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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Contes de lundi - -Author: Alphonse Daudet - -Release Date: October 8, 2015 [EBook #50154] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE LUNDI *** - - - - -Produced by Annemie Arnst and Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.) - - - - - -CONTES DU LUNDI - -Par - -ALPHONSE DAUDET - -NOUVELLE ÉDITION - -REVUE ET CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE - -PARIS - -CHARPENTIER ET Cie - -13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN - - -1876 - - - -A MON CHER - -ERNEST DAUDET - - - - - TABLE - - PREMIÈRE PARTIE - - LA FANTAISIE ET L'HISTOIRE - - - La dernière classe - La partie de billard - La vision du juge de Colmar - L'enfant espion - Les mères - Le siège de Berlin - Le mauvais zouave - La pendule de Bougival - La défense de Tarascon - Le Prussien de Bélisaire - Les paysans à Paris - Aux avant-postes - Paysages d'insurrection - Le bac - Le porte-drapeau - La mort de Chauvin - Alsace! Alsace! - Le caravansérail - Un décoré du 15 août - Mon képi - Le turco de la Commune - Le concert de la huitième - La bataille du Père-Lachaise - Les petits pâtés - Monologue à bord - Les fées de France - - - DEUXIÈME PARTIE - - CAPRICES ET SOUVENIRS - - - Un teneur de livres - Avec trois cent mille francs que m'a promis Girardin! - Arthur - Les trois sommations - Un soir de première - La soupe au fromage - Le dernier livre - Maison a vendre - Contes de Noël - --Un réveillon dans le Marais - --Les trois messes basses - Le Pape est mort - Paysages gastronomiques - La moisson au bord de la mer - Les émotions d'un perdreau rouge - Le miroir - L'empereur aveugle - - - - - -PREMIÈRE PARTIE - - -LA FANTAISIE ET L'HISTOIRE - - - - -LA DERNIÈRE CLASSE - - -RÉCIT D'UN PETIT ALSACIEN - - -Ce matin-là j'étais très en retard pour aller à l'école, et j'avais -grand'peur d'être grondé, d'autant que M. Hamel nous avait dit qu'il -nous interrogerait sur les participes, et je n'en savais pas le premier -mot. Un moment l'idée me vint de manquer la classe et de prendre ma -course à travers champs. - -Le temps était si chaud, si clair! - -On entendait les merles siffler à la lisière du bois, et dans le pré -Rippert, derrière la scierie, les Prussiens qui faisaient l'exercice. -Tout cela me tentait bien plus que la règle des participes; mais j'eus -la force de résister, et je courus bien vite vers l'école. - -En passant devant la mairie, je vis qu'il y avait du monde arrêté près -du petit grillage aux affiches. Depuis deux ans, c'est de là que nous -sont venues toutes les mauvaises nouvelles, les batailles perdues, -les réquisitions, les ordres de la commandature; et je pensai sans -m'arrêter: - -«Qu'est-ce qu'il y a encore?» - -Alors, comme je traversais la place en courant, le forgeron Wachter, -qui était là avec son apprenti en train de lire l'affiche, me cria: - -«Ne te dépêche pas tant, petit; tu y arriveras toujours assez tôt à ton -école!» - -Je crus qu'il se moquait de moi, et j'entrai tout essoufflé dans la -petite cour de M. Hamel. - -D'ordinaire, au commencement de la classe, il se faisait un grand -tapage qu'on entendait jusque dans la rue, les pupitres ouverts, -fermés, les leçons qu'on répétait très haut tous ensemble en se -bouchant les oreilles pour mieux apprendre, et la grosse règle du -maître qui tapait sur les tables: - -«Un peu de silence!» - -Je comptais sur tout ce train pour gagner mon banc sans être vu; mais -justement ce jour-là tout était tranquille, comme un matin de dimanche. -Par la fenêtre ouverte, je voyais mes camarades déjà rangés à leurs -places, et M. Hamel, qui passait et repassait avec la terrible règle en -fer sous le bras. Il fallut ouvrir la porte et entrer au milieu de ce -grand calme. Vous pensez, si j'étais rouge et si j'avais peur! - -Eh bien, non. M. Hamel me regarda sans colère et me dit très doucement: - -«Va vite à ta place, mon petit Frantz; nous allions commencer sans toi.» - -J'enjambai le banc et je m'assis tout de suite à mon pupitre. Alors -seulement, un peu remis de ma frayeur, je remarquai que notre maître -avait sa belle redingote verte, son jabot plissé fin et la calotte de -soie noire brodée qu'il ne mettait que les jours d'inspection ou de -distribution de prix. Du reste, toute la classe avait quelque chose -d'extraordinaire et de solennel. Mais ce qui me surprit le plus, ce -fut de voir au fond de la salle, sur les bancs qui restaient vides -d'habitude, des gens du village assis et silencieux comme nous, le -vieux Hauser avec son tricorne, l'ancien maire, l'ancien facteur, et -puis d'autres personnes encore. Tout ce monde-là paraissait triste; -et Hauser avait apporté un vieil abécédaire mangé aux bords qu'il -tenait grand ouvert sur ses genoux, avec ses grosses lunettes posées en -travers des pages. - -Pendant que je m'étonnais de tout cela, M. Hamel était monté dans sa -chaire, et de la même voix douce et grave dont il m'avait reçu, il nous -dit: - -«Mes enfants, c'est la dernière fois que je vous fais la classe. -L'ordre est venu de Berlin de ne plus enseigner que l'allemand dans -les écoles de l'Alsace et de la Lorraine ... Le nouveau maître arrive -demain. Aujourd'hui c'est votre dernière leçon de français. Je vous -prie d'être bien attentifs.» - -Ces quelques paroles me bouleversèrent. Ah! les misérables, voilà ce -qu'ils avaient affiché à la mairie. - -Ma dernière leçon de français!... - -Et moi qui savais à peine écrire! Je n'apprendrais donc jamais! Il -faudrait donc en rester là! Comme je m'en voulais maintenant du temps -perdu, des classes manquées à courir les nids ou à faire des glissades -sur la Saar! Mes livres que tout à l'heure encore je trouvais si -ennuyeux, si lourds à porter, ma grammaire, mon histoire sainte me -semblaient à présent de vieux amis qui me feraient beaucoup de peine à -quitter. C'est comme M. Hamel. L'idée qu'il allait partir, que je ne le -verrais plus, me faisait oublier les punitions, les coups de règle. - -Pauvre homme! - -C'est en l'honneur de cette dernière classe qu'il avait mis ses beaux -habits du dimanche, et maintenant je comprenais pourquoi ces vieux du -village étaient venus s'asseoir au bout de la salle. Cela semblait -dire qu'ils regrettaient de ne pas y être venus plus souvent, à cette -école. C'était aussi comme une façon de remercier notre maître de ses -quarante ans de bons services, et de rendre leurs devoirs à la patrie -qui s'en allait... - -J'en étais là de mes réflexions, quand j'entendis appeler mon nom. -C'était mon tour de réciter. Que n'aurais-je pas donné pour pouvoir -dire tout au long cette fameuse règle des participes, bien haut, bien -clair, sans une faute; mais je m'embrouillai aux premiers mots, et je -restai debout à me balancer dans mon banc, le cœur gros, sans oser -lever la tête. J'entendais M. Hamel qui me parlait: - -«Je ne te gronderai pas, mon petit Frantz, tu dois être assez puni... -voilà ce que c'est. Tous les jours on se dit: Bah! j'ai bien le temps. -J'apprendrai demain. Et puis tu vois ce qui arrive... Ah! ç'a été le -grand malheur de notre Alsace de toujours remettre son instruction à -demain. Maintenant ces gens-là sont en droit de nous dire: Comment Vous -prétendiez être Français, et vous ne savez ni parler ni écrire votre -langue!... Dans tout ça, mon pauvre Frantz, ce n'est pas encore toi le -plus coupable. Nous avons tous notre bonne part de reproches à nous -faire. - -«Vos parents n'ont pas assez tenu à vous voir instruits. Ils aimaient -mieux vous envoyer travailler à la terre ou aux filatures pour avoir -quelques sous de plus. Moi-même n'ai-je rien à me reprocher? Est-ce -que je ne vous ai pas souvent fait arroser mon jardin au lieu de -travailler? Et quand je voulais aller pêcher des truites, est-ce que je -me gênais pour vous donner congé?...» - -Alors d'une chose à l'autre, M. Hamel se mit à nous parler de la langue -française, disant que c'était la plus belle langue du monde, la plus -claire, la plus solide: qu'il fallait la garder entre nous et ne jamais -l'oublier, parce que, quand un peuple tombe esclave, tant qu'il tient -bien sa langue, c'est comme s'il tenait la clef de sa prison[1]... -Puis il prit une grammaire et nous lut notre leçon. J'étais étonné de -voir comme je comprenais. Tout ce qu'il disait me semblait facile, -facile. Je crois aussi que je n'avais jamais si bien écouté, et que lui -non plus n'avait jamais mis autant de patience à ses explications. On -aurait dit qu'avant de s'en aller le pauvre homme voulait nous donner -tout son savoir, nous le faire entrer dans la tête d'un seul coup. - -La leçon finie, on passa à l'écriture. Pour ce jour-là, M. Hamel nous -avait préparé des exemples tout neufs, sur lesquels était écrit en -belle ronde: _France, Alsace, France, Alsace_. Cela faisait comme des -petits drapeaux qui flottaient tout autour de la classe pendus à la -tringle de nos pupitres. Il fallait voir comme chacun s'appliquait, -et quel silence! On n'entendait rien que le grincement des plumes sur -le papier. Un moment des hannetons entrèrent; mais personne n'y fit -attention, pas même les tout petits qui s'appliquaient à tracer leurs -_bâtons_, avec un cœur, une conscience, comme si cela encore était du -français... Sur la toiture de l'école, des pigeons roucoulaient tout -bas, et je me disais en les écoutant: - -«Est-ce qu'on ne va pas les obliger à chanter en allemand, eux aussi?» - -De temps en temps, quand je levais les yeux de dessus ma page, je -voyais M. Hamel immobile dans sa chaire et fixant les objets autour -de lui, comme s'il avait voulu emporter dans son regard toute sa -petite maison d'école... Pensez! depuis quarante ans, il était là à la -même place, avec sa cour en face de lui et sa classe toute pareille. -Seulement les bancs, les pupitres s'étaient polis, frottés par l'usage; -les noyers de la cour avaient grandi, et le houblon qu'il avait planté -lui-même enguirlandait maintenant les fenêtres jusqu'au toit. Quel -crève-cœur ça devait être pour ce pauvre homme de quitter toutes ces -choses, et d'entendre sa sœur qui allait, venait, dans la chambre -au-dessus, en train de fermer leurs malles! car ils devaient partir le -lendemain, s'en aller du pays pour toujours. - -Tout de même il eut le courage de nous faire la classe jusqu'au -bout. Après l'écriture, nous eûmes la leçon d'histoire; ensuite les -petits chantèrent tous ensemble le BA BE BI BO BU. Là-bas au fond -de la salle, le vieux Hauser avait mis ses lunettes, et, tenant son -abécédaire à deux mains, il épelait les lettres avec eux. On voyait -qu'il s'appliquait lui aussi; sa voix tremblait d'émotion, et c'était -si drôle de l'entendre, que nous avions tous l'envie de rire et de -pleurer. Ah! je m'en souviendrai de cette dernière classe... - -Tout à coup l'horloge de l'église sonna midi, puis l'Angelus. Au même -moment, les trompettes des Prussiens qui revenaient de l'exercice -éclatèrent sous nos fenêtres... M. Hamel se leva, tout pâle, dans sa -chaire. Jamais il ne m'avait paru si grand. - -«Mes amis, dit-il, mes amis, je... je...» - -Mais quelque chose l'étouffait. Il ne pouvait pas achever sa phrase. - -Alors il se tourna vers le tableau, prit un morceau de craie, et, en -appuyant de toutes ses forces, il écrivit aussi gros qu'il put: - - «VIVE LA FRANCE!» - -Puis il resta là, la tête appuyée au mur, et, sans parler, avec sa main -il nous faisait signe: - -«C'est fini... allez-vous-en.» - - -[Footnote 1: «S'il tient sa langue,--il tient la clé qui de ses chaînes -le délivre.» F. MISTRAL.] - - - - -LA PARTIE DE BILLARD - - -Comme on se bat depuis deux jours et qu'ils ont passé la nuit sac au -dos sous une pluie torrentielle, les soldats sont exténués. Pourtant -voilà trois mortelles heures qu'on les laisse se morfondre, l'arme au -pied, dans les flaques des grandes routes, dans la boue des champs -détrempés. - -Alourdis par la fatigue, les nuits passées, les uniformes pleins d'eau, -ils se serrent les uns contre les autres pour se réchauffer, pour -se soutenir. Il y en a qui dorment tout debout, appuyés au sac d'un -voisin, et la lassitude, les privations se voient mieux sur ces visages -détendus, abandonnés dans le sommeil. La pluie, la boue, pas de feu, -pas de soupe, un ciel bas et noir, l'ennemi qu'on sent tout autour. -C'est lugubre... - -Qu'est-ce qu'on fait là? Qu'est-ce qui se passe? - -Les canons, la gueule tournée vers le bois, ont l'air de guetter -quelque chose. Les mitrailleuses embusquées regardent fixement -l'horizon. Tout semble prêt pour une attaque. Pourquoi n'attaque-t-on -pas? Qu'est-ce qu'on attend?... - -On attend des ordres, et le quartier général n'en envoie pas. - -Il n'est pas loin cependant le quartier général. C'est ce beau château -Louis XIII dont les briques rouges, lavées par la pluie, luisent à -mi-côte entre les massifs. Vraie demeure princière, bien digne de -porter le fanion d'un maréchal de France. Derrière un grand fossé et -une rampe de pierre qui les séparent de la route, les pelouses montent -tout droit jusqu'au perron, unies et vertes, bordées de vases fleuris. -De l'autre côté, du côté intime de la maison, les charmilles font des -trouées lumineuses, la pièce d'eau où nagent des cygnes s'étale comme -un miroir, et sous le toit en pagode d'une immense volière, lançant des -cris aigus dans le feuillage, des paons, des faisans dorés battent des -ailes et font la roue. Quoique les maîtres soient partis, on ne sent -pas là l'abandon, le grand lâchez-tout de la guerre. L'oriflamme du -chef de l'armée a préservé jusqu'aux moindres fleurettes des pelouses, -et c'est quelque chose de saisissant de trouver, si près du champ -de bataille, ce calme opulent qui vient de l'ordre des choses, de -l'alignement correct des massifs, de la profondeur silencieuse des -avenues. - -La pluie, qui tasse là bas de si vilaine boue sur les chemins et creuse -des ornières si profondes, n'est plus ici qu'une ondée élégante, -aristocratique, avivant la rougeur des briques, le vert des pelouses, -lustrant les feuilles des orangers, les plumes blanches des cygnes. -Tout reluit, tout est paisible. Vraiment, sans le drapeau qui flotte à -la crête du toit, sans les deux soldats en faction devant la grille, -jamais on ne se croirait au quartier général. Les chevaux reposent dans -les écuries. Çà et là on rencontre des brosseurs, des ordonnances en -petite tenue flânant aux abords des cuisines, ou quelque jardinier en -pantalon rouge promenant tranquillement son râteau dans le sable des -grandes cours. - -La salle à manger, dont les fenêtres donnent sur le perron, laisse voir -une table à moitié desservie, des bouteilles débouchées, des verres -ternis et vides, blafards sur la nappe froissée, toute une fin de -repas, les convives partis. Dans la pièce à côté, on entend des éclats -de voix, des rires, des billes qui roulent, des verres qui se choquent. -Le maréchal est en train de faire sa partie, et voilà pourquoi l'armée -attend des ordres. Quand le maréchal a commencé sa partie, le ciel -peut bien crouler, rien au monde ne saurait l'empêcher de la finir. - -Le billard! - -C'est sa faiblesse à ce grand homme de guerre. Il est là, sérieux comme -à la bataille, en grande tenue, la poitrine couverte de plaques, l'œil -brillant, les pommettes enflammées, dans l'animation du repas, du jeu, -des grogs. Ses aides de camp l'entourent, empressés, respectueux, se -pâmant d'admiration à chacun de ses coups. Quand le maréchal fait un -point, tous se précipitent vers la marque; quand le maréchal a soif, -tous veulent lui préparer son grog. C'est un froissement d'épaulettes -et de panaches, un cliquetis de croix et d'aiguillettes; et de voir -tous ces jolis sourires, ces fines révérences de courtisans, tant de -broderies et d'uniformes neufs, dans cette haute salle à boiseries de -chêne, ouverte sur des parcs, sur des cours d'honneur, cela rappelle -les automnes de Compiègne et repose un peu des capotes souillées qui -se morfondent là-bas au long des routes et font des groupes si sombres -sous la pluie. - -Le partenaire du maréchal est un petit capitaine d'état-major, sanglé, -frisé, ganté de clair, qui est de première force au billard et capable -de rouler tous les maréchaux de la terre, mais il sait se tenir à une -distance respectueuse de son chef, et s'applique à ne pas gagner, à ne -pas perdre non plus trop facilement. C'est ce qu'on appelle un officier -d'avenir... - -Attention, jeune homme, tenons-nous bien. Le maréchal en a quinze, et -vous dix. Il s'agit de mener la partie jusqu'au bout comme cela, et -vous aurez plus fait pour votre avancement que si vous étiez dehors -avec les autres, sous ces torrents d'eau qui noient l'horizon, à salir -votre bel uniforme, à ternir l'or de vos aiguillettes, attendant des -ordres qui ne viennent pas. - -C'est une partie vraiment intéressante. Les billes courent, se -frôlent, croisent leurs couleurs. Les bandes rendent bien, le tapis -s'échauffe... Soudain la flamme d'un coup de canon passe dans le ciel. -Un bruit sourd fait trembler les vitres. Tout le monde tressaille; on -se regarde avec inquiétude. Seul le maréchal n'a rien vu, rien entendu: -penché sur le billard, il est en train de combiner un magnifique effet -de recul; c'est son fort, à lui, les effets de recul!... - -Mais voilà un nouvel éclair, puis un autre. Les coups de canon se -succèdent, se précipitent. Les aides de camp courent aux fenêtres. -Est-ce que les Prussiens attaqueraient? - -«Eh bien, qu'ils attaquent! dit le maréchal en mettant du blanc... A -vous de jouer, capitaine.» - -L'état-major frémit d'admiration. Turenne endormi sur un affût n'est -rien auprès de ce maréchal, si calme devant son billard au moment de -l'action... Pendant ce temps le vacarme redouble. Aux secousses du -canon se mêlent les déchirements des mitrailleuses, les roulements -des feux de peloton. Une buée rouge, noire sur les bords, monte au -bout des pelouses. Tout le fond du parc est embrasé. Les paons, les -faisans effarés clament dans la volière; les chevaux arabes, sentant la -poudre, se cabrent au fond des écuries. Le quartier général commence -à s'émouvoir. Dépêches sur dépêches. Les estafettes arrivent à bride -abattue. On demande le maréchal. - -Le maréchal est inabordable. Quand je vous disais que rien ne pourrait -l'empêcher d'achever sa partie. - -«A vous de jouer, capitaine.» - -Mais le capitaine a des distractions. Ce que c'est pourtant que d'être -jeune! Le voilà qui perd la tête, oublie son jeu et fait coup sur -coup deux séries, qui lui donnent presque partie gagnée. Cette fois -le maréchal devient furieux. La surprise, l'indignation éclatent sur -son mâle visage. Juste à ce moment, un cheval lancé ventre à terre -s'abat dans la cour. Un aide de camp couvert de boue force la consigne, -franchit le perron d'un saut: «Maréchal! maréchal!...» Il faut voir -comme il est reçu... Tout bouffant de colère et rouge comme un coq, le -maréchal paraît à la fenêtre, sa queue de billard à la main: - -«Qu'est-ce qu'il y a?... Qu'est-ce que c'est?... Il n'y a donc pas de -factionnaire par ici? - ---Mais, maréchal... - ---C'est bon ... Tout à l'heure ... Qu'on attende mes ordres, nom d... -D...!» - -Et la fenêtre se referme avec violence. - -Qu'on attende ses ordres! - -C'est bien ce qu'ils font, les pauvres gens. Le vent leur chasse la -pluie et la mitraille en pleine figure. Des bataillons entiers sont -écrasés, pendant que d'autres restent inutiles, l'arme au bras, sans -pouvoir se rendre compte de leur inaction. Rien à faire. On attend des -ordres... Par exemple, comme on n'a pas besoin d'ordres pour mourir, -les hommes tombent par centaines derrière les buissons, dans les -fossés, en face du grand château silencieux. Même tombés, la mitraille -les déchire encore, et par leurs blessures ouvertes coule sans bruit le -sang généreux de la France... Là-haut, dans la salle de billard, cela -chauffe aussi terriblement: le maréchal a repris son avance; mais le -petit capitaine se défend comme un lion... - -Dix-sept! dix-huit! dix-neuf!... - -A peine a-t-on le temps de marquer les points. Le bruit de la bataille -se rapproche. Le maréchal ne joue plus que pour un. Déjà des obus -arrivent dans le parc. En voilà un qui éclate au-dessus de la pièce -d'eau. Le miroir s'éraille; un cygne nage, épeuré, dans un tourbillon -de plumes sanglantes. C'est le dernier coup... - -Maintenant, un grand silence. Rien que la pluie qui tombe sur les -charmilles, un roulement confus au bas du coteau, et, par les chemins -détrempés, quelque chose comme le piétinement d'un troupeau qui se -hâte... L'armée est en pleine déroute. Le maréchal a gagné sa partie. - - - - -LA VISION DU JUGE DE COLMAR - - -Avant qu'il eût prêté serment à l'empereur Guillaume, il n'y avait -pas d'homme plus heureux que le petit juge Dollinger, du tribunal de -Colmar, lorsqu'il arrivait à l'audience avec sa toque sur l'oreille, -son gros ventre, sa lèvre en fleur et ses trois mentons bien posés sur -un ruban de mousseline.--«Ah! le bon petit somme que je vais faire», -avait-il l'air de se dire en s'asseyant, et c'était plaisir de le voir -allonger ses jambes grassouillettes, s'enfoncer sur son grand fauteuil, -sur ce rond de cuir frais et moelleux auquel il devait d'avoir encore -l'humeur égale et le teint clair, après trente ans de magistrature -assise. - -Infortuné Dollinger! - -C'est ce rond de cuir qui l'a perdu. Il se trouvait si bien dessus, sa -place était si bien faite sur ce coussinet de moleskine, qu'il a mieux -aimé devenir Prussien que de bouger de là. L'empereur Guillaume lui -a dit: «Restez assis, monsieur Dollinger!» et Dollinger est resté -assis; et aujourd'hui le voilà conseiller à la cour de Colmar, rendant -bravement la justice au nom de Sa Majesté berlinoise. - -Autour de lui, rien n'est changé: c'est toujours le même tribunal fané -et monotone, la même salle de catéchisme avec ses bancs luisants, ses -murs nus son bourdonnement d'avocats, le même demi-jour tombant des -hautes fenêtres à rideaux de serge, le même grand christ poudreux qui -penche la tête, les bras étendus. En passant à la Prusse, la cour de -Colmar n'a pas dérogé: il y a toujours un buste d'empereur au fond -du prétoire... Mais c'est égal! Dollinger se sent dépaysé. Il a beau -se rouler dans son fauteuil, s'y enfoncer rageusement; il n'y trouve -plus les bons petits sommes d'autrefois, et quand par hasard il lui -arrive encore de s'endormir à l'audience, c'est pour faire des rêves -épouvantables... - -Dollinger rêve qu'il est sur une haute montagne, quelque chose comme -le Honeck ou le ballon d'Alsace... Qu'est-ce qu'il fait là, tout seul, -en robe de juge, assis sur son grand fauteuil à ces hauteurs immenses -où l'on ne voit plus rien que des arbres rabougris et des tourbillons -de petites mouches?... Dollinger ne le sait pas. Il attend, tout -frissonnant de la sueur froide et de l'angoisse du cauchemar. Un grand -soleil rouge se lève de l'autre côté du Rhin, derrière les sapins de -la forêt Noire, et, à mesure que le soleil monte, en bas, dans les -vallées de Thann, de Munster, d'un bout à l'autre de l'Alsace, c'est -un roulement confus, un bruit de pas, de voitures en marche, et cela -grossit, et cela s'approche, et Dollinger a le cœur serré! Bientôt, par -la longue route tournante qui grimpe aux flancs de la montagne, le juge -de Colmar voit venir à lui un cortège lugubre et interminable, tout le -peuple d'Alsace qui s'est donné rendez-vous à cette passe des Vosges -pour émigrer solennellement. - -En avant montent de longs chariots attelés de quatre bœufs, ces longs -chariots à claire-voie que l'on rencontre tout débordants de gerbes au -temps des moissons, et qui maintenant s'en vont chargés de meubles, -de hardes, d'instruments de travail. Ce sont les grands lits, les -hautes armoires, les garnitures d'indienne, les huches, les rouets, -les petites chaises des enfants, les fauteuils des ancêtres, vieilles -reliques entassées, tirées de leurs coins, dispersant au vent de la -route la sainte poussière des foyers. Des maisons entières partent -dans ces chariots. Aussi n'avancent-ils qu'en gémissant, et les bœufs -les tirent avec peine, comme si le sol s'attachait aux roues, comme -si ces parcelles de terre sèche restées aux herses, aux charrues, aux -pioches, aux râteaux, rendant la charge encore plus lourde, faisaient -de ce départ un déracinement. Derrière se presse une foule silencieuse, -de tout rang, de tout âge, depuis les grands vieux à tricorne qui -s'appuient en tremblant sur des bâtons, jusqu'aux petits blondins -frisés, vêtus d'une bretelle et d'un pantalon de futaine, depuis -l'aïeule paralytique que de fiers garçons portent sur leurs épaules, -jusqu'aux enfants de lait que les mères serrent contre leurs poitrines; -tous, les vaillants comme les infirmes, ceux qui seront les soldats -de l'année prochaine et ceux qui ont fait la terrible campagne, des -cuirassiers amputés qui se traînent sur des béquilles, des artilleurs -hâves, exténués, ayant encore dans leurs uniformes en loque la -moisissure des casemates de Spandau; tout cela défile fièrement sur la -route, au bord de laquelle le juge de Colmar est assis, et, en passant -devant lui, chaque visage se détourne avec une terrible expression de -colère et de dégoût... - -Oh! le malheureux Dollinger! il voudrait se cacher, s'enfuir; mais -impossible. Son fauteuil est incrusté dans la montagne, son rond de -cuir dans son fauteuil, et lui dans son rond de cuir. Alors il comprend -qu'il est là comme au pilori, et qu'on a mis le pilori aussi haut pour -que sa honte se vît de plus loin ... Et le défilé continue, village -par village, ceux de la frontière suisse menant d'immenses troupeaux, -ceux de la Saar poussant leurs durs outils de fer dans des wagons à -minerais. Puis les villes arrivent, tout le peuple des filatures, les -tanneurs, les tisserands, les ourdisseurs, les bourgeois, les prêtres, -les rabbins, les magistrats, des robes noires, des robes rouges... -Voilà le tribunal de Colmar, son vieux président en tête. Et Dollinger, -mourant de honte, essaye de cacher sa figure, mais ses mains sont -paralysées; de fermer les yeux, mais ses paupières restent immobiles et -droites. Il faut qu'il voie et qu'on le voie, et qu'il ne perde pas un -des regards de mépris que ses collègues lui jettent en passant... - -Ce juge au pilori, c'est quelque chose de terrible! Mais ce qui est -plus terrible encore, c'est qu'il a tous les siens dans cette foule, et -eue pas un n'a l'air de le reconnaître. Sa femme, ses enfants passent -devant lui en baissant la tête. On dirait qu'ils ont honte, eux aussi! -Jusqu'à son petit Michel qu'il aime tant, et qui s'en va pour toujours -sans seulement le regarder. Seul, son vieux président s'est arrêté une -minute pour lui dire à voix basse: - -«Venez avec nous, Dollinger. Ne restez pas là, mon ami...» - -Mais Dollinger ne peut pas se lever. Il s'agite, il appelle, et le -cortège défile pendant des heures; et lorsqu'il s'éloigne au jour -tombant, toutes ces belles vallées pleines de clochers et d'usines -se font silencieuses. L'Alsace entière est partie. Il n'y a plus que -le juge de Colmar qui reste là-haut, cloué sur son pilori, assis et -inamovible... - - * * * * * - -... Soudain la scène change. Des ifs, des croix noires, des rangées de -tombes, une foule en deuil. C'est le cimetière de Colmar, un jour de -grand enterrement. Toutes les cloches de la ville sont en branle. Le -conseiller Dollinger vient de mourir. Ce que l'honneur n'avait pas pu -faire, la mort s'en est chargée. Elle a dévissé de son rond de cuir le -magistrat inamovible, et couché tout de son long l'homme qui s'entêtait -à rester assis... - -Rêver qu'on est mort et se pleurer soi-même, il n'y a pas de sensation -plus horrible. Le cœur navré, Dollinger assiste à ses propres -funérailles; et ce qui le désespère encore plus que sa mort, c'est -que dans cette foule immense qui se presse autour de lui, il n'a pas -un ami, pas un parent. Personne de Colmar, rien que des Prussiens! Ce -sont des soldats prussiens qui ont fourni l'escorte, des magistrats -prussiens qui mènent le deuil, et les discours qu'on prononce sur sa -tombe sont des discours prussiens, et la terre qu'on lui jette dessus -et qu'il trouve si froide est de la terre prussienne, hélas! - -Tout à coup la foule s'écarte, respectueuse; un magnifique cuirassier -blanc s'approche, cachant sous son manteau quelque chose qui a l'air -d'une grande couronne d'immortelles. Tout autour on dit: - -«Voilà Bismarck... voilà Bismarck...» Et le juge de Colmar pense avec -tristesse: - -«C'est beaucoup d'honneur que vous me faites, monsieur le comte, mais -si j'avais là mon petit Michel...» - -Un immense éclat de rire l'empêche d'achever, un rire fou, scandaleux, -sauvage, inextinguible. - -«Qu'est-ce qu'ils ont donc?» se demande le juge épouvanté. Il se -dresse, il regarde... C'est son rond, son rond de cuir que M. de -Bismarck vient de déposer religieusement sur sa tombe avec cette -inscription en entourage dans la moleskine: - - AU JUGE DOLLINGER - HONNEUR DE LA MAGISTRATURE ASSISE - SOUVENIRS ET REGRETS - -D'un bout à l'autre du cimetière tout le monde rit, tout le monde -se tord, et cette grosse gaieté prussienne résonne jusqu'au fond du -caveau, où le mort pleure de honte, écrasé sous un' ridicule éternel... - - - - -L'ENFANT ESPION - - -Il s'appelait Stenne, le petit Stenne. - -C'était un enfant de Paris, malingre et pâle, qui pouvait avoir dix -ans, peut-être quinze; avec ces moucherons-là, on ne sait jamais. Sa -mère était morte; son père, ancien soldat de marine, gardait un square -dans le quartier du Temple. Les babies, les bonnes, les vieilles dames -à pliants, les mères pauvres, tout le Paris trotte-menu qui vient se -mettre à l'abri des voitures dans ces parterres bordés de trottoirs, -connaissaient le père Stenne et l'adoraient. On savait que, sous -cette rude moustache, effroi des chiens et des traîneurs de bancs, se -cachait un bon sourire attendri, presque maternel, et que, pour voir ce -sourire, on n'avait qu'à dire au bonhomme: - -«Comment va votre petit garçon?...» - -Il l'aimait tant son garçon, le père Stenne! Il était si heureux, le -soir, après la classe, quand le petit venait le prendre et qu'ils -faisaient tous deux le tour des allées, s'arrêtant à chaque banc pour -saluer les habitués, répondre à leurs bonnes manières. - -Avec le siège malheureusement tout changea. Le square du père Stenne -fut fermé, on y mit du pétrole, et le pauvre homme, obligé à une -surveillance incessante, passait sa vie dans les massifs déserts et -bouleversés, seul, sans fumer, n'ayant plus son garçon que le soir, -bien tard, à la maison. Aussi il fallait voir sa moustache, quand il -parlait des Prussiens... Le petit Stenne, lui, ne se plaignait pas trop -de cette nouvelle vie. - -Un siège! C'est si amusant pour les gamins. Plus d'école! plus de -mutuelle! Des vacances tout le temps et la rue comme un champ de -foire... - -L'enfant restait dehors jusqu'au soir, à courir. Il accompagnait -les bataillons du quartier qui allaient au rempart, choisissant de -préférence ceux qui avaient une bonne musique; et là-dessus petit -Stenne était très ferré. Il vous disait fort bien que celle du 96e ne -valait pas grand'chose, mais qu'au 55e ils en avaient une excellente. -D'autres fois, il regardait les mobiles faire l'exercice; puis il y -avait les queues... - -Son panier sous le bras, il se mêlait à ces longues files qui se -formaient dans l'ombre des matins d'hiver sans gaz, à la grille des -bouchers, des boulangers. Là, les pieds dans l'eau, on faisait des -connaissances, on causait politique, et comme fils de M. Stenne, chacun -lui demandait son avis. Mais le plus amusant de tout, c'était encore -les parties de bouchon, ce fameux jeu de _galoche_ que les mobiles -bretons avaient mis à la mode pendant le siège. Quand le petit Stenne -n'était pas au rempart ni aux boulangeries, vous étiez sûr de le -trouver à la partie de _galoche_ de la place du Château-d'Eau. Lui ne -jouait pas, bien entendu; il faut trop d'argent. Il se contentait de -regarder les joueurs avec des yeux! - -Un surtout, un grand en cotte bleue, qui ne misait que des pièces de -cent sous, excitait son admiration. Quand il courait, celui-là, on -entendait les écus sonner au fond de sa cotte... - -Un jour, en ramassant une pièce qui avait roulé jusque sous les pieds -du petit Stenne, le grand lui dit à voix basse: - -«Ça te fait loucher, hein?... Eh bien, si tu veux, je te dirai où on en -trouve.» - -La partie finie, il l'emmena dans un coin de la place et lui proposa de -venir avec lui vendre des journaux aux Prussiens, on avait 30 francs -par voyage. D'abord Stenne refusa, très indigné; et du coup, il resta -trois jours sans retourner à la partie. Trois jours terribles. Il -ne mangeait plus, il ne dormait plus. La nuit, il voyait des tas de -galoches dressées au pied de son lit, et des pièces de cent sous qui -filaient à plat, toutes luisantes. La tentation était trop forte. Le -quatrième jour, il retourna au Château-d'Eau, revit le grand, se laissa -séduire... - - * * * * * - -Ils partirent par un matin de neige, un sac de toile sur l'épaule, des -journaux cachés sous leurs blouses. Quand ils arrivèrent à la porte de -Flandres, il faisait à peine jour. Le grand put Stenne par la main, -et, s'approchant du factionnaire--un brave sédentaire qui avait le nez -rouge et l'air bon--il lui dit d'une voix de pauvre: - -«Laissez-nous passer, mon bon monsieur... Notre mère est malade, papa -est mort. Nous allons voir avec mon petit frère à ramasser des pommes -de terre dans le champ.» - -Il pleurait. Stenne, tout honteux, baissait la tête. Le factionnaire -les regarda un moment, jeta un coup d'œil sur la route déserte et -blanche. - -«Passez vite», leur dit-il en s'écartant; et les voilà sur le chemin -d'Aubervilliers. C'est le grand qui riait! - -Confusément, comme dans un rêve, le petit Stenne voyait des usines -transformées en casernes, des barricades désertes, garnies de chiffons -mouillés, de longues cheminées qui trouaient le brouillard et montaient -dans le ciel, vides, ébréchées. De loin en loin, une sentinelle, des -officiers encapuchonnés qui regardaient là-bas avec des lorgnettes, -et de petites tentes trempées de neige fondue devant des feux qui -mouraient. Le grand connaissait les chemins, prenait à travers champ -pour éviter les postes. Pourtant ils arrivèrent, sans pouvoir y -échapper, à une grand'garde de francs-tireurs. Les francs-tireurs -étaient là avec leurs petits cabans, accroupis au fond d'une fosse -pleine d'eau, tout le long du chemin de fer de Soissons. Cette fois -le grand eut beau recommencer son histoire, on ne voulut pas les -laisser passer. Alors, pendant qu'il se lamentait, de la maison du -garde-barrière sortit sur la voie un vieux sergent, tout blanc, tout -ridé, qui ressemblait au père Stenne: - -«Allons! mioches, ne pleurons plus! dit-il aux enfants, on vous -y laissera aller, à vos pommes de terre; mais, avant, entrez vous -chauffer un peu... Il a l'air gelé ce gamin-là!» - -Hélas! Ce n'était pas de froid qu'il tremblait le petit Stenne, -c'était de peur, c'était de honte... Dans le poste, ils trouvèrent -quelques soldats blottis autour d'un feu maigre, un vrai feu de veuve, -à la flamme duquel ils faisaient dégeler du biscuit au bout de leurs -baïonnettes. On se serra pour faire place aux enfants. On leur donna la -goutte, un peu de café. Pendant qu'ils buvaient, un officier vint sur -la porte, appela le sergent, lui parla tout bas et s'en alla bien vite. - -«Garçons! dit le sergent en rentrant radieux... _y aura du tabac_ cette -nuit ... On a surpris le mot des Prussiens... Je crois que cette fois -nous allons le leur reprendre, ce sacré Bourget!» - -Il y eut une explosion de bravos et de rires. On dansait, on chantait, -on astiquait les sabres-baïonnettes; et, profitant de ce tumulte, des -enfants disparurent. - -Passé la tranchée, il n'y avait plus que la plaine, et au fond un long -mur blanc troué de meurtrières. C'est vers ce mur qu'ils se dirigèrent, -s'arrêtant à chaque pas pour faire semblant de ramasser des pommes de -terre. - -«Rentrons... N'y allons pas», disait tout le temps le petit Stenne. - -L'autre levait les épaules et avançait toujours. Soudain ils -entendirent le tric-trac d'un fusil qu'on armait. - -«Couche-toi!» fit le grand, en se jetant par terre. - -Une fois couché, il siffla. Un autre sifflet répondit sur la neige. -Ils s'avancèrent en rampant... Devant le mur, au ras du sol, parurent -deux moustaches jaunes sous un béret crasseux. Le grand sauta dans la -tranchée, à côté du Prussien: - -«C'est mon frère», dit-il en montrant son compagnon. - -Il était si petit, ce Stenne, qu'en le voyant le Prussien se mit à rire -et fut obligé de le prendre dans ses bras pour le hisser jusqu'à la -brèche. - -De l'autre côté du mur, c'étaient de grands remblais de terre, des -arbres couchés, des trous noirs dans la neige, et dans chaque trou le -même béret crasseux, les mêmes moustaches jaunes qui riaient en voyant -passer les enfants. - -Dans un coin, une maison de jardinier casematée de troncs d'arbres. Le -bas était plein de soldats qui jouaient aux cartes, faisaient la soupe -sur un grand feu clair. Cela sentait bon les choux, le lard; quelle -différence avec le bivouac des francs-tireurs! En haut, les officiers. -On les entendait jouer du piano, déboucher du vin de Champagne. -Quand les Parisiens entrèrent, un hurrah de joie les accueillit. Ils -donnèrent leurs journaux; puis on leur versa à boire et on les fit -causer. Tous ces officiers avaient l'air fier et méchant; mais le grand -les amusait avec sa verve faubourienne, son vocabulaire de voyou. Ils -riaient, répétaient ses mots après lui, se roulaient avec délice dans -cette boue de Paris qu'on leur apportait. - -Le petit Stenne aurait bien voulu parler, lui aussi, prouver qu'il -n'était pas une bête; mais quelque chose le gênait. En face de lui se -tenait à part un Prussien plus âgé, plus sérieux que les autres, qui -lisait, ou plutôt faisait semblant, car ses yeux ne le quittaient pas. -Il y avait dans ce regard de la tendresse et des reproches, comme si -cet homme avait eu au pays un enfant du même âge que Stenne, et qu'il -se fût dit: - -«J'aimerais mieux mourir que de voir mon fils faire un métier pareil...» - -A partir de ce moment, Stenne sentit comme une main qui se posait sur -son cœur et l'empêchait de battre. - -Pour échapper à cette angoisse, il se mit à boire. Bientôt tout tourna -autour de lui. Il entendait vaguement, au milieu de gros rires, son -camarade qui se moquait des gardes nationaux, de leur façon de faire -l'exercice, imitait une prise d'armes au Marais, une alerte de nuit -sur les remparts. Ensuite le grand baissa la voix, les officiers se -rapprochèrent et les figures devinrent graves. Le misérable était en -train de les prévenir de l'attaque des francs-tireurs... - -Pour le coup, le petit Stenne se leva furieux, dégrisé: - -«Pas cela, grand... Je ne veux pas.» - -Mais l'autre ne fit que rire et continua. Avant qu'il eût fini, tous -les officiers étaient debout. Un d'eux montra la porte aux enfants: - -«F... le camp!» leur dit-il. - -Et ils se mirent à causer entre eux, très vite, en allemand. Le grand -sortit, fier comme un doge, en faisant sonner son argent. Stenne le -suivit, la tête basse; et lorsqu'il passa près du Prussien dont le -regard l'avait tant gêné, il entendit une voix triste qui disait: «_Bas -chôli, ça... Bas chôli_.» - -Les larmes lui en vinrent aux yeux. - -Une fois dans la plaine, les enfants se mirent à courir et rentrèrent -rapidement. Leur sac était plein de pommes de terre que leur avaient -données les Prussiens; avec cela ils passèrent sans encombre à la -tranchée des francs-tireurs. On s'y préparait pour l'attaque de la -nuit. Des troupes arrivaient silencieuses, se massant derrière les -murs. Le vieux sergent était là, occupé à placer ses hommes, l'air si -heureux. Quand les enfants passèrent, il les reconnut et leur envoya un -bon sourire... - -Oh! que ce sourire fit mal au petit Stenne! un moment il eut envie de -crier: - -«N'allez pas là-bas... nous vous avons trahis.» - -Mais l'autre lui avait dit: «Si tu parles, nous serons fusillés», et la -peur le retint... - -A la Courneuve, ils entrèrent dans une maison abandonnée pour -partager l'argent. La vérité m'oblige à dire que le partage fut fait -honnêtement, et que d'entendre sonner ces beaux écus sous sa blouse, de -penser aux parties de _galoche_ qu'il avait là en perspective, le petit -Stenne ne trouvait plus son crime aussi affreux. - -Mais, lorsqu'il fut seul, le malheureux enfant! Lorsque après les -portes le grand l'eut quitté, alors ses poches commencèrent à devenir -bien lourdes, et la main qui lui serrait le cœur le serra plus fort que -jamais. Paris ne lui semblait plus le même. Les gens qui passaient le -regardaient sévèrement, comme s'ils avaient su d'où il venait. Le mot -espion, il l'entendait dans le bruit des roues, dans le battement des -tambours qui s'exerçaient le long du canal. Enfin il arriva chez lui, -et, tout heureux de voir que son père n'était pas encore rentré, il -monta vite dans leur chambre cacher sous son oreiller ces écus qui lui -pesaient tant. - -Jamais le père Stenne n'avait été si bon, si joyeux qu'en rentrant ce -soir-là. On venait de recevoir des nouvelles de province t les affaires -du pays allaient mieux. Tout en mangeant, l'ancien soldat regardait son -fusil pendu à la muraille, et il disait à l'enfant avec son bon rire: - -«Hein, garçon, comme tu irais aux Prussiens, si tu étais grand!» - -Vers huit heures, on entendit le canon. - -«C'est Aubervilliers... On se bat au Bourget». fit le bonhomme, qui -connaissait tous ses forts. Le petit Stenne devint pâle, et, prétextant -une grande fatigue, il alla se coucher, mais il ne dormit pas. Le -canon tonnait toujours. Il se représentait les francs-tireurs arrivant -de nuit pour surprendre les Prussiens et tombant eux-mêmes dans une -embuscade. Il se rappelait le sergent qui lui avait souri, le voyait -étendu là-bas dans la neige, et combien d'autres avec lui!... Le prix -de tout ce sang se cachait là sous son oreiller, et c'était lui, le -fils de M. Stenne, d'un soldat... Les larmes l'étouffaient. Dans la -pièce à côté, il entendait son père marcher, ouvrir la fenêtre. En -bas, sur la place, le rappel sonnait, un bataillon de mobiles se -numérotait pour partir. Décidément, c'était une vraie bataille. Le -malheureux ne put retenir un sanglot. - -«Qu'as-tu donc?» dit le père Stenne en entrant. - -L'enfant n'y tint plus, sauta de son lit et vint se jeter aux pieds de -son père. Au mouvement qu'il fit, les écus roulèrent par terre. - -«Qu'est-ce que cela? Tu as volé?» dit le vieux en tremblant. - -Alors, tout d'une haleine, le petit Stenne raconta qu'il était allé -chez les Prussiens et ce qu'il y avait fait. A mesure qu'il parlait, il -se sentait le cœur plus libre, cela le soulageait de s'accuser... Le -père Stenne écoutait, avec une figure terrible. Quand ce fut fini, il -cacha sa tête dans ses mains et pleura. - -«Père, père...» voulut dire l'enfant. - -Le vieux le repoussa sans répondre, et ramassa l'argent. - -«C'est tout?» demanda-t-il. - -Le petit Stenne fit signe que c'était tout. Le vieux décrocha son -fusil, sa cartouchière, et méfiant l'argent dans sa poche: - -«C'est bon, dit-il, je vais le leur rendre.» - -Et, sans ajouter un mot, sans seulement retourner la tête, il descendit -se mêler aux mobiles qui partaient dans la nuit. On ne l'a jamais revu -depuis. - - - - -LES MÈRES - - -SOUVENIR DU SIÈGE - - -Ce matin-là, j'étais allé au mont Valérien voir notre ami le peintre -B...., lieutenant aux mobiles de la Seine. Justement le brave garçon se -trouvait de garde. Pas moyen de bouger. Il fallut rester à se promener -de long en large, comme des matelots de quart, devant la poterne du -fort, en causant de Paris, de la guerre et de nos chers absents... Tout -à coup mon lieutenant qui, sous sa tunique de mobile, est toujours -resté le féroce rapin d'autrefois, s'interrompt, tombe en arrêt, et me -prenant le bras: - -«Oh! le beau Daumier», me dit-il tout bas, et du coin de son petit œil -gris allumé subitement comme l'œil d'un chien de chasse, il me montrait -les deux vénérables silhouettes qui venaient de faire leur apparition -sur le plateau du mont Valérien. - -Un beau Daumier en effet. L'homme en longue redingote marron, avec -un collet de velours verdâtre qui semblait fait de vieille mousse des -bois, maigre, petit, rougeaud, le front déprimé, les yeux ronds, le -nez en bec de chouette. Une tête d'oiseau ridé, solennelle et bête. -Pour l'achever, un cabas en tapisserie à fleurs, d'où sortait le -goulot d'une bouteille, et sous l'autre bras une boîte de conserves, -l'éternelle boîte en fer-blanc que les Parisiens ne pourront plus voir -sans penser à leurs cinq mois de blocus... De la femme, on n'apercevait -d'abord qu'un chapeau-cabriolet gigantesque et un vieux châle qui la -serrait étroitement du haut en bas comme pour bien dessiner sa misère; -puis, de temps en temps, entre les ruches fanées de la capote, un bout -de nez pointu qui passait, et quelques cheveux grisonnants et pauvres. - -En arrivant sur le plateau, l'homme s'arrêta pour prendre haleine et -s'essuyer le front. Il ne fait pourtant pas chaud là-haut, dans les -brumes de fin novembre; mais ils étaient venus si vite... - -La femme ne s'arrêta pas, elle. Marchant droit à la poterne, elle nous -regarda une minute en hésitant, comme si elle voulait nous parler; -mais, intimidée sans doute par les galons de l'officier, elle aima -mieux s'adresser à la sentinelle, et je l'entendis qui demandait -timidement à voir son fils, un mobile de Paris de la sixième du -troisième. - -«Restez là, dit l'homme de garde, je vais le faire appeler.» - -Toute joyeuse, avec un soupir de soulagement, elle retourna vers son -mari; et tous deux allèrent s'asseoir à l'écart sur le bord d'un talus. - -Ils attendirent là bien longtemps. Ce mont Valérien est si grand, -si compliqué de cours, de glacis, de bastions, de casernes, de -casemates! Allez donc chercher un mobile de la sixième dans cette -ville inextricable, suspendue entre terre et ciel, et flottant en -spirale au milieu des nuages comme l'île de Laputa. Sans compter -qu'à cette heure-là le fort est plein de tambours, de trompettes, -de soldats qui courent, de bidons qui sonnent. C'est la garde qu'on -relève, les corvées, la distribution, un espion tout sanglant que des -francs-tireurs ramènent à coups de crosse, des paysans de Nanterre -qui viennent se plaindre au général, une estafette arrivant au galop, -l'homme transi, la bête ruisselante, des cacolets revenant des -avant-postes avec les blessés qui se balancent aux flancs des mules et -geignent doucement comme des agneaux malades, des matelots hâlant une -pièce neuve au son du fifre et des «hissa! ho!», le troupeau du fort -qu'un berger en pantalon rouge pousse devant lui, la gaule à la main, -le chassepot en bandoulière; tout cela va, vient, s'entre-croise dans -les cours, s'engouffre sous la poterne comme sous la porte basse d'un -caravansérail d'Orient. - -«Pourvu qu'ils n'oublient pas mon garçon!» disaient pendant ce temps -les yeux de la pauvre mère; et toutes les cinq minutes elle se levait, -s'approchait de l'entrée discrètement, jetait un regard furtif dans -l'avant-cour en se garant contre la muraille; mais elle n'osait -plus rien demander de peur de rendre son enfant ridicule. L'homme, -encore plus timide qu'elle, ne bougeait pas de son coin; et chaque -fois qu'elle revenait s'asseoir le cœur gros, l'air découragé, on -voyait qu'il la grondait de son impatience et qu'il lui donnait force -explications sur les nécessités du service avec des gestes d'imbécile -qui veut faire l'entendu. - -J'ai toujours été très curieux de ces petites scènes silencieuses et -intimes qu'on devine encore plus qu'on ne les voit, de ces pantomimes -de la rue qui vous coudoient quand vous marchez et d'un geste vous -révèlent toute une existence; mais ici ce qui me captivait surtout, -c'était la gaucherie, la naïveté de mes personnages, et j'éprouvais -une véritable émotion à suivre à travers leur mimique, expressive et -limpide comme l'âme de deux acteurs de Séraphin, toutes les péripéties -d'un adorable drame familial... - -Je voyais la mère se disant un beau matin: - -«Il m'ennuie, ce M. Trochu, avec ses consignes... Il y a trois mois que -je n'ai pas vu mon enfant... Je veux aller l'embrasser.» - -Le père, timide, emprunté dans la vie, effaré à l'idée des démarches à -faire pour se procurer un permis, a d'abord essayé de la raisonner: - -«Mais tu n'y penses pas, chérie. Ce mont Valérien est au diable... -Comment feras-tu pour y aller, sans voiture? D'ailleurs c'est une -citadelle! les femmes ne peuvent pas entrer. - ---«Moi, j'entrerai», dit la mère, et comme il fait tout ce qu'elle veut, -l'homme s'est mis en route, il est allé au secteur, à la mairie, à -l'état-major, chez le commissaire, suant de peur, gelant de froid, se -cognant partout, se trompant de porte, faisant deux heures de queue -à un bureau, et puis ce n'était pas celui-là. Enfin, le soir, il est -revenu avec un permis du gouverneur dans sa poche... Le lendemain on -s'est levé de bonne heure, au froid, à la lampe. Le père casse une -croûte pour se réchauffer, mais la mère n'a pas faim. Elle aime mieux -déjeuner là-bas avec son fils. Et pour régaler un peu le pauvre -mobile, vite, vite on empile dans le cabas le ban et l'arrière-ban des -provisions de siège, chocolat, confitures, vin cacheté, tout jusqu'à -la boîte, une boîte de huit francs qu'on gardait précieusement pour -les jours de grande disette. Là-dessus les voilà partis. Comme ils -arrivaient aux remparts, on venait d'ouvrir les portes. Il a fallu -montrer le permis. C'est la mère qui avait peur... Mais non! Il paraît -qu'on était en règle. - -«Laissez passer!» dit l'adjudant de service. Alors seulement elle -respire: - -«Il a été bien poli, cet officier.» - -Et leste comme un perdreau, elle trotte, elle se dépêche. L'homme a -peine à lui tenir pied: - -«Comme tu vas vite, chérie!» - -Mais elle ne l'écoute pas. Là-haut, dans les vapeurs de l'horizon, le -mont Valérien lui fait signe: - -«Arrivez vite... il est ici.» - -Et maintenant qu'ils sont arrivés, c'est une nouvelle angoisse. - -Si on ne le trouvait pas! S'il allait ne pas venir!... - - * * * * * - -Soudain, je la vis tressaillir, frapper sur le bras du vieux et se -redresser d'un bond ... De loin, sous la voûte de la poterne, elle -avait reconnu son pas. - -C'était lui! - -Quand il parut, la façade du fort en fut toute illuminée. - -Un grand beau garçon, ma foi! bien planté, sac au dos, fusil au -poing... Il les aborda, le visage ouvert, d'une voix mâle et joyeuse: - -«Bonjour, maman.» - -Et tout de suite sac, couverture, chassepot, tout disparut dans le -grand chapeau-cabriolet. Ensuite le père eut son tour, mais ce ne fut -pas long. Le cabriolet voulait tout pour lui. Il était insatiable... - -«Comment vas-tu?... Es-tu bien couvert?... Où en es-tu de ton linge?» - -Et, sous les ruches de la capote, je sentais le long regard d'amour -dont elle l'enveloppait des pieds à la tête, dans une pluie de baisers, -de larmes, de petits rires; un arriéré de trois mois de tendresse -maternelle qu'elle lui payait tout en une fois. Le père était, très -ému, lui aussi, mais il ne voulait pas en avoir l'air. Il comprenait -que nous le regardions et clignait de l'œil de notre côté comme pour -nous dire: - -«Excusez-la... c'est une femme.» - -Si je l'excusais! - -Une sonnerie de clairon vint souffler subitement sur cette belle joie. - -«On rappelle... dit l'enfant. Il faut que je m'en aille. - ---Comment! tu ne déjeunes pas avec nous? - ---Mais non! je ne peux pas... Je suis de garde pour vingt-quatre -heures, tout en haut du fort. - ---Oh!» fit la pauvre femme; et elle ne put pas en dire davantage. - -Ils restèrent un moment à se regarder tous les trois d'un air -consterné. Puis le père, prenant la parole: - -«Au moins emporte la boîte», dit-il d'une voix déchirante, avec une -expression à la fois touchante et comique de gourmandise sacrifiée. -Mais voilà que, dans le trouble et l'émotion des adieux, on ne la -trouvait plus cette maudite boîte; et c'était pitié de voir ces mains -fébriles et tremblantes qui cherchaient, qui s'agitaient; d'entendre -ces voix entre-coupées de larmes qui demandaient: «la boîte! où est -la boîte!» sans honte de mêler ce petit détail de ménage à cette -grande douleur... La boîte retrouvée, il y eut une dernière et longue -étreinte, et l'enfant rentra dans le fort en courant. - -Songez qu'ils étaient venus de bien loin pour ce déjeuner, qu'ils -s'en faisaient une grande fête, que la mère n'en avait pas dormi de -la nuit; et dites-moi si vous savez rien de plus navrant que cette -partie manquée, ce coin de paradis entrevu et refermé tout de suite si -brutalement. - -Ils attendirent encore quelque temps, immobiles à la même place, -les yeux toujours cloués sur cette poterne où leur enfant venait de -disparaître. Enfin l'homme se secoua, fit un demi-tour, toussa deux ou -trois coups d'un air très brave, et sa voix une fois bien assurée: - -«Allons! la mère, en route!» dit-il tout haut et fort gaillardement. -Là-dessus il nous fit un grand salut et prit le bras de sa femme... Je -les suivis de l'œil jusqu'au tournant de la route. Le père avait l'air -furieux. Il brandissait le cabas avec des gestes désespérés... La mère, -elle, paraissait plus calme. Elle marchait à ses côtés la tête basse, -les bras au corps. Mais par moments, sur ses épaules étroites, je -croyais voir son châle frissonner convulsivement. - - - - -LE SIÈGE DE BERLIN - - -Nous remontions l'avenue des Champs-Élysées avec le docteur V...., -demandant aux murs troués d'obus, aux trottoirs défoncés par la -mitraille, l'histoire de Paris assiégé, lorsqu'un peu avant d'arriver -au rond-point de l'Étoile, le docteur s'arrêta, et me montrant une de -ces grandes maisons de coin si pompeusement groupées autour de l'Arc de -Triomphe: - -«Voyez-vous, me dit-il, ces quatre fenêtres fermées là-haut sur ce -balcon? Dans les premiers l'ours du mois d'août, ce terrible mois -d'août de l'an dernier, si lourd d'orages et de désastres, je fus -appelé là pour un cas d'apoplexie foudroyante. C'était chez le colonel -Jouve, un cuirassier du premier Empire, vieil entêté de gloire et de -patriotisme, qui dès le début de la guerre était venu se loger aux -Champs-Élysées, dans un appartement à balcon... Devinez pourquoi? Pour -assister à la rentrée triomphale de nos troupes... Pauvre vieux! La -nouvelle de Wissembourg lui arriva comme il sortait de table. En lisant -le nom de Napoléon au bas de ce bulletin de défaite, il était tombé -foudroyé. - -«Je trouvai l'ancien cuirassier étendu de tout son long sur le tapis -de la chambre, la face sanglante et inerte comme s'il avait reçu -un coup de massue sur la tête. Debout, il devait être très grand; -couché, il avait l'air immense. De beaux traits, des dents superbes, -une toison de cheveux blancs tout frisés, quatre-vingts ans qui en -paraissaient soixante... Près de lui sa petite-fille à genoux et tout -en larmes. Elle lui ressemblait. A les voir l'un à côté de l'autre, on -eût dit deux belles médailles grecques frappées à la même empreinte, -seulement l'une antique, terreuse, un peu effacée sur les contours, -l'autre resplendissante et nette, dans tout l'éclat et le velouté de -l'empreinte nouvelle. - -«La douleur de cette enfant me toucha. Fille et petite-fille de soldat, -elle avait son père à l'état-major de Mac-Mahon, et l'image de ce -grand vieillard étendu devant elle évoquait dans son esprit une autre -image non moins terrible. Je la rassurai de mon mieux; mais, au fond, -je gardais peu d'espoir. Nous avions affaire à une belle et bonne -hémiplégie, et, à quatre-vingts ans, on n'en revient guère. Pendant -trois jours, en effet, le malade resta dans le même état d'immobilité -et de stupeur... Sur ces entrefaites, la nouvelle de Reichshoffen -arriva à Paris. Vous vous rappelez de quelle étrange façon. Jusqu'au -soir, nous crûmes tous à une grande victoire, vingt mille Prussiens -tués, le prince royal prisonnier... Je ne sais par quel miracle, quel -courant magnétique, un écho de cette joie nationale alla chercher notre -pauvre sourd-muet jusque dans les limbes de sa paralysie; toujours -est-il que ce soir-là, en m'approchant de son lit, je ne trouvai plus -le même homme. L'œil était presque clair, la langue moins lourde. Il -eut la force de me sourire et bégaya deux fois: - -«Vic...toi...re! - -«--Oui, colonel, grande victoire!...» - -«Et à mesure que je lui donnais des détails sur le beau succès de -Mac-Mahon, je voyais ses traits se détendre, sa figure s'éclairer... - -«Quand je sortis, la jeune fille m'attendait, pâle et debout devant la -porte. Elle sanglotait. - -«Mais il est sauvé!» lui dis-je en lui prenant les mains. - -«La malheureuse enfant eut à peine le courage de me répondre. On -venait d'afficher le vrai Reichshoffen, Mac-Mahon en fuite, toute -l'armée écrasée... Nous nous regardâmes consternés. Elle se désolait -en pensant à son père. Moi, je tremblais en pensant au vieux. Bien -sûr, il ne résisterait pas à cette nouvelle secousse... Et cependant -comment faire?... Lui laisser sa joie, les illusions qui l'avaient fait -revivre!... Mais alors il fallait mentir... - -«Eh bien, je mentirai!» me dit l'héroïque fille en essuyant vite ses -larmes, et, toute rayonnante, elle rentra dans la chambre de son -grand-père. - -«C'était une rude tâche qu'elle avait prise là. Les premiers jours -on s'en tira encore. Le bonhomme avait la tête faible et se laissait -tromper comme un enfant. Mais avec la santé ses idées se firent plus -nettes. Il fallut le tenir au courant du mouvement des armées, lui -rédiger des bulletins militaires. Il y avait pitié vraiment à voir -cette belle enfant penchée nuit et jour sur sa carte d'Allemagne, -piquant de petits drapeaux, s'efforçant de combiner toute une campagne -glorieuse: Bazaine sur Berlin, Froissart en Bavière, Mac-Mahon sur la -Baltique. Pour tout cela elle me demandait conseil, et je l'aidais -autant que je pouvais; mais c'est le grand-père surtout qui nous -servait dans cette invasion imaginaire. Il avait conquis l'Allemagne -tant de fois sous le premier Empire! Il savait tous les coups d'avance: -«Maintenant voilà où ils vont aller ... Voilà ce qu'on va faire...» et -ses prévisions se réalisaient toujours, ce qui ne manquait pas de le -rendre très fier. - -«Malheureusement nous avions beau prendre des villes, gagner des -batailles, nous n'allions jamais assez vite pour lui. Il était -insatiable, ce vieux!... Chaque jour, en arrivant, j'apprenais un -nouveau fait d'armes: - -«Docteur, nous avons pris Mayence», me disait la jeune fille en venant -au-devant de moi avec un sourire navré, et j'entendais à travers la -porte une voix joyeuse qui me criait: - -«Ça marche! ça marche!... Dans huit jours nous entrerons à Berlin.» - -«A ce moment-là, les Prussiens n'étaient plus qu'à huit jours de -Paris... Nous nous demandâmes d'abord s'il ne valait pas mieux le -transporter en province; mais, sitôt dehors, l'état de la France lui -aurait tout appris, et je le trouvais encore trop faible, trop engourdi -de sa grande secousse pour lui laisser connaître la vérité. On se -décida donc à rester. - -«Le premier jour de l'investissement, je montai chez eux--je me -souviens--très ému, avec cette angoisse au cœur que nous donnaient -à tous les portes de Paris fermées, la bataille sous les murs, nos -banlieues devenues frontières. Je trouvai le bonhomme assis sur son -lit, jubilant et fier: - -«Eh bien, me dit-il, le voilà donc commencé ce «siège!» - -«Je le regardai stupéfait: - -«Comment, colonel, vous savez?...» - -«Sa petite-fille se tourna vers moi: - -«Eh! oui, docteur ... C'est la grande nouvelle ... «Le siège de Berlin -est commencé.» - -«Elle disait cela en tirant son aiguille, d'un petit air si posé, si -tranquille... Comment se serait-il douté de quelque chose? Le canon des -forts, il ne pouvait pas l'entendre. Ce malheureux Paris, sinistre et -bouleversé, il ne pouvait pas le voir. Ce qu'il apercevait de son lit, -c'était un pan de l'Arc de Triomphe, et, dans sa chambre, autour de -lui, tout un bric-à-brac du premier Empire bien fait pour entretenir -ses illusions. Des portraits de maréchaux, des gravures de batailles, -le roi de Rome en robe de baby; puis de grandes consoles toutes raides, -ornées de cuivres à trophées, chargées de reliques impériales, des -médailles, des bronzes, un rocher de Sainte-Hélène sous globe, des -miniatures représentant la même dame frisottée, en tenue de bal, en -robe jaune, des manches à gigots et des yeux clairs,--et tout cela, -les consoles, le roi de Rome, les maréchaux, les dames jaunes, avec la -taille montante, la ceinture haute, cette raideur engoncée qui était la -grâce de 1806... Brave colonel! c'est cette atmosphère de victoires et -conquêtes, encore plus que tout ce que nous pouvions lui dire, qui le -faisait croire si naïvement au siège de Berlin. - -«A partir de ce jour, nos opérations militaires se trouvèrent bien -simplifiées. Prendre Berlin, ce n'était plus qu'une affaire de -patience. De temps en temps, quand le vieux s'ennuyait trop, on lui -lisait une lettre de son fils, lettre imaginaire bien entendu, puisque -rien n'entrait plus dans Paris, et que, depuis Sedan, l'aide de camp -de Mac-Mahon avait été dirigé sur une forteresse d'Allemagne. Vous -figurez-vous le désespoir de cette pauvre enfant sans nouvelle de -son père, le sachant prisonnier, privé de tout, malade peut-être, et -obligée de le faire parler dans des lettres joyeuses, un peu courtes, -comme pouvait en écrire un soldat en campagne, allant toujours en avant -dans le pays conquis. Quelquefois la force lui manquait; on restait des -semaines sans nouvelles. Mais le vieux s'inquiétait, ne dormait plus. -Alors vite arrivait une lettre d'Allemagne qu'elle venait lui lire -gaiement près de son lit, en retenant ses larmes. Le colonel écoutait -religieusement, souriait d'un air entendu, approuvait, critiquait, nous -expliquait les passages un peu troubles. Mais où il était beau surtout, -c'est dans les réponses qu'il envoyait à son fils: «N'oublie jamais -que tu es Français, lui disait-il... Sois généreux pour ces pauvres -gens. Ne leur fais pas l'invasion trop lourde...» Et c'étaient des -recommandations à n'en plus finir, d'adorables prêchi-prêcha sur le -respect des propriétés, la politesse qu'on doit aux dames, un vrai -code d'honneur militaire à l'usage des conquérants. Il y mêlait aussi -quelques considérations générales sur la politique, les conditions de -la paix à imposer aux vaincus. Là-dessus, je dois le dire, il n'était -pas exigeant: - -«L'indemnité de guerre, et rien de plus... A quoi bon leur prendre -des provinces?... Est-ce qu'on peut faire de la France avec de -l'Allemagne?...» - -«Il dictait cela d'une voix ferme, et l'on sentait tant de candeur dans -ses paroles, une si belle foi patriotique, qu'il était impossible de ne -pas être ému en l'écoutant. - -«Pendant ce temps-là, le siège avançait toujours, pas celui de Berlin, -hélas!... C'était le moment du grand froid, du bombardement, des -épidémies, de la famine. Mais, grâce à nos soins, à nos efforts, à -l'infatigable tendresse qui se multipliait autour de lui, la sérénité -du vieillard ne fut pas un instant troublée. Jusqu'au bout je pus lui -avoir du pain blanc, de la viande fraîche. Il n'y en avait que pour -lui, par exemple; et vous ne pouvez rien imaginer de plus touchant -que ces déjeuners de grand-père, si innocemment égoïstes,--le vieux -sur son lit, frais et riant, la serviette au menton, près de lui sa -petite-fille, un peu pâlie par les privations, guidant ses mains, le -faisant boire, l'aidant à manger toutes ces bonnes choses défendues. -Alors animé par le repas, dans le bien-être de sa chambre chaude, la -bise d'hiver au dehors, cette neige qui tourbillonnait à ses fenêtres, -l'ancien cuirassier se rappelait ses campagnes dans le Nord, et nous -racontait pour la centième fois cette sinistre retraite de Russie où -l'on n'avait à manger que du biscuit gelé et de la viande de cheval. - -«Comprends-tu cela, petite? nous mangions «du cheval!» - -«Je crois bien qu'elle le comprenait. Depuis deux mois, elle ne -mangeait pas autre chose... De jour en jour cependant, à mesure que la -convalescence approchait, notre tâche autour du malade devenait plus -difficile. Cet engourdissement de tous ses sens, de tous ses membres, -qui nous avait si bien servis jusqu'alors, commençait à se dissiper. -Deux ou trois fois déjà, les terribles bordées de la porte Maillot -l'avaient fait bondir, l'oreille dressée comme un chien de chasse; on -fut obligé d'inventer une dernière victoire de Bazaine sous Berlin, et -des salves tirées en cet honneur aux Invalides. Un autre jour qu'on -avait poussé son lit près de la fenêtre--c'était, je crois, le jeudi de -Buzenval--il vit très bien des gardes nationaux qui se massaient sur -l'avenue de la Grande-Armée. - -«Qu'est-ce que c'est donc que ces troupes-là?» demanda le bonhomme, et -nous l'entendions grommeler entre ses dents: - -«Mauvaise tenue! mauvaise tenue!» - -«Il n'en fut pas autre chose; mais nous comprîmes que dorénavant il -fallait prendre de grandes précautions. Malheureusement on n'en prit -pas assez. - -«Un soir, comme j'arrivais, l'enfant vint à moi toute troublée: - -«C'est demain qu'ils entrent», me dit-elle. - -«La chambre du grand-père était-elle ouverte? Le fait est que depuis, -en y songeant, je me suis rappelé qu'il avait, ce soir-là, une -physionomie extraordinaire. Il est probable qu'il nous avait entendus. -Seulement, nous parlions des Prussiens, nous; et le bonhomme pensait -aux Français, à cette entrée triomphale qu'il attendait depuis si -longtemps,--Mac-Mahon descendant l'avenue dans les fleurs, dans les -fanfares, son fils à côté du maréchal, et lui, le vieux, sur son -balcon, en grande tenue comme à Lutzen, saluant les drapeaux troués et -les aigles noires de poudre... - -«Pauvre père Jouve! Il s'était sans doute imaginé qu'on voulait -l'empêcher d'assister à ce défilé de nos troupes, pour lui éviter une -trop grande émotion. Aussi se garda-t-il bien de parler à personne; -mais le lendemain, à l'heure même où les bataillons prussiens -s'engageaient timidement sur la longue voie qui mène de la porte -Maillot aux Tuileries, la fenêtre de là-haut s'ouvrit doucement, et le -colonel parut sur le balcon avec son casque, sa grande latte, toute -sa vieille défroque glorieuse d'ancien cuirassier de Milhaud. Je me -demande encore quel effort de volonté, quel sursaut de vie l'avait -ainsi mis sur pied et harnaché. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il était -là, debout derrière la rampe, s'étonnant de trouver les avenues si -larges, si muettes, les persiennes des maisons fermées, Paris sinistre -comme un grand Lazaret, partout des drapeaux, mais si singuliers, tout -blancs avec des croix rouges, et personne pour aller au-devant de nos -soldats. - -«Un moment il put croire qu'il s'était trompé... - -«Mais non! là-bas, derrière l'Arc de Triomphe, c'était un bruissement -confus, une ligne noire qui s'avançait dans le jour levant... Puis, -peu à peu, les aiguilles des casques brillèrent, les petits tambours -d'Iéna se mirent à battre, et sous l'arc de l'Étoile, rhythmée par -le pas lourd des sections, par le heurt des sabres, éclata la marche -triomphale de Schubert!... - -«Alors, dans le silence morne de la place, on entendit un cri, un cri -terrible: «Aux armes!... aux armes!... les Prussiens.» Et les quatre -uhlans de l'avant-garde purent voir là-haut, sur le balcon, un grand -vieillard chanceler en remuant les bras, et tomber raide. Cette fois, -le colonel Jouve était bien mort.» - - - - -LE MAUVAIS ZOUAVE - - -Le grand forgeron Lory de Sainte-Marie-aux-Mines n'était pas content ce -soir-là. - -D'habitude, sitôt la forge éteinte, le soleil couché, il s'asseyait sur -un banc devant sa porte pour savourer cette bonne lassitude que donne -le poids dû travail et de la chaude journée, et avant de renvoyer les -apprentis il buvait avec eux quelques longs coups de bière fraîche en -regardant la sortie des fabriques. Mais, ce soir-là, le bonhomme resta -dans sa forge jusqu'au moment de se mettre à table; et encore y vint-il -comme à regret. La vieille Lory pensait en regardant son homme: - -«Qu'est-ce qu'il lui arrive?... Il a peut-être reçu du régiment quelque -mauvaise nouvelle qu'il ne veut pas me dire?... L'aîné est peut-être -malade...» - -Mais elle n'osait rien demander et s'occupait seulement à faire taire -trois petits blondins couleur d'épis brûlés, qui riaient autour de la -nappe en croquant une bonne salade de radis noirs à la crème. - -A la fin, le forgeron repoussa son assiette en colère: - -«Ah! les gueux! ah! les canailles!... - ---«A qui en as-tu, voyons, Lory?» - -Il éclata: - -«J'en ai, dit-il, à cinq ou six drôles qu'on voit rouler depuis ce -matin dans la ville en costume de soldats français, bras dessus bras -dessous avec les Bavarois... C'est encore de ceux-là qui ont... comment -disent-ils ça?... opté pour la nationalité de Prusse... Et dire que -tous les jours nous en voyons revenir de ces faux Alsaciens!... -Qu'est-ce qu'on leur a donc fait boire?» - -La mère essaya de les défendre: - -«Que veux-tu, mon pauvre homme, ce n'est pas tout à fait leur faute -à ces enfants... C'est si loin cette Algérie d'Afrique où on les -envoie!... Ils ont le mal du pays là-bas; et la tentation est bien -forte pour eux de revenir, de n'être plus soldats.» - -Lory donna un grand coup de poing sur la table: - -«Tais-toi, la mère!... vous autres, femmes, vous n'y entendez rien. A -force de vivre toujours avec les enfants et rien que pour eux, vous -rapetissez tout à la taille de vos marmots... Eh bien, moi, je te -dis que ces hommes-là sont des gueux, des renégats, les derniers des -lâches, et que si par malheur notre Christian était capable d'une -infamie pareille, aussi vrai que je m'appelle Georges Lory et que j'ai -servi sept ans aux chasseurs de France, je lui passerais mon sabre à -travers le corps.» - -Et terrible, à demi levé, le forgeron montrait sa longue latte de -chasseur pendue à la muraille au-dessous du portrait de son fils, un -portrait de zouave fait là-bas en Afrique; mais de voir cette honnête -figure d'Alsacien, toute noire et hâlée de soleil, dans ces blancheurs, -ces effacements que font les couleurs vives à la grande lumière, cela -le calma subitement, et il se mit à rire: - -«Je suis bien bon de me monter la tête... Comme si notre Christian -pouvait songer à devenir Prussien, lui qui en a tant descendu pendant -la guerre!...» - -Remis en belle humeur par cette idée, le bonhomme acheva de dîner -gaiement et s'en alla sitôt après vider une couple de chopes à la -_Ville de Strasbourg_. - -Maintenant la vieille Lory est seule. Après avoir couché ses trois -petits blondins qu'on entend gazouiller dans la chambre à côté, comme -un nid qui s'endort, elle prend son ouvrage et se met à repriser -devant la porte, du côté des jardins. De temps en temps elle soupire et -pense en elle-même: - -«Oui, je veux bien. Ce sont des lâches, des renégats... mais c'est -égal! Leurs mères sont bien heureuses de les ravoir.» - -Elle se rappelle le temps où le sien, avant de partir pour l'armée, -était là à cette même heure du jour, en train de soigner le petit -jardin. Elle regarde le puits où il venait remplir ses arrosoirs, en -blouse, les cheveux longs, ses beaux cheveux qu'on lui a coupés en -entrant aux zouaves... - -Soudain elle tressaille. La petite porte du fond, celle qui donne sur -les champs, s'est ouverte. Les chiens n'ont pas aboyé; pourtant celui -qui vient d'entrer longe les murs comme un voleur, se glisse entre les -ruches... - -«Bonjour, maman!» - -Son Christian est debout devant elle, tout débraillé dans son uniforme, -honteux, troublé, la langue épaisse. Le misérable est revenu au pays -avec les autres, et, depuis une heure, il rôde autour de la maison, -attendant le départ du père pour entrer. Elle voudrait le gronder, mais -elle n'en a pas le courage. Il y a si longtemps qu'elle ne l'a vu, -embrassé! Puis il lui donne de si bonnes raisons, qu'il s'ennuyait du -pays, de la forge, de vivre toujours loin d'eux, avec ça la discipline -devenue plus dure, et les camarades qui l'appelaient «Prussien» à cause -de son accent d'Alsace. Tout ce qu'il dit, elle le croit. Elle n'a qu'à -le regarder pour le croire. Toujours causant, ils sont entrés dans la -salle basse. Les petits réveillés accourent pieds nus, en chemise, pour -embrasser le grand frère. On veut le faire manger, mais il n'a pas -faim. Seulement il a soif, toujours soif, et il boit de grands coups -d'eau par-dessus toutes les tournées de bière et de vin blanc qu'il -s'est payées depuis le matin au cabaret. - -Mais quelqu'un marche dans la cour. C'est le forgeron qui rentre. - -«Christian, voilà ton père. Vite, cache-toi que j'aie le temps de lui -parler, de lui expliquer...» et elle le pousse derrière le grand poêle -en faïence, puis se remet à coudre, les mains tremblantes. Par malheur, -la chéchia du zouave est restée sur la table, et c'est la première -chose que Lory voit en entrant. La pâleur de la mère, son embarras... -Il comprend tout. - -«Christian est ici!...» dit-il d'une voix terrible, et, décrochant son -sabre avec un geste fou, il se précipite vers le poêle où le zouave est -blotti, blême, dégrisé, s'appuyant au mur, de peur de tomber. - -La mère se jette entre eux: - -«Lory, Lory, ne le tue pas... C'est moi qui lui ai écrit de revenir, -que tu avais besoin de lui à la forge...» - -Elle se cramponne à son bras, se traîne, sanglote. Dans la nuit de leur -chambre, les enfants crient d'entendre ces voix pleines de colère et -de larmes, si changées qu'ils ne les reconnaissent plus... Le forgeron -s'arrête, et regardant sa femme: - -«Ah! c'est toi qui l'as fait revenir... Alors, c'est bon, qu'il aille -se coucher. Je verrai demain ce que j'ai à faire.» - -Le lendemain Christian, en s'éveillant d'un lourd sommeil plein de -cauchemars et de terreurs sans cause, s'est retrouvé dans sa chambre -d'enfant. A travers les petites vitres encadrées de plomb, traversées -de houblon fleuri, le soleil est déjà chaud et haut. En bas, les -marteaux sonnent sur l'enclume... La mère est à son chevet; elle ne l'a -pas quitté de la nuit, tant la colère de son homme lui faisait peur. -Le vieux non plus ne s'est pas couché. Jusqu'au matin il a marché dans -la maison, pleurant, soupirant, ouvrant et fermant des armoires, et -à présent voilà qu'il entre dans la chambre de son fils, gravement, -habillé comme pour un voyage, avec de hautes guêtres, le large chapeau -et le bâton de montagne solide et ferré au bout. Il s'avance droit au -lit: «Allons, haut!... lève-toi.» - -Le garçon un peu confus veut prendre ses effets de zouave. - -«Non, pas ça...» dit le père sévèrement. - -Et la mère toute craintive: «Mais, mon ami, il n'en a pas d'autres. - ---Donne-lui les miens... Moi je n'en ai plus besoin.» - -Pendant que l'enfant s'habille, Lory plie soigneusement l'uniforme, -la petite veste, les grandes braies rouges, et, le paquet fait, il se -passe autour du cou l'étui de fer-blanc où tient la feuille de route... - -«Maintenant descendons», dit-il ensuite, et tous trois descendent -à la forge sans se parler... Le soufflet ronfle; tout le monde est -au travail. En revoyant ce hangar grand ouvert, auquel il pensait -tant là-bas, le zouave se rappelle son enfance et comme il a joué là -longtemps entre la chaleur de la route et les étincelles de la forge -toutes brillantes dans le poussier noir. Il lui prend un accès de -tendresse, un grand désir d'avoir le pardon de son père; mais en levant -les yeux il rencontre toujours un regard inexorable. - -Enfin le forgeron se décide à parler: - -«Garçon, dit-il, voilà l'enclume, les outils... tout cela est à toi... -Et tout cela aussi!» ajoute-t-il en lui montrant le petit jardin -qui s'ouvre là-bas au fond plein de soleil et d'abeilles, dans le -cadre enfumé de la porte... «Les ruches, la vigne, la maison, tout -t'appartient... Puisque tu as sacrifié ton honneur à ces choses, c'est -bien le moins que tu les gardes. Te voilà maître ici... Moi, je pars... -Tu dois cinq ans à la France, je vais les payer pour toi. - ---Lory, Lory, où vas-tu? crie la pauvre vieille. - ---Père!...» supplie l'enfant... Mais le forgeron est déjà parti, -marchant à grands pas, sans se retourner... - - * * * * * - -A Sidi-bel-Abbés, au dépôt du 3e zouaves, il y a depuis -quelques jours un engagé volontaire de cinquante-cinq ans. - - - - -LA PENDULE DE BOUGIVAL - - - -DE BOUGIVAL A MUNICH - -C'était une pendule du second Empire, une de ces pendules en onyx -algérien, ornées de dessins Campana, qu'on achète boulevard des -Italiens avec leur clef dorée pendue en sautoir au bout d'un ruban -rose. Tout ce qu'il y a de plus mignon, de plus moderne, de plus -article de Paris. Une vraie pendule des Bouffes, sonnant d'un joli -timbre clair, mais sans un grain de bon sens, pleine de lubies, de -caprices, marquant les heures à la diable, passant les demies, n'ayant -jamais su bien dire que l'heure de la Bourse à Monsieur et l'heure du -berger à Madame. Quand la guerre éclata, elle était en villégiature à -Bougival, faite exprès pour ces palais d'été si fragiles, ces jolies -cages à mouches en papier découpé, ces mobiliers d'une saison, guipure -et mousseline flottant sur des transparents de soie claire. A l'arrivée -des Bavarois, elle fut une des premières enlevées; et, ma foi! il faut -avouer que ces gens d'outre-Rhin sont des emballeurs bien habiles, car -cette pendule-joujou, guère plus grosse qu'un œuf de tourterelle, put -faire au milieu des canons Krupp et des fourgons chargés de mitraille -le voyage de Bougival à Munich, arriver sans une félure, et se montrer -dès le lendemain, Odeon-platz, à la devanture d'Augustus Cahn, le -marchand de curiosités, fraîche, coquette, ayant toujours ses deux -fines aiguilles, noires et recourbées comme des cils, et sa petite clef -en sautoir au bout d'un ruban neuf. - - - -L'ILLUSTRE DOCTEUR-PROFESSEUR OTTO DE SCHWANTHALER - -Ce fut un événement dans Munich. On n'y avait pas encore vu de pendule -de Bougival, et chacun venait regarder celle-là aussi curieusement -que les coquilles japonaises du musée de Siebold. Devant le magasin -d'Augustus Cahn, trois rangs de grosses pipes fumaient du matin -au soir, et le bon populaire de Munich se demandait avec des yeux -ronds et des «_Mein Gott_» de stupéfaction à quoi pouvait servir -cette singulière petite machine. Les journaux illustrés donnèrent -sa reproduction. Ses photographies s'étalèrent dans toutes les -vitrines; et c'est en son honneur que l'illustre docteur-professeur -Otto de Schwanthaler composa son fameux _Paradoxe sur les Pendules_, -étude philo-sophico-humoristique en six cents pages où il est traité -de l'influence des pendules sur la vie des peuples, et logiquement -démontré qu'une nation assez folle pour régler l'emploi de son temps -sur des chronomètres aussi détraqués que cette petite pendule de -Bougival devait s'attendre à toutes les catastrophes, ainsi qu'un -navire qui s'en irait en mer avec une boussole désorientée. (La phrase -est un peu longue, mais je la traduis textuellement.) - -Les Allemands ne faisant rien à la légère, l'illustre -docteur-professeur voulut, avant d'écrire son Paradoxe, avoir le -sujet sous les yeux pour l'étudier à fond, l'analyser minutieusement -comme un entomologiste; il acheta donc la pendule, et c'est ainsi -qu'elle passa de la devanture d'Augustus Cahn dans le salon de -l'illustre docteur-professeur Otto de Schwanthaler, conservateur de la -Pinacothèque, membre de l'Académie des sciences et beaux-arts, en son -domicile privé, Ludwigstrasse, 24. - - - -LE SALON DES SCHWANTHALER - -Ce qui frappait d'abord en entrant dans le salon des Schwanthaler, -académique et solennel comme une salle de conférences, c'était une -grande pendule à sujet en marbre sévère, avec une Polymnie de bronze -et des rouages très compliqués. Le cadran principal s'entourait de -cadrans plus petits, et l'on avait là les heures, les minutes, les -saisons, les équinoxes, tout, jusqu'aux transformations de la lune dans -un nuage bleu clair au milieu du sodé. Le bruit de cette puissante -machine remplissait toute la maison. Du bas de l'escalier, on entendait -le lourd balancier s'en allant d'un mouvement grave, accentué, qui -semblait couper et mesurer la vie en petits morceaux tout pareils; sous -ce tic-tac sonore couraient les trépidations de l'aiguille se démenant -dans le cadre des secondes avec la fièvre laborieuse d'une araignée qui -connaît le prix du temps. - -Puis l'heure sonnait, sinistre et lente comme une horloge de collège, -et chaque fois que l'heure sonnait, il se passait quelque chose dans la -maison des Schwanthaler. C'était M. Schwanthaler qui s'en allait à la -Pinacothèque, chargé de paperasses, ou la haute dame de Schwanthaler -revenant du sermon avec ses trois demoiselles, trois longues filles -enguirlandées qui avaient l'air de perches à houblon; ou bien les -leçons de cithare, de danse, de gymnastique, les clavecins qu'on -ouvrait, les métiers à broderies, les pupitres à musique d'ensemble -qu'on roulait au milieu du salon, tout cela si bien réglé, si compassé, -si méthodique, que d'entendre tous ces Schwanthaler se mettre en branle -au premier coup de timbre, entrer, sortir par les portes ouvertes à -deux battants, on songeait au défilé des apôtres dans l'horloge de -Strasbourg, et l'on s'attendait toujours à voir sur le dernier coup la -famille Schwanthaler rentrer et disparaître dans sa pendule. - - - -SINGULIÈRE INFLUENCE DE LA PENDULE DE BOUGIVAL SUR UNE HONNÊTE FAMILLE -DE MUNICH - -C'est à côté de ce monument qu'on avait mis la pendule de Bougival, -et vous voyez d'ici l'effet de sa petite mine chiffonnée. Voilà -qu'un soir les dames de Schwanthaler étaient en train de broder dans -le grand salon et l'illustre docteur-professeur lisait à quelques -collègues de l'Académie des sciences les premières pages du _Paradoxe_, -s'interrompant de temps en temps pour prendre la petite pendule et -faire pour ainsi dire des démonstrations au tableau--... Tout à coup, -Éva de Schwanthaler, poussée par je ne sais quelle curiosité maudite, -dit à son père en rougissant: - -«O papa, faites-la sonner.» - -Le docteur dénoua la clef, donna deux tours, et aussitôt on entendit un -petit timbre de cristal si clair, si vif, qu'un frémissement de gaieté -réveilla la grave assemblée. Il y eut des rayons dans tous les yeux: - -«Que c'est joli! que c'est joli!» disaient les demoiselles de -Schwanthaler, avec un petit air animé et des frétillements de nattes -qu'on ne leur connaissait pas. - -Alors M. de Schwanthaler, d'une voix triomphante: - -«Regardez-la, cette folle de française! elle sonne huit heures, et elle -en marque trois!» - -Cela fit beaucoup rire tout le monde, et, malgré l'heure avancée, ces -messieurs se lancèrent à corps perdu dans des théories philosophiques -et des considérations interminables sur la légèreté du peuple français. -Personne ne pensait plus à s'en aller. On n'entendit même pas sonner -au cadran de Polymnie ce terrible coup de dix heures, qui dispersait -d'ordinaire toute la société. La grande pendule n'y comprenait rien. -Elle n'avait jamais tant vu de gaieté dans la maison Schwanthaler, ni -du monde au salon si tard. Le diable c'est que lorsque les demoiselles -de Schwanthaler furent rentrées dans leur chambre, elles se sentirent -l'estomac creusé par la veille et le rire, comme des envies de souper; -et la sentimentale Minna, elle-même, disait en s'étirant les bras: - -«Ah! je mangerais bien une patte de homard.» - - - -DE LA GAIETÉ, MES ENFANTS, DE LA GAIETÉ! - -Une fois remontée, la pendule de Bougival reprit sa vie déréglée, ses -habitudes de dissipation. On avait commencé par rire de ses lubies; -mais peu à peu, à force d'entendre ce joli timbre qui sonnait à tort et -à travers, la grave maison de Schwanthaler perdit le respect du temps -et prit les jours avec une aimable insouciance. On ne songea plus qu'à -s'amuser; la vie paraissait si courte, maintenant que toutes les heures -étaient confondues! Ce fut un bouleversement général. Plus de sermon, -plus d'études! Un besoin de bruit, d'agitation. Mendelssohn et Schumann -semblèrent trop monotones; on les remplaça par la _Grande Duchesse_, le -_Petit Faust_, et ces demoiselles tapaient, sautaient, et l'illustre -docteur-professeur, pris lui aussi d'une sorte de vertige, ne se -lassait pas de dire: «De la gaieté, mes enfants, de la gaieté!..» -Quant à la grande horloge, il n'en fut plus question. Ces demoiselles -avaient arrêté le balancier, prétextant qu'il les empêchait de dormir, -et la maison s'en alla toute au caprice du cadran désheuré. - -C'est alors que parut le fameux _Paradoxe sur les Pendules_. A cette -occasion, les Schwanthaler donnèrent une grande soirée, non plus une -de leurs soirées académiques d'autrefois, sobres de lumières et de -bruit, mais un magnifique bal travesti, où madame de Schwanthaler et -ses filles parurent en canotières de Bougival, les bras nus, la jupe -courte, et le petit chapeau plat à rubans éclatants. Toute la ville en -parla, mais ce n'était que le commencement. La comédie, les tableaux -vivants, les soupers, le baccarat; voilà ce que Munich scandalisé vit -défiler tout un hiver dans le salon de l'académicien.--«De la gaieté, -mes enfants, de la gaieté!...» répétait le pauvre bonhomme de plus -en plus affolé, et tout ce monde-là était très gai en effet. Madame -de Schwanthaler, mise en goût par ses succès de canotière, passait -sa vie sur l'Isar en costumes extravagants. Ces demoiselles, restées -seules au logis, prenaient des leçons de français avec des officiers -de hussards prisonniers dans la ville; et la petite pendule, qui avait -toutes raisons de se croire encore à Bougival, jetait les heures à la -volée, en sonnant toujours huit quand elle en marquait trois... Puis, -un matin, ce tourbillon de gaieté folle emporta la famille Schwanthaler -en Amérique, et les plus beaux Titien de la Pinacothèque suivirent dans -sa fuite leur illustre conservateur. - - - -CONCLUSIONS - -Après le départ des Schwanthaler, il y eut dans Munich comme une -épidémie de scandales. On vit successivement une chanoinesse enlever -un baryton, le doyen de l'Institut épouser une danseuse, un conseiller -aulique faire sauter la coupe, le couvent des dames nobles fermé pour -tapage nocturne... - -O malice des choses! Il semblait que cette petite pendule était fée, -et qu'elle avait pris à tâche d'ensorceler toute la Bavière. Partout -où elle passait, partout où sonnait son joli timbre à l'évent, il -affolait, détraquait les cervelles. Un jour, d'étape en étape, elle -arriva jusqu'à la résidence; et depuis lors, savez-vous quelle -partition le roi Louis, ce wagnérien enragé, a toujours ouverte sur -son piano?... - ---Les _Maîtres chanteurs_? - ---Non!... Le _Phoque à ventre blanc_!! - -Ça leur apprendra à se servir de nos pendules. - - - - -LA DÉFENSE DE TARASCON - - -Dieu soit loué! J'ai enfin des nouvelles de Tarascon. Depuis cinq -mois, je ne vivais plus, j'étais d'une inquiétude!... Connaissant -l'exaltation de cette bonne ville et l'humeur belliqueuse de ses -habitants, je me disais: «Qui sait ce qu'a fait Tarascon? S'est-il rué -en masse sur les barbares? S'est-il laissé bombarder comme Strasbourg, -mourir de faim comme Paris, brûler vif comme Châteaudun? ou bien, dans -un accès de patriotisme farouche, s'est-il fait sauter comme Laon et -son intrépide citadelle?...» Rien de tout cela, mes amis. Tarascon -n'a pas brûlé, Tarascon n'a pas sauté. Tarascon est toujours à la même -place, paisiblement assis au milieu des vignes, du bon soleil plein -ses rues, du bon muscat plein ses caves, et le Rhône qui baigne cette -aimable localité emporte à la mer, comme par le passé, l'image d'une -ville heureuse, des reflets de persiennes vertes, de jardins bien -ratissés et de miliciens en tuniques neuves faisant l'exercice tout le -long du quai. - -Gardez-vous de croire pourtant que Tarascon n'ait rien fait pendant la -guerre. Il s'est au contraire admirablement conduit, et sa résistance -héroïque, que je vais essayer de vous raconter, aura sa place dans -l'histoire comme type de résistance locale, symbole vivant de la -défense du Midi. - - - -LES ORPHÉONS - -Je vous dirai donc que, jusqu'à Sedan, nos braves Tarasconnais -s'étaient tenus chez eux bien tranquilles. Pour ces fiers enfants des -Alpilles, ce n'était pas la patrie qui mourait là-haut; c'étaient les -soldats de l'empereur, c'était l'Empire. Mais une fois le 4 septembre, -la République, Attila campé sous Paris, alors, oui! Tarascon se -réveilla, et l'on vit ce que c'est qu'une guerre nationale... Cela -commença naturellement par une manifestation d'orphéonistes. Vous -savez quelle rage de musique ils ont dans le Midi. A Tarascon surtout, -c'est du délire. Dans les rues, quand vous passez, toutes les fenêtres -chantent, tous les balcons vous secouent des romances sur la tête. - -N'importe la boutique où vous entrez, il y a toujours au comptoir -une guitare qui soupire, et les garçons de pharmacie eux-mêmes -vous servent en fredonnant: _Le Rossignol_--_et le Luth espagnol_ ---_Tralala_--_lalalala_. En dehors de ces concerts privés, les -Tarasconnais ont encore la fanfare de la ville, la fanfare du collège, -et je ne sais combien de sociétés d'orphéons. - -C'est l'orphéon de Saint-Christophe et son admirable chœur à trois -voix: _Sauvons la France_, qui donnèrent le branle au mouvement -national. - -«Oui, oui, sauvons la France!» criait le bon Tarascon en agitant des -mouchoirs aux fenêtres, et les hommes battaient des mains, et les -femmes envoyaient des baisers à l'harmonieuse phalange qui traversait -le cours sur quatre rangs de profondeur, bannière en tête et marquant -fièrement le pas. - -L'élan était donné. A partir de ce jour, la ville changea d'aspect: -plus de guitare, plus de barcarolle. Partout le _Luth espagnol_ fit -place à la _Marseillaise_, et, deux fois par semaine, on s'étouffait -sur l'Esplanade pour entendre la fanfare du collège jouer le _Chant du -départ_. Les chaises coûtaient des prix fous!... - -Mais les Tarasconnais ne s'en tinrent pas là. - - - -LES CAVALCADES - -Après la démonstration des orphéons, vinrent les cavalcades historiques -au bénéfice des blessés. Rien de gracieux comme de voir, par un -dimanche de beau soleil, toute cette vaillante jeunesse tarasconnaise, -en bottes molles et collants de couleur tendre, quêter de porte en -porte et caracoler sous les balcons avec de grandes hallebardes et des -filets à papillons; mais le plus beau de tout, ce fut un carrousel -patriotique--François Ier à la bataille de Pavie--que ces messieurs -du cercle donnèrent trois jours de suite sur l'Esplanade. Qui n'a -pas vu cela n'a jamais rien vu. Le théâtre de Marseille avait prêté -les costumes; l'or, la soie, le velours, les étendards brodés, les -écus d'armes, les cimiers, les caparaçons, les rubans, les nœuds, les -bouffettes, les fers de lance, les cuirasses faisaient flamber et -papilloter l'Esplanade comme un miroir aux alouettes. Par là-dessus, un -grand coup de mistral qui secouait toute cette lumière. C'était quelque -chose de magnifique. Malheureusement, lorsque après une lutte acharnée, -François Ier,--M. Bompard, le gérant du cercle,--se voyait enveloppé -par un gros de reîtres, l'infortuné Bompard avait, pour rendre son -épée, un geste d'épaules si énigmatique, qu'au lieu de «tout est perdu -fors l'honneur», il avait plutôt l'air de dire: _Digo-li que vengue, -moun bon_! mais les Tarasconnais n'y regardaient pas de si près, et des -larmes patriotiques étincelaient dans tous les yeux. - - - -LA TROUÉE - -Ces spectacles, ces chants, le soleil, le grand air du Rhône, il n'en -fallait pas plus pour monter les têtes. Les affiches du Gouvernement -mirent le comble à l'exaltation. Sur l'Esplanade, les gens ne -s'abordaient plus que d'un air menaçant, les dents serrées, mâchant -leurs mots comme des balles. Les conversations sentaient la poudre. Il -y avait du salpêtre dans l'air. C'est surtout au café de la Comédie, -le matin en déjeunant, qu'il fallait les entendre, ces bouillants -Tarasconnais: «Ah çà! qu'est-ce qu'ils font donc, les Parisiens -avec leur tron de Dieu de général Trochu? Ils n'en finissent pas de -sortir... Coquin de bon sort! Si c'était Tarascon!... Trrr!... Il y -a longtemps qu'on l'aurait faite, la trouée!» Et pendant que Paris -s'étranglait avec son pain d'avoine, ces messieurs vous avalaient de -succulentes bartavelles arrosées de bon vin des Papes, et luisants, -bien repus, de la sauce jusqu'aux oreilles, ils criaient comme des -sourds en tapant sur la table: «Mais faites-la donc, votre trouée...» -et qu'ils avaient, ma foi, bien raison! - - - -LA DÉFENSE DU CERCLE - -Cependant l'invasion des barbares gagnait au sud de jour en jour. -Dijon rendu, Lyon menacé, déjà les herbes parfumées de la vallée du -Rhône faisaient hennir d'envie les cavales des uhlans. «Organisons -notre défense!» se dirent les Tarasconnais, et tout le monde se mit -à l'œuvre. En un tour de main, la ville fut blindée, barricadée, -casematée. Chaque maison devint une forteresse. Chez l'armurier -Costecalde, il y avait devant le magasin une tranchée d'au moins deux -mètres, avec un pont-levis, quelque chose de charmant. Au cercle, les -travaux de défense étaient si considérables qu'on allait les voir par -curiosité. M. Bompard, le gérant, se tenait en haut de l'escalier, le -chassepot à la main, et donnait des explications aux dames: «S'ils -arrivent par ici, pan! pan!... Si au contraire ils montent par là, pan! -pan!» Et puis, à tous les coins de rues, des gens qui vous arrêtaient -pour vous dire d'un air mystérieux: «Le café de la Comédie est -imprenable», ou bien encore: «On vient de torpiller l'Esplanade.» Il y -avait de quoi faire réfléchir les barbares. - - - -LES FRANCS-TIREURS - -En même temps, des compagnies de francs-tireurs s'organisaient avec -frénésie. _Frères de la mort, Chacals du Narbonnais, Espingoliers du -Rhône_, il y en avait de tous les noms, de toutes les couleurs, comme -des centaurées dans un champ d'avoine; et des panaches, des plumes de -coq, des chapeaux gigantesques, des ceintures d'une largeur!... Pour -se donner l'air plus terrible, chaque franc-tireur laissait pousser -sa barbe et ses moustaches, si bien qu'à la promenade le monde ne se -connaissait plus. De loin vous voyiez un brigand des Abruzzes qui -venait sur vous la moustache en croc, les yeux flamboyants, avec un -tremblement de sabres, de revolvers, de yatagans; et puis quand on -s'approchait, c'était le receveur Pégoulade. D'autres fois, vous -rencontriez dans l'escalier Robinson Crusoé lui-même avec son chapeau -pointu, son coutelas en dents de scie, un fusil sur chaque épaule; au -bout du compte, c'était l'armurier Costecalde qui rentrait de dîner en -ville. Le diable, c'est qu'à force de se donner des allures féroces, -les Tarasconnais finirent par se terrifier les uns les autres, et -bientôt personne n'osa plus sortir. - - - -LAPINS DE GARENNE ET LAPINS DE CHOUX - -Le décret de Bordeaux sur l'organisation des gardes nationales mit -fin à cette situation intolérable. Au souffle puissant des triumvirs, -prrrt! les plumes de coq s'envolèrent, et tous les francs-tireurs -de Tarascon--chacals, espingoliers et autres--vinrent se fondre en -un bataillon d'honnêtes miliciens, sous les ordres du brave général -Bravida, ancien capitaine d'habillement. Ici, nouvelles complications. -Le décret de Bordeaux faisait, comme on sait, deux catégories dans la -garde nationale: les gardes nationaux de marche et les gardes nationaux -sédentaires; «lapins de garenne et lapins de choux», disait assez -drôlement le receveur Pégoulade. Au début de la formation, les gardes -nationaux de garenne avaient naturellement le beau rôle. Tous les -matins, le brave général Bravida les menait sur l'Esplanade faire -l'exercice à feu, l'école de tirailleurs.--Couchez-vous! levez-vous! -et ce qui s'ensuit. Ces petites guerres attiraient toujours beaucoup -de monde. Les dames de Tarascon n'en manquaient pas une, et même les -dames de Beaucaire passaient quelquefois le pont pour venir admirer -nos lapins. Pendant ce temps, les pauvres gardes nationaux de choux -faisaient modestement le service de la ville et montaient la garde -devant le musée, où il n'y avait rien à garder qu'un gros lézard -empaillé avec de la mousse et deux fauconneaux du temps du bon roi -René. Pensez que les dames de Beaucaire ne passaient pas le pont pour -si peu... Pourtant, après trois mois d'exercice à feu, lorsqu'on -s'aperçut que les gardes nationaux de garenne ne bougeaient toujours -pas de l'Esplanade, l'enthousiasme commença à se refroidir. - -Le brave général Bravida avait beau crier à ses lapins: «Couchez-vous! -levez-vous!» personne ne les regardait plus. Bientôt ces petites -guerres furent la fable de la ville. Dieu sait cependant que ce n'était -pas leur faute à ces malheureux lapins si on ne les faisait pas partir. -Ils en étaient assez furieux. Un jour même ils refusèrent de faire -l'exercice. - -«Plus de parade! crient-ils en leur zèle patriotique; nous sommes de -marche; qu'on nous fasse marcher! - ---Vous marcherez, ou j'y perdrai mon nom!» leur dit le brave général -Bravida; et tout bouffant de colère, il alla demander des explications -à la mairie. - -La mairie répondit qu'elle n'avait pas d'ordre et que cela regardait la -préfecture. - -«Va pour la préfecture!» fit Bravida; et le voilà parti sur l'express -de Marseille à la recherche du préfet, ce qui n'était pas une petite -affaire, attendu qu'à Marseille il y avait toujours cinq ou six préfets -en permanence, et personne pour vous dire lequel était le bon. Par -une fortune singulière, Bravida lui mit la main dessus tout de suite, -et c'est en plein conseil de préfecture que le brave général porta la -parole au nom de ses hommes, avec l'autorité d'un ancien capitaine -d'habillement. - -Dès les premiers mots, le préfet l'interrompit: - -«Pardon, général... Comment se fait-il qu'à vous vos soldats vous -demandent de partir, et qu'à moi ils me demandent de rester?... Lisez -plutôt.» - -Et, le sourire aux lèvres, il lui tendit une pétition larmoyante, que -deux lapins de garenne--les deux plus enragés pour marcher--venaient -d'adresser à la préfecture avec apostilles du médecin, du curé, du -notaire, et dans laquelle ils demandaient à passer aux lapins de choux -pour cause d'infirmités. - -«J'en ai plus de trois cents comme cela, ajouta le préfet toujours en -souriant. Vous comprenez maintenant, général, pourquoi nous ne sommes -pas pressés de faire marcher vos hommes. On en a malheureusement trop -fait partir de ceux qui voulaient rester. Il n'en faut plus... Sur ce, -Dieu sauve la République, et bien le bonjour à vos lapins!» - - - -LE PUNCH D'ADIEU - -Pas besoin de dire si le général était penaud en retournant à Tarascon. -Mais voici bien une autre histoire. Est-ce qu'en son absence les -Tarasconnais ne s'étaient pas avisés d'organiser un punch d'adieu par -souscription pour les lapins qui allaient partir! Le brave général -Bravida eut beau dire que ce n'était pas la peine, que personne ne -partirait; le punch était souscrit, commandé; il ne restait plus -qu'à le boire, et c'est ce qu'on fit... Donc, un dimanche soir, -cette touchante cérémonie du punch d'adieu eut heu dans les salons -de la mairie, et, jusqu'au petit jour blanc, les toasts, les vivats, -les discours, les chants patriotiques, firent trembler les vitres -municipales. Chacun, bien entendu, savait à quoi s'en tenir sur ce -punch d'adieu; les gardes nationaux de choux qui le payaient avaient -la ferme conviction que leurs camarades ne partiraient pas, et ceux -de garenne qui le buvaient avaient aussi cette conviction, et le -vénérable adjoint, qui vint d'une voix émue jurer à tous ces braves -qu'il était prêt à marcher à leur tête, savait mieux que personne qu'on -ne marcherait pas du tout; mais c'est égal! Ces méridionaux sont si -extraordinaires, qu'à la fin du punch d'adieu tout le monde pleurait, -tout le monde s'embrassait, et, ce qu'il y a de plus fort, tout le -monde était sincère, même le général!... - -A Tarascon, comme dans tout le midi de la France, j'ai souvent observé -cet effet de mirage. - - - - -LE PRUSSIEN DE BÉLISAIRE - - -Voici quelque chose que j'ai entendu raconter, cette semaine, dans -un cabaret de Montmartre. Il me faudrait, pour bien vous dire cela, -le vocabulaire faubourien de maître Bélisaire, son grand tablier de -menuisier, et deux ou trois coups de ce joli vin blanc de Montmartre, -capable de donner l'accent de Paris, même à un Marseillais. Je serais -sûr alors de vous faire passer dans les veines le frisson que j'ai eu -en écoutant Bélisaire raconter, sur une table de compagnons, cette -lugubre et véridique histoire: - - * * * * * - -«... C'était le lendemain de l'amnistie (Bélisaire voulait dire de -l'armistice). Ma femme nous avait envoyés nous deux l'enfant faire un -tour du côté de Villeneuve-la-Garenne, rapport à une petite baraque que -nous avions là-bas au bord de l'eau et dont nous étions sans nouvelles -depuis le siège. Moi, ça me chiffonnait d'emmener le gamin. Je savais -que nous allions nous trouver avec les Prussiens, et comme je n'en -avais pas encore vu en face, j'avais peur de me faire arriver quelque -histoire. Mais la mère en tenait pour son idée: «Va donc! va donc! ça -lui fera prendre l'air, à cet enfant.» - -«Le fait est qu'il en avait besoin, le pauvre petit, après ses cinq -mois de siège et de moisissure! - -«Nous voilà donc partis tous les deux à travers champs. Je ne sais pas -s'il était content, le mioche! de voir qu'il y avait encore des arbres, -des oiseaux, et de s'en donner de barboter dans les terres labourées. -Moi, je n'y allais pas d'aussi bon cœur; il y avait trop de casques -pointus sur les routes. Depuis le canal jusqu'à l'île on ne rencontrait -que de ça. Et insolents!... Il fallait se tenir à quatre pour ne pas -taper dessus... Mais où je sentis la colère me monter, là, vrai! c'est -en entrant dans Villeneuve, quand je vis nos pauvres jardins tout en -déroute, les maisons ouvertes, saccagées, et tous ces bandits installés -chez nous, s'appelant d'une fenêtre à l'autre et faisant sécher leurs -tricots de laine sur nos persiennes, nos treillages. Heureusement que -l'enfant marchait près de moi, et chaque fois que la main me démangeait -trop, je me pensais en le regardant: «Chaud là, Bélisaire!... Prenons -garde qu'il n'arrive pas malheur au moutard.» Rien que ça m'empêchait -de faire des bêtises. Alors je compris pourquoi la mère avait voulu que -je l'emmène avec moi. - -«La baraque est au bout du pays, la dernière à main droite, sur le -quai. Je la trouvai vidée du haut en bas, comme les autres. Plus un -meuble, plus une vitre. Rien que quelques bottes de paille, et le -dernier pied du grand fauteuil qui grésillait dans la cheminée. Ça -sentait le Prussien partout, mais on n'en voyait nulle part... Pourtant -il me semblait que quelque chose remuait dans le sous-sol. J'avais là -un petit établi, où je m'amusais à faire des bricoles le dimanche. Je -dis à l'enfant de m'attendre, et je descendis voir. - -«Pas plutôt la porte ouverte, voilà un grand cheulard de soldat à -Guillaume qui se lève en grognant de dessus les copeaux, et vient -vers moi, les yeux hors de la tête, avec un tas de jurements que je -ne comprends pas. Faut croire qu'il avait le réveil bien méchant, cet -animal-là; car, au premier mot que j'essayai de lui dire, il se mit à -tirer son sabre... - -«Pour le coup, mon sang ne fit qu'un tour. Toute la bile que j'amassais -depuis une heure me sauta à la figure... J'agrippe le valet de -l'établi et je cogne... Vous savez, campagnons, si Bélisaire a le -poignet solide à l'ordinaire; mais il paraît que ce jour-là j'avais le -tonnerre de Dieu au bout de mon bras... Au premier coup, mon Prussien -fait bonhomme et s'étale de tout son long. Je ne le croyais qu'étourdi. -Ah! ben, oui... Nettoyé, mes enfants, tout ce qu'il y a de mieux comme -nettoyage. Débarbouillé à la potasse, quoi! - -«Moi, qui n'avais jamais rien tué dans ma vie, pas même une alouette, -ça me fit tout de même drôle de voir ce grand corps devant moi... Un -joli blond, ma foi, avec une petite barbe follette qui frisait comme -des copeaux de frêne. J'en avais les deux jambes qui me tremblaient en -le regardant. Pendant ce temps-là, le gamin s'ennuyait là-haut, et je -l'entendais crier de toutes ses forces: «Papa! papa!» - -«Des Prussiens passaient sur la route, on voyait leurs sabres et leurs -grandes jambes par le soupirail du sous-sol. Cette idée me vint tout -d'un coup...» S'ils entrent, l'enfant est perdu... ils vont «tout -massacrer.» Ce fut fini, je ne tremblai plus. Vite, je fourrai le -Prussien sous l'établi. Je lui mis dessus tout ce que je pus trouver de -planches, de copeaux, de sciure, et je remontai chercher le petit. - -«--Arrive... - -«--Qu'est-ce qu'il y a donc, papa? Comme tu es pâle!... - -«--Marche, marche.» - -«Et je vous réponds que les Cosaques pouvaient me bousculer, me -regarder de travers, je ne réclamais pas. Il me semblait toujours qu'on -courait, qu'on criait derrière nous. Une fois j'entendis un cheval -nous arriver dessus à la grande volée; je crus que j'allais tomber, du -saisissement. Pourtant, après les ponts, je commençai à me reconnaître. -Saint-Denis était plein de monde. Il n'y avait pas de risque qu'on nous -repêche dans le tas. Alors seulement je pensai à notre pauvre baraque. -Les Prussiens, pour se venger, étaient dans le cas d'y mettre le feu, -quand ils retrouveraient leur camarade, sans compter que mon voisin -Jacquot, le garde-pêche, était seul de Français dans le pays et que ça -pouvait lui faire arriver de la peine ce soldat tué près de chez lui. -Vraiment ce n'était guère crâne de se sauver de cette façon-là. - -«J'aurais dû m'arranger au moins pour le faire disparaître... A mesure -que nous arrivions vers Paris, cette idée me tracassait davantage. Il -n'y a pas, ça me gênait de laisser ce Prussien dans ma cave. Aussi, au -rempart, je n'y tins plus: - -«--Va devant, que je dis au mioche. J'ai encore «une pratique à voir à -Saint-Denis.» - -«Là-dessus je l'embrasse et je m'en retourne. Le cœur me battait bien -un peu; mais c'est égal, je me sentais tout à l'aise de n'avoir plus -l'enfant avec moi. - -«Quand je rentrai dans Villeneuve, il commençait à faire nuit. -J'ouvrais l'œil, vous pensez, et je n'avançais qu'une patte après -l'autre. Pourtant le pays avait l'air assez tranquille. Je voyais la -baraque toujours à sa place, là-bas, dans le brouillard. Au bord du -quai, une longue palissade noire; c'étaient les Prussiens qui faisaient -l'appel. Bonne occasion pour trouver la maison vide. En filant le long -des clôtures, j'aperçus le père Jacquot dans la cour en train d'étendre -ses éperviers. Décidément on ne savait rien encor... J'entre chez nous. -Je descends, je tâte. Le Prussien était toujours sous ses copeaux; il y -avait même deux gros rats en train de lui travailler son casque, et ça -me fit une fière souleur de sentir cette mentonnière remuer. Un moment -je crus que le mort allait revenir... mais non! sa tête était lourde, -froide. Je m'accouvai dans un coin, et j'attendis; j'avais mon idée de -le jeter à la Seine, quand les autres seraient couchés... - -«Je ne sais pas si c'est le voisinage du mort, mais elle m'a paru -joliment triste ce soir-là la retraite des Prussiens. De grands coups -de trompette qui sonnaient trois par trois: Ta! ta! ta! Une vraie -musique de crapaud. Ce n'est pas sur cet air-là que nos lignards -voudraient se coucher, eux... - -«Pendant cinq minutes, j'entendis traîner des sabres, taper des portes; -puis des soldats entrèrent dans la cour, et ils se mirent à appeler: - -«Hofmann! Hofmann!» - -«Le pauvre Hofmann se tenait sous ses copeaux, bien tranquille... Mais -c'est moi qui me faisais vieux!... A chaque instant je m'attendais à -les voir entrer dans le sous-sol. J'avais ramassé le sabre du mort, et -j'étais là sans bouger, à me dire dans moi-même: «Si tu en réchappes, -mon petit père... tu devras un fameux cierge à saint Jean-Baptiste de -Belleville!...» - -«Tout de même, quand ils eurent assez appelé Hofmann, mes locataires se -décidèrent à rentrer. J'entendis leurs grosses bottes dans l'escalier, -et au bout d'un moment, toute la baraque ronflait comme une horloge de -campagne. Je n'attendais que cela pour sortir. - -«La berge était déserte, toutes les maisons éteintes. Bonne affaire. -Je redescends vivement. Je tire mon Hofmann de dessous l'établi, -je le mets debout, et le hisse sur mon dos, comme un crochet de -commissionnaire... C'est qu'il était lourd, le brigand!... Avec ça -la peur, rien dans le battant depuis le matin... Je croyais que je -n'aurais jamais la force d'arriver. Puis, voilà qu'au milieu du quai -je sens quelqu'un qui marche derrière moi. Je me retourne. Personne... -C'était la lune qui se levait... Je me dis: «Gare, tout à l'heure... -les factionnaires «vont tirer.» - -«Pour comble d'agrément, la Seine était basse. Si je l'avais jeté là -sur le bord, il y serait resté comme dans une cuvette... J'entre, -j'avance... Toujours pas d'eau... Je n'en pouvais plus: j'avais les -articulations grippées... Finalement, quand je me crois assez avant, je -lâche mon bonhomme... Va te promener, le voilà qui s'envase. Plus moyen -de le faire bouger. Je pousse, je pousse... hue donc!... Par bonheur -il arrive un coup de vent d'est. La Seine se soulève, et je sens le -machabée qui démare tout doucement. Bon voyage! j'avale une potée -d'eau, et je remonte vite sur la berge. - -«Quand je repassai le pont de Villeneuve, on voyait quelque chose -de noir au milieu de la Seine. De loin, ça avait l'air d'un bachot. -C'était mon Prussien qui descendait du côté d'Argenteuil, en suivant le -fil de l'eau.» - - - - -LES PAYSANS A PARIS - - -PENDANT LE SIÈGE - - -A Champrosay, ces gens-là étaient très heureux. J'avais leur basse-cour -juste sous mes fenêtres, et pendant six mois de l'année leur existence -se trouvait un peu mêlée à la mienne. Bien avant le jour, j'entendais -l'homme entrer dans l'écurie, atteler sa charrette et partir pour -Corbeil, où il allait vendre ses légumes; puis la femme se levait, -habillait les enfants, appelait les poules, trayait la vache, et toute -la matinée c'était une dégringolade de gros et de petits sabots dans -l'escalier de bois... L'après-midi tout se taisait. Le père était aux -champs, les enfants à l'école, la mère occupée silencieusement dans la -cour à étendre du linge ou à coudre devant sa porte en surveillant le -tout petit... De temps en temps quelqu'un passait dans le chemin, et on -causait en tirant l'aiguille... - -Une fois, c'était vers la fin du mois d'août, toujours le mois d'août, -j'entendis la femme qui disait à une voisine: - -«Allons donc, les Prussiens!... Est-ce qu'ils sont en France, seulement? - ---Ils sont à Châlons, mère Jean!...» lui criai-je par ma fenêtre. -Cela la fit rire beaucoup... Dans ce petit coin de Seine-et-Oise, les -paysans ne croyaient pas à l'invasion. - -Tous les jours, cependant, on voyait passer des voitures chargées de -bagages. Les maisons des bourgeois se fermaient, et dans ce beau mois -où les journées sont si longues, les jardins achevaient de fleurir, -déserts et mornes derrière leurs grilles closes... Peu à peu mes -voisins commencèrent à s'alarmer. Chaque nouveau départ dans le pays -les rendait tristes. Ils se sentaient abandonnés... Puis un matin, -roulement de tambour aux quatre coins du village! Ordre de la mairie. -Il fallait aller à Paris vendre la vache, les fourrages, ne rien -laisser pour les Prussiens... L'homme partit pour Paris, et ce fut -un triste voyage. Sur le pavé de la grand'route, de lourdes voitures -de déménagement se suivaient à la file, pêle-mêle avec des troupeaux -de porcs et de moutons qui s'effaraient entre les roues, des bœufs -entravés qui mugissaient sur des charrettes; sur le bord, au long des -fossés, de pauvres gens s'en allaient à pied derrière de petites -voitures à bras pleines de meubles de l'ancien temps, des bergères -fanées, des tables empire, des miroirs garnis de perse, et l'on sentait -quelle détresse avait dû entrer au logis pour remuer toutes ces -poussières, déplacer toutes ces reliques et les traîner à tas par les -grands chemins. - -Aux portes de Paris, on s'étouffait. Il fallut attendre deux heure... -Pendant ce temps, le pauvre homme, pressé contre sa vache, regardait -avec effarement les embrasures des canons, les fossés remplis d'eau, -les fortifications qui montaient à vue d'œil et les longs peupliers -d'Italie abattus et flétris sur le bord de la route... Le soir, il s'en -revint consterné, et raconta à sa femme tout ce qu'il avait vu. La -femme eut peur, voulut s'en aller dès le lendemain. Mais d'un lendemain -à l'autre, le départ se trouvait toujours retardé... C'était une -récolte à faire, une pièce de terre qu'on voulait encore labourer... -Qui sait si on n'aurait pas le temps de rentrer le vin?... Et puis, -au fond du cœur, une vague espérance que peut-être les Prussiens ne -passeraient pas leur endroit. - -Une nuit, ils sont réveillés par une détonation formidable. Le pont de -Corbeil venait de sauter. Dans le pays, des hommes allaient, frappant -de porte en porte: - -«Les uhlans! les uhlans! sauvez-vous.» - -Vite, vite, on s'est levé, on a attelé la charrette, habillé les -enfants à moitié endormis, et l'on s'est sauvé par la traverse avec -quelques voisins. Comme ils achevaient de monter la côte, le clocher -a sonné trois heures. Ils se sont retournés une dernière fois. -L'abreuvoir, la place de l'Église, leurs chemins habituels, celui qui -descend vers la Seine, celui qui file entre les vignes, tout leur -semblait déjà étranger, et dans le brouillard blanc du matin le petit -village abandonné serrait ses maisons l'une contre l'autre, comme -frissonnant d'une attente terrible. - - * * * * * - -Ils sont à Paris maintenant. Deux chambres au quatrième dans une rue -triste... L'homme, lui, n'est pas trop malheureux. On lui a trouvé -de l'ouvrage; puis il est de la garde nationale, il a le rempart, -l'exercice, et s'étourdit le plus qu'il peut pour oublier son grenier -vide et ses prés sans semence. La femme, plus sauvage, se désole, -s'ennuie, ne sait que devenir. Elle a mis ses deux aînées à l'école, -et dans l'externat sombre, sans jardin, les fillettes étouffent en se -rappelant leur joli couvent de campagne, bourdonnant et gai comme une -ruche, et la demi-lieue à travers bois qu'il fallait faire tous les -matins pour aller le chercher. La mère souffre de les voir tristes, -mais c'est le petit surtout qui l'inquiète. - -Là-bas il allait, venait, la suivant partout, dans la cour, dans -la maison, sautant la marche du seuil autant de fois qu'elle-même, -trempant ses petites mains rougies dans le baquet à lessive, s'asseyant -près de la porte quand elle tricotait pour se reposer. Ici quatre -étages à monter, l'escalier noir où les pieds bronchent, les maigres -feux dans les cheminées étroites, les fenêtres hautes, l'horizon de -fumée grise et d'ardoises mouillées... - -Il y a bien une cour où il pourrait jouer; mais la concierge ne veut -pas. Encore une invention de la ville, ces concierges! Là-bas, au -village, on est maître chez soi, et chacun a son petit coin qui se -garde de lui-même. Tout le jour, le logis reste ouvert; le soir, on -pousse un gros loquet de bois, et la maison entière plonge sans peur -dans cette nuit noire de la campagne où l'on trouve de si bons sommes. -De temps en temps le chien aboie à la lune, mais personne ne se -dérange... A Paris, dans les maisons pauvres, c'est la concierge qui -est la vraie propriétaire. Le petit n'ose pas descendre seul, tant il -a peur de cette méchante femme qui leur a fait vendre leur chèvre, sous -prétexte qu'elle traînait des brins de paille et des épluchures entre -les pavés de la cour. - -Pour distraire l'enfant qui s'ennuie, la pauvre mère ne sait plus -qu'inventer; sitôt le repas fini, elle le couvre comme s'ils allaient -aux champs et le promène par la main dans les rues, le long des -boulevards. Saisi, heurté, perdu, l'enfant regarde à peine autour de -lui. Il n'y a que les chevaux qui l'intéressent; c'est la seule chose -qu'il reconnaisse et qui le fasse rire. La mère non plus ne prend -plaisir à rien. Elle s'en va lentement, songeant à son bien, à sa -maison, et quand on les voit passer tous les deux, elle avec son air -honnête, sa mise propre, ses cheveux lisses, le petit avec sa figure -ronde et ses grosses galoches, on devine bien qu'ils sont dépaysés, en -exil, et qu'ils regrettent de tout leur cœur l'air vif et la solitude -des routes de village. - - - - -AUX AVANT-POSTES - - -SOUVENIRS DU SIÈGE - - -Les notes qu'on va lire ont été écrites au jour le jour en courant les -avant-postes. C'est une feuille de mon carnet que je détache, pendant -que le siège de Paris est encore chaud. Tout cela est haché, heurté, -bâclé sur le genou, déchiqueté comme un éclat d'obus; mais je le donne -tel quel, sans rien changer, sans même me relire. J'aurais trop peur de -vouloir inventer, faire intéressant, et de gâter tout. - - - -A LA COURNEUVE, UN MATIN DE DÉCEMBRE - -Une plaine blanche de froid, sonore, âpre, crayeuse. Sur la boue -gelée de la route, des bataillons de ligne défilent pêle-mêle avec -l'artillerie. Défilé lent et triste. On va se battre. Les hommes, -trébuchant, marchent la tête basse, en grelottant, le fusil à la -bricole, les mains dans leurs couvertures comme dans des manchons. De -temps en temps on crie: - -«Halte!» - -Les chevaux s'effarent, hennissent. Les caissons tressautent. Les -artilleurs se hissent sur leurs selles et regardent, anxieux, par delà -le grand mur blanc du Bourget. - -«Est-ce qu'on les voit?» demandent les soldats en battant la semelle... - -Puis, en avant!... Le flot humain un moment refoulé s'écoule toujours -lentement, toujours silencieux. - -A l'horizon, sur l'avancée du fort d'Aubervilliers, dans le ciel -froid qu'illumine un soleil levant d'argent mat, le gouverneur et -son état-major, petit groupe fin, se détachant comme sur une nacre -japonaise. Plus près de moi, un grand vol de corneilles noires posées -au bord du chemin; ce sont des chers frères ambulanciers. Debout, les -mains croisées sous leurs capes, ils regardent défiler toute cette -chair à canon d'un air humble, dévoué et triste. - -_Même journée_,--Villages déserts, abandonnés, maisons ouvertes, -toits crevés, fenêtres sans auvents qui vous regardent comme des yeux -morts. Par moments, dans une de ces ruines où tout sonne, on entend -quelque chose qui remue, un bruit de pas, une porte qui grince; et -quand vous avez passé, un lignard vient sur le seuil, l'œil cave, -méfiant,--maraudeur qui fait des fouilles ou déserteur qui cherche à se -terrer... - -Vers midi, entré dans une de ces maisons de paysans. Elle était vide et -nue, comme raclée avec les ongles. La pièce du bas, grande cuisine sans -portes ni fenêtres, ouvrait sur une basse-cour; au fond de la cour une -haie vive, et derrière, la campagne à perte de vue. Il y avait dans un -coin un petit escalier de pierre en colimaçon. Je me suis assis sur une -marche et je suis resté là bien longtemps. C'était si bon ce soleil et -ce grand calme de tout. Deux ou trois grosses mouches de l'été d'avant, -ranimées par la lumière, bourdonnaient au plafond contre les solives. -Devant la cheminée, où se voyaient des traces de feu, une pierre rouge -de sang gelé. Ce siège ensanglanté au coin de ces cendres encore -chaudes racontait une veillée lugubre. - - - -LE LONG DE LA MARNE - -Sorti le 3 décembre par la porte de Montreuil. Ciel bas, bise froide, -brouillard. - -Personne dans Montreuil. Portes et fenêtres closes. Entendu derrière -une palissade un troupeau d'oies qui piaillait. Ici le paysan n'est pas -parti, il se cache. Un peu plus loin, trouvé un cabaret ouvert. Il fait -chaud, le poêle ronfle. Trois mobiles de province déjeunent presque -dessus. Silencieux, les yeux bouffis, le visage enflammé, les coudes -sur la table, les pauvres moblots dorment et mangent en même temps... - -En sortant de Montreuil, traversé le bois de Vincennes tout bleu de -la fumée des bivouacs. L'armée de Ducrot est là. Les soldats coupent -des arbres pour se chauffer. C'est pitié de voir les trembles, les -bouleaux, les jeunes frênes qu'on emporte la racine en l'air, avec leur -fine chevelure dorée qui traîne derrière eux sur la route. - -A Nogent, encore des soldats. Artilleurs en grands manteaux, mobiles -de Normandie joufflus et ronds de partout comme des pommes, petits -zouaves encapuchonnés et lestes, lignards voûtés, coupés en deux, leurs -mouchoirs bleus sous le képi autour des oreilles, tout cela grouille -et flâne par les rues, se bouscule à la porte de deux épiciers restés -ouverts. Une petite ville d'Algérie. - -Enfin voici la campagne. Longue route déserte qui descend vers -la Marne. Admirable horizon couleur de perle, arbres dépouillés -frissonnant dans la brume. Au fond, le grand viaduc du chemin de -fer, sinistre à voir avec ses arches coupées, comme des dents qui lui -manquent. En traversant le Perreux, dans une des petites villas du bord -du chemin, jardins saccagés, maisons dévastées et mornes, vu derrière -une grille trois grands chrysanthèmes blancs échappés au massacre et -tout épanouis. J'ai poussé la grille, je suis entré; mais ils étaient -si beaux que je n'ai pas osé les cueillir. - -Pris à travers champs et descendu à la Marne. Comme j'arrive au bord -de l'eau, le soleil débarbouillé tape en plein sur la rivière. C'est -charmant. En face, Petit-Bry, où l'on s'est tant battu la veille, -étage paisiblement ses maisonnettes blanches sur la côte au milieu -des vignes. De ce côté-ci de la rivière, une barque dans les roseaux. -Sur la rive, un groupe d'hommes qui causent en regardant le coteau -vis-à-vis. Ce sont des éclaireurs que l'on envoie à Petit-Bry voir si -les Saxons y sont revenus. Je passe avec eux. Pendant que le bachot -traverse, un des éclaireurs assis à l'arrière me dit tout bas: - -«Si vous voulez des chassepots, la mairie de Petit-Bry en est pleine. -Ils y ont laissé aussi un colonel de la ligne, un grand blond, la peau -blanche comme une femme, et des bottes jaunes toutes neuves.» - -Ce sont les bottes du mort qui l'ont surtout frappé. Il y revient -toujours: - -«Vingt dieux! les belles bottes!» et ses yeux brillent en m'en parlant. - -Au moment d'entrer dans Petit-Bry, un marin chaussé d'espadrilles, -quatre ou cinq chassepots sur les bras, déboule d'une ruelle et vient -vers nous en courant: - -«Ouvrez l'œil, voilà les Prussiens.» - -On se blottit derrière un petit mur et on regarde. - -Au-dessus de nous, tout en haut des vignes, c'est d'abord un cavalier, -silhouette mélodramatique, penché en avant sur sa selle, le casque en -tête, le mousqueton au poing. D'autres cavaliers viennent ensuite, puis -des fantassins qui se répandent dans les vignes en rampant. - -Un d'eux--tout près de nous--a pris position derrière un arbre et n'en -bouge plus, un grand diable à longue capote brune, un mouchoir de -couleur serré autour de la tête. De la place où nous sommes, ce serait -un joli coup de fusil. Mais à quoi bon?... Les éclaireurs savent ce -qu'ils voulaient. Maintenant vite à la barque; le marinier commence à -jurer. Nous repassons la Marne sans encombre... Mais à peine abordés, -voilà des voix étouffées qui nous appellent de l'autre rive: - -«Ohé! du bateau!...» - -C'est mon amateur de bottes de tout à l'heure et trois ou quatre de ses -camarades qui ont essayé de pousser jusqu'à la mairie et qui reviennent -précipitamment. Par malheur, il n'y a plus personne pour aller les -chercher. Le marinier a disparu: - -«Je ne sais pas ramer», me dit assez piteusement le sergent des -éclaireurs blotti avec moi dans un trou du bord de l'eau. Pendant ce -temps, les autres s'impatientent: - -«Mais venez donc! mais venez donc!» - -Il faut y aller. Rude corvée. La Marne est lourde et dure. Je rame de -toutes mes forces, et tout le temps je sens dans mon dos le Saxon de -là-haut qui me regarde, immobile derrière son arbre... - -En abordant, un des éclaireurs saute avec tant de précipitation, que la -barque se remplit d'eau. Impossible de les emmener tous, sans s'exposer -à couler. Le plus brave reste sur la berge, à attendre. C'est un -caporal de francs-tireurs, gentil garçon, en bleu, avec un petit oiseau -piqué sur le devant de sa casquette. J'aurais bien voulu retourner le -prendre, mais on commençait à se fusiller d'un bord à l'autre. Il a -attendu un moment, sans rien dire; puis il a filé du côté de Champigny, -en rasant les murs. Je ne sais pas ce qu'il est devenu. - -_Même journée_.--Quand le dramatique se mêle au grotesque, dans les -choses aussi bien que dans les êtres, il arrive à des effets de terreur -ou d'émotion d'une singulière intensité. Est-ce qu'une grande douleur -sur une face ridicule ne vous émeut pas plus profondément qu'ailleurs? -Vous figurez-vous un bourgeois de Daumier dans les épouvantes de la -mort, ou pleurant toutes ses larmes sur le cadavre d'un fils tué qu'on -lui rapporte? N'y a-t-il pas là quelque chose de particulièrement -poignant?... Eh bien! toutes ces villas bourgeoises du bord de la -Marne, ces chalets coloriés et burlesques, rose tendre, vert-pomme, -jaune-serin, tourelles moyen âge coiffées de zinc, kiosques en fausse -brique, jardinets rococos où se balancent des boules de métal blanc, -maintenant que je les vois dans la fumée de la bataille, avec leurs -toits crevés par les obus, leurs girouettes cassées, leurs murailles -toutes crénélées, de la paille et du sang partout, je leur trouve cette -physionomie épouvantable... - -La maison où je suis entré pour me sécher était bien le type d'une de -ces maisons-là. Je suis monté au premier étage dans un petit salon, -rouge et or. On n'avait pas fini de poser la tapisserie. Il y avait -encore par terre des rouleaux de papier et des bouts de baguettes -dorées; du reste, pas trace de meubles, rien que des tessons de -bouteilles, et dans un coin une paillasse où donnait un homme en -blouse. Sur tout cela, une vague odeur de poudre, de vin, de chandelle, -de paille moisie... Je me chauffe avec un pied de guéridon devant une -cheminée bête, en nougat rose. Par moment, quand je la regarde, il me -semble que je passe une après-midi de dimanche à la campagne chez de -bons petits bourgeois. Est-ce qu'on ne joue pas au jacquet derrière -moi, dans le salon?... Non! ce sont des francs-tireurs qui chargent et -déchargent leurs chassepots. Détonation à part, c'est tout à fait le -bruit du tric-trac... A chaque coup de feu, on nous répond de la rive -en face. Le son porté sur l'eau ricoche et roule sans fin entre les -collines. - -Par les meurtrières du salon, on voit la Marne qui reluit, la berge -pleine de soleil, et des Prussiens qui détalent comme de grands -lévriers à travers les échalas de vignes. - - - -SOUVENIR DU FORT MONTROUGE - -Tout en haut du fort, sur le bastion, dans rembrasure des sacs de -terre, les longues pièces de marine se dressaient fièrement, presque -droites sur leurs affûts, pour faire tête à Châtillon. Ainsi pointées, -la gueule en l'air, avec leurs anses des deux côtés comme des oreilles, -on aurait dit de grands chiens de chasse aboyant à la lune, hurlant à -la mort... Un peu plus bas, sur un terre-plein, les matelots, pour se -distraire, avaient fait comme en un coin de navire une miniature de -jardin anglais. Il y avait un banc, une tonnelle, des pelouses, des -rocailles, et même un bananier. Pas bien grand par exemple, guère plus -haut qu'une jacinthe; mais c'est égal! Il venait bien tout de même, et -son panache vert faisait frais à l'œil, au milieu des sacs de terre et -des piles d'obus. - -Oh! le petit jardin du fort Montrouge! Je voudrais le voir entouré -d'une grille, et qu'on y mît une pierre commémorative où seraient les -noms de Carvès, de Desprez, de Saisset, et de tous les braves marins -qui sont tombés là, sur ce bastion d'honneur. - - - -A LA FOUILLEUSE - -Le matin du 20 janvier. - -Joli temps doux et voilé. Grandes terres de labour ondulant au loin -comme la mer. Sur la gauche, les hautes collines sablonneuses qui -servent de contrefort au mont Valérien. A droite, le moulin Gibet, -petit moulin de pierre aux ailes fracassées, avec une batterie sur la -plate-forme. Suivi pendant un quart d'heure la longue tranchée qui mène -au moulin, et sur laquelle flotte comme un petit brouillard de rivière. -C'est la fumée des bivouacs. Les soldats accroupis font le café, et -soufflent le bois vert qui les aveugle et les fait tousser. D'un bout à -l'autre de la tranchée court une longue toux creuse... - -La Fouilleuse. Une ferme horizonnée de petits bois. Arrivé juste à -temps pour voir nos dernières lignes battre en retraite. C'est, le -troisième mobile de Paris. Il défile, en bon ordre, au grand complet, -commandant en tête. Après l'incompréhensible débandade à laquelle -j'assiste depuis hier soir, cela me remonte un peu le cœur. Derrière -eux, deux hommes à cheval passent près de moi, un général et son aide -de camp. Les chevaux vont au pas; les hommes causent, les voix sonnent. -On entend celle de l'aide de camp, voix jeune, un peu obséquieuse: - -«Oui, mon général... Oh! non, mon général... Sans doute, mon général.» - -Et le général d'un ton doux et navré: - -«Comment! il a été tué! Oh! le pauvre enfant... le pauvre enfant!...» - -Puis un silence et le piétinement des chevaux dans la terre grasse... - -Je reste seul un moment à regarder ce grand paysage mélancolique, qui -a quelque chose des plaines du Chélif ou de la Mitidja. Des files de -brancardiers en blouses grises montent d'un chemin creux, avec leur -drapeau blanc à croix rouge. On peut se croire en Palestine, au temps -des croisades. - - - - -PAYSAGES D'INSURRECTION - - - -AU MARAIS - -Dans l'ombre humide et provinciale de ces longues rues tortueuses où -flottent des odeurs de droguerie et de bois de Campêche, parmi ces -anciens hôtels du temps de Henri II et de Louis XIII, que l'industrie -moderne a travestis en fabriques d'eau de seltz, de bronzes, de -produits chimiques, ces jardinets moisis remplis de caisses, ces -cours d'honneur à larges dalles où roulent les lourds camions, sous -ces balcons ventrus, ces hautes persiennes, ces pignons vermoulus, -enfumés comme des éteignoirs d'église, l'émeute avait, surtout aux -premiers jours, une physionomie très particulière, quelque chose -de bonhomme et de primitif. Des ébauches de barricades à tous les -coins de rue, mais personne pour les garder. Pas de canons, pas de -mitrailleuses. Des pavés empilés sans art, sans conviction, seulement -pour le plaisir d'intercepter la voie et de faire de grandes mares -d'eau où barbotaient des volées de gamins et des flottilles de bateaux -en papier... Toutes les boutiques ouvertes, les boutiquiers sur leurs -portes, riant et politiquant d'un trottoir à l'autre. Ce n'était -pas ces gens-là qui faisaient l'émeute; mais on sentait qu'ils la -regardaient faire avec plaisir, comme si, en remuant les pavés de ces -quartiers pacifiques, on avait réveillé l'âme du vieux Paris bourgeois, -gouailleur, tapageur. - -Ce qu'on appelait jadis le vent de Fronde courait dans le Marais. Sur -le fronton des grands hôtels, la grimace joyeuse des mascarons de -pierre avait l'air de dire: «Je connais ça.» Et malgré moi, dans ma -pensée, j'affublais de jaquettes à fleurs, de culottes courtes, de -larges feutres à retroussis, tout ce brave petit monde de droguistes, -doreurs, marchands d'épices qui se tenaient les côtes à regarder -dépaver leurs rues et paraissaient si fiers d'avoir une barricade -devant leur magasin. - -Par moments, au bout d'une longue ruelle noire, je voyais des -baïonnettes luire sur la place de Grève, avec un pan de la vieille -maison de ville toute dorée par le soleil. Des cavaliers passaient au -galop dans ce coin de lumière, longs manteaux gris, plumes flottantes. -La foule courait, criait; on agitait les chapeaux. Était-ce -mademoiselle de Montpensier ou le général Cremer?... Les époques se -brouillaient dans ma tête. De loin, dans le soleil, une chemise rouge -d'estafette garibaldienne qui filait ventre à terre me faisait l'effet -de la simarre du cardinal de Retz. Ce malin des malins dont on parlait -dans tous les groupes, je ne savais plus si c'était M. Thiers ou -Mazarin... Je me figurais vivre il y a trois cents ans. - - - -A MONTMARTRE - -En montant la rue Lepic, je voyais l'autre matin, dans une boutique de -savetier, un officier de la garde nationale, galonné jusqu'aux coudes -et le sabre au côté, qui ressemelait une paire de bottes, son tablier -de cuir devant lui pour ne pas salir sa tunique. Tout le tableau de -Montmartre insurgé tient dans l'encadrement de cette fenêtre d'échoppe. - -Figurez-vous un grand village armé jusqu'aux dents, des mitrailleuses -au bord d'un abreuvoir, la place de l'Église hérissée de baïonnettes, -une barricade devant l'école, les boîtes à mitraille à côté des -boîtes à lait, toutes les maisons transformées en casernes, à toutes -les fenêtres des guêtres d'uniforme qui sèchent, des képis qui se -penchent pour écouter le rappel, des crosses de fusil sonnant au fond -des petites boutiques de fripiers, et, du haut en bas de la butte, une -dégringolade de bidons, de sabres, de gamelles. Malgré tout, ce n'est -plus ce Montmartre farouche, défilant sur le boulevard des Italiens, -l'arme haute, la jugulaire au menton et marquant férocement le pas en -ayant l'air de se dire: «Tenons-nous bien. La réaction nous regarde!» -Ici les insurgés sont chez eux, et, en dépit des canons et des -barricades, on sent planer sur leur révolte je ne sais quoi de libre, -de paisible et de familial. - -Une seule chose pénible à voir, c'est ce grouillement de pantalons -rouges, ces déserteurs de toutes armes: zouaves, lignards, mobiles, -qui encombrent la place de la Mairie, couchés sur des bancs, vautrés -au long des trottoirs, ivres, sales, en lambeaux, avec des barbes de -huit jours... Au moment où je passe, un de ces malheureux, grimpé sur -un arbre, harangue la foule en bégayant, au milieu des rires et des -huées. Dans un coin de la place, un bataillon s'ébranle pour monter aux -remparts: - -«En avant!» crient les officiers en agitant leurs sabres. Les tambours -battent la charge, et les bons miliciens, enflammés d'ardeur, -s'élancent à l'assaut d'une longue rue déserte, au bout de laquelle on -voit quelques poules qui s'effarent en criant. - -...Tout en haut, dans une échappée de jardins verts et de pentes -jaunâtres, c'est le moulin de la Galette transformé en poste militaire, -des silhouettes de gardes nationaux, des tentes alignées, de petits -bivouacs qui fument, tout cela se détachant net et fin, comme au fond -d'une longue-vue, entre un ciel pluvieux et noir et l'ocre étincelant -de la butte. - - - -AU FAUBOURG SAINT-ANTOINE - -Une nuit de janvier, pendant le siège de Paris, j'étais sur la place de -Nanterre, au milieu d'un bataillon de francs-tireurs. L'ennemi venait -d'attaquer nos grand'gardes, et l'on s'armait en hâte pour aller à leur -secours. Pendant que les hommes se numérotaient à tâtons, dans le vent, -dans la neige, nous vîmes déboucher d'un coin de rue une patrouille, -précédée d'un falot. - -«Halte-là! Qui vive? - ---Mobiles de 48», répondit une voix chevrotante. - -C'étaient de tout petits bonshommes en manteaux courts, le képi sur -l'oreille et l'allure jeunette. A deux pas, on les eût pris pour des -enfants de troupe; mais quand le sergent s'approcha pouf se faire -reconnaître, nos lanternes éclairèrent un petit vieux fané, ridé, des -yeux clignotants, une barbiche blanche. L'enfant de troupe avait cent -ans. Les autres n'étaient guère plus jeunes. Avec cela l'accent de -Paris, et un air casse-assiettes! De vieux gamins. - -Arrivés de la veille aux avant-postes, les malheureux mobiles s'étaient -égarés en faisant leur première patrouille. On les remit bien vite sur -leur chemin: - -«Dépêchez-vous, camarades; les Prussiens nous attaquent. - ---Ah! ah!... les Prussiens nous attaquent», disaient les pauvres vieux -tout affolés, et, faisant demi-tour, ils se perdirent dans la nuit, -avec leur falot qui dansait secoué par la fusillade... - -Je ne saurais vous dire l'impression fantastique que me firent ces -petits gnomes; ils paraissaient si vieux, si las, si éperdus! Ils -avaient l'air de venir de si loin! Je me figurais une patrouille -fantôme errant à travers champs depuis 1848, et cherchant son chemin -depuis vingt-trois ans. - -Les insurgés du faubourg Saint-Antoine m'ont rappelé cette apparition. -J'ai trouvé là les anciens de 48, égarés éternels, vieillis mais -incorrigibles, l'émeutier en cheveux blancs, et avec lui le vieux jeu -de la bataille civile, la barricade classique à deux et à trois étages, -le drapeau rouge flottant au sommet, les poses mélodramatiques sur la -culasse des canons, les manches retroussées, les mines rébarbatives: - -«Circulez, citoyens!» et tout de suite la baïonnette croisée... - -Et quel train, quelle agitation dans ce grand faubourg de Babel! -Du Trône à la Bastille, ce ne sont qu'alertes, prises d'armes, -perquisitions, arrestations, clubs en plein vent, pèlerinages à la -colonne, patrouillards en goguette qui ont perdu le mot d'ordre, -chassepots qui partent tout seuls, ribaudes qu'on emmène au comité -de la rue Bas-froid, et le rappel, et la générale, et le tocsin. Oh! -le tocsin; s'en donnent-ils, ces enragés, de secouer leurs cloches! -Dès que le jour tombe, les clochers deviennent fous et font danser -leurs carillons comme des grelots de marottes. Il y a le tocsin de -l'ivrogne, haletant, fantaisiste, irrégulier, entrecoupé de hoquets -et de défaillances. Le tocsin convaincu, féroce, à tours de bras, qui -sonne, sonne jusqu'à ce que la corde casse; puis le tocsin mou, sans -enthousiasme, dont les notes ensommeillées tombent lourdement, comme -celles d'un couvre-feu... - -Au milieu de tout ce vacarme, dans cet affolement de cloches et de -cervelles, une chose m'a frappé, c'est la tranquillité de la rue Lappe -et des ruelles et passages qui rayonnent autour. Il y a là comme -une espèce de ghetto auvergnat, où les enfants du Cantal trafiquent -paisiblement sur leurs vieilles ferrailles, sans plus s'occuper de -l'insurrection que si elle était à mille lieues. En passant, je voyais -tous ces braves Rémonencq très affairés dans leurs boutiques noires. -Les femmes charabiaient en tricotant sur la pierre de la porte, et -les petits enfants se roulaient dans le milieu du passage, avec leurs -cheveux crépus, tout pleins de limaille de fer. - - - - -LE BAC - - -Avant la guerre il y avait là un beau pont suspendu, deux hautes piles -de pierre blanche et des cordages goudronnés qui filaient sur les -horizons de la Seine avec cette apparence aérienne qui rend si beaux -les ballons et les navires. Sous les grandes arches du milieu, la -_chaîne_ passait deux fois par jour dans des tourbillons de fumée, sans -même avoir besoin d'abaisser ses tuyaux; sur les côtés, on abritait les -battoirs, les escabeaux des laveuses, et des petits bateaux de pêche -retenus par des anneaux. Une allée de peupliers, tendue entre les prés -comme un grand rideau vert agité à la fraîcheur de l'eau, conduisait au -pont. C'était charmant... - -Cette année, tout est changé. Les peupliers, toujours debout, mènent -au vide. Il n'y a plus de pont. Les deux piles ont sauté, éparpillant -tout autour les pierres qui sont restées là. La petite maison blanche -du péage, à moitié détruite par la secousse, a l'air d'une ruine toute -neuve, barricade ou démolition. Les cordes, les fils de fer trempent -tristement; le tablier affaissé dans le sable forme, au milieu de -l'eau, comme une grande épave surmontée d'un drapeau rouge pour avertir -les mariniers, et tout ce que la Seine emporte d'herbes coupées, de -planches moisies s'arrête là en un barrage tout plein de remous et -de tourbillons. Il y a une déchirure dans le paysage, quelque chose -d'ouvert et qui sent le désastre. Pour achever d'attrister l'horizon, -l'allée qui menait au pont s'est éclaircie. Tous ces beaux peupliers si -touffus, dévorés jusqu'au faîte par les larves,--les arbres ont leurs -invasions eux aussi,--étendent leurs branches sans bourgeons, amincies, -déchiquetées; et dans la grande avenue, inutile et déserte, les gros -papillons blancs volent lourdement... - -En attendant que le pont soit reconstruit, on a installé près de là -un bac, un de ces immenses radeaux où l'on embarque les voitures -tout attélées, des chevaux de labour avec leur charrue et des vaches -qui arrondissent leurs yeux tranquilles à la vue et au mouvement de -l'eau. Les bêtes et les attelages tiennent le milieu; sur le côté, des -passagers, des paysans, des enfants qui vont à l'école du bourg, des -Parisiens en villégiature. Des voiles, des rubans flottent auprès des -longes de chevaux. On dirait un radeau de naufragés. Le bac s'avance -lentement. La Seine, si longue à traverser, paraît bien plus large -qu'autrefois, et derrière les ruines du pont écroulé, entre ces deux -rives presque étrangères l'une à l'autre, l'horizon s'agrandit avec une -sorte de solennité triste. - - * * * * * - -Ce matin-là, j'étais arrivé de très bonne heure pour traverser l'eau. -Il n'y avait encore personne sur la plage. La petite maison du passeur, -un vieux wagon immobilisé dans le sable humide, était fermée, toute -ruisselante de brouillard; dedans, on entendait des enfants qui -toussaient. - -«Ohé! Eugène! - ---Voilà! voilà!» fit le passeur, qui arrivait en se traînant. C'est un -beau marinier, encore assez jeune, mais il a servi comme artilleur dans -la dernière guerre, et il en est revenu perclus de rhumatismes avec un -éclat d'obus à la jambe et la figure toute balafrée. Le brave homme -sourit en me voyant: «Nous ne serons pas gênés, ce matin, monsieur.» - -En effet, j'étais seul sur le bac; mais avant qu'il eût détaché son -amarre, il nous arriva du monde. D'abord une grosse fermière aux yeux -clairs, s'en allant au marché de Corbeil, avec deux grands paniers -passés sous les bras, qui mettaient d'aplomb sa taille rustique, et la -faisaient marcher ferme et droit; puis derrière elle, dans le chemin -creux, d'autres voyageurs qu'on apercevait vaguement à travers la -brume, et dont nous entendions les voix. C'était une voix de femme, -douce, pleine de larmes: - -«Oh! monsieur Chachignot, je vous en prie, ne nous faites pas avoir -de la peine... Vous voyez qu'il travaille maintenant... Donnez-lui du -temps pour payer... c'est tout ce qu'il demande. - ---J'en ai assez donné, du temps... j'en donne plus», répondait une -voix de vieux paysan, édentée et cruelle; «ça regarde l'huissier à -cette heure. Il fera ce qu'il voudra... Ohé! Eugène!» - -«C'est ce gueux de Chachignot, me dit le passeur à voix basse... Voilà! -voilà!» - -A ce moment, je vis arriver sur la plage un grand vieux, affublé d'une -redingote de gros drap et d'un chapeau de soie, tout neuf, très haut -de forme. Ce paysan hâlé, crevassé, dont les mains noueuses étaient -déformées par la pioche, paraissait encore plus noir, plus brûlé, dans -son vêtement de monsieur. Un front têtu, un grand nez crochu d'Indien -apache, une bouche pincée, aux rides pleines de malice, lui donnaient -une physionomie féroce oui allait bien avec ce nom de Chachignot. - -«Allons, Eugène, vite en route», fit-il en sautant dans le bac, et sa -voix tremblait de colère. La fermière s'approcha de lui pendant que le -passeur démarrait: «A qui en avez-vous donc, père Chachignot? - ---Tiens! c'est toi, la Blanche?... M'en parle pas... Je suis furieux... -c'est ces canailles de Mazilier!» Et il montrait du poing une petite -ombre chétive, qui remontait le chemin creux en sanglotant. - -«--Qu'est-ce qu'ils vous ont fait, ces gens-là? - ---Ils m'ont fait qu'ils me doivent quatre termes et tout mon vin, et -que je ne peux pas en avoir un sou!... Aussi je vas chez l'huissier de -ce pas, pour faire flanquer tous ces gueux-là dans la rue. - ---C'est pourtant un brave homme ce Mazilier. Il n'y a peut-être pas de -sa faute s'il ne vous paye pas... Il y en a tant qui ont perdu pendant -cette guerre.» - -Le vieux paysan eut une explosion: - -«C'est _eun_' bête!... Il pouvait faire sa fortune avec les Prussiens, -C'est lui qui n'a pas voulu... Du jour qu'ils sont arrivés, il a -fermé son cabaret et décroché son enseigne... Les autres cafetiers ont -fait des affaires d'or pendant la guerre; lui n'a pas seulement vendu -pour un sou... Pis que cela. Il s'est fait mettre en prison avec ses -insolences... C'est _eun_' bête, que je te dis... Est-ce que ça le -regardait, lui, toutes ces histoires! Est-ce qu'il était militaire!... -Il n'avait qu'à fournir du vin et de l'eau-de-vie à la pratique; -maintenant il pourrait me payer... Canaille, va! je t'apprendrai à -faire le patriote!» - -Et, rouge d'indignation, il se démenait dans sa grande redingote, avec -les gestes balourds des gens de campagne habitués au bourgeron. - -A mesure qu'il parlait, les yeux clairs de la fermière, tout à l'heure -si pleins de compassion pour les Mazilier, devenaient secs, presque -méprisants. C'était une paysanne, elle aussi, et ces gens-là n'estiment -guère ceux qui refusent de gagner de l'argent. D'abord elle disait: « -C'est ben malheureux pour la femme», puis un moment après: «Ça! c'est -vrai... Il ne faut pas tourner le dos à la chance...» Sa conclusion -fut: «Vous avez raison, mon vieux père, quand on doit, il faut payer.» -Chachignot, lui, répétait toujours entre ses dents serrées: - -«C'est _eun_' bête... C'est _eun_' bête...» - -Le passeur, qui les écoutait tout en manœuvrant sa perche le long du -bac, crut devoir s'en mêler: - -«Ne faites donc pas le méchant comme ça, père Chachignot... A quoi ça -vous servira-t-il d'aller chez l'huissier?... Vous serez bien avancé -quand vous aurez fait vendre ces pauvres gens. Attendez donc encore un -peu, puisque vous en avez le moyen.» - -Le vieux se retourna comme si on l'avait mordu: - -«Je te conseille de parler, toi, propre à rien! Tu en es encore un de -ces patriotes... Si ça ne fait pas pitié! Cinq enfants, pas le sou, et -ça s'en va s'amuser à tirer des coups de canon sans y être forcé... Et -je vous demande un peu, monsieur (je crois qu'il s'adressait à moi, -le misérable!), à quoi tout ça nous a servi? Lui, par exemple, il y -a gagné de s'être fait casser la figure, de perdre une bonne place -qu'il avait... Et maintenant le voilà logé comme un bohémien, dans une -baraque à tous les vents avec ses enfants qui prennent du mal, et sa -femme qui s'éreinte à lessiver... C'est-il pas _eun_' bête, celui-là -aussi?» - -Le passeur eut un éclair de colère, et au milieu de sa figure blême je -vis sa balafre se creuser profonde et blanche; mais il eut la force -de se contenir et passa sa rage sur la perche, qu'il enfonça dans le -sable jusqu'à la tordre. Un mot de trop pouvait lui faire perdre encore -cette place; car M. Chachignot a de l'autorité dans le pays: - -Il est du conseil municipal. - - - - -LE PORTE-DRAPEAU - - - -I - -Le régiment était en bataille sur un talus du chemin de fer, et -servait de cible à toute l'armée prussienne massée en face, sous le -bois. On se fusillait à quatre-vingts mètres. Les officiers criaient: -«Couchez-vous!...» mais personne ne voulait obéir, et le fier régiment -restait debout, groupé autour de son drapeau. Dans ce grand horizon de -soleil couchant, de blés en épis, de pâturages, cette masse d'hommes, -tourmentée, enveloppée d'une fumée confuse, avait l'air d'un troupeau -surpris en rase campagne dans le premier tourbillon d'un orage -formidable. - -C'est qu'il en pleuvait du fer sur ce talus! On n'entendait que le -crépitement de la fusillade, le bruit sourd des gamelles roulant -dans le fossé, et les balles qui vibraient longuement d'un bout à -l'autre du champ de bataille, comme les cordes tendues d'un instrument -sinistre et retentissant. De temps en temps le drapeau qui se dressait -au-dessus des têtes, agité au vent de la mitraille, sombrait dans la -fumée: alors une voix s'élevait grave et fière, dominant la fusillade, -les râles, les jurons des blessés: «Au drapeau, mes enfants, au -drapeau!...» Aussitôt un officier s'élançait vague comme une ombre dans -ce brouillard rouge, et l'héroïque enseigne, redevenue vivante, planait -encore au-dessus de la bataille. - -Vingt-deux fois elle tomba!... Vingt-deux fois sa hampe encore tiède, -échappée à une main mourante, fut saisie, redressée; et lorsqu'au -soleil couché, ce qui restait du régiment--â peine une poignée -d'hommes--battit lentement en retraite, le drapeau n'était plus qu'une -guenille aux mains du sergent Hormis, le vingt-troisième porte-drapeau -de la journée. - - - -II - -Ce sergent Hornus était une vieille bête à trois brisques, qui -savait à peine signer son nom, et avait mis vingt ans à gagner ses -galons de sous-officier. Toutes les misères de l'enfant trouvé, tout -l'abrutissement de la caserne se voyaient dans ce front bas et buté, ce -dos voûté par le sac, cette allure inconsciente de troupier dans le -rang. Avec cela il était un peu bègue, mais, pour être porte-drapeau, -on n'a pas besoin d'éloquence. Le soir même de la bataille, son colonel -lui dit: «Tu as le drapeau, mon brave; eh bien, garde-le.» Et sur sa -pauvre capote de campagne, déjà toute passée à la pluie et au feu, la -cantinière surfila tout de suite un liséré d'or de sous-lieutenant. - -Ce fut le seul orgueil de cette vie d'humilité. Du coup la taille du -vieux troupier se redressa. Ce pauvre être habitué à marcher courbé, -les yeux à terre, eut désormais une figure fière, le regard toujours -levé pour voir flotter ce lambeau d'étoffe et le maintenir bien droit, -bien haut, au-dessus de la mort, de la trahison, de la déroute. - -Vous n'avez jamais vu d'homme si heureux qu'Hornus les jours de -bataille, lorsqu'il tenait sa hampe à deux mains, bien affermie dans -son étui de cuir. Il ne parlait pas, il ne bougeait pas. Sérieux comme -un prêtre, on aurait dit qu'il tenait quelque chose de sacré. Toute sa -vie, toute sa force était dans ses doigts crispés autour de ce beau -haillon doré sur lequel se ruaient les balles, et dans ses yeux pleins -de défi qui regardaient les Prussiens bien en face, d'un air de dire: -«Essayez donc de venir me le prendre!...» - -Personne ne l'essaya, pas même la mort. Après Borny, après Gravelotte, -les batailles les plus meurtrières, le drapeau s'en allait de partout, -haché, troué, transparent de blessures; mais c'était toujours le vieil -Hornus qui le portait. - - - -III - -Puis septembre arriva, l'armée sous Metz, le blocus, et cette longue -halte dans la boue où les canons se rouillaient, où les premières -troupes du monde, démoralisées par l'inaction, le manque de vivres, de -nouvelles, mouraient de fièvre et d'ennui au pied de leurs faisceaux. -Ni chefs ni soldats, personne ne croyait plus; seul, Hornus avait -encore confiance. Sa loque tricolore lui tenait heu de tout, et -tant qu'il la sentait là, il lui semblait que rien n'était perdu. -Malheureusement, comme on ne se battait plus, le colonel gardait le -drapeau chez lui dans un des faubourgs de Metz; et le brave Hornus -était à peu près comme une mère qui a son enfant en nourrice. Il y -pensait sans cesse. Alors, quand l'ennui le tenait trop fort, il s'en -allait à Metz tout d'une course, et rien que de l'avoir vu toujours à -la même place, bien tranquille contre le mur, il s'en revenait plein de -courage, de patience, rapportant, sous sa tente trempée, des rêves de -bataille, de marche en avant, avec les trois couleurs toutes grandes -déployées flottant là-bas sur les tranchées prussiennes. - -Un ordre du jour du maréchal Bazaine fit crouler ces illusions. Un -matin, Hornus, en s'éveillant, vit tout le camp en rumeur, les soldats -par groupes, très animés, s'excitant, avec des cris de rage, des poings -levés tous du même côté de la ville, comme si leur colère désignait -un coupable. On criait: «Enlevons-le!... Qu'on le fusille!...» Et les -officiers laissaient dire... Ils marchaient à l'écart, la tête basse, -comme s'ils avaient eu honte devant leurs hommes. C'était honteux, en -effet. On venait de lire à cent cinquante mille soldats, bien armés, -encore valides, l'ordre du maréchal qui les livrait à l'ennemi sans -combat. - -«Et les drapeaux?» demanda Hornus en pâlissant... Les drapeaux étaient -livrés avec le reste, avec les fusils, ce qui restait des équipages, -tout... - -«To... To... Tonnerre de Dieu!... bégaya le pauvre homme. Ils n'auront -toujours pas le mien...» et il se mit à courir du côté de la ville. - - - -IV - -Là aussi il y avait une grande animation. Gardes nationaux, bourgeois, -gardes mobiles criaient, s'agitaient. Des députations passaient, -frémissantes, se rendant chez le maréchal. Hornus, lui, ne voyait rien, -n'entendait rien. Il parlait seul, tout en remontant la rue du Faubourg. - -«M'enlever mon drapeau!... Allons donc! Est-ce que c'est possible? -Est-ce qu'on a le droit? Qu'il donne aux Prussiens ce qui est à lui, -ses carrosses dorés, et sa belle vaisselle plate rapportée de Mexico! -Mais ça, c'est à moi... C'est mon honneur. Je défends qu'on y touche.» - -Tous ces bouts de phrase étaient hachés par la course et sa parole -bègue; mais au fond il avait son idée, le vieux! Une idée bien nette, -bien arrêtée: prendre le drapeau, l'emporter au milieu du régiment, et -passer sur le ventre des Prussiens avec tous ceux qui voudraient le -suivre. - -Quand il arriva là-bas, on ne le laissa pas même entrer. Le colonel, -furieux lui aussi, ne voulait voir personne... mais Hornus ne -l'entendait pas ainsi. - -Il jurait, criait, bousculait le planton: «Mon drapeau... je veux mon -drapeau...» A la fin une fenêtre s'ouvrit: - -«C'est toi, Hornus? - ---Oui, mon colonel, je... - ---Tous les drapeaux sont à l'Arsenal..., tu n'as qu'à y aller, on te -donnera un reçu... - ---Un reçu?... Pourquoi faire?... - ---C'est l'ordre du maréchal... - ---Mais, colonel... - ---«F...-moi la paix!...» et la fenêtre se referma. - -Le vieil Hornus chancelait comme un homme ivre. - -«Un reçu..., un reçu...», répétait-il machinalement... Enfin il se -remit à marcher, ne comprenant plus qu'une chose, c'est que le drapeau -était à l'Arsenal et qu'il fallait le ravoir à tout prix. - - - -V - -Les portes de l'Arsenal étaient toutes grandes ouvertes pour laisser -passer les fourgons prussiens qui attendaient rangés dans la cour. -Hornus en entrant eut un frisson. Tous les autres porte-drapeaux -étaient là, cinquante ou soixante officiers, navrés, silencieux; et ces -voitures sombres sous la pluie, ces hommes groupés derrière, la tête -nue: on aurait dit un enterrement. - -Dans un coin, tous les drapeaux de l'armée de Bazaine s'entassaient, -confondus sur le pavé boueux. Rien n'était plus triste que ces lambeaux -de soie voyante, ces débris de franges d'or et de hampes ouvragées, -tout cet attirail glorieux jeté par terre, souillé de pluie et de -boue. Un officier d'administration les prenait un à un, et, à l'appel -de son régiment, chaque porte-enseigne s'avançait pour chercher un -reçu. Raides, impassibles, deux officiers prussiens surveillaient le -chargement. - -Et vous vous en alliez ainsi, ô saintes loques glorieuses, déployant -vos déchirures, balayant le pavé tristement comme des oiseaux aux ailes -cassées! Vous vous en alliez avec la honte des belles choses souillées, -et chacune de vous emportait un peu de la France. Le soleil des longues -marches restait entre vos plis passés. Dans les marques des balles -vous gardiez le souvenir des morts inconnus, tombés au hasard sous -l'étendard visé... - -«Hornus, c'est à toi... On t'appelle... va chercher ton reçu...» - -Il s'agissait bien de reçu! - -Le drapeau était là devant lui. C'était bien le sien, le plus beau, le -plus mutilé de tous... Et en le revoyant il croyait être encore là-haut -sur le talus. Il entendait chanter les balles, les gamelles fracassées -et la voix du colonel: «Au drapeau, mes enfants!...» Puis ses -vingt-deux camarades par terre, et lui vingt-troisième se précipitant à -son tour pour relever, soutenir le pauvre drapeau qui chancelait faute -de bras. Ah! ce jour-là il avait juré de le défendre, de le garder -jusqu'à la mort. Et maintenant... - -De penser à cela, tout le sang de son cœur lui sauta à la tête. -Ivre, éperdu, il s'élança sur l'officier prussien, lui arracha son -enseigne bien-aimée qu'il saisit à pleines mains; puis il essaya de -l'élever encore, bien haut, bien droit en criant: «Au dra...» mais -sa voix s'arrêta au fond de sa gorge. Il sentit la hampe trembler, -glisser entre ses mains. Dans cet air las, cet air de mort qui pèse -si lourdement sur les villes rendues, les drapeaux ne pouvaient plus -flotter, rien de fier ne pouvait plus vivre... Et le vieil Hornus tomba -foudroyé. - - - - -LA MORT DE CHAUVIN - - -C'est un dimanche d'août en wagon, dans tout le commencement de ce -qu'on appelait alors l'incident hispano-prussien, que je le rencontrai -pour la première fois. Je ne l'avais jamais vu, et pourtant je le -reconnus tout de suite. Grand, sec, grisonnant, le visage enflammé, -le nez en bec de buse, des yeux ronds, toujours en colère, qui ne se -faisaient aimables que pour le monsieur décoré du coin; le front bas, -étroit, obstiné, un de ces fronts où la même pensée, travaillant sans -cesse à la même place, a fini par creuser une seule ride très profonde, -quelque chose dans la tournure de bonasse et de ratapoil, par-dessus -tout, la terrible façon dont il roulait les _rr_ en parlant de la -«Frrance» et du «drapeau frrançais...» Je me dis: «Voilà Chauvin!» - -C'était Chauvin en effet, et Chauvin dans son beau, déclamant, -gesticulant, souffletant la Prusse avec son journal, entrant à Berlin, -la canne haute, ivre, sourd, aveugle, fou furieux. Pas d'atermoiement, -pas de conciliation possible. La guerre! il lui fallait la guerre à -tout prix! - -«Et si nous ne sommes pas prêts, Chauvin?... - ---Monsieur, les Français sont toujours prêts!...» répondait Chauvin en -se redressant, et sous sa moustache hérissée, les _rr_ se précipitaient -à faire trembler les vitres... Irritant et sot personnage! Comme je -compris toutes les moqueries, toutes les chansons qui vieillissent -autour de son nom et lui ont fait une célébrité ridicule! - -Après cette première rencontre, je m'étais bien juré de le fuir; -mais une fatalité singulière le mit presque constamment sur mon -chemin. D'abord au Sénat, le jour où M. de Grammont vint annoncer -solennellement à nos pères conscrits que la guerre était déclarée. Au -milieu de toutes ces acclamations chevrotantes, un formidable cri de -«Vive la France!» partit des tribunes, et j'aperçus là-haut, dans -les frises, les grands bras de Chauvin qui s'agitaient. Quelque temps -après, je le retrouvai à l'Opéra, debout dans la loge de Girardin, -demandant le _Rhin allemand_, et criant aux chanteurs qui ne le -savaient pas encore: «Il faudra donc plus de temps pour l'apprendre -que pour le prendre!...» - -Bientôt ce fut comme une obsession. Partout à l'angle des rues, des -boulevards, toujours perché sur un banc, sur une table, cet absurde -Chauvin m'apparaissait au milieu des tambours, des drapeaux flottants, -des _Marseillaises_, distribuant des cigares aux soldats qui partaient, -acclamant les ambulances, dominant la foule de toute sa tête enflammée, -et si bruyant, si ronflant, si envahissant, qu'on aurait dit qu'il y -avait six cent mille Chauvins dans Paris. Vraiment c'était à s'enfermer -chez soi, à clore portes et fenêtres pour échapper à cette vision -insupportable ... - -Mais le moyen de tenir en place après Wissembourg, Forbach et toute la -série de désastres qui nous faisaient de ce triste mois d'août comme un -long cauchemar à peine interrompu, cauchemar d'été fiévreux et lourd! -Comment ne pas se mêler à cette inquiétude vivante qui courait aux -nouvelles et aux affiches, promenant toute la nuit sous les becs de gaz -des visages effarés, bouleversés? Ces soirs-là encore, je rencontrai -Chauvin. Il allait sur les boulevards, de groupe en groupe, pérorait au -milieu de la foule silencieuse, plein d'espoir, de bonnes nouvelles, -sûr du succès, malgré tout, vous répétant vingt fois de suite que «les -cuirassiers blancs de Bismarck avaient été écrasés jusqu'au dernier...» - -Chose singulière! Déjà Chauvin ne me semblait plus si ridicule. Je ne -croyais pas un mot de ce qu'il disait, mais c'est égal, cela me faisait -plaisir de l'entendre. Avec tout son aveuglement, sa folie d'orgueil, -son ignorance, on sentait dans ce diable d'homme une force vive et -tenace, comme une flamme intérieure qui vous réchauffait le cœur. - -Nous en eûmes bien besoin de cette flamme pendant les longs mois du -siège, et ce terrible hiver de pain de chien, de viande de cheval. Tous -les Parisiens sont là pour le dire: sans Chauvin, Paris n'aurait pas -tenu huit jours. Dès le commencement, Trochu disait: «Ils entreront -quand ils voudront.» - -«Ils n'entreront pas», disait Chauvin. Chauvin avait la foi, Trochu -ne l'avait pas. Chauvin croyait à tout, lui, il croyait aux plans -notariés, à Bazaine, aux sorties; toutes les nuits il entendait le -canon de Chanzy du côté d'Étampes, les tirailleurs de Faidherbe -derrière Enghien, et ce qu'il y a de plus fort, c'est que nous les -entendions, nous aussi, tellement l'âme de ce jocrisse héroïque avait -fini par se répandre en nous. - -Brave Chauvin! - -C'est toujours lui qui, le premier, apercevait dans le ciel jaune -et bas, rempli de neige, la petite aile blanche des pigeons. Quand -Gambetta nous envoyait une de ses éloquentes tarasconnades, c'est -Chauvin qui, de sa voix retentissante, la déclamait à la porte des -mairies. Par les dures nuits de décembre, quand les longues queues -grelottantes se morfondaient devant les boucheries, Chauvin prenait -bravement la file; et grâce à lui tous ces affamés trouvaient encore la -force de rire, de chanter, de danser des rondes dans la neige... - -_Le, lon, la, laissez-les passer, les Prussiens dans la Lorraine_, -entonnait Chauvin, et les galoches claquaient en mesure, et sous -les capelines de laine les pauvres figures pâlies avaient pour une -minute des couleurs de santé. Hélas! tout cela ne servit de rien. Un -soir, en passant devant la rue Drouot, je vis une foule anxieuse se -presser en silence autour de la mairie, et j'entendis dans ce grand -Paris sans voitures, sans lumières, la voix de Chauvin qui se gonflait -solennellement: «Nous occupons les hauteurs de Montretout.» Huit jours -après, c'était la fin. - -A partir de ce moment, Chauvin ne m'apparut plus qu'à de longs -intervalles. Deux ou trois fois je l'aperçus sur le boulevard, -gesticulant, parlant de la revanche,--encore un _r_ à faire vibrer; -mais personne ne l'écoutait plus. Paris gandin languissait de retourner -à ses plaisirs, Paris ouvrier a ses colères, et le pauvre Chauvin -avait beau faire ses grands bras, les groupes, au lieu de se serrer, se -dispersaient à son approche. - -«Gêneur», disaient les uns. - -«Mouchard!» disaient les autres... Puis, les jours d'émeute arrivèrent, -le drapeau rouge, la Commune, Paris au pouvoir des nègres. Chauvin, -devenu suspect, ne put plus sortir de chez lui. Pourtant, le fameux -jour du déboulonnage, il devait être là, dans un coin de la place -Vendôme. On le devinait au milieu de la foule. Les voyous l'insultaient -sans le voir. - -«Ohé, Chauvin!...» criaient-ils; et lorsque la colonne tomba, des -officiers prussiens, qui buvaient du champagne à une fenêtre de -l'état-major, levèrent leurs verres en ricanant: «Ah! ah! ah! Mossié -Chaufin.» - -Jusqu'au 23 mai, Chauvin ne donna plus signe de vie. Blotti au fond -d'une cave, le malheureux se désespérait d'entendre les obus français -siffler sur les toits de Paris. Un jour enfin, entre deux canonnades, -il se hasarda à mettre le pied dehors. La rue était déserte et comme -agrandie. D'un côté, la barricade se dressait menaçante avec ses canons -et son drapeau rouge, à l'autre bout deux petits chasseurs de Vincennes -s'avançaient en rasant le mur, courbés, le fusil en avant: les troupes -de Versailles venaient d'entrer dans Paris... - -Le cœur de Chauvin bondit: «Vive la France!» cria-t-il en s'élançant -au-devant des soldats. Sa voix mourut dans une double fusillade. Par -un sinistre malentendu, l'infortuné s'était trouvé pris entre ces deux -haines qui le tuèrent en se visant. On le vit rouler au milieu de la -chaussée dépavée, et il resta là, pendant deux jours, les bras étendus, -la face inerte. - -Ainsi mourut Chauvin, victime de nos guerres civiles. C'était le -dernier Français. - - - - -ALSACE! ALSACE! - - -J'ai fait, il y a quelques années, un voyage en Alsace qui est un de -mes meilleurs souvenirs. Non pas cet insipide voyage en chemin de fer -dont on ne garde rien que des visions de pays découpé par des rails et -des fils télégraphiques, mais un voyage à pied, le sac sur le dos, avec -un bâton bien solide et un compagnon pas trop causeur... La belle façon -de voyager, et comme tout ce qu'on a vu ainsi vous reste bien! - -Maintenant surtout que l'Alsace est murée, il me revient de ce pays -perdu toutes mes impressions d'autrefois avec cette saveur d'imprévu -des longues courses dans une campagne admirable, où les bois se lèvent -comme de grand rideaux verts sur des villages paisibles, inondés de -soleil, où l'on voit à un tournant de montagne les clochers, les usines -traversées de ruisseaux, les scieries, les moulins, la note éclatante -d'un costume inconnu sortir tout à coup des fraîcheurs vertes de la -plaine... Tous les matins, au petit jour, nous étions sur pied. - -«Mossié!... Mossié!... c'est quatre heures!» nous criait le garçon -d'auberge. Vite, on sautait du lit, et, le sac bouclé, on descendait à -tâtons le petit escalier de bois résonnant et fragile. En bas, avant -de partir, nous prenions un verre de kirsch dans ces grandes cuisines -d'hôtellerie où le feu s'allume de bonne heure, avec ces frissonnements -de sarments qui font rêver de brouillards et de vitres humides. Puis en -route! - -C'était dur au premier moment. A cette heure-là, toutes les fatigues -de la veille vous reviennent. Il y a encore du sommeil dans les yeux -et dans l'air. Peu à peu cependant la rosée froide se dissipe, la -brume s'évapore au soleil... On va, on marche... Quand la chaleur -devenait trop lourde, nous nous arrêtions pour déjeuner près d'une -source, d'un ruisseau, et l'on s'endormait dans les herbes au bruit -de l'eau courante pour être éveillé par l'élan d'un gros bourdon qui -vous frôlait en vibrant comme une balle ... La chaleur tombée, on se -remettait en route. Bientôt le soleil baissait, et à mesure le chemin -semblait se raccourcir. On cherchait un but, un asile, et l'on se -couchait harassé soit dans un lit d'auberge, soit dans une grange -ouverte, ou bien au pied d'une meule, à la belle étoile, parmi des -murmures d'oiseaux, des fourmillements d'insectes sous les feuilles, -des bonds légers, des vols silencieux, tous ces bruits de la nuit qui -dans la grande fatigue semblent des commencements de rêve... - -Comment s'appelaient-ils tous ces jolis villages alsaciens que nous -rencontrions espacés au bord des routes? Je ne me rappelle plus aucun -nom maintenant, mais ils se ressemblent tous si bien, surtout dans le -Haut-Rhin, qu'après en avoir tant traversé à différentes heures, il -me semble que je n'en ai vu qu'un: la grande rue, les petits vitraux -encadrés de plomb, enguirlandés de houblon et de roses, les portes à -claire-voie où les vieux s'appuyaient en fumant leurs grosses pipes, où -les femmes se penchaient pour appeler les enfants sur la route... Le -matin, quand nous passions, tout cela dormait. A peine entendions-nous -remuer la paille des étables ou le souffle haletant des chiens sous -les portes. Deux lieues plus loin, le village s'éveillait. Il y avait -un bruit de volets ouverts, de seaux heurtés, de ruisseaux emplis; -lourdement les vaches allaient à l'abreuvoir en chassant les mouches -avec leurs longues queues. Plus loin encore, c'était toujours le -même village, mais avec le grand silence des après-midi d'été, rien -qu'un bourdonnement d'abeilles qui montaient en suivant les branches -grimpantes jusqu'au faîte des chalets, et la mélopée traînante de -l'école. Parfois, tout au bout du pays, un petit coin non plus de -village, mais de province, une maison blanche à deux étages avec -une plaque d'assurance toute neuve et reluisante, des panonceaux de -notaire ou une sonnette de médecin. En passant on entendait une valse -au piano, un air un peu vieilli tombant des persiennes vertes sur la -route ensoleillée. Plus tard, au crépuscule, les bestiaux rentraient, -on revenait des filatures. Beaucoup de bruit, de mouvement. Tout le -monde sur les portes, des bandes de petits blondins dans la rue, et les -vitres allumées par un grand rayon du couchant, venu on ne sait d'où... - -Ce que je me rappelle encore avec bonheur, c'est le village alsacien, -le dimanche matin, à l'heure des offices: les rues désertes, les -maisons vides avec quelques vieux qui se chauffent au soleil devant -leur porte; l'église pleine, les vitraux colorés par ces jolis tons -mourants et roses qu'ont les cierges au grand jour, le plain-chant -entendu par bouffées au passage, et un enfant de chœur en soutane -écarlate traversant lestement la place, tête nue, l'encensoir à la -main, pour aller chercher du feu chez le boulanger... - -Quelquefois aussi nous restions des journées entières sans entrer dans -un village. Nous cherchions les taillis, les chemins couverts, ces -petits bois grêles qui bordent le Rhin et où sa belle eau verte vient -se perdre dans des coins de marécage tout bourdonnant d'insectes. -De loin en loin, à travers le mince réseau des branches, le grand -fleuve nous apparaissait chargé de radeaux, de barques toutes pleines -d'herbages coupés dans les îles, et qui semblaient elles-mêmes de -petites îles éparpillées, emportées par le courant. Puis c'était le -canal du Rhône au Rhin avec sa longue bordure de peupliers joignant -leurs pointes vertes dans cette eau familière et comme privée, -emprisonnée d'étroites rives. Çà et là sur la berge une cabane -d'éclusier, des enfants courant pieds nus sur les barres de l'écluse, -et, dans les jaillissements d'écume, de grands trains de bois qui -s'avançaient lentement en tenant toute la largeur du canal. - -Après, quand nous avions assez de zigzags et de flâneries, nous -reprenions la grande route droite et blanche, plantée de noyers aux -ombres fraîches et qui monte vers Bâle, la chaîne des Vosges à sa -droite, le Schwartzwald de l'autre côté. - -Oh! par les lourds soleils de juillet, les bonnes haltes que j'ai -faites au bord de ce chemin de Bâle, couché de tout mon long dans -l'herbe sèche des fossés, avec les perdrix qui s'appelaient d'un -champ à l'autre et la grande route qui faisait son train mélancolique -au-dessus de nos têtes. C'était un juron de roulier, un grelot, un -bruit d'essieu, le pic d'un casseur de pierres, le galop pressé d'un -gendarme effarant un grand troupeau d'oies en marches, des colporteurs -harassés sous leur balle, et le facteur en blouse bleue passementée -de rouge quittant tout à coup le grand chemin pour s'enfiler dans une -petite traverse bordée de haies sauvages, où l'on sentait un hameau, -une ferme, une vie isolée tout au bout... - -Et ces jolis imprévus du voyage à pied, les raccourcis qui allongent, -les sentiers trompeurs que font les roues des charrettes, les -piétinements des chevaux, et qui vous conduisent au beau milieu d'un -champ, les portes sourdes qui ne veulent pas s'ouvrir, les auberges -pleines, et l'averse, cette bonne averse des jours d'été, si vite -évaporée dans l'air chaud, qui fait fumer les plaines, la laine des -troupeaux et jusqu'à la houppelande du berger. - -Je me souviens d'un orage terrible qui nous surprit ainsi à travers -bois en descendant du Ballon d'Alsace. Quand nous quittâmes l'auberge -d'en haut, les nuages étaient au-dessous de nous. Quelques sapins les -dépassaient du faite; mais à mesure que nous descendions, nous entrions -positivement dans le vent, dans la pluie, dans la grêle. Bientôt nous -fûmes pris, enlacés dans un réseau d'éclairs. Tout près de nous un -sapin roula foudroyé, et tandis que nous dégringolions un petit chemin -de _schlitage_, nous vîmes à travers un voile d'eau ruisselante un -groupe de petites filles abritées dans un creux de roches. Épeurées, -serrées les unes contre les autres, elles tenaient à pleines mains -leurs tabliers d'indienne et de petits paniers d'osier remplis de -_mirtilles_ noires, fraîches cueillies. Les fruits luisaient avec des -points de lumière, et les petits yeux noirs qui nous regardaient du -fond du rocher ressemblaient aussi à des mirtilles mouillées. Ce grand -sapin étendu sur la pente, ces coups de tonnerre, ces petits coureurs -de forêts déguenillés et charmants, on aurait dit un conte du chanoine -Schmidt... - -Mais aussi quelle bonne flambée en arrivant à Rougegoutte! Quel beau -feu de foyer pour sécher nos hardes, pendant que l'omelette sautait -dans la flamme, l'inimitable omelette d'Alsace craquante et dorée comme -un gâteau. - -C'est le lendemain de cet orage que je vis une chose saisissante: - -Sur le chemin de Dannemarie, à un tournant de haie, un champ de blé -magnifique, saccagé, fauché, raviné par la pluie et la grêle, croisait -par terre dans tous les sens ses tiges brisées. Les épis lourds et mûrs -s'égrenaient dans la boue, et des volées de petits oiseaux s'abattaient -sur cette moisson perdue, sautant dans ces ravins de paille humide et -faisant voler le blé tout autour. En plein soleil, sous le ciel pur, -c'était sinistre, ce pillage... Debout devant son champ ruiné, un grand -paysan long, voûté, vêtu à la mode de la vieille Alsace, regardait cela -silencieusement. Il y avait une vraie douleur sur sa figure, mais en -même temps quelque chose de résigné et de calme, je ne sais quel espoir -vague, comme s'il s'était dit que sous les épis couchés sa terre lui -restait toujours, vivante, fertile, fidèle, et que, tant que la terre -est là, il ne faut pas désespérer. - - - - -LE CARAVANSÉRAIL - - -Je ne peux pas me rappeler sans sourire le désenchantement que j'ai -eu en mettant le pied pour la première fois dans un caravansérail -d'Algérie. Ce joli mot de caravansérail, que traverse comme un -éblouissement tout l'Orient féerique des _Mille et une Nuits_, avait -dressé dans mon imagination des enfilades de galeries découpées en -ogives, des cours mauresques plantées de palmiers, où la fraîcheur d'un -mince filet d'eau s'égrenait en gouttes mélancoliques sur des carreaux -de faïence émaillée; tout autour, des voyageurs en babouches, étendus -sur des nattes, fumaient leurs pipes à l'ombre des terrasses, et de -cette halte montait sous le grand soleil des caravanes une odeur lourde -de musc, de cuir brûlé, d'essence de rose et de tabac doré... - -Les mots sont toujours plus poétiques que les choses. Au lieu du -caravansérail que je m'imaginais, je trouvai une ancienne auberge de -l'île-de-France, l'auberge du grand chemin, station de rouliers, -relai de poste, avec sa branche de houx, son banc de pierre à côté du -portail, et tout un monde de cours, de hangars, de granges, d'écuries. - -Il y avait loin de là à mon rêve des _Mille et une Nuits_; pourtant -cette première désillusion passée, je sentis bien vite le charme et le -pittoresque de cette hôtellerie franque perdue, à cent lieues d'Alger, -au milieu d'une immense plaine qu'horizonnait un fond de petites -collines pressées et bleues comme des vagues. D'un côté, l'Orient -pastoral, des champs de maïs, une rivière bordée de lauriers-roses, la -coupole blanche de quelque vieux tombeau; de l'autre, la grand'route, -apportant dans ce paysage de l'Ancien Testament le bruit, l'animation -de la vie européenne. C'est ce mélange d'Orient et d'Occident, ce -bouquet d'Algérie moderne, qui donnait au caravansérail de madame -Schontz une physionomie si amusante, si originale. - -Je vois encore la diligence de Tlemcen entrant dans cette grande cour, -au milieu des chameaux accroupis, tout chargés de bournous et d'œufs -d'autruche. Sous les hangars, des nègres font leur kousskouss, des -colons déballent une charrue modèle, des Maltais jouent aux cartes sur -une mesure à blé. Les voyageurs descendent, on change de chevaux; la -cour est encombrée. C'est un spahi à manteau rouge qui fait la fantasia -pour les filles de l'auberge, deux gendarmes arrêtés devant la cuisine, -buvant un coup sans quitter l'étrier; dans un coin, des juifs algériens -en bas bleus, en casquette, qui dorment sur des ballots de laine, en -attendant l'ouverture du marché; car deux fois par semaine un grand -marché arabe se tenait sous les murs du caravansérail. - -Ces jours-là, en ouvrant ma fenêtre le matin, j'avais en face de -moi un fouillis de petites tentes, une houle bruyante et colorée où -les chéchias rouges des Kabyles éclataient comme des coquelicots -dans un champ, et c'était jusqu'au soir des cris, des disputes, un -fourmillement de silhouettes au soleil. Au jour tombant, les tentes -se pliaient; hommes, chevaux, tout disparaissait, s'en allait avec la -lumière, comme un de ces petits mondes tourbillonnants que le soleil -emporte dans ses rayons. Le plateau restait nu, la plaine redevenait -silencieuse, et le crépuscule d'Orient passait dans l'air avec ses -teintes irisées et fugitives comme des bulles de savon... Pendant dix -minutes, tout l'espace était rose. Il y avait, je me rappelle, à la -porte du caravansérail, un vieux puits si bien enveloppé dans ces -lueurs du couchant, que sa margelle usée semblait de marbre rose; le -seau ramenait de la flamme, la corde ruisselait de gouttes de feu... - -Peu à peu cette belle couleur de rubis s'éteignait, passait à -la mélancolie du lilas. Puis le lilas lui-même s'étalait en -s'assombrissant. Un bruissement confus courait jusqu'au bout de -l'immense plaine; et tout à coup, dans le noir, dans le silence, -éclatait la musique sauvage des nuits d'Afrique, clameurs éperdues des -cigognes, aboiements des chacals et des hyènes, et de loin en loin un -mugissement sourd, presque solennel, qui faisait frissonner les chevaux -dans les écuries, les chameaux sous les hangars des cours... - -Oh! comme cela semblait bon, en sortant tout transi de ces flots -d'ombre, de descendre dans la salle à manger du caravansérail, et d'y -trouver le rire, la chaleur, les lumières, ce beau luxe de linge frais -et de cristaux clairs qui est si français! Il y avait là, pour vous -faire les honneurs de la table, madame Schontz, une ancienne beauté -de Mulhouse, et la jolie mademoiselle Schontz que sa joue en fleur un -peu hâlée et sa coiffe alsacienne aux ailes de tulle noir faisaient -ressembler à une rose sauvage de Guebviller ou de Rougegoutte sur -laquelle se serait posé un papillon... Étaient-ce les yeux de la -fille, ou le petit vin d'Alsace que la mère vous versait au dessert, -mousseux et doré comme du champagne? Toujours est-il que les dîners -du caravansérail avaient un grand renom dans les camps du sud... Les -tuniques bleu de ciel s'y pressaient à côté des vestons de hussards -galonnés de soutaches et de brandebourgs; et bien avant dans la nuit, -la lumière s'attardait aux vitres de la grande auberge. - -Le repas fini, la table enlevée, on ouvrait un vieux piano qui -dormait là depuis vingt ans et l'on se mettait à chanter des airs de -France; ou bien, sur une Lauterbach quelconque, un jeune Werther à -sabretache faisait faire un tour de valse à mademoiselle Schontz. Au -milieu de cette gaieté militaire un peu bruyante, dans ce cliquetis -d'aiguillettes, de grands sabres et de petits verres, ce rhythme -langoureux qui passait, ces deux cœurs qui battaient en mesure, -enfermés dans le tournoiement de la valse, ces serments d'amour éternel -qui mouraient sur un dernier accord, vous ne pouvez rien vous figurer -de plus charmant. - -Quelquefois, dans la soirée, la grosse porte du caravansérail s'ouvrait -à deux battants, des chevaux piaffaient dans la cour. C'était un -aga du voisinage qui, s'ennuyant avec ses femmes, venait frôler -la vie occidentale, écouter le piano des roumis et boire du vin de -France. _Une seule goutte de vin est maudite_, dit Mahomet dans son -Coran; mais il y a des accommodements avec la Loi. A chaque verre -qu'on lui versait, l'aga prenait, avant de boire, une goutte au bout -de son doigt, la secouait gravement, et, cette goutte maudite une -fois chassée, il buvait le reste sans remords. Alors, tout étourdi -de musique et de lumières, l'Arabe se couchait par terre dans ses -bournous, riait silencieusement en montrant ses dents blanches et -suivait les ronds de la valse avec des yeux enflammés. - -...Hélas! maintenant où sont-ils les valseurs de mademoiselle Schontz? -où sont les tuniques bleu de ciel, les jolis hussards à taille de -guêpe? Dans les houblonnières de Wissembourg, dans les sainfoins de -Gravelotte... Personne ne viendra plus boire le petit vin d'Alsace au -caravansérail de madame Schontz. Les deux femmes sont mortes, le fusil -au poing, en défendant contre les Arabes leur caravansérail incendié. -De l'ancienne hôtellerie si vivante, les murs seuls--ces grands -ossements des bâtisses--restent debout, tout calcinés. Les chacals -rôdent dans les cours. Çà et là un bout d'écurie, un hangar épargné -par la flamme se dresse comme une apparition de vie; et le vent, ce -vent de désastre qui souffle depuis deux ans sur notre pauvre France -des bords du Rhin jusqu'à Laghouat, de la Saar au Sahara, passe chargé -de plaintes dans ces ruines et fait battre les portes tristement. - - - - -UN DÉCORÉ DU 15 AOÛT - - -Un soir, en Algérie, à la fin d'une journée de chasse, un violent orage -me surprit dans la plaine du Chélif, à quelques lieues d'Orléansville. -Pas l'ombre d'un village ni d'un caravansérail en vue. Rien que -des palmiers nains, des fourrés de lentisques et de grandes terres -labourées jusqu'au bout de l'horizon. En outre, le Chélif, grossi par -l'averse, commençait à ronfler d'une façon alarmante, et je courais -risque de passer ma nuit en plein marécage. Heureusement l'interprète -civil du bureau de Milianah, qui m'accompagnait, se souvint qu'il y -avait tout près de nous, cachée dans un pli de terrain, une tribu dont -il connaissait l'aga, et nous nous décidâmes à aller lui demander -l'hospitalité pour une nuit. - -Ces villages arabes de la plaine sont tellement enfouis dans les cactus -et les figuiers de Barbarie, leurs gourbis de terre sèche sont bâtis -si ras du sol, que nous étions au milieu du douar avant de l'avoir -aperçu. Était-ce l'heure, la pluie, ce grand silence?... Mais le pays -me parut bien triste et comme sous le poids d'une angoisse qui y avait -suspendu la vie. Dans les champs, tout autour, la récolte s'en allait -à l'abandon. Les blés, les orges, rentrés partout ailleurs, étaient -là couchés, en train de pourrir sur place. Des herses, des charrues -rouillées traînaient, oubliées sous la pluie. Toute la tribu avait ce -même air de tristesse délabrée et d'indifférence. C'est à peine si les -chiens aboyaient à notre approche. De temps en temps, au fond d'un -gourbi, on entendait des cris d'enfant, et l'on voyait passer dans le -fourré la tête rase d'un gamin, ou le haïck troué de quelque vieux. -Çà et là, de petits ânes, grelottant sous les buissons. Mais pas un -cheval, pas un homme... comme si on était encore au temps des grandes -guerres, et tous les cavaliers partis depuis des mois. - -La maison de l'aga, espèce de longue ferme aux murs blancs, sans -fenêtres, ne paraissait pas plus vivant que les autres. Nous trouvâmes -les écuries ouvertes, les box et les mangeoires vides, sans un -palefrenier pour recevoir nos chevaux. - -«Allons voir au café maure», me dit mon compagnon. - -Ce qu'on appelle le café maure est comme le salon de réception des -châtelains arabes; une maison dans la maison, réservée aux hôtes de -passage, et où ces bons musulmans si polis, si affables, trouvent -moyen d'exercer leurs vertus hospitalières tout en gardant l'intimité -familiale que commande la loi. Le café maure de l'aga Si-Sliman était -ouvert et silencieux comme ses écuries. Les hautes murailles peintes à -la chaux, les trophées d'armes, les plumes d'autruche, le large divan -bas cornant autour de la salle, tout cela ruisselait sous les paquets -de pluie que la rafale chassait par la porte ... Pourtant il y avait -du monde dans le café. D'abord le cafetier, vieux Kabyle en guenilles, -accroupi la tête entre ses genoux, près d'un brasero renversé. Puis -le fils de l'aga, un bel enfant fiévreux et pâle, qui reposait sur le -divan, roulé dans un bournous noir, avec deux grands lévriers à ses -pieds. - -Quand nous entrâmes, rien ne bougea; tout au plus si un des lévriers -remua la tête, et si l'enfant daigna tourner vers nous son bel œil -noir, enfiévré et languissant. - -«Et Si-Sliman?» demanda l'interprète. - -Le cafetier fit par-dessus sa tête un geste vague qui montrait -l'horizon, loin, bien loin... Nous comprîmes que Si-Sliman était parti -pour quelque grand voyage; mais, comme la pluie ne nous permettait pas -de nous remettre en route, l'interprète, s'adressant au fils de l'aga, -lui dit en arabe que nous étions des amis de son père, et que nous lui -demandions un asile jusqu'au lendemain. Aussitôt l'enfant se leva, -malgré le mal qui le brûlait, donna des ordres au cafetier, puis, nous -montrant les divans d'un air courtois, comme pour nous dire: «Vous êtes -mes hôtes», il salua à la manière arabe, la tête inclinée, un baiser -du bout des doigts, et, se drapant fièrement dans ses bournous, sortit -avec la gravité d'un aga et d'un maître de maison. - -Derrière lui, le cafetier ralluma son brasero, posa dessus deux -bouilloires microscopiques, et, tandis qu'il nous préparait le café, -nous pûmes lui arracher quelques détails sur le voyage de son maître -et l'étrange abandon où se trouvait la tribu. Le Kabyle parlait vite, -avec des gestes de vieille femme, dans un beau langage guttural, -tantôt précipité, tantôt coupé de grands silences pendant lesquels on -entendait la pluie tombant sur la mosaïque des cours intérieures, les -bouilloires qui chantaient, et les aboiements des chacals répandus par -milliers dans la plaine. - -Voici ce qui était arrivé au malheureux Si-Sliman. Quatre mois -auparavant, le jour du 15 août, il avait reçu cette fameuse décoration -de la Légion d'honneur qu'on lui faisait attendre depuis si longtemps. -C'était le seul aga de la province qui ne l'eût pas encore. Tous les -autres étaient chevaliers, officiers; deux ou trois même portaient -autour de leur haïck le grand cordon de commandeur et se mouchaient -dedans en toute innocence, comme je l'ai vu faire bien des fois au -Bach'Aga Boualem. Ce qui jusqu'alors avait empêché Si-Sliman d'être -décoré, c'est une querelle qu'il avait eue avec son chef de bureau -arabe à la suite d'une partie de bouillotte, et la camaraderie -militaire est tellement puissante en Algérie, que, depuis dix ans, -le nom de l'aga figurait sur des listes de proposition, sans jamais -parvenir à passer. Aussi vous pouvez vous imaginer la joie du brave -Si-Sliman, lorsqu'au matin du 15 août, un spahi d'Orléansville était -venu lui apporter le petit écrin doré avec le brevet de légionnaire, -et que Baïa, la plus aimée de ses quatre femmes, lui avait attaché -la croix de France sur son bournous en poils de chameau. Ce fut pour -la tribu l'occasion de diffas et de fantasias interminables. Toute -la nuit, les tambourins, les flûtes de roseau retentirent. Il y eut -des danses, des feux de joie, je ne sais combien de moutons de tués; -et pour que rien ne manquât à la fête, un fameux improvisateur du -Djendel composa, en l'honneur de Si-Sliman, une cantate magnifique qui -commençait ainsi: «_Vent, attelle les coursiers pour porter la bonne -nouvelle_...» - -Le lendemain, au jour levant, Si-Sliman appela sous les armes le ban -et l'arrière-ban de son goum, et s'en alla à Alger avec ses cavaliers -pour remercier le gouverneur. Aux portes de la ville, le goum s'arrêta, -selon l'usage. L'aga se rendit seul au palais du gouvernement, vit le -duc de Malakoff et l'assura de son dévouement à la France, en quelques -phrases pompeuses de ce style oriental qui passe pour imagé, parce -que, depuis trois mille ans, tous les jeunes hommes y sont comparés -à des palmiers, toutes les femmes à des gazelles. Puis, ces devoirs -rendus, il monta se faire voir dans la ville haute, fit, en passant, -ses dévotions à la mosquée, distribua de l'argent aux pauvres, entra -chez les barbiers, chez les brodeurs, acheta pour ses femmes des eaux -de senteur, des soies à fleurs et à ramages, des corselets bleus tout -passementés d'or, des bottes rouges de cavalier pour son petit aga, -payant sans marchander et répandant sa joie en beaux douros. On le vit -dans les bazars, assis sur des tapis de Smyrne, buvant le café à la -porte des marchands maures, qui le félicitaient. Autour de lui la foule -se pressait, curieuse. On disait: «Voilà Si-Sliman... _l'emberour_ -vient de lui envoyer la croix.» Et les petites mauresques qui -revenaient du bain, en mangeant des pâtisseries, coulaient sous leurs -masques blancs de longs regards d'admiration vers cette belle croix -d'argent neuf si fièrement portée. Ah! l'on a parfois de bons moments -dans la vie... - -Le soir venu, Si-Sliman se préparait à rejoindre son goum, et déjà il -avait le pied dans l'étrier, quand un chaouch de la préfecture vint à -lui tout essoufflé: - -«Te voilà, Si-Sliman, je te cherche partout... Viens vite, le -gouverneur veut te parler!» - -Si-Sliman le suivit sans inquiétude. Pourtant, en traversant la grande -cour mauresque du palais, il rencontra son chef de bureau arabe qui lui -fit un mauvais sourire. Ce sourire d'un ennemi l'effraya, et c'est en -tremblant qu'il entra dans le salon du gouverneur. Le maréchal le reçut -à califourchon sur une chaise: - -«Si-Sliman, lui dit-il avec sa brutalité ordinaire et cette fameuse -voix de nez qui donnait le tremblement à tout son entourage, Si-Sliman, -mon garçon, je suis désolé.. il y a eu erreur... Ce n'est pas toi qu'on -voulait décorer; c'est le kaïd des Zoug-Zougs... il faut rendre ta -croix.» - -La belle tête bronzée de l'aga rougit comme si on l'avait approchée -d'un feu de forge. Un mouvement convulsif secoua son grand corps. Ses -yeux flambèrent... Mais ce ne fut qu'un éclair. Il les baissa presque -aussitôt, et s'inclina devant le gouverneur. - -«Tu es le maître, seigneur», lui dit-il, et arrachant la croix de sa -poitrine, il la posa sur une table. Sa main tremblait; il y avait des -larmes au bout de ses longs cils. Le vieux Pélissier en fut touché: - -«Allons, allons, mon brave, ce sera pour l'année prochaine.» - -Et il lui tendait la main d'un air bon enfant. - -L'aga feignit de ne pas la voir, s'inclina sans répondre et sortit. Il -savait à quoi s'en tenir sur la promesse du maréchal, et se voyait à -tout jamais déshonoré par une intrigue de bureau. - -Le bruit de sa disgrâce s'était déjà répandu dans la ville. Les Juifs -de la rue Bab-Azoun le regardaient passer en ricanant. Les marchands -maures, au contraire, se détournaient de lui d'un air de pitié; et -cette pitié lui faisait encore plus de mal que ces rires. Il s'en -allait, longeant les murs, cherchant les ruelles les plus noires. La -place de sa croix arrachée le brûlait comme une blessure ouverte. Et -tout le temps, il pensait: - -«Que diront mes cavaliers? que diront mes femmes?» - -Alors il lui venait des bouffées de rage. Il se voyait prêchant la -guerre sainte, là-bas, sur les frontières du Maroc toujours rouges -d'incendies et de batailles; ou bien courant les rues d'Alger à la tête -de son goum, pillant les Juifs, massacrant les chrétiens, et tombant -lui-même dans ce grand désordre où il aurait caché sa honte. Tout lui -paraissait possible plutôt que de retourner dans sa tribu... Tout à -coup, au milieu de ses projets de vengeance, la pensée de l'_Emberour_ -jaillit en lui comme une lumière. - -L'_Emberour_!... Pour Si-Sliman, comme pour tous les Arabes, l'idée de -justice et de puissance se résumait dans ce seul mot. C'était le vrai -chef des croyants de ces musulmans de la décadence; l'autre, celui de -Stamboul, leur apparaissait de loin comme un être de raison, une sorte -de pape invisible qui n'avait gardé pour lui que le pouvoir spirituel, -et dans l'hégire où nous sommes on sait ce que vaut ce pouvoir-là. - -Mais _l'Emberour_ avec ses gros canons, ses zouaves, sa flotte en -fer!... Dès qu'il eut pensé à lui, Si-Slîman se crut sauvé. Pour -sûr l'empereur allait lui rendre sa croix. C'était l'affaire de huit -jours de voyage, et il le croyait si bien qu'il voulut que son goum -l'attendît aux portes d'Alger. Le paquebot du lendemain l'emportait -vers Paris, plein de recueillement et de sérénité, comme pour un -pèlerinage à la Mecque. - -Pauvre Si-Sliman! il y avait quatre mois qu'il était parti, et les -lettres qu'il envoyait à ses femmes ne parlaient pas encore de retour. -Depuis quatre mois, le malheureux aga était perdu dans le brouillard -parisien, passant sa vie à courir les ministères, berné partout, pris -dans le formidable engrenage de l'administration française, renvoyé de -bureau en bureau, salissant ses bournous sur les coffres à bois des -antichambres, à l'affût d'une audience qui n'arrivait jamais; puis, -le soir, on le voyait, avec sa longue figure triste, ridicule à force -de majesté, attendant sa clef dans un bureau d'hôtel garni, et il -remontait chez lui, las de courses, de démarches, mais toujours fier, -cramponné à l'espoir, s'acharnant comme un décavé à courir après son -honneur... - -Pendant ce temps-là, ses cavaliers, accroupis à la porte Bab-Azoun, -attendaient avec le fatalisme oriental; les chevaux, au piquet, -hennissaient du côté de la mer. Dans la tribu, tout était en suspens. -Les moissons mouraient sur place, faute de bras. Les femmes, les -enfants comptaient les jours, la tête tournée vers Paris. Et c'était -pitié de voir combien d'espoirs, d'inquiétudes et de ruines traînaient -déjà à ce bout de ruban rouge... Quand tout cela finirait-il? - ---«Dieu seul le sait», disait le cafetier en soupirant, et par la -porte entr'ouverte, sur la plaine violette et triste, son bras nu nous -montrait un petit croissant de lune blanche qui montait dans le ciel -mouillé... - - - - -MON KÉPI - - -Ce matin, je l'ai retrouvé, oublié au fond d'une armoire, tout fané -de poussière, frangé aux bords, rouillé aux chiffres, sans couleur et -presque sans forme. En le voyant, je n'ai pu m'empêcher de rire... - -«Tiens! mon képi...» - -Et tout de suite je me suis rappelé cette journée de fin d'automne, -chaude de soleil et d'enthousiasme, où je descendis dans la rue, tout -fier de ma nouvelle coiffure, cognant mon fusil dans les vitrines pour -rejoindre les bataillons du quartier et faire mon devoir de soldat -citoyen. Ah! celui qui m'aurait dit que je n'allais pas sauver Paris, -délivrer la France à moi seul, celui-là se serait certainement exposé à -recevoir dans l'estomac tout le fer de ma baïonnette... - -On y croyait si bien à cette garde nationale! Dans les jardins publics, -dans les squares, les avenues, aux carrefours, les compagnies se -rangeaient, se numérotaient, alignant des blouses parmi les uniformes, -des casquettes parmi les képis; car la hâte était grande. Nous autres, -chaque matin, nous nous réunissions sur une place aux arcades basses, -aux larges portes, toute pleine de brouillards et de courants d'air. -Après les appels, ces centaines de noms enfilés dans un chapelet -grotesque, l'exercice commençait. Les coudes au corps, les dents -serrées, les sections partaient au pas de course, _gauche, droite! -gauche, droite_! Et tous, les grands, les petits, les poseurs, les -infirmes, ceux qui portaient l'uniforme avec des souvenirs d'Ambigu, -les naïfs empêtrés de hautes ceintures bleues qui leur faisaient des -tournures d'enfants de chœur, nous allions, nous virions tout autour de -notre petite place, avec un entrain, une conviction. - -Tout cela eût été bien ridicule, sans cette basse profonde du canon, -cet accompagnement continuel qui donnait de l'aisance et de l'ampleur -à nos manœuvres, étoffait les commandements trop grêles, atténuait -les gaucheries, les maladresses, et dans ce grand mélodrame de Paris -assiégé tenait l'emploi de ces musiques de scène dont on se sert au -théâtre pour donner du pathétique aux situations. - -Le plus beau, c'est quand nous montions au rempart... Je me vois -encore, par ces matins brumeux, passant fièrement devant la colonne de -Juillet et lui rendant les honneurs militaires. Portez, armes!... Et -ces longues rues de Charonne pleines de peuple, ces pavés glissants -où l'on avait tant de peine à marquer le pas; puis, en approchant -des bastions nos tambours qui battaient la charge. _Ran! ran_!... Il -me semble que j'y suis... C'était si saisissant, cette frontière de -Paris, ces talus verts creusés pour les canons, animés par les tentes -déployées, la fumée des bivouacs, et ces silhouettes diminuées qui -erraient tout en haut, dépassant l'entassement des sacs du bout des -képis et de la pointe des baïonnettes. - -Oh! ma première garde de nuit, cette course à tâtons dans le noir, -dans la pluie, la patrouille roulant, se bousculant le long des talus -mouillés, s'égrenant en chemin, et me laissant, moi dernier, perché sur -la porte Montreuil, à une hauteur formidable. Quel temps de chien cette -nuit-là! Dans le grand silence étendu sur la ville et sur la campagne, -on n'entendait que le vent qui courait autour des remparts, courbait -les sentinelles, emportait les mots d'ordre et faisait claquer les -vitres d'un vieux réverbère en bas sur le chemin de ronde. Le diable -soit du réverbère! Je croyais chaque fois entendre traîner le sabre -d'un uhlan et je restais là, l'arme haute, et le qui vive! aux dents... -Tout à coup la pluie devenait plus froide. Le ciel blanchissait sur -Paris. On voyait monter une tour, une coupole. Un fiacre roulait au -loin, une cloche sonnait. La ville géante s'éveillait, et dans son -premier frisson matinal secouait un peu de vie autour d'elle. Un coq -chantait de l'autre côté du talus... A mes pieds, dans le chemin de -ronde encore noir, passait un bruit de pas, un cliquetis de ferraille; -et à mon «halte-là! qui vive?» lancé d'une voix terrible, une petite -voix, timide et grelottante montait vers moi dans le brouillard: - -«Marchande de café!» - -Que voulez-vous! On en était alors aux premiers jours du siège, et -nous nous imaginions, pauvres miliciens naïfs, que les Prussiens, -passant sous le feu des forts, allaient arriver jusqu'au pied du -rempart, appliquer leurs échelles et grimper une belle nuit au milieu -des hourras et des lances à feu agitées dans les ténèbres... Avec -ces imaginations-là, vous pensez si on s'en donnait des alertes... -Presque toutes les nuits, c'était des: «Aux armes! aux armes!» des -réveils en sursaut, des bousculades à travers les faisceaux renversés, -des officiers effarés qui nous criaient: «Du sang-froid! du -sang-froid!» pour essayer de s'en donner à eux-mêmes; et puis, le jour -venu, on apercevait un malheureux cheval échappé, gambadant sur les -fortifications et broutant l'herbe du talus, sans se douter qu'à lui -seul il avait figuré un escadron de cuirassiers blancs, et servi de -cible à tout un bastion en armes... - -C'est tout cela que mon képi me rappelle; une foule d'émotions, -d'aventures, de paysages, Nanterre, la Courneuve, le Moulin-Saquet et -ce joli coin de Marne où l'intrépide 96e a vu le feu pour la première -et la dernière fois. Les batteries prussiennes étaient en face de nous, -installées au bord d'une route derrière un petit bois, comme un de -ces hameaux tranquilles dont on voit la fumée à travers les branches; -sur la ligne ferrée, à découvert, où nos chefs nous avaient oubliés, -les obus pleuvaient avec des chocs retentissants et des étincelles -sinistres... Ah! mon pauvre képi, tu n'étais pas trop crâne ce jour-là, -et tu as bien des fois fait le salut militaire, plus bas même qu'il ne -convenait. - -N'importe! ce sont là de jolis souvenirs, un peu grotesques, mais avec -un petit pompon d'héroïsme; et si tu ne m'en rappelais pas d'autres... -Malheureusement il y a aussi les nuits de garde dans Paris, les postes -dans les boutiques à louer, le poêle étouffant, les bancs cirés, les -factions monotones aux portes des mairies devant la place mouillée de -ce gâchis d'hiver qui reflète la ville dans ses ruisseaux, la police -des rues, les patrouilles dans les flaques d'eau, les soldats qu'on -ramassait ivres, errants, les filles, les voleurs, et ces matins -blafards où l'on rentrait avec un masque de poussière et de fatigue, -des odeurs de pipe, de pétrole, de vieux varech, collées aux vêtements. -Et les longues journées bêtes, les élections d'officiers pleines -de discussions, de papotages de compagnie, les punchs d'adieu, les -tournées de petits verres, les plans de bataille expliqués sur des -tables de café avec des allumettes, les votes, la politique et sa sœur -la sainte flâne, cette inaction qu'on ne savait comment remplir, ce -temps perdu qui vous enveloppait d'une atmosphère vide où l'on avait -envie de s'agiter, de gesticuler. Et les chasses à l'espion, les -défiances absurdes, les confiances exagérées, la sortie en masse, la -trouée, toutes les folies, tous les délires d'un peuple emprisonné... -Voilà ce que je retrouve, affreux képi, en te regardant. Tu les as eues -toutes, toi aussi, ces folies-là. Et si le lendemain de Buzenval je -ne t'avais pas jeté en haut d'une armoire, si j'avais fait comme tant -d'autres qui se sont obstinés à te garder, à t'orner d'immortelles, -de galons d'or, à rester des numéros dépareillés de bataillons épars, -qui sait sur quelle barricade tu aurais fini par m'entraîner... Ah! -décidément, képi de révolte et d'indiscipline, képi de paresse, -d'ivresse, de club, de radotages, képi de la guerre civile, tu ne vaux -pas même le coin de rebut que je t'avais laissé chez moi. - -A la hotte!... - - - - -LE TURCO DE LA COMMUNE - - -C'était un petit timbalier de tirailleurs indigènes. Il s'appelait -Kadour, venait de la tribu du Djendel, et faisait partie de cette -poignée de turcos qui s'étaient jetés dans Paris à la suite de l'armée -de Vinoy. De Wissembourg jusqu'à Champigny, il avait fait toute la -campagne, traversant les champs de bataille comme un oiseau de tempête, -avec ses cliquettes de fer et sa _derbouka_ (tambour arabe); si vif, si -remuant, que les balles ne savaient où le prendre. Mais quand l'hiver -fut venu, ce petit bronze africain rougi au feu de la mitraille ne put -supporter les nuits de grand'garde, l'immobilité dans la neige; et un -matin de janvier, on le ramassa au bord de la Marne, les pieds gelés, -tordu par le froid. Il resta longtemps à l'ambulance. C'est là que je -le vis pour la première fois. - -Triste et patient comme un chien malade, le turco regardait autour -de lui avec un grand œil doux. Quand on lui parlait, il souriait -et montrait ses dents. C'est tout ce qu'il pouvait faire; car notre -langue lui était inconnue, et à peine s'il parlait le _sabir_, ce -patois algérien composé de provençal, d'italien, d'arabe, fait de mots -bariolés ramassés comme des coquillages tout le long des mers latines. - -Pour se distraire, Kadour n'avait que sa _derbouka_. De temps en temps, -quand il s'ennuyait trop, on la lui apportait sur son lit, et on lui -permettait d'en jouer, mais pas trop fort, à cause des autres malades. -Alors sa pauvre figure noire, si terne, si éteinte dans le jour -jaune et ce triste paysage d'hiver qui montait de la rue, s'animait, -grimaçait, suivait tous les mouvements du rhythme. Tantôt il battait la -charge, et l'éclair de ses dents blanches passait dans un rire féroce; -ou bien ses yeux se mouillaient à quelque aubade musulmane, sa narine -se gonflait, et dans l'odeur fade de l'ambulance, au milieu des fioles -et des compresses, il revoyait les bois de Blidah chargés d'oranges, et -les petites Moresques sortant du bain, masquées de blanc et parfumées -de verveine. - -Deux mois se passèrent ainsi. Paris, en ces deux mois, avait bien -fait des choses; mais Kadour ne s'en doutait pas. Il avait entendu -passer sous ses fenêtres le troupeau las et désarmé qui rentrait, plus -tard les canons promenés, roulés du matin au soir, puis le tocsin, la -canonnade, A tout cela, il ne comprit rien, sinon qu'on était toujours -en guerre, et qu'il allait pouvoir se battre, puisque ses jambes -étaient guéries. Le voilà parti, son tambour sur le dos, en quête de -sa compagnie. Il ne chercha pas longtemps. Des fédérés qui passaient -l'emmenèrent à la Place. Après un long interrogatoire, comme on n'en -pouvait rien tirer que des _bono bezef, macach bono_, le général de -ce jour-là finit par lui donner dix francs, un cheval d'omnibus, et -l'attacha à son état-major. - -Il y avait un peu de tout dans ces états-majors de la Commune, des -souquenilles rouges, des mantes polonaises, des justaucorps hongrois, -des vareuses de marin, et de l'or, du velours, des paillons, des -chamarrures. Avec sa veste bleue, brodée de jaune, son turban, sa -_derbouka_, le turco vint compléter la mascarade. Tout joyeux de se -trouver en si belle compagnie, grisé par le soleil, la canonnade, -le train des rues, cette confusion d'armes et d'uniformes, persuadé -d'ailleurs que c'était la guerre contre la Prusse qui continuait -avec je ne sais quoi de plus vivant, de plus libre, ce déserteur -sans le savoir se mêla naïvement à la grande bacchanale parisienne, -et fut une célébrité du moment. Partout sur son passage, les fédérés -l'acclamaient, lui faisaient fête. La Commune était si fière de -l'avoir, qu'elle le montrait, l'affichait, le portait comme une -cocarde. Vingt fois par jour la Place l'envoyait à la Guerre, la Guerre -à l'Hôtel de Ville. Car enfin on leur avait tant dit que leurs marins -étaient de faux marins, leurs artilleurs de faux artilleurs!... Au -moins, celui-là était bien un vrai turco. Pour s'en convaincre, on -n'avait qu'à regarder cette frimousse éveillée de jeune singe, et toute -la sauvagerie de ce petit corps s'agitant sur son grand cheval, dans -les voltiges de la fantasia. - -Quelque chose pourtant manquait au bonheur de Kadour. Il aurait voulu -se battre, faire parler la poudre. Malheureusement, sous la Commune, -c'était comme sous l'Empire, les états-majors n'allaient pas souvent au -feu. En dehors des courses et des parades, le pauvre turco passait son -temps sur la place Vendôme ou dans les cours du ministère de la guerre, -au milieu de ces camps désordonnés pleins de barils d'eau-de-vie -toujours en perce, de tonnes de lard défoncées, de ripailles en plein -vent où l'on sentait encore tout l'affamement du siège. Trop bon -musulman pour prendre part à ces orgies, Kadour se tenait à l'écart, -sobre et tranquille, faisait ses ablutions dans un coin, son kousskouss -avec une poignée de semoule; puis, après un petit air de _derbouka_, il -se roulait dans son burnous et s'endormait sur un perron, à la flamme -des bivouacs. - -Un matin du mois de mai, le turco fut réveillé par une fusillade -terrible. Le ministère était en émoi; tout le monde courait, -s'enfuyait. Machinalement il fit comme les autres, sauta sur son cheval -et suivit l'état-major. Les rues étaient pleines de clairons affolés, -de bataillons en débandade. On dépavait, on barricadait. Évidemment il -se passait quelque chose d'extraordinaire... A mesure qu'on approchait -du quai, la fusillade était plus distincte, le tumulte plus grand. Sur -le pont de la Concorde, Kadour perdit l'état-major. Un peu plus loin, -on lui prit son cheval; c'était pour un képi à huit galons très pressé -d'aller voir ce qui se passait à l'Hôtel de Ville. Furieux, le turco -se mit à courir du côté de la bataille. Tout en courant, il armait son -chassepot et disait entre ses dents: _Macach bono, Brissien_... car -pour lui c'étaient les Prussiens qui venaient d'entrer. Déjà les balles -sifflaient autour de l'Obélisque, dans le feuillage des Tuileries. A la -barricade de la rue de Rivoli, des vengeurs de Flourens l'appelèrent: -«Hé! turco! turco!...» Ils n'étaient plus qu'une douzaine, mais Kadour -à lui seul valait toute une armée. - -Debout sur la barricade, fier et voyant comme un drapeau, il se battait -avec des bonds, des cris, sous une grêle de mitraille. A un moment, -le rideau de fumée qui s'élevait de terre s'écarta un peu entre deux -canonnades et lui laissa voir des pantalons rouges massés dans les -Champs-Élysées. Ensuite tout redevint confus. Il crut s'être trompé, et -fit parler la poudre de plus belle. - -Tout à coup la barricade se tut. Le dernier artilleur venait de -s'enfuir en lâchant sa dernière volée. Le turco, lui, ne bougea pas. -Embusqué, prêt à bondir, il ajusta solidement sa baïonnette et attendit -les casques à pointe... C'est la ligne qui arriva!... Dans le bruit -sourd du pas de charge, les officiers criaient: - -«Rendez-vous!...» - -Le turco eut une minute de stupeur, puis s'élança, le fusil en l'air: - -_Bono, bono, Francèse!..._ - -Vaguement, dans son idée de sauvage, il se figurait que c'était là -cette armée de délivrance, Faidherbe ou Chanzy, que les Parisiens -attendaient depuis si longtemps. Aussi comme il était heureux, comme -il leur riait de toutes ses dents blanches!... En un clin d'œil, la -barricade fut envahie. On l'entoure, on le bouscule. - -«Fais voir ton fusil.» - -Son fusil était encore chaud. - -«Fais voir tes mains.» - -Ses mains étaient noires de poudre. Et le turco les montrait fièrement, -toujours avec son bon rire. Alors on le pousse contre un mur, et ran!... - -Il est mort sans y avoir rien compris. - - - - -LE CONCERT DE LA HUITIÈME - - -Tous les bataillons du Marais et du faubourg Saint-Antoine campaient -cette nuit-là dans les baraquements de l'avenue Daumesnil. Depuis trois -jours l'armée de Ducrot se battait sur les hauteurs de Champigny; et -nous autres, on nous faisait croire que nous formions la réserve. - -Rien de plus triste que ce campement de boulevard extérieur, entouré de -cheminées d'usines, de gares fermées, de chantiers déserts, dans ces -quartiers mélancoliques qu'éclairaient seulement quelques boutiques -de marchands de vins. Rien de plus glacial, de plus sordide que ces -longues baraques en planches, alignées sur le sol battu, sec et dur -de décembre, avec leurs fenêtres mal jointes, leurs portes toujours -ouvertes, et ces quinquets fumeux tout obscurcis de brume, comme des -falots en plein vent. Impossible de lire, de dormir, de s'asseoir. -Il fallait inventer des jeux de gamins pour se réchauffer, battre la -semelle, courir autour des baraques. Cette inaction bête, si près -de la bataille, avait quelque chose de honteux et d'énervant, cette -nuit-là surtout. Bien que la canonnade eût cessé, on sentait qu'une -terrible partie se préparait là-haut, et, de temps en temps, quand les -feux électriques des forts atteignaient ce côté de Paris dans leur -mouvement circulaire, on voyait des troupes silencieuses, massées au -bord des trottoirs, d'autres qui remontaient l'avenue en nappes sombres -et semblaient ramper à terre, rapetissées par les hautes colonnes de la -place du Trône. - -J'étais là tout glacé, perdu dans la nuit de ces grands boulevards. -Quelqu'un me dit: - -«Venez donc voir à la huitième... Il paraît qu'il y a un concert.» - -J'y allai. Chacune de nos compagnies avait sa baraque; mais celle de la -huitième était bien mieux éclairée que les autres et bourrée de monde. -Des chandelles piquées au bout des baïonnettes allongeaient de grandes -flammes ombrées de fumées noires, qui frappaient en plein sur toutes -ces têtes d'ouvriers, vulgaires, abruties par l'ivresse, le froid, -la fatigue et ce mauvais sommeil debout qui fane et qui pâlit. Dans -un coin la cantinière dormait, la bouche ouverte, pelotonnée sur un -banc devant sa petite table chargée de bouteilles vides et de verres -troubles. - -On chantait. - -A tour de rôle, messieurs les amateurs montaient sur une estrade -improvisée au fond de la salle, et se posaient, déclamaient, se -drapaient dans leurs couvertures avec des souvenirs de mélodrames. Je -retrouvai là ces voix ronflantes, roulantes, qui résonnent au fond des -passages, des cités ouvrières toutes pleines de tapages d'enfants, de -cages pendues, d'échoppes bruyantes. Cela est charmant à entendre, mêlé -au bruit des outils, avec l'accompagnement du marteau et de la varlope; -mais là, sur cette estrade, c'était ridicule et navrant. - -Nous eûmes d'abord l'ouvrier penseur, le mécanicien à longue barbe, -chantant les douleurs du prolétaire: _Pauvro prolétairo... O... O_... -avec une voix de gorge, où la sainte Internationale avait mis toutes -ses colères. Puis il en vint un autre, à moitié endormi, qui nous -chanta la fameuse chanson de la _Canaille_, mais d'un air si ennuyé, si -lent, si dolent, qu'on aurait dit une berceuse... _C'est la canaille... -Eh bien!... j'en suis_... Et pendant qu'il psalmodiait, on entendait -les ronflements des dormeurs obstinés qui cherchaient les coins, se -retournaient contre la lumière en grognant. - -Soudain un éclair blanc passa entre les planches et fit pâlir la flamme -rouge des chandelles. En même temps un coup sourd ébranla la baraque, -et presque aussitôt d'autres coups, plus sourds, plus lointains, -roulèrent là-bas sur les coteaux de Champigny, en saccades diminuées. -C'était la bataille qui recommençait. - -Mais MM. les amateurs se moquaient bien de la bataille! - -Cette estrade, ces quatre chandelles avaient remué dans tout ce peuple -je ne sais quels instincts de cabotinage. Il fallait les voir guetter -le dernier couplet, s'arracher les romances de la bouche. Personne ne -sentait plus le froid. Ceux qui étaient sur l'estrade, ceux qui en -descendaient, et aussi ceux qui attendaient leur tour, la romance au -bord du gosier, tous étaient rouges, suants, l'œil allumé. La vanité -leur tenait chaud. - -Il y avait là des célébrités de quartier, un tapissier poète qui -demanda à dire une chansonnette de sa composition, l'_Égoïste_, avec -le refrain: _Chacun pour soi_. Et comme il avait un défaut de langue, -il disait: l'_égoïfte_ et _facun pour foi_. C'était une satire contre -les bourgeois ventrus qui aiment mieux rester au coin de leur feu que -d'aller aux avant-postes; et je verrai toujours cette bonne tête de -fabuliste, son képi sur l'oreille et sa jugulaire au menton, soulignant -tous les mots de sa chansonnette, et nous décochant son refrain d'un -air malicieux: - -_Facun pour foi... facun pour foi_. - -Pendant ce temps, le canon chantait, lui aussi, mêlant sa basse -profonde aux roulades des mitrailleuses. Il disait les blessés mourant -de froid dans la neige, l'agonie aux revers des routes dans des mares -de sang gelé, l'obus aveugle, la mort noire arrivant de tous côtés à -travers la nuit... - -Et le concert de la huitième allait toujours son train! - -Maintenant nous en étions aux gaudrioles. Un vieux rigolo, l'œil -éraillé et le nez rouge, se trémoussait sur l'estrade, dans un délire -de trépignements, de bis, de bravos. Le gros rire des obscénités dites -entre hommes épanouissait toutes les figures. Du coup, la cantinière -s'était réveillée, et serrée dans la foule, dévorée par tous ces yeux, -se tordait de rire elle aussi, pendant que le vieux entonnait de sa -voix de rogomme: _Le bon Dieu, saoûl comme un_... - -Je n'y tenais plus; je sortis. Mon tour de faction allait venir; mais -tant pis! il me fallait de l'espace et de l'air, et je marchai devant -moi, longtemps, jusqu'à la Seine. L'eau était noire, le quai désert. -Paris sombre, privé de gaz, s'endormait dans un cercle de feu; les -éclairs des canons clignotaient tout autour, et des rougeurs d'incendie -s'allumaient de place en place sur les hauteurs. Tout près de moi, -j'entendais des voix basses, pressées, distinctes dans l'air froid. On -haletait, on s'encourageait ... - -«Oh! hisse!...» - -Puis les voix s'arrêtaient tout à coup, comme dans l'ardeur d'un grand -travail qui absorbe toutes les forces de l'être. En m'approchant du -bord, je finis par distinguer dans cette vague lueur qui monte de l'eau -la plus noire une canonnière arrêtée au pont de Bercy et s'efforçant -de remonter le courant. Des lanternes secouées au mouvement de l'eau, -le grincement des câbles que halaient les marins, marquaient bien les -ressauts, les réculs, toutes les péripéties de cette lutte contre -la mauvaise volonté de la rivière et de la nuit... Brave petite -canonnière, comme tous ces retards l'impatientaient!... Furieuse, elle -battait l'eau de ses roues, la faisait bouillonner sur place... Enfin -un effort suprême la poussa en avant. Hardi, garçons!... Et quand elle -eut passé et qu'elle s'avança toute droite dans le brouillard, vers la -bataille qui l'appelait, un grand cri de: «Vive la France!» retentit -sous l'écho du pont. - -Ah! que le concert de la huitième était loin! - - - - -LA BATAILLE DU PÈRE-LACHAISE - - -Le gardien se mit à rire: - -«Une bataille ici?... mais il n'y a jamais eu de bataille. C'est une -invention des journaux ... Voici tout simplement ce qui s'est passé. -Dans la soirée du 22, qui était donc un dimanche, nous avons vu arriver -une trentaine d'artilleurs fédérés avec une batterie de pièces de sept -et une mitrailleuse nouveau système. Ils ont pris position tout en -haut du cimetière; et comme justement j'ai cette section-là sous ma -surveillance, c'est moi qui les ai reçus. Leur mitrailleuse était à ce -coin d'allée, près de ma guérite; leurs canons, un peu plus bas, sur -ce terre-plein. En arrivant, ils m'ont obligé à leur ouvrir plusieurs -chapelles. Je croyais qu'ils allaient tout casser, tout piller là -dedans; mais leur chef y mit bon ordre, et, se plaçant au milieu d'eux, -leur fit ce petit discours: «Le premier cochon qui touche quelque -chose, je lui brûle la gueule... Rompez les rangs!...» C'était un -vieux tout blanc, médaillé de Crimée et d'Italie, et qui n'avait pas -l'air commode. Ses hommes se le tinrent pour dit, et je dois leur -rendre cette justice qu'ils n'ont rien pris dans les tombes, pas même -le crucifix du duc de Morny, qui vaut à lui seul près de deux mille -francs. - -«C'était pourtant un ramassis de bien vilain monde, ces artilleurs de -la Commune. Des canonniers d'occasion, qui ne songeaient qu'à siffler -leurs trois francs cinquante de haute paye... Il fallait voir la vie -qu'ils menaient dans ce cimetière! Ils couchaient à tas dans les -caveaux, chez Morny, chez Favronne, ce beau tombeau Favronne où la -nourrice de l'empereur est enterrée. Ils mettaient leur vin au frais -dans le tombeau Champeaux, où il y a une fontaine; puis ils faisaient -venir des femmes. Et toute la nuit ça buvait, ça godaillait. Ah! je -vous réponds que nos morts en ont entendu de drôles. - -«Tout de même, malgré leur maladresse, ces bandits-là faisaient -beaucoup de mal à Paris. Leur position était si belle. De temps en -temps il leur arrivait un ordre: - -«Tirez sur le Louvre... tirez sur le Palais-Royal.» - -«Alors le vieux pointait les pièces, et les obus à pétrole s'en -allaient sur la ville à toute volée. Ce qui se passait en bas, personne -de nous ne le savait au juste. On entendait la fusillade se rapprocher -petit à petit; mais les fédérés ne s'en inquiétaient pas. Avec les -feux croisés de Chaumont, de Montmartre, du Père-Lachaise, il ne leur -paraissait pas possible que les Versaillais pussent avancer. Ce qui les -dégrisa, c'est le premier obus que la marine nous envoya en arrivant -sur la butte Montmartre. - -«On s'y attendait si peu! - -«Moi-même j'étais au milieu d'eux, appuyé contre Momy, en train de -fumer ma pipe. En entendant venir les bombes, je n'eus que le temps -de me jeter par terre. D'abord nos canonniers crurent que c'était une -erreur de tir, ou quelque collègue en ribotte... Mais va te promener! -Au bout de cinq minutes, voilà Montmartre qui éclaire encore, et un -autre pruneau qui nous arrive, aussi d'aplomb que le premier. Pour le -coup, mes gaillards plantèrent là leurs canons et leur mitrailleuse, et -se sauvèrent à toutes jambes. Le cimetière n'était pas assez large pour -eux. Ils criaient: - -«Nous sommes trahis... Nous sommes trahis.» - -«Le vieux, lui, resté tout seul sous les obus, se démenait comme un -beau diable au milieu de sa batterie, et pleurait de rage de voir que -ses canonniers l'avaient laissé. - -«Cependant vers le soir il lui en revint quelques-uns, à l'heure de la -paye. Tenez! monsieur, regardez sur ma guérite. Il y a encore les noms -de ceux qui sont venus pour toucher ce soir-là. Le vieux les appelait -et les inscrivait à mesure: - -«_Sidaine, présent; Choudeyras, présent; Billot, Vollon_...» - -«Comme vous voyez, ils n'étaient plus que quatre ou cinq; mais ils -avaient des femmes avec eux... Ah! je ne l'oublierai jamais ce soir de -paye. En bas, Paris flambait, l'Hôtel de Ville, l'Arsenal, les greniers -d'abondance. Dans le Père-Lachaise, on y voyait comme en plein jour. -Les fédérés essayèrent encore de se remettre aux pièces; mais ils -n'étaient pas assez nombreux, et puis Montmartre leur faisait peur. -Alors ils entrèrent dans un caveau et se mirent à boire et à chanter -avec leurs gueuses. - -«Le vieux s'était assis entre ces deux grandes figures de pierre qui -sont à la porte du tombeau Favronne, et il regardait Paris brûler avec -un air terrible. On aurait dit qu'il se doutait que c'était sa dernière -nuit. - -«A partir de ce moment, je ne sais plus bien ce qui est arrivé. Je -suis rentré chez nous, cette petite baraque que vous voyez là-bas -perdue dans les branches. J'étais très fatigué. Je me suis mis sur mon -lit, tout habillé, en gardant ma lampe allumée comme dans une nuit -d'orage... Tout à coup on frappe à la porte brusquement. Ma femme va -ouvrir, toute tremblante. Nous croyions voir encore les fédérés... -C'était la marine. Un commandant, des enseignes, un médecin. Ils m'ont -dit: - -«Levez-vous... faites-nous du café.» - -«Je me suis levé, j'ai fait leur café. On entendait dans le cimetière -un murmure, un mouvement confus comme si tous les morts s'éveillaient -pour le dernier jugement. Les officiers ont bu bien vite, tout debout, -puis ils m'ont emmené dehors avec eux. - -«C'était plein de soldats, de marins. Alors on m'a placé à la tête -d'une escouade, et nous nous sommes mis à fouiller le cimetière, -tombeau par tombeau. De temps en temps, les soldats, voyant remuer les -feuilles, tiraient un coup de fusil au fond d'une allée, sur un buste, -dans un grillage. Par-ci par-là on découvrait quelque malheureux caché -dans un coin de chapelle. Son affaire n'était pas longue... C'est ce -qui arriva pour mes artilleurs. Je les trouvai tous, hommes et femmes, -en tas devant ma guérite, avec le vieux médaillé par-dessus. Ce n'était -pas gai à voir dans le petit jour froid du matin... Brrr... Mais ce -qui me saisit le plus, c'est une longue file de gardes nationaux qu'on -amenait à ce moment-là de la prison de la Roquette, où ils avaient -passé la nuit. Ça montait la grande allée, lentement, comme un convoi. -On n'entendait pas un mot, pas une plainte. Ces malheureux étaient -si éreintés, si aplatis! il y en avait qui dormaient en marchant, et -l'idée qu'ils allaient mourir ne les réveillait pas. On les fit passer -dans le fond du cimetière, et la fusillade commença. Ils étaient cent -quarante-sept. Vous pensez si ça a duré longtemps... C'est ce qu'on -appelle la bataille du Père-Lachaise...» - -Ici le bonhomme, apercevant son brigadier, me quitta brusquement, et -je restai seul à regarder sur sa guérite ces noms de la dernière paye -écrits à la lueur de Paris incendié. J'évoquais cette nuit de mai, -traversée d'obus, rouge de sang et de flammes, ce grand cimetière -désert éclairé comme une ville en fête, les canons abandonnés au milieu -du carrefour, tout autour les caveaux ouverts, l'orgie dans les tombes, -et près de là, dans ce fouillis de dômes, de colonnes, d'images de -pierre que les soubresauts de la flamme faisaient vivre, le buste au -large front, aux grands yeux, de Balzac qui regardait. - - - - -LES PETITS PÂTÉS - - - -I - -Ce matin-là, qui était un dimanche, le pâtissier Sureau de la rue -Turenne appela son mitron, et lui dit: - -«Voilà les petits pâtés de M. Bonnicar... va les porter et reviens -vite... Il parait que les Versaillais sont entrés dans Paris.» - -Le petit, qui n'entendait rien à la politique, mit les pâtés tout -chauds dans sa tourtière, la tourtière dans une serviette blanche -et, le tout d'aplomb sur sa barrette, partit au galop pour l'île -Saint-Louis, où logeait M. Bonnicar. La matinée était magnifique, un -de ces grands soleils de mai qui emplissent les fruiteries de bottes -de lilas et de cerises en bouquets. Malgré la fusillade lointaine et -les appels des clairons au coin des rues, tout ce vieux quartier du -Marais gardait sa physionomie paisible. Il y avait du dimanche dans -l'air, des rondes d'enfants au fond des cours, de grandes filles -jouant au volant devant les portes; et cette petite silhouette blanche, -qui trottait au milieu de la chaussée déserte dans un bon parfum de -pâte chaude, achevait de donner à ce matin de bataille quelque chose -de naïf et d'endimanché. Toute l'animation du quartier semblait s'être -répandue dans la rue de Rivoli. On traînait des canons, on travaillait -aux barricades; des groupes à chaque pas, des gardes nationaux qui -s'affairaient. Mais le petit pâtissier ne perdit pas la tête. Ces -enfants-là sont si habitués à marcher parmi les foules et le brouhaha -de la rue! C'est aux jours de fête et de train, dans l'encombrement -des premiers de l'an, des dimanches gras, qu'ils ont le plus à courir; -aussi les révolutions ne les étonnent guère. - -Il y avait plaisir vraiment à voir la petite barrette blanche se -faufiler au milieu des képis et des baïonnettes, évitant les chocs, -balancée gentiment, tantôt très vite, tantôt avec une lenteur forcée -où l'on sentait encore la grande envie de courir. Qu'est-ce que cela -lui faisait à lui, la bataille! L'essentiel était d'arriver chez -les Bonnicar pour le coup de midi, et d'emporter bien vite le petit -pourboire qui l'attendait sur la tablette de l'antichambre. - -Tout à coup il se fit dans la foule une poussée terrible; et des -pupilles de la République défilèrent au pas de course, en chantant. -C'étaient des gamins de douze à quinze ans, affublés de chassepots, -de ceintures rouges, de grandes bottes, aussi fiers d'être déguisés -en soldats que quand ils courent, les mardis gras, avec des bonnets -en papier et un lambeau d'ombrelle rose grotesque dans la boue du -boulevard. Cette fois, au milieu de la bousculade, le petit pâtissier -eut beaucoup de peine à garder son équilibre; mais sa tourtière et -lui avaient fait tant de glissades sur la glace, tant de parties de -marelle en plein trottoir, que les petits pâtés en furent quittes pour -la peur. Malheureusement cet entrain, ces chants, ces ceintures rouges, -l'admiration, la curiosité, donnèrent au mitron l'envie de faire un -bout de route en si belle compagnie; et dépassant sans s'en apercevoir -l'Hôtel de Ville et les ponts de l'île Saint-Louis, il se trouva -emporté je ne sais où, dans la poussière et le vent de cette course -folle. - - - -II - -Depuis au moins vingt-cinq ans, c'était l'usage chez les Bonnicar de -manger des petits pâtés le dimanche. A midi très précis, quand toute -la famille--petits et grands--était réunie dans le salon, un coup de -sonnette vif et gai faisait dire à tout le monde: - -«Ah!... voilà le pâtissier.» - -Alors avec un grand remuement de chaises, un froufrou d'endimanchement, -une expansion d'enfants rieurs devant la table mise, tous ces bourgeois -heureux s'installaient autour des petits pâtés symétriquement empilés -sur le réchaud d'argent. - -Ce jour-là la sonnette resta muette. Scandalisé, M. Bonnicar regardait -sa pendule, une vieille pendule surmontée d'un héron empaillé, et qui -n'avait jamais de la vie avancé ni retardé. Les enfants bâillaient aux -vitres, guettant le coin de rue où le mitron tournait d'ordinaire. Les -conversations languissaient; et la faim, que midi creuse de ses douze -coups répétés, faisait paraître la salle à manger bien grande, bien -triste, malgré l'antique argenterie luisante sur la nappe damassée, et -les serviettes pliées tout autour en petits cornets raides et blancs. - -Plusieurs fois déjà la vieille bonne était venue parler à l'oreille -de son maître... rôti brûlé... petits pois trop cuits... Mais M. -Bonnicar s'entêtait à ne pas se mettre à table sans les petits pâtés; -et, furieux contre Sureau, il résolut d'aller voir lui-même ce que -signifiait un retard aussi inouï. Comme il sortait, en brandissant sa -canne, très en colère, des voisins l'avertirent: - -«Prenez garde, M. Bonnicar... on dit que les Versaillais sont entrés -dans Paris.» - -Il ne voulut rien entendre, pas même la fusillade qui s'en venait de -Neuilly à fleur d'eau, pas même le canon d'alarme de l'Hôtel de Ville -secouant toutes les vitres du quartier. - -«Oh! ce Sureau... ce Sureau!...» - -Et dans l'animation de la course il parlait seul, se voyait déjà -là-bas au milieu de la boutique, frappant les dalles avec sa canne, -faisant trembler les glaces de la vitrine et les assiettes de babas. La -barricade du pont Louis-Philippe coupa sa colère en deux. Il y avait là -quelques fédérés à mine féroce, vautrés au soleil sur le sol dépavé. - -«Où allez-vous, citoyen?» - -Le citoyen s'expliqua; mais l'histoire des petits pâtés parut suspecte, -d'autant que M. Bonnicar avait sa belle redingote des dimanches, des -lunettes d'or, toute la tournure d'un vieux réactionnaire. - -«C'est un mouchard, dirent les fédérés, il faut l'envoyer à Rigault.» - -Sur quoi, quatre hommes de bonne volonté, qui n'étaient pas fâchés de -quitter la barricade, poussèrent devant eux à coups de crosse le pauvre -homme exaspéré. - -Je ne sais pas comment ils firent leur compte, mais une demi-heure -après, ils étaient tous raflés par la ligne et s'en allaient rejoindre -une longue colonne de prisonniers prête à se mettre en marche pour -Versailles. M. Bonnicar protestait de plus en plus, levait sa canne, -racontait son histoire pour la centième fois. Par malheur cette -invention de petits pâtés paraissait si absurde, si incroyable au -milieu de ce grand bouleversement, que les officiers ne faisaient qu'en -rire. - -«C'est bon, c'est bon, mon vieux... Vous vous expliquerez à Versailles.» - -Et par les Champs-Élysées, encore tout blancs de la fumée des coups de -feu, la colonne s'ébranla entre deux files de chasseurs. - - - -III - -Les prisonniers marchaient cinq par cinq, en rangs pressés et -compactes. Pour empêcher le convoi de s'éparpiller, on les obligeait -à se donner le bras; et le long troupeau humain faisait en piétinant -dans la poussière de la route comme le bruit d'une grande pluie d'orage. - -Le malheureux Bonnicar croyait rêver. Suant, soufflant, ahuri de -peur et de fatigue, il se traînait à la queue de la colonne entre -deux vieilles sorcières qui sentaient le pétrole et l'eau-de-vie; -et d'entendre ces mots de: «Pâtissier, petits pâtés» qui revenaient -toujours dans ses imprécations, on pensait autour de lui qu'il était -devenu fou. - -Le fait est que le pauvre homme n'avait plus sa tête. Aux montées, -aux descentes, quand les rangs du convoi se desserraient un peu, -est-ce qu'il ne se figurait pas voir, là-bas, dans la poussière qui -remplissait les vides, la veste blanche et la barrette du petit garçon -de chez Sureau? Et cela dix fois dans la route! Ce petit éclair blanc -passait devant ses yeux comme pour le narguer, puis disparaissait au -milieu de cette houle d'uniformes, de blouses, de haillons. - -Enfin, au jour tombant, on arriva dans Versailles; et quand la foule -vit ce vieux bourgeois à lunettes, débraillé, poussiéreux, hagard, tout -le monde fut d'accord pour lui trouver une tête de scélérat. On disait: - -«C'est Félix Pyat... Non! c'est Delescluze.» - -Les chasseurs de l'escorte eurent beaucoup de peine à l'amener sain et -sauf jusqu'à la cour de l'Orangerie. Là seulement le pauvre troupeau -put se disperser, s'allonger sur le sol, reprendre haleine. Il y en -avait qui donnaient, d'autres qui juraient, d'autres qui toussaient, -d'autres qui pleuraient; Bonnicar lui, ne dormait pas, ne pleurait -pas. Assis au bord d'un perron, la tête dans ses mains, aux trois -quarts mort de faim, de honte, de fatigue, il revoyait en esprit cette -malheureuse journée, son départ de là-bas, ses convives inquiets, -ce couvert mis jusqu'au soir et qui devait l'attendre encore, puis -l'humiliation, les injures, les coups de crosse, tout cela pour un -pâtissier inexact. - -«Monsieur Bonnicar, voilà vos petits pâtés!...» dit tout à coup une -voix près de lui; et le bonhomme en levant la tête fut bien étonné de -voir le petit garçon de chez Sureau, qui s'était fait pincer avec les -pupilles de la République, découvrir et lui présenter la tourtière -cachée sous son tablier blanc. C'est ainsi que, malgré l'émeute et -l'emprisonnement, ce dimanche-là comme les autres, M. Bonnicar mangea -des petits pâtés. - - - - -MONOLOGUE A BORD - - -Depuis deux heures, tous les feux sont éteints, tous les sabords -fermés. Dans la batterie basse, qui nous sert de dortoir, il fait noir -et lourd, on étouffe. J'entends les camarades qui se retournent dans -leurs hamacs, rêvent tout haut, gémissent en dormant. Ces journées sans -travail, où la tête seule marche et se fatigue, vous font un mauvais -sommeil, plein de fièvres et de soubresauts. Mais même ce sommeil-là, -moi je suis long à le trouver. Je ne peux pas dormir; je pense trop. - -En haut, sur le pont, il pleut. Le vent souffle. De temps en temps, -quand le quart change, il y a une cloche qui sonne dans le brouillard, -tout au bout du navire. Chaque fois que je l'entends, ça me rappelle -mon Paris et le coup de six heures dans les fabriques;--il n'en manque -pas des fabriques autour de chez nous! Je vois tout notre petit -logement, les enfants qui reviennent de l'école, la mère au fond de -l'atelier en train de finir quelque chose contre la croisée, et -s'efforçant de retenir ce brin de jour qui baisse, jusqu'à la fin de -son aiguillée. - -Ah! misère, qu'est-ce que tout ça va devenir, maintenant? - -J'aurais peut-être mieux fait de les emmener avec moi, puisqu'on me -le permettait. Mais qu'est-ce que vous voulez! C'est si loin. J'avais -peur du voyage, du climat pour les enfants. Puis il aurait fallu -vendre notre fonds de passementerie, ce petit avoir si péniblement -gagné, monté pièce à pièce en dix ans. Et mes garçons, qui n'auraient -plus été à l'école! Et la mère, obligée de vivre au milieu d'un tas -de traînées!... Ah! ma foi, non. J'aime mieux souffrir tout seul... -C'est égal! quand je monte là-haut sur le pont, et que je vois toutes -ces familles installées là comme chez elles, les mères cousant des -chiffons, les enfants dans leurs jupes, ça me donne toujours envie de -pleurer. - -Le vent grandit, les vagues s'enflent. La frégate file, penchée sur -le côté. On entend crier ses mâts, craquer ses voiles. Nous devons -aller très vite. Tant mieux, on sera plus vite arrivé... Cette île -des Pins, qui m'effrayait tant au moment du procès, à présent elle -me fait envie. C'est un but, un repos. Et je suis si las! Il y a des -moments où tout ce que j'ai vu depuis vingt mois me tourne devant -les yeux, à me donner le vertige. C'est le siège des Prussiens, les -remparts, l'exercice; ensuite les clubs, les enterrements civils avec -des immortelles à la boutonnière, les discours au pied de la Colonne, -les fêtes de la Commune à l'Hôtel de Ville, les revues de Cluseret, -les sorties, la bataille, la gare de Clamart et tous ces petits murs -où l'on s'abritait pour tirer sur les gendarmes; ensuite Satory, les -pontons, les commissaires, les transbordements d'un navire à l'autre, -ces allées et venues qui vous faisaient dix fois prisonniers par les -changements de prisons; enfin la salle des conseils de guerre, tous ces -officiers en grand costume assis au fond en fer à cheval, les voitures -cellulaires, l'embarquement, le départ, tout cela confondu dans le -tangage et l'abasourdissement des premiers jours de mer. - -Ouf! - -J'ai comme un masque de fatigue, de poussière, de je ne sais pas quoi -collé sur la figure. Il me semble que je ne me suis pas lavé depuis dix -ans. - -Oh! oui, ça va me sembler bon de prendre pied quelque part, de faire -halte. Ils disent que là-bas j'aurai un bout de terrain, des outils, -une petite maison... Une petite maison! Nous en avions rêvé une, ma -femme et moi, du côté de Saint-Mandé: basse, avec un petit jardin -étalé devant, comme un tiroir ouvert plein de légumes et de fleurs. -On serait venu là le dimanche, du matin au soir, prendre de l'air et -du soleil pour toute la semaine. Puis les enfants grandis, mis au -commerce, on s'y serait retiré bien tranquille. Pauvre bête, va, te -voilà retiré maintenant, et tu vas l'avoir ta maison de campagne! - -Ah! malheur, quand je pense que c'est la politique qui est la cause de -tout. «Je m'en défiais pourtant de cette sacrée politique. J'en avais -toujours eu peur. D'abord je n'étais pas riche, et, avec mon fonds -à payer, je n'avais pas beaucoup le temps de lire les journaux, ni -d'aller entendre les beaux parleurs dans les réunions. Mais le maudit -siège est arrivé, la garde nationale, rien à faire qu'à brailler et à -boire. Ma foi! je suis allé aux clubs avec les autres, et tous leurs -grands mots ont fini par me griser. - -Les droits de l'ouvrier! le bonheur du peuple! - -Quand la Commune est venue, j'ai cru que c'était l'âge d'or des pauvres -gens qui arrivait. D'autant qu'on m'avait nommé capitaine, et que tous -ces états-majors habillés de frais, ces galons, ces brandebourgs, ces -aiguillettes donnaient beaucoup d'ouvrage à la maison. Plus tard, quand -j'ai vu comment tout cela marchait, j'aurais bien voulu m'en aller, -mais j'avais peur de passer pour un lâche. - -Qu'est-ce qu'il y a donc là-haut? Les porte-voix ronflent. Des grosses -bottes courent sur le pont mouillé... Ces matelots, pourtant quelle -dure existence ça mène. En voilà que le sifflet du quartier-maître -vient de prendre en plein sommeil. Ils montent sur le pont encore tout -endormis, tout suants. Il faut courir dans le noir, dans le froid. Les -planches glissent, les cordages sont gelés et brûlent les mains qui -s'y accrochent. Et pendant qu'ils sont pendus là-haut, au bout des -vergues, ballottés entre le ciel et l'eau, à rouler de grandes toiles -toutes raides, un coup de vent arrive qui les arrache, les emporte, les -éparpille en pleine mer comme un vol de mouettes. Ah! c'est une vie -autrement rude que celle de l'ouvrier parisien, et autrement mal payée. -Cependant ces gens-là ne se plaignent pas, ne se révoltent pas. Ils -vous ont des airs tranquilles, des yeux clairs bien décidés, et tant de -respect pour leurs chefs! On voit bien qu'ils ne sont pas venus souvent -dans nos clubs. - -Décidément c'est une tempête. La frégate est secouée horriblement. -Tout danse, tout craque. Des paquets d'eau s'abattent sur le pont avec -un bruit de tonnerre; puis pendant cinq minutes ce sont de petites -rigoles qui s'écoulent de tous côtés. Autour de moi, on commence à se -secouer. Il y en a qui ont le mal de mer, d'autres qui ont peur. Cette -immobilité forcée dans le danger, c'est bien la pire des prisons... Et -dire que pendant que nous sommes là parqués comme un bétail, ballottés -à tâtons dans ce vacarme sinistre qui nous entoure, tous ces beaux fils -de la Commune à écharpes d'or, à plastrons rouges, tous ces poseurs, -tous ces lâches qui nous poussaient en avant, sont bien tranquilles -dans des cafés, dans des théâtres, à Londres, à Genève, tout près de -France. Quand j'y songe, il me vient des rages! - -Toute la batterie est réveillée. On s'appelle d'un hamac à l'autre; et -comme on est tous Parisiens, on commence à blaguer, à ricaner. Moi, je -fais semblant de dormir, pour qu'on me laisse tranquille. Quel horrible -supplice de n'être jamais seul, de vivre à tas! Il faut se monter à -la colère des autres, dire comme eux, affecter des haines qu'on n'a -pas, sous peine de passer pour un mouchard. Et toujours la blague, la -blague... Quelle mer, bon Dieu! On sent que le vent creuse de grands -trous noirs où la frégate plonge et tourbillonne... Allons, j'ai bien -fait de ne pas les emmener. C'est si bon de penser à cette heure -qu'ils sont là-bas bien abrités dans notre petite chambre! Du fond de -la batterie noire, il me semble que je vois le rayon de lampe abaissé -sur tous ces fronts, les enfants endormis et la mère penchée qui songe -et qui travaille... - - - - -LES FÉES DE FRANCE - - -CONTE FANTASTIQUE - - ---Accusée, levez-vous, dit le président. - -Un mouvement se fit au banc hideux des pétroleuses, et quelque chose -d'informe et de grelottant vint s'appuyer contre la barre. C'était -un paquet de haillons, de trous, de pièces, de ficelles, de vieilles -fleurs, de vieux panaches, et là-dessous une pauvre figure fanée, -tannée, ridée, crevassée, où la malice de deux petits yeux noirs -frétillait au milieu des rides comme un lézard à la fente d'un vieux -mur. - -«Comment vous appelez-vous? lui demanda-t-on. - ---Mélusine. - ---Vous dites?...» - -Elle répéta très gravement: - -«Mélusine.» - -Sous sa forte moustache de colonel de dragons, le président eut un -sourire, mais il continua sans sourciller: - -«Votre âge? - ---Je ne sais plus. - ---Votre profession? - ---Je suis fée!...» - -Pour le coup l'auditoire, le conseil, le commissaire du gouvernement -lui-même, tout le monde partit d'un grand éclat de rire; mais cela -ne la troubla point, et de sa petite voix claire et chevrotante, qui -montait haut dans la salle et planait comme une voix de rêve, la -vieille reprit: - -«Ah! les fées de France, où sont-elles? Toutes mortes, mes bons -messieurs. Je suis la dernière; il ne reste plus que moi... En vérité, -c'est grand dommage, car la France était bien plus belle quand elle -avait encore ses fées. Nous étions la poésie du pays, sa foi, sa -candeur, sa jeunesse. Tous les endroits que nous hantions, les fonds -de parc embroussaillés, les pierres des fontaines, les tourelles des -vieux châteaux, les brumes d'étangs, les grandes landes marécageuses -recevaient de notre présence je ne sais quoi de magique et d'agrandi. -A la clarté fantastique des légendes, on nous voyait passer un peu -partout traînant nos jupes dans un rayon de lune, ou courant sur -les prés à la pointe des herbes. Les paysans nous aimaient, nous -vénéraient. - -«Dans les imaginations naïves, nos fronts couronnés de perles, nos -baguettes, nos quenouilles enchantées mêlaient un peu de crainte à -l'adoration. Aussi nos sources restaient toujours claires Les charrues -s'arrêtaient aux chemins que nous gardions; et comme nous donnions le -respect de ce qui est vieux, nous, les plus vieilles du monde, d'un -bout de la France à l'autre on laissait les forêts grandir, les pierres -crouler d'elles-mêmes. - -«Mais le siècle a marché. Les chemins de fer sont venus. On a creusé -des tunnels, comblé les étangs, et fait tant de coupes d'arbres, que -bientôt nous n'avons plus su où nous mettre. Peu à peu les paysans -n'ont plus cru à nous. Le soir, quand nous frappions à ses volets, -Robin disait: «C'est le vent» et se rendormait. Les femmes venaient -faire leurs lessives dans nos étangs. Dès lors ç'a été fini pour nous. -Comme nous ne vivions que de la croyance populaire, en la perdant, -nous avons tout perdu. La vertu de nos baguettes s'est évanouie, et -de puissantes reines que nous étions, nous nous sommes trouvées de -vieilles femmes, ridées, méchantes comme des fées qu'on oublie; avec -cela notre pain à gagner et des mains qui ne savaient rien faire. -Pendant quelque temps, on nous a rencontrées dans les forêts traînant -des charges de bois mort, ou ramassant des glanes au bord des routes. -Mais les forestiers étaient durs pour nous, les paysans nous jetaient -des pierres. Alors, comme les pauvres qui ne trouvent plus à gagner -leur vie au pays, nous sommes allées la demander au travail des grandes -villes. - -«Il y en a qui sont entrées dans des filatures. D'autres ont vendu des -pommes l'hiver, au coin des ponts, ou des chapelets à la porte des -églises. Nous poussions devant nous des charrettes d'oranges, nous -tendions aux passants des bouquets d'un sou dont personne ne voulait, -et les petits se moquaient de nos mentons branlants, et les sergents -de ville nous faisaient courir, et les omnibus nous renversaient. Puis -la maladie, les privations, un drap d'hospice sur la tête... Et voilà -comme la France a laissé toutes ses fées mourir. Elle en a été bien -punie! - -«Oui, oui, riez, mes braves gens. En attendant, nous venons de voir -ce que c'est qu'un pays qui n'a plus de fées. Nous avons vu tous ces -paysans repus et ricaneurs ouvrir leurs huches aux Prussiens et leur -indiquer les routes. Voilà! Robin ne croyait plus aux sortilèges; -mais il ne croyait pas davantage à la patrie... Ah! si nous avions été -là, nous autres, de tous ces Allemands qui sont entrés en France pas -un ne serait sorti vivant. Nos draks, nos feux follets les auraient -conduits dans des fondrières. A toutes ces sources pures qui portaient -nos noms, nous aurions mêlé des breuvages enchantés qui les auraient -rendus fous; et dans nos assemblées, au clair de lune, d'un mot -magique, nous aurions si bien confondu les routes, les rivières, si -bien enchevêtré de ronces, de broussailles, ces dessous de bois où ils -allaient toujours se blottir, que les petits yeux de chat de M. de -Moltke n'auraient jamais pu s'y reconnaître. Avec nous, les paysans -auraient marché. Des grandes fleurs de nos étangs nous aurions fait des -baumes pour les blessures, les fils de la Vierge nous auraient servi -de charpie; et sur les champs de bataille, le soldat mourant aurait vu -la fée de son canton se pencher sur ses yeux à demi fermés pour lui -montrer un coin de bois, un détour de route, quelque chose qui lui -rappelle le pays. C'est comme cela qu'on fait la guerre nationale, la -guerre sainte. Mais hélas! dans les pays qui ne croient plus, dans les -pays qui n'ont plus de fées, cette guerre-là n'est pas possible.» - -Ici la petite voix grêle s'interrompit un moment, et le président prit -la parole: - -«Tout ceci ne nous dit pas ce que vous faisiez du pétrole qu'on a -trouvé sur vous quand les soldats vous ont arrêtée. - ---Je brûlais Paris, mon bon monsieur, répondit la vieille très -tranquillement. Je brûlais Paris parce que je le hais, parce qu'il rit -de tout, parce que c'est lui qui nous a tuées. C'est Paris qui a envoyé -des savants pour analyser nos belles sources miraculeuses, et dire au -juste ce qu'il entrait de fer et de soufre dedans. Paris s'est moqué de -nous sur ses théâtres. Nos enchantements sont devenus des trucs, nos -miracles des gaudrioles, et l'on a vu tant de vilains visages passer -dans nos robes roses, nos chars ailés, au milieu de clairs de lune -en feu de Bengale, qu'on ne peut plus penser à nous sans rire... Il -y avait des petits enfants qui nous connaissaient par nos noms, nous -aimaient, nous craignaient un peu; mais au lieu des beaux livres tout -en or et en images, où ils apprenaient notre histoire, Paris maintenant -leur a mis dans les mains la science à la portée des enfants, de -gros bouquins d'où l'ennui monte comme une poussière grise et efface -dans les petits yeux nos palais enchantés et nos miroirs magiques... -Oh! oui, j'ai été contente de le voir flamber, votre Paris... C'est -moi qui remplissais les boîtes des pétroleuses, et je les conduisais -moi-même aux bons endroits: «Allez, mes filles, brûlez tout, brûlez, -brûlez!...» - -«--Décidément cette vieille est folle, dit le président. Emmenez-la.» - - - - -DEUXIÈME PARTIE - - -CAPRICES ET SOUVENIRS - - - - -UN TENEUR DE LIVRES - - -«Brr... quel brouillard!...» dit le bonhomme en mettant le pied dans la -rue. Vite il retrousse son collet, ferme son cache-nez sur sa bouche, -et la tête baissée, les mains dans ses poches de derrière, il part pour -le bureau en sifflotant. - -Un vrai brouillard, en effet. Dans les rues, ce n'est rien encore; au -cœur des grandes villes le brouillard ne tient pas plus que la neige. -Les toits le déchirent, les murs l'absorbent; il se perd dans les -maisons à mesure qu'on les ouvre, fait les escaliers glissants, les -rampes humides. Le mouvement des voitures, le va-et-vient des passants, -ces passants du matin, si pressés et si pauvres, le hache, l'emporte, -le disperse. Il s'accroche aux vêtements de bureau, étriqués et minces, -aux waterproofs des fillettes de magasin, aux petits voiles flasques, -aux grands cartons de toile cirée. Mais sur les quais encore déserts, -sur les ponts, la berge, la rivière, c'est une brume lourde, opaque, -immobile, où le soleil monte, là-haut, derrière Notre-Dame, avec des -lueurs de veilleuse dans un verre dépoli. - -Malgré le vent, malgré la brume, l'homme en question suit les quais, -toujours les quais, pour aller à son bureau. Il pourrait prendre un -autre chemin, mais la rivière paraît avoir un attrait mystérieux pour -lui. C'est son plaisir de s'en aller Je long des parapets, de frôler -ces rampes de pierre usées aux coudes des flâneurs. A cette heure, et -par le temps qu'il fait, les flâneurs sont rares. Pourtant, de loin en -loin, on rencontre une femme chargée de linge qui se repose contre te -parapet, ou quelque pauvre diable accoudé, penché vers l'eau d'un air -d'ennui. Chaque fois l'homme se retourne, les regarde curieusement et -l'eau après eux, comme si une pensée intime mêlait dans son esprit ces -gens à la rivière. - -Elle n'est pas gaie, ce matin, la rivière. Ce brouillard qui monte -entre les vagues semble l'alourdir. Les toits sombres des rives, tous -ces tuyaux de cheminée inégaux et penchés qui se reflètent, se croisent -et fument au milieu de l'eau, font penser à je ne sais quelle lugubre -usine qui, du fond de la Seine, enverrait à Paris toute sa fumée en -brouillard. Notre homme, lui, n'a pas l'air de trouver cela si triste. -L'humidité le pénètre de partout, ses vêtements n'ont pas un fil de -sec; mais il s'en va tout de même en sifflotant avec un sourire heureux -au coin des lèvres. Il y a si longtemps qu'il est fait aux brumes de la -Seine! Puis il sait que là-bas, en arrivant, il va trouver une bonne -chancelière bien fourrée, son poêle qui ronfle en l'attendant, et la -petite plaque chaude où il fait son déjeuner tous les matins. Ce sont -là de ces bonheurs d'employé, de ces joies de prison que connaissent -seulement ces pauvres êtres rapetissés dont toute là vie tient dans une -encoignure. - -«Il ne faut pas que j'oublie d'acheter des pommes», se dit-il de -temps en temps, et il siffle, et il se dépêche. Vous n'avez jamais vu -quelqu'un aller à son travail aussi gaiement. - -Les quais, toujours les quais, puis un pont. Maintenant le voilà -derrière Notre-Dame. A cette pointe de l'île, le brouillard est plus -intense que jamais. Il vient de trois côtés à la fois, noie à moitié -les hautes tours, S'amasse à l'angle du pont, comme s'il voulait cacher -quelque chose. L'homme s'arrête; c'est là. - -On distingue confusément des ombres sinistres, des gens accroupis sur -le trottoir qui ont l'air d'attendre, et comme aux grilles des hospices -et des squares, des éventaires étalés, avec des rangées de biscuits, -d'oranges, de pommes. Oh! les belles pommes si fraîches, si rouges sous -la buée... Il en remplit ses poches, en souriant à la marchande qui -grelotte, les pieds sur sa chaufferette; ensuite il pousse une porte -dans le brouillard, traverse une petite cour où stationne une charrette -attelée. - -«Est-ce qu'il y a quelque chose pour nous?» demande-t-il en passant. Un -charretier, tout ruisselant, lui répond: - -«Oui, monsieur, et même quelque chose de gentil.» - -Alors il entre vite dans son bureau. - -C'est là qu'il fait chaud, et qu'on est bien. Le poêle ronfle dans -un coin. La chancelière est à sa place. Son petit fauteuil l'attend, -bien au jour, près de la fenêtre. Le brouillard en rideau sur les -vitres fait une lumière unie et douce, et les grands livres à dos vert -s'alignent correctement sur leurs casiers. Un vrai cabinet de notaire. - -L'homme respire; il est chez lui. - -Avant de se mettre à l'ouvrage, il ouvre une grande armoire, en tire -des manches de lustrine qu'il passe soigneusement, un petit plat de -terre rouge, des morceaux de sucre qui viennent du café, et il commence -à peler ses pommes, en regardant autour de lui avec satisfaction. Le -fait est qu'on ne peut pas trouver un bureau plus gai, plus clair, -mieux en ordre. Ce qu'il y a de singulier, par exemple, c'est ce bruit -d'eau qu'on entend de partout, qui vous entoure, vous enveloppe, comme -si on était dans une chambre de bateau. En bas la Seine se heurte en -grondant aux arches du pont, déchire son flot d'écume à cette pointe -d'île toujours encombrée de planches, de pilotis, d'épaves. Dans la -maison même, tout autour du bureau, c'est un ruissellement d'eau jetée -à pleines cruches, le fracas d'un grand lavage. Je ne sais pas pourquoi -cette eau vous glace rien qu'à l'entendre. On sent qu'elle claque sur -un sol dur, qu'elle rebondit sur de larges dalles, des tables de marbre -qui la font paraître encore plus froide. - -Qu'est-ce qu'ils ont donc tant à laver dans cette étrange maison? -Quelle tache ineffaçable? - -Par moments, quand ce ruissellement s'arrête, là-bas, au fond, ce sont -des gouttes qui tombent une à une, comme après un dégel ou une grande -pluie. On dirait que le brouillard, amassé sur les toits, sur les murs, -se fond à la chaleur du poêle et dégoutte continuellement. - -L'homme n'y prend pas garde. Il est tout entier à ses pommes qui -commencent à chanter dans le plat rouge avec un petit parfum de -caramel, et cette jolie chanson l'empêche d'entendre le bruit d'eau, le -sinistré bruit d'eau. - -«Quand vous voudrez, greffier!...» dit une voix enroulée dans là pièce -du fond. Il jette un regard sur ses pommes, et s'en va bien à regret. -Où va-t-il? Par la porte entr'ouverte une minute, il vient un air -fade et froid qui sent les roseaux, le marécage, et comme une vision -de hardes en train de sécher sur des cordes, des blouses fanées, -des bourgerons, une robe d'indienne pendue tout de son long par les -manches, et qui s'égoutte, qui s'égoutte. - -C'est fini. Le voilà qui rentre. Il dépose sur sa table de menus objets -tout trempés d'eau, et revient frileusement vers le poêle dégourdir ses -mains rouges de froid. - -«Il faut être enragé vraiment, par ce temps-là..., se dit-il en -frissonnant; qu'est-ce qu'elles ont donc toutes?» - -Et comme il est bien réchauffé, et que son sucre commence à faire -la perle aux bords du plat, il se met à déjeuner sur un coin de son -bureau. Tout en mangeant, il a ouvert un de ses registres, et le -feuillette avec complaisance. Il est si bien tenu ce grand livré! Des -lignes droites, des entêtes à l'encre bleue, des petits reflets de -poudre d'or, des buvards à chaque page, un soin, un ordre... - -Il paraît que les affaires vont bien. Le brave homme a l'air satisfait -d'un comptable en face d'un bon inventaire de fin d'année. Pendant -qu'il se délecte à tourner les pages de son livre, les portes s'ouvrent -dans la salle à côté, les pas d'une foule sonnent sur les dalles; on -parle à demi-voix comme dans une église. - -«Oh! qu'elle est jeune... Quel dommage!...» - -Et l'on se pousse et l'on chuchotte... - -Qu'est-ce que cela peut lui faire à lui qu'elle soit jeune? -Tranquillement, en achevant ses pommes, il attire devant lui les objets -qu'il a apportés tout à l'heure. Un dé plein de sable, un porte-monnaie -avec un sou dedans, de petits ciseaux rouillés, si rouillés qu'on ne -pourra plus jamais s'en servir--oh! plus jamais;--un livret d'ouvrière -dont les pages sont collées entre elles; une lettre en loques, effacée, -où l'on peut lire quelques mots: «_L'enfant... pas d'arg... mois de -nourrice_...» - -Le teneur de livre hausse les épaules avec l'air de dire: - -«Je connais ça...» - -Puis il prend sa plume, souffle soigneusement les mies de pain tombées -sur son grand livre, fait un geste pour bien poser sa main, et de -sa plus belle ronde il écrit le nom qu'il vient de déchiffrer sur le -livret mouillé: - -_Félicie Rameau, brunisseuse, dix-sept ans_. - - - - -AVEC TROIS CENT MILLE FRANCS - - -QUE M'A PROMIS GIRARDIN!... - - -Ne vous est-il jamais arrivé de sortir de chez vous, le pied léger et -l'âme heureuse, et après deux heures de courses dans Paris, de rentrer -tout mal en train, affaissé par une tristesse sans cause, un malaise -incompréhensible? Vous vous dites: «Qu'est-ce que j'ai donc?...» Mais -vous avez beau chercher, vous ne trouvez rien. Toutes vos courses -ont été bonnes, le trottoir sec, le soleil chaud; et pourtant vous -vous sentez au cœur une angoisse douloureuse, comme l'impression d'un -chagrin ressenti. - -C'est qu'en ce grand Paris, où la foule se sent inobservée et libre, on -ne peut faire un pas sans se heurter à quelque détresse envahissante -qui vous éclabousse et vous laisse sa marque en passant. Je ne parle -pas seulement des infortunes qu'on connaît, auxquelles on s'intéresse, -de ces chagrins d'ami qui sont un peu les nôtres et dont la rencontre -subite vous serre le cœur comme un remords; ni même de ces chagrins -d'indifférents, qu'on n'écoute que d'une oreille, et qui vous navrent -sans qu'on s'en doute. Je parle de ces douleurs tout à fait étrangères, -qu'on n'entrevoit qu'au passage, en une minute, dans l'activité de la -course et la confusion de la rue. - -Ce sont des lambeaux de dialogues saccadés au train des voitures, des -préoccupations sourdes et aveugles qui parlent toutes seules et très -haut, des épaules lasses, des gestes fous, des yeux de fièvre, des -visages blêmes gonflés de larmes, des deuils récents mal essuyés aux -voiles noirs. Puis des détails furtifs, et si légers! Un collet d'habit -brossé, usé, qui cherche l'ombre, une serinette sans voix tournant -à vide sous un porche, un ruban de velours au cou d'une bossue, -cruellement noué bien droit entre les épaules contrefaites... Toutes -ces visions de malheurs inconnus passent vite, et vous les oubliez en -marchant, mais vous avez senti le frôlement de leur tristesse, vos -vêtements se sont imprégnés de l'ennui qu'ils traînaient après eux, et -à la fin de la journée vous sentez remuer tout ce qu'il y a en vous -d'ému, de douloureux, parce que sans vous en apercevoir vous avez -accroché au coin d'une rue, au seuil d'une porte, ce fil invisible qui -lie toutes les infortunes et les agite à la même secousse. - -Je pensais à cela l'autre matin--car c'est surtout le matin que Paris -montre ses misères--en voyant marcher devant moi un pauvre diable -étriqué dans un paletot trop mince qui faisait paraître ses enjambées -plus longues, et exagérait férocement tous ses gestes. Courbé en deux, -tourmenté comme un arbre en plein vent, cet homme s'en allait très -vite. De temps en temps, sa main plongeait dans une de ses poches de -derrière, et y cassait un petit pain qu'il dévorait furtivement, comme -honteux de manger dans la rue. - -Les maçons me donnent appétit, quand je les vois, assis sur les -trottoirs, mordre au beau mitan de leur miche fraîche. Les petits -employés aussi me font envie, lorsqu'ils reviennent en courant de la -boulangerie au bureau, la plume à l'oreille, la bouche pleine, tout -réjouis de ce repas au grand air. Mais ici on sentait la honte de la -vraie faim, et c'était pitié de voir ce malheureux n'osant manger que -par miettes le pain qu'il broyait au fond de sa poche. - -Je le suivais depuis un moment quand tout à coup, comme il arrive -souvent dans ces existences déroutées, il changea brusquement de -direction et d'idée, et en se retournant se trouva face à face avec -moi. - -«Tiens! vous voilà...» Par hasard, je le connaissais un peu. C'était -un de ces brasseurs d'affaires comme il en pousse tant entre les pavés -de Paris, homme à inventions, fondateur de journaux Impossibles, -autour duquel il s'était fait pendant un certain temps beaucoup de -réclames et de bruit imprimé, et qui depuis trois mois avait disparu -dans un formidable plongeon. Après un bouillonnement de quelques jours -à l'endroit de sa chute, le flot s'était uni, refermé, et il n'avait -plus été question de lui. En me voyant, il se troubla, et pour couper -court à toute question, sans doute aussi pour détourner mon regard de -sa tenue sordide et de son sou de pain, il se mit à me parler très -vite, d'un ton faussement joyeux... Ses affaires allaient bien, très -bien... Ça n'avait été qu'un temps d'arrêt. En ce moment, il tenait une -affaire magnifique... Un grand journal industriel à images... Beaucoup -d'argent, un traité d'annonces superbe!... Et sa figure s'animait en -parlant. Sa taille se redressait. Peu à peu il prit un ton protecteur, -comme s'il était déjà dans son bureau de rédaction, me demanda même des -articles. - -«Et vous savez, ajouta-t-il, d'un air de triomphe, c'est une affaire -sûre... je commence avec trois cent mille francs que m'a promis -Girardin!» - -Girardin! - -C'est bien le nom qui vient toujours à la bouche de ces visionnaires. -Quand on le prononce devant moi, ce nom, il me semble voir des -quartiers neufs, de grandes bâtisses inachevées, des journaux tout -frais imprimés, avec des listes d'actionnaires et d'administrateurs. -Que de fois j'ai entendu dire, à propos de projets insensés: «Il -faudra parler de ça à Girardin!...» - -Et lui aussi, le pauvre diable, cette idée lui était venue de parler de -ça à Girardin. Toute la nuit, il avait dû préparer son plan, aligner -des chiffres; puis il était sorti, et en marchant, en s'agitant, -l'affaire était devenue si belle, qu'au moment de notre rencontre il -lui paraissait impossible que Girardin lui refusât ses trois cent mille -francs. En disant qu'on les lui avait promis, le malheureux ne mentait -pas, il ne faisait que continuer son rêve. - -Pendant qu'il me parlait, nous étions bousculés, poussés contre le mur. -C'était sur le trottoir d'une de ces rues si agitées qui vont de la -Bourse à la Banque, pleines de gens pressés, distraits, tout à leurs -affaires, boutiquiers anxieux courant retirer leurs billets, petits -boursiers à figures basses qui se jettent des chiffres à l'oreille en -passant. Et d'entendre tous ces beaux projets au milieu de cette foule, -dans ce quartier de spéculateurs où l'on sent comme la hâte et la -fièvre des jeux de hasard, cela me donnait le frisson d'une histoire de -naufrage racontée en pleine mer. Je voyais réellement tout ce que cet -homme me disait, ses catastrophes sur d'autres visages, et ses espoirs -rayonnants dans d'autres yeux égarés. Il me quitta brusquement, comme -il m'avait abordé, jeté à corps perdu dans ce tourbillon de folies, de -rêves, de mensonges, ce que ces gens-là appellent d'un ton sérieux « -les affaires». - -Au bout de cinq minutes, je l'avais oublié, mais le soir, rentré chez -moi, quand je secouai avec la poussière des rues toutes les tristesses -de la journée, je revis cette figure tourmentée et pâle, le petit pain -d'un sou, et le geste qui soulignait ces paroles fastueuses: «Avec -trois cent mille francs que m'a promis Girardin!...» - - - - -ARTHUR - - -Il y a quelques années, j'habitais un petit pavillon aux -Champs-Élysées, dans le passage des Douze-Maisons. Figurez-vous -un coin de faubourg perdu, niché au milieu de ces grandes avenues -aristocratiques, si froides, si tranquilles, qu'il semble qu'on n'y -passe qu'en voiture. Je ne sais quel caprice de propriétaire, quelle -manie d'avare ou de vieux laissait traîner ainsi au cœur de ce beau -quartier ces terrains vagues, ces petits jardins moisis, ces maisons -basses, bâties de travers, avec l'escalier en dehors et des terrasses -de bois pleines de linge étendu, de cages à lapins, de chats maigres, -de corbeaux apprivoisés. Il y avait là des ménages d'ouvriers, de -petits rentiers, quelques artistes,--on en trouve partout où il reste -des arbres,--et enfin deux ou trois garnis d'aspect sordide, comme -encrassés par des générations de misères. Tout autour, la splendeur et -le bruit des Champs-Élysées, un roulement continu, un cliquetis de -harnais et de pas fringants, les portes cochères lourdement refermées, -les calèches ébranlant les porches, des pianos étouffés, les violons de -Mabille, un horizon de grands hôtels muets, aux angles arrondis, avec -leurs vitres nuancées par des rideaux de soie claire et leurs hautes -glaces sans tain, où montent les dorures des candélabres et les fleurs -rares des jardinières... - -Cette ruelle noire des Douze-Maisons, éclairée seulement d'un réverbère -au bout, était comme la coulisse du beau décor environnant. Tout ce -qu'il y avait de paillons dans ce luxe venait se réfugier là, galons de -livrées, maillots de clowns, toute une bohème de palefreniers anglais, -d'écuyers du Cirque, les deux petits postillons de l'Hippodrome avec -leurs poneys jumeaux et leurs affiches-réclames, la voiture aux -chèvres, les guignols, les marchandes d'oublies, et puis des tribus -d'aveugles qui revenaient le soir, chargés de pliants, d'accordéons, de -sébiles. Un de ces aveugles se maria pendant que j'habitais le passage. -Cela nous valut toute la nuit un concert fantastique de clarinettes, de -hautbois, d'orgues, d'accordéons, où l'on voyait très bien défiler tous -les ponts de Paris avec leurs psalmodies différentes... A l'ordinaire -cependant, le passage était assez tranquille. Ces errants de la rue -ne rentraient qu'à la brune, et si las! Il n'y avait de tapage que le -samedi, lorsque Arthur touchait sa paye. - -C'était mon voisin, cet Arthur. Un petit mur allongé d'un treillage -séparait seul mon pavillon du garni qu'il habitait avec sa femme. -Aussi, bien malgré moi, sa vie se trouvait-elle mêlée à la mienne; et -tous les samedis j'entendais, sans en rien perdre, l'horrible drame -si parisien qui se jouait dans ce ménage d'ouvriers. Cela commençait -toujours de la même façon. La femme préparait le dîner; les enfants -tournaient autour d'elle. Elle leur parlait doucement, s'affairait. -Sept heures, huit heures: personne... A mesure que le temps se passait, -sa voix changeait, roulait des larmes, devenait nerveuse. Les enfants -avaient faim, sommeil, commençaient à grogner. L'homme n'arrivait -toujours pas. On mangeait sans lui. Puis, la marmaille couchée, -le poulailler endormi, elle venait sur le balcon de bois, et je -l'entendais dire tout bas en sanglotant: - -«Oh! la canaille! la canaille!» - -Des voisins qui rentraient la trouvaient là. On la plaignait. - -«Allez donc vous coucher, madame Arthur. Vous savez bien qu'il ne -rentrera pas, puisque c'est le jour de paye.» - -Et des conseils, des commérages. - -«A votre place, voilà comme je ferais... Pourquoi ne le dites-vous pas -à son patron?» - -Tout cet apitoiement la faisait pleurer davantage; mais elle persistait -dans son espoir, dans son attente, s'y énervait, et les portes fermées, -le passage muet, se croyant bien seule, restait accoudée là, ramassée -toute dans une idée fixe, se racontant à elle-même et très haut ses -tristesses avec ce laisser-aller du peuple qui a toujours une moitié de -sa vie dans la rue. C'étaient des loyers en retard, les fournisseurs -qui la tourmentaient, le boulanger qui refusait le pain... Comment -ferait-elle, s'il rentrait encore sans argent? A la fin, la lassitude -la prenait de guetter les pas attardés, de compter les heures. Elle -rentrait; mais longtemps après, quand je croyais tout fini, on toussait -près de moi sur la galerie. Elle était encore là, la malheureuse, -ramenée par l'inquiétude, se tuant les yeux à regarder dans cette -ruelle noire, et n'y voyant que sa détresse. - -Vers une heure, deux heures, quelquefois plus tard, on chantait au -bout du passage. C'était Arthur qui rentrait. Le plus souvent, il se -faisait accompagner, traînait un camarade jusqu'à sa porte: «Viens -donc ... viens donc...» et même là, il flânait encore, ne pouvait -se décider à rentrer, sachant bien ce qui l'attendait chez lui... -En montant l'escalier, le silence de la maison endormie qui lui -renvoyait son pas lourd le gênait comme un remords. Il parlait seul, -tout haut, s'arrêtant devant chaque taudis: «Bonsoir, ma'me Weber... -bonsoir, ma'me Mathieu.» Et si on ne lui répondait pas, c'était une -bordée d'injures, jusqu'au moment où toutes les portes, toutes les -fenêtres s'ouvraient pour lui renvoyer ses malédictions. C'est ce qu'il -demandait. Son vin aimait le train, les querelles. Et puis, comme cela, -il s'échauffait, arrivait en colère, et sa rentrée lui faisait moins -peur. - -Elle était terrible, cette rentrée... - -«Ouvre, c'est moi...» - -J'entendais les pieds nus de la femme sur le carreau, le frottement des -allumettes, et l'homme qui, dès en entrant, essayait de bégayer une -histoire, toujours la même: les camarades, l'entraînement... Chose, -tu sais bien... Chose qui travaille au chemin de fer. La femme ne -l'écoutait pas: - -«Et l'argent? - ---J'en ai plus, disait la voix d'Arthur. - ---Tu mens!...» - -Il mentait en effet. Même dans l'entraînement du vin, il réservait -toujours quelques sous, pensant d'avance à sa soif du lundi; et -c'est ce restant de paye qu'elle essayait de lui arracher. Arthur se -débattait: - -«Puisque je te dis que j'ai tout bu!» criait-il. Sans répondre, elle -s'accrochait à lui de toute son indignation, de tous ses nerfs, le -secouait, le fouillait, retournait ses poches. Au bout d'un moment, -j'entendais l'argent qui roulait par terre, la femme se jetant dessus -avec un rire de triomphe. - -«Ah! tu vois bien.» - -Puis un juron, des coups sourds..., c'est l'ivrogne qui se vengeait. -Une fois en train de battre; il ne s'arrêtait plus. Tout ce qu'il y -a de mauvais, de destructeur dans ces affreux vins de barrière lui -montait au cerveau et voulait sortir. La femme hurlait, les derniers -meubles du bouge volaient en éclats, les enfants réveillés en sursaut -pleuraient de peur. Dans le passage, les fenêtres s'ouvraient. On -disait; - -«C'est Arthur! c'est Arthur!...» - -Quelquefois aussi le beau-père, un vieux chiffonnier qui logeait dans -le garni voisin, venait au secours de sa fille; mais Arthur s'enfermait -à clef pour ne pas être dérangé dans son opération. Alors, à travers -la serrure, un dialogue effrayant s'engageait entre le beau-père et le -gendre, et nous en apprenions de belles: - -«T'en as donc pas assez de tes deux ans de prison, bandit?» criait le -vieux. Et l'ivrogne, d'un ton superbe: - -«Eh bien oui, j'ai fait deux ans de prison... Et puis après?... Au -moins, moi, j'ai payé ma dette à la société... Tâche donc de payer la -tienne!...» - -Cela lui paraissait tout simple: j'ai volé, vous m'avez mis en prison. -Nous sommes quittes... Mais tout de même, si le vieux insistait -trop là-dessus, Arthur impatienté ouvrait sa porte, tombait sur le -beau-père, la belle-mère, les voisins, et battait tout le monde, comme -Polichinelle. - -Ce n'était pourtant pas un méchant homme. Bien souvent le dimanche, -au lendemain d'une de ces tueries, l'ivrogne apaisé, sans le sou pour -aller boire, passait la journée chez lui. On sortait les chaises des -chambres. On s'installait sur le balcon, ma'me Weber, ma'me Mathieu, -tout le garni, et l'on causait. Arthur faisait l'aimable, le bel -esprit; vous auriez dit un de ces ouvriers modèles qui suivent les -cours du soir. Il prenait pour parler une voix blanche, doucereuse, -déclamait des bouts d'idées ramassées un peu partout, sur les droits -de l'ouvrier, la tyrannie du capital. Sa pauvre femme, attendrie par -les coups de la veille, le regardait avec admiration, et ce n'était pas -la seule. - -«Cet Arthur pourtant, s'il voulait!» murmurait ma'me Weber en -soupirant. Ensuite ces dames le faisaient chanter... Il chantait _les -Hirondelles_, de M. de _Bélanger_... Oh! cette voix de gorge, pleine -de fausses larmes, le sentimentalisme bête de l'ouvrier!... Sous la -vérandah moisie, en papier goudronné, les guenilles étendues laissaient -passer un coin du ciel bleu entre les cordes, et toute cette crapule, -affamée d'idéal à sa manière, tournait là-haut ses yeux mouillés. - -Tout cela n'empêchait pas que, le samedi suivant, Arthur mangeait sa -paye, battait sa femme; et qu'il y avait là, dans ce bouge, un tas -d'autres petits Arthur, n'attendant que d'avoir l'âge de leur père pour -manger leur paye, battre leurs femmes... Et c'est cette race-là qui -voudrait gouverner le monde!... Ah! maladie! comme disaient mes voisins -du passage. - - - - -LES TROIS SOMMATIONS - - -Aussi vrai que je m'appelle Bélisaire et que j'ai mon rabot dans la -main en ce moment, si le père Thiers s'imagine que la bonne leçon qu'il -vient de nous donner aura servi à quelque chose, c'est qu'il ne connaît -pas le peuple de Paris. Voyez-vous, monsieur, ils auront beau nous -fusiller en grand, nous déporter, nous exporter, mettre Cayenne au bout -de Satory, bourrer les pontons comme des barils à sardines, le Parisien -aime l'émeute, et rien ne pourra lui enlever ce goût-là! On a ça dans -le sang. Qu'est-ce que vous voulez? Ce n'est pas tant la politique, -qui nous amuse, c'est le train qu'elle fait: les ateliers fermés, les -rassemblements, la flâne, et puis encore quelque chose en plus que je -ne saurais vous dire. - -Pour bien comprendre cela, il faut être né, comme moi, rue de -l'Orillon, dans un atelier de menuisier, et depuis huit ans jusqu'à -quinze qu'on m'a mis en apprentissage, avoir roulé le faubourg avec -une voiture à bras pleine de copeaux. Ah! dame! je peux dire que je -m'en suis payé des révolutions, dans ce temps-là. Tout petit, pas plus -haut qu'une botte, dès qu'il y avait du bruit dans Paris, vous étiez -sûr de m'y voir par un bout. Presque toujours je savais ça d'avance. -Quand je voyais les ouvriers s'en aller bras dessus, bras dessous, dans -le faubourg, en prenant le trottoir tout en large, les femmes sur les -portes causant, gesticulant, et tous ces tas de monde qui descendaient -des barrières, je me disais en charriant mes copeaux: «Bonne affaire! -il va y avoir quelque chose...» - -En effet, ça ne manquait pas. Le soir, en rentrant chez nous, je -trouvais la boutique pleine; des amis du père causaient politique -autour de l'établi, des voisins lui apportaient le journal; car dans -ce temps-là il n'y avait pas de feuilles à un sou comme maintenant. -Ceux qui voulaient recevoir le journal se cotisaient à plusieurs dans -la même maison et se le passaient d'étage en étage ... Papa Bélisaire, -qui travaillait toujours malgré tout, poussait son rabot avec colère en -entendant les nouvelles; et je me rappelle que ces jours-là, au moment -de se mettre à table, la mère ne manquait jamais de nous dire: - -«Tenez-vous tranquilles, les enfants... Le père n'est pas content, -rapport aux affaires de la politique.» - -Moi, vous pensez, je n'y comprenais pas grand'chose, à ces sacrées -affaires. Tout de même, il y avait des mots qui m'entraient dans la -tête à force de les entendre, comme, par exemple: - -«Cette canaille de Guizot, qui est allé à Gand!» - -Je ne savais pas bien ce que c'était que ce Guizot, ni ce que cela -voulait dire d'être allé à Gand; mais c'est égal! je répétais avec les -autres: - -«Canaille de Guizot!... Canaille de Guizot!...» - -Et j'y allais d'autant plus de bon cœur à l'appeler canaille, ce pauvre -M. Guizot, que, dans ma tête, je le confondais avec un grand coquin de -sergent de ville qui se tenait au coin de la rue de l'Orillon et me -faisait toujours des misères, par rapport à ma charrette de copeaux -... Personne ne l'aimait dans le quartier, ce grand rouge-là! Les -chiens, les enfants, tout le monde lui était après; il n'y avait que le -marchand de vin qui, de temps en temps, pour l'amadouer, lui glissait -un verre de vin dans l'entre-bâillement de sa boutique. Le grand rouge -s'approchait sans avoir l'air de rien, regardait à droite et à gauche -s'il n'y avait pas de chefs, puis, en passant, _uit_!... Je n'ai jamais -vu siffler un verre de vin si lestement. Le malin, c'était de guetter -le moment où il avait le coude en l'air, et d'arriver derrière en -criant: - -«Gare, sergo!... voilà l'officier.» - -On est comme ça dans le peuple de Paris, c'est le sergent de ville qui -porte la peine de tout. On s'habitue à les haïr, les pauvres diables, -à les regarder comme des chiens. Les ministres font des bêtises, c'est -aux sergents de ville qu'on les fait payer, et quand une fois il arrive -une bonne révolution, les ministres s'en vont à Versailles, et les -sergents de ville dans le canal... - -Pour en revenir donc à ce que je vous disais, dès qu'il y avait quelque -chose dans Paris, j'étais un des premiers à le savoir. Ces jours-là, -on se donnait rendez-vous, tous les petits du quartier, et nous -descendions ensemble le faubourg. Il y avait des gens qui criaient: - -«C'est rue Montmartre... non!... à la porte Saint-Denis.» - -D'autres qui s'étaient trouvés en course de ce côté-là, revenaient -furieux de n'avoir pas pu passer. Les femmes couraient chez les -boulangers. On fermait les portes cochères. Tout cela nous montait. -Nous chantions, nous bousculions en passant les petits marchands des -rues qui relevaient bien vite leurs étalages, leurs éventaires comme -les jours de grand vent. Quelquefois, en arrivant au canal, les ponts -des écluses étaient déjà tournés. Des fiacres, des camions s'arrêtaient -là. Les cochers juraient, le monde s'inquiétait. Nous escaladions en -courant cette grande passerelle toute en marches qui séparait alors le -faubourg de la rue du Temple, et nous arrivions sur les boulevards. - -C'est ça qui est amusant, le boulevard, les mardis gras et les jours -d'émeute. Presque pas de voitures; on pouvait galoper à son aise sur -cette grande chaussée. En nous voyant passer, les boutiquiers de ces -quartiers savaient bien ce que cela voulait dire, et fermaient vite -leurs magasins. On entendait claquer les volets; mais tout de même, une -fois la boutique fermée, ces gens-là se tenaient sur le trottoir devant -leurs portes, parce que chez les Parisiens la curiosité est plus forte -que tout. - -Enfin nous apercevions une masse noire, la foule, l'encombrement. -C'était là!... Seulement pour bien voir, il s'agissait d'être au -premier rang; et dame! on en recevait de ces taloches... Pourtant, à -force de pousser, de bousculer, de se glisser entre les jambes, nous -finissions par arriver... Une fois bien placés, en avant de tout le -monde, on respirait et on était fier. Le fait est que le spectacle en -valait la peine. - -Non, voyez-vous, jamais M. Bocage, jamais M. Mélingue ne m'ont donné un -battement de cœur pareil à celui que j'avais en voyant là-bas, au bout -de la rue, dans l'espace resté vide, le commissaire s'avancer avec son -écharpe... Les autres criaient: - -«Le commissaire! le commissaire!» - -Moi je ne disais rien. J'avais les dents serrées de peur, de plaisir, -de je ne sais pas quoi; en moi-même je pensais: - -«Le commissaire est là... gare tout à l'heure les coups de trique...» - -Ce n'était pas encore tant les coups de trique qui m'impressionnaient, -mais ce diable d'homme avec son écharpe sur son habit noir, et ce -grand chapeau de monsieur qui lui donnait l'air d'être en visite au -milieu des schakos et des tricornes, ça me faisait un effet...! Après -un roulement de tambour, le commissaire commençait à marmotter quelque -chose. Comme il était loin de nous, malgré le grand silence, sa voix -s'en allait dans l'air, et on n'entendait que ça: - -«Mn...mn... mn...» - -Mais nous la connaissions aussi bien que lui la loi sur les -attroupements. Nous savions que nous avions droit à trois sommations -avant d'arriver aux coups de trique. Aussi la première fois, personne -ne bougeait. On restait là, bien tranquille, les mains dans les -poches... Par exemple, au second roulement, on commençait à devenir -vert, et à regarder de droite et de gauche par où il faudrait passer... -Au troisième roulement, prrt! c'était comme un départ de perdreaux, et -des cris, des miaulements, un envolement de tabliers, de chapeaux, de -casquettes, et puis là-bas derrière, les triques qui commençaient à -taper. Non, vrai! il n'y a pas de pièces de théâtre capables de vous -donner de ces émotions-là. On en avait pour huit jours à raconter cela -aux autres, et comme ils étaient fiers ceux qui pouvaient dire: - -«J'ai entendu la troisième sommation!...» - -Il faut dire aussi qu'à ce jeu on risquait quelquefois des morceaux de -sa peau. Figurez-vous qu'un jour, à la pointe Saint-Eustache, je ne -sais comment le commissaire fit son compte; mais pas plutôt le second -roulement, voilà les municipaux qui partent, la trique en l'air. Je -ne restai pas là à les attendre, vous pensez bien. Mais j'avais beau -allonger mes petites jambes, un de ces grands diables s'était acharné -sur moi et me serrait de si court, de si court, qu'après avoir senti -deux ou trois fois le vent de sa trique, je finis par la recevoir en -plein sur la tête. Dieu de Dieu, quelle décharge! je n'ai jamais vu -pareille illumination... On me rapporta chez nous la figure fendue, et -si vous croyez que ça m'avait corrigé... Ah! ben oui, tout le temps que -la pauvre maman Bélisaire me mettait des compresses, je ne cessais pas -de crier: - -«Ce n'est pas ma faute... C'est ce gueux de commissaire qui nous a -trichés... il n'a fait que deux sommations!» - - - - -UN SOIR DE PREMIÈRE - - -IMPRESSIONS DE L'AUTEUR - - -C'est pour huit heures. Dans cinq minutes, la toile va se lever. -Machinistes, régisseur, garçon d'accessoires, tout le monde est à son -poste. Les acteurs de la première scène se placent, prennent leurs -attitudes. Je regarde une dernière fois par le trou du rideau. La -salle est comble; quinze cents têtes rangées en amphithéâtre, riant, -s'agitant dans la lumière. Il y en a quelques-unes que je reconnais -vaguement; mais leur physionomie me parait toute changée. Ce sont -des mines pincées, des airs rogues, dogmatiques, des lorgnettes déjà -braquées qui me visent comme des pistolets. Il y a bien dans un coin -quelques visages chers, pâlis par l'angoisse et l'attente: mais combien -d'indifférents, de mal disposés! Et tout ce que ces gens apportent du -dehors, cette masse d'inquiétudes, de distractions, de préoccupations, -de méfiances... Dire qu'il va falloir dissiper tout cela, traverser -cette atmosphère d'ennui, de malveillance, faire à ces milliers d'êtres -une pensée commune, et que mon drame ne peut exister qu'en allumant -sa vie à toutes ces paires d'yeux inexorables... Je voudrais attendre -encore, empêcher le rideau de se lever. Mais non! il est trop tard. -Voilà les trois coups frappés, l'orchestre qui prélude... puis un grand -silence, et une voix que j'entends des coulisses, sourde, lointaine, -perdue dans l'immensité de la salle. C'est ma pièce qui commence. Ah! -malheureux, qu'est-ce que j'ai fait?... - -Moment terrible. On ne sait où aller, que devenir. Rester là, collé -contre un portant, l'oreille tendue, le cœur serré; encourager les -acteurs quand on aurait tant besoin d'encouragements soi-même, parler -sans savoir ce qu'on dit, sourire en ayant dans les yeux l'égarement de -la pensée absente... Au diable! J'aime encore mieux me glisser dans la -salle et regarder le danger en face. - -Caché au fond d'une baignoire, j'essaye de me poser en spectateur -détaché, indifférent, comme si je n'avais pas vu pendant deux mois -toutes les poussières de ces planches flotter autour de mon œuvre, -comme si je n'avais pas réglé moi-même tous ces gestes, toutes ces voix -et les moindres détails de la mise en scène, depuis le mécanisme des -portes jusqu'à la montée du gaz. C'est une impression singulière. Je -voudrais écouter, mais je ne peux pas. Tout me gêne, tout me dérange. -Ce sont des clefs brusques aux portes des loges, des tabourets qu'on -remue, des quintes de toux qui s'encouragent, se répondent, des -chuchotements d'éventails, des étoffes froissées, un tas de petits -bruits qui me paraissent énormes; puis des hostilités de gestes, -d'attitudes, des dos qui n'ont pas l'air content, des coudes ennuyés -qui s'étalent, semblent barrer tout le décor. - -Devant moi, un tout jeune homme à binocle prend des notes d'un air -grave, et dit: - -«C'est enfantin.» - -Dans la loge à côté, on cause à voix basse: - -«Vous savez que c'est pour demain. - ---Pour demain? - ---Oui, demain, sans faute.» - -Il paraît que demain est très important pour ces gens-là, et moi qui -ne pense qu'à aujourd'hui!... A travers cette confusion, pas un de mes -mots ne porte, ne fait flèche. Au lieu de monter, d'emplir la salle, -les voix des acteurs s'arrêtent au bord de la rampe et retombent -lourdement dans le trou du souffleur, au fracas bête de la claque... -Qu'est-ce qu'il a donc à se fâcher, ce monsieur, là-haut? Décidément -j'ai peur. Je m'en vais. - -Me voilà dehors. Il pleut, il fait noir; mais je ne m'en aperçois -guère. Les loges, les galeries tournent encore devant moi avec leurs -rangées de têtes lumineuses, et la scène au milieu, comme un point -fixe, éclatant, qui s'obscurcit à mesure que je m'éloigne. J'ai -beau marcher, me secouer, je la vois toujours cette scène maudite, -et la pièce que je sais par cœur, continue à se jouer, à se traîner -lugubrement au fond de mon cerveau. C'est comme un mauvais rêve que -j'emporte avec moi, et auquel je mêle les gens qui me heurtent, le -gâchis, le bruit de la rue. Au coin du boulevard, un coup de sifflet -m'arrête, me fait pâlir. Imbécile! c'est un bureau d'omnibus... Et je -marche, et la pluie redouble. Il me semble que là-bas aussi il pleut -sur mon drame, que tout se décolle, se détrempe, et que mes héros, -honteux et frippés, barbottent à ma suite sur les trottoirs luisants de -gaz et d'eau. - -Pour m'arracher à ces idées noires, j'entre dans un café. J'essaye -de lire; mais les lettres se croisent, dansent, s'allongent, -tourbillonnent. Je ne sais plus ce que les mots veulent dire; ils me -semblent tous bizarres, vides de sens. Cela me rappelle une lecture -que j'ai faite en mer, il y a quelques années, un jour de très gros -temps. Sous le rouf inondé d'eau où je m'étais blotti, j'avais trouvé -une grammaire anglaise, et là, dans le train des vagues et des mâts -arrachés, pour ne pas penser au danger, pour ne pas voir ces paquets -d'eau verdâtre qui croulaient sur le pont en s'étalant, je m'absorbais -de toutes mes forces dans l'étude du _th_ anglais; mais j'avais beau -lire à haute voix, répéter et crier les mots, rien ne pouvait entrer -dans ma tête pleine des huées de la mer et des sifflements aigus de la -bise en haut des vergues. - -Le journal que je tiens à ce moment me paraît aussi incompréhensible -que ma grammaire anglaise. Pourtant à force de fixer cette grande -feuille dépliée devant moi, je vois s'y dérouler, entre les lignes -courtes et serrées, les articles de demain, et mon pauvre nom se -débattre dans des buissons d'épines et des flots d'encre amère... Tout -à coup le gaz baisse, on ferme le café. - -Déjà? - -Quelle heure est-il donc? - -... Les boulevards sont pleins de monde. On sort des théâtres. Je -me croise sans doute avec des gens qui ont vu ma pièce. Je voudrais -demander, savoir, et en même temps je passe vite pour ne pas entendre -les réflexions à haute voix et les feuilletons en pleine rue. Ah! -comme ils sont heureux tous ceux-là qui rentrent chez eux et qui n'ont -pas fait de pièces... Me voici devant le théâtre. Tout est fermé, -éteint. Décidément, je ne saurai rien ce soir; mais je me sens une -immense tristesse devant les affiches mouillées et les ifs à lampions -qui clignotent encore à la porte. Ce grand bâtiment que j'ai vu tout -à l'heure s'étaler en bruit et en lumière à tout ce coin de boulevard -est sourd, noir, désert, ruisselant comme après un incendie ... Allons! -c'est fini. Six mois de travail, de rêves, de fatigues, d'espérances, -tout cela s'est brûlé, perdu, envolé à la flambée de gaz d'une soirée. - - - - -LA SOUPE AU FROMAGE - - -C'est une petite chambre au cinquième, une de ces mansardes où la pluie -tombe droite sur les vitres à tabatière, et qui--la nuit venue comme -maintenant--semblent se perdre avec les toits dans le noir et dans la -rafale. Pourtant la pièce est bonne, confortable, et l'on éprouve en y -entrant je ne sais quel sentiment de bien-être qu'augmentent encore le -bruit du vent et les torrents de pluie ruisselant aux gouttières. On se -croirait dans un nid bien chaud, tout en haut d'un grand arbre. Pour -le moment, le nid est vide. Le maître du logis n'est pas là; mais on -sent qu'il va rentrer bientôt, et tout chez lui a l'air de l'attendre. -Sur un bon feu couvert, une petite marmite bout tranquillement avec -un murmure de satisfaction. C'est un peu tard veiller pour une -marmite; aussi quoique celle-là semble faite au métier, à en juger -par ses flancs roussis, passés à la flamme, de temps en temps elle -s'impatiente, et son couvercle se soulève, agité par la vapeur. Alors -une bouffée de chaleur appétissante monte et se répand dans toute la -chambre. - -Oh! la bonne odeur de soupe au fromage... - -Parfois aussi le feu couvert se dégage un peu. Un écroulement de -cendres se fait entre les bûches, et une petite flamme court sur -le parquet, éclairant le logis par le bas, comme pour faire son -inspection, s'assurer que tout est en ordre. Oui, ma foi! tout est -bien en ordre, et le maître peut venir quand il voudra. Les rideaux -d'algérienne sont tirés devant les fenêtres, drapés confortablement -autour du lit. Voilà là-bas le grand fauteuil qui s'allonge auprès de -la cheminée; la table, dans un coin toute dressée, avec la lampe prête -à allumer, le couvert mis pour un seul, et à côté du couvert le livre, -compagnon du repas solitaire... Et de même que la marmite a un coup -de feu, les fleurs de la vaisselle ont pâli dans l'eau, le livre est -froissé aux bords. Il y a sur tout cela l'air attendri, un peu fatigué, -d'une habitude. On sent que le maître du logis doit rentrer très tard -toutes les nuits, et qu'il aime à trouver en rentrant ce petit souper -qui mijote, et tient la chambre parfumée et chaude jusqu'à son retour. - -Oh! la bonne odeur de soupe au fromage. - -A voir la netteté de ce logement de garçon, je m'imagine un employé, un -de ces êtres minutieux qui installent dans toute leur vie l'exactitude -de l'heure du bureau et l'ordre des cartons étiquetés. Pour rentrer si -tard, il doit avoir un service de nuit à la poste ou au télégraphe. Je -le vois d'ici derrière un grillage, en manches de lustrine et calotte -de velours, triant, timbrant des lettres, dévidant les banderoles -bleues des dépêches, préparant à Paris qui dort ou qui s'amuse toutes -ses affaires de demain. Eh bien, non. Ce n'est pas cela. Voici qu'en -furetant dans la chambre, la petite lueur du foyer vient éclairer de -grandes photographies accrochées au mur. Aussitôt l'on voit sortir -de l'ombre, encadrés d'or et majestueusement drapés, l'empereur -Auguste, Mahomet, Félix, chevalier romain, gouverneur d'Arménie, des -couronnes, des casques, des tiares, des turbans, et sous ces coiffures -différentes, toujours la même tête solennelle et droite, la tête du -maître de céans, l'heureux seigneur pour qui cette soupe embaumée -mijote et bout doucement sur la cendre chaude... - -Oh! la bonne odeur de soupe au fromage... - -Certes, non! celui-là n'est pas un employé des postes. C'est un -empereur, un maître du monde, un de ces êtres providentiels qui tous -les soirs de répertoire font trembler les voûtes de l'Odéon et n'ont -qu'à dire: «Gardes, saisissez-le!» pour que les gardes obéissent. En -ce moment, il est là-bas dans son palais, de l'autre côté de l'eau. -Le cothurne aux talons, la chlamyde à l'épaule, il erre sous les -portiques, déclame, fronce le sourcil, se drape d'un air ennuyé dans -ses tirades tragiques. C'est si triste en effet de jouer devant les -banquettes! Et la salle de l'Odéon est si grande, si froide, les soirs -de tragédie!... Tout à coup l'empereur, à demi gelé sous sa pourpre, -sent un frisson de chaleur lui courir par tout le corps. Son œil -s'allume, sa narine s'ouvre... Il songe qu'en rentrant, il va trouver -sa chambre encore chaude, le couvert mis, la lampe prête et tout son -petit chez lui bien rangé, avec ce soin bourgeois des comédiens qui -se vengent dans la vie privée des allures un peu désordonnées de la -scène... Il se voit découvrant la marmite, remplissant son assiette à -fleurs... - -Oh! la bonne odeur de soupe au fromage!... - -A partir de ce moment, ce n'est plus le même homme. Les plis droits de -sa chlamyde, les escaliers de marbre, la roideur des portiques n'ont -plus rien qui le gêne. Il s'anime, presse son jeu, précipite l'action. -Pensez donc! si le feu allait s'éteindre là-bas... A mesure que la -soirée s'avance, sa vision se rapproche et lui donne de l'entrain. -Miracle! l'Odéon dégèle. Les vieux habitués de l'orchestre, réveillés -de leur torpeur, trouvent que ce Marancourt est vraiment magnifique, -surtout aux dernières scènes. Le fait est qu'au dénoûment, à l'heure -décisive où l'on poignarde les traîtres, où l'on marie les princesses, -la physionomie de l'empereur vous a une béatitude, une sérénité -singulières. L'estomac creusé par tant d émotions, de tirades, il lui -semble qu'il est chez lui, assis à sa petite table, et son regard va de -Cinna à Maxime avec un bon sourire d'attendrissement, comme s'il voyait -déjà les jolis fils blancs qui s'allongent au bout de la cuillère, -quand la soupe au fromage est cuite à point, bien mijotée et servie -chaud... - - - - -LE DERNIER LIVRE - - -«Il est mort!...» me dit quelqu'un dans l'escalier. - -Depuis plusieurs jours déjà, je la sentais venir la lugubre nouvelle. -Je savais que d'un moment à l'autre j'allais la trouver à cette porte; -et pourtant elle me frappa comme quelque chose d'inattendu. Le cœur -gros, les lèvres tremblantes, j'entrai dans cet humble logis d'homme -de lettres où le cabinet de travail tenait la plus grande place, où -l'étude despotique avait pris tout le bien-être, toute la clarté de la -maison. - -Il était là couché sur un petit lit de fer très bas, et sa table -chargée de papiers, sa grande écriture interrompue au milieu des -pages, sa plume encore debout dans l'encrier disaient combien la mort -l'avait frappé subitement. Derrière le lit, une haute armoire de chêne, -débordant de manuscrits, de paperasses, s'entr'ouvrait presque sur -sa tête. Tout autour, des livres, rien que des livres: partout, sur -des rayons, sur des chaises, sur le bureau, empilés par terre dans -des coins, jusque sur le pied du lit. Quand il écrivait là, assis -à sa table, cet encombrement, ce fouillis sans poussière pouvait -plaire aux yeux: on y sentait la vie, l'entrain du travail. Mais dans -cette chambre de mort, c'était lugubre. Tous ces pauvres livres, qui -croulaient par piles, avaient l'air prêts à partir, à se perdre dans -cette grande bibliothèque du hasard, éparse dans les ventes, sur les -quais, les étalages, feuilletée par le vent et la flâne. - -Je venais de l'embrasser dans son lit, et j'étais debout à le regarder, -tout saisi par le contact de ce front froid et lourd comme une pierre. -Soudain la porte s'ouvrit. Un commis en librairie, chargé, essoufflé, -entra joyeusement et poussa sur la table un paquet de livres, frais -sortis de la presse. - -«Envoi de Bachelin», cria-t-il; puis, voyant le lit, il recula, ôta sa -casquette et se retira discrètement. - -Il y avait quelque chose d'effroyablement ironique dans cet envoi du -libraire Bachelin, retardé d'un mois, attendu par le malade avec tant -d'impatience et reçu par le mort... Pauvre ami! C'était son dernier -livre, celui sur lequel il comptait le plus. Avec quel soin minutieux -ses mains, déjà tremblantes de fièvre, avaient corrigé les épreuves! -quelle hâte il avait de tenir le premier exemplaire! Dans les derniers -jours, quand il ne parlait plus, ses yeux restaient fixés sur la porte; -et si les imprimeurs, les protes, les brocheurs, tout ce monde employé -à l'œuvre d'un seul, avaient pu voir ce regard d'angoisse et d'attente, -les mains se seraient hâtées, les lettres se seraient bien vite mises -en pages, les pages en volumes pour arriver à temps, c'est-à-dire un -jour plus tôt, et donner au mourant la joie de retrouver, toute fraîche -dans le parfum du livre neuf et la netteté des caractères, cette pensée -qu'il sentait déjà fuir et s'obscurcir en lui. - -Même en pleine vie, il y a là en effet pour l'écrivain un bonheur dont -il ne se blase jamais. Ouvrir le premier exemplaire de son œuvre, la -voir fixée, comme en relief, et non plus dans cette grande ébullition -du cerveau où elle est toujours un peu confuse, quelle sensation -délicieuse! Tout jeune, cela vous cause un éblouissement: les lettres -miroitent, allongées de bleu, de jaune, comme si l'on avait du soleil -plein la tête. Plus tard, à cette joie d'inventeur se mêle un peu de -tristesse, le regret de n'avoir pas dit tout ce que l'on voulait dire. -L'œuvre qu'on portait en soi paraît toujours plus belle que celle -qu'on a faite. Tant de choses se perdent en ce voyage de la tête à la -main! A voir dans les profondeurs du rêve, l'idée du livre ressemble à -ces jolies méduses de la Méditerranée qui passent dans la mer comme des -nuances flottantes; posées sur le sable, ce n'est plus qu'un peu d'eau, -quelques gouttes décolorées que le vent sèche tout de suite. - -Hélas! ni ces joies ni ces désillusions, le pauvre garçon n'avait -rien eu, lui, de sa dernière œuvre. C'était navrant à voir, cette -tête inerte et lourde, endormie sur l'oreiller, et à côté ce livre -tout neuf, qui allait paraître aux vitrines, se mêler aux bruits de -la rue, à la vie de la journée, dont les passants liraient le titre -machinalement, l'emporteraient dans leur mémoire, au fond de leurs -yeux, avec le nom de l'auteur, ce même nom inscrit à la page triste -des mairies, et si riant, si gai sur la couverture de couleur claire. -Le problème de l'âme et du corps semblait tenir là tout entier, entre -ce corps rigide qu'on allait ensevelir, oublier, et ce livre qui -se détachait de lui, comme une âme visible, vivante, et peut-être -immortelle... - -...«Il m'en avait promis un exemplaire...» dit tout bas près de moi -une voix larmoyante. Je me retournai, et j'aperçus, sous des lunettes -d'or, un petit œil vif et fureteur de ma connaissance et de la vôtre -aussi, vous tous mes amis qui écrivez. C'était l'amateur de livres, -celui qui vient, dès qu'un volume de vous est annoncé, sonner à votre -porte deux petits coups timides et persistants qui lui ressemblent. Il -entre, souriant, l'échine basse, frétille autour de vous, vous appelle -«cher maître», et ne s'en ira pas sans emporter votre dernier livre. -Rien que le dernier! Il a tous les autres, c'est celui-là seul qui lui -manque. Et le moyen de refuser? Il arrive si bien à l'heure, il sait -si bien vous prendre au milieu de cette joie dont nous parlions, dans -l'abandon des envois, des dédicaces. Ah! le terrible petit homme que -rien ne rebute, ni les portes sourdes, ni les accueils gelés, ni le -vent, ni la pluie, ni les distances. Le matin, on le rencontre dans -la rue de la Pompe, grattant au petit huis du patriarche de Passy; le -soir, il revient de Marly avec le nouveau drame de Sardou sous le bras. -Et comme cela, toujours trottant, toujours en quête, il remplit sa vie -sans rien faire, et sa bibliothèque sans payer. - -Certes, il fallait que la passion des livres fût bien forte chez cet -homme pour l'amener ainsi jusqu'à ce lit de mort. - -«Eh! prenez-le, votre exemplaire», lui dis-je impatienté. Il ne le -prit pas, il l'engloutit. Puis, une fois le volume bien approfondi -dans sa poche, il resta sans bouger, sans parler, la tête penchée sur -l'épaule, essuyant ses lunettes d'un air attendri ... Qu'attendait-il? -qu'est-ce qui le retenait? Peut-être un peu de honte, l'embarras de -partir tout de suite, comme s'il n'était venu que pour cela? - -Eh bien, non! - -Sur la table, dans le papier d'emballage à moitié enlevé, il venait -d'apercevoir quelques exemplaires d'amateur, la tranche épaisse, non -rognés, avec de grandes marges, fleurons, culs-de-lampe; et malgré -son attitude recueillie, son regard, sa pensée, out était là... Il en -louchait, le malheureux! - -Ce que c'est pourtant que la manie d'observer!... Moi-même je m'étais -laissé distraire de mon émotion, et je suivais, à travers mes larmes, -cette petite comédie navrante qui se jouait au chevet du mort. -Doucement, par petites secousses invisibles, l'amateur se rapprochait -de la table. Sa main se posa comme par hasard sur un des volumes; il le -retourna, l'ouvrit, palpa le feuillet. A mesure son œil s'allumait, le -sang lui montait aux joues. La magie du livre opérait en lui... A la -fin, n'y tenant plus, il en prit un: - -«C'est pour M. de Sainte-Beuve», me dit-il à demi-voix, et dans sa -fièvre, son trouble, la peur qu'on ne le lui reprît, peut-être aussi -pour bien me convaincre que c'était pour M. de Sainte-Beuve, il ajouta -très gravement avec un accent de componction intraduisible: «De -l'Académie française!...» et il disparut. - - - - -MAISON A VENDRE - - -Au-dessus de la porte, une porte de bois mal jointe, qui laissait se -mêler, dans un grand intervalle, le sable du jardinet et la terre de la -route, un écriteau était accroché depuis longtemps, immobile dans le -soleil d'été, tourmenté, secoué au vent d'automne: _Maison à vendre_, -et cela semblait dire aussi maison abandonnée, tant il y avait de -silence autour. - -Quelqu'un habitait là pourtant. Une petite fumée bleuâtre, montant -de la cheminée de brique qui dépassait un peu le mur, trahissait -une existence cachée, discrète et triste comme la fumée de ce feu -de pauvre. Puis à travers les ais branlants de la porte, au Heu de -l'abandon, du vide, de cet en-l'air qui précède et annonce une vente, -un départ, on voyait des allées bien alignées, des tonnelles arrondies, -les arrosoirs près du bassin et des ustensiles de jardinier appuyés à -la maisonnette. Ce n'était rien qu'une maison de paysan, équilibrée -sur ce terrain en pente par un petit escalier, qui plaçait le côté de -l'ombre au premier, celui du midi au rez-de-chaussée. De ce côté-là, -on aurait dit une serre. Il y avait des cloches de verre empilées sur -les marches, des pots à fleurs vides, renversés, d'autres rangés avec -des géraniums, des verveines sur le sable chaud et blanc. Du reste, à -part deux ou trois grands platanes, le jardin était tout au soleil. Des -arbres fruitiers en éventail sur des fils de fer, ou bien en espalier, -s'étalaient à la grande lumière, un peu défeuillés, là seulement pour -le fruit. C'était aussi des plants de fraisiers, des pois à grandes -rames: et au milieu de tout cela, dans cet ordre et ce calme, un -vieux, à chapeau de paille, qui circulait tout le jour par les allées, -arrosait aux heures fraîches, coupait, émondait les branches et les -bordures. - -Ce vieux ne connaissait personne dans le pays. Excepté la voiture du -boulanger, qui s'arrêtait à toutes les portes dans l'unique rue du -village, il n'avait jamais de visite. Parfois, quelque passant, en -quête d'un de ces terrains à mi-côte qui sont tous très fertiles et -font de charmants vergers, s'arrêtait pour sonner en voyant l'écriteau. -D'abord la maison restait sourde. Au second coup un bruit de sabots -s'approchait lentement du fond du jardin, et le vieux entre-bâillait -sa porte d'un air furieux: - -«Qu'est-ce que vous voulez? - ---La maison est à vendre? - ---Oui, répondait le bonhomme avec effort, oui... elle est à vendre, -mais je vous préviens qu'on en demande très cher...» Et sa main, -toute prête à la refermer, barrait la porte. Ses yeux vous mettaient -dehors, tant ils montraient de colère, et il restait là, gardant comme -un dragon ses carrés de légumes et sa petite cour sablée. Alors les -gens passaient leur chemin, se demandant à quel maniaque ils avaient -affaire, et quelle était cette folie de mettre sa maison en vente avec -un tel désir de la conserver. - -Ce mystère me fut expliqué. Un jour, en passant devant la petite -maison, j'entendis des voix animées, le bruit d'une discussion. - -«Il faut vendre, papa, il faut vendre... vous l'avez promis...» - -Et la voix du vieux, toute tremblante: - -«Mais, mes enfants, je ne demande pas mieux que de vendre... voyons! -Puisque j'ai mis l'écriteau.» - -J'appris ainsi que c'étaient ses fils, ses brus, de petits boutiquiers -parisiens, qui l'obligeaient à se défaire de ce coin bien-aimé. -Pour quelle raison? je l'ignore. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'ils -commençaient à trouver que la chose traînait trop, et à partir de -ce jour, ils vinrent régulièrement tous les dimanches pour harceler -le malheureux, l'obliger à tenir sa promesse. De la route, dans ce -grand silence du dimanche, où la terre elle-même se repose d'avoir -été labourée, ensemencée toute la semaine, j'entendais cela très -bien. Les boutiquiers causaient, discutaient entre eux en jouant au -tonneau, et le mot argent sonnait sec dans ces voix aigres comme les -palets qu'on heurtait. Le soir, tout le monde s'en allait; et quand le -bonhomme avait fait quelques pas sur la route pour les reconduire, il -rentrait bien vite, et refermait tout heureux sa grosse porte, avec une -semaine de répit devant lui. Pendant huit jours, la maison redevenait -silencieuse. Dans le petit jardin brûlé de soleil, on n'entendait rien -que le sable écrasé d'un pas lourd, ou traîné au râteau. - -De semaine en semaine cependant, le vieux était plus pressé, plus -tourmenté. Les boutiquiers employaient tous les moyens. On amenait -les petits enfants pour le séduire. «Voyez-vous, grand-père, quand -la maison sera vendue, vous viendrez habiter avec nous. Nous serons -si heureux tous ensemble!...» Et c'étaient des aparté dans tous les -coins, des promenades sans fin à travers les allées, des calculs faits -à haute voix. Une fois j'entendis une des filles qui criait: - -«La baraque ne vaut pas cent sous... elle est bonne à jeter à bas.» - -Le vieux écoutait sans rien dire. On parlait de lui comme s'il était -mort, de sa maison comme si elle était déjà abattue. Il allait, tout -voûté, des larmes dans les yeux, cherchant par habitude une branche -à émonder, un fruit à soigner en passant; et l'on sentait sa vie si -bien enracinée dans ce petit coin de terre, qu'il n'aurait jamais la -force de s'en arracher. En effet, quoi qu'on pût lui dire, il reculait -toujours le moment du départ. En été, quand mûrissaient ces fruits -un peu acides qui sentent la verdeur de l'année, les cerises, les -groseilles, les cassis, il se disait: - -«Attendons la récolte... Je vendrai tout de suite après.» - -Mais la récolte faite, les cerises passées, venait le tour des pêches, -puis les raisins, et après les raisins ces belles nèfles brunes qu'on -cueille presque sous la neige. Alors l'hiver arrivait. La campagne -était noire, le jardin vide. Plus de passants, plus d'acheteurs. Plus -même de boutiquiers le dimanche. Trois grands mois de repos pour -préparer les semences, tailler les arbres fruitiers, pendant que -l'écriteau inutile se balançait sur la route, retourné par la pluie et -le vent. - -A la longue, impatientés et persuadés que le vieux faisait tout pour -éloigner les acheteurs, les enfants prirent un grand parti. Une des -brus vint s'installer près de lui, une petite femme de boutique, parée -dès le matin, et qui avait bien cet air avenant, faussement doux, cette -amabilité obséquieuse des gens habitués au commerce. La route semblait -lui appartenir. Elle ouvrait la porte toute grande, causait fort, -souriait aux passants comme pour dire: - -«Entrez... voyez... la maison est à vendre!» - -Plus de répit pour le pauvre vieux. Quelquefois, essayant d'oublier -qu'elle était là, il bêchait ses carrés, les ensemençait à nouveau, -comme ces gens tout près de la mort qui aiment à faire des projets pour -tromper leurs craintes. Tout le temps, la boutiquière le suivait, le -tourmentait: - -«Bah! à quoi bon?... c'est donc pour les autres que vous prenez tant -de peine?» - -Il ne lui répondait pas, et s'acharnait à son travail avec un -entêtement singulier. Laisser son jardin à l'abandon, c'eût été le -perdre un peu déjà, commencer à s'en détacher. Aussi les allées -n'avaient pas un brin d'herbe; pas de gourmand aux rosiers. - -En attendant, les acquéreurs ne se présentaient pas. C'était le moment -de la guerre, et la femme avait beau tenir sa porte ouverte, faire des -yeux doux à la route, il ne passait que des déménagements, il n'entrait -que de la poussière. De jour en jour, la dame devenait plus aigre. Ses -affaires de Paris la réclamaient. Je l'entendais accabler son beau-père -de reproches, lui faire de véritables scènes, taper les portes. Le -vieux courbait le dos sans rien dire, et se consolait en regardant -monter ses petits pois, et l'écriteau, toujours à la même place: -_Maison à vendre_. - -... Cette année, en arrivant à la campagne, j'ai bien retrouvé la -maison; mais, hélas! l'écriteau n'y était plus. Des affiches déchirées, -moisies, pendaient encore au long des murs. C'est fini; on l'avait -vendue! A la place du grand portail gris une porte verte, fraîchement -peinte, avec un fronton arrondi, s'ouvrait par un petit jour grillé -qui laissait voir le jardin. Ce n'était plus le verger d'autrefois, -mais un fouillis bourgeois de corbeilles, de pelouses, de cascades, le -tout reflété dans une grande boule de métal qui se balançait devant le -perron. Dans cette boule, les allées faisaient des cordons de fleurs -voyantes, et deux larges figures s'étalaient, exagérées: un gros homme -rouge, tout en nage, enfoncé dans une chaise rustique, et une énorme -dame essoufflée, qui criait en brandissant un arrosoir: - -«J'en ai mis quatorze aux balsamines!» - -On avait bâti un étage, renouvelé les palissades; et dans ce petit coin -remis à neuf, sentant encore la peinture, un piano jouait à toute volée -des quadrilles connus et des polkas de bals publics. Ces airs de danse, -qui tombaient sur la route et faisaient chaud à entendre, mêlés à la -grande poussière de juillet, ce tapage de grosses fleurs, de grosses -dames, cette gaieté débordante et triviale me serraient le cœur. Je -pensais au pauvre vieux qui se promenait là si heureux, si tranquille; -et je me le figurais à Paris, avec son chapeau de paille, son dos de -vieux jardinier, errant au fond de quelque arrière-boutique, ennuyé, -timide, plein de larmes, pendant que sa bru triomphait dans un comptoir -neuf, où sonnaient les écus de la petite maison. - - - - -CONTES DE NOËL - - -I - -UN RÉVEILLON DANS LE MARAIS - - -Monsieur Majesté, fabricant d'eau de Seltz dans le Marais, vient de -faire un petit réveillon chez des amis de la place Royale, et regagne -son logis en fredonnant... Deux heures sonnent à Saint-Paul. «Comme -il est tard!» se dit le brave homme, et il se dépêche; mais le pavé -glisse, les rues sont noires, et puis dans ce diable de vieux quartier, -qui date du temps où les voitures étaient rares, il y a un tas de -tournants, d'encoignures, de bornes devant les portes à l'usage des -cavaliers. Tout cela empêche d'aller vite, surtout quand on a déjà -les jambes un peu lourdes, et les yeux embrouillés par les toasts du -réveillon... Enfin M. Majesté arrive chez lui. Il s'arrête devant un -grand portail orné, où brille au clair de lune un écusson, doré de -neuf, d'anciennes armoiries repeintes dont il a fait sa marque de -fabrique: - - HÔTEL CI-DEVANT DE NESMOND - MAJESTÉ JEUNE - FABRICANT D'EAU DE SELTZ - -Sur tous les siphons de la fabrique, sur les bordereaux, les têtes -de lettres, s'étalent ainsi et resplendissent les vieilles armes des -Nesmond. - -Après le portail, c'est la cour, une large cour aérée et claire, qui -dans le jour en s'ouvrant fait de la lumière à toute la rue. Au fond -de la cour, une grande bâtisse très ancienne, des murailles noires, -brodées, ouvragées, des balcons de fer arrondis, des balcons de pierre -à pilastres, d'immenses fenêtres très hautes, surmontées de frontons, -de chapiteaux qui s'élèvent aux derniers étages comme autant de petits -toits dans le toit, et enfin sur le faîte, au milieu des ardoises, les -lucarnes des mansardes, rondes, coquettes, encadrées de guirlandes -comme des miroirs. Avec cela un grand perron de pierre, rongé et -verdi par la pluie, une vigne maigre qui s'accroche aux murs, aussi -noire, aussi tordue que la corde qui se balance là-haut à la poulie du -grenier, je ne sais quel grand air de vétusté et de tristesse... C'est -l'ancien hôtel de Nesmond. - -En plein jour, l'aspect de l'hôtel n'est pas le même. Les mots: -_Caisse, Magasin, Entrée des ateliers_ éclatent partout en or sur les -vieilles murailles, les font vivre, les rajeunissent. Les camions des -chemins de fer ébranlent le portail: les commis s'avancent au perron -la plume à l'oreille pour recevoir les marchandises. La cour est -encombrée de caisses, de paniers, de paille, de toile d'emballage. On -se sent bien dans une fabrique... Mais avec la nuit, le grand silence, -cette lune d'hiver qui, dans le fouillis des toits compliqués, jette -et entremêle des ombres, l'antique maison des Nesmond reprend ses -allures seigneuriales. Les balcons sont en dentelle; la cour d'honneur -s'agrandit, et le vieil escalier, qu'éclairent des jours inégaux, vous -a des recoins de cathédrale, avec des niches vides et des marches -perdues qui ressemblent à des autels. - -Cette nuit-là surtout, M. Majesté trouve à sa maison un aspect -singulièrement grandiose. En traversant la cour déserte, le bruit de -ses pas l'impressionne. L'escalier lui paraît immense, surtout très -lourd à monter. C'est le réveillon sans doute... Arrivé au premier -étage, il s'arrête pour respirer, et s'approche d'une fenêtre. Ce que -c'est que d'habiter une maison historique! M. Majesté n'est pas poète, -oh! non; et pourtant, en regardant cette belle cour aristocratique, -où la lune étend une nappe de lumière bleue, ce vieux logis de grand -seigneur qui a si bien l'air de dormir avec ses toits engourdis sous -leur capuchon de neige, il lui vient des idées de l'autre monde: - -«Hein?... tout de même, si les Nesmond revenaient...» - -A ce moment, un grand coup de sonnette retentit. Le portail s'ouvre à -deux battants, si vite, si brusquement, que le réverbère s'éteint; et -pendant quelques minutes il se fait là-bas, dans l'ombre de la porte, -un bruit confus de frôlements, de chuchotements. On se dispute, on se -presse pour entrer. Voici des valets, beaucoup de valets, des carrosses -tout en glaces miroitant au clair de lime, des chaises à porteurs -balancées entre deux torches qui s'avivent au courant d'air du portail. -En rien de temps, la cour est encombrée. Mais au pied du perron, la -confusion cesse. Des gens descendent des voitures, se saluent, entrent -en causant comme s'ils connaissaient la maison. Il y a là, sur ce -perron, un froissement de soie, un cliquetis d'épées. Rien que des -chevelures blanches, alourdies et mates de poudre; rien que des petites -veux claires, un peu tremblantes, des petits rires sans timbre, des -pas légers. Tous ces gens ont l'air d'être vieux, vieux. Ce sont des -yeux effacés, des bijoux endormis, d'anciennes soies brochées, adoucies -de nuances changeantes, que la lumière des torches fait briller d'un -éclat doux; et sur tout cela flotte un petit nuage de poudre, qui monte -des cheveux échafaudés, roulés en boucles, à chacune de ces jolies -révérences, un peu guindées par les épées et les grands paniers... -Bientôt toute la maison à l'air d'être hantée. Les torches brillent -de fenêtre en fenêtre, montent et descendent dans le tournoiement des -escaliers, jusqu'aux lucarnes des mansardes qui ont leur étincelle de -fête et de vie. Tout l'hôtel de Nesmond s'illumine, comme si un grand -coup de soleil couchant avait allumé ses vitres. - -«Ah! mon Dieu! ils vont mettre le feu!...» se dit M. Majesté. Et, -revenu de sa stupeur, il tâche de secouer l'engourdissement de ses -jambes et descend vite dans la cour, où les laquais viennent d'allumer -un grand feu clair. M. Majesté s'approche; il leur parle. Les laquais -ne lui répondent pas, et continuent de causer tout bas entre eux, sans -que la moindre vapeur s'échappe de leurs lèvres dans l'ombre glaciale -de la nuit. M. Majesté n'est pas content, cependant une chose le -rassure, c'est que ce grand feu qui flambe si haut et si droit est un -feu singulier, une flamme sans chaleur, qui brille et ne brûle pas. -Tranquillisé de ce côté, le bonhomme franchit le perron et entre dans -ses magasins. - -Ces magasins du rez-de-chaussée devaient faire autrefois de beaux -salons de réception. Des parcelles d'or terni brillent encore à tous -les angles. Des peintures mythologiques tournent au plafond, entourent -les glaces, flottent au-dessus des portes dans des teintes vagues, un -peu ternes, comme le souvenir des années écoulées. Malheureusement -il n'y a plus de rideaux, plus de meubles. Rien que des paniers, de -grandes caisses pleines de siphons à têtes d'étain, et les branches -desséchées d'un vieux lilas qui montent toutes noires derrière les -vitres. M. Majesté, en entrant, trouve son magasin plein de lumière et -de monde. Il salue, mais personne ne fait attention à lui. Les femmes -aux bras de leurs cavaliers continuent à minauder cérémonieusement -sous leurs pelisses de satin. On se promène, on cause, on se disperse. -Vraiment tous ces vieux marquis ont l'air d'être chez eux. Devant un -trumeau peint, une petite ombre s'arrête, toute tremblante: «Dire que -c'est moi, et que me voilà!» et elle regarde en souriant une Diane -qui se dresse dans la boiserie,--mince et rose, avec un croissant au -front. - -«Nesmond, viens donc voir tes armes!» et tout le monde rit en regardant -le blason des Nesmond qui s'étale sur une toile d'emballage, avec le -nom de Majesté au-dessous. - -«Ah! ah! ah!... Majesté!... Il y en a donc encore des Majestés en -France?» - -Et ce sont des gaietés sans fin, de petits rires à son de flûte, des -doigts en l'air, des bouches qui minaudent... - -Tout à coup quelqu'un crie: - -«Du champagne! du champagne! - ---Mais non!... - ---Mais si!... si, c'est du champagne... Allons, comtesse, vite un petit -réveillon.» - -C'est de l'eau de Seltz de M. Majesté qu'ils ont prise pour du -champagne. On le trouve bien un peu éventé; mais bah! on le boit tout -de même, et comme ces pauvres petites ombres n'ont pas la tête bien -solide, peu à peu cette mousse d'eau de Seltz les anime, les excite, -leur donne envie de danser. Des menuets s'organisent. Quatre fins -violons que Nesmond a fait venir commencent un air de Rameau, tout -en triolets, menu et mélancolique dans sa vivacité. Il faut voir -toutes ces jolies vieilles tourner lentement, saluer en mesure d'un -air grave. Leurs atours en sont rajeunis, et aussi les gilets d'or, -les habits brochés, les souliers à boucles de diamants. Les panneaux -eux-mêmes semblent revivre en entendant ces anciens airs. La vieille -glace, enfermée dans le mur depuis deux cents ans, les reconnaît aussi, -et tout éraflée, noircie aux angles, elle s'allume doucement et renvoie -aux danseurs leur image, un peu effacée, comme attendrie d'un regret. -Au milieu de toutes ces élégances, M. Majesté se sent gêné. Il s'est -blotti derrière une caisse et regarde... - -Petit à petit cependant le jour arrive. Par les portes vitrées du -magasin, on voit la cour blanchir, puis le haut des fenêtres, puis -tout un côté du salon. A mesure que la lumière vient, les figures -s'effacent, se confondent. Bientôt M. Majesté ne voit plus que deux -petits violons attardés dans un coin, et que le jour évapore en les -touchant. Dans la cour, il aperçoit encore, mais si vague, la forme -d'une chaise à porteurs, une tête poudrée semée d'émeraudes, les -dernières étincelles d'une torche que les laquais ont jetée sur le -pavé, et qui se mêlent avec le feu des roues d'une voiture de roulage -entrant à grand bruit par le portail ouvert... - - - - -II - - -LES TROIS MESSES BASSES - - - -I - -«Deux dindes truffées, Garrigou?... - ---Oui, mon révérend, deux dindes magnifiques bourrées de truffes. J'en -sais quelque chose, puisque c'est moi qui ai aidé à les remplir. On -aurait dit que leur peau allait craquer en rôtissant, tellement elle -était tendue... - ---Jésus-Maria! moi qui aime tant les truffes!... Donne-moi vite mon -surplis, Garrigou... Et avec les dindes, qu'est-ce que tu as encore -aperçu à la cuisine?... - ---Oh! toutes sortes de bonnes choses... Depuis midi nous n'avons -fait que plumer des faisans, des huppes, des gelinottes, des coqs de -bruyère. La plume en volait partout... Puis de l'étang on a apporté -des anguilles, des carpes dorées, des truites, des... - ---Grosses comment, les truites, Garrigou? - ---Grosses comme ça, mon révérend... Énormes!... - ---Oh! Dieu, il me semble que je les vois!... As-tu mis le vin dans les -burettes? - ---Oui, mon révérend, j'ai mis le vin dans les burettes... Mais dame! -il ne vaut pas celui que vous boirez tout à l'heure en sortant de -la messe de minuit. Si vous voyiez cela dans la salle à manger du -château, toutes ces carafes qui flambent pleines de vins de toutes -les couleurs... Et la vaisselle d'argent, les surtouts ciselés, les -fleurs, les candélabres!... Jamais il ne se sera vu un réveillon -pareil. Monsieur le marquis a invité tous les seigneurs du voisinage. -Vous serez au moins quarante à table, sans compter le bailli ni le -tabellion... Ah! vous êtes bien heureux d'en être, mon révérend ... -Rien que d'avoir flairé ces belles dindes, l'odeur des truffes me suit -partout... Meuh!... - ---Allons, allons, mon enfant. Gardons-nous du péché de gourmandise, -surtout la nuit de la Nativité... Va bien vite allumer les cierges et -sonner le premier coup de la messe; car voilà que minuit est proche et -il ne faut pas nous mettre en retard...» - -Cette conversation se tenait une nuit de Noël de l'an de grâce mil -six cent et tant, entre le révérend dom Balaguère, ancien prieur des -Barnabites, présentement chapelain gagé des sires de Trinquelague, et -son petit clerc Garrigou, ou du moins ce qu'il croyait être le petit -clerc Garrigou, car vous saurez que le diable, ce soir-là, avait -pris la face ronde et les traits indécis du jeune sacristain pour -mieux induire le révérend père en tentation et lui faire commettre un -épouvantable péché de gourmandise. Donc, pendant que le soi-disant -Garrigou (hum! hum!) faisait à tour de bras carillonner les cloches de -la chapelle seigneuriale, le révérend achevait de revêtir sa chasuble -dans la petite sacristie du château; et, l'esprit déjà troublé par -toutes ces descriptions gastronomiques, il se répétait à lui-même en -s'habillant: - -«Des dindes rôties... des carpes dorées... des truites grosses comme -ça!...» - -Dehors, le vent de la nuit soufflait en éparpillant la musique des -cloches, et à mesure des lumières apparaissaient dans l'ombre aux -flancs du mont Ventoux, en haut duquel s'élevaient les vieilles tours -de Trinquelague. C'étaient des familles de métayers qui venaient -entendre la messe de minuit au château. Ils grimpaient la côte en -chantant par groupes de cinq ou six, le père en avant la lanterne en -main, les femmes enveloppées dans leurs grandes mantes brunes où les -enfants se serraient et s'abritaient. Malgré l'heure et le froid, tout -ce brave peuple marchait allègrement, soutenu par l'idée qu'au sortir -de la messe il y aurait, comme tous les ans, table mise pour eux en bas -dans les cuisines. De temps en temps, sur la rude montée, le carrosse -d'un seigneur, précédé de porteurs de torches, faisait miroiter ses -glaces au clair de lime, ou bien une mule trottait en agitant ses -sonnailles, et à la lueur des falots enveloppés de brume, les métayers -reconnaissaient leur bailli et le saluaient au passage: - -«Bonsoir, bonsoir, maître Arnoton! - ---Bonsoir, bonsoir, mes enfants!» - -La nuit était claire, les étoiles avivées de froid; la bise piquait, et -un fin grésil, glissant sur les vêtements sans les mouiller, gardait -fidèlement la tradition des Noëls blancs de neige. Tout en haut de la -côte, le château apparaissait comme le but, avec sa masse énorme de -tours, de pignons, le clocher de sa chapelle montant dans le ciel bleu -noir, et une foule de petites lumières qui clignotaient, allaient, -venaient, s'agitaient à toutes les fenêtres, et ressemblaient, sur le -fond sombre du bâtiment, aux étincelles courant dans des cendres de -papier brûlé... Passé le pont-levis et la poterne, il fallait, pour se -rendre à la chapelle, traverser la première cour, pleine de carrosses, -de valets, de chaises à porteurs, toute claire du feu des torches et de -la flambée des cuisines. On entendait le tintement des tournebroches, -le fracas des casseroles, le choc des cristaux et de l'argenterie -remués dans les apprêts d'un repas; par là-dessus, une vapeur tiède, -qui sentait bon les chairs rôties et les herbes fortes des sauces -compliquées, faisait dire aux métayers, comme au chapelain, comme au -bailli, comme à tout le monde: - -«Quel bon réveillon nous allons faire après la messe!» - - - -II - -Drelindin din!... Drelindin din!... - -C'est la messe de minuit qui commence. Dans la chapelle du château, -une cathédrale en miniature, aux arceaux entrecroisés, aux boiseries -de chêne, montant jusqu'à hauteur des murs, toutes les tapisseries -ont été tendues, tous les cierges allumés. Et que de monde! Et que -de toilettes! Voici d'abord, assis dans les stalles sculptées qui -entourent le chœur, le sire de Trinauelague, en habit de taffetas -saumon, et près de lui tous les nobles seigneurs invités. En face, sur -des prie-Dieu garnis de velours, ont pris place la vieille marquise -douairière dans sa robe de brocart couleur de feu, et la jeune dame -de Trinquelague, coiffée d'une haute tour de dentelle gaufrée à la -dernière mode de la cour de France. Plus bas, on voit, vêtus de noir -avec de vastes perruques en pointe et des visages rasés, le bailli -Thomas Arnoton et le tabellion maître Ambroy, deux notes graves parmi -les soies voyantes et les damas brochés. Puis viennent les gras -majordomes, les pages, les piqueurs, les intendants, dame Barbe, toutes -ses clefs pendues sur le côté à un clavier d'argent fin. Au fond, sur -les bancs, c'est le bas office, les servantes, les métayers avec leurs -familles; et enfin, là-bas, tout contre la porte qu'ils entr'ouvrent et -referment discrètement, messieurs les marmitons qui viennent entre deux -sauces prendre un petit air de messe et apporter une odeur de réveillon -dans l'église toute en fête et tiède de tant de cierges allumés. - -Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches qui donne des -distractions à l'officiant? Ne serait-ce pas plutôt la sonnette de -Garrigou, cette enragée petite sonnette qui s'agite au pied de l'autel -avec une précipitation infernale et semble dire tout le temps: -«Dépêchons-nous, dépêchons-nous... Plus tôt nous aurons fini, plus tôt -nous serons à table.» Le fait est que chaque fois qu'elle tinte, cette -sonnette du diable, le chapelain oublie sa messe et ne pense plus qu'au -réveillon. Il se figure les cuisines en rumeur, les fourneaux où brûle -un feu de forge, la buée qui monte des couvercles entr'ouverts, et dans -cette buée deux dindes magnifiques, bourrées, tendues, marbrées de -truffes... - -Ou bien encore il voit passer des files de petits pages portant des -plats enveloppés de vapeurs tentantes, et avec eux il entre dans la -grande salle déjà prête pour le festin. O délices! voilà l'immense -table toute chargée et flamboyante, les paons habillés de leurs -plumes, les faisans écartant leurs ailes mordorées, les flacons -couleur de rubis, les pyramides de fruits éclatant parmi les branches -vertes, et ces merveilleux poissons dont parlait Garrigou (ah! bien -oui, Garrigou!) étalés sur un lit de fenouil, l'écaille nacrée comme -s'ils sortaient de l'eau, avec un bouquet d'herbes odorantes dans -leurs narines de monstres. Si vive est la vision de ces merveilles -qu'il semble à dom Balaguère que tous ces plats mirifiques sont -servis devant lui sur les broderies de la nappe d'autel, et deux ou -trois fois, au lieu de _Dominas vobiscum_, il se surprend à dire le -_Benedicite_. A part ces légères méprises, le digne homme débite son -office très consciencieusement, sans passer une ligne, sans omettre une -génuflexion, et tout marche assez bien jusqu'à la fin de la première -messe; car vous savez que le jour de Noël le même officiant doit -célébrer trois messes consécutives. - -«Et d'une!» se dit le chapelain avec un soupir de soulagement; puis, -sans perdre une minute, il fait signe à son clerc ou celui qu'il croit -être son clerc, et... - -Drelindin din!... Drelindin din!... - -C'est la seconde messe qui commence, et avec elle commence aussi le -péché de dom Balaguère. «Vite, vite, dépêchons-nous», lui crie de -sa petite voix aigrelette la sonnette de Garrigou, et cette fois le -malheureux officiant, tout abandonné au démon de gourmandise, se -rue sur le missel et dévore les pages avec l'avidité de son appétit -en surexcitation. Frénétiquement il se baisse, se relève, esquisse -les signes de croix, les génuflexions, raccourcit tous ses gestes -pour avoir plus tôt fini. A peine s'il étend ses bras à l'évangile, -s'il frappe sa poitrine au confiteor. Entre le clerc et lui c'est à -qui bredouillera le plus vite. Versets et répons se précipitent, se -bousculent. Les mots à moitié prononcés, sans ouvrir la bouche, ce qui -prendrait trop de temps, s'achèvent en murmures incompréhensibles. - -_Oremus ps... ps... ps_... - -_Meâ culpâ...pâ...pâ_... - -Pareils à des vendangeurs pressés foulant le raisin de la cuve, tous -deux barbotent dans le latin de la messe, en envoyant des éclaboussures -de tous les côtés. - -_Dom ... scum_!... dit Balaguère. - -..._Stutuo_!... répond Garrigou; et tout le temps la damnée petite -sonnette est là qui tinte à leurs oreilles, comme ces grelots qu'on met -aux chevaux de poste pour les faire galoper à la grande vitesse. Pensez -que de ce train-là une messe basse est vite expédiée. - -«Et de deux!» dit le chapelain tout essoufflé; puis, sans prendre le -temps de respirer, rouge, suant, il dégringole les marches de l'autel -et ... - -Drelindin din!... Drelindin din!... - -C'est la troisième messe qui commence. Il n'y a plus que quelques -pas à faire pour arriver à la salle à manger; mais, hélas! à mesure -que le réveillon approche, l'infortuné Balaguère se sent pris d'une -folie d'impatience et de gourmandise. Sa vision s'accentue, les carpes -dorées, les dindes rôties sont là, là. Il les touche;... il les... Oh! -Dieu... Les plats fument, les vins embaument; et secouant son grelot -enragé, la petite sonnette lui crie: - -«Vite, vite, encore plus vite!...» - -Mais comment pourrait-il aller plus vite? Ses lèvres remuent à peine. -Il ne prononce plus les mots... A moins de tricher tout à fait le -bon Dieu et de lui escamoter sa messe... Et c'est ce qu'il fait, le -malheureux!... De tentation en tentation, il commence par sauter un -verset, puis deux. Puis l'épître est trop longue, il ne la finit pas, -effleure l'évangile, passe devant le credo sans entrer, saute le pater, -salue de loin la préface, et par bonds et par élans se précipite ainsi -dans la damnation éternelle, toujours suivi de l'infâme Garrigou (_vade -rétro, Satanas!_), qui le seconde avec une merveilleuse entente, lui -relève sa chasuble, tourne les feuillets deux par deux, bouscule -les pupitres, renverse les burettes, et sans cesse secoue la petite -sonnette de plus en plus fort, de plus en plus vite. - -Il faut voir la figure effarée que font tous les assistants! Obligés -de suivre à la mimique du prêtre cette messe dont ils n'entendent pas -un mot, les uns se lèvent quand les autres s'agenouillent, s'asseyent -quand les autres sont debout, et toutes les phases de ce singulier -office se confondent sur les bancs dans une foule d'attitudes -diverses. L'étoile de Noël en route dans les chemins du ciel, là-bas -vers la petite étable, pâlit d'épouvante en voyant cette confusion... - -«L'abbé va trop vite... On ne peut pas suivre», murmure la vieille -douairière en agitant sa coiffe avec égarement. Maître Arnoton, ses -grandes lunettes d'acier sur le nez, cherche dans son paroissien où -diantre on peut bien en être. Mais au fond, tous ces braves gens, qui -eux aussi pensent à réveillonner, ne sont pas fâchés que la messe aille -ce train de poste; et quand dom Balaguère, la figure rayonnante, se -tourne vers l'assistance en criant de toutes ses forces: _Ite missa -est_, il n'y a qu'une voix dans la chapelle pour lui répondre un _Deo -gratias_ si joyeux, si entraînant, qu'on se croirait déjà à table au -premier toast du réveillon. - - - -III - -Cinq minutes après, la foule des seigneurs s'asseyait dans la grande -salle, le chapelain au milieu d'eux. Le château, illuminé du haut -en bas, retentissait de chants, de cris, de rires, de rumeurs; et -le vénérable dom Balaguère plantait sa fourchette dans une aile de -gelinotte, noyant le remords de son péché sous des flots de vin du -pape et de bon jus de viandes. Tant il but et mangea, le pauvre saint -homme, qu'il mourut dans la nuit d'une terrible attaque, sans avoir eu -seulement le temps de se repentir; pins au matin il arriva dans le ciel -encore tout en rumeur des fêtes de la nuit, et je vous laisse à penser -comme il y fut reçu: - -«Retire-toi de mes yeux, mauvais chrétien! lui dit le souverain Juge, -notre maître à tous; ta faute est assez grande pour effacer toute une -vie de vertu... Ah! tu m'as volé une messe de nuit... Eh bien! tu m'en -payeras trois cents en place, et tu n'entreras en paradis que quand tu -auras célébré dans ta propre chapelle ces trois cents messes de Noël en -présence de tous ceux qui ont péché par ta faute et avec toi...» - -... Et voilà la vraie légende de dom Balaguère comme on la raconte -au pays des olives. Aujourd'hui le château de Trinquelague n'existe -plus, mais la chapelle se tient encore droite tout en haut du mont -Ventoux, dans un bouquet de chênes verts. Le vent fait battre sa porte -disjointe, l'herbe encombre le seuil; il y a des nids aux angles de -l'autel et dans l'embrasure des hautes croisées dont les vitraux -coloriés ont disparu depuis longtemps. Cependant il paraît que tous -les ans, à Noël, une lumière surnaturelle erre parmi ces ruines, et -qu'en allant aux messes et aux réveillons, les paysans aperçoivent ce -spectre de chapelle éclairé de cierges invisibles qui brûlent au grand -air, même sous la neige et le vent. Vous en rirez si vous voulez, mais -un vigneron de l'endroit, nommé Garrigue, sans doute un descendant -de Garrigou, m'a affirmé qu'un soir de Noël, se trouvant un peu en -ribotte, il s'était perdu dans la montagne du côté de Trinquelague; -et voici ce qu'il avait vu... Jusqu'à onze heures, rien. Tout était -silencieux, éteint, inanimé. Soudain, vers minuit, un carillon sonna -tout en haut du clocher, un vieux, vieux carillon qui avait l'air -d'être à dix lieues. Bientôt, dans le chemin qui monte, Garrigue vit -trembler des feux, s'agiter des ombres indécises. Sous le porche de la -chapelle on marchait, on chuchotait: - -«Bonsoir, maître Arnoton! - ---Bonsoir, bonsoir, mes enfants!...» - -Quand tout le monde fut entré, mon vigneron, qui était très brave, -s'approcha doucement, et regardant par la porte cassée eut un singulier -spectacle. Tous ces gens qu'il avait vus passer étaient rangés autour -du chœur, dans la nef en ruine, comme si les anciens bancs existaient -encore. De belles dames en brocart avec des coiffes de dentelles, -des seigneurs chamarrés du haut en bas, des paysans en jaquettes -fleuries ainsi qu'en avaient nos grands-pères, tous l'air vieux, fané, -poussiéreux, fatigué. De temps en temps des oiseaux de nuit, hôtes -habituels de la chapelle, réveillés par toutes ces lumières, venaient -rôder autour des cierges dont la flamme montait droite et vague comme -si elle avait brûlé derrière une gaze; et ce qui amusait beaucoup -Garrigue, c'était un certain personnage à grandes lunettes d'acier, qui -secouait à chaque instant sa haute perruque noire sur laquelle un de -ces oiseaux se tenait droit tout empêtré en battant silencieusement des -ailes... - -Dans le fond, un petit vieillard de taille enfantine, à genoux au -milieu du chœur, agitait désespérément une sonnette sans grelot et sans -voix, pendant qu'un prêtre, habillé de vieil or, allait, venait devant -l'autel en récitant des oraisons dont on n'entendait pas un mot... Bien -sûr c'était dom Balaguère, en train de dire sa troisième messe basse. - - - - -LE PAPE EST MORT - - -J'ai passé mon enfance dans une grande ville de province coupée en deux -par une rivière très encombrée, très remuante, où j'ai pris de bonne -heure le goût des voyages et la passion de la vie sur l'eau. Il y a -surtout un coin de quai, près d'une certaine passerelle Saint-Vincent, -auquel je ne pense jamais, même aujourd'hui, sans émotion. Je revois -l'écriteau cloué au bout d'une vergue: _Cornet, bateaux de louage_, le -petit escalier qui s'enfonçait dans l'eau, tout glissant et noirci de -mouillure, la flottille de petits canots fraîchement peints de couleurs -vives s'alignant au bas de l'échelle, se balançant doucement bord à -bord, comme allégés par les jolis noms qu'ils portaient à leur arrière -en lettres blanches: _l'Oiseau-Mouche, l'Hirondelle_. - -Puis, parmi les longs avirons reluisants de céruse qui étaient en train -de sécher contre le talus, le père Cornet s'en allant avec son seau -à peinture, ses grands pinceaux, sa figure tannée, crevassée, ridée -de mille petites fossettes comme la rivière un soir de vent frais... -Oh! ce père Cornet. Ç'a été le satan de mon enfance, ma passion -douloureuse, mon péché, mon remords. M'en a-t-il fait commettre des -crimes avec ses canots! Je manquais l'école, je vendais mes livres. -Qu'est-ce que je n'aurais pas vendu pour une après-midi de canotage! - -Tous mes cahiers de classe au fond du bateau, la veste à bas, le -chapeau en arrière, et dans les cheveux le bon coup d'éventail de la -brise d'eau, je tirais ferme sur mes rames, en fronçant les sourcils -pour bien me donner la tournure d'un vieux loup de mer. Tant que -j'étais en ville, je tenais le milieu de la rivière, à égale distance -des deux rives, où le vieux loup de mer aurait pu être reconnu. Quel -triomphe de me mêler à ce grand mouvement de barques, de radeaux, de -trains de bois, de mouches à vapeur qui se côtoyaient, s'évitaient, -séparés seulement par un mince liséré d'écume! Il y avait de lourds -bateaux qui tournaient pour prendre le courant, et cela en déplaçait -une foule d'autres. - -Tout à coup les roues d'un vapeur battaient l'eau près de moi; ou bien -une ombre lourde m'arrivait dessus, c'était l'avant d'un bateau de -pommes. - -«Gare donc, moucheron!» me criait une voix enrouée; et je suais, je -me débattais, empêtré dans le va-et-vient de cette vie du fleuve que -la vie de la rue traversait incessamment par tous ces ponts, toutes -ces passerelles qui mettaient des reflets d'omnibus sous la coupe des -avirons. Et le courant si dur à la pointe des arches, et les remous, -les tourbillons, le fameux trou de la _Mort-qui-trompe!_ Pensez que ce -n'était pas une petite affaire de se guider là dedans avec des bras de -douze ans et personne pour tenir la barre. - -Quelquefois j'avais la chance de rencontrer la _chaîne_. Vite je -m'accrochais tout au bout de ces longs trains de bateaux qu'elle -remorquait, et, les rames immobiles, étendues comme des ailes qui -planent, je me laissais aller à cette vitesse silencieuse qui coupait -la rivière en longs rubans d'écume et faisait filer des deux côtés les -arbres, les maisons du quai. Devant moi, loin, bien loin, j'entendais -le battement monotone de l'hélice, un chien qui aboyait sur un des -bateaux de la remorque, où montait d'une cheminée basse un petit filet -de fumée; et tout cela me donnait l'illusion d'un grand voyage, de la -vraie vie de bord. - -Malheureusement, ces rencontres de la _chaîne_ étaient rares. Le plus -souvent il fallait ramer et ramer aux heures de soleil. Oh! les pleins -midis tombant d'aplomb sur la rivière, il me semble qu'ils me brûlent -encore. Tout flambait, tout miroitait. Dans cette atmosphère aveuglante -et sonore qui flotte au-dessus des vagues et vibre à tous leurs -mouvements, les courts plongeons de mes rames, les cordes des haleurs -soulevées de l'eau toutes ruisselantes faisaient passer des lumières -vives d'argent poli. Et je ramais en fermant les yeux. Par moment, à -la vigueur de mes efforts, à l'élan de l'eau sous ma barque, je me -figurais que j'allais très vite; mais en relevant la tête, je voyais -toujours le même arbre, le même mur en face de moi sur la rive. - -Enfin, à force de fatigues, tout moite et rouge de chaleur, je -parvenais à sortir de la ville. Le vacarme des bains froids, des -bateaux de blanchisseuses, des pontons d'embarquement diminuait. Les -ponts s'espaçaient sur la rive élargie. Quelques jardins de faubourg, -une cheminée d'usine, s'y reflétaient de loin en loin. A l'horizon -tremblaient des îles vertes. Alors, n'en pouvant plus, je venais me -ranger contre la rive, au milieu des roseaux tout bourdonnants; et -là, abasourdi par le soleil, la fatigue, cette chaleur lourde qui -montait de l'eau étoilée de larges fleurs jaunes, le vieux loup de -mer se mettait à saigner du nez pendant des heures. Jamais mes voyages -n'avaient un autre dénoûment. Mais que voulez-vous? Je trouvais cela -délicieux. - -Le terrible, par exemple, c'était le retour, la rentrée. J'avais beau -revenir à toutes rames, j'arrivais toujours trop tard, longtemps après -la sortie des classes. L'impression du jour qui tombe, les premiers -becs de gaz dans le brouillard, la retraite, tout augmentait mes -transes, mon remords. Les gens qui passaient, rentrant chez eux bien -tranquilles, me faisaient envie; et je courais la tête lourde, pleine -de soleil et d'eau, avec des ronflements de coquillages au fond des -oreilles, et déjà sur la figure le rouge du mensonge que j'allais dire. - -Car il en fallait un chaque fois pour faire tête à ce terrible « -d'où viens-tu?» qui m'attendait en travers de la porte. C'est cet -interrogatoire de l'arrivée qui m'épouvantait le plus. Je devais -répondre là, sur le palier, au pied levé, avoir toujours une histoire -prête, quelque chose à dire, et de si étonnant, de si renversant, que -la surprise coupât court à toutes les questions. Cela me donnait le -temps d'entrer, de reprendre haleine; et pour en arriver là, rien ne -me coûtait. J'inventais des sinistres, des révolutions, des choses -terribles, tout un côté de la ville qui brûlait, le pont du chemin de -fer s'écroulant dans la rivière. Mais ce que je trouvai encore de plus -fort, le voici: - -Ce soir-là, j'arrivai très en retard. Ma mère, qui m'attendait depuis -une grande heure, guettait, debout, en haut de l'escalier. - -«D'où viens-tu?» me cria-t-elle. - -Dites-moi ce qu'il peut tenir de diableries dans une tête d'enfant. Je -n'avais rien trouvé, rien préparé. J'étais venu trop vite... Tout à -coup il me passa une idée folle. Je savais la chère femme très pieuse, -catholique enragée comme une Romaine, et je lui répondis dans tout -l'essoufflement d'une grande émotion: - -«O maman... Si vous saviez!... - ---Quoi donc?... Qu'est-ce qu'il y a encore?... - ---Le pape est mort. - ---Le pape est mort!...» fit la pauvre mère, et elle s'appuya toute pâle -contre la muraille. Je passai vite dans ma chambre, un peu effrayé de -mon succès et de l'énormité du mensonge; pourtant, j'eus le courage -de le soutenir jusqu'au bout. Je me souviens d'une soirée funèbre et -douce; le père très grave, la mère atterrée... On causait bas autour de -la table. Moi, je baissais les yeux; mais mon escapade s'était si bien -perdue dans la désolation générale que personne n'y pensait plus. - -Chacun citait à l'envi quelque trait de vertu de ce pauvre Pie IX; -puis, peu à peu, la conversation s'égarait à travers l'histoire -des papes. Tante Rose parla de Pie VII, qu'elle se souvenait très -bien d'avoir vu passer dans le Midi, au fond d'une chaise de poste, -entre des gendarmes. Or, rappela la fameuse scène avec l'empereur: -_Commediante!... tragediante!..._ C'était bien la centième fois que je -l'entendais raconter, cette terrible scène, toujours avec les mêmes -intonations, les mêmes gestes, et ce stéréotypé des traditions de -famille qu'on se lègue et qui restent là, puériles et locales, comme -des histoires de couvent. - -C'est égal, jamais elle ne m'avait paru si intéressante. - -Je l'écoutais avec des soupirs hypocrites, des questions, un air de -faux intérêt, et tout le temps je me disais: - -«Demain matin, en apprenant que le pape n'est pas mort, ils seront si -contents que personne n'aura le courage de me gronder.» - -Tout en pensant à cela, mes yeux se fermaient malgré moi, et j'avais -des visions de petits bateaux peints en bleu, avec des coins de Saône -alourdis par la chaleur, et de grandes pattes d'_argyronètes_ courant -dans tous les sens et rayant l'eau vitreuse, comme des pointes de -diamant. - - - - -PAYSAGES GASTRONOMIQUES - - - -LA BOUILLABAISSE - -Nous longions les côtes de Sardaigne, vers l'île de la Madeleine. Une -promenade matinale. Les rameurs allaient lentement, et penché sur le -bord je voyais la mer, transparente comme une source, traversée de -soleil jusqu'au fond. Des méduses, des étoiles de mer s'étalaient -parmi les mousses marines. De grosses langoustes donnaient immobiles -en abaissant leurs longues cornes sur le sable fin. Tout cela vu à -dix-huit ou vingt pieds de profondeur, dans je ne sais quelle facticité -d'aquarium en cristal. A l'avant de la barque, un pêcheur debout, un -long roseau fendu à la main, faisait signe aux rameurs: «piano... -piano...» et tout à coup, entre les pointes de sa fourche, tenait -suspendue une belle langouste qui allongeait ses pattes avec un effroi -encore plein de sommeil. Près de moi, un autre marin laissait tomber sa -ligne à fleur d'eau dans le sillage et ramenait des petits poissons -merveilleux qui se coloraient en mourant de mille nuances vives et -changeantes. Une agonie vue à travers un prisme. - -La pêche finie, on aborda parmi les hautes roches grises. Le feu fut -vite allumé, pâle dans le grand soleil; de larges tranches de pain -coupées sur de petites assiettes de terre rouge, et l'on était là -autour de la marmite, l'assiette tendue, la narine ouverte... Était-ce -le paysage, la lumière, cet horizon de ciel et d'eau? Mais je n'ai -jamais rien mangé de meilleur que cette bouillabaisse de langoustes. -Et quelle bonne sieste ensuite sur le sable! un sommeil tout plein du -bercement de la mer, où les mille écailles luisantes des petites vagues -papillotaient encore aux yeux fermés. - - - -L' AIOLI - -On se serait cru dans la cabane d'un pêcheur de Théocrite, au bord -de la mer de Sicile. C'était simplement en Provence, dans l'île de -Camargue, chez un garde-pêche. Une cabane de roseaux, des filets pendus -au mur, des rames, des fusils, quelque chose comme l'attirail d'un -trappeur, d'un chasseur de terre et d'eau. Devant la porte, encadrant -un grand paysage de plaine, agrandi encore par le vent, la femme du -garde dépouillait de belles anguilles toutes vives. Les poissons se -tordaient au soleil; et là-bas, dans la lumière blanche des coups de -vent, des arbres grêles se courbaient, avaient l'air de fuir, montrant -le côté pâle de leurs feuilles. Des marécages luisaient de place en -place entre les roseaux, comme les fragments d'un miroir brisé. Plus -loin encore, une grande ligne étincelante fermait l'horizon; c'était -l'étang de Vaccarès. - -Dans l'intérieur de la cabane où brillait un feu de sarments tout en -pétillement et en clarté, le garde pilait religieusement les gousses -d'ail dans un mortier en y laissant tomber l'huile d'olive goutte à -goutte. Nous avons mangé _l'aioli_ autour de nos anguilles, assis sur -de hauts escabeaux devant la petite table de bois, dans cette étroite -cabane où la plus grande place était tenue par l'échelle montant à la -soupente. Autour de la chambre si petite on devinait un horizon immense -traversé de coups de vent, de vols hâtés d'oiseaux en voyage; et -l'espace environnant pouvait se mesurer aux sonnailles des troupeaux de -chevaux et de bœufs, tantôt retentissantes et sonores, tantôt diminuées -dans l'éloignement et n'arrivant plus que comme des notes perdues, -enlevées dans un coup de mistral. - - - -LE KOUSSKOUSS - -C'était en Algérie, chez un aga de la plaine du Chélif. De la grande -tente seigneuriale installée pour nous devant la maison de l'aga, -nous voyions descendre une nuit de demi-deuil, d'un noir violet où se -fonçait la pourpre d'un couchant magnifique; dans la fraîcheur de la -soirée, au milieu de la tente entr'ouverte, un chandelier kabyle en -bois de palmier levait au bout de ses branches une flamme immobile -qui attirait des insectes de nuit, des frôlements d'ailes peureuses. -Accroupis tout autour sur des nattes, nous mangions silencieusement: -c'étaient des moutons entiers, tout ruisselants de beurre, qu'on -apportait au bout d'une perche, des pâtisseries au miel, des confitures -musquées, et enfin un grand plat de bois où des poulets s'étalaient -dans la semoule dorée du kousskouss. - -Pendant ce temps-là, la nuit était venue. Sur les collines -environnantes, la lune se levait, un petit croissant oriental où -s'enfermait une étoile. Un grand feu flambait en plein air devant la -tente, entouré de danseurs et de musiciens. Je me souviens d'un nègre -gigantesque, tout nu sous une ancienne tunique des régiments de léger, -qui bondissait en faisant courir des ombres sur toute la toile... -Cette danse de cannibale, ces petits tambours arabes haletant sous la -mesure précipitée, les aboiements aigus des chacals qui se répondaient -de tous les coins de la plaine; on se sentait en plein pays sauvage. -Cependant à l'intérieur de la tente,--cet abri des tribus nomades -qui ressemble à une voile fixe sur un élément immobile,--l'aga dans -ses bournous de laine blanche me semblait une apparition des temps -primitifs, et pendant qu'il mangeait son kousskouss gravement, je -pensais que le plat national arabe pourrait bien être cette manne -miraculeuse des Hébreux dont il est parlé dans la Bible. - - - -LA POLENTA - -La côte Corse, un soir de novembre.--Nous abordons sous la grande pluie -dans un pays complètement désert. Des charbonniers Lucquois nous font -une place à leur feu; puis un berger indigène, une espèce de sauvage -tout habillé de peau de bouc, nous invite à venir manger la _polenta_ -dans sa cabane. Nous entrons, courbés, rapetissés, dans une hutte -où l'on ne peut se tenir debout. Au milieu, des brins de bois vert -s'allument entre quatre pierres noires. La fumée qui s'échappe de là -monte vers le trou percé à la hutte, puis se répand partout, rabattue -par la pluie et le vent. Une petite lampe--le _caleil_ provençal--ouvre -un œil timide dans cet air étouffé. Une femme, des enfants apparaissent -de temps en temps quand la fumée s'éclaircit, et tout au fond un porc -grogne. On distingue des débris de naufrage, un banc fait de morceaux -de navires, une caisse de bois avec des lettres de roulage, une tête de -sirène en bois peint arrachée à quelque proue, toute lavée d'eau de mer. - -La _polenta_ est affreuse. Les châtaignes mal écrasées ont un goût -moisi; on dirait qu'elles ont séjourné longtemps sous les arbres, en -pleine pluie. Le _bruccio_ national vient après, avec son goût sauvage -qui fait rêver de chèvres vagabondes ... Nous sommes ici en pleine -misère italienne. Pas de maison, l'abri. Le climat est si beau, la vie -si facile! Rien qu'une niche pour les jours de grande pluie. Et alors -qu'importe la fumée, la lampe mourante, puisqu'il est convenu que le -toit c'est la prison et qu'on ne vit bien qu'en plein soleil? - - - - -LA MOISSON AU BORD DE LA MER - - -Nous courions depuis le matin à travers la plaine, cherchant la mer qui -nous fuyait toujours dans ces méandres, ces caps, ces presqu'îles que -forment les côtes de Bretagne. - -De temps en temps un coin bleu-marine s'ouvrait à l'horizon, comme -une échappée de ciel plus sombre et plus mouvant; mais le hasard de -ces routes tortueuses qui font rêver d'embuscades et de chouannerie -refermait vite la vision entrevue. Nous étions arrivés ainsi dans -un petit village vieux et rustique, aux rues sombres, étroites à la -façon des rues algériennes, encombrées de fumier, d'oies, de bœufs, de -pourceaux. Les maisons ressemblaient à des huttes avec leurs portes -basses, ogivales, encerclées de blanc, marquées de croix à la chaux, -et leurs volets assujettis par cette longue barre transversale qu'on -ne voit que dans les pays de grand vent. Il avait pourtant l'air -bien abrité, bien étouffé, bien calme, le petit bourg breton. On se -serait cru à vingt lieues dans l'intérieur des terres. Tout à coup, en -débouchant sur la place de l'église, nous nous trouvons entourés d'une -lumière éblouissante, d'une prise d'air gigantesque, d'un bruit de -flots illimité. C'était l'Océan, l'Océan immense, infini, et son odeur -fraîche et salée, et ce grand coup d'éventail que la marée montante -dégage de chaque vague dans son élan. Le village s'avance, se dresse au -bord du quai, la jetée continuant la rue jusqu'au bout d'un petit port -où sont amarrées quelques barques de pêche. L'église dresse son clocher -en vigie près des flots, et autour d'elle, dernière limite de ce coin -de terre, le cimetière met des croix penchées, des herbes folles, et -son mur bas tout effrité où s'appuient des bancs de pierre. - -On ne peut vraiment rien trouver de plus délicieux, de plus retiré -que ce petit village perdu au milieu des roches, intéressant par son -double côté marin et pastoral. Tous pêcheurs ou laboureurs, les gens -d'ici ont l'abord rude, peu engageant. Ils ne vous invitent pas à -rester chez eux, au contraire. Peu à peu pourtant ils s'humanisent, -et l'on est étonné de voir sous ces durs accueils des êtres naïfs -et bons. Ils ressemblent bien à leur pays, à ce sol rocailleux et -résistant, si minéral, que les routes--même au soleil--prennent une -teinte noire pailletée d'étincelles de cuivre ou d'étain. La côte qui -met à nu ce terrain pierreux est austère, farouche, hérissée. Ce sont -des éboulements, des falaises à pic, des grottes creusées par la lame, -où elle s'engouffre et mugit. Lorsque la marée se retire, on voit -des écueils à perte de vue sortant des flots leurs dos de monstres, -tout reluisants et blanchis d'écume, comme des cachalots gigantesques -échoués. - -Par un contraste singulier, à deux pas seulement du rivage, des champs -de blé, de vigne ou de luzerne, s'étendent coupés, séparés par des -petits murs hauts comme des haïes et verts de ronces. L'œil fatigué -du vertige des hautes falaises, de ces abîmes où l'on descend avec -des cordes scellées dans la pierre, des brisants écumeux, trouve un -repos au milieu de l'uniformité des plaines, de la nature intime et -familière. Le moindre détail rustique s'agrandit sur le fond glauque de -la mer toujours présente au détour des sentiers, dans l'entre-deux des -toits, l'ébréchement des murs, au fond d'une ruelle. Le chant des coqs -semble plus clair, entouré de plus d'espace. Mais ce qui est vraiment -beau, c'est l'amoncellement des moissons au bord de la mer, les meules -dorées au-dessus des flots bleus, les aires où tombent les fléaux -en mesure, et ces groupes de femmes sur les rochers à pic, prenant -la direction de l'air et vannant le blé entre leurs mains levées, -avec des gestes d'évocation. Les grains tombent en pluie régulière -et drue, tandis que le vent de la mer emporte la paille et la fait -tourbillonner. On vanne sur la place de l'église, sur le quai, jusque -sur la jetée, où de grands filets de pêche sont étendus, en train de -sécher leurs mailles entremêlées de plantes d'eau. - -Pendant ce temps-là une autre moisson se fait aussi, mais au bas des -roches, dans cet espace neutre que la marée envahit et découvre tour -à tour. C'est la récolte du goémon. Chaque lame, en déferlant sur le -rivage, laisse sa trace en une ligne ondulée de végétations marines, -goémon ou varech. Lorsque le vent souffle, les algues courent en -bruissant le long de la plage, et aussi loin que la mer se retire sur -les roches, ces longues chevelures mouillées se plaquent et s'étalent. -On les recueille par lourdes gerbes et on les amoncelle sur la côte en -meules sombres, violacées, gardant toutes les teintes du flot, avec -des irisements bizarres de poisson qui meurt ou de plante qui se fane. -Quand la meule est sèche, on la brûle et on en tire de la soude. - -Cette moisson singulière se fait les jambes nues, à la marée -descendante, parmi ces mille petits lacs si limpides que la mer en -se retirant laisse à sa place. Hommes, femmes, enfants s'engagent -entre les roches glissantes, armés d'immenses râteaux. Sur leur -passage, les crabes effarés se sauvent, s'embusquent, s'aplatissent, -tendent leurs pinces, et les chevrettes transparentes se perdent dans -la couleur de l'eau troublée. Le goémon ramené, amassé, est chargé -sur des charrettes attelées de bœufs sous le joug, qui traversent -péniblement, la tête basse, le terrain accidenté. De quelque côté -qu'on se tourne, on aperçoit de ces attelages. Parfois, à des endroits -presque inaccessibles, où on arrive par des sentiers abrupts, un -homme apparaît conduisant par la bride un cheval chargé de plantes -tombantes et ruisselantes. Vous voyez aussi des enfants transporter sur -des bâtons croisés en brancards leur glane de cette moisson marine. -Tout cela forme un tableau mélancolique et saisissant. Les goélands -épouvantés volent en criant autour de leurs œufs. La menace de la mer -est là, et ce qui achève de solenniser ce spectacle, c'est que, pendant -cette récolte faite aux sillons de la vague comme pendant la moisson -de terre, le silence plane, un silence actif, plein de l'effort d'un -peuple en face de la nature avare et rebelle. Un appel aux bœufs, un -«trrr» aigu qui sonne dans les grottes, voilà tout ce qu'on entend. Il -semble qu'on traverse une communauté de trappistes, un de ces couvents -où l'on travaille en plein air avec une loi de silence perpétuel. Les -conducteurs ne se retournent pas même pour vous regarder passer, et -les bœufs seuls vous fixent d'un gros œil immobile. Pourtant ce peuple -n'est pas triste, et, le dimanche venu, il sait bien s'égayer et danser -les vieilles rondes bretonnes. Le soir, vers huit heures, on se réunit -au bord du quai devant l'église et le cimetière. Ce mot de cimetière -a quelque chose d'effrayant, mais l'endroit, si vous le voyiez, ne -vous effraierait pas. Pas de buis, ni d'ifs, ni de marbres; rien de -convenu ni de solennel. Seulement des croix dressées où les mêmes noms -se répètent plusieurs fois comme dans tous les petits pays dont les -habitants sont alliés, l'herbe haute partout pareille, et des murs -si bas, que les enfants y grimpent dans leurs jeux et que les joins -d'enterrement on voit du dehors l'assistance agenouillée. - -Au pied de ces petits murs, les vieux viennent s'asseoir au soleil -pour filer ou dormir entre l'enclos inculte et silencieux et l'éternité -voyageuse de la mer... - -C'est là devant que la jeunesse vient danser le dimanche soir. Pendant -qu'un peu de lumière monte encore des vagues au long de la jetée, les -groupes de filles et de garçons se rapprochent. Les rondes se forment, -et une voix grêle part d'abord toute seule sur un rhythme simple qui -appelle le chœur après lui: - - C'est dans la cour du Plat-d'Étain... - - Toutes les voix redisent ensemble: - - C'est dans la cour du Plat-d'Étain... - -La ronde s'anime, les cornettes blanches tournoient, s'entr'ouvrant sur -les côtés comme des ailes de papillon. Presque toujours le vent de la -mer emporte la moitié des paroles: - - ...perdu mon serviteur... - ...portera mes couleurs... - -La chanson en paraît encore plus naïve et charmante, entendue par -fragments, avec des élisions bizarres telles qu'en renferment les -chansons de pays composées en dansant, plus soucieuses du rhythme -que du sens des mots. Sans autre lumière qu'un vague rayon de lune, -la danse semble fantastique. Tout est gris, noir ou blanc, dans une -neutralité de teinte qui accompagne les choses rêvées plutôt que -les choses vues. Peu à peu, à mesure que la lune monte, les croix -du cimetière, celle du grand calvaire qui est au coin, s'allongent, -rejoignent la ronde et s'y mêlent... Enfin dix heures sonnent. On se -sépare. Chacun rentre chez soi par les ruelles du village d'un aspect -étrange en ce moment. Les marches ébréchées des escaliers extérieurs, -les coins de toit, les hangars ouverts où la niait entre toute noire et -compacte se penchent, se contournent, se tassent. On longe de vieilles -murailles frôlées de figuiers énormes; et pendant qu'on écrase en -marchant la paille vide du blé battu, l'odeur de la mer se mêle au -parfum chaud de la moisson et des étables endormies. - -La maison que nous habitons est dans la campagne, un peu hors du -village. Sur la route, en revenant, nous apercevons à la pointe des -haies des lumières de phares luire de tous les côtés de la presqu'île, -un phare à éclat, un feu tournant, un feu fixe; et comme on ne voit pas -l'Océan, toutes ces vigies des noirs écueils semblent perdues dans la -campagne paisible. - - - - -LES ÉMOTIONS D'UN PERDREAU ROUGE - - -Vous savez que les perdreaux vont par bandes, se nichent ensemble aux -creux des sillons pour s'enlever à la moindre alerte, éparpillés dans -la volée comme une poignée de grains qu'on sème. Notre compagnie à nous -est gaie et nombreuse, établie en plaine sur la lisière d'un grand -bois, ayant du butin et de beaux abris de deux côtés. Aussi, depuis que -je sais courir, bien emplumé, bien nourri, je me trouvais très heureux -de vivre. Pourtant quelque chose m'inquiétait un peu, c'était cette -fameuse ouverture de la chasse dont nos mères commençaient à parler -tout bas entre elles. Un ancien de notre compagnie me disait toujours à -ce propos: - -«N'aie pas peur, Rouget--on m'appelle Rouget à cause de mon bec et de -mes pattes couleur de sorbe--n'aie pas peur, Rouget. Je te prendrai -avec moi le jour de l'ouverture et je suis sûr qu'il ne t'arrivera -rien.» - -C'est un vieux coq très malin et encore alerte, quoiqu'il ait le _fer -à cheval_ déjà marqué sur la poitrine et quelques plumes blanches -par-ci par-là. Tout jeune, il a reçu un grain de plomb dans l'aile, et -comme cela l'a rendu un peu lourd, il y regarde à deux fois avant de -s'envoler, prend son temps, et se tire d'affaire. Souvent il m'emmenait -avec lui jusqu'à l'entrée du bois. Il y a là une singulière petite -maison, nichée dans les châtaigniers, muette comme un terrier vide, et -toujours fermée. - ---«Regarde bien cette maison, petit, me disait le vieux; quand tu -verras de la fumée monter du toit, le seuil et les volets ouverts, ça -ira mal pour nous.» - -Et moi je me fiais à lui, sachant bien qu'il n'en était pas à sa -première ouverture. - -En effet, l'autre matin, au petit jour, j'entends qu'on rappelait tout -bas dans le sillon... - -«Rouget, Rouget.» - -C'était mon vieux coq. Il avait des yeux extraordinaires. - -«Viens vite, me dit-il, et fais comme moi.» - -Je le suivis, à moitié endormi, en me coulant entre les mottes de -terre, sans voler, sans presque sauter, comme une souris. Nous allions -du côté du bois; et je vis, en passant, qu'il y avait de la fumée à -la cheminée de la petite maison, du jour aux fenêtres, et devant la -porte grande ouverte des chasseurs tout équipés, entourés de chiens qui -sautaient. Comme nous passions, un des chasseurs cria: - -«Faisons la plaine ce matin, nous ferons le bois après déjeuner.» - -Alors je compris pourquoi mon vieux compagnon nous emmenait d'abord -sous la futaie. Tout de même le cœur me battait, surtout en pensant à -nos pauvres amis. - -Tout à coup, au moment d'atteindre la lisière, les chiens se mirent à -galoper de notre côté... - -«Rase-toi, rase-toi», me dit le vieux en se baissant; en même temps, -à dix pas de nous, une caille effarée ouvrit ses ailes et son bec tout -grands, et s'envola avec un cri de peur. J'entendis un bruit formidable -et nous fûmes entourés par une poussière d'une odeur étrange, toute -blanche et toute chaude, bien que le soleil fût à peine levé. J'avais -si peur que je ne pouvais plus courir. Heureusement nous entrions dans -le bois. Mon camarade se blottit derrière un petit chêne, je vins me -mettre près de lui, et nous restâmes là cachés, à regarder entre les -feuilles. - -Dans les champs, c'était une terrible fusillade. A chaque coup, je -fermais les yeux, tout étourdi; puis, quand je me décidais à les -ouvrir, je voyais la plaine grande et nue, les chiens courant, furetant -dans les brins d'herbe, dans les javelles, tournant sur eux-mêmes comme -des fous. Derrière eux les chasseurs juraient, appelaient; les fusils -brillaient au soleil. Un moment, dans un petit nuage de fumée, je crus -voir--quoiqu'il n'y eût aucun arbre alentour--voler comme des feuilles -éparpillées. Mais mon vieux coq me dit que c'était des plumes; et en -effet, à cent pas devant nous, un superbe perdreau gris tombait dans le -sillon en renversant sa tête sanglante. - -Quand le soleil fut très chaud, très haut, la fusillade s'arrêta -subitement. Les chasseurs revenaient vers la petite maison, où l'on -entendait pétiller un grand feu de sarments. Ils causaient entre eux, -le fusil sur l'épaule, discutaient les coups, pendant que leurs chiens -venaient derrière, harassés, la langue pendante... - -«Ils vont déjeuner, me dit mon compagnon, faisons comme eux.» - -Et nous entrâmes dans un champ de sarrasin qui est tout près du bois, -un grand champ blanc et noir, en fleur et en graine, sentant l'amande. -De beaux faisans au plumage mordoré picotaient là, eux aussi, en -baissant leurs crêtes rouges de peur d'être vus. Ah! ils étaient moins -fiers que d'habitude. Tout en mangeant, ils nous demandèrent des -nouvelles et si l'un des leurs était déjà tombé. Pendant ce temps, le -déjeuner des chasseurs, d'abord silencieux, devenait de plus en plus -bruyant; nous entendions choquer les verres et partir les bouchons des -bouteilles. Le vieux trouva qu'il était temps de rejoindre notre abri. - -A cette heure on aurait dit que le bois dormait. La petite mare où -les chevreuils vont boire n'était troublée par aucun coup de langue. -Pas un museau de lapin dans les serpolets de la garenne. On sentait -seulement un frémissement mystérieux, comme si chaque feuille, chaque -brin d'herbe abritait une vie menacée. Ces gibiers de forêt ont tant -de cachettes, les terriers, les fourrés, les fagots, les broussailles, -et puis des fossés, ces petits fossés de bois qui gardent l'eau si -longtemps après qu'il a plu. J'avoue que j'aurais aimé être au fond -d'un de ces trous-là; mais mon compagnon préférait rester à découvert, -avoir du large, voir de loin et sentir l'air ouvert devant lui. Bien -nous en prit, car les chasseurs arrivaient sous le bois. - -Oh! ce premier coup de feu en forêt, ce coup de feu qui trouait les -feuilles comme une grêle d'avril et marquait les écorces, jamais je -ne l'oublierai. Un lapin détala au travers du chemin en arrachant -des touffes d'herbe avec ses griffes tendues. Un écureuil dégringola -d'un châtaignier en faisant tomber les châtaignes encore vertes. Il y -eut deux ou trois vols lourds de gros faisans et un tumulte dans les -branches basses, les feuilles sèches, au vent de ce coup de fusil qui -agita, réveilla, effraya tout ce qui vivait dans le bois. Des mulots -se coulaient au fond de leurs trous. Un cerf-volant, sorti du creux de -l'arbre contre lequel nous étions blottis, roulait ses gros yeux bêtes, -fixes de terreur. Et puis des demoiselles bleues, des bourdons, des -papillons, pauvres bestioles s'effarant de tous côtés. Jusqu'à un petit -criquet aux ailes écarlates qui vint se poser tout près de mon bec; -mais j'étais trop effrayé moi-même pour profiter de sa peur. - -Le vieux, lui, était toujours aussi calme. Très attentif aux aboiements -et aux coups de feu, quand ils se rapprochaient il me faisait signe, -et nous allions un peu plus loin, hors de la portée des chiens et bien -cachés par le feuillage. Une fois pourtant je crus que nous étions -perdus. L'allée que nous devions traverser était gardée de chaque bout -par un chasseur embusqué. D'un côté un grand gaillard à favoris noirs -qui faisait sonner toute une ferraille à chacun de ses mouvements, -couteau de chasse, cartouchière, boîte à poudre, sans compter de -hautes guêtres bouclées jusqu'aux genoux et qui le grandissaient -encore; à l'autre bout un petit vieux, appuyé contre un arbre, fumait -tranquillement sa pipe, en clignant des yeux comme s'il voulait dormir. -Celui-là ne me faisait pas peur; mais c'était ce grand là-bas... - ---«Tu n'y entends rien, Rouget», me dit mon camarade en riant; et sans -crainte, les ailes toutes grandes, il s'envola presque dans les jambes -du terrible chasseur à favoris. - -Et le fait est que le pauvre homme était si empêtré dans tout son -attirail de chasse, si occupé à s'admirer du haut en bas, que lorsqu'il -épaula son fusil nous étions déjà hors de portée. Ah! si les chasseurs -savaient, quand ils se croient seuls à un coin de bois, combien de -petits yeux fixes les guettent des buissons, combien de petits becs -pointus se retiennent de rire à leur maladresse!... - -Nous allions, nous allions toujours. N'ayant rien de mieux à faire qu'à -suivre mon vieux compagnon, mes ailes battaient au vent des siennes -pour se replier immobiles aussitôt qu'il se posait. J'ai encore dans -les yeux tous les endroits où nous avons passé: la garenne rose de -bruyères, pleine de terriers au pied des arbres jaunes, avec ce grand -rideau de chênes où il me semblait voir la mort cachée partout, la -petite allée verte où ma mère Perdrix avait promené tant de fois sa -nichée au soleil de mai, où nous sautions tout en piquant les fourmis -rouges qui nous grimpaient aux pattes, où nous rencontrions des petits -faisans farauds, lourds comme des poulets, et qui ne voulaient pas -jouer avec nous. - -Je la vis comme dans un rêve ma petite allée, au moment où une biche -la traversait, haute sur ses pattes menues, les yeux grands ouverts -et prête à bondir. Puis la mare où l'on vient en partie par quinze ou -trente, tous du même vol, levés de la plaine en une minute, pour boire -à l'eau de la source et s'éclabousser de gouttelettes qui roulent sur -le lustre des plumes... Il y avait au milieu de cette mare un bouquet -d'aulnettes très fourré, c'est dans cet îlot que nous nous réfugiâmes. -Il aurait fallu que les chiens eussent un fameux nez pour venir nous -chercher là. Nous y étions depuis un moment, lorsqu'un chevreuil -arriva, se traînant sur trois pattes et laissant une trace rouge sur -les mousses derrière lui. C'était si triste à voir que je cachai ma -tête sous les feuilles; mais j'entendais le blessé boire dans la mare -en soufflant, brûlé de fièvre... - -Le jour tombait. Les coups de fusil s'éloignaient, devenaient plus -rares. Puis tout s'éteignit... C'était fini. Alors nous revînmes tout -doucement vers la plaine, pour avoir des nouvelles de notre compagnie. -En passant devant la petite maison du bois, je vis quelque chose -d'épouvantable. - -Au rebord d'un fossé, les lièvres au poil roux, les petits lapins -gris à queue blanche, gisaient à côté les uns des autres. C'était des -petites pattes jointes par la mort, qui avaient l'air de demander -grâce, des yeux voilés qui semblaient pleurer; puis des perdrix rouges, -des perdreaux gris, qui avaient le _fer à cheval_ comme mon camarade, -et des jeunes de cette année qui avaient encore comme moi du duvet -sous leurs plumes. Savez-vous rien de plus triste qu'un oiseau mort? -C'est si vivant, des ailes! De les voir repliées et froides, ça fait -frémir... Un grand chevreuil superbe et calme paraissait endormi, sa -petite langue rose dépassant la bouche comme pour lécher encore. - -Et les chasseurs étaient là, penchés sur cette cuerie, comptant et -tirant vers leurs carniers les pattes sanglantes, les ailes déchirées, -sans respect pour toutes ces blessures fraîches. Les chiens, attachés -pour la route, fronçaient encore leurs babines en arrêt, comme s'ils -s'apprêtaient à s'élancer de nouveau dans les taillis. - -Oh! pendant que le grand soleil se couchait là-bas et qu'ils s'en -allaient tous, harassés, allongeant leurs ombres sur les mottes -de terre et les sentiers humides de la rosée du soir, comme je -les maudissais, comme je les détestais, hommes et bêtes, toute la -bande!... Ni mon compagnon ni moi n'avions le courage de jeter comme à -l'ordinaire une petite note d'adieu à ce jour qui finissait. - -Sur notre route nous rencontrions de malheureuses petites bêtes, -abattues par un plomb de hasard, et restant là abandonnées aux fourmis, -des mulots, le museau plein de poussière, des pies, des hirondelles -foudroyées dans leur vol, couchées sur le dos et tendant leurs petites -pattes roides vers la nuit qui descendait vite comme elle fait en -automne, claire, froide et mouillée. Mais le plus navrant de tout, -c'était d'entendre, à la lisière du bois, au bord du pré, et là-bas -dans l'oseraie de la rivière, les appels anxieux, tristes, disséminés, -auxquels rien ne répondait. - - - - -LE MIROIR - - -Dans le Nord, au bord du Niémen, est arrivée une petite créole de -quinze ans, blanche et rose comme une fleur d'amandier. Elle vient du -pays des colibris, c'est le vent de l'amour qui l'apporte... Ceux de -son île lui disaient: «Ne pars pas, il fait froid sur le continent... -L'hiver te fera mourir.» Mais la petite créole ne croyait pas à l'hiver -et ne connaissait le froid que pour avoir pris des sorbets; puis elle -était amoureuse, elle n'avait pas peur de mourir... Et maintenant la -voilà qui débarque là-haut dans les brouillards du Niémen, avec ses -éventails, son hamac, ses moustiquaires et une cage en treillis doré -pleine d'oiseaux de son pays. - -Quand le vieux père Nord a vu venir cette fleur des îles que le Midi -lui envoyait dans un rayon, son cœur s'est ému de pitié; et comme il -pensait bien que le froid ne ferait qu'une bouchée de la fillette et -de ses colibris, il a vite allumé son gros soleil jaune et s'est -habillé d'été pour les recevoir... La créole s'y est trompée; elle a -pris cette chaleur du Nord, brutale et lourde, pour une chaleur de -durée, cette éternelle verdure noire pour de la verdure de printemps, -et suspendant son hamac au fond du parc entre deux sapins, tout le jour -elle s'évente, elle se balance. - -«Mais il fait très chaud dans le Nord», dit-elle en riant. Pourtant -quelque chose l'inquiète. Pourquoi, dans cet étrange pays, les maisons -n'ont-elles pas de vérandahs? Pourquoi ces murs épais, ces tapis, ces -lourdes tentures? Ces gros poêles en faïence, et ces grands tas de -bois qu'on empile dans les cours, et ces peaux de renards bleus, ces -manteaux doublés, ces fourrures qui dorment au fond des armoires; à -quoi tout cela peut-il servir?... Pauvre petite, elle va le savoir -bientôt. - -Un matin, en s'éveillant, la petite créole se sent prise d'un grand -frisson. Le soleil a disparu, et du ciel noir et bas, qui semble dans -la nuit s'être rapproché de terre, il tombe par flocons une peluche -blanche et silencieuse comme sous les cotonniers... Voilà l'hiver! -voilà l'hiver! Le vent siffle, les poêles ronflent. Dans leur grande -cage en treillis doré, les colibris ne gazouillent plus. Leurs petites -ailes bleues, roses, rubis, vert de mer, restent immobiles, et c'est -pitié de les voir se serrer les uns contre les autres, engourdis et -bouffis par le froid, avec leurs becs fins et leurs yeux en tête -d'épingle. Là-bas, au fond du parc, le hamac grelotte plein de givre, -et les branches des sapins sont en verre filé... La petite créole a -froid, elle ne veut plus sortir. - -Pelotonnée au coin du feu comme un de ses oiseaux, elle passe son temps -à regarder la flamme et se fait du soleil avec ses souvenirs. Dans -la grande cheminée lumineuse et brûlante, elle revoit tout son pays: -les larges quais pleins de soleil avec le sucre brun des cannes qui -ruisselle, et les grains de maïs flottant dans une poussière dorée, -puis les siestes d'après-midi, les stores clairs, les nattes de paille, -puis les soirs d'étoiles, les mouches enflammées, et des millions de -petites ailes qui bourdonnent entre les fleurs et dans les mailles de -tulle des moustiquaires. - -Et tandis qu'elle rêve ainsi devant la flamme, les jours d'hiver se -succèdent toujours plus courts, toujours plus noirs. Tous les matins -on ramasse un colibri mort dans la cage; bientôt il n'en reste plus -que deux, deux flocons de plumes vertes qui se hérissent l'un contre -l'autre dans un coin... - -Ce matin-là, la petite créole n'a pas pu se lever. Comme une -balancelle mahonnaise prise dans les glaces du Nord, le froid -l'étreint, la paralyse. Il fait sombre, la chambre est triste. Le givre -a mis sur les vitres un épais rideau de soie mate. La ville semble -morte, et, par les rues silencieuses, le chasse-neige à vapeur siffle -lamentablement... Dans son lit, pour se distraire, la créole fait luire -les paillettes de son éventail et passe son temps à se regarder dans -des miroirs de son pays, tout frangés de grandes plumes indiennes. - -Toujours plus courts, toujours plus noirs, les jours d'hiver se -succèdent. Dans ses courtines de dentelles, la petite créole languit, -se désole. Ce qui l'attriste surtout, c'est que de son lit elle ne -peut pas voir le feu. Il lui semble qu'elle a perdu sa patrie une -seconde fois... De temps en temps elle demande: «Est-ce qu'il y a -du feu dans la chambre?--Mais oui, petite, il y en a. La cheminée -est tout en flammes. Entends-tu pétiller le bois, et les pommes de -pin qui éclatent?--Oh! voyons, voyons.» Mais elle a beau se pencher, -la flamme est trop loin d'elle; elle ne peut pas la voir, et cela la -désespère. Or, un soir qu'elle est là, pensive et pâle, sa tête au bord -de l'oreiller et les yeux toujours tournés vers cette belle flamme -invisible, son ami s'approche d'elle, prend un des miroirs qui sont -sur le lit: «Tu veux voir le feu, mignonne... Eh bien! attends...» Et -s'agenouillant devant la cheminée, il essaye de lui envoyer avec son -miroir un reflet de la flamme magique: «Peux-tu le voir?--Non! Je -ne vois rien.--Et maintenant?--Non! pas encore...» Puis tout à coup, -recevant en plein visage un jet de lumière qui l'enveloppe: «Oh! je le -vois!» dit la créole toute joyeuse, et elle meurt en riant avec deux -petites flammes au fond des yeux. - - - - -L'EMPEREUR AVEUGLE - - -OU - -LE VOYAGE EN BAVIÈRE A LA RECHERCHE D'UNE TRAGÉDIE JAPONAISE - - - -I - -M. LE COLONEL DE SIEBOLDT - -Au printemps de 1866, M. de Sieboldt, colonel bavarois au service -de la Hollande, bien connu dans le monde scientifique par ses beaux -ouvrages sur la flore japonaise, vint à Paris soumettre à l'empereur -un vaste projet d'association internationale pour l'exploitation de ce -merveilleux Nipon-Jepen--Japon (Empire-au-Lever-du-Soleil) qu'il avait -habité pendant plus de trente ans. En attendant d'avoir une audience -aux Tuileries, l'illustre voyageur--resté très Bavarois malgré son -séjour au Japon--passait ses soirées dans une petite brasserie du -faubourg Poissonnière, en compagnie d'une jeune demoiselle de Munich -qui voyageait avec lui et qu'il présentait comme sa nièce. C'est là que -je le rencontrai. La physionomie de ce grand vieux, ferme et droit sous -ses soixante et douze ans, sa longue barbe blanche, son interminable -houppelande, sa boutonnière enrubannée où toutes les académies des -sciences avaient mis leurs couleurs, cet air étranger, où il y a à la -fois tant de timidité et de sans-gêne, faisait toujours retourner les -têtes quand il entrait. Gravement le colonel s'asseyait, tirait de sa -poche un gros radis noir; puis la petite demoiselle qui l'accompagnait, -tout Allemande dans sa jupe courte, son châle à franges, son petit -chapeau de voyage, coupait ce radis en tranches minces à la mode du -pays, le couvrait de sel, l'offrait à son «ounclé!» comme elle disait -de sa petite voix de souris, et tous deux se mettaient à grignoter -l'un en face de l'autre, tranquillement et simplement, sans paraître -se douter qu'il pût y avoir le moindre ridicule à faire à Paris comme -à Munich. Vraiment c'était un couple original et sympathique, et nous -eûmes bientôt fait de devenir grands amis. Le bonhomme, voyant le goût -que je prenais à l'entendre parler du Japon, m'avait demandé de revoir -son mémoire, et je m'étais empressé d'accepter autant par amitié pour -ce vieux Sinbad que pour m'enfoncer plus avant dans l'étude du beau -pays dont il m'avait communiqué l'amour. Ce travail de révision ne -se fit pas sans peine. Tout le mémoire était écrit dans le français -bizarre que parlait M. de Sieboldt: «Si j'aurais des actionnaires..., -si je réunirais des fonds...», et ces renversements de prononciation -qui lui faisaient dire régulièrement: «les grandes boîtes de l'Asie» -pour «les grands poètes de l'Asie», et «le Chabon» pour «le Japon»... -joignez à cela des phrases de cinquante lignes, sans un point, sans -une virgule, rien pour respirer, et cependant si bien classées dans -la cervelle de l'auteur, qu'en ôter un seul mot lui paraissait -impossible, et que s'il m'arrivait d'enlever une ligne d'un côté, il -la transportait bien vite un peu plus loin... C'est égal! ce diable -d'homme était si intéressant avec son Chabon, que j'oubliais l'ennui du -travail; et lorsque la lettre d'audience arriva, le mémoire tenait à -peu près sur ses pieds. - -Pauvre vieux Sieboldt! Je le vois encore s'en allant aux Tuileries, -toutes ses croix sur la poitrine, dans ce bel habit de colonel rouge -et or qu'il ne tirait de sa malle qu'aux grandes occasions. Quoi-qu'il -en fît: «brum! brum!» tout le temps en redressant sa longue taille, au -tremblement de son bras sur le mien, surtout à la pâleur insolite de -son nez, un bon gros nez de sa vantasse, cramoisi par l'étude et la -bière de Munich, je sentais combien il était ému... Le soir, quand je -le revis, il triomphait: Napoléon III l'avait reçu entre deux portes, -écouté pendant cinq minutes et congédié avec sa phrase favorite: «Je -verrai... je réfléchirai.» Là-dessus, le naïf Japonais parlait déjà de -louer le premier étage du Grand-Hôtel, d'écrire aux journaux, de lancer -des prospectus. J'eus beaucoup de mal à lui faire comprendre que Sa -Majesté serait peut-être longue à réfléchir, et qu'il ferait mieux, -en attendant, de retourner à Munich, où la Chambre était justement en -train de voter des fonds pour l'achat de sa grande collection. Mes -observations finirent par le convaincre, et il partit en me promettant -de m'envoyer, pour la peine que j'avais prise au fameux mémoire, une -tragédie japonaise du seizième siècle, intitulée _l'Empereur aveugle,_ -précieux chef-d'œuvre absolument inconnu en Europe et qu'il avait -traduit exprès pour son ami Meyerbeer. Le maître, quand il mourut, -était en train d'écrire la musique des chœurs. C'est, comme vous voyez, -un vrai cadeau que le brave homme voulait me faire. - -Malheureusement, quelques jours après son départ, la guerre éclatait -en Allemagne, et je n'entendis plus parler de ma tragédie. Les -Prussiens ayant envahi le Wurtemberg et la Bavière, il était assez -naturel que dans son émoi patriotique et le grand désarroi d'une -invasion, le colonel eût oublié mon _Empereur aveugle_. Mais moi, j'y -pensais plus que jamais; et, ma foi! un peu l'envie de ma tragédie -japonaise, un peu la curiosité de voir de près ce que c'était que la -guerre, l'invasion,--ô Dieu! j'en ai maintenant toute l'horreur dans la -mémoire,--je me décidai un beau matin à partir pour Munich. - - - -II - -L'ALLEMAGNE DU SUD - -Parlez-moi des peuples à sang lourd! En pleine guerre, sous ce grand -soleil d'août, tout le pays d'outre-Rhin, depuis le pont de Kehl -jusqu'à Munich, avait l'air aussi froid, aussi tranquille. Par les -trente fenêtres du wagon wurtembergeois qui m'emmenait lentement, -lourdement, à travers la Souabe, des paysages se déroulaient, des -montagnes, des ravins, des écroulements de riche verdure où l'on -sentait la fraîcheur des ruisseaux. Sur les pentes qui disparaissaient -en tournant, au mouvement des wagons, des paysannes se tenaient toutes -roides au milieu de leurs troupeaux, vêtues de jupes rouges, de -corsages de velours, et les arbres étaient si verts autour d'elles, -qu'on eût dit une bergerie tirée d'une de ces petites boîtes de sapin -qui sentent bon la résine et les forêts du Nord. De loin en loin, une -douzaine de fantassins habillés de vert emboîtaient le pas dans un -pré, la tête droite, la jambe en l'air, portant leurs fusils comme des -arbalètes: c'était l'armée d'un prince de Nassau quelconque. Parfois -aussi des trains passaient, avec la même lenteur que le nôtre, chargés -de grands bateaux, où des soldats wurtembergeois, entassés comme dans -un char allégorique, chantaient des barcarolles à trois voix, en fuyant -devant les Prussiens. Et nos haltes à tous les buffets, le sourire -inaltérable des majordomes, ces grosses faces allemandes, épanouies, -la serviette sous le menton devant d'énormes quartiers de viande aux -confitures, et le parc royal de Stuttgart plein de carrosses, de -toilettes, de cavalcades, la musique autour des bassins jouant des -valses, des quadrilles, pendant qu'on se battait à Kissingen; vraiment, -quand je me rappelle tout cela et que je pense à ce que j'ai vu, quatre -ans après, dans ce même mois d'août, ces locomotives en délire s'en -allant sans savoir où, comme si le grand soleil avait affolé leurs -chaudières, les wagons arrêtés en plein champ de bataille, les rails -coupés, les trains en détresse, la France diminuée de jour en jour -à mesure que la ligne de l'Est devenait plus courte, et sur tout le -parcours des voies abandonnées, l'encombrement sinistre de ces gares, -qui restaient seules, en pays perdu, pleines de blessés oubliés là -comme des bagages, je commence à croire que cette guerre de 1866 entre -la Prusse et les États du Sud n'était qu'une guerre pour rire, et qu'en -dépit de tout ce qu'on a pu nous dire, les loups de Germanie ne se -mangent jamais entre eux. - -Il n'y avait qu'à voir Munich pour s'en convaincre. Le soir où -j'arrivai, un beau soir de dimanche plein d'étoiles, toute la ville -était dehors. Une joyeuse rumeur confuse, aussi vague sous la lumière -que la poussière soulevée aux pas de tous ces promeneurs, flottait -dans l'air. Au fond des caves à bière voûtées et fraîches, dans les -jardins des brasseries, où des lanternes de couleur balançaient leurs -lueurs sourdes, partout on entendait, mêlés au bruit des lourds -couvercles retombant sur les chopes, les cuivres qui sonnaient en notes -triomphales, et les soupirs des instruments de bois... - -C'est dans une de ces brasseries harmoniques que je trouvai le colonel -de Sieboldt, assis avec sa nièce, devant son éternel radis noir. - -A la table à côté, le ministre des affaires étrangères prenait un bock, -en compagnie de l'oncle du roi. Tout autour, de bons bourgeois avec -leurs familles, des officiers en lunettes, des étudiants à petites -casquettes rouges, bleues, vert de mer, tous graves, silencieux, -écoutaient religieusement l'orchestre de M. Gungel, et regardaient -monter la fumée de leurs pipes, sans plus se soucier de la Prusse que -si elle n'existait pas. En me voyant, le colonel parut un peu gêné, et -je crus m'apercevoir qu'il baissait la voix pour m'adresser la parole -en français. Autour de nous, on chuchotait: «Franzose... Franzose...» -Je sentais de la malveillance dans tous les yeux.--«Sortons!» me dit -M. de Sieboldt, et une fois dehors, je retrouvai son bon sourire -d'autrefois. Le brave homme n'avait pas oublié sa promesse, mais il -était très absorbé par le rangement de sa collection japonaise qu'il -venait de vendre à l'État. C'est pour cela qu'il ne m'avait pas écrit. -Quant à ma tragédie, elle était à Wurtzbourg, entre les mains de madame -de Sieboldt, et pour arriver jusque-là il me fallait une autorisation -spéciale de l'ambassade française, car les Prussiens approchaient de -Wurtzbourg, et l'on n'y entrait plus que très difficilement. J'avais -une telle envie de mon _Empereur aveugle_, que je serais allé à -l'ambassade le soir même, si je n'avais pas craint de trouver M. de -Trévise couché... - - - -III - -EN DROSCHKEN - -De bonne heure, le lendemain, l'hôtelier de la _Grappe-Bleue_ me -faisait monter dans une de ces petites voitures de louage que les -hôtels ont toujours dans leurs cours pour montrer aux voyageurs les -curiosités de la ville, et d'où les monuments, les avenues vous -apparaissent comme entre les pages d'un guide. Cette fois il ne -s'agissait pas de me faire voir la ville, mais seulement de me conduire -à l'ambassade française: «_Franzôsische Ambassad!...»_ répéta deux -fois l'hôtelier. Le cocher, petit homme habillé de bleu et coiffé d'un -chapeau gigantesque, semblait très étonné de, la nouvelle destination -qu'on donnait à son fiacre, à son _droschken_, pour parler comme à -Munich. Mais je fus bien plus étonné que lui, quand je le vis tourner -le dos au quartier noble, prendre un long faubourg, plein d'usines, de -maisons ouvrières, de petits jardins, passer les portes, et m'emmener -hors de la ville... - ---_Ambassad Franzôsische_? lui demandais-je de temps en temps avec -inquiétude. - --_Ya, ya_, répondait le petit homme, et nous continuions à rouler. -J'aurais bien voulu avoir quelques renseignements de plus; mais le -diable, c'est que mon conducteur ne parlait pas français, et moi-même, -à cette époque, je ne connaissais de la langue allemande que deux ou -trois phrases très élémentaires, où il était question de pain, de lit, -de viande et pas du tout d'ambassadeur. Encore, ces phrases-là, ne -savais-je les dire qu'en musique, et voici pourquoi: - -Quelques années auparavant, avec un camarade presque aussi fou que moi, -j'avais fait à travers l'Alsace, la Suisse, le duché de Bade, un vrai -voyage de colporteur, le sac bouclé aux épaules, arpentant les lieues -à la douzaine, tournant les villes dont nous ne voulions voir que les -portes, et prenant toujours les tout petits chemins sans savoir où ils -nous mèneraient. Cela nous donnait souvent l'imprévu de nuits passées -en plein champ, ou sous le toit ouvert d'une grange; mais ce qui -achevait d'incidenter notre excursion, c'est que ni l'un ni l'autre -nous ne savions un mot d'allemand. A l'aide d'un petit dictionnaire -de poche acheté en passant à Bâle, nous étions bien parvenus à -construire quelques phrases toutes simples, toutes naïves comme: _Vir -vollen trinken bier._--nous voulons boire de la bière... _Vir vollen -essen kaese_,--nous voulons manger du fromage: malheureusement, si -peu compliquées qu'elles vous paraissent, ces maudites phrases nous -coûtaient beaucoup de peine à retenir. Nous ne les avions pas dans -la bouche, comme disent les comédiens. L'idée nous vint alors de les -mettre en musique, et le petit air que nous avions composé s'adaptait -si bien dessus, que les mots nous entrèrent dans la mémoire à la suite -des notes, et que les uns ne pouvaient plus sortir sans entraîner les -autres. Il fallait voir la figure des hôteliers badois, le soir, quand -nous entrions dans la grande salle du Gasthaus et que, sitôt nos sacs -débouclés, nous entonnions d'une voix retentissante: - - Vir vollen trinken bier (_bis_) - Vir vollen, ya, vir vollen - Ya! - Vir vollen trinken bier. - -Depuis ce temps-là je suis devenu très fort en allemand. J'ai eu tant -d'occasions de l'apprendre!... Mon vocabulaire s'est enrichi d'une -foule de locutions, de phrases. Seulement je les parle, je ne les -chante plus... Oh! non, je n'ai pas envie de les chanter... - -Mais revenons à mon droschken. - -Nous allions d'un petit pas reposé, sur une avenue bordée d'arbres et -de maisons blanches. Tout à coup le cocher s'arrêta. - -«_Da!_...» me dit-il en me montrant-une maisonnette enfouie sous les -acacias, et qui me parut bien silencieuse, bien retirée pour une -ambassade. Trois boutons de cuivre superposés luisaient dans un coin du -mur, à côté de la porte. J'en tire un au hasard, la porte s'ouvre, et -j'entre dans un vestibule élégant, confortable; des fleurs, des tapis -partout. Sur l'escalier, une demi-douzaine de chambrières bavaroises, -accourues à mon coup de sonnette, s'échelonnaient avec cette tournure -disgracieuse d'oiseaux sans ailes qu'ont toutes les femmes au delà du -Rhin. - -Je demande: «_Ambassad Franzôsische_?» Elles me font répéter deux -fois, et les voilà parties à rire, à rire en secouant la rampe. -Furieux, je reviens vers mon cocher et tâche de lui faire comprendre, -à grand renfort de gestes, qu'il s'est trompé, que l'ambassade n'est -pas là. «_Ya, ya_.» répond le petit homme sans s'émouvoir, et nous -retournons vers Munich. - -Il faut croire que notre ambassadeur de ce temps-là changeait souvent -de domicile, ou bien que mon cocher, pour ne pas déroger aux habitudes -de son droschken, s'était mis dans l'idée de me faire visiter quand -même la ville et ses environs. Toujours est-il que notre matinée se -passa à courir Munich dans tous les sens, à la recherche de cette -ambassade fantastique. Après deux ou trois autres tentatives, j'avais -fini par ne plus descendre de voiture. Le cocher allait, venait, -s'arrêtait à certaines rues, faisait semblant de s'informer. Je me -laissais conduire, et ne m'occupais plus que de regarder autour de -moi... Quelle ville ennuyeuse et froide que ce Munich, avec ses grandes -avenues, ses palais alignés, ses rues trop larges où le pas résonne, -son musée en plein vent de célébrités bavaroises si mortes dans leurs -statues blanches! - -Que, de colonnades, d'arcades, de fresques, d'obélisques, de temples -grecs, de propylées, de distiques en lettres d'or sur les frontons! -Tout cela s'efforce d'être grand; mais il semble qu'on sente le vide -et l'emphase de cette apparente grandeur, en voyant à tous les fonds -d'avenue les arcs de triomphe où l'horizon passe seul, les portiques -ouverts sur le bleu. C'est bien ainsi que je me représente ces villes -imaginaires, Italie mêlée d'Allemagne, où Musset promène l'incurable -ennui de son _Fantasio_ et la perruque solennelle et niaise du prince -de Mantoue. - -Cette course en droschken dura cinq ou six heures; après quoi le -cocher me ramena triomphalement dans la cour de la _Grappe-Bleue_, en -faisant claquer son fouet, tout fier de m'avoir montré Munich. Quant -à l'ambassade, je finis par la découvrir à deux rues de mon hôtel, -mais cela ne m'avança guère. Le chancelier ne voulut pas me donner -de passe-port pour Wurtzbourg. Nous étions, paraît-il, très mal vus -en Bavière à ce moment-là; un Français n'aurait pas pu sans danger -s'aventurer jusqu'aux avant-postes. Je fus donc obligé d'attendre à -Munich que madame de Sieboldt eût trouvé une occasion de me faire -parvenir la tragédie japonaise... - - - -IV - -LE PAYS DU BLEU - -Chose singulière! Ces bons Bavarois, qui nous en voulaient tant de -n'avoir pas pris parti pour eux dans cette guerre, n'avaient pas la -moindre animosité contre les Prussiens. Ni honte des défaites, m haine -du vainqueur.--«Ce sont les premiers soldats du monde!...» me disait -avec un certain orgueil l'hôtelier de la _Grappe-Bleue_, le lendemain -de Kissingen, et c'était bien le sentiment général à Munich. Dans les -cafés on s'arrachait les journaux de Berlin. On riait à se tordre aux -plaisanteries du _Kladderadatsch_, ces grosses charges berlinoises -aussi lourdes que le fameux marteau-pilon de l'usine Krupp, qui pèse -cinquante mille kilogrammes. L'entrée prochaine des Prussiens n'étant -plus un doute pour personne, chacun se disposait à les bien recevoir. -Les brasseries s'approvisionnaient de saucisses, de quenelles. Dans les -maisons bourgeoises on préparait des chambres d'officiers... - -Seuls, les musées manifestaient quelque inquiétude. Un jour, en -entrant à la Pinacothèque, je trouvai les murs nus et les gardiens en -train de clouer les tableaux dans de grandes caisses prêtes à partir -pour le Sud. On craignait que le vainqueur, très scrupuleux pour les -propriétés particulières, ne le fût pas autant pour les collections -de l'État. Aussi, de tous les musées de la ville, il n'y avait que -celui de M. de Sieboldt qui restât ouvert. En sa qualité d'officier -hollandais, décoré de l'Aigle de Prusse, le colonel pensait que, lui -présent, personne n'oserait toucher à sa collection; et en attendant -l'arrivée des Prussiens, il ne faisait plus que se promener avec son -grand costume, à travers les trois longues salles que le roi lui avait -données au jardin de la cour, espèce de Palais-Royal, plus vert et plus -triste que le nôtre, entouré de murs de cloître peints à fresque. - -Dans ce grand palais morne, ces curiosités étalées, étiquetées, -constituaient bien le musée, cet assemblage mélancolique de choses -venues de loin, dégagées de leur milieu. Le vieux Sieboldt lui-même -avait l'air d'en faire partie. Je venais le voir tous les jours, et -nous passions ensemble de longues heures a feuilleter ces manuscrits -japonais ornés de planches, ces livres de science, d'histoire, les uns -si immenses, qu'il fallait les étaler à terre pour les ouvrir, les -autres hauts comme l'ongle, lisibles seulement à la loupe, dorés, fins, -précieux. M. de Sieboldt me faisait admirer son encyclopédie japonaise -en quatre-vingt-deux volumes, ou bien il me traduisait une ode du -_Hiak-nin_, merveilleux ouvrage publié par les soins des empereurs -japonais, et où l'on trouve les vies, les portraits et des fragments -lyriques des cent plus fameux poètes de l'empire. Puis nous rangions -sa collection d'armes, les casques d'or à larges mentonnières, les -cuirasses, les cottes de maille, ces grands sabres à deux mains qui -sentent leur chevalier du Temple et avec lesquels on s'ouvre si bien le -ventre. - -Il m'expliquait les devises d'amour peintes sur les coquilles dorées, -m'introduisait dans les intérieurs japonais en me montrant le modèle -de sa maison de Yédo, une miniature de laque où tout était représenté, -depuis les stores de soie des fenêtres jusqu'aux rocailles du jardin, -jardinet de Lilliput, orné des plantes mignonnes de la flore indigène. -Ce qui m'intéressait aussi beaucoup, c'était les objets du culte -japonais, leurs petits dieux en bois peint, les chasubles, les vases -sacrés, et ces chapelles portatives, vrais théâtres de pupazzi, que -chaque fidèle a dans un coin de sa maison. Les petites idoles rouges -sont rangées au fond; une mince corde à nœuds pend sur le devant. Avant -de commencer sa prière, le Japonais s'incline et frappe de cette corde -un timbre qui brille au pied de l'autel; c'est ainsi qu'il appelle -l'attention de ses dieux. Je prenais un plaisir d'enfant à faire -sonner ces timbres magiques, à laisser mon rêve s'en aller, roulé dans -cette onde sonore, jusqu'au fond de ces Asies d'Orient où le soleil -levant semble avoir tout doré, depuis les lames de leurs grands sabres -jusqu'aux tranches de leurs petits livres... - -Quand je sortais de là, les yeux pleins de tous ces reflets de laque, -de jade, de couleurs éclatantes des cartes géographiques, les jours -surtout où le colonel m'avait lu une de ces odes japonaises d'une -poésie chaste, distinguée, originale, si profonde, les rues de Munich -me faisaient un singulier effet. Le Japon, la Bavière, ces deux pays -nouveaux pour moi, que je connaissais presque en même temps, que je -voyais l'un à travers l'autre, se brouillaient, se confondaient dans -ma tête, devenaient une espèce de pays vague, de pays du bleu... Cette -ligne bleue des voyages que je venais de voir sur les tasses japonaises -dans le trait des nuages et l'esquisse de l'eau, je la retrouvais sur -les fresques bleues des murailles... Et ces soldats bleus qui faisaient -l'exercice sur les places, coiffés de casques japonais, et ce grand -ciel tranquille d'un bleu de _Vergiss-mein-nicht_, et ce cocher bleu -qui me ramenait à l'hôtel de la _Grappe-Bleue_!... - - - -V - -PROMENADE SUR LE STARNBERG - -Il était bien du pays bleu aussi, ce lac étincelant qui miroite au fond -de ma mémoire. Rien que d'écrire ce nom de Starnberg, j'ai revu tout -près de Munich la grande nappe d'eau, unie, pleine de ciel, rendue -familière et vivante par la fumée d'un petit steamer qui longeait les -bords. Tout autour les masses sombres des grands parcs, séparées de -place en place, comme ouvertes par la blancheur des villas. Plus haut, -des bourgs aux toits serrés, des nids de maisons posés sur les pentes; -plus haut encore les montagnes du Tyrol, lointaines, couleur de l'air -où elles flottent; et dans un coin de ce tableau un peu classique, mais -si charmant, le vieux, vieux batelier, avec ses longues guêtres et son -gilet rouge à boutons d'argent, qui me promena tout un dimanche, et -paraissait si fier d'avoir un Français dans son bateau. - -Ce n'était pas la première fois que pareil honneur lui arrivait. Il -se souvenait très bien d'avoir, dans sa jeunesse, fait passer le -Starnberg à un officier. Il y avait soixante ans de cela, et à la façon -respectueuse dont le bonhomme me parlait, je sentais l'impression -qu'avait dû lui faire ce Français de 1806, quelque bel Oswald du -premier empire en collant et bottes molles, un schapska gigantesque et -des insolences de vainqueur!... Si le batelier de Starnberg vit encore, -je doute qu'il ait autant d'admiration pour les Français. - -C'est sur ce beau lac et dans les parcs ouverts des résidences qui -l'entourent que les bourgeois de Munich promènent leurs gaietés du -dimanche. La guerre n'avait rien changé à cet usage. Au bord de -l'eau, quand je passai, les auberges étaient pleines; de grosses -dames assises en rond faisaient bouffer leurs jupes sur les pelouses. -Entre les branches qui se croisaient sur le bleu du lac, des groupes -de Gretchen et d'étudiants passaient, auréolés d'une fumée de pipe. -Un peu plus loin, dans une clairière du parc Maximilien, une noce -de paysans, bruyante et voyante, buvait devant de longues tables en -tréteaux, tandis qu'un garde-chasse en habit vert, campé, le fusil au -poing, dans l'attitude d'un homme qui tire, faisait la démonstration -de ce merveilleux fusil à aiguille dont les Prussiens se servaient -avec tant de succès. J'avais besoin de cela pour me rappeler qu'on se -battait à quelques lieues de nous. On se battait pourtant, il faut -bien le croire, puisque ce soir-là, en rentrant à Munich, je vis sur -une petite place abritée et recueillie comme un coin d'église, des -cierges qui brûlaient tout autour de la _Marien-Saule_, et des femmes -agenouillées, dont un long sanglot secouait la prière... - - - -VI - -LA BAVARIA - -Malgré tout ce qu'on a écrit depuis quelques années sur le chauvinisme -français, nos sottises patriotiques, nos vanités, nos fanfaronnades, -je ne crois pas qu'il y ait en Europe un peuple plus vantard, plus -glorieux, plus infatué de lui-même que le peuple de Bavière. Sa toute -petite histoire, dix pages détachées de l'histoire de l'Allemagne, -s'étale dans les rues de Munich, gigantesque, disproportionnée, tout -en peintures et en monuments, comme un de ces livres d'étrennes -qu'on donne aux enfants: peu de texte et beaucoup d'images. A Paris, -nous n'avons qu'un arc de triomphe; là-bas ils en ont dix: la porte -des Victoires, le portique des Maréchaux, et je ne sais combien -d'obélisques élevés: _à la vaillance des guerriers bavarois_. - -Il fait bon être grand homme dans ce pays-là; on est sûr d'avoir son -nom gravé partout dans la pierre, dans le bronze, et au moins une fois -sa statue au milieu d'une place, ou tout au haut de quelque frise parmi -des victoires de marbre blanc. Cette folie des statues, des apothéoses, -des monuments commémoratifs est poussée à un tel point chez ces bonnes -gens, qu'ils ont, au coin des rues, des socles vides tout dressés, tout -préparés pour les célébrités inconnues du lendemain. En ce moment, -toutes les places doivent être prises. La guerre de 1870 leur a fourni -tant de héros, tant d'épisodes glorieux!... - -J'aime à me figurer, par exemple, l'illustre général von der Thann -déshabillé à l'antique au milieu d'un square verdoyant, avec un beau -piédestal orné de bas-reliefs représentant d'un côté _les Guerriers -bavarois incendiant le village de Bazeilles_, de l'autre _les Guerriers -bavarois assassinant des blessés français à l'ambulance de Woerth._ -Quel splendide monument cela doit faire! - -Non contents d'avoir leurs grands hommes éparpillés ainsi par la -ville, les Bavarois les ont réunis dans un temple situé aux portes de -Munich, et qu'ils appellent la _Ruhmeshalle_ (la salle de la gloire). -Sous un vaste portique de colonnes de marbre, qui s'avancent en retour -en formant les trois côtés d'un carré, sont rangés sur des consoles -les bustes des Électeurs, des rois, des généraux, des jurisconsultes, -etc... (On trouve le catalogue chez le gardien.) - -Un peu en avant se dresse une statue colossale, une Bavaria de -quatre-vingt-dix pieds, debout au sommet d'un de ces grands escaliers -si tristes qui montent à découvert dans la verdure des jardins publics. -Avec sa peau de lion sur les épaules, son glaive serré dans une main, -dans l'autre la couronne de la gloire (toujours la gloire!), cette -immense pièce de bronze, à l'heure où je la vis, sur la fin d'une de -ces journées d'août où les ombres s'allongent démesurément, remplissait -la plaine silencieuse de son geste emphatique. Tout autour, le long -des colonnes, les profils des hommes célèbres grimaçaient au soleil -couchant. Tout cela si désert, si morne! En entendant mes pas sonner -sur les dalles, je retrouvais bien cette impression de grandeur dans le -vide qui me poursuivait depuis mon arrivée à Munich. - -Un petit escalier en fonte grimpe en tournant dans l'intérieur de la -Bavaria. J'eus la fantaisie de monter jusqu'en haut et de m'asseoir un -moment dans la tête du colosse, un petit salon en rotonde éclairé par -deux fenêtres qui sont les yeux. Malgré ces yeux ouverts sur l'horizon -bleu des Alpes, il faisait très chaud là dedans. Le bronze, chauffé par -le soleil, m'enveloppait d'une chaleur alourdissante. Je fus obligé -de redescendre bien vite... Mais, c'est égal, cela m'avait suffi pour -se connaître, ô grande Bavaria boursouflée et sonore! J'avais vu ta -poitrine sans cœur, tes gros bras de chanteuse, enflés, sans muscles, -ton glaive en métal repoussé, et senti dans ta tête creuse l'ivresse -lourde et la torpeur d'un cerveau de buveur de bière... Et dire qu'en -nous embarquant dans cette folle guerre de 1870, nos diplomates avaient -compté sur toi. Ah! s'ils s'étaient donné la peine de monter dans la -Bavaria, eux aussi! - - - -VII - -L'EMPEREUR AVEUGLE!... - -Il y avait dix jours que j'étais à Munich, et je n'avais encore -aucune nouvelle de ma tragédie japonaise. Je commençais à désespérer, -lorsqu'un soir, dans le petit jardin de la brasserie où nous prenions -nos repas, je vis arriver mon colonel avec une figure rayonnante. -«Je l'ai! me dit-il; venez demain matin au musée... Nous la lirons -ensemble, vous verrez si c'est beau.» Il était très animé ce soir-là. -Ses yeux brillaient en parlant. Il déclamait à haute voix des passages -de la tragédie, essayait de chanter les chœurs. Deux ou trois fois sa -nièce fut obligée de le faire taire: «Ounclé..., ounclé...» J'attribuai -cette fièvre, cette exaltation à un pur enthousiasme lyrique. En effet, -les fragments qu'il me récitait me paraissaient très beaux, et j'avais -hâte d'entrer en possession de mon chef-d'œuvre. - -Le lendemain, quand j'arrivai au jardin de la cour, je fus très surpris -de trouver la salle des collections fermée. Le colonel absent de son -musée, c'était si extraordinaire que je courus chez lui avec une vague -inquiétude. La rue qu'il habitait, une rue de faubourg paisible et -courte, des jardins, des maisons basses, me parut plus agitée que -d'habitude. On causait par groupes devant les portes. Celle de la -maison Sieboldt était fermée, les persiennes ouvertes. - -Des gens entraient, sortaient d'un air triste. On sentait là une de -ces catastrophes trop grandes pour le logis, et qui débordent jusque -dans la rue... En arrivant, j'entendis des sanglots. C'était au fond -d'un petit couloir, dans une grande pièce encombrée et claire comme -une salle d'étude. Il y avait là une longue table en bois blanc, des -livres, des manuscrits, des vitrines à collections, des albums couverts -en soie brochée; au mur, des armes japonaises, des estampes, de grandes -cartes géographiques; et dans ce désordre de voyages, d'études, le -colonel étendu sur son lit, sa longue barbe droite sur sa poitrine, -avec la pauvre petite «_Ounclé_» qui pleurait à genoux dans un coin. -M. de Sieboldt était mort subitement pendant la nuit. - -Je partis de Munich le soir même, n'ayant pas le courage de troubler -toute cette désolation à propos d'une fantaisie littéraire, et c'est -ainsi que de la merveilleuse tragédie japonaise, je ne connus jamais -que le titre: _l'Empereur aveugle_!... Depuis, nous avons vu jouer -une autre tragédie, à qui ce titre rapporté d'Allemagne aurait bien -convenu: sinistre tragédie, pleine de sang et de larmes, et qui n'était -pas japonaise celle-là. - - -FIN - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Contes de lundi, by Alphonse Daudet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE LUNDI *** - -***** This file should be named 50154-0.txt or 50154-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/1/5/50154/ - -Produced by Annemie Arnst and Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Contes de lundi - -Author: Alphonse Daudet - -Release Date: October 8, 2015 [EBook #50154] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE LUNDI *** - - - - -Produced by Annemie Arnst and Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.) - - - - - - -</pre> - -<div class="figcenter" style="width: 475px;"> -<img src="images/cover.jpg" width="475" alt="" /> -</div> - -<h1>CONTES DU LUNDI</h1> - -<h3>Par</h3> - -<h2>ALPHONSE DAUDET</h2> - -<h4>NOUVELLE ÉDITION</h4> - -<h4>REVUE ET CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE</h4> - -<h5>PARIS</h5> - -<h5>CHARPENTIER ET C<sup>ie</sup></h5> - -<h5>13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN</h5> - - -<h5>1876</h5> - -<hr class="full" /> - -<p class="caption" style="margin-left: 25%;">TABLE</p> - -<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 25%;">PREMIÈRE PARTIE</p> - -<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 25%;">LA FANTAISIE ET L'HISTOIRE</p> - -<p style="margin-left: 25%;"> -<a href="#LA_DERNIERE_CLASSE">La dernière classe</a><br /> -<a href="#LA_PARTIE_DE_BILLARD">La partie de billard</a><br /> -<a href="#LA_VISION_DU_JUGE_DE_COLMAR">La vision du juge de Colmar</a><br /> -<a href="#LENFANT_ESPION">L'enfant espion</a><br /> -<a href="#LES_MERES">Les mères</a><br /> -<a href="#LE_SIEGE_DE_BERLIN">Le siège de Berlin</a><br /> -<a href="#LE_MAUVAIS_ZOUAVE">Le mauvais zouave</a><br /> -<a href="#LA_PENDULE_DE_BOUGIVAL">La pendule de Bougival</a><br /> -<a href="#LA_DEFENSE_DE_TARASCON">La défense de Tarascon</a><br /> -<a href="#LE_PRUSSIEN_DE_BELISAIRE">Le Prussien de Bélisaire</a><br /> -<a href="#LES_PAYSANS_A_PARIS">Les paysans à Paris</a><br /> -<a href="#AUX_AVANT-POSTES">Aux avant-postes</a><br /> -<a href="#PAYSAGES_DINSURRECTION">Paysages d'insurrection</a><br /> -<a href="#LE_BAC">Le bac</a><br /> -<a href="#LE_PORTE-DRAPEAU">Le porte-drapeau</a><br /> -<a href="#LA_MORT_DE_CHAUVIN">La mort de Chauvin</a><br /> -<a href="#ALSACE_ALSACE">Alsace! Alsace!</a><br /> -<a href="#LE_CARAVANSERAIL">Le caravansérail</a><br /> -<a href="#UN_DECORE_DU_15_AOUT">Un décoré du 15 août</a><br /> -<a href="#MON_KEPI">Mon képi</a><br /> -<a href="#LE_TURCO_DE_LA_COMMUNE">Le turco de la Commune</a><br /> -<a href="#LE_CONCERT_DE_LA_HUITIEME">Le concert de la huitième</a><br /> -<a href="#LA_BATAILLE_DU_PERE-LACHAISE">La bataille du Père-Lachaise</a><br /> -<a href="#LES_PETITS_PATES">Les petits pâtés</a><br /> -<a href="#MONOLOGUE_A_BORD">Monologue à bord</a><br /> -<a href="#LES_FEES_DE_FRANCE">Les fées de France</a><br /> -</p> - -<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 25%;">DEUXIÈME PARTIE</p> - -<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 25%;">CAPRICES ET SOUVENIRS</p> - -<p style="margin-left: 25%;"><a href="#UN_TENEUR_DE_LIVRES">Un teneur de livres</a><br /> -<a href="#AVEC_TROIS_CENT_MILLE_FRANCS">Avec trois cent mille francs que m'a promis Girardin!</a><br /> -<a href="#ARTHUR">Arthur</a><br /> -<a href="#LES_TROIS_SOMMATIONS">Les trois sommations</a><br /> -<a href="#UN_SOIR_DE_PREMIERE">Un soir de première</a><br /> -<a href="#LA_SOUPE_AU_FROMAGE">La soupe au fromage</a><br /> -<a href="#LE_DERNIER_LIVRE">Le dernier livre</a><br /> -<a href="#MAISON_A_VENDRE">Maison a vendre</a><br /> -<a href="#CONTES_DE_NOEL">Contes de Noël</a><br /> -<span style="margin-left: 2em;">—<a href="#I">Un réveillon dans le Marais</a></span><br /> -<span style="margin-left: 2em;">—<a href="#II">Les trois messes basses</a></span><br /> -<a href="#LE_PAPE_EST_MORT">Le Pape est mort</a><br /> -<a href="#PAYSAGES_GASTRONOMIQUES">Paysages gastronomiques</a><br /> -<a href="#LA_MOISSON_AU_BORD_DE_LA_MER">La moisson au bord de la mer</a><br /> -<a href="#LES_EMOTIONS_DUN_PERDREAU_ROUGE">Les émotions d'un perdreau rouge</a><br /> -<a href="#LE_MIROIR">Le miroir</a><br /> -<a href="#LEMPEREUR_AVEUGLE">L'empereur aveugle</a><br /> -</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE">PREMIÈRE PARTIE</a></h4> - -<h4>LA FANTAISIE ET L'HISTOIRE</h4> - - - -<hr class="tb" /> -<h4><a name="LA_DERNIERE_CLASSE" id="LA_DERNIERE_CLASSE">LA DERNIÈRE CLASSE</a></h4> - - -<h5>RÉCIT D'UN PETIT ALSACIEN</h5> - - -<p>Ce matin-là j'étais très en retard pour aller à l'école, et j'avais -grand'peur d'être grondé, d'autant que M. Hamel nous avait dit qu'il -nous interrogerait sur les participes, et je n'en savais pas le premier -mot. Un moment l'idée me vint de manquer la classe et de prendre ma -course à travers champs.</p> - -<p>Le temps était si chaud, si clair!</p> - -<p>On entendait les merles siffler à la lisière du bois, et dans le pré -Rippert, derrière la scierie, les Prussiens qui faisaient l'exercice. -Tout cela me tentait bien plus que la règle des participes; mais j'eus -la force de résister, et je courus bien vite vers l'école.</p> - -<p>En passant devant la mairie, je vis qu'il y avait du monde arrêté près -du petit grillage aux affiches. Depuis deux ans, c'est de là que nous -sont venues toutes les mauvaises nouvelles, les batailles perdues, -les réquisitions, les ordres de la commandature; et je pensai sans -m'arrêter:</p> - -<p>«Qu'est-ce qu'il y a encore?»</p> - -<p>Alors, comme je traversais la place en courant, le forgeron Wachter, -qui était là avec son apprenti en train de lire l'affiche, me cria:</p> - -<p>«Ne te dépêche pas tant, petit; tu y arriveras toujours assez tôt à ton -école!»</p> - -<p>Je crus qu'il se moquait de moi, et j'entrai tout essoufflé dans la -petite cour de M. Hamel.</p> - -<p>D'ordinaire, au commencement de la classe, il se faisait un grand -tapage qu'on entendait jusque dans la rue, les pupitres ouverts, -fermés, les leçons qu'on répétait très haut tous ensemble en se -bouchant les oreilles pour mieux apprendre, et la grosse règle du -maître qui tapait sur les tables:</p> - -<p>«Un peu de silence!»</p> - -<p>Je comptais sur tout ce train pour gagner mon banc sans être vu; mais -justement ce jour-là tout était tranquille, comme un matin de dimanche. -Par la fenêtre ouverte, je voyais mes camarades déjà rangés à leurs -places, et M. Hamel, qui passait et repassait avec la terrible règle en -fer sous le bras. Il fallut ouvrir la porte et entrer au milieu de ce -grand calme. Vous pensez, si j'étais rouge et si j'avais peur!</p> - -<p>Eh bien, non. M. Hamel me regarda sans colère et me dit très doucement:</p> - -<p>«Va vite à ta place, mon petit Frantz; nous allions commencer sans toi.»</p> - -<p>J'enjambai le banc et je m'assis tout de suite à mon pupitre. Alors -seulement, un peu remis de ma frayeur, je remarquai que notre maître -avait sa belle redingote verte, son jabot plissé fin et la calotte de -soie noire brodée qu'il ne mettait que les jours d'inspection ou de -distribution de prix. Du reste, toute la classe avait quelque chose -d'extraordinaire et de solennel. Mais ce qui me surprit le plus, ce -fut de voir au fond de la salle, sur les bancs qui restaient vides -d'habitude, des gens du village assis et silencieux comme nous, le -vieux Hauser avec son tricorne, l'ancien maire, l'ancien facteur, et -puis d'autres personnes encore. Tout ce monde-là paraissait triste; -et Hauser avait apporté un vieil abécédaire mangé aux bords qu'il -tenait grand ouvert sur ses genoux, avec ses grosses lunettes posées en -travers des pages.</p> - -<p>Pendant que je m'étonnais de tout cela, M. Hamel était monté dans sa -chaire, et de la même voix douce et grave dont il m'avait reçu, il nous -dit:</p> - -<p>«Mes enfants, c'est la dernière fois que je vous fais la classe. -L'ordre est venu de Berlin de ne plus enseigner que l'allemand dans -les écoles de l'Alsace et de la Lorraine ... Le nouveau maître arrive -demain. Aujourd'hui c'est votre dernière leçon de français. Je vous -prie d'être bien attentifs.»</p> - -<p>Ces quelques paroles me bouleversèrent. Ah! les misérables, voilà ce -qu'ils avaient affiché à la mairie.</p> - -<p>Ma dernière leçon de français!...</p> - -<p>Et moi qui savais à peine écrire! Je n'apprendrais donc jamais! Il -faudrait donc en rester là! Comme je m'en voulais maintenant du temps -perdu, des classes manquées à courir les nids ou à faire des glissades -sur la Saar! Mes livres que tout à l'heure encore je trouvais si -ennuyeux, si lourds à porter, ma grammaire, mon histoire sainte me -semblaient à présent de vieux amis qui me feraient beaucoup de peine à -quitter. C'est comme M. Hamel. L'idée qu'il allait partir, que je ne le -verrais plus, me faisait oublier les punitions, les coups de règle.</p> - -<p>Pauvre homme!</p> - -<p>C'est en l'honneur de cette dernière classe qu'il avait mis ses beaux -habits du dimanche, et maintenant je comprenais pourquoi ces vieux du -village étaient venus s'asseoir au bout de la salle. Cela semblait -dire qu'ils regrettaient de ne pas y être venus plus souvent, à cette -école. C'était aussi comme une façon de remercier notre maître de ses -quarante ans de bons services, et de rendre leurs devoirs à la patrie -qui s'en allait...</p> - -<p>J'en étais là de mes réflexions, quand j'entendis appeler mon nom. -C'était mon tour de réciter. Que n'aurais-je pas donné pour pouvoir -dire tout au long cette fameuse règle des participes, bien haut, bien -clair, sans une faute; mais je m'embrouillai aux premiers mots, et je -restai debout à me balancer dans mon banc, le cœur gros, sans oser -lever la tête. J'entendais M. Hamel qui me parlait:</p> - -<p>«Je ne te gronderai pas, mon petit Frantz, tu dois être assez puni... -voilà ce que c'est. Tous les jours on se dit: Bah! j'ai bien le temps. -J'apprendrai demain. Et puis tu vois ce qui arrive... Ah! ç'a été le -grand malheur de notre Alsace de toujours remettre son instruction à -demain. Maintenant ces gens-là sont en droit de nous dire: Comment Vous -prétendiez être Français, et vous ne savez ni parler ni écrire votre -langue!... Dans tout ça, mon pauvre Frantz, ce n'est pas encore toi le -plus coupable. Nous avons tous notre bonne part de reproches à nous -faire.</p> - -<p>«Vos parents n'ont pas assez tenu à vous voir instruits. Ils aimaient -mieux vous envoyer travailler à la terre ou aux filatures pour avoir -quelques sous de plus. Moi-même n'ai-je rien à me reprocher? Est-ce -que je ne vous ai pas souvent fait arroser mon jardin au lieu de -travailler? Et quand je voulais aller pêcher des truites, est-ce que je -me gênais pour vous donner congé?...»</p> - -<p>Alors d'une chose à l'autre, M. Hamel se mit à nous parler de la langue -française, disant que c'était la plus belle langue du monde, la plus -claire, la plus solide: qu'il fallait la garder entre nous et ne jamais -l'oublier, parce que, quand un peuple tombe esclave, tant qu'il tient -bien sa langue, c'est comme s'il tenait la clef de sa prison<a name="NoteRef_1_1" id="NoteRef_1_1"></a><a href="#Note_1_1" class="fnanchor">[1]</a>... -Puis il prit une grammaire et nous lut notre leçon. J'étais étonné de -voir comme je comprenais. Tout ce qu'il disait me semblait facile, -facile. Je crois aussi que je n'avais jamais si bien écouté, et que lui -non plus n'avait jamais mis autant de patience à ses explications. On -aurait dit qu'avant de s'en aller le pauvre homme voulait nous donner -tout son savoir, nous le faire entrer dans la tête d'un seul coup.</p> - -<p>La leçon finie, on passa à l'écriture. Pour ce jour-là, M. Hamel nous -avait préparé des exemples tout neufs, sur lesquels était écrit en -belle ronde: <i>France, Alsace, France, Alsace</i>. Cela faisait comme des -petits drapeaux qui flottaient tout autour de la classe pendus à la -tringle de nos pupitres. Il fallait voir comme chacun s'appliquait, -et quel silence! On n'entendait rien que le grincement des plumes sur -le papier. Un moment des hannetons entrèrent; mais personne n'y fit -attention, pas même les tout petits qui s'appliquaient à tracer leurs -<i>bâtons</i>, avec un cœur, une conscience, comme si cela encore était du -français... Sur la toiture de l'école, des pigeons roucoulaient tout -bas, et je me disais en les écoutant:</p> - -<p>«Est-ce qu'on ne va pas les obliger à chanter en allemand, eux aussi?»</p> - -<p>De temps en temps, quand je levais les yeux de dessus ma page, je -voyais M. Hamel immobile dans sa chaire et fixant les objets autour -de lui, comme s'il avait voulu emporter dans son regard toute sa -petite maison d'école... Pensez! depuis quarante ans, il était là à la -même place, avec sa cour en face de lui et sa classe toute pareille. -Seulement les bancs, les pupitres s'étaient polis, frottés par l'usage; -les noyers de la cour avaient grandi, et le houblon qu'il avait planté -lui-même enguirlandait maintenant les fenêtres jusqu'au toit. Quel -crève-cœur ça devait être pour ce pauvre homme de quitter toutes ces -choses, et d'entendre sa sœur qui allait, venait, dans la chambre -au-dessus, en train de fermer leurs malles! car ils devaient partir le -lendemain, s'en aller du pays pour toujours.</p> - -<p>Tout de même il eut le courage de nous faire la classe jusqu'au -bout. Après l'écriture, nous eûmes la leçon d'histoire; ensuite les -petits chantèrent tous ensemble le BA BE BI BO BU. Là-bas au fond -de la salle, le vieux Hauser avait mis ses lunettes, et, tenant son -abécédaire à deux mains, il épelait les lettres avec eux. On voyait -qu'il s'appliquait lui aussi; sa voix tremblait d'émotion, et c'était -si drôle de l'entendre, que nous avions tous l'envie de rire et de -pleurer. Ah! je m'en souviendrai de cette dernière classe...</p> - -<p>Tout à coup l'horloge de l'église sonna midi, puis l'Angelus. Au même -moment, les trompettes des Prussiens qui revenaient de l'exercice -éclatèrent sous nos fenêtres... M. Hamel se leva, tout pâle, dans sa -chaire. Jamais il ne m'avait paru si grand.</p> - -<p>«Mes amis, dit-il, mes amis, je... je...»</p> - -<p>Mais quelque chose l'étouffait. Il ne pouvait pas achever sa phrase.</p> - -<p>Alors il se tourna vers le tableau, prit un morceau de craie, et, en -appuyant de toutes ses forces, il écrivit aussi gros qu'il put:</p> - -<p style="font-size: 0.8em;">«VIVE LA FRANCE!»</p> - -<p>Puis il resta là, la tête appuyée au mur, et, sans parler, avec sa main -il nous faisait signe:</p> - -<p>«C'est fini... allez-vous-en.»</p> -<hr class="r5" /> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#NoteRef_1_1"><span class="label">[1]</span></a> «S'il tient sa langue,—il tient la clé qui de ses chaînes -le délivre.» F. MISTRAL.</p></div> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LA_PARTIE_DE_BILLARD" id="LA_PARTIE_DE_BILLARD">LA PARTIE DE BILLARD</a></h4> - - -<p>Comme on se bat depuis deux jours et qu'ils ont passé la nuit sac au -dos sous une pluie torrentielle, les soldats sont exténués. Pourtant -voilà trois mortelles heures qu'on les laisse se morfondre, l'arme au -pied, dans les flaques des grandes routes, dans la boue des champs -détrempés.</p> - -<p>Alourdis par la fatigue, les nuits passées, les uniformes pleins d'eau, -ils se serrent les uns contre les autres pour se réchauffer, pour -se soutenir. Il y en a qui dorment tout debout, appuyés au sac d'un -voisin, et la lassitude, les privations se voient mieux sur ces visages -détendus, abandonnés dans le sommeil. La pluie, la boue, pas de feu, -pas de soupe, un ciel bas et noir, l'ennemi qu'on sent tout autour. -C'est lugubre...</p> - -<p>Qu'est-ce qu'on fait là? Qu'est-ce qui se passe?</p> - -<p>Les canons, la gueule tournée vers le bois, ont l'air de guetter -quelque chose. Les mitrailleuses embusquées regardent fixement -l'horizon. Tout semble prêt pour une attaque. Pourquoi n'attaque-t-on -pas? Qu'est-ce qu'on attend?...</p> - -<p>On attend des ordres, et le quartier général n'en envoie pas.</p> - -<p>Il n'est pas loin cependant le quartier général. C'est ce beau château -Louis XIII dont les briques rouges, lavées par la pluie, luisent à -mi-côte entre les massifs. Vraie demeure princière, bien digne de -porter le fanion d'un maréchal de France. Derrière un grand fossé et -une rampe de pierre qui les séparent de la route, les pelouses montent -tout droit jusqu'au perron, unies et vertes, bordées de vases fleuris. -De l'autre côté, du côté intime de la maison, les charmilles font des -trouées lumineuses, la pièce d'eau où nagent des cygnes s'étale comme -un miroir, et sous le toit en pagode d'une immense volière, lançant des -cris aigus dans le feuillage, des paons, des faisans dorés battent des -ailes et font la roue. Quoique les maîtres soient partis, on ne sent -pas là l'abandon, le grand lâchez-tout de la guerre. L'oriflamme du -chef de l'armée a préservé jusqu'aux moindres fleurettes des pelouses, -et c'est quelque chose de saisissant de trouver, si près du champ -de bataille, ce calme opulent qui vient de l'ordre des choses, de -l'alignement correct des massifs, de la profondeur silencieuse des -avenues.</p> - -<p>La pluie, qui tasse là bas de si vilaine boue sur les chemins et creuse -des ornières si profondes, n'est plus ici qu'une ondée élégante, -aristocratique, avivant la rougeur des briques, le vert des pelouses, -lustrant les feuilles des orangers, les plumes blanches des cygnes. -Tout reluit, tout est paisible. Vraiment, sans le drapeau qui flotte à -la crête du toit, sans les deux soldats en faction devant la grille, -jamais on ne se croirait au quartier général. Les chevaux reposent dans -les écuries. Çà et là on rencontre des brosseurs, des ordonnances en -petite tenue flânant aux abords des cuisines, ou quelque jardinier en -pantalon rouge promenant tranquillement son râteau dans le sable des -grandes cours.</p> - -<p>La salle à manger, dont les fenêtres donnent sur le perron, laisse voir -une table à moitié desservie, des bouteilles débouchées, des verres -ternis et vides, blafards sur la nappe froissée, toute une fin de -repas, les convives partis. Dans la pièce à côté, on entend des éclats -de voix, des rires, des billes qui roulent, des verres qui se choquent. -Le maréchal est en train de faire sa partie, et voilà pourquoi l'armée -attend des ordres. Quand le maréchal a commencé sa partie, le ciel -peut bien crouler, rien au monde ne saurait l'empêcher de la finir.</p> - -<p>Le billard!</p> - -<p>C'est sa faiblesse à ce grand homme de guerre. Il est là, sérieux comme -à la bataille, en grande tenue, la poitrine couverte de plaques, l'œil -brillant, les pommettes enflammées, dans l'animation du repas, du jeu, -des grogs. Ses aides de camp l'entourent, empressés, respectueux, se -pâmant d'admiration à chacun de ses coups. Quand le maréchal fait un -point, tous se précipitent vers la marque; quand le maréchal a soif, -tous veulent lui préparer son grog. C'est un froissement d'épaulettes -et de panaches, un cliquetis de croix et d'aiguillettes; et de voir -tous ces jolis sourires, ces fines révérences de courtisans, tant de -broderies et d'uniformes neufs, dans cette haute salle à boiseries de -chêne, ouverte sur des parcs, sur des cours d'honneur, cela rappelle -les automnes de Compiègne et repose un peu des capotes souillées qui -se morfondent là-bas au long des routes et font des groupes si sombres -sous la pluie.</p> - -<p>Le partenaire du maréchal est un petit capitaine d'état-major, sanglé, -frisé, ganté de clair, qui est de première force au billard et capable -de rouler tous les maréchaux de la terre, mais il sait se tenir à une -distance respectueuse de son chef, et s'applique à ne pas gagner, à ne -pas perdre non plus trop facilement. C'est ce qu'on appelle un officier -d'avenir...</p> - -<p>Attention, jeune homme, tenons-nous bien. Le maréchal en a quinze, et -vous dix. Il s'agit de mener la partie jusqu'au bout comme cela, et -vous aurez plus fait pour votre avancement que si vous étiez dehors -avec les autres, sous ces torrents d'eau qui noient l'horizon, à salir -votre bel uniforme, à ternir l'or de vos aiguillettes, attendant des -ordres qui ne viennent pas.</p> - -<p>C'est une partie vraiment intéressante. Les billes courent, se -frôlent, croisent leurs couleurs. Les bandes rendent bien, le tapis -s'échauffe... Soudain la flamme d'un coup de canon passe dans le ciel. -Un bruit sourd fait trembler les vitres. Tout le monde tressaille; on -se regarde avec inquiétude. Seul le maréchal n'a rien vu, rien entendu: -penché sur le billard, il est en train de combiner un magnifique effet -de recul; c'est son fort, à lui, les effets de recul!...</p> - -<p>Mais voilà un nouvel éclair, puis un autre. Les coups de canon se -succèdent, se précipitent. Les aides de camp courent aux fenêtres. -Est-ce que les Prussiens attaqueraient?</p> - -<p>«Eh bien, qu'ils attaquent! dit le maréchal en mettant du blanc... A -vous de jouer, capitaine.»</p> - -<p>L'état-major frémit d'admiration. Turenne endormi sur un affût n'est -rien auprès de ce maréchal, si calme devant son billard au moment de -l'action... Pendant ce temps le vacarme redouble. Aux secousses du -canon se mêlent les déchirements des mitrailleuses, les roulements -des feux de peloton. Une buée rouge, noire sur les bords, monte au -bout des pelouses. Tout le fond du parc est embrasé. Les paons, les -faisans effarés clament dans la volière; les chevaux arabes, sentant la -poudre, se cabrent au fond des écuries. Le quartier général commence -à s'émouvoir. Dépêches sur dépêches. Les estafettes arrivent à bride -abattue. On demande le maréchal.</p> - -<p>Le maréchal est inabordable. Quand je vous disais que rien ne pourrait -l'empêcher d'achever sa partie.</p> - -<p>«A vous de jouer, capitaine.»</p> - -<p>Mais le capitaine a des distractions. Ce que c'est pourtant que d'être -jeune! Le voilà qui perd la tête, oublie son jeu et fait coup sur -coup deux séries, qui lui donnent presque partie gagnée. Cette fois -le maréchal devient furieux. La surprise, l'indignation éclatent sur -son mâle visage. Juste à ce moment, un cheval lancé ventre à terre -s'abat dans la cour. Un aide de camp couvert de boue force la consigne, -franchit le perron d'un saut: «Maréchal! maréchal!...» Il faut voir -comme il est reçu... Tout bouffant de colère et rouge comme un coq, le -maréchal paraît à la fenêtre, sa queue de billard à la main:</p> - -<p>«Qu'est-ce qu'il y a?... Qu'est-ce que c'est?... Il n'y a donc pas de -factionnaire par ici?</p> - -<p>—Mais, maréchal...</p> - -<p>—C'est bon ... Tout à l'heure ... Qu'on attende mes ordres, nom d... -D...!»</p> - -<p>Et la fenêtre se referme avec violence.</p> - -<p>Qu'on attende ses ordres!</p> - -<p>C'est bien ce qu'ils font, les pauvres gens. Le vent leur chasse la -pluie et la mitraille en pleine figure. Des bataillons entiers sont -écrasés, pendant que d'autres restent inutiles, l'arme au bras, sans -pouvoir se rendre compte de leur inaction. Rien à faire. On attend des -ordres... Par exemple, comme on n'a pas besoin d'ordres pour mourir, -les hommes tombent par centaines derrière les buissons, dans les -fossés, en face du grand château silencieux. Même tombés, la mitraille -les déchire encore, et par leurs blessures ouvertes coule sans bruit le -sang généreux de la France... Là-haut, dans la salle de billard, cela -chauffe aussi terriblement: le maréchal a repris son avance; mais le -petit capitaine se défend comme un lion...</p> - -<p>Dix-sept! dix-huit! dix-neuf!...</p> - -<p>A peine a-t-on le temps de marquer les points. Le bruit de la bataille -se rapproche. Le maréchal ne joue plus que pour un. Déjà des obus -arrivent dans le parc. En voilà un qui éclate au-dessus de la pièce -d'eau. Le miroir s'éraille; un cygne nage, épeuré, dans un tourbillon -de plumes sanglantes. C'est le dernier coup...</p> - -<p>Maintenant, un grand silence. Rien que la pluie qui tombe sur les -charmilles, un roulement confus au bas du coteau, et, par les chemins -détrempés, quelque chose comme le piétinement d'un troupeau qui se -hâte... L'armée est en pleine déroute. Le maréchal a gagné sa partie.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LA_VISION_DU_JUGE_DE_COLMAR" id="LA_VISION_DU_JUGE_DE_COLMAR">LA VISION DU JUGE DE COLMAR</a></h4> - - -<p>Avant qu'il eût prêté serment à l'empereur Guillaume, il n'y avait -pas d'homme plus heureux que le petit juge Dollinger, du tribunal de -Colmar, lorsqu'il arrivait à l'audience avec sa toque sur l'oreille, -son gros ventre, sa lèvre en fleur et ses trois mentons bien posés sur -un ruban de mousseline.—«Ah! le bon petit somme que je vais faire», -avait-il l'air de se dire en s'asseyant, et c'était plaisir de le voir -allonger ses jambes grassouillettes, s'enfoncer sur son grand fauteuil, -sur ce rond de cuir frais et moelleux auquel il devait d'avoir encore -l'humeur égale et le teint clair, après trente ans de magistrature -assise.</p> - -<p>Infortuné Dollinger!</p> - -<p>C'est ce rond de cuir qui l'a perdu. Il se trouvait si bien dessus, sa -place était si bien faite sur ce coussinet de moleskine, qu'il a mieux -aimé devenir Prussien que de bouger de là. L'empereur Guillaume lui -a dit: «Restez assis, monsieur Dollinger!» et Dollinger est resté -assis; et aujourd'hui le voilà conseiller à la cour de Colmar, rendant -bravement la justice au nom de Sa Majesté berlinoise.</p> - -<p>Autour de lui, rien n'est changé: c'est toujours le même tribunal fané -et monotone, la même salle de catéchisme avec ses bancs luisants, ses -murs nus son bourdonnement d'avocats, le même demi-jour tombant des -hautes fenêtres à rideaux de serge, le même grand christ poudreux qui -penche la tête, les bras étendus. En passant à la Prusse, la cour de -Colmar n'a pas dérogé: il y a toujours un buste d'empereur au fond -du prétoire... Mais c'est égal! Dollinger se sent dépaysé. Il a beau -se rouler dans son fauteuil, s'y enfoncer rageusement; il n'y trouve -plus les bons petits sommes d'autrefois, et quand par hasard il lui -arrive encore de s'endormir à l'audience, c'est pour faire des rêves -épouvantables...</p> - -<p>Dollinger rêve qu'il est sur une haute montagne, quelque chose comme -le Honeck ou le ballon d'Alsace... Qu'est-ce qu'il fait là, tout seul, -en robe de juge, assis sur son grand fauteuil à ces hauteurs immenses -où l'on ne voit plus rien que des arbres rabougris et des tourbillons -de petites mouches?... Dollinger ne le sait pas. Il attend, tout -frissonnant de la sueur froide et de l'angoisse du cauchemar. Un grand -soleil rouge se lève de l'autre côté du Rhin, derrière les sapins de -la forêt Noire, et, à mesure que le soleil monte, en bas, dans les -vallées de Thann, de Munster, d'un bout à l'autre de l'Alsace, c'est -un roulement confus, un bruit de pas, de voitures en marche, et cela -grossit, et cela s'approche, et Dollinger a le cœur serré! Bientôt, par -la longue route tournante qui grimpe aux flancs de la montagne, le juge -de Colmar voit venir à lui un cortège lugubre et interminable, tout le -peuple d'Alsace qui s'est donné rendez-vous à cette passe des Vosges -pour émigrer solennellement.</p> - -<p>En avant montent de longs chariots attelés de quatre bœufs, ces longs -chariots à claire-voie que l'on rencontre tout débordants de gerbes au -temps des moissons, et qui maintenant s'en vont chargés de meubles, -de hardes, d'instruments de travail. Ce sont les grands lits, les -hautes armoires, les garnitures d'indienne, les huches, les rouets, -les petites chaises des enfants, les fauteuils des ancêtres, vieilles -reliques entassées, tirées de leurs coins, dispersant au vent de la -route la sainte poussière des foyers. Des maisons entières partent -dans ces chariots. Aussi n'avancent-ils qu'en gémissant, et les bœufs -les tirent avec peine, comme si le sol s'attachait aux roues, comme -si ces parcelles de terre sèche restées aux herses, aux charrues, aux -pioches, aux râteaux, rendant la charge encore plus lourde, faisaient -de ce départ un déracinement. Derrière se presse une foule silencieuse, -de tout rang, de tout âge, depuis les grands vieux à tricorne qui -s'appuient en tremblant sur des bâtons, jusqu'aux petits blondins -frisés, vêtus d'une bretelle et d'un pantalon de futaine, depuis -l'aïeule paralytique que de fiers garçons portent sur leurs épaules, -jusqu'aux enfants de lait que les mères serrent contre leurs poitrines; -tous, les vaillants comme les infirmes, ceux qui seront les soldats -de l'année prochaine et ceux qui ont fait la terrible campagne, des -cuirassiers amputés qui se traînent sur des béquilles, des artilleurs -hâves, exténués, ayant encore dans leurs uniformes en loque la -moisissure des casemates de Spandau; tout cela défile fièrement sur la -route, au bord de laquelle le juge de Colmar est assis, et, en passant -devant lui, chaque visage se détourne avec une terrible expression de -colère et de dégoût...</p> - -<p>Oh! le malheureux Dollinger! il voudrait se cacher, s'enfuir; mais -impossible. Son fauteuil est incrusté dans la montagne, son rond de -cuir dans son fauteuil, et lui dans son rond de cuir. Alors il comprend -qu'il est là comme au pilori, et qu'on a mis le pilori aussi haut pour -que sa honte se vît de plus loin ... Et le défilé continue, village -par village, ceux de la frontière suisse menant d'immenses troupeaux, -ceux de la Saar poussant leurs durs outils de fer dans des wagons à -minerais. Puis les villes arrivent, tout le peuple des filatures, les -tanneurs, les tisserands, les ourdisseurs, les bourgeois, les prêtres, -les rabbins, les magistrats, des robes noires, des robes rouges... -Voilà le tribunal de Colmar, son vieux président en tête. Et Dollinger, -mourant de honte, essaye de cacher sa figure, mais ses mains sont -paralysées; de fermer les yeux, mais ses paupières restent immobiles et -droites. Il faut qu'il voie et qu'on le voie, et qu'il ne perde pas un -des regards de mépris que ses collègues lui jettent en passant...</p> - -<p>Ce juge au pilori, c'est quelque chose de terrible! Mais ce qui est -plus terrible encore, c'est qu'il a tous les siens dans cette foule, et -eue pas un n'a l'air de le reconnaître. Sa femme, ses enfants passent -devant lui en baissant la tête. On dirait qu'ils ont honte, eux aussi! -Jusqu'à son petit Michel qu'il aime tant, et qui s'en va pour toujours -sans seulement le regarder. Seul, son vieux président s'est arrêté une -minute pour lui dire à voix basse:</p> - -<p>«Venez avec nous, Dollinger. Ne restez pas là, mon ami...»</p> - -<p>Mais Dollinger ne peut pas se lever. Il s'agite, il appelle, et le -cortège défile pendant des heures; et lorsqu'il s'éloigne au jour -tombant, toutes ces belles vallées pleines de clochers et d'usines -se font silencieuses. L'Alsace entière est partie. Il n'y a plus que -le juge de Colmar qui reste là-haut, cloué sur son pilori, assis et -inamovible...</p> - -<hr class="r5" /> - -<p>... Soudain la scène change. Des ifs, des croix noires, des rangées de -tombes, une foule en deuil. C'est le cimetière de Colmar, un jour de -grand enterrement. Toutes les cloches de la ville sont en branle. Le -conseiller Dollinger vient de mourir. Ce que l'honneur n'avait pas pu -faire, la mort s'en est chargée. Elle a dévissé de son rond de cuir le -magistrat inamovible, et couché tout de son long l'homme qui s'entêtait -à rester assis...</p> - -<p>Rêver qu'on est mort et se pleurer soi-même, il n'y a pas de sensation -plus horrible. Le cœur navré, Dollinger assiste à ses propres -funérailles; et ce qui le désespère encore plus que sa mort, c'est -que dans cette foule immense qui se presse autour de lui, il n'a pas -un ami, pas un parent. Personne de Colmar, rien que des Prussiens! Ce -sont des soldats prussiens qui ont fourni l'escorte, des magistrats -prussiens qui mènent le deuil, et les discours qu'on prononce sur sa -tombe sont des discours prussiens, et la terre qu'on lui jette dessus -et qu'il trouve si froide est de la terre prussienne, hélas!</p> - -<p>Tout à coup la foule s'écarte, respectueuse; un magnifique cuirassier -blanc s'approche, cachant sous son manteau quelque chose qui a l'air -d'une grande couronne d'immortelles. Tout autour on dit:</p> - -<p>«Voilà Bismarck... voilà Bismarck...» Et le juge de Colmar pense avec -tristesse:</p> - -<p>«C'est beaucoup d'honneur que vous me faites, monsieur le comte, mais -si j'avais là mon petit Michel...»</p> - -<p>Un immense éclat de rire l'empêche d'achever, un rire fou, scandaleux, -sauvage, inextinguible.</p> - -<p>«Qu'est-ce qu'ils ont donc?» se demande le juge épouvanté. Il se -dresse, il regarde... C'est son rond, son rond de cuir que M. de -Bismarck vient de déposer religieusement sur sa tombe avec cette -inscription en entourage dans la moleskine:</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;"> -AU JUGE DOLLINGER<br /> -HONNEUR DE LA MAGISTRATURE ASSISE<br /> -SOUVENIRS ET REGRETS<br /> -</p> - -<p>D'un bout à l'autre du cimetière tout le monde rit, tout le monde -se tord, et cette grosse gaieté prussienne résonne jusqu'au fond du -caveau, où le mort pleure de honte, écrasé sous un' ridicule éternel...</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LENFANT_ESPION" id="LENFANT_ESPION">L'ENFANT ESPION</a></h4> - - -<p>Il s'appelait Stenne, le petit Stenne.</p> - -<p>C'était un enfant de Paris, malingre et pâle, qui pouvait avoir dix -ans, peut-être quinze; avec ces moucherons-là, on ne sait jamais. Sa -mère était morte; son père, ancien soldat de marine, gardait un square -dans le quartier du Temple. Les babies, les bonnes, les vieilles dames -à pliants, les mères pauvres, tout le Paris trotte-menu qui vient se -mettre à l'abri des voitures dans ces parterres bordés de trottoirs, -connaissaient le père Stenne et l'adoraient. On savait que, sous -cette rude moustache, effroi des chiens et des traîneurs de bancs, se -cachait un bon sourire attendri, presque maternel, et que, pour voir ce -sourire, on n'avait qu'à dire au bonhomme:</p> - -<p>«Comment va votre petit garçon?...»</p> - -<p>Il l'aimait tant son garçon, le père Stenne! Il était si heureux, le -soir, après la classe, quand le petit venait le prendre et qu'ils -faisaient tous deux le tour des allées, s'arrêtant à chaque banc pour -saluer les habitués, répondre à leurs bonnes manières.</p> - -<p>Avec le siège malheureusement tout changea. Le square du père Stenne -fut fermé, on y mit du pétrole, et le pauvre homme, obligé à une -surveillance incessante, passait sa vie dans les massifs déserts et -bouleversés, seul, sans fumer, n'ayant plus son garçon que le soir, -bien tard, à la maison. Aussi il fallait voir sa moustache, quand il -parlait des Prussiens... Le petit Stenne, lui, ne se plaignait pas trop -de cette nouvelle vie.</p> - -<p>Un siège! C'est si amusant pour les gamins. Plus d'école! plus de -mutuelle! Des vacances tout le temps et la rue comme un champ de -foire...</p> - -<p>L'enfant restait dehors jusqu'au soir, à courir. Il accompagnait -les bataillons du quartier qui allaient au rempart, choisissant de -préférence ceux qui avaient une bonne musique; et là-dessus petit -Stenne était très ferré. Il vous disait fort bien que celle du -96<sup>e</sup> ne valait pas grand'chose, mais qu'au 55<sup>e</sup> ils en -avaient une excellente. D'autres fois, il regardait les mobiles faire -l'exercice; puis il y avait les queues...</p> - -<p>Son panier sous le bras, il se mêlait à ces longues files qui se -formaient dans l'ombre des matins d'hiver sans gaz, à la grille des -bouchers, des boulangers. Là, les pieds dans l'eau, on faisait des -connaissances, on causait politique, et comme fils de M. Stenne, chacun -lui demandait son avis. Mais le plus amusant de tout, c'était encore -les parties de bouchon, ce fameux jeu de <i>galoche</i> que les mobiles -bretons avaient mis à la mode pendant le siège. Quand le petit Stenne -n'était pas au rempart ni aux boulangeries, vous étiez sûr de le -trouver à la partie de <i>galoche</i> de la place du Château-d'Eau. Lui ne -jouait pas, bien entendu; il faut trop d'argent. Il se contentait de -regarder les joueurs avec des yeux!</p> - -<p>Un surtout, un grand en cotte bleue, qui ne misait que des pièces de -cent sous, excitait son admiration. Quand il courait, celui-là, on -entendait les écus sonner au fond de sa cotte...</p> - -<p>Un jour, en ramassant une pièce qui avait roulé jusque sous les pieds -du petit Stenne, le grand lui dit à voix basse:</p> - -<p>«Ça te fait loucher, hein?... Eh bien, si tu veux, je te dirai où on en -trouve.»</p> - -<p>La partie finie, il l'emmena dans un coin de la place et lui proposa de -venir avec lui vendre des journaux aux Prussiens, on avait 30 francs -par voyage. D'abord Stenne refusa, très indigné; et du coup, il resta -trois jours sans retourner à la partie. Trois jours terribles. Il -ne mangeait plus, il ne dormait plus. La nuit, il voyait des tas de -galoches dressées au pied de son lit, et des pièces de cent sous qui -filaient à plat, toutes luisantes. La tentation était trop forte. Le -quatrième jour, il retourna au Château-d'Eau, revit le grand, se laissa -séduire...</p> - -<hr class="r5" /> - -<p>Ils partirent par un matin de neige, un sac de toile sur l'épaule, des -journaux cachés sous leurs blouses. Quand ils arrivèrent à la porte de -Flandres, il faisait à peine jour. Le grand put Stenne par la main, -et, s'approchant du factionnaire—un brave sédentaire qui avait le nez -rouge et l'air bon—il lui dit d'une voix de pauvre:</p> - -<p>«Laissez-nous passer, mon bon monsieur... Notre mère est malade, papa -est mort. Nous allons voir avec mon petit frère à ramasser des pommes -de terre dans le champ.»</p> - -<p>Il pleurait. Stenne, tout honteux, baissait la tête. Le factionnaire -les regarda un moment, jeta un coup d'œil sur la route déserte et -blanche.</p> - -<p>«Passez vite», leur dit-il en s'écartant; et les voilà sur le chemin -d'Aubervilliers. C'est le grand qui riait!</p> - -<p>Confusément, comme dans un rêve, le petit Stenne voyait des usines -transformées en casernes, des barricades désertes, garnies de chiffons -mouillés, de longues cheminées qui trouaient le brouillard et montaient -dans le ciel, vides, ébréchées. De loin en loin, une sentinelle, des -officiers encapuchonnés qui regardaient là-bas avec des lorgnettes, -et de petites tentes trempées de neige fondue devant des feux qui -mouraient. Le grand connaissait les chemins, prenait à travers champ -pour éviter les postes. Pourtant ils arrivèrent, sans pouvoir y -échapper, à une grand'garde de francs-tireurs. Les francs-tireurs -étaient là avec leurs petits cabans, accroupis au fond d'une fosse -pleine d'eau, tout le long du chemin de fer de Soissons. Cette fois -le grand eut beau recommencer son histoire, on ne voulut pas les -laisser passer. Alors, pendant qu'il se lamentait, de la maison du -garde-barrière sortit sur la voie un vieux sergent, tout blanc, tout -ridé, qui ressemblait au père Stenne:</p> - -<p>«Allons! mioches, ne pleurons plus! dit-il aux enfants, on vous -y laissera aller, à vos pommes de terre; mais, avant, entrez vous -chauffer un peu... Il a l'air gelé ce gamin-là!»</p> - -<p>Hélas! Ce n'était pas de froid qu'il tremblait le petit Stenne, -c'était de peur, c'était de honte... Dans le poste, ils trouvèrent -quelques soldats blottis autour d'un feu maigre, un vrai feu de veuve, -à la flamme duquel ils faisaient dégeler du biscuit au bout de leurs -baïonnettes. On se serra pour faire place aux enfants. On leur donna la -goutte, un peu de café. Pendant qu'ils buvaient, un officier vint sur -la porte, appela le sergent, lui parla tout bas et s'en alla bien vite.</p> - -<p>«Garçons! dit le sergent en rentrant radieux... <i>y aura du tabac</i> cette -nuit ... On a surpris le mot des Prussiens... Je crois que cette fois -nous allons le leur reprendre, ce sacré Bourget!»</p> - -<p>Il y eut une explosion de bravos et de rires. On dansait, on chantait, -on astiquait les sabres-baïonnettes; et, profitant de ce tumulte, des -enfants disparurent.</p> - -<p>Passé la tranchée, il n'y avait plus que la plaine, et au fond un long -mur blanc troué de meurtrières. C'est vers ce mur qu'ils se dirigèrent, -s'arrêtant à chaque pas pour faire semblant de ramasser des pommes de -terre.</p> - -<p>«Rentrons... N'y allons pas», disait tout le temps le petit Stenne.</p> - -<p>L'autre levait les épaules et avançait toujours. Soudain ils -entendirent le tric-trac d'un fusil qu'on armait.</p> - -<p>«Couche-toi!» fit le grand, en se jetant par terre.</p> - -<p>Une fois couché, il siffla. Un autre sifflet répondit sur la neige. -Ils s'avancèrent en rampant... Devant le mur, au ras du sol, parurent -deux moustaches jaunes sous un béret crasseux. Le grand sauta dans la -tranchée, à côté du Prussien:</p> - -<p>«C'est mon frère», dit-il en montrant son compagnon.</p> - -<p>Il était si petit, ce Stenne, qu'en le voyant le Prussien se mit à rire -et fut obligé de le prendre dans ses bras pour le hisser jusqu'à la -brèche.</p> - -<p>De l'autre côté du mur, c'étaient de grands remblais de terre, des -arbres couchés, des trous noirs dans la neige, et dans chaque trou le -même béret crasseux, les mêmes moustaches jaunes qui riaient en voyant -passer les enfants.</p> - -<p>Dans un coin, une maison de jardinier casematée de troncs d'arbres. Le -bas était plein de soldats qui jouaient aux cartes, faisaient la soupe -sur un grand feu clair. Cela sentait bon les choux, le lard; quelle -différence avec le bivouac des francs-tireurs! En haut, les officiers. -On les entendait jouer du piano, déboucher du vin de Champagne. -Quand les Parisiens entrèrent, un hurrah de joie les accueillit. Ils -donnèrent leurs journaux; puis on leur versa à boire et on les fit -causer. Tous ces officiers avaient l'air fier et méchant; mais le grand -les amusait avec sa verve faubourienne, son vocabulaire de voyou. Ils -riaient, répétaient ses mots après lui, se roulaient avec délice dans -cette boue de Paris qu'on leur apportait.</p> - -<p>Le petit Stenne aurait bien voulu parler, lui aussi, prouver qu'il -n'était pas une bête; mais quelque chose le gênait. En face de lui se -tenait à part un Prussien plus âgé, plus sérieux que les autres, qui -lisait, ou plutôt faisait semblant, car ses yeux ne le quittaient pas. -Il y avait dans ce regard de la tendresse et des reproches, comme si -cet homme avait eu au pays un enfant du même âge que Stenne, et qu'il -se fût dit:</p> - -<p>«J'aimerais mieux mourir que de voir mon fils faire un métier pareil...»</p> - -<p>A partir de ce moment, Stenne sentit comme une main qui se posait sur -son cœur et l'empêchait de battre.</p> - -<p>Pour échapper à cette angoisse, il se mit à boire. Bientôt tout tourna -autour de lui. Il entendait vaguement, au milieu de gros rires, son -camarade qui se moquait des gardes nationaux, de leur façon de faire -l'exercice, imitait une prise d'armes au Marais, une alerte de nuit -sur les remparts. Ensuite le grand baissa la voix, les officiers se -rapprochèrent et les figures devinrent graves. Le misérable était en -train de les prévenir de l'attaque des francs-tireurs...</p> - -<p>Pour le coup, le petit Stenne se leva furieux, dégrisé:</p> - -<p>«Pas cela, grand... Je ne veux pas.»</p> - -<p>Mais l'autre ne fit que rire et continua. Avant qu'il eût fini, tous -les officiers étaient debout. Un d'eux montra la porte aux enfants:</p> - -<p>«F... le camp!» leur dit-il.</p> - -<p>Et ils se mirent à causer entre eux, très vite, en allemand. Le grand -sortit, fier comme un doge, en faisant sonner son argent. Stenne le -suivit, la tête basse; et lorsqu'il passa près du Prussien dont le -regard l'avait tant gêné, il entendit une voix triste qui disait: «<i>Bas -chôli, ça... Bas chôli</i>.»</p> - -<p>Les larmes lui en vinrent aux yeux.</p> - -<p>Une fois dans la plaine, les enfants se mirent à courir et rentrèrent -rapidement. Leur sac était plein de pommes de terre que leur avaient -données les Prussiens; avec cela ils passèrent sans encombre à la -tranchée des francs-tireurs. On s'y préparait pour l'attaque de la -nuit. Des troupes arrivaient silencieuses, se massant derrière les -murs. Le vieux sergent était là, occupé à placer ses hommes, l'air si -heureux. Quand les enfants passèrent, il les reconnut et leur envoya un -bon sourire...</p> - -<p>Oh! que ce sourire fit mal au petit Stenne! un moment il eut envie de -crier:</p> - -<p>«N'allez pas là-bas... nous vous avons trahis.»</p> - -<p>Mais l'autre lui avait dit: «Si tu parles, nous serons fusillés», et la -peur le retint...</p> - -<p>A la Courneuve, ils entrèrent dans une maison abandonnée pour -partager l'argent. La vérité m'oblige à dire que le partage fut fait -honnêtement, et que d'entendre sonner ces beaux écus sous sa blouse, de -penser aux parties de <i>galoche</i> qu'il avait là en perspective, le petit -Stenne ne trouvait plus son crime aussi affreux.</p> - -<p>Mais, lorsqu'il fut seul, le malheureux enfant! Lorsque après les -portes le grand l'eut quitté, alors ses poches commencèrent à devenir -bien lourdes, et la main qui lui serrait le cœur le serra plus fort que -jamais. Paris ne lui semblait plus le même. Les gens qui passaient le -regardaient sévèrement, comme s'ils avaient su d'où il venait. Le mot -espion, il l'entendait dans le bruit des roues, dans le battement des -tambours qui s'exerçaient le long du canal. Enfin il arriva chez lui, -et, tout heureux de voir que son père n'était pas encore rentré, il -monta vite dans leur chambre cacher sous son oreiller ces écus qui lui -pesaient tant.</p> - -<p>Jamais le père Stenne n'avait été si bon, si joyeux qu'en rentrant ce -soir-là. On venait de recevoir des nouvelles de province t les affaires -du pays allaient mieux. Tout en mangeant, l'ancien soldat regardait son -fusil pendu à la muraille, et il disait à l'enfant avec son bon rire:</p> - -<p>«Hein, garçon, comme tu irais aux Prussiens, si tu étais grand!»</p> - -<p>Vers huit heures, on entendit le canon.</p> - -<p>«C'est Aubervilliers... On se bat au Bourget». fit le bonhomme, qui -connaissait tous ses forts. Le petit Stenne devint pâle, et, prétextant -une grande fatigue, il alla se coucher, mais il ne dormit pas. Le -canon tonnait toujours. Il se représentait les francs-tireurs arrivant -de nuit pour surprendre les Prussiens et tombant eux-mêmes dans une -embuscade. Il se rappelait le sergent qui lui avait souri, le voyait -étendu là-bas dans la neige, et combien d'autres avec lui!... Le prix -de tout ce sang se cachait là sous son oreiller, et c'était lui, le -fils de M. Stenne, d'un soldat... Les larmes l'étouffaient. Dans la -pièce à côté, il entendait son père marcher, ouvrir la fenêtre. En -bas, sur la place, le rappel sonnait, un bataillon de mobiles se -numérotait pour partir. Décidément, c'était une vraie bataille. Le -malheureux ne put retenir un sanglot.</p> - -<p>«Qu'as-tu donc?» dit le père Stenne en entrant.</p> - -<p>L'enfant n'y tint plus, sauta de son lit et vint se jeter aux pieds de -son père. Au mouvement qu'il fit, les écus roulèrent par terre.</p> - -<p>«Qu'est-ce que cela? Tu as volé?» dit le vieux en tremblant.</p> - -<p>Alors, tout d'une haleine, le petit Stenne raconta qu'il était allé -chez les Prussiens et ce qu'il y avait fait. A mesure qu'il parlait, il -se sentait le cœur plus libre, cela le soulageait de s'accuser... Le -père Stenne écoutait, avec une figure terrible. Quand ce fut fini, il -cacha sa tête dans ses mains et pleura.</p> - -<p>«Père, père...» voulut dire l'enfant.</p> - -<p>Le vieux le repoussa sans répondre, et ramassa l'argent.</p> - -<p>«C'est tout?» demanda-t-il.</p> - -<p>Le petit Stenne fit signe que c'était tout. Le vieux décrocha son -fusil, sa cartouchière, et méfiant l'argent dans sa poche:</p> - -<p>«C'est bon, dit-il, je vais le leur rendre.»</p> - -<p>Et, sans ajouter un mot, sans seulement retourner la tête, il descendit -se mêler aux mobiles qui partaient dans la nuit. On ne l'a jamais revu -depuis.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LES_MERES" id="LES_MERES">LES MÈRES</a></h4> - - -<h5>SOUVENIR DU SIÈGE</h5> - - -<p>Ce matin-là, j'étais allé au mont Valérien voir notre ami le peintre -B...., lieutenant aux mobiles de la Seine. Justement le brave garçon se -trouvait de garde. Pas moyen de bouger. Il fallut rester à se promener -de long en large, comme des matelots de quart, devant la poterne du -fort, en causant de Paris, de la guerre et de nos chers absents... Tout -à coup mon lieutenant qui, sous sa tunique de mobile, est toujours -resté le féroce rapin d'autrefois, s'interrompt, tombe en arrêt, et me -prenant le bras:</p> - -<p>«Oh! le beau Daumier», me dit-il tout bas, et du coin de son petit œil -gris allumé subitement comme l'œil d'un chien de chasse, il me montrait -les deux vénérables silhouettes qui venaient de faire leur apparition -sur le plateau du mont Valérien.</p> - -<p>Un beau Daumier en effet. L'homme en longue redingote marron, avec -un collet de velours verdâtre qui semblait fait de vieille mousse des -bois, maigre, petit, rougeaud, le front déprimé, les yeux ronds, le -nez en bec de chouette. Une tête d'oiseau ridé, solennelle et bête. -Pour l'achever, un cabas en tapisserie à fleurs, d'où sortait le -goulot d'une bouteille, et sous l'autre bras une boîte de conserves, -l'éternelle boîte en fer-blanc que les Parisiens ne pourront plus voir -sans penser à leurs cinq mois de blocus... De la femme, on n'apercevait -d'abord qu'un chapeau-cabriolet gigantesque et un vieux châle qui la -serrait étroitement du haut en bas comme pour bien dessiner sa misère; -puis, de temps en temps, entre les ruches fanées de la capote, un bout -de nez pointu qui passait, et quelques cheveux grisonnants et pauvres.</p> - -<p>En arrivant sur le plateau, l'homme s'arrêta pour prendre haleine et -s'essuyer le front. Il ne fait pourtant pas chaud là-haut, dans les -brumes de fin novembre; mais ils étaient venus si vite...</p> - -<p>La femme ne s'arrêta pas, elle. Marchant droit à la poterne, elle nous -regarda une minute en hésitant, comme si elle voulait nous parler; -mais, intimidée sans doute par les galons de l'officier, elle aima -mieux s'adresser à la sentinelle, et je l'entendis qui demandait -timidement à voir son fils, un mobile de Paris de la sixième du -troisième.</p> - -<p>«Restez là, dit l'homme de garde, je vais le faire appeler.»</p> - -<p>Toute joyeuse, avec un soupir de soulagement, elle retourna vers son -mari; et tous deux allèrent s'asseoir à l'écart sur le bord d'un talus.</p> - -<p>Ils attendirent là bien longtemps. Ce mont Valérien est si grand, -si compliqué de cours, de glacis, de bastions, de casernes, de -casemates! Allez donc chercher un mobile de la sixième dans cette -ville inextricable, suspendue entre terre et ciel, et flottant en -spirale au milieu des nuages comme l'île de Laputa. Sans compter -qu'à cette heure-là le fort est plein de tambours, de trompettes, -de soldats qui courent, de bidons qui sonnent. C'est la garde qu'on -relève, les corvées, la distribution, un espion tout sanglant que des -francs-tireurs ramènent à coups de crosse, des paysans de Nanterre -qui viennent se plaindre au général, une estafette arrivant au galop, -l'homme transi, la bête ruisselante, des cacolets revenant des -avant-postes avec les blessés qui se balancent aux flancs des mules et -geignent doucement comme des agneaux malades, des matelots hâlant une -pièce neuve au son du fifre et des «hissa! ho!», le troupeau du fort -qu'un berger en pantalon rouge pousse devant lui, la gaule à la main, -le chassepot en bandoulière; tout cela va, vient, s'entre-croise dans -les cours, s'engouffre sous la poterne comme sous la porte basse d'un -caravansérail d'Orient.</p> - -<p>«Pourvu qu'ils n'oublient pas mon garçon!» disaient pendant ce temps -les yeux de la pauvre mère; et toutes les cinq minutes elle se levait, -s'approchait de l'entrée discrètement, jetait un regard furtif dans -l'avant-cour en se garant contre la muraille; mais elle n'osait -plus rien demander de peur de rendre son enfant ridicule. L'homme, -encore plus timide qu'elle, ne bougeait pas de son coin; et chaque -fois qu'elle revenait s'asseoir le cœur gros, l'air découragé, on -voyait qu'il la grondait de son impatience et qu'il lui donnait force -explications sur les nécessités du service avec des gestes d'imbécile -qui veut faire l'entendu.</p> - -<p>J'ai toujours été très curieux de ces petites scènes silencieuses et -intimes qu'on devine encore plus qu'on ne les voit, de ces pantomimes -de la rue qui vous coudoient quand vous marchez et d'un geste vous -révèlent toute une existence; mais ici ce qui me captivait surtout, -c'était la gaucherie, la naïveté de mes personnages, et j'éprouvais -une véritable émotion à suivre à travers leur mimique, expressive et -limpide comme l'âme de deux acteurs de Séraphin, toutes les péripéties -d'un adorable drame familial...</p> - -<p>Je voyais la mère se disant un beau matin:</p> - -<p>«Il m'ennuie, ce M. Trochu, avec ses consignes... Il y a trois mois que -je n'ai pas vu mon enfant... Je veux aller l'embrasser.»</p> - -<p>Le père, timide, emprunté dans la vie, effaré à l'idée des démarches à -faire pour se procurer un permis, a d'abord essayé de la raisonner:</p> - -<p>«Mais tu n'y penses pas, chérie. Ce mont Valérien est au diable... -Comment feras-tu pour y aller, sans voiture? D'ailleurs c'est une -citadelle! les femmes ne peuvent pas entrer.</p> - -<p>—«Moi, j'entrerai», dit la mère, et comme il fait tout ce qu'elle veut, -l'homme s'est mis en route, il est allé au secteur, à la mairie, à -l'état-major, chez le commissaire, suant de peur, gelant de froid, se -cognant partout, se trompant de porte, faisant deux heures de queue -à un bureau, et puis ce n'était pas celui-là. Enfin, le soir, il est -revenu avec un permis du gouverneur dans sa poche... Le lendemain on -s'est levé de bonne heure, au froid, à la lampe. Le père casse une -croûte pour se réchauffer, mais la mère n'a pas faim. Elle aime mieux -déjeuner là-bas avec son fils. Et pour régaler un peu le pauvre -mobile, vite, vite on empile dans le cabas le ban et l'arrière-ban des -provisions de siège, chocolat, confitures, vin cacheté, tout jusqu'à -la boîte, une boîte de huit francs qu'on gardait précieusement pour -les jours de grande disette. Là-dessus les voilà partis. Comme ils -arrivaient aux remparts, on venait d'ouvrir les portes. Il a fallu -montrer le permis. C'est la mère qui avait peur... Mais non! Il paraît -qu'on était en règle.</p> - -<p>«Laissez passer!» dit l'adjudant de service. Alors seulement elle -respire:</p> - -<p>«Il a été bien poli, cet officier.»</p> - -<p>Et leste comme un perdreau, elle trotte, elle se dépêche. L'homme a -peine à lui tenir pied:</p> - -<p>«Comme tu vas vite, chérie!»</p> - -<p>Mais elle ne l'écoute pas. Là-haut, dans les vapeurs de l'horizon, le -mont Valérien lui fait signe:</p> - -<p>«Arrivez vite... il est ici.»</p> - -<p>Et maintenant qu'ils sont arrivés, c'est une nouvelle angoisse.</p> - -<p>Si on ne le trouvait pas! S'il allait ne pas venir!...</p> - -<hr class="45" /> - -<p>Soudain, je la vis tressaillir, frapper sur le bras du vieux et se -redresser d'un bond ... De loin, sous la voûte de la poterne, elle -avait reconnu son pas.</p> - -<p>C'était lui!</p> - -<p>Quand il parut, la façade du fort en fut toute illuminée.</p> - -<p>Un grand beau garçon, ma foi! bien planté, sac au dos, fusil au -poing... Il les aborda, le visage ouvert, d'une voix mâle et joyeuse:</p> - -<p>«Bonjour, maman.»</p> - -<p>Et tout de suite sac, couverture, chassepot, tout disparut dans le -grand chapeau-cabriolet. Ensuite le père eut son tour, mais ce ne fut -pas long. Le cabriolet voulait tout pour lui. Il était insatiable...</p> - -<p>«Comment vas-tu?... Es-tu bien couvert?... Où en es-tu de ton linge?»</p> - -<p>Et, sous les ruches de la capote, je sentais le long regard d'amour -dont elle l'enveloppait des pieds à la tête, dans une pluie de baisers, -de larmes, de petits rires; un arriéré de trois mois de tendresse -maternelle qu'elle lui payait tout en une fois. Le père était, très -ému, lui aussi, mais il ne voulait pas en avoir l'air. Il comprenait -que nous le regardions et clignait de l'œil de notre côté comme pour -nous dire:</p> - -<p>«Excusez-la... c'est une femme.»</p> - -<p>Si je l'excusais!</p> - -<p>Une sonnerie de clairon vint souffler subitement sur cette belle joie.</p> - -<p>«On rappelle... dit l'enfant. Il faut que je m'en aille.</p> - -<p>—Comment! tu ne déjeunes pas avec nous?</p> - -<p>—Mais non! je ne peux pas... Je suis de garde pour vingt-quatre -heures, tout en haut du fort.</p> - -<p>—Oh!» fit la pauvre femme; et elle ne put pas en dire davantage.</p> - -<p>Ils restèrent un moment à se regarder tous les trois d'un air -consterné. Puis le père, prenant la parole:</p> - -<p>«Au moins emporte la boîte», dit-il d'une voix déchirante, avec une -expression à la fois touchante et comique de gourmandise sacrifiée. -Mais voilà que, dans le trouble et l'émotion des adieux, on ne la -trouvait plus cette maudite boîte; et c'était pitié de voir ces mains -fébriles et tremblantes qui cherchaient, qui s'agitaient; d'entendre -ces voix entre-coupées de larmes qui demandaient: «la boîte! où est -la boîte!» sans honte de mêler ce petit détail de ménage à cette -grande douleur... La boîte retrouvée, il y eut une dernière et longue -étreinte, et l'enfant rentra dans le fort en courant.</p> - -<p>Songez qu'ils étaient venus de bien loin pour ce déjeuner, qu'ils -s'en faisaient une grande fête, que la mère n'en avait pas dormi de -la nuit; et dites-moi si vous savez rien de plus navrant que cette -partie manquée, ce coin de paradis entrevu et refermé tout de suite si -brutalement.</p> - -<p>Ils attendirent encore quelque temps, immobiles à la même place, -les yeux toujours cloués sur cette poterne où leur enfant venait de -disparaître. Enfin l'homme se secoua, fit un demi-tour, toussa deux ou -trois coups d'un air très brave, et sa voix une fois bien assurée:</p> - -<p>«Allons! la mère, en route!» dit-il tout haut et fort gaillardement. -Là-dessus il nous fit un grand salut et prit le bras de sa femme... Je -les suivis de l'œil jusqu'au tournant de la route. Le père avait l'air -furieux. Il brandissait le cabas avec des gestes désespérés... La mère, -elle, paraissait plus calme. Elle marchait à ses côtés la tête basse, -les bras au corps. Mais par moments, sur ses épaules étroites, je -croyais voir son châle frissonner convulsivement.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LE_SIEGE_DE_BERLIN" id="LE_SIEGE_DE_BERLIN">LE SIÈGE DE BERLIN</a></h4> - - -<p>Nous remontions l'avenue des Champs-Élysées avec le docteur V...., -demandant aux murs troués d'obus, aux trottoirs défoncés par la -mitraille, l'histoire de Paris assiégé, lorsqu'un peu avant d'arriver -au rond-point de l'Étoile, le docteur s'arrêta, et me montrant une de -ces grandes maisons de coin si pompeusement groupées autour de l'Arc de -Triomphe:</p> - -<p>«Voyez-vous, me dit-il, ces quatre fenêtres fermées là-haut sur ce -balcon? Dans les premiers l'ours du mois d'août, ce terrible mois -d'août de l'an dernier, si lourd d'orages et de désastres, je fus -appelé là pour un cas d'apoplexie foudroyante. C'était chez le colonel -Jouve, un cuirassier du premier Empire, vieil entêté de gloire et de -patriotisme, qui dès le début de la guerre était venu se loger aux -Champs-Élysées, dans un appartement à balcon... Devinez pourquoi? Pour -assister à la rentrée triomphale de nos troupes... Pauvre vieux! La -nouvelle de Wissembourg lui arriva comme il sortait de table. En lisant -le nom de Napoléon au bas de ce bulletin de défaite, il était tombé -foudroyé.</p> - -<p>«Je trouvai l'ancien cuirassier étendu de tout son long sur le tapis -de la chambre, la face sanglante et inerte comme s'il avait reçu -un coup de massue sur la tête. Debout, il devait être très grand; -couché, il avait l'air immense. De beaux traits, des dents superbes, -une toison de cheveux blancs tout frisés, quatre-vingts ans qui en -paraissaient soixante... Près de lui sa petite-fille à genoux et tout -en larmes. Elle lui ressemblait. A les voir l'un à côté de l'autre, on -eût dit deux belles médailles grecques frappées à la même empreinte, -seulement l'une antique, terreuse, un peu effacée sur les contours, -l'autre resplendissante et nette, dans tout l'éclat et le velouté de -l'empreinte nouvelle.</p> - -<p>«La douleur de cette enfant me toucha. Fille et petite-fille de soldat, -elle avait son père à l'état-major de Mac-Mahon, et l'image de ce -grand vieillard étendu devant elle évoquait dans son esprit une autre -image non moins terrible. Je la rassurai de mon mieux; mais, au fond, -je gardais peu d'espoir. Nous avions affaire à une belle et bonne -hémiplégie, et, à quatre-vingts ans, on n'en revient guère. Pendant -trois jours, en effet, le malade resta dans le même état d'immobilité -et de stupeur... Sur ces entrefaites, la nouvelle de Reichshoffen -arriva à Paris. Vous vous rappelez de quelle étrange façon. Jusqu'au -soir, nous crûmes tous à une grande victoire, vingt mille Prussiens -tués, le prince royal prisonnier... Je ne sais par quel miracle, quel -courant magnétique, un écho de cette joie nationale alla chercher notre -pauvre sourd-muet jusque dans les limbes de sa paralysie; toujours -est-il que ce soir-là, en m'approchant de son lit, je ne trouvai plus -le même homme. L'œil était presque clair, la langue moins lourde. Il -eut la force de me sourire et bégaya deux fois:</p> - -<p>«Vic...toi...re!</p> - -<p>«—Oui, colonel, grande victoire!...»</p> - -<p>«Et à mesure que je lui donnais des détails sur le beau succès de -Mac-Mahon, je voyais ses traits se détendre, sa figure s'éclairer...</p> - -<p>«Quand je sortis, la jeune fille m'attendait, pâle et debout devant la -porte. Elle sanglotait.</p> - -<p>«Mais il est sauvé!» lui dis-je en lui prenant les mains.</p> - -<p>«La malheureuse enfant eut à peine le courage de me répondre. On -venait d'afficher le vrai Reichshoffen, Mac-Mahon en fuite, toute -l'armée écrasée... Nous nous regardâmes consternés. Elle se désolait -en pensant à son père. Moi, je tremblais en pensant au vieux. Bien -sûr, il ne résisterait pas à cette nouvelle secousse... Et cependant -comment faire?... Lui laisser sa joie, les illusions qui l'avaient fait -revivre!... Mais alors il fallait mentir...</p> - -<p>«Eh bien, je mentirai!» me dit l'héroïque fille en essuyant vite ses -larmes, et, toute rayonnante, elle rentra dans la chambre de son -grand-père.</p> - -<p>«C'était une rude tâche qu'elle avait prise là. Les premiers jours -on s'en tira encore. Le bonhomme avait la tête faible et se laissait -tromper comme un enfant. Mais avec la santé ses idées se firent plus -nettes. Il fallut le tenir au courant du mouvement des armées, lui -rédiger des bulletins militaires. Il y avait pitié vraiment à voir -cette belle enfant penchée nuit et jour sur sa carte d'Allemagne, -piquant de petits drapeaux, s'efforçant de combiner toute une campagne -glorieuse: Bazaine sur Berlin, Froissart en Bavière, Mac-Mahon sur la -Baltique. Pour tout cela elle me demandait conseil, et je l'aidais -autant que je pouvais; mais c'est le grand-père surtout qui nous -servait dans cette invasion imaginaire. Il avait conquis l'Allemagne -tant de fois sous le premier Empire! Il savait tous les coups d'avance: -«Maintenant voilà où ils vont aller ... Voilà ce qu'on va faire...» et -ses prévisions se réalisaient toujours, ce qui ne manquait pas de le -rendre très fier.</p> - -<p>«Malheureusement nous avions beau prendre des villes, gagner des -batailles, nous n'allions jamais assez vite pour lui. Il était -insatiable, ce vieux!... Chaque jour, en arrivant, j'apprenais un -nouveau fait d'armes:</p> - -<p>«Docteur, nous avons pris Mayence», me disait la jeune fille en venant -au-devant de moi avec un sourire navré, et j'entendais à travers la -porte une voix joyeuse qui me criait:</p> - -<p>«Ça marche! ça marche!... Dans huit jours nous entrerons à Berlin.»</p> - -<p>«A ce moment-là, les Prussiens n'étaient plus qu'à huit jours de -Paris... Nous nous demandâmes d'abord s'il ne valait pas mieux le -transporter en province; mais, sitôt dehors, l'état de la France lui -aurait tout appris, et je le trouvais encore trop faible, trop engourdi -de sa grande secousse pour lui laisser connaître la vérité. On se -décida donc à rester.</p> - -<p>«Le premier jour de l'investissement, je montai chez eux—je me -souviens—très ému, avec cette angoisse au cœur que nous donnaient -à tous les portes de Paris fermées, la bataille sous les murs, nos -banlieues devenues frontières. Je trouvai le bonhomme assis sur son -lit, jubilant et fier:</p> - -<p>«Eh bien, me dit-il, le voilà donc commencé ce «siège!»</p> - -<p>«Je le regardai stupéfait:</p> - -<p>«Comment, colonel, vous savez?...»</p> - -<p>«Sa petite-fille se tourna vers moi:</p> - -<p>«Eh! oui, docteur ... C'est la grande nouvelle ... «Le siège de Berlin -est commencé.»</p> - -<p>«Elle disait cela en tirant son aiguille, d'un petit air si posé, si -tranquille... Comment se serait-il douté de quelque chose? Le canon des -forts, il ne pouvait pas l'entendre. Ce malheureux Paris, sinistre et -bouleversé, il ne pouvait pas le voir. Ce qu'il apercevait de son lit, -c'était un pan de l'Arc de Triomphe, et, dans sa chambre, autour de -lui, tout un bric-à-brac du premier Empire bien fait pour entretenir -ses illusions. Des portraits de maréchaux, des gravures de batailles, -le roi de Rome en robe de baby; puis de grandes consoles toutes raides, -ornées de cuivres à trophées, chargées de reliques impériales, des -médailles, des bronzes, un rocher de Sainte-Hélène sous globe, des -miniatures représentant la même dame frisottée, en tenue de bal, en -robe jaune, des manches à gigots et des yeux clairs,—et tout cela, -les consoles, le roi de Rome, les maréchaux, les dames jaunes, avec la -taille montante, la ceinture haute, cette raideur engoncée qui était la -grâce de 1806... Brave colonel! c'est cette atmosphère de victoires et -conquêtes, encore plus que tout ce que nous pouvions lui dire, qui le -faisait croire si naïvement au siège de Berlin.</p> - -<p>«A partir de ce jour, nos opérations militaires se trouvèrent bien -simplifiées. Prendre Berlin, ce n'était plus qu'une affaire de -patience. De temps en temps, quand le vieux s'ennuyait trop, on lui -lisait une lettre de son fils, lettre imaginaire bien entendu, puisque -rien n'entrait plus dans Paris, et que, depuis Sedan, l'aide de camp -de Mac-Mahon avait été dirigé sur une forteresse d'Allemagne. Vous -figurez-vous le désespoir de cette pauvre enfant sans nouvelle de -son père, le sachant prisonnier, privé de tout, malade peut-être, et -obligée de le faire parler dans des lettres joyeuses, un peu courtes, -comme pouvait en écrire un soldat en campagne, allant toujours en avant -dans le pays conquis. Quelquefois la force lui manquait; on restait des -semaines sans nouvelles. Mais le vieux s'inquiétait, ne dormait plus. -Alors vite arrivait une lettre d'Allemagne qu'elle venait lui lire -gaiement près de son lit, en retenant ses larmes. Le colonel écoutait -religieusement, souriait d'un air entendu, approuvait, critiquait, nous -expliquait les passages un peu troubles. Mais où il était beau surtout, -c'est dans les réponses qu'il envoyait à son fils: «N'oublie jamais -que tu es Français, lui disait-il... Sois généreux pour ces pauvres -gens. Ne leur fais pas l'invasion trop lourde...» Et c'étaient des -recommandations à n'en plus finir, d'adorables prêchi-prêcha sur le -respect des propriétés, la politesse qu'on doit aux dames, un vrai -code d'honneur militaire à l'usage des conquérants. Il y mêlait aussi -quelques considérations générales sur la politique, les conditions de -la paix à imposer aux vaincus. Là-dessus, je dois le dire, il n'était -pas exigeant:</p> - -<p>«L'indemnité de guerre, et rien de plus... A quoi bon leur prendre -des provinces?... Est-ce qu'on peut faire de la France avec de -l'Allemagne?...»</p> - -<p>«Il dictait cela d'une voix ferme, et l'on sentait tant de candeur dans -ses paroles, une si belle foi patriotique, qu'il était impossible de ne -pas être ému en l'écoutant.</p> - -<p>«Pendant ce temps-là, le siège avançait toujours, pas celui de Berlin, -hélas!... C'était le moment du grand froid, du bombardement, des -épidémies, de la famine. Mais, grâce à nos soins, à nos efforts, à -l'infatigable tendresse qui se multipliait autour de lui, la sérénité -du vieillard ne fut pas un instant troublée. Jusqu'au bout je pus lui -avoir du pain blanc, de la viande fraîche. Il n'y en avait que pour -lui, par exemple; et vous ne pouvez rien imaginer de plus touchant -que ces déjeuners de grand-père, si innocemment égoïstes,—le vieux -sur son lit, frais et riant, la serviette au menton, près de lui sa -petite-fille, un peu pâlie par les privations, guidant ses mains, le -faisant boire, l'aidant à manger toutes ces bonnes choses défendues. -Alors animé par le repas, dans le bien-être de sa chambre chaude, la -bise d'hiver au dehors, cette neige qui tourbillonnait à ses fenêtres, -l'ancien cuirassier se rappelait ses campagnes dans le Nord, et nous -racontait pour la centième fois cette sinistre retraite de Russie où -l'on n'avait à manger que du biscuit gelé et de la viande de cheval.</p> - -<p>«Comprends-tu cela, petite? nous mangions «du cheval!»</p> - -<p>«Je crois bien qu'elle le comprenait. Depuis deux mois, elle ne -mangeait pas autre chose... De jour en jour cependant, à mesure que la -convalescence approchait, notre tâche autour du malade devenait plus -difficile. Cet engourdissement de tous ses sens, de tous ses membres, -qui nous avait si bien servis jusqu'alors, commençait à se dissiper. -Deux ou trois fois déjà, les terribles bordées de la porte Maillot -l'avaient fait bondir, l'oreille dressée comme un chien de chasse; on -fut obligé d'inventer une dernière victoire de Bazaine sous Berlin, et -des salves tirées en cet honneur aux Invalides. Un autre jour qu'on -avait poussé son lit près de la fenêtre—c'était, je crois, le jeudi de -Buzenval—il vit très bien des gardes nationaux qui se massaient sur -l'avenue de la Grande-Armée.</p> - -<p>«Qu'est-ce que c'est donc que ces troupes-là?» demanda le bonhomme, et -nous l'entendions grommeler entre ses dents:</p> - -<p>«Mauvaise tenue! mauvaise tenue!»</p> - -<p>«Il n'en fut pas autre chose; mais nous comprîmes que dorénavant il -fallait prendre de grandes précautions. Malheureusement on n'en prit -pas assez.</p> - -<p>«Un soir, comme j'arrivais, l'enfant vint à moi toute troublée:</p> - -<p>«C'est demain qu'ils entrent», me dit-elle.</p> - -<p>«La chambre du grand-père était-elle ouverte? Le fait est que depuis, -en y songeant, je me suis rappelé qu'il avait, ce soir-là, une -physionomie extraordinaire. Il est probable qu'il nous avait entendus. -Seulement, nous parlions des Prussiens, nous; et le bonhomme pensait -aux Français, à cette entrée triomphale qu'il attendait depuis si -longtemps,—Mac-Mahon descendant l'avenue dans les fleurs, dans les -fanfares, son fils à côté du maréchal, et lui, le vieux, sur son -balcon, en grande tenue comme à Lutzen, saluant les drapeaux troués et -les aigles noires de poudre...</p> - -<p>«Pauvre père Jouve! Il s'était sans doute imaginé qu'on voulait -l'empêcher d'assister à ce défilé de nos troupes, pour lui éviter une -trop grande émotion. Aussi se garda-t-il bien de parler à personne; -mais le lendemain, à l'heure même où les bataillons prussiens -s'engageaient timidement sur la longue voie qui mène de la porte -Maillot aux Tuileries, la fenêtre de là-haut s'ouvrit doucement, et le -colonel parut sur le balcon avec son casque, sa grande latte, toute -sa vieille défroque glorieuse d'ancien cuirassier de Milhaud. Je me -demande encore quel effort de volonté, quel sursaut de vie l'avait -ainsi mis sur pied et harnaché. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il était -là, debout derrière la rampe, s'étonnant de trouver les avenues si -larges, si muettes, les persiennes des maisons fermées, Paris sinistre -comme un grand Lazaret, partout des drapeaux, mais si singuliers, tout -blancs avec des croix rouges, et personne pour aller au-devant de nos -soldats.</p> - -<p>«Un moment il put croire qu'il s'était trompé...</p> - -<p>«Mais non! là-bas, derrière l'Arc de Triomphe, c'était un bruissement -confus, une ligne noire qui s'avançait dans le jour levant... Puis, -peu à peu, les aiguilles des casques brillèrent, les petits tambours -d'Iéna se mirent à battre, et sous l'arc de l'Étoile, rhythmée par -le pas lourd des sections, par le heurt des sabres, éclata la marche -triomphale de Schubert!...</p> - -<p>«Alors, dans le silence morne de la place, on entendit un cri, un cri -terrible: «Aux armes!... aux armes!... les Prussiens.» Et les quatre -uhlans de l'avant-garde purent voir là-haut, sur le balcon, un grand -vieillard chanceler en remuant les bras, et tomber raide. Cette fois, -le colonel Jouve était bien mort.»</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LE_MAUVAIS_ZOUAVE" id="LE_MAUVAIS_ZOUAVE">LE MAUVAIS ZOUAVE</a></h4> - - -<p>Le grand forgeron Lory de Sainte-Marie-aux-Mines n'était pas content ce -soir-là.</p> - -<p>D'habitude, sitôt la forge éteinte, le soleil couché, il s'asseyait sur -un banc devant sa porte pour savourer cette bonne lassitude que donne -le poids dû travail et de la chaude journée, et avant de renvoyer les -apprentis il buvait avec eux quelques longs coups de bière fraîche en -regardant la sortie des fabriques. Mais, ce soir-là, le bonhomme resta -dans sa forge jusqu'au moment de se mettre à table; et encore y vint-il -comme à regret. La vieille Lory pensait en regardant son homme:</p> - -<p>«Qu'est-ce qu'il lui arrive?... Il a peut-être reçu du régiment quelque -mauvaise nouvelle qu'il ne veut pas me dire?... L'aîné est peut-être -malade...»</p> - -<p>Mais elle n'osait rien demander et s'occupait seulement à faire taire -trois petits blondins couleur d'épis brûlés, qui riaient autour de la -nappe en croquant une bonne salade de radis noirs à la crème.</p> - -<p>A la fin, le forgeron repoussa son assiette en colère:</p> - -<p>«Ah! les gueux! ah! les canailles!...</p> - -<p>—«A qui en as-tu, voyons, Lory?»</p> - -<p>Il éclata:</p> - -<p>«J'en ai, dit-il, à cinq ou six drôles qu'on voit rouler depuis ce -matin dans la ville en costume de soldats français, bras dessus bras -dessous avec les Bavarois... C'est encore de ceux-là qui ont... comment -disent-ils ça?... opté pour la nationalité de Prusse... Et dire que -tous les jours nous en voyons revenir de ces faux Alsaciens!... -Qu'est-ce qu'on leur a donc fait boire?»</p> - -<p>La mère essaya de les défendre:</p> - -<p>«Que veux-tu, mon pauvre homme, ce n'est pas tout à fait leur faute -à ces enfants... C'est si loin cette Algérie d'Afrique où on les -envoie!... Ils ont le mal du pays là-bas; et la tentation est bien -forte pour eux de revenir, de n'être plus soldats.»</p> - -<p>Lory donna un grand coup de poing sur la table:</p> - -<p>«Tais-toi, la mère!... vous autres, femmes, vous n'y entendez rien. A -force de vivre toujours avec les enfants et rien que pour eux, vous -rapetissez tout à la taille de vos marmots... Eh bien, moi, je te -dis que ces hommes-là sont des gueux, des renégats, les derniers des -lâches, et que si par malheur notre Christian était capable d'une -infamie pareille, aussi vrai que je m'appelle Georges Lory et que j'ai -servi sept ans aux chasseurs de France, je lui passerais mon sabre à -travers le corps.»</p> - -<p>Et terrible, à demi levé, le forgeron montrait sa longue latte de -chasseur pendue à la muraille au-dessous du portrait de son fils, un -portrait de zouave fait là-bas en Afrique; mais de voir cette honnête -figure d'Alsacien, toute noire et hâlée de soleil, dans ces blancheurs, -ces effacements que font les couleurs vives à la grande lumière, cela -le calma subitement, et il se mit à rire:</p> - -<p>«Je suis bien bon de me monter la tête... Comme si notre Christian -pouvait songer à devenir Prussien, lui qui en a tant descendu pendant -la guerre!...»</p> - -<p>Remis en belle humeur par cette idée, le bonhomme acheva de dîner -gaiement et s'en alla sitôt après vider une couple de chopes à la -<i>Ville de Strasbourg</i>.</p> - -<p>Maintenant la vieille Lory est seule. Après avoir couché ses trois -petits blondins qu'on entend gazouiller dans la chambre à côté, comme -un nid qui s'endort, elle prend son ouvrage et se met à repriser -devant la porte, du côté des jardins. De temps en temps elle soupire et -pense en elle-même:</p> - -<p>«Oui, je veux bien. Ce sont des lâches, des renégats... mais c'est -égal! Leurs mères sont bien heureuses de les ravoir.»</p> - -<p>Elle se rappelle le temps où le sien, avant de partir pour l'armée, -était là à cette même heure du jour, en train de soigner le petit -jardin. Elle regarde le puits où il venait remplir ses arrosoirs, en -blouse, les cheveux longs, ses beaux cheveux qu'on lui a coupés en -entrant aux zouaves...</p> - -<p>Soudain elle tressaille. La petite porte du fond, celle qui donne sur -les champs, s'est ouverte. Les chiens n'ont pas aboyé; pourtant celui -qui vient d'entrer longe les murs comme un voleur, se glisse entre les -ruches...</p> - -<p>«Bonjour, maman!»</p> - -<p>Son Christian est debout devant elle, tout débraillé dans son uniforme, -honteux, troublé, la langue épaisse. Le misérable est revenu au pays -avec les autres, et, depuis une heure, il rôde autour de la maison, -attendant le départ du père pour entrer. Elle voudrait le gronder, mais -elle n'en a pas le courage. Il y a si longtemps qu'elle ne l'a vu, -embrassé! Puis il lui donne de si bonnes raisons, qu'il s'ennuyait du -pays, de la forge, de vivre toujours loin d'eux, avec ça la discipline -devenue plus dure, et les camarades qui l'appelaient «Prussien» à cause -de son accent d'Alsace. Tout ce qu'il dit, elle le croit. Elle n'a qu'à -le regarder pour le croire. Toujours causant, ils sont entrés dans la -salle basse. Les petits réveillés accourent pieds nus, en chemise, pour -embrasser le grand frère. On veut le faire manger, mais il n'a pas -faim. Seulement il a soif, toujours soif, et il boit de grands coups -d'eau par-dessus toutes les tournées de bière et de vin blanc qu'il -s'est payées depuis le matin au cabaret.</p> - -<p>Mais quelqu'un marche dans la cour. C'est le forgeron qui rentre.</p> - -<p>«Christian, voilà ton père. Vite, cache-toi que j'aie le temps de lui -parler, de lui expliquer...» et elle le pousse derrière le grand poêle -en faïence, puis se remet à coudre, les mains tremblantes. Par malheur, -la chéchia du zouave est restée sur la table, et c'est la première -chose que Lory voit en entrant. La pâleur de la mère, son embarras... -Il comprend tout.</p> - -<p>«Christian est ici!...» dit-il d'une voix terrible, et, décrochant son -sabre avec un geste fou, il se précipite vers le poêle où le zouave est -blotti, blême, dégrisé, s'appuyant au mur, de peur de tomber.</p> - -<p>La mère se jette entre eux:</p> - -<p>«Lory, Lory, ne le tue pas... C'est moi qui lui ai écrit de revenir, -que tu avais besoin de lui à la forge...»</p> - -<p>Elle se cramponne à son bras, se traîne, sanglote. Dans la nuit de leur -chambre, les enfants crient d'entendre ces voix pleines de colère et -de larmes, si changées qu'ils ne les reconnaissent plus... Le forgeron -s'arrête, et regardant sa femme:</p> - -<p>«Ah! c'est toi qui l'as fait revenir... Alors, c'est bon, qu'il aille -se coucher. Je verrai demain ce que j'ai à faire.»</p> - -<p>Le lendemain Christian, en s'éveillant d'un lourd sommeil plein de -cauchemars et de terreurs sans cause, s'est retrouvé dans sa chambre -d'enfant. A travers les petites vitres encadrées de plomb, traversées -de houblon fleuri, le soleil est déjà chaud et haut. En bas, les -marteaux sonnent sur l'enclume... La mère est à son chevet; elle ne l'a -pas quitté de la nuit, tant la colère de son homme lui faisait peur. -Le vieux non plus ne s'est pas couché. Jusqu'au matin il a marché dans -la maison, pleurant, soupirant, ouvrant et fermant des armoires, et -à présent voilà qu'il entre dans la chambre de son fils, gravement, -habillé comme pour un voyage, avec de hautes guêtres, le large chapeau -et le bâton de montagne solide et ferré au bout. Il s'avance droit au -lit: «Allons, haut!... lève-toi.»</p> - -<p>Le garçon un peu confus veut prendre ses effets de zouave.</p> - -<p>«Non, pas ça...» dit le père sévèrement.</p> - -<p>Et la mère toute craintive: «Mais, mon ami, il n'en a pas d'autres.</p> - -<p>—Donne-lui les miens... Moi je n'en ai plus besoin.»</p> - -<p>Pendant que l'enfant s'habille, Lory plie soigneusement l'uniforme, -la petite veste, les grandes braies rouges, et, le paquet fait, il se -passe autour du cou l'étui de fer-blanc où tient la feuille de route...</p> - -<p>«Maintenant descendons», dit-il ensuite, et tous trois descendent -à la forge sans se parler... Le soufflet ronfle; tout le monde est -au travail. En revoyant ce hangar grand ouvert, auquel il pensait -tant là-bas, le zouave se rappelle son enfance et comme il a joué là -longtemps entre la chaleur de la route et les étincelles de la forge -toutes brillantes dans le poussier noir. Il lui prend un accès de -tendresse, un grand désir d'avoir le pardon de son père; mais en levant -les yeux il rencontre toujours un regard inexorable.</p> - -<p>Enfin le forgeron se décide à parler:</p> - -<p>«Garçon, dit-il, voilà l'enclume, les outils... tout cela est à toi... -Et tout cela aussi!» ajoute-t-il en lui montrant le petit jardin -qui s'ouvre là-bas au fond plein de soleil et d'abeilles, dans le -cadre enfumé de la porte... «Les ruches, la vigne, la maison, tout -t'appartient... Puisque tu as sacrifié ton honneur à ces choses, c'est -bien le moins que tu les gardes. Te voilà maître ici... Moi, je pars... -Tu dois cinq ans à la France, je vais les payer pour toi.</p> - -<p>—Lory, Lory, où vas-tu? crie la pauvre vieille.</p> - -<p>—Père!...» supplie l'enfant... Mais le forgeron est déjà parti, -marchant à grands pas, sans se retourner...</p> - -<hr class="r5" /> - -<p>A Sidi-bel-Abbés, au dépôt du 3<sup>e</sup> zouaves, il y a depuis -quelques jours un engagé volontaire de cinquante-cinq ans.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LA_PENDULE_DE_BOUGIVAL" id="LA_PENDULE_DE_BOUGIVAL">LA PENDULE DE BOUGIVAL</a></h4> - - -<hr class="r5" /> -<h5>DE BOUGIVAL A MUNICH</h5> - -<p>C'était une pendule du second Empire, une de ces pendules en onyx -algérien, ornées de dessins Campana, qu'on achète boulevard des -Italiens avec leur clef dorée pendue en sautoir au bout d'un ruban -rose. Tout ce qu'il y a de plus mignon, de plus moderne, de plus -article de Paris. Une vraie pendule des Bouffes, sonnant d'un joli -timbre clair, mais sans un grain de bon sens, pleine de lubies, de -caprices, marquant les heures à la diable, passant les demies, n'ayant -jamais su bien dire que l'heure de la Bourse à Monsieur et l'heure du -berger à Madame. Quand la guerre éclata, elle était en villégiature à -Bougival, faite exprès pour ces palais d'été si fragiles, ces jolies -cages à mouches en papier découpé, ces mobiliers d'une saison, guipure -et mousseline flottant sur des transparents de soie claire. A l'arrivée -des Bavarois, elle fut une des premières enlevées; et, ma foi! il faut -avouer que ces gens d'outre-Rhin sont des emballeurs bien habiles, car -cette pendule-joujou, guère plus grosse qu'un œuf de tourterelle, put -faire au milieu des canons Krupp et des fourgons chargés de mitraille -le voyage de Bougival à Munich, arriver sans une félure, et se montrer -dès le lendemain, Odeon-platz, à la devanture d'Augustus Cahn, le -marchand de curiosités, fraîche, coquette, ayant toujours ses deux -fines aiguilles, noires et recourbées comme des cils, et sa petite clef -en sautoir au bout d'un ruban neuf.</p> - - -<hr class="r5" /> -<h5>L'ILLUSTRE DOCTEUR-PROFESSEUR OTTO DE SCHWANTHALER</h5> - -<p>Ce fut un événement dans Munich. On n'y avait pas encore vu de pendule -de Bougival, et chacun venait regarder celle-là aussi curieusement -que les coquilles japonaises du musée de Siebold. Devant le magasin -d'Augustus Cahn, trois rangs de grosses pipes fumaient du matin -au soir, et le bon populaire de Munich se demandait avec des yeux -ronds et des «<i>Mein Gott</i>» de stupéfaction à quoi pouvait servir -cette singulière petite machine. Les journaux illustrés donnèrent -sa reproduction. Ses photographies s'étalèrent dans toutes les -vitrines; et c'est en son honneur que l'illustre docteur-professeur -Otto de Schwanthaler composa son fameux <i>Paradoxe sur les Pendules</i>, -étude philo-sophico-humoristique en six cents pages où il est traité -de l'influence des pendules sur la vie des peuples, et logiquement -démontré qu'une nation assez folle pour régler l'emploi de son temps -sur des chronomètres aussi détraqués que cette petite pendule de -Bougival devait s'attendre à toutes les catastrophes, ainsi qu'un -navire qui s'en irait en mer avec une boussole désorientée. (La phrase -est un peu longue, mais je la traduis textuellement.)</p> - -<p>Les Allemands ne faisant rien à la légère, l'illustre -docteur-professeur voulut, avant d'écrire son Paradoxe, avoir le -sujet sous les yeux pour l'étudier à fond, l'analyser minutieusement -comme un entomologiste; il acheta donc la pendule, et c'est ainsi -qu'elle passa de la devanture d'Augustus Cahn dans le salon de -l'illustre docteur-professeur Otto de Schwanthaler, conservateur de la -Pinacothèque, membre de l'Académie des sciences et beaux-arts, en son -domicile privé, Ludwigstrasse, 24.</p> - - -<hr class="r5" /> -<h5>LE SALON DES SCHWANTHALER</h5> - -<p>Ce qui frappait d'abord en entrant dans le salon des Schwanthaler, -académique et solennel comme une salle de conférences, c'était une -grande pendule à sujet en marbre sévère, avec une Polymnie de bronze -et des rouages très compliqués. Le cadran principal s'entourait de -cadrans plus petits, et l'on avait là les heures, les minutes, les -saisons, les équinoxes, tout, jusqu'aux transformations de la lune dans -un nuage bleu clair au milieu du sodé. Le bruit de cette puissante -machine remplissait toute la maison. Du bas de l'escalier, on entendait -le lourd balancier s'en allant d'un mouvement grave, accentué, qui -semblait couper et mesurer la vie en petits morceaux tout pareils; sous -ce tic-tac sonore couraient les trépidations de l'aiguille se démenant -dans le cadre des secondes avec la fièvre laborieuse d'une araignée qui -connaît le prix du temps.</p> - -<p>Puis l'heure sonnait, sinistre et lente comme une horloge de collège, -et chaque fois que l'heure sonnait, il se passait quelque chose dans la -maison des Schwanthaler. C'était M. Schwanthaler qui s'en allait à la -Pinacothèque, chargé de paperasses, ou la haute dame de Schwanthaler -revenant du sermon avec ses trois demoiselles, trois longues filles -enguirlandées qui avaient l'air de perches à houblon; ou bien les -leçons de cithare, de danse, de gymnastique, les clavecins qu'on -ouvrait, les métiers à broderies, les pupitres à musique d'ensemble -qu'on roulait au milieu du salon, tout cela si bien réglé, si compassé, -si méthodique, que d'entendre tous ces Schwanthaler se mettre en branle -au premier coup de timbre, entrer, sortir par les portes ouvertes à -deux battants, on songeait au défilé des apôtres dans l'horloge de -Strasbourg, et l'on s'attendait toujours à voir sur le dernier coup la -famille Schwanthaler rentrer et disparaître dans sa pendule.</p> - - -<hr class="r5" /> -<h5>SINGULIÈRE INFLUENCE DE LA PENDULE DE BOUGIVAL SUR UNE HONNÊTE FAMILLE -DE MUNICH</h5> - -<p>C'est à côté de ce monument qu'on avait mis la pendule de Bougival, -et vous voyez d'ici l'effet de sa petite mine chiffonnée. Voilà -qu'un soir les dames de Schwanthaler étaient en train de broder dans -le grand salon et l'illustre docteur-professeur lisait à quelques -collègues de l'Académie des sciences les premières pages du <i>Paradoxe</i>, -s'interrompant de temps en temps pour prendre la petite pendule et -faire pour ainsi dire des démonstrations au tableau—... Tout à coup, -Éva de Schwanthaler, poussée par je ne sais quelle curiosité maudite, -dit à son père en rougissant:</p> - -<p>«O papa, faites-la sonner.»</p> - -<p>Le docteur dénoua la clef, donna deux tours, et aussitôt on entendit un -petit timbre de cristal si clair, si vif, qu'un frémissement de gaieté -réveilla la grave assemblée. Il y eut des rayons dans tous les yeux:</p> - -<p>«Que c'est joli! que c'est joli!» disaient les demoiselles de -Schwanthaler, avec un petit air animé et des frétillements de nattes -qu'on ne leur connaissait pas.</p> - -<p>Alors M. de Schwanthaler, d'une voix triomphante:</p> - -<p>«Regardez-la, cette folle de française! elle sonne huit heures, et elle -en marque trois!»</p> - -<p>Cela fit beaucoup rire tout le monde, et, malgré l'heure avancée, ces -messieurs se lancèrent à corps perdu dans des théories philosophiques -et des considérations interminables sur la légèreté du peuple français. -Personne ne pensait plus à s'en aller. On n'entendit même pas sonner -au cadran de Polymnie ce terrible coup de dix heures, qui dispersait -d'ordinaire toute la société. La grande pendule n'y comprenait rien. -Elle n'avait jamais tant vu de gaieté dans la maison Schwanthaler, ni -du monde au salon si tard. Le diable c'est que lorsque les demoiselles -de Schwanthaler furent rentrées dans leur chambre, elles se sentirent -l'estomac creusé par la veille et le rire, comme des envies de souper; -et la sentimentale Minna, elle-même, disait en s'étirant les bras:</p> - -<p>«Ah! je mangerais bien une patte de homard.»</p> - - -<hr class="r5" /> -<h5>DE LA GAIETÉ, MES ENFANTS, DE LA GAIETÉ!</h5> - -<p>Une fois remontée, la pendule de Bougival reprit sa vie déréglée, ses -habitudes de dissipation. On avait commencé par rire de ses lubies; -mais peu à peu, à force d'entendre ce joli timbre qui sonnait à tort et -à travers, la grave maison de Schwanthaler perdit le respect du temps -et prit les jours avec une aimable insouciance. On ne songea plus qu'à -s'amuser; la vie paraissait si courte, maintenant que toutes les heures -étaient confondues! Ce fut un bouleversement général. Plus de sermon, -plus d'études! Un besoin de bruit, d'agitation. Mendelssohn et Schumann -semblèrent trop monotones; on les remplaça par la <i>Grande Duchesse</i>, le -<i>Petit Faust</i>, et ces demoiselles tapaient, sautaient, et l'illustre -docteur-professeur, pris lui aussi d'une sorte de vertige, ne se -lassait pas de dire: «De la gaieté, mes enfants, de la gaieté!..» -Quant à la grande horloge, il n'en fut plus question. Ces demoiselles -avaient arrêté le balancier, prétextant qu'il les empêchait de dormir, -et la maison s'en alla toute au caprice du cadran désheuré.</p> - -<p>C'est alors que parut le fameux <i>Paradoxe sur les Pendules</i>. A cette -occasion, les Schwanthaler donnèrent une grande soirée, non plus une -de leurs soirées académiques d'autrefois, sobres de lumières et de -bruit, mais un magnifique bal travesti, où madame de Schwanthaler et -ses filles parurent en canotières de Bougival, les bras nus, la jupe -courte, et le petit chapeau plat à rubans éclatants. Toute la ville en -parla, mais ce n'était que le commencement. La comédie, les tableaux -vivants, les soupers, le baccarat; voilà ce que Munich scandalisé vit -défiler tout un hiver dans le salon de l'académicien.—«De la gaieté, -mes enfants, de la gaieté!...» répétait le pauvre bonhomme de plus -en plus affolé, et tout ce monde-là était très gai en effet. Madame -de Schwanthaler, mise en goût par ses succès de canotière, passait -sa vie sur l'Isar en costumes extravagants. Ces demoiselles, restées -seules au logis, prenaient des leçons de français avec des officiers -de hussards prisonniers dans la ville; et la petite pendule, qui avait -toutes raisons de se croire encore à Bougival, jetait les heures à la -volée, en sonnant toujours huit quand elle en marquait trois... Puis, -un matin, ce tourbillon de gaieté folle emporta la famille Schwanthaler -en Amérique, et les plus beaux Titien de la Pinacothèque suivirent dans -sa fuite leur illustre conservateur.</p> - - -<hr class="r5" /> -<h5>CONCLUSIONS</h5> - -<p>Après le départ des Schwanthaler, il y eut dans Munich comme une -épidémie de scandales. On vit successivement une chanoinesse enlever -un baryton, le doyen de l'Institut épouser une danseuse, un conseiller -aulique faire sauter la coupe, le couvent des dames nobles fermé pour -tapage nocturne...</p> - -<p>O malice des choses! Il semblait que cette petite pendule était fée, -et qu'elle avait pris à tâche d'ensorceler toute la Bavière. Partout -où elle passait, partout où sonnait son joli timbre à l'évent, il -affolait, détraquait les cervelles. Un jour, d'étape en étape, elle -arriva jusqu'à la résidence; et depuis lors, savez-vous quelle -partition le roi Louis, ce wagnérien enragé, a toujours ouverte sur -son piano?...</p> - -<p>—Les <i>Maîtres chanteurs</i>?</p> - -<p>—Non!... Le <i>Phoque à ventre blanc</i>!!</p> - -<p>Ça leur apprendra à se servir de nos pendules.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LA_DEFENSE_DE_TARASCON" id="LA_DEFENSE_DE_TARASCON">LA DÉFENSE DE TARASCON</a></h4> - - -<p>Dieu soit loué! J'ai enfin des nouvelles de Tarascon. Depuis cinq -mois, je ne vivais plus, j'étais d'une inquiétude!... Connaissant -l'exaltation de cette bonne ville et l'humeur belliqueuse de ses -habitants, je me disais: «Qui sait ce qu'a fait Tarascon? S'est-il rué -en masse sur les barbares? S'est-il laissé bombarder comme Strasbourg, -mourir de faim comme Paris, brûler vif comme Châteaudun? ou bien, dans -un accès de patriotisme farouche, s'est-il fait sauter comme Laon et -son intrépide citadelle?...» Rien de tout cela, mes amis. Tarascon -n'a pas brûlé, Tarascon n'a pas sauté. Tarascon est toujours à la même -place, paisiblement assis au milieu des vignes, du bon soleil plein -ses rues, du bon muscat plein ses caves, et le Rhône qui baigne cette -aimable localité emporte à la mer, comme par le passé, l'image d'une -ville heureuse, des reflets de persiennes vertes, de jardins bien -ratissés et de miliciens en tuniques neuves faisant l'exercice tout le -long du quai.</p> - -<p>Gardez-vous de croire pourtant que Tarascon n'ait rien fait pendant la -guerre. Il s'est au contraire admirablement conduit, et sa résistance -héroïque, que je vais essayer de vous raconter, aura sa place dans -l'histoire comme type de résistance locale, symbole vivant de la -défense du Midi.</p> - -<hr class="r5" /> - -<h5>LES ORPHÉONS</h5> - -<p>Je vous dirai donc que, jusqu'à Sedan, nos braves Tarasconnais -s'étaient tenus chez eux bien tranquilles. Pour ces fiers enfants des -Alpilles, ce n'était pas la patrie qui mourait là-haut; c'étaient les -soldats de l'empereur, c'était l'Empire. Mais une fois le 4 septembre, -la République, Attila campé sous Paris, alors, oui! Tarascon se -réveilla, et l'on vit ce que c'est qu'une guerre nationale... Cela -commença naturellement par une manifestation d'orphéonistes. Vous -savez quelle rage de musique ils ont dans le Midi. A Tarascon surtout, -c'est du délire. Dans les rues, quand vous passez, toutes les fenêtres -chantent, tous les balcons vous secouent des romances sur la tête.</p> - -<p>N'importe la boutique où vous entrez, il y a toujours au comptoir -une guitare qui soupire, et les garçons de pharmacie eux-mêmes -vous servent en fredonnant: <i>Le Rossignol</i>—<i>et le Luth espagnol</i> -—<i>Tralala</i>—<i>lalalala</i>. En dehors de ces concerts privés, les -Tarasconnais ont encore la fanfare de la ville, la fanfare du collège, -et je ne sais combien de sociétés d'orphéons.</p> - -<p>C'est l'orphéon de Saint-Christophe et son admirable chœur à trois -voix: <i>Sauvons la France</i>, qui donnèrent le branle au mouvement -national.</p> - -<p>«Oui, oui, sauvons la France!» criait le bon Tarascon en agitant des -mouchoirs aux fenêtres, et les hommes battaient des mains, et les -femmes envoyaient des baisers à l'harmonieuse phalange qui traversait -le cours sur quatre rangs de profondeur, bannière en tête et marquant -fièrement le pas.</p> - -<p>L'élan était donné. A partir de ce jour, la ville changea d'aspect: -plus de guitare, plus de barcarolle. Partout le <i>Luth espagnol</i> fit -place à la <i>Marseillaise</i>, et, deux fois par semaine, on s'étouffait -sur l'Esplanade pour entendre la fanfare du collège jouer le <i>Chant du -départ</i>. Les chaises coûtaient des prix fous!...</p> - -<p>Mais les Tarasconnais ne s'en tinrent pas là.</p> - - -<hr class="r5" /> -<h5>LES CAVALCADES</h5> - -<p>Après la démonstration des orphéons, vinrent les cavalcades historiques -au bénéfice des blessés. Rien de gracieux comme de voir, par un -dimanche de beau soleil, toute cette vaillante jeunesse tarasconnaise, -en bottes molles et collants de couleur tendre, quêter de porte en -porte et caracoler sous les balcons avec de grandes hallebardes et des -filets à papillons; mais le plus beau de tout, ce fut un carrousel -patriotique—François I<sup>er</sup> à la bataille de Pavie—que ces -messieurs du cercle donnèrent trois jours de suite sur l'Esplanade. -Qui n'a pas vu cela n'a jamais rien vu. Le théâtre de Marseille avait -prêté les costumes; l'or, la soie, le velours, les étendards brodés, -les écus d'armes, les cimiers, les caparaçons, les rubans, les nœuds, -les bouffettes, les fers de lance, les cuirasses faisaient flamber et -papilloter l'Esplanade comme un miroir aux alouettes. Par là-dessus, un -grand coup de mistral qui secouait toute cette lumière. C'était quelque -chose de magnifique. Malheureusement, lorsque après une lutte acharnée, -François I<sup>er</sup>,—M. Bompard, le gérant du cercle,—se -voyait enveloppé par un gros de reîtres, l'infortuné Bompard avait, -pour rendre son épée, un geste d'épaules si énigmatique, qu'au lieu -de «tout est perdu fors l'honneur», il avait plutôt l'air de dire: -<i>Digo-li que vengue, moun bon</i>! mais les Tarasconnais n'y regardaient -pas de si près, et des larmes patriotiques étincelaient dans tous les -yeux.</p> - - -<hr class="r5" /> -<h5>LA TROUÉE</h5> - -<p>Ces spectacles, ces chants, le soleil, le grand air du Rhône, il n'en -fallait pas plus pour monter les têtes. Les affiches du Gouvernement -mirent le comble à l'exaltation. Sur l'Esplanade, les gens ne -s'abordaient plus que d'un air menaçant, les dents serrées, mâchant -leurs mots comme des balles. Les conversations sentaient la poudre. Il -y avait du salpêtre dans l'air. C'est surtout au café de la Comédie, -le matin en déjeunant, qu'il fallait les entendre, ces bouillants -Tarasconnais: «Ah çà! qu'est-ce qu'ils font donc, les Parisiens -avec leur tron de Dieu de général Trochu? Ils n'en finissent pas de -sortir... Coquin de bon sort! Si c'était Tarascon!... Trrr!... Il y -a longtemps qu'on l'aurait faite, la trouée!» Et pendant que Paris -s'étranglait avec son pain d'avoine, ces messieurs vous avalaient de -succulentes bartavelles arrosées de bon vin des Papes, et luisants, -bien repus, de la sauce jusqu'aux oreilles, ils criaient comme des -sourds en tapant sur la table: «Mais faites-la donc, votre trouée...» -et qu'ils avaient, ma foi, bien raison!</p> - - -<hr class="r5" /> -<h5>LA DÉFENSE DU CERCLE</h5> - -<p>Cependant l'invasion des barbares gagnait au sud de jour en jour. -Dijon rendu, Lyon menacé, déjà les herbes parfumées de la vallée du -Rhône faisaient hennir d'envie les cavales des uhlans. «Organisons -notre défense!» se dirent les Tarasconnais, et tout le monde se mit -à l'œuvre. En un tour de main, la ville fut blindée, barricadée, -casematée. Chaque maison devint une forteresse. Chez l'armurier -Costecalde, il y avait devant le magasin une tranchée d'au moins deux -mètres, avec un pont-levis, quelque chose de charmant. Au cercle, les -travaux de défense étaient si considérables qu'on allait les voir par -curiosité. M. Bompard, le gérant, se tenait en haut de l'escalier, le -chassepot à la main, et donnait des explications aux dames: «S'ils -arrivent par ici, pan! pan!... Si au contraire ils montent par là, pan! -pan!» Et puis, à tous les coins de rues, des gens qui vous arrêtaient -pour vous dire d'un air mystérieux: «Le café de la Comédie est -imprenable», ou bien encore: «On vient de torpiller l'Esplanade.» Il y -avait de quoi faire réfléchir les barbares.</p> - - -<hr class="r5" /> -<h5>LES FRANCS-TIREURS</h5> - -<p>En même temps, des compagnies de francs-tireurs s'organisaient avec -frénésie. <i>Frères de la mort, Chacals du Narbonnais, Espingoliers du -Rhône</i>, il y en avait de tous les noms, de toutes les couleurs, comme -des centaurées dans un champ d'avoine; et des panaches, des plumes de -coq, des chapeaux gigantesques, des ceintures d'une largeur!... Pour -se donner l'air plus terrible, chaque franc-tireur laissait pousser -sa barbe et ses moustaches, si bien qu'à la promenade le monde ne se -connaissait plus. De loin vous voyiez un brigand des Abruzzes qui -venait sur vous la moustache en croc, les yeux flamboyants, avec un -tremblement de sabres, de revolvers, de yatagans; et puis quand on -s'approchait, c'était le receveur Pégoulade. D'autres fois, vous -rencontriez dans l'escalier Robinson Crusoé lui-même avec son chapeau -pointu, son coutelas en dents de scie, un fusil sur chaque épaule; au -bout du compte, c'était l'armurier Costecalde qui rentrait de dîner en -ville. Le diable, c'est qu'à force de se donner des allures féroces, -les Tarasconnais finirent par se terrifier les uns les autres, et -bientôt personne n'osa plus sortir.</p> - - -<hr class="r5" /> -<h5>LAPINS DE GARENNE ET LAPINS DE CHOUX</h5> - -<p>Le décret de Bordeaux sur l'organisation des gardes nationales mit -fin à cette situation intolérable. Au souffle puissant des triumvirs, -prrrt! les plumes de coq s'envolèrent, et tous les francs-tireurs -de Tarascon—chacals, espingoliers et autres—vinrent se fondre en -un bataillon d'honnêtes miliciens, sous les ordres du brave général -Bravida, ancien capitaine d'habillement. Ici, nouvelles complications. -Le décret de Bordeaux faisait, comme on sait, deux catégories dans la -garde nationale: les gardes nationaux de marche et les gardes nationaux -sédentaires; «lapins de garenne et lapins de choux», disait assez -drôlement le receveur Pégoulade. Au début de la formation, les gardes -nationaux de garenne avaient naturellement le beau rôle. Tous les -matins, le brave général Bravida les menait sur l'Esplanade faire -l'exercice à feu, l'école de tirailleurs.—Couchez-vous! levez-vous! -et ce qui s'ensuit. Ces petites guerres attiraient toujours beaucoup -de monde. Les dames de Tarascon n'en manquaient pas une, et même les -dames de Beaucaire passaient quelquefois le pont pour venir admirer -nos lapins. Pendant ce temps, les pauvres gardes nationaux de choux -faisaient modestement le service de la ville et montaient la garde -devant le musée, où il n'y avait rien à garder qu'un gros lézard -empaillé avec de la mousse et deux fauconneaux du temps du bon roi -René. Pensez que les dames de Beaucaire ne passaient pas le pont pour -si peu... Pourtant, après trois mois d'exercice à feu, lorsqu'on -s'aperçut que les gardes nationaux de garenne ne bougeaient toujours -pas de l'Esplanade, l'enthousiasme commença à se refroidir.</p> - -<p>Le brave général Bravida avait beau crier à ses lapins: «Couchez-vous! -levez-vous!» personne ne les regardait plus. Bientôt ces petites -guerres furent la fable de la ville. Dieu sait cependant que ce n'était -pas leur faute à ces malheureux lapins si on ne les faisait pas partir. -Ils en étaient assez furieux. Un jour même ils refusèrent de faire -l'exercice.</p> - -<p>«Plus de parade! crient-ils en leur zèle patriotique; nous sommes de -marche; qu'on nous fasse marcher!</p> - -<p>—Vous marcherez, ou j'y perdrai mon nom!» leur dit le brave général -Bravida; et tout bouffant de colère, il alla demander des explications -à la mairie.</p> - -<p>La mairie répondit qu'elle n'avait pas d'ordre et que cela regardait la -préfecture.</p> - -<p>«Va pour la préfecture!» fit Bravida; et le voilà parti sur l'express -de Marseille à la recherche du préfet, ce qui n'était pas une petite -affaire, attendu qu'à Marseille il y avait toujours cinq ou six préfets -en permanence, et personne pour vous dire lequel était le bon. Par -une fortune singulière, Bravida lui mit la main dessus tout de suite, -et c'est en plein conseil de préfecture que le brave général porta la -parole au nom de ses hommes, avec l'autorité d'un ancien capitaine -d'habillement.</p> - -<p>Dès les premiers mots, le préfet l'interrompit:</p> - -<p>«Pardon, général... Comment se fait-il qu'à vous vos soldats vous -demandent de partir, et qu'à moi ils me demandent de rester?... Lisez -plutôt.»</p> - -<p>Et, le sourire aux lèvres, il lui tendit une pétition larmoyante, que -deux lapins de garenne—les deux plus enragés pour marcher—venaient -d'adresser à la préfecture avec apostilles du médecin, du curé, du -notaire, et dans laquelle ils demandaient à passer aux lapins de choux -pour cause d'infirmités.</p> - -<p>«J'en ai plus de trois cents comme cela, ajouta le préfet toujours en -souriant. Vous comprenez maintenant, général, pourquoi nous ne sommes -pas pressés de faire marcher vos hommes. On en a malheureusement trop -fait partir de ceux qui voulaient rester. Il n'en faut plus... Sur ce, -Dieu sauve la République, et bien le bonjour à vos lapins!»</p> - - -<hr class="r5" /> -<h5>LE PUNCH D'ADIEU</h5> - -<p>Pas besoin de dire si le général était penaud en retournant à Tarascon. -Mais voici bien une autre histoire. Est-ce qu'en son absence les -Tarasconnais ne s'étaient pas avisés d'organiser un punch d'adieu par -souscription pour les lapins qui allaient partir! Le brave général -Bravida eut beau dire que ce n'était pas la peine, que personne ne -partirait; le punch était souscrit, commandé; il ne restait plus -qu'à le boire, et c'est ce qu'on fit... Donc, un dimanche soir, -cette touchante cérémonie du punch d'adieu eut heu dans les salons -de la mairie, et, jusqu'au petit jour blanc, les toasts, les vivats, -les discours, les chants patriotiques, firent trembler les vitres -municipales. Chacun, bien entendu, savait à quoi s'en tenir sur ce -punch d'adieu; les gardes nationaux de choux qui le payaient avaient -la ferme conviction que leurs camarades ne partiraient pas, et ceux -de garenne qui le buvaient avaient aussi cette conviction, et le -vénérable adjoint, qui vint d'une voix émue jurer à tous ces braves -qu'il était prêt à marcher à leur tête, savait mieux que personne qu'on -ne marcherait pas du tout; mais c'est égal! Ces méridionaux sont si -extraordinaires, qu'à la fin du punch d'adieu tout le monde pleurait, -tout le monde s'embrassait, et, ce qu'il y a de plus fort, tout le -monde était sincère, même le général!...</p> - -<p>A Tarascon, comme dans tout le midi de la France, j'ai souvent observé -cet effet de mirage.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LE_PRUSSIEN_DE_BELISAIRE" id="LE_PRUSSIEN_DE_BELISAIRE">LE PRUSSIEN DE BÉLISAIRE</a></h4> - - -<p>Voici quelque chose que j'ai entendu raconter, cette semaine, dans -un cabaret de Montmartre. Il me faudrait, pour bien vous dire cela, -le vocabulaire faubourien de maître Bélisaire, son grand tablier de -menuisier, et deux ou trois coups de ce joli vin blanc de Montmartre, -capable de donner l'accent de Paris, même à un Marseillais. Je serais -sûr alors de vous faire passer dans les veines le frisson que j'ai eu -en écoutant Bélisaire raconter, sur une table de compagnons, cette -lugubre et véridique histoire:</p> - -<hr class="r5" /> - -<p>«... C'était le lendemain de l'amnistie (Bélisaire voulait dire de -l'armistice). Ma femme nous avait envoyés nous deux l'enfant faire un -tour du côté de Villeneuve-la-Garenne, rapport à une petite baraque que -nous avions là-bas au bord de l'eau et dont nous étions sans nouvelles -depuis le siège. Moi, ça me chiffonnait d'emmener le gamin. Je savais -que nous allions nous trouver avec les Prussiens, et comme je n'en -avais pas encore vu en face, j'avais peur de me faire arriver quelque -histoire. Mais la mère en tenait pour son idée: «Va donc! va donc! ça -lui fera prendre l'air, à cet enfant.»</p> - -<p>«Le fait est qu'il en avait besoin, le pauvre petit, après ses cinq -mois de siège et de moisissure!</p> - -<p>«Nous voilà donc partis tous les deux à travers champs. Je ne sais pas -s'il était content, le mioche! de voir qu'il y avait encore des arbres, -des oiseaux, et de s'en donner de barboter dans les terres labourées. -Moi, je n'y allais pas d'aussi bon cœur; il y avait trop de casques -pointus sur les routes. Depuis le canal jusqu'à l'île on ne rencontrait -que de ça. Et insolents!... Il fallait se tenir à quatre pour ne pas -taper dessus... Mais où je sentis la colère me monter, là, vrai! c'est -en entrant dans Villeneuve, quand je vis nos pauvres jardins tout en -déroute, les maisons ouvertes, saccagées, et tous ces bandits installés -chez nous, s'appelant d'une fenêtre à l'autre et faisant sécher leurs -tricots de laine sur nos persiennes, nos treillages. Heureusement que -l'enfant marchait près de moi, et chaque fois que la main me démangeait -trop, je me pensais en le regardant: «Chaud là, Bélisaire!... Prenons -garde qu'il n'arrive pas malheur au moutard.» Rien que ça m'empêchait -de faire des bêtises. Alors je compris pourquoi la mère avait voulu que -je l'emmène avec moi.</p> - -<p>«La baraque est au bout du pays, la dernière à main droite, sur le -quai. Je la trouvai vidée du haut en bas, comme les autres. Plus un -meuble, plus une vitre. Rien que quelques bottes de paille, et le -dernier pied du grand fauteuil qui grésillait dans la cheminée. Ça -sentait le Prussien partout, mais on n'en voyait nulle part... Pourtant -il me semblait que quelque chose remuait dans le sous-sol. J'avais là -un petit établi, où je m'amusais à faire des bricoles le dimanche. Je -dis à l'enfant de m'attendre, et je descendis voir.</p> - -<p>«Pas plutôt la porte ouverte, voilà un grand cheulard de soldat à -Guillaume qui se lève en grognant de dessus les copeaux, et vient -vers moi, les yeux hors de la tête, avec un tas de jurements que je -ne comprends pas. Faut croire qu'il avait le réveil bien méchant, cet -animal-là; car, au premier mot que j'essayai de lui dire, il se mit à -tirer son sabre...</p> - -<p>«Pour le coup, mon sang ne fit qu'un tour. Toute la bile que j'amassais -depuis une heure me sauta à la figure... J'agrippe le valet de -l'établi et je cogne... Vous savez, campagnons, si Bélisaire a le -poignet solide à l'ordinaire; mais il paraît que ce jour-là j'avais le -tonnerre de Dieu au bout de mon bras... Au premier coup, mon Prussien -fait bonhomme et s'étale de tout son long. Je ne le croyais qu'étourdi. -Ah! ben, oui... Nettoyé, mes enfants, tout ce qu'il y a de mieux comme -nettoyage. Débarbouillé à la potasse, quoi!</p> - -<p>«Moi, qui n'avais jamais rien tué dans ma vie, pas même une alouette, -ça me fit tout de même drôle de voir ce grand corps devant moi... Un -joli blond, ma foi, avec une petite barbe follette qui frisait comme -des copeaux de frêne. J'en avais les deux jambes qui me tremblaient en -le regardant. Pendant ce temps-là, le gamin s'ennuyait là-haut, et je -l'entendais crier de toutes ses forces: «Papa! papa!»</p> - -<p>«Des Prussiens passaient sur la route, on voyait leurs sabres et leurs -grandes jambes par le soupirail du sous-sol. Cette idée me vint tout -d'un coup...» S'ils entrent, l'enfant est perdu... ils vont «tout -massacrer.» Ce fut fini, je ne tremblai plus. Vite, je fourrai le -Prussien sous l'établi. Je lui mis dessus tout ce que je pus trouver de -planches, de copeaux, de sciure, et je remontai chercher le petit.</p> - -<p>«—Arrive...</p> - -<p>«—Qu'est-ce qu'il y a donc, papa? Comme tu es pâle!...</p> - -<p>«—Marche, marche.»</p> - -<p>«Et je vous réponds que les Cosaques pouvaient me bousculer, me -regarder de travers, je ne réclamais pas. Il me semblait toujours qu'on -courait, qu'on criait derrière nous. Une fois j'entendis un cheval -nous arriver dessus à la grande volée; je crus que j'allais tomber, du -saisissement. Pourtant, après les ponts, je commençai à me reconnaître. -Saint-Denis était plein de monde. Il n'y avait pas de risque qu'on nous -repêche dans le tas. Alors seulement je pensai à notre pauvre baraque. -Les Prussiens, pour se venger, étaient dans le cas d'y mettre le feu, -quand ils retrouveraient leur camarade, sans compter que mon voisin -Jacquot, le garde-pêche, était seul de Français dans le pays et que ça -pouvait lui faire arriver de la peine ce soldat tué près de chez lui. -Vraiment ce n'était guère crâne de se sauver de cette façon-là.</p> - -<p>«J'aurais dû m'arranger au moins pour le faire disparaître... A mesure -que nous arrivions vers Paris, cette idée me tracassait davantage. Il -n'y a pas, ça me gênait de laisser ce Prussien dans ma cave. Aussi, au -rempart, je n'y tins plus:</p> - -<p>«—Va devant, que je dis au mioche. J'ai encore «une pratique à voir à -Saint-Denis.»</p> - -<p>«Là-dessus je l'embrasse et je m'en retourne. Le cœur me battait bien -un peu; mais c'est égal, je me sentais tout à l'aise de n'avoir plus -l'enfant avec moi.</p> - -<p>«Quand je rentrai dans Villeneuve, il commençait à faire nuit. -J'ouvrais l'œil, vous pensez, et je n'avançais qu'une patte après -l'autre. Pourtant le pays avait l'air assez tranquille. Je voyais la -baraque toujours à sa place, là-bas, dans le brouillard. Au bord du -quai, une longue palissade noire; c'étaient les Prussiens qui faisaient -l'appel. Bonne occasion pour trouver la maison vide. En filant le long -des clôtures, j'aperçus le père Jacquot dans la cour en train d'étendre -ses éperviers. Décidément on ne savait rien encor... J'entre chez nous. -Je descends, je tâte. Le Prussien était toujours sous ses copeaux; il y -avait même deux gros rats en train de lui travailler son casque, et ça -me fit une fière souleur de sentir cette mentonnière remuer. Un moment -je crus que le mort allait revenir... mais non! sa tête était lourde, -froide. Je m'accouvai dans un coin, et j'attendis; j'avais mon idée de -le jeter à la Seine, quand les autres seraient couchés...</p> - -<p>«Je ne sais pas si c'est le voisinage du mort, mais elle m'a paru -joliment triste ce soir-là la retraite des Prussiens. De grands coups -de trompette qui sonnaient trois par trois: Ta! ta! ta! Une vraie -musique de crapaud. Ce n'est pas sur cet air-là que nos lignards -voudraient se coucher, eux...</p> - -<p>«Pendant cinq minutes, j'entendis traîner des sabres, taper des portes; -puis des soldats entrèrent dans la cour, et ils se mirent à appeler:</p> - -<p>«Hofmann! Hofmann!»</p> - -<p>«Le pauvre Hofmann se tenait sous ses copeaux, bien tranquille... Mais -c'est moi qui me faisais vieux!... A chaque instant je m'attendais à -les voir entrer dans le sous-sol. J'avais ramassé le sabre du mort, et -j'étais là sans bouger, à me dire dans moi-même: «Si tu en réchappes, -mon petit père... tu devras un fameux cierge à saint Jean-Baptiste de -Belleville!...»</p> - -<p>«Tout de même, quand ils eurent assez appelé Hofmann, mes locataires se -décidèrent à rentrer. J'entendis leurs grosses bottes dans l'escalier, -et au bout d'un moment, toute la baraque ronflait comme une horloge de -campagne. Je n'attendais que cela pour sortir.</p> - -<p>«La berge était déserte, toutes les maisons éteintes. Bonne affaire. -Je redescends vivement. Je tire mon Hofmann de dessous l'établi, -je le mets debout, et le hisse sur mon dos, comme un crochet de -commissionnaire... C'est qu'il était lourd, le brigand!... Avec ça -la peur, rien dans le battant depuis le matin... Je croyais que je -n'aurais jamais la force d'arriver. Puis, voilà qu'au milieu du quai -je sens quelqu'un qui marche derrière moi. Je me retourne. Personne... -C'était la lune qui se levait... Je me dis: «Gare, tout à l'heure... -les factionnaires «vont tirer.»</p> - -<p>«Pour comble d'agrément, la Seine était basse. Si je l'avais jeté là -sur le bord, il y serait resté comme dans une cuvette... J'entre, -j'avance... Toujours pas d'eau... Je n'en pouvais plus: j'avais les -articulations grippées... Finalement, quand je me crois assez avant, je -lâche mon bonhomme... Va te promener, le voilà qui s'envase. Plus moyen -de le faire bouger. Je pousse, je pousse... hue donc!... Par bonheur -il arrive un coup de vent d'est. La Seine se soulève, et je sens le -machabée qui démare tout doucement. Bon voyage! j'avale une potée -d'eau, et je remonte vite sur la berge.</p> - -<p>«Quand je repassai le pont de Villeneuve, on voyait quelque chose -de noir au milieu de la Seine. De loin, ça avait l'air d'un bachot. -C'était mon Prussien qui descendait du côté d'Argenteuil, en suivant le -fil de l'eau.»</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LES_PAYSANS_A_PARIS" id="LES_PAYSANS_A_PARIS">LES PAYSANS A PARIS</a></h4> - - -<h5>PENDANT LE SIÈGE</h5> - - -<p>A Champrosay, ces gens-là étaient très heureux. J'avais leur basse-cour -juste sous mes fenêtres, et pendant six mois de l'année leur existence -se trouvait un peu mêlée à la mienne. Bien avant le jour, j'entendais -l'homme entrer dans l'écurie, atteler sa charrette et partir pour -Corbeil, où il allait vendre ses légumes; puis la femme se levait, -habillait les enfants, appelait les poules, trayait la vache, et toute -la matinée c'était une dégringolade de gros et de petits sabots dans -l'escalier de bois... L'après-midi tout se taisait. Le père était aux -champs, les enfants à l'école, la mère occupée silencieusement dans la -cour à étendre du linge ou à coudre devant sa porte en surveillant le -tout petit... De temps en temps quelqu'un passait dans le chemin, et on -causait en tirant l'aiguille...</p> - -<p>Une fois, c'était vers la fin du mois d'août, toujours le mois d'août, -j'entendis la femme qui disait à une voisine:</p> - -<p>«Allons donc, les Prussiens!... Est-ce qu'ils sont en France, seulement?</p> - -<p>—Ils sont à Châlons, mère Jean!...» lui criai-je par ma fenêtre. -Cela la fit rire beaucoup... Dans ce petit coin de Seine-et-Oise, les -paysans ne croyaient pas à l'invasion.</p> - -<p>Tous les jours, cependant, on voyait passer des voitures chargées de -bagages. Les maisons des bourgeois se fermaient, et dans ce beau mois -où les journées sont si longues, les jardins achevaient de fleurir, -déserts et mornes derrière leurs grilles closes... Peu à peu mes -voisins commencèrent à s'alarmer. Chaque nouveau départ dans le pays -les rendait tristes. Ils se sentaient abandonnés... Puis un matin, -roulement de tambour aux quatre coins du village! Ordre de la mairie. -Il fallait aller à Paris vendre la vache, les fourrages, ne rien -laisser pour les Prussiens... L'homme partit pour Paris, et ce fut -un triste voyage. Sur le pavé de la grand'route, de lourdes voitures -de déménagement se suivaient à la file, pêle-mêle avec des troupeaux -de porcs et de moutons qui s'effaraient entre les roues, des bœufs -entravés qui mugissaient sur des charrettes; sur le bord, au long des -fossés, de pauvres gens s'en allaient à pied derrière de petites -voitures à bras pleines de meubles de l'ancien temps, des bergères -fanées, des tables empire, des miroirs garnis de perse, et l'on sentait -quelle détresse avait dû entrer au logis pour remuer toutes ces -poussières, déplacer toutes ces reliques et les traîner à tas par les -grands chemins.</p> - -<p>Aux portes de Paris, on s'étouffait. Il fallut attendre deux heure... -Pendant ce temps, le pauvre homme, pressé contre sa vache, regardait -avec effarement les embrasures des canons, les fossés remplis d'eau, -les fortifications qui montaient à vue d'œil et les longs peupliers -d'Italie abattus et flétris sur le bord de la route... Le soir, il s'en -revint consterné, et raconta à sa femme tout ce qu'il avait vu. La -femme eut peur, voulut s'en aller dès le lendemain. Mais d'un lendemain -à l'autre, le départ se trouvait toujours retardé... C'était une -récolte à faire, une pièce de terre qu'on voulait encore labourer... -Qui sait si on n'aurait pas le temps de rentrer le vin?... Et puis, -au fond du cœur, une vague espérance que peut-être les Prussiens ne -passeraient pas leur endroit.</p> - -<p>Une nuit, ils sont réveillés par une détonation formidable. Le pont de -Corbeil venait de sauter. Dans le pays, des hommes allaient, frappant -de porte en porte:</p> - -<p>«Les uhlans! les uhlans! sauvez-vous.»</p> - -<p>Vite, vite, on s'est levé, on a attelé la charrette, habillé les -enfants à moitié endormis, et l'on s'est sauvé par la traverse avec -quelques voisins. Comme ils achevaient de monter la côte, le clocher -a sonné trois heures. Ils se sont retournés une dernière fois. -L'abreuvoir, la place de l'Église, leurs chemins habituels, celui qui -descend vers la Seine, celui qui file entre les vignes, tout leur -semblait déjà étranger, et dans le brouillard blanc du matin le petit -village abandonné serrait ses maisons l'une contre l'autre, comme -frissonnant d'une attente terrible.</p> - -<hr class="r5" /> - -<p>Ils sont à Paris maintenant. Deux chambres au quatrième dans une rue -triste... L'homme, lui, n'est pas trop malheureux. On lui a trouvé -de l'ouvrage; puis il est de la garde nationale, il a le rempart, -l'exercice, et s'étourdit le plus qu'il peut pour oublier son grenier -vide et ses prés sans semence. La femme, plus sauvage, se désole, -s'ennuie, ne sait que devenir. Elle a mis ses deux aînées à l'école, -et dans l'externat sombre, sans jardin, les fillettes étouffent en se -rappelant leur joli couvent de campagne, bourdonnant et gai comme une -ruche, et la demi-lieue à travers bois qu'il fallait faire tous les -matins pour aller le chercher. La mère souffre de les voir tristes, -mais c'est le petit surtout qui l'inquiète.</p> - -<p>Là-bas il allait, venait, la suivant partout, dans la cour, dans -la maison, sautant la marche du seuil autant de fois qu'elle-même, -trempant ses petites mains rougies dans le baquet à lessive, s'asseyant -près de la porte quand elle tricotait pour se reposer. Ici quatre -étages à monter, l'escalier noir où les pieds bronchent, les maigres -feux dans les cheminées étroites, les fenêtres hautes, l'horizon de -fumée grise et d'ardoises mouillées...</p> - -<p>Il y a bien une cour où il pourrait jouer; mais la concierge ne veut -pas. Encore une invention de la ville, ces concierges! Là-bas, au -village, on est maître chez soi, et chacun a son petit coin qui se -garde de lui-même. Tout le jour, le logis reste ouvert; le soir, on -pousse un gros loquet de bois, et la maison entière plonge sans peur -dans cette nuit noire de la campagne où l'on trouve de si bons sommes. -De temps en temps le chien aboie à la lune, mais personne ne se -dérange... A Paris, dans les maisons pauvres, c'est la concierge qui -est la vraie propriétaire. Le petit n'ose pas descendre seul, tant il -a peur de cette méchante femme qui leur a fait vendre leur chèvre, sous -prétexte qu'elle traînait des brins de paille et des épluchures entre -les pavés de la cour.</p> - -<p>Pour distraire l'enfant qui s'ennuie, la pauvre mère ne sait plus -qu'inventer; sitôt le repas fini, elle le couvre comme s'ils allaient -aux champs et le promène par la main dans les rues, le long des -boulevards. Saisi, heurté, perdu, l'enfant regarde à peine autour de -lui. Il n'y a que les chevaux qui l'intéressent; c'est la seule chose -qu'il reconnaisse et qui le fasse rire. La mère non plus ne prend -plaisir à rien. Elle s'en va lentement, songeant à son bien, à sa -maison, et quand on les voit passer tous les deux, elle avec son air -honnête, sa mise propre, ses cheveux lisses, le petit avec sa figure -ronde et ses grosses galoches, on devine bien qu'ils sont dépaysés, en -exil, et qu'ils regrettent de tout leur cœur l'air vif et la solitude -des routes de village.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="AUX_AVANT-POSTES" id="AUX_AVANT-POSTES">AUX AVANT-POSTES</a></h4> - - -<h5>SOUVENIRS DU SIÈGE</h5> - - -<p>Les notes qu'on va lire ont été écrites au jour le jour en courant les -avant-postes. C'est une feuille de mon carnet que je détache, pendant -que le siège de Paris est encore chaud. Tout cela est haché, heurté, -bâclé sur le genou, déchiqueté comme un éclat d'obus; mais je le donne -tel quel, sans rien changer, sans même me relire. J'aurais trop peur de -vouloir inventer, faire intéressant, et de gâter tout.</p> - -<hr class="r5" /> - -<h5>A LA COURNEUVE, UN MATIN DE DÉCEMBRE</h5> - -<p>Une plaine blanche de froid, sonore, âpre, crayeuse. Sur la boue -gelée de la route, des bataillons de ligne défilent pêle-mêle avec -l'artillerie. Défilé lent et triste. On va se battre. Les hommes, -trébuchant, marchent la tête basse, en grelottant, le fusil à la -bricole, les mains dans leurs couvertures comme dans des manchons. De -temps en temps on crie:</p> - -<p>«Halte!»</p> - -<p>Les chevaux s'effarent, hennissent. Les caissons tressautent. Les -artilleurs se hissent sur leurs selles et regardent, anxieux, par delà -le grand mur blanc du Bourget.</p> - -<p>«Est-ce qu'on les voit?» demandent les soldats en battant la semelle...</p> - -<p>Puis, en avant!... Le flot humain un moment refoulé s'écoule toujours -lentement, toujours silencieux.</p> - -<p>A l'horizon, sur l'avancée du fort d'Aubervilliers, dans le ciel -froid qu'illumine un soleil levant d'argent mat, le gouverneur et -son état-major, petit groupe fin, se détachant comme sur une nacre -japonaise. Plus près de moi, un grand vol de corneilles noires posées -au bord du chemin; ce sont des chers frères ambulanciers. Debout, les -mains croisées sous leurs capes, ils regardent défiler toute cette -chair à canon d'un air humble, dévoué et triste.</p> - -<p><i>Même journée</i>,—Villages déserts, abandonnés, maisons ouvertes, -toits crevés, fenêtres sans auvents qui vous regardent comme des yeux -morts. Par moments, dans une de ces ruines où tout sonne, on entend -quelque chose qui remue, un bruit de pas, une porte qui grince; et -quand vous avez passé, un lignard vient sur le seuil, l'œil cave, -méfiant,—maraudeur qui fait des fouilles ou déserteur qui cherche à se -terrer...</p> - -<p>Vers midi, entré dans une de ces maisons de paysans. Elle était vide et -nue, comme raclée avec les ongles. La pièce du bas, grande cuisine sans -portes ni fenêtres, ouvrait sur une basse-cour; au fond de la cour une -haie vive, et derrière, la campagne à perte de vue. Il y avait dans un -coin un petit escalier de pierre en colimaçon. Je me suis assis sur une -marche et je suis resté là bien longtemps. C'était si bon ce soleil et -ce grand calme de tout. Deux ou trois grosses mouches de l'été d'avant, -ranimées par la lumière, bourdonnaient au plafond contre les solives. -Devant la cheminée, où se voyaient des traces de feu, une pierre rouge -de sang gelé. Ce siège ensanglanté au coin de ces cendres encore -chaudes racontait une veillée lugubre.</p> - -<hr class="r5" /> - -<h5>LE LONG DE LA MARNE</h5> - -<p>Sorti le 3 décembre par la porte de Montreuil. Ciel bas, bise froide, -brouillard.</p> - -<p>Personne dans Montreuil. Portes et fenêtres closes. Entendu derrière -une palissade un troupeau d'oies qui piaillait. Ici le paysan n'est pas -parti, il se cache. Un peu plus loin, trouvé un cabaret ouvert. Il fait -chaud, le poêle ronfle. Trois mobiles de province déjeunent presque -dessus. Silencieux, les yeux bouffis, le visage enflammé, les coudes -sur la table, les pauvres moblots dorment et mangent en même temps...</p> - -<p>En sortant de Montreuil, traversé le bois de Vincennes tout bleu de -la fumée des bivouacs. L'armée de Ducrot est là. Les soldats coupent -des arbres pour se chauffer. C'est pitié de voir les trembles, les -bouleaux, les jeunes frênes qu'on emporte la racine en l'air, avec leur -fine chevelure dorée qui traîne derrière eux sur la route.</p> - -<p>A Nogent, encore des soldats. Artilleurs en grands manteaux, mobiles -de Normandie joufflus et ronds de partout comme des pommes, petits -zouaves encapuchonnés et lestes, lignards voûtés, coupés en deux, leurs -mouchoirs bleus sous le képi autour des oreilles, tout cela grouille -et flâne par les rues, se bouscule à la porte de deux épiciers restés -ouverts. Une petite ville d'Algérie.</p> - -<p>Enfin voici la campagne. Longue route déserte qui descend vers -la Marne. Admirable horizon couleur de perle, arbres dépouillés -frissonnant dans la brume. Au fond, le grand viaduc du chemin de -fer, sinistre à voir avec ses arches coupées, comme des dents qui lui -manquent. En traversant le Perreux, dans une des petites villas du bord -du chemin, jardins saccagés, maisons dévastées et mornes, vu derrière -une grille trois grands chrysanthèmes blancs échappés au massacre et -tout épanouis. J'ai poussé la grille, je suis entré; mais ils étaient -si beaux que je n'ai pas osé les cueillir.</p> - -<p>Pris à travers champs et descendu à la Marne. Comme j'arrive au bord -de l'eau, le soleil débarbouillé tape en plein sur la rivière. C'est -charmant. En face, Petit-Bry, où l'on s'est tant battu la veille, -étage paisiblement ses maisonnettes blanches sur la côte au milieu -des vignes. De ce côté-ci de la rivière, une barque dans les roseaux. -Sur la rive, un groupe d'hommes qui causent en regardant le coteau -vis-à-vis. Ce sont des éclaireurs que l'on envoie à Petit-Bry voir si -les Saxons y sont revenus. Je passe avec eux. Pendant que le bachot -traverse, un des éclaireurs assis à l'arrière me dit tout bas:</p> - -<p>«Si vous voulez des chassepots, la mairie de Petit-Bry en est pleine. -Ils y ont laissé aussi un colonel de la ligne, un grand blond, la peau -blanche comme une femme, et des bottes jaunes toutes neuves.»</p> - -<p>Ce sont les bottes du mort qui l'ont surtout frappé. Il y revient -toujours:</p> - -<p>«Vingt dieux! les belles bottes!» et ses yeux brillent en m'en parlant.</p> - -<p>Au moment d'entrer dans Petit-Bry, un marin chaussé d'espadrilles, -quatre ou cinq chassepots sur les bras, déboule d'une ruelle et vient -vers nous en courant:</p> - -<p>«Ouvrez l'œil, voilà les Prussiens.»</p> - -<p>On se blottit derrière un petit mur et on regarde.</p> - -<p>Au-dessus de nous, tout en haut des vignes, c'est d'abord un cavalier, -silhouette mélodramatique, penché en avant sur sa selle, le casque en -tête, le mousqueton au poing. D'autres cavaliers viennent ensuite, puis -des fantassins qui se répandent dans les vignes en rampant.</p> - -<p>Un d'eux—tout près de nous—a pris position derrière un arbre et n'en -bouge plus, un grand diable à longue capote brune, un mouchoir de -couleur serré autour de la tête. De la place où nous sommes, ce serait -un joli coup de fusil. Mais à quoi bon?... Les éclaireurs savent ce -qu'ils voulaient. Maintenant vite à la barque; le marinier commence à -jurer. Nous repassons la Marne sans encombre... Mais à peine abordés, -voilà des voix étouffées qui nous appellent de l'autre rive:</p> - -<p>«Ohé! du bateau!...»</p> - -<p>C'est mon amateur de bottes de tout à l'heure et trois ou quatre de ses -camarades qui ont essayé de pousser jusqu'à la mairie et qui reviennent -précipitamment. Par malheur, il n'y a plus personne pour aller les -chercher. Le marinier a disparu:</p> - -<p>«Je ne sais pas ramer», me dit assez piteusement le sergent des -éclaireurs blotti avec moi dans un trou du bord de l'eau. Pendant ce -temps, les autres s'impatientent:</p> - -<p>«Mais venez donc! mais venez donc!»</p> - -<p>Il faut y aller. Rude corvée. La Marne est lourde et dure. Je rame de -toutes mes forces, et tout le temps je sens dans mon dos le Saxon de -là-haut qui me regarde, immobile derrière son arbre...</p> - -<p>En abordant, un des éclaireurs saute avec tant de précipitation, que la -barque se remplit d'eau. Impossible de les emmener tous, sans s'exposer -à couler. Le plus brave reste sur la berge, à attendre. C'est un -caporal de francs-tireurs, gentil garçon, en bleu, avec un petit oiseau -piqué sur le devant de sa casquette. J'aurais bien voulu retourner le -prendre, mais on commençait à se fusiller d'un bord à l'autre. Il a -attendu un moment, sans rien dire; puis il a filé du côté de Champigny, -en rasant les murs. Je ne sais pas ce qu'il est devenu.</p> - -<p><i>Même journée</i>.—Quand le dramatique se mêle au grotesque, dans les -choses aussi bien que dans les êtres, il arrive à des effets de terreur -ou d'émotion d'une singulière intensité. Est-ce qu'une grande douleur -sur une face ridicule ne vous émeut pas plus profondément qu'ailleurs? -Vous figurez-vous un bourgeois de Daumier dans les épouvantes de la -mort, ou pleurant toutes ses larmes sur le cadavre d'un fils tué qu'on -lui rapporte? N'y a-t-il pas là quelque chose de particulièrement -poignant?... Eh bien! toutes ces villas bourgeoises du bord de la -Marne, ces chalets coloriés et burlesques, rose tendre, vert-pomme, -jaune-serin, tourelles moyen âge coiffées de zinc, kiosques en fausse -brique, jardinets rococos où se balancent des boules de métal blanc, -maintenant que je les vois dans la fumée de la bataille, avec leurs -toits crevés par les obus, leurs girouettes cassées, leurs murailles -toutes crénélées, de la paille et du sang partout, je leur trouve cette -physionomie épouvantable...</p> - -<p>La maison où je suis entré pour me sécher était bien le type d'une de -ces maisons-là. Je suis monté au premier étage dans un petit salon, -rouge et or. On n'avait pas fini de poser la tapisserie. Il y avait -encore par terre des rouleaux de papier et des bouts de baguettes -dorées; du reste, pas trace de meubles, rien que des tessons de -bouteilles, et dans un coin une paillasse où donnait un homme en -blouse. Sur tout cela, une vague odeur de poudre, de vin, de chandelle, -de paille moisie... Je me chauffe avec un pied de guéridon devant une -cheminée bête, en nougat rose. Par moment, quand je la regarde, il me -semble que je passe une après-midi de dimanche à la campagne chez de -bons petits bourgeois. Est-ce qu'on ne joue pas au jacquet derrière -moi, dans le salon?... Non! ce sont des francs-tireurs qui chargent et -déchargent leurs chassepots. Détonation à part, c'est tout à fait le -bruit du tric-trac... A chaque coup de feu, on nous répond de la rive -en face. Le son porté sur l'eau ricoche et roule sans fin entre les -collines.</p> - -<p>Par les meurtrières du salon, on voit la Marne qui reluit, la berge -pleine de soleil, et des Prussiens qui détalent comme de grands -lévriers à travers les échalas de vignes.</p> - -<hr class="r5" /> - -<h5>SOUVENIR DU FORT MONTROUGE</h5> - -<p>Tout en haut du fort, sur le bastion, dans rembrasure des sacs de -terre, les longues pièces de marine se dressaient fièrement, presque -droites sur leurs affûts, pour faire tête à Châtillon. Ainsi pointées, -la gueule en l'air, avec leurs anses des deux côtés comme des oreilles, -on aurait dit de grands chiens de chasse aboyant à la lune, hurlant à -la mort... Un peu plus bas, sur un terre-plein, les matelots, pour se -distraire, avaient fait comme en un coin de navire une miniature de -jardin anglais. Il y avait un banc, une tonnelle, des pelouses, des -rocailles, et même un bananier. Pas bien grand par exemple, guère plus -haut qu'une jacinthe; mais c'est égal! Il venait bien tout de même, et -son panache vert faisait frais à l'œil, au milieu des sacs de terre et -des piles d'obus.</p> - -<p>Oh! le petit jardin du fort Montrouge! Je voudrais le voir entouré -d'une grille, et qu'on y mît une pierre commémorative où seraient les -noms de Carvès, de Desprez, de Saisset, et de tous les braves marins -qui sont tombés là, sur ce bastion d'honneur.</p> - -<hr class="r5" /> - -<h5>A LA FOUILLEUSE</h5> - -<p>Le matin du 20 janvier.</p> - -<p>Joli temps doux et voilé. Grandes terres de labour ondulant au loin -comme la mer. Sur la gauche, les hautes collines sablonneuses qui -servent de contrefort au mont Valérien. A droite, le moulin Gibet, -petit moulin de pierre aux ailes fracassées, avec une batterie sur la -plate-forme. Suivi pendant un quart d'heure la longue tranchée qui mène -au moulin, et sur laquelle flotte comme un petit brouillard de rivière. -C'est la fumée des bivouacs. Les soldats accroupis font le café, et -soufflent le bois vert qui les aveugle et les fait tousser. D'un bout à -l'autre de la tranchée court une longue toux creuse...</p> - -<p>La Fouilleuse. Une ferme horizonnée de petits bois. Arrivé juste à -temps pour voir nos dernières lignes battre en retraite. C'est, le -troisième mobile de Paris. Il défile, en bon ordre, au grand complet, -commandant en tête. Après l'incompréhensible débandade à laquelle -j'assiste depuis hier soir, cela me remonte un peu le cœur. Derrière -eux, deux hommes à cheval passent près de moi, un général et son aide -de camp. Les chevaux vont au pas; les hommes causent, les voix sonnent. -On entend celle de l'aide de camp, voix jeune, un peu obséquieuse:</p> - -<p>«Oui, mon général... Oh! non, mon général... Sans doute, mon général.»</p> - -<p>Et le général d'un ton doux et navré:</p> - -<p>«Comment! il a été tué! Oh! le pauvre enfant... le pauvre enfant!...»</p> - -<p>Puis un silence et le piétinement des chevaux dans la terre grasse...</p> - -<p>Je reste seul un moment à regarder ce grand paysage mélancolique, qui -a quelque chose des plaines du Chélif ou de la Mitidja. Des files de -brancardiers en blouses grises montent d'un chemin creux, avec leur -drapeau blanc à croix rouge. On peut se croire en Palestine, au temps -des croisades.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="PAYSAGES_DINSURRECTION" id="PAYSAGES_DINSURRECTION">PAYSAGES D'INSURRECTION</a></h4> - -<hr class="r5" /> - -<h5>AU MARAIS</h5> - -<p>Dans l'ombre humide et provinciale de ces longues rues tortueuses où -flottent des odeurs de droguerie et de bois de Campêche, parmi ces -anciens hôtels du temps de Henri II et de Louis XIII, que l'industrie -moderne a travestis en fabriques d'eau de seltz, de bronzes, de -produits chimiques, ces jardinets moisis remplis de caisses, ces -cours d'honneur à larges dalles où roulent les lourds camions, sous -ces balcons ventrus, ces hautes persiennes, ces pignons vermoulus, -enfumés comme des éteignoirs d'église, l'émeute avait, surtout aux -premiers jours, une physionomie très particulière, quelque chose -de bonhomme et de primitif. Des ébauches de barricades à tous les -coins de rue, mais personne pour les garder. Pas de canons, pas de -mitrailleuses. Des pavés empilés sans art, sans conviction, seulement -pour le plaisir d'intercepter la voie et de faire de grandes mares -d'eau où barbotaient des volées de gamins et des flottilles de bateaux -en papier... Toutes les boutiques ouvertes, les boutiquiers sur leurs -portes, riant et politiquant d'un trottoir à l'autre. Ce n'était -pas ces gens-là qui faisaient l'émeute; mais on sentait qu'ils la -regardaient faire avec plaisir, comme si, en remuant les pavés de ces -quartiers pacifiques, on avait réveillé l'âme du vieux Paris bourgeois, -gouailleur, tapageur.</p> - -<p>Ce qu'on appelait jadis le vent de Fronde courait dans le Marais. Sur -le fronton des grands hôtels, la grimace joyeuse des mascarons de -pierre avait l'air de dire: «Je connais ça.» Et malgré moi, dans ma -pensée, j'affublais de jaquettes à fleurs, de culottes courtes, de -larges feutres à retroussis, tout ce brave petit monde de droguistes, -doreurs, marchands d'épices qui se tenaient les côtes à regarder -dépaver leurs rues et paraissaient si fiers d'avoir une barricade -devant leur magasin.</p> - -<p>Par moments, au bout d'une longue ruelle noire, je voyais des -baïonnettes luire sur la place de Grève, avec un pan de la vieille -maison de ville toute dorée par le soleil. Des cavaliers passaient au -galop dans ce coin de lumière, longs manteaux gris, plumes flottantes. -La foule courait, criait; on agitait les chapeaux. Était-ce -mademoiselle de Montpensier ou le général Cremer?... Les époques se -brouillaient dans ma tête. De loin, dans le soleil, une chemise rouge -d'estafette garibaldienne qui filait ventre à terre me faisait l'effet -de la simarre du cardinal de Retz. Ce malin des malins dont on parlait -dans tous les groupes, je ne savais plus si c'était M. Thiers ou -Mazarin... Je me figurais vivre il y a trois cents ans.</p> - -<hr class="r5" /> - -<h5>A MONTMARTRE</h5> - -<p>En montant la rue Lepic, je voyais l'autre matin, dans une boutique de -savetier, un officier de la garde nationale, galonné jusqu'aux coudes -et le sabre au côté, qui ressemelait une paire de bottes, son tablier -de cuir devant lui pour ne pas salir sa tunique. Tout le tableau de -Montmartre insurgé tient dans l'encadrement de cette fenêtre d'échoppe.</p> - -<p>Figurez-vous un grand village armé jusqu'aux dents, des mitrailleuses -au bord d'un abreuvoir, la place de l'Église hérissée de baïonnettes, -une barricade devant l'école, les boîtes à mitraille à côté des -boîtes à lait, toutes les maisons transformées en casernes, à toutes -les fenêtres des guêtres d'uniforme qui sèchent, des képis qui se -penchent pour écouter le rappel, des crosses de fusil sonnant au fond -des petites boutiques de fripiers, et, du haut en bas de la butte, une -dégringolade de bidons, de sabres, de gamelles. Malgré tout, ce n'est -plus ce Montmartre farouche, défilant sur le boulevard des Italiens, -l'arme haute, la jugulaire au menton et marquant férocement le pas en -ayant l'air de se dire: «Tenons-nous bien. La réaction nous regarde!» -Ici les insurgés sont chez eux, et, en dépit des canons et des -barricades, on sent planer sur leur révolte je ne sais quoi de libre, -de paisible et de familial.</p> - -<p>Une seule chose pénible à voir, c'est ce grouillement de pantalons -rouges, ces déserteurs de toutes armes: zouaves, lignards, mobiles, -qui encombrent la place de la Mairie, couchés sur des bancs, vautrés -au long des trottoirs, ivres, sales, en lambeaux, avec des barbes de -huit jours... Au moment où je passe, un de ces malheureux, grimpé sur -un arbre, harangue la foule en bégayant, au milieu des rires et des -huées. Dans un coin de la place, un bataillon s'ébranle pour monter aux -remparts:</p> - -<p>«En avant!» crient les officiers en agitant leurs sabres. Les tambours -battent la charge, et les bons miliciens, enflammés d'ardeur, -s'élancent à l'assaut d'une longue rue déserte, au bout de laquelle on -voit quelques poules qui s'effarent en criant.</p> - -<p>...Tout en haut, dans une échappée de jardins verts et de pentes -jaunâtres, c'est le moulin de la Galette transformé en poste militaire, -des silhouettes de gardes nationaux, des tentes alignées, de petits -bivouacs qui fument, tout cela se détachant net et fin, comme au fond -d'une longue-vue, entre un ciel pluvieux et noir et l'ocre étincelant -de la butte.</p> - -<hr class="r5" /> - -<h5>AU FAUBOURG SAINT-ANTOINE</h5> - -<p>Une nuit de janvier, pendant le siège de Paris, j'étais sur la place de -Nanterre, au milieu d'un bataillon de francs-tireurs. L'ennemi venait -d'attaquer nos grand'gardes, et l'on s'armait en hâte pour aller à leur -secours. Pendant que les hommes se numérotaient à tâtons, dans le vent, -dans la neige, nous vîmes déboucher d'un coin de rue une patrouille, -précédée d'un falot.</p> - -<p>«Halte-là! Qui vive?</p> - -<p>—Mobiles de 48», répondit une voix chevrotante.</p> - -<p>C'étaient de tout petits bonshommes en manteaux courts, le képi sur -l'oreille et l'allure jeunette. A deux pas, on les eût pris pour des -enfants de troupe; mais quand le sergent s'approcha pouf se faire -reconnaître, nos lanternes éclairèrent un petit vieux fané, ridé, des -yeux clignotants, une barbiche blanche. L'enfant de troupe avait cent -ans. Les autres n'étaient guère plus jeunes. Avec cela l'accent de -Paris, et un air casse-assiettes! De vieux gamins.</p> - -<p>Arrivés de la veille aux avant-postes, les malheureux mobiles s'étaient -égarés en faisant leur première patrouille. On les remit bien vite sur -leur chemin:</p> - -<p>«Dépêchez-vous, camarades; les Prussiens nous attaquent.</p> - -<p>—Ah! ah!... les Prussiens nous attaquent», disaient les pauvres vieux -tout affolés, et, faisant demi-tour, ils se perdirent dans la nuit, -avec leur falot qui dansait secoué par la fusillade...</p> - -<p>Je ne saurais vous dire l'impression fantastique que me firent ces -petits gnomes; ils paraissaient si vieux, si las, si éperdus! Ils -avaient l'air de venir de si loin! Je me figurais une patrouille -fantôme errant à travers champs depuis 1848, et cherchant son chemin -depuis vingt-trois ans.</p> - -<p>Les insurgés du faubourg Saint-Antoine m'ont rappelé cette apparition. -J'ai trouvé là les anciens de 48, égarés éternels, vieillis mais -incorrigibles, l'émeutier en cheveux blancs, et avec lui le vieux jeu -de la bataille civile, la barricade classique à deux et à trois étages, -le drapeau rouge flottant au sommet, les poses mélodramatiques sur la -culasse des canons, les manches retroussées, les mines rébarbatives:</p> - -<p>«Circulez, citoyens!» et tout de suite la baïonnette croisée...</p> - -<p>Et quel train, quelle agitation dans ce grand faubourg de Babel! -Du Trône à la Bastille, ce ne sont qu'alertes, prises d'armes, -perquisitions, arrestations, clubs en plein vent, pèlerinages à la -colonne, patrouillards en goguette qui ont perdu le mot d'ordre, -chassepots qui partent tout seuls, ribaudes qu'on emmène au comité -de la rue Bas-froid, et le rappel, et la générale, et le tocsin. Oh! -le tocsin; s'en donnent-ils, ces enragés, de secouer leurs cloches! -Dès que le jour tombe, les clochers deviennent fous et font danser -leurs carillons comme des grelots de marottes. Il y a le tocsin de -l'ivrogne, haletant, fantaisiste, irrégulier, entrecoupé de hoquets -et de défaillances. Le tocsin convaincu, féroce, à tours de bras, qui -sonne, sonne jusqu'à ce que la corde casse; puis le tocsin mou, sans -enthousiasme, dont les notes ensommeillées tombent lourdement, comme -celles d'un couvre-feu...</p> - -<p>Au milieu de tout ce vacarme, dans cet affolement de cloches et de -cervelles, une chose m'a frappé, c'est la tranquillité de la rue Lappe -et des ruelles et passages qui rayonnent autour. Il y a là comme -une espèce de ghetto auvergnat, où les enfants du Cantal trafiquent -paisiblement sur leurs vieilles ferrailles, sans plus s'occuper de -l'insurrection que si elle était à mille lieues. En passant, je voyais -tous ces braves Rémonencq très affairés dans leurs boutiques noires. -Les femmes charabiaient en tricotant sur la pierre de la porte, et -les petits enfants se roulaient dans le milieu du passage, avec leurs -cheveux crépus, tout pleins de limaille de fer.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LE_BAC" id="LE_BAC">LE BAC</a></h4> - - -<p>Avant la guerre il y avait là un beau pont suspendu, deux hautes piles -de pierre blanche et des cordages goudronnés qui filaient sur les -horizons de la Seine avec cette apparence aérienne qui rend si beaux -les ballons et les navires. Sous les grandes arches du milieu, la -<i>chaîne</i> passait deux fois par jour dans des tourbillons de fumée, sans -même avoir besoin d'abaisser ses tuyaux; sur les côtés, on abritait les -battoirs, les escabeaux des laveuses, et des petits bateaux de pêche -retenus par des anneaux. Une allée de peupliers, tendue entre les prés -comme un grand rideau vert agité à la fraîcheur de l'eau, conduisait au -pont. C'était charmant...</p> - -<p>Cette année, tout est changé. Les peupliers, toujours debout, mènent -au vide. Il n'y a plus de pont. Les deux piles ont sauté, éparpillant -tout autour les pierres qui sont restées là. La petite maison blanche -du péage, à moitié détruite par la secousse, a l'air d'une ruine toute -neuve, barricade ou démolition. Les cordes, les fils de fer trempent -tristement; le tablier affaissé dans le sable forme, au milieu de -l'eau, comme une grande épave surmontée d'un drapeau rouge pour avertir -les mariniers, et tout ce que la Seine emporte d'herbes coupées, de -planches moisies s'arrête là en un barrage tout plein de remous et -de tourbillons. Il y a une déchirure dans le paysage, quelque chose -d'ouvert et qui sent le désastre. Pour achever d'attrister l'horizon, -l'allée qui menait au pont s'est éclaircie. Tous ces beaux peupliers si -touffus, dévorés jusqu'au faîte par les larves,—les arbres ont leurs -invasions eux aussi,—étendent leurs branches sans bourgeons, amincies, -déchiquetées; et dans la grande avenue, inutile et déserte, les gros -papillons blancs volent lourdement...</p> - -<p>En attendant que le pont soit reconstruit, on a installé près de là -un bac, un de ces immenses radeaux où l'on embarque les voitures -tout attélées, des chevaux de labour avec leur charrue et des vaches -qui arrondissent leurs yeux tranquilles à la vue et au mouvement de -l'eau. Les bêtes et les attelages tiennent le milieu; sur le côté, des -passagers, des paysans, des enfants qui vont à l'école du bourg, des -Parisiens en villégiature. Des voiles, des rubans flottent auprès des -longes de chevaux. On dirait un radeau de naufragés. Le bac s'avance -lentement. La Seine, si longue à traverser, paraît bien plus large -qu'autrefois, et derrière les ruines du pont écroulé, entre ces deux -rives presque étrangères l'une à l'autre, l'horizon s'agrandit avec une -sorte de solennité triste.</p> - -<hr class="r5" /> - -<p>Ce matin-là, j'étais arrivé de très bonne heure pour traverser l'eau. -Il n'y avait encore personne sur la plage. La petite maison du passeur, -un vieux wagon immobilisé dans le sable humide, était fermée, toute -ruisselante de brouillard; dedans, on entendait des enfants qui -toussaient.</p> - -<p>«Ohé! Eugène!</p> - -<p>—Voilà! voilà!» fit le passeur, qui arrivait en se traînant. C'est un -beau marinier, encore assez jeune, mais il a servi comme artilleur dans -la dernière guerre, et il en est revenu perclus de rhumatismes avec un -éclat d'obus à la jambe et la figure toute balafrée. Le brave homme -sourit en me voyant: «Nous ne serons pas gênés, ce matin, monsieur.»</p> - -<p>En effet, j'étais seul sur le bac; mais avant qu'il eût détaché son -amarre, il nous arriva du monde. D'abord une grosse fermière aux yeux -clairs, s'en allant au marché de Corbeil, avec deux grands paniers -passés sous les bras, qui mettaient d'aplomb sa taille rustique, et la -faisaient marcher ferme et droit; puis derrière elle, dans le chemin -creux, d'autres voyageurs qu'on apercevait vaguement à travers la -brume, et dont nous entendions les voix. C'était une voix de femme, -douce, pleine de larmes:</p> - -<p>«Oh! monsieur Chachignot, je vous en prie, ne nous faites pas avoir -de la peine... Vous voyez qu'il travaille maintenant... Donnez-lui du -temps pour payer... c'est tout ce qu'il demande.</p> - -<p>—J'en ai assez donné, du temps... j'en donne plus», répondait une -voix de vieux paysan, édentée et cruelle; «ça regarde l'huissier à -cette heure. Il fera ce qu'il voudra... Ohé! Eugène!»</p> - -<p>«C'est ce gueux de Chachignot, me dit le passeur à voix basse... Voilà! -voilà!»</p> - -<p>A ce moment, je vis arriver sur la plage un grand vieux, affublé d'une -redingote de gros drap et d'un chapeau de soie, tout neuf, très haut -de forme. Ce paysan hâlé, crevassé, dont les mains noueuses étaient -déformées par la pioche, paraissait encore plus noir, plus brûlé, dans -son vêtement de monsieur. Un front têtu, un grand nez crochu d'Indien -apache, une bouche pincée, aux rides pleines de malice, lui donnaient -une physionomie féroce oui allait bien avec ce nom de Chachignot.</p> - -<p>«Allons, Eugène, vite en route», fit-il en sautant dans le bac, et sa -voix tremblait de colère. La fermière s'approcha de lui pendant que le -passeur démarrait: «A qui en avez-vous donc, père Chachignot?</p> - -<p>—Tiens! c'est toi, la Blanche?... M'en parle pas... Je suis furieux... -c'est ces canailles de Mazilier!» Et il montrait du poing une petite -ombre chétive, qui remontait le chemin creux en sanglotant.</p> - -<p>«—Qu'est-ce qu'ils vous ont fait, ces gens-là?</p> - -<p>—Ils m'ont fait qu'ils me doivent quatre termes et tout mon vin, et -que je ne peux pas en avoir un sou!... Aussi je vas chez l'huissier de -ce pas, pour faire flanquer tous ces gueux-là dans la rue.</p> - -<p>—C'est pourtant un brave homme ce Mazilier. Il n'y a peut-être pas de -sa faute s'il ne vous paye pas... Il y en a tant qui ont perdu pendant -cette guerre.»</p> - -<p>Le vieux paysan eut une explosion:</p> - -<p>«C'est <i>eun</i>' bête!... Il pouvait faire sa fortune avec les Prussiens, -C'est lui qui n'a pas voulu... Du jour qu'ils sont arrivés, il a -fermé son cabaret et décroché son enseigne... Les autres cafetiers ont -fait des affaires d'or pendant la guerre; lui n'a pas seulement vendu -pour un sou... Pis que cela. Il s'est fait mettre en prison avec ses -insolences... C'est <i>eun</i>' bête, que je te dis... Est-ce que ça le -regardait, lui, toutes ces histoires! Est-ce qu'il était militaire!... -Il n'avait qu'à fournir du vin et de l'eau-de-vie à la pratique; -maintenant il pourrait me payer... Canaille, va! je t'apprendrai à -faire le patriote!»</p> - -<p>Et, rouge d'indignation, il se démenait dans sa grande redingote, avec -les gestes balourds des gens de campagne habitués au bourgeron.</p> - -<p>A mesure qu'il parlait, les yeux clairs de la fermière, tout à l'heure -si pleins de compassion pour les Mazilier, devenaient secs, presque -méprisants. C'était une paysanne, elle aussi, et ces gens-là n'estiment -guère ceux qui refusent de gagner de l'argent. D'abord elle disait: « -C'est ben malheureux pour la femme», puis un moment après: «Ça! c'est -vrai... Il ne faut pas tourner le dos à la chance...» Sa conclusion -fut: «Vous avez raison, mon vieux père, quand on doit, il faut payer.» -Chachignot, lui, répétait toujours entre ses dents serrées:</p> - -<p>«C'est <i>eun</i>' bête... C'est <i>eun</i>' bête...»</p> - -<p>Le passeur, qui les écoutait tout en manœuvrant sa perche le long du -bac, crut devoir s'en mêler:</p> - -<p>«Ne faites donc pas le méchant comme ça, père Chachignot... A quoi ça -vous servira-t-il d'aller chez l'huissier?... Vous serez bien avancé -quand vous aurez fait vendre ces pauvres gens. Attendez donc encore un -peu, puisque vous en avez le moyen.»</p> - -<p>Le vieux se retourna comme si on l'avait mordu:</p> - -<p>«Je te conseille de parler, toi, propre à rien! Tu en es encore un de -ces patriotes... Si ça ne fait pas pitié! Cinq enfants, pas le sou, et -ça s'en va s'amuser à tirer des coups de canon sans y être forcé... Et -je vous demande un peu, monsieur (je crois qu'il s'adressait à moi, -le misérable!), à quoi tout ça nous a servi? Lui, par exemple, il y -a gagné de s'être fait casser la figure, de perdre une bonne place -qu'il avait... Et maintenant le voilà logé comme un bohémien, dans une -baraque à tous les vents avec ses enfants qui prennent du mal, et sa -femme qui s'éreinte à lessiver... C'est-il pas <i>eun</i>' bête, celui-là -aussi?»</p> - -<p>Le passeur eut un éclair de colère, et au milieu de sa figure blême je -vis sa balafre se creuser profonde et blanche; mais il eut la force -de se contenir et passa sa rage sur la perche, qu'il enfonça dans le -sable jusqu'à la tordre. Un mot de trop pouvait lui faire perdre encore -cette place; car M. Chachignot a de l'autorité dans le pays:</p> - -<p>Il est du conseil municipal.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LE_PORTE-DRAPEAU" id="LE_PORTE-DRAPEAU">LE PORTE-DRAPEAU</a></h4> - - - -<h5>I</h5> - -<p>Le régiment était en bataille sur un talus du chemin de fer, et -servait de cible à toute l'armée prussienne massée en face, sous le -bois. On se fusillait à quatre-vingts mètres. Les officiers criaient: -«Couchez-vous!...» mais personne ne voulait obéir, et le fier régiment -restait debout, groupé autour de son drapeau. Dans ce grand horizon de -soleil couchant, de blés en épis, de pâturages, cette masse d'hommes, -tourmentée, enveloppée d'une fumée confuse, avait l'air d'un troupeau -surpris en rase campagne dans le premier tourbillon d'un orage -formidable.</p> - -<p>C'est qu'il en pleuvait du fer sur ce talus! On n'entendait que le -crépitement de la fusillade, le bruit sourd des gamelles roulant -dans le fossé, et les balles qui vibraient longuement d'un bout à -l'autre du champ de bataille, comme les cordes tendues d'un instrument -sinistre et retentissant. De temps en temps le drapeau qui se dressait -au-dessus des têtes, agité au vent de la mitraille, sombrait dans la -fumée: alors une voix s'élevait grave et fière, dominant la fusillade, -les râles, les jurons des blessés: «Au drapeau, mes enfants, au -drapeau!...» Aussitôt un officier s'élançait vague comme une ombre dans -ce brouillard rouge, et l'héroïque enseigne, redevenue vivante, planait -encore au-dessus de la bataille.</p> - -<p>Vingt-deux fois elle tomba!... Vingt-deux fois sa hampe encore tiède, -échappée à une main mourante, fut saisie, redressée; et lorsqu'au -soleil couché, ce qui restait du régiment—â peine une poignée -d'hommes—battit lentement en retraite, le drapeau n'était plus qu'une -guenille aux mains du sergent Hormis, le vingt-troisième porte-drapeau -de la journée.</p> - - - -<h5>II</h5> - -<p>Ce sergent Hornus était une vieille bête à trois brisques, qui -savait à peine signer son nom, et avait mis vingt ans à gagner ses -galons de sous-officier. Toutes les misères de l'enfant trouvé, tout -l'abrutissement de la caserne se voyaient dans ce front bas et buté, ce -dos voûté par le sac, cette allure inconsciente de troupier dans le -rang. Avec cela il était un peu bègue, mais, pour être porte-drapeau, -on n'a pas besoin d'éloquence. Le soir même de la bataille, son colonel -lui dit: «Tu as le drapeau, mon brave; eh bien, garde-le.» Et sur sa -pauvre capote de campagne, déjà toute passée à la pluie et au feu, la -cantinière surfila tout de suite un liséré d'or de sous-lieutenant.</p> - -<p>Ce fut le seul orgueil de cette vie d'humilité. Du coup la taille du -vieux troupier se redressa. Ce pauvre être habitué à marcher courbé, -les yeux à terre, eut désormais une figure fière, le regard toujours -levé pour voir flotter ce lambeau d'étoffe et le maintenir bien droit, -bien haut, au-dessus de la mort, de la trahison, de la déroute.</p> - -<p>Vous n'avez jamais vu d'homme si heureux qu'Hornus les jours de -bataille, lorsqu'il tenait sa hampe à deux mains, bien affermie dans -son étui de cuir. Il ne parlait pas, il ne bougeait pas. Sérieux comme -un prêtre, on aurait dit qu'il tenait quelque chose de sacré. Toute sa -vie, toute sa force était dans ses doigts crispés autour de ce beau -haillon doré sur lequel se ruaient les balles, et dans ses yeux pleins -de défi qui regardaient les Prussiens bien en face, d'un air de dire: -«Essayez donc de venir me le prendre!...»</p> - -<p>Personne ne l'essaya, pas même la mort. Après Borny, après Gravelotte, -les batailles les plus meurtrières, le drapeau s'en allait de partout, -haché, troué, transparent de blessures; mais c'était toujours le vieil -Hornus qui le portait.</p> - - - -<h5>III</h5> - -<p>Puis septembre arriva, l'armée sous Metz, le blocus, et cette longue -halte dans la boue où les canons se rouillaient, où les premières -troupes du monde, démoralisées par l'inaction, le manque de vivres, de -nouvelles, mouraient de fièvre et d'ennui au pied de leurs faisceaux. -Ni chefs ni soldats, personne ne croyait plus; seul, Hornus avait -encore confiance. Sa loque tricolore lui tenait heu de tout, et -tant qu'il la sentait là, il lui semblait que rien n'était perdu. -Malheureusement, comme on ne se battait plus, le colonel gardait le -drapeau chez lui dans un des faubourgs de Metz; et le brave Hornus -était à peu près comme une mère qui a son enfant en nourrice. Il y -pensait sans cesse. Alors, quand l'ennui le tenait trop fort, il s'en -allait à Metz tout d'une course, et rien que de l'avoir vu toujours à -la même place, bien tranquille contre le mur, il s'en revenait plein de -courage, de patience, rapportant, sous sa tente trempée, des rêves de -bataille, de marche en avant, avec les trois couleurs toutes grandes -déployées flottant là-bas sur les tranchées prussiennes.</p> - -<p>Un ordre du jour du maréchal Bazaine fit crouler ces illusions. Un -matin, Hornus, en s'éveillant, vit tout le camp en rumeur, les soldats -par groupes, très animés, s'excitant, avec des cris de rage, des poings -levés tous du même côté de la ville, comme si leur colère désignait -un coupable. On criait: «Enlevons-le!... Qu'on le fusille!...» Et les -officiers laissaient dire... Ils marchaient à l'écart, la tête basse, -comme s'ils avaient eu honte devant leurs hommes. C'était honteux, en -effet. On venait de lire à cent cinquante mille soldats, bien armés, -encore valides, l'ordre du maréchal qui les livrait à l'ennemi sans -combat.</p> - -<p>«Et les drapeaux?» demanda Hornus en pâlissant... Les drapeaux étaient -livrés avec le reste, avec les fusils, ce qui restait des équipages, -tout...</p> - -<p>«To... To... Tonnerre de Dieu!... bégaya le pauvre homme. Ils n'auront -toujours pas le mien...» et il se mit à courir du côté de la ville.</p> - - - -<h5>IV</h5> - -<p>Là aussi il y avait une grande animation. Gardes nationaux, bourgeois, -gardes mobiles criaient, s'agitaient. Des députations passaient, -frémissantes, se rendant chez le maréchal. Hornus, lui, ne voyait rien, -n'entendait rien. Il parlait seul, tout en remontant la rue du Faubourg.</p> - -<p>«M'enlever mon drapeau!... Allons donc! Est-ce que c'est possible? -Est-ce qu'on a le droit? Qu'il donne aux Prussiens ce qui est à lui, -ses carrosses dorés, et sa belle vaisselle plate rapportée de Mexico! -Mais ça, c'est à moi... C'est mon honneur. Je défends qu'on y touche.»</p> - -<p>Tous ces bouts de phrase étaient hachés par la course et sa parole -bègue; mais au fond il avait son idée, le vieux! Une idée bien nette, -bien arrêtée: prendre le drapeau, l'emporter au milieu du régiment, et -passer sur le ventre des Prussiens avec tous ceux qui voudraient le -suivre.</p> - -<p>Quand il arriva là-bas, on ne le laissa pas même entrer. Le colonel, -furieux lui aussi, ne voulait voir personne... mais Hornus ne -l'entendait pas ainsi.</p> - -<p>Il jurait, criait, bousculait le planton: «Mon drapeau... je veux mon -drapeau...» A la fin une fenêtre s'ouvrit:</p> - -<p>«C'est toi, Hornus?</p> - -<p>—Oui, mon colonel, je...</p> - -<p>—Tous les drapeaux sont à l'Arsenal..., tu n'as qu'à y aller, on te -donnera un reçu...</p> - -<p>—Un reçu?... Pourquoi faire?...</p> - -<p>—C'est l'ordre du maréchal...</p> - -<p>—Mais, colonel...</p> - -<p>—«F...-moi la paix!...» et la fenêtre se referma.</p> - -<p>Le vieil Hornus chancelait comme un homme ivre.</p> - -<p>«Un reçu..., un reçu...», répétait-il machinalement... Enfin il se -remit à marcher, ne comprenant plus qu'une chose, c'est que le drapeau -était à l'Arsenal et qu'il fallait le ravoir à tout prix.</p> - - - -<h5>V</h5> - -<p>Les portes de l'Arsenal étaient toutes grandes ouvertes pour laisser -passer les fourgons prussiens qui attendaient rangés dans la cour. -Hornus en entrant eut un frisson. Tous les autres porte-drapeaux -étaient là, cinquante ou soixante officiers, navrés, silencieux; et ces -voitures sombres sous la pluie, ces hommes groupés derrière, la tête -nue: on aurait dit un enterrement.</p> - -<p>Dans un coin, tous les drapeaux de l'armée de Bazaine s'entassaient, -confondus sur le pavé boueux. Rien n'était plus triste que ces lambeaux -de soie voyante, ces débris de franges d'or et de hampes ouvragées, -tout cet attirail glorieux jeté par terre, souillé de pluie et de -boue. Un officier d'administration les prenait un à un, et, à l'appel -de son régiment, chaque porte-enseigne s'avançait pour chercher un -reçu. Raides, impassibles, deux officiers prussiens surveillaient le -chargement.</p> - -<p>Et vous vous en alliez ainsi, ô saintes loques glorieuses, déployant -vos déchirures, balayant le pavé tristement comme des oiseaux aux ailes -cassées! Vous vous en alliez avec la honte des belles choses souillées, -et chacune de vous emportait un peu de la France. Le soleil des longues -marches restait entre vos plis passés. Dans les marques des balles -vous gardiez le souvenir des morts inconnus, tombés au hasard sous -l'étendard visé...</p> - -<p>«Hornus, c'est à toi... On t'appelle... va chercher ton reçu...»</p> - -<p>Il s'agissait bien de reçu!</p> - -<p>Le drapeau était là devant lui. C'était bien le sien, le plus beau, le -plus mutilé de tous... Et en le revoyant il croyait être encore là-haut -sur le talus. Il entendait chanter les balles, les gamelles fracassées -et la voix du colonel: «Au drapeau, mes enfants!...» Puis ses -vingt-deux camarades par terre, et lui vingt-troisième se précipitant à -son tour pour relever, soutenir le pauvre drapeau qui chancelait faute -de bras. Ah! ce jour-là il avait juré de le défendre, de le garder -jusqu'à la mort. Et maintenant...</p> - -<p>De penser à cela, tout le sang de son cœur lui sauta à la tête. -Ivre, éperdu, il s'élança sur l'officier prussien, lui arracha son -enseigne bien-aimée qu'il saisit à pleines mains; puis il essaya de -l'élever encore, bien haut, bien droit en criant: «Au dra...» mais -sa voix s'arrêta au fond de sa gorge. Il sentit la hampe trembler, -glisser entre ses mains. Dans cet air las, cet air de mort qui pèse -si lourdement sur les villes rendues, les drapeaux ne pouvaient plus -flotter, rien de fier ne pouvait plus vivre... Et le vieil Hornus tomba -foudroyé.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LA_MORT_DE_CHAUVIN" id="LA_MORT_DE_CHAUVIN">LA MORT DE CHAUVIN</a></h4> - - -<p>C'est un dimanche d'août en wagon, dans tout le commencement de ce -qu'on appelait alors l'incident hispano-prussien, que je le rencontrai -pour la première fois. Je ne l'avais jamais vu, et pourtant je le -reconnus tout de suite. Grand, sec, grisonnant, le visage enflammé, -le nez en bec de buse, des yeux ronds, toujours en colère, qui ne se -faisaient aimables que pour le monsieur décoré du coin; le front bas, -étroit, obstiné, un de ces fronts où la même pensée, travaillant sans -cesse à la même place, a fini par creuser une seule ride très profonde, -quelque chose dans la tournure de bonasse et de ratapoil, par-dessus -tout, la terrible façon dont il roulait les <i>rr</i> en parlant de la -«Frrance» et du «drapeau frrançais...» Je me dis: «Voilà Chauvin!»</p> - -<p>C'était Chauvin en effet, et Chauvin dans son beau, déclamant, -gesticulant, souffletant la Prusse avec son journal, entrant à Berlin, -la canne haute, ivre, sourd, aveugle, fou furieux. Pas d'atermoiement, -pas de conciliation possible. La guerre! il lui fallait la guerre à -tout prix!</p> - -<p>«Et si nous ne sommes pas prêts, Chauvin?...</p> - -<p>—Monsieur, les Français sont toujours prêts!...» répondait Chauvin en -se redressant, et sous sa moustache hérissée, les <i>rr</i> se précipitaient -à faire trembler les vitres... Irritant et sot personnage! Comme je -compris toutes les moqueries, toutes les chansons qui vieillissent -autour de son nom et lui ont fait une célébrité ridicule!</p> - -<p>Après cette première rencontre, je m'étais bien juré de le fuir; -mais une fatalité singulière le mit presque constamment sur mon -chemin. D'abord au Sénat, le jour où M. de Grammont vint annoncer -solennellement à nos pères conscrits que la guerre était déclarée. Au -milieu de toutes ces acclamations chevrotantes, un formidable cri de -«Vive la France!» partit des tribunes, et j'aperçus là-haut, dans -les frises, les grands bras de Chauvin qui s'agitaient. Quelque temps -après, je le retrouvai à l'Opéra, debout dans la loge de Girardin, -demandant le <i>Rhin allemand</i>, et criant aux chanteurs qui ne le -savaient pas encore: «Il faudra donc plus de temps pour l'apprendre -que pour le prendre!...»</p> - -<p>Bientôt ce fut comme une obsession. Partout à l'angle des rues, des -boulevards, toujours perché sur un banc, sur une table, cet absurde -Chauvin m'apparaissait au milieu des tambours, des drapeaux flottants, -des <i>Marseillaises</i>, distribuant des cigares aux soldats qui partaient, -acclamant les ambulances, dominant la foule de toute sa tête enflammée, -et si bruyant, si ronflant, si envahissant, qu'on aurait dit qu'il y -avait six cent mille Chauvins dans Paris. Vraiment c'était à s'enfermer -chez soi, à clore portes et fenêtres pour échapper à cette vision -insupportable ...</p> - -<p>Mais le moyen de tenir en place après Wissembourg, Forbach et toute la -série de désastres qui nous faisaient de ce triste mois d'août comme un -long cauchemar à peine interrompu, cauchemar d'été fiévreux et lourd! -Comment ne pas se mêler à cette inquiétude vivante qui courait aux -nouvelles et aux affiches, promenant toute la nuit sous les becs de gaz -des visages effarés, bouleversés? Ces soirs-là encore, je rencontrai -Chauvin. Il allait sur les boulevards, de groupe en groupe, pérorait au -milieu de la foule silencieuse, plein d'espoir, de bonnes nouvelles, -sûr du succès, malgré tout, vous répétant vingt fois de suite que «les -cuirassiers blancs de Bismarck avaient été écrasés jusqu'au dernier...»</p> - -<p>Chose singulière! Déjà Chauvin ne me semblait plus si ridicule. Je ne -croyais pas un mot de ce qu'il disait, mais c'est égal, cela me faisait -plaisir de l'entendre. Avec tout son aveuglement, sa folie d'orgueil, -son ignorance, on sentait dans ce diable d'homme une force vive et -tenace, comme une flamme intérieure qui vous réchauffait le cœur.</p> - -<p>Nous en eûmes bien besoin de cette flamme pendant les longs mois du -siège, et ce terrible hiver de pain de chien, de viande de cheval. Tous -les Parisiens sont là pour le dire: sans Chauvin, Paris n'aurait pas -tenu huit jours. Dès le commencement, Trochu disait: «Ils entreront -quand ils voudront.»</p> - -<p>«Ils n'entreront pas», disait Chauvin. Chauvin avait la foi, Trochu -ne l'avait pas. Chauvin croyait à tout, lui, il croyait aux plans -notariés, à Bazaine, aux sorties; toutes les nuits il entendait le -canon de Chanzy du côté d'Étampes, les tirailleurs de Faidherbe -derrière Enghien, et ce qu'il y a de plus fort, c'est que nous les -entendions, nous aussi, tellement l'âme de ce jocrisse héroïque avait -fini par se répandre en nous.</p> - -<p>Brave Chauvin!</p> - -<p>C'est toujours lui qui, le premier, apercevait dans le ciel jaune -et bas, rempli de neige, la petite aile blanche des pigeons. Quand -Gambetta nous envoyait une de ses éloquentes tarasconnades, c'est -Chauvin qui, de sa voix retentissante, la déclamait à la porte des -mairies. Par les dures nuits de décembre, quand les longues queues -grelottantes se morfondaient devant les boucheries, Chauvin prenait -bravement la file; et grâce à lui tous ces affamés trouvaient encore la -force de rire, de chanter, de danser des rondes dans la neige...</p> - -<p><i>Le, lon, la, laissez-les passer, les Prussiens dans la Lorraine</i>, -entonnait Chauvin, et les galoches claquaient en mesure, et sous -les capelines de laine les pauvres figures pâlies avaient pour une -minute des couleurs de santé. Hélas! tout cela ne servit de rien. Un -soir, en passant devant la rue Drouot, je vis une foule anxieuse se -presser en silence autour de la mairie, et j'entendis dans ce grand -Paris sans voitures, sans lumières, la voix de Chauvin qui se gonflait -solennellement: «Nous occupons les hauteurs de Montretout.» Huit jours -après, c'était la fin.</p> - -<p>A partir de ce moment, Chauvin ne m'apparut plus qu'à de longs -intervalles. Deux ou trois fois je l'aperçus sur le boulevard, -gesticulant, parlant de la revanche,—encore un <i>r</i> à faire vibrer; -mais personne ne l'écoutait plus. Paris gandin languissait de retourner -à ses plaisirs, Paris ouvrier a ses colères, et le pauvre Chauvin -avait beau faire ses grands bras, les groupes, au lieu de se serrer, se -dispersaient à son approche.</p> - -<p>«Gêneur», disaient les uns.</p> - -<p>«Mouchard!» disaient les autres... Puis, les jours d'émeute arrivèrent, -le drapeau rouge, la Commune, Paris au pouvoir des nègres. Chauvin, -devenu suspect, ne put plus sortir de chez lui. Pourtant, le fameux -jour du déboulonnage, il devait être là, dans un coin de la place -Vendôme. On le devinait au milieu de la foule. Les voyous l'insultaient -sans le voir.</p> - -<p>«Ohé, Chauvin!...» criaient-ils; et lorsque la colonne tomba, des -officiers prussiens, qui buvaient du champagne à une fenêtre de -l'état-major, levèrent leurs verres en ricanant: «Ah! ah! ah! Mossié -Chaufin.»</p> - -<p>Jusqu'au 23 mai, Chauvin ne donna plus signe de vie. Blotti au fond -d'une cave, le malheureux se désespérait d'entendre les obus français -siffler sur les toits de Paris. Un jour enfin, entre deux canonnades, -il se hasarda à mettre le pied dehors. La rue était déserte et comme -agrandie. D'un côté, la barricade se dressait menaçante avec ses canons -et son drapeau rouge, à l'autre bout deux petits chasseurs de Vincennes -s'avançaient en rasant le mur, courbés, le fusil en avant: les troupes -de Versailles venaient d'entrer dans Paris...</p> - -<p>Le cœur de Chauvin bondit: «Vive la France!» cria-t-il en s'élançant -au-devant des soldats. Sa voix mourut dans une double fusillade. Par -un sinistre malentendu, l'infortuné s'était trouvé pris entre ces deux -haines qui le tuèrent en se visant. On le vit rouler au milieu de la -chaussée dépavée, et il resta là, pendant deux jours, les bras étendus, -la face inerte.</p> - -<p>Ainsi mourut Chauvin, victime de nos guerres civiles. C'était le -dernier Français.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="ALSACE_ALSACE" id="ALSACE_ALSACE">ALSACE! ALSACE!</a></h4> - - -<p>J'ai fait, il y a quelques années, un voyage en Alsace qui est un de -mes meilleurs souvenirs. Non pas cet insipide voyage en chemin de fer -dont on ne garde rien que des visions de pays découpé par des rails et -des fils télégraphiques, mais un voyage à pied, le sac sur le dos, avec -un bâton bien solide et un compagnon pas trop causeur... La belle façon -de voyager, et comme tout ce qu'on a vu ainsi vous reste bien!</p> - -<p>Maintenant surtout que l'Alsace est murée, il me revient de ce pays -perdu toutes mes impressions d'autrefois avec cette saveur d'imprévu -des longues courses dans une campagne admirable, où les bois se lèvent -comme de grand rideaux verts sur des villages paisibles, inondés de -soleil, où l'on voit à un tournant de montagne les clochers, les usines -traversées de ruisseaux, les scieries, les moulins, la note éclatante -d'un costume inconnu sortir tout à coup des fraîcheurs vertes de la -plaine... Tous les matins, au petit jour, nous étions sur pied.</p> - -<p>«Mossié!... Mossié!... c'est quatre heures!» nous criait le garçon -d'auberge. Vite, on sautait du lit, et, le sac bouclé, on descendait à -tâtons le petit escalier de bois résonnant et fragile. En bas, avant -de partir, nous prenions un verre de kirsch dans ces grandes cuisines -d'hôtellerie où le feu s'allume de bonne heure, avec ces frissonnements -de sarments qui font rêver de brouillards et de vitres humides. Puis en -route!</p> - -<p>C'était dur au premier moment. A cette heure-là, toutes les fatigues -de la veille vous reviennent. Il y a encore du sommeil dans les yeux -et dans l'air. Peu à peu cependant la rosée froide se dissipe, la -brume s'évapore au soleil... On va, on marche... Quand la chaleur -devenait trop lourde, nous nous arrêtions pour déjeuner près d'une -source, d'un ruisseau, et l'on s'endormait dans les herbes au bruit -de l'eau courante pour être éveillé par l'élan d'un gros bourdon qui -vous frôlait en vibrant comme une balle ... La chaleur tombée, on se -remettait en route. Bientôt le soleil baissait, et à mesure le chemin -semblait se raccourcir. On cherchait un but, un asile, et l'on se -couchait harassé soit dans un lit d'auberge, soit dans une grange -ouverte, ou bien au pied d'une meule, à la belle étoile, parmi des -murmures d'oiseaux, des fourmillements d'insectes sous les feuilles, -des bonds légers, des vols silencieux, tous ces bruits de la nuit qui -dans la grande fatigue semblent des commencements de rêve...</p> - -<p>Comment s'appelaient-ils tous ces jolis villages alsaciens que nous -rencontrions espacés au bord des routes? Je ne me rappelle plus aucun -nom maintenant, mais ils se ressemblent tous si bien, surtout dans le -Haut-Rhin, qu'après en avoir tant traversé à différentes heures, il -me semble que je n'en ai vu qu'un: la grande rue, les petits vitraux -encadrés de plomb, enguirlandés de houblon et de roses, les portes à -claire-voie où les vieux s'appuyaient en fumant leurs grosses pipes, où -les femmes se penchaient pour appeler les enfants sur la route... Le -matin, quand nous passions, tout cela dormait. A peine entendions-nous -remuer la paille des étables ou le souffle haletant des chiens sous -les portes. Deux lieues plus loin, le village s'éveillait. Il y avait -un bruit de volets ouverts, de seaux heurtés, de ruisseaux emplis; -lourdement les vaches allaient à l'abreuvoir en chassant les mouches -avec leurs longues queues. Plus loin encore, c'était toujours le -même village, mais avec le grand silence des après-midi d'été, rien -qu'un bourdonnement d'abeilles qui montaient en suivant les branches -grimpantes jusqu'au faîte des chalets, et la mélopée traînante de -l'école. Parfois, tout au bout du pays, un petit coin non plus de -village, mais de province, une maison blanche à deux étages avec -une plaque d'assurance toute neuve et reluisante, des panonceaux de -notaire ou une sonnette de médecin. En passant on entendait une valse -au piano, un air un peu vieilli tombant des persiennes vertes sur la -route ensoleillée. Plus tard, au crépuscule, les bestiaux rentraient, -on revenait des filatures. Beaucoup de bruit, de mouvement. Tout le -monde sur les portes, des bandes de petits blondins dans la rue, et les -vitres allumées par un grand rayon du couchant, venu on ne sait d'où...</p> - -<p>Ce que je me rappelle encore avec bonheur, c'est le village alsacien, -le dimanche matin, à l'heure des offices: les rues désertes, les -maisons vides avec quelques vieux qui se chauffent au soleil devant -leur porte; l'église pleine, les vitraux colorés par ces jolis tons -mourants et roses qu'ont les cierges au grand jour, le plain-chant -entendu par bouffées au passage, et un enfant de chœur en soutane -écarlate traversant lestement la place, tête nue, l'encensoir à la -main, pour aller chercher du feu chez le boulanger...</p> - -<p>Quelquefois aussi nous restions des journées entières sans entrer dans -un village. Nous cherchions les taillis, les chemins couverts, ces -petits bois grêles qui bordent le Rhin et où sa belle eau verte vient -se perdre dans des coins de marécage tout bourdonnant d'insectes. -De loin en loin, à travers le mince réseau des branches, le grand -fleuve nous apparaissait chargé de radeaux, de barques toutes pleines -d'herbages coupés dans les îles, et qui semblaient elles-mêmes de -petites îles éparpillées, emportées par le courant. Puis c'était le -canal du Rhône au Rhin avec sa longue bordure de peupliers joignant -leurs pointes vertes dans cette eau familière et comme privée, -emprisonnée d'étroites rives. Çà et là sur la berge une cabane -d'éclusier, des enfants courant pieds nus sur les barres de l'écluse, -et, dans les jaillissements d'écume, de grands trains de bois qui -s'avançaient lentement en tenant toute la largeur du canal.</p> - -<p>Après, quand nous avions assez de zigzags et de flâneries, nous -reprenions la grande route droite et blanche, plantée de noyers aux -ombres fraîches et qui monte vers Bâle, la chaîne des Vosges à sa -droite, le Schwartzwald de l'autre côté.</p> - -<p>Oh! par les lourds soleils de juillet, les bonnes haltes que j'ai -faites au bord de ce chemin de Bâle, couché de tout mon long dans -l'herbe sèche des fossés, avec les perdrix qui s'appelaient d'un -champ à l'autre et la grande route qui faisait son train mélancolique -au-dessus de nos têtes. C'était un juron de roulier, un grelot, un -bruit d'essieu, le pic d'un casseur de pierres, le galop pressé d'un -gendarme effarant un grand troupeau d'oies en marches, des colporteurs -harassés sous leur balle, et le facteur en blouse bleue passementée -de rouge quittant tout à coup le grand chemin pour s'enfiler dans une -petite traverse bordée de haies sauvages, où l'on sentait un hameau, -une ferme, une vie isolée tout au bout...</p> - -<p>Et ces jolis imprévus du voyage à pied, les raccourcis qui allongent, -les sentiers trompeurs que font les roues des charrettes, les -piétinements des chevaux, et qui vous conduisent au beau milieu d'un -champ, les portes sourdes qui ne veulent pas s'ouvrir, les auberges -pleines, et l'averse, cette bonne averse des jours d'été, si vite -évaporée dans l'air chaud, qui fait fumer les plaines, la laine des -troupeaux et jusqu'à la houppelande du berger.</p> - -<p>Je me souviens d'un orage terrible qui nous surprit ainsi à travers -bois en descendant du Ballon d'Alsace. Quand nous quittâmes l'auberge -d'en haut, les nuages étaient au-dessous de nous. Quelques sapins les -dépassaient du faite; mais à mesure que nous descendions, nous entrions -positivement dans le vent, dans la pluie, dans la grêle. Bientôt nous -fûmes pris, enlacés dans un réseau d'éclairs. Tout près de nous un -sapin roula foudroyé, et tandis que nous dégringolions un petit chemin -de <i>schlitage</i>, nous vîmes à travers un voile d'eau ruisselante un -groupe de petites filles abritées dans un creux de roches. Épeurées, -serrées les unes contre les autres, elles tenaient à pleines mains -leurs tabliers d'indienne et de petits paniers d'osier remplis de -<i>mirtilles</i> noires, fraîches cueillies. Les fruits luisaient avec des -points de lumière, et les petits yeux noirs qui nous regardaient du -fond du rocher ressemblaient aussi à des mirtilles mouillées. Ce grand -sapin étendu sur la pente, ces coups de tonnerre, ces petits coureurs -de forêts déguenillés et charmants, on aurait dit un conte du chanoine -Schmidt...</p> - -<p>Mais aussi quelle bonne flambée en arrivant à Rougegoutte! Quel beau -feu de foyer pour sécher nos hardes, pendant que l'omelette sautait -dans la flamme, l'inimitable omelette d'Alsace craquante et dorée comme -un gâteau.</p> - -<p>C'est le lendemain de cet orage que je vis une chose saisissante:</p> - -<p>Sur le chemin de Dannemarie, à un tournant de haie, un champ de blé -magnifique, saccagé, fauché, raviné par la pluie et la grêle, croisait -par terre dans tous les sens ses tiges brisées. Les épis lourds et mûrs -s'égrenaient dans la boue, et des volées de petits oiseaux s'abattaient -sur cette moisson perdue, sautant dans ces ravins de paille humide et -faisant voler le blé tout autour. En plein soleil, sous le ciel pur, -c'était sinistre, ce pillage... Debout devant son champ ruiné, un grand -paysan long, voûté, vêtu à la mode de la vieille Alsace, regardait cela -silencieusement. Il y avait une vraie douleur sur sa figure, mais en -même temps quelque chose de résigné et de calme, je ne sais quel espoir -vague, comme s'il s'était dit que sous les épis couchés sa terre lui -restait toujours, vivante, fertile, fidèle, et que, tant que la terre -est là, il ne faut pas désespérer.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LE_CARAVANSERAIL" id="LE_CARAVANSERAIL">LE CARAVANSÉRAIL</a></h4> - - -<p>Je ne peux pas me rappeler sans sourire le désenchantement que j'ai -eu en mettant le pied pour la première fois dans un caravansérail -d'Algérie. Ce joli mot de caravansérail, que traverse comme un -éblouissement tout l'Orient féerique des <i>Mille et une Nuits</i>, avait -dressé dans mon imagination des enfilades de galeries découpées en -ogives, des cours mauresques plantées de palmiers, où la fraîcheur d'un -mince filet d'eau s'égrenait en gouttes mélancoliques sur des carreaux -de faïence émaillée; tout autour, des voyageurs en babouches, étendus -sur des nattes, fumaient leurs pipes à l'ombre des terrasses, et de -cette halte montait sous le grand soleil des caravanes une odeur lourde -de musc, de cuir brûlé, d'essence de rose et de tabac doré...</p> - -<p>Les mots sont toujours plus poétiques que les choses. Au lieu du -caravansérail que je m'imaginais, je trouvai une ancienne auberge de -l'île-de-France, l'auberge du grand chemin, station de rouliers, -relai de poste, avec sa branche de houx, son banc de pierre à côté du -portail, et tout un monde de cours, de hangars, de granges, d'écuries.</p> - -<p>Il y avait loin de là à mon rêve des <i>Mille et une Nuits</i>; pourtant -cette première désillusion passée, je sentis bien vite le charme et le -pittoresque de cette hôtellerie franque perdue, à cent lieues d'Alger, -au milieu d'une immense plaine qu'horizonnait un fond de petites -collines pressées et bleues comme des vagues. D'un côté, l'Orient -pastoral, des champs de maïs, une rivière bordée de lauriers-roses, la -coupole blanche de quelque vieux tombeau; de l'autre, la grand'route, -apportant dans ce paysage de l'Ancien Testament le bruit, l'animation -de la vie européenne. C'est ce mélange d'Orient et d'Occident, ce -bouquet d'Algérie moderne, qui donnait au caravansérail de madame -Schontz une physionomie si amusante, si originale.</p> - -<p>Je vois encore la diligence de Tlemcen entrant dans cette grande cour, -au milieu des chameaux accroupis, tout chargés de bournous et d'œufs -d'autruche. Sous les hangars, des nègres font leur kousskouss, des -colons déballent une charrue modèle, des Maltais jouent aux cartes sur -une mesure à blé. Les voyageurs descendent, on change de chevaux; la -cour est encombrée. C'est un spahi à manteau rouge qui fait la fantasia -pour les filles de l'auberge, deux gendarmes arrêtés devant la cuisine, -buvant un coup sans quitter l'étrier; dans un coin, des juifs algériens -en bas bleus, en casquette, qui dorment sur des ballots de laine, en -attendant l'ouverture du marché; car deux fois par semaine un grand -marché arabe se tenait sous les murs du caravansérail.</p> - -<p>Ces jours-là, en ouvrant ma fenêtre le matin, j'avais en face de -moi un fouillis de petites tentes, une houle bruyante et colorée où -les chéchias rouges des Kabyles éclataient comme des coquelicots -dans un champ, et c'était jusqu'au soir des cris, des disputes, un -fourmillement de silhouettes au soleil. Au jour tombant, les tentes -se pliaient; hommes, chevaux, tout disparaissait, s'en allait avec la -lumière, comme un de ces petits mondes tourbillonnants que le soleil -emporte dans ses rayons. Le plateau restait nu, la plaine redevenait -silencieuse, et le crépuscule d'Orient passait dans l'air avec ses -teintes irisées et fugitives comme des bulles de savon... Pendant dix -minutes, tout l'espace était rose. Il y avait, je me rappelle, à la -porte du caravansérail, un vieux puits si bien enveloppé dans ces -lueurs du couchant, que sa margelle usée semblait de marbre rose; le -seau ramenait de la flamme, la corde ruisselait de gouttes de feu...</p> - -<p>Peu à peu cette belle couleur de rubis s'éteignait, passait à -la mélancolie du lilas. Puis le lilas lui-même s'étalait en -s'assombrissant. Un bruissement confus courait jusqu'au bout de -l'immense plaine; et tout à coup, dans le noir, dans le silence, -éclatait la musique sauvage des nuits d'Afrique, clameurs éperdues des -cigognes, aboiements des chacals et des hyènes, et de loin en loin un -mugissement sourd, presque solennel, qui faisait frissonner les chevaux -dans les écuries, les chameaux sous les hangars des cours...</p> - -<p>Oh! comme cela semblait bon, en sortant tout transi de ces flots -d'ombre, de descendre dans la salle à manger du caravansérail, et d'y -trouver le rire, la chaleur, les lumières, ce beau luxe de linge frais -et de cristaux clairs qui est si français! Il y avait là, pour vous -faire les honneurs de la table, madame Schontz, une ancienne beauté -de Mulhouse, et la jolie mademoiselle Schontz que sa joue en fleur un -peu hâlée et sa coiffe alsacienne aux ailes de tulle noir faisaient -ressembler à une rose sauvage de Guebviller ou de Rougegoutte sur -laquelle se serait posé un papillon... Étaient-ce les yeux de la -fille, ou le petit vin d'Alsace que la mère vous versait au dessert, -mousseux et doré comme du champagne? Toujours est-il que les dîners -du caravansérail avaient un grand renom dans les camps du sud... Les -tuniques bleu de ciel s'y pressaient à côté des vestons de hussards -galonnés de soutaches et de brandebourgs; et bien avant dans la nuit, -la lumière s'attardait aux vitres de la grande auberge.</p> - -<p>Le repas fini, la table enlevée, on ouvrait un vieux piano qui -dormait là depuis vingt ans et l'on se mettait à chanter des airs de -France; ou bien, sur une Lauterbach quelconque, un jeune Werther à -sabretache faisait faire un tour de valse à mademoiselle Schontz. Au -milieu de cette gaieté militaire un peu bruyante, dans ce cliquetis -d'aiguillettes, de grands sabres et de petits verres, ce rhythme -langoureux qui passait, ces deux cœurs qui battaient en mesure, -enfermés dans le tournoiement de la valse, ces serments d'amour éternel -qui mouraient sur un dernier accord, vous ne pouvez rien vous figurer -de plus charmant.</p> - -<p>Quelquefois, dans la soirée, la grosse porte du caravansérail s'ouvrait -à deux battants, des chevaux piaffaient dans la cour. C'était un -aga du voisinage qui, s'ennuyant avec ses femmes, venait frôler -la vie occidentale, écouter le piano des roumis et boire du vin de -France. <i>Une seule goutte de vin est maudite</i>, dit Mahomet dans son -Coran; mais il y a des accommodements avec la Loi. A chaque verre -qu'on lui versait, l'aga prenait, avant de boire, une goutte au bout -de son doigt, la secouait gravement, et, cette goutte maudite une -fois chassée, il buvait le reste sans remords. Alors, tout étourdi -de musique et de lumières, l'Arabe se couchait par terre dans ses -bournous, riait silencieusement en montrant ses dents blanches et -suivait les ronds de la valse avec des yeux enflammés.</p> - -<p>...Hélas! maintenant où sont-ils les valseurs de mademoiselle Schontz? -où sont les tuniques bleu de ciel, les jolis hussards à taille de -guêpe? Dans les houblonnières de Wissembourg, dans les sainfoins de -Gravelotte... Personne ne viendra plus boire le petit vin d'Alsace au -caravansérail de madame Schontz. Les deux femmes sont mortes, le fusil -au poing, en défendant contre les Arabes leur caravansérail incendié. -De l'ancienne hôtellerie si vivante, les murs seuls—ces grands -ossements des bâtisses—restent debout, tout calcinés. Les chacals -rôdent dans les cours. Çà et là un bout d'écurie, un hangar épargné -par la flamme se dresse comme une apparition de vie; et le vent, ce -vent de désastre qui souffle depuis deux ans sur notre pauvre France -des bords du Rhin jusqu'à Laghouat, de la Saar au Sahara, passe chargé -de plaintes dans ces ruines et fait battre les portes tristement.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="UN_DECORE_DU_15_AOUT" id="UN_DECORE_DU_15_AOUT">UN DÉCORÉ DU 15 AOÛT</a></h4> - - -<p>Un soir, en Algérie, à la fin d'une journée de chasse, un violent orage -me surprit dans la plaine du Chélif, à quelques lieues d'Orléansville. -Pas l'ombre d'un village ni d'un caravansérail en vue. Rien que -des palmiers nains, des fourrés de lentisques et de grandes terres -labourées jusqu'au bout de l'horizon. En outre, le Chélif, grossi par -l'averse, commençait à ronfler d'une façon alarmante, et je courais -risque de passer ma nuit en plein marécage. Heureusement l'interprète -civil du bureau de Milianah, qui m'accompagnait, se souvint qu'il y -avait tout près de nous, cachée dans un pli de terrain, une tribu dont -il connaissait l'aga, et nous nous décidâmes à aller lui demander -l'hospitalité pour une nuit.</p> - -<p>Ces villages arabes de la plaine sont tellement enfouis dans les cactus -et les figuiers de Barbarie, leurs gourbis de terre sèche sont bâtis -si ras du sol, que nous étions au milieu du douar avant de l'avoir -aperçu. Était-ce l'heure, la pluie, ce grand silence?... Mais le pays -me parut bien triste et comme sous le poids d'une angoisse qui y avait -suspendu la vie. Dans les champs, tout autour, la récolte s'en allait -à l'abandon. Les blés, les orges, rentrés partout ailleurs, étaient -là couchés, en train de pourrir sur place. Des herses, des charrues -rouillées traînaient, oubliées sous la pluie. Toute la tribu avait ce -même air de tristesse délabrée et d'indifférence. C'est à peine si les -chiens aboyaient à notre approche. De temps en temps, au fond d'un -gourbi, on entendait des cris d'enfant, et l'on voyait passer dans le -fourré la tête rase d'un gamin, ou le haïck troué de quelque vieux. -Çà et là, de petits ânes, grelottant sous les buissons. Mais pas un -cheval, pas un homme... comme si on était encore au temps des grandes -guerres, et tous les cavaliers partis depuis des mois.</p> - -<p>La maison de l'aga, espèce de longue ferme aux murs blancs, sans -fenêtres, ne paraissait pas plus vivant que les autres. Nous trouvâmes -les écuries ouvertes, les box et les mangeoires vides, sans un -palefrenier pour recevoir nos chevaux.</p> - -<p>«Allons voir au café maure», me dit mon compagnon.</p> - -<p>Ce qu'on appelle le café maure est comme le salon de réception des -châtelains arabes; une maison dans la maison, réservée aux hôtes de -passage, et où ces bons musulmans si polis, si affables, trouvent -moyen d'exercer leurs vertus hospitalières tout en gardant l'intimité -familiale que commande la loi. Le café maure de l'aga Si-Sliman était -ouvert et silencieux comme ses écuries. Les hautes murailles peintes à -la chaux, les trophées d'armes, les plumes d'autruche, le large divan -bas cornant autour de la salle, tout cela ruisselait sous les paquets -de pluie que la rafale chassait par la porte ... Pourtant il y avait -du monde dans le café. D'abord le cafetier, vieux Kabyle en guenilles, -accroupi la tête entre ses genoux, près d'un brasero renversé. Puis -le fils de l'aga, un bel enfant fiévreux et pâle, qui reposait sur le -divan, roulé dans un bournous noir, avec deux grands lévriers à ses -pieds.</p> - -<p>Quand nous entrâmes, rien ne bougea; tout au plus si un des lévriers -remua la tête, et si l'enfant daigna tourner vers nous son bel œil -noir, enfiévré et languissant.</p> - -<p>«Et Si-Sliman?» demanda l'interprète.</p> - -<p>Le cafetier fit par-dessus sa tête un geste vague qui montrait -l'horizon, loin, bien loin... Nous comprîmes que Si-Sliman était parti -pour quelque grand voyage; mais, comme la pluie ne nous permettait pas -de nous remettre en route, l'interprète, s'adressant au fils de l'aga, -lui dit en arabe que nous étions des amis de son père, et que nous lui -demandions un asile jusqu'au lendemain. Aussitôt l'enfant se leva, -malgré le mal qui le brûlait, donna des ordres au cafetier, puis, nous -montrant les divans d'un air courtois, comme pour nous dire: «Vous êtes -mes hôtes», il salua à la manière arabe, la tête inclinée, un baiser -du bout des doigts, et, se drapant fièrement dans ses bournous, sortit -avec la gravité d'un aga et d'un maître de maison.</p> - -<p>Derrière lui, le cafetier ralluma son brasero, posa dessus deux -bouilloires microscopiques, et, tandis qu'il nous préparait le café, -nous pûmes lui arracher quelques détails sur le voyage de son maître -et l'étrange abandon où se trouvait la tribu. Le Kabyle parlait vite, -avec des gestes de vieille femme, dans un beau langage guttural, -tantôt précipité, tantôt coupé de grands silences pendant lesquels on -entendait la pluie tombant sur la mosaïque des cours intérieures, les -bouilloires qui chantaient, et les aboiements des chacals répandus par -milliers dans la plaine.</p> - -<p>Voici ce qui était arrivé au malheureux Si-Sliman. Quatre mois -auparavant, le jour du 15 août, il avait reçu cette fameuse décoration -de la Légion d'honneur qu'on lui faisait attendre depuis si longtemps. -C'était le seul aga de la province qui ne l'eût pas encore. Tous les -autres étaient chevaliers, officiers; deux ou trois même portaient -autour de leur haïck le grand cordon de commandeur et se mouchaient -dedans en toute innocence, comme je l'ai vu faire bien des fois au -Bach'Aga Boualem. Ce qui jusqu'alors avait empêché Si-Sliman d'être -décoré, c'est une querelle qu'il avait eue avec son chef de bureau -arabe à la suite d'une partie de bouillotte, et la camaraderie -militaire est tellement puissante en Algérie, que, depuis dix ans, -le nom de l'aga figurait sur des listes de proposition, sans jamais -parvenir à passer. Aussi vous pouvez vous imaginer la joie du brave -Si-Sliman, lorsqu'au matin du 15 août, un spahi d'Orléansville était -venu lui apporter le petit écrin doré avec le brevet de légionnaire, -et que Baïa, la plus aimée de ses quatre femmes, lui avait attaché -la croix de France sur son bournous en poils de chameau. Ce fut pour -la tribu l'occasion de diffas et de fantasias interminables. Toute -la nuit, les tambourins, les flûtes de roseau retentirent. Il y eut -des danses, des feux de joie, je ne sais combien de moutons de tués; -et pour que rien ne manquât à la fête, un fameux improvisateur du -Djendel composa, en l'honneur de Si-Sliman, une cantate magnifique qui -commençait ainsi: «<i>Vent, attelle les coursiers pour porter la bonne -nouvelle</i>...»</p> - -<p>Le lendemain, au jour levant, Si-Sliman appela sous les armes le ban -et l'arrière-ban de son goum, et s'en alla à Alger avec ses cavaliers -pour remercier le gouverneur. Aux portes de la ville, le goum s'arrêta, -selon l'usage. L'aga se rendit seul au palais du gouvernement, vit le -duc de Malakoff et l'assura de son dévouement à la France, en quelques -phrases pompeuses de ce style oriental qui passe pour imagé, parce -que, depuis trois mille ans, tous les jeunes hommes y sont comparés -à des palmiers, toutes les femmes à des gazelles. Puis, ces devoirs -rendus, il monta se faire voir dans la ville haute, fit, en passant, -ses dévotions à la mosquée, distribua de l'argent aux pauvres, entra -chez les barbiers, chez les brodeurs, acheta pour ses femmes des eaux -de senteur, des soies à fleurs et à ramages, des corselets bleus tout -passementés d'or, des bottes rouges de cavalier pour son petit aga, -payant sans marchander et répandant sa joie en beaux douros. On le vit -dans les bazars, assis sur des tapis de Smyrne, buvant le café à la -porte des marchands maures, qui le félicitaient. Autour de lui la foule -se pressait, curieuse. On disait: «Voilà Si-Sliman... <i>l'emberour</i> -vient de lui envoyer la croix.» Et les petites mauresques qui -revenaient du bain, en mangeant des pâtisseries, coulaient sous leurs -masques blancs de longs regards d'admiration vers cette belle croix -d'argent neuf si fièrement portée. Ah! l'on a parfois de bons moments -dans la vie...</p> - -<p>Le soir venu, Si-Sliman se préparait à rejoindre son goum, et déjà il -avait le pied dans l'étrier, quand un chaouch de la préfecture vint à -lui tout essoufflé:</p> - -<p>«Te voilà, Si-Sliman, je te cherche partout... Viens vite, le -gouverneur veut te parler!»</p> - -<p>Si-Sliman le suivit sans inquiétude. Pourtant, en traversant la grande -cour mauresque du palais, il rencontra son chef de bureau arabe qui lui -fit un mauvais sourire. Ce sourire d'un ennemi l'effraya, et c'est en -tremblant qu'il entra dans le salon du gouverneur. Le maréchal le reçut -à califourchon sur une chaise:</p> - -<p>«Si-Sliman, lui dit-il avec sa brutalité ordinaire et cette fameuse -voix de nez qui donnait le tremblement à tout son entourage, Si-Sliman, -mon garçon, je suis désolé.. il y a eu erreur... Ce n'est pas toi qu'on -voulait décorer; c'est le kaïd des Zoug-Zougs... il faut rendre ta -croix.»</p> - -<p>La belle tête bronzée de l'aga rougit comme si on l'avait approchée -d'un feu de forge. Un mouvement convulsif secoua son grand corps. Ses -yeux flambèrent... Mais ce ne fut qu'un éclair. Il les baissa presque -aussitôt, et s'inclina devant le gouverneur.</p> - -<p>«Tu es le maître, seigneur», lui dit-il, et arrachant la croix de sa -poitrine, il la posa sur une table. Sa main tremblait; il y avait des -larmes au bout de ses longs cils. Le vieux Pélissier en fut touché:</p> - -<p>«Allons, allons, mon brave, ce sera pour l'année prochaine.»</p> - -<p>Et il lui tendait la main d'un air bon enfant.</p> - -<p>L'aga feignit de ne pas la voir, s'inclina sans répondre et sortit. Il -savait à quoi s'en tenir sur la promesse du maréchal, et se voyait à -tout jamais déshonoré par une intrigue de bureau.</p> - -<p>Le bruit de sa disgrâce s'était déjà répandu dans la ville. Les Juifs -de la rue Bab-Azoun le regardaient passer en ricanant. Les marchands -maures, au contraire, se détournaient de lui d'un air de pitié; et -cette pitié lui faisait encore plus de mal que ces rires. Il s'en -allait, longeant les murs, cherchant les ruelles les plus noires. La -place de sa croix arrachée le brûlait comme une blessure ouverte. Et -tout le temps, il pensait:</p> - -<p>«Que diront mes cavaliers? que diront mes femmes?»</p> - -<p>Alors il lui venait des bouffées de rage. Il se voyait prêchant la -guerre sainte, là-bas, sur les frontières du Maroc toujours rouges -d'incendies et de batailles; ou bien courant les rues d'Alger à la tête -de son goum, pillant les Juifs, massacrant les chrétiens, et tombant -lui-même dans ce grand désordre où il aurait caché sa honte. Tout lui -paraissait possible plutôt que de retourner dans sa tribu... Tout à -coup, au milieu de ses projets de vengeance, la pensée de l'<i>Emberour</i> -jaillit en lui comme une lumière.</p> - -<p>L'<i>Emberour</i>!... Pour Si-Sliman, comme pour tous les Arabes, l'idée de -justice et de puissance se résumait dans ce seul mot. C'était le vrai -chef des croyants de ces musulmans de la décadence; l'autre, celui de -Stamboul, leur apparaissait de loin comme un être de raison, une sorte -de pape invisible qui n'avait gardé pour lui que le pouvoir spirituel, -et dans l'hégire où nous sommes on sait ce que vaut ce pouvoir-là.</p> - -<p>Mais <i>l'Emberour</i> avec ses gros canons, ses zouaves, sa flotte en -fer!... Dès qu'il eut pensé à lui, Si-Slîman se crut sauvé. Pour -sûr l'empereur allait lui rendre sa croix. C'était l'affaire de huit -jours de voyage, et il le croyait si bien qu'il voulut que son goum -l'attendît aux portes d'Alger. Le paquebot du lendemain l'emportait -vers Paris, plein de recueillement et de sérénité, comme pour un -pèlerinage à la Mecque.</p> - -<p>Pauvre Si-Sliman! il y avait quatre mois qu'il était parti, et les -lettres qu'il envoyait à ses femmes ne parlaient pas encore de retour. -Depuis quatre mois, le malheureux aga était perdu dans le brouillard -parisien, passant sa vie à courir les ministères, berné partout, pris -dans le formidable engrenage de l'administration française, renvoyé de -bureau en bureau, salissant ses bournous sur les coffres à bois des -antichambres, à l'affût d'une audience qui n'arrivait jamais; puis, -le soir, on le voyait, avec sa longue figure triste, ridicule à force -de majesté, attendant sa clef dans un bureau d'hôtel garni, et il -remontait chez lui, las de courses, de démarches, mais toujours fier, -cramponné à l'espoir, s'acharnant comme un décavé à courir après son -honneur...</p> - -<p>Pendant ce temps-là, ses cavaliers, accroupis à la porte Bab-Azoun, -attendaient avec le fatalisme oriental; les chevaux, au piquet, -hennissaient du côté de la mer. Dans la tribu, tout était en suspens. -Les moissons mouraient sur place, faute de bras. Les femmes, les -enfants comptaient les jours, la tête tournée vers Paris. Et c'était -pitié de voir combien d'espoirs, d'inquiétudes et de ruines traînaient -déjà à ce bout de ruban rouge... Quand tout cela finirait-il?</p> - -<p>—«Dieu seul le sait», disait le cafetier en soupirant, et par la -porte entr'ouverte, sur la plaine violette et triste, son bras nu nous -montrait un petit croissant de lune blanche qui montait dans le ciel -mouillé...</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="MON_KEPI" id="MON_KEPI">MON KÉPI</a></h4> - - -<p>Ce matin, je l'ai retrouvé, oublié au fond d'une armoire, tout fané -de poussière, frangé aux bords, rouillé aux chiffres, sans couleur et -presque sans forme. En le voyant, je n'ai pu m'empêcher de rire...</p> - -<p>«Tiens! mon képi...»</p> - -<p>Et tout de suite je me suis rappelé cette journée de fin d'automne, -chaude de soleil et d'enthousiasme, où je descendis dans la rue, tout -fier de ma nouvelle coiffure, cognant mon fusil dans les vitrines pour -rejoindre les bataillons du quartier et faire mon devoir de soldat -citoyen. Ah! celui qui m'aurait dit que je n'allais pas sauver Paris, -délivrer la France à moi seul, celui-là se serait certainement exposé à -recevoir dans l'estomac tout le fer de ma baïonnette...</p> - -<p>On y croyait si bien à cette garde nationale! Dans les jardins publics, -dans les squares, les avenues, aux carrefours, les compagnies se -rangeaient, se numérotaient, alignant des blouses parmi les uniformes, -des casquettes parmi les képis; car la hâte était grande. Nous autres, -chaque matin, nous nous réunissions sur une place aux arcades basses, -aux larges portes, toute pleine de brouillards et de courants d'air. -Après les appels, ces centaines de noms enfilés dans un chapelet -grotesque, l'exercice commençait. Les coudes au corps, les dents -serrées, les sections partaient au pas de course, <i>gauche, droite! -gauche, droite</i>! Et tous, les grands, les petits, les poseurs, les -infirmes, ceux qui portaient l'uniforme avec des souvenirs d'Ambigu, -les naïfs empêtrés de hautes ceintures bleues qui leur faisaient des -tournures d'enfants de chœur, nous allions, nous virions tout autour de -notre petite place, avec un entrain, une conviction.</p> - -<p>Tout cela eût été bien ridicule, sans cette basse profonde du canon, -cet accompagnement continuel qui donnait de l'aisance et de l'ampleur -à nos manœuvres, étoffait les commandements trop grêles, atténuait -les gaucheries, les maladresses, et dans ce grand mélodrame de Paris -assiégé tenait l'emploi de ces musiques de scène dont on se sert au -théâtre pour donner du pathétique aux situations.</p> - -<p>Le plus beau, c'est quand nous montions au rempart... Je me vois -encore, par ces matins brumeux, passant fièrement devant la colonne de -Juillet et lui rendant les honneurs militaires. Portez, armes!... Et -ces longues rues de Charonne pleines de peuple, ces pavés glissants -où l'on avait tant de peine à marquer le pas; puis, en approchant -des bastions nos tambours qui battaient la charge. <i>Ran! ran</i>!... Il -me semble que j'y suis... C'était si saisissant, cette frontière de -Paris, ces talus verts creusés pour les canons, animés par les tentes -déployées, la fumée des bivouacs, et ces silhouettes diminuées qui -erraient tout en haut, dépassant l'entassement des sacs du bout des -képis et de la pointe des baïonnettes.</p> - -<p>Oh! ma première garde de nuit, cette course à tâtons dans le noir, -dans la pluie, la patrouille roulant, se bousculant le long des talus -mouillés, s'égrenant en chemin, et me laissant, moi dernier, perché sur -la porte Montreuil, à une hauteur formidable. Quel temps de chien cette -nuit-là! Dans le grand silence étendu sur la ville et sur la campagne, -on n'entendait que le vent qui courait autour des remparts, courbait -les sentinelles, emportait les mots d'ordre et faisait claquer les -vitres d'un vieux réverbère en bas sur le chemin de ronde. Le diable -soit du réverbère! Je croyais chaque fois entendre traîner le sabre -d'un uhlan et je restais là, l'arme haute, et le qui vive! aux dents... -Tout à coup la pluie devenait plus froide. Le ciel blanchissait sur -Paris. On voyait monter une tour, une coupole. Un fiacre roulait au -loin, une cloche sonnait. La ville géante s'éveillait, et dans son -premier frisson matinal secouait un peu de vie autour d'elle. Un coq -chantait de l'autre côté du talus... A mes pieds, dans le chemin de -ronde encore noir, passait un bruit de pas, un cliquetis de ferraille; -et à mon «halte-là! qui vive?» lancé d'une voix terrible, une petite -voix, timide et grelottante montait vers moi dans le brouillard:</p> - -<p>«Marchande de café!»</p> - -<p>Que voulez-vous! On en était alors aux premiers jours du siège, et -nous nous imaginions, pauvres miliciens naïfs, que les Prussiens, -passant sous le feu des forts, allaient arriver jusqu'au pied du -rempart, appliquer leurs échelles et grimper une belle nuit au milieu -des hourras et des lances à feu agitées dans les ténèbres... Avec -ces imaginations-là, vous pensez si on s'en donnait des alertes... -Presque toutes les nuits, c'était des: «Aux armes! aux armes!» des -réveils en sursaut, des bousculades à travers les faisceaux renversés, -des officiers effarés qui nous criaient: «Du sang-froid! du -sang-froid!» pour essayer de s'en donner à eux-mêmes; et puis, le jour -venu, on apercevait un malheureux cheval échappé, gambadant sur les -fortifications et broutant l'herbe du talus, sans se douter qu'à lui -seul il avait figuré un escadron de cuirassiers blancs, et servi de -cible à tout un bastion en armes...</p> - -<p>C'est tout cela que mon képi me rappelle; une foule d'émotions, -d'aventures, de paysages, Nanterre, la Courneuve, le Moulin-Saquet et -ce joli coin de Marne où l'intrépide 96<sup>e</sup> a vu le feu pour -la première et la dernière fois. Les batteries prussiennes étaient en -face de nous, installées au bord d'une route derrière un petit bois, -comme un de ces hameaux tranquilles dont on voit la fumée à travers les -branches; sur la ligne ferrée, à découvert, où nos chefs nous avaient -oubliés, les obus pleuvaient avec des chocs retentissants et des -étincelles sinistres... Ah! mon pauvre képi, tu n'étais pas trop crâne -ce jour-là, et tu as bien des fois fait le salut militaire, plus bas -même qu'il ne convenait.</p> - -<p>N'importe! ce sont là de jolis souvenirs, un peu grotesques, mais avec -un petit pompon d'héroïsme; et si tu ne m'en rappelais pas d'autres... -Malheureusement il y a aussi les nuits de garde dans Paris, les postes -dans les boutiques à louer, le poêle étouffant, les bancs cirés, les -factions monotones aux portes des mairies devant la place mouillée de -ce gâchis d'hiver qui reflète la ville dans ses ruisseaux, la police -des rues, les patrouilles dans les flaques d'eau, les soldats qu'on -ramassait ivres, errants, les filles, les voleurs, et ces matins -blafards où l'on rentrait avec un masque de poussière et de fatigue, -des odeurs de pipe, de pétrole, de vieux varech, collées aux vêtements. -Et les longues journées bêtes, les élections d'officiers pleines -de discussions, de papotages de compagnie, les punchs d'adieu, les -tournées de petits verres, les plans de bataille expliqués sur des -tables de café avec des allumettes, les votes, la politique et sa sœur -la sainte flâne, cette inaction qu'on ne savait comment remplir, ce -temps perdu qui vous enveloppait d'une atmosphère vide où l'on avait -envie de s'agiter, de gesticuler. Et les chasses à l'espion, les -défiances absurdes, les confiances exagérées, la sortie en masse, la -trouée, toutes les folies, tous les délires d'un peuple emprisonné... -Voilà ce que je retrouve, affreux képi, en te regardant. Tu les as eues -toutes, toi aussi, ces folies-là. Et si le lendemain de Buzenval je -ne t'avais pas jeté en haut d'une armoire, si j'avais fait comme tant -d'autres qui se sont obstinés à te garder, à t'orner d'immortelles, -de galons d'or, à rester des numéros dépareillés de bataillons épars, -qui sait sur quelle barricade tu aurais fini par m'entraîner... Ah! -décidément, képi de révolte et d'indiscipline, képi de paresse, -d'ivresse, de club, de radotages, képi de la guerre civile, tu ne vaux -pas même le coin de rebut que je t'avais laissé chez moi.</p> - -<p>A la hotte!...</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LE_TURCO_DE_LA_COMMUNE" id="LE_TURCO_DE_LA_COMMUNE">LE TURCO DE LA COMMUNE</a></h4> - - -<p>C'était un petit timbalier de tirailleurs indigènes. Il s'appelait -Kadour, venait de la tribu du Djendel, et faisait partie de cette -poignée de turcos qui s'étaient jetés dans Paris à la suite de l'armée -de Vinoy. De Wissembourg jusqu'à Champigny, il avait fait toute la -campagne, traversant les champs de bataille comme un oiseau de tempête, -avec ses cliquettes de fer et sa <i>derbouka</i> (tambour arabe); si vif, si -remuant, que les balles ne savaient où le prendre. Mais quand l'hiver -fut venu, ce petit bronze africain rougi au feu de la mitraille ne put -supporter les nuits de grand'garde, l'immobilité dans la neige; et un -matin de janvier, on le ramassa au bord de la Marne, les pieds gelés, -tordu par le froid. Il resta longtemps à l'ambulance. C'est là que je -le vis pour la première fois.</p> - -<p>Triste et patient comme un chien malade, le turco regardait autour -de lui avec un grand œil doux. Quand on lui parlait, il souriait -et montrait ses dents. C'est tout ce qu'il pouvait faire; car notre -langue lui était inconnue, et à peine s'il parlait le <i>sabir</i>, ce -patois algérien composé de provençal, d'italien, d'arabe, fait de mots -bariolés ramassés comme des coquillages tout le long des mers latines.</p> - -<p>Pour se distraire, Kadour n'avait que sa <i>derbouka</i>. De temps en temps, -quand il s'ennuyait trop, on la lui apportait sur son lit, et on lui -permettait d'en jouer, mais pas trop fort, à cause des autres malades. -Alors sa pauvre figure noire, si terne, si éteinte dans le jour -jaune et ce triste paysage d'hiver qui montait de la rue, s'animait, -grimaçait, suivait tous les mouvements du rhythme. Tantôt il battait la -charge, et l'éclair de ses dents blanches passait dans un rire féroce; -ou bien ses yeux se mouillaient à quelque aubade musulmane, sa narine -se gonflait, et dans l'odeur fade de l'ambulance, au milieu des fioles -et des compresses, il revoyait les bois de Blidah chargés d'oranges, et -les petites Moresques sortant du bain, masquées de blanc et parfumées -de verveine.</p> - -<p>Deux mois se passèrent ainsi. Paris, en ces deux mois, avait bien -fait des choses; mais Kadour ne s'en doutait pas. Il avait entendu -passer sous ses fenêtres le troupeau las et désarmé qui rentrait, plus -tard les canons promenés, roulés du matin au soir, puis le tocsin, la -canonnade, A tout cela, il ne comprit rien, sinon qu'on était toujours -en guerre, et qu'il allait pouvoir se battre, puisque ses jambes -étaient guéries. Le voilà parti, son tambour sur le dos, en quête de -sa compagnie. Il ne chercha pas longtemps. Des fédérés qui passaient -l'emmenèrent à la Place. Après un long interrogatoire, comme on n'en -pouvait rien tirer que des <i>bono bezef, macach bono</i>, le général de -ce jour-là finit par lui donner dix francs, un cheval d'omnibus, et -l'attacha à son état-major.</p> - -<p>Il y avait un peu de tout dans ces états-majors de la Commune, des -souquenilles rouges, des mantes polonaises, des justaucorps hongrois, -des vareuses de marin, et de l'or, du velours, des paillons, des -chamarrures. Avec sa veste bleue, brodée de jaune, son turban, sa -<i>derbouka</i>, le turco vint compléter la mascarade. Tout joyeux de se -trouver en si belle compagnie, grisé par le soleil, la canonnade, -le train des rues, cette confusion d'armes et d'uniformes, persuadé -d'ailleurs que c'était la guerre contre la Prusse qui continuait -avec je ne sais quoi de plus vivant, de plus libre, ce déserteur -sans le savoir se mêla naïvement à la grande bacchanale parisienne, -et fut une célébrité du moment. Partout sur son passage, les fédérés -l'acclamaient, lui faisaient fête. La Commune était si fière de -l'avoir, qu'elle le montrait, l'affichait, le portait comme une -cocarde. Vingt fois par jour la Place l'envoyait à la Guerre, la Guerre -à l'Hôtel de Ville. Car enfin on leur avait tant dit que leurs marins -étaient de faux marins, leurs artilleurs de faux artilleurs!... Au -moins, celui-là était bien un vrai turco. Pour s'en convaincre, on -n'avait qu'à regarder cette frimousse éveillée de jeune singe, et toute -la sauvagerie de ce petit corps s'agitant sur son grand cheval, dans -les voltiges de la fantasia.</p> - -<p>Quelque chose pourtant manquait au bonheur de Kadour. Il aurait voulu -se battre, faire parler la poudre. Malheureusement, sous la Commune, -c'était comme sous l'Empire, les états-majors n'allaient pas souvent au -feu. En dehors des courses et des parades, le pauvre turco passait son -temps sur la place Vendôme ou dans les cours du ministère de la guerre, -au milieu de ces camps désordonnés pleins de barils d'eau-de-vie -toujours en perce, de tonnes de lard défoncées, de ripailles en plein -vent où l'on sentait encore tout l'affamement du siège. Trop bon -musulman pour prendre part à ces orgies, Kadour se tenait à l'écart, -sobre et tranquille, faisait ses ablutions dans un coin, son kousskouss -avec une poignée de semoule; puis, après un petit air de <i>derbouka</i>, il -se roulait dans son burnous et s'endormait sur un perron, à la flamme -des bivouacs.</p> - -<p>Un matin du mois de mai, le turco fut réveillé par une fusillade -terrible. Le ministère était en émoi; tout le monde courait, -s'enfuyait. Machinalement il fit comme les autres, sauta sur son cheval -et suivit l'état-major. Les rues étaient pleines de clairons affolés, -de bataillons en débandade. On dépavait, on barricadait. Évidemment il -se passait quelque chose d'extraordinaire... A mesure qu'on approchait -du quai, la fusillade était plus distincte, le tumulte plus grand. Sur -le pont de la Concorde, Kadour perdit l'état-major. Un peu plus loin, -on lui prit son cheval; c'était pour un képi à huit galons très pressé -d'aller voir ce qui se passait à l'Hôtel de Ville. Furieux, le turco -se mit à courir du côté de la bataille. Tout en courant, il armait son -chassepot et disait entre ses dents: <i>Macach bono, Brissien</i>... car -pour lui c'étaient les Prussiens qui venaient d'entrer. Déjà les balles -sifflaient autour de l'Obélisque, dans le feuillage des Tuileries. A la -barricade de la rue de Rivoli, des vengeurs de Flourens l'appelèrent: -«Hé! turco! turco!...» Ils n'étaient plus qu'une douzaine, mais Kadour -à lui seul valait toute une armée.</p> - -<p>Debout sur la barricade, fier et voyant comme un drapeau, il se battait -avec des bonds, des cris, sous une grêle de mitraille. A un moment, -le rideau de fumée qui s'élevait de terre s'écarta un peu entre deux -canonnades et lui laissa voir des pantalons rouges massés dans les -Champs-Élysées. Ensuite tout redevint confus. Il crut s'être trompé, et -fit parler la poudre de plus belle.</p> - -<p>Tout à coup la barricade se tut. Le dernier artilleur venait de -s'enfuir en lâchant sa dernière volée. Le turco, lui, ne bougea pas. -Embusqué, prêt à bondir, il ajusta solidement sa baïonnette et attendit -les casques à pointe... C'est la ligne qui arriva!... Dans le bruit -sourd du pas de charge, les officiers criaient:</p> - -<p>«Rendez-vous!...»</p> - -<p>Le turco eut une minute de stupeur, puis s'élança, le fusil en l'air:</p> - -<p><i>Bono, bono, Francèse!...</i></p> - -<p>Vaguement, dans son idée de sauvage, il se figurait que c'était là -cette armée de délivrance, Faidherbe ou Chanzy, que les Parisiens -attendaient depuis si longtemps. Aussi comme il était heureux, comme -il leur riait de toutes ses dents blanches!... En un clin d'œil, la -barricade fut envahie. On l'entoure, on le bouscule.</p> - -<p>«Fais voir ton fusil.»</p> - -<p>Son fusil était encore chaud.</p> - -<p>«Fais voir tes mains.»</p> - -<p>Ses mains étaient noires de poudre. Et le turco les montrait fièrement, -toujours avec son bon rire. Alors on le pousse contre un mur, et ran!...</p> - -<p>Il est mort sans y avoir rien compris.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LE_CONCERT_DE_LA_HUITIEME" id="LE_CONCERT_DE_LA_HUITIEME">LE CONCERT DE LA HUITIÈME</a></h4> - - -<p>Tous les bataillons du Marais et du faubourg Saint-Antoine campaient -cette nuit-là dans les baraquements de l'avenue Daumesnil. Depuis trois -jours l'armée de Ducrot se battait sur les hauteurs de Champigny; et -nous autres, on nous faisait croire que nous formions la réserve.</p> - -<p>Rien de plus triste que ce campement de boulevard extérieur, entouré de -cheminées d'usines, de gares fermées, de chantiers déserts, dans ces -quartiers mélancoliques qu'éclairaient seulement quelques boutiques -de marchands de vins. Rien de plus glacial, de plus sordide que ces -longues baraques en planches, alignées sur le sol battu, sec et dur -de décembre, avec leurs fenêtres mal jointes, leurs portes toujours -ouvertes, et ces quinquets fumeux tout obscurcis de brume, comme des -falots en plein vent. Impossible de lire, de dormir, de s'asseoir. -Il fallait inventer des jeux de gamins pour se réchauffer, battre la -semelle, courir autour des baraques. Cette inaction bête, si près -de la bataille, avait quelque chose de honteux et d'énervant, cette -nuit-là surtout. Bien que la canonnade eût cessé, on sentait qu'une -terrible partie se préparait là-haut, et, de temps en temps, quand les -feux électriques des forts atteignaient ce côté de Paris dans leur -mouvement circulaire, on voyait des troupes silencieuses, massées au -bord des trottoirs, d'autres qui remontaient l'avenue en nappes sombres -et semblaient ramper à terre, rapetissées par les hautes colonnes de la -place du Trône.</p> - -<p>J'étais là tout glacé, perdu dans la nuit de ces grands boulevards. -Quelqu'un me dit:</p> - -<p>«Venez donc voir à la huitième... Il paraît qu'il y a un concert.»</p> - -<p>J'y allai. Chacune de nos compagnies avait sa baraque; mais celle de la -huitième était bien mieux éclairée que les autres et bourrée de monde. -Des chandelles piquées au bout des baïonnettes allongeaient de grandes -flammes ombrées de fumées noires, qui frappaient en plein sur toutes -ces têtes d'ouvriers, vulgaires, abruties par l'ivresse, le froid, -la fatigue et ce mauvais sommeil debout qui fane et qui pâlit. Dans -un coin la cantinière dormait, la bouche ouverte, pelotonnée sur un -banc devant sa petite table chargée de bouteilles vides et de verres -troubles.</p> - -<p>On chantait.</p> - -<p>A tour de rôle, messieurs les amateurs montaient sur une estrade -improvisée au fond de la salle, et se posaient, déclamaient, se -drapaient dans leurs couvertures avec des souvenirs de mélodrames. Je -retrouvai là ces voix ronflantes, roulantes, qui résonnent au fond des -passages, des cités ouvrières toutes pleines de tapages d'enfants, de -cages pendues, d'échoppes bruyantes. Cela est charmant à entendre, mêlé -au bruit des outils, avec l'accompagnement du marteau et de la varlope; -mais là, sur cette estrade, c'était ridicule et navrant.</p> - -<p>Nous eûmes d'abord l'ouvrier penseur, le mécanicien à longue barbe, -chantant les douleurs du prolétaire: <i>Pauvro prolétairo... O... O</i>... -avec une voix de gorge, où la sainte Internationale avait mis toutes -ses colères. Puis il en vint un autre, à moitié endormi, qui nous -chanta la fameuse chanson de la <i>Canaille</i>, mais d'un air si ennuyé, si -lent, si dolent, qu'on aurait dit une berceuse... <i>C'est la canaille... -Eh bien!... j'en suis</i>... Et pendant qu'il psalmodiait, on entendait -les ronflements des dormeurs obstinés qui cherchaient les coins, se -retournaient contre la lumière en grognant.</p> - -<p>Soudain un éclair blanc passa entre les planches et fit pâlir la flamme -rouge des chandelles. En même temps un coup sourd ébranla la baraque, -et presque aussitôt d'autres coups, plus sourds, plus lointains, -roulèrent là-bas sur les coteaux de Champigny, en saccades diminuées. -C'était la bataille qui recommençait.</p> - -<p>Mais MM. les amateurs se moquaient bien de la bataille!</p> - -<p>Cette estrade, ces quatre chandelles avaient remué dans tout ce peuple -je ne sais quels instincts de cabotinage. Il fallait les voir guetter -le dernier couplet, s'arracher les romances de la bouche. Personne ne -sentait plus le froid. Ceux qui étaient sur l'estrade, ceux qui en -descendaient, et aussi ceux qui attendaient leur tour, la romance au -bord du gosier, tous étaient rouges, suants, l'œil allumé. La vanité -leur tenait chaud.</p> - -<p>Il y avait là des célébrités de quartier, un tapissier poète qui -demanda à dire une chansonnette de sa composition, l'<i>Égoïste</i>, avec -le refrain: <i>Chacun pour soi</i>. Et comme il avait un défaut de langue, -il disait: l'<i>égoïfte</i> et <i>facun pour foi</i>. C'était une satire contre -les bourgeois ventrus qui aiment mieux rester au coin de leur feu que -d'aller aux avant-postes; et je verrai toujours cette bonne tête de -fabuliste, son képi sur l'oreille et sa jugulaire au menton, soulignant -tous les mots de sa chansonnette, et nous décochant son refrain d'un -air malicieux:</p> - -<p><i>Facun pour foi... facun pour foi</i>.</p> - -<p>Pendant ce temps, le canon chantait, lui aussi, mêlant sa basse -profonde aux roulades des mitrailleuses. Il disait les blessés mourant -de froid dans la neige, l'agonie aux revers des routes dans des mares -de sang gelé, l'obus aveugle, la mort noire arrivant de tous côtés à -travers la nuit...</p> - -<p>Et le concert de la huitième allait toujours son train!</p> - -<p>Maintenant nous en étions aux gaudrioles. Un vieux rigolo, l'œil -éraillé et le nez rouge, se trémoussait sur l'estrade, dans un délire -de trépignements, de bis, de bravos. Le gros rire des obscénités dites -entre hommes épanouissait toutes les figures. Du coup, la cantinière -s'était réveillée, et serrée dans la foule, dévorée par tous ces yeux, -se tordait de rire elle aussi, pendant que le vieux entonnait de sa -voix de rogomme: <i>Le bon Dieu, saoûl comme un</i>...</p> - -<p>Je n'y tenais plus; je sortis. Mon tour de faction allait venir; mais -tant pis! il me fallait de l'espace et de l'air, et je marchai devant -moi, longtemps, jusqu'à la Seine. L'eau était noire, le quai désert. -Paris sombre, privé de gaz, s'endormait dans un cercle de feu; les -éclairs des canons clignotaient tout autour, et des rougeurs d'incendie -s'allumaient de place en place sur les hauteurs. Tout près de moi, -j'entendais des voix basses, pressées, distinctes dans l'air froid. On -haletait, on s'encourageait ...</p> - -<p>«Oh! hisse!...»</p> - -<p>Puis les voix s'arrêtaient tout à coup, comme dans l'ardeur d'un grand -travail qui absorbe toutes les forces de l'être. En m'approchant du -bord, je finis par distinguer dans cette vague lueur qui monte de l'eau -la plus noire une canonnière arrêtée au pont de Bercy et s'efforçant -de remonter le courant. Des lanternes secouées au mouvement de l'eau, -le grincement des câbles que halaient les marins, marquaient bien les -ressauts, les réculs, toutes les péripéties de cette lutte contre -la mauvaise volonté de la rivière et de la nuit... Brave petite -canonnière, comme tous ces retards l'impatientaient!... Furieuse, elle -battait l'eau de ses roues, la faisait bouillonner sur place... Enfin -un effort suprême la poussa en avant. Hardi, garçons!... Et quand elle -eut passé et qu'elle s'avança toute droite dans le brouillard, vers la -bataille qui l'appelait, un grand cri de: «Vive la France!» retentit -sous l'écho du pont.</p> - -<p>Ah! que le concert de la huitième était loin!</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LA_BATAILLE_DU_PERE-LACHAISE" id="LA_BATAILLE_DU_PERE-LACHAISE">LA BATAILLE DU PÈRE-LACHAISE</a></h4> - - -<p>Le gardien se mit à rire:</p> - -<p>«Une bataille ici?... mais il n'y a jamais eu de bataille. C'est une -invention des journaux ... Voici tout simplement ce qui s'est passé. -Dans la soirée du 22, qui était donc un dimanche, nous avons vu arriver -une trentaine d'artilleurs fédérés avec une batterie de pièces de sept -et une mitrailleuse nouveau système. Ils ont pris position tout en -haut du cimetière; et comme justement j'ai cette section-là sous ma -surveillance, c'est moi qui les ai reçus. Leur mitrailleuse était à ce -coin d'allée, près de ma guérite; leurs canons, un peu plus bas, sur -ce terre-plein. En arrivant, ils m'ont obligé à leur ouvrir plusieurs -chapelles. Je croyais qu'ils allaient tout casser, tout piller là -dedans; mais leur chef y mit bon ordre, et, se plaçant au milieu d'eux, -leur fit ce petit discours: «Le premier cochon qui touche quelque -chose, je lui brûle la gueule... Rompez les rangs!...» C'était un -vieux tout blanc, médaillé de Crimée et d'Italie, et qui n'avait pas -l'air commode. Ses hommes se le tinrent pour dit, et je dois leur -rendre cette justice qu'ils n'ont rien pris dans les tombes, pas même -le crucifix du duc de Morny, qui vaut à lui seul près de deux mille -francs.</p> - -<p>«C'était pourtant un ramassis de bien vilain monde, ces artilleurs de -la Commune. Des canonniers d'occasion, qui ne songeaient qu'à siffler -leurs trois francs cinquante de haute paye... Il fallait voir la vie -qu'ils menaient dans ce cimetière! Ils couchaient à tas dans les -caveaux, chez Morny, chez Favronne, ce beau tombeau Favronne où la -nourrice de l'empereur est enterrée. Ils mettaient leur vin au frais -dans le tombeau Champeaux, où il y a une fontaine; puis ils faisaient -venir des femmes. Et toute la nuit ça buvait, ça godaillait. Ah! je -vous réponds que nos morts en ont entendu de drôles.</p> - -<p>«Tout de même, malgré leur maladresse, ces bandits-là faisaient -beaucoup de mal à Paris. Leur position était si belle. De temps en -temps il leur arrivait un ordre:</p> - -<p>«Tirez sur le Louvre... tirez sur le Palais-Royal.»</p> - -<p>«Alors le vieux pointait les pièces, et les obus à pétrole s'en -allaient sur la ville à toute volée. Ce qui se passait en bas, personne -de nous ne le savait au juste. On entendait la fusillade se rapprocher -petit à petit; mais les fédérés ne s'en inquiétaient pas. Avec les -feux croisés de Chaumont, de Montmartre, du Père-Lachaise, il ne leur -paraissait pas possible que les Versaillais pussent avancer. Ce qui les -dégrisa, c'est le premier obus que la marine nous envoya en arrivant -sur la butte Montmartre.</p> - -<p>«On s'y attendait si peu!</p> - -<p>«Moi-même j'étais au milieu d'eux, appuyé contre Momy, en train de -fumer ma pipe. En entendant venir les bombes, je n'eus que le temps -de me jeter par terre. D'abord nos canonniers crurent que c'était une -erreur de tir, ou quelque collègue en ribotte... Mais va te promener! -Au bout de cinq minutes, voilà Montmartre qui éclaire encore, et un -autre pruneau qui nous arrive, aussi d'aplomb que le premier. Pour le -coup, mes gaillards plantèrent là leurs canons et leur mitrailleuse, et -se sauvèrent à toutes jambes. Le cimetière n'était pas assez large pour -eux. Ils criaient:</p> - -<p>«Nous sommes trahis... Nous sommes trahis.»</p> - -<p>«Le vieux, lui, resté tout seul sous les obus, se démenait comme un -beau diable au milieu de sa batterie, et pleurait de rage de voir que -ses canonniers l'avaient laissé.</p> - -<p>«Cependant vers le soir il lui en revint quelques-uns, à l'heure de la -paye. Tenez! monsieur, regardez sur ma guérite. Il y a encore les noms -de ceux qui sont venus pour toucher ce soir-là. Le vieux les appelait -et les inscrivait à mesure:</p> - -<p>«<i>Sidaine, présent; Choudeyras, présent; Billot, Vollon</i>...»</p> - -<p>«Comme vous voyez, ils n'étaient plus que quatre ou cinq; mais ils -avaient des femmes avec eux... Ah! je ne l'oublierai jamais ce soir de -paye. En bas, Paris flambait, l'Hôtel de Ville, l'Arsenal, les greniers -d'abondance. Dans le Père-Lachaise, on y voyait comme en plein jour. -Les fédérés essayèrent encore de se remettre aux pièces; mais ils -n'étaient pas assez nombreux, et puis Montmartre leur faisait peur. -Alors ils entrèrent dans un caveau et se mirent à boire et à chanter -avec leurs gueuses.</p> - -<p>«Le vieux s'était assis entre ces deux grandes figures de pierre qui -sont à la porte du tombeau Favronne, et il regardait Paris brûler avec -un air terrible. On aurait dit qu'il se doutait que c'était sa dernière -nuit.</p> - -<p>«A partir de ce moment, je ne sais plus bien ce qui est arrivé. Je -suis rentré chez nous, cette petite baraque que vous voyez là-bas -perdue dans les branches. J'étais très fatigué. Je me suis mis sur mon -lit, tout habillé, en gardant ma lampe allumée comme dans une nuit -d'orage... Tout à coup on frappe à la porte brusquement. Ma femme va -ouvrir, toute tremblante. Nous croyions voir encore les fédérés... -C'était la marine. Un commandant, des enseignes, un médecin. Ils m'ont -dit:</p> - -<p>«Levez-vous... faites-nous du café.»</p> - -<p>«Je me suis levé, j'ai fait leur café. On entendait dans le cimetière -un murmure, un mouvement confus comme si tous les morts s'éveillaient -pour le dernier jugement. Les officiers ont bu bien vite, tout debout, -puis ils m'ont emmené dehors avec eux.</p> - -<p>«C'était plein de soldats, de marins. Alors on m'a placé à la tête -d'une escouade, et nous nous sommes mis à fouiller le cimetière, -tombeau par tombeau. De temps en temps, les soldats, voyant remuer les -feuilles, tiraient un coup de fusil au fond d'une allée, sur un buste, -dans un grillage. Par-ci par-là on découvrait quelque malheureux caché -dans un coin de chapelle. Son affaire n'était pas longue... C'est ce -qui arriva pour mes artilleurs. Je les trouvai tous, hommes et femmes, -en tas devant ma guérite, avec le vieux médaillé par-dessus. Ce n'était -pas gai à voir dans le petit jour froid du matin... Brrr... Mais ce -qui me saisit le plus, c'est une longue file de gardes nationaux qu'on -amenait à ce moment-là de la prison de la Roquette, où ils avaient -passé la nuit. Ça montait la grande allée, lentement, comme un convoi. -On n'entendait pas un mot, pas une plainte. Ces malheureux étaient -si éreintés, si aplatis! il y en avait qui dormaient en marchant, et -l'idée qu'ils allaient mourir ne les réveillait pas. On les fit passer -dans le fond du cimetière, et la fusillade commença. Ils étaient cent -quarante-sept. Vous pensez si ça a duré longtemps... C'est ce qu'on -appelle la bataille du Père-Lachaise...»</p> - -<p>Ici le bonhomme, apercevant son brigadier, me quitta brusquement, et -je restai seul à regarder sur sa guérite ces noms de la dernière paye -écrits à la lueur de Paris incendié. J'évoquais cette nuit de mai, -traversée d'obus, rouge de sang et de flammes, ce grand cimetière -désert éclairé comme une ville en fête, les canons abandonnés au milieu -du carrefour, tout autour les caveaux ouverts, l'orgie dans les tombes, -et près de là, dans ce fouillis de dômes, de colonnes, d'images de -pierre que les soubresauts de la flamme faisaient vivre, le buste au -large front, aux grands yeux, de Balzac qui regardait.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LES_PETITS_PATES" id="LES_PETITS_PATES">LES PETITS PÂTÉS</a></h4> - - - -<p>I</p> - -<p>Ce matin-là, qui était un dimanche, le pâtissier Sureau de la rue -Turenne appela son mitron, et lui dit:</p> - -<p>«Voilà les petits pâtés de M. Bonnicar... va les porter et reviens -vite... Il parait que les Versaillais sont entrés dans Paris.»</p> - -<p>Le petit, qui n'entendait rien à la politique, mit les pâtés tout -chauds dans sa tourtière, la tourtière dans une serviette blanche -et, le tout d'aplomb sur sa barrette, partit au galop pour l'île -Saint-Louis, où logeait M. Bonnicar. La matinée était magnifique, un -de ces grands soleils de mai qui emplissent les fruiteries de bottes -de lilas et de cerises en bouquets. Malgré la fusillade lointaine et -les appels des clairons au coin des rues, tout ce vieux quartier du -Marais gardait sa physionomie paisible. Il y avait du dimanche dans -l'air, des rondes d'enfants au fond des cours, de grandes filles -jouant au volant devant les portes; et cette petite silhouette blanche, -qui trottait au milieu de la chaussée déserte dans un bon parfum de -pâte chaude, achevait de donner à ce matin de bataille quelque chose -de naïf et d'endimanché. Toute l'animation du quartier semblait s'être -répandue dans la rue de Rivoli. On traînait des canons, on travaillait -aux barricades; des groupes à chaque pas, des gardes nationaux qui -s'affairaient. Mais le petit pâtissier ne perdit pas la tête. Ces -enfants-là sont si habitués à marcher parmi les foules et le brouhaha -de la rue! C'est aux jours de fête et de train, dans l'encombrement -des premiers de l'an, des dimanches gras, qu'ils ont le plus à courir; -aussi les révolutions ne les étonnent guère.</p> - -<p>Il y avait plaisir vraiment à voir la petite barrette blanche se -faufiler au milieu des képis et des baïonnettes, évitant les chocs, -balancée gentiment, tantôt très vite, tantôt avec une lenteur forcée -où l'on sentait encore la grande envie de courir. Qu'est-ce que cela -lui faisait à lui, la bataille! L'essentiel était d'arriver chez -les Bonnicar pour le coup de midi, et d'emporter bien vite le petit -pourboire qui l'attendait sur la tablette de l'antichambre.</p> - -<p>Tout à coup il se fit dans la foule une poussée terrible; et des -pupilles de la République défilèrent au pas de course, en chantant. -C'étaient des gamins de douze à quinze ans, affublés de chassepots, -de ceintures rouges, de grandes bottes, aussi fiers d'être déguisés -en soldats que quand ils courent, les mardis gras, avec des bonnets -en papier et un lambeau d'ombrelle rose grotesque dans la boue du -boulevard. Cette fois, au milieu de la bousculade, le petit pâtissier -eut beaucoup de peine à garder son équilibre; mais sa tourtière et -lui avaient fait tant de glissades sur la glace, tant de parties de -marelle en plein trottoir, que les petits pâtés en furent quittes pour -la peur. Malheureusement cet entrain, ces chants, ces ceintures rouges, -l'admiration, la curiosité, donnèrent au mitron l'envie de faire un -bout de route en si belle compagnie; et dépassant sans s'en apercevoir -l'Hôtel de Ville et les ponts de l'île Saint-Louis, il se trouva -emporté je ne sais où, dans la poussière et le vent de cette course -folle.</p> - - - -<p>II</p> - -<p>Depuis au moins vingt-cinq ans, c'était l'usage chez les Bonnicar de -manger des petits pâtés le dimanche. A midi très précis, quand toute -la famille—petits et grands—était réunie dans le salon, un coup de -sonnette vif et gai faisait dire à tout le monde:</p> - -<p>«Ah!... voilà le pâtissier.»</p> - -<p>Alors avec un grand remuement de chaises, un froufrou d'endimanchement, -une expansion d'enfants rieurs devant la table mise, tous ces bourgeois -heureux s'installaient autour des petits pâtés symétriquement empilés -sur le réchaud d'argent.</p> - -<p>Ce jour-là la sonnette resta muette. Scandalisé, M. Bonnicar regardait -sa pendule, une vieille pendule surmontée d'un héron empaillé, et qui -n'avait jamais de la vie avancé ni retardé. Les enfants bâillaient aux -vitres, guettant le coin de rue où le mitron tournait d'ordinaire. Les -conversations languissaient; et la faim, que midi creuse de ses douze -coups répétés, faisait paraître la salle à manger bien grande, bien -triste, malgré l'antique argenterie luisante sur la nappe damassée, et -les serviettes pliées tout autour en petits cornets raides et blancs.</p> - -<p>Plusieurs fois déjà la vieille bonne était venue parler à l'oreille -de son maître... rôti brûlé... petits pois trop cuits... Mais M. -Bonnicar s'entêtait à ne pas se mettre à table sans les petits pâtés; -et, furieux contre Sureau, il résolut d'aller voir lui-même ce que -signifiait un retard aussi inouï. Comme il sortait, en brandissant sa -canne, très en colère, des voisins l'avertirent:</p> - -<p>«Prenez garde, M. Bonnicar... on dit que les Versaillais sont entrés -dans Paris.»</p> - -<p>Il ne voulut rien entendre, pas même la fusillade qui s'en venait de -Neuilly à fleur d'eau, pas même le canon d'alarme de l'Hôtel de Ville -secouant toutes les vitres du quartier.</p> - -<p>«Oh! ce Sureau... ce Sureau!...»</p> - -<p>Et dans l'animation de la course il parlait seul, se voyait déjà -là-bas au milieu de la boutique, frappant les dalles avec sa canne, -faisant trembler les glaces de la vitrine et les assiettes de babas. La -barricade du pont Louis-Philippe coupa sa colère en deux. Il y avait là -quelques fédérés à mine féroce, vautrés au soleil sur le sol dépavé.</p> - -<p>«Où allez-vous, citoyen?»</p> - -<p>Le citoyen s'expliqua; mais l'histoire des petits pâtés parut suspecte, -d'autant que M. Bonnicar avait sa belle redingote des dimanches, des -lunettes d'or, toute la tournure d'un vieux réactionnaire.</p> - -<p>«C'est un mouchard, dirent les fédérés, il faut l'envoyer à Rigault.»</p> - -<p>Sur quoi, quatre hommes de bonne volonté, qui n'étaient pas fâchés de -quitter la barricade, poussèrent devant eux à coups de crosse le pauvre -homme exaspéré.</p> - -<p>Je ne sais pas comment ils firent leur compte, mais une demi-heure -après, ils étaient tous raflés par la ligne et s'en allaient rejoindre -une longue colonne de prisonniers prête à se mettre en marche pour -Versailles. M. Bonnicar protestait de plus en plus, levait sa canne, -racontait son histoire pour la centième fois. Par malheur cette -invention de petits pâtés paraissait si absurde, si incroyable au -milieu de ce grand bouleversement, que les officiers ne faisaient qu'en -rire.</p> - -<p>«C'est bon, c'est bon, mon vieux... Vous vous expliquerez à Versailles.»</p> - -<p>Et par les Champs-Élysées, encore tout blancs de la fumée des coups de -feu, la colonne s'ébranla entre deux files de chasseurs.</p> - - - -<p>III</p> - -<p>Les prisonniers marchaient cinq par cinq, en rangs pressés et -compactes. Pour empêcher le convoi de s'éparpiller, on les obligeait -à se donner le bras; et le long troupeau humain faisait en piétinant -dans la poussière de la route comme le bruit d'une grande pluie d'orage.</p> - -<p>Le malheureux Bonnicar croyait rêver. Suant, soufflant, ahuri de -peur et de fatigue, il se traînait à la queue de la colonne entre -deux vieilles sorcières qui sentaient le pétrole et l'eau-de-vie; -et d'entendre ces mots de: «Pâtissier, petits pâtés» qui revenaient -toujours dans ses imprécations, on pensait autour de lui qu'il était -devenu fou.</p> - -<p>Le fait est que le pauvre homme n'avait plus sa tête. Aux montées, -aux descentes, quand les rangs du convoi se desserraient un peu, -est-ce qu'il ne se figurait pas voir, là-bas, dans la poussière qui -remplissait les vides, la veste blanche et la barrette du petit garçon -de chez Sureau? Et cela dix fois dans la route! Ce petit éclair blanc -passait devant ses yeux comme pour le narguer, puis disparaissait au -milieu de cette houle d'uniformes, de blouses, de haillons.</p> - -<p>Enfin, au jour tombant, on arriva dans Versailles; et quand la foule -vit ce vieux bourgeois à lunettes, débraillé, poussiéreux, hagard, tout -le monde fut d'accord pour lui trouver une tête de scélérat. On disait:</p> - -<p>«C'est Félix Pyat... Non! c'est Delescluze.»</p> - -<p>Les chasseurs de l'escorte eurent beaucoup de peine à l'amener sain et -sauf jusqu'à la cour de l'Orangerie. Là seulement le pauvre troupeau -put se disperser, s'allonger sur le sol, reprendre haleine. Il y en -avait qui donnaient, d'autres qui juraient, d'autres qui toussaient, -d'autres qui pleuraient; Bonnicar lui, ne dormait pas, ne pleurait -pas. Assis au bord d'un perron, la tête dans ses mains, aux trois -quarts mort de faim, de honte, de fatigue, il revoyait en esprit cette -malheureuse journée, son départ de là-bas, ses convives inquiets, -ce couvert mis jusqu'au soir et qui devait l'attendre encore, puis -l'humiliation, les injures, les coups de crosse, tout cela pour un -pâtissier inexact.</p> - -<p>«Monsieur Bonnicar, voilà vos petits pâtés!...» dit tout à coup une -voix près de lui; et le bonhomme en levant la tête fut bien étonné de -voir le petit garçon de chez Sureau, qui s'était fait pincer avec les -pupilles de la République, découvrir et lui présenter la tourtière -cachée sous son tablier blanc. C'est ainsi que, malgré l'émeute et -l'emprisonnement, ce dimanche-là comme les autres, M. Bonnicar mangea -des petits pâtés.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="MONOLOGUE_A_BORD" id="MONOLOGUE_A_BORD">MONOLOGUE A BORD</a></h4> - - -<p>Depuis deux heures, tous les feux sont éteints, tous les sabords -fermés. Dans la batterie basse, qui nous sert de dortoir, il fait noir -et lourd, on étouffe. J'entends les camarades qui se retournent dans -leurs hamacs, rêvent tout haut, gémissent en dormant. Ces journées sans -travail, où la tête seule marche et se fatigue, vous font un mauvais -sommeil, plein de fièvres et de soubresauts. Mais même ce sommeil-là, -moi je suis long à le trouver. Je ne peux pas dormir; je pense trop.</p> - -<p>En haut, sur le pont, il pleut. Le vent souffle. De temps en temps, -quand le quart change, il y a une cloche qui sonne dans le brouillard, -tout au bout du navire. Chaque fois que je l'entends, ça me rappelle -mon Paris et le coup de six heures dans les fabriques;—il n'en manque -pas des fabriques autour de chez nous! Je vois tout notre petit -logement, les enfants qui reviennent de l'école, la mère au fond de -l'atelier en train de finir quelque chose contre la croisée, et -s'efforçant de retenir ce brin de jour qui baisse, jusqu'à la fin de -son aiguillée.</p> - -<p>Ah! misère, qu'est-ce que tout ça va devenir, maintenant?</p> - -<p>J'aurais peut-être mieux fait de les emmener avec moi, puisqu'on me -le permettait. Mais qu'est-ce que vous voulez! C'est si loin. J'avais -peur du voyage, du climat pour les enfants. Puis il aurait fallu -vendre notre fonds de passementerie, ce petit avoir si péniblement -gagné, monté pièce à pièce en dix ans. Et mes garçons, qui n'auraient -plus été à l'école! Et la mère, obligée de vivre au milieu d'un tas -de traînées!... Ah! ma foi, non. J'aime mieux souffrir tout seul... -C'est égal! quand je monte là-haut sur le pont, et que je vois toutes -ces familles installées là comme chez elles, les mères cousant des -chiffons, les enfants dans leurs jupes, ça me donne toujours envie de -pleurer.</p> - -<p>Le vent grandit, les vagues s'enflent. La frégate file, penchée sur -le côté. On entend crier ses mâts, craquer ses voiles. Nous devons -aller très vite. Tant mieux, on sera plus vite arrivé... Cette île -des Pins, qui m'effrayait tant au moment du procès, à présent elle -me fait envie. C'est un but, un repos. Et je suis si las! Il y a des -moments où tout ce que j'ai vu depuis vingt mois me tourne devant -les yeux, à me donner le vertige. C'est le siège des Prussiens, les -remparts, l'exercice; ensuite les clubs, les enterrements civils avec -des immortelles à la boutonnière, les discours au pied de la Colonne, -les fêtes de la Commune à l'Hôtel de Ville, les revues de Cluseret, -les sorties, la bataille, la gare de Clamart et tous ces petits murs -où l'on s'abritait pour tirer sur les gendarmes; ensuite Satory, les -pontons, les commissaires, les transbordements d'un navire à l'autre, -ces allées et venues qui vous faisaient dix fois prisonniers par les -changements de prisons; enfin la salle des conseils de guerre, tous ces -officiers en grand costume assis au fond en fer à cheval, les voitures -cellulaires, l'embarquement, le départ, tout cela confondu dans le -tangage et l'abasourdissement des premiers jours de mer.</p> - -<p>Ouf!</p> - -<p>J'ai comme un masque de fatigue, de poussière, de je ne sais pas quoi -collé sur la figure. Il me semble que je ne me suis pas lavé depuis dix -ans.</p> - -<p>Oh! oui, ça va me sembler bon de prendre pied quelque part, de faire -halte. Ils disent que là-bas j'aurai un bout de terrain, des outils, -une petite maison... Une petite maison! Nous en avions rêvé une, ma -femme et moi, du côté de Saint-Mandé: basse, avec un petit jardin -étalé devant, comme un tiroir ouvert plein de légumes et de fleurs. -On serait venu là le dimanche, du matin au soir, prendre de l'air et -du soleil pour toute la semaine. Puis les enfants grandis, mis au -commerce, on s'y serait retiré bien tranquille. Pauvre bête, va, te -voilà retiré maintenant, et tu vas l'avoir ta maison de campagne!</p> - -<p>Ah! malheur, quand je pense que c'est la politique qui est la cause de -tout. «Je m'en défiais pourtant de cette sacrée politique. J'en avais -toujours eu peur. D'abord je n'étais pas riche, et, avec mon fonds -à payer, je n'avais pas beaucoup le temps de lire les journaux, ni -d'aller entendre les beaux parleurs dans les réunions. Mais le maudit -siège est arrivé, la garde nationale, rien à faire qu'à brailler et à -boire. Ma foi! je suis allé aux clubs avec les autres, et tous leurs -grands mots ont fini par me griser.</p> - -<p>Les droits de l'ouvrier! le bonheur du peuple!</p> - -<p>Quand la Commune est venue, j'ai cru que c'était l'âge d'or des pauvres -gens qui arrivait. D'autant qu'on m'avait nommé capitaine, et que tous -ces états-majors habillés de frais, ces galons, ces brandebourgs, ces -aiguillettes donnaient beaucoup d'ouvrage à la maison. Plus tard, quand -j'ai vu comment tout cela marchait, j'aurais bien voulu m'en aller, -mais j'avais peur de passer pour un lâche.</p> - -<p>Qu'est-ce qu'il y a donc là-haut? Les porte-voix ronflent. Des grosses -bottes courent sur le pont mouillé... Ces matelots, pourtant quelle -dure existence ça mène. En voilà que le sifflet du quartier-maître -vient de prendre en plein sommeil. Ils montent sur le pont encore tout -endormis, tout suants. Il faut courir dans le noir, dans le froid. Les -planches glissent, les cordages sont gelés et brûlent les mains qui -s'y accrochent. Et pendant qu'ils sont pendus là-haut, au bout des -vergues, ballottés entre le ciel et l'eau, à rouler de grandes toiles -toutes raides, un coup de vent arrive qui les arrache, les emporte, les -éparpille en pleine mer comme un vol de mouettes. Ah! c'est une vie -autrement rude que celle de l'ouvrier parisien, et autrement mal payée. -Cependant ces gens-là ne se plaignent pas, ne se révoltent pas. Ils -vous ont des airs tranquilles, des yeux clairs bien décidés, et tant de -respect pour leurs chefs! On voit bien qu'ils ne sont pas venus souvent -dans nos clubs.</p> - -<p>Décidément c'est une tempête. La frégate est secouée horriblement. -Tout danse, tout craque. Des paquets d'eau s'abattent sur le pont avec -un bruit de tonnerre; puis pendant cinq minutes ce sont de petites -rigoles qui s'écoulent de tous côtés. Autour de moi, on commence à se -secouer. Il y en a qui ont le mal de mer, d'autres qui ont peur. Cette -immobilité forcée dans le danger, c'est bien la pire des prisons... Et -dire que pendant que nous sommes là parqués comme un bétail, ballottés -à tâtons dans ce vacarme sinistre qui nous entoure, tous ces beaux fils -de la Commune à écharpes d'or, à plastrons rouges, tous ces poseurs, -tous ces lâches qui nous poussaient en avant, sont bien tranquilles -dans des cafés, dans des théâtres, à Londres, à Genève, tout près de -France. Quand j'y songe, il me vient des rages!</p> - -<p>Toute la batterie est réveillée. On s'appelle d'un hamac à l'autre; et -comme on est tous Parisiens, on commence à blaguer, à ricaner. Moi, je -fais semblant de dormir, pour qu'on me laisse tranquille. Quel horrible -supplice de n'être jamais seul, de vivre à tas! Il faut se monter à -la colère des autres, dire comme eux, affecter des haines qu'on n'a -pas, sous peine de passer pour un mouchard. Et toujours la blague, la -blague... Quelle mer, bon Dieu! On sent que le vent creuse de grands -trous noirs où la frégate plonge et tourbillonne... Allons, j'ai bien -fait de ne pas les emmener. C'est si bon de penser à cette heure -qu'ils sont là-bas bien abrités dans notre petite chambre! Du fond de -la batterie noire, il me semble que je vois le rayon de lampe abaissé -sur tous ces fronts, les enfants endormis et la mère penchée qui songe -et qui travaille...</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LES_FEES_DE_FRANCE" id="LES_FEES_DE_FRANCE">LES FÉES DE FRANCE</a></h4> - - -<h5>CONTE FANTASTIQUE</h5> - - -<p>—Accusée, levez-vous, dit le président.</p> - -<p>Un mouvement se fit au banc hideux des pétroleuses, et quelque chose -d'informe et de grelottant vint s'appuyer contre la barre. C'était -un paquet de haillons, de trous, de pièces, de ficelles, de vieilles -fleurs, de vieux panaches, et là-dessous une pauvre figure fanée, -tannée, ridée, crevassée, où la malice de deux petits yeux noirs -frétillait au milieu des rides comme un lézard à la fente d'un vieux -mur.</p> - -<p>«Comment vous appelez-vous? lui demanda-t-on.</p> - -<p>—Mélusine.</p> - -<p>—Vous dites?...»</p> - -<p>Elle répéta très gravement:</p> - -<p>«Mélusine.»</p> - -<p>Sous sa forte moustache de colonel de dragons, le président eut un -sourire, mais il continua sans sourciller:</p> - -<p>«Votre âge?</p> - -<p>—Je ne sais plus.</p> - -<p>—Votre profession?</p> - -<p>—Je suis fée!...»</p> - -<p>Pour le coup l'auditoire, le conseil, le commissaire du gouvernement -lui-même, tout le monde partit d'un grand éclat de rire; mais cela -ne la troubla point, et de sa petite voix claire et chevrotante, qui -montait haut dans la salle et planait comme une voix de rêve, la -vieille reprit:</p> - -<p>«Ah! les fées de France, où sont-elles? Toutes mortes, mes bons -messieurs. Je suis la dernière; il ne reste plus que moi... En vérité, -c'est grand dommage, car la France était bien plus belle quand elle -avait encore ses fées. Nous étions la poésie du pays, sa foi, sa -candeur, sa jeunesse. Tous les endroits que nous hantions, les fonds -de parc embroussaillés, les pierres des fontaines, les tourelles des -vieux châteaux, les brumes d'étangs, les grandes landes marécageuses -recevaient de notre présence je ne sais quoi de magique et d'agrandi. -A la clarté fantastique des légendes, on nous voyait passer un peu -partout traînant nos jupes dans un rayon de lune, ou courant sur -les prés à la pointe des herbes. Les paysans nous aimaient, nous -vénéraient.</p> - -<p>«Dans les imaginations naïves, nos fronts couronnés de perles, nos -baguettes, nos quenouilles enchantées mêlaient un peu de crainte à -l'adoration. Aussi nos sources restaient toujours claires Les charrues -s'arrêtaient aux chemins que nous gardions; et comme nous donnions le -respect de ce qui est vieux, nous, les plus vieilles du monde, d'un -bout de la France à l'autre on laissait les forêts grandir, les pierres -crouler d'elles-mêmes.</p> - -<p>«Mais le siècle a marché. Les chemins de fer sont venus. On a creusé -des tunnels, comblé les étangs, et fait tant de coupes d'arbres, que -bientôt nous n'avons plus su où nous mettre. Peu à peu les paysans -n'ont plus cru à nous. Le soir, quand nous frappions à ses volets, -Robin disait: «C'est le vent» et se rendormait. Les femmes venaient -faire leurs lessives dans nos étangs. Dès lors ç'a été fini pour nous. -Comme nous ne vivions que de la croyance populaire, en la perdant, -nous avons tout perdu. La vertu de nos baguettes s'est évanouie, et -de puissantes reines que nous étions, nous nous sommes trouvées de -vieilles femmes, ridées, méchantes comme des fées qu'on oublie; avec -cela notre pain à gagner et des mains qui ne savaient rien faire. -Pendant quelque temps, on nous a rencontrées dans les forêts traînant -des charges de bois mort, ou ramassant des glanes au bord des routes. -Mais les forestiers étaient durs pour nous, les paysans nous jetaient -des pierres. Alors, comme les pauvres qui ne trouvent plus à gagner -leur vie au pays, nous sommes allées la demander au travail des grandes -villes.</p> - -<p>«Il y en a qui sont entrées dans des filatures. D'autres ont vendu des -pommes l'hiver, au coin des ponts, ou des chapelets à la porte des -églises. Nous poussions devant nous des charrettes d'oranges, nous -tendions aux passants des bouquets d'un sou dont personne ne voulait, -et les petits se moquaient de nos mentons branlants, et les sergents -de ville nous faisaient courir, et les omnibus nous renversaient. Puis -la maladie, les privations, un drap d'hospice sur la tête... Et voilà -comme la France a laissé toutes ses fées mourir. Elle en a été bien -punie!</p> - -<p>«Oui, oui, riez, mes braves gens. En attendant, nous venons de voir -ce que c'est qu'un pays qui n'a plus de fées. Nous avons vu tous ces -paysans repus et ricaneurs ouvrir leurs huches aux Prussiens et leur -indiquer les routes. Voilà! Robin ne croyait plus aux sortilèges; -mais il ne croyait pas davantage à la patrie... Ah! si nous avions été -là, nous autres, de tous ces Allemands qui sont entrés en France pas -un ne serait sorti vivant. Nos draks, nos feux follets les auraient -conduits dans des fondrières. A toutes ces sources pures qui portaient -nos noms, nous aurions mêlé des breuvages enchantés qui les auraient -rendus fous; et dans nos assemblées, au clair de lune, d'un mot -magique, nous aurions si bien confondu les routes, les rivières, si -bien enchevêtré de ronces, de broussailles, ces dessous de bois où ils -allaient toujours se blottir, que les petits yeux de chat de M. de -Moltke n'auraient jamais pu s'y reconnaître. Avec nous, les paysans -auraient marché. Des grandes fleurs de nos étangs nous aurions fait des -baumes pour les blessures, les fils de la Vierge nous auraient servi -de charpie; et sur les champs de bataille, le soldat mourant aurait vu -la fée de son canton se pencher sur ses yeux à demi fermés pour lui -montrer un coin de bois, un détour de route, quelque chose qui lui -rappelle le pays. C'est comme cela qu'on fait la guerre nationale, la -guerre sainte. Mais hélas! dans les pays qui ne croient plus, dans les -pays qui n'ont plus de fées, cette guerre-là n'est pas possible.»</p> - -<p>Ici la petite voix grêle s'interrompit un moment, et le président prit -la parole:</p> - -<p>«Tout ceci ne nous dit pas ce que vous faisiez du pétrole qu'on a -trouvé sur vous quand les soldats vous ont arrêtée.</p> - -<p>—Je brûlais Paris, mon bon monsieur, répondit la vieille très -tranquillement. Je brûlais Paris parce que je le hais, parce qu'il rit -de tout, parce que c'est lui qui nous a tuées. C'est Paris qui a envoyé -des savants pour analyser nos belles sources miraculeuses, et dire au -juste ce qu'il entrait de fer et de soufre dedans. Paris s'est moqué de -nous sur ses théâtres. Nos enchantements sont devenus des trucs, nos -miracles des gaudrioles, et l'on a vu tant de vilains visages passer -dans nos robes roses, nos chars ailés, au milieu de clairs de lune -en feu de Bengale, qu'on ne peut plus penser à nous sans rire... Il -y avait des petits enfants qui nous connaissaient par nos noms, nous -aimaient, nous craignaient un peu; mais au lieu des beaux livres tout -en or et en images, où ils apprenaient notre histoire, Paris maintenant -leur a mis dans les mains la science à la portée des enfants, de -gros bouquins d'où l'ennui monte comme une poussière grise et efface -dans les petits yeux nos palais enchantés et nos miroirs magiques... -Oh! oui, j'ai été contente de le voir flamber, votre Paris... C'est -moi qui remplissais les boîtes des pétroleuses, et je les conduisais -moi-même aux bons endroits: «Allez, mes filles, brûlez tout, brûlez, -brûlez!...»</p> - -<p>«—Décidément cette vieille est folle, dit le président. Emmenez-la.»</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="DEUXIEME_PARTIE" id="DEUXIEME_PARTIE">DEUXIÈME PARTIE</a></h3> - - -<h4>CAPRICES ET SOUVENIRS</h4> - - - -<hr class="tb" /> -<h4><a name="UN_TENEUR_DE_LIVRES" id="UN_TENEUR_DE_LIVRES">UN TENEUR DE LIVRES</a></h4> - - -<p>«Brr... quel brouillard!...» dit le bonhomme en mettant le pied dans la -rue. Vite il retrousse son collet, ferme son cache-nez sur sa bouche, -et la tête baissée, les mains dans ses poches de derrière, il part pour -le bureau en sifflotant.</p> - -<p>Un vrai brouillard, en effet. Dans les rues, ce n'est rien encore; au -cœur des grandes villes le brouillard ne tient pas plus que la neige. -Les toits le déchirent, les murs l'absorbent; il se perd dans les -maisons à mesure qu'on les ouvre, fait les escaliers glissants, les -rampes humides. Le mouvement des voitures, le va-et-vient des passants, -ces passants du matin, si pressés et si pauvres, le hache, l'emporte, -le disperse. Il s'accroche aux vêtements de bureau, étriqués et minces, -aux waterproofs des fillettes de magasin, aux petits voiles flasques, -aux grands cartons de toile cirée. Mais sur les quais encore déserts, -sur les ponts, la berge, la rivière, c'est une brume lourde, opaque, -immobile, où le soleil monte, là-haut, derrière Notre-Dame, avec des -lueurs de veilleuse dans un verre dépoli.</p> - -<p>Malgré le vent, malgré la brume, l'homme en question suit les quais, -toujours les quais, pour aller à son bureau. Il pourrait prendre un -autre chemin, mais la rivière paraît avoir un attrait mystérieux pour -lui. C'est son plaisir de s'en aller Je long des parapets, de frôler -ces rampes de pierre usées aux coudes des flâneurs. A cette heure, et -par le temps qu'il fait, les flâneurs sont rares. Pourtant, de loin en -loin, on rencontre une femme chargée de linge qui se repose contre te -parapet, ou quelque pauvre diable accoudé, penché vers l'eau d'un air -d'ennui. Chaque fois l'homme se retourne, les regarde curieusement et -l'eau après eux, comme si une pensée intime mêlait dans son esprit ces -gens à la rivière.</p> - -<p>Elle n'est pas gaie, ce matin, la rivière. Ce brouillard qui monte -entre les vagues semble l'alourdir. Les toits sombres des rives, tous -ces tuyaux de cheminée inégaux et penchés qui se reflètent, se croisent -et fument au milieu de l'eau, font penser à je ne sais quelle lugubre -usine qui, du fond de la Seine, enverrait à Paris toute sa fumée en -brouillard. Notre homme, lui, n'a pas l'air de trouver cela si triste. -L'humidité le pénètre de partout, ses vêtements n'ont pas un fil de -sec; mais il s'en va tout de même en sifflotant avec un sourire heureux -au coin des lèvres. Il y a si longtemps qu'il est fait aux brumes de la -Seine! Puis il sait que là-bas, en arrivant, il va trouver une bonne -chancelière bien fourrée, son poêle qui ronfle en l'attendant, et la -petite plaque chaude où il fait son déjeuner tous les matins. Ce sont -là de ces bonheurs d'employé, de ces joies de prison que connaissent -seulement ces pauvres êtres rapetissés dont toute là vie tient dans une -encoignure.</p> - -<p>«Il ne faut pas que j'oublie d'acheter des pommes», se dit-il de -temps en temps, et il siffle, et il se dépêche. Vous n'avez jamais vu -quelqu'un aller à son travail aussi gaiement.</p> - -<p>Les quais, toujours les quais, puis un pont. Maintenant le voilà -derrière Notre-Dame. A cette pointe de l'île, le brouillard est plus -intense que jamais. Il vient de trois côtés à la fois, noie à moitié -les hautes tours, S'amasse à l'angle du pont, comme s'il voulait cacher -quelque chose. L'homme s'arrête; c'est là.</p> - -<p>On distingue confusément des ombres sinistres, des gens accroupis sur -le trottoir qui ont l'air d'attendre, et comme aux grilles des hospices -et des squares, des éventaires étalés, avec des rangées de biscuits, -d'oranges, de pommes. Oh! les belles pommes si fraîches, si rouges sous -la buée... Il en remplit ses poches, en souriant à la marchande qui -grelotte, les pieds sur sa chaufferette; ensuite il pousse une porte -dans le brouillard, traverse une petite cour où stationne une charrette -attelée.</p> - -<p>«Est-ce qu'il y a quelque chose pour nous?» demande-t-il en passant. Un -charretier, tout ruisselant, lui répond:</p> - -<p>«Oui, monsieur, et même quelque chose de gentil.»</p> - -<p>Alors il entre vite dans son bureau.</p> - -<p>C'est là qu'il fait chaud, et qu'on est bien. Le poêle ronfle dans -un coin. La chancelière est à sa place. Son petit fauteuil l'attend, -bien au jour, près de la fenêtre. Le brouillard en rideau sur les -vitres fait une lumière unie et douce, et les grands livres à dos vert -s'alignent correctement sur leurs casiers. Un vrai cabinet de notaire.</p> - -<p>L'homme respire; il est chez lui.</p> - -<p>Avant de se mettre à l'ouvrage, il ouvre une grande armoire, en tire -des manches de lustrine qu'il passe soigneusement, un petit plat de -terre rouge, des morceaux de sucre qui viennent du café, et il commence -à peler ses pommes, en regardant autour de lui avec satisfaction. Le -fait est qu'on ne peut pas trouver un bureau plus gai, plus clair, -mieux en ordre. Ce qu'il y a de singulier, par exemple, c'est ce bruit -d'eau qu'on entend de partout, qui vous entoure, vous enveloppe, comme -si on était dans une chambre de bateau. En bas la Seine se heurte en -grondant aux arches du pont, déchire son flot d'écume à cette pointe -d'île toujours encombrée de planches, de pilotis, d'épaves. Dans la -maison même, tout autour du bureau, c'est un ruissellement d'eau jetée -à pleines cruches, le fracas d'un grand lavage. Je ne sais pas pourquoi -cette eau vous glace rien qu'à l'entendre. On sent qu'elle claque sur -un sol dur, qu'elle rebondit sur de larges dalles, des tables de marbre -qui la font paraître encore plus froide.</p> - -<p>Qu'est-ce qu'ils ont donc tant à laver dans cette étrange maison? -Quelle tache ineffaçable?</p> - -<p>Par moments, quand ce ruissellement s'arrête, là-bas, au fond, ce sont -des gouttes qui tombent une à une, comme après un dégel ou une grande -pluie. On dirait que le brouillard, amassé sur les toits, sur les murs, -se fond à la chaleur du poêle et dégoutte continuellement.</p> - -<p>L'homme n'y prend pas garde. Il est tout entier à ses pommes qui -commencent à chanter dans le plat rouge avec un petit parfum de -caramel, et cette jolie chanson l'empêche d'entendre le bruit d'eau, le -sinistré bruit d'eau.</p> - -<p>«Quand vous voudrez, greffier!...» dit une voix enroulée dans là pièce -du fond. Il jette un regard sur ses pommes, et s'en va bien à regret. -Où va-t-il? Par la porte entr'ouverte une minute, il vient un air -fade et froid qui sent les roseaux, le marécage, et comme une vision -de hardes en train de sécher sur des cordes, des blouses fanées, -des bourgerons, une robe d'indienne pendue tout de son long par les -manches, et qui s'égoutte, qui s'égoutte.</p> - -<p>C'est fini. Le voilà qui rentre. Il dépose sur sa table de menus objets -tout trempés d'eau, et revient frileusement vers le poêle dégourdir ses -mains rouges de froid.</p> - -<p>«Il faut être enragé vraiment, par ce temps-là..., se dit-il en -frissonnant; qu'est-ce qu'elles ont donc toutes?»</p> - -<p>Et comme il est bien réchauffé, et que son sucre commence à faire -la perle aux bords du plat, il se met à déjeuner sur un coin de son -bureau. Tout en mangeant, il a ouvert un de ses registres, et le -feuillette avec complaisance. Il est si bien tenu ce grand livré! Des -lignes droites, des entêtes à l'encre bleue, des petits reflets de -poudre d'or, des buvards à chaque page, un soin, un ordre...</p> - -<p>Il paraît que les affaires vont bien. Le brave homme a l'air satisfait -d'un comptable en face d'un bon inventaire de fin d'année. Pendant -qu'il se délecte à tourner les pages de son livre, les portes s'ouvrent -dans la salle à côté, les pas d'une foule sonnent sur les dalles; on -parle à demi-voix comme dans une église.</p> - -<p>«Oh! qu'elle est jeune... Quel dommage!...»</p> - -<p>Et l'on se pousse et l'on chuchotte...</p> - -<p>Qu'est-ce que cela peut lui faire à lui qu'elle soit jeune? -Tranquillement, en achevant ses pommes, il attire devant lui les objets -qu'il a apportés tout à l'heure. Un dé plein de sable, un porte-monnaie -avec un sou dedans, de petits ciseaux rouillés, si rouillés qu'on ne -pourra plus jamais s'en servir—oh! plus jamais;—un livret d'ouvrière -dont les pages sont collées entre elles; une lettre en loques, effacée, -où l'on peut lire quelques mots: «<i>L'enfant... pas d'arg... mois de -nourrice</i>...»</p> - -<p>Le teneur de livre hausse les épaules avec l'air de dire:</p> - -<p>«Je connais ça...»</p> - -<p>Puis il prend sa plume, souffle soigneusement les mies de pain tombées -sur son grand livre, fait un geste pour bien poser sa main, et de -sa plus belle ronde il écrit le nom qu'il vient de déchiffrer sur le -livret mouillé:</p> - -<p><i>Félicie Rameau, brunisseuse, dix-sept ans</i>.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="AVEC_TROIS_CENT_MILLE_FRANCS" id="AVEC_TROIS_CENT_MILLE_FRANCS">AVEC TROIS CENT MILLE FRANCS</a></h4> - - -<h5>QUE M'A PROMIS GIRARDIN!...</h5> - - -<p>Ne vous est-il jamais arrivé de sortir de chez vous, le pied léger et -l'âme heureuse, et après deux heures de courses dans Paris, de rentrer -tout mal en train, affaissé par une tristesse sans cause, un malaise -incompréhensible? Vous vous dites: «Qu'est-ce que j'ai donc?...» Mais -vous avez beau chercher, vous ne trouvez rien. Toutes vos courses -ont été bonnes, le trottoir sec, le soleil chaud; et pourtant vous -vous sentez au cœur une angoisse douloureuse, comme l'impression d'un -chagrin ressenti.</p> - -<p>C'est qu'en ce grand Paris, où la foule se sent inobservée et libre, on -ne peut faire un pas sans se heurter à quelque détresse envahissante -qui vous éclabousse et vous laisse sa marque en passant. Je ne parle -pas seulement des infortunes qu'on connaît, auxquelles on s'intéresse, -de ces chagrins d'ami qui sont un peu les nôtres et dont la rencontre -subite vous serre le cœur comme un remords; ni même de ces chagrins -d'indifférents, qu'on n'écoute que d'une oreille, et qui vous navrent -sans qu'on s'en doute. Je parle de ces douleurs tout à fait étrangères, -qu'on n'entrevoit qu'au passage, en une minute, dans l'activité de la -course et la confusion de la rue.</p> - -<p>Ce sont des lambeaux de dialogues saccadés au train des voitures, des -préoccupations sourdes et aveugles qui parlent toutes seules et très -haut, des épaules lasses, des gestes fous, des yeux de fièvre, des -visages blêmes gonflés de larmes, des deuils récents mal essuyés aux -voiles noirs. Puis des détails furtifs, et si légers! Un collet d'habit -brossé, usé, qui cherche l'ombre, une serinette sans voix tournant -à vide sous un porche, un ruban de velours au cou d'une bossue, -cruellement noué bien droit entre les épaules contrefaites... Toutes -ces visions de malheurs inconnus passent vite, et vous les oubliez en -marchant, mais vous avez senti le frôlement de leur tristesse, vos -vêtements se sont imprégnés de l'ennui qu'ils traînaient après eux, et -à la fin de la journée vous sentez remuer tout ce qu'il y a en vous -d'ému, de douloureux, parce que sans vous en apercevoir vous avez -accroché au coin d'une rue, au seuil d'une porte, ce fil invisible qui -lie toutes les infortunes et les agite à la même secousse.</p> - -<p>Je pensais à cela l'autre matin—car c'est surtout le matin que Paris -montre ses misères—en voyant marcher devant moi un pauvre diable -étriqué dans un paletot trop mince qui faisait paraître ses enjambées -plus longues, et exagérait férocement tous ses gestes. Courbé en deux, -tourmenté comme un arbre en plein vent, cet homme s'en allait très -vite. De temps en temps, sa main plongeait dans une de ses poches de -derrière, et y cassait un petit pain qu'il dévorait furtivement, comme -honteux de manger dans la rue.</p> - -<p>Les maçons me donnent appétit, quand je les vois, assis sur les -trottoirs, mordre au beau mitan de leur miche fraîche. Les petits -employés aussi me font envie, lorsqu'ils reviennent en courant de la -boulangerie au bureau, la plume à l'oreille, la bouche pleine, tout -réjouis de ce repas au grand air. Mais ici on sentait la honte de la -vraie faim, et c'était pitié de voir ce malheureux n'osant manger que -par miettes le pain qu'il broyait au fond de sa poche.</p> - -<p>Je le suivais depuis un moment quand tout à coup, comme il arrive -souvent dans ces existences déroutées, il changea brusquement de -direction et d'idée, et en se retournant se trouva face à face avec -moi.</p> - -<p>«Tiens! vous voilà...» Par hasard, je le connaissais un peu. C'était -un de ces brasseurs d'affaires comme il en pousse tant entre les pavés -de Paris, homme à inventions, fondateur de journaux Impossibles, -autour duquel il s'était fait pendant un certain temps beaucoup de -réclames et de bruit imprimé, et qui depuis trois mois avait disparu -dans un formidable plongeon. Après un bouillonnement de quelques jours -à l'endroit de sa chute, le flot s'était uni, refermé, et il n'avait -plus été question de lui. En me voyant, il se troubla, et pour couper -court à toute question, sans doute aussi pour détourner mon regard de -sa tenue sordide et de son sou de pain, il se mit à me parler très -vite, d'un ton faussement joyeux... Ses affaires allaient bien, très -bien... Ça n'avait été qu'un temps d'arrêt. En ce moment, il tenait une -affaire magnifique... Un grand journal industriel à images... Beaucoup -d'argent, un traité d'annonces superbe!... Et sa figure s'animait en -parlant. Sa taille se redressait. Peu à peu il prit un ton protecteur, -comme s'il était déjà dans son bureau de rédaction, me demanda même des -articles.</p> - -<p>«Et vous savez, ajouta-t-il, d'un air de triomphe, c'est une affaire -sûre... je commence avec trois cent mille francs que m'a promis -Girardin!»</p> - -<p>Girardin!</p> - -<p>C'est bien le nom qui vient toujours à la bouche de ces visionnaires. -Quand on le prononce devant moi, ce nom, il me semble voir des -quartiers neufs, de grandes bâtisses inachevées, des journaux tout -frais imprimés, avec des listes d'actionnaires et d'administrateurs. -Que de fois j'ai entendu dire, à propos de projets insensés: «Il -faudra parler de ça à Girardin!...»</p> - -<p>Et lui aussi, le pauvre diable, cette idée lui était venue de parler de -ça à Girardin. Toute la nuit, il avait dû préparer son plan, aligner -des chiffres; puis il était sorti, et en marchant, en s'agitant, -l'affaire était devenue si belle, qu'au moment de notre rencontre il -lui paraissait impossible que Girardin lui refusât ses trois cent mille -francs. En disant qu'on les lui avait promis, le malheureux ne mentait -pas, il ne faisait que continuer son rêve.</p> - -<p>Pendant qu'il me parlait, nous étions bousculés, poussés contre le mur. -C'était sur le trottoir d'une de ces rues si agitées qui vont de la -Bourse à la Banque, pleines de gens pressés, distraits, tout à leurs -affaires, boutiquiers anxieux courant retirer leurs billets, petits -boursiers à figures basses qui se jettent des chiffres à l'oreille en -passant. Et d'entendre tous ces beaux projets au milieu de cette foule, -dans ce quartier de spéculateurs où l'on sent comme la hâte et la -fièvre des jeux de hasard, cela me donnait le frisson d'une histoire de -naufrage racontée en pleine mer. Je voyais réellement tout ce que cet -homme me disait, ses catastrophes sur d'autres visages, et ses espoirs -rayonnants dans d'autres yeux égarés. Il me quitta brusquement, comme -il m'avait abordé, jeté à corps perdu dans ce tourbillon de folies, de -rêves, de mensonges, ce que ces gens-là appellent d'un ton sérieux « -les affaires».</p> - -<p>Au bout de cinq minutes, je l'avais oublié, mais le soir, rentré chez -moi, quand je secouai avec la poussière des rues toutes les tristesses -de la journée, je revis cette figure tourmentée et pâle, le petit pain -d'un sou, et le geste qui soulignait ces paroles fastueuses: «Avec -trois cent mille francs que m'a promis Girardin!...»</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="ARTHUR" id="ARTHUR">ARTHUR</a></h4> - - -<p>Il y a quelques années, j'habitais un petit pavillon aux -Champs-Élysées, dans le passage des Douze-Maisons. Figurez-vous -un coin de faubourg perdu, niché au milieu de ces grandes avenues -aristocratiques, si froides, si tranquilles, qu'il semble qu'on n'y -passe qu'en voiture. Je ne sais quel caprice de propriétaire, quelle -manie d'avare ou de vieux laissait traîner ainsi au cœur de ce beau -quartier ces terrains vagues, ces petits jardins moisis, ces maisons -basses, bâties de travers, avec l'escalier en dehors et des terrasses -de bois pleines de linge étendu, de cages à lapins, de chats maigres, -de corbeaux apprivoisés. Il y avait là des ménages d'ouvriers, de -petits rentiers, quelques artistes,—on en trouve partout où il reste -des arbres,—et enfin deux ou trois garnis d'aspect sordide, comme -encrassés par des générations de misères. Tout autour, la splendeur et -le bruit des Champs-Élysées, un roulement continu, un cliquetis de -harnais et de pas fringants, les portes cochères lourdement refermées, -les calèches ébranlant les porches, des pianos étouffés, les violons de -Mabille, un horizon de grands hôtels muets, aux angles arrondis, avec -leurs vitres nuancées par des rideaux de soie claire et leurs hautes -glaces sans tain, où montent les dorures des candélabres et les fleurs -rares des jardinières...</p> - -<p>Cette ruelle noire des Douze-Maisons, éclairée seulement d'un réverbère -au bout, était comme la coulisse du beau décor environnant. Tout ce -qu'il y avait de paillons dans ce luxe venait se réfugier là, galons de -livrées, maillots de clowns, toute une bohème de palefreniers anglais, -d'écuyers du Cirque, les deux petits postillons de l'Hippodrome avec -leurs poneys jumeaux et leurs affiches-réclames, la voiture aux -chèvres, les guignols, les marchandes d'oublies, et puis des tribus -d'aveugles qui revenaient le soir, chargés de pliants, d'accordéons, de -sébiles. Un de ces aveugles se maria pendant que j'habitais le passage. -Cela nous valut toute la nuit un concert fantastique de clarinettes, de -hautbois, d'orgues, d'accordéons, où l'on voyait très bien défiler tous -les ponts de Paris avec leurs psalmodies différentes... A l'ordinaire -cependant, le passage était assez tranquille. Ces errants de la rue -ne rentraient qu'à la brune, et si las! Il n'y avait de tapage que le -samedi, lorsque Arthur touchait sa paye.</p> - -<p>C'était mon voisin, cet Arthur. Un petit mur allongé d'un treillage -séparait seul mon pavillon du garni qu'il habitait avec sa femme. -Aussi, bien malgré moi, sa vie se trouvait-elle mêlée à la mienne; et -tous les samedis j'entendais, sans en rien perdre, l'horrible drame -si parisien qui se jouait dans ce ménage d'ouvriers. Cela commençait -toujours de la même façon. La femme préparait le dîner; les enfants -tournaient autour d'elle. Elle leur parlait doucement, s'affairait. -Sept heures, huit heures: personne... A mesure que le temps se passait, -sa voix changeait, roulait des larmes, devenait nerveuse. Les enfants -avaient faim, sommeil, commençaient à grogner. L'homme n'arrivait -toujours pas. On mangeait sans lui. Puis, la marmaille couchée, -le poulailler endormi, elle venait sur le balcon de bois, et je -l'entendais dire tout bas en sanglotant:</p> - -<p>«Oh! la canaille! la canaille!»</p> - -<p>Des voisins qui rentraient la trouvaient là. On la plaignait.</p> - -<p>«Allez donc vous coucher, madame Arthur. Vous savez bien qu'il ne -rentrera pas, puisque c'est le jour de paye.»</p> - -<p>Et des conseils, des commérages.</p> - -<p>«A votre place, voilà comme je ferais... Pourquoi ne le dites-vous pas -à son patron?»</p> - -<p>Tout cet apitoiement la faisait pleurer davantage; mais elle persistait -dans son espoir, dans son attente, s'y énervait, et les portes fermées, -le passage muet, se croyant bien seule, restait accoudée là, ramassée -toute dans une idée fixe, se racontant à elle-même et très haut ses -tristesses avec ce laisser-aller du peuple qui a toujours une moitié de -sa vie dans la rue. C'étaient des loyers en retard, les fournisseurs -qui la tourmentaient, le boulanger qui refusait le pain... Comment -ferait-elle, s'il rentrait encore sans argent? A la fin, la lassitude -la prenait de guetter les pas attardés, de compter les heures. Elle -rentrait; mais longtemps après, quand je croyais tout fini, on toussait -près de moi sur la galerie. Elle était encore là, la malheureuse, -ramenée par l'inquiétude, se tuant les yeux à regarder dans cette -ruelle noire, et n'y voyant que sa détresse.</p> - -<p>Vers une heure, deux heures, quelquefois plus tard, on chantait au -bout du passage. C'était Arthur qui rentrait. Le plus souvent, il se -faisait accompagner, traînait un camarade jusqu'à sa porte: «Viens -donc ... viens donc...» et même là, il flânait encore, ne pouvait -se décider à rentrer, sachant bien ce qui l'attendait chez lui... -En montant l'escalier, le silence de la maison endormie qui lui -renvoyait son pas lourd le gênait comme un remords. Il parlait seul, -tout haut, s'arrêtant devant chaque taudis: «Bonsoir, ma'me Weber... -bonsoir, ma'me Mathieu.» Et si on ne lui répondait pas, c'était une -bordée d'injures, jusqu'au moment où toutes les portes, toutes les -fenêtres s'ouvraient pour lui renvoyer ses malédictions. C'est ce qu'il -demandait. Son vin aimait le train, les querelles. Et puis, comme cela, -il s'échauffait, arrivait en colère, et sa rentrée lui faisait moins -peur.</p> - -<p>Elle était terrible, cette rentrée...</p> - -<p>«Ouvre, c'est moi...»</p> - -<p>J'entendais les pieds nus de la femme sur le carreau, le frottement des -allumettes, et l'homme qui, dès en entrant, essayait de bégayer une -histoire, toujours la même: les camarades, l'entraînement... Chose, -tu sais bien... Chose qui travaille au chemin de fer. La femme ne -l'écoutait pas:</p> - -<p>«Et l'argent?</p> - -<p>—J'en ai plus, disait la voix d'Arthur.</p> - -<p>—Tu mens!...»</p> - -<p>Il mentait en effet. Même dans l'entraînement du vin, il réservait -toujours quelques sous, pensant d'avance à sa soif du lundi; et -c'est ce restant de paye qu'elle essayait de lui arracher. Arthur se -débattait:</p> - -<p>«Puisque je te dis que j'ai tout bu!» criait-il. Sans répondre, elle -s'accrochait à lui de toute son indignation, de tous ses nerfs, le -secouait, le fouillait, retournait ses poches. Au bout d'un moment, -j'entendais l'argent qui roulait par terre, la femme se jetant dessus -avec un rire de triomphe.</p> - -<p>«Ah! tu vois bien.»</p> - -<p>Puis un juron, des coups sourds..., c'est l'ivrogne qui se vengeait. -Une fois en train de battre; il ne s'arrêtait plus. Tout ce qu'il y -a de mauvais, de destructeur dans ces affreux vins de barrière lui -montait au cerveau et voulait sortir. La femme hurlait, les derniers -meubles du bouge volaient en éclats, les enfants réveillés en sursaut -pleuraient de peur. Dans le passage, les fenêtres s'ouvraient. On -disait;</p> - -<p>«C'est Arthur! c'est Arthur!...»</p> - -<p>Quelquefois aussi le beau-père, un vieux chiffonnier qui logeait dans -le garni voisin, venait au secours de sa fille; mais Arthur s'enfermait -à clef pour ne pas être dérangé dans son opération. Alors, à travers -la serrure, un dialogue effrayant s'engageait entre le beau-père et le -gendre, et nous en apprenions de belles:</p> - -<p>«T'en as donc pas assez de tes deux ans de prison, bandit?» criait le -vieux. Et l'ivrogne, d'un ton superbe:</p> - -<p>«Eh bien oui, j'ai fait deux ans de prison... Et puis après?... Au -moins, moi, j'ai payé ma dette à la société... Tâche donc de payer la -tienne!...»</p> - -<p>Cela lui paraissait tout simple: j'ai volé, vous m'avez mis en prison. -Nous sommes quittes... Mais tout de même, si le vieux insistait -trop là-dessus, Arthur impatienté ouvrait sa porte, tombait sur le -beau-père, la belle-mère, les voisins, et battait tout le monde, comme -Polichinelle.</p> - -<p>Ce n'était pourtant pas un méchant homme. Bien souvent le dimanche, -au lendemain d'une de ces tueries, l'ivrogne apaisé, sans le sou pour -aller boire, passait la journée chez lui. On sortait les chaises des -chambres. On s'installait sur le balcon, ma'me Weber, ma'me Mathieu, -tout le garni, et l'on causait. Arthur faisait l'aimable, le bel -esprit; vous auriez dit un de ces ouvriers modèles qui suivent les -cours du soir. Il prenait pour parler une voix blanche, doucereuse, -déclamait des bouts d'idées ramassées un peu partout, sur les droits -de l'ouvrier, la tyrannie du capital. Sa pauvre femme, attendrie par -les coups de la veille, le regardait avec admiration, et ce n'était pas -la seule.</p> - -<p>«Cet Arthur pourtant, s'il voulait!» murmurait ma'me Weber en -soupirant. Ensuite ces dames le faisaient chanter... Il chantait <i>les -Hirondelles</i>, de M. de <i>Bélanger</i>... Oh! cette voix de gorge, pleine -de fausses larmes, le sentimentalisme bête de l'ouvrier!... Sous la -vérandah moisie, en papier goudronné, les guenilles étendues laissaient -passer un coin du ciel bleu entre les cordes, et toute cette crapule, -affamée d'idéal à sa manière, tournait là-haut ses yeux mouillés.</p> - -<p>Tout cela n'empêchait pas que, le samedi suivant, Arthur mangeait sa -paye, battait sa femme; et qu'il y avait là, dans ce bouge, un tas -d'autres petits Arthur, n'attendant que d'avoir l'âge de leur père pour -manger leur paye, battre leurs femmes... Et c'est cette race-là qui -voudrait gouverner le monde!... Ah! maladie! comme disaient mes voisins -du passage.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LES_TROIS_SOMMATIONS" id="LES_TROIS_SOMMATIONS">LES TROIS SOMMATIONS</a></h4> - - -<p>Aussi vrai que je m'appelle Bélisaire et que j'ai mon rabot dans la -main en ce moment, si le père Thiers s'imagine que la bonne leçon qu'il -vient de nous donner aura servi à quelque chose, c'est qu'il ne connaît -pas le peuple de Paris. Voyez-vous, monsieur, ils auront beau nous -fusiller en grand, nous déporter, nous exporter, mettre Cayenne au bout -de Satory, bourrer les pontons comme des barils à sardines, le Parisien -aime l'émeute, et rien ne pourra lui enlever ce goût-là! On a ça dans -le sang. Qu'est-ce que vous voulez? Ce n'est pas tant la politique, -qui nous amuse, c'est le train qu'elle fait: les ateliers fermés, les -rassemblements, la flâne, et puis encore quelque chose en plus que je -ne saurais vous dire.</p> - -<p>Pour bien comprendre cela, il faut être né, comme moi, rue de -l'Orillon, dans un atelier de menuisier, et depuis huit ans jusqu'à -quinze qu'on m'a mis en apprentissage, avoir roulé le faubourg avec -une voiture à bras pleine de copeaux. Ah! dame! je peux dire que je -m'en suis payé des révolutions, dans ce temps-là. Tout petit, pas plus -haut qu'une botte, dès qu'il y avait du bruit dans Paris, vous étiez -sûr de m'y voir par un bout. Presque toujours je savais ça d'avance. -Quand je voyais les ouvriers s'en aller bras dessus, bras dessous, dans -le faubourg, en prenant le trottoir tout en large, les femmes sur les -portes causant, gesticulant, et tous ces tas de monde qui descendaient -des barrières, je me disais en charriant mes copeaux: «Bonne affaire! -il va y avoir quelque chose...»</p> - -<p>En effet, ça ne manquait pas. Le soir, en rentrant chez nous, je -trouvais la boutique pleine; des amis du père causaient politique -autour de l'établi, des voisins lui apportaient le journal; car dans -ce temps-là il n'y avait pas de feuilles à un sou comme maintenant. -Ceux qui voulaient recevoir le journal se cotisaient à plusieurs dans -la même maison et se le passaient d'étage en étage ... Papa Bélisaire, -qui travaillait toujours malgré tout, poussait son rabot avec colère en -entendant les nouvelles; et je me rappelle que ces jours-là, au moment -de se mettre à table, la mère ne manquait jamais de nous dire:</p> - -<p>«Tenez-vous tranquilles, les enfants... Le père n'est pas content, -rapport aux affaires de la politique.»</p> - -<p>Moi, vous pensez, je n'y comprenais pas grand'chose, à ces sacrées -affaires. Tout de même, il y avait des mots qui m'entraient dans la -tête à force de les entendre, comme, par exemple:</p> - -<p>«Cette canaille de Guizot, qui est allé à Gand!»</p> - -<p>Je ne savais pas bien ce que c'était que ce Guizot, ni ce que cela -voulait dire d'être allé à Gand; mais c'est égal! je répétais avec les -autres:</p> - -<p>«Canaille de Guizot!... Canaille de Guizot!...»</p> - -<p>Et j'y allais d'autant plus de bon cœur à l'appeler canaille, ce pauvre -M. Guizot, que, dans ma tête, je le confondais avec un grand coquin de -sergent de ville qui se tenait au coin de la rue de l'Orillon et me -faisait toujours des misères, par rapport à ma charrette de copeaux -... Personne ne l'aimait dans le quartier, ce grand rouge-là! Les -chiens, les enfants, tout le monde lui était après; il n'y avait que le -marchand de vin qui, de temps en temps, pour l'amadouer, lui glissait -un verre de vin dans l'entre-bâillement de sa boutique. Le grand rouge -s'approchait sans avoir l'air de rien, regardait à droite et à gauche -s'il n'y avait pas de chefs, puis, en passant, <i>uit</i>!... Je n'ai jamais -vu siffler un verre de vin si lestement. Le malin, c'était de guetter -le moment où il avait le coude en l'air, et d'arriver derrière en -criant:</p> - -<p>«Gare, sergo!... voilà l'officier.»</p> - -<p>On est comme ça dans le peuple de Paris, c'est le sergent de ville qui -porte la peine de tout. On s'habitue à les haïr, les pauvres diables, -à les regarder comme des chiens. Les ministres font des bêtises, c'est -aux sergents de ville qu'on les fait payer, et quand une fois il arrive -une bonne révolution, les ministres s'en vont à Versailles, et les -sergents de ville dans le canal...</p> - -<p>Pour en revenir donc à ce que je vous disais, dès qu'il y avait quelque -chose dans Paris, j'étais un des premiers à le savoir. Ces jours-là, -on se donnait rendez-vous, tous les petits du quartier, et nous -descendions ensemble le faubourg. Il y avait des gens qui criaient:</p> - -<p>«C'est rue Montmartre... non!... à la porte Saint-Denis.»</p> - -<p>D'autres qui s'étaient trouvés en course de ce côté-là, revenaient -furieux de n'avoir pas pu passer. Les femmes couraient chez les -boulangers. On fermait les portes cochères. Tout cela nous montait. -Nous chantions, nous bousculions en passant les petits marchands des -rues qui relevaient bien vite leurs étalages, leurs éventaires comme -les jours de grand vent. Quelquefois, en arrivant au canal, les ponts -des écluses étaient déjà tournés. Des fiacres, des camions s'arrêtaient -là. Les cochers juraient, le monde s'inquiétait. Nous escaladions en -courant cette grande passerelle toute en marches qui séparait alors le -faubourg de la rue du Temple, et nous arrivions sur les boulevards.</p> - -<p>C'est ça qui est amusant, le boulevard, les mardis gras et les jours -d'émeute. Presque pas de voitures; on pouvait galoper à son aise sur -cette grande chaussée. En nous voyant passer, les boutiquiers de ces -quartiers savaient bien ce que cela voulait dire, et fermaient vite -leurs magasins. On entendait claquer les volets; mais tout de même, une -fois la boutique fermée, ces gens-là se tenaient sur le trottoir devant -leurs portes, parce que chez les Parisiens la curiosité est plus forte -que tout.</p> - -<p>Enfin nous apercevions une masse noire, la foule, l'encombrement. -C'était là!... Seulement pour bien voir, il s'agissait d'être au -premier rang; et dame! on en recevait de ces taloches... Pourtant, à -force de pousser, de bousculer, de se glisser entre les jambes, nous -finissions par arriver... Une fois bien placés, en avant de tout le -monde, on respirait et on était fier. Le fait est que le spectacle en -valait la peine.</p> - -<p>Non, voyez-vous, jamais M. Bocage, jamais M. Mélingue ne m'ont donné un -battement de cœur pareil à celui que j'avais en voyant là-bas, au bout -de la rue, dans l'espace resté vide, le commissaire s'avancer avec son -écharpe... Les autres criaient:</p> - -<p>«Le commissaire! le commissaire!»</p> - -<p>Moi je ne disais rien. J'avais les dents serrées de peur, de plaisir, -de je ne sais pas quoi; en moi-même je pensais:</p> - -<p>«Le commissaire est là... gare tout à l'heure les coups de trique...»</p> - -<p>Ce n'était pas encore tant les coups de trique qui m'impressionnaient, -mais ce diable d'homme avec son écharpe sur son habit noir, et ce -grand chapeau de monsieur qui lui donnait l'air d'être en visite au -milieu des schakos et des tricornes, ça me faisait un effet...! Après -un roulement de tambour, le commissaire commençait à marmotter quelque -chose. Comme il était loin de nous, malgré le grand silence, sa voix -s'en allait dans l'air, et on n'entendait que ça:</p> - -<p>«Mn...mn... mn...»</p> - -<p>Mais nous la connaissions aussi bien que lui la loi sur les -attroupements. Nous savions que nous avions droit à trois sommations -avant d'arriver aux coups de trique. Aussi la première fois, personne -ne bougeait. On restait là, bien tranquille, les mains dans les -poches... Par exemple, au second roulement, on commençait à devenir -vert, et à regarder de droite et de gauche par où il faudrait passer... -Au troisième roulement, prrt! c'était comme un départ de perdreaux, et -des cris, des miaulements, un envolement de tabliers, de chapeaux, de -casquettes, et puis là-bas derrière, les triques qui commençaient à -taper. Non, vrai! il n'y a pas de pièces de théâtre capables de vous -donner de ces émotions-là. On en avait pour huit jours à raconter cela -aux autres, et comme ils étaient fiers ceux qui pouvaient dire:</p> - -<p>«J'ai entendu la troisième sommation!...»</p> - -<p>Il faut dire aussi qu'à ce jeu on risquait quelquefois des morceaux de -sa peau. Figurez-vous qu'un jour, à la pointe Saint-Eustache, je ne -sais comment le commissaire fit son compte; mais pas plutôt le second -roulement, voilà les municipaux qui partent, la trique en l'air. Je -ne restai pas là à les attendre, vous pensez bien. Mais j'avais beau -allonger mes petites jambes, un de ces grands diables s'était acharné -sur moi et me serrait de si court, de si court, qu'après avoir senti -deux ou trois fois le vent de sa trique, je finis par la recevoir en -plein sur la tête. Dieu de Dieu, quelle décharge! je n'ai jamais vu -pareille illumination... On me rapporta chez nous la figure fendue, et -si vous croyez que ça m'avait corrigé... Ah! ben oui, tout le temps que -la pauvre maman Bélisaire me mettait des compresses, je ne cessais pas -de crier:</p> - -<p>«Ce n'est pas ma faute... C'est ce gueux de commissaire qui nous a -trichés... il n'a fait que deux sommations!»</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="UN_SOIR_DE_PREMIERE" id="UN_SOIR_DE_PREMIERE">UN SOIR DE PREMIÈRE</a></h4> - - -<h5>IMPRESSIONS DE L'AUTEUR</h5> - - -<p>C'est pour huit heures. Dans cinq minutes, la toile va se lever. -Machinistes, régisseur, garçon d'accessoires, tout le monde est à son -poste. Les acteurs de la première scène se placent, prennent leurs -attitudes. Je regarde une dernière fois par le trou du rideau. La -salle est comble; quinze cents têtes rangées en amphithéâtre, riant, -s'agitant dans la lumière. Il y en a quelques-unes que je reconnais -vaguement; mais leur physionomie me parait toute changée. Ce sont -des mines pincées, des airs rogues, dogmatiques, des lorgnettes déjà -braquées qui me visent comme des pistolets. Il y a bien dans un coin -quelques visages chers, pâlis par l'angoisse et l'attente: mais combien -d'indifférents, de mal disposés! Et tout ce que ces gens apportent du -dehors, cette masse d'inquiétudes, de distractions, de préoccupations, -de méfiances... Dire qu'il va falloir dissiper tout cela, traverser -cette atmosphère d'ennui, de malveillance, faire à ces milliers d'êtres -une pensée commune, et que mon drame ne peut exister qu'en allumant -sa vie à toutes ces paires d'yeux inexorables... Je voudrais attendre -encore, empêcher le rideau de se lever. Mais non! il est trop tard. -Voilà les trois coups frappés, l'orchestre qui prélude... puis un grand -silence, et une voix que j'entends des coulisses, sourde, lointaine, -perdue dans l'immensité de la salle. C'est ma pièce qui commence. Ah! -malheureux, qu'est-ce que j'ai fait?...</p> - -<p>Moment terrible. On ne sait où aller, que devenir. Rester là, collé -contre un portant, l'oreille tendue, le cœur serré; encourager les -acteurs quand on aurait tant besoin d'encouragements soi-même, parler -sans savoir ce qu'on dit, sourire en ayant dans les yeux l'égarement de -la pensée absente... Au diable! J'aime encore mieux me glisser dans la -salle et regarder le danger en face.</p> - -<p>Caché au fond d'une baignoire, j'essaye de me poser en spectateur -détaché, indifférent, comme si je n'avais pas vu pendant deux mois -toutes les poussières de ces planches flotter autour de mon œuvre, -comme si je n'avais pas réglé moi-même tous ces gestes, toutes ces voix -et les moindres détails de la mise en scène, depuis le mécanisme des -portes jusqu'à la montée du gaz. C'est une impression singulière. Je -voudrais écouter, mais je ne peux pas. Tout me gêne, tout me dérange. -Ce sont des clefs brusques aux portes des loges, des tabourets qu'on -remue, des quintes de toux qui s'encouragent, se répondent, des -chuchotements d'éventails, des étoffes froissées, un tas de petits -bruits qui me paraissent énormes; puis des hostilités de gestes, -d'attitudes, des dos qui n'ont pas l'air content, des coudes ennuyés -qui s'étalent, semblent barrer tout le décor.</p> - -<p>Devant moi, un tout jeune homme à binocle prend des notes d'un air -grave, et dit:</p> - -<p>«C'est enfantin.»</p> - -<p>Dans la loge à côté, on cause à voix basse:</p> - -<p>«Vous savez que c'est pour demain.</p> - -<p>—Pour demain?</p> - -<p>—Oui, demain, sans faute.»</p> - -<p>Il paraît que demain est très important pour ces gens-là, et moi qui -ne pense qu'à aujourd'hui!... A travers cette confusion, pas un de mes -mots ne porte, ne fait flèche. Au lieu de monter, d'emplir la salle, -les voix des acteurs s'arrêtent au bord de la rampe et retombent -lourdement dans le trou du souffleur, au fracas bête de la claque... -Qu'est-ce qu'il a donc à se fâcher, ce monsieur, là-haut? Décidément -j'ai peur. Je m'en vais.</p> - -<p>Me voilà dehors. Il pleut, il fait noir; mais je ne m'en aperçois -guère. Les loges, les galeries tournent encore devant moi avec leurs -rangées de têtes lumineuses, et la scène au milieu, comme un point -fixe, éclatant, qui s'obscurcit à mesure que je m'éloigne. J'ai -beau marcher, me secouer, je la vois toujours cette scène maudite, -et la pièce que je sais par cœur, continue à se jouer, à se traîner -lugubrement au fond de mon cerveau. C'est comme un mauvais rêve que -j'emporte avec moi, et auquel je mêle les gens qui me heurtent, le -gâchis, le bruit de la rue. Au coin du boulevard, un coup de sifflet -m'arrête, me fait pâlir. Imbécile! c'est un bureau d'omnibus... Et je -marche, et la pluie redouble. Il me semble que là-bas aussi il pleut -sur mon drame, que tout se décolle, se détrempe, et que mes héros, -honteux et frippés, barbottent à ma suite sur les trottoirs luisants de -gaz et d'eau.</p> - -<p>Pour m'arracher à ces idées noires, j'entre dans un café. J'essaye -de lire; mais les lettres se croisent, dansent, s'allongent, -tourbillonnent. Je ne sais plus ce que les mots veulent dire; ils me -semblent tous bizarres, vides de sens. Cela me rappelle une lecture -que j'ai faite en mer, il y a quelques années, un jour de très gros -temps. Sous le rouf inondé d'eau où je m'étais blotti, j'avais trouvé -une grammaire anglaise, et là, dans le train des vagues et des mâts -arrachés, pour ne pas penser au danger, pour ne pas voir ces paquets -d'eau verdâtre qui croulaient sur le pont en s'étalant, je m'absorbais -de toutes mes forces dans l'étude du <i>th</i> anglais; mais j'avais beau -lire à haute voix, répéter et crier les mots, rien ne pouvait entrer -dans ma tête pleine des huées de la mer et des sifflements aigus de la -bise en haut des vergues.</p> - -<p>Le journal que je tiens à ce moment me paraît aussi incompréhensible -que ma grammaire anglaise. Pourtant à force de fixer cette grande -feuille dépliée devant moi, je vois s'y dérouler, entre les lignes -courtes et serrées, les articles de demain, et mon pauvre nom se -débattre dans des buissons d'épines et des flots d'encre amère... Tout -à coup le gaz baisse, on ferme le café.</p> - -<p>Déjà?</p> - -<p>Quelle heure est-il donc?</p> - -<p>... Les boulevards sont pleins de monde. On sort des théâtres. Je -me croise sans doute avec des gens qui ont vu ma pièce. Je voudrais -demander, savoir, et en même temps je passe vite pour ne pas entendre -les réflexions à haute voix et les feuilletons en pleine rue. Ah! -comme ils sont heureux tous ceux-là qui rentrent chez eux et qui n'ont -pas fait de pièces... Me voici devant le théâtre. Tout est fermé, -éteint. Décidément, je ne saurai rien ce soir; mais je me sens une -immense tristesse devant les affiches mouillées et les ifs à lampions -qui clignotent encore à la porte. Ce grand bâtiment que j'ai vu tout -à l'heure s'étaler en bruit et en lumière à tout ce coin de boulevard -est sourd, noir, désert, ruisselant comme après un incendie ... Allons! -c'est fini. Six mois de travail, de rêves, de fatigues, d'espérances, -tout cela s'est brûlé, perdu, envolé à la flambée de gaz d'une soirée.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LA_SOUPE_AU_FROMAGE" id="LA_SOUPE_AU_FROMAGE">LA SOUPE AU FROMAGE</a></h4> - - -<p>C'est une petite chambre au cinquième, une de ces mansardes où la pluie -tombe droite sur les vitres à tabatière, et qui—la nuit venue comme -maintenant—semblent se perdre avec les toits dans le noir et dans la -rafale. Pourtant la pièce est bonne, confortable, et l'on éprouve en y -entrant je ne sais quel sentiment de bien-être qu'augmentent encore le -bruit du vent et les torrents de pluie ruisselant aux gouttières. On se -croirait dans un nid bien chaud, tout en haut d'un grand arbre. Pour -le moment, le nid est vide. Le maître du logis n'est pas là; mais on -sent qu'il va rentrer bientôt, et tout chez lui a l'air de l'attendre. -Sur un bon feu couvert, une petite marmite bout tranquillement avec -un murmure de satisfaction. C'est un peu tard veiller pour une -marmite; aussi quoique celle-là semble faite au métier, à en juger -par ses flancs roussis, passés à la flamme, de temps en temps elle -s'impatiente, et son couvercle se soulève, agité par la vapeur. Alors -une bouffée de chaleur appétissante monte et se répand dans toute la -chambre.</p> - -<p>Oh! la bonne odeur de soupe au fromage...</p> - -<p>Parfois aussi le feu couvert se dégage un peu. Un écroulement de -cendres se fait entre les bûches, et une petite flamme court sur -le parquet, éclairant le logis par le bas, comme pour faire son -inspection, s'assurer que tout est en ordre. Oui, ma foi! tout est -bien en ordre, et le maître peut venir quand il voudra. Les rideaux -d'algérienne sont tirés devant les fenêtres, drapés confortablement -autour du lit. Voilà là-bas le grand fauteuil qui s'allonge auprès de -la cheminée; la table, dans un coin toute dressée, avec la lampe prête -à allumer, le couvert mis pour un seul, et à côté du couvert le livre, -compagnon du repas solitaire... Et de même que la marmite a un coup -de feu, les fleurs de la vaisselle ont pâli dans l'eau, le livre est -froissé aux bords. Il y a sur tout cela l'air attendri, un peu fatigué, -d'une habitude. On sent que le maître du logis doit rentrer très tard -toutes les nuits, et qu'il aime à trouver en rentrant ce petit souper -qui mijote, et tient la chambre parfumée et chaude jusqu'à son retour.</p> - -<p>Oh! la bonne odeur de soupe au fromage.</p> - -<p>A voir la netteté de ce logement de garçon, je m'imagine un employé, un -de ces êtres minutieux qui installent dans toute leur vie l'exactitude -de l'heure du bureau et l'ordre des cartons étiquetés. Pour rentrer si -tard, il doit avoir un service de nuit à la poste ou au télégraphe. Je -le vois d'ici derrière un grillage, en manches de lustrine et calotte -de velours, triant, timbrant des lettres, dévidant les banderoles -bleues des dépêches, préparant à Paris qui dort ou qui s'amuse toutes -ses affaires de demain. Eh bien, non. Ce n'est pas cela. Voici qu'en -furetant dans la chambre, la petite lueur du foyer vient éclairer de -grandes photographies accrochées au mur. Aussitôt l'on voit sortir -de l'ombre, encadrés d'or et majestueusement drapés, l'empereur -Auguste, Mahomet, Félix, chevalier romain, gouverneur d'Arménie, des -couronnes, des casques, des tiares, des turbans, et sous ces coiffures -différentes, toujours la même tête solennelle et droite, la tête du -maître de céans, l'heureux seigneur pour qui cette soupe embaumée -mijote et bout doucement sur la cendre chaude...</p> - -<p>Oh! la bonne odeur de soupe au fromage...</p> - -<p>Certes, non! celui-là n'est pas un employé des postes. C'est un -empereur, un maître du monde, un de ces êtres providentiels qui tous -les soirs de répertoire font trembler les voûtes de l'Odéon et n'ont -qu'à dire: «Gardes, saisissez-le!» pour que les gardes obéissent. En -ce moment, il est là-bas dans son palais, de l'autre côté de l'eau. -Le cothurne aux talons, la chlamyde à l'épaule, il erre sous les -portiques, déclame, fronce le sourcil, se drape d'un air ennuyé dans -ses tirades tragiques. C'est si triste en effet de jouer devant les -banquettes! Et la salle de l'Odéon est si grande, si froide, les soirs -de tragédie!... Tout à coup l'empereur, à demi gelé sous sa pourpre, -sent un frisson de chaleur lui courir par tout le corps. Son œil -s'allume, sa narine s'ouvre... Il songe qu'en rentrant, il va trouver -sa chambre encore chaude, le couvert mis, la lampe prête et tout son -petit chez lui bien rangé, avec ce soin bourgeois des comédiens qui -se vengent dans la vie privée des allures un peu désordonnées de la -scène... Il se voit découvrant la marmite, remplissant son assiette à -fleurs...</p> - -<p>Oh! la bonne odeur de soupe au fromage!...</p> - -<p>A partir de ce moment, ce n'est plus le même homme. Les plis droits de -sa chlamyde, les escaliers de marbre, la roideur des portiques n'ont -plus rien qui le gêne. Il s'anime, presse son jeu, précipite l'action. -Pensez donc! si le feu allait s'éteindre là-bas... A mesure que la -soirée s'avance, sa vision se rapproche et lui donne de l'entrain. -Miracle! l'Odéon dégèle. Les vieux habitués de l'orchestre, réveillés -de leur torpeur, trouvent que ce Marancourt est vraiment magnifique, -surtout aux dernières scènes. Le fait est qu'au dénoûment, à l'heure -décisive où l'on poignarde les traîtres, où l'on marie les princesses, -la physionomie de l'empereur vous a une béatitude, une sérénité -singulières. L'estomac creusé par tant d émotions, de tirades, il lui -semble qu'il est chez lui, assis à sa petite table, et son regard va de -Cinna à Maxime avec un bon sourire d'attendrissement, comme s'il voyait -déjà les jolis fils blancs qui s'allongent au bout de la cuillère, -quand la soupe au fromage est cuite à point, bien mijotée et servie -chaud...</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LE_DERNIER_LIVRE" id="LE_DERNIER_LIVRE">LE DERNIER LIVRE</a></h4> - - -<p>«Il est mort!...» me dit quelqu'un dans l'escalier.</p> - -<p>Depuis plusieurs jours déjà, je la sentais venir la lugubre nouvelle. -Je savais que d'un moment à l'autre j'allais la trouver à cette porte; -et pourtant elle me frappa comme quelque chose d'inattendu. Le cœur -gros, les lèvres tremblantes, j'entrai dans cet humble logis d'homme -de lettres où le cabinet de travail tenait la plus grande place, où -l'étude despotique avait pris tout le bien-être, toute la clarté de la -maison.</p> - -<p>Il était là couché sur un petit lit de fer très bas, et sa table -chargée de papiers, sa grande écriture interrompue au milieu des -pages, sa plume encore debout dans l'encrier disaient combien la mort -l'avait frappé subitement. Derrière le lit, une haute armoire de chêne, -débordant de manuscrits, de paperasses, s'entr'ouvrait presque sur -sa tête. Tout autour, des livres, rien que des livres: partout, sur -des rayons, sur des chaises, sur le bureau, empilés par terre dans -des coins, jusque sur le pied du lit. Quand il écrivait là, assis -à sa table, cet encombrement, ce fouillis sans poussière pouvait -plaire aux yeux: on y sentait la vie, l'entrain du travail. Mais dans -cette chambre de mort, c'était lugubre. Tous ces pauvres livres, qui -croulaient par piles, avaient l'air prêts à partir, à se perdre dans -cette grande bibliothèque du hasard, éparse dans les ventes, sur les -quais, les étalages, feuilletée par le vent et la flâne.</p> - -<p>Je venais de l'embrasser dans son lit, et j'étais debout à le regarder, -tout saisi par le contact de ce front froid et lourd comme une pierre. -Soudain la porte s'ouvrit. Un commis en librairie, chargé, essoufflé, -entra joyeusement et poussa sur la table un paquet de livres, frais -sortis de la presse.</p> - -<p>«Envoi de Bachelin», cria-t-il; puis, voyant le lit, il recula, ôta sa -casquette et se retira discrètement.</p> - -<p>Il y avait quelque chose d'effroyablement ironique dans cet envoi du -libraire Bachelin, retardé d'un mois, attendu par le malade avec tant -d'impatience et reçu par le mort... Pauvre ami! C'était son dernier -livre, celui sur lequel il comptait le plus. Avec quel soin minutieux -ses mains, déjà tremblantes de fièvre, avaient corrigé les épreuves! -quelle hâte il avait de tenir le premier exemplaire! Dans les derniers -jours, quand il ne parlait plus, ses yeux restaient fixés sur la porte; -et si les imprimeurs, les protes, les brocheurs, tout ce monde employé -à l'œuvre d'un seul, avaient pu voir ce regard d'angoisse et d'attente, -les mains se seraient hâtées, les lettres se seraient bien vite mises -en pages, les pages en volumes pour arriver à temps, c'est-à-dire un -jour plus tôt, et donner au mourant la joie de retrouver, toute fraîche -dans le parfum du livre neuf et la netteté des caractères, cette pensée -qu'il sentait déjà fuir et s'obscurcir en lui.</p> - -<p>Même en pleine vie, il y a là en effet pour l'écrivain un bonheur dont -il ne se blase jamais. Ouvrir le premier exemplaire de son œuvre, la -voir fixée, comme en relief, et non plus dans cette grande ébullition -du cerveau où elle est toujours un peu confuse, quelle sensation -délicieuse! Tout jeune, cela vous cause un éblouissement: les lettres -miroitent, allongées de bleu, de jaune, comme si l'on avait du soleil -plein la tête. Plus tard, à cette joie d'inventeur se mêle un peu de -tristesse, le regret de n'avoir pas dit tout ce que l'on voulait dire. -L'œuvre qu'on portait en soi paraît toujours plus belle que celle -qu'on a faite. Tant de choses se perdent en ce voyage de la tête à la -main! A voir dans les profondeurs du rêve, l'idée du livre ressemble à -ces jolies méduses de la Méditerranée qui passent dans la mer comme des -nuances flottantes; posées sur le sable, ce n'est plus qu'un peu d'eau, -quelques gouttes décolorées que le vent sèche tout de suite.</p> - -<p>Hélas! ni ces joies ni ces désillusions, le pauvre garçon n'avait -rien eu, lui, de sa dernière œuvre. C'était navrant à voir, cette -tête inerte et lourde, endormie sur l'oreiller, et à côté ce livre -tout neuf, qui allait paraître aux vitrines, se mêler aux bruits de -la rue, à la vie de la journée, dont les passants liraient le titre -machinalement, l'emporteraient dans leur mémoire, au fond de leurs -yeux, avec le nom de l'auteur, ce même nom inscrit à la page triste -des mairies, et si riant, si gai sur la couverture de couleur claire. -Le problème de l'âme et du corps semblait tenir là tout entier, entre -ce corps rigide qu'on allait ensevelir, oublier, et ce livre qui -se détachait de lui, comme une âme visible, vivante, et peut-être -immortelle...</p> - -<p>...«Il m'en avait promis un exemplaire...» dit tout bas près de moi -une voix larmoyante. Je me retournai, et j'aperçus, sous des lunettes -d'or, un petit œil vif et fureteur de ma connaissance et de la vôtre -aussi, vous tous mes amis qui écrivez. C'était l'amateur de livres, -celui qui vient, dès qu'un volume de vous est annoncé, sonner à votre -porte deux petits coups timides et persistants qui lui ressemblent. Il -entre, souriant, l'échine basse, frétille autour de vous, vous appelle -«cher maître», et ne s'en ira pas sans emporter votre dernier livre. -Rien que le dernier! Il a tous les autres, c'est celui-là seul qui lui -manque. Et le moyen de refuser? Il arrive si bien à l'heure, il sait -si bien vous prendre au milieu de cette joie dont nous parlions, dans -l'abandon des envois, des dédicaces. Ah! le terrible petit homme que -rien ne rebute, ni les portes sourdes, ni les accueils gelés, ni le -vent, ni la pluie, ni les distances. Le matin, on le rencontre dans -la rue de la Pompe, grattant au petit huis du patriarche de Passy; le -soir, il revient de Marly avec le nouveau drame de Sardou sous le bras. -Et comme cela, toujours trottant, toujours en quête, il remplit sa vie -sans rien faire, et sa bibliothèque sans payer.</p> - -<p>Certes, il fallait que la passion des livres fût bien forte chez cet -homme pour l'amener ainsi jusqu'à ce lit de mort.</p> - -<p>«Eh! prenez-le, votre exemplaire», lui dis-je impatienté. Il ne le -prit pas, il l'engloutit. Puis, une fois le volume bien approfondi -dans sa poche, il resta sans bouger, sans parler, la tête penchée sur -l'épaule, essuyant ses lunettes d'un air attendri ... Qu'attendait-il? -qu'est-ce qui le retenait? Peut-être un peu de honte, l'embarras de -partir tout de suite, comme s'il n'était venu que pour cela?</p> - -<p>Eh bien, non!</p> - -<p>Sur la table, dans le papier d'emballage à moitié enlevé, il venait -d'apercevoir quelques exemplaires d'amateur, la tranche épaisse, non -rognés, avec de grandes marges, fleurons, culs-de-lampe; et malgré -son attitude recueillie, son regard, sa pensée, out était là... Il en -louchait, le malheureux!</p> - -<p>Ce que c'est pourtant que la manie d'observer!... Moi-même je m'étais -laissé distraire de mon émotion, et je suivais, à travers mes larmes, -cette petite comédie navrante qui se jouait au chevet du mort. -Doucement, par petites secousses invisibles, l'amateur se rapprochait -de la table. Sa main se posa comme par hasard sur un des volumes; il le -retourna, l'ouvrit, palpa le feuillet. A mesure son œil s'allumait, le -sang lui montait aux joues. La magie du livre opérait en lui... A la -fin, n'y tenant plus, il en prit un:</p> - -<p>«C'est pour M. de Sainte-Beuve», me dit-il à demi-voix, et dans sa -fièvre, son trouble, la peur qu'on ne le lui reprît, peut-être aussi -pour bien me convaincre que c'était pour M. de Sainte-Beuve, il ajouta -très gravement avec un accent de componction intraduisible: «De -l'Académie française!...» et il disparut.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="MAISON_A_VENDRE" id="MAISON_A_VENDRE">MAISON A VENDRE</a></h4> - - -<p>Au-dessus de la porte, une porte de bois mal jointe, qui laissait se -mêler, dans un grand intervalle, le sable du jardinet et la terre de la -route, un écriteau était accroché depuis longtemps, immobile dans le -soleil d'été, tourmenté, secoué au vent d'automne: <i>Maison à vendre</i>, -et cela semblait dire aussi maison abandonnée, tant il y avait de -silence autour.</p> - -<p>Quelqu'un habitait là pourtant. Une petite fumée bleuâtre, montant -de la cheminée de brique qui dépassait un peu le mur, trahissait -une existence cachée, discrète et triste comme la fumée de ce feu -de pauvre. Puis à travers les ais branlants de la porte, au Heu de -l'abandon, du vide, de cet en-l'air qui précède et annonce une vente, -un départ, on voyait des allées bien alignées, des tonnelles arrondies, -les arrosoirs près du bassin et des ustensiles de jardinier appuyés à -la maisonnette. Ce n'était rien qu'une maison de paysan, équilibrée -sur ce terrain en pente par un petit escalier, qui plaçait le côté de -l'ombre au premier, celui du midi au rez-de-chaussée. De ce côté-là, -on aurait dit une serre. Il y avait des cloches de verre empilées sur -les marches, des pots à fleurs vides, renversés, d'autres rangés avec -des géraniums, des verveines sur le sable chaud et blanc. Du reste, à -part deux ou trois grands platanes, le jardin était tout au soleil. Des -arbres fruitiers en éventail sur des fils de fer, ou bien en espalier, -s'étalaient à la grande lumière, un peu défeuillés, là seulement pour -le fruit. C'était aussi des plants de fraisiers, des pois à grandes -rames: et au milieu de tout cela, dans cet ordre et ce calme, un -vieux, à chapeau de paille, qui circulait tout le jour par les allées, -arrosait aux heures fraîches, coupait, émondait les branches et les -bordures.</p> - -<p>Ce vieux ne connaissait personne dans le pays. Excepté la voiture du -boulanger, qui s'arrêtait à toutes les portes dans l'unique rue du -village, il n'avait jamais de visite. Parfois, quelque passant, en -quête d'un de ces terrains à mi-côte qui sont tous très fertiles et -font de charmants vergers, s'arrêtait pour sonner en voyant l'écriteau. -D'abord la maison restait sourde. Au second coup un bruit de sabots -s'approchait lentement du fond du jardin, et le vieux entre-bâillait -sa porte d'un air furieux:</p> - -<p>«Qu'est-ce que vous voulez?</p> - -<p>—La maison est à vendre?</p> - -<p>—Oui, répondait le bonhomme avec effort, oui... elle est à vendre, -mais je vous préviens qu'on en demande très cher...» Et sa main, -toute prête à la refermer, barrait la porte. Ses yeux vous mettaient -dehors, tant ils montraient de colère, et il restait là, gardant comme -un dragon ses carrés de légumes et sa petite cour sablée. Alors les -gens passaient leur chemin, se demandant à quel maniaque ils avaient -affaire, et quelle était cette folie de mettre sa maison en vente avec -un tel désir de la conserver.</p> - -<p>Ce mystère me fut expliqué. Un jour, en passant devant la petite -maison, j'entendis des voix animées, le bruit d'une discussion.</p> - -<p>«Il faut vendre, papa, il faut vendre... vous l'avez promis...»</p> - -<p>Et la voix du vieux, toute tremblante:</p> - -<p>«Mais, mes enfants, je ne demande pas mieux que de vendre... voyons! -Puisque j'ai mis l'écriteau.»</p> - -<p>J'appris ainsi que c'étaient ses fils, ses brus, de petits boutiquiers -parisiens, qui l'obligeaient à se défaire de ce coin bien-aimé. -Pour quelle raison? je l'ignore. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'ils -commençaient à trouver que la chose traînait trop, et à partir de -ce jour, ils vinrent régulièrement tous les dimanches pour harceler -le malheureux, l'obliger à tenir sa promesse. De la route, dans ce -grand silence du dimanche, où la terre elle-même se repose d'avoir -été labourée, ensemencée toute la semaine, j'entendais cela très -bien. Les boutiquiers causaient, discutaient entre eux en jouant au -tonneau, et le mot argent sonnait sec dans ces voix aigres comme les -palets qu'on heurtait. Le soir, tout le monde s'en allait; et quand le -bonhomme avait fait quelques pas sur la route pour les reconduire, il -rentrait bien vite, et refermait tout heureux sa grosse porte, avec une -semaine de répit devant lui. Pendant huit jours, la maison redevenait -silencieuse. Dans le petit jardin brûlé de soleil, on n'entendait rien -que le sable écrasé d'un pas lourd, ou traîné au râteau.</p> - -<p>De semaine en semaine cependant, le vieux était plus pressé, plus -tourmenté. Les boutiquiers employaient tous les moyens. On amenait -les petits enfants pour le séduire. «Voyez-vous, grand-père, quand -la maison sera vendue, vous viendrez habiter avec nous. Nous serons -si heureux tous ensemble!...» Et c'étaient des aparté dans tous les -coins, des promenades sans fin à travers les allées, des calculs faits -à haute voix. Une fois j'entendis une des filles qui criait:</p> - -<p>«La baraque ne vaut pas cent sous... elle est bonne à jeter à bas.»</p> - -<p>Le vieux écoutait sans rien dire. On parlait de lui comme s'il était -mort, de sa maison comme si elle était déjà abattue. Il allait, tout -voûté, des larmes dans les yeux, cherchant par habitude une branche -à émonder, un fruit à soigner en passant; et l'on sentait sa vie si -bien enracinée dans ce petit coin de terre, qu'il n'aurait jamais la -force de s'en arracher. En effet, quoi qu'on pût lui dire, il reculait -toujours le moment du départ. En été, quand mûrissaient ces fruits -un peu acides qui sentent la verdeur de l'année, les cerises, les -groseilles, les cassis, il se disait:</p> - -<p>«Attendons la récolte... Je vendrai tout de suite après.»</p> - -<p>Mais la récolte faite, les cerises passées, venait le tour des pêches, -puis les raisins, et après les raisins ces belles nèfles brunes qu'on -cueille presque sous la neige. Alors l'hiver arrivait. La campagne -était noire, le jardin vide. Plus de passants, plus d'acheteurs. Plus -même de boutiquiers le dimanche. Trois grands mois de repos pour -préparer les semences, tailler les arbres fruitiers, pendant que -l'écriteau inutile se balançait sur la route, retourné par la pluie et -le vent.</p> - -<p>A la longue, impatientés et persuadés que le vieux faisait tout pour -éloigner les acheteurs, les enfants prirent un grand parti. Une des -brus vint s'installer près de lui, une petite femme de boutique, parée -dès le matin, et qui avait bien cet air avenant, faussement doux, cette -amabilité obséquieuse des gens habitués au commerce. La route semblait -lui appartenir. Elle ouvrait la porte toute grande, causait fort, -souriait aux passants comme pour dire:</p> - -<p>«Entrez... voyez... la maison est à vendre!»</p> - -<p>Plus de répit pour le pauvre vieux. Quelquefois, essayant d'oublier -qu'elle était là, il bêchait ses carrés, les ensemençait à nouveau, -comme ces gens tout près de la mort qui aiment à faire des projets pour -tromper leurs craintes. Tout le temps, la boutiquière le suivait, le -tourmentait:</p> - -<p>«Bah! à quoi bon?... c'est donc pour les autres que vous prenez tant -de peine?»</p> - -<p>Il ne lui répondait pas, et s'acharnait à son travail avec un -entêtement singulier. Laisser son jardin à l'abandon, c'eût été le -perdre un peu déjà, commencer à s'en détacher. Aussi les allées -n'avaient pas un brin d'herbe; pas de gourmand aux rosiers.</p> - -<p>En attendant, les acquéreurs ne se présentaient pas. C'était le moment -de la guerre, et la femme avait beau tenir sa porte ouverte, faire des -yeux doux à la route, il ne passait que des déménagements, il n'entrait -que de la poussière. De jour en jour, la dame devenait plus aigre. Ses -affaires de Paris la réclamaient. Je l'entendais accabler son beau-père -de reproches, lui faire de véritables scènes, taper les portes. Le -vieux courbait le dos sans rien dire, et se consolait en regardant -monter ses petits pois, et l'écriteau, toujours à la même place: -<i>Maison à vendre</i>.</p> - -<p>... Cette année, en arrivant à la campagne, j'ai bien retrouvé la -maison; mais, hélas! l'écriteau n'y était plus. Des affiches déchirées, -moisies, pendaient encore au long des murs. C'est fini; on l'avait -vendue! A la place du grand portail gris une porte verte, fraîchement -peinte, avec un fronton arrondi, s'ouvrait par un petit jour grillé -qui laissait voir le jardin. Ce n'était plus le verger d'autrefois, -mais un fouillis bourgeois de corbeilles, de pelouses, de cascades, le -tout reflété dans une grande boule de métal qui se balançait devant le -perron. Dans cette boule, les allées faisaient des cordons de fleurs -voyantes, et deux larges figures s'étalaient, exagérées: un gros homme -rouge, tout en nage, enfoncé dans une chaise rustique, et une énorme -dame essoufflée, qui criait en brandissant un arrosoir:</p> - -<p>«J'en ai mis quatorze aux balsamines!»</p> - -<p>On avait bâti un étage, renouvelé les palissades; et dans ce petit coin -remis à neuf, sentant encore la peinture, un piano jouait à toute volée -des quadrilles connus et des polkas de bals publics. Ces airs de danse, -qui tombaient sur la route et faisaient chaud à entendre, mêlés à la -grande poussière de juillet, ce tapage de grosses fleurs, de grosses -dames, cette gaieté débordante et triviale me serraient le cœur. Je -pensais au pauvre vieux qui se promenait là si heureux, si tranquille; -et je me le figurais à Paris, avec son chapeau de paille, son dos de -vieux jardinier, errant au fond de quelque arrière-boutique, ennuyé, -timide, plein de larmes, pendant que sa bru triomphait dans un comptoir -neuf, où sonnaient les écus de la petite maison.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="CONTES_DE_NOEL" id="CONTES_DE_NOEL">CONTES DE NOËL</a></h4> - -<hr class="r5" /> -<h5><a id="I"></a>I</h5> - -<h5>UN RÉVEILLON DANS LE MARAIS</h5> - - -<p>Monsieur Majesté, fabricant d'eau de Seltz dans le Marais, vient de -faire un petit réveillon chez des amis de la place Royale, et regagne -son logis en fredonnant... Deux heures sonnent à Saint-Paul. «Comme -il est tard!» se dit le brave homme, et il se dépêche; mais le pavé -glisse, les rues sont noires, et puis dans ce diable de vieux quartier, -qui date du temps où les voitures étaient rares, il y a un tas de -tournants, d'encoignures, de bornes devant les portes à l'usage des -cavaliers. Tout cela empêche d'aller vite, surtout quand on a déjà -les jambes un peu lourdes, et les yeux embrouillés par les toasts du -réveillon... Enfin M. Majesté arrive chez lui. Il s'arrête devant un -grand portail orné, où brille au clair de lune un écusson, doré de -neuf, d'anciennes armoiries repeintes dont il a fait sa marque de -fabrique:</p> - -<p class="center" style="font-size: 0.8em;"> -HÔTEL CI-DEVANT DE NESMOND<br /> -MAJESTÉ JEUNE<br /> -FABRICANT D'EAU DE SELTZ<br /> -</p> - -<p>Sur tous les siphons de la fabrique, sur les bordereaux, les têtes -de lettres, s'étalent ainsi et resplendissent les vieilles armes des -Nesmond.</p> - -<p>Après le portail, c'est la cour, une large cour aérée et claire, qui -dans le jour en s'ouvrant fait de la lumière à toute la rue. Au fond -de la cour, une grande bâtisse très ancienne, des murailles noires, -brodées, ouvragées, des balcons de fer arrondis, des balcons de pierre -à pilastres, d'immenses fenêtres très hautes, surmontées de frontons, -de chapiteaux qui s'élèvent aux derniers étages comme autant de petits -toits dans le toit, et enfin sur le faîte, au milieu des ardoises, les -lucarnes des mansardes, rondes, coquettes, encadrées de guirlandes -comme des miroirs. Avec cela un grand perron de pierre, rongé et -verdi par la pluie, une vigne maigre qui s'accroche aux murs, aussi -noire, aussi tordue que la corde qui se balance là-haut à la poulie du -grenier, je ne sais quel grand air de vétusté et de tristesse... C'est -l'ancien hôtel de Nesmond.</p> - -<p>En plein jour, l'aspect de l'hôtel n'est pas le même. Les mots: -<i>Caisse, Magasin, Entrée des ateliers</i> éclatent partout en or sur les -vieilles murailles, les font vivre, les rajeunissent. Les camions des -chemins de fer ébranlent le portail: les commis s'avancent au perron -la plume à l'oreille pour recevoir les marchandises. La cour est -encombrée de caisses, de paniers, de paille, de toile d'emballage. On -se sent bien dans une fabrique... Mais avec la nuit, le grand silence, -cette lune d'hiver qui, dans le fouillis des toits compliqués, jette -et entremêle des ombres, l'antique maison des Nesmond reprend ses -allures seigneuriales. Les balcons sont en dentelle; la cour d'honneur -s'agrandit, et le vieil escalier, qu'éclairent des jours inégaux, vous -a des recoins de cathédrale, avec des niches vides et des marches -perdues qui ressemblent à des autels.</p> - -<p>Cette nuit-là surtout, M. Majesté trouve à sa maison un aspect -singulièrement grandiose. En traversant la cour déserte, le bruit de -ses pas l'impressionne. L'escalier lui paraît immense, surtout très -lourd à monter. C'est le réveillon sans doute... Arrivé au premier -étage, il s'arrête pour respirer, et s'approche d'une fenêtre. Ce que -c'est que d'habiter une maison historique! M. Majesté n'est pas poète, -oh! non; et pourtant, en regardant cette belle cour aristocratique, -où la lune étend une nappe de lumière bleue, ce vieux logis de grand -seigneur qui a si bien l'air de dormir avec ses toits engourdis sous -leur capuchon de neige, il lui vient des idées de l'autre monde:</p> - -<p>«Hein?... tout de même, si les Nesmond revenaient...»</p> - -<p>A ce moment, un grand coup de sonnette retentit. Le portail s'ouvre à -deux battants, si vite, si brusquement, que le réverbère s'éteint; et -pendant quelques minutes il se fait là-bas, dans l'ombre de la porte, -un bruit confus de frôlements, de chuchotements. On se dispute, on se -presse pour entrer. Voici des valets, beaucoup de valets, des carrosses -tout en glaces miroitant au clair de lime, des chaises à porteurs -balancées entre deux torches qui s'avivent au courant d'air du portail. -En rien de temps, la cour est encombrée. Mais au pied du perron, la -confusion cesse. Des gens descendent des voitures, se saluent, entrent -en causant comme s'ils connaissaient la maison. Il y a là, sur ce -perron, un froissement de soie, un cliquetis d'épées. Rien que des -chevelures blanches, alourdies et mates de poudre; rien que des petites -veux claires, un peu tremblantes, des petits rires sans timbre, des -pas légers. Tous ces gens ont l'air d'être vieux, vieux. Ce sont des -yeux effacés, des bijoux endormis, d'anciennes soies brochées, adoucies -de nuances changeantes, que la lumière des torches fait briller d'un -éclat doux; et sur tout cela flotte un petit nuage de poudre, qui monte -des cheveux échafaudés, roulés en boucles, à chacune de ces jolies -révérences, un peu guindées par les épées et les grands paniers... -Bientôt toute la maison à l'air d'être hantée. Les torches brillent -de fenêtre en fenêtre, montent et descendent dans le tournoiement des -escaliers, jusqu'aux lucarnes des mansardes qui ont leur étincelle de -fête et de vie. Tout l'hôtel de Nesmond s'illumine, comme si un grand -coup de soleil couchant avait allumé ses vitres.</p> - -<p>«Ah! mon Dieu! ils vont mettre le feu!...» se dit M. Majesté. Et, -revenu de sa stupeur, il tâche de secouer l'engourdissement de ses -jambes et descend vite dans la cour, où les laquais viennent d'allumer -un grand feu clair. M. Majesté s'approche; il leur parle. Les laquais -ne lui répondent pas, et continuent de causer tout bas entre eux, sans -que la moindre vapeur s'échappe de leurs lèvres dans l'ombre glaciale -de la nuit. M. Majesté n'est pas content, cependant une chose le -rassure, c'est que ce grand feu qui flambe si haut et si droit est un -feu singulier, une flamme sans chaleur, qui brille et ne brûle pas. -Tranquillisé de ce côté, le bonhomme franchit le perron et entre dans -ses magasins.</p> - -<p>Ces magasins du rez-de-chaussée devaient faire autrefois de beaux -salons de réception. Des parcelles d'or terni brillent encore à tous -les angles. Des peintures mythologiques tournent au plafond, entourent -les glaces, flottent au-dessus des portes dans des teintes vagues, un -peu ternes, comme le souvenir des années écoulées. Malheureusement -il n'y a plus de rideaux, plus de meubles. Rien que des paniers, de -grandes caisses pleines de siphons à têtes d'étain, et les branches -desséchées d'un vieux lilas qui montent toutes noires derrière les -vitres. M. Majesté, en entrant, trouve son magasin plein de lumière et -de monde. Il salue, mais personne ne fait attention à lui. Les femmes -aux bras de leurs cavaliers continuent à minauder cérémonieusement -sous leurs pelisses de satin. On se promène, on cause, on se disperse. -Vraiment tous ces vieux marquis ont l'air d'être chez eux. Devant un -trumeau peint, une petite ombre s'arrête, toute tremblante: «Dire que -c'est moi, et que me voilà!» et elle regarde en souriant une Diane -qui se dresse dans la boiserie,—mince et rose, avec un croissant au -front.</p> - -<p>«Nesmond, viens donc voir tes armes!» et tout le monde rit en regardant -le blason des Nesmond qui s'étale sur une toile d'emballage, avec le -nom de Majesté au-dessous.</p> - -<p>«Ah! ah! ah!... Majesté!... Il y en a donc encore des Majestés en -France?»</p> - -<p>Et ce sont des gaietés sans fin, de petits rires à son de flûte, des -doigts en l'air, des bouches qui minaudent...</p> - -<p>Tout à coup quelqu'un crie:</p> - -<p>«Du champagne! du champagne!</p> - -<p>—Mais non!...</p> - -<p>—Mais si!... si, c'est du champagne... Allons, comtesse, vite un petit -réveillon.»</p> - -<p>C'est de l'eau de Seltz de M. Majesté qu'ils ont prise pour du -champagne. On le trouve bien un peu éventé; mais bah! on le boit tout -de même, et comme ces pauvres petites ombres n'ont pas la tête bien -solide, peu à peu cette mousse d'eau de Seltz les anime, les excite, -leur donne envie de danser. Des menuets s'organisent. Quatre fins -violons que Nesmond a fait venir commencent un air de Rameau, tout -en triolets, menu et mélancolique dans sa vivacité. Il faut voir -toutes ces jolies vieilles tourner lentement, saluer en mesure d'un -air grave. Leurs atours en sont rajeunis, et aussi les gilets d'or, -les habits brochés, les souliers à boucles de diamants. Les panneaux -eux-mêmes semblent revivre en entendant ces anciens airs. La vieille -glace, enfermée dans le mur depuis deux cents ans, les reconnaît aussi, -et tout éraflée, noircie aux angles, elle s'allume doucement et renvoie -aux danseurs leur image, un peu effacée, comme attendrie d'un regret. -Au milieu de toutes ces élégances, M. Majesté se sent gêné. Il s'est -blotti derrière une caisse et regarde...</p> - -<p>Petit à petit cependant le jour arrive. Par les portes vitrées du -magasin, on voit la cour blanchir, puis le haut des fenêtres, puis -tout un côté du salon. A mesure que la lumière vient, les figures -s'effacent, se confondent. Bientôt M. Majesté ne voit plus que deux -petits violons attardés dans un coin, et que le jour évapore en les -touchant. Dans la cour, il aperçoit encore, mais si vague, la forme -d'une chaise à porteurs, une tête poudrée semée d'émeraudes, les -dernières étincelles d'une torche que les laquais ont jetée sur le -pavé, et qui se mêlent avec le feu des roues d'une voiture de roulage -entrant à grand bruit par le portail ouvert...</p> - - - -<hr class="tb" /> -<h5><a name="II" id="II">II</a></h5> - - -<h5>LES TROIS MESSES BASSES</h5> -<hr class="r5" /> - - -<h5>I</h5> - -<p>«Deux dindes truffées, Garrigou?...</p> - -<p>—Oui, mon révérend, deux dindes magnifiques bourrées de truffes. J'en -sais quelque chose, puisque c'est moi qui ai aidé à les remplir. On -aurait dit que leur peau allait craquer en rôtissant, tellement elle -était tendue...</p> - -<p>—Jésus-Maria! moi qui aime tant les truffes!... Donne-moi vite mon -surplis, Garrigou... Et avec les dindes, qu'est-ce que tu as encore -aperçu à la cuisine?...</p> - -<p>—Oh! toutes sortes de bonnes choses... Depuis midi nous n'avons -fait que plumer des faisans, des huppes, des gelinottes, des coqs de -bruyère. La plume en volait partout... Puis de l'étang on a apporté -des anguilles, des carpes dorées, des truites, des...</p> - -<p>—Grosses comment, les truites, Garrigou?</p> - -<p>—Grosses comme ça, mon révérend... Énormes!...</p> - -<p>—Oh! Dieu, il me semble que je les vois!... As-tu mis le vin dans les -burettes?</p> - -<p>—Oui, mon révérend, j'ai mis le vin dans les burettes... Mais dame! -il ne vaut pas celui que vous boirez tout à l'heure en sortant de -la messe de minuit. Si vous voyiez cela dans la salle à manger du -château, toutes ces carafes qui flambent pleines de vins de toutes -les couleurs... Et la vaisselle d'argent, les surtouts ciselés, les -fleurs, les candélabres!... Jamais il ne se sera vu un réveillon -pareil. Monsieur le marquis a invité tous les seigneurs du voisinage. -Vous serez au moins quarante à table, sans compter le bailli ni le -tabellion... Ah! vous êtes bien heureux d'en être, mon révérend ... -Rien que d'avoir flairé ces belles dindes, l'odeur des truffes me suit -partout... Meuh!...</p> - -<p>—Allons, allons, mon enfant. Gardons-nous du péché de gourmandise, -surtout la nuit de la Nativité... Va bien vite allumer les cierges et -sonner le premier coup de la messe; car voilà que minuit est proche et -il ne faut pas nous mettre en retard...»</p> - -<p>Cette conversation se tenait une nuit de Noël de l'an de grâce mil -six cent et tant, entre le révérend dom Balaguère, ancien prieur des -Barnabites, présentement chapelain gagé des sires de Trinquelague, et -son petit clerc Garrigou, ou du moins ce qu'il croyait être le petit -clerc Garrigou, car vous saurez que le diable, ce soir-là, avait -pris la face ronde et les traits indécis du jeune sacristain pour -mieux induire le révérend père en tentation et lui faire commettre un -épouvantable péché de gourmandise. Donc, pendant que le soi-disant -Garrigou (hum! hum!) faisait à tour de bras carillonner les cloches de -la chapelle seigneuriale, le révérend achevait de revêtir sa chasuble -dans la petite sacristie du château; et, l'esprit déjà troublé par -toutes ces descriptions gastronomiques, il se répétait à lui-même en -s'habillant:</p> - -<p>«Des dindes rôties... des carpes dorées... des truites grosses comme -ça!...»</p> - -<p>Dehors, le vent de la nuit soufflait en éparpillant la musique des -cloches, et à mesure des lumières apparaissaient dans l'ombre aux -flancs du mont Ventoux, en haut duquel s'élevaient les vieilles tours -de Trinquelague. C'étaient des familles de métayers qui venaient -entendre la messe de minuit au château. Ils grimpaient la côte en -chantant par groupes de cinq ou six, le père en avant la lanterne en -main, les femmes enveloppées dans leurs grandes mantes brunes où les -enfants se serraient et s'abritaient. Malgré l'heure et le froid, tout -ce brave peuple marchait allègrement, soutenu par l'idée qu'au sortir -de la messe il y aurait, comme tous les ans, table mise pour eux en bas -dans les cuisines. De temps en temps, sur la rude montée, le carrosse -d'un seigneur, précédé de porteurs de torches, faisait miroiter ses -glaces au clair de lime, ou bien une mule trottait en agitant ses -sonnailles, et à la lueur des falots enveloppés de brume, les métayers -reconnaissaient leur bailli et le saluaient au passage:</p> - -<p>«Bonsoir, bonsoir, maître Arnoton!</p> - -<p>—Bonsoir, bonsoir, mes enfants!»</p> - -<p>La nuit était claire, les étoiles avivées de froid; la bise piquait, et -un fin grésil, glissant sur les vêtements sans les mouiller, gardait -fidèlement la tradition des Noëls blancs de neige. Tout en haut de la -côte, le château apparaissait comme le but, avec sa masse énorme de -tours, de pignons, le clocher de sa chapelle montant dans le ciel bleu -noir, et une foule de petites lumières qui clignotaient, allaient, -venaient, s'agitaient à toutes les fenêtres, et ressemblaient, sur le -fond sombre du bâtiment, aux étincelles courant dans des cendres de -papier brûlé... Passé le pont-levis et la poterne, il fallait, pour se -rendre à la chapelle, traverser la première cour, pleine de carrosses, -de valets, de chaises à porteurs, toute claire du feu des torches et de -la flambée des cuisines. On entendait le tintement des tournebroches, -le fracas des casseroles, le choc des cristaux et de l'argenterie -remués dans les apprêts d'un repas; par là-dessus, une vapeur tiède, -qui sentait bon les chairs rôties et les herbes fortes des sauces -compliquées, faisait dire aux métayers, comme au chapelain, comme au -bailli, comme à tout le monde:</p> - -<p>«Quel bon réveillon nous allons faire après la messe!»</p> - - -<h5>II</h5> - -<p>Drelindin din!... Drelindin din!...</p> - -<p>C'est la messe de minuit qui commence. Dans la chapelle du château, -une cathédrale en miniature, aux arceaux entrecroisés, aux boiseries -de chêne, montant jusqu'à hauteur des murs, toutes les tapisseries -ont été tendues, tous les cierges allumés. Et que de monde! Et que -de toilettes! Voici d'abord, assis dans les stalles sculptées qui -entourent le chœur, le sire de Trinauelague, en habit de taffetas -saumon, et près de lui tous les nobles seigneurs invités. En face, sur -des prie-Dieu garnis de velours, ont pris place la vieille marquise -douairière dans sa robe de brocart couleur de feu, et la jeune dame -de Trinquelague, coiffée d'une haute tour de dentelle gaufrée à la -dernière mode de la cour de France. Plus bas, on voit, vêtus de noir -avec de vastes perruques en pointe et des visages rasés, le bailli -Thomas Arnoton et le tabellion maître Ambroy, deux notes graves parmi -les soies voyantes et les damas brochés. Puis viennent les gras -majordomes, les pages, les piqueurs, les intendants, dame Barbe, toutes -ses clefs pendues sur le côté à un clavier d'argent fin. Au fond, sur -les bancs, c'est le bas office, les servantes, les métayers avec leurs -familles; et enfin, là-bas, tout contre la porte qu'ils entr'ouvrent et -referment discrètement, messieurs les marmitons qui viennent entre deux -sauces prendre un petit air de messe et apporter une odeur de réveillon -dans l'église toute en fête et tiède de tant de cierges allumés.</p> - -<p>Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches qui donne des -distractions à l'officiant? Ne serait-ce pas plutôt la sonnette de -Garrigou, cette enragée petite sonnette qui s'agite au pied de l'autel -avec une précipitation infernale et semble dire tout le temps: -«Dépêchons-nous, dépêchons-nous... Plus tôt nous aurons fini, plus tôt -nous serons à table.» Le fait est que chaque fois qu'elle tinte, cette -sonnette du diable, le chapelain oublie sa messe et ne pense plus qu'au -réveillon. Il se figure les cuisines en rumeur, les fourneaux où brûle -un feu de forge, la buée qui monte des couvercles entr'ouverts, et dans -cette buée deux dindes magnifiques, bourrées, tendues, marbrées de -truffes...</p> - -<p>Ou bien encore il voit passer des files de petits pages portant des -plats enveloppés de vapeurs tentantes, et avec eux il entre dans la -grande salle déjà prête pour le festin. O délices! voilà l'immense -table toute chargée et flamboyante, les paons habillés de leurs -plumes, les faisans écartant leurs ailes mordorées, les flacons -couleur de rubis, les pyramides de fruits éclatant parmi les branches -vertes, et ces merveilleux poissons dont parlait Garrigou (ah! bien -oui, Garrigou!) étalés sur un lit de fenouil, l'écaille nacrée comme -s'ils sortaient de l'eau, avec un bouquet d'herbes odorantes dans -leurs narines de monstres. Si vive est la vision de ces merveilles -qu'il semble à dom Balaguère que tous ces plats mirifiques sont -servis devant lui sur les broderies de la nappe d'autel, et deux ou -trois fois, au lieu de <i>Dominas vobiscum</i>, il se surprend à dire le -<i>Benedicite</i>. A part ces légères méprises, le digne homme débite son -office très consciencieusement, sans passer une ligne, sans omettre une -génuflexion, et tout marche assez bien jusqu'à la fin de la première -messe; car vous savez que le jour de Noël le même officiant doit -célébrer trois messes consécutives.</p> - -<p>«Et d'une!» se dit le chapelain avec un soupir de soulagement; puis, -sans perdre une minute, il fait signe à son clerc ou celui qu'il croit -être son clerc, et...</p> - -<p>Drelindin din!... Drelindin din!...</p> - -<p>C'est la seconde messe qui commence, et avec elle commence aussi le -péché de dom Balaguère. «Vite, vite, dépêchons-nous», lui crie de -sa petite voix aigrelette la sonnette de Garrigou, et cette fois le -malheureux officiant, tout abandonné au démon de gourmandise, se -rue sur le missel et dévore les pages avec l'avidité de son appétit -en surexcitation. Frénétiquement il se baisse, se relève, esquisse -les signes de croix, les génuflexions, raccourcit tous ses gestes -pour avoir plus tôt fini. A peine s'il étend ses bras à l'évangile, -s'il frappe sa poitrine au confiteor. Entre le clerc et lui c'est à -qui bredouillera le plus vite. Versets et répons se précipitent, se -bousculent. Les mots à moitié prononcés, sans ouvrir la bouche, ce qui -prendrait trop de temps, s'achèvent en murmures incompréhensibles.</p> - -<p><i>Oremus ps... ps... ps</i>...</p> - -<p><i>Meâ culpâ...pâ...pâ</i>...</p> - -<p>Pareils à des vendangeurs pressés foulant le raisin de la cuve, tous -deux barbotent dans le latin de la messe, en envoyant des éclaboussures -de tous les côtés.</p> - -<p><i>Dom ... scum</i>!... dit Balaguère.</p> - -<p>...<i>Stutuo</i>!... répond Garrigou; et tout le temps la damnée petite -sonnette est là qui tinte à leurs oreilles, comme ces grelots qu'on met -aux chevaux de poste pour les faire galoper à la grande vitesse. Pensez -que de ce train-là une messe basse est vite expédiée.</p> - -<p>«Et de deux!» dit le chapelain tout essoufflé; puis, sans prendre le -temps de respirer, rouge, suant, il dégringole les marches de l'autel -et ...</p> - -<p>Drelindin din!... Drelindin din!...</p> - -<p>C'est la troisième messe qui commence. Il n'y a plus que quelques -pas à faire pour arriver à la salle à manger; mais, hélas! à mesure -que le réveillon approche, l'infortuné Balaguère se sent pris d'une -folie d'impatience et de gourmandise. Sa vision s'accentue, les carpes -dorées, les dindes rôties sont là, là. Il les touche;... il les... Oh! -Dieu... Les plats fument, les vins embaument; et secouant son grelot -enragé, la petite sonnette lui crie:</p> - -<p>«Vite, vite, encore plus vite!...»</p> - -<p>Mais comment pourrait-il aller plus vite? Ses lèvres remuent à peine. -Il ne prononce plus les mots... A moins de tricher tout à fait le -bon Dieu et de lui escamoter sa messe... Et c'est ce qu'il fait, le -malheureux!... De tentation en tentation, il commence par sauter un -verset, puis deux. Puis l'épître est trop longue, il ne la finit pas, -effleure l'évangile, passe devant le credo sans entrer, saute le pater, -salue de loin la préface, et par bonds et par élans se précipite ainsi -dans la damnation éternelle, toujours suivi de l'infâme Garrigou (<i>vade -rétro, Satanas!</i>), qui le seconde avec une merveilleuse entente, lui -relève sa chasuble, tourne les feuillets deux par deux, bouscule -les pupitres, renverse les burettes, et sans cesse secoue la petite -sonnette de plus en plus fort, de plus en plus vite.</p> - -<p>Il faut voir la figure effarée que font tous les assistants! Obligés -de suivre à la mimique du prêtre cette messe dont ils n'entendent pas -un mot, les uns se lèvent quand les autres s'agenouillent, s'asseyent -quand les autres sont debout, et toutes les phases de ce singulier -office se confondent sur les bancs dans une foule d'attitudes -diverses. L'étoile de Noël en route dans les chemins du ciel, là-bas -vers la petite étable, pâlit d'épouvante en voyant cette confusion...</p> - -<p>«L'abbé va trop vite... On ne peut pas suivre», murmure la vieille -douairière en agitant sa coiffe avec égarement. Maître Arnoton, ses -grandes lunettes d'acier sur le nez, cherche dans son paroissien où -diantre on peut bien en être. Mais au fond, tous ces braves gens, qui -eux aussi pensent à réveillonner, ne sont pas fâchés que la messe aille -ce train de poste; et quand dom Balaguère, la figure rayonnante, se -tourne vers l'assistance en criant de toutes ses forces: <i>Ite missa -est</i>, il n'y a qu'une voix dans la chapelle pour lui répondre un <i>Deo -gratias</i> si joyeux, si entraînant, qu'on se croirait déjà à table au -premier toast du réveillon.</p> - - - -<h5>III</h5> - -<p>Cinq minutes après, la foule des seigneurs s'asseyait dans la grande -salle, le chapelain au milieu d'eux. Le château, illuminé du haut -en bas, retentissait de chants, de cris, de rires, de rumeurs; et -le vénérable dom Balaguère plantait sa fourchette dans une aile de -gelinotte, noyant le remords de son péché sous des flots de vin du -pape et de bon jus de viandes. Tant il but et mangea, le pauvre saint -homme, qu'il mourut dans la nuit d'une terrible attaque, sans avoir eu -seulement le temps de se repentir; pins au matin il arriva dans le ciel -encore tout en rumeur des fêtes de la nuit, et je vous laisse à penser -comme il y fut reçu:</p> - -<p>«Retire-toi de mes yeux, mauvais chrétien! lui dit le souverain Juge, -notre maître à tous; ta faute est assez grande pour effacer toute une -vie de vertu... Ah! tu m'as volé une messe de nuit... Eh bien! tu m'en -payeras trois cents en place, et tu n'entreras en paradis que quand tu -auras célébré dans ta propre chapelle ces trois cents messes de Noël en -présence de tous ceux qui ont péché par ta faute et avec toi...»</p> - -<p>... Et voilà la vraie légende de dom Balaguère comme on la raconte -au pays des olives. Aujourd'hui le château de Trinquelague n'existe -plus, mais la chapelle se tient encore droite tout en haut du mont -Ventoux, dans un bouquet de chênes verts. Le vent fait battre sa porte -disjointe, l'herbe encombre le seuil; il y a des nids aux angles de -l'autel et dans l'embrasure des hautes croisées dont les vitraux -coloriés ont disparu depuis longtemps. Cependant il paraît que tous -les ans, à Noël, une lumière surnaturelle erre parmi ces ruines, et -qu'en allant aux messes et aux réveillons, les paysans aperçoivent ce -spectre de chapelle éclairé de cierges invisibles qui brûlent au grand -air, même sous la neige et le vent. Vous en rirez si vous voulez, mais -un vigneron de l'endroit, nommé Garrigue, sans doute un descendant -de Garrigou, m'a affirmé qu'un soir de Noël, se trouvant un peu en -ribotte, il s'était perdu dans la montagne du côté de Trinquelague; -et voici ce qu'il avait vu... Jusqu'à onze heures, rien. Tout était -silencieux, éteint, inanimé. Soudain, vers minuit, un carillon sonna -tout en haut du clocher, un vieux, vieux carillon qui avait l'air -d'être à dix lieues. Bientôt, dans le chemin qui monte, Garrigue vit -trembler des feux, s'agiter des ombres indécises. Sous le porche de la -chapelle on marchait, on chuchotait:</p> - -<p>«Bonsoir, maître Arnoton!</p> - -<p>—Bonsoir, bonsoir, mes enfants!...»</p> - -<p>Quand tout le monde fut entré, mon vigneron, qui était très brave, -s'approcha doucement, et regardant par la porte cassée eut un singulier -spectacle. Tous ces gens qu'il avait vus passer étaient rangés autour -du chœur, dans la nef en ruine, comme si les anciens bancs existaient -encore. De belles dames en brocart avec des coiffes de dentelles, -des seigneurs chamarrés du haut en bas, des paysans en jaquettes -fleuries ainsi qu'en avaient nos grands-pères, tous l'air vieux, fané, -poussiéreux, fatigué. De temps en temps des oiseaux de nuit, hôtes -habituels de la chapelle, réveillés par toutes ces lumières, venaient -rôder autour des cierges dont la flamme montait droite et vague comme -si elle avait brûlé derrière une gaze; et ce qui amusait beaucoup -Garrigue, c'était un certain personnage à grandes lunettes d'acier, qui -secouait à chaque instant sa haute perruque noire sur laquelle un de -ces oiseaux se tenait droit tout empêtré en battant silencieusement des -ailes...</p> - -<p>Dans le fond, un petit vieillard de taille enfantine, à genoux au -milieu du chœur, agitait désespérément une sonnette sans grelot et sans -voix, pendant qu'un prêtre, habillé de vieil or, allait, venait devant -l'autel en récitant des oraisons dont on n'entendait pas un mot... Bien -sûr c'était dom Balaguère, en train de dire sa troisième messe basse.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LE_PAPE_EST_MORT" id="LE_PAPE_EST_MORT">LE PAPE EST MORT</a></h4> - - -<p>J'ai passé mon enfance dans une grande ville de province coupée en deux -par une rivière très encombrée, très remuante, où j'ai pris de bonne -heure le goût des voyages et la passion de la vie sur l'eau. Il y a -surtout un coin de quai, près d'une certaine passerelle Saint-Vincent, -auquel je ne pense jamais, même aujourd'hui, sans émotion. Je revois -l'écriteau cloué au bout d'une vergue: <i>Cornet, bateaux de louage</i>, le -petit escalier qui s'enfonçait dans l'eau, tout glissant et noirci de -mouillure, la flottille de petits canots fraîchement peints de couleurs -vives s'alignant au bas de l'échelle, se balançant doucement bord à -bord, comme allégés par les jolis noms qu'ils portaient à leur arrière -en lettres blanches: <i>l'Oiseau-Mouche, l'Hirondelle</i>.</p> - -<p>Puis, parmi les longs avirons reluisants de céruse qui étaient en train -de sécher contre le talus, le père Cornet s'en allant avec son seau -à peinture, ses grands pinceaux, sa figure tannée, crevassée, ridée -de mille petites fossettes comme la rivière un soir de vent frais... -Oh! ce père Cornet. Ç'a été le satan de mon enfance, ma passion -douloureuse, mon péché, mon remords. M'en a-t-il fait commettre des -crimes avec ses canots! Je manquais l'école, je vendais mes livres. -Qu'est-ce que je n'aurais pas vendu pour une après-midi de canotage!</p> - -<p>Tous mes cahiers de classe au fond du bateau, la veste à bas, le -chapeau en arrière, et dans les cheveux le bon coup d'éventail de la -brise d'eau, je tirais ferme sur mes rames, en fronçant les sourcils -pour bien me donner la tournure d'un vieux loup de mer. Tant que -j'étais en ville, je tenais le milieu de la rivière, à égale distance -des deux rives, où le vieux loup de mer aurait pu être reconnu. Quel -triomphe de me mêler à ce grand mouvement de barques, de radeaux, de -trains de bois, de mouches à vapeur qui se côtoyaient, s'évitaient, -séparés seulement par un mince liséré d'écume! Il y avait de lourds -bateaux qui tournaient pour prendre le courant, et cela en déplaçait -une foule d'autres.</p> - -<p>Tout à coup les roues d'un vapeur battaient l'eau près de moi; ou bien -une ombre lourde m'arrivait dessus, c'était l'avant d'un bateau de -pommes.</p> - -<p>«Gare donc, moucheron!» me criait une voix enrouée; et je suais, je -me débattais, empêtré dans le va-et-vient de cette vie du fleuve que -la vie de la rue traversait incessamment par tous ces ponts, toutes -ces passerelles qui mettaient des reflets d'omnibus sous la coupe des -avirons. Et le courant si dur à la pointe des arches, et les remous, -les tourbillons, le fameux trou de la <i>Mort-qui-trompe!</i> Pensez que ce -n'était pas une petite affaire de se guider là dedans avec des bras de -douze ans et personne pour tenir la barre.</p> - -<p>Quelquefois j'avais la chance de rencontrer la <i>chaîne</i>. Vite je -m'accrochais tout au bout de ces longs trains de bateaux qu'elle -remorquait, et, les rames immobiles, étendues comme des ailes qui -planent, je me laissais aller à cette vitesse silencieuse qui coupait -la rivière en longs rubans d'écume et faisait filer des deux côtés les -arbres, les maisons du quai. Devant moi, loin, bien loin, j'entendais -le battement monotone de l'hélice, un chien qui aboyait sur un des -bateaux de la remorque, où montait d'une cheminée basse un petit filet -de fumée; et tout cela me donnait l'illusion d'un grand voyage, de la -vraie vie de bord.</p> - -<p>Malheureusement, ces rencontres de la <i>chaîne</i> étaient rares. Le plus -souvent il fallait ramer et ramer aux heures de soleil. Oh! les pleins -midis tombant d'aplomb sur la rivière, il me semble qu'ils me brûlent -encore. Tout flambait, tout miroitait. Dans cette atmosphère aveuglante -et sonore qui flotte au-dessus des vagues et vibre à tous leurs -mouvements, les courts plongeons de mes rames, les cordes des haleurs -soulevées de l'eau toutes ruisselantes faisaient passer des lumières -vives d'argent poli. Et je ramais en fermant les yeux. Par moment, à -la vigueur de mes efforts, à l'élan de l'eau sous ma barque, je me -figurais que j'allais très vite; mais en relevant la tête, je voyais -toujours le même arbre, le même mur en face de moi sur la rive.</p> - -<p>Enfin, à force de fatigues, tout moite et rouge de chaleur, je -parvenais à sortir de la ville. Le vacarme des bains froids, des -bateaux de blanchisseuses, des pontons d'embarquement diminuait. Les -ponts s'espaçaient sur la rive élargie. Quelques jardins de faubourg, -une cheminée d'usine, s'y reflétaient de loin en loin. A l'horizon -tremblaient des îles vertes. Alors, n'en pouvant plus, je venais me -ranger contre la rive, au milieu des roseaux tout bourdonnants; et -là, abasourdi par le soleil, la fatigue, cette chaleur lourde qui -montait de l'eau étoilée de larges fleurs jaunes, le vieux loup de -mer se mettait à saigner du nez pendant des heures. Jamais mes voyages -n'avaient un autre dénoûment. Mais que voulez-vous? Je trouvais cela -délicieux.</p> - -<p>Le terrible, par exemple, c'était le retour, la rentrée. J'avais beau -revenir à toutes rames, j'arrivais toujours trop tard, longtemps après -la sortie des classes. L'impression du jour qui tombe, les premiers -becs de gaz dans le brouillard, la retraite, tout augmentait mes -transes, mon remords. Les gens qui passaient, rentrant chez eux bien -tranquilles, me faisaient envie; et je courais la tête lourde, pleine -de soleil et d'eau, avec des ronflements de coquillages au fond des -oreilles, et déjà sur la figure le rouge du mensonge que j'allais dire.</p> - -<p>Car il en fallait un chaque fois pour faire tête à ce terrible « -d'où viens-tu?» qui m'attendait en travers de la porte. C'est cet -interrogatoire de l'arrivée qui m'épouvantait le plus. Je devais -répondre là, sur le palier, au pied levé, avoir toujours une histoire -prête, quelque chose à dire, et de si étonnant, de si renversant, que -la surprise coupât court à toutes les questions. Cela me donnait le -temps d'entrer, de reprendre haleine; et pour en arriver là, rien ne -me coûtait. J'inventais des sinistres, des révolutions, des choses -terribles, tout un côté de la ville qui brûlait, le pont du chemin de -fer s'écroulant dans la rivière. Mais ce que je trouvai encore de plus -fort, le voici:</p> - -<p>Ce soir-là, j'arrivai très en retard. Ma mère, qui m'attendait depuis -une grande heure, guettait, debout, en haut de l'escalier.</p> - -<p>«D'où viens-tu?» me cria-t-elle.</p> - -<p>Dites-moi ce qu'il peut tenir de diableries dans une tête d'enfant. Je -n'avais rien trouvé, rien préparé. J'étais venu trop vite... Tout à -coup il me passa une idée folle. Je savais la chère femme très pieuse, -catholique enragée comme une Romaine, et je lui répondis dans tout -l'essoufflement d'une grande émotion:</p> - -<p>«O maman... Si vous saviez!...</p> - -<p>—Quoi donc?... Qu'est-ce qu'il y a encore?...</p> - -<p>—Le pape est mort.</p> - -<p>—Le pape est mort!...» fit la pauvre mère, et elle s'appuya toute pâle -contre la muraille. Je passai vite dans ma chambre, un peu effrayé de -mon succès et de l'énormité du mensonge; pourtant, j'eus le courage -de le soutenir jusqu'au bout. Je me souviens d'une soirée funèbre et -douce; le père très grave, la mère atterrée... On causait bas autour de -la table. Moi, je baissais les yeux; mais mon escapade s'était si bien -perdue dans la désolation générale que personne n'y pensait plus.</p> - -<p>Chacun citait à l'envi quelque trait de vertu de ce pauvre Pie IX; -puis, peu à peu, la conversation s'égarait à travers l'histoire -des papes. Tante Rose parla de Pie VII, qu'elle se souvenait très -bien d'avoir vu passer dans le Midi, au fond d'une chaise de poste, -entre des gendarmes. Or, rappela la fameuse scène avec l'empereur: -<i>Commediante!... tragediante!...</i> C'était bien la centième fois que je -l'entendais raconter, cette terrible scène, toujours avec les mêmes -intonations, les mêmes gestes, et ce stéréotypé des traditions de -famille qu'on se lègue et qui restent là, puériles et locales, comme -des histoires de couvent.</p> - -<p>C'est égal, jamais elle ne m'avait paru si intéressante.</p> - -<p>Je l'écoutais avec des soupirs hypocrites, des questions, un air de -faux intérêt, et tout le temps je me disais:</p> - -<p>«Demain matin, en apprenant que le pape n'est pas mort, ils seront si -contents que personne n'aura le courage de me gronder.»</p> - -<p>Tout en pensant à cela, mes yeux se fermaient malgré moi, et j'avais -des visions de petits bateaux peints en bleu, avec des coins de Saône -alourdis par la chaleur, et de grandes pattes d'<i>argyronètes</i> courant -dans tous les sens et rayant l'eau vitreuse, comme des pointes de -diamant.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="PAYSAGES_GASTRONOMIQUES" id="PAYSAGES_GASTRONOMIQUES">PAYSAGES GASTRONOMIQUES</a></h4> - -<hr class="r5" /> - -<h5>LA BOUILLABAISSE</h5> - -<p>Nous longions les côtes de Sardaigne, vers l'île de la Madeleine. Une -promenade matinale. Les rameurs allaient lentement, et penché sur le -bord je voyais la mer, transparente comme une source, traversée de -soleil jusqu'au fond. Des méduses, des étoiles de mer s'étalaient -parmi les mousses marines. De grosses langoustes donnaient immobiles -en abaissant leurs longues cornes sur le sable fin. Tout cela vu à -dix-huit ou vingt pieds de profondeur, dans je ne sais quelle facticité -d'aquarium en cristal. A l'avant de la barque, un pêcheur debout, un -long roseau fendu à la main, faisait signe aux rameurs: «piano... -piano...» et tout à coup, entre les pointes de sa fourche, tenait -suspendue une belle langouste qui allongeait ses pattes avec un effroi -encore plein de sommeil. Près de moi, un autre marin laissait tomber sa -ligne à fleur d'eau dans le sillage et ramenait des petits poissons -merveilleux qui se coloraient en mourant de mille nuances vives et -changeantes. Une agonie vue à travers un prisme.</p> - -<p>La pêche finie, on aborda parmi les hautes roches grises. Le feu fut -vite allumé, pâle dans le grand soleil; de larges tranches de pain -coupées sur de petites assiettes de terre rouge, et l'on était là -autour de la marmite, l'assiette tendue, la narine ouverte... Était-ce -le paysage, la lumière, cet horizon de ciel et d'eau? Mais je n'ai -jamais rien mangé de meilleur que cette bouillabaisse de langoustes. -Et quelle bonne sieste ensuite sur le sable! un sommeil tout plein du -bercement de la mer, où les mille écailles luisantes des petites vagues -papillotaient encore aux yeux fermés.</p> - - -<hr class="r5" /> -<h5>L' AIOLI</h5> - -<p>On se serait cru dans la cabane d'un pêcheur de Théocrite, au bord -de la mer de Sicile. C'était simplement en Provence, dans l'île de -Camargue, chez un garde-pêche. Une cabane de roseaux, des filets pendus -au mur, des rames, des fusils, quelque chose comme l'attirail d'un -trappeur, d'un chasseur de terre et d'eau. Devant la porte, encadrant -un grand paysage de plaine, agrandi encore par le vent, la femme du -garde dépouillait de belles anguilles toutes vives. Les poissons se -tordaient au soleil; et là-bas, dans la lumière blanche des coups de -vent, des arbres grêles se courbaient, avaient l'air de fuir, montrant -le côté pâle de leurs feuilles. Des marécages luisaient de place en -place entre les roseaux, comme les fragments d'un miroir brisé. Plus -loin encore, une grande ligne étincelante fermait l'horizon; c'était -l'étang de Vaccarès.</p> - -<p>Dans l'intérieur de la cabane où brillait un feu de sarments tout en -pétillement et en clarté, le garde pilait religieusement les gousses -d'ail dans un mortier en y laissant tomber l'huile d'olive goutte à -goutte. Nous avons mangé <i>l'aioli</i> autour de nos anguilles, assis sur -de hauts escabeaux devant la petite table de bois, dans cette étroite -cabane où la plus grande place était tenue par l'échelle montant à la -soupente. Autour de la chambre si petite on devinait un horizon immense -traversé de coups de vent, de vols hâtés d'oiseaux en voyage; et -l'espace environnant pouvait se mesurer aux sonnailles des troupeaux de -chevaux et de bœufs, tantôt retentissantes et sonores, tantôt diminuées -dans l'éloignement et n'arrivant plus que comme des notes perdues, -enlevées dans un coup de mistral.</p> - - -<hr class="r5" /> -<h5>LE KOUSSKOUSS</h5> - -<p>C'était en Algérie, chez un aga de la plaine du Chélif. De la grande -tente seigneuriale installée pour nous devant la maison de l'aga, -nous voyions descendre une nuit de demi-deuil, d'un noir violet où se -fonçait la pourpre d'un couchant magnifique; dans la fraîcheur de la -soirée, au milieu de la tente entr'ouverte, un chandelier kabyle en -bois de palmier levait au bout de ses branches une flamme immobile -qui attirait des insectes de nuit, des frôlements d'ailes peureuses. -Accroupis tout autour sur des nattes, nous mangions silencieusement: -c'étaient des moutons entiers, tout ruisselants de beurre, qu'on -apportait au bout d'une perche, des pâtisseries au miel, des confitures -musquées, et enfin un grand plat de bois où des poulets s'étalaient -dans la semoule dorée du kousskouss.</p> - -<p>Pendant ce temps-là, la nuit était venue. Sur les collines -environnantes, la lune se levait, un petit croissant oriental où -s'enfermait une étoile. Un grand feu flambait en plein air devant la -tente, entouré de danseurs et de musiciens. Je me souviens d'un nègre -gigantesque, tout nu sous une ancienne tunique des régiments de léger, -qui bondissait en faisant courir des ombres sur toute la toile... -Cette danse de cannibale, ces petits tambours arabes haletant sous la -mesure précipitée, les aboiements aigus des chacals qui se répondaient -de tous les coins de la plaine; on se sentait en plein pays sauvage. -Cependant à l'intérieur de la tente,—cet abri des tribus nomades -qui ressemble à une voile fixe sur un élément immobile,—l'aga dans -ses bournous de laine blanche me semblait une apparition des temps -primitifs, et pendant qu'il mangeait son kousskouss gravement, je -pensais que le plat national arabe pourrait bien être cette manne -miraculeuse des Hébreux dont il est parlé dans la Bible.</p> - - -<hr class="r5" /> -<h5>LA POLENTA</h5> - -<p>La côte Corse, un soir de novembre.—Nous abordons sous la grande pluie -dans un pays complètement désert. Des charbonniers Lucquois nous font -une place à leur feu; puis un berger indigène, une espèce de sauvage -tout habillé de peau de bouc, nous invite à venir manger la <i>polenta</i> -dans sa cabane. Nous entrons, courbés, rapetissés, dans une hutte -où l'on ne peut se tenir debout. Au milieu, des brins de bois vert -s'allument entre quatre pierres noires. La fumée qui s'échappe de là -monte vers le trou percé à la hutte, puis se répand partout, rabattue -par la pluie et le vent. Une petite lampe—le <i>caleil</i> provençal—ouvre -un œil timide dans cet air étouffé. Une femme, des enfants apparaissent -de temps en temps quand la fumée s'éclaircit, et tout au fond un porc -grogne. On distingue des débris de naufrage, un banc fait de morceaux -de navires, une caisse de bois avec des lettres de roulage, une tête de -sirène en bois peint arrachée à quelque proue, toute lavée d'eau de mer.</p> - -<p>La <i>polenta</i> est affreuse. Les châtaignes mal écrasées ont un goût -moisi; on dirait qu'elles ont séjourné longtemps sous les arbres, en -pleine pluie. Le <i>bruccio</i> national vient après, avec son goût sauvage -qui fait rêver de chèvres vagabondes ... Nous sommes ici en pleine -misère italienne. Pas de maison, l'abri. Le climat est si beau, la vie -si facile! Rien qu'une niche pour les jours de grande pluie. Et alors -qu'importe la fumée, la lampe mourante, puisqu'il est convenu que le -toit c'est la prison et qu'on ne vit bien qu'en plein soleil?</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LA_MOISSON_AU_BORD_DE_LA_MER" id="LA_MOISSON_AU_BORD_DE_LA_MER">LA MOISSON AU BORD DE LA MER</a></h4> - - -<p>Nous courions depuis le matin à travers la plaine, cherchant la mer qui -nous fuyait toujours dans ces méandres, ces caps, ces presqu'îles que -forment les côtes de Bretagne.</p> - -<p>De temps en temps un coin bleu-marine s'ouvrait à l'horizon, comme -une échappée de ciel plus sombre et plus mouvant; mais le hasard de -ces routes tortueuses qui font rêver d'embuscades et de chouannerie -refermait vite la vision entrevue. Nous étions arrivés ainsi dans -un petit village vieux et rustique, aux rues sombres, étroites à la -façon des rues algériennes, encombrées de fumier, d'oies, de bœufs, de -pourceaux. Les maisons ressemblaient à des huttes avec leurs portes -basses, ogivales, encerclées de blanc, marquées de croix à la chaux, -et leurs volets assujettis par cette longue barre transversale qu'on -ne voit que dans les pays de grand vent. Il avait pourtant l'air -bien abrité, bien étouffé, bien calme, le petit bourg breton. On se -serait cru à vingt lieues dans l'intérieur des terres. Tout à coup, en -débouchant sur la place de l'église, nous nous trouvons entourés d'une -lumière éblouissante, d'une prise d'air gigantesque, d'un bruit de -flots illimité. C'était l'Océan, l'Océan immense, infini, et son odeur -fraîche et salée, et ce grand coup d'éventail que la marée montante -dégage de chaque vague dans son élan. Le village s'avance, se dresse au -bord du quai, la jetée continuant la rue jusqu'au bout d'un petit port -où sont amarrées quelques barques de pêche. L'église dresse son clocher -en vigie près des flots, et autour d'elle, dernière limite de ce coin -de terre, le cimetière met des croix penchées, des herbes folles, et -son mur bas tout effrité où s'appuient des bancs de pierre.</p> - -<p>On ne peut vraiment rien trouver de plus délicieux, de plus retiré -que ce petit village perdu au milieu des roches, intéressant par son -double côté marin et pastoral. Tous pêcheurs ou laboureurs, les gens -d'ici ont l'abord rude, peu engageant. Ils ne vous invitent pas à -rester chez eux, au contraire. Peu à peu pourtant ils s'humanisent, -et l'on est étonné de voir sous ces durs accueils des êtres naïfs -et bons. Ils ressemblent bien à leur pays, à ce sol rocailleux et -résistant, si minéral, que les routes—même au soleil—prennent une -teinte noire pailletée d'étincelles de cuivre ou d'étain. La côte qui -met à nu ce terrain pierreux est austère, farouche, hérissée. Ce sont -des éboulements, des falaises à pic, des grottes creusées par la lame, -où elle s'engouffre et mugit. Lorsque la marée se retire, on voit -des écueils à perte de vue sortant des flots leurs dos de monstres, -tout reluisants et blanchis d'écume, comme des cachalots gigantesques -échoués.</p> - -<p>Par un contraste singulier, à deux pas seulement du rivage, des champs -de blé, de vigne ou de luzerne, s'étendent coupés, séparés par des -petits murs hauts comme des haïes et verts de ronces. L'œil fatigué -du vertige des hautes falaises, de ces abîmes où l'on descend avec -des cordes scellées dans la pierre, des brisants écumeux, trouve un -repos au milieu de l'uniformité des plaines, de la nature intime et -familière. Le moindre détail rustique s'agrandit sur le fond glauque de -la mer toujours présente au détour des sentiers, dans l'entre-deux des -toits, l'ébréchement des murs, au fond d'une ruelle. Le chant des coqs -semble plus clair, entouré de plus d'espace. Mais ce qui est vraiment -beau, c'est l'amoncellement des moissons au bord de la mer, les meules -dorées au-dessus des flots bleus, les aires où tombent les fléaux -en mesure, et ces groupes de femmes sur les rochers à pic, prenant -la direction de l'air et vannant le blé entre leurs mains levées, -avec des gestes d'évocation. Les grains tombent en pluie régulière -et drue, tandis que le vent de la mer emporte la paille et la fait -tourbillonner. On vanne sur la place de l'église, sur le quai, jusque -sur la jetée, où de grands filets de pêche sont étendus, en train de -sécher leurs mailles entremêlées de plantes d'eau.</p> - -<p>Pendant ce temps-là une autre moisson se fait aussi, mais au bas des -roches, dans cet espace neutre que la marée envahit et découvre tour -à tour. C'est la récolte du goémon. Chaque lame, en déferlant sur le -rivage, laisse sa trace en une ligne ondulée de végétations marines, -goémon ou varech. Lorsque le vent souffle, les algues courent en -bruissant le long de la plage, et aussi loin que la mer se retire sur -les roches, ces longues chevelures mouillées se plaquent et s'étalent. -On les recueille par lourdes gerbes et on les amoncelle sur la côte en -meules sombres, violacées, gardant toutes les teintes du flot, avec -des irisements bizarres de poisson qui meurt ou de plante qui se fane. -Quand la meule est sèche, on la brûle et on en tire de la soude.</p> - -<p>Cette moisson singulière se fait les jambes nues, à la marée -descendante, parmi ces mille petits lacs si limpides que la mer en -se retirant laisse à sa place. Hommes, femmes, enfants s'engagent -entre les roches glissantes, armés d'immenses râteaux. Sur leur -passage, les crabes effarés se sauvent, s'embusquent, s'aplatissent, -tendent leurs pinces, et les chevrettes transparentes se perdent dans -la couleur de l'eau troublée. Le goémon ramené, amassé, est chargé -sur des charrettes attelées de bœufs sous le joug, qui traversent -péniblement, la tête basse, le terrain accidenté. De quelque côté -qu'on se tourne, on aperçoit de ces attelages. Parfois, à des endroits -presque inaccessibles, où on arrive par des sentiers abrupts, un -homme apparaît conduisant par la bride un cheval chargé de plantes -tombantes et ruisselantes. Vous voyez aussi des enfants transporter sur -des bâtons croisés en brancards leur glane de cette moisson marine. -Tout cela forme un tableau mélancolique et saisissant. Les goélands -épouvantés volent en criant autour de leurs œufs. La menace de la mer -est là, et ce qui achève de solenniser ce spectacle, c'est que, pendant -cette récolte faite aux sillons de la vague comme pendant la moisson -de terre, le silence plane, un silence actif, plein de l'effort d'un -peuple en face de la nature avare et rebelle. Un appel aux bœufs, un -«trrr» aigu qui sonne dans les grottes, voilà tout ce qu'on entend. Il -semble qu'on traverse une communauté de trappistes, un de ces couvents -où l'on travaille en plein air avec une loi de silence perpétuel. Les -conducteurs ne se retournent pas même pour vous regarder passer, et -les bœufs seuls vous fixent d'un gros œil immobile. Pourtant ce peuple -n'est pas triste, et, le dimanche venu, il sait bien s'égayer et danser -les vieilles rondes bretonnes. Le soir, vers huit heures, on se réunit -au bord du quai devant l'église et le cimetière. Ce mot de cimetière -a quelque chose d'effrayant, mais l'endroit, si vous le voyiez, ne -vous effraierait pas. Pas de buis, ni d'ifs, ni de marbres; rien de -convenu ni de solennel. Seulement des croix dressées où les mêmes noms -se répètent plusieurs fois comme dans tous les petits pays dont les -habitants sont alliés, l'herbe haute partout pareille, et des murs -si bas, que les enfants y grimpent dans leurs jeux et que les joins -d'enterrement on voit du dehors l'assistance agenouillée.</p> - -<p>Au pied de ces petits murs, les vieux viennent s'asseoir au soleil -pour filer ou dormir entre l'enclos inculte et silencieux et l'éternité -voyageuse de la mer...</p> - -<p>C'est là devant que la jeunesse vient danser le dimanche soir. Pendant -qu'un peu de lumière monte encore des vagues au long de la jetée, les -groupes de filles et de garçons se rapprochent. Les rondes se forment, -et une voix grêle part d'abord toute seule sur un rhythme simple qui -appelle le chœur après lui:</p> - -<p> -C'est dans la cour du Plat-d'Étain...<br /> -</p> - -<p>Toutes les voix redisent ensemble:</p> - -<p> -C'est dans la cour du Plat-d'Étain...<br /> -</p> - -<p>La ronde s'anime, les cornettes blanches tournoient, s'entr'ouvrant sur -les côtés comme des ailes de papillon. Presque toujours le vent de la -mer emporte la moitié des paroles:</p> - -<p> -...perdu mon serviteur...<br /> -...portera mes couleurs...<br /> -</p> - -<p>La chanson en paraît encore plus naïve et charmante, entendue par -fragments, avec des élisions bizarres telles qu'en renferment les -chansons de pays composées en dansant, plus soucieuses du rhythme -que du sens des mots. Sans autre lumière qu'un vague rayon de lune, -la danse semble fantastique. Tout est gris, noir ou blanc, dans une -neutralité de teinte qui accompagne les choses rêvées plutôt que -les choses vues. Peu à peu, à mesure que la lune monte, les croix -du cimetière, celle du grand calvaire qui est au coin, s'allongent, -rejoignent la ronde et s'y mêlent... Enfin dix heures sonnent. On se -sépare. Chacun rentre chez soi par les ruelles du village d'un aspect -étrange en ce moment. Les marches ébréchées des escaliers extérieurs, -les coins de toit, les hangars ouverts où la niait entre toute noire et -compacte se penchent, se contournent, se tassent. On longe de vieilles -murailles frôlées de figuiers énormes; et pendant qu'on écrase en -marchant la paille vide du blé battu, l'odeur de la mer se mêle au -parfum chaud de la moisson et des étables endormies.</p> - -<p>La maison que nous habitons est dans la campagne, un peu hors du -village. Sur la route, en revenant, nous apercevons à la pointe des -haies des lumières de phares luire de tous les côtés de la presqu'île, -un phare à éclat, un feu tournant, un feu fixe; et comme on ne voit pas -l'Océan, toutes ces vigies des noirs écueils semblent perdues dans la -campagne paisible.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LES_EMOTIONS_DUN_PERDREAU_ROUGE" id="LES_EMOTIONS_DUN_PERDREAU_ROUGE">LES ÉMOTIONS D'UN PERDREAU ROUGE</a></h4> - - -<p>Vous savez que les perdreaux vont par bandes, se nichent ensemble aux -creux des sillons pour s'enlever à la moindre alerte, éparpillés dans -la volée comme une poignée de grains qu'on sème. Notre compagnie à nous -est gaie et nombreuse, établie en plaine sur la lisière d'un grand -bois, ayant du butin et de beaux abris de deux côtés. Aussi, depuis que -je sais courir, bien emplumé, bien nourri, je me trouvais très heureux -de vivre. Pourtant quelque chose m'inquiétait un peu, c'était cette -fameuse ouverture de la chasse dont nos mères commençaient à parler -tout bas entre elles. Un ancien de notre compagnie me disait toujours à -ce propos:</p> - -<p>«N'aie pas peur, Rouget—on m'appelle Rouget à cause de mon bec et de -mes pattes couleur de sorbe—n'aie pas peur, Rouget. Je te prendrai -avec moi le jour de l'ouverture et je suis sûr qu'il ne t'arrivera -rien.»</p> - -<p>C'est un vieux coq très malin et encore alerte, quoiqu'il ait le <i>fer -à cheval</i> déjà marqué sur la poitrine et quelques plumes blanches -par-ci par-là. Tout jeune, il a reçu un grain de plomb dans l'aile, et -comme cela l'a rendu un peu lourd, il y regarde à deux fois avant de -s'envoler, prend son temps, et se tire d'affaire. Souvent il m'emmenait -avec lui jusqu'à l'entrée du bois. Il y a là une singulière petite -maison, nichée dans les châtaigniers, muette comme un terrier vide, et -toujours fermée.</p> - -<p>—«Regarde bien cette maison, petit, me disait le vieux; quand tu -verras de la fumée monter du toit, le seuil et les volets ouverts, ça -ira mal pour nous.»</p> - -<p>Et moi je me fiais à lui, sachant bien qu'il n'en était pas à sa -première ouverture.</p> - -<p>En effet, l'autre matin, au petit jour, j'entends qu'on rappelait tout -bas dans le sillon...</p> - -<p>«Rouget, Rouget.»</p> - -<p>C'était mon vieux coq. Il avait des yeux extraordinaires.</p> - -<p>«Viens vite, me dit-il, et fais comme moi.»</p> - -<p>Je le suivis, à moitié endormi, en me coulant entre les mottes de -terre, sans voler, sans presque sauter, comme une souris. Nous allions -du côté du bois; et je vis, en passant, qu'il y avait de la fumée à -la cheminée de la petite maison, du jour aux fenêtres, et devant la -porte grande ouverte des chasseurs tout équipés, entourés de chiens qui -sautaient. Comme nous passions, un des chasseurs cria:</p> - -<p>«Faisons la plaine ce matin, nous ferons le bois après déjeuner.»</p> - -<p>Alors je compris pourquoi mon vieux compagnon nous emmenait d'abord -sous la futaie. Tout de même le cœur me battait, surtout en pensant à -nos pauvres amis.</p> - -<p>Tout à coup, au moment d'atteindre la lisière, les chiens se mirent à -galoper de notre côté...</p> - -<p>«Rase-toi, rase-toi», me dit le vieux en se baissant; en même temps, -à dix pas de nous, une caille effarée ouvrit ses ailes et son bec tout -grands, et s'envola avec un cri de peur. J'entendis un bruit formidable -et nous fûmes entourés par une poussière d'une odeur étrange, toute -blanche et toute chaude, bien que le soleil fût à peine levé. J'avais -si peur que je ne pouvais plus courir. Heureusement nous entrions dans -le bois. Mon camarade se blottit derrière un petit chêne, je vins me -mettre près de lui, et nous restâmes là cachés, à regarder entre les -feuilles.</p> - -<p>Dans les champs, c'était une terrible fusillade. A chaque coup, je -fermais les yeux, tout étourdi; puis, quand je me décidais à les -ouvrir, je voyais la plaine grande et nue, les chiens courant, furetant -dans les brins d'herbe, dans les javelles, tournant sur eux-mêmes comme -des fous. Derrière eux les chasseurs juraient, appelaient; les fusils -brillaient au soleil. Un moment, dans un petit nuage de fumée, je crus -voir—quoiqu'il n'y eût aucun arbre alentour—voler comme des feuilles -éparpillées. Mais mon vieux coq me dit que c'était des plumes; et en -effet, à cent pas devant nous, un superbe perdreau gris tombait dans le -sillon en renversant sa tête sanglante.</p> - -<p>Quand le soleil fut très chaud, très haut, la fusillade s'arrêta -subitement. Les chasseurs revenaient vers la petite maison, où l'on -entendait pétiller un grand feu de sarments. Ils causaient entre eux, -le fusil sur l'épaule, discutaient les coups, pendant que leurs chiens -venaient derrière, harassés, la langue pendante...</p> - -<p>«Ils vont déjeuner, me dit mon compagnon, faisons comme eux.»</p> - -<p>Et nous entrâmes dans un champ de sarrasin qui est tout près du bois, -un grand champ blanc et noir, en fleur et en graine, sentant l'amande. -De beaux faisans au plumage mordoré picotaient là, eux aussi, en -baissant leurs crêtes rouges de peur d'être vus. Ah! ils étaient moins -fiers que d'habitude. Tout en mangeant, ils nous demandèrent des -nouvelles et si l'un des leurs était déjà tombé. Pendant ce temps, le -déjeuner des chasseurs, d'abord silencieux, devenait de plus en plus -bruyant; nous entendions choquer les verres et partir les bouchons des -bouteilles. Le vieux trouva qu'il était temps de rejoindre notre abri.</p> - -<p>A cette heure on aurait dit que le bois dormait. La petite mare où -les chevreuils vont boire n'était troublée par aucun coup de langue. -Pas un museau de lapin dans les serpolets de la garenne. On sentait -seulement un frémissement mystérieux, comme si chaque feuille, chaque -brin d'herbe abritait une vie menacée. Ces gibiers de forêt ont tant -de cachettes, les terriers, les fourrés, les fagots, les broussailles, -et puis des fossés, ces petits fossés de bois qui gardent l'eau si -longtemps après qu'il a plu. J'avoue que j'aurais aimé être au fond -d'un de ces trous-là; mais mon compagnon préférait rester à découvert, -avoir du large, voir de loin et sentir l'air ouvert devant lui. Bien -nous en prit, car les chasseurs arrivaient sous le bois.</p> - -<p>Oh! ce premier coup de feu en forêt, ce coup de feu qui trouait les -feuilles comme une grêle d'avril et marquait les écorces, jamais je -ne l'oublierai. Un lapin détala au travers du chemin en arrachant -des touffes d'herbe avec ses griffes tendues. Un écureuil dégringola -d'un châtaignier en faisant tomber les châtaignes encore vertes. Il y -eut deux ou trois vols lourds de gros faisans et un tumulte dans les -branches basses, les feuilles sèches, au vent de ce coup de fusil qui -agita, réveilla, effraya tout ce qui vivait dans le bois. Des mulots -se coulaient au fond de leurs trous. Un cerf-volant, sorti du creux de -l'arbre contre lequel nous étions blottis, roulait ses gros yeux bêtes, -fixes de terreur. Et puis des demoiselles bleues, des bourdons, des -papillons, pauvres bestioles s'effarant de tous côtés. Jusqu'à un petit -criquet aux ailes écarlates qui vint se poser tout près de mon bec; -mais j'étais trop effrayé moi-même pour profiter de sa peur.</p> - -<p>Le vieux, lui, était toujours aussi calme. Très attentif aux aboiements -et aux coups de feu, quand ils se rapprochaient il me faisait signe, -et nous allions un peu plus loin, hors de la portée des chiens et bien -cachés par le feuillage. Une fois pourtant je crus que nous étions -perdus. L'allée que nous devions traverser était gardée de chaque bout -par un chasseur embusqué. D'un côté un grand gaillard à favoris noirs -qui faisait sonner toute une ferraille à chacun de ses mouvements, -couteau de chasse, cartouchière, boîte à poudre, sans compter de -hautes guêtres bouclées jusqu'aux genoux et qui le grandissaient -encore; à l'autre bout un petit vieux, appuyé contre un arbre, fumait -tranquillement sa pipe, en clignant des yeux comme s'il voulait dormir. -Celui-là ne me faisait pas peur; mais c'était ce grand là-bas...</p> - -<p>—«Tu n'y entends rien, Rouget», me dit mon camarade en riant; et sans -crainte, les ailes toutes grandes, il s'envola presque dans les jambes -du terrible chasseur à favoris.</p> - -<p>Et le fait est que le pauvre homme était si empêtré dans tout son -attirail de chasse, si occupé à s'admirer du haut en bas, que lorsqu'il -épaula son fusil nous étions déjà hors de portée. Ah! si les chasseurs -savaient, quand ils se croient seuls à un coin de bois, combien de -petits yeux fixes les guettent des buissons, combien de petits becs -pointus se retiennent de rire à leur maladresse!...</p> - -<p>Nous allions, nous allions toujours. N'ayant rien de mieux à faire qu'à -suivre mon vieux compagnon, mes ailes battaient au vent des siennes -pour se replier immobiles aussitôt qu'il se posait. J'ai encore dans -les yeux tous les endroits où nous avons passé: la garenne rose de -bruyères, pleine de terriers au pied des arbres jaunes, avec ce grand -rideau de chênes où il me semblait voir la mort cachée partout, la -petite allée verte où ma mère Perdrix avait promené tant de fois sa -nichée au soleil de mai, où nous sautions tout en piquant les fourmis -rouges qui nous grimpaient aux pattes, où nous rencontrions des petits -faisans farauds, lourds comme des poulets, et qui ne voulaient pas -jouer avec nous.</p> - -<p>Je la vis comme dans un rêve ma petite allée, au moment où une biche -la traversait, haute sur ses pattes menues, les yeux grands ouverts -et prête à bondir. Puis la mare où l'on vient en partie par quinze ou -trente, tous du même vol, levés de la plaine en une minute, pour boire -à l'eau de la source et s'éclabousser de gouttelettes qui roulent sur -le lustre des plumes... Il y avait au milieu de cette mare un bouquet -d'aulnettes très fourré, c'est dans cet îlot que nous nous réfugiâmes. -Il aurait fallu que les chiens eussent un fameux nez pour venir nous -chercher là. Nous y étions depuis un moment, lorsqu'un chevreuil -arriva, se traînant sur trois pattes et laissant une trace rouge sur -les mousses derrière lui. C'était si triste à voir que je cachai ma -tête sous les feuilles; mais j'entendais le blessé boire dans la mare -en soufflant, brûlé de fièvre...</p> - -<p>Le jour tombait. Les coups de fusil s'éloignaient, devenaient plus -rares. Puis tout s'éteignit... C'était fini. Alors nous revînmes tout -doucement vers la plaine, pour avoir des nouvelles de notre compagnie. -En passant devant la petite maison du bois, je vis quelque chose -d'épouvantable.</p> - -<p>Au rebord d'un fossé, les lièvres au poil roux, les petits lapins -gris à queue blanche, gisaient à côté les uns des autres. C'était des -petites pattes jointes par la mort, qui avaient l'air de demander -grâce, des yeux voilés qui semblaient pleurer; puis des perdrix rouges, -des perdreaux gris, qui avaient le <i>fer à cheval</i> comme mon camarade, -et des jeunes de cette année qui avaient encore comme moi du duvet -sous leurs plumes. Savez-vous rien de plus triste qu'un oiseau mort? -C'est si vivant, des ailes! De les voir repliées et froides, ça fait -frémir... Un grand chevreuil superbe et calme paraissait endormi, sa -petite langue rose dépassant la bouche comme pour lécher encore.</p> - -<p>Et les chasseurs étaient là, penchés sur cette cuerie, comptant et -tirant vers leurs carniers les pattes sanglantes, les ailes déchirées, -sans respect pour toutes ces blessures fraîches. Les chiens, attachés -pour la route, fronçaient encore leurs babines en arrêt, comme s'ils -s'apprêtaient à s'élancer de nouveau dans les taillis.</p> - -<p>Oh! pendant que le grand soleil se couchait là-bas et qu'ils s'en -allaient tous, harassés, allongeant leurs ombres sur les mottes -de terre et les sentiers humides de la rosée du soir, comme je -les maudissais, comme je les détestais, hommes et bêtes, toute la -bande!... Ni mon compagnon ni moi n'avions le courage de jeter comme à -l'ordinaire une petite note d'adieu à ce jour qui finissait.</p> - -<p>Sur notre route nous rencontrions de malheureuses petites bêtes, -abattues par un plomb de hasard, et restant là abandonnées aux fourmis, -des mulots, le museau plein de poussière, des pies, des hirondelles -foudroyées dans leur vol, couchées sur le dos et tendant leurs petites -pattes roides vers la nuit qui descendait vite comme elle fait en -automne, claire, froide et mouillée. Mais le plus navrant de tout, -c'était d'entendre, à la lisière du bois, au bord du pré, et là-bas -dans l'oseraie de la rivière, les appels anxieux, tristes, disséminés, -auxquels rien ne répondait.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LE_MIROIR" id="LE_MIROIR">LE MIROIR</a></h4> - - -<p>Dans le Nord, au bord du Niémen, est arrivée une petite créole de -quinze ans, blanche et rose comme une fleur d'amandier. Elle vient du -pays des colibris, c'est le vent de l'amour qui l'apporte... Ceux de -son île lui disaient: «Ne pars pas, il fait froid sur le continent... -L'hiver te fera mourir.» Mais la petite créole ne croyait pas à l'hiver -et ne connaissait le froid que pour avoir pris des sorbets; puis elle -était amoureuse, elle n'avait pas peur de mourir... Et maintenant la -voilà qui débarque là-haut dans les brouillards du Niémen, avec ses -éventails, son hamac, ses moustiquaires et une cage en treillis doré -pleine d'oiseaux de son pays.</p> - -<p>Quand le vieux père Nord a vu venir cette fleur des îles que le Midi -lui envoyait dans un rayon, son cœur s'est ému de pitié; et comme il -pensait bien que le froid ne ferait qu'une bouchée de la fillette et -de ses colibris, il a vite allumé son gros soleil jaune et s'est -habillé d'été pour les recevoir... La créole s'y est trompée; elle a -pris cette chaleur du Nord, brutale et lourde, pour une chaleur de -durée, cette éternelle verdure noire pour de la verdure de printemps, -et suspendant son hamac au fond du parc entre deux sapins, tout le jour -elle s'évente, elle se balance.</p> - -<p>«Mais il fait très chaud dans le Nord», dit-elle en riant. Pourtant -quelque chose l'inquiète. Pourquoi, dans cet étrange pays, les maisons -n'ont-elles pas de vérandahs? Pourquoi ces murs épais, ces tapis, ces -lourdes tentures? Ces gros poêles en faïence, et ces grands tas de -bois qu'on empile dans les cours, et ces peaux de renards bleus, ces -manteaux doublés, ces fourrures qui dorment au fond des armoires; à -quoi tout cela peut-il servir?... Pauvre petite, elle va le savoir -bientôt.</p> - -<p>Un matin, en s'éveillant, la petite créole se sent prise d'un grand -frisson. Le soleil a disparu, et du ciel noir et bas, qui semble dans -la nuit s'être rapproché de terre, il tombe par flocons une peluche -blanche et silencieuse comme sous les cotonniers... Voilà l'hiver! -voilà l'hiver! Le vent siffle, les poêles ronflent. Dans leur grande -cage en treillis doré, les colibris ne gazouillent plus. Leurs petites -ailes bleues, roses, rubis, vert de mer, restent immobiles, et c'est -pitié de les voir se serrer les uns contre les autres, engourdis et -bouffis par le froid, avec leurs becs fins et leurs yeux en tête -d'épingle. Là-bas, au fond du parc, le hamac grelotte plein de givre, -et les branches des sapins sont en verre filé... La petite créole a -froid, elle ne veut plus sortir.</p> - -<p>Pelotonnée au coin du feu comme un de ses oiseaux, elle passe son temps -à regarder la flamme et se fait du soleil avec ses souvenirs. Dans -la grande cheminée lumineuse et brûlante, elle revoit tout son pays: -les larges quais pleins de soleil avec le sucre brun des cannes qui -ruisselle, et les grains de maïs flottant dans une poussière dorée, -puis les siestes d'après-midi, les stores clairs, les nattes de paille, -puis les soirs d'étoiles, les mouches enflammées, et des millions de -petites ailes qui bourdonnent entre les fleurs et dans les mailles de -tulle des moustiquaires.</p> - -<p>Et tandis qu'elle rêve ainsi devant la flamme, les jours d'hiver se -succèdent toujours plus courts, toujours plus noirs. Tous les matins -on ramasse un colibri mort dans la cage; bientôt il n'en reste plus -que deux, deux flocons de plumes vertes qui se hérissent l'un contre -l'autre dans un coin...</p> - -<p>Ce matin-là, la petite créole n'a pas pu se lever. Comme une -balancelle mahonnaise prise dans les glaces du Nord, le froid -l'étreint, la paralyse. Il fait sombre, la chambre est triste. Le givre -a mis sur les vitres un épais rideau de soie mate. La ville semble -morte, et, par les rues silencieuses, le chasse-neige à vapeur siffle -lamentablement... Dans son lit, pour se distraire, la créole fait luire -les paillettes de son éventail et passe son temps à se regarder dans -des miroirs de son pays, tout frangés de grandes plumes indiennes.</p> - -<p>Toujours plus courts, toujours plus noirs, les jours d'hiver se -succèdent. Dans ses courtines de dentelles, la petite créole languit, -se désole. Ce qui l'attriste surtout, c'est que de son lit elle ne -peut pas voir le feu. Il lui semble qu'elle a perdu sa patrie une -seconde fois... De temps en temps elle demande: «Est-ce qu'il y a -du feu dans la chambre?—Mais oui, petite, il y en a. La cheminée -est tout en flammes. Entends-tu pétiller le bois, et les pommes de -pin qui éclatent?—Oh! voyons, voyons.» Mais elle a beau se pencher, -la flamme est trop loin d'elle; elle ne peut pas la voir, et cela la -désespère. Or, un soir qu'elle est là, pensive et pâle, sa tête au bord -de l'oreiller et les yeux toujours tournés vers cette belle flamme -invisible, son ami s'approche d'elle, prend un des miroirs qui sont -sur le lit: «Tu veux voir le feu, mignonne... Eh bien! attends...» Et -s'agenouillant devant la cheminée, il essaye de lui envoyer avec son -miroir un reflet de la flamme magique: «Peux-tu le voir?—Non! Je -ne vois rien.—Et maintenant?—Non! pas encore...» Puis tout à coup, -recevant en plein visage un jet de lumière qui l'enveloppe: «Oh! je le -vois!» dit la créole toute joyeuse, et elle meurt en riant avec deux -petites flammes au fond des yeux.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h4><a name="LEMPEREUR_AVEUGLE" id="LEMPEREUR_AVEUGLE">L'EMPEREUR AVEUGLE</a></h4> - -<h6>OU</h6> - -<h5>LE VOYAGE EN BAVIÈRE A LA RECHERCHE D'UNE TRAGÉDIE JAPONAISE</h5> - - -<hr class="r5" /> -<h5>I</h5> - -<h5>M. LE COLONEL DE SIEBOLDT</h5> - -<p>Au printemps de 1866, M. de Sieboldt, colonel bavarois au service -de la Hollande, bien connu dans le monde scientifique par ses beaux -ouvrages sur la flore japonaise, vint à Paris soumettre à l'empereur -un vaste projet d'association internationale pour l'exploitation de ce -merveilleux Nipon-Jepen—Japon (Empire-au-Lever-du-Soleil) qu'il avait -habité pendant plus de trente ans. En attendant d'avoir une audience -aux Tuileries, l'illustre voyageur—resté très Bavarois malgré son -séjour au Japon—passait ses soirées dans une petite brasserie du -faubourg Poissonnière, en compagnie d'une jeune demoiselle de Munich -qui voyageait avec lui et qu'il présentait comme sa nièce. C'est là que -je le rencontrai. La physionomie de ce grand vieux, ferme et droit sous -ses soixante et douze ans, sa longue barbe blanche, son interminable -houppelande, sa boutonnière enrubannée où toutes les académies des -sciences avaient mis leurs couleurs, cet air étranger, où il y a à la -fois tant de timidité et de sans-gêne, faisait toujours retourner les -têtes quand il entrait. Gravement le colonel s'asseyait, tirait de sa -poche un gros radis noir; puis la petite demoiselle qui l'accompagnait, -tout Allemande dans sa jupe courte, son châle à franges, son petit -chapeau de voyage, coupait ce radis en tranches minces à la mode du -pays, le couvrait de sel, l'offrait à son «ounclé!» comme elle disait -de sa petite voix de souris, et tous deux se mettaient à grignoter -l'un en face de l'autre, tranquillement et simplement, sans paraître -se douter qu'il pût y avoir le moindre ridicule à faire à Paris comme -à Munich. Vraiment c'était un couple original et sympathique, et nous -eûmes bientôt fait de devenir grands amis. Le bonhomme, voyant le goût -que je prenais à l'entendre parler du Japon, m'avait demandé de revoir -son mémoire, et je m'étais empressé d'accepter autant par amitié pour -ce vieux Sinbad que pour m'enfoncer plus avant dans l'étude du beau -pays dont il m'avait communiqué l'amour. Ce travail de révision ne -se fit pas sans peine. Tout le mémoire était écrit dans le français -bizarre que parlait M. de Sieboldt: «Si j'aurais des actionnaires..., -si je réunirais des fonds...», et ces renversements de prononciation -qui lui faisaient dire régulièrement: «les grandes boîtes de l'Asie» -pour «les grands poètes de l'Asie», et «le Chabon» pour «le Japon»... -joignez à cela des phrases de cinquante lignes, sans un point, sans -une virgule, rien pour respirer, et cependant si bien classées dans -la cervelle de l'auteur, qu'en ôter un seul mot lui paraissait -impossible, et que s'il m'arrivait d'enlever une ligne d'un côté, il -la transportait bien vite un peu plus loin... C'est égal! ce diable -d'homme était si intéressant avec son Chabon, que j'oubliais l'ennui du -travail; et lorsque la lettre d'audience arriva, le mémoire tenait à -peu près sur ses pieds.</p> - -<p>Pauvre vieux Sieboldt! Je le vois encore s'en allant aux Tuileries, -toutes ses croix sur la poitrine, dans ce bel habit de colonel rouge -et or qu'il ne tirait de sa malle qu'aux grandes occasions. Quoi-qu'il -en fît: «brum! brum!» tout le temps en redressant sa longue taille, au -tremblement de son bras sur le mien, surtout à la pâleur insolite de -son nez, un bon gros nez de sa vantasse, cramoisi par l'étude et la -bière de Munich, je sentais combien il était ému... Le soir, quand je -le revis, il triomphait: Napoléon III l'avait reçu entre deux portes, -écouté pendant cinq minutes et congédié avec sa phrase favorite: «Je -verrai... je réfléchirai.» Là-dessus, le naïf Japonais parlait déjà de -louer le premier étage du Grand-Hôtel, d'écrire aux journaux, de lancer -des prospectus. J'eus beaucoup de mal à lui faire comprendre que Sa -Majesté serait peut-être longue à réfléchir, et qu'il ferait mieux, -en attendant, de retourner à Munich, où la Chambre était justement en -train de voter des fonds pour l'achat de sa grande collection. Mes -observations finirent par le convaincre, et il partit en me promettant -de m'envoyer, pour la peine que j'avais prise au fameux mémoire, une -tragédie japonaise du seizième siècle, intitulée <i>l'Empereur aveugle,</i> -précieux chef-d'œuvre absolument inconnu en Europe et qu'il avait -traduit exprès pour son ami Meyerbeer. Le maître, quand il mourut, -était en train d'écrire la musique des chœurs. C'est, comme vous voyez, -un vrai cadeau que le brave homme voulait me faire.</p> - -<p>Malheureusement, quelques jours après son départ, la guerre éclatait -en Allemagne, et je n'entendis plus parler de ma tragédie. Les -Prussiens ayant envahi le Wurtemberg et la Bavière, il était assez -naturel que dans son émoi patriotique et le grand désarroi d'une -invasion, le colonel eût oublié mon <i>Empereur aveugle</i>. Mais moi, j'y -pensais plus que jamais; et, ma foi! un peu l'envie de ma tragédie -japonaise, un peu la curiosité de voir de près ce que c'était que la -guerre, l'invasion,—ô Dieu! j'en ai maintenant toute l'horreur dans la -mémoire,—je me décidai un beau matin à partir pour Munich.</p> - -<hr class="r5" /> - -<h5>II</h5> - -<h5>L'ALLEMAGNE DU SUD</h5> - -<p>Parlez-moi des peuples à sang lourd! En pleine guerre, sous ce grand -soleil d'août, tout le pays d'outre-Rhin, depuis le pont de Kehl -jusqu'à Munich, avait l'air aussi froid, aussi tranquille. Par les -trente fenêtres du wagon wurtembergeois qui m'emmenait lentement, -lourdement, à travers la Souabe, des paysages se déroulaient, des -montagnes, des ravins, des écroulements de riche verdure où l'on -sentait la fraîcheur des ruisseaux. Sur les pentes qui disparaissaient -en tournant, au mouvement des wagons, des paysannes se tenaient toutes -roides au milieu de leurs troupeaux, vêtues de jupes rouges, de -corsages de velours, et les arbres étaient si verts autour d'elles, -qu'on eût dit une bergerie tirée d'une de ces petites boîtes de sapin -qui sentent bon la résine et les forêts du Nord. De loin en loin, une -douzaine de fantassins habillés de vert emboîtaient le pas dans un -pré, la tête droite, la jambe en l'air, portant leurs fusils comme des -arbalètes: c'était l'armée d'un prince de Nassau quelconque. Parfois -aussi des trains passaient, avec la même lenteur que le nôtre, chargés -de grands bateaux, où des soldats wurtembergeois, entassés comme dans -un char allégorique, chantaient des barcarolles à trois voix, en fuyant -devant les Prussiens. Et nos haltes à tous les buffets, le sourire -inaltérable des majordomes, ces grosses faces allemandes, épanouies, -la serviette sous le menton devant d'énormes quartiers de viande aux -confitures, et le parc royal de Stuttgart plein de carrosses, de -toilettes, de cavalcades, la musique autour des bassins jouant des -valses, des quadrilles, pendant qu'on se battait à Kissingen; vraiment, -quand je me rappelle tout cela et que je pense à ce que j'ai vu, quatre -ans après, dans ce même mois d'août, ces locomotives en délire s'en -allant sans savoir où, comme si le grand soleil avait affolé leurs -chaudières, les wagons arrêtés en plein champ de bataille, les rails -coupés, les trains en détresse, la France diminuée de jour en jour -à mesure que la ligne de l'Est devenait plus courte, et sur tout le -parcours des voies abandonnées, l'encombrement sinistre de ces gares, -qui restaient seules, en pays perdu, pleines de blessés oubliés là -comme des bagages, je commence à croire que cette guerre de 1866 entre -la Prusse et les États du Sud n'était qu'une guerre pour rire, et qu'en -dépit de tout ce qu'on a pu nous dire, les loups de Germanie ne se -mangent jamais entre eux.</p> - -<p>Il n'y avait qu'à voir Munich pour s'en convaincre. Le soir où -j'arrivai, un beau soir de dimanche plein d'étoiles, toute la ville -était dehors. Une joyeuse rumeur confuse, aussi vague sous la lumière -que la poussière soulevée aux pas de tous ces promeneurs, flottait -dans l'air. Au fond des caves à bière voûtées et fraîches, dans les -jardins des brasseries, où des lanternes de couleur balançaient leurs -lueurs sourdes, partout on entendait, mêlés au bruit des lourds -couvercles retombant sur les chopes, les cuivres qui sonnaient en notes -triomphales, et les soupirs des instruments de bois...</p> - -<p>C'est dans une de ces brasseries harmoniques que je trouvai le colonel -de Sieboldt, assis avec sa nièce, devant son éternel radis noir.</p> - -<p>A la table à côté, le ministre des affaires étrangères prenait un bock, -en compagnie de l'oncle du roi. Tout autour, de bons bourgeois avec -leurs familles, des officiers en lunettes, des étudiants à petites -casquettes rouges, bleues, vert de mer, tous graves, silencieux, -écoutaient religieusement l'orchestre de M. Gungel, et regardaient -monter la fumée de leurs pipes, sans plus se soucier de la Prusse que -si elle n'existait pas. En me voyant, le colonel parut un peu gêné, et -je crus m'apercevoir qu'il baissait la voix pour m'adresser la parole -en français. Autour de nous, on chuchotait: «Franzose... Franzose...» -Je sentais de la malveillance dans tous les yeux.—«Sortons!» me dit -M. de Sieboldt, et une fois dehors, je retrouvai son bon sourire -d'autrefois. Le brave homme n'avait pas oublié sa promesse, mais il -était très absorbé par le rangement de sa collection japonaise qu'il -venait de vendre à l'État. C'est pour cela qu'il ne m'avait pas écrit. -Quant à ma tragédie, elle était à Wurtzbourg, entre les mains de madame -de Sieboldt, et pour arriver jusque-là il me fallait une autorisation -spéciale de l'ambassade française, car les Prussiens approchaient de -Wurtzbourg, et l'on n'y entrait plus que très difficilement. J'avais -une telle envie de mon <i>Empereur aveugle</i>, que je serais allé à -l'ambassade le soir même, si je n'avais pas craint de trouver M. de -Trévise couché...</p> - -<hr class="r5" /> - -<h5>III</h5> - -<h5>EN DROSCHKEN</h5> - -<p>De bonne heure, le lendemain, l'hôtelier de la <i>Grappe-Bleue</i> me -faisait monter dans une de ces petites voitures de louage que les -hôtels ont toujours dans leurs cours pour montrer aux voyageurs les -curiosités de la ville, et d'où les monuments, les avenues vous -apparaissent comme entre les pages d'un guide. Cette fois il ne -s'agissait pas de me faire voir la ville, mais seulement de me conduire -à l'ambassade française: «<i>Franzôsische Ambassad!...»</i> répéta deux -fois l'hôtelier. Le cocher, petit homme habillé de bleu et coiffé d'un -chapeau gigantesque, semblait très étonné de, la nouvelle destination -qu'on donnait à son fiacre, à son <i>droschken</i>, pour parler comme à -Munich. Mais je fus bien plus étonné que lui, quand je le vis tourner -le dos au quartier noble, prendre un long faubourg, plein d'usines, de -maisons ouvrières, de petits jardins, passer les portes, et m'emmener -hors de la ville...</p> - -<p>—<i>Ambassad Franzôsische</i>? lui demandais-je de temps en temps avec -inquiétude.</p> - -<p>-<i>Ya, ya</i>, répondait le petit homme, et nous continuions à rouler. -J'aurais bien voulu avoir quelques renseignements de plus; mais le -diable, c'est que mon conducteur ne parlait pas français, et moi-même, -à cette époque, je ne connaissais de la langue allemande que deux ou -trois phrases très élémentaires, où il était question de pain, de lit, -de viande et pas du tout d'ambassadeur. Encore, ces phrases-là, ne -savais-je les dire qu'en musique, et voici pourquoi:</p> - -<p>Quelques années auparavant, avec un camarade presque aussi fou que moi, -j'avais fait à travers l'Alsace, la Suisse, le duché de Bade, un vrai -voyage de colporteur, le sac bouclé aux épaules, arpentant les lieues -à la douzaine, tournant les villes dont nous ne voulions voir que les -portes, et prenant toujours les tout petits chemins sans savoir où ils -nous mèneraient. Cela nous donnait souvent l'imprévu de nuits passées -en plein champ, ou sous le toit ouvert d'une grange; mais ce qui -achevait d'incidenter notre excursion, c'est que ni l'un ni l'autre -nous ne savions un mot d'allemand. A l'aide d'un petit dictionnaire -de poche acheté en passant à Bâle, nous étions bien parvenus à -construire quelques phrases toutes simples, toutes naïves comme: <i>Vir -vollen trinken bier.</i>—nous voulons boire de la bière... <i>Vir vollen -essen kaese</i>,—nous voulons manger du fromage: malheureusement, si -peu compliquées qu'elles vous paraissent, ces maudites phrases nous -coûtaient beaucoup de peine à retenir. Nous ne les avions pas dans -la bouche, comme disent les comédiens. L'idée nous vint alors de les -mettre en musique, et le petit air que nous avions composé s'adaptait -si bien dessus, que les mots nous entrèrent dans la mémoire à la suite -des notes, et que les uns ne pouvaient plus sortir sans entraîner les -autres. Il fallait voir la figure des hôteliers badois, le soir, quand -nous entrions dans la grande salle du Gasthaus et que, sitôt nos sacs -débouclés, nous entonnions d'une voix retentissante:</p> - -<p style="margin-left: 15%;"> -Vir vollen trinken bier (<i>bis</i>)<br /> -Vir vollen, ya, vir vollen<br /> -<span style="margin-left: 6em;">Ya!</span><br /> -Vir vollen trinken bier.<br /> -</p> - -<p>Depuis ce temps-là je suis devenu très fort en allemand. J'ai eu tant -d'occasions de l'apprendre!... Mon vocabulaire s'est enrichi d'une -foule de locutions, de phrases. Seulement je les parle, je ne les -chante plus... Oh! non, je n'ai pas envie de les chanter...</p> - -<p>Mais revenons à mon droschken.</p> - -<p>Nous allions d'un petit pas reposé, sur une avenue bordée d'arbres et -de maisons blanches. Tout à coup le cocher s'arrêta.</p> - -<p>«<i>Da!</i>...» me dit-il en me montrant-une maisonnette enfouie sous les -acacias, et qui me parut bien silencieuse, bien retirée pour une -ambassade. Trois boutons de cuivre superposés luisaient dans un coin du -mur, à côté de la porte. J'en tire un au hasard, la porte s'ouvre, et -j'entre dans un vestibule élégant, confortable; des fleurs, des tapis -partout. Sur l'escalier, une demi-douzaine de chambrières bavaroises, -accourues à mon coup de sonnette, s'échelonnaient avec cette tournure -disgracieuse d'oiseaux sans ailes qu'ont toutes les femmes au delà du -Rhin.</p> - -<p>Je demande: «<i>Ambassad Franzôsische</i>?» Elles me font répéter deux -fois, et les voilà parties à rire, à rire en secouant la rampe. -Furieux, je reviens vers mon cocher et tâche de lui faire comprendre, -à grand renfort de gestes, qu'il s'est trompé, que l'ambassade n'est -pas là. «<i>Ya, ya</i>.» répond le petit homme sans s'émouvoir, et nous -retournons vers Munich.</p> - -<p>Il faut croire que notre ambassadeur de ce temps-là changeait souvent -de domicile, ou bien que mon cocher, pour ne pas déroger aux habitudes -de son droschken, s'était mis dans l'idée de me faire visiter quand -même la ville et ses environs. Toujours est-il que notre matinée se -passa à courir Munich dans tous les sens, à la recherche de cette -ambassade fantastique. Après deux ou trois autres tentatives, j'avais -fini par ne plus descendre de voiture. Le cocher allait, venait, -s'arrêtait à certaines rues, faisait semblant de s'informer. Je me -laissais conduire, et ne m'occupais plus que de regarder autour de -moi... Quelle ville ennuyeuse et froide que ce Munich, avec ses grandes -avenues, ses palais alignés, ses rues trop larges où le pas résonne, -son musée en plein vent de célébrités bavaroises si mortes dans leurs -statues blanches!</p> - -<p>Que, de colonnades, d'arcades, de fresques, d'obélisques, de temples -grecs, de propylées, de distiques en lettres d'or sur les frontons! -Tout cela s'efforce d'être grand; mais il semble qu'on sente le vide -et l'emphase de cette apparente grandeur, en voyant à tous les fonds -d'avenue les arcs de triomphe où l'horizon passe seul, les portiques -ouverts sur le bleu. C'est bien ainsi que je me représente ces villes -imaginaires, Italie mêlée d'Allemagne, où Musset promène l'incurable -ennui de son <i>Fantasio</i> et la perruque solennelle et niaise du prince -de Mantoue.</p> - -<p>Cette course en droschken dura cinq ou six heures; après quoi le -cocher me ramena triomphalement dans la cour de la <i>Grappe-Bleue</i>, en -faisant claquer son fouet, tout fier de m'avoir montré Munich. Quant -à l'ambassade, je finis par la découvrir à deux rues de mon hôtel, -mais cela ne m'avança guère. Le chancelier ne voulut pas me donner -de passe-port pour Wurtzbourg. Nous étions, paraît-il, très mal vus -en Bavière à ce moment-là; un Français n'aurait pas pu sans danger -s'aventurer jusqu'aux avant-postes. Je fus donc obligé d'attendre à -Munich que madame de Sieboldt eût trouvé une occasion de me faire -parvenir la tragédie japonaise...</p> - -<hr class="r5" /> - -<h5>IV</h5> - -<h5>LE PAYS DU BLEU</h5> - -<p>Chose singulière! Ces bons Bavarois, qui nous en voulaient tant de -n'avoir pas pris parti pour eux dans cette guerre, n'avaient pas la -moindre animosité contre les Prussiens. Ni honte des défaites, m haine -du vainqueur.—«Ce sont les premiers soldats du monde!...» me disait -avec un certain orgueil l'hôtelier de la <i>Grappe-Bleue</i>, le lendemain -de Kissingen, et c'était bien le sentiment général à Munich. Dans les -cafés on s'arrachait les journaux de Berlin. On riait à se tordre aux -plaisanteries du <i>Kladderadatsch</i>, ces grosses charges berlinoises -aussi lourdes que le fameux marteau-pilon de l'usine Krupp, qui pèse -cinquante mille kilogrammes. L'entrée prochaine des Prussiens n'étant -plus un doute pour personne, chacun se disposait à les bien recevoir. -Les brasseries s'approvisionnaient de saucisses, de quenelles. Dans les -maisons bourgeoises on préparait des chambres d'officiers...</p> - -<p>Seuls, les musées manifestaient quelque inquiétude. Un jour, en -entrant à la Pinacothèque, je trouvai les murs nus et les gardiens en -train de clouer les tableaux dans de grandes caisses prêtes à partir -pour le Sud. On craignait que le vainqueur, très scrupuleux pour les -propriétés particulières, ne le fût pas autant pour les collections -de l'État. Aussi, de tous les musées de la ville, il n'y avait que -celui de M. de Sieboldt qui restât ouvert. En sa qualité d'officier -hollandais, décoré de l'Aigle de Prusse, le colonel pensait que, lui -présent, personne n'oserait toucher à sa collection; et en attendant -l'arrivée des Prussiens, il ne faisait plus que se promener avec son -grand costume, à travers les trois longues salles que le roi lui avait -données au jardin de la cour, espèce de Palais-Royal, plus vert et plus -triste que le nôtre, entouré de murs de cloître peints à fresque.</p> - -<p>Dans ce grand palais morne, ces curiosités étalées, étiquetées, -constituaient bien le musée, cet assemblage mélancolique de choses -venues de loin, dégagées de leur milieu. Le vieux Sieboldt lui-même -avait l'air d'en faire partie. Je venais le voir tous les jours, et -nous passions ensemble de longues heures a feuilleter ces manuscrits -japonais ornés de planches, ces livres de science, d'histoire, les uns -si immenses, qu'il fallait les étaler à terre pour les ouvrir, les -autres hauts comme l'ongle, lisibles seulement à la loupe, dorés, fins, -précieux. M. de Sieboldt me faisait admirer son encyclopédie japonaise -en quatre-vingt-deux volumes, ou bien il me traduisait une ode du -<i>Hiak-nin</i>, merveilleux ouvrage publié par les soins des empereurs -japonais, et où l'on trouve les vies, les portraits et des fragments -lyriques des cent plus fameux poètes de l'empire. Puis nous rangions -sa collection d'armes, les casques d'or à larges mentonnières, les -cuirasses, les cottes de maille, ces grands sabres à deux mains qui -sentent leur chevalier du Temple et avec lesquels on s'ouvre si bien le -ventre.</p> - -<p>Il m'expliquait les devises d'amour peintes sur les coquilles dorées, -m'introduisait dans les intérieurs japonais en me montrant le modèle -de sa maison de Yédo, une miniature de laque où tout était représenté, -depuis les stores de soie des fenêtres jusqu'aux rocailles du jardin, -jardinet de Lilliput, orné des plantes mignonnes de la flore indigène. -Ce qui m'intéressait aussi beaucoup, c'était les objets du culte -japonais, leurs petits dieux en bois peint, les chasubles, les vases -sacrés, et ces chapelles portatives, vrais théâtres de pupazzi, que -chaque fidèle a dans un coin de sa maison. Les petites idoles rouges -sont rangées au fond; une mince corde à nœuds pend sur le devant. Avant -de commencer sa prière, le Japonais s'incline et frappe de cette corde -un timbre qui brille au pied de l'autel; c'est ainsi qu'il appelle -l'attention de ses dieux. Je prenais un plaisir d'enfant à faire -sonner ces timbres magiques, à laisser mon rêve s'en aller, roulé dans -cette onde sonore, jusqu'au fond de ces Asies d'Orient où le soleil -levant semble avoir tout doré, depuis les lames de leurs grands sabres -jusqu'aux tranches de leurs petits livres...</p> - -<p>Quand je sortais de là, les yeux pleins de tous ces reflets de laque, -de jade, de couleurs éclatantes des cartes géographiques, les jours -surtout où le colonel m'avait lu une de ces odes japonaises d'une -poésie chaste, distinguée, originale, si profonde, les rues de Munich -me faisaient un singulier effet. Le Japon, la Bavière, ces deux pays -nouveaux pour moi, que je connaissais presque en même temps, que je -voyais l'un à travers l'autre, se brouillaient, se confondaient dans -ma tête, devenaient une espèce de pays vague, de pays du bleu... Cette -ligne bleue des voyages que je venais de voir sur les tasses japonaises -dans le trait des nuages et l'esquisse de l'eau, je la retrouvais sur -les fresques bleues des murailles... Et ces soldats bleus qui faisaient -l'exercice sur les places, coiffés de casques japonais, et ce grand -ciel tranquille d'un bleu de <i>Vergiss-mein-nicht</i>, et ce cocher bleu -qui me ramenait à l'hôtel de la <i>Grappe-Bleue</i>!...</p> - - -<hr class="r5" /> -<h5>V</h5> - -<h5>PROMENADE SUR LE STARNBERG</h5> - -<p>Il était bien du pays bleu aussi, ce lac étincelant qui miroite au fond -de ma mémoire. Rien que d'écrire ce nom de Starnberg, j'ai revu tout -près de Munich la grande nappe d'eau, unie, pleine de ciel, rendue -familière et vivante par la fumée d'un petit steamer qui longeait les -bords. Tout autour les masses sombres des grands parcs, séparées de -place en place, comme ouvertes par la blancheur des villas. Plus haut, -des bourgs aux toits serrés, des nids de maisons posés sur les pentes; -plus haut encore les montagnes du Tyrol, lointaines, couleur de l'air -où elles flottent; et dans un coin de ce tableau un peu classique, mais -si charmant, le vieux, vieux batelier, avec ses longues guêtres et son -gilet rouge à boutons d'argent, qui me promena tout un dimanche, et -paraissait si fier d'avoir un Français dans son bateau.</p> - -<p>Ce n'était pas la première fois que pareil honneur lui arrivait. Il -se souvenait très bien d'avoir, dans sa jeunesse, fait passer le -Starnberg à un officier. Il y avait soixante ans de cela, et à la façon -respectueuse dont le bonhomme me parlait, je sentais l'impression -qu'avait dû lui faire ce Français de 1806, quelque bel Oswald du -premier empire en collant et bottes molles, un schapska gigantesque et -des insolences de vainqueur!... Si le batelier de Starnberg vit encore, -je doute qu'il ait autant d'admiration pour les Français.</p> - -<p>C'est sur ce beau lac et dans les parcs ouverts des résidences qui -l'entourent que les bourgeois de Munich promènent leurs gaietés du -dimanche. La guerre n'avait rien changé à cet usage. Au bord de -l'eau, quand je passai, les auberges étaient pleines; de grosses -dames assises en rond faisaient bouffer leurs jupes sur les pelouses. -Entre les branches qui se croisaient sur le bleu du lac, des groupes -de Gretchen et d'étudiants passaient, auréolés d'une fumée de pipe. -Un peu plus loin, dans une clairière du parc Maximilien, une noce -de paysans, bruyante et voyante, buvait devant de longues tables en -tréteaux, tandis qu'un garde-chasse en habit vert, campé, le fusil au -poing, dans l'attitude d'un homme qui tire, faisait la démonstration -de ce merveilleux fusil à aiguille dont les Prussiens se servaient -avec tant de succès. J'avais besoin de cela pour me rappeler qu'on se -battait à quelques lieues de nous. On se battait pourtant, il faut -bien le croire, puisque ce soir-là, en rentrant à Munich, je vis sur -une petite place abritée et recueillie comme un coin d'église, des -cierges qui brûlaient tout autour de la <i>Marien-Saule</i>, et des femmes -agenouillées, dont un long sanglot secouait la prière...</p> - -<hr class="r5" /> - -<h5>VI</h5> - -<h5>LA BAVARIA</h5> - -<p>Malgré tout ce qu'on a écrit depuis quelques années sur le chauvinisme -français, nos sottises patriotiques, nos vanités, nos fanfaronnades, -je ne crois pas qu'il y ait en Europe un peuple plus vantard, plus -glorieux, plus infatué de lui-même que le peuple de Bavière. Sa toute -petite histoire, dix pages détachées de l'histoire de l'Allemagne, -s'étale dans les rues de Munich, gigantesque, disproportionnée, tout -en peintures et en monuments, comme un de ces livres d'étrennes -qu'on donne aux enfants: peu de texte et beaucoup d'images. A Paris, -nous n'avons qu'un arc de triomphe; là-bas ils en ont dix: la porte -des Victoires, le portique des Maréchaux, et je ne sais combien -d'obélisques élevés: <i>à la vaillance des guerriers bavarois</i>.</p> - -<p>Il fait bon être grand homme dans ce pays-là; on est sûr d'avoir son -nom gravé partout dans la pierre, dans le bronze, et au moins une fois -sa statue au milieu d'une place, ou tout au haut de quelque frise parmi -des victoires de marbre blanc. Cette folie des statues, des apothéoses, -des monuments commémoratifs est poussée à un tel point chez ces bonnes -gens, qu'ils ont, au coin des rues, des socles vides tout dressés, tout -préparés pour les célébrités inconnues du lendemain. En ce moment, -toutes les places doivent être prises. La guerre de 1870 leur a fourni -tant de héros, tant d'épisodes glorieux!...</p> - -<p>J'aime à me figurer, par exemple, l'illustre général von der Thann -déshabillé à l'antique au milieu d'un square verdoyant, avec un beau -piédestal orné de bas-reliefs représentant d'un côté <i>les Guerriers -bavarois incendiant le village de Bazeilles</i>, de l'autre <i>les Guerriers -bavarois assassinant des blessés français à l'ambulance de Woerth.</i> -Quel splendide monument cela doit faire!</p> - -<p>Non contents d'avoir leurs grands hommes éparpillés ainsi par la -ville, les Bavarois les ont réunis dans un temple situé aux portes de -Munich, et qu'ils appellent la <i>Ruhmeshalle</i> (la salle de la gloire). -Sous un vaste portique de colonnes de marbre, qui s'avancent en retour -en formant les trois côtés d'un carré, sont rangés sur des consoles -les bustes des Électeurs, des rois, des généraux, des jurisconsultes, -etc... (On trouve le catalogue chez le gardien.)</p> - -<p>Un peu en avant se dresse une statue colossale, une Bavaria de -quatre-vingt-dix pieds, debout au sommet d'un de ces grands escaliers -si tristes qui montent à découvert dans la verdure des jardins publics. -Avec sa peau de lion sur les épaules, son glaive serré dans une main, -dans l'autre la couronne de la gloire (toujours la gloire!), cette -immense pièce de bronze, à l'heure où je la vis, sur la fin d'une de -ces journées d'août où les ombres s'allongent démesurément, remplissait -la plaine silencieuse de son geste emphatique. Tout autour, le long -des colonnes, les profils des hommes célèbres grimaçaient au soleil -couchant. Tout cela si désert, si morne! En entendant mes pas sonner -sur les dalles, je retrouvais bien cette impression de grandeur dans le -vide qui me poursuivait depuis mon arrivée à Munich.</p> - -<p>Un petit escalier en fonte grimpe en tournant dans l'intérieur de la -Bavaria. J'eus la fantaisie de monter jusqu'en haut et de m'asseoir un -moment dans la tête du colosse, un petit salon en rotonde éclairé par -deux fenêtres qui sont les yeux. Malgré ces yeux ouverts sur l'horizon -bleu des Alpes, il faisait très chaud là dedans. Le bronze, chauffé par -le soleil, m'enveloppait d'une chaleur alourdissante. Je fus obligé -de redescendre bien vite... Mais, c'est égal, cela m'avait suffi pour -se connaître, ô grande Bavaria boursouflée et sonore! J'avais vu ta -poitrine sans cœur, tes gros bras de chanteuse, enflés, sans muscles, -ton glaive en métal repoussé, et senti dans ta tête creuse l'ivresse -lourde et la torpeur d'un cerveau de buveur de bière... Et dire qu'en -nous embarquant dans cette folle guerre de 1870, nos diplomates avaient -compté sur toi. Ah! s'ils s'étaient donné la peine de monter dans la -Bavaria, eux aussi!</p> - -<hr class="r5" /> -<h5>VII</h5> - -<h5>L'EMPEREUR AVEUGLE!...</h5> - -<p>Il y avait dix jours que j'étais à Munich, et je n'avais encore -aucune nouvelle de ma tragédie japonaise. Je commençais à désespérer, -lorsqu'un soir, dans le petit jardin de la brasserie où nous prenions -nos repas, je vis arriver mon colonel avec une figure rayonnante. -«Je l'ai! me dit-il; venez demain matin au musée... Nous la lirons -ensemble, vous verrez si c'est beau.» Il était très animé ce soir-là. -Ses yeux brillaient en parlant. Il déclamait à haute voix des passages -de la tragédie, essayait de chanter les chœurs. Deux ou trois fois sa -nièce fut obligée de le faire taire: «Ounclé..., ounclé...» J'attribuai -cette fièvre, cette exaltation à un pur enthousiasme lyrique. En effet, -les fragments qu'il me récitait me paraissaient très beaux, et j'avais -hâte d'entrer en possession de mon chef-d'œuvre.</p> - -<p>Le lendemain, quand j'arrivai au jardin de la cour, je fus très surpris -de trouver la salle des collections fermée. Le colonel absent de son -musée, c'était si extraordinaire que je courus chez lui avec une vague -inquiétude. La rue qu'il habitait, une rue de faubourg paisible et -courte, des jardins, des maisons basses, me parut plus agitée que -d'habitude. On causait par groupes devant les portes. Celle de la -maison Sieboldt était fermée, les persiennes ouvertes.</p> - -<p>Des gens entraient, sortaient d'un air triste. On sentait là une de -ces catastrophes trop grandes pour le logis, et qui débordent jusque -dans la rue... En arrivant, j'entendis des sanglots. C'était au fond -d'un petit couloir, dans une grande pièce encombrée et claire comme -une salle d'étude. Il y avait là une longue table en bois blanc, des -livres, des manuscrits, des vitrines à collections, des albums couverts -en soie brochée; au mur, des armes japonaises, des estampes, de grandes -cartes géographiques; et dans ce désordre de voyages, d'études, le -colonel étendu sur son lit, sa longue barbe droite sur sa poitrine, -avec la pauvre petite «<i>Ounclé</i>» qui pleurait à genoux dans un coin. -M. de Sieboldt était mort subitement pendant la nuit.</p> - -<p>Je partis de Munich le soir même, n'ayant pas le courage de troubler -toute cette désolation à propos d'une fantaisie littéraire, et c'est -ainsi que de la merveilleuse tragédie japonaise, je ne connus jamais -que le titre: <i>l'Empereur aveugle</i>!... Depuis, nous avons vu jouer -une autre tragédie, à qui ce titre rapporté d'Allemagne aurait bien -convenu: sinistre tragédie, pleine de sang et de larmes, et qui n'était -pas japonaise celle-là.</p> - - -<h4>FIN</h4> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Contes de lundi, by Alphonse Daudet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE LUNDI *** - -***** This file should be named 50154-h.htm or 50154-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/1/5/50154/ - -Produced by Annemie Arnst and Marc D'Hooghe at -http://www.freeliterature.org (Images generously made -available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/50154-h/images/cover.jpg b/old/50154-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index ee6f502..0000000 --- a/old/50154-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
