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index ecd69b5..1104c53 100644
--- a/4933-0.txt
+++ b/4933-0.txt
@@ -69,7 +69,7 @@ plus ce caractère douteux ou équivoque qu'elle prend volontiers chez
eux qui la pratiquent exclusivement. Aucune malveillance, aucune
bassesse d'esprit ne se mêlent à elle. Je crois qu'elle provient
uniquement du goût que j'ai pour la vie humaine. Une sorte de
-sympathie irrésistible n'a toujours entraîné vers tous ceux que le
+sympathie irrésistible m'a toujours entraîné vers tous ceux que le
hasard des circonstances me faisait rencontrer. Chez la plupart des
êtres, cette sympathie repose sur des affinités intellectuelles ou
morales, des parentés de goût ou de nature. Pour moi, rien de tout
@@ -222,7 +222,7 @@ Portrait d'un homme inactuel.
"La méditation a perdu toute sa dignité de forme; on a tourné en
ridicule le cérémonial et l'attitude solennelle de celui qui réfléchit,
-et l'on ne tolérerait plus un homme sage du vieux style.
+et l'on ne tolérerait plus un homme sage du vieux style."
Nietzsche.
@@ -416,7 +416,7 @@ En passant devant moi, il s'inclinait profondément, et je reconnaissais
alors Valère Bouldouyr, mais un Bouldouyr centenaire et dont une barbe
d'argent tombait sur la poitrine.
-Tantôt, au contraire, il me paraissait toute jeune, et il me faisait
+Tantôt, au contraire, il me paraissait tout jeune, et il me faisait
signe de monter avec lui, dans une voiture qui traversait la rue de
Rivoli. Mais, à peine étais-je assis à son côté que le misérable
cheval qui traînait le fiacre grandissait soudain, il se mettait à
@@ -426,7 +426,7 @@ deux ailes de chauve-souris jaillirent de ses flancs couleur de nuée,
et s'élevant au-dessus du sol, la bête apocalyptique commença de nous
entraîner à travers les branches extrêmes d'une forêt.
---Où me menez-vous? Criai-je, épouvanté, à Bouldouyr.
+--Où me menez-vous? criai-je, épouvanté, à Bouldouyr.
Mais mon compagnon ricanait dans sa barbe et répétait tout bas:
@@ -437,7 +437,7 @@ Je reçus aussitôt après un choc terrible, la voiture, heurtant un tronc
d'arbre, vola en éclats, et je me retrouvai dans mon lit, inondé de
sueur.
---Diable de Bouldouyr! Pensai-je. Qui m'aurait dit que son innocente
+--Diable de Bouldouyr! pensai-je. Qui m'aurait dit que son innocente
présence pût contenir tant de cauchemars?
Le jour suivant, j'aurais peut-être songé à m'étonner de la survivance
@@ -445,7 +445,7 @@ anormale de ce souvenir, mais j'en fus distrait par le rendez-vous que
j'avais donné à Victor Agniel.
A midi précis, il m'attendait dans un restaurant que je lui avais
-indiqué. C'était un de ces gargotes, situées en contrebas de la rue de
+indiqué. C'était une de ces gargotes, situées en contrebas de la rue de
Montpensier, dans lesquelles on descend par cinq ou six marches et qui
sont grandes comme un billard. Celle-ci n'avait guère que deux ou
trois clients, que l'on retrouvait à toute heure et qui semblaient
@@ -510,7 +510,7 @@ avait pas lieu de donner suite à notre affaire. C'est pourquoi je suis
si fier de moi. Car enfin, je peux bien vous l'avouer: personne ne m'a
plu autant qu'elle.
---Eh! lui dis-je, voila, ma foi, qui est joliment raisonné!
+--Eh! lui dis-je, voilà, ma foi, qui est joliment raisonné!
--Le seul inconvénient de la chose, c'est qu'il me faudra me pourvoir
ailleurs, car je suis de plus en plus décidé à me marier vite. La
@@ -540,7 +540,7 @@ main un verre de fine-champagne. M. Cassignol était déjà parti et déjà
revenu. Un geai apprivoisé, moqueur et malin, sautait de table en
table, en appelant la patronne: "Sophie! Sophie!"
---Sophie! Murmura Victor. Voilà qui n'est pas si mal! Mon aînée se
+--Sophie! murmura Victor. Voilà qui n'est pas si mal! Mon aînée se
nommera Sophie. Ce n'est pas prétentieux et ça sonne sagement...
Remontant les marches du seuil, nous suivîmes la rue de Montpensier.
@@ -577,7 +577,7 @@ récit.
"...brillant dans l'ombre de la seule beauté, comme les heures divines
qui se découpent, avec une étoile au front, sur les fonds bruns des
-fresques d'Herculanum!
+fresques d'Herculanum!"
Gérard De Nerval.
@@ -606,7 +606,7 @@ musique militaire répandait aux alentours, selon les hasards de ses
cuivres, des lambeaux de pot pourri, arrachés aux entrailles vives de
_Carmen_ ou de _Manon._ Une foule mystérieuse, venue des quatre points
de l'horizon sur les promesses des quotidiens, se pressait autour des
-gaillards en uniformes,qui broyaient dans leurs instruments le génie de
+gaillards en uniformes, qui broyaient dans leurs instruments le génie de
Bizet ou de Massenet et l'aspergeaient sur nous en poussière de sons.
Je me mêlais à cette société mélomane quand, en face de moi, j'aperçus
@@ -694,7 +694,7 @@ dites me fait des signes.
--Eh bien! mon bon Florentin, je vais t'avouer qu'hier j'ai passé une
soirée bien triste: Françoise n'est pas venue.
---Pas venue! Répéta l'innocent, qui essayait de suivre les paroles de
+--Pas venue! répéta l'innocent, qui essayait de suivre les paroles de
son ami.
Puis, il ajouta triomphalement:
@@ -778,7 +778,7 @@ Matthew. - Vous avez raison, capitaine, et je vous comprends!
Bobadil. - C'est que, voyez-vous, par la valeur du coeur qui bat ici,
je ne veux pas étendre mes relations! Je me borne à quelques esprits,
distingués et choisis, comme vous, à qui je suis particulièrement
-attaché.
+attaché."
Ben Jonson.
@@ -984,7 +984,7 @@ savent qu'ils n'auront jamais un gendre plus sensé!
--Les as-tu pressentis, du moins?
---Pas encore. Je ne suis pas très pressé de ma marier. Mon oncle
+--Pas encore. Je ne suis pas très pressé de me marier. Mon oncle
Planavergne n'est pas encore mort. J'étudie l'enfant, je la surveille,
je la forme peu à peu, je fais bonne garde autour d'elle. Quand la
poire sera mûre, je me présenterai, et tout sera dit. Je connais ces
@@ -1057,7 +1057,7 @@ Duclos.
Cependant les rêveries de mon jeune ami ne me faisaient pas oublier les
-mystérieuse occupations de mon voisin d'en face. Pendant plusieurs
+mystérieuses occupations de mon voisin d'en face. Pendant plusieurs
mois, j'observai sa fenêtre sans y voir autre chose que la lumière de
sa petite lampe, mais, un soir, un éclat inaccoutumé me révéla que cet
inconnu donnait à danser de nouveau dans son étroit appartement.
@@ -1197,7 +1197,7 @@ Où le lecteur commencera de savoir où mène l'escalier d'or.
des choses, entre le fond et la forme, n'est pas dans sa nature. Elle
ne souffre pas de la laideur; à peine si elle s'en aperçoit. Pour moi,
je ne puis qu'oublier ce qui me choque, je ne puis pas n'être pas
-choqué.
+choqué."
Henri-Frédéric Amiel.
@@ -1267,7 +1267,7 @@ a failli être un poète et qui n'a jamais cessé, quelque triste et
recluse que fût sa vie, d'aimer la poésie plus que tout! De mon temps,
on était ainsi; je crois que les nouvelles générations sont
différentes. "Un homme au rêve habitué", voilà ce que je suis,
-monsieur, si l'ose employer, pour mon humble usage, l'expression dont
+monsieur, si j'ose employer, pour mon humble usage, l'expression dont
mon maître s'est servi pour qualifier un des plus purs d'entre nous.
Peut-être me prendrez-vous pour un vieil imbécile, mais je vous jure
que ma foi dans cette déesse n'a jamais faibli!
@@ -1293,7 +1293,7 @@ bronzes dorés.
--Mâtin! Dis-je avec admiration.
-C'est mon ami, Justin Nérac qui me l'a laissée, répéta Bouldouyr, avec
-la même modestie. Tout ce qu'il a de bien dans cette maison me vient
+la même modestie. Tout ce qu'il y a de bien dans cette maison me vient
de lui.
Je distinguai au-dessus du divan de petits cadres; je m'approchai:
@@ -1311,7 +1311,7 @@ Il ne répondit pas tout de suite.
fois le plus grand artiste de tous les temps créer avec de simples
paroles, les mêmes qui servent à tous, ces images divines et ces
histoires enchanteresses qui donnaient à l'univers sa vérité éternelle.
- Ma vie n'a pas été veine. Je n'ai rien obtenu de ce qu'ont possédé
+ Ma vie n'a pas été vaine. Je n'ai rien obtenu de ce qu'ont possédé
les autres hommes, non, rien; mais cette dignité suprême, du moins,
m'aura été conférée...
@@ -1370,8 +1370,8 @@ Origines de M. Valère Bouldouyr.
"Chez la fée Vérité, tout était, au contraire, d'une extrême
simplicité: des tables d'acajou, des boisures unies, des glaces sans
bordures, des porcelaines toutes blanches, presque pas un meuble
-nouveau.
-Diderot."
+nouveau."
+Diderot.
Valère Bouldouyr tenait à me rendre ma visite. Quelques jours après,
@@ -1398,7 +1398,7 @@ fallait quitter Paris. Peut-on vivre ailleurs? Je suis resté ici, je
ne le regrette pas...
Il soupira un moment, regarda une bande de grands nuages noirs, lisérés
-d'or, qui jouaient à l'horizon, puis repris à voix plus basse:
+d'or, qui jouaient à l'horizon, puis reprit à voix plus basse:
--Je ne le regrette pas, car il m'est arrivé, un jour, tout récemment,
une aventure bien extraordinaire. Je ne vous ai pas dit, monsieur, que
@@ -1435,7 +1435,7 @@ Ici, mon interlocuteur sourit malicieusement.
--D'ailleurs, peut-être me recevrait-il plus volontiers aujourd'hui,
s'il savait la vérité, car je ne suis pas tout à fait dénué de
-ressources. Mon pauvre ami Nérac,en mourant, a tenu à me laisser une
+ressources. Mon pauvre ami Nérac, en mourant, a tenu à me laisser une
petite partie de son avoir, ainsi que ses meubles et quelques
souvenirs; cela me permet de vivre honorablement, quoique poète,
ajouta-t-il, en songeant aux préjugés de sa famille...
@@ -1450,7 +1450,7 @@ il n'a osé avouer son amour à une jeune fille. Celle qu'il aimait a
grosse, rouge, satisfaite, et elle a trois enfants qui lui ressemblent
en laid. Et hormis de moi, Nérac est maintenant oublié, - comme je le
serai d'ici peu de temps, monsieur Salerne, - comme je le suis déjà,
-aurai-je dit même, il y a un mois, avant de vous rencontrer...
+aurais-je dit même, il y a un mois, avant de vous rencontrer...
Le vieil homme s'attendrit, une larme trembla au bout de ses cils, il
se leva et vint longuement me serrer la main. Puis il se rassit, et
@@ -1545,9 +1545,9 @@ Quand j'étais jeune et que j'allais au bal, - si tant est, ce qu'à Dieu
ne plaise, que j'aie jamais mené une vie mondaine! - j'éprouvais,
certes, moins de fièvre et d'impatience qu'au moment de me rendre chez
mon voisin, qui faisait danser quatre chats dans une soupente, - ou
-presque! - de la rue des Bons-Enfants. Mais c'était justement là que
+presque! - de la rue des Bons-Enfants. Mais c'était justement le que
phénomène que Blaise Pascal appelle "divertissement" prenait son
-caractère et pour ainsi dire essentiel.
+caractère pur et pour ainsi dire essentiel.
L'âge des déguisements étant passé pour moi, je ne revêtis point le
pourpoint à dentelles de Don Juan, ni la souquenille de son valet, ni
@@ -1620,7 +1620,7 @@ Je m'installai à côté d'elle.
--Eh bien, mademoiselle, lui dis-je, êtes-vous contente?
---J'aime tellement le monde! Répondit-elle, avec feu.
+--J'aime tellement le monde! répondit-elle, avec feu.
Je ne pus m'empêcher de sourire. Ainsi, c'était là ce qu'elle appelait
le monde, et ces petites pièces bizarres où il y avait exactement place
@@ -1679,7 +1679,7 @@ de conserves, ouvertes, exhalaient des parfums divers. Une salade de
homard, préparée par les petites Soudaine, était vouée, dans cette
nature-morte à la figuration des blancs et des roses.
---Crois-tu que c'est chic? Répétait Blanche Soudaine, en sautant sur
+--Crois-tu que c'est chic? répétait Blanche Soudaine, en sautant sur
ses pieds. Je suis sûre que ce n'est pas mieux chez les princes!
Nous nous assîmes. Le repas commença...
@@ -1783,7 +1783,7 @@ CHAPITRE XI
Coup d'oeil général sur le passé.
"Qu'est-il arrivé de cette société? Faites donc des projets,
-rassemblez des amis, afin de vous préparer un deuil éternel!
+rassemblez des amis, afin de vous préparer un deuil éternel!"
Chateaubriand.
@@ -1875,7 +1875,7 @@ je ne pourrais pas vous dire en quoi il consiste. Mais je le sens et
cela suffit bien. Je voudrais que rien ne changeât. Auprès de l'oncle
Valère, de tous nos amis, j'éprouve une telle paix, une telle sécurité
que je me dis que cela ne peut pas durer. Si vous soupçonniez ce
-qu"est ma vie, vous me comprendriez! J'ai toujours été étouffée,
+qu'est ma vie, vous me comprendriez! J'ai toujours été étouffée,
comprimée, maltraitée. Je suis comme un prisonnier qui, de temps en
temps, sortirait de son cachot pour se promener dans un beau jardin des
Tropiques et qu'aussitôt après on replongerait dans la nuit... Je ne
@@ -1906,7 +1906,7 @@ CHAPITRE XII
Les promenades de Lucien Béchard.
"Je crois que le spectacle du monde serait bien ennuyeux pour qui le
-regardait d'un certain oeil, car c'est toujours la même chose.
+regardait d'un certain oeil, car c'est toujours la même chose."
Fontenelle.
@@ -1977,12 +1977,11 @@ rendez-vous, en lui rappelant toutes les circonstances de nos
précédentes rencontres, et même la couleur des robes qu'elle portait,
ces jours-là, car j'ai une mémoire infaillible des frivolités. L'heure
suivante, Mme Chataignères m'envoyait un bout de billet pour me dire
-qu'elle voulait bien me rejoindre sur le quai
-Louis XVIII . Elle m'y raconta qu'elle repartait le lendemain pour
-Dijon, qu'elle était veuve et qu'elle était venue à Bordeaux régler une
-affaire d'intérêt.
+qu'elle voulait bien me rejoindre sur le quai Louis XVIII . Elle m'y
+raconta qu'elle repartait le lendemain pour Dijon, qu'elle était
+veuve et qu'elle était venue à Bordeaux régler une affaire d'intérêt.
-"-Votre lettre m'a bien amusée, me dit-elle, est-il possible que vous
+"--Votre lettre m'a bien amusée, me dit-elle, est-il possible que vous
m'ayez remarquée à Dijon?"
"Je lui avouai que, sans même savoir son nom, je pensais souvent à
@@ -2021,7 +2020,7 @@ souffrirait-elle pas, si jamais elle s'apercevait qu'elle n'était pour
lui rien de plus qu'une Pomone ou une Mme Chataignères? Et moi-même,
ne me trompais-je pas? Que savais-je du vrai caractère de Lucien
Béchard? Il ne lui manquait, sans doute, que de réaliser avec force un
-sentiment profond pour faire évanouir eux quatre vents le souvenir de
+sentiment profond pour faire évanouir aux quatre vents le souvenir de
ces émotions fugitives, qui amusaient son imagination sans pénétrer son
coeur. Que de fois ne fus-je pas sur le point de lui dire:
@@ -2082,7 +2081,7 @@ un parti proposé par vos parents.
--Qui alors, dit-elle en riant, un lord, un prince italien?
--Non, mais un gentil garçon, moins esclave de cette vie bourgeoise que
-vos parents, un être plus aimable, plus vivant plus aventureux! N'en
+vos parents, un être plus aimable, plus vivant, plus aventureux! N'en
connaissez-vous point?
--Ma foi, non, je n'en connais point!
@@ -2185,7 +2184,7 @@ serai-je? Je rêve bien souvent, monsieur Pierre, que j'entre dans une
belle propriété, dans un grand parc. Tantôt, je vois une succession
d'étangs, de bassins immenses, dont on ne distique pas les rives et qui
sont séparés par des digues de pierre et traversés par des ponts de
-marbre, tantôt des allées énormes, plantées d'arbres en fleurs des
+marbre, tantôt des allées énormes, plantées d'arbres en fleurs, des
arbres des Tropiques, que je n'ai jamais vus. Il fait toujours à
demi-obscur, humide et chaud. Des brouillards lourds montent du sol,
qui, en s'écartant, me montrent des objets jusqu'alors cachés: une
@@ -2228,7 +2227,7 @@ Dans lequel Valère Bouldouyr perd quelque peu de sa personnalité.
seulement comme copies d'hommes disparus depuis longtemps qui nous
ressemblaient en corps et en esprit, et qu'il naîtra après nous des
hommes qui auront encore le même air, les mêmes sentiments et les mêmes
-pensées que nous, et que la mort anéantira aussi.
+pensées que nous, et que la mort anéantira aussi."
Henri Heine.
@@ -2451,9 +2450,9 @@ _Hélas! non, mon cher Valère, je ne vais pas mieux. Mes crises
augmentent et deviennent de plus en plus douloureuses. Je lis entre
les paroles réservées des médecins qu'ils me considèrent comme
condamné. Je n'affecterai pas avec toi, mon meilleur ami, un stoïcisme
-que je n'ai guère; Je mourrai, certes, sans plainte, mais non pas sans
+que je n'ai guère; je mourrai, certes, sans plainte, mais non pas sans
regret. Il est impossible d'imaginer, avant d'en être réduit là, la
-figure que prend la mort, lorsqu"au lieu de nous apparaître très loin,
+figure que prend la mort, lorsqu'au lieu de nous apparaître très loin,
au bout de la vie, comme une chose inconcevable, on s'aperçoit tout à
coup de sa présence à nos côtés. Je pense à elle nuit et jour.
Chacune des émotions agréables que me donne encore la vie m'arrache ce
@@ -2510,8 +2509,8 @@ Ici M. Valère Bouldouyr se peint au naturel.
dès mon enfance. Je hais Don Quichotte et les histoires de fous; je
n'aime point les romans de chevalerie, ni ceux qui sont métaphysiques;
j'aime les histoires et les romans qui me peignent les passions et les
-vertus dans leur naturel et leur vérité.
-Mme Du Deffand."
+vertus dans leur naturel et leur vérité."
+Mme Du Deffand.
Quand un écrivain réalise son oeuvre, son imagination suit une pente
@@ -2577,7 +2576,7 @@ un coin du divan, Nérac, à l'autre, et nous commencions ainsi:
"-Je suis le sultan Haroun-Al-Raschid.
-"Et Justin Nérac, me répondit:
+"Et Justin, Nérac, me répondait:
"-Et moi ton premier vizir!
@@ -2613,7 +2612,7 @@ l'autre côté de la rue, se trouvât mon modeste intérieur, que la jeune
fille qui l'écoutait fût une pauvre dactylographe. Je courais derrière
Valère de siècle en siècle! Une existence entière vouée à lire des
vers, des romans, des mémoires historiques, semblait crever par places
-et laisser entrevoir de grands morceaux de rêves irréalisées, comme
+et laisser entrevoir de grands morceaux de rêves irréalisés, comme
l'on découvre parfois, pris dans la vitrification d'un glacier, un
cadavre qui y séjournait, intact, depuis des années.
@@ -2687,7 +2686,7 @@ c'est d'avoir aimé la poésie plus que tout!
Françoise, troublée par tant de paroles, laissa tomber sa tête blonde
et décoiffée sur l'épaule de son oncle et demeura ainsi, sans parler.
---Pauvre petite! Murmura-t-il.
+--Pauvre petite! murmura-t-il.
Ils revinrent à pas lents vers la table; Bouldouyr s'assit lourdement
et remplit de rhum un verre à bordeaux.
@@ -2791,7 +2790,7 @@ d'Albert Saint-Paul, le violon disait ces choses tristes qu'on imagine
entendre, dans un pavillon de Vienne, devant une archiduchesse poudrée
et qui va devenir cendre.
-Nous passâmes à table; la conversation était lente, incerta ine,
+Nous passâmes à table; la conversation était lente, incertaine,
gênée; on s'adressait moins à son voisin, à sa voisine, qu'à un autre
soi-même, qui aurait été là, invisible, faisant figure de double, de
fantôme, proposant un intersigne ou une énigme. Parfois, une rose
@@ -2891,7 +2890,7 @@ Mlle Chédigny rougit.
--Tais-toi, petite peste, murmura-t-elle.
-Jasmin Brutelier reprit de la salade de homard, d'un air entendu.
+Jasmin-Brutelier reprit de la salade de homard, d'un air entendu.
Pizzicato vida sa coupe d'Asti. Une rose acheva de s'effeuiller, et
nous ne vîmes plus que son coeur nu, un coeur ébouriffé, jaune,
inutile. Léchée par une flamme trop courte, une bobèche éclata.
@@ -2903,7 +2902,7 @@ et nous vînmes ensemble jusqu'à la fenêtre. Je lui montrai la mienne.
charmantes de vos amis dans le cadre de cette croisée. Je ne
comprenais guère alors ce qui se passait ici...
---Le comprenez-vous mieux maintenant? Répondit brusquement le poète.
+--Le comprenez-vous mieux maintenant? répondit brusquement le poète.
Allez, allez, Salerne, je suis un vieux fou... Avais-je besoin de
troubler cette jeunesse avec mes pauvres imaginations désordonnées?
Regardez-les tous à présent! Qu'est-ce que la vie va leur donner?
@@ -2979,7 +2978,7 @@ ses actes, à sa pensée, à sa santé, à son sommeil, à sa vie, même à ce
qu'il désirait pour après sa mort, il ne faisait tellement plus qu'un
avec lui, qu'on n'aurait pas pu l'arracher de lui, sans le détruire
lui-même à peu près tout entier: comme on dit en chirurgie, son amour
-n'était plus opérable.
+n'était plus opérable."
Marcel Proust.
@@ -3078,7 +3077,7 @@ Je trouvai une avenante personne qui portait sur tous ses traits la
révélation de sa tendresse pour l'eau-de-vie. "Mlle Françoise n'est
pas malade, me dit-elle, ça, j'en suis bien sûre! Mais elle ne sort
plus, il y a eu toutes sortes de micmacs que je ne sais pas...
-Monsieur a-t-il quelque commission à faire transmettre à Mlle Françoise
+Monsieur a-t-il quelque commission à faire transmettre à Mlle Françoise,
on pourrait peut-être s'arranger?"
M. Bouldouyr fut atterré?
@@ -3093,13 +3092,13 @@ Soudaine; mais elles ne purent, malgré leurs efforts réitérés,
approcher Françoise Chédigny. Elles lui écrivirent; les lettres leur
revinrent, évidemment décachetées et lues par ses parents.
---En plein xxe siècle! Grommelait M. Jasmin-Brutelier. Quelle honte!
+--En plein xxe siècle! grommelait M. Jasmin-Brutelier. Quelle honte!
--Je n'avais qu'elle au monde, me disait souvent Bouldouyr, c'était ma
joie, mon amour, ma vie! Que deviendrai-je si je ne la vois plus?
J'en mourrai, voyez-vous, Salerne!
-Je m'efforçai de la rassurer, mais j'étais moi-même en proie à la plus
+Je m'efforçai de le rassurer, mais j'étais moi-même en proie à la plus
vive inquiétude.
Florentin Muzat mit quelque temps à comprendre qu'il ne rencontrait
@@ -3178,7 +3177,7 @@ mari qui lui était destiné!
J'eus d'abord un tel sentiment de dégoût et d'horreur que je faillis
quitter le restaurant; mais je fis réflexion que cette manière d'agir
-m'arrangerait en rien nos affaires et qu'il valait mieux les surveiller
+n'arrangerait en rien nos affaires et qu'il valait mieux les surveiller
de près, et débrouiller, dans cet écheveau, le fil de Bouldouyr et
celui de Béchard.
@@ -3200,7 +3199,7 @@ vérité. On a suivi la petite et découvert le pot aux roses. Ah! je
vous assure que la mâtine a su de quel bois le père Chédigny avait
l'habitude de se chauffer! Aussi elle n'en mène pas large maintenant!
Elle est enfermée chez elle et ne sort plus qu'avec sa mère, et ce sera
-ainsi uµjusqu'à notre mariage...
+ainsi jusqu'à notre mariage...
Cette fois-ci, je fis un bond sur la banquette.
@@ -3292,7 +3291,7 @@ Le testament de Françoise.
"Des bijoux, de beaux chevaux, une voiture élégante! Versac avait
raison. Tout cela vaut mieux que les plaisirs monotones de l'étude.
-On ne connaît guère le monde, en restant enseveli dans son cabinet.
+On ne connaît guère le monde, en restant enseveli dans son cabinet."
Berquin.
@@ -3437,7 +3436,7 @@ CHAPITRE XX
Qu'est devenu Pizzicato?
"Adieu, noble reine! Ne pleure pas Mortimer, qui méprise le monde et,
-comme un voyageur, s'en va pour découvrir des contrées inconnues.
+comme un voyageur, s'en va pour découvrir des contrées inconnues."
Christopher Marlowe.
@@ -3555,7 +3554,7 @@ revoyais mes chers disparus. Tantôt Valère Bouldouyr m'apparaissait
dans son gros paletot de bure marron; il tenait par la bride un Pégase
tout blanc et me disait:
---Venez-vous avec moi Salerne? Je vais vous conduire à la vérité!
+--Venez-vous avec moi, Salerne? Je vais vous conduire à la vérité!
Mais je le perdais aussitôt après, au milieu d'une foule compacte. Une
fois cependant, je réussis à le suivre.
@@ -3569,7 +3568,7 @@ la campagne une haute tour énorme, noire, carrée, au seuil de laquelle
vacillait une sorte de portique égyptien de marbre blanc. Et soudain,
j'eus un éblouissement, car je voyais se dérouler devant moi et
s'élever vers la hauteur du monument les marches gigantesques d'un
-escalier d'or. Murailles, rampes paliers, tout scintillait, tout
+escalier d'or. Murailles, rampes, paliers, tout scintillait, tout
jetait des éclairs. Aveuglé par une telle splendeur, je n'osai avancer.
--Montez! Montez! cria Valère Bouldouyr.
@@ -3581,7 +3580,7 @@ cria:
--Nous entrons chez le Roi du Monde!
-Nous étions dans un immense salle, tendue de noir. Partout encore des
+Nous étions dans une immense salle, tendue de noir. Partout encore des
statues et des torches fumeuses. Au milieu, sur un trône de
pierreries, nous vîmes Florentin Muzat. Couronne en tête, tenant d'une
main un globe terrestre, de l'autre, le glaive de justice, il portait
@@ -3739,7 +3738,7 @@ pardessus flottant de Pizzicato avait pris la consistance d'une toile
d'araignée et quelle chose sordide, informe et sans nom possible était
devenue la souquenille qui harnachait mon pauvre Florentin Muzat.
---Avez-vous des nouvelles de Victor Agniel? Finis-je par demander à
+--Avez-vous des nouvelles de Victor Agniel? finis-je par demander à
Calbot, qui mangeait sans parler, ouvrant et refermant sans cesse une
affreuse gueule de brochet, sous son nez à l'arête rompue.
@@ -4108,7 +4107,7 @@ d'une compréhension mutuelle.
Ici, M. Delavigne perdit le fil de son discours en tentant
sournoisement de me noyer; mais je résistai victorieusement à cet
-assaut, et je ressorts de mon bain d'écume, soufflant, grognant et à
+assaut, et je ressortis de mon bain d'écume, soufflant, grognant et à
demi étouffé, pour entendre le récit de mon coiffeur.
--Donc, un de ces soirs, j'étais assis sur une banquette, quand je vis
@@ -4128,7 +4127,7 @@ garçons avec qui elles ont été fiancées!
agitation. Pour l'amour de Dieu, mon bon monsieur Delavigne, tâchez
de vous rappeler leurs paroles!
---Ce gros monsieur si bien rasé adjurait le jeune femme de devenir
+--Ce gros monsieur si bien rasé adjurait la jeune femme de devenir
raisonnable. -"Mais je le suis, je le suis, répondait-elle d'un air
résigné." -"Non, disait-il, pas encore, mais je crois que vous le
deviendrez à mon exemple." Et puis ils parlèrent d'un héritage, d'une
@@ -4139,7 +4138,7 @@ ville qu'ils allaient habiter et dont j'ai oublié le nom.
--Ni l'un ni l'autre, il me semble, mais tranquille et indifférente.
Elle avait l'air d'être mariée depuis très longtemps.
---Et lui, comment se comportait-il avec elle? vous a-t-il paru gentil
+--Et lui, comment se comportait-il avec elle? vous a-t-il paru gentil,
maussade ou brutal?
--Oh! pas brutal toujours! Mais comment Vous dire? Prétentieux,
@@ -4160,7 +4159,7 @@ Hélas! la sagesse de Françoise eût consisté surtout à se méfier de lui!
Mais que pouvait-elle faire contre le destin?
Je quittai M. Delavigne en proie à une grande mélancolie. Derrière la
-vitrine de sa boutique, une tête de cire continuait a sourire, du même
+vitrine de sa boutique, une tête de cire continuait à sourire, du même
sourire coquet, morne et froidement aguicheur, et je fis la réflexion,
je m'en souviens bien, que la tête de cire de mon coiffeur eût
certainement constitué l'épouse la meilleure et la plus raisonnable
@@ -4356,7 +4355,7 @@ rentrera pour déjeuner... Si Monsieur veut revenir cet après-midi.
Je laissai ma carte et rejoignis Béchard.
--Nous avons de la chance, lui dis-je, je crois que nous verrons
-Françoise toute à l'heure.
+Françoise tout à l'heure.
Mais il me jeta un coup d'oeil douloureux et ne me répondit pas. Nous
flânâmes un moment encore sur le cours; trois ouvrières, sorties d'une
@@ -4400,7 +4399,7 @@ cadres dorés.
Et soudain la porte s'ouvrit, et Françoise parut:
---Mes amis! Dit-elle, tout simplement.
+--Mes amis! dit-elle, tout simplement.
Elle nous tendait une main à chacun, et j'eus envie de pleurer en y
posant mes lèvres.
@@ -4445,7 +4444,7 @@ que vous rencontriez, Lucien... Et puis, je le quittais, et je
rentrais chez moi, dans cet intérieur morne, pratique, terre à terre;
alors il me fallait bien reconnaître que j'étais surtout une Chédigny.
Je ne comprenais plus rien aux magnifiques illusions de l'oncle Valère;
-ces instants passés auprès de lui auprès de vous, me semblaient un
+ces instants passés auprès de lui, auprès de vous, me semblaient un
rêve, un rêve que j'aurais voulu faire durer, mais dont je savais bien
qu'il s'évanouirait un jour...
@@ -4458,8 +4457,8 @@ menais. Comment aurais-je lutté, Lucien, et avec quels éléments de
succès? Si vous aviez été en France, j'aurais pu m'échapper, vous
rejoindre peut-être... Mais en Amérique du Sud! Vous attendre? Mais
vous-même n'auriez plus su me découvrir, ni m'appeler! Et puis, la
-petite François était morte. Je savais que je vous aimais, que je vous
-aimerai toujours, mais avec la meilleure part de moi-même, et cette
+petite Françoise était morte. Je savais que je vous aimais, que je vous
+aimerais toujours, mais avec la meilleure part de moi-même, et cette
part-là n'avait plus le droit de vivre. Elle est toujours là quelque
part, qui rêve, enfermée au coeur de ma conscience. Mais c'est comme
si une morte vous aimait... Moi, je suis Mme Victor Agniel, et
diff --git a/4933-h/4933-h.htm b/4933-h/4933-h.htm
index 895f623..1cde468 100644
--- a/4933-h/4933-h.htm
+++ b/4933-h/4933-h.htm
@@ -19,32 +19,32 @@ h1, h2, h3, h4, h5 {text-align: center;}
_A Camille Mauclair_</p>
<p><br>
- _Acceptez la d&eacute;dicace de ce petit ouvrage, non seulement
+ _Acceptez la dédicace de ce petit ouvrage, non seulement
comme un gage de mon admiration pour l'artiste et le critique
-&agrave; qui nous devons tant de belles pages, mais aussi de mon
+à qui nous devons tant de belles pages, mais aussi de mon
affection pour l'ami qui m'accueillait, avec tant de cordiale
-sympathie, il y a plus de vingt ans, &agrave; Marseille, quand je
-n'&eacute;tais encore qu'un tout jeune homme inconnu
-passionn&eacute;ment &eacute;pris de litt&eacute;rature. Vous
+sympathie, il y a plus de vingt ans, à Marseille, quand je
+n'étais encore qu'un tout jeune homme inconnu
+passionnément épris de littérature. Vous
souvenez-vous de ce petit salon du boulevard des Dames, tout
-tendu d'&eacute;toffes rouges et par la fen&ecirc;tre duquel, en
-se penchant, on voyait d&eacute;filer vers la gare tant
+tendu d'étoffes rouges et par la fenêtre duquel, en
+se penchant, on voyait défiler vers la gare tant
d'Orientaux fantastiques qui montaient du port? Que d'ardentes
-conversations n'avons-nous pas tenues dans cette pi&egrave;ce
-intime et fleurie &agrave; laquelle je ne peux songer sans un
-plaisir &eacute;mu! Vous souvenez-vous aussi de ce petit jardin
-de Saint-Loup, tout en terrasses, o&ugrave; nous allions admirer
+conversations n'avons-nous pas tenues dans cette pièce
+intime et fleurie à laquelle je ne peux songer sans un
+plaisir ému! Vous souvenez-vous aussi de ce petit jardin
+de Saint-Loup, tout en terrasses, où nous allions admirer
les ors et les brumes d'un incomparable automne? Vous me parliez
-des grands po&egrave;tes dont vous &eacute;tiez l'ami, de
-St&eacute;phane Mallarm&eacute; et d'&Eacute;l&eacute;mir
-Bourges, dont je r&ecirc;vais d'approcher un jour. Aussi ai-je
+des grands poètes dont vous étiez l'ami, de
+Stéphane Mallarmé et d'Élémir
+Bourges, dont je rêvais d'approcher un jour. Aussi ai-je
voulu, en souvenir de ces temps lointains, vous offrir ce
-portrait d'un de leurs fr&egrave;res obscurs, d'un de ceux qui
+portrait d'un de leurs frères obscurs, d'un de ceux qui
n'ont pas eu le bonheur, comme eux, de donner une forme au monde
qu'ils portaient dans leur coeur et dans leur esprit.
-Puissiez-vous accorder &agrave; mon h&eacute;ros un peu de la
-g&eacute;n&eacute;reuse amiti&eacute; que vous m'avez
-accord&eacute;e alors et dont je vous serai toujours
+Puissiez-vous accorder à mon héros un peu de la
+généreuse amitié que vous m'avez
+accordée alors et dont je vous serai toujours
reconnaissant!_</p>
<p>_E.J._</p>
@@ -52,212 +52,212 @@ reconnaissant!_</p>
<h2 style="text-align: center;"><br>
CHAPITRE PREMIER</h2>
-<h3 style="text-align: center;">Dans lequel le lecteur sera admis &agrave;
+<h3 style="text-align: center;">Dans lequel le lecteur sera admis à
faire la connaissance des deux personnages les plus
-&eacute;pisodiques de ce roman.</h3>
+épisodiques de ce roman.</h3>
<p><br>
- <i>"La diff&eacute;rence de peuple &agrave; peuple n'est pas
-moins forte d'homme &agrave; homme."<br>
+ <i>"La différence de peuple à peuple n'est pas
+moins forte d'homme à homme."<br>
Rivarol.</i></p>
<p><br>
- J'ai toujours &eacute;t&eacute; curieux. La curiosit&eacute;
-est, depuis mon plus jeune &acirc;ge, la passion dominante de ma
+ J'ai toujours été curieux. La curiosité
+est, depuis mon plus jeune âge, la passion dominante de ma
vie. Je l'avoue ici, parce qu'il me faut bien expliquer comment
-j'ai &eacute;t&eacute; m&ecirc;l&eacute; aux
-&eacute;v&eacute;nements dont j'ai r&eacute;solu de faire le
-r&eacute;cit; mais je l'avoue sans honte, ni complaisance. Je ne
-peux voir dans ce trait essentiel de mon caract&egrave;re ni un
-travers, ni une qualit&eacute;, et les moralistes perdraient leur
+j'ai été mêlé aux
+événements dont j'ai résolu de faire le
+récit; mais je l'avoue sans honte, ni complaisance. Je ne
+peux voir dans ce trait essentiel de mon caractère ni un
+travers, ni une qualité, et les moralistes perdraient leur
temps avec moi, soit qu'ils eussent l'intention de me
-bl&acirc;mer, soit de me donner en exemple &agrave; autrui.</p>
+blâmer, soit de me donner en exemple à autrui.</p>
-<p>Je dois ajouter cependant, par &eacute;gard pour certains
-esprits scrupuleux, que cette curiosit&eacute; est absolument
-d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e. Mes amis go&ucirc;tent mon
+<p>Je dois ajouter cependant, par égard pour certains
+esprits scrupuleux, que cette curiosité est absolument
+désintéressée. Mes amis goûtent mon
silence, et ce que je sais ne court pas les routes. Elle n'a pas
-non plus ce caract&egrave;re douteux ou &eacute;quivoque qu'elle
+non plus ce caractère douteux ou équivoque qu'elle
prend volontiers chez eux qui la pratiquent exclusivement. Aucune
-malveillance, aucune bassesse d'esprit ne se m&ecirc;lent
-&agrave; elle. Je crois qu'elle provient uniquement du go&ucirc;t
+malveillance, aucune bassesse d'esprit ne se mêlent
+à elle. Je crois qu'elle provient uniquement du goût
que j'ai pour la vie humaine. Une sorte de sympathie
-irr&eacute;sistible n'a toujours entra&icirc;n&eacute; vers tous
+irrésistible m'a toujours entraîné vers tous
ceux que le hasard des circonstances me faisait rencontrer. Chez
-la plupart des &ecirc;tres, cette sympathie repose sur des
-affinit&eacute;s intellectuelles ou morales, des parent&eacute;s
-de go&ucirc;t ou de nature. Pour moi, rien de tout cela ne
+la plupart des êtres, cette sympathie repose sur des
+affinités intellectuelles ou morales, des parentés
+de goût ou de nature. Pour moi, rien de tout cela ne
compte. Je me plais avec les gens que je rencontre parce qu'ils
-sont l&agrave;, en face de moi, eux-m&ecirc;mes et personne
-d'autre, et que ce qui me para&icirc;t alors le plus passionnant,
-c'est justement ce qu'ils poss&egrave;dent d'essentiel, d'unique,
-a forme sp&eacute;ciale de leur esprit, de leur caract&egrave;re
-et de leur destin&eacute;e.</p>
-
-<p>Au fond, c'est pour moi un v&eacute;ritable plaisir que de
-m'introduire dans la vie d'autrui. Je le fais spontan&eacute;ment
-et sans le vouloir. Il me serait agr&eacute;able d'aider de mon
-exp&eacute;rience ou de mon appui ces inconnus qui deviennent si
-vite mes amis, de travailler &agrave; leur bonheur. J'oublie mes
+sont là, en face de moi, eux-mêmes et personne
+d'autre, et que ce qui me paraît alors le plus passionnant,
+c'est justement ce qu'ils possèdent d'essentiel, d'unique,
+a forme spéciale de leur esprit, de leur caractère
+et de leur destinée.</p>
+
+<p>Au fond, c'est pour moi un véritable plaisir que de
+m'introduire dans la vie d'autrui. Je le fais spontanément
+et sans le vouloir. Il me serait agréable d'aider de mon
+expérience ou de mon appui ces inconnus qui deviennent si
+vite mes amis, de travailler à leur bonheur. J'oublie mes
soucis, mes chagrins, je partage leurs joies, leurs peines, je
les aime en un mot, et je vis ainsi mille vies, toutes plus
-belles, plus vari&eacute;es, plus &eacute;mouvantes les unes que
+belles, plus variées, plus émouvantes les unes que
les autres!</p>
-<p>Cette &eacute;trange passion m'a donn&eacute; de curieuses
-relations, des amiti&eacute;s pr&eacute;cieuses et bizarres, et
-j'aurais un fort gros volume &agrave; &eacute;crire si je voulais
-en faire un r&eacute;cit complet; mais mon ambition ne
-s'&eacute;l&egrave;ve pas si haut: il me suffira de relater ici
+<p>Cette étrange passion m'a donné de curieuses
+relations, des amitiés précieuses et bizarres, et
+j'aurais un fort gros volume à écrire si je voulais
+en faire un récit complet; mais mon ambition ne
+s'élève pas si haut: il me suffira de relater ici
aussi rapidement que possible ce que j'ai appris des moeurs et du
-caract&egrave;re de M. Val&egrave;re Bouldouyr, afin d'aider les
-chroniqueurs, si jamais il s'en trouve un qui, &agrave; l'exemple
+caractère de M. Valère Bouldouyr, afin d'aider les
+chroniqueurs, si jamais il s'en trouve un qui, à l'exemple
de Paul de Musset ou de Charles Monselet, veuille tracer une
-galerie de portraits d'apr&egrave;s les excentriques de notre
+galerie de portraits d'après les excentriques de notre
temps.</p>
-<p>A l'&eacute;poque o&ugrave; je fis sa connaissance, je venais
-de quitter l'appartement que j'habitais dans l'&icirc;le
+<p>A l'époque où je fis sa connaissance, je venais
+de quitter l'appartement que j'habitais dans l'île
Saint-Louis pour me fixer au Palais-Royal.</p>
-<p>Ce quartier me plaisait parce qu'il a &agrave; la fois
-d'isol&eacute; et de populaire. Les maisons qui encadrent le
-jardin ont belle apparence, avec leurs fa&ccedil;ades
-r&eacute;guli&egrave;res, leurs pilastres, et ce balcon qui court
-sur trois c&ocirc;t&eacute;s, exhaussant, &agrave; intervalles
-&eacute;gaux, un vase noirci par le temps; mais tout autour, ce
-ne sont encore que rues &eacute;troites et tournantes, places
-provinciales, passages vitr&eacute;s aux boutiques vieillottes,
+<p>Ce quartier me plaisait parce qu'il a à la fois
+d'isolé et de populaire. Les maisons qui encadrent le
+jardin ont belle apparence, avec leurs façades
+régulières, leurs pilastres, et ce balcon qui court
+sur trois côtés, exhaussant, à intervalles
+égaux, un vase noirci par le temps; mais tout autour, ce
+ne sont encore que rues étroites et tournantes, places
+provinciales, passages vitrés aux boutiques vieillottes,
recoins bizarres, boutiques inattendues. Les gens du quartier
-semblent y vivre, comme ils le feraient &agrave; Castres ou
-&agrave; Langres, sans rien savoir de l'&eacute;norme vie qui
-grouille &agrave; deux pas d'eux, et &agrave; laquelle ils ne
-s'int&eacute;ressent gu&egrave;re. Ils ont tous, plus ou moins,
-des choses de ce monde la m&ecirc;me opinion que mon coiffeur, M.
-Delavigne, qui, un matin o&ugrave; un ministre de la Guerre,
-alors fameux, fut tu&eacute; en assistant &agrave; un
-d&eacute;part d'a&eacute;roplanes, se pencha vers moi et me dit,
-tout &eacute;mu, tandis qu'il me barbouillait le menton de
+semblent y vivre, comme ils le feraient à Castres ou
+à Langres, sans rien savoir de l'énorme vie qui
+grouille à deux pas d'eux, et à laquelle ils ne
+s'intéressent guère. Ils ont tous, plus ou moins,
+des choses de ce monde la même opinion que mon coiffeur, M.
+Delavigne, qui, un matin où un ministre de la Guerre,
+alors fameux, fut tué en assistant à un
+départ d'aéroplanes, se pencha vers moi et me dit,
+tout ému, tandis qu'il me barbouillait le menton de
mousse:<br>
</p>
<p>--Quand on pense, monsieur, que cela aurait pu arriver
-&agrave; quelqu'un du quartier!</p>
+à quelqu'un du quartier!</p>
<p><br>
- Delavigne fut le premier d'ailleurs &agrave; me faire
-appr&eacute;cier les charmes du mien. Il tenait boutique dans un
-de ces passages que j'ai cit&eacute;s tant&ocirc;t et que
-beaucoup de Parisiens ne connaissent m&ecirc;me pas. Sa devanture
-attirait les regards par une grande assembl&eacute;e de ces
-t&ecirc;tes de cire au visage si inexpressif qu'on peut les
+ Delavigne fut le premier d'ailleurs à me faire
+apprécier les charmes du mien. Il tenait boutique dans un
+de ces passages que j'ai cités tantôt et que
+beaucoup de Parisiens ne connaissent même pas. Sa devanture
+attirait les regards par une grande assemblée de ces
+têtes de cire au visage si inexpressif qu'on peut les
coiffer de n'importe quelle perruque sans modifier en rien leur
physionomie.</p>
-<p>Quand on entrait dans le magasin, il &eacute;tait
-g&eacute;n&eacute;ralement vide; M. Delavigne se souciait peu
-d'attendre des heures enti&egrave;res des chalands incertains.
-Lorsqu'il sortait, il ne fermait m&ecirc;me pas sa porte, tant il
-avait confiance dans l'honn&ecirc;tet&eacute; de ses voisins.
-D'ailleurs, qu'e&ucirc;t-on vol&eacute; &agrave; M.
+<p>Quand on entrait dans le magasin, il était
+généralement vide; M. Delavigne se souciait peu
+d'attendre des heures entières des chalands incertains.
+Lorsqu'il sortait, il ne fermait même pas sa porte, tant il
+avait confiance dans l'honnêteté de ses voisins.
+D'ailleurs, qu'eût-on volé à M.
Delavigne?</p>
-<p>Trois pi&egrave;ces, qui se suivaient et qui &eacute;taient
-fort exigu&euml;s, composaient tout son domaine. La
-premi&egrave;re contenait les lavabos; la seconde, des armoires
-o&ugrave; j'appris plus tard qu'il enfermait ses postiches; pour
-la troisi&egrave;me, je n'ai jamais su &agrave; quoi elle pouvait
+<p>Trois pièces, qui se suivaient et qui étaient
+fort exiguës, composaient tout son domaine. La
+première contenait les lavabos; la seconde, des armoires
+où j'appris plus tard qu'il enfermait ses postiches; pour
+la troisième, je n'ai jamais su à quoi elle pouvait
servir.</p>
<p>Trouvait-on M. Delavigne? Il vous recevait avec un sourire
-suave et vous priait de l'attendre, car il &eacute;tait en
-g&eacute;n&eacute;ral fort occup&eacute; &agrave; de copieux
+suave et vous priait de l'attendre, car il était en
+général fort occupé à de copieux
bavardages. De curieuses personnes causaient avec lui dans
-l'arri&egrave;re-boutique, quelquefois, de bonnes gens qui
-venaient chercher perruque, mais aussi des marchandes &agrave; la
-toilette, des courti&egrave;res du Mont-de-Pi&eacute;t&eacute;,
+l'arrière-boutique, quelquefois, de bonnes gens qui
+venaient chercher perruque, mais aussi des marchandes à la
+toilette, des courtières du Mont-de-Piété,
de vieux beaux encore solennels. J'ai souvent
-soup&ccedil;onn&eacute; M. Delavigne de faire un peu tous les
-m&eacute;tiers; mais je dois avouer que je n'ai rien surpris de
+soupçonné M. Delavigne de faire un peu tous les
+métiers; mais je dois avouer que je n'ai rien surpris de
suspect dans ses actes, et je crois qu'il avait seulement l'amour
-immod&eacute;r&eacute; des dominos, passion &agrave; laquelle il
-se livrait dans un caf&eacute; voisin, qui s'appelait et
-s'appelle encore: _A la Promenade de V&eacute;nus._ Je n'ais
+immodéré des dominos, passion à laquelle il
+se livrait dans un café voisin, qui s'appelait et
+s'appelle encore: _A la Promenade de Vénus._ Je n'ais
jamais pu passer devant cet endroit sans imaginer que j'allais
-d&eacute;barquer &agrave; Paphos ou &agrave; Amathonte.</p>
+débarquer à Paphos ou à Amathonte.</p>
<p>--Monsieur, me disait souvent M. Delavigne avec
-m&eacute;lancolie, il n'y a vraiment qu'un emploi pour lequel je
+mélancolie, il n'y a vraiment qu'un emploi pour lequel je
ne me sente aucune disposition: c'est celui que j'exerce! Rien ne
-m'ennuie plus que de faire un "complet", ou m&ecirc;me une barbe,
-et &agrave; la seule id&eacute;e d'un shampoing, sauf votre
-respect, le coeur me l&egrave;ve de d&eacute;go&ucirc;t!</p>
+m'ennuie plus que de faire un "complet", ou même une barbe,
+et à la seule idée d'un shampoing, sauf votre
+respect, le coeur me lève de dégoût!</p>
<p>--Aviez-vous une autre vocation, monsieur Delavigne?</p>
-<p>--Aucune, monsieur Salerne, mais j'aimerais assez &ecirc;tre
-souffleur &agrave; la Com&eacute;die-Fran&ccedil;aise, ou, sauf
+<p>--Aucune, monsieur Salerne, mais j'aimerais assez être
+souffleur à la Comédie-Française, ou, sauf
votre respect, greffier du tribunal. Je crois que, dans ce
-m&eacute;tier-l&agrave;, on a un costume &eacute;tonnant, avec de
+métier-là, on a un costume étonnant, avec de
l'hermine qui pend quelque part. Il me plairait aussi beaucoup
-d'&ecirc;tre po&egrave;te comme cet &eacute;crivain dont je porte
-le nom, para&icirc;t-il, et qui &eacute;tait peut-&ecirc;tre un
-de mes anc&ecirc;tres...</p>
+d'être poète comme cet écrivain dont je porte
+le nom, paraît-il, et qui était peut-être un
+de mes ancêtres...</p>
-<p>--Po&egrave;te, monsieur Delavigne? Peste! Vous voici bien
+<p>--Poète, monsieur Delavigne? Peste! Vous voici bien
ambitieux!</p>
<p>--Monsieur Salerne croit-il que je suis insensible? Non, non,
-on peut &ecirc;tre coiffeur et avoir ses d&eacute;ceptions, ses
-d&eacute;sillusions, tout comme un autre. Nous habitons un monde,
-monsieur, o&ugrave; le coeur n'a pas sa r&eacute;compense!</p>
+on peut être coiffeur et avoir ses déceptions, ses
+désillusions, tout comme un autre. Nous habitons un monde,
+monsieur, où le coeur n'a pas sa récompense!</p>
<p>On le voit, je prenais plaisir aux propos de M. Delavigne.
Sous cette fleur de bonne compagnie, qui leur donnait tant de
charme, je retrouvais un type en quelque sorte national,
-sentencieux, aimant &agrave; moraliser, vaniteux, au moment
-m&ecirc;me qu'il m&eacute;prisait le plus son caract&egrave;re et
-son &eacute;tat; avec cela, sentimental et toujours
-d&eacute;&ccedil;u par quelque chose. Deux ou trois journaux
-tra&icirc;naient dans sa boutique, dont j'ai su depuis qu'il ne
+sentencieux, aimant à moraliser, vaniteux, au moment
+même qu'il méprisait le plus son caractère et
+son état; avec cela, sentimental et toujours
+déçu par quelque chose. Deux ou trois journaux
+traînaient dans sa boutique, dont j'ai su depuis qu'il ne
lisait que les renseignements mondains.</p>
<p>--Monsieur Salerne, me disait-il, voyez-vous, ce que j'aurais
-aim&eacute; dans la vie, moi, c'est la soci&eacute;t&eacute; des
-gens du monde. Je n'&eacute;tais pas n&eacute; pour remplir un
-r&ocirc;le social aussi infime.</p>
+aimé dans la vie, moi, c'est la société des
+gens du monde. Je n'étais pas né pour remplir un
+rôle social aussi infime.</p>
-<p>Et il r&eacute;p&eacute;tait comme un morceau po&eacute;tique,
-comme le refrain d'une romance, un &eacute;cho recueilli dans _le
-Gaulois_ ou dans _Excelsior:_ "Grand bal hier donn&eacute; chez
+<p>Et il répétait comme un morceau poétique,
+comme le refrain d'une romance, un écho recueilli dans _le
+Gaulois_ ou dans _Excelsior:_ "Grand bal hier donné chez
la princesse Lannes..."<br>
- Ses distractions &eacute;taient honn&ecirc;tes il se plaisait
-&agrave; passer la soir&eacute;e au cin&eacute;ma ou au
-caf&eacute;-concert. Et souvent, en me faisant la barbe, me
+ Ses distractions étaient honnêtes il se plaisait
+à passer la soirée au cinéma ou au
+café-concert. Et souvent, en me faisant la barbe, me
chantait-il quelque couplet tendre ou galant, d'une voix juste,
mais un peu chevrotante. Le printemps venu, chaque dimanche, il
courait la banlieue, sans doute avec d'aimables personnes, dont
il n'osait pas me parler autrement que par des allusions
-myst&eacute;rieuses; et le lundi, je voyais sa boutique toute
-fleurie de ces grandes branches de lilas, que la poussi&egrave;re
-et les cahots du chemin de fer ont frip&eacute;es et qui
+mystérieuses; et le lundi, je voyais sa boutique toute
+fleurie de ces grandes branches de lilas, que la poussière
+et les cahots du chemin de fer ont fripées et qui
pendent.</p>
<p>--J'ai la superstition du lilas, me confiait-il alors, celle
du muguet aussi. Quand j'en cueille, - et je sais ce que les
-d&eacute;sillusions ont de plus amer, monsieur, - eh bien! je ne
+désillusions ont de plus amer, monsieur, - eh bien! je ne
peux pas croire que l'amour ne finira pas par me rendre heureux!
-J'ai un ami &agrave; _La Promenade de V&eacute;nus,_ qui me
+J'ai un ami à _La Promenade de Vénus,_ qui me
raille quand je parle ainsi, mais est-ce un mal que de garder sa
pointe d'illusion? Je peux vous avouer cela, n'est-ce pas?
-Monsieur, car je vous connais bien, malgr&eacute; votre
-r&eacute;serve, vous &ecirc;tes un d&eacute;licat comme moi!</p>
+Monsieur, car je vous connais bien, malgré votre
+réserve, vous êtes un délicat comme moi!</p>
-<p>Avouez-le, comment n'euss&eacute;-je pas &eacute;t&eacute;
-flatt&eacute; par une telle appr&eacute;ciation?</p>
+<p>Avouez-le, comment n'eussé-je pas été
+flatté par une telle appréciation?</p>
-<p>Le jour m&ecirc;me o&ugrave; elle me fut faite, je rencontrai
-pour la premi&egrave;re fois M. Val&egrave;re Bouldouyr.</p>
+<p>Le jour même où elle me fut faite, je rencontrai
+pour la première fois M. Valère Bouldouyr.</p>
<p> </p>
@@ -267,182 +267,182 @@ pour la premi&egrave;re fois M. Val&egrave;re Bouldouyr.</p>
Portrait d'un homme inactuel.</h3>
<p><br>
- <i>"La m&eacute;ditation a perdu toute sa dignit&eacute; de
-forme; on a tourn&eacute; en ridicule le c&eacute;r&eacute;monial
-et l'attitude solennelle de celui qui r&eacute;fl&eacute;chit, et
-l'on ne tol&eacute;rerait plus un homme sage du vieux style.<br>
+ <i>"La méditation a perdu toute sa dignité de
+forme; on a tourné en ridicule le cérémonial
+et l'attitude solennelle de celui qui réfléchit, et
+l'on ne tolérerait plus un homme sage du vieux style."<br>
Nietzsche.</i></p>
<p><br>
- J'&eacute;tais, en effet, assis dans la boutique de M.
-Delavigne, ligot&eacute; comme un prisonnier par les noeuds d'une
+ J'étais, en effet, assis dans la boutique de M.
+Delavigne, ligoté comme un prisonnier par les noeuds d'une
serviette si humide qu'elle risquait fort de me donner des
-rhumatismes, et mon ge&ocirc;lier jouait &agrave; faire pousser
-sur mes joues une mousse de plus en plus l&eacute;g&egrave;re,
-quand la sonnette de l'&eacute;tablissement, qui avait, je ne
+rhumatismes, et mon geôlier jouait à faire pousser
+sur mes joues une mousse de plus en plus légère,
+quand la sonnette de l'établissement, qui avait, je ne
sais pourquoi, un timbre rustique, tinta doucement. Mon regard
-plongeait dans la glace qui faisait face &agrave; la porte. Je
+plongeait dans la glace qui faisait face à la porte. Je
vis entrer un personnage qui me parut curieux, au premier abord,
sans que je comprisse exactement pourquoi.</p>
-<p>Il &eacute;tait corpulent, de taille moyenne, d'aspect un peu
-lourd. Son front bomb&eacute;, ses petits yeux vifs, se joues
-rondes et creus&eacute;es d'une fossette, son nez pointu aux
-narines vibrantes, une l&egrave;vre ras&eacute;e, un collier de
-barbe qui grisonnait, me rappel&egrave;rent tr&egrave;s vite un
+<p>Il était corpulent, de taille moyenne, d'aspect un peu
+lourd. Son front bombé, ses petits yeux vifs, se joues
+rondes et creusées d'une fossette, son nez pointu aux
+narines vibrantes, une lèvre rasée, un collier de
+barbe qui grisonnait, me rappelèrent très vite un
visage bien connu; mais il y avait dans ses traits quelque chose
-d'amollli, de l&acirc;che, de d&eacute;tendu. L'inconnu
-ressemblait certainement &agrave; Stendhal, mais &agrave; un
-Stendhal en d&eacute;calcomanie. Il portait un vieux feutre sans
-fra&icirc;cheur et un gros pardessus bourru, de couleur marron,
-qui laissait voir un col mou et une cravate us&eacute;e, mais
-dont les couleurs autrefois vives r&eacute;v&eacute;laient
-d'anciennes pr&eacute;tentions. Il s'assit dans un coin,
-apr&egrave;s avoir &eacute;chang&eacute; avec M. Delavigne un
+d'amollli, de lâche, de détendu. L'inconnu
+ressemblait certainement à Stendhal, mais à un
+Stendhal en décalcomanie. Il portait un vieux feutre sans
+fraîcheur et un gros pardessus bourru, de couleur marron,
+qui laissait voir un col mou et une cravate usée, mais
+dont les couleurs autrefois vives révélaient
+d'anciennes prétentions. Il s'assit dans un coin,
+après avoir échangé avec M. Delavigne un
salut cordial. Au bout d'un moment, le voyant
-d&eacute;soeuvr&eacute;, le coiffeur lui offrit un journal.</p>
+désoeuvré, le coiffeur lui offrit un journal.</p>
<p>Mais le client refusa majestueusement cette proposition:</p>
<p>--Vous savez bien, dit-il, que je ne lis jamais de journaux,
jamais! Pourquoi faire? Je n'ignore pas grand'chose des
turpitudes qui peuvent se passer dans ce bas-monde. En quoi
-pourraient-elles m'int&eacute;resser?... Vous, monsieur
-Delavigne, voulez-vous me dire ce qui vous int&eacute;resse dans
+pourraient-elles m'intéresser?... Vous, monsieur
+Delavigne, voulez-vous me dire ce qui vous intéresse dans
un journal?</p>
<p>--Mais les crimes, par exemple, dit M. Delavigne,
-d&eacute;contenanc&eacute;.</p>
+décontenancé.</p>
-<p>--Les crimes? Ils sont d&eacute;j&agrave; tous dans la Bible!
-Ils ne varient que par le nom de la localit&eacute; o&ugrave; ils
-ont &eacute;t&eacute; commis.</p>
+<p>--Les crimes? Ils sont déjà tous dans la Bible!
+Ils ne varient que par le nom de la localité où ils
+ont été commis.</p>
<p>--La politique...</p>
-<p>--La politique? Parlez-vous s&eacute;rieusement, monsieur
-Delavigne? La politique? Vous tenez sinc&egrave;rement &agrave;
-savoir par quel proc&eacute;d&eacute; vous serez tracass&eacute;,
-vol&eacute;, martyris&eacute; et r&eacute;duit en esclavage? Moi,
-&ccedil;a m'est &eacute;gal! Les moutons ne seront jamais tondus
-que par les bergers. Maintenant, si vous pr&eacute;f&eacute;rez
-un berger qui porte un nom de famille &agrave; un berger qui
-porte un num&eacute;ro, c'est votre affaire. Une affaire purement
+<p>--La politique? Parlez-vous sérieusement, monsieur
+Delavigne? La politique? Vous tenez sincèrement à
+savoir par quel procédé vous serez tracassé,
+volé, martyrisé et réduit en esclavage? Moi,
+ça m'est égal! Les moutons ne seront jamais tondus
+que par les bergers. Maintenant, si vous préférez
+un berger qui porte un nom de famille à un berger qui
+porte un numéro, c'est votre affaire. Une affaire purement
personnelle, monsieur Delavigne, ne l'oublions pas!</p>
-<p>--Enfin, j'aime &agrave; savoir ce qui se passe!</p>
+<p>--Enfin, j'aime à savoir ce qui se passe!</p>
-<p>--Moi aussi! Ou plut&ocirc;t, j'aimerais &agrave; savoir ce
+<p>--Moi aussi! Ou plutôt, j'aimerais à savoir ce
qui se passe, s'il se passait quelque chose. Mais il ne se passe
rien, vous entendez bien, rien!</p>
-<p>Il s'enfon&ccedil;a de nouveau dans sa m&eacute;ditation, et
+<p>Il s'enfonça de nouveau dans sa méditation, et
M. Delavigne me fit plusieurs petits signes du coin de l'oeil,
-pour me signaler qu'il avait affaire &agrave; un original, un
+pour me signaler qu'il avait affaire à un original, un
fameux original! Je m'en apercevais, parbleu! Bien.</p>
-<p>Je clignai de la paupi&egrave;re &agrave; mon tour, afin
-d'engager M. Delavigne &agrave; reprendre sa conversation avec le
+<p>Je clignai de la paupière à mon tour, afin
+d'engager M. Delavigne à reprendre sa conversation avec le
faux Stendhal.</p>
-<p>Apr&egrave;s quelques instants de silence, le coiffeur
-d&eacute;buta ainsi:</p>
+<p>Après quelques instants de silence, le coiffeur
+débuta ainsi:</p>
-<p>--Si vous ne vous int&eacute;ressez pas aux journaux, ni aux
-crimes, ni &agrave; la politique, monsieur Bouldouyr, &agrave;
-quoi donc vous int&eacute;ressez-vous?</p>
+<p>--Si vous ne vous intéressez pas aux journaux, ni aux
+crimes, ni à la politique, monsieur Bouldouyr, à
+quoi donc vous intéressez-vous?</p>
-<p>Bouldouyr ne r&eacute;pondit pas tout de suite. Il nous
+<p>Bouldouyr ne répondit pas tout de suite. Il nous
regardait alternativement, le coiffeur et moi. Puis un sourire de
-m&eacute;pris doucement apitoy&eacute; erra sur ses l&egrave;vres
+mépris doucement apitoyé erra sur ses lèvres
gourmandes.</p>
-<p>--Vous, monsieur Delavigne, vous aimez &agrave; jouer aux
-dominos &agrave; _La Promenade de V&eacute;nus,_ vous ne
-d&eacute;daignez pas le cin&eacute;ma et vous nourrissez, chaque
+<p>--Vous, monsieur Delavigne, vous aimez à jouer aux
+dominos à _La Promenade de Vénus,_ vous ne
+dédaignez pas le cinéma et vous nourrissez, chaque
printemps, une passion nouvelle pour quelque aimable nymphe du
-quartier. Si j'avais n'importe lequel de ces go&ucirc;ts
-charmants, vous pourriez appr&eacute;cier ce qui
-m'int&eacute;resse, mais la v&eacute;rit&eacute; me force
-&agrave; confesser que tout cela m'est souverainement
-indiff&eacute;rent. Presque tout d'ailleurs m'est
-indiff&eacute;rent, et ce qui me passionne, moi, n'a de
+quartier. Si j'avais n'importe lequel de ces goûts
+charmants, vous pourriez apprécier ce qui
+m'intéresse, mais la vérité me force
+à confesser que tout cela m'est souverainement
+indifférent. Presque tout d'ailleurs m'est
+indifférent, et ce qui me passionne, moi, n'a de
signification pour personne.</p>
-<p>--J'ai connu un philat&eacute;liste qui raisonnait &agrave;
-peu pr&egrave;s comme vous.</p>
+<p>--J'ai connu un philatéliste qui raisonnait à
+peu près comme vous.</p>
-<p>--Un philat&eacute;liste! S'&eacute;cria M. Bouldouyr, qui
-devint soudain rouge de col&egrave;re, je vous prie, n'est-ce
-pas, de ne pas me confondre avec un imb&eacute;cile de cette
-sorte! Un philat&eacute;liste! Pourquoi pas un conchyliologue,
-puisque vous y &ecirc;tes?</p>
+<p>--Un philatéliste! S'écria M. Bouldouyr, qui
+devint soudain rouge de colère, je vous prie, n'est-ce
+pas, de ne pas me confondre avec un imbécile de cette
+sorte! Un philatéliste! Pourquoi pas un conchyliologue,
+puisque vous y êtes?</p>
<p>--Je vous demande pardon, monsieur, je ne croyais pas vous
-f&acirc;cher...</p>
+fâcher...</p>
<p>--C'est bon, c'est bon, dit M. Bouldouyr, en se levant. Je
-vais prendre l'air, je reviendrai tant&ocirc;t.</p>
+vais prendre l'air, je reviendrai tantôt.</p>
<p>Et il sortit en faisant claquer la porte.</p>
-<p>--Il est un petit peu piqu&eacute;, dit M. Delavigne, en
-souriant. Mais ce n'est pas un m&eacute;chant homme. Il s'appelle
-Val&egrave;re Bouldouyr. Un dr&ocirc;le de nom, n'est ce pas? Et
-puis, vous savez quand il dit que rien ne l'int&eacute;resse, il
-se moque de nous. Il se prom&egrave;ne souvent au Palais-Royal
-avec une jeunesse, qui a l'air joliment agr&eacute;able. Et vous
-savez, ajouta indiscr&egrave;tement M. Delavigne, en se penchant
+<p>--Il est un petit peu piqué, dit M. Delavigne, en
+souriant. Mais ce n'est pas un méchant homme. Il s'appelle
+Valère Bouldouyr. Un drôle de nom, n'est ce pas? Et
+puis, vous savez quand il dit que rien ne l'intéresse, il
+se moque de nous. Il se promène souvent au Palais-Royal
+avec une jeunesse, qui a l'air joliment agréable. Et vous
+savez, ajouta indiscrètement M. Delavigne, en se penchant
vers mon oreille, il est plus vieux qu'il n'en a l'air. C'est moi
qui lui ai fourni son postiche et la lotion avec laquelle il
-noircit &agrave; demi sa barbe, qui est toute blanche...</p>
+noircit à demi sa barbe, qui est toute blanche...</p>
-<p>Ces d&eacute;tails me g&ecirc;n&egrave;rent un peu. Je
-demandai &agrave; m. Delavigne &agrave; quoi M. Bouldouyr
-&eacute;tait occup&eacute;.</p>
+<p>Ces détails me gênèrent un peu. Je
+demandai à m. Delavigne à quoi M. Bouldouyr
+était occupé.</p>
-<p>--A rien, c'est un ancien employ&eacute; du minist&egrave;re
-de la Marine. Maintenant il est &agrave; la retraite.</p>
+<p>--A rien, c'est un ancien employé du ministère
+de la Marine. Maintenant il est à la retraite.</p>
<p>Je quittai la boutique de M. Delavigne. Je croisai M.
Bouldouyr, qui s'acheminait de nouveau vers elle. Il marchait
-lourdement, et il me parut vo&ucirc;t&eacute;, mais
-peut-&ecirc;tre &eacute;tait-ce l'influence du coiffeur qui me le
+lourdement, et il me parut voûté, mais
+peut-être était-ce l'influence du coiffeur qui me le
faisait voir ainsi.</p>
<p><br>
Je gagnai le Palais-Royal et je traversai le jardin.
-C'&eacute;tait un jour de printemps. Le paulownia noir et tordu
-portait comme un madr&eacute;pore ses fleurs vivantes et qui
-durent si peu. Un gros pigeon gris reposait sur la t&ecirc;te de
-l'&eacute;ph&egrave;be qui joue de la fl&ucirc;te. Camille
-Desmoulins, v&ecirc;tu de sa redingote de bronze,
-commen&ccedil;ait la R&eacute;volution en s'attaquant d'abord aux
+C'était un jour de printemps. Le paulownia noir et tordu
+portait comme un madrépore ses fleurs vivantes et qui
+durent si peu. Un gros pigeon gris reposait sur la tête de
+l'éphèbe qui joue de la flûte. Camille
+Desmoulins, vêtu de sa redingote de bronze,
+commençait la Révolution en s'attaquant d'abord aux
chaises.</p>
<p>En regardant machinalement ces choses habituelles, je songeais
-&agrave; Val&egrave;re Bouldouyr. Son nom ne m'&eacute;tait pas
-inconnu, mais o&ugrave; l'avais-je entendu
-d&eacute;j&agrave;?</p>
+à Valère Bouldouyr. Son nom ne m'était pas
+inconnu, mais où l'avais-je entendu
+déjà?</p>
-<p>J'eus soudain un souvenir pr&eacute;cis, et, montant chez moi
+<p>J'eus soudain un souvenir précis, et, montant chez moi
je fouillai dans une vieille armoire, pleine de livres
-oubli&eacute;s; j'en tirai bient&ocirc;t deux minces plaquettes:
-l'une s'appelait _l'Embarquement pour Thul&eacute;,_ l'autre, _le
-Jardin des Cent Iris._ Toutes deux, sign&eacute;es Val&egrave;re
-Bouldouyr. La premi&egrave;re avait paru en 1887, la seconde en
-1890. Il &eacute;tait &eacute;vident qu'apr&egrave;s cette double
-promesse M. Bouldouyr avait renonc&eacute; aux Muses.</p>
-
-<p>J'ouvris un de ces livrets poussi&eacute;reux. Je lus au
+oubliés; j'en tirai bientôt deux minces plaquettes:
+l'une s'appelait _l'Embarquement pour Thulé,_ l'autre, _le
+Jardin des Cent Iris._ Toutes deux, signées Valère
+Bouldouyr. La première avait paru en 1887, la seconde en
+1890. Il était évident qu'après cette double
+promesse M. Bouldouyr avait renoncé aux Muses.</p>
+
+<p>J'ouvris un de ces livrets poussiéreux. Je lus au
hasard, ces quelques vers:<br>
</p>
<blockquote>
<p><br>
- _Sous un ciel qui se meurt comme l'oiseau Ph&eacute;nix<br>
- La barque d'or &eacute;veille un chagrin de vitrail,<br>
- Sur l'eau noire qui glisse et qui coule &agrave; son Styx,<br>
+ _Sous un ciel qui se meurt comme l'oiseau Phénix<br>
+ La barque d'or éveille un chagrin de vitrail,<br>
+ Sur l'eau noire qui glisse et qui coule à son Styx,<br>
Et Watteau, tout argent, se tient au gouvernail!_</p>
</blockquote>
@@ -450,241 +450,241 @@ hasard, ces quelques vers:<br>
<blockquote>
<p>_Rien, Madame, si ce n'est l'ombre<br>
- D'un masque de roses tomb&eacute;,<br>
+ D'un masque de roses tombé,<br>
Ne saurait rendre un coeur plus sombre<br>
- Que ce ciel par vous d&eacute;rob&eacute;!_<br>
+ Que ce ciel par vous dérobé!_<br>
</p>
</blockquote>
-<p>Je souris avec m&eacute;lancolie. Quelque chose de charmant,
-la jeunesse d'un po&egrave;te, s'&eacute;tait donc jou&eacute;e
-jadis autour de ce vieil homme &agrave; perruque! Qu'en
-restait-il aujourd'hui chez ce roquentin col&eacute;reux, qui
-s'offusquait des railleries de son coiffeur? H&eacute;las! Je le
+<p>Je souris avec mélancolie. Quelque chose de charmant,
+la jeunesse d'un poète, s'était donc jouée
+jadis autour de ce vieil homme à perruque! Qu'en
+restait-il aujourd'hui chez ce roquentin coléreux, qui
+s'offusquait des railleries de son coiffeur? Hélas! Je le
voyais bien, M. Bouldouyr n'avait pas eu cette force dans
-l'expression qui permet seule aux po&egrave;tes de durer, ni ce
-pouvoir de m&ucirc;rir sa pens&eacute;e, qui transforme un jour
-en &eacute;crivain le d&eacute;licieux joueur de fl&ucirc;te, qui
-accordait son instrument aux oiseaux du matin. Midi &eacute;tait
-venu, puis le soir. Et j'&eacute;tais sans doute aujourd'hui le
-seul lecteur qui cherch&acirc;t &agrave; deviner une
-pens&eacute;e confuse dans les rythmes incertains de
-_l'Embarquement pour Thul&eacute;!_</p>
-
-<p>Pauvre Val&egrave;re Bouldouyr! J'avais bien voulu savoir ce
-qu'il pensait lui-m&ecirc;me aujourd'hui de sa grandeur
-pass&eacute;e et de sa d&eacute;cadence actuelle. Mais il
-&eacute;tait peu probable que je dusse le rencontrer jamais,
-sinon peut-&ecirc;tre de loin en loin dans l'antre bizarre de M.
-Delavigne, et cela n'&eacute;tait pas suffisant pour cr&eacute;er
-une intimit&eacute; entre nous.</p>
+l'expression qui permet seule aux poètes de durer, ni ce
+pouvoir de mûrir sa pensée, qui transforme un jour
+en écrivain le délicieux joueur de flûte, qui
+accordait son instrument aux oiseaux du matin. Midi était
+venu, puis le soir. Et j'étais sans doute aujourd'hui le
+seul lecteur qui cherchât à deviner une
+pensée confuse dans les rythmes incertains de
+_l'Embarquement pour Thulé!_</p>
+
+<p>Pauvre Valère Bouldouyr! J'avais bien voulu savoir ce
+qu'il pensait lui-même aujourd'hui de sa grandeur
+passée et de sa décadence actuelle. Mais il
+était peu probable que je dusse le rencontrer jamais,
+sinon peut-être de loin en loin dans l'antre bizarre de M.
+Delavigne, et cela n'était pas suffisant pour créer
+une intimité entre nous.</p>
<p> </p>
<h2 style="text-align: center;">CHAPITRE III</h2>
-<h3 style="text-align: center;">O&ugrave; l'on passe rapidement de ce qui est
+<h3 style="text-align: center;">Où l'on passe rapidement de ce qui est
a ce qui n'est pas.</h3>
<p><br>
- <i>"La vie et les r&ecirc;ves sont les feuillets d'un livre
+ <i>"La vie et les rêves sont les feuillets d'un livre
unique."<br>
Schopenhauer.</i></p>
<p><br>
- L'image de Val&egrave;re Bouldouyr avait frapp&eacute; mon
-esprit plus profond&eacute;ment sans doute que je ne l'avais
-suppos&eacute; tout d'abord, car, pendant la nuit, elle revint
-&agrave; diverses reprises traverser mes songes.</p>
-
-<p>Tant&ocirc;t, couch&eacute; sur une berge, je regardais une
-barque descendre la rivi&egrave;re; elle contenait une grande
-quantit&eacute; de perruques et de t&ecirc;tes de cire. L'homme
+ L'image de Valère Bouldouyr avait frappé mon
+esprit plus profondément sans doute que je ne l'avais
+supposé tout d'abord, car, pendant la nuit, elle revint
+à diverses reprises traverser mes songes.</p>
+
+<p>Tantôt, couché sur une berge, je regardais une
+barque descendre la rivière; elle contenait une grande
+quantité de perruques et de têtes de cire. L'homme
qui se tenait au gouvernail s'enroulait gracieusement dans une
cape bleu de ciel et portait coquettement un tricorne noir. En
-passant devant moi, il s'inclinait profond&eacute;ment, et je
-reconnaissais alors Val&egrave;re Bouldouyr, mais un Bouldouyr
+passant devant moi, il s'inclinait profondément, et je
+reconnaissais alors Valère Bouldouyr, mais un Bouldouyr
centenaire et dont une barbe d'argent tombait sur la
poitrine.</p>
-<p>Tant&ocirc;t, au contraire, il me paraissait toute jeune, et
+<p>Tantôt, au contraire, il me paraissait tout jeune, et
il me faisait signe de monter avec lui, dans une voiture qui
-traversait la rue de Rivoli. Mais, &agrave; peine &eacute;tais-je
-assis &agrave; son c&ocirc;t&eacute; que le mis&eacute;rable
-cheval qui tra&icirc;nait le fiacre grandissait soudain, il se
-mettait &agrave; galoper furieusement en frappant le pav&eacute;
+traversait la rue de Rivoli. Mais, à peine étais-je
+assis à son côté que le misérable
+cheval qui traînait le fiacre grandissait soudain, il se
+mettait à galoper furieusement en frappant le pavé
de ses larges sabots, qui me paraissaient larges, mous et
-palm&eacute;s comme les pattes d'un canard. Puis deux ailes de
-chauve-souris jaillirent de ses flancs couleur de nu&eacute;e, et
-s'&eacute;levant au-dessus du sol, la b&ecirc;te apocalyptique
-commen&ccedil;a de nous entra&icirc;ner &agrave; travers les
-branches extr&ecirc;mes d'une for&ecirc;t.</p>
+palmés comme les pattes d'un canard. Puis deux ailes de
+chauve-souris jaillirent de ses flancs couleur de nuée, et
+s'élevant au-dessus du sol, la bête apocalyptique
+commença de nous entraîner à travers les
+branches extrêmes d'une forêt.</p>
-<p>--O&ugrave; me menez-vous? Criai-je, &eacute;pouvant&eacute;,
-&agrave; Bouldouyr.</p>
+<p>--Où me menez-vous? criai-je, épouvanté,
+à Bouldouyr.</p>
<p>Mais mon compagnon ricanait dans sa barbe et
-r&eacute;p&eacute;tait tout bas:</p>
+répétait tout bas:</p>
<p>_Rien, Madame, si ce n'est l'ombre<br>
- D'un masque de roses tomb&eacute;..._</p>
+ D'un masque de roses tombé..._</p>
-<p>Je re&ccedil;us aussit&ocirc;t apr&egrave;s un choc terrible,
-la voiture, heurtant un tronc d'arbre, vola en &eacute;clats, et
-je me retrouvai dans mon lit, inond&eacute; de sueur.</p>
+<p>Je reçus aussitôt après un choc terrible,
+la voiture, heurtant un tronc d'arbre, vola en éclats, et
+je me retrouvai dans mon lit, inondé de sueur.</p>
-<p>--Diable de Bouldouyr! Pensai-je. Qui m'aurait dit que son
-innocente pr&eacute;sence p&ucirc;t contenir tant de
+<p>--Diable de Bouldouyr! pensai-je. Qui m'aurait dit que son
+innocente présence pût contenir tant de
cauchemars?</p>
-<p>Le jour suivant, j'aurais peut-&ecirc;tre song&eacute;
-&agrave; m'&eacute;tonner de la survivance anormale de ce
+<p>Le jour suivant, j'aurais peut-être songé
+à m'étonner de la survivance anormale de ce
souvenir, mais j'en fus distrait par le rendez-vous que j'avais
-donn&eacute; &agrave; Victor Agniel.</p>
+donné à Victor Agniel.</p>
-<p>A midi pr&eacute;cis, il m'attendait dans un restaurant que je
-lui avais indiqu&eacute;. C'&eacute;tait un de ces gargotes,
-situ&eacute;es en contrebas de la rue de Montpensier, dans
+<p>A midi précis, il m'attendait dans un restaurant que je
+lui avais indiqué. C'était une de ces gargotes,
+situées en contrebas de la rue de Montpensier, dans
lesquelles on descend par cinq ou six marches et qui sont grandes
-comme un billard. Celle-ci n'avait gu&egrave;re que deux ou trois
-clients, que l'on retrouvait &agrave; toute heure et qui
-semblaient &eacute;trangement inoccup&eacute;s. Nous
-&eacute;changions, quand j'entrais, des salutations amicales,
-mais nous ne savions gu&egrave;re que nos noms:</p>
+comme un billard. Celle-ci n'avait guère que deux ou trois
+clients, que l'on retrouvait à toute heure et qui
+semblaient étrangement inoccupés. Nous
+échangions, quand j'entrais, des salutations amicales,
+mais nous ne savions guère que nos noms:</p>
<p>--Bonjour, monsieur Cassignol; bonjour, monsieur Fendre...</p>
<p>--Bonjour, bonjour, monsieur Salerne!</p>
-<p>La patronne de l'&eacute;tablissement venait me serrer la
-main; pour moi, elle soignait sp&eacute;cialement sa cuisine de
-vieille Bourguignonne, habitu&eacute;e aux repas lentement
-mijot&eacute;s et aux savantes sauces. Bref, cette mani&egrave;re
-de cave &eacute;tait un des rares endroits du monde o&ugrave;
-l'on pr&icirc;t en consid&eacute;ration ma ch&eacute;tive
-personnalit&eacute;.</p>
+<p>La patronne de l'établissement venait me serrer la
+main; pour moi, elle soignait spécialement sa cuisine de
+vieille Bourguignonne, habituée aux repas lentement
+mijotés et aux savantes sauces. Bref, cette manière
+de cave était un des rares endroits du monde où
+l'on prît en considération ma chétive
+personnalité.</p>
-<p>--Mon cher parrain, me dit Victor Agniel, en d&eacute;pliant
+<p>--Mon cher parrain, me dit Victor Agniel, en dépliant
sa serviette, je suis content de moi. Aujourd'hui, j'ai eu le
-sentiment que j'&eacute;tais vraiment plus raisonnable que
+sentiment que j'étais vraiment plus raisonnable que
jamais!</p>
<p>Victor Agniel n'est pas mon filleul, car je n'ai pas beaucoup
-plus d'ann&eacute;es que lui, - une quinzaine, &agrave; peine, -
-mais nos deux familles &eacute;tant li&eacute;es depuis bien
+plus d'années que lui, - une quinzaine, à peine, -
+mais nos deux familles étant liées depuis bien
longtemps et son vrai parrain, en voyage au moment de sa
-naissance, ce fut moi qui le rempla&ccedil;ai et qui tins sur les
-fonts baptismaux ce grand gar&ccedil;on robuste, qui mange en ce
-moment de si bel app&eacute;tit.</p>
+naissance, ce fut moi qui le remplaçai et qui tins sur les
+fonts baptismaux ce grand garçon robuste, qui mange en ce
+moment de si bel appétit.</p>
<p>--Eh bien, lui dis-je, qu'as-tu fait de si raisonnable?</p>
<p>--Vous vous rappelez, me confia-t-il, que je vous ai entretenu
-de mes perplexit&eacute;s au sujet de Mlle Dufraise; elle est
-jolie, elle me pla&icirc;t, je lui plais, ses parents me voient
-d'un bon oeil, et ils ne sont pas sans poss&eacute;der un petit
-avoir. Tout &eacute;tait donc pour le mieux. Mais, l'autre soir,
-nous &eacute;tions ensemble &agrave; Saint-Cloud, dans une villa
-qui appartient &agrave; un de ses oncles. Je ne sais ce qui lui a
-pris, peut-&ecirc;tre le clair de lune lui a-t-il tourn&eacute;
-la t&ecirc;te. Quoi qu'il en soit, elle m'a tenu sur le mariage,
+de mes perplexités au sujet de Mlle Dufraise; elle est
+jolie, elle me plaît, je lui plais, ses parents me voient
+d'un bon oeil, et ils ne sont pas sans posséder un petit
+avoir. Tout était donc pour le mieux. Mais, l'autre soir,
+nous étions ensemble à Saint-Cloud, dans une villa
+qui appartient à un de ses oncles. Je ne sais ce qui lui a
+pris, peut-être le clair de lune lui a-t-il tourné
+la tête. Quoi qu'il en soit, elle m'a tenu sur le mariage,
sur l'amour, les propos les plus absurdes. Elle m'a dit qu'elle
avait un grand besoin de tendresse, qu'elle se sentait seule dans
-la vie et que personne ne lui &eacute;tait aussi sympathique que
+la vie et que personne ne lui était aussi sympathique que
moi, mais qu'elle me priait de lui parler comme un
-v&eacute;ritable amoureux et de ne pas l'entretenir tout le temps
-des affaires de l'&eacute;tude et de mes projets d'avenir.</p>
+véritable amoureux et de ne pas l'entretenir tout le temps
+des affaires de l'étude et de mes projets d'avenir.</p>
-<p>--Trouves-tu &agrave; redire &agrave; cela?</p>
+<p>--Trouves-tu à redire à cela?</p>
-<p>--Mon cher parrain, s'&eacute;cria Victor Agniel, tr&egrave;s
-excit&eacute;, regardez-moi! Ai-je l'air d'un Don Juan, d'un
+<p>--Mon cher parrain, s'écria Victor Agniel, très
+excité, regardez-moi! Ai-je l'air d'un Don Juan, d'un
officier de gendarmerie ou d'un cabotin? Je suis un modeste clerc
-de notaire, employ&eacute; dans l'&eacute;tude de ma&icirc;tre
-Racuir, jusqu'au moment o&ugrave; la mort de mon oncle
-Planavergne me permettra d'en acheter une &agrave; mon tour et de
+de notaire, employé dans l'étude de maître
+Racuir, jusqu'au moment où la mort de mon oncle
+Planavergne me permettra d'en acheter une à mon tour et de
m'installer en province, avec ma femme et mes enfants. Je n'ai
nullement l'intention, en me mariant, d'accomplir un acte
romanesque, de rouler des yeux blancs et de parler comme une
-devise de marron glac&eacute;. Je suis un homme sens&eacute;,
-moi. Je d&eacute;teste les grands mots, les grands gestes, les
-billeves&eacute;es, je n'ai pas de vague &agrave; l'&acirc;me, je
-ne sais m&ecirc;me pas si j'ai une &acirc;me et je n'en ai cure.
+devise de marron glacé. Je suis un homme sensé,
+moi. Je déteste les grands mots, les grands gestes, les
+billevesées, je n'ai pas de vague à l'âme, je
+ne sais même pas si j'ai une âme et je n'en ai cure.
Mon but, ma vocation dans la vie, sont de passer un bel acte de
-vente, de faire un testament bien r&eacute;gulier; je n'entends
-pas avoir &agrave; l'oreille la serinette d'une femme qui
-r&ecirc;ve, qui a des vapeurs ou qui veut qu'on lui parle
-d'amour... Ce matin, mon bon Pierre, j'ai &eacute;crit une longue
-lettre &agrave; Mlle Dufraise et je lui ai dit qu'il n'y avait
-pas lieu de donner suite &agrave; notre affaire. C'est pourquoi
+vente, de faire un testament bien régulier; je n'entends
+pas avoir à l'oreille la serinette d'une femme qui
+rêve, qui a des vapeurs ou qui veut qu'on lui parle
+d'amour... Ce matin, mon bon Pierre, j'ai écrit une longue
+lettre à Mlle Dufraise et je lui ai dit qu'il n'y avait
+pas lieu de donner suite à notre affaire. C'est pourquoi
je suis si fier de moi. Car enfin, je peux bien vous l'avouer:
personne ne m'a plu autant qu'elle.</p>
-<p>--Eh! lui dis-je, voila, ma foi, qui est joliment
-raisonn&eacute;!</p>
+<p>--Eh! lui dis-je, voilà, ma foi, qui est joliment
+raisonné!</p>
-<p>--Le seul inconv&eacute;nient de la chose, c'est qu'il me
+<p>--Le seul inconvénient de la chose, c'est qu'il me
faudra me pourvoir ailleurs, car je suis de plus en plus
-d&eacute;cid&eacute; &agrave; me marier vite. La sotte vie que
-celle d'un c&eacute;libataire! Mais connaissez-vous rien de plus
+décidé à me marier vite. La sotte vie que
+celle d'un célibataire! Mais connaissez-vous rien de plus
ridicule que de chercher une jeune fille, de lui dire des fadeurs
et de lui faire sa cour, tout cela pour finir bonnement par
-l'&eacute;pouser? Que j'ai de h&acirc;te que ces simagr&eacute;es
+l'épouser? Que j'ai de hâte que ces simagrées
soient finies, que mon oncle Planavergne soit mort et que je sois
-install&eacute;, en province, avec ma femme et mes trois
+installé, en province, avec ma femme et mes trois
enfants!</p>
-<p>--J'aime ta pr&eacute;cision, lui dis-je.</p>
+<p>--J'aime ta précision, lui dis-je.</p>
<p>--Oui, j'aurai trois enfants. Moins ou davantage, ce n'est pas
raisonnable. Par exemple, je ne sais pas comment les appeler.
Tous les noms ont quelque chose ridiculement romanesque, de
-po&eacute;tique, qui m'exasp&egrave;re. Voyez-vous une fille qui
+poétique, qui m'exaspère. Voyez-vous une fille qui
s'appellerait Virginie, ou Juliette, ou Marguerite?</p>
-<p>--Tu choisiras des pr&eacute;noms simples: Marie, par
+<p>--Tu choisiras des prénoms simples: Marie, par
exemple.</p>
-<p>--C'est bien cl&eacute;rical!</p>
+<p>--C'est bien clérical!</p>
<p>--Allons, lui dis-je, tu as le temps de faire ton choix!</p>
<p>Nous nous attardions dans le restaurant minuscule, chauffant
dans notre main un verre de fine-champagne. M. Cassignol
-&eacute;tait d&eacute;j&agrave; parti et d&eacute;j&agrave;
-revenu. Un geai apprivois&eacute;, moqueur et malin, sautait de
+était déjà parti et déjà
+revenu. Un geai apprivoisé, moqueur et malin, sautait de
table en table, en appelant la patronne: "Sophie! Sophie!"</p>
-<p>--Sophie! Murmura Victor. Voil&agrave; qui n'est pas si mal!
-Mon a&icirc;n&eacute;e se nommera Sophie. Ce n'est pas
-pr&eacute;tentieux et &ccedil;a sonne sagement...</p>
+<p>--Sophie! murmura Victor. Voilà qui n'est pas si mal!
+Mon aînée se nommera Sophie. Ce n'est pas
+prétentieux et ça sonne sagement...</p>
-<p>Remontant les marches du seuil, nous suiv&icirc;mes la rue de
-Montpensier. Le soleil y glissait un oeil soup&ccedil;onneux
+<p>Remontant les marches du seuil, nous suivîmes la rue de
+Montpensier. Le soleil y glissait un oeil soupçonneux
entre les hautes maisons noires qui la bordent. Un promeneur
solitaire qui portait un grand chapeau de feutre et un costume
-tr&egrave;s clair s'en allait d'un air &agrave; la fois
-r&ecirc;veur et d&eacute;cid&eacute;. Un chat effray&eacute; fila
-devant lui. Nous entend&icirc;mes sonner la trompe d'une
+très clair s'en allait d'un air à la fois
+rêveur et décidé. Un chat effrayé fila
+devant lui. Nous entendîmes sonner la trompe d'une
auto.</p>
<p>--Mon cher parrain, me dit Victor Agniel, en me quittant, je
-suis tr&egrave;s satisfait d'avoir votre approbation.
-H&eacute;las! Sans cette satan&eacute;e soir&eacute;e au clair de
-lune, j'aurais peut-&ecirc;tre &eacute;pous&eacute; Mlle
-Dufraise, et voyez ce qu'aurait &eacute;t&eacute; ma vie &agrave;
-Saint-Brieuc ou &agrave; Rethel avec une folle qui aurait lu des
+suis très satisfait d'avoir votre approbation.
+Hélas! Sans cette satanée soirée au clair de
+lune, j'aurais peut-être épousé Mlle
+Dufraise, et voyez ce qu'aurait été ma vie à
+Saint-Brieuc ou à Rethel avec une folle qui aurait lu des
romans au lieu de repriser mes chaussettes!</p>
-<p>J'osai mesurer d'un coup d'oeil cet ab&icirc;me de
-d&eacute;solation. Victor en frissonnait encore.</p>
+<p>J'osai mesurer d'un coup d'oeil cet abîme de
+désolation. Victor en frissonnait encore.</p>
-<p>Et je ne sais pourquoi je songeai tout &agrave; coup avec un
-&eacute;lan de sympathie irr&eacute;pressible &agrave;
-l'honn&ecirc;te physionomie de M. Val&egrave;re Bouldouyr.</p>
+<p>Et je ne sais pourquoi je songeai tout à coup avec un
+élan de sympathie irrépressible à
+l'honnête physionomie de M. Valère Bouldouyr.</p>
-<p>Victor Agniel s'&eacute;loignait de moi en
-r&eacute;p&eacute;tant entre ses dents: "Sophie! Sophie!"<br>
+<p>Victor Agniel s'éloignait de moi en
+répétant entre ses dents: "Sophie! Sophie!"<br>
</p>
<p> </p>
@@ -692,236 +692,236 @@ r&eacute;p&eacute;tant entre ses dents: "Sophie! Sophie!"<br>
<h2 style="text-align: center;"><br>
CHAPITRE IV</h2>
-<h3 style="text-align: center;">Dans lequel appara&icirc;t l'insaisissable
-figure qui donnera de l'unit&eacute; &agrave; ce
-r&eacute;cit.</h3>
+<h3 style="text-align: center;">Dans lequel apparaît l'insaisissable
+figure qui donnera de l'unité à ce
+récit.</h3>
<p><br>
- <i>"...brillant dans l'ombre de la seule beaut&eacute;, comme
-les heures divines qui se d&eacute;coupent, avec une
-&eacute;toile au front, sur les fonds bruns des fresques
-d'Herculanum!<br>
- G&eacute;rard De Nerval.</i></p>
+ <i>"...brillant dans l'ombre de la seule beauté, comme
+les heures divines qui se découpent, avec une
+étoile au front, sur les fonds bruns des fresques
+d'Herculanum!"<br>
+ Gérard De Nerval.</i></p>
<p><br>
- Pendant un mois, je cessai de rencontrer Val&egrave;re
+ Pendant un mois, je cessai de rencontrer Valère
Bouldouyr, et M. Delavigne ne me donna aucune nouvelle de
lui.</p>
<p>Je ne vis pas davantage Victor Agniel, mais notre
-derni&egrave;re rencontre ne m'avait pas laiss&eacute; un
-souvenir bien agr&eacute;able: je ne le relan&ccedil;ai pas. Il
+dernière rencontre ne m'avait pas laissé un
+souvenir bien agréable: je ne le relançai pas. Il
trouverait bien sans moi, me disais-je, la jeune fille assez
-raisonnable &agrave; ses yeux, - et aux miens, - pour accepter de
+raisonnable à ses yeux, - et aux miens, - pour accepter de
l'entendre tous les jours!</p>
-<p>Le printemps &eacute;tant lent et doux et se prolongeant en de
-douces soir&eacute;es ti&egrave;des, il m'arrivait souvent de
-m'attarder dans l'enclos du Palais-Royal, jusqu'&agrave; l'heure
-o&ugrave; les vieilles dames, autrefois galantes, qui
-r&egrave;glent la cote des berlingots et des cordes &agrave;
+<p>Le printemps étant lent et doux et se prolongeant en de
+douces soirées tièdes, il m'arrivait souvent de
+m'attarder dans l'enclos du Palais-Royal, jusqu'à l'heure
+où les vieilles dames, autrefois galantes, qui
+règlent la cote des berlingots et des cordes à
sauter, dans des kiosques pointus, ferment boutique et regagnent
-leurs demeures, o&ugrave; les enfants, las de courir, s'asseyent
-sur les bancs et soufflent, o&ugrave; les gardiens
-r&eacute;barbatifs, enfin, sifflent, crient et ferment les
-grilles &agrave; lances dor&eacute;es afin d'isoler dans un
-carr&eacute; imp&eacute;n&eacute;trable tout l'air pur et
+leurs demeures, où les enfants, las de courir, s'asseyent
+sur les bancs et soufflent, où les gardiens
+rébarbatifs, enfin, sifflent, crient et ferment les
+grilles à lances dorées afin d'isoler dans un
+carré impénétrable tout l'air pur et
respirable du quartier.</p>
-<p>Ce fut pendant un de ces apr&egrave;s-midis que
-j'aper&ccedil;us de nouveau l'auteur de _l'Embarquement pour
-Thul&eacute;_ et du _Jardin des Cent Iris._ La musique militaire
-r&eacute;pandait aux alentours, selon les hasards de ses cuivres,
-des lambeaux de pot pourri, arrach&eacute;s aux entrailles vives
-de _Carmen_ ou de _Manon._ Une foule myst&eacute;rieuse, venue
+<p>Ce fut pendant un de ces après-midis que
+j'aperçus de nouveau l'auteur de _l'Embarquement pour
+Thulé_ et du _Jardin des Cent Iris._ La musique militaire
+répandait aux alentours, selon les hasards de ses cuivres,
+des lambeaux de pot pourri, arrachés aux entrailles vives
+de _Carmen_ ou de _Manon._ Une foule mystérieuse, venue
des quatre points de l'horizon sur les promesses des quotidiens,
-se pressait autour des gaillards en uniformes,qui broyaient dans
-leurs instruments le g&eacute;nie de Bizet ou de Massenet et
-l'aspergeaient sur nous en poussi&egrave;re de sons.</p>
+se pressait autour des gaillards en uniformes, qui broyaient dans
+leurs instruments le génie de Bizet ou de Massenet et
+l'aspergeaient sur nous en poussière de sons.</p>
-<p>Je me m&ecirc;lais &agrave; cette soci&eacute;t&eacute;
-m&eacute;lomane quand, en face de moi, j'aper&ccedil;us mon
-po&egrave;te.</p>
+<p>Je me mêlais à cette société
+mélomane quand, en face de moi, j'aperçus mon
+poète.</p>
-<p>Il avait au bras l'aimable personne &agrave; laquelle M.
+<p>Il avait au bras l'aimable personne à laquelle M.
Delavigne avait fait allusion. J'eus tout le loisir de la
-consid&eacute;rer, et je fus touch&eacute; de sa gr&acirc;ce.
+considérer, et je fus touché de sa grâce.
Tout d'abord, les suppositions de M. Delavigne me firent rougir
-de honte et de col&egrave;re; on ne pouvait imaginer un visage
-plus na&iuml;f, plus ouvert et plus pur que celui de la compagne
+de honte et de colère; on ne pouvait imaginer un visage
+plus naïf, plus ouvert et plus pur que celui de la compagne
de M. Bouldouyr.</p>
-<p>Elle &eacute;tait grande, - plus grande que lui, - fine, avec
+<p>Elle était grande, - plus grande que lui, - fine, avec
une certaine gaucherie de jeunesse. Un observateur impartial ne
-l'e&ucirc;t pas jug&eacute;e sans d&eacute;faut; elle avait des
-&eacute;paules un peu hautes et des dents in&eacute;gales. Mais
-on ne pouvait rien imaginer de plus spontan&eacute; que le regard
+l'eût pas jugée sans défaut; elle avait des
+épaules un peu hautes et des dents inégales. Mais
+on ne pouvait rien imaginer de plus spontané que le regard
gai et confiant de ses beaux yeux verts, de plus frais que son
visage ovale, aux lignes douces et fondues, de plus gamin que sa
-chevelure blonde, dont quelques m&egrave;ches &eacute;chappaient
+chevelure blonde, dont quelques mèches échappaient
au peigne et faisaient les folles, tant qu'elles pouvaient, en
-d&eacute;gringolant le long de ses tempes, - o&ugrave; le soleil
-s'amusait &agrave; les mettre en feu, - ou en caracolant sur son
+dégringolant le long de ses tempes, - où le soleil
+s'amusait à les mettre en feu, - ou en caracolant sur son
front. En la regardant, M. Bouldouyr ne montrait plus rien de
-cette vivacit&eacute; hargneuse, ni de cette bouderie, qu'il
-avait manifest&eacute;es chez le coiffeur; mais, bien au
+cette vivacité hargneuse, ni de cette bouderie, qu'il
+avait manifestées chez le coiffeur; mais, bien au
contraire, je ne sais quel rayonnement paternel, une douceur
-suave se r&eacute;pandaient sur ses traits us&eacute;s et
-amollis; cette jeune fille &eacute;tait visiblement sous sa
+suave se répandaient sur ses traits usés et
+amollis; cette jeune fille était visiblement sous sa
protection.</p>
-<p>Je les suivis un moment; ils &eacute;cout&egrave;rent les
-accords de _Zampa,_ avec un grand s&eacute;rieux, puis se
-perdirent dans la foule. Je fus tent&eacute; de m'y glisser
-derri&egrave;re eux, mais je craignis d'attirer l'attention de M.
-Bouldouyr et renon&ccedil;ai, &agrave; mon tour, aux enivrantes
-m&eacute;lodies, dont la garde municipale ber&ccedil;ait les
-badauds, les chiens et les pigeons r&eacute;unis autour
+<p>Je les suivis un moment; ils écoutèrent les
+accords de _Zampa,_ avec un grand sérieux, puis se
+perdirent dans la foule. Je fus tenté de m'y glisser
+derrière eux, mais je craignis d'attirer l'attention de M.
+Bouldouyr et renonçai, à mon tour, aux enivrantes
+mélodies, dont la garde municipale berçait les
+badauds, les chiens et les pigeons réunis autour
d'elle.</p>
<p>Les jours suivants, je ne revis plus M. Bouldouyr avec sa
jeune amie; par contre, je le rencontrai souvent dans la
-soci&eacute;t&eacute; de deux autres personnes avec lesquelles il
-se promenait, alternativement. Elles &eacute;taient fort
-diff&eacute;rentes l'une de l'autre. La premi&egrave;re
-&eacute;tait un jeune homme blond, d'un blond extr&ecirc;me, et
-dont les cheveux et les favoris coup&eacute;s &agrave; mi-joue
-avaient quelque chose d'extr&ecirc;mement vaporeux et de
-l&eacute;ger; c'&eacute;tait moins un syst&egrave;me pileux
-qu'une sorte de fum&eacute;e d'or, qui flottait doucement autour
+société de deux autres personnes avec lesquelles il
+se promenait, alternativement. Elles étaient fort
+différentes l'une de l'autre. La première
+était un jeune homme blond, d'un blond extrême, et
+dont les cheveux et les favoris coupés à mi-joue
+avaient quelque chose d'extrêmement vaporeux et de
+léger; c'était moins un système pileux
+qu'une sorte de fumée d'or, qui flottait doucement autour
de son front sans rides et de son visage riant. Il avait l'oeil
-clair, le nez au vent et la l&egrave;vre gourmande, - et des
-v&ecirc;tements trop larges qu'il ne remplissait pas.</p>
+clair, le nez au vent et la lèvre gourmande, - et des
+vêtements trop larges qu'il ne remplissait pas.</p>
-<p>Pour le second ami de M. Bouldouyr, il &eacute;tait si
-&eacute;trange que je ne pus douter que ce f&ucirc;t un idiot. Il
+<p>Pour le second ami de M. Bouldouyr, il était si
+étrange que je ne pus douter que ce fût un idiot. Il
ne marchait jamais au pas tranquille et un peu
-c&eacute;r&eacute;monieux de son compagnon; tant&ocirc;t il le
-pr&eacute;c&eacute;dait en toute h&acirc;te et tant&ocirc;t
-s'attardait derri&egrave;re lui. Maigre,
-d&eacute;gingand&eacute;, avec une pomme d'Adam trop visible, qui
-gonflait son cou d&eacute;mesur&eacute;, ce qu'on remarquait
-surtout en lui, c'&eacute;tait le vide extraordinaire de ses yeux
-et le tic qui, &agrave; chaque seconde, lui d&eacute;formait la
-bouche et la tiraillait de c&ocirc;t&eacute;. Toute son attitude
-t&eacute;moignait d'un extr&ecirc;me empressement &agrave; vous
-complaire, combin&eacute; avec l'impossibilit&eacute; totale de
-savoir ce qu'il fallait faire pour cela et d'un m&eacute;lange de
-servilit&eacute;, de crainte et de distraction fatale et
-m&eacute;lancolique. Souvent, il riait aux &eacute;clats, sans
-raison apparente, et soit qu'il parl&acirc;t, soit qu'il
-&eacute;cout&acirc;t, il se frottait les mains l'une contre
-l'autre comme s'il voulait les user, sans n&eacute;gliger
+cérémonieux de son compagnon; tantôt il le
+précédait en toute hâte et tantôt
+s'attardait derrière lui. Maigre,
+dégingandé, avec une pomme d'Adam trop visible, qui
+gonflait son cou démesuré, ce qu'on remarquait
+surtout en lui, c'était le vide extraordinaire de ses yeux
+et le tic qui, à chaque seconde, lui déformait la
+bouche et la tiraillait de côté. Toute son attitude
+témoignait d'un extrême empressement à vous
+complaire, combiné avec l'impossibilité totale de
+savoir ce qu'il fallait faire pour cela et d'un mélange de
+servilité, de crainte et de distraction fatale et
+mélancolique. Souvent, il riait aux éclats, sans
+raison apparente, et soit qu'il parlât, soit qu'il
+écoutât, il se frottait les mains l'une contre
+l'autre comme s'il voulait les user, sans négliger
d'ailleurs de sortir enfantinement un bout de langue entre ses
-l&egrave;vres secou&eacute;es de soubresauts. Il pouvait avoir
+lèvres secouées de soubresauts. Il pouvait avoir
vingt-huit ou quarante-cinq ans, le jeunesse et la
-fl&eacute;trissure du temps &eacute;tant m&ecirc;l&eacute;es sans
+flétrissure du temps étant mêlées sans
ordre sur ses traits.</p>
-<p>Val&egrave;re Bouldouyr l'&eacute;coutait avec bont&eacute; et
-un peu de tristesse, mais il lui parlait lui-m&ecirc;me avec
+<p>Valère Bouldouyr l'écoutait avec bonté et
+un peu de tristesse, mais il lui parlait lui-même avec
animation, et je n'aurais pas compris de quoi il pouvait
l'entretenir, si je n'avais entendu, un soir, assis sur une
chaise, un bout de leur conversation.</p>
-<p>J'&eacute;tais install&eacute;, en effet, non loin du bassin
-central, qui anime d'&eacute;charpes et d'arcs-en-ciel la
-fus&eacute;e pure de son jet d'eau, quand le po&egrave;te et son
-pauvre ami s'empar&egrave;rent du banc le plus proche de moi.</p>
+<p>J'étais installé, en effet, non loin du bassin
+central, qui anime d'écharpes et d'arcs-en-ciel la
+fusée pure de son jet d'eau, quand le poète et son
+pauvre ami s'emparèrent du banc le plus proche de moi.</p>
-<p>Bient&ocirc;t ce singulier colloque vint jusqu'&agrave; moi,
-coup&eacute; de loin en loin par les &eacute;lans plus bruyants
-de la tige d'&eacute;cume.</p>
+<p>Bientôt ce singulier colloque vint jusqu'à moi,
+coupé de loin en loin par les élans plus bruyants
+de la tige d'écume.</p>
<p>--Mon pauvre Florentin, disait doucement M. Bouldouyr, as-tu
-envie de m'&eacute;couter ce soir? Sens-tu que tu pourras me
+envie de m'écouter ce soir? Sens-tu que tu pourras me
comprendre?</p>
<p>L'idiot frappa longuement ses mains l'une contre l'autre, eut
-un rire &eacute;touff&eacute; et finit par r&eacute;pondre:</p>
+un rire étouffé et finit par répondre:</p>
-<p>--Monsieur Val&egrave;re, il me semble, aujourd'hui, que tout
+<p>--Monsieur Valère, il me semble, aujourd'hui, que tout
ce que vous dites me fait des signes.</p>
<p>--Eh bien! mon bon Florentin, je vais t'avouer qu'hier j'ai
-pass&eacute; une soir&eacute;e bien triste: Fran&ccedil;oise
+passé une soirée bien triste: Françoise
n'est pas venue.</p>
-<p>--Pas venue! R&eacute;p&eacute;ta l'innocent, qui essayait de
+<p>--Pas venue! répéta l'innocent, qui essayait de
suivre les paroles de son ami.</p>
<p>Puis, il ajouta triomphalement:</p>
-<p>--Peut-&ecirc;tre que les crapauds l'ont emp&ecirc;ch&eacute;e
+<p>--Peut-être que les crapauds l'ont empêchée
de passer!</p>
-<p>A quel souvenir myst&eacute;rieux, &agrave; quelle
-pens&eacute;e bizarre se rattachait cette phrase de Florentin, je
-ne l'ai jamais compris; et, de m&ecirc;me, par la suite, dans mes
+<p>A quel souvenir mystérieux, à quelle
+pensée bizarre se rattachait cette phrase de Florentin, je
+ne l'ai jamais compris; et, de même, par la suite, dans mes
relations avec ce pauvre diable, j'ai bien rarement
-d&eacute;m&ecirc;l&eacute; comment il accordait &agrave; la
-r&eacute;alit&eacute; les singuli&egrave;res id&eacute;es qui
-traversaient sa cervelle en d&eacute;sordre. Mais que de fois
-ai-je senti &agrave; quel point &eacute;tait insensible la
-distance qui s&eacute;parait cet esprit obscur de nos
+démêlé comment il accordait à la
+réalité les singulières idées qui
+traversaient sa cervelle en désordre. Mais que de fois
+ai-je senti à quel point était insensible la
+distance qui séparait cet esprit obscur de nos
intelligences satisfaites et que nous imaginons lumineuses!</p>
-<p>M. Bouldouyr regarda m&eacute;lancoliquement son compagnon et
+<p>M. Bouldouyr regarda mélancoliquement son compagnon et
continua en ces termes:</p>
-<p>--Oui: une bien triste soir&eacute;e. Quand j'attends
-Fran&ccedil;oise je ne peux faire autre chose, et, quand elle ne
+<p>--Oui: une bien triste soirée. Quand j'attends
+Françoise je ne peux faire autre chose, et, quand elle ne
vient pas, j'ai l'oreille au guet, pendant des heures, je tourne
-en rond dans ma chambre, sans but, sans d&eacute;sir, sans
-int&eacute;r&ecirc;t. Que veux-tu, Florentin, que je fasse de ma
-pauvre vie? Qu'ai-je &agrave; attendre d'elle? Je n'&eacute;cris
+en rond dans ma chambre, sans but, sans désir, sans
+intérêt. Que veux-tu, Florentin, que je fasse de ma
+pauvre vie? Qu'ai-je à attendre d'elle? Je n'écris
plus de vers; personne au monde ne se souvient de mon existence.
Je suis comme les vieux chiens qui ne chassent plus et qui se
couchent devant le feu, l'hiver.</p>
-<p>--Les vieux chiens, r&eacute;p&eacute;ta l'idiot, &agrave; qui
-ces mots apport&egrave;rent une image enfin pr&eacute;cise. Je
+<p>--Les vieux chiens, répéta l'idiot, à qui
+ces mots apportèrent une image enfin précise. Je
crois que j'en ai vu un autrefois. Un vieux chien... Je ne sais
-plus s'il &eacute;tait vivant ou mort...</p>
+plus s'il était vivant ou mort...</p>
-<p>--Au contraire, quand Fran&ccedil;oise appara&icirc;t, il me
+<p>--Au contraire, quand Françoise apparaît, il me
semble que le soleil s'installe dans ma chambre, et je suis
content pour une semaine. Elle me regarde de ses grands yeux
clairs, et j'ai envie de rire, de chanter, d'accomplir des choses
absurdes; il me semble que j'ai vingt ans! Et, cependant, je n'ai
-jamais rencontr&eacute; dans ma jeunesse un &ecirc;tre comme
+jamais rencontré dans ma jeunesse un être comme
elle...</p>
-<p>--On n'en faisait peut-&ecirc;tre pas, dit l'idiot.</p>
+<p>--On n'en faisait peut-être pas, dit l'idiot.</p>
<p>--Tu as raison, mon sage Florentin, on fait bien rarement une
-Fran&ccedil;oise. Est-ce que tu l'aimes, toi?</p>
+Françoise. Est-ce que tu l'aimes, toi?</p>
-<p>Florentin sembla r&eacute;fl&eacute;chir, il baissa la
-t&ecirc;te, et je vis sur son visage une angoisse comme celle qui
-passe &agrave; travers la nature, quand commence &agrave;
+<p>Florentin sembla réfléchir, il baissa la
+tête, et je vis sur son visage une angoisse comme celle qui
+passe à travers la nature, quand commence à
souffler un grand vent d'orage.</p>
-<p>--Fran&ccedil;oise, r&eacute;p&eacute;ta-t-il, je crois... je
+<p>--Françoise, répéta-t-il, je crois... je
crois que je la connais.</p>
-<p>Et, soudain, tout son visage se d&eacute;tendit, une
+<p>Et, soudain, tout son visage se détendit, une
expression heureuse anima une seconde ses traits inertes, et il
cria:</p>
-<p>--Oh! la fen&ecirc;tre qui s'ouvre!</p>
+<p>--Oh! la fenêtre qui s'ouvre!</p>
<p>--Viens, dit M. Bouldouyr, en se levant. Il faut rentrer. Tu y
vois mieux que nous autres, au fond, pauvre enfant!</p>
-<p>Le vieux po&egrave;te et son &eacute;trange compagnon s'en
-all&egrave;rent lentement. Je ne pouvais douter que cette
-Fran&ccedil;oise f&ucirc;t la jeune fille aux yeux verts que
-j'avais rencontr&eacute;e d&eacute;j&agrave;. Mais que
-faisait-elle dans cette &eacute;trange soci&eacute;t&eacute; et
-quel lien pouvait-il y avoir entre elle et M. Val&egrave;re
-Bouldouyr, fonctionnaire en retraite, po&egrave;te et auteur
-oubli&eacute; de deux plaquettes de vers symbolistes?</p>
+<p>Le vieux poète et son étrange compagnon s'en
+allèrent lentement. Je ne pouvais douter que cette
+Françoise fût la jeune fille aux yeux verts que
+j'avais rencontrée déjà. Mais que
+faisait-elle dans cette étrange société et
+quel lien pouvait-il y avoir entre elle et M. Valère
+Bouldouyr, fonctionnaire en retraite, poète et auteur
+oublié de deux plaquettes de vers symbolistes?</p>
<p> </p>
@@ -930,245 +930,245 @@ oubli&eacute; de deux plaquettes de vers symbolistes?</p>
<h3 style="text-align: center;">Petit essai sur les moeurs du
Palais-Royal.</h3>
-<p><i>"Matthew. - Savez-vous que vous avez l&agrave; un joli
-logement, tr&egrave;s confortable et tr&egrave;s tranquille?<br>
+<p><i>"Matthew. - Savez-vous que vous avez là un joli
+logement, très confortable et très tranquille?<br>
Bobadil. - Oui, monsieur (asseyez-vous, je vous prie). Mais je
vous demanderais, monsieur Matthew, en aucun cas de ne
-communiquer &agrave; qui que ce soit de notre connaissance le
+communiquer à qui que ce soit de notre connaissance le
secret de ma demeure.<br>
Matthew. - Qui? Moi, monsieur? Jamais!<br>
Bobadil. - Peu m'importe, bien entendu, qu'on la connaisse, car
la baraque est fort convenable; mais c'est par crainte
-d'&ecirc;tre trop r&eacute;pandu et que tout le monde ne me
-vienne voir comme il arrive &agrave; certains.<br>
+d'être trop répandu et que tout le monde ne me
+vienne voir comme il arrive à certains.<br>
Matthew. - Vous avez raison, capitaine, et je vous
comprends!<br>
Bobadil. - C'est que, voyez-vous, par la valeur du coeur qui bat
-ici, je ne veux pas &eacute;tendre mes relations! Je me borne
-&agrave; quelques esprits, distingu&eacute;s et choisis, comme
-vous, &agrave; qui je suis particuli&egrave;rement
-attach&eacute;.<br>
+ici, je ne veux pas étendre mes relations! Je me borne
+à quelques esprits, distingués et choisis, comme
+vous, à qui je suis particulièrement
+attaché."<br>
Ben Jonson.</i></p>
<p><br>
J'ai dit que j'habitais au Palais-Royal, mais non pas ce que je
-consid&eacute;rais par mes fen&ecirc;tres. Ou, plut&ocirc;t, je
-n'insisterai pas sur ce jardin c&eacute;l&egrave;bre qui, chaque
+considérais par mes fenêtres. Ou, plutôt, je
+n'insisterai pas sur ce jardin célèbre qui, chaque
nuit, se laisse envahir, par une foule d'ombres illustres. Je
-pr&eacute;f&egrave;re vous montrer la maison qui ferme mon
-horizon, de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la rue, et qui doit
-jouer un r&ocirc;le consid&eacute;rable dans cette histoire.</p>
+préfère vous montrer la maison qui ferme mon
+horizon, de l'autre côté de la rue, et qui doit
+jouer un rôle considérable dans cette histoire.</p>
-<p>C'est une maison de quatre &eacute;tages, dont je ne vois que
-l'envers, car elle a sa porte d'entr&eacute;e sur la rue des
+<p>C'est une maison de quatre étages, dont je ne vois que
+l'envers, car elle a sa porte d'entrée sur la rue des
Bons-Enfants. Elle a l'air d'une personne qui, pendant un
-d&eacute;fil&eacute;, tournerait, seule, le dos &agrave; ce qui
-passe pour se consacrer &agrave; un autre spectacle. Elle se
-compose de deux ailes en saillie et d'une fa&ccedil;ade en
-retrait, le tout surmont&eacute; d'un &eacute;tage &agrave;
-mansardes. Entre les ailes et la fa&ccedil;ade, s'&eacute;tend,
-au-dessus du rez-de-chauss&eacute;e une large terrasse qui
-contient, d'un c&ocirc;t&eacute;, une haute cage de verre et, de
-l'autre, un ciel ouvert. Dans la cage, s'agitent des &ecirc;tres
-falots qui font et qui d&eacute;font sans arr&ecirc;t des piles
-d'&eacute;toffes sombres: peut-&ecirc;tre sont-ce des
-condamn&eacute;s de droit commun. Le ciel ouvert doit donner un
-peu de jour &agrave; un grand atelier qui occupe toute la partie
-inf&eacute;rieure de l'immeuble, lequel, d'apr&egrave;s ce que
-m'a appris son enseigne, est vou&eacute; &agrave;
-l'imperm&eacute;abilisation. Imperm&eacute;abilisation de quoi?
-Je ne saurais vous le dire. Mais j'ai toujours suppos&eacute;
-que, dans les fondements t&eacute;n&eacute;breux de cette
-demeure, des d&eacute;mons s'agitaient pour r&eacute;pandre sans
-cesse dans le monde cette loi morale qui rend les &ecirc;tres
-humains imperm&eacute;ables les uns aux autres, et je ne passais
-jamais devant cet atelier myst&eacute;rieux sans un serrement de
+défilé, tournerait, seule, le dos à ce qui
+passe pour se consacrer à un autre spectacle. Elle se
+compose de deux ailes en saillie et d'une façade en
+retrait, le tout surmonté d'un étage à
+mansardes. Entre les ailes et la façade, s'étend,
+au-dessus du rez-de-chaussée une large terrasse qui
+contient, d'un côté, une haute cage de verre et, de
+l'autre, un ciel ouvert. Dans la cage, s'agitent des êtres
+falots qui font et qui défont sans arrêt des piles
+d'étoffes sombres: peut-être sont-ce des
+condamnés de droit commun. Le ciel ouvert doit donner un
+peu de jour à un grand atelier qui occupe toute la partie
+inférieure de l'immeuble, lequel, d'après ce que
+m'a appris son enseigne, est voué à
+l'imperméabilisation. Imperméabilisation de quoi?
+Je ne saurais vous le dire. Mais j'ai toujours supposé
+que, dans les fondements ténébreux de cette
+demeure, des démons s'agitaient pour répandre sans
+cesse dans le monde cette loi morale qui rend les êtres
+humains imperméables les uns aux autres, et je ne passais
+jamais devant cet atelier mystérieux sans un serrement de
coeur.</p>
-<p>Divers bureau occupaient le premier et le second &eacute;tage
+<p>Divers bureau occupaient le premier et le second étage
de ma voisine de pierre. J'y distinguais un grand nombre
-d'employ&eacute;s, qui allaient et venaient sans but visible,
-comme des fourmis dans une fourmili&egrave;re et
-d&eacute;pla&ccedil;aient d'&eacute;normes registres, sur
+d'employés, qui allaient et venaient sans but visible,
+comme des fourmis dans une fourmilière et
+déplaçaient d'énormes registres, sur
lesquels ils se penchaient parfois, sans doute pour faire le
-compte quotidien des &acirc;mes humaines qu'ils avaient rendues
-imperm&eacute;ables.</p>
+compte quotidien des âmes humaines qu'ils avaient rendues
+imperméables.</p>
<p>Le reste de la maison se divisait en appartement bourgeois.
-Parfois, je voyais se pencher &agrave; une fen&ecirc;tre l'un ou
-l'autre de ses habitants. Au troisi&egrave;me, c'&eacute;tait,
+Parfois, je voyais se pencher à une fenêtre l'un ou
+l'autre de ses habitants. Au troisième, c'était,
d'une part, un vieux couple si uni que, lorsque se montrait la
-femme, le mari aussit&ocirc;t accourait et, d'autre part, une
+femme, le mari aussitôt accourait et, d'autre part, une
famille si nombreuse que je n'avais jamais l'impression que le
-m&ecirc;me enfant se pench&acirc;t sur l'all&egrave;ge. Au
-quatri&egrave;me, deux ouvri&egrave;res, jeunes et
-fra&icirc;ches, deux soeurs, paraissaient souvent dans
-l'encadrement de la crois&eacute;e; je les regardais et elles me
+même enfant se penchât sur l'allège. Au
+quatrième, deux ouvrières, jeunes et
+fraîches, deux soeurs, paraissaient souvent dans
+l'encadrement de la croisée; je les regardais et elles me
souriaient. Souvent, l'une d'elles, en train de se coiffer,
-venait jusqu'&agrave; la fen&ecirc;tre, mais, si elle
-m'apercevait, elle s'enfuyait aussit&ocirc;t, toute rougissante
-de ses &eacute;paules nues.</p>
+venait jusqu'à la fenêtre, mais, si elle
+m'apercevait, elle s'enfuyait aussitôt, toute rougissante
+de ses épaules nues.</p>
-<p>Cependant, sur le m&ecirc;me &eacute;tage, le second
-appartement ne semblait habit&eacute; que la nuit.</p>
+<p>Cependant, sur le même étage, le second
+appartement ne semblait habité que la nuit.</p>
-<p>Une lampe allum&eacute;e y veillait toujours jusqu'&agrave;
+<p>Une lampe allumée y veillait toujours jusqu'à
l'aube.</p>
-<p>Cette petite goutte d'or qui s'&eacute;teignait si tard
-excitait mon imagination. J'essayais de me repr&eacute;senter
-l'homme ou la femme qui la prenait pour t&eacute;moin de sa vie,
-de son travail, de ses r&ecirc;ves ou de ses amours. Il
-m'arrivait m&ecirc;me de ne pas me coucher pour surprendre le
-secret de cette veille. Mais rien ne remuait derri&egrave;re les
+<p>Cette petite goutte d'or qui s'éteignait si tard
+excitait mon imagination. J'essayais de me représenter
+l'homme ou la femme qui la prenait pour témoin de sa vie,
+de son travail, de ses rêves ou de ses amours. Il
+m'arrivait même de ne pas me coucher pour surprendre le
+secret de cette veille. Mais rien ne remuait derrière les
parois de verre qui me cachaient les occupations de l'inconnu.
Avant de me mettre au lit, je jetais un coup d'oeil sur la maison
-endormie; sa fa&ccedil;ade blanche luisait &agrave; peine dans
+endormie; sa façade blanche luisait à peine dans
l'ombre, tout reposait; mais, en face de moi, la petite
-&eacute;toile scintillait toujours.</p>
+étoile scintillait toujours.</p>
-<p>Or, un soir, dans ces chambres si singuli&egrave;rement
-d&eacute;sertes, malgr&eacute; leur lampe vigilante,
-j'aper&ccedil;us un va-et-vient surprenant. Non pas une personne,
-mais plusieurs passaient et repassaient derri&egrave;re les
-vitres; elles le faisaient avec une rapidit&eacute;
+<p>Or, un soir, dans ces chambres si singulièrement
+désertes, malgré leur lampe vigilante,
+j'aperçus un va-et-vient surprenant. Non pas une personne,
+mais plusieurs passaient et repassaient derrière les
+vitres; elles le faisaient avec une rapidité
extraordinaire, et je finis par comprendre qu'elles dansaient. Ma
-stupeur fut sans bornes. On dansait dans ces pi&egrave;ces, que,
-sans leur lumi&egrave;re, j'eusse pu croire inhabit&eacute;es! Je
+stupeur fut sans bornes. On dansait dans ces pièces, que,
+sans leur lumière, j'eusse pu croire inhabitées! Je
fis vingt suppositions; je me demandai si un nouveau locataire
-avait remplac&eacute; l'homme ou la femme &agrave; la lampe, ou
-bien s'il ne louait pas son appartement &agrave; une de ces
-soci&eacute;t&eacute;s qui organisent des bals ou des banquets
+avait remplacé l'homme ou la femme à la lampe, ou
+bien s'il ne louait pas son appartement à une de ces
+sociétés qui organisent des bals ou des banquets
dans les maisons tranquilles du quartier. Mais la platitude de
-mes inventions augmentait ma d&eacute;convenue et ma
-curiosit&eacute;. Vers onze heures, les couples cess&egrave;rent
-de passer devant l'&eacute;cran. A minuit, tout
-s'&eacute;teignit, et, une demi-heure apr&egrave;s, la petite
-lampe myst&eacute;rieuse se ralluma.</p>
-
-<p>Le lendemain, &agrave; peine lev&eacute;, je courus &agrave;
-ma fen&ecirc;tre dans l'espoir que mon voisin para&icirc;trait
-&agrave; la sienne. Personne. Plus tard, une musique bizarre mit
-toute la rue en &eacute;moi. C'&eacute;tait un vieil orgue de
+mes inventions augmentait ma déconvenue et ma
+curiosité. Vers onze heures, les couples cessèrent
+de passer devant l'écran. A minuit, tout
+s'éteignit, et, une demi-heure après, la petite
+lampe mystérieuse se ralluma.</p>
+
+<p>Le lendemain, à peine levé, je courus à
+ma fenêtre dans l'espoir que mon voisin paraîtrait
+à la sienne. Personne. Plus tard, une musique bizarre mit
+toute la rue en émoi. C'était un vieil orgue de
Barbarie poussif et criard, auquel manquaient des notes et qui,
-avec des grincements de poulie, des soupirs de b&ecirc;te malade
-et des sursauts, d&eacute;sossa, pour ainsi dire, un air du
+avec des grincements de poulie, des soupirs de bête malade
+et des sursauts, désossa, pour ainsi dire, un air du
_Trovatore._</p>
-<p>Je d&eacute;couvris une singuli&egrave;re machine,
-mont&eacute;e sur une voiture tra&icirc;n&eacute;e par un
-&acirc;ne; un cul-de-jatte, attach&eacute; &agrave; un banc
-parall&egrave;le aux brancards, tournait d'une main la manivelle
-de l'instrument et, de l'autre, conduisait la pauvre b&ecirc;te.
-Un singe, habill&eacute; comme un doge, d'une longue robe rouge,
-et coiff&eacute; d'un bonnet de fourrure, tr&eacute;pignait
-&agrave; l'arri&egrave;re de l'&eacute;quipage et agitait un
+<p>Je découvris une singulière machine,
+montée sur une voiture traînée par un
+âne; un cul-de-jatte, attaché à un banc
+parallèle aux brancards, tournait d'une main la manivelle
+de l'instrument et, de l'autre, conduisait la pauvre bête.
+Un singe, habillé comme un doge, d'une longue robe rouge,
+et coiffé d'un bonnet de fourrure, trépignait
+à l'arrière de l'équipage et agitait un
tambour de basque. Quelquefois, un sou tombait d'une
-crois&eacute;e, et le petit infirme attendait avec majest&eacute;
-qu'un passant voul&ucirc;t bien le ramasser et le lui porter, ce
+croisée, et le petit infirme attendait avec majesté
+qu'un passant voulût bien le ramasser et le lui porter, ce
qui ne manquait jamais.</p>
-<p>Un spectacle aussi curieux fit appara&icirc;tre tous les
+<p>Un spectacle aussi curieux fit apparaître tous les
visages.<br>
Les Comptables d'en face surgirent avec leurs registres sous le
bras et leurs plumes sur l'oreille; le vieux couple amoureux
-s'enla&ccedil;a; autour de la m&egrave;re de famille, vingt
-t&ecirc;tes rouges se montr&egrave;rent, ouvertes du m&ecirc;me
-rire b&eacute;at qui les transformait en ces tirelires qui ont la
-forme de pommes. Les deux ouvri&egrave;res accoururent, l'une,
-qui &eacute;tait en corset, se cachant &agrave; demi
-derri&egrave;re sa soeur.</p>
-
-<p>Mais, m&ecirc;me en cette circonstance m&eacute;morable, mon
+s'enlaça; autour de la mère de famille, vingt
+têtes rouges se montrèrent, ouvertes du même
+rire béat qui les transformait en ces tirelires qui ont la
+forme de pommes. Les deux ouvrières accoururent, l'une,
+qui était en corset, se cachant à demi
+derrière sa soeur.</p>
+
+<p>Mais, même en cette circonstance mémorable, mon
travailleur nocturne ne daigna pas jeter un coup d'oeil sur la
-rue, et l'infirme s'&eacute;loigna avec son _Trovatore_
-d&eacute;s&eacute;quilibr&eacute;, son &acirc;ne docile et son
-singe de pourpre, sans avoir r&eacute;ussi &agrave; le troubler
-dans son d&eacute;tachement supr&ecirc;me des choses de la
-chauss&eacute;e.</p>
+rue, et l'infirme s'éloigna avec son _Trovatore_
+déséquilibré, son âne docile et son
+singe de pourpre, sans avoir réussi à le troubler
+dans son détachement suprême des choses de la
+chaussée.</p>
<p> </p>
<h2 style="text-align: center;">CHAPITRE VI</h2>
-<h3 style="text-align: center;">Qui traite de la pr&eacute;vision, de la
-prudence et de la mod&eacute;ration.</h3>
+<h3 style="text-align: center;">Qui traite de la prévision, de la
+prudence et de la modération.</h3>
-<p><i>"R&eacute;fl&eacute;chis &agrave; ce que le corps a dit un
-jour &agrave; la t&ecirc;te: 'O t&ecirc;te, puisse la raison
-&ecirc;tre toujours la compagnie de ta cervelle!' "<br>
+<p><i>"Réfléchis à ce que le corps a dit un
+jour à la tête: 'O tête, puisse la raison
+être toujours la compagnie de ta cervelle!' "<br>
Abou'lkasim Firdousi.</i></p>
<p><br>
- Au moment o&ugrave; je sortais, quelqu'un me frappa le bras:
+ Au moment où je sortais, quelqu'un me frappa le bras:
Victor Agniel me cherchait. Jamais encore je n'avais vu sur son
-visage une telle solennit&eacute;, ni dans son attitude, plus
+visage une telle solennité, ni dans son attitude, plus
grave apparat.</p>
-<p>--J'ai &agrave; vous parler, me dit-il.</p>
+<p>--J'ai à vous parler, me dit-il.</p>
-<p>--C'est press&eacute;?</p>
+<p>--C'est pressé?</p>
<p>--J'ai besoin de vos conseils.</p>
-<p>J'avais, le matin m&ecirc;me, guign&eacute; un livre chez un
-bouquiniste voisin; le d&eacute;sir de le poss&eacute;der ne
-s'&eacute;tant pas &eacute;veill&eacute; tout de suite en moi,
-j'avais pass&eacute; sans m'arr&ecirc;ter. Mais il
-m'obs&eacute;dait depuis le d&eacute;jeuner; je craignais que
-quelqu'un ne s'en empar&acirc;t, et je tra&icirc;nai mon filleul
-jusqu'au passage V&eacute;rot-Dodat.</p>
-
-<p>Je l'ai d&eacute;j&agrave; avou&eacute;, j'aime ces vieux
-passages de Paris &agrave; qui une vo&ucirc;te vitr&eacute;e
-donne un air &agrave; la fois d'aquarium et
-d'&eacute;tablissement de bains. Le jour y est &eacute;gal et
+<p>J'avais, le matin même, guigné un livre chez un
+bouquiniste voisin; le désir de le posséder ne
+s'étant pas éveillé tout de suite en moi,
+j'avais passé sans m'arrêter. Mais il
+m'obsédait depuis le déjeuner; je craignais que
+quelqu'un ne s'en emparât, et je traînai mon filleul
+jusqu'au passage Vérot-Dodat.</p>
+
+<p>Je l'ai déjà avoué, j'aime ces vieux
+passages de Paris à qui une voûte vitrée
+donne un air à la fois d'aquarium et
+d'établissement de bains. Le jour y est égal et
comme mort: il semble que rien n'y puisse jamais changer,
-boutiques, ni passants. C'est de l'&eacute;ternit&eacute; dans un
-bocal. Il est difficile de croire que les &ecirc;tres qui y
-vivent soient r&eacute;els, ardents, pareils &agrave; ceux qui
-gravitent dans les rues br&ucirc;lantes ou glac&eacute;es; on les
-prendrait plut&ocirc;t pour des ombres, des larves, des
-&eacute;missaires de l'Informul&eacute;. Pourtant, quand on leur
-parle, ils laissent tomber de leurs l&egrave;vres bl&ecirc;mes
-les m&ecirc;mes paroles que les n&ocirc;tres. Sans doute, leur
+boutiques, ni passants. C'est de l'éternité dans un
+bocal. Il est difficile de croire que les êtres qui y
+vivent soient réels, ardents, pareils à ceux qui
+gravitent dans les rues brûlantes ou glacées; on les
+prendrait plutôt pour des ombres, des larves, des
+émissaires de l'Informulé. Pourtant, quand on leur
+parle, ils laissent tomber de leurs lèvres blêmes
+les mêmes paroles que les nôtres. Sans doute, leur
Laponie sous verre n'ignore-t-elle pas nos passions. Ici, on voit
-une confiserie, l&agrave;, un libraire, un empailleur ou un
-chemisier, un orthop&eacute;diste, plus loin, un caf&eacute;.
-Tout semble ancien, falot, conserv&eacute; dans du sucre, comme
+une confiserie, là, un libraire, un empailleur ou un
+chemisier, un orthopédiste, plus loin, un café.
+Tout semble ancien, falot, conservé dans du sucre, comme
ces antiques bonbons que l'on mangeait chez nos vieilles tantes
-et qui repr&eacute;sentaient un mouton ou un chien, - et le
-moindre &eacute;talage de fleurs naturelles, avec de minces
-violettes et des roses fant&ocirc;mes, pos&eacute;es sur des
-foug&egrave;res, prend l&agrave;-dedans une luxuriante de
-for&ecirc;t vierge.</p>
+et qui représentaient un mouton ou un chien, - et le
+moindre étalage de fleurs naturelles, avec de minces
+violettes et des roses fantômes, posées sur des
+fougères, prend là-dedans une luxuriante de
+forêt vierge.</p>
<p>Mon livre acquis, je ramenai chez moi Victor Agniel. Il prit
d'instinct un des fauteuils de mon minuscule salon, car il
-sentait bien que, pour la r&eacute;v&eacute;lation qu'il avait
-&agrave; me faire, il ne serait jamais assez imposant.</p>
+sentait bien que, pour la révélation qu'il avait
+à me faire, il ne serait jamais assez imposant.</p>
<p>--Mon cher parrain, me dit-il, je vous annonce mon prochain
mariage.</p>
-<p>Je le f&eacute;licitai et je lui dis que, cette fois-ci,
-j'esp&eacute;rais bien qu'il &eacute;tait enti&egrave;rement
+<p>Je le félicitai et je lui dis que, cette fois-ci,
+j'espérais bien qu'il était entièrement
satisfait de cette union, au point de vue du raisonnable.</p>
-<p>--Je crois que je n'ai pas &agrave; me plaindre, dit-il.
-L'enfant que j'&eacute;pouse est douce, soumise, pratique, faite
-aux soins du m&eacute;nage.</p>
+<p>--Je crois que je n'ai pas à me plaindre, dit-il.
+L'enfant que j'épouse est douce, soumise, pratique, faite
+aux soins du ménage.</p>
<p>--Jolie?</p>
<p>--Suffisamment pour me plaire: pas assez pour attirer
l'attention. On ne se retourne pas pour la regarder.</p>
-<p>--Voil&agrave; qui va des mieux!</p>
+<p>--Voilà qui va des mieux!</p>
-<p>--Son p&egrave;re et sa m&egrave;re sont d'honn&ecirc;tes
-commer&ccedil;ants de la rue du Sentier. Ce sont eux, surtout,
-qui m'enthousiasment. Quelle sagesse! Quelle exp&eacute;rience!
+<p>--Son père et sa mère sont d'honnêtes
+commerçants de la rue du Sentier. Ce sont eux, surtout,
+qui m'enthousiasment. Quelle sagesse! Quelle expérience!
Jamais un mot vague, une de ces expressions troubles qui vous
portent sur les nerfs!</p>
@@ -1177,15 +1177,15 @@ portent sur les nerfs!</p>
<p>--Oui, oui, et tous les autres qui lui ressemblent, vous
savez, ces expressions ridicules de chansonnettes! Avec eux, pas
de surprise! Ils ne connaissent rien au-dessus de la
-comptabilit&eacute;.</p>
+comptabilité.</p>
-<p>--Riches, par cons&eacute;quent?</p>
+<p>--Riches, par conséquent?</p>
-<p>--Oh! non, le p&egrave;re a fait &agrave; diff&eacute;rentes
+<p>--Oh! non, le père a fait à différentes
reprises de mauvaises affaires. Mais c'est un hasard, n'est-ce
-pas, une d&eacute;veine. J'aime mieux un esprit positif qui se
-ruine qu'un exalt&eacute; qui fait fortune. La raison, la
-prudence, la m&eacute;thode, mon cher, sont tout ce que j'estime
+pas, une déveine. J'aime mieux un esprit positif qui se
+ruine qu'un exalté qui fait fortune. La raison, la
+prudence, la méthode, mon cher, sont tout ce que j'estime
ici-bas!</p>
<p>--Je suis ravi de t'entendre parler ainsi. Et cette enfant
@@ -1193,84 +1193,84 @@ t'aime-t-elle?</p>
<p>--Vous plaisantez, parrain! Toujours vos badinages. Non, je ne
lui ai encore rien dit de notre mariage, mais je suis
-persuad&eacute; que cette union ne lui d&eacute;plaira pas.
+persuadé que cette union ne lui déplaira pas.
D'ailleurs, ses parents m'admirent beaucoup; ils savent qu'ils
-n'auront jamais un gendre plus sens&eacute;!</p>
+n'auront jamais un gendre plus sensé!</p>
<p>--Les as-tu pressentis, du moins?</p>
-<p>--Pas encore. Je ne suis pas tr&egrave;s press&eacute; de ma
+<p>--Pas encore. Je ne suis pas très pressé de me
marier. Mon oncle Planavergne n'est pas encore mort.
-J'&eacute;tudie l'enfant, je la surveille, je la forme peu
-&agrave; peu, je fais bonne garde autour d'elle. Quand la poire
-sera m&ucirc;re, je me pr&eacute;senterai, et tout sera dit. Je
-connais ces gens, d'ailleurs, de la mani&egrave;re la plus
-pratique du monde; ils sont venus dans l'&eacute;tude de
-ma&icirc;tre Racuir pour passer un acte, j'ai eu affaire &agrave;
-eux, nous nous sommes plu tout de suite. Ils m'ont invit&eacute;
-&agrave; leur rendre visite, dans l'espoir, bien entendu, que
+J'étudie l'enfant, je la surveille, je la forme peu
+à peu, je fais bonne garde autour d'elle. Quand la poire
+sera mûre, je me présenterai, et tout sera dit. Je
+connais ces gens, d'ailleurs, de la manière la plus
+pratique du monde; ils sont venus dans l'étude de
+maître Racuir pour passer un acte, j'ai eu affaire à
+eux, nous nous sommes plu tout de suite. Ils m'ont invité
+à leur rendre visite, dans l'espoir, bien entendu, que
leur fille me conviendrait. Vous savez, je n'ai pas fait le
-discret. J'ai montr&eacute; un bout de l'oreille de l'oncle
+discret. J'ai montré un bout de l'oreille de l'oncle
Planavergne. Alors, une ou deux fois par semaine, je passe la
-soir&eacute;e chez mes amis; ils me servent un bon potage, un
+soirée chez mes amis; ils me servent un bon potage, un
excellent fricot, et nous jouons au loto avec une cousine de la
-fillette ou un camarade de l'&eacute;tude que j'am&egrave;ne
+fillette ou un camarade de l'étude que j'amène
quelquefois...</p>
<p>Je voulus le taquiner.</p>
-<p>--Tu n'as pas peur que ta fianc&eacute;e devienne amoureuse de
+<p>--Tu n'as pas peur que ta fiancée devienne amoureuse de
lui?</p>
-<p>Il partit d'un bon &eacute;clat de rire:</p>
+<p>Il partit d'un bon éclat de rire:</p>
<p>--Pas de danger. Tu le connais: c'est Calbot, un
-v&eacute;ritable monstre!</p>
-
-<p>Je me souvins, en effet, d'un pauvre diable, tr&egrave;s laid,
-vrai souffre-douleur de l'&eacute;tude, avec un nez cass&eacute;,
-&agrave; peu pr&egrave;s priv&eacute; de toute arr&ecirc;te
-m&eacute;diane et une bouche fendue jusqu'aux oreilles, un de ces
-&ecirc;tres que la nature enfante quelquefois sans autre but
-visible que de r&eacute;jouir les hommes normaux, - Agniel, en
+véritable monstre!</p>
+
+<p>Je me souvins, en effet, d'un pauvre diable, très laid,
+vrai souffre-douleur de l'étude, avec un nez cassé,
+à peu près privé de toute arrête
+médiane et une bouche fendue jusqu'aux oreilles, un de ces
+êtres que la nature enfante quelquefois sans autre but
+visible que de réjouir les hommes normaux, - Agniel, en
particulier - et, par comparaison, de leur faire croire en leur
-beaut&eacute;.</p>
+beauté.</p>
-<p>--D'ailleurs, le plus dr&ocirc;le, ajouta-t-il, c'est que
-l'enfant se pla&icirc;t avec ce gnome. Elle a piti&eacute; de
-lui, dit-elle. Au fond, je crois qu'elle est tr&egrave;s bonne et
-d&eacute;vou&eacute;e, ce qui a bien son prix chez une femme.</p>
+<p>--D'ailleurs, le plus drôle, ajouta-t-il, c'est que
+l'enfant se plaît avec ce gnome. Elle a pitié de
+lui, dit-elle. Au fond, je crois qu'elle est très bonne et
+dévouée, ce qui a bien son prix chez une femme.</p>
<p>--Est-ce que, dans certains cas, les expressions de
-chansonnettes que tu stigmatisais tout &agrave; l'heure
-retrouveraient gr&acirc;ce &agrave; tes yeux?</p>
+chansonnettes que tu stigmatisais tout à l'heure
+retrouveraient grâce à tes yeux?</p>
<p>--Parrain, cher parrain, je vous aime bien, mais vous
-&ecirc;tes un &eacute;tourdi! Ces expressions-l&agrave; sont
+êtes un étourdi! Ces expressions-là sont
ridicules quand il ne s'agit que d'amour, mais, dans un
-m&eacute;nage, elles retrouvent leur sens; la femme doit avoir de
-ces vertus qui font la vie de l'homme plus agr&eacute;able.</p>
+ménage, elles retrouvent leur sens; la femme doit avoir de
+ces vertus qui font la vie de l'homme plus agréable.</p>
<p>Il parla encore longtemps de la sorte, avec cette certitude
-tranquille que j'appr&eacute;ciais tant en lui. Il me confia que
+tranquille que j'appréciais tant en lui. Il me confia que
chaque soir, avant de se coucher, pour ne pas avoir
-d'al&eacute;as, plus tard, il &eacute;tablissait la
-comptabilit&eacute; d'une de ses journ&eacute;es futures. Il
-savait le prix de toute chose, et il prenait plaisir &agrave;
-additionner les d&eacute;penses de son m&eacute;nage, celles de
+d'aléas, plus tard, il établissait la
+comptabilité d'une de ses journées futures. Il
+savait le prix de toute chose, et il prenait plaisir à
+additionner les dépenses de son ménage, celles de
sa femme et les siennes propres, afin de voir ce qu'il aurait
-&agrave; gagner et ce qu'il pourrait &eacute;conomiser
-l&agrave;-dessus.</p>
+à gagner et ce qu'il pourrait économiser
+là-dessus.</p>
<p>--Cela n'a l'air de rien, mais mes petits calculs sont des
-plus utiles. On sait o&ugrave; on va. On supprime
-l'impr&eacute;vu. Il n'y a pas de m&eacute;thode plus
+plus utiles. On sait où on va. On supprime
+l'imprévu. Il n'y a pas de méthode plus
raisonnable.</p>
<p>Je convins de son excellence. Agniel me quitta pour aller
-grossoyer chez ma&icirc;tre Racuir. Mais, quand il m'eut
-quitt&eacute;, je m'aper&ccedil;us tout &agrave; coup qu'il avait
-omis de m'apprendre le nom de sa fianc&eacute;e future.</p>
+grossoyer chez maître Racuir. Mais, quand il m'eut
+quitté, je m'aperçus tout à coup qu'il avait
+omis de m'apprendre le nom de sa fiancée future.</p>
<p> </p>
@@ -1279,249 +1279,249 @@ omis de m'apprendre le nom de sa fianc&eacute;e future.</p>
<h3 style="text-align: center;">Dans lequel l'invraisemblable devient
quotidien.</h3>
-<p><i>"Avoir perdu la t&ecirc;te lui paraissait une chose fort
+<p><i>"Avoir perdu la tête lui paraissait une chose fort
plaisante. C'est assez souvent sous ce point de vue que l'esprit
sans jugement envisage le malheur d'autrui."<br>
Duclos.</i></p>
<p><br>
- Cependant les r&ecirc;veries de mon jeune ami ne me faisaient
-pas oublier les myst&eacute;rieuse occupations de mon voisin d'en
-face. Pendant plusieurs mois, j'observai sa fen&ecirc;tre sans y
-voir autre chose que la lumi&egrave;re de sa petite lampe, mais,
-un soir, un &eacute;clat inaccoutum&eacute; me
-r&eacute;v&eacute;la que cet inconnu donnait &agrave; danser de
-nouveau dans son &eacute;troit appartement.<br>
+ Cependant les rêveries de mon jeune ami ne me faisaient
+pas oublier les mystérieuses occupations de mon voisin d'en
+face. Pendant plusieurs mois, j'observai sa fenêtre sans y
+voir autre chose que la lumière de sa petite lampe, mais,
+un soir, un éclat inaccoutumé me
+révéla que cet inconnu donnait à danser de
+nouveau dans son étroit appartement.<br>
</p>
-<p>Je remarquai d'abord une profusion de clart&eacute;s. Au bout
-d'un moment, on ouvrit une des fen&ecirc;tres, et j'entendis
+<p>Je remarquai d'abord une profusion de clartés. Au bout
+d'un moment, on ouvrit une des fenêtres, et j'entendis
alors distinctement les accents d'un violon. Il jouait avec un
-sentiment d&eacute;licat et triste des pi&egrave;ces du XVIIIe
-si&egrave;cle, des airs de Mozart, de Rameau et de Scarlatti.
-Puis, apr&egrave;s un assez long silence, j'ou&iuml;s de
-vulgaires valses et des polkas surann&eacute;es. Et je vis passer
-des couples. Je les distinguais d'abord mal &agrave; cause des
-rideaux de mousseline blanche, derri&egrave;re lesquels ils
-&eacute;voluaient. Mais je me souvins tout &agrave; coup d'une
-lorgnette de th&eacute;&acirc;tre oubli&eacute;e au fond d'un
-tiroir, et, d&egrave;s que je l'eus appliqu&eacute;e &agrave; mes
+sentiment délicat et triste des pièces du XVIIIe
+siècle, des airs de Mozart, de Rameau et de Scarlatti.
+Puis, après un assez long silence, j'ouïs de
+vulgaires valses et des polkas surannées. Et je vis passer
+des couples. Je les distinguais d'abord mal à cause des
+rideaux de mousseline blanche, derrière lesquels ils
+évoluaient. Mais je me souvins tout à coup d'une
+lorgnette de théâtre oubliée au fond d'un
+tiroir, et, dès que je l'eus appliquée à mes
yeux, je faillis la laisser tomber de surprise! Mon
extraordinaire voisin donnait, en effet, un bal
-costum&eacute;!<br>
+costumé!<br>
Au premier moment, je discernai difficilement les costumes. Ce
-ne fut qu'apr&egrave;s un long examen que je r&eacute;ussis
-&agrave; isoler les danseurs, &agrave; les reconna&icirc;tre et,
-non point &agrave; juger avec pr&eacute;cision, mais &agrave;
-entrevoir, peut-&ecirc;tre m&ecirc;me &agrave; imaginer, la
-d&eacute;froque dont ils &eacute;taient affubl&eacute;s. Il faut
-dire qu'ils approchaient rarement des crois&eacute;es et que,
-m&ecirc;me avec ma lorgnette, je voyais passer et repasser des
-silhouettes, plut&ocirc;t que des &ecirc;tres vivants!</p>
+ne fut qu'après un long examen que je réussis
+à isoler les danseurs, à les reconnaître et,
+non point à juger avec précision, mais à
+entrevoir, peut-être même à imaginer, la
+défroque dont ils étaient affublés. Il faut
+dire qu'ils approchaient rarement des croisées et que,
+même avec ma lorgnette, je voyais passer et repasser des
+silhouettes, plutôt que des êtres vivants!</p>
<p>Pourtant, je finis par apercevoir un Pierrot, sans doute
-&agrave; cause de la simplicit&eacute; de son costume. Il ne
+à cause de la simplicité de son costume. Il ne
semblait pas danser, mais il allait et venait d'un air
-h&eacute;sitant, surtout dans les instants o&ugrave; les autres
-couples se reposaient. Parmi ceux-ci, je d&eacute;m&ecirc;lai
-&agrave; la longue une jeune femme &agrave; perruque blanche,
+hésitant, surtout dans les instants où les autres
+couples se reposaient. Parmi ceux-ci, je démêlai
+à la longue une jeune femme à perruque blanche,
puis une autre, dont une mantille devait couvrir le front. Pour
les autres hommes, ils devaient figurer un Incroyable, un
-Mousquetaire et un P&ecirc;cheur napolitain, car j'aper&ccedil;us
-un chapeau de feutre &agrave; longues plumes, un vaste tricorne
-et un bonnet rouge &agrave; gland. Quant aux visages, bien
-entendu, il ne fallait pas penser &agrave; les distinguer.</p>
-
-<p>Je passai deux heures derri&egrave;re la fen&ecirc;tre, sans
-voir autre chose que les all&eacute;es et venues de ces six
-personnes, qui constituaient &eacute;videmment tous les
-invit&eacute;s de cette f&ecirc;te &eacute;trange. Mais
-j'&eacute;tais si surexcit&eacute; que je r&eacute;solus de les
-examiner de plus pr&egrave;s. Quand la musique s'arr&ecirc;ta,
-quand les lumi&egrave;res s'&eacute;teignirent, je
-d&eacute;gringolai en h&acirc;te mon escalier et courus me poster
+Mousquetaire et un Pêcheur napolitain, car j'aperçus
+un chapeau de feutre à longues plumes, un vaste tricorne
+et un bonnet rouge à gland. Quant aux visages, bien
+entendu, il ne fallait pas penser à les distinguer.</p>
+
+<p>Je passai deux heures derrière la fenêtre, sans
+voir autre chose que les allées et venues de ces six
+personnes, qui constituaient évidemment tous les
+invités de cette fête étrange. Mais
+j'étais si surexcité que je résolus de les
+examiner de plus près. Quand la musique s'arrêta,
+quand les lumières s'éteignirent, je
+dégringolai en hâte mon escalier et courus me poster
au coin de la porte par laquelle je supposai qu'ils devaient
-sortir. Mais sans doute arrivai-je trop tard; la rue &eacute;tait
-d&eacute;serte, personne ne parut. Je revins &agrave; pas lents,
-songeant &agrave; ces circonstances. La petite place du
+sortir. Mais sans doute arrivai-je trop tard; la rue était
+déserte, personne ne parut. Je revins à pas lents,
+songeant à ces circonstances. La petite place du
Palais-Royal dormait dans le silence de la nuit, solitaire et
-th&eacute;&acirc;trale, avec les becs de gaz qui
-n'&eacute;clairaient qu'&agrave; mi-hauteur de grandes maisons
-tranquilles; le passage V&eacute;rit&eacute; ouvrait son porche
-b&eacute;ant et vaste o&ugrave; pendait une p&acirc;le lanterne;
-la rue Montesquieu s'enfon&ccedil;ait au del&agrave; dans de
-molles t&eacute;n&egrave;bres. Comme je tournais le coin de la
-rue, j'aper&ccedil;us M. Val&egrave;re Bouldouyr. Il marchait
+théâtrale, avec les becs de gaz qui
+n'éclairaient qu'à mi-hauteur de grandes maisons
+tranquilles; le passage Vérité ouvrait son porche
+béant et vaste où pendait une pâle lanterne;
+la rue Montesquieu s'enfonçait au delà dans de
+molles ténèbres. Comme je tournais le coin de la
+rue, j'aperçus M. Valère Bouldouyr. Il marchait
plus lourdement que d'habitude en pesant sur sa grosse canne. Il
-ne me remarqua pas, et son pas tra&icirc;nant et in&eacute;gal
-fit peur &agrave; un long chat noir, qui jaillit presque d'entre
+ne me remarqua pas, et son pas traînant et inégal
+fit peur à un long chat noir, qui jaillit presque d'entre
ses pieds et alla se cacher dans un angle du mur. Il disparut au
-tournant du passage V&eacute;rit&eacute;.</p>
+tournant du passage Vérité.</p>
<p><br>
Le lendemain, je le rencontrai de nouveau. Il faisait avec sa
jeune amie le tour des charmilles du jardin. L'idiot les
-accompagnait. Je les suivis, tout fr&eacute;missant du
-d&eacute;sir d'entendre leur conversation, mais ce fut &agrave;
-peine si, de loin en loin, une phrase venait jusqu'&agrave;
+accompagnait. Je les suivis, tout frémissant du
+désir d'entendre leur conversation, mais ce fut à
+peine si, de loin en loin, une phrase venait jusqu'à
moi.</p>
<p>Cependant, M. Bouldouyr et sa compagne causaient avec tant
-d'animation qu'ils en oubli&egrave;rent l'idiot, qui resta en
-arri&egrave;re &agrave; consid&eacute;rer le jet d'eau. Or, juste
-&agrave; ce moment, une bande de jeunes galopins,
-&eacute;chapp&eacute;e de quelque coll&egrave;ge, traversait en
-criant le Palais-Royal. Ils avis&egrave;rent
-l'&eacute;gar&eacute; et, selon la coutume de leur race,
-r&eacute;solurent de le cruellement brimer. Ils firent
-aussit&ocirc;t une ronde qui se noua autour de lui et l'entoura
+d'animation qu'ils en oublièrent l'idiot, qui resta en
+arrière à considérer le jet d'eau. Or, juste
+à ce moment, une bande de jeunes galopins,
+échappée de quelque collège, traversait en
+criant le Palais-Royal. Ils avisèrent
+l'égaré et, selon la coutume de leur race,
+résolurent de le cruellement brimer. Ils firent
+aussitôt une ronde qui se noua autour de lui et l'entoura
de son mouvement vertigineux et de ses hurlements
-r&eacute;p&eacute;t&eacute;s. Le pauvre ahuri s'effor&ccedil;ait
-de leur &eacute;chapper, et, &agrave; chaque &eacute;lan qu'il
-prenait pour rompre la cha&icirc;ne, il recevait une bourrade qui
-le rejetait en arri&egrave;re. Il appela au secours, mais ses
-amis &eacute;taient maintenant trop loin pour distinguer ses cris
-au milieu du tumulte g&eacute;n&eacute;ral. Le dessein des
-garnements &eacute;tait visiblement d'amener leur victime
+répétés. Le pauvre ahuri s'efforçait
+de leur échapper, et, à chaque élan qu'il
+prenait pour rompre la chaîne, il recevait une bourrade qui
+le rejetait en arrière. Il appela au secours, mais ses
+amis étaient maintenant trop loin pour distinguer ses cris
+au milieu du tumulte général. Le dessein des
+garnements était visiblement d'amener leur victime
jusqu'au bord du bassin et, en ouvrant brusquement leur cercle,
de produire une bousculade au cours de laquelle il tomberait
-&agrave; l'eau.</p>
+à l'eau.</p>
-<p>Ce fut &agrave; ce moment que j'intervins. Comme il passait
-devant moi, je saisis par l'&eacute;paule le plus
-d&eacute;cha&icirc;n&eacute; de ces
-&eacute;nergum&egrave;nes.</p>
+<p>Ce fut à ce moment que j'intervins. Comme il passait
+devant moi, je saisis par l'épaule le plus
+déchaîné de ces
+énergumènes.</p>
-<p>Il &eacute;tait temps. L'innocent venait de rouler &agrave;
+<p>Il était temps. L'innocent venait de rouler à
terre et son front, frappant rudement la margelle du bassin,
-laissait d&eacute;j&agrave; couler un filet rouge. Je giflai
-violemment le bonhomme que j'avais happ&eacute; et j'en jetai un
-autre sur le sol. Tous recul&egrave;rent et commenc&egrave;rent
-&agrave; me huer. Mais l'arriv&eacute;e des gardiens du square,
-qui firent mine de mener deux ou trois de ces forcen&eacute;s au
+laissait déjà couler un filet rouge. Je giflai
+violemment le bonhomme que j'avais happé et j'en jetai un
+autre sur le sol. Tous reculèrent et commencèrent
+à me huer. Mais l'arrivée des gardiens du square,
+qui firent mine de mener deux ou trois de ces forcenés au
commissariat de police et le retour de M. Bouldouyr et de sa
compagne, protecteurs visibles de la victime, firent
-&eacute;vanouir toute la bande. Il ne nous resta plus qu'&agrave;
-conduire le bless&eacute; chez le pharmacien, qui lui fit un
-pansement rapide, la blessure n'ayant aucune gravit&eacute;.</p>
+évanouir toute la bande. Il ne nous resta plus qu'à
+conduire le blessé chez le pharmacien, qui lui fit un
+pansement rapide, la blessure n'ayant aucune gravité.</p>
<p>Comme nous sortions de la boutique, M. Bouldouyr, au nom de
-son jeune ami, m'offrit ses remerc&icirc;ments, auxquels
-l'infortun&eacute; joignit les siens. Apr&egrave;s quoi, M.
-Bouldouyr t&eacute;moigna du d&eacute;sir de me mieux
-conna&icirc;tre. Je lui dis qui j'&eacute;tais et ce que je
+son jeune ami, m'offrit ses remercîments, auxquels
+l'infortuné joignit les siens. Après quoi, M.
+Bouldouyr témoigna du désir de me mieux
+connaître. Je lui dis qui j'étais et ce que je
faisais dans la vie, ce qui ne fut pas long. Il voulut
-aussit&ocirc;t se faire conna&icirc;tre, mais je le
-pr&eacute;vins en l'appelant par son nom et en lui
-r&eacute;citant une de ses strophes:</p>
+aussitôt se faire connaître, mais je le
+prévins en l'appelant par son nom et en lui
+récitant une de ses strophes:</p>
<blockquote>
<p>_Rien, Madame, si ce n'est l'ombre<br>
- D'un masque de roses tomb&eacute;,<br>
+ D'un masque de roses tombé,<br>
Ne saurait rendre un coeur plus sombre<br>
- Que ce ciel par vous d&eacute;rob&eacute;._</p>
+ Que ce ciel par vous dérobé._</p>
</blockquote>
-<p>Jamais je n'ai vu homme &agrave; ce point stup&eacute;fait. Il
-balbutia quelques mots qui exprimaient son impossibilit&eacute;
-de croire &agrave; une telle f&eacute;licit&eacute;.<br>
+<p>Jamais je n'ai vu homme à ce point stupéfait. Il
+balbutia quelques mots qui exprimaient son impossibilité
+de croire à une telle félicité.<br>
</p>
-<p>--J'ai vos livres dans ma biblioth&egrave;que, monsieur
+<p>--J'ai vos livres dans ma bibliothèque, monsieur
Bouldouyr, dis-je avec assurance, et je les admire beaucoup.</p>
<p>Il me serra alors les mains avec une grande effusion; il
-&eacute;tait boulevers&eacute;. Enfin il reprit ses esprits et me
-pr&eacute;senta &agrave; la jeune fille qui l'accompagnait et qui
-&eacute;tait, me dit-il, sa ni&egrave;ce, Fran&ccedil;oise
-Ch&eacute;digny. Il m'apprit ensuite que l'idiot s'appelait
+était bouleversé. Enfin il reprit ses esprits et me
+présenta à la jeune fille qui l'accompagnait et qui
+était, me dit-il, sa nièce, Françoise
+Chédigny. Il m'apprit ensuite que l'idiot s'appelait
Florentin Muzat et qu'il l'aimait beaucoup. Ledit Florentin
-ex&eacute;cuta en mon honneur un extraordinaire plongeon et se
-mit &agrave; rire ang&eacute;liquement.</p>
+exécuta en mon honneur un extraordinaire plongeon et se
+mit à rire angéliquement.</p>
-<p>--Monsieur, me dit Val&egrave;re Bouldouyr en me quittant,
-serait-il indiscret &agrave; moi de vous exprimer le d&eacute;sir
-de vous revoir? Je ne suis qu'un vieux po&egrave;te oubli&eacute;
-de tous, mais vous m'avez montr&eacute; tant de sympathie que
-vous excuserez, j'en suis s&ucirc;r, mon indiscr&eacute;tion.</p>
+<p>--Monsieur, me dit Valère Bouldouyr en me quittant,
+serait-il indiscret à moi de vous exprimer le désir
+de vous revoir? Je ne suis qu'un vieux poète oublié
+de tous, mais vous m'avez montré tant de sympathie que
+vous excuserez, j'en suis sûr, mon indiscrétion.</p>
-<p>--J'ai le m&ecirc;me souhait &agrave; formuler, monsieur!</p>
+<p>--J'ai le même souhait à formuler, monsieur!</p>
-<p>Il me serra de nouveau la main et nous pr&icirc;mes
-rendez-vous. Mlle Ch&eacute;digny m'adressa un sourire qui me fit
-fr&eacute;mir de tendresse &eacute;mue, tant il &eacute;tait
+<p>Il me serra de nouveau la main et nous prîmes
+rendez-vous. Mlle Chédigny m'adressa un sourire qui me fit
+frémir de tendresse émue, tant il était
amical et presque intime, et Florentin Muzat plongea de nouveau
-jusqu'&agrave; terre, n'ayant pas encore compris, d'ailleurs, de
-quel f&acirc;cheux bain l'avait sauv&eacute; ma providentielle
+jusqu'à terre, n'ayant pas encore compris, d'ailleurs, de
+quel fâcheux bain l'avait sauvé ma providentielle
intervention.</p>
<p> </p>
<h2 style="text-align: center;">CHAPITRE VIII</h2>
-<h3 style="text-align: center;">O&ugrave; le lecteur commencera de savoir
-o&ugrave; m&egrave;ne l'escalier d'or.</h3>
+<h3 style="text-align: center;">Où le lecteur commencera de savoir
+où mène l'escalier d'or.</h3>
<p><i>"Le besoin de la correspondance parfaite entre le dedans et
le dehors des choses, entre le fond et la forme, n'est pas dans
-sa nature. Elle ne souffre pas de la laideur; &agrave; peine si
-elle s'en aper&ccedil;oit. Pour moi, je ne puis qu'oublier ce qui
-me choque, je ne puis pas n'&ecirc;tre pas choqu&eacute;.<br>
- Henri-Fr&eacute;d&eacute;ric Amiel.</i></p>
+sa nature. Elle ne souffre pas de la laideur; à peine si
+elle s'en aperçoit. Pour moi, je ne puis qu'oublier ce qui
+me choque, je ne puis pas n'être pas choqué."<br>
+ Henri-Frédéric Amiel.</i></p>
<p><br>
- Quelques jours apr&egrave;s, je me rendis &agrave; l'invitation
-de M. Val&egrave;re Bouldouyr. Quelle ne fut pas ma surprise,
-devant sa porte, de reconna&icirc;tre qu'il habitait la maison
-o&ugrave; mon myst&eacute;rieux voisin donnait d'invraisemblables
-f&ecirc;tes! La pens&eacute;e, un moment, m'effleura que
-c'&eacute;tait lui; mais je ris de cette tournure d'esprit qui
+ Quelques jours après, je me rendis à l'invitation
+de M. Valère Bouldouyr. Quelle ne fut pas ma surprise,
+devant sa porte, de reconnaître qu'il habitait la maison
+où mon mystérieux voisin donnait d'invraisemblables
+fêtes! La pensée, un moment, m'effleura que
+c'était lui; mais je ris de cette tournure d'esprit qui
pousse toujours au roman mon imagination trop logique.</p>
-<p>L'escalier de vieille pierre us&eacute;e, large, doux au pas,
-se d&eacute;veloppait entre une muraille peinte en faux marbre et
-une rampe basse, dont la ferronnerie alerte &eacute;tirait des
-entrelacs &eacute;l&eacute;gants comme une signature de
-po&egrave;te. Mais, au troisi&egrave;me &eacute;tage, il cessa
-pour faire place &agrave; un palier, sur lequel deux autres
-escaliers se greffaient, l'un &agrave; droite, l'autre &agrave;
-gauche, ceux-ci &eacute;troits, incommodes et tournants. Je ne
+<p>L'escalier de vieille pierre usée, large, doux au pas,
+se développait entre une muraille peinte en faux marbre et
+une rampe basse, dont la ferronnerie alerte étirait des
+entrelacs élégants comme une signature de
+poète. Mais, au troisième étage, il cessa
+pour faire place à un palier, sur lequel deux autres
+escaliers se greffaient, l'un à droite, l'autre à
+gauche, ceux-ci étroits, incommodes et tournants. Je ne
savais dans quel sens m'orienter, lorsque je m'avisai que l'un
-d'entre eux grimpait le long d'un mur tendu d'&eacute;toffe, ce
-qui me d&eacute;cida. Je reconnus au passage des l&eacute;s de
+d'entre eux grimpait le long d'un mur tendu d'étoffe, ce
+qui me décida. Je reconnus au passage des lés de
damas ancien, d'une belle couleur d'or, autrefois
-&eacute;clatants, maintenant ternis et tach&eacute;s par places,
+éclatants, maintenant ternis et tachés par places,
mais encore magnifiques. On montait, je dus me l'avouer, dans une
sorte de rayonnement, qui vous caressait et vous faisait oublier
-les marches hautes et non cir&eacute;es et l'humilit&eacute;
-m&eacute;lancolique de l'endroit.</p>
+les marches hautes et non cirées et l'humilité
+mélancolique de l'endroit.</p>
<p>--Ce Bouldouyr, me disais-je, est encore plus fou que je ne
croyais. Pourquoi diable accroche-t-il au dehors ces vieux
lampas?</p>
-<p>Je m'arr&ecirc;tai devant une petite porte &agrave; laquelle
-pendait une tresse de soie, termin&eacute;e par un masque
+<p>Je m'arrêtai devant une petite porte à laquelle
+pendait une tresse de soie, terminée par un masque
japonais.</p>
<p><br>
- Ce fut M. Bouldouyr lui-m&ecirc;me qui m'introduisit chez lui.
-Un &eacute;troit corridor franchi, nous entr&acirc;mes dans une
-pi&egrave;ce qui faisait face &agrave; la mienne. C'&eacute;tait
-donc bien ici qu'avaient lieu ces r&eacute;unions nocturnes qui
-m'avaient tant intrigu&eacute;! Mon bonheur, &agrave; cette
-d&eacute;couverte, devint une sorte de fr&eacute;n&eacute;sie,
-dont j'eus toutes les peines &agrave; cacher &agrave; mon
-h&ocirc;te l'anormal exc&egrave;s. Lui-m&ecirc;me, ignorant mon
-caract&egrave;re, put prendre pour les marques d'une nature
+ Ce fut M. Bouldouyr lui-même qui m'introduisit chez lui.
+Un étroit corridor franchi, nous entrâmes dans une
+pièce qui faisait face à la mienne. C'était
+donc bien ici qu'avaient lieu ces réunions nocturnes qui
+m'avaient tant intrigué! Mon bonheur, à cette
+découverte, devint une sorte de frénésie,
+dont j'eus toutes les peines à cacher à mon
+hôte l'anormal excès. Lui-même, ignorant mon
+caractère, put prendre pour les marques d'une nature
exceptionnellement expansive les effusions que je lui prodiguai,
-- ou peut-&ecirc;tre aussi pour d&eacute;lire d'une admiration
-longtemps comprim&eacute;e.</p>
+- ou peut-être aussi pour délire d'une admiration
+longtemps comprimée.</p>
<p>Notre conversation se ressentit, bien entendu, de cette
-&eacute;quivoque.</p>
+équivoque.</p>
-<p>--Je suis &eacute;mu, monsieur Bouldouyr, plus &eacute;mu que
+<p>--Je suis ému, monsieur Bouldouyr, plus ému que
je ne saurais vous le dire, d'entrer chez vous.</p>
<p>--Vous me comblez.</p>
@@ -1534,250 +1534,250 @@ suis!</p>
<p>--Quel merveilleux endroit vous habitez!</p>
-<p>--Vous voulez plaisanter... Le g&icirc;te bien humble d'un
+<p>--Vous voulez plaisanter... Le gîte bien humble d'un
pauvre diable...</p>
-<p>--Et cet escalier extraordinaire qui vous m&egrave;ne on ne
-sait o&ugrave;!</p>
+<p>--Et cet escalier extraordinaire qui vous mène on ne
+sait où!</p>
<p>Ici, mon voisin sourit tristement:</p>
<p>--Je l'appelle l'escalier d'or. Je voudrais qu'en s'y
-engageant, on compr&icirc;t qu'il vous conduit ailleurs, en un
-lieu o&ugrave; les autres ne vous conduisent gu&egrave;re, dans
-l'Illusion, peut-&ecirc;tre! Il n'y a ici qu'une mis&eacute;rable
+engageant, on comprît qu'il vous conduit ailleurs, en un
+lieu où les autres ne vous conduisent guère, dans
+l'Illusion, peut-être! Il n'y a ici qu'une misérable
mansarde, monsieur, mais quelqu'un habite cette mansarde, qui a
-failli &ecirc;tre un po&egrave;te et qui n'a jamais cess&eacute;,
-quelque triste et recluse que f&ucirc;t sa vie, d'aimer la
-po&eacute;sie plus que tout! De mon temps, on &eacute;tait ainsi;
-je crois que les nouvelles g&eacute;n&eacute;rations sont
-diff&eacute;rentes. "Un homme au r&ecirc;ve habitu&eacute;",
-voil&agrave; ce que je suis, monsieur, si l'ose employer, pour
-mon humble usage, l'expression dont mon ma&icirc;tre s'est servi
-pour qualifier un des plus purs d'entre nous. Peut-&ecirc;tre me
-prendrez-vous pour un vieil imb&eacute;cile, mais je vous jure
-que ma foi dans cette d&eacute;esse n'a jamais faibli!</p>
+failli être un poète et qui n'a jamais cessé,
+quelque triste et recluse que fût sa vie, d'aimer la
+poésie plus que tout! De mon temps, on était ainsi;
+je crois que les nouvelles générations sont
+différentes. "Un homme au rêve habitué",
+voilà ce que je suis, monsieur, si j'ose employer, pour
+mon humble usage, l'expression dont mon maître s'est servi
+pour qualifier un des plus purs d'entre nous. Peut-être me
+prendrez-vous pour un vieil imbécile, mais je vous jure
+que ma foi dans cette déesse n'a jamais faibli!</p>
<p><br>
- Bouldouyr tint &agrave; me faire visiter sa maison et admirer
-ses tr&eacute;sors, tr&eacute;sors bien modestes pour tout autre
-que lui, - ou que moi! La pi&egrave;ce o&ugrave; je venais
-d'entrer lui servait &agrave; la fois de salon et de bureau; de
-bons gros meubles commodes et sans gr&acirc;ce y prenaient ces
+ Bouldouyr tint à me faire visiter sa maison et admirer
+ses trésors, trésors bien modestes pour tout autre
+que lui, - ou que moi! La pièce où je venais
+d'entrer lui servait à la fois de salon et de bureau; de
+bons gros meubles commodes et sans grâce y prenaient ces
airs tranquilles, accueillants, qu'ont les domestiques qui ont
-vieilli dans une m&ecirc;me maison. Mais, dans un coin, j'avisai
-un secr&eacute;taire v&eacute;nitien, en marqueterie, avec des
-tiroirs bomb&eacute;s et une double glace verdie, sous une
-corniche orn&eacute;e de fruits et de fleurs.</p>
+vieilli dans une même maison. Mais, dans un coin, j'avisai
+un secrétaire vénitien, en marqueterie, avec des
+tiroirs bombés et une double glace verdie, sous une
+corniche ornée de fruits et de fleurs.</p>
-<p>--C'est mon ami Justin N&eacute;rac qui me l'a laiss&eacute;,
+<p>--C'est mon ami Justin Nérac qui me l'a laissé,
me dit modestement Bouldouyr.</p>
-<p>La salle &agrave; manger &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s
-vide, mais, dans la chambre, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'un
+<p>La salle à manger était à peu près
+vide, mais, dans la chambre, à côté d'un
divan bas, qui servait de lit, une belle commode Louis XVI
-&eacute;talait ses formes &eacute;l&eacute;gantes et solides
-&agrave; la fois et les riches rosaces de ses bronzes
-dor&eacute;s.</p>
+étalait ses formes élégantes et solides
+à la fois et les riches rosaces de ses bronzes
+dorés.</p>
-<p>--M&acirc;tin! Dis-je avec admiration.</p>
+<p>--Mâtin! Dis-je avec admiration.</p>
-<p>-C'est mon ami, Justin N&eacute;rac qui me l'a laiss&eacute;e,
-r&eacute;p&eacute;ta Bouldouyr, avec la m&ecirc;me modestie. Tout
-ce qu'il a de bien dans cette maison me vient de lui.</p>
+<p>-C'est mon ami, Justin Nérac qui me l'a laissée,
+répéta Bouldouyr, avec la même modestie. Tout
+ce qu'il y a de bien dans cette maison me vient de lui.</p>
<p>Je distinguai au-dessus du divan de petits cadres; je
-m'approchai: c'&eacute;taient deux billets, orn&eacute;s des
-caract&egrave;res admirables d'une &eacute;criture unique au
+m'approchai: c'étaient deux billets, ornés des
+caractères admirables d'une écriture unique au
monde.</p>
-<p>--St&eacute;phane Mallarm&eacute; m'a fait l'honneur de
-m'&eacute;crire plusieurs fois, monsieur. Ce sont l&agrave; mes
+<p>--Stéphane Mallarmé m'a fait l'honneur de
+m'écrire plusieurs fois, monsieur. Ce sont là mes
titres de gloire!</p>
<p>--L'avez-vous connu?</p>
-<p>Il ne r&eacute;pondit pas tout de suite.</p>
+<p>Il ne répondit pas tout de suite.</p>
-<p>--Oui, dit-il enfin; il a daign&eacute; me recevoir. J'ai
+<p>--Oui, dit-il enfin; il a daigné me recevoir. J'ai
entendu plusieurs fois le plus grand artiste de tous les temps
-cr&eacute;er avec de simples paroles, les m&ecirc;mes qui servent
-&agrave; tous, ces images divines et ces histoires enchanteresses
-qui donnaient &agrave; l'univers sa v&eacute;rit&eacute;
-&eacute;ternelle. Ma vie n'a pas &eacute;t&eacute; veine. Je n'ai
-rien obtenu de ce qu'ont poss&eacute;d&eacute; les autres hommes,
-non, rien; mais cette dignit&eacute; supr&ecirc;me, du moins,
-m'aura &eacute;t&eacute; conf&eacute;r&eacute;e...</p>
+créer avec de simples paroles, les mêmes qui servent
+à tous, ces images divines et ces histoires enchanteresses
+qui donnaient à l'univers sa vérité
+éternelle. Ma vie n'a pas été vaine. Je n'ai
+rien obtenu de ce qu'ont possédé les autres hommes,
+non, rien; mais cette dignité suprême, du moins,
+m'aura été conférée...</p>
-<p>Et, ouvrant les tiroirs de son bureau v&eacute;nitien, il me
-d&eacute;signa des monceaux de lettres.</p>
+<p>Et, ouvrant les tiroirs de son bureau vénitien, il me
+désigna des monceaux de lettres.</p>
<p>--Et voici toute la correspondance de mon ami Justin
-N&eacute;rac, que personne ne conna&icirc;t plus et qui avait
-l'intelligence, la gr&acirc;ce et l'esprit d'un homme qui, en
-songe, aurait &eacute;t&eacute; chaque nuit l'h&ocirc;te de
+Nérac, que personne ne connaît plus et qui avait
+l'intelligence, la grâce et l'esprit d'un homme qui, en
+songe, aurait été chaque nuit l'hôte de
Titania... Il est mort dans un asile de fous, monsieur!</p>
<p>Je vis bien autre chose dans le logis de mon nouvel ami, je
-vis des plaquettes rarissimes et les premi&egrave;res
-&eacute;ditions d'&eacute;crivains aujourd'hui illustres et
-nagu&egrave;re encore inconnus, - ai-je laiss&eacute; comprendre
-que ma seule passion en ce monde &eacute;tait la bibliophilie? -
-je vis une curieuse vue d'optique, o&ugrave; un palais qui
-semblait b&acirc;ti par un architecte n&egrave;gre pour jouer
-Racine aux &icirc;les Ha&iuml;ti laissait voir la perspective
-d'une mer d&eacute;mont&eacute;e, - et peut-&ecirc;tre
-d&eacute;montable, - je vis une fr&eacute;gate, avec toute sa
-voilure, captive dans les p&ocirc;les verd&acirc;tres d'une
-bouteille, o&ugrave; un marin l'avait car&eacute;n&eacute;e et
-m&acirc;t&eacute;e, je vis ces boules de verre &agrave; coeur
-multicolore, o&ugrave; il semble toujours neiger des confettis,
-je vis des coffrets de coquillages, une statuette n&egrave;gre,
-des affiches repr&eacute;sentant Anna Held, la Goulue ou
-M&eacute;phisto, - touchants t&eacute;moignages d'une
-&eacute;poque perdue! - je vis un b&acirc;ton qui avait appartenu
-&agrave; Verlaine et un vieux chapeau de Petrus Borel, enfin
+vis des plaquettes rarissimes et les premières
+éditions d'écrivains aujourd'hui illustres et
+naguère encore inconnus, - ai-je laissé comprendre
+que ma seule passion en ce monde était la bibliophilie? -
+je vis une curieuse vue d'optique, où un palais qui
+semblait bâti par un architecte nègre pour jouer
+Racine aux îles Haïti laissait voir la perspective
+d'une mer démontée, - et peut-être
+démontable, - je vis une frégate, avec toute sa
+voilure, captive dans les pôles verdâtres d'une
+bouteille, où un marin l'avait carénée et
+mâtée, je vis ces boules de verre à coeur
+multicolore, où il semble toujours neiger des confettis,
+je vis des coffrets de coquillages, une statuette nègre,
+des affiches représentant Anna Held, la Goulue ou
+Méphisto, - touchants témoignages d'une
+époque perdue! - je vis un bâton qui avait appartenu
+à Verlaine et un vieux chapeau de Petrus Borel, enfin
mille objets excentriques, charmants ou saugrenus, qui
-composaient &agrave; mon vieil ami le plus bizarre
-mus&eacute;e.</p>
+composaient à mon vieil ami le plus bizarre
+musée.</p>
<p>J'avisai une mauvaise photographie d'amateur dans un joli
-cadre rococo. Je la regardai mieux: ce p&acirc;le visage aux yeux
+cadre rococo. Je la regardai mieux: ce pâle visage aux yeux
clairs...</p>
<p>--Vous la reconnaissez, me dit Bouldouyr, c'est
-Fran&ccedil;oise... Et ici encore, je ne me plaindrai pas de la
-vie, j'ai connu, monsieur, la royaut&eacute; de l'esprit, j'ai
-connu la beaut&eacute; d'une amiti&eacute; inalt&eacute;rable, et
+Françoise... Et ici encore, je ne me plaindrai pas de la
+vie, j'ai connu, monsieur, la royauté de l'esprit, j'ai
+connu la beauté d'une amitié inaltérable, et
je connais maintenant le miracle de ce monde: la tendresse unie
-&agrave; la puret&eacute;!</p>
+à la pureté!</p>
<p><br>
- ... Je ne sais pas s'il y a, de-ci, de-l&agrave;, monsieur
+ ... Je ne sais pas s'il y a, de-ci, de-là, monsieur
Bouldouyr, un seul vers, dans votre oeuvre, qui soit digne
-d'aller &agrave; la post&eacute;rit&eacute;, je ne sais
-m&ecirc;me pas si quelque chose de vivant les a anim&eacute;s au
-jour de leur naissance, mais la po&eacute;sie qui r&egrave;gne
-dans votre coeur, ah! celle-l&agrave;, je la sens
-profond&eacute;ment, et elle me touche jusqu'aux larmes;
-celle-l&agrave;, aucune d&eacute;convenue, aucune
-d&eacute;ception, ni l'&acirc;ge lui-m&ecirc;me, ne l'ont
-d&eacute;truite, et jamais je n'ai mieux compris &agrave; quel
-point vous &ecirc;tes un po&egrave;te v&eacute;ritable qu'en vous
-entendant parler d'un grand &eacute;crivain, d'un ami mort ou
+d'aller à la postérité, je ne sais
+même pas si quelque chose de vivant les a animés au
+jour de leur naissance, mais la poésie qui règne
+dans votre coeur, ah! celle-là, je la sens
+profondément, et elle me touche jusqu'aux larmes;
+celle-là, aucune déconvenue, aucune
+déception, ni l'âge lui-même, ne l'ont
+détruite, et jamais je n'ai mieux compris à quel
+point vous êtes un poète véritable qu'en vous
+entendant parler d'un grand écrivain, d'un ami mort ou
d'une petite fille vivante et que vous aimez!</p>
<p> </p>
<h2 style="text-align: center;">CHAPITRE IX</h2>
-<h3 style="text-align: center;">Origines de M. Val&egrave;re Bouldouyr.</h3>
+<h3 style="text-align: center;">Origines de M. Valère Bouldouyr.</h3>
-<p><i>"Chez la f&eacute;e V&eacute;rit&eacute;, tout
-&eacute;tait, au contraire, d'une extr&ecirc;me
-simplicit&eacute;: des tables d'acajou, des boisures unies, des
+<p><i>"Chez la fée Vérité, tout
+était, au contraire, d'une extrême
+simplicité: des tables d'acajou, des boisures unies, des
glaces sans bordures, des porcelaines toutes blanches, presque
-pas un meuble nouveau.<br>
- Diderot."</i></p>
+pas un meuble nouveau."<br>
+ Diderot.</i></p>
<p><br>
- Val&egrave;re Bouldouyr tenait &agrave; me rendre ma visite.
-Quelques jours apr&egrave;s, il sonnait chez moi. Je le trouvai
-p&acirc;le et de souffle court. Je lui demandai s'il ne se
-sentait pas souffrant, mais il jura qu'il ne s'&eacute;tait
-jamais mieux port&eacute;.</p>
+ Valère Bouldouyr tenait à me rendre ma visite.
+Quelques jours après, il sonnait chez moi. Je le trouvai
+pâle et de souffle court. Je lui demandai s'il ne se
+sentait pas souffrant, mais il jura qu'il ne s'était
+jamais mieux porté.</p>
<p>Assis dans un fauteuil, il regardait d'un oeil distrait les
-gros piliers du balcon, sa large rampe, et au del&agrave;, les
-maisons d'en face, avec leurs pilastres, &agrave; mi-hauteur,
-leur rang&eacute;e de vases noirs, les pentes des toits gorge de
-pigeon, et plus haut encore, le h&eacute;rissement de
-chemin&eacute;es, de bouts de toitures, de briques et d'ardoises
+gros piliers du balcon, sa large rampe, et au delà, les
+maisons d'en face, avec leurs pilastres, à mi-hauteur,
+leur rangée de vases noirs, les pentes des toits gorge de
+pigeon, et plus haut encore, le hérissement de
+cheminées, de bouts de toitures, de briques et d'ardoises
qui les surplombent.</p>
<p>--Comme j'aime Paris! me dit-il. Ce Paris-ci, le vrai, pas
-celui qui s'&eacute;tend autour de l'&Eacute;toile! Mon Paris,
-&agrave; moi, est si vari&eacute;, si curieux, si amusant, si
-beau! Que de romans n'y ai-je pas r&ecirc;v&eacute;s, mais aussi
+celui qui s'étend autour de l'Étoile! Mon Paris,
+à moi, est si varié, si curieux, si amusant, si
+beau! Que de romans n'y ai-je pas rêvés, mais aussi
que d'extraordinaires personnages n'y ai-je pas connus! Oui, je
-lui ai sacrifi&eacute; ma vie. Autrefois, j'avais un ami
-tout-puissant aux Colonies. Il voulait m'entra&icirc;ner avec
-lui, tr&egrave;s loin, en Afrique, je crois. J'y serais devenu
+lui ai sacrifié ma vie. Autrefois, j'avais un ami
+tout-puissant aux Colonies. Il voulait m'entraîner avec
+lui, très loin, en Afrique, je crois. J'y serais devenu
quelque chose d'important, Manitou, ou bon dieu, ou chef des
gendarmes, je ne sais plus au juste. Mais il me fallait quitter
-Paris. Peut-on vivre ailleurs? Je suis rest&eacute; ici, je ne le
+Paris. Peut-on vivre ailleurs? Je suis resté ici, je ne le
regrette pas...<br>
</p>
<p>Il soupira un moment, regarda une bande de grands nuages
-noirs, lis&eacute;r&eacute;s d'or, qui jouaient &agrave;
-l'horizon, puis repris &agrave; voix plus basse:</p>
-
-<p>--Je ne le regrette pas, car il m'est arriv&eacute;, un jour,
-tout r&eacute;cemment, une aventure bien extraordinaire. Je ne
-vous ai pas dit, monsieur, que mes parents &eacute;taient
-d'honn&ecirc;tes marchands de drap, les meilleures gens du monde,
-mais qui n'imaginaient rien au del&agrave; du commerce et du doit
+noirs, lisérés d'or, qui jouaient à
+l'horizon, puis reprit à voix plus basse:</p>
+
+<p>--Je ne le regrette pas, car il m'est arrivé, un jour,
+tout récemment, une aventure bien extraordinaire. Je ne
+vous ai pas dit, monsieur, que mes parents étaient
+d'honnêtes marchands de drap, les meilleures gens du monde,
+mais qui n'imaginaient rien au delà du commerce et du doit
et avoir. Comment si humble soit-elle, une goutte de la divine
ambroisie a-t-elle pu tomber sur ma caboche? Je ne le saurai
-jamais. Quoi qu'il en soit, quand mon p&egrave;re apprit que
+jamais. Quoi qu'il en soit, quand mon père apprit que
j'entendais me consacrer aux Muses, ce fut une belle
-sc&egrave;ne. Nous nous disput&acirc;mes six mois; apr&egrave;s
+scène. Nous nous disputâmes six mois; après
quoi, sur mon refus de devenir marchand drapier, il me mit
-&agrave; la porte. J'&eacute;tais jeune, monsieur Salerne et,
-bien entendu, obstin&eacute;. Je menai deux ou trois ans une
-existence absurde de boh&egrave;me, vivant, je ne sais comment,
+à la porte. J'étais jeune, monsieur Salerne et,
+bien entendu, obstiné. Je menai deux ou trois ans une
+existence absurde de bohème, vivant, je ne sais comment,
de gains inattendus, rarissimes et bizarres, quatrains pour le
-savon du S&eacute;n&eacute;gal, distiques pour les papillotes du
+savon du Sénégal, distiques pour les papillotes du
Jour de l'An, reportages occasionnels, etc... Puis un jour, je me
fatiguai de courir de garni en garni, de manger des charcuteries
-pas toujours fra&icirc;ches et de me soutenir avec de l'alcool
-dans les caf&eacute;s, o&ugrave; nous r&ecirc;vions une bataille
-_d'Hernani,_ plus tragique encore que la premi&egrave;re, et
-o&ugrave; Sarcey aurait &eacute;t&eacute; immol&eacute;. Un ami,
-po&egrave;te comme moi, me fit entrer au minist&egrave;re de la
-Marine. Peut-&ecirc;tre le connaissez-vous, il s'appelait Justin
-N&eacute;rac, et il a laiss&eacute;, lui aussi, deux ou trois
-petites plaquettes, _les Essors vaincus, le Br&eacute;viaire de
+pas toujours fraîches et de me soutenir avec de l'alcool
+dans les cafés, où nous rêvions une bataille
+_d'Hernani,_ plus tragique encore que la première, et
+où Sarcey aurait été immolé. Un ami,
+poète comme moi, me fit entrer au ministère de la
+Marine. Peut-être le connaissez-vous, il s'appelait Justin
+Nérac, et il a laissé, lui aussi, deux ou trois
+petites plaquettes, _les Essors vaincus, le Bréviaire de
Jessica,_ etc. Il vivait sans souci, ayant quelque part, en
province, des parents qui lui envoyaient un peu d'argent, quand
il en manquait. Ce fut ainsi que je devins fonctionnaire. Mon
-p&egrave;re, m&ecirc;me apr&egrave;s cette concession au
-go&ucirc;t du jour, ne voulut jamais me revoir. A la fin de sa
-vie, il fit entrer dans son affaire mon fr&egrave;re cadet, qu'il
-aimait beaucoup et qui avait, para&icirc;t-il, l'esprit
-commercial; &agrave; eux deux, ils r&eacute;ussirent si
-brillamment que, lorsque mon p&egrave;re mourut, il ne laissait
-que des dettes. Quant &agrave; mon fr&egrave;re, il a
-h&eacute;rit&eacute; de la haine familiale, il me m&eacute;prise
-et ne veut pas me conna&icirc;tre. Moi non plus, d'ailleurs, car
-c'est un terrible imb&eacute;cile.</p>
+père, même après cette concession au
+goût du jour, ne voulut jamais me revoir. A la fin de sa
+vie, il fit entrer dans son affaire mon frère cadet, qu'il
+aimait beaucoup et qui avait, paraît-il, l'esprit
+commercial; à eux deux, ils réussirent si
+brillamment que, lorsque mon père mourut, il ne laissait
+que des dettes. Quant à mon frère, il a
+hérité de la haine familiale, il me méprise
+et ne veut pas me connaître. Moi non plus, d'ailleurs, car
+c'est un terrible imbécile.</p>
<p>Ici, mon interlocuteur sourit malicieusement.</p>
-<p>--D'ailleurs, peut-&ecirc;tre me recevrait-il plus volontiers
-aujourd'hui, s'il savait la v&eacute;rit&eacute;, car je ne suis
-pas tout &agrave; fait d&eacute;nu&eacute; de ressources. Mon
-pauvre ami N&eacute;rac,en mourant, a tenu &agrave; me laisser
+<p>--D'ailleurs, peut-être me recevrait-il plus volontiers
+aujourd'hui, s'il savait la vérité, car je ne suis
+pas tout à fait dénué de ressources. Mon
+pauvre ami Nérac, en mourant, a tenu à me laisser
une petite partie de son avoir, ainsi que ses meubles et quelques
souvenirs; cela me permet de vivre honorablement, quoique
-po&egrave;te, ajouta-t-il, en songeant aux pr&eacute;jug&eacute;s
+poète, ajouta-t-il, en songeant aux préjugés
de sa famille...</p>
<p>--Vous ne pouvez vous imaginer, me dit-il ensuite, quel esprit
-charmant &eacute;tait Justin N&eacute;rac. Mais il ne savait pas
-s'imposer, il &eacute;tait doux, craintif, silencieux, n'aimait
+charmant était Justin Nérac. Mais il ne savait pas
+s'imposer, il était doux, craintif, silencieux, n'aimait
que les entretiens tranquilles et les fleurs, dont il avait
-toujours chez lui de belles gerbes. C'&eacute;tait &agrave; peu
-pr&egrave;s son seul luxe. Il ne s'est pas mari&eacute; par
-timidit&eacute;, car jamais il n'a os&eacute; avouer son amour
-&agrave; une jeune fille. Celle qu'il aimait a
-&eacute;pous&eacute; depuis un huissier; je la rencontre
+toujours chez lui de belles gerbes. C'était à peu
+près son seul luxe. Il ne s'est pas marié par
+timidité, car jamais il n'a osé avouer son amour
+à une jeune fille. Celle qu'il aimait a
+épousé depuis un huissier; je la rencontre
quelquefois. Elle est grosse, rouge, satisfaite, et elle a trois
enfants qui lui ressemblent en laid. Et hormis de moi,
-N&eacute;rac est maintenant oubli&eacute;, - comme je le serai
+Nérac est maintenant oublié, - comme je le serai
d'ici peu de temps, monsieur Salerne, - comme je le suis
-d&eacute;j&agrave;, aurai-je dit m&ecirc;me, il y a un mois,
+déjà, aurais-je dit même, il y a un mois,
avant de vous rencontrer...</p>
<p>Le vieil homme s'attendrit, une larme trembla au bout de ses
@@ -1787,90 +1787,90 @@ Palais-Royal et sur les verdures neuves des charmilles, dont la
couleur paraissait acide et trop claire entre les pierres presque
noires.</p>
-<p>--Mais je ne vous ai pas confi&eacute; encore l'extraordinaire
-aventure &agrave; laquelle je faisais allusion tout &agrave;
-l'heure, continua-t-il. J'ai rencontr&eacute;, un jour, rue de
+<p>--Mais je ne vous ai pas confié encore l'extraordinaire
+aventure à laquelle je faisais allusion tout à
+l'heure, continua-t-il. J'ai rencontré, un jour, rue de
Rivoli, sous les arcades, une jeune fille, dont la vue me fit
-sursauter, car c'&eacute;tait tout vivant, tout frais, tout
-jeune, le portrait de ma m&egrave;re. Je fus si frapp&eacute;,
-monsieur, si &eacute;mu, que je courus derri&egrave;re elle et
-que je l'abordai. Je suis vieux, h&eacute;las! Aujourd'hui, je
-peux me permettre de le faire sans &eacute;pouvanter personne. La
-jeune fille me consid&eacute;ra d'abord avec stupeur et refusa de
-r&eacute;pondre &agrave; mes questions: mais quand elle connut le
-motif de ma curiosit&eacute;: "Je m'appelle Fran&ccedil;oise
-Ch&eacute;digny," me dit-elle.</p>
-
-<p>Je ne savais m&ecirc;me pas que mon fr&egrave;re se f&ucirc;t
-mari&eacute;. - "Alors, r&eacute;pondis-je, vous &ecirc;tes ma
-ni&egrave;ce!" Je croyais jusque-l&agrave; que ces
-reconnaissances ne se passaient que dans les m&eacute;lodrames;
-je fus bien forc&eacute; de croire &agrave; leur
-r&eacute;alit&eacute;.</p>
+sursauter, car c'était tout vivant, tout frais, tout
+jeune, le portrait de ma mère. Je fus si frappé,
+monsieur, si ému, que je courus derrière elle et
+que je l'abordai. Je suis vieux, hélas! Aujourd'hui, je
+peux me permettre de le faire sans épouvanter personne. La
+jeune fille me considéra d'abord avec stupeur et refusa de
+répondre à mes questions: mais quand elle connut le
+motif de ma curiosité: "Je m'appelle Françoise
+Chédigny," me dit-elle.</p>
+
+<p>Je ne savais même pas que mon frère se fût
+marié. - "Alors, répondis-je, vous êtes ma
+nièce!" Je croyais jusque-là que ces
+reconnaissances ne se passaient que dans les mélodrames;
+je fus bien forcé de croire à leur
+réalité.</p>
<p>J'interrompis ici le narrateur:</p>
<p>--Mais vous vous appelez Bouldouyr?</p>
-<p>--Pour ne pas trop d&eacute;shonorer mes parents, j'ai pris le
-nom d'une grand-m&egrave;re. En r&eacute;alit&eacute;, je suis
-Val&egrave;re Ch&eacute;digny; et, encore, ajouta-t-il,
-Val&egrave;re n'est peut-&ecirc;tre ici qu'une concession
-&agrave; l'esprit de roman! Eh bien, monsieur, conclut-il, qu'en
-pensez-vous? N'ai-je pas bien fait de rester &agrave; Paris?
-O&ugrave; aurais-je pu rencontrer ailleurs une autre
-ni&egrave;ce, la plus tendre, la plus primesauti&egrave;re, la
-plus charmante? Car la m&ecirc;me s&egrave;ve myst&eacute;rieuse
+<p>--Pour ne pas trop déshonorer mes parents, j'ai pris le
+nom d'une grand-mère. En réalité, je suis
+Valère Chédigny; et, encore, ajouta-t-il,
+Valère n'est peut-être ici qu'une concession
+à l'esprit de roman! Eh bien, monsieur, conclut-il, qu'en
+pensez-vous? N'ai-je pas bien fait de rester à Paris?
+Où aurais-je pu rencontrer ailleurs une autre
+nièce, la plus tendre, la plus primesautière, la
+plus charmante? Car la même sève mystérieuse
qui a fait pousser de si bizarres fleurs dans mon cerveau a
-filtr&eacute; dans son esprit. La propre fille de mon &acirc;ne
-de fr&egrave;re, de ce butor, de ce pilier de la
-comptabilit&eacute; int&eacute;grale, ne go&ucirc;te dans la vie
-que ce qui est rare, myst&eacute;rieux, &eacute;l&eacute;gant,
+filtré dans son esprit. La propre fille de mon âne
+de frère, de ce butor, de ce pilier de la
+comptabilité intégrale, ne goûte dans la vie
+que ce qui est rare, mystérieux, élégant,
romanesque. Une musique joue en ce coeur, dont, avant de me
-conna&icirc;tre, elle n'entendait pas les &eacute;chos. Moi seul
-ai su &eacute;panouir cette &acirc;me m&eacute;fiante et
-r&eacute;tive. Elle va, vient, accomplit de sottes besognes; ses
+connaître, elle n'entendait pas les échos. Moi seul
+ai su épanouir cette âme méfiante et
+rétive. Elle va, vient, accomplit de sottes besognes; ses
parents sont fiers d'elle et, parce qu'elle se tait, croient
qu'elle est de leur race. Elle est de la mienne, monsieur! Pour
elle, comme pour moi, l'escalier d'or a un sens! Elle sait
-o&ugrave; il nous m&egrave;ne!</p>
+où il nous mène!</p>
-<p>Il se tut, et j'allais me hasarder &agrave; lui parler de ses
-r&eacute;unions dansantes, quand il me pr&eacute;vint et me
+<p>Il se tut, et j'allais me hasarder à lui parler de ses
+réunions dansantes, quand il me prévint et me
dit:</p>
-<p>--Voulez-vous la conna&icirc;tre mieux? Je suis s&ucirc;r
+<p>--Voulez-vous la connaître mieux? Je suis sûr
qu'elle vous plaira. Venez souper avec quelques amis et moi,
jeudi prochain... Tenez, je vais tout vous avouer, au risque de
vous sembler ridicule. Pour amuser cette fillette, pour lui
-donner une vague image d'une vie qu'elle ne conna&icirc;tra
-jamais, j'ai organis&eacute; chez moi de petits bals
-masqu&eacute;s. Un vieux costumier de mes amis a taill&eacute;
-quelques amusantes d&eacute;froques, et, pour de pauvres enfants,
-recueillis, de-ci, de-l&agrave;, et qui vivent une existence
-lamentable et d&eacute;color&eacute;e, il n'y a rien de plus
-f&eacute;erique, de plus &eacute;tourdissant que ces f&ecirc;tes
-nocturnes, chez l'oncle Val&egrave;re... Que voulez-vous?
-J'admire les philanthropes qui donnent aux n&eacute;cessiteux des
-gilets de flanelle et des os de c&ocirc;telettes, mais moi, je
-voudrais n'offrir &agrave; tous que du plaisir, - et de
-l'illusion, quelque chose comme la demi-r&eacute;alisation d'un
-r&ecirc;ve... Oui, je sais, je sais, un papillon attrap&eacute;
-n'est plus un papillon! Mais cette poussi&egrave;re multicolore
-que l'on a au bout des doigts, qui est r&eacute;elle, que l'on
+donner une vague image d'une vie qu'elle ne connaîtra
+jamais, j'ai organisé chez moi de petits bals
+masqués. Un vieux costumier de mes amis a taillé
+quelques amusantes défroques, et, pour de pauvres enfants,
+recueillis, de-ci, de-là, et qui vivent une existence
+lamentable et décolorée, il n'y a rien de plus
+féerique, de plus étourdissant que ces fêtes
+nocturnes, chez l'oncle Valère... Que voulez-vous?
+J'admire les philanthropes qui donnent aux nécessiteux des
+gilets de flanelle et des os de côtelettes, mais moi, je
+voudrais n'offrir à tous que du plaisir, - et de
+l'illusion, quelque chose comme la demi-réalisation d'un
+rêve... Oui, je sais, je sais, un papillon attrapé
+n'est plus un papillon! Mais cette poussière multicolore
+que l'on a au bout des doigts, qui est réelle, que l'on
peut toucher, qui semble faite avec de la poudre d'or, de la
-cendre d'orchid&eacute;e et de la fum&eacute;e de feu de Bengale,
-cette poussi&egrave;re, o&ugrave; il y a tous les tapis de
+cendre d'orchidée et de la fumée de feu de Bengale,
+cette poussière, où il y a tous les tapis de
Cachemire et toutes les nacres de la mer, ah! monsieur Salerne,
n'est-ce donc rien?</p>
-<p>Il s'&eacute;tait dress&eacute;, et, &agrave; travers le
+<p>Il s'était dressé, et, à travers le
bourgeois un peu lourd, au pardessus bourru, j'entrevoyais le
-po&egrave;te de la vingti&egrave;me ann&eacute;e, qui avait
-jongl&eacute; avec les m&eacute;taphores et voulu clouer au ciel
-de la po&eacute;sie une constellation nouvelle. H&eacute;las!
-l'instant d'apr&egrave;s, cette vision avait disparu, et M.
-Bouldouyr &agrave; peine moins p&acirc;le pesamment, descendait
+poète de la vingtième année, qui avait
+jonglé avec les métaphores et voulu clouer au ciel
+de la poésie une constellation nouvelle. Hélas!
+l'instant d'après, cette vision avait disparu, et M.
+Bouldouyr à peine moins pâle pesamment, descendait
mon escalier de bois.</p>
<p> </p>
@@ -1881,409 +1881,409 @@ mon escalier de bois.</p>
Palais-Royal.</h3>
<p><i>"On me dit: 'Pourquoi es-tu triste?' Pourquoi serais-je
-gaie? Comme tout r&eacute;pond peu &agrave; ma vie
-int&eacute;rieure! Chaque effet a sa cause: l'eau n'ira pas
-courir ga&icirc;ment, en chantant et en dansant, si son lit n'est
+gaie? Comme tout répond peu à ma vie
+intérieure! Chaque effet a sa cause: l'eau n'ira pas
+courir gaîment, en chantant et en dansant, si son lit n'est
pas fait pour cela; ainsi, je n'irai pas rire si une joie intime
ne m'y porte."<br>
Bettina D'Arnim.</i></p>
<p><br>
- Quand j'&eacute;tais jeune et que j'allais au bal, - si tant
-est, ce qu'&agrave; Dieu ne plaise, que j'aie jamais men&eacute;
-une vie mondaine! - j'&eacute;prouvais, certes, moins de
-fi&egrave;vre et d'impatience qu'au moment de me rendre chez mon
+ Quand j'étais jeune et que j'allais au bal, - si tant
+est, ce qu'à Dieu ne plaise, que j'aie jamais mené
+une vie mondaine! - j'éprouvais, certes, moins de
+fièvre et d'impatience qu'au moment de me rendre chez mon
voisin, qui faisait danser quatre chats dans une soupente, - ou
-presque! - de la rue des Bons-Enfants. Mais c'&eacute;tait
-justement l&agrave; que ph&eacute;nom&egrave;ne que Blaise Pascal
-appelle "divertissement" prenait son caract&egrave;re et pour
+presque! - de la rue des Bons-Enfants. Mais c'était
+justement le que phénomène que Blaise Pascal
+appelle "divertissement" prenait son caractère pur et pour
ainsi dire essentiel.</p>
-<p>L'&acirc;ge des d&eacute;guisements &eacute;tant pass&eacute;
-pour moi, je ne rev&ecirc;tis point le pourpoint &agrave;
+<p>L'âge des déguisements étant passé
+pour moi, je ne revêtis point le pourpoint à
dentelles de Don Juan, ni la souquenille de son valet, ni tout
-autre attirail, destin&eacute; &agrave; donner le change sur ma
-mince personnalit&eacute;. Cependant, je n'en sentais pas moins
-se former en moi un personnage d&eacute;sinvolte, hardi, curieux
-et sentimental, qui repr&eacute;sentait assez bien &agrave; mon
-imagination l'habitu&eacute; des bals masqu&eacute;s.</p>
-
-<p>Aussi arrivai-je chez Val&egrave;re Bouldouyr de fort bonne
-heure. Par&eacute; d'une vieille robe de chambre &agrave; fleurs,
+autre attirail, destiné à donner le change sur ma
+mince personnalité. Cependant, je n'en sentais pas moins
+se former en moi un personnage désinvolte, hardi, curieux
+et sentimental, qui représentait assez bien à mon
+imagination l'habitué des bals masqués.</p>
+
+<p>Aussi arrivai-je chez Valère Bouldouyr de fort bonne
+heure. Paré d'une vieille robe de chambre à fleurs,
il errait d'un air assez content dans ses trois petites
-pi&egrave;ces. Elles &eacute;taient orn&eacute;es de fleurs en
-assez grand nombre, et l'une d'elles, transform&eacute;e en
-buffet, montrait sur une table blanche des p&acirc;tisseries, des
-bo&icirc;tes de conserves, un saladier d'ananas et quelques
-bouteilles &agrave; t&ecirc;te d'or. A c&ocirc;t&eacute;,
-j'entendis de grands &eacute;clats de rire.</p>
+pièces. Elles étaient ornées de fleurs en
+assez grand nombre, et l'une d'elles, transformée en
+buffet, montrait sur une table blanche des pâtisseries, des
+boîtes de conserves, un saladier d'ananas et quelques
+bouteilles à tête d'or. A côté,
+j'entendis de grands éclats de rire.</p>
<p>--Les enfants s'habillent, me confia-t-il.</p>
-<p>Au bout d'un moment, je vis appara&icirc;tre Fran&ccedil;oise
-Ch&eacute;digny, toute poudr&eacute;e, v&ecirc;tue de la robe
-&agrave; paniers, sem&eacute;e de fleurettes roses, et du corsage
-lac&eacute; en &eacute;chelle, que j'avais aper&ccedil;us de ma
-fen&ecirc;tre. D&eacute;collet&eacute;e assez bas, elle montrait
-des &eacute;paules de perle, grasses et finement tombantes, et
+<p>Au bout d'un moment, je vis apparaître Françoise
+Chédigny, toute poudrée, vêtue de la robe
+à paniers, semée de fleurettes roses, et du corsage
+lacé en échelle, que j'avais aperçus de ma
+fenêtre. Décolletée assez bas, elle montrait
+des épaules de perle, grasses et finement tombantes, et
une poitrine, dont le charmant volume s'accordait bien avec son
-d&eacute;guisement. Sous ses cheveux couleur de neige, ses grands
+déguisement. Sous ses cheveux couleur de neige, ses grands
yeux verts s'ouvraient avec une candeur et une
-ga&icirc;t&eacute;, qui vous inspiraient pour elle mille
-sentiments &eacute;mus, tendres et contradictoires.</p>
+gaîté, qui vous inspiraient pour elle mille
+sentiments émus, tendres et contradictoires.</p>
-<p>Elle fut suivie peu apr&egrave;s par deux jeunes personnes,
-ses amies, &agrave; ce que j'appris, qui s'appelaient Marie et
+<p>Elle fut suivie peu après par deux jeunes personnes,
+ses amies, à ce que j'appris, qui s'appelaient Marie et
Blanche Soudaine, l'une en Espagnole, l'autre, toute jeune, et
qui portait le plus galamment du monde un travesti
napolitain.</p>
-<p>Mon insolite pr&eacute;sence n'arriva point &agrave; tarir
+<p>Mon insolite présence n'arriva point à tarir
l'entrain, la joie, l'abandon de ces trois fillettes. A les
-entendre, je comprenais la secr&egrave;te joie de Val&egrave;re.
-Y en a-t-il une plus grande, quand on a son &acirc;ge, que
-d'offrir &agrave; des &ecirc;tres jeunes une source de plaisirs,
-que les circonstances m&ecirc;mes de leur vie leur
-d&eacute;fendront toujours?</p>
-
-<p>Tandis qu'elles parlaient, dans un p&eacute;piement
-ininterrompu de voli&egrave;re, je vis surgir le compagnon
+entendre, je comprenais la secrète joie de Valère.
+Y en a-t-il une plus grande, quand on a son âge, que
+d'offrir à des êtres jeunes une source de plaisirs,
+que les circonstances mêmes de leur vie leur
+défendront toujours?</p>
+
+<p>Tandis qu'elles parlaient, dans un pépiement
+ininterrompu de volière, je vis surgir le compagnon
habituel de Bouldouyr. Sous le bicorne d'un Incroyable,
-v&ecirc;tu de jaune et de noir, un lorgnon carr&eacute; dans
-l'oeil, le col entour&eacute; de plusieurs &eacute;tages de
-mousseline, je retrouvai son visage agr&eacute;able et distrait,
+vêtu de jaune et de noir, un lorgnon carré dans
+l'oeil, le col entouré de plusieurs étages de
+mousseline, je retrouvai son visage agréable et distrait,
ses boucles blondes qui flottaient au vent. Son nom, - Lucien
-B&eacute;chard, - ne me renseigna gu&egrave;re sur ses
-singularit&eacute;s. Florentin Muzat, en Pierrot, survint tout
-aussit&ocirc;t en compagnie d'un mousquetaire efflanqu&eacute; et
-myope qui me fut pr&eacute;sent&eacute; comme M.
+Béchard, - ne me renseigna guère sur ses
+singularités. Florentin Muzat, en Pierrot, survint tout
+aussitôt en compagnie d'un mousquetaire efflanqué et
+myope qui me fut présenté comme M.
Jasmin-Brutelier. Ces trois personnages sortaient d'un cabinet
-&eacute;troit, o&ugrave; ils s'habillaient &agrave; tour de
-r&ocirc;le. Il ne manquait plus que le violoniste, et, d&egrave;s
-qu'il fut arriv&eacute;, la f&ecirc;te commen&ccedil;a.</p>
+étroit, où ils s'habillaient à tour de
+rôle. Il ne manquait plus que le violoniste, et, dès
+qu'il fut arrivé, la fête commença.</p>
-<p>Singuli&egrave;re f&ecirc;te, en v&eacute;rit&eacute;! Ces
-gens valsaient dans un bien &eacute;troit espace, aux sons
+<p>Singulière fête, en vérité! Ces
+gens valsaient dans un bien étroit espace, aux sons
nostalgiques que le violoniste tirait de son instrument. Mais
leurs yeux brillaient, mais une animation extraordinaire les
-entra&icirc;nait, mais il me semblait qu'un p&eacute;tillement
-d'esprit faisait jaillir de leurs l&egrave;vres des paroles vives
+entraînait, mais il me semblait qu'un pétillement
+d'esprit faisait jaillir de leurs lèvres des paroles vives
et joyeuses, - sauf en ce qui concernait le pauvre Florentin
-Muzat, qui, tant&ocirc;t avec l'une, tant&ocirc;t avec l'autre,
-s'effor&ccedil;ait de reconstituer, pas &agrave; pas, les
-&eacute;l&eacute;ments d'un rythme dont la cadence lui manquait.
+Muzat, qui, tantôt avec l'une, tantôt avec l'autre,
+s'efforçait de reconstituer, pas à pas, les
+éléments d'un rythme dont la cadence lui manquait.
Une telle bienveillance dirigeait cependant les trois jeunes
-filles que chacune, &agrave; tour de r&ocirc;le
-s'effor&ccedil;ait de faire partager &agrave; l'innocent un peu
-du bonheur qu'elle &eacute;prouvait.</p>
+filles que chacune, à tour de rôle
+s'efforçait de faire partager à l'innocent un peu
+du bonheur qu'elle éprouvait.</p>
-<p>Quand chacun se fut bien tr&eacute;mouss&eacute;, la musique
-un instant s'arr&ecirc;ta, et l'on vaqua aux soins du souper.</p>
+<p>Quand chacun se fut bien trémoussé, la musique
+un instant s'arrêta, et l'on vaqua aux soins du souper.</p>
-<p>Fran&ccedil;oise, essouffl&eacute;e, venait de s'asseoir et
-s'effor&ccedil;ait de rafra&icirc;chir ses joues
-enflamm&eacute;es &agrave; l'aide d'un grand &eacute;ventail de
+<p>Françoise, essoufflée, venait de s'asseoir et
+s'efforçait de rafraîchir ses joues
+enflammées à l'aide d'un grand éventail de
plumes noires.</p>
-<p>Je m'installai &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle.</p>
+<p>Je m'installai à côté d'elle.</p>
-<p>--Eh bien, mademoiselle, lui dis-je, &ecirc;tes-vous
+<p>--Eh bien, mademoiselle, lui dis-je, êtes-vous
contente?</p>
-<p>--J'aime tellement le monde! R&eacute;pondit-elle, avec
+<p>--J'aime tellement le monde! répondit-elle, avec
feu.</p>
-<p>Je ne pus m'emp&ecirc;cher de sourire. Ainsi, c'&eacute;tait
-l&agrave; ce qu'elle appelait le monde, et ces petites
-pi&egrave;ces bizarres o&ugrave; il y avait exactement place pour
-trois couples, lui tenaient lieu des plus belles soir&eacute;es!
-Mais quoi, les &eacute;l&eacute;ments qui y &eacute;taient
-r&eacute;unis n'&eacute;taient-ils pas les m&ecirc;mes que
-partout ailleurs? Mlle Ch&eacute;digny n'avait-elle pas raison de
+<p>Je ne pus m'empêcher de sourire. Ainsi, c'était
+là ce qu'elle appelait le monde, et ces petites
+pièces bizarres où il y avait exactement place pour
+trois couples, lui tenaient lieu des plus belles soirées!
+Mais quoi, les éléments qui y étaient
+réunis n'étaient-ils pas les mêmes que
+partout ailleurs? Mlle Chédigny n'avait-elle pas raison de
les trouver chez Bouldouyr, aussi bien que chez cette princesse
-Lannes, dont les r&eacute;ceptions donnaient &agrave; mon
-coiffeur des bouff&eacute;es de snobisme innocent?</p>
-
-<p>--Jamais, jusqu'ici, je n'avais assist&eacute; &agrave; un
-vrai bal, dit encore Fran&ccedil;oise. J'ai &eacute;t&eacute; si
-s&eacute;v&egrave;rement &eacute;lev&eacute;e par mes parents et
-je me suis tant ennuy&eacute;e chez eux! Notre maison est une
-prison v&eacute;ritable, on ne sort pas, on ne parle jamais que
+Lannes, dont les réceptions donnaient à mon
+coiffeur des bouffées de snobisme innocent?</p>
+
+<p>--Jamais, jusqu'ici, je n'avais assisté à un
+vrai bal, dit encore Françoise. J'ai été si
+sévèrement élevée par mes parents et
+je me suis tant ennuyée chez eux! Notre maison est une
+prison véritable, on ne sort pas, on ne parle jamais que
de commerce, on ne voit que les marchands respectables et
vaniteux du voisinage. Ceux qui sont gentils et de relations
-agr&eacute;ables, mes parents les m&eacute;prisent. Ils croient
-que c'est distingu&eacute; de s'ennuyer! Mon seul plaisir est de
-venir ici. Le jour o&ugrave; j'ai d&eacute;clar&eacute; &agrave;
-mon oncle que je serais heureuse d'assister &agrave; une petite
-sauterie, il a organis&eacute; ces r&eacute;unions o&ugrave; je
+agréables, mes parents les méprisent. Ils croient
+que c'est distingué de s'ennuyer! Mon seul plaisir est de
+venir ici. Le jour où j'ai déclaré à
+mon oncle que je serais heureuse d'assister à une petite
+sauterie, il a organisé ces réunions où je
m'amuse tant!</p>
<p>--Mais vos parents?</p>
-<p>--Je suis dactylographe,: je travaille tout le jour &agrave;
-la banque priv&eacute;e Ca&iuml;n fr&egrave;res. J'ai dit
-&agrave; ma famille que nos patrons nous demandaient quelquefois
-de fournir des heures suppl&eacute;mentaires, le soir, et, comme
-je leur remets fid&egrave;lement le produit de ce travail
+<p>--Je suis dactylographe,: je travaille tout le jour à
+la banque privée Caïn frères. J'ai dit
+à ma famille que nos patrons nous demandaient quelquefois
+de fournir des heures supplémentaires, le soir, et, comme
+je leur remets fidèlement le produit de ce travail
nocturne, ils me croient et me laissent sortir...</p>
-<p>Elle riait de son mensonge, avec cette espi&egrave;glerie
-pu&eacute;rile qui avait tant d'attraits dans ce visage
-d&eacute;j&agrave; pensif. Ses grands yeux verts respiraient une
-telle confiance et une telle sinc&eacute;rit&eacute; que l'on
-e&ucirc;t voulu, tout aussit&ocirc;t, aider au bonheur de Mlle
-Ch&eacute;digny, lui donner &agrave; sourire, &agrave; se plaire,
-entrer en lutte avec ses ennemis pour la prot&eacute;ger et se
-d&eacute;vouer &agrave; sa cause. Pourquoi, par leur seule vue,
+<p>Elle riait de son mensonge, avec cette espièglerie
+puérile qui avait tant d'attraits dans ce visage
+déjà pensif. Ses grands yeux verts respiraient une
+telle confiance et une telle sincérité que l'on
+eût voulu, tout aussitôt, aider au bonheur de Mlle
+Chédigny, lui donner à sourire, à se plaire,
+entrer en lutte avec ses ennemis pour la protéger et se
+dévouer à sa cause. Pourquoi, par leur seule vue,
certaines femmes nous rabaissent-elles? Et pourquoi d'autres,
-tout aussi spontan&eacute;ment, nous civilisent-elles?
-Fran&ccedil;oise Ch&eacute;digny, qui n'&eacute;tait qu'une
+tout aussi spontanément, nous civilisent-elles?
+Françoise Chédigny, qui n'était qu'une
humble dactylographe, rien qu'en vous regardant de son beau
regard couleur d'algue flottante et d'horizon marin, vous
poussait tout doucement dans un roman de chevalerie!</p>
-<p>Je r&ecirc;vais ainsi, en l'&eacute;coutant me
-d&eacute;peindre la tristesse de son enfance, l'int&eacute;rieur
-familial, morne et grondeur, toujours travers&eacute; par des
-orages financiers, un p&egrave;re rancunier, bouffi de
-vanit&eacute;, injuste, une m&egrave;re acari&acirc;tre,
+<p>Je rêvais ainsi, en l'écoutant me
+dépeindre la tristesse de son enfance, l'intérieur
+familial, morne et grondeur, toujours traversé par des
+orages financiers, un père rancunier, bouffi de
+vanité, injuste, une mère acariâtre,
violente, jalouse, et la triste succession des jours dans un
local sombre et puant la moisissure.</p>
<p>Mais M. Jasmin-Brutelier nous interrompit:</p>
-<p>--Venez, dit-il, tout est pr&ecirc;t! On soupe!</p>
+<p>--Venez, dit-il, tout est prêt! On soupe!</p>
-<p>--Patron, criait Lucien B&eacute;chard, o&ugrave; sont les
+<p>--Patron, criait Lucien Béchard, où sont les
tenailles? Les bouteilles sont diablement bien
-bouch&eacute;es!</p>
-
-<p>Nous nous approch&acirc;mes de la table; quatre
-cand&eacute;labres surmont&eacute;s de bougies
-l'&eacute;clairaient; la nappe &eacute;tait sem&eacute;e de
-violettes. Les bo&icirc;tes de conserves, ouvertes, exhalaient
-des parfums divers. Une salade de homard, pr&eacute;par&eacute;e
-par les petites Soudaine, &eacute;tait vou&eacute;e, dans cette
-nature-morte &agrave; la figuration des blancs et des roses.</p>
-
-<p>--Crois-tu que c'est chic? R&eacute;p&eacute;tait Blanche
-Soudaine, en sautant sur ses pieds. Je suis s&ucirc;re que ce
+bouchées!</p>
+
+<p>Nous nous approchâmes de la table; quatre
+candélabres surmontés de bougies
+l'éclairaient; la nappe était semée de
+violettes. Les boîtes de conserves, ouvertes, exhalaient
+des parfums divers. Une salade de homard, préparée
+par les petites Soudaine, était vouée, dans cette
+nature-morte à la figuration des blancs et des roses.</p>
+
+<p>--Crois-tu que c'est chic? répétait Blanche
+Soudaine, en sautant sur ses pieds. Je suis sûre que ce
n'est pas mieux chez les princes!</p>
-<p>Nous nous ass&icirc;mes. Le repas commen&ccedil;a...</p>
+<p>Nous nous assîmes. Le repas commença...</p>
<p><br>
- Je ne crois pas avoir assist&eacute; de ma vie &agrave; un
+ Je ne crois pas avoir assisté de ma vie à un
souper aussi gai. Je ne dirai pas combien de fois l'on fit les
-m&ecirc;mes plaisanteries; je ne r&eacute;p&eacute;terai pas les
+mêmes plaisanteries; je ne répéterai pas les
phrases dont se servit M. Bouldouyr pour porter un toast dans
-lequel, en mon honneur, il usa tout particuli&egrave;rement, d'un
+lequel, en mon honneur, il usa tout particulièrement, d'un
vocabulaire symboliste, qui, je le crains, ne fut pas
-go&ucirc;t&eacute; par son auditoire autant qu'il le
-m&eacute;ritait; je ne d&eacute;nombrerai pas les coups d'oeil
-langoureux complices, moqueurs ou passionn&eacute;s,
-&eacute;chang&eacute;s d'une part entre mon amie Fran&ccedil;oise
-et M. Lucien B&eacute;chard, et d'autre part, entre M.
-Jasmin-Brutelier et Mlle Marie Soudaine; je ne d&eacute;crirai
-pas la ga&icirc;t&eacute; avec laquelle on d&eacute;cida de
-consid&eacute;rer les bouteilles vides comme des b&ecirc;tes de
-battue et d'en faire un tableau que l'on d&eacute;nombra avec
-fiert&eacute;.</p>
+goûté par son auditoire autant qu'il le
+méritait; je ne dénombrerai pas les coups d'oeil
+langoureux complices, moqueurs ou passionnés,
+échangés d'une part entre mon amie Françoise
+et M. Lucien Béchard, et d'autre part, entre M.
+Jasmin-Brutelier et Mlle Marie Soudaine; je ne décrirai
+pas la gaîté avec laquelle on décida de
+considérer les bouteilles vides comme des bêtes de
+battue et d'en faire un tableau que l'on dénombra avec
+fierté.</p>
<p>A la fin du souper, Blanche Soudaine, qui avait une petite
-voix aigu&euml;, accepta de chanter et, grimp&eacute;e sur une
-chaise, nous ber&ccedil;a d'une barcarolle langoureuse, &agrave;
+voix aiguë, accepta de chanter et, grimpée sur une
+chaise, nous berça d'une barcarolle langoureuse, à
laquelle son costume ajoutait plus de conviction. Je ne sais pas
d'ailleurs si la vue de ses jolis yeux noirs, brillants comme
-ceux d'une m&eacute;sange, d'un cou blanc, qui se continuait par
-une charmante naissance d'&eacute;paules, et de deux jambes
-potel&eacute;es et nerveuses, fut tout &agrave; fait
-&eacute;trang&egrave;re aux compliments que nous lui f&icirc;mes
-sur son sentiment musical. L'impression g&eacute;n&eacute;rale de
-confort et de bonheur que nous &eacute;prouvions, ce fut le
-pauvre Florentin Muzat qui se chargea de la r&eacute;sumer.</p>
+ceux d'une mésange, d'un cou blanc, qui se continuait par
+une charmante naissance d'épaules, et de deux jambes
+potelées et nerveuses, fut tout à fait
+étrangère aux compliments que nous lui fîmes
+sur son sentiment musical. L'impression générale de
+confort et de bonheur que nous éprouvions, ce fut le
+pauvre Florentin Muzat qui se chargea de la résumer.</p>
-<p>--On se sent du velours partout! d&eacute;clara-t-il.</p>
+<p>--On se sent du velours partout! déclara-t-il.</p>
-<p>Mais Marie Soudaine s'&eacute;cria:</p>
+<p>Mais Marie Soudaine s'écria:</p>
-<p>--Ciel! D&eacute;j&agrave; onze heures et demie!</p>
+<p>--Ciel! Déjà onze heures et demie!</p>
<p>Ce fut une bousculade. Les trois jeunes filles coururent
-&agrave; la chambre de Val&egrave;re Bouldouyr, les hommes, au
-cabinet de d&eacute;barras qui leur servait de vestiaire. Peu de
-temps apr&egrave;s, tout le monde reparut: h&eacute;las! plus de
-robes &agrave; paniers, de perruques, de plumes, de grandes
+à la chambre de Valère Bouldouyr, les hommes, au
+cabinet de débarras qui leur servait de vestiaire. Peu de
+temps après, tout le monde reparut: hélas! plus de
+robes à paniers, de perruques, de plumes, de grandes
manches flottantes, de cravates de mousseline! Chacun avait
-rev&ecirc;tu son habillement du jour, ici, de mornes vestons,
-l&agrave;, de simples corsages gris ou noirs, un peu de paille
-d'o&ugrave; pendait une rose de toile. Ce fut une belle
-d&eacute;route dans l'escalier!</p>
+revêtu son habillement du jour, ici, de mornes vestons,
+là, de simples corsages gris ou noirs, un peu de paille
+d'où pendait une rose de toile. Ce fut une belle
+déroute dans l'escalier!</p>
-<p>Je compris pourquoi, le jour o&ugrave; j'avais voulu trouver
-la clef de l'&eacute;nigme, je n'avais vu qu'une rue
-d&eacute;serte et un coin de porte ferm&eacute;e.</p>
+<p>Je compris pourquoi, le jour où j'avais voulu trouver
+la clef de l'énigme, je n'avais vu qu'une rue
+déserte et un coin de porte fermée.</p>
<p>--Restez encore un moment, me dit M. Bouldouyr, vous n'avez
-pas de bureau, vous, ni de famille soup&ccedil;onneuse...</p>
+pas de bureau, vous, ni de famille soupçonneuse...</p>
-<p>Le souper, tant&ocirc;t si brillant, n'&eacute;tait plus qu'un
+<p>Le souper, tantôt si brillant, n'était plus qu'un
pauvre amas d'assiettes sales, des serviettes en tapons, de
-bouteilles couch&eacute;es, de fleurs qui se fripaient. Cela
-avait quelque chose de piteux et de d&eacute;solant.</p>
+bouteilles couchées, de fleurs qui se fripaient. Cela
+avait quelque chose de piteux et de désolant.</p>
-<p>--Ma femme de m&eacute;nage d&eacute;barrassera cette table
-demain, dit Bouldouyr. Vous &ecirc;tes gentil, monsieur Salerne,
+<p>--Ma femme de ménage débarrassera cette table
+demain, dit Bouldouyr. Vous êtes gentil, monsieur Salerne,
de ne pas vous ennuyer avec nous! Que voulez-vous? Amuser ma
-ni&egrave;ce est le seul bonheur de ma vie... Vous avez lu mes
-vers, mon cher ami, vous savez combien de fois j'y &eacute;voque
-des f&ecirc;tes myst&eacute;rieuses, dans des parcs de Watteau,
-avec des cygnes qui tra&icirc;nent sur les eaux, des statues qui
+nièce est le seul bonheur de ma vie... Vous avez lu mes
+vers, mon cher ami, vous savez combien de fois j'y évoque
+des fêtes mystérieuses, dans des parcs de Watteau,
+avec des cygnes qui traînent sur les eaux, des statues qui
blanchissent dans les sous-bois, et des femmes au beau nom
-sonore, des princesses de D&eacute;cam&eacute;ron, des infantes,
-Cl&eacute;op&acirc;tre ou Titania... Je les &eacute;crivais dans
+sonore, des princesses de Décaméron, des infantes,
+Cléopâtre ou Titania... Je les écrivais dans
une pauvre chambre sale et sans meubles, dont le seul ornement
-&eacute;tait une affiche de Ch&eacute;ret, qu'un ami m'avait
-laiss&eacute;e... Et maintenant, j'organise de petits soupers,
-afin de donner la m&ecirc;me illusion f&eacute;erique &agrave;
-une ni&egrave;ce qui n'a aucun plaisir de la vie, &agrave; deux
-de ses amies, dactylographes comme elle, &agrave; un voyageur de
-commerce sans grand avenir, &agrave; un commis de librairie qui a
-des lettres et &agrave; un idiot... Vous voyez que c'&eacute;tait
-bien ma destin&eacute;e: elle a toujours eu quelque chose de
-m&eacute;diocre et de rat&eacute;!...</p>
-
-<p>--Allons donc! votre r&eacute;union, je vous assure, n'avait
-rien de rat&eacute;. Jamais je ne me suis senti dans une
-soci&eacute;t&eacute; plus agr&eacute;able, ni plus jeune!</p>
+était une affiche de Chéret, qu'un ami m'avait
+laissée... Et maintenant, j'organise de petits soupers,
+afin de donner la même illusion féerique à
+une nièce qui n'a aucun plaisir de la vie, à deux
+de ses amies, dactylographes comme elle, à un voyageur de
+commerce sans grand avenir, à un commis de librairie qui a
+des lettres et à un idiot... Vous voyez que c'était
+bien ma destinée: elle a toujours eu quelque chose de
+médiocre et de raté!...</p>
+
+<p>--Allons donc! votre réunion, je vous assure, n'avait
+rien de raté. Jamais je ne me suis senti dans une
+société plus agréable, ni plus jeune!</p>
<p>--Est-ce vrai? Est-ce bien vrai? Tant mieux alors! Vous
reviendrez?</p>
<p>Et comme je le lui promis, il ajouta:</p>
-<p>--Moi, je vais lire. Lire des vers. Les po&egrave;tes de ma
+<p>--Moi, je vais lire. Lire des vers. Les poètes de ma
jeunesse. Je souffre d'une cruelle insomnie. Je ne m'endors
jamais avant quatre ou cinq heures du matin. Mais qu'importe,
n'est-ce pas? Avec de bons livres, ses souvenirs...</p>
-<p>Il n'acheva pas, je vis dans son regard &eacute;mu passer
-l'ombre l&eacute;g&egrave;re de Fran&ccedil;oise Ch&eacute;digny.
-Au fond, n'&eacute;tait-il pas un peu amoureux d'elle?</p>
+<p>Il n'acheva pas, je vis dans son regard ému passer
+l'ombre légère de Françoise Chédigny.
+Au fond, n'était-il pas un peu amoureux d'elle?</p>
-<p>Mais moi-m&ecirc;me ne pensais-je pas, plus que de raison,
-&agrave; ses &eacute;paules rondes et grasses, &agrave; sa bouche
-rieuse et un peu grande et &agrave; ses yeux, si candidement
-ouverts, troubles comme de l'eau remu&eacute;e, tandis que,
-butant un peu et un pauvre bougeoir de cuivre &agrave; la main,
+<p>Mais moi-même ne pensais-je pas, plus que de raison,
+à ses épaules rondes et grasses, à sa bouche
+rieuse et un peu grande et à ses yeux, si candidement
+ouverts, troubles comme de l'eau remuée, tandis que,
+butant un peu et un pauvre bougeoir de cuivre à la main,
je descendais les marches de l'escalier d'or?</p>
<p> </p>
<h2 style="text-align: center;">CHAPITRE XI</h2>
-<h3 style="text-align: center;">Coup d'oeil g&eacute;n&eacute;ral sur le
-pass&eacute;.</h3>
+<h3 style="text-align: center;">Coup d'oeil général sur le
+passé.</h3>
-<p><i>"Qu'est-il arriv&eacute; de cette soci&eacute;t&eacute;?
+<p><i>"Qu'est-il arrivé de cette société?
Faites donc des projets, rassemblez des amis, afin de vous
-pr&eacute;parer un deuil &eacute;ternel!<br>
+préparer un deuil éternel!"<br>
Chateaubriand.</i></p>
<p><br>
- A dater de ce jour, commen&ccedil;a mon intimit&eacute; avec M.
-Val&egrave;re Bouldouyr et la petite soci&eacute;t&eacute; qui
-s'&eacute;tait r&eacute;unie autour de lui. Toutes les occasions
-&eacute;taient bonnes pour nous rencontrer, tant&ocirc;t chez
-moi, tant&ocirc;t rue des Bons-Enfants. Le plaisir que
-j'&eacute;prouvais dans leur groupe venait, je crois, de la
-libert&eacute; qu'on y respirait. Personne n'y montrait le
-moindre contrainte, et sans morgue, comme sans vanit&eacute;,
-s'abandonnait aux mouvements d'une nature demeur&eacute;e
-spontan&eacute;e et parfois m&ecirc;me pu&eacute;rile.</p>
-
-<p>J'ai re&ccedil;u du ciel le don d'inspirer la sympathie.
-Bient&ocirc;t, Lucien B&eacute;chard devint un de mes amis les
+ A dater de ce jour, commença mon intimité avec M.
+Valère Bouldouyr et la petite société qui
+s'était réunie autour de lui. Toutes les occasions
+étaient bonnes pour nous rencontrer, tantôt chez
+moi, tantôt rue des Bons-Enfants. Le plaisir que
+j'éprouvais dans leur groupe venait, je crois, de la
+liberté qu'on y respirait. Personne n'y montrait le
+moindre contrainte, et sans morgue, comme sans vanité,
+s'abandonnait aux mouvements d'une nature demeurée
+spontanée et parfois même puérile.</p>
+
+<p>J'ai reçu du ciel le don d'inspirer la sympathie.
+Bientôt, Lucien Béchard devint un de mes amis les
meilleurs. Il voyageait pour le compte d'une grande maison
-d'&eacute;dition, et, de temps en temps, il s'en allait en
+d'édition, et, de temps en temps, il s'en allait en
province inspecter les librairies et leur offrir les
-derni&egrave;res nouveaut&eacute;s de ses patrons. Il
-exer&ccedil;ait ce m&eacute;tier avec plaisir, et il y
-d&eacute;ployait une gentillesse qui l'aidait &agrave; y
-r&eacute;ussir. Il partait tant&ocirc;t pour l'Auvergne,
-tant&ocirc;t pour le Bourgogne, et je remarquai que, lorsqu'il
-&eacute;tait absent, Fran&ccedil;oise Ch&eacute;digny semblait
+dernières nouveautés de ses patrons. Il
+exerçait ce métier avec plaisir, et il y
+déployait une gentillesse qui l'aidait à y
+réussir. Il partait tantôt pour l'Auvergne,
+tantôt pour le Bourgogne, et je remarquai que, lorsqu'il
+était absent, Françoise Chédigny semblait
moins heureuse. Une sorte de voile faisait ses yeux moins
lumineux, - plus grave, son visage souriant. Il fallait le retour
-de B&eacute;chard pour qu'elle retrouve le secret de sa
-lumi&egrave;re et de ses expansions. Le remarquait-on autour de
-moi? Je l'ignore. En tout cas, rien n'e&ucirc;t paru plus
-naturel, car tout le monde adorait Lucien B&eacute;chard, et
-comment en e&ucirc;t-il &eacute;t&eacute; autrement? Avec son
-caract&egrave;re impr&eacute;vu, capricieux, sa
-ga&icirc;t&eacute; na&iuml;ve, ses sautes d'humeur, sa
-loyaut&eacute;, il r&eacute;pandait autour de lui autant de
-confiance que d'agr&eacute;ment.</p>
-
-<p>Quand je le voyais actif, passionn&eacute;, plein de
-d&eacute;sirs, de projets et d'inventions d&eacute;licates et
-burlesques, je me disais avec m&eacute;lancolie qu'il
-&eacute;tait beau d'avoir vingt-cinq ans et de les avoir &agrave;
-sa fa&ccedil;on.</p>
-
-<p>Jasmin-Brutelier &eacute;tait plus s&eacute;rieux et
-m&ecirc;me un peu dogmatique. Il aimait les conversations suivies
-et m&eacute;thodiques et parlait volontiers de politique et de
-philosophie avec une intol&eacute;rance extr&ecirc;me. Mais nous
-excusions ses violences &agrave; cause de la
-g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de ses th&eacute;ories. Il avait
-une de ces cultures, si fr&eacute;quentes de nos jours et qui
-donnent facilement &agrave; ceux qui en sont victimes l'illusion
-n&eacute;faste qu'ils savent tout. C'&eacute;tait un camarade
-d'enfance de B&eacute;chard, lequel &eacute;tait fils d'un petit
-&eacute;diteur que Bouldouyr avait beaucoup connu et qui avait
+de Béchard pour qu'elle retrouve le secret de sa
+lumière et de ses expansions. Le remarquait-on autour de
+moi? Je l'ignore. En tout cas, rien n'eût paru plus
+naturel, car tout le monde adorait Lucien Béchard, et
+comment en eût-il été autrement? Avec son
+caractère imprévu, capricieux, sa
+gaîté naïve, ses sautes d'humeur, sa
+loyauté, il répandait autour de lui autant de
+confiance que d'agrément.</p>
+
+<p>Quand je le voyais actif, passionné, plein de
+désirs, de projets et d'inventions délicates et
+burlesques, je me disais avec mélancolie qu'il
+était beau d'avoir vingt-cinq ans et de les avoir à
+sa façon.</p>
+
+<p>Jasmin-Brutelier était plus sérieux et
+même un peu dogmatique. Il aimait les conversations suivies
+et méthodiques et parlait volontiers de politique et de
+philosophie avec une intolérance extrême. Mais nous
+excusions ses violences à cause de la
+générosité de ses théories. Il avait
+une de ces cultures, si fréquentes de nos jours et qui
+donnent facilement à ceux qui en sont victimes l'illusion
+néfaste qu'ils savent tout. C'était un camarade
+d'enfance de Béchard, lequel était fils d'un petit
+éditeur que Bouldouyr avait beaucoup connu et qui avait
fait faillite en imprimant dans un moment d'enthousiasme, le
_Jardin des Cent Iris,_ les _Essors vaincus_ et autres
-manifestations litt&eacute;raires de ce genre. Pour Muzat,
-l'oncle Val&egrave;re, comme nous l'appelions tous, l'avait
-rencontr&eacute; par hasard, un jour o&ugrave; il s'&eacute;tait
-&eacute;gar&eacute;, et l'avait adopt&eacute;, un peu par
-piti&eacute;, un peu aussi &agrave; cause de la curiosit&eacute;
+manifestations littéraires de ce genre. Pour Muzat,
+l'oncle Valère, comme nous l'appelions tous, l'avait
+rencontré par hasard, un jour où il s'était
+égaré, et l'avait adopté, un peu par
+pitié, un peu aussi à cause de la curiosité
qu'il apportait aux oracles bizarres de cet innocent.</p>
-<p>Tels &eacute;taient mes nouveaux amis; telle &eacute;tait la
-petite soci&eacute;t&eacute; o&ugrave; j'accoutumai de passer
-bien des heures. Elle est dispers&eacute;e aujourd'hui, aussi
+<p>Tels étaient mes nouveaux amis; telle était la
+petite société où j'accoutumai de passer
+bien des heures. Elle est dispersée aujourd'hui, aussi
loin de moi, aussi perdue dans le vaste univers que les fleurs,
-r&eacute;unies par le caprice d'une saison, quand l'automne est
+réunies par le caprice d'une saison, quand l'automne est
venu, mais je n'y pense jamais sans un serrement de coeur, ni
parfois, sans une larme. Il faut bien dire que j'en ai peu connu
-de plus propre &agrave; nous r&eacute;concilier avec l'humaine
+de plus propre à nous réconcilier avec l'humaine
nature: chez ces petites gens, rien m'empoisonnait le plaisir de
-vivre; ni ambition d&eacute;mesur&eacute;e, ni vanit&eacute;, ni
+vivre; ni ambition démesurée, ni vanité, ni
amour trop exclusif de l'argent, mais ce plaisir de vivre, il
-faut le dire, &eacute;tait rare et limit&eacute;. Le travail
-constant, bien des soucis de famille ou d'&eacute;tablissement
-leur laissaient peu d'issues pour se r&eacute;jouir; aussi chaque
+faut le dire, était rare et limité. Le travail
+constant, bien des soucis de famille ou d'établissement
+leur laissaient peu d'issues pour se réjouir; aussi chaque
occasion de divertissement leur donnait-elle une vraie portion de
-paradis et la go&ucirc;taient-ils en connaisseurs. Et le meilleur
-&agrave; leurs yeux &eacute;tait de se r&eacute;unir et de mettre
-en commun leur humeur du jour, grise ou dor&eacute;e, - ou ces
+paradis et la goûtaient-ils en connaisseurs. Et le meilleur
+à leurs yeux était de se réunir et de mettre
+en commun leur humeur du jour, grise ou dorée, - ou ces
apparences de bal et de soupers que Bouldouyr leur offrait, afin
-que sa ni&egrave;ce Fran&ccedil;oise e&ucirc;t sa part
+que sa nièce Françoise eût sa part
d'illusion, ou comme il disait dans son langage naturellement
-affect&eacute;, "mont&acirc;t quelques marches de l'Escalier
+affecté, "montât quelques marches de l'Escalier
d'Or"!</p>
-<p>Je me souviens qu'un soir j'&eacute;tais accoud&eacute; au
-balcon avec Mlle Ch&eacute;digny. Dans l'int&eacute;rieur de
-l'appartement, Bouldouyr r&eacute;citait quelques vers des
-po&egrave;tes de son temps &agrave; B&eacute;chard et &agrave;
+<p>Je me souviens qu'un soir j'étais accoudé au
+balcon avec Mlle Chédigny. Dans l'intérieur de
+l'appartement, Bouldouyr récitait quelques vers des
+poètes de son temps à Béchard et à
Jasmin-Brutelier, qui n'en comprenaient pas toujours le sens,
-mais qui n'eussent os&eacute; l'avouer pour un empire. La jeune
-fille regardait, au del&agrave; des toits d'en face, le soleil,
-avec ses rayons et ses &eacute;cumes d'or, former une sorte de
-gloire qui descendait lentement, s'enfon&ccedil;ait dans le
+mais qui n'eussent osé l'avouer pour un empire. La jeune
+fille regardait, au delà des toits d'en face, le soleil,
+avec ses rayons et ses écumes d'or, former une sorte de
+gloire qui descendait lentement, s'enfonçait dans le
ciel.</p>
<p>--Que c'est beau! me dit-elle.</p>
@@ -2292,45 +2292,45 @@ ciel.</p>
elle ajouta:</p>
<p>--Je n'aime pas me sentir heureuse. Quand je suis triste, je
-sens que cela passera, et cette pens&eacute;e me donne du
+sens que cela passera, et cette pensée me donne du
courage, mais quand j'ai du bonheur, je sais aussi qu'il va
-passer, et cela me d&eacute;sesp&egrave;re...</p>
+passer, et cela me désespère...</p>
<p>--Bah! votre bonheur n'est pas si grand que vous puissiez
avoir peur pour lui!...</p>
<p>--Vous ne savez pas ce qu'il est pour moi, murmura-t-elle, et
-moi-m&ecirc;me, je ne pourrais pas vous dire en quoi il consiste.
+moi-même, je ne pourrais pas vous dire en quoi il consiste.
Mais je le sens et cela suffit bien. Je voudrais que rien ne
-change&acirc;t. Aupr&egrave;s de l'oncle Val&egrave;re, de tous
-nos amis, j'&eacute;prouve une telle paix, une telle
-s&eacute;curit&eacute; que je me dis que cela ne peut pas durer.
-Si vous soup&ccedil;onniez ce qu"est ma vie, vous me
-comprendriez! J'ai toujours &eacute;t&eacute;
-&eacute;touff&eacute;e, comprim&eacute;e, maltrait&eacute;e. Je
+changeât. Auprès de l'oncle Valère, de tous
+nos amis, j'éprouve une telle paix, une telle
+sécurité que je me dis que cela ne peut pas durer.
+Si vous soupçonniez ce qu'est ma vie, vous me
+comprendriez! J'ai toujours été
+étouffée, comprimée, maltraitée. Je
suis comme un prisonnier qui, de temps en temps, sortirait de son
cachot pour se promener dans un beau jardin des Tropiques et
-qu'aussit&ocirc;t apr&egrave;s on replongerait dans la nuit... Je
-ne peux pas croire que j'&eacute;chapperai un jour &agrave; mon
-destin v&eacute;ritable: le jardin des Tropiques me sera
+qu'aussitôt après on replongerait dans la nuit... Je
+ne peux pas croire que j'échapperai un jour à mon
+destin véritable: le jardin des Tropiques me sera
interdit, et je ne saurai plus rien de ce qu'on y voit! Il
-suffirait que mon p&egrave;re appr&icirc;t un jour o&ugrave; je
-passe mes soir&eacute;es pour que le cachot referm&acirc;t pour
+suffirait que mon père apprît un jour où je
+passe mes soirées pour que le cachot refermât pour
toujours sa porte sur moi...</p>
<p>--Allons, ne vous effrayez pas, dis-je en riant, sans
comprendre encore combien la pauvre enfant avait raison. Si on
vous remet en prison, nous irons en choeur vous
-d&eacute;livrer.</p>
+délivrer.</p>
-<p>A ce moment, Lucien B&eacute;chard passa sa t&ecirc;te dans
-l'entreb&acirc;illement de la porte-fen&ecirc;tre. Le soleil dora
-sa t&ecirc;te, ses favoris, ses cheveux, et il eut, un moment,
+<p>A ce moment, Lucien Béchard passa sa tête dans
+l'entrebâillement de la porte-fenêtre. Le soleil dora
+sa tête, ses favoris, ses cheveux, et il eut, un moment,
l'air d'un personnage de flamme, qui venait nous emporter sur un
-char de feu, loin des ge&ocirc;les familiales et des pauvres
-tourbi&egrave;res de ce monde.</p>
+char de feu, loin des geôles familiales et des pauvres
+tourbières de ce monde.</p>
-<p>--Fran&ccedil;oise, dit-il, vous nous abandonnez! Que
+<p>--Françoise, dit-il, vous nous abandonnez! Que
deviendrions-nous, Seigneur, si notre Providence se retirait de
nous?</p>
@@ -2338,166 +2338,166 @@ nous?</p>
<h2 style="text-align: center;">CHAPITRE XII</h2>
-<h3 style="text-align: center;">Les promenades de Lucien B&eacute;chard.</h3>
+<h3 style="text-align: center;">Les promenades de Lucien Béchard.</h3>
<p><i>"Je crois que le spectacle du monde serait bien ennuyeux
pour qui le regardait d'un certain oeil, car c'est toujours la
-m&ecirc;me chose.<br>
+même chose."<br>
Fontenelle.</i></p>
<p><br>
- Je me doutais bien que Fran&ccedil;oise Ch&eacute;digny
-&eacute;tait en effet pour Lucien B&eacute;chard une Providence,
-mais il ne l'avouait pas, ou sinon, comme ce jour-l&agrave;, en
-mani&egrave;re de plaisanterie. M&ecirc;me &agrave; moi, il ne
+ Je me doutais bien que Françoise Chédigny
+était en effet pour Lucien Béchard une Providence,
+mais il ne l'avouait pas, ou sinon, comme ce jour-là, en
+manière de plaisanterie. Même à moi, il ne
confiait pas ses sentiments, et cependant il m'aimait beaucoup
-et, souvent, sa journ&eacute;e finie, il venait me chercher.</p>
+et, souvent, sa journée finie, il venait me chercher.</p>
<p>Nous nous promenions le long des quais en remontant vers
-Notre-Dame. Au coin du Pont-Neuf, nous nous arr&ecirc;tions
-toujours un moment pour contempler les lumi&egrave;res
-crois&eacute;es ou contrari&eacute;es du couchant, - quand le
-cr&eacute;puscule &eacute;tait autre chose qu'une voile de
+Notre-Dame. Au coin du Pont-Neuf, nous nous arrêtions
+toujours un moment pour contempler les lumières
+croisées ou contrariées du couchant, - quand le
+crépuscule était autre chose qu'une voile de
cendres compactes. Nous aimions qu'un palmier, en cet endroit,
-&eacute;rig&eacute; au-dessus d'une baraque de bains,
-ouvr&icirc;t sur le ciel sa paume raidie, qui avait l'air d'un
-panache en fils de fer. Sa vue donnait g&eacute;n&eacute;ralement
-&agrave; mon jeune ami de grands d&eacute;sirs de vagabondage. Il
-avait dans la biblioth&egrave;que de sa chambre de nombreux
-r&eacute;cits d'explorateurs, et il parlait en connaissance de
-cause des Nouvelles-H&eacute;brides ou de Singapore, de
-Pernambouc ou de la Cordilli&egrave;re des Andes. Les
-tourn&eacute;es qu'il faisait chez les libraires de province
-attisaient plut&ocirc;t qu'elles n'apaisaient sa fringale
-d'espace. Et pourtant, elles &eacute;veillaient en lui tout un
-monde de pens&eacute;es romanesques ou po&eacute;tiques, dont
-parfois il me confiait l'&eacute;cho.</p>
-
-<p>Ses voyages le ramenaient p&eacute;riodiquement aux
-m&ecirc;mes villes; il y voyait les m&ecirc;mes personnes aller
+érigé au-dessus d'une baraque de bains,
+ouvrît sur le ciel sa paume raidie, qui avait l'air d'un
+panache en fils de fer. Sa vue donnait généralement
+à mon jeune ami de grands désirs de vagabondage. Il
+avait dans la bibliothèque de sa chambre de nombreux
+récits d'explorateurs, et il parlait en connaissance de
+cause des Nouvelles-Hébrides ou de Singapore, de
+Pernambouc ou de la Cordillière des Andes. Les
+tournées qu'il faisait chez les libraires de province
+attisaient plutôt qu'elles n'apaisaient sa fringale
+d'espace. Et pourtant, elles éveillaient en lui tout un
+monde de pensées romanesques ou poétiques, dont
+parfois il me confiait l'écho.</p>
+
+<p>Ses voyages le ramenaient périodiquement aux
+mêmes villes; il y voyait les mêmes personnes aller
et venir dans un champ d'occupations identiques. Il ne les
-connaissait g&eacute;n&eacute;ralement pas, mais, &agrave; force
+connaissait généralement pas, mais, à force
de les perdre et de les retrouver, il finissait par les
-consid&eacute;rer comme des amis, dont le destin le tenait
-&eacute;loign&eacute;, mais auxquels il pensait souvent et avec
+considérer comme des amis, dont le destin le tenait
+éloigné, mais auxquels il pensait souvent et avec
une sorte de tendresse fantastique.</p>
<p>Par ses conversations avec les libraires, il apprenait souvent
-leurs noms, ou bien il leur donnait lui-m&ecirc;me une
+leurs noms, ou bien il leur donnait lui-même une
appellation en rapport avec leur figure. D'autres fois, au
contraire, leur situation lui offrait le loisir de les
-fr&eacute;quenter, comme cette grande jeune fille, par exemple,
-dont les parents tenaient &agrave; Langres une h&ocirc;tellerie,
-et qu'il comparait &agrave; Pomone, &agrave; cause de sa
-v&eacute;nust&eacute; riche et tranquille, de sa peau
-lact&eacute;e, sem&eacute;e de rousseurs et de son &eacute;paisse
-chevelure, couleur de ma&iuml;s br&ucirc;l&eacute;.</p>
-
-<p>Je me demandais alors si Lucien B&eacute;chard avait pour
-Fran&ccedil;oise Ch&eacute;digny un sentiment plus vif que pour
+fréquenter, comme cette grande jeune fille, par exemple,
+dont les parents tenaient à Langres une hôtellerie,
+et qu'il comparait à Pomone, à cause de sa
+vénusté riche et tranquille, de sa peau
+lactée, semée de rousseurs et de son épaisse
+chevelure, couleur de maïs brûlé.</p>
+
+<p>Je me demandais alors si Lucien Béchard avait pour
+Françoise Chédigny un sentiment plus vif que pour
ces passantes qu'il rencontrait dans sa course et qui
-&eacute;taient &agrave; ses yeux comme les &eacute;tapes d'un
-&eacute;trange voyage sentimental. Mais, comme il ne me parlait
-jamais d'elle, je supposais que le go&ucirc;t qu'il en avait
-&eacute;tait moins superficiel et moins c&eacute;r&eacute;bral.
-Je m'&eacute;tonnais aussi qu'un simple voyageur de commerce
-p&ucirc;t avoir &agrave; sa disposition un aussi rare clavier
-d'&eacute;motions d&eacute;licates et raffin&eacute;es, mais
-depuis que je fr&eacute;quentais le petit monde de l'oncle
-Val&egrave;re, il me fallait bien reconna&icirc;tre que ces
-&eacute;motions ne constituaient pas l'apanage exclusif d'une
-classe riche et oisive, mais se retrouvaient &agrave; bien des
-&eacute;chelons de l'&eacute;difice social, d'autant plus
-naturellement d'ailleurs que le go&ucirc;t de la lecture, en se
-r&eacute;pandant chez des lettr&eacute;s moins blas&eacute;s,
-alimentait plus facilement leurs r&ecirc;ves. Aussi
-m'&eacute;tonnais-je moins d'entendre Lucien B&eacute;chard me
-raconter, par quelque cr&eacute;puscule, sous les grands arbres
-penchants du quai des Augustins ou dans l'&icirc;le du
-Vert-Galant, une anecdote dans le go&ucirc;t de celle-ci:</p>
-
-<p>--Je vous ai plusieurs fois parl&eacute;, vous rappelez-vous?
+étaient à ses yeux comme les étapes d'un
+étrange voyage sentimental. Mais, comme il ne me parlait
+jamais d'elle, je supposais que le goût qu'il en avait
+était moins superficiel et moins cérébral.
+Je m'étonnais aussi qu'un simple voyageur de commerce
+pût avoir à sa disposition un aussi rare clavier
+d'émotions délicates et raffinées, mais
+depuis que je fréquentais le petit monde de l'oncle
+Valère, il me fallait bien reconnaître que ces
+émotions ne constituaient pas l'apanage exclusif d'une
+classe riche et oisive, mais se retrouvaient à bien des
+échelons de l'édifice social, d'autant plus
+naturellement d'ailleurs que le goût de la lecture, en se
+répandant chez des lettrés moins blasés,
+alimentait plus facilement leurs rêves. Aussi
+m'étonnais-je moins d'entendre Lucien Béchard me
+raconter, par quelque crépuscule, sous les grands arbres
+penchants du quai des Augustins ou dans l'île du
+Vert-Galant, une anecdote dans le goût de celle-ci:</p>
+
+<p>--Je vous ai plusieurs fois parlé, vous rappelez-vous?
de cette belle jeune femme aux yeux violets que je voyais souvent
-&agrave; Dijon et qui habitait une petite maison, non loin de
-l'h&ocirc;tel de Vogue. Figurez-vous que je l'ai
-retrouv&eacute;e, la semaine derni&egrave;re, et &agrave;
-Bordeaux, au Jardin public. J'en ai &eacute;t&eacute; si
-troubl&eacute; que je l'ai suivie. Vous savez l'&eacute;motion
-inexplicable que l'on &eacute;prouve, &agrave; croiser en voyage
-quelqu'un que l'on ne conna&icirc;t pas et que l'on a
-aper&ccedil;u dans un autre coin du monde. Elle entrait dans un
-h&ocirc;tel. Le lendemain, je m'y installais &agrave; mon tour,
-et trois jours apr&egrave;s, sachant son nom, je lui demandais un
+à Dijon et qui habitait une petite maison, non loin de
+l'hôtel de Vogue. Figurez-vous que je l'ai
+retrouvée, la semaine dernière, et à
+Bordeaux, au Jardin public. J'en ai été si
+troublé que je l'ai suivie. Vous savez l'émotion
+inexplicable que l'on éprouve, à croiser en voyage
+quelqu'un que l'on ne connaît pas et que l'on a
+aperçu dans un autre coin du monde. Elle entrait dans un
+hôtel. Le lendemain, je m'y installais à mon tour,
+et trois jours après, sachant son nom, je lui demandais un
rendez-vous, en lui rappelant toutes les circonstances de nos
-pr&eacute;c&eacute;dentes rencontres, et m&ecirc;me la couleur
-des robes qu'elle portait, ces jours-l&agrave;, car j'ai une
-m&eacute;moire infaillible des frivolit&eacute;s. L'heure
-suivante, Mme Chataign&egrave;res m'envoyait un bout de billet
-pour me dire qu'elle voulait bien me rejoindre sur le quai<br>
- Louis XVIII . Elle m'y raconta qu'elle repartait le lendemain
-pour Dijon, qu'elle &eacute;tait veuve et qu'elle &eacute;tait
-venue &agrave; Bordeaux r&eacute;gler une affaire
-d'int&eacute;r&ecirc;t.</p>
-
-<p>"-Votre lettre m'a bien amus&eacute;e, me dit-elle, est-il
-possible que vous m'ayez remarqu&eacute;e &agrave; Dijon?"</p>
-
-<p>"Je lui avouai que, sans m&ecirc;me savoir son nom, je pensais
-souvent &agrave; elle, et que mon premier acte, en arrivant,
-&eacute;tait de r&ocirc;der autour de l'h&ocirc;tel de Vogue et
+précédentes rencontres, et même la couleur
+des robes qu'elle portait, ces jours-là, car j'ai une
+mémoire infaillible des frivolités. L'heure
+suivante, Mme Chataignères m'envoyait un bout de billet
+pour me dire qu'elle voulait bien me rejoindre sur le quai
+Louis XVIII . Elle m'y raconta qu'elle repartait le lendemain
+pour Dijon, qu'elle était veuve et qu'elle était
+venue à Bordeaux régler une affaire
+d'intérêt.</p>
+
+<p>"--Votre lettre m'a bien amusée, me dit-elle, est-il
+possible que vous m'ayez remarquée à Dijon?"</p>
+
+<p>"--Je lui avouai que, sans même savoir son nom, je pensais
+souvent à elle, et que mon premier acte, en arrivant,
+était de rôder autour de l'hôtel de Vogue et
de Notre-Dame, dans l'espoir de la rencontrer. Nous nous
-promen&acirc;mes longtemps sur le quai, admirant les belles
-figures qui animent de petits h&ocirc;tels du XVIIIe
-si&egrave;cle et les pointes effil&eacute;es des m&acirc;ts qui
-se d&eacute;tachaient sur un azur dor&eacute;. Je lui demandai
-d'aller lui rendre visite &agrave; Dijon, mais elle
-pr&eacute;texta que cela ferait jaser, qu'elle habitait avec une
-m&egrave;re malade et scrupuleuse et qu'au surplus le charme de
-ces rencontres &eacute;tait justement qu'elles ne devaient pas
+promenâmes longtemps sur le quai, admirant les belles
+figures qui animent de petits hôtels du XVIIIe
+siècle et les pointes effilées des mâts qui
+se détachaient sur un azur doré. Je lui demandai
+d'aller lui rendre visite à Dijon, mais elle
+prétexta que cela ferait jaser, qu'elle habitait avec une
+mère malade et scrupuleuse et qu'au surplus le charme de
+ces rencontres était justement qu'elles ne devaient pas
avoir de lendemain."</p>
-<p>--Et c'est tout? dis-je, un peu interloqu&eacute;.</p>
+<p>--Et c'est tout? dis-je, un peu interloqué.</p>
-<p>--C'est tout. Avant de me quitter, elle &ocirc;ta ses gants,
+<p>--C'est tout. Avant de me quitter, elle ôta ses gants,
sur ma demande, et me les donna en souvenir d'elle. Quand je les
regarderai et que je respirerai leur odeur rauque et douce, je
-reverrai la douce Mme Chataign&egrave;res, avec ses yeux violets,
-- et aussi, toutes ces vergues minces qui se d&eacute;tachaient
+reverrai la douce Mme Chataignères, avec ses yeux violets,
+- et aussi, toutes ces vergues minces qui se détachaient
sur le soir lumineux!</p>
-<p>Celui que nous regardions ne l'&eacute;tait pas moins. Des
-glacis verts et dor&eacute;s moiraient et laquaient le Seine
-courante. Mille petites brisures &eacute;caillaient sa surface. A
-l'avant de l'&icirc;le, un grand saule retombait, dont toutes les
-branches semblaient prises dans une mati&egrave;re fluide et
-multicolore, qui les vitrifiait en un dessin d'&eacute;mail. Les
-bateaux-lavoirs, noirs et gris, derri&egrave;re nous, avaient une
+<p>Celui que nous regardions ne l'était pas moins. Des
+glacis verts et dorés moiraient et laquaient le Seine
+courante. Mille petites brisures écaillaient sa surface. A
+l'avant de l'île, un grand saule retombait, dont toutes les
+branches semblaient prises dans une matière fluide et
+multicolore, qui les vitrifiait en un dessin d'émail. Les
+bateaux-lavoirs, noirs et gris, derrière nous, avaient une
couleur de tourterelle. Les premiers feux naissaient sur les
rives et sur les ponts.</p>
-<p>Et je me demandais une fois de plus ce qu'&eacute;tait
-Fran&ccedil;oise Ch&eacute;digny aux yeux de Lucien
-B&eacute;chard et si, apr&egrave;s des mois d'intimit&eacute;, il
-lui suffirait, en s'&eacute;loignant d'elle, d'emporter un bout
+<p>Et je me demandais une fois de plus ce qu'était
+Françoise Chédigny aux yeux de Lucien
+Béchard et si, après des mois d'intimité, il
+lui suffirait, en s'éloignant d'elle, d'emporter un bout
de fausse dentelle ou une boucle de vrais cheveux. Mais elle, ne
l'aimait-elle pas? Ne souffrirait-elle pas, si jamais elle
-s'apercevait qu'elle n'&eacute;tait pour lui rien de plus qu'une
-Pomone ou une Mme Chataign&egrave;res? Et moi-m&ecirc;me, ne me
-trompais-je pas? Que savais-je du vrai caract&egrave;re de Lucien
-B&eacute;chard? Il ne lui manquait, sans doute, que de
-r&eacute;aliser avec force un sentiment profond pour faire
-&eacute;vanouir eux quatre vents le souvenir de ces
-&eacute;motions fugitives, qui amusaient son imagination sans
-p&eacute;n&eacute;trer son coeur. Que de fois ne fus-je pas sur
+s'apercevait qu'elle n'était pour lui rien de plus qu'une
+Pomone ou une Mme Chataignères? Et moi-même, ne me
+trompais-je pas? Que savais-je du vrai caractère de Lucien
+Béchard? Il ne lui manquait, sans doute, que de
+réaliser avec force un sentiment profond pour faire
+évanouir aux quatre vents le souvenir de ces
+émotions fugitives, qui amusaient son imagination sans
+pénétrer son coeur. Que de fois ne fus-je pas sur
le point de lui dire:</p>
-<p>--Fran&ccedil;oise vous aime. Je vous jure qu'elle vous
+<p>--Françoise vous aime. Je vous jure qu'elle vous
aime!</p>
<p>Mais la pudeur me fermait la bouche.</p>
-<p>Rien d'ailleurs n'aurait pu emp&ecirc;cher la destin&eacute;e
-de s'accomplir, et mon intervention n'aurait pas chang&eacute; le
+<p>Rien d'ailleurs n'aurait pu empêcher la destinée
+de s'accomplir, et mon intervention n'aurait pas changé le
cours des choses.</p>
<p> </p>
@@ -2507,70 +2507,70 @@ cours des choses.</p>
<h3 style="text-align: center;">Qui pose un point d'interrogation
redoutable.</h3>
-<p><i>"Que cet audacieux d&eacute;dain de toute raison, ce
-brillant &eacute;loge de la folie, cette fougue de paradoxe
-pr&eacute;parent de revers &agrave; la parfaite sagesse, qui fuit
-toute extr&eacute;mit&eacute;!"<br>
+<p><i>"Que cet audacieux dédain de toute raison, ce
+brillant éloge de la folie, cette fougue de paradoxe
+préparent de revers à la parfaite sagesse, qui fuit
+toute extrémité!"<br>
Renan.</i></p>
<p><br>
- Je devais aussi, &agrave; plusieurs reprises, recevoir les
-confidences de Fran&ccedil;oise. Elle venait parfois me voir, en
-sortant du bureau o&ugrave; elle travaillait. Elle aimait
-&agrave; me dire diverses choses qu'elle cachait &agrave; son
+ Je devais aussi, à plusieurs reprises, recevoir les
+confidences de Françoise. Elle venait parfois me voir, en
+sortant du bureau où elle travaillait. Elle aimait
+à me dire diverses choses qu'elle cachait à son
oncle, sans doute parce que l'exaltation de celui-ci et la
tendresse qu'il lui manifestait ne lui permettaient pas
-d'entendre certaines v&eacute;rit&eacute;s.</p>
+d'entendre certaines vérités.</p>
-<p>Un jour que nous causions ainsi, accoud&eacute;s au balcon,
+<p>Un jour que nous causions ainsi, accoudés au balcon,
regardant entre les charmilles jouer et courir les enfants,
autour des kiosques et des pelouses, elle s'abandonna
-jusqu'&agrave; faire ces aveux:</p>
+jusqu'à faire ces aveux:</p>
-<p>--Il y a des jours o&ugrave; je regrette presque d'avoir
-rencontr&eacute; l'oncle Val&egrave;re. Peut-&ecirc;tre aurais-je
-v&eacute;cu, sans lui, tranquille et stupide, suivant ma vie.
-Mais o&ugrave; me m&egrave;nera, comme il dit, son escalier d'or?
+<p>--Il y a des jours où je regrette presque d'avoir
+rencontré l'oncle Valère. Peut-être aurais-je
+vécu, sans lui, tranquille et stupide, suivant ma vie.
+Mais où me mènera, comme il dit, son escalier d'or?
Un de ces jours, mes parents vont me proposer quelque projet de
-mariage. Que r&eacute;pondrai-je? Autrefois, sans doute: "Oui!"
-sans chercher mieux, sans r&eacute;fl&eacute;chir... Mais
-aujourd'hui?... Il m'a ouvert une route que je soup&ccedil;onnais
-&agrave; peine, il a donn&eacute; &agrave; la vie, pour moi, un
-sens que je ne lui connaissais pas. Que de r&ecirc;ves
-romanesques, fous, irr&eacute;alisables ne m'a-t-il pas mis dans
-l'esprit! Ces livres, ces f&ecirc;tes, ces conversations, tant
-d'anecdotes &eacute;tranges et charmantes qui lui reviennent
-&agrave; la pens&eacute;e, tout cela, je le sens, me grise peu
-&agrave; peu. Il me semble qu'on peut ainsi s'entourer
+mariage. Que répondrai-je? Autrefois, sans doute: "Oui!"
+sans chercher mieux, sans réfléchir... Mais
+aujourd'hui?... Il m'a ouvert une route que je soupçonnais
+à peine, il a donné à la vie, pour moi, un
+sens que je ne lui connaissais pas. Que de rêves
+romanesques, fous, irréalisables ne m'a-t-il pas mis dans
+l'esprit! Ces livres, ces fêtes, ces conversations, tant
+d'anecdotes étranges et charmantes qui lui reviennent
+à la pensée, tout cela, je le sens, me grise peu
+à peu. Il me semble qu'on peut ainsi s'entourer
d'enchantements. Et puis, je rentre chez moi, je retrouve un
-int&eacute;rieur modeste et morne, les soucis les plus ennuyeux,
-des parents maussades, uniquement occup&eacute;s &agrave; se
-disputer sur les incidents de m&eacute;nage, aucune
-libert&eacute; d'esprit, et je pense qu'il me faudra mener une
-existence pareille &agrave; la leur, et je maudis l'oncle
-Val&egrave;re qui m'a permis d'entrevoir qu'il pouvait y avoir
+intérieur modeste et morne, les soucis les plus ennuyeux,
+des parents maussades, uniquement occupés à se
+disputer sur les incidents de ménage, aucune
+liberté d'esprit, et je pense qu'il me faudra mener une
+existence pareille à la leur, et je maudis l'oncle
+Valère qui m'a permis d'entrevoir qu'il pouvait y avoir
autre chose, - autre chose...</p>
-<p>--Mais, Fran&ccedil;oise, il n'est pas s&ucirc;r que vous
-soyez contrainte d'&eacute;pouser un parti propos&eacute; par vos
+<p>--Mais, Françoise, il n'est pas sûr que vous
+soyez contrainte d'épouser un parti proposé par vos
parents.</p>
<p>--Qui alors, dit-elle en riant, un lord, un prince
italien?</p>
-<p>--Non, mais un gentil gar&ccedil;on, moins esclave de cette
-vie bourgeoise que vos parents, un &ecirc;tre plus aimable, plus
-vivant plus aventureux! N'en connaissez-vous point?</p>
+<p>--Non, mais un gentil garçon, moins esclave de cette
+vie bourgeoise que vos parents, un être plus aimable, plus
+vivant, plus aventureux! N'en connaissez-vous point?</p>
<p>--Ma foi, non, je n'en connais point!</p>
<p>Et ce fut moi qui n'osais pas insister.</p>
<p><br>
- A quelques jours de l&agrave;, me trouvant dans la boutique de
+ A quelques jours de là, me trouvant dans la boutique de
M. Delavigne, qui raccourcissait mes cheveux, je vis entrer
-Val&egrave;re Bouldouyr qui venait acqu&eacute;rir je ne sais
-quelle lotion. Il me serra la main, son flacon envelopp&eacute;,
+Valère Bouldouyr qui venait acquérir je ne sais
+quelle lotion. Il me serra la main, son flacon enveloppé,
il s'en alla.</p>
<p>--Tiens, me dit le coiffeur, vous connaissez M. Bouldouyr
@@ -2578,65 +2578,65 @@ maintenant?</p>
<p>--Mais oui, pourquoi pas?</p>
-<p>--Vous ignoriez m&ecirc;me son nom, il y a quelques mois.
+<p>--Vous ignoriez même son nom, il y a quelques mois.
Pauvre M. Bouldouyr! Il n'a pas de chance avec son amie, vous
-savez, cette personne blonde, qui se prom&egrave;ne &agrave; son
+savez, cette personne blonde, qui se promène à son
bras dans le Palais-Royal. Elle a presque tous le soirs des
-rendez-vous avec un jeune homme &agrave; favoris dans les petites
+rendez-vous avec un jeune homme à favoris dans les petites
rues du quartier. Je les rencontre souvent en allant faire ma
-partie &agrave; _la Promenade de V&eacute;nus,_ ou bien quand
-j'en reviens. Ils r&ocirc;dent autour des Halles, reviennent par
+partie à _la Promenade de Vénus,_ ou bien quand
+j'en reviens. Ils rôdent autour des Halles, reviennent par
la rue du Bouloi, la rue Baillif, la galerie Vivienne. Il y a
-l&agrave; un tout petit caf&eacute; dans lequel ils entrent. Et
-pendant ce temps, l'honn&ecirc;te M. Bouldouyr garde &agrave;
-cette petite rou&eacute;e sa confiance. Ma parole, il y a des
-moments o&ugrave; j'ai envie de tout lui dire...</p>
-
-<p>Delavigne parlait ainsi, tandis que, plong&eacute; dans la
-cuvette, j'avais le chef oint et malax&eacute; d'une main
-&eacute;nergique. Je ne pouvais gu&egrave;re protester. Le
+là un tout petit café dans lequel ils entrent. Et
+pendant ce temps, l'honnête M. Bouldouyr garde à
+cette petite rouée sa confiance. Ma parole, il y a des
+moments où j'ai envie de tout lui dire...</p>
+
+<p>Delavigne parlait ainsi, tandis que, plongé dans la
+cuvette, j'avais le chef oint et malaxé d'une main
+énergique. Je ne pouvais guère protester. Le
shampoing fini, je me levai comme un Jupiter tonnant, et je fis
-descendre la foudre sur l'obscur blasph&eacute;mateur:</p>
+descendre la foudre sur l'obscur blasphémateur:</p>
<p>--Monsieur Delavigne, si vous voulez conserver ma
-client&egrave;le et celle de M. Bouldouyr, je vous conseille de
-tenir votre langue tranquille et de ne plus r&eacute;pandre ces
+clientèle et celle de M. Bouldouyr, je vous conseille de
+tenir votre langue tranquille et de ne plus répandre ces
calomnies. La jeune fille dont vous parlez si
-l&eacute;g&egrave;rement est la propre ni&egrave;ce de M.
+légèrement est la propre nièce de M.
Bouldouyr, et ce jeune homme blond qui l'accompagne, son
-fianc&eacute;. Apprenez dor&eacute;navant &agrave; respecter les
-gens honn&ecirc;tes.</p>
+fiancé. Apprenez dorénavant à respecter les
+gens honnêtes.</p>
<p>--Je vous demande pardon, monsieur, je ne savais pas...</p>
<p>--C'est bien, monsieur Delavigne. Mais maintenant que vous
savez, ne recommencez pas, je vous prie!</p>
-<p>Majestueux et ras&eacute;, je sortis de l'&eacute;troite
-boutique. Mais j'&eacute;tais moins satisfait que je ne le
-paraissais. Ce jeune homme blond, c'&eacute;tait sans doute
-Lucien B&eacute;chard; je n'en &eacute;tais pas s&ucirc;r
-cependant. Si c'&eacute;tait lui, pourquoi me cachait-il ses
-rendez-vous avec Fran&ccedil;oise, et Fran&ccedil;oise,
-elle-m&ecirc;me, pourquoi me faisait-elle ces demi-confidences,
+<p>Majestueux et rasé, je sortis de l'étroite
+boutique. Mais j'étais moins satisfait que je ne le
+paraissais. Ce jeune homme blond, c'était sans doute
+Lucien Béchard; je n'en étais pas sûr
+cependant. Si c'était lui, pourquoi me cachait-il ses
+rendez-vous avec Françoise, et Françoise,
+elle-même, pourquoi me faisait-elle ces demi-confidences,
puisqu'elle me dissimulait l'essentiel? En un mot, comme en cent,
-j'&eacute;tais vex&eacute;. Je faisais la mine du tuteur
-dup&eacute;, et je ne me sentais pas d'&acirc;ge &agrave;
-&ecirc;tre trait&eacute; en oncle g&acirc;teux.</p>
+j'étais vexé. Je faisais la mine du tuteur
+dupé, et je ne me sentais pas d'âge à
+être traité en oncle gâteux.</p>
<p>Ma mauvaise humeur fut telle que je demeurai plusieurs jours
-sans monter chez Bouldouyr, ni r&eacute;pondre &agrave; un petit
-mot par lequel B&eacute;chard demandait &agrave; me voir.
+sans monter chez Bouldouyr, ni répondre à un petit
+mot par lequel Béchard demandait à me voir.
Achille, sous sa tente, ne se montrait ni plus susceptible, ni
moins ombrageux que moi, mais du moins, lui avait-on ravi son
-esclave, - &agrave; moi qu'avait-on d&eacute;rob&eacute;?</p>
+esclave, - à moi qu'avait-on dérobé?</p>
<p>Je dois avouer cependant que mon ressentiment ne
-r&eacute;sista pas &agrave; la premi&egrave;re visite de Mlle
-Ch&eacute;digny. Quand elle m'apparut avec son regard humide de
-Na&iuml;ade, avec son sourire clair et pur, avec ses cheveux aux
-m&egrave;ches mal retenues, mes soup&ccedil;ons et ma
-m&eacute;fiance s'&eacute;vanouirent comme la poussi&egrave;re au
+résista pas à la première visite de Mlle
+Chédigny. Quand elle m'apparut avec son regard humide de
+Naïade, avec son sourire clair et pur, avec ses cheveux aux
+mèches mal retenues, mes soupçons et ma
+méfiance s'évanouirent comme la poussière au
vent.</p>
<p>--Hou! le mauvais ami! dit-elle. On ne vous rencontre plus!
@@ -2644,812 +2644,812 @@ Que devenez-vous?</p>
<p>J'objectai des courses importantes chez des librairies, un
petit voyage en province, un rhume. Pour mieux mentir, pour
-m'innocenter &agrave; ses yeux, je me fusse par&eacute; du
-mariage d'un cousin, de la mort m&ecirc;me d'un oncle!</p>
+m'innocenter à ses yeux, je me fusse paré du
+mariage d'un cousin, de la mort même d'un oncle!</p>
<p>--Et pourtant, me dit-elle encore, j'avais tant envie de vous
-voir! Vous m'avez donn&eacute; un tel courage, il y a quinze
+voir! Vous m'avez donné un tel courage, il y a quinze
jours! Oui, je crois maintenant que je peux rencontrer le mari
-qui me d&eacute;livrera de l'oppression des miens, celui qui
-aimera ce que j'aime, ce que l'oncle Val&egrave;re m'a
-r&eacute;v&eacute;l&eacute;, celui qui me conduira &agrave; la
-terre promise... Oh! monsieur Pierre, si cela pouvait &ecirc;tre
+qui me délivrera de l'oppression des miens, celui qui
+aimera ce que j'aime, ce que l'oncle Valère m'a
+révélé, celui qui me conduira à la
+terre promise... Oh! monsieur Pierre, si cela pouvait être
vrai!</p>
-<p>--Lucien a parl&eacute;, me dis-je.</p>
-
-<p>Je me repr&eacute;sentai le couple errant dans les
-demi-t&eacute;n&egrave;bres du soir; suivant la rue Baillif, la
-rue du Jour, la rue du Bouloi, s'arr&ecirc;tant devant la
-_Promenade de V&eacute;nus,_ entrant enfin dans un humble
-caf&eacute; de la galerie Vivienne. Ici, sont les
-t&eacute;n&egrave;bres, &agrave; peine touch&eacute;es d'un peu
-de lumi&egrave;re artificielle, qui glisse sur une porte, ourle
-un trottoir; une blanchisserie ti&egrave;de, o&ugrave; un bras
-nu, hors de tant de linges r&eacute;pandu, d'une joue rouge
-approche un fer; une &eacute;picerie, avec ses sacs accroupis
-comme des Turcs qui dorment, enturbann&eacute;s; un modeste
-auvent o&ugrave; sont les fleurs, fatigu&eacute;es du jour, sur
-des lits de foug&egrave;res; et l&agrave;, c'est
-l'intimit&eacute;, la confiance, la vie abord&eacute;e &agrave;
-deux, comme la c&ocirc;te que l'on gravit
-l&eacute;g&egrave;rement, parce qu'on s'appuie l'un au bras de
-l'autre, c'est le royaume de la foi compl&egrave;te, sans fausse
-lumi&egrave;re, ni froides ombres.</p>
-
-<p>--Il me semble parfois, reprit Fran&ccedil;oise,
-na&iuml;vement, que jamais aucune femme n'a eu, autant que moi,
-le d&eacute;sir d'&ecirc;tre heureuse.. Mais le serai-je? Je
-r&ecirc;ve bien souvent, monsieur Pierre, que j'entre dans une
-belle propri&eacute;t&eacute;, dans un grand parc. Tant&ocirc;t,
-je vois une succession d'&eacute;tangs, de bassins immenses, dont
-on ne distique pas les rives et qui sont s&eacute;par&eacute;s
-par des digues de pierre et travers&eacute;s par des ponts de
-marbre, tant&ocirc;t des all&eacute;es &eacute;normes,
-plant&eacute;es d'arbres en fleurs des arbres des Tropiques, que
-je n'ai jamais vus. Il fait toujours &agrave; demi-obscur, humide
+<p>--Lucien a parlé, me dis-je.</p>
+
+<p>Je me représentai le couple errant dans les
+demi-ténèbres du soir; suivant la rue Baillif, la
+rue du Jour, la rue du Bouloi, s'arrêtant devant la
+_Promenade de Vénus,_ entrant enfin dans un humble
+café de la galerie Vivienne. Ici, sont les
+ténèbres, à peine touchées d'un peu
+de lumière artificielle, qui glisse sur une porte, ourle
+un trottoir; une blanchisserie tiède, où un bras
+nu, hors de tant de linges répandu, d'une joue rouge
+approche un fer; une épicerie, avec ses sacs accroupis
+comme des Turcs qui dorment, enturbannés; un modeste
+auvent où sont les fleurs, fatiguées du jour, sur
+des lits de fougères; et là, c'est
+l'intimité, la confiance, la vie abordée à
+deux, comme la côte que l'on gravit
+légèrement, parce qu'on s'appuie l'un au bras de
+l'autre, c'est le royaume de la foi complète, sans fausse
+lumière, ni froides ombres.</p>
+
+<p>--Il me semble parfois, reprit Françoise,
+naïvement, que jamais aucune femme n'a eu, autant que moi,
+le désir d'être heureuse.. Mais le serai-je? Je
+rêve bien souvent, monsieur Pierre, que j'entre dans une
+belle propriété, dans un grand parc. Tantôt,
+je vois une succession d'étangs, de bassins immenses, dont
+on ne distique pas les rives et qui sont séparés
+par des digues de pierre et traversés par des ponts de
+marbre, tantôt des allées énormes,
+plantées d'arbres en fleurs, des arbres des Tropiques, que
+je n'ai jamais vus. Il fait toujours à demi-obscur, humide
et chaud. Des brouillards lourds montent du sol, qui, en
-s'&eacute;cartant, me montrent des objets jusqu'alors
-cach&eacute;s: une pagode, avec des sonnettes qui carillonnent,
-un pavillon o&ugrave; j'entends de la musique, une orangerie avec
-des grenadiers et des cypr&egrave;s, couverts de fruits d'or.
-Enfin, j'approche du ch&acirc;teau, qui est toujours magnifique,
-pr&eacute;c&eacute;d&eacute; d'un grand parterre de roses,
-j'&eacute;tends la main pour en cueillir une, et, au moment
-o&ugrave; je vais la saisir, je me r&eacute;veille, si triste et
-si boulevers&eacute;e que j'&eacute;clate en sanglots.</p>
-
-<p>Malgr&eacute; moi, je me laissai impressionner par le
-r&eacute;cit de Fran&ccedil;oise, mais je la grondai de se
+s'écartant, me montrent des objets jusqu'alors
+cachés: une pagode, avec des sonnettes qui carillonnent,
+un pavillon où j'entends de la musique, une orangerie avec
+des grenadiers et des cyprès, couverts de fruits d'or.
+Enfin, j'approche du château, qui est toujours magnifique,
+précédé d'un grand parterre de roses,
+j'étends la main pour en cueillir une, et, au moment
+où je vais la saisir, je me réveille, si triste et
+si bouleversée que j'éclate en sanglots.</p>
+
+<p>Malgré moi, je me laissai impressionner par le
+récit de Françoise, mais je la grondai de se
montrer aussi superstitieuse. Je lui prouvai que nos songes
portent l'empreinte de nos craintes, mais non la forme de notre
-avenir. Et je redoublai d'&eacute;loquence &agrave; mesure que je
-voyais la ga&icirc;t&eacute; rena&icirc;tre sur le visage de
+avenir. Et je redoublai d'éloquence à mesure que je
+voyais la gaîté renaître sur le visage de
l'enfant.</p>
-<p>Elle avait jet&eacute; son grand chapeau blanc sur un
-fauteuil, toute sa jeunesse riait &agrave; travers elle, comme le
+<p>Elle avait jeté son grand chapeau blanc sur un
+fauteuil, toute sa jeunesse riait à travers elle, comme le
soleil dans le feuillage d'un arbre. Ses cheveux lourds,
-d'o&ugrave; glissaient quelques boucles rebelles, avaient des
+d'où glissaient quelques boucles rebelles, avaient des
reflets d'or rose.</p>
-<p>Elle se jeta dans mes bras en s'&eacute;criant:</p>
+<p>Elle se jeta dans mes bras en s'écriant:</p>
-<p>--M&ecirc;me si je vous d&eacute;&ccedil;ois, un jour,
+<p>--Même si je vous déçois, un jour,
monsieur Pierre, promettez-moi de ne pas m'abandonner!</p>
-<p>Et comme elle posait sa t&ecirc;te sur mon &eacute;paule,
-j'appuyai mes l&egrave;vres sur son front; mais jamais je n'eus
+<p>Et comme elle posait sa tête sur mon épaule,
+j'appuyai mes lèvres sur son front; mais jamais je n'eus
une aussi grande crainte de faire une erreur de direction.</p>
<p> </p>
<h2 style="text-align: center;">CHAPITRE XIV</h2>
-<h3 style="text-align: center;">Dans lequel Val&egrave;re Bouldouyr perd
-quelque peu de sa personnalit&eacute;.</h3>
+<h3 style="text-align: center;">Dans lequel Valère Bouldouyr perd
+quelque peu de sa personnalité.</h3>
-<p><i>"C'est que nous ne p&eacute;rissons m&ecirc;me pas en
-qualit&eacute; d'originaux, mais seulement comme copies d'hommes
+<p><i>"C'est que nous ne périssons même pas en
+qualité d'originaux, mais seulement comme copies d'hommes
disparus depuis longtemps qui nous ressemblaient en corps et en
-esprit, et qu'il na&icirc;tra apr&egrave;s nous des hommes qui
-auront encore le m&ecirc;me air, les m&ecirc;mes sentiments et
-les m&ecirc;mes pens&eacute;es que nous, et que la mort
-an&eacute;antira aussi.<br>
+esprit, et qu'il naîtra après nous des hommes qui
+auront encore le même air, les mêmes sentiments et
+les mêmes pensées que nous, et que la mort
+anéantira aussi."<br>
Henri Heine.</i></p>
<p><br>
- Il m'arrivait souvent, l'apr&egrave;s-midi, de monter chez
-Val&egrave;re Bouldouyr. J'aimais &agrave; lui faire
-&eacute;voquer les fant&ocirc;mes de sa jeunesse; il me parlait
-des po&egrave;tes qu'il avait connus et dont il &eacute;tait fier
-d'avoir serr&eacute; la main. Il me r&eacute;p&eacute;tait sans
-fin les propos que St&eacute;phane Mallarm&eacute; avait tenus
-devant lui, dans cette petite salle &agrave; manger de la rue de
-Rome, c&eacute;l&egrave;bre aujourd'hui. Il me d&eacute;peignait
-aussi Verlaine, assis dans un coin de caf&eacute;, engonc&eacute;
+ Il m'arrivait souvent, l'après-midi, de monter chez
+Valère Bouldouyr. J'aimais à lui faire
+évoquer les fantômes de sa jeunesse; il me parlait
+des poètes qu'il avait connus et dont il était fier
+d'avoir serré la main. Il me répétait sans
+fin les propos que Stéphane Mallarmé avait tenus
+devant lui, dans cette petite salle à manger de la rue de
+Rome, célèbre aujourd'hui. Il me dépeignait
+aussi Verlaine, assis dans un coin de café, engoncé
dans son cache-nez rouge, avec son visage de Gengis-Khan,
-travers&eacute; d'&eacute;clairs mystiques. Il avait
-crois&eacute;, un jour, au seuil d'une revue, Laforgue,
-fr&ecirc;le, p&acirc;le et d&eacute;licat comme le spectre de son
+traversé d'éclairs mystiques. Il avait
+croisé, un jour, au seuil d'une revue, Laforgue,
+frêle, pâle et délicat comme le spectre de son
propre Pierrot. A maintes reprises, il avait rendu visite
-&agrave; L&eacute;on Dierx, affable, mais lointain et
-c&eacute;r&eacute;monieux, &agrave; demi aveugle
-d&eacute;j&agrave;, et qui le recevait avec dignit&eacute; dans
-un petit salon, aux murs duquel flambaient deux f&ecirc;tes
+à Léon Dierx, affable, mais lointain et
+cérémonieux, à demi aveugle
+déjà, et qui le recevait avec dignité dans
+un petit salon, aux murs duquel flambaient deux fêtes
galantes de Monticelli.</p>
-<p>Mais c'&eacute;tait surtout de Justin N&eacute;rac que
-Val&egrave;re Bouldouyr me parlait. A force de me le
-d&eacute;peindre, il finissait par lui rendre une existence
-v&eacute;ritable; j'en arrivais &agrave; penser &agrave; lui
-comme &agrave; quelqu'un que je connaissais, que j'avais
-fr&eacute;quent&eacute; et presque aim&eacute;. Val&egrave;re
-vivait &agrave; la lettre avec son souvenir. A l'entendre, Justin
-N&eacute;rac avait eu une sorte de g&eacute;nie, comme tant
-d'autres &ecirc;tres, h&eacute;las! qui ne l'ont pas
-manifest&eacute; davantage et qui ont emport&eacute; dans leur
-mort pr&eacute;matur&eacute;e des projets sans nombre et
-l'illusion de leur grandeur m&eacute;connue.</p>
-
-<p>Je vis un portrait de ce Justin N&eacute;rac: une longue
+<p>Mais c'était surtout de Justin Nérac que
+Valère Bouldouyr me parlait. A force de me le
+dépeindre, il finissait par lui rendre une existence
+véritable; j'en arrivais à penser à lui
+comme à quelqu'un que je connaissais, que j'avais
+fréquenté et presque aimé. Valère
+vivait à la lettre avec son souvenir. A l'entendre, Justin
+Nérac avait eu une sorte de génie, comme tant
+d'autres êtres, hélas! qui ne l'ont pas
+manifesté davantage et qui ont emporté dans leur
+mort prématurée des projets sans nombre et
+l'illusion de leur grandeur méconnue.</p>
+
+<p>Je vis un portrait de ce Justin Nérac: une longue
figure chevaline, avec des joues rebondies et molles d'enfant, un
-regard de myope, un &eacute;norme front bomb&eacute;,
-travers&eacute; par une m&egrave;che de cheveux mal
-align&eacute;e.</p>
-
-<p>J'appris par Bouldouyr qu'il &eacute;tait d'une taille
-d&eacute;mesur&eacute;e, qu'il marchait en vacillant un peu,
-comme si une t&ecirc;te trop lourde, sur son long corps maigre,
-allait l'emporter &agrave; terre, et qu'il &eacute;tait si bon et
+regard de myope, un énorme front bombé,
+traversé par une mèche de cheveux mal
+alignée.</p>
+
+<p>J'appris par Bouldouyr qu'il était d'une taille
+démesurée, qu'il marchait en vacillant un peu,
+comme si une tête trop lourde, sur son long corps maigre,
+allait l'emporter à terre, et qu'il était si bon et
si timide que tout le monde abusait de sa douceur, de sa
faiblesse et de sa bienveillance.</p>
-<p>--Je vous ai parl&eacute; souvent de N&eacute;rac, me dit un
+<p>--Je vous ai parlé souvent de Nérac, me dit un
jour Bouldouyr, mais, au fond, vous ne le connaissez
-gu&egrave;re. Je vais donc vous pr&ecirc;ter quelques-unes de ses
+guère. Je vais donc vous prêter quelques-unes de ses
lettres; vous les lirez et vous comprendrez alors mes regrets et
-mon d&eacute;sespoir.</p>
+mon désespoir.</p>
-<p>J'emportai chez moi une liasse de papiers &agrave; peine
-jaunis. Les lettres de Justin N&eacute;rac &eacute;taient
-curieuses, en effet; je compris que l'ami de Val&egrave;re
-Bouldouyr &eacute;tait un de ces hommes qui mettent dans leur
+<p>J'emportai chez moi une liasse de papiers à peine
+jaunis. Les lettres de Justin Nérac étaient
+curieuses, en effet; je compris que l'ami de Valère
+Bouldouyr était un de ces hommes qui mettent dans leur
conversation et dans leur correspondance ce qu'ils n'auraient
jamais la force, ni la patience d'exprimer par une oeuvre durable
-et qui donnent &agrave; ceux qui les entourent l'illusion d'un
+et qui donnent à ceux qui les entourent l'illusion d'un
grand esprit, parce que cette illusion est plus sensible dans une
-pr&eacute;sence vivante qu'en un froid et volontaire volume,
-incorruptible t&eacute;moin des pens&eacute;es de son auteur.</p>
+présence vivante qu'en un froid et volontaire volume,
+incorruptible témoin des pensées de son auteur.</p>
<p>Je recopiai quelques-uns des fragments les plus significatifs
-de ces lettres, et je les cite ici; elles contribueront &agrave;
-&eacute;clairer, par r&eacute;verb&eacute;ration, la physionomie
-de Val&egrave;re Bouldouyr.</p>
+de ces lettres, et je les cite ici; elles contribueront à
+éclairer, par réverbération, la physionomie
+de Valère Bouldouyr.</p>
<p style="text-align: center;">_Paris, 27 octobre 1887._</p>
-<p>_Mon cher Val&egrave;re,_</p>
+<p>_Mon cher Valère,_</p>
-<p>_J'ai pass&eacute; hier une journ&eacute;e m&eacute;lancolique
-&agrave; regarder tomber les derni&egrave;res feuilles des arbres
+<p>_J'ai passé hier une journée mélancolique
+à regarder tomber les dernières feuilles des arbres
dans mon petit jardin. Il faisait un temps un peu gris, comme je
-les aime; pas de pluie, mais un ciel tr&egrave;s bas et couleur
+les aime; pas de pluie, mais un ciel très bas et couleur
de tourterelle, de rameau d'olivier, de perle, que sais-je
encore?</p>
-<p>Tu sais que j'ai toujours eu beaucoup de go&ucirc;t pour ce
-genre d'occupations et quelques autres du m&ecirc;me style. Je
-serais bien capable, comme ce d&eacute;licieux personnage du
-"Misanthrope", qui ressemble d&eacute;j&agrave; &agrave; un
-h&eacute;ros de Musset, de passer mon apr&egrave;s-midi &agrave;
+<p>Tu sais que j'ai toujours eu beaucoup de goût pour ce
+genre d'occupations et quelques autres du même style. Je
+serais bien capable, comme ce délicieux personnage du
+"Misanthrope", qui ressemble déjà à un
+héros de Musset, de passer mon après-midi à
cracher dans un puits pour faire des ronds dans l'eau. Je sais
aussi jouer au bilboquet, susciter d'interminables ricochets ou
-gonfler des bulles de savon, iris&eacute;es et lourdes comme des
-vessies de r&ecirc;ves. Et je regrette que les circonstances ne
-me permettent plus de l&acirc;cher dans le ciel ces cerfs-volants
-que c&eacute;l&egrave;bre un vers de Copp&eacute;e.</p>
+gonfler des bulles de savon, irisées et lourdes comme des
+vessies de rêves. Et je regrette que les circonstances ne
+me permettent plus de lâcher dans le ciel ces cerfs-volants
+que célèbre un vers de Coppée.</p>
<p>Or, j'ai cru longtemps que ces diverses manifestations de mon
-activit&eacute; t&eacute;moignaient d'un irr&eacute;sistible
-penchant &agrave; la po&eacute;sie; mais c'est l&agrave;, mon
-cher ami, une grossi&egrave;re erreur. Les vrais po&egrave;tes ne
+activité témoignaient d'un irrésistible
+penchant à la poésie; mais c'est là, mon
+cher ami, une grossière erreur. Les vrais poètes ne
font rien de tout cela, mais ils travaillent et ils enferment
-dans une forme savante des &eacute;motions qu'ils n'ont pas
-toujours, tandis que nous, pauvre Val&egrave;re, nous les
+dans une forme savante des émotions qu'ils n'ont pas
+toujours, tandis que nous, pauvre Valère, nous les
ressentons, mais nous ignorons l'art de les exprimer. Nous
-allons, nous venons, nous fumons, nous fl&acirc;nons, nous
+allons, nous venons, nous fumons, nous flânons, nous
causons, nous parlons du but de l'art, nous cueillons de boutons
d'or et des millepertuis, nous sommes amoureux de simples filles
-&agrave; qui nous offrons des galanteries exquises et que nous
+à qui nous offrons des galanteries exquises et que nous
traitons en reines de Saba, sans voir que leurs diamants sont du
-strass, nous nous comparons mentalement &agrave; Virgile,
-&agrave; Tibulle, &agrave; Th&eacute;ophile de Viau, &agrave;
-Aloysius Bertrand; en un mot, nous p&ecirc;chons, ou mieux, nous
-cherchons &agrave; p&ecirc;cher la lune! Mais nous ne sommes pas
-des po&egrave;tes, mon cher Bouldouyr, nous sommes des
-r&ecirc;veurs, c'est-&agrave;-dire des paresseux.</p>
-
-<p>Voil&agrave; ce que j'ai d&eacute;couvert hier, en regardant
-tomber mes feuilles; elles &eacute;taient bien jolies, roses,
-violettes, dor&eacute;es, sous ce ciel gris comme une
-fum&eacute;e de cigarette. Mais, quand elles s'entassaient dans
+strass, nous nous comparons mentalement à Virgile,
+à Tibulle, à Théophile de Viau, à
+Aloysius Bertrand; en un mot, nous pêchons, ou mieux, nous
+cherchons à pêcher la lune! Mais nous ne sommes pas
+des poètes, mon cher Bouldouyr, nous sommes des
+rêveurs, c'est-à-dire des paresseux.</p>
+
+<p>Voilà ce que j'ai découvert hier, en regardant
+tomber mes feuilles; elles étaient bien jolies, roses,
+violettes, dorées, sous ce ciel gris comme une
+fumée de cigarette. Mais, quand elles s'entassaient dans
un coin du jardin, elles devenaient brunes, sales
-noir&acirc;tres, pourries. &Ccedil;a faisait un assez vilain
+noirâtres, pourries. Ça faisait un assez vilain
spectacle...</p>
-<p>Pas des po&egrave;tes, mon bon Val&egrave;re, des abstracteurs
-de quintessence, des fain&eacute;ants! N'est-ce pas que c'est
-&agrave; se briser la t&ecirc;te contre un mur?..._<br>
+<p>Pas des poètes, mon bon Valère, des abstracteurs
+de quintessence, des fainéants! N'est-ce pas que c'est
+à se briser la tête contre un mur?..._<br>
</p>
<p style="text-align: center;"><br>
_Albi, 30 septembre 1889._</p>
<p>_Me voici depuis huit jours dans ma ville natale, mon cher
-ami, et d&eacute;j&agrave; je br&ucirc;le de m'enfuir; le paysage
+ami, et déjà je brûle de m'enfuir; le paysage
est beau, cependant, et quand je regarde les jardins croulant de
-l'archev&ecirc;ch&eacute;, les eaux &eacute;paisses et compactes
-du Tarn, couleur d'ang&eacute;lique, et les petits moulins qui
-d&eacute;tachent sur elles leurs silhouettes vieillottes, je
+l'archevêché, les eaux épaisses et compactes
+du Tarn, couleur d'angélique, et les petits moulins qui
+détachent sur elles leurs silhouettes vieillottes, je
retrouve mes plus heureuses impressions d'enfance; elles se
rabattent sur moi, chaudes et douillettes comme la
-p&egrave;lerine &agrave; capuchon que je portais quand j'allais
-au Lyc&eacute;e! Mais, au milieu des miens, je me sens aussi
-&eacute;tranger que si je venais de tomber en terre laponne. La
-mis&egrave;re de leurs pauvres existences me donne de
-v&eacute;ritables naus&eacute;es. Leur vie s'&eacute;coule sans
-douleur, ni joie dans un p&ecirc;le-m&ecirc;le
-d'int&eacute;r&ecirc;ts pu&eacute;rils, de calculs
-d&eacute;risoires, d'&acirc;pres disputes. Rien n'existe pour eux
+pèlerine à capuchon que je portais quand j'allais
+au Lycée! Mais, au milieu des miens, je me sens aussi
+étranger que si je venais de tomber en terre laponne. La
+misère de leurs pauvres existences me donne de
+véritables nausées. Leur vie s'écoule sans
+douleur, ni joie dans un pêle-mêle
+d'intérêts puérils, de calculs
+dérisoires, d'âpres disputes. Rien n'existe pour eux
hors de leurs mornes combinaisons et de leurs potins stupides.
-Mon beau-fr&egrave;re, Gaillardet-Pomponne, ne pense qu'&agrave;
-la chasse; mon beau-fr&egrave;re de Figerac-Lignac, qu'&agrave;
-accro&icirc;tre ses terres, et mon fr&egrave;re Eudoxe se meurt
-d'envie, de m&eacute;chancet&eacute; et d'intrigues mal ourdies.
-Quand ils sont tous r&eacute;unis et que je les &eacute;coute, il
-me vient une v&eacute;ritable sueur d'angoisse. Je souffre de ce
+Mon beau-frère, Gaillardet-Pomponne, ne pense qu'à
+la chasse; mon beau-frère de Figerac-Lignac, qu'à
+accroître ses terres, et mon frère Eudoxe se meurt
+d'envie, de méchanceté et d'intrigues mal ourdies.
+Quand ils sont tous réunis et que je les écoute, il
+me vient une véritable sueur d'angoisse. Je souffre de ce
qu'ils disent, de ce qu'ils pensent, comme je souffrirais de leur
arrestation, de leur condamnation par une cour d'assises; j'ai
-honte pour eux de leurs propos, de leurs d&eacute;sirs, comme si
-les anges nous jugeaient. Se peut-il que le m&ecirc;me sang coule
+honte pour eux de leurs propos, de leurs désirs, comme si
+les anges nous jugeaient. Se peut-il que le même sang coule
dans mes veines et dans celles de mes soeurs? Oh! m'en aller
-d'ici, &ecirc;tre seul, ne plus rien &eacute;couter ou me
+d'ici, être seul, ne plus rien écouter ou me
promener avec toi, tranquillement, sur les quais de Paris,
m'attarder au Vachette ou au Procope, me cacher n'importe
-o&ugrave;, mais ne pas rester dans ma famille &agrave; entendre
+où, mais ne pas rester dans ma famille à entendre
parler d'argent, d'argent, toujours d'argent!_</p>
<p style="text-align: center;"><br>
_Paris, 2 mars 1895._</p>
-<p>_Imagine-toi qu'il m'est venu, hier, mon cher Val&egrave;re,
+<p>_Imagine-toi qu'il m'est venu, hier, mon cher Valère,
le plus extraordinaire sujet de roman qui se puisse voir. Si
j'avais quelques loisirs, comme je serais heureux de
-l'&eacute;crire! Mais, h&eacute;las! quand donc aurai-je quelques
-loisirs? Enfin essaie de te repr&eacute;senter l'histoire d'un
-homme qui ferait toutes les nuits le m&ecirc;me r&ecirc;ve, ou
-plut&ocirc;t qui aurait en songe une vie aussi logique, aussi
-continue, aussi &eacute;vidente que la n&ocirc;tre. Le jour, il
-serait comme toi et moi un petit employ&eacute; de
-minist&egrave;re, mais, les paupi&egrave;res closes, il se
-retrouverait grand seigneur &agrave; la cour d'Angleterre, dans
-les derni&egrave;res ann&eacute;es du XVIe si&egrave;cle ou les
-premi&egrave;res du XVIIe. Il conna&icirc;trait le luxe et
+l'écrire! Mais, hélas! quand donc aurai-je quelques
+loisirs? Enfin essaie de te représenter l'histoire d'un
+homme qui ferait toutes les nuits le même rêve, ou
+plutôt qui aurait en songe une vie aussi logique, aussi
+continue, aussi évidente que la nôtre. Le jour, il
+serait comme toi et moi un petit employé de
+ministère, mais, les paupières closes, il se
+retrouverait grand seigneur à la cour d'Angleterre, dans
+les dernières années du XVIe siècle ou les
+premières du XVIIe. Il connaîtrait le luxe et
l'opulence, il aurait des aventures, des amours, des
-amiti&eacute;s c&eacute;l&egrave;bres; il vivrait dans
-l'intimit&eacute; de la comtesse de Bedford, de la comtesse de
+amitiés célèbres; il vivrait dans
+l'intimité de la comtesse de Bedford, de la comtesse de
Suffolk, de lady Susan Vere, de lady Dorothy Rich, de lady
Walsingham, de la comtesse de Northumberland, il
-fr&eacute;quenterait sir Walter Raleigh, il irait &agrave; la
+fréquenterait sir Walter Raleigh, il irait à la
_Mermaid_ boire avec Shakespeare et Ben Jonson, il assisterait
-&agrave; ces _masques_ qui faisaient alors la joie des courtisans
-et prendrait m&ecirc;me sa part de tant d'all&eacute;gories
-mythologiques, qui m&ecirc;laient au monde des vivants celui des
-entit&eacute;s et des dieux. Au milieu des Heures, v&ecirc;tues
-de taffetas noir et constell&eacute;es d'&eacute;toiles, entre la
+à ces _masques_ qui faisaient alors la joie des courtisans
+et prendrait même sa part de tant d'allégories
+mythologiques, qui mêlaient au monde des vivants celui des
+entités et des dieux. Au milieu des Heures, vêtues
+de taffetas noir et constellées d'étoiles, entre la
Fantaisie, qui a des ailes de chauve-souris et des plumes de
-toutes les couleurs, et l'&Eacute;ternit&eacute; qui porte une
-robe tricolore, longue comme les si&egrave;cles, il
-repr&eacute;senterait tour &agrave; tour le Temps, le Sommeil,
-Hesp&eacute;rus et Prom&eacute;th&eacute;e. Puis le jour venu, il
-reprendrait sa triste place au minist&egrave;re entre toi,
+toutes les couleurs, et l'Éternité qui porte une
+robe tricolore, longue comme les siècles, il
+représenterait tour à tour le Temps, le Sommeil,
+Hespérus et Prométhée. Puis le jour venu, il
+reprendrait sa triste place au ministère entre toi,
Lardillon, Tubart, Cacaussade et moi. Peux-tu te
-repr&eacute;senter &agrave; la fois l'orgueil, l'humiliation,
-l'apoth&eacute;ose et la d&eacute;ch&eacute;ance de ce
-malheureux? Il en arriverait, bien entendu, &agrave; croire que
-sa vie r&eacute;elle est &agrave; Londres et que, chaque jour, le
-m&ecirc;me cauchemar le ram&egrave;ne &agrave; Paris, dans un
-bureau de minist&egrave;re. D'ailleurs quelle preuve aurait-il
+représenter à la fois l'orgueil, l'humiliation,
+l'apothéose et la déchéance de ce
+malheureux? Il en arriverait, bien entendu, à croire que
+sa vie réelle est à Londres et que, chaque jour, le
+même cauchemar le ramène à Paris, dans un
+bureau de ministère. D'ailleurs quelle preuve aurait-il
qu'une de ses existences est plus authentique que l'autre, sinon
-parce qu'elle a commenc&eacute; plus t&ocirc;t?</p>
+parce qu'elle a commencé plus tôt?</p>
<p>Je ne sais encore comment se terminera mon histoire:
-peut-&ecirc;tre par le suicide de mon h&eacute;ros. Un jour,
-brusquement, sans motif appr&eacute;ciable, il cessera de
-r&ecirc;ver. Alors il ne pourra plus supporter cette
-mis&eacute;rable vie que nous menons, une fois priv&eacute; des
+peut-être par le suicide de mon héros. Un jour,
+brusquement, sans motif appréciable, il cessera de
+rêver. Alors il ne pourra plus supporter cette
+misérable vie que nous menons, une fois privé des
compensations que chaque nuit lui apportait. Mais quand aurai-je
-le temps d'&eacute;crire? Les ann&eacute;es passent, passent, et
-tout s'en va en projets, en vell&eacute;it&eacute;s, en
+le temps d'écrire? Les années passent, passent, et
+tout s'en va en projets, en velléités, en
brouillard..._</p>
<p style="text-align: center;"><br>
- _Sanary, 16 ao&ucirc;t 1897._</p>
+ _Sanary, 16 août 1897._</p>
-<p>_Je vieillis, je vieillis, Val&egrave;re, c'est affreux
-&agrave; dire. Je ne sais ce que je vais devenir, mais cela me
-fait peur. J'&eacute;tais &agrave; la campagne, hier soir, chez
+<p>_Je vieillis, je vieillis, Valère, c'est affreux
+à dire. Je ne sais ce que je vais devenir, mais cela me
+fait peur. J'étais à la campagne, hier soir, chez
un ami, par la plus belle nuit du monde, assis sur un vieux banc
-de pierre, encore ti&egrave;de de la chaleur du jour, au pied
-d'un cypr&egrave;s &eacute;norme. La nue &eacute;tait p&acirc;le;
-le croissant de lune qui s'abaissait &agrave; l'horizon avait
-tant d'&eacute;clat et de relief qu'on aurait pu le toucher de la
+de pierre, encore tiède de la chaleur du jour, au pied
+d'un cyprès énorme. La nue était pâle;
+le croissant de lune qui s'abaissait à l'horizon avait
+tant d'éclat et de relief qu'on aurait pu le toucher de la
main. Un vent vague et doux se roulait dans les arbres; on
entendait des cors qui jouaient faux, puis ce sifflement
-infatigable que font, je crois, les courtili&egrave;res. Et je me
-souvenais des &eacute;motions o&ugrave; une pareille nuit
-m'e&ucirc;t jet&eacute; dans ma jeunesse: une ivresse
-d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, le d&eacute;sir de se perdre en
+infatigable que font, je crois, les courtilières. Et je me
+souvenais des émotions où une pareille nuit
+m'eût jeté dans ma jeunesse: une ivresse
+désespérée, le désir de se perdre en
sanglotant dans l'amour d'une femme, de se rouler par terre, de
-s'an&eacute;antir et de se confondre avec la nature, une
-m&eacute;lancolie effr&eacute;n&eacute;e d'homme primitif,
-troubl&eacute; par le voisinage de Dieu. Mais, hier, tout au
-contraire, je n'&eacute;prouvais rien qu'une paix
-l&eacute;g&egrave;re et un peu ennuy&eacute;e, je reconstruisais
-par le souvenir ces d&eacute;lires de ma jeunesse, et je les
-jugeais factices et pu&eacute;rils. J'en souriais m&ecirc;me, je
-ne d&eacute;sirais rien, je ne souffrais pas, je ne regrettais
-plus. Je me plaisais &agrave; mon indiff&eacute;rence, je
+s'anéantir et de se confondre avec la nature, une
+mélancolie effrénée d'homme primitif,
+troublé par le voisinage de Dieu. Mais, hier, tout au
+contraire, je n'éprouvais rien qu'une paix
+légère et un peu ennuyée, je reconstruisais
+par le souvenir ces délires de ma jeunesse, et je les
+jugeais factices et puérils. J'en souriais même, je
+ne désirais rien, je ne souffrais pas, je ne regrettais
+plus. Je me plaisais à mon indifférence, je
m'estimais d'avoir l'esprit assez lucide pour bien comprendre la
cause de ces enthousiasmes et de ces ardeurs. Et puis, soudain,
je me suis dit: "J'ai perdu le pouvoir divin! Que m'importe cette
-raison dont je suis sottement fier, cette ma&icirc;trise de
-moi-m&ecirc;me, cette mod&eacute;ration, cette sagesse
-&eacute;triqu&eacute;e! Ce qui &eacute;tait beau, ravissant,
-c'&eacute;tait de sentir aussi furieusement, d'&ecirc;tre
-&eacute;mu, de pleurer, de se tordre d'amour en appelant
-S&eacute;miramis, Oph&eacute;lie, Diane de Poitiers, la fille du
-jardinier, ou m&ecirc;me la mort, parce que la mort, c'est encore
-une femme... Quand je poss&eacute;dais tout cela, j'&eacute;tais
+raison dont je suis sottement fier, cette maîtrise de
+moi-même, cette modération, cette sagesse
+étriquée! Ce qui était beau, ravissant,
+c'était de sentir aussi furieusement, d'être
+ému, de pleurer, de se tordre d'amour en appelant
+Sémiramis, Ophélie, Diane de Poitiers, la fille du
+jardinier, ou même la mort, parce que la mort, c'est encore
+une femme... Quand je possédais tout cela, j'étais
un millionnaire; aujourd'hui, avec ma mesure, mon ordre, ma
clairvoyance, je suis devenu un mendiant!</p>
<p>Je n'ai pu dormir de toute la nuit; je me levais de temps en
temps, je me regardais dans une glace; il me semblait que, sous
mes yeux, je voyais mes tissus vieillir, s'user, mes cellules,
-mes cheveux grisonner. J'aurais tout donn&eacute;, mon bon ami,
-pour retrouver cette fr&eacute;n&eacute;sie, dont j'avais fait fi
+mes cheveux grisonner. J'aurais tout donné, mon bon ami,
+pour retrouver cette frénésie, dont j'avais fait fi
d'abord; mais que peut-on donner quand on n'a plus rien?_</p>
<p style="text-align: center;"><br>
_Pau, 2 avril 1899._</p>
-<p>_H&eacute;las! non, mon cher Val&egrave;re, je ne vais pas
+<p>_Hélas! non, mon cher Valère, je ne vais pas
mieux. Mes crises augmentent et deviennent de plus en plus
-douloureuses. Je lis entre les paroles r&eacute;serv&eacute;es
-des m&eacute;decins qu'ils me consid&egrave;rent comme
-condamn&eacute;. Je n'affecterai pas avec toi, mon meilleur ami,
-un sto&iuml;cisme que je n'ai gu&egrave;re; Je mourrai, certes,
+douloureuses. Je lis entre les paroles réservées
+des médecins qu'ils me considèrent comme
+condamné. Je n'affecterai pas avec toi, mon meilleur ami,
+un stoïcisme que je n'ai guère; je mourrai, certes,
sans plainte, mais non pas sans regret. Il est impossible
-d'imaginer, avant d'en &ecirc;tre r&eacute;duit l&agrave;, la
-figure que prend la mort, lorsqu"au lieu de nous appara&icirc;tre
-tr&egrave;s loin, au bout de la vie, comme une chose
-inconcevable, on s'aper&ccedil;oit tout &agrave; coup de sa
-pr&eacute;sence &agrave; nos c&ocirc;t&eacute;s. Je pense
-&agrave; elle nuit et jour. Chacune des &eacute;motions
-agr&eacute;ables que me donne encore la vie m'arrache ce cri: "Et
-cela aussi, il me faudra le quitter!" Et ces &eacute;motions
+d'imaginer, avant d'en être réduit là, la
+figure que prend la mort, lorsqu'au lieu de nous apparaître
+très loin, au bout de la vie, comme une chose
+inconcevable, on s'aperçoit tout à coup de sa
+présence à nos côtés. Je pense
+à elle nuit et jour. Chacune des émotions
+agréables que me donne encore la vie m'arrache ce cri: "Et
+cela aussi, il me faudra le quitter!" Et ces émotions
deviennent aujourd'hui si nombreuses que cette vie
-elle-m&ecirc;me, que je jugeais m&eacute;diocre, me semble un
-lieu de d&eacute;lices.</p>
+elle-même, que je jugeais médiocre, me semble un
+lieu de délices.</p>
-<p>Si j'avais rempli la mesure exacte de ma destin&eacute;e, je
+<p>Si j'avais rempli la mesure exacte de ma destinée, je
mourrais avec moins de tristesse. Mais je n'ai rien
-&eacute;t&eacute;, et je ne laisserai rien derri&egrave;re moi:
-ni oeuvre, ni enfant, rien qui porte le t&eacute;moignage que
-j'ai appartenu &agrave; ce monde. La paternit&eacute; est une
+été, et je ne laisserai rien derrière moi:
+ni oeuvre, ni enfant, rien qui porte le témoignage que
+j'ai appartenu à ce monde. La paternité est une
belle chose, moins belle cependant que la gloire. Ah! Bouldouyr,
s'en aller ainsi tout entier, et encore jeune, quelle
-mis&egrave;re! &Ecirc;tre un de ces morts anonymes que l'on
-oublie le lendemain de leur tr&eacute;pas et n'avoir m&ecirc;me
+misère! Ëtre un de ces morts anonymes que l'on
+oublie le lendemain de leur trépas et n'avoir même
pas la satisfaction de se dire que l'on revivra dans l'herbe et
dans les fleurs, puisque, dans notre absurde pays d'Occident, on
-isole les cadavres derri&egrave;re des planches, comme des
+isole les cadavres derrière des planches, comme des
marchandises de luxe, au fond de caveaux ridicules qui les
-s&eacute;parent de la nature!</p>
+séparent de la nature!</p>
<p>Entre un homme qui voit la fin devant soi, toute proche, et
celui pour qui elle est encore lointaine et
-irr&eacute;alis&eacute;e, entre toit et moi, il n'y a plus
-aujourd'hui de langage commun; je suis entr&eacute;
-d&eacute;j&agrave; dans la solitude effroyable de la mort. Les
-paroles humaines commencent &agrave; perdre tout sens pour moi,
+irréalisée, entre toit et moi, il n'y a plus
+aujourd'hui de langage commun; je suis entré
+déjà dans la solitude effroyable de la mort. Les
+paroles humaines commencent à perdre tout sens pour moi,
et cependant je suis plus que jamais avide d'en entendre
-d'affectueuses et de consolantes. &Eacute;cris-moi encore,
-&eacute;cris-moi souvent, mon cher Val&egrave;re; j'essaierai de
-te comprendre une derni&egrave;re fois..._</p>
+d'affectueuses et de consolantes. Écris-moi encore,
+écris-moi souvent, mon cher Valère; j'essaierai de
+te comprendre une dernière fois..._</p>
<p><br>
- Quand je rendis ce paquet de lettres &agrave; Val&egrave;re
-Bouldouyr, il me dit que la lettre de Pau &eacute;tait la
-derni&egrave;re, en effet, et que son ami &eacute;tait mort
-quinze jours apr&egrave;s.</p>
+ Quand je rendis ce paquet de lettres à Valère
+Bouldouyr, il me dit que la lettre de Pau était la
+dernière, en effet, et que son ami était mort
+quinze jours après.</p>
<p>Il ajouta sentencieusement:</p>
<p>--Avez-vous jamais rien lu d'aussi beau?</p>
-<p>--N..., non, murmurai-je, interloqu&eacute; par la
-na&iuml;vet&eacute; d'une telle question.</p>
+<p>--N..., non, murmurai-je, interloqué par la
+naïveté d'une telle question.</p>
-<p>Mais je compris aussit&ocirc;t que Val&egrave;re Bouldouyr ne
+<p>Mais je compris aussitôt que Valère Bouldouyr ne
trouvait aussi belles ces quelques lettres que parce qu'elles
-refl&eacute;taient sa vie intime, &agrave; lui, tout autant que
-celle de Justin N&eacute;rac.</p>
+reflétaient sa vie intime, à lui, tout autant que
+celle de Justin Nérac.</p>
<p> </p>
<h2 style="text-align: center;">CHAPITRE XV</h2>
-<h3 style="text-align: center;">Ici M. Val&egrave;re Bouldouyr se peint au
+<h3 style="text-align: center;">Ici M. Valère Bouldouyr se peint au
naturel.</h3>
<p><i>"C'est une antipathie naturelle que j'ai pour les
-croisades, et cela d&egrave;s mon enfance. Je hais Don Quichotte
+croisades, et cela dès mon enfance. Je hais Don Quichotte
et les histoires de fous; je n'aime point les romans de
-chevalerie, ni ceux qui sont m&eacute;taphysiques; j'aime les
+chevalerie, ni ceux qui sont métaphysiques; j'aime les
histoires et les romans qui me peignent les passions et les
-vertus dans leur naturel et leur v&eacute;rit&eacute;.<br>
- Mme Du Deffand."</i></p>
+vertus dans leur naturel et leur vérité."<br>
+ Mme Du Deffand.</i></p>
<p><br>
- Quand un &eacute;crivain r&eacute;alise son oeuvre, son
+ Quand un écrivain réalise son oeuvre, son
imagination suit une pente naturelle; aussi lui est-il
-ais&eacute; de vivre dans un bonheur relatif. Mais chez celui
-&agrave; qui le destin a refus&eacute; le pouvoir extraordinaire
+aisé de vivre dans un bonheur relatif. Mais chez celui
+à qui le destin a refusé le pouvoir extraordinaire
de l'expression, l'imagination fermente et stagne sur place,
-l'empoisonnant peu &agrave; peu, viciant les sources de son
-&eacute;motion.</p>
-
-<p>Jamais cela ne me parut plus &eacute;vident que certain soir,
-o&ugrave; Val&egrave;re Bouldouyr me demanda de d&icirc;ner avec
-sa ni&egrave;ce. Comme nous &eacute;tions tous les trois seuls,
-il s'abandonna librement &agrave; sa verve, et j'eus alors
-l'occasion de constater &agrave; quel point mon pauvre ami avait
-une f&ecirc;lure - ou qui sait? une &eacute;toile! - dans le
+l'empoisonnant peu à peu, viciant les sources de son
+émotion.</p>
+
+<p>Jamais cela ne me parut plus évident que certain soir,
+où Valère Bouldouyr me demanda de dîner avec
+sa nièce. Comme nous étions tous les trois seuls,
+il s'abandonna librement à sa verve, et j'eus alors
+l'occasion de constater à quel point mon pauvre ami avait
+une fêlure - ou qui sait? une étoile! - dans le
cerveau.</p>
-<p>Il me parut tr&egrave;s surexcit&eacute; quand j'arrivais chez
-lui. D'ailleurs, l'odeur qu'il d&eacute;gageait et la vue d'une
-bouteille sur un gu&eacute;ridon m'eussent
-r&eacute;v&eacute;l&eacute;, si je ne l'avais pas
-soup&ccedil;onn&eacute; d&eacute;j&agrave;, que le vieux
-po&egrave;te ne d&eacute;daignait pas de demander des secours
-&agrave; celle que Barbey d'Aurevilly appelait la
-_Ma&icirc;tresse rousse._ Aussi commen&ccedil;a-t-il
-imm&eacute;diatement &agrave; s'attendrir et &agrave; exalter. Il
-tournait en rond dans ses minuscules pi&egrave;ces et, de temps
-en temps, s'arr&ecirc;tait pour jeter un coup d'oeil de
-satisfaction sur la table d&eacute;j&agrave; dress&eacute;e et
-sur les quelques vases o&ugrave; trempaient de gr&ecirc;les
-gla&iuml;euls.</p>
-
-<p>L'arriv&eacute;e de Fran&ccedil;oise acheva de le griser. Elle
-&eacute;tait d'ailleurs plus charmante que d'habitude. Ses yeux,
-d'un beau vert jaune, riaient, et les m&egrave;ches
-d&eacute;roul&eacute;es et luisantes de sa chevelure d'or brun
-lui donnaient, une fois de plus, l'air d'une fra&icirc;che
-na&iuml;ade, qui sort matinalement de quelque lac, encore inconnu
+<p>Il me parut très surexcité quand j'arrivais chez
+lui. D'ailleurs, l'odeur qu'il dégageait et la vue d'une
+bouteille sur un guéridon m'eussent
+révélé, si je ne l'avais pas
+soupçonné déjà, que le vieux
+poète ne dédaignait pas de demander des secours
+à celle que Barbey d'Aurevilly appelait la
+_Maîtresse rousse._ Aussi commença-t-il
+immédiatement à s'attendrir et à exalter. Il
+tournait en rond dans ses minuscules pièces et, de temps
+en temps, s'arrêtait pour jeter un coup d'oeil de
+satisfaction sur la table déjà dressée et
+sur les quelques vases où trempaient de grêles
+glaïeuls.</p>
+
+<p>L'arrivée de Françoise acheva de le griser. Elle
+était d'ailleurs plus charmante que d'habitude. Ses yeux,
+d'un beau vert jaune, riaient, et les mèches
+déroulées et luisantes de sa chevelure d'or brun
+lui donnaient, une fois de plus, l'air d'une fraîche
+naïade, qui sort matinalement de quelque lac, encore inconnu
aux mortels.</p>
-<p>Des truites saumon&eacute;es, mont&eacute;es toutes chaudes du
-restaurant d'en face, un p&acirc;t&eacute; onctueux,
-achet&eacute; avenue de l'Op&eacute;ra, et une salade russe
-compos&eacute;e et pr&eacute;par&eacute;e par Bouldouyr
-lui-m&ecirc;me, composaient notre festin.</p>
+<p>Des truites saumonées, montées toutes chaudes du
+restaurant d'en face, un pâté onctueux,
+acheté avenue de l'Opéra, et une salade russe
+composée et préparée par Bouldouyr
+lui-même, composaient notre festin.</p>
<p>Je ne crois pas avoir jamais vu une physionomie plus heureuse
-que celle de Val&egrave;re, ce soir-l&agrave;. A tout instant, il
-me prenait la main et la serrait avec &eacute;nergie, ou bien,
+que celle de Valère, ce soir-là. A tout instant, il
+me prenait la main et la serrait avec énergie, ou bien,
s'emparant, par-dessus la table, de celle de Mlle
-Ch&eacute;digny, il la baisait passionn&eacute;ment.</p>
+Chédigny, il la baisait passionnément.</p>
<p>--Ah! disait-il, y a-t-il un plus grand bonheur au monde que
-d'&ecirc;tre enferm&eacute; chez soi, avec des gens que l'on
-aime, et de partager ces tr&eacute;sors de l'intelligence et de
-la sensibilit&eacute;, qui sont le prix de notre vie! Le ciel est
-noir, il va pleuvoir tant&ocirc;t, sans doute, mais qu'importe!
-Qu'importe le tonnerre, la gr&ecirc;le, la neige, m&ecirc;me (il
-ne risquait pas grand'chose &agrave; la narguer, par cette lourde
-soir&eacute;e de juin). Je me sens libre et gai, aujourd'hui,
+d'être enfermé chez soi, avec des gens que l'on
+aime, et de partager ces trésors de l'intelligence et de
+la sensibilité, qui sont le prix de notre vie! Le ciel est
+noir, il va pleuvoir tantôt, sans doute, mais qu'importe!
+Qu'importe le tonnerre, la grêle, la neige, même (il
+ne risquait pas grand'chose à la narguer, par cette lourde
+soirée de juin). Je me sens libre et gai, aujourd'hui,
comme un adolescent. Il me semble que j'ai vingt ans, tout
l'avenir devant moi et que, cette fois-ci, la vie tiendra enfin
-ses promesses. Ah! Fran&ccedil;oise, si je t'avais
-rencontr&eacute;e &agrave; l'aube de ma destin&eacute;e, que
-n'euss&eacute;-je accompli pour toi! Tu m'aurais donn&eacute; le
-courage, que je n'ai pas eu, et le Walhall m'est demeur&eacute;
-ferm&eacute;. - A ta sant&eacute;, Fran&ccedil;oise! A la
-v&ocirc;tre, mon bon Salerne!</p>
-
-<p>Il buvait beaucoup, sa ni&egrave;ce l'imitait, et ses yeux de
+ses promesses. Ah! Françoise, si je t'avais
+rencontrée à l'aube de ma destinée, que
+n'eussé-je accompli pour toi! Tu m'aurais donné le
+courage, que je n'ai pas eu, et le Walhall m'est demeuré
+fermé. - A ta santé, Françoise! A la
+vôtre, mon bon Salerne!</p>
+
+<p>Il buvait beaucoup, sa nièce l'imitait, et ses yeux de
plus en plus brillants, ses rires nerveux, me
-r&eacute;v&eacute;laient qu'elle &eacute;tait pr&ecirc;te
-&agrave; suivre fid&egrave;lement son oncle dans le monde
+révélaient qu'elle était prête
+à suivre fidèlement son oncle dans le monde
funambulesque de sa fantaisie.</p>
<p>--Depuis la mort de mon pauvre Justin, dit-il, je n'avais pas
connu des heures pareilles! Quand il vivait, nous passions
-souvent toute la nuit &agrave; causer. Nous nous plaisions
-&agrave; nous raconter les mille incidents d'une vie imaginaire,
-dans un intarissable dialogue. Je m'asseyais &agrave; un coin du
-divan, N&eacute;rac, &agrave; l'autre, et nous commencions
+souvent toute la nuit à causer. Nous nous plaisions
+à nous raconter les mille incidents d'une vie imaginaire,
+dans un intarissable dialogue. Je m'asseyais à un coin du
+divan, Nérac, à l'autre, et nous commencions
ainsi:</p>
<p>"-Je suis le sultan Haroun-Al-Raschid.</p>
-<p>"Et Justin N&eacute;rac, me r&eacute;pondit:</p>
+<p>"Et Justin, Nérac, me répondait:</p>
<p>"-Et moi ton premier vizir!</p>
<p>"Et le colloque continuait en ces termes:</p>
-<p>"-C'est la nuit, je sors secr&egrave;tement de mon palais, je
+<p>"-C'est la nuit, je sors secrètement de mon palais, je
me faufile le long des rues obscures.</p>
<p>"-On dirait qu'on a mis la nuit au frais dans un vaste seau
-o&ugrave; trempe un gla&ccedil;on...</p>
+où trempe un glaçon...</p>
<p>"-La lune, en effet, fond lentement au-dessus des palmiers qui
-s'&eacute;gouttent... On entend, au loin, aboyer de petits
+s'égouttent... On entend, au loin, aboyer de petits
chacals.</p>
-<p>"-Les souks sont ferm&eacute;s; quelques bons Arabes dorment
-accroupis au pied des maisons, pareils &agrave; de gros tas de
+<p>"-Les souks sont fermés; quelques bons Arabes dorment
+accroupis au pied des maisons, pareils à de gros tas de
sel...</p>
<p><br>
- Il fallait entendre Val&egrave;re mimer la conversation, imiter
-la voix rocailleuse et sonore de N&eacute;rac, certes, sans
-arri&egrave;re-pens&eacute;e de moquerie, mais parce qu'il avait
-gard&eacute; le souvenir pr&eacute;cis de son timbre. Il fallait
-l'entendre nous raconter l'enl&egrave;vement d'une jeune fille
-par un cavalier, la surprise de Justin N&eacute;rac reconnaissant
-en elle la personne dont il &eacute;tait justement amoureux, leur
-irruption &agrave; tous deux dans un caravans&eacute;rail plein
-de chevaux, leur poursuite &eacute;perdue &agrave; travers la
-ville, puis dans le d&eacute;sert... Ou bien, il &eacute;tait
-empereur de la Chine, grand seigneur &agrave; la cour des Valois,
-l&eacute;gionnaire romain, po&egrave;te romantique; et toujours
+ Il fallait entendre Valère mimer la conversation, imiter
+la voix rocailleuse et sonore de Nérac, certes, sans
+arrière-pensée de moquerie, mais parce qu'il avait
+gardé le souvenir précis de son timbre. Il fallait
+l'entendre nous raconter l'enlèvement d'une jeune fille
+par un cavalier, la surprise de Justin Nérac reconnaissant
+en elle la personne dont il était justement amoureux, leur
+irruption à tous deux dans un caravansérail plein
+de chevaux, leur poursuite éperdue à travers la
+ville, puis dans le désert... Ou bien, il était
+empereur de la Chine, grand seigneur à la cour des Valois,
+légionnaire romain, poète romantique; et toujours
d'extraordinaires aventures lui survenaient!</p>
-<p>Le bon Bouldouyr rougissait, s'animait. J'avais peine &agrave;
-croire que, de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la rue, se
-trouv&acirc;t mon modeste int&eacute;rieur, que la jeune fille
-qui l'&eacute;coutait f&ucirc;t une pauvre dactylographe. Je
-courais derri&egrave;re Val&egrave;re de si&egrave;cle en
-si&egrave;cle! Une existence enti&egrave;re vou&eacute;e &agrave;
-lire des vers, des romans, des m&eacute;moires historiques,
+<p>Le bon Bouldouyr rougissait, s'animait. J'avais peine à
+croire que, de l'autre côté de la rue, se
+trouvât mon modeste intérieur, que la jeune fille
+qui l'écoutait fût une pauvre dactylographe. Je
+courais derrière Valère de siècle en
+siècle! Une existence entière vouée à
+lire des vers, des romans, des mémoires historiques,
semblait crever par places et laisser entrevoir de grands
-morceaux de r&ecirc;ves irr&eacute;alis&eacute;es, comme l'on
-d&eacute;couvre parfois, pris dans la vitrification d'un glacier,
-un cadavre qui y s&eacute;journait, intact, depuis des
-ann&eacute;es.</p>
+morceaux de rêves irréalisés, comme l'on
+découvre parfois, pris dans la vitrification d'un glacier,
+un cadavre qui y séjournait, intact, depuis des
+années.</p>
-<p>Je ne sais si Fran&ccedil;oise Ch&eacute;digny pouvait suivre
+<p>Je ne sais si Françoise Chédigny pouvait suivre
son oncle dans cette orgie de souvenirs imaginaires. Je crois que
-la plus grande partie de ses discours lui &eacute;chappait, mais
+la plus grande partie de ses discours lui échappait, mais
le peu qu'elle en comprenait devait lui monter au cerveau, en
-bouff&eacute;es romanesques, plus s&ucirc;rement encore que le
+bouffées romanesques, plus sûrement encore que le
vin mousseux qu'elle buvait dans un verre de Venise
-d&eacute;pareill&eacute;, que Justin N&eacute;rac avait
-l&eacute;gu&eacute; &agrave; son ami avec le secr&eacute;taire de
+dépareillé, que Justin Nérac avait
+légué à son ami avec le secrétaire de
marqueterie et la commode Louis XVI.</p>
-<p>Et comme si Bouldouyr e&ucirc;t craint que sa ni&egrave;ce ne
-particip&acirc;t point suffisamment &agrave; la f&ecirc;te
+<p>Et comme si Bouldouyr eût craint que sa nièce ne
+participât point suffisamment à la fête
spirituelle qu'il lui donnait, il se tourna vers elle et
-s'&eacute;cria comme un vieux fou qu'il &eacute;tait:</p>
-
-<p>--Ah! Fran&ccedil;oise, je ne me console pas de penser
-&agrave; la pauvre existence que tu m&egrave;nes et que tu es
-condamn&eacute;e sans doute &agrave; mener toujours! Jamais je
-n'ai autant souffert de ma mis&egrave;re! Je voudrais avoir de
-l'argent &agrave; te laisser, beaucoup d'argent! Je voudrais que
-tu fusses riche, puissante, adul&eacute;e, que tu jouisses de
-tout ce qui fait la vie digne d'&ecirc;tre v&eacute;cue: l'amour,
-la fortune, le plaisir. Ceux qui ont comme toi la beaut&eacute;,
-la jeunesse, l'esprit, ne m&eacute;ritent-ils pas de
-poss&eacute;der ce monde qui est cr&eacute;&eacute; pour eux?
-Moi, j'ai souffert affreusement, mis&eacute;rablement, de ma
-m&eacute;diocrit&eacute;, de la m&eacute;diocrit&eacute; dans
-laquelle je suis n&eacute;, dans laquelle j'ai v&eacute;cu, dans
+s'écria comme un vieux fou qu'il était:</p>
+
+<p>--Ah! Françoise, je ne me console pas de penser
+à la pauvre existence que tu mènes et que tu es
+condamnée sans doute à mener toujours! Jamais je
+n'ai autant souffert de ma misère! Je voudrais avoir de
+l'argent à te laisser, beaucoup d'argent! Je voudrais que
+tu fusses riche, puissante, adulée, que tu jouisses de
+tout ce qui fait la vie digne d'être vécue: l'amour,
+la fortune, le plaisir. Ceux qui ont comme toi la beauté,
+la jeunesse, l'esprit, ne méritent-ils pas de
+posséder ce monde qui est créé pour eux?
+Moi, j'ai souffert affreusement, misérablement, de ma
+médiocrité, de la médiocrité dans
+laquelle je suis né, dans laquelle j'ai vécu, dans
laquelle je vais mourir, mais j'avais mon imagination pour lui
-&eacute;chapper, j'avais quelque part dans un coin de ma maison
-une petite porte qui ouvrait sur l'&eacute;curie de
-P&eacute;gase... Oh! c'&eacute;tait un pauvre P&eacute;gase, un
-P&eacute;gase &agrave; demi boiteux: n'importe, c'&eacute;tait
+échapper, j'avais quelque part dans un coin de ma maison
+une petite porte qui ouvrait sur l'écurie de
+Pégase... Oh! c'était un pauvre Pégase, un
+Pégase à demi boiteux: n'importe, c'était
lui encore et je l'enfourchais, et nous nous allions tous deux
-loin, loin, bien loin... Ah! quel beau temps c'&eacute;tait!</p>
+loin, loin, bien loin... Ah! quel beau temps c'était!</p>
-<p>Il cessa de parler, ses yeux se ferm&egrave;rent &agrave;
-demi. O&ugrave; regardait-il et que voyait-il?</p>
+<p>Il cessa de parler, ses yeux se fermèrent à
+demi. Où regardait-il et que voyait-il?</p>
<p>J'aurais voulu savoir, - et je ne l'ai jamais su, - en quoi
-consistait cette r&ecirc;verie qui avait consol&eacute;
-Bouldouyr. Cette croyance &agrave; sa propre imagination ne
+consistait cette rêverie qui avait consolé
+Bouldouyr. Cette croyance à sa propre imagination ne
constituait-elle pas le plus clair de cette imagination? Des
-lectures, de vagues r&ecirc;veries, d'interminables conversations
-avec Justin N&eacute;rac, voil&agrave;, je pense, quelle avait
-&eacute;t&eacute; cette part de songe que Bouldouyr jugeait si
-belle. Mais peut-&ecirc;tre aussi avait-il &eacute;prouv&eacute;
-des d&eacute;lices inconnus, l'influence d'une magie
-secr&egrave;te que je ne pouvais m&ecirc;me pas entrevoir! En ce
-cas, j'&eacute;tais bien forc&eacute; de reconna&icirc;tre
-combien un pauvre bonhomme comme lui, un rat&eacute;,
-m'&eacute;tait encore sup&eacute;rieur, et j'acceptais docilement
-cette le&ccedil;on d'humilit&eacute;.</p>
-
-<p>Val&egrave;re Bouldouyr s'&eacute;tait lev&eacute;; il fit
-quelques pas dans la pi&egrave;ce en chancelant un peu, et, comme
-Fran&ccedil;oise le suivait, il la prit par la taille et
-l'entra&icirc;na jusqu'&agrave; la fen&ecirc;tre. Au-dessus de ma
-maison, quelques &eacute;toiles tr&egrave;s p&acirc;les
-apparaissaient. Le vieux po&egrave;te les regarda:</p>
+lectures, de vagues rêveries, d'interminables conversations
+avec Justin Nérac, voilà, je pense, quelle avait
+été cette part de songe que Bouldouyr jugeait si
+belle. Mais peut-être aussi avait-il éprouvé
+des délices inconnus, l'influence d'une magie
+secrète que je ne pouvais même pas entrevoir! En ce
+cas, j'étais bien forcé de reconnaître
+combien un pauvre bonhomme comme lui, un raté,
+m'était encore supérieur, et j'acceptais docilement
+cette leçon d'humilité.</p>
+
+<p>Valère Bouldouyr s'était levé; il fit
+quelques pas dans la pièce en chancelant un peu, et, comme
+Françoise le suivait, il la prit par la taille et
+l'entraîna jusqu'à la fenêtre. Au-dessus de ma
+maison, quelques étoiles très pâles
+apparaissaient. Le vieux poète les regarda:</p>
<p>--Croyez-vous, Pierre, me dit-il, qu'on souffre, qu'on
-d&eacute;sire, qu'on r&ecirc;ve l&agrave;-haut comme ici? Est-ce
-que, d'astre en astre, des &ecirc;tres identiques
-&eacute;prouvent les m&ecirc;mes vanit&eacute;s? A quoi bon
+désire, qu'on rêve là-haut comme ici? Est-ce
+que, d'astre en astre, des êtres identiques
+éprouvent les mêmes vanités? A quoi bon
alors? Je veux croire que, dans ces mondes scintillants, on
-obtient ce que l'on a inutilement esp&eacute;r&eacute; ici-bas.
-Ainsi, Fran&ccedil;oise, dans une de ces plan&egrave;tes, quand
+obtient ce que l'on a inutilement espéré ici-bas.
+Ainsi, Françoise, dans une de ces planètes, quand
tu seras immortelle, tu vivras dans un enchantement
-perp&eacute;tuel, et belle comme Cl&eacute;op&acirc;tre,
-c&eacute;l&egrave;bre comme Valentine de Pisan, tu improviseras
+perpétuel, et belle comme Cléopâtre,
+célèbre comme Valentine de Pisan, tu improviseras
les plus beaux chants du monde, devant un auditoire de
-po&egrave;tes qui baiseront tes pieds nus.</p>
+poètes qui baiseront tes pieds nus.</p>
<p>--Vous y serez, mon oncle?</p>
<p>--Si, j'y serai! Tiens, d'ici, en regardant bien,
-Fran&ccedil;oise, tu pourrais distinguer ma place, l&agrave;,
-dans ce coin &agrave; gauche? La vois-tu? Et je n'y serai pas
+Françoise, tu pourrais distinguer ma place, là,
+dans ce coin à gauche? La vois-tu? Et je n'y serai pas
seul! Tous mes bons camarades, les symbolistes, y seront avec
nous. Car on peut bien nous adresser toutes les critiques qu'on
-voudra, ce qu'on ne nous contestera jamais, &agrave; mes amis et
-&agrave; moi, c'est d'avoir aim&eacute; la po&eacute;sie plus que
+voudra, ce qu'on ne nous contestera jamais, à mes amis et
+à moi, c'est d'avoir aimé la poésie plus que
tout!</p>
-<p>Fran&ccedil;oise, troubl&eacute;e par tant de paroles, laissa
-tomber sa t&ecirc;te blonde et d&eacute;coiff&eacute;e sur
-l'&eacute;paule de son oncle et demeura ainsi, sans parler.</p>
+<p>Françoise, troublée par tant de paroles, laissa
+tomber sa tête blonde et décoiffée sur
+l'épaule de son oncle et demeura ainsi, sans parler.</p>
-<p>--Pauvre petite! Murmura-t-il.</p>
+<p>--Pauvre petite! murmura-t-il.</p>
-<p>Ils revinrent &agrave; pas lents vers la table; Bouldouyr
-s'assit lourdement et remplit de rhum un verre &agrave;
+<p>Ils revinrent à pas lents vers la table; Bouldouyr
+s'assit lourdement et remplit de rhum un verre à
bordeaux.</p>
<p>--Ne buvez plus, mon oncle, dit-elle.</p>
<p>--Si, si, dit-il, j'ai besoin de boire aujourd'hui. Les
-anciens appelaient cela le L&eacute;th&eacute;, je crois. Mais il
-suffisait d'en avoir go&ucirc;t&eacute; une fois, et la vie
-terrestre &eacute;tait oubli&eacute;e. Moi, j'ai beau boire, je
+anciens appelaient cela le Léthé, je crois. Mais il
+suffisait d'en avoir goûté une fois, et la vie
+terrestre était oubliée. Moi, j'ai beau boire, je
vois toujours la vie terrestre sous mes yeux: la vie terrestre!
-Cela tient du lazaret et de la m&eacute;nagerie, de la fosse
-commune et du march&eacute; d'esclaves... Pouah!<br>
+Cela tient du lazaret et de la ménagerie, de la fosse
+commune et du marché d'esclaves... Pouah!<br>
</p>
-<p style="text-align: center;">_Je fuis et je m'accroche &agrave; toutes les
-crois&eacute;es!_<br>
+<p style="text-align: center;">_Je fuis et je m'accroche à toutes les
+croisées!_<br>
</p>
<p style="text-align: center;"> </p>
-<p style="text-align: left;">Mais toi, toi, Fran&ccedil;oise, que vas-tu
-devenir l&agrave;-dedans!</p>
+<p style="text-align: left;">Mais toi, toi, Françoise, que vas-tu
+devenir là-dedans!</p>
-<p>A ce moment, Fran&ccedil;oise Ch&eacute;digny consulta sa
+<p>A ce moment, Françoise Chédigny consulta sa
montre:</p>
-<p>--Il est onze heures, mon oncle! Laissez-moi m'&eacute;chapper
-bien vite! Que dirait-on chez moi si j'&eacute;tais en
+<p>--Il est onze heures, mon oncle! Laissez-moi m'échapper
+bien vite! Que dirait-on chez moi si j'étais en
retard!</p>
-<p>Elle mit son chapeau en toute h&acirc;te et
-s'&eacute;lan&ccedil;a vers l'escalier. Nous l'entend&icirc;mes
+<p>Elle mit son chapeau en toute hâte et
+s'élança vers l'escalier. Nous l'entendîmes
encore crier de marche en marche:</p>
<p>--Bonsoir, mon cher oncle! Merci, merci!... A
-bient&ocirc;t!</p>
+bientôt!</p>
-<p>Je regardai Val&egrave;re Bouldouyr tass&eacute; sur sa
-chaise, les yeux inject&eacute;s de sang, le visage
-enflamm&eacute;.</p>
+<p>Je regardai Valère Bouldouyr tassé sur sa
+chaise, les yeux injectés de sang, le visage
+enflammé.</p>
<p>--Salerne, me dit-il, d'une voix rauque, j'ai menti toute la
-soir&eacute;e, menti pour amuser Fran&ccedil;oise. Mais elle sait
-que je lui ai menti. Et je me suis menti de m&ecirc;me tout le
+soirée, menti pour amuser Françoise. Mais elle sait
+que je lui ai menti. Et je me suis menti de même tout le
long de mes jours. Chacun de nous en fait autant. Je crois que,
si nous avions, une fois, le courage de nous dire la
-v&eacute;rit&eacute;, sur nous-m&ecirc;mes et sur la vie, nous
-nous r&eacute;duirions aussit&ocirc;t en poussi&egrave;re,
-&agrave; force de honte et de d&eacute;solation.</p>
+vérité, sur nous-mêmes et sur la vie, nous
+nous réduirions aussitôt en poussière,
+à force de honte et de désolation.</p>
<h2 style="text-align: center;"><br>
CHAPITRE XVI</h2>
-<h3 style="text-align: center;">La derni&egrave;re f&ecirc;te.</h3>
+<h3 style="text-align: center;">La dernière fête.</h3>
<p><i>"Nous nous taisions. Parfois un craquement dans un verger,
-c'&eacute;tait une branche de prunier surcharg&eacute;e, qui
-cassait, c'&eacute;tait cent jeunes fruits vou&eacute;s &agrave;
-la mort. Parfois un cri dans un sillon, c'&eacute;tait la
-musaraigne saisie par la chouette. Une &eacute;toile filait.
-Toutes ces petites caresses d'une mort pu&eacute;rile, ou d'une
-mort antique et p&eacute;rim&eacute;e, flattaient notre coeur et
-lui donnaient une minute son immortalit&eacute;."<br>
+c'était une branche de prunier surchargée, qui
+cassait, c'était cent jeunes fruits voués à
+la mort. Parfois un cri dans un sillon, c'était la
+musaraigne saisie par la chouette. Une étoile filait.
+Toutes ces petites caresses d'une mort puérile, ou d'une
+mort antique et périmée, flattaient notre coeur et
+lui donnaient une minute son immortalité."<br>
Jean Giraudoux.</i></p>
<p><br>
- Je devais une fois encore assister &agrave; l'une des
-f&ecirc;tes de mon ami M. Bouldouyr, et comme ce fut la
-derni&egrave;re, elle a laiss&eacute; dans mon esprit un souvenir
-ineffa&ccedil;able.</p>
+ Je devais une fois encore assister à l'une des
+fêtes de mon ami M. Bouldouyr, et comme ce fut la
+dernière, elle a laissé dans mon esprit un souvenir
+ineffaçable.</p>
-<p>Nous croyons, en g&eacute;n&eacute;ral, que nous n'avons
+<p>Nous croyons, en général, que nous n'avons
aucune prescience de l'avenir; mais, si nous
-r&eacute;fl&eacute;chissions mieux, nous nous rendrions compte
+réfléchissions mieux, nous nous rendrions compte
que, sans savoir exactement ce qui va nous arriver, nous avons,
-&agrave; certains moments de notre destin&eacute;e, une sorte de
-pressentiment, non une vision pr&eacute;cise et limit&eacute;e,
-mais une sensation confuse, ind&eacute;finie comme une ombre,
-intense, p&eacute;n&eacute;trante, de certains &eacute;tats
-d'esprit, que les circonstances vont bient&ocirc;t
-d&eacute;velopper en nous.</p>
-
-<p>S'il en &eacute;tait autrement, pourquoi aurais-je ressenti
-une telle m&eacute;lancolie en entrant dans le petit appartement
-de mon vieux po&egrave;te, pourquoi une impression de tristesse
-aussi morbide, aussi continue, m'aurait-elle accompagn&eacute;
+à certains moments de notre destinée, une sorte de
+pressentiment, non une vision précise et limitée,
+mais une sensation confuse, indéfinie comme une ombre,
+intense, pénétrante, de certains états
+d'esprit, que les circonstances vont bientôt
+développer en nous.</p>
+
+<p>S'il en était autrement, pourquoi aurais-je ressenti
+une telle mélancolie en entrant dans le petit appartement
+de mon vieux poète, pourquoi une impression de tristesse
+aussi morbide, aussi continue, m'aurait-elle accompagné
durant ces heures nocturnes, - et pourquoi chacun de nous
-semblait-il mal &agrave; l'aise, troubl&eacute;,
-fr&eacute;missant, au lieu d'&eacute;prouver l'aimable et
-pu&eacute;rile ga&icirc;t&eacute; que nous manifestions
-d'habitude dans ces invraisemblables r&eacute;unions?</p>
-
-<p>Nous &eacute;tions aux derniers jours du printemps.
-Apr&egrave;s des giboul&eacute;es tardives, des orages
-intempestifs, venaient soudain des journ&eacute;es lourdes,
-&eacute;gales, br&ucirc;lantes. D&eacute;j&agrave;, aux fleurs
-&agrave; peine n&eacute;es des avenues succ&eacute;daient des
-feuilles roussies, d&eacute;j&agrave;, au plaisir printanier de
-vivre une torpeur angoiss&eacute;e une indiff&eacute;rence
+semblait-il mal à l'aise, troublé,
+frémissant, au lieu d'éprouver l'aimable et
+puérile gaîté que nous manifestions
+d'habitude dans ces invraisemblables réunions?</p>
+
+<p>Nous étions aux derniers jours du printemps.
+Après des giboulées tardives, des orages
+intempestifs, venaient soudain des journées lourdes,
+égales, brûlantes. Déjà, aux fleurs
+à peine nées des avenues succédaient des
+feuilles roussies, déjà, au plaisir printanier de
+vivre une torpeur angoissée une indifférence
animale et presque hostile.</p>
-<p>Je revois la petite pi&egrave;ce o&ugrave; Val&egrave;re avait
-dress&eacute; le souper, avec sa table servie, ses argenteries,
-ses cand&eacute;labres blancs et les bouteilles d'Asti dans un
-coin, - je revois les livres de Val&egrave;re, ses chers livres
-bien rang&eacute;s sur une &eacute;tag&egrave;re, et au-dessus,
-dans un cadre de ch&ecirc;ne, une eau-forte d'Odilon Redon, qui
-montrait un P&eacute;gase blanc se d&eacute;battant dans une mer
-de t&eacute;n&egrave;bres, je revois les fleurs qui
-s'&eacute;panouissaient dans chaque vase, - jamais il n'y en
+<p>Je revois la petite pièce où Valère avait
+dressé le souper, avec sa table servie, ses argenteries,
+ses candélabres blancs et les bouteilles d'Asti dans un
+coin, - je revois les livres de Valère, ses chers livres
+bien rangés sur une étagère, et au-dessus,
+dans un cadre de chêne, une eau-forte d'Odilon Redon, qui
+montrait un Pégase blanc se débattant dans une mer
+de ténèbres, je revois les fleurs qui
+s'épanouissaient dans chaque vase, - jamais il n'y en
avait eu autant, - ces roses sans regard et qui ne sont qu'une
-bouche ouverte et p&acirc;m&eacute;e, ces lys alourdis, qui vous
+bouche ouverte et pâmée, ces lys alourdis, qui vous
contemplent du haut de leurs pistils d'or, avec une ineffable
-piti&eacute;, ces hortensias st&eacute;rilis&eacute;s d&egrave;s
+pitié, ces hortensias stérilisés dès
leur naissance, ces iris sortis d'une armurerie, tous ces lilas.
-Bouldouyr se doutait-il, lui aussi, que c'&eacute;tait la
-derni&egrave;re fois?</p>
+Bouldouyr se doutait-il, lui aussi, que c'était la
+dernière fois?</p>
-<p>Et je le revois, lui-m&ecirc;me, avec sa robe de chambre
-bariol&eacute;e et ses larges conserves d'&eacute;caille, son air
+<p>Et je le revois, lui-même, avec sa robe de chambre
+bariolée et ses larges conserves d'écaille, son air
de magicien et de bourgeois de Chardin, et je revois le petit
-musicien italien, z&eacute;zayant et timide, tout basan&eacute;
+musicien italien, zézayant et timide, tout basané
sous ses cheveux blancs, et nous tous, enfin...</p>
<p>On dansa peu; il faisait chaud. Chaque couple causait, et
-Val&egrave;re, ouvrant un livre, me montrait du doigt un vers de
+Valère, ouvrant un livre, me montrait du doigt un vers de
Samain, un vers d'Albert Saint-Paul, le violon disait ces choses
tristes qu'on imagine entendre, dans un pavillon de Vienne,
-devant une archiduchesse poudr&eacute;e et qui va devenir
+devant une archiduchesse poudrée et qui va devenir
cendre.</p>
-<p>Nous pass&acirc;mes &agrave; table; la conversation
-&eacute;tait lente, incerta ine, g&ecirc;n&eacute;e; on
-s'adressait moins &agrave; son voisin, &agrave; sa voisine,
-qu'&agrave; un autre soi-m&ecirc;me, qui aurait &eacute;t&eacute;
-l&agrave;, invisible, faisant figure de double, de fant&ocirc;me,
-proposant un intersigne ou une &eacute;nigme. Parfois, une rose
+<p>Nous passâmes à table; la conversation
+était lente, incertaine, gênée; on
+s'adressait moins à son voisin, à sa voisine,
+qu'à un autre soi-même, qui aurait été
+là, invisible, faisant figure de double, de fantôme,
+proposant un intersigne ou une énigme. Parfois, une rose
s'effeuillait sur la table, une bougie inclinait soudain sa
-flamme au coeur noir &agrave; un courant d'air insensible pour
+flamme au coeur noir à un courant d'air insensible pour
nous. Si un meuble craquait, nous tressaillions, si un papillon
-tournait autour des lumi&egrave;res, nous avions un serrement de
-coeur... Il y a des soirs comme cela o&ugrave; l'on refuserait
+tournait autour des lumières, nous avions un serrement de
+coeur... Il y a des soirs comme cela où l'on refuserait
l'invitation du Commandeur!</p>
<p><br>
@@ -3460,239 +3460,239 @@ connu un autre nom.</p>
<p>--Allons, Pizzicato, mon ami, donnez-moi votre verre que je le
remplisse. Vous ne buvez rien...</p>
-<p>--Oh! si, si, _Signore._ D&eacute;j&agrave;, tout tourne
-autour de moi et si j'&eacute;tais dans ma ville, bien s&ucirc;r,
-je verrais deux tours de Pise se balancer &agrave;
-c&ocirc;t&eacute; l'une de l'autre et finir par se casser le
+<p>--Oh! si, si, _Signore._ Déjà, tout tourne
+autour de moi et si j'étais dans ma ville, bien sûr,
+je verrais deux tours de Pise se balancer à
+côté l'une de l'autre et finir par se casser le
nez...</p>
<p>--Pour si peu, _amico_Pizzicato?</p>
-<p>--H&eacute;las! _Signore,_ r&eacute;pondit le petit musicien,
-en rougissant sous son h&acirc;le, je ne bois que de l'eau, vous
+<p>--Hélas! _Signore,_ répondit le petit musicien,
+en rougissant sous son hâle, je ne bois que de l'eau, vous
savez, tout le long de la vie...</p>
-<p>Et il jeta un regard apitoy&eacute; sur sa petite veste
-r&acirc;p&eacute;e, sur sa cravate noire roul&eacute;e en
+<p>Et il jeta un regard apitoyé sur sa petite veste
+râpée, sur sa cravate noire roulée en
corde.</p>
-<p>Cette allusion &agrave; sa mis&egrave;re rembrunit le bon
+<p>Cette allusion à sa misère rembrunit le bon
Bouldouyr.</p>
-<p>--Ah! dit-il, en hochant la t&ecirc;te, ce monde est mal fait,
-mal fait! Les meilleurs de nous n'ont que leurs r&ecirc;ves. Nous
+<p>--Ah! dit-il, en hochant la tête, ce monde est mal fait,
+mal fait! Les meilleurs de nous n'ont que leurs rêves. Nous
sommes comme des oiseaux-lyres, comme des paradisiers qui se
-d&eacute;battraient sous un filet en regardant l'espace, tandis
+débattraient sous un filet en regardant l'espace, tandis
que les oies, les pintades, les corbeaux, en pleine
-libert&eacute;, nous nargueraient en se dandinant autour de
+liberté, nous nargueraient en se dandinant autour de
nous.</p>
-<p>Les images de Val&egrave;re Bouldouyr n'&eacute;taient pas
-tr&egrave;s sup&eacute;rieures &agrave; sa po&eacute;sie, et il
+<p>Les images de Valère Bouldouyr n'étaient pas
+très supérieures à sa poésie, et il
le savait bien. Il me regarda d'un oeil suppliant: il
-esp&eacute;rait toujours que je ne m'en apercevrais pas. Je
-l'approuvai d'un sourire sans r&eacute;ticence, et son visage
+espérait toujours que je ne m'en apercevrais pas. Je
+l'approuvai d'un sourire sans réticence, et son visage
s'illumina:</p>
<p>--Ne vous plaignez pas, Bouldouyr, lui dis-je, vous laissez
-derri&egrave;re vous quelques belles plumes!</p>
+derrière vous quelques belles plumes!</p>
-<p>Il savait aussi que ce n'&eacute;tait pas vrai, mais il
-s'&eacute;panouit tout de m&ecirc;me. Il n'avait pas tendu en
-vain de beaux damas dor&eacute;s les tristes murs de son pauvre
+<p>Il savait aussi que ce n'était pas vrai, mais il
+s'épanouit tout de même. Il n'avait pas tendu en
+vain de beaux damas dorés les tristes murs de son pauvre
escalier. Et puis sait-on jamais quelle coquille
-&eacute;gar&eacute;e sur la gr&egrave;ve le grand oc&eacute;an de
+égarée sur la grève le grand océan de
la gloire va soulever, puis remporter?</p>
-<p>--Pourquoi, oncle Val&egrave;re, dites-vous qu'il n'y a que
-des r&ecirc;ves? Il me semble que je vois, moi, surtout des
-r&eacute;alit&eacute;s fit la petite Blanche Soudaine, qui, avec
+<p>--Pourquoi, oncle Valère, dites-vous qu'il n'y a que
+des rêves? Il me semble que je vois, moi, surtout des
+réalités fit la petite Blanche Soudaine, qui, avec
son oeil malicieux, son bonnet rouge et ses culottes courtes,
-faisait le plus dr&ocirc;le de petit p&ecirc;cheur napolitain que
-l'on p&ucirc;t imaginer.</p>
+faisait le plus drôle de petit pêcheur napolitain que
+l'on pût imaginer.</p>
<p>Et elle ajouta en reniflant:</p>
<p>--Dame! et j'en vois de toutes les couleurs, des
-r&eacute;alit&eacute;s, moi sur le pav&eacute; de Paris!</p>
+réalités, moi sur le pavé de Paris!</p>
<p>Florentin Muzat sembla sortir de la distraction
-perp&eacute;tuelle; il agita ses vastes manches blanches de
+perpétuelle; il agita ses vastes manches blanches de
Pierrot, et il murmura:</p>
-<p>--Des r&eacute;alit&eacute;s? Est-ce que j'en ai vu, moi?
+<p>--Des réalités? Est-ce que j'en ai vu, moi?
Est-ce que c'est vivant, est-ce que c'est mort? Dites, oncle
-Val&egrave;re, &ccedil;a remue?</p>
+Valère, ça remue?</p>
-<p>--Non, non, rassure-toi, Florentin, &ccedil;a ne remue pas. Tu
-as raison, comme toujours, mon enfant. Les r&eacute;alit&eacute;s
+<p>--Non, non, rassure-toi, Florentin, ça ne remue pas. Tu
+as raison, comme toujours, mon enfant. Les réalités
ne sont pas vivantes, ce sont des ombres sur un mur, des cercles
-trac&eacute;s dans la cendre d'un foyer &eacute;teint par un
+tracés dans la cendre d'un foyer éteint par un
doigt distrait, des graines de pavots que le vent qui passe
-emporte bien loin! Les v&eacute;rit&eacute;s sont ailleurs.</p>
+emporte bien loin! Les vérités sont ailleurs.</p>
-<p>--O&ugrave;? dirent en m&ecirc;me temps Blanche Soudaine et
+<p>--Où? dirent en même temps Blanche Soudaine et
l'innocent.</p>
-<p>Val&egrave;re Bouldouyr hocha la t&ecirc;te et ne
-r&eacute;pondit pas, mais en se tournant tout bas vers moi, il
-murmura le beau vers de Mallarm&eacute;:<br>
+<p>Valère Bouldouyr hocha la tête et ne
+répondit pas, mais en se tournant tout bas vers moi, il
+murmura le beau vers de Mallarmé:<br>
</p>
-<p style="text-align: center;">_Au ciel ant&eacute;rieur o&ugrave; fleurit la
-Beaut&eacute;!_<br>
+<p style="text-align: center;">_Au ciel antérieur où fleurit la
+Beauté!_<br>
</p>
-<p style="text-align: left;">--Et l'amour, oncle Val&egrave;re, demanda Marie
-Soudaine, est-ce un r&ecirc;ve, une r&eacute;alit&eacute;?</p>
+<p style="text-align: left;">--Et l'amour, oncle Valère, demanda Marie
+Soudaine, est-ce un rêve, une réalité?</p>
<p>Sa mantille faisait plus scintillants ses larges yeux
-magn&eacute;tiques, une rose rouge flambait &agrave; son oreille,
-et je voyais, par l'entre-b&acirc;illement de son corsage,
+magnétiques, une rose rouge flambait à son oreille,
+et je voyais, par l'entre-bâillement de son corsage,
s'arrondir et glisser dans la nacre les tons tabac d'une chair
brune.</p>
<p>Jasmin-Brutelier la regarda et sourit:</p>
-<p>--Il me semble, Marie, que vous &ecirc;tes bien innocente pour
-votre &acirc;ge?</p>
+<p>--Il me semble, Marie, que vous êtes bien innocente pour
+votre âge?</p>
-<p>--Demandez &agrave; Fran&ccedil;oise! cria soudain
+<p>--Demandez à Françoise! cria soudain
Blanche.</p>
-<p>Mlle Ch&eacute;digny rougit.</p>
+<p>Mlle Chédigny rougit.</p>
<p>--Tais-toi, petite peste, murmura-t-elle.</p>
-<p>Jasmin Brutelier reprit de la salade de homard, d'un air
+<p>Jasmin-Brutelier reprit de la salade de homard, d'un air
entendu. Pizzicato vida sa coupe d'Asti. Une rose acheva de
-s'effeuiller, et nous ne v&icirc;mes plus que son coeur nu, un
-coeur &eacute;bouriff&eacute;, jaune, inutile.
-L&eacute;ch&eacute;e par une flamme trop courte, une
-bob&egrave;che &eacute;clata.</p>
+s'effeuiller, et nous ne vîmes plus que son coeur nu, un
+coeur ébouriffé, jaune, inutile.
+Léchée par une flamme trop courte, une
+bobèche éclata.</p>
<p>Nous nous levions de table; Bouldouyr s'appuya lourdement sur
-mon bras, et nous v&icirc;nmes ensemble jusqu'&agrave; la
-fen&ecirc;tre. Je lui montrai la mienne.</p>
+mon bras, et nous vînmes ensemble jusqu'à la
+fenêtre. Je lui montrai la mienne.</p>
<p>--Bien souvent, lui dis-je, j'ai vu passer et repasser les
ombres charmantes de vos amis dans le cadre de cette
-crois&eacute;e. Je ne comprenais gu&egrave;re alors ce qui se
+croisée. Je ne comprenais guère alors ce qui se
passait ici...</p>
-<p>--Le comprenez-vous mieux maintenant? R&eacute;pondit
-brusquement le po&egrave;te. Allez, allez, Salerne, je suis un
+<p>--Le comprenez-vous mieux maintenant? répondit
+brusquement le poète. Allez, allez, Salerne, je suis un
vieux fou... Avais-je besoin de troubler cette jeunesse avec mes
-pauvres imaginations d&eacute;sordonn&eacute;es? Regardez-les
-tous &agrave; pr&eacute;sent! Qu'est-ce que la vie va leur
-donner? Quand on est Mithridate soi-m&ecirc;me, on n'offre pas du
-poison &agrave; ses amis! Ah! Salerne, que je suis las de ce
+pauvres imaginations désordonnées? Regardez-les
+tous à présent! Qu'est-ce que la vie va leur
+donner? Quand on est Mithridate soi-même, on n'offre pas du
+poison à ses amis! Ah! Salerne, que je suis las de ce
monde! Comme je voudrais m'endormir!...</p>
<p>Il me quitta brusquement et s'en alla vers sa bouteille de
cognac.</p>
-<p>Pr&egrave;s de la table, Jasmin-Brutelier parlait bas &agrave;
+<p>Près de la table, Jasmin-Brutelier parlait bas à
Marie Soudaine. Il tenait dans les siennes sa main courte et nue.
-Je m'&eacute;loignai, je poussai la porte...</p>
+Je m'éloignai, je poussai la porte...</p>
-<p>Il faisait noir dans la pi&egrave;ce voisine, la chambre de
-Val&egrave;re. On avait &eacute;teint les lumi&egrave;res.
+<p>Il faisait noir dans la pièce voisine, la chambre de
+Valère. On avait éteint les lumières.
Personne ne m'avait entendu approcher. La voix vibrante de Lucien
modulait ces mots:</p>
-<p>--Je reviendrai alors et je vous &eacute;pouserai,
-Fran&ccedil;oise. Six mois seront bien vite pass&eacute;s. Ayez
+<p>--Je reviendrai alors et je vous épouserai,
+Françoise. Six mois seront bien vite passés. Ayez
confiance en moi et vous serez heureuse...</p>
<p>--J'ai confiance, Lucien, confiance. Mais, serai-je
heureuse?</p>
-<p>Je me retirai discr&egrave;tement. Le pauvre Muzat, accroupi
+<p>Je me retirai discrètement. Le pauvre Muzat, accroupi
sur une chaise, battait des mains et poussait des cris sourds en
regardant, sur le mur, osciller des ombres, quand la brise
agitait les flammes des bougies.</p>
-<p>Je retournai &agrave; la fen&ecirc;tre; nuit d'orage; aucune
-&eacute;toile au ciel; des g&eacute;missements d'arbres
-remu&eacute;s venaient du Palais-Royal. J'entendis au loin un
-tonnerre. L'air semblait contenir en soi une &eacute;ponge
-br&ucirc;lante qui l'absorbait; on respirait on ne sait quelle
-poussi&egrave;re compacte. Un enfant pleura dans la maison
+<p>Je retournai à la fenêtre; nuit d'orage; aucune
+étoile au ciel; des gémissements d'arbres
+remués venaient du Palais-Royal. J'entendis au loin un
+tonnerre. L'air semblait contenir en soi une éponge
+brûlante qui l'absorbait; on respirait on ne sait quelle
+poussière compacte. Un enfant pleura dans la maison
voisine...</p>
<p>Une petite main passa sous mon bras; Blanche Soudaine s'appuya
contre moi.</p>
<p>--Vous ne m'aimez pas un peu, vous qui n'avez jamais rien
-&agrave; faire, monsieur Salerne? Personne ne pense &agrave; moi.
-Je suis trop petite. Je vais cependant avoir bient&ocirc;t seize
+à faire, monsieur Salerne? Personne ne pense à moi.
+Je suis trop petite. Je vais cependant avoir bientôt seize
ans, vous savez... Embrassez-moi, monsieur, voulez-vous? On
-embrasse bien Marie, on embrasse bien Fran&ccedil;oise, et moi
+embrasse bien Marie, on embrasse bien Françoise, et moi
jamais! Dites, on m'embrassera plus tard aussi?</p>
-<p>Je caressai doucement la jolie tempe d&eacute;licate et les
-fins cheveux ond&eacute;s.</p>
+<p>Je caressai doucement la jolie tempe délicate et les
+fins cheveux ondés.</p>
-<p>--H&eacute;las! Blanche, on t'embrassera aussi, et bien vite,
-et beaucoup trop t&ocirc;t! Garde, oh! garde encore longtemps
-cette id&eacute;e que tu as de l'amour, et du monde, et de
-tout... Cette id&eacute;e confuse et noble, dont tu aspires
-&agrave; te d&eacute;barrasser, c'est ce que l'amour et le monde
+<p>--Hélas! Blanche, on t'embrassera aussi, et bien vite,
+et beaucoup trop tôt! Garde, oh! garde encore longtemps
+cette idée que tu as de l'amour, et du monde, et de
+tout... Cette idée confuse et noble, dont tu aspires
+à te débarrasser, c'est ce que l'amour et le monde
te donneront de meilleur...</p>
-<p>Un &eacute;clair ouvrit le ciel, au-dessus de Montmartre, dont
-le Sacr&eacute;-Coeur apparut soudain dans une blancheur crue
+<p>Un éclair ouvrit le ciel, au-dessus de Montmartre, dont
+le Sacré-Coeur apparut soudain dans une blancheur crue
comme de la craie. Blanche poussa un cri de terreur.</p>
<p>--Oh! monsieur Salerne, fit-elle, ne me quittez pas! Il me
-semble que j'aurai moins peur pr&egrave;s de vous!...</p>
+semble que j'aurai moins peur près de vous!...</p>
-<p>Et le petit p&ecirc;cheur fr&eacute;missant vint se blottir
-contre moi, cachant ses yeux d'une main d&eacute;j&agrave;
-ab&icirc;m&eacute;e par le travail.</p>
+<p>Et le petit pêcheur frémissant vint se blottir
+contre moi, cachant ses yeux d'une main déjà
+abîmée par le travail.</p>
-<p>Je l'ai d&eacute;j&agrave; dit tout &agrave; l'heure:
-c'&eacute;tait la derni&egrave;re soir&eacute;e.</p>
+<p>Je l'ai déjà dit tout à l'heure:
+c'était la dernière soirée.</p>
<p> </p>
<h2 style="text-align: center;">CHAPITRE XVII</h2>
-<h3 style="text-align: center;">Le d&eacute;part et l'adieu.</h3>
+<h3 style="text-align: center;">Le départ et l'adieu.</h3>
-<p><i>"Et cette maladie qu'&eacute;tait l'amour de Swann avait
-tellement multipli&eacute;, il &eacute;tait si &eacute;troitement
-m&ecirc;l&eacute; &agrave; toutes les habitudes de Swann,
-&agrave; tous ses actes, &agrave; sa pens&eacute;e, &agrave; sa
-sant&eacute;, &agrave; son sommeil, &agrave; sa vie, m&ecirc;me
-&agrave; ce qu'il d&eacute;sirait pour apr&egrave;s sa mort, il
+<p><i>"Et cette maladie qu'était l'amour de Swann avait
+tellement multiplié, il était si étroitement
+mêlé à toutes les habitudes de Swann,
+à tous ses actes, à sa pensée, à sa
+santé, à son sommeil, à sa vie, même
+à ce qu'il désirait pour après sa mort, il
ne faisait tellement plus qu'un avec lui, qu'on n'aurait pas pu
-l'arracher de lui, sans le d&eacute;truire lui-m&ecirc;me
-&agrave; peu pr&egrave;s tout entier: comme on dit en chirurgie,
-son amour n'&eacute;tait plus op&eacute;rable.<br>
+l'arracher de lui, sans le détruire lui-même
+à peu près tout entier: comme on dit en chirurgie,
+son amour n'était plus opérable."<br>
Marcel Proust.</i></p>
<p><br>
- A quelques jours de l&agrave;, je re&ccedil;us la visite de
-Lucien B&eacute;chard.</p>
-
-<p>Son air solennel, d&eacute;cid&eacute;, un je ne sais quoi
-d'absent qui rempla&ccedil;ait d&eacute;j&agrave;, dans toute sa
-personne, sa bonhomie, sa ga&icirc;t&eacute; habituelle,
-m'avertirent qu'il avait &agrave; me dire quelque chose de grave,
-- quelque chose que je savais d&eacute;j&agrave;, que j'avais
+ A quelques jours de là, je reçus la visite de
+Lucien Béchard.</p>
+
+<p>Son air solennel, décidé, un je ne sais quoi
+d'absent qui remplaçait déjà, dans toute sa
+personne, sa bonhomie, sa gaîté habituelle,
+m'avertirent qu'il avait à me dire quelque chose de grave,
+- quelque chose que je savais déjà, que j'avais
appris, en entendant, l'autre soir, deux phrases de sa
-conversation avec Fran&ccedil;oise.</p>
+conversation avec Françoise.</p>
-<p>Il me confirma, en effet, son d&eacute;part. La maison
-d'&eacute;dition pour laquelle il voyageait le chargeait d'une
-importante tourn&eacute;e en Am&eacute;rique du Sud; s'il
-r&eacute;ussissait dans cette entreprise, ses patrons lui
-promettaient de lui faire une situation tr&egrave;s
-diff&eacute;rente de celle qu'il avait chez eux.</p>
+<p>Il me confirma, en effet, son départ. La maison
+d'édition pour laquelle il voyageait le chargeait d'une
+importante tournée en Amérique du Sud; s'il
+réussissait dans cette entreprise, ses patrons lui
+promettaient de lui faire une situation très
+différente de celle qu'il avait chez eux.</p>
-<p>--Il faut savoir accepter les responsabilit&eacute;s, dit-il,
+<p>--Il faut savoir accepter les responsabilités, dit-il,
je pars!</p>
<p>--Quand?</p>
@@ -3701,521 +3701,521 @@ je pars!</p>
<p>Je me tus un moment, puis tout bas:</p>
-<p>--Et Fran&ccedil;oise?</p>
+<p>--Et Françoise?</p>
<p>--Je reviendrai, fit-il, sobrement, mais en mettant dans cette
-parole toute son &eacute;nergie, toute sa foi en elle et en
+parole toute son énergie, toute sa foi en elle et en
soi.</p>
-<p>Je n'osai pas insister davantage, mais, malgr&eacute; moi,
-j'avais la gorge douloureusement serr&eacute;e.</p>
+<p>Je n'osai pas insister davantage, mais, malgré moi,
+j'avais la gorge douloureusement serrée.</p>
-<p>Nous parl&acirc;mes un moment encore de choses et d'autres,
-avec cette h&eacute;sitation, cette peine que l'on &eacute;prouve
+<p>Nous parlâmes un moment encore de choses et d'autres,
+avec cette hésitation, cette peine que l'on éprouve
en face de ceux qui s'en vont, comme si l'espace et le temps, qui
-vont nous s&eacute;parer d'eux, s'insinuait d&eacute;j&agrave;,
-faisait entrer soudain entre nous ces mille pr&eacute;occupations
-et incidents que nous ne conna&icirc;trons pas, qui ne se
+vont nous séparer d'eux, s'insinuait déjà,
+faisait entrer soudain entre nous ces mille préoccupations
+et incidents que nous ne connaîtrons pas, qui ne se
glisseront jamais dans le cercle de notre propre vie!</p>
<p><br>
- Quand Lucien se leva pour aller &agrave; la porte, il me demanda
+ Quand Lucien se leva pour aller à la porte, il me demanda
la permission de m'embrasser, puis il me dit:</p>
-<p>--Pierre, s'il m'arrivait quelque chose, l&agrave;-bas, je
-vous la recommande. Val&egrave;re est vieux. Je sais que vous
+<p>--Pierre, s'il m'arrivait quelque chose, là-bas, je
+vous la recommande. Valère est vieux. Je sais que vous
l'aimez aussi, prenez soin d'elle.</p>
-<p>Je lui serrai longuement la main sans lui r&eacute;pondre.</p>
+<p>Je lui serrai longuement la main sans lui répondre.</p>
<p>--Merci! me dit-il.</p>
-<p>Je le regardai sur la derni&egrave;re marche de l'escalier,
+<p>Je le regardai sur la dernière marche de l'escalier,
souriant et sympathique, avec ses cheveux blonds
-&eacute;bouriff&eacute;s, ses favoris presque flottants, toute
+ébouriffés, ses favoris presque flottants, toute
cette vapeur d'or qui baignait son visage rose et frais. Je
-l'imaginais d&eacute;j&agrave;, un plaid bizarre sur ses
-&eacute;paules, assis sur le pont, voyageur de commerce
-romantique. Nos go&ucirc;ts litt&eacute;raires, apr&egrave;s
-avoir &eacute;t&eacute; les pr&eacute;rogatives, &agrave; leur
-origine, d'un groupe privil&eacute;gi&eacute;, ne sont-ils pas,
-en effet, adopt&eacute;s successivement par des classes sociales
-de plus en plus simples &agrave; mesure qu'ils s'&eacute;loignent
+l'imaginais déjà, un plaid bizarre sur ses
+épaules, assis sur le pont, voyageur de commerce
+romantique. Nos goûts littéraires, après
+avoir été les prérogatives, à leur
+origine, d'un groupe privilégié, ne sont-ils pas,
+en effet, adoptés successivement par des classes sociales
+de plus en plus simples à mesure qu'ils s'éloignent
de leur point d'origine? Werther est horloger aujourd'hui, et
-Ren&eacute;, reporter, sans doute, dans un petit journal de
+René, reporter, sans doute, dans un petit journal de
province, en une de ces villes si pauvres en faits divers que les
-chiens &eacute;cras&eacute;s eux-m&ecirc;mes y sont
-remplac&eacute;s par des disparitions de lapins!</p>
+chiens écrasés eux-mêmes y sont
+remplacés par des disparitions de lapins!</p>
<p><br>
- Et puis, Lucien B&eacute;chard disparut, en me jetant un "au
+ Et puis, Lucien Béchard disparut, en me jetant un "au
revoir!" sonore.</p>
-<p>Je demeurai deux jours sous l'influence m&eacute;lancolique de
-ce d&eacute;part. Apr&egrave;s quoi, je me rendis chez M.
-Bouldouyr, mais sans r&eacute;ussir &agrave; le rencontrer. A ma
-troisi&egrave;me visite seulement, il vint m'ouvrir sa porte!</p>
+<p>Je demeurai deux jours sous l'influence mélancolique de
+ce départ. Après quoi, je me rendis chez M.
+Bouldouyr, mais sans réussir à le rencontrer. A ma
+troisième visite seulement, il vint m'ouvrir sa porte!</p>
-<p>--Vous savez, cria-t-il aussit&ocirc;t, Fran&ccedil;oise a
+<p>--Vous savez, cria-t-il aussitôt, Françoise a
disparu!</p>
<p>--Disparu!</p>
-<p>--Enfin, je ne l'ai pas vue. Elle avait donn&eacute;
-rendez-vous &agrave; Lucien le matin de son d&eacute;part. Elle
-n'y &eacute;tait pas. Il se passe quelque chose d'extraordinaire!
-Depuis ce jour-l&agrave;, je suis comme un fou. O&ugrave;
-est-elle? Que fait-elle? J'ai r&ocirc;d&eacute; autour de sa
-maison, mais je ne l'ai pas aper&ccedil;ue. Je n'ose pas lui
-&eacute;crire: que diraient ses imb&eacute;ciles de parents en
-reconnaissant mon &eacute;criture? Fran&ccedil;oise est mineure,
-vous savez: mon fr&egrave;re et ma belle-soeur ont encore tous
+<p>--Enfin, je ne l'ai pas vue. Elle avait donné
+rendez-vous à Lucien le matin de son départ. Elle
+n'y était pas. Il se passe quelque chose d'extraordinaire!
+Depuis ce jour-là, je suis comme un fou. Où
+est-elle? Que fait-elle? J'ai rôdé autour de sa
+maison, mais je ne l'ai pas aperçue. Je n'ose pas lui
+écrire: que diraient ses imbéciles de parents en
+reconnaissant mon écriture? Françoise est mineure,
+vous savez: mon frère et ma belle-soeur ont encore tous
droits sur elle. Je suis fou, vous dis-je!</p>
<p>De fait, avec sa barbe mal faite, ses yeux rouges, son visage
-h&acirc;ve et tir&eacute;, il me fit piti&eacute;. Et d'ailleurs,
-comme tous les autres, ne m'&eacute;tais-je pas laiss&eacute;
-attirer par le charme de Fran&ccedil;oise, par ses yeux de
-na&iuml;ade ou de chatte, par ce qu'elle avait de souple, de
-glissant et de spontan&eacute;? Fran&ccedil;oise disparue!
-N'allais-je pas &agrave; mon tour en perdre l'esprit, comme
-Val&egrave;re Bouldouyr, comme, sans doute, Lucien
-B&eacute;chard, voyageur de commerce romantique, qui se
-d&eacute;sesp&eacute;rait en ce moment sur le paquebot qui
-l'emportait vers le Br&eacute;sil!</p>
-
-<p>Je promis &agrave; Val&egrave;re Bouldouyr d'interviewer la
-concierge des Ch&eacute;digny. Je trouvai une avenante personne
-qui portait sur tous ses traits la r&eacute;v&eacute;lation de sa
-tendresse pour l'eau-de-vie. "Mlle Fran&ccedil;oise n'est pas
-malade, me dit-elle, &ccedil;a, j'en suis bien s&ucirc;re! Mais
+hâve et tiré, il me fit pitié. Et d'ailleurs,
+comme tous les autres, ne m'étais-je pas laissé
+attirer par le charme de Françoise, par ses yeux de
+naïade ou de chatte, par ce qu'elle avait de souple, de
+glissant et de spontané? Françoise disparue!
+N'allais-je pas à mon tour en perdre l'esprit, comme
+Valère Bouldouyr, comme, sans doute, Lucien
+Béchard, voyageur de commerce romantique, qui se
+désespérait en ce moment sur le paquebot qui
+l'emportait vers le Brésil!</p>
+
+<p>Je promis à Valère Bouldouyr d'interviewer la
+concierge des Chédigny. Je trouvai une avenante personne
+qui portait sur tous ses traits la révélation de sa
+tendresse pour l'eau-de-vie. "Mlle Françoise n'est pas
+malade, me dit-elle, ça, j'en suis bien sûre! Mais
elle ne sort plus, il y a eu toutes sortes de micmacs que je ne
-sais pas... Monsieur a-t-il quelque commission &agrave; faire
-transmettre &agrave; Mlle Fran&ccedil;oise on pourrait
-peut-&ecirc;tre s'arranger?"</p>
+sais pas... Monsieur a-t-il quelque commission à faire
+transmettre à Mlle Françoise, on pourrait
+peut-être s'arranger?"</p>
-<p>M. Bouldouyr fut atterr&eacute;?</p>
+<p>M. Bouldouyr fut atterré?</p>
-<p>--On la s&eacute;questre, criait-il, pourquoi? Est-ce &agrave;
-cause de moi? A cause de Lucien? Mais B&eacute;chard, en somme,
-c'est un excellent parti pour elle, aux yeux m&ecirc;me de ses
+<p>--On la séquestre, criait-il, pourquoi? Est-ce à
+cause de moi? A cause de Lucien? Mais Béchard, en somme,
+c'est un excellent parti pour elle, aux yeux même de ses
idiots de parents, puisqu'elle n'a pas un sou et qu'elle est
dactylographe. Je n'y comprends rien!</p>
-<p>H&eacute;las! je ne comprenais pas davantage. On convoqua
-Marie et Blanche Soudaine; mais elles ne purent, malgr&eacute;
-leurs efforts r&eacute;it&eacute;r&eacute;s, approcher
-Fran&ccedil;oise Ch&eacute;digny. Elles lui &eacute;crivirent;
-les lettres leur revinrent, &eacute;videmment
-d&eacute;cachet&eacute;es et lues par ses parents.</p>
+<p>Hélas! je ne comprenais pas davantage. On convoqua
+Marie et Blanche Soudaine; mais elles ne purent, malgré
+leurs efforts réitérés, approcher
+Françoise Chédigny. Elles lui écrivirent;
+les lettres leur revinrent, évidemment
+décachetées et lues par ses parents.</p>
-<p>--En plein xxe si&egrave;cle! Grommelait M. Jasmin-Brutelier.
+<p>--En plein xxe siècle! grommelait M. Jasmin-Brutelier.
Quelle honte!</p>
<p>--Je n'avais qu'elle au monde, me disait souvent Bouldouyr,
-c'&eacute;tait ma joie, mon amour, ma vie! Que deviendrai-je si
+c'était ma joie, mon amour, ma vie! Que deviendrai-je si
je ne la vois plus? J'en mourrai, voyez-vous, Salerne!</p>
-<p>Je m'effor&ccedil;ai de la rassurer, mais j'&eacute;tais
-moi-m&ecirc;me en proie &agrave; la plus vive
-inqui&eacute;tude.</p>
+<p>Je m'efforçai de le rassurer, mais j'étais
+moi-même en proie à la plus vive
+inquiétude.</p>
-<p>Florentin Muzat mit quelque temps &agrave; comprendre qu'il ne
-rencontrait plus Fran&ccedil;oise. Il croyait toujours qu'il
-l'avait vue la veille. Enfin, quand on eut r&eacute;ussi &agrave;
-lui faire accepter l'id&eacute;e de sa disparition, il prit un
-air myst&eacute;rieux et nous confia solennellement:</p>
+<p>Florentin Muzat mit quelque temps à comprendre qu'il ne
+rencontrait plus Françoise. Il croyait toujours qu'il
+l'avait vue la veille. Enfin, quand on eut réussi à
+lui faire accepter l'idée de sa disparition, il prit un
+air mystérieux et nous confia solennellement:</p>
<p>--Je vous l'ai toujours dit: ce sont les crapauds qui
-l'emp&ecirc;chent de passer!</p>
+l'empêchent de passer!</p>
<p> </p>
<h2 style="text-align: center;">CHAPITRE XVIII</h2>
-<h3 style="text-align: center;">Apr&egrave;s lequel le pauvre lecteur n'aura
+<h3 style="text-align: center;">Après lequel le pauvre lecteur n'aura
plus grand'chose a apprendre.</h3>
-<p><i>"... et ce d&eacute;sir, cher &agrave; tout grand esprit,
-m&ecirc;me retir&eacute;, de donner des f&ecirc;tes..."<br>
- St&eacute;phane Mallarm&eacute;.</i></p>
+<p><i>"... et ce désir, cher à tout grand esprit,
+même retiré, de donner des fêtes..."<br>
+ Stéphane Mallarmé.</i></p>
<p><br>
- J'&eacute;tais rest&eacute; plusieurs mois sans nouvelles de
-Victor Agniel. La petite soci&eacute;t&eacute; que je
-fr&eacute;quentais avec tant de plaisir m'avait, je l'avoue, un
+ J'étais resté plusieurs mois sans nouvelles de
+Victor Agniel. La petite société que je
+fréquentais avec tant de plaisir m'avait, je l'avoue, un
peu distrait de mon filleul. C'est un trait de mon
-caract&egrave;re qu'une peur constante de peiner, de froisser les
-gens. En cette occurrence, - oubliant tout &agrave; fait quelle
-carapace solide formait l'&eacute;piderme de ce jeune homme, -
+caractère qu'une peur constante de peiner, de froisser les
+gens. En cette occurrence, - oubliant tout à fait quelle
+carapace solide formait l'épiderme de ce jeune homme, -
j'eus, Dieu seul sait pourquoi! des remords de ma
-n&eacute;gligence, et je lui envoyai un bout de billet.</p>
+négligence, et je lui envoyai un bout de billet.</p>
-<p>J'en re&ccedil;us un autre par retour du courrier: Agniel
-m'invitait &agrave; d&eacute;jeuner avec lui, dans une rue
-voisine, o&ugrave; je trouvai un charmant restaurant Empire,
-&agrave; m&eacute;daillons de stuc, et dont j'appris avec
-agr&eacute;ment qu'il &eacute;tait l'oeuvre de Percier et
+<p>J'en reçus un autre par retour du courrier: Agniel
+m'invitait à déjeuner avec lui, dans une rue
+voisine, où je trouvai un charmant restaurant Empire,
+à médaillons de stuc, et dont j'appris avec
+agrément qu'il était l'oeuvre de Percier et
Fontaine.</p>
-<p>Mais j'y d&eacute;couvris aussi Victor Agniel,
-congestionn&eacute; devant un _whisky and soda._</p>
+<p>Mais j'y découvris aussi Victor Agniel,
+congestionné devant un _whisky and soda._</p>
<p>--Ma parole, lui dis-je, je pourrais mourir vingt fois sans
que tu daignes t'informer de moi!</p>
-<p>--Vous n'&ecirc;tes pas mort, n'est-ce pas? r&eacute;pondit-il
-avec une certaine brutalit&eacute;. C'est l'essentiel!
+<p>--Vous n'êtes pas mort, n'est-ce pas? répondit-il
+avec une certaine brutalité. C'est l'essentiel!
D'ailleurs, mon vieux, je vous l'avoue, j'ai eu d'autres chats
-&agrave; fouetter que de m'occuper de votre sant&eacute;.</p>
+à fouetter que de m'occuper de votre santé.</p>
-<p>--Je te remercie de ta bont&eacute;.</p>
+<p>--Je te remercie de ta bonté.</p>
<p>--Vous savez que je suis un homme franc et raisonnable. Je dis
les choses comme elles sont, comme je les pense...</p>
<p>J'eusse pu lui objecter qu'il y avait sans doute un
-ab&icirc;me entre sa mani&egrave;re de voir les choses et ce
-qu'elles sont en r&eacute;alit&eacute;; mais je
-pr&eacute;f&eacute;rais ne pas faire d&eacute;river la
-conversation sur un terrain &agrave; ce point philosophique, et
+abîme entre sa manière de voir les choses et ce
+qu'elles sont en réalité; mais je
+préférais ne pas faire dériver la
+conversation sur un terrain à ce point philosophique, et
je me contentai de lui demander la cause de ses
-inqui&eacute;tudes. Il n'h&eacute;sita pas &agrave; me la
+inquiétudes. Il n'hésita pas à me la
confier:</p>
<p>--Mon vieux, me dit-il, en deux mots, comme en cent,
-voil&agrave; la chose: je n'ai pas de chance avec les femmes.
-Vous vous souvenez de cette malheureuse cr&eacute;ature qui,
-&agrave; Saint-Cloud, a voulu m'int&eacute;resser au clair de
-lune, - savez-vous qu'elle vient d'&eacute;pouser un bottier? -
-eh bien, cette excentrique n'&eacute;tait rien &agrave;
-c&ocirc;t&eacute; de celle que j'ai choisie ensuite, &agrave;
-cause de son air tranquille et pond&eacute;r&eacute; et de la
-profonde sagesse de ses parents! Figurez-vous que son p&egrave;re
-a eu le malheur de poss&eacute;der un fr&egrave;re, une sorte de
-boh&egrave;me, de rat&eacute;, qui vit dans un atelier et avec
-lequel il est brouill&eacute; depuis vingt ans. Il a
-rencontr&eacute; un jour cette pauvre enfant, l'a
-embobin&eacute;e, je ne sais trop comment, et a fini par
-l'entra&icirc;ner dans son bouge, o&ugrave; elle assistait
-&agrave; des sortes de bals par&eacute;s, d'orgies romaines, de
+voilà la chose: je n'ai pas de chance avec les femmes.
+Vous vous souvenez de cette malheureuse créature qui,
+à Saint-Cloud, a voulu m'intéresser au clair de
+lune, - savez-vous qu'elle vient d'épouser un bottier? -
+eh bien, cette excentrique n'était rien à
+côté de celle que j'ai choisie ensuite, à
+cause de son air tranquille et pondéré et de la
+profonde sagesse de ses parents! Figurez-vous que son père
+a eu le malheur de posséder un frère, une sorte de
+bohème, de raté, qui vit dans un atelier et avec
+lequel il est brouillé depuis vingt ans. Il a
+rencontré un jour cette pauvre enfant, l'a
+embobinée, je ne sais trop comment, et a fini par
+l'entraîner dans son bouge, où elle assistait
+à des sortes de bals parés, d'orgies romaines, de
messes noires, enfin...</p>
-<p>Je l&acirc;chai de surprise et de d&eacute;sespoir ma
-fourchette et le morceau que j'allais porter &agrave; ma bouche:
-cette fianc&eacute;e modeste, cette fleur de boutique, que mon
-imb&eacute;cile de filleul se flattait d'avoir d&eacute;couverte,
-c'&eacute;tait Fran&ccedil;oise Ch&eacute;digny, _notre_
-Fran&ccedil;oise, et j'avais devant moi le mari qui lui
-&eacute;tait destin&eacute;!</p>
+<p>Je lâchai de surprise et de désespoir ma
+fourchette et le morceau que j'allais porter à ma bouche:
+cette fiancée modeste, cette fleur de boutique, que mon
+imbécile de filleul se flattait d'avoir découverte,
+c'était Françoise Chédigny, _notre_
+Françoise, et j'avais devant moi le mari qui lui
+était destiné!</p>
-<p>J'eus d'abord un tel sentiment de d&eacute;go&ucirc;t et
+<p>J'eus d'abord un tel sentiment de dégoût et
d'horreur que je faillis quitter le restaurant; mais je fis
-r&eacute;flexion que cette mani&egrave;re d'agir m'arrangerait en
+réflexion que cette manière d'agir n'arrangerait en
rien nos affaires et qu'il valait mieux les surveiller de
-pr&egrave;s, et d&eacute;brouiller, dans cet &eacute;cheveau, le
-fil de Bouldouyr et celui de B&eacute;chard.</p>
-
-<p>--Continue, dis-je, d'une voix &eacute;touff&eacute;e.</p>
-
-<p>--Cette pauvre jeune fille, vous l'ai-je dit? &eacute;tait
-dactylographe dans une banque. Elle d&eacute;clarait &agrave; ses
-parents qu'elle avait des heures de travail suppl&eacute;mentaire
-et s'en allait courir chez son oncle, qui a &eacute;t&eacute;,
-para&icirc;t-il, dans son temps, un po&egrave;te, un
-d&eacute;cadent! Elle retrouvait l&agrave; une bande
-d'&eacute;nergum&egrave;nes, de gens douteux, il y avait
-m&ecirc;me un fou, para&icirc;t-il. En faisant un jour une
-op&eacute;ration dans cette banque, le p&egrave;re
-Ch&eacute;digny...</p>
+près, et débrouiller, dans cet écheveau, le
+fil de Bouldouyr et celui de Béchard.</p>
+
+<p>--Continue, dis-je, d'une voix étouffée.</p>
+
+<p>--Cette pauvre jeune fille, vous l'ai-je dit? était
+dactylographe dans une banque. Elle déclarait à ses
+parents qu'elle avait des heures de travail supplémentaire
+et s'en allait courir chez son oncle, qui a été,
+paraît-il, dans son temps, un poète, un
+décadent! Elle retrouvait là une bande
+d'énergumènes, de gens douteux, il y avait
+même un fou, paraît-il. En faisant un jour une
+opération dans cette banque, le père
+Chédigny...</p>
<p>--Tu ne m'avais pas dit son nom...</p>
-<p>--Vous le savez maintenant! Le p&egrave;re Ch&eacute;digny,
-dis-je, a fait allusion, aupr&egrave;s d'un employ&eacute;,
-&agrave; ces heures suppl&eacute;mentaires, et appris ainsi la
-v&eacute;rit&eacute;. On a suivi la petite et d&eacute;couvert le
-pot aux roses. Ah! je vous assure que la m&acirc;tine a su de
-quel bois le p&egrave;re Ch&eacute;digny avait l'habitude de se
-chauffer! Aussi elle n'en m&egrave;ne pas large maintenant! Elle
-est enferm&eacute;e chez elle et ne sort plus qu'avec sa
-m&egrave;re, et ce sera ainsi u&micro;jusqu'&agrave; notre
+<p>--Vous le savez maintenant! Le père Chédigny,
+dis-je, a fait allusion, auprès d'un employé,
+à ces heures supplémentaires, et appris ainsi la
+vérité. On a suivi la petite et découvert le
+pot aux roses. Ah! je vous assure que la mâtine a su de
+quel bois le père Chédigny avait l'habitude de se
+chauffer! Aussi elle n'en mène pas large maintenant! Elle
+est enfermée chez elle et ne sort plus qu'avec sa
+mère, et ce sera ainsi jusqu'à notre
mariage...</p>
<p>Cette fois-ci, je fis un bond sur la banquette.</p>
-<p>--Votre mariage! Tu vas l'&eacute;pouser?</p>
+<p>--Votre mariage! Tu vas l'épouser?</p>
<p>--Pourquoi pas?</p>
-<p>--Apr&egrave;s ce que tu viens toi-m&ecirc;me de me raconter!
-Un homme raisonnable comme toi! Tu perds la t&ecirc;te!</p>
+<p>--Après ce que tu viens toi-même de me raconter!
+Un homme raisonnable comme toi! Tu perds la tête!</p>
<p>--Nenni, nenni, mon petit vieux! Victor Agniel ne perd jamais
-la t&ecirc;te! &Eacute;videmment, je ne sais pas &agrave; quels
-spectacles &eacute;coeurants la pauvre petite a pu assister chez
-ce satyre, mais elle est, j'en suis s&ucirc;r, scrupuleusement
-honn&ecirc;te et pure. D'ailleurs, au retour de sa
-derni&egrave;re &eacute;quip&eacute;e, je l'ai interrog&eacute;e
+la tête! Évidemment, je ne sais pas à quels
+spectacles écoeurants la pauvre petite a pu assister chez
+ce satyre, mais elle est, j'en suis sûr, scrupuleusement
+honnête et pure. D'ailleurs, au retour de sa
+dernière équipée, je l'ai interrogée
longuement; eh bien, je vous assure qu'elle a beaucoup de bon! Ce
-n'est pas une irr&eacute;missible d&eacute;traqu&eacute;e comme
-celle de Saint-Cloud, l'&eacute;pouse du bottier. Elle sait
-raisonner, elle voit juste. Le vieux d&eacute;cadent et sa bande
-de f&ecirc;tards &agrave; la manque n'ont pas eu le temps de la
-d&eacute;traquer. Ah! par exemple, un peu plus, et elle
-&eacute;tait perdue! Il &eacute;tait moins cinq quand nous sommes
-arriv&eacute;s! Enfin, j'ai confiance en elle; elle a
-abjur&eacute; ses erreurs, elle a reconnu elle-m&ecirc;me que
-tous ces gens-l&agrave; &eacute;taient des imb&eacute;ciles et
+n'est pas une irrémissible détraquée comme
+celle de Saint-Cloud, l'épouse du bottier. Elle sait
+raisonner, elle voit juste. Le vieux décadent et sa bande
+de fêtards à la manque n'ont pas eu le temps de la
+détraquer. Ah! par exemple, un peu plus, et elle
+était perdue! Il était moins cinq quand nous sommes
+arrivés! Enfin, j'ai confiance en elle; elle a
+abjuré ses erreurs, elle a reconnu elle-même que
+tous ces gens-là étaient des imbéciles et
promis qu'elle n'en reverrait aucun. Elle se rend compte que la
-vie est une chose s&eacute;rieuse et qu'il vaut mieux repriser
+vie est une chose sérieuse et qu'il vaut mieux repriser
ses bas, faire des confitures et compter avec la blanchisseuse
que de se gargariser avec des phrases qui n'ont pas de sens et de
parler de la lune, comme d'une chose que personne n'a jamais vue,
-sauf trois ou quatre initi&eacute;s! Moi, voyez-vous, je voudrais
-qu'on envoy&acirc;t &agrave; Cayenne tous ces malfaiteurs, tous
+sauf trois ou quatre initiés! Moi, voyez-vous, je voudrais
+qu'on envoyât à Cayenne tous ces malfaiteurs, tous
ces empoisonneurs de l'esprit public!</p>
-<p>--Elle va se marier, r&eacute;p&eacute;tais-je
-int&eacute;rieurement. Ce n'est pas possible, c'est une feinte.
-Elle ne peut pas abandonner ainsi Lucien B&eacute;chard, elle
-l'aime. Fine et d&eacute;licate comme elle l'est,
+<p>--Elle va se marier, répétais-je
+intérieurement. Ce n'est pas possible, c'est une feinte.
+Elle ne peut pas abandonner ainsi Lucien Béchard, elle
+l'aime. Fine et délicate comme elle l'est,
supportera-t-elle jamais l'animal qui me parle d'elle en ce
moment?</p>
-<p>Mais je me disais aussi que Fran&ccedil;oise Ch&eacute;digny
-pouvait &ecirc;tre une coquette, une com&eacute;dienne, que je ne
-la connaissais gu&egrave;re, qu'une s&eacute;rie d'attitudes ne
-fait pas un caract&egrave;re et que Victor Agniel semblait bien
-s&ucirc;r de son fait.</p>
+<p>Mais je me disais aussi que Françoise Chédigny
+pouvait être une coquette, une comédienne, que je ne
+la connaissais guère, qu'une série d'attitudes ne
+fait pas un caractère et que Victor Agniel semblait bien
+sûr de son fait.</p>
-<p>--Le mariage est-il fix&eacute;?</p>
+<p>--Le mariage est-il fixé?</p>
-<p>--Oui, je l'&eacute;pouserai le 1er septembre. Et d'ici
-l&agrave;, personne ne la verra que ses parents et moi! Ah! si sa
-bande esp&egrave;re me l'escamoter de nouveau, elle en sera pour
-ses frais! Il y a m&ecirc;me un escogriffe qui est venu demander
-des renseignements aupr&egrave;s de la concierge!
-Celui-l&agrave;, si je l'y repince, je lui casserai la
+<p>--Oui, je l'épouserai le 1er septembre. Et d'ici
+là, personne ne la verra que ses parents et moi! Ah! si sa
+bande espère me l'escamoter de nouveau, elle en sera pour
+ses frais! Il y a même un escogriffe qui est venu demander
+des renseignements auprès de la concierge!
+Celui-là, si je l'y repince, je lui casserai la
figure!</p>
-<p>Malgr&eacute; ma cruelle d&eacute;convenue, j'eus une forte
+<p>Malgré ma cruelle déconvenue, j'eus une forte
envie de rire. Agniel continuait:</p>
<p>--Et puis, je ne vous ai pas tout dit: l'oncle Planavergne
-file un mauvais coton. D'ici &agrave; peu de temps, je toucherai
+file un mauvais coton. D'ici à peu de temps, je toucherai
la bonne galette!</p>
-<p>Je tentai de nouveau de le d&eacute;courager, de le dissuader
-de son projet; je lui repr&eacute;sentai le danger qu'il y a
-&agrave; &eacute;pouser une fille qui n'est pas
-&eacute;quilibr&eacute;e, le grand nombre de celles qui sont
-&agrave; l'abri de toute tentation, les hasards de l'avenir.</p>
+<p>Je tentai de nouveau de le décourager, de le dissuader
+de son projet; je lui représentai le danger qu'il y a
+à épouser une fille qui n'est pas
+équilibrée, le grand nombre de celles qui sont
+à l'abri de toute tentation, les hasards de l'avenir.</p>
-<p>Mais Victor Agniel secouait la t&ecirc;te:</p>
+<p>Mais Victor Agniel secouait la tête:</p>
-<p>--J'en fais mon affaire, disait-il; celle-l&agrave;, je saurai
-la mater. D'ailleurs, je connais la mani&egrave;re: en trois
-s&eacute;ances, son p&egrave;re l'a rendue aussi douce qu'un
+<p>--J'en fais mon affaire, disait-il; celle-là, je saurai
+la mater. D'ailleurs, je connais la manière: en trois
+séances, son père l'a rendue aussi douce qu'un
agneau.</p>
<p>Et comme j'insistais, il ajouta:</p>
-<p>--Ah! vous &ecirc;tes bien obstin&eacute;s! La
-conna&icirc;triez-vous, par hasard?</p>
+<p>--Ah! vous êtes bien obstinés! La
+connaîtriez-vous, par hasard?</p>
-<p>Sa m&eacute;fiance &eacute;veill&eacute;e, il ne me restait
-plus qu'&agrave; battre en retraite. Je lui souhaitai
+<p>Sa méfiance éveillée, il ne me restait
+plus qu'à battre en retraite. Je lui souhaitai
ironiquement beaucoup de bonheur.</p>
-<p>--J'en aurai, me dit-il, en r&eacute;glant l'addition, le
-bonheur est un &eacute;tat raisonnable. Apr&egrave;s tout,
-peut-&ecirc;tre qu'une femme a besoin de traverser une crise
-po&eacute;tique ou romanesque ou tout ce que vous voudrez. Il
-vaut mieux qu'elle soit ant&eacute;rieure au mariage;
-Fran&ccedil;oise a eu sa crise, c'est fini; elle est
-vaccin&eacute;e. A bient&ocirc;t, Pierre, je vous inviterai
-&agrave; la noce et vous vous casserez les dents avec mes
-drag&eacute;es!</p>
+<p>--J'en aurai, me dit-il, en réglant l'addition, le
+bonheur est un état raisonnable. Après tout,
+peut-être qu'une femme a besoin de traverser une crise
+poétique ou romanesque ou tout ce que vous voudrez. Il
+vaut mieux qu'elle soit antérieure au mariage;
+Françoise a eu sa crise, c'est fini; elle est
+vaccinée. A bientôt, Pierre, je vous inviterai
+à la noce et vous vous casserez les dents avec mes
+dragées!</p>
<p>En attendant, je rentrai chez moi, la mort dans
-l'&acirc;me.</p>
+l'âme.</p>
<p> </p>
<h2 style="text-align: center;">CHAPITRE XIX</h2>
-<h3 style="text-align: center;">Le testament de Fran&ccedil;oise.</h3>
+<h3 style="text-align: center;">Le testament de Françoise.</h3>
<p><i>"Des bijoux, de beaux chevaux, une voiture
-&eacute;l&eacute;gante! Versac avait raison. Tout cela vaut mieux
-que les plaisirs monotones de l'&eacute;tude. On ne conna&icirc;t
-gu&egrave;re le monde, en restant enseveli dans son cabinet.<br>
+élégante! Versac avait raison. Tout cela vaut mieux
+que les plaisirs monotones de l'étude. On ne connaît
+guère le monde, en restant enseveli dans son cabinet."<br>
Berquin.</i></p>
<p><br>
- Je n'eus pas le courage d'apporter tout de suite &agrave;
-Val&egrave;re Bouldouyr d'aussi funestes nouvelles. Nous n'osons
-pas envisager dans leur totalit&eacute; les
-&eacute;v&eacute;nements qui nous affligent; nous croyons
-toujours qu'il y a en eux une issue secr&egrave;te, une fente,
-par laquelle nous pourrons leur &eacute;chapper. Ou bien, nous
+ Je n'eus pas le courage d'apporter tout de suite à
+Valère Bouldouyr d'aussi funestes nouvelles. Nous n'osons
+pas envisager dans leur totalité les
+événements qui nous affligent; nous croyons
+toujours qu'il y a en eux une issue secrète, une fente,
+par laquelle nous pourrons leur échapper. Ou bien, nous
nous imaginons qu'un malheur comporte une part de miracle qui va
annihiler ses effets. Je me flattai donc quelques jours de cette
-esp&eacute;rance vaine et vague, qui n'&eacute;tait, en somme,
-qu'un masque de ma l&acirc;chet&eacute;. Malheureusement, plus
+espérance vaine et vague, qui n'était, en somme,
+qu'un masque de ma lâcheté. Malheureusement, plus
j'examinais sous tous les aspects le fait nouveau
-r&eacute;v&eacute;l&eacute; par Agniel, moins j'y
-d&eacute;couvrais d'interpr&eacute;tation diff&eacute;rente; il
-&eacute;tait brutal, &eacute;vident, massif. Il ne se
-pr&ecirc;tait &agrave; aucune &eacute;lasticit&eacute;. Je
-d&eacute;cidai donc d'en aviser mon voisin.</p>
+révélé par Agniel, moins j'y
+découvrais d'interprétation différente; il
+était brutal, évident, massif. Il ne se
+prêtait à aucune élasticité. Je
+décidai donc d'en aviser mon voisin.</p>
-<p>--J'ai des nouvelles de Fran&ccedil;oise! s'&eacute;cria-t-il,
-aussit&ocirc;t qu'il me vit.</p>
+<p>--J'ai des nouvelles de Françoise! s'écria-t-il,
+aussitôt qu'il me vit.</p>
<p>--Moi aussi!</p>
-<p>Il ne m'&eacute;coutait pas, il allait pesamment &agrave; un
+<p>Il ne m'écoutait pas, il allait pesamment à un
meuble, ouvrait un tiroir et me tendait une lettre
-chiffonn&eacute;e. Je la d&eacute;pliai; je lus les lignes
+chiffonnée. Je la dépliai; je lus les lignes
suivantes:</p>
<p><br>
_Mon cher oncle,_</p>
-<p>_C'est une lettre d'adieu que vient vous &eacute;crire votre
-pauvre petite ni&egrave;ce, une lettre bien
-d&eacute;sol&eacute;e! Ce que je craignais est arriv&eacute;: mon
-p&egrave;re et ma m&egrave;re ont appris que je vous connaissais!
-Apr&egrave;s plusieurs sc&egrave;nes effroyables, ils m'ont
-enferm&eacute;e dans ma chambre. J'y suis encore
-s&eacute;questr&eacute;e, et si vous recevez cette lettre, ce
+<p>_C'est une lettre d'adieu que vient vous écrire votre
+pauvre petite nièce, une lettre bien
+désolée! Ce que je craignais est arrivé: mon
+père et ma mère ont appris que je vous connaissais!
+Après plusieurs scènes effroyables, ils m'ont
+enfermée dans ma chambre. J'y suis encore
+séquestrée, et si vous recevez cette lettre, ce
sera par l'obligeance entremise de la concierge... Mon cher
-oncle, je ne soup&ccedil;onnais pas moi-m&ecirc;me de quoi mon
-p&egrave;re &eacute;tait capable; c'est une brute, une vraie
-brute! Je tremble encore d'avoir essuy&eacute; sa col&egrave;re.
-Il m'a bris&eacute;e! Je n'oserai jamais plus affronter son
-ressentiment! Comment se fait-il que vous, qui &ecirc;tes si bon,
-vous ayez un pareil fr&egrave;re?</p>
-
-<p>Maintenant tout est fini, je n'ai plus aucun secours &agrave;
+oncle, je ne soupçonnais pas moi-même de quoi mon
+père était capable; c'est une brute, une vraie
+brute! Je tremble encore d'avoir essuyé sa colère.
+Il m'a brisée! Je n'oserai jamais plus affronter son
+ressentiment! Comment se fait-il que vous, qui êtes si bon,
+vous ayez un pareil frère?</p>
+
+<p>Maintenant tout est fini, je n'ai plus aucun secours à
attendre de personne. J'aurai la vie que j'ai toujours
-redout&eacute;e, la vie affreuse et sans esp&eacute;rance, que
-j'entrevoyais devant moi comme un enfer! Pr&egrave;s de vous,
-j'ai cru un moment &agrave; la beaut&eacute; du monde; mais c'est
-encore plus triste d'&ecirc;tre chass&eacute;e du Paradis
-terrestre, quand on a go&ucirc;t&eacute; &agrave; ses fruits!</p>
+redoutée, la vie affreuse et sans espérance, que
+j'entrevoyais devant moi comme un enfer! Près de vous,
+j'ai cru un moment à la beauté du monde; mais c'est
+encore plus triste d'être chassée du Paradis
+terrestre, quand on a goûté à ses fruits!</p>
<p>Oh! mon oncle, mon cher oncle, qui me rendra votre affection
si paternelle, si tendre, si vraie? Pourquoi ne suis-je pas votre
fille, moi qui vous ressemble tant? Pourquoi ai-je vu le jour
-entre ces deux corps sans &acirc;me? Il est peut-&ecirc;tre
-tr&egrave;s mal de parler de ses parents comme cela, mais je
-souffre tant, j'ai tant souffert d&eacute;j&agrave;! Il me semble
+entre ces deux corps sans âme? Il est peut-être
+très mal de parler de ses parents comme cela, mais je
+souffre tant, j'ai tant souffert déjà! Il me semble
que je vais mourir, que ma vraie existence est finie et qu'on
m'enterrera toute respirante dans un caveau sans air, dans un
-caveau noir et glac&eacute;.</p>
+caveau noir et glacé.</p>
-<p>Pendant que je vous &eacute;cris, mon cher oncle, il me semble
+<p>Pendant que je vous écris, mon cher oncle, il me semble
que je cause avec vous et que vous allez vous pencher vers moi et
m'embrasser sur la tempe, comme vous le faisiez si
-affectueusement nagu&egrave;re. Et tous ces souvenirs me
-reviennent; suis-je d&eacute;j&agrave; une vieille femme?...
+affectueusement naguère. Et tous ces souvenirs me
+reviennent; suis-je déjà une vieille femme?...
Gardez mon beau costume et regardez-le quelquefois: je croirai
-que la petite Fran&ccedil;oise du Palais-Royal n'est pas tout
-&agrave; fait morte!</p>
-
-<p>Vous rappelez-vous, mon cher oncle, tous les r&ecirc;ves que
-nous faisions ensemble? Vous m'entra&icirc;niez avec vous
-&agrave; V&eacute;rone et nous habitions un grand jardin
-plant&eacute; de cypr&egrave;s, qui dominait la ville: un jour,
-vous creusiez votre parc et vous d&eacute;terriez une statue de
-Flore, qui me ressemblait... Ou bien c'&eacute;tait Venise: un
-peintre c&eacute;l&egrave;bre y faisait mon portrait, et quand il
-&eacute;tait fini et que c'&eacute;tait son chef-d'oeuvre, il
+que la petite Françoise du Palais-Royal n'est pas tout
+à fait morte!</p>
+
+<p>Vous rappelez-vous, mon cher oncle, tous les rêves que
+nous faisions ensemble? Vous m'entraîniez avec vous
+à Vérone et nous habitions un grand jardin
+planté de cyprès, qui dominait la ville: un jour,
+vous creusiez votre parc et vous déterriez une statue de
+Flore, qui me ressemblait... Ou bien c'était Venise: un
+peintre célèbre y faisait mon portrait, et quand il
+était fini et que c'était son chef-d'oeuvre, il
mourait subitement: alors on ouvrait son testament, on y lisait
-que, par ses derni&egrave;res volont&eacute;s, il d&eacute;sirait
-&ecirc;tre roul&eacute; et enterr&eacute; dans le linceul de
-cette toile. Vous imaginiez aussi que j'allais &eacute;pouser un
-Maharajah et vivre au fond d'un palais fabuleux, occup&eacute;e
-&agrave; regarder danser les bayad&egrave;res ou &agrave; chasser
-le tigre dans des for&ecirc;ts bruissantes de paons. Je vous
-&eacute;coutais au cr&eacute;puscule me bercer de ces contes, -
-et je me sentais emport&eacute;e par un grand bonheur!
+que, par ses dernières volontés, il désirait
+être roulé et enterré dans le linceul de
+cette toile. Vous imaginiez aussi que j'allais épouser un
+Maharajah et vivre au fond d'un palais fabuleux, occupée
+à regarder danser les bayadères ou à chasser
+le tigre dans des forêts bruissantes de paons. Je vous
+écoutais au crépuscule me bercer de ces contes, -
+et je me sentais emportée par un grand bonheur!
Quelquefois encore, vous me rapportiez les paroles que
-Mallarm&eacute; avait prononc&eacute;es devant vous, ou vous me
+Mallarmé avait prononcées devant vous, ou vous me
racontiez votre unique entrevue avec Villiers de l'Isle-Adam.</p>
-<p>Je songe aussi, avec quel d&eacute;sespoir! &agrave; nos
-petites r&eacute;unions. J'essaie de me repr&eacute;senter tous
-ces salons illumin&eacute;s, et ces fleurs partout, et ces
+<p>Je songe aussi, avec quel désespoir! à nos
+petites réunions. J'essaie de me représenter tous
+ces salons illuminés, et ces fleurs partout, et ces
corbeilles de fruits, et ces plats pleins de choses
-extraordinaires, et ces vins que vous m'avez appris &agrave;
-aimer et dont je n'ai pas m&ecirc;me su retenir les noms. Et je
-pense &agrave; tous nos amis, et &agrave; Pierre, qui
-&eacute;tait toujours si gentil avec moi, et au pauvre Florentin,
-que tout le monde croit idiot, et &agrave; Jasmin-Brutelier, si
-comique avec ses id&eacute;es politiques, et &agrave; mes pauvres
-petites camarades que je ne reverrai plus! Dites-leur &agrave;
+extraordinaires, et ces vins que vous m'avez appris à
+aimer et dont je n'ai pas même su retenir les noms. Et je
+pense à tous nos amis, et à Pierre, qui
+était toujours si gentil avec moi, et au pauvre Florentin,
+que tout le monde croit idiot, et à Jasmin-Brutelier, si
+comique avec ses idées politiques, et à mes pauvres
+petites camarades que je ne reverrai plus! Dites-leur à
tous combien je les aimais et combien je les regrette et
suppliez-les de ne pas m'oublier.</p>
<p>Et vous non plus, mon oncle, ne m'oubliez pas! Mais il ne
fallait pas vous faire tant d'illusions sur mon compte. Vous
-m'avez tromp&eacute;e sur moi-m&ecirc;me. J'ai cru &agrave; la
-statue de Flore d&eacute;terr&eacute;e, j'ai cru au chef-d'oeuvre
-dans lequel on ensevelissait le peintre de g&eacute;nie, j'ai cru
+m'avez trompée sur moi-même. J'ai cru à la
+statue de Flore déterrée, j'ai cru au chef-d'oeuvre
+dans lequel on ensevelissait le peintre de génie, j'ai cru
aux chasses au tigre... Comment avez-vous pu me parler sur ce
-ton? Vous ne voyiez donc pas que j'&eacute;tais une
-Ch&eacute;digny, la fille d'un homme que vous connaissiez bien
+ton? Vous ne voyiez donc pas que j'étais une
+Chédigny, la fille d'un homme que vous connaissiez bien
pourtant! Ce qui me torture le plus, c'est de trahir votre
confiance...</p>
<p>Et merci, mon cher oncle, merci pour tout! Vous m'avez
-donn&eacute; plus de joie que je n'en m&eacute;ritais.
+donné plus de joie que je n'en méritais.
Maintenant, je vous embrasse en pleurant... Adieu! adieu!_</p>
<p><br>
- Val&egrave;re Bouldouyr pleurait aussi; je lui rendis la lettre.
-Fran&ccedil;oise ne soufflait mot de son mariage avec Victor
+ Valère Bouldouyr pleurait aussi; je lui rendis la lettre.
+Françoise ne soufflait mot de son mariage avec Victor
Agniel: je jugeai prudent de n'en pas avertir le pauvre
homme.</p>
-<p>--Avez-vous remarqu&eacute;? fit-il. Lucien n'est m&ecirc;me
-pas nomm&eacute;!</p>
+<p>--Avez-vous remarqué? fit-il. Lucien n'est même
+pas nommé!</p>
-<p>--Elle lui aura sans doute &eacute;crit.</p>
+<p>--Elle lui aura sans doute écrit.</p>
<p>Je n'en croyais rien, mais j'entrevoyais la cause de ce
-silence volontaire. Sans doute &eacute;tait-il trop cruel
-&agrave; Fran&ccedil;oise de prononcer m&ecirc;me le nom de
-B&eacute;chard. Pourtant, si elle l'aimait, comment se
-r&eacute;signait-elle &agrave; cette sotte union?</p>
+silence volontaire. Sans doute était-il trop cruel
+à Françoise de prononcer même le nom de
+Béchard. Pourtant, si elle l'aimait, comment se
+résignait-elle à cette sotte union?</p>
<p>--Et vous, Salerne, qu'avez-vous appris?</p>
-<p>J'avais appris la prudence; je r&eacute;pondis que les
-quelques renseignements que je tenais du hasard &eacute;taient
-moins explicites que cette lettre. Val&egrave;re Bouldouyr
-n'insista pas. D'ailleurs, son d&eacute;sespoir l'enfermait dans
-un cachot si &eacute;troit que tout lui devenait
-indiff&eacute;rent.</p>
+<p>J'avais appris la prudence; je répondis que les
+quelques renseignements que je tenais du hasard étaient
+moins explicites que cette lettre. Valère Bouldouyr
+n'insista pas. D'ailleurs, son désespoir l'enfermait dans
+un cachot si étroit que tout lui devenait
+indifférent.</p>
<p>--Elle reviendra, dis-je, pour lui donner courage, elle
-s'&eacute;chappera quand elle sera majeure, et vous la reverrez
+s'échappera quand elle sera majeure, et vous la reverrez
ici!</p>
-<p>Le vieil illusionniste reparut une seconde: il &eacute;tendit
+<p>Le vieil illusionniste reparut une seconde: il étendit
le bras et me dit:</p>
<p>--Je la reverrai sans doute, s'il y a une autre vie, nous nous
rencontrerons certainement dans Sirius ou dans la Lyre; mais
-ici-bas, Pierre, aussi vrai que je suis vivant &agrave; cette
+ici-bas, Pierre, aussi vrai que je suis vivant à cette
heure, je ne la reverrai jamais.</p>
-<p>L'&eacute;v&egrave;nement, h&eacute;las! devait bient&ocirc;t
-donner raison &agrave; Val&egrave;re Bouldouyr.</p>
+<p>L'évènement, hélas! devait bientôt
+donner raison à Valère Bouldouyr.</p>
<p> </p>
@@ -4224,460 +4224,460 @@ donner raison &agrave; Val&egrave;re Bouldouyr.</p>
<h3 style="text-align: center;">Qu'est devenu Pizzicato?</h3>
<p><i>"Adieu, noble reine! Ne pleure pas Mortimer, qui
-m&eacute;prise le monde et, comme un voyageur, s'en va pour
-d&eacute;couvrir des contr&eacute;es inconnues.<br>
+méprise le monde et, comme un voyageur, s'en va pour
+découvrir des contrées inconnues."<br>
Christopher Marlowe.</i></p>
<p><br>
Ici, il y a dans mes souvenirs un grand espace vide...</p>
<p><br>
- Trois jours apr&egrave;s ma visite &agrave; Val&egrave;re
-Bouldouyr, une d&eacute;p&ecirc;che m'appelait en province: mon
-fr&egrave;re, avou&eacute; &agrave; Nantes, venait d'&ecirc;tre
-frapp&eacute; d'une attaque, et ma belle-soeur m'appelait en
-toute h&acirc;te. Je partis sans revoir personne.</p>
+ Trois jours après ma visite à Valère
+Bouldouyr, une dépêche m'appelait en province: mon
+frère, avoué à Nantes, venait d'être
+frappé d'une attaque, et ma belle-soeur m'appelait en
+toute hâte. Je partis sans revoir personne.</p>
-<p>Je passai &agrave; Nantes trois mois, n'osant quitter un cher
+<p>Je passai à Nantes trois mois, n'osant quitter un cher
malade, chaque jour plus tendre, mais aussi plus exigeant, et
-sollicit&eacute; par sa femme de ne pas le d&eacute;cevoir par un
-adieu pr&eacute;matur&eacute;. Cependant, je songeais &agrave;
-mes amis du Palais-Royal, et m'inqui&eacute;tant d'autant plus
-d'eux que mes lettres restaient sans r&eacute;ponse, j'avais
-grand d&eacute;sir de rentrer.</p>
+sollicité par sa femme de ne pas le décevoir par un
+adieu prématuré. Cependant, je songeais à
+mes amis du Palais-Royal, et m'inquiétant d'autant plus
+d'eux que mes lettres restaient sans réponse, j'avais
+grand désir de rentrer.</p>
-<p>Enfin, mon fr&egrave;re, sinon gu&eacute;ri, du moins hors de
-danger, je pus revenir &agrave; Paris.</p>
+<p>Enfin, mon frère, sinon guéri, du moins hors de
+danger, je pus revenir à Paris.</p>
-<p>A peine arriv&eacute;, je cours rue des Bons-Enfants, je veux
+<p>A peine arrivé, je cours rue des Bons-Enfants, je veux
monter, la concierge m'appelle, tandis que je traverse la grande
-cour, et comme je me retourne, me reconna&icirc;t.</p>
+cour, et comme je me retourne, me reconnaît.</p>
-<p>--Mais o&ugrave; allez-vous donc, monsieur?</p>
+<p>--Mais où allez-vous donc, monsieur?</p>
<p>--M. Bouldouyr n'est-il pas chez lui?</p>
<p>--M. Bouldouyr? Comment? Ne savez-vous donc pas?... Nous
-l'avons enterr&eacute; dans les premiers jours d'octobre.</p>
+l'avons enterré dans les premiers jours d'octobre.</p>
<p>En une seconde, je revis mon vieil ami, ses petits yeux vifs,
-son collier de barbe, sa lourde d&eacute;marche, et ses
-f&ecirc;tes modestes, et la douce Fran&ccedil;oise au bras de
-Lucien B&eacute;chard; j'eus l'impression d'un immense
-&eacute;croulement, et les larmes me vinrent aux yeux.</p>
+son collier de barbe, sa lourde démarche, et ses
+fêtes modestes, et la douce Françoise au bras de
+Lucien Béchard; j'eus l'impression d'un immense
+écroulement, et les larmes me vinrent aux yeux.</p>
-<p>--Mort, Val&egrave;re Bouldouyr! Et de quoi donc?</p>
+<p>--Mort, Valère Bouldouyr! Et de quoi donc?</p>
<p>--On n'a jamais bien su. Au fond, monsieur, il est mort de
-tristesse. Depuis que sa ni&egrave;ce ne venait plus le voir, il
+tristesse. Depuis que sa nièce ne venait plus le voir, il
ne vivait quasiment plus, le pauvre homme! Parfois, il me disait:
-"M'ame Bonguieu, &ccedil;a ne durera pas encore longtemps comme
-&ccedil;a, j'ai trop de chagrin. A mon &acirc;ge, on ne s'attache
-pas aux gens pour s'en d&eacute;tacher aussit&ocirc;t
-apr&egrave;s! &Ccedil;a va tourner mal!" Il ne croyait pas si
+"M'ame Bonguieu, ça ne durera pas encore longtemps comme
+ça, j'ai trop de chagrin. A mon âge, on ne s'attache
+pas aux gens pour s'en détacher aussitôt
+après! Ça va tourner mal!" Il ne croyait pas si
bien dire! Il a pris un refroidissement et, tout de suite, il a
-&eacute;t&eacute; perdu. On sentait qu'il n'avait plus de
-go&ucirc;t &agrave; vivre, il s'est laiss&eacute; aller. Il est
+été perdu. On sentait qu'il n'avait plus de
+goût à vivre, il s'est laissé aller. Il est
mort comme un poulet, voyez-vous, le temps de dire ouf, et
-c'&eacute;tait fini...</p>
+c'était fini...</p>
-<p>Avant de me retirer, je demandai &agrave; Mme Bonguieu ce
+<p>Avant de me retirer, je demandai à Mme Bonguieu ce
qu'on avait fait de ses livres, de ses meubles.</p>
-<p>--Comme il n'avait pas de testament, son fr&egrave;re a
-h&eacute;rit&eacute; de tout. C'est un vilain homme, vous savez!
-Il est venu avec une charrette, il a tout emport&eacute;, et on
+<p>--Comme il n'avait pas de testament, son frère a
+hérité de tout. C'est un vilain homme, vous savez!
+Il est venu avec une charrette, il a tout emporté, et on
m'a dit qu'il avait tout vendu pour ne rien garder du
-d&eacute;funt.</p>
+défunt.</p>
<p>Ainsi il ne restait rien, rien, de cet homme obscur qui avait
-&eacute;t&eacute; mon ami et en qui, quelques ann&eacute;es, le
-monde avait pris conscience de sa beaut&eacute; quotidienne,
+été mon ami et en qui, quelques années, le
+monde avait pris conscience de sa beauté quotidienne,
presque invisible aux autres humains! Il me faut ajouter ici
-qu'&agrave; mon chagrin se m&ecirc;lait quelques regrets moins
-d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;s.</p>
+qu'à mon chagrin se mêlait quelques regrets moins
+désintéressés.</p>
-<p>C'est un dur esclavage que d'&ecirc;tre un collectionneur, un
-bibliophile! Malgr&eacute; moi, je songeais &agrave; ces beaux
-livres que j'avais vus l&agrave;-haut, &agrave; ces
-premi&egrave;res &eacute;ditions des compagnons d'armes de
-Bouldouyr, aujourd'hui si rares, aux pr&eacute;cieux autographes
-de Mallarm&eacute;, &agrave; la gravure d'Odilon Redon. Tout cela
-aussi &eacute;tait perdu sans r&eacute;mission!</p>
+<p>C'est un dur esclavage que d'être un collectionneur, un
+bibliophile! Malgré moi, je songeais à ces beaux
+livres que j'avais vus là-haut, à ces
+premières éditions des compagnons d'armes de
+Bouldouyr, aujourd'hui si rares, aux précieux autographes
+de Mallarmé, à la gravure d'Odilon Redon. Tout cela
+aussi était perdu sans rémission!</p>
<p><br>
Je me retirai, je regagnai mon appartement, je vins contempler
-les fen&ecirc;tres closes de mon voisin. Le front contre la
-vitre, je pleurai &agrave; leur vue. L'injustice de cette vie et
-de cette mort me gla&ccedil;ait de col&egrave;re et de tristesse.
-Pourquoi une telle f&eacute;rocit&eacute; du Destin, pourquoi mon
+les fenêtres closes de mon voisin. Le front contre la
+vitre, je pleurai à leur vue. L'injustice de cette vie et
+de cette mort me glaçait de colère et de tristesse.
+Pourquoi une telle férocité du Destin, pourquoi mon
ami n'avait-il pu, du moins, conserver jusqu'au bout la seule
consolation de sa malheureuse existence?</p>
<p><br>
- L'automne d&eacute;vastait notre jardin; les charmilles
+ L'automne dévastait notre jardin; les charmilles
essayaient de conserver quelques feuilles, qui s'agrippaient
-d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment &agrave; elles, mais il
+désespérément à elles, mais il
suffisait d'un peu de vent, de moins encore, je pense, de l'ombre
-tourbillonnante d'une fum&eacute;e, de la moiteur du brouillard,
-pour qu'elles se d&eacute;tachent tout &agrave; coup, renoncent
-&agrave; la lutte, se laissent tomber. Le grand bassin en
-&eacute;tait tout constell&eacute;, et le lierre, qui grimpe aux
-jambes de Victor Hugo, en retenait des grappes. L&agrave;-dessus
-tra&icirc;nait un ciel sans &eacute;clat, aveugle comme une vitre
-d&eacute;polie, et la nuit, les plaintes maussades du vent,
-soufflant et gromelant dans les chemin&eacute;es,
-obs&eacute;daient mes oreilles.</p>
+tourbillonnante d'une fumée, de la moiteur du brouillard,
+pour qu'elles se détachent tout à coup, renoncent
+à la lutte, se laissent tomber. Le grand bassin en
+était tout constellé, et le lierre, qui grimpe aux
+jambes de Victor Hugo, en retenait des grappes. Là-dessus
+traînait un ciel sans éclat, aveugle comme une vitre
+dépolie, et la nuit, les plaintes maussades du vent,
+soufflant et gromelant dans les cheminées,
+obsédaient mes oreilles.</p>
<p>--Qu'est devenu Pizzicato? Me demandais-je alors. Et
-qu'&eacute;tait devenue Fran&ccedil;oise? Je ne pouvais m'en
+qu'était devenue Françoise? Je ne pouvais m'en
informer chez elle, mais il me restait la concierge de Victor
-Agniel, rue de la Femme-sans-T&ecirc;te. J'y appris que mon
-filleul, apr&egrave;s son mariage avec Mlle Ch&eacute;digny,
-avait donn&eacute; cong&eacute; sans laisser d'adresse.</p>
+Agniel, rue de la Femme-sans-Tête. J'y appris que mon
+filleul, après son mariage avec Mlle Chédigny,
+avait donné congé sans laisser d'adresse.</p>
-<p>--Il n'a pas m&ecirc;me voulu qu'on fasse suivre sa
+<p>--Il n'a pas même voulu qu'on fasse suivre sa
correspondance, ajouta le jeune fille lymphatique, qui me
communiqua ces renseignements. Personne ne sait ce qu'il est
devenu!</p>
-<p>Cette fois, c'&eacute;tait bien fini! Il ne me restait aucun
-espoir de revoir la claire enfant aux yeux de na&iuml;ade. Ces
-&ecirc;tres charmants que j'avais approch&eacute;s un moment, -
-juste celui de m'attacher &agrave; eux! - avaient gliss&eacute;
+<p>Cette fois, c'était bien fini! Il ne me restait aucun
+espoir de revoir la claire enfant aux yeux de naïade. Ces
+êtres charmants que j'avais approchés un moment, -
+juste celui de m'attacher à eux! - avaient glissé
de ma vie sans laisser de traces. Jamais une petite
-soci&eacute;t&eacute; ne s'&eacute;tait &eacute;vapor&eacute;e
-aussi vite, et d&eacute;j&agrave; ce pass&eacute; redevenait
-&agrave; mes yeux irr&eacute;el et fantomatique.</p>
+société ne s'était évaporée
+aussi vite, et déjà ce passé redevenait
+à mes yeux irréel et fantomatique.</p>
-<p>Le soir, j'allais souvent &agrave; ma fen&ecirc;tre et je
+<p>Le soir, j'allais souvent à ma fenêtre et je
regardais l'immeuble d'en face, muet maintenant, obscur.
-Savais-je quand j'&eacute;tais l'h&ocirc;te de Val&egrave;re
-Bouldouyr que son amiti&eacute;, que celle de Fran&ccedil;oise,
-m'apportaient un tel bonheur? H&eacute;las! il en est toujours de
-m&ecirc;me, nous ne regrettons nos biens v&eacute;ritables que
-lorsque nous les avons perdus, et, &agrave; l'heure de leur
+Savais-je quand j'étais l'hôte de Valère
+Bouldouyr que son amitié, que celle de Françoise,
+m'apportaient un tel bonheur? Hélas! il en est toujours de
+même, nous ne regrettons nos biens véritables que
+lorsque nous les avons perdus, et, à l'heure de leur
possession, nous en convoitions d'autres d'un moindre prix!</p>
<p>Ces regrets et ces remords me troublaient dans mon sommeil.
-J'y revoyais mes chers disparus. Tant&ocirc;t Val&egrave;re
+J'y revoyais mes chers disparus. Tantôt Valère
Bouldouyr m'apparaissait dans son gros paletot de bure marron; il
-tenait par la bride un P&eacute;gase tout blanc et me disait:</p>
+tenait par la bride un Pégase tout blanc et me disait:</p>
-<p>--Venez-vous avec moi Salerne? Je vais vous conduire &agrave;
-la v&eacute;rit&eacute;!</p>
+<p>--Venez-vous avec moi, Salerne? Je vais vous conduire à
+la vérité!</p>
-<p>Mais je le perdais aussit&ocirc;t apr&egrave;s, au milieu
-d'une foule compacte. Une fois cependant, je r&eacute;ussis
-&agrave; le suivre.</p>
+<p>Mais je le perdais aussitôt après, au milieu
+d'une foule compacte. Une fois cependant, je réussis
+à le suivre.</p>
-<p>Il allait comme le vent &agrave; travers une plaine ronde,
-aride et nue, o&ugrave; j'avais toutes les peines du monde
-&agrave; ne pas me laisser distancer. Des nu&eacute;es basses,
-spongieuses, tra&icirc;naient au ras du sol. A l'horizon, tout
+<p>Il allait comme le vent à travers une plaine ronde,
+aride et nue, où j'avais toutes les peines du monde
+à ne pas me laisser distancer. Des nuées basses,
+spongieuses, traînaient au ras du sol. A l'horizon, tout
proche, de longues vagues boueuses arrivaient, avec un
-d&eacute;ferlement sinistre, sous un floconnement d'&eacute;cume.
-Bient&ocirc;t, nous aper&ccedil;&ucirc;mes dans la campagne une
-haute tour &eacute;norme, noire, carr&eacute;e, au seuil de
-laquelle vacillait une sorte de portique &eacute;gyptien de
-marbre blanc. Et soudain, j'eus un &eacute;blouissement, car je
-voyais se d&eacute;rouler devant moi et s'&eacute;lever vers la
+déferlement sinistre, sous un floconnement d'écume.
+Bientôt, nous aperçûmes dans la campagne une
+haute tour énorme, noire, carrée, au seuil de
+laquelle vacillait une sorte de portique égyptien de
+marbre blanc. Et soudain, j'eus un éblouissement, car je
+voyais se dérouler devant moi et s'élever vers la
hauteur du monument les marches gigantesques d'un escalier d'or.
-Murailles, rampes paliers, tout scintillait, tout jetait des
-&eacute;clairs. Aveugl&eacute; par une telle splendeur, je n'osai
+Murailles, rampes, paliers, tout scintillait, tout jetait des
+éclairs. Aveuglé par une telle splendeur, je n'osai
avancer.</p>
-<p>--Montez! Montez! cria Val&egrave;re Bouldouyr.</p>
+<p>--Montez! Montez! cria Valère Bouldouyr.</p>
-<p>P&eacute;gase, qu'il avait attach&eacute; &agrave; la porte,
+<p>Pégase, qu'il avait attaché à la porte,
hennissait furieusement. Nous volions presque de marche en
-marche, &eacute;clair&eacute;s par des statues d'or qui portaient
-des torches. Au sommet de l'escalier, Val&egrave;re Bouldouyr me
+marche, éclairés par des statues d'or qui portaient
+des torches. Au sommet de l'escalier, Valère Bouldouyr me
cria:</p>
<p>--Nous entrons chez le Roi du Monde!</p>
-<p>Nous &eacute;tions dans un immense salle, tendue de noir.
+<p>Nous étions dans une immense salle, tendue de noir.
Partout encore des statues et des torches fumeuses. Au milieu,
-sur un tr&ocirc;ne de pierreries, nous v&icirc;mes Florentin
-Muzat. Couronne en t&ecirc;te, tenant d'une main un globe
+sur un trône de pierreries, nous vîmes Florentin
+Muzat. Couronne en tête, tenant d'une main un globe
terrestre, de l'autre, le glaive de justice, il portait un
-manteau d'hermine qui descendait jusqu'&agrave; ses pieds. Il
+manteau d'hermine qui descendait jusqu'à ses pieds. Il
nous reconnut et nous sourit gracieusement, puis il nous dit:</p>
-<p>--Je r&egrave;gne sur l'humanit&eacute; enti&egrave;re, mes
-bons amis. Vous voyez bien que je n'&eacute;tais pas idiot! Mais
+<p>--Je règne sur l'humanité entière, mes
+bons amis. Vous voyez bien que je n'étais pas idiot! Mais
les hommes, est-ce vivant? Est-ce mort? Je voudrais bien
-conna&icirc;tre mes sujets.</p>
+connaître mes sujets.</p>
-<p>Alors j'entendis des sanglots. Je m'aper&ccedil;us que
-Fran&ccedil;oise, agenouill&eacute;e devant lui, versait
-d'abondantes larmes. Une blessure b&eacute;ante souillait son
-&eacute;paule nue, dont suintaient de larges gouttes de sang, qui
-tombaient, une &agrave; une, dans un plateau, jonch&eacute; de
+<p>Alors j'entendis des sanglots. Je m'aperçus que
+Françoise, agenouillée devant lui, versait
+d'abondantes larmes. Une blessure béante souillait son
+épaule nue, dont suintaient de larges gouttes de sang, qui
+tombaient, une à une, dans un plateau, jonché de
fleurs...<br>
</p>
<p style="text-align: left;">Mon angoisse fut telle que je me
-r&eacute;veillai, le coeur serr&eacute; tremblant encore.</p>
+réveillai, le coeur serré tremblant encore.</p>
-<p>Et ce fut ma derni&egrave;re entrevue avec Val&egrave;re
-Bouldouyr. A dater de ce cauchemar, Fran&ccedil;oise et lui
-d&eacute;sert&egrave;rent m&ecirc;me mes r&ecirc;ves. La porte de
-l'escalier d'or &eacute;tait close &agrave; jamais pour moi!</p>
+<p>Et ce fut ma dernière entrevue avec Valère
+Bouldouyr. A dater de ce cauchemar, Françoise et lui
+désertèrent même mes rêves. La porte de
+l'escalier d'or était close à jamais pour moi!</p>
<p> </p>
<h2 style="text-align: center;">CHAPITRE XXI</h2>
-<h3 style="text-align: center;">Fragment d'une histoire &eacute;ternelle.</h3>
+<h3 style="text-align: center;">Fragment d'une histoire éternelle.</h3>
<p><i>"Ricorditi di me che son la Pia!"<br>
Dante Alighieri.</i></p>
<p><br>
- Cependant, deux mois apr&egrave;s environ, comme je traversais
-la rue du P&eacute;lican, laquelle est particuli&egrave;rement
-tortueuse et sordide, je m'entendis soudain h&eacute;ler, et je
-vis sortir d'un h&ocirc;tel mis&eacute;rable, que surmontait une
-vieille enseigne &agrave; l'image de ce volatile, le plus
-&eacute;trange quatuor.</p>
-
-<p>C'&eacute;tait Jasmin-Brutelier qui m'appelait. Debout sur le
+ Cependant, deux mois après environ, comme je traversais
+la rue du Pélican, laquelle est particulièrement
+tortueuse et sordide, je m'entendis soudain héler, et je
+vis sortir d'un hôtel misérable, que surmontait une
+vieille enseigne à l'image de ce volatile, le plus
+étrange quatuor.</p>
+
+<p>C'était Jasmin-Brutelier qui m'appelait. Debout sur le
seuil de la porte, il agitait ses bras osseux et maladroits, qui
-me donnaient &agrave; penser que si Chappe, en son temps, fut un
+me donnaient à penser que si Chappe, en son temps, fut un
merveilleux inventeur, ce fut par suite de ses relations
personnelles avec quelque Jasmin-Brutelier de ces
-ann&eacute;es-l&agrave;.</p>
+années-là.</p>
-<p>A c&ocirc;t&eacute; de lui, je reconnaissais Florentin Muzat,
+<p>A côté de lui, je reconnaissais Florentin Muzat,
le vieux musicien que M. Bouldouyr appelait toujours Pizzicato,
-et une sorte d'&eacute;trange personnage &agrave; figure de
+et une sorte d'étrange personnage à figure de
gargouille gothique, en qui je finis par distinguer ce M. Calbot,
-qui supportait, dans l'&eacute;tude de ma&icirc;tre Racuir, les
-m&eacute;chantes humeurs et les indignes traitements de M. Victor
-Agniel et de ses coll&egrave;gues.</p>
+qui supportait, dans l'étude de maître Racuir, les
+méchantes humeurs et les indignes traitements de M. Victor
+Agniel et de ses collègues.</p>
-<p>--Vous voil&agrave;! Vous voil&agrave;! me disaient-ils tous
+<p>--Vous voilà! Vous voilà! me disaient-ils tous
avec extase. Quelle joie de vous retrouver!</p>
-<p>Je leur parlai aussit&ocirc;t de la mort de M. Bouldouyr.</p>
+<p>Je leur parlai aussitôt de la mort de M. Bouldouyr.</p>
<p>--Chut! Chut! me dit Florentin Muzat, je sais les choses
-maintenant: Mon bon M. Bouldouyr a cess&eacute; d'&ecirc;tre une
+maintenant: Mon bon M. Bouldouyr a cessé d'être une
ombre... Oui, c'est fini pour lui, de ne plus exister!</p>
<p>Jasmin-Brutelier se frappa le front du bout de l'index, afin
de m'indiquer que la raison du malheureux jeune homme se
-d&eacute;rangeait de plus en plus; je m'en doutais d'ailleurs aux
+dérangeait de plus en plus; je m'en doutais d'ailleurs aux
extraordinaires grimaces qu'il faisait sans cesse et qui
attiraient sur lui l'attention des passants. J'entendis alors
l'accent nasillard de Pizzicato:</p>
-<p>--H&eacute;las! oui, il est mort, le pauvre monsieur, et avec
-lui ma derni&egrave;re esp&eacute;rance! Ce n'&eacute;tait pas un
-ami que j'avais l&agrave;, c'&eacute;tait un p&egrave;re,
-monsieur! Qui me consolait quand j'&eacute;tais triste? Qui me
+<p>--Hélas! oui, il est mort, le pauvre monsieur, et avec
+lui ma dernière espérance! Ce n'était pas un
+ami que j'avais là, c'était un père,
+monsieur! Qui me consolait quand j'étais triste? Qui me
montrait, quand j'avais le mal du pays, des cartes postales, qui
me rappelaient Napoli, ma ville natale? Qui me donnait un peu
-d'argent quand je manquais de tout? Qui appr&eacute;ciait en
+d'argent quand je manquais de tout? Qui appréciait en
connaisseur la musique que je jouais? Lui, monsieur, toujours
-lui! Ah! l'humanit&eacute; a bien perdu! C'&eacute;tait un roi
-Bombance que cet homme-l&agrave;, c'&eacute;tait un saint Vincent
+lui! Ah! l'humanité a bien perdu! C'était un roi
+Bombance que cet homme-là, c'était un saint Vincent
de Paul. Il y a des saints au paradis, couverts d'honneurs et de
-d&eacute;corations, avec leur aur&eacute;ole bien astiqu&eacute;e
-derri&egrave;re la t&ecirc;te, qui n'ont pas v&eacute;cu comme il
-a v&eacute;cu!</p>
+décorations, avec leur auréole bien astiquée
+derrière la tête, qui n'ont pas vécu comme il
+a vécu!</p>
<p>M. Jasmin-Brutelier me pressa doucement le bras:</p>
<p>--Nous avons tous perdu notre meilleur ami, et chacun de nous
-le pleure &agrave; sa mani&egrave;re. Vous rappelez-vous,
-monsieur Salerne, ces f&ecirc;tes magnifiques qu'il nous offrait?
+le pleure à sa manière. Vous rappelez-vous,
+monsieur Salerne, ces fêtes magnifiques qu'il nous offrait?
C'est ce que j'ai vu de plus beau au monde. Nous en reparlons
bien souvent, Marie et moi.</p>
-<p>--Vous &ecirc;tes mari&eacute;, monsieur Jasmin-Brutelier?</p>
+<p>--Vous êtes marié, monsieur Jasmin-Brutelier?</p>
-<p>--Oui, oui, j'ai &eacute;pous&eacute; Marie Soudaine, il y a
-quelques mois. Et je dois m&ecirc;me vous dire que ma femme me
-donne des esp&eacute;rances. En un mot, je vais &ecirc;tre
-p&egrave;re. Un grand souci, une bien lourde
-responsabilit&eacute;! D'autant plus que depuis quelques mois
-d&eacute;j&agrave;, je n'ai plus... j'ai perdu ma place...</p>
+<p>--Oui, oui, j'ai épousé Marie Soudaine, il y a
+quelques mois. Et je dois même vous dire que ma femme me
+donne des espérances. En un mot, je vais être
+père. Un grand souci, une bien lourde
+responsabilité! D'autant plus que depuis quelques mois
+déjà, je n'ai plus... j'ai perdu ma place...</p>
<p>--Que faites-vous alors?</p>
-<p>--Je... je cherche une situation. C'est m&ecirc;me fort
-p&eacute;nible pour moi, car ma pauvre Blanche est oblig&eacute;e
-de travailler pour deux, ce qui est tr&egrave;s dur dans sa
+<p>--Je... je cherche une situation. C'est même fort
+pénible pour moi, car ma pauvre Blanche est obligée
+de travailler pour deux, ce qui est très dur dans sa
position.</p>
-<p>--Peut-&ecirc;tre pourrai-je vous aider &agrave; trouver
+<p>--Peut-être pourrai-je vous aider à trouver
quelque chose?</p>
-<p>--Oui, oui, me r&eacute;pondit M. Jasmin-Brutelier, sans
-enthousiasme. Le d&eacute;soeuvrement me p&egrave;se, vous
+<p>--Oui, oui, me répondit M. Jasmin-Brutelier, sans
+enthousiasme. Le désoeuvrement me pèse, vous
savez...</p>
-<p>--N'&eacute;tiez-vous pas employ&eacute; dans une
+<p>--N'étiez-vous pas employé dans une
librairie?</p>
-<p>--Je ne le suis plus. Je ne peux plus l'&ecirc;tre. J'aime
+<p>--Je ne le suis plus. Je ne peux plus l'être. J'aime
trop la philosophie. On ne pouvait rien obtenir de moi, vous
-savez. J'&eacute;tais toujours dans quelque coin, le nez
-enfonc&eacute; dans les oeuvres de Spinoza ou dans celles de
-Roret. Non, il me faut un autre m&eacute;tier.</p>
+savez. J'étais toujours dans quelque coin, le nez
+enfoncé dans les oeuvres de Spinoza ou dans celles de
+Roret. Non, il me faut un autre métier.</p>
<p>--Mais lequel?</p>
-<p>--C'est justement ce que je cherche, monsieur, r&eacute;pondit
-avec gravit&eacute; Jasmin-Brutelier, en se pressant
-&eacute;nergiquement le menton, comme si ses maxillaires fussent
-une grappe d'o&ugrave; l'on p&ucirc;t extraire de bonnes
-id&eacute;es.</p>
-
-<p>J'avais entra&icirc;n&eacute; mes vieux amis dans un
-caf&eacute; de la rue de Beaujolais, orn&eacute; de ces peintures
-all&eacute;goriques, mises sous verre, qui donnent &agrave;
-plusieurs &eacute;tablissements de ce quartier une vague
-ressemblance avec le caf&eacute; Florian. J'avais une grand
-&eacute;motion et une grande joie de les revoir. Il me semblait
-que l'ancien temps n'&eacute;tait pas enti&egrave;rement
-r&eacute;volu. Mais ce bonheur furtif n'allait pas sans une vive
+<p>--C'est justement ce que je cherche, monsieur, répondit
+avec gravité Jasmin-Brutelier, en se pressant
+énergiquement le menton, comme si ses maxillaires fussent
+une grappe d'où l'on pût extraire de bonnes
+idées.</p>
+
+<p>J'avais entraîné mes vieux amis dans un
+café de la rue de Beaujolais, orné de ces peintures
+allégoriques, mises sous verre, qui donnent à
+plusieurs établissements de ce quartier une vague
+ressemblance avec le café Florian. J'avais une grand
+émotion et une grande joie de les revoir. Il me semblait
+que l'ancien temps n'était pas entièrement
+révolu. Mais ce bonheur furtif n'allait pas sans une vive
amertume. Je croyais me promener la nuit, dans une ville en
-ruines que j'eusse autrefois aim&eacute;e. Je retrouvais bien les
+ruines que j'eusse autrefois aimée. Je retrouvais bien les
pans de murs, les colonnes, les places, mais non point
-l'&acirc;me qui leur donnait la vie.</p>
+l'âme qui leur donnait la vie.</p>
-<p>Il manquait &agrave; mon bonheur la pr&eacute;sence de
-Val&egrave;re Bouldouyr, il lui manquait autre chose encore: je
-ne sais quelle forme dansante, tout envelopp&eacute;e de cheveux
-d'or, et un rayon verd&acirc;tre, &agrave; la fois candide et
-m&eacute;lancolique, qui venait de deux yeux clairs.</p>
+<p>Il manquait à mon bonheur la présence de
+Valère Bouldouyr, il lui manquait autre chose encore: je
+ne sais quelle forme dansante, tout enveloppée de cheveux
+d'or, et un rayon verdâtre, à la fois candide et
+mélancolique, qui venait de deux yeux clairs.</p>
-<p>J'avais demand&eacute; &agrave; mes amis ce qu'ils voulaient
+<p>J'avais demandé à mes amis ce qu'ils voulaient
boire. Ils s'envisageaient, et Jasmin-Brutelier, parlant au nom
-de tous, &eacute;mit la pr&eacute;tention de manger quelque
+de tous, émit la prétention de manger quelque
chose. Je leur fis servir des sandwiches et des pommes de terre
-frites, et j'eus alors l'impression p&eacute;nible que j'avais
-affaire &agrave; quatre affam&eacute;s. Ils se jet&egrave;rent
-sur ces aliments avec une avidit&eacute; qui me serra le coeur. A
+frites, et j'eus alors l'impression pénible que j'avais
+affaire à quatre affamés. Ils se jetèrent
+sur ces aliments avec une avidité qui me serra le coeur. A
mesure qu'ils se nourrissaient leurs yeux brillaient, leurs
-visages s'&eacute;panouissaient; ils avaient l'air de pauvres
-arbres dess&eacute;ch&eacute;s par la canicule et qui tout
-&agrave; coup re&ccedil;oivent l'eau du ciel.</p>
+visages s'épanouissaient; ils avaient l'air de pauvres
+arbres desséchés par la canicule et qui tout
+à coup reçoivent l'eau du ciel.</p>
-<p>--Tant qu'on est des ombres, &eacute;mit m&ecirc;me Florentin
-Muzat, il faut manger! Apr&egrave;s, &ccedil;a va tout seul!</p>
+<p>--Tant qu'on est des ombres, émit même Florentin
+Muzat, il faut manger! Après, ça va tout seul!</p>
-<p>Je cherchai cependant &agrave; comprendre pourquoi M. Calbot
-se trouvait maintenant dans la soci&eacute;t&eacute; de mes vieux
+<p>Je cherchai cependant à comprendre pourquoi M. Calbot
+se trouvait maintenant dans la société de mes vieux
camarades, et je n'y parvenais pas. Il me semblait aussi
-malheureux qu'eux; et lorsque j'avais examin&eacute; son vieux
+malheureux qu'eux; et lorsque j'avais examiné son vieux
veston sans couleur et les belles franges de son col de chemise,
je n'en voyais que mieux combien la jaquette de M.
-Jasmin-Brutelier luisait de graisse et d'usure, &agrave; quel
+Jasmin-Brutelier luisait de graisse et d'usure, à quel
point le pardessus flottant de Pizzicato avait pris la
-consistance d'une toile d'araign&eacute;e et quelle chose
-sordide, informe et sans nom possible &eacute;tait devenue la
+consistance d'une toile d'araignée et quelle chose
+sordide, informe et sans nom possible était devenue la
souquenille qui harnachait mon pauvre Florentin Muzat.</p>
-<p>--Avez-vous des nouvelles de Victor Agniel? Finis-je par
-demander &agrave; Calbot, qui mangeait sans parler, ouvrant et
+<p>--Avez-vous des nouvelles de Victor Agniel? finis-je par
+demander à Calbot, qui mangeait sans parler, ouvrant et
refermant sans cesse une affreuse gueule de brochet, sous son nez
-&agrave; l'ar&ecirc;te rompue.</p>
+à l'arête rompue.</p>
-<p>Le clerc de notaire rougit et avala pr&eacute;cipitamment, au
-risque de s'&eacute;touffer, une &eacute;norme bouch&eacute;e de
-sandwich, qui gonflait ses joues p&acirc;les.</p>
+<p>Le clerc de notaire rougit et avala précipitamment, au
+risque de s'étouffer, une énorme bouchée de
+sandwich, qui gonflait ses joues pâles.</p>
<p>--Non, monsieur, non... Je ne voudrais pas vous faire de
peine, mais il a disparu un jour sans crier gare, et jamais plus
-nous ne l'avons revu: ma&icirc;tre Racuir sait sans doute tout,
-mais il ne nous l'a jamais confi&eacute;. Ma&icirc;tre Racuir est
+nous ne l'avons revu: maître Racuir sait sans doute tout,
+mais il ne nous l'a jamais confié. Maître Racuir est
un homme qui en sait long sur tout le monde, mais c'est le
-tombeau des secrets. Quant &agrave; moi, acheva M. Calbot,
-absolument d&eacute;contenanc&eacute;, je suis innocent de tout,
+tombeau des secrets. Quant à moi, acheva M. Calbot,
+absolument décontenancé, je suis innocent de tout,
je vous le jure!</p>
<p>--Je vous crois sans peine, lui dis-je. Un peu de jambon,
-monsieur Calbot? Peut-&ecirc;tre boirez-vous encore un ballon,
-n'est-ce pas? Gar&ccedil;on, un bock pour monsieur! Mais
-n'&ecirc;tes-vous plus chez ma&icirc;tre Racuir?</p>
+monsieur Calbot? Peut-être boirez-vous encore un ballon,
+n'est-ce pas? Garçon, un bock pour monsieur! Mais
+n'êtes-vous plus chez maître Racuir?</p>
-<p>--Non, je suis parti. La vie y &eacute;tait trop triste. Oh!
-elle n'y a jamais &eacute;t&eacute; tr&egrave;s gaie! Mais
+<p>--Non, je suis parti. La vie y était trop triste. Oh!
+elle n'y a jamais été très gaie! Mais
quelquefois, on avait un plaisir, une... compensation!
-C'&eacute;tait du temps o&ugrave; M. Victor Agniel &eacute;tait
+C'était du temps où M. Victor Agniel était
encore parmi nous. Parfois, le soir, une jeune fille venait le
-chercher, qui ressemblait &agrave; une sir&egrave;ne. Elle
+chercher, qui ressemblait à une sirène. Elle
entrait toujours dans mon bureau pour me dire bonjour... Ah!
-monsieur, je n'&eacute;tais pas tr&egrave;s heureux chez M.
+monsieur, je n'étais pas très heureux chez M.
Racuir, mais il me semblait alors qu'un ascenseur m'enlevait tout
-&agrave; coup et me d&eacute;posait au paradis. C'&eacute;tait la
-bont&eacute; m&ecirc;me, cette jeune fille, c'&eacute;tait la
-beaut&eacute;, c'&eacute;tait... je ne sais quoi. Le printemps
+à coup et me déposait au paradis. C'était la
+bonté même, cette jeune fille, c'était la
+beauté, c'était... je ne sais quoi. Le printemps
entrait soudain, on respirait une grande rose ouverte, et on
avait envie de mourir.</p>
-<p>--Fran&ccedil;oise, r&eacute;p&eacute;ta tout bas
+<p>--Françoise, répéta tout bas
Pizzicato.</p>
<p>Nous nous taisons tous, nous regardions au fond de nous se
tenir cette image perdue.</p>
<p>--Elle n'est plus revenue, dit M. Calbot. C'est alors que je
-suis parti, je m'ennuyais trop! Et je suis all&eacute; chez Mlle
-Soudaine, qui venait parfois &agrave; l'&eacute;tude avec elle,
+suis parti, je m'ennuyais trop! Et je suis allé chez Mlle
+Soudaine, qui venait parfois à l'étude avec elle,
lui demander de ses nouvelles, et c'est ainsi que j'ai fait la
connaissance de Jasmin-Brutelier.</p>
-<p>--Et maintenant, s'&eacute;cria celui-ci, nous sommes
-r&eacute;unis tous les quatre, et nous cherchons Fran&ccedil;oise
+<p>--Et maintenant, s'écria celui-ci, nous sommes
+réunis tous les quatre, et nous cherchons Françoise
ensemble!</p>
<p>M. Pizzicato se pencha vers moi:</p>
-<p>--Florentin la rencontre de temps en temps. Tant&ocirc;t dans
-une rue, tant&ocirc;t dans l'autre, il la voit passer, mais
+<p>--Florentin la rencontre de temps en temps. Tantôt dans
+une rue, tantôt dans l'autre, il la voit passer, mais
toujours trop vite, et il n'a pas le temps de la rattraper.
-Seulement, il nous avertit et nous courons en h&acirc;te dans le
-quartier qu'il nous a d&eacute;sign&eacute;... H&eacute;las! nous
+Seulement, il nous avertit et nous courons en hâte dans le
+quartier qu'il nous a désigné... Hélas! nous
arrivons toujours trop tard; nous ne la retrouvons pas!</p>
-<p>J'&eacute;tais bien s&ucirc;r que Fran&ccedil;oise avait
-quitt&eacute; Paris, mais j'admirai que ces trois hommes eussent
+<p>J'étais bien sûr que Françoise avait
+quitté Paris, mais j'admirai que ces trois hommes eussent
assez confiance dans un simple d'esprit pour se laisser conduire
par lui!</p>
-<p>A je ne sais quoi de hagard et de d&eacute;grad&eacute; qui se
+<p>A je ne sais quoi de hagard et de dégradé qui se
peignait sur leurs visages, je compris aussi que cette poursuite
-&eacute;perdue de Fran&ccedil;oise les conduisait surtout dans
-des bistros, et ma piti&eacute; pour eux se doubla d'une grande
+éperdue de Françoise les conduisait surtout dans
+des bistros, et ma pitié pour eux se doubla d'une grande
tristesse.</p>
<p>--Mais nous avons confiance, dit Pizzicato, nous la
trouverons.</p>
<p>--Paris n'est pas grand, ajouta M. Calbot, il faudra bien que
-nous la d&eacute;couvrions quelque jour!</p>
+nous la découvrions quelque jour!</p>
-<p>--Alors notre vie &agrave; tous aura repris son sens,
-s'&eacute;cria joyeusement Jasmin-Brutelier.</p>
+<p>--Alors notre vie à tous aura repris son sens,
+s'écria joyeusement Jasmin-Brutelier.</p>
<p>--Oui, oui, murmura Florentin Muzat, nous la verrons
-s&ucirc;rement, puisqu'elle est une ombre, n'est-ce pas? On
+sûrement, puisqu'elle est une ombre, n'est-ce pas? On
attrape toujours les ombres... Ce sont les autres qui s'en
vont.</p>
-<p>Je pris cong&eacute; de mes pauvres amis, je leur fis
+<p>Je pris congé de mes pauvres amis, je leur fis
promettre de venir me voir. Ils le firent, puis ils s'en
-all&egrave;rent tous quatre sous les charmilles du Palais-Royal.
-Leur d&eacute;marche &eacute;tait incertaine. Ils parlaient fort
-en s'&eacute;loignant; il me sembla qu'ils montaient encore
-l'escalier d'or de Val&egrave;re Bouldouyr et qu'ils
-tr&eacute;buchaient &agrave; chacune de ses marches us&eacute;es;
+allèrent tous quatre sous les charmilles du Palais-Royal.
+Leur démarche était incertaine. Ils parlaient fort
+en s'éloignant; il me sembla qu'ils montaient encore
+l'escalier d'or de Valère Bouldouyr et qu'ils
+trébuchaient à chacune de ses marches usées;
mais l'escalier d'or maintenant ne menait plus nulle part!</p>
<p> </p>
@@ -4686,920 +4686,920 @@ mais l'escalier d'or maintenant ne menait plus nulle part!</p>
<h3 style="text-align: center;">La contagion.</h3>
-<p><i>"Il para&icirc;t que l'&eacute;loignement embellit."<br>
+<p><i>"Il paraît que l'éloignement embellit."<br>
Jean-Paul Richter.</i></p>
<p><br>
- Apr&egrave;s une absence qui m'avait paru si longue, je croyais
-&eacute;prouver une grande joie en rentrant chez moi. Mais ce fut
-au contraire une m&eacute;lancolie profonde qui m'assaillit,
+ Après une absence qui m'avait paru si longue, je croyais
+éprouver une grande joie en rentrant chez moi. Mais ce fut
+au contraire une mélancolie profonde qui m'assaillit,
lorsque je repris possession de mes chers livres, de mes meubles,
de mes souvenirs. Quelque chose me manquait, quelque chose de
-changeant, de vif et d'impr&eacute;vu, de capricieux et d'alerte,
-qui &eacute;tait peut-&ecirc;tre le plaisir de vivre.</p>
+changeant, de vif et d'imprévu, de capricieux et d'alerte,
+qui était peut-être le plaisir de vivre.</p>
-<p>J'allais &agrave; celles de mes fen&ecirc;tres qui commandent
+<p>J'allais à celles de mes fenêtres qui commandent
la rue de Valois, je regardais cette maison qui me faisait
-vis-&agrave;-vis et dans laquelle j'avais connus des heures si
-douces. L'appartement de Val&egrave;re Bouldouyr &eacute;tait
-habit&eacute; de nouveau; je vis bient&ocirc;t para&icirc;tre
-&agrave; une des crois&eacute;es une vieille femme sinistre, au
-profil crochu, et une sorte d'usurier sordide, arm&eacute; de
-lunettes bleues. Je me rejetai en arri&egrave;re avec horreur, et
-je me repr&eacute;sentai aussit&ocirc;t, entre les vieux
-cand&eacute;labres, Fran&ccedil;oise avec ses cheveux
-poudr&eacute;s, la douce Marie Soudaine, - aujourd'hui Mme
-Jasmin-Brutelier, - et le d&eacute;licieux petit p&ecirc;cheur
-napolitain qui se d&eacute;solait que personne ne
-l'aim&acirc;t.</p>
+vis-à-vis et dans laquelle j'avais connus des heures si
+douces. L'appartement de Valère Bouldouyr était
+habité de nouveau; je vis bientôt paraître
+à une des croisées une vieille femme sinistre, au
+profil crochu, et une sorte d'usurier sordide, armé de
+lunettes bleues. Je me rejetai en arrière avec horreur, et
+je me représentai aussitôt, entre les vieux
+candélabres, Françoise avec ses cheveux
+poudrés, la douce Marie Soudaine, - aujourd'hui Mme
+Jasmin-Brutelier, - et le délicieux petit pêcheur
+napolitain qui se désolait que personne ne
+l'aimât.</p>
<p>Je m'assis dans un fauteuil, je relus les vers de
-Val&egrave;re Bouldouyr, je relus ceux de Justin N&eacute;rac. Je
-me disais que je demeurais sans doute le seul &ecirc;tre au monde
-qui cherch&acirc;t encore une ombre de po&eacute;sie dans ces
-opuscules d&eacute;mod&eacute;s, et cela me serrait le coeur. Je
+Valère Bouldouyr, je relus ceux de Justin Nérac. Je
+me disais que je demeurais sans doute le seul être au monde
+qui cherchât encore une ombre de poésie dans ces
+opuscules démodés, et cela me serrait le coeur. Je
tombai sur cette strophe:</p>
-<p style="text-align: center;">_Bals, &ocirc; feuilles de jade, &ocirc;
+<p style="text-align: center;">_Bals, ô feuilles de jade, ô
bosquets de santal,<br>
- Vos torches, vos flambeaux n'&eacute;clairent que des
+ Vos torches, vos flambeaux n'éclairent que des
ombres,<br>
- Et je g&eacute;mis, errant &agrave; travers ces
-d&eacute;combres,<br>
+ Et je gémis, errant à travers ces
+décombres,<br>
Et cherchant vos parfums sous des nuits de cristal!_<br>
</p>
<p style="text-align: left;"><br>
- En nous r&eacute;unissant ainsi, Bouldouyr n'avait-il donc, et
-peut-&ecirc;tre sans le vouloir, que r&eacute;alis&eacute; une
-volont&eacute; posthume de son ami Justin?</p>
+ En nous réunissant ainsi, Bouldouyr n'avait-il donc, et
+peut-être sans le vouloir, que réalisé une
+volonté posthume de son ami Justin?</p>
-<p>Je repris ma vie d'autrefois, ou plut&ocirc;t j'essayai de la
-reprendre, mais je n'en avais plus le go&ucirc;t.</p>
+<p>Je repris ma vie d'autrefois, ou plutôt j'essayai de la
+reprendre, mais je n'en avais plus le goût.</p>
<p>Quand je m'asseyais sur le balcon, entre mes gros vases de
-pierre, ceintur&eacute;s d'une lourde guirlande, quand je
-regardais d'un c&ocirc;t&eacute; les lauriers en caisse, qui
-ornent les terrasses du minist&egrave;re des Beaux-Arts, et de
-l'autre, s'&eacute;taler dans une lumi&egrave;re p&acirc;lie les
-fa&ccedil;ades qui tournent le dos &agrave; la rue de Beaujolais;
-quand j'entendais, &agrave; midi, le c&eacute;l&egrave;bre canon
-du Palais-Royal faire entendre cette sourde d&eacute;tonation
-&agrave; laquelle les pigeons du quartier n'ont jamais pu
+pierre, ceinturés d'une lourde guirlande, quand je
+regardais d'un côté les lauriers en caisse, qui
+ornent les terrasses du ministère des Beaux-Arts, et de
+l'autre, s'étaler dans une lumière pâlie les
+façades qui tournent le dos à la rue de Beaujolais;
+quand j'entendais, à midi, le célèbre canon
+du Palais-Royal faire entendre cette sourde détonation
+à laquelle les pigeons du quartier n'ont jamais pu
s'habituer; quand je regardais le jet d'eau du grand bassin
-&eacute;panouir une gerbe magnifique et pulv&eacute;rulente,
-&agrave; la fois &eacute;paisse et fluide, massive et
+épanouir une gerbe magnifique et pulvérulente,
+à la fois épaisse et fluide, massive et
transparente, je me disais que tout cela avait donc
-&eacute;t&eacute; charmant et que cela ne l'&eacute;tait plus.
-Val&egrave;re Bouldouyr &eacute;tait-il un sorcier si
+été charmant et que cela ne l'était plus.
+Valère Bouldouyr était-il un sorcier si
dangereux?</p>
-<p>Oui, je b&acirc;illais, je m'ennuyais, je prenais en horreur
-mon existence nagu&egrave;re si tranquille, je r&ocirc;dais dans
-les rues en proie &agrave; une agitation vague et sans cause.
-&Eacute;tait-ce Fran&ccedil;oise qui me manquait? Allais-je me
-mettre &agrave; sa recherche et la poursuivre de rue en rue,
+<p>Oui, je bâillais, je m'ennuyais, je prenais en horreur
+mon existence naguère si tranquille, je rôdais dans
+les rues en proie à une agitation vague et sans cause.
+Était-ce Françoise qui me manquait? Allais-je me
+mettre à sa recherche et la poursuivre de rue en rue,
comme Jasmin-Brutelier, comme Muzat, Calbot et Pizzicato?</p>
-<p>Parfois, je croyais la reconna&icirc;tre, moi aussi, et je
-pressais le pas pour d&eacute;passer une silhouette qui la
-rappelait &agrave; mon esprit. Mais la ressemblance
-s'&eacute;vanouissait aussit&ocirc;t que je me rapprochais.</p>
+<p>Parfois, je croyais la reconnaître, moi aussi, et je
+pressais le pas pour dépasser une silhouette qui la
+rappelait à mon esprit. Mais la ressemblance
+s'évanouissait aussitôt que je me rapprochais.</p>
-<p>La premi&egrave;re fois, ce fut passage Choiseul. Je
-m'&eacute;tais arr&ecirc;t&eacute; devant un empailleur qui avait
-cherch&eacute; &agrave; d&eacute;montrer par son &eacute;talage
-la grande loi biologique de l'unit&eacute; des races animales. Il
+<p>La première fois, ce fut passage Choiseul. Je
+m'étais arrêté devant un empailleur qui avait
+cherché à démontrer par son étalage
+la grande loi biologique de l'unité des races animales. Il
la prouvait pour sa part en montrant combien un ours blanc, une
-fourmi, un agneau, un l&eacute;zard, un griffon et un perroquet
-peuvent arriver &agrave; avoir le m&ecirc;me regard s'ils sont
-accommod&eacute;s par le m&ecirc;me naturaliste. Sur la vitre que
-je consid&eacute;rais, une ombre se peignit, rapide et furtive,
-mais en qui je crus distinguer Fran&ccedil;oise Ch&eacute;digny.
+fourmi, un agneau, un lézard, un griffon et un perroquet
+peuvent arriver à avoir le même regard s'ils sont
+accommodés par le même naturaliste. Sur la vitre que
+je considérais, une ombre se peignit, rapide et furtive,
+mais en qui je crus distinguer Françoise Chédigny.
(Car je lui donnais toujours ce nom, ne pouvant me
-r&eacute;soudre &agrave; l'appeler Mme Victor Agniel.)</p>
+résoudre à l'appeler Mme Victor Agniel.)</p>
-<p>Je me retournai et je me mis &agrave; courir; m&ecirc;me
-costume, m&ecirc;me d&eacute;marche! Dans ma h&acirc;te, je posai
+<p>Je me retournai et je me mis à courir; même
+costume, même démarche! Dans ma hâte, je posai
ma main sur le bras de la jeune femme; elle se retourna. Comment
-avais-je pu me tromper &agrave; ce point? Cette pauvre figure
-p&acirc;le et &eacute;tiol&eacute;e ne ressemblait en rien au
-beau visage rayonnant et surpris de Fran&ccedil;oise.</p>
+avais-je pu me tromper à ce point? Cette pauvre figure
+pâle et étiolée ne ressemblait en rien au
+beau visage rayonnant et surpris de Françoise.</p>
<p>--Je vous demande pardon, madame, murmurai-je, je suis tout
-&agrave; fait d&eacute;sol&eacute;...</p>
+à fait désolé...</p>
<p>--Il n'y a pas de mal, fit la jeune femme d'une voix
-cass&eacute;e. Vous me preniez pour quelqu'un autre, je
+cassée. Vous me preniez pour quelqu'un autre, je
suppose...</p>
<p>--En effet, mademoiselle, et je vous prie de m'excuser. Mais
-la v&eacute;rit&eacute; est que je cherche quelqu'un et
+la vérité est que je cherche quelqu'un et
que...</p>
<p>--Quelqu'un que vous aimez, je pense, dit la personne, soudain
-int&eacute;ress&eacute;e comme le sont toutes les filles de
-Paris, et je pense, de ce monde, &agrave; l'id&eacute;e d'une
+intéressée comme le sont toutes les filles de
+Paris, et je pense, de ce monde, à l'idée d'une
histoire d'amour.</p>
-<p>--Non, r&eacute;pondis-je, quelqu'un que je n'aime pas et
+<p>--Non, répondis-je, quelqu'un que je n'aime pas et
qui...</p>
-<p>L'ouvri&egrave;re haussa les &eacute;paules et dit
+<p>L'ouvrière haussa les épaules et dit
tranquillement:</p>
-<p>--Eh bien! vous &ecirc;tes bien bon de chercher ainsi
+<p>--Eh bien! vous êtes bien bon de chercher ainsi
quelqu'un que vous n'aimez pas et de prendre cet air
-boulevers&eacute;, pardessus le march&eacute;, pour lui adresser
+bouleversé, pardessus le marché, pour lui adresser
la parole.</p>
-<p>Je demeurai coi, et je dus reconna&icirc;tre que cette jeune
+<p>Je demeurai coi, et je dus reconnaître que cette jeune
femme ne manquait pas de bon sens. Et cependant, je n'aimais pas
-Fran&ccedil;oise, du moins au sens o&ugrave; elle entendait ce
+Françoise, du moins au sens où elle entendait ce
mot, mais j'aimais quelque chose qui flottait autour d'elle,
-quelque chose que m'apportait sa pr&eacute;sence et dont
-l'absence me d&eacute;solait.</p>
+quelque chose que m'apportait sa présence et dont
+l'absence me désolait.</p>
-<p>Mais la seconde fois, ce fut plus p&eacute;nible encore: je
-rentrais fort tard par la galerie d'Orl&eacute;ans. C'est un
-endroit &eacute;trangement vide et d&eacute;sert, la nuit. Entre
+<p>Mais la seconde fois, ce fut plus pénible encore: je
+rentrais fort tard par la galerie d'Orléans. C'est un
+endroit étrangement vide et désert, la nuit. Entre
le vitrage opaque du toit et le dallage du sol, l'oeil ne
-rencontre que les vitrines, par lesquelles le minist&egrave;re
+rencontre que les vitrines, par lesquelles le ministère
des Colonies tente de recruter de jeunes enthousiastes en offrant
-&agrave; leur vue des photographies de pays lointains. Je
-m'arr&ecirc;tais toujours devant elles en rentrant, admirant
-tant&ocirc;t le morne aspect de Porto-Novo, tant&ocirc;t les
+à leur vue des photographies de pays lointains. Je
+m'arrêtais toujours devant elles en rentrant, admirant
+tantôt le morne aspect de Porto-Novo, tantôt les
dessins curieux que font sur le sable tunisien les ombres d'une
-caravane de chameaux; ou bien, une figure grima&ccedil;ante et
-cependant paisible du temple d'Angkor-V&acirc;t, ou encore le
+caravane de chameaux; ou bien, une figure grimaçante et
+cependant paisible du temple d'Angkor-Vât, ou encore le
buste d'une jeune Tahitienne, dont la gorge nue et droite
-&eacute;tait aussi belle que celle d'une d&eacute;esse grecque.
+était aussi belle que celle d'une déesse grecque.
Je ne manquais jamais d'emporter en moi une de ces images
-exotiques; parfois, alors, je me r&eacute;jouissais de vivre
-&agrave; Paris, au calme, loin des outrances et des violences de
-ces contr&eacute;es sauvages; mais, le plus souvent aussi, je
-g&eacute;missais d'avoir choisi une part &agrave; ce point humble
-et r&eacute;duite et d'ignorer les beaut&eacute;s et les
-mis&egrave;res des plus magnifiques pays!</p>
+exotiques; parfois, alors, je me réjouissais de vivre
+à Paris, au calme, loin des outrances et des violences de
+ces contrées sauvages; mais, le plus souvent aussi, je
+gémissais d'avoir choisi une part à ce point humble
+et réduite et d'ignorer les beautés et les
+misères des plus magnifiques pays!</p>
<p>Un pas me fit tressaillir; encore une fois, je fus sujet
-&agrave; la m&ecirc;me hallucination ou &agrave; la m&ecirc;me
+à la même hallucination ou à la même
erreur: une forme rapide tournait le coin de la galerie et se
-dirigeait vers le jardin. Je me pr&eacute;cipitai &agrave; sa
+dirigeait vers le jardin. Je me précipitai à sa
poursuite, mais, devant les grilles, je ne vis personne qui
-ressembl&acirc;t &agrave; mon inconnue. Peut-&ecirc;tre
+ressemblât à mon inconnue. Peut-être
avait-elle eu le temps de sortir par la rue de Valois.</p>
-<p>Tandis que j'h&eacute;sitais, ne sachant quel parti prendre,
+<p>Tandis que j'hésitais, ne sachant quel parti prendre,
quelqu'un sortit de l'ombre; je fis une affreuse figure se
rapprocher de moi; un chapeau couvert de roses hideuses se
-balan&ccedil;ait sur un masque sans &acirc;ge, maigre et
-h&acirc;ve,&agrave; en para&icirc;tre mortuaire. Ce m&ecirc;me
-fant&ocirc;me tra&icirc;nait une robe &agrave; volants
-poussi&eacute;reux et me souriait avec une hideuse complaisance.
-Je ne pus comprendre si j'avais affaire &agrave; une folle,
-&agrave; une prostitu&eacute;e ou &agrave; une mendiante.</p>
-
-<p>--Allons, fit-elle, comme je m'&eacute;loignais avec horreur,
+balançait sur un masque sans âge, maigre et
+hâve,à en paraître mortuaire. Ce même
+fantôme traînait une robe à volants
+poussiéreux et me souriait avec une hideuse complaisance.
+Je ne pus comprendre si j'avais affaire à une folle,
+à une prostituée ou à une mendiante.</p>
+
+<p>--Allons, fit-elle, comme je m'éloignais avec horreur,
ne fuyez pas ainsi. N'est-ce pas moi que vous cherchez?...</p>
-<p>Je h&acirc;tai le pas pour lui &eacute;chapper; elle se mit
-&agrave; crier:</p>
+<p>Je hâtai le pas pour lui échapper; elle se mit
+à crier:</p>
<p>--La femme que vous cherchez, croyez-vous qu'un jour elle ne
-sera pas semblable &agrave; moi? Regardez donc o&ugrave; les
+sera pas semblable à moi? Regardez donc où les
hommes m'ont conduite! Celle que vous aimez, aussi jeune, aussi
belle que vous la voyez, un homme, allez, fera d'elle ce que je
-suis. Vous, peut-&ecirc;tre, ou quelqu'un autre. Il ne manque pas
+suis. Vous, peut-être, ou quelqu'un autre. Il ne manque pas
d'homme, en ce monde, pour perdre les pauvres filles!</p>
-<p>Je m'enfuis par la rue de Valois, &eacute;coutant encore cette
+<p>Je m'enfuis par la rue de Valois, écoutant encore cette
aigre voix qui criait dans la nuit:</p>
<p>--Affreuse engeance! Affreuse engeance!</p>
-<p>Je jetai un regard de d&eacute;tresse sur l'appartement clos
-de mon ami Bouldouyr. N'avait-il pas essay&eacute;, lui, de
-cr&eacute;er &agrave; une &acirc;me jeune un asile s&ucirc;r
-o&ugrave; l'affreuse engeance ne f&ucirc;t pas venue l'enlever?
-Mais, h&eacute;las! la vie est plus forte que tout; ou bien
+<p>Je jetai un regard de détresse sur l'appartement clos
+de mon ami Bouldouyr. N'avait-il pas essayé, lui, de
+créer à une âme jeune un asile sûr
+où l'affreuse engeance ne fût pas venue l'enlever?
+Mais, hélas! la vie est plus forte que tout; ou bien
faut-il croire qu'elle accepte de combler ceux qui ne la
-redoutent pas et qui ne se prot&egrave;gent pas contre elle?
-Fran&ccedil;oise n'e&ucirc;t-elle pas &eacute;t&eacute; plus
+redoutent pas et qui ne se protègent pas contre elle?
+Françoise n'eût-elle pas été plus
heureuse avec Victor Agniel, si elle n'avait pas, pour son
-malheur, rencontr&eacute; son oncle Val&egrave;re?</p>
+malheur, rencontré son oncle Valère?</p>
<p> </p>
<h2 style="text-align: center;">CHAPITRE XXIII</h2>
-<h3 style="text-align: center;">Dans lequel M. Delavigne s'&eacute;l&egrave;ve
-aux plus hautes conceptions philosophiques et prom&egrave;ne un
+<h3 style="text-align: center;">Dans lequel M. Delavigne s'élève
+aux plus hautes conceptions philosophiques et promène un
regard d'aigle sur le champ de la vie humaine.</h3>
-<p><i>"Cette terre vous sera arrach&eacute;e, comme la tente
+<p><i>"Cette terre vous sera arrachée, comme la tente
d'une nuit."<br>
Isaie.</i></p>
<p><br>
Bien entendu, je ne revis ni M. Jasmin-Brutelier, ni Florentin
Muzat, ni leurs amis. Certes, ils ne m'oubliaient pas, mais ils
-s'en remettaient au hasard du soin de nous r&eacute;unir de
-nouveau; je supposai m&ecirc;me qu'ils me cherchaient dans les
-diverses estaminets de l'arrondissement, o&ugrave; ils
-s'effor&ccedil;aient de retrouver Fran&ccedil;oise.</p>
+s'en remettaient au hasard du soin de nous réunir de
+nouveau; je supposai même qu'ils me cherchaient dans les
+diverses estaminets de l'arrondissement, où ils
+s'efforçaient de retrouver Françoise.</p>
<p>Je retournai chez M. Delavigne. Une vieille dame rose et
-blonde, qui ressemblait &agrave; une poup&eacute;e
-m&eacute;canique, se tenait assise dans un coin de la boutique et
-agitait devant elle un &eacute;ventail sur lequel &eacute;tait
+blonde, qui ressemblait à une poupée
+mécanique, se tenait assise dans un coin de la boutique et
+agitait devant elle un éventail sur lequel était
peint un clair de lune romantique. Un gros monsieur en redingote,
-aux cheveux d'un noir outrageant, faisait &agrave; voix basse ses
-recommandations &agrave; M. Delavigne.</p>
+aux cheveux d'un noir outrageant, faisait à voix basse ses
+recommandations à M. Delavigne.</p>
-<p>--Soyez tranquille, dit le coiffeur, tr&egrave;s haut, vos
-coll&egrave;gues n'y verront rien. Elle aura quelques cheveux
-gris artistement sem&eacute;s, de-ci, de-l&agrave;, comme des
-p&acirc;querettes dans un pr&eacute;. Dame, avec l'&acirc;ge,
+<p>--Soyez tranquille, dit le coiffeur, très haut, vos
+collègues n'y verront rien. Elle aura quelques cheveux
+gris artistement semés, de-ci, de-là, comme des
+pâquerettes dans un pré. Dame, avec l'âge,
monsieur le doyen, il faut savoir faire quelques sacrifices! Mais
ne craignez rien, vous aurez toujours l'air aussi jeune!</p>
<p><br>
- Le gros monsieur mit un doigt sur ses l&egrave;vres et
-s'&eacute;loigna discr&egrave;tement.</p>
+ Le gros monsieur mit un doigt sur ses lèvres et
+s'éloigna discrètement.</p>
-<p>A son tour, la vieille dame chuchota quelques mots &agrave;
-l'oreille de M. Delavigne. Je l'aurais s&ucirc;rement vu rougir
-de les prononcer, si son visage n'&eacute;tait isol&eacute; de ma
+<p>A son tour, la vieille dame chuchota quelques mots à
+l'oreille de M. Delavigne. Je l'aurais sûrement vu rougir
+de les prononcer, si son visage n'était isolé de ma
vue par un laquage minutieux.</p>
-<p>--Bien, r&eacute;pondit M. Delavigne, de sa m&ecirc;me voix
-forte et timbr&eacute;e. Je vais vous donner cette cr&egrave;me
-de beaut&eacute;, madame de Prunerelles! Avec elle, ces petits
+<p>--Bien, répondit M. Delavigne, de sa même voix
+forte et timbrée. Je vais vous donner cette crème
+de beauté, madame de Prunerelles! Avec elle, ces petits
accidents n'arriveront plus. C'est un produit parfait, je vous le
jure. Aucune rougeur, aucune ride ne peut lui
-r&eacute;sister.</p>
+résister.</p>
<p>Je me demandai en quoi ces rougeurs, ces rides pouvaient
affecter Mme de Prunerelles, puisqu'elle couvrait le tout du
-m&ecirc;me vernis rose et compact, mais j'abandonnai
-bient&ocirc;t ce sujet de r&eacute;flexions, car M. Delavigne
-venait &agrave; moi.</p>
+même vernis rose et compact, mais j'abandonnai
+bientôt ce sujet de réflexions, car M. Delavigne
+venait à moi.</p>
<p>--Monsieur Salerne, me dit-il, vous enfin! Ah! quel bonheur!
Je suis aussi heureux de vous revoir que si on me donnait vingt
-francs, tenez, de la main &agrave; la main, sans que j'aie rien
+francs, tenez, de la main à la main, sans que j'aie rien
fait pour les gagner. Que vous faut-il? Un bon complet, n'est-ce
pas? Ma parole, il y a bien six mois qu'on ne vous a
-aper&ccedil;u dans le quartier!</p>
+aperçu dans le quartier!</p>
<p>Je lui racontai la cause de mon absence; il en fut
-extr&ecirc;mement affect&eacute; et ne parut reprendre go&ucirc;t
-&agrave; la vie que lorsque je lui eus affirm&eacute; que mon
-fr&egrave;re &eacute;tait enfin hors de danger.</p>
-
-<p>--Dieu soit lou&eacute;! me dit-il. Moi aussi, j'ai eu un
-fr&egrave;re. Oh! je n'avais pour lui ni grand attachement, ni
-grande antipathie. Je ne l'aurais pas assassin&eacute; comme
-Ca&iuml;n, mais je ne lui aurais pas donn&eacute; ma part de
-lentilles, comme Esa&uuml;. Il habitait l'Espagne, je ne l'ai pas
-vu une fois en vingt ans, et nous ne nous &eacute;crivions
+extrêmement affecté et ne parut reprendre goût
+à la vie que lorsque je lui eus affirmé que mon
+frère était enfin hors de danger.</p>
+
+<p>--Dieu soit loué! me dit-il. Moi aussi, j'ai eu un
+frère. Oh! je n'avais pour lui ni grand attachement, ni
+grande antipathie. Je ne l'aurais pas assassiné comme
+Caïn, mais je ne lui aurais pas donné ma part de
+lentilles, comme Esaü. Il habitait l'Espagne, je ne l'ai pas
+vu une fois en vingt ans, et nous ne nous écrivions
jamais. Mais il est mort, et, lorsque je l'ai appris, il m'a
-sembl&eacute; d'abord que &ccedil;a m'&eacute;tait tout &agrave;
-fait &eacute;gal. Et puis, je me suis souvenu d'un timbre du
-Guatemala, avec un oiseau dessus, qu'il m'avait donn&eacute;
-quand j'avais sept ans, et j'ai pleur&eacute; pendant trois
+semblé d'abord que ça m'était tout à
+fait égal. Et puis, je me suis souvenu d'un timbre du
+Guatemala, avec un oiseau dessus, qu'il m'avait donné
+quand j'avais sept ans, et j'ai pleuré pendant trois
jours.</p>
-<p>Je demandai &agrave; M. Delavigne s'il avait appris la mort de
-Val&egrave;re Bouldouyr. Ce fut m&ecirc;me de ma part une parole
+<p>Je demandai à M. Delavigne s'il avait appris la mort de
+Valère Bouldouyr. Ce fut même de ma part une parole
bien imprudente, car sa surprise fut si vive qu'il faillit me
couper une oreille.</p>
<p>--Mort, monsieur Bouldouyr, mort! A qui se fier, Seigneur!</p>
<p>Je crus un moment que jamais M. Delavigne ne se remettrait
-&agrave; sa besogne et que la mousse s&eacute;cherait sur mon
-visage, sans que ma barbe f&ucirc;t endommag&eacute;e.</p>
+à sa besogne et que la mousse sécherait sur mon
+visage, sans que ma barbe fût endommagée.</p>
<p>Enfin M. Delavigne parut reprendre ses esprits:</p>
-<p>--Voici bien des ann&eacute;es, monsieur Salerne, dit-il
-enfin, que je fr&eacute;quente ce quartier. J'y ai fait un grand
+<p>--Voici bien des années, monsieur Salerne, dit-il
+enfin, que je fréquente ce quartier. J'y ai fait un grand
nombre d'observations, car, avant tout, monsieur Salerne, ne vous
y trompez pas, je suis un observateur. Eh bien! je suis bien
-forc&eacute; de reconna&icirc;tre que peu &agrave; peu tout le
+forcé de reconnaître que peu à peu tout le
monde finit par mourir. C'est une chose que l'on ne sait pas en
-g&eacute;n&eacute;ral. On a peine &agrave; l'imaginer et,
+général. On a peine à l'imaginer et,
certainement, on ne le croirait pas, si l'esprit d'observation
-n'&eacute;tait pas l&agrave; pour nous faire toucher du doigt une
-aussi triste r&eacute;alit&eacute;! M. Bouldouyr y a donc
-pass&eacute; comme les autres! Je n'aurais jamais cru cela de
-lui. Il semblait si s&ucirc;r de soi, si tranquille, si peu sujet
-eux erreurs et aux faiblesses de ce monde. Quelle le&ccedil;on,
-monsieur Salerne! Voil&agrave; comment s'en vont les plus forts,
-les plus &eacute;nergiques. Qu'attendre des autres?</p>
-
-<p>Apr&egrave;s un moment de silence, M. Delavigne me demanda ce
-qu'&eacute;tait devenue cette jeune fille que l'on voyait
-toujours appuy&eacute;e &agrave; son bras. Je fus forc&eacute; de
-reconna&icirc;tre qu'elle avait myst&eacute;rieusement
+n'était pas là pour nous faire toucher du doigt une
+aussi triste réalité! M. Bouldouyr y a donc
+passé comme les autres! Je n'aurais jamais cru cela de
+lui. Il semblait si sûr de soi, si tranquille, si peu sujet
+eux erreurs et aux faiblesses de ce monde. Quelle leçon,
+monsieur Salerne! Voilà comment s'en vont les plus forts,
+les plus énergiques. Qu'attendre des autres?</p>
+
+<p>Après un moment de silence, M. Delavigne me demanda ce
+qu'était devenue cette jeune fille que l'on voyait
+toujours appuyée à son bras. Je fus forcé de
+reconnaître qu'elle avait mystérieusement
disparu.</p>
-<p>--Je dois vous avouer que je l'ai aper&ccedil;ue
-r&eacute;cemment, me dit M. Delavigne, avec beaucoup de prudence.
-J'h&eacute;sitais &agrave; vous le raconter car vous m'avez
+<p>--Je dois vous avouer que je l'ai aperçue
+récemment, me dit M. Delavigne, avec beaucoup de prudence.
+J'hésitais à vous le raconter car vous m'avez
interdit une fois, un peu vivement, de revenir sur ce sujet...
Vous savez, monsieur Salerne, que je suis un homme simple et de
-go&ucirc;ts modestes. Il m'e&ucirc;t, certes, &eacute;t&eacute;
-plus agr&eacute;able de vivre dans un milieu
-&eacute;l&eacute;gant et mondain, o&ugrave; mes qualit&eacute;s
-d'observateur eussent trouv&eacute; un champ plus large; mais je
-dois me restreindre au milieu plus simple o&ugrave; la
-destin&eacute;e m'a fait na&icirc;tre. Aussi, pour me distraire
-de mes occupations vulgaires, vais-je de temps en temps &agrave;
-la _Promenade de V&eacute;nus_ jouer aux dominos ou
-r&eacute;soudre les r&eacute;bus de _l'Illustration,_ avec
-quelques amis de mon go&ucirc;t, quelques bons gar&ccedil;ons
-comme moi que rien ne r&eacute;jouit davantage qu'une saine
-intimit&eacute; et la satisfaction d'une compr&eacute;hension
+goûts modestes. Il m'eût, certes, été
+plus agréable de vivre dans un milieu
+élégant et mondain, où mes qualités
+d'observateur eussent trouvé un champ plus large; mais je
+dois me restreindre au milieu plus simple où la
+destinée m'a fait naître. Aussi, pour me distraire
+de mes occupations vulgaires, vais-je de temps en temps à
+la _Promenade de Vénus_ jouer aux dominos ou
+résoudre les rébus de _l'Illustration,_ avec
+quelques amis de mon goût, quelques bons garçons
+comme moi que rien ne réjouit davantage qu'une saine
+intimité et la satisfaction d'une compréhension
mutuelle.</p>
<p>Ici, M. Delavigne perdit le fil de son discours en tentant
-sournoisement de me noyer; mais je r&eacute;sistai
-victorieusement &agrave; cet assaut, et je ressorts de mon bain
-d'&eacute;cume, soufflant, grognant et &agrave; demi
-&eacute;touff&eacute;, pour entendre le r&eacute;cit de mon
+sournoisement de me noyer; mais je résistai
+victorieusement à cet assaut, et je ressortis de mon bain
+d'écume, soufflant, grognant et à demi
+étouffé, pour entendre le récit de mon
coiffeur.</p>
-<p>--Donc, un de ces soirs, j'&eacute;tais assis sur une
+<p>--Donc, un de ces soirs, j'étais assis sur une
banquette, quand je vis entrer cette belle jeune fille que vous
savez, avec un gros monsieur rouge et content, admirablement bien
-ras&eacute; et pass&eacute; au cosm&eacute;tique. On se serait
-fait la barbe devant ses cheveux, tant ils ressemblaient &agrave;
-un miroir! Ils s'assirent tous deux &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
-moi, et le gros monsieur commanda un bock. Je fus tr&egrave;s
-attrist&eacute; de penser que cette demoiselle n'&eacute;tait ni
-avec M. Bouldouyr, ni avec ce jeune homme &agrave; favoris
-blonds, avec qui je l'ai rencontr&eacute;e souvent et que vous me
-disiez &ecirc;tre son fianc&eacute;. Mais je remarquai qu'elle
+rasé et passé au cosmétique. On se serait
+fait la barbe devant ses cheveux, tant ils ressemblaient à
+un miroir! Ils s'assirent tous deux à côté de
+moi, et le gros monsieur commanda un bock. Je fus très
+attristé de penser que cette demoiselle n'était ni
+avec M. Bouldouyr, ni avec ce jeune homme à favoris
+blonds, avec qui je l'ai rencontrée souvent et que vous me
+disiez être son fiancé. Mais je remarquai qu'elle
portait une alliance. D'ailleurs, elle tutoyait son compagnon.
Ici encore, monsieur Salerne, mon don d'observation m'a appris
-que jamais les jeunes filles n'&eacute;pousent les gar&ccedil;ons
-avec qui elles ont &eacute;t&eacute; fianc&eacute;es!</p>
+que jamais les jeunes filles n'épousent les garçons
+avec qui elles ont été fiancées!</p>
-<p>--Et que disaient-ils? m'&eacute;criai-je, en proie &agrave;
+<p>--Et que disaient-ils? m'écriai-je, en proie à
la plus grande agitation. Pour l'amour de Dieu, mon bon monsieur
-Delavigne, t&acirc;chez de vous rappeler leurs paroles!</p>
+Delavigne, tâchez de vous rappeler leurs paroles!</p>
-<p>--Ce gros monsieur si bien ras&eacute; adjurait le jeune femme
+<p>--Ce gros monsieur si bien rasé adjurait la jeune femme
de devenir raisonnable. -"Mais je le suis, je le suis,
-r&eacute;pondait-elle d'un air r&eacute;sign&eacute;." -"Non,
+répondait-elle d'un air résigné." -"Non,
disait-il, pas encore, mais je crois que vous le deviendrez
-&agrave; mon exemple." Et puis ils parl&egrave;rent d'un
-h&eacute;ritage, d'une ville qu'ils allaient habiter et dont j'ai
-oubli&eacute; le nom.</p>
+à mon exemple." Et puis ils parlèrent d'un
+héritage, d'une ville qu'ils allaient habiter et dont j'ai
+oublié le nom.</p>
-<p>--&Eacute;tait-elle triste? Gaie?</p>
+<p>--Était-elle triste? Gaie?</p>
<p>--Ni l'un ni l'autre, il me semble, mais tranquille et
-indiff&eacute;rente. Elle avait l'air d'&ecirc;tre mari&eacute;e
-depuis tr&egrave;s longtemps.</p>
+indifférente. Elle avait l'air d'être mariée
+depuis très longtemps.</p>
<p>--Et lui, comment se comportait-il avec elle? vous a-t-il paru
-gentil maussade ou brutal?</p>
+gentil, maussade ou brutal?</p>
<p>--Oh! pas brutal toujours! Mais comment Vous dire?
-Pr&eacute;tentieux, pu&eacute;ril, protecteur...</p>
+Prétentieux, puéril, protecteur...</p>
-<p>Je reconnaissais bien dans ce portrait mon d&eacute;plorable
-filleul! Que n'avais-je eu, malgr&eacute; mon &acirc;ge encore
-tendre, la bonne id&eacute;e de l'&eacute;trangler, le jour
-o&ugrave; ses parents m'avaient demand&eacute; de le tenir sur
+<p>Je reconnaissais bien dans ce portrait mon déplorable
+filleul! Que n'avais-je eu, malgré mon âge encore
+tendre, la bonne idée de l'étrangler, le jour
+où ses parents m'avaient demandé de le tenir sur
les fonts baptismaux!</p>
-<p>--Ils rest&egrave;rent ainsi, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
-moi pr&egrave;s d'une demi-heure; puis, au moment de s'en aller,
-ce monsieur fit observer au gar&ccedil;on qu'il lui avait
-donn&eacute; une pi&egrave;ce douteuse. "Rappelle-toi toujours
-ceci, dit-il &agrave; sa femme, en se tournant vers elle,
-ici-bas, chacun ne pense qu'&agrave; nous tromper. La sagesse est
-de se m&eacute;fier de tout le monde!"</p>
+<p>--Ils restèrent ainsi, à côté de
+moi près d'une demi-heure; puis, au moment de s'en aller,
+ce monsieur fit observer au garçon qu'il lui avait
+donné une pièce douteuse. "Rappelle-toi toujours
+ceci, dit-il à sa femme, en se tournant vers elle,
+ici-bas, chacun ne pense qu'à nous tromper. La sagesse est
+de se méfier de tout le monde!"</p>
-<p>H&eacute;las! la sagesse de Fran&ccedil;oise e&ucirc;t
-consist&eacute; surtout &agrave; se m&eacute;fier de lui! Mais
+<p>Hélas! la sagesse de Françoise eût
+consisté surtout à se méfier de lui! Mais
que pouvait-elle faire contre le destin?</p>
-<p>Je quittai M. Delavigne en proie &agrave; une grande
-m&eacute;lancolie. Derri&egrave;re la vitrine de sa boutique, une
-t&ecirc;te de cire continuait a sourire, du m&ecirc;me sourire
+<p>Je quittai M. Delavigne en proie à une grande
+mélancolie. Derrière la vitrine de sa boutique, une
+tête de cire continuait à sourire, du même sourire
coquet, morne et froidement aguicheur, et je fis la
-r&eacute;flexion, je m'en souviens bien, que la t&ecirc;te de
-cire de mon coiffeur e&ucirc;t certainement constitu&eacute;
-l'&eacute;pouse la meilleure et la plus raisonnable qu'e&ucirc;t
+réflexion, je m'en souviens bien, que la tête de
+cire de mon coiffeur eût certainement constitué
+l'épouse la meilleure et la plus raisonnable qu'eût
pu souhaiter Victor Agniel!</p>
<p> </p>
<h2 style="text-align: center;">CHAPITRE XXIV</h2>
-<h3 style="text-align: center;">O&ugrave; le retour est plus
-m&eacute;lancolique que l'adieu.</h3>
+<h3 style="text-align: center;">Où le retour est plus
+mélancolique que l'adieu.</h3>
<p><i>"La marquise, au comte qui lui donne la main. -C'est
-inconcevable que le temps ait chang&eacute; comme cela d'un
-moment &agrave; l'autre!<br>
+inconcevable que le temps ait changé comme cela d'un
+moment à l'autre!<br>
Le comte. -Mais, madame, c'est une chose toute simple, et qui
arrive tous les jours."<br>
Carmontelle.</i></p>
<p><br>
Du temps passa. Des semaines d'abord, puis des mois me
-s&eacute;par&egrave;rent de ce morceau de ma vie o&ugrave;
-j'avais connu Val&egrave;re Bouldouyr et ses amis. Je pensais
-souvent &agrave; eux et &agrave; Fran&ccedil;oise, mais le
+séparèrent de ce morceau de ma vie où
+j'avais connu Valère Bouldouyr et ses amis. Je pensais
+souvent à eux et à Françoise, mais le
souvenir que j'en gardais devenait chaque jour plus vague, plus
-indistinct. Il me semblait avoir r&ecirc;v&eacute; cet
-&eacute;pisode plut&ocirc;t que l'avoir v&eacute;cu. Parfois, le
-soir, au coin de mon feu, au retour d'une exp&eacute;dition sur
+indistinct. Il me semblait avoir rêvé cet
+épisode plutôt que l'avoir vécu. Parfois, le
+soir, au coin de mon feu, au retour d'une expédition sur
les quais ou chez un lointain bouquiniste, - plus ou moins
-fructueuse! - j'essayais de me repr&eacute;senter les traits de
-mon vieil ami ou de sa ni&egrave;ce. D&eacute;j&agrave;, leur
+fructueuse! - j'essayais de me représenter les traits de
+mon vieil ami ou de sa nièce. Déjà, leur
image me fuyait: je croyais toujours que j'allais saisir leur
-physionomie dans sa r&eacute;alit&eacute;, dans son relief, mais
-ce n'&eacute;tait jamais qu'une image &agrave; demi perdue, comme
-un daguerr&eacute;otype, et qui fondait, pour ainsi dire, devant
+physionomie dans sa réalité, dans son relief, mais
+ce n'était jamais qu'une image à demi perdue, comme
+un daguerréotype, et qui fondait, pour ainsi dire, devant
mon regard.</p>
-<p>Le printemps ramena la vie et la ga&icirc;t&eacute; sous les
-charmilles du Palais-Royal que l'hiver avait rendues &acirc;pres
-et nues. Je vis de nouveau le paulownia, tout contract&eacute;,
-ouvrir dans un bois charbonneux ses &eacute;toiles d'un violet
-p&acirc;le; de riches couleurs coururent sur les parterres, les
-cris des enfants mont&egrave;rent jusqu'&agrave; ma
-fen&ecirc;tre; puis l'&eacute;t&eacute; combla de son haleine de
-fournaise le tranquille et noir quadrilat&egrave;re aux pilastres
-r&eacute;guliers.</p>
+<p>Le printemps ramena la vie et la gaîté sous les
+charmilles du Palais-Royal que l'hiver avait rendues âpres
+et nues. Je vis de nouveau le paulownia, tout contracté,
+ouvrir dans un bois charbonneux ses étoiles d'un violet
+pâle; de riches couleurs coururent sur les parterres, les
+cris des enfants montèrent jusqu'à ma
+fenêtre; puis l'été combla de son haleine de
+fournaise le tranquille et noir quadrilatère aux pilastres
+réguliers.</p>
<p>Et je saluai l'anniversaire de la disparition de
-Fran&ccedil;oise, puis de mon d&eacute;part pour Nantes.</p>
+Françoise, puis de mon départ pour Nantes.</p>
-<p>Un soir d'ao&ucirc;t, je lisais un de ces livres
-m&eacute;taphoriques, obscurs et musicaux, qui me rappelaient le
-jeunesse de Val&egrave;re Bouldouyr, quand la sonnette de mon
-appartement tinta. Peu apr&egrave;s, on introduisit un grand
+<p>Un soir d'août, je lisais un de ces livres
+métaphoriques, obscurs et musicaux, qui me rappelaient le
+jeunesse de Valère Bouldouyr, quand la sonnette de mon
+appartement tinta. Peu après, on introduisit un grand
jeune homme blond. Je me levai, et soudain je dressai les bras en
-signe de surprise: c'&eacute;tait Lucien B&eacute;chard.</p>
-
-<p>Il avait beaucoup chang&eacute;; il me sembla plus viril et
-plus triste. Ses favoris &eacute;taient ras&eacute;s, ses cheveux
-courts; une moustache en brosse se h&eacute;rissait au-dessus de
-ses l&egrave;vres. H&acirc;l&eacute;, les &eacute;paules
-&eacute;largies, la voix sonore, il me rappelait &agrave; peine
-le voyageur de commerce romantique, qui m'avait quitt&eacute;,
+signe de surprise: c'était Lucien Béchard.</p>
+
+<p>Il avait beaucoup changé; il me sembla plus viril et
+plus triste. Ses favoris étaient rasés, ses cheveux
+courts; une moustache en brosse se hérissait au-dessus de
+ses lèvres. Hâlé, les épaules
+élargies, la voix sonore, il me rappelait à peine
+le voyageur de commerce romantique, qui m'avait quitté,
voici plus d'un an!</p>
<p>Tant de souvenirs douloureux entraient avec lui dans la
-pi&egrave;ce que je ne savais que lui dire et qu'il se taisait
+pièce que je ne savais que lui dire et qu'il se taisait
pareillement. Enfin il vint s'asseoir dans un fauteuil bas, de
-l'autre c&ocirc;t&eacute; de mon bureau.</p>
+l'autre côté de mon bureau.</p>
-<p>--Je suis arriv&eacute;, il y a cinq jours, fit-il, sans
-hausser la voix. Ma premi&egrave;re visite est pour vous. Je suis
-si &eacute;mu de vous voire, Pierre! Il me semble que tout n'est
+<p>--Je suis arrivé, il y a cinq jours, fit-il, sans
+hausser la voix. Ma première visite est pour vous. Je suis
+si ému de vous voire, Pierre! Il me semble que tout n'est
pas fini...</p>
<p>Il ajouta:</p>
-<p>--Vous vous en souvenez, mon voyage ne devait &ecirc;tre que
-de six mois. Mais j'ai demand&eacute; &agrave; le prolonger. Je
-savais que je n'avais plus rien &agrave; faire ici. Je reviens
+<p>--Vous vous en souvenez, mon voyage ne devait être que
+de six mois. Mais j'ai demandé à le prolonger. Je
+savais que je n'avais plus rien à faire ici. Je reviens
avec la situation brillante que l'on m'avait offerte et que le
-succ&egrave;s de mon voyage a justifi&eacute;e. A quoi bon,
-maintenant? Elle ne peut plus me servir &agrave; rien!
-&Eacute;tiez-vous l&agrave; quand Val&egrave;re est mort?</p>
+succès de mon voyage a justifiée. A quoi bon,
+maintenant? Elle ne peut plus me servir à rien!
+Étiez-vous là quand Valère est mort?</p>
-<p>Je lui racontai ce que vous savez d&eacute;j&agrave;, mon
+<p>Je lui racontai ce que vous savez déjà, mon
absence de Paris, mon retour, ma surprise.</p>
-<p>--Et _elle,_ savez-vous pourquoi elle m'a quitt&eacute; sans
-un mot, sans un adieu, pour &eacute;pouser ce M. Agniel?</p>
+<p>--Et _elle,_ savez-vous pourquoi elle m'a quitté sans
+un mot, sans un adieu, pour épouser ce M. Agniel?</p>
<p>Je lui dis ce que j'avais appris, ce que je
-soup&ccedil;onnais. B&eacute;chard, machinalement, mettait en
-&eacute;quilibre de menus bibelots sur une pile de brochures.
-Soudain, l'une d'elles bascula, et l'&eacute;difice entier roula
+soupçonnais. Béchard, machinalement, mettait en
+équilibre de menus bibelots sur une pile de brochures.
+Soudain, l'une d'elles bascula, et l'édifice entier roula
sur le sol.</p>
-<p>--Personne ne saura ce que j'ai souffert l&agrave;-bas!
-Moi-m&ecirc;me, je ne me doutais pas que je l'aimais &agrave; ce
-point. Un soir, &agrave; Sao-Polo, j'ai pris mon revolver et je
-l'ai arm&eacute;... Ce qui m'a sauv&eacute;, je crois, c'est le
-d&eacute;sir de savoir la v&eacute;rit&eacute;. Il n'est pas
-possible qu'elle m'ait menti, qu'elle ait jou&eacute; la
-com&eacute;die. Alors?</p>
+<p>--Personne ne saura ce que j'ai souffert là-bas!
+Moi-même, je ne me doutais pas que je l'aimais à ce
+point. Un soir, à Sao-Polo, j'ai pris mon revolver et je
+l'ai armé... Ce qui m'a sauvé, je crois, c'est le
+désir de savoir la vérité. Il n'est pas
+possible qu'elle m'ait menti, qu'elle ait joué la
+comédie. Alors?</p>
-<p>Il leva la t&ecirc;te, sa belle t&ecirc;te brunie et
-m&eacute;lancolique.</p>
+<p>Il leva la tête, sa belle tête brunie et
+mélancolique.</p>
<p>--Il faut que vous me rendiez un service, dit-il. Nous irons
la voir ensemble.</p>
-<p>--Mais personne au monde ne sait o&ugrave; elle est!</p>
+<p>--Mais personne au monde ne sait où elle est!</p>
-<p>--Allons donc! On ne dispara&icirc;t pas comme cela. Ne vous
-occupez de rien, je ferai les recherches n&eacute;cessaires. Je
-ne vous demande que de m'accompagner le jour o&ugrave; je
-conna&icirc;trai le lieu o&ugrave; elle se cache. Comme vous
-&ecirc;tes l'ami de son mari, vous pourrez tout de m&ecirc;me
+<p>--Allons donc! On ne disparaît pas comme cela. Ne vous
+occupez de rien, je ferai les recherches nécessaires. Je
+ne vous demande que de m'accompagner le jour où je
+connaîtrai le lieu où elle se cache. Comme vous
+êtes l'ami de son mari, vous pourrez tout de même
entrer chez elle, et vous lui demanderez une entrevue en mon nom.
-Je veux la revoir encore une fois, une derni&egrave;re
+Je veux la revoir encore une fois, une dernière
fois...</p>
-<p>Je le lui promis. Il r&eacute;p&eacute;tait:</p>
+<p>Je le lui promis. Il répétait:</p>
<p>--Je veux savoir, savoir... Je ne peux pas croire qu'elle
m'ait trahi. Il y a quelque chose que je ne comprends pas.</p>
-<p>J'admirai cette sorte de foi en Fran&ccedil;oise, et je me
+<p>J'admirai cette sorte de foi en Françoise, et je me
demandai si j'aurais eu la force de la garder ainsi, dans le cas
-o&ugrave; cette m&eacute;saventure me f&ucirc;t advenue. Et
-cependant, au fond de moi-m&ecirc;me, je conservais la m&ecirc;me
-conviction; j'&eacute;tais, il est vrai, plus
-d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; dans la question.</p>
+où cette mésaventure me fût advenue. Et
+cependant, au fond de moi-même, je conservais la même
+conviction; j'étais, il est vrai, plus
+désintéressé dans la question.</p>
-<p>Il m'apprit, avant de me quitter, que c'&eacute;tait par son
-ami Jasmin-Brutelier qu'il avait &eacute;t&eacute; tenu au
-courant de tous ces &eacute;v&eacute;nements.</p>
+<p>Il m'apprit, avant de me quitter, que c'était par son
+ami Jasmin-Brutelier qu'il avait été tenu au
+courant de tous ces événements.</p>
<p>--Il est heureux, lui, conclut-il. Il n'est pas seul au
monde...</p>
<p>Pendant quinze jours, je fus sans nouvelles de Lucien
-B&eacute;chard. Il reparut au bout de ce laps de temps.</p>
+Béchard. Il reparut au bout de ce laps de temps.</p>
-<p>--&Ecirc;tes-vous toujours d&eacute;cid&eacute; &agrave;
+<p>--Ëtes-vous toujours décidé à
m'accompagner? me dit-il en entrant.</p>
<p>--Plus que jamais!</p>
-<p>--Eh bien! j'ai trouv&eacute; la piste de Fran&ccedil;oise.
-Son mari a achet&eacute; une &eacute;tude de notaire &agrave;
-Aubagne, qui est une toute petite ville, pr&egrave;s de
+<p>--Eh bien! j'ai trouvé la piste de Françoise.
+Son mari a acheté une étude de notaire à
+Aubagne, qui est une toute petite ville, près de
Marseille. Ils y vivent tous les deux. J'ai leur adresse. Quand
partons-nous?</p>
-<p>Le surlendemain, Lucien B&eacute;chard et moi nous prenions
-&agrave; la gare de Lyon le train de 8 heures 15.</p>
+<p>Le surlendemain, Lucien Béchard et moi nous prenions
+à la gare de Lyon le train de 8 heures 15.</p>
<p> </p>
<h2 style="text-align: center;">CHAPITRE XXV</h2>
-<h3 style="text-align: center;">Que contient la le&ccedil;on de ce livre?</h3>
+<h3 style="text-align: center;">Que contient la leçon de ce livre?</h3>
-<p><i>"Le souffle est la mort, le souffle est la fi&egrave;vre,
-le souffle est r&eacute;v&eacute;r&eacute; des dieux; c'est par
-le souffle que celui qui dit la parole de v&eacute;rit&eacute; se
-voit &eacute;tabli dans le monde supr&ecirc;me."<br>
- Atharva-V&eacute;da (Liv.XI).</i></p>
+<p><i>"Le souffle est la mort, le souffle est la fièvre,
+le souffle est révéré des dieux; c'est par
+le souffle que celui qui dit la parole de vérité se
+voit établi dans le monde suprême."<br>
+ Atharva-Véda (Liv.XI).</i></p>
<p><br>
- A peine arriv&eacute;s &agrave; Marseille, nous part&icirc;mes
+ A peine arrivés à Marseille, nous partîmes
pour Aubagne. Un tramway nous y conduisit, qui, pendant une
-heure, nous fit rouler dans les flots de poussi&egrave;re, entre
+heure, nous fit rouler dans les flots de poussière, entre
des arbres si blancs qu'ils semblaient couverts de neige.
-Bient&ocirc;t, nous v&icirc;mes autour d'un double clocher se
-serrer plusieurs &eacute;tages de maisons
-d&eacute;color&eacute;es, aux tons &eacute;teints, tass&eacute;es
+Bientôt, nous vîmes autour d'un double clocher se
+serrer plusieurs étages de maisons
+décolorées, aux tons éteints, tassées
les unes contre les autres, avec la disposition des minuscules
-cit&eacute;s italiennes, qui sont venues &agrave; l'appel de leur
+cités italiennes, qui sont venues à l'appel de leur
campanile.</p>
-<p>Nous descend&icirc;mes au commencement d'un boulevard, que
-signalait une fontaine et au milieu duquel un march&eacute; de
-melons occupait plusieurs m&egrave;tres carr&eacute;s. L'ombre
-l&eacute;g&egrave;re des platanes allait et venait sur de
-bourgeoises fa&ccedil;ades, d'un bon style provincial.</p>
+<p>Nous descendîmes au commencement d'un boulevard, que
+signalait une fontaine et au milieu duquel un marché de
+melons occupait plusieurs mètres carrés. L'ombre
+légère des platanes allait et venait sur de
+bourgeoises façades, d'un bon style provincial.</p>
<p>--Est-il possible qu'elle vive ici! murmura Lucien
-B&eacute;chard, jetant un regard de m&eacute;pris aux habitants
-qui vaquaient de-ci, de-l&agrave;, plus paysans que citadins,
-l'air indiff&eacute;rent et inoccup&eacute;.</p>
+Béchard, jetant un regard de mépris aux habitants
+qui vaquaient de-ci, de-là, plus paysans que citadins,
+l'air indifférent et inoccupé.</p>
-<p>Mais je ne partageais pas le d&eacute;dain de mon compagnon de
-route. Quelque chose me plaisait dans l'atmosph&egrave;re de la
-petite ville proven&ccedil;ale, dans son aspect rustique (j'y
+<p>Mais je ne partageais pas le dédain de mon compagnon de
+route. Quelque chose me plaisait dans l'atmosphère de la
+petite ville provençale, dans son aspect rustique (j'y
voyais surtout des marchands d'objets aratoires), dans son
-silence et son d&eacute;soeuvrement, dans son grand soleil
-blanch&acirc;tre qui s'engourdissait &agrave; demi, dans ses
-cours ombrag&eacute;s et poussi&eacute;reux.</p>
+silence et son désoeuvrement, dans son grand soleil
+blanchâtre qui s'engourdissait à demi, dans ses
+cours ombragés et poussiéreux.</p>
<p>--Cours Beaumond, m'avait dit Lucien.</p>
-<p>Nous le trouv&acirc;mes sans peine: vaste esplanade,
-ferm&eacute;e sur trois c&ocirc;t&eacute;s par des maisons de
-deux &eacute;tages, aux volets demi-clos, et que la rue de la
-R&eacute;publique longe en contre-bas. Quatre rangs de hauts
-platanes poudreux y formaient deux vo&ucirc;tes fra&icirc;ches,
+<p>Nous le trouvâmes sans peine: vaste esplanade,
+fermée sur trois côtés par des maisons de
+deux étages, aux volets demi-clos, et que la rue de la
+République longe en contre-bas. Quatre rangs de hauts
+platanes poudreux y formaient deux voûtes fraîches,
et au milieu, un grand bassin d'eau presque putride, verte comme
une feuille, portait un motif en rocaille, dont la fontaine
-&eacute;tait tarie.</p>
+était tarie.</p>
-<p>Nous distingu&acirc;mes tout de suite l'habitation de Victor
-Agniel; c'&eacute;tait une fa&ccedil;ade en trompe-l'oeil, peinte
-&agrave; l'italienne, couleur de fraise &eacute;cras&eacute;e,
-avec de faux pilastres et de fausses corniches caf&eacute; au
+<p>Nous distinguâmes tout de suite l'habitation de Victor
+Agniel; c'était une façade en trompe-l'oeil, peinte
+à l'italienne, couleur de fraise écrasée,
+avec de faux pilastres et de fausses corniches café au
lait.</p>
<p>J'y sonnai hardiment.</p>
<p>--Monsieur Agniel est en voyage, me dit une servante mal
-tenue. Il ne reviendra pas avant apr&egrave;s-demain. Madame est
-sortie, mais elle rentrera pour d&eacute;jeuner... Si Monsieur
-veut revenir cet apr&egrave;s-midi.</p>
+tenue. Il ne reviendra pas avant après-demain. Madame est
+sortie, mais elle rentrera pour déjeuner... Si Monsieur
+veut revenir cet après-midi.</p>
-<p>Je laissai ma carte et rejoignis B&eacute;chard.</p>
+<p>Je laissai ma carte et rejoignis Béchard.</p>
<p>--Nous avons de la chance, lui dis-je, je crois que nous
-verrons Fran&ccedil;oise toute &agrave; l'heure.</p>
+verrons Françoise tout à l'heure.</p>
<p>Mais il me jeta un coup d'oeil douloureux et ne me
-r&eacute;pondit pas. Nous fl&acirc;n&acirc;mes un moment encore
-sur le cours; trois ouvri&egrave;res, sorties d'une usine toute
-proche, se moqu&egrave;rent de nous; des mouchoirs de couleur,
-serr&eacute;s autour de la t&ecirc;te, prot&eacute;geaient leurs
-cheveux. La plus belle, les genoux crois&eacute;s, laissait voir
+répondit pas. Nous flânâmes un moment encore
+sur le cours; trois ouvrières, sorties d'une usine toute
+proche, se moquèrent de nous; des mouchoirs de couleur,
+serrés autour de la tête, protégeaient leurs
+cheveux. La plus belle, les genoux croisés, laissait voir
qu'elle avait les jambes nues, des jambes rondes, musculeuses et
-brunes. Un certain air d'animalit&eacute; heureuse, de joie de
+brunes. Un certain air d'animalité heureuse, de joie de
vivre puissante, animait ces jeunes femmes, et toutes celles que
-nous rencontr&acirc;mes ensuite en d&eacute;ambulant par les
+nous rencontrâmes ensuite en déambulant par les
rues.</p>
-<p>Nous nous r&eacute;fugi&acirc;mes pour d&eacute;jeuner dans
+<p>Nous nous réfugiâmes pour déjeuner dans
une salle de restaurant, profonde et froide. La personne qui nous
-servit, haute et singuli&egrave;rement fine, mais d'une
-p&acirc;leur &eacute;trange, avait l'air du moulage en cire d'une
-vierge siennoise. Et comme intrigu&eacute;, je lui demandais son
-origine, elle me r&eacute;pondit en rougissant qu'elle
-&eacute;tait de partout.</p>
+servit, haute et singulièrement fine, mais d'une
+pâleur étrange, avait l'air du moulage en cire d'une
+vierge siennoise. Et comme intrigué, je lui demandais son
+origine, elle me répondit en rougissant qu'elle
+était de partout.</p>
-<p>Cependant, Lucien B&eacute;chard se montrait de plus en plus
-nerveux. Il repoussait les plats, buvait &agrave; peine,
-regardait l'horloge avec d&eacute;sespoir.</p>
+<p>Cependant, Lucien Béchard se montrait de plus en plus
+nerveux. Il repoussait les plats, buvait à peine,
+regardait l'horloge avec désespoir.</p>
-<p>--Nous ne pouvons tout de m&ecirc;me pas nous pr&eacute;senter
+<p>--Nous ne pouvons tout de même pas nous présenter
chez Mme Agniel avant deux heures, lui dis-je.</p>
-<p>Il consentit &agrave; partager avec moi un peu de caf&eacute;
-et de vieille eau-de-vie. Au moment de partir, il &eacute;tendit
+<p>Il consentit à partager avec moi un peu de café
+et de vieille eau-de-vie. Au moment de partir, il étendit
sa main maigre sur mon bras.</p>
<p>--Pierre, me dit-il, j'ai presque envie de n'y plus aller!</p>
-<p>Je haussai les &eacute;paules et il me suivit. Le cours
-Beaumond &eacute;tait plus solitaire encore et plus silencieux
+<p>Je haussai les épaules et il me suivit. Le cours
+Beaumond était plus solitaire encore et plus silencieux
que le matin. Au pied d'un arbre, une vieille femme y moulait son
-caf&eacute;.</p>
+café.</p>
<p>--Vous verrez qu'elle ne nous recevra pas, fit
-B&eacute;chard.</p>
+Béchard.</p>
<p>Mais la domestique nous avertit que Madame allait descendre;
puis elle nous fit entrer dans un grand salon obscur. Au bout
-d'un moment, nous fin&icirc;mes par distinguer des meubles
-recouverts de housses, une garniture de chemin&eacute;e ridicule
-et des tableaux invraisemblables dans d'&eacute;normes cadres
-dor&eacute;s.</p>
+d'un moment, nous finîmes par distinguer des meubles
+recouverts de housses, une garniture de cheminée ridicule
+et des tableaux invraisemblables dans d'énormes cadres
+dorés.</p>
-<p>Et soudain la porte s'ouvrit, et Fran&ccedil;oise parut:</p>
+<p>Et soudain la porte s'ouvrit, et Françoise parut:</p>
-<p>--Mes amis! Dit-elle, tout simplement.</p>
+<p>--Mes amis! dit-elle, tout simplement.</p>
-<p>Elle nous tendait une main &agrave; chacun, et j'eus envie de
-pleurer en y posant mes l&egrave;vres.</p>
+<p>Elle nous tendait une main à chacun, et j'eus envie de
+pleurer en y posant mes lèvres.</p>
-<p>--Vous, vous! r&eacute;p&eacute;tait-elle. Que je suis
+<p>--Vous, vous! répétait-elle. Que je suis
heureuse de vous voir! Lucien, vous m'avez donc
-pardonn&eacute;?</p>
+pardonné?</p>
-<p>Nous ne savions que r&eacute;pondre &agrave; si simple
-accueil; nous &eacute;tions, je pense, pr&eacute;par&eacute;s aux
-colloques les plus path&eacute;tiques, mais pas &agrave; cette
-na&iuml;ve spontan&eacute;it&eacute;!</p>
+<p>Nous ne savions que répondre à si simple
+accueil; nous étions, je pense, préparés aux
+colloques les plus pathétiques, mais pas à cette
+naïve spontanéité!</p>
<p>--On n'y voit pas beaucoup, fit-elle, en s'asseyant. Mais cela
vaut mieux!</p>
-<p>Je ne la distinguais pas tr&egrave;s bien, mais elle me parut
-chang&eacute;e: j'eus l'impression d'une nymphe de marbre,
-soumise &agrave; l'incessante action de l'eau et qui en demeure
-comme voil&eacute;e.</p>
+<p>Je ne la distinguais pas très bien, mais elle me parut
+changée: j'eus l'impression d'une nymphe de marbre,
+soumise à l'incessante action de l'eau et qui en demeure
+comme voilée.</p>
-<p>Et nous parl&acirc;mes du pass&eacute;; elle m'interrogea
-longuement sur l'oncle Val&egrave;re et sur ses derniers jours.
-Elle n'avait appris sa mort que longtemps apr&egrave;s, par un
+<p>Et nous parlâmes du passé; elle m'interrogea
+longuement sur l'oncle Valère et sur ses derniers jours.
+Elle n'avait appris sa mort que longtemps après, par un
mot de Marie Jasmin-Brutelier.</p>
<p>--J'ai craint d'abord que ma disparition n'ait
-contribu&eacute; &agrave; sa mort. Mais c'est impossible,
+contribué à sa mort. Mais c'est impossible,
n'est-ce pas?</p>
-<p>Nous n'os&acirc;mes pas la d&eacute;tromper. Et tout &agrave;
-coup, Lucien &eacute;clata:</p>
+<p>Nous n'osâmes pas la détromper. Et tout à
+coup, Lucien éclata:</p>
-<p>--Oh! Fran&ccedil;oise, Fran&ccedil;oise, pourquoi m'avez-vous
-trait&eacute; ainsi?</p>
+<p>--Oh! Françoise, Françoise, pourquoi m'avez-vous
+traité ainsi?</p>
-<p>Elle parut stup&eacute;faite et h&eacute;sita un moment.</p>
+<p>Elle parut stupéfaite et hésita un moment.</p>
-<p>--H&eacute;las! r&eacute;pondit-elle enfin, j'ai peur de ne
+<p>--Hélas! répondit-elle enfin, j'ai peur de ne
pas savoir m'expliquer... Si vous m'aviez vue dans ma famille,
vous comprendriez mieux. Je suis une pauvre petite bourgeoise, au
-fond, vous savez. Quand j'ai rencontr&eacute; l'oncle
-Val&egrave;re, il m'a fait croire de trop belles choses. Il m'a
-expliqu&eacute; que j'&eacute;tais sa fille spirituelle, que je
-serais sa revanche sur la vie. Il me rendait pareille &agrave;
-lui, romanesque, exalt&eacute;e, n'aimant que ce qui est
-po&eacute;tique et sublime. Et quand j'&eacute;tais avec lui, il
+fond, vous savez. Quand j'ai rencontré l'oncle
+Valère, il m'a fait croire de trop belles choses. Il m'a
+expliqué que j'étais sa fille spirituelle, que je
+serais sa revanche sur la vie. Il me rendait pareille à
+lui, romanesque, exaltée, n'aimant que ce qui est
+poétique et sublime. Et quand j'étais avec lui, il
me semblait qu'il avait raison et que je ne serais heureuse
-qu'&agrave; condition de lui ressembler. C'&eacute;tait cette
-Fran&ccedil;oise-l&agrave; que vous rencontriez, Lucien... Et
+qu'à condition de lui ressembler. C'était cette
+Françoise-là que vous rencontriez, Lucien... Et
puis, je le quittais, et je rentrais chez moi, dans cet
-int&eacute;rieur morne, pratique, terre &agrave; terre; alors il
-me fallait bien reconna&icirc;tre que j'&eacute;tais surtout une
-Ch&eacute;digny. Je ne comprenais plus rien aux magnifiques
-illusions de l'oncle Val&egrave;re; ces instants pass&eacute;s
-aupr&egrave;s de lui aupr&egrave;s de vous, me semblaient un
-r&ecirc;ve, un r&ecirc;ve que j'aurais voulu faire durer, mais
-dont je savais bien qu'il s'&eacute;vanouirait un jour...</p>
+intérieur morne, pratique, terre à terre; alors il
+me fallait bien reconnaître que j'étais surtout une
+Chédigny. Je ne comprenais plus rien aux magnifiques
+illusions de l'oncle Valère; ces instants passés
+auprès de lui, auprès de vous, me semblaient un
+rêve, un rêve que j'aurais voulu faire durer, mais
+dont je savais bien qu'il s'évanouirait un jour...</p>
<p>Elle se tut quelques secondes, puis continua:</p>
-<p>--Il s'est &eacute;vanoui! Un jour, je me suis trouv&eacute;e
-seule, sans espoir de m'&eacute;vader, odieusement trait&eacute;e
+<p>--Il s'est évanoui! Un jour, je me suis trouvée
+seule, sans espoir de m'évader, odieusement traitée
par une famille impitoyable et n'ayant d'issue que dans un
-mariage moins p&eacute;nible encore que la vie que je menais.
-Comment aurais-je lutt&eacute;, Lucien, et avec quels
-&eacute;l&eacute;ments de succ&egrave;s? Si vous aviez
-&eacute;t&eacute; en France, j'aurais pu m'&eacute;chapper, vous
-rejoindre peut-&ecirc;tre... Mais en Am&eacute;rique du Sud! Vous
-attendre? Mais vous-m&ecirc;me n'auriez plus su me
-d&eacute;couvrir, ni m'appeler! Et puis, la petite
-Fran&ccedil;ois &eacute;tait morte. Je savais que je vous aimais,
-que je vous aimerai toujours, mais avec la meilleure part de
-moi-m&ecirc;me, et cette part-l&agrave; n'avait plus le droit de
-vivre. Elle est toujours l&agrave; quelque part, qui r&ecirc;ve,
-enferm&eacute;e au coeur de ma conscience. Mais c'est comme si
+mariage moins pénible encore que la vie que je menais.
+Comment aurais-je lutté, Lucien, et avec quels
+éléments de succès? Si vous aviez
+été en France, j'aurais pu m'échapper, vous
+rejoindre peut-être... Mais en Amérique du Sud! Vous
+attendre? Mais vous-même n'auriez plus su me
+découvrir, ni m'appeler! Et puis, la petite
+Françoise était morte. Je savais que je vous aimais,
+que je vous aimerais toujours, mais avec la meilleure part de
+moi-même, et cette part-là n'avait plus le droit de
+vivre. Elle est toujours là quelque part, qui rêve,
+enfermée au coeur de ma conscience. Mais c'est comme si
une morte vous aimait... Moi, je suis Mme Victor Agniel, et
-l'autre, l&agrave;-bas, tout au fond, n'a plus de nom: c'est un
-fant&ocirc;me.</p>
+l'autre, là-bas, tout au fond, n'a plus de nom: c'est un
+fantôme.</p>
-<p>--Au moins, dis-je, &eacute;mu, n'&ecirc;tes-vous pas
+<p>--Au moins, dis-je, ému, n'êtes-vous pas
malheureuse?</p>
<p>--Ni heureuse, ni malheureuse. J'ai une fille, j'ai un
-m&eacute;nage &agrave; diriger, j'ai une maison &agrave;
-surveiller. Victor est gaspilleur et d&eacute;sordonn&eacute;, il
-faut que je sois toujours pr&eacute;sente pour avoir l'oeil
-&agrave; tout.</p>
+ménage à diriger, j'ai une maison à
+surveiller. Victor est gaspilleur et désordonné, il
+faut que je sois toujours présente pour avoir l'oeil
+à tout.</p>
-<p>--Lui, m'&eacute;criais-je, l'homme si raisonnable!</p>
+<p>--Lui, m'écriais-je, l'homme si raisonnable!</p>
<p>--Raisonnable? fit-elle, en souriant. C'est un vrai enfant! Il
n'a que des projets absurdes et des inventions excentriques. Il
-faut sans cesse que je le ram&egrave;ne au bon sens. Non, je ne
-suis pas malheureuse, ajouta-t-elle, avec &eacute;nergie. Victor
+faut sans cesse que je le ramène au bon sens. Non, je ne
+suis pas malheureuse, ajouta-t-elle, avec énergie. Victor
est bon, avec ses airs suffisants et solennels, et je suis assez
-libre. Nous passons de longs mois &agrave; la campagne, - c'est
+libre. Nous passons de longs mois à la campagne, - c'est
par hasard que vous me trouvez ici en ce moment, - j'ai beaucoup
-de b&ecirc;tes et je les aime. Je ne suis pas malheureuse, mais
-il y a l'autre, l&agrave;-dedans, qui se plaint toujours, elle ne
-pense qu'au pass&eacute;...</p>
+de bêtes et je les aime. Je ne suis pas malheureuse, mais
+il y a l'autre, là-dedans, qui se plaint toujours, elle ne
+pense qu'au passé...</p>
<p>Il y eut un long silence.</p>
-<p>--Voyez-vous, dit Fran&ccedil;oise, il ne faut jamais prendre
-l'escalier d'or. Les grands po&egrave;tes l'ont en
-eux-m&ecirc;mes, dans leur propre pens&eacute;e, mais le
-r&ecirc;ve des grands po&egrave;tes, on ne le r&eacute;alise pas
-dans ce monde, en tournant le dos au r&eacute;el. Je crois que
-l'oncle Val&egrave;re se trompait sur le sens de la
-po&eacute;sie... Je vous demande pardon de vous dire ces choses,
+<p>--Voyez-vous, dit Françoise, il ne faut jamais prendre
+l'escalier d'or. Les grands poètes l'ont en
+eux-mêmes, dans leur propre pensée, mais le
+rêve des grands poètes, on ne le réalise pas
+dans ce monde, en tournant le dos au réel. Je crois que
+l'oncle Valère se trompait sur le sens de la
+poésie... Je vous demande pardon de vous dire ces choses,
ajouta-t-elle, confuse. Vous les comprenez mieux que moi.</p>
<p>Et se tournant vers Lucien:</p>
-<p>--Il faut vous marier, Lucien. Donnez-moi la joie d'&ecirc;tre
+<p>--Il faut vous marier, Lucien. Donnez-moi la joie d'être
heureuse de votre bonheur!</p>
-<p>--Oui, oui, r&eacute;pondit-il.</p>
+<p>--Oui, oui, répondit-il.</p>
-<p>Mais je vis qu'il avait h&acirc;te de prendre cong&eacute; de
-Fran&ccedil;oise.</p>
+<p>Mais je vis qu'il avait hâte de prendre congé de
+Françoise.</p>
<p>--Vous reviendrez, dit-elle. Victor sera content de vous voir!
Ce n'est pas un ogre, vous savez!</p>
-<p>Nous le lui prom&icirc;mes et nous la quitt&acirc;mes.</p>
+<p>Nous le lui promîmes et nous la quittâmes.</p>
<p>Au moment de franchir le seuil, je me retournai. Comme la
-na&iuml;ade semblait us&eacute;e derri&egrave;re le voile d'eau,
-qui l'avait s&eacute;par&eacute;e de nous et qui l'en isolait
+naïade semblait usée derrière le voile d'eau,
+qui l'avait séparée de nous et qui l'en isolait
encore!</p>
<p>Le battant de la porte se referma doucement.<br>
- Nous f&icirc;mes quelques pas en silence. Lucien marchait sans
+ Nous fîmes quelques pas en silence. Lucien marchait sans
rien voir.</p>
<p>--Excusez-moi de vous laisser un moment, me dit-il soudain.
J'ai besoin de me sentir seul. Voulez-vous que nous nous
-retrouvions au restaurant, ce soir, &agrave; sept heures? Nous
-reprendrons le tramway ou le train, apr&egrave;s le
-d&icirc;ner.</p>
-
-<p>Il s'en alla, au hasard, &agrave; travers les rues, et je le
-regardai longtemps qui marchait au hasard, abandonn&eacute;
-&agrave; sa tristesse, &agrave; ses chim&egrave;res
-d&eacute;funtes.</p>
-
-<p>Et je m'en fus aussi, dans une direction diff&eacute;rente,
-n'ayant gu&egrave;re d'autre but que lui et songeant &agrave; mon
-tour au pass&eacute;. Un boulevard ombrag&eacute; me jeta dans un
-chemin rocailleux, escarp&eacute;. Je le suivis, entre des
-maisons jaunes, pavois&eacute;es de linges pendus, et des murs
-d&eacute;cr&eacute;pits. Puis, au del&agrave; d'un jardin
-d'alo&egrave;s et d'arbres de Jud&eacute;e, je vis s'ouvrir un
-gouffre d'azur, et quelques pas de plus me port&egrave;rent sur
+retrouvions au restaurant, ce soir, à sept heures? Nous
+reprendrons le tramway ou le train, après le
+dîner.</p>
+
+<p>Il s'en alla, au hasard, à travers les rues, et je le
+regardai longtemps qui marchait au hasard, abandonné
+à sa tristesse, à ses chimères
+défuntes.</p>
+
+<p>Et je m'en fus aussi, dans une direction différente,
+n'ayant guère d'autre but que lui et songeant à mon
+tour au passé. Un boulevard ombragé me jeta dans un
+chemin rocailleux, escarpé. Je le suivis, entre des
+maisons jaunes, pavoisées de linges pendus, et des murs
+décrépits. Puis, au delà d'un jardin
+d'aloès et d'arbres de Judée, je vis s'ouvrir un
+gouffre d'azur, et quelques pas de plus me portèrent sur
un vaste espace.</p>
-<p>C'&eacute;tait une grande aire ensoleill&eacute;e qui dominait
+<p>C'était une grande aire ensoleillée qui dominait
la ville et ses alentours. Des brins de paille brillaient encore
-entres ses cailloux ronds. Deux chapelles de P&eacute;nitents s'y
-succ&eacute;daient, toutes deux ruineuses, aveuglantes de
-blancheur, portant avec orgueil des fa&ccedil;ades Louis XIV,
-dans une sorte de d&eacute;sert o&ugrave; retentissait une
-&eacute;cole de clairons. A l'un des bouts du vaste espace,
-montait le clocher pointu de l'&eacute;glise, dont la cloche
+entres ses cailloux ronds. Deux chapelles de Pénitents s'y
+succédaient, toutes deux ruineuses, aveuglantes de
+blancheur, portant avec orgueil des façades Louis XIV,
+dans une sorte de désert où retentissait une
+école de clairons. A l'un des bouts du vaste espace,
+montait le clocher pointu de l'église, dont la cloche
pendait comme un gros liseron de bronze. Plus haut que
-l'esplanade m&ecirc;me, le cimeti&egrave;re multipliait ses
-&eacute;difices et ses croix.</p>
+l'esplanade même, le cimetière multipliait ses
+édifices et ses croix.</p>
<p>Une paix magnifique, un grand conseil d'acceptation et de
-sagesse, tombait de ce lieu &eacute;blouissant et
-poussi&eacute;reux, comme retir&eacute; en dehors du
-si&egrave;cle, entre la Nature et la Mort.</p>
+sagesse, tombait de ce lieu éblouissant et
+poussiéreux, comme retiré en dehors du
+siècle, entre la Nature et la Mort.</p>
-<p>J'allai jusqu'&agrave; la pointe du promontoire.</p>
+<p>J'allai jusqu'à la pointe du promontoire.</p>
-<p>Des deux c&ocirc;t&eacute;s, des &eacute;tages de terrasses
+<p>Des deux côtés, des étages de terrasses
grimpaient, avec un mouvement insensible, d'insaisissables
-ondulations de terrains, courant d'un &eacute;lan unanime
+ondulations de terrains, courant d'un élan unanime
jusqu'au pied des hautes falaises, couleur de l'air, qui
-fermaient le pays. Des oliviers, des agglom&eacute;rations
-d'arbres sombres, des saules &agrave; &eacute;clairs, des
-pyramides de cypr&egrave;s, se suivaient, se m&ecirc;laient,
-laissant, de-ci, de-l&agrave;, transpara&icirc;tre une muraille
-p&acirc;le, une maison comme &eacute;lim&eacute;e par le temps,
-une usine &eacute;cras&eacute;e de soleil. Tout cela allait,
+fermaient le pays. Des oliviers, des agglomérations
+d'arbres sombres, des saules à éclairs, des
+pyramides de cyprès, se suivaient, se mêlaient,
+laissant, de-ci, de-là, transparaître une muraille
+pâle, une maison comme élimée par le temps,
+une usine écrasée de soleil. Tout cela allait,
comme une seule masse, mourir au bas d'un contrefort de la
-colline, rond et puissant comme la t&ecirc;te de
-l'hum&eacute;rus, et plus haut, le sommet de Garlaban
-&eacute;mergeait &agrave; la fa&ccedil;on d'une table.</p>
+colline, rond et puissant comme la tête de
+l'humérus, et plus haut, le sommet de Garlaban
+émergeait à la façon d'une table.</p>
<p>En me retournant, je voyais, au premier plan, le vaisseau
d'une des chapelles Louis XIV, au flanc duquel un clocher
-l&eacute;zard&eacute; penchait la t&ecirc;te. Cette longue nef se
-continuait par un mur fait d'oranges et de roses s&egrave;ches,
-sem&eacute; de cailloux blancs, qui portait &agrave; son front
-des gen&ecirc;ts dess&eacute;ch&eacute;s et des pins
-bleu&acirc;tres et qui tombait &agrave; pic sur un gazon
-pel&eacute;.</p>
-
-<p>Les moindres d&eacute;tails de ce paysage classique se
+lézardé penchait la tête. Cette longue nef se
+continuait par un mur fait d'oranges et de roses sèches,
+semé de cailloux blancs, qui portait à son front
+des genêts desséchés et des pins
+bleuâtres et qui tombait à pic sur un gazon
+pelé.</p>
+
+<p>Les moindres détails de ce paysage classique se
gravaient dans mon esprit. Tout respirait ici l'amour de la
-terre, la f&ecirc;te silencieuse des saisons, les pens&eacute;es
-sereines, qui s'exhalent de l'&acirc;me purifi&eacute;e, quand
-elle a accept&eacute; de faire corps avec le r&eacute;el.</p>
+terre, la fête silencieuse des saisons, les pensées
+sereines, qui s'exhalent de l'âme purifiée, quand
+elle a accepté de faire corps avec le réel.</p>
-<p>En me retournant, j'aper&ccedil;us, s'enfon&ccedil;ant sous
-les vo&ucirc;tes &agrave; demi effrit&eacute;es des vieilles
+<p>En me retournant, j'aperçus, s'enfonçant sous
+les voûtes à demi effritées des vieilles
maisons, une rude pente de pierre, qui, par un autre
-d&eacute;tour, menait aussi &agrave; ce plateau spacieux. Cela me
-remit en m&eacute;moire l'&eacute;trange escalier de
-Val&egrave;re Bouldouyr et les paroles de Fran&ccedil;oise. Je
-tournai de nouveau la t&ecirc;te vers Garlaban. Une bu&eacute;e
-bleu&acirc;tre flottait sur toute chose, voilant m&ecirc;me le
-soleil brutal. Une po&eacute;sie sacr&eacute;e, un lyrisme
-religieux, s'&eacute;levaient du sol br&ucirc;lant et dur, tout
-tram&eacute; de morts et de racines. Les arbres fumaient dans
-l'or de l'apr&egrave;s-midi. Les champs tranquilles se
-soulevaient avec b&eacute;atitude, et l'on entendait,
-malgr&eacute; les cigales, des bruits de scierie monter des
+détour, menait aussi à ce plateau spacieux. Cela me
+remit en mémoire l'étrange escalier de
+Valère Bouldouyr et les paroles de Françoise. Je
+tournai de nouveau la tête vers Garlaban. Une buée
+bleuâtre flottait sur toute chose, voilant même le
+soleil brutal. Une poésie sacrée, un lyrisme
+religieux, s'élevaient du sol brûlant et dur, tout
+tramé de morts et de racines. Les arbres fumaient dans
+l'or de l'après-midi. Les champs tranquilles se
+soulevaient avec béatitude, et l'on entendait,
+malgré les cigales, des bruits de scierie monter des
paisibles vallons.</p>
<p>Je compris alors que l'on n'atteint pas la sagesse en
-gravissant un escalier d'or et que la v&eacute;rit&eacute;
+gravissant un escalier d'or et que la vérité
importe seule au monde.</p>
<p>Paris, juin 1919 - Vitznau, juillet 1921.</p>