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| author | pgww <pgww@lists.pglaf.org> | 2026-05-11 21:58:35 -0700 |
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@@ -69,7 +69,7 @@ plus ce caractère douteux ou équivoque qu'elle prend volontiers chez eux qui la pratiquent exclusivement. Aucune malveillance, aucune bassesse d'esprit ne se mêlent à elle. Je crois qu'elle provient uniquement du goût que j'ai pour la vie humaine. Une sorte de -sympathie irrésistible n'a toujours entraîné vers tous ceux que le +sympathie irrésistible m'a toujours entraîné vers tous ceux que le hasard des circonstances me faisait rencontrer. Chez la plupart des êtres, cette sympathie repose sur des affinités intellectuelles ou morales, des parentés de goût ou de nature. Pour moi, rien de tout @@ -222,7 +222,7 @@ Portrait d'un homme inactuel. "La méditation a perdu toute sa dignité de forme; on a tourné en ridicule le cérémonial et l'attitude solennelle de celui qui réfléchit, -et l'on ne tolérerait plus un homme sage du vieux style. +et l'on ne tolérerait plus un homme sage du vieux style." Nietzsche. @@ -416,7 +416,7 @@ En passant devant moi, il s'inclinait profondément, et je reconnaissais alors Valère Bouldouyr, mais un Bouldouyr centenaire et dont une barbe d'argent tombait sur la poitrine. -Tantôt, au contraire, il me paraissait toute jeune, et il me faisait +Tantôt, au contraire, il me paraissait tout jeune, et il me faisait signe de monter avec lui, dans une voiture qui traversait la rue de Rivoli. Mais, à peine étais-je assis à son côté que le misérable cheval qui traînait le fiacre grandissait soudain, il se mettait à @@ -426,7 +426,7 @@ deux ailes de chauve-souris jaillirent de ses flancs couleur de nuée, et s'élevant au-dessus du sol, la bête apocalyptique commença de nous entraîner à travers les branches extrêmes d'une forêt. ---Où me menez-vous? Criai-je, épouvanté, à Bouldouyr. +--Où me menez-vous? criai-je, épouvanté, à Bouldouyr. Mais mon compagnon ricanait dans sa barbe et répétait tout bas: @@ -437,7 +437,7 @@ Je reçus aussitôt après un choc terrible, la voiture, heurtant un tronc d'arbre, vola en éclats, et je me retrouvai dans mon lit, inondé de sueur. ---Diable de Bouldouyr! Pensai-je. Qui m'aurait dit que son innocente +--Diable de Bouldouyr! pensai-je. Qui m'aurait dit que son innocente présence pût contenir tant de cauchemars? Le jour suivant, j'aurais peut-être songé à m'étonner de la survivance @@ -445,7 +445,7 @@ anormale de ce souvenir, mais j'en fus distrait par le rendez-vous que j'avais donné à Victor Agniel. A midi précis, il m'attendait dans un restaurant que je lui avais -indiqué. C'était un de ces gargotes, situées en contrebas de la rue de +indiqué. C'était une de ces gargotes, situées en contrebas de la rue de Montpensier, dans lesquelles on descend par cinq ou six marches et qui sont grandes comme un billard. Celle-ci n'avait guère que deux ou trois clients, que l'on retrouvait à toute heure et qui semblaient @@ -510,7 +510,7 @@ avait pas lieu de donner suite à notre affaire. C'est pourquoi je suis si fier de moi. Car enfin, je peux bien vous l'avouer: personne ne m'a plu autant qu'elle. ---Eh! lui dis-je, voila, ma foi, qui est joliment raisonné! +--Eh! lui dis-je, voilà, ma foi, qui est joliment raisonné! --Le seul inconvénient de la chose, c'est qu'il me faudra me pourvoir ailleurs, car je suis de plus en plus décidé à me marier vite. La @@ -540,7 +540,7 @@ main un verre de fine-champagne. M. Cassignol était déjà parti et déjà revenu. Un geai apprivoisé, moqueur et malin, sautait de table en table, en appelant la patronne: "Sophie! Sophie!" ---Sophie! Murmura Victor. Voilà qui n'est pas si mal! Mon aînée se +--Sophie! murmura Victor. Voilà qui n'est pas si mal! Mon aînée se nommera Sophie. Ce n'est pas prétentieux et ça sonne sagement... Remontant les marches du seuil, nous suivîmes la rue de Montpensier. @@ -577,7 +577,7 @@ récit. "...brillant dans l'ombre de la seule beauté, comme les heures divines qui se découpent, avec une étoile au front, sur les fonds bruns des -fresques d'Herculanum! +fresques d'Herculanum!" Gérard De Nerval. @@ -606,7 +606,7 @@ musique militaire répandait aux alentours, selon les hasards de ses cuivres, des lambeaux de pot pourri, arrachés aux entrailles vives de _Carmen_ ou de _Manon._ Une foule mystérieuse, venue des quatre points de l'horizon sur les promesses des quotidiens, se pressait autour des -gaillards en uniformes,qui broyaient dans leurs instruments le génie de +gaillards en uniformes, qui broyaient dans leurs instruments le génie de Bizet ou de Massenet et l'aspergeaient sur nous en poussière de sons. Je me mêlais à cette société mélomane quand, en face de moi, j'aperçus @@ -694,7 +694,7 @@ dites me fait des signes. --Eh bien! mon bon Florentin, je vais t'avouer qu'hier j'ai passé une soirée bien triste: Françoise n'est pas venue. ---Pas venue! Répéta l'innocent, qui essayait de suivre les paroles de +--Pas venue! répéta l'innocent, qui essayait de suivre les paroles de son ami. Puis, il ajouta triomphalement: @@ -778,7 +778,7 @@ Matthew. - Vous avez raison, capitaine, et je vous comprends! Bobadil. - C'est que, voyez-vous, par la valeur du coeur qui bat ici, je ne veux pas étendre mes relations! Je me borne à quelques esprits, distingués et choisis, comme vous, à qui je suis particulièrement -attaché. +attaché." Ben Jonson. @@ -984,7 +984,7 @@ savent qu'ils n'auront jamais un gendre plus sensé! --Les as-tu pressentis, du moins? ---Pas encore. Je ne suis pas très pressé de ma marier. Mon oncle +--Pas encore. Je ne suis pas très pressé de me marier. Mon oncle Planavergne n'est pas encore mort. J'étudie l'enfant, je la surveille, je la forme peu à peu, je fais bonne garde autour d'elle. Quand la poire sera mûre, je me présenterai, et tout sera dit. Je connais ces @@ -1057,7 +1057,7 @@ Duclos. Cependant les rêveries de mon jeune ami ne me faisaient pas oublier les -mystérieuse occupations de mon voisin d'en face. Pendant plusieurs +mystérieuses occupations de mon voisin d'en face. Pendant plusieurs mois, j'observai sa fenêtre sans y voir autre chose que la lumière de sa petite lampe, mais, un soir, un éclat inaccoutumé me révéla que cet inconnu donnait à danser de nouveau dans son étroit appartement. @@ -1197,7 +1197,7 @@ Où le lecteur commencera de savoir où mène l'escalier d'or. des choses, entre le fond et la forme, n'est pas dans sa nature. Elle ne souffre pas de la laideur; à peine si elle s'en aperçoit. Pour moi, je ne puis qu'oublier ce qui me choque, je ne puis pas n'être pas -choqué. +choqué." Henri-Frédéric Amiel. @@ -1267,7 +1267,7 @@ a failli être un poète et qui n'a jamais cessé, quelque triste et recluse que fût sa vie, d'aimer la poésie plus que tout! De mon temps, on était ainsi; je crois que les nouvelles générations sont différentes. "Un homme au rêve habitué", voilà ce que je suis, -monsieur, si l'ose employer, pour mon humble usage, l'expression dont +monsieur, si j'ose employer, pour mon humble usage, l'expression dont mon maître s'est servi pour qualifier un des plus purs d'entre nous. Peut-être me prendrez-vous pour un vieil imbécile, mais je vous jure que ma foi dans cette déesse n'a jamais faibli! @@ -1293,7 +1293,7 @@ bronzes dorés. --Mâtin! Dis-je avec admiration. -C'est mon ami, Justin Nérac qui me l'a laissée, répéta Bouldouyr, avec -la même modestie. Tout ce qu'il a de bien dans cette maison me vient +la même modestie. Tout ce qu'il y a de bien dans cette maison me vient de lui. Je distinguai au-dessus du divan de petits cadres; je m'approchai: @@ -1311,7 +1311,7 @@ Il ne répondit pas tout de suite. fois le plus grand artiste de tous les temps créer avec de simples paroles, les mêmes qui servent à tous, ces images divines et ces histoires enchanteresses qui donnaient à l'univers sa vérité éternelle. - Ma vie n'a pas été veine. Je n'ai rien obtenu de ce qu'ont possédé + Ma vie n'a pas été vaine. Je n'ai rien obtenu de ce qu'ont possédé les autres hommes, non, rien; mais cette dignité suprême, du moins, m'aura été conférée... @@ -1370,8 +1370,8 @@ Origines de M. Valère Bouldouyr. "Chez la fée Vérité, tout était, au contraire, d'une extrême simplicité: des tables d'acajou, des boisures unies, des glaces sans bordures, des porcelaines toutes blanches, presque pas un meuble -nouveau. -Diderot." +nouveau." +Diderot. Valère Bouldouyr tenait à me rendre ma visite. Quelques jours après, @@ -1398,7 +1398,7 @@ fallait quitter Paris. Peut-on vivre ailleurs? Je suis resté ici, je ne le regrette pas... Il soupira un moment, regarda une bande de grands nuages noirs, lisérés -d'or, qui jouaient à l'horizon, puis repris à voix plus basse: +d'or, qui jouaient à l'horizon, puis reprit à voix plus basse: --Je ne le regrette pas, car il m'est arrivé, un jour, tout récemment, une aventure bien extraordinaire. Je ne vous ai pas dit, monsieur, que @@ -1435,7 +1435,7 @@ Ici, mon interlocuteur sourit malicieusement. --D'ailleurs, peut-être me recevrait-il plus volontiers aujourd'hui, s'il savait la vérité, car je ne suis pas tout à fait dénué de -ressources. Mon pauvre ami Nérac,en mourant, a tenu à me laisser une +ressources. Mon pauvre ami Nérac, en mourant, a tenu à me laisser une petite partie de son avoir, ainsi que ses meubles et quelques souvenirs; cela me permet de vivre honorablement, quoique poète, ajouta-t-il, en songeant aux préjugés de sa famille... @@ -1450,7 +1450,7 @@ il n'a osé avouer son amour à une jeune fille. Celle qu'il aimait a grosse, rouge, satisfaite, et elle a trois enfants qui lui ressemblent en laid. Et hormis de moi, Nérac est maintenant oublié, - comme je le serai d'ici peu de temps, monsieur Salerne, - comme je le suis déjà, -aurai-je dit même, il y a un mois, avant de vous rencontrer... +aurais-je dit même, il y a un mois, avant de vous rencontrer... Le vieil homme s'attendrit, une larme trembla au bout de ses cils, il se leva et vint longuement me serrer la main. Puis il se rassit, et @@ -1545,9 +1545,9 @@ Quand j'étais jeune et que j'allais au bal, - si tant est, ce qu'à Dieu ne plaise, que j'aie jamais mené une vie mondaine! - j'éprouvais, certes, moins de fièvre et d'impatience qu'au moment de me rendre chez mon voisin, qui faisait danser quatre chats dans une soupente, - ou -presque! - de la rue des Bons-Enfants. Mais c'était justement là que +presque! - de la rue des Bons-Enfants. Mais c'était justement le que phénomène que Blaise Pascal appelle "divertissement" prenait son -caractère et pour ainsi dire essentiel. +caractère pur et pour ainsi dire essentiel. L'âge des déguisements étant passé pour moi, je ne revêtis point le pourpoint à dentelles de Don Juan, ni la souquenille de son valet, ni @@ -1620,7 +1620,7 @@ Je m'installai à côté d'elle. --Eh bien, mademoiselle, lui dis-je, êtes-vous contente? ---J'aime tellement le monde! Répondit-elle, avec feu. +--J'aime tellement le monde! répondit-elle, avec feu. Je ne pus m'empêcher de sourire. Ainsi, c'était là ce qu'elle appelait le monde, et ces petites pièces bizarres où il y avait exactement place @@ -1679,7 +1679,7 @@ de conserves, ouvertes, exhalaient des parfums divers. Une salade de homard, préparée par les petites Soudaine, était vouée, dans cette nature-morte à la figuration des blancs et des roses. ---Crois-tu que c'est chic? Répétait Blanche Soudaine, en sautant sur +--Crois-tu que c'est chic? répétait Blanche Soudaine, en sautant sur ses pieds. Je suis sûre que ce n'est pas mieux chez les princes! Nous nous assîmes. Le repas commença... @@ -1783,7 +1783,7 @@ CHAPITRE XI Coup d'oeil général sur le passé. "Qu'est-il arrivé de cette société? Faites donc des projets, -rassemblez des amis, afin de vous préparer un deuil éternel! +rassemblez des amis, afin de vous préparer un deuil éternel!" Chateaubriand. @@ -1875,7 +1875,7 @@ je ne pourrais pas vous dire en quoi il consiste. Mais je le sens et cela suffit bien. Je voudrais que rien ne changeât. Auprès de l'oncle Valère, de tous nos amis, j'éprouve une telle paix, une telle sécurité que je me dis que cela ne peut pas durer. Si vous soupçonniez ce -qu"est ma vie, vous me comprendriez! J'ai toujours été étouffée, +qu'est ma vie, vous me comprendriez! J'ai toujours été étouffée, comprimée, maltraitée. Je suis comme un prisonnier qui, de temps en temps, sortirait de son cachot pour se promener dans un beau jardin des Tropiques et qu'aussitôt après on replongerait dans la nuit... Je ne @@ -1906,7 +1906,7 @@ CHAPITRE XII Les promenades de Lucien Béchard. "Je crois que le spectacle du monde serait bien ennuyeux pour qui le -regardait d'un certain oeil, car c'est toujours la même chose. +regardait d'un certain oeil, car c'est toujours la même chose." Fontenelle. @@ -1977,12 +1977,11 @@ rendez-vous, en lui rappelant toutes les circonstances de nos précédentes rencontres, et même la couleur des robes qu'elle portait, ces jours-là, car j'ai une mémoire infaillible des frivolités. L'heure suivante, Mme Chataignères m'envoyait un bout de billet pour me dire -qu'elle voulait bien me rejoindre sur le quai -Louis XVIII . Elle m'y raconta qu'elle repartait le lendemain pour -Dijon, qu'elle était veuve et qu'elle était venue à Bordeaux régler une -affaire d'intérêt. +qu'elle voulait bien me rejoindre sur le quai Louis XVIII . Elle m'y +raconta qu'elle repartait le lendemain pour Dijon, qu'elle était +veuve et qu'elle était venue à Bordeaux régler une affaire d'intérêt. -"-Votre lettre m'a bien amusée, me dit-elle, est-il possible que vous +"--Votre lettre m'a bien amusée, me dit-elle, est-il possible que vous m'ayez remarquée à Dijon?" "Je lui avouai que, sans même savoir son nom, je pensais souvent à @@ -2021,7 +2020,7 @@ souffrirait-elle pas, si jamais elle s'apercevait qu'elle n'était pour lui rien de plus qu'une Pomone ou une Mme Chataignères? Et moi-même, ne me trompais-je pas? Que savais-je du vrai caractère de Lucien Béchard? Il ne lui manquait, sans doute, que de réaliser avec force un -sentiment profond pour faire évanouir eux quatre vents le souvenir de +sentiment profond pour faire évanouir aux quatre vents le souvenir de ces émotions fugitives, qui amusaient son imagination sans pénétrer son coeur. Que de fois ne fus-je pas sur le point de lui dire: @@ -2082,7 +2081,7 @@ un parti proposé par vos parents. --Qui alors, dit-elle en riant, un lord, un prince italien? --Non, mais un gentil garçon, moins esclave de cette vie bourgeoise que -vos parents, un être plus aimable, plus vivant plus aventureux! N'en +vos parents, un être plus aimable, plus vivant, plus aventureux! N'en connaissez-vous point? --Ma foi, non, je n'en connais point! @@ -2185,7 +2184,7 @@ serai-je? Je rêve bien souvent, monsieur Pierre, que j'entre dans une belle propriété, dans un grand parc. Tantôt, je vois une succession d'étangs, de bassins immenses, dont on ne distique pas les rives et qui sont séparés par des digues de pierre et traversés par des ponts de -marbre, tantôt des allées énormes, plantées d'arbres en fleurs des +marbre, tantôt des allées énormes, plantées d'arbres en fleurs, des arbres des Tropiques, que je n'ai jamais vus. Il fait toujours à demi-obscur, humide et chaud. Des brouillards lourds montent du sol, qui, en s'écartant, me montrent des objets jusqu'alors cachés: une @@ -2228,7 +2227,7 @@ Dans lequel Valère Bouldouyr perd quelque peu de sa personnalité. seulement comme copies d'hommes disparus depuis longtemps qui nous ressemblaient en corps et en esprit, et qu'il naîtra après nous des hommes qui auront encore le même air, les mêmes sentiments et les mêmes -pensées que nous, et que la mort anéantira aussi. +pensées que nous, et que la mort anéantira aussi." Henri Heine. @@ -2451,9 +2450,9 @@ _Hélas! non, mon cher Valère, je ne vais pas mieux. Mes crises augmentent et deviennent de plus en plus douloureuses. Je lis entre les paroles réservées des médecins qu'ils me considèrent comme condamné. Je n'affecterai pas avec toi, mon meilleur ami, un stoïcisme -que je n'ai guère; Je mourrai, certes, sans plainte, mais non pas sans +que je n'ai guère; je mourrai, certes, sans plainte, mais non pas sans regret. Il est impossible d'imaginer, avant d'en être réduit là, la -figure que prend la mort, lorsqu"au lieu de nous apparaître très loin, +figure que prend la mort, lorsqu'au lieu de nous apparaître très loin, au bout de la vie, comme une chose inconcevable, on s'aperçoit tout à coup de sa présence à nos côtés. Je pense à elle nuit et jour. Chacune des émotions agréables que me donne encore la vie m'arrache ce @@ -2510,8 +2509,8 @@ Ici M. Valère Bouldouyr se peint au naturel. dès mon enfance. Je hais Don Quichotte et les histoires de fous; je n'aime point les romans de chevalerie, ni ceux qui sont métaphysiques; j'aime les histoires et les romans qui me peignent les passions et les -vertus dans leur naturel et leur vérité. -Mme Du Deffand." +vertus dans leur naturel et leur vérité." +Mme Du Deffand. Quand un écrivain réalise son oeuvre, son imagination suit une pente @@ -2577,7 +2576,7 @@ un coin du divan, Nérac, à l'autre, et nous commencions ainsi: "-Je suis le sultan Haroun-Al-Raschid. -"Et Justin Nérac, me répondit: +"Et Justin, Nérac, me répondait: "-Et moi ton premier vizir! @@ -2613,7 +2612,7 @@ l'autre côté de la rue, se trouvât mon modeste intérieur, que la jeune fille qui l'écoutait fût une pauvre dactylographe. Je courais derrière Valère de siècle en siècle! Une existence entière vouée à lire des vers, des romans, des mémoires historiques, semblait crever par places -et laisser entrevoir de grands morceaux de rêves irréalisées, comme +et laisser entrevoir de grands morceaux de rêves irréalisés, comme l'on découvre parfois, pris dans la vitrification d'un glacier, un cadavre qui y séjournait, intact, depuis des années. @@ -2687,7 +2686,7 @@ c'est d'avoir aimé la poésie plus que tout! Françoise, troublée par tant de paroles, laissa tomber sa tête blonde et décoiffée sur l'épaule de son oncle et demeura ainsi, sans parler. ---Pauvre petite! Murmura-t-il. +--Pauvre petite! murmura-t-il. Ils revinrent à pas lents vers la table; Bouldouyr s'assit lourdement et remplit de rhum un verre à bordeaux. @@ -2791,7 +2790,7 @@ d'Albert Saint-Paul, le violon disait ces choses tristes qu'on imagine entendre, dans un pavillon de Vienne, devant une archiduchesse poudrée et qui va devenir cendre. -Nous passâmes à table; la conversation était lente, incerta ine, +Nous passâmes à table; la conversation était lente, incertaine, gênée; on s'adressait moins à son voisin, à sa voisine, qu'à un autre soi-même, qui aurait été là, invisible, faisant figure de double, de fantôme, proposant un intersigne ou une énigme. Parfois, une rose @@ -2891,7 +2890,7 @@ Mlle Chédigny rougit. --Tais-toi, petite peste, murmura-t-elle. -Jasmin Brutelier reprit de la salade de homard, d'un air entendu. +Jasmin-Brutelier reprit de la salade de homard, d'un air entendu. Pizzicato vida sa coupe d'Asti. Une rose acheva de s'effeuiller, et nous ne vîmes plus que son coeur nu, un coeur ébouriffé, jaune, inutile. Léchée par une flamme trop courte, une bobèche éclata. @@ -2903,7 +2902,7 @@ et nous vînmes ensemble jusqu'à la fenêtre. Je lui montrai la mienne. charmantes de vos amis dans le cadre de cette croisée. Je ne comprenais guère alors ce qui se passait ici... ---Le comprenez-vous mieux maintenant? Répondit brusquement le poète. +--Le comprenez-vous mieux maintenant? répondit brusquement le poète. Allez, allez, Salerne, je suis un vieux fou... Avais-je besoin de troubler cette jeunesse avec mes pauvres imaginations désordonnées? Regardez-les tous à présent! Qu'est-ce que la vie va leur donner? @@ -2979,7 +2978,7 @@ ses actes, à sa pensée, à sa santé, à son sommeil, à sa vie, même à ce qu'il désirait pour après sa mort, il ne faisait tellement plus qu'un avec lui, qu'on n'aurait pas pu l'arracher de lui, sans le détruire lui-même à peu près tout entier: comme on dit en chirurgie, son amour -n'était plus opérable. +n'était plus opérable." Marcel Proust. @@ -3078,7 +3077,7 @@ Je trouvai une avenante personne qui portait sur tous ses traits la révélation de sa tendresse pour l'eau-de-vie. "Mlle Françoise n'est pas malade, me dit-elle, ça, j'en suis bien sûre! Mais elle ne sort plus, il y a eu toutes sortes de micmacs que je ne sais pas... -Monsieur a-t-il quelque commission à faire transmettre à Mlle Françoise +Monsieur a-t-il quelque commission à faire transmettre à Mlle Françoise, on pourrait peut-être s'arranger?" M. Bouldouyr fut atterré? @@ -3093,13 +3092,13 @@ Soudaine; mais elles ne purent, malgré leurs efforts réitérés, approcher Françoise Chédigny. Elles lui écrivirent; les lettres leur revinrent, évidemment décachetées et lues par ses parents. ---En plein xxe siècle! Grommelait M. Jasmin-Brutelier. Quelle honte! +--En plein xxe siècle! grommelait M. Jasmin-Brutelier. Quelle honte! --Je n'avais qu'elle au monde, me disait souvent Bouldouyr, c'était ma joie, mon amour, ma vie! Que deviendrai-je si je ne la vois plus? J'en mourrai, voyez-vous, Salerne! -Je m'efforçai de la rassurer, mais j'étais moi-même en proie à la plus +Je m'efforçai de le rassurer, mais j'étais moi-même en proie à la plus vive inquiétude. Florentin Muzat mit quelque temps à comprendre qu'il ne rencontrait @@ -3178,7 +3177,7 @@ mari qui lui était destiné! J'eus d'abord un tel sentiment de dégoût et d'horreur que je faillis quitter le restaurant; mais je fis réflexion que cette manière d'agir -m'arrangerait en rien nos affaires et qu'il valait mieux les surveiller +n'arrangerait en rien nos affaires et qu'il valait mieux les surveiller de près, et débrouiller, dans cet écheveau, le fil de Bouldouyr et celui de Béchard. @@ -3200,7 +3199,7 @@ vérité. On a suivi la petite et découvert le pot aux roses. Ah! je vous assure que la mâtine a su de quel bois le père Chédigny avait l'habitude de se chauffer! Aussi elle n'en mène pas large maintenant! Elle est enfermée chez elle et ne sort plus qu'avec sa mère, et ce sera -ainsi uµjusqu'à notre mariage... +ainsi jusqu'à notre mariage... Cette fois-ci, je fis un bond sur la banquette. @@ -3292,7 +3291,7 @@ Le testament de Françoise. "Des bijoux, de beaux chevaux, une voiture élégante! Versac avait raison. Tout cela vaut mieux que les plaisirs monotones de l'étude. -On ne connaît guère le monde, en restant enseveli dans son cabinet. +On ne connaît guère le monde, en restant enseveli dans son cabinet." Berquin. @@ -3437,7 +3436,7 @@ CHAPITRE XX Qu'est devenu Pizzicato? "Adieu, noble reine! Ne pleure pas Mortimer, qui méprise le monde et, -comme un voyageur, s'en va pour découvrir des contrées inconnues. +comme un voyageur, s'en va pour découvrir des contrées inconnues." Christopher Marlowe. @@ -3555,7 +3554,7 @@ revoyais mes chers disparus. Tantôt Valère Bouldouyr m'apparaissait dans son gros paletot de bure marron; il tenait par la bride un Pégase tout blanc et me disait: ---Venez-vous avec moi Salerne? Je vais vous conduire à la vérité! +--Venez-vous avec moi, Salerne? Je vais vous conduire à la vérité! Mais je le perdais aussitôt après, au milieu d'une foule compacte. Une fois cependant, je réussis à le suivre. @@ -3569,7 +3568,7 @@ la campagne une haute tour énorme, noire, carrée, au seuil de laquelle vacillait une sorte de portique égyptien de marbre blanc. Et soudain, j'eus un éblouissement, car je voyais se dérouler devant moi et s'élever vers la hauteur du monument les marches gigantesques d'un -escalier d'or. Murailles, rampes paliers, tout scintillait, tout +escalier d'or. Murailles, rampes, paliers, tout scintillait, tout jetait des éclairs. Aveuglé par une telle splendeur, je n'osai avancer. --Montez! Montez! cria Valère Bouldouyr. @@ -3581,7 +3580,7 @@ cria: --Nous entrons chez le Roi du Monde! -Nous étions dans un immense salle, tendue de noir. Partout encore des +Nous étions dans une immense salle, tendue de noir. Partout encore des statues et des torches fumeuses. Au milieu, sur un trône de pierreries, nous vîmes Florentin Muzat. Couronne en tête, tenant d'une main un globe terrestre, de l'autre, le glaive de justice, il portait @@ -3739,7 +3738,7 @@ pardessus flottant de Pizzicato avait pris la consistance d'une toile d'araignée et quelle chose sordide, informe et sans nom possible était devenue la souquenille qui harnachait mon pauvre Florentin Muzat. ---Avez-vous des nouvelles de Victor Agniel? Finis-je par demander à +--Avez-vous des nouvelles de Victor Agniel? finis-je par demander à Calbot, qui mangeait sans parler, ouvrant et refermant sans cesse une affreuse gueule de brochet, sous son nez à l'arête rompue. @@ -4108,7 +4107,7 @@ d'une compréhension mutuelle. Ici, M. Delavigne perdit le fil de son discours en tentant sournoisement de me noyer; mais je résistai victorieusement à cet -assaut, et je ressorts de mon bain d'écume, soufflant, grognant et à +assaut, et je ressortis de mon bain d'écume, soufflant, grognant et à demi étouffé, pour entendre le récit de mon coiffeur. --Donc, un de ces soirs, j'étais assis sur une banquette, quand je vis @@ -4128,7 +4127,7 @@ garçons avec qui elles ont été fiancées! agitation. Pour l'amour de Dieu, mon bon monsieur Delavigne, tâchez de vous rappeler leurs paroles! ---Ce gros monsieur si bien rasé adjurait le jeune femme de devenir +--Ce gros monsieur si bien rasé adjurait la jeune femme de devenir raisonnable. -"Mais je le suis, je le suis, répondait-elle d'un air résigné." -"Non, disait-il, pas encore, mais je crois que vous le deviendrez à mon exemple." Et puis ils parlèrent d'un héritage, d'une @@ -4139,7 +4138,7 @@ ville qu'ils allaient habiter et dont j'ai oublié le nom. --Ni l'un ni l'autre, il me semble, mais tranquille et indifférente. Elle avait l'air d'être mariée depuis très longtemps. ---Et lui, comment se comportait-il avec elle? vous a-t-il paru gentil +--Et lui, comment se comportait-il avec elle? vous a-t-il paru gentil, maussade ou brutal? --Oh! pas brutal toujours! Mais comment Vous dire? Prétentieux, @@ -4160,7 +4159,7 @@ Hélas! la sagesse de Françoise eût consisté surtout à se méfier de lui! Mais que pouvait-elle faire contre le destin? Je quittai M. Delavigne en proie à une grande mélancolie. Derrière la -vitrine de sa boutique, une tête de cire continuait a sourire, du même +vitrine de sa boutique, une tête de cire continuait à sourire, du même sourire coquet, morne et froidement aguicheur, et je fis la réflexion, je m'en souviens bien, que la tête de cire de mon coiffeur eût certainement constitué l'épouse la meilleure et la plus raisonnable @@ -4356,7 +4355,7 @@ rentrera pour déjeuner... Si Monsieur veut revenir cet après-midi. Je laissai ma carte et rejoignis Béchard. --Nous avons de la chance, lui dis-je, je crois que nous verrons -Françoise toute à l'heure. +Françoise tout à l'heure. Mais il me jeta un coup d'oeil douloureux et ne me répondit pas. Nous flânâmes un moment encore sur le cours; trois ouvrières, sorties d'une @@ -4400,7 +4399,7 @@ cadres dorés. Et soudain la porte s'ouvrit, et Françoise parut: ---Mes amis! Dit-elle, tout simplement. +--Mes amis! dit-elle, tout simplement. Elle nous tendait une main à chacun, et j'eus envie de pleurer en y posant mes lèvres. @@ -4445,7 +4444,7 @@ que vous rencontriez, Lucien... Et puis, je le quittais, et je rentrais chez moi, dans cet intérieur morne, pratique, terre à terre; alors il me fallait bien reconnaître que j'étais surtout une Chédigny. Je ne comprenais plus rien aux magnifiques illusions de l'oncle Valère; -ces instants passés auprès de lui auprès de vous, me semblaient un +ces instants passés auprès de lui, auprès de vous, me semblaient un rêve, un rêve que j'aurais voulu faire durer, mais dont je savais bien qu'il s'évanouirait un jour... @@ -4458,8 +4457,8 @@ menais. Comment aurais-je lutté, Lucien, et avec quels éléments de succès? Si vous aviez été en France, j'aurais pu m'échapper, vous rejoindre peut-être... Mais en Amérique du Sud! Vous attendre? Mais vous-même n'auriez plus su me découvrir, ni m'appeler! Et puis, la -petite François était morte. Je savais que je vous aimais, que je vous -aimerai toujours, mais avec la meilleure part de moi-même, et cette +petite Françoise était morte. Je savais que je vous aimais, que je vous +aimerais toujours, mais avec la meilleure part de moi-même, et cette part-là n'avait plus le droit de vivre. Elle est toujours là quelque part, qui rêve, enfermée au coeur de ma conscience. Mais c'est comme si une morte vous aimait... Moi, je suis Mme Victor Agniel, et diff --git a/4933-h/4933-h.htm b/4933-h/4933-h.htm index 895f623..1cde468 100644 --- a/4933-h/4933-h.htm +++ b/4933-h/4933-h.htm @@ -19,32 +19,32 @@ h1, h2, h3, h4, h5 {text-align: center;} _A Camille Mauclair_</p> <p><br> - _Acceptez la dédicace de ce petit ouvrage, non seulement + _Acceptez la dédicace de ce petit ouvrage, non seulement comme un gage de mon admiration pour l'artiste et le critique -à qui nous devons tant de belles pages, mais aussi de mon +à qui nous devons tant de belles pages, mais aussi de mon affection pour l'ami qui m'accueillait, avec tant de cordiale -sympathie, il y a plus de vingt ans, à Marseille, quand je -n'étais encore qu'un tout jeune homme inconnu -passionnément épris de littérature. Vous +sympathie, il y a plus de vingt ans, à Marseille, quand je +n'étais encore qu'un tout jeune homme inconnu +passionnément épris de littérature. Vous souvenez-vous de ce petit salon du boulevard des Dames, tout -tendu d'étoffes rouges et par la fenêtre duquel, en -se penchant, on voyait défiler vers la gare tant +tendu d'étoffes rouges et par la fenêtre duquel, en +se penchant, on voyait défiler vers la gare tant d'Orientaux fantastiques qui montaient du port? Que d'ardentes -conversations n'avons-nous pas tenues dans cette pièce -intime et fleurie à laquelle je ne peux songer sans un -plaisir ému! Vous souvenez-vous aussi de ce petit jardin -de Saint-Loup, tout en terrasses, où nous allions admirer +conversations n'avons-nous pas tenues dans cette pièce +intime et fleurie à laquelle je ne peux songer sans un +plaisir ému! Vous souvenez-vous aussi de ce petit jardin +de Saint-Loup, tout en terrasses, où nous allions admirer les ors et les brumes d'un incomparable automne? Vous me parliez -des grands poètes dont vous étiez l'ami, de -Stéphane Mallarmé et d'Élémir -Bourges, dont je rêvais d'approcher un jour. Aussi ai-je +des grands poètes dont vous étiez l'ami, de +Stéphane Mallarmé et d'Élémir +Bourges, dont je rêvais d'approcher un jour. Aussi ai-je voulu, en souvenir de ces temps lointains, vous offrir ce -portrait d'un de leurs frères obscurs, d'un de ceux qui +portrait d'un de leurs frères obscurs, d'un de ceux qui n'ont pas eu le bonheur, comme eux, de donner une forme au monde qu'ils portaient dans leur coeur et dans leur esprit. -Puissiez-vous accorder à mon héros un peu de la -généreuse amitié que vous m'avez -accordée alors et dont je vous serai toujours +Puissiez-vous accorder à mon héros un peu de la +généreuse amitié que vous m'avez +accordée alors et dont je vous serai toujours reconnaissant!_</p> <p>_E.J._</p> @@ -52,212 +52,212 @@ reconnaissant!_</p> <h2 style="text-align: center;"><br> CHAPITRE PREMIER</h2> -<h3 style="text-align: center;">Dans lequel le lecteur sera admis à +<h3 style="text-align: center;">Dans lequel le lecteur sera admis à faire la connaissance des deux personnages les plus -épisodiques de ce roman.</h3> +épisodiques de ce roman.</h3> <p><br> - <i>"La différence de peuple à peuple n'est pas -moins forte d'homme à homme."<br> + <i>"La différence de peuple à peuple n'est pas +moins forte d'homme à homme."<br> Rivarol.</i></p> <p><br> - J'ai toujours été curieux. La curiosité -est, depuis mon plus jeune âge, la passion dominante de ma + J'ai toujours été curieux. La curiosité +est, depuis mon plus jeune âge, la passion dominante de ma vie. Je l'avoue ici, parce qu'il me faut bien expliquer comment -j'ai été mêlé aux -événements dont j'ai résolu de faire le -récit; mais je l'avoue sans honte, ni complaisance. Je ne -peux voir dans ce trait essentiel de mon caractère ni un -travers, ni une qualité, et les moralistes perdraient leur +j'ai été mêlé aux +événements dont j'ai résolu de faire le +récit; mais je l'avoue sans honte, ni complaisance. Je ne +peux voir dans ce trait essentiel de mon caractère ni un +travers, ni une qualité, et les moralistes perdraient leur temps avec moi, soit qu'ils eussent l'intention de me -blâmer, soit de me donner en exemple à autrui.</p> +blâmer, soit de me donner en exemple à autrui.</p> -<p>Je dois ajouter cependant, par égard pour certains -esprits scrupuleux, que cette curiosité est absolument -désintéressée. Mes amis goûtent mon +<p>Je dois ajouter cependant, par égard pour certains +esprits scrupuleux, que cette curiosité est absolument +désintéressée. Mes amis goûtent mon silence, et ce que je sais ne court pas les routes. Elle n'a pas -non plus ce caractère douteux ou équivoque qu'elle +non plus ce caractère douteux ou équivoque qu'elle prend volontiers chez eux qui la pratiquent exclusivement. Aucune -malveillance, aucune bassesse d'esprit ne se mêlent -à elle. Je crois qu'elle provient uniquement du goût +malveillance, aucune bassesse d'esprit ne se mêlent +à elle. Je crois qu'elle provient uniquement du goût que j'ai pour la vie humaine. Une sorte de sympathie -irrésistible n'a toujours entraîné vers tous +irrésistible m'a toujours entraîné vers tous ceux que le hasard des circonstances me faisait rencontrer. Chez -la plupart des êtres, cette sympathie repose sur des -affinités intellectuelles ou morales, des parentés -de goût ou de nature. Pour moi, rien de tout cela ne +la plupart des êtres, cette sympathie repose sur des +affinités intellectuelles ou morales, des parentés +de goût ou de nature. Pour moi, rien de tout cela ne compte. Je me plais avec les gens que je rencontre parce qu'ils -sont là, en face de moi, eux-mêmes et personne -d'autre, et que ce qui me paraît alors le plus passionnant, -c'est justement ce qu'ils possèdent d'essentiel, d'unique, -a forme spéciale de leur esprit, de leur caractère -et de leur destinée.</p> - -<p>Au fond, c'est pour moi un véritable plaisir que de -m'introduire dans la vie d'autrui. Je le fais spontanément -et sans le vouloir. Il me serait agréable d'aider de mon -expérience ou de mon appui ces inconnus qui deviennent si -vite mes amis, de travailler à leur bonheur. J'oublie mes +sont là, en face de moi, eux-mêmes et personne +d'autre, et que ce qui me paraît alors le plus passionnant, +c'est justement ce qu'ils possèdent d'essentiel, d'unique, +a forme spéciale de leur esprit, de leur caractère +et de leur destinée.</p> + +<p>Au fond, c'est pour moi un véritable plaisir que de +m'introduire dans la vie d'autrui. Je le fais spontanément +et sans le vouloir. Il me serait agréable d'aider de mon +expérience ou de mon appui ces inconnus qui deviennent si +vite mes amis, de travailler à leur bonheur. J'oublie mes soucis, mes chagrins, je partage leurs joies, leurs peines, je les aime en un mot, et je vis ainsi mille vies, toutes plus -belles, plus variées, plus émouvantes les unes que +belles, plus variées, plus émouvantes les unes que les autres!</p> -<p>Cette étrange passion m'a donné de curieuses -relations, des amitiés précieuses et bizarres, et -j'aurais un fort gros volume à écrire si je voulais -en faire un récit complet; mais mon ambition ne -s'élève pas si haut: il me suffira de relater ici +<p>Cette étrange passion m'a donné de curieuses +relations, des amitiés précieuses et bizarres, et +j'aurais un fort gros volume à écrire si je voulais +en faire un récit complet; mais mon ambition ne +s'élève pas si haut: il me suffira de relater ici aussi rapidement que possible ce que j'ai appris des moeurs et du -caractère de M. Valère Bouldouyr, afin d'aider les -chroniqueurs, si jamais il s'en trouve un qui, à l'exemple +caractère de M. Valère Bouldouyr, afin d'aider les +chroniqueurs, si jamais il s'en trouve un qui, à l'exemple de Paul de Musset ou de Charles Monselet, veuille tracer une -galerie de portraits d'après les excentriques de notre +galerie de portraits d'après les excentriques de notre temps.</p> -<p>A l'époque où je fis sa connaissance, je venais -de quitter l'appartement que j'habitais dans l'île +<p>A l'époque où je fis sa connaissance, je venais +de quitter l'appartement que j'habitais dans l'île Saint-Louis pour me fixer au Palais-Royal.</p> -<p>Ce quartier me plaisait parce qu'il a à la fois -d'isolé et de populaire. Les maisons qui encadrent le -jardin ont belle apparence, avec leurs façades -régulières, leurs pilastres, et ce balcon qui court -sur trois côtés, exhaussant, à intervalles -égaux, un vase noirci par le temps; mais tout autour, ce -ne sont encore que rues étroites et tournantes, places -provinciales, passages vitrés aux boutiques vieillottes, +<p>Ce quartier me plaisait parce qu'il a à la fois +d'isolé et de populaire. Les maisons qui encadrent le +jardin ont belle apparence, avec leurs façades +régulières, leurs pilastres, et ce balcon qui court +sur trois côtés, exhaussant, à intervalles +égaux, un vase noirci par le temps; mais tout autour, ce +ne sont encore que rues étroites et tournantes, places +provinciales, passages vitrés aux boutiques vieillottes, recoins bizarres, boutiques inattendues. Les gens du quartier -semblent y vivre, comme ils le feraient à Castres ou -à Langres, sans rien savoir de l'énorme vie qui -grouille à deux pas d'eux, et à laquelle ils ne -s'intéressent guère. Ils ont tous, plus ou moins, -des choses de ce monde la même opinion que mon coiffeur, M. -Delavigne, qui, un matin où un ministre de la Guerre, -alors fameux, fut tué en assistant à un -départ d'aéroplanes, se pencha vers moi et me dit, -tout ému, tandis qu'il me barbouillait le menton de +semblent y vivre, comme ils le feraient à Castres ou +à Langres, sans rien savoir de l'énorme vie qui +grouille à deux pas d'eux, et à laquelle ils ne +s'intéressent guère. Ils ont tous, plus ou moins, +des choses de ce monde la même opinion que mon coiffeur, M. +Delavigne, qui, un matin où un ministre de la Guerre, +alors fameux, fut tué en assistant à un +départ d'aéroplanes, se pencha vers moi et me dit, +tout ému, tandis qu'il me barbouillait le menton de mousse:<br> </p> <p>--Quand on pense, monsieur, que cela aurait pu arriver -à quelqu'un du quartier!</p> +à quelqu'un du quartier!</p> <p><br> - Delavigne fut le premier d'ailleurs à me faire -apprécier les charmes du mien. Il tenait boutique dans un -de ces passages que j'ai cités tantôt et que -beaucoup de Parisiens ne connaissent même pas. Sa devanture -attirait les regards par une grande assemblée de ces -têtes de cire au visage si inexpressif qu'on peut les + Delavigne fut le premier d'ailleurs à me faire +apprécier les charmes du mien. Il tenait boutique dans un +de ces passages que j'ai cités tantôt et que +beaucoup de Parisiens ne connaissent même pas. Sa devanture +attirait les regards par une grande assemblée de ces +têtes de cire au visage si inexpressif qu'on peut les coiffer de n'importe quelle perruque sans modifier en rien leur physionomie.</p> -<p>Quand on entrait dans le magasin, il était -généralement vide; M. Delavigne se souciait peu -d'attendre des heures entières des chalands incertains. -Lorsqu'il sortait, il ne fermait même pas sa porte, tant il -avait confiance dans l'honnêteté de ses voisins. -D'ailleurs, qu'eût-on volé à M. +<p>Quand on entrait dans le magasin, il était +généralement vide; M. Delavigne se souciait peu +d'attendre des heures entières des chalands incertains. +Lorsqu'il sortait, il ne fermait même pas sa porte, tant il +avait confiance dans l'honnêteté de ses voisins. +D'ailleurs, qu'eût-on volé à M. Delavigne?</p> -<p>Trois pièces, qui se suivaient et qui étaient -fort exiguës, composaient tout son domaine. La -première contenait les lavabos; la seconde, des armoires -où j'appris plus tard qu'il enfermait ses postiches; pour -la troisième, je n'ai jamais su à quoi elle pouvait +<p>Trois pièces, qui se suivaient et qui étaient +fort exiguës, composaient tout son domaine. La +première contenait les lavabos; la seconde, des armoires +où j'appris plus tard qu'il enfermait ses postiches; pour +la troisième, je n'ai jamais su à quoi elle pouvait servir.</p> <p>Trouvait-on M. Delavigne? Il vous recevait avec un sourire -suave et vous priait de l'attendre, car il était en -général fort occupé à de copieux +suave et vous priait de l'attendre, car il était en +général fort occupé à de copieux bavardages. De curieuses personnes causaient avec lui dans -l'arrière-boutique, quelquefois, de bonnes gens qui -venaient chercher perruque, mais aussi des marchandes à la -toilette, des courtières du Mont-de-Piété, +l'arrière-boutique, quelquefois, de bonnes gens qui +venaient chercher perruque, mais aussi des marchandes à la +toilette, des courtières du Mont-de-Piété, de vieux beaux encore solennels. J'ai souvent -soupçonné M. Delavigne de faire un peu tous les -métiers; mais je dois avouer que je n'ai rien surpris de +soupçonné M. Delavigne de faire un peu tous les +métiers; mais je dois avouer que je n'ai rien surpris de suspect dans ses actes, et je crois qu'il avait seulement l'amour -immodéré des dominos, passion à laquelle il -se livrait dans un café voisin, qui s'appelait et -s'appelle encore: _A la Promenade de Vénus._ Je n'ais +immodéré des dominos, passion à laquelle il +se livrait dans un café voisin, qui s'appelait et +s'appelle encore: _A la Promenade de Vénus._ Je n'ais jamais pu passer devant cet endroit sans imaginer que j'allais -débarquer à Paphos ou à Amathonte.</p> +débarquer à Paphos ou à Amathonte.</p> <p>--Monsieur, me disait souvent M. Delavigne avec -mélancolie, il n'y a vraiment qu'un emploi pour lequel je +mélancolie, il n'y a vraiment qu'un emploi pour lequel je ne me sente aucune disposition: c'est celui que j'exerce! Rien ne -m'ennuie plus que de faire un "complet", ou même une barbe, -et à la seule idée d'un shampoing, sauf votre -respect, le coeur me lève de dégoût!</p> +m'ennuie plus que de faire un "complet", ou même une barbe, +et à la seule idée d'un shampoing, sauf votre +respect, le coeur me lève de dégoût!</p> <p>--Aviez-vous une autre vocation, monsieur Delavigne?</p> -<p>--Aucune, monsieur Salerne, mais j'aimerais assez être -souffleur à la Comédie-Française, ou, sauf +<p>--Aucune, monsieur Salerne, mais j'aimerais assez être +souffleur à la Comédie-Française, ou, sauf votre respect, greffier du tribunal. Je crois que, dans ce -métier-là, on a un costume étonnant, avec de +métier-là, on a un costume étonnant, avec de l'hermine qui pend quelque part. Il me plairait aussi beaucoup -d'être poète comme cet écrivain dont je porte -le nom, paraît-il, et qui était peut-être un -de mes ancêtres...</p> +d'être poète comme cet écrivain dont je porte +le nom, paraît-il, et qui était peut-être un +de mes ancêtres...</p> -<p>--Poète, monsieur Delavigne? Peste! Vous voici bien +<p>--Poète, monsieur Delavigne? Peste! Vous voici bien ambitieux!</p> <p>--Monsieur Salerne croit-il que je suis insensible? Non, non, -on peut être coiffeur et avoir ses déceptions, ses -désillusions, tout comme un autre. Nous habitons un monde, -monsieur, où le coeur n'a pas sa récompense!</p> +on peut être coiffeur et avoir ses déceptions, ses +désillusions, tout comme un autre. Nous habitons un monde, +monsieur, où le coeur n'a pas sa récompense!</p> <p>On le voit, je prenais plaisir aux propos de M. Delavigne. Sous cette fleur de bonne compagnie, qui leur donnait tant de charme, je retrouvais un type en quelque sorte national, -sentencieux, aimant à moraliser, vaniteux, au moment -même qu'il méprisait le plus son caractère et -son état; avec cela, sentimental et toujours -déçu par quelque chose. Deux ou trois journaux -traînaient dans sa boutique, dont j'ai su depuis qu'il ne +sentencieux, aimant à moraliser, vaniteux, au moment +même qu'il méprisait le plus son caractère et +son état; avec cela, sentimental et toujours +déçu par quelque chose. Deux ou trois journaux +traînaient dans sa boutique, dont j'ai su depuis qu'il ne lisait que les renseignements mondains.</p> <p>--Monsieur Salerne, me disait-il, voyez-vous, ce que j'aurais -aimé dans la vie, moi, c'est la société des -gens du monde. Je n'étais pas né pour remplir un -rôle social aussi infime.</p> +aimé dans la vie, moi, c'est la société des +gens du monde. Je n'étais pas né pour remplir un +rôle social aussi infime.</p> -<p>Et il répétait comme un morceau poétique, -comme le refrain d'une romance, un écho recueilli dans _le -Gaulois_ ou dans _Excelsior:_ "Grand bal hier donné chez +<p>Et il répétait comme un morceau poétique, +comme le refrain d'une romance, un écho recueilli dans _le +Gaulois_ ou dans _Excelsior:_ "Grand bal hier donné chez la princesse Lannes..."<br> - Ses distractions étaient honnêtes il se plaisait -à passer la soirée au cinéma ou au -café-concert. Et souvent, en me faisant la barbe, me + Ses distractions étaient honnêtes il se plaisait +à passer la soirée au cinéma ou au +café-concert. Et souvent, en me faisant la barbe, me chantait-il quelque couplet tendre ou galant, d'une voix juste, mais un peu chevrotante. Le printemps venu, chaque dimanche, il courait la banlieue, sans doute avec d'aimables personnes, dont il n'osait pas me parler autrement que par des allusions -mystérieuses; et le lundi, je voyais sa boutique toute -fleurie de ces grandes branches de lilas, que la poussière -et les cahots du chemin de fer ont fripées et qui +mystérieuses; et le lundi, je voyais sa boutique toute +fleurie de ces grandes branches de lilas, que la poussière +et les cahots du chemin de fer ont fripées et qui pendent.</p> <p>--J'ai la superstition du lilas, me confiait-il alors, celle du muguet aussi. Quand j'en cueille, - et je sais ce que les -désillusions ont de plus amer, monsieur, - eh bien! je ne +désillusions ont de plus amer, monsieur, - eh bien! je ne peux pas croire que l'amour ne finira pas par me rendre heureux! -J'ai un ami à _La Promenade de Vénus,_ qui me +J'ai un ami à _La Promenade de Vénus,_ qui me raille quand je parle ainsi, mais est-ce un mal que de garder sa pointe d'illusion? Je peux vous avouer cela, n'est-ce pas? -Monsieur, car je vous connais bien, malgré votre -réserve, vous êtes un délicat comme moi!</p> +Monsieur, car je vous connais bien, malgré votre +réserve, vous êtes un délicat comme moi!</p> -<p>Avouez-le, comment n'eussé-je pas été -flatté par une telle appréciation?</p> +<p>Avouez-le, comment n'eussé-je pas été +flatté par une telle appréciation?</p> -<p>Le jour même où elle me fut faite, je rencontrai -pour la première fois M. Valère Bouldouyr.</p> +<p>Le jour même où elle me fut faite, je rencontrai +pour la première fois M. Valère Bouldouyr.</p> <p> </p> @@ -267,182 +267,182 @@ pour la première fois M. Valère Bouldouyr.</p> Portrait d'un homme inactuel.</h3> <p><br> - <i>"La méditation a perdu toute sa dignité de -forme; on a tourné en ridicule le cérémonial -et l'attitude solennelle de celui qui réfléchit, et -l'on ne tolérerait plus un homme sage du vieux style.<br> + <i>"La méditation a perdu toute sa dignité de +forme; on a tourné en ridicule le cérémonial +et l'attitude solennelle de celui qui réfléchit, et +l'on ne tolérerait plus un homme sage du vieux style."<br> Nietzsche.</i></p> <p><br> - J'étais, en effet, assis dans la boutique de M. -Delavigne, ligoté comme un prisonnier par les noeuds d'une + J'étais, en effet, assis dans la boutique de M. +Delavigne, ligoté comme un prisonnier par les noeuds d'une serviette si humide qu'elle risquait fort de me donner des -rhumatismes, et mon geôlier jouait à faire pousser -sur mes joues une mousse de plus en plus légère, -quand la sonnette de l'établissement, qui avait, je ne +rhumatismes, et mon geôlier jouait à faire pousser +sur mes joues une mousse de plus en plus légère, +quand la sonnette de l'établissement, qui avait, je ne sais pourquoi, un timbre rustique, tinta doucement. Mon regard -plongeait dans la glace qui faisait face à la porte. Je +plongeait dans la glace qui faisait face à la porte. Je vis entrer un personnage qui me parut curieux, au premier abord, sans que je comprisse exactement pourquoi.</p> -<p>Il était corpulent, de taille moyenne, d'aspect un peu -lourd. Son front bombé, ses petits yeux vifs, se joues -rondes et creusées d'une fossette, son nez pointu aux -narines vibrantes, une lèvre rasée, un collier de -barbe qui grisonnait, me rappelèrent très vite un +<p>Il était corpulent, de taille moyenne, d'aspect un peu +lourd. Son front bombé, ses petits yeux vifs, se joues +rondes et creusées d'une fossette, son nez pointu aux +narines vibrantes, une lèvre rasée, un collier de +barbe qui grisonnait, me rappelèrent très vite un visage bien connu; mais il y avait dans ses traits quelque chose -d'amollli, de lâche, de détendu. L'inconnu -ressemblait certainement à Stendhal, mais à un -Stendhal en décalcomanie. Il portait un vieux feutre sans -fraîcheur et un gros pardessus bourru, de couleur marron, -qui laissait voir un col mou et une cravate usée, mais -dont les couleurs autrefois vives révélaient -d'anciennes prétentions. Il s'assit dans un coin, -après avoir échangé avec M. Delavigne un +d'amollli, de lâche, de détendu. L'inconnu +ressemblait certainement à Stendhal, mais à un +Stendhal en décalcomanie. Il portait un vieux feutre sans +fraîcheur et un gros pardessus bourru, de couleur marron, +qui laissait voir un col mou et une cravate usée, mais +dont les couleurs autrefois vives révélaient +d'anciennes prétentions. Il s'assit dans un coin, +après avoir échangé avec M. Delavigne un salut cordial. Au bout d'un moment, le voyant -désoeuvré, le coiffeur lui offrit un journal.</p> +désoeuvré, le coiffeur lui offrit un journal.</p> <p>Mais le client refusa majestueusement cette proposition:</p> <p>--Vous savez bien, dit-il, que je ne lis jamais de journaux, jamais! Pourquoi faire? Je n'ignore pas grand'chose des turpitudes qui peuvent se passer dans ce bas-monde. En quoi -pourraient-elles m'intéresser?... Vous, monsieur -Delavigne, voulez-vous me dire ce qui vous intéresse dans +pourraient-elles m'intéresser?... Vous, monsieur +Delavigne, voulez-vous me dire ce qui vous intéresse dans un journal?</p> <p>--Mais les crimes, par exemple, dit M. Delavigne, -décontenancé.</p> +décontenancé.</p> -<p>--Les crimes? Ils sont déjà tous dans la Bible! -Ils ne varient que par le nom de la localité où ils -ont été commis.</p> +<p>--Les crimes? Ils sont déjà tous dans la Bible! +Ils ne varient que par le nom de la localité où ils +ont été commis.</p> <p>--La politique...</p> -<p>--La politique? Parlez-vous sérieusement, monsieur -Delavigne? La politique? Vous tenez sincèrement à -savoir par quel procédé vous serez tracassé, -volé, martyrisé et réduit en esclavage? Moi, -ça m'est égal! Les moutons ne seront jamais tondus -que par les bergers. Maintenant, si vous préférez -un berger qui porte un nom de famille à un berger qui -porte un numéro, c'est votre affaire. Une affaire purement +<p>--La politique? Parlez-vous sérieusement, monsieur +Delavigne? La politique? Vous tenez sincèrement à +savoir par quel procédé vous serez tracassé, +volé, martyrisé et réduit en esclavage? Moi, +ça m'est égal! Les moutons ne seront jamais tondus +que par les bergers. Maintenant, si vous préférez +un berger qui porte un nom de famille à un berger qui +porte un numéro, c'est votre affaire. Une affaire purement personnelle, monsieur Delavigne, ne l'oublions pas!</p> -<p>--Enfin, j'aime à savoir ce qui se passe!</p> +<p>--Enfin, j'aime à savoir ce qui se passe!</p> -<p>--Moi aussi! Ou plutôt, j'aimerais à savoir ce +<p>--Moi aussi! Ou plutôt, j'aimerais à savoir ce qui se passe, s'il se passait quelque chose. Mais il ne se passe rien, vous entendez bien, rien!</p> -<p>Il s'enfonça de nouveau dans sa méditation, et +<p>Il s'enfonça de nouveau dans sa méditation, et M. Delavigne me fit plusieurs petits signes du coin de l'oeil, -pour me signaler qu'il avait affaire à un original, un +pour me signaler qu'il avait affaire à un original, un fameux original! Je m'en apercevais, parbleu! Bien.</p> -<p>Je clignai de la paupière à mon tour, afin -d'engager M. Delavigne à reprendre sa conversation avec le +<p>Je clignai de la paupière à mon tour, afin +d'engager M. Delavigne à reprendre sa conversation avec le faux Stendhal.</p> -<p>Après quelques instants de silence, le coiffeur -débuta ainsi:</p> +<p>Après quelques instants de silence, le coiffeur +débuta ainsi:</p> -<p>--Si vous ne vous intéressez pas aux journaux, ni aux -crimes, ni à la politique, monsieur Bouldouyr, à -quoi donc vous intéressez-vous?</p> +<p>--Si vous ne vous intéressez pas aux journaux, ni aux +crimes, ni à la politique, monsieur Bouldouyr, à +quoi donc vous intéressez-vous?</p> -<p>Bouldouyr ne répondit pas tout de suite. Il nous +<p>Bouldouyr ne répondit pas tout de suite. Il nous regardait alternativement, le coiffeur et moi. Puis un sourire de -mépris doucement apitoyé erra sur ses lèvres +mépris doucement apitoyé erra sur ses lèvres gourmandes.</p> -<p>--Vous, monsieur Delavigne, vous aimez à jouer aux -dominos à _La Promenade de Vénus,_ vous ne -dédaignez pas le cinéma et vous nourrissez, chaque +<p>--Vous, monsieur Delavigne, vous aimez à jouer aux +dominos à _La Promenade de Vénus,_ vous ne +dédaignez pas le cinéma et vous nourrissez, chaque printemps, une passion nouvelle pour quelque aimable nymphe du -quartier. Si j'avais n'importe lequel de ces goûts -charmants, vous pourriez apprécier ce qui -m'intéresse, mais la vérité me force -à confesser que tout cela m'est souverainement -indifférent. Presque tout d'ailleurs m'est -indifférent, et ce qui me passionne, moi, n'a de +quartier. Si j'avais n'importe lequel de ces goûts +charmants, vous pourriez apprécier ce qui +m'intéresse, mais la vérité me force +à confesser que tout cela m'est souverainement +indifférent. Presque tout d'ailleurs m'est +indifférent, et ce qui me passionne, moi, n'a de signification pour personne.</p> -<p>--J'ai connu un philatéliste qui raisonnait à -peu près comme vous.</p> +<p>--J'ai connu un philatéliste qui raisonnait à +peu près comme vous.</p> -<p>--Un philatéliste! S'écria M. Bouldouyr, qui -devint soudain rouge de colère, je vous prie, n'est-ce -pas, de ne pas me confondre avec un imbécile de cette -sorte! Un philatéliste! Pourquoi pas un conchyliologue, -puisque vous y êtes?</p> +<p>--Un philatéliste! S'écria M. Bouldouyr, qui +devint soudain rouge de colère, je vous prie, n'est-ce +pas, de ne pas me confondre avec un imbécile de cette +sorte! Un philatéliste! Pourquoi pas un conchyliologue, +puisque vous y êtes?</p> <p>--Je vous demande pardon, monsieur, je ne croyais pas vous -fâcher...</p> +fâcher...</p> <p>--C'est bon, c'est bon, dit M. Bouldouyr, en se levant. Je -vais prendre l'air, je reviendrai tantôt.</p> +vais prendre l'air, je reviendrai tantôt.</p> <p>Et il sortit en faisant claquer la porte.</p> -<p>--Il est un petit peu piqué, dit M. Delavigne, en -souriant. Mais ce n'est pas un méchant homme. Il s'appelle -Valère Bouldouyr. Un drôle de nom, n'est ce pas? Et -puis, vous savez quand il dit que rien ne l'intéresse, il -se moque de nous. Il se promène souvent au Palais-Royal -avec une jeunesse, qui a l'air joliment agréable. Et vous -savez, ajouta indiscrètement M. Delavigne, en se penchant +<p>--Il est un petit peu piqué, dit M. Delavigne, en +souriant. Mais ce n'est pas un méchant homme. Il s'appelle +Valère Bouldouyr. Un drôle de nom, n'est ce pas? Et +puis, vous savez quand il dit que rien ne l'intéresse, il +se moque de nous. Il se promène souvent au Palais-Royal +avec une jeunesse, qui a l'air joliment agréable. Et vous +savez, ajouta indiscrètement M. Delavigne, en se penchant vers mon oreille, il est plus vieux qu'il n'en a l'air. C'est moi qui lui ai fourni son postiche et la lotion avec laquelle il -noircit à demi sa barbe, qui est toute blanche...</p> +noircit à demi sa barbe, qui est toute blanche...</p> -<p>Ces détails me gênèrent un peu. Je -demandai à m. Delavigne à quoi M. Bouldouyr -était occupé.</p> +<p>Ces détails me gênèrent un peu. Je +demandai à m. Delavigne à quoi M. Bouldouyr +était occupé.</p> -<p>--A rien, c'est un ancien employé du ministère -de la Marine. Maintenant il est à la retraite.</p> +<p>--A rien, c'est un ancien employé du ministère +de la Marine. Maintenant il est à la retraite.</p> <p>Je quittai la boutique de M. Delavigne. Je croisai M. Bouldouyr, qui s'acheminait de nouveau vers elle. Il marchait -lourdement, et il me parut voûté, mais -peut-être était-ce l'influence du coiffeur qui me le +lourdement, et il me parut voûté, mais +peut-être était-ce l'influence du coiffeur qui me le faisait voir ainsi.</p> <p><br> Je gagnai le Palais-Royal et je traversai le jardin. -C'était un jour de printemps. Le paulownia noir et tordu -portait comme un madrépore ses fleurs vivantes et qui -durent si peu. Un gros pigeon gris reposait sur la tête de -l'éphèbe qui joue de la flûte. Camille -Desmoulins, vêtu de sa redingote de bronze, -commençait la Révolution en s'attaquant d'abord aux +C'était un jour de printemps. Le paulownia noir et tordu +portait comme un madrépore ses fleurs vivantes et qui +durent si peu. Un gros pigeon gris reposait sur la tête de +l'éphèbe qui joue de la flûte. Camille +Desmoulins, vêtu de sa redingote de bronze, +commençait la Révolution en s'attaquant d'abord aux chaises.</p> <p>En regardant machinalement ces choses habituelles, je songeais -à Valère Bouldouyr. Son nom ne m'était pas -inconnu, mais où l'avais-je entendu -déjà?</p> +à Valère Bouldouyr. Son nom ne m'était pas +inconnu, mais où l'avais-je entendu +déjà?</p> -<p>J'eus soudain un souvenir précis, et, montant chez moi +<p>J'eus soudain un souvenir précis, et, montant chez moi je fouillai dans une vieille armoire, pleine de livres -oubliés; j'en tirai bientôt deux minces plaquettes: -l'une s'appelait _l'Embarquement pour Thulé,_ l'autre, _le -Jardin des Cent Iris._ Toutes deux, signées Valère -Bouldouyr. La première avait paru en 1887, la seconde en -1890. Il était évident qu'après cette double -promesse M. Bouldouyr avait renoncé aux Muses.</p> - -<p>J'ouvris un de ces livrets poussiéreux. Je lus au +oubliés; j'en tirai bientôt deux minces plaquettes: +l'une s'appelait _l'Embarquement pour Thulé,_ l'autre, _le +Jardin des Cent Iris._ Toutes deux, signées Valère +Bouldouyr. La première avait paru en 1887, la seconde en +1890. Il était évident qu'après cette double +promesse M. Bouldouyr avait renoncé aux Muses.</p> + +<p>J'ouvris un de ces livrets poussiéreux. Je lus au hasard, ces quelques vers:<br> </p> <blockquote> <p><br> - _Sous un ciel qui se meurt comme l'oiseau Phénix<br> - La barque d'or éveille un chagrin de vitrail,<br> - Sur l'eau noire qui glisse et qui coule à son Styx,<br> + _Sous un ciel qui se meurt comme l'oiseau Phénix<br> + La barque d'or éveille un chagrin de vitrail,<br> + Sur l'eau noire qui glisse et qui coule à son Styx,<br> Et Watteau, tout argent, se tient au gouvernail!_</p> </blockquote> @@ -450,241 +450,241 @@ hasard, ces quelques vers:<br> <blockquote> <p>_Rien, Madame, si ce n'est l'ombre<br> - D'un masque de roses tombé,<br> + D'un masque de roses tombé,<br> Ne saurait rendre un coeur plus sombre<br> - Que ce ciel par vous dérobé!_<br> + Que ce ciel par vous dérobé!_<br> </p> </blockquote> -<p>Je souris avec mélancolie. Quelque chose de charmant, -la jeunesse d'un poète, s'était donc jouée -jadis autour de ce vieil homme à perruque! Qu'en -restait-il aujourd'hui chez ce roquentin coléreux, qui -s'offusquait des railleries de son coiffeur? Hélas! Je le +<p>Je souris avec mélancolie. Quelque chose de charmant, +la jeunesse d'un poète, s'était donc jouée +jadis autour de ce vieil homme à perruque! Qu'en +restait-il aujourd'hui chez ce roquentin coléreux, qui +s'offusquait des railleries de son coiffeur? Hélas! Je le voyais bien, M. Bouldouyr n'avait pas eu cette force dans -l'expression qui permet seule aux poètes de durer, ni ce -pouvoir de mûrir sa pensée, qui transforme un jour -en écrivain le délicieux joueur de flûte, qui -accordait son instrument aux oiseaux du matin. Midi était -venu, puis le soir. Et j'étais sans doute aujourd'hui le -seul lecteur qui cherchât à deviner une -pensée confuse dans les rythmes incertains de -_l'Embarquement pour Thulé!_</p> - -<p>Pauvre Valère Bouldouyr! J'avais bien voulu savoir ce -qu'il pensait lui-même aujourd'hui de sa grandeur -passée et de sa décadence actuelle. Mais il -était peu probable que je dusse le rencontrer jamais, -sinon peut-être de loin en loin dans l'antre bizarre de M. -Delavigne, et cela n'était pas suffisant pour créer -une intimité entre nous.</p> +l'expression qui permet seule aux poètes de durer, ni ce +pouvoir de mûrir sa pensée, qui transforme un jour +en écrivain le délicieux joueur de flûte, qui +accordait son instrument aux oiseaux du matin. Midi était +venu, puis le soir. Et j'étais sans doute aujourd'hui le +seul lecteur qui cherchât à deviner une +pensée confuse dans les rythmes incertains de +_l'Embarquement pour Thulé!_</p> + +<p>Pauvre Valère Bouldouyr! J'avais bien voulu savoir ce +qu'il pensait lui-même aujourd'hui de sa grandeur +passée et de sa décadence actuelle. Mais il +était peu probable que je dusse le rencontrer jamais, +sinon peut-être de loin en loin dans l'antre bizarre de M. +Delavigne, et cela n'était pas suffisant pour créer +une intimité entre nous.</p> <p> </p> <h2 style="text-align: center;">CHAPITRE III</h2> -<h3 style="text-align: center;">Où l'on passe rapidement de ce qui est +<h3 style="text-align: center;">Où l'on passe rapidement de ce qui est a ce qui n'est pas.</h3> <p><br> - <i>"La vie et les rêves sont les feuillets d'un livre + <i>"La vie et les rêves sont les feuillets d'un livre unique."<br> Schopenhauer.</i></p> <p><br> - L'image de Valère Bouldouyr avait frappé mon -esprit plus profondément sans doute que je ne l'avais -supposé tout d'abord, car, pendant la nuit, elle revint -à diverses reprises traverser mes songes.</p> - -<p>Tantôt, couché sur une berge, je regardais une -barque descendre la rivière; elle contenait une grande -quantité de perruques et de têtes de cire. L'homme + L'image de Valère Bouldouyr avait frappé mon +esprit plus profondément sans doute que je ne l'avais +supposé tout d'abord, car, pendant la nuit, elle revint +à diverses reprises traverser mes songes.</p> + +<p>Tantôt, couché sur une berge, je regardais une +barque descendre la rivière; elle contenait une grande +quantité de perruques et de têtes de cire. L'homme qui se tenait au gouvernail s'enroulait gracieusement dans une cape bleu de ciel et portait coquettement un tricorne noir. En -passant devant moi, il s'inclinait profondément, et je -reconnaissais alors Valère Bouldouyr, mais un Bouldouyr +passant devant moi, il s'inclinait profondément, et je +reconnaissais alors Valère Bouldouyr, mais un Bouldouyr centenaire et dont une barbe d'argent tombait sur la poitrine.</p> -<p>Tantôt, au contraire, il me paraissait toute jeune, et +<p>Tantôt, au contraire, il me paraissait tout jeune, et il me faisait signe de monter avec lui, dans une voiture qui -traversait la rue de Rivoli. Mais, à peine étais-je -assis à son côté que le misérable -cheval qui traînait le fiacre grandissait soudain, il se -mettait à galoper furieusement en frappant le pavé +traversait la rue de Rivoli. Mais, à peine étais-je +assis à son côté que le misérable +cheval qui traînait le fiacre grandissait soudain, il se +mettait à galoper furieusement en frappant le pavé de ses larges sabots, qui me paraissaient larges, mous et -palmés comme les pattes d'un canard. Puis deux ailes de -chauve-souris jaillirent de ses flancs couleur de nuée, et -s'élevant au-dessus du sol, la bête apocalyptique -commença de nous entraîner à travers les -branches extrêmes d'une forêt.</p> +palmés comme les pattes d'un canard. Puis deux ailes de +chauve-souris jaillirent de ses flancs couleur de nuée, et +s'élevant au-dessus du sol, la bête apocalyptique +commença de nous entraîner à travers les +branches extrêmes d'une forêt.</p> -<p>--Où me menez-vous? Criai-je, épouvanté, -à Bouldouyr.</p> +<p>--Où me menez-vous? criai-je, épouvanté, +à Bouldouyr.</p> <p>Mais mon compagnon ricanait dans sa barbe et -répétait tout bas:</p> +répétait tout bas:</p> <p>_Rien, Madame, si ce n'est l'ombre<br> - D'un masque de roses tombé..._</p> + D'un masque de roses tombé..._</p> -<p>Je reçus aussitôt après un choc terrible, -la voiture, heurtant un tronc d'arbre, vola en éclats, et -je me retrouvai dans mon lit, inondé de sueur.</p> +<p>Je reçus aussitôt après un choc terrible, +la voiture, heurtant un tronc d'arbre, vola en éclats, et +je me retrouvai dans mon lit, inondé de sueur.</p> -<p>--Diable de Bouldouyr! Pensai-je. Qui m'aurait dit que son -innocente présence pût contenir tant de +<p>--Diable de Bouldouyr! pensai-je. Qui m'aurait dit que son +innocente présence pût contenir tant de cauchemars?</p> -<p>Le jour suivant, j'aurais peut-être songé -à m'étonner de la survivance anormale de ce +<p>Le jour suivant, j'aurais peut-être songé +à m'étonner de la survivance anormale de ce souvenir, mais j'en fus distrait par le rendez-vous que j'avais -donné à Victor Agniel.</p> +donné à Victor Agniel.</p> -<p>A midi précis, il m'attendait dans un restaurant que je -lui avais indiqué. C'était un de ces gargotes, -situées en contrebas de la rue de Montpensier, dans +<p>A midi précis, il m'attendait dans un restaurant que je +lui avais indiqué. C'était une de ces gargotes, +situées en contrebas de la rue de Montpensier, dans lesquelles on descend par cinq ou six marches et qui sont grandes -comme un billard. Celle-ci n'avait guère que deux ou trois -clients, que l'on retrouvait à toute heure et qui -semblaient étrangement inoccupés. Nous -échangions, quand j'entrais, des salutations amicales, -mais nous ne savions guère que nos noms:</p> +comme un billard. Celle-ci n'avait guère que deux ou trois +clients, que l'on retrouvait à toute heure et qui +semblaient étrangement inoccupés. Nous +échangions, quand j'entrais, des salutations amicales, +mais nous ne savions guère que nos noms:</p> <p>--Bonjour, monsieur Cassignol; bonjour, monsieur Fendre...</p> <p>--Bonjour, bonjour, monsieur Salerne!</p> -<p>La patronne de l'établissement venait me serrer la -main; pour moi, elle soignait spécialement sa cuisine de -vieille Bourguignonne, habituée aux repas lentement -mijotés et aux savantes sauces. Bref, cette manière -de cave était un des rares endroits du monde où -l'on prît en considération ma chétive -personnalité.</p> +<p>La patronne de l'établissement venait me serrer la +main; pour moi, elle soignait spécialement sa cuisine de +vieille Bourguignonne, habituée aux repas lentement +mijotés et aux savantes sauces. Bref, cette manière +de cave était un des rares endroits du monde où +l'on prît en considération ma chétive +personnalité.</p> -<p>--Mon cher parrain, me dit Victor Agniel, en dépliant +<p>--Mon cher parrain, me dit Victor Agniel, en dépliant sa serviette, je suis content de moi. Aujourd'hui, j'ai eu le -sentiment que j'étais vraiment plus raisonnable que +sentiment que j'étais vraiment plus raisonnable que jamais!</p> <p>Victor Agniel n'est pas mon filleul, car je n'ai pas beaucoup -plus d'années que lui, - une quinzaine, à peine, - -mais nos deux familles étant liées depuis bien +plus d'années que lui, - une quinzaine, à peine, - +mais nos deux familles étant liées depuis bien longtemps et son vrai parrain, en voyage au moment de sa -naissance, ce fut moi qui le remplaçai et qui tins sur les -fonts baptismaux ce grand garçon robuste, qui mange en ce -moment de si bel appétit.</p> +naissance, ce fut moi qui le remplaçai et qui tins sur les +fonts baptismaux ce grand garçon robuste, qui mange en ce +moment de si bel appétit.</p> <p>--Eh bien, lui dis-je, qu'as-tu fait de si raisonnable?</p> <p>--Vous vous rappelez, me confia-t-il, que je vous ai entretenu -de mes perplexités au sujet de Mlle Dufraise; elle est -jolie, elle me plaît, je lui plais, ses parents me voient -d'un bon oeil, et ils ne sont pas sans posséder un petit -avoir. Tout était donc pour le mieux. Mais, l'autre soir, -nous étions ensemble à Saint-Cloud, dans une villa -qui appartient à un de ses oncles. Je ne sais ce qui lui a -pris, peut-être le clair de lune lui a-t-il tourné -la tête. Quoi qu'il en soit, elle m'a tenu sur le mariage, +de mes perplexités au sujet de Mlle Dufraise; elle est +jolie, elle me plaît, je lui plais, ses parents me voient +d'un bon oeil, et ils ne sont pas sans posséder un petit +avoir. Tout était donc pour le mieux. Mais, l'autre soir, +nous étions ensemble à Saint-Cloud, dans une villa +qui appartient à un de ses oncles. Je ne sais ce qui lui a +pris, peut-être le clair de lune lui a-t-il tourné +la tête. Quoi qu'il en soit, elle m'a tenu sur le mariage, sur l'amour, les propos les plus absurdes. Elle m'a dit qu'elle avait un grand besoin de tendresse, qu'elle se sentait seule dans -la vie et que personne ne lui était aussi sympathique que +la vie et que personne ne lui était aussi sympathique que moi, mais qu'elle me priait de lui parler comme un -véritable amoureux et de ne pas l'entretenir tout le temps -des affaires de l'étude et de mes projets d'avenir.</p> +véritable amoureux et de ne pas l'entretenir tout le temps +des affaires de l'étude et de mes projets d'avenir.</p> -<p>--Trouves-tu à redire à cela?</p> +<p>--Trouves-tu à redire à cela?</p> -<p>--Mon cher parrain, s'écria Victor Agniel, très -excité, regardez-moi! Ai-je l'air d'un Don Juan, d'un +<p>--Mon cher parrain, s'écria Victor Agniel, très +excité, regardez-moi! Ai-je l'air d'un Don Juan, d'un officier de gendarmerie ou d'un cabotin? Je suis un modeste clerc -de notaire, employé dans l'étude de maître -Racuir, jusqu'au moment où la mort de mon oncle -Planavergne me permettra d'en acheter une à mon tour et de +de notaire, employé dans l'étude de maître +Racuir, jusqu'au moment où la mort de mon oncle +Planavergne me permettra d'en acheter une à mon tour et de m'installer en province, avec ma femme et mes enfants. Je n'ai nullement l'intention, en me mariant, d'accomplir un acte romanesque, de rouler des yeux blancs et de parler comme une -devise de marron glacé. Je suis un homme sensé, -moi. Je déteste les grands mots, les grands gestes, les -billevesées, je n'ai pas de vague à l'âme, je -ne sais même pas si j'ai une âme et je n'en ai cure. +devise de marron glacé. Je suis un homme sensé, +moi. Je déteste les grands mots, les grands gestes, les +billevesées, je n'ai pas de vague à l'âme, je +ne sais même pas si j'ai une âme et je n'en ai cure. Mon but, ma vocation dans la vie, sont de passer un bel acte de -vente, de faire un testament bien régulier; je n'entends -pas avoir à l'oreille la serinette d'une femme qui -rêve, qui a des vapeurs ou qui veut qu'on lui parle -d'amour... Ce matin, mon bon Pierre, j'ai écrit une longue -lettre à Mlle Dufraise et je lui ai dit qu'il n'y avait -pas lieu de donner suite à notre affaire. C'est pourquoi +vente, de faire un testament bien régulier; je n'entends +pas avoir à l'oreille la serinette d'une femme qui +rêve, qui a des vapeurs ou qui veut qu'on lui parle +d'amour... Ce matin, mon bon Pierre, j'ai écrit une longue +lettre à Mlle Dufraise et je lui ai dit qu'il n'y avait +pas lieu de donner suite à notre affaire. C'est pourquoi je suis si fier de moi. Car enfin, je peux bien vous l'avouer: personne ne m'a plu autant qu'elle.</p> -<p>--Eh! lui dis-je, voila, ma foi, qui est joliment -raisonné!</p> +<p>--Eh! lui dis-je, voilà, ma foi, qui est joliment +raisonné!</p> -<p>--Le seul inconvénient de la chose, c'est qu'il me +<p>--Le seul inconvénient de la chose, c'est qu'il me faudra me pourvoir ailleurs, car je suis de plus en plus -décidé à me marier vite. La sotte vie que -celle d'un célibataire! Mais connaissez-vous rien de plus +décidé à me marier vite. La sotte vie que +celle d'un célibataire! Mais connaissez-vous rien de plus ridicule que de chercher une jeune fille, de lui dire des fadeurs et de lui faire sa cour, tout cela pour finir bonnement par -l'épouser? Que j'ai de hâte que ces simagrées +l'épouser? Que j'ai de hâte que ces simagrées soient finies, que mon oncle Planavergne soit mort et que je sois -installé, en province, avec ma femme et mes trois +installé, en province, avec ma femme et mes trois enfants!</p> -<p>--J'aime ta précision, lui dis-je.</p> +<p>--J'aime ta précision, lui dis-je.</p> <p>--Oui, j'aurai trois enfants. Moins ou davantage, ce n'est pas raisonnable. Par exemple, je ne sais pas comment les appeler. Tous les noms ont quelque chose ridiculement romanesque, de -poétique, qui m'exaspère. Voyez-vous une fille qui +poétique, qui m'exaspère. Voyez-vous une fille qui s'appellerait Virginie, ou Juliette, ou Marguerite?</p> -<p>--Tu choisiras des prénoms simples: Marie, par +<p>--Tu choisiras des prénoms simples: Marie, par exemple.</p> -<p>--C'est bien clérical!</p> +<p>--C'est bien clérical!</p> <p>--Allons, lui dis-je, tu as le temps de faire ton choix!</p> <p>Nous nous attardions dans le restaurant minuscule, chauffant dans notre main un verre de fine-champagne. M. Cassignol -était déjà parti et déjà -revenu. Un geai apprivoisé, moqueur et malin, sautait de +était déjà parti et déjà +revenu. Un geai apprivoisé, moqueur et malin, sautait de table en table, en appelant la patronne: "Sophie! Sophie!"</p> -<p>--Sophie! Murmura Victor. Voilà qui n'est pas si mal! -Mon aînée se nommera Sophie. Ce n'est pas -prétentieux et ça sonne sagement...</p> +<p>--Sophie! murmura Victor. Voilà qui n'est pas si mal! +Mon aînée se nommera Sophie. Ce n'est pas +prétentieux et ça sonne sagement...</p> -<p>Remontant les marches du seuil, nous suivîmes la rue de -Montpensier. Le soleil y glissait un oeil soupçonneux +<p>Remontant les marches du seuil, nous suivîmes la rue de +Montpensier. Le soleil y glissait un oeil soupçonneux entre les hautes maisons noires qui la bordent. Un promeneur solitaire qui portait un grand chapeau de feutre et un costume -très clair s'en allait d'un air à la fois -rêveur et décidé. Un chat effrayé fila -devant lui. Nous entendîmes sonner la trompe d'une +très clair s'en allait d'un air à la fois +rêveur et décidé. Un chat effrayé fila +devant lui. Nous entendîmes sonner la trompe d'une auto.</p> <p>--Mon cher parrain, me dit Victor Agniel, en me quittant, je -suis très satisfait d'avoir votre approbation. -Hélas! Sans cette satanée soirée au clair de -lune, j'aurais peut-être épousé Mlle -Dufraise, et voyez ce qu'aurait été ma vie à -Saint-Brieuc ou à Rethel avec une folle qui aurait lu des +suis très satisfait d'avoir votre approbation. +Hélas! Sans cette satanée soirée au clair de +lune, j'aurais peut-être épousé Mlle +Dufraise, et voyez ce qu'aurait été ma vie à +Saint-Brieuc ou à Rethel avec une folle qui aurait lu des romans au lieu de repriser mes chaussettes!</p> -<p>J'osai mesurer d'un coup d'oeil cet abîme de -désolation. Victor en frissonnait encore.</p> +<p>J'osai mesurer d'un coup d'oeil cet abîme de +désolation. Victor en frissonnait encore.</p> -<p>Et je ne sais pourquoi je songeai tout à coup avec un -élan de sympathie irrépressible à -l'honnête physionomie de M. Valère Bouldouyr.</p> +<p>Et je ne sais pourquoi je songeai tout à coup avec un +élan de sympathie irrépressible à +l'honnête physionomie de M. Valère Bouldouyr.</p> -<p>Victor Agniel s'éloignait de moi en -répétant entre ses dents: "Sophie! Sophie!"<br> +<p>Victor Agniel s'éloignait de moi en +répétant entre ses dents: "Sophie! Sophie!"<br> </p> <p> </p> @@ -692,236 +692,236 @@ répétant entre ses dents: "Sophie! Sophie!"<br> <h2 style="text-align: center;"><br> CHAPITRE IV</h2> -<h3 style="text-align: center;">Dans lequel apparaît l'insaisissable -figure qui donnera de l'unité à ce -récit.</h3> +<h3 style="text-align: center;">Dans lequel apparaît l'insaisissable +figure qui donnera de l'unité à ce +récit.</h3> <p><br> - <i>"...brillant dans l'ombre de la seule beauté, comme -les heures divines qui se découpent, avec une -étoile au front, sur les fonds bruns des fresques -d'Herculanum!<br> - Gérard De Nerval.</i></p> + <i>"...brillant dans l'ombre de la seule beauté, comme +les heures divines qui se découpent, avec une +étoile au front, sur les fonds bruns des fresques +d'Herculanum!"<br> + Gérard De Nerval.</i></p> <p><br> - Pendant un mois, je cessai de rencontrer Valère + Pendant un mois, je cessai de rencontrer Valère Bouldouyr, et M. Delavigne ne me donna aucune nouvelle de lui.</p> <p>Je ne vis pas davantage Victor Agniel, mais notre -dernière rencontre ne m'avait pas laissé un -souvenir bien agréable: je ne le relançai pas. Il +dernière rencontre ne m'avait pas laissé un +souvenir bien agréable: je ne le relançai pas. Il trouverait bien sans moi, me disais-je, la jeune fille assez -raisonnable à ses yeux, - et aux miens, - pour accepter de +raisonnable à ses yeux, - et aux miens, - pour accepter de l'entendre tous les jours!</p> -<p>Le printemps étant lent et doux et se prolongeant en de -douces soirées tièdes, il m'arrivait souvent de -m'attarder dans l'enclos du Palais-Royal, jusqu'à l'heure -où les vieilles dames, autrefois galantes, qui -règlent la cote des berlingots et des cordes à +<p>Le printemps étant lent et doux et se prolongeant en de +douces soirées tièdes, il m'arrivait souvent de +m'attarder dans l'enclos du Palais-Royal, jusqu'à l'heure +où les vieilles dames, autrefois galantes, qui +règlent la cote des berlingots et des cordes à sauter, dans des kiosques pointus, ferment boutique et regagnent -leurs demeures, où les enfants, las de courir, s'asseyent -sur les bancs et soufflent, où les gardiens -rébarbatifs, enfin, sifflent, crient et ferment les -grilles à lances dorées afin d'isoler dans un -carré impénétrable tout l'air pur et +leurs demeures, où les enfants, las de courir, s'asseyent +sur les bancs et soufflent, où les gardiens +rébarbatifs, enfin, sifflent, crient et ferment les +grilles à lances dorées afin d'isoler dans un +carré impénétrable tout l'air pur et respirable du quartier.</p> -<p>Ce fut pendant un de ces après-midis que -j'aperçus de nouveau l'auteur de _l'Embarquement pour -Thulé_ et du _Jardin des Cent Iris._ La musique militaire -répandait aux alentours, selon les hasards de ses cuivres, -des lambeaux de pot pourri, arrachés aux entrailles vives -de _Carmen_ ou de _Manon._ Une foule mystérieuse, venue +<p>Ce fut pendant un de ces après-midis que +j'aperçus de nouveau l'auteur de _l'Embarquement pour +Thulé_ et du _Jardin des Cent Iris._ La musique militaire +répandait aux alentours, selon les hasards de ses cuivres, +des lambeaux de pot pourri, arrachés aux entrailles vives +de _Carmen_ ou de _Manon._ Une foule mystérieuse, venue des quatre points de l'horizon sur les promesses des quotidiens, -se pressait autour des gaillards en uniformes,qui broyaient dans -leurs instruments le génie de Bizet ou de Massenet et -l'aspergeaient sur nous en poussière de sons.</p> +se pressait autour des gaillards en uniformes, qui broyaient dans +leurs instruments le génie de Bizet ou de Massenet et +l'aspergeaient sur nous en poussière de sons.</p> -<p>Je me mêlais à cette société -mélomane quand, en face de moi, j'aperçus mon -poète.</p> +<p>Je me mêlais à cette société +mélomane quand, en face de moi, j'aperçus mon +poète.</p> -<p>Il avait au bras l'aimable personne à laquelle M. +<p>Il avait au bras l'aimable personne à laquelle M. Delavigne avait fait allusion. J'eus tout le loisir de la -considérer, et je fus touché de sa grâce. +considérer, et je fus touché de sa grâce. Tout d'abord, les suppositions de M. Delavigne me firent rougir -de honte et de colère; on ne pouvait imaginer un visage -plus naïf, plus ouvert et plus pur que celui de la compagne +de honte et de colère; on ne pouvait imaginer un visage +plus naïf, plus ouvert et plus pur que celui de la compagne de M. Bouldouyr.</p> -<p>Elle était grande, - plus grande que lui, - fine, avec +<p>Elle était grande, - plus grande que lui, - fine, avec une certaine gaucherie de jeunesse. Un observateur impartial ne -l'eût pas jugée sans défaut; elle avait des -épaules un peu hautes et des dents inégales. Mais -on ne pouvait rien imaginer de plus spontané que le regard +l'eût pas jugée sans défaut; elle avait des +épaules un peu hautes et des dents inégales. Mais +on ne pouvait rien imaginer de plus spontané que le regard gai et confiant de ses beaux yeux verts, de plus frais que son visage ovale, aux lignes douces et fondues, de plus gamin que sa -chevelure blonde, dont quelques mèches échappaient +chevelure blonde, dont quelques mèches échappaient au peigne et faisaient les folles, tant qu'elles pouvaient, en -dégringolant le long de ses tempes, - où le soleil -s'amusait à les mettre en feu, - ou en caracolant sur son +dégringolant le long de ses tempes, - où le soleil +s'amusait à les mettre en feu, - ou en caracolant sur son front. En la regardant, M. Bouldouyr ne montrait plus rien de -cette vivacité hargneuse, ni de cette bouderie, qu'il -avait manifestées chez le coiffeur; mais, bien au +cette vivacité hargneuse, ni de cette bouderie, qu'il +avait manifestées chez le coiffeur; mais, bien au contraire, je ne sais quel rayonnement paternel, une douceur -suave se répandaient sur ses traits usés et -amollis; cette jeune fille était visiblement sous sa +suave se répandaient sur ses traits usés et +amollis; cette jeune fille était visiblement sous sa protection.</p> -<p>Je les suivis un moment; ils écoutèrent les -accords de _Zampa,_ avec un grand sérieux, puis se -perdirent dans la foule. Je fus tenté de m'y glisser -derrière eux, mais je craignis d'attirer l'attention de M. -Bouldouyr et renonçai, à mon tour, aux enivrantes -mélodies, dont la garde municipale berçait les -badauds, les chiens et les pigeons réunis autour +<p>Je les suivis un moment; ils écoutèrent les +accords de _Zampa,_ avec un grand sérieux, puis se +perdirent dans la foule. Je fus tenté de m'y glisser +derrière eux, mais je craignis d'attirer l'attention de M. +Bouldouyr et renonçai, à mon tour, aux enivrantes +mélodies, dont la garde municipale berçait les +badauds, les chiens et les pigeons réunis autour d'elle.</p> <p>Les jours suivants, je ne revis plus M. Bouldouyr avec sa jeune amie; par contre, je le rencontrai souvent dans la -société de deux autres personnes avec lesquelles il -se promenait, alternativement. Elles étaient fort -différentes l'une de l'autre. La première -était un jeune homme blond, d'un blond extrême, et -dont les cheveux et les favoris coupés à mi-joue -avaient quelque chose d'extrêmement vaporeux et de -léger; c'était moins un système pileux -qu'une sorte de fumée d'or, qui flottait doucement autour +société de deux autres personnes avec lesquelles il +se promenait, alternativement. Elles étaient fort +différentes l'une de l'autre. La première +était un jeune homme blond, d'un blond extrême, et +dont les cheveux et les favoris coupés à mi-joue +avaient quelque chose d'extrêmement vaporeux et de +léger; c'était moins un système pileux +qu'une sorte de fumée d'or, qui flottait doucement autour de son front sans rides et de son visage riant. Il avait l'oeil -clair, le nez au vent et la lèvre gourmande, - et des -vêtements trop larges qu'il ne remplissait pas.</p> +clair, le nez au vent et la lèvre gourmande, - et des +vêtements trop larges qu'il ne remplissait pas.</p> -<p>Pour le second ami de M. Bouldouyr, il était si -étrange que je ne pus douter que ce fût un idiot. Il +<p>Pour le second ami de M. Bouldouyr, il était si +étrange que je ne pus douter que ce fût un idiot. Il ne marchait jamais au pas tranquille et un peu -cérémonieux de son compagnon; tantôt il le -précédait en toute hâte et tantôt -s'attardait derrière lui. Maigre, -dégingandé, avec une pomme d'Adam trop visible, qui -gonflait son cou démesuré, ce qu'on remarquait -surtout en lui, c'était le vide extraordinaire de ses yeux -et le tic qui, à chaque seconde, lui déformait la -bouche et la tiraillait de côté. Toute son attitude -témoignait d'un extrême empressement à vous -complaire, combiné avec l'impossibilité totale de -savoir ce qu'il fallait faire pour cela et d'un mélange de -servilité, de crainte et de distraction fatale et -mélancolique. Souvent, il riait aux éclats, sans -raison apparente, et soit qu'il parlât, soit qu'il -écoutât, il se frottait les mains l'une contre -l'autre comme s'il voulait les user, sans négliger +cérémonieux de son compagnon; tantôt il le +précédait en toute hâte et tantôt +s'attardait derrière lui. Maigre, +dégingandé, avec une pomme d'Adam trop visible, qui +gonflait son cou démesuré, ce qu'on remarquait +surtout en lui, c'était le vide extraordinaire de ses yeux +et le tic qui, à chaque seconde, lui déformait la +bouche et la tiraillait de côté. Toute son attitude +témoignait d'un extrême empressement à vous +complaire, combiné avec l'impossibilité totale de +savoir ce qu'il fallait faire pour cela et d'un mélange de +servilité, de crainte et de distraction fatale et +mélancolique. Souvent, il riait aux éclats, sans +raison apparente, et soit qu'il parlât, soit qu'il +écoutât, il se frottait les mains l'une contre +l'autre comme s'il voulait les user, sans négliger d'ailleurs de sortir enfantinement un bout de langue entre ses -lèvres secouées de soubresauts. Il pouvait avoir +lèvres secouées de soubresauts. Il pouvait avoir vingt-huit ou quarante-cinq ans, le jeunesse et la -flétrissure du temps étant mêlées sans +flétrissure du temps étant mêlées sans ordre sur ses traits.</p> -<p>Valère Bouldouyr l'écoutait avec bonté et -un peu de tristesse, mais il lui parlait lui-même avec +<p>Valère Bouldouyr l'écoutait avec bonté et +un peu de tristesse, mais il lui parlait lui-même avec animation, et je n'aurais pas compris de quoi il pouvait l'entretenir, si je n'avais entendu, un soir, assis sur une chaise, un bout de leur conversation.</p> -<p>J'étais installé, en effet, non loin du bassin -central, qui anime d'écharpes et d'arcs-en-ciel la -fusée pure de son jet d'eau, quand le poète et son -pauvre ami s'emparèrent du banc le plus proche de moi.</p> +<p>J'étais installé, en effet, non loin du bassin +central, qui anime d'écharpes et d'arcs-en-ciel la +fusée pure de son jet d'eau, quand le poète et son +pauvre ami s'emparèrent du banc le plus proche de moi.</p> -<p>Bientôt ce singulier colloque vint jusqu'à moi, -coupé de loin en loin par les élans plus bruyants -de la tige d'écume.</p> +<p>Bientôt ce singulier colloque vint jusqu'à moi, +coupé de loin en loin par les élans plus bruyants +de la tige d'écume.</p> <p>--Mon pauvre Florentin, disait doucement M. Bouldouyr, as-tu -envie de m'écouter ce soir? Sens-tu que tu pourras me +envie de m'écouter ce soir? Sens-tu que tu pourras me comprendre?</p> <p>L'idiot frappa longuement ses mains l'une contre l'autre, eut -un rire étouffé et finit par répondre:</p> +un rire étouffé et finit par répondre:</p> -<p>--Monsieur Valère, il me semble, aujourd'hui, que tout +<p>--Monsieur Valère, il me semble, aujourd'hui, que tout ce que vous dites me fait des signes.</p> <p>--Eh bien! mon bon Florentin, je vais t'avouer qu'hier j'ai -passé une soirée bien triste: Françoise +passé une soirée bien triste: Françoise n'est pas venue.</p> -<p>--Pas venue! Répéta l'innocent, qui essayait de +<p>--Pas venue! répéta l'innocent, qui essayait de suivre les paroles de son ami.</p> <p>Puis, il ajouta triomphalement:</p> -<p>--Peut-être que les crapauds l'ont empêchée +<p>--Peut-être que les crapauds l'ont empêchée de passer!</p> -<p>A quel souvenir mystérieux, à quelle -pensée bizarre se rattachait cette phrase de Florentin, je -ne l'ai jamais compris; et, de même, par la suite, dans mes +<p>A quel souvenir mystérieux, à quelle +pensée bizarre se rattachait cette phrase de Florentin, je +ne l'ai jamais compris; et, de même, par la suite, dans mes relations avec ce pauvre diable, j'ai bien rarement -démêlé comment il accordait à la -réalité les singulières idées qui -traversaient sa cervelle en désordre. Mais que de fois -ai-je senti à quel point était insensible la -distance qui séparait cet esprit obscur de nos +démêlé comment il accordait à la +réalité les singulières idées qui +traversaient sa cervelle en désordre. Mais que de fois +ai-je senti à quel point était insensible la +distance qui séparait cet esprit obscur de nos intelligences satisfaites et que nous imaginons lumineuses!</p> -<p>M. Bouldouyr regarda mélancoliquement son compagnon et +<p>M. Bouldouyr regarda mélancoliquement son compagnon et continua en ces termes:</p> -<p>--Oui: une bien triste soirée. Quand j'attends -Françoise je ne peux faire autre chose, et, quand elle ne +<p>--Oui: une bien triste soirée. Quand j'attends +Françoise je ne peux faire autre chose, et, quand elle ne vient pas, j'ai l'oreille au guet, pendant des heures, je tourne -en rond dans ma chambre, sans but, sans désir, sans -intérêt. Que veux-tu, Florentin, que je fasse de ma -pauvre vie? Qu'ai-je à attendre d'elle? Je n'écris +en rond dans ma chambre, sans but, sans désir, sans +intérêt. Que veux-tu, Florentin, que je fasse de ma +pauvre vie? Qu'ai-je à attendre d'elle? Je n'écris plus de vers; personne au monde ne se souvient de mon existence. Je suis comme les vieux chiens qui ne chassent plus et qui se couchent devant le feu, l'hiver.</p> -<p>--Les vieux chiens, répéta l'idiot, à qui -ces mots apportèrent une image enfin précise. Je +<p>--Les vieux chiens, répéta l'idiot, à qui +ces mots apportèrent une image enfin précise. Je crois que j'en ai vu un autrefois. Un vieux chien... Je ne sais -plus s'il était vivant ou mort...</p> +plus s'il était vivant ou mort...</p> -<p>--Au contraire, quand Françoise apparaît, il me +<p>--Au contraire, quand Françoise apparaît, il me semble que le soleil s'installe dans ma chambre, et je suis content pour une semaine. Elle me regarde de ses grands yeux clairs, et j'ai envie de rire, de chanter, d'accomplir des choses absurdes; il me semble que j'ai vingt ans! Et, cependant, je n'ai -jamais rencontré dans ma jeunesse un être comme +jamais rencontré dans ma jeunesse un être comme elle...</p> -<p>--On n'en faisait peut-être pas, dit l'idiot.</p> +<p>--On n'en faisait peut-être pas, dit l'idiot.</p> <p>--Tu as raison, mon sage Florentin, on fait bien rarement une -Françoise. Est-ce que tu l'aimes, toi?</p> +Françoise. Est-ce que tu l'aimes, toi?</p> -<p>Florentin sembla réfléchir, il baissa la -tête, et je vis sur son visage une angoisse comme celle qui -passe à travers la nature, quand commence à +<p>Florentin sembla réfléchir, il baissa la +tête, et je vis sur son visage une angoisse comme celle qui +passe à travers la nature, quand commence à souffler un grand vent d'orage.</p> -<p>--Françoise, répéta-t-il, je crois... je +<p>--Françoise, répéta-t-il, je crois... je crois que je la connais.</p> -<p>Et, soudain, tout son visage se détendit, une +<p>Et, soudain, tout son visage se détendit, une expression heureuse anima une seconde ses traits inertes, et il cria:</p> -<p>--Oh! la fenêtre qui s'ouvre!</p> +<p>--Oh! la fenêtre qui s'ouvre!</p> <p>--Viens, dit M. Bouldouyr, en se levant. Il faut rentrer. Tu y vois mieux que nous autres, au fond, pauvre enfant!</p> -<p>Le vieux poète et son étrange compagnon s'en -allèrent lentement. Je ne pouvais douter que cette -Françoise fût la jeune fille aux yeux verts que -j'avais rencontrée déjà. Mais que -faisait-elle dans cette étrange société et -quel lien pouvait-il y avoir entre elle et M. Valère -Bouldouyr, fonctionnaire en retraite, poète et auteur -oublié de deux plaquettes de vers symbolistes?</p> +<p>Le vieux poète et son étrange compagnon s'en +allèrent lentement. Je ne pouvais douter que cette +Françoise fût la jeune fille aux yeux verts que +j'avais rencontrée déjà. Mais que +faisait-elle dans cette étrange société et +quel lien pouvait-il y avoir entre elle et M. Valère +Bouldouyr, fonctionnaire en retraite, poète et auteur +oublié de deux plaquettes de vers symbolistes?</p> <p> </p> @@ -930,245 +930,245 @@ oublié de deux plaquettes de vers symbolistes?</p> <h3 style="text-align: center;">Petit essai sur les moeurs du Palais-Royal.</h3> -<p><i>"Matthew. - Savez-vous que vous avez là un joli -logement, très confortable et très tranquille?<br> +<p><i>"Matthew. - Savez-vous que vous avez là un joli +logement, très confortable et très tranquille?<br> Bobadil. - Oui, monsieur (asseyez-vous, je vous prie). Mais je vous demanderais, monsieur Matthew, en aucun cas de ne -communiquer à qui que ce soit de notre connaissance le +communiquer à qui que ce soit de notre connaissance le secret de ma demeure.<br> Matthew. - Qui? Moi, monsieur? Jamais!<br> Bobadil. - Peu m'importe, bien entendu, qu'on la connaisse, car la baraque est fort convenable; mais c'est par crainte -d'être trop répandu et que tout le monde ne me -vienne voir comme il arrive à certains.<br> +d'être trop répandu et que tout le monde ne me +vienne voir comme il arrive à certains.<br> Matthew. - Vous avez raison, capitaine, et je vous comprends!<br> Bobadil. - C'est que, voyez-vous, par la valeur du coeur qui bat -ici, je ne veux pas étendre mes relations! Je me borne -à quelques esprits, distingués et choisis, comme -vous, à qui je suis particulièrement -attaché.<br> +ici, je ne veux pas étendre mes relations! Je me borne +à quelques esprits, distingués et choisis, comme +vous, à qui je suis particulièrement +attaché."<br> Ben Jonson.</i></p> <p><br> J'ai dit que j'habitais au Palais-Royal, mais non pas ce que je -considérais par mes fenêtres. Ou, plutôt, je -n'insisterai pas sur ce jardin célèbre qui, chaque +considérais par mes fenêtres. Ou, plutôt, je +n'insisterai pas sur ce jardin célèbre qui, chaque nuit, se laisse envahir, par une foule d'ombres illustres. Je -préfère vous montrer la maison qui ferme mon -horizon, de l'autre côté de la rue, et qui doit -jouer un rôle considérable dans cette histoire.</p> +préfère vous montrer la maison qui ferme mon +horizon, de l'autre côté de la rue, et qui doit +jouer un rôle considérable dans cette histoire.</p> -<p>C'est une maison de quatre étages, dont je ne vois que -l'envers, car elle a sa porte d'entrée sur la rue des +<p>C'est une maison de quatre étages, dont je ne vois que +l'envers, car elle a sa porte d'entrée sur la rue des Bons-Enfants. Elle a l'air d'une personne qui, pendant un -défilé, tournerait, seule, le dos à ce qui -passe pour se consacrer à un autre spectacle. Elle se -compose de deux ailes en saillie et d'une façade en -retrait, le tout surmonté d'un étage à -mansardes. Entre les ailes et la façade, s'étend, -au-dessus du rez-de-chaussée une large terrasse qui -contient, d'un côté, une haute cage de verre et, de -l'autre, un ciel ouvert. Dans la cage, s'agitent des êtres -falots qui font et qui défont sans arrêt des piles -d'étoffes sombres: peut-être sont-ce des -condamnés de droit commun. Le ciel ouvert doit donner un -peu de jour à un grand atelier qui occupe toute la partie -inférieure de l'immeuble, lequel, d'après ce que -m'a appris son enseigne, est voué à -l'imperméabilisation. Imperméabilisation de quoi? -Je ne saurais vous le dire. Mais j'ai toujours supposé -que, dans les fondements ténébreux de cette -demeure, des démons s'agitaient pour répandre sans -cesse dans le monde cette loi morale qui rend les êtres -humains imperméables les uns aux autres, et je ne passais -jamais devant cet atelier mystérieux sans un serrement de +défilé, tournerait, seule, le dos à ce qui +passe pour se consacrer à un autre spectacle. Elle se +compose de deux ailes en saillie et d'une façade en +retrait, le tout surmonté d'un étage à +mansardes. Entre les ailes et la façade, s'étend, +au-dessus du rez-de-chaussée une large terrasse qui +contient, d'un côté, une haute cage de verre et, de +l'autre, un ciel ouvert. Dans la cage, s'agitent des êtres +falots qui font et qui défont sans arrêt des piles +d'étoffes sombres: peut-être sont-ce des +condamnés de droit commun. Le ciel ouvert doit donner un +peu de jour à un grand atelier qui occupe toute la partie +inférieure de l'immeuble, lequel, d'après ce que +m'a appris son enseigne, est voué à +l'imperméabilisation. Imperméabilisation de quoi? +Je ne saurais vous le dire. Mais j'ai toujours supposé +que, dans les fondements ténébreux de cette +demeure, des démons s'agitaient pour répandre sans +cesse dans le monde cette loi morale qui rend les êtres +humains imperméables les uns aux autres, et je ne passais +jamais devant cet atelier mystérieux sans un serrement de coeur.</p> -<p>Divers bureau occupaient le premier et le second étage +<p>Divers bureau occupaient le premier et le second étage de ma voisine de pierre. J'y distinguais un grand nombre -d'employés, qui allaient et venaient sans but visible, -comme des fourmis dans une fourmilière et -déplaçaient d'énormes registres, sur +d'employés, qui allaient et venaient sans but visible, +comme des fourmis dans une fourmilière et +déplaçaient d'énormes registres, sur lesquels ils se penchaient parfois, sans doute pour faire le -compte quotidien des âmes humaines qu'ils avaient rendues -imperméables.</p> +compte quotidien des âmes humaines qu'ils avaient rendues +imperméables.</p> <p>Le reste de la maison se divisait en appartement bourgeois. -Parfois, je voyais se pencher à une fenêtre l'un ou -l'autre de ses habitants. Au troisième, c'était, +Parfois, je voyais se pencher à une fenêtre l'un ou +l'autre de ses habitants. Au troisième, c'était, d'une part, un vieux couple si uni que, lorsque se montrait la -femme, le mari aussitôt accourait et, d'autre part, une +femme, le mari aussitôt accourait et, d'autre part, une famille si nombreuse que je n'avais jamais l'impression que le -même enfant se penchât sur l'allège. Au -quatrième, deux ouvrières, jeunes et -fraîches, deux soeurs, paraissaient souvent dans -l'encadrement de la croisée; je les regardais et elles me +même enfant se penchât sur l'allège. Au +quatrième, deux ouvrières, jeunes et +fraîches, deux soeurs, paraissaient souvent dans +l'encadrement de la croisée; je les regardais et elles me souriaient. Souvent, l'une d'elles, en train de se coiffer, -venait jusqu'à la fenêtre, mais, si elle -m'apercevait, elle s'enfuyait aussitôt, toute rougissante -de ses épaules nues.</p> +venait jusqu'à la fenêtre, mais, si elle +m'apercevait, elle s'enfuyait aussitôt, toute rougissante +de ses épaules nues.</p> -<p>Cependant, sur le même étage, le second -appartement ne semblait habité que la nuit.</p> +<p>Cependant, sur le même étage, le second +appartement ne semblait habité que la nuit.</p> -<p>Une lampe allumée y veillait toujours jusqu'à +<p>Une lampe allumée y veillait toujours jusqu'à l'aube.</p> -<p>Cette petite goutte d'or qui s'éteignait si tard -excitait mon imagination. J'essayais de me représenter -l'homme ou la femme qui la prenait pour témoin de sa vie, -de son travail, de ses rêves ou de ses amours. Il -m'arrivait même de ne pas me coucher pour surprendre le -secret de cette veille. Mais rien ne remuait derrière les +<p>Cette petite goutte d'or qui s'éteignait si tard +excitait mon imagination. J'essayais de me représenter +l'homme ou la femme qui la prenait pour témoin de sa vie, +de son travail, de ses rêves ou de ses amours. Il +m'arrivait même de ne pas me coucher pour surprendre le +secret de cette veille. Mais rien ne remuait derrière les parois de verre qui me cachaient les occupations de l'inconnu. Avant de me mettre au lit, je jetais un coup d'oeil sur la maison -endormie; sa façade blanche luisait à peine dans +endormie; sa façade blanche luisait à peine dans l'ombre, tout reposait; mais, en face de moi, la petite -étoile scintillait toujours.</p> +étoile scintillait toujours.</p> -<p>Or, un soir, dans ces chambres si singulièrement -désertes, malgré leur lampe vigilante, -j'aperçus un va-et-vient surprenant. Non pas une personne, -mais plusieurs passaient et repassaient derrière les -vitres; elles le faisaient avec une rapidité +<p>Or, un soir, dans ces chambres si singulièrement +désertes, malgré leur lampe vigilante, +j'aperçus un va-et-vient surprenant. Non pas une personne, +mais plusieurs passaient et repassaient derrière les +vitres; elles le faisaient avec une rapidité extraordinaire, et je finis par comprendre qu'elles dansaient. Ma -stupeur fut sans bornes. On dansait dans ces pièces, que, -sans leur lumière, j'eusse pu croire inhabitées! Je +stupeur fut sans bornes. On dansait dans ces pièces, que, +sans leur lumière, j'eusse pu croire inhabitées! Je fis vingt suppositions; je me demandai si un nouveau locataire -avait remplacé l'homme ou la femme à la lampe, ou -bien s'il ne louait pas son appartement à une de ces -sociétés qui organisent des bals ou des banquets +avait remplacé l'homme ou la femme à la lampe, ou +bien s'il ne louait pas son appartement à une de ces +sociétés qui organisent des bals ou des banquets dans les maisons tranquilles du quartier. Mais la platitude de -mes inventions augmentait ma déconvenue et ma -curiosité. Vers onze heures, les couples cessèrent -de passer devant l'écran. A minuit, tout -s'éteignit, et, une demi-heure après, la petite -lampe mystérieuse se ralluma.</p> - -<p>Le lendemain, à peine levé, je courus à -ma fenêtre dans l'espoir que mon voisin paraîtrait -à la sienne. Personne. Plus tard, une musique bizarre mit -toute la rue en émoi. C'était un vieil orgue de +mes inventions augmentait ma déconvenue et ma +curiosité. Vers onze heures, les couples cessèrent +de passer devant l'écran. A minuit, tout +s'éteignit, et, une demi-heure après, la petite +lampe mystérieuse se ralluma.</p> + +<p>Le lendemain, à peine levé, je courus à +ma fenêtre dans l'espoir que mon voisin paraîtrait +à la sienne. Personne. Plus tard, une musique bizarre mit +toute la rue en émoi. C'était un vieil orgue de Barbarie poussif et criard, auquel manquaient des notes et qui, -avec des grincements de poulie, des soupirs de bête malade -et des sursauts, désossa, pour ainsi dire, un air du +avec des grincements de poulie, des soupirs de bête malade +et des sursauts, désossa, pour ainsi dire, un air du _Trovatore._</p> -<p>Je découvris une singulière machine, -montée sur une voiture traînée par un -âne; un cul-de-jatte, attaché à un banc -parallèle aux brancards, tournait d'une main la manivelle -de l'instrument et, de l'autre, conduisait la pauvre bête. -Un singe, habillé comme un doge, d'une longue robe rouge, -et coiffé d'un bonnet de fourrure, trépignait -à l'arrière de l'équipage et agitait un +<p>Je découvris une singulière machine, +montée sur une voiture traînée par un +âne; un cul-de-jatte, attaché à un banc +parallèle aux brancards, tournait d'une main la manivelle +de l'instrument et, de l'autre, conduisait la pauvre bête. +Un singe, habillé comme un doge, d'une longue robe rouge, +et coiffé d'un bonnet de fourrure, trépignait +à l'arrière de l'équipage et agitait un tambour de basque. Quelquefois, un sou tombait d'une -croisée, et le petit infirme attendait avec majesté -qu'un passant voulût bien le ramasser et le lui porter, ce +croisée, et le petit infirme attendait avec majesté +qu'un passant voulût bien le ramasser et le lui porter, ce qui ne manquait jamais.</p> -<p>Un spectacle aussi curieux fit apparaître tous les +<p>Un spectacle aussi curieux fit apparaître tous les visages.<br> Les Comptables d'en face surgirent avec leurs registres sous le bras et leurs plumes sur l'oreille; le vieux couple amoureux -s'enlaça; autour de la mère de famille, vingt -têtes rouges se montrèrent, ouvertes du même -rire béat qui les transformait en ces tirelires qui ont la -forme de pommes. Les deux ouvrières accoururent, l'une, -qui était en corset, se cachant à demi -derrière sa soeur.</p> - -<p>Mais, même en cette circonstance mémorable, mon +s'enlaça; autour de la mère de famille, vingt +têtes rouges se montrèrent, ouvertes du même +rire béat qui les transformait en ces tirelires qui ont la +forme de pommes. Les deux ouvrières accoururent, l'une, +qui était en corset, se cachant à demi +derrière sa soeur.</p> + +<p>Mais, même en cette circonstance mémorable, mon travailleur nocturne ne daigna pas jeter un coup d'oeil sur la -rue, et l'infirme s'éloigna avec son _Trovatore_ -déséquilibré, son âne docile et son -singe de pourpre, sans avoir réussi à le troubler -dans son détachement suprême des choses de la -chaussée.</p> +rue, et l'infirme s'éloigna avec son _Trovatore_ +déséquilibré, son âne docile et son +singe de pourpre, sans avoir réussi à le troubler +dans son détachement suprême des choses de la +chaussée.</p> <p> </p> <h2 style="text-align: center;">CHAPITRE VI</h2> -<h3 style="text-align: center;">Qui traite de la prévision, de la -prudence et de la modération.</h3> +<h3 style="text-align: center;">Qui traite de la prévision, de la +prudence et de la modération.</h3> -<p><i>"Réfléchis à ce que le corps a dit un -jour à la tête: 'O tête, puisse la raison -être toujours la compagnie de ta cervelle!' "<br> +<p><i>"Réfléchis à ce que le corps a dit un +jour à la tête: 'O tête, puisse la raison +être toujours la compagnie de ta cervelle!' "<br> Abou'lkasim Firdousi.</i></p> <p><br> - Au moment où je sortais, quelqu'un me frappa le bras: + Au moment où je sortais, quelqu'un me frappa le bras: Victor Agniel me cherchait. Jamais encore je n'avais vu sur son -visage une telle solennité, ni dans son attitude, plus +visage une telle solennité, ni dans son attitude, plus grave apparat.</p> -<p>--J'ai à vous parler, me dit-il.</p> +<p>--J'ai à vous parler, me dit-il.</p> -<p>--C'est pressé?</p> +<p>--C'est pressé?</p> <p>--J'ai besoin de vos conseils.</p> -<p>J'avais, le matin même, guigné un livre chez un -bouquiniste voisin; le désir de le posséder ne -s'étant pas éveillé tout de suite en moi, -j'avais passé sans m'arrêter. Mais il -m'obsédait depuis le déjeuner; je craignais que -quelqu'un ne s'en emparât, et je traînai mon filleul -jusqu'au passage Vérot-Dodat.</p> - -<p>Je l'ai déjà avoué, j'aime ces vieux -passages de Paris à qui une voûte vitrée -donne un air à la fois d'aquarium et -d'établissement de bains. Le jour y est égal et +<p>J'avais, le matin même, guigné un livre chez un +bouquiniste voisin; le désir de le posséder ne +s'étant pas éveillé tout de suite en moi, +j'avais passé sans m'arrêter. Mais il +m'obsédait depuis le déjeuner; je craignais que +quelqu'un ne s'en emparât, et je traînai mon filleul +jusqu'au passage Vérot-Dodat.</p> + +<p>Je l'ai déjà avoué, j'aime ces vieux +passages de Paris à qui une voûte vitrée +donne un air à la fois d'aquarium et +d'établissement de bains. Le jour y est égal et comme mort: il semble que rien n'y puisse jamais changer, -boutiques, ni passants. C'est de l'éternité dans un -bocal. Il est difficile de croire que les êtres qui y -vivent soient réels, ardents, pareils à ceux qui -gravitent dans les rues brûlantes ou glacées; on les -prendrait plutôt pour des ombres, des larves, des -émissaires de l'Informulé. Pourtant, quand on leur -parle, ils laissent tomber de leurs lèvres blêmes -les mêmes paroles que les nôtres. Sans doute, leur +boutiques, ni passants. C'est de l'éternité dans un +bocal. Il est difficile de croire que les êtres qui y +vivent soient réels, ardents, pareils à ceux qui +gravitent dans les rues brûlantes ou glacées; on les +prendrait plutôt pour des ombres, des larves, des +émissaires de l'Informulé. Pourtant, quand on leur +parle, ils laissent tomber de leurs lèvres blêmes +les mêmes paroles que les nôtres. Sans doute, leur Laponie sous verre n'ignore-t-elle pas nos passions. Ici, on voit -une confiserie, là, un libraire, un empailleur ou un -chemisier, un orthopédiste, plus loin, un café. -Tout semble ancien, falot, conservé dans du sucre, comme +une confiserie, là, un libraire, un empailleur ou un +chemisier, un orthopédiste, plus loin, un café. +Tout semble ancien, falot, conservé dans du sucre, comme ces antiques bonbons que l'on mangeait chez nos vieilles tantes -et qui représentaient un mouton ou un chien, - et le -moindre étalage de fleurs naturelles, avec de minces -violettes et des roses fantômes, posées sur des -fougères, prend là-dedans une luxuriante de -forêt vierge.</p> +et qui représentaient un mouton ou un chien, - et le +moindre étalage de fleurs naturelles, avec de minces +violettes et des roses fantômes, posées sur des +fougères, prend là-dedans une luxuriante de +forêt vierge.</p> <p>Mon livre acquis, je ramenai chez moi Victor Agniel. Il prit d'instinct un des fauteuils de mon minuscule salon, car il -sentait bien que, pour la révélation qu'il avait -à me faire, il ne serait jamais assez imposant.</p> +sentait bien que, pour la révélation qu'il avait +à me faire, il ne serait jamais assez imposant.</p> <p>--Mon cher parrain, me dit-il, je vous annonce mon prochain mariage.</p> -<p>Je le félicitai et je lui dis que, cette fois-ci, -j'espérais bien qu'il était entièrement +<p>Je le félicitai et je lui dis que, cette fois-ci, +j'espérais bien qu'il était entièrement satisfait de cette union, au point de vue du raisonnable.</p> -<p>--Je crois que je n'ai pas à me plaindre, dit-il. -L'enfant que j'épouse est douce, soumise, pratique, faite -aux soins du ménage.</p> +<p>--Je crois que je n'ai pas à me plaindre, dit-il. +L'enfant que j'épouse est douce, soumise, pratique, faite +aux soins du ménage.</p> <p>--Jolie?</p> <p>--Suffisamment pour me plaire: pas assez pour attirer l'attention. On ne se retourne pas pour la regarder.</p> -<p>--Voilà qui va des mieux!</p> +<p>--Voilà qui va des mieux!</p> -<p>--Son père et sa mère sont d'honnêtes -commerçants de la rue du Sentier. Ce sont eux, surtout, -qui m'enthousiasment. Quelle sagesse! Quelle expérience! +<p>--Son père et sa mère sont d'honnêtes +commerçants de la rue du Sentier. Ce sont eux, surtout, +qui m'enthousiasment. Quelle sagesse! Quelle expérience! Jamais un mot vague, une de ces expressions troubles qui vous portent sur les nerfs!</p> @@ -1177,15 +1177,15 @@ portent sur les nerfs!</p> <p>--Oui, oui, et tous les autres qui lui ressemblent, vous savez, ces expressions ridicules de chansonnettes! Avec eux, pas de surprise! Ils ne connaissent rien au-dessus de la -comptabilité.</p> +comptabilité.</p> -<p>--Riches, par conséquent?</p> +<p>--Riches, par conséquent?</p> -<p>--Oh! non, le père a fait à différentes +<p>--Oh! non, le père a fait à différentes reprises de mauvaises affaires. Mais c'est un hasard, n'est-ce -pas, une déveine. J'aime mieux un esprit positif qui se -ruine qu'un exalté qui fait fortune. La raison, la -prudence, la méthode, mon cher, sont tout ce que j'estime +pas, une déveine. J'aime mieux un esprit positif qui se +ruine qu'un exalté qui fait fortune. La raison, la +prudence, la méthode, mon cher, sont tout ce que j'estime ici-bas!</p> <p>--Je suis ravi de t'entendre parler ainsi. Et cette enfant @@ -1193,84 +1193,84 @@ t'aime-t-elle?</p> <p>--Vous plaisantez, parrain! Toujours vos badinages. Non, je ne lui ai encore rien dit de notre mariage, mais je suis -persuadé que cette union ne lui déplaira pas. +persuadé que cette union ne lui déplaira pas. D'ailleurs, ses parents m'admirent beaucoup; ils savent qu'ils -n'auront jamais un gendre plus sensé!</p> +n'auront jamais un gendre plus sensé!</p> <p>--Les as-tu pressentis, du moins?</p> -<p>--Pas encore. Je ne suis pas très pressé de ma +<p>--Pas encore. Je ne suis pas très pressé de me marier. Mon oncle Planavergne n'est pas encore mort. -J'étudie l'enfant, je la surveille, je la forme peu -à peu, je fais bonne garde autour d'elle. Quand la poire -sera mûre, je me présenterai, et tout sera dit. Je -connais ces gens, d'ailleurs, de la manière la plus -pratique du monde; ils sont venus dans l'étude de -maître Racuir pour passer un acte, j'ai eu affaire à -eux, nous nous sommes plu tout de suite. Ils m'ont invité -à leur rendre visite, dans l'espoir, bien entendu, que +J'étudie l'enfant, je la surveille, je la forme peu +à peu, je fais bonne garde autour d'elle. Quand la poire +sera mûre, je me présenterai, et tout sera dit. Je +connais ces gens, d'ailleurs, de la manière la plus +pratique du monde; ils sont venus dans l'étude de +maître Racuir pour passer un acte, j'ai eu affaire à +eux, nous nous sommes plu tout de suite. Ils m'ont invité +à leur rendre visite, dans l'espoir, bien entendu, que leur fille me conviendrait. Vous savez, je n'ai pas fait le -discret. J'ai montré un bout de l'oreille de l'oncle +discret. J'ai montré un bout de l'oreille de l'oncle Planavergne. Alors, une ou deux fois par semaine, je passe la -soirée chez mes amis; ils me servent un bon potage, un +soirée chez mes amis; ils me servent un bon potage, un excellent fricot, et nous jouons au loto avec une cousine de la -fillette ou un camarade de l'étude que j'amène +fillette ou un camarade de l'étude que j'amène quelquefois...</p> <p>Je voulus le taquiner.</p> -<p>--Tu n'as pas peur que ta fiancée devienne amoureuse de +<p>--Tu n'as pas peur que ta fiancée devienne amoureuse de lui?</p> -<p>Il partit d'un bon éclat de rire:</p> +<p>Il partit d'un bon éclat de rire:</p> <p>--Pas de danger. Tu le connais: c'est Calbot, un -véritable monstre!</p> - -<p>Je me souvins, en effet, d'un pauvre diable, très laid, -vrai souffre-douleur de l'étude, avec un nez cassé, -à peu près privé de toute arrête -médiane et une bouche fendue jusqu'aux oreilles, un de ces -êtres que la nature enfante quelquefois sans autre but -visible que de réjouir les hommes normaux, - Agniel, en +véritable monstre!</p> + +<p>Je me souvins, en effet, d'un pauvre diable, très laid, +vrai souffre-douleur de l'étude, avec un nez cassé, +à peu près privé de toute arrête +médiane et une bouche fendue jusqu'aux oreilles, un de ces +êtres que la nature enfante quelquefois sans autre but +visible que de réjouir les hommes normaux, - Agniel, en particulier - et, par comparaison, de leur faire croire en leur -beauté.</p> +beauté.</p> -<p>--D'ailleurs, le plus drôle, ajouta-t-il, c'est que -l'enfant se plaît avec ce gnome. Elle a pitié de -lui, dit-elle. Au fond, je crois qu'elle est très bonne et -dévouée, ce qui a bien son prix chez une femme.</p> +<p>--D'ailleurs, le plus drôle, ajouta-t-il, c'est que +l'enfant se plaît avec ce gnome. Elle a pitié de +lui, dit-elle. Au fond, je crois qu'elle est très bonne et +dévouée, ce qui a bien son prix chez une femme.</p> <p>--Est-ce que, dans certains cas, les expressions de -chansonnettes que tu stigmatisais tout à l'heure -retrouveraient grâce à tes yeux?</p> +chansonnettes que tu stigmatisais tout à l'heure +retrouveraient grâce à tes yeux?</p> <p>--Parrain, cher parrain, je vous aime bien, mais vous -êtes un étourdi! Ces expressions-là sont +êtes un étourdi! Ces expressions-là sont ridicules quand il ne s'agit que d'amour, mais, dans un -ménage, elles retrouvent leur sens; la femme doit avoir de -ces vertus qui font la vie de l'homme plus agréable.</p> +ménage, elles retrouvent leur sens; la femme doit avoir de +ces vertus qui font la vie de l'homme plus agréable.</p> <p>Il parla encore longtemps de la sorte, avec cette certitude -tranquille que j'appréciais tant en lui. Il me confia que +tranquille que j'appréciais tant en lui. Il me confia que chaque soir, avant de se coucher, pour ne pas avoir -d'aléas, plus tard, il établissait la -comptabilité d'une de ses journées futures. Il -savait le prix de toute chose, et il prenait plaisir à -additionner les dépenses de son ménage, celles de +d'aléas, plus tard, il établissait la +comptabilité d'une de ses journées futures. Il +savait le prix de toute chose, et il prenait plaisir à +additionner les dépenses de son ménage, celles de sa femme et les siennes propres, afin de voir ce qu'il aurait -à gagner et ce qu'il pourrait économiser -là-dessus.</p> +à gagner et ce qu'il pourrait économiser +là-dessus.</p> <p>--Cela n'a l'air de rien, mais mes petits calculs sont des -plus utiles. On sait où on va. On supprime -l'imprévu. Il n'y a pas de méthode plus +plus utiles. On sait où on va. On supprime +l'imprévu. Il n'y a pas de méthode plus raisonnable.</p> <p>Je convins de son excellence. Agniel me quitta pour aller -grossoyer chez maître Racuir. Mais, quand il m'eut -quitté, je m'aperçus tout à coup qu'il avait -omis de m'apprendre le nom de sa fiancée future.</p> +grossoyer chez maître Racuir. Mais, quand il m'eut +quitté, je m'aperçus tout à coup qu'il avait +omis de m'apprendre le nom de sa fiancée future.</p> <p> </p> @@ -1279,249 +1279,249 @@ omis de m'apprendre le nom de sa fiancée future.</p> <h3 style="text-align: center;">Dans lequel l'invraisemblable devient quotidien.</h3> -<p><i>"Avoir perdu la tête lui paraissait une chose fort +<p><i>"Avoir perdu la tête lui paraissait une chose fort plaisante. C'est assez souvent sous ce point de vue que l'esprit sans jugement envisage le malheur d'autrui."<br> Duclos.</i></p> <p><br> - Cependant les rêveries de mon jeune ami ne me faisaient -pas oublier les mystérieuse occupations de mon voisin d'en -face. Pendant plusieurs mois, j'observai sa fenêtre sans y -voir autre chose que la lumière de sa petite lampe, mais, -un soir, un éclat inaccoutumé me -révéla que cet inconnu donnait à danser de -nouveau dans son étroit appartement.<br> + Cependant les rêveries de mon jeune ami ne me faisaient +pas oublier les mystérieuses occupations de mon voisin d'en +face. Pendant plusieurs mois, j'observai sa fenêtre sans y +voir autre chose que la lumière de sa petite lampe, mais, +un soir, un éclat inaccoutumé me +révéla que cet inconnu donnait à danser de +nouveau dans son étroit appartement.<br> </p> -<p>Je remarquai d'abord une profusion de clartés. Au bout -d'un moment, on ouvrit une des fenêtres, et j'entendis +<p>Je remarquai d'abord une profusion de clartés. Au bout +d'un moment, on ouvrit une des fenêtres, et j'entendis alors distinctement les accents d'un violon. Il jouait avec un -sentiment délicat et triste des pièces du XVIIIe -siècle, des airs de Mozart, de Rameau et de Scarlatti. -Puis, après un assez long silence, j'ouïs de -vulgaires valses et des polkas surannées. Et je vis passer -des couples. Je les distinguais d'abord mal à cause des -rideaux de mousseline blanche, derrière lesquels ils -évoluaient. Mais je me souvins tout à coup d'une -lorgnette de théâtre oubliée au fond d'un -tiroir, et, dès que je l'eus appliquée à mes +sentiment délicat et triste des pièces du XVIIIe +siècle, des airs de Mozart, de Rameau et de Scarlatti. +Puis, après un assez long silence, j'ouïs de +vulgaires valses et des polkas surannées. Et je vis passer +des couples. Je les distinguais d'abord mal à cause des +rideaux de mousseline blanche, derrière lesquels ils +évoluaient. Mais je me souvins tout à coup d'une +lorgnette de théâtre oubliée au fond d'un +tiroir, et, dès que je l'eus appliquée à mes yeux, je faillis la laisser tomber de surprise! Mon extraordinaire voisin donnait, en effet, un bal -costumé!<br> +costumé!<br> Au premier moment, je discernai difficilement les costumes. Ce -ne fut qu'après un long examen que je réussis -à isoler les danseurs, à les reconnaître et, -non point à juger avec précision, mais à -entrevoir, peut-être même à imaginer, la -défroque dont ils étaient affublés. Il faut -dire qu'ils approchaient rarement des croisées et que, -même avec ma lorgnette, je voyais passer et repasser des -silhouettes, plutôt que des êtres vivants!</p> +ne fut qu'après un long examen que je réussis +à isoler les danseurs, à les reconnaître et, +non point à juger avec précision, mais à +entrevoir, peut-être même à imaginer, la +défroque dont ils étaient affublés. Il faut +dire qu'ils approchaient rarement des croisées et que, +même avec ma lorgnette, je voyais passer et repasser des +silhouettes, plutôt que des êtres vivants!</p> <p>Pourtant, je finis par apercevoir un Pierrot, sans doute -à cause de la simplicité de son costume. Il ne +à cause de la simplicité de son costume. Il ne semblait pas danser, mais il allait et venait d'un air -hésitant, surtout dans les instants où les autres -couples se reposaient. Parmi ceux-ci, je démêlai -à la longue une jeune femme à perruque blanche, +hésitant, surtout dans les instants où les autres +couples se reposaient. Parmi ceux-ci, je démêlai +à la longue une jeune femme à perruque blanche, puis une autre, dont une mantille devait couvrir le front. Pour les autres hommes, ils devaient figurer un Incroyable, un -Mousquetaire et un Pêcheur napolitain, car j'aperçus -un chapeau de feutre à longues plumes, un vaste tricorne -et un bonnet rouge à gland. Quant aux visages, bien -entendu, il ne fallait pas penser à les distinguer.</p> - -<p>Je passai deux heures derrière la fenêtre, sans -voir autre chose que les allées et venues de ces six -personnes, qui constituaient évidemment tous les -invités de cette fête étrange. Mais -j'étais si surexcité que je résolus de les -examiner de plus près. Quand la musique s'arrêta, -quand les lumières s'éteignirent, je -dégringolai en hâte mon escalier et courus me poster +Mousquetaire et un Pêcheur napolitain, car j'aperçus +un chapeau de feutre à longues plumes, un vaste tricorne +et un bonnet rouge à gland. Quant aux visages, bien +entendu, il ne fallait pas penser à les distinguer.</p> + +<p>Je passai deux heures derrière la fenêtre, sans +voir autre chose que les allées et venues de ces six +personnes, qui constituaient évidemment tous les +invités de cette fête étrange. Mais +j'étais si surexcité que je résolus de les +examiner de plus près. Quand la musique s'arrêta, +quand les lumières s'éteignirent, je +dégringolai en hâte mon escalier et courus me poster au coin de la porte par laquelle je supposai qu'ils devaient -sortir. Mais sans doute arrivai-je trop tard; la rue était -déserte, personne ne parut. Je revins à pas lents, -songeant à ces circonstances. La petite place du +sortir. Mais sans doute arrivai-je trop tard; la rue était +déserte, personne ne parut. Je revins à pas lents, +songeant à ces circonstances. La petite place du Palais-Royal dormait dans le silence de la nuit, solitaire et -théâtrale, avec les becs de gaz qui -n'éclairaient qu'à mi-hauteur de grandes maisons -tranquilles; le passage Vérité ouvrait son porche -béant et vaste où pendait une pâle lanterne; -la rue Montesquieu s'enfonçait au delà dans de -molles ténèbres. Comme je tournais le coin de la -rue, j'aperçus M. Valère Bouldouyr. Il marchait +théâtrale, avec les becs de gaz qui +n'éclairaient qu'à mi-hauteur de grandes maisons +tranquilles; le passage Vérité ouvrait son porche +béant et vaste où pendait une pâle lanterne; +la rue Montesquieu s'enfonçait au delà dans de +molles ténèbres. Comme je tournais le coin de la +rue, j'aperçus M. Valère Bouldouyr. Il marchait plus lourdement que d'habitude en pesant sur sa grosse canne. Il -ne me remarqua pas, et son pas traînant et inégal -fit peur à un long chat noir, qui jaillit presque d'entre +ne me remarqua pas, et son pas traînant et inégal +fit peur à un long chat noir, qui jaillit presque d'entre ses pieds et alla se cacher dans un angle du mur. Il disparut au -tournant du passage Vérité.</p> +tournant du passage Vérité.</p> <p><br> Le lendemain, je le rencontrai de nouveau. Il faisait avec sa jeune amie le tour des charmilles du jardin. L'idiot les -accompagnait. Je les suivis, tout frémissant du -désir d'entendre leur conversation, mais ce fut à -peine si, de loin en loin, une phrase venait jusqu'à +accompagnait. Je les suivis, tout frémissant du +désir d'entendre leur conversation, mais ce fut à +peine si, de loin en loin, une phrase venait jusqu'à moi.</p> <p>Cependant, M. Bouldouyr et sa compagne causaient avec tant -d'animation qu'ils en oublièrent l'idiot, qui resta en -arrière à considérer le jet d'eau. Or, juste -à ce moment, une bande de jeunes galopins, -échappée de quelque collège, traversait en -criant le Palais-Royal. Ils avisèrent -l'égaré et, selon la coutume de leur race, -résolurent de le cruellement brimer. Ils firent -aussitôt une ronde qui se noua autour de lui et l'entoura +d'animation qu'ils en oublièrent l'idiot, qui resta en +arrière à considérer le jet d'eau. Or, juste +à ce moment, une bande de jeunes galopins, +échappée de quelque collège, traversait en +criant le Palais-Royal. Ils avisèrent +l'égaré et, selon la coutume de leur race, +résolurent de le cruellement brimer. Ils firent +aussitôt une ronde qui se noua autour de lui et l'entoura de son mouvement vertigineux et de ses hurlements -répétés. Le pauvre ahuri s'efforçait -de leur échapper, et, à chaque élan qu'il -prenait pour rompre la chaîne, il recevait une bourrade qui -le rejetait en arrière. Il appela au secours, mais ses -amis étaient maintenant trop loin pour distinguer ses cris -au milieu du tumulte général. Le dessein des -garnements était visiblement d'amener leur victime +répétés. Le pauvre ahuri s'efforçait +de leur échapper, et, à chaque élan qu'il +prenait pour rompre la chaîne, il recevait une bourrade qui +le rejetait en arrière. Il appela au secours, mais ses +amis étaient maintenant trop loin pour distinguer ses cris +au milieu du tumulte général. Le dessein des +garnements était visiblement d'amener leur victime jusqu'au bord du bassin et, en ouvrant brusquement leur cercle, de produire une bousculade au cours de laquelle il tomberait -à l'eau.</p> +à l'eau.</p> -<p>Ce fut à ce moment que j'intervins. Comme il passait -devant moi, je saisis par l'épaule le plus -déchaîné de ces -énergumènes.</p> +<p>Ce fut à ce moment que j'intervins. Comme il passait +devant moi, je saisis par l'épaule le plus +déchaîné de ces +énergumènes.</p> -<p>Il était temps. L'innocent venait de rouler à +<p>Il était temps. L'innocent venait de rouler à terre et son front, frappant rudement la margelle du bassin, -laissait déjà couler un filet rouge. Je giflai -violemment le bonhomme que j'avais happé et j'en jetai un -autre sur le sol. Tous reculèrent et commencèrent -à me huer. Mais l'arrivée des gardiens du square, -qui firent mine de mener deux ou trois de ces forcenés au +laissait déjà couler un filet rouge. Je giflai +violemment le bonhomme que j'avais happé et j'en jetai un +autre sur le sol. Tous reculèrent et commencèrent +à me huer. Mais l'arrivée des gardiens du square, +qui firent mine de mener deux ou trois de ces forcenés au commissariat de police et le retour de M. Bouldouyr et de sa compagne, protecteurs visibles de la victime, firent -évanouir toute la bande. Il ne nous resta plus qu'à -conduire le blessé chez le pharmacien, qui lui fit un -pansement rapide, la blessure n'ayant aucune gravité.</p> +évanouir toute la bande. Il ne nous resta plus qu'à +conduire le blessé chez le pharmacien, qui lui fit un +pansement rapide, la blessure n'ayant aucune gravité.</p> <p>Comme nous sortions de la boutique, M. Bouldouyr, au nom de -son jeune ami, m'offrit ses remercîments, auxquels -l'infortuné joignit les siens. Après quoi, M. -Bouldouyr témoigna du désir de me mieux -connaître. Je lui dis qui j'étais et ce que je +son jeune ami, m'offrit ses remercîments, auxquels +l'infortuné joignit les siens. Après quoi, M. +Bouldouyr témoigna du désir de me mieux +connaître. Je lui dis qui j'étais et ce que je faisais dans la vie, ce qui ne fut pas long. Il voulut -aussitôt se faire connaître, mais je le -prévins en l'appelant par son nom et en lui -récitant une de ses strophes:</p> +aussitôt se faire connaître, mais je le +prévins en l'appelant par son nom et en lui +récitant une de ses strophes:</p> <blockquote> <p>_Rien, Madame, si ce n'est l'ombre<br> - D'un masque de roses tombé,<br> + D'un masque de roses tombé,<br> Ne saurait rendre un coeur plus sombre<br> - Que ce ciel par vous dérobé._</p> + Que ce ciel par vous dérobé._</p> </blockquote> -<p>Jamais je n'ai vu homme à ce point stupéfait. Il -balbutia quelques mots qui exprimaient son impossibilité -de croire à une telle félicité.<br> +<p>Jamais je n'ai vu homme à ce point stupéfait. Il +balbutia quelques mots qui exprimaient son impossibilité +de croire à une telle félicité.<br> </p> -<p>--J'ai vos livres dans ma bibliothèque, monsieur +<p>--J'ai vos livres dans ma bibliothèque, monsieur Bouldouyr, dis-je avec assurance, et je les admire beaucoup.</p> <p>Il me serra alors les mains avec une grande effusion; il -était bouleversé. Enfin il reprit ses esprits et me -présenta à la jeune fille qui l'accompagnait et qui -était, me dit-il, sa nièce, Françoise -Chédigny. Il m'apprit ensuite que l'idiot s'appelait +était bouleversé. Enfin il reprit ses esprits et me +présenta à la jeune fille qui l'accompagnait et qui +était, me dit-il, sa nièce, Françoise +Chédigny. Il m'apprit ensuite que l'idiot s'appelait Florentin Muzat et qu'il l'aimait beaucoup. Ledit Florentin -exécuta en mon honneur un extraordinaire plongeon et se -mit à rire angéliquement.</p> +exécuta en mon honneur un extraordinaire plongeon et se +mit à rire angéliquement.</p> -<p>--Monsieur, me dit Valère Bouldouyr en me quittant, -serait-il indiscret à moi de vous exprimer le désir -de vous revoir? Je ne suis qu'un vieux poète oublié -de tous, mais vous m'avez montré tant de sympathie que -vous excuserez, j'en suis sûr, mon indiscrétion.</p> +<p>--Monsieur, me dit Valère Bouldouyr en me quittant, +serait-il indiscret à moi de vous exprimer le désir +de vous revoir? Je ne suis qu'un vieux poète oublié +de tous, mais vous m'avez montré tant de sympathie que +vous excuserez, j'en suis sûr, mon indiscrétion.</p> -<p>--J'ai le même souhait à formuler, monsieur!</p> +<p>--J'ai le même souhait à formuler, monsieur!</p> -<p>Il me serra de nouveau la main et nous prîmes -rendez-vous. Mlle Chédigny m'adressa un sourire qui me fit -frémir de tendresse émue, tant il était +<p>Il me serra de nouveau la main et nous prîmes +rendez-vous. Mlle Chédigny m'adressa un sourire qui me fit +frémir de tendresse émue, tant il était amical et presque intime, et Florentin Muzat plongea de nouveau -jusqu'à terre, n'ayant pas encore compris, d'ailleurs, de -quel fâcheux bain l'avait sauvé ma providentielle +jusqu'à terre, n'ayant pas encore compris, d'ailleurs, de +quel fâcheux bain l'avait sauvé ma providentielle intervention.</p> <p> </p> <h2 style="text-align: center;">CHAPITRE VIII</h2> -<h3 style="text-align: center;">Où le lecteur commencera de savoir -où mène l'escalier d'or.</h3> +<h3 style="text-align: center;">Où le lecteur commencera de savoir +où mène l'escalier d'or.</h3> <p><i>"Le besoin de la correspondance parfaite entre le dedans et le dehors des choses, entre le fond et la forme, n'est pas dans -sa nature. Elle ne souffre pas de la laideur; à peine si -elle s'en aperçoit. Pour moi, je ne puis qu'oublier ce qui -me choque, je ne puis pas n'être pas choqué.<br> - Henri-Frédéric Amiel.</i></p> +sa nature. Elle ne souffre pas de la laideur; à peine si +elle s'en aperçoit. Pour moi, je ne puis qu'oublier ce qui +me choque, je ne puis pas n'être pas choqué."<br> + Henri-Frédéric Amiel.</i></p> <p><br> - Quelques jours après, je me rendis à l'invitation -de M. Valère Bouldouyr. Quelle ne fut pas ma surprise, -devant sa porte, de reconnaître qu'il habitait la maison -où mon mystérieux voisin donnait d'invraisemblables -fêtes! La pensée, un moment, m'effleura que -c'était lui; mais je ris de cette tournure d'esprit qui + Quelques jours après, je me rendis à l'invitation +de M. Valère Bouldouyr. Quelle ne fut pas ma surprise, +devant sa porte, de reconnaître qu'il habitait la maison +où mon mystérieux voisin donnait d'invraisemblables +fêtes! La pensée, un moment, m'effleura que +c'était lui; mais je ris de cette tournure d'esprit qui pousse toujours au roman mon imagination trop logique.</p> -<p>L'escalier de vieille pierre usée, large, doux au pas, -se développait entre une muraille peinte en faux marbre et -une rampe basse, dont la ferronnerie alerte étirait des -entrelacs élégants comme une signature de -poète. Mais, au troisième étage, il cessa -pour faire place à un palier, sur lequel deux autres -escaliers se greffaient, l'un à droite, l'autre à -gauche, ceux-ci étroits, incommodes et tournants. Je ne +<p>L'escalier de vieille pierre usée, large, doux au pas, +se développait entre une muraille peinte en faux marbre et +une rampe basse, dont la ferronnerie alerte étirait des +entrelacs élégants comme une signature de +poète. Mais, au troisième étage, il cessa +pour faire place à un palier, sur lequel deux autres +escaliers se greffaient, l'un à droite, l'autre à +gauche, ceux-ci étroits, incommodes et tournants. Je ne savais dans quel sens m'orienter, lorsque je m'avisai que l'un -d'entre eux grimpait le long d'un mur tendu d'étoffe, ce -qui me décida. Je reconnus au passage des lés de +d'entre eux grimpait le long d'un mur tendu d'étoffe, ce +qui me décida. Je reconnus au passage des lés de damas ancien, d'une belle couleur d'or, autrefois -éclatants, maintenant ternis et tachés par places, +éclatants, maintenant ternis et tachés par places, mais encore magnifiques. On montait, je dus me l'avouer, dans une sorte de rayonnement, qui vous caressait et vous faisait oublier -les marches hautes et non cirées et l'humilité -mélancolique de l'endroit.</p> +les marches hautes et non cirées et l'humilité +mélancolique de l'endroit.</p> <p>--Ce Bouldouyr, me disais-je, est encore plus fou que je ne croyais. Pourquoi diable accroche-t-il au dehors ces vieux lampas?</p> -<p>Je m'arrêtai devant une petite porte à laquelle -pendait une tresse de soie, terminée par un masque +<p>Je m'arrêtai devant une petite porte à laquelle +pendait une tresse de soie, terminée par un masque japonais.</p> <p><br> - Ce fut M. Bouldouyr lui-même qui m'introduisit chez lui. -Un étroit corridor franchi, nous entrâmes dans une -pièce qui faisait face à la mienne. C'était -donc bien ici qu'avaient lieu ces réunions nocturnes qui -m'avaient tant intrigué! Mon bonheur, à cette -découverte, devint une sorte de frénésie, -dont j'eus toutes les peines à cacher à mon -hôte l'anormal excès. Lui-même, ignorant mon -caractère, put prendre pour les marques d'une nature + Ce fut M. Bouldouyr lui-même qui m'introduisit chez lui. +Un étroit corridor franchi, nous entrâmes dans une +pièce qui faisait face à la mienne. C'était +donc bien ici qu'avaient lieu ces réunions nocturnes qui +m'avaient tant intrigué! Mon bonheur, à cette +découverte, devint une sorte de frénésie, +dont j'eus toutes les peines à cacher à mon +hôte l'anormal excès. Lui-même, ignorant mon +caractère, put prendre pour les marques d'une nature exceptionnellement expansive les effusions que je lui prodiguai, -- ou peut-être aussi pour délire d'une admiration -longtemps comprimée.</p> +- ou peut-être aussi pour délire d'une admiration +longtemps comprimée.</p> <p>Notre conversation se ressentit, bien entendu, de cette -équivoque.</p> +équivoque.</p> -<p>--Je suis ému, monsieur Bouldouyr, plus ému que +<p>--Je suis ému, monsieur Bouldouyr, plus ému que je ne saurais vous le dire, d'entrer chez vous.</p> <p>--Vous me comblez.</p> @@ -1534,250 +1534,250 @@ suis!</p> <p>--Quel merveilleux endroit vous habitez!</p> -<p>--Vous voulez plaisanter... Le gîte bien humble d'un +<p>--Vous voulez plaisanter... Le gîte bien humble d'un pauvre diable...</p> -<p>--Et cet escalier extraordinaire qui vous mène on ne -sait où!</p> +<p>--Et cet escalier extraordinaire qui vous mène on ne +sait où!</p> <p>Ici, mon voisin sourit tristement:</p> <p>--Je l'appelle l'escalier d'or. Je voudrais qu'en s'y -engageant, on comprît qu'il vous conduit ailleurs, en un -lieu où les autres ne vous conduisent guère, dans -l'Illusion, peut-être! Il n'y a ici qu'une misérable +engageant, on comprît qu'il vous conduit ailleurs, en un +lieu où les autres ne vous conduisent guère, dans +l'Illusion, peut-être! Il n'y a ici qu'une misérable mansarde, monsieur, mais quelqu'un habite cette mansarde, qui a -failli être un poète et qui n'a jamais cessé, -quelque triste et recluse que fût sa vie, d'aimer la -poésie plus que tout! De mon temps, on était ainsi; -je crois que les nouvelles générations sont -différentes. "Un homme au rêve habitué", -voilà ce que je suis, monsieur, si l'ose employer, pour -mon humble usage, l'expression dont mon maître s'est servi -pour qualifier un des plus purs d'entre nous. Peut-être me -prendrez-vous pour un vieil imbécile, mais je vous jure -que ma foi dans cette déesse n'a jamais faibli!</p> +failli être un poète et qui n'a jamais cessé, +quelque triste et recluse que fût sa vie, d'aimer la +poésie plus que tout! De mon temps, on était ainsi; +je crois que les nouvelles générations sont +différentes. "Un homme au rêve habitué", +voilà ce que je suis, monsieur, si j'ose employer, pour +mon humble usage, l'expression dont mon maître s'est servi +pour qualifier un des plus purs d'entre nous. Peut-être me +prendrez-vous pour un vieil imbécile, mais je vous jure +que ma foi dans cette déesse n'a jamais faibli!</p> <p><br> - Bouldouyr tint à me faire visiter sa maison et admirer -ses trésors, trésors bien modestes pour tout autre -que lui, - ou que moi! La pièce où je venais -d'entrer lui servait à la fois de salon et de bureau; de -bons gros meubles commodes et sans grâce y prenaient ces + Bouldouyr tint à me faire visiter sa maison et admirer +ses trésors, trésors bien modestes pour tout autre +que lui, - ou que moi! La pièce où je venais +d'entrer lui servait à la fois de salon et de bureau; de +bons gros meubles commodes et sans grâce y prenaient ces airs tranquilles, accueillants, qu'ont les domestiques qui ont -vieilli dans une même maison. Mais, dans un coin, j'avisai -un secrétaire vénitien, en marqueterie, avec des -tiroirs bombés et une double glace verdie, sous une -corniche ornée de fruits et de fleurs.</p> +vieilli dans une même maison. Mais, dans un coin, j'avisai +un secrétaire vénitien, en marqueterie, avec des +tiroirs bombés et une double glace verdie, sous une +corniche ornée de fruits et de fleurs.</p> -<p>--C'est mon ami Justin Nérac qui me l'a laissé, +<p>--C'est mon ami Justin Nérac qui me l'a laissé, me dit modestement Bouldouyr.</p> -<p>La salle à manger était à peu près -vide, mais, dans la chambre, à côté d'un +<p>La salle à manger était à peu près +vide, mais, dans la chambre, à côté d'un divan bas, qui servait de lit, une belle commode Louis XVI -étalait ses formes élégantes et solides -à la fois et les riches rosaces de ses bronzes -dorés.</p> +étalait ses formes élégantes et solides +à la fois et les riches rosaces de ses bronzes +dorés.</p> -<p>--Mâtin! Dis-je avec admiration.</p> +<p>--Mâtin! Dis-je avec admiration.</p> -<p>-C'est mon ami, Justin Nérac qui me l'a laissée, -répéta Bouldouyr, avec la même modestie. Tout -ce qu'il a de bien dans cette maison me vient de lui.</p> +<p>-C'est mon ami, Justin Nérac qui me l'a laissée, +répéta Bouldouyr, avec la même modestie. Tout +ce qu'il y a de bien dans cette maison me vient de lui.</p> <p>Je distinguai au-dessus du divan de petits cadres; je -m'approchai: c'étaient deux billets, ornés des -caractères admirables d'une écriture unique au +m'approchai: c'étaient deux billets, ornés des +caractères admirables d'une écriture unique au monde.</p> -<p>--Stéphane Mallarmé m'a fait l'honneur de -m'écrire plusieurs fois, monsieur. Ce sont là mes +<p>--Stéphane Mallarmé m'a fait l'honneur de +m'écrire plusieurs fois, monsieur. Ce sont là mes titres de gloire!</p> <p>--L'avez-vous connu?</p> -<p>Il ne répondit pas tout de suite.</p> +<p>Il ne répondit pas tout de suite.</p> -<p>--Oui, dit-il enfin; il a daigné me recevoir. J'ai +<p>--Oui, dit-il enfin; il a daigné me recevoir. J'ai entendu plusieurs fois le plus grand artiste de tous les temps -créer avec de simples paroles, les mêmes qui servent -à tous, ces images divines et ces histoires enchanteresses -qui donnaient à l'univers sa vérité -éternelle. Ma vie n'a pas été veine. Je n'ai -rien obtenu de ce qu'ont possédé les autres hommes, -non, rien; mais cette dignité suprême, du moins, -m'aura été conférée...</p> +créer avec de simples paroles, les mêmes qui servent +à tous, ces images divines et ces histoires enchanteresses +qui donnaient à l'univers sa vérité +éternelle. Ma vie n'a pas été vaine. Je n'ai +rien obtenu de ce qu'ont possédé les autres hommes, +non, rien; mais cette dignité suprême, du moins, +m'aura été conférée...</p> -<p>Et, ouvrant les tiroirs de son bureau vénitien, il me -désigna des monceaux de lettres.</p> +<p>Et, ouvrant les tiroirs de son bureau vénitien, il me +désigna des monceaux de lettres.</p> <p>--Et voici toute la correspondance de mon ami Justin -Nérac, que personne ne connaît plus et qui avait -l'intelligence, la grâce et l'esprit d'un homme qui, en -songe, aurait été chaque nuit l'hôte de +Nérac, que personne ne connaît plus et qui avait +l'intelligence, la grâce et l'esprit d'un homme qui, en +songe, aurait été chaque nuit l'hôte de Titania... Il est mort dans un asile de fous, monsieur!</p> <p>Je vis bien autre chose dans le logis de mon nouvel ami, je -vis des plaquettes rarissimes et les premières -éditions d'écrivains aujourd'hui illustres et -naguère encore inconnus, - ai-je laissé comprendre -que ma seule passion en ce monde était la bibliophilie? - -je vis une curieuse vue d'optique, où un palais qui -semblait bâti par un architecte nègre pour jouer -Racine aux îles Haïti laissait voir la perspective -d'une mer démontée, - et peut-être -démontable, - je vis une frégate, avec toute sa -voilure, captive dans les pôles verdâtres d'une -bouteille, où un marin l'avait carénée et -mâtée, je vis ces boules de verre à coeur -multicolore, où il semble toujours neiger des confettis, -je vis des coffrets de coquillages, une statuette nègre, -des affiches représentant Anna Held, la Goulue ou -Méphisto, - touchants témoignages d'une -époque perdue! - je vis un bâton qui avait appartenu -à Verlaine et un vieux chapeau de Petrus Borel, enfin +vis des plaquettes rarissimes et les premières +éditions d'écrivains aujourd'hui illustres et +naguère encore inconnus, - ai-je laissé comprendre +que ma seule passion en ce monde était la bibliophilie? - +je vis une curieuse vue d'optique, où un palais qui +semblait bâti par un architecte nègre pour jouer +Racine aux îles Haïti laissait voir la perspective +d'une mer démontée, - et peut-être +démontable, - je vis une frégate, avec toute sa +voilure, captive dans les pôles verdâtres d'une +bouteille, où un marin l'avait carénée et +mâtée, je vis ces boules de verre à coeur +multicolore, où il semble toujours neiger des confettis, +je vis des coffrets de coquillages, une statuette nègre, +des affiches représentant Anna Held, la Goulue ou +Méphisto, - touchants témoignages d'une +époque perdue! - je vis un bâton qui avait appartenu +à Verlaine et un vieux chapeau de Petrus Borel, enfin mille objets excentriques, charmants ou saugrenus, qui -composaient à mon vieil ami le plus bizarre -musée.</p> +composaient à mon vieil ami le plus bizarre +musée.</p> <p>J'avisai une mauvaise photographie d'amateur dans un joli -cadre rococo. Je la regardai mieux: ce pâle visage aux yeux +cadre rococo. Je la regardai mieux: ce pâle visage aux yeux clairs...</p> <p>--Vous la reconnaissez, me dit Bouldouyr, c'est -Françoise... Et ici encore, je ne me plaindrai pas de la -vie, j'ai connu, monsieur, la royauté de l'esprit, j'ai -connu la beauté d'une amitié inaltérable, et +Françoise... Et ici encore, je ne me plaindrai pas de la +vie, j'ai connu, monsieur, la royauté de l'esprit, j'ai +connu la beauté d'une amitié inaltérable, et je connais maintenant le miracle de ce monde: la tendresse unie -à la pureté!</p> +à la pureté!</p> <p><br> - ... Je ne sais pas s'il y a, de-ci, de-là, monsieur + ... Je ne sais pas s'il y a, de-ci, de-là, monsieur Bouldouyr, un seul vers, dans votre oeuvre, qui soit digne -d'aller à la postérité, je ne sais -même pas si quelque chose de vivant les a animés au -jour de leur naissance, mais la poésie qui règne -dans votre coeur, ah! celle-là, je la sens -profondément, et elle me touche jusqu'aux larmes; -celle-là, aucune déconvenue, aucune -déception, ni l'âge lui-même, ne l'ont -détruite, et jamais je n'ai mieux compris à quel -point vous êtes un poète véritable qu'en vous -entendant parler d'un grand écrivain, d'un ami mort ou +d'aller à la postérité, je ne sais +même pas si quelque chose de vivant les a animés au +jour de leur naissance, mais la poésie qui règne +dans votre coeur, ah! celle-là, je la sens +profondément, et elle me touche jusqu'aux larmes; +celle-là, aucune déconvenue, aucune +déception, ni l'âge lui-même, ne l'ont +détruite, et jamais je n'ai mieux compris à quel +point vous êtes un poète véritable qu'en vous +entendant parler d'un grand écrivain, d'un ami mort ou d'une petite fille vivante et que vous aimez!</p> <p> </p> <h2 style="text-align: center;">CHAPITRE IX</h2> -<h3 style="text-align: center;">Origines de M. Valère Bouldouyr.</h3> +<h3 style="text-align: center;">Origines de M. Valère Bouldouyr.</h3> -<p><i>"Chez la fée Vérité, tout -était, au contraire, d'une extrême -simplicité: des tables d'acajou, des boisures unies, des +<p><i>"Chez la fée Vérité, tout +était, au contraire, d'une extrême +simplicité: des tables d'acajou, des boisures unies, des glaces sans bordures, des porcelaines toutes blanches, presque -pas un meuble nouveau.<br> - Diderot."</i></p> +pas un meuble nouveau."<br> + Diderot.</i></p> <p><br> - Valère Bouldouyr tenait à me rendre ma visite. -Quelques jours après, il sonnait chez moi. Je le trouvai -pâle et de souffle court. Je lui demandai s'il ne se -sentait pas souffrant, mais il jura qu'il ne s'était -jamais mieux porté.</p> + Valère Bouldouyr tenait à me rendre ma visite. +Quelques jours après, il sonnait chez moi. Je le trouvai +pâle et de souffle court. Je lui demandai s'il ne se +sentait pas souffrant, mais il jura qu'il ne s'était +jamais mieux porté.</p> <p>Assis dans un fauteuil, il regardait d'un oeil distrait les -gros piliers du balcon, sa large rampe, et au delà, les -maisons d'en face, avec leurs pilastres, à mi-hauteur, -leur rangée de vases noirs, les pentes des toits gorge de -pigeon, et plus haut encore, le hérissement de -cheminées, de bouts de toitures, de briques et d'ardoises +gros piliers du balcon, sa large rampe, et au delà, les +maisons d'en face, avec leurs pilastres, à mi-hauteur, +leur rangée de vases noirs, les pentes des toits gorge de +pigeon, et plus haut encore, le hérissement de +cheminées, de bouts de toitures, de briques et d'ardoises qui les surplombent.</p> <p>--Comme j'aime Paris! me dit-il. Ce Paris-ci, le vrai, pas -celui qui s'étend autour de l'Étoile! Mon Paris, -à moi, est si varié, si curieux, si amusant, si -beau! Que de romans n'y ai-je pas rêvés, mais aussi +celui qui s'étend autour de l'Étoile! Mon Paris, +à moi, est si varié, si curieux, si amusant, si +beau! Que de romans n'y ai-je pas rêvés, mais aussi que d'extraordinaires personnages n'y ai-je pas connus! Oui, je -lui ai sacrifié ma vie. Autrefois, j'avais un ami -tout-puissant aux Colonies. Il voulait m'entraîner avec -lui, très loin, en Afrique, je crois. J'y serais devenu +lui ai sacrifié ma vie. Autrefois, j'avais un ami +tout-puissant aux Colonies. Il voulait m'entraîner avec +lui, très loin, en Afrique, je crois. J'y serais devenu quelque chose d'important, Manitou, ou bon dieu, ou chef des gendarmes, je ne sais plus au juste. Mais il me fallait quitter -Paris. Peut-on vivre ailleurs? Je suis resté ici, je ne le +Paris. Peut-on vivre ailleurs? Je suis resté ici, je ne le regrette pas...<br> </p> <p>Il soupira un moment, regarda une bande de grands nuages -noirs, lisérés d'or, qui jouaient à -l'horizon, puis repris à voix plus basse:</p> - -<p>--Je ne le regrette pas, car il m'est arrivé, un jour, -tout récemment, une aventure bien extraordinaire. Je ne -vous ai pas dit, monsieur, que mes parents étaient -d'honnêtes marchands de drap, les meilleures gens du monde, -mais qui n'imaginaient rien au delà du commerce et du doit +noirs, lisérés d'or, qui jouaient à +l'horizon, puis reprit à voix plus basse:</p> + +<p>--Je ne le regrette pas, car il m'est arrivé, un jour, +tout récemment, une aventure bien extraordinaire. Je ne +vous ai pas dit, monsieur, que mes parents étaient +d'honnêtes marchands de drap, les meilleures gens du monde, +mais qui n'imaginaient rien au delà du commerce et du doit et avoir. Comment si humble soit-elle, une goutte de la divine ambroisie a-t-elle pu tomber sur ma caboche? Je ne le saurai -jamais. Quoi qu'il en soit, quand mon père apprit que +jamais. Quoi qu'il en soit, quand mon père apprit que j'entendais me consacrer aux Muses, ce fut une belle -scène. Nous nous disputâmes six mois; après +scène. Nous nous disputâmes six mois; après quoi, sur mon refus de devenir marchand drapier, il me mit -à la porte. J'étais jeune, monsieur Salerne et, -bien entendu, obstiné. Je menai deux ou trois ans une -existence absurde de bohème, vivant, je ne sais comment, +à la porte. J'étais jeune, monsieur Salerne et, +bien entendu, obstiné. Je menai deux ou trois ans une +existence absurde de bohème, vivant, je ne sais comment, de gains inattendus, rarissimes et bizarres, quatrains pour le -savon du Sénégal, distiques pour les papillotes du +savon du Sénégal, distiques pour les papillotes du Jour de l'An, reportages occasionnels, etc... Puis un jour, je me fatiguai de courir de garni en garni, de manger des charcuteries -pas toujours fraîches et de me soutenir avec de l'alcool -dans les cafés, où nous rêvions une bataille -_d'Hernani,_ plus tragique encore que la première, et -où Sarcey aurait été immolé. Un ami, -poète comme moi, me fit entrer au ministère de la -Marine. Peut-être le connaissez-vous, il s'appelait Justin -Nérac, et il a laissé, lui aussi, deux ou trois -petites plaquettes, _les Essors vaincus, le Bréviaire de +pas toujours fraîches et de me soutenir avec de l'alcool +dans les cafés, où nous rêvions une bataille +_d'Hernani,_ plus tragique encore que la première, et +où Sarcey aurait été immolé. Un ami, +poète comme moi, me fit entrer au ministère de la +Marine. Peut-être le connaissez-vous, il s'appelait Justin +Nérac, et il a laissé, lui aussi, deux ou trois +petites plaquettes, _les Essors vaincus, le Bréviaire de Jessica,_ etc. Il vivait sans souci, ayant quelque part, en province, des parents qui lui envoyaient un peu d'argent, quand il en manquait. Ce fut ainsi que je devins fonctionnaire. Mon -père, même après cette concession au -goût du jour, ne voulut jamais me revoir. A la fin de sa -vie, il fit entrer dans son affaire mon frère cadet, qu'il -aimait beaucoup et qui avait, paraît-il, l'esprit -commercial; à eux deux, ils réussirent si -brillamment que, lorsque mon père mourut, il ne laissait -que des dettes. Quant à mon frère, il a -hérité de la haine familiale, il me méprise -et ne veut pas me connaître. Moi non plus, d'ailleurs, car -c'est un terrible imbécile.</p> +père, même après cette concession au +goût du jour, ne voulut jamais me revoir. A la fin de sa +vie, il fit entrer dans son affaire mon frère cadet, qu'il +aimait beaucoup et qui avait, paraît-il, l'esprit +commercial; à eux deux, ils réussirent si +brillamment que, lorsque mon père mourut, il ne laissait +que des dettes. Quant à mon frère, il a +hérité de la haine familiale, il me méprise +et ne veut pas me connaître. Moi non plus, d'ailleurs, car +c'est un terrible imbécile.</p> <p>Ici, mon interlocuteur sourit malicieusement.</p> -<p>--D'ailleurs, peut-être me recevrait-il plus volontiers -aujourd'hui, s'il savait la vérité, car je ne suis -pas tout à fait dénué de ressources. Mon -pauvre ami Nérac,en mourant, a tenu à me laisser +<p>--D'ailleurs, peut-être me recevrait-il plus volontiers +aujourd'hui, s'il savait la vérité, car je ne suis +pas tout à fait dénué de ressources. Mon +pauvre ami Nérac, en mourant, a tenu à me laisser une petite partie de son avoir, ainsi que ses meubles et quelques souvenirs; cela me permet de vivre honorablement, quoique -poète, ajouta-t-il, en songeant aux préjugés +poète, ajouta-t-il, en songeant aux préjugés de sa famille...</p> <p>--Vous ne pouvez vous imaginer, me dit-il ensuite, quel esprit -charmant était Justin Nérac. Mais il ne savait pas -s'imposer, il était doux, craintif, silencieux, n'aimait +charmant était Justin Nérac. Mais il ne savait pas +s'imposer, il était doux, craintif, silencieux, n'aimait que les entretiens tranquilles et les fleurs, dont il avait -toujours chez lui de belles gerbes. C'était à peu -près son seul luxe. Il ne s'est pas marié par -timidité, car jamais il n'a osé avouer son amour -à une jeune fille. Celle qu'il aimait a -épousé depuis un huissier; je la rencontre +toujours chez lui de belles gerbes. C'était à peu +près son seul luxe. Il ne s'est pas marié par +timidité, car jamais il n'a osé avouer son amour +à une jeune fille. Celle qu'il aimait a +épousé depuis un huissier; je la rencontre quelquefois. Elle est grosse, rouge, satisfaite, et elle a trois enfants qui lui ressemblent en laid. Et hormis de moi, -Nérac est maintenant oublié, - comme je le serai +Nérac est maintenant oublié, - comme je le serai d'ici peu de temps, monsieur Salerne, - comme je le suis -déjà, aurai-je dit même, il y a un mois, +déjà, aurais-je dit même, il y a un mois, avant de vous rencontrer...</p> <p>Le vieil homme s'attendrit, une larme trembla au bout de ses @@ -1787,90 +1787,90 @@ Palais-Royal et sur les verdures neuves des charmilles, dont la couleur paraissait acide et trop claire entre les pierres presque noires.</p> -<p>--Mais je ne vous ai pas confié encore l'extraordinaire -aventure à laquelle je faisais allusion tout à -l'heure, continua-t-il. J'ai rencontré, un jour, rue de +<p>--Mais je ne vous ai pas confié encore l'extraordinaire +aventure à laquelle je faisais allusion tout à +l'heure, continua-t-il. J'ai rencontré, un jour, rue de Rivoli, sous les arcades, une jeune fille, dont la vue me fit -sursauter, car c'était tout vivant, tout frais, tout -jeune, le portrait de ma mère. Je fus si frappé, -monsieur, si ému, que je courus derrière elle et -que je l'abordai. Je suis vieux, hélas! Aujourd'hui, je -peux me permettre de le faire sans épouvanter personne. La -jeune fille me considéra d'abord avec stupeur et refusa de -répondre à mes questions: mais quand elle connut le -motif de ma curiosité: "Je m'appelle Françoise -Chédigny," me dit-elle.</p> - -<p>Je ne savais même pas que mon frère se fût -marié. - "Alors, répondis-je, vous êtes ma -nièce!" Je croyais jusque-là que ces -reconnaissances ne se passaient que dans les mélodrames; -je fus bien forcé de croire à leur -réalité.</p> +sursauter, car c'était tout vivant, tout frais, tout +jeune, le portrait de ma mère. Je fus si frappé, +monsieur, si ému, que je courus derrière elle et +que je l'abordai. Je suis vieux, hélas! Aujourd'hui, je +peux me permettre de le faire sans épouvanter personne. La +jeune fille me considéra d'abord avec stupeur et refusa de +répondre à mes questions: mais quand elle connut le +motif de ma curiosité: "Je m'appelle Françoise +Chédigny," me dit-elle.</p> + +<p>Je ne savais même pas que mon frère se fût +marié. - "Alors, répondis-je, vous êtes ma +nièce!" Je croyais jusque-là que ces +reconnaissances ne se passaient que dans les mélodrames; +je fus bien forcé de croire à leur +réalité.</p> <p>J'interrompis ici le narrateur:</p> <p>--Mais vous vous appelez Bouldouyr?</p> -<p>--Pour ne pas trop déshonorer mes parents, j'ai pris le -nom d'une grand-mère. En réalité, je suis -Valère Chédigny; et, encore, ajouta-t-il, -Valère n'est peut-être ici qu'une concession -à l'esprit de roman! Eh bien, monsieur, conclut-il, qu'en -pensez-vous? N'ai-je pas bien fait de rester à Paris? -Où aurais-je pu rencontrer ailleurs une autre -nièce, la plus tendre, la plus primesautière, la -plus charmante? Car la même sève mystérieuse +<p>--Pour ne pas trop déshonorer mes parents, j'ai pris le +nom d'une grand-mère. En réalité, je suis +Valère Chédigny; et, encore, ajouta-t-il, +Valère n'est peut-être ici qu'une concession +à l'esprit de roman! Eh bien, monsieur, conclut-il, qu'en +pensez-vous? N'ai-je pas bien fait de rester à Paris? +Où aurais-je pu rencontrer ailleurs une autre +nièce, la plus tendre, la plus primesautière, la +plus charmante? Car la même sève mystérieuse qui a fait pousser de si bizarres fleurs dans mon cerveau a -filtré dans son esprit. La propre fille de mon âne -de frère, de ce butor, de ce pilier de la -comptabilité intégrale, ne goûte dans la vie -que ce qui est rare, mystérieux, élégant, +filtré dans son esprit. La propre fille de mon âne +de frère, de ce butor, de ce pilier de la +comptabilité intégrale, ne goûte dans la vie +que ce qui est rare, mystérieux, élégant, romanesque. Une musique joue en ce coeur, dont, avant de me -connaître, elle n'entendait pas les échos. Moi seul -ai su épanouir cette âme méfiante et -rétive. Elle va, vient, accomplit de sottes besognes; ses +connaître, elle n'entendait pas les échos. Moi seul +ai su épanouir cette âme méfiante et +rétive. Elle va, vient, accomplit de sottes besognes; ses parents sont fiers d'elle et, parce qu'elle se tait, croient qu'elle est de leur race. Elle est de la mienne, monsieur! Pour elle, comme pour moi, l'escalier d'or a un sens! Elle sait -où il nous mène!</p> +où il nous mène!</p> -<p>Il se tut, et j'allais me hasarder à lui parler de ses -réunions dansantes, quand il me prévint et me +<p>Il se tut, et j'allais me hasarder à lui parler de ses +réunions dansantes, quand il me prévint et me dit:</p> -<p>--Voulez-vous la connaître mieux? Je suis sûr +<p>--Voulez-vous la connaître mieux? Je suis sûr qu'elle vous plaira. Venez souper avec quelques amis et moi, jeudi prochain... Tenez, je vais tout vous avouer, au risque de vous sembler ridicule. Pour amuser cette fillette, pour lui -donner une vague image d'une vie qu'elle ne connaîtra -jamais, j'ai organisé chez moi de petits bals -masqués. Un vieux costumier de mes amis a taillé -quelques amusantes défroques, et, pour de pauvres enfants, -recueillis, de-ci, de-là, et qui vivent une existence -lamentable et décolorée, il n'y a rien de plus -féerique, de plus étourdissant que ces fêtes -nocturnes, chez l'oncle Valère... Que voulez-vous? -J'admire les philanthropes qui donnent aux nécessiteux des -gilets de flanelle et des os de côtelettes, mais moi, je -voudrais n'offrir à tous que du plaisir, - et de -l'illusion, quelque chose comme la demi-réalisation d'un -rêve... Oui, je sais, je sais, un papillon attrapé -n'est plus un papillon! Mais cette poussière multicolore -que l'on a au bout des doigts, qui est réelle, que l'on +donner une vague image d'une vie qu'elle ne connaîtra +jamais, j'ai organisé chez moi de petits bals +masqués. Un vieux costumier de mes amis a taillé +quelques amusantes défroques, et, pour de pauvres enfants, +recueillis, de-ci, de-là, et qui vivent une existence +lamentable et décolorée, il n'y a rien de plus +féerique, de plus étourdissant que ces fêtes +nocturnes, chez l'oncle Valère... Que voulez-vous? +J'admire les philanthropes qui donnent aux nécessiteux des +gilets de flanelle et des os de côtelettes, mais moi, je +voudrais n'offrir à tous que du plaisir, - et de +l'illusion, quelque chose comme la demi-réalisation d'un +rêve... Oui, je sais, je sais, un papillon attrapé +n'est plus un papillon! Mais cette poussière multicolore +que l'on a au bout des doigts, qui est réelle, que l'on peut toucher, qui semble faite avec de la poudre d'or, de la -cendre d'orchidée et de la fumée de feu de Bengale, -cette poussière, où il y a tous les tapis de +cendre d'orchidée et de la fumée de feu de Bengale, +cette poussière, où il y a tous les tapis de Cachemire et toutes les nacres de la mer, ah! monsieur Salerne, n'est-ce donc rien?</p> -<p>Il s'était dressé, et, à travers le +<p>Il s'était dressé, et, à travers le bourgeois un peu lourd, au pardessus bourru, j'entrevoyais le -poète de la vingtième année, qui avait -jonglé avec les métaphores et voulu clouer au ciel -de la poésie une constellation nouvelle. Hélas! -l'instant d'après, cette vision avait disparu, et M. -Bouldouyr à peine moins pâle pesamment, descendait +poète de la vingtième année, qui avait +jonglé avec les métaphores et voulu clouer au ciel +de la poésie une constellation nouvelle. Hélas! +l'instant d'après, cette vision avait disparu, et M. +Bouldouyr à peine moins pâle pesamment, descendait mon escalier de bois.</p> <p> </p> @@ -1881,409 +1881,409 @@ mon escalier de bois.</p> Palais-Royal.</h3> <p><i>"On me dit: 'Pourquoi es-tu triste?' Pourquoi serais-je -gaie? Comme tout répond peu à ma vie -intérieure! Chaque effet a sa cause: l'eau n'ira pas -courir gaîment, en chantant et en dansant, si son lit n'est +gaie? Comme tout répond peu à ma vie +intérieure! Chaque effet a sa cause: l'eau n'ira pas +courir gaîment, en chantant et en dansant, si son lit n'est pas fait pour cela; ainsi, je n'irai pas rire si une joie intime ne m'y porte."<br> Bettina D'Arnim.</i></p> <p><br> - Quand j'étais jeune et que j'allais au bal, - si tant -est, ce qu'à Dieu ne plaise, que j'aie jamais mené -une vie mondaine! - j'éprouvais, certes, moins de -fièvre et d'impatience qu'au moment de me rendre chez mon + Quand j'étais jeune et que j'allais au bal, - si tant +est, ce qu'à Dieu ne plaise, que j'aie jamais mené +une vie mondaine! - j'éprouvais, certes, moins de +fièvre et d'impatience qu'au moment de me rendre chez mon voisin, qui faisait danser quatre chats dans une soupente, - ou -presque! - de la rue des Bons-Enfants. Mais c'était -justement là que phénomène que Blaise Pascal -appelle "divertissement" prenait son caractère et pour +presque! - de la rue des Bons-Enfants. Mais c'était +justement le que phénomène que Blaise Pascal +appelle "divertissement" prenait son caractère pur et pour ainsi dire essentiel.</p> -<p>L'âge des déguisements étant passé -pour moi, je ne revêtis point le pourpoint à +<p>L'âge des déguisements étant passé +pour moi, je ne revêtis point le pourpoint à dentelles de Don Juan, ni la souquenille de son valet, ni tout -autre attirail, destiné à donner le change sur ma -mince personnalité. Cependant, je n'en sentais pas moins -se former en moi un personnage désinvolte, hardi, curieux -et sentimental, qui représentait assez bien à mon -imagination l'habitué des bals masqués.</p> - -<p>Aussi arrivai-je chez Valère Bouldouyr de fort bonne -heure. Paré d'une vieille robe de chambre à fleurs, +autre attirail, destiné à donner le change sur ma +mince personnalité. Cependant, je n'en sentais pas moins +se former en moi un personnage désinvolte, hardi, curieux +et sentimental, qui représentait assez bien à mon +imagination l'habitué des bals masqués.</p> + +<p>Aussi arrivai-je chez Valère Bouldouyr de fort bonne +heure. Paré d'une vieille robe de chambre à fleurs, il errait d'un air assez content dans ses trois petites -pièces. Elles étaient ornées de fleurs en -assez grand nombre, et l'une d'elles, transformée en -buffet, montrait sur une table blanche des pâtisseries, des -boîtes de conserves, un saladier d'ananas et quelques -bouteilles à tête d'or. A côté, -j'entendis de grands éclats de rire.</p> +pièces. Elles étaient ornées de fleurs en +assez grand nombre, et l'une d'elles, transformée en +buffet, montrait sur une table blanche des pâtisseries, des +boîtes de conserves, un saladier d'ananas et quelques +bouteilles à tête d'or. A côté, +j'entendis de grands éclats de rire.</p> <p>--Les enfants s'habillent, me confia-t-il.</p> -<p>Au bout d'un moment, je vis apparaître Françoise -Chédigny, toute poudrée, vêtue de la robe -à paniers, semée de fleurettes roses, et du corsage -lacé en échelle, que j'avais aperçus de ma -fenêtre. Décolletée assez bas, elle montrait -des épaules de perle, grasses et finement tombantes, et +<p>Au bout d'un moment, je vis apparaître Françoise +Chédigny, toute poudrée, vêtue de la robe +à paniers, semée de fleurettes roses, et du corsage +lacé en échelle, que j'avais aperçus de ma +fenêtre. Décolletée assez bas, elle montrait +des épaules de perle, grasses et finement tombantes, et une poitrine, dont le charmant volume s'accordait bien avec son -déguisement. Sous ses cheveux couleur de neige, ses grands +déguisement. Sous ses cheveux couleur de neige, ses grands yeux verts s'ouvraient avec une candeur et une -gaîté, qui vous inspiraient pour elle mille -sentiments émus, tendres et contradictoires.</p> +gaîté, qui vous inspiraient pour elle mille +sentiments émus, tendres et contradictoires.</p> -<p>Elle fut suivie peu après par deux jeunes personnes, -ses amies, à ce que j'appris, qui s'appelaient Marie et +<p>Elle fut suivie peu après par deux jeunes personnes, +ses amies, à ce que j'appris, qui s'appelaient Marie et Blanche Soudaine, l'une en Espagnole, l'autre, toute jeune, et qui portait le plus galamment du monde un travesti napolitain.</p> -<p>Mon insolite présence n'arriva point à tarir +<p>Mon insolite présence n'arriva point à tarir l'entrain, la joie, l'abandon de ces trois fillettes. A les -entendre, je comprenais la secrète joie de Valère. -Y en a-t-il une plus grande, quand on a son âge, que -d'offrir à des êtres jeunes une source de plaisirs, -que les circonstances mêmes de leur vie leur -défendront toujours?</p> - -<p>Tandis qu'elles parlaient, dans un pépiement -ininterrompu de volière, je vis surgir le compagnon +entendre, je comprenais la secrète joie de Valère. +Y en a-t-il une plus grande, quand on a son âge, que +d'offrir à des êtres jeunes une source de plaisirs, +que les circonstances mêmes de leur vie leur +défendront toujours?</p> + +<p>Tandis qu'elles parlaient, dans un pépiement +ininterrompu de volière, je vis surgir le compagnon habituel de Bouldouyr. Sous le bicorne d'un Incroyable, -vêtu de jaune et de noir, un lorgnon carré dans -l'oeil, le col entouré de plusieurs étages de -mousseline, je retrouvai son visage agréable et distrait, +vêtu de jaune et de noir, un lorgnon carré dans +l'oeil, le col entouré de plusieurs étages de +mousseline, je retrouvai son visage agréable et distrait, ses boucles blondes qui flottaient au vent. Son nom, - Lucien -Béchard, - ne me renseigna guère sur ses -singularités. Florentin Muzat, en Pierrot, survint tout -aussitôt en compagnie d'un mousquetaire efflanqué et -myope qui me fut présenté comme M. +Béchard, - ne me renseigna guère sur ses +singularités. Florentin Muzat, en Pierrot, survint tout +aussitôt en compagnie d'un mousquetaire efflanqué et +myope qui me fut présenté comme M. Jasmin-Brutelier. Ces trois personnages sortaient d'un cabinet -étroit, où ils s'habillaient à tour de -rôle. Il ne manquait plus que le violoniste, et, dès -qu'il fut arrivé, la fête commença.</p> +étroit, où ils s'habillaient à tour de +rôle. Il ne manquait plus que le violoniste, et, dès +qu'il fut arrivé, la fête commença.</p> -<p>Singulière fête, en vérité! Ces -gens valsaient dans un bien étroit espace, aux sons +<p>Singulière fête, en vérité! Ces +gens valsaient dans un bien étroit espace, aux sons nostalgiques que le violoniste tirait de son instrument. Mais leurs yeux brillaient, mais une animation extraordinaire les -entraînait, mais il me semblait qu'un pétillement -d'esprit faisait jaillir de leurs lèvres des paroles vives +entraînait, mais il me semblait qu'un pétillement +d'esprit faisait jaillir de leurs lèvres des paroles vives et joyeuses, - sauf en ce qui concernait le pauvre Florentin -Muzat, qui, tantôt avec l'une, tantôt avec l'autre, -s'efforçait de reconstituer, pas à pas, les -éléments d'un rythme dont la cadence lui manquait. +Muzat, qui, tantôt avec l'une, tantôt avec l'autre, +s'efforçait de reconstituer, pas à pas, les +éléments d'un rythme dont la cadence lui manquait. Une telle bienveillance dirigeait cependant les trois jeunes -filles que chacune, à tour de rôle -s'efforçait de faire partager à l'innocent un peu -du bonheur qu'elle éprouvait.</p> +filles que chacune, à tour de rôle +s'efforçait de faire partager à l'innocent un peu +du bonheur qu'elle éprouvait.</p> -<p>Quand chacun se fut bien trémoussé, la musique -un instant s'arrêta, et l'on vaqua aux soins du souper.</p> +<p>Quand chacun se fut bien trémoussé, la musique +un instant s'arrêta, et l'on vaqua aux soins du souper.</p> -<p>Françoise, essoufflée, venait de s'asseoir et -s'efforçait de rafraîchir ses joues -enflammées à l'aide d'un grand éventail de +<p>Françoise, essoufflée, venait de s'asseoir et +s'efforçait de rafraîchir ses joues +enflammées à l'aide d'un grand éventail de plumes noires.</p> -<p>Je m'installai à côté d'elle.</p> +<p>Je m'installai à côté d'elle.</p> -<p>--Eh bien, mademoiselle, lui dis-je, êtes-vous +<p>--Eh bien, mademoiselle, lui dis-je, êtes-vous contente?</p> -<p>--J'aime tellement le monde! Répondit-elle, avec +<p>--J'aime tellement le monde! répondit-elle, avec feu.</p> -<p>Je ne pus m'empêcher de sourire. Ainsi, c'était -là ce qu'elle appelait le monde, et ces petites -pièces bizarres où il y avait exactement place pour -trois couples, lui tenaient lieu des plus belles soirées! -Mais quoi, les éléments qui y étaient -réunis n'étaient-ils pas les mêmes que -partout ailleurs? Mlle Chédigny n'avait-elle pas raison de +<p>Je ne pus m'empêcher de sourire. Ainsi, c'était +là ce qu'elle appelait le monde, et ces petites +pièces bizarres où il y avait exactement place pour +trois couples, lui tenaient lieu des plus belles soirées! +Mais quoi, les éléments qui y étaient +réunis n'étaient-ils pas les mêmes que +partout ailleurs? Mlle Chédigny n'avait-elle pas raison de les trouver chez Bouldouyr, aussi bien que chez cette princesse -Lannes, dont les réceptions donnaient à mon -coiffeur des bouffées de snobisme innocent?</p> - -<p>--Jamais, jusqu'ici, je n'avais assisté à un -vrai bal, dit encore Françoise. J'ai été si -sévèrement élevée par mes parents et -je me suis tant ennuyée chez eux! Notre maison est une -prison véritable, on ne sort pas, on ne parle jamais que +Lannes, dont les réceptions donnaient à mon +coiffeur des bouffées de snobisme innocent?</p> + +<p>--Jamais, jusqu'ici, je n'avais assisté à un +vrai bal, dit encore Françoise. J'ai été si +sévèrement élevée par mes parents et +je me suis tant ennuyée chez eux! Notre maison est une +prison véritable, on ne sort pas, on ne parle jamais que de commerce, on ne voit que les marchands respectables et vaniteux du voisinage. Ceux qui sont gentils et de relations -agréables, mes parents les méprisent. Ils croient -que c'est distingué de s'ennuyer! Mon seul plaisir est de -venir ici. Le jour où j'ai déclaré à -mon oncle que je serais heureuse d'assister à une petite -sauterie, il a organisé ces réunions où je +agréables, mes parents les méprisent. Ils croient +que c'est distingué de s'ennuyer! Mon seul plaisir est de +venir ici. Le jour où j'ai déclaré à +mon oncle que je serais heureuse d'assister à une petite +sauterie, il a organisé ces réunions où je m'amuse tant!</p> <p>--Mais vos parents?</p> -<p>--Je suis dactylographe,: je travaille tout le jour à -la banque privée Caïn frères. J'ai dit -à ma famille que nos patrons nous demandaient quelquefois -de fournir des heures supplémentaires, le soir, et, comme -je leur remets fidèlement le produit de ce travail +<p>--Je suis dactylographe,: je travaille tout le jour à +la banque privée Caïn frères. J'ai dit +à ma famille que nos patrons nous demandaient quelquefois +de fournir des heures supplémentaires, le soir, et, comme +je leur remets fidèlement le produit de ce travail nocturne, ils me croient et me laissent sortir...</p> -<p>Elle riait de son mensonge, avec cette espièglerie -puérile qui avait tant d'attraits dans ce visage -déjà pensif. Ses grands yeux verts respiraient une -telle confiance et une telle sincérité que l'on -eût voulu, tout aussitôt, aider au bonheur de Mlle -Chédigny, lui donner à sourire, à se plaire, -entrer en lutte avec ses ennemis pour la protéger et se -dévouer à sa cause. Pourquoi, par leur seule vue, +<p>Elle riait de son mensonge, avec cette espièglerie +puérile qui avait tant d'attraits dans ce visage +déjà pensif. Ses grands yeux verts respiraient une +telle confiance et une telle sincérité que l'on +eût voulu, tout aussitôt, aider au bonheur de Mlle +Chédigny, lui donner à sourire, à se plaire, +entrer en lutte avec ses ennemis pour la protéger et se +dévouer à sa cause. Pourquoi, par leur seule vue, certaines femmes nous rabaissent-elles? Et pourquoi d'autres, -tout aussi spontanément, nous civilisent-elles? -Françoise Chédigny, qui n'était qu'une +tout aussi spontanément, nous civilisent-elles? +Françoise Chédigny, qui n'était qu'une humble dactylographe, rien qu'en vous regardant de son beau regard couleur d'algue flottante et d'horizon marin, vous poussait tout doucement dans un roman de chevalerie!</p> -<p>Je rêvais ainsi, en l'écoutant me -dépeindre la tristesse de son enfance, l'intérieur -familial, morne et grondeur, toujours traversé par des -orages financiers, un père rancunier, bouffi de -vanité, injuste, une mère acariâtre, +<p>Je rêvais ainsi, en l'écoutant me +dépeindre la tristesse de son enfance, l'intérieur +familial, morne et grondeur, toujours traversé par des +orages financiers, un père rancunier, bouffi de +vanité, injuste, une mère acariâtre, violente, jalouse, et la triste succession des jours dans un local sombre et puant la moisissure.</p> <p>Mais M. Jasmin-Brutelier nous interrompit:</p> -<p>--Venez, dit-il, tout est prêt! On soupe!</p> +<p>--Venez, dit-il, tout est prêt! On soupe!</p> -<p>--Patron, criait Lucien Béchard, où sont les +<p>--Patron, criait Lucien Béchard, où sont les tenailles? Les bouteilles sont diablement bien -bouchées!</p> - -<p>Nous nous approchâmes de la table; quatre -candélabres surmontés de bougies -l'éclairaient; la nappe était semée de -violettes. Les boîtes de conserves, ouvertes, exhalaient -des parfums divers. Une salade de homard, préparée -par les petites Soudaine, était vouée, dans cette -nature-morte à la figuration des blancs et des roses.</p> - -<p>--Crois-tu que c'est chic? Répétait Blanche -Soudaine, en sautant sur ses pieds. Je suis sûre que ce +bouchées!</p> + +<p>Nous nous approchâmes de la table; quatre +candélabres surmontés de bougies +l'éclairaient; la nappe était semée de +violettes. Les boîtes de conserves, ouvertes, exhalaient +des parfums divers. Une salade de homard, préparée +par les petites Soudaine, était vouée, dans cette +nature-morte à la figuration des blancs et des roses.</p> + +<p>--Crois-tu que c'est chic? répétait Blanche +Soudaine, en sautant sur ses pieds. Je suis sûre que ce n'est pas mieux chez les princes!</p> -<p>Nous nous assîmes. Le repas commença...</p> +<p>Nous nous assîmes. Le repas commença...</p> <p><br> - Je ne crois pas avoir assisté de ma vie à un + Je ne crois pas avoir assisté de ma vie à un souper aussi gai. Je ne dirai pas combien de fois l'on fit les -mêmes plaisanteries; je ne répéterai pas les +mêmes plaisanteries; je ne répéterai pas les phrases dont se servit M. Bouldouyr pour porter un toast dans -lequel, en mon honneur, il usa tout particulièrement, d'un +lequel, en mon honneur, il usa tout particulièrement, d'un vocabulaire symboliste, qui, je le crains, ne fut pas -goûté par son auditoire autant qu'il le -méritait; je ne dénombrerai pas les coups d'oeil -langoureux complices, moqueurs ou passionnés, -échangés d'une part entre mon amie Françoise -et M. Lucien Béchard, et d'autre part, entre M. -Jasmin-Brutelier et Mlle Marie Soudaine; je ne décrirai -pas la gaîté avec laquelle on décida de -considérer les bouteilles vides comme des bêtes de -battue et d'en faire un tableau que l'on dénombra avec -fierté.</p> +goûté par son auditoire autant qu'il le +méritait; je ne dénombrerai pas les coups d'oeil +langoureux complices, moqueurs ou passionnés, +échangés d'une part entre mon amie Françoise +et M. Lucien Béchard, et d'autre part, entre M. +Jasmin-Brutelier et Mlle Marie Soudaine; je ne décrirai +pas la gaîté avec laquelle on décida de +considérer les bouteilles vides comme des bêtes de +battue et d'en faire un tableau que l'on dénombra avec +fierté.</p> <p>A la fin du souper, Blanche Soudaine, qui avait une petite -voix aiguë, accepta de chanter et, grimpée sur une -chaise, nous berça d'une barcarolle langoureuse, à +voix aiguë, accepta de chanter et, grimpée sur une +chaise, nous berça d'une barcarolle langoureuse, à laquelle son costume ajoutait plus de conviction. Je ne sais pas d'ailleurs si la vue de ses jolis yeux noirs, brillants comme -ceux d'une mésange, d'un cou blanc, qui se continuait par -une charmante naissance d'épaules, et de deux jambes -potelées et nerveuses, fut tout à fait -étrangère aux compliments que nous lui fîmes -sur son sentiment musical. L'impression générale de -confort et de bonheur que nous éprouvions, ce fut le -pauvre Florentin Muzat qui se chargea de la résumer.</p> +ceux d'une mésange, d'un cou blanc, qui se continuait par +une charmante naissance d'épaules, et de deux jambes +potelées et nerveuses, fut tout à fait +étrangère aux compliments que nous lui fîmes +sur son sentiment musical. L'impression générale de +confort et de bonheur que nous éprouvions, ce fut le +pauvre Florentin Muzat qui se chargea de la résumer.</p> -<p>--On se sent du velours partout! déclara-t-il.</p> +<p>--On se sent du velours partout! déclara-t-il.</p> -<p>Mais Marie Soudaine s'écria:</p> +<p>Mais Marie Soudaine s'écria:</p> -<p>--Ciel! Déjà onze heures et demie!</p> +<p>--Ciel! Déjà onze heures et demie!</p> <p>Ce fut une bousculade. Les trois jeunes filles coururent -à la chambre de Valère Bouldouyr, les hommes, au -cabinet de débarras qui leur servait de vestiaire. Peu de -temps après, tout le monde reparut: hélas! plus de -robes à paniers, de perruques, de plumes, de grandes +à la chambre de Valère Bouldouyr, les hommes, au +cabinet de débarras qui leur servait de vestiaire. Peu de +temps après, tout le monde reparut: hélas! plus de +robes à paniers, de perruques, de plumes, de grandes manches flottantes, de cravates de mousseline! Chacun avait -revêtu son habillement du jour, ici, de mornes vestons, -là, de simples corsages gris ou noirs, un peu de paille -d'où pendait une rose de toile. Ce fut une belle -déroute dans l'escalier!</p> +revêtu son habillement du jour, ici, de mornes vestons, +là, de simples corsages gris ou noirs, un peu de paille +d'où pendait une rose de toile. Ce fut une belle +déroute dans l'escalier!</p> -<p>Je compris pourquoi, le jour où j'avais voulu trouver -la clef de l'énigme, je n'avais vu qu'une rue -déserte et un coin de porte fermée.</p> +<p>Je compris pourquoi, le jour où j'avais voulu trouver +la clef de l'énigme, je n'avais vu qu'une rue +déserte et un coin de porte fermée.</p> <p>--Restez encore un moment, me dit M. Bouldouyr, vous n'avez -pas de bureau, vous, ni de famille soupçonneuse...</p> +pas de bureau, vous, ni de famille soupçonneuse...</p> -<p>Le souper, tantôt si brillant, n'était plus qu'un +<p>Le souper, tantôt si brillant, n'était plus qu'un pauvre amas d'assiettes sales, des serviettes en tapons, de -bouteilles couchées, de fleurs qui se fripaient. Cela -avait quelque chose de piteux et de désolant.</p> +bouteilles couchées, de fleurs qui se fripaient. Cela +avait quelque chose de piteux et de désolant.</p> -<p>--Ma femme de ménage débarrassera cette table -demain, dit Bouldouyr. Vous êtes gentil, monsieur Salerne, +<p>--Ma femme de ménage débarrassera cette table +demain, dit Bouldouyr. Vous êtes gentil, monsieur Salerne, de ne pas vous ennuyer avec nous! Que voulez-vous? Amuser ma -nièce est le seul bonheur de ma vie... Vous avez lu mes -vers, mon cher ami, vous savez combien de fois j'y évoque -des fêtes mystérieuses, dans des parcs de Watteau, -avec des cygnes qui traînent sur les eaux, des statues qui +nièce est le seul bonheur de ma vie... Vous avez lu mes +vers, mon cher ami, vous savez combien de fois j'y évoque +des fêtes mystérieuses, dans des parcs de Watteau, +avec des cygnes qui traînent sur les eaux, des statues qui blanchissent dans les sous-bois, et des femmes au beau nom -sonore, des princesses de Décaméron, des infantes, -Cléopâtre ou Titania... Je les écrivais dans +sonore, des princesses de Décaméron, des infantes, +Cléopâtre ou Titania... Je les écrivais dans une pauvre chambre sale et sans meubles, dont le seul ornement -était une affiche de Chéret, qu'un ami m'avait -laissée... Et maintenant, j'organise de petits soupers, -afin de donner la même illusion féerique à -une nièce qui n'a aucun plaisir de la vie, à deux -de ses amies, dactylographes comme elle, à un voyageur de -commerce sans grand avenir, à un commis de librairie qui a -des lettres et à un idiot... Vous voyez que c'était -bien ma destinée: elle a toujours eu quelque chose de -médiocre et de raté!...</p> - -<p>--Allons donc! votre réunion, je vous assure, n'avait -rien de raté. Jamais je ne me suis senti dans une -société plus agréable, ni plus jeune!</p> +était une affiche de Chéret, qu'un ami m'avait +laissée... Et maintenant, j'organise de petits soupers, +afin de donner la même illusion féerique à +une nièce qui n'a aucun plaisir de la vie, à deux +de ses amies, dactylographes comme elle, à un voyageur de +commerce sans grand avenir, à un commis de librairie qui a +des lettres et à un idiot... Vous voyez que c'était +bien ma destinée: elle a toujours eu quelque chose de +médiocre et de raté!...</p> + +<p>--Allons donc! votre réunion, je vous assure, n'avait +rien de raté. Jamais je ne me suis senti dans une +société plus agréable, ni plus jeune!</p> <p>--Est-ce vrai? Est-ce bien vrai? Tant mieux alors! Vous reviendrez?</p> <p>Et comme je le lui promis, il ajouta:</p> -<p>--Moi, je vais lire. Lire des vers. Les poètes de ma +<p>--Moi, je vais lire. Lire des vers. Les poètes de ma jeunesse. Je souffre d'une cruelle insomnie. Je ne m'endors jamais avant quatre ou cinq heures du matin. Mais qu'importe, n'est-ce pas? Avec de bons livres, ses souvenirs...</p> -<p>Il n'acheva pas, je vis dans son regard ému passer -l'ombre légère de Françoise Chédigny. -Au fond, n'était-il pas un peu amoureux d'elle?</p> +<p>Il n'acheva pas, je vis dans son regard ému passer +l'ombre légère de Françoise Chédigny. +Au fond, n'était-il pas un peu amoureux d'elle?</p> -<p>Mais moi-même ne pensais-je pas, plus que de raison, -à ses épaules rondes et grasses, à sa bouche -rieuse et un peu grande et à ses yeux, si candidement -ouverts, troubles comme de l'eau remuée, tandis que, -butant un peu et un pauvre bougeoir de cuivre à la main, +<p>Mais moi-même ne pensais-je pas, plus que de raison, +à ses épaules rondes et grasses, à sa bouche +rieuse et un peu grande et à ses yeux, si candidement +ouverts, troubles comme de l'eau remuée, tandis que, +butant un peu et un pauvre bougeoir de cuivre à la main, je descendais les marches de l'escalier d'or?</p> <p> </p> <h2 style="text-align: center;">CHAPITRE XI</h2> -<h3 style="text-align: center;">Coup d'oeil général sur le -passé.</h3> +<h3 style="text-align: center;">Coup d'oeil général sur le +passé.</h3> -<p><i>"Qu'est-il arrivé de cette société? +<p><i>"Qu'est-il arrivé de cette société? Faites donc des projets, rassemblez des amis, afin de vous -préparer un deuil éternel!<br> +préparer un deuil éternel!"<br> Chateaubriand.</i></p> <p><br> - A dater de ce jour, commença mon intimité avec M. -Valère Bouldouyr et la petite société qui -s'était réunie autour de lui. Toutes les occasions -étaient bonnes pour nous rencontrer, tantôt chez -moi, tantôt rue des Bons-Enfants. Le plaisir que -j'éprouvais dans leur groupe venait, je crois, de la -liberté qu'on y respirait. Personne n'y montrait le -moindre contrainte, et sans morgue, comme sans vanité, -s'abandonnait aux mouvements d'une nature demeurée -spontanée et parfois même puérile.</p> - -<p>J'ai reçu du ciel le don d'inspirer la sympathie. -Bientôt, Lucien Béchard devint un de mes amis les + A dater de ce jour, commença mon intimité avec M. +Valère Bouldouyr et la petite société qui +s'était réunie autour de lui. Toutes les occasions +étaient bonnes pour nous rencontrer, tantôt chez +moi, tantôt rue des Bons-Enfants. Le plaisir que +j'éprouvais dans leur groupe venait, je crois, de la +liberté qu'on y respirait. Personne n'y montrait le +moindre contrainte, et sans morgue, comme sans vanité, +s'abandonnait aux mouvements d'une nature demeurée +spontanée et parfois même puérile.</p> + +<p>J'ai reçu du ciel le don d'inspirer la sympathie. +Bientôt, Lucien Béchard devint un de mes amis les meilleurs. Il voyageait pour le compte d'une grande maison -d'édition, et, de temps en temps, il s'en allait en +d'édition, et, de temps en temps, il s'en allait en province inspecter les librairies et leur offrir les -dernières nouveautés de ses patrons. Il -exerçait ce métier avec plaisir, et il y -déployait une gentillesse qui l'aidait à y -réussir. Il partait tantôt pour l'Auvergne, -tantôt pour le Bourgogne, et je remarquai que, lorsqu'il -était absent, Françoise Chédigny semblait +dernières nouveautés de ses patrons. Il +exerçait ce métier avec plaisir, et il y +déployait une gentillesse qui l'aidait à y +réussir. Il partait tantôt pour l'Auvergne, +tantôt pour le Bourgogne, et je remarquai que, lorsqu'il +était absent, Françoise Chédigny semblait moins heureuse. Une sorte de voile faisait ses yeux moins lumineux, - plus grave, son visage souriant. Il fallait le retour -de Béchard pour qu'elle retrouve le secret de sa -lumière et de ses expansions. Le remarquait-on autour de -moi? Je l'ignore. En tout cas, rien n'eût paru plus -naturel, car tout le monde adorait Lucien Béchard, et -comment en eût-il été autrement? Avec son -caractère imprévu, capricieux, sa -gaîté naïve, ses sautes d'humeur, sa -loyauté, il répandait autour de lui autant de -confiance que d'agrément.</p> - -<p>Quand je le voyais actif, passionné, plein de -désirs, de projets et d'inventions délicates et -burlesques, je me disais avec mélancolie qu'il -était beau d'avoir vingt-cinq ans et de les avoir à -sa façon.</p> - -<p>Jasmin-Brutelier était plus sérieux et -même un peu dogmatique. Il aimait les conversations suivies -et méthodiques et parlait volontiers de politique et de -philosophie avec une intolérance extrême. Mais nous -excusions ses violences à cause de la -générosité de ses théories. Il avait -une de ces cultures, si fréquentes de nos jours et qui -donnent facilement à ceux qui en sont victimes l'illusion -néfaste qu'ils savent tout. C'était un camarade -d'enfance de Béchard, lequel était fils d'un petit -éditeur que Bouldouyr avait beaucoup connu et qui avait +de Béchard pour qu'elle retrouve le secret de sa +lumière et de ses expansions. Le remarquait-on autour de +moi? Je l'ignore. En tout cas, rien n'eût paru plus +naturel, car tout le monde adorait Lucien Béchard, et +comment en eût-il été autrement? Avec son +caractère imprévu, capricieux, sa +gaîté naïve, ses sautes d'humeur, sa +loyauté, il répandait autour de lui autant de +confiance que d'agrément.</p> + +<p>Quand je le voyais actif, passionné, plein de +désirs, de projets et d'inventions délicates et +burlesques, je me disais avec mélancolie qu'il +était beau d'avoir vingt-cinq ans et de les avoir à +sa façon.</p> + +<p>Jasmin-Brutelier était plus sérieux et +même un peu dogmatique. Il aimait les conversations suivies +et méthodiques et parlait volontiers de politique et de +philosophie avec une intolérance extrême. Mais nous +excusions ses violences à cause de la +générosité de ses théories. Il avait +une de ces cultures, si fréquentes de nos jours et qui +donnent facilement à ceux qui en sont victimes l'illusion +néfaste qu'ils savent tout. C'était un camarade +d'enfance de Béchard, lequel était fils d'un petit +éditeur que Bouldouyr avait beaucoup connu et qui avait fait faillite en imprimant dans un moment d'enthousiasme, le _Jardin des Cent Iris,_ les _Essors vaincus_ et autres -manifestations littéraires de ce genre. Pour Muzat, -l'oncle Valère, comme nous l'appelions tous, l'avait -rencontré par hasard, un jour où il s'était -égaré, et l'avait adopté, un peu par -pitié, un peu aussi à cause de la curiosité +manifestations littéraires de ce genre. Pour Muzat, +l'oncle Valère, comme nous l'appelions tous, l'avait +rencontré par hasard, un jour où il s'était +égaré, et l'avait adopté, un peu par +pitié, un peu aussi à cause de la curiosité qu'il apportait aux oracles bizarres de cet innocent.</p> -<p>Tels étaient mes nouveaux amis; telle était la -petite société où j'accoutumai de passer -bien des heures. Elle est dispersée aujourd'hui, aussi +<p>Tels étaient mes nouveaux amis; telle était la +petite société où j'accoutumai de passer +bien des heures. Elle est dispersée aujourd'hui, aussi loin de moi, aussi perdue dans le vaste univers que les fleurs, -réunies par le caprice d'une saison, quand l'automne est +réunies par le caprice d'une saison, quand l'automne est venu, mais je n'y pense jamais sans un serrement de coeur, ni parfois, sans une larme. Il faut bien dire que j'en ai peu connu -de plus propre à nous réconcilier avec l'humaine +de plus propre à nous réconcilier avec l'humaine nature: chez ces petites gens, rien m'empoisonnait le plaisir de -vivre; ni ambition démesurée, ni vanité, ni +vivre; ni ambition démesurée, ni vanité, ni amour trop exclusif de l'argent, mais ce plaisir de vivre, il -faut le dire, était rare et limité. Le travail -constant, bien des soucis de famille ou d'établissement -leur laissaient peu d'issues pour se réjouir; aussi chaque +faut le dire, était rare et limité. Le travail +constant, bien des soucis de famille ou d'établissement +leur laissaient peu d'issues pour se réjouir; aussi chaque occasion de divertissement leur donnait-elle une vraie portion de -paradis et la goûtaient-ils en connaisseurs. Et le meilleur -à leurs yeux était de se réunir et de mettre -en commun leur humeur du jour, grise ou dorée, - ou ces +paradis et la goûtaient-ils en connaisseurs. Et le meilleur +à leurs yeux était de se réunir et de mettre +en commun leur humeur du jour, grise ou dorée, - ou ces apparences de bal et de soupers que Bouldouyr leur offrait, afin -que sa nièce Françoise eût sa part +que sa nièce Françoise eût sa part d'illusion, ou comme il disait dans son langage naturellement -affecté, "montât quelques marches de l'Escalier +affecté, "montât quelques marches de l'Escalier d'Or"!</p> -<p>Je me souviens qu'un soir j'étais accoudé au -balcon avec Mlle Chédigny. Dans l'intérieur de -l'appartement, Bouldouyr récitait quelques vers des -poètes de son temps à Béchard et à +<p>Je me souviens qu'un soir j'étais accoudé au +balcon avec Mlle Chédigny. Dans l'intérieur de +l'appartement, Bouldouyr récitait quelques vers des +poètes de son temps à Béchard et à Jasmin-Brutelier, qui n'en comprenaient pas toujours le sens, -mais qui n'eussent osé l'avouer pour un empire. La jeune -fille regardait, au delà des toits d'en face, le soleil, -avec ses rayons et ses écumes d'or, former une sorte de -gloire qui descendait lentement, s'enfonçait dans le +mais qui n'eussent osé l'avouer pour un empire. La jeune +fille regardait, au delà des toits d'en face, le soleil, +avec ses rayons et ses écumes d'or, former une sorte de +gloire qui descendait lentement, s'enfonçait dans le ciel.</p> <p>--Que c'est beau! me dit-elle.</p> @@ -2292,45 +2292,45 @@ ciel.</p> elle ajouta:</p> <p>--Je n'aime pas me sentir heureuse. Quand je suis triste, je -sens que cela passera, et cette pensée me donne du +sens que cela passera, et cette pensée me donne du courage, mais quand j'ai du bonheur, je sais aussi qu'il va -passer, et cela me désespère...</p> +passer, et cela me désespère...</p> <p>--Bah! votre bonheur n'est pas si grand que vous puissiez avoir peur pour lui!...</p> <p>--Vous ne savez pas ce qu'il est pour moi, murmura-t-elle, et -moi-même, je ne pourrais pas vous dire en quoi il consiste. +moi-même, je ne pourrais pas vous dire en quoi il consiste. Mais je le sens et cela suffit bien. Je voudrais que rien ne -changeât. Auprès de l'oncle Valère, de tous -nos amis, j'éprouve une telle paix, une telle -sécurité que je me dis que cela ne peut pas durer. -Si vous soupçonniez ce qu"est ma vie, vous me -comprendriez! J'ai toujours été -étouffée, comprimée, maltraitée. Je +changeât. Auprès de l'oncle Valère, de tous +nos amis, j'éprouve une telle paix, une telle +sécurité que je me dis que cela ne peut pas durer. +Si vous soupçonniez ce qu'est ma vie, vous me +comprendriez! J'ai toujours été +étouffée, comprimée, maltraitée. Je suis comme un prisonnier qui, de temps en temps, sortirait de son cachot pour se promener dans un beau jardin des Tropiques et -qu'aussitôt après on replongerait dans la nuit... Je -ne peux pas croire que j'échapperai un jour à mon -destin véritable: le jardin des Tropiques me sera +qu'aussitôt après on replongerait dans la nuit... Je +ne peux pas croire que j'échapperai un jour à mon +destin véritable: le jardin des Tropiques me sera interdit, et je ne saurai plus rien de ce qu'on y voit! Il -suffirait que mon père apprît un jour où je -passe mes soirées pour que le cachot refermât pour +suffirait que mon père apprît un jour où je +passe mes soirées pour que le cachot refermât pour toujours sa porte sur moi...</p> <p>--Allons, ne vous effrayez pas, dis-je en riant, sans comprendre encore combien la pauvre enfant avait raison. Si on vous remet en prison, nous irons en choeur vous -délivrer.</p> +délivrer.</p> -<p>A ce moment, Lucien Béchard passa sa tête dans -l'entrebâillement de la porte-fenêtre. Le soleil dora -sa tête, ses favoris, ses cheveux, et il eut, un moment, +<p>A ce moment, Lucien Béchard passa sa tête dans +l'entrebâillement de la porte-fenêtre. Le soleil dora +sa tête, ses favoris, ses cheveux, et il eut, un moment, l'air d'un personnage de flamme, qui venait nous emporter sur un -char de feu, loin des geôles familiales et des pauvres -tourbières de ce monde.</p> +char de feu, loin des geôles familiales et des pauvres +tourbières de ce monde.</p> -<p>--Françoise, dit-il, vous nous abandonnez! Que +<p>--Françoise, dit-il, vous nous abandonnez! Que deviendrions-nous, Seigneur, si notre Providence se retirait de nous?</p> @@ -2338,166 +2338,166 @@ nous?</p> <h2 style="text-align: center;">CHAPITRE XII</h2> -<h3 style="text-align: center;">Les promenades de Lucien Béchard.</h3> +<h3 style="text-align: center;">Les promenades de Lucien Béchard.</h3> <p><i>"Je crois que le spectacle du monde serait bien ennuyeux pour qui le regardait d'un certain oeil, car c'est toujours la -même chose.<br> +même chose."<br> Fontenelle.</i></p> <p><br> - Je me doutais bien que Françoise Chédigny -était en effet pour Lucien Béchard une Providence, -mais il ne l'avouait pas, ou sinon, comme ce jour-là, en -manière de plaisanterie. Même à moi, il ne + Je me doutais bien que Françoise Chédigny +était en effet pour Lucien Béchard une Providence, +mais il ne l'avouait pas, ou sinon, comme ce jour-là, en +manière de plaisanterie. Même à moi, il ne confiait pas ses sentiments, et cependant il m'aimait beaucoup -et, souvent, sa journée finie, il venait me chercher.</p> +et, souvent, sa journée finie, il venait me chercher.</p> <p>Nous nous promenions le long des quais en remontant vers -Notre-Dame. Au coin du Pont-Neuf, nous nous arrêtions -toujours un moment pour contempler les lumières -croisées ou contrariées du couchant, - quand le -crépuscule était autre chose qu'une voile de +Notre-Dame. Au coin du Pont-Neuf, nous nous arrêtions +toujours un moment pour contempler les lumières +croisées ou contrariées du couchant, - quand le +crépuscule était autre chose qu'une voile de cendres compactes. Nous aimions qu'un palmier, en cet endroit, -érigé au-dessus d'une baraque de bains, -ouvrît sur le ciel sa paume raidie, qui avait l'air d'un -panache en fils de fer. Sa vue donnait généralement -à mon jeune ami de grands désirs de vagabondage. Il -avait dans la bibliothèque de sa chambre de nombreux -récits d'explorateurs, et il parlait en connaissance de -cause des Nouvelles-Hébrides ou de Singapore, de -Pernambouc ou de la Cordillière des Andes. Les -tournées qu'il faisait chez les libraires de province -attisaient plutôt qu'elles n'apaisaient sa fringale -d'espace. Et pourtant, elles éveillaient en lui tout un -monde de pensées romanesques ou poétiques, dont -parfois il me confiait l'écho.</p> - -<p>Ses voyages le ramenaient périodiquement aux -mêmes villes; il y voyait les mêmes personnes aller +érigé au-dessus d'une baraque de bains, +ouvrît sur le ciel sa paume raidie, qui avait l'air d'un +panache en fils de fer. Sa vue donnait généralement +à mon jeune ami de grands désirs de vagabondage. Il +avait dans la bibliothèque de sa chambre de nombreux +récits d'explorateurs, et il parlait en connaissance de +cause des Nouvelles-Hébrides ou de Singapore, de +Pernambouc ou de la Cordillière des Andes. Les +tournées qu'il faisait chez les libraires de province +attisaient plutôt qu'elles n'apaisaient sa fringale +d'espace. Et pourtant, elles éveillaient en lui tout un +monde de pensées romanesques ou poétiques, dont +parfois il me confiait l'écho.</p> + +<p>Ses voyages le ramenaient périodiquement aux +mêmes villes; il y voyait les mêmes personnes aller et venir dans un champ d'occupations identiques. Il ne les -connaissait généralement pas, mais, à force +connaissait généralement pas, mais, à force de les perdre et de les retrouver, il finissait par les -considérer comme des amis, dont le destin le tenait -éloigné, mais auxquels il pensait souvent et avec +considérer comme des amis, dont le destin le tenait +éloigné, mais auxquels il pensait souvent et avec une sorte de tendresse fantastique.</p> <p>Par ses conversations avec les libraires, il apprenait souvent -leurs noms, ou bien il leur donnait lui-même une +leurs noms, ou bien il leur donnait lui-même une appellation en rapport avec leur figure. D'autres fois, au contraire, leur situation lui offrait le loisir de les -fréquenter, comme cette grande jeune fille, par exemple, -dont les parents tenaient à Langres une hôtellerie, -et qu'il comparait à Pomone, à cause de sa -vénusté riche et tranquille, de sa peau -lactée, semée de rousseurs et de son épaisse -chevelure, couleur de maïs brûlé.</p> - -<p>Je me demandais alors si Lucien Béchard avait pour -Françoise Chédigny un sentiment plus vif que pour +fréquenter, comme cette grande jeune fille, par exemple, +dont les parents tenaient à Langres une hôtellerie, +et qu'il comparait à Pomone, à cause de sa +vénusté riche et tranquille, de sa peau +lactée, semée de rousseurs et de son épaisse +chevelure, couleur de maïs brûlé.</p> + +<p>Je me demandais alors si Lucien Béchard avait pour +Françoise Chédigny un sentiment plus vif que pour ces passantes qu'il rencontrait dans sa course et qui -étaient à ses yeux comme les étapes d'un -étrange voyage sentimental. Mais, comme il ne me parlait -jamais d'elle, je supposais que le goût qu'il en avait -était moins superficiel et moins cérébral. -Je m'étonnais aussi qu'un simple voyageur de commerce -pût avoir à sa disposition un aussi rare clavier -d'émotions délicates et raffinées, mais -depuis que je fréquentais le petit monde de l'oncle -Valère, il me fallait bien reconnaître que ces -émotions ne constituaient pas l'apanage exclusif d'une -classe riche et oisive, mais se retrouvaient à bien des -échelons de l'édifice social, d'autant plus -naturellement d'ailleurs que le goût de la lecture, en se -répandant chez des lettrés moins blasés, -alimentait plus facilement leurs rêves. Aussi -m'étonnais-je moins d'entendre Lucien Béchard me -raconter, par quelque crépuscule, sous les grands arbres -penchants du quai des Augustins ou dans l'île du -Vert-Galant, une anecdote dans le goût de celle-ci:</p> - -<p>--Je vous ai plusieurs fois parlé, vous rappelez-vous? +étaient à ses yeux comme les étapes d'un +étrange voyage sentimental. Mais, comme il ne me parlait +jamais d'elle, je supposais que le goût qu'il en avait +était moins superficiel et moins cérébral. +Je m'étonnais aussi qu'un simple voyageur de commerce +pût avoir à sa disposition un aussi rare clavier +d'émotions délicates et raffinées, mais +depuis que je fréquentais le petit monde de l'oncle +Valère, il me fallait bien reconnaître que ces +émotions ne constituaient pas l'apanage exclusif d'une +classe riche et oisive, mais se retrouvaient à bien des +échelons de l'édifice social, d'autant plus +naturellement d'ailleurs que le goût de la lecture, en se +répandant chez des lettrés moins blasés, +alimentait plus facilement leurs rêves. Aussi +m'étonnais-je moins d'entendre Lucien Béchard me +raconter, par quelque crépuscule, sous les grands arbres +penchants du quai des Augustins ou dans l'île du +Vert-Galant, une anecdote dans le goût de celle-ci:</p> + +<p>--Je vous ai plusieurs fois parlé, vous rappelez-vous? de cette belle jeune femme aux yeux violets que je voyais souvent -à Dijon et qui habitait une petite maison, non loin de -l'hôtel de Vogue. Figurez-vous que je l'ai -retrouvée, la semaine dernière, et à -Bordeaux, au Jardin public. J'en ai été si -troublé que je l'ai suivie. Vous savez l'émotion -inexplicable que l'on éprouve, à croiser en voyage -quelqu'un que l'on ne connaît pas et que l'on a -aperçu dans un autre coin du monde. Elle entrait dans un -hôtel. Le lendemain, je m'y installais à mon tour, -et trois jours après, sachant son nom, je lui demandais un +à Dijon et qui habitait une petite maison, non loin de +l'hôtel de Vogue. Figurez-vous que je l'ai +retrouvée, la semaine dernière, et à +Bordeaux, au Jardin public. J'en ai été si +troublé que je l'ai suivie. Vous savez l'émotion +inexplicable que l'on éprouve, à croiser en voyage +quelqu'un que l'on ne connaît pas et que l'on a +aperçu dans un autre coin du monde. Elle entrait dans un +hôtel. Le lendemain, je m'y installais à mon tour, +et trois jours après, sachant son nom, je lui demandais un rendez-vous, en lui rappelant toutes les circonstances de nos -précédentes rencontres, et même la couleur -des robes qu'elle portait, ces jours-là, car j'ai une -mémoire infaillible des frivolités. L'heure -suivante, Mme Chataignères m'envoyait un bout de billet -pour me dire qu'elle voulait bien me rejoindre sur le quai<br> - Louis XVIII . Elle m'y raconta qu'elle repartait le lendemain -pour Dijon, qu'elle était veuve et qu'elle était -venue à Bordeaux régler une affaire -d'intérêt.</p> - -<p>"-Votre lettre m'a bien amusée, me dit-elle, est-il -possible que vous m'ayez remarquée à Dijon?"</p> - -<p>"Je lui avouai que, sans même savoir son nom, je pensais -souvent à elle, et que mon premier acte, en arrivant, -était de rôder autour de l'hôtel de Vogue et +précédentes rencontres, et même la couleur +des robes qu'elle portait, ces jours-là, car j'ai une +mémoire infaillible des frivolités. L'heure +suivante, Mme Chataignères m'envoyait un bout de billet +pour me dire qu'elle voulait bien me rejoindre sur le quai +Louis XVIII . Elle m'y raconta qu'elle repartait le lendemain +pour Dijon, qu'elle était veuve et qu'elle était +venue à Bordeaux régler une affaire +d'intérêt.</p> + +<p>"--Votre lettre m'a bien amusée, me dit-elle, est-il +possible que vous m'ayez remarquée à Dijon?"</p> + +<p>"--Je lui avouai que, sans même savoir son nom, je pensais +souvent à elle, et que mon premier acte, en arrivant, +était de rôder autour de l'hôtel de Vogue et de Notre-Dame, dans l'espoir de la rencontrer. Nous nous -promenâmes longtemps sur le quai, admirant les belles -figures qui animent de petits hôtels du XVIIIe -siècle et les pointes effilées des mâts qui -se détachaient sur un azur doré. Je lui demandai -d'aller lui rendre visite à Dijon, mais elle -prétexta que cela ferait jaser, qu'elle habitait avec une -mère malade et scrupuleuse et qu'au surplus le charme de -ces rencontres était justement qu'elles ne devaient pas +promenâmes longtemps sur le quai, admirant les belles +figures qui animent de petits hôtels du XVIIIe +siècle et les pointes effilées des mâts qui +se détachaient sur un azur doré. Je lui demandai +d'aller lui rendre visite à Dijon, mais elle +prétexta que cela ferait jaser, qu'elle habitait avec une +mère malade et scrupuleuse et qu'au surplus le charme de +ces rencontres était justement qu'elles ne devaient pas avoir de lendemain."</p> -<p>--Et c'est tout? dis-je, un peu interloqué.</p> +<p>--Et c'est tout? dis-je, un peu interloqué.</p> -<p>--C'est tout. Avant de me quitter, elle ôta ses gants, +<p>--C'est tout. Avant de me quitter, elle ôta ses gants, sur ma demande, et me les donna en souvenir d'elle. Quand je les regarderai et que je respirerai leur odeur rauque et douce, je -reverrai la douce Mme Chataignères, avec ses yeux violets, -- et aussi, toutes ces vergues minces qui se détachaient +reverrai la douce Mme Chataignères, avec ses yeux violets, +- et aussi, toutes ces vergues minces qui se détachaient sur le soir lumineux!</p> -<p>Celui que nous regardions ne l'était pas moins. Des -glacis verts et dorés moiraient et laquaient le Seine -courante. Mille petites brisures écaillaient sa surface. A -l'avant de l'île, un grand saule retombait, dont toutes les -branches semblaient prises dans une matière fluide et -multicolore, qui les vitrifiait en un dessin d'émail. Les -bateaux-lavoirs, noirs et gris, derrière nous, avaient une +<p>Celui que nous regardions ne l'était pas moins. Des +glacis verts et dorés moiraient et laquaient le Seine +courante. Mille petites brisures écaillaient sa surface. A +l'avant de l'île, un grand saule retombait, dont toutes les +branches semblaient prises dans une matière fluide et +multicolore, qui les vitrifiait en un dessin d'émail. Les +bateaux-lavoirs, noirs et gris, derrière nous, avaient une couleur de tourterelle. Les premiers feux naissaient sur les rives et sur les ponts.</p> -<p>Et je me demandais une fois de plus ce qu'était -Françoise Chédigny aux yeux de Lucien -Béchard et si, après des mois d'intimité, il -lui suffirait, en s'éloignant d'elle, d'emporter un bout +<p>Et je me demandais une fois de plus ce qu'était +Françoise Chédigny aux yeux de Lucien +Béchard et si, après des mois d'intimité, il +lui suffirait, en s'éloignant d'elle, d'emporter un bout de fausse dentelle ou une boucle de vrais cheveux. Mais elle, ne l'aimait-elle pas? Ne souffrirait-elle pas, si jamais elle -s'apercevait qu'elle n'était pour lui rien de plus qu'une -Pomone ou une Mme Chataignères? Et moi-même, ne me -trompais-je pas? Que savais-je du vrai caractère de Lucien -Béchard? Il ne lui manquait, sans doute, que de -réaliser avec force un sentiment profond pour faire -évanouir eux quatre vents le souvenir de ces -émotions fugitives, qui amusaient son imagination sans -pénétrer son coeur. Que de fois ne fus-je pas sur +s'apercevait qu'elle n'était pour lui rien de plus qu'une +Pomone ou une Mme Chataignères? Et moi-même, ne me +trompais-je pas? Que savais-je du vrai caractère de Lucien +Béchard? Il ne lui manquait, sans doute, que de +réaliser avec force un sentiment profond pour faire +évanouir aux quatre vents le souvenir de ces +émotions fugitives, qui amusaient son imagination sans +pénétrer son coeur. Que de fois ne fus-je pas sur le point de lui dire:</p> -<p>--Françoise vous aime. Je vous jure qu'elle vous +<p>--Françoise vous aime. Je vous jure qu'elle vous aime!</p> <p>Mais la pudeur me fermait la bouche.</p> -<p>Rien d'ailleurs n'aurait pu empêcher la destinée -de s'accomplir, et mon intervention n'aurait pas changé le +<p>Rien d'ailleurs n'aurait pu empêcher la destinée +de s'accomplir, et mon intervention n'aurait pas changé le cours des choses.</p> <p> </p> @@ -2507,70 +2507,70 @@ cours des choses.</p> <h3 style="text-align: center;">Qui pose un point d'interrogation redoutable.</h3> -<p><i>"Que cet audacieux dédain de toute raison, ce -brillant éloge de la folie, cette fougue de paradoxe -préparent de revers à la parfaite sagesse, qui fuit -toute extrémité!"<br> +<p><i>"Que cet audacieux dédain de toute raison, ce +brillant éloge de la folie, cette fougue de paradoxe +préparent de revers à la parfaite sagesse, qui fuit +toute extrémité!"<br> Renan.</i></p> <p><br> - Je devais aussi, à plusieurs reprises, recevoir les -confidences de Françoise. Elle venait parfois me voir, en -sortant du bureau où elle travaillait. Elle aimait -à me dire diverses choses qu'elle cachait à son + Je devais aussi, à plusieurs reprises, recevoir les +confidences de Françoise. Elle venait parfois me voir, en +sortant du bureau où elle travaillait. Elle aimait +à me dire diverses choses qu'elle cachait à son oncle, sans doute parce que l'exaltation de celui-ci et la tendresse qu'il lui manifestait ne lui permettaient pas -d'entendre certaines vérités.</p> +d'entendre certaines vérités.</p> -<p>Un jour que nous causions ainsi, accoudés au balcon, +<p>Un jour que nous causions ainsi, accoudés au balcon, regardant entre les charmilles jouer et courir les enfants, autour des kiosques et des pelouses, elle s'abandonna -jusqu'à faire ces aveux:</p> +jusqu'à faire ces aveux:</p> -<p>--Il y a des jours où je regrette presque d'avoir -rencontré l'oncle Valère. Peut-être aurais-je -vécu, sans lui, tranquille et stupide, suivant ma vie. -Mais où me mènera, comme il dit, son escalier d'or? +<p>--Il y a des jours où je regrette presque d'avoir +rencontré l'oncle Valère. Peut-être aurais-je +vécu, sans lui, tranquille et stupide, suivant ma vie. +Mais où me mènera, comme il dit, son escalier d'or? Un de ces jours, mes parents vont me proposer quelque projet de -mariage. Que répondrai-je? Autrefois, sans doute: "Oui!" -sans chercher mieux, sans réfléchir... Mais -aujourd'hui?... Il m'a ouvert une route que je soupçonnais -à peine, il a donné à la vie, pour moi, un -sens que je ne lui connaissais pas. Que de rêves -romanesques, fous, irréalisables ne m'a-t-il pas mis dans -l'esprit! Ces livres, ces fêtes, ces conversations, tant -d'anecdotes étranges et charmantes qui lui reviennent -à la pensée, tout cela, je le sens, me grise peu -à peu. Il me semble qu'on peut ainsi s'entourer +mariage. Que répondrai-je? Autrefois, sans doute: "Oui!" +sans chercher mieux, sans réfléchir... Mais +aujourd'hui?... Il m'a ouvert une route que je soupçonnais +à peine, il a donné à la vie, pour moi, un +sens que je ne lui connaissais pas. Que de rêves +romanesques, fous, irréalisables ne m'a-t-il pas mis dans +l'esprit! Ces livres, ces fêtes, ces conversations, tant +d'anecdotes étranges et charmantes qui lui reviennent +à la pensée, tout cela, je le sens, me grise peu +à peu. Il me semble qu'on peut ainsi s'entourer d'enchantements. Et puis, je rentre chez moi, je retrouve un -intérieur modeste et morne, les soucis les plus ennuyeux, -des parents maussades, uniquement occupés à se -disputer sur les incidents de ménage, aucune -liberté d'esprit, et je pense qu'il me faudra mener une -existence pareille à la leur, et je maudis l'oncle -Valère qui m'a permis d'entrevoir qu'il pouvait y avoir +intérieur modeste et morne, les soucis les plus ennuyeux, +des parents maussades, uniquement occupés à se +disputer sur les incidents de ménage, aucune +liberté d'esprit, et je pense qu'il me faudra mener une +existence pareille à la leur, et je maudis l'oncle +Valère qui m'a permis d'entrevoir qu'il pouvait y avoir autre chose, - autre chose...</p> -<p>--Mais, Françoise, il n'est pas sûr que vous -soyez contrainte d'épouser un parti proposé par vos +<p>--Mais, Françoise, il n'est pas sûr que vous +soyez contrainte d'épouser un parti proposé par vos parents.</p> <p>--Qui alors, dit-elle en riant, un lord, un prince italien?</p> -<p>--Non, mais un gentil garçon, moins esclave de cette -vie bourgeoise que vos parents, un être plus aimable, plus -vivant plus aventureux! N'en connaissez-vous point?</p> +<p>--Non, mais un gentil garçon, moins esclave de cette +vie bourgeoise que vos parents, un être plus aimable, plus +vivant, plus aventureux! N'en connaissez-vous point?</p> <p>--Ma foi, non, je n'en connais point!</p> <p>Et ce fut moi qui n'osais pas insister.</p> <p><br> - A quelques jours de là, me trouvant dans la boutique de + A quelques jours de là, me trouvant dans la boutique de M. Delavigne, qui raccourcissait mes cheveux, je vis entrer -Valère Bouldouyr qui venait acquérir je ne sais -quelle lotion. Il me serra la main, son flacon enveloppé, +Valère Bouldouyr qui venait acquérir je ne sais +quelle lotion. Il me serra la main, son flacon enveloppé, il s'en alla.</p> <p>--Tiens, me dit le coiffeur, vous connaissez M. Bouldouyr @@ -2578,65 +2578,65 @@ maintenant?</p> <p>--Mais oui, pourquoi pas?</p> -<p>--Vous ignoriez même son nom, il y a quelques mois. +<p>--Vous ignoriez même son nom, il y a quelques mois. Pauvre M. Bouldouyr! Il n'a pas de chance avec son amie, vous -savez, cette personne blonde, qui se promène à son +savez, cette personne blonde, qui se promène à son bras dans le Palais-Royal. Elle a presque tous le soirs des -rendez-vous avec un jeune homme à favoris dans les petites +rendez-vous avec un jeune homme à favoris dans les petites rues du quartier. Je les rencontre souvent en allant faire ma -partie à _la Promenade de Vénus,_ ou bien quand -j'en reviens. Ils rôdent autour des Halles, reviennent par +partie à _la Promenade de Vénus,_ ou bien quand +j'en reviens. Ils rôdent autour des Halles, reviennent par la rue du Bouloi, la rue Baillif, la galerie Vivienne. Il y a -là un tout petit café dans lequel ils entrent. Et -pendant ce temps, l'honnête M. Bouldouyr garde à -cette petite rouée sa confiance. Ma parole, il y a des -moments où j'ai envie de tout lui dire...</p> - -<p>Delavigne parlait ainsi, tandis que, plongé dans la -cuvette, j'avais le chef oint et malaxé d'une main -énergique. Je ne pouvais guère protester. Le +là un tout petit café dans lequel ils entrent. Et +pendant ce temps, l'honnête M. Bouldouyr garde à +cette petite rouée sa confiance. Ma parole, il y a des +moments où j'ai envie de tout lui dire...</p> + +<p>Delavigne parlait ainsi, tandis que, plongé dans la +cuvette, j'avais le chef oint et malaxé d'une main +énergique. Je ne pouvais guère protester. Le shampoing fini, je me levai comme un Jupiter tonnant, et je fis -descendre la foudre sur l'obscur blasphémateur:</p> +descendre la foudre sur l'obscur blasphémateur:</p> <p>--Monsieur Delavigne, si vous voulez conserver ma -clientèle et celle de M. Bouldouyr, je vous conseille de -tenir votre langue tranquille et de ne plus répandre ces +clientèle et celle de M. Bouldouyr, je vous conseille de +tenir votre langue tranquille et de ne plus répandre ces calomnies. La jeune fille dont vous parlez si -légèrement est la propre nièce de M. +légèrement est la propre nièce de M. Bouldouyr, et ce jeune homme blond qui l'accompagne, son -fiancé. Apprenez dorénavant à respecter les -gens honnêtes.</p> +fiancé. Apprenez dorénavant à respecter les +gens honnêtes.</p> <p>--Je vous demande pardon, monsieur, je ne savais pas...</p> <p>--C'est bien, monsieur Delavigne. Mais maintenant que vous savez, ne recommencez pas, je vous prie!</p> -<p>Majestueux et rasé, je sortis de l'étroite -boutique. Mais j'étais moins satisfait que je ne le -paraissais. Ce jeune homme blond, c'était sans doute -Lucien Béchard; je n'en étais pas sûr -cependant. Si c'était lui, pourquoi me cachait-il ses -rendez-vous avec Françoise, et Françoise, -elle-même, pourquoi me faisait-elle ces demi-confidences, +<p>Majestueux et rasé, je sortis de l'étroite +boutique. Mais j'étais moins satisfait que je ne le +paraissais. Ce jeune homme blond, c'était sans doute +Lucien Béchard; je n'en étais pas sûr +cependant. Si c'était lui, pourquoi me cachait-il ses +rendez-vous avec Françoise, et Françoise, +elle-même, pourquoi me faisait-elle ces demi-confidences, puisqu'elle me dissimulait l'essentiel? En un mot, comme en cent, -j'étais vexé. Je faisais la mine du tuteur -dupé, et je ne me sentais pas d'âge à -être traité en oncle gâteux.</p> +j'étais vexé. Je faisais la mine du tuteur +dupé, et je ne me sentais pas d'âge à +être traité en oncle gâteux.</p> <p>Ma mauvaise humeur fut telle que je demeurai plusieurs jours -sans monter chez Bouldouyr, ni répondre à un petit -mot par lequel Béchard demandait à me voir. +sans monter chez Bouldouyr, ni répondre à un petit +mot par lequel Béchard demandait à me voir. Achille, sous sa tente, ne se montrait ni plus susceptible, ni moins ombrageux que moi, mais du moins, lui avait-on ravi son -esclave, - à moi qu'avait-on dérobé?</p> +esclave, - à moi qu'avait-on dérobé?</p> <p>Je dois avouer cependant que mon ressentiment ne -résista pas à la première visite de Mlle -Chédigny. Quand elle m'apparut avec son regard humide de -Naïade, avec son sourire clair et pur, avec ses cheveux aux -mèches mal retenues, mes soupçons et ma -méfiance s'évanouirent comme la poussière au +résista pas à la première visite de Mlle +Chédigny. Quand elle m'apparut avec son regard humide de +Naïade, avec son sourire clair et pur, avec ses cheveux aux +mèches mal retenues, mes soupçons et ma +méfiance s'évanouirent comme la poussière au vent.</p> <p>--Hou! le mauvais ami! dit-elle. On ne vous rencontre plus! @@ -2644,812 +2644,812 @@ Que devenez-vous?</p> <p>J'objectai des courses importantes chez des librairies, un petit voyage en province, un rhume. Pour mieux mentir, pour -m'innocenter à ses yeux, je me fusse paré du -mariage d'un cousin, de la mort même d'un oncle!</p> +m'innocenter à ses yeux, je me fusse paré du +mariage d'un cousin, de la mort même d'un oncle!</p> <p>--Et pourtant, me dit-elle encore, j'avais tant envie de vous -voir! Vous m'avez donné un tel courage, il y a quinze +voir! Vous m'avez donné un tel courage, il y a quinze jours! Oui, je crois maintenant que je peux rencontrer le mari -qui me délivrera de l'oppression des miens, celui qui -aimera ce que j'aime, ce que l'oncle Valère m'a -révélé, celui qui me conduira à la -terre promise... Oh! monsieur Pierre, si cela pouvait être +qui me délivrera de l'oppression des miens, celui qui +aimera ce que j'aime, ce que l'oncle Valère m'a +révélé, celui qui me conduira à la +terre promise... Oh! monsieur Pierre, si cela pouvait être vrai!</p> -<p>--Lucien a parlé, me dis-je.</p> - -<p>Je me représentai le couple errant dans les -demi-ténèbres du soir; suivant la rue Baillif, la -rue du Jour, la rue du Bouloi, s'arrêtant devant la -_Promenade de Vénus,_ entrant enfin dans un humble -café de la galerie Vivienne. Ici, sont les -ténèbres, à peine touchées d'un peu -de lumière artificielle, qui glisse sur une porte, ourle -un trottoir; une blanchisserie tiède, où un bras -nu, hors de tant de linges répandu, d'une joue rouge -approche un fer; une épicerie, avec ses sacs accroupis -comme des Turcs qui dorment, enturbannés; un modeste -auvent où sont les fleurs, fatiguées du jour, sur -des lits de fougères; et là, c'est -l'intimité, la confiance, la vie abordée à -deux, comme la côte que l'on gravit -légèrement, parce qu'on s'appuie l'un au bras de -l'autre, c'est le royaume de la foi complète, sans fausse -lumière, ni froides ombres.</p> - -<p>--Il me semble parfois, reprit Françoise, -naïvement, que jamais aucune femme n'a eu, autant que moi, -le désir d'être heureuse.. Mais le serai-je? Je -rêve bien souvent, monsieur Pierre, que j'entre dans une -belle propriété, dans un grand parc. Tantôt, -je vois une succession d'étangs, de bassins immenses, dont -on ne distique pas les rives et qui sont séparés -par des digues de pierre et traversés par des ponts de -marbre, tantôt des allées énormes, -plantées d'arbres en fleurs des arbres des Tropiques, que -je n'ai jamais vus. Il fait toujours à demi-obscur, humide +<p>--Lucien a parlé, me dis-je.</p> + +<p>Je me représentai le couple errant dans les +demi-ténèbres du soir; suivant la rue Baillif, la +rue du Jour, la rue du Bouloi, s'arrêtant devant la +_Promenade de Vénus,_ entrant enfin dans un humble +café de la galerie Vivienne. Ici, sont les +ténèbres, à peine touchées d'un peu +de lumière artificielle, qui glisse sur une porte, ourle +un trottoir; une blanchisserie tiède, où un bras +nu, hors de tant de linges répandu, d'une joue rouge +approche un fer; une épicerie, avec ses sacs accroupis +comme des Turcs qui dorment, enturbannés; un modeste +auvent où sont les fleurs, fatiguées du jour, sur +des lits de fougères; et là, c'est +l'intimité, la confiance, la vie abordée à +deux, comme la côte que l'on gravit +légèrement, parce qu'on s'appuie l'un au bras de +l'autre, c'est le royaume de la foi complète, sans fausse +lumière, ni froides ombres.</p> + +<p>--Il me semble parfois, reprit Françoise, +naïvement, que jamais aucune femme n'a eu, autant que moi, +le désir d'être heureuse.. Mais le serai-je? Je +rêve bien souvent, monsieur Pierre, que j'entre dans une +belle propriété, dans un grand parc. Tantôt, +je vois une succession d'étangs, de bassins immenses, dont +on ne distique pas les rives et qui sont séparés +par des digues de pierre et traversés par des ponts de +marbre, tantôt des allées énormes, +plantées d'arbres en fleurs, des arbres des Tropiques, que +je n'ai jamais vus. Il fait toujours à demi-obscur, humide et chaud. Des brouillards lourds montent du sol, qui, en -s'écartant, me montrent des objets jusqu'alors -cachés: une pagode, avec des sonnettes qui carillonnent, -un pavillon où j'entends de la musique, une orangerie avec -des grenadiers et des cyprès, couverts de fruits d'or. -Enfin, j'approche du château, qui est toujours magnifique, -précédé d'un grand parterre de roses, -j'étends la main pour en cueillir une, et, au moment -où je vais la saisir, je me réveille, si triste et -si bouleversée que j'éclate en sanglots.</p> - -<p>Malgré moi, je me laissai impressionner par le -récit de Françoise, mais je la grondai de se +s'écartant, me montrent des objets jusqu'alors +cachés: une pagode, avec des sonnettes qui carillonnent, +un pavillon où j'entends de la musique, une orangerie avec +des grenadiers et des cyprès, couverts de fruits d'or. +Enfin, j'approche du château, qui est toujours magnifique, +précédé d'un grand parterre de roses, +j'étends la main pour en cueillir une, et, au moment +où je vais la saisir, je me réveille, si triste et +si bouleversée que j'éclate en sanglots.</p> + +<p>Malgré moi, je me laissai impressionner par le +récit de Françoise, mais je la grondai de se montrer aussi superstitieuse. Je lui prouvai que nos songes portent l'empreinte de nos craintes, mais non la forme de notre -avenir. Et je redoublai d'éloquence à mesure que je -voyais la gaîté renaître sur le visage de +avenir. Et je redoublai d'éloquence à mesure que je +voyais la gaîté renaître sur le visage de l'enfant.</p> -<p>Elle avait jeté son grand chapeau blanc sur un -fauteuil, toute sa jeunesse riait à travers elle, comme le +<p>Elle avait jeté son grand chapeau blanc sur un +fauteuil, toute sa jeunesse riait à travers elle, comme le soleil dans le feuillage d'un arbre. Ses cheveux lourds, -d'où glissaient quelques boucles rebelles, avaient des +d'où glissaient quelques boucles rebelles, avaient des reflets d'or rose.</p> -<p>Elle se jeta dans mes bras en s'écriant:</p> +<p>Elle se jeta dans mes bras en s'écriant:</p> -<p>--Même si je vous déçois, un jour, +<p>--Même si je vous déçois, un jour, monsieur Pierre, promettez-moi de ne pas m'abandonner!</p> -<p>Et comme elle posait sa tête sur mon épaule, -j'appuyai mes lèvres sur son front; mais jamais je n'eus +<p>Et comme elle posait sa tête sur mon épaule, +j'appuyai mes lèvres sur son front; mais jamais je n'eus une aussi grande crainte de faire une erreur de direction.</p> <p> </p> <h2 style="text-align: center;">CHAPITRE XIV</h2> -<h3 style="text-align: center;">Dans lequel Valère Bouldouyr perd -quelque peu de sa personnalité.</h3> +<h3 style="text-align: center;">Dans lequel Valère Bouldouyr perd +quelque peu de sa personnalité.</h3> -<p><i>"C'est que nous ne périssons même pas en -qualité d'originaux, mais seulement comme copies d'hommes +<p><i>"C'est que nous ne périssons même pas en +qualité d'originaux, mais seulement comme copies d'hommes disparus depuis longtemps qui nous ressemblaient en corps et en -esprit, et qu'il naîtra après nous des hommes qui -auront encore le même air, les mêmes sentiments et -les mêmes pensées que nous, et que la mort -anéantira aussi.<br> +esprit, et qu'il naîtra après nous des hommes qui +auront encore le même air, les mêmes sentiments et +les mêmes pensées que nous, et que la mort +anéantira aussi."<br> Henri Heine.</i></p> <p><br> - Il m'arrivait souvent, l'après-midi, de monter chez -Valère Bouldouyr. J'aimais à lui faire -évoquer les fantômes de sa jeunesse; il me parlait -des poètes qu'il avait connus et dont il était fier -d'avoir serré la main. Il me répétait sans -fin les propos que Stéphane Mallarmé avait tenus -devant lui, dans cette petite salle à manger de la rue de -Rome, célèbre aujourd'hui. Il me dépeignait -aussi Verlaine, assis dans un coin de café, engoncé + Il m'arrivait souvent, l'après-midi, de monter chez +Valère Bouldouyr. J'aimais à lui faire +évoquer les fantômes de sa jeunesse; il me parlait +des poètes qu'il avait connus et dont il était fier +d'avoir serré la main. Il me répétait sans +fin les propos que Stéphane Mallarmé avait tenus +devant lui, dans cette petite salle à manger de la rue de +Rome, célèbre aujourd'hui. Il me dépeignait +aussi Verlaine, assis dans un coin de café, engoncé dans son cache-nez rouge, avec son visage de Gengis-Khan, -traversé d'éclairs mystiques. Il avait -croisé, un jour, au seuil d'une revue, Laforgue, -frêle, pâle et délicat comme le spectre de son +traversé d'éclairs mystiques. Il avait +croisé, un jour, au seuil d'une revue, Laforgue, +frêle, pâle et délicat comme le spectre de son propre Pierrot. A maintes reprises, il avait rendu visite -à Léon Dierx, affable, mais lointain et -cérémonieux, à demi aveugle -déjà, et qui le recevait avec dignité dans -un petit salon, aux murs duquel flambaient deux fêtes +à Léon Dierx, affable, mais lointain et +cérémonieux, à demi aveugle +déjà, et qui le recevait avec dignité dans +un petit salon, aux murs duquel flambaient deux fêtes galantes de Monticelli.</p> -<p>Mais c'était surtout de Justin Nérac que -Valère Bouldouyr me parlait. A force de me le -dépeindre, il finissait par lui rendre une existence -véritable; j'en arrivais à penser à lui -comme à quelqu'un que je connaissais, que j'avais -fréquenté et presque aimé. Valère -vivait à la lettre avec son souvenir. A l'entendre, Justin -Nérac avait eu une sorte de génie, comme tant -d'autres êtres, hélas! qui ne l'ont pas -manifesté davantage et qui ont emporté dans leur -mort prématurée des projets sans nombre et -l'illusion de leur grandeur méconnue.</p> - -<p>Je vis un portrait de ce Justin Nérac: une longue +<p>Mais c'était surtout de Justin Nérac que +Valère Bouldouyr me parlait. A force de me le +dépeindre, il finissait par lui rendre une existence +véritable; j'en arrivais à penser à lui +comme à quelqu'un que je connaissais, que j'avais +fréquenté et presque aimé. Valère +vivait à la lettre avec son souvenir. A l'entendre, Justin +Nérac avait eu une sorte de génie, comme tant +d'autres êtres, hélas! qui ne l'ont pas +manifesté davantage et qui ont emporté dans leur +mort prématurée des projets sans nombre et +l'illusion de leur grandeur méconnue.</p> + +<p>Je vis un portrait de ce Justin Nérac: une longue figure chevaline, avec des joues rebondies et molles d'enfant, un -regard de myope, un énorme front bombé, -traversé par une mèche de cheveux mal -alignée.</p> - -<p>J'appris par Bouldouyr qu'il était d'une taille -démesurée, qu'il marchait en vacillant un peu, -comme si une tête trop lourde, sur son long corps maigre, -allait l'emporter à terre, et qu'il était si bon et +regard de myope, un énorme front bombé, +traversé par une mèche de cheveux mal +alignée.</p> + +<p>J'appris par Bouldouyr qu'il était d'une taille +démesurée, qu'il marchait en vacillant un peu, +comme si une tête trop lourde, sur son long corps maigre, +allait l'emporter à terre, et qu'il était si bon et si timide que tout le monde abusait de sa douceur, de sa faiblesse et de sa bienveillance.</p> -<p>--Je vous ai parlé souvent de Nérac, me dit un +<p>--Je vous ai parlé souvent de Nérac, me dit un jour Bouldouyr, mais, au fond, vous ne le connaissez -guère. Je vais donc vous prêter quelques-unes de ses +guère. Je vais donc vous prêter quelques-unes de ses lettres; vous les lirez et vous comprendrez alors mes regrets et -mon désespoir.</p> +mon désespoir.</p> -<p>J'emportai chez moi une liasse de papiers à peine -jaunis. Les lettres de Justin Nérac étaient -curieuses, en effet; je compris que l'ami de Valère -Bouldouyr était un de ces hommes qui mettent dans leur +<p>J'emportai chez moi une liasse de papiers à peine +jaunis. Les lettres de Justin Nérac étaient +curieuses, en effet; je compris que l'ami de Valère +Bouldouyr était un de ces hommes qui mettent dans leur conversation et dans leur correspondance ce qu'ils n'auraient jamais la force, ni la patience d'exprimer par une oeuvre durable -et qui donnent à ceux qui les entourent l'illusion d'un +et qui donnent à ceux qui les entourent l'illusion d'un grand esprit, parce que cette illusion est plus sensible dans une -présence vivante qu'en un froid et volontaire volume, -incorruptible témoin des pensées de son auteur.</p> +présence vivante qu'en un froid et volontaire volume, +incorruptible témoin des pensées de son auteur.</p> <p>Je recopiai quelques-uns des fragments les plus significatifs -de ces lettres, et je les cite ici; elles contribueront à -éclairer, par réverbération, la physionomie -de Valère Bouldouyr.</p> +de ces lettres, et je les cite ici; elles contribueront à +éclairer, par réverbération, la physionomie +de Valère Bouldouyr.</p> <p style="text-align: center;">_Paris, 27 octobre 1887._</p> -<p>_Mon cher Valère,_</p> +<p>_Mon cher Valère,_</p> -<p>_J'ai passé hier une journée mélancolique -à regarder tomber les dernières feuilles des arbres +<p>_J'ai passé hier une journée mélancolique +à regarder tomber les dernières feuilles des arbres dans mon petit jardin. Il faisait un temps un peu gris, comme je -les aime; pas de pluie, mais un ciel très bas et couleur +les aime; pas de pluie, mais un ciel très bas et couleur de tourterelle, de rameau d'olivier, de perle, que sais-je encore?</p> -<p>Tu sais que j'ai toujours eu beaucoup de goût pour ce -genre d'occupations et quelques autres du même style. Je -serais bien capable, comme ce délicieux personnage du -"Misanthrope", qui ressemble déjà à un -héros de Musset, de passer mon après-midi à +<p>Tu sais que j'ai toujours eu beaucoup de goût pour ce +genre d'occupations et quelques autres du même style. Je +serais bien capable, comme ce délicieux personnage du +"Misanthrope", qui ressemble déjà à un +héros de Musset, de passer mon après-midi à cracher dans un puits pour faire des ronds dans l'eau. Je sais aussi jouer au bilboquet, susciter d'interminables ricochets ou -gonfler des bulles de savon, irisées et lourdes comme des -vessies de rêves. Et je regrette que les circonstances ne -me permettent plus de lâcher dans le ciel ces cerfs-volants -que célèbre un vers de Coppée.</p> +gonfler des bulles de savon, irisées et lourdes comme des +vessies de rêves. Et je regrette que les circonstances ne +me permettent plus de lâcher dans le ciel ces cerfs-volants +que célèbre un vers de Coppée.</p> <p>Or, j'ai cru longtemps que ces diverses manifestations de mon -activité témoignaient d'un irrésistible -penchant à la poésie; mais c'est là, mon -cher ami, une grossière erreur. Les vrais poètes ne +activité témoignaient d'un irrésistible +penchant à la poésie; mais c'est là, mon +cher ami, une grossière erreur. Les vrais poètes ne font rien de tout cela, mais ils travaillent et ils enferment -dans une forme savante des émotions qu'ils n'ont pas -toujours, tandis que nous, pauvre Valère, nous les +dans une forme savante des émotions qu'ils n'ont pas +toujours, tandis que nous, pauvre Valère, nous les ressentons, mais nous ignorons l'art de les exprimer. Nous -allons, nous venons, nous fumons, nous flânons, nous +allons, nous venons, nous fumons, nous flânons, nous causons, nous parlons du but de l'art, nous cueillons de boutons d'or et des millepertuis, nous sommes amoureux de simples filles -à qui nous offrons des galanteries exquises et que nous +à qui nous offrons des galanteries exquises et que nous traitons en reines de Saba, sans voir que leurs diamants sont du -strass, nous nous comparons mentalement à Virgile, -à Tibulle, à Théophile de Viau, à -Aloysius Bertrand; en un mot, nous pêchons, ou mieux, nous -cherchons à pêcher la lune! Mais nous ne sommes pas -des poètes, mon cher Bouldouyr, nous sommes des -rêveurs, c'est-à-dire des paresseux.</p> - -<p>Voilà ce que j'ai découvert hier, en regardant -tomber mes feuilles; elles étaient bien jolies, roses, -violettes, dorées, sous ce ciel gris comme une -fumée de cigarette. Mais, quand elles s'entassaient dans +strass, nous nous comparons mentalement à Virgile, +à Tibulle, à Théophile de Viau, à +Aloysius Bertrand; en un mot, nous pêchons, ou mieux, nous +cherchons à pêcher la lune! Mais nous ne sommes pas +des poètes, mon cher Bouldouyr, nous sommes des +rêveurs, c'est-à-dire des paresseux.</p> + +<p>Voilà ce que j'ai découvert hier, en regardant +tomber mes feuilles; elles étaient bien jolies, roses, +violettes, dorées, sous ce ciel gris comme une +fumée de cigarette. Mais, quand elles s'entassaient dans un coin du jardin, elles devenaient brunes, sales -noirâtres, pourries. Ça faisait un assez vilain +noirâtres, pourries. Ça faisait un assez vilain spectacle...</p> -<p>Pas des poètes, mon bon Valère, des abstracteurs -de quintessence, des fainéants! N'est-ce pas que c'est -à se briser la tête contre un mur?..._<br> +<p>Pas des poètes, mon bon Valère, des abstracteurs +de quintessence, des fainéants! N'est-ce pas que c'est +à se briser la tête contre un mur?..._<br> </p> <p style="text-align: center;"><br> _Albi, 30 septembre 1889._</p> <p>_Me voici depuis huit jours dans ma ville natale, mon cher -ami, et déjà je brûle de m'enfuir; le paysage +ami, et déjà je brûle de m'enfuir; le paysage est beau, cependant, et quand je regarde les jardins croulant de -l'archevêché, les eaux épaisses et compactes -du Tarn, couleur d'angélique, et les petits moulins qui -détachent sur elles leurs silhouettes vieillottes, je +l'archevêché, les eaux épaisses et compactes +du Tarn, couleur d'angélique, et les petits moulins qui +détachent sur elles leurs silhouettes vieillottes, je retrouve mes plus heureuses impressions d'enfance; elles se rabattent sur moi, chaudes et douillettes comme la -pèlerine à capuchon que je portais quand j'allais -au Lycée! Mais, au milieu des miens, je me sens aussi -étranger que si je venais de tomber en terre laponne. La -misère de leurs pauvres existences me donne de -véritables nausées. Leur vie s'écoule sans -douleur, ni joie dans un pêle-mêle -d'intérêts puérils, de calculs -dérisoires, d'âpres disputes. Rien n'existe pour eux +pèlerine à capuchon que je portais quand j'allais +au Lycée! Mais, au milieu des miens, je me sens aussi +étranger que si je venais de tomber en terre laponne. La +misère de leurs pauvres existences me donne de +véritables nausées. Leur vie s'écoule sans +douleur, ni joie dans un pêle-mêle +d'intérêts puérils, de calculs +dérisoires, d'âpres disputes. Rien n'existe pour eux hors de leurs mornes combinaisons et de leurs potins stupides. -Mon beau-frère, Gaillardet-Pomponne, ne pense qu'à -la chasse; mon beau-frère de Figerac-Lignac, qu'à -accroître ses terres, et mon frère Eudoxe se meurt -d'envie, de méchanceté et d'intrigues mal ourdies. -Quand ils sont tous réunis et que je les écoute, il -me vient une véritable sueur d'angoisse. Je souffre de ce +Mon beau-frère, Gaillardet-Pomponne, ne pense qu'à +la chasse; mon beau-frère de Figerac-Lignac, qu'à +accroître ses terres, et mon frère Eudoxe se meurt +d'envie, de méchanceté et d'intrigues mal ourdies. +Quand ils sont tous réunis et que je les écoute, il +me vient une véritable sueur d'angoisse. Je souffre de ce qu'ils disent, de ce qu'ils pensent, comme je souffrirais de leur arrestation, de leur condamnation par une cour d'assises; j'ai -honte pour eux de leurs propos, de leurs désirs, comme si -les anges nous jugeaient. Se peut-il que le même sang coule +honte pour eux de leurs propos, de leurs désirs, comme si +les anges nous jugeaient. Se peut-il que le même sang coule dans mes veines et dans celles de mes soeurs? Oh! m'en aller -d'ici, être seul, ne plus rien écouter ou me +d'ici, être seul, ne plus rien écouter ou me promener avec toi, tranquillement, sur les quais de Paris, m'attarder au Vachette ou au Procope, me cacher n'importe -où, mais ne pas rester dans ma famille à entendre +où, mais ne pas rester dans ma famille à entendre parler d'argent, d'argent, toujours d'argent!_</p> <p style="text-align: center;"><br> _Paris, 2 mars 1895._</p> -<p>_Imagine-toi qu'il m'est venu, hier, mon cher Valère, +<p>_Imagine-toi qu'il m'est venu, hier, mon cher Valère, le plus extraordinaire sujet de roman qui se puisse voir. Si j'avais quelques loisirs, comme je serais heureux de -l'écrire! Mais, hélas! quand donc aurai-je quelques -loisirs? Enfin essaie de te représenter l'histoire d'un -homme qui ferait toutes les nuits le même rêve, ou -plutôt qui aurait en songe une vie aussi logique, aussi -continue, aussi évidente que la nôtre. Le jour, il -serait comme toi et moi un petit employé de -ministère, mais, les paupières closes, il se -retrouverait grand seigneur à la cour d'Angleterre, dans -les dernières années du XVIe siècle ou les -premières du XVIIe. Il connaîtrait le luxe et +l'écrire! Mais, hélas! quand donc aurai-je quelques +loisirs? Enfin essaie de te représenter l'histoire d'un +homme qui ferait toutes les nuits le même rêve, ou +plutôt qui aurait en songe une vie aussi logique, aussi +continue, aussi évidente que la nôtre. Le jour, il +serait comme toi et moi un petit employé de +ministère, mais, les paupières closes, il se +retrouverait grand seigneur à la cour d'Angleterre, dans +les dernières années du XVIe siècle ou les +premières du XVIIe. Il connaîtrait le luxe et l'opulence, il aurait des aventures, des amours, des -amitiés célèbres; il vivrait dans -l'intimité de la comtesse de Bedford, de la comtesse de +amitiés célèbres; il vivrait dans +l'intimité de la comtesse de Bedford, de la comtesse de Suffolk, de lady Susan Vere, de lady Dorothy Rich, de lady Walsingham, de la comtesse de Northumberland, il -fréquenterait sir Walter Raleigh, il irait à la +fréquenterait sir Walter Raleigh, il irait à la _Mermaid_ boire avec Shakespeare et Ben Jonson, il assisterait -à ces _masques_ qui faisaient alors la joie des courtisans -et prendrait même sa part de tant d'allégories -mythologiques, qui mêlaient au monde des vivants celui des -entités et des dieux. Au milieu des Heures, vêtues -de taffetas noir et constellées d'étoiles, entre la +à ces _masques_ qui faisaient alors la joie des courtisans +et prendrait même sa part de tant d'allégories +mythologiques, qui mêlaient au monde des vivants celui des +entités et des dieux. Au milieu des Heures, vêtues +de taffetas noir et constellées d'étoiles, entre la Fantaisie, qui a des ailes de chauve-souris et des plumes de -toutes les couleurs, et l'Éternité qui porte une -robe tricolore, longue comme les siècles, il -représenterait tour à tour le Temps, le Sommeil, -Hespérus et Prométhée. Puis le jour venu, il -reprendrait sa triste place au ministère entre toi, +toutes les couleurs, et l'Éternité qui porte une +robe tricolore, longue comme les siècles, il +représenterait tour à tour le Temps, le Sommeil, +Hespérus et Prométhée. Puis le jour venu, il +reprendrait sa triste place au ministère entre toi, Lardillon, Tubart, Cacaussade et moi. Peux-tu te -représenter à la fois l'orgueil, l'humiliation, -l'apothéose et la déchéance de ce -malheureux? Il en arriverait, bien entendu, à croire que -sa vie réelle est à Londres et que, chaque jour, le -même cauchemar le ramène à Paris, dans un -bureau de ministère. D'ailleurs quelle preuve aurait-il +représenter à la fois l'orgueil, l'humiliation, +l'apothéose et la déchéance de ce +malheureux? Il en arriverait, bien entendu, à croire que +sa vie réelle est à Londres et que, chaque jour, le +même cauchemar le ramène à Paris, dans un +bureau de ministère. D'ailleurs quelle preuve aurait-il qu'une de ses existences est plus authentique que l'autre, sinon -parce qu'elle a commencé plus tôt?</p> +parce qu'elle a commencé plus tôt?</p> <p>Je ne sais encore comment se terminera mon histoire: -peut-être par le suicide de mon héros. Un jour, -brusquement, sans motif appréciable, il cessera de -rêver. Alors il ne pourra plus supporter cette -misérable vie que nous menons, une fois privé des +peut-être par le suicide de mon héros. Un jour, +brusquement, sans motif appréciable, il cessera de +rêver. Alors il ne pourra plus supporter cette +misérable vie que nous menons, une fois privé des compensations que chaque nuit lui apportait. Mais quand aurai-je -le temps d'écrire? Les années passent, passent, et -tout s'en va en projets, en velléités, en +le temps d'écrire? Les années passent, passent, et +tout s'en va en projets, en velléités, en brouillard..._</p> <p style="text-align: center;"><br> - _Sanary, 16 août 1897._</p> + _Sanary, 16 août 1897._</p> -<p>_Je vieillis, je vieillis, Valère, c'est affreux -à dire. Je ne sais ce que je vais devenir, mais cela me -fait peur. J'étais à la campagne, hier soir, chez +<p>_Je vieillis, je vieillis, Valère, c'est affreux +à dire. Je ne sais ce que je vais devenir, mais cela me +fait peur. J'étais à la campagne, hier soir, chez un ami, par la plus belle nuit du monde, assis sur un vieux banc -de pierre, encore tiède de la chaleur du jour, au pied -d'un cyprès énorme. La nue était pâle; -le croissant de lune qui s'abaissait à l'horizon avait -tant d'éclat et de relief qu'on aurait pu le toucher de la +de pierre, encore tiède de la chaleur du jour, au pied +d'un cyprès énorme. La nue était pâle; +le croissant de lune qui s'abaissait à l'horizon avait +tant d'éclat et de relief qu'on aurait pu le toucher de la main. Un vent vague et doux se roulait dans les arbres; on entendait des cors qui jouaient faux, puis ce sifflement -infatigable que font, je crois, les courtilières. Et je me -souvenais des émotions où une pareille nuit -m'eût jeté dans ma jeunesse: une ivresse -désespérée, le désir de se perdre en +infatigable que font, je crois, les courtilières. Et je me +souvenais des émotions où une pareille nuit +m'eût jeté dans ma jeunesse: une ivresse +désespérée, le désir de se perdre en sanglotant dans l'amour d'une femme, de se rouler par terre, de -s'anéantir et de se confondre avec la nature, une -mélancolie effrénée d'homme primitif, -troublé par le voisinage de Dieu. Mais, hier, tout au -contraire, je n'éprouvais rien qu'une paix -légère et un peu ennuyée, je reconstruisais -par le souvenir ces délires de ma jeunesse, et je les -jugeais factices et puérils. J'en souriais même, je -ne désirais rien, je ne souffrais pas, je ne regrettais -plus. Je me plaisais à mon indifférence, je +s'anéantir et de se confondre avec la nature, une +mélancolie effrénée d'homme primitif, +troublé par le voisinage de Dieu. Mais, hier, tout au +contraire, je n'éprouvais rien qu'une paix +légère et un peu ennuyée, je reconstruisais +par le souvenir ces délires de ma jeunesse, et je les +jugeais factices et puérils. J'en souriais même, je +ne désirais rien, je ne souffrais pas, je ne regrettais +plus. Je me plaisais à mon indifférence, je m'estimais d'avoir l'esprit assez lucide pour bien comprendre la cause de ces enthousiasmes et de ces ardeurs. Et puis, soudain, je me suis dit: "J'ai perdu le pouvoir divin! Que m'importe cette -raison dont je suis sottement fier, cette maîtrise de -moi-même, cette modération, cette sagesse -étriquée! Ce qui était beau, ravissant, -c'était de sentir aussi furieusement, d'être -ému, de pleurer, de se tordre d'amour en appelant -Sémiramis, Ophélie, Diane de Poitiers, la fille du -jardinier, ou même la mort, parce que la mort, c'est encore -une femme... Quand je possédais tout cela, j'étais +raison dont je suis sottement fier, cette maîtrise de +moi-même, cette modération, cette sagesse +étriquée! Ce qui était beau, ravissant, +c'était de sentir aussi furieusement, d'être +ému, de pleurer, de se tordre d'amour en appelant +Sémiramis, Ophélie, Diane de Poitiers, la fille du +jardinier, ou même la mort, parce que la mort, c'est encore +une femme... Quand je possédais tout cela, j'étais un millionnaire; aujourd'hui, avec ma mesure, mon ordre, ma clairvoyance, je suis devenu un mendiant!</p> <p>Je n'ai pu dormir de toute la nuit; je me levais de temps en temps, je me regardais dans une glace; il me semblait que, sous mes yeux, je voyais mes tissus vieillir, s'user, mes cellules, -mes cheveux grisonner. J'aurais tout donné, mon bon ami, -pour retrouver cette frénésie, dont j'avais fait fi +mes cheveux grisonner. J'aurais tout donné, mon bon ami, +pour retrouver cette frénésie, dont j'avais fait fi d'abord; mais que peut-on donner quand on n'a plus rien?_</p> <p style="text-align: center;"><br> _Pau, 2 avril 1899._</p> -<p>_Hélas! non, mon cher Valère, je ne vais pas +<p>_Hélas! non, mon cher Valère, je ne vais pas mieux. Mes crises augmentent et deviennent de plus en plus -douloureuses. Je lis entre les paroles réservées -des médecins qu'ils me considèrent comme -condamné. Je n'affecterai pas avec toi, mon meilleur ami, -un stoïcisme que je n'ai guère; Je mourrai, certes, +douloureuses. Je lis entre les paroles réservées +des médecins qu'ils me considèrent comme +condamné. Je n'affecterai pas avec toi, mon meilleur ami, +un stoïcisme que je n'ai guère; je mourrai, certes, sans plainte, mais non pas sans regret. Il est impossible -d'imaginer, avant d'en être réduit là, la -figure que prend la mort, lorsqu"au lieu de nous apparaître -très loin, au bout de la vie, comme une chose -inconcevable, on s'aperçoit tout à coup de sa -présence à nos côtés. Je pense -à elle nuit et jour. Chacune des émotions -agréables que me donne encore la vie m'arrache ce cri: "Et -cela aussi, il me faudra le quitter!" Et ces émotions +d'imaginer, avant d'en être réduit là, la +figure que prend la mort, lorsqu'au lieu de nous apparaître +très loin, au bout de la vie, comme une chose +inconcevable, on s'aperçoit tout à coup de sa +présence à nos côtés. Je pense +à elle nuit et jour. Chacune des émotions +agréables que me donne encore la vie m'arrache ce cri: "Et +cela aussi, il me faudra le quitter!" Et ces émotions deviennent aujourd'hui si nombreuses que cette vie -elle-même, que je jugeais médiocre, me semble un -lieu de délices.</p> +elle-même, que je jugeais médiocre, me semble un +lieu de délices.</p> -<p>Si j'avais rempli la mesure exacte de ma destinée, je +<p>Si j'avais rempli la mesure exacte de ma destinée, je mourrais avec moins de tristesse. Mais je n'ai rien -été, et je ne laisserai rien derrière moi: -ni oeuvre, ni enfant, rien qui porte le témoignage que -j'ai appartenu à ce monde. La paternité est une +été, et je ne laisserai rien derrière moi: +ni oeuvre, ni enfant, rien qui porte le témoignage que +j'ai appartenu à ce monde. La paternité est une belle chose, moins belle cependant que la gloire. Ah! Bouldouyr, s'en aller ainsi tout entier, et encore jeune, quelle -misère! Être un de ces morts anonymes que l'on -oublie le lendemain de leur trépas et n'avoir même +misère! Ëtre un de ces morts anonymes que l'on +oublie le lendemain de leur trépas et n'avoir même pas la satisfaction de se dire que l'on revivra dans l'herbe et dans les fleurs, puisque, dans notre absurde pays d'Occident, on -isole les cadavres derrière des planches, comme des +isole les cadavres derrière des planches, comme des marchandises de luxe, au fond de caveaux ridicules qui les -séparent de la nature!</p> +séparent de la nature!</p> <p>Entre un homme qui voit la fin devant soi, toute proche, et celui pour qui elle est encore lointaine et -irréalisée, entre toit et moi, il n'y a plus -aujourd'hui de langage commun; je suis entré -déjà dans la solitude effroyable de la mort. Les -paroles humaines commencent à perdre tout sens pour moi, +irréalisée, entre toit et moi, il n'y a plus +aujourd'hui de langage commun; je suis entré +déjà dans la solitude effroyable de la mort. Les +paroles humaines commencent à perdre tout sens pour moi, et cependant je suis plus que jamais avide d'en entendre -d'affectueuses et de consolantes. Écris-moi encore, -écris-moi souvent, mon cher Valère; j'essaierai de -te comprendre une dernière fois..._</p> +d'affectueuses et de consolantes. Écris-moi encore, +écris-moi souvent, mon cher Valère; j'essaierai de +te comprendre une dernière fois..._</p> <p><br> - Quand je rendis ce paquet de lettres à Valère -Bouldouyr, il me dit que la lettre de Pau était la -dernière, en effet, et que son ami était mort -quinze jours après.</p> + Quand je rendis ce paquet de lettres à Valère +Bouldouyr, il me dit que la lettre de Pau était la +dernière, en effet, et que son ami était mort +quinze jours après.</p> <p>Il ajouta sentencieusement:</p> <p>--Avez-vous jamais rien lu d'aussi beau?</p> -<p>--N..., non, murmurai-je, interloqué par la -naïveté d'une telle question.</p> +<p>--N..., non, murmurai-je, interloqué par la +naïveté d'une telle question.</p> -<p>Mais je compris aussitôt que Valère Bouldouyr ne +<p>Mais je compris aussitôt que Valère Bouldouyr ne trouvait aussi belles ces quelques lettres que parce qu'elles -reflétaient sa vie intime, à lui, tout autant que -celle de Justin Nérac.</p> +reflétaient sa vie intime, à lui, tout autant que +celle de Justin Nérac.</p> <p> </p> <h2 style="text-align: center;">CHAPITRE XV</h2> -<h3 style="text-align: center;">Ici M. Valère Bouldouyr se peint au +<h3 style="text-align: center;">Ici M. Valère Bouldouyr se peint au naturel.</h3> <p><i>"C'est une antipathie naturelle que j'ai pour les -croisades, et cela dès mon enfance. Je hais Don Quichotte +croisades, et cela dès mon enfance. Je hais Don Quichotte et les histoires de fous; je n'aime point les romans de -chevalerie, ni ceux qui sont métaphysiques; j'aime les +chevalerie, ni ceux qui sont métaphysiques; j'aime les histoires et les romans qui me peignent les passions et les -vertus dans leur naturel et leur vérité.<br> - Mme Du Deffand."</i></p> +vertus dans leur naturel et leur vérité."<br> + Mme Du Deffand.</i></p> <p><br> - Quand un écrivain réalise son oeuvre, son + Quand un écrivain réalise son oeuvre, son imagination suit une pente naturelle; aussi lui est-il -aisé de vivre dans un bonheur relatif. Mais chez celui -à qui le destin a refusé le pouvoir extraordinaire +aisé de vivre dans un bonheur relatif. Mais chez celui +à qui le destin a refusé le pouvoir extraordinaire de l'expression, l'imagination fermente et stagne sur place, -l'empoisonnant peu à peu, viciant les sources de son -émotion.</p> - -<p>Jamais cela ne me parut plus évident que certain soir, -où Valère Bouldouyr me demanda de dîner avec -sa nièce. Comme nous étions tous les trois seuls, -il s'abandonna librement à sa verve, et j'eus alors -l'occasion de constater à quel point mon pauvre ami avait -une fêlure - ou qui sait? une étoile! - dans le +l'empoisonnant peu à peu, viciant les sources de son +émotion.</p> + +<p>Jamais cela ne me parut plus évident que certain soir, +où Valère Bouldouyr me demanda de dîner avec +sa nièce. Comme nous étions tous les trois seuls, +il s'abandonna librement à sa verve, et j'eus alors +l'occasion de constater à quel point mon pauvre ami avait +une fêlure - ou qui sait? une étoile! - dans le cerveau.</p> -<p>Il me parut très surexcité quand j'arrivais chez -lui. D'ailleurs, l'odeur qu'il dégageait et la vue d'une -bouteille sur un guéridon m'eussent -révélé, si je ne l'avais pas -soupçonné déjà, que le vieux -poète ne dédaignait pas de demander des secours -à celle que Barbey d'Aurevilly appelait la -_Maîtresse rousse._ Aussi commença-t-il -immédiatement à s'attendrir et à exalter. Il -tournait en rond dans ses minuscules pièces et, de temps -en temps, s'arrêtait pour jeter un coup d'oeil de -satisfaction sur la table déjà dressée et -sur les quelques vases où trempaient de grêles -glaïeuls.</p> - -<p>L'arrivée de Françoise acheva de le griser. Elle -était d'ailleurs plus charmante que d'habitude. Ses yeux, -d'un beau vert jaune, riaient, et les mèches -déroulées et luisantes de sa chevelure d'or brun -lui donnaient, une fois de plus, l'air d'une fraîche -naïade, qui sort matinalement de quelque lac, encore inconnu +<p>Il me parut très surexcité quand j'arrivais chez +lui. D'ailleurs, l'odeur qu'il dégageait et la vue d'une +bouteille sur un guéridon m'eussent +révélé, si je ne l'avais pas +soupçonné déjà, que le vieux +poète ne dédaignait pas de demander des secours +à celle que Barbey d'Aurevilly appelait la +_Maîtresse rousse._ Aussi commença-t-il +immédiatement à s'attendrir et à exalter. Il +tournait en rond dans ses minuscules pièces et, de temps +en temps, s'arrêtait pour jeter un coup d'oeil de +satisfaction sur la table déjà dressée et +sur les quelques vases où trempaient de grêles +glaïeuls.</p> + +<p>L'arrivée de Françoise acheva de le griser. Elle +était d'ailleurs plus charmante que d'habitude. Ses yeux, +d'un beau vert jaune, riaient, et les mèches +déroulées et luisantes de sa chevelure d'or brun +lui donnaient, une fois de plus, l'air d'une fraîche +naïade, qui sort matinalement de quelque lac, encore inconnu aux mortels.</p> -<p>Des truites saumonées, montées toutes chaudes du -restaurant d'en face, un pâté onctueux, -acheté avenue de l'Opéra, et une salade russe -composée et préparée par Bouldouyr -lui-même, composaient notre festin.</p> +<p>Des truites saumonées, montées toutes chaudes du +restaurant d'en face, un pâté onctueux, +acheté avenue de l'Opéra, et une salade russe +composée et préparée par Bouldouyr +lui-même, composaient notre festin.</p> <p>Je ne crois pas avoir jamais vu une physionomie plus heureuse -que celle de Valère, ce soir-là. A tout instant, il -me prenait la main et la serrait avec énergie, ou bien, +que celle de Valère, ce soir-là. A tout instant, il +me prenait la main et la serrait avec énergie, ou bien, s'emparant, par-dessus la table, de celle de Mlle -Chédigny, il la baisait passionnément.</p> +Chédigny, il la baisait passionnément.</p> <p>--Ah! disait-il, y a-t-il un plus grand bonheur au monde que -d'être enfermé chez soi, avec des gens que l'on -aime, et de partager ces trésors de l'intelligence et de -la sensibilité, qui sont le prix de notre vie! Le ciel est -noir, il va pleuvoir tantôt, sans doute, mais qu'importe! -Qu'importe le tonnerre, la grêle, la neige, même (il -ne risquait pas grand'chose à la narguer, par cette lourde -soirée de juin). Je me sens libre et gai, aujourd'hui, +d'être enfermé chez soi, avec des gens que l'on +aime, et de partager ces trésors de l'intelligence et de +la sensibilité, qui sont le prix de notre vie! Le ciel est +noir, il va pleuvoir tantôt, sans doute, mais qu'importe! +Qu'importe le tonnerre, la grêle, la neige, même (il +ne risquait pas grand'chose à la narguer, par cette lourde +soirée de juin). Je me sens libre et gai, aujourd'hui, comme un adolescent. Il me semble que j'ai vingt ans, tout l'avenir devant moi et que, cette fois-ci, la vie tiendra enfin -ses promesses. Ah! Françoise, si je t'avais -rencontrée à l'aube de ma destinée, que -n'eussé-je accompli pour toi! Tu m'aurais donné le -courage, que je n'ai pas eu, et le Walhall m'est demeuré -fermé. - A ta santé, Françoise! A la -vôtre, mon bon Salerne!</p> - -<p>Il buvait beaucoup, sa nièce l'imitait, et ses yeux de +ses promesses. Ah! Françoise, si je t'avais +rencontrée à l'aube de ma destinée, que +n'eussé-je accompli pour toi! Tu m'aurais donné le +courage, que je n'ai pas eu, et le Walhall m'est demeuré +fermé. - A ta santé, Françoise! A la +vôtre, mon bon Salerne!</p> + +<p>Il buvait beaucoup, sa nièce l'imitait, et ses yeux de plus en plus brillants, ses rires nerveux, me -révélaient qu'elle était prête -à suivre fidèlement son oncle dans le monde +révélaient qu'elle était prête +à suivre fidèlement son oncle dans le monde funambulesque de sa fantaisie.</p> <p>--Depuis la mort de mon pauvre Justin, dit-il, je n'avais pas connu des heures pareilles! Quand il vivait, nous passions -souvent toute la nuit à causer. Nous nous plaisions -à nous raconter les mille incidents d'une vie imaginaire, -dans un intarissable dialogue. Je m'asseyais à un coin du -divan, Nérac, à l'autre, et nous commencions +souvent toute la nuit à causer. Nous nous plaisions +à nous raconter les mille incidents d'une vie imaginaire, +dans un intarissable dialogue. Je m'asseyais à un coin du +divan, Nérac, à l'autre, et nous commencions ainsi:</p> <p>"-Je suis le sultan Haroun-Al-Raschid.</p> -<p>"Et Justin Nérac, me répondit:</p> +<p>"Et Justin, Nérac, me répondait:</p> <p>"-Et moi ton premier vizir!</p> <p>"Et le colloque continuait en ces termes:</p> -<p>"-C'est la nuit, je sors secrètement de mon palais, je +<p>"-C'est la nuit, je sors secrètement de mon palais, je me faufile le long des rues obscures.</p> <p>"-On dirait qu'on a mis la nuit au frais dans un vaste seau -où trempe un glaçon...</p> +où trempe un glaçon...</p> <p>"-La lune, en effet, fond lentement au-dessus des palmiers qui -s'égouttent... On entend, au loin, aboyer de petits +s'égouttent... On entend, au loin, aboyer de petits chacals.</p> -<p>"-Les souks sont fermés; quelques bons Arabes dorment -accroupis au pied des maisons, pareils à de gros tas de +<p>"-Les souks sont fermés; quelques bons Arabes dorment +accroupis au pied des maisons, pareils à de gros tas de sel...</p> <p><br> - Il fallait entendre Valère mimer la conversation, imiter -la voix rocailleuse et sonore de Nérac, certes, sans -arrière-pensée de moquerie, mais parce qu'il avait -gardé le souvenir précis de son timbre. Il fallait -l'entendre nous raconter l'enlèvement d'une jeune fille -par un cavalier, la surprise de Justin Nérac reconnaissant -en elle la personne dont il était justement amoureux, leur -irruption à tous deux dans un caravansérail plein -de chevaux, leur poursuite éperdue à travers la -ville, puis dans le désert... Ou bien, il était -empereur de la Chine, grand seigneur à la cour des Valois, -légionnaire romain, poète romantique; et toujours + Il fallait entendre Valère mimer la conversation, imiter +la voix rocailleuse et sonore de Nérac, certes, sans +arrière-pensée de moquerie, mais parce qu'il avait +gardé le souvenir précis de son timbre. Il fallait +l'entendre nous raconter l'enlèvement d'une jeune fille +par un cavalier, la surprise de Justin Nérac reconnaissant +en elle la personne dont il était justement amoureux, leur +irruption à tous deux dans un caravansérail plein +de chevaux, leur poursuite éperdue à travers la +ville, puis dans le désert... Ou bien, il était +empereur de la Chine, grand seigneur à la cour des Valois, +légionnaire romain, poète romantique; et toujours d'extraordinaires aventures lui survenaient!</p> -<p>Le bon Bouldouyr rougissait, s'animait. J'avais peine à -croire que, de l'autre côté de la rue, se -trouvât mon modeste intérieur, que la jeune fille -qui l'écoutait fût une pauvre dactylographe. Je -courais derrière Valère de siècle en -siècle! Une existence entière vouée à -lire des vers, des romans, des mémoires historiques, +<p>Le bon Bouldouyr rougissait, s'animait. J'avais peine à +croire que, de l'autre côté de la rue, se +trouvât mon modeste intérieur, que la jeune fille +qui l'écoutait fût une pauvre dactylographe. Je +courais derrière Valère de siècle en +siècle! Une existence entière vouée à +lire des vers, des romans, des mémoires historiques, semblait crever par places et laisser entrevoir de grands -morceaux de rêves irréalisées, comme l'on -découvre parfois, pris dans la vitrification d'un glacier, -un cadavre qui y séjournait, intact, depuis des -années.</p> +morceaux de rêves irréalisés, comme l'on +découvre parfois, pris dans la vitrification d'un glacier, +un cadavre qui y séjournait, intact, depuis des +années.</p> -<p>Je ne sais si Françoise Chédigny pouvait suivre +<p>Je ne sais si Françoise Chédigny pouvait suivre son oncle dans cette orgie de souvenirs imaginaires. Je crois que -la plus grande partie de ses discours lui échappait, mais +la plus grande partie de ses discours lui échappait, mais le peu qu'elle en comprenait devait lui monter au cerveau, en -bouffées romanesques, plus sûrement encore que le +bouffées romanesques, plus sûrement encore que le vin mousseux qu'elle buvait dans un verre de Venise -dépareillé, que Justin Nérac avait -légué à son ami avec le secrétaire de +dépareillé, que Justin Nérac avait +légué à son ami avec le secrétaire de marqueterie et la commode Louis XVI.</p> -<p>Et comme si Bouldouyr eût craint que sa nièce ne -participât point suffisamment à la fête +<p>Et comme si Bouldouyr eût craint que sa nièce ne +participât point suffisamment à la fête spirituelle qu'il lui donnait, il se tourna vers elle et -s'écria comme un vieux fou qu'il était:</p> - -<p>--Ah! Françoise, je ne me console pas de penser -à la pauvre existence que tu mènes et que tu es -condamnée sans doute à mener toujours! Jamais je -n'ai autant souffert de ma misère! Je voudrais avoir de -l'argent à te laisser, beaucoup d'argent! Je voudrais que -tu fusses riche, puissante, adulée, que tu jouisses de -tout ce qui fait la vie digne d'être vécue: l'amour, -la fortune, le plaisir. Ceux qui ont comme toi la beauté, -la jeunesse, l'esprit, ne méritent-ils pas de -posséder ce monde qui est créé pour eux? -Moi, j'ai souffert affreusement, misérablement, de ma -médiocrité, de la médiocrité dans -laquelle je suis né, dans laquelle j'ai vécu, dans +s'écria comme un vieux fou qu'il était:</p> + +<p>--Ah! Françoise, je ne me console pas de penser +à la pauvre existence que tu mènes et que tu es +condamnée sans doute à mener toujours! Jamais je +n'ai autant souffert de ma misère! Je voudrais avoir de +l'argent à te laisser, beaucoup d'argent! Je voudrais que +tu fusses riche, puissante, adulée, que tu jouisses de +tout ce qui fait la vie digne d'être vécue: l'amour, +la fortune, le plaisir. Ceux qui ont comme toi la beauté, +la jeunesse, l'esprit, ne méritent-ils pas de +posséder ce monde qui est créé pour eux? +Moi, j'ai souffert affreusement, misérablement, de ma +médiocrité, de la médiocrité dans +laquelle je suis né, dans laquelle j'ai vécu, dans laquelle je vais mourir, mais j'avais mon imagination pour lui -échapper, j'avais quelque part dans un coin de ma maison -une petite porte qui ouvrait sur l'écurie de -Pégase... Oh! c'était un pauvre Pégase, un -Pégase à demi boiteux: n'importe, c'était +échapper, j'avais quelque part dans un coin de ma maison +une petite porte qui ouvrait sur l'écurie de +Pégase... Oh! c'était un pauvre Pégase, un +Pégase à demi boiteux: n'importe, c'était lui encore et je l'enfourchais, et nous nous allions tous deux -loin, loin, bien loin... Ah! quel beau temps c'était!</p> +loin, loin, bien loin... Ah! quel beau temps c'était!</p> -<p>Il cessa de parler, ses yeux se fermèrent à -demi. Où regardait-il et que voyait-il?</p> +<p>Il cessa de parler, ses yeux se fermèrent à +demi. Où regardait-il et que voyait-il?</p> <p>J'aurais voulu savoir, - et je ne l'ai jamais su, - en quoi -consistait cette rêverie qui avait consolé -Bouldouyr. Cette croyance à sa propre imagination ne +consistait cette rêverie qui avait consolé +Bouldouyr. Cette croyance à sa propre imagination ne constituait-elle pas le plus clair de cette imagination? Des -lectures, de vagues rêveries, d'interminables conversations -avec Justin Nérac, voilà, je pense, quelle avait -été cette part de songe que Bouldouyr jugeait si -belle. Mais peut-être aussi avait-il éprouvé -des délices inconnus, l'influence d'une magie -secrète que je ne pouvais même pas entrevoir! En ce -cas, j'étais bien forcé de reconnaître -combien un pauvre bonhomme comme lui, un raté, -m'était encore supérieur, et j'acceptais docilement -cette leçon d'humilité.</p> - -<p>Valère Bouldouyr s'était levé; il fit -quelques pas dans la pièce en chancelant un peu, et, comme -Françoise le suivait, il la prit par la taille et -l'entraîna jusqu'à la fenêtre. Au-dessus de ma -maison, quelques étoiles très pâles -apparaissaient. Le vieux poète les regarda:</p> +lectures, de vagues rêveries, d'interminables conversations +avec Justin Nérac, voilà, je pense, quelle avait +été cette part de songe que Bouldouyr jugeait si +belle. Mais peut-être aussi avait-il éprouvé +des délices inconnus, l'influence d'une magie +secrète que je ne pouvais même pas entrevoir! En ce +cas, j'étais bien forcé de reconnaître +combien un pauvre bonhomme comme lui, un raté, +m'était encore supérieur, et j'acceptais docilement +cette leçon d'humilité.</p> + +<p>Valère Bouldouyr s'était levé; il fit +quelques pas dans la pièce en chancelant un peu, et, comme +Françoise le suivait, il la prit par la taille et +l'entraîna jusqu'à la fenêtre. Au-dessus de ma +maison, quelques étoiles très pâles +apparaissaient. Le vieux poète les regarda:</p> <p>--Croyez-vous, Pierre, me dit-il, qu'on souffre, qu'on -désire, qu'on rêve là-haut comme ici? Est-ce -que, d'astre en astre, des êtres identiques -éprouvent les mêmes vanités? A quoi bon +désire, qu'on rêve là-haut comme ici? Est-ce +que, d'astre en astre, des êtres identiques +éprouvent les mêmes vanités? A quoi bon alors? Je veux croire que, dans ces mondes scintillants, on -obtient ce que l'on a inutilement espéré ici-bas. -Ainsi, Françoise, dans une de ces planètes, quand +obtient ce que l'on a inutilement espéré ici-bas. +Ainsi, Françoise, dans une de ces planètes, quand tu seras immortelle, tu vivras dans un enchantement -perpétuel, et belle comme Cléopâtre, -célèbre comme Valentine de Pisan, tu improviseras +perpétuel, et belle comme Cléopâtre, +célèbre comme Valentine de Pisan, tu improviseras les plus beaux chants du monde, devant un auditoire de -poètes qui baiseront tes pieds nus.</p> +poètes qui baiseront tes pieds nus.</p> <p>--Vous y serez, mon oncle?</p> <p>--Si, j'y serai! Tiens, d'ici, en regardant bien, -Françoise, tu pourrais distinguer ma place, là, -dans ce coin à gauche? La vois-tu? Et je n'y serai pas +Françoise, tu pourrais distinguer ma place, là, +dans ce coin à gauche? La vois-tu? Et je n'y serai pas seul! Tous mes bons camarades, les symbolistes, y seront avec nous. Car on peut bien nous adresser toutes les critiques qu'on -voudra, ce qu'on ne nous contestera jamais, à mes amis et -à moi, c'est d'avoir aimé la poésie plus que +voudra, ce qu'on ne nous contestera jamais, à mes amis et +à moi, c'est d'avoir aimé la poésie plus que tout!</p> -<p>Françoise, troublée par tant de paroles, laissa -tomber sa tête blonde et décoiffée sur -l'épaule de son oncle et demeura ainsi, sans parler.</p> +<p>Françoise, troublée par tant de paroles, laissa +tomber sa tête blonde et décoiffée sur +l'épaule de son oncle et demeura ainsi, sans parler.</p> -<p>--Pauvre petite! Murmura-t-il.</p> +<p>--Pauvre petite! murmura-t-il.</p> -<p>Ils revinrent à pas lents vers la table; Bouldouyr -s'assit lourdement et remplit de rhum un verre à +<p>Ils revinrent à pas lents vers la table; Bouldouyr +s'assit lourdement et remplit de rhum un verre à bordeaux.</p> <p>--Ne buvez plus, mon oncle, dit-elle.</p> <p>--Si, si, dit-il, j'ai besoin de boire aujourd'hui. Les -anciens appelaient cela le Léthé, je crois. Mais il -suffisait d'en avoir goûté une fois, et la vie -terrestre était oubliée. Moi, j'ai beau boire, je +anciens appelaient cela le Léthé, je crois. Mais il +suffisait d'en avoir goûté une fois, et la vie +terrestre était oubliée. Moi, j'ai beau boire, je vois toujours la vie terrestre sous mes yeux: la vie terrestre! -Cela tient du lazaret et de la ménagerie, de la fosse -commune et du marché d'esclaves... Pouah!<br> +Cela tient du lazaret et de la ménagerie, de la fosse +commune et du marché d'esclaves... Pouah!<br> </p> -<p style="text-align: center;">_Je fuis et je m'accroche à toutes les -croisées!_<br> +<p style="text-align: center;">_Je fuis et je m'accroche à toutes les +croisées!_<br> </p> <p style="text-align: center;"> </p> -<p style="text-align: left;">Mais toi, toi, Françoise, que vas-tu -devenir là-dedans!</p> +<p style="text-align: left;">Mais toi, toi, Françoise, que vas-tu +devenir là-dedans!</p> -<p>A ce moment, Françoise Chédigny consulta sa +<p>A ce moment, Françoise Chédigny consulta sa montre:</p> -<p>--Il est onze heures, mon oncle! Laissez-moi m'échapper -bien vite! Que dirait-on chez moi si j'étais en +<p>--Il est onze heures, mon oncle! Laissez-moi m'échapper +bien vite! Que dirait-on chez moi si j'étais en retard!</p> -<p>Elle mit son chapeau en toute hâte et -s'élança vers l'escalier. Nous l'entendîmes +<p>Elle mit son chapeau en toute hâte et +s'élança vers l'escalier. Nous l'entendîmes encore crier de marche en marche:</p> <p>--Bonsoir, mon cher oncle! Merci, merci!... A -bientôt!</p> +bientôt!</p> -<p>Je regardai Valère Bouldouyr tassé sur sa -chaise, les yeux injectés de sang, le visage -enflammé.</p> +<p>Je regardai Valère Bouldouyr tassé sur sa +chaise, les yeux injectés de sang, le visage +enflammé.</p> <p>--Salerne, me dit-il, d'une voix rauque, j'ai menti toute la -soirée, menti pour amuser Françoise. Mais elle sait -que je lui ai menti. Et je me suis menti de même tout le +soirée, menti pour amuser Françoise. Mais elle sait +que je lui ai menti. Et je me suis menti de même tout le long de mes jours. Chacun de nous en fait autant. Je crois que, si nous avions, une fois, le courage de nous dire la -vérité, sur nous-mêmes et sur la vie, nous -nous réduirions aussitôt en poussière, -à force de honte et de désolation.</p> +vérité, sur nous-mêmes et sur la vie, nous +nous réduirions aussitôt en poussière, +à force de honte et de désolation.</p> <h2 style="text-align: center;"><br> CHAPITRE XVI</h2> -<h3 style="text-align: center;">La dernière fête.</h3> +<h3 style="text-align: center;">La dernière fête.</h3> <p><i>"Nous nous taisions. Parfois un craquement dans un verger, -c'était une branche de prunier surchargée, qui -cassait, c'était cent jeunes fruits voués à -la mort. Parfois un cri dans un sillon, c'était la -musaraigne saisie par la chouette. Une étoile filait. -Toutes ces petites caresses d'une mort puérile, ou d'une -mort antique et périmée, flattaient notre coeur et -lui donnaient une minute son immortalité."<br> +c'était une branche de prunier surchargée, qui +cassait, c'était cent jeunes fruits voués à +la mort. Parfois un cri dans un sillon, c'était la +musaraigne saisie par la chouette. Une étoile filait. +Toutes ces petites caresses d'une mort puérile, ou d'une +mort antique et périmée, flattaient notre coeur et +lui donnaient une minute son immortalité."<br> Jean Giraudoux.</i></p> <p><br> - Je devais une fois encore assister à l'une des -fêtes de mon ami M. Bouldouyr, et comme ce fut la -dernière, elle a laissé dans mon esprit un souvenir -ineffaçable.</p> + Je devais une fois encore assister à l'une des +fêtes de mon ami M. Bouldouyr, et comme ce fut la +dernière, elle a laissé dans mon esprit un souvenir +ineffaçable.</p> -<p>Nous croyons, en général, que nous n'avons +<p>Nous croyons, en général, que nous n'avons aucune prescience de l'avenir; mais, si nous -réfléchissions mieux, nous nous rendrions compte +réfléchissions mieux, nous nous rendrions compte que, sans savoir exactement ce qui va nous arriver, nous avons, -à certains moments de notre destinée, une sorte de -pressentiment, non une vision précise et limitée, -mais une sensation confuse, indéfinie comme une ombre, -intense, pénétrante, de certains états -d'esprit, que les circonstances vont bientôt -développer en nous.</p> - -<p>S'il en était autrement, pourquoi aurais-je ressenti -une telle mélancolie en entrant dans le petit appartement -de mon vieux poète, pourquoi une impression de tristesse -aussi morbide, aussi continue, m'aurait-elle accompagné +à certains moments de notre destinée, une sorte de +pressentiment, non une vision précise et limitée, +mais une sensation confuse, indéfinie comme une ombre, +intense, pénétrante, de certains états +d'esprit, que les circonstances vont bientôt +développer en nous.</p> + +<p>S'il en était autrement, pourquoi aurais-je ressenti +une telle mélancolie en entrant dans le petit appartement +de mon vieux poète, pourquoi une impression de tristesse +aussi morbide, aussi continue, m'aurait-elle accompagné durant ces heures nocturnes, - et pourquoi chacun de nous -semblait-il mal à l'aise, troublé, -frémissant, au lieu d'éprouver l'aimable et -puérile gaîté que nous manifestions -d'habitude dans ces invraisemblables réunions?</p> - -<p>Nous étions aux derniers jours du printemps. -Après des giboulées tardives, des orages -intempestifs, venaient soudain des journées lourdes, -égales, brûlantes. Déjà, aux fleurs -à peine nées des avenues succédaient des -feuilles roussies, déjà, au plaisir printanier de -vivre une torpeur angoissée une indifférence +semblait-il mal à l'aise, troublé, +frémissant, au lieu d'éprouver l'aimable et +puérile gaîté que nous manifestions +d'habitude dans ces invraisemblables réunions?</p> + +<p>Nous étions aux derniers jours du printemps. +Après des giboulées tardives, des orages +intempestifs, venaient soudain des journées lourdes, +égales, brûlantes. Déjà, aux fleurs +à peine nées des avenues succédaient des +feuilles roussies, déjà, au plaisir printanier de +vivre une torpeur angoissée une indifférence animale et presque hostile.</p> -<p>Je revois la petite pièce où Valère avait -dressé le souper, avec sa table servie, ses argenteries, -ses candélabres blancs et les bouteilles d'Asti dans un -coin, - je revois les livres de Valère, ses chers livres -bien rangés sur une étagère, et au-dessus, -dans un cadre de chêne, une eau-forte d'Odilon Redon, qui -montrait un Pégase blanc se débattant dans une mer -de ténèbres, je revois les fleurs qui -s'épanouissaient dans chaque vase, - jamais il n'y en +<p>Je revois la petite pièce où Valère avait +dressé le souper, avec sa table servie, ses argenteries, +ses candélabres blancs et les bouteilles d'Asti dans un +coin, - je revois les livres de Valère, ses chers livres +bien rangés sur une étagère, et au-dessus, +dans un cadre de chêne, une eau-forte d'Odilon Redon, qui +montrait un Pégase blanc se débattant dans une mer +de ténèbres, je revois les fleurs qui +s'épanouissaient dans chaque vase, - jamais il n'y en avait eu autant, - ces roses sans regard et qui ne sont qu'une -bouche ouverte et pâmée, ces lys alourdis, qui vous +bouche ouverte et pâmée, ces lys alourdis, qui vous contemplent du haut de leurs pistils d'or, avec une ineffable -pitié, ces hortensias stérilisés dès +pitié, ces hortensias stérilisés dès leur naissance, ces iris sortis d'une armurerie, tous ces lilas. -Bouldouyr se doutait-il, lui aussi, que c'était la -dernière fois?</p> +Bouldouyr se doutait-il, lui aussi, que c'était la +dernière fois?</p> -<p>Et je le revois, lui-même, avec sa robe de chambre -bariolée et ses larges conserves d'écaille, son air +<p>Et je le revois, lui-même, avec sa robe de chambre +bariolée et ses larges conserves d'écaille, son air de magicien et de bourgeois de Chardin, et je revois le petit -musicien italien, zézayant et timide, tout basané +musicien italien, zézayant et timide, tout basané sous ses cheveux blancs, et nous tous, enfin...</p> <p>On dansa peu; il faisait chaud. Chaque couple causait, et -Valère, ouvrant un livre, me montrait du doigt un vers de +Valère, ouvrant un livre, me montrait du doigt un vers de Samain, un vers d'Albert Saint-Paul, le violon disait ces choses tristes qu'on imagine entendre, dans un pavillon de Vienne, -devant une archiduchesse poudrée et qui va devenir +devant une archiduchesse poudrée et qui va devenir cendre.</p> -<p>Nous passâmes à table; la conversation -était lente, incerta ine, gênée; on -s'adressait moins à son voisin, à sa voisine, -qu'à un autre soi-même, qui aurait été -là, invisible, faisant figure de double, de fantôme, -proposant un intersigne ou une énigme. Parfois, une rose +<p>Nous passâmes à table; la conversation +était lente, incertaine, gênée; on +s'adressait moins à son voisin, à sa voisine, +qu'à un autre soi-même, qui aurait été +là, invisible, faisant figure de double, de fantôme, +proposant un intersigne ou une énigme. Parfois, une rose s'effeuillait sur la table, une bougie inclinait soudain sa -flamme au coeur noir à un courant d'air insensible pour +flamme au coeur noir à un courant d'air insensible pour nous. Si un meuble craquait, nous tressaillions, si un papillon -tournait autour des lumières, nous avions un serrement de -coeur... Il y a des soirs comme cela où l'on refuserait +tournait autour des lumières, nous avions un serrement de +coeur... Il y a des soirs comme cela où l'on refuserait l'invitation du Commandeur!</p> <p><br> @@ -3460,239 +3460,239 @@ connu un autre nom.</p> <p>--Allons, Pizzicato, mon ami, donnez-moi votre verre que je le remplisse. Vous ne buvez rien...</p> -<p>--Oh! si, si, _Signore._ Déjà, tout tourne -autour de moi et si j'étais dans ma ville, bien sûr, -je verrais deux tours de Pise se balancer à -côté l'une de l'autre et finir par se casser le +<p>--Oh! si, si, _Signore._ Déjà, tout tourne +autour de moi et si j'étais dans ma ville, bien sûr, +je verrais deux tours de Pise se balancer à +côté l'une de l'autre et finir par se casser le nez...</p> <p>--Pour si peu, _amico_Pizzicato?</p> -<p>--Hélas! _Signore,_ répondit le petit musicien, -en rougissant sous son hâle, je ne bois que de l'eau, vous +<p>--Hélas! _Signore,_ répondit le petit musicien, +en rougissant sous son hâle, je ne bois que de l'eau, vous savez, tout le long de la vie...</p> -<p>Et il jeta un regard apitoyé sur sa petite veste -râpée, sur sa cravate noire roulée en +<p>Et il jeta un regard apitoyé sur sa petite veste +râpée, sur sa cravate noire roulée en corde.</p> -<p>Cette allusion à sa misère rembrunit le bon +<p>Cette allusion à sa misère rembrunit le bon Bouldouyr.</p> -<p>--Ah! dit-il, en hochant la tête, ce monde est mal fait, -mal fait! Les meilleurs de nous n'ont que leurs rêves. Nous +<p>--Ah! dit-il, en hochant la tête, ce monde est mal fait, +mal fait! Les meilleurs de nous n'ont que leurs rêves. Nous sommes comme des oiseaux-lyres, comme des paradisiers qui se -débattraient sous un filet en regardant l'espace, tandis +débattraient sous un filet en regardant l'espace, tandis que les oies, les pintades, les corbeaux, en pleine -liberté, nous nargueraient en se dandinant autour de +liberté, nous nargueraient en se dandinant autour de nous.</p> -<p>Les images de Valère Bouldouyr n'étaient pas -très supérieures à sa poésie, et il +<p>Les images de Valère Bouldouyr n'étaient pas +très supérieures à sa poésie, et il le savait bien. Il me regarda d'un oeil suppliant: il -espérait toujours que je ne m'en apercevrais pas. Je -l'approuvai d'un sourire sans réticence, et son visage +espérait toujours que je ne m'en apercevrais pas. Je +l'approuvai d'un sourire sans réticence, et son visage s'illumina:</p> <p>--Ne vous plaignez pas, Bouldouyr, lui dis-je, vous laissez -derrière vous quelques belles plumes!</p> +derrière vous quelques belles plumes!</p> -<p>Il savait aussi que ce n'était pas vrai, mais il -s'épanouit tout de même. Il n'avait pas tendu en -vain de beaux damas dorés les tristes murs de son pauvre +<p>Il savait aussi que ce n'était pas vrai, mais il +s'épanouit tout de même. Il n'avait pas tendu en +vain de beaux damas dorés les tristes murs de son pauvre escalier. Et puis sait-on jamais quelle coquille -égarée sur la grève le grand océan de +égarée sur la grève le grand océan de la gloire va soulever, puis remporter?</p> -<p>--Pourquoi, oncle Valère, dites-vous qu'il n'y a que -des rêves? Il me semble que je vois, moi, surtout des -réalités fit la petite Blanche Soudaine, qui, avec +<p>--Pourquoi, oncle Valère, dites-vous qu'il n'y a que +des rêves? Il me semble que je vois, moi, surtout des +réalités fit la petite Blanche Soudaine, qui, avec son oeil malicieux, son bonnet rouge et ses culottes courtes, -faisait le plus drôle de petit pêcheur napolitain que -l'on pût imaginer.</p> +faisait le plus drôle de petit pêcheur napolitain que +l'on pût imaginer.</p> <p>Et elle ajouta en reniflant:</p> <p>--Dame! et j'en vois de toutes les couleurs, des -réalités, moi sur le pavé de Paris!</p> +réalités, moi sur le pavé de Paris!</p> <p>Florentin Muzat sembla sortir de la distraction -perpétuelle; il agita ses vastes manches blanches de +perpétuelle; il agita ses vastes manches blanches de Pierrot, et il murmura:</p> -<p>--Des réalités? Est-ce que j'en ai vu, moi? +<p>--Des réalités? Est-ce que j'en ai vu, moi? Est-ce que c'est vivant, est-ce que c'est mort? Dites, oncle -Valère, ça remue?</p> +Valère, ça remue?</p> -<p>--Non, non, rassure-toi, Florentin, ça ne remue pas. Tu -as raison, comme toujours, mon enfant. Les réalités +<p>--Non, non, rassure-toi, Florentin, ça ne remue pas. Tu +as raison, comme toujours, mon enfant. Les réalités ne sont pas vivantes, ce sont des ombres sur un mur, des cercles -tracés dans la cendre d'un foyer éteint par un +tracés dans la cendre d'un foyer éteint par un doigt distrait, des graines de pavots que le vent qui passe -emporte bien loin! Les vérités sont ailleurs.</p> +emporte bien loin! Les vérités sont ailleurs.</p> -<p>--Où? dirent en même temps Blanche Soudaine et +<p>--Où? dirent en même temps Blanche Soudaine et l'innocent.</p> -<p>Valère Bouldouyr hocha la tête et ne -répondit pas, mais en se tournant tout bas vers moi, il -murmura le beau vers de Mallarmé:<br> +<p>Valère Bouldouyr hocha la tête et ne +répondit pas, mais en se tournant tout bas vers moi, il +murmura le beau vers de Mallarmé:<br> </p> -<p style="text-align: center;">_Au ciel antérieur où fleurit la -Beauté!_<br> +<p style="text-align: center;">_Au ciel antérieur où fleurit la +Beauté!_<br> </p> -<p style="text-align: left;">--Et l'amour, oncle Valère, demanda Marie -Soudaine, est-ce un rêve, une réalité?</p> +<p style="text-align: left;">--Et l'amour, oncle Valère, demanda Marie +Soudaine, est-ce un rêve, une réalité?</p> <p>Sa mantille faisait plus scintillants ses larges yeux -magnétiques, une rose rouge flambait à son oreille, -et je voyais, par l'entre-bâillement de son corsage, +magnétiques, une rose rouge flambait à son oreille, +et je voyais, par l'entre-bâillement de son corsage, s'arrondir et glisser dans la nacre les tons tabac d'une chair brune.</p> <p>Jasmin-Brutelier la regarda et sourit:</p> -<p>--Il me semble, Marie, que vous êtes bien innocente pour -votre âge?</p> +<p>--Il me semble, Marie, que vous êtes bien innocente pour +votre âge?</p> -<p>--Demandez à Françoise! cria soudain +<p>--Demandez à Françoise! cria soudain Blanche.</p> -<p>Mlle Chédigny rougit.</p> +<p>Mlle Chédigny rougit.</p> <p>--Tais-toi, petite peste, murmura-t-elle.</p> -<p>Jasmin Brutelier reprit de la salade de homard, d'un air +<p>Jasmin-Brutelier reprit de la salade de homard, d'un air entendu. Pizzicato vida sa coupe d'Asti. Une rose acheva de -s'effeuiller, et nous ne vîmes plus que son coeur nu, un -coeur ébouriffé, jaune, inutile. -Léchée par une flamme trop courte, une -bobèche éclata.</p> +s'effeuiller, et nous ne vîmes plus que son coeur nu, un +coeur ébouriffé, jaune, inutile. +Léchée par une flamme trop courte, une +bobèche éclata.</p> <p>Nous nous levions de table; Bouldouyr s'appuya lourdement sur -mon bras, et nous vînmes ensemble jusqu'à la -fenêtre. Je lui montrai la mienne.</p> +mon bras, et nous vînmes ensemble jusqu'à la +fenêtre. Je lui montrai la mienne.</p> <p>--Bien souvent, lui dis-je, j'ai vu passer et repasser les ombres charmantes de vos amis dans le cadre de cette -croisée. Je ne comprenais guère alors ce qui se +croisée. Je ne comprenais guère alors ce qui se passait ici...</p> -<p>--Le comprenez-vous mieux maintenant? Répondit -brusquement le poète. Allez, allez, Salerne, je suis un +<p>--Le comprenez-vous mieux maintenant? répondit +brusquement le poète. Allez, allez, Salerne, je suis un vieux fou... Avais-je besoin de troubler cette jeunesse avec mes -pauvres imaginations désordonnées? Regardez-les -tous à présent! Qu'est-ce que la vie va leur -donner? Quand on est Mithridate soi-même, on n'offre pas du -poison à ses amis! Ah! Salerne, que je suis las de ce +pauvres imaginations désordonnées? Regardez-les +tous à présent! Qu'est-ce que la vie va leur +donner? Quand on est Mithridate soi-même, on n'offre pas du +poison à ses amis! Ah! Salerne, que je suis las de ce monde! Comme je voudrais m'endormir!...</p> <p>Il me quitta brusquement et s'en alla vers sa bouteille de cognac.</p> -<p>Près de la table, Jasmin-Brutelier parlait bas à +<p>Près de la table, Jasmin-Brutelier parlait bas à Marie Soudaine. Il tenait dans les siennes sa main courte et nue. -Je m'éloignai, je poussai la porte...</p> +Je m'éloignai, je poussai la porte...</p> -<p>Il faisait noir dans la pièce voisine, la chambre de -Valère. On avait éteint les lumières. +<p>Il faisait noir dans la pièce voisine, la chambre de +Valère. On avait éteint les lumières. Personne ne m'avait entendu approcher. La voix vibrante de Lucien modulait ces mots:</p> -<p>--Je reviendrai alors et je vous épouserai, -Françoise. Six mois seront bien vite passés. Ayez +<p>--Je reviendrai alors et je vous épouserai, +Françoise. Six mois seront bien vite passés. Ayez confiance en moi et vous serez heureuse...</p> <p>--J'ai confiance, Lucien, confiance. Mais, serai-je heureuse?</p> -<p>Je me retirai discrètement. Le pauvre Muzat, accroupi +<p>Je me retirai discrètement. Le pauvre Muzat, accroupi sur une chaise, battait des mains et poussait des cris sourds en regardant, sur le mur, osciller des ombres, quand la brise agitait les flammes des bougies.</p> -<p>Je retournai à la fenêtre; nuit d'orage; aucune -étoile au ciel; des gémissements d'arbres -remués venaient du Palais-Royal. J'entendis au loin un -tonnerre. L'air semblait contenir en soi une éponge -brûlante qui l'absorbait; on respirait on ne sait quelle -poussière compacte. Un enfant pleura dans la maison +<p>Je retournai à la fenêtre; nuit d'orage; aucune +étoile au ciel; des gémissements d'arbres +remués venaient du Palais-Royal. J'entendis au loin un +tonnerre. L'air semblait contenir en soi une éponge +brûlante qui l'absorbait; on respirait on ne sait quelle +poussière compacte. Un enfant pleura dans la maison voisine...</p> <p>Une petite main passa sous mon bras; Blanche Soudaine s'appuya contre moi.</p> <p>--Vous ne m'aimez pas un peu, vous qui n'avez jamais rien -à faire, monsieur Salerne? Personne ne pense à moi. -Je suis trop petite. Je vais cependant avoir bientôt seize +à faire, monsieur Salerne? Personne ne pense à moi. +Je suis trop petite. Je vais cependant avoir bientôt seize ans, vous savez... Embrassez-moi, monsieur, voulez-vous? On -embrasse bien Marie, on embrasse bien Françoise, et moi +embrasse bien Marie, on embrasse bien Françoise, et moi jamais! Dites, on m'embrassera plus tard aussi?</p> -<p>Je caressai doucement la jolie tempe délicate et les -fins cheveux ondés.</p> +<p>Je caressai doucement la jolie tempe délicate et les +fins cheveux ondés.</p> -<p>--Hélas! Blanche, on t'embrassera aussi, et bien vite, -et beaucoup trop tôt! Garde, oh! garde encore longtemps -cette idée que tu as de l'amour, et du monde, et de -tout... Cette idée confuse et noble, dont tu aspires -à te débarrasser, c'est ce que l'amour et le monde +<p>--Hélas! Blanche, on t'embrassera aussi, et bien vite, +et beaucoup trop tôt! Garde, oh! garde encore longtemps +cette idée que tu as de l'amour, et du monde, et de +tout... Cette idée confuse et noble, dont tu aspires +à te débarrasser, c'est ce que l'amour et le monde te donneront de meilleur...</p> -<p>Un éclair ouvrit le ciel, au-dessus de Montmartre, dont -le Sacré-Coeur apparut soudain dans une blancheur crue +<p>Un éclair ouvrit le ciel, au-dessus de Montmartre, dont +le Sacré-Coeur apparut soudain dans une blancheur crue comme de la craie. Blanche poussa un cri de terreur.</p> <p>--Oh! monsieur Salerne, fit-elle, ne me quittez pas! Il me -semble que j'aurai moins peur près de vous!...</p> +semble que j'aurai moins peur près de vous!...</p> -<p>Et le petit pêcheur frémissant vint se blottir -contre moi, cachant ses yeux d'une main déjà -abîmée par le travail.</p> +<p>Et le petit pêcheur frémissant vint se blottir +contre moi, cachant ses yeux d'une main déjà +abîmée par le travail.</p> -<p>Je l'ai déjà dit tout à l'heure: -c'était la dernière soirée.</p> +<p>Je l'ai déjà dit tout à l'heure: +c'était la dernière soirée.</p> <p> </p> <h2 style="text-align: center;">CHAPITRE XVII</h2> -<h3 style="text-align: center;">Le départ et l'adieu.</h3> +<h3 style="text-align: center;">Le départ et l'adieu.</h3> -<p><i>"Et cette maladie qu'était l'amour de Swann avait -tellement multiplié, il était si étroitement -mêlé à toutes les habitudes de Swann, -à tous ses actes, à sa pensée, à sa -santé, à son sommeil, à sa vie, même -à ce qu'il désirait pour après sa mort, il +<p><i>"Et cette maladie qu'était l'amour de Swann avait +tellement multiplié, il était si étroitement +mêlé à toutes les habitudes de Swann, +à tous ses actes, à sa pensée, à sa +santé, à son sommeil, à sa vie, même +à ce qu'il désirait pour après sa mort, il ne faisait tellement plus qu'un avec lui, qu'on n'aurait pas pu -l'arracher de lui, sans le détruire lui-même -à peu près tout entier: comme on dit en chirurgie, -son amour n'était plus opérable.<br> +l'arracher de lui, sans le détruire lui-même +à peu près tout entier: comme on dit en chirurgie, +son amour n'était plus opérable."<br> Marcel Proust.</i></p> <p><br> - A quelques jours de là, je reçus la visite de -Lucien Béchard.</p> - -<p>Son air solennel, décidé, un je ne sais quoi -d'absent qui remplaçait déjà, dans toute sa -personne, sa bonhomie, sa gaîté habituelle, -m'avertirent qu'il avait à me dire quelque chose de grave, -- quelque chose que je savais déjà, que j'avais + A quelques jours de là, je reçus la visite de +Lucien Béchard.</p> + +<p>Son air solennel, décidé, un je ne sais quoi +d'absent qui remplaçait déjà, dans toute sa +personne, sa bonhomie, sa gaîté habituelle, +m'avertirent qu'il avait à me dire quelque chose de grave, +- quelque chose que je savais déjà, que j'avais appris, en entendant, l'autre soir, deux phrases de sa -conversation avec Françoise.</p> +conversation avec Françoise.</p> -<p>Il me confirma, en effet, son départ. La maison -d'édition pour laquelle il voyageait le chargeait d'une -importante tournée en Amérique du Sud; s'il -réussissait dans cette entreprise, ses patrons lui -promettaient de lui faire une situation très -différente de celle qu'il avait chez eux.</p> +<p>Il me confirma, en effet, son départ. La maison +d'édition pour laquelle il voyageait le chargeait d'une +importante tournée en Amérique du Sud; s'il +réussissait dans cette entreprise, ses patrons lui +promettaient de lui faire une situation très +différente de celle qu'il avait chez eux.</p> -<p>--Il faut savoir accepter les responsabilités, dit-il, +<p>--Il faut savoir accepter les responsabilités, dit-il, je pars!</p> <p>--Quand?</p> @@ -3701,521 +3701,521 @@ je pars!</p> <p>Je me tus un moment, puis tout bas:</p> -<p>--Et Françoise?</p> +<p>--Et Françoise?</p> <p>--Je reviendrai, fit-il, sobrement, mais en mettant dans cette -parole toute son énergie, toute sa foi en elle et en +parole toute son énergie, toute sa foi en elle et en soi.</p> -<p>Je n'osai pas insister davantage, mais, malgré moi, -j'avais la gorge douloureusement serrée.</p> +<p>Je n'osai pas insister davantage, mais, malgré moi, +j'avais la gorge douloureusement serrée.</p> -<p>Nous parlâmes un moment encore de choses et d'autres, -avec cette hésitation, cette peine que l'on éprouve +<p>Nous parlâmes un moment encore de choses et d'autres, +avec cette hésitation, cette peine que l'on éprouve en face de ceux qui s'en vont, comme si l'espace et le temps, qui -vont nous séparer d'eux, s'insinuait déjà, -faisait entrer soudain entre nous ces mille préoccupations -et incidents que nous ne connaîtrons pas, qui ne se +vont nous séparer d'eux, s'insinuait déjà, +faisait entrer soudain entre nous ces mille préoccupations +et incidents que nous ne connaîtrons pas, qui ne se glisseront jamais dans le cercle de notre propre vie!</p> <p><br> - Quand Lucien se leva pour aller à la porte, il me demanda + Quand Lucien se leva pour aller à la porte, il me demanda la permission de m'embrasser, puis il me dit:</p> -<p>--Pierre, s'il m'arrivait quelque chose, là-bas, je -vous la recommande. Valère est vieux. Je sais que vous +<p>--Pierre, s'il m'arrivait quelque chose, là-bas, je +vous la recommande. Valère est vieux. Je sais que vous l'aimez aussi, prenez soin d'elle.</p> -<p>Je lui serrai longuement la main sans lui répondre.</p> +<p>Je lui serrai longuement la main sans lui répondre.</p> <p>--Merci! me dit-il.</p> -<p>Je le regardai sur la dernière marche de l'escalier, +<p>Je le regardai sur la dernière marche de l'escalier, souriant et sympathique, avec ses cheveux blonds -ébouriffés, ses favoris presque flottants, toute +ébouriffés, ses favoris presque flottants, toute cette vapeur d'or qui baignait son visage rose et frais. Je -l'imaginais déjà, un plaid bizarre sur ses -épaules, assis sur le pont, voyageur de commerce -romantique. Nos goûts littéraires, après -avoir été les prérogatives, à leur -origine, d'un groupe privilégié, ne sont-ils pas, -en effet, adoptés successivement par des classes sociales -de plus en plus simples à mesure qu'ils s'éloignent +l'imaginais déjà, un plaid bizarre sur ses +épaules, assis sur le pont, voyageur de commerce +romantique. Nos goûts littéraires, après +avoir été les prérogatives, à leur +origine, d'un groupe privilégié, ne sont-ils pas, +en effet, adoptés successivement par des classes sociales +de plus en plus simples à mesure qu'ils s'éloignent de leur point d'origine? Werther est horloger aujourd'hui, et -René, reporter, sans doute, dans un petit journal de +René, reporter, sans doute, dans un petit journal de province, en une de ces villes si pauvres en faits divers que les -chiens écrasés eux-mêmes y sont -remplacés par des disparitions de lapins!</p> +chiens écrasés eux-mêmes y sont +remplacés par des disparitions de lapins!</p> <p><br> - Et puis, Lucien Béchard disparut, en me jetant un "au + Et puis, Lucien Béchard disparut, en me jetant un "au revoir!" sonore.</p> -<p>Je demeurai deux jours sous l'influence mélancolique de -ce départ. Après quoi, je me rendis chez M. -Bouldouyr, mais sans réussir à le rencontrer. A ma -troisième visite seulement, il vint m'ouvrir sa porte!</p> +<p>Je demeurai deux jours sous l'influence mélancolique de +ce départ. Après quoi, je me rendis chez M. +Bouldouyr, mais sans réussir à le rencontrer. A ma +troisième visite seulement, il vint m'ouvrir sa porte!</p> -<p>--Vous savez, cria-t-il aussitôt, Françoise a +<p>--Vous savez, cria-t-il aussitôt, Françoise a disparu!</p> <p>--Disparu!</p> -<p>--Enfin, je ne l'ai pas vue. Elle avait donné -rendez-vous à Lucien le matin de son départ. Elle -n'y était pas. Il se passe quelque chose d'extraordinaire! -Depuis ce jour-là, je suis comme un fou. Où -est-elle? Que fait-elle? J'ai rôdé autour de sa -maison, mais je ne l'ai pas aperçue. Je n'ose pas lui -écrire: que diraient ses imbéciles de parents en -reconnaissant mon écriture? Françoise est mineure, -vous savez: mon frère et ma belle-soeur ont encore tous +<p>--Enfin, je ne l'ai pas vue. Elle avait donné +rendez-vous à Lucien le matin de son départ. Elle +n'y était pas. Il se passe quelque chose d'extraordinaire! +Depuis ce jour-là, je suis comme un fou. Où +est-elle? Que fait-elle? J'ai rôdé autour de sa +maison, mais je ne l'ai pas aperçue. Je n'ose pas lui +écrire: que diraient ses imbéciles de parents en +reconnaissant mon écriture? Françoise est mineure, +vous savez: mon frère et ma belle-soeur ont encore tous droits sur elle. Je suis fou, vous dis-je!</p> <p>De fait, avec sa barbe mal faite, ses yeux rouges, son visage -hâve et tiré, il me fit pitié. Et d'ailleurs, -comme tous les autres, ne m'étais-je pas laissé -attirer par le charme de Françoise, par ses yeux de -naïade ou de chatte, par ce qu'elle avait de souple, de -glissant et de spontané? Françoise disparue! -N'allais-je pas à mon tour en perdre l'esprit, comme -Valère Bouldouyr, comme, sans doute, Lucien -Béchard, voyageur de commerce romantique, qui se -désespérait en ce moment sur le paquebot qui -l'emportait vers le Brésil!</p> - -<p>Je promis à Valère Bouldouyr d'interviewer la -concierge des Chédigny. Je trouvai une avenante personne -qui portait sur tous ses traits la révélation de sa -tendresse pour l'eau-de-vie. "Mlle Françoise n'est pas -malade, me dit-elle, ça, j'en suis bien sûre! Mais +hâve et tiré, il me fit pitié. Et d'ailleurs, +comme tous les autres, ne m'étais-je pas laissé +attirer par le charme de Françoise, par ses yeux de +naïade ou de chatte, par ce qu'elle avait de souple, de +glissant et de spontané? Françoise disparue! +N'allais-je pas à mon tour en perdre l'esprit, comme +Valère Bouldouyr, comme, sans doute, Lucien +Béchard, voyageur de commerce romantique, qui se +désespérait en ce moment sur le paquebot qui +l'emportait vers le Brésil!</p> + +<p>Je promis à Valère Bouldouyr d'interviewer la +concierge des Chédigny. Je trouvai une avenante personne +qui portait sur tous ses traits la révélation de sa +tendresse pour l'eau-de-vie. "Mlle Françoise n'est pas +malade, me dit-elle, ça, j'en suis bien sûre! Mais elle ne sort plus, il y a eu toutes sortes de micmacs que je ne -sais pas... Monsieur a-t-il quelque commission à faire -transmettre à Mlle Françoise on pourrait -peut-être s'arranger?"</p> +sais pas... Monsieur a-t-il quelque commission à faire +transmettre à Mlle Françoise, on pourrait +peut-être s'arranger?"</p> -<p>M. Bouldouyr fut atterré?</p> +<p>M. Bouldouyr fut atterré?</p> -<p>--On la séquestre, criait-il, pourquoi? Est-ce à -cause de moi? A cause de Lucien? Mais Béchard, en somme, -c'est un excellent parti pour elle, aux yeux même de ses +<p>--On la séquestre, criait-il, pourquoi? Est-ce à +cause de moi? A cause de Lucien? Mais Béchard, en somme, +c'est un excellent parti pour elle, aux yeux même de ses idiots de parents, puisqu'elle n'a pas un sou et qu'elle est dactylographe. Je n'y comprends rien!</p> -<p>Hélas! je ne comprenais pas davantage. On convoqua -Marie et Blanche Soudaine; mais elles ne purent, malgré -leurs efforts réitérés, approcher -Françoise Chédigny. Elles lui écrivirent; -les lettres leur revinrent, évidemment -décachetées et lues par ses parents.</p> +<p>Hélas! je ne comprenais pas davantage. On convoqua +Marie et Blanche Soudaine; mais elles ne purent, malgré +leurs efforts réitérés, approcher +Françoise Chédigny. Elles lui écrivirent; +les lettres leur revinrent, évidemment +décachetées et lues par ses parents.</p> -<p>--En plein xxe siècle! Grommelait M. Jasmin-Brutelier. +<p>--En plein xxe siècle! grommelait M. Jasmin-Brutelier. Quelle honte!</p> <p>--Je n'avais qu'elle au monde, me disait souvent Bouldouyr, -c'était ma joie, mon amour, ma vie! Que deviendrai-je si +c'était ma joie, mon amour, ma vie! Que deviendrai-je si je ne la vois plus? J'en mourrai, voyez-vous, Salerne!</p> -<p>Je m'efforçai de la rassurer, mais j'étais -moi-même en proie à la plus vive -inquiétude.</p> +<p>Je m'efforçai de le rassurer, mais j'étais +moi-même en proie à la plus vive +inquiétude.</p> -<p>Florentin Muzat mit quelque temps à comprendre qu'il ne -rencontrait plus Françoise. Il croyait toujours qu'il -l'avait vue la veille. Enfin, quand on eut réussi à -lui faire accepter l'idée de sa disparition, il prit un -air mystérieux et nous confia solennellement:</p> +<p>Florentin Muzat mit quelque temps à comprendre qu'il ne +rencontrait plus Françoise. Il croyait toujours qu'il +l'avait vue la veille. Enfin, quand on eut réussi à +lui faire accepter l'idée de sa disparition, il prit un +air mystérieux et nous confia solennellement:</p> <p>--Je vous l'ai toujours dit: ce sont les crapauds qui -l'empêchent de passer!</p> +l'empêchent de passer!</p> <p> </p> <h2 style="text-align: center;">CHAPITRE XVIII</h2> -<h3 style="text-align: center;">Après lequel le pauvre lecteur n'aura +<h3 style="text-align: center;">Après lequel le pauvre lecteur n'aura plus grand'chose a apprendre.</h3> -<p><i>"... et ce désir, cher à tout grand esprit, -même retiré, de donner des fêtes..."<br> - Stéphane Mallarmé.</i></p> +<p><i>"... et ce désir, cher à tout grand esprit, +même retiré, de donner des fêtes..."<br> + Stéphane Mallarmé.</i></p> <p><br> - J'étais resté plusieurs mois sans nouvelles de -Victor Agniel. La petite société que je -fréquentais avec tant de plaisir m'avait, je l'avoue, un + J'étais resté plusieurs mois sans nouvelles de +Victor Agniel. La petite société que je +fréquentais avec tant de plaisir m'avait, je l'avoue, un peu distrait de mon filleul. C'est un trait de mon -caractère qu'une peur constante de peiner, de froisser les -gens. En cette occurrence, - oubliant tout à fait quelle -carapace solide formait l'épiderme de ce jeune homme, - +caractère qu'une peur constante de peiner, de froisser les +gens. En cette occurrence, - oubliant tout à fait quelle +carapace solide formait l'épiderme de ce jeune homme, - j'eus, Dieu seul sait pourquoi! des remords de ma -négligence, et je lui envoyai un bout de billet.</p> +négligence, et je lui envoyai un bout de billet.</p> -<p>J'en reçus un autre par retour du courrier: Agniel -m'invitait à déjeuner avec lui, dans une rue -voisine, où je trouvai un charmant restaurant Empire, -à médaillons de stuc, et dont j'appris avec -agrément qu'il était l'oeuvre de Percier et +<p>J'en reçus un autre par retour du courrier: Agniel +m'invitait à déjeuner avec lui, dans une rue +voisine, où je trouvai un charmant restaurant Empire, +à médaillons de stuc, et dont j'appris avec +agrément qu'il était l'oeuvre de Percier et Fontaine.</p> -<p>Mais j'y découvris aussi Victor Agniel, -congestionné devant un _whisky and soda._</p> +<p>Mais j'y découvris aussi Victor Agniel, +congestionné devant un _whisky and soda._</p> <p>--Ma parole, lui dis-je, je pourrais mourir vingt fois sans que tu daignes t'informer de moi!</p> -<p>--Vous n'êtes pas mort, n'est-ce pas? répondit-il -avec une certaine brutalité. C'est l'essentiel! +<p>--Vous n'êtes pas mort, n'est-ce pas? répondit-il +avec une certaine brutalité. C'est l'essentiel! D'ailleurs, mon vieux, je vous l'avoue, j'ai eu d'autres chats -à fouetter que de m'occuper de votre santé.</p> +à fouetter que de m'occuper de votre santé.</p> -<p>--Je te remercie de ta bonté.</p> +<p>--Je te remercie de ta bonté.</p> <p>--Vous savez que je suis un homme franc et raisonnable. Je dis les choses comme elles sont, comme je les pense...</p> <p>J'eusse pu lui objecter qu'il y avait sans doute un -abîme entre sa manière de voir les choses et ce -qu'elles sont en réalité; mais je -préférais ne pas faire dériver la -conversation sur un terrain à ce point philosophique, et +abîme entre sa manière de voir les choses et ce +qu'elles sont en réalité; mais je +préférais ne pas faire dériver la +conversation sur un terrain à ce point philosophique, et je me contentai de lui demander la cause de ses -inquiétudes. Il n'hésita pas à me la +inquiétudes. Il n'hésita pas à me la confier:</p> <p>--Mon vieux, me dit-il, en deux mots, comme en cent, -voilà la chose: je n'ai pas de chance avec les femmes. -Vous vous souvenez de cette malheureuse créature qui, -à Saint-Cloud, a voulu m'intéresser au clair de -lune, - savez-vous qu'elle vient d'épouser un bottier? - -eh bien, cette excentrique n'était rien à -côté de celle que j'ai choisie ensuite, à -cause de son air tranquille et pondéré et de la -profonde sagesse de ses parents! Figurez-vous que son père -a eu le malheur de posséder un frère, une sorte de -bohème, de raté, qui vit dans un atelier et avec -lequel il est brouillé depuis vingt ans. Il a -rencontré un jour cette pauvre enfant, l'a -embobinée, je ne sais trop comment, et a fini par -l'entraîner dans son bouge, où elle assistait -à des sortes de bals parés, d'orgies romaines, de +voilà la chose: je n'ai pas de chance avec les femmes. +Vous vous souvenez de cette malheureuse créature qui, +à Saint-Cloud, a voulu m'intéresser au clair de +lune, - savez-vous qu'elle vient d'épouser un bottier? - +eh bien, cette excentrique n'était rien à +côté de celle que j'ai choisie ensuite, à +cause de son air tranquille et pondéré et de la +profonde sagesse de ses parents! Figurez-vous que son père +a eu le malheur de posséder un frère, une sorte de +bohème, de raté, qui vit dans un atelier et avec +lequel il est brouillé depuis vingt ans. Il a +rencontré un jour cette pauvre enfant, l'a +embobinée, je ne sais trop comment, et a fini par +l'entraîner dans son bouge, où elle assistait +à des sortes de bals parés, d'orgies romaines, de messes noires, enfin...</p> -<p>Je lâchai de surprise et de désespoir ma -fourchette et le morceau que j'allais porter à ma bouche: -cette fiancée modeste, cette fleur de boutique, que mon -imbécile de filleul se flattait d'avoir découverte, -c'était Françoise Chédigny, _notre_ -Françoise, et j'avais devant moi le mari qui lui -était destiné!</p> +<p>Je lâchai de surprise et de désespoir ma +fourchette et le morceau que j'allais porter à ma bouche: +cette fiancée modeste, cette fleur de boutique, que mon +imbécile de filleul se flattait d'avoir découverte, +c'était Françoise Chédigny, _notre_ +Françoise, et j'avais devant moi le mari qui lui +était destiné!</p> -<p>J'eus d'abord un tel sentiment de dégoût et +<p>J'eus d'abord un tel sentiment de dégoût et d'horreur que je faillis quitter le restaurant; mais je fis -réflexion que cette manière d'agir m'arrangerait en +réflexion que cette manière d'agir n'arrangerait en rien nos affaires et qu'il valait mieux les surveiller de -près, et débrouiller, dans cet écheveau, le -fil de Bouldouyr et celui de Béchard.</p> - -<p>--Continue, dis-je, d'une voix étouffée.</p> - -<p>--Cette pauvre jeune fille, vous l'ai-je dit? était -dactylographe dans une banque. Elle déclarait à ses -parents qu'elle avait des heures de travail supplémentaire -et s'en allait courir chez son oncle, qui a été, -paraît-il, dans son temps, un poète, un -décadent! Elle retrouvait là une bande -d'énergumènes, de gens douteux, il y avait -même un fou, paraît-il. En faisant un jour une -opération dans cette banque, le père -Chédigny...</p> +près, et débrouiller, dans cet écheveau, le +fil de Bouldouyr et celui de Béchard.</p> + +<p>--Continue, dis-je, d'une voix étouffée.</p> + +<p>--Cette pauvre jeune fille, vous l'ai-je dit? était +dactylographe dans une banque. Elle déclarait à ses +parents qu'elle avait des heures de travail supplémentaire +et s'en allait courir chez son oncle, qui a été, +paraît-il, dans son temps, un poète, un +décadent! Elle retrouvait là une bande +d'énergumènes, de gens douteux, il y avait +même un fou, paraît-il. En faisant un jour une +opération dans cette banque, le père +Chédigny...</p> <p>--Tu ne m'avais pas dit son nom...</p> -<p>--Vous le savez maintenant! Le père Chédigny, -dis-je, a fait allusion, auprès d'un employé, -à ces heures supplémentaires, et appris ainsi la -vérité. On a suivi la petite et découvert le -pot aux roses. Ah! je vous assure que la mâtine a su de -quel bois le père Chédigny avait l'habitude de se -chauffer! Aussi elle n'en mène pas large maintenant! Elle -est enfermée chez elle et ne sort plus qu'avec sa -mère, et ce sera ainsi uµjusqu'à notre +<p>--Vous le savez maintenant! Le père Chédigny, +dis-je, a fait allusion, auprès d'un employé, +à ces heures supplémentaires, et appris ainsi la +vérité. On a suivi la petite et découvert le +pot aux roses. Ah! je vous assure que la mâtine a su de +quel bois le père Chédigny avait l'habitude de se +chauffer! Aussi elle n'en mène pas large maintenant! Elle +est enfermée chez elle et ne sort plus qu'avec sa +mère, et ce sera ainsi jusqu'à notre mariage...</p> <p>Cette fois-ci, je fis un bond sur la banquette.</p> -<p>--Votre mariage! Tu vas l'épouser?</p> +<p>--Votre mariage! Tu vas l'épouser?</p> <p>--Pourquoi pas?</p> -<p>--Après ce que tu viens toi-même de me raconter! -Un homme raisonnable comme toi! Tu perds la tête!</p> +<p>--Après ce que tu viens toi-même de me raconter! +Un homme raisonnable comme toi! Tu perds la tête!</p> <p>--Nenni, nenni, mon petit vieux! Victor Agniel ne perd jamais -la tête! Évidemment, je ne sais pas à quels -spectacles écoeurants la pauvre petite a pu assister chez -ce satyre, mais elle est, j'en suis sûr, scrupuleusement -honnête et pure. D'ailleurs, au retour de sa -dernière équipée, je l'ai interrogée +la tête! Évidemment, je ne sais pas à quels +spectacles écoeurants la pauvre petite a pu assister chez +ce satyre, mais elle est, j'en suis sûr, scrupuleusement +honnête et pure. D'ailleurs, au retour de sa +dernière équipée, je l'ai interrogée longuement; eh bien, je vous assure qu'elle a beaucoup de bon! Ce -n'est pas une irrémissible détraquée comme -celle de Saint-Cloud, l'épouse du bottier. Elle sait -raisonner, elle voit juste. Le vieux décadent et sa bande -de fêtards à la manque n'ont pas eu le temps de la -détraquer. Ah! par exemple, un peu plus, et elle -était perdue! Il était moins cinq quand nous sommes -arrivés! Enfin, j'ai confiance en elle; elle a -abjuré ses erreurs, elle a reconnu elle-même que -tous ces gens-là étaient des imbéciles et +n'est pas une irrémissible détraquée comme +celle de Saint-Cloud, l'épouse du bottier. Elle sait +raisonner, elle voit juste. Le vieux décadent et sa bande +de fêtards à la manque n'ont pas eu le temps de la +détraquer. Ah! par exemple, un peu plus, et elle +était perdue! Il était moins cinq quand nous sommes +arrivés! Enfin, j'ai confiance en elle; elle a +abjuré ses erreurs, elle a reconnu elle-même que +tous ces gens-là étaient des imbéciles et promis qu'elle n'en reverrait aucun. Elle se rend compte que la -vie est une chose sérieuse et qu'il vaut mieux repriser +vie est une chose sérieuse et qu'il vaut mieux repriser ses bas, faire des confitures et compter avec la blanchisseuse que de se gargariser avec des phrases qui n'ont pas de sens et de parler de la lune, comme d'une chose que personne n'a jamais vue, -sauf trois ou quatre initiés! Moi, voyez-vous, je voudrais -qu'on envoyât à Cayenne tous ces malfaiteurs, tous +sauf trois ou quatre initiés! Moi, voyez-vous, je voudrais +qu'on envoyât à Cayenne tous ces malfaiteurs, tous ces empoisonneurs de l'esprit public!</p> -<p>--Elle va se marier, répétais-je -intérieurement. Ce n'est pas possible, c'est une feinte. -Elle ne peut pas abandonner ainsi Lucien Béchard, elle -l'aime. Fine et délicate comme elle l'est, +<p>--Elle va se marier, répétais-je +intérieurement. Ce n'est pas possible, c'est une feinte. +Elle ne peut pas abandonner ainsi Lucien Béchard, elle +l'aime. Fine et délicate comme elle l'est, supportera-t-elle jamais l'animal qui me parle d'elle en ce moment?</p> -<p>Mais je me disais aussi que Françoise Chédigny -pouvait être une coquette, une comédienne, que je ne -la connaissais guère, qu'une série d'attitudes ne -fait pas un caractère et que Victor Agniel semblait bien -sûr de son fait.</p> +<p>Mais je me disais aussi que Françoise Chédigny +pouvait être une coquette, une comédienne, que je ne +la connaissais guère, qu'une série d'attitudes ne +fait pas un caractère et que Victor Agniel semblait bien +sûr de son fait.</p> -<p>--Le mariage est-il fixé?</p> +<p>--Le mariage est-il fixé?</p> -<p>--Oui, je l'épouserai le 1er septembre. Et d'ici -là, personne ne la verra que ses parents et moi! Ah! si sa -bande espère me l'escamoter de nouveau, elle en sera pour -ses frais! Il y a même un escogriffe qui est venu demander -des renseignements auprès de la concierge! -Celui-là, si je l'y repince, je lui casserai la +<p>--Oui, je l'épouserai le 1er septembre. Et d'ici +là, personne ne la verra que ses parents et moi! Ah! si sa +bande espère me l'escamoter de nouveau, elle en sera pour +ses frais! Il y a même un escogriffe qui est venu demander +des renseignements auprès de la concierge! +Celui-là, si je l'y repince, je lui casserai la figure!</p> -<p>Malgré ma cruelle déconvenue, j'eus une forte +<p>Malgré ma cruelle déconvenue, j'eus une forte envie de rire. Agniel continuait:</p> <p>--Et puis, je ne vous ai pas tout dit: l'oncle Planavergne -file un mauvais coton. D'ici à peu de temps, je toucherai +file un mauvais coton. D'ici à peu de temps, je toucherai la bonne galette!</p> -<p>Je tentai de nouveau de le décourager, de le dissuader -de son projet; je lui représentai le danger qu'il y a -à épouser une fille qui n'est pas -équilibrée, le grand nombre de celles qui sont -à l'abri de toute tentation, les hasards de l'avenir.</p> +<p>Je tentai de nouveau de le décourager, de le dissuader +de son projet; je lui représentai le danger qu'il y a +à épouser une fille qui n'est pas +équilibrée, le grand nombre de celles qui sont +à l'abri de toute tentation, les hasards de l'avenir.</p> -<p>Mais Victor Agniel secouait la tête:</p> +<p>Mais Victor Agniel secouait la tête:</p> -<p>--J'en fais mon affaire, disait-il; celle-là, je saurai -la mater. D'ailleurs, je connais la manière: en trois -séances, son père l'a rendue aussi douce qu'un +<p>--J'en fais mon affaire, disait-il; celle-là, je saurai +la mater. D'ailleurs, je connais la manière: en trois +séances, son père l'a rendue aussi douce qu'un agneau.</p> <p>Et comme j'insistais, il ajouta:</p> -<p>--Ah! vous êtes bien obstinés! La -connaîtriez-vous, par hasard?</p> +<p>--Ah! vous êtes bien obstinés! La +connaîtriez-vous, par hasard?</p> -<p>Sa méfiance éveillée, il ne me restait -plus qu'à battre en retraite. Je lui souhaitai +<p>Sa méfiance éveillée, il ne me restait +plus qu'à battre en retraite. Je lui souhaitai ironiquement beaucoup de bonheur.</p> -<p>--J'en aurai, me dit-il, en réglant l'addition, le -bonheur est un état raisonnable. Après tout, -peut-être qu'une femme a besoin de traverser une crise -poétique ou romanesque ou tout ce que vous voudrez. Il -vaut mieux qu'elle soit antérieure au mariage; -Françoise a eu sa crise, c'est fini; elle est -vaccinée. A bientôt, Pierre, je vous inviterai -à la noce et vous vous casserez les dents avec mes -dragées!</p> +<p>--J'en aurai, me dit-il, en réglant l'addition, le +bonheur est un état raisonnable. Après tout, +peut-être qu'une femme a besoin de traverser une crise +poétique ou romanesque ou tout ce que vous voudrez. Il +vaut mieux qu'elle soit antérieure au mariage; +Françoise a eu sa crise, c'est fini; elle est +vaccinée. A bientôt, Pierre, je vous inviterai +à la noce et vous vous casserez les dents avec mes +dragées!</p> <p>En attendant, je rentrai chez moi, la mort dans -l'âme.</p> +l'âme.</p> <p> </p> <h2 style="text-align: center;">CHAPITRE XIX</h2> -<h3 style="text-align: center;">Le testament de Françoise.</h3> +<h3 style="text-align: center;">Le testament de Françoise.</h3> <p><i>"Des bijoux, de beaux chevaux, une voiture -élégante! Versac avait raison. Tout cela vaut mieux -que les plaisirs monotones de l'étude. On ne connaît -guère le monde, en restant enseveli dans son cabinet.<br> +élégante! Versac avait raison. Tout cela vaut mieux +que les plaisirs monotones de l'étude. On ne connaît +guère le monde, en restant enseveli dans son cabinet."<br> Berquin.</i></p> <p><br> - Je n'eus pas le courage d'apporter tout de suite à -Valère Bouldouyr d'aussi funestes nouvelles. Nous n'osons -pas envisager dans leur totalité les -événements qui nous affligent; nous croyons -toujours qu'il y a en eux une issue secrète, une fente, -par laquelle nous pourrons leur échapper. Ou bien, nous + Je n'eus pas le courage d'apporter tout de suite à +Valère Bouldouyr d'aussi funestes nouvelles. Nous n'osons +pas envisager dans leur totalité les +événements qui nous affligent; nous croyons +toujours qu'il y a en eux une issue secrète, une fente, +par laquelle nous pourrons leur échapper. Ou bien, nous nous imaginons qu'un malheur comporte une part de miracle qui va annihiler ses effets. Je me flattai donc quelques jours de cette -espérance vaine et vague, qui n'était, en somme, -qu'un masque de ma lâcheté. Malheureusement, plus +espérance vaine et vague, qui n'était, en somme, +qu'un masque de ma lâcheté. Malheureusement, plus j'examinais sous tous les aspects le fait nouveau -révélé par Agniel, moins j'y -découvrais d'interprétation différente; il -était brutal, évident, massif. Il ne se -prêtait à aucune élasticité. Je -décidai donc d'en aviser mon voisin.</p> +révélé par Agniel, moins j'y +découvrais d'interprétation différente; il +était brutal, évident, massif. Il ne se +prêtait à aucune élasticité. Je +décidai donc d'en aviser mon voisin.</p> -<p>--J'ai des nouvelles de Françoise! s'écria-t-il, -aussitôt qu'il me vit.</p> +<p>--J'ai des nouvelles de Françoise! s'écria-t-il, +aussitôt qu'il me vit.</p> <p>--Moi aussi!</p> -<p>Il ne m'écoutait pas, il allait pesamment à un +<p>Il ne m'écoutait pas, il allait pesamment à un meuble, ouvrait un tiroir et me tendait une lettre -chiffonnée. Je la dépliai; je lus les lignes +chiffonnée. Je la dépliai; je lus les lignes suivantes:</p> <p><br> _Mon cher oncle,_</p> -<p>_C'est une lettre d'adieu que vient vous écrire votre -pauvre petite nièce, une lettre bien -désolée! Ce que je craignais est arrivé: mon -père et ma mère ont appris que je vous connaissais! -Après plusieurs scènes effroyables, ils m'ont -enfermée dans ma chambre. J'y suis encore -séquestrée, et si vous recevez cette lettre, ce +<p>_C'est une lettre d'adieu que vient vous écrire votre +pauvre petite nièce, une lettre bien +désolée! Ce que je craignais est arrivé: mon +père et ma mère ont appris que je vous connaissais! +Après plusieurs scènes effroyables, ils m'ont +enfermée dans ma chambre. J'y suis encore +séquestrée, et si vous recevez cette lettre, ce sera par l'obligeance entremise de la concierge... Mon cher -oncle, je ne soupçonnais pas moi-même de quoi mon -père était capable; c'est une brute, une vraie -brute! Je tremble encore d'avoir essuyé sa colère. -Il m'a brisée! Je n'oserai jamais plus affronter son -ressentiment! Comment se fait-il que vous, qui êtes si bon, -vous ayez un pareil frère?</p> - -<p>Maintenant tout est fini, je n'ai plus aucun secours à +oncle, je ne soupçonnais pas moi-même de quoi mon +père était capable; c'est une brute, une vraie +brute! Je tremble encore d'avoir essuyé sa colère. +Il m'a brisée! Je n'oserai jamais plus affronter son +ressentiment! Comment se fait-il que vous, qui êtes si bon, +vous ayez un pareil frère?</p> + +<p>Maintenant tout est fini, je n'ai plus aucun secours à attendre de personne. J'aurai la vie que j'ai toujours -redoutée, la vie affreuse et sans espérance, que -j'entrevoyais devant moi comme un enfer! Près de vous, -j'ai cru un moment à la beauté du monde; mais c'est -encore plus triste d'être chassée du Paradis -terrestre, quand on a goûté à ses fruits!</p> +redoutée, la vie affreuse et sans espérance, que +j'entrevoyais devant moi comme un enfer! Près de vous, +j'ai cru un moment à la beauté du monde; mais c'est +encore plus triste d'être chassée du Paradis +terrestre, quand on a goûté à ses fruits!</p> <p>Oh! mon oncle, mon cher oncle, qui me rendra votre affection si paternelle, si tendre, si vraie? Pourquoi ne suis-je pas votre fille, moi qui vous ressemble tant? Pourquoi ai-je vu le jour -entre ces deux corps sans âme? Il est peut-être -très mal de parler de ses parents comme cela, mais je -souffre tant, j'ai tant souffert déjà! Il me semble +entre ces deux corps sans âme? Il est peut-être +très mal de parler de ses parents comme cela, mais je +souffre tant, j'ai tant souffert déjà! Il me semble que je vais mourir, que ma vraie existence est finie et qu'on m'enterrera toute respirante dans un caveau sans air, dans un -caveau noir et glacé.</p> +caveau noir et glacé.</p> -<p>Pendant que je vous écris, mon cher oncle, il me semble +<p>Pendant que je vous écris, mon cher oncle, il me semble que je cause avec vous et que vous allez vous pencher vers moi et m'embrasser sur la tempe, comme vous le faisiez si -affectueusement naguère. Et tous ces souvenirs me -reviennent; suis-je déjà une vieille femme?... +affectueusement naguère. Et tous ces souvenirs me +reviennent; suis-je déjà une vieille femme?... Gardez mon beau costume et regardez-le quelquefois: je croirai -que la petite Françoise du Palais-Royal n'est pas tout -à fait morte!</p> - -<p>Vous rappelez-vous, mon cher oncle, tous les rêves que -nous faisions ensemble? Vous m'entraîniez avec vous -à Vérone et nous habitions un grand jardin -planté de cyprès, qui dominait la ville: un jour, -vous creusiez votre parc et vous déterriez une statue de -Flore, qui me ressemblait... Ou bien c'était Venise: un -peintre célèbre y faisait mon portrait, et quand il -était fini et que c'était son chef-d'oeuvre, il +que la petite Françoise du Palais-Royal n'est pas tout +à fait morte!</p> + +<p>Vous rappelez-vous, mon cher oncle, tous les rêves que +nous faisions ensemble? Vous m'entraîniez avec vous +à Vérone et nous habitions un grand jardin +planté de cyprès, qui dominait la ville: un jour, +vous creusiez votre parc et vous déterriez une statue de +Flore, qui me ressemblait... Ou bien c'était Venise: un +peintre célèbre y faisait mon portrait, et quand il +était fini et que c'était son chef-d'oeuvre, il mourait subitement: alors on ouvrait son testament, on y lisait -que, par ses dernières volontés, il désirait -être roulé et enterré dans le linceul de -cette toile. Vous imaginiez aussi que j'allais épouser un -Maharajah et vivre au fond d'un palais fabuleux, occupée -à regarder danser les bayadères ou à chasser -le tigre dans des forêts bruissantes de paons. Je vous -écoutais au crépuscule me bercer de ces contes, - -et je me sentais emportée par un grand bonheur! +que, par ses dernières volontés, il désirait +être roulé et enterré dans le linceul de +cette toile. Vous imaginiez aussi que j'allais épouser un +Maharajah et vivre au fond d'un palais fabuleux, occupée +à regarder danser les bayadères ou à chasser +le tigre dans des forêts bruissantes de paons. Je vous +écoutais au crépuscule me bercer de ces contes, - +et je me sentais emportée par un grand bonheur! Quelquefois encore, vous me rapportiez les paroles que -Mallarmé avait prononcées devant vous, ou vous me +Mallarmé avait prononcées devant vous, ou vous me racontiez votre unique entrevue avec Villiers de l'Isle-Adam.</p> -<p>Je songe aussi, avec quel désespoir! à nos -petites réunions. J'essaie de me représenter tous -ces salons illuminés, et ces fleurs partout, et ces +<p>Je songe aussi, avec quel désespoir! à nos +petites réunions. J'essaie de me représenter tous +ces salons illuminés, et ces fleurs partout, et ces corbeilles de fruits, et ces plats pleins de choses -extraordinaires, et ces vins que vous m'avez appris à -aimer et dont je n'ai pas même su retenir les noms. Et je -pense à tous nos amis, et à Pierre, qui -était toujours si gentil avec moi, et au pauvre Florentin, -que tout le monde croit idiot, et à Jasmin-Brutelier, si -comique avec ses idées politiques, et à mes pauvres -petites camarades que je ne reverrai plus! Dites-leur à +extraordinaires, et ces vins que vous m'avez appris à +aimer et dont je n'ai pas même su retenir les noms. Et je +pense à tous nos amis, et à Pierre, qui +était toujours si gentil avec moi, et au pauvre Florentin, +que tout le monde croit idiot, et à Jasmin-Brutelier, si +comique avec ses idées politiques, et à mes pauvres +petites camarades que je ne reverrai plus! Dites-leur à tous combien je les aimais et combien je les regrette et suppliez-les de ne pas m'oublier.</p> <p>Et vous non plus, mon oncle, ne m'oubliez pas! Mais il ne fallait pas vous faire tant d'illusions sur mon compte. Vous -m'avez trompée sur moi-même. J'ai cru à la -statue de Flore déterrée, j'ai cru au chef-d'oeuvre -dans lequel on ensevelissait le peintre de génie, j'ai cru +m'avez trompée sur moi-même. J'ai cru à la +statue de Flore déterrée, j'ai cru au chef-d'oeuvre +dans lequel on ensevelissait le peintre de génie, j'ai cru aux chasses au tigre... Comment avez-vous pu me parler sur ce -ton? Vous ne voyiez donc pas que j'étais une -Chédigny, la fille d'un homme que vous connaissiez bien +ton? Vous ne voyiez donc pas que j'étais une +Chédigny, la fille d'un homme que vous connaissiez bien pourtant! Ce qui me torture le plus, c'est de trahir votre confiance...</p> <p>Et merci, mon cher oncle, merci pour tout! Vous m'avez -donné plus de joie que je n'en méritais. +donné plus de joie que je n'en méritais. Maintenant, je vous embrasse en pleurant... Adieu! adieu!_</p> <p><br> - Valère Bouldouyr pleurait aussi; je lui rendis la lettre. -Françoise ne soufflait mot de son mariage avec Victor + Valère Bouldouyr pleurait aussi; je lui rendis la lettre. +Françoise ne soufflait mot de son mariage avec Victor Agniel: je jugeai prudent de n'en pas avertir le pauvre homme.</p> -<p>--Avez-vous remarqué? fit-il. Lucien n'est même -pas nommé!</p> +<p>--Avez-vous remarqué? fit-il. Lucien n'est même +pas nommé!</p> -<p>--Elle lui aura sans doute écrit.</p> +<p>--Elle lui aura sans doute écrit.</p> <p>Je n'en croyais rien, mais j'entrevoyais la cause de ce -silence volontaire. Sans doute était-il trop cruel -à Françoise de prononcer même le nom de -Béchard. Pourtant, si elle l'aimait, comment se -résignait-elle à cette sotte union?</p> +silence volontaire. Sans doute était-il trop cruel +à Françoise de prononcer même le nom de +Béchard. Pourtant, si elle l'aimait, comment se +résignait-elle à cette sotte union?</p> <p>--Et vous, Salerne, qu'avez-vous appris?</p> -<p>J'avais appris la prudence; je répondis que les -quelques renseignements que je tenais du hasard étaient -moins explicites que cette lettre. Valère Bouldouyr -n'insista pas. D'ailleurs, son désespoir l'enfermait dans -un cachot si étroit que tout lui devenait -indifférent.</p> +<p>J'avais appris la prudence; je répondis que les +quelques renseignements que je tenais du hasard étaient +moins explicites que cette lettre. Valère Bouldouyr +n'insista pas. D'ailleurs, son désespoir l'enfermait dans +un cachot si étroit que tout lui devenait +indifférent.</p> <p>--Elle reviendra, dis-je, pour lui donner courage, elle -s'échappera quand elle sera majeure, et vous la reverrez +s'échappera quand elle sera majeure, et vous la reverrez ici!</p> -<p>Le vieil illusionniste reparut une seconde: il étendit +<p>Le vieil illusionniste reparut une seconde: il étendit le bras et me dit:</p> <p>--Je la reverrai sans doute, s'il y a une autre vie, nous nous rencontrerons certainement dans Sirius ou dans la Lyre; mais -ici-bas, Pierre, aussi vrai que je suis vivant à cette +ici-bas, Pierre, aussi vrai que je suis vivant à cette heure, je ne la reverrai jamais.</p> -<p>L'évènement, hélas! devait bientôt -donner raison à Valère Bouldouyr.</p> +<p>L'évènement, hélas! devait bientôt +donner raison à Valère Bouldouyr.</p> <p> </p> @@ -4224,460 +4224,460 @@ donner raison à Valère Bouldouyr.</p> <h3 style="text-align: center;">Qu'est devenu Pizzicato?</h3> <p><i>"Adieu, noble reine! Ne pleure pas Mortimer, qui -méprise le monde et, comme un voyageur, s'en va pour -découvrir des contrées inconnues.<br> +méprise le monde et, comme un voyageur, s'en va pour +découvrir des contrées inconnues."<br> Christopher Marlowe.</i></p> <p><br> Ici, il y a dans mes souvenirs un grand espace vide...</p> <p><br> - Trois jours après ma visite à Valère -Bouldouyr, une dépêche m'appelait en province: mon -frère, avoué à Nantes, venait d'être -frappé d'une attaque, et ma belle-soeur m'appelait en -toute hâte. Je partis sans revoir personne.</p> + Trois jours après ma visite à Valère +Bouldouyr, une dépêche m'appelait en province: mon +frère, avoué à Nantes, venait d'être +frappé d'une attaque, et ma belle-soeur m'appelait en +toute hâte. Je partis sans revoir personne.</p> -<p>Je passai à Nantes trois mois, n'osant quitter un cher +<p>Je passai à Nantes trois mois, n'osant quitter un cher malade, chaque jour plus tendre, mais aussi plus exigeant, et -sollicité par sa femme de ne pas le décevoir par un -adieu prématuré. Cependant, je songeais à -mes amis du Palais-Royal, et m'inquiétant d'autant plus -d'eux que mes lettres restaient sans réponse, j'avais -grand désir de rentrer.</p> +sollicité par sa femme de ne pas le décevoir par un +adieu prématuré. Cependant, je songeais à +mes amis du Palais-Royal, et m'inquiétant d'autant plus +d'eux que mes lettres restaient sans réponse, j'avais +grand désir de rentrer.</p> -<p>Enfin, mon frère, sinon guéri, du moins hors de -danger, je pus revenir à Paris.</p> +<p>Enfin, mon frère, sinon guéri, du moins hors de +danger, je pus revenir à Paris.</p> -<p>A peine arrivé, je cours rue des Bons-Enfants, je veux +<p>A peine arrivé, je cours rue des Bons-Enfants, je veux monter, la concierge m'appelle, tandis que je traverse la grande -cour, et comme je me retourne, me reconnaît.</p> +cour, et comme je me retourne, me reconnaît.</p> -<p>--Mais où allez-vous donc, monsieur?</p> +<p>--Mais où allez-vous donc, monsieur?</p> <p>--M. Bouldouyr n'est-il pas chez lui?</p> <p>--M. Bouldouyr? Comment? Ne savez-vous donc pas?... Nous -l'avons enterré dans les premiers jours d'octobre.</p> +l'avons enterré dans les premiers jours d'octobre.</p> <p>En une seconde, je revis mon vieil ami, ses petits yeux vifs, -son collier de barbe, sa lourde démarche, et ses -fêtes modestes, et la douce Françoise au bras de -Lucien Béchard; j'eus l'impression d'un immense -écroulement, et les larmes me vinrent aux yeux.</p> +son collier de barbe, sa lourde démarche, et ses +fêtes modestes, et la douce Françoise au bras de +Lucien Béchard; j'eus l'impression d'un immense +écroulement, et les larmes me vinrent aux yeux.</p> -<p>--Mort, Valère Bouldouyr! Et de quoi donc?</p> +<p>--Mort, Valère Bouldouyr! Et de quoi donc?</p> <p>--On n'a jamais bien su. Au fond, monsieur, il est mort de -tristesse. Depuis que sa nièce ne venait plus le voir, il +tristesse. Depuis que sa nièce ne venait plus le voir, il ne vivait quasiment plus, le pauvre homme! Parfois, il me disait: -"M'ame Bonguieu, ça ne durera pas encore longtemps comme -ça, j'ai trop de chagrin. A mon âge, on ne s'attache -pas aux gens pour s'en détacher aussitôt -après! Ça va tourner mal!" Il ne croyait pas si +"M'ame Bonguieu, ça ne durera pas encore longtemps comme +ça, j'ai trop de chagrin. A mon âge, on ne s'attache +pas aux gens pour s'en détacher aussitôt +après! Ça va tourner mal!" Il ne croyait pas si bien dire! Il a pris un refroidissement et, tout de suite, il a -été perdu. On sentait qu'il n'avait plus de -goût à vivre, il s'est laissé aller. Il est +été perdu. On sentait qu'il n'avait plus de +goût à vivre, il s'est laissé aller. Il est mort comme un poulet, voyez-vous, le temps de dire ouf, et -c'était fini...</p> +c'était fini...</p> -<p>Avant de me retirer, je demandai à Mme Bonguieu ce +<p>Avant de me retirer, je demandai à Mme Bonguieu ce qu'on avait fait de ses livres, de ses meubles.</p> -<p>--Comme il n'avait pas de testament, son frère a -hérité de tout. C'est un vilain homme, vous savez! -Il est venu avec une charrette, il a tout emporté, et on +<p>--Comme il n'avait pas de testament, son frère a +hérité de tout. C'est un vilain homme, vous savez! +Il est venu avec une charrette, il a tout emporté, et on m'a dit qu'il avait tout vendu pour ne rien garder du -défunt.</p> +défunt.</p> <p>Ainsi il ne restait rien, rien, de cet homme obscur qui avait -été mon ami et en qui, quelques années, le -monde avait pris conscience de sa beauté quotidienne, +été mon ami et en qui, quelques années, le +monde avait pris conscience de sa beauté quotidienne, presque invisible aux autres humains! Il me faut ajouter ici -qu'à mon chagrin se mêlait quelques regrets moins -désintéressés.</p> +qu'à mon chagrin se mêlait quelques regrets moins +désintéressés.</p> -<p>C'est un dur esclavage que d'être un collectionneur, un -bibliophile! Malgré moi, je songeais à ces beaux -livres que j'avais vus là-haut, à ces -premières éditions des compagnons d'armes de -Bouldouyr, aujourd'hui si rares, aux précieux autographes -de Mallarmé, à la gravure d'Odilon Redon. Tout cela -aussi était perdu sans rémission!</p> +<p>C'est un dur esclavage que d'être un collectionneur, un +bibliophile! Malgré moi, je songeais à ces beaux +livres que j'avais vus là-haut, à ces +premières éditions des compagnons d'armes de +Bouldouyr, aujourd'hui si rares, aux précieux autographes +de Mallarmé, à la gravure d'Odilon Redon. Tout cela +aussi était perdu sans rémission!</p> <p><br> Je me retirai, je regagnai mon appartement, je vins contempler -les fenêtres closes de mon voisin. Le front contre la -vitre, je pleurai à leur vue. L'injustice de cette vie et -de cette mort me glaçait de colère et de tristesse. -Pourquoi une telle férocité du Destin, pourquoi mon +les fenêtres closes de mon voisin. Le front contre la +vitre, je pleurai à leur vue. L'injustice de cette vie et +de cette mort me glaçait de colère et de tristesse. +Pourquoi une telle férocité du Destin, pourquoi mon ami n'avait-il pu, du moins, conserver jusqu'au bout la seule consolation de sa malheureuse existence?</p> <p><br> - L'automne dévastait notre jardin; les charmilles + L'automne dévastait notre jardin; les charmilles essayaient de conserver quelques feuilles, qui s'agrippaient -désespérément à elles, mais il +désespérément à elles, mais il suffisait d'un peu de vent, de moins encore, je pense, de l'ombre -tourbillonnante d'une fumée, de la moiteur du brouillard, -pour qu'elles se détachent tout à coup, renoncent -à la lutte, se laissent tomber. Le grand bassin en -était tout constellé, et le lierre, qui grimpe aux -jambes de Victor Hugo, en retenait des grappes. Là-dessus -traînait un ciel sans éclat, aveugle comme une vitre -dépolie, et la nuit, les plaintes maussades du vent, -soufflant et gromelant dans les cheminées, -obsédaient mes oreilles.</p> +tourbillonnante d'une fumée, de la moiteur du brouillard, +pour qu'elles se détachent tout à coup, renoncent +à la lutte, se laissent tomber. Le grand bassin en +était tout constellé, et le lierre, qui grimpe aux +jambes de Victor Hugo, en retenait des grappes. Là-dessus +traînait un ciel sans éclat, aveugle comme une vitre +dépolie, et la nuit, les plaintes maussades du vent, +soufflant et gromelant dans les cheminées, +obsédaient mes oreilles.</p> <p>--Qu'est devenu Pizzicato? Me demandais-je alors. Et -qu'était devenue Françoise? Je ne pouvais m'en +qu'était devenue Françoise? Je ne pouvais m'en informer chez elle, mais il me restait la concierge de Victor -Agniel, rue de la Femme-sans-Tête. J'y appris que mon -filleul, après son mariage avec Mlle Chédigny, -avait donné congé sans laisser d'adresse.</p> +Agniel, rue de la Femme-sans-Tête. J'y appris que mon +filleul, après son mariage avec Mlle Chédigny, +avait donné congé sans laisser d'adresse.</p> -<p>--Il n'a pas même voulu qu'on fasse suivre sa +<p>--Il n'a pas même voulu qu'on fasse suivre sa correspondance, ajouta le jeune fille lymphatique, qui me communiqua ces renseignements. Personne ne sait ce qu'il est devenu!</p> -<p>Cette fois, c'était bien fini! Il ne me restait aucun -espoir de revoir la claire enfant aux yeux de naïade. Ces -êtres charmants que j'avais approchés un moment, - -juste celui de m'attacher à eux! - avaient glissé +<p>Cette fois, c'était bien fini! Il ne me restait aucun +espoir de revoir la claire enfant aux yeux de naïade. Ces +êtres charmants que j'avais approchés un moment, - +juste celui de m'attacher à eux! - avaient glissé de ma vie sans laisser de traces. Jamais une petite -société ne s'était évaporée -aussi vite, et déjà ce passé redevenait -à mes yeux irréel et fantomatique.</p> +société ne s'était évaporée +aussi vite, et déjà ce passé redevenait +à mes yeux irréel et fantomatique.</p> -<p>Le soir, j'allais souvent à ma fenêtre et je +<p>Le soir, j'allais souvent à ma fenêtre et je regardais l'immeuble d'en face, muet maintenant, obscur. -Savais-je quand j'étais l'hôte de Valère -Bouldouyr que son amitié, que celle de Françoise, -m'apportaient un tel bonheur? Hélas! il en est toujours de -même, nous ne regrettons nos biens véritables que -lorsque nous les avons perdus, et, à l'heure de leur +Savais-je quand j'étais l'hôte de Valère +Bouldouyr que son amitié, que celle de Françoise, +m'apportaient un tel bonheur? Hélas! il en est toujours de +même, nous ne regrettons nos biens véritables que +lorsque nous les avons perdus, et, à l'heure de leur possession, nous en convoitions d'autres d'un moindre prix!</p> <p>Ces regrets et ces remords me troublaient dans mon sommeil. -J'y revoyais mes chers disparus. Tantôt Valère +J'y revoyais mes chers disparus. Tantôt Valère Bouldouyr m'apparaissait dans son gros paletot de bure marron; il -tenait par la bride un Pégase tout blanc et me disait:</p> +tenait par la bride un Pégase tout blanc et me disait:</p> -<p>--Venez-vous avec moi Salerne? Je vais vous conduire à -la vérité!</p> +<p>--Venez-vous avec moi, Salerne? Je vais vous conduire à +la vérité!</p> -<p>Mais je le perdais aussitôt après, au milieu -d'une foule compacte. Une fois cependant, je réussis -à le suivre.</p> +<p>Mais je le perdais aussitôt après, au milieu +d'une foule compacte. Une fois cependant, je réussis +à le suivre.</p> -<p>Il allait comme le vent à travers une plaine ronde, -aride et nue, où j'avais toutes les peines du monde -à ne pas me laisser distancer. Des nuées basses, -spongieuses, traînaient au ras du sol. A l'horizon, tout +<p>Il allait comme le vent à travers une plaine ronde, +aride et nue, où j'avais toutes les peines du monde +à ne pas me laisser distancer. Des nuées basses, +spongieuses, traînaient au ras du sol. A l'horizon, tout proche, de longues vagues boueuses arrivaient, avec un -déferlement sinistre, sous un floconnement d'écume. -Bientôt, nous aperçûmes dans la campagne une -haute tour énorme, noire, carrée, au seuil de -laquelle vacillait une sorte de portique égyptien de -marbre blanc. Et soudain, j'eus un éblouissement, car je -voyais se dérouler devant moi et s'élever vers la +déferlement sinistre, sous un floconnement d'écume. +Bientôt, nous aperçûmes dans la campagne une +haute tour énorme, noire, carrée, au seuil de +laquelle vacillait une sorte de portique égyptien de +marbre blanc. Et soudain, j'eus un éblouissement, car je +voyais se dérouler devant moi et s'élever vers la hauteur du monument les marches gigantesques d'un escalier d'or. -Murailles, rampes paliers, tout scintillait, tout jetait des -éclairs. Aveuglé par une telle splendeur, je n'osai +Murailles, rampes, paliers, tout scintillait, tout jetait des +éclairs. Aveuglé par une telle splendeur, je n'osai avancer.</p> -<p>--Montez! Montez! cria Valère Bouldouyr.</p> +<p>--Montez! Montez! cria Valère Bouldouyr.</p> -<p>Pégase, qu'il avait attaché à la porte, +<p>Pégase, qu'il avait attaché à la porte, hennissait furieusement. Nous volions presque de marche en -marche, éclairés par des statues d'or qui portaient -des torches. Au sommet de l'escalier, Valère Bouldouyr me +marche, éclairés par des statues d'or qui portaient +des torches. Au sommet de l'escalier, Valère Bouldouyr me cria:</p> <p>--Nous entrons chez le Roi du Monde!</p> -<p>Nous étions dans un immense salle, tendue de noir. +<p>Nous étions dans une immense salle, tendue de noir. Partout encore des statues et des torches fumeuses. Au milieu, -sur un trône de pierreries, nous vîmes Florentin -Muzat. Couronne en tête, tenant d'une main un globe +sur un trône de pierreries, nous vîmes Florentin +Muzat. Couronne en tête, tenant d'une main un globe terrestre, de l'autre, le glaive de justice, il portait un -manteau d'hermine qui descendait jusqu'à ses pieds. Il +manteau d'hermine qui descendait jusqu'à ses pieds. Il nous reconnut et nous sourit gracieusement, puis il nous dit:</p> -<p>--Je règne sur l'humanité entière, mes -bons amis. Vous voyez bien que je n'étais pas idiot! Mais +<p>--Je règne sur l'humanité entière, mes +bons amis. Vous voyez bien que je n'étais pas idiot! Mais les hommes, est-ce vivant? Est-ce mort? Je voudrais bien -connaître mes sujets.</p> +connaître mes sujets.</p> -<p>Alors j'entendis des sanglots. Je m'aperçus que -Françoise, agenouillée devant lui, versait -d'abondantes larmes. Une blessure béante souillait son -épaule nue, dont suintaient de larges gouttes de sang, qui -tombaient, une à une, dans un plateau, jonché de +<p>Alors j'entendis des sanglots. Je m'aperçus que +Françoise, agenouillée devant lui, versait +d'abondantes larmes. Une blessure béante souillait son +épaule nue, dont suintaient de larges gouttes de sang, qui +tombaient, une à une, dans un plateau, jonché de fleurs...<br> </p> <p style="text-align: left;">Mon angoisse fut telle que je me -réveillai, le coeur serré tremblant encore.</p> +réveillai, le coeur serré tremblant encore.</p> -<p>Et ce fut ma dernière entrevue avec Valère -Bouldouyr. A dater de ce cauchemar, Françoise et lui -désertèrent même mes rêves. La porte de -l'escalier d'or était close à jamais pour moi!</p> +<p>Et ce fut ma dernière entrevue avec Valère +Bouldouyr. A dater de ce cauchemar, Françoise et lui +désertèrent même mes rêves. La porte de +l'escalier d'or était close à jamais pour moi!</p> <p> </p> <h2 style="text-align: center;">CHAPITRE XXI</h2> -<h3 style="text-align: center;">Fragment d'une histoire éternelle.</h3> +<h3 style="text-align: center;">Fragment d'une histoire éternelle.</h3> <p><i>"Ricorditi di me che son la Pia!"<br> Dante Alighieri.</i></p> <p><br> - Cependant, deux mois après environ, comme je traversais -la rue du Pélican, laquelle est particulièrement -tortueuse et sordide, je m'entendis soudain héler, et je -vis sortir d'un hôtel misérable, que surmontait une -vieille enseigne à l'image de ce volatile, le plus -étrange quatuor.</p> - -<p>C'était Jasmin-Brutelier qui m'appelait. Debout sur le + Cependant, deux mois après environ, comme je traversais +la rue du Pélican, laquelle est particulièrement +tortueuse et sordide, je m'entendis soudain héler, et je +vis sortir d'un hôtel misérable, que surmontait une +vieille enseigne à l'image de ce volatile, le plus +étrange quatuor.</p> + +<p>C'était Jasmin-Brutelier qui m'appelait. Debout sur le seuil de la porte, il agitait ses bras osseux et maladroits, qui -me donnaient à penser que si Chappe, en son temps, fut un +me donnaient à penser que si Chappe, en son temps, fut un merveilleux inventeur, ce fut par suite de ses relations personnelles avec quelque Jasmin-Brutelier de ces -années-là.</p> +années-là.</p> -<p>A côté de lui, je reconnaissais Florentin Muzat, +<p>A côté de lui, je reconnaissais Florentin Muzat, le vieux musicien que M. Bouldouyr appelait toujours Pizzicato, -et une sorte d'étrange personnage à figure de +et une sorte d'étrange personnage à figure de gargouille gothique, en qui je finis par distinguer ce M. Calbot, -qui supportait, dans l'étude de maître Racuir, les -méchantes humeurs et les indignes traitements de M. Victor -Agniel et de ses collègues.</p> +qui supportait, dans l'étude de maître Racuir, les +méchantes humeurs et les indignes traitements de M. Victor +Agniel et de ses collègues.</p> -<p>--Vous voilà! Vous voilà! me disaient-ils tous +<p>--Vous voilà! Vous voilà! me disaient-ils tous avec extase. Quelle joie de vous retrouver!</p> -<p>Je leur parlai aussitôt de la mort de M. Bouldouyr.</p> +<p>Je leur parlai aussitôt de la mort de M. Bouldouyr.</p> <p>--Chut! Chut! me dit Florentin Muzat, je sais les choses -maintenant: Mon bon M. Bouldouyr a cessé d'être une +maintenant: Mon bon M. Bouldouyr a cessé d'être une ombre... Oui, c'est fini pour lui, de ne plus exister!</p> <p>Jasmin-Brutelier se frappa le front du bout de l'index, afin de m'indiquer que la raison du malheureux jeune homme se -dérangeait de plus en plus; je m'en doutais d'ailleurs aux +dérangeait de plus en plus; je m'en doutais d'ailleurs aux extraordinaires grimaces qu'il faisait sans cesse et qui attiraient sur lui l'attention des passants. J'entendis alors l'accent nasillard de Pizzicato:</p> -<p>--Hélas! oui, il est mort, le pauvre monsieur, et avec -lui ma dernière espérance! Ce n'était pas un -ami que j'avais là, c'était un père, -monsieur! Qui me consolait quand j'étais triste? Qui me +<p>--Hélas! oui, il est mort, le pauvre monsieur, et avec +lui ma dernière espérance! Ce n'était pas un +ami que j'avais là, c'était un père, +monsieur! Qui me consolait quand j'étais triste? Qui me montrait, quand j'avais le mal du pays, des cartes postales, qui me rappelaient Napoli, ma ville natale? Qui me donnait un peu -d'argent quand je manquais de tout? Qui appréciait en +d'argent quand je manquais de tout? Qui appréciait en connaisseur la musique que je jouais? Lui, monsieur, toujours -lui! Ah! l'humanité a bien perdu! C'était un roi -Bombance que cet homme-là, c'était un saint Vincent +lui! Ah! l'humanité a bien perdu! C'était un roi +Bombance que cet homme-là, c'était un saint Vincent de Paul. Il y a des saints au paradis, couverts d'honneurs et de -décorations, avec leur auréole bien astiquée -derrière la tête, qui n'ont pas vécu comme il -a vécu!</p> +décorations, avec leur auréole bien astiquée +derrière la tête, qui n'ont pas vécu comme il +a vécu!</p> <p>M. Jasmin-Brutelier me pressa doucement le bras:</p> <p>--Nous avons tous perdu notre meilleur ami, et chacun de nous -le pleure à sa manière. Vous rappelez-vous, -monsieur Salerne, ces fêtes magnifiques qu'il nous offrait? +le pleure à sa manière. Vous rappelez-vous, +monsieur Salerne, ces fêtes magnifiques qu'il nous offrait? C'est ce que j'ai vu de plus beau au monde. Nous en reparlons bien souvent, Marie et moi.</p> -<p>--Vous êtes marié, monsieur Jasmin-Brutelier?</p> +<p>--Vous êtes marié, monsieur Jasmin-Brutelier?</p> -<p>--Oui, oui, j'ai épousé Marie Soudaine, il y a -quelques mois. Et je dois même vous dire que ma femme me -donne des espérances. En un mot, je vais être -père. Un grand souci, une bien lourde -responsabilité! D'autant plus que depuis quelques mois -déjà, je n'ai plus... j'ai perdu ma place...</p> +<p>--Oui, oui, j'ai épousé Marie Soudaine, il y a +quelques mois. Et je dois même vous dire que ma femme me +donne des espérances. En un mot, je vais être +père. Un grand souci, une bien lourde +responsabilité! D'autant plus que depuis quelques mois +déjà, je n'ai plus... j'ai perdu ma place...</p> <p>--Que faites-vous alors?</p> -<p>--Je... je cherche une situation. C'est même fort -pénible pour moi, car ma pauvre Blanche est obligée -de travailler pour deux, ce qui est très dur dans sa +<p>--Je... je cherche une situation. C'est même fort +pénible pour moi, car ma pauvre Blanche est obligée +de travailler pour deux, ce qui est très dur dans sa position.</p> -<p>--Peut-être pourrai-je vous aider à trouver +<p>--Peut-être pourrai-je vous aider à trouver quelque chose?</p> -<p>--Oui, oui, me répondit M. Jasmin-Brutelier, sans -enthousiasme. Le désoeuvrement me pèse, vous +<p>--Oui, oui, me répondit M. Jasmin-Brutelier, sans +enthousiasme. Le désoeuvrement me pèse, vous savez...</p> -<p>--N'étiez-vous pas employé dans une +<p>--N'étiez-vous pas employé dans une librairie?</p> -<p>--Je ne le suis plus. Je ne peux plus l'être. J'aime +<p>--Je ne le suis plus. Je ne peux plus l'être. J'aime trop la philosophie. On ne pouvait rien obtenir de moi, vous -savez. J'étais toujours dans quelque coin, le nez -enfoncé dans les oeuvres de Spinoza ou dans celles de -Roret. Non, il me faut un autre métier.</p> +savez. J'étais toujours dans quelque coin, le nez +enfoncé dans les oeuvres de Spinoza ou dans celles de +Roret. Non, il me faut un autre métier.</p> <p>--Mais lequel?</p> -<p>--C'est justement ce que je cherche, monsieur, répondit -avec gravité Jasmin-Brutelier, en se pressant -énergiquement le menton, comme si ses maxillaires fussent -une grappe d'où l'on pût extraire de bonnes -idées.</p> - -<p>J'avais entraîné mes vieux amis dans un -café de la rue de Beaujolais, orné de ces peintures -allégoriques, mises sous verre, qui donnent à -plusieurs établissements de ce quartier une vague -ressemblance avec le café Florian. J'avais une grand -émotion et une grande joie de les revoir. Il me semblait -que l'ancien temps n'était pas entièrement -révolu. Mais ce bonheur furtif n'allait pas sans une vive +<p>--C'est justement ce que je cherche, monsieur, répondit +avec gravité Jasmin-Brutelier, en se pressant +énergiquement le menton, comme si ses maxillaires fussent +une grappe d'où l'on pût extraire de bonnes +idées.</p> + +<p>J'avais entraîné mes vieux amis dans un +café de la rue de Beaujolais, orné de ces peintures +allégoriques, mises sous verre, qui donnent à +plusieurs établissements de ce quartier une vague +ressemblance avec le café Florian. J'avais une grand +émotion et une grande joie de les revoir. Il me semblait +que l'ancien temps n'était pas entièrement +révolu. Mais ce bonheur furtif n'allait pas sans une vive amertume. Je croyais me promener la nuit, dans une ville en -ruines que j'eusse autrefois aimée. Je retrouvais bien les +ruines que j'eusse autrefois aimée. Je retrouvais bien les pans de murs, les colonnes, les places, mais non point -l'âme qui leur donnait la vie.</p> +l'âme qui leur donnait la vie.</p> -<p>Il manquait à mon bonheur la présence de -Valère Bouldouyr, il lui manquait autre chose encore: je -ne sais quelle forme dansante, tout enveloppée de cheveux -d'or, et un rayon verdâtre, à la fois candide et -mélancolique, qui venait de deux yeux clairs.</p> +<p>Il manquait à mon bonheur la présence de +Valère Bouldouyr, il lui manquait autre chose encore: je +ne sais quelle forme dansante, tout enveloppée de cheveux +d'or, et un rayon verdâtre, à la fois candide et +mélancolique, qui venait de deux yeux clairs.</p> -<p>J'avais demandé à mes amis ce qu'ils voulaient +<p>J'avais demandé à mes amis ce qu'ils voulaient boire. Ils s'envisageaient, et Jasmin-Brutelier, parlant au nom -de tous, émit la prétention de manger quelque +de tous, émit la prétention de manger quelque chose. Je leur fis servir des sandwiches et des pommes de terre -frites, et j'eus alors l'impression pénible que j'avais -affaire à quatre affamés. Ils se jetèrent -sur ces aliments avec une avidité qui me serra le coeur. A +frites, et j'eus alors l'impression pénible que j'avais +affaire à quatre affamés. Ils se jetèrent +sur ces aliments avec une avidité qui me serra le coeur. A mesure qu'ils se nourrissaient leurs yeux brillaient, leurs -visages s'épanouissaient; ils avaient l'air de pauvres -arbres desséchés par la canicule et qui tout -à coup reçoivent l'eau du ciel.</p> +visages s'épanouissaient; ils avaient l'air de pauvres +arbres desséchés par la canicule et qui tout +à coup reçoivent l'eau du ciel.</p> -<p>--Tant qu'on est des ombres, émit même Florentin -Muzat, il faut manger! Après, ça va tout seul!</p> +<p>--Tant qu'on est des ombres, émit même Florentin +Muzat, il faut manger! Après, ça va tout seul!</p> -<p>Je cherchai cependant à comprendre pourquoi M. Calbot -se trouvait maintenant dans la société de mes vieux +<p>Je cherchai cependant à comprendre pourquoi M. Calbot +se trouvait maintenant dans la société de mes vieux camarades, et je n'y parvenais pas. Il me semblait aussi -malheureux qu'eux; et lorsque j'avais examiné son vieux +malheureux qu'eux; et lorsque j'avais examiné son vieux veston sans couleur et les belles franges de son col de chemise, je n'en voyais que mieux combien la jaquette de M. -Jasmin-Brutelier luisait de graisse et d'usure, à quel +Jasmin-Brutelier luisait de graisse et d'usure, à quel point le pardessus flottant de Pizzicato avait pris la -consistance d'une toile d'araignée et quelle chose -sordide, informe et sans nom possible était devenue la +consistance d'une toile d'araignée et quelle chose +sordide, informe et sans nom possible était devenue la souquenille qui harnachait mon pauvre Florentin Muzat.</p> -<p>--Avez-vous des nouvelles de Victor Agniel? Finis-je par -demander à Calbot, qui mangeait sans parler, ouvrant et +<p>--Avez-vous des nouvelles de Victor Agniel? finis-je par +demander à Calbot, qui mangeait sans parler, ouvrant et refermant sans cesse une affreuse gueule de brochet, sous son nez -à l'arête rompue.</p> +à l'arête rompue.</p> -<p>Le clerc de notaire rougit et avala précipitamment, au -risque de s'étouffer, une énorme bouchée de -sandwich, qui gonflait ses joues pâles.</p> +<p>Le clerc de notaire rougit et avala précipitamment, au +risque de s'étouffer, une énorme bouchée de +sandwich, qui gonflait ses joues pâles.</p> <p>--Non, monsieur, non... Je ne voudrais pas vous faire de peine, mais il a disparu un jour sans crier gare, et jamais plus -nous ne l'avons revu: maître Racuir sait sans doute tout, -mais il ne nous l'a jamais confié. Maître Racuir est +nous ne l'avons revu: maître Racuir sait sans doute tout, +mais il ne nous l'a jamais confié. Maître Racuir est un homme qui en sait long sur tout le monde, mais c'est le -tombeau des secrets. Quant à moi, acheva M. Calbot, -absolument décontenancé, je suis innocent de tout, +tombeau des secrets. Quant à moi, acheva M. Calbot, +absolument décontenancé, je suis innocent de tout, je vous le jure!</p> <p>--Je vous crois sans peine, lui dis-je. Un peu de jambon, -monsieur Calbot? Peut-être boirez-vous encore un ballon, -n'est-ce pas? Garçon, un bock pour monsieur! Mais -n'êtes-vous plus chez maître Racuir?</p> +monsieur Calbot? Peut-être boirez-vous encore un ballon, +n'est-ce pas? Garçon, un bock pour monsieur! Mais +n'êtes-vous plus chez maître Racuir?</p> -<p>--Non, je suis parti. La vie y était trop triste. Oh! -elle n'y a jamais été très gaie! Mais +<p>--Non, je suis parti. La vie y était trop triste. Oh! +elle n'y a jamais été très gaie! Mais quelquefois, on avait un plaisir, une... compensation! -C'était du temps où M. Victor Agniel était +C'était du temps où M. Victor Agniel était encore parmi nous. Parfois, le soir, une jeune fille venait le -chercher, qui ressemblait à une sirène. Elle +chercher, qui ressemblait à une sirène. Elle entrait toujours dans mon bureau pour me dire bonjour... Ah! -monsieur, je n'étais pas très heureux chez M. +monsieur, je n'étais pas très heureux chez M. Racuir, mais il me semblait alors qu'un ascenseur m'enlevait tout -à coup et me déposait au paradis. C'était la -bonté même, cette jeune fille, c'était la -beauté, c'était... je ne sais quoi. Le printemps +à coup et me déposait au paradis. C'était la +bonté même, cette jeune fille, c'était la +beauté, c'était... je ne sais quoi. Le printemps entrait soudain, on respirait une grande rose ouverte, et on avait envie de mourir.</p> -<p>--Françoise, répéta tout bas +<p>--Françoise, répéta tout bas Pizzicato.</p> <p>Nous nous taisons tous, nous regardions au fond de nous se tenir cette image perdue.</p> <p>--Elle n'est plus revenue, dit M. Calbot. C'est alors que je -suis parti, je m'ennuyais trop! Et je suis allé chez Mlle -Soudaine, qui venait parfois à l'étude avec elle, +suis parti, je m'ennuyais trop! Et je suis allé chez Mlle +Soudaine, qui venait parfois à l'étude avec elle, lui demander de ses nouvelles, et c'est ainsi que j'ai fait la connaissance de Jasmin-Brutelier.</p> -<p>--Et maintenant, s'écria celui-ci, nous sommes -réunis tous les quatre, et nous cherchons Françoise +<p>--Et maintenant, s'écria celui-ci, nous sommes +réunis tous les quatre, et nous cherchons Françoise ensemble!</p> <p>M. Pizzicato se pencha vers moi:</p> -<p>--Florentin la rencontre de temps en temps. Tantôt dans -une rue, tantôt dans l'autre, il la voit passer, mais +<p>--Florentin la rencontre de temps en temps. Tantôt dans +une rue, tantôt dans l'autre, il la voit passer, mais toujours trop vite, et il n'a pas le temps de la rattraper. -Seulement, il nous avertit et nous courons en hâte dans le -quartier qu'il nous a désigné... Hélas! nous +Seulement, il nous avertit et nous courons en hâte dans le +quartier qu'il nous a désigné... Hélas! nous arrivons toujours trop tard; nous ne la retrouvons pas!</p> -<p>J'étais bien sûr que Françoise avait -quitté Paris, mais j'admirai que ces trois hommes eussent +<p>J'étais bien sûr que Françoise avait +quitté Paris, mais j'admirai que ces trois hommes eussent assez confiance dans un simple d'esprit pour se laisser conduire par lui!</p> -<p>A je ne sais quoi de hagard et de dégradé qui se +<p>A je ne sais quoi de hagard et de dégradé qui se peignait sur leurs visages, je compris aussi que cette poursuite -éperdue de Françoise les conduisait surtout dans -des bistros, et ma pitié pour eux se doubla d'une grande +éperdue de Françoise les conduisait surtout dans +des bistros, et ma pitié pour eux se doubla d'une grande tristesse.</p> <p>--Mais nous avons confiance, dit Pizzicato, nous la trouverons.</p> <p>--Paris n'est pas grand, ajouta M. Calbot, il faudra bien que -nous la découvrions quelque jour!</p> +nous la découvrions quelque jour!</p> -<p>--Alors notre vie à tous aura repris son sens, -s'écria joyeusement Jasmin-Brutelier.</p> +<p>--Alors notre vie à tous aura repris son sens, +s'écria joyeusement Jasmin-Brutelier.</p> <p>--Oui, oui, murmura Florentin Muzat, nous la verrons -sûrement, puisqu'elle est une ombre, n'est-ce pas? On +sûrement, puisqu'elle est une ombre, n'est-ce pas? On attrape toujours les ombres... Ce sont les autres qui s'en vont.</p> -<p>Je pris congé de mes pauvres amis, je leur fis +<p>Je pris congé de mes pauvres amis, je leur fis promettre de venir me voir. Ils le firent, puis ils s'en -allèrent tous quatre sous les charmilles du Palais-Royal. -Leur démarche était incertaine. Ils parlaient fort -en s'éloignant; il me sembla qu'ils montaient encore -l'escalier d'or de Valère Bouldouyr et qu'ils -trébuchaient à chacune de ses marches usées; +allèrent tous quatre sous les charmilles du Palais-Royal. +Leur démarche était incertaine. Ils parlaient fort +en s'éloignant; il me sembla qu'ils montaient encore +l'escalier d'or de Valère Bouldouyr et qu'ils +trébuchaient à chacune de ses marches usées; mais l'escalier d'or maintenant ne menait plus nulle part!</p> <p> </p> @@ -4686,920 +4686,920 @@ mais l'escalier d'or maintenant ne menait plus nulle part!</p> <h3 style="text-align: center;">La contagion.</h3> -<p><i>"Il paraît que l'éloignement embellit."<br> +<p><i>"Il paraît que l'éloignement embellit."<br> Jean-Paul Richter.</i></p> <p><br> - Après une absence qui m'avait paru si longue, je croyais -éprouver une grande joie en rentrant chez moi. Mais ce fut -au contraire une mélancolie profonde qui m'assaillit, + Après une absence qui m'avait paru si longue, je croyais +éprouver une grande joie en rentrant chez moi. Mais ce fut +au contraire une mélancolie profonde qui m'assaillit, lorsque je repris possession de mes chers livres, de mes meubles, de mes souvenirs. Quelque chose me manquait, quelque chose de -changeant, de vif et d'imprévu, de capricieux et d'alerte, -qui était peut-être le plaisir de vivre.</p> +changeant, de vif et d'imprévu, de capricieux et d'alerte, +qui était peut-être le plaisir de vivre.</p> -<p>J'allais à celles de mes fenêtres qui commandent +<p>J'allais à celles de mes fenêtres qui commandent la rue de Valois, je regardais cette maison qui me faisait -vis-à-vis et dans laquelle j'avais connus des heures si -douces. L'appartement de Valère Bouldouyr était -habité de nouveau; je vis bientôt paraître -à une des croisées une vieille femme sinistre, au -profil crochu, et une sorte d'usurier sordide, armé de -lunettes bleues. Je me rejetai en arrière avec horreur, et -je me représentai aussitôt, entre les vieux -candélabres, Françoise avec ses cheveux -poudrés, la douce Marie Soudaine, - aujourd'hui Mme -Jasmin-Brutelier, - et le délicieux petit pêcheur -napolitain qui se désolait que personne ne -l'aimât.</p> +vis-à-vis et dans laquelle j'avais connus des heures si +douces. L'appartement de Valère Bouldouyr était +habité de nouveau; je vis bientôt paraître +à une des croisées une vieille femme sinistre, au +profil crochu, et une sorte d'usurier sordide, armé de +lunettes bleues. Je me rejetai en arrière avec horreur, et +je me représentai aussitôt, entre les vieux +candélabres, Françoise avec ses cheveux +poudrés, la douce Marie Soudaine, - aujourd'hui Mme +Jasmin-Brutelier, - et le délicieux petit pêcheur +napolitain qui se désolait que personne ne +l'aimât.</p> <p>Je m'assis dans un fauteuil, je relus les vers de -Valère Bouldouyr, je relus ceux de Justin Nérac. Je -me disais que je demeurais sans doute le seul être au monde -qui cherchât encore une ombre de poésie dans ces -opuscules démodés, et cela me serrait le coeur. Je +Valère Bouldouyr, je relus ceux de Justin Nérac. Je +me disais que je demeurais sans doute le seul être au monde +qui cherchât encore une ombre de poésie dans ces +opuscules démodés, et cela me serrait le coeur. Je tombai sur cette strophe:</p> -<p style="text-align: center;">_Bals, ô feuilles de jade, ô +<p style="text-align: center;">_Bals, ô feuilles de jade, ô bosquets de santal,<br> - Vos torches, vos flambeaux n'éclairent que des + Vos torches, vos flambeaux n'éclairent que des ombres,<br> - Et je gémis, errant à travers ces -décombres,<br> + Et je gémis, errant à travers ces +décombres,<br> Et cherchant vos parfums sous des nuits de cristal!_<br> </p> <p style="text-align: left;"><br> - En nous réunissant ainsi, Bouldouyr n'avait-il donc, et -peut-être sans le vouloir, que réalisé une -volonté posthume de son ami Justin?</p> + En nous réunissant ainsi, Bouldouyr n'avait-il donc, et +peut-être sans le vouloir, que réalisé une +volonté posthume de son ami Justin?</p> -<p>Je repris ma vie d'autrefois, ou plutôt j'essayai de la -reprendre, mais je n'en avais plus le goût.</p> +<p>Je repris ma vie d'autrefois, ou plutôt j'essayai de la +reprendre, mais je n'en avais plus le goût.</p> <p>Quand je m'asseyais sur le balcon, entre mes gros vases de -pierre, ceinturés d'une lourde guirlande, quand je -regardais d'un côté les lauriers en caisse, qui -ornent les terrasses du ministère des Beaux-Arts, et de -l'autre, s'étaler dans une lumière pâlie les -façades qui tournent le dos à la rue de Beaujolais; -quand j'entendais, à midi, le célèbre canon -du Palais-Royal faire entendre cette sourde détonation -à laquelle les pigeons du quartier n'ont jamais pu +pierre, ceinturés d'une lourde guirlande, quand je +regardais d'un côté les lauriers en caisse, qui +ornent les terrasses du ministère des Beaux-Arts, et de +l'autre, s'étaler dans une lumière pâlie les +façades qui tournent le dos à la rue de Beaujolais; +quand j'entendais, à midi, le célèbre canon +du Palais-Royal faire entendre cette sourde détonation +à laquelle les pigeons du quartier n'ont jamais pu s'habituer; quand je regardais le jet d'eau du grand bassin -épanouir une gerbe magnifique et pulvérulente, -à la fois épaisse et fluide, massive et +épanouir une gerbe magnifique et pulvérulente, +à la fois épaisse et fluide, massive et transparente, je me disais que tout cela avait donc -été charmant et que cela ne l'était plus. -Valère Bouldouyr était-il un sorcier si +été charmant et que cela ne l'était plus. +Valère Bouldouyr était-il un sorcier si dangereux?</p> -<p>Oui, je bâillais, je m'ennuyais, je prenais en horreur -mon existence naguère si tranquille, je rôdais dans -les rues en proie à une agitation vague et sans cause. -Était-ce Françoise qui me manquait? Allais-je me -mettre à sa recherche et la poursuivre de rue en rue, +<p>Oui, je bâillais, je m'ennuyais, je prenais en horreur +mon existence naguère si tranquille, je rôdais dans +les rues en proie à une agitation vague et sans cause. +Était-ce Françoise qui me manquait? Allais-je me +mettre à sa recherche et la poursuivre de rue en rue, comme Jasmin-Brutelier, comme Muzat, Calbot et Pizzicato?</p> -<p>Parfois, je croyais la reconnaître, moi aussi, et je -pressais le pas pour dépasser une silhouette qui la -rappelait à mon esprit. Mais la ressemblance -s'évanouissait aussitôt que je me rapprochais.</p> +<p>Parfois, je croyais la reconnaître, moi aussi, et je +pressais le pas pour dépasser une silhouette qui la +rappelait à mon esprit. Mais la ressemblance +s'évanouissait aussitôt que je me rapprochais.</p> -<p>La première fois, ce fut passage Choiseul. Je -m'étais arrêté devant un empailleur qui avait -cherché à démontrer par son étalage -la grande loi biologique de l'unité des races animales. Il +<p>La première fois, ce fut passage Choiseul. Je +m'étais arrêté devant un empailleur qui avait +cherché à démontrer par son étalage +la grande loi biologique de l'unité des races animales. Il la prouvait pour sa part en montrant combien un ours blanc, une -fourmi, un agneau, un lézard, un griffon et un perroquet -peuvent arriver à avoir le même regard s'ils sont -accommodés par le même naturaliste. Sur la vitre que -je considérais, une ombre se peignit, rapide et furtive, -mais en qui je crus distinguer Françoise Chédigny. +fourmi, un agneau, un lézard, un griffon et un perroquet +peuvent arriver à avoir le même regard s'ils sont +accommodés par le même naturaliste. Sur la vitre que +je considérais, une ombre se peignit, rapide et furtive, +mais en qui je crus distinguer Françoise Chédigny. (Car je lui donnais toujours ce nom, ne pouvant me -résoudre à l'appeler Mme Victor Agniel.)</p> +résoudre à l'appeler Mme Victor Agniel.)</p> -<p>Je me retournai et je me mis à courir; même -costume, même démarche! Dans ma hâte, je posai +<p>Je me retournai et je me mis à courir; même +costume, même démarche! Dans ma hâte, je posai ma main sur le bras de la jeune femme; elle se retourna. Comment -avais-je pu me tromper à ce point? Cette pauvre figure -pâle et étiolée ne ressemblait en rien au -beau visage rayonnant et surpris de Françoise.</p> +avais-je pu me tromper à ce point? Cette pauvre figure +pâle et étiolée ne ressemblait en rien au +beau visage rayonnant et surpris de Françoise.</p> <p>--Je vous demande pardon, madame, murmurai-je, je suis tout -à fait désolé...</p> +à fait désolé...</p> <p>--Il n'y a pas de mal, fit la jeune femme d'une voix -cassée. Vous me preniez pour quelqu'un autre, je +cassée. Vous me preniez pour quelqu'un autre, je suppose...</p> <p>--En effet, mademoiselle, et je vous prie de m'excuser. Mais -la vérité est que je cherche quelqu'un et +la vérité est que je cherche quelqu'un et que...</p> <p>--Quelqu'un que vous aimez, je pense, dit la personne, soudain -intéressée comme le sont toutes les filles de -Paris, et je pense, de ce monde, à l'idée d'une +intéressée comme le sont toutes les filles de +Paris, et je pense, de ce monde, à l'idée d'une histoire d'amour.</p> -<p>--Non, répondis-je, quelqu'un que je n'aime pas et +<p>--Non, répondis-je, quelqu'un que je n'aime pas et qui...</p> -<p>L'ouvrière haussa les épaules et dit +<p>L'ouvrière haussa les épaules et dit tranquillement:</p> -<p>--Eh bien! vous êtes bien bon de chercher ainsi +<p>--Eh bien! vous êtes bien bon de chercher ainsi quelqu'un que vous n'aimez pas et de prendre cet air -bouleversé, pardessus le marché, pour lui adresser +bouleversé, pardessus le marché, pour lui adresser la parole.</p> -<p>Je demeurai coi, et je dus reconnaître que cette jeune +<p>Je demeurai coi, et je dus reconnaître que cette jeune femme ne manquait pas de bon sens. Et cependant, je n'aimais pas -Françoise, du moins au sens où elle entendait ce +Françoise, du moins au sens où elle entendait ce mot, mais j'aimais quelque chose qui flottait autour d'elle, -quelque chose que m'apportait sa présence et dont -l'absence me désolait.</p> +quelque chose que m'apportait sa présence et dont +l'absence me désolait.</p> -<p>Mais la seconde fois, ce fut plus pénible encore: je -rentrais fort tard par la galerie d'Orléans. C'est un -endroit étrangement vide et désert, la nuit. Entre +<p>Mais la seconde fois, ce fut plus pénible encore: je +rentrais fort tard par la galerie d'Orléans. C'est un +endroit étrangement vide et désert, la nuit. Entre le vitrage opaque du toit et le dallage du sol, l'oeil ne -rencontre que les vitrines, par lesquelles le ministère +rencontre que les vitrines, par lesquelles le ministère des Colonies tente de recruter de jeunes enthousiastes en offrant -à leur vue des photographies de pays lointains. Je -m'arrêtais toujours devant elles en rentrant, admirant -tantôt le morne aspect de Porto-Novo, tantôt les +à leur vue des photographies de pays lointains. Je +m'arrêtais toujours devant elles en rentrant, admirant +tantôt le morne aspect de Porto-Novo, tantôt les dessins curieux que font sur le sable tunisien les ombres d'une -caravane de chameaux; ou bien, une figure grimaçante et -cependant paisible du temple d'Angkor-Vât, ou encore le +caravane de chameaux; ou bien, une figure grimaçante et +cependant paisible du temple d'Angkor-Vât, ou encore le buste d'une jeune Tahitienne, dont la gorge nue et droite -était aussi belle que celle d'une déesse grecque. +était aussi belle que celle d'une déesse grecque. Je ne manquais jamais d'emporter en moi une de ces images -exotiques; parfois, alors, je me réjouissais de vivre -à Paris, au calme, loin des outrances et des violences de -ces contrées sauvages; mais, le plus souvent aussi, je -gémissais d'avoir choisi une part à ce point humble -et réduite et d'ignorer les beautés et les -misères des plus magnifiques pays!</p> +exotiques; parfois, alors, je me réjouissais de vivre +à Paris, au calme, loin des outrances et des violences de +ces contrées sauvages; mais, le plus souvent aussi, je +gémissais d'avoir choisi une part à ce point humble +et réduite et d'ignorer les beautés et les +misères des plus magnifiques pays!</p> <p>Un pas me fit tressaillir; encore une fois, je fus sujet -à la même hallucination ou à la même +à la même hallucination ou à la même erreur: une forme rapide tournait le coin de la galerie et se -dirigeait vers le jardin. Je me précipitai à sa +dirigeait vers le jardin. Je me précipitai à sa poursuite, mais, devant les grilles, je ne vis personne qui -ressemblât à mon inconnue. Peut-être +ressemblât à mon inconnue. Peut-être avait-elle eu le temps de sortir par la rue de Valois.</p> -<p>Tandis que j'hésitais, ne sachant quel parti prendre, +<p>Tandis que j'hésitais, ne sachant quel parti prendre, quelqu'un sortit de l'ombre; je fis une affreuse figure se rapprocher de moi; un chapeau couvert de roses hideuses se -balançait sur un masque sans âge, maigre et -hâve,à en paraître mortuaire. Ce même -fantôme traînait une robe à volants -poussiéreux et me souriait avec une hideuse complaisance. -Je ne pus comprendre si j'avais affaire à une folle, -à une prostituée ou à une mendiante.</p> - -<p>--Allons, fit-elle, comme je m'éloignais avec horreur, +balançait sur un masque sans âge, maigre et +hâve,à en paraître mortuaire. Ce même +fantôme traînait une robe à volants +poussiéreux et me souriait avec une hideuse complaisance. +Je ne pus comprendre si j'avais affaire à une folle, +à une prostituée ou à une mendiante.</p> + +<p>--Allons, fit-elle, comme je m'éloignais avec horreur, ne fuyez pas ainsi. N'est-ce pas moi que vous cherchez?...</p> -<p>Je hâtai le pas pour lui échapper; elle se mit -à crier:</p> +<p>Je hâtai le pas pour lui échapper; elle se mit +à crier:</p> <p>--La femme que vous cherchez, croyez-vous qu'un jour elle ne -sera pas semblable à moi? Regardez donc où les +sera pas semblable à moi? Regardez donc où les hommes m'ont conduite! Celle que vous aimez, aussi jeune, aussi belle que vous la voyez, un homme, allez, fera d'elle ce que je -suis. Vous, peut-être, ou quelqu'un autre. Il ne manque pas +suis. Vous, peut-être, ou quelqu'un autre. Il ne manque pas d'homme, en ce monde, pour perdre les pauvres filles!</p> -<p>Je m'enfuis par la rue de Valois, écoutant encore cette +<p>Je m'enfuis par la rue de Valois, écoutant encore cette aigre voix qui criait dans la nuit:</p> <p>--Affreuse engeance! Affreuse engeance!</p> -<p>Je jetai un regard de détresse sur l'appartement clos -de mon ami Bouldouyr. N'avait-il pas essayé, lui, de -créer à une âme jeune un asile sûr -où l'affreuse engeance ne fût pas venue l'enlever? -Mais, hélas! la vie est plus forte que tout; ou bien +<p>Je jetai un regard de détresse sur l'appartement clos +de mon ami Bouldouyr. N'avait-il pas essayé, lui, de +créer à une âme jeune un asile sûr +où l'affreuse engeance ne fût pas venue l'enlever? +Mais, hélas! la vie est plus forte que tout; ou bien faut-il croire qu'elle accepte de combler ceux qui ne la -redoutent pas et qui ne se protègent pas contre elle? -Françoise n'eût-elle pas été plus +redoutent pas et qui ne se protègent pas contre elle? +Françoise n'eût-elle pas été plus heureuse avec Victor Agniel, si elle n'avait pas, pour son -malheur, rencontré son oncle Valère?</p> +malheur, rencontré son oncle Valère?</p> <p> </p> <h2 style="text-align: center;">CHAPITRE XXIII</h2> -<h3 style="text-align: center;">Dans lequel M. Delavigne s'élève -aux plus hautes conceptions philosophiques et promène un +<h3 style="text-align: center;">Dans lequel M. Delavigne s'élève +aux plus hautes conceptions philosophiques et promène un regard d'aigle sur le champ de la vie humaine.</h3> -<p><i>"Cette terre vous sera arrachée, comme la tente +<p><i>"Cette terre vous sera arrachée, comme la tente d'une nuit."<br> Isaie.</i></p> <p><br> Bien entendu, je ne revis ni M. Jasmin-Brutelier, ni Florentin Muzat, ni leurs amis. Certes, ils ne m'oubliaient pas, mais ils -s'en remettaient au hasard du soin de nous réunir de -nouveau; je supposai même qu'ils me cherchaient dans les -diverses estaminets de l'arrondissement, où ils -s'efforçaient de retrouver Françoise.</p> +s'en remettaient au hasard du soin de nous réunir de +nouveau; je supposai même qu'ils me cherchaient dans les +diverses estaminets de l'arrondissement, où ils +s'efforçaient de retrouver Françoise.</p> <p>Je retournai chez M. Delavigne. Une vieille dame rose et -blonde, qui ressemblait à une poupée -mécanique, se tenait assise dans un coin de la boutique et -agitait devant elle un éventail sur lequel était +blonde, qui ressemblait à une poupée +mécanique, se tenait assise dans un coin de la boutique et +agitait devant elle un éventail sur lequel était peint un clair de lune romantique. Un gros monsieur en redingote, -aux cheveux d'un noir outrageant, faisait à voix basse ses -recommandations à M. Delavigne.</p> +aux cheveux d'un noir outrageant, faisait à voix basse ses +recommandations à M. Delavigne.</p> -<p>--Soyez tranquille, dit le coiffeur, très haut, vos -collègues n'y verront rien. Elle aura quelques cheveux -gris artistement semés, de-ci, de-là, comme des -pâquerettes dans un pré. Dame, avec l'âge, +<p>--Soyez tranquille, dit le coiffeur, très haut, vos +collègues n'y verront rien. Elle aura quelques cheveux +gris artistement semés, de-ci, de-là, comme des +pâquerettes dans un pré. Dame, avec l'âge, monsieur le doyen, il faut savoir faire quelques sacrifices! Mais ne craignez rien, vous aurez toujours l'air aussi jeune!</p> <p><br> - Le gros monsieur mit un doigt sur ses lèvres et -s'éloigna discrètement.</p> + Le gros monsieur mit un doigt sur ses lèvres et +s'éloigna discrètement.</p> -<p>A son tour, la vieille dame chuchota quelques mots à -l'oreille de M. Delavigne. Je l'aurais sûrement vu rougir -de les prononcer, si son visage n'était isolé de ma +<p>A son tour, la vieille dame chuchota quelques mots à +l'oreille de M. Delavigne. Je l'aurais sûrement vu rougir +de les prononcer, si son visage n'était isolé de ma vue par un laquage minutieux.</p> -<p>--Bien, répondit M. Delavigne, de sa même voix -forte et timbrée. Je vais vous donner cette crème -de beauté, madame de Prunerelles! Avec elle, ces petits +<p>--Bien, répondit M. Delavigne, de sa même voix +forte et timbrée. Je vais vous donner cette crème +de beauté, madame de Prunerelles! Avec elle, ces petits accidents n'arriveront plus. C'est un produit parfait, je vous le jure. Aucune rougeur, aucune ride ne peut lui -résister.</p> +résister.</p> <p>Je me demandai en quoi ces rougeurs, ces rides pouvaient affecter Mme de Prunerelles, puisqu'elle couvrait le tout du -même vernis rose et compact, mais j'abandonnai -bientôt ce sujet de réflexions, car M. Delavigne -venait à moi.</p> +même vernis rose et compact, mais j'abandonnai +bientôt ce sujet de réflexions, car M. Delavigne +venait à moi.</p> <p>--Monsieur Salerne, me dit-il, vous enfin! Ah! quel bonheur! Je suis aussi heureux de vous revoir que si on me donnait vingt -francs, tenez, de la main à la main, sans que j'aie rien +francs, tenez, de la main à la main, sans que j'aie rien fait pour les gagner. Que vous faut-il? Un bon complet, n'est-ce pas? Ma parole, il y a bien six mois qu'on ne vous a -aperçu dans le quartier!</p> +aperçu dans le quartier!</p> <p>Je lui racontai la cause de mon absence; il en fut -extrêmement affecté et ne parut reprendre goût -à la vie que lorsque je lui eus affirmé que mon -frère était enfin hors de danger.</p> - -<p>--Dieu soit loué! me dit-il. Moi aussi, j'ai eu un -frère. Oh! je n'avais pour lui ni grand attachement, ni -grande antipathie. Je ne l'aurais pas assassiné comme -Caïn, mais je ne lui aurais pas donné ma part de -lentilles, comme Esaü. Il habitait l'Espagne, je ne l'ai pas -vu une fois en vingt ans, et nous ne nous écrivions +extrêmement affecté et ne parut reprendre goût +à la vie que lorsque je lui eus affirmé que mon +frère était enfin hors de danger.</p> + +<p>--Dieu soit loué! me dit-il. Moi aussi, j'ai eu un +frère. Oh! je n'avais pour lui ni grand attachement, ni +grande antipathie. Je ne l'aurais pas assassiné comme +Caïn, mais je ne lui aurais pas donné ma part de +lentilles, comme Esaü. Il habitait l'Espagne, je ne l'ai pas +vu une fois en vingt ans, et nous ne nous écrivions jamais. Mais il est mort, et, lorsque je l'ai appris, il m'a -semblé d'abord que ça m'était tout à -fait égal. Et puis, je me suis souvenu d'un timbre du -Guatemala, avec un oiseau dessus, qu'il m'avait donné -quand j'avais sept ans, et j'ai pleuré pendant trois +semblé d'abord que ça m'était tout à +fait égal. Et puis, je me suis souvenu d'un timbre du +Guatemala, avec un oiseau dessus, qu'il m'avait donné +quand j'avais sept ans, et j'ai pleuré pendant trois jours.</p> -<p>Je demandai à M. Delavigne s'il avait appris la mort de -Valère Bouldouyr. Ce fut même de ma part une parole +<p>Je demandai à M. Delavigne s'il avait appris la mort de +Valère Bouldouyr. Ce fut même de ma part une parole bien imprudente, car sa surprise fut si vive qu'il faillit me couper une oreille.</p> <p>--Mort, monsieur Bouldouyr, mort! A qui se fier, Seigneur!</p> <p>Je crus un moment que jamais M. Delavigne ne se remettrait -à sa besogne et que la mousse sécherait sur mon -visage, sans que ma barbe fût endommagée.</p> +à sa besogne et que la mousse sécherait sur mon +visage, sans que ma barbe fût endommagée.</p> <p>Enfin M. Delavigne parut reprendre ses esprits:</p> -<p>--Voici bien des années, monsieur Salerne, dit-il -enfin, que je fréquente ce quartier. J'y ai fait un grand +<p>--Voici bien des années, monsieur Salerne, dit-il +enfin, que je fréquente ce quartier. J'y ai fait un grand nombre d'observations, car, avant tout, monsieur Salerne, ne vous y trompez pas, je suis un observateur. Eh bien! je suis bien -forcé de reconnaître que peu à peu tout le +forcé de reconnaître que peu à peu tout le monde finit par mourir. C'est une chose que l'on ne sait pas en -général. On a peine à l'imaginer et, +général. On a peine à l'imaginer et, certainement, on ne le croirait pas, si l'esprit d'observation -n'était pas là pour nous faire toucher du doigt une -aussi triste réalité! M. Bouldouyr y a donc -passé comme les autres! Je n'aurais jamais cru cela de -lui. Il semblait si sûr de soi, si tranquille, si peu sujet -eux erreurs et aux faiblesses de ce monde. Quelle leçon, -monsieur Salerne! Voilà comment s'en vont les plus forts, -les plus énergiques. Qu'attendre des autres?</p> - -<p>Après un moment de silence, M. Delavigne me demanda ce -qu'était devenue cette jeune fille que l'on voyait -toujours appuyée à son bras. Je fus forcé de -reconnaître qu'elle avait mystérieusement +n'était pas là pour nous faire toucher du doigt une +aussi triste réalité! M. Bouldouyr y a donc +passé comme les autres! Je n'aurais jamais cru cela de +lui. Il semblait si sûr de soi, si tranquille, si peu sujet +eux erreurs et aux faiblesses de ce monde. Quelle leçon, +monsieur Salerne! Voilà comment s'en vont les plus forts, +les plus énergiques. Qu'attendre des autres?</p> + +<p>Après un moment de silence, M. Delavigne me demanda ce +qu'était devenue cette jeune fille que l'on voyait +toujours appuyée à son bras. Je fus forcé de +reconnaître qu'elle avait mystérieusement disparu.</p> -<p>--Je dois vous avouer que je l'ai aperçue -récemment, me dit M. Delavigne, avec beaucoup de prudence. -J'hésitais à vous le raconter car vous m'avez +<p>--Je dois vous avouer que je l'ai aperçue +récemment, me dit M. Delavigne, avec beaucoup de prudence. +J'hésitais à vous le raconter car vous m'avez interdit une fois, un peu vivement, de revenir sur ce sujet... Vous savez, monsieur Salerne, que je suis un homme simple et de -goûts modestes. Il m'eût, certes, été -plus agréable de vivre dans un milieu -élégant et mondain, où mes qualités -d'observateur eussent trouvé un champ plus large; mais je -dois me restreindre au milieu plus simple où la -destinée m'a fait naître. Aussi, pour me distraire -de mes occupations vulgaires, vais-je de temps en temps à -la _Promenade de Vénus_ jouer aux dominos ou -résoudre les rébus de _l'Illustration,_ avec -quelques amis de mon goût, quelques bons garçons -comme moi que rien ne réjouit davantage qu'une saine -intimité et la satisfaction d'une compréhension +goûts modestes. Il m'eût, certes, été +plus agréable de vivre dans un milieu +élégant et mondain, où mes qualités +d'observateur eussent trouvé un champ plus large; mais je +dois me restreindre au milieu plus simple où la +destinée m'a fait naître. Aussi, pour me distraire +de mes occupations vulgaires, vais-je de temps en temps à +la _Promenade de Vénus_ jouer aux dominos ou +résoudre les rébus de _l'Illustration,_ avec +quelques amis de mon goût, quelques bons garçons +comme moi que rien ne réjouit davantage qu'une saine +intimité et la satisfaction d'une compréhension mutuelle.</p> <p>Ici, M. Delavigne perdit le fil de son discours en tentant -sournoisement de me noyer; mais je résistai -victorieusement à cet assaut, et je ressorts de mon bain -d'écume, soufflant, grognant et à demi -étouffé, pour entendre le récit de mon +sournoisement de me noyer; mais je résistai +victorieusement à cet assaut, et je ressortis de mon bain +d'écume, soufflant, grognant et à demi +étouffé, pour entendre le récit de mon coiffeur.</p> -<p>--Donc, un de ces soirs, j'étais assis sur une +<p>--Donc, un de ces soirs, j'étais assis sur une banquette, quand je vis entrer cette belle jeune fille que vous savez, avec un gros monsieur rouge et content, admirablement bien -rasé et passé au cosmétique. On se serait -fait la barbe devant ses cheveux, tant ils ressemblaient à -un miroir! Ils s'assirent tous deux à côté de -moi, et le gros monsieur commanda un bock. Je fus très -attristé de penser que cette demoiselle n'était ni -avec M. Bouldouyr, ni avec ce jeune homme à favoris -blonds, avec qui je l'ai rencontrée souvent et que vous me -disiez être son fiancé. Mais je remarquai qu'elle +rasé et passé au cosmétique. On se serait +fait la barbe devant ses cheveux, tant ils ressemblaient à +un miroir! Ils s'assirent tous deux à côté de +moi, et le gros monsieur commanda un bock. Je fus très +attristé de penser que cette demoiselle n'était ni +avec M. Bouldouyr, ni avec ce jeune homme à favoris +blonds, avec qui je l'ai rencontrée souvent et que vous me +disiez être son fiancé. Mais je remarquai qu'elle portait une alliance. D'ailleurs, elle tutoyait son compagnon. Ici encore, monsieur Salerne, mon don d'observation m'a appris -que jamais les jeunes filles n'épousent les garçons -avec qui elles ont été fiancées!</p> +que jamais les jeunes filles n'épousent les garçons +avec qui elles ont été fiancées!</p> -<p>--Et que disaient-ils? m'écriai-je, en proie à +<p>--Et que disaient-ils? m'écriai-je, en proie à la plus grande agitation. Pour l'amour de Dieu, mon bon monsieur -Delavigne, tâchez de vous rappeler leurs paroles!</p> +Delavigne, tâchez de vous rappeler leurs paroles!</p> -<p>--Ce gros monsieur si bien rasé adjurait le jeune femme +<p>--Ce gros monsieur si bien rasé adjurait la jeune femme de devenir raisonnable. -"Mais je le suis, je le suis, -répondait-elle d'un air résigné." -"Non, +répondait-elle d'un air résigné." -"Non, disait-il, pas encore, mais je crois que vous le deviendrez -à mon exemple." Et puis ils parlèrent d'un -héritage, d'une ville qu'ils allaient habiter et dont j'ai -oublié le nom.</p> +à mon exemple." Et puis ils parlèrent d'un +héritage, d'une ville qu'ils allaient habiter et dont j'ai +oublié le nom.</p> -<p>--Était-elle triste? Gaie?</p> +<p>--Était-elle triste? Gaie?</p> <p>--Ni l'un ni l'autre, il me semble, mais tranquille et -indifférente. Elle avait l'air d'être mariée -depuis très longtemps.</p> +indifférente. Elle avait l'air d'être mariée +depuis très longtemps.</p> <p>--Et lui, comment se comportait-il avec elle? vous a-t-il paru -gentil maussade ou brutal?</p> +gentil, maussade ou brutal?</p> <p>--Oh! pas brutal toujours! Mais comment Vous dire? -Prétentieux, puéril, protecteur...</p> +Prétentieux, puéril, protecteur...</p> -<p>Je reconnaissais bien dans ce portrait mon déplorable -filleul! Que n'avais-je eu, malgré mon âge encore -tendre, la bonne idée de l'étrangler, le jour -où ses parents m'avaient demandé de le tenir sur +<p>Je reconnaissais bien dans ce portrait mon déplorable +filleul! Que n'avais-je eu, malgré mon âge encore +tendre, la bonne idée de l'étrangler, le jour +où ses parents m'avaient demandé de le tenir sur les fonts baptismaux!</p> -<p>--Ils restèrent ainsi, à côté de -moi près d'une demi-heure; puis, au moment de s'en aller, -ce monsieur fit observer au garçon qu'il lui avait -donné une pièce douteuse. "Rappelle-toi toujours -ceci, dit-il à sa femme, en se tournant vers elle, -ici-bas, chacun ne pense qu'à nous tromper. La sagesse est -de se méfier de tout le monde!"</p> +<p>--Ils restèrent ainsi, à côté de +moi près d'une demi-heure; puis, au moment de s'en aller, +ce monsieur fit observer au garçon qu'il lui avait +donné une pièce douteuse. "Rappelle-toi toujours +ceci, dit-il à sa femme, en se tournant vers elle, +ici-bas, chacun ne pense qu'à nous tromper. La sagesse est +de se méfier de tout le monde!"</p> -<p>Hélas! la sagesse de Françoise eût -consisté surtout à se méfier de lui! Mais +<p>Hélas! la sagesse de Françoise eût +consisté surtout à se méfier de lui! Mais que pouvait-elle faire contre le destin?</p> -<p>Je quittai M. Delavigne en proie à une grande -mélancolie. Derrière la vitrine de sa boutique, une -tête de cire continuait a sourire, du même sourire +<p>Je quittai M. Delavigne en proie à une grande +mélancolie. Derrière la vitrine de sa boutique, une +tête de cire continuait à sourire, du même sourire coquet, morne et froidement aguicheur, et je fis la -réflexion, je m'en souviens bien, que la tête de -cire de mon coiffeur eût certainement constitué -l'épouse la meilleure et la plus raisonnable qu'eût +réflexion, je m'en souviens bien, que la tête de +cire de mon coiffeur eût certainement constitué +l'épouse la meilleure et la plus raisonnable qu'eût pu souhaiter Victor Agniel!</p> <p> </p> <h2 style="text-align: center;">CHAPITRE XXIV</h2> -<h3 style="text-align: center;">Où le retour est plus -mélancolique que l'adieu.</h3> +<h3 style="text-align: center;">Où le retour est plus +mélancolique que l'adieu.</h3> <p><i>"La marquise, au comte qui lui donne la main. -C'est -inconcevable que le temps ait changé comme cela d'un -moment à l'autre!<br> +inconcevable que le temps ait changé comme cela d'un +moment à l'autre!<br> Le comte. -Mais, madame, c'est une chose toute simple, et qui arrive tous les jours."<br> Carmontelle.</i></p> <p><br> Du temps passa. Des semaines d'abord, puis des mois me -séparèrent de ce morceau de ma vie où -j'avais connu Valère Bouldouyr et ses amis. Je pensais -souvent à eux et à Françoise, mais le +séparèrent de ce morceau de ma vie où +j'avais connu Valère Bouldouyr et ses amis. Je pensais +souvent à eux et à Françoise, mais le souvenir que j'en gardais devenait chaque jour plus vague, plus -indistinct. Il me semblait avoir rêvé cet -épisode plutôt que l'avoir vécu. Parfois, le -soir, au coin de mon feu, au retour d'une expédition sur +indistinct. Il me semblait avoir rêvé cet +épisode plutôt que l'avoir vécu. Parfois, le +soir, au coin de mon feu, au retour d'une expédition sur les quais ou chez un lointain bouquiniste, - plus ou moins -fructueuse! - j'essayais de me représenter les traits de -mon vieil ami ou de sa nièce. Déjà, leur +fructueuse! - j'essayais de me représenter les traits de +mon vieil ami ou de sa nièce. Déjà, leur image me fuyait: je croyais toujours que j'allais saisir leur -physionomie dans sa réalité, dans son relief, mais -ce n'était jamais qu'une image à demi perdue, comme -un daguerréotype, et qui fondait, pour ainsi dire, devant +physionomie dans sa réalité, dans son relief, mais +ce n'était jamais qu'une image à demi perdue, comme +un daguerréotype, et qui fondait, pour ainsi dire, devant mon regard.</p> -<p>Le printemps ramena la vie et la gaîté sous les -charmilles du Palais-Royal que l'hiver avait rendues âpres -et nues. Je vis de nouveau le paulownia, tout contracté, -ouvrir dans un bois charbonneux ses étoiles d'un violet -pâle; de riches couleurs coururent sur les parterres, les -cris des enfants montèrent jusqu'à ma -fenêtre; puis l'été combla de son haleine de -fournaise le tranquille et noir quadrilatère aux pilastres -réguliers.</p> +<p>Le printemps ramena la vie et la gaîté sous les +charmilles du Palais-Royal que l'hiver avait rendues âpres +et nues. Je vis de nouveau le paulownia, tout contracté, +ouvrir dans un bois charbonneux ses étoiles d'un violet +pâle; de riches couleurs coururent sur les parterres, les +cris des enfants montèrent jusqu'à ma +fenêtre; puis l'été combla de son haleine de +fournaise le tranquille et noir quadrilatère aux pilastres +réguliers.</p> <p>Et je saluai l'anniversaire de la disparition de -Françoise, puis de mon départ pour Nantes.</p> +Françoise, puis de mon départ pour Nantes.</p> -<p>Un soir d'août, je lisais un de ces livres -métaphoriques, obscurs et musicaux, qui me rappelaient le -jeunesse de Valère Bouldouyr, quand la sonnette de mon -appartement tinta. Peu après, on introduisit un grand +<p>Un soir d'août, je lisais un de ces livres +métaphoriques, obscurs et musicaux, qui me rappelaient le +jeunesse de Valère Bouldouyr, quand la sonnette de mon +appartement tinta. Peu après, on introduisit un grand jeune homme blond. Je me levai, et soudain je dressai les bras en -signe de surprise: c'était Lucien Béchard.</p> - -<p>Il avait beaucoup changé; il me sembla plus viril et -plus triste. Ses favoris étaient rasés, ses cheveux -courts; une moustache en brosse se hérissait au-dessus de -ses lèvres. Hâlé, les épaules -élargies, la voix sonore, il me rappelait à peine -le voyageur de commerce romantique, qui m'avait quitté, +signe de surprise: c'était Lucien Béchard.</p> + +<p>Il avait beaucoup changé; il me sembla plus viril et +plus triste. Ses favoris étaient rasés, ses cheveux +courts; une moustache en brosse se hérissait au-dessus de +ses lèvres. Hâlé, les épaules +élargies, la voix sonore, il me rappelait à peine +le voyageur de commerce romantique, qui m'avait quitté, voici plus d'un an!</p> <p>Tant de souvenirs douloureux entraient avec lui dans la -pièce que je ne savais que lui dire et qu'il se taisait +pièce que je ne savais que lui dire et qu'il se taisait pareillement. Enfin il vint s'asseoir dans un fauteuil bas, de -l'autre côté de mon bureau.</p> +l'autre côté de mon bureau.</p> -<p>--Je suis arrivé, il y a cinq jours, fit-il, sans -hausser la voix. Ma première visite est pour vous. Je suis -si ému de vous voire, Pierre! Il me semble que tout n'est +<p>--Je suis arrivé, il y a cinq jours, fit-il, sans +hausser la voix. Ma première visite est pour vous. Je suis +si ému de vous voire, Pierre! Il me semble que tout n'est pas fini...</p> <p>Il ajouta:</p> -<p>--Vous vous en souvenez, mon voyage ne devait être que -de six mois. Mais j'ai demandé à le prolonger. Je -savais que je n'avais plus rien à faire ici. Je reviens +<p>--Vous vous en souvenez, mon voyage ne devait être que +de six mois. Mais j'ai demandé à le prolonger. Je +savais que je n'avais plus rien à faire ici. Je reviens avec la situation brillante que l'on m'avait offerte et que le -succès de mon voyage a justifiée. A quoi bon, -maintenant? Elle ne peut plus me servir à rien! -Étiez-vous là quand Valère est mort?</p> +succès de mon voyage a justifiée. A quoi bon, +maintenant? Elle ne peut plus me servir à rien! +Étiez-vous là quand Valère est mort?</p> -<p>Je lui racontai ce que vous savez déjà, mon +<p>Je lui racontai ce que vous savez déjà, mon absence de Paris, mon retour, ma surprise.</p> -<p>--Et _elle,_ savez-vous pourquoi elle m'a quitté sans -un mot, sans un adieu, pour épouser ce M. Agniel?</p> +<p>--Et _elle,_ savez-vous pourquoi elle m'a quitté sans +un mot, sans un adieu, pour épouser ce M. Agniel?</p> <p>Je lui dis ce que j'avais appris, ce que je -soupçonnais. Béchard, machinalement, mettait en -équilibre de menus bibelots sur une pile de brochures. -Soudain, l'une d'elles bascula, et l'édifice entier roula +soupçonnais. Béchard, machinalement, mettait en +équilibre de menus bibelots sur une pile de brochures. +Soudain, l'une d'elles bascula, et l'édifice entier roula sur le sol.</p> -<p>--Personne ne saura ce que j'ai souffert là-bas! -Moi-même, je ne me doutais pas que je l'aimais à ce -point. Un soir, à Sao-Polo, j'ai pris mon revolver et je -l'ai armé... Ce qui m'a sauvé, je crois, c'est le -désir de savoir la vérité. Il n'est pas -possible qu'elle m'ait menti, qu'elle ait joué la -comédie. Alors?</p> +<p>--Personne ne saura ce que j'ai souffert là-bas! +Moi-même, je ne me doutais pas que je l'aimais à ce +point. Un soir, à Sao-Polo, j'ai pris mon revolver et je +l'ai armé... Ce qui m'a sauvé, je crois, c'est le +désir de savoir la vérité. Il n'est pas +possible qu'elle m'ait menti, qu'elle ait joué la +comédie. Alors?</p> -<p>Il leva la tête, sa belle tête brunie et -mélancolique.</p> +<p>Il leva la tête, sa belle tête brunie et +mélancolique.</p> <p>--Il faut que vous me rendiez un service, dit-il. Nous irons la voir ensemble.</p> -<p>--Mais personne au monde ne sait où elle est!</p> +<p>--Mais personne au monde ne sait où elle est!</p> -<p>--Allons donc! On ne disparaît pas comme cela. Ne vous -occupez de rien, je ferai les recherches nécessaires. Je -ne vous demande que de m'accompagner le jour où je -connaîtrai le lieu où elle se cache. Comme vous -êtes l'ami de son mari, vous pourrez tout de même +<p>--Allons donc! On ne disparaît pas comme cela. Ne vous +occupez de rien, je ferai les recherches nécessaires. Je +ne vous demande que de m'accompagner le jour où je +connaîtrai le lieu où elle se cache. Comme vous +êtes l'ami de son mari, vous pourrez tout de même entrer chez elle, et vous lui demanderez une entrevue en mon nom. -Je veux la revoir encore une fois, une dernière +Je veux la revoir encore une fois, une dernière fois...</p> -<p>Je le lui promis. Il répétait:</p> +<p>Je le lui promis. Il répétait:</p> <p>--Je veux savoir, savoir... Je ne peux pas croire qu'elle m'ait trahi. Il y a quelque chose que je ne comprends pas.</p> -<p>J'admirai cette sorte de foi en Françoise, et je me +<p>J'admirai cette sorte de foi en Françoise, et je me demandai si j'aurais eu la force de la garder ainsi, dans le cas -où cette mésaventure me fût advenue. Et -cependant, au fond de moi-même, je conservais la même -conviction; j'étais, il est vrai, plus -désintéressé dans la question.</p> +où cette mésaventure me fût advenue. Et +cependant, au fond de moi-même, je conservais la même +conviction; j'étais, il est vrai, plus +désintéressé dans la question.</p> -<p>Il m'apprit, avant de me quitter, que c'était par son -ami Jasmin-Brutelier qu'il avait été tenu au -courant de tous ces événements.</p> +<p>Il m'apprit, avant de me quitter, que c'était par son +ami Jasmin-Brutelier qu'il avait été tenu au +courant de tous ces événements.</p> <p>--Il est heureux, lui, conclut-il. Il n'est pas seul au monde...</p> <p>Pendant quinze jours, je fus sans nouvelles de Lucien -Béchard. Il reparut au bout de ce laps de temps.</p> +Béchard. Il reparut au bout de ce laps de temps.</p> -<p>--Êtes-vous toujours décidé à +<p>--Ëtes-vous toujours décidé à m'accompagner? me dit-il en entrant.</p> <p>--Plus que jamais!</p> -<p>--Eh bien! j'ai trouvé la piste de Françoise. -Son mari a acheté une étude de notaire à -Aubagne, qui est une toute petite ville, près de +<p>--Eh bien! j'ai trouvé la piste de Françoise. +Son mari a acheté une étude de notaire à +Aubagne, qui est une toute petite ville, près de Marseille. Ils y vivent tous les deux. J'ai leur adresse. Quand partons-nous?</p> -<p>Le surlendemain, Lucien Béchard et moi nous prenions -à la gare de Lyon le train de 8 heures 15.</p> +<p>Le surlendemain, Lucien Béchard et moi nous prenions +à la gare de Lyon le train de 8 heures 15.</p> <p> </p> <h2 style="text-align: center;">CHAPITRE XXV</h2> -<h3 style="text-align: center;">Que contient la leçon de ce livre?</h3> +<h3 style="text-align: center;">Que contient la leçon de ce livre?</h3> -<p><i>"Le souffle est la mort, le souffle est la fièvre, -le souffle est révéré des dieux; c'est par -le souffle que celui qui dit la parole de vérité se -voit établi dans le monde suprême."<br> - Atharva-Véda (Liv.XI).</i></p> +<p><i>"Le souffle est la mort, le souffle est la fièvre, +le souffle est révéré des dieux; c'est par +le souffle que celui qui dit la parole de vérité se +voit établi dans le monde suprême."<br> + Atharva-Véda (Liv.XI).</i></p> <p><br> - A peine arrivés à Marseille, nous partîmes + A peine arrivés à Marseille, nous partîmes pour Aubagne. Un tramway nous y conduisit, qui, pendant une -heure, nous fit rouler dans les flots de poussière, entre +heure, nous fit rouler dans les flots de poussière, entre des arbres si blancs qu'ils semblaient couverts de neige. -Bientôt, nous vîmes autour d'un double clocher se -serrer plusieurs étages de maisons -décolorées, aux tons éteints, tassées +Bientôt, nous vîmes autour d'un double clocher se +serrer plusieurs étages de maisons +décolorées, aux tons éteints, tassées les unes contre les autres, avec la disposition des minuscules -cités italiennes, qui sont venues à l'appel de leur +cités italiennes, qui sont venues à l'appel de leur campanile.</p> -<p>Nous descendîmes au commencement d'un boulevard, que -signalait une fontaine et au milieu duquel un marché de -melons occupait plusieurs mètres carrés. L'ombre -légère des platanes allait et venait sur de -bourgeoises façades, d'un bon style provincial.</p> +<p>Nous descendîmes au commencement d'un boulevard, que +signalait une fontaine et au milieu duquel un marché de +melons occupait plusieurs mètres carrés. L'ombre +légère des platanes allait et venait sur de +bourgeoises façades, d'un bon style provincial.</p> <p>--Est-il possible qu'elle vive ici! murmura Lucien -Béchard, jetant un regard de mépris aux habitants -qui vaquaient de-ci, de-là, plus paysans que citadins, -l'air indifférent et inoccupé.</p> +Béchard, jetant un regard de mépris aux habitants +qui vaquaient de-ci, de-là, plus paysans que citadins, +l'air indifférent et inoccupé.</p> -<p>Mais je ne partageais pas le dédain de mon compagnon de -route. Quelque chose me plaisait dans l'atmosphère de la -petite ville provençale, dans son aspect rustique (j'y +<p>Mais je ne partageais pas le dédain de mon compagnon de +route. Quelque chose me plaisait dans l'atmosphère de la +petite ville provençale, dans son aspect rustique (j'y voyais surtout des marchands d'objets aratoires), dans son -silence et son désoeuvrement, dans son grand soleil -blanchâtre qui s'engourdissait à demi, dans ses -cours ombragés et poussiéreux.</p> +silence et son désoeuvrement, dans son grand soleil +blanchâtre qui s'engourdissait à demi, dans ses +cours ombragés et poussiéreux.</p> <p>--Cours Beaumond, m'avait dit Lucien.</p> -<p>Nous le trouvâmes sans peine: vaste esplanade, -fermée sur trois côtés par des maisons de -deux étages, aux volets demi-clos, et que la rue de la -République longe en contre-bas. Quatre rangs de hauts -platanes poudreux y formaient deux voûtes fraîches, +<p>Nous le trouvâmes sans peine: vaste esplanade, +fermée sur trois côtés par des maisons de +deux étages, aux volets demi-clos, et que la rue de la +République longe en contre-bas. Quatre rangs de hauts +platanes poudreux y formaient deux voûtes fraîches, et au milieu, un grand bassin d'eau presque putride, verte comme une feuille, portait un motif en rocaille, dont la fontaine -était tarie.</p> +était tarie.</p> -<p>Nous distinguâmes tout de suite l'habitation de Victor -Agniel; c'était une façade en trompe-l'oeil, peinte -à l'italienne, couleur de fraise écrasée, -avec de faux pilastres et de fausses corniches café au +<p>Nous distinguâmes tout de suite l'habitation de Victor +Agniel; c'était une façade en trompe-l'oeil, peinte +à l'italienne, couleur de fraise écrasée, +avec de faux pilastres et de fausses corniches café au lait.</p> <p>J'y sonnai hardiment.</p> <p>--Monsieur Agniel est en voyage, me dit une servante mal -tenue. Il ne reviendra pas avant après-demain. Madame est -sortie, mais elle rentrera pour déjeuner... Si Monsieur -veut revenir cet après-midi.</p> +tenue. Il ne reviendra pas avant après-demain. Madame est +sortie, mais elle rentrera pour déjeuner... Si Monsieur +veut revenir cet après-midi.</p> -<p>Je laissai ma carte et rejoignis Béchard.</p> +<p>Je laissai ma carte et rejoignis Béchard.</p> <p>--Nous avons de la chance, lui dis-je, je crois que nous -verrons Françoise toute à l'heure.</p> +verrons Françoise tout à l'heure.</p> <p>Mais il me jeta un coup d'oeil douloureux et ne me -répondit pas. Nous flânâmes un moment encore -sur le cours; trois ouvrières, sorties d'une usine toute -proche, se moquèrent de nous; des mouchoirs de couleur, -serrés autour de la tête, protégeaient leurs -cheveux. La plus belle, les genoux croisés, laissait voir +répondit pas. Nous flânâmes un moment encore +sur le cours; trois ouvrières, sorties d'une usine toute +proche, se moquèrent de nous; des mouchoirs de couleur, +serrés autour de la tête, protégeaient leurs +cheveux. La plus belle, les genoux croisés, laissait voir qu'elle avait les jambes nues, des jambes rondes, musculeuses et -brunes. Un certain air d'animalité heureuse, de joie de +brunes. Un certain air d'animalité heureuse, de joie de vivre puissante, animait ces jeunes femmes, et toutes celles que -nous rencontrâmes ensuite en déambulant par les +nous rencontrâmes ensuite en déambulant par les rues.</p> -<p>Nous nous réfugiâmes pour déjeuner dans +<p>Nous nous réfugiâmes pour déjeuner dans une salle de restaurant, profonde et froide. La personne qui nous -servit, haute et singulièrement fine, mais d'une -pâleur étrange, avait l'air du moulage en cire d'une -vierge siennoise. Et comme intrigué, je lui demandais son -origine, elle me répondit en rougissant qu'elle -était de partout.</p> +servit, haute et singulièrement fine, mais d'une +pâleur étrange, avait l'air du moulage en cire d'une +vierge siennoise. Et comme intrigué, je lui demandais son +origine, elle me répondit en rougissant qu'elle +était de partout.</p> -<p>Cependant, Lucien Béchard se montrait de plus en plus -nerveux. Il repoussait les plats, buvait à peine, -regardait l'horloge avec désespoir.</p> +<p>Cependant, Lucien Béchard se montrait de plus en plus +nerveux. Il repoussait les plats, buvait à peine, +regardait l'horloge avec désespoir.</p> -<p>--Nous ne pouvons tout de même pas nous présenter +<p>--Nous ne pouvons tout de même pas nous présenter chez Mme Agniel avant deux heures, lui dis-je.</p> -<p>Il consentit à partager avec moi un peu de café -et de vieille eau-de-vie. Au moment de partir, il étendit +<p>Il consentit à partager avec moi un peu de café +et de vieille eau-de-vie. Au moment de partir, il étendit sa main maigre sur mon bras.</p> <p>--Pierre, me dit-il, j'ai presque envie de n'y plus aller!</p> -<p>Je haussai les épaules et il me suivit. Le cours -Beaumond était plus solitaire encore et plus silencieux +<p>Je haussai les épaules et il me suivit. Le cours +Beaumond était plus solitaire encore et plus silencieux que le matin. Au pied d'un arbre, une vieille femme y moulait son -café.</p> +café.</p> <p>--Vous verrez qu'elle ne nous recevra pas, fit -Béchard.</p> +Béchard.</p> <p>Mais la domestique nous avertit que Madame allait descendre; puis elle nous fit entrer dans un grand salon obscur. Au bout -d'un moment, nous finîmes par distinguer des meubles -recouverts de housses, une garniture de cheminée ridicule -et des tableaux invraisemblables dans d'énormes cadres -dorés.</p> +d'un moment, nous finîmes par distinguer des meubles +recouverts de housses, une garniture de cheminée ridicule +et des tableaux invraisemblables dans d'énormes cadres +dorés.</p> -<p>Et soudain la porte s'ouvrit, et Françoise parut:</p> +<p>Et soudain la porte s'ouvrit, et Françoise parut:</p> -<p>--Mes amis! Dit-elle, tout simplement.</p> +<p>--Mes amis! dit-elle, tout simplement.</p> -<p>Elle nous tendait une main à chacun, et j'eus envie de -pleurer en y posant mes lèvres.</p> +<p>Elle nous tendait une main à chacun, et j'eus envie de +pleurer en y posant mes lèvres.</p> -<p>--Vous, vous! répétait-elle. Que je suis +<p>--Vous, vous! répétait-elle. Que je suis heureuse de vous voir! Lucien, vous m'avez donc -pardonné?</p> +pardonné?</p> -<p>Nous ne savions que répondre à si simple -accueil; nous étions, je pense, préparés aux -colloques les plus pathétiques, mais pas à cette -naïve spontanéité!</p> +<p>Nous ne savions que répondre à si simple +accueil; nous étions, je pense, préparés aux +colloques les plus pathétiques, mais pas à cette +naïve spontanéité!</p> <p>--On n'y voit pas beaucoup, fit-elle, en s'asseyant. Mais cela vaut mieux!</p> -<p>Je ne la distinguais pas très bien, mais elle me parut -changée: j'eus l'impression d'une nymphe de marbre, -soumise à l'incessante action de l'eau et qui en demeure -comme voilée.</p> +<p>Je ne la distinguais pas très bien, mais elle me parut +changée: j'eus l'impression d'une nymphe de marbre, +soumise à l'incessante action de l'eau et qui en demeure +comme voilée.</p> -<p>Et nous parlâmes du passé; elle m'interrogea -longuement sur l'oncle Valère et sur ses derniers jours. -Elle n'avait appris sa mort que longtemps après, par un +<p>Et nous parlâmes du passé; elle m'interrogea +longuement sur l'oncle Valère et sur ses derniers jours. +Elle n'avait appris sa mort que longtemps après, par un mot de Marie Jasmin-Brutelier.</p> <p>--J'ai craint d'abord que ma disparition n'ait -contribué à sa mort. Mais c'est impossible, +contribué à sa mort. Mais c'est impossible, n'est-ce pas?</p> -<p>Nous n'osâmes pas la détromper. Et tout à -coup, Lucien éclata:</p> +<p>Nous n'osâmes pas la détromper. Et tout à +coup, Lucien éclata:</p> -<p>--Oh! Françoise, Françoise, pourquoi m'avez-vous -traité ainsi?</p> +<p>--Oh! Françoise, Françoise, pourquoi m'avez-vous +traité ainsi?</p> -<p>Elle parut stupéfaite et hésita un moment.</p> +<p>Elle parut stupéfaite et hésita un moment.</p> -<p>--Hélas! répondit-elle enfin, j'ai peur de ne +<p>--Hélas! répondit-elle enfin, j'ai peur de ne pas savoir m'expliquer... Si vous m'aviez vue dans ma famille, vous comprendriez mieux. Je suis une pauvre petite bourgeoise, au -fond, vous savez. Quand j'ai rencontré l'oncle -Valère, il m'a fait croire de trop belles choses. Il m'a -expliqué que j'étais sa fille spirituelle, que je -serais sa revanche sur la vie. Il me rendait pareille à -lui, romanesque, exaltée, n'aimant que ce qui est -poétique et sublime. Et quand j'étais avec lui, il +fond, vous savez. Quand j'ai rencontré l'oncle +Valère, il m'a fait croire de trop belles choses. Il m'a +expliqué que j'étais sa fille spirituelle, que je +serais sa revanche sur la vie. Il me rendait pareille à +lui, romanesque, exaltée, n'aimant que ce qui est +poétique et sublime. Et quand j'étais avec lui, il me semblait qu'il avait raison et que je ne serais heureuse -qu'à condition de lui ressembler. C'était cette -Françoise-là que vous rencontriez, Lucien... Et +qu'à condition de lui ressembler. C'était cette +Françoise-là que vous rencontriez, Lucien... Et puis, je le quittais, et je rentrais chez moi, dans cet -intérieur morne, pratique, terre à terre; alors il -me fallait bien reconnaître que j'étais surtout une -Chédigny. Je ne comprenais plus rien aux magnifiques -illusions de l'oncle Valère; ces instants passés -auprès de lui auprès de vous, me semblaient un -rêve, un rêve que j'aurais voulu faire durer, mais -dont je savais bien qu'il s'évanouirait un jour...</p> +intérieur morne, pratique, terre à terre; alors il +me fallait bien reconnaître que j'étais surtout une +Chédigny. Je ne comprenais plus rien aux magnifiques +illusions de l'oncle Valère; ces instants passés +auprès de lui, auprès de vous, me semblaient un +rêve, un rêve que j'aurais voulu faire durer, mais +dont je savais bien qu'il s'évanouirait un jour...</p> <p>Elle se tut quelques secondes, puis continua:</p> -<p>--Il s'est évanoui! Un jour, je me suis trouvée -seule, sans espoir de m'évader, odieusement traitée +<p>--Il s'est évanoui! Un jour, je me suis trouvée +seule, sans espoir de m'évader, odieusement traitée par une famille impitoyable et n'ayant d'issue que dans un -mariage moins pénible encore que la vie que je menais. -Comment aurais-je lutté, Lucien, et avec quels -éléments de succès? Si vous aviez -été en France, j'aurais pu m'échapper, vous -rejoindre peut-être... Mais en Amérique du Sud! Vous -attendre? Mais vous-même n'auriez plus su me -découvrir, ni m'appeler! Et puis, la petite -François était morte. Je savais que je vous aimais, -que je vous aimerai toujours, mais avec la meilleure part de -moi-même, et cette part-là n'avait plus le droit de -vivre. Elle est toujours là quelque part, qui rêve, -enfermée au coeur de ma conscience. Mais c'est comme si +mariage moins pénible encore que la vie que je menais. +Comment aurais-je lutté, Lucien, et avec quels +éléments de succès? Si vous aviez +été en France, j'aurais pu m'échapper, vous +rejoindre peut-être... Mais en Amérique du Sud! Vous +attendre? Mais vous-même n'auriez plus su me +découvrir, ni m'appeler! Et puis, la petite +Françoise était morte. Je savais que je vous aimais, +que je vous aimerais toujours, mais avec la meilleure part de +moi-même, et cette part-là n'avait plus le droit de +vivre. Elle est toujours là quelque part, qui rêve, +enfermée au coeur de ma conscience. Mais c'est comme si une morte vous aimait... Moi, je suis Mme Victor Agniel, et -l'autre, là-bas, tout au fond, n'a plus de nom: c'est un -fantôme.</p> +l'autre, là-bas, tout au fond, n'a plus de nom: c'est un +fantôme.</p> -<p>--Au moins, dis-je, ému, n'êtes-vous pas +<p>--Au moins, dis-je, ému, n'êtes-vous pas malheureuse?</p> <p>--Ni heureuse, ni malheureuse. J'ai une fille, j'ai un -ménage à diriger, j'ai une maison à -surveiller. Victor est gaspilleur et désordonné, il -faut que je sois toujours présente pour avoir l'oeil -à tout.</p> +ménage à diriger, j'ai une maison à +surveiller. Victor est gaspilleur et désordonné, il +faut que je sois toujours présente pour avoir l'oeil +à tout.</p> -<p>--Lui, m'écriais-je, l'homme si raisonnable!</p> +<p>--Lui, m'écriais-je, l'homme si raisonnable!</p> <p>--Raisonnable? fit-elle, en souriant. C'est un vrai enfant! Il n'a que des projets absurdes et des inventions excentriques. Il -faut sans cesse que je le ramène au bon sens. Non, je ne -suis pas malheureuse, ajouta-t-elle, avec énergie. Victor +faut sans cesse que je le ramène au bon sens. Non, je ne +suis pas malheureuse, ajouta-t-elle, avec énergie. Victor est bon, avec ses airs suffisants et solennels, et je suis assez -libre. Nous passons de longs mois à la campagne, - c'est +libre. Nous passons de longs mois à la campagne, - c'est par hasard que vous me trouvez ici en ce moment, - j'ai beaucoup -de bêtes et je les aime. Je ne suis pas malheureuse, mais -il y a l'autre, là-dedans, qui se plaint toujours, elle ne -pense qu'au passé...</p> +de bêtes et je les aime. Je ne suis pas malheureuse, mais +il y a l'autre, là-dedans, qui se plaint toujours, elle ne +pense qu'au passé...</p> <p>Il y eut un long silence.</p> -<p>--Voyez-vous, dit Françoise, il ne faut jamais prendre -l'escalier d'or. Les grands poètes l'ont en -eux-mêmes, dans leur propre pensée, mais le -rêve des grands poètes, on ne le réalise pas -dans ce monde, en tournant le dos au réel. Je crois que -l'oncle Valère se trompait sur le sens de la -poésie... Je vous demande pardon de vous dire ces choses, +<p>--Voyez-vous, dit Françoise, il ne faut jamais prendre +l'escalier d'or. Les grands poètes l'ont en +eux-mêmes, dans leur propre pensée, mais le +rêve des grands poètes, on ne le réalise pas +dans ce monde, en tournant le dos au réel. Je crois que +l'oncle Valère se trompait sur le sens de la +poésie... Je vous demande pardon de vous dire ces choses, ajouta-t-elle, confuse. Vous les comprenez mieux que moi.</p> <p>Et se tournant vers Lucien:</p> -<p>--Il faut vous marier, Lucien. Donnez-moi la joie d'être +<p>--Il faut vous marier, Lucien. Donnez-moi la joie d'être heureuse de votre bonheur!</p> -<p>--Oui, oui, répondit-il.</p> +<p>--Oui, oui, répondit-il.</p> -<p>Mais je vis qu'il avait hâte de prendre congé de -Françoise.</p> +<p>Mais je vis qu'il avait hâte de prendre congé de +Françoise.</p> <p>--Vous reviendrez, dit-elle. Victor sera content de vous voir! Ce n'est pas un ogre, vous savez!</p> -<p>Nous le lui promîmes et nous la quittâmes.</p> +<p>Nous le lui promîmes et nous la quittâmes.</p> <p>Au moment de franchir le seuil, je me retournai. Comme la -naïade semblait usée derrière le voile d'eau, -qui l'avait séparée de nous et qui l'en isolait +naïade semblait usée derrière le voile d'eau, +qui l'avait séparée de nous et qui l'en isolait encore!</p> <p>Le battant de la porte se referma doucement.<br> - Nous fîmes quelques pas en silence. Lucien marchait sans + Nous fîmes quelques pas en silence. Lucien marchait sans rien voir.</p> <p>--Excusez-moi de vous laisser un moment, me dit-il soudain. J'ai besoin de me sentir seul. Voulez-vous que nous nous -retrouvions au restaurant, ce soir, à sept heures? Nous -reprendrons le tramway ou le train, après le -dîner.</p> - -<p>Il s'en alla, au hasard, à travers les rues, et je le -regardai longtemps qui marchait au hasard, abandonné -à sa tristesse, à ses chimères -défuntes.</p> - -<p>Et je m'en fus aussi, dans une direction différente, -n'ayant guère d'autre but que lui et songeant à mon -tour au passé. Un boulevard ombragé me jeta dans un -chemin rocailleux, escarpé. Je le suivis, entre des -maisons jaunes, pavoisées de linges pendus, et des murs -décrépits. Puis, au delà d'un jardin -d'aloès et d'arbres de Judée, je vis s'ouvrir un -gouffre d'azur, et quelques pas de plus me portèrent sur +retrouvions au restaurant, ce soir, à sept heures? Nous +reprendrons le tramway ou le train, après le +dîner.</p> + +<p>Il s'en alla, au hasard, à travers les rues, et je le +regardai longtemps qui marchait au hasard, abandonné +à sa tristesse, à ses chimères +défuntes.</p> + +<p>Et je m'en fus aussi, dans une direction différente, +n'ayant guère d'autre but que lui et songeant à mon +tour au passé. Un boulevard ombragé me jeta dans un +chemin rocailleux, escarpé. Je le suivis, entre des +maisons jaunes, pavoisées de linges pendus, et des murs +décrépits. Puis, au delà d'un jardin +d'aloès et d'arbres de Judée, je vis s'ouvrir un +gouffre d'azur, et quelques pas de plus me portèrent sur un vaste espace.</p> -<p>C'était une grande aire ensoleillée qui dominait +<p>C'était une grande aire ensoleillée qui dominait la ville et ses alentours. Des brins de paille brillaient encore -entres ses cailloux ronds. Deux chapelles de Pénitents s'y -succédaient, toutes deux ruineuses, aveuglantes de -blancheur, portant avec orgueil des façades Louis XIV, -dans une sorte de désert où retentissait une -école de clairons. A l'un des bouts du vaste espace, -montait le clocher pointu de l'église, dont la cloche +entres ses cailloux ronds. Deux chapelles de Pénitents s'y +succédaient, toutes deux ruineuses, aveuglantes de +blancheur, portant avec orgueil des façades Louis XIV, +dans une sorte de désert où retentissait une +école de clairons. A l'un des bouts du vaste espace, +montait le clocher pointu de l'église, dont la cloche pendait comme un gros liseron de bronze. Plus haut que -l'esplanade même, le cimetière multipliait ses -édifices et ses croix.</p> +l'esplanade même, le cimetière multipliait ses +édifices et ses croix.</p> <p>Une paix magnifique, un grand conseil d'acceptation et de -sagesse, tombait de ce lieu éblouissant et -poussiéreux, comme retiré en dehors du -siècle, entre la Nature et la Mort.</p> +sagesse, tombait de ce lieu éblouissant et +poussiéreux, comme retiré en dehors du +siècle, entre la Nature et la Mort.</p> -<p>J'allai jusqu'à la pointe du promontoire.</p> +<p>J'allai jusqu'à la pointe du promontoire.</p> -<p>Des deux côtés, des étages de terrasses +<p>Des deux côtés, des étages de terrasses grimpaient, avec un mouvement insensible, d'insaisissables -ondulations de terrains, courant d'un élan unanime +ondulations de terrains, courant d'un élan unanime jusqu'au pied des hautes falaises, couleur de l'air, qui -fermaient le pays. Des oliviers, des agglomérations -d'arbres sombres, des saules à éclairs, des -pyramides de cyprès, se suivaient, se mêlaient, -laissant, de-ci, de-là, transparaître une muraille -pâle, une maison comme élimée par le temps, -une usine écrasée de soleil. Tout cela allait, +fermaient le pays. Des oliviers, des agglomérations +d'arbres sombres, des saules à éclairs, des +pyramides de cyprès, se suivaient, se mêlaient, +laissant, de-ci, de-là, transparaître une muraille +pâle, une maison comme élimée par le temps, +une usine écrasée de soleil. Tout cela allait, comme une seule masse, mourir au bas d'un contrefort de la -colline, rond et puissant comme la tête de -l'humérus, et plus haut, le sommet de Garlaban -émergeait à la façon d'une table.</p> +colline, rond et puissant comme la tête de +l'humérus, et plus haut, le sommet de Garlaban +émergeait à la façon d'une table.</p> <p>En me retournant, je voyais, au premier plan, le vaisseau d'une des chapelles Louis XIV, au flanc duquel un clocher -lézardé penchait la tête. Cette longue nef se -continuait par un mur fait d'oranges et de roses sèches, -semé de cailloux blancs, qui portait à son front -des genêts desséchés et des pins -bleuâtres et qui tombait à pic sur un gazon -pelé.</p> - -<p>Les moindres détails de ce paysage classique se +lézardé penchait la tête. Cette longue nef se +continuait par un mur fait d'oranges et de roses sèches, +semé de cailloux blancs, qui portait à son front +des genêts desséchés et des pins +bleuâtres et qui tombait à pic sur un gazon +pelé.</p> + +<p>Les moindres détails de ce paysage classique se gravaient dans mon esprit. Tout respirait ici l'amour de la -terre, la fête silencieuse des saisons, les pensées -sereines, qui s'exhalent de l'âme purifiée, quand -elle a accepté de faire corps avec le réel.</p> +terre, la fête silencieuse des saisons, les pensées +sereines, qui s'exhalent de l'âme purifiée, quand +elle a accepté de faire corps avec le réel.</p> -<p>En me retournant, j'aperçus, s'enfonçant sous -les voûtes à demi effritées des vieilles +<p>En me retournant, j'aperçus, s'enfonçant sous +les voûtes à demi effritées des vieilles maisons, une rude pente de pierre, qui, par un autre -détour, menait aussi à ce plateau spacieux. Cela me -remit en mémoire l'étrange escalier de -Valère Bouldouyr et les paroles de Françoise. Je -tournai de nouveau la tête vers Garlaban. Une buée -bleuâtre flottait sur toute chose, voilant même le -soleil brutal. Une poésie sacrée, un lyrisme -religieux, s'élevaient du sol brûlant et dur, tout -tramé de morts et de racines. Les arbres fumaient dans -l'or de l'après-midi. Les champs tranquilles se -soulevaient avec béatitude, et l'on entendait, -malgré les cigales, des bruits de scierie monter des +détour, menait aussi à ce plateau spacieux. Cela me +remit en mémoire l'étrange escalier de +Valère Bouldouyr et les paroles de Françoise. Je +tournai de nouveau la tête vers Garlaban. Une buée +bleuâtre flottait sur toute chose, voilant même le +soleil brutal. Une poésie sacrée, un lyrisme +religieux, s'élevaient du sol brûlant et dur, tout +tramé de morts et de racines. Les arbres fumaient dans +l'or de l'après-midi. Les champs tranquilles se +soulevaient avec béatitude, et l'on entendait, +malgré les cigales, des bruits de scierie monter des paisibles vallons.</p> <p>Je compris alors que l'on n'atteint pas la sagesse en -gravissant un escalier d'or et que la vérité +gravissant un escalier d'or et que la vérité importe seule au monde.</p> <p>Paris, juin 1919 - Vitznau, juillet 1921.</p> |
