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-The Project Gutenberg EBook of Contes de lundi, by Alphonse Daudet
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Contes de lundi
-
-Author: Alphonse Daudet
-
-Release Date: October 8, 2015 [EBook #50154]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE LUNDI ***
-
-
-
-
-Produced by Annemie Arnst and Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)
-
-
-
-
-
-CONTES DU LUNDI
-
-Par
-
-ALPHONSE DAUDET
-
-NOUVELLE ÉDITION
-
-REVUE ET CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE
-
-PARIS
-
-CHARPENTIER ET Cie
-
-13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN
-
-
-1876
-
-
-
-A MON CHER
-
-ERNEST DAUDET
-
-
-
-
- TABLE
-
- PREMIÈRE PARTIE
-
- LA FANTAISIE ET L'HISTOIRE
-
-
- La dernière classe
- La partie de billard
- La vision du juge de Colmar
- L'enfant espion
- Les mères
- Le siège de Berlin
- Le mauvais zouave
- La pendule de Bougival
- La défense de Tarascon
- Le Prussien de Bélisaire
- Les paysans à Paris
- Aux avant-postes
- Paysages d'insurrection
- Le bac
- Le porte-drapeau
- La mort de Chauvin
- Alsace! Alsace!
- Le caravansérail
- Un décoré du 15 août
- Mon képi
- Le turco de la Commune
- Le concert de la huitième
- La bataille du Père-Lachaise
- Les petits pâtés
- Monologue à bord
- Les fées de France
-
-
- DEUXIÈME PARTIE
-
- CAPRICES ET SOUVENIRS
-
-
- Un teneur de livres
- Avec trois cent mille francs que m'a promis Girardin!
- Arthur
- Les trois sommations
- Un soir de première
- La soupe au fromage
- Le dernier livre
- Maison a vendre
- Contes de Noël
- --Un réveillon dans le Marais
- --Les trois messes basses
- Le Pape est mort
- Paysages gastronomiques
- La moisson au bord de la mer
- Les émotions d'un perdreau rouge
- Le miroir
- L'empereur aveugle
-
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-
-LA FANTAISIE ET L'HISTOIRE
-
-
-
-
-LA DERNIÈRE CLASSE
-
-
-RÉCIT D'UN PETIT ALSACIEN
-
-
-Ce matin-là j'étais très en retard pour aller à l'école, et j'avais
-grand'peur d'être grondé, d'autant que M. Hamel nous avait dit qu'il
-nous interrogerait sur les participes, et je n'en savais pas le premier
-mot. Un moment l'idée me vint de manquer la classe et de prendre ma
-course à travers champs.
-
-Le temps était si chaud, si clair!
-
-On entendait les merles siffler à la lisière du bois, et dans le pré
-Rippert, derrière la scierie, les Prussiens qui faisaient l'exercice.
-Tout cela me tentait bien plus que la règle des participes; mais j'eus
-la force de résister, et je courus bien vite vers l'école.
-
-En passant devant la mairie, je vis qu'il y avait du monde arrêté près
-du petit grillage aux affiches. Depuis deux ans, c'est de là que nous
-sont venues toutes les mauvaises nouvelles, les batailles perdues,
-les réquisitions, les ordres de la commandature; et je pensai sans
-m'arrêter:
-
-«Qu'est-ce qu'il y a encore?»
-
-Alors, comme je traversais la place en courant, le forgeron Wachter,
-qui était là avec son apprenti en train de lire l'affiche, me cria:
-
-«Ne te dépêche pas tant, petit; tu y arriveras toujours assez tôt à ton
-école!»
-
-Je crus qu'il se moquait de moi, et j'entrai tout essoufflé dans la
-petite cour de M. Hamel.
-
-D'ordinaire, au commencement de la classe, il se faisait un grand
-tapage qu'on entendait jusque dans la rue, les pupitres ouverts,
-fermés, les leçons qu'on répétait très haut tous ensemble en se
-bouchant les oreilles pour mieux apprendre, et la grosse règle du
-maître qui tapait sur les tables:
-
-«Un peu de silence!»
-
-Je comptais sur tout ce train pour gagner mon banc sans être vu; mais
-justement ce jour-là tout était tranquille, comme un matin de dimanche.
-Par la fenêtre ouverte, je voyais mes camarades déjà rangés à leurs
-places, et M. Hamel, qui passait et repassait avec la terrible règle en
-fer sous le bras. Il fallut ouvrir la porte et entrer au milieu de ce
-grand calme. Vous pensez, si j'étais rouge et si j'avais peur!
-
-Eh bien, non. M. Hamel me regarda sans colère et me dit très doucement:
-
-«Va vite à ta place, mon petit Frantz; nous allions commencer sans toi.»
-
-J'enjambai le banc et je m'assis tout de suite à mon pupitre. Alors
-seulement, un peu remis de ma frayeur, je remarquai que notre maître
-avait sa belle redingote verte, son jabot plissé fin et la calotte de
-soie noire brodée qu'il ne mettait que les jours d'inspection ou de
-distribution de prix. Du reste, toute la classe avait quelque chose
-d'extraordinaire et de solennel. Mais ce qui me surprit le plus, ce
-fut de voir au fond de la salle, sur les bancs qui restaient vides
-d'habitude, des gens du village assis et silencieux comme nous, le
-vieux Hauser avec son tricorne, l'ancien maire, l'ancien facteur, et
-puis d'autres personnes encore. Tout ce monde-là paraissait triste;
-et Hauser avait apporté un vieil abécédaire mangé aux bords qu'il
-tenait grand ouvert sur ses genoux, avec ses grosses lunettes posées en
-travers des pages.
-
-Pendant que je m'étonnais de tout cela, M. Hamel était monté dans sa
-chaire, et de la même voix douce et grave dont il m'avait reçu, il nous
-dit:
-
-«Mes enfants, c'est la dernière fois que je vous fais la classe.
-L'ordre est venu de Berlin de ne plus enseigner que l'allemand dans
-les écoles de l'Alsace et de la Lorraine ... Le nouveau maître arrive
-demain. Aujourd'hui c'est votre dernière leçon de français. Je vous
-prie d'être bien attentifs.»
-
-Ces quelques paroles me bouleversèrent. Ah! les misérables, voilà ce
-qu'ils avaient affiché à la mairie.
-
-Ma dernière leçon de français!...
-
-Et moi qui savais à peine écrire! Je n'apprendrais donc jamais! Il
-faudrait donc en rester là! Comme je m'en voulais maintenant du temps
-perdu, des classes manquées à courir les nids ou à faire des glissades
-sur la Saar! Mes livres que tout à l'heure encore je trouvais si
-ennuyeux, si lourds à porter, ma grammaire, mon histoire sainte me
-semblaient à présent de vieux amis qui me feraient beaucoup de peine à
-quitter. C'est comme M. Hamel. L'idée qu'il allait partir, que je ne le
-verrais plus, me faisait oublier les punitions, les coups de règle.
-
-Pauvre homme!
-
-C'est en l'honneur de cette dernière classe qu'il avait mis ses beaux
-habits du dimanche, et maintenant je comprenais pourquoi ces vieux du
-village étaient venus s'asseoir au bout de la salle. Cela semblait
-dire qu'ils regrettaient de ne pas y être venus plus souvent, à cette
-école. C'était aussi comme une façon de remercier notre maître de ses
-quarante ans de bons services, et de rendre leurs devoirs à la patrie
-qui s'en allait...
-
-J'en étais là de mes réflexions, quand j'entendis appeler mon nom.
-C'était mon tour de réciter. Que n'aurais-je pas donné pour pouvoir
-dire tout au long cette fameuse règle des participes, bien haut, bien
-clair, sans une faute; mais je m'embrouillai aux premiers mots, et je
-restai debout à me balancer dans mon banc, le cœur gros, sans oser
-lever la tête. J'entendais M. Hamel qui me parlait:
-
-«Je ne te gronderai pas, mon petit Frantz, tu dois être assez puni...
-voilà ce que c'est. Tous les jours on se dit: Bah! j'ai bien le temps.
-J'apprendrai demain. Et puis tu vois ce qui arrive... Ah! ç'a été le
-grand malheur de notre Alsace de toujours remettre son instruction à
-demain. Maintenant ces gens-là sont en droit de nous dire: Comment Vous
-prétendiez être Français, et vous ne savez ni parler ni écrire votre
-langue!... Dans tout ça, mon pauvre Frantz, ce n'est pas encore toi le
-plus coupable. Nous avons tous notre bonne part de reproches à nous
-faire.
-
-«Vos parents n'ont pas assez tenu à vous voir instruits. Ils aimaient
-mieux vous envoyer travailler à la terre ou aux filatures pour avoir
-quelques sous de plus. Moi-même n'ai-je rien à me reprocher? Est-ce
-que je ne vous ai pas souvent fait arroser mon jardin au lieu de
-travailler? Et quand je voulais aller pêcher des truites, est-ce que je
-me gênais pour vous donner congé?...»
-
-Alors d'une chose à l'autre, M. Hamel se mit à nous parler de la langue
-française, disant que c'était la plus belle langue du monde, la plus
-claire, la plus solide: qu'il fallait la garder entre nous et ne jamais
-l'oublier, parce que, quand un peuple tombe esclave, tant qu'il tient
-bien sa langue, c'est comme s'il tenait la clef de sa prison[1]...
-Puis il prit une grammaire et nous lut notre leçon. J'étais étonné de
-voir comme je comprenais. Tout ce qu'il disait me semblait facile,
-facile. Je crois aussi que je n'avais jamais si bien écouté, et que lui
-non plus n'avait jamais mis autant de patience à ses explications. On
-aurait dit qu'avant de s'en aller le pauvre homme voulait nous donner
-tout son savoir, nous le faire entrer dans la tête d'un seul coup.
-
-La leçon finie, on passa à l'écriture. Pour ce jour-là, M. Hamel nous
-avait préparé des exemples tout neufs, sur lesquels était écrit en
-belle ronde: _France, Alsace, France, Alsace_. Cela faisait comme des
-petits drapeaux qui flottaient tout autour de la classe pendus à la
-tringle de nos pupitres. Il fallait voir comme chacun s'appliquait,
-et quel silence! On n'entendait rien que le grincement des plumes sur
-le papier. Un moment des hannetons entrèrent; mais personne n'y fit
-attention, pas même les tout petits qui s'appliquaient à tracer leurs
-_bâtons_, avec un cœur, une conscience, comme si cela encore était du
-français... Sur la toiture de l'école, des pigeons roucoulaient tout
-bas, et je me disais en les écoutant:
-
-«Est-ce qu'on ne va pas les obliger à chanter en allemand, eux aussi?»
-
-De temps en temps, quand je levais les yeux de dessus ma page, je
-voyais M. Hamel immobile dans sa chaire et fixant les objets autour
-de lui, comme s'il avait voulu emporter dans son regard toute sa
-petite maison d'école... Pensez! depuis quarante ans, il était là à la
-même place, avec sa cour en face de lui et sa classe toute pareille.
-Seulement les bancs, les pupitres s'étaient polis, frottés par l'usage;
-les noyers de la cour avaient grandi, et le houblon qu'il avait planté
-lui-même enguirlandait maintenant les fenêtres jusqu'au toit. Quel
-crève-cœur ça devait être pour ce pauvre homme de quitter toutes ces
-choses, et d'entendre sa sœur qui allait, venait, dans la chambre
-au-dessus, en train de fermer leurs malles! car ils devaient partir le
-lendemain, s'en aller du pays pour toujours.
-
-Tout de même il eut le courage de nous faire la classe jusqu'au
-bout. Après l'écriture, nous eûmes la leçon d'histoire; ensuite les
-petits chantèrent tous ensemble le BA BE BI BO BU. Là-bas au fond
-de la salle, le vieux Hauser avait mis ses lunettes, et, tenant son
-abécédaire à deux mains, il épelait les lettres avec eux. On voyait
-qu'il s'appliquait lui aussi; sa voix tremblait d'émotion, et c'était
-si drôle de l'entendre, que nous avions tous l'envie de rire et de
-pleurer. Ah! je m'en souviendrai de cette dernière classe...
-
-Tout à coup l'horloge de l'église sonna midi, puis l'Angelus. Au même
-moment, les trompettes des Prussiens qui revenaient de l'exercice
-éclatèrent sous nos fenêtres... M. Hamel se leva, tout pâle, dans sa
-chaire. Jamais il ne m'avait paru si grand.
-
-«Mes amis, dit-il, mes amis, je... je...»
-
-Mais quelque chose l'étouffait. Il ne pouvait pas achever sa phrase.
-
-Alors il se tourna vers le tableau, prit un morceau de craie, et, en
-appuyant de toutes ses forces, il écrivit aussi gros qu'il put:
-
- «VIVE LA FRANCE!»
-
-Puis il resta là, la tête appuyée au mur, et, sans parler, avec sa main
-il nous faisait signe:
-
-«C'est fini... allez-vous-en.»
-
-
-[Footnote 1: «S'il tient sa langue,--il tient la clé qui de ses chaînes
-le délivre.» F. MISTRAL.]
-
-
-
-
-LA PARTIE DE BILLARD
-
-
-Comme on se bat depuis deux jours et qu'ils ont passé la nuit sac au
-dos sous une pluie torrentielle, les soldats sont exténués. Pourtant
-voilà trois mortelles heures qu'on les laisse se morfondre, l'arme au
-pied, dans les flaques des grandes routes, dans la boue des champs
-détrempés.
-
-Alourdis par la fatigue, les nuits passées, les uniformes pleins d'eau,
-ils se serrent les uns contre les autres pour se réchauffer, pour
-se soutenir. Il y en a qui dorment tout debout, appuyés au sac d'un
-voisin, et la lassitude, les privations se voient mieux sur ces visages
-détendus, abandonnés dans le sommeil. La pluie, la boue, pas de feu,
-pas de soupe, un ciel bas et noir, l'ennemi qu'on sent tout autour.
-C'est lugubre...
-
-Qu'est-ce qu'on fait là? Qu'est-ce qui se passe?
-
-Les canons, la gueule tournée vers le bois, ont l'air de guetter
-quelque chose. Les mitrailleuses embusquées regardent fixement
-l'horizon. Tout semble prêt pour une attaque. Pourquoi n'attaque-t-on
-pas? Qu'est-ce qu'on attend?...
-
-On attend des ordres, et le quartier général n'en envoie pas.
-
-Il n'est pas loin cependant le quartier général. C'est ce beau château
-Louis XIII dont les briques rouges, lavées par la pluie, luisent à
-mi-côte entre les massifs. Vraie demeure princière, bien digne de
-porter le fanion d'un maréchal de France. Derrière un grand fossé et
-une rampe de pierre qui les séparent de la route, les pelouses montent
-tout droit jusqu'au perron, unies et vertes, bordées de vases fleuris.
-De l'autre côté, du côté intime de la maison, les charmilles font des
-trouées lumineuses, la pièce d'eau où nagent des cygnes s'étale comme
-un miroir, et sous le toit en pagode d'une immense volière, lançant des
-cris aigus dans le feuillage, des paons, des faisans dorés battent des
-ailes et font la roue. Quoique les maîtres soient partis, on ne sent
-pas là l'abandon, le grand lâchez-tout de la guerre. L'oriflamme du
-chef de l'armée a préservé jusqu'aux moindres fleurettes des pelouses,
-et c'est quelque chose de saisissant de trouver, si près du champ
-de bataille, ce calme opulent qui vient de l'ordre des choses, de
-l'alignement correct des massifs, de la profondeur silencieuse des
-avenues.
-
-La pluie, qui tasse là bas de si vilaine boue sur les chemins et creuse
-des ornières si profondes, n'est plus ici qu'une ondée élégante,
-aristocratique, avivant la rougeur des briques, le vert des pelouses,
-lustrant les feuilles des orangers, les plumes blanches des cygnes.
-Tout reluit, tout est paisible. Vraiment, sans le drapeau qui flotte à
-la crête du toit, sans les deux soldats en faction devant la grille,
-jamais on ne se croirait au quartier général. Les chevaux reposent dans
-les écuries. Çà et là on rencontre des brosseurs, des ordonnances en
-petite tenue flânant aux abords des cuisines, ou quelque jardinier en
-pantalon rouge promenant tranquillement son râteau dans le sable des
-grandes cours.
-
-La salle à manger, dont les fenêtres donnent sur le perron, laisse voir
-une table à moitié desservie, des bouteilles débouchées, des verres
-ternis et vides, blafards sur la nappe froissée, toute une fin de
-repas, les convives partis. Dans la pièce à côté, on entend des éclats
-de voix, des rires, des billes qui roulent, des verres qui se choquent.
-Le maréchal est en train de faire sa partie, et voilà pourquoi l'armée
-attend des ordres. Quand le maréchal a commencé sa partie, le ciel
-peut bien crouler, rien au monde ne saurait l'empêcher de la finir.
-
-Le billard!
-
-C'est sa faiblesse à ce grand homme de guerre. Il est là, sérieux comme
-à la bataille, en grande tenue, la poitrine couverte de plaques, l'œil
-brillant, les pommettes enflammées, dans l'animation du repas, du jeu,
-des grogs. Ses aides de camp l'entourent, empressés, respectueux, se
-pâmant d'admiration à chacun de ses coups. Quand le maréchal fait un
-point, tous se précipitent vers la marque; quand le maréchal a soif,
-tous veulent lui préparer son grog. C'est un froissement d'épaulettes
-et de panaches, un cliquetis de croix et d'aiguillettes; et de voir
-tous ces jolis sourires, ces fines révérences de courtisans, tant de
-broderies et d'uniformes neufs, dans cette haute salle à boiseries de
-chêne, ouverte sur des parcs, sur des cours d'honneur, cela rappelle
-les automnes de Compiègne et repose un peu des capotes souillées qui
-se morfondent là-bas au long des routes et font des groupes si sombres
-sous la pluie.
-
-Le partenaire du maréchal est un petit capitaine d'état-major, sanglé,
-frisé, ganté de clair, qui est de première force au billard et capable
-de rouler tous les maréchaux de la terre, mais il sait se tenir à une
-distance respectueuse de son chef, et s'applique à ne pas gagner, à ne
-pas perdre non plus trop facilement. C'est ce qu'on appelle un officier
-d'avenir...
-
-Attention, jeune homme, tenons-nous bien. Le maréchal en a quinze, et
-vous dix. Il s'agit de mener la partie jusqu'au bout comme cela, et
-vous aurez plus fait pour votre avancement que si vous étiez dehors
-avec les autres, sous ces torrents d'eau qui noient l'horizon, à salir
-votre bel uniforme, à ternir l'or de vos aiguillettes, attendant des
-ordres qui ne viennent pas.
-
-C'est une partie vraiment intéressante. Les billes courent, se
-frôlent, croisent leurs couleurs. Les bandes rendent bien, le tapis
-s'échauffe... Soudain la flamme d'un coup de canon passe dans le ciel.
-Un bruit sourd fait trembler les vitres. Tout le monde tressaille; on
-se regarde avec inquiétude. Seul le maréchal n'a rien vu, rien entendu:
-penché sur le billard, il est en train de combiner un magnifique effet
-de recul; c'est son fort, à lui, les effets de recul!...
-
-Mais voilà un nouvel éclair, puis un autre. Les coups de canon se
-succèdent, se précipitent. Les aides de camp courent aux fenêtres.
-Est-ce que les Prussiens attaqueraient?
-
-«Eh bien, qu'ils attaquent! dit le maréchal en mettant du blanc... A
-vous de jouer, capitaine.»
-
-L'état-major frémit d'admiration. Turenne endormi sur un affût n'est
-rien auprès de ce maréchal, si calme devant son billard au moment de
-l'action... Pendant ce temps le vacarme redouble. Aux secousses du
-canon se mêlent les déchirements des mitrailleuses, les roulements
-des feux de peloton. Une buée rouge, noire sur les bords, monte au
-bout des pelouses. Tout le fond du parc est embrasé. Les paons, les
-faisans effarés clament dans la volière; les chevaux arabes, sentant la
-poudre, se cabrent au fond des écuries. Le quartier général commence
-à s'émouvoir. Dépêches sur dépêches. Les estafettes arrivent à bride
-abattue. On demande le maréchal.
-
-Le maréchal est inabordable. Quand je vous disais que rien ne pourrait
-l'empêcher d'achever sa partie.
-
-«A vous de jouer, capitaine.»
-
-Mais le capitaine a des distractions. Ce que c'est pourtant que d'être
-jeune! Le voilà qui perd la tête, oublie son jeu et fait coup sur
-coup deux séries, qui lui donnent presque partie gagnée. Cette fois
-le maréchal devient furieux. La surprise, l'indignation éclatent sur
-son mâle visage. Juste à ce moment, un cheval lancé ventre à terre
-s'abat dans la cour. Un aide de camp couvert de boue force la consigne,
-franchit le perron d'un saut: «Maréchal! maréchal!...» Il faut voir
-comme il est reçu... Tout bouffant de colère et rouge comme un coq, le
-maréchal paraît à la fenêtre, sa queue de billard à la main:
-
-«Qu'est-ce qu'il y a?... Qu'est-ce que c'est?... Il n'y a donc pas de
-factionnaire par ici?
-
---Mais, maréchal...
-
---C'est bon ... Tout à l'heure ... Qu'on attende mes ordres, nom d...
-D...!»
-
-Et la fenêtre se referme avec violence.
-
-Qu'on attende ses ordres!
-
-C'est bien ce qu'ils font, les pauvres gens. Le vent leur chasse la
-pluie et la mitraille en pleine figure. Des bataillons entiers sont
-écrasés, pendant que d'autres restent inutiles, l'arme au bras, sans
-pouvoir se rendre compte de leur inaction. Rien à faire. On attend des
-ordres... Par exemple, comme on n'a pas besoin d'ordres pour mourir,
-les hommes tombent par centaines derrière les buissons, dans les
-fossés, en face du grand château silencieux. Même tombés, la mitraille
-les déchire encore, et par leurs blessures ouvertes coule sans bruit le
-sang généreux de la France... Là-haut, dans la salle de billard, cela
-chauffe aussi terriblement: le maréchal a repris son avance; mais le
-petit capitaine se défend comme un lion...
-
-Dix-sept! dix-huit! dix-neuf!...
-
-A peine a-t-on le temps de marquer les points. Le bruit de la bataille
-se rapproche. Le maréchal ne joue plus que pour un. Déjà des obus
-arrivent dans le parc. En voilà un qui éclate au-dessus de la pièce
-d'eau. Le miroir s'éraille; un cygne nage, épeuré, dans un tourbillon
-de plumes sanglantes. C'est le dernier coup...
-
-Maintenant, un grand silence. Rien que la pluie qui tombe sur les
-charmilles, un roulement confus au bas du coteau, et, par les chemins
-détrempés, quelque chose comme le piétinement d'un troupeau qui se
-hâte... L'armée est en pleine déroute. Le maréchal a gagné sa partie.
-
-
-
-
-LA VISION DU JUGE DE COLMAR
-
-
-Avant qu'il eût prêté serment à l'empereur Guillaume, il n'y avait
-pas d'homme plus heureux que le petit juge Dollinger, du tribunal de
-Colmar, lorsqu'il arrivait à l'audience avec sa toque sur l'oreille,
-son gros ventre, sa lèvre en fleur et ses trois mentons bien posés sur
-un ruban de mousseline.--«Ah! le bon petit somme que je vais faire»,
-avait-il l'air de se dire en s'asseyant, et c'était plaisir de le voir
-allonger ses jambes grassouillettes, s'enfoncer sur son grand fauteuil,
-sur ce rond de cuir frais et moelleux auquel il devait d'avoir encore
-l'humeur égale et le teint clair, après trente ans de magistrature
-assise.
-
-Infortuné Dollinger!
-
-C'est ce rond de cuir qui l'a perdu. Il se trouvait si bien dessus, sa
-place était si bien faite sur ce coussinet de moleskine, qu'il a mieux
-aimé devenir Prussien que de bouger de là. L'empereur Guillaume lui
-a dit: «Restez assis, monsieur Dollinger!» et Dollinger est resté
-assis; et aujourd'hui le voilà conseiller à la cour de Colmar, rendant
-bravement la justice au nom de Sa Majesté berlinoise.
-
-Autour de lui, rien n'est changé: c'est toujours le même tribunal fané
-et monotone, la même salle de catéchisme avec ses bancs luisants, ses
-murs nus son bourdonnement d'avocats, le même demi-jour tombant des
-hautes fenêtres à rideaux de serge, le même grand christ poudreux qui
-penche la tête, les bras étendus. En passant à la Prusse, la cour de
-Colmar n'a pas dérogé: il y a toujours un buste d'empereur au fond
-du prétoire... Mais c'est égal! Dollinger se sent dépaysé. Il a beau
-se rouler dans son fauteuil, s'y enfoncer rageusement; il n'y trouve
-plus les bons petits sommes d'autrefois, et quand par hasard il lui
-arrive encore de s'endormir à l'audience, c'est pour faire des rêves
-épouvantables...
-
-Dollinger rêve qu'il est sur une haute montagne, quelque chose comme
-le Honeck ou le ballon d'Alsace... Qu'est-ce qu'il fait là, tout seul,
-en robe de juge, assis sur son grand fauteuil à ces hauteurs immenses
-où l'on ne voit plus rien que des arbres rabougris et des tourbillons
-de petites mouches?... Dollinger ne le sait pas. Il attend, tout
-frissonnant de la sueur froide et de l'angoisse du cauchemar. Un grand
-soleil rouge se lève de l'autre côté du Rhin, derrière les sapins de
-la forêt Noire, et, à mesure que le soleil monte, en bas, dans les
-vallées de Thann, de Munster, d'un bout à l'autre de l'Alsace, c'est
-un roulement confus, un bruit de pas, de voitures en marche, et cela
-grossit, et cela s'approche, et Dollinger a le cœur serré! Bientôt, par
-la longue route tournante qui grimpe aux flancs de la montagne, le juge
-de Colmar voit venir à lui un cortège lugubre et interminable, tout le
-peuple d'Alsace qui s'est donné rendez-vous à cette passe des Vosges
-pour émigrer solennellement.
-
-En avant montent de longs chariots attelés de quatre bœufs, ces longs
-chariots à claire-voie que l'on rencontre tout débordants de gerbes au
-temps des moissons, et qui maintenant s'en vont chargés de meubles,
-de hardes, d'instruments de travail. Ce sont les grands lits, les
-hautes armoires, les garnitures d'indienne, les huches, les rouets,
-les petites chaises des enfants, les fauteuils des ancêtres, vieilles
-reliques entassées, tirées de leurs coins, dispersant au vent de la
-route la sainte poussière des foyers. Des maisons entières partent
-dans ces chariots. Aussi n'avancent-ils qu'en gémissant, et les bœufs
-les tirent avec peine, comme si le sol s'attachait aux roues, comme
-si ces parcelles de terre sèche restées aux herses, aux charrues, aux
-pioches, aux râteaux, rendant la charge encore plus lourde, faisaient
-de ce départ un déracinement. Derrière se presse une foule silencieuse,
-de tout rang, de tout âge, depuis les grands vieux à tricorne qui
-s'appuient en tremblant sur des bâtons, jusqu'aux petits blondins
-frisés, vêtus d'une bretelle et d'un pantalon de futaine, depuis
-l'aïeule paralytique que de fiers garçons portent sur leurs épaules,
-jusqu'aux enfants de lait que les mères serrent contre leurs poitrines;
-tous, les vaillants comme les infirmes, ceux qui seront les soldats
-de l'année prochaine et ceux qui ont fait la terrible campagne, des
-cuirassiers amputés qui se traînent sur des béquilles, des artilleurs
-hâves, exténués, ayant encore dans leurs uniformes en loque la
-moisissure des casemates de Spandau; tout cela défile fièrement sur la
-route, au bord de laquelle le juge de Colmar est assis, et, en passant
-devant lui, chaque visage se détourne avec une terrible expression de
-colère et de dégoût...
-
-Oh! le malheureux Dollinger! il voudrait se cacher, s'enfuir; mais
-impossible. Son fauteuil est incrusté dans la montagne, son rond de
-cuir dans son fauteuil, et lui dans son rond de cuir. Alors il comprend
-qu'il est là comme au pilori, et qu'on a mis le pilori aussi haut pour
-que sa honte se vît de plus loin ... Et le défilé continue, village
-par village, ceux de la frontière suisse menant d'immenses troupeaux,
-ceux de la Saar poussant leurs durs outils de fer dans des wagons à
-minerais. Puis les villes arrivent, tout le peuple des filatures, les
-tanneurs, les tisserands, les ourdisseurs, les bourgeois, les prêtres,
-les rabbins, les magistrats, des robes noires, des robes rouges...
-Voilà le tribunal de Colmar, son vieux président en tête. Et Dollinger,
-mourant de honte, essaye de cacher sa figure, mais ses mains sont
-paralysées; de fermer les yeux, mais ses paupières restent immobiles et
-droites. Il faut qu'il voie et qu'on le voie, et qu'il ne perde pas un
-des regards de mépris que ses collègues lui jettent en passant...
-
-Ce juge au pilori, c'est quelque chose de terrible! Mais ce qui est
-plus terrible encore, c'est qu'il a tous les siens dans cette foule, et
-eue pas un n'a l'air de le reconnaître. Sa femme, ses enfants passent
-devant lui en baissant la tête. On dirait qu'ils ont honte, eux aussi!
-Jusqu'à son petit Michel qu'il aime tant, et qui s'en va pour toujours
-sans seulement le regarder. Seul, son vieux président s'est arrêté une
-minute pour lui dire à voix basse:
-
-«Venez avec nous, Dollinger. Ne restez pas là, mon ami...»
-
-Mais Dollinger ne peut pas se lever. Il s'agite, il appelle, et le
-cortège défile pendant des heures; et lorsqu'il s'éloigne au jour
-tombant, toutes ces belles vallées pleines de clochers et d'usines
-se font silencieuses. L'Alsace entière est partie. Il n'y a plus que
-le juge de Colmar qui reste là-haut, cloué sur son pilori, assis et
-inamovible...
-
- * * * * *
-
-... Soudain la scène change. Des ifs, des croix noires, des rangées de
-tombes, une foule en deuil. C'est le cimetière de Colmar, un jour de
-grand enterrement. Toutes les cloches de la ville sont en branle. Le
-conseiller Dollinger vient de mourir. Ce que l'honneur n'avait pas pu
-faire, la mort s'en est chargée. Elle a dévissé de son rond de cuir le
-magistrat inamovible, et couché tout de son long l'homme qui s'entêtait
-à rester assis...
-
-Rêver qu'on est mort et se pleurer soi-même, il n'y a pas de sensation
-plus horrible. Le cœur navré, Dollinger assiste à ses propres
-funérailles; et ce qui le désespère encore plus que sa mort, c'est
-que dans cette foule immense qui se presse autour de lui, il n'a pas
-un ami, pas un parent. Personne de Colmar, rien que des Prussiens! Ce
-sont des soldats prussiens qui ont fourni l'escorte, des magistrats
-prussiens qui mènent le deuil, et les discours qu'on prononce sur sa
-tombe sont des discours prussiens, et la terre qu'on lui jette dessus
-et qu'il trouve si froide est de la terre prussienne, hélas!
-
-Tout à coup la foule s'écarte, respectueuse; un magnifique cuirassier
-blanc s'approche, cachant sous son manteau quelque chose qui a l'air
-d'une grande couronne d'immortelles. Tout autour on dit:
-
-«Voilà Bismarck... voilà Bismarck...» Et le juge de Colmar pense avec
-tristesse:
-
-«C'est beaucoup d'honneur que vous me faites, monsieur le comte, mais
-si j'avais là mon petit Michel...»
-
-Un immense éclat de rire l'empêche d'achever, un rire fou, scandaleux,
-sauvage, inextinguible.
-
-«Qu'est-ce qu'ils ont donc?» se demande le juge épouvanté. Il se
-dresse, il regarde... C'est son rond, son rond de cuir que M. de
-Bismarck vient de déposer religieusement sur sa tombe avec cette
-inscription en entourage dans la moleskine:
-
- AU JUGE DOLLINGER
- HONNEUR DE LA MAGISTRATURE ASSISE
- SOUVENIRS ET REGRETS
-
-D'un bout à l'autre du cimetière tout le monde rit, tout le monde
-se tord, et cette grosse gaieté prussienne résonne jusqu'au fond du
-caveau, où le mort pleure de honte, écrasé sous un' ridicule éternel...
-
-
-
-
-L'ENFANT ESPION
-
-
-Il s'appelait Stenne, le petit Stenne.
-
-C'était un enfant de Paris, malingre et pâle, qui pouvait avoir dix
-ans, peut-être quinze; avec ces moucherons-là, on ne sait jamais. Sa
-mère était morte; son père, ancien soldat de marine, gardait un square
-dans le quartier du Temple. Les babies, les bonnes, les vieilles dames
-à pliants, les mères pauvres, tout le Paris trotte-menu qui vient se
-mettre à l'abri des voitures dans ces parterres bordés de trottoirs,
-connaissaient le père Stenne et l'adoraient. On savait que, sous
-cette rude moustache, effroi des chiens et des traîneurs de bancs, se
-cachait un bon sourire attendri, presque maternel, et que, pour voir ce
-sourire, on n'avait qu'à dire au bonhomme:
-
-«Comment va votre petit garçon?...»
-
-Il l'aimait tant son garçon, le père Stenne! Il était si heureux, le
-soir, après la classe, quand le petit venait le prendre et qu'ils
-faisaient tous deux le tour des allées, s'arrêtant à chaque banc pour
-saluer les habitués, répondre à leurs bonnes manières.
-
-Avec le siège malheureusement tout changea. Le square du père Stenne
-fut fermé, on y mit du pétrole, et le pauvre homme, obligé à une
-surveillance incessante, passait sa vie dans les massifs déserts et
-bouleversés, seul, sans fumer, n'ayant plus son garçon que le soir,
-bien tard, à la maison. Aussi il fallait voir sa moustache, quand il
-parlait des Prussiens... Le petit Stenne, lui, ne se plaignait pas trop
-de cette nouvelle vie.
-
-Un siège! C'est si amusant pour les gamins. Plus d'école! plus de
-mutuelle! Des vacances tout le temps et la rue comme un champ de
-foire...
-
-L'enfant restait dehors jusqu'au soir, à courir. Il accompagnait
-les bataillons du quartier qui allaient au rempart, choisissant de
-préférence ceux qui avaient une bonne musique; et là-dessus petit
-Stenne était très ferré. Il vous disait fort bien que celle du 96e ne
-valait pas grand'chose, mais qu'au 55e ils en avaient une excellente.
-D'autres fois, il regardait les mobiles faire l'exercice; puis il y
-avait les queues...
-
-Son panier sous le bras, il se mêlait à ces longues files qui se
-formaient dans l'ombre des matins d'hiver sans gaz, à la grille des
-bouchers, des boulangers. Là, les pieds dans l'eau, on faisait des
-connaissances, on causait politique, et comme fils de M. Stenne, chacun
-lui demandait son avis. Mais le plus amusant de tout, c'était encore
-les parties de bouchon, ce fameux jeu de _galoche_ que les mobiles
-bretons avaient mis à la mode pendant le siège. Quand le petit Stenne
-n'était pas au rempart ni aux boulangeries, vous étiez sûr de le
-trouver à la partie de _galoche_ de la place du Château-d'Eau. Lui ne
-jouait pas, bien entendu; il faut trop d'argent. Il se contentait de
-regarder les joueurs avec des yeux!
-
-Un surtout, un grand en cotte bleue, qui ne misait que des pièces de
-cent sous, excitait son admiration. Quand il courait, celui-là, on
-entendait les écus sonner au fond de sa cotte...
-
-Un jour, en ramassant une pièce qui avait roulé jusque sous les pieds
-du petit Stenne, le grand lui dit à voix basse:
-
-«Ça te fait loucher, hein?... Eh bien, si tu veux, je te dirai où on en
-trouve.»
-
-La partie finie, il l'emmena dans un coin de la place et lui proposa de
-venir avec lui vendre des journaux aux Prussiens, on avait 30 francs
-par voyage. D'abord Stenne refusa, très indigné; et du coup, il resta
-trois jours sans retourner à la partie. Trois jours terribles. Il
-ne mangeait plus, il ne dormait plus. La nuit, il voyait des tas de
-galoches dressées au pied de son lit, et des pièces de cent sous qui
-filaient à plat, toutes luisantes. La tentation était trop forte. Le
-quatrième jour, il retourna au Château-d'Eau, revit le grand, se laissa
-séduire...
-
- * * * * *
-
-Ils partirent par un matin de neige, un sac de toile sur l'épaule, des
-journaux cachés sous leurs blouses. Quand ils arrivèrent à la porte de
-Flandres, il faisait à peine jour. Le grand put Stenne par la main,
-et, s'approchant du factionnaire--un brave sédentaire qui avait le nez
-rouge et l'air bon--il lui dit d'une voix de pauvre:
-
-«Laissez-nous passer, mon bon monsieur... Notre mère est malade, papa
-est mort. Nous allons voir avec mon petit frère à ramasser des pommes
-de terre dans le champ.»
-
-Il pleurait. Stenne, tout honteux, baissait la tête. Le factionnaire
-les regarda un moment, jeta un coup d'œil sur la route déserte et
-blanche.
-
-«Passez vite», leur dit-il en s'écartant; et les voilà sur le chemin
-d'Aubervilliers. C'est le grand qui riait!
-
-Confusément, comme dans un rêve, le petit Stenne voyait des usines
-transformées en casernes, des barricades désertes, garnies de chiffons
-mouillés, de longues cheminées qui trouaient le brouillard et montaient
-dans le ciel, vides, ébréchées. De loin en loin, une sentinelle, des
-officiers encapuchonnés qui regardaient là-bas avec des lorgnettes,
-et de petites tentes trempées de neige fondue devant des feux qui
-mouraient. Le grand connaissait les chemins, prenait à travers champ
-pour éviter les postes. Pourtant ils arrivèrent, sans pouvoir y
-échapper, à une grand'garde de francs-tireurs. Les francs-tireurs
-étaient là avec leurs petits cabans, accroupis au fond d'une fosse
-pleine d'eau, tout le long du chemin de fer de Soissons. Cette fois
-le grand eut beau recommencer son histoire, on ne voulut pas les
-laisser passer. Alors, pendant qu'il se lamentait, de la maison du
-garde-barrière sortit sur la voie un vieux sergent, tout blanc, tout
-ridé, qui ressemblait au père Stenne:
-
-«Allons! mioches, ne pleurons plus! dit-il aux enfants, on vous
-y laissera aller, à vos pommes de terre; mais, avant, entrez vous
-chauffer un peu... Il a l'air gelé ce gamin-là!»
-
-Hélas! Ce n'était pas de froid qu'il tremblait le petit Stenne,
-c'était de peur, c'était de honte... Dans le poste, ils trouvèrent
-quelques soldats blottis autour d'un feu maigre, un vrai feu de veuve,
-à la flamme duquel ils faisaient dégeler du biscuit au bout de leurs
-baïonnettes. On se serra pour faire place aux enfants. On leur donna la
-goutte, un peu de café. Pendant qu'ils buvaient, un officier vint sur
-la porte, appela le sergent, lui parla tout bas et s'en alla bien vite.
-
-«Garçons! dit le sergent en rentrant radieux... _y aura du tabac_ cette
-nuit ... On a surpris le mot des Prussiens... Je crois que cette fois
-nous allons le leur reprendre, ce sacré Bourget!»
-
-Il y eut une explosion de bravos et de rires. On dansait, on chantait,
-on astiquait les sabres-baïonnettes; et, profitant de ce tumulte, des
-enfants disparurent.
-
-Passé la tranchée, il n'y avait plus que la plaine, et au fond un long
-mur blanc troué de meurtrières. C'est vers ce mur qu'ils se dirigèrent,
-s'arrêtant à chaque pas pour faire semblant de ramasser des pommes de
-terre.
-
-«Rentrons... N'y allons pas», disait tout le temps le petit Stenne.
-
-L'autre levait les épaules et avançait toujours. Soudain ils
-entendirent le tric-trac d'un fusil qu'on armait.
-
-«Couche-toi!» fit le grand, en se jetant par terre.
-
-Une fois couché, il siffla. Un autre sifflet répondit sur la neige.
-Ils s'avancèrent en rampant... Devant le mur, au ras du sol, parurent
-deux moustaches jaunes sous un béret crasseux. Le grand sauta dans la
-tranchée, à côté du Prussien:
-
-«C'est mon frère», dit-il en montrant son compagnon.
-
-Il était si petit, ce Stenne, qu'en le voyant le Prussien se mit à rire
-et fut obligé de le prendre dans ses bras pour le hisser jusqu'à la
-brèche.
-
-De l'autre côté du mur, c'étaient de grands remblais de terre, des
-arbres couchés, des trous noirs dans la neige, et dans chaque trou le
-même béret crasseux, les mêmes moustaches jaunes qui riaient en voyant
-passer les enfants.
-
-Dans un coin, une maison de jardinier casematée de troncs d'arbres. Le
-bas était plein de soldats qui jouaient aux cartes, faisaient la soupe
-sur un grand feu clair. Cela sentait bon les choux, le lard; quelle
-différence avec le bivouac des francs-tireurs! En haut, les officiers.
-On les entendait jouer du piano, déboucher du vin de Champagne.
-Quand les Parisiens entrèrent, un hurrah de joie les accueillit. Ils
-donnèrent leurs journaux; puis on leur versa à boire et on les fit
-causer. Tous ces officiers avaient l'air fier et méchant; mais le grand
-les amusait avec sa verve faubourienne, son vocabulaire de voyou. Ils
-riaient, répétaient ses mots après lui, se roulaient avec délice dans
-cette boue de Paris qu'on leur apportait.
-
-Le petit Stenne aurait bien voulu parler, lui aussi, prouver qu'il
-n'était pas une bête; mais quelque chose le gênait. En face de lui se
-tenait à part un Prussien plus âgé, plus sérieux que les autres, qui
-lisait, ou plutôt faisait semblant, car ses yeux ne le quittaient pas.
-Il y avait dans ce regard de la tendresse et des reproches, comme si
-cet homme avait eu au pays un enfant du même âge que Stenne, et qu'il
-se fût dit:
-
-«J'aimerais mieux mourir que de voir mon fils faire un métier pareil...»
-
-A partir de ce moment, Stenne sentit comme une main qui se posait sur
-son cœur et l'empêchait de battre.
-
-Pour échapper à cette angoisse, il se mit à boire. Bientôt tout tourna
-autour de lui. Il entendait vaguement, au milieu de gros rires, son
-camarade qui se moquait des gardes nationaux, de leur façon de faire
-l'exercice, imitait une prise d'armes au Marais, une alerte de nuit
-sur les remparts. Ensuite le grand baissa la voix, les officiers se
-rapprochèrent et les figures devinrent graves. Le misérable était en
-train de les prévenir de l'attaque des francs-tireurs...
-
-Pour le coup, le petit Stenne se leva furieux, dégrisé:
-
-«Pas cela, grand... Je ne veux pas.»
-
-Mais l'autre ne fit que rire et continua. Avant qu'il eût fini, tous
-les officiers étaient debout. Un d'eux montra la porte aux enfants:
-
-«F... le camp!» leur dit-il.
-
-Et ils se mirent à causer entre eux, très vite, en allemand. Le grand
-sortit, fier comme un doge, en faisant sonner son argent. Stenne le
-suivit, la tête basse; et lorsqu'il passa près du Prussien dont le
-regard l'avait tant gêné, il entendit une voix triste qui disait: «_Bas
-chôli, ça... Bas chôli_.»
-
-Les larmes lui en vinrent aux yeux.
-
-Une fois dans la plaine, les enfants se mirent à courir et rentrèrent
-rapidement. Leur sac était plein de pommes de terre que leur avaient
-données les Prussiens; avec cela ils passèrent sans encombre à la
-tranchée des francs-tireurs. On s'y préparait pour l'attaque de la
-nuit. Des troupes arrivaient silencieuses, se massant derrière les
-murs. Le vieux sergent était là, occupé à placer ses hommes, l'air si
-heureux. Quand les enfants passèrent, il les reconnut et leur envoya un
-bon sourire...
-
-Oh! que ce sourire fit mal au petit Stenne! un moment il eut envie de
-crier:
-
-«N'allez pas là-bas... nous vous avons trahis.»
-
-Mais l'autre lui avait dit: «Si tu parles, nous serons fusillés», et la
-peur le retint...
-
-A la Courneuve, ils entrèrent dans une maison abandonnée pour
-partager l'argent. La vérité m'oblige à dire que le partage fut fait
-honnêtement, et que d'entendre sonner ces beaux écus sous sa blouse, de
-penser aux parties de _galoche_ qu'il avait là en perspective, le petit
-Stenne ne trouvait plus son crime aussi affreux.
-
-Mais, lorsqu'il fut seul, le malheureux enfant! Lorsque après les
-portes le grand l'eut quitté, alors ses poches commencèrent à devenir
-bien lourdes, et la main qui lui serrait le cœur le serra plus fort que
-jamais. Paris ne lui semblait plus le même. Les gens qui passaient le
-regardaient sévèrement, comme s'ils avaient su d'où il venait. Le mot
-espion, il l'entendait dans le bruit des roues, dans le battement des
-tambours qui s'exerçaient le long du canal. Enfin il arriva chez lui,
-et, tout heureux de voir que son père n'était pas encore rentré, il
-monta vite dans leur chambre cacher sous son oreiller ces écus qui lui
-pesaient tant.
-
-Jamais le père Stenne n'avait été si bon, si joyeux qu'en rentrant ce
-soir-là. On venait de recevoir des nouvelles de province t les affaires
-du pays allaient mieux. Tout en mangeant, l'ancien soldat regardait son
-fusil pendu à la muraille, et il disait à l'enfant avec son bon rire:
-
-«Hein, garçon, comme tu irais aux Prussiens, si tu étais grand!»
-
-Vers huit heures, on entendit le canon.
-
-«C'est Aubervilliers... On se bat au Bourget». fit le bonhomme, qui
-connaissait tous ses forts. Le petit Stenne devint pâle, et, prétextant
-une grande fatigue, il alla se coucher, mais il ne dormit pas. Le
-canon tonnait toujours. Il se représentait les francs-tireurs arrivant
-de nuit pour surprendre les Prussiens et tombant eux-mêmes dans une
-embuscade. Il se rappelait le sergent qui lui avait souri, le voyait
-étendu là-bas dans la neige, et combien d'autres avec lui!... Le prix
-de tout ce sang se cachait là sous son oreiller, et c'était lui, le
-fils de M. Stenne, d'un soldat... Les larmes l'étouffaient. Dans la
-pièce à côté, il entendait son père marcher, ouvrir la fenêtre. En
-bas, sur la place, le rappel sonnait, un bataillon de mobiles se
-numérotait pour partir. Décidément, c'était une vraie bataille. Le
-malheureux ne put retenir un sanglot.
-
-«Qu'as-tu donc?» dit le père Stenne en entrant.
-
-L'enfant n'y tint plus, sauta de son lit et vint se jeter aux pieds de
-son père. Au mouvement qu'il fit, les écus roulèrent par terre.
-
-«Qu'est-ce que cela? Tu as volé?» dit le vieux en tremblant.
-
-Alors, tout d'une haleine, le petit Stenne raconta qu'il était allé
-chez les Prussiens et ce qu'il y avait fait. A mesure qu'il parlait, il
-se sentait le cœur plus libre, cela le soulageait de s'accuser... Le
-père Stenne écoutait, avec une figure terrible. Quand ce fut fini, il
-cacha sa tête dans ses mains et pleura.
-
-«Père, père...» voulut dire l'enfant.
-
-Le vieux le repoussa sans répondre, et ramassa l'argent.
-
-«C'est tout?» demanda-t-il.
-
-Le petit Stenne fit signe que c'était tout. Le vieux décrocha son
-fusil, sa cartouchière, et méfiant l'argent dans sa poche:
-
-«C'est bon, dit-il, je vais le leur rendre.»
-
-Et, sans ajouter un mot, sans seulement retourner la tête, il descendit
-se mêler aux mobiles qui partaient dans la nuit. On ne l'a jamais revu
-depuis.
-
-
-
-
-LES MÈRES
-
-
-SOUVENIR DU SIÈGE
-
-
-Ce matin-là, j'étais allé au mont Valérien voir notre ami le peintre
-B...., lieutenant aux mobiles de la Seine. Justement le brave garçon se
-trouvait de garde. Pas moyen de bouger. Il fallut rester à se promener
-de long en large, comme des matelots de quart, devant la poterne du
-fort, en causant de Paris, de la guerre et de nos chers absents... Tout
-à coup mon lieutenant qui, sous sa tunique de mobile, est toujours
-resté le féroce rapin d'autrefois, s'interrompt, tombe en arrêt, et me
-prenant le bras:
-
-«Oh! le beau Daumier», me dit-il tout bas, et du coin de son petit œil
-gris allumé subitement comme l'œil d'un chien de chasse, il me montrait
-les deux vénérables silhouettes qui venaient de faire leur apparition
-sur le plateau du mont Valérien.
-
-Un beau Daumier en effet. L'homme en longue redingote marron, avec
-un collet de velours verdâtre qui semblait fait de vieille mousse des
-bois, maigre, petit, rougeaud, le front déprimé, les yeux ronds, le
-nez en bec de chouette. Une tête d'oiseau ridé, solennelle et bête.
-Pour l'achever, un cabas en tapisserie à fleurs, d'où sortait le
-goulot d'une bouteille, et sous l'autre bras une boîte de conserves,
-l'éternelle boîte en fer-blanc que les Parisiens ne pourront plus voir
-sans penser à leurs cinq mois de blocus... De la femme, on n'apercevait
-d'abord qu'un chapeau-cabriolet gigantesque et un vieux châle qui la
-serrait étroitement du haut en bas comme pour bien dessiner sa misère;
-puis, de temps en temps, entre les ruches fanées de la capote, un bout
-de nez pointu qui passait, et quelques cheveux grisonnants et pauvres.
-
-En arrivant sur le plateau, l'homme s'arrêta pour prendre haleine et
-s'essuyer le front. Il ne fait pourtant pas chaud là-haut, dans les
-brumes de fin novembre; mais ils étaient venus si vite...
-
-La femme ne s'arrêta pas, elle. Marchant droit à la poterne, elle nous
-regarda une minute en hésitant, comme si elle voulait nous parler;
-mais, intimidée sans doute par les galons de l'officier, elle aima
-mieux s'adresser à la sentinelle, et je l'entendis qui demandait
-timidement à voir son fils, un mobile de Paris de la sixième du
-troisième.
-
-«Restez là, dit l'homme de garde, je vais le faire appeler.»
-
-Toute joyeuse, avec un soupir de soulagement, elle retourna vers son
-mari; et tous deux allèrent s'asseoir à l'écart sur le bord d'un talus.
-
-Ils attendirent là bien longtemps. Ce mont Valérien est si grand,
-si compliqué de cours, de glacis, de bastions, de casernes, de
-casemates! Allez donc chercher un mobile de la sixième dans cette
-ville inextricable, suspendue entre terre et ciel, et flottant en
-spirale au milieu des nuages comme l'île de Laputa. Sans compter
-qu'à cette heure-là le fort est plein de tambours, de trompettes,
-de soldats qui courent, de bidons qui sonnent. C'est la garde qu'on
-relève, les corvées, la distribution, un espion tout sanglant que des
-francs-tireurs ramènent à coups de crosse, des paysans de Nanterre
-qui viennent se plaindre au général, une estafette arrivant au galop,
-l'homme transi, la bête ruisselante, des cacolets revenant des
-avant-postes avec les blessés qui se balancent aux flancs des mules et
-geignent doucement comme des agneaux malades, des matelots hâlant une
-pièce neuve au son du fifre et des «hissa! ho!», le troupeau du fort
-qu'un berger en pantalon rouge pousse devant lui, la gaule à la main,
-le chassepot en bandoulière; tout cela va, vient, s'entre-croise dans
-les cours, s'engouffre sous la poterne comme sous la porte basse d'un
-caravansérail d'Orient.
-
-«Pourvu qu'ils n'oublient pas mon garçon!» disaient pendant ce temps
-les yeux de la pauvre mère; et toutes les cinq minutes elle se levait,
-s'approchait de l'entrée discrètement, jetait un regard furtif dans
-l'avant-cour en se garant contre la muraille; mais elle n'osait
-plus rien demander de peur de rendre son enfant ridicule. L'homme,
-encore plus timide qu'elle, ne bougeait pas de son coin; et chaque
-fois qu'elle revenait s'asseoir le cœur gros, l'air découragé, on
-voyait qu'il la grondait de son impatience et qu'il lui donnait force
-explications sur les nécessités du service avec des gestes d'imbécile
-qui veut faire l'entendu.
-
-J'ai toujours été très curieux de ces petites scènes silencieuses et
-intimes qu'on devine encore plus qu'on ne les voit, de ces pantomimes
-de la rue qui vous coudoient quand vous marchez et d'un geste vous
-révèlent toute une existence; mais ici ce qui me captivait surtout,
-c'était la gaucherie, la naïveté de mes personnages, et j'éprouvais
-une véritable émotion à suivre à travers leur mimique, expressive et
-limpide comme l'âme de deux acteurs de Séraphin, toutes les péripéties
-d'un adorable drame familial...
-
-Je voyais la mère se disant un beau matin:
-
-«Il m'ennuie, ce M. Trochu, avec ses consignes... Il y a trois mois que
-je n'ai pas vu mon enfant... Je veux aller l'embrasser.»
-
-Le père, timide, emprunté dans la vie, effaré à l'idée des démarches à
-faire pour se procurer un permis, a d'abord essayé de la raisonner:
-
-«Mais tu n'y penses pas, chérie. Ce mont Valérien est au diable...
-Comment feras-tu pour y aller, sans voiture? D'ailleurs c'est une
-citadelle! les femmes ne peuvent pas entrer.
-
---«Moi, j'entrerai», dit la mère, et comme il fait tout ce qu'elle veut,
-l'homme s'est mis en route, il est allé au secteur, à la mairie, à
-l'état-major, chez le commissaire, suant de peur, gelant de froid, se
-cognant partout, se trompant de porte, faisant deux heures de queue
-à un bureau, et puis ce n'était pas celui-là. Enfin, le soir, il est
-revenu avec un permis du gouverneur dans sa poche... Le lendemain on
-s'est levé de bonne heure, au froid, à la lampe. Le père casse une
-croûte pour se réchauffer, mais la mère n'a pas faim. Elle aime mieux
-déjeuner là-bas avec son fils. Et pour régaler un peu le pauvre
-mobile, vite, vite on empile dans le cabas le ban et l'arrière-ban des
-provisions de siège, chocolat, confitures, vin cacheté, tout jusqu'à
-la boîte, une boîte de huit francs qu'on gardait précieusement pour
-les jours de grande disette. Là-dessus les voilà partis. Comme ils
-arrivaient aux remparts, on venait d'ouvrir les portes. Il a fallu
-montrer le permis. C'est la mère qui avait peur... Mais non! Il paraît
-qu'on était en règle.
-
-«Laissez passer!» dit l'adjudant de service. Alors seulement elle
-respire:
-
-«Il a été bien poli, cet officier.»
-
-Et leste comme un perdreau, elle trotte, elle se dépêche. L'homme a
-peine à lui tenir pied:
-
-«Comme tu vas vite, chérie!»
-
-Mais elle ne l'écoute pas. Là-haut, dans les vapeurs de l'horizon, le
-mont Valérien lui fait signe:
-
-«Arrivez vite... il est ici.»
-
-Et maintenant qu'ils sont arrivés, c'est une nouvelle angoisse.
-
-Si on ne le trouvait pas! S'il allait ne pas venir!...
-
- * * * * *
-
-Soudain, je la vis tressaillir, frapper sur le bras du vieux et se
-redresser d'un bond ... De loin, sous la voûte de la poterne, elle
-avait reconnu son pas.
-
-C'était lui!
-
-Quand il parut, la façade du fort en fut toute illuminée.
-
-Un grand beau garçon, ma foi! bien planté, sac au dos, fusil au
-poing... Il les aborda, le visage ouvert, d'une voix mâle et joyeuse:
-
-«Bonjour, maman.»
-
-Et tout de suite sac, couverture, chassepot, tout disparut dans le
-grand chapeau-cabriolet. Ensuite le père eut son tour, mais ce ne fut
-pas long. Le cabriolet voulait tout pour lui. Il était insatiable...
-
-«Comment vas-tu?... Es-tu bien couvert?... Où en es-tu de ton linge?»
-
-Et, sous les ruches de la capote, je sentais le long regard d'amour
-dont elle l'enveloppait des pieds à la tête, dans une pluie de baisers,
-de larmes, de petits rires; un arriéré de trois mois de tendresse
-maternelle qu'elle lui payait tout en une fois. Le père était, très
-ému, lui aussi, mais il ne voulait pas en avoir l'air. Il comprenait
-que nous le regardions et clignait de l'œil de notre côté comme pour
-nous dire:
-
-«Excusez-la... c'est une femme.»
-
-Si je l'excusais!
-
-Une sonnerie de clairon vint souffler subitement sur cette belle joie.
-
-«On rappelle... dit l'enfant. Il faut que je m'en aille.
-
---Comment! tu ne déjeunes pas avec nous?
-
---Mais non! je ne peux pas... Je suis de garde pour vingt-quatre
-heures, tout en haut du fort.
-
---Oh!» fit la pauvre femme; et elle ne put pas en dire davantage.
-
-Ils restèrent un moment à se regarder tous les trois d'un air
-consterné. Puis le père, prenant la parole:
-
-«Au moins emporte la boîte», dit-il d'une voix déchirante, avec une
-expression à la fois touchante et comique de gourmandise sacrifiée.
-Mais voilà que, dans le trouble et l'émotion des adieux, on ne la
-trouvait plus cette maudite boîte; et c'était pitié de voir ces mains
-fébriles et tremblantes qui cherchaient, qui s'agitaient; d'entendre
-ces voix entre-coupées de larmes qui demandaient: «la boîte! où est
-la boîte!» sans honte de mêler ce petit détail de ménage à cette
-grande douleur... La boîte retrouvée, il y eut une dernière et longue
-étreinte, et l'enfant rentra dans le fort en courant.
-
-Songez qu'ils étaient venus de bien loin pour ce déjeuner, qu'ils
-s'en faisaient une grande fête, que la mère n'en avait pas dormi de
-la nuit; et dites-moi si vous savez rien de plus navrant que cette
-partie manquée, ce coin de paradis entrevu et refermé tout de suite si
-brutalement.
-
-Ils attendirent encore quelque temps, immobiles à la même place,
-les yeux toujours cloués sur cette poterne où leur enfant venait de
-disparaître. Enfin l'homme se secoua, fit un demi-tour, toussa deux ou
-trois coups d'un air très brave, et sa voix une fois bien assurée:
-
-«Allons! la mère, en route!» dit-il tout haut et fort gaillardement.
-Là-dessus il nous fit un grand salut et prit le bras de sa femme... Je
-les suivis de l'œil jusqu'au tournant de la route. Le père avait l'air
-furieux. Il brandissait le cabas avec des gestes désespérés... La mère,
-elle, paraissait plus calme. Elle marchait à ses côtés la tête basse,
-les bras au corps. Mais par moments, sur ses épaules étroites, je
-croyais voir son châle frissonner convulsivement.
-
-
-
-
-LE SIÈGE DE BERLIN
-
-
-Nous remontions l'avenue des Champs-Élysées avec le docteur V....,
-demandant aux murs troués d'obus, aux trottoirs défoncés par la
-mitraille, l'histoire de Paris assiégé, lorsqu'un peu avant d'arriver
-au rond-point de l'Étoile, le docteur s'arrêta, et me montrant une de
-ces grandes maisons de coin si pompeusement groupées autour de l'Arc de
-Triomphe:
-
-«Voyez-vous, me dit-il, ces quatre fenêtres fermées là-haut sur ce
-balcon? Dans les premiers l'ours du mois d'août, ce terrible mois
-d'août de l'an dernier, si lourd d'orages et de désastres, je fus
-appelé là pour un cas d'apoplexie foudroyante. C'était chez le colonel
-Jouve, un cuirassier du premier Empire, vieil entêté de gloire et de
-patriotisme, qui dès le début de la guerre était venu se loger aux
-Champs-Élysées, dans un appartement à balcon... Devinez pourquoi? Pour
-assister à la rentrée triomphale de nos troupes... Pauvre vieux! La
-nouvelle de Wissembourg lui arriva comme il sortait de table. En lisant
-le nom de Napoléon au bas de ce bulletin de défaite, il était tombé
-foudroyé.
-
-«Je trouvai l'ancien cuirassier étendu de tout son long sur le tapis
-de la chambre, la face sanglante et inerte comme s'il avait reçu
-un coup de massue sur la tête. Debout, il devait être très grand;
-couché, il avait l'air immense. De beaux traits, des dents superbes,
-une toison de cheveux blancs tout frisés, quatre-vingts ans qui en
-paraissaient soixante... Près de lui sa petite-fille à genoux et tout
-en larmes. Elle lui ressemblait. A les voir l'un à côté de l'autre, on
-eût dit deux belles médailles grecques frappées à la même empreinte,
-seulement l'une antique, terreuse, un peu effacée sur les contours,
-l'autre resplendissante et nette, dans tout l'éclat et le velouté de
-l'empreinte nouvelle.
-
-«La douleur de cette enfant me toucha. Fille et petite-fille de soldat,
-elle avait son père à l'état-major de Mac-Mahon, et l'image de ce
-grand vieillard étendu devant elle évoquait dans son esprit une autre
-image non moins terrible. Je la rassurai de mon mieux; mais, au fond,
-je gardais peu d'espoir. Nous avions affaire à une belle et bonne
-hémiplégie, et, à quatre-vingts ans, on n'en revient guère. Pendant
-trois jours, en effet, le malade resta dans le même état d'immobilité
-et de stupeur... Sur ces entrefaites, la nouvelle de Reichshoffen
-arriva à Paris. Vous vous rappelez de quelle étrange façon. Jusqu'au
-soir, nous crûmes tous à une grande victoire, vingt mille Prussiens
-tués, le prince royal prisonnier... Je ne sais par quel miracle, quel
-courant magnétique, un écho de cette joie nationale alla chercher notre
-pauvre sourd-muet jusque dans les limbes de sa paralysie; toujours
-est-il que ce soir-là, en m'approchant de son lit, je ne trouvai plus
-le même homme. L'œil était presque clair, la langue moins lourde. Il
-eut la force de me sourire et bégaya deux fois:
-
-«Vic...toi...re!
-
-«--Oui, colonel, grande victoire!...»
-
-«Et à mesure que je lui donnais des détails sur le beau succès de
-Mac-Mahon, je voyais ses traits se détendre, sa figure s'éclairer...
-
-«Quand je sortis, la jeune fille m'attendait, pâle et debout devant la
-porte. Elle sanglotait.
-
-«Mais il est sauvé!» lui dis-je en lui prenant les mains.
-
-«La malheureuse enfant eut à peine le courage de me répondre. On
-venait d'afficher le vrai Reichshoffen, Mac-Mahon en fuite, toute
-l'armée écrasée... Nous nous regardâmes consternés. Elle se désolait
-en pensant à son père. Moi, je tremblais en pensant au vieux. Bien
-sûr, il ne résisterait pas à cette nouvelle secousse... Et cependant
-comment faire?... Lui laisser sa joie, les illusions qui l'avaient fait
-revivre!... Mais alors il fallait mentir...
-
-«Eh bien, je mentirai!» me dit l'héroïque fille en essuyant vite ses
-larmes, et, toute rayonnante, elle rentra dans la chambre de son
-grand-père.
-
-«C'était une rude tâche qu'elle avait prise là. Les premiers jours
-on s'en tira encore. Le bonhomme avait la tête faible et se laissait
-tromper comme un enfant. Mais avec la santé ses idées se firent plus
-nettes. Il fallut le tenir au courant du mouvement des armées, lui
-rédiger des bulletins militaires. Il y avait pitié vraiment à voir
-cette belle enfant penchée nuit et jour sur sa carte d'Allemagne,
-piquant de petits drapeaux, s'efforçant de combiner toute une campagne
-glorieuse: Bazaine sur Berlin, Froissart en Bavière, Mac-Mahon sur la
-Baltique. Pour tout cela elle me demandait conseil, et je l'aidais
-autant que je pouvais; mais c'est le grand-père surtout qui nous
-servait dans cette invasion imaginaire. Il avait conquis l'Allemagne
-tant de fois sous le premier Empire! Il savait tous les coups d'avance:
-«Maintenant voilà où ils vont aller ... Voilà ce qu'on va faire...» et
-ses prévisions se réalisaient toujours, ce qui ne manquait pas de le
-rendre très fier.
-
-«Malheureusement nous avions beau prendre des villes, gagner des
-batailles, nous n'allions jamais assez vite pour lui. Il était
-insatiable, ce vieux!... Chaque jour, en arrivant, j'apprenais un
-nouveau fait d'armes:
-
-«Docteur, nous avons pris Mayence», me disait la jeune fille en venant
-au-devant de moi avec un sourire navré, et j'entendais à travers la
-porte une voix joyeuse qui me criait:
-
-«Ça marche! ça marche!... Dans huit jours nous entrerons à Berlin.»
-
-«A ce moment-là, les Prussiens n'étaient plus qu'à huit jours de
-Paris... Nous nous demandâmes d'abord s'il ne valait pas mieux le
-transporter en province; mais, sitôt dehors, l'état de la France lui
-aurait tout appris, et je le trouvais encore trop faible, trop engourdi
-de sa grande secousse pour lui laisser connaître la vérité. On se
-décida donc à rester.
-
-«Le premier jour de l'investissement, je montai chez eux--je me
-souviens--très ému, avec cette angoisse au cœur que nous donnaient
-à tous les portes de Paris fermées, la bataille sous les murs, nos
-banlieues devenues frontières. Je trouvai le bonhomme assis sur son
-lit, jubilant et fier:
-
-«Eh bien, me dit-il, le voilà donc commencé ce «siège!»
-
-«Je le regardai stupéfait:
-
-«Comment, colonel, vous savez?...»
-
-«Sa petite-fille se tourna vers moi:
-
-«Eh! oui, docteur ... C'est la grande nouvelle ... «Le siège de Berlin
-est commencé.»
-
-«Elle disait cela en tirant son aiguille, d'un petit air si posé, si
-tranquille... Comment se serait-il douté de quelque chose? Le canon des
-forts, il ne pouvait pas l'entendre. Ce malheureux Paris, sinistre et
-bouleversé, il ne pouvait pas le voir. Ce qu'il apercevait de son lit,
-c'était un pan de l'Arc de Triomphe, et, dans sa chambre, autour de
-lui, tout un bric-à-brac du premier Empire bien fait pour entretenir
-ses illusions. Des portraits de maréchaux, des gravures de batailles,
-le roi de Rome en robe de baby; puis de grandes consoles toutes raides,
-ornées de cuivres à trophées, chargées de reliques impériales, des
-médailles, des bronzes, un rocher de Sainte-Hélène sous globe, des
-miniatures représentant la même dame frisottée, en tenue de bal, en
-robe jaune, des manches à gigots et des yeux clairs,--et tout cela,
-les consoles, le roi de Rome, les maréchaux, les dames jaunes, avec la
-taille montante, la ceinture haute, cette raideur engoncée qui était la
-grâce de 1806... Brave colonel! c'est cette atmosphère de victoires et
-conquêtes, encore plus que tout ce que nous pouvions lui dire, qui le
-faisait croire si naïvement au siège de Berlin.
-
-«A partir de ce jour, nos opérations militaires se trouvèrent bien
-simplifiées. Prendre Berlin, ce n'était plus qu'une affaire de
-patience. De temps en temps, quand le vieux s'ennuyait trop, on lui
-lisait une lettre de son fils, lettre imaginaire bien entendu, puisque
-rien n'entrait plus dans Paris, et que, depuis Sedan, l'aide de camp
-de Mac-Mahon avait été dirigé sur une forteresse d'Allemagne. Vous
-figurez-vous le désespoir de cette pauvre enfant sans nouvelle de
-son père, le sachant prisonnier, privé de tout, malade peut-être, et
-obligée de le faire parler dans des lettres joyeuses, un peu courtes,
-comme pouvait en écrire un soldat en campagne, allant toujours en avant
-dans le pays conquis. Quelquefois la force lui manquait; on restait des
-semaines sans nouvelles. Mais le vieux s'inquiétait, ne dormait plus.
-Alors vite arrivait une lettre d'Allemagne qu'elle venait lui lire
-gaiement près de son lit, en retenant ses larmes. Le colonel écoutait
-religieusement, souriait d'un air entendu, approuvait, critiquait, nous
-expliquait les passages un peu troubles. Mais où il était beau surtout,
-c'est dans les réponses qu'il envoyait à son fils: «N'oublie jamais
-que tu es Français, lui disait-il... Sois généreux pour ces pauvres
-gens. Ne leur fais pas l'invasion trop lourde...» Et c'étaient des
-recommandations à n'en plus finir, d'adorables prêchi-prêcha sur le
-respect des propriétés, la politesse qu'on doit aux dames, un vrai
-code d'honneur militaire à l'usage des conquérants. Il y mêlait aussi
-quelques considérations générales sur la politique, les conditions de
-la paix à imposer aux vaincus. Là-dessus, je dois le dire, il n'était
-pas exigeant:
-
-«L'indemnité de guerre, et rien de plus... A quoi bon leur prendre
-des provinces?... Est-ce qu'on peut faire de la France avec de
-l'Allemagne?...»
-
-«Il dictait cela d'une voix ferme, et l'on sentait tant de candeur dans
-ses paroles, une si belle foi patriotique, qu'il était impossible de ne
-pas être ému en l'écoutant.
-
-«Pendant ce temps-là, le siège avançait toujours, pas celui de Berlin,
-hélas!... C'était le moment du grand froid, du bombardement, des
-épidémies, de la famine. Mais, grâce à nos soins, à nos efforts, à
-l'infatigable tendresse qui se multipliait autour de lui, la sérénité
-du vieillard ne fut pas un instant troublée. Jusqu'au bout je pus lui
-avoir du pain blanc, de la viande fraîche. Il n'y en avait que pour
-lui, par exemple; et vous ne pouvez rien imaginer de plus touchant
-que ces déjeuners de grand-père, si innocemment égoïstes,--le vieux
-sur son lit, frais et riant, la serviette au menton, près de lui sa
-petite-fille, un peu pâlie par les privations, guidant ses mains, le
-faisant boire, l'aidant à manger toutes ces bonnes choses défendues.
-Alors animé par le repas, dans le bien-être de sa chambre chaude, la
-bise d'hiver au dehors, cette neige qui tourbillonnait à ses fenêtres,
-l'ancien cuirassier se rappelait ses campagnes dans le Nord, et nous
-racontait pour la centième fois cette sinistre retraite de Russie où
-l'on n'avait à manger que du biscuit gelé et de la viande de cheval.
-
-«Comprends-tu cela, petite? nous mangions «du cheval!»
-
-«Je crois bien qu'elle le comprenait. Depuis deux mois, elle ne
-mangeait pas autre chose... De jour en jour cependant, à mesure que la
-convalescence approchait, notre tâche autour du malade devenait plus
-difficile. Cet engourdissement de tous ses sens, de tous ses membres,
-qui nous avait si bien servis jusqu'alors, commençait à se dissiper.
-Deux ou trois fois déjà, les terribles bordées de la porte Maillot
-l'avaient fait bondir, l'oreille dressée comme un chien de chasse; on
-fut obligé d'inventer une dernière victoire de Bazaine sous Berlin, et
-des salves tirées en cet honneur aux Invalides. Un autre jour qu'on
-avait poussé son lit près de la fenêtre--c'était, je crois, le jeudi de
-Buzenval--il vit très bien des gardes nationaux qui se massaient sur
-l'avenue de la Grande-Armée.
-
-«Qu'est-ce que c'est donc que ces troupes-là?» demanda le bonhomme, et
-nous l'entendions grommeler entre ses dents:
-
-«Mauvaise tenue! mauvaise tenue!»
-
-«Il n'en fut pas autre chose; mais nous comprîmes que dorénavant il
-fallait prendre de grandes précautions. Malheureusement on n'en prit
-pas assez.
-
-«Un soir, comme j'arrivais, l'enfant vint à moi toute troublée:
-
-«C'est demain qu'ils entrent», me dit-elle.
-
-«La chambre du grand-père était-elle ouverte? Le fait est que depuis,
-en y songeant, je me suis rappelé qu'il avait, ce soir-là, une
-physionomie extraordinaire. Il est probable qu'il nous avait entendus.
-Seulement, nous parlions des Prussiens, nous; et le bonhomme pensait
-aux Français, à cette entrée triomphale qu'il attendait depuis si
-longtemps,--Mac-Mahon descendant l'avenue dans les fleurs, dans les
-fanfares, son fils à côté du maréchal, et lui, le vieux, sur son
-balcon, en grande tenue comme à Lutzen, saluant les drapeaux troués et
-les aigles noires de poudre...
-
-«Pauvre père Jouve! Il s'était sans doute imaginé qu'on voulait
-l'empêcher d'assister à ce défilé de nos troupes, pour lui éviter une
-trop grande émotion. Aussi se garda-t-il bien de parler à personne;
-mais le lendemain, à l'heure même où les bataillons prussiens
-s'engageaient timidement sur la longue voie qui mène de la porte
-Maillot aux Tuileries, la fenêtre de là-haut s'ouvrit doucement, et le
-colonel parut sur le balcon avec son casque, sa grande latte, toute
-sa vieille défroque glorieuse d'ancien cuirassier de Milhaud. Je me
-demande encore quel effort de volonté, quel sursaut de vie l'avait
-ainsi mis sur pied et harnaché. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il était
-là, debout derrière la rampe, s'étonnant de trouver les avenues si
-larges, si muettes, les persiennes des maisons fermées, Paris sinistre
-comme un grand Lazaret, partout des drapeaux, mais si singuliers, tout
-blancs avec des croix rouges, et personne pour aller au-devant de nos
-soldats.
-
-«Un moment il put croire qu'il s'était trompé...
-
-«Mais non! là-bas, derrière l'Arc de Triomphe, c'était un bruissement
-confus, une ligne noire qui s'avançait dans le jour levant... Puis,
-peu à peu, les aiguilles des casques brillèrent, les petits tambours
-d'Iéna se mirent à battre, et sous l'arc de l'Étoile, rhythmée par
-le pas lourd des sections, par le heurt des sabres, éclata la marche
-triomphale de Schubert!...
-
-«Alors, dans le silence morne de la place, on entendit un cri, un cri
-terrible: «Aux armes!... aux armes!... les Prussiens.» Et les quatre
-uhlans de l'avant-garde purent voir là-haut, sur le balcon, un grand
-vieillard chanceler en remuant les bras, et tomber raide. Cette fois,
-le colonel Jouve était bien mort.»
-
-
-
-
-LE MAUVAIS ZOUAVE
-
-
-Le grand forgeron Lory de Sainte-Marie-aux-Mines n'était pas content ce
-soir-là.
-
-D'habitude, sitôt la forge éteinte, le soleil couché, il s'asseyait sur
-un banc devant sa porte pour savourer cette bonne lassitude que donne
-le poids dû travail et de la chaude journée, et avant de renvoyer les
-apprentis il buvait avec eux quelques longs coups de bière fraîche en
-regardant la sortie des fabriques. Mais, ce soir-là, le bonhomme resta
-dans sa forge jusqu'au moment de se mettre à table; et encore y vint-il
-comme à regret. La vieille Lory pensait en regardant son homme:
-
-«Qu'est-ce qu'il lui arrive?... Il a peut-être reçu du régiment quelque
-mauvaise nouvelle qu'il ne veut pas me dire?... L'aîné est peut-être
-malade...»
-
-Mais elle n'osait rien demander et s'occupait seulement à faire taire
-trois petits blondins couleur d'épis brûlés, qui riaient autour de la
-nappe en croquant une bonne salade de radis noirs à la crème.
-
-A la fin, le forgeron repoussa son assiette en colère:
-
-«Ah! les gueux! ah! les canailles!...
-
---«A qui en as-tu, voyons, Lory?»
-
-Il éclata:
-
-«J'en ai, dit-il, à cinq ou six drôles qu'on voit rouler depuis ce
-matin dans la ville en costume de soldats français, bras dessus bras
-dessous avec les Bavarois... C'est encore de ceux-là qui ont... comment
-disent-ils ça?... opté pour la nationalité de Prusse... Et dire que
-tous les jours nous en voyons revenir de ces faux Alsaciens!...
-Qu'est-ce qu'on leur a donc fait boire?»
-
-La mère essaya de les défendre:
-
-«Que veux-tu, mon pauvre homme, ce n'est pas tout à fait leur faute
-à ces enfants... C'est si loin cette Algérie d'Afrique où on les
-envoie!... Ils ont le mal du pays là-bas; et la tentation est bien
-forte pour eux de revenir, de n'être plus soldats.»
-
-Lory donna un grand coup de poing sur la table:
-
-«Tais-toi, la mère!... vous autres, femmes, vous n'y entendez rien. A
-force de vivre toujours avec les enfants et rien que pour eux, vous
-rapetissez tout à la taille de vos marmots... Eh bien, moi, je te
-dis que ces hommes-là sont des gueux, des renégats, les derniers des
-lâches, et que si par malheur notre Christian était capable d'une
-infamie pareille, aussi vrai que je m'appelle Georges Lory et que j'ai
-servi sept ans aux chasseurs de France, je lui passerais mon sabre à
-travers le corps.»
-
-Et terrible, à demi levé, le forgeron montrait sa longue latte de
-chasseur pendue à la muraille au-dessous du portrait de son fils, un
-portrait de zouave fait là-bas en Afrique; mais de voir cette honnête
-figure d'Alsacien, toute noire et hâlée de soleil, dans ces blancheurs,
-ces effacements que font les couleurs vives à la grande lumière, cela
-le calma subitement, et il se mit à rire:
-
-«Je suis bien bon de me monter la tête... Comme si notre Christian
-pouvait songer à devenir Prussien, lui qui en a tant descendu pendant
-la guerre!...»
-
-Remis en belle humeur par cette idée, le bonhomme acheva de dîner
-gaiement et s'en alla sitôt après vider une couple de chopes à la
-_Ville de Strasbourg_.
-
-Maintenant la vieille Lory est seule. Après avoir couché ses trois
-petits blondins qu'on entend gazouiller dans la chambre à côté, comme
-un nid qui s'endort, elle prend son ouvrage et se met à repriser
-devant la porte, du côté des jardins. De temps en temps elle soupire et
-pense en elle-même:
-
-«Oui, je veux bien. Ce sont des lâches, des renégats... mais c'est
-égal! Leurs mères sont bien heureuses de les ravoir.»
-
-Elle se rappelle le temps où le sien, avant de partir pour l'armée,
-était là à cette même heure du jour, en train de soigner le petit
-jardin. Elle regarde le puits où il venait remplir ses arrosoirs, en
-blouse, les cheveux longs, ses beaux cheveux qu'on lui a coupés en
-entrant aux zouaves...
-
-Soudain elle tressaille. La petite porte du fond, celle qui donne sur
-les champs, s'est ouverte. Les chiens n'ont pas aboyé; pourtant celui
-qui vient d'entrer longe les murs comme un voleur, se glisse entre les
-ruches...
-
-«Bonjour, maman!»
-
-Son Christian est debout devant elle, tout débraillé dans son uniforme,
-honteux, troublé, la langue épaisse. Le misérable est revenu au pays
-avec les autres, et, depuis une heure, il rôde autour de la maison,
-attendant le départ du père pour entrer. Elle voudrait le gronder, mais
-elle n'en a pas le courage. Il y a si longtemps qu'elle ne l'a vu,
-embrassé! Puis il lui donne de si bonnes raisons, qu'il s'ennuyait du
-pays, de la forge, de vivre toujours loin d'eux, avec ça la discipline
-devenue plus dure, et les camarades qui l'appelaient «Prussien» à cause
-de son accent d'Alsace. Tout ce qu'il dit, elle le croit. Elle n'a qu'à
-le regarder pour le croire. Toujours causant, ils sont entrés dans la
-salle basse. Les petits réveillés accourent pieds nus, en chemise, pour
-embrasser le grand frère. On veut le faire manger, mais il n'a pas
-faim. Seulement il a soif, toujours soif, et il boit de grands coups
-d'eau par-dessus toutes les tournées de bière et de vin blanc qu'il
-s'est payées depuis le matin au cabaret.
-
-Mais quelqu'un marche dans la cour. C'est le forgeron qui rentre.
-
-«Christian, voilà ton père. Vite, cache-toi que j'aie le temps de lui
-parler, de lui expliquer...» et elle le pousse derrière le grand poêle
-en faïence, puis se remet à coudre, les mains tremblantes. Par malheur,
-la chéchia du zouave est restée sur la table, et c'est la première
-chose que Lory voit en entrant. La pâleur de la mère, son embarras...
-Il comprend tout.
-
-«Christian est ici!...» dit-il d'une voix terrible, et, décrochant son
-sabre avec un geste fou, il se précipite vers le poêle où le zouave est
-blotti, blême, dégrisé, s'appuyant au mur, de peur de tomber.
-
-La mère se jette entre eux:
-
-«Lory, Lory, ne le tue pas... C'est moi qui lui ai écrit de revenir,
-que tu avais besoin de lui à la forge...»
-
-Elle se cramponne à son bras, se traîne, sanglote. Dans la nuit de leur
-chambre, les enfants crient d'entendre ces voix pleines de colère et
-de larmes, si changées qu'ils ne les reconnaissent plus... Le forgeron
-s'arrête, et regardant sa femme:
-
-«Ah! c'est toi qui l'as fait revenir... Alors, c'est bon, qu'il aille
-se coucher. Je verrai demain ce que j'ai à faire.»
-
-Le lendemain Christian, en s'éveillant d'un lourd sommeil plein de
-cauchemars et de terreurs sans cause, s'est retrouvé dans sa chambre
-d'enfant. A travers les petites vitres encadrées de plomb, traversées
-de houblon fleuri, le soleil est déjà chaud et haut. En bas, les
-marteaux sonnent sur l'enclume... La mère est à son chevet; elle ne l'a
-pas quitté de la nuit, tant la colère de son homme lui faisait peur.
-Le vieux non plus ne s'est pas couché. Jusqu'au matin il a marché dans
-la maison, pleurant, soupirant, ouvrant et fermant des armoires, et
-à présent voilà qu'il entre dans la chambre de son fils, gravement,
-habillé comme pour un voyage, avec de hautes guêtres, le large chapeau
-et le bâton de montagne solide et ferré au bout. Il s'avance droit au
-lit: «Allons, haut!... lève-toi.»
-
-Le garçon un peu confus veut prendre ses effets de zouave.
-
-«Non, pas ça...» dit le père sévèrement.
-
-Et la mère toute craintive: «Mais, mon ami, il n'en a pas d'autres.
-
---Donne-lui les miens... Moi je n'en ai plus besoin.»
-
-Pendant que l'enfant s'habille, Lory plie soigneusement l'uniforme,
-la petite veste, les grandes braies rouges, et, le paquet fait, il se
-passe autour du cou l'étui de fer-blanc où tient la feuille de route...
-
-«Maintenant descendons», dit-il ensuite, et tous trois descendent
-à la forge sans se parler... Le soufflet ronfle; tout le monde est
-au travail. En revoyant ce hangar grand ouvert, auquel il pensait
-tant là-bas, le zouave se rappelle son enfance et comme il a joué là
-longtemps entre la chaleur de la route et les étincelles de la forge
-toutes brillantes dans le poussier noir. Il lui prend un accès de
-tendresse, un grand désir d'avoir le pardon de son père; mais en levant
-les yeux il rencontre toujours un regard inexorable.
-
-Enfin le forgeron se décide à parler:
-
-«Garçon, dit-il, voilà l'enclume, les outils... tout cela est à toi...
-Et tout cela aussi!» ajoute-t-il en lui montrant le petit jardin
-qui s'ouvre là-bas au fond plein de soleil et d'abeilles, dans le
-cadre enfumé de la porte... «Les ruches, la vigne, la maison, tout
-t'appartient... Puisque tu as sacrifié ton honneur à ces choses, c'est
-bien le moins que tu les gardes. Te voilà maître ici... Moi, je pars...
-Tu dois cinq ans à la France, je vais les payer pour toi.
-
---Lory, Lory, où vas-tu? crie la pauvre vieille.
-
---Père!...» supplie l'enfant... Mais le forgeron est déjà parti,
-marchant à grands pas, sans se retourner...
-
- * * * * *
-
-A Sidi-bel-Abbés, au dépôt du 3e zouaves, il y a depuis
-quelques jours un engagé volontaire de cinquante-cinq ans.
-
-
-
-
-LA PENDULE DE BOUGIVAL
-
-
-
-DE BOUGIVAL A MUNICH
-
-C'était une pendule du second Empire, une de ces pendules en onyx
-algérien, ornées de dessins Campana, qu'on achète boulevard des
-Italiens avec leur clef dorée pendue en sautoir au bout d'un ruban
-rose. Tout ce qu'il y a de plus mignon, de plus moderne, de plus
-article de Paris. Une vraie pendule des Bouffes, sonnant d'un joli
-timbre clair, mais sans un grain de bon sens, pleine de lubies, de
-caprices, marquant les heures à la diable, passant les demies, n'ayant
-jamais su bien dire que l'heure de la Bourse à Monsieur et l'heure du
-berger à Madame. Quand la guerre éclata, elle était en villégiature à
-Bougival, faite exprès pour ces palais d'été si fragiles, ces jolies
-cages à mouches en papier découpé, ces mobiliers d'une saison, guipure
-et mousseline flottant sur des transparents de soie claire. A l'arrivée
-des Bavarois, elle fut une des premières enlevées; et, ma foi! il faut
-avouer que ces gens d'outre-Rhin sont des emballeurs bien habiles, car
-cette pendule-joujou, guère plus grosse qu'un œuf de tourterelle, put
-faire au milieu des canons Krupp et des fourgons chargés de mitraille
-le voyage de Bougival à Munich, arriver sans une félure, et se montrer
-dès le lendemain, Odeon-platz, à la devanture d'Augustus Cahn, le
-marchand de curiosités, fraîche, coquette, ayant toujours ses deux
-fines aiguilles, noires et recourbées comme des cils, et sa petite clef
-en sautoir au bout d'un ruban neuf.
-
-
-
-L'ILLUSTRE DOCTEUR-PROFESSEUR OTTO DE SCHWANTHALER
-
-Ce fut un événement dans Munich. On n'y avait pas encore vu de pendule
-de Bougival, et chacun venait regarder celle-là aussi curieusement
-que les coquilles japonaises du musée de Siebold. Devant le magasin
-d'Augustus Cahn, trois rangs de grosses pipes fumaient du matin
-au soir, et le bon populaire de Munich se demandait avec des yeux
-ronds et des «_Mein Gott_» de stupéfaction à quoi pouvait servir
-cette singulière petite machine. Les journaux illustrés donnèrent
-sa reproduction. Ses photographies s'étalèrent dans toutes les
-vitrines; et c'est en son honneur que l'illustre docteur-professeur
-Otto de Schwanthaler composa son fameux _Paradoxe sur les Pendules_,
-étude philo-sophico-humoristique en six cents pages où il est traité
-de l'influence des pendules sur la vie des peuples, et logiquement
-démontré qu'une nation assez folle pour régler l'emploi de son temps
-sur des chronomètres aussi détraqués que cette petite pendule de
-Bougival devait s'attendre à toutes les catastrophes, ainsi qu'un
-navire qui s'en irait en mer avec une boussole désorientée. (La phrase
-est un peu longue, mais je la traduis textuellement.)
-
-Les Allemands ne faisant rien à la légère, l'illustre
-docteur-professeur voulut, avant d'écrire son Paradoxe, avoir le
-sujet sous les yeux pour l'étudier à fond, l'analyser minutieusement
-comme un entomologiste; il acheta donc la pendule, et c'est ainsi
-qu'elle passa de la devanture d'Augustus Cahn dans le salon de
-l'illustre docteur-professeur Otto de Schwanthaler, conservateur de la
-Pinacothèque, membre de l'Académie des sciences et beaux-arts, en son
-domicile privé, Ludwigstrasse, 24.
-
-
-
-LE SALON DES SCHWANTHALER
-
-Ce qui frappait d'abord en entrant dans le salon des Schwanthaler,
-académique et solennel comme une salle de conférences, c'était une
-grande pendule à sujet en marbre sévère, avec une Polymnie de bronze
-et des rouages très compliqués. Le cadran principal s'entourait de
-cadrans plus petits, et l'on avait là les heures, les minutes, les
-saisons, les équinoxes, tout, jusqu'aux transformations de la lune dans
-un nuage bleu clair au milieu du sodé. Le bruit de cette puissante
-machine remplissait toute la maison. Du bas de l'escalier, on entendait
-le lourd balancier s'en allant d'un mouvement grave, accentué, qui
-semblait couper et mesurer la vie en petits morceaux tout pareils; sous
-ce tic-tac sonore couraient les trépidations de l'aiguille se démenant
-dans le cadre des secondes avec la fièvre laborieuse d'une araignée qui
-connaît le prix du temps.
-
-Puis l'heure sonnait, sinistre et lente comme une horloge de collège,
-et chaque fois que l'heure sonnait, il se passait quelque chose dans la
-maison des Schwanthaler. C'était M. Schwanthaler qui s'en allait à la
-Pinacothèque, chargé de paperasses, ou la haute dame de Schwanthaler
-revenant du sermon avec ses trois demoiselles, trois longues filles
-enguirlandées qui avaient l'air de perches à houblon; ou bien les
-leçons de cithare, de danse, de gymnastique, les clavecins qu'on
-ouvrait, les métiers à broderies, les pupitres à musique d'ensemble
-qu'on roulait au milieu du salon, tout cela si bien réglé, si compassé,
-si méthodique, que d'entendre tous ces Schwanthaler se mettre en branle
-au premier coup de timbre, entrer, sortir par les portes ouvertes à
-deux battants, on songeait au défilé des apôtres dans l'horloge de
-Strasbourg, et l'on s'attendait toujours à voir sur le dernier coup la
-famille Schwanthaler rentrer et disparaître dans sa pendule.
-
-
-
-SINGULIÈRE INFLUENCE DE LA PENDULE DE BOUGIVAL SUR UNE HONNÊTE FAMILLE
-DE MUNICH
-
-C'est à côté de ce monument qu'on avait mis la pendule de Bougival,
-et vous voyez d'ici l'effet de sa petite mine chiffonnée. Voilà
-qu'un soir les dames de Schwanthaler étaient en train de broder dans
-le grand salon et l'illustre docteur-professeur lisait à quelques
-collègues de l'Académie des sciences les premières pages du _Paradoxe_,
-s'interrompant de temps en temps pour prendre la petite pendule et
-faire pour ainsi dire des démonstrations au tableau--... Tout à coup,
-Éva de Schwanthaler, poussée par je ne sais quelle curiosité maudite,
-dit à son père en rougissant:
-
-«O papa, faites-la sonner.»
-
-Le docteur dénoua la clef, donna deux tours, et aussitôt on entendit un
-petit timbre de cristal si clair, si vif, qu'un frémissement de gaieté
-réveilla la grave assemblée. Il y eut des rayons dans tous les yeux:
-
-«Que c'est joli! que c'est joli!» disaient les demoiselles de
-Schwanthaler, avec un petit air animé et des frétillements de nattes
-qu'on ne leur connaissait pas.
-
-Alors M. de Schwanthaler, d'une voix triomphante:
-
-«Regardez-la, cette folle de française! elle sonne huit heures, et elle
-en marque trois!»
-
-Cela fit beaucoup rire tout le monde, et, malgré l'heure avancée, ces
-messieurs se lancèrent à corps perdu dans des théories philosophiques
-et des considérations interminables sur la légèreté du peuple français.
-Personne ne pensait plus à s'en aller. On n'entendit même pas sonner
-au cadran de Polymnie ce terrible coup de dix heures, qui dispersait
-d'ordinaire toute la société. La grande pendule n'y comprenait rien.
-Elle n'avait jamais tant vu de gaieté dans la maison Schwanthaler, ni
-du monde au salon si tard. Le diable c'est que lorsque les demoiselles
-de Schwanthaler furent rentrées dans leur chambre, elles se sentirent
-l'estomac creusé par la veille et le rire, comme des envies de souper;
-et la sentimentale Minna, elle-même, disait en s'étirant les bras:
-
-«Ah! je mangerais bien une patte de homard.»
-
-
-
-DE LA GAIETÉ, MES ENFANTS, DE LA GAIETÉ!
-
-Une fois remontée, la pendule de Bougival reprit sa vie déréglée, ses
-habitudes de dissipation. On avait commencé par rire de ses lubies;
-mais peu à peu, à force d'entendre ce joli timbre qui sonnait à tort et
-à travers, la grave maison de Schwanthaler perdit le respect du temps
-et prit les jours avec une aimable insouciance. On ne songea plus qu'à
-s'amuser; la vie paraissait si courte, maintenant que toutes les heures
-étaient confondues! Ce fut un bouleversement général. Plus de sermon,
-plus d'études! Un besoin de bruit, d'agitation. Mendelssohn et Schumann
-semblèrent trop monotones; on les remplaça par la _Grande Duchesse_, le
-_Petit Faust_, et ces demoiselles tapaient, sautaient, et l'illustre
-docteur-professeur, pris lui aussi d'une sorte de vertige, ne se
-lassait pas de dire: «De la gaieté, mes enfants, de la gaieté!..»
-Quant à la grande horloge, il n'en fut plus question. Ces demoiselles
-avaient arrêté le balancier, prétextant qu'il les empêchait de dormir,
-et la maison s'en alla toute au caprice du cadran désheuré.
-
-C'est alors que parut le fameux _Paradoxe sur les Pendules_. A cette
-occasion, les Schwanthaler donnèrent une grande soirée, non plus une
-de leurs soirées académiques d'autrefois, sobres de lumières et de
-bruit, mais un magnifique bal travesti, où madame de Schwanthaler et
-ses filles parurent en canotières de Bougival, les bras nus, la jupe
-courte, et le petit chapeau plat à rubans éclatants. Toute la ville en
-parla, mais ce n'était que le commencement. La comédie, les tableaux
-vivants, les soupers, le baccarat; voilà ce que Munich scandalisé vit
-défiler tout un hiver dans le salon de l'académicien.--«De la gaieté,
-mes enfants, de la gaieté!...» répétait le pauvre bonhomme de plus
-en plus affolé, et tout ce monde-là était très gai en effet. Madame
-de Schwanthaler, mise en goût par ses succès de canotière, passait
-sa vie sur l'Isar en costumes extravagants. Ces demoiselles, restées
-seules au logis, prenaient des leçons de français avec des officiers
-de hussards prisonniers dans la ville; et la petite pendule, qui avait
-toutes raisons de se croire encore à Bougival, jetait les heures à la
-volée, en sonnant toujours huit quand elle en marquait trois... Puis,
-un matin, ce tourbillon de gaieté folle emporta la famille Schwanthaler
-en Amérique, et les plus beaux Titien de la Pinacothèque suivirent dans
-sa fuite leur illustre conservateur.
-
-
-
-CONCLUSIONS
-
-Après le départ des Schwanthaler, il y eut dans Munich comme une
-épidémie de scandales. On vit successivement une chanoinesse enlever
-un baryton, le doyen de l'Institut épouser une danseuse, un conseiller
-aulique faire sauter la coupe, le couvent des dames nobles fermé pour
-tapage nocturne...
-
-O malice des choses! Il semblait que cette petite pendule était fée,
-et qu'elle avait pris à tâche d'ensorceler toute la Bavière. Partout
-où elle passait, partout où sonnait son joli timbre à l'évent, il
-affolait, détraquait les cervelles. Un jour, d'étape en étape, elle
-arriva jusqu'à la résidence; et depuis lors, savez-vous quelle
-partition le roi Louis, ce wagnérien enragé, a toujours ouverte sur
-son piano?...
-
---Les _Maîtres chanteurs_?
-
---Non!... Le _Phoque à ventre blanc_!!
-
-Ça leur apprendra à se servir de nos pendules.
-
-
-
-
-LA DÉFENSE DE TARASCON
-
-
-Dieu soit loué! J'ai enfin des nouvelles de Tarascon. Depuis cinq
-mois, je ne vivais plus, j'étais d'une inquiétude!... Connaissant
-l'exaltation de cette bonne ville et l'humeur belliqueuse de ses
-habitants, je me disais: «Qui sait ce qu'a fait Tarascon? S'est-il rué
-en masse sur les barbares? S'est-il laissé bombarder comme Strasbourg,
-mourir de faim comme Paris, brûler vif comme Châteaudun? ou bien, dans
-un accès de patriotisme farouche, s'est-il fait sauter comme Laon et
-son intrépide citadelle?...» Rien de tout cela, mes amis. Tarascon
-n'a pas brûlé, Tarascon n'a pas sauté. Tarascon est toujours à la même
-place, paisiblement assis au milieu des vignes, du bon soleil plein
-ses rues, du bon muscat plein ses caves, et le Rhône qui baigne cette
-aimable localité emporte à la mer, comme par le passé, l'image d'une
-ville heureuse, des reflets de persiennes vertes, de jardins bien
-ratissés et de miliciens en tuniques neuves faisant l'exercice tout le
-long du quai.
-
-Gardez-vous de croire pourtant que Tarascon n'ait rien fait pendant la
-guerre. Il s'est au contraire admirablement conduit, et sa résistance
-héroïque, que je vais essayer de vous raconter, aura sa place dans
-l'histoire comme type de résistance locale, symbole vivant de la
-défense du Midi.
-
-
-
-LES ORPHÉONS
-
-Je vous dirai donc que, jusqu'à Sedan, nos braves Tarasconnais
-s'étaient tenus chez eux bien tranquilles. Pour ces fiers enfants des
-Alpilles, ce n'était pas la patrie qui mourait là-haut; c'étaient les
-soldats de l'empereur, c'était l'Empire. Mais une fois le 4 septembre,
-la République, Attila campé sous Paris, alors, oui! Tarascon se
-réveilla, et l'on vit ce que c'est qu'une guerre nationale... Cela
-commença naturellement par une manifestation d'orphéonistes. Vous
-savez quelle rage de musique ils ont dans le Midi. A Tarascon surtout,
-c'est du délire. Dans les rues, quand vous passez, toutes les fenêtres
-chantent, tous les balcons vous secouent des romances sur la tête.
-
-N'importe la boutique où vous entrez, il y a toujours au comptoir
-une guitare qui soupire, et les garçons de pharmacie eux-mêmes
-vous servent en fredonnant: _Le Rossignol_--_et le Luth espagnol_
---_Tralala_--_lalalala_. En dehors de ces concerts privés, les
-Tarasconnais ont encore la fanfare de la ville, la fanfare du collège,
-et je ne sais combien de sociétés d'orphéons.
-
-C'est l'orphéon de Saint-Christophe et son admirable chœur à trois
-voix: _Sauvons la France_, qui donnèrent le branle au mouvement
-national.
-
-«Oui, oui, sauvons la France!» criait le bon Tarascon en agitant des
-mouchoirs aux fenêtres, et les hommes battaient des mains, et les
-femmes envoyaient des baisers à l'harmonieuse phalange qui traversait
-le cours sur quatre rangs de profondeur, bannière en tête et marquant
-fièrement le pas.
-
-L'élan était donné. A partir de ce jour, la ville changea d'aspect:
-plus de guitare, plus de barcarolle. Partout le _Luth espagnol_ fit
-place à la _Marseillaise_, et, deux fois par semaine, on s'étouffait
-sur l'Esplanade pour entendre la fanfare du collège jouer le _Chant du
-départ_. Les chaises coûtaient des prix fous!...
-
-Mais les Tarasconnais ne s'en tinrent pas là.
-
-
-
-LES CAVALCADES
-
-Après la démonstration des orphéons, vinrent les cavalcades historiques
-au bénéfice des blessés. Rien de gracieux comme de voir, par un
-dimanche de beau soleil, toute cette vaillante jeunesse tarasconnaise,
-en bottes molles et collants de couleur tendre, quêter de porte en
-porte et caracoler sous les balcons avec de grandes hallebardes et des
-filets à papillons; mais le plus beau de tout, ce fut un carrousel
-patriotique--François Ier à la bataille de Pavie--que ces messieurs
-du cercle donnèrent trois jours de suite sur l'Esplanade. Qui n'a
-pas vu cela n'a jamais rien vu. Le théâtre de Marseille avait prêté
-les costumes; l'or, la soie, le velours, les étendards brodés, les
-écus d'armes, les cimiers, les caparaçons, les rubans, les nœuds, les
-bouffettes, les fers de lance, les cuirasses faisaient flamber et
-papilloter l'Esplanade comme un miroir aux alouettes. Par là-dessus, un
-grand coup de mistral qui secouait toute cette lumière. C'était quelque
-chose de magnifique. Malheureusement, lorsque après une lutte acharnée,
-François Ier,--M. Bompard, le gérant du cercle,--se voyait enveloppé
-par un gros de reîtres, l'infortuné Bompard avait, pour rendre son
-épée, un geste d'épaules si énigmatique, qu'au lieu de «tout est perdu
-fors l'honneur», il avait plutôt l'air de dire: _Digo-li que vengue,
-moun bon_! mais les Tarasconnais n'y regardaient pas de si près, et des
-larmes patriotiques étincelaient dans tous les yeux.
-
-
-
-LA TROUÉE
-
-Ces spectacles, ces chants, le soleil, le grand air du Rhône, il n'en
-fallait pas plus pour monter les têtes. Les affiches du Gouvernement
-mirent le comble à l'exaltation. Sur l'Esplanade, les gens ne
-s'abordaient plus que d'un air menaçant, les dents serrées, mâchant
-leurs mots comme des balles. Les conversations sentaient la poudre. Il
-y avait du salpêtre dans l'air. C'est surtout au café de la Comédie,
-le matin en déjeunant, qu'il fallait les entendre, ces bouillants
-Tarasconnais: «Ah çà! qu'est-ce qu'ils font donc, les Parisiens
-avec leur tron de Dieu de général Trochu? Ils n'en finissent pas de
-sortir... Coquin de bon sort! Si c'était Tarascon!... Trrr!... Il y
-a longtemps qu'on l'aurait faite, la trouée!» Et pendant que Paris
-s'étranglait avec son pain d'avoine, ces messieurs vous avalaient de
-succulentes bartavelles arrosées de bon vin des Papes, et luisants,
-bien repus, de la sauce jusqu'aux oreilles, ils criaient comme des
-sourds en tapant sur la table: «Mais faites-la donc, votre trouée...»
-et qu'ils avaient, ma foi, bien raison!
-
-
-
-LA DÉFENSE DU CERCLE
-
-Cependant l'invasion des barbares gagnait au sud de jour en jour.
-Dijon rendu, Lyon menacé, déjà les herbes parfumées de la vallée du
-Rhône faisaient hennir d'envie les cavales des uhlans. «Organisons
-notre défense!» se dirent les Tarasconnais, et tout le monde se mit
-à l'œuvre. En un tour de main, la ville fut blindée, barricadée,
-casematée. Chaque maison devint une forteresse. Chez l'armurier
-Costecalde, il y avait devant le magasin une tranchée d'au moins deux
-mètres, avec un pont-levis, quelque chose de charmant. Au cercle, les
-travaux de défense étaient si considérables qu'on allait les voir par
-curiosité. M. Bompard, le gérant, se tenait en haut de l'escalier, le
-chassepot à la main, et donnait des explications aux dames: «S'ils
-arrivent par ici, pan! pan!... Si au contraire ils montent par là, pan!
-pan!» Et puis, à tous les coins de rues, des gens qui vous arrêtaient
-pour vous dire d'un air mystérieux: «Le café de la Comédie est
-imprenable», ou bien encore: «On vient de torpiller l'Esplanade.» Il y
-avait de quoi faire réfléchir les barbares.
-
-
-
-LES FRANCS-TIREURS
-
-En même temps, des compagnies de francs-tireurs s'organisaient avec
-frénésie. _Frères de la mort, Chacals du Narbonnais, Espingoliers du
-Rhône_, il y en avait de tous les noms, de toutes les couleurs, comme
-des centaurées dans un champ d'avoine; et des panaches, des plumes de
-coq, des chapeaux gigantesques, des ceintures d'une largeur!... Pour
-se donner l'air plus terrible, chaque franc-tireur laissait pousser
-sa barbe et ses moustaches, si bien qu'à la promenade le monde ne se
-connaissait plus. De loin vous voyiez un brigand des Abruzzes qui
-venait sur vous la moustache en croc, les yeux flamboyants, avec un
-tremblement de sabres, de revolvers, de yatagans; et puis quand on
-s'approchait, c'était le receveur Pégoulade. D'autres fois, vous
-rencontriez dans l'escalier Robinson Crusoé lui-même avec son chapeau
-pointu, son coutelas en dents de scie, un fusil sur chaque épaule; au
-bout du compte, c'était l'armurier Costecalde qui rentrait de dîner en
-ville. Le diable, c'est qu'à force de se donner des allures féroces,
-les Tarasconnais finirent par se terrifier les uns les autres, et
-bientôt personne n'osa plus sortir.
-
-
-
-LAPINS DE GARENNE ET LAPINS DE CHOUX
-
-Le décret de Bordeaux sur l'organisation des gardes nationales mit
-fin à cette situation intolérable. Au souffle puissant des triumvirs,
-prrrt! les plumes de coq s'envolèrent, et tous les francs-tireurs
-de Tarascon--chacals, espingoliers et autres--vinrent se fondre en
-un bataillon d'honnêtes miliciens, sous les ordres du brave général
-Bravida, ancien capitaine d'habillement. Ici, nouvelles complications.
-Le décret de Bordeaux faisait, comme on sait, deux catégories dans la
-garde nationale: les gardes nationaux de marche et les gardes nationaux
-sédentaires; «lapins de garenne et lapins de choux», disait assez
-drôlement le receveur Pégoulade. Au début de la formation, les gardes
-nationaux de garenne avaient naturellement le beau rôle. Tous les
-matins, le brave général Bravida les menait sur l'Esplanade faire
-l'exercice à feu, l'école de tirailleurs.--Couchez-vous! levez-vous!
-et ce qui s'ensuit. Ces petites guerres attiraient toujours beaucoup
-de monde. Les dames de Tarascon n'en manquaient pas une, et même les
-dames de Beaucaire passaient quelquefois le pont pour venir admirer
-nos lapins. Pendant ce temps, les pauvres gardes nationaux de choux
-faisaient modestement le service de la ville et montaient la garde
-devant le musée, où il n'y avait rien à garder qu'un gros lézard
-empaillé avec de la mousse et deux fauconneaux du temps du bon roi
-René. Pensez que les dames de Beaucaire ne passaient pas le pont pour
-si peu... Pourtant, après trois mois d'exercice à feu, lorsqu'on
-s'aperçut que les gardes nationaux de garenne ne bougeaient toujours
-pas de l'Esplanade, l'enthousiasme commença à se refroidir.
-
-Le brave général Bravida avait beau crier à ses lapins: «Couchez-vous!
-levez-vous!» personne ne les regardait plus. Bientôt ces petites
-guerres furent la fable de la ville. Dieu sait cependant que ce n'était
-pas leur faute à ces malheureux lapins si on ne les faisait pas partir.
-Ils en étaient assez furieux. Un jour même ils refusèrent de faire
-l'exercice.
-
-«Plus de parade! crient-ils en leur zèle patriotique; nous sommes de
-marche; qu'on nous fasse marcher!
-
---Vous marcherez, ou j'y perdrai mon nom!» leur dit le brave général
-Bravida; et tout bouffant de colère, il alla demander des explications
-à la mairie.
-
-La mairie répondit qu'elle n'avait pas d'ordre et que cela regardait la
-préfecture.
-
-«Va pour la préfecture!» fit Bravida; et le voilà parti sur l'express
-de Marseille à la recherche du préfet, ce qui n'était pas une petite
-affaire, attendu qu'à Marseille il y avait toujours cinq ou six préfets
-en permanence, et personne pour vous dire lequel était le bon. Par
-une fortune singulière, Bravida lui mit la main dessus tout de suite,
-et c'est en plein conseil de préfecture que le brave général porta la
-parole au nom de ses hommes, avec l'autorité d'un ancien capitaine
-d'habillement.
-
-Dès les premiers mots, le préfet l'interrompit:
-
-«Pardon, général... Comment se fait-il qu'à vous vos soldats vous
-demandent de partir, et qu'à moi ils me demandent de rester?... Lisez
-plutôt.»
-
-Et, le sourire aux lèvres, il lui tendit une pétition larmoyante, que
-deux lapins de garenne--les deux plus enragés pour marcher--venaient
-d'adresser à la préfecture avec apostilles du médecin, du curé, du
-notaire, et dans laquelle ils demandaient à passer aux lapins de choux
-pour cause d'infirmités.
-
-«J'en ai plus de trois cents comme cela, ajouta le préfet toujours en
-souriant. Vous comprenez maintenant, général, pourquoi nous ne sommes
-pas pressés de faire marcher vos hommes. On en a malheureusement trop
-fait partir de ceux qui voulaient rester. Il n'en faut plus... Sur ce,
-Dieu sauve la République, et bien le bonjour à vos lapins!»
-
-
-
-LE PUNCH D'ADIEU
-
-Pas besoin de dire si le général était penaud en retournant à Tarascon.
-Mais voici bien une autre histoire. Est-ce qu'en son absence les
-Tarasconnais ne s'étaient pas avisés d'organiser un punch d'adieu par
-souscription pour les lapins qui allaient partir! Le brave général
-Bravida eut beau dire que ce n'était pas la peine, que personne ne
-partirait; le punch était souscrit, commandé; il ne restait plus
-qu'à le boire, et c'est ce qu'on fit... Donc, un dimanche soir,
-cette touchante cérémonie du punch d'adieu eut heu dans les salons
-de la mairie, et, jusqu'au petit jour blanc, les toasts, les vivats,
-les discours, les chants patriotiques, firent trembler les vitres
-municipales. Chacun, bien entendu, savait à quoi s'en tenir sur ce
-punch d'adieu; les gardes nationaux de choux qui le payaient avaient
-la ferme conviction que leurs camarades ne partiraient pas, et ceux
-de garenne qui le buvaient avaient aussi cette conviction, et le
-vénérable adjoint, qui vint d'une voix émue jurer à tous ces braves
-qu'il était prêt à marcher à leur tête, savait mieux que personne qu'on
-ne marcherait pas du tout; mais c'est égal! Ces méridionaux sont si
-extraordinaires, qu'à la fin du punch d'adieu tout le monde pleurait,
-tout le monde s'embrassait, et, ce qu'il y a de plus fort, tout le
-monde était sincère, même le général!...
-
-A Tarascon, comme dans tout le midi de la France, j'ai souvent observé
-cet effet de mirage.
-
-
-
-
-LE PRUSSIEN DE BÉLISAIRE
-
-
-Voici quelque chose que j'ai entendu raconter, cette semaine, dans
-un cabaret de Montmartre. Il me faudrait, pour bien vous dire cela,
-le vocabulaire faubourien de maître Bélisaire, son grand tablier de
-menuisier, et deux ou trois coups de ce joli vin blanc de Montmartre,
-capable de donner l'accent de Paris, même à un Marseillais. Je serais
-sûr alors de vous faire passer dans les veines le frisson que j'ai eu
-en écoutant Bélisaire raconter, sur une table de compagnons, cette
-lugubre et véridique histoire:
-
- * * * * *
-
-«... C'était le lendemain de l'amnistie (Bélisaire voulait dire de
-l'armistice). Ma femme nous avait envoyés nous deux l'enfant faire un
-tour du côté de Villeneuve-la-Garenne, rapport à une petite baraque que
-nous avions là-bas au bord de l'eau et dont nous étions sans nouvelles
-depuis le siège. Moi, ça me chiffonnait d'emmener le gamin. Je savais
-que nous allions nous trouver avec les Prussiens, et comme je n'en
-avais pas encore vu en face, j'avais peur de me faire arriver quelque
-histoire. Mais la mère en tenait pour son idée: «Va donc! va donc! ça
-lui fera prendre l'air, à cet enfant.»
-
-«Le fait est qu'il en avait besoin, le pauvre petit, après ses cinq
-mois de siège et de moisissure!
-
-«Nous voilà donc partis tous les deux à travers champs. Je ne sais pas
-s'il était content, le mioche! de voir qu'il y avait encore des arbres,
-des oiseaux, et de s'en donner de barboter dans les terres labourées.
-Moi, je n'y allais pas d'aussi bon cœur; il y avait trop de casques
-pointus sur les routes. Depuis le canal jusqu'à l'île on ne rencontrait
-que de ça. Et insolents!... Il fallait se tenir à quatre pour ne pas
-taper dessus... Mais où je sentis la colère me monter, là, vrai! c'est
-en entrant dans Villeneuve, quand je vis nos pauvres jardins tout en
-déroute, les maisons ouvertes, saccagées, et tous ces bandits installés
-chez nous, s'appelant d'une fenêtre à l'autre et faisant sécher leurs
-tricots de laine sur nos persiennes, nos treillages. Heureusement que
-l'enfant marchait près de moi, et chaque fois que la main me démangeait
-trop, je me pensais en le regardant: «Chaud là, Bélisaire!... Prenons
-garde qu'il n'arrive pas malheur au moutard.» Rien que ça m'empêchait
-de faire des bêtises. Alors je compris pourquoi la mère avait voulu que
-je l'emmène avec moi.
-
-«La baraque est au bout du pays, la dernière à main droite, sur le
-quai. Je la trouvai vidée du haut en bas, comme les autres. Plus un
-meuble, plus une vitre. Rien que quelques bottes de paille, et le
-dernier pied du grand fauteuil qui grésillait dans la cheminée. Ça
-sentait le Prussien partout, mais on n'en voyait nulle part... Pourtant
-il me semblait que quelque chose remuait dans le sous-sol. J'avais là
-un petit établi, où je m'amusais à faire des bricoles le dimanche. Je
-dis à l'enfant de m'attendre, et je descendis voir.
-
-«Pas plutôt la porte ouverte, voilà un grand cheulard de soldat à
-Guillaume qui se lève en grognant de dessus les copeaux, et vient
-vers moi, les yeux hors de la tête, avec un tas de jurements que je
-ne comprends pas. Faut croire qu'il avait le réveil bien méchant, cet
-animal-là; car, au premier mot que j'essayai de lui dire, il se mit à
-tirer son sabre...
-
-«Pour le coup, mon sang ne fit qu'un tour. Toute la bile que j'amassais
-depuis une heure me sauta à la figure... J'agrippe le valet de
-l'établi et je cogne... Vous savez, campagnons, si Bélisaire a le
-poignet solide à l'ordinaire; mais il paraît que ce jour-là j'avais le
-tonnerre de Dieu au bout de mon bras... Au premier coup, mon Prussien
-fait bonhomme et s'étale de tout son long. Je ne le croyais qu'étourdi.
-Ah! ben, oui... Nettoyé, mes enfants, tout ce qu'il y a de mieux comme
-nettoyage. Débarbouillé à la potasse, quoi!
-
-«Moi, qui n'avais jamais rien tué dans ma vie, pas même une alouette,
-ça me fit tout de même drôle de voir ce grand corps devant moi... Un
-joli blond, ma foi, avec une petite barbe follette qui frisait comme
-des copeaux de frêne. J'en avais les deux jambes qui me tremblaient en
-le regardant. Pendant ce temps-là, le gamin s'ennuyait là-haut, et je
-l'entendais crier de toutes ses forces: «Papa! papa!»
-
-«Des Prussiens passaient sur la route, on voyait leurs sabres et leurs
-grandes jambes par le soupirail du sous-sol. Cette idée me vint tout
-d'un coup...» S'ils entrent, l'enfant est perdu... ils vont «tout
-massacrer.» Ce fut fini, je ne tremblai plus. Vite, je fourrai le
-Prussien sous l'établi. Je lui mis dessus tout ce que je pus trouver de
-planches, de copeaux, de sciure, et je remontai chercher le petit.
-
-«--Arrive...
-
-«--Qu'est-ce qu'il y a donc, papa? Comme tu es pâle!...
-
-«--Marche, marche.»
-
-«Et je vous réponds que les Cosaques pouvaient me bousculer, me
-regarder de travers, je ne réclamais pas. Il me semblait toujours qu'on
-courait, qu'on criait derrière nous. Une fois j'entendis un cheval
-nous arriver dessus à la grande volée; je crus que j'allais tomber, du
-saisissement. Pourtant, après les ponts, je commençai à me reconnaître.
-Saint-Denis était plein de monde. Il n'y avait pas de risque qu'on nous
-repêche dans le tas. Alors seulement je pensai à notre pauvre baraque.
-Les Prussiens, pour se venger, étaient dans le cas d'y mettre le feu,
-quand ils retrouveraient leur camarade, sans compter que mon voisin
-Jacquot, le garde-pêche, était seul de Français dans le pays et que ça
-pouvait lui faire arriver de la peine ce soldat tué près de chez lui.
-Vraiment ce n'était guère crâne de se sauver de cette façon-là.
-
-«J'aurais dû m'arranger au moins pour le faire disparaître... A mesure
-que nous arrivions vers Paris, cette idée me tracassait davantage. Il
-n'y a pas, ça me gênait de laisser ce Prussien dans ma cave. Aussi, au
-rempart, je n'y tins plus:
-
-«--Va devant, que je dis au mioche. J'ai encore «une pratique à voir à
-Saint-Denis.»
-
-«Là-dessus je l'embrasse et je m'en retourne. Le cœur me battait bien
-un peu; mais c'est égal, je me sentais tout à l'aise de n'avoir plus
-l'enfant avec moi.
-
-«Quand je rentrai dans Villeneuve, il commençait à faire nuit.
-J'ouvrais l'œil, vous pensez, et je n'avançais qu'une patte après
-l'autre. Pourtant le pays avait l'air assez tranquille. Je voyais la
-baraque toujours à sa place, là-bas, dans le brouillard. Au bord du
-quai, une longue palissade noire; c'étaient les Prussiens qui faisaient
-l'appel. Bonne occasion pour trouver la maison vide. En filant le long
-des clôtures, j'aperçus le père Jacquot dans la cour en train d'étendre
-ses éperviers. Décidément on ne savait rien encor... J'entre chez nous.
-Je descends, je tâte. Le Prussien était toujours sous ses copeaux; il y
-avait même deux gros rats en train de lui travailler son casque, et ça
-me fit une fière souleur de sentir cette mentonnière remuer. Un moment
-je crus que le mort allait revenir... mais non! sa tête était lourde,
-froide. Je m'accouvai dans un coin, et j'attendis; j'avais mon idée de
-le jeter à la Seine, quand les autres seraient couchés...
-
-«Je ne sais pas si c'est le voisinage du mort, mais elle m'a paru
-joliment triste ce soir-là la retraite des Prussiens. De grands coups
-de trompette qui sonnaient trois par trois: Ta! ta! ta! Une vraie
-musique de crapaud. Ce n'est pas sur cet air-là que nos lignards
-voudraient se coucher, eux...
-
-«Pendant cinq minutes, j'entendis traîner des sabres, taper des portes;
-puis des soldats entrèrent dans la cour, et ils se mirent à appeler:
-
-«Hofmann! Hofmann!»
-
-«Le pauvre Hofmann se tenait sous ses copeaux, bien tranquille... Mais
-c'est moi qui me faisais vieux!... A chaque instant je m'attendais à
-les voir entrer dans le sous-sol. J'avais ramassé le sabre du mort, et
-j'étais là sans bouger, à me dire dans moi-même: «Si tu en réchappes,
-mon petit père... tu devras un fameux cierge à saint Jean-Baptiste de
-Belleville!...»
-
-«Tout de même, quand ils eurent assez appelé Hofmann, mes locataires se
-décidèrent à rentrer. J'entendis leurs grosses bottes dans l'escalier,
-et au bout d'un moment, toute la baraque ronflait comme une horloge de
-campagne. Je n'attendais que cela pour sortir.
-
-«La berge était déserte, toutes les maisons éteintes. Bonne affaire.
-Je redescends vivement. Je tire mon Hofmann de dessous l'établi,
-je le mets debout, et le hisse sur mon dos, comme un crochet de
-commissionnaire... C'est qu'il était lourd, le brigand!... Avec ça
-la peur, rien dans le battant depuis le matin... Je croyais que je
-n'aurais jamais la force d'arriver. Puis, voilà qu'au milieu du quai
-je sens quelqu'un qui marche derrière moi. Je me retourne. Personne...
-C'était la lune qui se levait... Je me dis: «Gare, tout à l'heure...
-les factionnaires «vont tirer.»
-
-«Pour comble d'agrément, la Seine était basse. Si je l'avais jeté là
-sur le bord, il y serait resté comme dans une cuvette... J'entre,
-j'avance... Toujours pas d'eau... Je n'en pouvais plus: j'avais les
-articulations grippées... Finalement, quand je me crois assez avant, je
-lâche mon bonhomme... Va te promener, le voilà qui s'envase. Plus moyen
-de le faire bouger. Je pousse, je pousse... hue donc!... Par bonheur
-il arrive un coup de vent d'est. La Seine se soulève, et je sens le
-machabée qui démare tout doucement. Bon voyage! j'avale une potée
-d'eau, et je remonte vite sur la berge.
-
-«Quand je repassai le pont de Villeneuve, on voyait quelque chose
-de noir au milieu de la Seine. De loin, ça avait l'air d'un bachot.
-C'était mon Prussien qui descendait du côté d'Argenteuil, en suivant le
-fil de l'eau.»
-
-
-
-
-LES PAYSANS A PARIS
-
-
-PENDANT LE SIÈGE
-
-
-A Champrosay, ces gens-là étaient très heureux. J'avais leur basse-cour
-juste sous mes fenêtres, et pendant six mois de l'année leur existence
-se trouvait un peu mêlée à la mienne. Bien avant le jour, j'entendais
-l'homme entrer dans l'écurie, atteler sa charrette et partir pour
-Corbeil, où il allait vendre ses légumes; puis la femme se levait,
-habillait les enfants, appelait les poules, trayait la vache, et toute
-la matinée c'était une dégringolade de gros et de petits sabots dans
-l'escalier de bois... L'après-midi tout se taisait. Le père était aux
-champs, les enfants à l'école, la mère occupée silencieusement dans la
-cour à étendre du linge ou à coudre devant sa porte en surveillant le
-tout petit... De temps en temps quelqu'un passait dans le chemin, et on
-causait en tirant l'aiguille...
-
-Une fois, c'était vers la fin du mois d'août, toujours le mois d'août,
-j'entendis la femme qui disait à une voisine:
-
-«Allons donc, les Prussiens!... Est-ce qu'ils sont en France, seulement?
-
---Ils sont à Châlons, mère Jean!...» lui criai-je par ma fenêtre.
-Cela la fit rire beaucoup... Dans ce petit coin de Seine-et-Oise, les
-paysans ne croyaient pas à l'invasion.
-
-Tous les jours, cependant, on voyait passer des voitures chargées de
-bagages. Les maisons des bourgeois se fermaient, et dans ce beau mois
-où les journées sont si longues, les jardins achevaient de fleurir,
-déserts et mornes derrière leurs grilles closes... Peu à peu mes
-voisins commencèrent à s'alarmer. Chaque nouveau départ dans le pays
-les rendait tristes. Ils se sentaient abandonnés... Puis un matin,
-roulement de tambour aux quatre coins du village! Ordre de la mairie.
-Il fallait aller à Paris vendre la vache, les fourrages, ne rien
-laisser pour les Prussiens... L'homme partit pour Paris, et ce fut
-un triste voyage. Sur le pavé de la grand'route, de lourdes voitures
-de déménagement se suivaient à la file, pêle-mêle avec des troupeaux
-de porcs et de moutons qui s'effaraient entre les roues, des bœufs
-entravés qui mugissaient sur des charrettes; sur le bord, au long des
-fossés, de pauvres gens s'en allaient à pied derrière de petites
-voitures à bras pleines de meubles de l'ancien temps, des bergères
-fanées, des tables empire, des miroirs garnis de perse, et l'on sentait
-quelle détresse avait dû entrer au logis pour remuer toutes ces
-poussières, déplacer toutes ces reliques et les traîner à tas par les
-grands chemins.
-
-Aux portes de Paris, on s'étouffait. Il fallut attendre deux heure...
-Pendant ce temps, le pauvre homme, pressé contre sa vache, regardait
-avec effarement les embrasures des canons, les fossés remplis d'eau,
-les fortifications qui montaient à vue d'œil et les longs peupliers
-d'Italie abattus et flétris sur le bord de la route... Le soir, il s'en
-revint consterné, et raconta à sa femme tout ce qu'il avait vu. La
-femme eut peur, voulut s'en aller dès le lendemain. Mais d'un lendemain
-à l'autre, le départ se trouvait toujours retardé... C'était une
-récolte à faire, une pièce de terre qu'on voulait encore labourer...
-Qui sait si on n'aurait pas le temps de rentrer le vin?... Et puis,
-au fond du cœur, une vague espérance que peut-être les Prussiens ne
-passeraient pas leur endroit.
-
-Une nuit, ils sont réveillés par une détonation formidable. Le pont de
-Corbeil venait de sauter. Dans le pays, des hommes allaient, frappant
-de porte en porte:
-
-«Les uhlans! les uhlans! sauvez-vous.»
-
-Vite, vite, on s'est levé, on a attelé la charrette, habillé les
-enfants à moitié endormis, et l'on s'est sauvé par la traverse avec
-quelques voisins. Comme ils achevaient de monter la côte, le clocher
-a sonné trois heures. Ils se sont retournés une dernière fois.
-L'abreuvoir, la place de l'Église, leurs chemins habituels, celui qui
-descend vers la Seine, celui qui file entre les vignes, tout leur
-semblait déjà étranger, et dans le brouillard blanc du matin le petit
-village abandonné serrait ses maisons l'une contre l'autre, comme
-frissonnant d'une attente terrible.
-
- * * * * *
-
-Ils sont à Paris maintenant. Deux chambres au quatrième dans une rue
-triste... L'homme, lui, n'est pas trop malheureux. On lui a trouvé
-de l'ouvrage; puis il est de la garde nationale, il a le rempart,
-l'exercice, et s'étourdit le plus qu'il peut pour oublier son grenier
-vide et ses prés sans semence. La femme, plus sauvage, se désole,
-s'ennuie, ne sait que devenir. Elle a mis ses deux aînées à l'école,
-et dans l'externat sombre, sans jardin, les fillettes étouffent en se
-rappelant leur joli couvent de campagne, bourdonnant et gai comme une
-ruche, et la demi-lieue à travers bois qu'il fallait faire tous les
-matins pour aller le chercher. La mère souffre de les voir tristes,
-mais c'est le petit surtout qui l'inquiète.
-
-Là-bas il allait, venait, la suivant partout, dans la cour, dans
-la maison, sautant la marche du seuil autant de fois qu'elle-même,
-trempant ses petites mains rougies dans le baquet à lessive, s'asseyant
-près de la porte quand elle tricotait pour se reposer. Ici quatre
-étages à monter, l'escalier noir où les pieds bronchent, les maigres
-feux dans les cheminées étroites, les fenêtres hautes, l'horizon de
-fumée grise et d'ardoises mouillées...
-
-Il y a bien une cour où il pourrait jouer; mais la concierge ne veut
-pas. Encore une invention de la ville, ces concierges! Là-bas, au
-village, on est maître chez soi, et chacun a son petit coin qui se
-garde de lui-même. Tout le jour, le logis reste ouvert; le soir, on
-pousse un gros loquet de bois, et la maison entière plonge sans peur
-dans cette nuit noire de la campagne où l'on trouve de si bons sommes.
-De temps en temps le chien aboie à la lune, mais personne ne se
-dérange... A Paris, dans les maisons pauvres, c'est la concierge qui
-est la vraie propriétaire. Le petit n'ose pas descendre seul, tant il
-a peur de cette méchante femme qui leur a fait vendre leur chèvre, sous
-prétexte qu'elle traînait des brins de paille et des épluchures entre
-les pavés de la cour.
-
-Pour distraire l'enfant qui s'ennuie, la pauvre mère ne sait plus
-qu'inventer; sitôt le repas fini, elle le couvre comme s'ils allaient
-aux champs et le promène par la main dans les rues, le long des
-boulevards. Saisi, heurté, perdu, l'enfant regarde à peine autour de
-lui. Il n'y a que les chevaux qui l'intéressent; c'est la seule chose
-qu'il reconnaisse et qui le fasse rire. La mère non plus ne prend
-plaisir à rien. Elle s'en va lentement, songeant à son bien, à sa
-maison, et quand on les voit passer tous les deux, elle avec son air
-honnête, sa mise propre, ses cheveux lisses, le petit avec sa figure
-ronde et ses grosses galoches, on devine bien qu'ils sont dépaysés, en
-exil, et qu'ils regrettent de tout leur cœur l'air vif et la solitude
-des routes de village.
-
-
-
-
-AUX AVANT-POSTES
-
-
-SOUVENIRS DU SIÈGE
-
-
-Les notes qu'on va lire ont été écrites au jour le jour en courant les
-avant-postes. C'est une feuille de mon carnet que je détache, pendant
-que le siège de Paris est encore chaud. Tout cela est haché, heurté,
-bâclé sur le genou, déchiqueté comme un éclat d'obus; mais je le donne
-tel quel, sans rien changer, sans même me relire. J'aurais trop peur de
-vouloir inventer, faire intéressant, et de gâter tout.
-
-
-
-A LA COURNEUVE, UN MATIN DE DÉCEMBRE
-
-Une plaine blanche de froid, sonore, âpre, crayeuse. Sur la boue
-gelée de la route, des bataillons de ligne défilent pêle-mêle avec
-l'artillerie. Défilé lent et triste. On va se battre. Les hommes,
-trébuchant, marchent la tête basse, en grelottant, le fusil à la
-bricole, les mains dans leurs couvertures comme dans des manchons. De
-temps en temps on crie:
-
-«Halte!»
-
-Les chevaux s'effarent, hennissent. Les caissons tressautent. Les
-artilleurs se hissent sur leurs selles et regardent, anxieux, par delà
-le grand mur blanc du Bourget.
-
-«Est-ce qu'on les voit?» demandent les soldats en battant la semelle...
-
-Puis, en avant!... Le flot humain un moment refoulé s'écoule toujours
-lentement, toujours silencieux.
-
-A l'horizon, sur l'avancée du fort d'Aubervilliers, dans le ciel
-froid qu'illumine un soleil levant d'argent mat, le gouverneur et
-son état-major, petit groupe fin, se détachant comme sur une nacre
-japonaise. Plus près de moi, un grand vol de corneilles noires posées
-au bord du chemin; ce sont des chers frères ambulanciers. Debout, les
-mains croisées sous leurs capes, ils regardent défiler toute cette
-chair à canon d'un air humble, dévoué et triste.
-
-_Même journée_,--Villages déserts, abandonnés, maisons ouvertes,
-toits crevés, fenêtres sans auvents qui vous regardent comme des yeux
-morts. Par moments, dans une de ces ruines où tout sonne, on entend
-quelque chose qui remue, un bruit de pas, une porte qui grince; et
-quand vous avez passé, un lignard vient sur le seuil, l'œil cave,
-méfiant,--maraudeur qui fait des fouilles ou déserteur qui cherche à se
-terrer...
-
-Vers midi, entré dans une de ces maisons de paysans. Elle était vide et
-nue, comme raclée avec les ongles. La pièce du bas, grande cuisine sans
-portes ni fenêtres, ouvrait sur une basse-cour; au fond de la cour une
-haie vive, et derrière, la campagne à perte de vue. Il y avait dans un
-coin un petit escalier de pierre en colimaçon. Je me suis assis sur une
-marche et je suis resté là bien longtemps. C'était si bon ce soleil et
-ce grand calme de tout. Deux ou trois grosses mouches de l'été d'avant,
-ranimées par la lumière, bourdonnaient au plafond contre les solives.
-Devant la cheminée, où se voyaient des traces de feu, une pierre rouge
-de sang gelé. Ce siège ensanglanté au coin de ces cendres encore
-chaudes racontait une veillée lugubre.
-
-
-
-LE LONG DE LA MARNE
-
-Sorti le 3 décembre par la porte de Montreuil. Ciel bas, bise froide,
-brouillard.
-
-Personne dans Montreuil. Portes et fenêtres closes. Entendu derrière
-une palissade un troupeau d'oies qui piaillait. Ici le paysan n'est pas
-parti, il se cache. Un peu plus loin, trouvé un cabaret ouvert. Il fait
-chaud, le poêle ronfle. Trois mobiles de province déjeunent presque
-dessus. Silencieux, les yeux bouffis, le visage enflammé, les coudes
-sur la table, les pauvres moblots dorment et mangent en même temps...
-
-En sortant de Montreuil, traversé le bois de Vincennes tout bleu de
-la fumée des bivouacs. L'armée de Ducrot est là. Les soldats coupent
-des arbres pour se chauffer. C'est pitié de voir les trembles, les
-bouleaux, les jeunes frênes qu'on emporte la racine en l'air, avec leur
-fine chevelure dorée qui traîne derrière eux sur la route.
-
-A Nogent, encore des soldats. Artilleurs en grands manteaux, mobiles
-de Normandie joufflus et ronds de partout comme des pommes, petits
-zouaves encapuchonnés et lestes, lignards voûtés, coupés en deux, leurs
-mouchoirs bleus sous le képi autour des oreilles, tout cela grouille
-et flâne par les rues, se bouscule à la porte de deux épiciers restés
-ouverts. Une petite ville d'Algérie.
-
-Enfin voici la campagne. Longue route déserte qui descend vers
-la Marne. Admirable horizon couleur de perle, arbres dépouillés
-frissonnant dans la brume. Au fond, le grand viaduc du chemin de
-fer, sinistre à voir avec ses arches coupées, comme des dents qui lui
-manquent. En traversant le Perreux, dans une des petites villas du bord
-du chemin, jardins saccagés, maisons dévastées et mornes, vu derrière
-une grille trois grands chrysanthèmes blancs échappés au massacre et
-tout épanouis. J'ai poussé la grille, je suis entré; mais ils étaient
-si beaux que je n'ai pas osé les cueillir.
-
-Pris à travers champs et descendu à la Marne. Comme j'arrive au bord
-de l'eau, le soleil débarbouillé tape en plein sur la rivière. C'est
-charmant. En face, Petit-Bry, où l'on s'est tant battu la veille,
-étage paisiblement ses maisonnettes blanches sur la côte au milieu
-des vignes. De ce côté-ci de la rivière, une barque dans les roseaux.
-Sur la rive, un groupe d'hommes qui causent en regardant le coteau
-vis-à-vis. Ce sont des éclaireurs que l'on envoie à Petit-Bry voir si
-les Saxons y sont revenus. Je passe avec eux. Pendant que le bachot
-traverse, un des éclaireurs assis à l'arrière me dit tout bas:
-
-«Si vous voulez des chassepots, la mairie de Petit-Bry en est pleine.
-Ils y ont laissé aussi un colonel de la ligne, un grand blond, la peau
-blanche comme une femme, et des bottes jaunes toutes neuves.»
-
-Ce sont les bottes du mort qui l'ont surtout frappé. Il y revient
-toujours:
-
-«Vingt dieux! les belles bottes!» et ses yeux brillent en m'en parlant.
-
-Au moment d'entrer dans Petit-Bry, un marin chaussé d'espadrilles,
-quatre ou cinq chassepots sur les bras, déboule d'une ruelle et vient
-vers nous en courant:
-
-«Ouvrez l'œil, voilà les Prussiens.»
-
-On se blottit derrière un petit mur et on regarde.
-
-Au-dessus de nous, tout en haut des vignes, c'est d'abord un cavalier,
-silhouette mélodramatique, penché en avant sur sa selle, le casque en
-tête, le mousqueton au poing. D'autres cavaliers viennent ensuite, puis
-des fantassins qui se répandent dans les vignes en rampant.
-
-Un d'eux--tout près de nous--a pris position derrière un arbre et n'en
-bouge plus, un grand diable à longue capote brune, un mouchoir de
-couleur serré autour de la tête. De la place où nous sommes, ce serait
-un joli coup de fusil. Mais à quoi bon?... Les éclaireurs savent ce
-qu'ils voulaient. Maintenant vite à la barque; le marinier commence à
-jurer. Nous repassons la Marne sans encombre... Mais à peine abordés,
-voilà des voix étouffées qui nous appellent de l'autre rive:
-
-«Ohé! du bateau!...»
-
-C'est mon amateur de bottes de tout à l'heure et trois ou quatre de ses
-camarades qui ont essayé de pousser jusqu'à la mairie et qui reviennent
-précipitamment. Par malheur, il n'y a plus personne pour aller les
-chercher. Le marinier a disparu:
-
-«Je ne sais pas ramer», me dit assez piteusement le sergent des
-éclaireurs blotti avec moi dans un trou du bord de l'eau. Pendant ce
-temps, les autres s'impatientent:
-
-«Mais venez donc! mais venez donc!»
-
-Il faut y aller. Rude corvée. La Marne est lourde et dure. Je rame de
-toutes mes forces, et tout le temps je sens dans mon dos le Saxon de
-là-haut qui me regarde, immobile derrière son arbre...
-
-En abordant, un des éclaireurs saute avec tant de précipitation, que la
-barque se remplit d'eau. Impossible de les emmener tous, sans s'exposer
-à couler. Le plus brave reste sur la berge, à attendre. C'est un
-caporal de francs-tireurs, gentil garçon, en bleu, avec un petit oiseau
-piqué sur le devant de sa casquette. J'aurais bien voulu retourner le
-prendre, mais on commençait à se fusiller d'un bord à l'autre. Il a
-attendu un moment, sans rien dire; puis il a filé du côté de Champigny,
-en rasant les murs. Je ne sais pas ce qu'il est devenu.
-
-_Même journée_.--Quand le dramatique se mêle au grotesque, dans les
-choses aussi bien que dans les êtres, il arrive à des effets de terreur
-ou d'émotion d'une singulière intensité. Est-ce qu'une grande douleur
-sur une face ridicule ne vous émeut pas plus profondément qu'ailleurs?
-Vous figurez-vous un bourgeois de Daumier dans les épouvantes de la
-mort, ou pleurant toutes ses larmes sur le cadavre d'un fils tué qu'on
-lui rapporte? N'y a-t-il pas là quelque chose de particulièrement
-poignant?... Eh bien! toutes ces villas bourgeoises du bord de la
-Marne, ces chalets coloriés et burlesques, rose tendre, vert-pomme,
-jaune-serin, tourelles moyen âge coiffées de zinc, kiosques en fausse
-brique, jardinets rococos où se balancent des boules de métal blanc,
-maintenant que je les vois dans la fumée de la bataille, avec leurs
-toits crevés par les obus, leurs girouettes cassées, leurs murailles
-toutes crénélées, de la paille et du sang partout, je leur trouve cette
-physionomie épouvantable...
-
-La maison où je suis entré pour me sécher était bien le type d'une de
-ces maisons-là. Je suis monté au premier étage dans un petit salon,
-rouge et or. On n'avait pas fini de poser la tapisserie. Il y avait
-encore par terre des rouleaux de papier et des bouts de baguettes
-dorées; du reste, pas trace de meubles, rien que des tessons de
-bouteilles, et dans un coin une paillasse où donnait un homme en
-blouse. Sur tout cela, une vague odeur de poudre, de vin, de chandelle,
-de paille moisie... Je me chauffe avec un pied de guéridon devant une
-cheminée bête, en nougat rose. Par moment, quand je la regarde, il me
-semble que je passe une après-midi de dimanche à la campagne chez de
-bons petits bourgeois. Est-ce qu'on ne joue pas au jacquet derrière
-moi, dans le salon?... Non! ce sont des francs-tireurs qui chargent et
-déchargent leurs chassepots. Détonation à part, c'est tout à fait le
-bruit du tric-trac... A chaque coup de feu, on nous répond de la rive
-en face. Le son porté sur l'eau ricoche et roule sans fin entre les
-collines.
-
-Par les meurtrières du salon, on voit la Marne qui reluit, la berge
-pleine de soleil, et des Prussiens qui détalent comme de grands
-lévriers à travers les échalas de vignes.
-
-
-
-SOUVENIR DU FORT MONTROUGE
-
-Tout en haut du fort, sur le bastion, dans rembrasure des sacs de
-terre, les longues pièces de marine se dressaient fièrement, presque
-droites sur leurs affûts, pour faire tête à Châtillon. Ainsi pointées,
-la gueule en l'air, avec leurs anses des deux côtés comme des oreilles,
-on aurait dit de grands chiens de chasse aboyant à la lune, hurlant à
-la mort... Un peu plus bas, sur un terre-plein, les matelots, pour se
-distraire, avaient fait comme en un coin de navire une miniature de
-jardin anglais. Il y avait un banc, une tonnelle, des pelouses, des
-rocailles, et même un bananier. Pas bien grand par exemple, guère plus
-haut qu'une jacinthe; mais c'est égal! Il venait bien tout de même, et
-son panache vert faisait frais à l'œil, au milieu des sacs de terre et
-des piles d'obus.
-
-Oh! le petit jardin du fort Montrouge! Je voudrais le voir entouré
-d'une grille, et qu'on y mît une pierre commémorative où seraient les
-noms de Carvès, de Desprez, de Saisset, et de tous les braves marins
-qui sont tombés là, sur ce bastion d'honneur.
-
-
-
-A LA FOUILLEUSE
-
-Le matin du 20 janvier.
-
-Joli temps doux et voilé. Grandes terres de labour ondulant au loin
-comme la mer. Sur la gauche, les hautes collines sablonneuses qui
-servent de contrefort au mont Valérien. A droite, le moulin Gibet,
-petit moulin de pierre aux ailes fracassées, avec une batterie sur la
-plate-forme. Suivi pendant un quart d'heure la longue tranchée qui mène
-au moulin, et sur laquelle flotte comme un petit brouillard de rivière.
-C'est la fumée des bivouacs. Les soldats accroupis font le café, et
-soufflent le bois vert qui les aveugle et les fait tousser. D'un bout à
-l'autre de la tranchée court une longue toux creuse...
-
-La Fouilleuse. Une ferme horizonnée de petits bois. Arrivé juste à
-temps pour voir nos dernières lignes battre en retraite. C'est, le
-troisième mobile de Paris. Il défile, en bon ordre, au grand complet,
-commandant en tête. Après l'incompréhensible débandade à laquelle
-j'assiste depuis hier soir, cela me remonte un peu le cœur. Derrière
-eux, deux hommes à cheval passent près de moi, un général et son aide
-de camp. Les chevaux vont au pas; les hommes causent, les voix sonnent.
-On entend celle de l'aide de camp, voix jeune, un peu obséquieuse:
-
-«Oui, mon général... Oh! non, mon général... Sans doute, mon général.»
-
-Et le général d'un ton doux et navré:
-
-«Comment! il a été tué! Oh! le pauvre enfant... le pauvre enfant!...»
-
-Puis un silence et le piétinement des chevaux dans la terre grasse...
-
-Je reste seul un moment à regarder ce grand paysage mélancolique, qui
-a quelque chose des plaines du Chélif ou de la Mitidja. Des files de
-brancardiers en blouses grises montent d'un chemin creux, avec leur
-drapeau blanc à croix rouge. On peut se croire en Palestine, au temps
-des croisades.
-
-
-
-
-PAYSAGES D'INSURRECTION
-
-
-
-AU MARAIS
-
-Dans l'ombre humide et provinciale de ces longues rues tortueuses où
-flottent des odeurs de droguerie et de bois de Campêche, parmi ces
-anciens hôtels du temps de Henri II et de Louis XIII, que l'industrie
-moderne a travestis en fabriques d'eau de seltz, de bronzes, de
-produits chimiques, ces jardinets moisis remplis de caisses, ces
-cours d'honneur à larges dalles où roulent les lourds camions, sous
-ces balcons ventrus, ces hautes persiennes, ces pignons vermoulus,
-enfumés comme des éteignoirs d'église, l'émeute avait, surtout aux
-premiers jours, une physionomie très particulière, quelque chose
-de bonhomme et de primitif. Des ébauches de barricades à tous les
-coins de rue, mais personne pour les garder. Pas de canons, pas de
-mitrailleuses. Des pavés empilés sans art, sans conviction, seulement
-pour le plaisir d'intercepter la voie et de faire de grandes mares
-d'eau où barbotaient des volées de gamins et des flottilles de bateaux
-en papier... Toutes les boutiques ouvertes, les boutiquiers sur leurs
-portes, riant et politiquant d'un trottoir à l'autre. Ce n'était
-pas ces gens-là qui faisaient l'émeute; mais on sentait qu'ils la
-regardaient faire avec plaisir, comme si, en remuant les pavés de ces
-quartiers pacifiques, on avait réveillé l'âme du vieux Paris bourgeois,
-gouailleur, tapageur.
-
-Ce qu'on appelait jadis le vent de Fronde courait dans le Marais. Sur
-le fronton des grands hôtels, la grimace joyeuse des mascarons de
-pierre avait l'air de dire: «Je connais ça.» Et malgré moi, dans ma
-pensée, j'affublais de jaquettes à fleurs, de culottes courtes, de
-larges feutres à retroussis, tout ce brave petit monde de droguistes,
-doreurs, marchands d'épices qui se tenaient les côtes à regarder
-dépaver leurs rues et paraissaient si fiers d'avoir une barricade
-devant leur magasin.
-
-Par moments, au bout d'une longue ruelle noire, je voyais des
-baïonnettes luire sur la place de Grève, avec un pan de la vieille
-maison de ville toute dorée par le soleil. Des cavaliers passaient au
-galop dans ce coin de lumière, longs manteaux gris, plumes flottantes.
-La foule courait, criait; on agitait les chapeaux. Était-ce
-mademoiselle de Montpensier ou le général Cremer?... Les époques se
-brouillaient dans ma tête. De loin, dans le soleil, une chemise rouge
-d'estafette garibaldienne qui filait ventre à terre me faisait l'effet
-de la simarre du cardinal de Retz. Ce malin des malins dont on parlait
-dans tous les groupes, je ne savais plus si c'était M. Thiers ou
-Mazarin... Je me figurais vivre il y a trois cents ans.
-
-
-
-A MONTMARTRE
-
-En montant la rue Lepic, je voyais l'autre matin, dans une boutique de
-savetier, un officier de la garde nationale, galonné jusqu'aux coudes
-et le sabre au côté, qui ressemelait une paire de bottes, son tablier
-de cuir devant lui pour ne pas salir sa tunique. Tout le tableau de
-Montmartre insurgé tient dans l'encadrement de cette fenêtre d'échoppe.
-
-Figurez-vous un grand village armé jusqu'aux dents, des mitrailleuses
-au bord d'un abreuvoir, la place de l'Église hérissée de baïonnettes,
-une barricade devant l'école, les boîtes à mitraille à côté des
-boîtes à lait, toutes les maisons transformées en casernes, à toutes
-les fenêtres des guêtres d'uniforme qui sèchent, des képis qui se
-penchent pour écouter le rappel, des crosses de fusil sonnant au fond
-des petites boutiques de fripiers, et, du haut en bas de la butte, une
-dégringolade de bidons, de sabres, de gamelles. Malgré tout, ce n'est
-plus ce Montmartre farouche, défilant sur le boulevard des Italiens,
-l'arme haute, la jugulaire au menton et marquant férocement le pas en
-ayant l'air de se dire: «Tenons-nous bien. La réaction nous regarde!»
-Ici les insurgés sont chez eux, et, en dépit des canons et des
-barricades, on sent planer sur leur révolte je ne sais quoi de libre,
-de paisible et de familial.
-
-Une seule chose pénible à voir, c'est ce grouillement de pantalons
-rouges, ces déserteurs de toutes armes: zouaves, lignards, mobiles,
-qui encombrent la place de la Mairie, couchés sur des bancs, vautrés
-au long des trottoirs, ivres, sales, en lambeaux, avec des barbes de
-huit jours... Au moment où je passe, un de ces malheureux, grimpé sur
-un arbre, harangue la foule en bégayant, au milieu des rires et des
-huées. Dans un coin de la place, un bataillon s'ébranle pour monter aux
-remparts:
-
-«En avant!» crient les officiers en agitant leurs sabres. Les tambours
-battent la charge, et les bons miliciens, enflammés d'ardeur,
-s'élancent à l'assaut d'une longue rue déserte, au bout de laquelle on
-voit quelques poules qui s'effarent en criant.
-
-...Tout en haut, dans une échappée de jardins verts et de pentes
-jaunâtres, c'est le moulin de la Galette transformé en poste militaire,
-des silhouettes de gardes nationaux, des tentes alignées, de petits
-bivouacs qui fument, tout cela se détachant net et fin, comme au fond
-d'une longue-vue, entre un ciel pluvieux et noir et l'ocre étincelant
-de la butte.
-
-
-
-AU FAUBOURG SAINT-ANTOINE
-
-Une nuit de janvier, pendant le siège de Paris, j'étais sur la place de
-Nanterre, au milieu d'un bataillon de francs-tireurs. L'ennemi venait
-d'attaquer nos grand'gardes, et l'on s'armait en hâte pour aller à leur
-secours. Pendant que les hommes se numérotaient à tâtons, dans le vent,
-dans la neige, nous vîmes déboucher d'un coin de rue une patrouille,
-précédée d'un falot.
-
-«Halte-là! Qui vive?
-
---Mobiles de 48», répondit une voix chevrotante.
-
-C'étaient de tout petits bonshommes en manteaux courts, le képi sur
-l'oreille et l'allure jeunette. A deux pas, on les eût pris pour des
-enfants de troupe; mais quand le sergent s'approcha pouf se faire
-reconnaître, nos lanternes éclairèrent un petit vieux fané, ridé, des
-yeux clignotants, une barbiche blanche. L'enfant de troupe avait cent
-ans. Les autres n'étaient guère plus jeunes. Avec cela l'accent de
-Paris, et un air casse-assiettes! De vieux gamins.
-
-Arrivés de la veille aux avant-postes, les malheureux mobiles s'étaient
-égarés en faisant leur première patrouille. On les remit bien vite sur
-leur chemin:
-
-«Dépêchez-vous, camarades; les Prussiens nous attaquent.
-
---Ah! ah!... les Prussiens nous attaquent», disaient les pauvres vieux
-tout affolés, et, faisant demi-tour, ils se perdirent dans la nuit,
-avec leur falot qui dansait secoué par la fusillade...
-
-Je ne saurais vous dire l'impression fantastique que me firent ces
-petits gnomes; ils paraissaient si vieux, si las, si éperdus! Ils
-avaient l'air de venir de si loin! Je me figurais une patrouille
-fantôme errant à travers champs depuis 1848, et cherchant son chemin
-depuis vingt-trois ans.
-
-Les insurgés du faubourg Saint-Antoine m'ont rappelé cette apparition.
-J'ai trouvé là les anciens de 48, égarés éternels, vieillis mais
-incorrigibles, l'émeutier en cheveux blancs, et avec lui le vieux jeu
-de la bataille civile, la barricade classique à deux et à trois étages,
-le drapeau rouge flottant au sommet, les poses mélodramatiques sur la
-culasse des canons, les manches retroussées, les mines rébarbatives:
-
-«Circulez, citoyens!» et tout de suite la baïonnette croisée...
-
-Et quel train, quelle agitation dans ce grand faubourg de Babel!
-Du Trône à la Bastille, ce ne sont qu'alertes, prises d'armes,
-perquisitions, arrestations, clubs en plein vent, pèlerinages à la
-colonne, patrouillards en goguette qui ont perdu le mot d'ordre,
-chassepots qui partent tout seuls, ribaudes qu'on emmène au comité
-de la rue Bas-froid, et le rappel, et la générale, et le tocsin. Oh!
-le tocsin; s'en donnent-ils, ces enragés, de secouer leurs cloches!
-Dès que le jour tombe, les clochers deviennent fous et font danser
-leurs carillons comme des grelots de marottes. Il y a le tocsin de
-l'ivrogne, haletant, fantaisiste, irrégulier, entrecoupé de hoquets
-et de défaillances. Le tocsin convaincu, féroce, à tours de bras, qui
-sonne, sonne jusqu'à ce que la corde casse; puis le tocsin mou, sans
-enthousiasme, dont les notes ensommeillées tombent lourdement, comme
-celles d'un couvre-feu...
-
-Au milieu de tout ce vacarme, dans cet affolement de cloches et de
-cervelles, une chose m'a frappé, c'est la tranquillité de la rue Lappe
-et des ruelles et passages qui rayonnent autour. Il y a là comme
-une espèce de ghetto auvergnat, où les enfants du Cantal trafiquent
-paisiblement sur leurs vieilles ferrailles, sans plus s'occuper de
-l'insurrection que si elle était à mille lieues. En passant, je voyais
-tous ces braves Rémonencq très affairés dans leurs boutiques noires.
-Les femmes charabiaient en tricotant sur la pierre de la porte, et
-les petits enfants se roulaient dans le milieu du passage, avec leurs
-cheveux crépus, tout pleins de limaille de fer.
-
-
-
-
-LE BAC
-
-
-Avant la guerre il y avait là un beau pont suspendu, deux hautes piles
-de pierre blanche et des cordages goudronnés qui filaient sur les
-horizons de la Seine avec cette apparence aérienne qui rend si beaux
-les ballons et les navires. Sous les grandes arches du milieu, la
-_chaîne_ passait deux fois par jour dans des tourbillons de fumée, sans
-même avoir besoin d'abaisser ses tuyaux; sur les côtés, on abritait les
-battoirs, les escabeaux des laveuses, et des petits bateaux de pêche
-retenus par des anneaux. Une allée de peupliers, tendue entre les prés
-comme un grand rideau vert agité à la fraîcheur de l'eau, conduisait au
-pont. C'était charmant...
-
-Cette année, tout est changé. Les peupliers, toujours debout, mènent
-au vide. Il n'y a plus de pont. Les deux piles ont sauté, éparpillant
-tout autour les pierres qui sont restées là. La petite maison blanche
-du péage, à moitié détruite par la secousse, a l'air d'une ruine toute
-neuve, barricade ou démolition. Les cordes, les fils de fer trempent
-tristement; le tablier affaissé dans le sable forme, au milieu de
-l'eau, comme une grande épave surmontée d'un drapeau rouge pour avertir
-les mariniers, et tout ce que la Seine emporte d'herbes coupées, de
-planches moisies s'arrête là en un barrage tout plein de remous et
-de tourbillons. Il y a une déchirure dans le paysage, quelque chose
-d'ouvert et qui sent le désastre. Pour achever d'attrister l'horizon,
-l'allée qui menait au pont s'est éclaircie. Tous ces beaux peupliers si
-touffus, dévorés jusqu'au faîte par les larves,--les arbres ont leurs
-invasions eux aussi,--étendent leurs branches sans bourgeons, amincies,
-déchiquetées; et dans la grande avenue, inutile et déserte, les gros
-papillons blancs volent lourdement...
-
-En attendant que le pont soit reconstruit, on a installé près de là
-un bac, un de ces immenses radeaux où l'on embarque les voitures
-tout attélées, des chevaux de labour avec leur charrue et des vaches
-qui arrondissent leurs yeux tranquilles à la vue et au mouvement de
-l'eau. Les bêtes et les attelages tiennent le milieu; sur le côté, des
-passagers, des paysans, des enfants qui vont à l'école du bourg, des
-Parisiens en villégiature. Des voiles, des rubans flottent auprès des
-longes de chevaux. On dirait un radeau de naufragés. Le bac s'avance
-lentement. La Seine, si longue à traverser, paraît bien plus large
-qu'autrefois, et derrière les ruines du pont écroulé, entre ces deux
-rives presque étrangères l'une à l'autre, l'horizon s'agrandit avec une
-sorte de solennité triste.
-
- * * * * *
-
-Ce matin-là, j'étais arrivé de très bonne heure pour traverser l'eau.
-Il n'y avait encore personne sur la plage. La petite maison du passeur,
-un vieux wagon immobilisé dans le sable humide, était fermée, toute
-ruisselante de brouillard; dedans, on entendait des enfants qui
-toussaient.
-
-«Ohé! Eugène!
-
---Voilà! voilà!» fit le passeur, qui arrivait en se traînant. C'est un
-beau marinier, encore assez jeune, mais il a servi comme artilleur dans
-la dernière guerre, et il en est revenu perclus de rhumatismes avec un
-éclat d'obus à la jambe et la figure toute balafrée. Le brave homme
-sourit en me voyant: «Nous ne serons pas gênés, ce matin, monsieur.»
-
-En effet, j'étais seul sur le bac; mais avant qu'il eût détaché son
-amarre, il nous arriva du monde. D'abord une grosse fermière aux yeux
-clairs, s'en allant au marché de Corbeil, avec deux grands paniers
-passés sous les bras, qui mettaient d'aplomb sa taille rustique, et la
-faisaient marcher ferme et droit; puis derrière elle, dans le chemin
-creux, d'autres voyageurs qu'on apercevait vaguement à travers la
-brume, et dont nous entendions les voix. C'était une voix de femme,
-douce, pleine de larmes:
-
-«Oh! monsieur Chachignot, je vous en prie, ne nous faites pas avoir
-de la peine... Vous voyez qu'il travaille maintenant... Donnez-lui du
-temps pour payer... c'est tout ce qu'il demande.
-
---J'en ai assez donné, du temps... j'en donne plus», répondait une
-voix de vieux paysan, édentée et cruelle; «ça regarde l'huissier à
-cette heure. Il fera ce qu'il voudra... Ohé! Eugène!»
-
-«C'est ce gueux de Chachignot, me dit le passeur à voix basse... Voilà!
-voilà!»
-
-A ce moment, je vis arriver sur la plage un grand vieux, affublé d'une
-redingote de gros drap et d'un chapeau de soie, tout neuf, très haut
-de forme. Ce paysan hâlé, crevassé, dont les mains noueuses étaient
-déformées par la pioche, paraissait encore plus noir, plus brûlé, dans
-son vêtement de monsieur. Un front têtu, un grand nez crochu d'Indien
-apache, une bouche pincée, aux rides pleines de malice, lui donnaient
-une physionomie féroce oui allait bien avec ce nom de Chachignot.
-
-«Allons, Eugène, vite en route», fit-il en sautant dans le bac, et sa
-voix tremblait de colère. La fermière s'approcha de lui pendant que le
-passeur démarrait: «A qui en avez-vous donc, père Chachignot?
-
---Tiens! c'est toi, la Blanche?... M'en parle pas... Je suis furieux...
-c'est ces canailles de Mazilier!» Et il montrait du poing une petite
-ombre chétive, qui remontait le chemin creux en sanglotant.
-
-«--Qu'est-ce qu'ils vous ont fait, ces gens-là?
-
---Ils m'ont fait qu'ils me doivent quatre termes et tout mon vin, et
-que je ne peux pas en avoir un sou!... Aussi je vas chez l'huissier de
-ce pas, pour faire flanquer tous ces gueux-là dans la rue.
-
---C'est pourtant un brave homme ce Mazilier. Il n'y a peut-être pas de
-sa faute s'il ne vous paye pas... Il y en a tant qui ont perdu pendant
-cette guerre.»
-
-Le vieux paysan eut une explosion:
-
-«C'est _eun_' bête!... Il pouvait faire sa fortune avec les Prussiens,
-C'est lui qui n'a pas voulu... Du jour qu'ils sont arrivés, il a
-fermé son cabaret et décroché son enseigne... Les autres cafetiers ont
-fait des affaires d'or pendant la guerre; lui n'a pas seulement vendu
-pour un sou... Pis que cela. Il s'est fait mettre en prison avec ses
-insolences... C'est _eun_' bête, que je te dis... Est-ce que ça le
-regardait, lui, toutes ces histoires! Est-ce qu'il était militaire!...
-Il n'avait qu'à fournir du vin et de l'eau-de-vie à la pratique;
-maintenant il pourrait me payer... Canaille, va! je t'apprendrai à
-faire le patriote!»
-
-Et, rouge d'indignation, il se démenait dans sa grande redingote, avec
-les gestes balourds des gens de campagne habitués au bourgeron.
-
-A mesure qu'il parlait, les yeux clairs de la fermière, tout à l'heure
-si pleins de compassion pour les Mazilier, devenaient secs, presque
-méprisants. C'était une paysanne, elle aussi, et ces gens-là n'estiment
-guère ceux qui refusent de gagner de l'argent. D'abord elle disait: «
-C'est ben malheureux pour la femme», puis un moment après: «Ça! c'est
-vrai... Il ne faut pas tourner le dos à la chance...» Sa conclusion
-fut: «Vous avez raison, mon vieux père, quand on doit, il faut payer.»
-Chachignot, lui, répétait toujours entre ses dents serrées:
-
-«C'est _eun_' bête... C'est _eun_' bête...»
-
-Le passeur, qui les écoutait tout en manœuvrant sa perche le long du
-bac, crut devoir s'en mêler:
-
-«Ne faites donc pas le méchant comme ça, père Chachignot... A quoi ça
-vous servira-t-il d'aller chez l'huissier?... Vous serez bien avancé
-quand vous aurez fait vendre ces pauvres gens. Attendez donc encore un
-peu, puisque vous en avez le moyen.»
-
-Le vieux se retourna comme si on l'avait mordu:
-
-«Je te conseille de parler, toi, propre à rien! Tu en es encore un de
-ces patriotes... Si ça ne fait pas pitié! Cinq enfants, pas le sou, et
-ça s'en va s'amuser à tirer des coups de canon sans y être forcé... Et
-je vous demande un peu, monsieur (je crois qu'il s'adressait à moi,
-le misérable!), à quoi tout ça nous a servi? Lui, par exemple, il y
-a gagné de s'être fait casser la figure, de perdre une bonne place
-qu'il avait... Et maintenant le voilà logé comme un bohémien, dans une
-baraque à tous les vents avec ses enfants qui prennent du mal, et sa
-femme qui s'éreinte à lessiver... C'est-il pas _eun_' bête, celui-là
-aussi?»
-
-Le passeur eut un éclair de colère, et au milieu de sa figure blême je
-vis sa balafre se creuser profonde et blanche; mais il eut la force
-de se contenir et passa sa rage sur la perche, qu'il enfonça dans le
-sable jusqu'à la tordre. Un mot de trop pouvait lui faire perdre encore
-cette place; car M. Chachignot a de l'autorité dans le pays:
-
-Il est du conseil municipal.
-
-
-
-
-LE PORTE-DRAPEAU
-
-
-
-I
-
-Le régiment était en bataille sur un talus du chemin de fer, et
-servait de cible à toute l'armée prussienne massée en face, sous le
-bois. On se fusillait à quatre-vingts mètres. Les officiers criaient:
-«Couchez-vous!...» mais personne ne voulait obéir, et le fier régiment
-restait debout, groupé autour de son drapeau. Dans ce grand horizon de
-soleil couchant, de blés en épis, de pâturages, cette masse d'hommes,
-tourmentée, enveloppée d'une fumée confuse, avait l'air d'un troupeau
-surpris en rase campagne dans le premier tourbillon d'un orage
-formidable.
-
-C'est qu'il en pleuvait du fer sur ce talus! On n'entendait que le
-crépitement de la fusillade, le bruit sourd des gamelles roulant
-dans le fossé, et les balles qui vibraient longuement d'un bout à
-l'autre du champ de bataille, comme les cordes tendues d'un instrument
-sinistre et retentissant. De temps en temps le drapeau qui se dressait
-au-dessus des têtes, agité au vent de la mitraille, sombrait dans la
-fumée: alors une voix s'élevait grave et fière, dominant la fusillade,
-les râles, les jurons des blessés: «Au drapeau, mes enfants, au
-drapeau!...» Aussitôt un officier s'élançait vague comme une ombre dans
-ce brouillard rouge, et l'héroïque enseigne, redevenue vivante, planait
-encore au-dessus de la bataille.
-
-Vingt-deux fois elle tomba!... Vingt-deux fois sa hampe encore tiède,
-échappée à une main mourante, fut saisie, redressée; et lorsqu'au
-soleil couché, ce qui restait du régiment--â peine une poignée
-d'hommes--battit lentement en retraite, le drapeau n'était plus qu'une
-guenille aux mains du sergent Hormis, le vingt-troisième porte-drapeau
-de la journée.
-
-
-
-II
-
-Ce sergent Hornus était une vieille bête à trois brisques, qui
-savait à peine signer son nom, et avait mis vingt ans à gagner ses
-galons de sous-officier. Toutes les misères de l'enfant trouvé, tout
-l'abrutissement de la caserne se voyaient dans ce front bas et buté, ce
-dos voûté par le sac, cette allure inconsciente de troupier dans le
-rang. Avec cela il était un peu bègue, mais, pour être porte-drapeau,
-on n'a pas besoin d'éloquence. Le soir même de la bataille, son colonel
-lui dit: «Tu as le drapeau, mon brave; eh bien, garde-le.» Et sur sa
-pauvre capote de campagne, déjà toute passée à la pluie et au feu, la
-cantinière surfila tout de suite un liséré d'or de sous-lieutenant.
-
-Ce fut le seul orgueil de cette vie d'humilité. Du coup la taille du
-vieux troupier se redressa. Ce pauvre être habitué à marcher courbé,
-les yeux à terre, eut désormais une figure fière, le regard toujours
-levé pour voir flotter ce lambeau d'étoffe et le maintenir bien droit,
-bien haut, au-dessus de la mort, de la trahison, de la déroute.
-
-Vous n'avez jamais vu d'homme si heureux qu'Hornus les jours de
-bataille, lorsqu'il tenait sa hampe à deux mains, bien affermie dans
-son étui de cuir. Il ne parlait pas, il ne bougeait pas. Sérieux comme
-un prêtre, on aurait dit qu'il tenait quelque chose de sacré. Toute sa
-vie, toute sa force était dans ses doigts crispés autour de ce beau
-haillon doré sur lequel se ruaient les balles, et dans ses yeux pleins
-de défi qui regardaient les Prussiens bien en face, d'un air de dire:
-«Essayez donc de venir me le prendre!...»
-
-Personne ne l'essaya, pas même la mort. Après Borny, après Gravelotte,
-les batailles les plus meurtrières, le drapeau s'en allait de partout,
-haché, troué, transparent de blessures; mais c'était toujours le vieil
-Hornus qui le portait.
-
-
-
-III
-
-Puis septembre arriva, l'armée sous Metz, le blocus, et cette longue
-halte dans la boue où les canons se rouillaient, où les premières
-troupes du monde, démoralisées par l'inaction, le manque de vivres, de
-nouvelles, mouraient de fièvre et d'ennui au pied de leurs faisceaux.
-Ni chefs ni soldats, personne ne croyait plus; seul, Hornus avait
-encore confiance. Sa loque tricolore lui tenait heu de tout, et
-tant qu'il la sentait là, il lui semblait que rien n'était perdu.
-Malheureusement, comme on ne se battait plus, le colonel gardait le
-drapeau chez lui dans un des faubourgs de Metz; et le brave Hornus
-était à peu près comme une mère qui a son enfant en nourrice. Il y
-pensait sans cesse. Alors, quand l'ennui le tenait trop fort, il s'en
-allait à Metz tout d'une course, et rien que de l'avoir vu toujours à
-la même place, bien tranquille contre le mur, il s'en revenait plein de
-courage, de patience, rapportant, sous sa tente trempée, des rêves de
-bataille, de marche en avant, avec les trois couleurs toutes grandes
-déployées flottant là-bas sur les tranchées prussiennes.
-
-Un ordre du jour du maréchal Bazaine fit crouler ces illusions. Un
-matin, Hornus, en s'éveillant, vit tout le camp en rumeur, les soldats
-par groupes, très animés, s'excitant, avec des cris de rage, des poings
-levés tous du même côté de la ville, comme si leur colère désignait
-un coupable. On criait: «Enlevons-le!... Qu'on le fusille!...» Et les
-officiers laissaient dire... Ils marchaient à l'écart, la tête basse,
-comme s'ils avaient eu honte devant leurs hommes. C'était honteux, en
-effet. On venait de lire à cent cinquante mille soldats, bien armés,
-encore valides, l'ordre du maréchal qui les livrait à l'ennemi sans
-combat.
-
-«Et les drapeaux?» demanda Hornus en pâlissant... Les drapeaux étaient
-livrés avec le reste, avec les fusils, ce qui restait des équipages,
-tout...
-
-«To... To... Tonnerre de Dieu!... bégaya le pauvre homme. Ils n'auront
-toujours pas le mien...» et il se mit à courir du côté de la ville.
-
-
-
-IV
-
-Là aussi il y avait une grande animation. Gardes nationaux, bourgeois,
-gardes mobiles criaient, s'agitaient. Des députations passaient,
-frémissantes, se rendant chez le maréchal. Hornus, lui, ne voyait rien,
-n'entendait rien. Il parlait seul, tout en remontant la rue du Faubourg.
-
-«M'enlever mon drapeau!... Allons donc! Est-ce que c'est possible?
-Est-ce qu'on a le droit? Qu'il donne aux Prussiens ce qui est à lui,
-ses carrosses dorés, et sa belle vaisselle plate rapportée de Mexico!
-Mais ça, c'est à moi... C'est mon honneur. Je défends qu'on y touche.»
-
-Tous ces bouts de phrase étaient hachés par la course et sa parole
-bègue; mais au fond il avait son idée, le vieux! Une idée bien nette,
-bien arrêtée: prendre le drapeau, l'emporter au milieu du régiment, et
-passer sur le ventre des Prussiens avec tous ceux qui voudraient le
-suivre.
-
-Quand il arriva là-bas, on ne le laissa pas même entrer. Le colonel,
-furieux lui aussi, ne voulait voir personne... mais Hornus ne
-l'entendait pas ainsi.
-
-Il jurait, criait, bousculait le planton: «Mon drapeau... je veux mon
-drapeau...» A la fin une fenêtre s'ouvrit:
-
-«C'est toi, Hornus?
-
---Oui, mon colonel, je...
-
---Tous les drapeaux sont à l'Arsenal..., tu n'as qu'à y aller, on te
-donnera un reçu...
-
---Un reçu?... Pourquoi faire?...
-
---C'est l'ordre du maréchal...
-
---Mais, colonel...
-
---«F...-moi la paix!...» et la fenêtre se referma.
-
-Le vieil Hornus chancelait comme un homme ivre.
-
-«Un reçu..., un reçu...», répétait-il machinalement... Enfin il se
-remit à marcher, ne comprenant plus qu'une chose, c'est que le drapeau
-était à l'Arsenal et qu'il fallait le ravoir à tout prix.
-
-
-
-V
-
-Les portes de l'Arsenal étaient toutes grandes ouvertes pour laisser
-passer les fourgons prussiens qui attendaient rangés dans la cour.
-Hornus en entrant eut un frisson. Tous les autres porte-drapeaux
-étaient là, cinquante ou soixante officiers, navrés, silencieux; et ces
-voitures sombres sous la pluie, ces hommes groupés derrière, la tête
-nue: on aurait dit un enterrement.
-
-Dans un coin, tous les drapeaux de l'armée de Bazaine s'entassaient,
-confondus sur le pavé boueux. Rien n'était plus triste que ces lambeaux
-de soie voyante, ces débris de franges d'or et de hampes ouvragées,
-tout cet attirail glorieux jeté par terre, souillé de pluie et de
-boue. Un officier d'administration les prenait un à un, et, à l'appel
-de son régiment, chaque porte-enseigne s'avançait pour chercher un
-reçu. Raides, impassibles, deux officiers prussiens surveillaient le
-chargement.
-
-Et vous vous en alliez ainsi, ô saintes loques glorieuses, déployant
-vos déchirures, balayant le pavé tristement comme des oiseaux aux ailes
-cassées! Vous vous en alliez avec la honte des belles choses souillées,
-et chacune de vous emportait un peu de la France. Le soleil des longues
-marches restait entre vos plis passés. Dans les marques des balles
-vous gardiez le souvenir des morts inconnus, tombés au hasard sous
-l'étendard visé...
-
-«Hornus, c'est à toi... On t'appelle... va chercher ton reçu...»
-
-Il s'agissait bien de reçu!
-
-Le drapeau était là devant lui. C'était bien le sien, le plus beau, le
-plus mutilé de tous... Et en le revoyant il croyait être encore là-haut
-sur le talus. Il entendait chanter les balles, les gamelles fracassées
-et la voix du colonel: «Au drapeau, mes enfants!...» Puis ses
-vingt-deux camarades par terre, et lui vingt-troisième se précipitant à
-son tour pour relever, soutenir le pauvre drapeau qui chancelait faute
-de bras. Ah! ce jour-là il avait juré de le défendre, de le garder
-jusqu'à la mort. Et maintenant...
-
-De penser à cela, tout le sang de son cœur lui sauta à la tête.
-Ivre, éperdu, il s'élança sur l'officier prussien, lui arracha son
-enseigne bien-aimée qu'il saisit à pleines mains; puis il essaya de
-l'élever encore, bien haut, bien droit en criant: «Au dra...» mais
-sa voix s'arrêta au fond de sa gorge. Il sentit la hampe trembler,
-glisser entre ses mains. Dans cet air las, cet air de mort qui pèse
-si lourdement sur les villes rendues, les drapeaux ne pouvaient plus
-flotter, rien de fier ne pouvait plus vivre... Et le vieil Hornus tomba
-foudroyé.
-
-
-
-
-LA MORT DE CHAUVIN
-
-
-C'est un dimanche d'août en wagon, dans tout le commencement de ce
-qu'on appelait alors l'incident hispano-prussien, que je le rencontrai
-pour la première fois. Je ne l'avais jamais vu, et pourtant je le
-reconnus tout de suite. Grand, sec, grisonnant, le visage enflammé,
-le nez en bec de buse, des yeux ronds, toujours en colère, qui ne se
-faisaient aimables que pour le monsieur décoré du coin; le front bas,
-étroit, obstiné, un de ces fronts où la même pensée, travaillant sans
-cesse à la même place, a fini par creuser une seule ride très profonde,
-quelque chose dans la tournure de bonasse et de ratapoil, par-dessus
-tout, la terrible façon dont il roulait les _rr_ en parlant de la
-«Frrance» et du «drapeau frrançais...» Je me dis: «Voilà Chauvin!»
-
-C'était Chauvin en effet, et Chauvin dans son beau, déclamant,
-gesticulant, souffletant la Prusse avec son journal, entrant à Berlin,
-la canne haute, ivre, sourd, aveugle, fou furieux. Pas d'atermoiement,
-pas de conciliation possible. La guerre! il lui fallait la guerre à
-tout prix!
-
-«Et si nous ne sommes pas prêts, Chauvin?...
-
---Monsieur, les Français sont toujours prêts!...» répondait Chauvin en
-se redressant, et sous sa moustache hérissée, les _rr_ se précipitaient
-à faire trembler les vitres... Irritant et sot personnage! Comme je
-compris toutes les moqueries, toutes les chansons qui vieillissent
-autour de son nom et lui ont fait une célébrité ridicule!
-
-Après cette première rencontre, je m'étais bien juré de le fuir;
-mais une fatalité singulière le mit presque constamment sur mon
-chemin. D'abord au Sénat, le jour où M. de Grammont vint annoncer
-solennellement à nos pères conscrits que la guerre était déclarée. Au
-milieu de toutes ces acclamations chevrotantes, un formidable cri de
-«Vive la France!» partit des tribunes, et j'aperçus là-haut, dans
-les frises, les grands bras de Chauvin qui s'agitaient. Quelque temps
-après, je le retrouvai à l'Opéra, debout dans la loge de Girardin,
-demandant le _Rhin allemand_, et criant aux chanteurs qui ne le
-savaient pas encore: «Il faudra donc plus de temps pour l'apprendre
-que pour le prendre!...»
-
-Bientôt ce fut comme une obsession. Partout à l'angle des rues, des
-boulevards, toujours perché sur un banc, sur une table, cet absurde
-Chauvin m'apparaissait au milieu des tambours, des drapeaux flottants,
-des _Marseillaises_, distribuant des cigares aux soldats qui partaient,
-acclamant les ambulances, dominant la foule de toute sa tête enflammée,
-et si bruyant, si ronflant, si envahissant, qu'on aurait dit qu'il y
-avait six cent mille Chauvins dans Paris. Vraiment c'était à s'enfermer
-chez soi, à clore portes et fenêtres pour échapper à cette vision
-insupportable ...
-
-Mais le moyen de tenir en place après Wissembourg, Forbach et toute la
-série de désastres qui nous faisaient de ce triste mois d'août comme un
-long cauchemar à peine interrompu, cauchemar d'été fiévreux et lourd!
-Comment ne pas se mêler à cette inquiétude vivante qui courait aux
-nouvelles et aux affiches, promenant toute la nuit sous les becs de gaz
-des visages effarés, bouleversés? Ces soirs-là encore, je rencontrai
-Chauvin. Il allait sur les boulevards, de groupe en groupe, pérorait au
-milieu de la foule silencieuse, plein d'espoir, de bonnes nouvelles,
-sûr du succès, malgré tout, vous répétant vingt fois de suite que «les
-cuirassiers blancs de Bismarck avaient été écrasés jusqu'au dernier...»
-
-Chose singulière! Déjà Chauvin ne me semblait plus si ridicule. Je ne
-croyais pas un mot de ce qu'il disait, mais c'est égal, cela me faisait
-plaisir de l'entendre. Avec tout son aveuglement, sa folie d'orgueil,
-son ignorance, on sentait dans ce diable d'homme une force vive et
-tenace, comme une flamme intérieure qui vous réchauffait le cœur.
-
-Nous en eûmes bien besoin de cette flamme pendant les longs mois du
-siège, et ce terrible hiver de pain de chien, de viande de cheval. Tous
-les Parisiens sont là pour le dire: sans Chauvin, Paris n'aurait pas
-tenu huit jours. Dès le commencement, Trochu disait: «Ils entreront
-quand ils voudront.»
-
-«Ils n'entreront pas», disait Chauvin. Chauvin avait la foi, Trochu
-ne l'avait pas. Chauvin croyait à tout, lui, il croyait aux plans
-notariés, à Bazaine, aux sorties; toutes les nuits il entendait le
-canon de Chanzy du côté d'Étampes, les tirailleurs de Faidherbe
-derrière Enghien, et ce qu'il y a de plus fort, c'est que nous les
-entendions, nous aussi, tellement l'âme de ce jocrisse héroïque avait
-fini par se répandre en nous.
-
-Brave Chauvin!
-
-C'est toujours lui qui, le premier, apercevait dans le ciel jaune
-et bas, rempli de neige, la petite aile blanche des pigeons. Quand
-Gambetta nous envoyait une de ses éloquentes tarasconnades, c'est
-Chauvin qui, de sa voix retentissante, la déclamait à la porte des
-mairies. Par les dures nuits de décembre, quand les longues queues
-grelottantes se morfondaient devant les boucheries, Chauvin prenait
-bravement la file; et grâce à lui tous ces affamés trouvaient encore la
-force de rire, de chanter, de danser des rondes dans la neige...
-
-_Le, lon, la, laissez-les passer, les Prussiens dans la Lorraine_,
-entonnait Chauvin, et les galoches claquaient en mesure, et sous
-les capelines de laine les pauvres figures pâlies avaient pour une
-minute des couleurs de santé. Hélas! tout cela ne servit de rien. Un
-soir, en passant devant la rue Drouot, je vis une foule anxieuse se
-presser en silence autour de la mairie, et j'entendis dans ce grand
-Paris sans voitures, sans lumières, la voix de Chauvin qui se gonflait
-solennellement: «Nous occupons les hauteurs de Montretout.» Huit jours
-après, c'était la fin.
-
-A partir de ce moment, Chauvin ne m'apparut plus qu'à de longs
-intervalles. Deux ou trois fois je l'aperçus sur le boulevard,
-gesticulant, parlant de la revanche,--encore un _r_ à faire vibrer;
-mais personne ne l'écoutait plus. Paris gandin languissait de retourner
-à ses plaisirs, Paris ouvrier a ses colères, et le pauvre Chauvin
-avait beau faire ses grands bras, les groupes, au lieu de se serrer, se
-dispersaient à son approche.
-
-«Gêneur», disaient les uns.
-
-«Mouchard!» disaient les autres... Puis, les jours d'émeute arrivèrent,
-le drapeau rouge, la Commune, Paris au pouvoir des nègres. Chauvin,
-devenu suspect, ne put plus sortir de chez lui. Pourtant, le fameux
-jour du déboulonnage, il devait être là, dans un coin de la place
-Vendôme. On le devinait au milieu de la foule. Les voyous l'insultaient
-sans le voir.
-
-«Ohé, Chauvin!...» criaient-ils; et lorsque la colonne tomba, des
-officiers prussiens, qui buvaient du champagne à une fenêtre de
-l'état-major, levèrent leurs verres en ricanant: «Ah! ah! ah! Mossié
-Chaufin.»
-
-Jusqu'au 23 mai, Chauvin ne donna plus signe de vie. Blotti au fond
-d'une cave, le malheureux se désespérait d'entendre les obus français
-siffler sur les toits de Paris. Un jour enfin, entre deux canonnades,
-il se hasarda à mettre le pied dehors. La rue était déserte et comme
-agrandie. D'un côté, la barricade se dressait menaçante avec ses canons
-et son drapeau rouge, à l'autre bout deux petits chasseurs de Vincennes
-s'avançaient en rasant le mur, courbés, le fusil en avant: les troupes
-de Versailles venaient d'entrer dans Paris...
-
-Le cœur de Chauvin bondit: «Vive la France!» cria-t-il en s'élançant
-au-devant des soldats. Sa voix mourut dans une double fusillade. Par
-un sinistre malentendu, l'infortuné s'était trouvé pris entre ces deux
-haines qui le tuèrent en se visant. On le vit rouler au milieu de la
-chaussée dépavée, et il resta là, pendant deux jours, les bras étendus,
-la face inerte.
-
-Ainsi mourut Chauvin, victime de nos guerres civiles. C'était le
-dernier Français.
-
-
-
-
-ALSACE! ALSACE!
-
-
-J'ai fait, il y a quelques années, un voyage en Alsace qui est un de
-mes meilleurs souvenirs. Non pas cet insipide voyage en chemin de fer
-dont on ne garde rien que des visions de pays découpé par des rails et
-des fils télégraphiques, mais un voyage à pied, le sac sur le dos, avec
-un bâton bien solide et un compagnon pas trop causeur... La belle façon
-de voyager, et comme tout ce qu'on a vu ainsi vous reste bien!
-
-Maintenant surtout que l'Alsace est murée, il me revient de ce pays
-perdu toutes mes impressions d'autrefois avec cette saveur d'imprévu
-des longues courses dans une campagne admirable, où les bois se lèvent
-comme de grand rideaux verts sur des villages paisibles, inondés de
-soleil, où l'on voit à un tournant de montagne les clochers, les usines
-traversées de ruisseaux, les scieries, les moulins, la note éclatante
-d'un costume inconnu sortir tout à coup des fraîcheurs vertes de la
-plaine... Tous les matins, au petit jour, nous étions sur pied.
-
-«Mossié!... Mossié!... c'est quatre heures!» nous criait le garçon
-d'auberge. Vite, on sautait du lit, et, le sac bouclé, on descendait à
-tâtons le petit escalier de bois résonnant et fragile. En bas, avant
-de partir, nous prenions un verre de kirsch dans ces grandes cuisines
-d'hôtellerie où le feu s'allume de bonne heure, avec ces frissonnements
-de sarments qui font rêver de brouillards et de vitres humides. Puis en
-route!
-
-C'était dur au premier moment. A cette heure-là, toutes les fatigues
-de la veille vous reviennent. Il y a encore du sommeil dans les yeux
-et dans l'air. Peu à peu cependant la rosée froide se dissipe, la
-brume s'évapore au soleil... On va, on marche... Quand la chaleur
-devenait trop lourde, nous nous arrêtions pour déjeuner près d'une
-source, d'un ruisseau, et l'on s'endormait dans les herbes au bruit
-de l'eau courante pour être éveillé par l'élan d'un gros bourdon qui
-vous frôlait en vibrant comme une balle ... La chaleur tombée, on se
-remettait en route. Bientôt le soleil baissait, et à mesure le chemin
-semblait se raccourcir. On cherchait un but, un asile, et l'on se
-couchait harassé soit dans un lit d'auberge, soit dans une grange
-ouverte, ou bien au pied d'une meule, à la belle étoile, parmi des
-murmures d'oiseaux, des fourmillements d'insectes sous les feuilles,
-des bonds légers, des vols silencieux, tous ces bruits de la nuit qui
-dans la grande fatigue semblent des commencements de rêve...
-
-Comment s'appelaient-ils tous ces jolis villages alsaciens que nous
-rencontrions espacés au bord des routes? Je ne me rappelle plus aucun
-nom maintenant, mais ils se ressemblent tous si bien, surtout dans le
-Haut-Rhin, qu'après en avoir tant traversé à différentes heures, il
-me semble que je n'en ai vu qu'un: la grande rue, les petits vitraux
-encadrés de plomb, enguirlandés de houblon et de roses, les portes à
-claire-voie où les vieux s'appuyaient en fumant leurs grosses pipes, où
-les femmes se penchaient pour appeler les enfants sur la route... Le
-matin, quand nous passions, tout cela dormait. A peine entendions-nous
-remuer la paille des étables ou le souffle haletant des chiens sous
-les portes. Deux lieues plus loin, le village s'éveillait. Il y avait
-un bruit de volets ouverts, de seaux heurtés, de ruisseaux emplis;
-lourdement les vaches allaient à l'abreuvoir en chassant les mouches
-avec leurs longues queues. Plus loin encore, c'était toujours le
-même village, mais avec le grand silence des après-midi d'été, rien
-qu'un bourdonnement d'abeilles qui montaient en suivant les branches
-grimpantes jusqu'au faîte des chalets, et la mélopée traînante de
-l'école. Parfois, tout au bout du pays, un petit coin non plus de
-village, mais de province, une maison blanche à deux étages avec
-une plaque d'assurance toute neuve et reluisante, des panonceaux de
-notaire ou une sonnette de médecin. En passant on entendait une valse
-au piano, un air un peu vieilli tombant des persiennes vertes sur la
-route ensoleillée. Plus tard, au crépuscule, les bestiaux rentraient,
-on revenait des filatures. Beaucoup de bruit, de mouvement. Tout le
-monde sur les portes, des bandes de petits blondins dans la rue, et les
-vitres allumées par un grand rayon du couchant, venu on ne sait d'où...
-
-Ce que je me rappelle encore avec bonheur, c'est le village alsacien,
-le dimanche matin, à l'heure des offices: les rues désertes, les
-maisons vides avec quelques vieux qui se chauffent au soleil devant
-leur porte; l'église pleine, les vitraux colorés par ces jolis tons
-mourants et roses qu'ont les cierges au grand jour, le plain-chant
-entendu par bouffées au passage, et un enfant de chœur en soutane
-écarlate traversant lestement la place, tête nue, l'encensoir à la
-main, pour aller chercher du feu chez le boulanger...
-
-Quelquefois aussi nous restions des journées entières sans entrer dans
-un village. Nous cherchions les taillis, les chemins couverts, ces
-petits bois grêles qui bordent le Rhin et où sa belle eau verte vient
-se perdre dans des coins de marécage tout bourdonnant d'insectes.
-De loin en loin, à travers le mince réseau des branches, le grand
-fleuve nous apparaissait chargé de radeaux, de barques toutes pleines
-d'herbages coupés dans les îles, et qui semblaient elles-mêmes de
-petites îles éparpillées, emportées par le courant. Puis c'était le
-canal du Rhône au Rhin avec sa longue bordure de peupliers joignant
-leurs pointes vertes dans cette eau familière et comme privée,
-emprisonnée d'étroites rives. Çà et là sur la berge une cabane
-d'éclusier, des enfants courant pieds nus sur les barres de l'écluse,
-et, dans les jaillissements d'écume, de grands trains de bois qui
-s'avançaient lentement en tenant toute la largeur du canal.
-
-Après, quand nous avions assez de zigzags et de flâneries, nous
-reprenions la grande route droite et blanche, plantée de noyers aux
-ombres fraîches et qui monte vers Bâle, la chaîne des Vosges à sa
-droite, le Schwartzwald de l'autre côté.
-
-Oh! par les lourds soleils de juillet, les bonnes haltes que j'ai
-faites au bord de ce chemin de Bâle, couché de tout mon long dans
-l'herbe sèche des fossés, avec les perdrix qui s'appelaient d'un
-champ à l'autre et la grande route qui faisait son train mélancolique
-au-dessus de nos têtes. C'était un juron de roulier, un grelot, un
-bruit d'essieu, le pic d'un casseur de pierres, le galop pressé d'un
-gendarme effarant un grand troupeau d'oies en marches, des colporteurs
-harassés sous leur balle, et le facteur en blouse bleue passementée
-de rouge quittant tout à coup le grand chemin pour s'enfiler dans une
-petite traverse bordée de haies sauvages, où l'on sentait un hameau,
-une ferme, une vie isolée tout au bout...
-
-Et ces jolis imprévus du voyage à pied, les raccourcis qui allongent,
-les sentiers trompeurs que font les roues des charrettes, les
-piétinements des chevaux, et qui vous conduisent au beau milieu d'un
-champ, les portes sourdes qui ne veulent pas s'ouvrir, les auberges
-pleines, et l'averse, cette bonne averse des jours d'été, si vite
-évaporée dans l'air chaud, qui fait fumer les plaines, la laine des
-troupeaux et jusqu'à la houppelande du berger.
-
-Je me souviens d'un orage terrible qui nous surprit ainsi à travers
-bois en descendant du Ballon d'Alsace. Quand nous quittâmes l'auberge
-d'en haut, les nuages étaient au-dessous de nous. Quelques sapins les
-dépassaient du faite; mais à mesure que nous descendions, nous entrions
-positivement dans le vent, dans la pluie, dans la grêle. Bientôt nous
-fûmes pris, enlacés dans un réseau d'éclairs. Tout près de nous un
-sapin roula foudroyé, et tandis que nous dégringolions un petit chemin
-de _schlitage_, nous vîmes à travers un voile d'eau ruisselante un
-groupe de petites filles abritées dans un creux de roches. Épeurées,
-serrées les unes contre les autres, elles tenaient à pleines mains
-leurs tabliers d'indienne et de petits paniers d'osier remplis de
-_mirtilles_ noires, fraîches cueillies. Les fruits luisaient avec des
-points de lumière, et les petits yeux noirs qui nous regardaient du
-fond du rocher ressemblaient aussi à des mirtilles mouillées. Ce grand
-sapin étendu sur la pente, ces coups de tonnerre, ces petits coureurs
-de forêts déguenillés et charmants, on aurait dit un conte du chanoine
-Schmidt...
-
-Mais aussi quelle bonne flambée en arrivant à Rougegoutte! Quel beau
-feu de foyer pour sécher nos hardes, pendant que l'omelette sautait
-dans la flamme, l'inimitable omelette d'Alsace craquante et dorée comme
-un gâteau.
-
-C'est le lendemain de cet orage que je vis une chose saisissante:
-
-Sur le chemin de Dannemarie, à un tournant de haie, un champ de blé
-magnifique, saccagé, fauché, raviné par la pluie et la grêle, croisait
-par terre dans tous les sens ses tiges brisées. Les épis lourds et mûrs
-s'égrenaient dans la boue, et des volées de petits oiseaux s'abattaient
-sur cette moisson perdue, sautant dans ces ravins de paille humide et
-faisant voler le blé tout autour. En plein soleil, sous le ciel pur,
-c'était sinistre, ce pillage... Debout devant son champ ruiné, un grand
-paysan long, voûté, vêtu à la mode de la vieille Alsace, regardait cela
-silencieusement. Il y avait une vraie douleur sur sa figure, mais en
-même temps quelque chose de résigné et de calme, je ne sais quel espoir
-vague, comme s'il s'était dit que sous les épis couchés sa terre lui
-restait toujours, vivante, fertile, fidèle, et que, tant que la terre
-est là, il ne faut pas désespérer.
-
-
-
-
-LE CARAVANSÉRAIL
-
-
-Je ne peux pas me rappeler sans sourire le désenchantement que j'ai
-eu en mettant le pied pour la première fois dans un caravansérail
-d'Algérie. Ce joli mot de caravansérail, que traverse comme un
-éblouissement tout l'Orient féerique des _Mille et une Nuits_, avait
-dressé dans mon imagination des enfilades de galeries découpées en
-ogives, des cours mauresques plantées de palmiers, où la fraîcheur d'un
-mince filet d'eau s'égrenait en gouttes mélancoliques sur des carreaux
-de faïence émaillée; tout autour, des voyageurs en babouches, étendus
-sur des nattes, fumaient leurs pipes à l'ombre des terrasses, et de
-cette halte montait sous le grand soleil des caravanes une odeur lourde
-de musc, de cuir brûlé, d'essence de rose et de tabac doré...
-
-Les mots sont toujours plus poétiques que les choses. Au lieu du
-caravansérail que je m'imaginais, je trouvai une ancienne auberge de
-l'île-de-France, l'auberge du grand chemin, station de rouliers,
-relai de poste, avec sa branche de houx, son banc de pierre à côté du
-portail, et tout un monde de cours, de hangars, de granges, d'écuries.
-
-Il y avait loin de là à mon rêve des _Mille et une Nuits_; pourtant
-cette première désillusion passée, je sentis bien vite le charme et le
-pittoresque de cette hôtellerie franque perdue, à cent lieues d'Alger,
-au milieu d'une immense plaine qu'horizonnait un fond de petites
-collines pressées et bleues comme des vagues. D'un côté, l'Orient
-pastoral, des champs de maïs, une rivière bordée de lauriers-roses, la
-coupole blanche de quelque vieux tombeau; de l'autre, la grand'route,
-apportant dans ce paysage de l'Ancien Testament le bruit, l'animation
-de la vie européenne. C'est ce mélange d'Orient et d'Occident, ce
-bouquet d'Algérie moderne, qui donnait au caravansérail de madame
-Schontz une physionomie si amusante, si originale.
-
-Je vois encore la diligence de Tlemcen entrant dans cette grande cour,
-au milieu des chameaux accroupis, tout chargés de bournous et d'œufs
-d'autruche. Sous les hangars, des nègres font leur kousskouss, des
-colons déballent une charrue modèle, des Maltais jouent aux cartes sur
-une mesure à blé. Les voyageurs descendent, on change de chevaux; la
-cour est encombrée. C'est un spahi à manteau rouge qui fait la fantasia
-pour les filles de l'auberge, deux gendarmes arrêtés devant la cuisine,
-buvant un coup sans quitter l'étrier; dans un coin, des juifs algériens
-en bas bleus, en casquette, qui dorment sur des ballots de laine, en
-attendant l'ouverture du marché; car deux fois par semaine un grand
-marché arabe se tenait sous les murs du caravansérail.
-
-Ces jours-là, en ouvrant ma fenêtre le matin, j'avais en face de
-moi un fouillis de petites tentes, une houle bruyante et colorée où
-les chéchias rouges des Kabyles éclataient comme des coquelicots
-dans un champ, et c'était jusqu'au soir des cris, des disputes, un
-fourmillement de silhouettes au soleil. Au jour tombant, les tentes
-se pliaient; hommes, chevaux, tout disparaissait, s'en allait avec la
-lumière, comme un de ces petits mondes tourbillonnants que le soleil
-emporte dans ses rayons. Le plateau restait nu, la plaine redevenait
-silencieuse, et le crépuscule d'Orient passait dans l'air avec ses
-teintes irisées et fugitives comme des bulles de savon... Pendant dix
-minutes, tout l'espace était rose. Il y avait, je me rappelle, à la
-porte du caravansérail, un vieux puits si bien enveloppé dans ces
-lueurs du couchant, que sa margelle usée semblait de marbre rose; le
-seau ramenait de la flamme, la corde ruisselait de gouttes de feu...
-
-Peu à peu cette belle couleur de rubis s'éteignait, passait à
-la mélancolie du lilas. Puis le lilas lui-même s'étalait en
-s'assombrissant. Un bruissement confus courait jusqu'au bout de
-l'immense plaine; et tout à coup, dans le noir, dans le silence,
-éclatait la musique sauvage des nuits d'Afrique, clameurs éperdues des
-cigognes, aboiements des chacals et des hyènes, et de loin en loin un
-mugissement sourd, presque solennel, qui faisait frissonner les chevaux
-dans les écuries, les chameaux sous les hangars des cours...
-
-Oh! comme cela semblait bon, en sortant tout transi de ces flots
-d'ombre, de descendre dans la salle à manger du caravansérail, et d'y
-trouver le rire, la chaleur, les lumières, ce beau luxe de linge frais
-et de cristaux clairs qui est si français! Il y avait là, pour vous
-faire les honneurs de la table, madame Schontz, une ancienne beauté
-de Mulhouse, et la jolie mademoiselle Schontz que sa joue en fleur un
-peu hâlée et sa coiffe alsacienne aux ailes de tulle noir faisaient
-ressembler à une rose sauvage de Guebviller ou de Rougegoutte sur
-laquelle se serait posé un papillon... Étaient-ce les yeux de la
-fille, ou le petit vin d'Alsace que la mère vous versait au dessert,
-mousseux et doré comme du champagne? Toujours est-il que les dîners
-du caravansérail avaient un grand renom dans les camps du sud... Les
-tuniques bleu de ciel s'y pressaient à côté des vestons de hussards
-galonnés de soutaches et de brandebourgs; et bien avant dans la nuit,
-la lumière s'attardait aux vitres de la grande auberge.
-
-Le repas fini, la table enlevée, on ouvrait un vieux piano qui
-dormait là depuis vingt ans et l'on se mettait à chanter des airs de
-France; ou bien, sur une Lauterbach quelconque, un jeune Werther à
-sabretache faisait faire un tour de valse à mademoiselle Schontz. Au
-milieu de cette gaieté militaire un peu bruyante, dans ce cliquetis
-d'aiguillettes, de grands sabres et de petits verres, ce rhythme
-langoureux qui passait, ces deux cœurs qui battaient en mesure,
-enfermés dans le tournoiement de la valse, ces serments d'amour éternel
-qui mouraient sur un dernier accord, vous ne pouvez rien vous figurer
-de plus charmant.
-
-Quelquefois, dans la soirée, la grosse porte du caravansérail s'ouvrait
-à deux battants, des chevaux piaffaient dans la cour. C'était un
-aga du voisinage qui, s'ennuyant avec ses femmes, venait frôler
-la vie occidentale, écouter le piano des roumis et boire du vin de
-France. _Une seule goutte de vin est maudite_, dit Mahomet dans son
-Coran; mais il y a des accommodements avec la Loi. A chaque verre
-qu'on lui versait, l'aga prenait, avant de boire, une goutte au bout
-de son doigt, la secouait gravement, et, cette goutte maudite une
-fois chassée, il buvait le reste sans remords. Alors, tout étourdi
-de musique et de lumières, l'Arabe se couchait par terre dans ses
-bournous, riait silencieusement en montrant ses dents blanches et
-suivait les ronds de la valse avec des yeux enflammés.
-
-...Hélas! maintenant où sont-ils les valseurs de mademoiselle Schontz?
-où sont les tuniques bleu de ciel, les jolis hussards à taille de
-guêpe? Dans les houblonnières de Wissembourg, dans les sainfoins de
-Gravelotte... Personne ne viendra plus boire le petit vin d'Alsace au
-caravansérail de madame Schontz. Les deux femmes sont mortes, le fusil
-au poing, en défendant contre les Arabes leur caravansérail incendié.
-De l'ancienne hôtellerie si vivante, les murs seuls--ces grands
-ossements des bâtisses--restent debout, tout calcinés. Les chacals
-rôdent dans les cours. Çà et là un bout d'écurie, un hangar épargné
-par la flamme se dresse comme une apparition de vie; et le vent, ce
-vent de désastre qui souffle depuis deux ans sur notre pauvre France
-des bords du Rhin jusqu'à Laghouat, de la Saar au Sahara, passe chargé
-de plaintes dans ces ruines et fait battre les portes tristement.
-
-
-
-
-UN DÉCORÉ DU 15 AOÛT
-
-
-Un soir, en Algérie, à la fin d'une journée de chasse, un violent orage
-me surprit dans la plaine du Chélif, à quelques lieues d'Orléansville.
-Pas l'ombre d'un village ni d'un caravansérail en vue. Rien que
-des palmiers nains, des fourrés de lentisques et de grandes terres
-labourées jusqu'au bout de l'horizon. En outre, le Chélif, grossi par
-l'averse, commençait à ronfler d'une façon alarmante, et je courais
-risque de passer ma nuit en plein marécage. Heureusement l'interprète
-civil du bureau de Milianah, qui m'accompagnait, se souvint qu'il y
-avait tout près de nous, cachée dans un pli de terrain, une tribu dont
-il connaissait l'aga, et nous nous décidâmes à aller lui demander
-l'hospitalité pour une nuit.
-
-Ces villages arabes de la plaine sont tellement enfouis dans les cactus
-et les figuiers de Barbarie, leurs gourbis de terre sèche sont bâtis
-si ras du sol, que nous étions au milieu du douar avant de l'avoir
-aperçu. Était-ce l'heure, la pluie, ce grand silence?... Mais le pays
-me parut bien triste et comme sous le poids d'une angoisse qui y avait
-suspendu la vie. Dans les champs, tout autour, la récolte s'en allait
-à l'abandon. Les blés, les orges, rentrés partout ailleurs, étaient
-là couchés, en train de pourrir sur place. Des herses, des charrues
-rouillées traînaient, oubliées sous la pluie. Toute la tribu avait ce
-même air de tristesse délabrée et d'indifférence. C'est à peine si les
-chiens aboyaient à notre approche. De temps en temps, au fond d'un
-gourbi, on entendait des cris d'enfant, et l'on voyait passer dans le
-fourré la tête rase d'un gamin, ou le haïck troué de quelque vieux.
-Çà et là, de petits ânes, grelottant sous les buissons. Mais pas un
-cheval, pas un homme... comme si on était encore au temps des grandes
-guerres, et tous les cavaliers partis depuis des mois.
-
-La maison de l'aga, espèce de longue ferme aux murs blancs, sans
-fenêtres, ne paraissait pas plus vivant que les autres. Nous trouvâmes
-les écuries ouvertes, les box et les mangeoires vides, sans un
-palefrenier pour recevoir nos chevaux.
-
-«Allons voir au café maure», me dit mon compagnon.
-
-Ce qu'on appelle le café maure est comme le salon de réception des
-châtelains arabes; une maison dans la maison, réservée aux hôtes de
-passage, et où ces bons musulmans si polis, si affables, trouvent
-moyen d'exercer leurs vertus hospitalières tout en gardant l'intimité
-familiale que commande la loi. Le café maure de l'aga Si-Sliman était
-ouvert et silencieux comme ses écuries. Les hautes murailles peintes à
-la chaux, les trophées d'armes, les plumes d'autruche, le large divan
-bas cornant autour de la salle, tout cela ruisselait sous les paquets
-de pluie que la rafale chassait par la porte ... Pourtant il y avait
-du monde dans le café. D'abord le cafetier, vieux Kabyle en guenilles,
-accroupi la tête entre ses genoux, près d'un brasero renversé. Puis
-le fils de l'aga, un bel enfant fiévreux et pâle, qui reposait sur le
-divan, roulé dans un bournous noir, avec deux grands lévriers à ses
-pieds.
-
-Quand nous entrâmes, rien ne bougea; tout au plus si un des lévriers
-remua la tête, et si l'enfant daigna tourner vers nous son bel œil
-noir, enfiévré et languissant.
-
-«Et Si-Sliman?» demanda l'interprète.
-
-Le cafetier fit par-dessus sa tête un geste vague qui montrait
-l'horizon, loin, bien loin... Nous comprîmes que Si-Sliman était parti
-pour quelque grand voyage; mais, comme la pluie ne nous permettait pas
-de nous remettre en route, l'interprète, s'adressant au fils de l'aga,
-lui dit en arabe que nous étions des amis de son père, et que nous lui
-demandions un asile jusqu'au lendemain. Aussitôt l'enfant se leva,
-malgré le mal qui le brûlait, donna des ordres au cafetier, puis, nous
-montrant les divans d'un air courtois, comme pour nous dire: «Vous êtes
-mes hôtes», il salua à la manière arabe, la tête inclinée, un baiser
-du bout des doigts, et, se drapant fièrement dans ses bournous, sortit
-avec la gravité d'un aga et d'un maître de maison.
-
-Derrière lui, le cafetier ralluma son brasero, posa dessus deux
-bouilloires microscopiques, et, tandis qu'il nous préparait le café,
-nous pûmes lui arracher quelques détails sur le voyage de son maître
-et l'étrange abandon où se trouvait la tribu. Le Kabyle parlait vite,
-avec des gestes de vieille femme, dans un beau langage guttural,
-tantôt précipité, tantôt coupé de grands silences pendant lesquels on
-entendait la pluie tombant sur la mosaïque des cours intérieures, les
-bouilloires qui chantaient, et les aboiements des chacals répandus par
-milliers dans la plaine.
-
-Voici ce qui était arrivé au malheureux Si-Sliman. Quatre mois
-auparavant, le jour du 15 août, il avait reçu cette fameuse décoration
-de la Légion d'honneur qu'on lui faisait attendre depuis si longtemps.
-C'était le seul aga de la province qui ne l'eût pas encore. Tous les
-autres étaient chevaliers, officiers; deux ou trois même portaient
-autour de leur haïck le grand cordon de commandeur et se mouchaient
-dedans en toute innocence, comme je l'ai vu faire bien des fois au
-Bach'Aga Boualem. Ce qui jusqu'alors avait empêché Si-Sliman d'être
-décoré, c'est une querelle qu'il avait eue avec son chef de bureau
-arabe à la suite d'une partie de bouillotte, et la camaraderie
-militaire est tellement puissante en Algérie, que, depuis dix ans,
-le nom de l'aga figurait sur des listes de proposition, sans jamais
-parvenir à passer. Aussi vous pouvez vous imaginer la joie du brave
-Si-Sliman, lorsqu'au matin du 15 août, un spahi d'Orléansville était
-venu lui apporter le petit écrin doré avec le brevet de légionnaire,
-et que Baïa, la plus aimée de ses quatre femmes, lui avait attaché
-la croix de France sur son bournous en poils de chameau. Ce fut pour
-la tribu l'occasion de diffas et de fantasias interminables. Toute
-la nuit, les tambourins, les flûtes de roseau retentirent. Il y eut
-des danses, des feux de joie, je ne sais combien de moutons de tués;
-et pour que rien ne manquât à la fête, un fameux improvisateur du
-Djendel composa, en l'honneur de Si-Sliman, une cantate magnifique qui
-commençait ainsi: «_Vent, attelle les coursiers pour porter la bonne
-nouvelle_...»
-
-Le lendemain, au jour levant, Si-Sliman appela sous les armes le ban
-et l'arrière-ban de son goum, et s'en alla à Alger avec ses cavaliers
-pour remercier le gouverneur. Aux portes de la ville, le goum s'arrêta,
-selon l'usage. L'aga se rendit seul au palais du gouvernement, vit le
-duc de Malakoff et l'assura de son dévouement à la France, en quelques
-phrases pompeuses de ce style oriental qui passe pour imagé, parce
-que, depuis trois mille ans, tous les jeunes hommes y sont comparés
-à des palmiers, toutes les femmes à des gazelles. Puis, ces devoirs
-rendus, il monta se faire voir dans la ville haute, fit, en passant,
-ses dévotions à la mosquée, distribua de l'argent aux pauvres, entra
-chez les barbiers, chez les brodeurs, acheta pour ses femmes des eaux
-de senteur, des soies à fleurs et à ramages, des corselets bleus tout
-passementés d'or, des bottes rouges de cavalier pour son petit aga,
-payant sans marchander et répandant sa joie en beaux douros. On le vit
-dans les bazars, assis sur des tapis de Smyrne, buvant le café à la
-porte des marchands maures, qui le félicitaient. Autour de lui la foule
-se pressait, curieuse. On disait: «Voilà Si-Sliman... _l'emberour_
-vient de lui envoyer la croix.» Et les petites mauresques qui
-revenaient du bain, en mangeant des pâtisseries, coulaient sous leurs
-masques blancs de longs regards d'admiration vers cette belle croix
-d'argent neuf si fièrement portée. Ah! l'on a parfois de bons moments
-dans la vie...
-
-Le soir venu, Si-Sliman se préparait à rejoindre son goum, et déjà il
-avait le pied dans l'étrier, quand un chaouch de la préfecture vint à
-lui tout essoufflé:
-
-«Te voilà, Si-Sliman, je te cherche partout... Viens vite, le
-gouverneur veut te parler!»
-
-Si-Sliman le suivit sans inquiétude. Pourtant, en traversant la grande
-cour mauresque du palais, il rencontra son chef de bureau arabe qui lui
-fit un mauvais sourire. Ce sourire d'un ennemi l'effraya, et c'est en
-tremblant qu'il entra dans le salon du gouverneur. Le maréchal le reçut
-à califourchon sur une chaise:
-
-«Si-Sliman, lui dit-il avec sa brutalité ordinaire et cette fameuse
-voix de nez qui donnait le tremblement à tout son entourage, Si-Sliman,
-mon garçon, je suis désolé.. il y a eu erreur... Ce n'est pas toi qu'on
-voulait décorer; c'est le kaïd des Zoug-Zougs... il faut rendre ta
-croix.»
-
-La belle tête bronzée de l'aga rougit comme si on l'avait approchée
-d'un feu de forge. Un mouvement convulsif secoua son grand corps. Ses
-yeux flambèrent... Mais ce ne fut qu'un éclair. Il les baissa presque
-aussitôt, et s'inclina devant le gouverneur.
-
-«Tu es le maître, seigneur», lui dit-il, et arrachant la croix de sa
-poitrine, il la posa sur une table. Sa main tremblait; il y avait des
-larmes au bout de ses longs cils. Le vieux Pélissier en fut touché:
-
-«Allons, allons, mon brave, ce sera pour l'année prochaine.»
-
-Et il lui tendait la main d'un air bon enfant.
-
-L'aga feignit de ne pas la voir, s'inclina sans répondre et sortit. Il
-savait à quoi s'en tenir sur la promesse du maréchal, et se voyait à
-tout jamais déshonoré par une intrigue de bureau.
-
-Le bruit de sa disgrâce s'était déjà répandu dans la ville. Les Juifs
-de la rue Bab-Azoun le regardaient passer en ricanant. Les marchands
-maures, au contraire, se détournaient de lui d'un air de pitié; et
-cette pitié lui faisait encore plus de mal que ces rires. Il s'en
-allait, longeant les murs, cherchant les ruelles les plus noires. La
-place de sa croix arrachée le brûlait comme une blessure ouverte. Et
-tout le temps, il pensait:
-
-«Que diront mes cavaliers? que diront mes femmes?»
-
-Alors il lui venait des bouffées de rage. Il se voyait prêchant la
-guerre sainte, là-bas, sur les frontières du Maroc toujours rouges
-d'incendies et de batailles; ou bien courant les rues d'Alger à la tête
-de son goum, pillant les Juifs, massacrant les chrétiens, et tombant
-lui-même dans ce grand désordre où il aurait caché sa honte. Tout lui
-paraissait possible plutôt que de retourner dans sa tribu... Tout à
-coup, au milieu de ses projets de vengeance, la pensée de l'_Emberour_
-jaillit en lui comme une lumière.
-
-L'_Emberour_!... Pour Si-Sliman, comme pour tous les Arabes, l'idée de
-justice et de puissance se résumait dans ce seul mot. C'était le vrai
-chef des croyants de ces musulmans de la décadence; l'autre, celui de
-Stamboul, leur apparaissait de loin comme un être de raison, une sorte
-de pape invisible qui n'avait gardé pour lui que le pouvoir spirituel,
-et dans l'hégire où nous sommes on sait ce que vaut ce pouvoir-là.
-
-Mais _l'Emberour_ avec ses gros canons, ses zouaves, sa flotte en
-fer!... Dès qu'il eut pensé à lui, Si-Slîman se crut sauvé. Pour
-sûr l'empereur allait lui rendre sa croix. C'était l'affaire de huit
-jours de voyage, et il le croyait si bien qu'il voulut que son goum
-l'attendît aux portes d'Alger. Le paquebot du lendemain l'emportait
-vers Paris, plein de recueillement et de sérénité, comme pour un
-pèlerinage à la Mecque.
-
-Pauvre Si-Sliman! il y avait quatre mois qu'il était parti, et les
-lettres qu'il envoyait à ses femmes ne parlaient pas encore de retour.
-Depuis quatre mois, le malheureux aga était perdu dans le brouillard
-parisien, passant sa vie à courir les ministères, berné partout, pris
-dans le formidable engrenage de l'administration française, renvoyé de
-bureau en bureau, salissant ses bournous sur les coffres à bois des
-antichambres, à l'affût d'une audience qui n'arrivait jamais; puis,
-le soir, on le voyait, avec sa longue figure triste, ridicule à force
-de majesté, attendant sa clef dans un bureau d'hôtel garni, et il
-remontait chez lui, las de courses, de démarches, mais toujours fier,
-cramponné à l'espoir, s'acharnant comme un décavé à courir après son
-honneur...
-
-Pendant ce temps-là, ses cavaliers, accroupis à la porte Bab-Azoun,
-attendaient avec le fatalisme oriental; les chevaux, au piquet,
-hennissaient du côté de la mer. Dans la tribu, tout était en suspens.
-Les moissons mouraient sur place, faute de bras. Les femmes, les
-enfants comptaient les jours, la tête tournée vers Paris. Et c'était
-pitié de voir combien d'espoirs, d'inquiétudes et de ruines traînaient
-déjà à ce bout de ruban rouge... Quand tout cela finirait-il?
-
---«Dieu seul le sait», disait le cafetier en soupirant, et par la
-porte entr'ouverte, sur la plaine violette et triste, son bras nu nous
-montrait un petit croissant de lune blanche qui montait dans le ciel
-mouillé...
-
-
-
-
-MON KÉPI
-
-
-Ce matin, je l'ai retrouvé, oublié au fond d'une armoire, tout fané
-de poussière, frangé aux bords, rouillé aux chiffres, sans couleur et
-presque sans forme. En le voyant, je n'ai pu m'empêcher de rire...
-
-«Tiens! mon képi...»
-
-Et tout de suite je me suis rappelé cette journée de fin d'automne,
-chaude de soleil et d'enthousiasme, où je descendis dans la rue, tout
-fier de ma nouvelle coiffure, cognant mon fusil dans les vitrines pour
-rejoindre les bataillons du quartier et faire mon devoir de soldat
-citoyen. Ah! celui qui m'aurait dit que je n'allais pas sauver Paris,
-délivrer la France à moi seul, celui-là se serait certainement exposé à
-recevoir dans l'estomac tout le fer de ma baïonnette...
-
-On y croyait si bien à cette garde nationale! Dans les jardins publics,
-dans les squares, les avenues, aux carrefours, les compagnies se
-rangeaient, se numérotaient, alignant des blouses parmi les uniformes,
-des casquettes parmi les képis; car la hâte était grande. Nous autres,
-chaque matin, nous nous réunissions sur une place aux arcades basses,
-aux larges portes, toute pleine de brouillards et de courants d'air.
-Après les appels, ces centaines de noms enfilés dans un chapelet
-grotesque, l'exercice commençait. Les coudes au corps, les dents
-serrées, les sections partaient au pas de course, _gauche, droite!
-gauche, droite_! Et tous, les grands, les petits, les poseurs, les
-infirmes, ceux qui portaient l'uniforme avec des souvenirs d'Ambigu,
-les naïfs empêtrés de hautes ceintures bleues qui leur faisaient des
-tournures d'enfants de chœur, nous allions, nous virions tout autour de
-notre petite place, avec un entrain, une conviction.
-
-Tout cela eût été bien ridicule, sans cette basse profonde du canon,
-cet accompagnement continuel qui donnait de l'aisance et de l'ampleur
-à nos manœuvres, étoffait les commandements trop grêles, atténuait
-les gaucheries, les maladresses, et dans ce grand mélodrame de Paris
-assiégé tenait l'emploi de ces musiques de scène dont on se sert au
-théâtre pour donner du pathétique aux situations.
-
-Le plus beau, c'est quand nous montions au rempart... Je me vois
-encore, par ces matins brumeux, passant fièrement devant la colonne de
-Juillet et lui rendant les honneurs militaires. Portez, armes!... Et
-ces longues rues de Charonne pleines de peuple, ces pavés glissants
-où l'on avait tant de peine à marquer le pas; puis, en approchant
-des bastions nos tambours qui battaient la charge. _Ran! ran_!... Il
-me semble que j'y suis... C'était si saisissant, cette frontière de
-Paris, ces talus verts creusés pour les canons, animés par les tentes
-déployées, la fumée des bivouacs, et ces silhouettes diminuées qui
-erraient tout en haut, dépassant l'entassement des sacs du bout des
-képis et de la pointe des baïonnettes.
-
-Oh! ma première garde de nuit, cette course à tâtons dans le noir,
-dans la pluie, la patrouille roulant, se bousculant le long des talus
-mouillés, s'égrenant en chemin, et me laissant, moi dernier, perché sur
-la porte Montreuil, à une hauteur formidable. Quel temps de chien cette
-nuit-là! Dans le grand silence étendu sur la ville et sur la campagne,
-on n'entendait que le vent qui courait autour des remparts, courbait
-les sentinelles, emportait les mots d'ordre et faisait claquer les
-vitres d'un vieux réverbère en bas sur le chemin de ronde. Le diable
-soit du réverbère! Je croyais chaque fois entendre traîner le sabre
-d'un uhlan et je restais là, l'arme haute, et le qui vive! aux dents...
-Tout à coup la pluie devenait plus froide. Le ciel blanchissait sur
-Paris. On voyait monter une tour, une coupole. Un fiacre roulait au
-loin, une cloche sonnait. La ville géante s'éveillait, et dans son
-premier frisson matinal secouait un peu de vie autour d'elle. Un coq
-chantait de l'autre côté du talus... A mes pieds, dans le chemin de
-ronde encore noir, passait un bruit de pas, un cliquetis de ferraille;
-et à mon «halte-là! qui vive?» lancé d'une voix terrible, une petite
-voix, timide et grelottante montait vers moi dans le brouillard:
-
-«Marchande de café!»
-
-Que voulez-vous! On en était alors aux premiers jours du siège, et
-nous nous imaginions, pauvres miliciens naïfs, que les Prussiens,
-passant sous le feu des forts, allaient arriver jusqu'au pied du
-rempart, appliquer leurs échelles et grimper une belle nuit au milieu
-des hourras et des lances à feu agitées dans les ténèbres... Avec
-ces imaginations-là, vous pensez si on s'en donnait des alertes...
-Presque toutes les nuits, c'était des: «Aux armes! aux armes!» des
-réveils en sursaut, des bousculades à travers les faisceaux renversés,
-des officiers effarés qui nous criaient: «Du sang-froid! du
-sang-froid!» pour essayer de s'en donner à eux-mêmes; et puis, le jour
-venu, on apercevait un malheureux cheval échappé, gambadant sur les
-fortifications et broutant l'herbe du talus, sans se douter qu'à lui
-seul il avait figuré un escadron de cuirassiers blancs, et servi de
-cible à tout un bastion en armes...
-
-C'est tout cela que mon képi me rappelle; une foule d'émotions,
-d'aventures, de paysages, Nanterre, la Courneuve, le Moulin-Saquet et
-ce joli coin de Marne où l'intrépide 96e a vu le feu pour la première
-et la dernière fois. Les batteries prussiennes étaient en face de nous,
-installées au bord d'une route derrière un petit bois, comme un de
-ces hameaux tranquilles dont on voit la fumée à travers les branches;
-sur la ligne ferrée, à découvert, où nos chefs nous avaient oubliés,
-les obus pleuvaient avec des chocs retentissants et des étincelles
-sinistres... Ah! mon pauvre képi, tu n'étais pas trop crâne ce jour-là,
-et tu as bien des fois fait le salut militaire, plus bas même qu'il ne
-convenait.
-
-N'importe! ce sont là de jolis souvenirs, un peu grotesques, mais avec
-un petit pompon d'héroïsme; et si tu ne m'en rappelais pas d'autres...
-Malheureusement il y a aussi les nuits de garde dans Paris, les postes
-dans les boutiques à louer, le poêle étouffant, les bancs cirés, les
-factions monotones aux portes des mairies devant la place mouillée de
-ce gâchis d'hiver qui reflète la ville dans ses ruisseaux, la police
-des rues, les patrouilles dans les flaques d'eau, les soldats qu'on
-ramassait ivres, errants, les filles, les voleurs, et ces matins
-blafards où l'on rentrait avec un masque de poussière et de fatigue,
-des odeurs de pipe, de pétrole, de vieux varech, collées aux vêtements.
-Et les longues journées bêtes, les élections d'officiers pleines
-de discussions, de papotages de compagnie, les punchs d'adieu, les
-tournées de petits verres, les plans de bataille expliqués sur des
-tables de café avec des allumettes, les votes, la politique et sa sœur
-la sainte flâne, cette inaction qu'on ne savait comment remplir, ce
-temps perdu qui vous enveloppait d'une atmosphère vide où l'on avait
-envie de s'agiter, de gesticuler. Et les chasses à l'espion, les
-défiances absurdes, les confiances exagérées, la sortie en masse, la
-trouée, toutes les folies, tous les délires d'un peuple emprisonné...
-Voilà ce que je retrouve, affreux képi, en te regardant. Tu les as eues
-toutes, toi aussi, ces folies-là. Et si le lendemain de Buzenval je
-ne t'avais pas jeté en haut d'une armoire, si j'avais fait comme tant
-d'autres qui se sont obstinés à te garder, à t'orner d'immortelles,
-de galons d'or, à rester des numéros dépareillés de bataillons épars,
-qui sait sur quelle barricade tu aurais fini par m'entraîner... Ah!
-décidément, képi de révolte et d'indiscipline, képi de paresse,
-d'ivresse, de club, de radotages, képi de la guerre civile, tu ne vaux
-pas même le coin de rebut que je t'avais laissé chez moi.
-
-A la hotte!...
-
-
-
-
-LE TURCO DE LA COMMUNE
-
-
-C'était un petit timbalier de tirailleurs indigènes. Il s'appelait
-Kadour, venait de la tribu du Djendel, et faisait partie de cette
-poignée de turcos qui s'étaient jetés dans Paris à la suite de l'armée
-de Vinoy. De Wissembourg jusqu'à Champigny, il avait fait toute la
-campagne, traversant les champs de bataille comme un oiseau de tempête,
-avec ses cliquettes de fer et sa _derbouka_ (tambour arabe); si vif, si
-remuant, que les balles ne savaient où le prendre. Mais quand l'hiver
-fut venu, ce petit bronze africain rougi au feu de la mitraille ne put
-supporter les nuits de grand'garde, l'immobilité dans la neige; et un
-matin de janvier, on le ramassa au bord de la Marne, les pieds gelés,
-tordu par le froid. Il resta longtemps à l'ambulance. C'est là que je
-le vis pour la première fois.
-
-Triste et patient comme un chien malade, le turco regardait autour
-de lui avec un grand œil doux. Quand on lui parlait, il souriait
-et montrait ses dents. C'est tout ce qu'il pouvait faire; car notre
-langue lui était inconnue, et à peine s'il parlait le _sabir_, ce
-patois algérien composé de provençal, d'italien, d'arabe, fait de mots
-bariolés ramassés comme des coquillages tout le long des mers latines.
-
-Pour se distraire, Kadour n'avait que sa _derbouka_. De temps en temps,
-quand il s'ennuyait trop, on la lui apportait sur son lit, et on lui
-permettait d'en jouer, mais pas trop fort, à cause des autres malades.
-Alors sa pauvre figure noire, si terne, si éteinte dans le jour
-jaune et ce triste paysage d'hiver qui montait de la rue, s'animait,
-grimaçait, suivait tous les mouvements du rhythme. Tantôt il battait la
-charge, et l'éclair de ses dents blanches passait dans un rire féroce;
-ou bien ses yeux se mouillaient à quelque aubade musulmane, sa narine
-se gonflait, et dans l'odeur fade de l'ambulance, au milieu des fioles
-et des compresses, il revoyait les bois de Blidah chargés d'oranges, et
-les petites Moresques sortant du bain, masquées de blanc et parfumées
-de verveine.
-
-Deux mois se passèrent ainsi. Paris, en ces deux mois, avait bien
-fait des choses; mais Kadour ne s'en doutait pas. Il avait entendu
-passer sous ses fenêtres le troupeau las et désarmé qui rentrait, plus
-tard les canons promenés, roulés du matin au soir, puis le tocsin, la
-canonnade, A tout cela, il ne comprit rien, sinon qu'on était toujours
-en guerre, et qu'il allait pouvoir se battre, puisque ses jambes
-étaient guéries. Le voilà parti, son tambour sur le dos, en quête de
-sa compagnie. Il ne chercha pas longtemps. Des fédérés qui passaient
-l'emmenèrent à la Place. Après un long interrogatoire, comme on n'en
-pouvait rien tirer que des _bono bezef, macach bono_, le général de
-ce jour-là finit par lui donner dix francs, un cheval d'omnibus, et
-l'attacha à son état-major.
-
-Il y avait un peu de tout dans ces états-majors de la Commune, des
-souquenilles rouges, des mantes polonaises, des justaucorps hongrois,
-des vareuses de marin, et de l'or, du velours, des paillons, des
-chamarrures. Avec sa veste bleue, brodée de jaune, son turban, sa
-_derbouka_, le turco vint compléter la mascarade. Tout joyeux de se
-trouver en si belle compagnie, grisé par le soleil, la canonnade,
-le train des rues, cette confusion d'armes et d'uniformes, persuadé
-d'ailleurs que c'était la guerre contre la Prusse qui continuait
-avec je ne sais quoi de plus vivant, de plus libre, ce déserteur
-sans le savoir se mêla naïvement à la grande bacchanale parisienne,
-et fut une célébrité du moment. Partout sur son passage, les fédérés
-l'acclamaient, lui faisaient fête. La Commune était si fière de
-l'avoir, qu'elle le montrait, l'affichait, le portait comme une
-cocarde. Vingt fois par jour la Place l'envoyait à la Guerre, la Guerre
-à l'Hôtel de Ville. Car enfin on leur avait tant dit que leurs marins
-étaient de faux marins, leurs artilleurs de faux artilleurs!... Au
-moins, celui-là était bien un vrai turco. Pour s'en convaincre, on
-n'avait qu'à regarder cette frimousse éveillée de jeune singe, et toute
-la sauvagerie de ce petit corps s'agitant sur son grand cheval, dans
-les voltiges de la fantasia.
-
-Quelque chose pourtant manquait au bonheur de Kadour. Il aurait voulu
-se battre, faire parler la poudre. Malheureusement, sous la Commune,
-c'était comme sous l'Empire, les états-majors n'allaient pas souvent au
-feu. En dehors des courses et des parades, le pauvre turco passait son
-temps sur la place Vendôme ou dans les cours du ministère de la guerre,
-au milieu de ces camps désordonnés pleins de barils d'eau-de-vie
-toujours en perce, de tonnes de lard défoncées, de ripailles en plein
-vent où l'on sentait encore tout l'affamement du siège. Trop bon
-musulman pour prendre part à ces orgies, Kadour se tenait à l'écart,
-sobre et tranquille, faisait ses ablutions dans un coin, son kousskouss
-avec une poignée de semoule; puis, après un petit air de _derbouka_, il
-se roulait dans son burnous et s'endormait sur un perron, à la flamme
-des bivouacs.
-
-Un matin du mois de mai, le turco fut réveillé par une fusillade
-terrible. Le ministère était en émoi; tout le monde courait,
-s'enfuyait. Machinalement il fit comme les autres, sauta sur son cheval
-et suivit l'état-major. Les rues étaient pleines de clairons affolés,
-de bataillons en débandade. On dépavait, on barricadait. Évidemment il
-se passait quelque chose d'extraordinaire... A mesure qu'on approchait
-du quai, la fusillade était plus distincte, le tumulte plus grand. Sur
-le pont de la Concorde, Kadour perdit l'état-major. Un peu plus loin,
-on lui prit son cheval; c'était pour un képi à huit galons très pressé
-d'aller voir ce qui se passait à l'Hôtel de Ville. Furieux, le turco
-se mit à courir du côté de la bataille. Tout en courant, il armait son
-chassepot et disait entre ses dents: _Macach bono, Brissien_... car
-pour lui c'étaient les Prussiens qui venaient d'entrer. Déjà les balles
-sifflaient autour de l'Obélisque, dans le feuillage des Tuileries. A la
-barricade de la rue de Rivoli, des vengeurs de Flourens l'appelèrent:
-«Hé! turco! turco!...» Ils n'étaient plus qu'une douzaine, mais Kadour
-à lui seul valait toute une armée.
-
-Debout sur la barricade, fier et voyant comme un drapeau, il se battait
-avec des bonds, des cris, sous une grêle de mitraille. A un moment,
-le rideau de fumée qui s'élevait de terre s'écarta un peu entre deux
-canonnades et lui laissa voir des pantalons rouges massés dans les
-Champs-Élysées. Ensuite tout redevint confus. Il crut s'être trompé, et
-fit parler la poudre de plus belle.
-
-Tout à coup la barricade se tut. Le dernier artilleur venait de
-s'enfuir en lâchant sa dernière volée. Le turco, lui, ne bougea pas.
-Embusqué, prêt à bondir, il ajusta solidement sa baïonnette et attendit
-les casques à pointe... C'est la ligne qui arriva!... Dans le bruit
-sourd du pas de charge, les officiers criaient:
-
-«Rendez-vous!...»
-
-Le turco eut une minute de stupeur, puis s'élança, le fusil en l'air:
-
-_Bono, bono, Francèse!..._
-
-Vaguement, dans son idée de sauvage, il se figurait que c'était là
-cette armée de délivrance, Faidherbe ou Chanzy, que les Parisiens
-attendaient depuis si longtemps. Aussi comme il était heureux, comme
-il leur riait de toutes ses dents blanches!... En un clin d'œil, la
-barricade fut envahie. On l'entoure, on le bouscule.
-
-«Fais voir ton fusil.»
-
-Son fusil était encore chaud.
-
-«Fais voir tes mains.»
-
-Ses mains étaient noires de poudre. Et le turco les montrait fièrement,
-toujours avec son bon rire. Alors on le pousse contre un mur, et ran!...
-
-Il est mort sans y avoir rien compris.
-
-
-
-
-LE CONCERT DE LA HUITIÈME
-
-
-Tous les bataillons du Marais et du faubourg Saint-Antoine campaient
-cette nuit-là dans les baraquements de l'avenue Daumesnil. Depuis trois
-jours l'armée de Ducrot se battait sur les hauteurs de Champigny; et
-nous autres, on nous faisait croire que nous formions la réserve.
-
-Rien de plus triste que ce campement de boulevard extérieur, entouré de
-cheminées d'usines, de gares fermées, de chantiers déserts, dans ces
-quartiers mélancoliques qu'éclairaient seulement quelques boutiques
-de marchands de vins. Rien de plus glacial, de plus sordide que ces
-longues baraques en planches, alignées sur le sol battu, sec et dur
-de décembre, avec leurs fenêtres mal jointes, leurs portes toujours
-ouvertes, et ces quinquets fumeux tout obscurcis de brume, comme des
-falots en plein vent. Impossible de lire, de dormir, de s'asseoir.
-Il fallait inventer des jeux de gamins pour se réchauffer, battre la
-semelle, courir autour des baraques. Cette inaction bête, si près
-de la bataille, avait quelque chose de honteux et d'énervant, cette
-nuit-là surtout. Bien que la canonnade eût cessé, on sentait qu'une
-terrible partie se préparait là-haut, et, de temps en temps, quand les
-feux électriques des forts atteignaient ce côté de Paris dans leur
-mouvement circulaire, on voyait des troupes silencieuses, massées au
-bord des trottoirs, d'autres qui remontaient l'avenue en nappes sombres
-et semblaient ramper à terre, rapetissées par les hautes colonnes de la
-place du Trône.
-
-J'étais là tout glacé, perdu dans la nuit de ces grands boulevards.
-Quelqu'un me dit:
-
-«Venez donc voir à la huitième... Il paraît qu'il y a un concert.»
-
-J'y allai. Chacune de nos compagnies avait sa baraque; mais celle de la
-huitième était bien mieux éclairée que les autres et bourrée de monde.
-Des chandelles piquées au bout des baïonnettes allongeaient de grandes
-flammes ombrées de fumées noires, qui frappaient en plein sur toutes
-ces têtes d'ouvriers, vulgaires, abruties par l'ivresse, le froid,
-la fatigue et ce mauvais sommeil debout qui fane et qui pâlit. Dans
-un coin la cantinière dormait, la bouche ouverte, pelotonnée sur un
-banc devant sa petite table chargée de bouteilles vides et de verres
-troubles.
-
-On chantait.
-
-A tour de rôle, messieurs les amateurs montaient sur une estrade
-improvisée au fond de la salle, et se posaient, déclamaient, se
-drapaient dans leurs couvertures avec des souvenirs de mélodrames. Je
-retrouvai là ces voix ronflantes, roulantes, qui résonnent au fond des
-passages, des cités ouvrières toutes pleines de tapages d'enfants, de
-cages pendues, d'échoppes bruyantes. Cela est charmant à entendre, mêlé
-au bruit des outils, avec l'accompagnement du marteau et de la varlope;
-mais là, sur cette estrade, c'était ridicule et navrant.
-
-Nous eûmes d'abord l'ouvrier penseur, le mécanicien à longue barbe,
-chantant les douleurs du prolétaire: _Pauvro prolétairo... O... O_...
-avec une voix de gorge, où la sainte Internationale avait mis toutes
-ses colères. Puis il en vint un autre, à moitié endormi, qui nous
-chanta la fameuse chanson de la _Canaille_, mais d'un air si ennuyé, si
-lent, si dolent, qu'on aurait dit une berceuse... _C'est la canaille...
-Eh bien!... j'en suis_... Et pendant qu'il psalmodiait, on entendait
-les ronflements des dormeurs obstinés qui cherchaient les coins, se
-retournaient contre la lumière en grognant.
-
-Soudain un éclair blanc passa entre les planches et fit pâlir la flamme
-rouge des chandelles. En même temps un coup sourd ébranla la baraque,
-et presque aussitôt d'autres coups, plus sourds, plus lointains,
-roulèrent là-bas sur les coteaux de Champigny, en saccades diminuées.
-C'était la bataille qui recommençait.
-
-Mais MM. les amateurs se moquaient bien de la bataille!
-
-Cette estrade, ces quatre chandelles avaient remué dans tout ce peuple
-je ne sais quels instincts de cabotinage. Il fallait les voir guetter
-le dernier couplet, s'arracher les romances de la bouche. Personne ne
-sentait plus le froid. Ceux qui étaient sur l'estrade, ceux qui en
-descendaient, et aussi ceux qui attendaient leur tour, la romance au
-bord du gosier, tous étaient rouges, suants, l'œil allumé. La vanité
-leur tenait chaud.
-
-Il y avait là des célébrités de quartier, un tapissier poète qui
-demanda à dire une chansonnette de sa composition, l'_Égoïste_, avec
-le refrain: _Chacun pour soi_. Et comme il avait un défaut de langue,
-il disait: l'_égoïfte_ et _facun pour foi_. C'était une satire contre
-les bourgeois ventrus qui aiment mieux rester au coin de leur feu que
-d'aller aux avant-postes; et je verrai toujours cette bonne tête de
-fabuliste, son képi sur l'oreille et sa jugulaire au menton, soulignant
-tous les mots de sa chansonnette, et nous décochant son refrain d'un
-air malicieux:
-
-_Facun pour foi... facun pour foi_.
-
-Pendant ce temps, le canon chantait, lui aussi, mêlant sa basse
-profonde aux roulades des mitrailleuses. Il disait les blessés mourant
-de froid dans la neige, l'agonie aux revers des routes dans des mares
-de sang gelé, l'obus aveugle, la mort noire arrivant de tous côtés à
-travers la nuit...
-
-Et le concert de la huitième allait toujours son train!
-
-Maintenant nous en étions aux gaudrioles. Un vieux rigolo, l'œil
-éraillé et le nez rouge, se trémoussait sur l'estrade, dans un délire
-de trépignements, de bis, de bravos. Le gros rire des obscénités dites
-entre hommes épanouissait toutes les figures. Du coup, la cantinière
-s'était réveillée, et serrée dans la foule, dévorée par tous ces yeux,
-se tordait de rire elle aussi, pendant que le vieux entonnait de sa
-voix de rogomme: _Le bon Dieu, saoûl comme un_...
-
-Je n'y tenais plus; je sortis. Mon tour de faction allait venir; mais
-tant pis! il me fallait de l'espace et de l'air, et je marchai devant
-moi, longtemps, jusqu'à la Seine. L'eau était noire, le quai désert.
-Paris sombre, privé de gaz, s'endormait dans un cercle de feu; les
-éclairs des canons clignotaient tout autour, et des rougeurs d'incendie
-s'allumaient de place en place sur les hauteurs. Tout près de moi,
-j'entendais des voix basses, pressées, distinctes dans l'air froid. On
-haletait, on s'encourageait ...
-
-«Oh! hisse!...»
-
-Puis les voix s'arrêtaient tout à coup, comme dans l'ardeur d'un grand
-travail qui absorbe toutes les forces de l'être. En m'approchant du
-bord, je finis par distinguer dans cette vague lueur qui monte de l'eau
-la plus noire une canonnière arrêtée au pont de Bercy et s'efforçant
-de remonter le courant. Des lanternes secouées au mouvement de l'eau,
-le grincement des câbles que halaient les marins, marquaient bien les
-ressauts, les réculs, toutes les péripéties de cette lutte contre
-la mauvaise volonté de la rivière et de la nuit... Brave petite
-canonnière, comme tous ces retards l'impatientaient!... Furieuse, elle
-battait l'eau de ses roues, la faisait bouillonner sur place... Enfin
-un effort suprême la poussa en avant. Hardi, garçons!... Et quand elle
-eut passé et qu'elle s'avança toute droite dans le brouillard, vers la
-bataille qui l'appelait, un grand cri de: «Vive la France!» retentit
-sous l'écho du pont.
-
-Ah! que le concert de la huitième était loin!
-
-
-
-
-LA BATAILLE DU PÈRE-LACHAISE
-
-
-Le gardien se mit à rire:
-
-«Une bataille ici?... mais il n'y a jamais eu de bataille. C'est une
-invention des journaux ... Voici tout simplement ce qui s'est passé.
-Dans la soirée du 22, qui était donc un dimanche, nous avons vu arriver
-une trentaine d'artilleurs fédérés avec une batterie de pièces de sept
-et une mitrailleuse nouveau système. Ils ont pris position tout en
-haut du cimetière; et comme justement j'ai cette section-là sous ma
-surveillance, c'est moi qui les ai reçus. Leur mitrailleuse était à ce
-coin d'allée, près de ma guérite; leurs canons, un peu plus bas, sur
-ce terre-plein. En arrivant, ils m'ont obligé à leur ouvrir plusieurs
-chapelles. Je croyais qu'ils allaient tout casser, tout piller là
-dedans; mais leur chef y mit bon ordre, et, se plaçant au milieu d'eux,
-leur fit ce petit discours: «Le premier cochon qui touche quelque
-chose, je lui brûle la gueule... Rompez les rangs!...» C'était un
-vieux tout blanc, médaillé de Crimée et d'Italie, et qui n'avait pas
-l'air commode. Ses hommes se le tinrent pour dit, et je dois leur
-rendre cette justice qu'ils n'ont rien pris dans les tombes, pas même
-le crucifix du duc de Morny, qui vaut à lui seul près de deux mille
-francs.
-
-«C'était pourtant un ramassis de bien vilain monde, ces artilleurs de
-la Commune. Des canonniers d'occasion, qui ne songeaient qu'à siffler
-leurs trois francs cinquante de haute paye... Il fallait voir la vie
-qu'ils menaient dans ce cimetière! Ils couchaient à tas dans les
-caveaux, chez Morny, chez Favronne, ce beau tombeau Favronne où la
-nourrice de l'empereur est enterrée. Ils mettaient leur vin au frais
-dans le tombeau Champeaux, où il y a une fontaine; puis ils faisaient
-venir des femmes. Et toute la nuit ça buvait, ça godaillait. Ah! je
-vous réponds que nos morts en ont entendu de drôles.
-
-«Tout de même, malgré leur maladresse, ces bandits-là faisaient
-beaucoup de mal à Paris. Leur position était si belle. De temps en
-temps il leur arrivait un ordre:
-
-«Tirez sur le Louvre... tirez sur le Palais-Royal.»
-
-«Alors le vieux pointait les pièces, et les obus à pétrole s'en
-allaient sur la ville à toute volée. Ce qui se passait en bas, personne
-de nous ne le savait au juste. On entendait la fusillade se rapprocher
-petit à petit; mais les fédérés ne s'en inquiétaient pas. Avec les
-feux croisés de Chaumont, de Montmartre, du Père-Lachaise, il ne leur
-paraissait pas possible que les Versaillais pussent avancer. Ce qui les
-dégrisa, c'est le premier obus que la marine nous envoya en arrivant
-sur la butte Montmartre.
-
-«On s'y attendait si peu!
-
-«Moi-même j'étais au milieu d'eux, appuyé contre Momy, en train de
-fumer ma pipe. En entendant venir les bombes, je n'eus que le temps
-de me jeter par terre. D'abord nos canonniers crurent que c'était une
-erreur de tir, ou quelque collègue en ribotte... Mais va te promener!
-Au bout de cinq minutes, voilà Montmartre qui éclaire encore, et un
-autre pruneau qui nous arrive, aussi d'aplomb que le premier. Pour le
-coup, mes gaillards plantèrent là leurs canons et leur mitrailleuse, et
-se sauvèrent à toutes jambes. Le cimetière n'était pas assez large pour
-eux. Ils criaient:
-
-«Nous sommes trahis... Nous sommes trahis.»
-
-«Le vieux, lui, resté tout seul sous les obus, se démenait comme un
-beau diable au milieu de sa batterie, et pleurait de rage de voir que
-ses canonniers l'avaient laissé.
-
-«Cependant vers le soir il lui en revint quelques-uns, à l'heure de la
-paye. Tenez! monsieur, regardez sur ma guérite. Il y a encore les noms
-de ceux qui sont venus pour toucher ce soir-là. Le vieux les appelait
-et les inscrivait à mesure:
-
-«_Sidaine, présent; Choudeyras, présent; Billot, Vollon_...»
-
-«Comme vous voyez, ils n'étaient plus que quatre ou cinq; mais ils
-avaient des femmes avec eux... Ah! je ne l'oublierai jamais ce soir de
-paye. En bas, Paris flambait, l'Hôtel de Ville, l'Arsenal, les greniers
-d'abondance. Dans le Père-Lachaise, on y voyait comme en plein jour.
-Les fédérés essayèrent encore de se remettre aux pièces; mais ils
-n'étaient pas assez nombreux, et puis Montmartre leur faisait peur.
-Alors ils entrèrent dans un caveau et se mirent à boire et à chanter
-avec leurs gueuses.
-
-«Le vieux s'était assis entre ces deux grandes figures de pierre qui
-sont à la porte du tombeau Favronne, et il regardait Paris brûler avec
-un air terrible. On aurait dit qu'il se doutait que c'était sa dernière
-nuit.
-
-«A partir de ce moment, je ne sais plus bien ce qui est arrivé. Je
-suis rentré chez nous, cette petite baraque que vous voyez là-bas
-perdue dans les branches. J'étais très fatigué. Je me suis mis sur mon
-lit, tout habillé, en gardant ma lampe allumée comme dans une nuit
-d'orage... Tout à coup on frappe à la porte brusquement. Ma femme va
-ouvrir, toute tremblante. Nous croyions voir encore les fédérés...
-C'était la marine. Un commandant, des enseignes, un médecin. Ils m'ont
-dit:
-
-«Levez-vous... faites-nous du café.»
-
-«Je me suis levé, j'ai fait leur café. On entendait dans le cimetière
-un murmure, un mouvement confus comme si tous les morts s'éveillaient
-pour le dernier jugement. Les officiers ont bu bien vite, tout debout,
-puis ils m'ont emmené dehors avec eux.
-
-«C'était plein de soldats, de marins. Alors on m'a placé à la tête
-d'une escouade, et nous nous sommes mis à fouiller le cimetière,
-tombeau par tombeau. De temps en temps, les soldats, voyant remuer les
-feuilles, tiraient un coup de fusil au fond d'une allée, sur un buste,
-dans un grillage. Par-ci par-là on découvrait quelque malheureux caché
-dans un coin de chapelle. Son affaire n'était pas longue... C'est ce
-qui arriva pour mes artilleurs. Je les trouvai tous, hommes et femmes,
-en tas devant ma guérite, avec le vieux médaillé par-dessus. Ce n'était
-pas gai à voir dans le petit jour froid du matin... Brrr... Mais ce
-qui me saisit le plus, c'est une longue file de gardes nationaux qu'on
-amenait à ce moment-là de la prison de la Roquette, où ils avaient
-passé la nuit. Ça montait la grande allée, lentement, comme un convoi.
-On n'entendait pas un mot, pas une plainte. Ces malheureux étaient
-si éreintés, si aplatis! il y en avait qui dormaient en marchant, et
-l'idée qu'ils allaient mourir ne les réveillait pas. On les fit passer
-dans le fond du cimetière, et la fusillade commença. Ils étaient cent
-quarante-sept. Vous pensez si ça a duré longtemps... C'est ce qu'on
-appelle la bataille du Père-Lachaise...»
-
-Ici le bonhomme, apercevant son brigadier, me quitta brusquement, et
-je restai seul à regarder sur sa guérite ces noms de la dernière paye
-écrits à la lueur de Paris incendié. J'évoquais cette nuit de mai,
-traversée d'obus, rouge de sang et de flammes, ce grand cimetière
-désert éclairé comme une ville en fête, les canons abandonnés au milieu
-du carrefour, tout autour les caveaux ouverts, l'orgie dans les tombes,
-et près de là, dans ce fouillis de dômes, de colonnes, d'images de
-pierre que les soubresauts de la flamme faisaient vivre, le buste au
-large front, aux grands yeux, de Balzac qui regardait.
-
-
-
-
-LES PETITS PÂTÉS
-
-
-
-I
-
-Ce matin-là, qui était un dimanche, le pâtissier Sureau de la rue
-Turenne appela son mitron, et lui dit:
-
-«Voilà les petits pâtés de M. Bonnicar... va les porter et reviens
-vite... Il parait que les Versaillais sont entrés dans Paris.»
-
-Le petit, qui n'entendait rien à la politique, mit les pâtés tout
-chauds dans sa tourtière, la tourtière dans une serviette blanche
-et, le tout d'aplomb sur sa barrette, partit au galop pour l'île
-Saint-Louis, où logeait M. Bonnicar. La matinée était magnifique, un
-de ces grands soleils de mai qui emplissent les fruiteries de bottes
-de lilas et de cerises en bouquets. Malgré la fusillade lointaine et
-les appels des clairons au coin des rues, tout ce vieux quartier du
-Marais gardait sa physionomie paisible. Il y avait du dimanche dans
-l'air, des rondes d'enfants au fond des cours, de grandes filles
-jouant au volant devant les portes; et cette petite silhouette blanche,
-qui trottait au milieu de la chaussée déserte dans un bon parfum de
-pâte chaude, achevait de donner à ce matin de bataille quelque chose
-de naïf et d'endimanché. Toute l'animation du quartier semblait s'être
-répandue dans la rue de Rivoli. On traînait des canons, on travaillait
-aux barricades; des groupes à chaque pas, des gardes nationaux qui
-s'affairaient. Mais le petit pâtissier ne perdit pas la tête. Ces
-enfants-là sont si habitués à marcher parmi les foules et le brouhaha
-de la rue! C'est aux jours de fête et de train, dans l'encombrement
-des premiers de l'an, des dimanches gras, qu'ils ont le plus à courir;
-aussi les révolutions ne les étonnent guère.
-
-Il y avait plaisir vraiment à voir la petite barrette blanche se
-faufiler au milieu des képis et des baïonnettes, évitant les chocs,
-balancée gentiment, tantôt très vite, tantôt avec une lenteur forcée
-où l'on sentait encore la grande envie de courir. Qu'est-ce que cela
-lui faisait à lui, la bataille! L'essentiel était d'arriver chez
-les Bonnicar pour le coup de midi, et d'emporter bien vite le petit
-pourboire qui l'attendait sur la tablette de l'antichambre.
-
-Tout à coup il se fit dans la foule une poussée terrible; et des
-pupilles de la République défilèrent au pas de course, en chantant.
-C'étaient des gamins de douze à quinze ans, affublés de chassepots,
-de ceintures rouges, de grandes bottes, aussi fiers d'être déguisés
-en soldats que quand ils courent, les mardis gras, avec des bonnets
-en papier et un lambeau d'ombrelle rose grotesque dans la boue du
-boulevard. Cette fois, au milieu de la bousculade, le petit pâtissier
-eut beaucoup de peine à garder son équilibre; mais sa tourtière et
-lui avaient fait tant de glissades sur la glace, tant de parties de
-marelle en plein trottoir, que les petits pâtés en furent quittes pour
-la peur. Malheureusement cet entrain, ces chants, ces ceintures rouges,
-l'admiration, la curiosité, donnèrent au mitron l'envie de faire un
-bout de route en si belle compagnie; et dépassant sans s'en apercevoir
-l'Hôtel de Ville et les ponts de l'île Saint-Louis, il se trouva
-emporté je ne sais où, dans la poussière et le vent de cette course
-folle.
-
-
-
-II
-
-Depuis au moins vingt-cinq ans, c'était l'usage chez les Bonnicar de
-manger des petits pâtés le dimanche. A midi très précis, quand toute
-la famille--petits et grands--était réunie dans le salon, un coup de
-sonnette vif et gai faisait dire à tout le monde:
-
-«Ah!... voilà le pâtissier.»
-
-Alors avec un grand remuement de chaises, un froufrou d'endimanchement,
-une expansion d'enfants rieurs devant la table mise, tous ces bourgeois
-heureux s'installaient autour des petits pâtés symétriquement empilés
-sur le réchaud d'argent.
-
-Ce jour-là la sonnette resta muette. Scandalisé, M. Bonnicar regardait
-sa pendule, une vieille pendule surmontée d'un héron empaillé, et qui
-n'avait jamais de la vie avancé ni retardé. Les enfants bâillaient aux
-vitres, guettant le coin de rue où le mitron tournait d'ordinaire. Les
-conversations languissaient; et la faim, que midi creuse de ses douze
-coups répétés, faisait paraître la salle à manger bien grande, bien
-triste, malgré l'antique argenterie luisante sur la nappe damassée, et
-les serviettes pliées tout autour en petits cornets raides et blancs.
-
-Plusieurs fois déjà la vieille bonne était venue parler à l'oreille
-de son maître... rôti brûlé... petits pois trop cuits... Mais M.
-Bonnicar s'entêtait à ne pas se mettre à table sans les petits pâtés;
-et, furieux contre Sureau, il résolut d'aller voir lui-même ce que
-signifiait un retard aussi inouï. Comme il sortait, en brandissant sa
-canne, très en colère, des voisins l'avertirent:
-
-«Prenez garde, M. Bonnicar... on dit que les Versaillais sont entrés
-dans Paris.»
-
-Il ne voulut rien entendre, pas même la fusillade qui s'en venait de
-Neuilly à fleur d'eau, pas même le canon d'alarme de l'Hôtel de Ville
-secouant toutes les vitres du quartier.
-
-«Oh! ce Sureau... ce Sureau!...»
-
-Et dans l'animation de la course il parlait seul, se voyait déjà
-là-bas au milieu de la boutique, frappant les dalles avec sa canne,
-faisant trembler les glaces de la vitrine et les assiettes de babas. La
-barricade du pont Louis-Philippe coupa sa colère en deux. Il y avait là
-quelques fédérés à mine féroce, vautrés au soleil sur le sol dépavé.
-
-«Où allez-vous, citoyen?»
-
-Le citoyen s'expliqua; mais l'histoire des petits pâtés parut suspecte,
-d'autant que M. Bonnicar avait sa belle redingote des dimanches, des
-lunettes d'or, toute la tournure d'un vieux réactionnaire.
-
-«C'est un mouchard, dirent les fédérés, il faut l'envoyer à Rigault.»
-
-Sur quoi, quatre hommes de bonne volonté, qui n'étaient pas fâchés de
-quitter la barricade, poussèrent devant eux à coups de crosse le pauvre
-homme exaspéré.
-
-Je ne sais pas comment ils firent leur compte, mais une demi-heure
-après, ils étaient tous raflés par la ligne et s'en allaient rejoindre
-une longue colonne de prisonniers prête à se mettre en marche pour
-Versailles. M. Bonnicar protestait de plus en plus, levait sa canne,
-racontait son histoire pour la centième fois. Par malheur cette
-invention de petits pâtés paraissait si absurde, si incroyable au
-milieu de ce grand bouleversement, que les officiers ne faisaient qu'en
-rire.
-
-«C'est bon, c'est bon, mon vieux... Vous vous expliquerez à Versailles.»
-
-Et par les Champs-Élysées, encore tout blancs de la fumée des coups de
-feu, la colonne s'ébranla entre deux files de chasseurs.
-
-
-
-III
-
-Les prisonniers marchaient cinq par cinq, en rangs pressés et
-compactes. Pour empêcher le convoi de s'éparpiller, on les obligeait
-à se donner le bras; et le long troupeau humain faisait en piétinant
-dans la poussière de la route comme le bruit d'une grande pluie d'orage.
-
-Le malheureux Bonnicar croyait rêver. Suant, soufflant, ahuri de
-peur et de fatigue, il se traînait à la queue de la colonne entre
-deux vieilles sorcières qui sentaient le pétrole et l'eau-de-vie;
-et d'entendre ces mots de: «Pâtissier, petits pâtés» qui revenaient
-toujours dans ses imprécations, on pensait autour de lui qu'il était
-devenu fou.
-
-Le fait est que le pauvre homme n'avait plus sa tête. Aux montées,
-aux descentes, quand les rangs du convoi se desserraient un peu,
-est-ce qu'il ne se figurait pas voir, là-bas, dans la poussière qui
-remplissait les vides, la veste blanche et la barrette du petit garçon
-de chez Sureau? Et cela dix fois dans la route! Ce petit éclair blanc
-passait devant ses yeux comme pour le narguer, puis disparaissait au
-milieu de cette houle d'uniformes, de blouses, de haillons.
-
-Enfin, au jour tombant, on arriva dans Versailles; et quand la foule
-vit ce vieux bourgeois à lunettes, débraillé, poussiéreux, hagard, tout
-le monde fut d'accord pour lui trouver une tête de scélérat. On disait:
-
-«C'est Félix Pyat... Non! c'est Delescluze.»
-
-Les chasseurs de l'escorte eurent beaucoup de peine à l'amener sain et
-sauf jusqu'à la cour de l'Orangerie. Là seulement le pauvre troupeau
-put se disperser, s'allonger sur le sol, reprendre haleine. Il y en
-avait qui donnaient, d'autres qui juraient, d'autres qui toussaient,
-d'autres qui pleuraient; Bonnicar lui, ne dormait pas, ne pleurait
-pas. Assis au bord d'un perron, la tête dans ses mains, aux trois
-quarts mort de faim, de honte, de fatigue, il revoyait en esprit cette
-malheureuse journée, son départ de là-bas, ses convives inquiets,
-ce couvert mis jusqu'au soir et qui devait l'attendre encore, puis
-l'humiliation, les injures, les coups de crosse, tout cela pour un
-pâtissier inexact.
-
-«Monsieur Bonnicar, voilà vos petits pâtés!...» dit tout à coup une
-voix près de lui; et le bonhomme en levant la tête fut bien étonné de
-voir le petit garçon de chez Sureau, qui s'était fait pincer avec les
-pupilles de la République, découvrir et lui présenter la tourtière
-cachée sous son tablier blanc. C'est ainsi que, malgré l'émeute et
-l'emprisonnement, ce dimanche-là comme les autres, M. Bonnicar mangea
-des petits pâtés.
-
-
-
-
-MONOLOGUE A BORD
-
-
-Depuis deux heures, tous les feux sont éteints, tous les sabords
-fermés. Dans la batterie basse, qui nous sert de dortoir, il fait noir
-et lourd, on étouffe. J'entends les camarades qui se retournent dans
-leurs hamacs, rêvent tout haut, gémissent en dormant. Ces journées sans
-travail, où la tête seule marche et se fatigue, vous font un mauvais
-sommeil, plein de fièvres et de soubresauts. Mais même ce sommeil-là,
-moi je suis long à le trouver. Je ne peux pas dormir; je pense trop.
-
-En haut, sur le pont, il pleut. Le vent souffle. De temps en temps,
-quand le quart change, il y a une cloche qui sonne dans le brouillard,
-tout au bout du navire. Chaque fois que je l'entends, ça me rappelle
-mon Paris et le coup de six heures dans les fabriques;--il n'en manque
-pas des fabriques autour de chez nous! Je vois tout notre petit
-logement, les enfants qui reviennent de l'école, la mère au fond de
-l'atelier en train de finir quelque chose contre la croisée, et
-s'efforçant de retenir ce brin de jour qui baisse, jusqu'à la fin de
-son aiguillée.
-
-Ah! misère, qu'est-ce que tout ça va devenir, maintenant?
-
-J'aurais peut-être mieux fait de les emmener avec moi, puisqu'on me
-le permettait. Mais qu'est-ce que vous voulez! C'est si loin. J'avais
-peur du voyage, du climat pour les enfants. Puis il aurait fallu
-vendre notre fonds de passementerie, ce petit avoir si péniblement
-gagné, monté pièce à pièce en dix ans. Et mes garçons, qui n'auraient
-plus été à l'école! Et la mère, obligée de vivre au milieu d'un tas
-de traînées!... Ah! ma foi, non. J'aime mieux souffrir tout seul...
-C'est égal! quand je monte là-haut sur le pont, et que je vois toutes
-ces familles installées là comme chez elles, les mères cousant des
-chiffons, les enfants dans leurs jupes, ça me donne toujours envie de
-pleurer.
-
-Le vent grandit, les vagues s'enflent. La frégate file, penchée sur
-le côté. On entend crier ses mâts, craquer ses voiles. Nous devons
-aller très vite. Tant mieux, on sera plus vite arrivé... Cette île
-des Pins, qui m'effrayait tant au moment du procès, à présent elle
-me fait envie. C'est un but, un repos. Et je suis si las! Il y a des
-moments où tout ce que j'ai vu depuis vingt mois me tourne devant
-les yeux, à me donner le vertige. C'est le siège des Prussiens, les
-remparts, l'exercice; ensuite les clubs, les enterrements civils avec
-des immortelles à la boutonnière, les discours au pied de la Colonne,
-les fêtes de la Commune à l'Hôtel de Ville, les revues de Cluseret,
-les sorties, la bataille, la gare de Clamart et tous ces petits murs
-où l'on s'abritait pour tirer sur les gendarmes; ensuite Satory, les
-pontons, les commissaires, les transbordements d'un navire à l'autre,
-ces allées et venues qui vous faisaient dix fois prisonniers par les
-changements de prisons; enfin la salle des conseils de guerre, tous ces
-officiers en grand costume assis au fond en fer à cheval, les voitures
-cellulaires, l'embarquement, le départ, tout cela confondu dans le
-tangage et l'abasourdissement des premiers jours de mer.
-
-Ouf!
-
-J'ai comme un masque de fatigue, de poussière, de je ne sais pas quoi
-collé sur la figure. Il me semble que je ne me suis pas lavé depuis dix
-ans.
-
-Oh! oui, ça va me sembler bon de prendre pied quelque part, de faire
-halte. Ils disent que là-bas j'aurai un bout de terrain, des outils,
-une petite maison... Une petite maison! Nous en avions rêvé une, ma
-femme et moi, du côté de Saint-Mandé: basse, avec un petit jardin
-étalé devant, comme un tiroir ouvert plein de légumes et de fleurs.
-On serait venu là le dimanche, du matin au soir, prendre de l'air et
-du soleil pour toute la semaine. Puis les enfants grandis, mis au
-commerce, on s'y serait retiré bien tranquille. Pauvre bête, va, te
-voilà retiré maintenant, et tu vas l'avoir ta maison de campagne!
-
-Ah! malheur, quand je pense que c'est la politique qui est la cause de
-tout. «Je m'en défiais pourtant de cette sacrée politique. J'en avais
-toujours eu peur. D'abord je n'étais pas riche, et, avec mon fonds
-à payer, je n'avais pas beaucoup le temps de lire les journaux, ni
-d'aller entendre les beaux parleurs dans les réunions. Mais le maudit
-siège est arrivé, la garde nationale, rien à faire qu'à brailler et à
-boire. Ma foi! je suis allé aux clubs avec les autres, et tous leurs
-grands mots ont fini par me griser.
-
-Les droits de l'ouvrier! le bonheur du peuple!
-
-Quand la Commune est venue, j'ai cru que c'était l'âge d'or des pauvres
-gens qui arrivait. D'autant qu'on m'avait nommé capitaine, et que tous
-ces états-majors habillés de frais, ces galons, ces brandebourgs, ces
-aiguillettes donnaient beaucoup d'ouvrage à la maison. Plus tard, quand
-j'ai vu comment tout cela marchait, j'aurais bien voulu m'en aller,
-mais j'avais peur de passer pour un lâche.
-
-Qu'est-ce qu'il y a donc là-haut? Les porte-voix ronflent. Des grosses
-bottes courent sur le pont mouillé... Ces matelots, pourtant quelle
-dure existence ça mène. En voilà que le sifflet du quartier-maître
-vient de prendre en plein sommeil. Ils montent sur le pont encore tout
-endormis, tout suants. Il faut courir dans le noir, dans le froid. Les
-planches glissent, les cordages sont gelés et brûlent les mains qui
-s'y accrochent. Et pendant qu'ils sont pendus là-haut, au bout des
-vergues, ballottés entre le ciel et l'eau, à rouler de grandes toiles
-toutes raides, un coup de vent arrive qui les arrache, les emporte, les
-éparpille en pleine mer comme un vol de mouettes. Ah! c'est une vie
-autrement rude que celle de l'ouvrier parisien, et autrement mal payée.
-Cependant ces gens-là ne se plaignent pas, ne se révoltent pas. Ils
-vous ont des airs tranquilles, des yeux clairs bien décidés, et tant de
-respect pour leurs chefs! On voit bien qu'ils ne sont pas venus souvent
-dans nos clubs.
-
-Décidément c'est une tempête. La frégate est secouée horriblement.
-Tout danse, tout craque. Des paquets d'eau s'abattent sur le pont avec
-un bruit de tonnerre; puis pendant cinq minutes ce sont de petites
-rigoles qui s'écoulent de tous côtés. Autour de moi, on commence à se
-secouer. Il y en a qui ont le mal de mer, d'autres qui ont peur. Cette
-immobilité forcée dans le danger, c'est bien la pire des prisons... Et
-dire que pendant que nous sommes là parqués comme un bétail, ballottés
-à tâtons dans ce vacarme sinistre qui nous entoure, tous ces beaux fils
-de la Commune à écharpes d'or, à plastrons rouges, tous ces poseurs,
-tous ces lâches qui nous poussaient en avant, sont bien tranquilles
-dans des cafés, dans des théâtres, à Londres, à Genève, tout près de
-France. Quand j'y songe, il me vient des rages!
-
-Toute la batterie est réveillée. On s'appelle d'un hamac à l'autre; et
-comme on est tous Parisiens, on commence à blaguer, à ricaner. Moi, je
-fais semblant de dormir, pour qu'on me laisse tranquille. Quel horrible
-supplice de n'être jamais seul, de vivre à tas! Il faut se monter à
-la colère des autres, dire comme eux, affecter des haines qu'on n'a
-pas, sous peine de passer pour un mouchard. Et toujours la blague, la
-blague... Quelle mer, bon Dieu! On sent que le vent creuse de grands
-trous noirs où la frégate plonge et tourbillonne... Allons, j'ai bien
-fait de ne pas les emmener. C'est si bon de penser à cette heure
-qu'ils sont là-bas bien abrités dans notre petite chambre! Du fond de
-la batterie noire, il me semble que je vois le rayon de lampe abaissé
-sur tous ces fronts, les enfants endormis et la mère penchée qui songe
-et qui travaille...
-
-
-
-
-LES FÉES DE FRANCE
-
-
-CONTE FANTASTIQUE
-
-
---Accusée, levez-vous, dit le président.
-
-Un mouvement se fit au banc hideux des pétroleuses, et quelque chose
-d'informe et de grelottant vint s'appuyer contre la barre. C'était
-un paquet de haillons, de trous, de pièces, de ficelles, de vieilles
-fleurs, de vieux panaches, et là-dessous une pauvre figure fanée,
-tannée, ridée, crevassée, où la malice de deux petits yeux noirs
-frétillait au milieu des rides comme un lézard à la fente d'un vieux
-mur.
-
-«Comment vous appelez-vous? lui demanda-t-on.
-
---Mélusine.
-
---Vous dites?...»
-
-Elle répéta très gravement:
-
-«Mélusine.»
-
-Sous sa forte moustache de colonel de dragons, le président eut un
-sourire, mais il continua sans sourciller:
-
-«Votre âge?
-
---Je ne sais plus.
-
---Votre profession?
-
---Je suis fée!...»
-
-Pour le coup l'auditoire, le conseil, le commissaire du gouvernement
-lui-même, tout le monde partit d'un grand éclat de rire; mais cela
-ne la troubla point, et de sa petite voix claire et chevrotante, qui
-montait haut dans la salle et planait comme une voix de rêve, la
-vieille reprit:
-
-«Ah! les fées de France, où sont-elles? Toutes mortes, mes bons
-messieurs. Je suis la dernière; il ne reste plus que moi... En vérité,
-c'est grand dommage, car la France était bien plus belle quand elle
-avait encore ses fées. Nous étions la poésie du pays, sa foi, sa
-candeur, sa jeunesse. Tous les endroits que nous hantions, les fonds
-de parc embroussaillés, les pierres des fontaines, les tourelles des
-vieux châteaux, les brumes d'étangs, les grandes landes marécageuses
-recevaient de notre présence je ne sais quoi de magique et d'agrandi.
-A la clarté fantastique des légendes, on nous voyait passer un peu
-partout traînant nos jupes dans un rayon de lune, ou courant sur
-les prés à la pointe des herbes. Les paysans nous aimaient, nous
-vénéraient.
-
-«Dans les imaginations naïves, nos fronts couronnés de perles, nos
-baguettes, nos quenouilles enchantées mêlaient un peu de crainte à
-l'adoration. Aussi nos sources restaient toujours claires Les charrues
-s'arrêtaient aux chemins que nous gardions; et comme nous donnions le
-respect de ce qui est vieux, nous, les plus vieilles du monde, d'un
-bout de la France à l'autre on laissait les forêts grandir, les pierres
-crouler d'elles-mêmes.
-
-«Mais le siècle a marché. Les chemins de fer sont venus. On a creusé
-des tunnels, comblé les étangs, et fait tant de coupes d'arbres, que
-bientôt nous n'avons plus su où nous mettre. Peu à peu les paysans
-n'ont plus cru à nous. Le soir, quand nous frappions à ses volets,
-Robin disait: «C'est le vent» et se rendormait. Les femmes venaient
-faire leurs lessives dans nos étangs. Dès lors ç'a été fini pour nous.
-Comme nous ne vivions que de la croyance populaire, en la perdant,
-nous avons tout perdu. La vertu de nos baguettes s'est évanouie, et
-de puissantes reines que nous étions, nous nous sommes trouvées de
-vieilles femmes, ridées, méchantes comme des fées qu'on oublie; avec
-cela notre pain à gagner et des mains qui ne savaient rien faire.
-Pendant quelque temps, on nous a rencontrées dans les forêts traînant
-des charges de bois mort, ou ramassant des glanes au bord des routes.
-Mais les forestiers étaient durs pour nous, les paysans nous jetaient
-des pierres. Alors, comme les pauvres qui ne trouvent plus à gagner
-leur vie au pays, nous sommes allées la demander au travail des grandes
-villes.
-
-«Il y en a qui sont entrées dans des filatures. D'autres ont vendu des
-pommes l'hiver, au coin des ponts, ou des chapelets à la porte des
-églises. Nous poussions devant nous des charrettes d'oranges, nous
-tendions aux passants des bouquets d'un sou dont personne ne voulait,
-et les petits se moquaient de nos mentons branlants, et les sergents
-de ville nous faisaient courir, et les omnibus nous renversaient. Puis
-la maladie, les privations, un drap d'hospice sur la tête... Et voilà
-comme la France a laissé toutes ses fées mourir. Elle en a été bien
-punie!
-
-«Oui, oui, riez, mes braves gens. En attendant, nous venons de voir
-ce que c'est qu'un pays qui n'a plus de fées. Nous avons vu tous ces
-paysans repus et ricaneurs ouvrir leurs huches aux Prussiens et leur
-indiquer les routes. Voilà! Robin ne croyait plus aux sortilèges;
-mais il ne croyait pas davantage à la patrie... Ah! si nous avions été
-là, nous autres, de tous ces Allemands qui sont entrés en France pas
-un ne serait sorti vivant. Nos draks, nos feux follets les auraient
-conduits dans des fondrières. A toutes ces sources pures qui portaient
-nos noms, nous aurions mêlé des breuvages enchantés qui les auraient
-rendus fous; et dans nos assemblées, au clair de lune, d'un mot
-magique, nous aurions si bien confondu les routes, les rivières, si
-bien enchevêtré de ronces, de broussailles, ces dessous de bois où ils
-allaient toujours se blottir, que les petits yeux de chat de M. de
-Moltke n'auraient jamais pu s'y reconnaître. Avec nous, les paysans
-auraient marché. Des grandes fleurs de nos étangs nous aurions fait des
-baumes pour les blessures, les fils de la Vierge nous auraient servi
-de charpie; et sur les champs de bataille, le soldat mourant aurait vu
-la fée de son canton se pencher sur ses yeux à demi fermés pour lui
-montrer un coin de bois, un détour de route, quelque chose qui lui
-rappelle le pays. C'est comme cela qu'on fait la guerre nationale, la
-guerre sainte. Mais hélas! dans les pays qui ne croient plus, dans les
-pays qui n'ont plus de fées, cette guerre-là n'est pas possible.»
-
-Ici la petite voix grêle s'interrompit un moment, et le président prit
-la parole:
-
-«Tout ceci ne nous dit pas ce que vous faisiez du pétrole qu'on a
-trouvé sur vous quand les soldats vous ont arrêtée.
-
---Je brûlais Paris, mon bon monsieur, répondit la vieille très
-tranquillement. Je brûlais Paris parce que je le hais, parce qu'il rit
-de tout, parce que c'est lui qui nous a tuées. C'est Paris qui a envoyé
-des savants pour analyser nos belles sources miraculeuses, et dire au
-juste ce qu'il entrait de fer et de soufre dedans. Paris s'est moqué de
-nous sur ses théâtres. Nos enchantements sont devenus des trucs, nos
-miracles des gaudrioles, et l'on a vu tant de vilains visages passer
-dans nos robes roses, nos chars ailés, au milieu de clairs de lune
-en feu de Bengale, qu'on ne peut plus penser à nous sans rire... Il
-y avait des petits enfants qui nous connaissaient par nos noms, nous
-aimaient, nous craignaient un peu; mais au lieu des beaux livres tout
-en or et en images, où ils apprenaient notre histoire, Paris maintenant
-leur a mis dans les mains la science à la portée des enfants, de
-gros bouquins d'où l'ennui monte comme une poussière grise et efface
-dans les petits yeux nos palais enchantés et nos miroirs magiques...
-Oh! oui, j'ai été contente de le voir flamber, votre Paris... C'est
-moi qui remplissais les boîtes des pétroleuses, et je les conduisais
-moi-même aux bons endroits: «Allez, mes filles, brûlez tout, brûlez,
-brûlez!...»
-
-«--Décidément cette vieille est folle, dit le président. Emmenez-la.»
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-
-CAPRICES ET SOUVENIRS
-
-
-
-
-UN TENEUR DE LIVRES
-
-
-«Brr... quel brouillard!...» dit le bonhomme en mettant le pied dans la
-rue. Vite il retrousse son collet, ferme son cache-nez sur sa bouche,
-et la tête baissée, les mains dans ses poches de derrière, il part pour
-le bureau en sifflotant.
-
-Un vrai brouillard, en effet. Dans les rues, ce n'est rien encore; au
-cœur des grandes villes le brouillard ne tient pas plus que la neige.
-Les toits le déchirent, les murs l'absorbent; il se perd dans les
-maisons à mesure qu'on les ouvre, fait les escaliers glissants, les
-rampes humides. Le mouvement des voitures, le va-et-vient des passants,
-ces passants du matin, si pressés et si pauvres, le hache, l'emporte,
-le disperse. Il s'accroche aux vêtements de bureau, étriqués et minces,
-aux waterproofs des fillettes de magasin, aux petits voiles flasques,
-aux grands cartons de toile cirée. Mais sur les quais encore déserts,
-sur les ponts, la berge, la rivière, c'est une brume lourde, opaque,
-immobile, où le soleil monte, là-haut, derrière Notre-Dame, avec des
-lueurs de veilleuse dans un verre dépoli.
-
-Malgré le vent, malgré la brume, l'homme en question suit les quais,
-toujours les quais, pour aller à son bureau. Il pourrait prendre un
-autre chemin, mais la rivière paraît avoir un attrait mystérieux pour
-lui. C'est son plaisir de s'en aller Je long des parapets, de frôler
-ces rampes de pierre usées aux coudes des flâneurs. A cette heure, et
-par le temps qu'il fait, les flâneurs sont rares. Pourtant, de loin en
-loin, on rencontre une femme chargée de linge qui se repose contre te
-parapet, ou quelque pauvre diable accoudé, penché vers l'eau d'un air
-d'ennui. Chaque fois l'homme se retourne, les regarde curieusement et
-l'eau après eux, comme si une pensée intime mêlait dans son esprit ces
-gens à la rivière.
-
-Elle n'est pas gaie, ce matin, la rivière. Ce brouillard qui monte
-entre les vagues semble l'alourdir. Les toits sombres des rives, tous
-ces tuyaux de cheminée inégaux et penchés qui se reflètent, se croisent
-et fument au milieu de l'eau, font penser à je ne sais quelle lugubre
-usine qui, du fond de la Seine, enverrait à Paris toute sa fumée en
-brouillard. Notre homme, lui, n'a pas l'air de trouver cela si triste.
-L'humidité le pénètre de partout, ses vêtements n'ont pas un fil de
-sec; mais il s'en va tout de même en sifflotant avec un sourire heureux
-au coin des lèvres. Il y a si longtemps qu'il est fait aux brumes de la
-Seine! Puis il sait que là-bas, en arrivant, il va trouver une bonne
-chancelière bien fourrée, son poêle qui ronfle en l'attendant, et la
-petite plaque chaude où il fait son déjeuner tous les matins. Ce sont
-là de ces bonheurs d'employé, de ces joies de prison que connaissent
-seulement ces pauvres êtres rapetissés dont toute là vie tient dans une
-encoignure.
-
-«Il ne faut pas que j'oublie d'acheter des pommes», se dit-il de
-temps en temps, et il siffle, et il se dépêche. Vous n'avez jamais vu
-quelqu'un aller à son travail aussi gaiement.
-
-Les quais, toujours les quais, puis un pont. Maintenant le voilà
-derrière Notre-Dame. A cette pointe de l'île, le brouillard est plus
-intense que jamais. Il vient de trois côtés à la fois, noie à moitié
-les hautes tours, S'amasse à l'angle du pont, comme s'il voulait cacher
-quelque chose. L'homme s'arrête; c'est là.
-
-On distingue confusément des ombres sinistres, des gens accroupis sur
-le trottoir qui ont l'air d'attendre, et comme aux grilles des hospices
-et des squares, des éventaires étalés, avec des rangées de biscuits,
-d'oranges, de pommes. Oh! les belles pommes si fraîches, si rouges sous
-la buée... Il en remplit ses poches, en souriant à la marchande qui
-grelotte, les pieds sur sa chaufferette; ensuite il pousse une porte
-dans le brouillard, traverse une petite cour où stationne une charrette
-attelée.
-
-«Est-ce qu'il y a quelque chose pour nous?» demande-t-il en passant. Un
-charretier, tout ruisselant, lui répond:
-
-«Oui, monsieur, et même quelque chose de gentil.»
-
-Alors il entre vite dans son bureau.
-
-C'est là qu'il fait chaud, et qu'on est bien. Le poêle ronfle dans
-un coin. La chancelière est à sa place. Son petit fauteuil l'attend,
-bien au jour, près de la fenêtre. Le brouillard en rideau sur les
-vitres fait une lumière unie et douce, et les grands livres à dos vert
-s'alignent correctement sur leurs casiers. Un vrai cabinet de notaire.
-
-L'homme respire; il est chez lui.
-
-Avant de se mettre à l'ouvrage, il ouvre une grande armoire, en tire
-des manches de lustrine qu'il passe soigneusement, un petit plat de
-terre rouge, des morceaux de sucre qui viennent du café, et il commence
-à peler ses pommes, en regardant autour de lui avec satisfaction. Le
-fait est qu'on ne peut pas trouver un bureau plus gai, plus clair,
-mieux en ordre. Ce qu'il y a de singulier, par exemple, c'est ce bruit
-d'eau qu'on entend de partout, qui vous entoure, vous enveloppe, comme
-si on était dans une chambre de bateau. En bas la Seine se heurte en
-grondant aux arches du pont, déchire son flot d'écume à cette pointe
-d'île toujours encombrée de planches, de pilotis, d'épaves. Dans la
-maison même, tout autour du bureau, c'est un ruissellement d'eau jetée
-à pleines cruches, le fracas d'un grand lavage. Je ne sais pas pourquoi
-cette eau vous glace rien qu'à l'entendre. On sent qu'elle claque sur
-un sol dur, qu'elle rebondit sur de larges dalles, des tables de marbre
-qui la font paraître encore plus froide.
-
-Qu'est-ce qu'ils ont donc tant à laver dans cette étrange maison?
-Quelle tache ineffaçable?
-
-Par moments, quand ce ruissellement s'arrête, là-bas, au fond, ce sont
-des gouttes qui tombent une à une, comme après un dégel ou une grande
-pluie. On dirait que le brouillard, amassé sur les toits, sur les murs,
-se fond à la chaleur du poêle et dégoutte continuellement.
-
-L'homme n'y prend pas garde. Il est tout entier à ses pommes qui
-commencent à chanter dans le plat rouge avec un petit parfum de
-caramel, et cette jolie chanson l'empêche d'entendre le bruit d'eau, le
-sinistré bruit d'eau.
-
-«Quand vous voudrez, greffier!...» dit une voix enroulée dans là pièce
-du fond. Il jette un regard sur ses pommes, et s'en va bien à regret.
-Où va-t-il? Par la porte entr'ouverte une minute, il vient un air
-fade et froid qui sent les roseaux, le marécage, et comme une vision
-de hardes en train de sécher sur des cordes, des blouses fanées,
-des bourgerons, une robe d'indienne pendue tout de son long par les
-manches, et qui s'égoutte, qui s'égoutte.
-
-C'est fini. Le voilà qui rentre. Il dépose sur sa table de menus objets
-tout trempés d'eau, et revient frileusement vers le poêle dégourdir ses
-mains rouges de froid.
-
-«Il faut être enragé vraiment, par ce temps-là..., se dit-il en
-frissonnant; qu'est-ce qu'elles ont donc toutes?»
-
-Et comme il est bien réchauffé, et que son sucre commence à faire
-la perle aux bords du plat, il se met à déjeuner sur un coin de son
-bureau. Tout en mangeant, il a ouvert un de ses registres, et le
-feuillette avec complaisance. Il est si bien tenu ce grand livré! Des
-lignes droites, des entêtes à l'encre bleue, des petits reflets de
-poudre d'or, des buvards à chaque page, un soin, un ordre...
-
-Il paraît que les affaires vont bien. Le brave homme a l'air satisfait
-d'un comptable en face d'un bon inventaire de fin d'année. Pendant
-qu'il se délecte à tourner les pages de son livre, les portes s'ouvrent
-dans la salle à côté, les pas d'une foule sonnent sur les dalles; on
-parle à demi-voix comme dans une église.
-
-«Oh! qu'elle est jeune... Quel dommage!...»
-
-Et l'on se pousse et l'on chuchotte...
-
-Qu'est-ce que cela peut lui faire à lui qu'elle soit jeune?
-Tranquillement, en achevant ses pommes, il attire devant lui les objets
-qu'il a apportés tout à l'heure. Un dé plein de sable, un porte-monnaie
-avec un sou dedans, de petits ciseaux rouillés, si rouillés qu'on ne
-pourra plus jamais s'en servir--oh! plus jamais;--un livret d'ouvrière
-dont les pages sont collées entre elles; une lettre en loques, effacée,
-où l'on peut lire quelques mots: «_L'enfant... pas d'arg... mois de
-nourrice_...»
-
-Le teneur de livre hausse les épaules avec l'air de dire:
-
-«Je connais ça...»
-
-Puis il prend sa plume, souffle soigneusement les mies de pain tombées
-sur son grand livre, fait un geste pour bien poser sa main, et de
-sa plus belle ronde il écrit le nom qu'il vient de déchiffrer sur le
-livret mouillé:
-
-_Félicie Rameau, brunisseuse, dix-sept ans_.
-
-
-
-
-AVEC TROIS CENT MILLE FRANCS
-
-
-QUE M'A PROMIS GIRARDIN!...
-
-
-Ne vous est-il jamais arrivé de sortir de chez vous, le pied léger et
-l'âme heureuse, et après deux heures de courses dans Paris, de rentrer
-tout mal en train, affaissé par une tristesse sans cause, un malaise
-incompréhensible? Vous vous dites: «Qu'est-ce que j'ai donc?...» Mais
-vous avez beau chercher, vous ne trouvez rien. Toutes vos courses
-ont été bonnes, le trottoir sec, le soleil chaud; et pourtant vous
-vous sentez au cœur une angoisse douloureuse, comme l'impression d'un
-chagrin ressenti.
-
-C'est qu'en ce grand Paris, où la foule se sent inobservée et libre, on
-ne peut faire un pas sans se heurter à quelque détresse envahissante
-qui vous éclabousse et vous laisse sa marque en passant. Je ne parle
-pas seulement des infortunes qu'on connaît, auxquelles on s'intéresse,
-de ces chagrins d'ami qui sont un peu les nôtres et dont la rencontre
-subite vous serre le cœur comme un remords; ni même de ces chagrins
-d'indifférents, qu'on n'écoute que d'une oreille, et qui vous navrent
-sans qu'on s'en doute. Je parle de ces douleurs tout à fait étrangères,
-qu'on n'entrevoit qu'au passage, en une minute, dans l'activité de la
-course et la confusion de la rue.
-
-Ce sont des lambeaux de dialogues saccadés au train des voitures, des
-préoccupations sourdes et aveugles qui parlent toutes seules et très
-haut, des épaules lasses, des gestes fous, des yeux de fièvre, des
-visages blêmes gonflés de larmes, des deuils récents mal essuyés aux
-voiles noirs. Puis des détails furtifs, et si légers! Un collet d'habit
-brossé, usé, qui cherche l'ombre, une serinette sans voix tournant
-à vide sous un porche, un ruban de velours au cou d'une bossue,
-cruellement noué bien droit entre les épaules contrefaites... Toutes
-ces visions de malheurs inconnus passent vite, et vous les oubliez en
-marchant, mais vous avez senti le frôlement de leur tristesse, vos
-vêtements se sont imprégnés de l'ennui qu'ils traînaient après eux, et
-à la fin de la journée vous sentez remuer tout ce qu'il y a en vous
-d'ému, de douloureux, parce que sans vous en apercevoir vous avez
-accroché au coin d'une rue, au seuil d'une porte, ce fil invisible qui
-lie toutes les infortunes et les agite à la même secousse.
-
-Je pensais à cela l'autre matin--car c'est surtout le matin que Paris
-montre ses misères--en voyant marcher devant moi un pauvre diable
-étriqué dans un paletot trop mince qui faisait paraître ses enjambées
-plus longues, et exagérait férocement tous ses gestes. Courbé en deux,
-tourmenté comme un arbre en plein vent, cet homme s'en allait très
-vite. De temps en temps, sa main plongeait dans une de ses poches de
-derrière, et y cassait un petit pain qu'il dévorait furtivement, comme
-honteux de manger dans la rue.
-
-Les maçons me donnent appétit, quand je les vois, assis sur les
-trottoirs, mordre au beau mitan de leur miche fraîche. Les petits
-employés aussi me font envie, lorsqu'ils reviennent en courant de la
-boulangerie au bureau, la plume à l'oreille, la bouche pleine, tout
-réjouis de ce repas au grand air. Mais ici on sentait la honte de la
-vraie faim, et c'était pitié de voir ce malheureux n'osant manger que
-par miettes le pain qu'il broyait au fond de sa poche.
-
-Je le suivais depuis un moment quand tout à coup, comme il arrive
-souvent dans ces existences déroutées, il changea brusquement de
-direction et d'idée, et en se retournant se trouva face à face avec
-moi.
-
-«Tiens! vous voilà...» Par hasard, je le connaissais un peu. C'était
-un de ces brasseurs d'affaires comme il en pousse tant entre les pavés
-de Paris, homme à inventions, fondateur de journaux Impossibles,
-autour duquel il s'était fait pendant un certain temps beaucoup de
-réclames et de bruit imprimé, et qui depuis trois mois avait disparu
-dans un formidable plongeon. Après un bouillonnement de quelques jours
-à l'endroit de sa chute, le flot s'était uni, refermé, et il n'avait
-plus été question de lui. En me voyant, il se troubla, et pour couper
-court à toute question, sans doute aussi pour détourner mon regard de
-sa tenue sordide et de son sou de pain, il se mit à me parler très
-vite, d'un ton faussement joyeux... Ses affaires allaient bien, très
-bien... Ça n'avait été qu'un temps d'arrêt. En ce moment, il tenait une
-affaire magnifique... Un grand journal industriel à images... Beaucoup
-d'argent, un traité d'annonces superbe!... Et sa figure s'animait en
-parlant. Sa taille se redressait. Peu à peu il prit un ton protecteur,
-comme s'il était déjà dans son bureau de rédaction, me demanda même des
-articles.
-
-«Et vous savez, ajouta-t-il, d'un air de triomphe, c'est une affaire
-sûre... je commence avec trois cent mille francs que m'a promis
-Girardin!»
-
-Girardin!
-
-C'est bien le nom qui vient toujours à la bouche de ces visionnaires.
-Quand on le prononce devant moi, ce nom, il me semble voir des
-quartiers neufs, de grandes bâtisses inachevées, des journaux tout
-frais imprimés, avec des listes d'actionnaires et d'administrateurs.
-Que de fois j'ai entendu dire, à propos de projets insensés: «Il
-faudra parler de ça à Girardin!...»
-
-Et lui aussi, le pauvre diable, cette idée lui était venue de parler de
-ça à Girardin. Toute la nuit, il avait dû préparer son plan, aligner
-des chiffres; puis il était sorti, et en marchant, en s'agitant,
-l'affaire était devenue si belle, qu'au moment de notre rencontre il
-lui paraissait impossible que Girardin lui refusât ses trois cent mille
-francs. En disant qu'on les lui avait promis, le malheureux ne mentait
-pas, il ne faisait que continuer son rêve.
-
-Pendant qu'il me parlait, nous étions bousculés, poussés contre le mur.
-C'était sur le trottoir d'une de ces rues si agitées qui vont de la
-Bourse à la Banque, pleines de gens pressés, distraits, tout à leurs
-affaires, boutiquiers anxieux courant retirer leurs billets, petits
-boursiers à figures basses qui se jettent des chiffres à l'oreille en
-passant. Et d'entendre tous ces beaux projets au milieu de cette foule,
-dans ce quartier de spéculateurs où l'on sent comme la hâte et la
-fièvre des jeux de hasard, cela me donnait le frisson d'une histoire de
-naufrage racontée en pleine mer. Je voyais réellement tout ce que cet
-homme me disait, ses catastrophes sur d'autres visages, et ses espoirs
-rayonnants dans d'autres yeux égarés. Il me quitta brusquement, comme
-il m'avait abordé, jeté à corps perdu dans ce tourbillon de folies, de
-rêves, de mensonges, ce que ces gens-là appellent d'un ton sérieux «
-les affaires».
-
-Au bout de cinq minutes, je l'avais oublié, mais le soir, rentré chez
-moi, quand je secouai avec la poussière des rues toutes les tristesses
-de la journée, je revis cette figure tourmentée et pâle, le petit pain
-d'un sou, et le geste qui soulignait ces paroles fastueuses: «Avec
-trois cent mille francs que m'a promis Girardin!...»
-
-
-
-
-ARTHUR
-
-
-Il y a quelques années, j'habitais un petit pavillon aux
-Champs-Élysées, dans le passage des Douze-Maisons. Figurez-vous
-un coin de faubourg perdu, niché au milieu de ces grandes avenues
-aristocratiques, si froides, si tranquilles, qu'il semble qu'on n'y
-passe qu'en voiture. Je ne sais quel caprice de propriétaire, quelle
-manie d'avare ou de vieux laissait traîner ainsi au cœur de ce beau
-quartier ces terrains vagues, ces petits jardins moisis, ces maisons
-basses, bâties de travers, avec l'escalier en dehors et des terrasses
-de bois pleines de linge étendu, de cages à lapins, de chats maigres,
-de corbeaux apprivoisés. Il y avait là des ménages d'ouvriers, de
-petits rentiers, quelques artistes,--on en trouve partout où il reste
-des arbres,--et enfin deux ou trois garnis d'aspect sordide, comme
-encrassés par des générations de misères. Tout autour, la splendeur et
-le bruit des Champs-Élysées, un roulement continu, un cliquetis de
-harnais et de pas fringants, les portes cochères lourdement refermées,
-les calèches ébranlant les porches, des pianos étouffés, les violons de
-Mabille, un horizon de grands hôtels muets, aux angles arrondis, avec
-leurs vitres nuancées par des rideaux de soie claire et leurs hautes
-glaces sans tain, où montent les dorures des candélabres et les fleurs
-rares des jardinières...
-
-Cette ruelle noire des Douze-Maisons, éclairée seulement d'un réverbère
-au bout, était comme la coulisse du beau décor environnant. Tout ce
-qu'il y avait de paillons dans ce luxe venait se réfugier là, galons de
-livrées, maillots de clowns, toute une bohème de palefreniers anglais,
-d'écuyers du Cirque, les deux petits postillons de l'Hippodrome avec
-leurs poneys jumeaux et leurs affiches-réclames, la voiture aux
-chèvres, les guignols, les marchandes d'oublies, et puis des tribus
-d'aveugles qui revenaient le soir, chargés de pliants, d'accordéons, de
-sébiles. Un de ces aveugles se maria pendant que j'habitais le passage.
-Cela nous valut toute la nuit un concert fantastique de clarinettes, de
-hautbois, d'orgues, d'accordéons, où l'on voyait très bien défiler tous
-les ponts de Paris avec leurs psalmodies différentes... A l'ordinaire
-cependant, le passage était assez tranquille. Ces errants de la rue
-ne rentraient qu'à la brune, et si las! Il n'y avait de tapage que le
-samedi, lorsque Arthur touchait sa paye.
-
-C'était mon voisin, cet Arthur. Un petit mur allongé d'un treillage
-séparait seul mon pavillon du garni qu'il habitait avec sa femme.
-Aussi, bien malgré moi, sa vie se trouvait-elle mêlée à la mienne; et
-tous les samedis j'entendais, sans en rien perdre, l'horrible drame
-si parisien qui se jouait dans ce ménage d'ouvriers. Cela commençait
-toujours de la même façon. La femme préparait le dîner; les enfants
-tournaient autour d'elle. Elle leur parlait doucement, s'affairait.
-Sept heures, huit heures: personne... A mesure que le temps se passait,
-sa voix changeait, roulait des larmes, devenait nerveuse. Les enfants
-avaient faim, sommeil, commençaient à grogner. L'homme n'arrivait
-toujours pas. On mangeait sans lui. Puis, la marmaille couchée,
-le poulailler endormi, elle venait sur le balcon de bois, et je
-l'entendais dire tout bas en sanglotant:
-
-«Oh! la canaille! la canaille!»
-
-Des voisins qui rentraient la trouvaient là. On la plaignait.
-
-«Allez donc vous coucher, madame Arthur. Vous savez bien qu'il ne
-rentrera pas, puisque c'est le jour de paye.»
-
-Et des conseils, des commérages.
-
-«A votre place, voilà comme je ferais... Pourquoi ne le dites-vous pas
-à son patron?»
-
-Tout cet apitoiement la faisait pleurer davantage; mais elle persistait
-dans son espoir, dans son attente, s'y énervait, et les portes fermées,
-le passage muet, se croyant bien seule, restait accoudée là, ramassée
-toute dans une idée fixe, se racontant à elle-même et très haut ses
-tristesses avec ce laisser-aller du peuple qui a toujours une moitié de
-sa vie dans la rue. C'étaient des loyers en retard, les fournisseurs
-qui la tourmentaient, le boulanger qui refusait le pain... Comment
-ferait-elle, s'il rentrait encore sans argent? A la fin, la lassitude
-la prenait de guetter les pas attardés, de compter les heures. Elle
-rentrait; mais longtemps après, quand je croyais tout fini, on toussait
-près de moi sur la galerie. Elle était encore là, la malheureuse,
-ramenée par l'inquiétude, se tuant les yeux à regarder dans cette
-ruelle noire, et n'y voyant que sa détresse.
-
-Vers une heure, deux heures, quelquefois plus tard, on chantait au
-bout du passage. C'était Arthur qui rentrait. Le plus souvent, il se
-faisait accompagner, traînait un camarade jusqu'à sa porte: «Viens
-donc ... viens donc...» et même là, il flânait encore, ne pouvait
-se décider à rentrer, sachant bien ce qui l'attendait chez lui...
-En montant l'escalier, le silence de la maison endormie qui lui
-renvoyait son pas lourd le gênait comme un remords. Il parlait seul,
-tout haut, s'arrêtant devant chaque taudis: «Bonsoir, ma'me Weber...
-bonsoir, ma'me Mathieu.» Et si on ne lui répondait pas, c'était une
-bordée d'injures, jusqu'au moment où toutes les portes, toutes les
-fenêtres s'ouvraient pour lui renvoyer ses malédictions. C'est ce qu'il
-demandait. Son vin aimait le train, les querelles. Et puis, comme cela,
-il s'échauffait, arrivait en colère, et sa rentrée lui faisait moins
-peur.
-
-Elle était terrible, cette rentrée...
-
-«Ouvre, c'est moi...»
-
-J'entendais les pieds nus de la femme sur le carreau, le frottement des
-allumettes, et l'homme qui, dès en entrant, essayait de bégayer une
-histoire, toujours la même: les camarades, l'entraînement... Chose,
-tu sais bien... Chose qui travaille au chemin de fer. La femme ne
-l'écoutait pas:
-
-«Et l'argent?
-
---J'en ai plus, disait la voix d'Arthur.
-
---Tu mens!...»
-
-Il mentait en effet. Même dans l'entraînement du vin, il réservait
-toujours quelques sous, pensant d'avance à sa soif du lundi; et
-c'est ce restant de paye qu'elle essayait de lui arracher. Arthur se
-débattait:
-
-«Puisque je te dis que j'ai tout bu!» criait-il. Sans répondre, elle
-s'accrochait à lui de toute son indignation, de tous ses nerfs, le
-secouait, le fouillait, retournait ses poches. Au bout d'un moment,
-j'entendais l'argent qui roulait par terre, la femme se jetant dessus
-avec un rire de triomphe.
-
-«Ah! tu vois bien.»
-
-Puis un juron, des coups sourds..., c'est l'ivrogne qui se vengeait.
-Une fois en train de battre; il ne s'arrêtait plus. Tout ce qu'il y
-a de mauvais, de destructeur dans ces affreux vins de barrière lui
-montait au cerveau et voulait sortir. La femme hurlait, les derniers
-meubles du bouge volaient en éclats, les enfants réveillés en sursaut
-pleuraient de peur. Dans le passage, les fenêtres s'ouvraient. On
-disait;
-
-«C'est Arthur! c'est Arthur!...»
-
-Quelquefois aussi le beau-père, un vieux chiffonnier qui logeait dans
-le garni voisin, venait au secours de sa fille; mais Arthur s'enfermait
-à clef pour ne pas être dérangé dans son opération. Alors, à travers
-la serrure, un dialogue effrayant s'engageait entre le beau-père et le
-gendre, et nous en apprenions de belles:
-
-«T'en as donc pas assez de tes deux ans de prison, bandit?» criait le
-vieux. Et l'ivrogne, d'un ton superbe:
-
-«Eh bien oui, j'ai fait deux ans de prison... Et puis après?... Au
-moins, moi, j'ai payé ma dette à la société... Tâche donc de payer la
-tienne!...»
-
-Cela lui paraissait tout simple: j'ai volé, vous m'avez mis en prison.
-Nous sommes quittes... Mais tout de même, si le vieux insistait
-trop là-dessus, Arthur impatienté ouvrait sa porte, tombait sur le
-beau-père, la belle-mère, les voisins, et battait tout le monde, comme
-Polichinelle.
-
-Ce n'était pourtant pas un méchant homme. Bien souvent le dimanche,
-au lendemain d'une de ces tueries, l'ivrogne apaisé, sans le sou pour
-aller boire, passait la journée chez lui. On sortait les chaises des
-chambres. On s'installait sur le balcon, ma'me Weber, ma'me Mathieu,
-tout le garni, et l'on causait. Arthur faisait l'aimable, le bel
-esprit; vous auriez dit un de ces ouvriers modèles qui suivent les
-cours du soir. Il prenait pour parler une voix blanche, doucereuse,
-déclamait des bouts d'idées ramassées un peu partout, sur les droits
-de l'ouvrier, la tyrannie du capital. Sa pauvre femme, attendrie par
-les coups de la veille, le regardait avec admiration, et ce n'était pas
-la seule.
-
-«Cet Arthur pourtant, s'il voulait!» murmurait ma'me Weber en
-soupirant. Ensuite ces dames le faisaient chanter... Il chantait _les
-Hirondelles_, de M. de _Bélanger_... Oh! cette voix de gorge, pleine
-de fausses larmes, le sentimentalisme bête de l'ouvrier!... Sous la
-vérandah moisie, en papier goudronné, les guenilles étendues laissaient
-passer un coin du ciel bleu entre les cordes, et toute cette crapule,
-affamée d'idéal à sa manière, tournait là-haut ses yeux mouillés.
-
-Tout cela n'empêchait pas que, le samedi suivant, Arthur mangeait sa
-paye, battait sa femme; et qu'il y avait là, dans ce bouge, un tas
-d'autres petits Arthur, n'attendant que d'avoir l'âge de leur père pour
-manger leur paye, battre leurs femmes... Et c'est cette race-là qui
-voudrait gouverner le monde!... Ah! maladie! comme disaient mes voisins
-du passage.
-
-
-
-
-LES TROIS SOMMATIONS
-
-
-Aussi vrai que je m'appelle Bélisaire et que j'ai mon rabot dans la
-main en ce moment, si le père Thiers s'imagine que la bonne leçon qu'il
-vient de nous donner aura servi à quelque chose, c'est qu'il ne connaît
-pas le peuple de Paris. Voyez-vous, monsieur, ils auront beau nous
-fusiller en grand, nous déporter, nous exporter, mettre Cayenne au bout
-de Satory, bourrer les pontons comme des barils à sardines, le Parisien
-aime l'émeute, et rien ne pourra lui enlever ce goût-là! On a ça dans
-le sang. Qu'est-ce que vous voulez? Ce n'est pas tant la politique,
-qui nous amuse, c'est le train qu'elle fait: les ateliers fermés, les
-rassemblements, la flâne, et puis encore quelque chose en plus que je
-ne saurais vous dire.
-
-Pour bien comprendre cela, il faut être né, comme moi, rue de
-l'Orillon, dans un atelier de menuisier, et depuis huit ans jusqu'à
-quinze qu'on m'a mis en apprentissage, avoir roulé le faubourg avec
-une voiture à bras pleine de copeaux. Ah! dame! je peux dire que je
-m'en suis payé des révolutions, dans ce temps-là. Tout petit, pas plus
-haut qu'une botte, dès qu'il y avait du bruit dans Paris, vous étiez
-sûr de m'y voir par un bout. Presque toujours je savais ça d'avance.
-Quand je voyais les ouvriers s'en aller bras dessus, bras dessous, dans
-le faubourg, en prenant le trottoir tout en large, les femmes sur les
-portes causant, gesticulant, et tous ces tas de monde qui descendaient
-des barrières, je me disais en charriant mes copeaux: «Bonne affaire!
-il va y avoir quelque chose...»
-
-En effet, ça ne manquait pas. Le soir, en rentrant chez nous, je
-trouvais la boutique pleine; des amis du père causaient politique
-autour de l'établi, des voisins lui apportaient le journal; car dans
-ce temps-là il n'y avait pas de feuilles à un sou comme maintenant.
-Ceux qui voulaient recevoir le journal se cotisaient à plusieurs dans
-la même maison et se le passaient d'étage en étage ... Papa Bélisaire,
-qui travaillait toujours malgré tout, poussait son rabot avec colère en
-entendant les nouvelles; et je me rappelle que ces jours-là, au moment
-de se mettre à table, la mère ne manquait jamais de nous dire:
-
-«Tenez-vous tranquilles, les enfants... Le père n'est pas content,
-rapport aux affaires de la politique.»
-
-Moi, vous pensez, je n'y comprenais pas grand'chose, à ces sacrées
-affaires. Tout de même, il y avait des mots qui m'entraient dans la
-tête à force de les entendre, comme, par exemple:
-
-«Cette canaille de Guizot, qui est allé à Gand!»
-
-Je ne savais pas bien ce que c'était que ce Guizot, ni ce que cela
-voulait dire d'être allé à Gand; mais c'est égal! je répétais avec les
-autres:
-
-«Canaille de Guizot!... Canaille de Guizot!...»
-
-Et j'y allais d'autant plus de bon cœur à l'appeler canaille, ce pauvre
-M. Guizot, que, dans ma tête, je le confondais avec un grand coquin de
-sergent de ville qui se tenait au coin de la rue de l'Orillon et me
-faisait toujours des misères, par rapport à ma charrette de copeaux
-... Personne ne l'aimait dans le quartier, ce grand rouge-là! Les
-chiens, les enfants, tout le monde lui était après; il n'y avait que le
-marchand de vin qui, de temps en temps, pour l'amadouer, lui glissait
-un verre de vin dans l'entre-bâillement de sa boutique. Le grand rouge
-s'approchait sans avoir l'air de rien, regardait à droite et à gauche
-s'il n'y avait pas de chefs, puis, en passant, _uit_!... Je n'ai jamais
-vu siffler un verre de vin si lestement. Le malin, c'était de guetter
-le moment où il avait le coude en l'air, et d'arriver derrière en
-criant:
-
-«Gare, sergo!... voilà l'officier.»
-
-On est comme ça dans le peuple de Paris, c'est le sergent de ville qui
-porte la peine de tout. On s'habitue à les haïr, les pauvres diables,
-à les regarder comme des chiens. Les ministres font des bêtises, c'est
-aux sergents de ville qu'on les fait payer, et quand une fois il arrive
-une bonne révolution, les ministres s'en vont à Versailles, et les
-sergents de ville dans le canal...
-
-Pour en revenir donc à ce que je vous disais, dès qu'il y avait quelque
-chose dans Paris, j'étais un des premiers à le savoir. Ces jours-là,
-on se donnait rendez-vous, tous les petits du quartier, et nous
-descendions ensemble le faubourg. Il y avait des gens qui criaient:
-
-«C'est rue Montmartre... non!... à la porte Saint-Denis.»
-
-D'autres qui s'étaient trouvés en course de ce côté-là, revenaient
-furieux de n'avoir pas pu passer. Les femmes couraient chez les
-boulangers. On fermait les portes cochères. Tout cela nous montait.
-Nous chantions, nous bousculions en passant les petits marchands des
-rues qui relevaient bien vite leurs étalages, leurs éventaires comme
-les jours de grand vent. Quelquefois, en arrivant au canal, les ponts
-des écluses étaient déjà tournés. Des fiacres, des camions s'arrêtaient
-là. Les cochers juraient, le monde s'inquiétait. Nous escaladions en
-courant cette grande passerelle toute en marches qui séparait alors le
-faubourg de la rue du Temple, et nous arrivions sur les boulevards.
-
-C'est ça qui est amusant, le boulevard, les mardis gras et les jours
-d'émeute. Presque pas de voitures; on pouvait galoper à son aise sur
-cette grande chaussée. En nous voyant passer, les boutiquiers de ces
-quartiers savaient bien ce que cela voulait dire, et fermaient vite
-leurs magasins. On entendait claquer les volets; mais tout de même, une
-fois la boutique fermée, ces gens-là se tenaient sur le trottoir devant
-leurs portes, parce que chez les Parisiens la curiosité est plus forte
-que tout.
-
-Enfin nous apercevions une masse noire, la foule, l'encombrement.
-C'était là!... Seulement pour bien voir, il s'agissait d'être au
-premier rang; et dame! on en recevait de ces taloches... Pourtant, à
-force de pousser, de bousculer, de se glisser entre les jambes, nous
-finissions par arriver... Une fois bien placés, en avant de tout le
-monde, on respirait et on était fier. Le fait est que le spectacle en
-valait la peine.
-
-Non, voyez-vous, jamais M. Bocage, jamais M. Mélingue ne m'ont donné un
-battement de cœur pareil à celui que j'avais en voyant là-bas, au bout
-de la rue, dans l'espace resté vide, le commissaire s'avancer avec son
-écharpe... Les autres criaient:
-
-«Le commissaire! le commissaire!»
-
-Moi je ne disais rien. J'avais les dents serrées de peur, de plaisir,
-de je ne sais pas quoi; en moi-même je pensais:
-
-«Le commissaire est là... gare tout à l'heure les coups de trique...»
-
-Ce n'était pas encore tant les coups de trique qui m'impressionnaient,
-mais ce diable d'homme avec son écharpe sur son habit noir, et ce
-grand chapeau de monsieur qui lui donnait l'air d'être en visite au
-milieu des schakos et des tricornes, ça me faisait un effet...! Après
-un roulement de tambour, le commissaire commençait à marmotter quelque
-chose. Comme il était loin de nous, malgré le grand silence, sa voix
-s'en allait dans l'air, et on n'entendait que ça:
-
-«Mn...mn... mn...»
-
-Mais nous la connaissions aussi bien que lui la loi sur les
-attroupements. Nous savions que nous avions droit à trois sommations
-avant d'arriver aux coups de trique. Aussi la première fois, personne
-ne bougeait. On restait là, bien tranquille, les mains dans les
-poches... Par exemple, au second roulement, on commençait à devenir
-vert, et à regarder de droite et de gauche par où il faudrait passer...
-Au troisième roulement, prrt! c'était comme un départ de perdreaux, et
-des cris, des miaulements, un envolement de tabliers, de chapeaux, de
-casquettes, et puis là-bas derrière, les triques qui commençaient à
-taper. Non, vrai! il n'y a pas de pièces de théâtre capables de vous
-donner de ces émotions-là. On en avait pour huit jours à raconter cela
-aux autres, et comme ils étaient fiers ceux qui pouvaient dire:
-
-«J'ai entendu la troisième sommation!...»
-
-Il faut dire aussi qu'à ce jeu on risquait quelquefois des morceaux de
-sa peau. Figurez-vous qu'un jour, à la pointe Saint-Eustache, je ne
-sais comment le commissaire fit son compte; mais pas plutôt le second
-roulement, voilà les municipaux qui partent, la trique en l'air. Je
-ne restai pas là à les attendre, vous pensez bien. Mais j'avais beau
-allonger mes petites jambes, un de ces grands diables s'était acharné
-sur moi et me serrait de si court, de si court, qu'après avoir senti
-deux ou trois fois le vent de sa trique, je finis par la recevoir en
-plein sur la tête. Dieu de Dieu, quelle décharge! je n'ai jamais vu
-pareille illumination... On me rapporta chez nous la figure fendue, et
-si vous croyez que ça m'avait corrigé... Ah! ben oui, tout le temps que
-la pauvre maman Bélisaire me mettait des compresses, je ne cessais pas
-de crier:
-
-«Ce n'est pas ma faute... C'est ce gueux de commissaire qui nous a
-trichés... il n'a fait que deux sommations!»
-
-
-
-
-UN SOIR DE PREMIÈRE
-
-
-IMPRESSIONS DE L'AUTEUR
-
-
-C'est pour huit heures. Dans cinq minutes, la toile va se lever.
-Machinistes, régisseur, garçon d'accessoires, tout le monde est à son
-poste. Les acteurs de la première scène se placent, prennent leurs
-attitudes. Je regarde une dernière fois par le trou du rideau. La
-salle est comble; quinze cents têtes rangées en amphithéâtre, riant,
-s'agitant dans la lumière. Il y en a quelques-unes que je reconnais
-vaguement; mais leur physionomie me parait toute changée. Ce sont
-des mines pincées, des airs rogues, dogmatiques, des lorgnettes déjà
-braquées qui me visent comme des pistolets. Il y a bien dans un coin
-quelques visages chers, pâlis par l'angoisse et l'attente: mais combien
-d'indifférents, de mal disposés! Et tout ce que ces gens apportent du
-dehors, cette masse d'inquiétudes, de distractions, de préoccupations,
-de méfiances... Dire qu'il va falloir dissiper tout cela, traverser
-cette atmosphère d'ennui, de malveillance, faire à ces milliers d'êtres
-une pensée commune, et que mon drame ne peut exister qu'en allumant
-sa vie à toutes ces paires d'yeux inexorables... Je voudrais attendre
-encore, empêcher le rideau de se lever. Mais non! il est trop tard.
-Voilà les trois coups frappés, l'orchestre qui prélude... puis un grand
-silence, et une voix que j'entends des coulisses, sourde, lointaine,
-perdue dans l'immensité de la salle. C'est ma pièce qui commence. Ah!
-malheureux, qu'est-ce que j'ai fait?...
-
-Moment terrible. On ne sait où aller, que devenir. Rester là, collé
-contre un portant, l'oreille tendue, le cœur serré; encourager les
-acteurs quand on aurait tant besoin d'encouragements soi-même, parler
-sans savoir ce qu'on dit, sourire en ayant dans les yeux l'égarement de
-la pensée absente... Au diable! J'aime encore mieux me glisser dans la
-salle et regarder le danger en face.
-
-Caché au fond d'une baignoire, j'essaye de me poser en spectateur
-détaché, indifférent, comme si je n'avais pas vu pendant deux mois
-toutes les poussières de ces planches flotter autour de mon œuvre,
-comme si je n'avais pas réglé moi-même tous ces gestes, toutes ces voix
-et les moindres détails de la mise en scène, depuis le mécanisme des
-portes jusqu'à la montée du gaz. C'est une impression singulière. Je
-voudrais écouter, mais je ne peux pas. Tout me gêne, tout me dérange.
-Ce sont des clefs brusques aux portes des loges, des tabourets qu'on
-remue, des quintes de toux qui s'encouragent, se répondent, des
-chuchotements d'éventails, des étoffes froissées, un tas de petits
-bruits qui me paraissent énormes; puis des hostilités de gestes,
-d'attitudes, des dos qui n'ont pas l'air content, des coudes ennuyés
-qui s'étalent, semblent barrer tout le décor.
-
-Devant moi, un tout jeune homme à binocle prend des notes d'un air
-grave, et dit:
-
-«C'est enfantin.»
-
-Dans la loge à côté, on cause à voix basse:
-
-«Vous savez que c'est pour demain.
-
---Pour demain?
-
---Oui, demain, sans faute.»
-
-Il paraît que demain est très important pour ces gens-là, et moi qui
-ne pense qu'à aujourd'hui!... A travers cette confusion, pas un de mes
-mots ne porte, ne fait flèche. Au lieu de monter, d'emplir la salle,
-les voix des acteurs s'arrêtent au bord de la rampe et retombent
-lourdement dans le trou du souffleur, au fracas bête de la claque...
-Qu'est-ce qu'il a donc à se fâcher, ce monsieur, là-haut? Décidément
-j'ai peur. Je m'en vais.
-
-Me voilà dehors. Il pleut, il fait noir; mais je ne m'en aperçois
-guère. Les loges, les galeries tournent encore devant moi avec leurs
-rangées de têtes lumineuses, et la scène au milieu, comme un point
-fixe, éclatant, qui s'obscurcit à mesure que je m'éloigne. J'ai
-beau marcher, me secouer, je la vois toujours cette scène maudite,
-et la pièce que je sais par cœur, continue à se jouer, à se traîner
-lugubrement au fond de mon cerveau. C'est comme un mauvais rêve que
-j'emporte avec moi, et auquel je mêle les gens qui me heurtent, le
-gâchis, le bruit de la rue. Au coin du boulevard, un coup de sifflet
-m'arrête, me fait pâlir. Imbécile! c'est un bureau d'omnibus... Et je
-marche, et la pluie redouble. Il me semble que là-bas aussi il pleut
-sur mon drame, que tout se décolle, se détrempe, et que mes héros,
-honteux et frippés, barbottent à ma suite sur les trottoirs luisants de
-gaz et d'eau.
-
-Pour m'arracher à ces idées noires, j'entre dans un café. J'essaye
-de lire; mais les lettres se croisent, dansent, s'allongent,
-tourbillonnent. Je ne sais plus ce que les mots veulent dire; ils me
-semblent tous bizarres, vides de sens. Cela me rappelle une lecture
-que j'ai faite en mer, il y a quelques années, un jour de très gros
-temps. Sous le rouf inondé d'eau où je m'étais blotti, j'avais trouvé
-une grammaire anglaise, et là, dans le train des vagues et des mâts
-arrachés, pour ne pas penser au danger, pour ne pas voir ces paquets
-d'eau verdâtre qui croulaient sur le pont en s'étalant, je m'absorbais
-de toutes mes forces dans l'étude du _th_ anglais; mais j'avais beau
-lire à haute voix, répéter et crier les mots, rien ne pouvait entrer
-dans ma tête pleine des huées de la mer et des sifflements aigus de la
-bise en haut des vergues.
-
-Le journal que je tiens à ce moment me paraît aussi incompréhensible
-que ma grammaire anglaise. Pourtant à force de fixer cette grande
-feuille dépliée devant moi, je vois s'y dérouler, entre les lignes
-courtes et serrées, les articles de demain, et mon pauvre nom se
-débattre dans des buissons d'épines et des flots d'encre amère... Tout
-à coup le gaz baisse, on ferme le café.
-
-Déjà?
-
-Quelle heure est-il donc?
-
-... Les boulevards sont pleins de monde. On sort des théâtres. Je
-me croise sans doute avec des gens qui ont vu ma pièce. Je voudrais
-demander, savoir, et en même temps je passe vite pour ne pas entendre
-les réflexions à haute voix et les feuilletons en pleine rue. Ah!
-comme ils sont heureux tous ceux-là qui rentrent chez eux et qui n'ont
-pas fait de pièces... Me voici devant le théâtre. Tout est fermé,
-éteint. Décidément, je ne saurai rien ce soir; mais je me sens une
-immense tristesse devant les affiches mouillées et les ifs à lampions
-qui clignotent encore à la porte. Ce grand bâtiment que j'ai vu tout
-à l'heure s'étaler en bruit et en lumière à tout ce coin de boulevard
-est sourd, noir, désert, ruisselant comme après un incendie ... Allons!
-c'est fini. Six mois de travail, de rêves, de fatigues, d'espérances,
-tout cela s'est brûlé, perdu, envolé à la flambée de gaz d'une soirée.
-
-
-
-
-LA SOUPE AU FROMAGE
-
-
-C'est une petite chambre au cinquième, une de ces mansardes où la pluie
-tombe droite sur les vitres à tabatière, et qui--la nuit venue comme
-maintenant--semblent se perdre avec les toits dans le noir et dans la
-rafale. Pourtant la pièce est bonne, confortable, et l'on éprouve en y
-entrant je ne sais quel sentiment de bien-être qu'augmentent encore le
-bruit du vent et les torrents de pluie ruisselant aux gouttières. On se
-croirait dans un nid bien chaud, tout en haut d'un grand arbre. Pour
-le moment, le nid est vide. Le maître du logis n'est pas là; mais on
-sent qu'il va rentrer bientôt, et tout chez lui a l'air de l'attendre.
-Sur un bon feu couvert, une petite marmite bout tranquillement avec
-un murmure de satisfaction. C'est un peu tard veiller pour une
-marmite; aussi quoique celle-là semble faite au métier, à en juger
-par ses flancs roussis, passés à la flamme, de temps en temps elle
-s'impatiente, et son couvercle se soulève, agité par la vapeur. Alors
-une bouffée de chaleur appétissante monte et se répand dans toute la
-chambre.
-
-Oh! la bonne odeur de soupe au fromage...
-
-Parfois aussi le feu couvert se dégage un peu. Un écroulement de
-cendres se fait entre les bûches, et une petite flamme court sur
-le parquet, éclairant le logis par le bas, comme pour faire son
-inspection, s'assurer que tout est en ordre. Oui, ma foi! tout est
-bien en ordre, et le maître peut venir quand il voudra. Les rideaux
-d'algérienne sont tirés devant les fenêtres, drapés confortablement
-autour du lit. Voilà là-bas le grand fauteuil qui s'allonge auprès de
-la cheminée; la table, dans un coin toute dressée, avec la lampe prête
-à allumer, le couvert mis pour un seul, et à côté du couvert le livre,
-compagnon du repas solitaire... Et de même que la marmite a un coup
-de feu, les fleurs de la vaisselle ont pâli dans l'eau, le livre est
-froissé aux bords. Il y a sur tout cela l'air attendri, un peu fatigué,
-d'une habitude. On sent que le maître du logis doit rentrer très tard
-toutes les nuits, et qu'il aime à trouver en rentrant ce petit souper
-qui mijote, et tient la chambre parfumée et chaude jusqu'à son retour.
-
-Oh! la bonne odeur de soupe au fromage.
-
-A voir la netteté de ce logement de garçon, je m'imagine un employé, un
-de ces êtres minutieux qui installent dans toute leur vie l'exactitude
-de l'heure du bureau et l'ordre des cartons étiquetés. Pour rentrer si
-tard, il doit avoir un service de nuit à la poste ou au télégraphe. Je
-le vois d'ici derrière un grillage, en manches de lustrine et calotte
-de velours, triant, timbrant des lettres, dévidant les banderoles
-bleues des dépêches, préparant à Paris qui dort ou qui s'amuse toutes
-ses affaires de demain. Eh bien, non. Ce n'est pas cela. Voici qu'en
-furetant dans la chambre, la petite lueur du foyer vient éclairer de
-grandes photographies accrochées au mur. Aussitôt l'on voit sortir
-de l'ombre, encadrés d'or et majestueusement drapés, l'empereur
-Auguste, Mahomet, Félix, chevalier romain, gouverneur d'Arménie, des
-couronnes, des casques, des tiares, des turbans, et sous ces coiffures
-différentes, toujours la même tête solennelle et droite, la tête du
-maître de céans, l'heureux seigneur pour qui cette soupe embaumée
-mijote et bout doucement sur la cendre chaude...
-
-Oh! la bonne odeur de soupe au fromage...
-
-Certes, non! celui-là n'est pas un employé des postes. C'est un
-empereur, un maître du monde, un de ces êtres providentiels qui tous
-les soirs de répertoire font trembler les voûtes de l'Odéon et n'ont
-qu'à dire: «Gardes, saisissez-le!» pour que les gardes obéissent. En
-ce moment, il est là-bas dans son palais, de l'autre côté de l'eau.
-Le cothurne aux talons, la chlamyde à l'épaule, il erre sous les
-portiques, déclame, fronce le sourcil, se drape d'un air ennuyé dans
-ses tirades tragiques. C'est si triste en effet de jouer devant les
-banquettes! Et la salle de l'Odéon est si grande, si froide, les soirs
-de tragédie!... Tout à coup l'empereur, à demi gelé sous sa pourpre,
-sent un frisson de chaleur lui courir par tout le corps. Son œil
-s'allume, sa narine s'ouvre... Il songe qu'en rentrant, il va trouver
-sa chambre encore chaude, le couvert mis, la lampe prête et tout son
-petit chez lui bien rangé, avec ce soin bourgeois des comédiens qui
-se vengent dans la vie privée des allures un peu désordonnées de la
-scène... Il se voit découvrant la marmite, remplissant son assiette à
-fleurs...
-
-Oh! la bonne odeur de soupe au fromage!...
-
-A partir de ce moment, ce n'est plus le même homme. Les plis droits de
-sa chlamyde, les escaliers de marbre, la roideur des portiques n'ont
-plus rien qui le gêne. Il s'anime, presse son jeu, précipite l'action.
-Pensez donc! si le feu allait s'éteindre là-bas... A mesure que la
-soirée s'avance, sa vision se rapproche et lui donne de l'entrain.
-Miracle! l'Odéon dégèle. Les vieux habitués de l'orchestre, réveillés
-de leur torpeur, trouvent que ce Marancourt est vraiment magnifique,
-surtout aux dernières scènes. Le fait est qu'au dénoûment, à l'heure
-décisive où l'on poignarde les traîtres, où l'on marie les princesses,
-la physionomie de l'empereur vous a une béatitude, une sérénité
-singulières. L'estomac creusé par tant d émotions, de tirades, il lui
-semble qu'il est chez lui, assis à sa petite table, et son regard va de
-Cinna à Maxime avec un bon sourire d'attendrissement, comme s'il voyait
-déjà les jolis fils blancs qui s'allongent au bout de la cuillère,
-quand la soupe au fromage est cuite à point, bien mijotée et servie
-chaud...
-
-
-
-
-LE DERNIER LIVRE
-
-
-«Il est mort!...» me dit quelqu'un dans l'escalier.
-
-Depuis plusieurs jours déjà, je la sentais venir la lugubre nouvelle.
-Je savais que d'un moment à l'autre j'allais la trouver à cette porte;
-et pourtant elle me frappa comme quelque chose d'inattendu. Le cœur
-gros, les lèvres tremblantes, j'entrai dans cet humble logis d'homme
-de lettres où le cabinet de travail tenait la plus grande place, où
-l'étude despotique avait pris tout le bien-être, toute la clarté de la
-maison.
-
-Il était là couché sur un petit lit de fer très bas, et sa table
-chargée de papiers, sa grande écriture interrompue au milieu des
-pages, sa plume encore debout dans l'encrier disaient combien la mort
-l'avait frappé subitement. Derrière le lit, une haute armoire de chêne,
-débordant de manuscrits, de paperasses, s'entr'ouvrait presque sur
-sa tête. Tout autour, des livres, rien que des livres: partout, sur
-des rayons, sur des chaises, sur le bureau, empilés par terre dans
-des coins, jusque sur le pied du lit. Quand il écrivait là, assis
-à sa table, cet encombrement, ce fouillis sans poussière pouvait
-plaire aux yeux: on y sentait la vie, l'entrain du travail. Mais dans
-cette chambre de mort, c'était lugubre. Tous ces pauvres livres, qui
-croulaient par piles, avaient l'air prêts à partir, à se perdre dans
-cette grande bibliothèque du hasard, éparse dans les ventes, sur les
-quais, les étalages, feuilletée par le vent et la flâne.
-
-Je venais de l'embrasser dans son lit, et j'étais debout à le regarder,
-tout saisi par le contact de ce front froid et lourd comme une pierre.
-Soudain la porte s'ouvrit. Un commis en librairie, chargé, essoufflé,
-entra joyeusement et poussa sur la table un paquet de livres, frais
-sortis de la presse.
-
-«Envoi de Bachelin», cria-t-il; puis, voyant le lit, il recula, ôta sa
-casquette et se retira discrètement.
-
-Il y avait quelque chose d'effroyablement ironique dans cet envoi du
-libraire Bachelin, retardé d'un mois, attendu par le malade avec tant
-d'impatience et reçu par le mort... Pauvre ami! C'était son dernier
-livre, celui sur lequel il comptait le plus. Avec quel soin minutieux
-ses mains, déjà tremblantes de fièvre, avaient corrigé les épreuves!
-quelle hâte il avait de tenir le premier exemplaire! Dans les derniers
-jours, quand il ne parlait plus, ses yeux restaient fixés sur la porte;
-et si les imprimeurs, les protes, les brocheurs, tout ce monde employé
-à l'œuvre d'un seul, avaient pu voir ce regard d'angoisse et d'attente,
-les mains se seraient hâtées, les lettres se seraient bien vite mises
-en pages, les pages en volumes pour arriver à temps, c'est-à-dire un
-jour plus tôt, et donner au mourant la joie de retrouver, toute fraîche
-dans le parfum du livre neuf et la netteté des caractères, cette pensée
-qu'il sentait déjà fuir et s'obscurcir en lui.
-
-Même en pleine vie, il y a là en effet pour l'écrivain un bonheur dont
-il ne se blase jamais. Ouvrir le premier exemplaire de son œuvre, la
-voir fixée, comme en relief, et non plus dans cette grande ébullition
-du cerveau où elle est toujours un peu confuse, quelle sensation
-délicieuse! Tout jeune, cela vous cause un éblouissement: les lettres
-miroitent, allongées de bleu, de jaune, comme si l'on avait du soleil
-plein la tête. Plus tard, à cette joie d'inventeur se mêle un peu de
-tristesse, le regret de n'avoir pas dit tout ce que l'on voulait dire.
-L'œuvre qu'on portait en soi paraît toujours plus belle que celle
-qu'on a faite. Tant de choses se perdent en ce voyage de la tête à la
-main! A voir dans les profondeurs du rêve, l'idée du livre ressemble à
-ces jolies méduses de la Méditerranée qui passent dans la mer comme des
-nuances flottantes; posées sur le sable, ce n'est plus qu'un peu d'eau,
-quelques gouttes décolorées que le vent sèche tout de suite.
-
-Hélas! ni ces joies ni ces désillusions, le pauvre garçon n'avait
-rien eu, lui, de sa dernière œuvre. C'était navrant à voir, cette
-tête inerte et lourde, endormie sur l'oreiller, et à côté ce livre
-tout neuf, qui allait paraître aux vitrines, se mêler aux bruits de
-la rue, à la vie de la journée, dont les passants liraient le titre
-machinalement, l'emporteraient dans leur mémoire, au fond de leurs
-yeux, avec le nom de l'auteur, ce même nom inscrit à la page triste
-des mairies, et si riant, si gai sur la couverture de couleur claire.
-Le problème de l'âme et du corps semblait tenir là tout entier, entre
-ce corps rigide qu'on allait ensevelir, oublier, et ce livre qui
-se détachait de lui, comme une âme visible, vivante, et peut-être
-immortelle...
-
-...«Il m'en avait promis un exemplaire...» dit tout bas près de moi
-une voix larmoyante. Je me retournai, et j'aperçus, sous des lunettes
-d'or, un petit œil vif et fureteur de ma connaissance et de la vôtre
-aussi, vous tous mes amis qui écrivez. C'était l'amateur de livres,
-celui qui vient, dès qu'un volume de vous est annoncé, sonner à votre
-porte deux petits coups timides et persistants qui lui ressemblent. Il
-entre, souriant, l'échine basse, frétille autour de vous, vous appelle
-«cher maître», et ne s'en ira pas sans emporter votre dernier livre.
-Rien que le dernier! Il a tous les autres, c'est celui-là seul qui lui
-manque. Et le moyen de refuser? Il arrive si bien à l'heure, il sait
-si bien vous prendre au milieu de cette joie dont nous parlions, dans
-l'abandon des envois, des dédicaces. Ah! le terrible petit homme que
-rien ne rebute, ni les portes sourdes, ni les accueils gelés, ni le
-vent, ni la pluie, ni les distances. Le matin, on le rencontre dans
-la rue de la Pompe, grattant au petit huis du patriarche de Passy; le
-soir, il revient de Marly avec le nouveau drame de Sardou sous le bras.
-Et comme cela, toujours trottant, toujours en quête, il remplit sa vie
-sans rien faire, et sa bibliothèque sans payer.
-
-Certes, il fallait que la passion des livres fût bien forte chez cet
-homme pour l'amener ainsi jusqu'à ce lit de mort.
-
-«Eh! prenez-le, votre exemplaire», lui dis-je impatienté. Il ne le
-prit pas, il l'engloutit. Puis, une fois le volume bien approfondi
-dans sa poche, il resta sans bouger, sans parler, la tête penchée sur
-l'épaule, essuyant ses lunettes d'un air attendri ... Qu'attendait-il?
-qu'est-ce qui le retenait? Peut-être un peu de honte, l'embarras de
-partir tout de suite, comme s'il n'était venu que pour cela?
-
-Eh bien, non!
-
-Sur la table, dans le papier d'emballage à moitié enlevé, il venait
-d'apercevoir quelques exemplaires d'amateur, la tranche épaisse, non
-rognés, avec de grandes marges, fleurons, culs-de-lampe; et malgré
-son attitude recueillie, son regard, sa pensée, out était là... Il en
-louchait, le malheureux!
-
-Ce que c'est pourtant que la manie d'observer!... Moi-même je m'étais
-laissé distraire de mon émotion, et je suivais, à travers mes larmes,
-cette petite comédie navrante qui se jouait au chevet du mort.
-Doucement, par petites secousses invisibles, l'amateur se rapprochait
-de la table. Sa main se posa comme par hasard sur un des volumes; il le
-retourna, l'ouvrit, palpa le feuillet. A mesure son œil s'allumait, le
-sang lui montait aux joues. La magie du livre opérait en lui... A la
-fin, n'y tenant plus, il en prit un:
-
-«C'est pour M. de Sainte-Beuve», me dit-il à demi-voix, et dans sa
-fièvre, son trouble, la peur qu'on ne le lui reprît, peut-être aussi
-pour bien me convaincre que c'était pour M. de Sainte-Beuve, il ajouta
-très gravement avec un accent de componction intraduisible: «De
-l'Académie française!...» et il disparut.
-
-
-
-
-MAISON A VENDRE
-
-
-Au-dessus de la porte, une porte de bois mal jointe, qui laissait se
-mêler, dans un grand intervalle, le sable du jardinet et la terre de la
-route, un écriteau était accroché depuis longtemps, immobile dans le
-soleil d'été, tourmenté, secoué au vent d'automne: _Maison à vendre_,
-et cela semblait dire aussi maison abandonnée, tant il y avait de
-silence autour.
-
-Quelqu'un habitait là pourtant. Une petite fumée bleuâtre, montant
-de la cheminée de brique qui dépassait un peu le mur, trahissait
-une existence cachée, discrète et triste comme la fumée de ce feu
-de pauvre. Puis à travers les ais branlants de la porte, au Heu de
-l'abandon, du vide, de cet en-l'air qui précède et annonce une vente,
-un départ, on voyait des allées bien alignées, des tonnelles arrondies,
-les arrosoirs près du bassin et des ustensiles de jardinier appuyés à
-la maisonnette. Ce n'était rien qu'une maison de paysan, équilibrée
-sur ce terrain en pente par un petit escalier, qui plaçait le côté de
-l'ombre au premier, celui du midi au rez-de-chaussée. De ce côté-là,
-on aurait dit une serre. Il y avait des cloches de verre empilées sur
-les marches, des pots à fleurs vides, renversés, d'autres rangés avec
-des géraniums, des verveines sur le sable chaud et blanc. Du reste, à
-part deux ou trois grands platanes, le jardin était tout au soleil. Des
-arbres fruitiers en éventail sur des fils de fer, ou bien en espalier,
-s'étalaient à la grande lumière, un peu défeuillés, là seulement pour
-le fruit. C'était aussi des plants de fraisiers, des pois à grandes
-rames: et au milieu de tout cela, dans cet ordre et ce calme, un
-vieux, à chapeau de paille, qui circulait tout le jour par les allées,
-arrosait aux heures fraîches, coupait, émondait les branches et les
-bordures.
-
-Ce vieux ne connaissait personne dans le pays. Excepté la voiture du
-boulanger, qui s'arrêtait à toutes les portes dans l'unique rue du
-village, il n'avait jamais de visite. Parfois, quelque passant, en
-quête d'un de ces terrains à mi-côte qui sont tous très fertiles et
-font de charmants vergers, s'arrêtait pour sonner en voyant l'écriteau.
-D'abord la maison restait sourde. Au second coup un bruit de sabots
-s'approchait lentement du fond du jardin, et le vieux entre-bâillait
-sa porte d'un air furieux:
-
-«Qu'est-ce que vous voulez?
-
---La maison est à vendre?
-
---Oui, répondait le bonhomme avec effort, oui... elle est à vendre,
-mais je vous préviens qu'on en demande très cher...» Et sa main,
-toute prête à la refermer, barrait la porte. Ses yeux vous mettaient
-dehors, tant ils montraient de colère, et il restait là, gardant comme
-un dragon ses carrés de légumes et sa petite cour sablée. Alors les
-gens passaient leur chemin, se demandant à quel maniaque ils avaient
-affaire, et quelle était cette folie de mettre sa maison en vente avec
-un tel désir de la conserver.
-
-Ce mystère me fut expliqué. Un jour, en passant devant la petite
-maison, j'entendis des voix animées, le bruit d'une discussion.
-
-«Il faut vendre, papa, il faut vendre... vous l'avez promis...»
-
-Et la voix du vieux, toute tremblante:
-
-«Mais, mes enfants, je ne demande pas mieux que de vendre... voyons!
-Puisque j'ai mis l'écriteau.»
-
-J'appris ainsi que c'étaient ses fils, ses brus, de petits boutiquiers
-parisiens, qui l'obligeaient à se défaire de ce coin bien-aimé.
-Pour quelle raison? je l'ignore. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'ils
-commençaient à trouver que la chose traînait trop, et à partir de
-ce jour, ils vinrent régulièrement tous les dimanches pour harceler
-le malheureux, l'obliger à tenir sa promesse. De la route, dans ce
-grand silence du dimanche, où la terre elle-même se repose d'avoir
-été labourée, ensemencée toute la semaine, j'entendais cela très
-bien. Les boutiquiers causaient, discutaient entre eux en jouant au
-tonneau, et le mot argent sonnait sec dans ces voix aigres comme les
-palets qu'on heurtait. Le soir, tout le monde s'en allait; et quand le
-bonhomme avait fait quelques pas sur la route pour les reconduire, il
-rentrait bien vite, et refermait tout heureux sa grosse porte, avec une
-semaine de répit devant lui. Pendant huit jours, la maison redevenait
-silencieuse. Dans le petit jardin brûlé de soleil, on n'entendait rien
-que le sable écrasé d'un pas lourd, ou traîné au râteau.
-
-De semaine en semaine cependant, le vieux était plus pressé, plus
-tourmenté. Les boutiquiers employaient tous les moyens. On amenait
-les petits enfants pour le séduire. «Voyez-vous, grand-père, quand
-la maison sera vendue, vous viendrez habiter avec nous. Nous serons
-si heureux tous ensemble!...» Et c'étaient des aparté dans tous les
-coins, des promenades sans fin à travers les allées, des calculs faits
-à haute voix. Une fois j'entendis une des filles qui criait:
-
-«La baraque ne vaut pas cent sous... elle est bonne à jeter à bas.»
-
-Le vieux écoutait sans rien dire. On parlait de lui comme s'il était
-mort, de sa maison comme si elle était déjà abattue. Il allait, tout
-voûté, des larmes dans les yeux, cherchant par habitude une branche
-à émonder, un fruit à soigner en passant; et l'on sentait sa vie si
-bien enracinée dans ce petit coin de terre, qu'il n'aurait jamais la
-force de s'en arracher. En effet, quoi qu'on pût lui dire, il reculait
-toujours le moment du départ. En été, quand mûrissaient ces fruits
-un peu acides qui sentent la verdeur de l'année, les cerises, les
-groseilles, les cassis, il se disait:
-
-«Attendons la récolte... Je vendrai tout de suite après.»
-
-Mais la récolte faite, les cerises passées, venait le tour des pêches,
-puis les raisins, et après les raisins ces belles nèfles brunes qu'on
-cueille presque sous la neige. Alors l'hiver arrivait. La campagne
-était noire, le jardin vide. Plus de passants, plus d'acheteurs. Plus
-même de boutiquiers le dimanche. Trois grands mois de repos pour
-préparer les semences, tailler les arbres fruitiers, pendant que
-l'écriteau inutile se balançait sur la route, retourné par la pluie et
-le vent.
-
-A la longue, impatientés et persuadés que le vieux faisait tout pour
-éloigner les acheteurs, les enfants prirent un grand parti. Une des
-brus vint s'installer près de lui, une petite femme de boutique, parée
-dès le matin, et qui avait bien cet air avenant, faussement doux, cette
-amabilité obséquieuse des gens habitués au commerce. La route semblait
-lui appartenir. Elle ouvrait la porte toute grande, causait fort,
-souriait aux passants comme pour dire:
-
-«Entrez... voyez... la maison est à vendre!»
-
-Plus de répit pour le pauvre vieux. Quelquefois, essayant d'oublier
-qu'elle était là, il bêchait ses carrés, les ensemençait à nouveau,
-comme ces gens tout près de la mort qui aiment à faire des projets pour
-tromper leurs craintes. Tout le temps, la boutiquière le suivait, le
-tourmentait:
-
-«Bah! à quoi bon?... c'est donc pour les autres que vous prenez tant
-de peine?»
-
-Il ne lui répondait pas, et s'acharnait à son travail avec un
-entêtement singulier. Laisser son jardin à l'abandon, c'eût été le
-perdre un peu déjà, commencer à s'en détacher. Aussi les allées
-n'avaient pas un brin d'herbe; pas de gourmand aux rosiers.
-
-En attendant, les acquéreurs ne se présentaient pas. C'était le moment
-de la guerre, et la femme avait beau tenir sa porte ouverte, faire des
-yeux doux à la route, il ne passait que des déménagements, il n'entrait
-que de la poussière. De jour en jour, la dame devenait plus aigre. Ses
-affaires de Paris la réclamaient. Je l'entendais accabler son beau-père
-de reproches, lui faire de véritables scènes, taper les portes. Le
-vieux courbait le dos sans rien dire, et se consolait en regardant
-monter ses petits pois, et l'écriteau, toujours à la même place:
-_Maison à vendre_.
-
-... Cette année, en arrivant à la campagne, j'ai bien retrouvé la
-maison; mais, hélas! l'écriteau n'y était plus. Des affiches déchirées,
-moisies, pendaient encore au long des murs. C'est fini; on l'avait
-vendue! A la place du grand portail gris une porte verte, fraîchement
-peinte, avec un fronton arrondi, s'ouvrait par un petit jour grillé
-qui laissait voir le jardin. Ce n'était plus le verger d'autrefois,
-mais un fouillis bourgeois de corbeilles, de pelouses, de cascades, le
-tout reflété dans une grande boule de métal qui se balançait devant le
-perron. Dans cette boule, les allées faisaient des cordons de fleurs
-voyantes, et deux larges figures s'étalaient, exagérées: un gros homme
-rouge, tout en nage, enfoncé dans une chaise rustique, et une énorme
-dame essoufflée, qui criait en brandissant un arrosoir:
-
-«J'en ai mis quatorze aux balsamines!»
-
-On avait bâti un étage, renouvelé les palissades; et dans ce petit coin
-remis à neuf, sentant encore la peinture, un piano jouait à toute volée
-des quadrilles connus et des polkas de bals publics. Ces airs de danse,
-qui tombaient sur la route et faisaient chaud à entendre, mêlés à la
-grande poussière de juillet, ce tapage de grosses fleurs, de grosses
-dames, cette gaieté débordante et triviale me serraient le cœur. Je
-pensais au pauvre vieux qui se promenait là si heureux, si tranquille;
-et je me le figurais à Paris, avec son chapeau de paille, son dos de
-vieux jardinier, errant au fond de quelque arrière-boutique, ennuyé,
-timide, plein de larmes, pendant que sa bru triomphait dans un comptoir
-neuf, où sonnaient les écus de la petite maison.
-
-
-
-
-CONTES DE NOËL
-
-
-I
-
-UN RÉVEILLON DANS LE MARAIS
-
-
-Monsieur Majesté, fabricant d'eau de Seltz dans le Marais, vient de
-faire un petit réveillon chez des amis de la place Royale, et regagne
-son logis en fredonnant... Deux heures sonnent à Saint-Paul. «Comme
-il est tard!» se dit le brave homme, et il se dépêche; mais le pavé
-glisse, les rues sont noires, et puis dans ce diable de vieux quartier,
-qui date du temps où les voitures étaient rares, il y a un tas de
-tournants, d'encoignures, de bornes devant les portes à l'usage des
-cavaliers. Tout cela empêche d'aller vite, surtout quand on a déjà
-les jambes un peu lourdes, et les yeux embrouillés par les toasts du
-réveillon... Enfin M. Majesté arrive chez lui. Il s'arrête devant un
-grand portail orné, où brille au clair de lune un écusson, doré de
-neuf, d'anciennes armoiries repeintes dont il a fait sa marque de
-fabrique:
-
- HÔTEL CI-DEVANT DE NESMOND
- MAJESTÉ JEUNE
- FABRICANT D'EAU DE SELTZ
-
-Sur tous les siphons de la fabrique, sur les bordereaux, les têtes
-de lettres, s'étalent ainsi et resplendissent les vieilles armes des
-Nesmond.
-
-Après le portail, c'est la cour, une large cour aérée et claire, qui
-dans le jour en s'ouvrant fait de la lumière à toute la rue. Au fond
-de la cour, une grande bâtisse très ancienne, des murailles noires,
-brodées, ouvragées, des balcons de fer arrondis, des balcons de pierre
-à pilastres, d'immenses fenêtres très hautes, surmontées de frontons,
-de chapiteaux qui s'élèvent aux derniers étages comme autant de petits
-toits dans le toit, et enfin sur le faîte, au milieu des ardoises, les
-lucarnes des mansardes, rondes, coquettes, encadrées de guirlandes
-comme des miroirs. Avec cela un grand perron de pierre, rongé et
-verdi par la pluie, une vigne maigre qui s'accroche aux murs, aussi
-noire, aussi tordue que la corde qui se balance là-haut à la poulie du
-grenier, je ne sais quel grand air de vétusté et de tristesse... C'est
-l'ancien hôtel de Nesmond.
-
-En plein jour, l'aspect de l'hôtel n'est pas le même. Les mots:
-_Caisse, Magasin, Entrée des ateliers_ éclatent partout en or sur les
-vieilles murailles, les font vivre, les rajeunissent. Les camions des
-chemins de fer ébranlent le portail: les commis s'avancent au perron
-la plume à l'oreille pour recevoir les marchandises. La cour est
-encombrée de caisses, de paniers, de paille, de toile d'emballage. On
-se sent bien dans une fabrique... Mais avec la nuit, le grand silence,
-cette lune d'hiver qui, dans le fouillis des toits compliqués, jette
-et entremêle des ombres, l'antique maison des Nesmond reprend ses
-allures seigneuriales. Les balcons sont en dentelle; la cour d'honneur
-s'agrandit, et le vieil escalier, qu'éclairent des jours inégaux, vous
-a des recoins de cathédrale, avec des niches vides et des marches
-perdues qui ressemblent à des autels.
-
-Cette nuit-là surtout, M. Majesté trouve à sa maison un aspect
-singulièrement grandiose. En traversant la cour déserte, le bruit de
-ses pas l'impressionne. L'escalier lui paraît immense, surtout très
-lourd à monter. C'est le réveillon sans doute... Arrivé au premier
-étage, il s'arrête pour respirer, et s'approche d'une fenêtre. Ce que
-c'est que d'habiter une maison historique! M. Majesté n'est pas poète,
-oh! non; et pourtant, en regardant cette belle cour aristocratique,
-où la lune étend une nappe de lumière bleue, ce vieux logis de grand
-seigneur qui a si bien l'air de dormir avec ses toits engourdis sous
-leur capuchon de neige, il lui vient des idées de l'autre monde:
-
-«Hein?... tout de même, si les Nesmond revenaient...»
-
-A ce moment, un grand coup de sonnette retentit. Le portail s'ouvre à
-deux battants, si vite, si brusquement, que le réverbère s'éteint; et
-pendant quelques minutes il se fait là-bas, dans l'ombre de la porte,
-un bruit confus de frôlements, de chuchotements. On se dispute, on se
-presse pour entrer. Voici des valets, beaucoup de valets, des carrosses
-tout en glaces miroitant au clair de lime, des chaises à porteurs
-balancées entre deux torches qui s'avivent au courant d'air du portail.
-En rien de temps, la cour est encombrée. Mais au pied du perron, la
-confusion cesse. Des gens descendent des voitures, se saluent, entrent
-en causant comme s'ils connaissaient la maison. Il y a là, sur ce
-perron, un froissement de soie, un cliquetis d'épées. Rien que des
-chevelures blanches, alourdies et mates de poudre; rien que des petites
-veux claires, un peu tremblantes, des petits rires sans timbre, des
-pas légers. Tous ces gens ont l'air d'être vieux, vieux. Ce sont des
-yeux effacés, des bijoux endormis, d'anciennes soies brochées, adoucies
-de nuances changeantes, que la lumière des torches fait briller d'un
-éclat doux; et sur tout cela flotte un petit nuage de poudre, qui monte
-des cheveux échafaudés, roulés en boucles, à chacune de ces jolies
-révérences, un peu guindées par les épées et les grands paniers...
-Bientôt toute la maison à l'air d'être hantée. Les torches brillent
-de fenêtre en fenêtre, montent et descendent dans le tournoiement des
-escaliers, jusqu'aux lucarnes des mansardes qui ont leur étincelle de
-fête et de vie. Tout l'hôtel de Nesmond s'illumine, comme si un grand
-coup de soleil couchant avait allumé ses vitres.
-
-«Ah! mon Dieu! ils vont mettre le feu!...» se dit M. Majesté. Et,
-revenu de sa stupeur, il tâche de secouer l'engourdissement de ses
-jambes et descend vite dans la cour, où les laquais viennent d'allumer
-un grand feu clair. M. Majesté s'approche; il leur parle. Les laquais
-ne lui répondent pas, et continuent de causer tout bas entre eux, sans
-que la moindre vapeur s'échappe de leurs lèvres dans l'ombre glaciale
-de la nuit. M. Majesté n'est pas content, cependant une chose le
-rassure, c'est que ce grand feu qui flambe si haut et si droit est un
-feu singulier, une flamme sans chaleur, qui brille et ne brûle pas.
-Tranquillisé de ce côté, le bonhomme franchit le perron et entre dans
-ses magasins.
-
-Ces magasins du rez-de-chaussée devaient faire autrefois de beaux
-salons de réception. Des parcelles d'or terni brillent encore à tous
-les angles. Des peintures mythologiques tournent au plafond, entourent
-les glaces, flottent au-dessus des portes dans des teintes vagues, un
-peu ternes, comme le souvenir des années écoulées. Malheureusement
-il n'y a plus de rideaux, plus de meubles. Rien que des paniers, de
-grandes caisses pleines de siphons à têtes d'étain, et les branches
-desséchées d'un vieux lilas qui montent toutes noires derrière les
-vitres. M. Majesté, en entrant, trouve son magasin plein de lumière et
-de monde. Il salue, mais personne ne fait attention à lui. Les femmes
-aux bras de leurs cavaliers continuent à minauder cérémonieusement
-sous leurs pelisses de satin. On se promène, on cause, on se disperse.
-Vraiment tous ces vieux marquis ont l'air d'être chez eux. Devant un
-trumeau peint, une petite ombre s'arrête, toute tremblante: «Dire que
-c'est moi, et que me voilà!» et elle regarde en souriant une Diane
-qui se dresse dans la boiserie,--mince et rose, avec un croissant au
-front.
-
-«Nesmond, viens donc voir tes armes!» et tout le monde rit en regardant
-le blason des Nesmond qui s'étale sur une toile d'emballage, avec le
-nom de Majesté au-dessous.
-
-«Ah! ah! ah!... Majesté!... Il y en a donc encore des Majestés en
-France?»
-
-Et ce sont des gaietés sans fin, de petits rires à son de flûte, des
-doigts en l'air, des bouches qui minaudent...
-
-Tout à coup quelqu'un crie:
-
-«Du champagne! du champagne!
-
---Mais non!...
-
---Mais si!... si, c'est du champagne... Allons, comtesse, vite un petit
-réveillon.»
-
-C'est de l'eau de Seltz de M. Majesté qu'ils ont prise pour du
-champagne. On le trouve bien un peu éventé; mais bah! on le boit tout
-de même, et comme ces pauvres petites ombres n'ont pas la tête bien
-solide, peu à peu cette mousse d'eau de Seltz les anime, les excite,
-leur donne envie de danser. Des menuets s'organisent. Quatre fins
-violons que Nesmond a fait venir commencent un air de Rameau, tout
-en triolets, menu et mélancolique dans sa vivacité. Il faut voir
-toutes ces jolies vieilles tourner lentement, saluer en mesure d'un
-air grave. Leurs atours en sont rajeunis, et aussi les gilets d'or,
-les habits brochés, les souliers à boucles de diamants. Les panneaux
-eux-mêmes semblent revivre en entendant ces anciens airs. La vieille
-glace, enfermée dans le mur depuis deux cents ans, les reconnaît aussi,
-et tout éraflée, noircie aux angles, elle s'allume doucement et renvoie
-aux danseurs leur image, un peu effacée, comme attendrie d'un regret.
-Au milieu de toutes ces élégances, M. Majesté se sent gêné. Il s'est
-blotti derrière une caisse et regarde...
-
-Petit à petit cependant le jour arrive. Par les portes vitrées du
-magasin, on voit la cour blanchir, puis le haut des fenêtres, puis
-tout un côté du salon. A mesure que la lumière vient, les figures
-s'effacent, se confondent. Bientôt M. Majesté ne voit plus que deux
-petits violons attardés dans un coin, et que le jour évapore en les
-touchant. Dans la cour, il aperçoit encore, mais si vague, la forme
-d'une chaise à porteurs, une tête poudrée semée d'émeraudes, les
-dernières étincelles d'une torche que les laquais ont jetée sur le
-pavé, et qui se mêlent avec le feu des roues d'une voiture de roulage
-entrant à grand bruit par le portail ouvert...
-
-
-
-
-II
-
-
-LES TROIS MESSES BASSES
-
-
-
-I
-
-«Deux dindes truffées, Garrigou?...
-
---Oui, mon révérend, deux dindes magnifiques bourrées de truffes. J'en
-sais quelque chose, puisque c'est moi qui ai aidé à les remplir. On
-aurait dit que leur peau allait craquer en rôtissant, tellement elle
-était tendue...
-
---Jésus-Maria! moi qui aime tant les truffes!... Donne-moi vite mon
-surplis, Garrigou... Et avec les dindes, qu'est-ce que tu as encore
-aperçu à la cuisine?...
-
---Oh! toutes sortes de bonnes choses... Depuis midi nous n'avons
-fait que plumer des faisans, des huppes, des gelinottes, des coqs de
-bruyère. La plume en volait partout... Puis de l'étang on a apporté
-des anguilles, des carpes dorées, des truites, des...
-
---Grosses comment, les truites, Garrigou?
-
---Grosses comme ça, mon révérend... Énormes!...
-
---Oh! Dieu, il me semble que je les vois!... As-tu mis le vin dans les
-burettes?
-
---Oui, mon révérend, j'ai mis le vin dans les burettes... Mais dame!
-il ne vaut pas celui que vous boirez tout à l'heure en sortant de
-la messe de minuit. Si vous voyiez cela dans la salle à manger du
-château, toutes ces carafes qui flambent pleines de vins de toutes
-les couleurs... Et la vaisselle d'argent, les surtouts ciselés, les
-fleurs, les candélabres!... Jamais il ne se sera vu un réveillon
-pareil. Monsieur le marquis a invité tous les seigneurs du voisinage.
-Vous serez au moins quarante à table, sans compter le bailli ni le
-tabellion... Ah! vous êtes bien heureux d'en être, mon révérend ...
-Rien que d'avoir flairé ces belles dindes, l'odeur des truffes me suit
-partout... Meuh!...
-
---Allons, allons, mon enfant. Gardons-nous du péché de gourmandise,
-surtout la nuit de la Nativité... Va bien vite allumer les cierges et
-sonner le premier coup de la messe; car voilà que minuit est proche et
-il ne faut pas nous mettre en retard...»
-
-Cette conversation se tenait une nuit de Noël de l'an de grâce mil
-six cent et tant, entre le révérend dom Balaguère, ancien prieur des
-Barnabites, présentement chapelain gagé des sires de Trinquelague, et
-son petit clerc Garrigou, ou du moins ce qu'il croyait être le petit
-clerc Garrigou, car vous saurez que le diable, ce soir-là, avait
-pris la face ronde et les traits indécis du jeune sacristain pour
-mieux induire le révérend père en tentation et lui faire commettre un
-épouvantable péché de gourmandise. Donc, pendant que le soi-disant
-Garrigou (hum! hum!) faisait à tour de bras carillonner les cloches de
-la chapelle seigneuriale, le révérend achevait de revêtir sa chasuble
-dans la petite sacristie du château; et, l'esprit déjà troublé par
-toutes ces descriptions gastronomiques, il se répétait à lui-même en
-s'habillant:
-
-«Des dindes rôties... des carpes dorées... des truites grosses comme
-ça!...»
-
-Dehors, le vent de la nuit soufflait en éparpillant la musique des
-cloches, et à mesure des lumières apparaissaient dans l'ombre aux
-flancs du mont Ventoux, en haut duquel s'élevaient les vieilles tours
-de Trinquelague. C'étaient des familles de métayers qui venaient
-entendre la messe de minuit au château. Ils grimpaient la côte en
-chantant par groupes de cinq ou six, le père en avant la lanterne en
-main, les femmes enveloppées dans leurs grandes mantes brunes où les
-enfants se serraient et s'abritaient. Malgré l'heure et le froid, tout
-ce brave peuple marchait allègrement, soutenu par l'idée qu'au sortir
-de la messe il y aurait, comme tous les ans, table mise pour eux en bas
-dans les cuisines. De temps en temps, sur la rude montée, le carrosse
-d'un seigneur, précédé de porteurs de torches, faisait miroiter ses
-glaces au clair de lime, ou bien une mule trottait en agitant ses
-sonnailles, et à la lueur des falots enveloppés de brume, les métayers
-reconnaissaient leur bailli et le saluaient au passage:
-
-«Bonsoir, bonsoir, maître Arnoton!
-
---Bonsoir, bonsoir, mes enfants!»
-
-La nuit était claire, les étoiles avivées de froid; la bise piquait, et
-un fin grésil, glissant sur les vêtements sans les mouiller, gardait
-fidèlement la tradition des Noëls blancs de neige. Tout en haut de la
-côte, le château apparaissait comme le but, avec sa masse énorme de
-tours, de pignons, le clocher de sa chapelle montant dans le ciel bleu
-noir, et une foule de petites lumières qui clignotaient, allaient,
-venaient, s'agitaient à toutes les fenêtres, et ressemblaient, sur le
-fond sombre du bâtiment, aux étincelles courant dans des cendres de
-papier brûlé... Passé le pont-levis et la poterne, il fallait, pour se
-rendre à la chapelle, traverser la première cour, pleine de carrosses,
-de valets, de chaises à porteurs, toute claire du feu des torches et de
-la flambée des cuisines. On entendait le tintement des tournebroches,
-le fracas des casseroles, le choc des cristaux et de l'argenterie
-remués dans les apprêts d'un repas; par là-dessus, une vapeur tiède,
-qui sentait bon les chairs rôties et les herbes fortes des sauces
-compliquées, faisait dire aux métayers, comme au chapelain, comme au
-bailli, comme à tout le monde:
-
-«Quel bon réveillon nous allons faire après la messe!»
-
-
-
-II
-
-Drelindin din!... Drelindin din!...
-
-C'est la messe de minuit qui commence. Dans la chapelle du château,
-une cathédrale en miniature, aux arceaux entrecroisés, aux boiseries
-de chêne, montant jusqu'à hauteur des murs, toutes les tapisseries
-ont été tendues, tous les cierges allumés. Et que de monde! Et que
-de toilettes! Voici d'abord, assis dans les stalles sculptées qui
-entourent le chœur, le sire de Trinauelague, en habit de taffetas
-saumon, et près de lui tous les nobles seigneurs invités. En face, sur
-des prie-Dieu garnis de velours, ont pris place la vieille marquise
-douairière dans sa robe de brocart couleur de feu, et la jeune dame
-de Trinquelague, coiffée d'une haute tour de dentelle gaufrée à la
-dernière mode de la cour de France. Plus bas, on voit, vêtus de noir
-avec de vastes perruques en pointe et des visages rasés, le bailli
-Thomas Arnoton et le tabellion maître Ambroy, deux notes graves parmi
-les soies voyantes et les damas brochés. Puis viennent les gras
-majordomes, les pages, les piqueurs, les intendants, dame Barbe, toutes
-ses clefs pendues sur le côté à un clavier d'argent fin. Au fond, sur
-les bancs, c'est le bas office, les servantes, les métayers avec leurs
-familles; et enfin, là-bas, tout contre la porte qu'ils entr'ouvrent et
-referment discrètement, messieurs les marmitons qui viennent entre deux
-sauces prendre un petit air de messe et apporter une odeur de réveillon
-dans l'église toute en fête et tiède de tant de cierges allumés.
-
-Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches qui donne des
-distractions à l'officiant? Ne serait-ce pas plutôt la sonnette de
-Garrigou, cette enragée petite sonnette qui s'agite au pied de l'autel
-avec une précipitation infernale et semble dire tout le temps:
-«Dépêchons-nous, dépêchons-nous... Plus tôt nous aurons fini, plus tôt
-nous serons à table.» Le fait est que chaque fois qu'elle tinte, cette
-sonnette du diable, le chapelain oublie sa messe et ne pense plus qu'au
-réveillon. Il se figure les cuisines en rumeur, les fourneaux où brûle
-un feu de forge, la buée qui monte des couvercles entr'ouverts, et dans
-cette buée deux dindes magnifiques, bourrées, tendues, marbrées de
-truffes...
-
-Ou bien encore il voit passer des files de petits pages portant des
-plats enveloppés de vapeurs tentantes, et avec eux il entre dans la
-grande salle déjà prête pour le festin. O délices! voilà l'immense
-table toute chargée et flamboyante, les paons habillés de leurs
-plumes, les faisans écartant leurs ailes mordorées, les flacons
-couleur de rubis, les pyramides de fruits éclatant parmi les branches
-vertes, et ces merveilleux poissons dont parlait Garrigou (ah! bien
-oui, Garrigou!) étalés sur un lit de fenouil, l'écaille nacrée comme
-s'ils sortaient de l'eau, avec un bouquet d'herbes odorantes dans
-leurs narines de monstres. Si vive est la vision de ces merveilles
-qu'il semble à dom Balaguère que tous ces plats mirifiques sont
-servis devant lui sur les broderies de la nappe d'autel, et deux ou
-trois fois, au lieu de _Dominas vobiscum_, il se surprend à dire le
-_Benedicite_. A part ces légères méprises, le digne homme débite son
-office très consciencieusement, sans passer une ligne, sans omettre une
-génuflexion, et tout marche assez bien jusqu'à la fin de la première
-messe; car vous savez que le jour de Noël le même officiant doit
-célébrer trois messes consécutives.
-
-«Et d'une!» se dit le chapelain avec un soupir de soulagement; puis,
-sans perdre une minute, il fait signe à son clerc ou celui qu'il croit
-être son clerc, et...
-
-Drelindin din!... Drelindin din!...
-
-C'est la seconde messe qui commence, et avec elle commence aussi le
-péché de dom Balaguère. «Vite, vite, dépêchons-nous», lui crie de
-sa petite voix aigrelette la sonnette de Garrigou, et cette fois le
-malheureux officiant, tout abandonné au démon de gourmandise, se
-rue sur le missel et dévore les pages avec l'avidité de son appétit
-en surexcitation. Frénétiquement il se baisse, se relève, esquisse
-les signes de croix, les génuflexions, raccourcit tous ses gestes
-pour avoir plus tôt fini. A peine s'il étend ses bras à l'évangile,
-s'il frappe sa poitrine au confiteor. Entre le clerc et lui c'est à
-qui bredouillera le plus vite. Versets et répons se précipitent, se
-bousculent. Les mots à moitié prononcés, sans ouvrir la bouche, ce qui
-prendrait trop de temps, s'achèvent en murmures incompréhensibles.
-
-_Oremus ps... ps... ps_...
-
-_Meâ culpâ...pâ...pâ_...
-
-Pareils à des vendangeurs pressés foulant le raisin de la cuve, tous
-deux barbotent dans le latin de la messe, en envoyant des éclaboussures
-de tous les côtés.
-
-_Dom ... scum_!... dit Balaguère.
-
-..._Stutuo_!... répond Garrigou; et tout le temps la damnée petite
-sonnette est là qui tinte à leurs oreilles, comme ces grelots qu'on met
-aux chevaux de poste pour les faire galoper à la grande vitesse. Pensez
-que de ce train-là une messe basse est vite expédiée.
-
-«Et de deux!» dit le chapelain tout essoufflé; puis, sans prendre le
-temps de respirer, rouge, suant, il dégringole les marches de l'autel
-et ...
-
-Drelindin din!... Drelindin din!...
-
-C'est la troisième messe qui commence. Il n'y a plus que quelques
-pas à faire pour arriver à la salle à manger; mais, hélas! à mesure
-que le réveillon approche, l'infortuné Balaguère se sent pris d'une
-folie d'impatience et de gourmandise. Sa vision s'accentue, les carpes
-dorées, les dindes rôties sont là, là. Il les touche;... il les... Oh!
-Dieu... Les plats fument, les vins embaument; et secouant son grelot
-enragé, la petite sonnette lui crie:
-
-«Vite, vite, encore plus vite!...»
-
-Mais comment pourrait-il aller plus vite? Ses lèvres remuent à peine.
-Il ne prononce plus les mots... A moins de tricher tout à fait le
-bon Dieu et de lui escamoter sa messe... Et c'est ce qu'il fait, le
-malheureux!... De tentation en tentation, il commence par sauter un
-verset, puis deux. Puis l'épître est trop longue, il ne la finit pas,
-effleure l'évangile, passe devant le credo sans entrer, saute le pater,
-salue de loin la préface, et par bonds et par élans se précipite ainsi
-dans la damnation éternelle, toujours suivi de l'infâme Garrigou (_vade
-rétro, Satanas!_), qui le seconde avec une merveilleuse entente, lui
-relève sa chasuble, tourne les feuillets deux par deux, bouscule
-les pupitres, renverse les burettes, et sans cesse secoue la petite
-sonnette de plus en plus fort, de plus en plus vite.
-
-Il faut voir la figure effarée que font tous les assistants! Obligés
-de suivre à la mimique du prêtre cette messe dont ils n'entendent pas
-un mot, les uns se lèvent quand les autres s'agenouillent, s'asseyent
-quand les autres sont debout, et toutes les phases de ce singulier
-office se confondent sur les bancs dans une foule d'attitudes
-diverses. L'étoile de Noël en route dans les chemins du ciel, là-bas
-vers la petite étable, pâlit d'épouvante en voyant cette confusion...
-
-«L'abbé va trop vite... On ne peut pas suivre», murmure la vieille
-douairière en agitant sa coiffe avec égarement. Maître Arnoton, ses
-grandes lunettes d'acier sur le nez, cherche dans son paroissien où
-diantre on peut bien en être. Mais au fond, tous ces braves gens, qui
-eux aussi pensent à réveillonner, ne sont pas fâchés que la messe aille
-ce train de poste; et quand dom Balaguère, la figure rayonnante, se
-tourne vers l'assistance en criant de toutes ses forces: _Ite missa
-est_, il n'y a qu'une voix dans la chapelle pour lui répondre un _Deo
-gratias_ si joyeux, si entraînant, qu'on se croirait déjà à table au
-premier toast du réveillon.
-
-
-
-III
-
-Cinq minutes après, la foule des seigneurs s'asseyait dans la grande
-salle, le chapelain au milieu d'eux. Le château, illuminé du haut
-en bas, retentissait de chants, de cris, de rires, de rumeurs; et
-le vénérable dom Balaguère plantait sa fourchette dans une aile de
-gelinotte, noyant le remords de son péché sous des flots de vin du
-pape et de bon jus de viandes. Tant il but et mangea, le pauvre saint
-homme, qu'il mourut dans la nuit d'une terrible attaque, sans avoir eu
-seulement le temps de se repentir; pins au matin il arriva dans le ciel
-encore tout en rumeur des fêtes de la nuit, et je vous laisse à penser
-comme il y fut reçu:
-
-«Retire-toi de mes yeux, mauvais chrétien! lui dit le souverain Juge,
-notre maître à tous; ta faute est assez grande pour effacer toute une
-vie de vertu... Ah! tu m'as volé une messe de nuit... Eh bien! tu m'en
-payeras trois cents en place, et tu n'entreras en paradis que quand tu
-auras célébré dans ta propre chapelle ces trois cents messes de Noël en
-présence de tous ceux qui ont péché par ta faute et avec toi...»
-
-... Et voilà la vraie légende de dom Balaguère comme on la raconte
-au pays des olives. Aujourd'hui le château de Trinquelague n'existe
-plus, mais la chapelle se tient encore droite tout en haut du mont
-Ventoux, dans un bouquet de chênes verts. Le vent fait battre sa porte
-disjointe, l'herbe encombre le seuil; il y a des nids aux angles de
-l'autel et dans l'embrasure des hautes croisées dont les vitraux
-coloriés ont disparu depuis longtemps. Cependant il paraît que tous
-les ans, à Noël, une lumière surnaturelle erre parmi ces ruines, et
-qu'en allant aux messes et aux réveillons, les paysans aperçoivent ce
-spectre de chapelle éclairé de cierges invisibles qui brûlent au grand
-air, même sous la neige et le vent. Vous en rirez si vous voulez, mais
-un vigneron de l'endroit, nommé Garrigue, sans doute un descendant
-de Garrigou, m'a affirmé qu'un soir de Noël, se trouvant un peu en
-ribotte, il s'était perdu dans la montagne du côté de Trinquelague;
-et voici ce qu'il avait vu... Jusqu'à onze heures, rien. Tout était
-silencieux, éteint, inanimé. Soudain, vers minuit, un carillon sonna
-tout en haut du clocher, un vieux, vieux carillon qui avait l'air
-d'être à dix lieues. Bientôt, dans le chemin qui monte, Garrigue vit
-trembler des feux, s'agiter des ombres indécises. Sous le porche de la
-chapelle on marchait, on chuchotait:
-
-«Bonsoir, maître Arnoton!
-
---Bonsoir, bonsoir, mes enfants!...»
-
-Quand tout le monde fut entré, mon vigneron, qui était très brave,
-s'approcha doucement, et regardant par la porte cassée eut un singulier
-spectacle. Tous ces gens qu'il avait vus passer étaient rangés autour
-du chœur, dans la nef en ruine, comme si les anciens bancs existaient
-encore. De belles dames en brocart avec des coiffes de dentelles,
-des seigneurs chamarrés du haut en bas, des paysans en jaquettes
-fleuries ainsi qu'en avaient nos grands-pères, tous l'air vieux, fané,
-poussiéreux, fatigué. De temps en temps des oiseaux de nuit, hôtes
-habituels de la chapelle, réveillés par toutes ces lumières, venaient
-rôder autour des cierges dont la flamme montait droite et vague comme
-si elle avait brûlé derrière une gaze; et ce qui amusait beaucoup
-Garrigue, c'était un certain personnage à grandes lunettes d'acier, qui
-secouait à chaque instant sa haute perruque noire sur laquelle un de
-ces oiseaux se tenait droit tout empêtré en battant silencieusement des
-ailes...
-
-Dans le fond, un petit vieillard de taille enfantine, à genoux au
-milieu du chœur, agitait désespérément une sonnette sans grelot et sans
-voix, pendant qu'un prêtre, habillé de vieil or, allait, venait devant
-l'autel en récitant des oraisons dont on n'entendait pas un mot... Bien
-sûr c'était dom Balaguère, en train de dire sa troisième messe basse.
-
-
-
-
-LE PAPE EST MORT
-
-
-J'ai passé mon enfance dans une grande ville de province coupée en deux
-par une rivière très encombrée, très remuante, où j'ai pris de bonne
-heure le goût des voyages et la passion de la vie sur l'eau. Il y a
-surtout un coin de quai, près d'une certaine passerelle Saint-Vincent,
-auquel je ne pense jamais, même aujourd'hui, sans émotion. Je revois
-l'écriteau cloué au bout d'une vergue: _Cornet, bateaux de louage_, le
-petit escalier qui s'enfonçait dans l'eau, tout glissant et noirci de
-mouillure, la flottille de petits canots fraîchement peints de couleurs
-vives s'alignant au bas de l'échelle, se balançant doucement bord à
-bord, comme allégés par les jolis noms qu'ils portaient à leur arrière
-en lettres blanches: _l'Oiseau-Mouche, l'Hirondelle_.
-
-Puis, parmi les longs avirons reluisants de céruse qui étaient en train
-de sécher contre le talus, le père Cornet s'en allant avec son seau
-à peinture, ses grands pinceaux, sa figure tannée, crevassée, ridée
-de mille petites fossettes comme la rivière un soir de vent frais...
-Oh! ce père Cornet. Ç'a été le satan de mon enfance, ma passion
-douloureuse, mon péché, mon remords. M'en a-t-il fait commettre des
-crimes avec ses canots! Je manquais l'école, je vendais mes livres.
-Qu'est-ce que je n'aurais pas vendu pour une après-midi de canotage!
-
-Tous mes cahiers de classe au fond du bateau, la veste à bas, le
-chapeau en arrière, et dans les cheveux le bon coup d'éventail de la
-brise d'eau, je tirais ferme sur mes rames, en fronçant les sourcils
-pour bien me donner la tournure d'un vieux loup de mer. Tant que
-j'étais en ville, je tenais le milieu de la rivière, à égale distance
-des deux rives, où le vieux loup de mer aurait pu être reconnu. Quel
-triomphe de me mêler à ce grand mouvement de barques, de radeaux, de
-trains de bois, de mouches à vapeur qui se côtoyaient, s'évitaient,
-séparés seulement par un mince liséré d'écume! Il y avait de lourds
-bateaux qui tournaient pour prendre le courant, et cela en déplaçait
-une foule d'autres.
-
-Tout à coup les roues d'un vapeur battaient l'eau près de moi; ou bien
-une ombre lourde m'arrivait dessus, c'était l'avant d'un bateau de
-pommes.
-
-«Gare donc, moucheron!» me criait une voix enrouée; et je suais, je
-me débattais, empêtré dans le va-et-vient de cette vie du fleuve que
-la vie de la rue traversait incessamment par tous ces ponts, toutes
-ces passerelles qui mettaient des reflets d'omnibus sous la coupe des
-avirons. Et le courant si dur à la pointe des arches, et les remous,
-les tourbillons, le fameux trou de la _Mort-qui-trompe!_ Pensez que ce
-n'était pas une petite affaire de se guider là dedans avec des bras de
-douze ans et personne pour tenir la barre.
-
-Quelquefois j'avais la chance de rencontrer la _chaîne_. Vite je
-m'accrochais tout au bout de ces longs trains de bateaux qu'elle
-remorquait, et, les rames immobiles, étendues comme des ailes qui
-planent, je me laissais aller à cette vitesse silencieuse qui coupait
-la rivière en longs rubans d'écume et faisait filer des deux côtés les
-arbres, les maisons du quai. Devant moi, loin, bien loin, j'entendais
-le battement monotone de l'hélice, un chien qui aboyait sur un des
-bateaux de la remorque, où montait d'une cheminée basse un petit filet
-de fumée; et tout cela me donnait l'illusion d'un grand voyage, de la
-vraie vie de bord.
-
-Malheureusement, ces rencontres de la _chaîne_ étaient rares. Le plus
-souvent il fallait ramer et ramer aux heures de soleil. Oh! les pleins
-midis tombant d'aplomb sur la rivière, il me semble qu'ils me brûlent
-encore. Tout flambait, tout miroitait. Dans cette atmosphère aveuglante
-et sonore qui flotte au-dessus des vagues et vibre à tous leurs
-mouvements, les courts plongeons de mes rames, les cordes des haleurs
-soulevées de l'eau toutes ruisselantes faisaient passer des lumières
-vives d'argent poli. Et je ramais en fermant les yeux. Par moment, à
-la vigueur de mes efforts, à l'élan de l'eau sous ma barque, je me
-figurais que j'allais très vite; mais en relevant la tête, je voyais
-toujours le même arbre, le même mur en face de moi sur la rive.
-
-Enfin, à force de fatigues, tout moite et rouge de chaleur, je
-parvenais à sortir de la ville. Le vacarme des bains froids, des
-bateaux de blanchisseuses, des pontons d'embarquement diminuait. Les
-ponts s'espaçaient sur la rive élargie. Quelques jardins de faubourg,
-une cheminée d'usine, s'y reflétaient de loin en loin. A l'horizon
-tremblaient des îles vertes. Alors, n'en pouvant plus, je venais me
-ranger contre la rive, au milieu des roseaux tout bourdonnants; et
-là, abasourdi par le soleil, la fatigue, cette chaleur lourde qui
-montait de l'eau étoilée de larges fleurs jaunes, le vieux loup de
-mer se mettait à saigner du nez pendant des heures. Jamais mes voyages
-n'avaient un autre dénoûment. Mais que voulez-vous? Je trouvais cela
-délicieux.
-
-Le terrible, par exemple, c'était le retour, la rentrée. J'avais beau
-revenir à toutes rames, j'arrivais toujours trop tard, longtemps après
-la sortie des classes. L'impression du jour qui tombe, les premiers
-becs de gaz dans le brouillard, la retraite, tout augmentait mes
-transes, mon remords. Les gens qui passaient, rentrant chez eux bien
-tranquilles, me faisaient envie; et je courais la tête lourde, pleine
-de soleil et d'eau, avec des ronflements de coquillages au fond des
-oreilles, et déjà sur la figure le rouge du mensonge que j'allais dire.
-
-Car il en fallait un chaque fois pour faire tête à ce terrible «
-d'où viens-tu?» qui m'attendait en travers de la porte. C'est cet
-interrogatoire de l'arrivée qui m'épouvantait le plus. Je devais
-répondre là, sur le palier, au pied levé, avoir toujours une histoire
-prête, quelque chose à dire, et de si étonnant, de si renversant, que
-la surprise coupât court à toutes les questions. Cela me donnait le
-temps d'entrer, de reprendre haleine; et pour en arriver là, rien ne
-me coûtait. J'inventais des sinistres, des révolutions, des choses
-terribles, tout un côté de la ville qui brûlait, le pont du chemin de
-fer s'écroulant dans la rivière. Mais ce que je trouvai encore de plus
-fort, le voici:
-
-Ce soir-là, j'arrivai très en retard. Ma mère, qui m'attendait depuis
-une grande heure, guettait, debout, en haut de l'escalier.
-
-«D'où viens-tu?» me cria-t-elle.
-
-Dites-moi ce qu'il peut tenir de diableries dans une tête d'enfant. Je
-n'avais rien trouvé, rien préparé. J'étais venu trop vite... Tout à
-coup il me passa une idée folle. Je savais la chère femme très pieuse,
-catholique enragée comme une Romaine, et je lui répondis dans tout
-l'essoufflement d'une grande émotion:
-
-«O maman... Si vous saviez!...
-
---Quoi donc?... Qu'est-ce qu'il y a encore?...
-
---Le pape est mort.
-
---Le pape est mort!...» fit la pauvre mère, et elle s'appuya toute pâle
-contre la muraille. Je passai vite dans ma chambre, un peu effrayé de
-mon succès et de l'énormité du mensonge; pourtant, j'eus le courage
-de le soutenir jusqu'au bout. Je me souviens d'une soirée funèbre et
-douce; le père très grave, la mère atterrée... On causait bas autour de
-la table. Moi, je baissais les yeux; mais mon escapade s'était si bien
-perdue dans la désolation générale que personne n'y pensait plus.
-
-Chacun citait à l'envi quelque trait de vertu de ce pauvre Pie IX;
-puis, peu à peu, la conversation s'égarait à travers l'histoire
-des papes. Tante Rose parla de Pie VII, qu'elle se souvenait très
-bien d'avoir vu passer dans le Midi, au fond d'une chaise de poste,
-entre des gendarmes. Or, rappela la fameuse scène avec l'empereur:
-_Commediante!... tragediante!..._ C'était bien la centième fois que je
-l'entendais raconter, cette terrible scène, toujours avec les mêmes
-intonations, les mêmes gestes, et ce stéréotypé des traditions de
-famille qu'on se lègue et qui restent là, puériles et locales, comme
-des histoires de couvent.
-
-C'est égal, jamais elle ne m'avait paru si intéressante.
-
-Je l'écoutais avec des soupirs hypocrites, des questions, un air de
-faux intérêt, et tout le temps je me disais:
-
-«Demain matin, en apprenant que le pape n'est pas mort, ils seront si
-contents que personne n'aura le courage de me gronder.»
-
-Tout en pensant à cela, mes yeux se fermaient malgré moi, et j'avais
-des visions de petits bateaux peints en bleu, avec des coins de Saône
-alourdis par la chaleur, et de grandes pattes d'_argyronètes_ courant
-dans tous les sens et rayant l'eau vitreuse, comme des pointes de
-diamant.
-
-
-
-
-PAYSAGES GASTRONOMIQUES
-
-
-
-LA BOUILLABAISSE
-
-Nous longions les côtes de Sardaigne, vers l'île de la Madeleine. Une
-promenade matinale. Les rameurs allaient lentement, et penché sur le
-bord je voyais la mer, transparente comme une source, traversée de
-soleil jusqu'au fond. Des méduses, des étoiles de mer s'étalaient
-parmi les mousses marines. De grosses langoustes donnaient immobiles
-en abaissant leurs longues cornes sur le sable fin. Tout cela vu à
-dix-huit ou vingt pieds de profondeur, dans je ne sais quelle facticité
-d'aquarium en cristal. A l'avant de la barque, un pêcheur debout, un
-long roseau fendu à la main, faisait signe aux rameurs: «piano...
-piano...» et tout à coup, entre les pointes de sa fourche, tenait
-suspendue une belle langouste qui allongeait ses pattes avec un effroi
-encore plein de sommeil. Près de moi, un autre marin laissait tomber sa
-ligne à fleur d'eau dans le sillage et ramenait des petits poissons
-merveilleux qui se coloraient en mourant de mille nuances vives et
-changeantes. Une agonie vue à travers un prisme.
-
-La pêche finie, on aborda parmi les hautes roches grises. Le feu fut
-vite allumé, pâle dans le grand soleil; de larges tranches de pain
-coupées sur de petites assiettes de terre rouge, et l'on était là
-autour de la marmite, l'assiette tendue, la narine ouverte... Était-ce
-le paysage, la lumière, cet horizon de ciel et d'eau? Mais je n'ai
-jamais rien mangé de meilleur que cette bouillabaisse de langoustes.
-Et quelle bonne sieste ensuite sur le sable! un sommeil tout plein du
-bercement de la mer, où les mille écailles luisantes des petites vagues
-papillotaient encore aux yeux fermés.
-
-
-
-L' AIOLI
-
-On se serait cru dans la cabane d'un pêcheur de Théocrite, au bord
-de la mer de Sicile. C'était simplement en Provence, dans l'île de
-Camargue, chez un garde-pêche. Une cabane de roseaux, des filets pendus
-au mur, des rames, des fusils, quelque chose comme l'attirail d'un
-trappeur, d'un chasseur de terre et d'eau. Devant la porte, encadrant
-un grand paysage de plaine, agrandi encore par le vent, la femme du
-garde dépouillait de belles anguilles toutes vives. Les poissons se
-tordaient au soleil; et là-bas, dans la lumière blanche des coups de
-vent, des arbres grêles se courbaient, avaient l'air de fuir, montrant
-le côté pâle de leurs feuilles. Des marécages luisaient de place en
-place entre les roseaux, comme les fragments d'un miroir brisé. Plus
-loin encore, une grande ligne étincelante fermait l'horizon; c'était
-l'étang de Vaccarès.
-
-Dans l'intérieur de la cabane où brillait un feu de sarments tout en
-pétillement et en clarté, le garde pilait religieusement les gousses
-d'ail dans un mortier en y laissant tomber l'huile d'olive goutte à
-goutte. Nous avons mangé _l'aioli_ autour de nos anguilles, assis sur
-de hauts escabeaux devant la petite table de bois, dans cette étroite
-cabane où la plus grande place était tenue par l'échelle montant à la
-soupente. Autour de la chambre si petite on devinait un horizon immense
-traversé de coups de vent, de vols hâtés d'oiseaux en voyage; et
-l'espace environnant pouvait se mesurer aux sonnailles des troupeaux de
-chevaux et de bœufs, tantôt retentissantes et sonores, tantôt diminuées
-dans l'éloignement et n'arrivant plus que comme des notes perdues,
-enlevées dans un coup de mistral.
-
-
-
-LE KOUSSKOUSS
-
-C'était en Algérie, chez un aga de la plaine du Chélif. De la grande
-tente seigneuriale installée pour nous devant la maison de l'aga,
-nous voyions descendre une nuit de demi-deuil, d'un noir violet où se
-fonçait la pourpre d'un couchant magnifique; dans la fraîcheur de la
-soirée, au milieu de la tente entr'ouverte, un chandelier kabyle en
-bois de palmier levait au bout de ses branches une flamme immobile
-qui attirait des insectes de nuit, des frôlements d'ailes peureuses.
-Accroupis tout autour sur des nattes, nous mangions silencieusement:
-c'étaient des moutons entiers, tout ruisselants de beurre, qu'on
-apportait au bout d'une perche, des pâtisseries au miel, des confitures
-musquées, et enfin un grand plat de bois où des poulets s'étalaient
-dans la semoule dorée du kousskouss.
-
-Pendant ce temps-là, la nuit était venue. Sur les collines
-environnantes, la lune se levait, un petit croissant oriental où
-s'enfermait une étoile. Un grand feu flambait en plein air devant la
-tente, entouré de danseurs et de musiciens. Je me souviens d'un nègre
-gigantesque, tout nu sous une ancienne tunique des régiments de léger,
-qui bondissait en faisant courir des ombres sur toute la toile...
-Cette danse de cannibale, ces petits tambours arabes haletant sous la
-mesure précipitée, les aboiements aigus des chacals qui se répondaient
-de tous les coins de la plaine; on se sentait en plein pays sauvage.
-Cependant à l'intérieur de la tente,--cet abri des tribus nomades
-qui ressemble à une voile fixe sur un élément immobile,--l'aga dans
-ses bournous de laine blanche me semblait une apparition des temps
-primitifs, et pendant qu'il mangeait son kousskouss gravement, je
-pensais que le plat national arabe pourrait bien être cette manne
-miraculeuse des Hébreux dont il est parlé dans la Bible.
-
-
-
-LA POLENTA
-
-La côte Corse, un soir de novembre.--Nous abordons sous la grande pluie
-dans un pays complètement désert. Des charbonniers Lucquois nous font
-une place à leur feu; puis un berger indigène, une espèce de sauvage
-tout habillé de peau de bouc, nous invite à venir manger la _polenta_
-dans sa cabane. Nous entrons, courbés, rapetissés, dans une hutte
-où l'on ne peut se tenir debout. Au milieu, des brins de bois vert
-s'allument entre quatre pierres noires. La fumée qui s'échappe de là
-monte vers le trou percé à la hutte, puis se répand partout, rabattue
-par la pluie et le vent. Une petite lampe--le _caleil_ provençal--ouvre
-un œil timide dans cet air étouffé. Une femme, des enfants apparaissent
-de temps en temps quand la fumée s'éclaircit, et tout au fond un porc
-grogne. On distingue des débris de naufrage, un banc fait de morceaux
-de navires, une caisse de bois avec des lettres de roulage, une tête de
-sirène en bois peint arrachée à quelque proue, toute lavée d'eau de mer.
-
-La _polenta_ est affreuse. Les châtaignes mal écrasées ont un goût
-moisi; on dirait qu'elles ont séjourné longtemps sous les arbres, en
-pleine pluie. Le _bruccio_ national vient après, avec son goût sauvage
-qui fait rêver de chèvres vagabondes ... Nous sommes ici en pleine
-misère italienne. Pas de maison, l'abri. Le climat est si beau, la vie
-si facile! Rien qu'une niche pour les jours de grande pluie. Et alors
-qu'importe la fumée, la lampe mourante, puisqu'il est convenu que le
-toit c'est la prison et qu'on ne vit bien qu'en plein soleil?
-
-
-
-
-LA MOISSON AU BORD DE LA MER
-
-
-Nous courions depuis le matin à travers la plaine, cherchant la mer qui
-nous fuyait toujours dans ces méandres, ces caps, ces presqu'îles que
-forment les côtes de Bretagne.
-
-De temps en temps un coin bleu-marine s'ouvrait à l'horizon, comme
-une échappée de ciel plus sombre et plus mouvant; mais le hasard de
-ces routes tortueuses qui font rêver d'embuscades et de chouannerie
-refermait vite la vision entrevue. Nous étions arrivés ainsi dans
-un petit village vieux et rustique, aux rues sombres, étroites à la
-façon des rues algériennes, encombrées de fumier, d'oies, de bœufs, de
-pourceaux. Les maisons ressemblaient à des huttes avec leurs portes
-basses, ogivales, encerclées de blanc, marquées de croix à la chaux,
-et leurs volets assujettis par cette longue barre transversale qu'on
-ne voit que dans les pays de grand vent. Il avait pourtant l'air
-bien abrité, bien étouffé, bien calme, le petit bourg breton. On se
-serait cru à vingt lieues dans l'intérieur des terres. Tout à coup, en
-débouchant sur la place de l'église, nous nous trouvons entourés d'une
-lumière éblouissante, d'une prise d'air gigantesque, d'un bruit de
-flots illimité. C'était l'Océan, l'Océan immense, infini, et son odeur
-fraîche et salée, et ce grand coup d'éventail que la marée montante
-dégage de chaque vague dans son élan. Le village s'avance, se dresse au
-bord du quai, la jetée continuant la rue jusqu'au bout d'un petit port
-où sont amarrées quelques barques de pêche. L'église dresse son clocher
-en vigie près des flots, et autour d'elle, dernière limite de ce coin
-de terre, le cimetière met des croix penchées, des herbes folles, et
-son mur bas tout effrité où s'appuient des bancs de pierre.
-
-On ne peut vraiment rien trouver de plus délicieux, de plus retiré
-que ce petit village perdu au milieu des roches, intéressant par son
-double côté marin et pastoral. Tous pêcheurs ou laboureurs, les gens
-d'ici ont l'abord rude, peu engageant. Ils ne vous invitent pas à
-rester chez eux, au contraire. Peu à peu pourtant ils s'humanisent,
-et l'on est étonné de voir sous ces durs accueils des êtres naïfs
-et bons. Ils ressemblent bien à leur pays, à ce sol rocailleux et
-résistant, si minéral, que les routes--même au soleil--prennent une
-teinte noire pailletée d'étincelles de cuivre ou d'étain. La côte qui
-met à nu ce terrain pierreux est austère, farouche, hérissée. Ce sont
-des éboulements, des falaises à pic, des grottes creusées par la lame,
-où elle s'engouffre et mugit. Lorsque la marée se retire, on voit
-des écueils à perte de vue sortant des flots leurs dos de monstres,
-tout reluisants et blanchis d'écume, comme des cachalots gigantesques
-échoués.
-
-Par un contraste singulier, à deux pas seulement du rivage, des champs
-de blé, de vigne ou de luzerne, s'étendent coupés, séparés par des
-petits murs hauts comme des haïes et verts de ronces. L'œil fatigué
-du vertige des hautes falaises, de ces abîmes où l'on descend avec
-des cordes scellées dans la pierre, des brisants écumeux, trouve un
-repos au milieu de l'uniformité des plaines, de la nature intime et
-familière. Le moindre détail rustique s'agrandit sur le fond glauque de
-la mer toujours présente au détour des sentiers, dans l'entre-deux des
-toits, l'ébréchement des murs, au fond d'une ruelle. Le chant des coqs
-semble plus clair, entouré de plus d'espace. Mais ce qui est vraiment
-beau, c'est l'amoncellement des moissons au bord de la mer, les meules
-dorées au-dessus des flots bleus, les aires où tombent les fléaux
-en mesure, et ces groupes de femmes sur les rochers à pic, prenant
-la direction de l'air et vannant le blé entre leurs mains levées,
-avec des gestes d'évocation. Les grains tombent en pluie régulière
-et drue, tandis que le vent de la mer emporte la paille et la fait
-tourbillonner. On vanne sur la place de l'église, sur le quai, jusque
-sur la jetée, où de grands filets de pêche sont étendus, en train de
-sécher leurs mailles entremêlées de plantes d'eau.
-
-Pendant ce temps-là une autre moisson se fait aussi, mais au bas des
-roches, dans cet espace neutre que la marée envahit et découvre tour
-à tour. C'est la récolte du goémon. Chaque lame, en déferlant sur le
-rivage, laisse sa trace en une ligne ondulée de végétations marines,
-goémon ou varech. Lorsque le vent souffle, les algues courent en
-bruissant le long de la plage, et aussi loin que la mer se retire sur
-les roches, ces longues chevelures mouillées se plaquent et s'étalent.
-On les recueille par lourdes gerbes et on les amoncelle sur la côte en
-meules sombres, violacées, gardant toutes les teintes du flot, avec
-des irisements bizarres de poisson qui meurt ou de plante qui se fane.
-Quand la meule est sèche, on la brûle et on en tire de la soude.
-
-Cette moisson singulière se fait les jambes nues, à la marée
-descendante, parmi ces mille petits lacs si limpides que la mer en
-se retirant laisse à sa place. Hommes, femmes, enfants s'engagent
-entre les roches glissantes, armés d'immenses râteaux. Sur leur
-passage, les crabes effarés se sauvent, s'embusquent, s'aplatissent,
-tendent leurs pinces, et les chevrettes transparentes se perdent dans
-la couleur de l'eau troublée. Le goémon ramené, amassé, est chargé
-sur des charrettes attelées de bœufs sous le joug, qui traversent
-péniblement, la tête basse, le terrain accidenté. De quelque côté
-qu'on se tourne, on aperçoit de ces attelages. Parfois, à des endroits
-presque inaccessibles, où on arrive par des sentiers abrupts, un
-homme apparaît conduisant par la bride un cheval chargé de plantes
-tombantes et ruisselantes. Vous voyez aussi des enfants transporter sur
-des bâtons croisés en brancards leur glane de cette moisson marine.
-Tout cela forme un tableau mélancolique et saisissant. Les goélands
-épouvantés volent en criant autour de leurs œufs. La menace de la mer
-est là, et ce qui achève de solenniser ce spectacle, c'est que, pendant
-cette récolte faite aux sillons de la vague comme pendant la moisson
-de terre, le silence plane, un silence actif, plein de l'effort d'un
-peuple en face de la nature avare et rebelle. Un appel aux bœufs, un
-«trrr» aigu qui sonne dans les grottes, voilà tout ce qu'on entend. Il
-semble qu'on traverse une communauté de trappistes, un de ces couvents
-où l'on travaille en plein air avec une loi de silence perpétuel. Les
-conducteurs ne se retournent pas même pour vous regarder passer, et
-les bœufs seuls vous fixent d'un gros œil immobile. Pourtant ce peuple
-n'est pas triste, et, le dimanche venu, il sait bien s'égayer et danser
-les vieilles rondes bretonnes. Le soir, vers huit heures, on se réunit
-au bord du quai devant l'église et le cimetière. Ce mot de cimetière
-a quelque chose d'effrayant, mais l'endroit, si vous le voyiez, ne
-vous effraierait pas. Pas de buis, ni d'ifs, ni de marbres; rien de
-convenu ni de solennel. Seulement des croix dressées où les mêmes noms
-se répètent plusieurs fois comme dans tous les petits pays dont les
-habitants sont alliés, l'herbe haute partout pareille, et des murs
-si bas, que les enfants y grimpent dans leurs jeux et que les joins
-d'enterrement on voit du dehors l'assistance agenouillée.
-
-Au pied de ces petits murs, les vieux viennent s'asseoir au soleil
-pour filer ou dormir entre l'enclos inculte et silencieux et l'éternité
-voyageuse de la mer...
-
-C'est là devant que la jeunesse vient danser le dimanche soir. Pendant
-qu'un peu de lumière monte encore des vagues au long de la jetée, les
-groupes de filles et de garçons se rapprochent. Les rondes se forment,
-et une voix grêle part d'abord toute seule sur un rhythme simple qui
-appelle le chœur après lui:
-
- C'est dans la cour du Plat-d'Étain...
-
- Toutes les voix redisent ensemble:
-
- C'est dans la cour du Plat-d'Étain...
-
-La ronde s'anime, les cornettes blanches tournoient, s'entr'ouvrant sur
-les côtés comme des ailes de papillon. Presque toujours le vent de la
-mer emporte la moitié des paroles:
-
- ...perdu mon serviteur...
- ...portera mes couleurs...
-
-La chanson en paraît encore plus naïve et charmante, entendue par
-fragments, avec des élisions bizarres telles qu'en renferment les
-chansons de pays composées en dansant, plus soucieuses du rhythme
-que du sens des mots. Sans autre lumière qu'un vague rayon de lune,
-la danse semble fantastique. Tout est gris, noir ou blanc, dans une
-neutralité de teinte qui accompagne les choses rêvées plutôt que
-les choses vues. Peu à peu, à mesure que la lune monte, les croix
-du cimetière, celle du grand calvaire qui est au coin, s'allongent,
-rejoignent la ronde et s'y mêlent... Enfin dix heures sonnent. On se
-sépare. Chacun rentre chez soi par les ruelles du village d'un aspect
-étrange en ce moment. Les marches ébréchées des escaliers extérieurs,
-les coins de toit, les hangars ouverts où la niait entre toute noire et
-compacte se penchent, se contournent, se tassent. On longe de vieilles
-murailles frôlées de figuiers énormes; et pendant qu'on écrase en
-marchant la paille vide du blé battu, l'odeur de la mer se mêle au
-parfum chaud de la moisson et des étables endormies.
-
-La maison que nous habitons est dans la campagne, un peu hors du
-village. Sur la route, en revenant, nous apercevons à la pointe des
-haies des lumières de phares luire de tous les côtés de la presqu'île,
-un phare à éclat, un feu tournant, un feu fixe; et comme on ne voit pas
-l'Océan, toutes ces vigies des noirs écueils semblent perdues dans la
-campagne paisible.
-
-
-
-
-LES ÉMOTIONS D'UN PERDREAU ROUGE
-
-
-Vous savez que les perdreaux vont par bandes, se nichent ensemble aux
-creux des sillons pour s'enlever à la moindre alerte, éparpillés dans
-la volée comme une poignée de grains qu'on sème. Notre compagnie à nous
-est gaie et nombreuse, établie en plaine sur la lisière d'un grand
-bois, ayant du butin et de beaux abris de deux côtés. Aussi, depuis que
-je sais courir, bien emplumé, bien nourri, je me trouvais très heureux
-de vivre. Pourtant quelque chose m'inquiétait un peu, c'était cette
-fameuse ouverture de la chasse dont nos mères commençaient à parler
-tout bas entre elles. Un ancien de notre compagnie me disait toujours à
-ce propos:
-
-«N'aie pas peur, Rouget--on m'appelle Rouget à cause de mon bec et de
-mes pattes couleur de sorbe--n'aie pas peur, Rouget. Je te prendrai
-avec moi le jour de l'ouverture et je suis sûr qu'il ne t'arrivera
-rien.»
-
-C'est un vieux coq très malin et encore alerte, quoiqu'il ait le _fer
-à cheval_ déjà marqué sur la poitrine et quelques plumes blanches
-par-ci par-là. Tout jeune, il a reçu un grain de plomb dans l'aile, et
-comme cela l'a rendu un peu lourd, il y regarde à deux fois avant de
-s'envoler, prend son temps, et se tire d'affaire. Souvent il m'emmenait
-avec lui jusqu'à l'entrée du bois. Il y a là une singulière petite
-maison, nichée dans les châtaigniers, muette comme un terrier vide, et
-toujours fermée.
-
---«Regarde bien cette maison, petit, me disait le vieux; quand tu
-verras de la fumée monter du toit, le seuil et les volets ouverts, ça
-ira mal pour nous.»
-
-Et moi je me fiais à lui, sachant bien qu'il n'en était pas à sa
-première ouverture.
-
-En effet, l'autre matin, au petit jour, j'entends qu'on rappelait tout
-bas dans le sillon...
-
-«Rouget, Rouget.»
-
-C'était mon vieux coq. Il avait des yeux extraordinaires.
-
-«Viens vite, me dit-il, et fais comme moi.»
-
-Je le suivis, à moitié endormi, en me coulant entre les mottes de
-terre, sans voler, sans presque sauter, comme une souris. Nous allions
-du côté du bois; et je vis, en passant, qu'il y avait de la fumée à
-la cheminée de la petite maison, du jour aux fenêtres, et devant la
-porte grande ouverte des chasseurs tout équipés, entourés de chiens qui
-sautaient. Comme nous passions, un des chasseurs cria:
-
-«Faisons la plaine ce matin, nous ferons le bois après déjeuner.»
-
-Alors je compris pourquoi mon vieux compagnon nous emmenait d'abord
-sous la futaie. Tout de même le cœur me battait, surtout en pensant à
-nos pauvres amis.
-
-Tout à coup, au moment d'atteindre la lisière, les chiens se mirent à
-galoper de notre côté...
-
-«Rase-toi, rase-toi», me dit le vieux en se baissant; en même temps,
-à dix pas de nous, une caille effarée ouvrit ses ailes et son bec tout
-grands, et s'envola avec un cri de peur. J'entendis un bruit formidable
-et nous fûmes entourés par une poussière d'une odeur étrange, toute
-blanche et toute chaude, bien que le soleil fût à peine levé. J'avais
-si peur que je ne pouvais plus courir. Heureusement nous entrions dans
-le bois. Mon camarade se blottit derrière un petit chêne, je vins me
-mettre près de lui, et nous restâmes là cachés, à regarder entre les
-feuilles.
-
-Dans les champs, c'était une terrible fusillade. A chaque coup, je
-fermais les yeux, tout étourdi; puis, quand je me décidais à les
-ouvrir, je voyais la plaine grande et nue, les chiens courant, furetant
-dans les brins d'herbe, dans les javelles, tournant sur eux-mêmes comme
-des fous. Derrière eux les chasseurs juraient, appelaient; les fusils
-brillaient au soleil. Un moment, dans un petit nuage de fumée, je crus
-voir--quoiqu'il n'y eût aucun arbre alentour--voler comme des feuilles
-éparpillées. Mais mon vieux coq me dit que c'était des plumes; et en
-effet, à cent pas devant nous, un superbe perdreau gris tombait dans le
-sillon en renversant sa tête sanglante.
-
-Quand le soleil fut très chaud, très haut, la fusillade s'arrêta
-subitement. Les chasseurs revenaient vers la petite maison, où l'on
-entendait pétiller un grand feu de sarments. Ils causaient entre eux,
-le fusil sur l'épaule, discutaient les coups, pendant que leurs chiens
-venaient derrière, harassés, la langue pendante...
-
-«Ils vont déjeuner, me dit mon compagnon, faisons comme eux.»
-
-Et nous entrâmes dans un champ de sarrasin qui est tout près du bois,
-un grand champ blanc et noir, en fleur et en graine, sentant l'amande.
-De beaux faisans au plumage mordoré picotaient là, eux aussi, en
-baissant leurs crêtes rouges de peur d'être vus. Ah! ils étaient moins
-fiers que d'habitude. Tout en mangeant, ils nous demandèrent des
-nouvelles et si l'un des leurs était déjà tombé. Pendant ce temps, le
-déjeuner des chasseurs, d'abord silencieux, devenait de plus en plus
-bruyant; nous entendions choquer les verres et partir les bouchons des
-bouteilles. Le vieux trouva qu'il était temps de rejoindre notre abri.
-
-A cette heure on aurait dit que le bois dormait. La petite mare où
-les chevreuils vont boire n'était troublée par aucun coup de langue.
-Pas un museau de lapin dans les serpolets de la garenne. On sentait
-seulement un frémissement mystérieux, comme si chaque feuille, chaque
-brin d'herbe abritait une vie menacée. Ces gibiers de forêt ont tant
-de cachettes, les terriers, les fourrés, les fagots, les broussailles,
-et puis des fossés, ces petits fossés de bois qui gardent l'eau si
-longtemps après qu'il a plu. J'avoue que j'aurais aimé être au fond
-d'un de ces trous-là; mais mon compagnon préférait rester à découvert,
-avoir du large, voir de loin et sentir l'air ouvert devant lui. Bien
-nous en prit, car les chasseurs arrivaient sous le bois.
-
-Oh! ce premier coup de feu en forêt, ce coup de feu qui trouait les
-feuilles comme une grêle d'avril et marquait les écorces, jamais je
-ne l'oublierai. Un lapin détala au travers du chemin en arrachant
-des touffes d'herbe avec ses griffes tendues. Un écureuil dégringola
-d'un châtaignier en faisant tomber les châtaignes encore vertes. Il y
-eut deux ou trois vols lourds de gros faisans et un tumulte dans les
-branches basses, les feuilles sèches, au vent de ce coup de fusil qui
-agita, réveilla, effraya tout ce qui vivait dans le bois. Des mulots
-se coulaient au fond de leurs trous. Un cerf-volant, sorti du creux de
-l'arbre contre lequel nous étions blottis, roulait ses gros yeux bêtes,
-fixes de terreur. Et puis des demoiselles bleues, des bourdons, des
-papillons, pauvres bestioles s'effarant de tous côtés. Jusqu'à un petit
-criquet aux ailes écarlates qui vint se poser tout près de mon bec;
-mais j'étais trop effrayé moi-même pour profiter de sa peur.
-
-Le vieux, lui, était toujours aussi calme. Très attentif aux aboiements
-et aux coups de feu, quand ils se rapprochaient il me faisait signe,
-et nous allions un peu plus loin, hors de la portée des chiens et bien
-cachés par le feuillage. Une fois pourtant je crus que nous étions
-perdus. L'allée que nous devions traverser était gardée de chaque bout
-par un chasseur embusqué. D'un côté un grand gaillard à favoris noirs
-qui faisait sonner toute une ferraille à chacun de ses mouvements,
-couteau de chasse, cartouchière, boîte à poudre, sans compter de
-hautes guêtres bouclées jusqu'aux genoux et qui le grandissaient
-encore; à l'autre bout un petit vieux, appuyé contre un arbre, fumait
-tranquillement sa pipe, en clignant des yeux comme s'il voulait dormir.
-Celui-là ne me faisait pas peur; mais c'était ce grand là-bas...
-
---«Tu n'y entends rien, Rouget», me dit mon camarade en riant; et sans
-crainte, les ailes toutes grandes, il s'envola presque dans les jambes
-du terrible chasseur à favoris.
-
-Et le fait est que le pauvre homme était si empêtré dans tout son
-attirail de chasse, si occupé à s'admirer du haut en bas, que lorsqu'il
-épaula son fusil nous étions déjà hors de portée. Ah! si les chasseurs
-savaient, quand ils se croient seuls à un coin de bois, combien de
-petits yeux fixes les guettent des buissons, combien de petits becs
-pointus se retiennent de rire à leur maladresse!...
-
-Nous allions, nous allions toujours. N'ayant rien de mieux à faire qu'à
-suivre mon vieux compagnon, mes ailes battaient au vent des siennes
-pour se replier immobiles aussitôt qu'il se posait. J'ai encore dans
-les yeux tous les endroits où nous avons passé: la garenne rose de
-bruyères, pleine de terriers au pied des arbres jaunes, avec ce grand
-rideau de chênes où il me semblait voir la mort cachée partout, la
-petite allée verte où ma mère Perdrix avait promené tant de fois sa
-nichée au soleil de mai, où nous sautions tout en piquant les fourmis
-rouges qui nous grimpaient aux pattes, où nous rencontrions des petits
-faisans farauds, lourds comme des poulets, et qui ne voulaient pas
-jouer avec nous.
-
-Je la vis comme dans un rêve ma petite allée, au moment où une biche
-la traversait, haute sur ses pattes menues, les yeux grands ouverts
-et prête à bondir. Puis la mare où l'on vient en partie par quinze ou
-trente, tous du même vol, levés de la plaine en une minute, pour boire
-à l'eau de la source et s'éclabousser de gouttelettes qui roulent sur
-le lustre des plumes... Il y avait au milieu de cette mare un bouquet
-d'aulnettes très fourré, c'est dans cet îlot que nous nous réfugiâmes.
-Il aurait fallu que les chiens eussent un fameux nez pour venir nous
-chercher là. Nous y étions depuis un moment, lorsqu'un chevreuil
-arriva, se traînant sur trois pattes et laissant une trace rouge sur
-les mousses derrière lui. C'était si triste à voir que je cachai ma
-tête sous les feuilles; mais j'entendais le blessé boire dans la mare
-en soufflant, brûlé de fièvre...
-
-Le jour tombait. Les coups de fusil s'éloignaient, devenaient plus
-rares. Puis tout s'éteignit... C'était fini. Alors nous revînmes tout
-doucement vers la plaine, pour avoir des nouvelles de notre compagnie.
-En passant devant la petite maison du bois, je vis quelque chose
-d'épouvantable.
-
-Au rebord d'un fossé, les lièvres au poil roux, les petits lapins
-gris à queue blanche, gisaient à côté les uns des autres. C'était des
-petites pattes jointes par la mort, qui avaient l'air de demander
-grâce, des yeux voilés qui semblaient pleurer; puis des perdrix rouges,
-des perdreaux gris, qui avaient le _fer à cheval_ comme mon camarade,
-et des jeunes de cette année qui avaient encore comme moi du duvet
-sous leurs plumes. Savez-vous rien de plus triste qu'un oiseau mort?
-C'est si vivant, des ailes! De les voir repliées et froides, ça fait
-frémir... Un grand chevreuil superbe et calme paraissait endormi, sa
-petite langue rose dépassant la bouche comme pour lécher encore.
-
-Et les chasseurs étaient là, penchés sur cette cuerie, comptant et
-tirant vers leurs carniers les pattes sanglantes, les ailes déchirées,
-sans respect pour toutes ces blessures fraîches. Les chiens, attachés
-pour la route, fronçaient encore leurs babines en arrêt, comme s'ils
-s'apprêtaient à s'élancer de nouveau dans les taillis.
-
-Oh! pendant que le grand soleil se couchait là-bas et qu'ils s'en
-allaient tous, harassés, allongeant leurs ombres sur les mottes
-de terre et les sentiers humides de la rosée du soir, comme je
-les maudissais, comme je les détestais, hommes et bêtes, toute la
-bande!... Ni mon compagnon ni moi n'avions le courage de jeter comme à
-l'ordinaire une petite note d'adieu à ce jour qui finissait.
-
-Sur notre route nous rencontrions de malheureuses petites bêtes,
-abattues par un plomb de hasard, et restant là abandonnées aux fourmis,
-des mulots, le museau plein de poussière, des pies, des hirondelles
-foudroyées dans leur vol, couchées sur le dos et tendant leurs petites
-pattes roides vers la nuit qui descendait vite comme elle fait en
-automne, claire, froide et mouillée. Mais le plus navrant de tout,
-c'était d'entendre, à la lisière du bois, au bord du pré, et là-bas
-dans l'oseraie de la rivière, les appels anxieux, tristes, disséminés,
-auxquels rien ne répondait.
-
-
-
-
-LE MIROIR
-
-
-Dans le Nord, au bord du Niémen, est arrivée une petite créole de
-quinze ans, blanche et rose comme une fleur d'amandier. Elle vient du
-pays des colibris, c'est le vent de l'amour qui l'apporte... Ceux de
-son île lui disaient: «Ne pars pas, il fait froid sur le continent...
-L'hiver te fera mourir.» Mais la petite créole ne croyait pas à l'hiver
-et ne connaissait le froid que pour avoir pris des sorbets; puis elle
-était amoureuse, elle n'avait pas peur de mourir... Et maintenant la
-voilà qui débarque là-haut dans les brouillards du Niémen, avec ses
-éventails, son hamac, ses moustiquaires et une cage en treillis doré
-pleine d'oiseaux de son pays.
-
-Quand le vieux père Nord a vu venir cette fleur des îles que le Midi
-lui envoyait dans un rayon, son cœur s'est ému de pitié; et comme il
-pensait bien que le froid ne ferait qu'une bouchée de la fillette et
-de ses colibris, il a vite allumé son gros soleil jaune et s'est
-habillé d'été pour les recevoir... La créole s'y est trompée; elle a
-pris cette chaleur du Nord, brutale et lourde, pour une chaleur de
-durée, cette éternelle verdure noire pour de la verdure de printemps,
-et suspendant son hamac au fond du parc entre deux sapins, tout le jour
-elle s'évente, elle se balance.
-
-«Mais il fait très chaud dans le Nord», dit-elle en riant. Pourtant
-quelque chose l'inquiète. Pourquoi, dans cet étrange pays, les maisons
-n'ont-elles pas de vérandahs? Pourquoi ces murs épais, ces tapis, ces
-lourdes tentures? Ces gros poêles en faïence, et ces grands tas de
-bois qu'on empile dans les cours, et ces peaux de renards bleus, ces
-manteaux doublés, ces fourrures qui dorment au fond des armoires; à
-quoi tout cela peut-il servir?... Pauvre petite, elle va le savoir
-bientôt.
-
-Un matin, en s'éveillant, la petite créole se sent prise d'un grand
-frisson. Le soleil a disparu, et du ciel noir et bas, qui semble dans
-la nuit s'être rapproché de terre, il tombe par flocons une peluche
-blanche et silencieuse comme sous les cotonniers... Voilà l'hiver!
-voilà l'hiver! Le vent siffle, les poêles ronflent. Dans leur grande
-cage en treillis doré, les colibris ne gazouillent plus. Leurs petites
-ailes bleues, roses, rubis, vert de mer, restent immobiles, et c'est
-pitié de les voir se serrer les uns contre les autres, engourdis et
-bouffis par le froid, avec leurs becs fins et leurs yeux en tête
-d'épingle. Là-bas, au fond du parc, le hamac grelotte plein de givre,
-et les branches des sapins sont en verre filé... La petite créole a
-froid, elle ne veut plus sortir.
-
-Pelotonnée au coin du feu comme un de ses oiseaux, elle passe son temps
-à regarder la flamme et se fait du soleil avec ses souvenirs. Dans
-la grande cheminée lumineuse et brûlante, elle revoit tout son pays:
-les larges quais pleins de soleil avec le sucre brun des cannes qui
-ruisselle, et les grains de maïs flottant dans une poussière dorée,
-puis les siestes d'après-midi, les stores clairs, les nattes de paille,
-puis les soirs d'étoiles, les mouches enflammées, et des millions de
-petites ailes qui bourdonnent entre les fleurs et dans les mailles de
-tulle des moustiquaires.
-
-Et tandis qu'elle rêve ainsi devant la flamme, les jours d'hiver se
-succèdent toujours plus courts, toujours plus noirs. Tous les matins
-on ramasse un colibri mort dans la cage; bientôt il n'en reste plus
-que deux, deux flocons de plumes vertes qui se hérissent l'un contre
-l'autre dans un coin...
-
-Ce matin-là, la petite créole n'a pas pu se lever. Comme une
-balancelle mahonnaise prise dans les glaces du Nord, le froid
-l'étreint, la paralyse. Il fait sombre, la chambre est triste. Le givre
-a mis sur les vitres un épais rideau de soie mate. La ville semble
-morte, et, par les rues silencieuses, le chasse-neige à vapeur siffle
-lamentablement... Dans son lit, pour se distraire, la créole fait luire
-les paillettes de son éventail et passe son temps à se regarder dans
-des miroirs de son pays, tout frangés de grandes plumes indiennes.
-
-Toujours plus courts, toujours plus noirs, les jours d'hiver se
-succèdent. Dans ses courtines de dentelles, la petite créole languit,
-se désole. Ce qui l'attriste surtout, c'est que de son lit elle ne
-peut pas voir le feu. Il lui semble qu'elle a perdu sa patrie une
-seconde fois... De temps en temps elle demande: «Est-ce qu'il y a
-du feu dans la chambre?--Mais oui, petite, il y en a. La cheminée
-est tout en flammes. Entends-tu pétiller le bois, et les pommes de
-pin qui éclatent?--Oh! voyons, voyons.» Mais elle a beau se pencher,
-la flamme est trop loin d'elle; elle ne peut pas la voir, et cela la
-désespère. Or, un soir qu'elle est là, pensive et pâle, sa tête au bord
-de l'oreiller et les yeux toujours tournés vers cette belle flamme
-invisible, son ami s'approche d'elle, prend un des miroirs qui sont
-sur le lit: «Tu veux voir le feu, mignonne... Eh bien! attends...» Et
-s'agenouillant devant la cheminée, il essaye de lui envoyer avec son
-miroir un reflet de la flamme magique: «Peux-tu le voir?--Non! Je
-ne vois rien.--Et maintenant?--Non! pas encore...» Puis tout à coup,
-recevant en plein visage un jet de lumière qui l'enveloppe: «Oh! je le
-vois!» dit la créole toute joyeuse, et elle meurt en riant avec deux
-petites flammes au fond des yeux.
-
-
-
-
-L'EMPEREUR AVEUGLE
-
-
-OU
-
-LE VOYAGE EN BAVIÈRE A LA RECHERCHE D'UNE TRAGÉDIE JAPONAISE
-
-
-
-I
-
-M. LE COLONEL DE SIEBOLDT
-
-Au printemps de 1866, M. de Sieboldt, colonel bavarois au service
-de la Hollande, bien connu dans le monde scientifique par ses beaux
-ouvrages sur la flore japonaise, vint à Paris soumettre à l'empereur
-un vaste projet d'association internationale pour l'exploitation de ce
-merveilleux Nipon-Jepen--Japon (Empire-au-Lever-du-Soleil) qu'il avait
-habité pendant plus de trente ans. En attendant d'avoir une audience
-aux Tuileries, l'illustre voyageur--resté très Bavarois malgré son
-séjour au Japon--passait ses soirées dans une petite brasserie du
-faubourg Poissonnière, en compagnie d'une jeune demoiselle de Munich
-qui voyageait avec lui et qu'il présentait comme sa nièce. C'est là que
-je le rencontrai. La physionomie de ce grand vieux, ferme et droit sous
-ses soixante et douze ans, sa longue barbe blanche, son interminable
-houppelande, sa boutonnière enrubannée où toutes les académies des
-sciences avaient mis leurs couleurs, cet air étranger, où il y a à la
-fois tant de timidité et de sans-gêne, faisait toujours retourner les
-têtes quand il entrait. Gravement le colonel s'asseyait, tirait de sa
-poche un gros radis noir; puis la petite demoiselle qui l'accompagnait,
-tout Allemande dans sa jupe courte, son châle à franges, son petit
-chapeau de voyage, coupait ce radis en tranches minces à la mode du
-pays, le couvrait de sel, l'offrait à son «ounclé!» comme elle disait
-de sa petite voix de souris, et tous deux se mettaient à grignoter
-l'un en face de l'autre, tranquillement et simplement, sans paraître
-se douter qu'il pût y avoir le moindre ridicule à faire à Paris comme
-à Munich. Vraiment c'était un couple original et sympathique, et nous
-eûmes bientôt fait de devenir grands amis. Le bonhomme, voyant le goût
-que je prenais à l'entendre parler du Japon, m'avait demandé de revoir
-son mémoire, et je m'étais empressé d'accepter autant par amitié pour
-ce vieux Sinbad que pour m'enfoncer plus avant dans l'étude du beau
-pays dont il m'avait communiqué l'amour. Ce travail de révision ne
-se fit pas sans peine. Tout le mémoire était écrit dans le français
-bizarre que parlait M. de Sieboldt: «Si j'aurais des actionnaires...,
-si je réunirais des fonds...», et ces renversements de prononciation
-qui lui faisaient dire régulièrement: «les grandes boîtes de l'Asie»
-pour «les grands poètes de l'Asie», et «le Chabon» pour «le Japon»...
-joignez à cela des phrases de cinquante lignes, sans un point, sans
-une virgule, rien pour respirer, et cependant si bien classées dans
-la cervelle de l'auteur, qu'en ôter un seul mot lui paraissait
-impossible, et que s'il m'arrivait d'enlever une ligne d'un côté, il
-la transportait bien vite un peu plus loin... C'est égal! ce diable
-d'homme était si intéressant avec son Chabon, que j'oubliais l'ennui du
-travail; et lorsque la lettre d'audience arriva, le mémoire tenait à
-peu près sur ses pieds.
-
-Pauvre vieux Sieboldt! Je le vois encore s'en allant aux Tuileries,
-toutes ses croix sur la poitrine, dans ce bel habit de colonel rouge
-et or qu'il ne tirait de sa malle qu'aux grandes occasions. Quoi-qu'il
-en fît: «brum! brum!» tout le temps en redressant sa longue taille, au
-tremblement de son bras sur le mien, surtout à la pâleur insolite de
-son nez, un bon gros nez de sa vantasse, cramoisi par l'étude et la
-bière de Munich, je sentais combien il était ému... Le soir, quand je
-le revis, il triomphait: Napoléon III l'avait reçu entre deux portes,
-écouté pendant cinq minutes et congédié avec sa phrase favorite: «Je
-verrai... je réfléchirai.» Là-dessus, le naïf Japonais parlait déjà de
-louer le premier étage du Grand-Hôtel, d'écrire aux journaux, de lancer
-des prospectus. J'eus beaucoup de mal à lui faire comprendre que Sa
-Majesté serait peut-être longue à réfléchir, et qu'il ferait mieux,
-en attendant, de retourner à Munich, où la Chambre était justement en
-train de voter des fonds pour l'achat de sa grande collection. Mes
-observations finirent par le convaincre, et il partit en me promettant
-de m'envoyer, pour la peine que j'avais prise au fameux mémoire, une
-tragédie japonaise du seizième siècle, intitulée _l'Empereur aveugle,_
-précieux chef-d'œuvre absolument inconnu en Europe et qu'il avait
-traduit exprès pour son ami Meyerbeer. Le maître, quand il mourut,
-était en train d'écrire la musique des chœurs. C'est, comme vous voyez,
-un vrai cadeau que le brave homme voulait me faire.
-
-Malheureusement, quelques jours après son départ, la guerre éclatait
-en Allemagne, et je n'entendis plus parler de ma tragédie. Les
-Prussiens ayant envahi le Wurtemberg et la Bavière, il était assez
-naturel que dans son émoi patriotique et le grand désarroi d'une
-invasion, le colonel eût oublié mon _Empereur aveugle_. Mais moi, j'y
-pensais plus que jamais; et, ma foi! un peu l'envie de ma tragédie
-japonaise, un peu la curiosité de voir de près ce que c'était que la
-guerre, l'invasion,--ô Dieu! j'en ai maintenant toute l'horreur dans la
-mémoire,--je me décidai un beau matin à partir pour Munich.
-
-
-
-II
-
-L'ALLEMAGNE DU SUD
-
-Parlez-moi des peuples à sang lourd! En pleine guerre, sous ce grand
-soleil d'août, tout le pays d'outre-Rhin, depuis le pont de Kehl
-jusqu'à Munich, avait l'air aussi froid, aussi tranquille. Par les
-trente fenêtres du wagon wurtembergeois qui m'emmenait lentement,
-lourdement, à travers la Souabe, des paysages se déroulaient, des
-montagnes, des ravins, des écroulements de riche verdure où l'on
-sentait la fraîcheur des ruisseaux. Sur les pentes qui disparaissaient
-en tournant, au mouvement des wagons, des paysannes se tenaient toutes
-roides au milieu de leurs troupeaux, vêtues de jupes rouges, de
-corsages de velours, et les arbres étaient si verts autour d'elles,
-qu'on eût dit une bergerie tirée d'une de ces petites boîtes de sapin
-qui sentent bon la résine et les forêts du Nord. De loin en loin, une
-douzaine de fantassins habillés de vert emboîtaient le pas dans un
-pré, la tête droite, la jambe en l'air, portant leurs fusils comme des
-arbalètes: c'était l'armée d'un prince de Nassau quelconque. Parfois
-aussi des trains passaient, avec la même lenteur que le nôtre, chargés
-de grands bateaux, où des soldats wurtembergeois, entassés comme dans
-un char allégorique, chantaient des barcarolles à trois voix, en fuyant
-devant les Prussiens. Et nos haltes à tous les buffets, le sourire
-inaltérable des majordomes, ces grosses faces allemandes, épanouies,
-la serviette sous le menton devant d'énormes quartiers de viande aux
-confitures, et le parc royal de Stuttgart plein de carrosses, de
-toilettes, de cavalcades, la musique autour des bassins jouant des
-valses, des quadrilles, pendant qu'on se battait à Kissingen; vraiment,
-quand je me rappelle tout cela et que je pense à ce que j'ai vu, quatre
-ans après, dans ce même mois d'août, ces locomotives en délire s'en
-allant sans savoir où, comme si le grand soleil avait affolé leurs
-chaudières, les wagons arrêtés en plein champ de bataille, les rails
-coupés, les trains en détresse, la France diminuée de jour en jour
-à mesure que la ligne de l'Est devenait plus courte, et sur tout le
-parcours des voies abandonnées, l'encombrement sinistre de ces gares,
-qui restaient seules, en pays perdu, pleines de blessés oubliés là
-comme des bagages, je commence à croire que cette guerre de 1866 entre
-la Prusse et les États du Sud n'était qu'une guerre pour rire, et qu'en
-dépit de tout ce qu'on a pu nous dire, les loups de Germanie ne se
-mangent jamais entre eux.
-
-Il n'y avait qu'à voir Munich pour s'en convaincre. Le soir où
-j'arrivai, un beau soir de dimanche plein d'étoiles, toute la ville
-était dehors. Une joyeuse rumeur confuse, aussi vague sous la lumière
-que la poussière soulevée aux pas de tous ces promeneurs, flottait
-dans l'air. Au fond des caves à bière voûtées et fraîches, dans les
-jardins des brasseries, où des lanternes de couleur balançaient leurs
-lueurs sourdes, partout on entendait, mêlés au bruit des lourds
-couvercles retombant sur les chopes, les cuivres qui sonnaient en notes
-triomphales, et les soupirs des instruments de bois...
-
-C'est dans une de ces brasseries harmoniques que je trouvai le colonel
-de Sieboldt, assis avec sa nièce, devant son éternel radis noir.
-
-A la table à côté, le ministre des affaires étrangères prenait un bock,
-en compagnie de l'oncle du roi. Tout autour, de bons bourgeois avec
-leurs familles, des officiers en lunettes, des étudiants à petites
-casquettes rouges, bleues, vert de mer, tous graves, silencieux,
-écoutaient religieusement l'orchestre de M. Gungel, et regardaient
-monter la fumée de leurs pipes, sans plus se soucier de la Prusse que
-si elle n'existait pas. En me voyant, le colonel parut un peu gêné, et
-je crus m'apercevoir qu'il baissait la voix pour m'adresser la parole
-en français. Autour de nous, on chuchotait: «Franzose... Franzose...»
-Je sentais de la malveillance dans tous les yeux.--«Sortons!» me dit
-M. de Sieboldt, et une fois dehors, je retrouvai son bon sourire
-d'autrefois. Le brave homme n'avait pas oublié sa promesse, mais il
-était très absorbé par le rangement de sa collection japonaise qu'il
-venait de vendre à l'État. C'est pour cela qu'il ne m'avait pas écrit.
-Quant à ma tragédie, elle était à Wurtzbourg, entre les mains de madame
-de Sieboldt, et pour arriver jusque-là il me fallait une autorisation
-spéciale de l'ambassade française, car les Prussiens approchaient de
-Wurtzbourg, et l'on n'y entrait plus que très difficilement. J'avais
-une telle envie de mon _Empereur aveugle_, que je serais allé à
-l'ambassade le soir même, si je n'avais pas craint de trouver M. de
-Trévise couché...
-
-
-
-III
-
-EN DROSCHKEN
-
-De bonne heure, le lendemain, l'hôtelier de la _Grappe-Bleue_ me
-faisait monter dans une de ces petites voitures de louage que les
-hôtels ont toujours dans leurs cours pour montrer aux voyageurs les
-curiosités de la ville, et d'où les monuments, les avenues vous
-apparaissent comme entre les pages d'un guide. Cette fois il ne
-s'agissait pas de me faire voir la ville, mais seulement de me conduire
-à l'ambassade française: «_Franzôsische Ambassad!...»_ répéta deux
-fois l'hôtelier. Le cocher, petit homme habillé de bleu et coiffé d'un
-chapeau gigantesque, semblait très étonné de, la nouvelle destination
-qu'on donnait à son fiacre, à son _droschken_, pour parler comme à
-Munich. Mais je fus bien plus étonné que lui, quand je le vis tourner
-le dos au quartier noble, prendre un long faubourg, plein d'usines, de
-maisons ouvrières, de petits jardins, passer les portes, et m'emmener
-hors de la ville...
-
---_Ambassad Franzôsische_? lui demandais-je de temps en temps avec
-inquiétude.
-
--_Ya, ya_, répondait le petit homme, et nous continuions à rouler.
-J'aurais bien voulu avoir quelques renseignements de plus; mais le
-diable, c'est que mon conducteur ne parlait pas français, et moi-même,
-à cette époque, je ne connaissais de la langue allemande que deux ou
-trois phrases très élémentaires, où il était question de pain, de lit,
-de viande et pas du tout d'ambassadeur. Encore, ces phrases-là, ne
-savais-je les dire qu'en musique, et voici pourquoi:
-
-Quelques années auparavant, avec un camarade presque aussi fou que moi,
-j'avais fait à travers l'Alsace, la Suisse, le duché de Bade, un vrai
-voyage de colporteur, le sac bouclé aux épaules, arpentant les lieues
-à la douzaine, tournant les villes dont nous ne voulions voir que les
-portes, et prenant toujours les tout petits chemins sans savoir où ils
-nous mèneraient. Cela nous donnait souvent l'imprévu de nuits passées
-en plein champ, ou sous le toit ouvert d'une grange; mais ce qui
-achevait d'incidenter notre excursion, c'est que ni l'un ni l'autre
-nous ne savions un mot d'allemand. A l'aide d'un petit dictionnaire
-de poche acheté en passant à Bâle, nous étions bien parvenus à
-construire quelques phrases toutes simples, toutes naïves comme: _Vir
-vollen trinken bier._--nous voulons boire de la bière... _Vir vollen
-essen kaese_,--nous voulons manger du fromage: malheureusement, si
-peu compliquées qu'elles vous paraissent, ces maudites phrases nous
-coûtaient beaucoup de peine à retenir. Nous ne les avions pas dans
-la bouche, comme disent les comédiens. L'idée nous vint alors de les
-mettre en musique, et le petit air que nous avions composé s'adaptait
-si bien dessus, que les mots nous entrèrent dans la mémoire à la suite
-des notes, et que les uns ne pouvaient plus sortir sans entraîner les
-autres. Il fallait voir la figure des hôteliers badois, le soir, quand
-nous entrions dans la grande salle du Gasthaus et que, sitôt nos sacs
-débouclés, nous entonnions d'une voix retentissante:
-
- Vir vollen trinken bier (_bis_)
- Vir vollen, ya, vir vollen
- Ya!
- Vir vollen trinken bier.
-
-Depuis ce temps-là je suis devenu très fort en allemand. J'ai eu tant
-d'occasions de l'apprendre!... Mon vocabulaire s'est enrichi d'une
-foule de locutions, de phrases. Seulement je les parle, je ne les
-chante plus... Oh! non, je n'ai pas envie de les chanter...
-
-Mais revenons à mon droschken.
-
-Nous allions d'un petit pas reposé, sur une avenue bordée d'arbres et
-de maisons blanches. Tout à coup le cocher s'arrêta.
-
-«_Da!_...» me dit-il en me montrant-une maisonnette enfouie sous les
-acacias, et qui me parut bien silencieuse, bien retirée pour une
-ambassade. Trois boutons de cuivre superposés luisaient dans un coin du
-mur, à côté de la porte. J'en tire un au hasard, la porte s'ouvre, et
-j'entre dans un vestibule élégant, confortable; des fleurs, des tapis
-partout. Sur l'escalier, une demi-douzaine de chambrières bavaroises,
-accourues à mon coup de sonnette, s'échelonnaient avec cette tournure
-disgracieuse d'oiseaux sans ailes qu'ont toutes les femmes au delà du
-Rhin.
-
-Je demande: «_Ambassad Franzôsische_?» Elles me font répéter deux
-fois, et les voilà parties à rire, à rire en secouant la rampe.
-Furieux, je reviens vers mon cocher et tâche de lui faire comprendre,
-à grand renfort de gestes, qu'il s'est trompé, que l'ambassade n'est
-pas là. «_Ya, ya_.» répond le petit homme sans s'émouvoir, et nous
-retournons vers Munich.
-
-Il faut croire que notre ambassadeur de ce temps-là changeait souvent
-de domicile, ou bien que mon cocher, pour ne pas déroger aux habitudes
-de son droschken, s'était mis dans l'idée de me faire visiter quand
-même la ville et ses environs. Toujours est-il que notre matinée se
-passa à courir Munich dans tous les sens, à la recherche de cette
-ambassade fantastique. Après deux ou trois autres tentatives, j'avais
-fini par ne plus descendre de voiture. Le cocher allait, venait,
-s'arrêtait à certaines rues, faisait semblant de s'informer. Je me
-laissais conduire, et ne m'occupais plus que de regarder autour de
-moi... Quelle ville ennuyeuse et froide que ce Munich, avec ses grandes
-avenues, ses palais alignés, ses rues trop larges où le pas résonne,
-son musée en plein vent de célébrités bavaroises si mortes dans leurs
-statues blanches!
-
-Que, de colonnades, d'arcades, de fresques, d'obélisques, de temples
-grecs, de propylées, de distiques en lettres d'or sur les frontons!
-Tout cela s'efforce d'être grand; mais il semble qu'on sente le vide
-et l'emphase de cette apparente grandeur, en voyant à tous les fonds
-d'avenue les arcs de triomphe où l'horizon passe seul, les portiques
-ouverts sur le bleu. C'est bien ainsi que je me représente ces villes
-imaginaires, Italie mêlée d'Allemagne, où Musset promène l'incurable
-ennui de son _Fantasio_ et la perruque solennelle et niaise du prince
-de Mantoue.
-
-Cette course en droschken dura cinq ou six heures; après quoi le
-cocher me ramena triomphalement dans la cour de la _Grappe-Bleue_, en
-faisant claquer son fouet, tout fier de m'avoir montré Munich. Quant
-à l'ambassade, je finis par la découvrir à deux rues de mon hôtel,
-mais cela ne m'avança guère. Le chancelier ne voulut pas me donner
-de passe-port pour Wurtzbourg. Nous étions, paraît-il, très mal vus
-en Bavière à ce moment-là; un Français n'aurait pas pu sans danger
-s'aventurer jusqu'aux avant-postes. Je fus donc obligé d'attendre à
-Munich que madame de Sieboldt eût trouvé une occasion de me faire
-parvenir la tragédie japonaise...
-
-
-
-IV
-
-LE PAYS DU BLEU
-
-Chose singulière! Ces bons Bavarois, qui nous en voulaient tant de
-n'avoir pas pris parti pour eux dans cette guerre, n'avaient pas la
-moindre animosité contre les Prussiens. Ni honte des défaites, m haine
-du vainqueur.--«Ce sont les premiers soldats du monde!...» me disait
-avec un certain orgueil l'hôtelier de la _Grappe-Bleue_, le lendemain
-de Kissingen, et c'était bien le sentiment général à Munich. Dans les
-cafés on s'arrachait les journaux de Berlin. On riait à se tordre aux
-plaisanteries du _Kladderadatsch_, ces grosses charges berlinoises
-aussi lourdes que le fameux marteau-pilon de l'usine Krupp, qui pèse
-cinquante mille kilogrammes. L'entrée prochaine des Prussiens n'étant
-plus un doute pour personne, chacun se disposait à les bien recevoir.
-Les brasseries s'approvisionnaient de saucisses, de quenelles. Dans les
-maisons bourgeoises on préparait des chambres d'officiers...
-
-Seuls, les musées manifestaient quelque inquiétude. Un jour, en
-entrant à la Pinacothèque, je trouvai les murs nus et les gardiens en
-train de clouer les tableaux dans de grandes caisses prêtes à partir
-pour le Sud. On craignait que le vainqueur, très scrupuleux pour les
-propriétés particulières, ne le fût pas autant pour les collections
-de l'État. Aussi, de tous les musées de la ville, il n'y avait que
-celui de M. de Sieboldt qui restât ouvert. En sa qualité d'officier
-hollandais, décoré de l'Aigle de Prusse, le colonel pensait que, lui
-présent, personne n'oserait toucher à sa collection; et en attendant
-l'arrivée des Prussiens, il ne faisait plus que se promener avec son
-grand costume, à travers les trois longues salles que le roi lui avait
-données au jardin de la cour, espèce de Palais-Royal, plus vert et plus
-triste que le nôtre, entouré de murs de cloître peints à fresque.
-
-Dans ce grand palais morne, ces curiosités étalées, étiquetées,
-constituaient bien le musée, cet assemblage mélancolique de choses
-venues de loin, dégagées de leur milieu. Le vieux Sieboldt lui-même
-avait l'air d'en faire partie. Je venais le voir tous les jours, et
-nous passions ensemble de longues heures a feuilleter ces manuscrits
-japonais ornés de planches, ces livres de science, d'histoire, les uns
-si immenses, qu'il fallait les étaler à terre pour les ouvrir, les
-autres hauts comme l'ongle, lisibles seulement à la loupe, dorés, fins,
-précieux. M. de Sieboldt me faisait admirer son encyclopédie japonaise
-en quatre-vingt-deux volumes, ou bien il me traduisait une ode du
-_Hiak-nin_, merveilleux ouvrage publié par les soins des empereurs
-japonais, et où l'on trouve les vies, les portraits et des fragments
-lyriques des cent plus fameux poètes de l'empire. Puis nous rangions
-sa collection d'armes, les casques d'or à larges mentonnières, les
-cuirasses, les cottes de maille, ces grands sabres à deux mains qui
-sentent leur chevalier du Temple et avec lesquels on s'ouvre si bien le
-ventre.
-
-Il m'expliquait les devises d'amour peintes sur les coquilles dorées,
-m'introduisait dans les intérieurs japonais en me montrant le modèle
-de sa maison de Yédo, une miniature de laque où tout était représenté,
-depuis les stores de soie des fenêtres jusqu'aux rocailles du jardin,
-jardinet de Lilliput, orné des plantes mignonnes de la flore indigène.
-Ce qui m'intéressait aussi beaucoup, c'était les objets du culte
-japonais, leurs petits dieux en bois peint, les chasubles, les vases
-sacrés, et ces chapelles portatives, vrais théâtres de pupazzi, que
-chaque fidèle a dans un coin de sa maison. Les petites idoles rouges
-sont rangées au fond; une mince corde à nœuds pend sur le devant. Avant
-de commencer sa prière, le Japonais s'incline et frappe de cette corde
-un timbre qui brille au pied de l'autel; c'est ainsi qu'il appelle
-l'attention de ses dieux. Je prenais un plaisir d'enfant à faire
-sonner ces timbres magiques, à laisser mon rêve s'en aller, roulé dans
-cette onde sonore, jusqu'au fond de ces Asies d'Orient où le soleil
-levant semble avoir tout doré, depuis les lames de leurs grands sabres
-jusqu'aux tranches de leurs petits livres...
-
-Quand je sortais de là, les yeux pleins de tous ces reflets de laque,
-de jade, de couleurs éclatantes des cartes géographiques, les jours
-surtout où le colonel m'avait lu une de ces odes japonaises d'une
-poésie chaste, distinguée, originale, si profonde, les rues de Munich
-me faisaient un singulier effet. Le Japon, la Bavière, ces deux pays
-nouveaux pour moi, que je connaissais presque en même temps, que je
-voyais l'un à travers l'autre, se brouillaient, se confondaient dans
-ma tête, devenaient une espèce de pays vague, de pays du bleu... Cette
-ligne bleue des voyages que je venais de voir sur les tasses japonaises
-dans le trait des nuages et l'esquisse de l'eau, je la retrouvais sur
-les fresques bleues des murailles... Et ces soldats bleus qui faisaient
-l'exercice sur les places, coiffés de casques japonais, et ce grand
-ciel tranquille d'un bleu de _Vergiss-mein-nicht_, et ce cocher bleu
-qui me ramenait à l'hôtel de la _Grappe-Bleue_!...
-
-
-
-V
-
-PROMENADE SUR LE STARNBERG
-
-Il était bien du pays bleu aussi, ce lac étincelant qui miroite au fond
-de ma mémoire. Rien que d'écrire ce nom de Starnberg, j'ai revu tout
-près de Munich la grande nappe d'eau, unie, pleine de ciel, rendue
-familière et vivante par la fumée d'un petit steamer qui longeait les
-bords. Tout autour les masses sombres des grands parcs, séparées de
-place en place, comme ouvertes par la blancheur des villas. Plus haut,
-des bourgs aux toits serrés, des nids de maisons posés sur les pentes;
-plus haut encore les montagnes du Tyrol, lointaines, couleur de l'air
-où elles flottent; et dans un coin de ce tableau un peu classique, mais
-si charmant, le vieux, vieux batelier, avec ses longues guêtres et son
-gilet rouge à boutons d'argent, qui me promena tout un dimanche, et
-paraissait si fier d'avoir un Français dans son bateau.
-
-Ce n'était pas la première fois que pareil honneur lui arrivait. Il
-se souvenait très bien d'avoir, dans sa jeunesse, fait passer le
-Starnberg à un officier. Il y avait soixante ans de cela, et à la façon
-respectueuse dont le bonhomme me parlait, je sentais l'impression
-qu'avait dû lui faire ce Français de 1806, quelque bel Oswald du
-premier empire en collant et bottes molles, un schapska gigantesque et
-des insolences de vainqueur!... Si le batelier de Starnberg vit encore,
-je doute qu'il ait autant d'admiration pour les Français.
-
-C'est sur ce beau lac et dans les parcs ouverts des résidences qui
-l'entourent que les bourgeois de Munich promènent leurs gaietés du
-dimanche. La guerre n'avait rien changé à cet usage. Au bord de
-l'eau, quand je passai, les auberges étaient pleines; de grosses
-dames assises en rond faisaient bouffer leurs jupes sur les pelouses.
-Entre les branches qui se croisaient sur le bleu du lac, des groupes
-de Gretchen et d'étudiants passaient, auréolés d'une fumée de pipe.
-Un peu plus loin, dans une clairière du parc Maximilien, une noce
-de paysans, bruyante et voyante, buvait devant de longues tables en
-tréteaux, tandis qu'un garde-chasse en habit vert, campé, le fusil au
-poing, dans l'attitude d'un homme qui tire, faisait la démonstration
-de ce merveilleux fusil à aiguille dont les Prussiens se servaient
-avec tant de succès. J'avais besoin de cela pour me rappeler qu'on se
-battait à quelques lieues de nous. On se battait pourtant, il faut
-bien le croire, puisque ce soir-là, en rentrant à Munich, je vis sur
-une petite place abritée et recueillie comme un coin d'église, des
-cierges qui brûlaient tout autour de la _Marien-Saule_, et des femmes
-agenouillées, dont un long sanglot secouait la prière...
-
-
-
-VI
-
-LA BAVARIA
-
-Malgré tout ce qu'on a écrit depuis quelques années sur le chauvinisme
-français, nos sottises patriotiques, nos vanités, nos fanfaronnades,
-je ne crois pas qu'il y ait en Europe un peuple plus vantard, plus
-glorieux, plus infatué de lui-même que le peuple de Bavière. Sa toute
-petite histoire, dix pages détachées de l'histoire de l'Allemagne,
-s'étale dans les rues de Munich, gigantesque, disproportionnée, tout
-en peintures et en monuments, comme un de ces livres d'étrennes
-qu'on donne aux enfants: peu de texte et beaucoup d'images. A Paris,
-nous n'avons qu'un arc de triomphe; là-bas ils en ont dix: la porte
-des Victoires, le portique des Maréchaux, et je ne sais combien
-d'obélisques élevés: _à la vaillance des guerriers bavarois_.
-
-Il fait bon être grand homme dans ce pays-là; on est sûr d'avoir son
-nom gravé partout dans la pierre, dans le bronze, et au moins une fois
-sa statue au milieu d'une place, ou tout au haut de quelque frise parmi
-des victoires de marbre blanc. Cette folie des statues, des apothéoses,
-des monuments commémoratifs est poussée à un tel point chez ces bonnes
-gens, qu'ils ont, au coin des rues, des socles vides tout dressés, tout
-préparés pour les célébrités inconnues du lendemain. En ce moment,
-toutes les places doivent être prises. La guerre de 1870 leur a fourni
-tant de héros, tant d'épisodes glorieux!...
-
-J'aime à me figurer, par exemple, l'illustre général von der Thann
-déshabillé à l'antique au milieu d'un square verdoyant, avec un beau
-piédestal orné de bas-reliefs représentant d'un côté _les Guerriers
-bavarois incendiant le village de Bazeilles_, de l'autre _les Guerriers
-bavarois assassinant des blessés français à l'ambulance de Woerth._
-Quel splendide monument cela doit faire!
-
-Non contents d'avoir leurs grands hommes éparpillés ainsi par la
-ville, les Bavarois les ont réunis dans un temple situé aux portes de
-Munich, et qu'ils appellent la _Ruhmeshalle_ (la salle de la gloire).
-Sous un vaste portique de colonnes de marbre, qui s'avancent en retour
-en formant les trois côtés d'un carré, sont rangés sur des consoles
-les bustes des Électeurs, des rois, des généraux, des jurisconsultes,
-etc... (On trouve le catalogue chez le gardien.)
-
-Un peu en avant se dresse une statue colossale, une Bavaria de
-quatre-vingt-dix pieds, debout au sommet d'un de ces grands escaliers
-si tristes qui montent à découvert dans la verdure des jardins publics.
-Avec sa peau de lion sur les épaules, son glaive serré dans une main,
-dans l'autre la couronne de la gloire (toujours la gloire!), cette
-immense pièce de bronze, à l'heure où je la vis, sur la fin d'une de
-ces journées d'août où les ombres s'allongent démesurément, remplissait
-la plaine silencieuse de son geste emphatique. Tout autour, le long
-des colonnes, les profils des hommes célèbres grimaçaient au soleil
-couchant. Tout cela si désert, si morne! En entendant mes pas sonner
-sur les dalles, je retrouvais bien cette impression de grandeur dans le
-vide qui me poursuivait depuis mon arrivée à Munich.
-
-Un petit escalier en fonte grimpe en tournant dans l'intérieur de la
-Bavaria. J'eus la fantaisie de monter jusqu'en haut et de m'asseoir un
-moment dans la tête du colosse, un petit salon en rotonde éclairé par
-deux fenêtres qui sont les yeux. Malgré ces yeux ouverts sur l'horizon
-bleu des Alpes, il faisait très chaud là dedans. Le bronze, chauffé par
-le soleil, m'enveloppait d'une chaleur alourdissante. Je fus obligé
-de redescendre bien vite... Mais, c'est égal, cela m'avait suffi pour
-se connaître, ô grande Bavaria boursouflée et sonore! J'avais vu ta
-poitrine sans cœur, tes gros bras de chanteuse, enflés, sans muscles,
-ton glaive en métal repoussé, et senti dans ta tête creuse l'ivresse
-lourde et la torpeur d'un cerveau de buveur de bière... Et dire qu'en
-nous embarquant dans cette folle guerre de 1870, nos diplomates avaient
-compté sur toi. Ah! s'ils s'étaient donné la peine de monter dans la
-Bavaria, eux aussi!
-
-
-
-VII
-
-L'EMPEREUR AVEUGLE!...
-
-Il y avait dix jours que j'étais à Munich, et je n'avais encore
-aucune nouvelle de ma tragédie japonaise. Je commençais à désespérer,
-lorsqu'un soir, dans le petit jardin de la brasserie où nous prenions
-nos repas, je vis arriver mon colonel avec une figure rayonnante.
-«Je l'ai! me dit-il; venez demain matin au musée... Nous la lirons
-ensemble, vous verrez si c'est beau.» Il était très animé ce soir-là.
-Ses yeux brillaient en parlant. Il déclamait à haute voix des passages
-de la tragédie, essayait de chanter les chœurs. Deux ou trois fois sa
-nièce fut obligée de le faire taire: «Ounclé..., ounclé...» J'attribuai
-cette fièvre, cette exaltation à un pur enthousiasme lyrique. En effet,
-les fragments qu'il me récitait me paraissaient très beaux, et j'avais
-hâte d'entrer en possession de mon chef-d'œuvre.
-
-Le lendemain, quand j'arrivai au jardin de la cour, je fus très surpris
-de trouver la salle des collections fermée. Le colonel absent de son
-musée, c'était si extraordinaire que je courus chez lui avec une vague
-inquiétude. La rue qu'il habitait, une rue de faubourg paisible et
-courte, des jardins, des maisons basses, me parut plus agitée que
-d'habitude. On causait par groupes devant les portes. Celle de la
-maison Sieboldt était fermée, les persiennes ouvertes.
-
-Des gens entraient, sortaient d'un air triste. On sentait là une de
-ces catastrophes trop grandes pour le logis, et qui débordent jusque
-dans la rue... En arrivant, j'entendis des sanglots. C'était au fond
-d'un petit couloir, dans une grande pièce encombrée et claire comme
-une salle d'étude. Il y avait là une longue table en bois blanc, des
-livres, des manuscrits, des vitrines à collections, des albums couverts
-en soie brochée; au mur, des armes japonaises, des estampes, de grandes
-cartes géographiques; et dans ce désordre de voyages, d'études, le
-colonel étendu sur son lit, sa longue barbe droite sur sa poitrine,
-avec la pauvre petite «_Ounclé_» qui pleurait à genoux dans un coin.
-M. de Sieboldt était mort subitement pendant la nuit.
-
-Je partis de Munich le soir même, n'ayant pas le courage de troubler
-toute cette désolation à propos d'une fantaisie littéraire, et c'est
-ainsi que de la merveilleuse tragédie japonaise, je ne connus jamais
-que le titre: _l'Empereur aveugle_!... Depuis, nous avons vu jouer
-une autre tragédie, à qui ce titre rapporté d'Allemagne aurait bien
-convenu: sinistre tragédie, pleine de sang et de larmes, et qui n'était
-pas japonaise celle-là.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Contes de lundi, by Alphonse Daudet
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE LUNDI ***
-
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-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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- The Project Gutenberg eBook of Contes Du Lundi, by Alphonse Daudet.
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-The Project Gutenberg EBook of Contes de lundi, by Alphonse Daudet
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-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Contes de lundi
-
-Author: Alphonse Daudet
-
-Release Date: October 8, 2015 [EBook #50154]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE LUNDI ***
-
-
-
-
-Produced by Annemie Arnst and Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)
-
-
-
-
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-
-<h1>CONTES DU LUNDI</h1>
-
-<h3>Par</h3>
-
-<h2>ALPHONSE DAUDET</h2>
-
-<h4>NOUVELLE ÉDITION</h4>
-
-<h4>REVUE ET CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE</h4>
-
-<h5>PARIS</h5>
-
-<h5>CHARPENTIER ET C<sup>ie</sup></h5>
-
-<h5>13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN</h5>
-
-
-<h5>1876</h5>
-
-<hr class="full" />
-
-<p class="caption" style="margin-left: 25%;">TABLE</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 25%;">PREMIÈRE PARTIE</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 25%;">LA FANTAISIE ET L'HISTOIRE</p>
-
-<p style="margin-left: 25%;">
-<a href="#LA_DERNIERE_CLASSE">La dernière classe</a><br />
-<a href="#LA_PARTIE_DE_BILLARD">La partie de billard</a><br />
-<a href="#LA_VISION_DU_JUGE_DE_COLMAR">La vision du juge de Colmar</a><br />
-<a href="#LENFANT_ESPION">L'enfant espion</a><br />
-<a href="#LES_MERES">Les mères</a><br />
-<a href="#LE_SIEGE_DE_BERLIN">Le siège de Berlin</a><br />
-<a href="#LE_MAUVAIS_ZOUAVE">Le mauvais zouave</a><br />
-<a href="#LA_PENDULE_DE_BOUGIVAL">La pendule de Bougival</a><br />
-<a href="#LA_DEFENSE_DE_TARASCON">La défense de Tarascon</a><br />
-<a href="#LE_PRUSSIEN_DE_BELISAIRE">Le Prussien de Bélisaire</a><br />
-<a href="#LES_PAYSANS_A_PARIS">Les paysans à Paris</a><br />
-<a href="#AUX_AVANT-POSTES">Aux avant-postes</a><br />
-<a href="#PAYSAGES_DINSURRECTION">Paysages d'insurrection</a><br />
-<a href="#LE_BAC">Le bac</a><br />
-<a href="#LE_PORTE-DRAPEAU">Le porte-drapeau</a><br />
-<a href="#LA_MORT_DE_CHAUVIN">La mort de Chauvin</a><br />
-<a href="#ALSACE_ALSACE">Alsace! Alsace!</a><br />
-<a href="#LE_CARAVANSERAIL">Le caravansérail</a><br />
-<a href="#UN_DECORE_DU_15_AOUT">Un décoré du 15 août</a><br />
-<a href="#MON_KEPI">Mon képi</a><br />
-<a href="#LE_TURCO_DE_LA_COMMUNE">Le turco de la Commune</a><br />
-<a href="#LE_CONCERT_DE_LA_HUITIEME">Le concert de la huitième</a><br />
-<a href="#LA_BATAILLE_DU_PERE-LACHAISE">La bataille du Père-Lachaise</a><br />
-<a href="#LES_PETITS_PATES">Les petits pâtés</a><br />
-<a href="#MONOLOGUE_A_BORD">Monologue à bord</a><br />
-<a href="#LES_FEES_DE_FRANCE">Les fées de France</a><br />
-</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 25%;">DEUXIÈME PARTIE</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; margin-left: 25%;">CAPRICES ET SOUVENIRS</p>
-
-<p style="margin-left: 25%;"><a href="#UN_TENEUR_DE_LIVRES">Un teneur de livres</a><br />
-<a href="#AVEC_TROIS_CENT_MILLE_FRANCS">Avec trois cent mille francs que m'a promis Girardin!</a><br />
-<a href="#ARTHUR">Arthur</a><br />
-<a href="#LES_TROIS_SOMMATIONS">Les trois sommations</a><br />
-<a href="#UN_SOIR_DE_PREMIERE">Un soir de première</a><br />
-<a href="#LA_SOUPE_AU_FROMAGE">La soupe au fromage</a><br />
-<a href="#LE_DERNIER_LIVRE">Le dernier livre</a><br />
-<a href="#MAISON_A_VENDRE">Maison a vendre</a><br />
-<a href="#CONTES_DE_NOEL">Contes de Noël</a><br />
-<span style="margin-left: 2em;">&mdash;<a href="#I">Un réveillon dans le Marais</a></span><br />
-<span style="margin-left: 2em;">&mdash;<a href="#II">Les trois messes basses</a></span><br />
-<a href="#LE_PAPE_EST_MORT">Le Pape est mort</a><br />
-<a href="#PAYSAGES_GASTRONOMIQUES">Paysages gastronomiques</a><br />
-<a href="#LA_MOISSON_AU_BORD_DE_LA_MER">La moisson au bord de la mer</a><br />
-<a href="#LES_EMOTIONS_DUN_PERDREAU_ROUGE">Les émotions d'un perdreau rouge</a><br />
-<a href="#LE_MIROIR">Le miroir</a><br />
-<a href="#LEMPEREUR_AVEUGLE">L'empereur aveugle</a><br />
-</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE">PREMIÈRE PARTIE</a></h4>
-
-<h4>LA FANTAISIE ET L'HISTOIRE</h4>
-
-
-
-<hr class="tb" />
-<h4><a name="LA_DERNIERE_CLASSE" id="LA_DERNIERE_CLASSE">LA DERNIÈRE CLASSE</a></h4>
-
-
-<h5>RÉCIT D'UN PETIT ALSACIEN</h5>
-
-
-<p>Ce matin-là j'étais très en retard pour aller à l'école, et j'avais
-grand'peur d'être grondé, d'autant que M. Hamel nous avait dit qu'il
-nous interrogerait sur les participes, et je n'en savais pas le premier
-mot. Un moment l'idée me vint de manquer la classe et de prendre ma
-course à travers champs.</p>
-
-<p>Le temps était si chaud, si clair!</p>
-
-<p>On entendait les merles siffler à la lisière du bois, et dans le pré
-Rippert, derrière la scierie, les Prussiens qui faisaient l'exercice.
-Tout cela me tentait bien plus que la règle des participes; mais j'eus
-la force de résister, et je courus bien vite vers l'école.</p>
-
-<p>En passant devant la mairie, je vis qu'il y avait du monde arrêté près
-du petit grillage aux affiches. Depuis deux ans, c'est de là que nous
-sont venues toutes les mauvaises nouvelles, les batailles perdues,
-les réquisitions, les ordres de la commandature; et je pensai sans
-m'arrêter:</p>
-
-<p>«Qu'est-ce qu'il y a encore?»</p>
-
-<p>Alors, comme je traversais la place en courant, le forgeron Wachter,
-qui était là avec son apprenti en train de lire l'affiche, me cria:</p>
-
-<p>«Ne te dépêche pas tant, petit; tu y arriveras toujours assez tôt à ton
-école!»</p>
-
-<p>Je crus qu'il se moquait de moi, et j'entrai tout essoufflé dans la
-petite cour de M. Hamel.</p>
-
-<p>D'ordinaire, au commencement de la classe, il se faisait un grand
-tapage qu'on entendait jusque dans la rue, les pupitres ouverts,
-fermés, les leçons qu'on répétait très haut tous ensemble en se
-bouchant les oreilles pour mieux apprendre, et la grosse règle du
-maître qui tapait sur les tables:</p>
-
-<p>«Un peu de silence!»</p>
-
-<p>Je comptais sur tout ce train pour gagner mon banc sans être vu; mais
-justement ce jour-là tout était tranquille, comme un matin de dimanche.
-Par la fenêtre ouverte, je voyais mes camarades déjà rangés à leurs
-places, et M. Hamel, qui passait et repassait avec la terrible règle en
-fer sous le bras. Il fallut ouvrir la porte et entrer au milieu de ce
-grand calme. Vous pensez, si j'étais rouge et si j'avais peur!</p>
-
-<p>Eh bien, non. M. Hamel me regarda sans colère et me dit très doucement:</p>
-
-<p>«Va vite à ta place, mon petit Frantz; nous allions commencer sans toi.»</p>
-
-<p>J'enjambai le banc et je m'assis tout de suite à mon pupitre. Alors
-seulement, un peu remis de ma frayeur, je remarquai que notre maître
-avait sa belle redingote verte, son jabot plissé fin et la calotte de
-soie noire brodée qu'il ne mettait que les jours d'inspection ou de
-distribution de prix. Du reste, toute la classe avait quelque chose
-d'extraordinaire et de solennel. Mais ce qui me surprit le plus, ce
-fut de voir au fond de la salle, sur les bancs qui restaient vides
-d'habitude, des gens du village assis et silencieux comme nous, le
-vieux Hauser avec son tricorne, l'ancien maire, l'ancien facteur, et
-puis d'autres personnes encore. Tout ce monde-là paraissait triste;
-et Hauser avait apporté un vieil abécédaire mangé aux bords qu'il
-tenait grand ouvert sur ses genoux, avec ses grosses lunettes posées en
-travers des pages.</p>
-
-<p>Pendant que je m'étonnais de tout cela, M. Hamel était monté dans sa
-chaire, et de la même voix douce et grave dont il m'avait reçu, il nous
-dit:</p>
-
-<p>«Mes enfants, c'est la dernière fois que je vous fais la classe.
-L'ordre est venu de Berlin de ne plus enseigner que l'allemand dans
-les écoles de l'Alsace et de la Lorraine ... Le nouveau maître arrive
-demain. Aujourd'hui c'est votre dernière leçon de français. Je vous
-prie d'être bien attentifs.»</p>
-
-<p>Ces quelques paroles me bouleversèrent. Ah! les misérables, voilà ce
-qu'ils avaient affiché à la mairie.</p>
-
-<p>Ma dernière leçon de français!...</p>
-
-<p>Et moi qui savais à peine écrire! Je n'apprendrais donc jamais! Il
-faudrait donc en rester là! Comme je m'en voulais maintenant du temps
-perdu, des classes manquées à courir les nids ou à faire des glissades
-sur la Saar! Mes livres que tout à l'heure encore je trouvais si
-ennuyeux, si lourds à porter, ma grammaire, mon histoire sainte me
-semblaient à présent de vieux amis qui me feraient beaucoup de peine à
-quitter. C'est comme M. Hamel. L'idée qu'il allait partir, que je ne le
-verrais plus, me faisait oublier les punitions, les coups de règle.</p>
-
-<p>Pauvre homme!</p>
-
-<p>C'est en l'honneur de cette dernière classe qu'il avait mis ses beaux
-habits du dimanche, et maintenant je comprenais pourquoi ces vieux du
-village étaient venus s'asseoir au bout de la salle. Cela semblait
-dire qu'ils regrettaient de ne pas y être venus plus souvent, à cette
-école. C'était aussi comme une façon de remercier notre maître de ses
-quarante ans de bons services, et de rendre leurs devoirs à la patrie
-qui s'en allait...</p>
-
-<p>J'en étais là de mes réflexions, quand j'entendis appeler mon nom.
-C'était mon tour de réciter. Que n'aurais-je pas donné pour pouvoir
-dire tout au long cette fameuse règle des participes, bien haut, bien
-clair, sans une faute; mais je m'embrouillai aux premiers mots, et je
-restai debout à me balancer dans mon banc, le cœur gros, sans oser
-lever la tête. J'entendais M. Hamel qui me parlait:</p>
-
-<p>«Je ne te gronderai pas, mon petit Frantz, tu dois être assez puni...
-voilà ce que c'est. Tous les jours on se dit: Bah! j'ai bien le temps.
-J'apprendrai demain. Et puis tu vois ce qui arrive... Ah! ç'a été le
-grand malheur de notre Alsace de toujours remettre son instruction à
-demain. Maintenant ces gens-là sont en droit de nous dire: Comment Vous
-prétendiez être Français, et vous ne savez ni parler ni écrire votre
-langue!... Dans tout ça, mon pauvre Frantz, ce n'est pas encore toi le
-plus coupable. Nous avons tous notre bonne part de reproches à nous
-faire.</p>
-
-<p>«Vos parents n'ont pas assez tenu à vous voir instruits. Ils aimaient
-mieux vous envoyer travailler à la terre ou aux filatures pour avoir
-quelques sous de plus. Moi-même n'ai-je rien à me reprocher? Est-ce
-que je ne vous ai pas souvent fait arroser mon jardin au lieu de
-travailler? Et quand je voulais aller pêcher des truites, est-ce que je
-me gênais pour vous donner congé?...»</p>
-
-<p>Alors d'une chose à l'autre, M. Hamel se mit à nous parler de la langue
-française, disant que c'était la plus belle langue du monde, la plus
-claire, la plus solide: qu'il fallait la garder entre nous et ne jamais
-l'oublier, parce que, quand un peuple tombe esclave, tant qu'il tient
-bien sa langue, c'est comme s'il tenait la clef de sa prison<a name="NoteRef_1_1" id="NoteRef_1_1"></a><a href="#Note_1_1" class="fnanchor">[1]</a>...
-Puis il prit une grammaire et nous lut notre leçon. J'étais étonné de
-voir comme je comprenais. Tout ce qu'il disait me semblait facile,
-facile. Je crois aussi que je n'avais jamais si bien écouté, et que lui
-non plus n'avait jamais mis autant de patience à ses explications. On
-aurait dit qu'avant de s'en aller le pauvre homme voulait nous donner
-tout son savoir, nous le faire entrer dans la tête d'un seul coup.</p>
-
-<p>La leçon finie, on passa à l'écriture. Pour ce jour-là, M. Hamel nous
-avait préparé des exemples tout neufs, sur lesquels était écrit en
-belle ronde: <i>France, Alsace, France, Alsace</i>. Cela faisait comme des
-petits drapeaux qui flottaient tout autour de la classe pendus à la
-tringle de nos pupitres. Il fallait voir comme chacun s'appliquait,
-et quel silence! On n'entendait rien que le grincement des plumes sur
-le papier. Un moment des hannetons entrèrent; mais personne n'y fit
-attention, pas même les tout petits qui s'appliquaient à tracer leurs
-<i>bâtons</i>, avec un cœur, une conscience, comme si cela encore était du
-français... Sur la toiture de l'école, des pigeons roucoulaient tout
-bas, et je me disais en les écoutant:</p>
-
-<p>«Est-ce qu'on ne va pas les obliger à chanter en allemand, eux aussi?»</p>
-
-<p>De temps en temps, quand je levais les yeux de dessus ma page, je
-voyais M. Hamel immobile dans sa chaire et fixant les objets autour
-de lui, comme s'il avait voulu emporter dans son regard toute sa
-petite maison d'école... Pensez! depuis quarante ans, il était là à la
-même place, avec sa cour en face de lui et sa classe toute pareille.
-Seulement les bancs, les pupitres s'étaient polis, frottés par l'usage;
-les noyers de la cour avaient grandi, et le houblon qu'il avait planté
-lui-même enguirlandait maintenant les fenêtres jusqu'au toit. Quel
-crève-cœur ça devait être pour ce pauvre homme de quitter toutes ces
-choses, et d'entendre sa sœur qui allait, venait, dans la chambre
-au-dessus, en train de fermer leurs malles! car ils devaient partir le
-lendemain, s'en aller du pays pour toujours.</p>
-
-<p>Tout de même il eut le courage de nous faire la classe jusqu'au
-bout. Après l'écriture, nous eûmes la leçon d'histoire; ensuite les
-petits chantèrent tous ensemble le BA BE BI BO BU. Là-bas au fond
-de la salle, le vieux Hauser avait mis ses lunettes, et, tenant son
-abécédaire à deux mains, il épelait les lettres avec eux. On voyait
-qu'il s'appliquait lui aussi; sa voix tremblait d'émotion, et c'était
-si drôle de l'entendre, que nous avions tous l'envie de rire et de
-pleurer. Ah! je m'en souviendrai de cette dernière classe...</p>
-
-<p>Tout à coup l'horloge de l'église sonna midi, puis l'Angelus. Au même
-moment, les trompettes des Prussiens qui revenaient de l'exercice
-éclatèrent sous nos fenêtres... M. Hamel se leva, tout pâle, dans sa
-chaire. Jamais il ne m'avait paru si grand.</p>
-
-<p>«Mes amis, dit-il, mes amis, je... je...»</p>
-
-<p>Mais quelque chose l'étouffait. Il ne pouvait pas achever sa phrase.</p>
-
-<p>Alors il se tourna vers le tableau, prit un morceau de craie, et, en
-appuyant de toutes ses forces, il écrivit aussi gros qu'il put:</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">«VIVE LA FRANCE!»</p>
-
-<p>Puis il resta là, la tête appuyée au mur, et, sans parler, avec sa main
-il nous faisait signe:</p>
-
-<p>«C'est fini... allez-vous-en.»</p>
-<hr class="r5" />
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#NoteRef_1_1"><span class="label">[1]</span></a> «S'il tient sa langue,&mdash;il tient la clé qui de ses chaînes
-le délivre.» F. MISTRAL.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LA_PARTIE_DE_BILLARD" id="LA_PARTIE_DE_BILLARD">LA PARTIE DE BILLARD</a></h4>
-
-
-<p>Comme on se bat depuis deux jours et qu'ils ont passé la nuit sac au
-dos sous une pluie torrentielle, les soldats sont exténués. Pourtant
-voilà trois mortelles heures qu'on les laisse se morfondre, l'arme au
-pied, dans les flaques des grandes routes, dans la boue des champs
-détrempés.</p>
-
-<p>Alourdis par la fatigue, les nuits passées, les uniformes pleins d'eau,
-ils se serrent les uns contre les autres pour se réchauffer, pour
-se soutenir. Il y en a qui dorment tout debout, appuyés au sac d'un
-voisin, et la lassitude, les privations se voient mieux sur ces visages
-détendus, abandonnés dans le sommeil. La pluie, la boue, pas de feu,
-pas de soupe, un ciel bas et noir, l'ennemi qu'on sent tout autour.
-C'est lugubre...</p>
-
-<p>Qu'est-ce qu'on fait là? Qu'est-ce qui se passe?</p>
-
-<p>Les canons, la gueule tournée vers le bois, ont l'air de guetter
-quelque chose. Les mitrailleuses embusquées regardent fixement
-l'horizon. Tout semble prêt pour une attaque. Pourquoi n'attaque-t-on
-pas? Qu'est-ce qu'on attend?...</p>
-
-<p>On attend des ordres, et le quartier général n'en envoie pas.</p>
-
-<p>Il n'est pas loin cependant le quartier général. C'est ce beau château
-Louis XIII dont les briques rouges, lavées par la pluie, luisent à
-mi-côte entre les massifs. Vraie demeure princière, bien digne de
-porter le fanion d'un maréchal de France. Derrière un grand fossé et
-une rampe de pierre qui les séparent de la route, les pelouses montent
-tout droit jusqu'au perron, unies et vertes, bordées de vases fleuris.
-De l'autre côté, du côté intime de la maison, les charmilles font des
-trouées lumineuses, la pièce d'eau où nagent des cygnes s'étale comme
-un miroir, et sous le toit en pagode d'une immense volière, lançant des
-cris aigus dans le feuillage, des paons, des faisans dorés battent des
-ailes et font la roue. Quoique les maîtres soient partis, on ne sent
-pas là l'abandon, le grand lâchez-tout de la guerre. L'oriflamme du
-chef de l'armée a préservé jusqu'aux moindres fleurettes des pelouses,
-et c'est quelque chose de saisissant de trouver, si près du champ
-de bataille, ce calme opulent qui vient de l'ordre des choses, de
-l'alignement correct des massifs, de la profondeur silencieuse des
-avenues.</p>
-
-<p>La pluie, qui tasse là bas de si vilaine boue sur les chemins et creuse
-des ornières si profondes, n'est plus ici qu'une ondée élégante,
-aristocratique, avivant la rougeur des briques, le vert des pelouses,
-lustrant les feuilles des orangers, les plumes blanches des cygnes.
-Tout reluit, tout est paisible. Vraiment, sans le drapeau qui flotte à
-la crête du toit, sans les deux soldats en faction devant la grille,
-jamais on ne se croirait au quartier général. Les chevaux reposent dans
-les écuries. Çà et là on rencontre des brosseurs, des ordonnances en
-petite tenue flânant aux abords des cuisines, ou quelque jardinier en
-pantalon rouge promenant tranquillement son râteau dans le sable des
-grandes cours.</p>
-
-<p>La salle à manger, dont les fenêtres donnent sur le perron, laisse voir
-une table à moitié desservie, des bouteilles débouchées, des verres
-ternis et vides, blafards sur la nappe froissée, toute une fin de
-repas, les convives partis. Dans la pièce à côté, on entend des éclats
-de voix, des rires, des billes qui roulent, des verres qui se choquent.
-Le maréchal est en train de faire sa partie, et voilà pourquoi l'armée
-attend des ordres. Quand le maréchal a commencé sa partie, le ciel
-peut bien crouler, rien au monde ne saurait l'empêcher de la finir.</p>
-
-<p>Le billard!</p>
-
-<p>C'est sa faiblesse à ce grand homme de guerre. Il est là, sérieux comme
-à la bataille, en grande tenue, la poitrine couverte de plaques, l'œil
-brillant, les pommettes enflammées, dans l'animation du repas, du jeu,
-des grogs. Ses aides de camp l'entourent, empressés, respectueux, se
-pâmant d'admiration à chacun de ses coups. Quand le maréchal fait un
-point, tous se précipitent vers la marque; quand le maréchal a soif,
-tous veulent lui préparer son grog. C'est un froissement d'épaulettes
-et de panaches, un cliquetis de croix et d'aiguillettes; et de voir
-tous ces jolis sourires, ces fines révérences de courtisans, tant de
-broderies et d'uniformes neufs, dans cette haute salle à boiseries de
-chêne, ouverte sur des parcs, sur des cours d'honneur, cela rappelle
-les automnes de Compiègne et repose un peu des capotes souillées qui
-se morfondent là-bas au long des routes et font des groupes si sombres
-sous la pluie.</p>
-
-<p>Le partenaire du maréchal est un petit capitaine d'état-major, sanglé,
-frisé, ganté de clair, qui est de première force au billard et capable
-de rouler tous les maréchaux de la terre, mais il sait se tenir à une
-distance respectueuse de son chef, et s'applique à ne pas gagner, à ne
-pas perdre non plus trop facilement. C'est ce qu'on appelle un officier
-d'avenir...</p>
-
-<p>Attention, jeune homme, tenons-nous bien. Le maréchal en a quinze, et
-vous dix. Il s'agit de mener la partie jusqu'au bout comme cela, et
-vous aurez plus fait pour votre avancement que si vous étiez dehors
-avec les autres, sous ces torrents d'eau qui noient l'horizon, à salir
-votre bel uniforme, à ternir l'or de vos aiguillettes, attendant des
-ordres qui ne viennent pas.</p>
-
-<p>C'est une partie vraiment intéressante. Les billes courent, se
-frôlent, croisent leurs couleurs. Les bandes rendent bien, le tapis
-s'échauffe... Soudain la flamme d'un coup de canon passe dans le ciel.
-Un bruit sourd fait trembler les vitres. Tout le monde tressaille; on
-se regarde avec inquiétude. Seul le maréchal n'a rien vu, rien entendu:
-penché sur le billard, il est en train de combiner un magnifique effet
-de recul; c'est son fort, à lui, les effets de recul!...</p>
-
-<p>Mais voilà un nouvel éclair, puis un autre. Les coups de canon se
-succèdent, se précipitent. Les aides de camp courent aux fenêtres.
-Est-ce que les Prussiens attaqueraient?</p>
-
-<p>«Eh bien, qu'ils attaquent! dit le maréchal en mettant du blanc... A
-vous de jouer, capitaine.»</p>
-
-<p>L'état-major frémit d'admiration. Turenne endormi sur un affût n'est
-rien auprès de ce maréchal, si calme devant son billard au moment de
-l'action... Pendant ce temps le vacarme redouble. Aux secousses du
-canon se mêlent les déchirements des mitrailleuses, les roulements
-des feux de peloton. Une buée rouge, noire sur les bords, monte au
-bout des pelouses. Tout le fond du parc est embrasé. Les paons, les
-faisans effarés clament dans la volière; les chevaux arabes, sentant la
-poudre, se cabrent au fond des écuries. Le quartier général commence
-à s'émouvoir. Dépêches sur dépêches. Les estafettes arrivent à bride
-abattue. On demande le maréchal.</p>
-
-<p>Le maréchal est inabordable. Quand je vous disais que rien ne pourrait
-l'empêcher d'achever sa partie.</p>
-
-<p>«A vous de jouer, capitaine.»</p>
-
-<p>Mais le capitaine a des distractions. Ce que c'est pourtant que d'être
-jeune! Le voilà qui perd la tête, oublie son jeu et fait coup sur
-coup deux séries, qui lui donnent presque partie gagnée. Cette fois
-le maréchal devient furieux. La surprise, l'indignation éclatent sur
-son mâle visage. Juste à ce moment, un cheval lancé ventre à terre
-s'abat dans la cour. Un aide de camp couvert de boue force la consigne,
-franchit le perron d'un saut: «Maréchal! maréchal!...» Il faut voir
-comme il est reçu... Tout bouffant de colère et rouge comme un coq, le
-maréchal paraît à la fenêtre, sa queue de billard à la main:</p>
-
-<p>«Qu'est-ce qu'il y a?... Qu'est-ce que c'est?... Il n'y a donc pas de
-factionnaire par ici?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, maréchal...</p>
-
-<p>&mdash;C'est bon ... Tout à l'heure ... Qu'on attende mes ordres, nom d...
-D...!»</p>
-
-<p>Et la fenêtre se referme avec violence.</p>
-
-<p>Qu'on attende ses ordres!</p>
-
-<p>C'est bien ce qu'ils font, les pauvres gens. Le vent leur chasse la
-pluie et la mitraille en pleine figure. Des bataillons entiers sont
-écrasés, pendant que d'autres restent inutiles, l'arme au bras, sans
-pouvoir se rendre compte de leur inaction. Rien à faire. On attend des
-ordres... Par exemple, comme on n'a pas besoin d'ordres pour mourir,
-les hommes tombent par centaines derrière les buissons, dans les
-fossés, en face du grand château silencieux. Même tombés, la mitraille
-les déchire encore, et par leurs blessures ouvertes coule sans bruit le
-sang généreux de la France... Là-haut, dans la salle de billard, cela
-chauffe aussi terriblement: le maréchal a repris son avance; mais le
-petit capitaine se défend comme un lion...</p>
-
-<p>Dix-sept! dix-huit! dix-neuf!...</p>
-
-<p>A peine a-t-on le temps de marquer les points. Le bruit de la bataille
-se rapproche. Le maréchal ne joue plus que pour un. Déjà des obus
-arrivent dans le parc. En voilà un qui éclate au-dessus de la pièce
-d'eau. Le miroir s'éraille; un cygne nage, épeuré, dans un tourbillon
-de plumes sanglantes. C'est le dernier coup...</p>
-
-<p>Maintenant, un grand silence. Rien que la pluie qui tombe sur les
-charmilles, un roulement confus au bas du coteau, et, par les chemins
-détrempés, quelque chose comme le piétinement d'un troupeau qui se
-hâte... L'armée est en pleine déroute. Le maréchal a gagné sa partie.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LA_VISION_DU_JUGE_DE_COLMAR" id="LA_VISION_DU_JUGE_DE_COLMAR">LA VISION DU JUGE DE COLMAR</a></h4>
-
-
-<p>Avant qu'il eût prêté serment à l'empereur Guillaume, il n'y avait
-pas d'homme plus heureux que le petit juge Dollinger, du tribunal de
-Colmar, lorsqu'il arrivait à l'audience avec sa toque sur l'oreille,
-son gros ventre, sa lèvre en fleur et ses trois mentons bien posés sur
-un ruban de mousseline.&mdash;«Ah! le bon petit somme que je vais faire»,
-avait-il l'air de se dire en s'asseyant, et c'était plaisir de le voir
-allonger ses jambes grassouillettes, s'enfoncer sur son grand fauteuil,
-sur ce rond de cuir frais et moelleux auquel il devait d'avoir encore
-l'humeur égale et le teint clair, après trente ans de magistrature
-assise.</p>
-
-<p>Infortuné Dollinger!</p>
-
-<p>C'est ce rond de cuir qui l'a perdu. Il se trouvait si bien dessus, sa
-place était si bien faite sur ce coussinet de moleskine, qu'il a mieux
-aimé devenir Prussien que de bouger de là. L'empereur Guillaume lui
-a dit: «Restez assis, monsieur Dollinger!» et Dollinger est resté
-assis; et aujourd'hui le voilà conseiller à la cour de Colmar, rendant
-bravement la justice au nom de Sa Majesté berlinoise.</p>
-
-<p>Autour de lui, rien n'est changé: c'est toujours le même tribunal fané
-et monotone, la même salle de catéchisme avec ses bancs luisants, ses
-murs nus son bourdonnement d'avocats, le même demi-jour tombant des
-hautes fenêtres à rideaux de serge, le même grand christ poudreux qui
-penche la tête, les bras étendus. En passant à la Prusse, la cour de
-Colmar n'a pas dérogé: il y a toujours un buste d'empereur au fond
-du prétoire... Mais c'est égal! Dollinger se sent dépaysé. Il a beau
-se rouler dans son fauteuil, s'y enfoncer rageusement; il n'y trouve
-plus les bons petits sommes d'autrefois, et quand par hasard il lui
-arrive encore de s'endormir à l'audience, c'est pour faire des rêves
-épouvantables...</p>
-
-<p>Dollinger rêve qu'il est sur une haute montagne, quelque chose comme
-le Honeck ou le ballon d'Alsace... Qu'est-ce qu'il fait là, tout seul,
-en robe de juge, assis sur son grand fauteuil à ces hauteurs immenses
-où l'on ne voit plus rien que des arbres rabougris et des tourbillons
-de petites mouches?... Dollinger ne le sait pas. Il attend, tout
-frissonnant de la sueur froide et de l'angoisse du cauchemar. Un grand
-soleil rouge se lève de l'autre côté du Rhin, derrière les sapins de
-la forêt Noire, et, à mesure que le soleil monte, en bas, dans les
-vallées de Thann, de Munster, d'un bout à l'autre de l'Alsace, c'est
-un roulement confus, un bruit de pas, de voitures en marche, et cela
-grossit, et cela s'approche, et Dollinger a le cœur serré! Bientôt, par
-la longue route tournante qui grimpe aux flancs de la montagne, le juge
-de Colmar voit venir à lui un cortège lugubre et interminable, tout le
-peuple d'Alsace qui s'est donné rendez-vous à cette passe des Vosges
-pour émigrer solennellement.</p>
-
-<p>En avant montent de longs chariots attelés de quatre bœufs, ces longs
-chariots à claire-voie que l'on rencontre tout débordants de gerbes au
-temps des moissons, et qui maintenant s'en vont chargés de meubles,
-de hardes, d'instruments de travail. Ce sont les grands lits, les
-hautes armoires, les garnitures d'indienne, les huches, les rouets,
-les petites chaises des enfants, les fauteuils des ancêtres, vieilles
-reliques entassées, tirées de leurs coins, dispersant au vent de la
-route la sainte poussière des foyers. Des maisons entières partent
-dans ces chariots. Aussi n'avancent-ils qu'en gémissant, et les bœufs
-les tirent avec peine, comme si le sol s'attachait aux roues, comme
-si ces parcelles de terre sèche restées aux herses, aux charrues, aux
-pioches, aux râteaux, rendant la charge encore plus lourde, faisaient
-de ce départ un déracinement. Derrière se presse une foule silencieuse,
-de tout rang, de tout âge, depuis les grands vieux à tricorne qui
-s'appuient en tremblant sur des bâtons, jusqu'aux petits blondins
-frisés, vêtus d'une bretelle et d'un pantalon de futaine, depuis
-l'aïeule paralytique que de fiers garçons portent sur leurs épaules,
-jusqu'aux enfants de lait que les mères serrent contre leurs poitrines;
-tous, les vaillants comme les infirmes, ceux qui seront les soldats
-de l'année prochaine et ceux qui ont fait la terrible campagne, des
-cuirassiers amputés qui se traînent sur des béquilles, des artilleurs
-hâves, exténués, ayant encore dans leurs uniformes en loque la
-moisissure des casemates de Spandau; tout cela défile fièrement sur la
-route, au bord de laquelle le juge de Colmar est assis, et, en passant
-devant lui, chaque visage se détourne avec une terrible expression de
-colère et de dégoût...</p>
-
-<p>Oh! le malheureux Dollinger! il voudrait se cacher, s'enfuir; mais
-impossible. Son fauteuil est incrusté dans la montagne, son rond de
-cuir dans son fauteuil, et lui dans son rond de cuir. Alors il comprend
-qu'il est là comme au pilori, et qu'on a mis le pilori aussi haut pour
-que sa honte se vît de plus loin ... Et le défilé continue, village
-par village, ceux de la frontière suisse menant d'immenses troupeaux,
-ceux de la Saar poussant leurs durs outils de fer dans des wagons à
-minerais. Puis les villes arrivent, tout le peuple des filatures, les
-tanneurs, les tisserands, les ourdisseurs, les bourgeois, les prêtres,
-les rabbins, les magistrats, des robes noires, des robes rouges...
-Voilà le tribunal de Colmar, son vieux président en tête. Et Dollinger,
-mourant de honte, essaye de cacher sa figure, mais ses mains sont
-paralysées; de fermer les yeux, mais ses paupières restent immobiles et
-droites. Il faut qu'il voie et qu'on le voie, et qu'il ne perde pas un
-des regards de mépris que ses collègues lui jettent en passant...</p>
-
-<p>Ce juge au pilori, c'est quelque chose de terrible! Mais ce qui est
-plus terrible encore, c'est qu'il a tous les siens dans cette foule, et
-eue pas un n'a l'air de le reconnaître. Sa femme, ses enfants passent
-devant lui en baissant la tête. On dirait qu'ils ont honte, eux aussi!
-Jusqu'à son petit Michel qu'il aime tant, et qui s'en va pour toujours
-sans seulement le regarder. Seul, son vieux président s'est arrêté une
-minute pour lui dire à voix basse:</p>
-
-<p>«Venez avec nous, Dollinger. Ne restez pas là, mon ami...»</p>
-
-<p>Mais Dollinger ne peut pas se lever. Il s'agite, il appelle, et le
-cortège défile pendant des heures; et lorsqu'il s'éloigne au jour
-tombant, toutes ces belles vallées pleines de clochers et d'usines
-se font silencieuses. L'Alsace entière est partie. Il n'y a plus que
-le juge de Colmar qui reste là-haut, cloué sur son pilori, assis et
-inamovible...</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>... Soudain la scène change. Des ifs, des croix noires, des rangées de
-tombes, une foule en deuil. C'est le cimetière de Colmar, un jour de
-grand enterrement. Toutes les cloches de la ville sont en branle. Le
-conseiller Dollinger vient de mourir. Ce que l'honneur n'avait pas pu
-faire, la mort s'en est chargée. Elle a dévissé de son rond de cuir le
-magistrat inamovible, et couché tout de son long l'homme qui s'entêtait
-à rester assis...</p>
-
-<p>Rêver qu'on est mort et se pleurer soi-même, il n'y a pas de sensation
-plus horrible. Le cœur navré, Dollinger assiste à ses propres
-funérailles; et ce qui le désespère encore plus que sa mort, c'est
-que dans cette foule immense qui se presse autour de lui, il n'a pas
-un ami, pas un parent. Personne de Colmar, rien que des Prussiens! Ce
-sont des soldats prussiens qui ont fourni l'escorte, des magistrats
-prussiens qui mènent le deuil, et les discours qu'on prononce sur sa
-tombe sont des discours prussiens, et la terre qu'on lui jette dessus
-et qu'il trouve si froide est de la terre prussienne, hélas!</p>
-
-<p>Tout à coup la foule s'écarte, respectueuse; un magnifique cuirassier
-blanc s'approche, cachant sous son manteau quelque chose qui a l'air
-d'une grande couronne d'immortelles. Tout autour on dit:</p>
-
-<p>«Voilà Bismarck... voilà Bismarck...» Et le juge de Colmar pense avec
-tristesse:</p>
-
-<p>«C'est beaucoup d'honneur que vous me faites, monsieur le comte, mais
-si j'avais là mon petit Michel...»</p>
-
-<p>Un immense éclat de rire l'empêche d'achever, un rire fou, scandaleux,
-sauvage, inextinguible.</p>
-
-<p>«Qu'est-ce qu'ils ont donc?» se demande le juge épouvanté. Il se
-dresse, il regarde... C'est son rond, son rond de cuir que M. de
-Bismarck vient de déposer religieusement sur sa tombe avec cette
-inscription en entourage dans la moleskine:</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">
-AU JUGE DOLLINGER<br />
-HONNEUR DE LA MAGISTRATURE ASSISE<br />
-SOUVENIRS ET REGRETS<br />
-</p>
-
-<p>D'un bout à l'autre du cimetière tout le monde rit, tout le monde
-se tord, et cette grosse gaieté prussienne résonne jusqu'au fond du
-caveau, où le mort pleure de honte, écrasé sous un' ridicule éternel...</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LENFANT_ESPION" id="LENFANT_ESPION">L'ENFANT ESPION</a></h4>
-
-
-<p>Il s'appelait Stenne, le petit Stenne.</p>
-
-<p>C'était un enfant de Paris, malingre et pâle, qui pouvait avoir dix
-ans, peut-être quinze; avec ces moucherons-là, on ne sait jamais. Sa
-mère était morte; son père, ancien soldat de marine, gardait un square
-dans le quartier du Temple. Les babies, les bonnes, les vieilles dames
-à pliants, les mères pauvres, tout le Paris trotte-menu qui vient se
-mettre à l'abri des voitures dans ces parterres bordés de trottoirs,
-connaissaient le père Stenne et l'adoraient. On savait que, sous
-cette rude moustache, effroi des chiens et des traîneurs de bancs, se
-cachait un bon sourire attendri, presque maternel, et que, pour voir ce
-sourire, on n'avait qu'à dire au bonhomme:</p>
-
-<p>«Comment va votre petit garçon?...»</p>
-
-<p>Il l'aimait tant son garçon, le père Stenne! Il était si heureux, le
-soir, après la classe, quand le petit venait le prendre et qu'ils
-faisaient tous deux le tour des allées, s'arrêtant à chaque banc pour
-saluer les habitués, répondre à leurs bonnes manières.</p>
-
-<p>Avec le siège malheureusement tout changea. Le square du père Stenne
-fut fermé, on y mit du pétrole, et le pauvre homme, obligé à une
-surveillance incessante, passait sa vie dans les massifs déserts et
-bouleversés, seul, sans fumer, n'ayant plus son garçon que le soir,
-bien tard, à la maison. Aussi il fallait voir sa moustache, quand il
-parlait des Prussiens... Le petit Stenne, lui, ne se plaignait pas trop
-de cette nouvelle vie.</p>
-
-<p>Un siège! C'est si amusant pour les gamins. Plus d'école! plus de
-mutuelle! Des vacances tout le temps et la rue comme un champ de
-foire...</p>
-
-<p>L'enfant restait dehors jusqu'au soir, à courir. Il accompagnait
-les bataillons du quartier qui allaient au rempart, choisissant de
-préférence ceux qui avaient une bonne musique; et là-dessus petit
-Stenne était très ferré. Il vous disait fort bien que celle du
-96<sup>e</sup> ne valait pas grand'chose, mais qu'au 55<sup>e</sup> ils en
-avaient une excellente. D'autres fois, il regardait les mobiles faire
-l'exercice; puis il y avait les queues...</p>
-
-<p>Son panier sous le bras, il se mêlait à ces longues files qui se
-formaient dans l'ombre des matins d'hiver sans gaz, à la grille des
-bouchers, des boulangers. Là, les pieds dans l'eau, on faisait des
-connaissances, on causait politique, et comme fils de M. Stenne, chacun
-lui demandait son avis. Mais le plus amusant de tout, c'était encore
-les parties de bouchon, ce fameux jeu de <i>galoche</i> que les mobiles
-bretons avaient mis à la mode pendant le siège. Quand le petit Stenne
-n'était pas au rempart ni aux boulangeries, vous étiez sûr de le
-trouver à la partie de <i>galoche</i> de la place du Château-d'Eau. Lui ne
-jouait pas, bien entendu; il faut trop d'argent. Il se contentait de
-regarder les joueurs avec des yeux!</p>
-
-<p>Un surtout, un grand en cotte bleue, qui ne misait que des pièces de
-cent sous, excitait son admiration. Quand il courait, celui-là, on
-entendait les écus sonner au fond de sa cotte...</p>
-
-<p>Un jour, en ramassant une pièce qui avait roulé jusque sous les pieds
-du petit Stenne, le grand lui dit à voix basse:</p>
-
-<p>«Ça te fait loucher, hein?... Eh bien, si tu veux, je te dirai où on en
-trouve.»</p>
-
-<p>La partie finie, il l'emmena dans un coin de la place et lui proposa de
-venir avec lui vendre des journaux aux Prussiens, on avait 30 francs
-par voyage. D'abord Stenne refusa, très indigné; et du coup, il resta
-trois jours sans retourner à la partie. Trois jours terribles. Il
-ne mangeait plus, il ne dormait plus. La nuit, il voyait des tas de
-galoches dressées au pied de son lit, et des pièces de cent sous qui
-filaient à plat, toutes luisantes. La tentation était trop forte. Le
-quatrième jour, il retourna au Château-d'Eau, revit le grand, se laissa
-séduire...</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>Ils partirent par un matin de neige, un sac de toile sur l'épaule, des
-journaux cachés sous leurs blouses. Quand ils arrivèrent à la porte de
-Flandres, il faisait à peine jour. Le grand put Stenne par la main,
-et, s'approchant du factionnaire&mdash;un brave sédentaire qui avait le nez
-rouge et l'air bon&mdash;il lui dit d'une voix de pauvre:</p>
-
-<p>«Laissez-nous passer, mon bon monsieur... Notre mère est malade, papa
-est mort. Nous allons voir avec mon petit frère à ramasser des pommes
-de terre dans le champ.»</p>
-
-<p>Il pleurait. Stenne, tout honteux, baissait la tête. Le factionnaire
-les regarda un moment, jeta un coup d'œil sur la route déserte et
-blanche.</p>
-
-<p>«Passez vite», leur dit-il en s'écartant; et les voilà sur le chemin
-d'Aubervilliers. C'est le grand qui riait!</p>
-
-<p>Confusément, comme dans un rêve, le petit Stenne voyait des usines
-transformées en casernes, des barricades désertes, garnies de chiffons
-mouillés, de longues cheminées qui trouaient le brouillard et montaient
-dans le ciel, vides, ébréchées. De loin en loin, une sentinelle, des
-officiers encapuchonnés qui regardaient là-bas avec des lorgnettes,
-et de petites tentes trempées de neige fondue devant des feux qui
-mouraient. Le grand connaissait les chemins, prenait à travers champ
-pour éviter les postes. Pourtant ils arrivèrent, sans pouvoir y
-échapper, à une grand'garde de francs-tireurs. Les francs-tireurs
-étaient là avec leurs petits cabans, accroupis au fond d'une fosse
-pleine d'eau, tout le long du chemin de fer de Soissons. Cette fois
-le grand eut beau recommencer son histoire, on ne voulut pas les
-laisser passer. Alors, pendant qu'il se lamentait, de la maison du
-garde-barrière sortit sur la voie un vieux sergent, tout blanc, tout
-ridé, qui ressemblait au père Stenne:</p>
-
-<p>«Allons! mioches, ne pleurons plus! dit-il aux enfants, on vous
-y laissera aller, à vos pommes de terre; mais, avant, entrez vous
-chauffer un peu... Il a l'air gelé ce gamin-là!»</p>
-
-<p>Hélas! Ce n'était pas de froid qu'il tremblait le petit Stenne,
-c'était de peur, c'était de honte... Dans le poste, ils trouvèrent
-quelques soldats blottis autour d'un feu maigre, un vrai feu de veuve,
-à la flamme duquel ils faisaient dégeler du biscuit au bout de leurs
-baïonnettes. On se serra pour faire place aux enfants. On leur donna la
-goutte, un peu de café. Pendant qu'ils buvaient, un officier vint sur
-la porte, appela le sergent, lui parla tout bas et s'en alla bien vite.</p>
-
-<p>«Garçons! dit le sergent en rentrant radieux... <i>y aura du tabac</i> cette
-nuit ... On a surpris le mot des Prussiens... Je crois que cette fois
-nous allons le leur reprendre, ce sacré Bourget!»</p>
-
-<p>Il y eut une explosion de bravos et de rires. On dansait, on chantait,
-on astiquait les sabres-baïonnettes; et, profitant de ce tumulte, des
-enfants disparurent.</p>
-
-<p>Passé la tranchée, il n'y avait plus que la plaine, et au fond un long
-mur blanc troué de meurtrières. C'est vers ce mur qu'ils se dirigèrent,
-s'arrêtant à chaque pas pour faire semblant de ramasser des pommes de
-terre.</p>
-
-<p>«Rentrons... N'y allons pas», disait tout le temps le petit Stenne.</p>
-
-<p>L'autre levait les épaules et avançait toujours. Soudain ils
-entendirent le tric-trac d'un fusil qu'on armait.</p>
-
-<p>«Couche-toi!» fit le grand, en se jetant par terre.</p>
-
-<p>Une fois couché, il siffla. Un autre sifflet répondit sur la neige.
-Ils s'avancèrent en rampant... Devant le mur, au ras du sol, parurent
-deux moustaches jaunes sous un béret crasseux. Le grand sauta dans la
-tranchée, à côté du Prussien:</p>
-
-<p>«C'est mon frère», dit-il en montrant son compagnon.</p>
-
-<p>Il était si petit, ce Stenne, qu'en le voyant le Prussien se mit à rire
-et fut obligé de le prendre dans ses bras pour le hisser jusqu'à la
-brèche.</p>
-
-<p>De l'autre côté du mur, c'étaient de grands remblais de terre, des
-arbres couchés, des trous noirs dans la neige, et dans chaque trou le
-même béret crasseux, les mêmes moustaches jaunes qui riaient en voyant
-passer les enfants.</p>
-
-<p>Dans un coin, une maison de jardinier casematée de troncs d'arbres. Le
-bas était plein de soldats qui jouaient aux cartes, faisaient la soupe
-sur un grand feu clair. Cela sentait bon les choux, le lard; quelle
-différence avec le bivouac des francs-tireurs! En haut, les officiers.
-On les entendait jouer du piano, déboucher du vin de Champagne.
-Quand les Parisiens entrèrent, un hurrah de joie les accueillit. Ils
-donnèrent leurs journaux; puis on leur versa à boire et on les fit
-causer. Tous ces officiers avaient l'air fier et méchant; mais le grand
-les amusait avec sa verve faubourienne, son vocabulaire de voyou. Ils
-riaient, répétaient ses mots après lui, se roulaient avec délice dans
-cette boue de Paris qu'on leur apportait.</p>
-
-<p>Le petit Stenne aurait bien voulu parler, lui aussi, prouver qu'il
-n'était pas une bête; mais quelque chose le gênait. En face de lui se
-tenait à part un Prussien plus âgé, plus sérieux que les autres, qui
-lisait, ou plutôt faisait semblant, car ses yeux ne le quittaient pas.
-Il y avait dans ce regard de la tendresse et des reproches, comme si
-cet homme avait eu au pays un enfant du même âge que Stenne, et qu'il
-se fût dit:</p>
-
-<p>«J'aimerais mieux mourir que de voir mon fils faire un métier pareil...»</p>
-
-<p>A partir de ce moment, Stenne sentit comme une main qui se posait sur
-son cœur et l'empêchait de battre.</p>
-
-<p>Pour échapper à cette angoisse, il se mit à boire. Bientôt tout tourna
-autour de lui. Il entendait vaguement, au milieu de gros rires, son
-camarade qui se moquait des gardes nationaux, de leur façon de faire
-l'exercice, imitait une prise d'armes au Marais, une alerte de nuit
-sur les remparts. Ensuite le grand baissa la voix, les officiers se
-rapprochèrent et les figures devinrent graves. Le misérable était en
-train de les prévenir de l'attaque des francs-tireurs...</p>
-
-<p>Pour le coup, le petit Stenne se leva furieux, dégrisé:</p>
-
-<p>«Pas cela, grand... Je ne veux pas.»</p>
-
-<p>Mais l'autre ne fit que rire et continua. Avant qu'il eût fini, tous
-les officiers étaient debout. Un d'eux montra la porte aux enfants:</p>
-
-<p>«F... le camp!» leur dit-il.</p>
-
-<p>Et ils se mirent à causer entre eux, très vite, en allemand. Le grand
-sortit, fier comme un doge, en faisant sonner son argent. Stenne le
-suivit, la tête basse; et lorsqu'il passa près du Prussien dont le
-regard l'avait tant gêné, il entendit une voix triste qui disait: «<i>Bas
-chôli, ça... Bas chôli</i>.»</p>
-
-<p>Les larmes lui en vinrent aux yeux.</p>
-
-<p>Une fois dans la plaine, les enfants se mirent à courir et rentrèrent
-rapidement. Leur sac était plein de pommes de terre que leur avaient
-données les Prussiens; avec cela ils passèrent sans encombre à la
-tranchée des francs-tireurs. On s'y préparait pour l'attaque de la
-nuit. Des troupes arrivaient silencieuses, se massant derrière les
-murs. Le vieux sergent était là, occupé à placer ses hommes, l'air si
-heureux. Quand les enfants passèrent, il les reconnut et leur envoya un
-bon sourire...</p>
-
-<p>Oh! que ce sourire fit mal au petit Stenne! un moment il eut envie de
-crier:</p>
-
-<p>«N'allez pas là-bas... nous vous avons trahis.»</p>
-
-<p>Mais l'autre lui avait dit: «Si tu parles, nous serons fusillés», et la
-peur le retint...</p>
-
-<p>A la Courneuve, ils entrèrent dans une maison abandonnée pour
-partager l'argent. La vérité m'oblige à dire que le partage fut fait
-honnêtement, et que d'entendre sonner ces beaux écus sous sa blouse, de
-penser aux parties de <i>galoche</i> qu'il avait là en perspective, le petit
-Stenne ne trouvait plus son crime aussi affreux.</p>
-
-<p>Mais, lorsqu'il fut seul, le malheureux enfant! Lorsque après les
-portes le grand l'eut quitté, alors ses poches commencèrent à devenir
-bien lourdes, et la main qui lui serrait le cœur le serra plus fort que
-jamais. Paris ne lui semblait plus le même. Les gens qui passaient le
-regardaient sévèrement, comme s'ils avaient su d'où il venait. Le mot
-espion, il l'entendait dans le bruit des roues, dans le battement des
-tambours qui s'exerçaient le long du canal. Enfin il arriva chez lui,
-et, tout heureux de voir que son père n'était pas encore rentré, il
-monta vite dans leur chambre cacher sous son oreiller ces écus qui lui
-pesaient tant.</p>
-
-<p>Jamais le père Stenne n'avait été si bon, si joyeux qu'en rentrant ce
-soir-là. On venait de recevoir des nouvelles de province t les affaires
-du pays allaient mieux. Tout en mangeant, l'ancien soldat regardait son
-fusil pendu à la muraille, et il disait à l'enfant avec son bon rire:</p>
-
-<p>«Hein, garçon, comme tu irais aux Prussiens, si tu étais grand!»</p>
-
-<p>Vers huit heures, on entendit le canon.</p>
-
-<p>«C'est Aubervilliers... On se bat au Bourget». fit le bonhomme, qui
-connaissait tous ses forts. Le petit Stenne devint pâle, et, prétextant
-une grande fatigue, il alla se coucher, mais il ne dormit pas. Le
-canon tonnait toujours. Il se représentait les francs-tireurs arrivant
-de nuit pour surprendre les Prussiens et tombant eux-mêmes dans une
-embuscade. Il se rappelait le sergent qui lui avait souri, le voyait
-étendu là-bas dans la neige, et combien d'autres avec lui!... Le prix
-de tout ce sang se cachait là sous son oreiller, et c'était lui, le
-fils de M. Stenne, d'un soldat... Les larmes l'étouffaient. Dans la
-pièce à côté, il entendait son père marcher, ouvrir la fenêtre. En
-bas, sur la place, le rappel sonnait, un bataillon de mobiles se
-numérotait pour partir. Décidément, c'était une vraie bataille. Le
-malheureux ne put retenir un sanglot.</p>
-
-<p>«Qu'as-tu donc?» dit le père Stenne en entrant.</p>
-
-<p>L'enfant n'y tint plus, sauta de son lit et vint se jeter aux pieds de
-son père. Au mouvement qu'il fit, les écus roulèrent par terre.</p>
-
-<p>«Qu'est-ce que cela? Tu as volé?» dit le vieux en tremblant.</p>
-
-<p>Alors, tout d'une haleine, le petit Stenne raconta qu'il était allé
-chez les Prussiens et ce qu'il y avait fait. A mesure qu'il parlait, il
-se sentait le cœur plus libre, cela le soulageait de s'accuser... Le
-père Stenne écoutait, avec une figure terrible. Quand ce fut fini, il
-cacha sa tête dans ses mains et pleura.</p>
-
-<p>«Père, père...» voulut dire l'enfant.</p>
-
-<p>Le vieux le repoussa sans répondre, et ramassa l'argent.</p>
-
-<p>«C'est tout?» demanda-t-il.</p>
-
-<p>Le petit Stenne fit signe que c'était tout. Le vieux décrocha son
-fusil, sa cartouchière, et méfiant l'argent dans sa poche:</p>
-
-<p>«C'est bon, dit-il, je vais le leur rendre.»</p>
-
-<p>Et, sans ajouter un mot, sans seulement retourner la tête, il descendit
-se mêler aux mobiles qui partaient dans la nuit. On ne l'a jamais revu
-depuis.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LES_MERES" id="LES_MERES">LES MÈRES</a></h4>
-
-
-<h5>SOUVENIR DU SIÈGE</h5>
-
-
-<p>Ce matin-là, j'étais allé au mont Valérien voir notre ami le peintre
-B...., lieutenant aux mobiles de la Seine. Justement le brave garçon se
-trouvait de garde. Pas moyen de bouger. Il fallut rester à se promener
-de long en large, comme des matelots de quart, devant la poterne du
-fort, en causant de Paris, de la guerre et de nos chers absents... Tout
-à coup mon lieutenant qui, sous sa tunique de mobile, est toujours
-resté le féroce rapin d'autrefois, s'interrompt, tombe en arrêt, et me
-prenant le bras:</p>
-
-<p>«Oh! le beau Daumier», me dit-il tout bas, et du coin de son petit œil
-gris allumé subitement comme l'œil d'un chien de chasse, il me montrait
-les deux vénérables silhouettes qui venaient de faire leur apparition
-sur le plateau du mont Valérien.</p>
-
-<p>Un beau Daumier en effet. L'homme en longue redingote marron, avec
-un collet de velours verdâtre qui semblait fait de vieille mousse des
-bois, maigre, petit, rougeaud, le front déprimé, les yeux ronds, le
-nez en bec de chouette. Une tête d'oiseau ridé, solennelle et bête.
-Pour l'achever, un cabas en tapisserie à fleurs, d'où sortait le
-goulot d'une bouteille, et sous l'autre bras une boîte de conserves,
-l'éternelle boîte en fer-blanc que les Parisiens ne pourront plus voir
-sans penser à leurs cinq mois de blocus... De la femme, on n'apercevait
-d'abord qu'un chapeau-cabriolet gigantesque et un vieux châle qui la
-serrait étroitement du haut en bas comme pour bien dessiner sa misère;
-puis, de temps en temps, entre les ruches fanées de la capote, un bout
-de nez pointu qui passait, et quelques cheveux grisonnants et pauvres.</p>
-
-<p>En arrivant sur le plateau, l'homme s'arrêta pour prendre haleine et
-s'essuyer le front. Il ne fait pourtant pas chaud là-haut, dans les
-brumes de fin novembre; mais ils étaient venus si vite...</p>
-
-<p>La femme ne s'arrêta pas, elle. Marchant droit à la poterne, elle nous
-regarda une minute en hésitant, comme si elle voulait nous parler;
-mais, intimidée sans doute par les galons de l'officier, elle aima
-mieux s'adresser à la sentinelle, et je l'entendis qui demandait
-timidement à voir son fils, un mobile de Paris de la sixième du
-troisième.</p>
-
-<p>«Restez là, dit l'homme de garde, je vais le faire appeler.»</p>
-
-<p>Toute joyeuse, avec un soupir de soulagement, elle retourna vers son
-mari; et tous deux allèrent s'asseoir à l'écart sur le bord d'un talus.</p>
-
-<p>Ils attendirent là bien longtemps. Ce mont Valérien est si grand,
-si compliqué de cours, de glacis, de bastions, de casernes, de
-casemates! Allez donc chercher un mobile de la sixième dans cette
-ville inextricable, suspendue entre terre et ciel, et flottant en
-spirale au milieu des nuages comme l'île de Laputa. Sans compter
-qu'à cette heure-là le fort est plein de tambours, de trompettes,
-de soldats qui courent, de bidons qui sonnent. C'est la garde qu'on
-relève, les corvées, la distribution, un espion tout sanglant que des
-francs-tireurs ramènent à coups de crosse, des paysans de Nanterre
-qui viennent se plaindre au général, une estafette arrivant au galop,
-l'homme transi, la bête ruisselante, des cacolets revenant des
-avant-postes avec les blessés qui se balancent aux flancs des mules et
-geignent doucement comme des agneaux malades, des matelots hâlant une
-pièce neuve au son du fifre et des «hissa! ho!», le troupeau du fort
-qu'un berger en pantalon rouge pousse devant lui, la gaule à la main,
-le chassepot en bandoulière; tout cela va, vient, s'entre-croise dans
-les cours, s'engouffre sous la poterne comme sous la porte basse d'un
-caravansérail d'Orient.</p>
-
-<p>«Pourvu qu'ils n'oublient pas mon garçon!» disaient pendant ce temps
-les yeux de la pauvre mère; et toutes les cinq minutes elle se levait,
-s'approchait de l'entrée discrètement, jetait un regard furtif dans
-l'avant-cour en se garant contre la muraille; mais elle n'osait
-plus rien demander de peur de rendre son enfant ridicule. L'homme,
-encore plus timide qu'elle, ne bougeait pas de son coin; et chaque
-fois qu'elle revenait s'asseoir le cœur gros, l'air découragé, on
-voyait qu'il la grondait de son impatience et qu'il lui donnait force
-explications sur les nécessités du service avec des gestes d'imbécile
-qui veut faire l'entendu.</p>
-
-<p>J'ai toujours été très curieux de ces petites scènes silencieuses et
-intimes qu'on devine encore plus qu'on ne les voit, de ces pantomimes
-de la rue qui vous coudoient quand vous marchez et d'un geste vous
-révèlent toute une existence; mais ici ce qui me captivait surtout,
-c'était la gaucherie, la naïveté de mes personnages, et j'éprouvais
-une véritable émotion à suivre à travers leur mimique, expressive et
-limpide comme l'âme de deux acteurs de Séraphin, toutes les péripéties
-d'un adorable drame familial...</p>
-
-<p>Je voyais la mère se disant un beau matin:</p>
-
-<p>«Il m'ennuie, ce M. Trochu, avec ses consignes... Il y a trois mois que
-je n'ai pas vu mon enfant... Je veux aller l'embrasser.»</p>
-
-<p>Le père, timide, emprunté dans la vie, effaré à l'idée des démarches à
-faire pour se procurer un permis, a d'abord essayé de la raisonner:</p>
-
-<p>«Mais tu n'y penses pas, chérie. Ce mont Valérien est au diable...
-Comment feras-tu pour y aller, sans voiture? D'ailleurs c'est une
-citadelle! les femmes ne peuvent pas entrer.</p>
-
-<p>&mdash;«Moi, j'entrerai», dit la mère, et comme il fait tout ce qu'elle veut,
-l'homme s'est mis en route, il est allé au secteur, à la mairie, à
-l'état-major, chez le commissaire, suant de peur, gelant de froid, se
-cognant partout, se trompant de porte, faisant deux heures de queue
-à un bureau, et puis ce n'était pas celui-là. Enfin, le soir, il est
-revenu avec un permis du gouverneur dans sa poche... Le lendemain on
-s'est levé de bonne heure, au froid, à la lampe. Le père casse une
-croûte pour se réchauffer, mais la mère n'a pas faim. Elle aime mieux
-déjeuner là-bas avec son fils. Et pour régaler un peu le pauvre
-mobile, vite, vite on empile dans le cabas le ban et l'arrière-ban des
-provisions de siège, chocolat, confitures, vin cacheté, tout jusqu'à
-la boîte, une boîte de huit francs qu'on gardait précieusement pour
-les jours de grande disette. Là-dessus les voilà partis. Comme ils
-arrivaient aux remparts, on venait d'ouvrir les portes. Il a fallu
-montrer le permis. C'est la mère qui avait peur... Mais non! Il paraît
-qu'on était en règle.</p>
-
-<p>«Laissez passer!» dit l'adjudant de service. Alors seulement elle
-respire:</p>
-
-<p>«Il a été bien poli, cet officier.»</p>
-
-<p>Et leste comme un perdreau, elle trotte, elle se dépêche. L'homme a
-peine à lui tenir pied:</p>
-
-<p>«Comme tu vas vite, chérie!»</p>
-
-<p>Mais elle ne l'écoute pas. Là-haut, dans les vapeurs de l'horizon, le
-mont Valérien lui fait signe:</p>
-
-<p>«Arrivez vite... il est ici.»</p>
-
-<p>Et maintenant qu'ils sont arrivés, c'est une nouvelle angoisse.</p>
-
-<p>Si on ne le trouvait pas! S'il allait ne pas venir!...</p>
-
-<hr class="45" />
-
-<p>Soudain, je la vis tressaillir, frapper sur le bras du vieux et se
-redresser d'un bond ... De loin, sous la voûte de la poterne, elle
-avait reconnu son pas.</p>
-
-<p>C'était lui!</p>
-
-<p>Quand il parut, la façade du fort en fut toute illuminée.</p>
-
-<p>Un grand beau garçon, ma foi! bien planté, sac au dos, fusil au
-poing... Il les aborda, le visage ouvert, d'une voix mâle et joyeuse:</p>
-
-<p>«Bonjour, maman.»</p>
-
-<p>Et tout de suite sac, couverture, chassepot, tout disparut dans le
-grand chapeau-cabriolet. Ensuite le père eut son tour, mais ce ne fut
-pas long. Le cabriolet voulait tout pour lui. Il était insatiable...</p>
-
-<p>«Comment vas-tu?... Es-tu bien couvert?... Où en es-tu de ton linge?»</p>
-
-<p>Et, sous les ruches de la capote, je sentais le long regard d'amour
-dont elle l'enveloppait des pieds à la tête, dans une pluie de baisers,
-de larmes, de petits rires; un arriéré de trois mois de tendresse
-maternelle qu'elle lui payait tout en une fois. Le père était, très
-ému, lui aussi, mais il ne voulait pas en avoir l'air. Il comprenait
-que nous le regardions et clignait de l'œil de notre côté comme pour
-nous dire:</p>
-
-<p>«Excusez-la... c'est une femme.»</p>
-
-<p>Si je l'excusais!</p>
-
-<p>Une sonnerie de clairon vint souffler subitement sur cette belle joie.</p>
-
-<p>«On rappelle... dit l'enfant. Il faut que je m'en aille.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! tu ne déjeunes pas avec nous?</p>
-
-<p>&mdash;Mais non! je ne peux pas... Je suis de garde pour vingt-quatre
-heures, tout en haut du fort.</p>
-
-<p>&mdash;Oh!» fit la pauvre femme; et elle ne put pas en dire davantage.</p>
-
-<p>Ils restèrent un moment à se regarder tous les trois d'un air
-consterné. Puis le père, prenant la parole:</p>
-
-<p>«Au moins emporte la boîte», dit-il d'une voix déchirante, avec une
-expression à la fois touchante et comique de gourmandise sacrifiée.
-Mais voilà que, dans le trouble et l'émotion des adieux, on ne la
-trouvait plus cette maudite boîte; et c'était pitié de voir ces mains
-fébriles et tremblantes qui cherchaient, qui s'agitaient; d'entendre
-ces voix entre-coupées de larmes qui demandaient: «la boîte! où est
-la boîte!» sans honte de mêler ce petit détail de ménage à cette
-grande douleur... La boîte retrouvée, il y eut une dernière et longue
-étreinte, et l'enfant rentra dans le fort en courant.</p>
-
-<p>Songez qu'ils étaient venus de bien loin pour ce déjeuner, qu'ils
-s'en faisaient une grande fête, que la mère n'en avait pas dormi de
-la nuit; et dites-moi si vous savez rien de plus navrant que cette
-partie manquée, ce coin de paradis entrevu et refermé tout de suite si
-brutalement.</p>
-
-<p>Ils attendirent encore quelque temps, immobiles à la même place,
-les yeux toujours cloués sur cette poterne où leur enfant venait de
-disparaître. Enfin l'homme se secoua, fit un demi-tour, toussa deux ou
-trois coups d'un air très brave, et sa voix une fois bien assurée:</p>
-
-<p>«Allons! la mère, en route!» dit-il tout haut et fort gaillardement.
-Là-dessus il nous fit un grand salut et prit le bras de sa femme... Je
-les suivis de l'œil jusqu'au tournant de la route. Le père avait l'air
-furieux. Il brandissait le cabas avec des gestes désespérés... La mère,
-elle, paraissait plus calme. Elle marchait à ses côtés la tête basse,
-les bras au corps. Mais par moments, sur ses épaules étroites, je
-croyais voir son châle frissonner convulsivement.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LE_SIEGE_DE_BERLIN" id="LE_SIEGE_DE_BERLIN">LE SIÈGE DE BERLIN</a></h4>
-
-
-<p>Nous remontions l'avenue des Champs-Élysées avec le docteur V....,
-demandant aux murs troués d'obus, aux trottoirs défoncés par la
-mitraille, l'histoire de Paris assiégé, lorsqu'un peu avant d'arriver
-au rond-point de l'Étoile, le docteur s'arrêta, et me montrant une de
-ces grandes maisons de coin si pompeusement groupées autour de l'Arc de
-Triomphe:</p>
-
-<p>«Voyez-vous, me dit-il, ces quatre fenêtres fermées là-haut sur ce
-balcon? Dans les premiers l'ours du mois d'août, ce terrible mois
-d'août de l'an dernier, si lourd d'orages et de désastres, je fus
-appelé là pour un cas d'apoplexie foudroyante. C'était chez le colonel
-Jouve, un cuirassier du premier Empire, vieil entêté de gloire et de
-patriotisme, qui dès le début de la guerre était venu se loger aux
-Champs-Élysées, dans un appartement à balcon... Devinez pourquoi? Pour
-assister à la rentrée triomphale de nos troupes... Pauvre vieux! La
-nouvelle de Wissembourg lui arriva comme il sortait de table. En lisant
-le nom de Napoléon au bas de ce bulletin de défaite, il était tombé
-foudroyé.</p>
-
-<p>«Je trouvai l'ancien cuirassier étendu de tout son long sur le tapis
-de la chambre, la face sanglante et inerte comme s'il avait reçu
-un coup de massue sur la tête. Debout, il devait être très grand;
-couché, il avait l'air immense. De beaux traits, des dents superbes,
-une toison de cheveux blancs tout frisés, quatre-vingts ans qui en
-paraissaient soixante... Près de lui sa petite-fille à genoux et tout
-en larmes. Elle lui ressemblait. A les voir l'un à côté de l'autre, on
-eût dit deux belles médailles grecques frappées à la même empreinte,
-seulement l'une antique, terreuse, un peu effacée sur les contours,
-l'autre resplendissante et nette, dans tout l'éclat et le velouté de
-l'empreinte nouvelle.</p>
-
-<p>«La douleur de cette enfant me toucha. Fille et petite-fille de soldat,
-elle avait son père à l'état-major de Mac-Mahon, et l'image de ce
-grand vieillard étendu devant elle évoquait dans son esprit une autre
-image non moins terrible. Je la rassurai de mon mieux; mais, au fond,
-je gardais peu d'espoir. Nous avions affaire à une belle et bonne
-hémiplégie, et, à quatre-vingts ans, on n'en revient guère. Pendant
-trois jours, en effet, le malade resta dans le même état d'immobilité
-et de stupeur... Sur ces entrefaites, la nouvelle de Reichshoffen
-arriva à Paris. Vous vous rappelez de quelle étrange façon. Jusqu'au
-soir, nous crûmes tous à une grande victoire, vingt mille Prussiens
-tués, le prince royal prisonnier... Je ne sais par quel miracle, quel
-courant magnétique, un écho de cette joie nationale alla chercher notre
-pauvre sourd-muet jusque dans les limbes de sa paralysie; toujours
-est-il que ce soir-là, en m'approchant de son lit, je ne trouvai plus
-le même homme. L'œil était presque clair, la langue moins lourde. Il
-eut la force de me sourire et bégaya deux fois:</p>
-
-<p>«Vic...toi...re!</p>
-
-<p>«&mdash;Oui, colonel, grande victoire!...»</p>
-
-<p>«Et à mesure que je lui donnais des détails sur le beau succès de
-Mac-Mahon, je voyais ses traits se détendre, sa figure s'éclairer...</p>
-
-<p>«Quand je sortis, la jeune fille m'attendait, pâle et debout devant la
-porte. Elle sanglotait.</p>
-
-<p>«Mais il est sauvé!» lui dis-je en lui prenant les mains.</p>
-
-<p>«La malheureuse enfant eut à peine le courage de me répondre. On
-venait d'afficher le vrai Reichshoffen, Mac-Mahon en fuite, toute
-l'armée écrasée... Nous nous regardâmes consternés. Elle se désolait
-en pensant à son père. Moi, je tremblais en pensant au vieux. Bien
-sûr, il ne résisterait pas à cette nouvelle secousse... Et cependant
-comment faire?... Lui laisser sa joie, les illusions qui l'avaient fait
-revivre!... Mais alors il fallait mentir...</p>
-
-<p>«Eh bien, je mentirai!» me dit l'héroïque fille en essuyant vite ses
-larmes, et, toute rayonnante, elle rentra dans la chambre de son
-grand-père.</p>
-
-<p>«C'était une rude tâche qu'elle avait prise là. Les premiers jours
-on s'en tira encore. Le bonhomme avait la tête faible et se laissait
-tromper comme un enfant. Mais avec la santé ses idées se firent plus
-nettes. Il fallut le tenir au courant du mouvement des armées, lui
-rédiger des bulletins militaires. Il y avait pitié vraiment à voir
-cette belle enfant penchée nuit et jour sur sa carte d'Allemagne,
-piquant de petits drapeaux, s'efforçant de combiner toute une campagne
-glorieuse: Bazaine sur Berlin, Froissart en Bavière, Mac-Mahon sur la
-Baltique. Pour tout cela elle me demandait conseil, et je l'aidais
-autant que je pouvais; mais c'est le grand-père surtout qui nous
-servait dans cette invasion imaginaire. Il avait conquis l'Allemagne
-tant de fois sous le premier Empire! Il savait tous les coups d'avance:
-«Maintenant voilà où ils vont aller ... Voilà ce qu'on va faire...» et
-ses prévisions se réalisaient toujours, ce qui ne manquait pas de le
-rendre très fier.</p>
-
-<p>«Malheureusement nous avions beau prendre des villes, gagner des
-batailles, nous n'allions jamais assez vite pour lui. Il était
-insatiable, ce vieux!... Chaque jour, en arrivant, j'apprenais un
-nouveau fait d'armes:</p>
-
-<p>«Docteur, nous avons pris Mayence», me disait la jeune fille en venant
-au-devant de moi avec un sourire navré, et j'entendais à travers la
-porte une voix joyeuse qui me criait:</p>
-
-<p>«Ça marche! ça marche!... Dans huit jours nous entrerons à Berlin.»</p>
-
-<p>«A ce moment-là, les Prussiens n'étaient plus qu'à huit jours de
-Paris... Nous nous demandâmes d'abord s'il ne valait pas mieux le
-transporter en province; mais, sitôt dehors, l'état de la France lui
-aurait tout appris, et je le trouvais encore trop faible, trop engourdi
-de sa grande secousse pour lui laisser connaître la vérité. On se
-décida donc à rester.</p>
-
-<p>«Le premier jour de l'investissement, je montai chez eux&mdash;je me
-souviens&mdash;très ému, avec cette angoisse au cœur que nous donnaient
-à tous les portes de Paris fermées, la bataille sous les murs, nos
-banlieues devenues frontières. Je trouvai le bonhomme assis sur son
-lit, jubilant et fier:</p>
-
-<p>«Eh bien, me dit-il, le voilà donc commencé ce «siège!»</p>
-
-<p>«Je le regardai stupéfait:</p>
-
-<p>«Comment, colonel, vous savez?...»</p>
-
-<p>«Sa petite-fille se tourna vers moi:</p>
-
-<p>«Eh! oui, docteur ... C'est la grande nouvelle ... «Le siège de Berlin
-est commencé.»</p>
-
-<p>«Elle disait cela en tirant son aiguille, d'un petit air si posé, si
-tranquille... Comment se serait-il douté de quelque chose? Le canon des
-forts, il ne pouvait pas l'entendre. Ce malheureux Paris, sinistre et
-bouleversé, il ne pouvait pas le voir. Ce qu'il apercevait de son lit,
-c'était un pan de l'Arc de Triomphe, et, dans sa chambre, autour de
-lui, tout un bric-à-brac du premier Empire bien fait pour entretenir
-ses illusions. Des portraits de maréchaux, des gravures de batailles,
-le roi de Rome en robe de baby; puis de grandes consoles toutes raides,
-ornées de cuivres à trophées, chargées de reliques impériales, des
-médailles, des bronzes, un rocher de Sainte-Hélène sous globe, des
-miniatures représentant la même dame frisottée, en tenue de bal, en
-robe jaune, des manches à gigots et des yeux clairs,&mdash;et tout cela,
-les consoles, le roi de Rome, les maréchaux, les dames jaunes, avec la
-taille montante, la ceinture haute, cette raideur engoncée qui était la
-grâce de 1806... Brave colonel! c'est cette atmosphère de victoires et
-conquêtes, encore plus que tout ce que nous pouvions lui dire, qui le
-faisait croire si naïvement au siège de Berlin.</p>
-
-<p>«A partir de ce jour, nos opérations militaires se trouvèrent bien
-simplifiées. Prendre Berlin, ce n'était plus qu'une affaire de
-patience. De temps en temps, quand le vieux s'ennuyait trop, on lui
-lisait une lettre de son fils, lettre imaginaire bien entendu, puisque
-rien n'entrait plus dans Paris, et que, depuis Sedan, l'aide de camp
-de Mac-Mahon avait été dirigé sur une forteresse d'Allemagne. Vous
-figurez-vous le désespoir de cette pauvre enfant sans nouvelle de
-son père, le sachant prisonnier, privé de tout, malade peut-être, et
-obligée de le faire parler dans des lettres joyeuses, un peu courtes,
-comme pouvait en écrire un soldat en campagne, allant toujours en avant
-dans le pays conquis. Quelquefois la force lui manquait; on restait des
-semaines sans nouvelles. Mais le vieux s'inquiétait, ne dormait plus.
-Alors vite arrivait une lettre d'Allemagne qu'elle venait lui lire
-gaiement près de son lit, en retenant ses larmes. Le colonel écoutait
-religieusement, souriait d'un air entendu, approuvait, critiquait, nous
-expliquait les passages un peu troubles. Mais où il était beau surtout,
-c'est dans les réponses qu'il envoyait à son fils: «N'oublie jamais
-que tu es Français, lui disait-il... Sois généreux pour ces pauvres
-gens. Ne leur fais pas l'invasion trop lourde...» Et c'étaient des
-recommandations à n'en plus finir, d'adorables prêchi-prêcha sur le
-respect des propriétés, la politesse qu'on doit aux dames, un vrai
-code d'honneur militaire à l'usage des conquérants. Il y mêlait aussi
-quelques considérations générales sur la politique, les conditions de
-la paix à imposer aux vaincus. Là-dessus, je dois le dire, il n'était
-pas exigeant:</p>
-
-<p>«L'indemnité de guerre, et rien de plus... A quoi bon leur prendre
-des provinces?... Est-ce qu'on peut faire de la France avec de
-l'Allemagne?...»</p>
-
-<p>«Il dictait cela d'une voix ferme, et l'on sentait tant de candeur dans
-ses paroles, une si belle foi patriotique, qu'il était impossible de ne
-pas être ému en l'écoutant.</p>
-
-<p>«Pendant ce temps-là, le siège avançait toujours, pas celui de Berlin,
-hélas!... C'était le moment du grand froid, du bombardement, des
-épidémies, de la famine. Mais, grâce à nos soins, à nos efforts, à
-l'infatigable tendresse qui se multipliait autour de lui, la sérénité
-du vieillard ne fut pas un instant troublée. Jusqu'au bout je pus lui
-avoir du pain blanc, de la viande fraîche. Il n'y en avait que pour
-lui, par exemple; et vous ne pouvez rien imaginer de plus touchant
-que ces déjeuners de grand-père, si innocemment égoïstes,&mdash;le vieux
-sur son lit, frais et riant, la serviette au menton, près de lui sa
-petite-fille, un peu pâlie par les privations, guidant ses mains, le
-faisant boire, l'aidant à manger toutes ces bonnes choses défendues.
-Alors animé par le repas, dans le bien-être de sa chambre chaude, la
-bise d'hiver au dehors, cette neige qui tourbillonnait à ses fenêtres,
-l'ancien cuirassier se rappelait ses campagnes dans le Nord, et nous
-racontait pour la centième fois cette sinistre retraite de Russie où
-l'on n'avait à manger que du biscuit gelé et de la viande de cheval.</p>
-
-<p>«Comprends-tu cela, petite? nous mangions «du cheval!»</p>
-
-<p>«Je crois bien qu'elle le comprenait. Depuis deux mois, elle ne
-mangeait pas autre chose... De jour en jour cependant, à mesure que la
-convalescence approchait, notre tâche autour du malade devenait plus
-difficile. Cet engourdissement de tous ses sens, de tous ses membres,
-qui nous avait si bien servis jusqu'alors, commençait à se dissiper.
-Deux ou trois fois déjà, les terribles bordées de la porte Maillot
-l'avaient fait bondir, l'oreille dressée comme un chien de chasse; on
-fut obligé d'inventer une dernière victoire de Bazaine sous Berlin, et
-des salves tirées en cet honneur aux Invalides. Un autre jour qu'on
-avait poussé son lit près de la fenêtre&mdash;c'était, je crois, le jeudi de
-Buzenval&mdash;il vit très bien des gardes nationaux qui se massaient sur
-l'avenue de la Grande-Armée.</p>
-
-<p>«Qu'est-ce que c'est donc que ces troupes-là?» demanda le bonhomme, et
-nous l'entendions grommeler entre ses dents:</p>
-
-<p>«Mauvaise tenue! mauvaise tenue!»</p>
-
-<p>«Il n'en fut pas autre chose; mais nous comprîmes que dorénavant il
-fallait prendre de grandes précautions. Malheureusement on n'en prit
-pas assez.</p>
-
-<p>«Un soir, comme j'arrivais, l'enfant vint à moi toute troublée:</p>
-
-<p>«C'est demain qu'ils entrent», me dit-elle.</p>
-
-<p>«La chambre du grand-père était-elle ouverte? Le fait est que depuis,
-en y songeant, je me suis rappelé qu'il avait, ce soir-là, une
-physionomie extraordinaire. Il est probable qu'il nous avait entendus.
-Seulement, nous parlions des Prussiens, nous; et le bonhomme pensait
-aux Français, à cette entrée triomphale qu'il attendait depuis si
-longtemps,&mdash;Mac-Mahon descendant l'avenue dans les fleurs, dans les
-fanfares, son fils à côté du maréchal, et lui, le vieux, sur son
-balcon, en grande tenue comme à Lutzen, saluant les drapeaux troués et
-les aigles noires de poudre...</p>
-
-<p>«Pauvre père Jouve! Il s'était sans doute imaginé qu'on voulait
-l'empêcher d'assister à ce défilé de nos troupes, pour lui éviter une
-trop grande émotion. Aussi se garda-t-il bien de parler à personne;
-mais le lendemain, à l'heure même où les bataillons prussiens
-s'engageaient timidement sur la longue voie qui mène de la porte
-Maillot aux Tuileries, la fenêtre de là-haut s'ouvrit doucement, et le
-colonel parut sur le balcon avec son casque, sa grande latte, toute
-sa vieille défroque glorieuse d'ancien cuirassier de Milhaud. Je me
-demande encore quel effort de volonté, quel sursaut de vie l'avait
-ainsi mis sur pied et harnaché. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il était
-là, debout derrière la rampe, s'étonnant de trouver les avenues si
-larges, si muettes, les persiennes des maisons fermées, Paris sinistre
-comme un grand Lazaret, partout des drapeaux, mais si singuliers, tout
-blancs avec des croix rouges, et personne pour aller au-devant de nos
-soldats.</p>
-
-<p>«Un moment il put croire qu'il s'était trompé...</p>
-
-<p>«Mais non! là-bas, derrière l'Arc de Triomphe, c'était un bruissement
-confus, une ligne noire qui s'avançait dans le jour levant... Puis,
-peu à peu, les aiguilles des casques brillèrent, les petits tambours
-d'Iéna se mirent à battre, et sous l'arc de l'Étoile, rhythmée par
-le pas lourd des sections, par le heurt des sabres, éclata la marche
-triomphale de Schubert!...</p>
-
-<p>«Alors, dans le silence morne de la place, on entendit un cri, un cri
-terrible: «Aux armes!... aux armes!... les Prussiens.» Et les quatre
-uhlans de l'avant-garde purent voir là-haut, sur le balcon, un grand
-vieillard chanceler en remuant les bras, et tomber raide. Cette fois,
-le colonel Jouve était bien mort.»</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LE_MAUVAIS_ZOUAVE" id="LE_MAUVAIS_ZOUAVE">LE MAUVAIS ZOUAVE</a></h4>
-
-
-<p>Le grand forgeron Lory de Sainte-Marie-aux-Mines n'était pas content ce
-soir-là.</p>
-
-<p>D'habitude, sitôt la forge éteinte, le soleil couché, il s'asseyait sur
-un banc devant sa porte pour savourer cette bonne lassitude que donne
-le poids dû travail et de la chaude journée, et avant de renvoyer les
-apprentis il buvait avec eux quelques longs coups de bière fraîche en
-regardant la sortie des fabriques. Mais, ce soir-là, le bonhomme resta
-dans sa forge jusqu'au moment de se mettre à table; et encore y vint-il
-comme à regret. La vieille Lory pensait en regardant son homme:</p>
-
-<p>«Qu'est-ce qu'il lui arrive?... Il a peut-être reçu du régiment quelque
-mauvaise nouvelle qu'il ne veut pas me dire?... L'aîné est peut-être
-malade...»</p>
-
-<p>Mais elle n'osait rien demander et s'occupait seulement à faire taire
-trois petits blondins couleur d'épis brûlés, qui riaient autour de la
-nappe en croquant une bonne salade de radis noirs à la crème.</p>
-
-<p>A la fin, le forgeron repoussa son assiette en colère:</p>
-
-<p>«Ah! les gueux! ah! les canailles!...</p>
-
-<p>&mdash;«A qui en as-tu, voyons, Lory?»</p>
-
-<p>Il éclata:</p>
-
-<p>«J'en ai, dit-il, à cinq ou six drôles qu'on voit rouler depuis ce
-matin dans la ville en costume de soldats français, bras dessus bras
-dessous avec les Bavarois... C'est encore de ceux-là qui ont... comment
-disent-ils ça?... opté pour la nationalité de Prusse... Et dire que
-tous les jours nous en voyons revenir de ces faux Alsaciens!...
-Qu'est-ce qu'on leur a donc fait boire?»</p>
-
-<p>La mère essaya de les défendre:</p>
-
-<p>«Que veux-tu, mon pauvre homme, ce n'est pas tout à fait leur faute
-à ces enfants... C'est si loin cette Algérie d'Afrique où on les
-envoie!... Ils ont le mal du pays là-bas; et la tentation est bien
-forte pour eux de revenir, de n'être plus soldats.»</p>
-
-<p>Lory donna un grand coup de poing sur la table:</p>
-
-<p>«Tais-toi, la mère!... vous autres, femmes, vous n'y entendez rien. A
-force de vivre toujours avec les enfants et rien que pour eux, vous
-rapetissez tout à la taille de vos marmots... Eh bien, moi, je te
-dis que ces hommes-là sont des gueux, des renégats, les derniers des
-lâches, et que si par malheur notre Christian était capable d'une
-infamie pareille, aussi vrai que je m'appelle Georges Lory et que j'ai
-servi sept ans aux chasseurs de France, je lui passerais mon sabre à
-travers le corps.»</p>
-
-<p>Et terrible, à demi levé, le forgeron montrait sa longue latte de
-chasseur pendue à la muraille au-dessous du portrait de son fils, un
-portrait de zouave fait là-bas en Afrique; mais de voir cette honnête
-figure d'Alsacien, toute noire et hâlée de soleil, dans ces blancheurs,
-ces effacements que font les couleurs vives à la grande lumière, cela
-le calma subitement, et il se mit à rire:</p>
-
-<p>«Je suis bien bon de me monter la tête... Comme si notre Christian
-pouvait songer à devenir Prussien, lui qui en a tant descendu pendant
-la guerre!...»</p>
-
-<p>Remis en belle humeur par cette idée, le bonhomme acheva de dîner
-gaiement et s'en alla sitôt après vider une couple de chopes à la
-<i>Ville de Strasbourg</i>.</p>
-
-<p>Maintenant la vieille Lory est seule. Après avoir couché ses trois
-petits blondins qu'on entend gazouiller dans la chambre à côté, comme
-un nid qui s'endort, elle prend son ouvrage et se met à repriser
-devant la porte, du côté des jardins. De temps en temps elle soupire et
-pense en elle-même:</p>
-
-<p>«Oui, je veux bien. Ce sont des lâches, des renégats... mais c'est
-égal! Leurs mères sont bien heureuses de les ravoir.»</p>
-
-<p>Elle se rappelle le temps où le sien, avant de partir pour l'armée,
-était là à cette même heure du jour, en train de soigner le petit
-jardin. Elle regarde le puits où il venait remplir ses arrosoirs, en
-blouse, les cheveux longs, ses beaux cheveux qu'on lui a coupés en
-entrant aux zouaves...</p>
-
-<p>Soudain elle tressaille. La petite porte du fond, celle qui donne sur
-les champs, s'est ouverte. Les chiens n'ont pas aboyé; pourtant celui
-qui vient d'entrer longe les murs comme un voleur, se glisse entre les
-ruches...</p>
-
-<p>«Bonjour, maman!»</p>
-
-<p>Son Christian est debout devant elle, tout débraillé dans son uniforme,
-honteux, troublé, la langue épaisse. Le misérable est revenu au pays
-avec les autres, et, depuis une heure, il rôde autour de la maison,
-attendant le départ du père pour entrer. Elle voudrait le gronder, mais
-elle n'en a pas le courage. Il y a si longtemps qu'elle ne l'a vu,
-embrassé! Puis il lui donne de si bonnes raisons, qu'il s'ennuyait du
-pays, de la forge, de vivre toujours loin d'eux, avec ça la discipline
-devenue plus dure, et les camarades qui l'appelaient «Prussien» à cause
-de son accent d'Alsace. Tout ce qu'il dit, elle le croit. Elle n'a qu'à
-le regarder pour le croire. Toujours causant, ils sont entrés dans la
-salle basse. Les petits réveillés accourent pieds nus, en chemise, pour
-embrasser le grand frère. On veut le faire manger, mais il n'a pas
-faim. Seulement il a soif, toujours soif, et il boit de grands coups
-d'eau par-dessus toutes les tournées de bière et de vin blanc qu'il
-s'est payées depuis le matin au cabaret.</p>
-
-<p>Mais quelqu'un marche dans la cour. C'est le forgeron qui rentre.</p>
-
-<p>«Christian, voilà ton père. Vite, cache-toi que j'aie le temps de lui
-parler, de lui expliquer...» et elle le pousse derrière le grand poêle
-en faïence, puis se remet à coudre, les mains tremblantes. Par malheur,
-la chéchia du zouave est restée sur la table, et c'est la première
-chose que Lory voit en entrant. La pâleur de la mère, son embarras...
-Il comprend tout.</p>
-
-<p>«Christian est ici!...» dit-il d'une voix terrible, et, décrochant son
-sabre avec un geste fou, il se précipite vers le poêle où le zouave est
-blotti, blême, dégrisé, s'appuyant au mur, de peur de tomber.</p>
-
-<p>La mère se jette entre eux:</p>
-
-<p>«Lory, Lory, ne le tue pas... C'est moi qui lui ai écrit de revenir,
-que tu avais besoin de lui à la forge...»</p>
-
-<p>Elle se cramponne à son bras, se traîne, sanglote. Dans la nuit de leur
-chambre, les enfants crient d'entendre ces voix pleines de colère et
-de larmes, si changées qu'ils ne les reconnaissent plus... Le forgeron
-s'arrête, et regardant sa femme:</p>
-
-<p>«Ah! c'est toi qui l'as fait revenir... Alors, c'est bon, qu'il aille
-se coucher. Je verrai demain ce que j'ai à faire.»</p>
-
-<p>Le lendemain Christian, en s'éveillant d'un lourd sommeil plein de
-cauchemars et de terreurs sans cause, s'est retrouvé dans sa chambre
-d'enfant. A travers les petites vitres encadrées de plomb, traversées
-de houblon fleuri, le soleil est déjà chaud et haut. En bas, les
-marteaux sonnent sur l'enclume... La mère est à son chevet; elle ne l'a
-pas quitté de la nuit, tant la colère de son homme lui faisait peur.
-Le vieux non plus ne s'est pas couché. Jusqu'au matin il a marché dans
-la maison, pleurant, soupirant, ouvrant et fermant des armoires, et
-à présent voilà qu'il entre dans la chambre de son fils, gravement,
-habillé comme pour un voyage, avec de hautes guêtres, le large chapeau
-et le bâton de montagne solide et ferré au bout. Il s'avance droit au
-lit: «Allons, haut!... lève-toi.»</p>
-
-<p>Le garçon un peu confus veut prendre ses effets de zouave.</p>
-
-<p>«Non, pas ça...» dit le père sévèrement.</p>
-
-<p>Et la mère toute craintive: «Mais, mon ami, il n'en a pas d'autres.</p>
-
-<p>&mdash;Donne-lui les miens... Moi je n'en ai plus besoin.»</p>
-
-<p>Pendant que l'enfant s'habille, Lory plie soigneusement l'uniforme,
-la petite veste, les grandes braies rouges, et, le paquet fait, il se
-passe autour du cou l'étui de fer-blanc où tient la feuille de route...</p>
-
-<p>«Maintenant descendons», dit-il ensuite, et tous trois descendent
-à la forge sans se parler... Le soufflet ronfle; tout le monde est
-au travail. En revoyant ce hangar grand ouvert, auquel il pensait
-tant là-bas, le zouave se rappelle son enfance et comme il a joué là
-longtemps entre la chaleur de la route et les étincelles de la forge
-toutes brillantes dans le poussier noir. Il lui prend un accès de
-tendresse, un grand désir d'avoir le pardon de son père; mais en levant
-les yeux il rencontre toujours un regard inexorable.</p>
-
-<p>Enfin le forgeron se décide à parler:</p>
-
-<p>«Garçon, dit-il, voilà l'enclume, les outils... tout cela est à toi...
-Et tout cela aussi!» ajoute-t-il en lui montrant le petit jardin
-qui s'ouvre là-bas au fond plein de soleil et d'abeilles, dans le
-cadre enfumé de la porte... «Les ruches, la vigne, la maison, tout
-t'appartient... Puisque tu as sacrifié ton honneur à ces choses, c'est
-bien le moins que tu les gardes. Te voilà maître ici... Moi, je pars...
-Tu dois cinq ans à la France, je vais les payer pour toi.</p>
-
-<p>&mdash;Lory, Lory, où vas-tu? crie la pauvre vieille.</p>
-
-<p>&mdash;Père!...» supplie l'enfant... Mais le forgeron est déjà parti,
-marchant à grands pas, sans se retourner...</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>A Sidi-bel-Abbés, au dépôt du 3<sup>e</sup> zouaves, il y a depuis
-quelques jours un engagé volontaire de cinquante-cinq ans.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LA_PENDULE_DE_BOUGIVAL" id="LA_PENDULE_DE_BOUGIVAL">LA PENDULE DE BOUGIVAL</a></h4>
-
-
-<hr class="r5" />
-<h5>DE BOUGIVAL A MUNICH</h5>
-
-<p>C'était une pendule du second Empire, une de ces pendules en onyx
-algérien, ornées de dessins Campana, qu'on achète boulevard des
-Italiens avec leur clef dorée pendue en sautoir au bout d'un ruban
-rose. Tout ce qu'il y a de plus mignon, de plus moderne, de plus
-article de Paris. Une vraie pendule des Bouffes, sonnant d'un joli
-timbre clair, mais sans un grain de bon sens, pleine de lubies, de
-caprices, marquant les heures à la diable, passant les demies, n'ayant
-jamais su bien dire que l'heure de la Bourse à Monsieur et l'heure du
-berger à Madame. Quand la guerre éclata, elle était en villégiature à
-Bougival, faite exprès pour ces palais d'été si fragiles, ces jolies
-cages à mouches en papier découpé, ces mobiliers d'une saison, guipure
-et mousseline flottant sur des transparents de soie claire. A l'arrivée
-des Bavarois, elle fut une des premières enlevées; et, ma foi! il faut
-avouer que ces gens d'outre-Rhin sont des emballeurs bien habiles, car
-cette pendule-joujou, guère plus grosse qu'un œuf de tourterelle, put
-faire au milieu des canons Krupp et des fourgons chargés de mitraille
-le voyage de Bougival à Munich, arriver sans une félure, et se montrer
-dès le lendemain, Odeon-platz, à la devanture d'Augustus Cahn, le
-marchand de curiosités, fraîche, coquette, ayant toujours ses deux
-fines aiguilles, noires et recourbées comme des cils, et sa petite clef
-en sautoir au bout d'un ruban neuf.</p>
-
-
-<hr class="r5" />
-<h5>L'ILLUSTRE DOCTEUR-PROFESSEUR OTTO DE SCHWANTHALER</h5>
-
-<p>Ce fut un événement dans Munich. On n'y avait pas encore vu de pendule
-de Bougival, et chacun venait regarder celle-là aussi curieusement
-que les coquilles japonaises du musée de Siebold. Devant le magasin
-d'Augustus Cahn, trois rangs de grosses pipes fumaient du matin
-au soir, et le bon populaire de Munich se demandait avec des yeux
-ronds et des «<i>Mein Gott</i>» de stupéfaction à quoi pouvait servir
-cette singulière petite machine. Les journaux illustrés donnèrent
-sa reproduction. Ses photographies s'étalèrent dans toutes les
-vitrines; et c'est en son honneur que l'illustre docteur-professeur
-Otto de Schwanthaler composa son fameux <i>Paradoxe sur les Pendules</i>,
-étude philo-sophico-humoristique en six cents pages où il est traité
-de l'influence des pendules sur la vie des peuples, et logiquement
-démontré qu'une nation assez folle pour régler l'emploi de son temps
-sur des chronomètres aussi détraqués que cette petite pendule de
-Bougival devait s'attendre à toutes les catastrophes, ainsi qu'un
-navire qui s'en irait en mer avec une boussole désorientée. (La phrase
-est un peu longue, mais je la traduis textuellement.)</p>
-
-<p>Les Allemands ne faisant rien à la légère, l'illustre
-docteur-professeur voulut, avant d'écrire son Paradoxe, avoir le
-sujet sous les yeux pour l'étudier à fond, l'analyser minutieusement
-comme un entomologiste; il acheta donc la pendule, et c'est ainsi
-qu'elle passa de la devanture d'Augustus Cahn dans le salon de
-l'illustre docteur-professeur Otto de Schwanthaler, conservateur de la
-Pinacothèque, membre de l'Académie des sciences et beaux-arts, en son
-domicile privé, Ludwigstrasse, 24.</p>
-
-
-<hr class="r5" />
-<h5>LE SALON DES SCHWANTHALER</h5>
-
-<p>Ce qui frappait d'abord en entrant dans le salon des Schwanthaler,
-académique et solennel comme une salle de conférences, c'était une
-grande pendule à sujet en marbre sévère, avec une Polymnie de bronze
-et des rouages très compliqués. Le cadran principal s'entourait de
-cadrans plus petits, et l'on avait là les heures, les minutes, les
-saisons, les équinoxes, tout, jusqu'aux transformations de la lune dans
-un nuage bleu clair au milieu du sodé. Le bruit de cette puissante
-machine remplissait toute la maison. Du bas de l'escalier, on entendait
-le lourd balancier s'en allant d'un mouvement grave, accentué, qui
-semblait couper et mesurer la vie en petits morceaux tout pareils; sous
-ce tic-tac sonore couraient les trépidations de l'aiguille se démenant
-dans le cadre des secondes avec la fièvre laborieuse d'une araignée qui
-connaît le prix du temps.</p>
-
-<p>Puis l'heure sonnait, sinistre et lente comme une horloge de collège,
-et chaque fois que l'heure sonnait, il se passait quelque chose dans la
-maison des Schwanthaler. C'était M. Schwanthaler qui s'en allait à la
-Pinacothèque, chargé de paperasses, ou la haute dame de Schwanthaler
-revenant du sermon avec ses trois demoiselles, trois longues filles
-enguirlandées qui avaient l'air de perches à houblon; ou bien les
-leçons de cithare, de danse, de gymnastique, les clavecins qu'on
-ouvrait, les métiers à broderies, les pupitres à musique d'ensemble
-qu'on roulait au milieu du salon, tout cela si bien réglé, si compassé,
-si méthodique, que d'entendre tous ces Schwanthaler se mettre en branle
-au premier coup de timbre, entrer, sortir par les portes ouvertes à
-deux battants, on songeait au défilé des apôtres dans l'horloge de
-Strasbourg, et l'on s'attendait toujours à voir sur le dernier coup la
-famille Schwanthaler rentrer et disparaître dans sa pendule.</p>
-
-
-<hr class="r5" />
-<h5>SINGULIÈRE INFLUENCE DE LA PENDULE DE BOUGIVAL SUR UNE HONNÊTE FAMILLE
-DE MUNICH</h5>
-
-<p>C'est à côté de ce monument qu'on avait mis la pendule de Bougival,
-et vous voyez d'ici l'effet de sa petite mine chiffonnée. Voilà
-qu'un soir les dames de Schwanthaler étaient en train de broder dans
-le grand salon et l'illustre docteur-professeur lisait à quelques
-collègues de l'Académie des sciences les premières pages du <i>Paradoxe</i>,
-s'interrompant de temps en temps pour prendre la petite pendule et
-faire pour ainsi dire des démonstrations au tableau&mdash;... Tout à coup,
-Éva de Schwanthaler, poussée par je ne sais quelle curiosité maudite,
-dit à son père en rougissant:</p>
-
-<p>«O papa, faites-la sonner.»</p>
-
-<p>Le docteur dénoua la clef, donna deux tours, et aussitôt on entendit un
-petit timbre de cristal si clair, si vif, qu'un frémissement de gaieté
-réveilla la grave assemblée. Il y eut des rayons dans tous les yeux:</p>
-
-<p>«Que c'est joli! que c'est joli!» disaient les demoiselles de
-Schwanthaler, avec un petit air animé et des frétillements de nattes
-qu'on ne leur connaissait pas.</p>
-
-<p>Alors M. de Schwanthaler, d'une voix triomphante:</p>
-
-<p>«Regardez-la, cette folle de française! elle sonne huit heures, et elle
-en marque trois!»</p>
-
-<p>Cela fit beaucoup rire tout le monde, et, malgré l'heure avancée, ces
-messieurs se lancèrent à corps perdu dans des théories philosophiques
-et des considérations interminables sur la légèreté du peuple français.
-Personne ne pensait plus à s'en aller. On n'entendit même pas sonner
-au cadran de Polymnie ce terrible coup de dix heures, qui dispersait
-d'ordinaire toute la société. La grande pendule n'y comprenait rien.
-Elle n'avait jamais tant vu de gaieté dans la maison Schwanthaler, ni
-du monde au salon si tard. Le diable c'est que lorsque les demoiselles
-de Schwanthaler furent rentrées dans leur chambre, elles se sentirent
-l'estomac creusé par la veille et le rire, comme des envies de souper;
-et la sentimentale Minna, elle-même, disait en s'étirant les bras:</p>
-
-<p>«Ah! je mangerais bien une patte de homard.»</p>
-
-
-<hr class="r5" />
-<h5>DE LA GAIETÉ, MES ENFANTS, DE LA GAIETÉ!</h5>
-
-<p>Une fois remontée, la pendule de Bougival reprit sa vie déréglée, ses
-habitudes de dissipation. On avait commencé par rire de ses lubies;
-mais peu à peu, à force d'entendre ce joli timbre qui sonnait à tort et
-à travers, la grave maison de Schwanthaler perdit le respect du temps
-et prit les jours avec une aimable insouciance. On ne songea plus qu'à
-s'amuser; la vie paraissait si courte, maintenant que toutes les heures
-étaient confondues! Ce fut un bouleversement général. Plus de sermon,
-plus d'études! Un besoin de bruit, d'agitation. Mendelssohn et Schumann
-semblèrent trop monotones; on les remplaça par la <i>Grande Duchesse</i>, le
-<i>Petit Faust</i>, et ces demoiselles tapaient, sautaient, et l'illustre
-docteur-professeur, pris lui aussi d'une sorte de vertige, ne se
-lassait pas de dire: «De la gaieté, mes enfants, de la gaieté!..»
-Quant à la grande horloge, il n'en fut plus question. Ces demoiselles
-avaient arrêté le balancier, prétextant qu'il les empêchait de dormir,
-et la maison s'en alla toute au caprice du cadran désheuré.</p>
-
-<p>C'est alors que parut le fameux <i>Paradoxe sur les Pendules</i>. A cette
-occasion, les Schwanthaler donnèrent une grande soirée, non plus une
-de leurs soirées académiques d'autrefois, sobres de lumières et de
-bruit, mais un magnifique bal travesti, où madame de Schwanthaler et
-ses filles parurent en canotières de Bougival, les bras nus, la jupe
-courte, et le petit chapeau plat à rubans éclatants. Toute la ville en
-parla, mais ce n'était que le commencement. La comédie, les tableaux
-vivants, les soupers, le baccarat; voilà ce que Munich scandalisé vit
-défiler tout un hiver dans le salon de l'académicien.&mdash;«De la gaieté,
-mes enfants, de la gaieté!...» répétait le pauvre bonhomme de plus
-en plus affolé, et tout ce monde-là était très gai en effet. Madame
-de Schwanthaler, mise en goût par ses succès de canotière, passait
-sa vie sur l'Isar en costumes extravagants. Ces demoiselles, restées
-seules au logis, prenaient des leçons de français avec des officiers
-de hussards prisonniers dans la ville; et la petite pendule, qui avait
-toutes raisons de se croire encore à Bougival, jetait les heures à la
-volée, en sonnant toujours huit quand elle en marquait trois... Puis,
-un matin, ce tourbillon de gaieté folle emporta la famille Schwanthaler
-en Amérique, et les plus beaux Titien de la Pinacothèque suivirent dans
-sa fuite leur illustre conservateur.</p>
-
-
-<hr class="r5" />
-<h5>CONCLUSIONS</h5>
-
-<p>Après le départ des Schwanthaler, il y eut dans Munich comme une
-épidémie de scandales. On vit successivement une chanoinesse enlever
-un baryton, le doyen de l'Institut épouser une danseuse, un conseiller
-aulique faire sauter la coupe, le couvent des dames nobles fermé pour
-tapage nocturne...</p>
-
-<p>O malice des choses! Il semblait que cette petite pendule était fée,
-et qu'elle avait pris à tâche d'ensorceler toute la Bavière. Partout
-où elle passait, partout où sonnait son joli timbre à l'évent, il
-affolait, détraquait les cervelles. Un jour, d'étape en étape, elle
-arriva jusqu'à la résidence; et depuis lors, savez-vous quelle
-partition le roi Louis, ce wagnérien enragé, a toujours ouverte sur
-son piano?...</p>
-
-<p>&mdash;Les <i>Maîtres chanteurs</i>?</p>
-
-<p>&mdash;Non!... Le <i>Phoque à ventre blanc</i>!!</p>
-
-<p>Ça leur apprendra à se servir de nos pendules.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LA_DEFENSE_DE_TARASCON" id="LA_DEFENSE_DE_TARASCON">LA DÉFENSE DE TARASCON</a></h4>
-
-
-<p>Dieu soit loué! J'ai enfin des nouvelles de Tarascon. Depuis cinq
-mois, je ne vivais plus, j'étais d'une inquiétude!... Connaissant
-l'exaltation de cette bonne ville et l'humeur belliqueuse de ses
-habitants, je me disais: «Qui sait ce qu'a fait Tarascon? S'est-il rué
-en masse sur les barbares? S'est-il laissé bombarder comme Strasbourg,
-mourir de faim comme Paris, brûler vif comme Châteaudun? ou bien, dans
-un accès de patriotisme farouche, s'est-il fait sauter comme Laon et
-son intrépide citadelle?...» Rien de tout cela, mes amis. Tarascon
-n'a pas brûlé, Tarascon n'a pas sauté. Tarascon est toujours à la même
-place, paisiblement assis au milieu des vignes, du bon soleil plein
-ses rues, du bon muscat plein ses caves, et le Rhône qui baigne cette
-aimable localité emporte à la mer, comme par le passé, l'image d'une
-ville heureuse, des reflets de persiennes vertes, de jardins bien
-ratissés et de miliciens en tuniques neuves faisant l'exercice tout le
-long du quai.</p>
-
-<p>Gardez-vous de croire pourtant que Tarascon n'ait rien fait pendant la
-guerre. Il s'est au contraire admirablement conduit, et sa résistance
-héroïque, que je vais essayer de vous raconter, aura sa place dans
-l'histoire comme type de résistance locale, symbole vivant de la
-défense du Midi.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<h5>LES ORPHÉONS</h5>
-
-<p>Je vous dirai donc que, jusqu'à Sedan, nos braves Tarasconnais
-s'étaient tenus chez eux bien tranquilles. Pour ces fiers enfants des
-Alpilles, ce n'était pas la patrie qui mourait là-haut; c'étaient les
-soldats de l'empereur, c'était l'Empire. Mais une fois le 4 septembre,
-la République, Attila campé sous Paris, alors, oui! Tarascon se
-réveilla, et l'on vit ce que c'est qu'une guerre nationale... Cela
-commença naturellement par une manifestation d'orphéonistes. Vous
-savez quelle rage de musique ils ont dans le Midi. A Tarascon surtout,
-c'est du délire. Dans les rues, quand vous passez, toutes les fenêtres
-chantent, tous les balcons vous secouent des romances sur la tête.</p>
-
-<p>N'importe la boutique où vous entrez, il y a toujours au comptoir
-une guitare qui soupire, et les garçons de pharmacie eux-mêmes
-vous servent en fredonnant: <i>Le Rossignol</i>&mdash;<i>et le Luth espagnol</i>
-&mdash;<i>Tralala</i>&mdash;<i>lalalala</i>. En dehors de ces concerts privés, les
-Tarasconnais ont encore la fanfare de la ville, la fanfare du collège,
-et je ne sais combien de sociétés d'orphéons.</p>
-
-<p>C'est l'orphéon de Saint-Christophe et son admirable chœur à trois
-voix: <i>Sauvons la France</i>, qui donnèrent le branle au mouvement
-national.</p>
-
-<p>«Oui, oui, sauvons la France!» criait le bon Tarascon en agitant des
-mouchoirs aux fenêtres, et les hommes battaient des mains, et les
-femmes envoyaient des baisers à l'harmonieuse phalange qui traversait
-le cours sur quatre rangs de profondeur, bannière en tête et marquant
-fièrement le pas.</p>
-
-<p>L'élan était donné. A partir de ce jour, la ville changea d'aspect:
-plus de guitare, plus de barcarolle. Partout le <i>Luth espagnol</i> fit
-place à la <i>Marseillaise</i>, et, deux fois par semaine, on s'étouffait
-sur l'Esplanade pour entendre la fanfare du collège jouer le <i>Chant du
-départ</i>. Les chaises coûtaient des prix fous!...</p>
-
-<p>Mais les Tarasconnais ne s'en tinrent pas là.</p>
-
-
-<hr class="r5" />
-<h5>LES CAVALCADES</h5>
-
-<p>Après la démonstration des orphéons, vinrent les cavalcades historiques
-au bénéfice des blessés. Rien de gracieux comme de voir, par un
-dimanche de beau soleil, toute cette vaillante jeunesse tarasconnaise,
-en bottes molles et collants de couleur tendre, quêter de porte en
-porte et caracoler sous les balcons avec de grandes hallebardes et des
-filets à papillons; mais le plus beau de tout, ce fut un carrousel
-patriotique&mdash;François I<sup>er</sup> à la bataille de Pavie&mdash;que ces
-messieurs du cercle donnèrent trois jours de suite sur l'Esplanade.
-Qui n'a pas vu cela n'a jamais rien vu. Le théâtre de Marseille avait
-prêté les costumes; l'or, la soie, le velours, les étendards brodés,
-les écus d'armes, les cimiers, les caparaçons, les rubans, les nœuds,
-les bouffettes, les fers de lance, les cuirasses faisaient flamber et
-papilloter l'Esplanade comme un miroir aux alouettes. Par là-dessus, un
-grand coup de mistral qui secouait toute cette lumière. C'était quelque
-chose de magnifique. Malheureusement, lorsque après une lutte acharnée,
-François I<sup>er</sup>,&mdash;M. Bompard, le gérant du cercle,&mdash;se
-voyait enveloppé par un gros de reîtres, l'infortuné Bompard avait,
-pour rendre son épée, un geste d'épaules si énigmatique, qu'au lieu
-de «tout est perdu fors l'honneur», il avait plutôt l'air de dire:
-<i>Digo-li que vengue, moun bon</i>! mais les Tarasconnais n'y regardaient
-pas de si près, et des larmes patriotiques étincelaient dans tous les
-yeux.</p>
-
-
-<hr class="r5" />
-<h5>LA TROUÉE</h5>
-
-<p>Ces spectacles, ces chants, le soleil, le grand air du Rhône, il n'en
-fallait pas plus pour monter les têtes. Les affiches du Gouvernement
-mirent le comble à l'exaltation. Sur l'Esplanade, les gens ne
-s'abordaient plus que d'un air menaçant, les dents serrées, mâchant
-leurs mots comme des balles. Les conversations sentaient la poudre. Il
-y avait du salpêtre dans l'air. C'est surtout au café de la Comédie,
-le matin en déjeunant, qu'il fallait les entendre, ces bouillants
-Tarasconnais: «Ah çà! qu'est-ce qu'ils font donc, les Parisiens
-avec leur tron de Dieu de général Trochu? Ils n'en finissent pas de
-sortir... Coquin de bon sort! Si c'était Tarascon!... Trrr!... Il y
-a longtemps qu'on l'aurait faite, la trouée!» Et pendant que Paris
-s'étranglait avec son pain d'avoine, ces messieurs vous avalaient de
-succulentes bartavelles arrosées de bon vin des Papes, et luisants,
-bien repus, de la sauce jusqu'aux oreilles, ils criaient comme des
-sourds en tapant sur la table: «Mais faites-la donc, votre trouée...»
-et qu'ils avaient, ma foi, bien raison!</p>
-
-
-<hr class="r5" />
-<h5>LA DÉFENSE DU CERCLE</h5>
-
-<p>Cependant l'invasion des barbares gagnait au sud de jour en jour.
-Dijon rendu, Lyon menacé, déjà les herbes parfumées de la vallée du
-Rhône faisaient hennir d'envie les cavales des uhlans. «Organisons
-notre défense!» se dirent les Tarasconnais, et tout le monde se mit
-à l'œuvre. En un tour de main, la ville fut blindée, barricadée,
-casematée. Chaque maison devint une forteresse. Chez l'armurier
-Costecalde, il y avait devant le magasin une tranchée d'au moins deux
-mètres, avec un pont-levis, quelque chose de charmant. Au cercle, les
-travaux de défense étaient si considérables qu'on allait les voir par
-curiosité. M. Bompard, le gérant, se tenait en haut de l'escalier, le
-chassepot à la main, et donnait des explications aux dames: «S'ils
-arrivent par ici, pan! pan!... Si au contraire ils montent par là, pan!
-pan!» Et puis, à tous les coins de rues, des gens qui vous arrêtaient
-pour vous dire d'un air mystérieux: «Le café de la Comédie est
-imprenable», ou bien encore: «On vient de torpiller l'Esplanade.» Il y
-avait de quoi faire réfléchir les barbares.</p>
-
-
-<hr class="r5" />
-<h5>LES FRANCS-TIREURS</h5>
-
-<p>En même temps, des compagnies de francs-tireurs s'organisaient avec
-frénésie. <i>Frères de la mort, Chacals du Narbonnais, Espingoliers du
-Rhône</i>, il y en avait de tous les noms, de toutes les couleurs, comme
-des centaurées dans un champ d'avoine; et des panaches, des plumes de
-coq, des chapeaux gigantesques, des ceintures d'une largeur!... Pour
-se donner l'air plus terrible, chaque franc-tireur laissait pousser
-sa barbe et ses moustaches, si bien qu'à la promenade le monde ne se
-connaissait plus. De loin vous voyiez un brigand des Abruzzes qui
-venait sur vous la moustache en croc, les yeux flamboyants, avec un
-tremblement de sabres, de revolvers, de yatagans; et puis quand on
-s'approchait, c'était le receveur Pégoulade. D'autres fois, vous
-rencontriez dans l'escalier Robinson Crusoé lui-même avec son chapeau
-pointu, son coutelas en dents de scie, un fusil sur chaque épaule; au
-bout du compte, c'était l'armurier Costecalde qui rentrait de dîner en
-ville. Le diable, c'est qu'à force de se donner des allures féroces,
-les Tarasconnais finirent par se terrifier les uns les autres, et
-bientôt personne n'osa plus sortir.</p>
-
-
-<hr class="r5" />
-<h5>LAPINS DE GARENNE ET LAPINS DE CHOUX</h5>
-
-<p>Le décret de Bordeaux sur l'organisation des gardes nationales mit
-fin à cette situation intolérable. Au souffle puissant des triumvirs,
-prrrt! les plumes de coq s'envolèrent, et tous les francs-tireurs
-de Tarascon&mdash;chacals, espingoliers et autres&mdash;vinrent se fondre en
-un bataillon d'honnêtes miliciens, sous les ordres du brave général
-Bravida, ancien capitaine d'habillement. Ici, nouvelles complications.
-Le décret de Bordeaux faisait, comme on sait, deux catégories dans la
-garde nationale: les gardes nationaux de marche et les gardes nationaux
-sédentaires; «lapins de garenne et lapins de choux», disait assez
-drôlement le receveur Pégoulade. Au début de la formation, les gardes
-nationaux de garenne avaient naturellement le beau rôle. Tous les
-matins, le brave général Bravida les menait sur l'Esplanade faire
-l'exercice à feu, l'école de tirailleurs.&mdash;Couchez-vous! levez-vous!
-et ce qui s'ensuit. Ces petites guerres attiraient toujours beaucoup
-de monde. Les dames de Tarascon n'en manquaient pas une, et même les
-dames de Beaucaire passaient quelquefois le pont pour venir admirer
-nos lapins. Pendant ce temps, les pauvres gardes nationaux de choux
-faisaient modestement le service de la ville et montaient la garde
-devant le musée, où il n'y avait rien à garder qu'un gros lézard
-empaillé avec de la mousse et deux fauconneaux du temps du bon roi
-René. Pensez que les dames de Beaucaire ne passaient pas le pont pour
-si peu... Pourtant, après trois mois d'exercice à feu, lorsqu'on
-s'aperçut que les gardes nationaux de garenne ne bougeaient toujours
-pas de l'Esplanade, l'enthousiasme commença à se refroidir.</p>
-
-<p>Le brave général Bravida avait beau crier à ses lapins: «Couchez-vous!
-levez-vous!» personne ne les regardait plus. Bientôt ces petites
-guerres furent la fable de la ville. Dieu sait cependant que ce n'était
-pas leur faute à ces malheureux lapins si on ne les faisait pas partir.
-Ils en étaient assez furieux. Un jour même ils refusèrent de faire
-l'exercice.</p>
-
-<p>«Plus de parade! crient-ils en leur zèle patriotique; nous sommes de
-marche; qu'on nous fasse marcher!</p>
-
-<p>&mdash;Vous marcherez, ou j'y perdrai mon nom!» leur dit le brave général
-Bravida; et tout bouffant de colère, il alla demander des explications
-à la mairie.</p>
-
-<p>La mairie répondit qu'elle n'avait pas d'ordre et que cela regardait la
-préfecture.</p>
-
-<p>«Va pour la préfecture!» fit Bravida; et le voilà parti sur l'express
-de Marseille à la recherche du préfet, ce qui n'était pas une petite
-affaire, attendu qu'à Marseille il y avait toujours cinq ou six préfets
-en permanence, et personne pour vous dire lequel était le bon. Par
-une fortune singulière, Bravida lui mit la main dessus tout de suite,
-et c'est en plein conseil de préfecture que le brave général porta la
-parole au nom de ses hommes, avec l'autorité d'un ancien capitaine
-d'habillement.</p>
-
-<p>Dès les premiers mots, le préfet l'interrompit:</p>
-
-<p>«Pardon, général... Comment se fait-il qu'à vous vos soldats vous
-demandent de partir, et qu'à moi ils me demandent de rester?... Lisez
-plutôt.»</p>
-
-<p>Et, le sourire aux lèvres, il lui tendit une pétition larmoyante, que
-deux lapins de garenne&mdash;les deux plus enragés pour marcher&mdash;venaient
-d'adresser à la préfecture avec apostilles du médecin, du curé, du
-notaire, et dans laquelle ils demandaient à passer aux lapins de choux
-pour cause d'infirmités.</p>
-
-<p>«J'en ai plus de trois cents comme cela, ajouta le préfet toujours en
-souriant. Vous comprenez maintenant, général, pourquoi nous ne sommes
-pas pressés de faire marcher vos hommes. On en a malheureusement trop
-fait partir de ceux qui voulaient rester. Il n'en faut plus... Sur ce,
-Dieu sauve la République, et bien le bonjour à vos lapins!»</p>
-
-
-<hr class="r5" />
-<h5>LE PUNCH D'ADIEU</h5>
-
-<p>Pas besoin de dire si le général était penaud en retournant à Tarascon.
-Mais voici bien une autre histoire. Est-ce qu'en son absence les
-Tarasconnais ne s'étaient pas avisés d'organiser un punch d'adieu par
-souscription pour les lapins qui allaient partir! Le brave général
-Bravida eut beau dire que ce n'était pas la peine, que personne ne
-partirait; le punch était souscrit, commandé; il ne restait plus
-qu'à le boire, et c'est ce qu'on fit... Donc, un dimanche soir,
-cette touchante cérémonie du punch d'adieu eut heu dans les salons
-de la mairie, et, jusqu'au petit jour blanc, les toasts, les vivats,
-les discours, les chants patriotiques, firent trembler les vitres
-municipales. Chacun, bien entendu, savait à quoi s'en tenir sur ce
-punch d'adieu; les gardes nationaux de choux qui le payaient avaient
-la ferme conviction que leurs camarades ne partiraient pas, et ceux
-de garenne qui le buvaient avaient aussi cette conviction, et le
-vénérable adjoint, qui vint d'une voix émue jurer à tous ces braves
-qu'il était prêt à marcher à leur tête, savait mieux que personne qu'on
-ne marcherait pas du tout; mais c'est égal! Ces méridionaux sont si
-extraordinaires, qu'à la fin du punch d'adieu tout le monde pleurait,
-tout le monde s'embrassait, et, ce qu'il y a de plus fort, tout le
-monde était sincère, même le général!...</p>
-
-<p>A Tarascon, comme dans tout le midi de la France, j'ai souvent observé
-cet effet de mirage.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LE_PRUSSIEN_DE_BELISAIRE" id="LE_PRUSSIEN_DE_BELISAIRE">LE PRUSSIEN DE BÉLISAIRE</a></h4>
-
-
-<p>Voici quelque chose que j'ai entendu raconter, cette semaine, dans
-un cabaret de Montmartre. Il me faudrait, pour bien vous dire cela,
-le vocabulaire faubourien de maître Bélisaire, son grand tablier de
-menuisier, et deux ou trois coups de ce joli vin blanc de Montmartre,
-capable de donner l'accent de Paris, même à un Marseillais. Je serais
-sûr alors de vous faire passer dans les veines le frisson que j'ai eu
-en écoutant Bélisaire raconter, sur une table de compagnons, cette
-lugubre et véridique histoire:</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>«... C'était le lendemain de l'amnistie (Bélisaire voulait dire de
-l'armistice). Ma femme nous avait envoyés nous deux l'enfant faire un
-tour du côté de Villeneuve-la-Garenne, rapport à une petite baraque que
-nous avions là-bas au bord de l'eau et dont nous étions sans nouvelles
-depuis le siège. Moi, ça me chiffonnait d'emmener le gamin. Je savais
-que nous allions nous trouver avec les Prussiens, et comme je n'en
-avais pas encore vu en face, j'avais peur de me faire arriver quelque
-histoire. Mais la mère en tenait pour son idée: «Va donc! va donc! ça
-lui fera prendre l'air, à cet enfant.»</p>
-
-<p>«Le fait est qu'il en avait besoin, le pauvre petit, après ses cinq
-mois de siège et de moisissure!</p>
-
-<p>«Nous voilà donc partis tous les deux à travers champs. Je ne sais pas
-s'il était content, le mioche! de voir qu'il y avait encore des arbres,
-des oiseaux, et de s'en donner de barboter dans les terres labourées.
-Moi, je n'y allais pas d'aussi bon cœur; il y avait trop de casques
-pointus sur les routes. Depuis le canal jusqu'à l'île on ne rencontrait
-que de ça. Et insolents!... Il fallait se tenir à quatre pour ne pas
-taper dessus... Mais où je sentis la colère me monter, là, vrai! c'est
-en entrant dans Villeneuve, quand je vis nos pauvres jardins tout en
-déroute, les maisons ouvertes, saccagées, et tous ces bandits installés
-chez nous, s'appelant d'une fenêtre à l'autre et faisant sécher leurs
-tricots de laine sur nos persiennes, nos treillages. Heureusement que
-l'enfant marchait près de moi, et chaque fois que la main me démangeait
-trop, je me pensais en le regardant: «Chaud là, Bélisaire!... Prenons
-garde qu'il n'arrive pas malheur au moutard.» Rien que ça m'empêchait
-de faire des bêtises. Alors je compris pourquoi la mère avait voulu que
-je l'emmène avec moi.</p>
-
-<p>«La baraque est au bout du pays, la dernière à main droite, sur le
-quai. Je la trouvai vidée du haut en bas, comme les autres. Plus un
-meuble, plus une vitre. Rien que quelques bottes de paille, et le
-dernier pied du grand fauteuil qui grésillait dans la cheminée. Ça
-sentait le Prussien partout, mais on n'en voyait nulle part... Pourtant
-il me semblait que quelque chose remuait dans le sous-sol. J'avais là
-un petit établi, où je m'amusais à faire des bricoles le dimanche. Je
-dis à l'enfant de m'attendre, et je descendis voir.</p>
-
-<p>«Pas plutôt la porte ouverte, voilà un grand cheulard de soldat à
-Guillaume qui se lève en grognant de dessus les copeaux, et vient
-vers moi, les yeux hors de la tête, avec un tas de jurements que je
-ne comprends pas. Faut croire qu'il avait le réveil bien méchant, cet
-animal-là; car, au premier mot que j'essayai de lui dire, il se mit à
-tirer son sabre...</p>
-
-<p>«Pour le coup, mon sang ne fit qu'un tour. Toute la bile que j'amassais
-depuis une heure me sauta à la figure... J'agrippe le valet de
-l'établi et je cogne... Vous savez, campagnons, si Bélisaire a le
-poignet solide à l'ordinaire; mais il paraît que ce jour-là j'avais le
-tonnerre de Dieu au bout de mon bras... Au premier coup, mon Prussien
-fait bonhomme et s'étale de tout son long. Je ne le croyais qu'étourdi.
-Ah! ben, oui... Nettoyé, mes enfants, tout ce qu'il y a de mieux comme
-nettoyage. Débarbouillé à la potasse, quoi!</p>
-
-<p>«Moi, qui n'avais jamais rien tué dans ma vie, pas même une alouette,
-ça me fit tout de même drôle de voir ce grand corps devant moi... Un
-joli blond, ma foi, avec une petite barbe follette qui frisait comme
-des copeaux de frêne. J'en avais les deux jambes qui me tremblaient en
-le regardant. Pendant ce temps-là, le gamin s'ennuyait là-haut, et je
-l'entendais crier de toutes ses forces: «Papa! papa!»</p>
-
-<p>«Des Prussiens passaient sur la route, on voyait leurs sabres et leurs
-grandes jambes par le soupirail du sous-sol. Cette idée me vint tout
-d'un coup...» S'ils entrent, l'enfant est perdu... ils vont «tout
-massacrer.» Ce fut fini, je ne tremblai plus. Vite, je fourrai le
-Prussien sous l'établi. Je lui mis dessus tout ce que je pus trouver de
-planches, de copeaux, de sciure, et je remontai chercher le petit.</p>
-
-<p>«&mdash;Arrive...</p>
-
-<p>«&mdash;Qu'est-ce qu'il y a donc, papa? Comme tu es pâle!...</p>
-
-<p>«&mdash;Marche, marche.»</p>
-
-<p>«Et je vous réponds que les Cosaques pouvaient me bousculer, me
-regarder de travers, je ne réclamais pas. Il me semblait toujours qu'on
-courait, qu'on criait derrière nous. Une fois j'entendis un cheval
-nous arriver dessus à la grande volée; je crus que j'allais tomber, du
-saisissement. Pourtant, après les ponts, je commençai à me reconnaître.
-Saint-Denis était plein de monde. Il n'y avait pas de risque qu'on nous
-repêche dans le tas. Alors seulement je pensai à notre pauvre baraque.
-Les Prussiens, pour se venger, étaient dans le cas d'y mettre le feu,
-quand ils retrouveraient leur camarade, sans compter que mon voisin
-Jacquot, le garde-pêche, était seul de Français dans le pays et que ça
-pouvait lui faire arriver de la peine ce soldat tué près de chez lui.
-Vraiment ce n'était guère crâne de se sauver de cette façon-là.</p>
-
-<p>«J'aurais dû m'arranger au moins pour le faire disparaître... A mesure
-que nous arrivions vers Paris, cette idée me tracassait davantage. Il
-n'y a pas, ça me gênait de laisser ce Prussien dans ma cave. Aussi, au
-rempart, je n'y tins plus:</p>
-
-<p>«&mdash;Va devant, que je dis au mioche. J'ai encore «une pratique à voir à
-Saint-Denis.»</p>
-
-<p>«Là-dessus je l'embrasse et je m'en retourne. Le cœur me battait bien
-un peu; mais c'est égal, je me sentais tout à l'aise de n'avoir plus
-l'enfant avec moi.</p>
-
-<p>«Quand je rentrai dans Villeneuve, il commençait à faire nuit.
-J'ouvrais l'œil, vous pensez, et je n'avançais qu'une patte après
-l'autre. Pourtant le pays avait l'air assez tranquille. Je voyais la
-baraque toujours à sa place, là-bas, dans le brouillard. Au bord du
-quai, une longue palissade noire; c'étaient les Prussiens qui faisaient
-l'appel. Bonne occasion pour trouver la maison vide. En filant le long
-des clôtures, j'aperçus le père Jacquot dans la cour en train d'étendre
-ses éperviers. Décidément on ne savait rien encor... J'entre chez nous.
-Je descends, je tâte. Le Prussien était toujours sous ses copeaux; il y
-avait même deux gros rats en train de lui travailler son casque, et ça
-me fit une fière souleur de sentir cette mentonnière remuer. Un moment
-je crus que le mort allait revenir... mais non! sa tête était lourde,
-froide. Je m'accouvai dans un coin, et j'attendis; j'avais mon idée de
-le jeter à la Seine, quand les autres seraient couchés...</p>
-
-<p>«Je ne sais pas si c'est le voisinage du mort, mais elle m'a paru
-joliment triste ce soir-là la retraite des Prussiens. De grands coups
-de trompette qui sonnaient trois par trois: Ta! ta! ta! Une vraie
-musique de crapaud. Ce n'est pas sur cet air-là que nos lignards
-voudraient se coucher, eux...</p>
-
-<p>«Pendant cinq minutes, j'entendis traîner des sabres, taper des portes;
-puis des soldats entrèrent dans la cour, et ils se mirent à appeler:</p>
-
-<p>«Hofmann! Hofmann!»</p>
-
-<p>«Le pauvre Hofmann se tenait sous ses copeaux, bien tranquille... Mais
-c'est moi qui me faisais vieux!... A chaque instant je m'attendais à
-les voir entrer dans le sous-sol. J'avais ramassé le sabre du mort, et
-j'étais là sans bouger, à me dire dans moi-même: «Si tu en réchappes,
-mon petit père... tu devras un fameux cierge à saint Jean-Baptiste de
-Belleville!...»</p>
-
-<p>«Tout de même, quand ils eurent assez appelé Hofmann, mes locataires se
-décidèrent à rentrer. J'entendis leurs grosses bottes dans l'escalier,
-et au bout d'un moment, toute la baraque ronflait comme une horloge de
-campagne. Je n'attendais que cela pour sortir.</p>
-
-<p>«La berge était déserte, toutes les maisons éteintes. Bonne affaire.
-Je redescends vivement. Je tire mon Hofmann de dessous l'établi,
-je le mets debout, et le hisse sur mon dos, comme un crochet de
-commissionnaire... C'est qu'il était lourd, le brigand!... Avec ça
-la peur, rien dans le battant depuis le matin... Je croyais que je
-n'aurais jamais la force d'arriver. Puis, voilà qu'au milieu du quai
-je sens quelqu'un qui marche derrière moi. Je me retourne. Personne...
-C'était la lune qui se levait... Je me dis: «Gare, tout à l'heure...
-les factionnaires «vont tirer.»</p>
-
-<p>«Pour comble d'agrément, la Seine était basse. Si je l'avais jeté là
-sur le bord, il y serait resté comme dans une cuvette... J'entre,
-j'avance... Toujours pas d'eau... Je n'en pouvais plus: j'avais les
-articulations grippées... Finalement, quand je me crois assez avant, je
-lâche mon bonhomme... Va te promener, le voilà qui s'envase. Plus moyen
-de le faire bouger. Je pousse, je pousse... hue donc!... Par bonheur
-il arrive un coup de vent d'est. La Seine se soulève, et je sens le
-machabée qui démare tout doucement. Bon voyage! j'avale une potée
-d'eau, et je remonte vite sur la berge.</p>
-
-<p>«Quand je repassai le pont de Villeneuve, on voyait quelque chose
-de noir au milieu de la Seine. De loin, ça avait l'air d'un bachot.
-C'était mon Prussien qui descendait du côté d'Argenteuil, en suivant le
-fil de l'eau.»</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LES_PAYSANS_A_PARIS" id="LES_PAYSANS_A_PARIS">LES PAYSANS A PARIS</a></h4>
-
-
-<h5>PENDANT LE SIÈGE</h5>
-
-
-<p>A Champrosay, ces gens-là étaient très heureux. J'avais leur basse-cour
-juste sous mes fenêtres, et pendant six mois de l'année leur existence
-se trouvait un peu mêlée à la mienne. Bien avant le jour, j'entendais
-l'homme entrer dans l'écurie, atteler sa charrette et partir pour
-Corbeil, où il allait vendre ses légumes; puis la femme se levait,
-habillait les enfants, appelait les poules, trayait la vache, et toute
-la matinée c'était une dégringolade de gros et de petits sabots dans
-l'escalier de bois... L'après-midi tout se taisait. Le père était aux
-champs, les enfants à l'école, la mère occupée silencieusement dans la
-cour à étendre du linge ou à coudre devant sa porte en surveillant le
-tout petit... De temps en temps quelqu'un passait dans le chemin, et on
-causait en tirant l'aiguille...</p>
-
-<p>Une fois, c'était vers la fin du mois d'août, toujours le mois d'août,
-j'entendis la femme qui disait à une voisine:</p>
-
-<p>«Allons donc, les Prussiens!... Est-ce qu'ils sont en France, seulement?</p>
-
-<p>&mdash;Ils sont à Châlons, mère Jean!...» lui criai-je par ma fenêtre.
-Cela la fit rire beaucoup... Dans ce petit coin de Seine-et-Oise, les
-paysans ne croyaient pas à l'invasion.</p>
-
-<p>Tous les jours, cependant, on voyait passer des voitures chargées de
-bagages. Les maisons des bourgeois se fermaient, et dans ce beau mois
-où les journées sont si longues, les jardins achevaient de fleurir,
-déserts et mornes derrière leurs grilles closes... Peu à peu mes
-voisins commencèrent à s'alarmer. Chaque nouveau départ dans le pays
-les rendait tristes. Ils se sentaient abandonnés... Puis un matin,
-roulement de tambour aux quatre coins du village! Ordre de la mairie.
-Il fallait aller à Paris vendre la vache, les fourrages, ne rien
-laisser pour les Prussiens... L'homme partit pour Paris, et ce fut
-un triste voyage. Sur le pavé de la grand'route, de lourdes voitures
-de déménagement se suivaient à la file, pêle-mêle avec des troupeaux
-de porcs et de moutons qui s'effaraient entre les roues, des bœufs
-entravés qui mugissaient sur des charrettes; sur le bord, au long des
-fossés, de pauvres gens s'en allaient à pied derrière de petites
-voitures à bras pleines de meubles de l'ancien temps, des bergères
-fanées, des tables empire, des miroirs garnis de perse, et l'on sentait
-quelle détresse avait dû entrer au logis pour remuer toutes ces
-poussières, déplacer toutes ces reliques et les traîner à tas par les
-grands chemins.</p>
-
-<p>Aux portes de Paris, on s'étouffait. Il fallut attendre deux heure...
-Pendant ce temps, le pauvre homme, pressé contre sa vache, regardait
-avec effarement les embrasures des canons, les fossés remplis d'eau,
-les fortifications qui montaient à vue d'œil et les longs peupliers
-d'Italie abattus et flétris sur le bord de la route... Le soir, il s'en
-revint consterné, et raconta à sa femme tout ce qu'il avait vu. La
-femme eut peur, voulut s'en aller dès le lendemain. Mais d'un lendemain
-à l'autre, le départ se trouvait toujours retardé... C'était une
-récolte à faire, une pièce de terre qu'on voulait encore labourer...
-Qui sait si on n'aurait pas le temps de rentrer le vin?... Et puis,
-au fond du cœur, une vague espérance que peut-être les Prussiens ne
-passeraient pas leur endroit.</p>
-
-<p>Une nuit, ils sont réveillés par une détonation formidable. Le pont de
-Corbeil venait de sauter. Dans le pays, des hommes allaient, frappant
-de porte en porte:</p>
-
-<p>«Les uhlans! les uhlans! sauvez-vous.»</p>
-
-<p>Vite, vite, on s'est levé, on a attelé la charrette, habillé les
-enfants à moitié endormis, et l'on s'est sauvé par la traverse avec
-quelques voisins. Comme ils achevaient de monter la côte, le clocher
-a sonné trois heures. Ils se sont retournés une dernière fois.
-L'abreuvoir, la place de l'Église, leurs chemins habituels, celui qui
-descend vers la Seine, celui qui file entre les vignes, tout leur
-semblait déjà étranger, et dans le brouillard blanc du matin le petit
-village abandonné serrait ses maisons l'une contre l'autre, comme
-frissonnant d'une attente terrible.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>Ils sont à Paris maintenant. Deux chambres au quatrième dans une rue
-triste... L'homme, lui, n'est pas trop malheureux. On lui a trouvé
-de l'ouvrage; puis il est de la garde nationale, il a le rempart,
-l'exercice, et s'étourdit le plus qu'il peut pour oublier son grenier
-vide et ses prés sans semence. La femme, plus sauvage, se désole,
-s'ennuie, ne sait que devenir. Elle a mis ses deux aînées à l'école,
-et dans l'externat sombre, sans jardin, les fillettes étouffent en se
-rappelant leur joli couvent de campagne, bourdonnant et gai comme une
-ruche, et la demi-lieue à travers bois qu'il fallait faire tous les
-matins pour aller le chercher. La mère souffre de les voir tristes,
-mais c'est le petit surtout qui l'inquiète.</p>
-
-<p>Là-bas il allait, venait, la suivant partout, dans la cour, dans
-la maison, sautant la marche du seuil autant de fois qu'elle-même,
-trempant ses petites mains rougies dans le baquet à lessive, s'asseyant
-près de la porte quand elle tricotait pour se reposer. Ici quatre
-étages à monter, l'escalier noir où les pieds bronchent, les maigres
-feux dans les cheminées étroites, les fenêtres hautes, l'horizon de
-fumée grise et d'ardoises mouillées...</p>
-
-<p>Il y a bien une cour où il pourrait jouer; mais la concierge ne veut
-pas. Encore une invention de la ville, ces concierges! Là-bas, au
-village, on est maître chez soi, et chacun a son petit coin qui se
-garde de lui-même. Tout le jour, le logis reste ouvert; le soir, on
-pousse un gros loquet de bois, et la maison entière plonge sans peur
-dans cette nuit noire de la campagne où l'on trouve de si bons sommes.
-De temps en temps le chien aboie à la lune, mais personne ne se
-dérange... A Paris, dans les maisons pauvres, c'est la concierge qui
-est la vraie propriétaire. Le petit n'ose pas descendre seul, tant il
-a peur de cette méchante femme qui leur a fait vendre leur chèvre, sous
-prétexte qu'elle traînait des brins de paille et des épluchures entre
-les pavés de la cour.</p>
-
-<p>Pour distraire l'enfant qui s'ennuie, la pauvre mère ne sait plus
-qu'inventer; sitôt le repas fini, elle le couvre comme s'ils allaient
-aux champs et le promène par la main dans les rues, le long des
-boulevards. Saisi, heurté, perdu, l'enfant regarde à peine autour de
-lui. Il n'y a que les chevaux qui l'intéressent; c'est la seule chose
-qu'il reconnaisse et qui le fasse rire. La mère non plus ne prend
-plaisir à rien. Elle s'en va lentement, songeant à son bien, à sa
-maison, et quand on les voit passer tous les deux, elle avec son air
-honnête, sa mise propre, ses cheveux lisses, le petit avec sa figure
-ronde et ses grosses galoches, on devine bien qu'ils sont dépaysés, en
-exil, et qu'ils regrettent de tout leur cœur l'air vif et la solitude
-des routes de village.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="AUX_AVANT-POSTES" id="AUX_AVANT-POSTES">AUX AVANT-POSTES</a></h4>
-
-
-<h5>SOUVENIRS DU SIÈGE</h5>
-
-
-<p>Les notes qu'on va lire ont été écrites au jour le jour en courant les
-avant-postes. C'est une feuille de mon carnet que je détache, pendant
-que le siège de Paris est encore chaud. Tout cela est haché, heurté,
-bâclé sur le genou, déchiqueté comme un éclat d'obus; mais je le donne
-tel quel, sans rien changer, sans même me relire. J'aurais trop peur de
-vouloir inventer, faire intéressant, et de gâter tout.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<h5>A LA COURNEUVE, UN MATIN DE DÉCEMBRE</h5>
-
-<p>Une plaine blanche de froid, sonore, âpre, crayeuse. Sur la boue
-gelée de la route, des bataillons de ligne défilent pêle-mêle avec
-l'artillerie. Défilé lent et triste. On va se battre. Les hommes,
-trébuchant, marchent la tête basse, en grelottant, le fusil à la
-bricole, les mains dans leurs couvertures comme dans des manchons. De
-temps en temps on crie:</p>
-
-<p>«Halte!»</p>
-
-<p>Les chevaux s'effarent, hennissent. Les caissons tressautent. Les
-artilleurs se hissent sur leurs selles et regardent, anxieux, par delà
-le grand mur blanc du Bourget.</p>
-
-<p>«Est-ce qu'on les voit?» demandent les soldats en battant la semelle...</p>
-
-<p>Puis, en avant!... Le flot humain un moment refoulé s'écoule toujours
-lentement, toujours silencieux.</p>
-
-<p>A l'horizon, sur l'avancée du fort d'Aubervilliers, dans le ciel
-froid qu'illumine un soleil levant d'argent mat, le gouverneur et
-son état-major, petit groupe fin, se détachant comme sur une nacre
-japonaise. Plus près de moi, un grand vol de corneilles noires posées
-au bord du chemin; ce sont des chers frères ambulanciers. Debout, les
-mains croisées sous leurs capes, ils regardent défiler toute cette
-chair à canon d'un air humble, dévoué et triste.</p>
-
-<p><i>Même journée</i>,&mdash;Villages déserts, abandonnés, maisons ouvertes,
-toits crevés, fenêtres sans auvents qui vous regardent comme des yeux
-morts. Par moments, dans une de ces ruines où tout sonne, on entend
-quelque chose qui remue, un bruit de pas, une porte qui grince; et
-quand vous avez passé, un lignard vient sur le seuil, l'œil cave,
-méfiant,&mdash;maraudeur qui fait des fouilles ou déserteur qui cherche à se
-terrer...</p>
-
-<p>Vers midi, entré dans une de ces maisons de paysans. Elle était vide et
-nue, comme raclée avec les ongles. La pièce du bas, grande cuisine sans
-portes ni fenêtres, ouvrait sur une basse-cour; au fond de la cour une
-haie vive, et derrière, la campagne à perte de vue. Il y avait dans un
-coin un petit escalier de pierre en colimaçon. Je me suis assis sur une
-marche et je suis resté là bien longtemps. C'était si bon ce soleil et
-ce grand calme de tout. Deux ou trois grosses mouches de l'été d'avant,
-ranimées par la lumière, bourdonnaient au plafond contre les solives.
-Devant la cheminée, où se voyaient des traces de feu, une pierre rouge
-de sang gelé. Ce siège ensanglanté au coin de ces cendres encore
-chaudes racontait une veillée lugubre.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<h5>LE LONG DE LA MARNE</h5>
-
-<p>Sorti le 3 décembre par la porte de Montreuil. Ciel bas, bise froide,
-brouillard.</p>
-
-<p>Personne dans Montreuil. Portes et fenêtres closes. Entendu derrière
-une palissade un troupeau d'oies qui piaillait. Ici le paysan n'est pas
-parti, il se cache. Un peu plus loin, trouvé un cabaret ouvert. Il fait
-chaud, le poêle ronfle. Trois mobiles de province déjeunent presque
-dessus. Silencieux, les yeux bouffis, le visage enflammé, les coudes
-sur la table, les pauvres moblots dorment et mangent en même temps...</p>
-
-<p>En sortant de Montreuil, traversé le bois de Vincennes tout bleu de
-la fumée des bivouacs. L'armée de Ducrot est là. Les soldats coupent
-des arbres pour se chauffer. C'est pitié de voir les trembles, les
-bouleaux, les jeunes frênes qu'on emporte la racine en l'air, avec leur
-fine chevelure dorée qui traîne derrière eux sur la route.</p>
-
-<p>A Nogent, encore des soldats. Artilleurs en grands manteaux, mobiles
-de Normandie joufflus et ronds de partout comme des pommes, petits
-zouaves encapuchonnés et lestes, lignards voûtés, coupés en deux, leurs
-mouchoirs bleus sous le képi autour des oreilles, tout cela grouille
-et flâne par les rues, se bouscule à la porte de deux épiciers restés
-ouverts. Une petite ville d'Algérie.</p>
-
-<p>Enfin voici la campagne. Longue route déserte qui descend vers
-la Marne. Admirable horizon couleur de perle, arbres dépouillés
-frissonnant dans la brume. Au fond, le grand viaduc du chemin de
-fer, sinistre à voir avec ses arches coupées, comme des dents qui lui
-manquent. En traversant le Perreux, dans une des petites villas du bord
-du chemin, jardins saccagés, maisons dévastées et mornes, vu derrière
-une grille trois grands chrysanthèmes blancs échappés au massacre et
-tout épanouis. J'ai poussé la grille, je suis entré; mais ils étaient
-si beaux que je n'ai pas osé les cueillir.</p>
-
-<p>Pris à travers champs et descendu à la Marne. Comme j'arrive au bord
-de l'eau, le soleil débarbouillé tape en plein sur la rivière. C'est
-charmant. En face, Petit-Bry, où l'on s'est tant battu la veille,
-étage paisiblement ses maisonnettes blanches sur la côte au milieu
-des vignes. De ce côté-ci de la rivière, une barque dans les roseaux.
-Sur la rive, un groupe d'hommes qui causent en regardant le coteau
-vis-à-vis. Ce sont des éclaireurs que l'on envoie à Petit-Bry voir si
-les Saxons y sont revenus. Je passe avec eux. Pendant que le bachot
-traverse, un des éclaireurs assis à l'arrière me dit tout bas:</p>
-
-<p>«Si vous voulez des chassepots, la mairie de Petit-Bry en est pleine.
-Ils y ont laissé aussi un colonel de la ligne, un grand blond, la peau
-blanche comme une femme, et des bottes jaunes toutes neuves.»</p>
-
-<p>Ce sont les bottes du mort qui l'ont surtout frappé. Il y revient
-toujours:</p>
-
-<p>«Vingt dieux! les belles bottes!» et ses yeux brillent en m'en parlant.</p>
-
-<p>Au moment d'entrer dans Petit-Bry, un marin chaussé d'espadrilles,
-quatre ou cinq chassepots sur les bras, déboule d'une ruelle et vient
-vers nous en courant:</p>
-
-<p>«Ouvrez l'œil, voilà les Prussiens.»</p>
-
-<p>On se blottit derrière un petit mur et on regarde.</p>
-
-<p>Au-dessus de nous, tout en haut des vignes, c'est d'abord un cavalier,
-silhouette mélodramatique, penché en avant sur sa selle, le casque en
-tête, le mousqueton au poing. D'autres cavaliers viennent ensuite, puis
-des fantassins qui se répandent dans les vignes en rampant.</p>
-
-<p>Un d'eux&mdash;tout près de nous&mdash;a pris position derrière un arbre et n'en
-bouge plus, un grand diable à longue capote brune, un mouchoir de
-couleur serré autour de la tête. De la place où nous sommes, ce serait
-un joli coup de fusil. Mais à quoi bon?... Les éclaireurs savent ce
-qu'ils voulaient. Maintenant vite à la barque; le marinier commence à
-jurer. Nous repassons la Marne sans encombre... Mais à peine abordés,
-voilà des voix étouffées qui nous appellent de l'autre rive:</p>
-
-<p>«Ohé! du bateau!...»</p>
-
-<p>C'est mon amateur de bottes de tout à l'heure et trois ou quatre de ses
-camarades qui ont essayé de pousser jusqu'à la mairie et qui reviennent
-précipitamment. Par malheur, il n'y a plus personne pour aller les
-chercher. Le marinier a disparu:</p>
-
-<p>«Je ne sais pas ramer», me dit assez piteusement le sergent des
-éclaireurs blotti avec moi dans un trou du bord de l'eau. Pendant ce
-temps, les autres s'impatientent:</p>
-
-<p>«Mais venez donc! mais venez donc!»</p>
-
-<p>Il faut y aller. Rude corvée. La Marne est lourde et dure. Je rame de
-toutes mes forces, et tout le temps je sens dans mon dos le Saxon de
-là-haut qui me regarde, immobile derrière son arbre...</p>
-
-<p>En abordant, un des éclaireurs saute avec tant de précipitation, que la
-barque se remplit d'eau. Impossible de les emmener tous, sans s'exposer
-à couler. Le plus brave reste sur la berge, à attendre. C'est un
-caporal de francs-tireurs, gentil garçon, en bleu, avec un petit oiseau
-piqué sur le devant de sa casquette. J'aurais bien voulu retourner le
-prendre, mais on commençait à se fusiller d'un bord à l'autre. Il a
-attendu un moment, sans rien dire; puis il a filé du côté de Champigny,
-en rasant les murs. Je ne sais pas ce qu'il est devenu.</p>
-
-<p><i>Même journée</i>.&mdash;Quand le dramatique se mêle au grotesque, dans les
-choses aussi bien que dans les êtres, il arrive à des effets de terreur
-ou d'émotion d'une singulière intensité. Est-ce qu'une grande douleur
-sur une face ridicule ne vous émeut pas plus profondément qu'ailleurs?
-Vous figurez-vous un bourgeois de Daumier dans les épouvantes de la
-mort, ou pleurant toutes ses larmes sur le cadavre d'un fils tué qu'on
-lui rapporte? N'y a-t-il pas là quelque chose de particulièrement
-poignant?... Eh bien! toutes ces villas bourgeoises du bord de la
-Marne, ces chalets coloriés et burlesques, rose tendre, vert-pomme,
-jaune-serin, tourelles moyen âge coiffées de zinc, kiosques en fausse
-brique, jardinets rococos où se balancent des boules de métal blanc,
-maintenant que je les vois dans la fumée de la bataille, avec leurs
-toits crevés par les obus, leurs girouettes cassées, leurs murailles
-toutes crénélées, de la paille et du sang partout, je leur trouve cette
-physionomie épouvantable...</p>
-
-<p>La maison où je suis entré pour me sécher était bien le type d'une de
-ces maisons-là. Je suis monté au premier étage dans un petit salon,
-rouge et or. On n'avait pas fini de poser la tapisserie. Il y avait
-encore par terre des rouleaux de papier et des bouts de baguettes
-dorées; du reste, pas trace de meubles, rien que des tessons de
-bouteilles, et dans un coin une paillasse où donnait un homme en
-blouse. Sur tout cela, une vague odeur de poudre, de vin, de chandelle,
-de paille moisie... Je me chauffe avec un pied de guéridon devant une
-cheminée bête, en nougat rose. Par moment, quand je la regarde, il me
-semble que je passe une après-midi de dimanche à la campagne chez de
-bons petits bourgeois. Est-ce qu'on ne joue pas au jacquet derrière
-moi, dans le salon?... Non! ce sont des francs-tireurs qui chargent et
-déchargent leurs chassepots. Détonation à part, c'est tout à fait le
-bruit du tric-trac... A chaque coup de feu, on nous répond de la rive
-en face. Le son porté sur l'eau ricoche et roule sans fin entre les
-collines.</p>
-
-<p>Par les meurtrières du salon, on voit la Marne qui reluit, la berge
-pleine de soleil, et des Prussiens qui détalent comme de grands
-lévriers à travers les échalas de vignes.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<h5>SOUVENIR DU FORT MONTROUGE</h5>
-
-<p>Tout en haut du fort, sur le bastion, dans rembrasure des sacs de
-terre, les longues pièces de marine se dressaient fièrement, presque
-droites sur leurs affûts, pour faire tête à Châtillon. Ainsi pointées,
-la gueule en l'air, avec leurs anses des deux côtés comme des oreilles,
-on aurait dit de grands chiens de chasse aboyant à la lune, hurlant à
-la mort... Un peu plus bas, sur un terre-plein, les matelots, pour se
-distraire, avaient fait comme en un coin de navire une miniature de
-jardin anglais. Il y avait un banc, une tonnelle, des pelouses, des
-rocailles, et même un bananier. Pas bien grand par exemple, guère plus
-haut qu'une jacinthe; mais c'est égal! Il venait bien tout de même, et
-son panache vert faisait frais à l'œil, au milieu des sacs de terre et
-des piles d'obus.</p>
-
-<p>Oh! le petit jardin du fort Montrouge! Je voudrais le voir entouré
-d'une grille, et qu'on y mît une pierre commémorative où seraient les
-noms de Carvès, de Desprez, de Saisset, et de tous les braves marins
-qui sont tombés là, sur ce bastion d'honneur.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<h5>A LA FOUILLEUSE</h5>
-
-<p>Le matin du 20 janvier.</p>
-
-<p>Joli temps doux et voilé. Grandes terres de labour ondulant au loin
-comme la mer. Sur la gauche, les hautes collines sablonneuses qui
-servent de contrefort au mont Valérien. A droite, le moulin Gibet,
-petit moulin de pierre aux ailes fracassées, avec une batterie sur la
-plate-forme. Suivi pendant un quart d'heure la longue tranchée qui mène
-au moulin, et sur laquelle flotte comme un petit brouillard de rivière.
-C'est la fumée des bivouacs. Les soldats accroupis font le café, et
-soufflent le bois vert qui les aveugle et les fait tousser. D'un bout à
-l'autre de la tranchée court une longue toux creuse...</p>
-
-<p>La Fouilleuse. Une ferme horizonnée de petits bois. Arrivé juste à
-temps pour voir nos dernières lignes battre en retraite. C'est, le
-troisième mobile de Paris. Il défile, en bon ordre, au grand complet,
-commandant en tête. Après l'incompréhensible débandade à laquelle
-j'assiste depuis hier soir, cela me remonte un peu le cœur. Derrière
-eux, deux hommes à cheval passent près de moi, un général et son aide
-de camp. Les chevaux vont au pas; les hommes causent, les voix sonnent.
-On entend celle de l'aide de camp, voix jeune, un peu obséquieuse:</p>
-
-<p>«Oui, mon général... Oh! non, mon général... Sans doute, mon général.»</p>
-
-<p>Et le général d'un ton doux et navré:</p>
-
-<p>«Comment! il a été tué! Oh! le pauvre enfant... le pauvre enfant!...»</p>
-
-<p>Puis un silence et le piétinement des chevaux dans la terre grasse...</p>
-
-<p>Je reste seul un moment à regarder ce grand paysage mélancolique, qui
-a quelque chose des plaines du Chélif ou de la Mitidja. Des files de
-brancardiers en blouses grises montent d'un chemin creux, avec leur
-drapeau blanc à croix rouge. On peut se croire en Palestine, au temps
-des croisades.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="PAYSAGES_DINSURRECTION" id="PAYSAGES_DINSURRECTION">PAYSAGES D'INSURRECTION</a></h4>
-
-<hr class="r5" />
-
-<h5>AU MARAIS</h5>
-
-<p>Dans l'ombre humide et provinciale de ces longues rues tortueuses où
-flottent des odeurs de droguerie et de bois de Campêche, parmi ces
-anciens hôtels du temps de Henri II et de Louis XIII, que l'industrie
-moderne a travestis en fabriques d'eau de seltz, de bronzes, de
-produits chimiques, ces jardinets moisis remplis de caisses, ces
-cours d'honneur à larges dalles où roulent les lourds camions, sous
-ces balcons ventrus, ces hautes persiennes, ces pignons vermoulus,
-enfumés comme des éteignoirs d'église, l'émeute avait, surtout aux
-premiers jours, une physionomie très particulière, quelque chose
-de bonhomme et de primitif. Des ébauches de barricades à tous les
-coins de rue, mais personne pour les garder. Pas de canons, pas de
-mitrailleuses. Des pavés empilés sans art, sans conviction, seulement
-pour le plaisir d'intercepter la voie et de faire de grandes mares
-d'eau où barbotaient des volées de gamins et des flottilles de bateaux
-en papier... Toutes les boutiques ouvertes, les boutiquiers sur leurs
-portes, riant et politiquant d'un trottoir à l'autre. Ce n'était
-pas ces gens-là qui faisaient l'émeute; mais on sentait qu'ils la
-regardaient faire avec plaisir, comme si, en remuant les pavés de ces
-quartiers pacifiques, on avait réveillé l'âme du vieux Paris bourgeois,
-gouailleur, tapageur.</p>
-
-<p>Ce qu'on appelait jadis le vent de Fronde courait dans le Marais. Sur
-le fronton des grands hôtels, la grimace joyeuse des mascarons de
-pierre avait l'air de dire: «Je connais ça.» Et malgré moi, dans ma
-pensée, j'affublais de jaquettes à fleurs, de culottes courtes, de
-larges feutres à retroussis, tout ce brave petit monde de droguistes,
-doreurs, marchands d'épices qui se tenaient les côtes à regarder
-dépaver leurs rues et paraissaient si fiers d'avoir une barricade
-devant leur magasin.</p>
-
-<p>Par moments, au bout d'une longue ruelle noire, je voyais des
-baïonnettes luire sur la place de Grève, avec un pan de la vieille
-maison de ville toute dorée par le soleil. Des cavaliers passaient au
-galop dans ce coin de lumière, longs manteaux gris, plumes flottantes.
-La foule courait, criait; on agitait les chapeaux. Était-ce
-mademoiselle de Montpensier ou le général Cremer?... Les époques se
-brouillaient dans ma tête. De loin, dans le soleil, une chemise rouge
-d'estafette garibaldienne qui filait ventre à terre me faisait l'effet
-de la simarre du cardinal de Retz. Ce malin des malins dont on parlait
-dans tous les groupes, je ne savais plus si c'était M. Thiers ou
-Mazarin... Je me figurais vivre il y a trois cents ans.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<h5>A MONTMARTRE</h5>
-
-<p>En montant la rue Lepic, je voyais l'autre matin, dans une boutique de
-savetier, un officier de la garde nationale, galonné jusqu'aux coudes
-et le sabre au côté, qui ressemelait une paire de bottes, son tablier
-de cuir devant lui pour ne pas salir sa tunique. Tout le tableau de
-Montmartre insurgé tient dans l'encadrement de cette fenêtre d'échoppe.</p>
-
-<p>Figurez-vous un grand village armé jusqu'aux dents, des mitrailleuses
-au bord d'un abreuvoir, la place de l'Église hérissée de baïonnettes,
-une barricade devant l'école, les boîtes à mitraille à côté des
-boîtes à lait, toutes les maisons transformées en casernes, à toutes
-les fenêtres des guêtres d'uniforme qui sèchent, des képis qui se
-penchent pour écouter le rappel, des crosses de fusil sonnant au fond
-des petites boutiques de fripiers, et, du haut en bas de la butte, une
-dégringolade de bidons, de sabres, de gamelles. Malgré tout, ce n'est
-plus ce Montmartre farouche, défilant sur le boulevard des Italiens,
-l'arme haute, la jugulaire au menton et marquant férocement le pas en
-ayant l'air de se dire: «Tenons-nous bien. La réaction nous regarde!»
-Ici les insurgés sont chez eux, et, en dépit des canons et des
-barricades, on sent planer sur leur révolte je ne sais quoi de libre,
-de paisible et de familial.</p>
-
-<p>Une seule chose pénible à voir, c'est ce grouillement de pantalons
-rouges, ces déserteurs de toutes armes: zouaves, lignards, mobiles,
-qui encombrent la place de la Mairie, couchés sur des bancs, vautrés
-au long des trottoirs, ivres, sales, en lambeaux, avec des barbes de
-huit jours... Au moment où je passe, un de ces malheureux, grimpé sur
-un arbre, harangue la foule en bégayant, au milieu des rires et des
-huées. Dans un coin de la place, un bataillon s'ébranle pour monter aux
-remparts:</p>
-
-<p>«En avant!» crient les officiers en agitant leurs sabres. Les tambours
-battent la charge, et les bons miliciens, enflammés d'ardeur,
-s'élancent à l'assaut d'une longue rue déserte, au bout de laquelle on
-voit quelques poules qui s'effarent en criant.</p>
-
-<p>...Tout en haut, dans une échappée de jardins verts et de pentes
-jaunâtres, c'est le moulin de la Galette transformé en poste militaire,
-des silhouettes de gardes nationaux, des tentes alignées, de petits
-bivouacs qui fument, tout cela se détachant net et fin, comme au fond
-d'une longue-vue, entre un ciel pluvieux et noir et l'ocre étincelant
-de la butte.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<h5>AU FAUBOURG SAINT-ANTOINE</h5>
-
-<p>Une nuit de janvier, pendant le siège de Paris, j'étais sur la place de
-Nanterre, au milieu d'un bataillon de francs-tireurs. L'ennemi venait
-d'attaquer nos grand'gardes, et l'on s'armait en hâte pour aller à leur
-secours. Pendant que les hommes se numérotaient à tâtons, dans le vent,
-dans la neige, nous vîmes déboucher d'un coin de rue une patrouille,
-précédée d'un falot.</p>
-
-<p>«Halte-là! Qui vive?</p>
-
-<p>&mdash;Mobiles de 48», répondit une voix chevrotante.</p>
-
-<p>C'étaient de tout petits bonshommes en manteaux courts, le képi sur
-l'oreille et l'allure jeunette. A deux pas, on les eût pris pour des
-enfants de troupe; mais quand le sergent s'approcha pouf se faire
-reconnaître, nos lanternes éclairèrent un petit vieux fané, ridé, des
-yeux clignotants, une barbiche blanche. L'enfant de troupe avait cent
-ans. Les autres n'étaient guère plus jeunes. Avec cela l'accent de
-Paris, et un air casse-assiettes! De vieux gamins.</p>
-
-<p>Arrivés de la veille aux avant-postes, les malheureux mobiles s'étaient
-égarés en faisant leur première patrouille. On les remit bien vite sur
-leur chemin:</p>
-
-<p>«Dépêchez-vous, camarades; les Prussiens nous attaquent.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah!... les Prussiens nous attaquent», disaient les pauvres vieux
-tout affolés, et, faisant demi-tour, ils se perdirent dans la nuit,
-avec leur falot qui dansait secoué par la fusillade...</p>
-
-<p>Je ne saurais vous dire l'impression fantastique que me firent ces
-petits gnomes; ils paraissaient si vieux, si las, si éperdus! Ils
-avaient l'air de venir de si loin! Je me figurais une patrouille
-fantôme errant à travers champs depuis 1848, et cherchant son chemin
-depuis vingt-trois ans.</p>
-
-<p>Les insurgés du faubourg Saint-Antoine m'ont rappelé cette apparition.
-J'ai trouvé là les anciens de 48, égarés éternels, vieillis mais
-incorrigibles, l'émeutier en cheveux blancs, et avec lui le vieux jeu
-de la bataille civile, la barricade classique à deux et à trois étages,
-le drapeau rouge flottant au sommet, les poses mélodramatiques sur la
-culasse des canons, les manches retroussées, les mines rébarbatives:</p>
-
-<p>«Circulez, citoyens!» et tout de suite la baïonnette croisée...</p>
-
-<p>Et quel train, quelle agitation dans ce grand faubourg de Babel!
-Du Trône à la Bastille, ce ne sont qu'alertes, prises d'armes,
-perquisitions, arrestations, clubs en plein vent, pèlerinages à la
-colonne, patrouillards en goguette qui ont perdu le mot d'ordre,
-chassepots qui partent tout seuls, ribaudes qu'on emmène au comité
-de la rue Bas-froid, et le rappel, et la générale, et le tocsin. Oh!
-le tocsin; s'en donnent-ils, ces enragés, de secouer leurs cloches!
-Dès que le jour tombe, les clochers deviennent fous et font danser
-leurs carillons comme des grelots de marottes. Il y a le tocsin de
-l'ivrogne, haletant, fantaisiste, irrégulier, entrecoupé de hoquets
-et de défaillances. Le tocsin convaincu, féroce, à tours de bras, qui
-sonne, sonne jusqu'à ce que la corde casse; puis le tocsin mou, sans
-enthousiasme, dont les notes ensommeillées tombent lourdement, comme
-celles d'un couvre-feu...</p>
-
-<p>Au milieu de tout ce vacarme, dans cet affolement de cloches et de
-cervelles, une chose m'a frappé, c'est la tranquillité de la rue Lappe
-et des ruelles et passages qui rayonnent autour. Il y a là comme
-une espèce de ghetto auvergnat, où les enfants du Cantal trafiquent
-paisiblement sur leurs vieilles ferrailles, sans plus s'occuper de
-l'insurrection que si elle était à mille lieues. En passant, je voyais
-tous ces braves Rémonencq très affairés dans leurs boutiques noires.
-Les femmes charabiaient en tricotant sur la pierre de la porte, et
-les petits enfants se roulaient dans le milieu du passage, avec leurs
-cheveux crépus, tout pleins de limaille de fer.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LE_BAC" id="LE_BAC">LE BAC</a></h4>
-
-
-<p>Avant la guerre il y avait là un beau pont suspendu, deux hautes piles
-de pierre blanche et des cordages goudronnés qui filaient sur les
-horizons de la Seine avec cette apparence aérienne qui rend si beaux
-les ballons et les navires. Sous les grandes arches du milieu, la
-<i>chaîne</i> passait deux fois par jour dans des tourbillons de fumée, sans
-même avoir besoin d'abaisser ses tuyaux; sur les côtés, on abritait les
-battoirs, les escabeaux des laveuses, et des petits bateaux de pêche
-retenus par des anneaux. Une allée de peupliers, tendue entre les prés
-comme un grand rideau vert agité à la fraîcheur de l'eau, conduisait au
-pont. C'était charmant...</p>
-
-<p>Cette année, tout est changé. Les peupliers, toujours debout, mènent
-au vide. Il n'y a plus de pont. Les deux piles ont sauté, éparpillant
-tout autour les pierres qui sont restées là. La petite maison blanche
-du péage, à moitié détruite par la secousse, a l'air d'une ruine toute
-neuve, barricade ou démolition. Les cordes, les fils de fer trempent
-tristement; le tablier affaissé dans le sable forme, au milieu de
-l'eau, comme une grande épave surmontée d'un drapeau rouge pour avertir
-les mariniers, et tout ce que la Seine emporte d'herbes coupées, de
-planches moisies s'arrête là en un barrage tout plein de remous et
-de tourbillons. Il y a une déchirure dans le paysage, quelque chose
-d'ouvert et qui sent le désastre. Pour achever d'attrister l'horizon,
-l'allée qui menait au pont s'est éclaircie. Tous ces beaux peupliers si
-touffus, dévorés jusqu'au faîte par les larves,&mdash;les arbres ont leurs
-invasions eux aussi,&mdash;étendent leurs branches sans bourgeons, amincies,
-déchiquetées; et dans la grande avenue, inutile et déserte, les gros
-papillons blancs volent lourdement...</p>
-
-<p>En attendant que le pont soit reconstruit, on a installé près de là
-un bac, un de ces immenses radeaux où l'on embarque les voitures
-tout attélées, des chevaux de labour avec leur charrue et des vaches
-qui arrondissent leurs yeux tranquilles à la vue et au mouvement de
-l'eau. Les bêtes et les attelages tiennent le milieu; sur le côté, des
-passagers, des paysans, des enfants qui vont à l'école du bourg, des
-Parisiens en villégiature. Des voiles, des rubans flottent auprès des
-longes de chevaux. On dirait un radeau de naufragés. Le bac s'avance
-lentement. La Seine, si longue à traverser, paraît bien plus large
-qu'autrefois, et derrière les ruines du pont écroulé, entre ces deux
-rives presque étrangères l'une à l'autre, l'horizon s'agrandit avec une
-sorte de solennité triste.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>Ce matin-là, j'étais arrivé de très bonne heure pour traverser l'eau.
-Il n'y avait encore personne sur la plage. La petite maison du passeur,
-un vieux wagon immobilisé dans le sable humide, était fermée, toute
-ruisselante de brouillard; dedans, on entendait des enfants qui
-toussaient.</p>
-
-<p>«Ohé! Eugène!</p>
-
-<p>&mdash;Voilà! voilà!» fit le passeur, qui arrivait en se traînant. C'est un
-beau marinier, encore assez jeune, mais il a servi comme artilleur dans
-la dernière guerre, et il en est revenu perclus de rhumatismes avec un
-éclat d'obus à la jambe et la figure toute balafrée. Le brave homme
-sourit en me voyant: «Nous ne serons pas gênés, ce matin, monsieur.»</p>
-
-<p>En effet, j'étais seul sur le bac; mais avant qu'il eût détaché son
-amarre, il nous arriva du monde. D'abord une grosse fermière aux yeux
-clairs, s'en allant au marché de Corbeil, avec deux grands paniers
-passés sous les bras, qui mettaient d'aplomb sa taille rustique, et la
-faisaient marcher ferme et droit; puis derrière elle, dans le chemin
-creux, d'autres voyageurs qu'on apercevait vaguement à travers la
-brume, et dont nous entendions les voix. C'était une voix de femme,
-douce, pleine de larmes:</p>
-
-<p>«Oh! monsieur Chachignot, je vous en prie, ne nous faites pas avoir
-de la peine... Vous voyez qu'il travaille maintenant... Donnez-lui du
-temps pour payer... c'est tout ce qu'il demande.</p>
-
-<p>&mdash;J'en ai assez donné, du temps... j'en donne plus», répondait une
-voix de vieux paysan, édentée et cruelle; «ça regarde l'huissier à
-cette heure. Il fera ce qu'il voudra... Ohé! Eugène!»</p>
-
-<p>«C'est ce gueux de Chachignot, me dit le passeur à voix basse... Voilà!
-voilà!»</p>
-
-<p>A ce moment, je vis arriver sur la plage un grand vieux, affublé d'une
-redingote de gros drap et d'un chapeau de soie, tout neuf, très haut
-de forme. Ce paysan hâlé, crevassé, dont les mains noueuses étaient
-déformées par la pioche, paraissait encore plus noir, plus brûlé, dans
-son vêtement de monsieur. Un front têtu, un grand nez crochu d'Indien
-apache, une bouche pincée, aux rides pleines de malice, lui donnaient
-une physionomie féroce oui allait bien avec ce nom de Chachignot.</p>
-
-<p>«Allons, Eugène, vite en route», fit-il en sautant dans le bac, et sa
-voix tremblait de colère. La fermière s'approcha de lui pendant que le
-passeur démarrait: «A qui en avez-vous donc, père Chachignot?</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! c'est toi, la Blanche?... M'en parle pas... Je suis furieux...
-c'est ces canailles de Mazilier!» Et il montrait du poing une petite
-ombre chétive, qui remontait le chemin creux en sanglotant.</p>
-
-<p>«&mdash;Qu'est-ce qu'ils vous ont fait, ces gens-là?</p>
-
-<p>&mdash;Ils m'ont fait qu'ils me doivent quatre termes et tout mon vin, et
-que je ne peux pas en avoir un sou!... Aussi je vas chez l'huissier de
-ce pas, pour faire flanquer tous ces gueux-là dans la rue.</p>
-
-<p>&mdash;C'est pourtant un brave homme ce Mazilier. Il n'y a peut-être pas de
-sa faute s'il ne vous paye pas... Il y en a tant qui ont perdu pendant
-cette guerre.»</p>
-
-<p>Le vieux paysan eut une explosion:</p>
-
-<p>«C'est <i>eun</i>' bête!... Il pouvait faire sa fortune avec les Prussiens,
-C'est lui qui n'a pas voulu... Du jour qu'ils sont arrivés, il a
-fermé son cabaret et décroché son enseigne... Les autres cafetiers ont
-fait des affaires d'or pendant la guerre; lui n'a pas seulement vendu
-pour un sou... Pis que cela. Il s'est fait mettre en prison avec ses
-insolences... C'est <i>eun</i>' bête, que je te dis... Est-ce que ça le
-regardait, lui, toutes ces histoires! Est-ce qu'il était militaire!...
-Il n'avait qu'à fournir du vin et de l'eau-de-vie à la pratique;
-maintenant il pourrait me payer... Canaille, va! je t'apprendrai à
-faire le patriote!»</p>
-
-<p>Et, rouge d'indignation, il se démenait dans sa grande redingote, avec
-les gestes balourds des gens de campagne habitués au bourgeron.</p>
-
-<p>A mesure qu'il parlait, les yeux clairs de la fermière, tout à l'heure
-si pleins de compassion pour les Mazilier, devenaient secs, presque
-méprisants. C'était une paysanne, elle aussi, et ces gens-là n'estiment
-guère ceux qui refusent de gagner de l'argent. D'abord elle disait: «
-C'est ben malheureux pour la femme», puis un moment après: «Ça! c'est
-vrai... Il ne faut pas tourner le dos à la chance...» Sa conclusion
-fut: «Vous avez raison, mon vieux père, quand on doit, il faut payer.»
-Chachignot, lui, répétait toujours entre ses dents serrées:</p>
-
-<p>«C'est <i>eun</i>' bête... C'est <i>eun</i>' bête...»</p>
-
-<p>Le passeur, qui les écoutait tout en manœuvrant sa perche le long du
-bac, crut devoir s'en mêler:</p>
-
-<p>«Ne faites donc pas le méchant comme ça, père Chachignot... A quoi ça
-vous servira-t-il d'aller chez l'huissier?... Vous serez bien avancé
-quand vous aurez fait vendre ces pauvres gens. Attendez donc encore un
-peu, puisque vous en avez le moyen.»</p>
-
-<p>Le vieux se retourna comme si on l'avait mordu:</p>
-
-<p>«Je te conseille de parler, toi, propre à rien! Tu en es encore un de
-ces patriotes... Si ça ne fait pas pitié! Cinq enfants, pas le sou, et
-ça s'en va s'amuser à tirer des coups de canon sans y être forcé... Et
-je vous demande un peu, monsieur (je crois qu'il s'adressait à moi,
-le misérable!), à quoi tout ça nous a servi? Lui, par exemple, il y
-a gagné de s'être fait casser la figure, de perdre une bonne place
-qu'il avait... Et maintenant le voilà logé comme un bohémien, dans une
-baraque à tous les vents avec ses enfants qui prennent du mal, et sa
-femme qui s'éreinte à lessiver... C'est-il pas <i>eun</i>' bête, celui-là
-aussi?»</p>
-
-<p>Le passeur eut un éclair de colère, et au milieu de sa figure blême je
-vis sa balafre se creuser profonde et blanche; mais il eut la force
-de se contenir et passa sa rage sur la perche, qu'il enfonça dans le
-sable jusqu'à la tordre. Un mot de trop pouvait lui faire perdre encore
-cette place; car M. Chachignot a de l'autorité dans le pays:</p>
-
-<p>Il est du conseil municipal.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LE_PORTE-DRAPEAU" id="LE_PORTE-DRAPEAU">LE PORTE-DRAPEAU</a></h4>
-
-
-
-<h5>I</h5>
-
-<p>Le régiment était en bataille sur un talus du chemin de fer, et
-servait de cible à toute l'armée prussienne massée en face, sous le
-bois. On se fusillait à quatre-vingts mètres. Les officiers criaient:
-«Couchez-vous!...» mais personne ne voulait obéir, et le fier régiment
-restait debout, groupé autour de son drapeau. Dans ce grand horizon de
-soleil couchant, de blés en épis, de pâturages, cette masse d'hommes,
-tourmentée, enveloppée d'une fumée confuse, avait l'air d'un troupeau
-surpris en rase campagne dans le premier tourbillon d'un orage
-formidable.</p>
-
-<p>C'est qu'il en pleuvait du fer sur ce talus! On n'entendait que le
-crépitement de la fusillade, le bruit sourd des gamelles roulant
-dans le fossé, et les balles qui vibraient longuement d'un bout à
-l'autre du champ de bataille, comme les cordes tendues d'un instrument
-sinistre et retentissant. De temps en temps le drapeau qui se dressait
-au-dessus des têtes, agité au vent de la mitraille, sombrait dans la
-fumée: alors une voix s'élevait grave et fière, dominant la fusillade,
-les râles, les jurons des blessés: «Au drapeau, mes enfants, au
-drapeau!...» Aussitôt un officier s'élançait vague comme une ombre dans
-ce brouillard rouge, et l'héroïque enseigne, redevenue vivante, planait
-encore au-dessus de la bataille.</p>
-
-<p>Vingt-deux fois elle tomba!... Vingt-deux fois sa hampe encore tiède,
-échappée à une main mourante, fut saisie, redressée; et lorsqu'au
-soleil couché, ce qui restait du régiment&mdash;â peine une poignée
-d'hommes&mdash;battit lentement en retraite, le drapeau n'était plus qu'une
-guenille aux mains du sergent Hormis, le vingt-troisième porte-drapeau
-de la journée.</p>
-
-
-
-<h5>II</h5>
-
-<p>Ce sergent Hornus était une vieille bête à trois brisques, qui
-savait à peine signer son nom, et avait mis vingt ans à gagner ses
-galons de sous-officier. Toutes les misères de l'enfant trouvé, tout
-l'abrutissement de la caserne se voyaient dans ce front bas et buté, ce
-dos voûté par le sac, cette allure inconsciente de troupier dans le
-rang. Avec cela il était un peu bègue, mais, pour être porte-drapeau,
-on n'a pas besoin d'éloquence. Le soir même de la bataille, son colonel
-lui dit: «Tu as le drapeau, mon brave; eh bien, garde-le.» Et sur sa
-pauvre capote de campagne, déjà toute passée à la pluie et au feu, la
-cantinière surfila tout de suite un liséré d'or de sous-lieutenant.</p>
-
-<p>Ce fut le seul orgueil de cette vie d'humilité. Du coup la taille du
-vieux troupier se redressa. Ce pauvre être habitué à marcher courbé,
-les yeux à terre, eut désormais une figure fière, le regard toujours
-levé pour voir flotter ce lambeau d'étoffe et le maintenir bien droit,
-bien haut, au-dessus de la mort, de la trahison, de la déroute.</p>
-
-<p>Vous n'avez jamais vu d'homme si heureux qu'Hornus les jours de
-bataille, lorsqu'il tenait sa hampe à deux mains, bien affermie dans
-son étui de cuir. Il ne parlait pas, il ne bougeait pas. Sérieux comme
-un prêtre, on aurait dit qu'il tenait quelque chose de sacré. Toute sa
-vie, toute sa force était dans ses doigts crispés autour de ce beau
-haillon doré sur lequel se ruaient les balles, et dans ses yeux pleins
-de défi qui regardaient les Prussiens bien en face, d'un air de dire:
-«Essayez donc de venir me le prendre!...»</p>
-
-<p>Personne ne l'essaya, pas même la mort. Après Borny, après Gravelotte,
-les batailles les plus meurtrières, le drapeau s'en allait de partout,
-haché, troué, transparent de blessures; mais c'était toujours le vieil
-Hornus qui le portait.</p>
-
-
-
-<h5>III</h5>
-
-<p>Puis septembre arriva, l'armée sous Metz, le blocus, et cette longue
-halte dans la boue où les canons se rouillaient, où les premières
-troupes du monde, démoralisées par l'inaction, le manque de vivres, de
-nouvelles, mouraient de fièvre et d'ennui au pied de leurs faisceaux.
-Ni chefs ni soldats, personne ne croyait plus; seul, Hornus avait
-encore confiance. Sa loque tricolore lui tenait heu de tout, et
-tant qu'il la sentait là, il lui semblait que rien n'était perdu.
-Malheureusement, comme on ne se battait plus, le colonel gardait le
-drapeau chez lui dans un des faubourgs de Metz; et le brave Hornus
-était à peu près comme une mère qui a son enfant en nourrice. Il y
-pensait sans cesse. Alors, quand l'ennui le tenait trop fort, il s'en
-allait à Metz tout d'une course, et rien que de l'avoir vu toujours à
-la même place, bien tranquille contre le mur, il s'en revenait plein de
-courage, de patience, rapportant, sous sa tente trempée, des rêves de
-bataille, de marche en avant, avec les trois couleurs toutes grandes
-déployées flottant là-bas sur les tranchées prussiennes.</p>
-
-<p>Un ordre du jour du maréchal Bazaine fit crouler ces illusions. Un
-matin, Hornus, en s'éveillant, vit tout le camp en rumeur, les soldats
-par groupes, très animés, s'excitant, avec des cris de rage, des poings
-levés tous du même côté de la ville, comme si leur colère désignait
-un coupable. On criait: «Enlevons-le!... Qu'on le fusille!...» Et les
-officiers laissaient dire... Ils marchaient à l'écart, la tête basse,
-comme s'ils avaient eu honte devant leurs hommes. C'était honteux, en
-effet. On venait de lire à cent cinquante mille soldats, bien armés,
-encore valides, l'ordre du maréchal qui les livrait à l'ennemi sans
-combat.</p>
-
-<p>«Et les drapeaux?» demanda Hornus en pâlissant... Les drapeaux étaient
-livrés avec le reste, avec les fusils, ce qui restait des équipages,
-tout...</p>
-
-<p>«To... To... Tonnerre de Dieu!... bégaya le pauvre homme. Ils n'auront
-toujours pas le mien...» et il se mit à courir du côté de la ville.</p>
-
-
-
-<h5>IV</h5>
-
-<p>Là aussi il y avait une grande animation. Gardes nationaux, bourgeois,
-gardes mobiles criaient, s'agitaient. Des députations passaient,
-frémissantes, se rendant chez le maréchal. Hornus, lui, ne voyait rien,
-n'entendait rien. Il parlait seul, tout en remontant la rue du Faubourg.</p>
-
-<p>«M'enlever mon drapeau!... Allons donc! Est-ce que c'est possible?
-Est-ce qu'on a le droit? Qu'il donne aux Prussiens ce qui est à lui,
-ses carrosses dorés, et sa belle vaisselle plate rapportée de Mexico!
-Mais ça, c'est à moi... C'est mon honneur. Je défends qu'on y touche.»</p>
-
-<p>Tous ces bouts de phrase étaient hachés par la course et sa parole
-bègue; mais au fond il avait son idée, le vieux! Une idée bien nette,
-bien arrêtée: prendre le drapeau, l'emporter au milieu du régiment, et
-passer sur le ventre des Prussiens avec tous ceux qui voudraient le
-suivre.</p>
-
-<p>Quand il arriva là-bas, on ne le laissa pas même entrer. Le colonel,
-furieux lui aussi, ne voulait voir personne... mais Hornus ne
-l'entendait pas ainsi.</p>
-
-<p>Il jurait, criait, bousculait le planton: «Mon drapeau... je veux mon
-drapeau...» A la fin une fenêtre s'ouvrit:</p>
-
-<p>«C'est toi, Hornus?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon colonel, je...</p>
-
-<p>&mdash;Tous les drapeaux sont à l'Arsenal..., tu n'as qu'à y aller, on te
-donnera un reçu...</p>
-
-<p>&mdash;Un reçu?... Pourquoi faire?...</p>
-
-<p>&mdash;C'est l'ordre du maréchal...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, colonel...</p>
-
-<p>&mdash;«F...-moi la paix!...» et la fenêtre se referma.</p>
-
-<p>Le vieil Hornus chancelait comme un homme ivre.</p>
-
-<p>«Un reçu..., un reçu...», répétait-il machinalement... Enfin il se
-remit à marcher, ne comprenant plus qu'une chose, c'est que le drapeau
-était à l'Arsenal et qu'il fallait le ravoir à tout prix.</p>
-
-
-
-<h5>V</h5>
-
-<p>Les portes de l'Arsenal étaient toutes grandes ouvertes pour laisser
-passer les fourgons prussiens qui attendaient rangés dans la cour.
-Hornus en entrant eut un frisson. Tous les autres porte-drapeaux
-étaient là, cinquante ou soixante officiers, navrés, silencieux; et ces
-voitures sombres sous la pluie, ces hommes groupés derrière, la tête
-nue: on aurait dit un enterrement.</p>
-
-<p>Dans un coin, tous les drapeaux de l'armée de Bazaine s'entassaient,
-confondus sur le pavé boueux. Rien n'était plus triste que ces lambeaux
-de soie voyante, ces débris de franges d'or et de hampes ouvragées,
-tout cet attirail glorieux jeté par terre, souillé de pluie et de
-boue. Un officier d'administration les prenait un à un, et, à l'appel
-de son régiment, chaque porte-enseigne s'avançait pour chercher un
-reçu. Raides, impassibles, deux officiers prussiens surveillaient le
-chargement.</p>
-
-<p>Et vous vous en alliez ainsi, ô saintes loques glorieuses, déployant
-vos déchirures, balayant le pavé tristement comme des oiseaux aux ailes
-cassées! Vous vous en alliez avec la honte des belles choses souillées,
-et chacune de vous emportait un peu de la France. Le soleil des longues
-marches restait entre vos plis passés. Dans les marques des balles
-vous gardiez le souvenir des morts inconnus, tombés au hasard sous
-l'étendard visé...</p>
-
-<p>«Hornus, c'est à toi... On t'appelle... va chercher ton reçu...»</p>
-
-<p>Il s'agissait bien de reçu!</p>
-
-<p>Le drapeau était là devant lui. C'était bien le sien, le plus beau, le
-plus mutilé de tous... Et en le revoyant il croyait être encore là-haut
-sur le talus. Il entendait chanter les balles, les gamelles fracassées
-et la voix du colonel: «Au drapeau, mes enfants!...» Puis ses
-vingt-deux camarades par terre, et lui vingt-troisième se précipitant à
-son tour pour relever, soutenir le pauvre drapeau qui chancelait faute
-de bras. Ah! ce jour-là il avait juré de le défendre, de le garder
-jusqu'à la mort. Et maintenant...</p>
-
-<p>De penser à cela, tout le sang de son cœur lui sauta à la tête.
-Ivre, éperdu, il s'élança sur l'officier prussien, lui arracha son
-enseigne bien-aimée qu'il saisit à pleines mains; puis il essaya de
-l'élever encore, bien haut, bien droit en criant: «Au dra...» mais
-sa voix s'arrêta au fond de sa gorge. Il sentit la hampe trembler,
-glisser entre ses mains. Dans cet air las, cet air de mort qui pèse
-si lourdement sur les villes rendues, les drapeaux ne pouvaient plus
-flotter, rien de fier ne pouvait plus vivre... Et le vieil Hornus tomba
-foudroyé.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LA_MORT_DE_CHAUVIN" id="LA_MORT_DE_CHAUVIN">LA MORT DE CHAUVIN</a></h4>
-
-
-<p>C'est un dimanche d'août en wagon, dans tout le commencement de ce
-qu'on appelait alors l'incident hispano-prussien, que je le rencontrai
-pour la première fois. Je ne l'avais jamais vu, et pourtant je le
-reconnus tout de suite. Grand, sec, grisonnant, le visage enflammé,
-le nez en bec de buse, des yeux ronds, toujours en colère, qui ne se
-faisaient aimables que pour le monsieur décoré du coin; le front bas,
-étroit, obstiné, un de ces fronts où la même pensée, travaillant sans
-cesse à la même place, a fini par creuser une seule ride très profonde,
-quelque chose dans la tournure de bonasse et de ratapoil, par-dessus
-tout, la terrible façon dont il roulait les <i>rr</i> en parlant de la
-«Frrance» et du «drapeau frrançais...» Je me dis: «Voilà Chauvin!»</p>
-
-<p>C'était Chauvin en effet, et Chauvin dans son beau, déclamant,
-gesticulant, souffletant la Prusse avec son journal, entrant à Berlin,
-la canne haute, ivre, sourd, aveugle, fou furieux. Pas d'atermoiement,
-pas de conciliation possible. La guerre! il lui fallait la guerre à
-tout prix!</p>
-
-<p>«Et si nous ne sommes pas prêts, Chauvin?...</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, les Français sont toujours prêts!...» répondait Chauvin en
-se redressant, et sous sa moustache hérissée, les <i>rr</i> se précipitaient
-à faire trembler les vitres... Irritant et sot personnage! Comme je
-compris toutes les moqueries, toutes les chansons qui vieillissent
-autour de son nom et lui ont fait une célébrité ridicule!</p>
-
-<p>Après cette première rencontre, je m'étais bien juré de le fuir;
-mais une fatalité singulière le mit presque constamment sur mon
-chemin. D'abord au Sénat, le jour où M. de Grammont vint annoncer
-solennellement à nos pères conscrits que la guerre était déclarée. Au
-milieu de toutes ces acclamations chevrotantes, un formidable cri de
-«Vive la France!» partit des tribunes, et j'aperçus là-haut, dans
-les frises, les grands bras de Chauvin qui s'agitaient. Quelque temps
-après, je le retrouvai à l'Opéra, debout dans la loge de Girardin,
-demandant le <i>Rhin allemand</i>, et criant aux chanteurs qui ne le
-savaient pas encore: «Il faudra donc plus de temps pour l'apprendre
-que pour le prendre!...»</p>
-
-<p>Bientôt ce fut comme une obsession. Partout à l'angle des rues, des
-boulevards, toujours perché sur un banc, sur une table, cet absurde
-Chauvin m'apparaissait au milieu des tambours, des drapeaux flottants,
-des <i>Marseillaises</i>, distribuant des cigares aux soldats qui partaient,
-acclamant les ambulances, dominant la foule de toute sa tête enflammée,
-et si bruyant, si ronflant, si envahissant, qu'on aurait dit qu'il y
-avait six cent mille Chauvins dans Paris. Vraiment c'était à s'enfermer
-chez soi, à clore portes et fenêtres pour échapper à cette vision
-insupportable ...</p>
-
-<p>Mais le moyen de tenir en place après Wissembourg, Forbach et toute la
-série de désastres qui nous faisaient de ce triste mois d'août comme un
-long cauchemar à peine interrompu, cauchemar d'été fiévreux et lourd!
-Comment ne pas se mêler à cette inquiétude vivante qui courait aux
-nouvelles et aux affiches, promenant toute la nuit sous les becs de gaz
-des visages effarés, bouleversés? Ces soirs-là encore, je rencontrai
-Chauvin. Il allait sur les boulevards, de groupe en groupe, pérorait au
-milieu de la foule silencieuse, plein d'espoir, de bonnes nouvelles,
-sûr du succès, malgré tout, vous répétant vingt fois de suite que «les
-cuirassiers blancs de Bismarck avaient été écrasés jusqu'au dernier...»</p>
-
-<p>Chose singulière! Déjà Chauvin ne me semblait plus si ridicule. Je ne
-croyais pas un mot de ce qu'il disait, mais c'est égal, cela me faisait
-plaisir de l'entendre. Avec tout son aveuglement, sa folie d'orgueil,
-son ignorance, on sentait dans ce diable d'homme une force vive et
-tenace, comme une flamme intérieure qui vous réchauffait le cœur.</p>
-
-<p>Nous en eûmes bien besoin de cette flamme pendant les longs mois du
-siège, et ce terrible hiver de pain de chien, de viande de cheval. Tous
-les Parisiens sont là pour le dire: sans Chauvin, Paris n'aurait pas
-tenu huit jours. Dès le commencement, Trochu disait: «Ils entreront
-quand ils voudront.»</p>
-
-<p>«Ils n'entreront pas», disait Chauvin. Chauvin avait la foi, Trochu
-ne l'avait pas. Chauvin croyait à tout, lui, il croyait aux plans
-notariés, à Bazaine, aux sorties; toutes les nuits il entendait le
-canon de Chanzy du côté d'Étampes, les tirailleurs de Faidherbe
-derrière Enghien, et ce qu'il y a de plus fort, c'est que nous les
-entendions, nous aussi, tellement l'âme de ce jocrisse héroïque avait
-fini par se répandre en nous.</p>
-
-<p>Brave Chauvin!</p>
-
-<p>C'est toujours lui qui, le premier, apercevait dans le ciel jaune
-et bas, rempli de neige, la petite aile blanche des pigeons. Quand
-Gambetta nous envoyait une de ses éloquentes tarasconnades, c'est
-Chauvin qui, de sa voix retentissante, la déclamait à la porte des
-mairies. Par les dures nuits de décembre, quand les longues queues
-grelottantes se morfondaient devant les boucheries, Chauvin prenait
-bravement la file; et grâce à lui tous ces affamés trouvaient encore la
-force de rire, de chanter, de danser des rondes dans la neige...</p>
-
-<p><i>Le, lon, la, laissez-les passer, les Prussiens dans la Lorraine</i>,
-entonnait Chauvin, et les galoches claquaient en mesure, et sous
-les capelines de laine les pauvres figures pâlies avaient pour une
-minute des couleurs de santé. Hélas! tout cela ne servit de rien. Un
-soir, en passant devant la rue Drouot, je vis une foule anxieuse se
-presser en silence autour de la mairie, et j'entendis dans ce grand
-Paris sans voitures, sans lumières, la voix de Chauvin qui se gonflait
-solennellement: «Nous occupons les hauteurs de Montretout.» Huit jours
-après, c'était la fin.</p>
-
-<p>A partir de ce moment, Chauvin ne m'apparut plus qu'à de longs
-intervalles. Deux ou trois fois je l'aperçus sur le boulevard,
-gesticulant, parlant de la revanche,&mdash;encore un <i>r</i> à faire vibrer;
-mais personne ne l'écoutait plus. Paris gandin languissait de retourner
-à ses plaisirs, Paris ouvrier a ses colères, et le pauvre Chauvin
-avait beau faire ses grands bras, les groupes, au lieu de se serrer, se
-dispersaient à son approche.</p>
-
-<p>«Gêneur», disaient les uns.</p>
-
-<p>«Mouchard!» disaient les autres... Puis, les jours d'émeute arrivèrent,
-le drapeau rouge, la Commune, Paris au pouvoir des nègres. Chauvin,
-devenu suspect, ne put plus sortir de chez lui. Pourtant, le fameux
-jour du déboulonnage, il devait être là, dans un coin de la place
-Vendôme. On le devinait au milieu de la foule. Les voyous l'insultaient
-sans le voir.</p>
-
-<p>«Ohé, Chauvin!...» criaient-ils; et lorsque la colonne tomba, des
-officiers prussiens, qui buvaient du champagne à une fenêtre de
-l'état-major, levèrent leurs verres en ricanant: «Ah! ah! ah! Mossié
-Chaufin.»</p>
-
-<p>Jusqu'au 23 mai, Chauvin ne donna plus signe de vie. Blotti au fond
-d'une cave, le malheureux se désespérait d'entendre les obus français
-siffler sur les toits de Paris. Un jour enfin, entre deux canonnades,
-il se hasarda à mettre le pied dehors. La rue était déserte et comme
-agrandie. D'un côté, la barricade se dressait menaçante avec ses canons
-et son drapeau rouge, à l'autre bout deux petits chasseurs de Vincennes
-s'avançaient en rasant le mur, courbés, le fusil en avant: les troupes
-de Versailles venaient d'entrer dans Paris...</p>
-
-<p>Le cœur de Chauvin bondit: «Vive la France!» cria-t-il en s'élançant
-au-devant des soldats. Sa voix mourut dans une double fusillade. Par
-un sinistre malentendu, l'infortuné s'était trouvé pris entre ces deux
-haines qui le tuèrent en se visant. On le vit rouler au milieu de la
-chaussée dépavée, et il resta là, pendant deux jours, les bras étendus,
-la face inerte.</p>
-
-<p>Ainsi mourut Chauvin, victime de nos guerres civiles. C'était le
-dernier Français.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="ALSACE_ALSACE" id="ALSACE_ALSACE">ALSACE! ALSACE!</a></h4>
-
-
-<p>J'ai fait, il y a quelques années, un voyage en Alsace qui est un de
-mes meilleurs souvenirs. Non pas cet insipide voyage en chemin de fer
-dont on ne garde rien que des visions de pays découpé par des rails et
-des fils télégraphiques, mais un voyage à pied, le sac sur le dos, avec
-un bâton bien solide et un compagnon pas trop causeur... La belle façon
-de voyager, et comme tout ce qu'on a vu ainsi vous reste bien!</p>
-
-<p>Maintenant surtout que l'Alsace est murée, il me revient de ce pays
-perdu toutes mes impressions d'autrefois avec cette saveur d'imprévu
-des longues courses dans une campagne admirable, où les bois se lèvent
-comme de grand rideaux verts sur des villages paisibles, inondés de
-soleil, où l'on voit à un tournant de montagne les clochers, les usines
-traversées de ruisseaux, les scieries, les moulins, la note éclatante
-d'un costume inconnu sortir tout à coup des fraîcheurs vertes de la
-plaine... Tous les matins, au petit jour, nous étions sur pied.</p>
-
-<p>«Mossié!... Mossié!... c'est quatre heures!» nous criait le garçon
-d'auberge. Vite, on sautait du lit, et, le sac bouclé, on descendait à
-tâtons le petit escalier de bois résonnant et fragile. En bas, avant
-de partir, nous prenions un verre de kirsch dans ces grandes cuisines
-d'hôtellerie où le feu s'allume de bonne heure, avec ces frissonnements
-de sarments qui font rêver de brouillards et de vitres humides. Puis en
-route!</p>
-
-<p>C'était dur au premier moment. A cette heure-là, toutes les fatigues
-de la veille vous reviennent. Il y a encore du sommeil dans les yeux
-et dans l'air. Peu à peu cependant la rosée froide se dissipe, la
-brume s'évapore au soleil... On va, on marche... Quand la chaleur
-devenait trop lourde, nous nous arrêtions pour déjeuner près d'une
-source, d'un ruisseau, et l'on s'endormait dans les herbes au bruit
-de l'eau courante pour être éveillé par l'élan d'un gros bourdon qui
-vous frôlait en vibrant comme une balle ... La chaleur tombée, on se
-remettait en route. Bientôt le soleil baissait, et à mesure le chemin
-semblait se raccourcir. On cherchait un but, un asile, et l'on se
-couchait harassé soit dans un lit d'auberge, soit dans une grange
-ouverte, ou bien au pied d'une meule, à la belle étoile, parmi des
-murmures d'oiseaux, des fourmillements d'insectes sous les feuilles,
-des bonds légers, des vols silencieux, tous ces bruits de la nuit qui
-dans la grande fatigue semblent des commencements de rêve...</p>
-
-<p>Comment s'appelaient-ils tous ces jolis villages alsaciens que nous
-rencontrions espacés au bord des routes? Je ne me rappelle plus aucun
-nom maintenant, mais ils se ressemblent tous si bien, surtout dans le
-Haut-Rhin, qu'après en avoir tant traversé à différentes heures, il
-me semble que je n'en ai vu qu'un: la grande rue, les petits vitraux
-encadrés de plomb, enguirlandés de houblon et de roses, les portes à
-claire-voie où les vieux s'appuyaient en fumant leurs grosses pipes, où
-les femmes se penchaient pour appeler les enfants sur la route... Le
-matin, quand nous passions, tout cela dormait. A peine entendions-nous
-remuer la paille des étables ou le souffle haletant des chiens sous
-les portes. Deux lieues plus loin, le village s'éveillait. Il y avait
-un bruit de volets ouverts, de seaux heurtés, de ruisseaux emplis;
-lourdement les vaches allaient à l'abreuvoir en chassant les mouches
-avec leurs longues queues. Plus loin encore, c'était toujours le
-même village, mais avec le grand silence des après-midi d'été, rien
-qu'un bourdonnement d'abeilles qui montaient en suivant les branches
-grimpantes jusqu'au faîte des chalets, et la mélopée traînante de
-l'école. Parfois, tout au bout du pays, un petit coin non plus de
-village, mais de province, une maison blanche à deux étages avec
-une plaque d'assurance toute neuve et reluisante, des panonceaux de
-notaire ou une sonnette de médecin. En passant on entendait une valse
-au piano, un air un peu vieilli tombant des persiennes vertes sur la
-route ensoleillée. Plus tard, au crépuscule, les bestiaux rentraient,
-on revenait des filatures. Beaucoup de bruit, de mouvement. Tout le
-monde sur les portes, des bandes de petits blondins dans la rue, et les
-vitres allumées par un grand rayon du couchant, venu on ne sait d'où...</p>
-
-<p>Ce que je me rappelle encore avec bonheur, c'est le village alsacien,
-le dimanche matin, à l'heure des offices: les rues désertes, les
-maisons vides avec quelques vieux qui se chauffent au soleil devant
-leur porte; l'église pleine, les vitraux colorés par ces jolis tons
-mourants et roses qu'ont les cierges au grand jour, le plain-chant
-entendu par bouffées au passage, et un enfant de chœur en soutane
-écarlate traversant lestement la place, tête nue, l'encensoir à la
-main, pour aller chercher du feu chez le boulanger...</p>
-
-<p>Quelquefois aussi nous restions des journées entières sans entrer dans
-un village. Nous cherchions les taillis, les chemins couverts, ces
-petits bois grêles qui bordent le Rhin et où sa belle eau verte vient
-se perdre dans des coins de marécage tout bourdonnant d'insectes.
-De loin en loin, à travers le mince réseau des branches, le grand
-fleuve nous apparaissait chargé de radeaux, de barques toutes pleines
-d'herbages coupés dans les îles, et qui semblaient elles-mêmes de
-petites îles éparpillées, emportées par le courant. Puis c'était le
-canal du Rhône au Rhin avec sa longue bordure de peupliers joignant
-leurs pointes vertes dans cette eau familière et comme privée,
-emprisonnée d'étroites rives. Çà et là sur la berge une cabane
-d'éclusier, des enfants courant pieds nus sur les barres de l'écluse,
-et, dans les jaillissements d'écume, de grands trains de bois qui
-s'avançaient lentement en tenant toute la largeur du canal.</p>
-
-<p>Après, quand nous avions assez de zigzags et de flâneries, nous
-reprenions la grande route droite et blanche, plantée de noyers aux
-ombres fraîches et qui monte vers Bâle, la chaîne des Vosges à sa
-droite, le Schwartzwald de l'autre côté.</p>
-
-<p>Oh! par les lourds soleils de juillet, les bonnes haltes que j'ai
-faites au bord de ce chemin de Bâle, couché de tout mon long dans
-l'herbe sèche des fossés, avec les perdrix qui s'appelaient d'un
-champ à l'autre et la grande route qui faisait son train mélancolique
-au-dessus de nos têtes. C'était un juron de roulier, un grelot, un
-bruit d'essieu, le pic d'un casseur de pierres, le galop pressé d'un
-gendarme effarant un grand troupeau d'oies en marches, des colporteurs
-harassés sous leur balle, et le facteur en blouse bleue passementée
-de rouge quittant tout à coup le grand chemin pour s'enfiler dans une
-petite traverse bordée de haies sauvages, où l'on sentait un hameau,
-une ferme, une vie isolée tout au bout...</p>
-
-<p>Et ces jolis imprévus du voyage à pied, les raccourcis qui allongent,
-les sentiers trompeurs que font les roues des charrettes, les
-piétinements des chevaux, et qui vous conduisent au beau milieu d'un
-champ, les portes sourdes qui ne veulent pas s'ouvrir, les auberges
-pleines, et l'averse, cette bonne averse des jours d'été, si vite
-évaporée dans l'air chaud, qui fait fumer les plaines, la laine des
-troupeaux et jusqu'à la houppelande du berger.</p>
-
-<p>Je me souviens d'un orage terrible qui nous surprit ainsi à travers
-bois en descendant du Ballon d'Alsace. Quand nous quittâmes l'auberge
-d'en haut, les nuages étaient au-dessous de nous. Quelques sapins les
-dépassaient du faite; mais à mesure que nous descendions, nous entrions
-positivement dans le vent, dans la pluie, dans la grêle. Bientôt nous
-fûmes pris, enlacés dans un réseau d'éclairs. Tout près de nous un
-sapin roula foudroyé, et tandis que nous dégringolions un petit chemin
-de <i>schlitage</i>, nous vîmes à travers un voile d'eau ruisselante un
-groupe de petites filles abritées dans un creux de roches. Épeurées,
-serrées les unes contre les autres, elles tenaient à pleines mains
-leurs tabliers d'indienne et de petits paniers d'osier remplis de
-<i>mirtilles</i> noires, fraîches cueillies. Les fruits luisaient avec des
-points de lumière, et les petits yeux noirs qui nous regardaient du
-fond du rocher ressemblaient aussi à des mirtilles mouillées. Ce grand
-sapin étendu sur la pente, ces coups de tonnerre, ces petits coureurs
-de forêts déguenillés et charmants, on aurait dit un conte du chanoine
-Schmidt...</p>
-
-<p>Mais aussi quelle bonne flambée en arrivant à Rougegoutte! Quel beau
-feu de foyer pour sécher nos hardes, pendant que l'omelette sautait
-dans la flamme, l'inimitable omelette d'Alsace craquante et dorée comme
-un gâteau.</p>
-
-<p>C'est le lendemain de cet orage que je vis une chose saisissante:</p>
-
-<p>Sur le chemin de Dannemarie, à un tournant de haie, un champ de blé
-magnifique, saccagé, fauché, raviné par la pluie et la grêle, croisait
-par terre dans tous les sens ses tiges brisées. Les épis lourds et mûrs
-s'égrenaient dans la boue, et des volées de petits oiseaux s'abattaient
-sur cette moisson perdue, sautant dans ces ravins de paille humide et
-faisant voler le blé tout autour. En plein soleil, sous le ciel pur,
-c'était sinistre, ce pillage... Debout devant son champ ruiné, un grand
-paysan long, voûté, vêtu à la mode de la vieille Alsace, regardait cela
-silencieusement. Il y avait une vraie douleur sur sa figure, mais en
-même temps quelque chose de résigné et de calme, je ne sais quel espoir
-vague, comme s'il s'était dit que sous les épis couchés sa terre lui
-restait toujours, vivante, fertile, fidèle, et que, tant que la terre
-est là, il ne faut pas désespérer.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LE_CARAVANSERAIL" id="LE_CARAVANSERAIL">LE CARAVANSÉRAIL</a></h4>
-
-
-<p>Je ne peux pas me rappeler sans sourire le désenchantement que j'ai
-eu en mettant le pied pour la première fois dans un caravansérail
-d'Algérie. Ce joli mot de caravansérail, que traverse comme un
-éblouissement tout l'Orient féerique des <i>Mille et une Nuits</i>, avait
-dressé dans mon imagination des enfilades de galeries découpées en
-ogives, des cours mauresques plantées de palmiers, où la fraîcheur d'un
-mince filet d'eau s'égrenait en gouttes mélancoliques sur des carreaux
-de faïence émaillée; tout autour, des voyageurs en babouches, étendus
-sur des nattes, fumaient leurs pipes à l'ombre des terrasses, et de
-cette halte montait sous le grand soleil des caravanes une odeur lourde
-de musc, de cuir brûlé, d'essence de rose et de tabac doré...</p>
-
-<p>Les mots sont toujours plus poétiques que les choses. Au lieu du
-caravansérail que je m'imaginais, je trouvai une ancienne auberge de
-l'île-de-France, l'auberge du grand chemin, station de rouliers,
-relai de poste, avec sa branche de houx, son banc de pierre à côté du
-portail, et tout un monde de cours, de hangars, de granges, d'écuries.</p>
-
-<p>Il y avait loin de là à mon rêve des <i>Mille et une Nuits</i>; pourtant
-cette première désillusion passée, je sentis bien vite le charme et le
-pittoresque de cette hôtellerie franque perdue, à cent lieues d'Alger,
-au milieu d'une immense plaine qu'horizonnait un fond de petites
-collines pressées et bleues comme des vagues. D'un côté, l'Orient
-pastoral, des champs de maïs, une rivière bordée de lauriers-roses, la
-coupole blanche de quelque vieux tombeau; de l'autre, la grand'route,
-apportant dans ce paysage de l'Ancien Testament le bruit, l'animation
-de la vie européenne. C'est ce mélange d'Orient et d'Occident, ce
-bouquet d'Algérie moderne, qui donnait au caravansérail de madame
-Schontz une physionomie si amusante, si originale.</p>
-
-<p>Je vois encore la diligence de Tlemcen entrant dans cette grande cour,
-au milieu des chameaux accroupis, tout chargés de bournous et d'œufs
-d'autruche. Sous les hangars, des nègres font leur kousskouss, des
-colons déballent une charrue modèle, des Maltais jouent aux cartes sur
-une mesure à blé. Les voyageurs descendent, on change de chevaux; la
-cour est encombrée. C'est un spahi à manteau rouge qui fait la fantasia
-pour les filles de l'auberge, deux gendarmes arrêtés devant la cuisine,
-buvant un coup sans quitter l'étrier; dans un coin, des juifs algériens
-en bas bleus, en casquette, qui dorment sur des ballots de laine, en
-attendant l'ouverture du marché; car deux fois par semaine un grand
-marché arabe se tenait sous les murs du caravansérail.</p>
-
-<p>Ces jours-là, en ouvrant ma fenêtre le matin, j'avais en face de
-moi un fouillis de petites tentes, une houle bruyante et colorée où
-les chéchias rouges des Kabyles éclataient comme des coquelicots
-dans un champ, et c'était jusqu'au soir des cris, des disputes, un
-fourmillement de silhouettes au soleil. Au jour tombant, les tentes
-se pliaient; hommes, chevaux, tout disparaissait, s'en allait avec la
-lumière, comme un de ces petits mondes tourbillonnants que le soleil
-emporte dans ses rayons. Le plateau restait nu, la plaine redevenait
-silencieuse, et le crépuscule d'Orient passait dans l'air avec ses
-teintes irisées et fugitives comme des bulles de savon... Pendant dix
-minutes, tout l'espace était rose. Il y avait, je me rappelle, à la
-porte du caravansérail, un vieux puits si bien enveloppé dans ces
-lueurs du couchant, que sa margelle usée semblait de marbre rose; le
-seau ramenait de la flamme, la corde ruisselait de gouttes de feu...</p>
-
-<p>Peu à peu cette belle couleur de rubis s'éteignait, passait à
-la mélancolie du lilas. Puis le lilas lui-même s'étalait en
-s'assombrissant. Un bruissement confus courait jusqu'au bout de
-l'immense plaine; et tout à coup, dans le noir, dans le silence,
-éclatait la musique sauvage des nuits d'Afrique, clameurs éperdues des
-cigognes, aboiements des chacals et des hyènes, et de loin en loin un
-mugissement sourd, presque solennel, qui faisait frissonner les chevaux
-dans les écuries, les chameaux sous les hangars des cours...</p>
-
-<p>Oh! comme cela semblait bon, en sortant tout transi de ces flots
-d'ombre, de descendre dans la salle à manger du caravansérail, et d'y
-trouver le rire, la chaleur, les lumières, ce beau luxe de linge frais
-et de cristaux clairs qui est si français! Il y avait là, pour vous
-faire les honneurs de la table, madame Schontz, une ancienne beauté
-de Mulhouse, et la jolie mademoiselle Schontz que sa joue en fleur un
-peu hâlée et sa coiffe alsacienne aux ailes de tulle noir faisaient
-ressembler à une rose sauvage de Guebviller ou de Rougegoutte sur
-laquelle se serait posé un papillon... Étaient-ce les yeux de la
-fille, ou le petit vin d'Alsace que la mère vous versait au dessert,
-mousseux et doré comme du champagne? Toujours est-il que les dîners
-du caravansérail avaient un grand renom dans les camps du sud... Les
-tuniques bleu de ciel s'y pressaient à côté des vestons de hussards
-galonnés de soutaches et de brandebourgs; et bien avant dans la nuit,
-la lumière s'attardait aux vitres de la grande auberge.</p>
-
-<p>Le repas fini, la table enlevée, on ouvrait un vieux piano qui
-dormait là depuis vingt ans et l'on se mettait à chanter des airs de
-France; ou bien, sur une Lauterbach quelconque, un jeune Werther à
-sabretache faisait faire un tour de valse à mademoiselle Schontz. Au
-milieu de cette gaieté militaire un peu bruyante, dans ce cliquetis
-d'aiguillettes, de grands sabres et de petits verres, ce rhythme
-langoureux qui passait, ces deux cœurs qui battaient en mesure,
-enfermés dans le tournoiement de la valse, ces serments d'amour éternel
-qui mouraient sur un dernier accord, vous ne pouvez rien vous figurer
-de plus charmant.</p>
-
-<p>Quelquefois, dans la soirée, la grosse porte du caravansérail s'ouvrait
-à deux battants, des chevaux piaffaient dans la cour. C'était un
-aga du voisinage qui, s'ennuyant avec ses femmes, venait frôler
-la vie occidentale, écouter le piano des roumis et boire du vin de
-France. <i>Une seule goutte de vin est maudite</i>, dit Mahomet dans son
-Coran; mais il y a des accommodements avec la Loi. A chaque verre
-qu'on lui versait, l'aga prenait, avant de boire, une goutte au bout
-de son doigt, la secouait gravement, et, cette goutte maudite une
-fois chassée, il buvait le reste sans remords. Alors, tout étourdi
-de musique et de lumières, l'Arabe se couchait par terre dans ses
-bournous, riait silencieusement en montrant ses dents blanches et
-suivait les ronds de la valse avec des yeux enflammés.</p>
-
-<p>...Hélas! maintenant où sont-ils les valseurs de mademoiselle Schontz?
-où sont les tuniques bleu de ciel, les jolis hussards à taille de
-guêpe? Dans les houblonnières de Wissembourg, dans les sainfoins de
-Gravelotte... Personne ne viendra plus boire le petit vin d'Alsace au
-caravansérail de madame Schontz. Les deux femmes sont mortes, le fusil
-au poing, en défendant contre les Arabes leur caravansérail incendié.
-De l'ancienne hôtellerie si vivante, les murs seuls&mdash;ces grands
-ossements des bâtisses&mdash;restent debout, tout calcinés. Les chacals
-rôdent dans les cours. Çà et là un bout d'écurie, un hangar épargné
-par la flamme se dresse comme une apparition de vie; et le vent, ce
-vent de désastre qui souffle depuis deux ans sur notre pauvre France
-des bords du Rhin jusqu'à Laghouat, de la Saar au Sahara, passe chargé
-de plaintes dans ces ruines et fait battre les portes tristement.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="UN_DECORE_DU_15_AOUT" id="UN_DECORE_DU_15_AOUT">UN DÉCORÉ DU 15 AOÛT</a></h4>
-
-
-<p>Un soir, en Algérie, à la fin d'une journée de chasse, un violent orage
-me surprit dans la plaine du Chélif, à quelques lieues d'Orléansville.
-Pas l'ombre d'un village ni d'un caravansérail en vue. Rien que
-des palmiers nains, des fourrés de lentisques et de grandes terres
-labourées jusqu'au bout de l'horizon. En outre, le Chélif, grossi par
-l'averse, commençait à ronfler d'une façon alarmante, et je courais
-risque de passer ma nuit en plein marécage. Heureusement l'interprète
-civil du bureau de Milianah, qui m'accompagnait, se souvint qu'il y
-avait tout près de nous, cachée dans un pli de terrain, une tribu dont
-il connaissait l'aga, et nous nous décidâmes à aller lui demander
-l'hospitalité pour une nuit.</p>
-
-<p>Ces villages arabes de la plaine sont tellement enfouis dans les cactus
-et les figuiers de Barbarie, leurs gourbis de terre sèche sont bâtis
-si ras du sol, que nous étions au milieu du douar avant de l'avoir
-aperçu. Était-ce l'heure, la pluie, ce grand silence?... Mais le pays
-me parut bien triste et comme sous le poids d'une angoisse qui y avait
-suspendu la vie. Dans les champs, tout autour, la récolte s'en allait
-à l'abandon. Les blés, les orges, rentrés partout ailleurs, étaient
-là couchés, en train de pourrir sur place. Des herses, des charrues
-rouillées traînaient, oubliées sous la pluie. Toute la tribu avait ce
-même air de tristesse délabrée et d'indifférence. C'est à peine si les
-chiens aboyaient à notre approche. De temps en temps, au fond d'un
-gourbi, on entendait des cris d'enfant, et l'on voyait passer dans le
-fourré la tête rase d'un gamin, ou le haïck troué de quelque vieux.
-Çà et là, de petits ânes, grelottant sous les buissons. Mais pas un
-cheval, pas un homme... comme si on était encore au temps des grandes
-guerres, et tous les cavaliers partis depuis des mois.</p>
-
-<p>La maison de l'aga, espèce de longue ferme aux murs blancs, sans
-fenêtres, ne paraissait pas plus vivant que les autres. Nous trouvâmes
-les écuries ouvertes, les box et les mangeoires vides, sans un
-palefrenier pour recevoir nos chevaux.</p>
-
-<p>«Allons voir au café maure», me dit mon compagnon.</p>
-
-<p>Ce qu'on appelle le café maure est comme le salon de réception des
-châtelains arabes; une maison dans la maison, réservée aux hôtes de
-passage, et où ces bons musulmans si polis, si affables, trouvent
-moyen d'exercer leurs vertus hospitalières tout en gardant l'intimité
-familiale que commande la loi. Le café maure de l'aga Si-Sliman était
-ouvert et silencieux comme ses écuries. Les hautes murailles peintes à
-la chaux, les trophées d'armes, les plumes d'autruche, le large divan
-bas cornant autour de la salle, tout cela ruisselait sous les paquets
-de pluie que la rafale chassait par la porte ... Pourtant il y avait
-du monde dans le café. D'abord le cafetier, vieux Kabyle en guenilles,
-accroupi la tête entre ses genoux, près d'un brasero renversé. Puis
-le fils de l'aga, un bel enfant fiévreux et pâle, qui reposait sur le
-divan, roulé dans un bournous noir, avec deux grands lévriers à ses
-pieds.</p>
-
-<p>Quand nous entrâmes, rien ne bougea; tout au plus si un des lévriers
-remua la tête, et si l'enfant daigna tourner vers nous son bel œil
-noir, enfiévré et languissant.</p>
-
-<p>«Et Si-Sliman?» demanda l'interprète.</p>
-
-<p>Le cafetier fit par-dessus sa tête un geste vague qui montrait
-l'horizon, loin, bien loin... Nous comprîmes que Si-Sliman était parti
-pour quelque grand voyage; mais, comme la pluie ne nous permettait pas
-de nous remettre en route, l'interprète, s'adressant au fils de l'aga,
-lui dit en arabe que nous étions des amis de son père, et que nous lui
-demandions un asile jusqu'au lendemain. Aussitôt l'enfant se leva,
-malgré le mal qui le brûlait, donna des ordres au cafetier, puis, nous
-montrant les divans d'un air courtois, comme pour nous dire: «Vous êtes
-mes hôtes», il salua à la manière arabe, la tête inclinée, un baiser
-du bout des doigts, et, se drapant fièrement dans ses bournous, sortit
-avec la gravité d'un aga et d'un maître de maison.</p>
-
-<p>Derrière lui, le cafetier ralluma son brasero, posa dessus deux
-bouilloires microscopiques, et, tandis qu'il nous préparait le café,
-nous pûmes lui arracher quelques détails sur le voyage de son maître
-et l'étrange abandon où se trouvait la tribu. Le Kabyle parlait vite,
-avec des gestes de vieille femme, dans un beau langage guttural,
-tantôt précipité, tantôt coupé de grands silences pendant lesquels on
-entendait la pluie tombant sur la mosaïque des cours intérieures, les
-bouilloires qui chantaient, et les aboiements des chacals répandus par
-milliers dans la plaine.</p>
-
-<p>Voici ce qui était arrivé au malheureux Si-Sliman. Quatre mois
-auparavant, le jour du 15 août, il avait reçu cette fameuse décoration
-de la Légion d'honneur qu'on lui faisait attendre depuis si longtemps.
-C'était le seul aga de la province qui ne l'eût pas encore. Tous les
-autres étaient chevaliers, officiers; deux ou trois même portaient
-autour de leur haïck le grand cordon de commandeur et se mouchaient
-dedans en toute innocence, comme je l'ai vu faire bien des fois au
-Bach'Aga Boualem. Ce qui jusqu'alors avait empêché Si-Sliman d'être
-décoré, c'est une querelle qu'il avait eue avec son chef de bureau
-arabe à la suite d'une partie de bouillotte, et la camaraderie
-militaire est tellement puissante en Algérie, que, depuis dix ans,
-le nom de l'aga figurait sur des listes de proposition, sans jamais
-parvenir à passer. Aussi vous pouvez vous imaginer la joie du brave
-Si-Sliman, lorsqu'au matin du 15 août, un spahi d'Orléansville était
-venu lui apporter le petit écrin doré avec le brevet de légionnaire,
-et que Baïa, la plus aimée de ses quatre femmes, lui avait attaché
-la croix de France sur son bournous en poils de chameau. Ce fut pour
-la tribu l'occasion de diffas et de fantasias interminables. Toute
-la nuit, les tambourins, les flûtes de roseau retentirent. Il y eut
-des danses, des feux de joie, je ne sais combien de moutons de tués;
-et pour que rien ne manquât à la fête, un fameux improvisateur du
-Djendel composa, en l'honneur de Si-Sliman, une cantate magnifique qui
-commençait ainsi: «<i>Vent, attelle les coursiers pour porter la bonne
-nouvelle</i>...»</p>
-
-<p>Le lendemain, au jour levant, Si-Sliman appela sous les armes le ban
-et l'arrière-ban de son goum, et s'en alla à Alger avec ses cavaliers
-pour remercier le gouverneur. Aux portes de la ville, le goum s'arrêta,
-selon l'usage. L'aga se rendit seul au palais du gouvernement, vit le
-duc de Malakoff et l'assura de son dévouement à la France, en quelques
-phrases pompeuses de ce style oriental qui passe pour imagé, parce
-que, depuis trois mille ans, tous les jeunes hommes y sont comparés
-à des palmiers, toutes les femmes à des gazelles. Puis, ces devoirs
-rendus, il monta se faire voir dans la ville haute, fit, en passant,
-ses dévotions à la mosquée, distribua de l'argent aux pauvres, entra
-chez les barbiers, chez les brodeurs, acheta pour ses femmes des eaux
-de senteur, des soies à fleurs et à ramages, des corselets bleus tout
-passementés d'or, des bottes rouges de cavalier pour son petit aga,
-payant sans marchander et répandant sa joie en beaux douros. On le vit
-dans les bazars, assis sur des tapis de Smyrne, buvant le café à la
-porte des marchands maures, qui le félicitaient. Autour de lui la foule
-se pressait, curieuse. On disait: «Voilà Si-Sliman... <i>l'emberour</i>
-vient de lui envoyer la croix.» Et les petites mauresques qui
-revenaient du bain, en mangeant des pâtisseries, coulaient sous leurs
-masques blancs de longs regards d'admiration vers cette belle croix
-d'argent neuf si fièrement portée. Ah! l'on a parfois de bons moments
-dans la vie...</p>
-
-<p>Le soir venu, Si-Sliman se préparait à rejoindre son goum, et déjà il
-avait le pied dans l'étrier, quand un chaouch de la préfecture vint à
-lui tout essoufflé:</p>
-
-<p>«Te voilà, Si-Sliman, je te cherche partout... Viens vite, le
-gouverneur veut te parler!»</p>
-
-<p>Si-Sliman le suivit sans inquiétude. Pourtant, en traversant la grande
-cour mauresque du palais, il rencontra son chef de bureau arabe qui lui
-fit un mauvais sourire. Ce sourire d'un ennemi l'effraya, et c'est en
-tremblant qu'il entra dans le salon du gouverneur. Le maréchal le reçut
-à califourchon sur une chaise:</p>
-
-<p>«Si-Sliman, lui dit-il avec sa brutalité ordinaire et cette fameuse
-voix de nez qui donnait le tremblement à tout son entourage, Si-Sliman,
-mon garçon, je suis désolé.. il y a eu erreur... Ce n'est pas toi qu'on
-voulait décorer; c'est le kaïd des Zoug-Zougs... il faut rendre ta
-croix.»</p>
-
-<p>La belle tête bronzée de l'aga rougit comme si on l'avait approchée
-d'un feu de forge. Un mouvement convulsif secoua son grand corps. Ses
-yeux flambèrent... Mais ce ne fut qu'un éclair. Il les baissa presque
-aussitôt, et s'inclina devant le gouverneur.</p>
-
-<p>«Tu es le maître, seigneur», lui dit-il, et arrachant la croix de sa
-poitrine, il la posa sur une table. Sa main tremblait; il y avait des
-larmes au bout de ses longs cils. Le vieux Pélissier en fut touché:</p>
-
-<p>«Allons, allons, mon brave, ce sera pour l'année prochaine.»</p>
-
-<p>Et il lui tendait la main d'un air bon enfant.</p>
-
-<p>L'aga feignit de ne pas la voir, s'inclina sans répondre et sortit. Il
-savait à quoi s'en tenir sur la promesse du maréchal, et se voyait à
-tout jamais déshonoré par une intrigue de bureau.</p>
-
-<p>Le bruit de sa disgrâce s'était déjà répandu dans la ville. Les Juifs
-de la rue Bab-Azoun le regardaient passer en ricanant. Les marchands
-maures, au contraire, se détournaient de lui d'un air de pitié; et
-cette pitié lui faisait encore plus de mal que ces rires. Il s'en
-allait, longeant les murs, cherchant les ruelles les plus noires. La
-place de sa croix arrachée le brûlait comme une blessure ouverte. Et
-tout le temps, il pensait:</p>
-
-<p>«Que diront mes cavaliers? que diront mes femmes?»</p>
-
-<p>Alors il lui venait des bouffées de rage. Il se voyait prêchant la
-guerre sainte, là-bas, sur les frontières du Maroc toujours rouges
-d'incendies et de batailles; ou bien courant les rues d'Alger à la tête
-de son goum, pillant les Juifs, massacrant les chrétiens, et tombant
-lui-même dans ce grand désordre où il aurait caché sa honte. Tout lui
-paraissait possible plutôt que de retourner dans sa tribu... Tout à
-coup, au milieu de ses projets de vengeance, la pensée de l'<i>Emberour</i>
-jaillit en lui comme une lumière.</p>
-
-<p>L'<i>Emberour</i>!... Pour Si-Sliman, comme pour tous les Arabes, l'idée de
-justice et de puissance se résumait dans ce seul mot. C'était le vrai
-chef des croyants de ces musulmans de la décadence; l'autre, celui de
-Stamboul, leur apparaissait de loin comme un être de raison, une sorte
-de pape invisible qui n'avait gardé pour lui que le pouvoir spirituel,
-et dans l'hégire où nous sommes on sait ce que vaut ce pouvoir-là.</p>
-
-<p>Mais <i>l'Emberour</i> avec ses gros canons, ses zouaves, sa flotte en
-fer!... Dès qu'il eut pensé à lui, Si-Slîman se crut sauvé. Pour
-sûr l'empereur allait lui rendre sa croix. C'était l'affaire de huit
-jours de voyage, et il le croyait si bien qu'il voulut que son goum
-l'attendît aux portes d'Alger. Le paquebot du lendemain l'emportait
-vers Paris, plein de recueillement et de sérénité, comme pour un
-pèlerinage à la Mecque.</p>
-
-<p>Pauvre Si-Sliman! il y avait quatre mois qu'il était parti, et les
-lettres qu'il envoyait à ses femmes ne parlaient pas encore de retour.
-Depuis quatre mois, le malheureux aga était perdu dans le brouillard
-parisien, passant sa vie à courir les ministères, berné partout, pris
-dans le formidable engrenage de l'administration française, renvoyé de
-bureau en bureau, salissant ses bournous sur les coffres à bois des
-antichambres, à l'affût d'une audience qui n'arrivait jamais; puis,
-le soir, on le voyait, avec sa longue figure triste, ridicule à force
-de majesté, attendant sa clef dans un bureau d'hôtel garni, et il
-remontait chez lui, las de courses, de démarches, mais toujours fier,
-cramponné à l'espoir, s'acharnant comme un décavé à courir après son
-honneur...</p>
-
-<p>Pendant ce temps-là, ses cavaliers, accroupis à la porte Bab-Azoun,
-attendaient avec le fatalisme oriental; les chevaux, au piquet,
-hennissaient du côté de la mer. Dans la tribu, tout était en suspens.
-Les moissons mouraient sur place, faute de bras. Les femmes, les
-enfants comptaient les jours, la tête tournée vers Paris. Et c'était
-pitié de voir combien d'espoirs, d'inquiétudes et de ruines traînaient
-déjà à ce bout de ruban rouge... Quand tout cela finirait-il?</p>
-
-<p>&mdash;«Dieu seul le sait», disait le cafetier en soupirant, et par la
-porte entr'ouverte, sur la plaine violette et triste, son bras nu nous
-montrait un petit croissant de lune blanche qui montait dans le ciel
-mouillé...</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="MON_KEPI" id="MON_KEPI">MON KÉPI</a></h4>
-
-
-<p>Ce matin, je l'ai retrouvé, oublié au fond d'une armoire, tout fané
-de poussière, frangé aux bords, rouillé aux chiffres, sans couleur et
-presque sans forme. En le voyant, je n'ai pu m'empêcher de rire...</p>
-
-<p>«Tiens! mon képi...»</p>
-
-<p>Et tout de suite je me suis rappelé cette journée de fin d'automne,
-chaude de soleil et d'enthousiasme, où je descendis dans la rue, tout
-fier de ma nouvelle coiffure, cognant mon fusil dans les vitrines pour
-rejoindre les bataillons du quartier et faire mon devoir de soldat
-citoyen. Ah! celui qui m'aurait dit que je n'allais pas sauver Paris,
-délivrer la France à moi seul, celui-là se serait certainement exposé à
-recevoir dans l'estomac tout le fer de ma baïonnette...</p>
-
-<p>On y croyait si bien à cette garde nationale! Dans les jardins publics,
-dans les squares, les avenues, aux carrefours, les compagnies se
-rangeaient, se numérotaient, alignant des blouses parmi les uniformes,
-des casquettes parmi les képis; car la hâte était grande. Nous autres,
-chaque matin, nous nous réunissions sur une place aux arcades basses,
-aux larges portes, toute pleine de brouillards et de courants d'air.
-Après les appels, ces centaines de noms enfilés dans un chapelet
-grotesque, l'exercice commençait. Les coudes au corps, les dents
-serrées, les sections partaient au pas de course, <i>gauche, droite!
-gauche, droite</i>! Et tous, les grands, les petits, les poseurs, les
-infirmes, ceux qui portaient l'uniforme avec des souvenirs d'Ambigu,
-les naïfs empêtrés de hautes ceintures bleues qui leur faisaient des
-tournures d'enfants de chœur, nous allions, nous virions tout autour de
-notre petite place, avec un entrain, une conviction.</p>
-
-<p>Tout cela eût été bien ridicule, sans cette basse profonde du canon,
-cet accompagnement continuel qui donnait de l'aisance et de l'ampleur
-à nos manœuvres, étoffait les commandements trop grêles, atténuait
-les gaucheries, les maladresses, et dans ce grand mélodrame de Paris
-assiégé tenait l'emploi de ces musiques de scène dont on se sert au
-théâtre pour donner du pathétique aux situations.</p>
-
-<p>Le plus beau, c'est quand nous montions au rempart... Je me vois
-encore, par ces matins brumeux, passant fièrement devant la colonne de
-Juillet et lui rendant les honneurs militaires. Portez, armes!... Et
-ces longues rues de Charonne pleines de peuple, ces pavés glissants
-où l'on avait tant de peine à marquer le pas; puis, en approchant
-des bastions nos tambours qui battaient la charge. <i>Ran! ran</i>!... Il
-me semble que j'y suis... C'était si saisissant, cette frontière de
-Paris, ces talus verts creusés pour les canons, animés par les tentes
-déployées, la fumée des bivouacs, et ces silhouettes diminuées qui
-erraient tout en haut, dépassant l'entassement des sacs du bout des
-képis et de la pointe des baïonnettes.</p>
-
-<p>Oh! ma première garde de nuit, cette course à tâtons dans le noir,
-dans la pluie, la patrouille roulant, se bousculant le long des talus
-mouillés, s'égrenant en chemin, et me laissant, moi dernier, perché sur
-la porte Montreuil, à une hauteur formidable. Quel temps de chien cette
-nuit-là! Dans le grand silence étendu sur la ville et sur la campagne,
-on n'entendait que le vent qui courait autour des remparts, courbait
-les sentinelles, emportait les mots d'ordre et faisait claquer les
-vitres d'un vieux réverbère en bas sur le chemin de ronde. Le diable
-soit du réverbère! Je croyais chaque fois entendre traîner le sabre
-d'un uhlan et je restais là, l'arme haute, et le qui vive! aux dents...
-Tout à coup la pluie devenait plus froide. Le ciel blanchissait sur
-Paris. On voyait monter une tour, une coupole. Un fiacre roulait au
-loin, une cloche sonnait. La ville géante s'éveillait, et dans son
-premier frisson matinal secouait un peu de vie autour d'elle. Un coq
-chantait de l'autre côté du talus... A mes pieds, dans le chemin de
-ronde encore noir, passait un bruit de pas, un cliquetis de ferraille;
-et à mon «halte-là! qui vive?» lancé d'une voix terrible, une petite
-voix, timide et grelottante montait vers moi dans le brouillard:</p>
-
-<p>«Marchande de café!»</p>
-
-<p>Que voulez-vous! On en était alors aux premiers jours du siège, et
-nous nous imaginions, pauvres miliciens naïfs, que les Prussiens,
-passant sous le feu des forts, allaient arriver jusqu'au pied du
-rempart, appliquer leurs échelles et grimper une belle nuit au milieu
-des hourras et des lances à feu agitées dans les ténèbres... Avec
-ces imaginations-là, vous pensez si on s'en donnait des alertes...
-Presque toutes les nuits, c'était des: «Aux armes! aux armes!» des
-réveils en sursaut, des bousculades à travers les faisceaux renversés,
-des officiers effarés qui nous criaient: «Du sang-froid! du
-sang-froid!» pour essayer de s'en donner à eux-mêmes; et puis, le jour
-venu, on apercevait un malheureux cheval échappé, gambadant sur les
-fortifications et broutant l'herbe du talus, sans se douter qu'à lui
-seul il avait figuré un escadron de cuirassiers blancs, et servi de
-cible à tout un bastion en armes...</p>
-
-<p>C'est tout cela que mon képi me rappelle; une foule d'émotions,
-d'aventures, de paysages, Nanterre, la Courneuve, le Moulin-Saquet et
-ce joli coin de Marne où l'intrépide 96<sup>e</sup> a vu le feu pour
-la première et la dernière fois. Les batteries prussiennes étaient en
-face de nous, installées au bord d'une route derrière un petit bois,
-comme un de ces hameaux tranquilles dont on voit la fumée à travers les
-branches; sur la ligne ferrée, à découvert, où nos chefs nous avaient
-oubliés, les obus pleuvaient avec des chocs retentissants et des
-étincelles sinistres... Ah! mon pauvre képi, tu n'étais pas trop crâne
-ce jour-là, et tu as bien des fois fait le salut militaire, plus bas
-même qu'il ne convenait.</p>
-
-<p>N'importe! ce sont là de jolis souvenirs, un peu grotesques, mais avec
-un petit pompon d'héroïsme; et si tu ne m'en rappelais pas d'autres...
-Malheureusement il y a aussi les nuits de garde dans Paris, les postes
-dans les boutiques à louer, le poêle étouffant, les bancs cirés, les
-factions monotones aux portes des mairies devant la place mouillée de
-ce gâchis d'hiver qui reflète la ville dans ses ruisseaux, la police
-des rues, les patrouilles dans les flaques d'eau, les soldats qu'on
-ramassait ivres, errants, les filles, les voleurs, et ces matins
-blafards où l'on rentrait avec un masque de poussière et de fatigue,
-des odeurs de pipe, de pétrole, de vieux varech, collées aux vêtements.
-Et les longues journées bêtes, les élections d'officiers pleines
-de discussions, de papotages de compagnie, les punchs d'adieu, les
-tournées de petits verres, les plans de bataille expliqués sur des
-tables de café avec des allumettes, les votes, la politique et sa sœur
-la sainte flâne, cette inaction qu'on ne savait comment remplir, ce
-temps perdu qui vous enveloppait d'une atmosphère vide où l'on avait
-envie de s'agiter, de gesticuler. Et les chasses à l'espion, les
-défiances absurdes, les confiances exagérées, la sortie en masse, la
-trouée, toutes les folies, tous les délires d'un peuple emprisonné...
-Voilà ce que je retrouve, affreux képi, en te regardant. Tu les as eues
-toutes, toi aussi, ces folies-là. Et si le lendemain de Buzenval je
-ne t'avais pas jeté en haut d'une armoire, si j'avais fait comme tant
-d'autres qui se sont obstinés à te garder, à t'orner d'immortelles,
-de galons d'or, à rester des numéros dépareillés de bataillons épars,
-qui sait sur quelle barricade tu aurais fini par m'entraîner... Ah!
-décidément, képi de révolte et d'indiscipline, képi de paresse,
-d'ivresse, de club, de radotages, képi de la guerre civile, tu ne vaux
-pas même le coin de rebut que je t'avais laissé chez moi.</p>
-
-<p>A la hotte!...</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LE_TURCO_DE_LA_COMMUNE" id="LE_TURCO_DE_LA_COMMUNE">LE TURCO DE LA COMMUNE</a></h4>
-
-
-<p>C'était un petit timbalier de tirailleurs indigènes. Il s'appelait
-Kadour, venait de la tribu du Djendel, et faisait partie de cette
-poignée de turcos qui s'étaient jetés dans Paris à la suite de l'armée
-de Vinoy. De Wissembourg jusqu'à Champigny, il avait fait toute la
-campagne, traversant les champs de bataille comme un oiseau de tempête,
-avec ses cliquettes de fer et sa <i>derbouka</i> (tambour arabe); si vif, si
-remuant, que les balles ne savaient où le prendre. Mais quand l'hiver
-fut venu, ce petit bronze africain rougi au feu de la mitraille ne put
-supporter les nuits de grand'garde, l'immobilité dans la neige; et un
-matin de janvier, on le ramassa au bord de la Marne, les pieds gelés,
-tordu par le froid. Il resta longtemps à l'ambulance. C'est là que je
-le vis pour la première fois.</p>
-
-<p>Triste et patient comme un chien malade, le turco regardait autour
-de lui avec un grand œil doux. Quand on lui parlait, il souriait
-et montrait ses dents. C'est tout ce qu'il pouvait faire; car notre
-langue lui était inconnue, et à peine s'il parlait le <i>sabir</i>, ce
-patois algérien composé de provençal, d'italien, d'arabe, fait de mots
-bariolés ramassés comme des coquillages tout le long des mers latines.</p>
-
-<p>Pour se distraire, Kadour n'avait que sa <i>derbouka</i>. De temps en temps,
-quand il s'ennuyait trop, on la lui apportait sur son lit, et on lui
-permettait d'en jouer, mais pas trop fort, à cause des autres malades.
-Alors sa pauvre figure noire, si terne, si éteinte dans le jour
-jaune et ce triste paysage d'hiver qui montait de la rue, s'animait,
-grimaçait, suivait tous les mouvements du rhythme. Tantôt il battait la
-charge, et l'éclair de ses dents blanches passait dans un rire féroce;
-ou bien ses yeux se mouillaient à quelque aubade musulmane, sa narine
-se gonflait, et dans l'odeur fade de l'ambulance, au milieu des fioles
-et des compresses, il revoyait les bois de Blidah chargés d'oranges, et
-les petites Moresques sortant du bain, masquées de blanc et parfumées
-de verveine.</p>
-
-<p>Deux mois se passèrent ainsi. Paris, en ces deux mois, avait bien
-fait des choses; mais Kadour ne s'en doutait pas. Il avait entendu
-passer sous ses fenêtres le troupeau las et désarmé qui rentrait, plus
-tard les canons promenés, roulés du matin au soir, puis le tocsin, la
-canonnade, A tout cela, il ne comprit rien, sinon qu'on était toujours
-en guerre, et qu'il allait pouvoir se battre, puisque ses jambes
-étaient guéries. Le voilà parti, son tambour sur le dos, en quête de
-sa compagnie. Il ne chercha pas longtemps. Des fédérés qui passaient
-l'emmenèrent à la Place. Après un long interrogatoire, comme on n'en
-pouvait rien tirer que des <i>bono bezef, macach bono</i>, le général de
-ce jour-là finit par lui donner dix francs, un cheval d'omnibus, et
-l'attacha à son état-major.</p>
-
-<p>Il y avait un peu de tout dans ces états-majors de la Commune, des
-souquenilles rouges, des mantes polonaises, des justaucorps hongrois,
-des vareuses de marin, et de l'or, du velours, des paillons, des
-chamarrures. Avec sa veste bleue, brodée de jaune, son turban, sa
-<i>derbouka</i>, le turco vint compléter la mascarade. Tout joyeux de se
-trouver en si belle compagnie, grisé par le soleil, la canonnade,
-le train des rues, cette confusion d'armes et d'uniformes, persuadé
-d'ailleurs que c'était la guerre contre la Prusse qui continuait
-avec je ne sais quoi de plus vivant, de plus libre, ce déserteur
-sans le savoir se mêla naïvement à la grande bacchanale parisienne,
-et fut une célébrité du moment. Partout sur son passage, les fédérés
-l'acclamaient, lui faisaient fête. La Commune était si fière de
-l'avoir, qu'elle le montrait, l'affichait, le portait comme une
-cocarde. Vingt fois par jour la Place l'envoyait à la Guerre, la Guerre
-à l'Hôtel de Ville. Car enfin on leur avait tant dit que leurs marins
-étaient de faux marins, leurs artilleurs de faux artilleurs!... Au
-moins, celui-là était bien un vrai turco. Pour s'en convaincre, on
-n'avait qu'à regarder cette frimousse éveillée de jeune singe, et toute
-la sauvagerie de ce petit corps s'agitant sur son grand cheval, dans
-les voltiges de la fantasia.</p>
-
-<p>Quelque chose pourtant manquait au bonheur de Kadour. Il aurait voulu
-se battre, faire parler la poudre. Malheureusement, sous la Commune,
-c'était comme sous l'Empire, les états-majors n'allaient pas souvent au
-feu. En dehors des courses et des parades, le pauvre turco passait son
-temps sur la place Vendôme ou dans les cours du ministère de la guerre,
-au milieu de ces camps désordonnés pleins de barils d'eau-de-vie
-toujours en perce, de tonnes de lard défoncées, de ripailles en plein
-vent où l'on sentait encore tout l'affamement du siège. Trop bon
-musulman pour prendre part à ces orgies, Kadour se tenait à l'écart,
-sobre et tranquille, faisait ses ablutions dans un coin, son kousskouss
-avec une poignée de semoule; puis, après un petit air de <i>derbouka</i>, il
-se roulait dans son burnous et s'endormait sur un perron, à la flamme
-des bivouacs.</p>
-
-<p>Un matin du mois de mai, le turco fut réveillé par une fusillade
-terrible. Le ministère était en émoi; tout le monde courait,
-s'enfuyait. Machinalement il fit comme les autres, sauta sur son cheval
-et suivit l'état-major. Les rues étaient pleines de clairons affolés,
-de bataillons en débandade. On dépavait, on barricadait. Évidemment il
-se passait quelque chose d'extraordinaire... A mesure qu'on approchait
-du quai, la fusillade était plus distincte, le tumulte plus grand. Sur
-le pont de la Concorde, Kadour perdit l'état-major. Un peu plus loin,
-on lui prit son cheval; c'était pour un képi à huit galons très pressé
-d'aller voir ce qui se passait à l'Hôtel de Ville. Furieux, le turco
-se mit à courir du côté de la bataille. Tout en courant, il armait son
-chassepot et disait entre ses dents: <i>Macach bono, Brissien</i>... car
-pour lui c'étaient les Prussiens qui venaient d'entrer. Déjà les balles
-sifflaient autour de l'Obélisque, dans le feuillage des Tuileries. A la
-barricade de la rue de Rivoli, des vengeurs de Flourens l'appelèrent:
-«Hé! turco! turco!...» Ils n'étaient plus qu'une douzaine, mais Kadour
-à lui seul valait toute une armée.</p>
-
-<p>Debout sur la barricade, fier et voyant comme un drapeau, il se battait
-avec des bonds, des cris, sous une grêle de mitraille. A un moment,
-le rideau de fumée qui s'élevait de terre s'écarta un peu entre deux
-canonnades et lui laissa voir des pantalons rouges massés dans les
-Champs-Élysées. Ensuite tout redevint confus. Il crut s'être trompé, et
-fit parler la poudre de plus belle.</p>
-
-<p>Tout à coup la barricade se tut. Le dernier artilleur venait de
-s'enfuir en lâchant sa dernière volée. Le turco, lui, ne bougea pas.
-Embusqué, prêt à bondir, il ajusta solidement sa baïonnette et attendit
-les casques à pointe... C'est la ligne qui arriva!... Dans le bruit
-sourd du pas de charge, les officiers criaient:</p>
-
-<p>«Rendez-vous!...»</p>
-
-<p>Le turco eut une minute de stupeur, puis s'élança, le fusil en l'air:</p>
-
-<p><i>Bono, bono, Francèse!...</i></p>
-
-<p>Vaguement, dans son idée de sauvage, il se figurait que c'était là
-cette armée de délivrance, Faidherbe ou Chanzy, que les Parisiens
-attendaient depuis si longtemps. Aussi comme il était heureux, comme
-il leur riait de toutes ses dents blanches!... En un clin d'œil, la
-barricade fut envahie. On l'entoure, on le bouscule.</p>
-
-<p>«Fais voir ton fusil.»</p>
-
-<p>Son fusil était encore chaud.</p>
-
-<p>«Fais voir tes mains.»</p>
-
-<p>Ses mains étaient noires de poudre. Et le turco les montrait fièrement,
-toujours avec son bon rire. Alors on le pousse contre un mur, et ran!...</p>
-
-<p>Il est mort sans y avoir rien compris.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LE_CONCERT_DE_LA_HUITIEME" id="LE_CONCERT_DE_LA_HUITIEME">LE CONCERT DE LA HUITIÈME</a></h4>
-
-
-<p>Tous les bataillons du Marais et du faubourg Saint-Antoine campaient
-cette nuit-là dans les baraquements de l'avenue Daumesnil. Depuis trois
-jours l'armée de Ducrot se battait sur les hauteurs de Champigny; et
-nous autres, on nous faisait croire que nous formions la réserve.</p>
-
-<p>Rien de plus triste que ce campement de boulevard extérieur, entouré de
-cheminées d'usines, de gares fermées, de chantiers déserts, dans ces
-quartiers mélancoliques qu'éclairaient seulement quelques boutiques
-de marchands de vins. Rien de plus glacial, de plus sordide que ces
-longues baraques en planches, alignées sur le sol battu, sec et dur
-de décembre, avec leurs fenêtres mal jointes, leurs portes toujours
-ouvertes, et ces quinquets fumeux tout obscurcis de brume, comme des
-falots en plein vent. Impossible de lire, de dormir, de s'asseoir.
-Il fallait inventer des jeux de gamins pour se réchauffer, battre la
-semelle, courir autour des baraques. Cette inaction bête, si près
-de la bataille, avait quelque chose de honteux et d'énervant, cette
-nuit-là surtout. Bien que la canonnade eût cessé, on sentait qu'une
-terrible partie se préparait là-haut, et, de temps en temps, quand les
-feux électriques des forts atteignaient ce côté de Paris dans leur
-mouvement circulaire, on voyait des troupes silencieuses, massées au
-bord des trottoirs, d'autres qui remontaient l'avenue en nappes sombres
-et semblaient ramper à terre, rapetissées par les hautes colonnes de la
-place du Trône.</p>
-
-<p>J'étais là tout glacé, perdu dans la nuit de ces grands boulevards.
-Quelqu'un me dit:</p>
-
-<p>«Venez donc voir à la huitième... Il paraît qu'il y a un concert.»</p>
-
-<p>J'y allai. Chacune de nos compagnies avait sa baraque; mais celle de la
-huitième était bien mieux éclairée que les autres et bourrée de monde.
-Des chandelles piquées au bout des baïonnettes allongeaient de grandes
-flammes ombrées de fumées noires, qui frappaient en plein sur toutes
-ces têtes d'ouvriers, vulgaires, abruties par l'ivresse, le froid,
-la fatigue et ce mauvais sommeil debout qui fane et qui pâlit. Dans
-un coin la cantinière dormait, la bouche ouverte, pelotonnée sur un
-banc devant sa petite table chargée de bouteilles vides et de verres
-troubles.</p>
-
-<p>On chantait.</p>
-
-<p>A tour de rôle, messieurs les amateurs montaient sur une estrade
-improvisée au fond de la salle, et se posaient, déclamaient, se
-drapaient dans leurs couvertures avec des souvenirs de mélodrames. Je
-retrouvai là ces voix ronflantes, roulantes, qui résonnent au fond des
-passages, des cités ouvrières toutes pleines de tapages d'enfants, de
-cages pendues, d'échoppes bruyantes. Cela est charmant à entendre, mêlé
-au bruit des outils, avec l'accompagnement du marteau et de la varlope;
-mais là, sur cette estrade, c'était ridicule et navrant.</p>
-
-<p>Nous eûmes d'abord l'ouvrier penseur, le mécanicien à longue barbe,
-chantant les douleurs du prolétaire: <i>Pauvro prolétairo... O... O</i>...
-avec une voix de gorge, où la sainte Internationale avait mis toutes
-ses colères. Puis il en vint un autre, à moitié endormi, qui nous
-chanta la fameuse chanson de la <i>Canaille</i>, mais d'un air si ennuyé, si
-lent, si dolent, qu'on aurait dit une berceuse... <i>C'est la canaille...
-Eh bien!... j'en suis</i>... Et pendant qu'il psalmodiait, on entendait
-les ronflements des dormeurs obstinés qui cherchaient les coins, se
-retournaient contre la lumière en grognant.</p>
-
-<p>Soudain un éclair blanc passa entre les planches et fit pâlir la flamme
-rouge des chandelles. En même temps un coup sourd ébranla la baraque,
-et presque aussitôt d'autres coups, plus sourds, plus lointains,
-roulèrent là-bas sur les coteaux de Champigny, en saccades diminuées.
-C'était la bataille qui recommençait.</p>
-
-<p>Mais MM. les amateurs se moquaient bien de la bataille!</p>
-
-<p>Cette estrade, ces quatre chandelles avaient remué dans tout ce peuple
-je ne sais quels instincts de cabotinage. Il fallait les voir guetter
-le dernier couplet, s'arracher les romances de la bouche. Personne ne
-sentait plus le froid. Ceux qui étaient sur l'estrade, ceux qui en
-descendaient, et aussi ceux qui attendaient leur tour, la romance au
-bord du gosier, tous étaient rouges, suants, l'œil allumé. La vanité
-leur tenait chaud.</p>
-
-<p>Il y avait là des célébrités de quartier, un tapissier poète qui
-demanda à dire une chansonnette de sa composition, l'<i>Égoïste</i>, avec
-le refrain: <i>Chacun pour soi</i>. Et comme il avait un défaut de langue,
-il disait: l'<i>égoïfte</i> et <i>facun pour foi</i>. C'était une satire contre
-les bourgeois ventrus qui aiment mieux rester au coin de leur feu que
-d'aller aux avant-postes; et je verrai toujours cette bonne tête de
-fabuliste, son képi sur l'oreille et sa jugulaire au menton, soulignant
-tous les mots de sa chansonnette, et nous décochant son refrain d'un
-air malicieux:</p>
-
-<p><i>Facun pour foi... facun pour foi</i>.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, le canon chantait, lui aussi, mêlant sa basse
-profonde aux roulades des mitrailleuses. Il disait les blessés mourant
-de froid dans la neige, l'agonie aux revers des routes dans des mares
-de sang gelé, l'obus aveugle, la mort noire arrivant de tous côtés à
-travers la nuit...</p>
-
-<p>Et le concert de la huitième allait toujours son train!</p>
-
-<p>Maintenant nous en étions aux gaudrioles. Un vieux rigolo, l'œil
-éraillé et le nez rouge, se trémoussait sur l'estrade, dans un délire
-de trépignements, de bis, de bravos. Le gros rire des obscénités dites
-entre hommes épanouissait toutes les figures. Du coup, la cantinière
-s'était réveillée, et serrée dans la foule, dévorée par tous ces yeux,
-se tordait de rire elle aussi, pendant que le vieux entonnait de sa
-voix de rogomme: <i>Le bon Dieu, saoûl comme un</i>...</p>
-
-<p>Je n'y tenais plus; je sortis. Mon tour de faction allait venir; mais
-tant pis! il me fallait de l'espace et de l'air, et je marchai devant
-moi, longtemps, jusqu'à la Seine. L'eau était noire, le quai désert.
-Paris sombre, privé de gaz, s'endormait dans un cercle de feu; les
-éclairs des canons clignotaient tout autour, et des rougeurs d'incendie
-s'allumaient de place en place sur les hauteurs. Tout près de moi,
-j'entendais des voix basses, pressées, distinctes dans l'air froid. On
-haletait, on s'encourageait ...</p>
-
-<p>«Oh! hisse!...»</p>
-
-<p>Puis les voix s'arrêtaient tout à coup, comme dans l'ardeur d'un grand
-travail qui absorbe toutes les forces de l'être. En m'approchant du
-bord, je finis par distinguer dans cette vague lueur qui monte de l'eau
-la plus noire une canonnière arrêtée au pont de Bercy et s'efforçant
-de remonter le courant. Des lanternes secouées au mouvement de l'eau,
-le grincement des câbles que halaient les marins, marquaient bien les
-ressauts, les réculs, toutes les péripéties de cette lutte contre
-la mauvaise volonté de la rivière et de la nuit... Brave petite
-canonnière, comme tous ces retards l'impatientaient!... Furieuse, elle
-battait l'eau de ses roues, la faisait bouillonner sur place... Enfin
-un effort suprême la poussa en avant. Hardi, garçons!... Et quand elle
-eut passé et qu'elle s'avança toute droite dans le brouillard, vers la
-bataille qui l'appelait, un grand cri de: «Vive la France!» retentit
-sous l'écho du pont.</p>
-
-<p>Ah! que le concert de la huitième était loin!</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LA_BATAILLE_DU_PERE-LACHAISE" id="LA_BATAILLE_DU_PERE-LACHAISE">LA BATAILLE DU PÈRE-LACHAISE</a></h4>
-
-
-<p>Le gardien se mit à rire:</p>
-
-<p>«Une bataille ici?... mais il n'y a jamais eu de bataille. C'est une
-invention des journaux ... Voici tout simplement ce qui s'est passé.
-Dans la soirée du 22, qui était donc un dimanche, nous avons vu arriver
-une trentaine d'artilleurs fédérés avec une batterie de pièces de sept
-et une mitrailleuse nouveau système. Ils ont pris position tout en
-haut du cimetière; et comme justement j'ai cette section-là sous ma
-surveillance, c'est moi qui les ai reçus. Leur mitrailleuse était à ce
-coin d'allée, près de ma guérite; leurs canons, un peu plus bas, sur
-ce terre-plein. En arrivant, ils m'ont obligé à leur ouvrir plusieurs
-chapelles. Je croyais qu'ils allaient tout casser, tout piller là
-dedans; mais leur chef y mit bon ordre, et, se plaçant au milieu d'eux,
-leur fit ce petit discours: «Le premier cochon qui touche quelque
-chose, je lui brûle la gueule... Rompez les rangs!...» C'était un
-vieux tout blanc, médaillé de Crimée et d'Italie, et qui n'avait pas
-l'air commode. Ses hommes se le tinrent pour dit, et je dois leur
-rendre cette justice qu'ils n'ont rien pris dans les tombes, pas même
-le crucifix du duc de Morny, qui vaut à lui seul près de deux mille
-francs.</p>
-
-<p>«C'était pourtant un ramassis de bien vilain monde, ces artilleurs de
-la Commune. Des canonniers d'occasion, qui ne songeaient qu'à siffler
-leurs trois francs cinquante de haute paye... Il fallait voir la vie
-qu'ils menaient dans ce cimetière! Ils couchaient à tas dans les
-caveaux, chez Morny, chez Favronne, ce beau tombeau Favronne où la
-nourrice de l'empereur est enterrée. Ils mettaient leur vin au frais
-dans le tombeau Champeaux, où il y a une fontaine; puis ils faisaient
-venir des femmes. Et toute la nuit ça buvait, ça godaillait. Ah! je
-vous réponds que nos morts en ont entendu de drôles.</p>
-
-<p>«Tout de même, malgré leur maladresse, ces bandits-là faisaient
-beaucoup de mal à Paris. Leur position était si belle. De temps en
-temps il leur arrivait un ordre:</p>
-
-<p>«Tirez sur le Louvre... tirez sur le Palais-Royal.»</p>
-
-<p>«Alors le vieux pointait les pièces, et les obus à pétrole s'en
-allaient sur la ville à toute volée. Ce qui se passait en bas, personne
-de nous ne le savait au juste. On entendait la fusillade se rapprocher
-petit à petit; mais les fédérés ne s'en inquiétaient pas. Avec les
-feux croisés de Chaumont, de Montmartre, du Père-Lachaise, il ne leur
-paraissait pas possible que les Versaillais pussent avancer. Ce qui les
-dégrisa, c'est le premier obus que la marine nous envoya en arrivant
-sur la butte Montmartre.</p>
-
-<p>«On s'y attendait si peu!</p>
-
-<p>«Moi-même j'étais au milieu d'eux, appuyé contre Momy, en train de
-fumer ma pipe. En entendant venir les bombes, je n'eus que le temps
-de me jeter par terre. D'abord nos canonniers crurent que c'était une
-erreur de tir, ou quelque collègue en ribotte... Mais va te promener!
-Au bout de cinq minutes, voilà Montmartre qui éclaire encore, et un
-autre pruneau qui nous arrive, aussi d'aplomb que le premier. Pour le
-coup, mes gaillards plantèrent là leurs canons et leur mitrailleuse, et
-se sauvèrent à toutes jambes. Le cimetière n'était pas assez large pour
-eux. Ils criaient:</p>
-
-<p>«Nous sommes trahis... Nous sommes trahis.»</p>
-
-<p>«Le vieux, lui, resté tout seul sous les obus, se démenait comme un
-beau diable au milieu de sa batterie, et pleurait de rage de voir que
-ses canonniers l'avaient laissé.</p>
-
-<p>«Cependant vers le soir il lui en revint quelques-uns, à l'heure de la
-paye. Tenez! monsieur, regardez sur ma guérite. Il y a encore les noms
-de ceux qui sont venus pour toucher ce soir-là. Le vieux les appelait
-et les inscrivait à mesure:</p>
-
-<p>«<i>Sidaine, présent; Choudeyras, présent; Billot, Vollon</i>...»</p>
-
-<p>«Comme vous voyez, ils n'étaient plus que quatre ou cinq; mais ils
-avaient des femmes avec eux... Ah! je ne l'oublierai jamais ce soir de
-paye. En bas, Paris flambait, l'Hôtel de Ville, l'Arsenal, les greniers
-d'abondance. Dans le Père-Lachaise, on y voyait comme en plein jour.
-Les fédérés essayèrent encore de se remettre aux pièces; mais ils
-n'étaient pas assez nombreux, et puis Montmartre leur faisait peur.
-Alors ils entrèrent dans un caveau et se mirent à boire et à chanter
-avec leurs gueuses.</p>
-
-<p>«Le vieux s'était assis entre ces deux grandes figures de pierre qui
-sont à la porte du tombeau Favronne, et il regardait Paris brûler avec
-un air terrible. On aurait dit qu'il se doutait que c'était sa dernière
-nuit.</p>
-
-<p>«A partir de ce moment, je ne sais plus bien ce qui est arrivé. Je
-suis rentré chez nous, cette petite baraque que vous voyez là-bas
-perdue dans les branches. J'étais très fatigué. Je me suis mis sur mon
-lit, tout habillé, en gardant ma lampe allumée comme dans une nuit
-d'orage... Tout à coup on frappe à la porte brusquement. Ma femme va
-ouvrir, toute tremblante. Nous croyions voir encore les fédérés...
-C'était la marine. Un commandant, des enseignes, un médecin. Ils m'ont
-dit:</p>
-
-<p>«Levez-vous... faites-nous du café.»</p>
-
-<p>«Je me suis levé, j'ai fait leur café. On entendait dans le cimetière
-un murmure, un mouvement confus comme si tous les morts s'éveillaient
-pour le dernier jugement. Les officiers ont bu bien vite, tout debout,
-puis ils m'ont emmené dehors avec eux.</p>
-
-<p>«C'était plein de soldats, de marins. Alors on m'a placé à la tête
-d'une escouade, et nous nous sommes mis à fouiller le cimetière,
-tombeau par tombeau. De temps en temps, les soldats, voyant remuer les
-feuilles, tiraient un coup de fusil au fond d'une allée, sur un buste,
-dans un grillage. Par-ci par-là on découvrait quelque malheureux caché
-dans un coin de chapelle. Son affaire n'était pas longue... C'est ce
-qui arriva pour mes artilleurs. Je les trouvai tous, hommes et femmes,
-en tas devant ma guérite, avec le vieux médaillé par-dessus. Ce n'était
-pas gai à voir dans le petit jour froid du matin... Brrr... Mais ce
-qui me saisit le plus, c'est une longue file de gardes nationaux qu'on
-amenait à ce moment-là de la prison de la Roquette, où ils avaient
-passé la nuit. Ça montait la grande allée, lentement, comme un convoi.
-On n'entendait pas un mot, pas une plainte. Ces malheureux étaient
-si éreintés, si aplatis! il y en avait qui dormaient en marchant, et
-l'idée qu'ils allaient mourir ne les réveillait pas. On les fit passer
-dans le fond du cimetière, et la fusillade commença. Ils étaient cent
-quarante-sept. Vous pensez si ça a duré longtemps... C'est ce qu'on
-appelle la bataille du Père-Lachaise...»</p>
-
-<p>Ici le bonhomme, apercevant son brigadier, me quitta brusquement, et
-je restai seul à regarder sur sa guérite ces noms de la dernière paye
-écrits à la lueur de Paris incendié. J'évoquais cette nuit de mai,
-traversée d'obus, rouge de sang et de flammes, ce grand cimetière
-désert éclairé comme une ville en fête, les canons abandonnés au milieu
-du carrefour, tout autour les caveaux ouverts, l'orgie dans les tombes,
-et près de là, dans ce fouillis de dômes, de colonnes, d'images de
-pierre que les soubresauts de la flamme faisaient vivre, le buste au
-large front, aux grands yeux, de Balzac qui regardait.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LES_PETITS_PATES" id="LES_PETITS_PATES">LES PETITS PÂTÉS</a></h4>
-
-
-
-<p>I</p>
-
-<p>Ce matin-là, qui était un dimanche, le pâtissier Sureau de la rue
-Turenne appela son mitron, et lui dit:</p>
-
-<p>«Voilà les petits pâtés de M. Bonnicar... va les porter et reviens
-vite... Il parait que les Versaillais sont entrés dans Paris.»</p>
-
-<p>Le petit, qui n'entendait rien à la politique, mit les pâtés tout
-chauds dans sa tourtière, la tourtière dans une serviette blanche
-et, le tout d'aplomb sur sa barrette, partit au galop pour l'île
-Saint-Louis, où logeait M. Bonnicar. La matinée était magnifique, un
-de ces grands soleils de mai qui emplissent les fruiteries de bottes
-de lilas et de cerises en bouquets. Malgré la fusillade lointaine et
-les appels des clairons au coin des rues, tout ce vieux quartier du
-Marais gardait sa physionomie paisible. Il y avait du dimanche dans
-l'air, des rondes d'enfants au fond des cours, de grandes filles
-jouant au volant devant les portes; et cette petite silhouette blanche,
-qui trottait au milieu de la chaussée déserte dans un bon parfum de
-pâte chaude, achevait de donner à ce matin de bataille quelque chose
-de naïf et d'endimanché. Toute l'animation du quartier semblait s'être
-répandue dans la rue de Rivoli. On traînait des canons, on travaillait
-aux barricades; des groupes à chaque pas, des gardes nationaux qui
-s'affairaient. Mais le petit pâtissier ne perdit pas la tête. Ces
-enfants-là sont si habitués à marcher parmi les foules et le brouhaha
-de la rue! C'est aux jours de fête et de train, dans l'encombrement
-des premiers de l'an, des dimanches gras, qu'ils ont le plus à courir;
-aussi les révolutions ne les étonnent guère.</p>
-
-<p>Il y avait plaisir vraiment à voir la petite barrette blanche se
-faufiler au milieu des képis et des baïonnettes, évitant les chocs,
-balancée gentiment, tantôt très vite, tantôt avec une lenteur forcée
-où l'on sentait encore la grande envie de courir. Qu'est-ce que cela
-lui faisait à lui, la bataille! L'essentiel était d'arriver chez
-les Bonnicar pour le coup de midi, et d'emporter bien vite le petit
-pourboire qui l'attendait sur la tablette de l'antichambre.</p>
-
-<p>Tout à coup il se fit dans la foule une poussée terrible; et des
-pupilles de la République défilèrent au pas de course, en chantant.
-C'étaient des gamins de douze à quinze ans, affublés de chassepots,
-de ceintures rouges, de grandes bottes, aussi fiers d'être déguisés
-en soldats que quand ils courent, les mardis gras, avec des bonnets
-en papier et un lambeau d'ombrelle rose grotesque dans la boue du
-boulevard. Cette fois, au milieu de la bousculade, le petit pâtissier
-eut beaucoup de peine à garder son équilibre; mais sa tourtière et
-lui avaient fait tant de glissades sur la glace, tant de parties de
-marelle en plein trottoir, que les petits pâtés en furent quittes pour
-la peur. Malheureusement cet entrain, ces chants, ces ceintures rouges,
-l'admiration, la curiosité, donnèrent au mitron l'envie de faire un
-bout de route en si belle compagnie; et dépassant sans s'en apercevoir
-l'Hôtel de Ville et les ponts de l'île Saint-Louis, il se trouva
-emporté je ne sais où, dans la poussière et le vent de cette course
-folle.</p>
-
-
-
-<p>II</p>
-
-<p>Depuis au moins vingt-cinq ans, c'était l'usage chez les Bonnicar de
-manger des petits pâtés le dimanche. A midi très précis, quand toute
-la famille&mdash;petits et grands&mdash;était réunie dans le salon, un coup de
-sonnette vif et gai faisait dire à tout le monde:</p>
-
-<p>«Ah!... voilà le pâtissier.»</p>
-
-<p>Alors avec un grand remuement de chaises, un froufrou d'endimanchement,
-une expansion d'enfants rieurs devant la table mise, tous ces bourgeois
-heureux s'installaient autour des petits pâtés symétriquement empilés
-sur le réchaud d'argent.</p>
-
-<p>Ce jour-là la sonnette resta muette. Scandalisé, M. Bonnicar regardait
-sa pendule, une vieille pendule surmontée d'un héron empaillé, et qui
-n'avait jamais de la vie avancé ni retardé. Les enfants bâillaient aux
-vitres, guettant le coin de rue où le mitron tournait d'ordinaire. Les
-conversations languissaient; et la faim, que midi creuse de ses douze
-coups répétés, faisait paraître la salle à manger bien grande, bien
-triste, malgré l'antique argenterie luisante sur la nappe damassée, et
-les serviettes pliées tout autour en petits cornets raides et blancs.</p>
-
-<p>Plusieurs fois déjà la vieille bonne était venue parler à l'oreille
-de son maître... rôti brûlé... petits pois trop cuits... Mais M.
-Bonnicar s'entêtait à ne pas se mettre à table sans les petits pâtés;
-et, furieux contre Sureau, il résolut d'aller voir lui-même ce que
-signifiait un retard aussi inouï. Comme il sortait, en brandissant sa
-canne, très en colère, des voisins l'avertirent:</p>
-
-<p>«Prenez garde, M. Bonnicar... on dit que les Versaillais sont entrés
-dans Paris.»</p>
-
-<p>Il ne voulut rien entendre, pas même la fusillade qui s'en venait de
-Neuilly à fleur d'eau, pas même le canon d'alarme de l'Hôtel de Ville
-secouant toutes les vitres du quartier.</p>
-
-<p>«Oh! ce Sureau... ce Sureau!...»</p>
-
-<p>Et dans l'animation de la course il parlait seul, se voyait déjà
-là-bas au milieu de la boutique, frappant les dalles avec sa canne,
-faisant trembler les glaces de la vitrine et les assiettes de babas. La
-barricade du pont Louis-Philippe coupa sa colère en deux. Il y avait là
-quelques fédérés à mine féroce, vautrés au soleil sur le sol dépavé.</p>
-
-<p>«Où allez-vous, citoyen?»</p>
-
-<p>Le citoyen s'expliqua; mais l'histoire des petits pâtés parut suspecte,
-d'autant que M. Bonnicar avait sa belle redingote des dimanches, des
-lunettes d'or, toute la tournure d'un vieux réactionnaire.</p>
-
-<p>«C'est un mouchard, dirent les fédérés, il faut l'envoyer à Rigault.»</p>
-
-<p>Sur quoi, quatre hommes de bonne volonté, qui n'étaient pas fâchés de
-quitter la barricade, poussèrent devant eux à coups de crosse le pauvre
-homme exaspéré.</p>
-
-<p>Je ne sais pas comment ils firent leur compte, mais une demi-heure
-après, ils étaient tous raflés par la ligne et s'en allaient rejoindre
-une longue colonne de prisonniers prête à se mettre en marche pour
-Versailles. M. Bonnicar protestait de plus en plus, levait sa canne,
-racontait son histoire pour la centième fois. Par malheur cette
-invention de petits pâtés paraissait si absurde, si incroyable au
-milieu de ce grand bouleversement, que les officiers ne faisaient qu'en
-rire.</p>
-
-<p>«C'est bon, c'est bon, mon vieux... Vous vous expliquerez à Versailles.»</p>
-
-<p>Et par les Champs-Élysées, encore tout blancs de la fumée des coups de
-feu, la colonne s'ébranla entre deux files de chasseurs.</p>
-
-
-
-<p>III</p>
-
-<p>Les prisonniers marchaient cinq par cinq, en rangs pressés et
-compactes. Pour empêcher le convoi de s'éparpiller, on les obligeait
-à se donner le bras; et le long troupeau humain faisait en piétinant
-dans la poussière de la route comme le bruit d'une grande pluie d'orage.</p>
-
-<p>Le malheureux Bonnicar croyait rêver. Suant, soufflant, ahuri de
-peur et de fatigue, il se traînait à la queue de la colonne entre
-deux vieilles sorcières qui sentaient le pétrole et l'eau-de-vie;
-et d'entendre ces mots de: «Pâtissier, petits pâtés» qui revenaient
-toujours dans ses imprécations, on pensait autour de lui qu'il était
-devenu fou.</p>
-
-<p>Le fait est que le pauvre homme n'avait plus sa tête. Aux montées,
-aux descentes, quand les rangs du convoi se desserraient un peu,
-est-ce qu'il ne se figurait pas voir, là-bas, dans la poussière qui
-remplissait les vides, la veste blanche et la barrette du petit garçon
-de chez Sureau? Et cela dix fois dans la route! Ce petit éclair blanc
-passait devant ses yeux comme pour le narguer, puis disparaissait au
-milieu de cette houle d'uniformes, de blouses, de haillons.</p>
-
-<p>Enfin, au jour tombant, on arriva dans Versailles; et quand la foule
-vit ce vieux bourgeois à lunettes, débraillé, poussiéreux, hagard, tout
-le monde fut d'accord pour lui trouver une tête de scélérat. On disait:</p>
-
-<p>«C'est Félix Pyat... Non! c'est Delescluze.»</p>
-
-<p>Les chasseurs de l'escorte eurent beaucoup de peine à l'amener sain et
-sauf jusqu'à la cour de l'Orangerie. Là seulement le pauvre troupeau
-put se disperser, s'allonger sur le sol, reprendre haleine. Il y en
-avait qui donnaient, d'autres qui juraient, d'autres qui toussaient,
-d'autres qui pleuraient; Bonnicar lui, ne dormait pas, ne pleurait
-pas. Assis au bord d'un perron, la tête dans ses mains, aux trois
-quarts mort de faim, de honte, de fatigue, il revoyait en esprit cette
-malheureuse journée, son départ de là-bas, ses convives inquiets,
-ce couvert mis jusqu'au soir et qui devait l'attendre encore, puis
-l'humiliation, les injures, les coups de crosse, tout cela pour un
-pâtissier inexact.</p>
-
-<p>«Monsieur Bonnicar, voilà vos petits pâtés!...» dit tout à coup une
-voix près de lui; et le bonhomme en levant la tête fut bien étonné de
-voir le petit garçon de chez Sureau, qui s'était fait pincer avec les
-pupilles de la République, découvrir et lui présenter la tourtière
-cachée sous son tablier blanc. C'est ainsi que, malgré l'émeute et
-l'emprisonnement, ce dimanche-là comme les autres, M. Bonnicar mangea
-des petits pâtés.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="MONOLOGUE_A_BORD" id="MONOLOGUE_A_BORD">MONOLOGUE A BORD</a></h4>
-
-
-<p>Depuis deux heures, tous les feux sont éteints, tous les sabords
-fermés. Dans la batterie basse, qui nous sert de dortoir, il fait noir
-et lourd, on étouffe. J'entends les camarades qui se retournent dans
-leurs hamacs, rêvent tout haut, gémissent en dormant. Ces journées sans
-travail, où la tête seule marche et se fatigue, vous font un mauvais
-sommeil, plein de fièvres et de soubresauts. Mais même ce sommeil-là,
-moi je suis long à le trouver. Je ne peux pas dormir; je pense trop.</p>
-
-<p>En haut, sur le pont, il pleut. Le vent souffle. De temps en temps,
-quand le quart change, il y a une cloche qui sonne dans le brouillard,
-tout au bout du navire. Chaque fois que je l'entends, ça me rappelle
-mon Paris et le coup de six heures dans les fabriques;&mdash;il n'en manque
-pas des fabriques autour de chez nous! Je vois tout notre petit
-logement, les enfants qui reviennent de l'école, la mère au fond de
-l'atelier en train de finir quelque chose contre la croisée, et
-s'efforçant de retenir ce brin de jour qui baisse, jusqu'à la fin de
-son aiguillée.</p>
-
-<p>Ah! misère, qu'est-ce que tout ça va devenir, maintenant?</p>
-
-<p>J'aurais peut-être mieux fait de les emmener avec moi, puisqu'on me
-le permettait. Mais qu'est-ce que vous voulez! C'est si loin. J'avais
-peur du voyage, du climat pour les enfants. Puis il aurait fallu
-vendre notre fonds de passementerie, ce petit avoir si péniblement
-gagné, monté pièce à pièce en dix ans. Et mes garçons, qui n'auraient
-plus été à l'école! Et la mère, obligée de vivre au milieu d'un tas
-de traînées!... Ah! ma foi, non. J'aime mieux souffrir tout seul...
-C'est égal! quand je monte là-haut sur le pont, et que je vois toutes
-ces familles installées là comme chez elles, les mères cousant des
-chiffons, les enfants dans leurs jupes, ça me donne toujours envie de
-pleurer.</p>
-
-<p>Le vent grandit, les vagues s'enflent. La frégate file, penchée sur
-le côté. On entend crier ses mâts, craquer ses voiles. Nous devons
-aller très vite. Tant mieux, on sera plus vite arrivé... Cette île
-des Pins, qui m'effrayait tant au moment du procès, à présent elle
-me fait envie. C'est un but, un repos. Et je suis si las! Il y a des
-moments où tout ce que j'ai vu depuis vingt mois me tourne devant
-les yeux, à me donner le vertige. C'est le siège des Prussiens, les
-remparts, l'exercice; ensuite les clubs, les enterrements civils avec
-des immortelles à la boutonnière, les discours au pied de la Colonne,
-les fêtes de la Commune à l'Hôtel de Ville, les revues de Cluseret,
-les sorties, la bataille, la gare de Clamart et tous ces petits murs
-où l'on s'abritait pour tirer sur les gendarmes; ensuite Satory, les
-pontons, les commissaires, les transbordements d'un navire à l'autre,
-ces allées et venues qui vous faisaient dix fois prisonniers par les
-changements de prisons; enfin la salle des conseils de guerre, tous ces
-officiers en grand costume assis au fond en fer à cheval, les voitures
-cellulaires, l'embarquement, le départ, tout cela confondu dans le
-tangage et l'abasourdissement des premiers jours de mer.</p>
-
-<p>Ouf!</p>
-
-<p>J'ai comme un masque de fatigue, de poussière, de je ne sais pas quoi
-collé sur la figure. Il me semble que je ne me suis pas lavé depuis dix
-ans.</p>
-
-<p>Oh! oui, ça va me sembler bon de prendre pied quelque part, de faire
-halte. Ils disent que là-bas j'aurai un bout de terrain, des outils,
-une petite maison... Une petite maison! Nous en avions rêvé une, ma
-femme et moi, du côté de Saint-Mandé: basse, avec un petit jardin
-étalé devant, comme un tiroir ouvert plein de légumes et de fleurs.
-On serait venu là le dimanche, du matin au soir, prendre de l'air et
-du soleil pour toute la semaine. Puis les enfants grandis, mis au
-commerce, on s'y serait retiré bien tranquille. Pauvre bête, va, te
-voilà retiré maintenant, et tu vas l'avoir ta maison de campagne!</p>
-
-<p>Ah! malheur, quand je pense que c'est la politique qui est la cause de
-tout. «Je m'en défiais pourtant de cette sacrée politique. J'en avais
-toujours eu peur. D'abord je n'étais pas riche, et, avec mon fonds
-à payer, je n'avais pas beaucoup le temps de lire les journaux, ni
-d'aller entendre les beaux parleurs dans les réunions. Mais le maudit
-siège est arrivé, la garde nationale, rien à faire qu'à brailler et à
-boire. Ma foi! je suis allé aux clubs avec les autres, et tous leurs
-grands mots ont fini par me griser.</p>
-
-<p>Les droits de l'ouvrier! le bonheur du peuple!</p>
-
-<p>Quand la Commune est venue, j'ai cru que c'était l'âge d'or des pauvres
-gens qui arrivait. D'autant qu'on m'avait nommé capitaine, et que tous
-ces états-majors habillés de frais, ces galons, ces brandebourgs, ces
-aiguillettes donnaient beaucoup d'ouvrage à la maison. Plus tard, quand
-j'ai vu comment tout cela marchait, j'aurais bien voulu m'en aller,
-mais j'avais peur de passer pour un lâche.</p>
-
-<p>Qu'est-ce qu'il y a donc là-haut? Les porte-voix ronflent. Des grosses
-bottes courent sur le pont mouillé... Ces matelots, pourtant quelle
-dure existence ça mène. En voilà que le sifflet du quartier-maître
-vient de prendre en plein sommeil. Ils montent sur le pont encore tout
-endormis, tout suants. Il faut courir dans le noir, dans le froid. Les
-planches glissent, les cordages sont gelés et brûlent les mains qui
-s'y accrochent. Et pendant qu'ils sont pendus là-haut, au bout des
-vergues, ballottés entre le ciel et l'eau, à rouler de grandes toiles
-toutes raides, un coup de vent arrive qui les arrache, les emporte, les
-éparpille en pleine mer comme un vol de mouettes. Ah! c'est une vie
-autrement rude que celle de l'ouvrier parisien, et autrement mal payée.
-Cependant ces gens-là ne se plaignent pas, ne se révoltent pas. Ils
-vous ont des airs tranquilles, des yeux clairs bien décidés, et tant de
-respect pour leurs chefs! On voit bien qu'ils ne sont pas venus souvent
-dans nos clubs.</p>
-
-<p>Décidément c'est une tempête. La frégate est secouée horriblement.
-Tout danse, tout craque. Des paquets d'eau s'abattent sur le pont avec
-un bruit de tonnerre; puis pendant cinq minutes ce sont de petites
-rigoles qui s'écoulent de tous côtés. Autour de moi, on commence à se
-secouer. Il y en a qui ont le mal de mer, d'autres qui ont peur. Cette
-immobilité forcée dans le danger, c'est bien la pire des prisons... Et
-dire que pendant que nous sommes là parqués comme un bétail, ballottés
-à tâtons dans ce vacarme sinistre qui nous entoure, tous ces beaux fils
-de la Commune à écharpes d'or, à plastrons rouges, tous ces poseurs,
-tous ces lâches qui nous poussaient en avant, sont bien tranquilles
-dans des cafés, dans des théâtres, à Londres, à Genève, tout près de
-France. Quand j'y songe, il me vient des rages!</p>
-
-<p>Toute la batterie est réveillée. On s'appelle d'un hamac à l'autre; et
-comme on est tous Parisiens, on commence à blaguer, à ricaner. Moi, je
-fais semblant de dormir, pour qu'on me laisse tranquille. Quel horrible
-supplice de n'être jamais seul, de vivre à tas! Il faut se monter à
-la colère des autres, dire comme eux, affecter des haines qu'on n'a
-pas, sous peine de passer pour un mouchard. Et toujours la blague, la
-blague... Quelle mer, bon Dieu! On sent que le vent creuse de grands
-trous noirs où la frégate plonge et tourbillonne... Allons, j'ai bien
-fait de ne pas les emmener. C'est si bon de penser à cette heure
-qu'ils sont là-bas bien abrités dans notre petite chambre! Du fond de
-la batterie noire, il me semble que je vois le rayon de lampe abaissé
-sur tous ces fronts, les enfants endormis et la mère penchée qui songe
-et qui travaille...</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LES_FEES_DE_FRANCE" id="LES_FEES_DE_FRANCE">LES FÉES DE FRANCE</a></h4>
-
-
-<h5>CONTE FANTASTIQUE</h5>
-
-
-<p>&mdash;Accusée, levez-vous, dit le président.</p>
-
-<p>Un mouvement se fit au banc hideux des pétroleuses, et quelque chose
-d'informe et de grelottant vint s'appuyer contre la barre. C'était
-un paquet de haillons, de trous, de pièces, de ficelles, de vieilles
-fleurs, de vieux panaches, et là-dessous une pauvre figure fanée,
-tannée, ridée, crevassée, où la malice de deux petits yeux noirs
-frétillait au milieu des rides comme un lézard à la fente d'un vieux
-mur.</p>
-
-<p>«Comment vous appelez-vous? lui demanda-t-on.</p>
-
-<p>&mdash;Mélusine.</p>
-
-<p>&mdash;Vous dites?...»</p>
-
-<p>Elle répéta très gravement:</p>
-
-<p>«Mélusine.»</p>
-
-<p>Sous sa forte moustache de colonel de dragons, le président eut un
-sourire, mais il continua sans sourciller:</p>
-
-<p>«Votre âge?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais plus.</p>
-
-<p>&mdash;Votre profession?</p>
-
-<p>&mdash;Je suis fée!...»</p>
-
-<p>Pour le coup l'auditoire, le conseil, le commissaire du gouvernement
-lui-même, tout le monde partit d'un grand éclat de rire; mais cela
-ne la troubla point, et de sa petite voix claire et chevrotante, qui
-montait haut dans la salle et planait comme une voix de rêve, la
-vieille reprit:</p>
-
-<p>«Ah! les fées de France, où sont-elles? Toutes mortes, mes bons
-messieurs. Je suis la dernière; il ne reste plus que moi... En vérité,
-c'est grand dommage, car la France était bien plus belle quand elle
-avait encore ses fées. Nous étions la poésie du pays, sa foi, sa
-candeur, sa jeunesse. Tous les endroits que nous hantions, les fonds
-de parc embroussaillés, les pierres des fontaines, les tourelles des
-vieux châteaux, les brumes d'étangs, les grandes landes marécageuses
-recevaient de notre présence je ne sais quoi de magique et d'agrandi.
-A la clarté fantastique des légendes, on nous voyait passer un peu
-partout traînant nos jupes dans un rayon de lune, ou courant sur
-les prés à la pointe des herbes. Les paysans nous aimaient, nous
-vénéraient.</p>
-
-<p>«Dans les imaginations naïves, nos fronts couronnés de perles, nos
-baguettes, nos quenouilles enchantées mêlaient un peu de crainte à
-l'adoration. Aussi nos sources restaient toujours claires Les charrues
-s'arrêtaient aux chemins que nous gardions; et comme nous donnions le
-respect de ce qui est vieux, nous, les plus vieilles du monde, d'un
-bout de la France à l'autre on laissait les forêts grandir, les pierres
-crouler d'elles-mêmes.</p>
-
-<p>«Mais le siècle a marché. Les chemins de fer sont venus. On a creusé
-des tunnels, comblé les étangs, et fait tant de coupes d'arbres, que
-bientôt nous n'avons plus su où nous mettre. Peu à peu les paysans
-n'ont plus cru à nous. Le soir, quand nous frappions à ses volets,
-Robin disait: «C'est le vent» et se rendormait. Les femmes venaient
-faire leurs lessives dans nos étangs. Dès lors ç'a été fini pour nous.
-Comme nous ne vivions que de la croyance populaire, en la perdant,
-nous avons tout perdu. La vertu de nos baguettes s'est évanouie, et
-de puissantes reines que nous étions, nous nous sommes trouvées de
-vieilles femmes, ridées, méchantes comme des fées qu'on oublie; avec
-cela notre pain à gagner et des mains qui ne savaient rien faire.
-Pendant quelque temps, on nous a rencontrées dans les forêts traînant
-des charges de bois mort, ou ramassant des glanes au bord des routes.
-Mais les forestiers étaient durs pour nous, les paysans nous jetaient
-des pierres. Alors, comme les pauvres qui ne trouvent plus à gagner
-leur vie au pays, nous sommes allées la demander au travail des grandes
-villes.</p>
-
-<p>«Il y en a qui sont entrées dans des filatures. D'autres ont vendu des
-pommes l'hiver, au coin des ponts, ou des chapelets à la porte des
-églises. Nous poussions devant nous des charrettes d'oranges, nous
-tendions aux passants des bouquets d'un sou dont personne ne voulait,
-et les petits se moquaient de nos mentons branlants, et les sergents
-de ville nous faisaient courir, et les omnibus nous renversaient. Puis
-la maladie, les privations, un drap d'hospice sur la tête... Et voilà
-comme la France a laissé toutes ses fées mourir. Elle en a été bien
-punie!</p>
-
-<p>«Oui, oui, riez, mes braves gens. En attendant, nous venons de voir
-ce que c'est qu'un pays qui n'a plus de fées. Nous avons vu tous ces
-paysans repus et ricaneurs ouvrir leurs huches aux Prussiens et leur
-indiquer les routes. Voilà! Robin ne croyait plus aux sortilèges;
-mais il ne croyait pas davantage à la patrie... Ah! si nous avions été
-là, nous autres, de tous ces Allemands qui sont entrés en France pas
-un ne serait sorti vivant. Nos draks, nos feux follets les auraient
-conduits dans des fondrières. A toutes ces sources pures qui portaient
-nos noms, nous aurions mêlé des breuvages enchantés qui les auraient
-rendus fous; et dans nos assemblées, au clair de lune, d'un mot
-magique, nous aurions si bien confondu les routes, les rivières, si
-bien enchevêtré de ronces, de broussailles, ces dessous de bois où ils
-allaient toujours se blottir, que les petits yeux de chat de M. de
-Moltke n'auraient jamais pu s'y reconnaître. Avec nous, les paysans
-auraient marché. Des grandes fleurs de nos étangs nous aurions fait des
-baumes pour les blessures, les fils de la Vierge nous auraient servi
-de charpie; et sur les champs de bataille, le soldat mourant aurait vu
-la fée de son canton se pencher sur ses yeux à demi fermés pour lui
-montrer un coin de bois, un détour de route, quelque chose qui lui
-rappelle le pays. C'est comme cela qu'on fait la guerre nationale, la
-guerre sainte. Mais hélas! dans les pays qui ne croient plus, dans les
-pays qui n'ont plus de fées, cette guerre-là n'est pas possible.»</p>
-
-<p>Ici la petite voix grêle s'interrompit un moment, et le président prit
-la parole:</p>
-
-<p>«Tout ceci ne nous dit pas ce que vous faisiez du pétrole qu'on a
-trouvé sur vous quand les soldats vous ont arrêtée.</p>
-
-<p>&mdash;Je brûlais Paris, mon bon monsieur, répondit la vieille très
-tranquillement. Je brûlais Paris parce que je le hais, parce qu'il rit
-de tout, parce que c'est lui qui nous a tuées. C'est Paris qui a envoyé
-des savants pour analyser nos belles sources miraculeuses, et dire au
-juste ce qu'il entrait de fer et de soufre dedans. Paris s'est moqué de
-nous sur ses théâtres. Nos enchantements sont devenus des trucs, nos
-miracles des gaudrioles, et l'on a vu tant de vilains visages passer
-dans nos robes roses, nos chars ailés, au milieu de clairs de lune
-en feu de Bengale, qu'on ne peut plus penser à nous sans rire... Il
-y avait des petits enfants qui nous connaissaient par nos noms, nous
-aimaient, nous craignaient un peu; mais au lieu des beaux livres tout
-en or et en images, où ils apprenaient notre histoire, Paris maintenant
-leur a mis dans les mains la science à la portée des enfants, de
-gros bouquins d'où l'ennui monte comme une poussière grise et efface
-dans les petits yeux nos palais enchantés et nos miroirs magiques...
-Oh! oui, j'ai été contente de le voir flamber, votre Paris... C'est
-moi qui remplissais les boîtes des pétroleuses, et je les conduisais
-moi-même aux bons endroits: «Allez, mes filles, brûlez tout, brûlez,
-brûlez!...»</p>
-
-<p>«&mdash;Décidément cette vieille est folle, dit le président. Emmenez-la.»</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="DEUXIEME_PARTIE" id="DEUXIEME_PARTIE">DEUXIÈME PARTIE</a></h3>
-
-
-<h4>CAPRICES ET SOUVENIRS</h4>
-
-
-
-<hr class="tb" />
-<h4><a name="UN_TENEUR_DE_LIVRES" id="UN_TENEUR_DE_LIVRES">UN TENEUR DE LIVRES</a></h4>
-
-
-<p>«Brr... quel brouillard!...» dit le bonhomme en mettant le pied dans la
-rue. Vite il retrousse son collet, ferme son cache-nez sur sa bouche,
-et la tête baissée, les mains dans ses poches de derrière, il part pour
-le bureau en sifflotant.</p>
-
-<p>Un vrai brouillard, en effet. Dans les rues, ce n'est rien encore; au
-cœur des grandes villes le brouillard ne tient pas plus que la neige.
-Les toits le déchirent, les murs l'absorbent; il se perd dans les
-maisons à mesure qu'on les ouvre, fait les escaliers glissants, les
-rampes humides. Le mouvement des voitures, le va-et-vient des passants,
-ces passants du matin, si pressés et si pauvres, le hache, l'emporte,
-le disperse. Il s'accroche aux vêtements de bureau, étriqués et minces,
-aux waterproofs des fillettes de magasin, aux petits voiles flasques,
-aux grands cartons de toile cirée. Mais sur les quais encore déserts,
-sur les ponts, la berge, la rivière, c'est une brume lourde, opaque,
-immobile, où le soleil monte, là-haut, derrière Notre-Dame, avec des
-lueurs de veilleuse dans un verre dépoli.</p>
-
-<p>Malgré le vent, malgré la brume, l'homme en question suit les quais,
-toujours les quais, pour aller à son bureau. Il pourrait prendre un
-autre chemin, mais la rivière paraît avoir un attrait mystérieux pour
-lui. C'est son plaisir de s'en aller Je long des parapets, de frôler
-ces rampes de pierre usées aux coudes des flâneurs. A cette heure, et
-par le temps qu'il fait, les flâneurs sont rares. Pourtant, de loin en
-loin, on rencontre une femme chargée de linge qui se repose contre te
-parapet, ou quelque pauvre diable accoudé, penché vers l'eau d'un air
-d'ennui. Chaque fois l'homme se retourne, les regarde curieusement et
-l'eau après eux, comme si une pensée intime mêlait dans son esprit ces
-gens à la rivière.</p>
-
-<p>Elle n'est pas gaie, ce matin, la rivière. Ce brouillard qui monte
-entre les vagues semble l'alourdir. Les toits sombres des rives, tous
-ces tuyaux de cheminée inégaux et penchés qui se reflètent, se croisent
-et fument au milieu de l'eau, font penser à je ne sais quelle lugubre
-usine qui, du fond de la Seine, enverrait à Paris toute sa fumée en
-brouillard. Notre homme, lui, n'a pas l'air de trouver cela si triste.
-L'humidité le pénètre de partout, ses vêtements n'ont pas un fil de
-sec; mais il s'en va tout de même en sifflotant avec un sourire heureux
-au coin des lèvres. Il y a si longtemps qu'il est fait aux brumes de la
-Seine! Puis il sait que là-bas, en arrivant, il va trouver une bonne
-chancelière bien fourrée, son poêle qui ronfle en l'attendant, et la
-petite plaque chaude où il fait son déjeuner tous les matins. Ce sont
-là de ces bonheurs d'employé, de ces joies de prison que connaissent
-seulement ces pauvres êtres rapetissés dont toute là vie tient dans une
-encoignure.</p>
-
-<p>«Il ne faut pas que j'oublie d'acheter des pommes», se dit-il de
-temps en temps, et il siffle, et il se dépêche. Vous n'avez jamais vu
-quelqu'un aller à son travail aussi gaiement.</p>
-
-<p>Les quais, toujours les quais, puis un pont. Maintenant le voilà
-derrière Notre-Dame. A cette pointe de l'île, le brouillard est plus
-intense que jamais. Il vient de trois côtés à la fois, noie à moitié
-les hautes tours, S'amasse à l'angle du pont, comme s'il voulait cacher
-quelque chose. L'homme s'arrête; c'est là.</p>
-
-<p>On distingue confusément des ombres sinistres, des gens accroupis sur
-le trottoir qui ont l'air d'attendre, et comme aux grilles des hospices
-et des squares, des éventaires étalés, avec des rangées de biscuits,
-d'oranges, de pommes. Oh! les belles pommes si fraîches, si rouges sous
-la buée... Il en remplit ses poches, en souriant à la marchande qui
-grelotte, les pieds sur sa chaufferette; ensuite il pousse une porte
-dans le brouillard, traverse une petite cour où stationne une charrette
-attelée.</p>
-
-<p>«Est-ce qu'il y a quelque chose pour nous?» demande-t-il en passant. Un
-charretier, tout ruisselant, lui répond:</p>
-
-<p>«Oui, monsieur, et même quelque chose de gentil.»</p>
-
-<p>Alors il entre vite dans son bureau.</p>
-
-<p>C'est là qu'il fait chaud, et qu'on est bien. Le poêle ronfle dans
-un coin. La chancelière est à sa place. Son petit fauteuil l'attend,
-bien au jour, près de la fenêtre. Le brouillard en rideau sur les
-vitres fait une lumière unie et douce, et les grands livres à dos vert
-s'alignent correctement sur leurs casiers. Un vrai cabinet de notaire.</p>
-
-<p>L'homme respire; il est chez lui.</p>
-
-<p>Avant de se mettre à l'ouvrage, il ouvre une grande armoire, en tire
-des manches de lustrine qu'il passe soigneusement, un petit plat de
-terre rouge, des morceaux de sucre qui viennent du café, et il commence
-à peler ses pommes, en regardant autour de lui avec satisfaction. Le
-fait est qu'on ne peut pas trouver un bureau plus gai, plus clair,
-mieux en ordre. Ce qu'il y a de singulier, par exemple, c'est ce bruit
-d'eau qu'on entend de partout, qui vous entoure, vous enveloppe, comme
-si on était dans une chambre de bateau. En bas la Seine se heurte en
-grondant aux arches du pont, déchire son flot d'écume à cette pointe
-d'île toujours encombrée de planches, de pilotis, d'épaves. Dans la
-maison même, tout autour du bureau, c'est un ruissellement d'eau jetée
-à pleines cruches, le fracas d'un grand lavage. Je ne sais pas pourquoi
-cette eau vous glace rien qu'à l'entendre. On sent qu'elle claque sur
-un sol dur, qu'elle rebondit sur de larges dalles, des tables de marbre
-qui la font paraître encore plus froide.</p>
-
-<p>Qu'est-ce qu'ils ont donc tant à laver dans cette étrange maison?
-Quelle tache ineffaçable?</p>
-
-<p>Par moments, quand ce ruissellement s'arrête, là-bas, au fond, ce sont
-des gouttes qui tombent une à une, comme après un dégel ou une grande
-pluie. On dirait que le brouillard, amassé sur les toits, sur les murs,
-se fond à la chaleur du poêle et dégoutte continuellement.</p>
-
-<p>L'homme n'y prend pas garde. Il est tout entier à ses pommes qui
-commencent à chanter dans le plat rouge avec un petit parfum de
-caramel, et cette jolie chanson l'empêche d'entendre le bruit d'eau, le
-sinistré bruit d'eau.</p>
-
-<p>«Quand vous voudrez, greffier!...» dit une voix enroulée dans là pièce
-du fond. Il jette un regard sur ses pommes, et s'en va bien à regret.
-Où va-t-il? Par la porte entr'ouverte une minute, il vient un air
-fade et froid qui sent les roseaux, le marécage, et comme une vision
-de hardes en train de sécher sur des cordes, des blouses fanées,
-des bourgerons, une robe d'indienne pendue tout de son long par les
-manches, et qui s'égoutte, qui s'égoutte.</p>
-
-<p>C'est fini. Le voilà qui rentre. Il dépose sur sa table de menus objets
-tout trempés d'eau, et revient frileusement vers le poêle dégourdir ses
-mains rouges de froid.</p>
-
-<p>«Il faut être enragé vraiment, par ce temps-là..., se dit-il en
-frissonnant; qu'est-ce qu'elles ont donc toutes?»</p>
-
-<p>Et comme il est bien réchauffé, et que son sucre commence à faire
-la perle aux bords du plat, il se met à déjeuner sur un coin de son
-bureau. Tout en mangeant, il a ouvert un de ses registres, et le
-feuillette avec complaisance. Il est si bien tenu ce grand livré! Des
-lignes droites, des entêtes à l'encre bleue, des petits reflets de
-poudre d'or, des buvards à chaque page, un soin, un ordre...</p>
-
-<p>Il paraît que les affaires vont bien. Le brave homme a l'air satisfait
-d'un comptable en face d'un bon inventaire de fin d'année. Pendant
-qu'il se délecte à tourner les pages de son livre, les portes s'ouvrent
-dans la salle à côté, les pas d'une foule sonnent sur les dalles; on
-parle à demi-voix comme dans une église.</p>
-
-<p>«Oh! qu'elle est jeune... Quel dommage!...»</p>
-
-<p>Et l'on se pousse et l'on chuchotte...</p>
-
-<p>Qu'est-ce que cela peut lui faire à lui qu'elle soit jeune?
-Tranquillement, en achevant ses pommes, il attire devant lui les objets
-qu'il a apportés tout à l'heure. Un dé plein de sable, un porte-monnaie
-avec un sou dedans, de petits ciseaux rouillés, si rouillés qu'on ne
-pourra plus jamais s'en servir&mdash;oh! plus jamais;&mdash;un livret d'ouvrière
-dont les pages sont collées entre elles; une lettre en loques, effacée,
-où l'on peut lire quelques mots: «<i>L'enfant... pas d'arg... mois de
-nourrice</i>...»</p>
-
-<p>Le teneur de livre hausse les épaules avec l'air de dire:</p>
-
-<p>«Je connais ça...»</p>
-
-<p>Puis il prend sa plume, souffle soigneusement les mies de pain tombées
-sur son grand livre, fait un geste pour bien poser sa main, et de
-sa plus belle ronde il écrit le nom qu'il vient de déchiffrer sur le
-livret mouillé:</p>
-
-<p><i>Félicie Rameau, brunisseuse, dix-sept ans</i>.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="AVEC_TROIS_CENT_MILLE_FRANCS" id="AVEC_TROIS_CENT_MILLE_FRANCS">AVEC TROIS CENT MILLE FRANCS</a></h4>
-
-
-<h5>QUE M'A PROMIS GIRARDIN!...</h5>
-
-
-<p>Ne vous est-il jamais arrivé de sortir de chez vous, le pied léger et
-l'âme heureuse, et après deux heures de courses dans Paris, de rentrer
-tout mal en train, affaissé par une tristesse sans cause, un malaise
-incompréhensible? Vous vous dites: «Qu'est-ce que j'ai donc?...» Mais
-vous avez beau chercher, vous ne trouvez rien. Toutes vos courses
-ont été bonnes, le trottoir sec, le soleil chaud; et pourtant vous
-vous sentez au cœur une angoisse douloureuse, comme l'impression d'un
-chagrin ressenti.</p>
-
-<p>C'est qu'en ce grand Paris, où la foule se sent inobservée et libre, on
-ne peut faire un pas sans se heurter à quelque détresse envahissante
-qui vous éclabousse et vous laisse sa marque en passant. Je ne parle
-pas seulement des infortunes qu'on connaît, auxquelles on s'intéresse,
-de ces chagrins d'ami qui sont un peu les nôtres et dont la rencontre
-subite vous serre le cœur comme un remords; ni même de ces chagrins
-d'indifférents, qu'on n'écoute que d'une oreille, et qui vous navrent
-sans qu'on s'en doute. Je parle de ces douleurs tout à fait étrangères,
-qu'on n'entrevoit qu'au passage, en une minute, dans l'activité de la
-course et la confusion de la rue.</p>
-
-<p>Ce sont des lambeaux de dialogues saccadés au train des voitures, des
-préoccupations sourdes et aveugles qui parlent toutes seules et très
-haut, des épaules lasses, des gestes fous, des yeux de fièvre, des
-visages blêmes gonflés de larmes, des deuils récents mal essuyés aux
-voiles noirs. Puis des détails furtifs, et si légers! Un collet d'habit
-brossé, usé, qui cherche l'ombre, une serinette sans voix tournant
-à vide sous un porche, un ruban de velours au cou d'une bossue,
-cruellement noué bien droit entre les épaules contrefaites... Toutes
-ces visions de malheurs inconnus passent vite, et vous les oubliez en
-marchant, mais vous avez senti le frôlement de leur tristesse, vos
-vêtements se sont imprégnés de l'ennui qu'ils traînaient après eux, et
-à la fin de la journée vous sentez remuer tout ce qu'il y a en vous
-d'ému, de douloureux, parce que sans vous en apercevoir vous avez
-accroché au coin d'une rue, au seuil d'une porte, ce fil invisible qui
-lie toutes les infortunes et les agite à la même secousse.</p>
-
-<p>Je pensais à cela l'autre matin&mdash;car c'est surtout le matin que Paris
-montre ses misères&mdash;en voyant marcher devant moi un pauvre diable
-étriqué dans un paletot trop mince qui faisait paraître ses enjambées
-plus longues, et exagérait férocement tous ses gestes. Courbé en deux,
-tourmenté comme un arbre en plein vent, cet homme s'en allait très
-vite. De temps en temps, sa main plongeait dans une de ses poches de
-derrière, et y cassait un petit pain qu'il dévorait furtivement, comme
-honteux de manger dans la rue.</p>
-
-<p>Les maçons me donnent appétit, quand je les vois, assis sur les
-trottoirs, mordre au beau mitan de leur miche fraîche. Les petits
-employés aussi me font envie, lorsqu'ils reviennent en courant de la
-boulangerie au bureau, la plume à l'oreille, la bouche pleine, tout
-réjouis de ce repas au grand air. Mais ici on sentait la honte de la
-vraie faim, et c'était pitié de voir ce malheureux n'osant manger que
-par miettes le pain qu'il broyait au fond de sa poche.</p>
-
-<p>Je le suivais depuis un moment quand tout à coup, comme il arrive
-souvent dans ces existences déroutées, il changea brusquement de
-direction et d'idée, et en se retournant se trouva face à face avec
-moi.</p>
-
-<p>«Tiens! vous voilà...» Par hasard, je le connaissais un peu. C'était
-un de ces brasseurs d'affaires comme il en pousse tant entre les pavés
-de Paris, homme à inventions, fondateur de journaux Impossibles,
-autour duquel il s'était fait pendant un certain temps beaucoup de
-réclames et de bruit imprimé, et qui depuis trois mois avait disparu
-dans un formidable plongeon. Après un bouillonnement de quelques jours
-à l'endroit de sa chute, le flot s'était uni, refermé, et il n'avait
-plus été question de lui. En me voyant, il se troubla, et pour couper
-court à toute question, sans doute aussi pour détourner mon regard de
-sa tenue sordide et de son sou de pain, il se mit à me parler très
-vite, d'un ton faussement joyeux... Ses affaires allaient bien, très
-bien... Ça n'avait été qu'un temps d'arrêt. En ce moment, il tenait une
-affaire magnifique... Un grand journal industriel à images... Beaucoup
-d'argent, un traité d'annonces superbe!... Et sa figure s'animait en
-parlant. Sa taille se redressait. Peu à peu il prit un ton protecteur,
-comme s'il était déjà dans son bureau de rédaction, me demanda même des
-articles.</p>
-
-<p>«Et vous savez, ajouta-t-il, d'un air de triomphe, c'est une affaire
-sûre... je commence avec trois cent mille francs que m'a promis
-Girardin!»</p>
-
-<p>Girardin!</p>
-
-<p>C'est bien le nom qui vient toujours à la bouche de ces visionnaires.
-Quand on le prononce devant moi, ce nom, il me semble voir des
-quartiers neufs, de grandes bâtisses inachevées, des journaux tout
-frais imprimés, avec des listes d'actionnaires et d'administrateurs.
-Que de fois j'ai entendu dire, à propos de projets insensés: «Il
-faudra parler de ça à Girardin!...»</p>
-
-<p>Et lui aussi, le pauvre diable, cette idée lui était venue de parler de
-ça à Girardin. Toute la nuit, il avait dû préparer son plan, aligner
-des chiffres; puis il était sorti, et en marchant, en s'agitant,
-l'affaire était devenue si belle, qu'au moment de notre rencontre il
-lui paraissait impossible que Girardin lui refusât ses trois cent mille
-francs. En disant qu'on les lui avait promis, le malheureux ne mentait
-pas, il ne faisait que continuer son rêve.</p>
-
-<p>Pendant qu'il me parlait, nous étions bousculés, poussés contre le mur.
-C'était sur le trottoir d'une de ces rues si agitées qui vont de la
-Bourse à la Banque, pleines de gens pressés, distraits, tout à leurs
-affaires, boutiquiers anxieux courant retirer leurs billets, petits
-boursiers à figures basses qui se jettent des chiffres à l'oreille en
-passant. Et d'entendre tous ces beaux projets au milieu de cette foule,
-dans ce quartier de spéculateurs où l'on sent comme la hâte et la
-fièvre des jeux de hasard, cela me donnait le frisson d'une histoire de
-naufrage racontée en pleine mer. Je voyais réellement tout ce que cet
-homme me disait, ses catastrophes sur d'autres visages, et ses espoirs
-rayonnants dans d'autres yeux égarés. Il me quitta brusquement, comme
-il m'avait abordé, jeté à corps perdu dans ce tourbillon de folies, de
-rêves, de mensonges, ce que ces gens-là appellent d'un ton sérieux «
-les affaires».</p>
-
-<p>Au bout de cinq minutes, je l'avais oublié, mais le soir, rentré chez
-moi, quand je secouai avec la poussière des rues toutes les tristesses
-de la journée, je revis cette figure tourmentée et pâle, le petit pain
-d'un sou, et le geste qui soulignait ces paroles fastueuses: «Avec
-trois cent mille francs que m'a promis Girardin!...»</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="ARTHUR" id="ARTHUR">ARTHUR</a></h4>
-
-
-<p>Il y a quelques années, j'habitais un petit pavillon aux
-Champs-Élysées, dans le passage des Douze-Maisons. Figurez-vous
-un coin de faubourg perdu, niché au milieu de ces grandes avenues
-aristocratiques, si froides, si tranquilles, qu'il semble qu'on n'y
-passe qu'en voiture. Je ne sais quel caprice de propriétaire, quelle
-manie d'avare ou de vieux laissait traîner ainsi au cœur de ce beau
-quartier ces terrains vagues, ces petits jardins moisis, ces maisons
-basses, bâties de travers, avec l'escalier en dehors et des terrasses
-de bois pleines de linge étendu, de cages à lapins, de chats maigres,
-de corbeaux apprivoisés. Il y avait là des ménages d'ouvriers, de
-petits rentiers, quelques artistes,&mdash;on en trouve partout où il reste
-des arbres,&mdash;et enfin deux ou trois garnis d'aspect sordide, comme
-encrassés par des générations de misères. Tout autour, la splendeur et
-le bruit des Champs-Élysées, un roulement continu, un cliquetis de
-harnais et de pas fringants, les portes cochères lourdement refermées,
-les calèches ébranlant les porches, des pianos étouffés, les violons de
-Mabille, un horizon de grands hôtels muets, aux angles arrondis, avec
-leurs vitres nuancées par des rideaux de soie claire et leurs hautes
-glaces sans tain, où montent les dorures des candélabres et les fleurs
-rares des jardinières...</p>
-
-<p>Cette ruelle noire des Douze-Maisons, éclairée seulement d'un réverbère
-au bout, était comme la coulisse du beau décor environnant. Tout ce
-qu'il y avait de paillons dans ce luxe venait se réfugier là, galons de
-livrées, maillots de clowns, toute une bohème de palefreniers anglais,
-d'écuyers du Cirque, les deux petits postillons de l'Hippodrome avec
-leurs poneys jumeaux et leurs affiches-réclames, la voiture aux
-chèvres, les guignols, les marchandes d'oublies, et puis des tribus
-d'aveugles qui revenaient le soir, chargés de pliants, d'accordéons, de
-sébiles. Un de ces aveugles se maria pendant que j'habitais le passage.
-Cela nous valut toute la nuit un concert fantastique de clarinettes, de
-hautbois, d'orgues, d'accordéons, où l'on voyait très bien défiler tous
-les ponts de Paris avec leurs psalmodies différentes... A l'ordinaire
-cependant, le passage était assez tranquille. Ces errants de la rue
-ne rentraient qu'à la brune, et si las! Il n'y avait de tapage que le
-samedi, lorsque Arthur touchait sa paye.</p>
-
-<p>C'était mon voisin, cet Arthur. Un petit mur allongé d'un treillage
-séparait seul mon pavillon du garni qu'il habitait avec sa femme.
-Aussi, bien malgré moi, sa vie se trouvait-elle mêlée à la mienne; et
-tous les samedis j'entendais, sans en rien perdre, l'horrible drame
-si parisien qui se jouait dans ce ménage d'ouvriers. Cela commençait
-toujours de la même façon. La femme préparait le dîner; les enfants
-tournaient autour d'elle. Elle leur parlait doucement, s'affairait.
-Sept heures, huit heures: personne... A mesure que le temps se passait,
-sa voix changeait, roulait des larmes, devenait nerveuse. Les enfants
-avaient faim, sommeil, commençaient à grogner. L'homme n'arrivait
-toujours pas. On mangeait sans lui. Puis, la marmaille couchée,
-le poulailler endormi, elle venait sur le balcon de bois, et je
-l'entendais dire tout bas en sanglotant:</p>
-
-<p>«Oh! la canaille! la canaille!»</p>
-
-<p>Des voisins qui rentraient la trouvaient là. On la plaignait.</p>
-
-<p>«Allez donc vous coucher, madame Arthur. Vous savez bien qu'il ne
-rentrera pas, puisque c'est le jour de paye.»</p>
-
-<p>Et des conseils, des commérages.</p>
-
-<p>«A votre place, voilà comme je ferais... Pourquoi ne le dites-vous pas
-à son patron?»</p>
-
-<p>Tout cet apitoiement la faisait pleurer davantage; mais elle persistait
-dans son espoir, dans son attente, s'y énervait, et les portes fermées,
-le passage muet, se croyant bien seule, restait accoudée là, ramassée
-toute dans une idée fixe, se racontant à elle-même et très haut ses
-tristesses avec ce laisser-aller du peuple qui a toujours une moitié de
-sa vie dans la rue. C'étaient des loyers en retard, les fournisseurs
-qui la tourmentaient, le boulanger qui refusait le pain... Comment
-ferait-elle, s'il rentrait encore sans argent? A la fin, la lassitude
-la prenait de guetter les pas attardés, de compter les heures. Elle
-rentrait; mais longtemps après, quand je croyais tout fini, on toussait
-près de moi sur la galerie. Elle était encore là, la malheureuse,
-ramenée par l'inquiétude, se tuant les yeux à regarder dans cette
-ruelle noire, et n'y voyant que sa détresse.</p>
-
-<p>Vers une heure, deux heures, quelquefois plus tard, on chantait au
-bout du passage. C'était Arthur qui rentrait. Le plus souvent, il se
-faisait accompagner, traînait un camarade jusqu'à sa porte: «Viens
-donc ... viens donc...» et même là, il flânait encore, ne pouvait
-se décider à rentrer, sachant bien ce qui l'attendait chez lui...
-En montant l'escalier, le silence de la maison endormie qui lui
-renvoyait son pas lourd le gênait comme un remords. Il parlait seul,
-tout haut, s'arrêtant devant chaque taudis: «Bonsoir, ma'me Weber...
-bonsoir, ma'me Mathieu.» Et si on ne lui répondait pas, c'était une
-bordée d'injures, jusqu'au moment où toutes les portes, toutes les
-fenêtres s'ouvraient pour lui renvoyer ses malédictions. C'est ce qu'il
-demandait. Son vin aimait le train, les querelles. Et puis, comme cela,
-il s'échauffait, arrivait en colère, et sa rentrée lui faisait moins
-peur.</p>
-
-<p>Elle était terrible, cette rentrée...</p>
-
-<p>«Ouvre, c'est moi...»</p>
-
-<p>J'entendais les pieds nus de la femme sur le carreau, le frottement des
-allumettes, et l'homme qui, dès en entrant, essayait de bégayer une
-histoire, toujours la même: les camarades, l'entraînement... Chose,
-tu sais bien... Chose qui travaille au chemin de fer. La femme ne
-l'écoutait pas:</p>
-
-<p>«Et l'argent?</p>
-
-<p>&mdash;J'en ai plus, disait la voix d'Arthur.</p>
-
-<p>&mdash;Tu mens!...»</p>
-
-<p>Il mentait en effet. Même dans l'entraînement du vin, il réservait
-toujours quelques sous, pensant d'avance à sa soif du lundi; et
-c'est ce restant de paye qu'elle essayait de lui arracher. Arthur se
-débattait:</p>
-
-<p>«Puisque je te dis que j'ai tout bu!» criait-il. Sans répondre, elle
-s'accrochait à lui de toute son indignation, de tous ses nerfs, le
-secouait, le fouillait, retournait ses poches. Au bout d'un moment,
-j'entendais l'argent qui roulait par terre, la femme se jetant dessus
-avec un rire de triomphe.</p>
-
-<p>«Ah! tu vois bien.»</p>
-
-<p>Puis un juron, des coups sourds..., c'est l'ivrogne qui se vengeait.
-Une fois en train de battre; il ne s'arrêtait plus. Tout ce qu'il y
-a de mauvais, de destructeur dans ces affreux vins de barrière lui
-montait au cerveau et voulait sortir. La femme hurlait, les derniers
-meubles du bouge volaient en éclats, les enfants réveillés en sursaut
-pleuraient de peur. Dans le passage, les fenêtres s'ouvraient. On
-disait;</p>
-
-<p>«C'est Arthur! c'est Arthur!...»</p>
-
-<p>Quelquefois aussi le beau-père, un vieux chiffonnier qui logeait dans
-le garni voisin, venait au secours de sa fille; mais Arthur s'enfermait
-à clef pour ne pas être dérangé dans son opération. Alors, à travers
-la serrure, un dialogue effrayant s'engageait entre le beau-père et le
-gendre, et nous en apprenions de belles:</p>
-
-<p>«T'en as donc pas assez de tes deux ans de prison, bandit?» criait le
-vieux. Et l'ivrogne, d'un ton superbe:</p>
-
-<p>«Eh bien oui, j'ai fait deux ans de prison... Et puis après?... Au
-moins, moi, j'ai payé ma dette à la société... Tâche donc de payer la
-tienne!...»</p>
-
-<p>Cela lui paraissait tout simple: j'ai volé, vous m'avez mis en prison.
-Nous sommes quittes... Mais tout de même, si le vieux insistait
-trop là-dessus, Arthur impatienté ouvrait sa porte, tombait sur le
-beau-père, la belle-mère, les voisins, et battait tout le monde, comme
-Polichinelle.</p>
-
-<p>Ce n'était pourtant pas un méchant homme. Bien souvent le dimanche,
-au lendemain d'une de ces tueries, l'ivrogne apaisé, sans le sou pour
-aller boire, passait la journée chez lui. On sortait les chaises des
-chambres. On s'installait sur le balcon, ma'me Weber, ma'me Mathieu,
-tout le garni, et l'on causait. Arthur faisait l'aimable, le bel
-esprit; vous auriez dit un de ces ouvriers modèles qui suivent les
-cours du soir. Il prenait pour parler une voix blanche, doucereuse,
-déclamait des bouts d'idées ramassées un peu partout, sur les droits
-de l'ouvrier, la tyrannie du capital. Sa pauvre femme, attendrie par
-les coups de la veille, le regardait avec admiration, et ce n'était pas
-la seule.</p>
-
-<p>«Cet Arthur pourtant, s'il voulait!» murmurait ma'me Weber en
-soupirant. Ensuite ces dames le faisaient chanter... Il chantait <i>les
-Hirondelles</i>, de M. de <i>Bélanger</i>... Oh! cette voix de gorge, pleine
-de fausses larmes, le sentimentalisme bête de l'ouvrier!... Sous la
-vérandah moisie, en papier goudronné, les guenilles étendues laissaient
-passer un coin du ciel bleu entre les cordes, et toute cette crapule,
-affamée d'idéal à sa manière, tournait là-haut ses yeux mouillés.</p>
-
-<p>Tout cela n'empêchait pas que, le samedi suivant, Arthur mangeait sa
-paye, battait sa femme; et qu'il y avait là, dans ce bouge, un tas
-d'autres petits Arthur, n'attendant que d'avoir l'âge de leur père pour
-manger leur paye, battre leurs femmes... Et c'est cette race-là qui
-voudrait gouverner le monde!... Ah! maladie! comme disaient mes voisins
-du passage.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LES_TROIS_SOMMATIONS" id="LES_TROIS_SOMMATIONS">LES TROIS SOMMATIONS</a></h4>
-
-
-<p>Aussi vrai que je m'appelle Bélisaire et que j'ai mon rabot dans la
-main en ce moment, si le père Thiers s'imagine que la bonne leçon qu'il
-vient de nous donner aura servi à quelque chose, c'est qu'il ne connaît
-pas le peuple de Paris. Voyez-vous, monsieur, ils auront beau nous
-fusiller en grand, nous déporter, nous exporter, mettre Cayenne au bout
-de Satory, bourrer les pontons comme des barils à sardines, le Parisien
-aime l'émeute, et rien ne pourra lui enlever ce goût-là! On a ça dans
-le sang. Qu'est-ce que vous voulez? Ce n'est pas tant la politique,
-qui nous amuse, c'est le train qu'elle fait: les ateliers fermés, les
-rassemblements, la flâne, et puis encore quelque chose en plus que je
-ne saurais vous dire.</p>
-
-<p>Pour bien comprendre cela, il faut être né, comme moi, rue de
-l'Orillon, dans un atelier de menuisier, et depuis huit ans jusqu'à
-quinze qu'on m'a mis en apprentissage, avoir roulé le faubourg avec
-une voiture à bras pleine de copeaux. Ah! dame! je peux dire que je
-m'en suis payé des révolutions, dans ce temps-là. Tout petit, pas plus
-haut qu'une botte, dès qu'il y avait du bruit dans Paris, vous étiez
-sûr de m'y voir par un bout. Presque toujours je savais ça d'avance.
-Quand je voyais les ouvriers s'en aller bras dessus, bras dessous, dans
-le faubourg, en prenant le trottoir tout en large, les femmes sur les
-portes causant, gesticulant, et tous ces tas de monde qui descendaient
-des barrières, je me disais en charriant mes copeaux: «Bonne affaire!
-il va y avoir quelque chose...»</p>
-
-<p>En effet, ça ne manquait pas. Le soir, en rentrant chez nous, je
-trouvais la boutique pleine; des amis du père causaient politique
-autour de l'établi, des voisins lui apportaient le journal; car dans
-ce temps-là il n'y avait pas de feuilles à un sou comme maintenant.
-Ceux qui voulaient recevoir le journal se cotisaient à plusieurs dans
-la même maison et se le passaient d'étage en étage ... Papa Bélisaire,
-qui travaillait toujours malgré tout, poussait son rabot avec colère en
-entendant les nouvelles; et je me rappelle que ces jours-là, au moment
-de se mettre à table, la mère ne manquait jamais de nous dire:</p>
-
-<p>«Tenez-vous tranquilles, les enfants... Le père n'est pas content,
-rapport aux affaires de la politique.»</p>
-
-<p>Moi, vous pensez, je n'y comprenais pas grand'chose, à ces sacrées
-affaires. Tout de même, il y avait des mots qui m'entraient dans la
-tête à force de les entendre, comme, par exemple:</p>
-
-<p>«Cette canaille de Guizot, qui est allé à Gand!»</p>
-
-<p>Je ne savais pas bien ce que c'était que ce Guizot, ni ce que cela
-voulait dire d'être allé à Gand; mais c'est égal! je répétais avec les
-autres:</p>
-
-<p>«Canaille de Guizot!... Canaille de Guizot!...»</p>
-
-<p>Et j'y allais d'autant plus de bon cœur à l'appeler canaille, ce pauvre
-M. Guizot, que, dans ma tête, je le confondais avec un grand coquin de
-sergent de ville qui se tenait au coin de la rue de l'Orillon et me
-faisait toujours des misères, par rapport à ma charrette de copeaux
-... Personne ne l'aimait dans le quartier, ce grand rouge-là! Les
-chiens, les enfants, tout le monde lui était après; il n'y avait que le
-marchand de vin qui, de temps en temps, pour l'amadouer, lui glissait
-un verre de vin dans l'entre-bâillement de sa boutique. Le grand rouge
-s'approchait sans avoir l'air de rien, regardait à droite et à gauche
-s'il n'y avait pas de chefs, puis, en passant, <i>uit</i>!... Je n'ai jamais
-vu siffler un verre de vin si lestement. Le malin, c'était de guetter
-le moment où il avait le coude en l'air, et d'arriver derrière en
-criant:</p>
-
-<p>«Gare, sergo!... voilà l'officier.»</p>
-
-<p>On est comme ça dans le peuple de Paris, c'est le sergent de ville qui
-porte la peine de tout. On s'habitue à les haïr, les pauvres diables,
-à les regarder comme des chiens. Les ministres font des bêtises, c'est
-aux sergents de ville qu'on les fait payer, et quand une fois il arrive
-une bonne révolution, les ministres s'en vont à Versailles, et les
-sergents de ville dans le canal...</p>
-
-<p>Pour en revenir donc à ce que je vous disais, dès qu'il y avait quelque
-chose dans Paris, j'étais un des premiers à le savoir. Ces jours-là,
-on se donnait rendez-vous, tous les petits du quartier, et nous
-descendions ensemble le faubourg. Il y avait des gens qui criaient:</p>
-
-<p>«C'est rue Montmartre... non!... à la porte Saint-Denis.»</p>
-
-<p>D'autres qui s'étaient trouvés en course de ce côté-là, revenaient
-furieux de n'avoir pas pu passer. Les femmes couraient chez les
-boulangers. On fermait les portes cochères. Tout cela nous montait.
-Nous chantions, nous bousculions en passant les petits marchands des
-rues qui relevaient bien vite leurs étalages, leurs éventaires comme
-les jours de grand vent. Quelquefois, en arrivant au canal, les ponts
-des écluses étaient déjà tournés. Des fiacres, des camions s'arrêtaient
-là. Les cochers juraient, le monde s'inquiétait. Nous escaladions en
-courant cette grande passerelle toute en marches qui séparait alors le
-faubourg de la rue du Temple, et nous arrivions sur les boulevards.</p>
-
-<p>C'est ça qui est amusant, le boulevard, les mardis gras et les jours
-d'émeute. Presque pas de voitures; on pouvait galoper à son aise sur
-cette grande chaussée. En nous voyant passer, les boutiquiers de ces
-quartiers savaient bien ce que cela voulait dire, et fermaient vite
-leurs magasins. On entendait claquer les volets; mais tout de même, une
-fois la boutique fermée, ces gens-là se tenaient sur le trottoir devant
-leurs portes, parce que chez les Parisiens la curiosité est plus forte
-que tout.</p>
-
-<p>Enfin nous apercevions une masse noire, la foule, l'encombrement.
-C'était là!... Seulement pour bien voir, il s'agissait d'être au
-premier rang; et dame! on en recevait de ces taloches... Pourtant, à
-force de pousser, de bousculer, de se glisser entre les jambes, nous
-finissions par arriver... Une fois bien placés, en avant de tout le
-monde, on respirait et on était fier. Le fait est que le spectacle en
-valait la peine.</p>
-
-<p>Non, voyez-vous, jamais M. Bocage, jamais M. Mélingue ne m'ont donné un
-battement de cœur pareil à celui que j'avais en voyant là-bas, au bout
-de la rue, dans l'espace resté vide, le commissaire s'avancer avec son
-écharpe... Les autres criaient:</p>
-
-<p>«Le commissaire! le commissaire!»</p>
-
-<p>Moi je ne disais rien. J'avais les dents serrées de peur, de plaisir,
-de je ne sais pas quoi; en moi-même je pensais:</p>
-
-<p>«Le commissaire est là... gare tout à l'heure les coups de trique...»</p>
-
-<p>Ce n'était pas encore tant les coups de trique qui m'impressionnaient,
-mais ce diable d'homme avec son écharpe sur son habit noir, et ce
-grand chapeau de monsieur qui lui donnait l'air d'être en visite au
-milieu des schakos et des tricornes, ça me faisait un effet...! Après
-un roulement de tambour, le commissaire commençait à marmotter quelque
-chose. Comme il était loin de nous, malgré le grand silence, sa voix
-s'en allait dans l'air, et on n'entendait que ça:</p>
-
-<p>«Mn...mn... mn...»</p>
-
-<p>Mais nous la connaissions aussi bien que lui la loi sur les
-attroupements. Nous savions que nous avions droit à trois sommations
-avant d'arriver aux coups de trique. Aussi la première fois, personne
-ne bougeait. On restait là, bien tranquille, les mains dans les
-poches... Par exemple, au second roulement, on commençait à devenir
-vert, et à regarder de droite et de gauche par où il faudrait passer...
-Au troisième roulement, prrt! c'était comme un départ de perdreaux, et
-des cris, des miaulements, un envolement de tabliers, de chapeaux, de
-casquettes, et puis là-bas derrière, les triques qui commençaient à
-taper. Non, vrai! il n'y a pas de pièces de théâtre capables de vous
-donner de ces émotions-là. On en avait pour huit jours à raconter cela
-aux autres, et comme ils étaient fiers ceux qui pouvaient dire:</p>
-
-<p>«J'ai entendu la troisième sommation!...»</p>
-
-<p>Il faut dire aussi qu'à ce jeu on risquait quelquefois des morceaux de
-sa peau. Figurez-vous qu'un jour, à la pointe Saint-Eustache, je ne
-sais comment le commissaire fit son compte; mais pas plutôt le second
-roulement, voilà les municipaux qui partent, la trique en l'air. Je
-ne restai pas là à les attendre, vous pensez bien. Mais j'avais beau
-allonger mes petites jambes, un de ces grands diables s'était acharné
-sur moi et me serrait de si court, de si court, qu'après avoir senti
-deux ou trois fois le vent de sa trique, je finis par la recevoir en
-plein sur la tête. Dieu de Dieu, quelle décharge! je n'ai jamais vu
-pareille illumination... On me rapporta chez nous la figure fendue, et
-si vous croyez que ça m'avait corrigé... Ah! ben oui, tout le temps que
-la pauvre maman Bélisaire me mettait des compresses, je ne cessais pas
-de crier:</p>
-
-<p>«Ce n'est pas ma faute... C'est ce gueux de commissaire qui nous a
-trichés... il n'a fait que deux sommations!»</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="UN_SOIR_DE_PREMIERE" id="UN_SOIR_DE_PREMIERE">UN SOIR DE PREMIÈRE</a></h4>
-
-
-<h5>IMPRESSIONS DE L'AUTEUR</h5>
-
-
-<p>C'est pour huit heures. Dans cinq minutes, la toile va se lever.
-Machinistes, régisseur, garçon d'accessoires, tout le monde est à son
-poste. Les acteurs de la première scène se placent, prennent leurs
-attitudes. Je regarde une dernière fois par le trou du rideau. La
-salle est comble; quinze cents têtes rangées en amphithéâtre, riant,
-s'agitant dans la lumière. Il y en a quelques-unes que je reconnais
-vaguement; mais leur physionomie me parait toute changée. Ce sont
-des mines pincées, des airs rogues, dogmatiques, des lorgnettes déjà
-braquées qui me visent comme des pistolets. Il y a bien dans un coin
-quelques visages chers, pâlis par l'angoisse et l'attente: mais combien
-d'indifférents, de mal disposés! Et tout ce que ces gens apportent du
-dehors, cette masse d'inquiétudes, de distractions, de préoccupations,
-de méfiances... Dire qu'il va falloir dissiper tout cela, traverser
-cette atmosphère d'ennui, de malveillance, faire à ces milliers d'êtres
-une pensée commune, et que mon drame ne peut exister qu'en allumant
-sa vie à toutes ces paires d'yeux inexorables... Je voudrais attendre
-encore, empêcher le rideau de se lever. Mais non! il est trop tard.
-Voilà les trois coups frappés, l'orchestre qui prélude... puis un grand
-silence, et une voix que j'entends des coulisses, sourde, lointaine,
-perdue dans l'immensité de la salle. C'est ma pièce qui commence. Ah!
-malheureux, qu'est-ce que j'ai fait?...</p>
-
-<p>Moment terrible. On ne sait où aller, que devenir. Rester là, collé
-contre un portant, l'oreille tendue, le cœur serré; encourager les
-acteurs quand on aurait tant besoin d'encouragements soi-même, parler
-sans savoir ce qu'on dit, sourire en ayant dans les yeux l'égarement de
-la pensée absente... Au diable! J'aime encore mieux me glisser dans la
-salle et regarder le danger en face.</p>
-
-<p>Caché au fond d'une baignoire, j'essaye de me poser en spectateur
-détaché, indifférent, comme si je n'avais pas vu pendant deux mois
-toutes les poussières de ces planches flotter autour de mon œuvre,
-comme si je n'avais pas réglé moi-même tous ces gestes, toutes ces voix
-et les moindres détails de la mise en scène, depuis le mécanisme des
-portes jusqu'à la montée du gaz. C'est une impression singulière. Je
-voudrais écouter, mais je ne peux pas. Tout me gêne, tout me dérange.
-Ce sont des clefs brusques aux portes des loges, des tabourets qu'on
-remue, des quintes de toux qui s'encouragent, se répondent, des
-chuchotements d'éventails, des étoffes froissées, un tas de petits
-bruits qui me paraissent énormes; puis des hostilités de gestes,
-d'attitudes, des dos qui n'ont pas l'air content, des coudes ennuyés
-qui s'étalent, semblent barrer tout le décor.</p>
-
-<p>Devant moi, un tout jeune homme à binocle prend des notes d'un air
-grave, et dit:</p>
-
-<p>«C'est enfantin.»</p>
-
-<p>Dans la loge à côté, on cause à voix basse:</p>
-
-<p>«Vous savez que c'est pour demain.</p>
-
-<p>&mdash;Pour demain?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, demain, sans faute.»</p>
-
-<p>Il paraît que demain est très important pour ces gens-là, et moi qui
-ne pense qu'à aujourd'hui!... A travers cette confusion, pas un de mes
-mots ne porte, ne fait flèche. Au lieu de monter, d'emplir la salle,
-les voix des acteurs s'arrêtent au bord de la rampe et retombent
-lourdement dans le trou du souffleur, au fracas bête de la claque...
-Qu'est-ce qu'il a donc à se fâcher, ce monsieur, là-haut? Décidément
-j'ai peur. Je m'en vais.</p>
-
-<p>Me voilà dehors. Il pleut, il fait noir; mais je ne m'en aperçois
-guère. Les loges, les galeries tournent encore devant moi avec leurs
-rangées de têtes lumineuses, et la scène au milieu, comme un point
-fixe, éclatant, qui s'obscurcit à mesure que je m'éloigne. J'ai
-beau marcher, me secouer, je la vois toujours cette scène maudite,
-et la pièce que je sais par cœur, continue à se jouer, à se traîner
-lugubrement au fond de mon cerveau. C'est comme un mauvais rêve que
-j'emporte avec moi, et auquel je mêle les gens qui me heurtent, le
-gâchis, le bruit de la rue. Au coin du boulevard, un coup de sifflet
-m'arrête, me fait pâlir. Imbécile! c'est un bureau d'omnibus... Et je
-marche, et la pluie redouble. Il me semble que là-bas aussi il pleut
-sur mon drame, que tout se décolle, se détrempe, et que mes héros,
-honteux et frippés, barbottent à ma suite sur les trottoirs luisants de
-gaz et d'eau.</p>
-
-<p>Pour m'arracher à ces idées noires, j'entre dans un café. J'essaye
-de lire; mais les lettres se croisent, dansent, s'allongent,
-tourbillonnent. Je ne sais plus ce que les mots veulent dire; ils me
-semblent tous bizarres, vides de sens. Cela me rappelle une lecture
-que j'ai faite en mer, il y a quelques années, un jour de très gros
-temps. Sous le rouf inondé d'eau où je m'étais blotti, j'avais trouvé
-une grammaire anglaise, et là, dans le train des vagues et des mâts
-arrachés, pour ne pas penser au danger, pour ne pas voir ces paquets
-d'eau verdâtre qui croulaient sur le pont en s'étalant, je m'absorbais
-de toutes mes forces dans l'étude du <i>th</i> anglais; mais j'avais beau
-lire à haute voix, répéter et crier les mots, rien ne pouvait entrer
-dans ma tête pleine des huées de la mer et des sifflements aigus de la
-bise en haut des vergues.</p>
-
-<p>Le journal que je tiens à ce moment me paraît aussi incompréhensible
-que ma grammaire anglaise. Pourtant à force de fixer cette grande
-feuille dépliée devant moi, je vois s'y dérouler, entre les lignes
-courtes et serrées, les articles de demain, et mon pauvre nom se
-débattre dans des buissons d'épines et des flots d'encre amère... Tout
-à coup le gaz baisse, on ferme le café.</p>
-
-<p>Déjà?</p>
-
-<p>Quelle heure est-il donc?</p>
-
-<p>... Les boulevards sont pleins de monde. On sort des théâtres. Je
-me croise sans doute avec des gens qui ont vu ma pièce. Je voudrais
-demander, savoir, et en même temps je passe vite pour ne pas entendre
-les réflexions à haute voix et les feuilletons en pleine rue. Ah!
-comme ils sont heureux tous ceux-là qui rentrent chez eux et qui n'ont
-pas fait de pièces... Me voici devant le théâtre. Tout est fermé,
-éteint. Décidément, je ne saurai rien ce soir; mais je me sens une
-immense tristesse devant les affiches mouillées et les ifs à lampions
-qui clignotent encore à la porte. Ce grand bâtiment que j'ai vu tout
-à l'heure s'étaler en bruit et en lumière à tout ce coin de boulevard
-est sourd, noir, désert, ruisselant comme après un incendie ... Allons!
-c'est fini. Six mois de travail, de rêves, de fatigues, d'espérances,
-tout cela s'est brûlé, perdu, envolé à la flambée de gaz d'une soirée.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LA_SOUPE_AU_FROMAGE" id="LA_SOUPE_AU_FROMAGE">LA SOUPE AU FROMAGE</a></h4>
-
-
-<p>C'est une petite chambre au cinquième, une de ces mansardes où la pluie
-tombe droite sur les vitres à tabatière, et qui&mdash;la nuit venue comme
-maintenant&mdash;semblent se perdre avec les toits dans le noir et dans la
-rafale. Pourtant la pièce est bonne, confortable, et l'on éprouve en y
-entrant je ne sais quel sentiment de bien-être qu'augmentent encore le
-bruit du vent et les torrents de pluie ruisselant aux gouttières. On se
-croirait dans un nid bien chaud, tout en haut d'un grand arbre. Pour
-le moment, le nid est vide. Le maître du logis n'est pas là; mais on
-sent qu'il va rentrer bientôt, et tout chez lui a l'air de l'attendre.
-Sur un bon feu couvert, une petite marmite bout tranquillement avec
-un murmure de satisfaction. C'est un peu tard veiller pour une
-marmite; aussi quoique celle-là semble faite au métier, à en juger
-par ses flancs roussis, passés à la flamme, de temps en temps elle
-s'impatiente, et son couvercle se soulève, agité par la vapeur. Alors
-une bouffée de chaleur appétissante monte et se répand dans toute la
-chambre.</p>
-
-<p>Oh! la bonne odeur de soupe au fromage...</p>
-
-<p>Parfois aussi le feu couvert se dégage un peu. Un écroulement de
-cendres se fait entre les bûches, et une petite flamme court sur
-le parquet, éclairant le logis par le bas, comme pour faire son
-inspection, s'assurer que tout est en ordre. Oui, ma foi! tout est
-bien en ordre, et le maître peut venir quand il voudra. Les rideaux
-d'algérienne sont tirés devant les fenêtres, drapés confortablement
-autour du lit. Voilà là-bas le grand fauteuil qui s'allonge auprès de
-la cheminée; la table, dans un coin toute dressée, avec la lampe prête
-à allumer, le couvert mis pour un seul, et à côté du couvert le livre,
-compagnon du repas solitaire... Et de même que la marmite a un coup
-de feu, les fleurs de la vaisselle ont pâli dans l'eau, le livre est
-froissé aux bords. Il y a sur tout cela l'air attendri, un peu fatigué,
-d'une habitude. On sent que le maître du logis doit rentrer très tard
-toutes les nuits, et qu'il aime à trouver en rentrant ce petit souper
-qui mijote, et tient la chambre parfumée et chaude jusqu'à son retour.</p>
-
-<p>Oh! la bonne odeur de soupe au fromage.</p>
-
-<p>A voir la netteté de ce logement de garçon, je m'imagine un employé, un
-de ces êtres minutieux qui installent dans toute leur vie l'exactitude
-de l'heure du bureau et l'ordre des cartons étiquetés. Pour rentrer si
-tard, il doit avoir un service de nuit à la poste ou au télégraphe. Je
-le vois d'ici derrière un grillage, en manches de lustrine et calotte
-de velours, triant, timbrant des lettres, dévidant les banderoles
-bleues des dépêches, préparant à Paris qui dort ou qui s'amuse toutes
-ses affaires de demain. Eh bien, non. Ce n'est pas cela. Voici qu'en
-furetant dans la chambre, la petite lueur du foyer vient éclairer de
-grandes photographies accrochées au mur. Aussitôt l'on voit sortir
-de l'ombre, encadrés d'or et majestueusement drapés, l'empereur
-Auguste, Mahomet, Félix, chevalier romain, gouverneur d'Arménie, des
-couronnes, des casques, des tiares, des turbans, et sous ces coiffures
-différentes, toujours la même tête solennelle et droite, la tête du
-maître de céans, l'heureux seigneur pour qui cette soupe embaumée
-mijote et bout doucement sur la cendre chaude...</p>
-
-<p>Oh! la bonne odeur de soupe au fromage...</p>
-
-<p>Certes, non! celui-là n'est pas un employé des postes. C'est un
-empereur, un maître du monde, un de ces êtres providentiels qui tous
-les soirs de répertoire font trembler les voûtes de l'Odéon et n'ont
-qu'à dire: «Gardes, saisissez-le!» pour que les gardes obéissent. En
-ce moment, il est là-bas dans son palais, de l'autre côté de l'eau.
-Le cothurne aux talons, la chlamyde à l'épaule, il erre sous les
-portiques, déclame, fronce le sourcil, se drape d'un air ennuyé dans
-ses tirades tragiques. C'est si triste en effet de jouer devant les
-banquettes! Et la salle de l'Odéon est si grande, si froide, les soirs
-de tragédie!... Tout à coup l'empereur, à demi gelé sous sa pourpre,
-sent un frisson de chaleur lui courir par tout le corps. Son œil
-s'allume, sa narine s'ouvre... Il songe qu'en rentrant, il va trouver
-sa chambre encore chaude, le couvert mis, la lampe prête et tout son
-petit chez lui bien rangé, avec ce soin bourgeois des comédiens qui
-se vengent dans la vie privée des allures un peu désordonnées de la
-scène... Il se voit découvrant la marmite, remplissant son assiette à
-fleurs...</p>
-
-<p>Oh! la bonne odeur de soupe au fromage!...</p>
-
-<p>A partir de ce moment, ce n'est plus le même homme. Les plis droits de
-sa chlamyde, les escaliers de marbre, la roideur des portiques n'ont
-plus rien qui le gêne. Il s'anime, presse son jeu, précipite l'action.
-Pensez donc! si le feu allait s'éteindre là-bas... A mesure que la
-soirée s'avance, sa vision se rapproche et lui donne de l'entrain.
-Miracle! l'Odéon dégèle. Les vieux habitués de l'orchestre, réveillés
-de leur torpeur, trouvent que ce Marancourt est vraiment magnifique,
-surtout aux dernières scènes. Le fait est qu'au dénoûment, à l'heure
-décisive où l'on poignarde les traîtres, où l'on marie les princesses,
-la physionomie de l'empereur vous a une béatitude, une sérénité
-singulières. L'estomac creusé par tant d émotions, de tirades, il lui
-semble qu'il est chez lui, assis à sa petite table, et son regard va de
-Cinna à Maxime avec un bon sourire d'attendrissement, comme s'il voyait
-déjà les jolis fils blancs qui s'allongent au bout de la cuillère,
-quand la soupe au fromage est cuite à point, bien mijotée et servie
-chaud...</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LE_DERNIER_LIVRE" id="LE_DERNIER_LIVRE">LE DERNIER LIVRE</a></h4>
-
-
-<p>«Il est mort!...» me dit quelqu'un dans l'escalier.</p>
-
-<p>Depuis plusieurs jours déjà, je la sentais venir la lugubre nouvelle.
-Je savais que d'un moment à l'autre j'allais la trouver à cette porte;
-et pourtant elle me frappa comme quelque chose d'inattendu. Le cœur
-gros, les lèvres tremblantes, j'entrai dans cet humble logis d'homme
-de lettres où le cabinet de travail tenait la plus grande place, où
-l'étude despotique avait pris tout le bien-être, toute la clarté de la
-maison.</p>
-
-<p>Il était là couché sur un petit lit de fer très bas, et sa table
-chargée de papiers, sa grande écriture interrompue au milieu des
-pages, sa plume encore debout dans l'encrier disaient combien la mort
-l'avait frappé subitement. Derrière le lit, une haute armoire de chêne,
-débordant de manuscrits, de paperasses, s'entr'ouvrait presque sur
-sa tête. Tout autour, des livres, rien que des livres: partout, sur
-des rayons, sur des chaises, sur le bureau, empilés par terre dans
-des coins, jusque sur le pied du lit. Quand il écrivait là, assis
-à sa table, cet encombrement, ce fouillis sans poussière pouvait
-plaire aux yeux: on y sentait la vie, l'entrain du travail. Mais dans
-cette chambre de mort, c'était lugubre. Tous ces pauvres livres, qui
-croulaient par piles, avaient l'air prêts à partir, à se perdre dans
-cette grande bibliothèque du hasard, éparse dans les ventes, sur les
-quais, les étalages, feuilletée par le vent et la flâne.</p>
-
-<p>Je venais de l'embrasser dans son lit, et j'étais debout à le regarder,
-tout saisi par le contact de ce front froid et lourd comme une pierre.
-Soudain la porte s'ouvrit. Un commis en librairie, chargé, essoufflé,
-entra joyeusement et poussa sur la table un paquet de livres, frais
-sortis de la presse.</p>
-
-<p>«Envoi de Bachelin», cria-t-il; puis, voyant le lit, il recula, ôta sa
-casquette et se retira discrètement.</p>
-
-<p>Il y avait quelque chose d'effroyablement ironique dans cet envoi du
-libraire Bachelin, retardé d'un mois, attendu par le malade avec tant
-d'impatience et reçu par le mort... Pauvre ami! C'était son dernier
-livre, celui sur lequel il comptait le plus. Avec quel soin minutieux
-ses mains, déjà tremblantes de fièvre, avaient corrigé les épreuves!
-quelle hâte il avait de tenir le premier exemplaire! Dans les derniers
-jours, quand il ne parlait plus, ses yeux restaient fixés sur la porte;
-et si les imprimeurs, les protes, les brocheurs, tout ce monde employé
-à l'œuvre d'un seul, avaient pu voir ce regard d'angoisse et d'attente,
-les mains se seraient hâtées, les lettres se seraient bien vite mises
-en pages, les pages en volumes pour arriver à temps, c'est-à-dire un
-jour plus tôt, et donner au mourant la joie de retrouver, toute fraîche
-dans le parfum du livre neuf et la netteté des caractères, cette pensée
-qu'il sentait déjà fuir et s'obscurcir en lui.</p>
-
-<p>Même en pleine vie, il y a là en effet pour l'écrivain un bonheur dont
-il ne se blase jamais. Ouvrir le premier exemplaire de son œuvre, la
-voir fixée, comme en relief, et non plus dans cette grande ébullition
-du cerveau où elle est toujours un peu confuse, quelle sensation
-délicieuse! Tout jeune, cela vous cause un éblouissement: les lettres
-miroitent, allongées de bleu, de jaune, comme si l'on avait du soleil
-plein la tête. Plus tard, à cette joie d'inventeur se mêle un peu de
-tristesse, le regret de n'avoir pas dit tout ce que l'on voulait dire.
-L'œuvre qu'on portait en soi paraît toujours plus belle que celle
-qu'on a faite. Tant de choses se perdent en ce voyage de la tête à la
-main! A voir dans les profondeurs du rêve, l'idée du livre ressemble à
-ces jolies méduses de la Méditerranée qui passent dans la mer comme des
-nuances flottantes; posées sur le sable, ce n'est plus qu'un peu d'eau,
-quelques gouttes décolorées que le vent sèche tout de suite.</p>
-
-<p>Hélas! ni ces joies ni ces désillusions, le pauvre garçon n'avait
-rien eu, lui, de sa dernière œuvre. C'était navrant à voir, cette
-tête inerte et lourde, endormie sur l'oreiller, et à côté ce livre
-tout neuf, qui allait paraître aux vitrines, se mêler aux bruits de
-la rue, à la vie de la journée, dont les passants liraient le titre
-machinalement, l'emporteraient dans leur mémoire, au fond de leurs
-yeux, avec le nom de l'auteur, ce même nom inscrit à la page triste
-des mairies, et si riant, si gai sur la couverture de couleur claire.
-Le problème de l'âme et du corps semblait tenir là tout entier, entre
-ce corps rigide qu'on allait ensevelir, oublier, et ce livre qui
-se détachait de lui, comme une âme visible, vivante, et peut-être
-immortelle...</p>
-
-<p>...«Il m'en avait promis un exemplaire...» dit tout bas près de moi
-une voix larmoyante. Je me retournai, et j'aperçus, sous des lunettes
-d'or, un petit œil vif et fureteur de ma connaissance et de la vôtre
-aussi, vous tous mes amis qui écrivez. C'était l'amateur de livres,
-celui qui vient, dès qu'un volume de vous est annoncé, sonner à votre
-porte deux petits coups timides et persistants qui lui ressemblent. Il
-entre, souriant, l'échine basse, frétille autour de vous, vous appelle
-«cher maître», et ne s'en ira pas sans emporter votre dernier livre.
-Rien que le dernier! Il a tous les autres, c'est celui-là seul qui lui
-manque. Et le moyen de refuser? Il arrive si bien à l'heure, il sait
-si bien vous prendre au milieu de cette joie dont nous parlions, dans
-l'abandon des envois, des dédicaces. Ah! le terrible petit homme que
-rien ne rebute, ni les portes sourdes, ni les accueils gelés, ni le
-vent, ni la pluie, ni les distances. Le matin, on le rencontre dans
-la rue de la Pompe, grattant au petit huis du patriarche de Passy; le
-soir, il revient de Marly avec le nouveau drame de Sardou sous le bras.
-Et comme cela, toujours trottant, toujours en quête, il remplit sa vie
-sans rien faire, et sa bibliothèque sans payer.</p>
-
-<p>Certes, il fallait que la passion des livres fût bien forte chez cet
-homme pour l'amener ainsi jusqu'à ce lit de mort.</p>
-
-<p>«Eh! prenez-le, votre exemplaire», lui dis-je impatienté. Il ne le
-prit pas, il l'engloutit. Puis, une fois le volume bien approfondi
-dans sa poche, il resta sans bouger, sans parler, la tête penchée sur
-l'épaule, essuyant ses lunettes d'un air attendri ... Qu'attendait-il?
-qu'est-ce qui le retenait? Peut-être un peu de honte, l'embarras de
-partir tout de suite, comme s'il n'était venu que pour cela?</p>
-
-<p>Eh bien, non!</p>
-
-<p>Sur la table, dans le papier d'emballage à moitié enlevé, il venait
-d'apercevoir quelques exemplaires d'amateur, la tranche épaisse, non
-rognés, avec de grandes marges, fleurons, culs-de-lampe; et malgré
-son attitude recueillie, son regard, sa pensée, out était là... Il en
-louchait, le malheureux!</p>
-
-<p>Ce que c'est pourtant que la manie d'observer!... Moi-même je m'étais
-laissé distraire de mon émotion, et je suivais, à travers mes larmes,
-cette petite comédie navrante qui se jouait au chevet du mort.
-Doucement, par petites secousses invisibles, l'amateur se rapprochait
-de la table. Sa main se posa comme par hasard sur un des volumes; il le
-retourna, l'ouvrit, palpa le feuillet. A mesure son œil s'allumait, le
-sang lui montait aux joues. La magie du livre opérait en lui... A la
-fin, n'y tenant plus, il en prit un:</p>
-
-<p>«C'est pour M. de Sainte-Beuve», me dit-il à demi-voix, et dans sa
-fièvre, son trouble, la peur qu'on ne le lui reprît, peut-être aussi
-pour bien me convaincre que c'était pour M. de Sainte-Beuve, il ajouta
-très gravement avec un accent de componction intraduisible: «De
-l'Académie française!...» et il disparut.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="MAISON_A_VENDRE" id="MAISON_A_VENDRE">MAISON A VENDRE</a></h4>
-
-
-<p>Au-dessus de la porte, une porte de bois mal jointe, qui laissait se
-mêler, dans un grand intervalle, le sable du jardinet et la terre de la
-route, un écriteau était accroché depuis longtemps, immobile dans le
-soleil d'été, tourmenté, secoué au vent d'automne: <i>Maison à vendre</i>,
-et cela semblait dire aussi maison abandonnée, tant il y avait de
-silence autour.</p>
-
-<p>Quelqu'un habitait là pourtant. Une petite fumée bleuâtre, montant
-de la cheminée de brique qui dépassait un peu le mur, trahissait
-une existence cachée, discrète et triste comme la fumée de ce feu
-de pauvre. Puis à travers les ais branlants de la porte, au Heu de
-l'abandon, du vide, de cet en-l'air qui précède et annonce une vente,
-un départ, on voyait des allées bien alignées, des tonnelles arrondies,
-les arrosoirs près du bassin et des ustensiles de jardinier appuyés à
-la maisonnette. Ce n'était rien qu'une maison de paysan, équilibrée
-sur ce terrain en pente par un petit escalier, qui plaçait le côté de
-l'ombre au premier, celui du midi au rez-de-chaussée. De ce côté-là,
-on aurait dit une serre. Il y avait des cloches de verre empilées sur
-les marches, des pots à fleurs vides, renversés, d'autres rangés avec
-des géraniums, des verveines sur le sable chaud et blanc. Du reste, à
-part deux ou trois grands platanes, le jardin était tout au soleil. Des
-arbres fruitiers en éventail sur des fils de fer, ou bien en espalier,
-s'étalaient à la grande lumière, un peu défeuillés, là seulement pour
-le fruit. C'était aussi des plants de fraisiers, des pois à grandes
-rames: et au milieu de tout cela, dans cet ordre et ce calme, un
-vieux, à chapeau de paille, qui circulait tout le jour par les allées,
-arrosait aux heures fraîches, coupait, émondait les branches et les
-bordures.</p>
-
-<p>Ce vieux ne connaissait personne dans le pays. Excepté la voiture du
-boulanger, qui s'arrêtait à toutes les portes dans l'unique rue du
-village, il n'avait jamais de visite. Parfois, quelque passant, en
-quête d'un de ces terrains à mi-côte qui sont tous très fertiles et
-font de charmants vergers, s'arrêtait pour sonner en voyant l'écriteau.
-D'abord la maison restait sourde. Au second coup un bruit de sabots
-s'approchait lentement du fond du jardin, et le vieux entre-bâillait
-sa porte d'un air furieux:</p>
-
-<p>«Qu'est-ce que vous voulez?</p>
-
-<p>&mdash;La maison est à vendre?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, répondait le bonhomme avec effort, oui... elle est à vendre,
-mais je vous préviens qu'on en demande très cher...» Et sa main,
-toute prête à la refermer, barrait la porte. Ses yeux vous mettaient
-dehors, tant ils montraient de colère, et il restait là, gardant comme
-un dragon ses carrés de légumes et sa petite cour sablée. Alors les
-gens passaient leur chemin, se demandant à quel maniaque ils avaient
-affaire, et quelle était cette folie de mettre sa maison en vente avec
-un tel désir de la conserver.</p>
-
-<p>Ce mystère me fut expliqué. Un jour, en passant devant la petite
-maison, j'entendis des voix animées, le bruit d'une discussion.</p>
-
-<p>«Il faut vendre, papa, il faut vendre... vous l'avez promis...»</p>
-
-<p>Et la voix du vieux, toute tremblante:</p>
-
-<p>«Mais, mes enfants, je ne demande pas mieux que de vendre... voyons!
-Puisque j'ai mis l'écriteau.»</p>
-
-<p>J'appris ainsi que c'étaient ses fils, ses brus, de petits boutiquiers
-parisiens, qui l'obligeaient à se défaire de ce coin bien-aimé.
-Pour quelle raison? je l'ignore. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'ils
-commençaient à trouver que la chose traînait trop, et à partir de
-ce jour, ils vinrent régulièrement tous les dimanches pour harceler
-le malheureux, l'obliger à tenir sa promesse. De la route, dans ce
-grand silence du dimanche, où la terre elle-même se repose d'avoir
-été labourée, ensemencée toute la semaine, j'entendais cela très
-bien. Les boutiquiers causaient, discutaient entre eux en jouant au
-tonneau, et le mot argent sonnait sec dans ces voix aigres comme les
-palets qu'on heurtait. Le soir, tout le monde s'en allait; et quand le
-bonhomme avait fait quelques pas sur la route pour les reconduire, il
-rentrait bien vite, et refermait tout heureux sa grosse porte, avec une
-semaine de répit devant lui. Pendant huit jours, la maison redevenait
-silencieuse. Dans le petit jardin brûlé de soleil, on n'entendait rien
-que le sable écrasé d'un pas lourd, ou traîné au râteau.</p>
-
-<p>De semaine en semaine cependant, le vieux était plus pressé, plus
-tourmenté. Les boutiquiers employaient tous les moyens. On amenait
-les petits enfants pour le séduire. «Voyez-vous, grand-père, quand
-la maison sera vendue, vous viendrez habiter avec nous. Nous serons
-si heureux tous ensemble!...» Et c'étaient des aparté dans tous les
-coins, des promenades sans fin à travers les allées, des calculs faits
-à haute voix. Une fois j'entendis une des filles qui criait:</p>
-
-<p>«La baraque ne vaut pas cent sous... elle est bonne à jeter à bas.»</p>
-
-<p>Le vieux écoutait sans rien dire. On parlait de lui comme s'il était
-mort, de sa maison comme si elle était déjà abattue. Il allait, tout
-voûté, des larmes dans les yeux, cherchant par habitude une branche
-à émonder, un fruit à soigner en passant; et l'on sentait sa vie si
-bien enracinée dans ce petit coin de terre, qu'il n'aurait jamais la
-force de s'en arracher. En effet, quoi qu'on pût lui dire, il reculait
-toujours le moment du départ. En été, quand mûrissaient ces fruits
-un peu acides qui sentent la verdeur de l'année, les cerises, les
-groseilles, les cassis, il se disait:</p>
-
-<p>«Attendons la récolte... Je vendrai tout de suite après.»</p>
-
-<p>Mais la récolte faite, les cerises passées, venait le tour des pêches,
-puis les raisins, et après les raisins ces belles nèfles brunes qu'on
-cueille presque sous la neige. Alors l'hiver arrivait. La campagne
-était noire, le jardin vide. Plus de passants, plus d'acheteurs. Plus
-même de boutiquiers le dimanche. Trois grands mois de repos pour
-préparer les semences, tailler les arbres fruitiers, pendant que
-l'écriteau inutile se balançait sur la route, retourné par la pluie et
-le vent.</p>
-
-<p>A la longue, impatientés et persuadés que le vieux faisait tout pour
-éloigner les acheteurs, les enfants prirent un grand parti. Une des
-brus vint s'installer près de lui, une petite femme de boutique, parée
-dès le matin, et qui avait bien cet air avenant, faussement doux, cette
-amabilité obséquieuse des gens habitués au commerce. La route semblait
-lui appartenir. Elle ouvrait la porte toute grande, causait fort,
-souriait aux passants comme pour dire:</p>
-
-<p>«Entrez... voyez... la maison est à vendre!»</p>
-
-<p>Plus de répit pour le pauvre vieux. Quelquefois, essayant d'oublier
-qu'elle était là, il bêchait ses carrés, les ensemençait à nouveau,
-comme ces gens tout près de la mort qui aiment à faire des projets pour
-tromper leurs craintes. Tout le temps, la boutiquière le suivait, le
-tourmentait:</p>
-
-<p>«Bah! à quoi bon?... c'est donc pour les autres que vous prenez tant
-de peine?»</p>
-
-<p>Il ne lui répondait pas, et s'acharnait à son travail avec un
-entêtement singulier. Laisser son jardin à l'abandon, c'eût été le
-perdre un peu déjà, commencer à s'en détacher. Aussi les allées
-n'avaient pas un brin d'herbe; pas de gourmand aux rosiers.</p>
-
-<p>En attendant, les acquéreurs ne se présentaient pas. C'était le moment
-de la guerre, et la femme avait beau tenir sa porte ouverte, faire des
-yeux doux à la route, il ne passait que des déménagements, il n'entrait
-que de la poussière. De jour en jour, la dame devenait plus aigre. Ses
-affaires de Paris la réclamaient. Je l'entendais accabler son beau-père
-de reproches, lui faire de véritables scènes, taper les portes. Le
-vieux courbait le dos sans rien dire, et se consolait en regardant
-monter ses petits pois, et l'écriteau, toujours à la même place:
-<i>Maison à vendre</i>.</p>
-
-<p>... Cette année, en arrivant à la campagne, j'ai bien retrouvé la
-maison; mais, hélas! l'écriteau n'y était plus. Des affiches déchirées,
-moisies, pendaient encore au long des murs. C'est fini; on l'avait
-vendue! A la place du grand portail gris une porte verte, fraîchement
-peinte, avec un fronton arrondi, s'ouvrait par un petit jour grillé
-qui laissait voir le jardin. Ce n'était plus le verger d'autrefois,
-mais un fouillis bourgeois de corbeilles, de pelouses, de cascades, le
-tout reflété dans une grande boule de métal qui se balançait devant le
-perron. Dans cette boule, les allées faisaient des cordons de fleurs
-voyantes, et deux larges figures s'étalaient, exagérées: un gros homme
-rouge, tout en nage, enfoncé dans une chaise rustique, et une énorme
-dame essoufflée, qui criait en brandissant un arrosoir:</p>
-
-<p>«J'en ai mis quatorze aux balsamines!»</p>
-
-<p>On avait bâti un étage, renouvelé les palissades; et dans ce petit coin
-remis à neuf, sentant encore la peinture, un piano jouait à toute volée
-des quadrilles connus et des polkas de bals publics. Ces airs de danse,
-qui tombaient sur la route et faisaient chaud à entendre, mêlés à la
-grande poussière de juillet, ce tapage de grosses fleurs, de grosses
-dames, cette gaieté débordante et triviale me serraient le cœur. Je
-pensais au pauvre vieux qui se promenait là si heureux, si tranquille;
-et je me le figurais à Paris, avec son chapeau de paille, son dos de
-vieux jardinier, errant au fond de quelque arrière-boutique, ennuyé,
-timide, plein de larmes, pendant que sa bru triomphait dans un comptoir
-neuf, où sonnaient les écus de la petite maison.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="CONTES_DE_NOEL" id="CONTES_DE_NOEL">CONTES DE NOËL</a></h4>
-
-<hr class="r5" />
-<h5><a id="I"></a>I</h5>
-
-<h5>UN RÉVEILLON DANS LE MARAIS</h5>
-
-
-<p>Monsieur Majesté, fabricant d'eau de Seltz dans le Marais, vient de
-faire un petit réveillon chez des amis de la place Royale, et regagne
-son logis en fredonnant... Deux heures sonnent à Saint-Paul. «Comme
-il est tard!» se dit le brave homme, et il se dépêche; mais le pavé
-glisse, les rues sont noires, et puis dans ce diable de vieux quartier,
-qui date du temps où les voitures étaient rares, il y a un tas de
-tournants, d'encoignures, de bornes devant les portes à l'usage des
-cavaliers. Tout cela empêche d'aller vite, surtout quand on a déjà
-les jambes un peu lourdes, et les yeux embrouillés par les toasts du
-réveillon... Enfin M. Majesté arrive chez lui. Il s'arrête devant un
-grand portail orné, où brille au clair de lune un écusson, doré de
-neuf, d'anciennes armoiries repeintes dont il a fait sa marque de
-fabrique:</p>
-
-<p class="center" style="font-size: 0.8em;">
-HÔTEL CI-DEVANT DE NESMOND<br />
-MAJESTÉ JEUNE<br />
-FABRICANT D'EAU DE SELTZ<br />
-</p>
-
-<p>Sur tous les siphons de la fabrique, sur les bordereaux, les têtes
-de lettres, s'étalent ainsi et resplendissent les vieilles armes des
-Nesmond.</p>
-
-<p>Après le portail, c'est la cour, une large cour aérée et claire, qui
-dans le jour en s'ouvrant fait de la lumière à toute la rue. Au fond
-de la cour, une grande bâtisse très ancienne, des murailles noires,
-brodées, ouvragées, des balcons de fer arrondis, des balcons de pierre
-à pilastres, d'immenses fenêtres très hautes, surmontées de frontons,
-de chapiteaux qui s'élèvent aux derniers étages comme autant de petits
-toits dans le toit, et enfin sur le faîte, au milieu des ardoises, les
-lucarnes des mansardes, rondes, coquettes, encadrées de guirlandes
-comme des miroirs. Avec cela un grand perron de pierre, rongé et
-verdi par la pluie, une vigne maigre qui s'accroche aux murs, aussi
-noire, aussi tordue que la corde qui se balance là-haut à la poulie du
-grenier, je ne sais quel grand air de vétusté et de tristesse... C'est
-l'ancien hôtel de Nesmond.</p>
-
-<p>En plein jour, l'aspect de l'hôtel n'est pas le même. Les mots:
-<i>Caisse, Magasin, Entrée des ateliers</i> éclatent partout en or sur les
-vieilles murailles, les font vivre, les rajeunissent. Les camions des
-chemins de fer ébranlent le portail: les commis s'avancent au perron
-la plume à l'oreille pour recevoir les marchandises. La cour est
-encombrée de caisses, de paniers, de paille, de toile d'emballage. On
-se sent bien dans une fabrique... Mais avec la nuit, le grand silence,
-cette lune d'hiver qui, dans le fouillis des toits compliqués, jette
-et entremêle des ombres, l'antique maison des Nesmond reprend ses
-allures seigneuriales. Les balcons sont en dentelle; la cour d'honneur
-s'agrandit, et le vieil escalier, qu'éclairent des jours inégaux, vous
-a des recoins de cathédrale, avec des niches vides et des marches
-perdues qui ressemblent à des autels.</p>
-
-<p>Cette nuit-là surtout, M. Majesté trouve à sa maison un aspect
-singulièrement grandiose. En traversant la cour déserte, le bruit de
-ses pas l'impressionne. L'escalier lui paraît immense, surtout très
-lourd à monter. C'est le réveillon sans doute... Arrivé au premier
-étage, il s'arrête pour respirer, et s'approche d'une fenêtre. Ce que
-c'est que d'habiter une maison historique! M. Majesté n'est pas poète,
-oh! non; et pourtant, en regardant cette belle cour aristocratique,
-où la lune étend une nappe de lumière bleue, ce vieux logis de grand
-seigneur qui a si bien l'air de dormir avec ses toits engourdis sous
-leur capuchon de neige, il lui vient des idées de l'autre monde:</p>
-
-<p>«Hein?... tout de même, si les Nesmond revenaient...»</p>
-
-<p>A ce moment, un grand coup de sonnette retentit. Le portail s'ouvre à
-deux battants, si vite, si brusquement, que le réverbère s'éteint; et
-pendant quelques minutes il se fait là-bas, dans l'ombre de la porte,
-un bruit confus de frôlements, de chuchotements. On se dispute, on se
-presse pour entrer. Voici des valets, beaucoup de valets, des carrosses
-tout en glaces miroitant au clair de lime, des chaises à porteurs
-balancées entre deux torches qui s'avivent au courant d'air du portail.
-En rien de temps, la cour est encombrée. Mais au pied du perron, la
-confusion cesse. Des gens descendent des voitures, se saluent, entrent
-en causant comme s'ils connaissaient la maison. Il y a là, sur ce
-perron, un froissement de soie, un cliquetis d'épées. Rien que des
-chevelures blanches, alourdies et mates de poudre; rien que des petites
-veux claires, un peu tremblantes, des petits rires sans timbre, des
-pas légers. Tous ces gens ont l'air d'être vieux, vieux. Ce sont des
-yeux effacés, des bijoux endormis, d'anciennes soies brochées, adoucies
-de nuances changeantes, que la lumière des torches fait briller d'un
-éclat doux; et sur tout cela flotte un petit nuage de poudre, qui monte
-des cheveux échafaudés, roulés en boucles, à chacune de ces jolies
-révérences, un peu guindées par les épées et les grands paniers...
-Bientôt toute la maison à l'air d'être hantée. Les torches brillent
-de fenêtre en fenêtre, montent et descendent dans le tournoiement des
-escaliers, jusqu'aux lucarnes des mansardes qui ont leur étincelle de
-fête et de vie. Tout l'hôtel de Nesmond s'illumine, comme si un grand
-coup de soleil couchant avait allumé ses vitres.</p>
-
-<p>«Ah! mon Dieu! ils vont mettre le feu!...» se dit M. Majesté. Et,
-revenu de sa stupeur, il tâche de secouer l'engourdissement de ses
-jambes et descend vite dans la cour, où les laquais viennent d'allumer
-un grand feu clair. M. Majesté s'approche; il leur parle. Les laquais
-ne lui répondent pas, et continuent de causer tout bas entre eux, sans
-que la moindre vapeur s'échappe de leurs lèvres dans l'ombre glaciale
-de la nuit. M. Majesté n'est pas content, cependant une chose le
-rassure, c'est que ce grand feu qui flambe si haut et si droit est un
-feu singulier, une flamme sans chaleur, qui brille et ne brûle pas.
-Tranquillisé de ce côté, le bonhomme franchit le perron et entre dans
-ses magasins.</p>
-
-<p>Ces magasins du rez-de-chaussée devaient faire autrefois de beaux
-salons de réception. Des parcelles d'or terni brillent encore à tous
-les angles. Des peintures mythologiques tournent au plafond, entourent
-les glaces, flottent au-dessus des portes dans des teintes vagues, un
-peu ternes, comme le souvenir des années écoulées. Malheureusement
-il n'y a plus de rideaux, plus de meubles. Rien que des paniers, de
-grandes caisses pleines de siphons à têtes d'étain, et les branches
-desséchées d'un vieux lilas qui montent toutes noires derrière les
-vitres. M. Majesté, en entrant, trouve son magasin plein de lumière et
-de monde. Il salue, mais personne ne fait attention à lui. Les femmes
-aux bras de leurs cavaliers continuent à minauder cérémonieusement
-sous leurs pelisses de satin. On se promène, on cause, on se disperse.
-Vraiment tous ces vieux marquis ont l'air d'être chez eux. Devant un
-trumeau peint, une petite ombre s'arrête, toute tremblante: «Dire que
-c'est moi, et que me voilà!» et elle regarde en souriant une Diane
-qui se dresse dans la boiserie,&mdash;mince et rose, avec un croissant au
-front.</p>
-
-<p>«Nesmond, viens donc voir tes armes!» et tout le monde rit en regardant
-le blason des Nesmond qui s'étale sur une toile d'emballage, avec le
-nom de Majesté au-dessous.</p>
-
-<p>«Ah! ah! ah!... Majesté!... Il y en a donc encore des Majestés en
-France?»</p>
-
-<p>Et ce sont des gaietés sans fin, de petits rires à son de flûte, des
-doigts en l'air, des bouches qui minaudent...</p>
-
-<p>Tout à coup quelqu'un crie:</p>
-
-<p>«Du champagne! du champagne!</p>
-
-<p>&mdash;Mais non!...</p>
-
-<p>&mdash;Mais si!... si, c'est du champagne... Allons, comtesse, vite un petit
-réveillon.»</p>
-
-<p>C'est de l'eau de Seltz de M. Majesté qu'ils ont prise pour du
-champagne. On le trouve bien un peu éventé; mais bah! on le boit tout
-de même, et comme ces pauvres petites ombres n'ont pas la tête bien
-solide, peu à peu cette mousse d'eau de Seltz les anime, les excite,
-leur donne envie de danser. Des menuets s'organisent. Quatre fins
-violons que Nesmond a fait venir commencent un air de Rameau, tout
-en triolets, menu et mélancolique dans sa vivacité. Il faut voir
-toutes ces jolies vieilles tourner lentement, saluer en mesure d'un
-air grave. Leurs atours en sont rajeunis, et aussi les gilets d'or,
-les habits brochés, les souliers à boucles de diamants. Les panneaux
-eux-mêmes semblent revivre en entendant ces anciens airs. La vieille
-glace, enfermée dans le mur depuis deux cents ans, les reconnaît aussi,
-et tout éraflée, noircie aux angles, elle s'allume doucement et renvoie
-aux danseurs leur image, un peu effacée, comme attendrie d'un regret.
-Au milieu de toutes ces élégances, M. Majesté se sent gêné. Il s'est
-blotti derrière une caisse et regarde...</p>
-
-<p>Petit à petit cependant le jour arrive. Par les portes vitrées du
-magasin, on voit la cour blanchir, puis le haut des fenêtres, puis
-tout un côté du salon. A mesure que la lumière vient, les figures
-s'effacent, se confondent. Bientôt M. Majesté ne voit plus que deux
-petits violons attardés dans un coin, et que le jour évapore en les
-touchant. Dans la cour, il aperçoit encore, mais si vague, la forme
-d'une chaise à porteurs, une tête poudrée semée d'émeraudes, les
-dernières étincelles d'une torche que les laquais ont jetée sur le
-pavé, et qui se mêlent avec le feu des roues d'une voiture de roulage
-entrant à grand bruit par le portail ouvert...</p>
-
-
-
-<hr class="tb" />
-<h5><a name="II" id="II">II</a></h5>
-
-
-<h5>LES TROIS MESSES BASSES</h5>
-<hr class="r5" />
-
-
-<h5>I</h5>
-
-<p>«Deux dindes truffées, Garrigou?...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon révérend, deux dindes magnifiques bourrées de truffes. J'en
-sais quelque chose, puisque c'est moi qui ai aidé à les remplir. On
-aurait dit que leur peau allait craquer en rôtissant, tellement elle
-était tendue...</p>
-
-<p>&mdash;Jésus-Maria! moi qui aime tant les truffes!... Donne-moi vite mon
-surplis, Garrigou... Et avec les dindes, qu'est-ce que tu as encore
-aperçu à la cuisine?...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! toutes sortes de bonnes choses... Depuis midi nous n'avons
-fait que plumer des faisans, des huppes, des gelinottes, des coqs de
-bruyère. La plume en volait partout... Puis de l'étang on a apporté
-des anguilles, des carpes dorées, des truites, des...</p>
-
-<p>&mdash;Grosses comment, les truites, Garrigou?</p>
-
-<p>&mdash;Grosses comme ça, mon révérend... Énormes!...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Dieu, il me semble que je les vois!... As-tu mis le vin dans les
-burettes?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon révérend, j'ai mis le vin dans les burettes... Mais dame!
-il ne vaut pas celui que vous boirez tout à l'heure en sortant de
-la messe de minuit. Si vous voyiez cela dans la salle à manger du
-château, toutes ces carafes qui flambent pleines de vins de toutes
-les couleurs... Et la vaisselle d'argent, les surtouts ciselés, les
-fleurs, les candélabres!... Jamais il ne se sera vu un réveillon
-pareil. Monsieur le marquis a invité tous les seigneurs du voisinage.
-Vous serez au moins quarante à table, sans compter le bailli ni le
-tabellion... Ah! vous êtes bien heureux d'en être, mon révérend ...
-Rien que d'avoir flairé ces belles dindes, l'odeur des truffes me suit
-partout... Meuh!...</p>
-
-<p>&mdash;Allons, allons, mon enfant. Gardons-nous du péché de gourmandise,
-surtout la nuit de la Nativité... Va bien vite allumer les cierges et
-sonner le premier coup de la messe; car voilà que minuit est proche et
-il ne faut pas nous mettre en retard...»</p>
-
-<p>Cette conversation se tenait une nuit de Noël de l'an de grâce mil
-six cent et tant, entre le révérend dom Balaguère, ancien prieur des
-Barnabites, présentement chapelain gagé des sires de Trinquelague, et
-son petit clerc Garrigou, ou du moins ce qu'il croyait être le petit
-clerc Garrigou, car vous saurez que le diable, ce soir-là, avait
-pris la face ronde et les traits indécis du jeune sacristain pour
-mieux induire le révérend père en tentation et lui faire commettre un
-épouvantable péché de gourmandise. Donc, pendant que le soi-disant
-Garrigou (hum! hum!) faisait à tour de bras carillonner les cloches de
-la chapelle seigneuriale, le révérend achevait de revêtir sa chasuble
-dans la petite sacristie du château; et, l'esprit déjà troublé par
-toutes ces descriptions gastronomiques, il se répétait à lui-même en
-s'habillant:</p>
-
-<p>«Des dindes rôties... des carpes dorées... des truites grosses comme
-ça!...»</p>
-
-<p>Dehors, le vent de la nuit soufflait en éparpillant la musique des
-cloches, et à mesure des lumières apparaissaient dans l'ombre aux
-flancs du mont Ventoux, en haut duquel s'élevaient les vieilles tours
-de Trinquelague. C'étaient des familles de métayers qui venaient
-entendre la messe de minuit au château. Ils grimpaient la côte en
-chantant par groupes de cinq ou six, le père en avant la lanterne en
-main, les femmes enveloppées dans leurs grandes mantes brunes où les
-enfants se serraient et s'abritaient. Malgré l'heure et le froid, tout
-ce brave peuple marchait allègrement, soutenu par l'idée qu'au sortir
-de la messe il y aurait, comme tous les ans, table mise pour eux en bas
-dans les cuisines. De temps en temps, sur la rude montée, le carrosse
-d'un seigneur, précédé de porteurs de torches, faisait miroiter ses
-glaces au clair de lime, ou bien une mule trottait en agitant ses
-sonnailles, et à la lueur des falots enveloppés de brume, les métayers
-reconnaissaient leur bailli et le saluaient au passage:</p>
-
-<p>«Bonsoir, bonsoir, maître Arnoton!</p>
-
-<p>&mdash;Bonsoir, bonsoir, mes enfants!»</p>
-
-<p>La nuit était claire, les étoiles avivées de froid; la bise piquait, et
-un fin grésil, glissant sur les vêtements sans les mouiller, gardait
-fidèlement la tradition des Noëls blancs de neige. Tout en haut de la
-côte, le château apparaissait comme le but, avec sa masse énorme de
-tours, de pignons, le clocher de sa chapelle montant dans le ciel bleu
-noir, et une foule de petites lumières qui clignotaient, allaient,
-venaient, s'agitaient à toutes les fenêtres, et ressemblaient, sur le
-fond sombre du bâtiment, aux étincelles courant dans des cendres de
-papier brûlé... Passé le pont-levis et la poterne, il fallait, pour se
-rendre à la chapelle, traverser la première cour, pleine de carrosses,
-de valets, de chaises à porteurs, toute claire du feu des torches et de
-la flambée des cuisines. On entendait le tintement des tournebroches,
-le fracas des casseroles, le choc des cristaux et de l'argenterie
-remués dans les apprêts d'un repas; par là-dessus, une vapeur tiède,
-qui sentait bon les chairs rôties et les herbes fortes des sauces
-compliquées, faisait dire aux métayers, comme au chapelain, comme au
-bailli, comme à tout le monde:</p>
-
-<p>«Quel bon réveillon nous allons faire après la messe!»</p>
-
-
-<h5>II</h5>
-
-<p>Drelindin din!... Drelindin din!...</p>
-
-<p>C'est la messe de minuit qui commence. Dans la chapelle du château,
-une cathédrale en miniature, aux arceaux entrecroisés, aux boiseries
-de chêne, montant jusqu'à hauteur des murs, toutes les tapisseries
-ont été tendues, tous les cierges allumés. Et que de monde! Et que
-de toilettes! Voici d'abord, assis dans les stalles sculptées qui
-entourent le chœur, le sire de Trinauelague, en habit de taffetas
-saumon, et près de lui tous les nobles seigneurs invités. En face, sur
-des prie-Dieu garnis de velours, ont pris place la vieille marquise
-douairière dans sa robe de brocart couleur de feu, et la jeune dame
-de Trinquelague, coiffée d'une haute tour de dentelle gaufrée à la
-dernière mode de la cour de France. Plus bas, on voit, vêtus de noir
-avec de vastes perruques en pointe et des visages rasés, le bailli
-Thomas Arnoton et le tabellion maître Ambroy, deux notes graves parmi
-les soies voyantes et les damas brochés. Puis viennent les gras
-majordomes, les pages, les piqueurs, les intendants, dame Barbe, toutes
-ses clefs pendues sur le côté à un clavier d'argent fin. Au fond, sur
-les bancs, c'est le bas office, les servantes, les métayers avec leurs
-familles; et enfin, là-bas, tout contre la porte qu'ils entr'ouvrent et
-referment discrètement, messieurs les marmitons qui viennent entre deux
-sauces prendre un petit air de messe et apporter une odeur de réveillon
-dans l'église toute en fête et tiède de tant de cierges allumés.</p>
-
-<p>Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches qui donne des
-distractions à l'officiant? Ne serait-ce pas plutôt la sonnette de
-Garrigou, cette enragée petite sonnette qui s'agite au pied de l'autel
-avec une précipitation infernale et semble dire tout le temps:
-«Dépêchons-nous, dépêchons-nous... Plus tôt nous aurons fini, plus tôt
-nous serons à table.» Le fait est que chaque fois qu'elle tinte, cette
-sonnette du diable, le chapelain oublie sa messe et ne pense plus qu'au
-réveillon. Il se figure les cuisines en rumeur, les fourneaux où brûle
-un feu de forge, la buée qui monte des couvercles entr'ouverts, et dans
-cette buée deux dindes magnifiques, bourrées, tendues, marbrées de
-truffes...</p>
-
-<p>Ou bien encore il voit passer des files de petits pages portant des
-plats enveloppés de vapeurs tentantes, et avec eux il entre dans la
-grande salle déjà prête pour le festin. O délices! voilà l'immense
-table toute chargée et flamboyante, les paons habillés de leurs
-plumes, les faisans écartant leurs ailes mordorées, les flacons
-couleur de rubis, les pyramides de fruits éclatant parmi les branches
-vertes, et ces merveilleux poissons dont parlait Garrigou (ah! bien
-oui, Garrigou!) étalés sur un lit de fenouil, l'écaille nacrée comme
-s'ils sortaient de l'eau, avec un bouquet d'herbes odorantes dans
-leurs narines de monstres. Si vive est la vision de ces merveilles
-qu'il semble à dom Balaguère que tous ces plats mirifiques sont
-servis devant lui sur les broderies de la nappe d'autel, et deux ou
-trois fois, au lieu de <i>Dominas vobiscum</i>, il se surprend à dire le
-<i>Benedicite</i>. A part ces légères méprises, le digne homme débite son
-office très consciencieusement, sans passer une ligne, sans omettre une
-génuflexion, et tout marche assez bien jusqu'à la fin de la première
-messe; car vous savez que le jour de Noël le même officiant doit
-célébrer trois messes consécutives.</p>
-
-<p>«Et d'une!» se dit le chapelain avec un soupir de soulagement; puis,
-sans perdre une minute, il fait signe à son clerc ou celui qu'il croit
-être son clerc, et...</p>
-
-<p>Drelindin din!... Drelindin din!...</p>
-
-<p>C'est la seconde messe qui commence, et avec elle commence aussi le
-péché de dom Balaguère. «Vite, vite, dépêchons-nous», lui crie de
-sa petite voix aigrelette la sonnette de Garrigou, et cette fois le
-malheureux officiant, tout abandonné au démon de gourmandise, se
-rue sur le missel et dévore les pages avec l'avidité de son appétit
-en surexcitation. Frénétiquement il se baisse, se relève, esquisse
-les signes de croix, les génuflexions, raccourcit tous ses gestes
-pour avoir plus tôt fini. A peine s'il étend ses bras à l'évangile,
-s'il frappe sa poitrine au confiteor. Entre le clerc et lui c'est à
-qui bredouillera le plus vite. Versets et répons se précipitent, se
-bousculent. Les mots à moitié prononcés, sans ouvrir la bouche, ce qui
-prendrait trop de temps, s'achèvent en murmures incompréhensibles.</p>
-
-<p><i>Oremus ps... ps... ps</i>...</p>
-
-<p><i>Meâ culpâ...pâ...pâ</i>...</p>
-
-<p>Pareils à des vendangeurs pressés foulant le raisin de la cuve, tous
-deux barbotent dans le latin de la messe, en envoyant des éclaboussures
-de tous les côtés.</p>
-
-<p><i>Dom ... scum</i>!... dit Balaguère.</p>
-
-<p>...<i>Stutuo</i>!... répond Garrigou; et tout le temps la damnée petite
-sonnette est là qui tinte à leurs oreilles, comme ces grelots qu'on met
-aux chevaux de poste pour les faire galoper à la grande vitesse. Pensez
-que de ce train-là une messe basse est vite expédiée.</p>
-
-<p>«Et de deux!» dit le chapelain tout essoufflé; puis, sans prendre le
-temps de respirer, rouge, suant, il dégringole les marches de l'autel
-et ...</p>
-
-<p>Drelindin din!... Drelindin din!...</p>
-
-<p>C'est la troisième messe qui commence. Il n'y a plus que quelques
-pas à faire pour arriver à la salle à manger; mais, hélas! à mesure
-que le réveillon approche, l'infortuné Balaguère se sent pris d'une
-folie d'impatience et de gourmandise. Sa vision s'accentue, les carpes
-dorées, les dindes rôties sont là, là. Il les touche;... il les... Oh!
-Dieu... Les plats fument, les vins embaument; et secouant son grelot
-enragé, la petite sonnette lui crie:</p>
-
-<p>«Vite, vite, encore plus vite!...»</p>
-
-<p>Mais comment pourrait-il aller plus vite? Ses lèvres remuent à peine.
-Il ne prononce plus les mots... A moins de tricher tout à fait le
-bon Dieu et de lui escamoter sa messe... Et c'est ce qu'il fait, le
-malheureux!... De tentation en tentation, il commence par sauter un
-verset, puis deux. Puis l'épître est trop longue, il ne la finit pas,
-effleure l'évangile, passe devant le credo sans entrer, saute le pater,
-salue de loin la préface, et par bonds et par élans se précipite ainsi
-dans la damnation éternelle, toujours suivi de l'infâme Garrigou (<i>vade
-rétro, Satanas!</i>), qui le seconde avec une merveilleuse entente, lui
-relève sa chasuble, tourne les feuillets deux par deux, bouscule
-les pupitres, renverse les burettes, et sans cesse secoue la petite
-sonnette de plus en plus fort, de plus en plus vite.</p>
-
-<p>Il faut voir la figure effarée que font tous les assistants! Obligés
-de suivre à la mimique du prêtre cette messe dont ils n'entendent pas
-un mot, les uns se lèvent quand les autres s'agenouillent, s'asseyent
-quand les autres sont debout, et toutes les phases de ce singulier
-office se confondent sur les bancs dans une foule d'attitudes
-diverses. L'étoile de Noël en route dans les chemins du ciel, là-bas
-vers la petite étable, pâlit d'épouvante en voyant cette confusion...</p>
-
-<p>«L'abbé va trop vite... On ne peut pas suivre», murmure la vieille
-douairière en agitant sa coiffe avec égarement. Maître Arnoton, ses
-grandes lunettes d'acier sur le nez, cherche dans son paroissien où
-diantre on peut bien en être. Mais au fond, tous ces braves gens, qui
-eux aussi pensent à réveillonner, ne sont pas fâchés que la messe aille
-ce train de poste; et quand dom Balaguère, la figure rayonnante, se
-tourne vers l'assistance en criant de toutes ses forces: <i>Ite missa
-est</i>, il n'y a qu'une voix dans la chapelle pour lui répondre un <i>Deo
-gratias</i> si joyeux, si entraînant, qu'on se croirait déjà à table au
-premier toast du réveillon.</p>
-
-
-
-<h5>III</h5>
-
-<p>Cinq minutes après, la foule des seigneurs s'asseyait dans la grande
-salle, le chapelain au milieu d'eux. Le château, illuminé du haut
-en bas, retentissait de chants, de cris, de rires, de rumeurs; et
-le vénérable dom Balaguère plantait sa fourchette dans une aile de
-gelinotte, noyant le remords de son péché sous des flots de vin du
-pape et de bon jus de viandes. Tant il but et mangea, le pauvre saint
-homme, qu'il mourut dans la nuit d'une terrible attaque, sans avoir eu
-seulement le temps de se repentir; pins au matin il arriva dans le ciel
-encore tout en rumeur des fêtes de la nuit, et je vous laisse à penser
-comme il y fut reçu:</p>
-
-<p>«Retire-toi de mes yeux, mauvais chrétien! lui dit le souverain Juge,
-notre maître à tous; ta faute est assez grande pour effacer toute une
-vie de vertu... Ah! tu m'as volé une messe de nuit... Eh bien! tu m'en
-payeras trois cents en place, et tu n'entreras en paradis que quand tu
-auras célébré dans ta propre chapelle ces trois cents messes de Noël en
-présence de tous ceux qui ont péché par ta faute et avec toi...»</p>
-
-<p>... Et voilà la vraie légende de dom Balaguère comme on la raconte
-au pays des olives. Aujourd'hui le château de Trinquelague n'existe
-plus, mais la chapelle se tient encore droite tout en haut du mont
-Ventoux, dans un bouquet de chênes verts. Le vent fait battre sa porte
-disjointe, l'herbe encombre le seuil; il y a des nids aux angles de
-l'autel et dans l'embrasure des hautes croisées dont les vitraux
-coloriés ont disparu depuis longtemps. Cependant il paraît que tous
-les ans, à Noël, une lumière surnaturelle erre parmi ces ruines, et
-qu'en allant aux messes et aux réveillons, les paysans aperçoivent ce
-spectre de chapelle éclairé de cierges invisibles qui brûlent au grand
-air, même sous la neige et le vent. Vous en rirez si vous voulez, mais
-un vigneron de l'endroit, nommé Garrigue, sans doute un descendant
-de Garrigou, m'a affirmé qu'un soir de Noël, se trouvant un peu en
-ribotte, il s'était perdu dans la montagne du côté de Trinquelague;
-et voici ce qu'il avait vu... Jusqu'à onze heures, rien. Tout était
-silencieux, éteint, inanimé. Soudain, vers minuit, un carillon sonna
-tout en haut du clocher, un vieux, vieux carillon qui avait l'air
-d'être à dix lieues. Bientôt, dans le chemin qui monte, Garrigue vit
-trembler des feux, s'agiter des ombres indécises. Sous le porche de la
-chapelle on marchait, on chuchotait:</p>
-
-<p>«Bonsoir, maître Arnoton!</p>
-
-<p>&mdash;Bonsoir, bonsoir, mes enfants!...»</p>
-
-<p>Quand tout le monde fut entré, mon vigneron, qui était très brave,
-s'approcha doucement, et regardant par la porte cassée eut un singulier
-spectacle. Tous ces gens qu'il avait vus passer étaient rangés autour
-du chœur, dans la nef en ruine, comme si les anciens bancs existaient
-encore. De belles dames en brocart avec des coiffes de dentelles,
-des seigneurs chamarrés du haut en bas, des paysans en jaquettes
-fleuries ainsi qu'en avaient nos grands-pères, tous l'air vieux, fané,
-poussiéreux, fatigué. De temps en temps des oiseaux de nuit, hôtes
-habituels de la chapelle, réveillés par toutes ces lumières, venaient
-rôder autour des cierges dont la flamme montait droite et vague comme
-si elle avait brûlé derrière une gaze; et ce qui amusait beaucoup
-Garrigue, c'était un certain personnage à grandes lunettes d'acier, qui
-secouait à chaque instant sa haute perruque noire sur laquelle un de
-ces oiseaux se tenait droit tout empêtré en battant silencieusement des
-ailes...</p>
-
-<p>Dans le fond, un petit vieillard de taille enfantine, à genoux au
-milieu du chœur, agitait désespérément une sonnette sans grelot et sans
-voix, pendant qu'un prêtre, habillé de vieil or, allait, venait devant
-l'autel en récitant des oraisons dont on n'entendait pas un mot... Bien
-sûr c'était dom Balaguère, en train de dire sa troisième messe basse.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LE_PAPE_EST_MORT" id="LE_PAPE_EST_MORT">LE PAPE EST MORT</a></h4>
-
-
-<p>J'ai passé mon enfance dans une grande ville de province coupée en deux
-par une rivière très encombrée, très remuante, où j'ai pris de bonne
-heure le goût des voyages et la passion de la vie sur l'eau. Il y a
-surtout un coin de quai, près d'une certaine passerelle Saint-Vincent,
-auquel je ne pense jamais, même aujourd'hui, sans émotion. Je revois
-l'écriteau cloué au bout d'une vergue: <i>Cornet, bateaux de louage</i>, le
-petit escalier qui s'enfonçait dans l'eau, tout glissant et noirci de
-mouillure, la flottille de petits canots fraîchement peints de couleurs
-vives s'alignant au bas de l'échelle, se balançant doucement bord à
-bord, comme allégés par les jolis noms qu'ils portaient à leur arrière
-en lettres blanches: <i>l'Oiseau-Mouche, l'Hirondelle</i>.</p>
-
-<p>Puis, parmi les longs avirons reluisants de céruse qui étaient en train
-de sécher contre le talus, le père Cornet s'en allant avec son seau
-à peinture, ses grands pinceaux, sa figure tannée, crevassée, ridée
-de mille petites fossettes comme la rivière un soir de vent frais...
-Oh! ce père Cornet. Ç'a été le satan de mon enfance, ma passion
-douloureuse, mon péché, mon remords. M'en a-t-il fait commettre des
-crimes avec ses canots! Je manquais l'école, je vendais mes livres.
-Qu'est-ce que je n'aurais pas vendu pour une après-midi de canotage!</p>
-
-<p>Tous mes cahiers de classe au fond du bateau, la veste à bas, le
-chapeau en arrière, et dans les cheveux le bon coup d'éventail de la
-brise d'eau, je tirais ferme sur mes rames, en fronçant les sourcils
-pour bien me donner la tournure d'un vieux loup de mer. Tant que
-j'étais en ville, je tenais le milieu de la rivière, à égale distance
-des deux rives, où le vieux loup de mer aurait pu être reconnu. Quel
-triomphe de me mêler à ce grand mouvement de barques, de radeaux, de
-trains de bois, de mouches à vapeur qui se côtoyaient, s'évitaient,
-séparés seulement par un mince liséré d'écume! Il y avait de lourds
-bateaux qui tournaient pour prendre le courant, et cela en déplaçait
-une foule d'autres.</p>
-
-<p>Tout à coup les roues d'un vapeur battaient l'eau près de moi; ou bien
-une ombre lourde m'arrivait dessus, c'était l'avant d'un bateau de
-pommes.</p>
-
-<p>«Gare donc, moucheron!» me criait une voix enrouée; et je suais, je
-me débattais, empêtré dans le va-et-vient de cette vie du fleuve que
-la vie de la rue traversait incessamment par tous ces ponts, toutes
-ces passerelles qui mettaient des reflets d'omnibus sous la coupe des
-avirons. Et le courant si dur à la pointe des arches, et les remous,
-les tourbillons, le fameux trou de la <i>Mort-qui-trompe!</i> Pensez que ce
-n'était pas une petite affaire de se guider là dedans avec des bras de
-douze ans et personne pour tenir la barre.</p>
-
-<p>Quelquefois j'avais la chance de rencontrer la <i>chaîne</i>. Vite je
-m'accrochais tout au bout de ces longs trains de bateaux qu'elle
-remorquait, et, les rames immobiles, étendues comme des ailes qui
-planent, je me laissais aller à cette vitesse silencieuse qui coupait
-la rivière en longs rubans d'écume et faisait filer des deux côtés les
-arbres, les maisons du quai. Devant moi, loin, bien loin, j'entendais
-le battement monotone de l'hélice, un chien qui aboyait sur un des
-bateaux de la remorque, où montait d'une cheminée basse un petit filet
-de fumée; et tout cela me donnait l'illusion d'un grand voyage, de la
-vraie vie de bord.</p>
-
-<p>Malheureusement, ces rencontres de la <i>chaîne</i> étaient rares. Le plus
-souvent il fallait ramer et ramer aux heures de soleil. Oh! les pleins
-midis tombant d'aplomb sur la rivière, il me semble qu'ils me brûlent
-encore. Tout flambait, tout miroitait. Dans cette atmosphère aveuglante
-et sonore qui flotte au-dessus des vagues et vibre à tous leurs
-mouvements, les courts plongeons de mes rames, les cordes des haleurs
-soulevées de l'eau toutes ruisselantes faisaient passer des lumières
-vives d'argent poli. Et je ramais en fermant les yeux. Par moment, à
-la vigueur de mes efforts, à l'élan de l'eau sous ma barque, je me
-figurais que j'allais très vite; mais en relevant la tête, je voyais
-toujours le même arbre, le même mur en face de moi sur la rive.</p>
-
-<p>Enfin, à force de fatigues, tout moite et rouge de chaleur, je
-parvenais à sortir de la ville. Le vacarme des bains froids, des
-bateaux de blanchisseuses, des pontons d'embarquement diminuait. Les
-ponts s'espaçaient sur la rive élargie. Quelques jardins de faubourg,
-une cheminée d'usine, s'y reflétaient de loin en loin. A l'horizon
-tremblaient des îles vertes. Alors, n'en pouvant plus, je venais me
-ranger contre la rive, au milieu des roseaux tout bourdonnants; et
-là, abasourdi par le soleil, la fatigue, cette chaleur lourde qui
-montait de l'eau étoilée de larges fleurs jaunes, le vieux loup de
-mer se mettait à saigner du nez pendant des heures. Jamais mes voyages
-n'avaient un autre dénoûment. Mais que voulez-vous? Je trouvais cela
-délicieux.</p>
-
-<p>Le terrible, par exemple, c'était le retour, la rentrée. J'avais beau
-revenir à toutes rames, j'arrivais toujours trop tard, longtemps après
-la sortie des classes. L'impression du jour qui tombe, les premiers
-becs de gaz dans le brouillard, la retraite, tout augmentait mes
-transes, mon remords. Les gens qui passaient, rentrant chez eux bien
-tranquilles, me faisaient envie; et je courais la tête lourde, pleine
-de soleil et d'eau, avec des ronflements de coquillages au fond des
-oreilles, et déjà sur la figure le rouge du mensonge que j'allais dire.</p>
-
-<p>Car il en fallait un chaque fois pour faire tête à ce terrible «
-d'où viens-tu?» qui m'attendait en travers de la porte. C'est cet
-interrogatoire de l'arrivée qui m'épouvantait le plus. Je devais
-répondre là, sur le palier, au pied levé, avoir toujours une histoire
-prête, quelque chose à dire, et de si étonnant, de si renversant, que
-la surprise coupât court à toutes les questions. Cela me donnait le
-temps d'entrer, de reprendre haleine; et pour en arriver là, rien ne
-me coûtait. J'inventais des sinistres, des révolutions, des choses
-terribles, tout un côté de la ville qui brûlait, le pont du chemin de
-fer s'écroulant dans la rivière. Mais ce que je trouvai encore de plus
-fort, le voici:</p>
-
-<p>Ce soir-là, j'arrivai très en retard. Ma mère, qui m'attendait depuis
-une grande heure, guettait, debout, en haut de l'escalier.</p>
-
-<p>«D'où viens-tu?» me cria-t-elle.</p>
-
-<p>Dites-moi ce qu'il peut tenir de diableries dans une tête d'enfant. Je
-n'avais rien trouvé, rien préparé. J'étais venu trop vite... Tout à
-coup il me passa une idée folle. Je savais la chère femme très pieuse,
-catholique enragée comme une Romaine, et je lui répondis dans tout
-l'essoufflement d'une grande émotion:</p>
-
-<p>«O maman... Si vous saviez!...</p>
-
-<p>&mdash;Quoi donc?... Qu'est-ce qu'il y a encore?...</p>
-
-<p>&mdash;Le pape est mort.</p>
-
-<p>&mdash;Le pape est mort!...» fit la pauvre mère, et elle s'appuya toute pâle
-contre la muraille. Je passai vite dans ma chambre, un peu effrayé de
-mon succès et de l'énormité du mensonge; pourtant, j'eus le courage
-de le soutenir jusqu'au bout. Je me souviens d'une soirée funèbre et
-douce; le père très grave, la mère atterrée... On causait bas autour de
-la table. Moi, je baissais les yeux; mais mon escapade s'était si bien
-perdue dans la désolation générale que personne n'y pensait plus.</p>
-
-<p>Chacun citait à l'envi quelque trait de vertu de ce pauvre Pie IX;
-puis, peu à peu, la conversation s'égarait à travers l'histoire
-des papes. Tante Rose parla de Pie VII, qu'elle se souvenait très
-bien d'avoir vu passer dans le Midi, au fond d'une chaise de poste,
-entre des gendarmes. Or, rappela la fameuse scène avec l'empereur:
-<i>Commediante!... tragediante!...</i> C'était bien la centième fois que je
-l'entendais raconter, cette terrible scène, toujours avec les mêmes
-intonations, les mêmes gestes, et ce stéréotypé des traditions de
-famille qu'on se lègue et qui restent là, puériles et locales, comme
-des histoires de couvent.</p>
-
-<p>C'est égal, jamais elle ne m'avait paru si intéressante.</p>
-
-<p>Je l'écoutais avec des soupirs hypocrites, des questions, un air de
-faux intérêt, et tout le temps je me disais:</p>
-
-<p>«Demain matin, en apprenant que le pape n'est pas mort, ils seront si
-contents que personne n'aura le courage de me gronder.»</p>
-
-<p>Tout en pensant à cela, mes yeux se fermaient malgré moi, et j'avais
-des visions de petits bateaux peints en bleu, avec des coins de Saône
-alourdis par la chaleur, et de grandes pattes d'<i>argyronètes</i> courant
-dans tous les sens et rayant l'eau vitreuse, comme des pointes de
-diamant.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="PAYSAGES_GASTRONOMIQUES" id="PAYSAGES_GASTRONOMIQUES">PAYSAGES GASTRONOMIQUES</a></h4>
-
-<hr class="r5" />
-
-<h5>LA BOUILLABAISSE</h5>
-
-<p>Nous longions les côtes de Sardaigne, vers l'île de la Madeleine. Une
-promenade matinale. Les rameurs allaient lentement, et penché sur le
-bord je voyais la mer, transparente comme une source, traversée de
-soleil jusqu'au fond. Des méduses, des étoiles de mer s'étalaient
-parmi les mousses marines. De grosses langoustes donnaient immobiles
-en abaissant leurs longues cornes sur le sable fin. Tout cela vu à
-dix-huit ou vingt pieds de profondeur, dans je ne sais quelle facticité
-d'aquarium en cristal. A l'avant de la barque, un pêcheur debout, un
-long roseau fendu à la main, faisait signe aux rameurs: «piano...
-piano...» et tout à coup, entre les pointes de sa fourche, tenait
-suspendue une belle langouste qui allongeait ses pattes avec un effroi
-encore plein de sommeil. Près de moi, un autre marin laissait tomber sa
-ligne à fleur d'eau dans le sillage et ramenait des petits poissons
-merveilleux qui se coloraient en mourant de mille nuances vives et
-changeantes. Une agonie vue à travers un prisme.</p>
-
-<p>La pêche finie, on aborda parmi les hautes roches grises. Le feu fut
-vite allumé, pâle dans le grand soleil; de larges tranches de pain
-coupées sur de petites assiettes de terre rouge, et l'on était là
-autour de la marmite, l'assiette tendue, la narine ouverte... Était-ce
-le paysage, la lumière, cet horizon de ciel et d'eau? Mais je n'ai
-jamais rien mangé de meilleur que cette bouillabaisse de langoustes.
-Et quelle bonne sieste ensuite sur le sable! un sommeil tout plein du
-bercement de la mer, où les mille écailles luisantes des petites vagues
-papillotaient encore aux yeux fermés.</p>
-
-
-<hr class="r5" />
-<h5>L' AIOLI</h5>
-
-<p>On se serait cru dans la cabane d'un pêcheur de Théocrite, au bord
-de la mer de Sicile. C'était simplement en Provence, dans l'île de
-Camargue, chez un garde-pêche. Une cabane de roseaux, des filets pendus
-au mur, des rames, des fusils, quelque chose comme l'attirail d'un
-trappeur, d'un chasseur de terre et d'eau. Devant la porte, encadrant
-un grand paysage de plaine, agrandi encore par le vent, la femme du
-garde dépouillait de belles anguilles toutes vives. Les poissons se
-tordaient au soleil; et là-bas, dans la lumière blanche des coups de
-vent, des arbres grêles se courbaient, avaient l'air de fuir, montrant
-le côté pâle de leurs feuilles. Des marécages luisaient de place en
-place entre les roseaux, comme les fragments d'un miroir brisé. Plus
-loin encore, une grande ligne étincelante fermait l'horizon; c'était
-l'étang de Vaccarès.</p>
-
-<p>Dans l'intérieur de la cabane où brillait un feu de sarments tout en
-pétillement et en clarté, le garde pilait religieusement les gousses
-d'ail dans un mortier en y laissant tomber l'huile d'olive goutte à
-goutte. Nous avons mangé <i>l'aioli</i> autour de nos anguilles, assis sur
-de hauts escabeaux devant la petite table de bois, dans cette étroite
-cabane où la plus grande place était tenue par l'échelle montant à la
-soupente. Autour de la chambre si petite on devinait un horizon immense
-traversé de coups de vent, de vols hâtés d'oiseaux en voyage; et
-l'espace environnant pouvait se mesurer aux sonnailles des troupeaux de
-chevaux et de bœufs, tantôt retentissantes et sonores, tantôt diminuées
-dans l'éloignement et n'arrivant plus que comme des notes perdues,
-enlevées dans un coup de mistral.</p>
-
-
-<hr class="r5" />
-<h5>LE KOUSSKOUSS</h5>
-
-<p>C'était en Algérie, chez un aga de la plaine du Chélif. De la grande
-tente seigneuriale installée pour nous devant la maison de l'aga,
-nous voyions descendre une nuit de demi-deuil, d'un noir violet où se
-fonçait la pourpre d'un couchant magnifique; dans la fraîcheur de la
-soirée, au milieu de la tente entr'ouverte, un chandelier kabyle en
-bois de palmier levait au bout de ses branches une flamme immobile
-qui attirait des insectes de nuit, des frôlements d'ailes peureuses.
-Accroupis tout autour sur des nattes, nous mangions silencieusement:
-c'étaient des moutons entiers, tout ruisselants de beurre, qu'on
-apportait au bout d'une perche, des pâtisseries au miel, des confitures
-musquées, et enfin un grand plat de bois où des poulets s'étalaient
-dans la semoule dorée du kousskouss.</p>
-
-<p>Pendant ce temps-là, la nuit était venue. Sur les collines
-environnantes, la lune se levait, un petit croissant oriental où
-s'enfermait une étoile. Un grand feu flambait en plein air devant la
-tente, entouré de danseurs et de musiciens. Je me souviens d'un nègre
-gigantesque, tout nu sous une ancienne tunique des régiments de léger,
-qui bondissait en faisant courir des ombres sur toute la toile...
-Cette danse de cannibale, ces petits tambours arabes haletant sous la
-mesure précipitée, les aboiements aigus des chacals qui se répondaient
-de tous les coins de la plaine; on se sentait en plein pays sauvage.
-Cependant à l'intérieur de la tente,&mdash;cet abri des tribus nomades
-qui ressemble à une voile fixe sur un élément immobile,&mdash;l'aga dans
-ses bournous de laine blanche me semblait une apparition des temps
-primitifs, et pendant qu'il mangeait son kousskouss gravement, je
-pensais que le plat national arabe pourrait bien être cette manne
-miraculeuse des Hébreux dont il est parlé dans la Bible.</p>
-
-
-<hr class="r5" />
-<h5>LA POLENTA</h5>
-
-<p>La côte Corse, un soir de novembre.&mdash;Nous abordons sous la grande pluie
-dans un pays complètement désert. Des charbonniers Lucquois nous font
-une place à leur feu; puis un berger indigène, une espèce de sauvage
-tout habillé de peau de bouc, nous invite à venir manger la <i>polenta</i>
-dans sa cabane. Nous entrons, courbés, rapetissés, dans une hutte
-où l'on ne peut se tenir debout. Au milieu, des brins de bois vert
-s'allument entre quatre pierres noires. La fumée qui s'échappe de là
-monte vers le trou percé à la hutte, puis se répand partout, rabattue
-par la pluie et le vent. Une petite lampe&mdash;le <i>caleil</i> provençal&mdash;ouvre
-un œil timide dans cet air étouffé. Une femme, des enfants apparaissent
-de temps en temps quand la fumée s'éclaircit, et tout au fond un porc
-grogne. On distingue des débris de naufrage, un banc fait de morceaux
-de navires, une caisse de bois avec des lettres de roulage, une tête de
-sirène en bois peint arrachée à quelque proue, toute lavée d'eau de mer.</p>
-
-<p>La <i>polenta</i> est affreuse. Les châtaignes mal écrasées ont un goût
-moisi; on dirait qu'elles ont séjourné longtemps sous les arbres, en
-pleine pluie. Le <i>bruccio</i> national vient après, avec son goût sauvage
-qui fait rêver de chèvres vagabondes ... Nous sommes ici en pleine
-misère italienne. Pas de maison, l'abri. Le climat est si beau, la vie
-si facile! Rien qu'une niche pour les jours de grande pluie. Et alors
-qu'importe la fumée, la lampe mourante, puisqu'il est convenu que le
-toit c'est la prison et qu'on ne vit bien qu'en plein soleil?</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LA_MOISSON_AU_BORD_DE_LA_MER" id="LA_MOISSON_AU_BORD_DE_LA_MER">LA MOISSON AU BORD DE LA MER</a></h4>
-
-
-<p>Nous courions depuis le matin à travers la plaine, cherchant la mer qui
-nous fuyait toujours dans ces méandres, ces caps, ces presqu'îles que
-forment les côtes de Bretagne.</p>
-
-<p>De temps en temps un coin bleu-marine s'ouvrait à l'horizon, comme
-une échappée de ciel plus sombre et plus mouvant; mais le hasard de
-ces routes tortueuses qui font rêver d'embuscades et de chouannerie
-refermait vite la vision entrevue. Nous étions arrivés ainsi dans
-un petit village vieux et rustique, aux rues sombres, étroites à la
-façon des rues algériennes, encombrées de fumier, d'oies, de bœufs, de
-pourceaux. Les maisons ressemblaient à des huttes avec leurs portes
-basses, ogivales, encerclées de blanc, marquées de croix à la chaux,
-et leurs volets assujettis par cette longue barre transversale qu'on
-ne voit que dans les pays de grand vent. Il avait pourtant l'air
-bien abrité, bien étouffé, bien calme, le petit bourg breton. On se
-serait cru à vingt lieues dans l'intérieur des terres. Tout à coup, en
-débouchant sur la place de l'église, nous nous trouvons entourés d'une
-lumière éblouissante, d'une prise d'air gigantesque, d'un bruit de
-flots illimité. C'était l'Océan, l'Océan immense, infini, et son odeur
-fraîche et salée, et ce grand coup d'éventail que la marée montante
-dégage de chaque vague dans son élan. Le village s'avance, se dresse au
-bord du quai, la jetée continuant la rue jusqu'au bout d'un petit port
-où sont amarrées quelques barques de pêche. L'église dresse son clocher
-en vigie près des flots, et autour d'elle, dernière limite de ce coin
-de terre, le cimetière met des croix penchées, des herbes folles, et
-son mur bas tout effrité où s'appuient des bancs de pierre.</p>
-
-<p>On ne peut vraiment rien trouver de plus délicieux, de plus retiré
-que ce petit village perdu au milieu des roches, intéressant par son
-double côté marin et pastoral. Tous pêcheurs ou laboureurs, les gens
-d'ici ont l'abord rude, peu engageant. Ils ne vous invitent pas à
-rester chez eux, au contraire. Peu à peu pourtant ils s'humanisent,
-et l'on est étonné de voir sous ces durs accueils des êtres naïfs
-et bons. Ils ressemblent bien à leur pays, à ce sol rocailleux et
-résistant, si minéral, que les routes&mdash;même au soleil&mdash;prennent une
-teinte noire pailletée d'étincelles de cuivre ou d'étain. La côte qui
-met à nu ce terrain pierreux est austère, farouche, hérissée. Ce sont
-des éboulements, des falaises à pic, des grottes creusées par la lame,
-où elle s'engouffre et mugit. Lorsque la marée se retire, on voit
-des écueils à perte de vue sortant des flots leurs dos de monstres,
-tout reluisants et blanchis d'écume, comme des cachalots gigantesques
-échoués.</p>
-
-<p>Par un contraste singulier, à deux pas seulement du rivage, des champs
-de blé, de vigne ou de luzerne, s'étendent coupés, séparés par des
-petits murs hauts comme des haïes et verts de ronces. L'œil fatigué
-du vertige des hautes falaises, de ces abîmes où l'on descend avec
-des cordes scellées dans la pierre, des brisants écumeux, trouve un
-repos au milieu de l'uniformité des plaines, de la nature intime et
-familière. Le moindre détail rustique s'agrandit sur le fond glauque de
-la mer toujours présente au détour des sentiers, dans l'entre-deux des
-toits, l'ébréchement des murs, au fond d'une ruelle. Le chant des coqs
-semble plus clair, entouré de plus d'espace. Mais ce qui est vraiment
-beau, c'est l'amoncellement des moissons au bord de la mer, les meules
-dorées au-dessus des flots bleus, les aires où tombent les fléaux
-en mesure, et ces groupes de femmes sur les rochers à pic, prenant
-la direction de l'air et vannant le blé entre leurs mains levées,
-avec des gestes d'évocation. Les grains tombent en pluie régulière
-et drue, tandis que le vent de la mer emporte la paille et la fait
-tourbillonner. On vanne sur la place de l'église, sur le quai, jusque
-sur la jetée, où de grands filets de pêche sont étendus, en train de
-sécher leurs mailles entremêlées de plantes d'eau.</p>
-
-<p>Pendant ce temps-là une autre moisson se fait aussi, mais au bas des
-roches, dans cet espace neutre que la marée envahit et découvre tour
-à tour. C'est la récolte du goémon. Chaque lame, en déferlant sur le
-rivage, laisse sa trace en une ligne ondulée de végétations marines,
-goémon ou varech. Lorsque le vent souffle, les algues courent en
-bruissant le long de la plage, et aussi loin que la mer se retire sur
-les roches, ces longues chevelures mouillées se plaquent et s'étalent.
-On les recueille par lourdes gerbes et on les amoncelle sur la côte en
-meules sombres, violacées, gardant toutes les teintes du flot, avec
-des irisements bizarres de poisson qui meurt ou de plante qui se fane.
-Quand la meule est sèche, on la brûle et on en tire de la soude.</p>
-
-<p>Cette moisson singulière se fait les jambes nues, à la marée
-descendante, parmi ces mille petits lacs si limpides que la mer en
-se retirant laisse à sa place. Hommes, femmes, enfants s'engagent
-entre les roches glissantes, armés d'immenses râteaux. Sur leur
-passage, les crabes effarés se sauvent, s'embusquent, s'aplatissent,
-tendent leurs pinces, et les chevrettes transparentes se perdent dans
-la couleur de l'eau troublée. Le goémon ramené, amassé, est chargé
-sur des charrettes attelées de bœufs sous le joug, qui traversent
-péniblement, la tête basse, le terrain accidenté. De quelque côté
-qu'on se tourne, on aperçoit de ces attelages. Parfois, à des endroits
-presque inaccessibles, où on arrive par des sentiers abrupts, un
-homme apparaît conduisant par la bride un cheval chargé de plantes
-tombantes et ruisselantes. Vous voyez aussi des enfants transporter sur
-des bâtons croisés en brancards leur glane de cette moisson marine.
-Tout cela forme un tableau mélancolique et saisissant. Les goélands
-épouvantés volent en criant autour de leurs œufs. La menace de la mer
-est là, et ce qui achève de solenniser ce spectacle, c'est que, pendant
-cette récolte faite aux sillons de la vague comme pendant la moisson
-de terre, le silence plane, un silence actif, plein de l'effort d'un
-peuple en face de la nature avare et rebelle. Un appel aux bœufs, un
-«trrr» aigu qui sonne dans les grottes, voilà tout ce qu'on entend. Il
-semble qu'on traverse une communauté de trappistes, un de ces couvents
-où l'on travaille en plein air avec une loi de silence perpétuel. Les
-conducteurs ne se retournent pas même pour vous regarder passer, et
-les bœufs seuls vous fixent d'un gros œil immobile. Pourtant ce peuple
-n'est pas triste, et, le dimanche venu, il sait bien s'égayer et danser
-les vieilles rondes bretonnes. Le soir, vers huit heures, on se réunit
-au bord du quai devant l'église et le cimetière. Ce mot de cimetière
-a quelque chose d'effrayant, mais l'endroit, si vous le voyiez, ne
-vous effraierait pas. Pas de buis, ni d'ifs, ni de marbres; rien de
-convenu ni de solennel. Seulement des croix dressées où les mêmes noms
-se répètent plusieurs fois comme dans tous les petits pays dont les
-habitants sont alliés, l'herbe haute partout pareille, et des murs
-si bas, que les enfants y grimpent dans leurs jeux et que les joins
-d'enterrement on voit du dehors l'assistance agenouillée.</p>
-
-<p>Au pied de ces petits murs, les vieux viennent s'asseoir au soleil
-pour filer ou dormir entre l'enclos inculte et silencieux et l'éternité
-voyageuse de la mer...</p>
-
-<p>C'est là devant que la jeunesse vient danser le dimanche soir. Pendant
-qu'un peu de lumière monte encore des vagues au long de la jetée, les
-groupes de filles et de garçons se rapprochent. Les rondes se forment,
-et une voix grêle part d'abord toute seule sur un rhythme simple qui
-appelle le chœur après lui:</p>
-
-<p>
-C'est dans la cour du Plat-d'Étain...<br />
-</p>
-
-<p>Toutes les voix redisent ensemble:</p>
-
-<p>
-C'est dans la cour du Plat-d'Étain...<br />
-</p>
-
-<p>La ronde s'anime, les cornettes blanches tournoient, s'entr'ouvrant sur
-les côtés comme des ailes de papillon. Presque toujours le vent de la
-mer emporte la moitié des paroles:</p>
-
-<p>
-...perdu mon serviteur...<br />
-...portera mes couleurs...<br />
-</p>
-
-<p>La chanson en paraît encore plus naïve et charmante, entendue par
-fragments, avec des élisions bizarres telles qu'en renferment les
-chansons de pays composées en dansant, plus soucieuses du rhythme
-que du sens des mots. Sans autre lumière qu'un vague rayon de lune,
-la danse semble fantastique. Tout est gris, noir ou blanc, dans une
-neutralité de teinte qui accompagne les choses rêvées plutôt que
-les choses vues. Peu à peu, à mesure que la lune monte, les croix
-du cimetière, celle du grand calvaire qui est au coin, s'allongent,
-rejoignent la ronde et s'y mêlent... Enfin dix heures sonnent. On se
-sépare. Chacun rentre chez soi par les ruelles du village d'un aspect
-étrange en ce moment. Les marches ébréchées des escaliers extérieurs,
-les coins de toit, les hangars ouverts où la niait entre toute noire et
-compacte se penchent, se contournent, se tassent. On longe de vieilles
-murailles frôlées de figuiers énormes; et pendant qu'on écrase en
-marchant la paille vide du blé battu, l'odeur de la mer se mêle au
-parfum chaud de la moisson et des étables endormies.</p>
-
-<p>La maison que nous habitons est dans la campagne, un peu hors du
-village. Sur la route, en revenant, nous apercevons à la pointe des
-haies des lumières de phares luire de tous les côtés de la presqu'île,
-un phare à éclat, un feu tournant, un feu fixe; et comme on ne voit pas
-l'Océan, toutes ces vigies des noirs écueils semblent perdues dans la
-campagne paisible.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LES_EMOTIONS_DUN_PERDREAU_ROUGE" id="LES_EMOTIONS_DUN_PERDREAU_ROUGE">LES ÉMOTIONS D'UN PERDREAU ROUGE</a></h4>
-
-
-<p>Vous savez que les perdreaux vont par bandes, se nichent ensemble aux
-creux des sillons pour s'enlever à la moindre alerte, éparpillés dans
-la volée comme une poignée de grains qu'on sème. Notre compagnie à nous
-est gaie et nombreuse, établie en plaine sur la lisière d'un grand
-bois, ayant du butin et de beaux abris de deux côtés. Aussi, depuis que
-je sais courir, bien emplumé, bien nourri, je me trouvais très heureux
-de vivre. Pourtant quelque chose m'inquiétait un peu, c'était cette
-fameuse ouverture de la chasse dont nos mères commençaient à parler
-tout bas entre elles. Un ancien de notre compagnie me disait toujours à
-ce propos:</p>
-
-<p>«N'aie pas peur, Rouget&mdash;on m'appelle Rouget à cause de mon bec et de
-mes pattes couleur de sorbe&mdash;n'aie pas peur, Rouget. Je te prendrai
-avec moi le jour de l'ouverture et je suis sûr qu'il ne t'arrivera
-rien.»</p>
-
-<p>C'est un vieux coq très malin et encore alerte, quoiqu'il ait le <i>fer
-à cheval</i> déjà marqué sur la poitrine et quelques plumes blanches
-par-ci par-là. Tout jeune, il a reçu un grain de plomb dans l'aile, et
-comme cela l'a rendu un peu lourd, il y regarde à deux fois avant de
-s'envoler, prend son temps, et se tire d'affaire. Souvent il m'emmenait
-avec lui jusqu'à l'entrée du bois. Il y a là une singulière petite
-maison, nichée dans les châtaigniers, muette comme un terrier vide, et
-toujours fermée.</p>
-
-<p>&mdash;«Regarde bien cette maison, petit, me disait le vieux; quand tu
-verras de la fumée monter du toit, le seuil et les volets ouverts, ça
-ira mal pour nous.»</p>
-
-<p>Et moi je me fiais à lui, sachant bien qu'il n'en était pas à sa
-première ouverture.</p>
-
-<p>En effet, l'autre matin, au petit jour, j'entends qu'on rappelait tout
-bas dans le sillon...</p>
-
-<p>«Rouget, Rouget.»</p>
-
-<p>C'était mon vieux coq. Il avait des yeux extraordinaires.</p>
-
-<p>«Viens vite, me dit-il, et fais comme moi.»</p>
-
-<p>Je le suivis, à moitié endormi, en me coulant entre les mottes de
-terre, sans voler, sans presque sauter, comme une souris. Nous allions
-du côté du bois; et je vis, en passant, qu'il y avait de la fumée à
-la cheminée de la petite maison, du jour aux fenêtres, et devant la
-porte grande ouverte des chasseurs tout équipés, entourés de chiens qui
-sautaient. Comme nous passions, un des chasseurs cria:</p>
-
-<p>«Faisons la plaine ce matin, nous ferons le bois après déjeuner.»</p>
-
-<p>Alors je compris pourquoi mon vieux compagnon nous emmenait d'abord
-sous la futaie. Tout de même le cœur me battait, surtout en pensant à
-nos pauvres amis.</p>
-
-<p>Tout à coup, au moment d'atteindre la lisière, les chiens se mirent à
-galoper de notre côté...</p>
-
-<p>«Rase-toi, rase-toi», me dit le vieux en se baissant; en même temps,
-à dix pas de nous, une caille effarée ouvrit ses ailes et son bec tout
-grands, et s'envola avec un cri de peur. J'entendis un bruit formidable
-et nous fûmes entourés par une poussière d'une odeur étrange, toute
-blanche et toute chaude, bien que le soleil fût à peine levé. J'avais
-si peur que je ne pouvais plus courir. Heureusement nous entrions dans
-le bois. Mon camarade se blottit derrière un petit chêne, je vins me
-mettre près de lui, et nous restâmes là cachés, à regarder entre les
-feuilles.</p>
-
-<p>Dans les champs, c'était une terrible fusillade. A chaque coup, je
-fermais les yeux, tout étourdi; puis, quand je me décidais à les
-ouvrir, je voyais la plaine grande et nue, les chiens courant, furetant
-dans les brins d'herbe, dans les javelles, tournant sur eux-mêmes comme
-des fous. Derrière eux les chasseurs juraient, appelaient; les fusils
-brillaient au soleil. Un moment, dans un petit nuage de fumée, je crus
-voir&mdash;quoiqu'il n'y eût aucun arbre alentour&mdash;voler comme des feuilles
-éparpillées. Mais mon vieux coq me dit que c'était des plumes; et en
-effet, à cent pas devant nous, un superbe perdreau gris tombait dans le
-sillon en renversant sa tête sanglante.</p>
-
-<p>Quand le soleil fut très chaud, très haut, la fusillade s'arrêta
-subitement. Les chasseurs revenaient vers la petite maison, où l'on
-entendait pétiller un grand feu de sarments. Ils causaient entre eux,
-le fusil sur l'épaule, discutaient les coups, pendant que leurs chiens
-venaient derrière, harassés, la langue pendante...</p>
-
-<p>«Ils vont déjeuner, me dit mon compagnon, faisons comme eux.»</p>
-
-<p>Et nous entrâmes dans un champ de sarrasin qui est tout près du bois,
-un grand champ blanc et noir, en fleur et en graine, sentant l'amande.
-De beaux faisans au plumage mordoré picotaient là, eux aussi, en
-baissant leurs crêtes rouges de peur d'être vus. Ah! ils étaient moins
-fiers que d'habitude. Tout en mangeant, ils nous demandèrent des
-nouvelles et si l'un des leurs était déjà tombé. Pendant ce temps, le
-déjeuner des chasseurs, d'abord silencieux, devenait de plus en plus
-bruyant; nous entendions choquer les verres et partir les bouchons des
-bouteilles. Le vieux trouva qu'il était temps de rejoindre notre abri.</p>
-
-<p>A cette heure on aurait dit que le bois dormait. La petite mare où
-les chevreuils vont boire n'était troublée par aucun coup de langue.
-Pas un museau de lapin dans les serpolets de la garenne. On sentait
-seulement un frémissement mystérieux, comme si chaque feuille, chaque
-brin d'herbe abritait une vie menacée. Ces gibiers de forêt ont tant
-de cachettes, les terriers, les fourrés, les fagots, les broussailles,
-et puis des fossés, ces petits fossés de bois qui gardent l'eau si
-longtemps après qu'il a plu. J'avoue que j'aurais aimé être au fond
-d'un de ces trous-là; mais mon compagnon préférait rester à découvert,
-avoir du large, voir de loin et sentir l'air ouvert devant lui. Bien
-nous en prit, car les chasseurs arrivaient sous le bois.</p>
-
-<p>Oh! ce premier coup de feu en forêt, ce coup de feu qui trouait les
-feuilles comme une grêle d'avril et marquait les écorces, jamais je
-ne l'oublierai. Un lapin détala au travers du chemin en arrachant
-des touffes d'herbe avec ses griffes tendues. Un écureuil dégringola
-d'un châtaignier en faisant tomber les châtaignes encore vertes. Il y
-eut deux ou trois vols lourds de gros faisans et un tumulte dans les
-branches basses, les feuilles sèches, au vent de ce coup de fusil qui
-agita, réveilla, effraya tout ce qui vivait dans le bois. Des mulots
-se coulaient au fond de leurs trous. Un cerf-volant, sorti du creux de
-l'arbre contre lequel nous étions blottis, roulait ses gros yeux bêtes,
-fixes de terreur. Et puis des demoiselles bleues, des bourdons, des
-papillons, pauvres bestioles s'effarant de tous côtés. Jusqu'à un petit
-criquet aux ailes écarlates qui vint se poser tout près de mon bec;
-mais j'étais trop effrayé moi-même pour profiter de sa peur.</p>
-
-<p>Le vieux, lui, était toujours aussi calme. Très attentif aux aboiements
-et aux coups de feu, quand ils se rapprochaient il me faisait signe,
-et nous allions un peu plus loin, hors de la portée des chiens et bien
-cachés par le feuillage. Une fois pourtant je crus que nous étions
-perdus. L'allée que nous devions traverser était gardée de chaque bout
-par un chasseur embusqué. D'un côté un grand gaillard à favoris noirs
-qui faisait sonner toute une ferraille à chacun de ses mouvements,
-couteau de chasse, cartouchière, boîte à poudre, sans compter de
-hautes guêtres bouclées jusqu'aux genoux et qui le grandissaient
-encore; à l'autre bout un petit vieux, appuyé contre un arbre, fumait
-tranquillement sa pipe, en clignant des yeux comme s'il voulait dormir.
-Celui-là ne me faisait pas peur; mais c'était ce grand là-bas...</p>
-
-<p>&mdash;«Tu n'y entends rien, Rouget», me dit mon camarade en riant; et sans
-crainte, les ailes toutes grandes, il s'envola presque dans les jambes
-du terrible chasseur à favoris.</p>
-
-<p>Et le fait est que le pauvre homme était si empêtré dans tout son
-attirail de chasse, si occupé à s'admirer du haut en bas, que lorsqu'il
-épaula son fusil nous étions déjà hors de portée. Ah! si les chasseurs
-savaient, quand ils se croient seuls à un coin de bois, combien de
-petits yeux fixes les guettent des buissons, combien de petits becs
-pointus se retiennent de rire à leur maladresse!...</p>
-
-<p>Nous allions, nous allions toujours. N'ayant rien de mieux à faire qu'à
-suivre mon vieux compagnon, mes ailes battaient au vent des siennes
-pour se replier immobiles aussitôt qu'il se posait. J'ai encore dans
-les yeux tous les endroits où nous avons passé: la garenne rose de
-bruyères, pleine de terriers au pied des arbres jaunes, avec ce grand
-rideau de chênes où il me semblait voir la mort cachée partout, la
-petite allée verte où ma mère Perdrix avait promené tant de fois sa
-nichée au soleil de mai, où nous sautions tout en piquant les fourmis
-rouges qui nous grimpaient aux pattes, où nous rencontrions des petits
-faisans farauds, lourds comme des poulets, et qui ne voulaient pas
-jouer avec nous.</p>
-
-<p>Je la vis comme dans un rêve ma petite allée, au moment où une biche
-la traversait, haute sur ses pattes menues, les yeux grands ouverts
-et prête à bondir. Puis la mare où l'on vient en partie par quinze ou
-trente, tous du même vol, levés de la plaine en une minute, pour boire
-à l'eau de la source et s'éclabousser de gouttelettes qui roulent sur
-le lustre des plumes... Il y avait au milieu de cette mare un bouquet
-d'aulnettes très fourré, c'est dans cet îlot que nous nous réfugiâmes.
-Il aurait fallu que les chiens eussent un fameux nez pour venir nous
-chercher là. Nous y étions depuis un moment, lorsqu'un chevreuil
-arriva, se traînant sur trois pattes et laissant une trace rouge sur
-les mousses derrière lui. C'était si triste à voir que je cachai ma
-tête sous les feuilles; mais j'entendais le blessé boire dans la mare
-en soufflant, brûlé de fièvre...</p>
-
-<p>Le jour tombait. Les coups de fusil s'éloignaient, devenaient plus
-rares. Puis tout s'éteignit... C'était fini. Alors nous revînmes tout
-doucement vers la plaine, pour avoir des nouvelles de notre compagnie.
-En passant devant la petite maison du bois, je vis quelque chose
-d'épouvantable.</p>
-
-<p>Au rebord d'un fossé, les lièvres au poil roux, les petits lapins
-gris à queue blanche, gisaient à côté les uns des autres. C'était des
-petites pattes jointes par la mort, qui avaient l'air de demander
-grâce, des yeux voilés qui semblaient pleurer; puis des perdrix rouges,
-des perdreaux gris, qui avaient le <i>fer à cheval</i> comme mon camarade,
-et des jeunes de cette année qui avaient encore comme moi du duvet
-sous leurs plumes. Savez-vous rien de plus triste qu'un oiseau mort?
-C'est si vivant, des ailes! De les voir repliées et froides, ça fait
-frémir... Un grand chevreuil superbe et calme paraissait endormi, sa
-petite langue rose dépassant la bouche comme pour lécher encore.</p>
-
-<p>Et les chasseurs étaient là, penchés sur cette cuerie, comptant et
-tirant vers leurs carniers les pattes sanglantes, les ailes déchirées,
-sans respect pour toutes ces blessures fraîches. Les chiens, attachés
-pour la route, fronçaient encore leurs babines en arrêt, comme s'ils
-s'apprêtaient à s'élancer de nouveau dans les taillis.</p>
-
-<p>Oh! pendant que le grand soleil se couchait là-bas et qu'ils s'en
-allaient tous, harassés, allongeant leurs ombres sur les mottes
-de terre et les sentiers humides de la rosée du soir, comme je
-les maudissais, comme je les détestais, hommes et bêtes, toute la
-bande!... Ni mon compagnon ni moi n'avions le courage de jeter comme à
-l'ordinaire une petite note d'adieu à ce jour qui finissait.</p>
-
-<p>Sur notre route nous rencontrions de malheureuses petites bêtes,
-abattues par un plomb de hasard, et restant là abandonnées aux fourmis,
-des mulots, le museau plein de poussière, des pies, des hirondelles
-foudroyées dans leur vol, couchées sur le dos et tendant leurs petites
-pattes roides vers la nuit qui descendait vite comme elle fait en
-automne, claire, froide et mouillée. Mais le plus navrant de tout,
-c'était d'entendre, à la lisière du bois, au bord du pré, et là-bas
-dans l'oseraie de la rivière, les appels anxieux, tristes, disséminés,
-auxquels rien ne répondait.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LE_MIROIR" id="LE_MIROIR">LE MIROIR</a></h4>
-
-
-<p>Dans le Nord, au bord du Niémen, est arrivée une petite créole de
-quinze ans, blanche et rose comme une fleur d'amandier. Elle vient du
-pays des colibris, c'est le vent de l'amour qui l'apporte... Ceux de
-son île lui disaient: «Ne pars pas, il fait froid sur le continent...
-L'hiver te fera mourir.» Mais la petite créole ne croyait pas à l'hiver
-et ne connaissait le froid que pour avoir pris des sorbets; puis elle
-était amoureuse, elle n'avait pas peur de mourir... Et maintenant la
-voilà qui débarque là-haut dans les brouillards du Niémen, avec ses
-éventails, son hamac, ses moustiquaires et une cage en treillis doré
-pleine d'oiseaux de son pays.</p>
-
-<p>Quand le vieux père Nord a vu venir cette fleur des îles que le Midi
-lui envoyait dans un rayon, son cœur s'est ému de pitié; et comme il
-pensait bien que le froid ne ferait qu'une bouchée de la fillette et
-de ses colibris, il a vite allumé son gros soleil jaune et s'est
-habillé d'été pour les recevoir... La créole s'y est trompée; elle a
-pris cette chaleur du Nord, brutale et lourde, pour une chaleur de
-durée, cette éternelle verdure noire pour de la verdure de printemps,
-et suspendant son hamac au fond du parc entre deux sapins, tout le jour
-elle s'évente, elle se balance.</p>
-
-<p>«Mais il fait très chaud dans le Nord», dit-elle en riant. Pourtant
-quelque chose l'inquiète. Pourquoi, dans cet étrange pays, les maisons
-n'ont-elles pas de vérandahs? Pourquoi ces murs épais, ces tapis, ces
-lourdes tentures? Ces gros poêles en faïence, et ces grands tas de
-bois qu'on empile dans les cours, et ces peaux de renards bleus, ces
-manteaux doublés, ces fourrures qui dorment au fond des armoires; à
-quoi tout cela peut-il servir?... Pauvre petite, elle va le savoir
-bientôt.</p>
-
-<p>Un matin, en s'éveillant, la petite créole se sent prise d'un grand
-frisson. Le soleil a disparu, et du ciel noir et bas, qui semble dans
-la nuit s'être rapproché de terre, il tombe par flocons une peluche
-blanche et silencieuse comme sous les cotonniers... Voilà l'hiver!
-voilà l'hiver! Le vent siffle, les poêles ronflent. Dans leur grande
-cage en treillis doré, les colibris ne gazouillent plus. Leurs petites
-ailes bleues, roses, rubis, vert de mer, restent immobiles, et c'est
-pitié de les voir se serrer les uns contre les autres, engourdis et
-bouffis par le froid, avec leurs becs fins et leurs yeux en tête
-d'épingle. Là-bas, au fond du parc, le hamac grelotte plein de givre,
-et les branches des sapins sont en verre filé... La petite créole a
-froid, elle ne veut plus sortir.</p>
-
-<p>Pelotonnée au coin du feu comme un de ses oiseaux, elle passe son temps
-à regarder la flamme et se fait du soleil avec ses souvenirs. Dans
-la grande cheminée lumineuse et brûlante, elle revoit tout son pays:
-les larges quais pleins de soleil avec le sucre brun des cannes qui
-ruisselle, et les grains de maïs flottant dans une poussière dorée,
-puis les siestes d'après-midi, les stores clairs, les nattes de paille,
-puis les soirs d'étoiles, les mouches enflammées, et des millions de
-petites ailes qui bourdonnent entre les fleurs et dans les mailles de
-tulle des moustiquaires.</p>
-
-<p>Et tandis qu'elle rêve ainsi devant la flamme, les jours d'hiver se
-succèdent toujours plus courts, toujours plus noirs. Tous les matins
-on ramasse un colibri mort dans la cage; bientôt il n'en reste plus
-que deux, deux flocons de plumes vertes qui se hérissent l'un contre
-l'autre dans un coin...</p>
-
-<p>Ce matin-là, la petite créole n'a pas pu se lever. Comme une
-balancelle mahonnaise prise dans les glaces du Nord, le froid
-l'étreint, la paralyse. Il fait sombre, la chambre est triste. Le givre
-a mis sur les vitres un épais rideau de soie mate. La ville semble
-morte, et, par les rues silencieuses, le chasse-neige à vapeur siffle
-lamentablement... Dans son lit, pour se distraire, la créole fait luire
-les paillettes de son éventail et passe son temps à se regarder dans
-des miroirs de son pays, tout frangés de grandes plumes indiennes.</p>
-
-<p>Toujours plus courts, toujours plus noirs, les jours d'hiver se
-succèdent. Dans ses courtines de dentelles, la petite créole languit,
-se désole. Ce qui l'attriste surtout, c'est que de son lit elle ne
-peut pas voir le feu. Il lui semble qu'elle a perdu sa patrie une
-seconde fois... De temps en temps elle demande: «Est-ce qu'il y a
-du feu dans la chambre?&mdash;Mais oui, petite, il y en a. La cheminée
-est tout en flammes. Entends-tu pétiller le bois, et les pommes de
-pin qui éclatent?&mdash;Oh! voyons, voyons.» Mais elle a beau se pencher,
-la flamme est trop loin d'elle; elle ne peut pas la voir, et cela la
-désespère. Or, un soir qu'elle est là, pensive et pâle, sa tête au bord
-de l'oreiller et les yeux toujours tournés vers cette belle flamme
-invisible, son ami s'approche d'elle, prend un des miroirs qui sont
-sur le lit: «Tu veux voir le feu, mignonne... Eh bien! attends...» Et
-s'agenouillant devant la cheminée, il essaye de lui envoyer avec son
-miroir un reflet de la flamme magique: «Peux-tu le voir?&mdash;Non! Je
-ne vois rien.&mdash;Et maintenant?&mdash;Non! pas encore...» Puis tout à coup,
-recevant en plein visage un jet de lumière qui l'enveloppe: «Oh! je le
-vois!» dit la créole toute joyeuse, et elle meurt en riant avec deux
-petites flammes au fond des yeux.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h4><a name="LEMPEREUR_AVEUGLE" id="LEMPEREUR_AVEUGLE">L'EMPEREUR AVEUGLE</a></h4>
-
-<h6>OU</h6>
-
-<h5>LE VOYAGE EN BAVIÈRE A LA RECHERCHE D'UNE TRAGÉDIE JAPONAISE</h5>
-
-
-<hr class="r5" />
-<h5>I</h5>
-
-<h5>M. LE COLONEL DE SIEBOLDT</h5>
-
-<p>Au printemps de 1866, M. de Sieboldt, colonel bavarois au service
-de la Hollande, bien connu dans le monde scientifique par ses beaux
-ouvrages sur la flore japonaise, vint à Paris soumettre à l'empereur
-un vaste projet d'association internationale pour l'exploitation de ce
-merveilleux Nipon-Jepen&mdash;Japon (Empire-au-Lever-du-Soleil) qu'il avait
-habité pendant plus de trente ans. En attendant d'avoir une audience
-aux Tuileries, l'illustre voyageur&mdash;resté très Bavarois malgré son
-séjour au Japon&mdash;passait ses soirées dans une petite brasserie du
-faubourg Poissonnière, en compagnie d'une jeune demoiselle de Munich
-qui voyageait avec lui et qu'il présentait comme sa nièce. C'est là que
-je le rencontrai. La physionomie de ce grand vieux, ferme et droit sous
-ses soixante et douze ans, sa longue barbe blanche, son interminable
-houppelande, sa boutonnière enrubannée où toutes les académies des
-sciences avaient mis leurs couleurs, cet air étranger, où il y a à la
-fois tant de timidité et de sans-gêne, faisait toujours retourner les
-têtes quand il entrait. Gravement le colonel s'asseyait, tirait de sa
-poche un gros radis noir; puis la petite demoiselle qui l'accompagnait,
-tout Allemande dans sa jupe courte, son châle à franges, son petit
-chapeau de voyage, coupait ce radis en tranches minces à la mode du
-pays, le couvrait de sel, l'offrait à son «ounclé!» comme elle disait
-de sa petite voix de souris, et tous deux se mettaient à grignoter
-l'un en face de l'autre, tranquillement et simplement, sans paraître
-se douter qu'il pût y avoir le moindre ridicule à faire à Paris comme
-à Munich. Vraiment c'était un couple original et sympathique, et nous
-eûmes bientôt fait de devenir grands amis. Le bonhomme, voyant le goût
-que je prenais à l'entendre parler du Japon, m'avait demandé de revoir
-son mémoire, et je m'étais empressé d'accepter autant par amitié pour
-ce vieux Sinbad que pour m'enfoncer plus avant dans l'étude du beau
-pays dont il m'avait communiqué l'amour. Ce travail de révision ne
-se fit pas sans peine. Tout le mémoire était écrit dans le français
-bizarre que parlait M. de Sieboldt: «Si j'aurais des actionnaires...,
-si je réunirais des fonds...», et ces renversements de prononciation
-qui lui faisaient dire régulièrement: «les grandes boîtes de l'Asie»
-pour «les grands poètes de l'Asie», et «le Chabon» pour «le Japon»...
-joignez à cela des phrases de cinquante lignes, sans un point, sans
-une virgule, rien pour respirer, et cependant si bien classées dans
-la cervelle de l'auteur, qu'en ôter un seul mot lui paraissait
-impossible, et que s'il m'arrivait d'enlever une ligne d'un côté, il
-la transportait bien vite un peu plus loin... C'est égal! ce diable
-d'homme était si intéressant avec son Chabon, que j'oubliais l'ennui du
-travail; et lorsque la lettre d'audience arriva, le mémoire tenait à
-peu près sur ses pieds.</p>
-
-<p>Pauvre vieux Sieboldt! Je le vois encore s'en allant aux Tuileries,
-toutes ses croix sur la poitrine, dans ce bel habit de colonel rouge
-et or qu'il ne tirait de sa malle qu'aux grandes occasions. Quoi-qu'il
-en fît: «brum! brum!» tout le temps en redressant sa longue taille, au
-tremblement de son bras sur le mien, surtout à la pâleur insolite de
-son nez, un bon gros nez de sa vantasse, cramoisi par l'étude et la
-bière de Munich, je sentais combien il était ému... Le soir, quand je
-le revis, il triomphait: Napoléon III l'avait reçu entre deux portes,
-écouté pendant cinq minutes et congédié avec sa phrase favorite: «Je
-verrai... je réfléchirai.» Là-dessus, le naïf Japonais parlait déjà de
-louer le premier étage du Grand-Hôtel, d'écrire aux journaux, de lancer
-des prospectus. J'eus beaucoup de mal à lui faire comprendre que Sa
-Majesté serait peut-être longue à réfléchir, et qu'il ferait mieux,
-en attendant, de retourner à Munich, où la Chambre était justement en
-train de voter des fonds pour l'achat de sa grande collection. Mes
-observations finirent par le convaincre, et il partit en me promettant
-de m'envoyer, pour la peine que j'avais prise au fameux mémoire, une
-tragédie japonaise du seizième siècle, intitulée <i>l'Empereur aveugle,</i>
-précieux chef-d'œuvre absolument inconnu en Europe et qu'il avait
-traduit exprès pour son ami Meyerbeer. Le maître, quand il mourut,
-était en train d'écrire la musique des chœurs. C'est, comme vous voyez,
-un vrai cadeau que le brave homme voulait me faire.</p>
-
-<p>Malheureusement, quelques jours après son départ, la guerre éclatait
-en Allemagne, et je n'entendis plus parler de ma tragédie. Les
-Prussiens ayant envahi le Wurtemberg et la Bavière, il était assez
-naturel que dans son émoi patriotique et le grand désarroi d'une
-invasion, le colonel eût oublié mon <i>Empereur aveugle</i>. Mais moi, j'y
-pensais plus que jamais; et, ma foi! un peu l'envie de ma tragédie
-japonaise, un peu la curiosité de voir de près ce que c'était que la
-guerre, l'invasion,&mdash;ô Dieu! j'en ai maintenant toute l'horreur dans la
-mémoire,&mdash;je me décidai un beau matin à partir pour Munich.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<h5>II</h5>
-
-<h5>L'ALLEMAGNE DU SUD</h5>
-
-<p>Parlez-moi des peuples à sang lourd! En pleine guerre, sous ce grand
-soleil d'août, tout le pays d'outre-Rhin, depuis le pont de Kehl
-jusqu'à Munich, avait l'air aussi froid, aussi tranquille. Par les
-trente fenêtres du wagon wurtembergeois qui m'emmenait lentement,
-lourdement, à travers la Souabe, des paysages se déroulaient, des
-montagnes, des ravins, des écroulements de riche verdure où l'on
-sentait la fraîcheur des ruisseaux. Sur les pentes qui disparaissaient
-en tournant, au mouvement des wagons, des paysannes se tenaient toutes
-roides au milieu de leurs troupeaux, vêtues de jupes rouges, de
-corsages de velours, et les arbres étaient si verts autour d'elles,
-qu'on eût dit une bergerie tirée d'une de ces petites boîtes de sapin
-qui sentent bon la résine et les forêts du Nord. De loin en loin, une
-douzaine de fantassins habillés de vert emboîtaient le pas dans un
-pré, la tête droite, la jambe en l'air, portant leurs fusils comme des
-arbalètes: c'était l'armée d'un prince de Nassau quelconque. Parfois
-aussi des trains passaient, avec la même lenteur que le nôtre, chargés
-de grands bateaux, où des soldats wurtembergeois, entassés comme dans
-un char allégorique, chantaient des barcarolles à trois voix, en fuyant
-devant les Prussiens. Et nos haltes à tous les buffets, le sourire
-inaltérable des majordomes, ces grosses faces allemandes, épanouies,
-la serviette sous le menton devant d'énormes quartiers de viande aux
-confitures, et le parc royal de Stuttgart plein de carrosses, de
-toilettes, de cavalcades, la musique autour des bassins jouant des
-valses, des quadrilles, pendant qu'on se battait à Kissingen; vraiment,
-quand je me rappelle tout cela et que je pense à ce que j'ai vu, quatre
-ans après, dans ce même mois d'août, ces locomotives en délire s'en
-allant sans savoir où, comme si le grand soleil avait affolé leurs
-chaudières, les wagons arrêtés en plein champ de bataille, les rails
-coupés, les trains en détresse, la France diminuée de jour en jour
-à mesure que la ligne de l'Est devenait plus courte, et sur tout le
-parcours des voies abandonnées, l'encombrement sinistre de ces gares,
-qui restaient seules, en pays perdu, pleines de blessés oubliés là
-comme des bagages, je commence à croire que cette guerre de 1866 entre
-la Prusse et les États du Sud n'était qu'une guerre pour rire, et qu'en
-dépit de tout ce qu'on a pu nous dire, les loups de Germanie ne se
-mangent jamais entre eux.</p>
-
-<p>Il n'y avait qu'à voir Munich pour s'en convaincre. Le soir où
-j'arrivai, un beau soir de dimanche plein d'étoiles, toute la ville
-était dehors. Une joyeuse rumeur confuse, aussi vague sous la lumière
-que la poussière soulevée aux pas de tous ces promeneurs, flottait
-dans l'air. Au fond des caves à bière voûtées et fraîches, dans les
-jardins des brasseries, où des lanternes de couleur balançaient leurs
-lueurs sourdes, partout on entendait, mêlés au bruit des lourds
-couvercles retombant sur les chopes, les cuivres qui sonnaient en notes
-triomphales, et les soupirs des instruments de bois...</p>
-
-<p>C'est dans une de ces brasseries harmoniques que je trouvai le colonel
-de Sieboldt, assis avec sa nièce, devant son éternel radis noir.</p>
-
-<p>A la table à côté, le ministre des affaires étrangères prenait un bock,
-en compagnie de l'oncle du roi. Tout autour, de bons bourgeois avec
-leurs familles, des officiers en lunettes, des étudiants à petites
-casquettes rouges, bleues, vert de mer, tous graves, silencieux,
-écoutaient religieusement l'orchestre de M. Gungel, et regardaient
-monter la fumée de leurs pipes, sans plus se soucier de la Prusse que
-si elle n'existait pas. En me voyant, le colonel parut un peu gêné, et
-je crus m'apercevoir qu'il baissait la voix pour m'adresser la parole
-en français. Autour de nous, on chuchotait: «Franzose... Franzose...»
-Je sentais de la malveillance dans tous les yeux.&mdash;«Sortons!» me dit
-M. de Sieboldt, et une fois dehors, je retrouvai son bon sourire
-d'autrefois. Le brave homme n'avait pas oublié sa promesse, mais il
-était très absorbé par le rangement de sa collection japonaise qu'il
-venait de vendre à l'État. C'est pour cela qu'il ne m'avait pas écrit.
-Quant à ma tragédie, elle était à Wurtzbourg, entre les mains de madame
-de Sieboldt, et pour arriver jusque-là il me fallait une autorisation
-spéciale de l'ambassade française, car les Prussiens approchaient de
-Wurtzbourg, et l'on n'y entrait plus que très difficilement. J'avais
-une telle envie de mon <i>Empereur aveugle</i>, que je serais allé à
-l'ambassade le soir même, si je n'avais pas craint de trouver M. de
-Trévise couché...</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<h5>III</h5>
-
-<h5>EN DROSCHKEN</h5>
-
-<p>De bonne heure, le lendemain, l'hôtelier de la <i>Grappe-Bleue</i> me
-faisait monter dans une de ces petites voitures de louage que les
-hôtels ont toujours dans leurs cours pour montrer aux voyageurs les
-curiosités de la ville, et d'où les monuments, les avenues vous
-apparaissent comme entre les pages d'un guide. Cette fois il ne
-s'agissait pas de me faire voir la ville, mais seulement de me conduire
-à l'ambassade française: «<i>Franzôsische Ambassad!...»</i> répéta deux
-fois l'hôtelier. Le cocher, petit homme habillé de bleu et coiffé d'un
-chapeau gigantesque, semblait très étonné de, la nouvelle destination
-qu'on donnait à son fiacre, à son <i>droschken</i>, pour parler comme à
-Munich. Mais je fus bien plus étonné que lui, quand je le vis tourner
-le dos au quartier noble, prendre un long faubourg, plein d'usines, de
-maisons ouvrières, de petits jardins, passer les portes, et m'emmener
-hors de la ville...</p>
-
-<p>&mdash;<i>Ambassad Franzôsische</i>? lui demandais-je de temps en temps avec
-inquiétude.</p>
-
-<p>-<i>Ya, ya</i>, répondait le petit homme, et nous continuions à rouler.
-J'aurais bien voulu avoir quelques renseignements de plus; mais le
-diable, c'est que mon conducteur ne parlait pas français, et moi-même,
-à cette époque, je ne connaissais de la langue allemande que deux ou
-trois phrases très élémentaires, où il était question de pain, de lit,
-de viande et pas du tout d'ambassadeur. Encore, ces phrases-là, ne
-savais-je les dire qu'en musique, et voici pourquoi:</p>
-
-<p>Quelques années auparavant, avec un camarade presque aussi fou que moi,
-j'avais fait à travers l'Alsace, la Suisse, le duché de Bade, un vrai
-voyage de colporteur, le sac bouclé aux épaules, arpentant les lieues
-à la douzaine, tournant les villes dont nous ne voulions voir que les
-portes, et prenant toujours les tout petits chemins sans savoir où ils
-nous mèneraient. Cela nous donnait souvent l'imprévu de nuits passées
-en plein champ, ou sous le toit ouvert d'une grange; mais ce qui
-achevait d'incidenter notre excursion, c'est que ni l'un ni l'autre
-nous ne savions un mot d'allemand. A l'aide d'un petit dictionnaire
-de poche acheté en passant à Bâle, nous étions bien parvenus à
-construire quelques phrases toutes simples, toutes naïves comme: <i>Vir
-vollen trinken bier.</i>&mdash;nous voulons boire de la bière... <i>Vir vollen
-essen kaese</i>,&mdash;nous voulons manger du fromage: malheureusement, si
-peu compliquées qu'elles vous paraissent, ces maudites phrases nous
-coûtaient beaucoup de peine à retenir. Nous ne les avions pas dans
-la bouche, comme disent les comédiens. L'idée nous vint alors de les
-mettre en musique, et le petit air que nous avions composé s'adaptait
-si bien dessus, que les mots nous entrèrent dans la mémoire à la suite
-des notes, et que les uns ne pouvaient plus sortir sans entraîner les
-autres. Il fallait voir la figure des hôteliers badois, le soir, quand
-nous entrions dans la grande salle du Gasthaus et que, sitôt nos sacs
-débouclés, nous entonnions d'une voix retentissante:</p>
-
-<p style="margin-left: 15%;">
-Vir vollen trinken bier (<i>bis</i>)<br />
-Vir vollen, ya, vir vollen<br />
-<span style="margin-left: 6em;">Ya!</span><br />
-Vir vollen trinken bier.<br />
-</p>
-
-<p>Depuis ce temps-là je suis devenu très fort en allemand. J'ai eu tant
-d'occasions de l'apprendre!... Mon vocabulaire s'est enrichi d'une
-foule de locutions, de phrases. Seulement je les parle, je ne les
-chante plus... Oh! non, je n'ai pas envie de les chanter...</p>
-
-<p>Mais revenons à mon droschken.</p>
-
-<p>Nous allions d'un petit pas reposé, sur une avenue bordée d'arbres et
-de maisons blanches. Tout à coup le cocher s'arrêta.</p>
-
-<p>«<i>Da!</i>...» me dit-il en me montrant-une maisonnette enfouie sous les
-acacias, et qui me parut bien silencieuse, bien retirée pour une
-ambassade. Trois boutons de cuivre superposés luisaient dans un coin du
-mur, à côté de la porte. J'en tire un au hasard, la porte s'ouvre, et
-j'entre dans un vestibule élégant, confortable; des fleurs, des tapis
-partout. Sur l'escalier, une demi-douzaine de chambrières bavaroises,
-accourues à mon coup de sonnette, s'échelonnaient avec cette tournure
-disgracieuse d'oiseaux sans ailes qu'ont toutes les femmes au delà du
-Rhin.</p>
-
-<p>Je demande: «<i>Ambassad Franzôsische</i>?» Elles me font répéter deux
-fois, et les voilà parties à rire, à rire en secouant la rampe.
-Furieux, je reviens vers mon cocher et tâche de lui faire comprendre,
-à grand renfort de gestes, qu'il s'est trompé, que l'ambassade n'est
-pas là. «<i>Ya, ya</i>.» répond le petit homme sans s'émouvoir, et nous
-retournons vers Munich.</p>
-
-<p>Il faut croire que notre ambassadeur de ce temps-là changeait souvent
-de domicile, ou bien que mon cocher, pour ne pas déroger aux habitudes
-de son droschken, s'était mis dans l'idée de me faire visiter quand
-même la ville et ses environs. Toujours est-il que notre matinée se
-passa à courir Munich dans tous les sens, à la recherche de cette
-ambassade fantastique. Après deux ou trois autres tentatives, j'avais
-fini par ne plus descendre de voiture. Le cocher allait, venait,
-s'arrêtait à certaines rues, faisait semblant de s'informer. Je me
-laissais conduire, et ne m'occupais plus que de regarder autour de
-moi... Quelle ville ennuyeuse et froide que ce Munich, avec ses grandes
-avenues, ses palais alignés, ses rues trop larges où le pas résonne,
-son musée en plein vent de célébrités bavaroises si mortes dans leurs
-statues blanches!</p>
-
-<p>Que, de colonnades, d'arcades, de fresques, d'obélisques, de temples
-grecs, de propylées, de distiques en lettres d'or sur les frontons!
-Tout cela s'efforce d'être grand; mais il semble qu'on sente le vide
-et l'emphase de cette apparente grandeur, en voyant à tous les fonds
-d'avenue les arcs de triomphe où l'horizon passe seul, les portiques
-ouverts sur le bleu. C'est bien ainsi que je me représente ces villes
-imaginaires, Italie mêlée d'Allemagne, où Musset promène l'incurable
-ennui de son <i>Fantasio</i> et la perruque solennelle et niaise du prince
-de Mantoue.</p>
-
-<p>Cette course en droschken dura cinq ou six heures; après quoi le
-cocher me ramena triomphalement dans la cour de la <i>Grappe-Bleue</i>, en
-faisant claquer son fouet, tout fier de m'avoir montré Munich. Quant
-à l'ambassade, je finis par la découvrir à deux rues de mon hôtel,
-mais cela ne m'avança guère. Le chancelier ne voulut pas me donner
-de passe-port pour Wurtzbourg. Nous étions, paraît-il, très mal vus
-en Bavière à ce moment-là; un Français n'aurait pas pu sans danger
-s'aventurer jusqu'aux avant-postes. Je fus donc obligé d'attendre à
-Munich que madame de Sieboldt eût trouvé une occasion de me faire
-parvenir la tragédie japonaise...</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<h5>IV</h5>
-
-<h5>LE PAYS DU BLEU</h5>
-
-<p>Chose singulière! Ces bons Bavarois, qui nous en voulaient tant de
-n'avoir pas pris parti pour eux dans cette guerre, n'avaient pas la
-moindre animosité contre les Prussiens. Ni honte des défaites, m haine
-du vainqueur.&mdash;«Ce sont les premiers soldats du monde!...» me disait
-avec un certain orgueil l'hôtelier de la <i>Grappe-Bleue</i>, le lendemain
-de Kissingen, et c'était bien le sentiment général à Munich. Dans les
-cafés on s'arrachait les journaux de Berlin. On riait à se tordre aux
-plaisanteries du <i>Kladderadatsch</i>, ces grosses charges berlinoises
-aussi lourdes que le fameux marteau-pilon de l'usine Krupp, qui pèse
-cinquante mille kilogrammes. L'entrée prochaine des Prussiens n'étant
-plus un doute pour personne, chacun se disposait à les bien recevoir.
-Les brasseries s'approvisionnaient de saucisses, de quenelles. Dans les
-maisons bourgeoises on préparait des chambres d'officiers...</p>
-
-<p>Seuls, les musées manifestaient quelque inquiétude. Un jour, en
-entrant à la Pinacothèque, je trouvai les murs nus et les gardiens en
-train de clouer les tableaux dans de grandes caisses prêtes à partir
-pour le Sud. On craignait que le vainqueur, très scrupuleux pour les
-propriétés particulières, ne le fût pas autant pour les collections
-de l'État. Aussi, de tous les musées de la ville, il n'y avait que
-celui de M. de Sieboldt qui restât ouvert. En sa qualité d'officier
-hollandais, décoré de l'Aigle de Prusse, le colonel pensait que, lui
-présent, personne n'oserait toucher à sa collection; et en attendant
-l'arrivée des Prussiens, il ne faisait plus que se promener avec son
-grand costume, à travers les trois longues salles que le roi lui avait
-données au jardin de la cour, espèce de Palais-Royal, plus vert et plus
-triste que le nôtre, entouré de murs de cloître peints à fresque.</p>
-
-<p>Dans ce grand palais morne, ces curiosités étalées, étiquetées,
-constituaient bien le musée, cet assemblage mélancolique de choses
-venues de loin, dégagées de leur milieu. Le vieux Sieboldt lui-même
-avait l'air d'en faire partie. Je venais le voir tous les jours, et
-nous passions ensemble de longues heures a feuilleter ces manuscrits
-japonais ornés de planches, ces livres de science, d'histoire, les uns
-si immenses, qu'il fallait les étaler à terre pour les ouvrir, les
-autres hauts comme l'ongle, lisibles seulement à la loupe, dorés, fins,
-précieux. M. de Sieboldt me faisait admirer son encyclopédie japonaise
-en quatre-vingt-deux volumes, ou bien il me traduisait une ode du
-<i>Hiak-nin</i>, merveilleux ouvrage publié par les soins des empereurs
-japonais, et où l'on trouve les vies, les portraits et des fragments
-lyriques des cent plus fameux poètes de l'empire. Puis nous rangions
-sa collection d'armes, les casques d'or à larges mentonnières, les
-cuirasses, les cottes de maille, ces grands sabres à deux mains qui
-sentent leur chevalier du Temple et avec lesquels on s'ouvre si bien le
-ventre.</p>
-
-<p>Il m'expliquait les devises d'amour peintes sur les coquilles dorées,
-m'introduisait dans les intérieurs japonais en me montrant le modèle
-de sa maison de Yédo, une miniature de laque où tout était représenté,
-depuis les stores de soie des fenêtres jusqu'aux rocailles du jardin,
-jardinet de Lilliput, orné des plantes mignonnes de la flore indigène.
-Ce qui m'intéressait aussi beaucoup, c'était les objets du culte
-japonais, leurs petits dieux en bois peint, les chasubles, les vases
-sacrés, et ces chapelles portatives, vrais théâtres de pupazzi, que
-chaque fidèle a dans un coin de sa maison. Les petites idoles rouges
-sont rangées au fond; une mince corde à nœuds pend sur le devant. Avant
-de commencer sa prière, le Japonais s'incline et frappe de cette corde
-un timbre qui brille au pied de l'autel; c'est ainsi qu'il appelle
-l'attention de ses dieux. Je prenais un plaisir d'enfant à faire
-sonner ces timbres magiques, à laisser mon rêve s'en aller, roulé dans
-cette onde sonore, jusqu'au fond de ces Asies d'Orient où le soleil
-levant semble avoir tout doré, depuis les lames de leurs grands sabres
-jusqu'aux tranches de leurs petits livres...</p>
-
-<p>Quand je sortais de là, les yeux pleins de tous ces reflets de laque,
-de jade, de couleurs éclatantes des cartes géographiques, les jours
-surtout où le colonel m'avait lu une de ces odes japonaises d'une
-poésie chaste, distinguée, originale, si profonde, les rues de Munich
-me faisaient un singulier effet. Le Japon, la Bavière, ces deux pays
-nouveaux pour moi, que je connaissais presque en même temps, que je
-voyais l'un à travers l'autre, se brouillaient, se confondaient dans
-ma tête, devenaient une espèce de pays vague, de pays du bleu... Cette
-ligne bleue des voyages que je venais de voir sur les tasses japonaises
-dans le trait des nuages et l'esquisse de l'eau, je la retrouvais sur
-les fresques bleues des murailles... Et ces soldats bleus qui faisaient
-l'exercice sur les places, coiffés de casques japonais, et ce grand
-ciel tranquille d'un bleu de <i>Vergiss-mein-nicht</i>, et ce cocher bleu
-qui me ramenait à l'hôtel de la <i>Grappe-Bleue</i>!...</p>
-
-
-<hr class="r5" />
-<h5>V</h5>
-
-<h5>PROMENADE SUR LE STARNBERG</h5>
-
-<p>Il était bien du pays bleu aussi, ce lac étincelant qui miroite au fond
-de ma mémoire. Rien que d'écrire ce nom de Starnberg, j'ai revu tout
-près de Munich la grande nappe d'eau, unie, pleine de ciel, rendue
-familière et vivante par la fumée d'un petit steamer qui longeait les
-bords. Tout autour les masses sombres des grands parcs, séparées de
-place en place, comme ouvertes par la blancheur des villas. Plus haut,
-des bourgs aux toits serrés, des nids de maisons posés sur les pentes;
-plus haut encore les montagnes du Tyrol, lointaines, couleur de l'air
-où elles flottent; et dans un coin de ce tableau un peu classique, mais
-si charmant, le vieux, vieux batelier, avec ses longues guêtres et son
-gilet rouge à boutons d'argent, qui me promena tout un dimanche, et
-paraissait si fier d'avoir un Français dans son bateau.</p>
-
-<p>Ce n'était pas la première fois que pareil honneur lui arrivait. Il
-se souvenait très bien d'avoir, dans sa jeunesse, fait passer le
-Starnberg à un officier. Il y avait soixante ans de cela, et à la façon
-respectueuse dont le bonhomme me parlait, je sentais l'impression
-qu'avait dû lui faire ce Français de 1806, quelque bel Oswald du
-premier empire en collant et bottes molles, un schapska gigantesque et
-des insolences de vainqueur!... Si le batelier de Starnberg vit encore,
-je doute qu'il ait autant d'admiration pour les Français.</p>
-
-<p>C'est sur ce beau lac et dans les parcs ouverts des résidences qui
-l'entourent que les bourgeois de Munich promènent leurs gaietés du
-dimanche. La guerre n'avait rien changé à cet usage. Au bord de
-l'eau, quand je passai, les auberges étaient pleines; de grosses
-dames assises en rond faisaient bouffer leurs jupes sur les pelouses.
-Entre les branches qui se croisaient sur le bleu du lac, des groupes
-de Gretchen et d'étudiants passaient, auréolés d'une fumée de pipe.
-Un peu plus loin, dans une clairière du parc Maximilien, une noce
-de paysans, bruyante et voyante, buvait devant de longues tables en
-tréteaux, tandis qu'un garde-chasse en habit vert, campé, le fusil au
-poing, dans l'attitude d'un homme qui tire, faisait la démonstration
-de ce merveilleux fusil à aiguille dont les Prussiens se servaient
-avec tant de succès. J'avais besoin de cela pour me rappeler qu'on se
-battait à quelques lieues de nous. On se battait pourtant, il faut
-bien le croire, puisque ce soir-là, en rentrant à Munich, je vis sur
-une petite place abritée et recueillie comme un coin d'église, des
-cierges qui brûlaient tout autour de la <i>Marien-Saule</i>, et des femmes
-agenouillées, dont un long sanglot secouait la prière...</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<h5>VI</h5>
-
-<h5>LA BAVARIA</h5>
-
-<p>Malgré tout ce qu'on a écrit depuis quelques années sur le chauvinisme
-français, nos sottises patriotiques, nos vanités, nos fanfaronnades,
-je ne crois pas qu'il y ait en Europe un peuple plus vantard, plus
-glorieux, plus infatué de lui-même que le peuple de Bavière. Sa toute
-petite histoire, dix pages détachées de l'histoire de l'Allemagne,
-s'étale dans les rues de Munich, gigantesque, disproportionnée, tout
-en peintures et en monuments, comme un de ces livres d'étrennes
-qu'on donne aux enfants: peu de texte et beaucoup d'images. A Paris,
-nous n'avons qu'un arc de triomphe; là-bas ils en ont dix: la porte
-des Victoires, le portique des Maréchaux, et je ne sais combien
-d'obélisques élevés: <i>à la vaillance des guerriers bavarois</i>.</p>
-
-<p>Il fait bon être grand homme dans ce pays-là; on est sûr d'avoir son
-nom gravé partout dans la pierre, dans le bronze, et au moins une fois
-sa statue au milieu d'une place, ou tout au haut de quelque frise parmi
-des victoires de marbre blanc. Cette folie des statues, des apothéoses,
-des monuments commémoratifs est poussée à un tel point chez ces bonnes
-gens, qu'ils ont, au coin des rues, des socles vides tout dressés, tout
-préparés pour les célébrités inconnues du lendemain. En ce moment,
-toutes les places doivent être prises. La guerre de 1870 leur a fourni
-tant de héros, tant d'épisodes glorieux!...</p>
-
-<p>J'aime à me figurer, par exemple, l'illustre général von der Thann
-déshabillé à l'antique au milieu d'un square verdoyant, avec un beau
-piédestal orné de bas-reliefs représentant d'un côté <i>les Guerriers
-bavarois incendiant le village de Bazeilles</i>, de l'autre <i>les Guerriers
-bavarois assassinant des blessés français à l'ambulance de Woerth.</i>
-Quel splendide monument cela doit faire!</p>
-
-<p>Non contents d'avoir leurs grands hommes éparpillés ainsi par la
-ville, les Bavarois les ont réunis dans un temple situé aux portes de
-Munich, et qu'ils appellent la <i>Ruhmeshalle</i> (la salle de la gloire).
-Sous un vaste portique de colonnes de marbre, qui s'avancent en retour
-en formant les trois côtés d'un carré, sont rangés sur des consoles
-les bustes des Électeurs, des rois, des généraux, des jurisconsultes,
-etc... (On trouve le catalogue chez le gardien.)</p>
-
-<p>Un peu en avant se dresse une statue colossale, une Bavaria de
-quatre-vingt-dix pieds, debout au sommet d'un de ces grands escaliers
-si tristes qui montent à découvert dans la verdure des jardins publics.
-Avec sa peau de lion sur les épaules, son glaive serré dans une main,
-dans l'autre la couronne de la gloire (toujours la gloire!), cette
-immense pièce de bronze, à l'heure où je la vis, sur la fin d'une de
-ces journées d'août où les ombres s'allongent démesurément, remplissait
-la plaine silencieuse de son geste emphatique. Tout autour, le long
-des colonnes, les profils des hommes célèbres grimaçaient au soleil
-couchant. Tout cela si désert, si morne! En entendant mes pas sonner
-sur les dalles, je retrouvais bien cette impression de grandeur dans le
-vide qui me poursuivait depuis mon arrivée à Munich.</p>
-
-<p>Un petit escalier en fonte grimpe en tournant dans l'intérieur de la
-Bavaria. J'eus la fantaisie de monter jusqu'en haut et de m'asseoir un
-moment dans la tête du colosse, un petit salon en rotonde éclairé par
-deux fenêtres qui sont les yeux. Malgré ces yeux ouverts sur l'horizon
-bleu des Alpes, il faisait très chaud là dedans. Le bronze, chauffé par
-le soleil, m'enveloppait d'une chaleur alourdissante. Je fus obligé
-de redescendre bien vite... Mais, c'est égal, cela m'avait suffi pour
-se connaître, ô grande Bavaria boursouflée et sonore! J'avais vu ta
-poitrine sans cœur, tes gros bras de chanteuse, enflés, sans muscles,
-ton glaive en métal repoussé, et senti dans ta tête creuse l'ivresse
-lourde et la torpeur d'un cerveau de buveur de bière... Et dire qu'en
-nous embarquant dans cette folle guerre de 1870, nos diplomates avaient
-compté sur toi. Ah! s'ils s'étaient donné la peine de monter dans la
-Bavaria, eux aussi!</p>
-
-<hr class="r5" />
-<h5>VII</h5>
-
-<h5>L'EMPEREUR AVEUGLE!...</h5>
-
-<p>Il y avait dix jours que j'étais à Munich, et je n'avais encore
-aucune nouvelle de ma tragédie japonaise. Je commençais à désespérer,
-lorsqu'un soir, dans le petit jardin de la brasserie où nous prenions
-nos repas, je vis arriver mon colonel avec une figure rayonnante.
-«Je l'ai! me dit-il; venez demain matin au musée... Nous la lirons
-ensemble, vous verrez si c'est beau.» Il était très animé ce soir-là.
-Ses yeux brillaient en parlant. Il déclamait à haute voix des passages
-de la tragédie, essayait de chanter les chœurs. Deux ou trois fois sa
-nièce fut obligée de le faire taire: «Ounclé..., ounclé...» J'attribuai
-cette fièvre, cette exaltation à un pur enthousiasme lyrique. En effet,
-les fragments qu'il me récitait me paraissaient très beaux, et j'avais
-hâte d'entrer en possession de mon chef-d'œuvre.</p>
-
-<p>Le lendemain, quand j'arrivai au jardin de la cour, je fus très surpris
-de trouver la salle des collections fermée. Le colonel absent de son
-musée, c'était si extraordinaire que je courus chez lui avec une vague
-inquiétude. La rue qu'il habitait, une rue de faubourg paisible et
-courte, des jardins, des maisons basses, me parut plus agitée que
-d'habitude. On causait par groupes devant les portes. Celle de la
-maison Sieboldt était fermée, les persiennes ouvertes.</p>
-
-<p>Des gens entraient, sortaient d'un air triste. On sentait là une de
-ces catastrophes trop grandes pour le logis, et qui débordent jusque
-dans la rue... En arrivant, j'entendis des sanglots. C'était au fond
-d'un petit couloir, dans une grande pièce encombrée et claire comme
-une salle d'étude. Il y avait là une longue table en bois blanc, des
-livres, des manuscrits, des vitrines à collections, des albums couverts
-en soie brochée; au mur, des armes japonaises, des estampes, de grandes
-cartes géographiques; et dans ce désordre de voyages, d'études, le
-colonel étendu sur son lit, sa longue barbe droite sur sa poitrine,
-avec la pauvre petite «<i>Ounclé</i>» qui pleurait à genoux dans un coin.
-M. de Sieboldt était mort subitement pendant la nuit.</p>
-
-<p>Je partis de Munich le soir même, n'ayant pas le courage de troubler
-toute cette désolation à propos d'une fantaisie littéraire, et c'est
-ainsi que de la merveilleuse tragédie japonaise, je ne connus jamais
-que le titre: <i>l'Empereur aveugle</i>!... Depuis, nous avons vu jouer
-une autre tragédie, à qui ce titre rapporté d'Allemagne aurait bien
-convenu: sinistre tragédie, pleine de sang et de larmes, et qui n'était
-pas japonaise celle-là.</p>
-
-
-<h4>FIN</h4>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Contes de lundi, by Alphonse Daudet
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE LUNDI ***
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