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+The Project Gutenberg eBook of Voyage au Centre de la Terre, by Jules Verne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
+will have to check the laws of the country where you are located before
+using this eBook.
+
+Title: Voyage au Centre de la Terre
+
+Author: Jules Verne
+
+Release Date: March 21, 2002 [eBook #4971]
+[Most recently updated: May 12, 2023]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+Produced by: Carlo Traverso, Robert Rowe, Charles Franks
+and the Online Distributed Proofreading Team.
+Revised by Richard Tonsing.
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AU CENTRE DE LA TERRE ***
+
+
+
+
+We thank the Bibliotheque Nationale de France that has made available
+the image files at www://gallica.bnf.fr, authorizing the preparation
+of the etext through OCR.
+
+
+Nous remercions la Bibliothèque Nationale de France qui a mis à
+disposition les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donné
+l'authorisation à les utilizer pour préparer ce texte.
+
+
+
+
+Editorial note: We emphasize with _X_ the runes that Verne emphasizes
+with serifs, and translitterates with uppecase.
+
+Note de l'éditeur: On répresente avec _X_ les runes que Verne relève
+avec des sérifs, et transcrit avec des maj uscules.
+
+
+
+
+Jules Verne
+
+VOYAGE AU CENTRE DE LA TERRE
+
+
+
+
+I
+
+
+Le 24 mai 1863, un dimanche, mon oncle, le professeur Lidenbrock,
+revint précipitamment vers sa petite maison située au numéro 19
+de König-strasse, l'une des plus anciennes rues du vieux quartier
+de Hambourg.
+
+La bonne Marthe dut se croire fort en retard, car le dîner
+commençait à peine à chanter sur le fourneau de la cuisine.
+
+«Bon, me dis-je, s'il a faim, mon oncle, qui est le plus
+impatient des hommes, va pousser des cris de détresse.
+
+—Déja M. Lidenbrock! s'écria la bonne Marthe stupéfaite, en
+entre-bâillant la porte de la salle à manger.
+
+—Oui, Marthe; mais le dîner a le droit de ne point être cuit,
+car il n'est pas deux heures. La demie vient à peine de sonner à
+Saint-Michel.
+
+—Alors pourquoi M. Lidenbrock rentre-t-il?
+
+—Il nous le dira vraisemblablement.
+
+—Le voilà! je me sauve. Monsieur Axel, vous lui ferez
+entendre raison.»
+
+Et la bonne Marthe regagna son laboratoire culinaire.
+
+Je restai seul. Mais de faire entendre raison au plus irascible
+des professeurs, c'est ce que mon caractère un peu indécis ne me
+permettait pas. Aussi je me préparais à regagner prudemment ma
+petite chambre du haut, quand la porte de la rue cria sur ses
+gonds; de grands pieds firent craquer l'escalier de bois, et le
+maître de la maison, traversant la salle à manger, se précipite
+aussitôt dans son cabinet de travail.
+
+Mais, pendant ce rapide passage, il avait jeté dans un coin sa
+canne à tête de casse-noisette, sur la table son large chapeau à
+poils rebroussés et à son neveu ces paroles retentissantes:
+
+«Axel, suis-moi!»
+
+Je n'avais pas eu le temps de bouger que le professeur me criait
+déjà avec un vif accent d'impatience:
+
+«Eh bien! tu n'es pas encore ici?»
+
+Je m'élançai dans le cabinet de mon redoutable maître.
+
+Otto Lidenbrock n'était pas un méchant homme, j'en conviens
+volontiers; mais, à moins de changements improbables, il mourra
+dans la peau d'un terrible original.
+
+Il était professeur au Johannaeum, et faisait un cours de
+minéralogie pendant lequel il se mettait régulièrement en colère
+une fois ou deux. Non point qu'il se préoccupât d'avoir des
+élèves assidus à ses leçons, ni du degré d'attention qu'ils
+lui accordaient, ni du succès qu'ils pouvaient obtenir par la
+suite; ces détails ne l'inquiétaient guère. Il professait
+«subjectivement», suivant une expression de la philosophie
+allemande, pour lui et non pour les autres. C'était un savant
+égoïste, un puits de science dont la poulie grinçait quand on en
+voulait tirer quelque chose. En un mot, un avare.
+
+Il y a quelques professeurs de ce genre en Allemagne.
+
+Mon oncle, malheureusement, ne jouissait pas d'une extrême
+facilité de prononciation, sinon dans l'intimité, au moins quand
+il parlait en public, et c'est un défaut regrettable chez un
+orateur. En effet, dans ses démonstrations au Johannaeum,
+souvent le professeur s'arrêtait court; il luttait contre un mot
+récalcitrant qui ne voulait pas glisser entre ses lèvres, un de
+ces mots qui résistent, se gonflent et finissent par sortir sous
+la forme peu scientifique d'un juron. De là, grande colère.
+
+Il y a en minéralogie bien des dénominations semi-grecques,
+semi-latines, difficiles à prononcer, de ces rudes appellations
+qui écorcheraient les lèvres d'un poète. Je ne veux pas dire du
+mal de cette science. Loin de moi. Mais lorsqu'on se trouve en
+présence des cristallisations rhomboédriques, des résines
+rétinasphaltes, des ghélénites, des tangasites, des molybdates de
+plomb, des tungstates de manganèse et des titaniates de zircone,
+il est permis à la langue la plus adroite de fourcher.
+
+Or, dans la ville, on connaissait cette pardonnable infirmité de
+mon oncle, et on, en abusait, et on l'attendait aux passages
+dangereux, et il se mettait en fureur, et l'on riait, ce qui
+n'est pas de bon goût, même pour des Allemands. S'il y avait
+donc toujours grande affluence d'auditeurs aux cours de
+Lidenbrock, combien les suivaient assidûment qui venaient surtout
+pour se dérider aux belles colères du professeur!
+
+Quoi qu'il en soit, mon oncle, je ne saurais trop le dire, était
+un véritable savant. Bien qu'il cassât parfois ses échantillons
+à les essayer trop brusquement, il joignait au génie du géologue
+l'oeil du minéralogiste. Avec son marteau, sa pointe d'acier,
+son aiguille aimantée, son chalumeau et son flacon d'acide
+nitrique, c'était un homme très fort. A la cassure, à l'aspect,
+à la dureté, à la fusibilité, au son, à l'odeur, au goût d'un
+minéral quelconque, il le classait sans hésiter parmi les six
+cents espèces que la science compte aujourd'hui.
+
+Aussi le nom de Lidenbrock retentissait avec honneur dans les
+gymnases et les associations nationales. MM. Humphry Davy, de
+Humboldt, les capitaines Franklin et Sabine, ne manquèrent pas de
+lui rendre visite à leur passage à Hambourg. MM. Becquerel,
+Ebelmen, Brewster, Dumas, Milne-Edwards, aimaient à le consulter
+sur des questions les plus palpitantes de la chimie. Cette
+science lui devait d'assez belles découvertes, et, en 1853,
+il avait paru à Leipzig un _Traité de Cristallographie
+transcendante_, par le professeur Otto Lidenbrock, grand in-folio
+avec planches, qui cependant ne fit pas ses frais.
+
+Ajoutez à cela que mon oncle était conservateur du musée
+minéralogique de M. Struve, ambassadeur de Russie, précieuse
+collection d'une renommée européenne.
+
+Voilà donc le personnage qui m'interpellait avec tant
+d'impatience. Représentez-vous un homme grand, maigre, d'une
+santé de fer, et d'un blond juvénile qui lui ôtait dix bonnes
+années de sa cinquantaine. Ses gros yeux roulaient sans cesse
+derrière des lunettes considérables; son nez, long et mince,
+ressemblait à une lame affilée; les méchants prétendaient même
+qu'il était aimanté et qu'il attirait la limaille de fer. Pure
+calomnie; il n'attirait que le tabac, mais en grande abondance,
+pour ne point mentir.
+
+Quand j'aurai ajouté que mon oncle faisait des enjambées
+mathématiques d'une demi-toise, et si je dis qu'en marchant il
+tenait ses poings solidement fermés, signe d'un tempérament
+impétueux, on le connaîtra assez pour ne pas se montrer friand
+de sa compagnie.
+
+Il demeurait dans sa petite maison de Königstrasse, une
+habitation moitié bois, moitié brique, à pignon dentelé; elle
+donnait sur l'un de ces canaux sinueux qui se croisent au milieu
+du plus ancien quartier de Hambourg que l'incendie de 1842 a
+heureusement respecté.
+
+La vieille maison penchait un peu, il est vrai, et tendait le
+ventre aux passants; elle portait son toit incliné sur l'oreille,
+comme la casquette d'un étudiant de la Tugendbund; l'aplomb de
+ses lignes laissait à désirer; mais, en somme, elle se tenait
+bien, grâce à un vieil orme vigoureusement encastré dans la
+façade, qui poussait au printemps ses bourgeons en fleurs à
+travers les vitraux des fenêtres.
+
+Mon oncle ne laissait pas d'être riche pour un professeur
+allemand. La maison lui appartenait en toute propriété,
+contenant et contenu. Le contenu, c'était sa filleule Graüben,
+jeune Virlandaise de dix-sept ans, la bonne Marthe et moi. En ma
+double qualité de neveu et d'orphelin, je devins son
+aide-préparateur dans ses expériences.
+
+J'avouerai que je mordis avec appétit aux sciences géologiques;
+j'avais du sang de minéralogiste dans les veines, et je ne
+m'ennuyais jamais en compagnie de mes précieux cailloux.
+
+En somme, on pouvait vivre heureux dans cette maisonnette de
+König-strasse, malgré les impatiences de son propriétaire, car,
+tout en s'y prenant d'une façon un peu brutale, celui-ci ne m'en
+aimait pas moins. Mais cet homme-là ne savait pas attendre, et
+il était plus pressé que nature.
+
+Quand, en avril, il avait planté dans les pots de faïence de son
+salon des pieds de réséda ou de volubilis, chaque matin il allait
+régulièrement les tirer par les feuilles afin de hâter leur
+croissance.
+
+Avec un pareil original, il n'y avait qu'à obéir. Je me
+précipitai donc dans son cabinet.
+
+
+
+
+II
+
+
+Ce cabinet était un véritable musée. Tous les échantillons du
+règne minéral s'y trouvaient étiquetés avec l'ordre le plus
+parfait, suivant les trois grandes divisions des minéraux
+inflammables, métalliques et lithoïdes.
+
+Comme je les connaissais, ces bibelots de la science minéralogique!
+Que de fois, au lieu de muser avec des garçons de mon âge, je
+m'étais plu à épousseter ces graphites, ces anthracites, ces
+houilles, ces lignites, ces tourbes! Et les bitumes, les
+résines, les sels organiques qu'il fallait préserver du moindre
+atome de poussière! Et ces métaux, depuis le fer jusqu'à l'or,
+dont la valeur relative disparaissait devant l'égalité absolue
+des spécimens scientifiques! Et toutes ces pierres qui eussent
+suffi à reconstruire la maison de König-strasse, même avec une
+belle chambre de plus, dont je me serais si bien arrangé!
+
+Mais, en entrant dans le cabinet, je ne songeais guère à ces
+merveilles. Mon oncle seul occupait ma pensée. Il était enfoui
+dans son large fauteuil garni de velours d'Utrecht, et tenait
+entre les mains un livre qu'il considérait avec la plus profonde
+admiration.
+
+«Quel livre! quel livre!» s'écriait-il.
+
+Cette exclamation me rappela que le professeur Lidenbrock était
+aussi bibliomane à ses moments perdus; mais un bouquin n'avait de
+prix à ses yeux qu'à la condition d'être introuvable, ou tout au
+moins illisible.
+
+«Eh bien! me dit-il, tu ne vois donc pas? Mais c'est un trésor
+inestimable que j'ai rencontré ce matin en furetant dans la
+boutique du juif Hevelius.
+
+—Magnifique!» répondis-je avec un enthousiasme de commande.
+
+En effet, à quoi bon ce fracas pour un vieil in-quarto dont le
+dos et les plats semblaient faits d'un veau grossier, un bouquin
+jaunâtre auquel pendait un signet décoloré?
+
+Cependant les interjections admiratives du professeur ne
+discontinuaient pas.
+
+«Vois, disait-il, en se faisant à lui-même demandes et réponses;
+est-ce assez beau? Oui, c'est admirable! Et quelle reliure! Ce
+livre s'ouvre-t-il facilement? Oui, car il reste ouvert à
+n'importe quelle page! Mais se ferme-t-il bien? Oui, car la
+couverture et les feuilles forment un tout bien uni, sans se
+séparer ni bâiller en aucun endroit. Et ce dos qui n'offre pas
+une seule brisure après sept cents ans d'existence! Ah! voilà
+une reliure dont Bozerian, Closs ou Purgold eussent été fiers!»
+
+En parlant ainsi, mon oncle ouvrait et fermait successivement le
+vieux bouquin. Je ne pouvais faire moins que de l'interroger sur
+son contenu, bien que cela ne m'intéressât aucunement.
+
+«Et quel est donc le titre de ce merveilleux volume? demandai-je
+avec un empressement trop enthousiaste pour n'être pas feint.
+
+—Cet ouvrage! répondit mon oncle en s'animant, c'est
+l'_Heims-Kringla_ de Snorre Turleson, le fameux auteur islandais
+du douzième siècle; c'est la Chronique des princes norvégiens qui
+régnèrent en Islande.
+
+—Vraiment! m'écriai-je de mon mieux, et, sans doute, c'est une
+traduction en langue allemande?
+
+—Bon! riposta vivement le professeur, une traduction! Et qu'en
+ferais-je de ta traduction! Qui se soucie de ta traduction!
+Ceci est l'ouvrage original en langue islandaise, ce magnifique
+idiome, riche et simple à la fois, qui autorise les combinaisons
+grammaticales les plus variées et de nombreuses modifications de
+mots!
+
+—Comme l'allemand, insinuai-je avec assez de bonheur.
+
+—Oui, répondit mon oncle en haussant les épaules; mais avec
+cette différence que la langue islandaise admet les trois genres
+comme le grec et décline les noms propres comme le latin!
+
+—Ah! fis-je un peu ébranlé dans mon indifférence, et les
+caractères de ce livre sont-ils beaux?
+
+—Des caractères! qui te parle de caractères, malheureux Axel!
+Il s'agit bien de caractères! Ah! tu prends cela pour un
+imprimé! Mais, ignorant, c'est un manuscrit, et un manuscrit
+runique!...
+
+—Runique?
+
+—Oui! Vas-tu me demander maintenant de t'expliquer ce mot?
+
+—Je m'en garderai bien,» répliquai-je avec l'accent d'un homme
+blessé dans son amour-propre.
+
+Mais mon oncle continua de plus belle, et m'instruisit, malgré
+moi, de choses que je ne tenais guère à savoir.
+
+«Les runes, reprit-il, étaient des caractères d'écriture usités
+autrefois en Islande, et, suivant la tradition, ils furent
+inventés par Odin lui-même! Mais regarde donc, admire donc,
+impie, ces types qui sont sortis de l'imagination d'un dieu!»
+
+Ma foi, faute de réplique, j'allais me prosterner, genre de
+réponse qui doit plaire aux dieux comme aux rois, car elle a
+l'avantage de ne jamais les embarrasser, quand un incident vint
+détourner le cours de la conversation.
+
+Ce fut l'apparition d'un parchemin crasseux qui glissa du bouquin
+et tomba à terre.
+
+Mon oncle se précipita sur ce brimborion avec une avidité facile
+à comprendra. Un vieux document, enfermé peut-être depuis un
+temps immémorial dans un vieux livre, ne pouvait manquer d'avoir
+un haut prix à ses yeux.
+
+«Qu'est-ce que cela?» s'écria-t-il.
+
+Et, en même temps, il déployait soigneusement sur sa table un
+morceau de parchemin long de cinq pouces, large de trois, et sur
+lequel s'allongeaient, en lignes transversales, des caractères de
+grimoire.
+
+En voici le fac-similé exact. Je tiens à faire connaître ces
+signes bizarres, car ils amenèrent le professeur Lidenbrock et
+son neveu à entreprendre la plus étrange expédition du
+dix-neuvième siècle:
+
+ ᛯ . ᛦ ᚳ ᛚ ᛚ ᚼ ᛅ ᚼ ᛦ ᛅ ᚢ ᛅ ᛚ ᚼ ᛅ ᛅ ᚴ ᛁ ᚦ ᛅ
+ ᚼ ᛎ ᛏ ᚼ ᚼ ᛘ ᚠ ᚢ ᚳ ᛏ ᛅ ᛁ ᛅ ᚠ ᚳ ᛁ ᛅ ᚦ ᛦ ᚴ ᛅ
+ ᚴ ᛏ , ᚼ ᛐ ᛘ ᚳ ᛐ ᛏ ᛦ ᛐ ᛏ ᛅ_ᚼ_ _ᚼ_ᛐ ᚭ ᚦ ᛦ ᛦ ᚳ
+ ᛅ ᛘ ᛏ ᚳ ᛐ ᛅ_ᛁ_ ᚳ ᚢ ᛐ ᛅ ᚴ ᛏ ᛦ ᛦ ᛁ ᛚ_ᚼ_ᛐ
+ _ᛐ_ᛏ ᚢ ᛐ ᛐ ᛦ . ᚳ ᚼ ᚴ ᛦ ᚴ ᛁ ᛅ ᛐ ᛐ ᚲ ᚼ
+ ᚴ ᚴ ᚦ ᛦ ᛘ ᛁ ᛅ ᛅ ᚢ ᛏ ᚢ ᛚ ᚠ ᛦ ᛐ ᚳ ᛏ ᚢ
+ ᚦ ᛏ , ᛁ ᛐ ᚴ ᚭ ᚼ ᛅ ᛁ ᚲ ᚭ _ᚴ_ᛅ ᚦ ᛁ ᛁ_ᛦ_
+
+Le professeur considéra pendant quelques instants cette série de
+caractères; puis il dit en relevant ses lunettes:
+
+«C'est du runique; ces types sont absolument identiques à ceux du
+manuscrit de Snorre Turleson! Mais... qu'est-ce que cela peut
+signifier?»
+
+Comme le runique me paraissait être une invention de savants pour
+mystifier le pauvre monde, je ne fus pas fâché de voir que mon
+oncle n'y comprenait rien. Du moins, cela me sembla ainsi au
+mouvement de ses doigts qui commençaient à s'agiter terriblement.
+
+«C'est pourtant du vieil islandais!» murmurait-il entre ses
+dents.
+
+Et le professeur Lidenbrock devait bien s'y connaître, car il
+passait pour être un véritable polyglotte. Non pas qu'il parlât
+couramment les deux mille langues et les quatre mille idiomes
+employés à la surface du globe, mais enfin il en savait sa bonne
+part.
+
+Il allait donc, en présence de cette difficulté, se livrer à
+toute l'impétuosité de son caractère, et je prévoyais une scène
+violente, quand deux heures sonnèrent au petit cartel de la
+cheminée.
+
+Aussitôt la bonne Marthe ouvrit la porte du cabinet en disant:
+
+«La soupe est servie.
+
+—Au diable la soupe, s'écria mon oncle, et celle qui l'a faite,
+et ceux qui la mangeront!»
+
+Marthe s'enfuit; je volai sur ses pas, et, sans savoir comment,
+je me trouvai assis à ma place habituelle dans la salle à manger.
+
+J'attendis quelques instants. Le professeur ne vint pas.
+C'était la première fois, à ma connaissance, qu'il manquait à la
+solennité du dîner. Et quel dîner, cependant! une soupe au
+persil, une omelette au jambon relevée d'oseille à la muscade,
+une longe de veau à la compote de prunes, et, pour dessert, des
+crevettes au sucre, le tout arrosé d'un joli vin de la Moselle.
+
+Voilà ce qu'un vieux papier allait coûter à mon oncle. Ma foi,
+en qualité de neveu dévoué, je me crûs obligé de manger pour lui,
+et même pour moi. Ce que je fis en conscience.
+
+«Je n'ai jamais vu chose pareille! disait la bonne Marthe en
+servant. M. Lidenbrock qui n'est pas à table!
+
+—C'est à ne pas le croire.
+
+—Cela présage quelque événement grave!» reprenait la vieille
+servante en hochant la tête.
+
+Dans mon opinion, cela ne présageait rien, sinon une scène
+épouvantable, quand mon oncle trouverait son dîner dévoré.
+
+J'en étais à ma dernière crevette, lorsqu'une voix retentissante
+m'arracha aux voluptés du dessert. Je ne fis qu'un bond de la
+salle dans le cabinet.
+
+
+
+
+III
+
+
+«C'est évidemment du runique, disait le professeur en fronçant le
+sourcil. Mais il y a un secret, et je le découvrirai, sinon...»
+
+Un geste violent acheva sa pensée.
+
+«Mets-toi là, ajouta-t-il en m'indiquant la table du poing, et
+écris.»
+
+En un instant je fus prêt.
+
+«Maintenant, je vais te dicter chaque lettre de notre alphabet
+qui correspond à l'un de ces caractères islandais. Nous verrons
+ce que cela donnera. Mais, par saint Michel! garde-toi bien de
+te tromper!»
+
+La dictée commença. Je m'appliquai de mon mieux; chaque lettre
+fut appelée l'une après l'autre, et forma l'incompréhensible
+succession des mots suivants:
+
+ mm . r n l l s e s r e u e l s e e c J d e
+ s g t s s m f u n t e i e f n i e d r k e
+ k t , s a m n a t r a t e S S a o d r r n
+ e m t n a e I n u a e c t r r i l S a
+ A t u a a r . n s c r c i e a a b s
+ c c d r m i e e u t u l f r a n t u
+ d t , i a c o s e i b o K e d i i Y
+
+Quand ce travail fut terminé, mon oncle prit vivement la feuille
+sur laquelle je venais d'écrire, et il l'examina longtemps avec
+attention.
+
+«Qu'est-ce que cela veut dire?» répétait-il machinalement.
+
+Sur l'honneur, je n'aurais pas pu le lui apprendre. D'ailleurs
+il ne m'interrogea pas à cet égard, et il continua de se parler à
+lui-même:
+
+«C'est ce que nous appelons un cryptogramme, disait-il, dans
+lequel le sens est caché sous des lettres brouillées à dessein,
+et qui, convenablement disposées, formeraient une phrase
+intelligible! Quand je pense qu'il y a là peut-être
+l'explication ou l'indication d'une grande découverte!»
+
+Pour mon compte, je pensais qu'il n'y avait absolument rien, mais
+je gardai prudemment mon opinion.
+
+Le professeur prit alors le livre et le parchemin, et les compara
+tous les deux.
+
+«Ces deux écritures ne sont pas de la même main, dit-il; le
+cryptogramme est postérieur au livre, et j'en vois tout d'abord
+une preuve irréfragable. En effet, la première lettre est une
+double M qu'on chercherait, vainement dans le livre de Turleson,
+car elle ne fut ajoutée à l'alphabet islandais qu'au quatorzième
+siècle. Ainsi donc, il y a au moins deux cents ans entre le
+manuscrit et le document.»
+
+Cela j'en conviens, me parut assez logique.
+
+«Je suis donc conduit à penser, reprit mon oncle, que l'un des
+possesseurs de ce livre aura tracé ces caractères mystérieux.
+Mais qui diable était ce possesseur? N'aurait-il point mis son
+nom à quelque endroit de ce manuscrit?»
+
+Mon oncle releva ses lunettes, prit une forte loupe, et passa
+soigneusement en revue les premières pages du livre. Au verso de
+la seconde, celle du faux titre, il découvrit une sorte de
+macule, qui faisait à l'oeil l'effet d'une tache d'encre.
+Cependant, en y regardant de près, on distinguait quelques
+caractères à demi effacés. Mon oncle comprit que là était le
+point intéressant; il s'acharna donc sur la macule et, sa grosse
+loupe aidant, il finit par reconnaître les signes que voici,
+caractères runiques qu'il lut sans hésiter:
+
+ ᛐ ᛦ ᚳ ᛅ ᚼ ᛐ ᚴ ᚳ ᚢ ᚼ ᚼ ᛅ ᛯ
+
+«Arne Saknussem! s'écria-t-il d'un ton triomphant, mais c'est un
+nom cela, et un nom islandais encore! celui d'un savant du
+seizième siècle, d'un alchimiste célèbre!»
+
+Je regardai mon oncle avec une certaine admiration.
+
+«Ces alchimistes, reprit-il, Avicenne, Bacon, Lulle, Paracelse,
+étaient les véritables, les seuls savants de leur époque. Ils
+ont fait des découvertes dont nous avons le droit d'être étonnés.
+Pourquoi, ce Saknussemm n'aurait-il pas enfoui sous cet
+incompréhensible cryptogramme quelque surprenante invention?
+Cela doit être ainsi. Cela est.»
+
+L'imagination du professeur s'enflammait à cette hypothèse.
+
+«Sans doute, osai-je répondre, mais quel intérêt pouvait avoir ce
+savant à cacher ainsi quelque merveilleuse découverte?
+
+—Pourquoi? pourquoi? Eh! le sais-je? Galilée n'en a-t-il pas
+agi ainsi pour Saturne? D'ailleurs, nous verrons bien; j'aurai
+le secret de ce document, et je ne prendrai ni nourriture ni
+sommeil avant de l'avoir deviné.
+
+—Oh! pensai-je.
+
+—Ni toi, non plus, Axel, reprit-il.
+
+—Diable! me dis-je, il est heureux que j'aie dîné pour deux!
+
+—Et d'abord, fit mon oncle, il faut trouver la langue de ce
+«chiffre.» Cela ne doit pas être difficile.»
+
+A ces mots, je relevai vivement la tête. Mon oncle reprit son
+soliloque:
+
+«Rien n'est plus aisé. Il y a dans ce document cent trente-deux
+lettres qui donnent soixante-dix-neuf consonnes contre
+cinquante-trois voyelles. Or, c'est à peu près suivant cette
+proportion que sont formés les mots des langues méridionales,
+tandis que les idiomes du nord sont infiniment plus riches en
+consonnes. Il s'agit donc d'une langue du midi.»
+
+Ces conclusions étaient fort justes.
+
+«Mais quelle est cette langue?»
+
+C'est là que j'attendais mon savant, chez lequel cependant je
+découvrais un profond analyste.
+
+«Ce Saknussemm, reprit-il, était un homme instruit; or, dès qu'il
+n'écrivait pas dans sa langue maternelle, il devait choisir de
+préférence la langue courante entre les esprits cultivés du
+seizième siècle, je veux dire le latin. Si je me trompe, je
+pourrai essayer de l'espagnol, du français, de l'italien, du
+grec, de l'hébreu. Mais les savants du seizième siècle
+écrivaient généralement en latin. J'ai donc le droit de dire _à
+priori_: ceci est du latin.»
+
+Je sautai sur ma chaise. Mes souvenirs de latiniste se
+révoltaient contre la prétention que cette suite de mots baroques
+pût appartenir à la douce langue de Virgile.
+
+«Oui! du latin, reprit mon oncle, mais du latin brouillé.
+
+—A la bonne heure! pensai-je. Si tu le débrouilles, tu seras
+fin, mon oncle.
+
+—Examinons bien, dit-il, en reprenant la feuille sur laquelle
+j'avais écrit. Voilà une série de cent trente-deux lettres qui
+se présentent sous un désordre apparent. Il y a des mots où les
+consonnes se rencontrent seules comme le premier «mrnlls,»
+d'autres où les voyelles, au contraire, abondent, le cinquième,
+par exemple, «unteief,» ou l'avant-dernier «oseibo.» Or, cette
+disposition n'a évidemment pas été combinée; elle est donnée
+_mathématiquement_ par la raison inconnue qui a présidé à la
+succession de ces lettres. Il me parait certain que la phrase
+primitive a été écrite régulièrement, puis retournée suivant une
+loi qu'il faut découvrir. Celui qui posséderait la clef de ce
+«chiffre» le lirait couramment. Mais quelle est cette clef?
+Axel, as-tu cette clef?»
+
+A cette question je ne répondis rien, et pour cause. Mes regards
+s'étaient arrêtés sur un charmant portrait suspendu au mur, le
+portrait de Graüben. La pupille de mon oncle se trouvait alors à
+Altona, chez une de ses parentes, et son, absence me rendait fort
+triste, car, je puis l'avouer maintenant, la jolie Virlandaise et
+le neveu du professeur s'aimaient avec toute la patience et toute
+la tranquillité allemandes; nous nous étions fiancés à l'insu de
+mon oncle, trop géologue pour comprendre de pareils sentiments.
+Graüben était une charmante jeune fille blonde aux yeux bleus,
+d'un caractère un peu grave, d'un esprit un peu sérieux; mais
+elle ne m'en aimait pas moins; pour mon compte, je l'adorais, si
+toutefois ce verbe existe dans la langue tudesque! L'image de ma
+petite Virlandaise me rejeta donc, en un instant, du monde des
+réalités dans celui des chimères, dans celui des souvenirs.
+
+Je revis la fidèle compagne de mes travaux et de mes plaisirs.
+Elle m'aidait à ranger chaque jour les précieuses pierres de mon
+oncle; elle les étiquetait avec moi. C'était une très forte
+minéralogiste que mademoiselle Graüben! Elle aimait à
+approfondir les questions ardues de la science. Que de douces
+heures nous avions passées à étudier ensemble, et combien
+j'enviai souvent le sort de ces pierres insensibles qu'elle
+maniait de ses charmantes mains.
+
+Puis, l'instant de là récréation venue, nous sortions tous les
+deux; nous prenions par les allées touffues de l'Alsser, et nous
+nous rendions de compagnie au vieux moulin goudronné qui fait si
+bon effet à l'extrémité du lac; chemin faisant, on causait en se
+tenant par la main; je lui racontais des choses dont elle riait
+de son mieux; on arrivait ainsi jusqu'au bord de l'Elbe, et,
+après avoir dit bonsoir aux cygnes qui nagent parmi les grands
+nénuphars blancs, nous revenions au quai par la barque à vapeur.
+
+Or, j'en étais là de mon rêve, quand mon oncle, frappant la table
+du poing, me ramena violemment à la réalité.
+
+«Voyons, dit-il, la première, idée qui doit se présenter à
+l'esprit pour brouiller les lettres d'une phrase, c'est, il me
+semble, d'écrire les mots verticalement au lieu de les tracer
+horizontalement.
+
+—Tiens! pensai-je.
+
+—Il faut voir ce que cela produit, Axel, jette une phrase
+quelconque sur ce bout de papier; mais, au lieu de disposer les
+lettres à la suite les unes des autres, mets-les successivement
+par colonnes verticales, de manière à les grouper en nombre de
+cinq ou six.»
+
+Je compris ce dont il s'agissait, et immédiatement j'écrivis de
+haut en bas:
+
+ J m n e , b
+ e e , t G e
+ t' b m i r n
+ a i a t a !
+ i e p e ü
+
+«Bon, dit le professeur, sans avoir lu. Maintenant, dispose ces
+mots sur une ligne horizontale.
+
+J'obéis, et j'obtins la phrase suivante:
+
+ Jmne,b ee,tGe t'bmirn aiata! iepeü
+
+«Parfait! fit mon oncle en m'arrachant le papier des mains,
+voilà qui a déjà la physionomie du vieux document; les voyelles
+sont groupées ainsi que les consonnes dans le même désordre; il y
+a même des majuscules au milieu des mots, ainsi que des virgules,
+tout comme dans le parchemin de Saknussemm!»
+
+Je ne puis m'empêcher de trouver ces remarques fort ingénieuses.
+
+«Or, reprit mon oncle en s'adressant directement à moi, pour lire
+la phrase que tu viens d'écrire, et que je ne connais pas, il me
+suffira de prendre successivement la première lettre de chaque
+mot, puis la seconde, puis la troisième, ainsi de suite.
+
+Et mon oncle, à son grand étonnement, et surtout au mien, lut:
+
+ _Je t'aime bien, ma petite Graüben_!
+
+«Hein!» fit le professeur.
+
+Oui, sans m'en douter, en amoureux maladroit, j'avais tracé cette
+phrase compromettante!
+
+«Ah! tu aimes Graüben! reprit mon oncle d'un véritable ton de
+tuteur!
+
+—Oui ... Non ... balbutiai-je!
+
+—Ah! tu aimes Graüben, reprit-il machinalement. Eh bien,
+appliquons mon procédé au document en question!»
+
+Mon oncle, retombé dans son absorbante contemplation, oubliait
+déjà mes imprudentes paroles. Je dis imprudentes, car la tête du
+savant ne pouvait comprendre les choses du coeur. Mais,
+heureusement, la grande affaire du document l'emporta.
+
+Au moment de faire son expérience capitale, les yeux du
+professeur Lidenbrock lancèrent des éclairs à travers ses
+lunettes; ses doigts tremblèrent, lorsqu'il reprit le vieux
+parchemin; il était sérieusement ému. Enfin il toussa fortement,
+et d'une voix grave, appelant successivement la première lettre,
+puis la seconde de chaque mot; il me dicta la série suivante:
+
+ _mmessunkaSenrA.icefdoK.segnittamurtn
+ ecertserrette,rotaivsadua,ednecsedsadne
+ lacartniiiluJsiratracSarbmutabiledmek
+ meretarcsilucoYsleffenSnI_
+
+En finissant, je l'avouerai, j'étais émotionné, ces lettres,
+nommées une à une, ne m'avaient présenté aucun sens à l'esprit;
+j'attendais donc que le professeur laissât se dérouler
+pompeusement entre ses lèvres une phrase d'une magnifique
+latinité.
+
+Mais, qui aurait pu le prévoir! Un violent coup de poing ébranla
+la table. L'encre rejaillit, la plume me sauta des mains.
+
+«Ce n'est pas cela! s'écria mon oncle, cela n'a pas le sens
+commun!»
+
+Puis, traversant le cabinet comme un boulet, descendant
+l'escalier comme une avalanche, il se précipita dans
+König-strasse, et s'enfuit à toutes jambes.
+
+
+
+
+IV
+
+
+«Il est parti? s'écria Marthe en accourant au bruit de la porte
+de la rue qui, violemment refermée, venait d'ébranler la maison
+tout entière.
+
+—Oui! répondis-je, complètement parti!
+
+—Eh bien? et son dîner? fit la vieille servante.
+
+—Il ne dînera pas!
+
+—Et son souper?
+
+—Il ne soupera pas!
+
+—Comment? dit Marthe en joignant les mains.
+
+—Non, bonne Marthe, il ne mangera plus, ni personne dans la
+maison! Mon oncle Lidenbrock nous met tous à la diète jusqu'au
+moment où il aura déchiffré un vieux grimoire qui est absolument
+indéchiffrable!
+
+—Jésus! nous n'avons donc plus qu'à mourir de faim!»
+
+Je n'osai pas avouer qu'avec un homme aussi absolu que mon oncle,
+c'était un sort inévitable.
+
+La vieille servante, sérieusement alarmée, retourna dans sa
+cuisine en gémissant.
+
+Quand je fus seul, l'idée me vint d'aller tout conter à Graüben;
+mais comment quitter la maison? Et s'il m'appelait? Et s'il
+voulait recommencer ce travail logogriphique, qu'on eût vainement
+proposé au vieil OEdipe! Et si je ne répondais pas à son appel,
+qu'adviendrait-il?
+
+Le plus sage était de rester. Justement, un minéralogiste de
+Besançon venait de nous adresser une collection de géodes
+siliceuses qu'il fallait classer. Je me mis au travail. Je
+triai, j'étiquetai, je disposai dans leur vitrine toutes ces
+pierres creuses au-dedans desquelles s'agitaient de petits
+cristaux.
+
+Mais cette occupation ne m'absorbait pas; l'affaire du vieux
+document ne laissait point de me préoccuper étrangement. Ma tête
+bouillonnait, et je me sentais pris d'une vague inquiétude.
+J'avais le pressentiment d'une catastrophe prochaine.
+
+Au bout d'une heure, mes géodes étaient étagées avec ordre. Je
+me laissai aller alors dans le grand fauteuil d'Utrecht, les bras
+ballants et la tête renversée. J'allumai ma pipe à long tuyau
+courbe, dont le fourneau sculpté représentait une naïade
+nonchalamment étendue; puis, je m'amusai à suivre les progrès de
+la carbonisation, qui de ma naïade faisait peu à peu une négresse
+accomplie. De temps en temps, j'écoutais si quelque pas
+retentissait dans l'escalier. Mais non. Où pouvait être mon
+oncle en ce moment? Je me le figurais courant sous les beaux
+arbres de la route d'Altona, gesticulant, tirant au mur avec sa
+canne, d'un bras violent battant les herbes, décapitant les
+chardons et troublant dans leur repos les cigognes solitaires.
+
+Rentrerait-il triomphant ou découragé? Qui aurait raison l'un de
+l'autre, du secret ou de lui? Je m'interrogeais ainsi, et,
+machinalement, je pris entre mes doigts la feuille de papier sur
+laquelle s'allongeait l'incompréhensible série des lettres
+tracées par moi. Je me répétais:
+
+«Qu'est-ce que cela signifie?»
+
+Je cherchai à grouper ces lettres de manière à former des mots.
+Impossible. Qu'on les réunit par deux, trois, ou cinq, ou six,
+cela ne donnait absolument rien d'intelligible; il y avait bien
+les quatorzième; quinzième et seizième lettres qui faisaient le
+mot anglais «ice», et la quatre-vingt-quatrième, la
+quatre-vingt-cinquième et la quatre-vingt-sixième formaient le
+mot «sir». Enfin, dans le corps du document, et à la deuxième et
+à la troisième ligne, je remarquai aussi les mots latins «rota»,
+«mutabile», «ira», «neo», «atra».
+
+«Diable, pensai-je, ces derniers mots sembleraient donner raison
+à mon oncle sur la langue du document! Et même, à la quatrième
+ligne, j'aperçois encore le mot «luco» qui se traduit par «bois
+sacré». Il est vrai qu'à la troisième, on lit le mot «tabiled»
+de tournure parfaitement hébraïque, et à la dernière, les
+vocables «mer», «arc», «mère», qui sont purement français.»
+
+Il y avait là de quoi perdre la tête! Quatre idiomes différents
+dans cette phrase absurde! Quel rapport pouvait-il exister entre
+les mots «glace, monsieur, colère, cruel, bois sacré, changeant,
+mère, arc ou mer?» Le premier et le dernier seuls se
+rapprochaient facilement; rien d'étonnant que, dans un document
+écrit en Islande, il fût question d'une «mer de glace». Mais de
+là à comprendre le reste du cryptogramme, c'était autre chose.
+
+Je me débattais donc contre une insoluble difficulté; mon cerveau
+s'échauffait; mes yeux clignaient sur la feuille de papier; les
+cent trente-deux lettres semblaient voltiger autour de moi, comme
+ces larmes d'argent qui glissent dans l'air autour de notre tête,
+lorsque le sang s'y est violemment porté.
+
+J'étais en proie à une sorte d'hallucination; j'étouffais; il me
+fallait de l'air. Machinalement, je m'éventai avec la feuille de
+papier, dont le verso et le recto se présentèrent successivement
+à mes regards.
+
+Quelle fut ma surprise, quand, dans l'une de ces voltes rapides,
+au moment où le verso se tournait vers moi, je crus voir
+apparaître des mots parfaitement lisibles, des mots latins, entre
+autres «craterem» et «terrestre».
+
+Soudain une lueur se fit dans mon esprit; ces seuls indices me
+firent entrevoir la vérité; j'avais découvert la loi du chiffre.
+Pour lire ce document, il n'était pas même nécessaire de le lire
+à travers la feuille retournée! Non. Tel il était, tel il
+m'avait été dicté, tel il pouvait être épelé couramment. Toutes
+les ingénieuses combinaisons du professeur se réalisaient; il
+avait eu raison pour la disposition des lettres, raison pour la
+langue du document! Il s'en fallut d'un «rien» qu'il pût lire
+d'un bout à l'autre cette phrase latine, et ce «rien», le hasard
+venait de me le donner!
+
+On comprend si je fus ému! Mes yeux se troublèrent. Je ne
+pouvais m'en servir. J'avais étalé la feuille de papier sur la
+table. Il me suffisait d'y jeter un regard pour devenir
+possesseur du secret.
+
+Enfin je parvins à calmer mon agitation. Je m'imposai la loi de
+faire deux fois le tour de la chambre pour apaiser mes nerfs, et
+je revins m'engouffrer dans le vaste fauteuil.
+
+«Lisons», m'écriai-je, après avoir refait dans mes poumons une
+ample provision d'air.
+
+Je me penchai sur la table; je posai mon doigt successivement sur
+chaque lettre, et, sans m'arrêter, sans hésiter, un instant, je
+prononçai à haute voix la phrase tout entière.
+
+Mais quelle stupéfaction, quelle terreur m'envahit! Je restai
+d'abord comme frappé d'un coup subit. Quoi! ce que je venais
+d'apprendre s'était accompli! un homme avait eu assez d'audace
+pour pénétrer! ...
+
+«Ah! m'écriai-je en bondissant: mais non! mais non! mon oncle
+ne le saura pas! Il ne manquerait plus qu'il vint à connaître un
+semblable voyage! Il voudrait en goûter aussi! Rien ne pourrait
+l'arrêter! Un géologue si déterminé! il partirait quand même,
+malgré tout, en dépit de tout! Et il m'emmènerait avec lui, et
+nous n'en reviendrions pas! Jamais! jamais!»
+
+J'étais dans une surexcitation difficile à peindre.
+
+«Non! non! ce ne sera pas, dis-je avec énergie, et, puisque je
+peux empêcher qu'une pareille idée vienne à l'esprit de mon
+tyran, je le ferai. A tourner et à retourner ce document, il
+pourrait par hasard en découvrir la clef! Détruisons-le.»
+
+Il y avait un reste de feu dans la cheminée. Je saisis non
+seulement la feuille de papier, mais le parchemin de Saknussem;
+d'une main fébrile j'allais précipiter le tout sur les charbons
+et anéantir ce dangereux secret, quand la porte du cabinet
+s'ouvrit. Mon oncle parut.
+
+
+
+
+V
+
+
+Je n'eus que le temps de replacer sur la table le malencontreux
+document.
+
+Le professeur Lidenbrock paraissait profondément absorbé. Sa
+pensée dominante ne lui laissait pas un instant de répit; il
+avait évidemment scruté, analysé l'affaire, mis en oeuvre toutes
+les ressources de son imagination pendant sa promenade, et il
+revenait appliquer quelque combinaison nouvelle.
+
+En effet, il s'assit dans son fauteuil, et, la plume à la main,
+il commença à établir des formules qui ressemblaient à un calcul
+algébrique.
+
+Je suivais du regard sa main frémissante; je ne perdais pas un
+seul de ses mouvements. Quelque résultat inespéré allait-il donc
+inopinément se produire? Je tremblais, et sans raison, puisque
+la vraie combinaison, la «seule» étant déjà trouvée, toute autre
+recherche devenait forcément vaine.
+
+Pendant trois longues heures, mon oncle travailla sans parler,
+sans lever la tête, effaçant, reprenant, raturant, recommençant
+mille fois.
+
+Je savais bien que, s'il parvenait à arranger des lettres suivant
+toutes les positions relatives qu'elles pouvaient occuper, la
+phrase se trouverait faite. Mais je savais aussi que vingt
+lettres seulement peuvent former deux quintillions, quatre cent
+trente-deux quatrillions, neuf cent deux trillions, huit
+milliards, cent soixante-seize millions, six cent quarante mille
+combinaisons. Or, il y avait cent trente-deux lettres dans la
+phrase, et ces cent trente-deux lettres donnaient un nombre de
+phrases différentes composé de cent trente-trois chiffres au
+moins, nombre presque impossible à énumérer et qui échappe à
+toute appréciation.
+
+J'étais rassuré sur ce moyen héroïque de résoudre le problème.
+
+Cependant le temps s'écoulait; la nuit se fit; les bruits de la
+rue s'apaisèrent; mon oncle, toujours courbé sur sa tâche, ne vit
+rien, pas même la bonne Marthe qui entr'ouvrit la porte; il
+n'entendit rien, pas même la voix de cette digne servante,
+disant:
+
+«Monsieur soupera-t-il ce soir?»
+
+Aussi Marthe dut-elle s'en aller sans réponse: pour moi, après
+avoir résisté pendant quelque temps, je fus pris d'un invincible
+sommeil, et je m'endormis sur un bout du canapé, tandis que mon
+oncle Lidenbrock calculait et raturait toujours.
+
+Quand je me réveillai, le lendemain, l'infatigable piocheur était
+encore au travail. Ses yeux rouges, son teint blafard, ses
+cheveux entremêlés sous sa main fiévreuse, ses pommettes
+empourprées indiquaient assez sa lutte terrible avec
+l'impossible, et, dans quelles fatigues de l'esprit, dans quelle
+contention du cerveau, les heures durent s'écouler pour lui.
+
+Vraiment, il me fit pitié. Malgré les reproches que je croyais
+être en droit de lui faire, une certaine émotion me gagnait. Le
+pauvre homme était tellement possédé de son idée, qu'il oubliait
+de se mettre en colère; toutes ses forces vives se concentraient
+sur un seul point, et, comme elles ne s'échappaient pas par leur
+exutoire ordinaire, on pouvait craindre que leur tension ne le
+fît éclater d'un instant à l'autre.
+
+Je pouvais d'un geste desserrer cet étau de fer qui lui serrait
+le crâne, d'un mot seulement! Et je n'en fis rien.
+
+Cependant j'avais bon coeur. Pourquoi restai-je muet en pareille
+circonstance? Dans l'intérêt même de mon oncle.
+
+«Non, non, répétai-je, non, je ne parlerai pas! Il voudrait y
+aller, je le connais; rien ne saurait l'arrêter. C'est une
+imagination volcanique, et, pour faire ce que d'autres géologues
+n'ont point fait, il risquerait sa vie. Je me tairai; je
+garderai ce secret dont le hasard m'a rendu maître; le découvrir,
+ce serait tuer le professeur Lidenbrock. Qu'il le devine, s'il
+le peut; je ne veux pas me reprocher un jour de l'avoir conduit à
+sa perte.
+
+Ceci bien résolu, je me croisai les bras, et j'attendis. Mais
+j'avais compté sans un incident qui se produisit à quelques
+heures de là.
+
+Lorsque la bonne Marthe voulut sortir de la maison pour se rendre
+au marché, elle trouva la porte close; la grosse clef manquait à
+la serrure.
+
+Qui l'avait ôtée? Mon oncle évidemment, quand il rentra la
+veille après son excursion précipitée.
+
+Était-ce à dessein? Était-ce par mégarde? Voulait-il nous
+soumettre aux rigueurs de la faim? Cela m'eût paru un peu fort.
+Quoi! Marthe et moi, nous serions victimes d'une situation qui
+ne nous regardait pas le moins du monde? Sans doute, et je me
+souvins d'un précédent de nature à nous effrayer. En effet, il y
+a quelques années, à l'époque où mon oncle travaillait à sa
+grande classification minéralogique, il demeura quarante-huit
+heures sans manger, et toute sa maison dut se conformer à cette
+diète scientifique. Pour mon compte, j'y gagnai des crampes
+d'estomac fort peu récréatives chez un garçon d'un naturel assez
+vorace.
+
+Or, il me parut que le déjeuner allait faire défaut comme le
+souper de la veille. Cependant je résolus d'être héroïque et de
+ne pas céder devant les exigences de la faim. Marthe prenait
+cela très au sérieux et se désolait, la bonne femme. Quant à
+moi, l'impossibilité de quitter la maison me préoccupait
+davantage et pour cause. On me comprend bien.
+
+Mon oncle travaillait toujours; son imagination se perdait dans
+le monde idéal des combinaisons; il vivait loin de la terre, et
+véritablement en dehors des besoins terrestres.
+
+Vers midi, la faim m'aiguillonna sérieusement; Marthe, très
+innocemment, avait dévoré la veille les provisions du
+garde-manger; il ne restait plus rien à la maison, Cependant je
+tins bon. J'y mettais une sorte de point d'honneur.
+
+Deux heures sonnèrent. Cela devenait ridicule, intolérable même;
+j'ouvrais des yeux démesurés. Je commençai à me dire que
+j'exagérais l'importance du document; que mon oncle n'y
+ajouterait pas foi; qu'il verrait là une simple mystification;
+qu'au pis aller on le retiendrait malgré lui, s'il voulait tenter
+l'aventure; qu'enfin il pouvait découvrit lui-même la clef du
+«chiffre», et que j'en serais alors pour mes frais d'abstinence.
+
+Ces raisons, que j'eusse rejetées la veille avec indignation, me
+parurent excellentes; je trouvai même parfaitement absurde
+d'avoir attendu si longtemps, et mon parti fut pris de tout dire.
+
+Je cherchais donc une entrée en matière, pas trop brusque, quand
+le professeur se leva, mit son chapeau et se prépara à sortir.
+
+Quoi, quitter la maison, et nous enfermer encore! Jamais.
+
+«Mon oncle!» dis-je.
+
+Il ne parut pas m'entendre.
+
+«Mon oncle Lidenbrock! répétai-je en élevant la voix.
+
+—Hein? fit-il comme un homme subitement réveillé.
+
+—Eh bien! cette clef?
+
+—Quelle clef? La clef de la porte?
+
+—Mais non, m'écriai-je, la clef du document!»
+
+Le professeur me regarda par-dessus ses lunettes; il remarqua
+sans doute quelque chose d'insolite dans ma physionomie, car il
+me saisit vivement le bras, et, sans pouvoir parler, il
+m'interrogea du regard. Cependant jamais demande ne fut formulée
+d'une façon plus nette.
+
+Je remuai la tête de haut en bas.
+
+Il secoua la sienne avec une sorte de pitié, comme s'il avait
+affaire à un fou.
+
+Je fis un geste plus affirmatif.
+
+Ses yeux brillèrent d'un vif éclat; sa main devint menaçante.
+
+Cette conversation muette dans ces circonstances eût intéressé le
+spectateur le plus indifférent. Et vraiment j'en arrivais à ne
+plus oser parler, tant je craignais que mon oncle ne m'étouffât
+dans les premiers embrassements de sa joie. Mais il devint si
+pressant qu'il fallut répondre.
+
+«Oui, cette clef!... le hasard!...
+
+—Que dis-tu? s'écria-t-il avec une indescriptible émotion.
+
+—Tenez, dis-je en lui présentant la feuille de papier sur
+laquelle j'avais écrit, lisez.
+
+—Mais cela ne signifie rien! répondit-il en froissant la
+feuille.
+
+—Rien, en commençant à lire par le commencement, mais par la
+fin...»
+
+Je n'avais pas achevé ma phrase que le professeur poussait un
+cri, mieux qu'un cri, un véritable rugissement! Une révélation
+venait de se faire, dans son esprit. Il était transfiguré.
+
+«Ah! ingénieux Saknussemm! s'écria-t-il, tu avais donc d'abord
+écrit ta phrase à l'envers!»
+
+Et se précipitant sur la feuille de papier, l'oeil trouble, la
+voix émue, il lut le document tout entier, en remontant de la
+dernière lettre à la première.
+
+Il était conçu en ces termes:
+
+ _In Sneffels Yoculis craterem kem delibat umbra Scartaris Julii
+ intra calendas descende, audas viator, et terrestre centrum
+ attinges. Kod feci. Arne Saknussem_.
+
+Ce qui, de ce mauvais latin, peut être traduit ainsi:
+
+ _Descends dans le cratère du Yocul de Sneffels que l'ombre du
+ Scartaris vient caresser avant les calendes de Juillet,
+ voyageur audacieux, et tu parviendras au centre de la Terre.
+ Ce que j'ai fait. Arne Saknussemm_,
+
+Mon oncle, à cette lecture, bondit comme s'il eût inopinément
+touché une bouteille de Leyde. Il était magnifique d'audace, de
+joie et de conviction. Il allait et venait; il prenait sa tête à
+deux mains; il déplaçait les siéges; il empilait ses livres; il
+jonglait, c'est à ne pas le croire, avec ses précieuses géodes;
+il lançait un coup de poing par-ci, une tape par-là. Enfin ses
+nerfs se calmèrent et, comme un homme épuisé par une trop grande
+dépense de fluide, il retomba dans son fauteuil.
+
+«Quelle heure est-il donc? demanda-t-il après quelques instants
+de silence.
+
+—Trois heures, répondis-je.
+
+—Tiens! mon dîner a passé vite. Je meurs de faim. A table.
+Puis ensuite...
+
+—Ensuite?
+
+—Tu feras ma malle.
+
+—Hein! m'écriai-je.
+
+—Et la tienne!» répondit l'impitoyable professeur en entrant
+dans la salle à manger.
+
+
+
+
+VI
+
+
+A ces paroles, un frisson me passa par tout le corps. Cependant
+je me contins. Je résolus même de faire bonne figure. Des
+arguments scientifiques pouvaient seuls arrêter le professeur
+Lidenbrock; or, il y en avait, et de bons, contre la possibilité
+d'un pareil voyage. Aller au centre de la terre! Quelle folie!
+Je réservai ma dialectique pour le moment opportun, et je
+m'occupai du repas.
+
+Inutile de rapporter les imprécations de mon oncle devant la
+table desservie. Tout s'expliqua. La liberté fut rendue à la
+bonne Marthe. Elle courut au marché et fit si bien, qu'une heure
+après ma faim était calmée, et je revenais au sentiment de la
+situation.
+
+Pendant le repas, mon oncle fut presque gai; il lui échappait de
+ces plaisanteries de savant qui ne sont jamais bien dangereuses.
+Après le dessert, il me fit signe de le suivre dans son cabinet.
+
+J'obéis. Il s'assit à un bout de sa table de travail, et moi à
+l'autre.
+
+«Axel, dit-il d'une voix assez douce, tu es un garçon très
+ingénieux; tu m'as rendu là un fier service, quand, de guerre
+lasse, j'allais abandonner cette combinaison. Où me serais-je
+égaré? Nul ne peut le savoir! Je n'oublierai jamais cela, mon
+garçon, et de la gloire que nous allons acquérir tu auras ta
+part.
+
+«Allons! pensai-je, il est de bonne humeur; le moment est venu
+de discuter cette gloire.
+
+—Avant tout, reprit mon oncle, je te recommande le secret le
+plus absolu, tu m'entends? Je ne manque pas d'envieux dans le
+monde des savants, et beaucoup voudraient entreprendre ce voyage,
+qui ne s'en douteront qu'à notre retour.
+
+—Croyez-vous, dis-je, que le nombre de ces audacieux fût si
+grand?
+
+—Certes! qui hésiterait à conquérir une telle renommée? Si ce
+document était connu, une armée entière de géologues se
+précipiterait sur les traces d'Arne Saknussemm!
+
+—Voilà ce dont je ne suis pas persuadé, mon oncle, car rien ne
+prouve l'authenticité de ce document.
+
+—Comment! Et le livre dans lequel nous l'avons découvert!
+
+—Bon! j'accorde que ce Saknussemm ait écrit ces lignes, mais
+s'ensuit-il qu'il ait réellement accompli ce voyage, et ce vieux
+parchemin ne peut-il renfermer une mystification?»
+
+Ce dernier mot, un peu hasardé, je regrettai presque de l'avoir
+prononcé; le professeur fronça son épais sourcil, et je craignais
+d'avoir compromis les suites de cette conversation. Heureusement
+il n'en fut rien. Mon sévère interlocuteur ébaucha une sorte de
+sourire sur ses lèvres et répondit:
+
+«C'est ce que nous verrons.
+
+—Ah! fis-je un peu vexé; mais permettez-moi d'épuiser la série
+des objections relatives à ce document.
+
+—Parle, mon garçon, ne te gêne pas. Je te laisse toute liberté
+d'exprimer ton opinion. Tu n'es plus mon neveu, mais mon
+collègue. Ainsi, va.
+
+—Eh bien, je vous demanderai d'abord ce que sont ce Yocul, ce
+Sneffels et ce Scartaris, dont je n'ai jamais entendu parler?
+
+—Rien n'est plus facile. J'ai précisément reçu, il y a quelque
+temps, une carte de mon ami Peterman, de Leipzig; elle ne pouvait
+arriver plus à propos. Prends le troisième atlas dans la seconde
+travée de la grande bibliothèque, série Z, planche 4.»
+
+Je me levai, et, grâce à ces indications précises, je trouvai
+rapidement l'atlas demandé. Mon oncle l'ouvrit et dit:
+
+«Voici une des meilleures cartes de l'Islande, celle de
+Handerson, et je crois qu'elle va nous donner la solution de
+toutes tes difficultés.»
+
+Je me penchai sur la carte.
+
+«Vois cette île composée de volcans, dit le professeur, et
+remarque qu'ils portent tous le nom de Yocul. Ce mot veut dire
+«glacier» en islandais, et, sous la latitude élevée de l'Islande,
+la plupart des éruptions se font jour à travers les couches de
+glace. De là cette dénomination de Yocul appliquée à tous les
+monts ignivomes de l'île.
+
+—Bien, répondis-je, mais qu'est-ce que le Sneffels?»
+
+J'espérais qu'à cette demande il n'y aurait pas de réponse. Je
+me trompais. Mon oncle reprit:
+
+«Suis-moi sur la côte occidentale de l'Islande. Aperçois-tu
+Reykjawik, sa capitale? Oui. Bien. Remonte les fjörds
+innombrables de ces rivages rongés par la mer, et arrête-toi un
+peu au-dessous du soixante-cinquième degré de latitude. Que
+vois-tu là?
+
+—Une sorte de presqu'île semblable à un os décharné, que termine
+une énorme rotule.
+
+—La comparaison est juste, mon garçon; maintenant, n'aperçois-tu
+rien sur cette rotule?
+
+—Si, un mont qui semble avoir poussé en mer.
+
+—Bon! c'est le Sneffels.
+
+—Le Sneffels?
+
+—Lui-même, une montagne haute de cinq mille pieds, l'une des
+plus remarquables de l'île, et à coup sûr la plus célèbre du
+monde entier, si son cratère aboutit au centre du globe.
+
+—Mais c'est impossible! m'écriai-je en haussant les épaules et
+révolté contre une pareille supposition.
+
+—Impossible! répondit le professeur Lidenbrock d'un ton sévère.
+Et pourquoi cela?
+
+—Parce que ce cratère, est évidemment obstrué par les laves, les
+roches brûlantes, et qu'alors...
+
+—Et si c'est un cratère éteint?
+
+—Éteint?
+
+—Oui. Le nombre des volcans en activité à la surface du globe
+n'est actuellement que de trois cents environ; mais il existe une
+bien plus grande quantité de volcans éteints. Or le Sneffels
+compte parmi ces derniers, et, depuis les temps historiques, il
+n'a eu qu'une seule éruption, celle de 1219; à partir de cette
+époque, ses rumeurs se sont apaisées peu à peu, et il n'est plus
+au nombre des volcans actifs.»
+
+À ces affirmations positives je n'avais absolument rien à
+répondre; je me rejetai donc sur les autres obscurités que
+renfermait le document.
+
+«Que signifie ce mot Scartaris, demandai-je, et que viennent
+faire là les calendes de juillet?»
+
+Mon oncle prit quelques moments de réflexion. J'eus un instant
+d'espoir, mais un seul, car bientôt il me répondit en ces termes:
+
+«Ce que tu appelles obscurité est pour moi lumière. Cela prouve
+les soins ingénieux avec lesquels Saknussemm a voulu préciser sa
+découverte. Le Sneffels est formé de plusieurs cratères; il y
+avait donc nécessité d'indiquer celui d'entre eux qui mène au
+centre du globe. Qu'a fait le savant Islandais? Il a remarqué
+qu'aux approches des calendes de juillet, c'est-à-dire vers les
+derniers jours du mois de juin, un des pics de la montagne, le
+Scartaris, projetait son ombre jusqu'à l'ouverture du cratère en
+question, et il a consigné le fait dans son document. Pouvait-il
+imaginer une indication plus exacte, et une fois arrivés au
+sommet du Sneffels, nous sera-t-il possible d'hésiter sur le
+chemin à prendre?»
+
+Décidément mon oncle avait réponse à tout. Je vis bien qu'il
+était inattaquable sur les mots du vieux parchemin. Je cessai
+donc de le presser à ce sujet, et, comme il fallait le convaincre
+avant tout, je passais aux objections scientifiques, bien
+autrement graves, à mon avis.
+
+«Allons, dis-je, je suis forcé d'en convenir, la phrase de
+Saknussemm est claire et ne peut laisser aucun doute à l'esprit.
+J'accorde même que le document a un air de parfaite authenticité.
+Ce savant est allé au fond du Sneffels; il a vu l'ombre du
+Scartaris caresser les bords du cratère avant les calendes de
+juillet; il a même entendu raconter dans les récits légendaires
+de son temps que ce cratère aboutissait au centre de la terre;
+mais quant à y être parvenu lui-même, quant à avoir fait le
+voyage et à en être revenu, s'il l'a entrepris, non, cent fois
+non!
+
+—Et la raison? dit mon oncle d'un ton singulièrement moqueur.
+
+—C'est que toutes les théories de la science démontrent qu'une
+pareille entreprise est impraticable!
+
+—Toutes les théories disent cela? répondit le professeur on
+prenant un air bonhomme. Ah! les vilaines théories! comme
+elles vont nous gêner, ces pauvres théories!»
+
+Je vis qu'il se moquait de moi, mais je continuai néanmoins.
+
+«Oui! il est parfaitement reconnu que la chaleur augmente
+environ d'un degré par soixante-dix pieds de profondeur
+au-dessous de la surface du globe; or, en admettant cette
+proportionnalité constante, le rayon terrestre étant de quinze
+cents lieues, il existe au centre une température de deux
+millions de degrés. Les matières de l'intérieur de la terre se
+trouvent donc à l'état de gaz incandescent, car les métaux, l'or,
+le platine, les roches les plus dures, ne résistent pas à une
+pareille chaleur. J'ai donc le droit de demander s'il est
+possible de pénétrer dans un semblable milieu!
+
+—Ainsi, Axel, c'est la chaleur qui t'embarrasse?
+
+—Sans doute. Si nous arrivions à une profondeur de dix lieues
+seulement, nous serions parvenus à la limite de l'écorce
+terrestre, car déjà la température est supérieure à treize cents
+degrés.
+
+—Et tu as peur d'entrer en fusion?
+
+—Je vous laisse la question à décider, répondis-je avec humeur.
+
+—Voici ce, que je décide, répondit le professeur Lidenbrock en
+prenant ses grands airs; c'est que ni toi ni personne ne sait
+d'une façon certaine ce qui se passe à l'intérieur du globe,
+attendu qu'on connaît à peine la douze millième partie de son
+rayon; c'est que la science est éminemment perfectible et que
+chaque théorie est incessamment détruite par une théorie
+nouvelle. N'a-t-on pas cru jusqu'à Fourier que la température
+des espaces planétaires allait toujours diminuant, et ne sait-on
+pas aujourd'hui que les plus grands froids des régions éthérées
+ne dépassent pas quarante ou cinquante degrés au-dessous de zéro?
+Pourquoi n'en serait-il pas ainsi de la chaleur interne?
+Pourquoi, à une certaine profondeur, n'atteindrait-elle pas une
+limite infranchissable, au lieu de s'élever jusqu'au degré de
+fusion des minéraux les plus réfractaires?»
+
+Mon oncle plaçant la question sur le terrain des hypothèses, je
+n'eus rien à répondre.
+
+«Eh bien, je te dirai que de véritables savants, Poisson entre
+autres, ont prouvé que, si une chaleur de deux millions de degrés
+existait à l'intérieur du globe, les gaz incandescents provenant
+des matières fondues acquerraient une élasticité telle que
+l'écorce terrestre ne pourrait y résister et éclaterait comme les
+parois d'une chaudière sous l'effort de la vapeur.
+
+—C'est l'avis de Poisson, mon oncle, voilà tout.
+
+—D'accord, mais c'est aussi l'avis d'autres géologues
+distingués, que l'intérieur du globe n'est formé ni de gaz ni
+d'eau, ni des plus lourdes pierres que nous connaissions, car,
+dans ce cas, la terre aurait un poids deux fois moindre.
+
+—Oh! avec les chiffres on prouve tout ce qu'on veut!
+
+—Et avec les faits, mon garçon, en est-il de même? N'est-il pas
+constant que le nombre des volcans a considérablement diminué
+depuis les premiers jours du monde, et, si chaleur centrale il y
+a, ne peut-on en conclure qu'elle tend à s'affaiblir?
+
+—Mon oncle, si vous entrez dans le champ des suppositions, je
+n'ai plus à discuter.
+
+—Et moi j'ai à dire qu'à mon opinion se joignent les opinions de
+gens fort compétents. Te souviens-tu d'une visite que me fit le
+célèbre chimiste anglais Humphry Davy en 1825?
+
+—Aucunement, car je ne suis venu au monde que dix-neuf ans
+après.
+
+—Eh bien, Humphry Davy vint me voir à son passage à Hambourg.
+Nous discutâmes longtemps, entre autres questions, l'hypothèse de
+la liquidité du noyau intérieur de la terre. Nous étions tous
+deux d'accord que cette liquidité ne pouvait exister, par une
+raison à laquelle la science n'a jamais trouvé de réponse.
+
+—Et laquelle? dis-je un peu étonné.
+
+—C'est que cette masse liquide serait sujette comme l'Océan, à
+l'attraction de la lune, et conséquemment, deux fois par jour, il
+se produirait des marées intérieures qui, soulevant l'écorce
+terrestre, donneraient lieu à des tremblements de terre
+périodiques!
+
+—Mais il est pourtant évident que la surface du globe a été
+soumise à la combustion, et il est permis de supposer que la
+croûte extérieure s'est refroidie d'abord, tandis que la chaleur
+se réfugiait au centre.
+
+—Erreur, répondit mon oncle; la terre a été échauffée par la
+combustion de sa surface, et non autrement. Sa surface était
+composée d'une grande quantité de métaux, tels que le potassium,
+le sodium, qui ont la propriété de s'enflammer au seul contact de
+l'air et de l'eau; ces métaux prirent feu quand les vapeurs
+atmosphériques se précipitèrent en pluie sur le sol, et peu à
+peu, lorsque les eaux pénétrèrent dans les fissures de l'écorce
+terrestre, elles déterminèrent de nouveaux incendies avec
+explosions et éruptions. De là les volcans si nombreux aux
+premiers jours du monde.
+
+—Mais voilà une ingénieuse hypothèse! m'écriai-je un peu malgré
+moi.
+
+—Et qu'Humphry Davy me rendit sensible, ici même, par une
+expérience bien simple. Il composa une boule métallique faite
+principalement des métaux dont je viens de parler, et qui
+figurait parfaitement notre globe; lorsqu'on faisait tomber une
+fine rosée à sa surface, celle-ci se boursouflait, s'oxydait et
+formait une petite montagne; un cratère s'ouvrait à son sommet;
+l'éruption avait lieu et communiquait à toute la boule une
+chaleur telle qu'il devenait impossible de la tenir à la main.»
+
+Vraiment, je commençais à être ébranlé par les arguments du
+professeur; il les faisait valoir d'ailleurs avec sa passion et
+son enthousiasme habituels.
+
+«Tu le vois, Axel, ajouta-t-il, l'état du noyau central a soulevé
+des hypothèses diverses entre les géologues; rien de moins prouvé
+que ce fait d'une chaleur interne; suivant moi, elle n'existe
+pas; elle ne saurait exister; nous le verrons, d'ailleurs, et,
+comme Arne Saknussemm, nous saurons à quoi nous en tenir sur
+cette grande question.
+
+Eh bien! oui, répondis-je en me sentant gagner à cet
+enthousiasme; oui, nous le verrons, si on y voit toutefois.
+
+—Et pourquoi pas? Ne pouvons-nous compter sur des phénomènes
+électriques pour nous éclairer, et même sur l'atmosphère, que sa
+pression peut rendre lumineuse en s'approchant du centre?
+
+—Oui, dis-je, oui! cela est possible, après tout,
+
+—Cela est certain, répondit triomphalement mon oncle; mais
+silence, entends-tu! silence sur tout ceci, et que personne
+n'ait idée de découvrir avant nous le centre de la terre.»
+
+
+
+
+VII
+
+
+Ainsi se termina cette mémorable séance. Cet entretien me donna
+la fièvre. Je sortis du cabinet de mon oncle comme étourdi, et
+il n'y avait pas assez d'air dans les rues de Hambourg pour me
+remettre, je gagnai donc les bords de l'Elbe, du côté du bac à
+vapeur qui met la ville en communication avec le chemin de fer de
+Harbourg.
+
+Étais-je convaincu de ce que je venais d'apprendre? N'avais-je
+pas subi la domination du professeur Lidenbrock? Devais-je
+prendre au sérieux sa résolution d'aller au centre du massif
+terrestre? Venais-je d'entendre les spéculations insensées d'un
+fou ou les déductions scientifiques d'un grand génie? En tout
+cela, où s'arrêtait la vérité, où commençait l'erreur?
+
+Je flottais entre mille hypothèses contradictoires, sans pouvoir
+m'accrocher à aucune.
+
+Cependant je me rappelais avoir été convaincu, quoique mon
+enthousiasme commençât à se modérer; mais j'aurais voulu partir
+immédiatement et ne pas prendre le temps de la réflexion. Oui,
+le courage ne m'eût pas manqué pour boucler ma valise en ce
+moment.
+
+Il faut pourtant l'avouer, une heure après, cette surexcitation
+tomba; mes nerfs se détendirent, et des profonds abîmes de la
+terre je remontai à sa surface.
+
+«C'est absurde! m'écriai-je; cela n'a pas le sens commun! Ce
+n'est pas une proposition sérieuse à faire à un garçon sensé.
+Rien de tout cela n'existe. J'ai mal dormi, j'ai fait un mauvais
+rêve.»
+
+Cependant j'avais suivi les bords de l'Elbe et tourné la ville.
+Après avoir remonté le port, j'étais arrivé à la route d'Altona.
+Un pressentiment me conduisait, pressentiment justifié, car
+j'aperçus bientôt ma petite Graüben qui, de son pied leste,
+revenait bravement à Hambourg.
+
+«Graüben!» lui criai-je de loin.
+
+La jeune fille s'arrêta, un peu troublée, j'imagine, de
+s'entendre appeler ainsi sur une grande route. En dix pas je fus
+près d'elle.
+
+«Axel! fit-elle surprise. Ah! tu es venu à ma rencontre!
+C'est bien cela, monsieur.»
+
+Mais, en me regardant, Graüben ne put se méprendre à mon air
+inquiet, bouleversé.
+
+«Qu'as-tu donc? dit-elle en me tendant la main.
+
+—Ce que j'ai, Graüben!» m'écriai-je.
+
+En deux secondes et en trois phrases ma jolie Virlandaise était
+au courant de la situation. Pendant quelques instants elle garda
+le silence. Son coeur palpitait-il à l'égal du mien? je
+l'ignore, mais sa main ne tremblait pas dans la mienne. Nous
+fîmes une centaine de pas sans parler.
+
+«Axel! me dit-elle enfin.
+
+—Ma chère Graüben!
+
+—Ce sera là un beau voyage.»
+
+Je bondis à ces mots.
+
+«Oui, Axel, et digne du neveu d'un savant. Il est bien qu'un
+homme se soit distingué par quelque grande entreprise!
+
+—Quoi! Graüben, tu ne me détournes pas de tenter une pareille
+expédition?
+
+—Non, cher Axel, et ton oncle et toi, je vous accompagnerais
+volontiers, si une pauvre fille ne devait être un embarras pour
+vous.
+
+—Dis-tu vrai?
+
+—Je dis vrai.»
+
+Ah! femmes, jeunes filles, coeurs féminins toujours
+incompréhensibles! Quand vous n'êtes pas les plus timides des
+êtres, vous en êtes les plus braves! La raison n'a que faire
+auprès de vous. Quoi! cette enfant m'encourageait à prendre
+part a cette expédition! Elle n'eût pas craint de tenter
+l'aventure. Elle m'y poussait, moi qu'elle aimait cependant!
+
+J'étais déconcerté et, pourquoi ne pas le dire, honteux.
+
+«Graüben, repris-je, nous verrons si demain tu parleras de cette
+manière.
+
+—Demain, cher Axel, je parlerai comme aujourd'hui.»
+
+Graüben et moi, nous tenant par la main, mais gardant un profond
+silence, nous continuâmes notre chemin, j'étais brisé par les
+émotions de la journée.
+
+«Après tout, pensai-je, les calendes de juillet sont encore loin
+et, d'ici là, bien des événements se passeront qui guériront mon
+oncle de sa manie de voyager sous terre.»
+
+La nuit était venue quand nous arrivâmes à la maison de
+König-strasse. Je m'attendais à trouver la demeure tranquille,
+mon oncle couché suivant son habitude et la bonne Marthe donnant
+à la salle à manger le dernier coup de plumeau du soir.
+
+Mais j'avais compté sans l'impatience du professeur. Je le
+trouvai criant, s'agitant au milieu d'une troupe de porteurs qui
+déchargeaient certaines marchandises dans l'allée; la vieille
+servante ne savait où donner de la tête.
+
+«Mais viens donc, Axel; hâte-toi donc, malheureux! s'écria mon
+oncle du plus loin qu'il m'aperçut, et ta malle qui n'est pas
+faite, et mes papiers qui ne sont pas en ordre, et mon sac de
+voyage dont je ne trouve pas la clef, et mes guêtres qui
+n'arrivent pas!»
+
+Je demeurai stupéfait. La voix me manquait pour parler. C'est à
+peine si mes lèvres purent articuler ces mots:
+
+«Nous partons donc?
+
+—Oui, malheureux garçon, qui vas te promener au lieu d'être là!
+
+—Nous partons? répétai-je d'une voix affaiblie.
+
+—Oui, après-demain matin, à la première heure.»
+
+Je ne pus en entendre davantage, et je m'enfuis dans ma petite
+chambre.
+
+Il n'y avait plus à en douter; mon oncle venait d'employer son
+après-midi à se procurer une partie des objets et ustensiles
+nécessaires à son voyage; l'allée était encombrée d'échelles de
+cordes à noeuds, de torches, de gourdes, de crampons de fer, de
+pics, de bâtons ferrés, de pioches, de quoi charger dix hommes au
+moins.
+
+Je passai une nuit affreuse. Le lendemain je m'entendis appeler
+de bonne heure. J'étais décidé à ne pas ouvrir ma porte. Mais
+le moyen de résistera la douce voix qui prononçait ces mots: «Mon
+cher Axel?»
+
+Je sortis de ma chambre. Je pensai que mon air défait, ma
+pâleur, mes yeux rougis par l'insomnie allaient produire leur
+effet sur Graüben et changer ses idées.
+
+«Ah! mon cher Axel, me dit-elle, je vois que tu te portes mieux
+et que la nuit t'a calmé.
+
+—Calmé!» m'écriai-je.
+
+Je me précipitai vêts mon miroir. Eh bien, j'avais moins
+mauvaise mine que je ne le supposais. C'était à n'y pas croire.
+
+«Axel, me dit Graüben, j'ai longtemps causé avec mon tuteur.
+C'est un hardi savant, un homme de grand courage, et tu te
+souviendras que son sang coule dans tes veines. Il m'a raconté
+ses projets, ses espérances, pourquoi et comment il espère
+atteindre son but. Il y parviendra, je n'en doute pas. Ah!
+cher Axel, c'est beau de se dévouer ainsi à la science! Quelle
+gloire attend M. Lidenbrock et rejaillira sur son compagnon! Au
+retour, Axel, tu seras un homme, son égal, libre de parler, libre
+d'agir, libre enfin de...»
+
+La jeune fille, rougissante, n'acheva pas. Ses paroles me
+ranimaient. Cependant je ne voulais pas croire encore à notre
+départ. J'entraînai Graüben vers le cabinet du professeur.
+
+«Mon oncle, dis-je, il est donc bien décidé que nous partons?
+
+—Comment! tu en doutes?
+
+—Non, dis-je afin de ne pas le contrarier. Seulement, je vous
+demanderai ce qui nous presse.
+
+—Mais le temps! le temps qui fuit avec une irréparable vitesse!
+
+—Cependant nous ne sommes qu'au 26 mai, et jusqu'à la fin de
+juin ...
+
+—Eh! crois-tu donc, ignorant, qu'on se rende si facilement en
+Islande? Si tu ne m'avais pas quitté comme un fou, je t'aurais
+emmené au bureau-office de Copenhague, chez Liffender et Co. Là,
+tu aurais vu que de Copenhague à Reykjawik il n'y a qu'un
+service.
+
+—Eh bien?
+
+—Eh bien! si nous attendions au 22 juin, nous arriverions trop
+tard pour voir l'ombre du Scartaris caresser le cratère du
+Sneffels; il faut donc gagner Copenhague au plus vite pour y
+chercher un moyen de transport. Va faire ta malle!»
+
+Il n'y avait pas un mot à répondre. Je remontai dans ma chambre.
+Graüben me suivit. Ce fut elle qui se chargea de mettre en
+ordre, dans une petite valise, les objets nécessaires à mon
+voyage. Elle n'était pas plus émue que s'il se fût agi d'une
+promenade à Lubeck ou à Heligoland; ses petites mains allaient et
+venaient sans précipitation; elle causait avec calme; elle me
+donnait les raisons les plus sensées en faveur de notre
+expédition. Elle m'enchantait, et je me sentais une grosse
+colère contre elle. Quelquefois je voulais m'emporter, mais elle
+n'y prenait garde et continuait méthodiquement sa tranquille
+besogne.
+
+Enfin la dernière courroie de la valise fut bouclée. Je
+descendis au rez-de-chaussée.
+
+Pendant cette journée les fournisseurs d'instruments de physique,
+d'armes, d'appareils électriques s'étaient multipliés. La bonne
+Marthe en perdait la tête.
+
+«Est-ce que Monsieur est fou?» me dit-elle.
+
+Je fis un signe affirmatif.
+
+«Et il vous emmène avec lui?»
+
+Même affirmation.
+
+«Où cela? dit-elle.»
+
+J'indiquai du doigt le centre de la terre.
+
+«À la cave? s'écria la vieille servante.
+
+—Non, dis-je enfin, plus bas!»
+
+Le soir arriva. Je n'avais plus conscience du temps écoulé.
+
+«À demain matin, dit mon oncle, nous partons à six heures
+précises.»
+
+A dix heures je tombai sur mon lit comme une masse inerte.
+
+Pendant la nuit mes terreurs me reprirent.
+
+Je la passai à rêver de gouffres! J'étais en proie au délire.
+Je me sentais étreint par la main vigoureuse du professeur,
+entraîné, abîmé, enlisé! Je tombais au fond d'insondables
+précipices avec cette vitesse croissante des corps abandonnés
+dans l'espace. Ma vie n'était plus qu'une chute interminable.
+
+Je me réveillai à cinq heures, brisé de fatigue et d'émotion. Je
+descendis à la salle à manger. Mon oncle était à table. Il
+dévorait. Je le regardai avec un sentiment d'horreur. Mais
+Graüben était là. Je ne dis rien. Je ne pus manger.
+
+À cinq heures et demie, un roulement se fit entendre dans la rue.
+Une large voiture arrivait pour nous conduire au chemin de fer
+d'Altona. Elle fut bientôt encombrée des colis de mon oncle.
+
+«Et ta malle? me dit-il.
+
+—Elle est prête, répondis-je en défaillant.
+
+—Dépêche-toi donc de la descendre, ou tu vas nous faire manquer
+le train!»
+
+Lutter contre ma destinée me parut alors impossible. Je remontai
+dans ma chambre, et, laissant glisser ma valise sur les marches
+de l'escalier, je m'élançai à sa suite.
+
+En ce moment mon oncle remettait solennellement entre les mains
+de Graüben «les rênes» de sa maison. Ma jolie Virlandaise
+conservait son calme habituel. Elle embrassa son tuteur, mais
+elle ne put retenir une larme en effleurant ma joue de ses douces
+lèvres.
+
+«Graüben! m'écriai-je.
+
+—Va, mon cher Axel, va, me dit-elle, tu quittes ta fiancée, mais
+tu trouveras ta femme au retour.»
+
+Je serrai Graüben dans mes bras, et pris place dans la voiture.
+Marthe et la jeune fille, du seuil de la porte, nous adressèrent
+un dernier adieu; puis les deux chevaux, excités par le
+sifflement de leur conducteur, s'élancèrent au galop sur la route
+d'Altona.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Altona, véritable banlieue de Hambourg, est tête de ligne du
+chemin de fer de Kiel qui devait nous conduire au rivage des
+Belt. En moins de vingt minutes, nous entrions sur le territoire
+du Holstein.
+
+A six heures et demie la voiture s'arrêta devant la gare; les
+nombreux colis de mon oncle, ses volumineux articles de voyage
+furent déchargés, transportés, pesés, étiquetés, rechargés dans
+le wagon de bagages, et à sept heures nous étions assis l'un
+vis-à-vis de l'autre dans le même compartiment. La vapeur
+siffla, la locomotive se mit en mouvement. Nous étions partis.
+
+Étais-je résigné? Pas encore. Cependant l'air frais du matin,
+les détails de la route rapidement renouvelés par la vitesse du
+train me distrayaient de ma grande préoccupation.
+
+Quant à la pensée du professeur, elle devançait évidemment ce
+convoi trop lent au gré de son impatience. Nous étions seuls
+dans le wagon, mais sans parler. Mon oncle revisitait ses poches
+et son sac de voyage avec une minutieuse attention. Je vis bien
+que rien ne lui manquait des pièces nécessaires à l'exécution de
+ses projets.
+
+Entre autres, une feuille de papier, pliée avec soin, portait
+l'entête de la chancellerie danoise, avec la signature de
+M. Christiensen, consul à Hambourg et l'ami du professeur. Cela
+devait nous donner toute facilité d'obtenir à Copenhague des
+recommandations pour le gouverneur de l'Islande.
+
+J'aperçus aussi le fameux document précieusement enfoui dans la
+plus secrète poche du portefeuille. Je le maudis du fond du
+coeur, et je me remis à examiner le pays. C'était une vaste
+suite de plaines peu curieuses, monotones, limoneuses et assez
+fécondes: une campagne très favorable à l'établissement d'un
+railway et propice à ces lignes droites si chères aux compagnies
+de chemins de fer.
+
+Mais cette monotonie n'eut pas le temps de ma fatiguer, car,
+trois heures après notre départ, le train s'arrêtait à Kiel, à
+deux pas de la mer.
+
+Nos bagages étant enregistrés pour Copenhague, il n'y eut pas à
+s'en occuper. Cependant le professeur les suivit d'un oeil
+inquiet pendant leur transport au bateau à vapeur. Là ils
+disparurent à fond de cale.
+
+Mon oncle, dans sa précipitation, avait si bien calculé les
+heures de correspondance du chemin de fer et du bateau, qu'il
+nous restait une journée entière à perdre. Le steamer
+l'_Ellenora_, ne partait pas avant la nuit. De là une fièvre de
+neuf heures, pendant laquelle l'irascible voyageur envoya à tous
+les diables l'administration des bateaux et des railways et les
+gouvernements qui toléraient de pareils abus. Je dus faire
+chorus avec lui quand il entreprit le capitaine de l'_Ellenora_ à
+ce sujet. Il voulait l'obliger à chauffer sans perdre un
+instant. L'autre l'envoya promener.
+
+A Kiel, comme ailleurs, il faut bien qu'une journée se passe. A
+force de nous promener sur les rivages verdoyants de la baie au
+fond de laquelle s'élève la petite ville, de parcourir les bois
+touffus qui lui donnent l'apparence d'un nid dans un faisceau de
+branches, d'admirer les villas pourvues chacune de leur petite
+maison de bain froid, enfin de courir et de maugréer, nous
+atteignîmes dix heures du soir.
+
+Les tourbillons de la fumée de l'_Ellenora_, se développaient
+dans le ciel; le pont tremblotait sous les frissonnements de la
+chaudière; nous étions à bord et propriétaires de deux couchettes
+étagées dans l'unique chambre du bateau.
+
+A dix heures un quart les amarres furent larguées, et le steamer
+fila rapidement sur les sombres eaux du grand Belt.
+
+La nuit était noire; il y avait belle brise et forte mer;
+quelques feux de la côte apparurent dans les ténèbres; plus tard,
+je ne sais, un phare à éclats étincela au-dessus des flots; ce
+fut tout ce qui resta dans mon souvenir de cette première
+traversée.
+
+A sept heures du matin nous débarquions à Korsor, petite ville
+située sur la côte occidentale du Seeland. Là nous sautions du
+bateau dans un nouveau chemin de fer qui nous emportait à travers
+un pays non moins plat que les campagnes du Holstein.
+
+C'était encore trois heures de voyage avant d'atteindre la
+capitale du Danemark. Mon oncle n'avait pas fermé l'oeil de la
+nuit. Dans son impatience, je crois qu'il poussait le wagon avec
+ses pieds.
+
+Enfin il aperçut une échappée de mer.
+
+«Le Sund!» s'écria-t-il.
+
+Il y avait sur notre gauche une vaste construction qui
+ressemblait à un hôpital.
+
+«C'est une maison de fous, dit un de nos compagnons de voyage.
+
+—Bon, pensai-je, voilà un établissement où nous devrions finir
+nos jours! Et, si grand qu'il fût, cet hôpital serait encore
+trop petit pour contenir toute la folie du professeur
+Lidenbrock!»
+
+Enfin, à dix heures du matin, nous prenions pied à Copenhague;
+les bagages furent chargés sur une voiture et conduits avec nous
+à l'hôtel du Phoenix dans Bred-Gade. Ce fut l'affaire d'une
+demi-heure, car la gare est située en dehors de la ville. Puis
+mon oncle, faisant une toilette sommaire, m'entraîna à sa suite.
+Le portier de l'hôtel parlait l'allemand et l'anglais; mais le
+professeur, en sa qualité de polyglotte, l'interrogea en bon
+danois, et ce fut en bon danois que ce personnage lui indiqua la
+situation du Muséum des Antiquités du Nord.
+
+Le directeur de ce curieux établissement, où sont entassées des
+merveilles qui permettraient de reconstruire l'histoire du pays
+avec ses vieilles armes de pierre, ses hanaps et ses bijoux,
+était un savant, l'ami du consul de Hambourg, M. le professeur
+Thomson.
+
+Mon oncle avait pour lui une chaude lettre de recommandation. En
+général, un savant en reçoit assez mal un autre. Mais ici ce fut
+tout autrement. M. Thomson, en homme serviable, fit un cordial
+accueil au professeur Lidenbrock, et même à son neveu. Dire que
+notre secret fut gardé vis-à-vis de l'excellent directeur du
+Muséum, c'est à peine nécessaire. Nous voulions tout bonnement
+visiter l'Islande en amateurs désintéressés.
+
+M. Thomson se mit entièrement à notre disposition, et nous
+courûmes les quais afin de chercher un navire en partance.
+
+J'espérais que les moyens de transport manqueraient absolument;
+mais il n'en fut rien. Une petite goélette danoise, la
+_Valkyrie_, devait mettre à la voile le 2 juin pour Reykjawik.
+Le capitaine, M. Bjarne, se trouvait à bord; son futur passager,
+dans sa joie, lui serra les mains à les briser. Ce brave homme
+fut un peu étonné d'une pareille étreinte. Il trouvait tout
+simple d'aller en Islande, puisque c'était son métier. Mon oncle
+trouvait cela sublime. Le digne capitaine profita de cet
+enthousiasme pour nous faire payer double le passage sur son
+bâtiment. Mais nous n'y regardions pas de si près.
+
+«Soyez à bord mardi, à sept heures du matin,» dit M. Bjarne après
+avoir empoché un nombre respectable de species-dollars.
+
+Nous remerciâmes alors M. Thomson de ses bons soins, et nous
+revînmes à l'hôtel du Phoenix.
+
+«Cela va bien! cela va très bien, répétait mon oncle. Quel
+heureux hasard d'avoir trouvé ce bâtiment prêt à partir!
+Maintenant déjeunons, et allons visiter la ville.»
+
+Nous nous rendîmes à Kongens-Nye-Torw, place irrégulière où se
+trouve un poste avec deux innocents canons braqués qui ne font
+peur à personne. Tout près, au nº 5, il y avait une
+«restauration» française, tenue par un cuisinier nommé Vincent;
+nous y déjeunâmes suffisamment pour le prix modéré de quatre
+marks chacun[1].
+
+ [1] 2fr. 75c. environ.
+
+Puis je pris un plaisir d'enfant à parcourir la ville; mon oncle
+se laissait promener; d'ailleurs il ne vit rien, ni
+l'insignifiant palais du roi, ni le joli pont du dix-septième
+siècle qui enjambe le canal devant le Muséum, ni cet immense
+cénotaphe de Torwaldsen, orné de peintures murales horribles et
+qui contient à l'intérieur les oeuvres de ce statuaire, ni, dans
+un assez beau parc, le château bonbonnière de Rosenborg, ni
+l'admirable édifice renaissance de la Bourse, ni son clocher fait
+avec les queues entrelacées de quatre dragons de bronze, ni les
+grands moulins des remparts, dont les vastes ailes s'enflaient
+comme les voiles d'un vaisseau au vent de la mer.
+
+Quelles délicieuses promenades nous eussions faites, ma jolie
+Virlandaise et moi, du côté du port où les deux-ponts et les
+frégates dormaient paisiblement sous leur toiture rouge, sur les
+bords verdoyants du détroit, à travers ces ombrages touffus au
+sein desquels se cache la citadelle, dont les canons allongent
+leur gueule noirâtre entre les branches des sureaux et des
+saules!
+
+Mais, hélas! elle était loin, ma pauvre Graüben, et pouvais-je
+espérer de la revoir jamais!
+
+Cependant, si mon oncle ne remarqua rien de ces sites
+enchanteurs, il fut vivement frappé par la vue d'un certain
+clocher situé dans l'île d'Amak, qui forme le quartier sud-ouest
+de Copenhague.
+
+Je reçus l'ordre de diriger nos pas de ce côté; je montai dans
+une petite embarcation à vapeur qui faisait le service des
+canaux, et, en quelques instants, elle accosta le quai de
+Dock-Yard.
+
+Après avoir traversé quelques rues étroites où des galériens,
+vêtus de pantalons mi-partie jaunes et gris, travaillaient sous
+le bâton des argousins, nous arrivâmes devant Vor-Frelsers-Kirk.
+Cette église n'offrait rien de remarquable. Mais voici pourquoi
+son clocher assez élevé avait attiré l'attention du professeur: à
+partir de la plate-forme, un escalier extérieur circulait autour
+de sa flèche, et ses spirales se déroulaient en plein ciel.
+
+«Montons, dit mon oncle.
+
+—Mais, le vertige? répliquai-je.
+
+—Raison de plus, il faut s'y habituer.
+
+—Cependant...
+
+—Viens, te dis-je, ne perdons pas de temps.» Il fallut obéir.
+Un gardien, qui demeurait de l'autre côté de la rue, nous remit
+une clef, et l'ascension commença.
+
+Mon oncle me précédait d'un pas alerte. Je le suivais non sans
+terreur, car la tête me tournait avec une déplorable facilité.
+Je n'avais ni l'aplomb des aigles ni l'insensibilité de leurs
+nerfs.
+
+Tant que nous fûmes emprisonnés dans la vis intérieure, tout alla
+bien; mais après cent cinquante marches l'air vint me frapper au
+visage; nous étions parvenus à la plate-forme du clocher. Là
+commençait l'escalier aérien, gardé par une frêle rampe, et dont
+les marches, de plus en plus étroites, semblaient monter vers
+l'infini.
+
+«Je ne pourrai jamais! m'écriai-je.
+
+—Serais-tu poltron, par hasard? Monte!» répondit
+impitoyablement le professeur.
+
+Force fut de le suivre en me cramponnant. Le grand air
+m'étourdissait; je sentais le clocher osciller sous les rafales;
+mes jambes se dérobaient; je grimpai bientôt sur les genoux, puis
+sur le ventre; je fermais les yeux; j'éprouvais le mal de
+l'espace.
+
+Enfin, mon oncle me tirant par le collet, j'arrivai près de la
+boule.
+
+«Regarde, me dit-il, et regarde bien! il faut prendre _des
+leçons d'abîme!_»
+
+Je dus ouvrir les yeux. J'apercevais les maisons aplaties et
+comme écrasées par une chute, au milieu du brouillard des fumées.
+Au-dessus de ma tête passaient des nuages échevelés, et, par un
+renversement d'optique, ils me paraissaient immobiles, tandis que
+le clocher, la boule, moi, nous étions entraînés avec une
+fantastique vitesse. Au loin, d'un côté s'étendait la campagne
+verdoyante; de l'autre étincelait la mer sous un faisceau de
+rayons. Le Sund se déroulait à la pointe d'Elseneur, avec
+quelques voiles blanches, véritables ailes de goéland, et dans la
+brume de l'est ondulaient les côtes à peine estompées de la
+Suède. Toute cette immensité tourbillonnait à mes regards.
+
+Néanmoins il fallut me lever, me tenir droit et regarder. Ma
+première leçon de vertige dura une heure. Quand enfin il me fut
+permis de redescendre et de toucher du pied le pavé solide des
+rues, j'étais courbaturé.
+
+«Nous recommencerons demain,» dit mon professeur.
+
+Et en effet, pendant cinq jours, je repris cet exercice
+vertigineux, et, bon gré mal gré, je fis des progrès sensibles
+dans l'art «des hautes contemplations».
+
+
+
+
+IX
+
+
+Le jour du départ arriva. La veille, le complaisant M. Thomson
+nous avait apporté des lettres de recommandations pressantes pour
+le comte Trampe, gouverneur de l'Islande, M. Pietursson, le
+coadjuteur de l'évêque, et M. Finsen, maire de Reykjawik. En
+retour, mon oncle lui octroya les plus chaleureuses poignées de
+main.
+
+Le 2, à six heures du matin, nos précieux bagages étaient rendus
+à bord de la _Valkyrie_. Le capitaine nous conduisit à des
+cabines assez étroites et disposées sous une espèce de rouf.
+
+«Avons-nous bon vent? demanda mon oncle.
+
+—Excellent, répondit le capitaine Bjarne. Un vent de sud-est.
+Nous allons sortir du Sund grand largue et toutes voiles dehors.»
+
+Quelques instants plus tard, la goélette, sous sa misaine, sa
+brigantine, son hunier et son perroquet, appareilla et donna à
+pleine toile dans le détroit. Une heure après la capitale du
+Danemark semblait s'enfoncer dans les flots éloignés et la
+_Valkyrie_ rasait la côte d'Elseneur. Dans la disposition
+nerveuse où je me trouvais, je m'attendais à voir l'ombre
+d'Hamlet errant sur la terrasse légendaire.
+
+«Sublime insensé! disais-je, tu nous approuverais sans doute!
+tu nous suivrais peut-être pour venir au centre du globe chercher
+une solution à ton doute éternel!»
+
+Mais rien ne parut sur les antiques murailles; le château est,
+d'ailleurs, beaucoup plus jeune que l'héroïque prince de
+Danemark. Il sert maintenant de loge somptueuse au portier de ce
+détroit du Sund où passent chaque année quinze mille navires de
+toutes les nations.
+
+Le château de Krongborg disparut bientôt dans la brume, ainsi que
+la tour d'Helsinborg, élevée sur la rive suédoise, et la goélette
+s'inclina légèrement sous les brises du Cattégat.
+
+La _Valkyrie_ était fine voilière, mais avec un navire à voiles
+on ne sait jamais trop sur quoi compter. Elle transportait à
+Reykjawik du charbon, des ustensiles de ménage, de la poterie,
+des vêtements de laine et une cargaison de blé; cinq hommes
+d'équipage, tous Danois, suffisaient à la manoeuvrer.
+
+«Quelle sera la durée de la traversée? demanda mon oncle au
+capitaine.
+
+—Une dizaine de jours, répondit ce dernier, si nous ne
+rencontrons pas trop de grains de nord-ouest par le travers des
+Feroë.
+
+—Mais, enfin, vous n'êtes pas sujet à éprouver des retards
+considérables?
+
+—Non, monsieur Lidenbrock; soyez tranquille, nous arriverons.»
+
+Vers le soir la goélette doubla le cap Skagen à la pointe nord du
+Danemark, traversa pendant la nuit le Skager-Rak, rangea
+l'extrémité de la Norvège par le travers du cap Lindness et donna
+dans la mer du Nord.
+
+Deux jours après, nous avions connaissance des côtes d'Ecosse à
+la hauteur de Peterheade, et la _Valkyrie_ se dirigea vers les
+Feroë en passant entre les Orcades et les Seethland.
+
+Bientôt notre goélette fut battue par les vagues de l'Atlantique;
+elle dut louvoyer contre le vent du nord et n'atteignit pas sans
+peine les Feroë. Le 3, le capitaine reconnut Myganness, la plus
+orientale de ces îles, et, à partir de ce moment, il marcha droit
+au cap Portland, situé sur la côte méridionale de l'Islande.
+
+La traversée n'offrit aucun incident remarquable. Je supportai
+assez bien les épreuves de la mer; mon oncle, à son grand dépit,
+et à sa honte plus grande encore, ne cessa pas d'être malade.
+
+Il ne put donc entreprendre le capitaine Bjarne sur la question
+du Sneffels, sur les moyens de communication, sur les facilités
+de transport; il dut remettra ses explications à son arrivée et
+passa tout son temps étendu dans sa cabine, dont les cloisons
+craquaient par les grands coups de tangage. Il faut l'avouer, il
+méritait un peu son sort.
+
+Le 11, nous relevâmes le cap Portland; le temps, clair alors,
+permit d'apercevoir le Myrdals Yocul, qui le domine. Le cap se
+compose d'un gros morne à pentes roides, et planté tout seul sur
+la plage.
+
+La _Valkyrie_ se tint à une distance raisonnable des côtes, en
+les prolongeant vers l'ouest, au milieu de nombreux troupeaux de
+baleines et de requins. Bientôt apparut un immense rocher percé
+à jour, au travers duquel la mer écumeuse donnait avec furie.
+Les îlots de Westman semblèrent sortir de l'Océan, comme une
+semée de rocs sur la plaine liquide. A partir de ce moment, la
+goélette prit du champ pour tourner à bonne distance le cap
+Reykjaness, qui ferme l'angle occidental de l'Islande.
+
+La mer, très forte, empêchait mon oncle de monter sur le pont
+pour admirer ces côtes déchiquetées et battues par les vents du
+sud-ouest.
+
+Quarante-huit heures après, en sortant d'une tempête qui força la
+goélette de fuir à sec de toile, on releva dans l'est la balise
+de la pointe de Skagen, dont les roches dangereuses se prolongent
+à une grande distance sous les flots. Un pilote islandais vint à
+bord, et, trois heures plus tard, la _Valkyrie_ mouillait devant
+Reykjawik, dans la baie de Faxa.
+
+Le professeur sortit enfin de sa cabine, un peu pâle, un peu
+défait, mais toujours enthousiaste, et avec un regard de
+satisfaction dans les yeux.
+
+La population de la ville, singulièrement intéressée par
+l'arrivée d'un navire dans lequel chacun a quelque chose à
+prendre, se groupait sur le quai.
+
+Mon oncle avait hâte d'abandonner sa prison flottante, pour ne
+pas dire son hôpital. Mais avant de quitter le pont de la
+goélette, il m'entraîna à l'avant, et là, du doigt, il me montra,
+à la partie septentrionale de la baie, une haute montagne à deux
+pointes, un double cône couvert de neiges éternelles.
+
+«Le Sneffels! s'écria-t-il, le Sneffels!»
+
+Puis, après m'avoir recommandé du geste un silence absolu, il
+descendit dans le canot qui l'attendait. Je le suivis, et
+bientôt nous foulions du pied le sol de l'Islande.
+
+Tout d'abord apparut un homme de bonne figure et revêtu d'un
+costume de général. Ce n'était cependant qu'un simple magistrat,
+le gouverneur de l'île, M. le baron Trampe en personne. Le
+professeur reconnut à qui il avait affaire. Il remit au
+gouverneur ses lettres de Copenhague, et il s'établit en danois
+une courte conversation à laquelle je demeurai absolument
+étranger, et pour cause. Mais de ce premier entretien il résulta
+ceci: que le baron Trampe se mettait entièrement à la disposition
+du professeur Lidenbrock.
+
+Mon oncle reçut un accueil fort aimable du maire, M. Finson, non
+moins militaire par le costume que le gouverneur, mais aussi
+pacifique par tempérament et par état.
+
+Quant au coadjuteur, M. Pictursson, il faisait actuellement une
+tournée épiscopale dans le Bailliage du nord; nous devions
+renoncer provisoirement à lui être présentés. Mais un charmant
+homme, et dont le concours nous devint fort précieux, ce fut
+M. Fridriksson, professeur de sciences naturelles à l'école de
+Reykjawik. Ce savant modeste ne parlait que l'islandais et le
+latin; il vint m'offrir ses services dans la langue d'Horace, et
+je sentis que nous étions faits pour nous comprendre. Ce fut, en
+effet, le seul personnage avec lequel je pus m'entretenir pendant
+mon séjour en Islande.
+
+Sur trois chambres dont se composait sa maison, cet excellent
+homme en mit deux à notre disposition, et bientôt nous y fûmes
+installés avec nos bagages, dont la quantité étonna un peu les
+habitants de Reykjawik.
+
+«Eh bien, Axel, me dit mon oncle, cela va, et le plus difficile
+est fait.
+
+—Comment, le plus difficile? m'écriai-je:
+
+—Sans doute, nous n'avons plus qu'à descendre!
+
+—Si vous le prenez ainsi, vous avez raison; mais enfin, après
+avoir descendu, il faudra remonter, j'imagine?
+
+—Oh! cela ne m'inquiète guère! Voyons! il n'y a pas de temps
+à perdre. Je vais me rendre à la bibliothèque. Peut-être s'y
+trouve-t-il quelque manuscrit de Saknussemm, et je serais bien
+aise de le consulter.
+
+—Alors, pendant ce temps, je vais visiter la ville. Est-ce que
+vous n'en ferez pas autant?
+
+—Oh! cela m'intéresse médiocrement. Ce qui est curieux dans
+cette terre d'Islande n'est pas dessus, mais dessous.
+
+Je sortis et j'errai au hasard.
+
+S'égarer dans les deux rues de Reykjawik n'eût pas été chose
+facile. Je ne fus donc pas obligé de demander mon chemin, ce
+qui, dans la langue des gestes, expose à beaucoup de mécomptes.
+
+La ville s'allonge sur un sol assez bas et marécageux, entre deux
+collines. Une immense coulée de laves la couvre d'un côté et
+descend en rampes assez douces vers la mer. De l'autre s'étend
+cette vaste baie de Faxa bornée au nord par l'énorme glacier du
+Sneffels, et dans laquelle la _Valkyrie_ se trouvait seule à
+l'ancre en ce moment. Ordinairement les gardes-pêche anglais et
+français s'y tiennent mouillés au large; mais ils étaient alors
+en service sur les côtes orientales de l'île.
+
+La plus longue des deux rues de Reykjawik est parallèle au
+rivage; là demeurent les marchands et les négociants, dans des
+cabanes de bois faites de poutres rouges horizontalement
+disposées; l'autre rue, située plus à l'ouest, court vers un
+petit lac, entre les maisons de l'évêque et des autres
+personnages étrangers au commerce. J'eus bientôt arpenté ces
+voies mornes et tristes; j'entrevoyais parfois un bout de gazon
+décoloré, comme un vieux tapis de laine râpé par l'usage, ou bien
+quelque apparence de verger, dont les rares légumes, pommes de
+terre, choux et laitues, eussent figuré à l'aise sur une table
+lilliputienne; quelques giroflées maladives essayaient aussi de
+prendre un petit air de soleil.
+
+Vers le milieu de la rue non commerçante, je trouvai le cimetière
+public enclos d'un mur en terre, et dans lequel la place ne
+manquait pas. Puis, en quelques enjambées, j'arrivai à la maison
+du gouverneur, une masure comparée à l'hôtel de ville de
+Hambourg, un palais auprès des huttes de la population
+islandaise.
+
+Entre le petit lac et la ville s'élevait l'église, bâtie dans le
+goût protestant et construite en pierres calcinées dont les
+volcans font eux-mêmes les frais d'extraction; par les grands
+vents d'ouest, son toit de tuiles rouges devait évidemment se
+disperser dans les airs au grand dommage des fidèles.
+
+Sur une éminence voisine, j'aperçus l'École Nationale, où, comme
+je l'appris plus tard de notre hôte, on professait: l'hébreu,
+l'anglais, le français et le danois, quatre langues dont, à ma
+honte, je ne connaissais pas le premier mot. J'aurais été le
+dernier des quarante élèves que comptait ce petit collège, et
+indigne de coucher avec eux dans ces armoires à deux
+compartiments où de plus délicats étoufferaient dès la première
+nuit.
+
+En trois heures j'eus visité non seulement la villa, mais ses
+environs. L'aspect général en était singulièrement triste. Pas
+d'arbres, pas de végétation, pour ainsi dire. Partout les arêtes
+vives des roches volcaniques. Les huttes des Islandais sont
+faites de terre et de tourbe, et leurs murs inclinés en dedans;
+elles ressemblent à des toits posés sur le sol. Seulement ces
+toits sont des prairies relativement fécondes. Grâce à la
+chaleur de l'habitation, l'herbe y pousse avec assez de
+perfection, et on la fauche soigneusement à l'époque de la
+fenaison, sans quoi les animaux domestiques viendraient paître
+sur ces demeures verdoyantes.
+
+Pendant mon excursion, je rencontrai peu d'habitants; en revenant
+de la rue commerçante, je vis la plus grande partie de la
+population occupée à sécher, saler et charger des morues,
+principal article d'exportation. Les hommes paraissaient
+robustes, mais lourds, des espèces d'Allemands blonds, à l'oeil
+pensif, qui se sentent un peu en dehors de l'humanité, pauvres
+exilés relégués sur cette terre de glace, dont la nature aurait
+bien dû faire des Esquimaux, puisqu'elle les condamnait à vivre
+sur la limite du cercle polaire! J'essayais en vain de
+surprendre un sourire sur leur visage; ils riaient quelquefois
+par une sorte de contraction involontaire des muscles, mais ils
+ne souriaient jamais.
+
+Leur costume consistait en une grossière vareuse de laine noire
+connue dans tous les pays scandinaves sous le nom de «vadmel», un
+chapeau à vastes bords, un pantalon à lisère rouge et un morceau
+de cuir replié en manière de chaussure.
+
+Les femmes, à figure triste et résignée, d'un type assez
+agréable, mais sans expression, étaient vêtues d'un corsage et
+d'une jupe de «vadmel» sombre: filles, elles portaient sur leurs
+cheveux tressés en guirlandes un petit bonnet de tricot brun;
+mariées, elles entouraient leur tête d'un mouchoir de couleur,
+surmonté d'un cimier de toile blanche.
+
+Après une bonne promenade, lorsque je rentrai dans la maison de
+M. Fridriksson, mon oncle s'y trouvait déjà en compagnie de son
+hôte.
+
+
+
+
+X
+
+
+Le dîner était prêt; il fut dévoré avec avidité par le professeur
+Lidenbrock, dont la diète forcée du bord avait changé l'estomac
+en un gouffre profond. Ce repas, plus danois qu'islandais, n'eut
+rien de remarquable en lui-même; mais notre hôte, plus islandais
+que danois, me rappela les héros de l'antique hospitalité. Il me
+parut évident que nous étions chez lui plus que lui-même.
+
+La conversation se fit en langue indigène, que mon oncle
+entremêlait d'allemand et M. Fridriksson de latin, afin que je
+pusse la comprendre. Elle roula sur des questions scientifiques,
+comme il convient à des savants; mais le professeur Lidenbrock se
+tint sur la plus excessive réserve, et ses yeux me
+recommandaient, à chaque phrase, un silence absolu touchant nos
+projets à venir.
+
+Tout d'abord, M. Fridriksson s'enquit auprès de mon oncle du
+résultat de ses recherches à la bibliothèque.
+
+«Votre bibliothèque! s'écria ce dernier, elle ne se compose que
+de livres dépareillés sur des rayons presque déserts.
+
+—Comment! répondit M. Fridriksson, nous possédons huit mille
+volumes dont beaucoup sont précieux et rares, des ouvrages en
+vieille langue Scandinave, et toutes les nouveautés dont
+Copenhague nous approvisionne chaque année.
+
+—Où prenez-vous ces huit mille volumes? Pour mon compte...
+
+—Oh! monsieur Lidenbrock, ils courent le pays; on a le goût de
+l'étude dans notre vieille île de glace! Pas un fermier, pas un
+pêcheur qui ne sache lire et ne lise. Nous pensons que des
+livres, au lieu de moisir derrière une grille de fer, loin des
+regards curieux, sont destinés à s'user sous les yeux des
+lecteurs. Aussi ces volumes passent-ils de main en main,
+feuilletés, lus et relus, et souvent ils ne reviennent à leur
+rayon qu'après un an ou deux d'absence.
+
+—En attendant, répondit mon oncle avec un certain dépit, les
+étrangers...
+
+—Que voulez-vous! les étrangers ont chez eux leurs bibliothèques,
+et, avant tout, il faut que nos paysans s'instruisent. Je vous
+le répète, l'amour de l'étude est dans le sang islandais. Aussi,
+en 1816, nous avons fondé une Société Littéraire qui va bien; des
+savants étrangers s'honorent d'en faire partie; elle publie des
+livres destinés à l'éducation de nos compatriotes et rend de
+véritables services au pays. Si vous voulez être un de nos
+membres correspondants, monsieur Lidenbrock, vous nous ferez le
+plus grand plaisir.»
+
+Mon oncle, qui appartenait déjà à une centaine de sociétés
+scientifiques, accepta avec une bonne grâce dont fut touché
+M. Fridriksson.
+
+«Maintenant, reprit celui-ci, veuillez m'indiquer les livres que
+vous espériez trouver à notre bibliothèque, et je pourrai
+peut-être vous renseigner à leur égard.»
+
+Je regardai mon oncle. Il hésita à répondre. Cela touchait
+directement à ses projets. Cependant, après avoir réfléchi, il
+se décida à parler.
+
+«Monsieur Fridriksson, dit-il, je voulais savoir si, parmi les
+ouvrages anciens, vous possédiez ceux d'Arne Saknussemm?
+
+—Arne Saknussemm! répondit le professeur de Reykjawik; vous
+voulez parler de ce savant du seizième siècle, à la fois grand
+naturaliste, grand alchimiste et grand voyageur?
+
+—Précisément
+
+—Une des gloires de la littérature et de la science islandaises?
+
+—Comme vous dites.
+
+—Un homme illustre entre tous?
+
+—Je vous l'accorde.
+
+—Et dont l'audace égalait le génie?
+
+—Je vois que vous le connaissez bien.» Mon oncle nageait dans la
+joie à entendre parler ainsi de son héros. Il dévorait des yeux
+M. Fridriksson.
+
+«Eh bien! demanda-t-il, ses ouvrages?
+
+—Ah! ses ouvrages, nous ne les avons pas!
+
+—Quoi! en Islande?
+
+—Ils n'existent ni en Islande ni ailleurs.
+
+—Et pourquoi?
+
+—Parce que Arne Saknussemm fut persécuté pour cause d'hérésie,
+et qu'en 1573 ses ouvrages furent brûlés à Copenhague par la main
+du bourreau.
+
+—Très bien! Parfait! s'écria mon oncle, au grand scandale du
+professeur de sciences naturelles.
+
+—Hein? fit ce dernier.
+
+—Oui! tout s'explique, tout s'enchaîne, tout est clair, et je
+comprends pourquoi Saknussemm, mis à l'index et forcé de cacher
+les découvertes de son génie, a dû enfouir dans un
+incompréhensible cryptogramme le secret...
+
+—Quel secret? demanda vivement M. Fridriksson.
+
+—Un secret qui... dont..., répondit mon oncle en balbutiant.
+
+—Est-ce que vous auriez quelque document particulier? reprit
+notre hôte.
+
+—Non. Je faisais une pure supposition.
+
+—Bien, répondît M. Fridriksson, qui eut la bonté de ne pas
+insister en voyant le trouble de son interlocuteur. J'espère,
+ajouta-t-il, que vous ne quitterez pas notre île sans avoir puisé
+à ses richesses minéralogiques?
+
+—Certes, répondit mon oncle; mais j'arrive un peu tard; des
+savants ont déjà passé par ici?
+
+—Oui, monsieur Lidenbrock; les travaux de MM. Olafsen et
+Povelsen exécutés par ordre du roi, les études de Troïl, la
+mission scientifique de MM. Gaimard et Robert, à bord de la
+corvette française _la Recherche_[1], et dernièrement, les
+observations des savants embarqués sur la frégate _la
+Reine-Hortense_, ont puissamment contribué à la reconnaissance de
+l'Islande. Mais, croyez-moi, il y a encore à faire.
+
+ [1] _La Recherche_ fut envoyée en 1835 par l'amiral Duperré
+ pour retrouver les traces d'une expédition perdue, celle de
+ M. de Blosseville et de _la Lilloise_, dont on n'a jamais eu de
+ nouvelles.
+
+—Vous pensez? demanda mon oncle d'un air bonhomme, en essayant
+de modérer l'éclair de ses yeux.
+
+—Oui. Que de montagnes, de glaciers, de volcans à étudier, qui
+sont peu connus! Et tenez, sans aller plus loin, voyez ce mont
+qui s'élève à l'horizon; c'est le Sneffels.
+
+—Ah! fit mon oncle, le Sneffels.
+
+—Oui, l'un des volcans les plus curieux et dont on visite
+rarement le cratère.
+
+—Éteint?
+
+—Oh! éteint depuis cinq cents ans.
+
+—Eh bien! répondit mon oncle, qui se croisait frénétiquement
+les jambes pour ne pas sauter en l'air, j'ai envie de commencer
+mes études géologiques par ce Seffel... Fessel... comment
+dites-vous?
+
+—Sneffels, reprit l'excellent M. Fridriksson.»
+
+Cette partie de la conversation avait eu lieu en latin; j'avais
+tout compris, et je gardais à peine mon sérieux à voir mon oncle
+contenir sa satisfaction qui débordait de toutes parts; il
+prenait un petit air innocent qui ressemblait à la grimace d'un
+vieux diable.
+
+«Oui, fit-il, vos paroles me décident; nous essayerons de gravir
+ce Sneffels, peut-être même d'étudier son cratère!
+
+—Je regrette bien, répondit M. Fridriksson, que mes occupations
+ne me permettent pas de m'absenter; je vous aurais accompagné
+avec plaisir et profit.
+
+—Oh! non, oh! non, répondit vivement mon oncle; nous ne
+voulons déranger personne, monsieur Fridriksson; je vous remercie
+de tout mon coeur. La présence d'un savant tel que vous eût été
+très utile, mais les devoirs de votre profession...»
+
+J'aime à penser que notre hôte, dans l'innocence de son âme
+islandaise, ne comprit pas les grosses malices de mon oncle.
+
+«Je vous approuve fort, monsieur Lidenbrock, dit-il, de commencer
+par ce volcan; vous ferez là une ample moisson d'observations
+curieuses. Mais, dites-moi, comment comptez-vous gagner la
+presqu'île de Sneffels!
+
+—Par mer, en traversant la baie. C'est la route la plus rapide.
+
+—Sans doute; mais elle est impossible à prendre.
+
+—Pourquoi?
+
+—Parce que nous n'avons pas un seul canot à Reykjawik.
+
+—Diable!
+
+—Il faudra aller par terre, en suivant la côte. Ce sera plus
+long, mais plus intéressant.
+
+—Bon. Je verrai à me procurer un guide.
+
+—J'en ai précisément un à vous offrir.
+
+—Un homme sûr, intelligent?
+
+—Oui, un habitant de la presqu'île. C'est un chasseur d'eider,
+fort habile, et dont vous serez content. Il parle parfaitement
+le danois.
+
+—Et quand pourrai-je le voir?
+
+—Demain, si cela vous plaît.
+
+—Pourquoi pas aujourd'hui?
+
+—C'est qu'il n'arrive que demain.
+
+—A demain donc,» répondit mon oncle avec un soupir.
+
+Cette importante conversation se termina quelques instants plus
+tard par de chaleureux remerciments du professeur allemand au
+professeur islandais. Pendant ce dîner, mon oncle venait
+d'apprendre des choses importantes, entre autres l'histoire de
+Saknussemm, la raison de son document mystérieux, comme quoi son
+hôte ne l'accompagnerait pas dans son expédition, et que dès le
+lendemain un guide serait à ses ordres.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Le soir, je fis une courte promenade sur les rivages de
+Reykjawik, et je revins de bonne heure me coucher dans mon lit de
+grosses planches, où je dormis d'un profond sommeil.
+
+Quand je me réveillai, j'entendis mon oncle parler abondamment
+dans la salle voisine. Je me levai aussitôt et je me hâtai
+d'aller le rejoindre.
+
+Il causait en danois avec un homme de haute taille,
+vigoureusement découplé. Ce grand gaillard devait être d'une
+force peu commune. Ses yeux, percés dans une tête très grosse et
+assez naïve, me parurent intelligents. Ils étaient d'un bleu
+rêveur. De longs cheveux, qui eussent passé pour roux, même en
+Angleterre, tombaient sur ses athlétiques épaules. Cet indigène
+avait les mouvements souples, mais il remuait peu les bras, en
+homme qui ignorait ou dédaignait la langue des gestes. Tout en
+lui révélait un tempérament d'un calme parfait, non pas indolent,
+mais tranquille. On sentait qu'il ne demandait rien à personne,
+qu'il travaillait à sa convenance, et que, dans ce monde, sa
+philosophie ne pouvait être ni étonnée ni troublée.
+
+Je surpris les nuances de ce caractère, à la manière dont
+l'Islandais écouta le verbiage passionné de son interlocuteur.
+Il demeurait les bras croisés, immobile au milieu des gestes
+multipliés de mon oncle; pour nier, sa tête tournait de gauche à
+droite; elle s'inclinait pour affirmer, et cela si peu, que ses
+longs cheveux bougeaient à peine; c'était l'économie du mouvement
+poussée jusqu'à l'avarice.
+
+Certes, à voir cet homme, je n'aurais jamais deviné sa profession
+de chasseur; celui-là ne devait pas effrayer le gibier, à coup
+sûr, mais comment pouvait-il l'atteindre?
+
+Tout s'expliqua quand M. Fridriksson m'apprit que ce tranquille
+personnage n'était qu'un «chasseur d'eider», oiseau dont le duvet
+constitue la plus grande richesse de l'île. En effet, ce duvet
+s'appelle l'édredon, et il ne faut pas une grande dépense de
+mouvement pour le recueillir.
+
+Aux premiers jours de l'été, la femelle de l'eider, sorte de joli
+canard, va bâtir son nid parmi les rochers des fjörds[1] dont la
+côte est toute frangée; ce nid bâti, elle le tapisse avec de
+fines plumes qu'elle s'arrache du ventre. Aussitôt le chasseur,
+ou mieux le négociant, arrive, prend le nid, et la femelle de
+recommencer son travail; cela dure ainsi tant qu'il lui reste
+quelque duvet. Quand elle s'est entièrement dépouillée, c'est au
+mâle de se déplumer à son tour. Seulement, comme la dépouille
+dure et grossière de ce dernier n'a aucune valeur commerciale, le
+chasseur ne prend pas la peine de lui voler le lit de sa couvée;
+le nid s'achève donc; la femelle pond ses oeufs; les petits
+éclosent, et, l'année suivante, la récolte de l'édredon
+recommence.
+
+ [1] Nom donné aux golfes étroits dans les pays scandinaves.
+
+Or, comme l'eider ne choisit pas les rocs escarpés pour y bâtir
+son nid, mais plutôt des roches faciles et horizontales qui vont
+se perdre en mer, le chasseur islandais pouvait exercer son
+métier sans grande agitation. C'était un fermier qui n'avait ni
+à semer ni à couper sa moisson, mais à la récolter seulement.
+
+Ce personnage grave, flegmatique et silencieux, se nommait Hans
+Bjelke; il venait à la recommandation de M. Fridriksson. C'était
+notre futur guide.
+
+Ses manières contrastaient singulièrement avec celles de mon
+oncle.
+
+Cependant ils s'entendirent facilement. Ni l'un ni l'autre ne
+regardaient au prix; l'un prêt à accepter ce qu'on lui offrait,
+l'autre prêt à donner ce qui lui serait demandé. Jamais marché
+ne fut plus facile à conclure.
+
+Or, des conventions il résulta que Hans s'engageait à nous
+conduire au village de Stapi, situé sur la côte méridionale de la
+presqu'île du Sneffels, au pied même du volcan. Il fallait
+compter par terre vingt-deux milles environ, voyage à faire en
+deux jours, suivant l'opinion de mon oncle.
+
+Mais quand il apprit qu'il s'agissait de milles danois de
+vingt-quatre mille pieds, il dut rabattre de son calcul et
+compter, vu l'insuffisance des chemins, sur sept ou huit jours de
+marche.
+
+Quatre chevaux devaient être mis à sa disposition, deux pour le
+porter, lui et moi, deux autres destinés à nos bagages. Hans,
+suivant son habitude, irait à pied. Il connaissait parfaitement
+cette partie de la côte, et il promit de prendre par le plus
+court.
+
+Son engagement avec mon oncle n'expirait pas à notre arrivée à
+Stapi; il demeurait à son service pendant tout le temps
+nécessaire à nos excursions scientifiques au prix de trois
+rixdales par semaine[1]. Seulement, il fut expressément convenu
+que cette somme serait comptée au guide chaque samedi soir,
+condition _sine qua non_ de son engagement.
+
+ [1] 16fr. 08 c.
+
+Le départ fut fixé au 16 juin. Mon oncle voulut remettre au
+chasseur les arrhes du marché, mais celui-ci refusa d'un seul
+mot.
+
+«Efter,» fit-il.
+
+Après,» me dit le professeur pour mon édification.
+
+Hans, le traité conclu, se retira tout d'une pièce.
+
+«Un fameux homme, s'écria mon oncle, mais il ne s'attend guère au
+merveilleux rôle que l'avenir lui réserve de jouer.
+
+—Il nous accompagne donc jusqu'au...
+
+—Oui, Axel, jusqu'au centre de la terre.»
+
+Quarante-huit heures restaient encore à passer; à mon grand
+regret, je dus les employer à nos préparatifs; toute notre
+intelligence fut employée à disposer chaque objet de la façon la
+plus avantageuse, les instruments d'un côté, les armes d'un
+autre, les outils dans ce paquet, les vivres dans celui-là. En
+tout quatre groupes.
+
+Les instruments comprenaient:
+
+1° Un thermomètre centigrade de Eigel, gradué jusqu'à cent
+cinquante degrés, ce qui me paraissait trop ou pas assez. Trop,
+si la chaleur ambiante devait monter là, auquel cas nous aurions
+cuit. Pas assez, s'il s'agissait de mesurer la température de
+sources ou toute autre matière en fusion.
+
+2° Un manomètre à air comprimé, disposé de manière à indiquer des
+pressions supérieures à celles de l'atmosphère au niveau de
+l'Océan. En effet, le baromètre ordinaire n'eût pas suffi, la
+pression atmosphérique devant augmenter proportionnellement à
+notre descente au-dessous de la surface de la terre.
+
+3° Un chronomètre de Boissonnas jeune de Genève, parfaitement
+réglé au méridien de Hambourg.
+
+4° Deux boussoles d'inclinaison et de déclinaison.
+
+5° Une lunette de nuit.
+
+6° Deux appareils de Ruhmkorff, qui, au moyen d'un courant
+électrique, donnaient une lumière très portative, sûre et peu
+encombrante.[1]
+
+ [1] L'appareil de M. Ruhnmkorff consiste en une pile de Bunzen,
+ mise en activité au moyen du bichromate de potasse qui ne donne
+ aucune odeur. Une bobine d'induction met l'électricité
+ produite par la pile en communication avec une lanterne d'une
+ disposition particulière; dans cette lanterne se trouve un
+ serpentin de verre où le vide a été fait, et dans lequel reste
+ seulement un résidu de gaz carbonique ou d'azote. Quand
+ l'appareil fonctionne, ce gaz devient lumineux en produisant
+ une lumière blanchâtre et continue. La pile et la bobine sont
+ placées dans un sac de cuir que le voyageur porte en
+ bandoulière. La lanterne, placée extérieurement, éclaire très
+ suffisamment dans les profondes obscurités; elle permet de
+ s'aventurer, sans craindre aucune explosion, au milieu des gaz
+ les plus inflammables, et ne s'éteint pas même au sein des plus
+ profonds cours d'eau. M. Ruhmkorff est un savant et habile
+ physicien. Sa grande découverte, c'est sa bobine d'induction
+ qui permet de produire de l'électricité à haute tension. Il a
+ obtenu, en 1864, le prix quinquennal de 50,000 fr. que la
+ France réservait à la plus ingénieuse application de
+ l'électricité.
+
+Les armes consistaient en deux carabines de Purdley More et Co,
+et de deux revolvers Colt. Pourquoi des armes? Nous n'avions ni
+sauvages ni bêtes féroces à redouter, je suppose. Mais mon oncle
+paraissait tenir à son arsenal comme à ses instruments, surtout à
+une notable quantité de fulmi-coton inaltérable à l'humidité, et
+dont la force expansive est fort supérieure à celle de la poudre
+ordinaire.
+
+Les outils comprenaient deux pics, deux pioches, une échelle de
+soie, trois bâtons ferrés, une hache, un marteau, une douzaine de
+coins et pitons de fer, et de longues cordes à noeuds. Cela ne
+laissait pas de faire un fort colis, car l'échelle mesurait trois
+cents pieds de longueur.
+
+Enfin, il y avait les provisions; le paquet n'était pas gros,
+mais rassurant, car je savais qu'en viande concentrée et en
+biscuits secs il contenait pour six mois de vivres. Le genièvre
+en formait toute la partie liquide, et l'eau manquait totalement;
+mais nous avions des gourdes, et mon oncle comptait sur les
+sources pour les remplir; les objections que j'avais pu faire sur
+leur qualité, leur température, et même leur absence, étaient
+restées sans succès.
+
+Pour compléter la nomenclature exacte de nos articles de voyage,
+je noterai une pharmacie portative contenant des ciseaux à lames
+mousses, des attelles pour fracture, une pièce de ruban en fil
+écru, des bandes et compresses, du sparadrap, une palette pour
+saignée, toutes choses effrayantes; de plus, une série de flacons
+contenant de la dextrine, de l'alcool vulnéraire, de l'acétate de
+plomb liquide, de l'éther, du vinaigre et de l'ammoniaque, toutes
+drogues d'un emploi peu rassurant; enfin les matières nécessaires
+aux appareils de Ruhmkorff.
+
+Mon oncle n'avait eu garde d'oublier la provision de tabac, de
+poudre de chasse et d'amadou, non plus qu'une ceinture de cuir
+qu'il portait autour des reins et où se trouvait une suffisante
+quantité de monnaie d'or, d'argent et de papier. De bonnes
+chaussures, rendues imperméables par un enduit de goudron et de
+gomme élastique, se trouvaient au nombre de six paires dans le
+groupe des outils.
+
+«Ainsi vêtus, chaussés, équipés, il n'y a aucune raison pour ne
+pas aller loin,» me dit mon oncle.
+
+La journée du 14 fut employée tout entière à disposer ces
+différents objets. Le soir, nous dînâmes chez le baron Trampe,
+en compagnie du maire de Reykjawik et du docteur Hyaltalin, le
+grand médecin du pays. M. Fridriksson n'était pas au nombre des
+convives; j'appris plus tard que le gouverneur et lui se
+trouvaient en désaccord sur une question d'administration et ne
+se voyaient pas. Je n'eus donc pas l'occasion de comprendre un
+mot de ce qui se dit pendant ce dîner semi-officiel. Je
+remarquai seulement que mon oncle parla tout le temps.
+
+Le lendemain 15, les préparatifs furent achevés. Notre hôte fit
+un sensible plaisir au professeur en lui remettant une carte de
+l'Islande, incomparablement plus parfaite que celle d'Henderson,
+la carte de M. Olaf Nikolas Olsen, réduite au 1/400000, et
+publiée par la Société littéraire islandaise, d'après les travaux
+géodésiques de M. Scheel Frisac, et le levé topographique de
+M. Bjorn Gumlaugsonn. C'était un précieux document pour un
+minéralogiste.
+
+La dernière soirée se passa dans une intime causerie avec
+M. Fridrikssonn, pour lequel je me sentais pris d'une vive
+sympathie; puis, à la conversation succéda un sommeil assez
+agité, de ma part du moins.
+
+A cinq heures du matin, le hennissement de, quatre chevaux qui
+piaffaient sous ma fenêtre me réveilla. Je m'habillai à la hâte
+et je descendis dans la rue. Là, Hans achevait de charger nos
+bagages sans se remuer, pour ainsi dire. Cependant il opérait
+avec une adresse peu commune. Mon oncle faisait plus de bruit
+que de besogne, et le guide paraissait se soucier fort peu de ses
+recommandations.
+
+Tout fut terminé à six heures, M, Fridriksson nous serra les
+mains. Mon oncle le remercia en islandais de sa bienveillante
+hospitalité, et avec beaucoup de coeur. Quant à moi, j'ébauchai
+dans mon meilleur latin quelque salut cordial; puis nous nous
+mîmes en selle, et M. Fridriksson me lança avec son dernier adieu
+ce vers que Virgile semblait avoir fait pour nous, voyageurs
+incertains de la route:
+
+ Et quacunque viam dederit fortuna sequamur.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Nous étions partis par un temps couvert, mais fixe. Pas de
+fatigantes chaleurs à redouter, ni pluies désastreuses. Un temps
+de touristes.
+
+Le plaisir de courir à cheval à travers un pays inconnu me
+rendait de facile composition sur le début de l'entreprise.
+J'étais tout entier au bonheur de l'excursionniste fait de désirs
+et de liberté. Je commençais à prendre mon parti de l'affaire.
+
+«D'ailleurs, me disais-je, qu'est-ce que je risque? de voyager
+au milieu du pays le plus curieux! de gravir une montagne fort
+remarquable! au pis-aller de descendre au fond d'un cratère
+éteint? Il est bien évident que ce Saknussemm n'a pas fait autre
+chose. Quant à l'existence d'une galerie qui aboutisse au centre
+du globe, pure imagination! pure impossibilité! Donc, ce qu'il
+y a de bon à prendre de cette expédition, prenons-le, et sans
+marchander!»
+
+Ce raisonnement à peine achevé, nous avions quitté Reykjawik.
+
+Hans marchait en tête, d'un pas rapide, égal et continu. Les
+deux chevaux chargés de nos bagages le suivaient, sans qu'il fût
+nécessaire de les diriger. Mon oncle et moi, nous venions
+ensuite, et vraiment sans faire trop mauvaise figure sur nos
+bêtes petites, mais vigoureuses.
+
+L'Islande est une des grandes îles de l'Europe; elle mesure
+quatorze cents milles de surface, et ne compte que soixante mille
+habitants. Les géographes l'ont divisée en quatre quartiers, et
+nous avions à traverser presque obliquement celui qui porte le
+nom de Pays du quart du Sud-Ouest, «Sudvestr Fjordùngr.»
+
+Hans, en laissant Reykjawik, avait immédiatement suivi les bords
+de la mer; nous traversions de maigres pâturages qui se donnaient
+bien du mal pour être verts; le jaune réussissait mieux. Les
+sommets rugueux des masses trachytiques s'estompaient à l'horizon
+dans les brumes de l'est; par moments quelques plaques de neige,
+concentrant la lumière diffuse, resplendissaient sur le versant
+des cimes éloignées; certains pics, plus hardiment dressés,
+trouaient les nuages gris et réapparaissaient au-dessus des
+vapeurs mouvantes, semblables à des écueils émergés en plein
+ciel.
+
+Souvent ces chaînes de rocs arides faisaient une pointe vers la
+mer et mordaient sur le pâturage; mais il restait toujours une
+place suffisante pour passer. Nos chevaux, d'ailleurs,
+choisissaient d'instinct les endroits propices sans jamais
+ralentir leur marche. Mon oncle n'avait pas même la consolation
+d'exciter sa monture de la voix ou du fouet; il ne lui était pas
+permis d'être impatient. Je ne pouvais m'empêcher de sourire en
+le voyant si grand sur son petit cheval, et, comme ses longues
+jambes rasaient le sol, il ressemblait à un centaure à six pieds.
+
+«Bonne bête! bonne bête! disait-il. Tu verras, Axel, que pas
+un animal ne l'emporte en intelligence sur le cheval islandais;
+neiges, tempêtes, chemins impraticables, rochers, glaciers, rien
+ne l'arrête. Il est brave, il est sobre, il est sûr. Jamais un
+faux pas, jamais une réaction. Qu'il se présente quelque
+rivière, quelque fjörd à traverser, et il s'en présentera, tu le
+verras sans hésiter se jeter à l'eau, comme un amphibie, et
+gagner le bord opposé! Mais ne le brusquons pas, laissons-le
+agir, et nous ferons, l'un portant l'autre, nos dix lieues par
+jour.
+
+—Nous, sans doute, répondis-je, mais le guide?
+
+—Oh! il ne m'inquiète guère. Ces gens-là, cela marche sans
+s'en apercevoir; celui-ci se remue si peu qu'il ne doit pas se
+fatiguer. D'ailleurs, au besoin, je lui céderai ma monture. Les
+crampes me prendraient bientôt, si je ne me donnais pas quelque
+mouvement. Les bras vont bien, mais il faut songer aux jambes.»
+
+Cependant nous avancions d'un pas rapide; le pays était déjà à
+peu près désert. Ça et là une ferme isolée, quelque boër[1]
+solitaire, fait de bois, de terre, de morceaux de lave,
+apparaissait comme un mendiant au bord d'un chemin creux. Ces
+huttes délabrées avaient l'air d'implorer la charité des
+passants, et, pour un peu, on leur eût fait l'aumône. Dans ce
+pays, les routes, les sentiers même manquaient absolument, et la
+végétation, si lente qu'elle fût, avait vite fait d'effacer le
+pas des rares voyageurs.
+
+ [1] Maison du paysan islandais
+
+Pourtant cette partie de la province, située à deux pas de sa
+capitale, comptait parmi les portions habitées et cultivées de
+l'Islande. Qu'étaient alors les contrées plus désertes que ce
+désert? Un demi-mille franchi, nous n'avions encore rencontré ni
+un fermier sur la porte de sa chaumière, ni un berger sauvage
+paissant un troupeau moins sauvage que lui; seulement quelques
+vaches et des moutons abandonnés à eux-mêmes. Que seraient donc
+les régions convulsionnées, bouleversées par les phénomènes
+éruptifs, nées des explosions volcaniques et des commotions
+souterraines?
+
+Nous étions destinés à les connaître plus tard; mais, en
+consultant la carte d'Olsen, je vis qu'on les évitait en longeant
+la sinueuse lisière du rivage; en effet, le grand mouvement
+plutonique s'est concentré surtout à l'intérieur de l'île; là les
+couches horizontales de roches superposées, appelées trapps en
+langue Scandinave, les bandes trachytiques, les éruptions de
+basalte, de tufs et de tous les conglomérats volcaniques, les
+coulées de lave et de porphyre en fusion, ont fait un pays d'une
+surnaturelle horreur. Je ne me doutais guère alors du spectacle
+qui nous attendait à la presqu'île du Sneffels, où ces dégâts
+d'une nature fougueuse forment un formidable chaos.
+
+Deux heures après avoir quitté Reykjawik, nous arrivions au bourg
+de Gufunes, appelé «Aoalkirkja» ou Église principale. Il
+n'offrait rien de remarquable. Quelques maisons seulement. A
+peine de quoi faire un hameau de l'Allemagne.
+
+Hans s'y arrêta une demi-heure; il partagea notre frugal
+déjeuner, répondit par oui et par non aux questions de mon oncle
+sur la nature de la route, et lorsqu'on lui demanda en quel
+endroit il comptait passer la nuit:
+
+«Gardär» dit-il seulement.
+
+Je consultai la carte pour savoir ce qu'était Gardär. Je vis une
+bourgade de ce nom sur les bords du Hvaljörd, à quatre milles de
+Reykjawik. Je la montrai à mon oncle.
+
+«Quatre milles seulement! dit-il. Quatre milles sur vingt-deux!
+Voilà une jolie promenade.»
+
+Il voulut faire une observation au guide, qui, sans lui répondre,
+reprit la tête des cheveux et se remit en marche.
+
+Trois heures plus tard, toujours en foulant le gazon décoloré des
+pâturages, il fallut contourner le Kollafjörd, détour plus facile
+et moins long qu'une traversée de ce golfe; bientôt nous entrions
+dans un «pingstaoer», lieu de juridiction communale, nommé
+Ejulberg, et dont le clocher eût sonné midi, si les églises
+islandaises avaient été assez riches pour posséder une horloge;
+mais elles ressemblent fort à leurs paroissiens, qui n'ont pas de
+montres, et qui s'en passent.
+
+Là les chevaux furent rafraîchis; puis, prenant par un rivage
+resserré entre une chaîne de collines et la mer, ils nous
+portèrent d'une traite à l' «aoalkirkja» de Brantar, et un mille
+plus loin à Saurböer «annexia», église annexe, située sur la rive
+méridionale du Hvalfjörd.
+
+Il était alors quatre heures du soir; nous avions franchi quatre
+milles [1].
+
+ [1] Huit lieues.
+
+Le fjörd était large en cet endroit d'un demi-mille au moins; les
+vagues déferlaient avec bruit sur les rocs aigus; ce golfe
+s'évasait entre des murailles de rochers, sorte d'escarpe à pic
+haute de trois mille pieds et remarquable par ses couches brunes
+que séparaient des lits de tuf d'une nuance rougeâtre. Quelle
+que fût l'intelligence de nos chevaux, je n'augurais pas bien de
+la traversée d'un véritable bras de mer opérée sur le dos d'un
+quadrupède.
+
+«S'ils sont intelligents, dis-je, ils n'essayeront point de
+passer. En tout cas, je me charge d'être intelligent pour eux.»
+
+Mais mon oncle ne voulait pas attendre; il piqua des deux vers le
+rivage. Sa monture vint flairer la dernière ondulation des
+vagues et s'arrêta; mon oncle, qui avait son instinct à lui, la
+pressa d'avancer. Nouveau refus de l'animal, qui secoua la tête.
+Alors jurons et coups de fouet, mais ruades de la bête, qui
+commença à désarçonner son cavalier; enfin le petit cheval,
+ployant ses jarrets, se retira des jambes du professeur et le
+laissa tout droit planté sur deux pierres du rivage, comme le
+colosse de Rhodes.
+
+«Ah! maudit animal! s'écria le cavalier, subitement transformé
+en piéton et honteux comme un officier de cavalerie qui passerait
+fantassin.
+
+—«Farja,» fit le guide en lui touchant l'épaule.
+
+—Quoi! un bac?
+
+—«Der,» répondit Hans en montrant un bateau.
+
+—Oui, m'écriai-je, il y a un bac.
+
+—Il fallait donc le dire! Eh bien, en route!
+
+—«Tidvatten,» reprit le guide.
+
+—Que dit-il?
+
+—Il dit marée, répondit mon oncle en me traduisant le mot
+ danois.
+
+—Sans doute, il faut attendre la marée?
+
+—«Förbida?» demanda mon oncle.
+
+—«Ja,» répondit Hans.
+
+Mon oncle frappa du pied, tandis que les chevaux se dirigeaient
+vers le bac.
+
+Je compris parfaitement la nécessité d'attendre un certain
+instant de la marée pour entreprendre la traversée du fjörd,
+celui où la mer, arrivée à sa plus grande hauteur, est étale.
+Alors le flux et le reflux n'ont aucune action sensible, et le
+bac ne risque pas d'être entraîné, soit au fond du golfe, soit en
+plein Océan.
+
+L'instant favorable n'arriva qu'à six heures du soir; mon oncle,
+moi, le guide, deux passeurs et les quatre chevaux, nous avions
+pris place dans une sorte de barque plate assez fragile. Habitué
+que j'étais aux bacs à vapeur de l'Elbe, je trouvai les rames des
+bateliers un triste engin mécanique. Il fallut plus d'une heure
+pour traverser le fjörd; mais enfin le passage se fit sans
+accident.
+
+Une demi-heure après, nous atteignions l'«aoalkirkja» de Gardär.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Il aurait dû faire nuit, mais sous le soixante cinquième
+parallèle, la clarté diurne des régions polaires ne devait pas
+m'étonner; en Islande, pendant les mois de juin et juillet, le
+soleil ne se couche pas.
+
+Néanmoins la température s'était abaissée; j'avais froid, et
+surtout faim. Bienvenu fut le «böer» qui s'ouvrit
+hospitalièrement pour nous recevoir.
+
+C'était la maison d'un paysan, mais, en fait d'hospitalité, elle
+valait celle d'un roi. A notre arrivée, le maître vint nous
+tendre la main, et, sans plus de cérémonie, il nous fit signe de
+le suivre.
+
+Le suivre, en effet, car l'accompagner eût été impossible. Un
+passage long, étroit, obscur, donnait accès dans cette habitation
+construite en poutres à peine équarries et permettait d'arriver à
+chacune des chambres; celles-ci étaient au nombre de quatre: la
+cuisine, l'atelier de tissage, la «badstofa», chambre à coucher
+de la famille, et, la meilleure entre toutes, la chambre des
+étrangers. Mon oncle, à la taille duquel on n'avait pas songé en
+bâtissant la maison, ne manqua pas de donner trois ou quatre fois
+de la tête contre les saillies du plafond.
+
+On nous introduisit dans notre chambre, sorte de grande salle
+avec un sol de terre battue et éclairée d'une fenêtre dont les
+vitres étaient faites de membranes de mouton assez peu
+transparentes. La literie se composait de fourrage sec jeté dans
+deux cadres de bois peints en rouge et ornés de sentences
+islandaises. Je ne m'attendais pas à ce confortable; seulement,
+il régnait dans cette maison une forte odeur de poisson sec, de
+viande macérée et de lait aigre dont mon odorat se trouvait assez
+mal.
+
+Lorsque nous eûmes mis de côté notre harnachement de voyageurs,
+la voix de l'hôte se fit entendre, qui nous conviait à passer
+dans la cuisine, seule pièce où l'on fit du feu, même par les
+plus grands froids.
+
+Mon oncle se hâta d'obéir à cette amicale injonction. Je le
+suivis.
+
+La cheminée de la cuisine était d'un modèle antique; au milieu de
+la chambre, une pierre pour tout foyer; au toit, un trou par
+lequel s'échappait la fumée. Cette cuisine servait aussi de
+salle à manger.
+
+A notre entrée, l'hôte, comme s'il ne nous avait pas encore vus,
+nous salua du mot «saellvertu,» qui signifie «soyez heureux», et
+il vint nous baiser sur la joue.
+
+Sa femme, après lui, prononça les mêmes paroles, accompagnées du
+même cérémonial; puis les deux époux, plaçant la main droite sur
+leur coeur, s'inclinèrent profondément.
+
+Je me hâte de dire que l'Islandaise était mère de dix-neuf
+enfants, tous, grands et petits, grouillant pêle-mêle au milieu
+des volutes de fumée dont le foyer remplissait la chambre. A
+chaque instant j'apercevais une petite tête blonde et un peu
+mélancolique sortir de ce brouillard. On eût dit une guirlande
+d'anges insuffisamment débarbouillés.
+
+Mon oncle et moi, nous fîmes très bon accueil à cette «couvée»,
+et bientôt il y eut trois ou quatre de ces marmots sur nos
+épaules, autant sur nos genoux et le reste entre nos jambes.
+Ceux qui parlaient répétaient «saellvertu» dans tous les tons
+imaginables. Ceux qui ne parlaient pas n'en criaient que mieux.
+
+Ce concert fut interrompu par l'annonce du repas. En ce moment
+rentra le chasseur, qui venait de pourvoir à la nourriture des
+chevaux, c'est-à-dire qu'il les avait économiquement lâchés à
+travers champs; les pauvres bêtes devaient se contenter de
+brouter la mousse rare des rochers, quelques fucus peu
+nourrissants, et le lendemain elles ne manqueraient pas de venir
+d'elles-mêmes reprendre le travail de la veille.
+
+«Saellvertu,» fit Hans en entrant.
+
+Puis tranquillement, automatiquement, sans qu'un baiser fût plus
+accentué que l'autre, il embrassa l'hôte, l'hôtesse et leurs
+dix-neuf enfants.
+
+La cérémonie terminée, on se mit à table, au nombre de
+vingt-quatre, et par conséquent les uns sur les autres, dans le
+véritable sens de l'expression. Les plus favorisés n'avaient que
+deux marmots sur les genoux.
+
+Cependant le silence se fit dans ce petit monde à l'arrivée de la
+soupe, et la taciturnité naturelle, même aux gamins islandais,
+reprit son empire. L'hôte nous servit une soupe au lichen et
+point désagréable, puis une énorme portion de poisson sec nageant
+dans du beurre aigri depuis vingt ans, et par conséquent bien
+préférable au beurre frais, d'après les idées gastronomiques de
+l'Islande. Il y avait avec cela du «skyr», sorte de lait caillé,
+accompagné de biscuit et relevé par du jus de baies de genièvre;
+enfin, pour boisson, du petit lait mêlé d'eau, nommé «blanda»
+dans le pays. Si cette singulière nourriture était bonne ou non,
+c'est ce dont je ne pus juger. J'avais faim, et, au dessert,
+j'avalai jusqu'à la dernière bouchée une épaisse bouillie de
+sarrasin.
+
+Le repas terminé, les enfants disparurent; les grandes personnes
+entourèrent le foyer où brûlaient de la tourbe, des bruyères, du
+fumier de vache et des os de poissons desséchés. Puis, après
+cette «prise de chaleur», les divers groupes regagnèrent leurs
+chambres respectives. L'hôtesse offrit de nous retirer, suivant
+la coutume, nos bas et nos pantalons; mais, sur un refus des plus
+gracieux de notre part, elle n'insista pas, et je pus enfin me
+blottir dans ma couche de fourrage.
+
+Le lendemain, à cinq heures, nous faisions nos adieux au paysan
+islandais; mon oncle eut beaucoup de peine à lui faire accepter
+une rémunération convenable, et Hans donna le signal du départ.
+
+À cent pas de Gardär, le terrain commença à changer d'aspect; le
+sol devint marécageux et moins favorable à la marche. Sur la
+droite, la série des montagnes se prolongeait indéfiniment comme
+un immense système de fortifications naturelles, dont nous
+suivions la contrescarpe; souvent des ruisseaux se présentaient à
+franchir qu'il fallait nécessairement passer à gué et sans trop
+mouiller les bagages.
+
+Le désert se faisait de plus en plus profond; quelquefois,
+cependant, une ombre humaine semblait fuir au loin; si les
+détours de la route nous rapprochaient inopinément de l'un de ces
+spectres, j'éprouvais un dégoût soudain à la vue d'une tête
+gonflée, à peau luisante, dépourvue de cheveux, et de plaies
+repoussantes que trahissaient les déchirures de misérables
+haillons.
+
+La malheureuse créature ne venait pas tendre sa main déformée;
+elle se sauvait, au contraire, mais pas si vite que Hans ne l'eût
+saluée du «saellvertu» habituel.
+
+—«Spetelsk,» disait-il.
+
+—Un lépreux!» répétait mon oncle.
+
+Et ce mot seul produisait son effet répulsif. Cette horrible
+affection de la lèpre est assez commune en Islande; elle n'est
+pas contagieuse, mais héréditaire; aussi le mariage est-il
+interdit à ces misérables.
+
+Ces apparitions n'étaient pas de nature è égayer le paysage qui
+devenait profondément triste; les dernières touffes d'herbes
+venaient mourir sous nos pieds. Pas un arbre, si ce n'est
+quelques bouquets de bouleaux nains semblables à des
+broussailles. Pas un animal, sinon quelques chevaux, de ceux que
+leur maître ne pouvait nourrir, et qui erraient sur les mornes
+plaines. Parfois un faucon planait dans les nuages gris et
+s'enfuyait à tire-d'aile vers les contrées du sud; je me laissais
+aller à la mélancolie de cette nature sauvage, et mes souvenirs
+me ramenaient à mon pays natal.
+
+Il fallut bientôt traverser plusieurs petits fjörds sans
+importance, et enfin un véritable golfe; la marée, étale alors,
+nous permit de passer sans attendre et de gagner le hameau
+d'Alftanes, situé un mille au delà.
+
+Le soir, après avoir coupé à gué deux rivières riches en truites
+et en brochets, l'Alfa et l'Heta, nous fûmes obligés de passer la
+nuit dans une masure abandonnée, digne d'être hantée par tous les
+lutins de la mythologie Scandinave; à coup sûr le génie du froid
+y avait élu domicile, et il fît des siennes pendant toute la
+nuit.
+
+La journée suivante ne présenta aucun incident particulier.
+Toujours même sol marécageux, même uniformité, même physionomie
+triste. Le soir, nous avions franchi la moitié de la distance à
+parcourir, et nous couchions à «l'annexia» de Krösolbt.
+
+Le 19 juin, pendant un mille environ, un terrain de lave
+s'étendit sous nos pieds; cette disposition du sol est appelée
+«hraun» dans le pays; la lave ridée à la surface affectait des
+formes de câbles tantôt allongés, tantôt roulés sur eux-mêmes;
+une immense coulée descendait des montagnes voisines, volcans
+actuellement éteints, mais dont ces débris attestaient la
+violence passée. Cependant quelques fumées de source chaudes
+rampaient ça et là.
+
+Le temps nous manquait pour observer ces phénomènes; il fallait
+marcher; bientôt le sol marécageux reparut sous le pied de nos
+montures; de petits lacs l'entrecoupaient. Notre direction était
+alors à l'ouest; nous avions en effet tourné la grande baie de
+Faxa, et la double cime blanche du Sneffels se dressait dans les
+nuages à moins de cinq milles.
+
+Les chevaux marchaient bien; les difficultés du sol ne les
+arrêtaient pas; pour mon compte, je commençais à devenir très
+fatigué; mon oncle demeurait ferme et droit comme au premier
+jour; je ne pouvais m'empêcher de l'admirer à l'égal du chasseur,
+qui regardait cette expédition comme une simple promenade.
+
+Le samedi 20 juin, à six heures du soir, nous atteignions Büdir,
+bourgade située sur le bord de la mer, et le guide réclamait sa
+paye convenue. Mon oncle régla avec lui. Ce fut la famille même
+de Hans, c'est-à-dire ses oncles et cousins germains, qui nous
+offrit l'hospitalité; nous fûmes bien reçus, et sans abuser des
+bontés de ces braves gens, je me serais volontiers refait chez
+eux des fatigues du voyage. Mais mon oncle, qui n'avait rien à
+refaire, ne l'entendait pas ainsi, et le lendemain il fallut
+enfourcher de nouveau nos bonnes bêtes.
+
+Le sol se ressentait du voisinage de la montagne dont les racines
+de granit sortaient de terre: comme celles d'un vieux chêne.
+Nous contournions l'immense base du volcan. Le professeur ne le
+perdait pas des yeux; il gesticulait, il semblait le prendre au
+défi et dire: «Voilà donc le géant que je vais dompter!» Enfin,
+après vingt-quatre heures de marche, les chevaux s'arrêtèrent
+d'eux-mêmes à la porte du presbytère de Stapi.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Stapi est une bourgade formée d'une trentaine de huttes, et bâtie
+en pleine lave sous les rayons du soleil réfléchis par le volcan.
+Elle s'étend au fond d'un petit fjord encaissé dans une muraille
+du plus étrange effet.
+
+On sait que le basalte est une roche brune d'origine ignée; elle
+affecte des formes régulières qui surprennent par leur
+disposition. Ici la nature procède géométriquement et travaille
+à la manière humaine, comme si elle eût manié l'équerre, le
+compas et le fil à plomb. Si partout ailleurs elle fait de l'art
+avec ses grandes masses jetées sans ordre, ses cônes à peine
+ébauchés, ses pyramides imparfaites, avec la bizarre succession
+de ses lignes, ici, voulant donner l'exemple de la régularité, et
+précédant les architectes des premiers âges, elle a créé un ordre
+sévère, que ni les splendeurs de Babylone ni les merveilles de la
+Grèce n'ont jamais dépassé.
+
+J'avais bien entendu parler de la Chaussée des Géants en Irlande,
+et de la Grotte de Fingal dans l'une des Hébrides, mais le
+spectacle d'une substruction basaltique ne s'était pas encore
+offert à mes regards.
+
+Or, à Stapi, ce phénomène apparaissait dans toute sa beauté.
+
+La muraille du fjörd, comme toute la côte de la presqu'île, se
+composait d'une suite de colonnes verticales, hautes de trente
+pieds. Ces fûts droits et d'une proportion pure supportaient une
+archivolte, faite de colonnes horizontales dont le surplombement
+formait demi-voûte au-dessus de la mer. A de certains
+intervalles, et sous cet impluvium naturel, l'oeil surprenait des
+ouvertures ogivales d'un dessin admirable, à travers lesquelles
+les flots du large venaient se précipiter en écumant. Quelques
+tronçons de basalte, arrachés par les fureurs de l'Océan,
+s'allongeaient sur le sol comme les débris d'un temple antique,
+ruines éternellement jeunes, sur lesquelles passaient les siècles
+sans les entamer.
+
+Telle était la dernière étape de notre voyage terrestre. Hans
+nous y avait conduits avec intelligence, et je me rassurais un
+peu en songeant qu'il devait nous accompagner encore.
+
+En arrivant à la porte de la maison du recteur, simple cabane
+basse, ni plus belle, ni plus confortable que ses voisines, je
+vis un homme en train de ferrer un cheval, le marteau à la main,
+et le tablier de cuir aux reins.
+
+«Saelvertu,» lui dit le chasseur.
+
+—«God dag,» répondit le maréchal-ferrant en parfait danois.
+
+—«Kyrkoherde,» fit Hans en se retournant vers mon oncle.
+
+—Le recteur! répéta ce dernier. Il paraît, Axel, que ce brave
+homme est le recteur.»
+
+Pendant ce temps, le guide mettait le «kyrkoherde» au courant de
+la situation; celui-ci, suspendant son travail, poussa une sorte
+de cri en usage sans doute entre chevaux et maquignons, et
+aussitôt une grande mégère sortit de la cabane. Si elle ne
+mesurait pas six pieds de haut, il ne s'en fallait guère.
+
+Je craignais qu'elle ne vînt offrir aux voyageurs le baiser
+islandais; mais il n'en fut rien, et même elle mit assez peu de
+bonne grâce à nous introduire dans sa maison.
+
+La chambre des étrangers me parut être la plus mauvaise du
+presbytère, étroite, sale et infecte. Il fallut s'en contenter;
+le recteur ne semblait pas pratiquer l'hospitalité antique. Loin
+de là. Avant la fin du jour, je vis que nous avions affaire à un
+forgeron, à un pêcheur, à un chasseur, à un charpentier, et pas
+du tout à un ministre du Seigneur. Nous, étions en semaine, il
+est vrai. Peut-être se rattrapait-il le dimanche.
+
+Je ne veux pas dire du mal de ces pauvres prêtres qui, après
+tout, sont fort misérables; ils reçoivent du gouvernement danois
+un traitement ridicule et perçoivent le quart de la dîme de leur
+paroisse, ce qui ne fait pas une somme de soixante marks
+courants[1]. De là, nécessité de travailler pour vivre; mais à
+pécher, à chasser, à ferrer des chevaux, on finit par prendre les
+manières, le ton et les moeurs des chasseurs, des pêcheurs et
+autres gens un peu rudes; le soir même je m'aperçus que notre
+hôte ne comptait pas la sobriété au nombre de ses vertus.
+
+ [1] Monnaie de Hambourg, 30 fr. environ.
+
+Mon oncle comprit vite à quel genre d'homme il avait affaire; au
+lieu d'un brave et digne savant, il trouvait un paysan lourd et
+grossier; il résolut donc de commencer au plus tôt sa grande
+expédition et de quitter cette cure peu hospitalière. Il ne
+regardait pas à ses fatigues et résolut d'aller passer quelques
+jours dans la montagne.
+
+Les préparatifs de départ furent donc faits dès le lendemain de
+notre arrivée à Stapi. Hans loua les services de trois Islandais
+pour remplacer les chevaux dans le transport des bagages; mais,
+une fois arrivés au fond du cratère, ces indigènes devaient
+rebrousser chemin et nous abandonner à nous-mêmes. Ce point fut
+parfaitement arrêté.
+
+A cette occasion, mon oncle dut apprendre au chasseur que son
+intention était de poursuivre la reconnaissance du volcan jusqu'à
+ses dernières limites.
+
+Hans se contenta d'incliner la tête. Aller là ou ailleurs,
+s'enfoncer dans les entrailles de son île ou la parcourir, il n'y
+voyait aucune différence; quant à moi, distrait jusqu'alors par
+les incidents du voyage, j'avais un peu oublié l'avenir, mais
+maintenant je sentais l'émotion me reprendre de plus belle. Qu'y
+faire? Si j'avais pu tenter de résister au professeur
+Lidenbrock, c'était à Hambourg et non au pied du Sneffels.
+
+Une idée, entre toutes, me tracassait fort, idée effrayante et
+faite pour ébranler des nerfs moins sensibles que les miens.
+
+«Voyons, me disais-je, nous allons gravir le Sneffels. Bien.
+Nous allons visiter son cratère. Bon. D'autres l'ont fait qui
+n'en sont pas morts. Mais ce n'est pas tout. S'il se présente
+un chemin pour descendre dans les entrailles du sol, si ce
+malencontreux Saknussemm a dit vrai, nous allons nous perdre au
+milieu des galeries souterraines du volcan. Or, rien n'affirme
+que le Sneffels soit éteint? Qui prouve qu'une éruption ne se
+prépare pas? De ce que le monstre dort depuis 1229, s'ensuit-il
+qu'il ne puisse se réveiller? Et, s'il se réveille, qu'est-ce
+que nous deviendrons?»
+
+Cela demandait la peine d'y réfléchir, et j'y réfléchissais. Je
+ne pouvais dormir sans rêver d'éruption; or, le rôle de scorie me
+paraissait assez brutal à jouer.
+
+Enfin je n'y tins plus; je résolus de soumettre le cas à mon
+oncle le plus adroitement possible, et sous la forme d'une
+hypothèse parfaitement irréalisable.
+
+J'allai le trouver. Je lui fis part de mes craintes, et je me
+reculai pour le laisser éclater à son aise.
+
+«J'y pensais,» répondit-il simplement.
+
+Que signifiaient ces paroles! Allait-il donc entendre la voix de
+la raison? Songeait-il à suspendre ses projets? C'eût été trop
+beau pour être possible..
+
+Après quelques instants de silence, pendant lesquels je n'osais
+l'interroger, il reprit en disant:
+
+«J'y pensais. Depuis notre arrivée à Stapi, je me suis préoccupé
+de la grave question que tu viens de me soumettre, car il ne faut
+pas agir en imprudents.
+
+—Non, répondis-je avec force.
+
+—Il y a six cents ans que le Sneffels est muet; mais il peut
+parler. Or les éruptions sont toujours précédées par des
+phénomènes parfaitement connus; j'ai donc interrogé les habitants
+du pays, j'ai étudié le sol, et je puis te le dire, Axel, il n'y
+aura pas d'éruption.»
+
+A cette affirmation je restai stupéfait, et je ne pus répliquer.
+
+«Tu doutes de mes paroles? dit mon oncle, eh bien! suis-moi.»
+
+J'obéis machinalement. En sortant du presbytère, le professeur
+prit un chemin direct qui, par une ouverture de la muraille
+basaltique, s'éloignait de la mer. Bientôt nous étions en rase
+campagne, si l'on peut donner ce nom à un amoncellement immense
+de déjections volcaniques; le pays paraissait comme écrasé sous
+une pluie de pierres énormes, de trapp, de basalte, de granit et
+de toutes les roches pyroxéniques.
+
+Je voyais ça et là des fumerolles monter dans les airs; ces
+vapeurs blanches nommées «reykir» en langue islandaise, venaient
+des sources thermales, et elles indiquaient, par leur violence,
+l'activité volcanique du sol. Cela me paraissait justifier mes
+craintes. Aussi je tombai de mon haut quand mon oncle me dit:
+
+«Tu vois toutes ces fumées, Axel; eh bien, elles prouvent que
+nous n'avons rien à redouter des fureurs du volcan!
+
+—Par exemple! m'écriai-je.
+
+—Retiens bien ceci, reprit le professeur: aux approches d'une
+éruption, ces fumerolles redoublent d'activité pour disparaître
+complètement pendant la durée du phénomène, car les fluides
+élastiques, n'ayant plus la tension nécessaire, prennent le
+chemin des cratères au lieu de s'échapper à travers les fissures
+du globe. Si donc ces vapeurs se maintiennent dans leur état
+habituel, si leur énergie ne s'accroît pas, si tu ajoutes à cette
+observation que le vent, la pluie ne sont pas remplacés par un
+air lourd et calme, tu peux affirmer qu'il n'y aura pas
+d'éruption prochaine.
+
+—Mais...
+
+—Assez. Quand la science a prononcé, il n'y a plus qu'à se
+taire.»
+
+Je revins à la cure l'oreille basse; mon oncle m'avait battu avec
+des arguments scientifiques. Cependant j'avais encore un espoir,
+c'est qu'une fois arrivés au fond du cratère, il serait
+impossible, faute de galerie, de descendre plus profondément, et
+cela en dépit de tous les Saknussemm du monde.
+
+Je passai la nuit suivante en plein cauchemar au milieu d'un
+volcan et des profondeurs de la terre, je me sentis lancé dans
+les espaces planétaires sous la forme de roche éruptive.
+
+Le lendemain, 23 juin, Hans nous attendait avec ses compagnons
+chargés des vivres, des outils et des instruments. Deux bâtons
+ferrés, deux fusils, deux cartouchières, étaient réservés à mon
+oncle et à moi. Hans, en homme de précaution, avait ajouté à nos
+bagages une outre pleine qui, jointe à nos gourdes, nous assurait
+de l'eau pour huit jours.
+
+Il était neuf heures du matin. Le recteur et sa haute mégère
+attendaient devant leur porte. Ils voulaient sans doute nous
+adresser l'adieu suprême de l'hôte au voyageur. Mais cet adieu
+prit la forme inattendue d'une note formidable, où l'on comptait
+jusqu'à l'air de la maison pastorale, air infect, j'ose le dire.
+Ce digne couple nous rançonnait comme un aubergiste suisse et
+portait à un beau prix son hospitalité surfaite.
+
+Mon oncle paya sans marchander. Un homme qui partait pour le
+centre de la terre ne regardait pas à quelques rixdales.
+
+Ce point réglé, Hans donna le signal du départ, et quelques
+instants après nous avions quitté Stapi.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Le Sneffels est haut de cinq mille pieds; il termine, par son
+double cône, une bande trachytique qui se détache du système
+orographique de l'île. De notre point de départ on ne pouvait
+voir ses deux pics se profiler sur le fond grisâtre du ciel.
+J'apercevais seulement une énorme calotte de neige abaissée sur
+le front du géant.
+
+Nous marchions en file, précédés du chasseur; celui-ci remontait
+d'étroits sentiers où deux personnes n'auraient pas pu aller de
+front. Toute conversation devenait donc à peu près impossible.
+
+Au delà de la muraille basaltique du fjörd de Stapi, se présenta
+d'abord un sol de tourbe herbacée et fibreuse, résidu de
+l'antique végétation des marécages de la presqu'île; la masse de
+ce combustible encore inexploité suffirait à chauffer pendant un
+siècle toute la population de l'Islande; cette vaste tourbière,
+mesurée du fond de certains ravins, avait souvent soixante-dix
+pieds de haut et présentait des couches successives de détritus
+carbonisés, séparées par des feuillets de tuf ponceux.
+
+En véritable neveu du professeur Lidenbrock et malgré mes
+préoccupations, j'observais avec intérêt les curiosités
+minéralogiques étalées dans ce vaste cabinet d'histoire
+naturelle; en même temps je refaisais dans mon esprit toute
+l'histoire géologique de l'Islande.
+
+Cette île, si curieuse, est évidemment sortie du fond des eaux à
+une époque relativement moderne; peut-être même s'élève-t-elle
+encore par un mouvement insensible. S'il en est ainsi, on ne
+peut attribuer son origine qu'à l'action des feux souterrains.
+Donc, dans ce cas, la théorie de Humphry Davy, le document de
+Saknussemm, les prétentions de mon oncle, tout s'en allait en
+fumée. Cette hypothèse me conduisit à examiner attentivement la
+nature du sol, et je me rendis bientôt compte de la succession
+des phénomènes qui présidèrent à la formation de l'île.
+
+L'Islande, absolument privée de terrain sédimentaire, se compose
+uniquement de tuf volcanique, c'est-à-dire d'un agglomérat de
+pierres et de roches d'une texture poreuse. Avant l'existence
+des volcans; elle était faite d'un massif trappéen, lentement
+soulevé au-dessus des flots par la poussée des forces centrales.
+Les feux intérieurs n'avaient pas encore fait irruption au
+dehors.
+
+Mais, plus tard, une large fente se creusa diagonalement du
+sud-ouest au nord-ouest de l'île, par laquelle s'épancha peu à
+peu toute la pâte trachytique. Le phénomène s'accomplissait
+alors sans violence; l'issue était énorme, et les matières
+fondues, rejetées des entrailles du globe, s'étendirent
+tranquillement en vastes nappes ou en masses mamelonnées. A
+cette époque apparurent les fedspaths, les syénites et les
+porphyres.
+
+Mais, grâce à cet épanchement, l'épaisseur de l'île s'accrut
+considérablement, et, par suite, sa force de résistance. On
+conçoit quelle quantité de fluides élastiques s'emmagasina dans
+son sein, lorsqu'elle n'offrit plus aucune issue, après le
+refroidissement de la croûte trachytique. Il arriva donc un
+moment où la puissance mécanique de ces gaz fut telle qu'ils
+soulevèrent la lourde écorce et se creusèrent de hautes
+cheminées. De là le volcan fait du soulèvement de la croûte,
+puis le cratère subitement troué au sommet du volcan.
+
+Alors aux phénomènes éruptifs succédèrent les phénomènes
+volcaniques; par les ouvertures nouvellement formées
+s'échappèrent d'abord les déjections basaltiques, dont la plaine
+que nous traversions en ce moment offrait à nos regards les plus
+merveilleux spécimens. Nous marchions sur ces roches pesantes
+d'un gris foncé que le refroidissement avait moulées en prismes à
+base hexagone. Au loin se voyaient un grand nombre de cônes
+aplatis, qui furent jadis autant de bouches ignivomes.
+
+Puis, l'éruption basaltique épuisée, le volcan, dont la force
+s'accrut de celle des cratères éteints, donna passade aux laves
+et à ces tufs de cendres et de scories dont j'apercevais les
+longues coulées éparpillées sur ses flancs comme une chevelure
+opulente.
+
+Telle fut la succession des phénomènes qui constituèrent
+l'Islande; tous provenaient de l'action des feux intérieurs, et
+supposer que la masse interne ne demeurait pas dans un état
+permanent d'incandescente liquidité, c'était folie. Folie
+surtout de prétendre atteindre le centre du globe!
+
+Je me rassurais donc sur l'issue de notre entreprise, tout en
+marchant à l'assaut du Sneffels.
+
+La route devenait de plus en plus difficile; le sol montait; les
+éclats de roches s'ébranlaient, et il fallait la plus scrupuleuse
+attention pour éviter des chutes dangereuses.
+
+Hans s'avançait tranquillement comme sur un terrain uni; parfois
+il disparaissait derrière les grands blocs, et nous le perdions
+de vue momentanément; alors un sifflement aigu, échappé de ses
+lèvres, indiquait la direction à suivre. Souvent aussi il
+s'arrêtait, ramassait quelques débris de rocs, les disposait
+d'une façon reconnaissable et formait ainsi des amers destinés à
+indiquer la route du retour. Précaution bonne en soi, mais que
+les événements futurs rendirent inutile.
+
+Trois fatigantes heures de marche nous avaient amenés seulement à
+la base de la montagne. Là, Hans fit signe de s'arrêter, et un
+déjeuner sommaire fut partagé entre tous. Mon oncle mangeait les
+morceaux doubles pour aller plus vite. Seulement, cette halte de
+réfection étant aussi une halte de repos, il dut attendre le bon
+plaisir du guide, qui donna le signal du départ une heure après.
+Les trois Islandais, aussi taciturnes que leur camarade le
+chasseur, ne prononcèrent pas un seul mot et mangèrent sobrement.
+
+Nous commencions maintenant à gravir les pentes du Sneffels; son
+neigeux sommet, par une illusion d'optique fréquente dans les
+montagnes, me paraissait fort rapproché, et cependant, que de
+longues heures avant de l'atteindre! quelle fatigue surtout!
+Les pierres qu'aucun ciment de terre, aucune herbe ne liaient
+entre elles, s'éboulaient sous nos pieds et allaient se perdre
+dans la plaine avec la rapidité d'une avalanche.
+
+En de certains endroits, les flancs du mont faisaient avec
+l'horizon un angle de trente-six degrés au moins; il était
+impossible de les gravir, et ces raidillons pierreux devaient
+être tournés non sans difficulté. Nous nous prêtions alors un
+mutuel secours à l'aide de nos bâtons.
+
+Je dois dire que mon oncle se tenait près de moi le plus
+possible; il ne me perdait pas de vue, et en mainte occasion, son
+bras me fournit un solide appui. Pour son compte, il avait sans
+doute le sentiment inné de l'équilibre, car il ne bronchait pas.
+Les Islandais, quoique chargés grimpaient avec une agilité de
+montagnards.
+
+A voir la hauteur de la cime du Sneffels, il me semblait
+impossible qu'on pût l'atteindre de ce côté, si l'angle
+d'inclinaison des pentes ne se fermait pas. Heureusement, après
+une heure de fatigues et de tours de force, au milieu du vaste
+tapis de neige développé sur la croupe du volcan, une sorte
+d'escalier se présenta inopinément, qui simplifia notre
+ascension. Il était formé par l'un de ces torrents de pierres
+rejetées par les éruptions, et dont le nom islandais est «stinâ».
+Si ce torrent n'eût pas été arrêté dans sa chute par la
+disposition des flancs de la montagne, il serait allé se
+précipiter dans la mer et former des îles nouvelles.
+
+Tel il était, tel il nous servit fort; la raideur des pentes
+s'accroissait, mais ces marches de pierres permettaient de les
+gravir aisément, et si rapidement même, qu'étant resté un moment
+en arrière pendant que mes compagnons continuaient leur
+ascension, je les aperçus déjà réduits, par l'éloignement, à une
+apparence microscopique.
+
+A sept heures du soir nous avions monté les deux mille marches de
+l'escalier, et nous dominions une extumescence de la montagne,
+sorte d'assise sur laquelle s'appuyait le cône proprement dit du
+cratère.
+
+La mer s'étendait à une profondeur de trois mille deux cents
+pieds; nous avions dépassé la limite des neiges perpétuelles,
+assez peu élevée en Islande par suite de l'humidité constante du
+climat. Il faisait un froid violent; le vent soufflait avec
+force. J'étais épuisé. Le professeur vit bien que mes jambes me
+refusaient tout service, et, malgré son impatience, il se décida
+à s'arrêter. Il fit donc signe au chasseur, qui secoua la tête
+en disant:
+
+—«Ofvanför.»
+
+—Il parait qu'il faut aller plus haut, dit mon oncle.
+
+Puis il demanda à Hans le motif de sa réponse.
+
+—«Mistour», répondit le guide.
+
+—«Ja, mistour,» répéta l'un des Islandais d'un ton effrayé.
+
+—Que signifie ce mot? demandai-je avec inquiétude.
+
+—Vois,» dit mon oncle.
+
+Je portai mes regards vers la plaine; une immense colonne de
+pierre ponce pulvérisée, de sable et de poussière s'élevait en
+tournoyant comme une trombe; le vent la rabattait sur le flanc du
+Sneffels, auquel nous étions accrochés; ce rideau opaque étendu
+devant le soleil produisait une grande ombre jetée sur la
+montagne. Si cette trombe s'inclinait, elle devait
+inévitablement nous enlacer dans ses tourbillons. Ce phénomène,
+assez fréquent lorsque le vent souffle des glaciers, prend le nom
+de «mistour» en langue islandaise.
+
+«Hastigt, hastigt,» s'écria notre guide.
+
+Sans savoir le danois, je compris qu'il nous fallait suivre Hans
+au plus vite. Celui-ci commença à tourner le cône du cratère,
+mais en biaisant, de manière à faciliter la marche; bientôt, la
+trombe s'abattit sur la montagne, qui tressaillit à son choc; les
+pierres saisies dans les remous du vent volèrent en pluie comme
+dans une éruption. Nous étions, heureusement, sur le versant
+opposé et à l'abri de tout danger; sans la précaution du guide,
+nos corps déchiquetés, réduits en poussière, fussent retombés au
+loin comme le produit de quelque météore inconnu.
+
+Cependant Hans ne jugea pas prudent de passer la nuit sur les
+flancs du cône. Nous continuâmes notre ascension en zigzag; les
+quinze cents pieds qui restaient à franchir prirent près de cinq
+heures; les détours, les biais et contremarches mesuraient trois
+lieues au moins. Je n'en pouvais plus; je succombais au froid et
+à la faim. L'air, un peu raréfié, ne suffisait pas au jeu de mes
+poumons.
+
+Enfin, à onze heures du soir, en pleine obscurité, le sommet du
+Sneffels fut atteint, et, avant d'aller m'abriter à l'intérieur
+du cratère, j'eus le temps d'apercevoir «le soleil de minuit» au
+plus bas de sa carrière, projetant ses pâles rayons sur l'île
+endormie à mes pieds.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Le souper fut rapidement dévoré et la petite troupe se casa de
+son mieux. La couche était dure, l'abri peu solide, la situation
+fort pénible, à cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer.
+Cependant mon sommeil fut particulièrement paisible pendant cette
+nuit, l'une des meilleures que j'eusse passées depuis longtemps.
+Je ne rêvai même pas.
+
+Le lendemain on se réveilla à demi gelé par un air très vif, aux
+rayons d'un beau soleil. Je quittai ma couche de granit et
+j'allai jouir du magnifique spectacle qui se développait à mes
+regards.
+
+J'occupais le sommet de l'un des deux pics du Sneffels, celui du
+sud. De là ma vue s'étendait sur la plus grande partie de l'île;
+l'optique, commune à toutes les grandes hauteurs, en relevait les
+rivages, tandis que les parties centrales paraissaient s'enfoncer.
+On eût dit qu'une de ces cartes en relief d'Helbesmer s'étalait
+sous mes pieds; je voyais les vallées profondes se croiser en
+tous sens, les précipices se creuser comme des puits, les lacs se
+changer en étangs, les rivières se faire ruisseaux. Sur ma
+droite se succédaient les glaciers sans nombre et les pics
+multipliés, dont quelques-uns s'empanachaient de fumées légères.
+Les ondulations de ces montagnes infinies, que leurs couches de
+neige semblaient rendre écumantes, rappelaient à mon souvenir la
+surface d'une mer agitée. Si je me retournais vers l'ouest,
+l'Océan s'y développait dans sa majestueuse étendue, comme une
+continuation de ces sommets moutonneux. Où finissait la terre,
+où commençaient les flots, mon oeil le distinguait à peine.
+
+Je me plongeais ainsi dans cette prestigieuse extase que donnent
+les hautes cimes, et cette fois, sans vertige, car je
+m'accoutumais enfin à ces sublimes contemplations. Mes regards
+éblouis se baignaient dans la transparente irradiation des rayons
+solaires, j'oubliais qui j'étais, où j'étais, pour vivre de la
+vie des elfes ou des sylphes, imaginaires habitants de la
+mythologie scandinave; je m'enivrais de la volupté des hauteurs,
+sans songer aux abîmes dans lesquels ma destinée allait me
+plonger avant peu. Mais je fus ramené au sentiment de la réalité
+par l'arrivée du professeur et de Hans, qui me rejoignirent au
+sommet du pic.
+
+Mon oncle, se tournant vers l'ouest, m'indiqua de la main une
+légère vapeur, une brume, une apparence de terre qui dominait la
+ligne des flots.
+
+«Le Groënland, dit-il.
+
+—Le Groënland? m'écriai-je.
+
+—Oui; nous n'en sommes pas à trente-cinq lieues, et, pendant les
+dégels, les ours blancs arrivent jusqu'à l'Islande, portés sur
+les glaçons du nord. Mais cela importe peu. Nous sommes au
+sommet du Sneffels; voici deux pics, l'un au sud, l'autre au
+nord. Hans va nous dire de quel nom les Islandais appellent
+celui qui nous porte en ce moment.»
+
+La demande formulée, le chasseur répondit: «Scartaris.»
+
+Mon oncle me jeta un coup d'oeil triomphant. «Au cratère!»
+dit-il.
+
+Le cratère du Sneffels représentait un cône renversé dont
+l'orifice pouvait avoir une demi-lieue de diamètre. Sa
+profondeur, je l'estimais à deux mille pieds environ. Que l'on
+juge de l'état d'un pareil récipient, lorsqu'il s'emplissait de
+tonnerres et de flammes. Le fond de l'entonnoir ne devait pas
+mesurer plus de cinq cents pieds de tour, de telle sorte que ses
+pentes assez douces permettaient d'arriver facilement à sa partie
+inférieure. Involontairement, je comparais ce cratère à un
+énorme tromblon évasé, et la comparaison m'épouvantait.
+
+«Descendre dans un tromblon, pensai-je, quand il est peut-être
+chargé et qu'il peut partir au moindre choc, c'est l'oeuvre de
+fous.»
+
+Mais je n'avais pas à reculer. Hans, d'un air indifférent,
+reprit la tête de la troupe. Je le suivis sans mot dire.
+
+Afin de faciliter la descente, Hans décrivait à l'intérieur du
+cône des ellipses très allongées; il fallait marcher au milieu
+des roches éruptives, dont quelques-unes, ébranlées dans leurs
+alvéoles, se précipitaient en rebondissant jusqu'au fond de
+l'abîme. Leur chute déterminait des réverbérations d'échos d'une
+étrange sonorité.
+
+Certaines parties du cône formaient des glaciers intérieurs; Hans
+ne s'avançait alors qu'avec une extrême précaution, sondant le
+sol de son bâton ferré pour y découvrir les crevasses. A de
+certains passages douteux, il devint nécessaire de nous lier par
+une longue corde, afin que celui auquel le pied viendrait à
+manquer inopinément se trouvât soutenu par ses compagnons. Cette
+solidarité était chose prudente, mais elle n'excluait pas tout
+danger.
+
+Cependant, et malgré les difficultés de la descente sur des
+pentes que le guide ne connaissait pas, la route se fit sans
+accident, sauf la chute d'un ballot de cordes qui s'échappa des
+mains d'un Islandais et alla par le plus court jusqu'au fond de
+l'abîme.
+
+A midi nous étions arrivés. Je relevai là tête, et j'aperçus
+l'orifice supérieur du cône, dans lequel s'encadrait un morceau
+de ciel d'une circonférence singulièrement réduite, mais presque
+parfaite. Sur un point seulement se détachait le pic du
+Scartaris, qui s'enfonçait dans l'immensité.
+
+Au fond du cratère s'ouvraient trois cheminées par lesquelles, au
+temps des éruptions du Sneffels, le foyer central chassait ses
+laves et ses vapeurs. Chacune de ces cheminées avait environ
+cent pieds de diamètre. Elles étaient là béantes sous nos pas.
+Je n'eus pas la force d'y plonger mes regards. Le professeur
+Lidenbrock, lui, avait fait un examen rapide de leur disposition;
+il était haletant; il courait de l'une à l'autre, gesticulant et
+lançant des paroles incompréhensibles. Hans et ses compagnons,
+assis sur des morceaux de lave, le regardaient faire; ils le
+prenaient évidemment pour un fou.
+
+Tout à coup mon oncle poussa un cri; je crus qu'il venait de
+perdre pied et de tomber dans l'un des trois gouffres. Mais non.
+Je l'aperçus, les bras étendus, les jambes écartées, debout
+devant un roc de granit posé au centre du cratère, comme un
+énorme piédestal fait pour la statue d'un Pluton. Il était dans
+la pose d'un homme stupéfait, mais dont la stupéfaction fit
+bientôt place à une joie insensée.
+
+«Axel! Axel! s'écria-t-il, viens! viens!»
+
+J'accourus. Ni Hans ni les Islandais ne bougèrent.
+
+«Regarde,» me dit le professeur.
+
+Et, partageant sa stupéfaction, sinon sa joie, je lus sur la face
+occidentale du bloc, en caractères runiques à demi-rongés par le
+temps, ce nom mille fois maudit:
+
+ ᛐ ᛦ ᚳ ᛅ ᚼ ᛐ ᚴ ᚳ ᚢ ᚼ ᚼ ᛅ ᛯ
+
+«Arne Saknussemm! s'écria mon oncle, douteras-tu encore?»
+
+Je ne répondis pas, et je revins consterné à mon banc de lave.
+L'évidence m'écrasait.
+
+Combien de temps demeurai-je ainsi plongé dans mes réflexions, je
+l'ignore. Tout ce que je sais, c'est qu'en relevant la tête je
+vis mon oncle et Hans seuls au fond du cratère. Les Islandais
+avaient été congédiés, et maintenant ils redescendaient les
+pentes extérieures du Sneffels pour regagner Stapi.
+
+Hans dormait tranquillement au pied d'un roc, dans une coulée de
+lave où il s'était fait un lit improvisé; mon oncle tournait au
+fond du cratère, comme une bête sauvage dans la fosse d'un
+trappeur. Je n'eus ni l'envie ni la force de me lever, et,
+prenant exemple sur le guide, je me laissai aller à un douloureux
+assoupissement, croyant entendre des bruits ou sentir des
+frissonnements dans les flancs de la montagne.
+
+Ainsi se passa cette première nuit au fond du cratère.
+
+Le lendemain, un ciel gris, nuageux, lourd, s'abaissa sur le
+sommet du cône. Je ne m'en aperçus pas tant à l'obscurité du
+gouffre qu'à la colère dont mon oncle fut pris.
+
+J'en compris la raison, et un reste d'espoir me revint au coeur.
+Voici pourquoi.
+
+Des trois routes ouvertes sous nos pas, une seule avait été
+suivie par Saknussemm. Au dire du savant islandais, on devait la
+reconnaître à cette particularité signalée dans le cryptogramme,
+que l'ombre du Scartaris venait en caresser les bords pendant les
+derniers jours du mois de juin.
+
+On pouvait, en effet, considérer ce pic aigu comme le style d'un
+immense cadran solaire, dont l'ombre à un jour donné marquait le
+chemin du centre du globe.
+
+Or, si le soleil venait à manquer, pas d'ombre. Conséquemment,
+pas d'indication. Nous étions au 25 juin. Que le ciel demeurât
+couvert pendant six jours, et il faudrait remettre l'observation
+à une autre année.
+
+Je renonce à peindre l'impuissante colère du professeur
+Lidenbrock. La journée se passa, et aucune ombre ne vint
+s'allonger sur le font du cratère. Hans ne bougea pas de sa
+place; il devait pourtant se demander ce que nous attendions,
+s'il se demandait quelque chose! Mon oncle ne m'adressa pas une
+seule fois la parole. Ses regards, invariablement tournés vers
+le ciel, se perdaient dans sa teinte grise et brumeuse.
+
+Le 26, rien encore, une pluie mêlée de neige tomba pendant toute
+la journée. Hans construisit une hutte avec des morceaux de
+lave. Je pris un certain plaisir à suivre de l'oeil les milliers
+de cascades improvisées sur les flancs du cône, et dont chaque
+pierre accroissait l'assourdissant murmure.
+
+Mon oncle ne se contenait plus. Il y avait de quoi irriter un
+homme plus patient, car c'était véritablement échouer au port.
+
+Mais aux grandes douleurs le ciel mêle incessamment les grandes
+joies, et il réservait au professeur Lidenbrock une satisfaction
+égale à ses désespérants ennuis.
+
+Le lendemain le ciel fut encore couvert, mais le dimanche, 28
+juin, l'antépénultième jour du mois, avec le changement de lune
+vint le changement de temps. Le soleil versa ses rayons à flots
+dans le cratère. Chaque monticule, chaque roc, chaque pierre,
+chaque aspérité eut part à sa bienfaisante effluve et projeta
+instantanément son ombre sur le sol. Entre toutes, celle du
+Scartaris se dessina comme une vive arête et se mit à tourner
+insensiblement vers l'astre radieux.
+
+Mon oncle tournait avec elle.
+
+A midi, dans sa période la plus courte, elle vint lécher
+doucement le bord de la cheminée centrale.
+
+«C'est là! s'écria le professeur, c'est là! Au centre du
+globe!» ajouta-t-il en danois.
+
+Je regardai Hans.
+
+«Forüt!» fit tranquillement le guide.
+
+—En avant!» répondit mon oncle.
+
+Il était une heure et treize minutes du soir.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Le véritable voyage commençait. Jusqu'alors les fatigues
+l'avaient emporté sur les difficultés; maintenant celles-ci
+allaient véritablement naître sous nos pas.
+
+Je n'avais point encore plongé mon regard dans ce puits
+insondable où j'allais m'engouffrer. Le moment était venu. Je
+pouvais encore ou prendre mon parti de l'entreprise ou refuser de
+la tenter. Mais j'eus honte de reculer devant le chasseur. Hans
+acceptait si tranquillement l'aventure, avec une telle
+indifférence, une si parfaite insouciance de tout danger, que je
+rougis à l'idée d'être moins brave que lui. Seul, j'aurais
+entamé la série des grands argumente; mais, en présence du guide,
+je me tus; un de mes souvenirs s'envola vers ma jolie
+Virlandaise, et je m'approchai de la cheminée centrale.
+
+J'ai dit qu'elle mesurait cent pieds de diamètre, ou trois cents
+pieds de tour. Je me penchai au-dessus d'un roc qui surplombait,
+et je regardai; mes cheveux se hérissèrent. Le sentiment du vide
+s'empara de mon être. Je sentis le centre de gravité se déplacer
+en moi et le vertige monter à ma tête comme une ivresse. Rien de
+plus capiteux que cette attraction de l'abîme. J'allais tomber.
+Une main me retint. Celle de Hans. Décidément, je n'avais pas
+pris assez de leçons de gouffre à la Frelsers-Kirk de Copenhague.
+
+Cependant, si peu que j'eusse hasardé mes regards dans ce puits,
+je m'étais rendu compte de sa conformation. Ses parois, presque
+à pic, présentaient cependant de nombreuses saillies qui devaient
+faciliter la descente; mais si l'escalier ne manquait pas, la
+rampe faisait défaut. Une corde attachée à l'orifice aurait
+suffi pour nous soutenir, mais comment la détacher, lorsqu'on
+serait parvenu à son extrémité inférieure?
+
+Mon oncle employa un moyen fort simple pour obvier à cette
+difficulté. Il déroula une corde de la grosseur du pouce et
+longue de quatre cents pieds; il en laissa filer d'abord la
+moitié, puis il l'enroula autour d'un bloc de lave qui faisait
+saillie et rejeta l'autre moitié dans la cheminée. Chacun de
+nous pouvait alors descendre en réunissant dans sa main les deux
+moitiés de la corde qui ne pouvait se défiler; une fois descendus
+de deux cents pieds, rien ne nous serait plus aisé que de la
+ramener en lâchant un bout et en halant sur l'autre. Puis, on
+recommencerait cet exercice _usque ad infinitum_.
+
+«Maintenant, dit mon oncle après avoir achevé ces préparatifs,
+occupons-nous des bagages; ils vont être divisés en trois
+paquets, et chacun de nous en attachera un sur son dos; j'entends
+parler seulement des objets fragiles.»
+
+L'audacieux professeur ne nous comprenait évidemment pas dans
+cette dernière catégorie.
+
+«Hans, reprit-il, va se charger des outils et d'une partie des
+vivres; toi, Axel, d'un second tiers des vivres et des armes;
+moi, du reste des vivres et des instruments délicats.
+
+—Mais, dis-je, et les vêtements, et cette masse de cordes et
+d'échelles, qui se chargera de les descendre?
+
+—Ils descendront tout seuls.
+
+—Comment cela? demandai-je fort étonné.
+
+—Tu vas le voir.»
+
+Mon oncle employait volontiers les grands moyens et sans hésiter.
+Sur son ordre, Hans réunit en un seul colis les objets non
+fragiles, et ce paquet, solidement cordé, fut tout bonnement
+précipité dans le gouffre.
+
+J'entendis ce mugissement sonore produit par le déplacement des
+couches d'air. Mon oncle, penché sur l'abîme, suivait d'un oeil
+satisfait la descente de ses bagages, et ne se releva qu'après
+les avoir perdus de vue.
+
+«Bon, fit-il. A nous maintenant.»
+
+Je demande à tout homme de bonne foi s'il était possible
+d'entendre sans frissonner de telles paroles!
+
+Le professeur attacha sur son dos le paquet des instruments; Hans
+prit celui des outils, moi celui des armes. La descente commença
+dans l'ordre suivant: Hans, mon oncle et moi. Elle se fit dans
+un profond silence, troublé seulement par la chute des débris de
+roc qui se précipitaient dans l'abîme.
+
+Je me laissai couler, pour ainsi dire, serrant frénétiquement la
+double corde d'une main, de l'autre m'arc-boutant au moyen de mon
+bâton ferré. Une idée unique me dominait: je craignais que le
+point d'appui ne vint à manquer. Cette corde me paraissait bien
+fragile pour supporter le poids de trois personnes. Je m'en
+servais le moins possible, opérant des miracles d'équilibre sur
+les saillies de lave que mon pied cherchait à saisir comme une
+main.
+
+Lorsqu'une de ces marches glissantes venait à s'ébranler sous le
+pas de Hans, il disait de sa voix tranquille:
+
+—«Gif akt!»
+
+—Attention!» répétait mon oncle.
+
+Après une demi-heure, nous étions arrivés sur la surface d'un roc
+fortement engagé dans la paroi de la cheminée.
+
+Hans tira la corde par l'un de ses bouts; l'autre s'éleva dans
+l'air; après avoir dépassé le rocher supérieur, il retomba en
+raclant les morceaux de pierres et de laves, sorte de pluie, ou
+mieux, de grêle fort dangereuse.
+
+En me penchant au-dessus de notre étroit plateau, je remarquai
+que le fond du trou était encore invisible.
+
+La manoeuvre de la corde recommença, et une demi-heure après nous
+avions gagné une nouvelle profondeur de deux cents pieds.
+
+Je ne sais si le plus enragé géologue eût essayé d'étudier,
+pendant cette descente, la nature des terrains qui
+l'environnaient. Pour mon compte, je ne m'en inquiétai guère;
+qu'ils fussent pliocènes, miocènes, éocènes, crétacés,
+jurassiques, triasiques, perniens, carbonifères, dévoniens,
+siluriens ou primitifs, cela me préoccupa peu. Mais le
+professeur, sans doute, fit ses observations ou prit ses notes,
+car, à l'une des haltes, il me dit:
+
+«Plus je vais, plus j'ai confiance; la disposition de ces
+terrains volcaniques donne absolument raison à la théorie de
+Davy. Nous sommes en plein sol primordial, sol dans lequel s'est
+produit l'opération chimique des métaux enflammés au contact de
+l'air et de l'eau; je repousse absolument le système d'une
+chaleur centrale; d'ailleurs, nous verrons bien.»
+
+Toujours la même conclusion. On comprend que je ne m'amusai pas
+à discuter. Mon silence fut pris pour un assentiment, et la
+descente recommença.
+
+Au bout de trois heures, je n'entrevoyais pas encore le fond de
+la cheminée. Lorsque je relevais la tête, j'apercevais son
+orifice qui décroissait sensiblement; ses parois, par suite de
+leur légère inclinaison, tendaient à se rapprocher, l'obscurité
+se faisait peu à peu.
+
+Cependant nous descendions toujours; il me semblait que les
+pierres détachées des parois s'engloutissaient avec une
+répercussion plus mate et qu'elles devaient rencontrer
+promptement le fond de l'abîme.
+
+Comme j'avais eu soin de noter exactement nos manoeuvres de
+corde, je pus me rendre un compte exact de la profondeur atteinte
+et du temps écoulé.
+
+Nous avions alors répété quatorze fois cette manoeuvre qui durait
+une demi-heure. C'était donc sept heures, plus quatorze quarts
+d'heure de repos ou trois heures et demie. En tout, dix heures
+et demie. Nous étions partis à une heure, il devait être onze
+heures en ce moment.
+
+Quant à la profondeur à laquelle nous étions parvenus, ces
+quatorze manoeuvres d'une corde de deux cents pieds donnaient
+deux mille huit cents pieds.
+
+En ce moment la voix de Hans se fit entendre:
+
+—«Halt!» dit-il.
+
+Je m'arrêtai court au moment où j'allais heurter de mes pieds la
+tête de mon oncle.
+
+«Nous sommes arrivés, dit celui-ci.
+
+—Où? demandai-je en me laissant glisser près de lui.
+
+—Au fond de la cheminée perpendiculaire.
+
+—Il n'y a donc pas d'autre issue?
+
+—Si, une sorte de couloir que j'entrevois et qui oblique vers la
+droite. Nous verrons cela demain. Soupons d'abord et nous
+dormirons après.»
+
+L'obscurité n'était pas encore complète. On ouvrit le sac aux
+provisions, on mangea et l'on se coucha de son mieux sur un lit
+de pierres et de débris de lave.
+
+Et quand, étendu sur le dos, j'ouvris les yeux, j'aperçus un
+point brillant à l'extrémité de ce tube long de trois mille
+pieds, qui se transformait en une gigantesque lunette.
+
+C'était une étoile dépouillée de toute scintillation et qui,
+d'après mes calculs, devait être sigma de la petite Ourse.
+
+Puis je m'endormis d'un profond sommeil.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+A huit heures du matin, un rayon du jour vint nous réveiller.
+Les mille facettes de lave des parois le recueillaient à son
+passage et l'éparpillaient comme une pluie d'étincelles.
+
+Cette lueur était assez forte pour permettre de distinguer les
+objets environnants.
+
+«Eh bien! Axel, qu'en dis-tu? fit mon oncle en se frottant les
+mains. As-tu jamais passé une nuit plus paisible dans notre
+maison de Königstrasse. Plus de bruit de charrettes, plus de
+cris de marchands, plus de vociférations de bateliers!
+
+—Sans doute, nous sommes fort tranquilles au fond de ce puits;
+mais ce calme même a quelque chose d'effrayant.
+
+—Allons donc, s'écria mon oncle, si tu t'effrayes déjà, que
+sera-ce plus tard? Nous ne sommes pas encore entrés d'un pouce
+dans les entrailles de la terre?
+
+—Que voulez-vous dire?
+
+—Je veux dire que nous avons atteint seulement le sol de l'île!
+Ce long tube vertical, qui aboutit au cratère du Sneffels,
+s'arrête à peu près au niveau de la mer.
+
+—En êtes-vous certain?
+
+—Très certain; consulte le baromètre, tu verras!»
+
+En effet, le mercure, après avoir peu à peu remonté dans
+l'instrument à mesure que notre descente s'effectuait, s'était
+arrêté à vingt-neuf pouces.
+
+«Tu le vois, reprit le professeur, nous n'avons encore que la
+pression d'une atmosphère, et il me tarde que le manomètre vienne
+remplacer ce baromètre.»
+
+Cet instrument allait, en effet, nous devenir inutile, du moment
+que le poids de l'air dépasserait sa pression calculée au niveau
+de l'Océan.
+
+«Mais, dis-je, n'est-il pas à craindre que cette pression
+toujours croissante ne soit fort pénible?
+
+—Non. Nous descendrons lentement, et nos poumons s'habitueront
+à respirer une atmosphère plus comprimée. Les aéronautes
+finissent par manquer d'air en s'élevant dans les couches
+supérieures; nous, nous en aurons trop peut-être. Mais j'aime
+mieux cela. Ne perdons pas un instant. Où est le paquet qui
+nous a précédés dans l'intérieur de la montagne?
+
+Je me souvins alors que nous l'avions vainement cherché la veille
+au soir. Mon oncle interrogea Hans, qui, après avoir regardé
+attentivement avec ses yeux de chasseur, répondit:
+
+«Der huppe!»
+
+—Là-haut.»
+
+En effet, ce paquet était accroché à une saillie de roc, à une
+centaine de pieds au-dessus de notre tête. Aussitôt l'agile
+Islandais grimpa comme un chat et, en quelques minutes, le paquet
+nous rejoignit.
+
+«Maintenant, dit mon oncle, déjeunons; mais déjeunons comme des
+gens qui peuvent avoir une longue course à faire.»
+
+Le biscuit et la viande sèche furent arrosés de quelques gorgées
+d'eau mêlée de genièvre.
+
+Le déjeuner terminé, mon oncle tira de sa poche un carnet destiné
+aux observations; il prit successivement ses divers instruments
+et nota les données suivantes:
+
+ Lundi 1er juillet.
+
+ _Chronomètre: 8 h. 17 m. du matin.
+ Baromètre: 29p. 7 l.
+ Thermomètre: 6°.
+ Direction: E.-S.-E._
+
+Cette dernière observation s'appliquait à la galerie obscure et
+fut donnée par la boussole.
+
+«Maintenant, Axel, s'écria le professeur d'une voix enthousiaste,
+nous allons nous enfoncer véritablement dans les entrailles du
+globe. Voici donc le moment précis auquel notre voyage
+commence.»
+
+Cela dit, mon oncle prit d'une main l'appareil de Ruhmkorff
+suspendu a son cou; de l'autre, il mit en communication le
+courant électrique avec le serpentin de la lanterne, et une assez
+vive lumière dissipa les ténèbres de la galerie.
+
+Hans portait le second appareil, qui fut également mis en
+activité. Cette ingénieuse application de l'électricité nous
+permettait d'aller longtemps en créant un jour artificiel, même
+au milieu des gaz les plus inflammables.
+
+«En route!» fit mon oncle.
+
+Chacun reprit son ballot. Hans se chargea de pousser devant lui
+le paquet des cordages et des habits, et, moi troisième, nous
+entrâmes dans la galerie.
+
+Au moment de m'engouffrer dans ce couloir obscur, je relevai la
+tête, et j'aperçus une dernière fois, par le champ de l'immense
+tube, ce ciel de l'Islande «que je ne devais plus jamais revoir.»
+
+La lave, à la dernière éruption de 1229, s'était frayé un passage
+à travers ce tunnel. Elle tapissait l'intérieur d'un enduit
+épais et brillant; la lumière électrique s'y réfléchissait en
+centuplant son intensité.
+
+Toute la difficulté de la route consistait à ne pas glisser trop
+rapidement sur une pente inclinée à quarante-cinq degrés environ;
+heureusement, certaines érosions, quelques boursouflures,
+tenaient lieu de marches, et nous n'avions qu'à descendre en
+laissant filer nos bagages retenus par une longue corde.
+
+Mais ce qui se faisait marche sous nos pieds devenait stalactites
+sur les autres parois; la lave, poreuse en de certains endroits,
+présentait de petites ampoules arrondies; des cristaux de quartz
+opaque, ornés de limpides gouttes de verre et suspendus à la
+voûte comme des lustres, semblaient s'allumer à notre passage.
+On eût dit que les génies du gouffre illuminaient leur palais
+pour recevoir les hôtes de la terre.
+
+«C'est magnifique! m'écriai-je involontairement. Quel
+spectacle, mon oncle! Admirez-vous ces nuances de la lave qui
+vont du rouge brun au jaune éclatant par dégradations
+insensibles? Et ces cristaux qui nous apparaissent comme des
+globes lumineux?
+
+—Ah! tu y viens, Axel! répondit mon oncle. Ah! tu trouves
+cela splendide, mon garçon! Tu en verras bien d'autres, je
+l'espère. Marchons! marchons!»
+
+Il aurait dit plus justement «glissons,» car nous nous laissions
+aller sans fatigue sur des pentes inclinées. C'était le «facilis
+descensus Averni», de Virgile. La boussole, que je consultais
+fréquemment, indiquait la direction du sud-est avec une
+imperturbable rigueur. Cette coulée de lave n'obliquait ni d'un
+côté ni de l'autre. Elle avait l'inflexibilité de la ligne
+droite.
+
+Cependant la chaleur n'augmentait pas d'une façon sensible; cela
+donnait raison aux théories de Davy, et plus d'une fois je
+consultai le thermomètre avec étonnement. Deux heures après le
+départ, il ne marquait encore que 10°, c'est-à-dire un
+accroissement de 4°. Cela m'autorisait à penser que notre
+descente était plus horizontale que verticale. Quant à connaître
+exactement la profondeur atteinte, rien de plus facile. Le
+professeur mesurait exactement les angles de déviation et
+d'inclinaison de la route, mais il gardait pour lui le résultat
+de ses observations.
+
+Le soir, vers huit heures, il donna le signal d'arrêt. Hans
+aussitôt s'assit; les lampes furent accrochées à une saillie de
+lave. Nous étions dans une sorte de caverne où l'air ne manquait
+pas. Au contraire. Certains souffles arrivaient jusqu'à nous.
+Quelle cause les produisait? A quelle agitation atmosphérique
+attribuer leur origine? C'est une question que je ne cherchai
+pas à résoudre en ce moment; la faim et la fatigue me rendaient
+incapable de raisonner. Une descente de sept heures consécutives
+ne se fait pas sans une grande dépense de forces. J'étais
+épuisé. Le mot halte me fit donc plaisir à entendre. Hans étala
+quelques provisions sur un bloc de lave, et chacun mangea avec
+appétit. Cependant une chose m'inquiétait; notre réserve d'eau
+était à demi consommée. Mon oncle comptait la refaire aux
+sources souterraines, mais jusqu'alors celles-ci manquaient
+absolument. Je ne pus m'empêcher d'attirer son attention sur ce
+sujet.
+
+«Cette absence de sources te surprend? dit-il.
+
+—Sans doute, et même elle m'inquiète; nous n'avons plus d'eau
+que pour cinq jours.
+
+—Sois tranquille, Axel, je te réponds que nous trouverons de
+l'eau, et plus que nous n'en voudrons.
+
+—Quand cela?
+
+—Quand nous aurons quitté cette enveloppe de lave. Comment
+veux-tu que des sources jaillissent à travers ces parois?
+
+—Mais peut-être cette coulée se prolonge-t-elle à de grandes
+profondeurs? Il me semble que nous n'avons pas encore fait
+beaucoup de chemin verticalement?
+
+—Qui te fait supposer cela?
+
+—C'est que si nous étions très avancés dans l'intérieur de
+l'écorce terrestre, la chaleur serait plus forte.
+
+—D'après ton système, répondit mon oncle; et qu'indique le
+thermomètre?
+
+—Quinze degrés à peine, ce qui ne fait qu'un accroissement de
+neuf degrés depuis notre départ.
+
+—Eh bien, conclus.
+
+—Voici ma conclusion. D'après les observations les plus
+exactes, l'augmentation de la température à l'intérieur du globe
+est d'un degré par cent pieds. Mais certaines conditions de
+localité peuvent modifier ce chiffre. Ainsi, à Yakoust en
+Sibérie, on a remarqué que l'accroissement d'un degré avait lieu
+par trente-six pieds; cela dépend évidemment de la conductibilité
+des roches. J'ajouterai aussi que, dans le voisinage d'un volcan
+éteint, et à travers le gneiss, on a remarqué que l'élévation de
+la température était d'un degré seulement pour cent vingt-cinq
+pieds. Prenons donc cette dernière hypothèse, qui est la plus
+favorable, et calculons.
+
+—Calcule, mon garçon.
+
+—Rien n'est plus facile, dis-je en disposant des chiffres sur
+mon carnet. Neuf fois cent vingt-cinq pieds donnant onze cent
+vingt-cinq pieds de profondeur.
+
+—Rien de plus exact.
+
+—Eh bien?
+
+—Eh bien, d'après mes observations, nous sommes arrivés à dix
+mille pieds au-dessous du niveau de la mer.
+
+—Est-il possible?
+
+—Oui, ou les chiffres ne sont plus les chiffres!»
+
+Les calculs du professeur étaient exacts; nous avions déjà
+dépassé de six mille pieds les plus grandes profondeurs atteintes
+par l'homme, telles que les mines de Kitz-Bahl dans le Tyrol, et
+celles de Wuttemberg en Bohème.
+
+La température, qui aurait dû être de quatre-vingt-un degrés en
+cet endroit, était de quinze à peine. Cela donnait
+singulièrement à réfléchir.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Le lendemain, mardi 30 juin, à six heures, la descente fut
+reprise.
+
+Nous suivions toujours la galerie de lave, véritable rampe
+naturelle, douce comme ces plans inclinés qui remplacent encore
+l'escalier dans les vieilles maisons. Ce fut ainsi jusqu'à midi
+dix-sept minutes, instant précis où nous rejoignîmes Hans, qui
+venait de s'arrêter.
+
+«Ah! s'écria mon oncle, nous sommes parvenus à l'extrémité de la
+cheminée.»
+
+Je regardai autour de moi; nous étions au centre d'un carrefour,
+auquel deux routes venaient aboutir, toutes deux sombres et
+étroites. Laquelle convenait-il de prendre? Il y avait là une
+difficulté.
+
+Cependant mon oncle ne voulut paraître hésiter ni devant moi ni
+devant le guide; il désigna le tunnel de l'est, et bientôt nous y
+étions enfoncés tous les trois.
+
+D'ailleurs toute hésitation devant ce double chemin se serait
+prolongée indéfiniment, car nul indice ne pouvait déterminer le
+choix de l'un ou de l'autre; il fallait s'en remettre absolument
+au hasard.
+
+La pente de cette nouvelle galerie était peu sensible, et sa
+section fort inégale; parfois une succession d'arceaux se
+déroulait devant nos pas comme les contre-nefs d'une cathédrale
+gothique; les artistes du moyen âge auraient pu étudier là toutes
+les formes de cette architecture religieuse qui a l'ogive pour
+générateur. Un mille plus loin, notre tête se courbait sous les
+cintres surbaissés du style roman, et de gros piliers engagés
+dans le massif pliaient sous la retombée des voûtes. A de
+certains endroits, cette disposition faisait place à de basses
+substructions qui ressemblaient aux ouvrages des castors, et nous
+nous glissions en rampant à travers d'étroits boyaux.
+
+La chaleur se maintenait à un degré supportable.
+Involontairement je songeais à son intensité, quand les laves
+vomies par le Sneffels se précipitaient par cette route si
+tranquille aujourd'hui. Je m'imaginais les torrents de feu
+brisés aux angles de la galerie et l'accumulation des vapeurs
+surchauffées dans cet étroit milieu!
+
+«Pourvu, pensai-je, que le vieux volcan ne vienne pas à se
+reprendre d'une fantaisie tardive!»
+
+Ces réflexions, je ne les communiquai point à l'oncle Lidenbrock;
+il ne les eût pas comprises. Son unique pensée était d'aller en
+avant. Il marchait, il glissait, il dégringolait même, avec une
+conviction qu'après tout il valait mieux admirer.
+
+A six heures du soir, après une promenade peu fatigante, nous
+avions gagné deux lieues dans le sud, mais à peine un quart de
+mille en profondeur.
+
+Mon oncle donna le signal du repos. On mangea sans trop causer,
+et l'on s'endormit sans trop réfléchir.
+
+Nos dispositions pour la nuit étaient fort simples: une
+couverture de voyage dans laquelle on se roulait, composait toute
+la literie. Nous n'avions à redouter ni froid, ni visite
+importune. Les voyageurs qui s'enfoncent au milieu des déserts
+de l'Afrique, au sein des forêts du nouveau monde, sont forcés de
+se veiller les uns les autres pendant les heures du sommeil; mais
+ici, solitude absolue et sécurité complète. Sauvages ou bêtes
+féroces, aucune de ces races malfaisantes n'était à craindre.
+
+On se réveilla le lendemain frais et dispos. La route fut
+reprise. Nous suivions un chemin de lave comme la veille.
+Impossible de reconnaître la nature des terrains qu'il
+traversait. Le tunnel, au lieu de s'enfoncer dans les entrailles
+du globe, tendait à devenir absolument horizontal. Je crus
+remarquer même qu'il remontait vers la surface de la terre.
+Cette disposition devint si manifeste vers dix heures du matin,
+et par suite si fatigante, que je fus forcé de modérer notre
+marche.
+
+«Eh bien, Axel? dit impatiemment le professeur.
+
+—Eh bien, je n'en peux plus, répondis-je
+
+—Quoi! après trois heures de promenade sur une route si facile!
+
+—Facile, je ne dis pas non, mais fatigante à coup sûr.
+
+—Comment! quand nous n'avons qu'à descendre!
+
+—A monter, ne vous en déplaise!
+
+—A monter! fit mon oncle en haussant les épaules.
+
+—Sans doute. Depuis une demi-heure, les pentes se sont
+modifiées, et à les suivre ainsi, nous reviendrons certainement à
+la terre d'Islande.»
+
+Le professeur remua la tête en homme qui ne veut pas être
+convaincu. J'essayai de reprendre la conversation. Il ne me
+répondit pas et donna le signal du départ. Je vis bien que son
+silence n'était que de la mauvaise humeur concentrée.
+
+Cependant j'avais repris mon fardeau avec courage, et je suivais
+rapidement Hans, que précédait mon oncle. Je tenais à ne pas
+être distancé; ma grande préoccupation était de ne point perdre
+mes compagnons de vue. Je frémissais à la pensée de m'égarer
+dans les profondeurs de ce labyrinthe.
+
+D'ailleurs, la route ascendante devenait plus pénible, je m'en
+consolais en songeant qu'elle me rapprochait de la surface de la
+terre. C'était un espoir. Chaque pas le confirmait.
+
+À midi un changement d'aspect se produisit dans les parois de la
+galerie. Je m'en aperçus à l'affaiblissement de la lumière
+électrique réfléchie par les murailles. Au revêtement de lave
+succédait la roche vive; le massif se composait de couches
+inclinées et souvent disposées verticalement. Nous étions en
+pleine époque de transition, en pleine période silurienne[1].
+
+ [1] Ainsi nommée parce que les terrains de cette période sont
+ fort étendus en Angleterre, dans les contrées habitées
+ autrefois par la peuplade celtique des Silures.
+
+«C'est évident, m'écriai-je, les sédiments des eaux ont formé, à
+la seconde époque de la terre, ces schistes, ces calcaires et ces
+grès! Nous tournons le dos au massif granitique! Nous
+ressemblons à des gens de Hambourg, qui prendraient le chemin de
+Hanovre pour aller à Lubeck.»
+
+J'aurais dû garder pour moi mes observations. Mais mon
+tempérament de géologue l'emporta sur la prudence, et l'oncle
+Lidenbrock entendit mes exclamations.
+
+«Qu'as-tu donc? dit-il.
+
+—Voyez! répondis-je en lui montrant la succession variée des
+grès, des calcaires et les premiers indices des terrains
+ardoisés.
+
+—Eh bien?
+
+—Nous voici arrivés à cette période pendant laquelle ont apparu
+les premières plantes et les premiers animaux!
+
+—Ah! tu penses?
+
+—Mais regardez, examinez, observez!»
+
+Je forçai le professeur à promener sa lampe sur les parois de la
+galerie. Je m'attendais à quelque exclamation de sa part. Mais,
+loin de là, il ne dit pas un mot, et continua sa route.
+
+M'avait-il compris ou non? Ne voulait-il pas convenir, par
+amour-propre d'oncle et de savant, qu'il s'était trompé en
+choisissant le tunnel de l'est, ou tenait-il à reconnaître ce
+passage jusqu'à son extrémité? Il était évident que nous avions
+quitté la route des laves, et que ce chemin ne pouvait conduire
+au foyer du Sneffels.
+
+Cependant je me demandai si je n'accordais pas une trop grande
+importance à cette modification des terrains. Ne me trompais-je
+pas moi-même? Traversions-nous réellement ces couches de roches
+superposées au massif granitique?
+
+«Si j'ai raison, pensai-je, je dois trouver quelque débris de
+plante primitive, et il faudra bien me rendre à l'évidence.
+Cherchons.»
+
+Je n'avais pas fait cent pas que des preuves incontestables
+s'offrirent à mes yeux. Cela devait être, car, à l'époque
+silurienne, les mers renfermaient plus de quinze cents espèces
+végétales ou animales. Mes pieds, habitués au sol dur des laves,
+foulèrent tout à coup une poussière faite de débris de plantes et
+de coquille. Sur les parois se voyaient distinctement des
+empreintes de fucus et de lycopodes; le professeur Lidenbrock ne
+pouvait s'y tromper; mais il fermait les yeux, j'imagine, et
+continuait son chemin d'un pas invariable.
+
+C'était de l'entêtement poussé hors de toutes limites. Je n'y
+tins plus. Je ramassai une coquille parfaitement conservée, qui
+avait appartenu à un animal à peu près semblable au cloporte
+actuel; puis je rejoignis mon oncle et je lui dis:
+
+«Voyez!
+
+—Eh bien, répondit-il tranquillement, c'est la coquille d'un
+crustacé de l'ordre disparu des trilobites. Pas autre chose.
+
+—Mais n'en concluez-vous pas?...
+
+—Ce que tu conclus toi-même? Si. Parfaitement. Nous avons
+abandonné la couche de granit et la route des laves. Il est
+possible que je me sois trompé; mais je ne serai certain de mon
+erreur qu'au moment où j'aurai atteint l'extrémité de cette
+galerie.
+
+—Vous avez raison d'agir ainsi, mon oncle, et je vous
+approuverais fort si nous n'avions à craindre un danger de plus
+en plus menaçant.
+
+—Et lequel?
+
+—Le manque d'eau.
+
+—Eh bien! nous nous rationnerons, Axel.
+
+
+
+
+XX
+
+
+En effet, il fallut se rationner. Notre provision ne pouvait
+durer plus de trois jours. C'est ce que je reconnus le soir au
+moment du souper. Et, fâcheuse expectative, nous avions peu
+d'espoir de rencontrer quelque source vive dans ces terrains de
+l'époque de transition.
+
+Pendant toute la journée du lendemain la galerie déroula devant
+nos pas ses interminables arceaux. Nous marchions presque sans
+mot dire. Le mutisme de Hans nous gagnait.
+
+La route ne montait pas, du moins d'une façon sensible; parfois
+même elle semblait s'incliner. Mais cette tendance, peu marquée
+d'ailleurs, ne devait pas rassurer le professeur, car la nature
+des couches ne se modifiait pas, et la période de transition
+s'affirmait davantage.
+
+La lumière électrique faisait splendidement étinceler les
+schistes, le calcaire et les vieux grès rouges des parois; on
+aurait pu se croire dans une tranchée ouverte au milieu du
+Devonshire, qui donna son nom à ce genre de terrains. Des
+spécimens de marbres magnifiques revêtaient les murailles, les
+uns, d'un gris agate avec des veines blanches capricieusement
+accusées, les autres, de couleur incarnat ou d'un jaune taché de
+plaques rouges, plus loin, des échantillons de ces griottes à
+couleurs sombres, dans lesquels le calcaire se relevait en
+nuances vives.
+
+La plupart de ces marbres offraient des empreintes d'animaux
+primitifs; mais, depuis la veille, la création avait fait un
+progrès évident. Au lieu des trilobites rudimentaires,
+j'apercevais des débris d'un ordre plus parfait; entre autres,
+des poissons Ganoïdes et ces Sauropteris dans lesquels l'oeil du
+paléontologiste a su découvrir les premières formes du reptile.
+Les mers dévoniennes étaient habitées par un grand nombre
+d'animaux de cette espèce, et elles les déposèrent par milliers
+sur les roches de nouvelle formation.
+
+Il devenait évident que nous remontions l'échelle de la vie
+animale dont l'homme occupe le sommet. Mais le professeur
+Lidenbrock ne paraissait pas y prendre garde.
+
+Il attendait deux choses: ou qu'un puits vertical vînt à s'ouvrir
+sous ses pieds et lui permettre de reprendre sa descente; ou
+qu'un obstacle l'empêchât de continuer cette route. Mais le soir
+arriva sans que cette espérance se fût réalisée.
+
+Le vendredi, après une nuit pendant laquelle je commençai à
+ressentir les tourments de la soif, notre petite troupe s'enfonça
+de nouveau dans les détours de la galerie.
+
+Après dix heures de marche, je remarquai que la réverbération de
+nos lampes sur les parois diminuait singulièrement. Le marbre,
+le schiste, le calcaire, les grès des murailles, faisaient place
+à un revêtement sombre et sans éclat. A un moment où le tunnel
+devenait fort étroit, je m'appuyai sur sa paroi.
+
+Quand je retirai ma main, elle était entièrement noire. Je
+regardai de plus près. Nous étions en pleine houillère.
+
+«Une mine de charbon! m'écriai-je.
+
+—Une mine sans mineurs, répondit mon oncle.
+
+—Eh! qui sait?
+
+—Moi, je sais, répliqua le professeur d'un ton bref, et je suis
+certain que cette galerie percée à travers ces couches de houille
+n'a pas été faite de la main des hommes. Mais que ce soit ou non
+l'ouvrage de la nature, cela m'importe peu. L'heure du souper
+est venue. Soupons.»
+
+Hans, prépara quelques aliments. Je mangeai à peine, et je bus
+les quelques gouttes d'eau qui formaient ma ration. La gourde du
+guide à demi pleine, voilà tout ce qui restait pour désaltérer
+trois hommes.
+
+Après leur repas, mes deux compagnons s'étendirent sur leurs
+couvertures et trouvèrent dans le sommeil un remède à leurs
+fatigues. Pour moi, je ne pus dormir, et je comptai les heures
+jusqu'au matin.
+
+Le samedi, à six heures, on repartit. Vingt minutes plus tard,
+nous arrivions à une vaste excavation; je reconnus alors que la
+main de l'homme ne pouvait pas avoir creusé cette houillère; les
+voûtes en eussent été étançonnées, et véritablement elles ne se
+tenaient que par un miracle d'équilibre.
+
+Cette espèce de caverne comptait cent pieds de largeur sur cent
+cinquante de hauteur. Le terrain avait été violemment écarté par
+une commotion souterraine. Le massif terrestre, cédant à quelque
+puissante poussée, s'était disloqué, laissant ce large vide où
+des habitants de la terre pénétraient pour la première fois.
+
+Toute l'histoire de la période houillère était écrite sur ces
+sombres parois, et un géologue en pouvait suivre facilement les
+phases diverses. Les lits de charbon étaient séparés par des
+strates de grès ou d'argile compacts, et comme écrasés par les
+couches supérieures.
+
+À cet âge du monde qui précéda l'époque secondaire, la terre se
+recouvrit d'immenses végétations dues à la double action d'une
+chaleur tropicale et d'une humidité persistante. Une atmosphère
+de vapeurs enveloppait le globe de toutes parts, lui dérobant
+encore les rayons du soleil.
+
+De là cette conclusion que les hautes températures ne provenaient
+pas de ce foyer nouveau; peut-être même l'astre du jour
+n'était-il pas prêt à jouer son rôle éclatant. Les «climats»
+n'existaient pas encore, et une chaleur torride se répandait à la
+surface entière du globe, égale à l'Equateur et aux pôles. D'où
+venait-elle? De l'intérieur du globe.
+
+En dépit des théories du professeur Lidenbrock, un feu violent
+couvait dans les entrailles du sphéroïde; son action se faisait
+sentir jusqu'aux dernières couches de l'écorce terrestre; les
+plantes, privées des bienfaisantes effluves du soleil, ne
+donnaient ni fleurs ni parfums, mais leurs racines puisaient une
+vie forte dans les terrains brûlants des premiers jours.
+
+Il y avait peu d'arbres, des plantes herbacées seulement,
+d'immenses gazons, des fougères, des lycopodes, des sigillaires,
+des astérophylites, familles rares dont les espèces se comptaient
+alors par milliers.
+
+Or c'est précisément à cette exubérante végétation que la houille
+doit son origine. L'écorce élastique du globe obéissait aux
+mouvements de la masse liquide qu'elle recouvrait. De là des
+fissures, des affaissements nombreux; les plantes, entraînées
+sous les eaux, formèrent peu à peu des amas considérables.
+
+Alors intervint l'action de la chimie naturelle, au fond des
+mers, les masses végétales se firent tourbe d'abord; puis, grâce
+à l'influence des gaz, et sous le feu de la fermentation, elles
+subirent une minéralisation complète.
+
+Ainsi se formèrent ces immenses couches de charbon que la
+consommation de tous les peuples, pendant de longs siècles
+encore, ne parviendra pas à épuiser.
+
+Ces réflexions me revenaient à l'esprit pendant que je
+considérais les richesses houillères accumulées dans cette
+portion du massif terrestre. Celles-ci, sans doute, ne seront
+jamais mises à découvert. L'exploitation de ces mines reculées
+demanderait des sacrifices trop considérables. A quoi bon,
+d'ailleurs, quand la houille est répandue pour ainsi dire à la
+surface de la terre dans un grand nombre de contrées? Aussi,
+telles je voyais ces couches intactes, telles elles seraient
+encore lorsque sonnerait la dernière heure du monde.
+
+Cependant nous marchions, et seul de mes compagnons j'oubliais la
+longueur de la route pour me perdre au milieu de considérations
+géologiques. La température restait sensiblement ce qu'elle
+était pendant notre passage au milieu des laves et des schistes.
+Seulement, mon odorat était affecté par une odeur fort prononcée
+de protocarbure d'hydrogène. Je reconnus immédiatement, dans
+cette galerie, la présence d'une notable quantité de ce fluide
+dangereux auquel les mineurs ont donné le nom de grisou, et dont
+l'explosion a si souvent causé d'épouvantables catastrophes.
+
+Heureusement nous étions éclairés par les ingénieux appareils de
+Ruhmkorff. Si, par malheur, nous avions imprudemment exploré
+cette galerie la torche à la main, une explosion terrible eût
+fini le voyage en supprimant les voyageurs.
+
+Cette excursion dans la houillère dura jusqu'au soir. Mon oncle
+contenait à peine l'impatience que lui causait l'horizontalité de
+la route. Les ténèbres, toujours profondes à vingt pas,
+empêchaient d'estimer la longueur de la galerie, et je commençai
+à la croire interminable, quand soudain, à six heures, un mur se
+présenta inopinément à nous. À droite, à gauche, en haut, en
+bas, il n'y avait aucun passage. Nous étions arrivés au fond
+d'une impasse.
+
+«Eh bien! tant mieux! s'écria mon oncle, je sais au moins à
+quoi m'en tenir. Nous ne sommes pas sur la route de Saknussemm,
+et il ne reste plus qu'à revenir en arrière. Prenons une nuit de
+repos, et avant trois jours nous aurons regagné le point où les
+deux galeries se bifurquent.
+
+—Oui, dis-je, si nous en avons la force!
+
+—Et pourquoi non?
+
+—Parce que, demain, l'eau manquera tout à fait.
+
+—Et le courage manquera-t-il aussi? fit le professeur en me
+regardant d'un oeil sévère.»
+
+Je n'osai lui répondre.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Le lendemain le départ eut lieu de grand matin. Il fallait se
+hâter. Nous étions à cinq jours de marche du carrefour.
+
+Je ne m'appesantirai pas sur les souffrances de notre retour.
+Mon oncle les supporta avec la colère d'un homme qui ne se sent
+pas le plus fort; Hans avec la résignation de sa nature
+pacifique; moi, je l'avoue, me plaignant et me désespérant; je ne
+pouvais avoir de coeur contre cette mauvaise fortune.
+
+Ainsi que je l'avais prévu, l'eau fit tout à fait défaut à fa fin
+du premier jour de marche; notre provision liquide se réduisit
+alors à du genièvre; mais cette infernale liqueur brûlait le
+gosier, et je ne pouvais même en supporter la vue. Je trouvais
+la température étouffante; la fatigue me paralysait. Plus d'une
+fois, je faillis tomber sans mouvement. On faisait halte alors;
+mon oncle ou l'Islandais me réconfortaient de leur mieux. Mais
+je voyais déjà que le premier réagissait péniblement contre
+l'extrême fatigue et les tortures nées de la privation d'eau.
+
+Enfin, le mardi, 8 juillet, en nous traînant sur les genoux, sur
+les mains, nous arrivâmes à demi morts au point de jonction des
+deux galeries. Là je demeurai comme une masse inerte, étendu sur
+le sol de lave. Il était dix heures du matin.
+
+Hans et mon oncle, accotés à la paroi, essayèrent de grignoter
+quelques morceaux de biscuit. De longs gémissements
+s'échappaient de mes lèvres tuméfiées. Je tombai dans un profond
+assoupissement.
+
+Au bout de quelque temps, mon oncle s'approcha de moi et me
+souleva entre ses bras:
+
+«Pauvre enfant!» murmura-t-il avec un véritable accent de pitié.
+
+Je fus touché de ces paroles, n'étant pas habitué aux tendresses
+du farouche professeur. Je saisis ses mains frémissantes dans
+les miennes. Il se laissa faire en me regardant. Ses yeux
+étaient humides.
+
+Je le vis alors prendre la gourde suspendue à son côté. A ma
+grande stupéfaction, il l'approcha de mes lèvres:
+
+«Bois,» fit-il.
+
+Avais-je bien entendu? Mon oncle était-il fou? Je le regardais
+d'un air hébété. Je ne voulais pas le comprendre.
+
+«Bois,» reprit-il.
+
+Et relevant sa gourde, il la vida tout entière entre mes lèvres.
+
+Oh! jouissance infinie! une gorgée d'eau vint humecter ma
+bouche en feu, une seule, mais elle suffit à rappeler en moi la
+vie qui s'échappait.
+
+Je remerciai mon oncle en joignant les mains.
+
+«Oui, fit-il, une gorgée d'eau! la dernière! entends-tu bien?
+la dernière! Je l'avais précieusement gardée au fond de ma
+gourde. Vingt fois, cent fois, j'ai dû résister à mon effrayant
+désir de la boire! Mais non, Axel, je la réservais pour toi.
+
+—Mon oncle! murmurai-je pendant que de grosses larmes
+mouillaient mes yeux.
+
+—Oui, pauvre enfant, je savais qu'à ton arrivée à ce carrefour,
+tu tomberais à demi mort, et j'ai conservé mes dernières gouttes
+d'eau pour te ranimer.
+
+—Merci! merci!» m'écriai-je.
+
+Si peu que ma soif fut apaisée, j'avais cependant retrouvé
+quelque force. Les muscles de mon gosier, contractés
+jusqu'alors, se détendaient; l'inflammation de mes lèvres s'était
+adoucie. Je pouvais parler.
+
+«Voyons, dis-je, nous n'avons maintenant qu'un parti à prendre;
+l'eau nous manque; il faut revenir sur nos pas.»
+
+Pendant que je parlais ainsi, mon oncle évitait de me regarder;
+il baissait la tête; ses yeux fuyaient les miens.
+
+«Il faut revenir, m'écriai-je, et reprendre le chemin du
+Sneffels. Que Dieu nous donne la force de remonter jusqu'au
+sommet du cratère!
+
+Revenir! fit mon oncle, comme s'il répondait plutôt à lui qu'à
+moi-même.
+
+—Oui, revenir, et sans perdre un instant.»
+
+Il y eut un moment de silence assez long.
+
+«Ainsi donc, Axel, reprit le professeur d'un ton bizarre, ces
+quelques gouttes d'eau ne t'ont pas rendu le courage et
+l'énergie?
+
+—Le courage!
+
+—Je te vois abattu comme avant, et faisant encore entendre des
+paroles de désespoir!»
+
+A quel homme avais-je affaire et quels projets son esprit
+audacieux formait-il encore?
+
+«Quoi vous ne voulez pas?...
+
+—Renoncer à cette expédition, au moment où tout annonce qu'elle
+peut réussir! Jamais!
+
+—Alors il faut se résigner à périr?
+
+—Non, Axel, non! pars. Je ne veux pas ta mort! Que Hans
+t'accompagne. Laisse-moi seul!
+
+—Vous abandonner!
+
+—Laisse-moi, te dis-je! J'ai commencé ce voyage; je
+l'accomplirai jusqu'au bout, ou je n'en reviendrai pas. Va-t'en,
+Axel, va-t'en!»
+
+Mon oncle parlait avec une extrême surexcitation. Sa voix, un
+instant attendrie, redevenait dure et menaçante. Il luttait avec
+une sombre énergie contre l'impossible! Je ne voulais pas
+l'abandonner au fond de cet abîme, et, d'un autre côté,
+l'instinct de la conservation me poussait à le fuir.
+
+Le guide suivait cette scène avec son indifférence accoutumée.
+Il comprenait cependant ce qui se passait entre ses deux
+compagnons; nos gestes indiquaient assez la voie différente où
+chacun de nous essayait d'entraîner l'autre; mais Hans semblait
+s'intéresser peu à la question dans laquelle son existence se
+trouvait en jeu, prêt à partir si l'on donnait le signal du
+départ, prêt à rester à la moindre volonté de son maître.
+
+Que ne pouvais-je en cet instant me faire entendre de lui! Mes
+paroles, mes gémissements, mon accent, auraient eu raison de
+cette froide nature. Ces dangers que le guide ne paraissait pas
+soupçonner, je les lui eusse fait comprendre et toucher du doigt.
+A nous deux nous aurions peut-être convaincu l'entêté professeur.
+Au besoin, nous l'aurions contraint à regagner les hauteurs du
+Sneffels!
+
+Je m'approchai de Hans. Je mis ma main sur la sienne, il ne
+bougea pas. Je lui montrai la route du cratère. Il demeura
+immobile. Ma figure haletante disait toutes mes souffrances.
+L'Islandais remua doucement la tête, et désignant tranquillement
+mon oncle:
+
+«Master», fit-il.
+
+—Le maître, m'écriai-je! insensé! non, il n'est pas le maître
+de ta vie! il faut fuir! il faut l'entraîner! m'entends-tu!
+me comprends-tu?»
+
+J'avais saisi Hans par le bras. Je voulais l'obliger à se lever.
+Je luttais avec lui. Mon oncle intervint.
+
+«Du calme, Axel, dit-il. Tu n'obtiendras rien de cet impassible
+serviteur. Ainsi, écoute ce que j'ai à te proposer.»
+
+Je me croisai les bras, en regardant mon oncle bien en face.
+
+«Le manque d'eau, dit-il, met seul obstacle à l'accomplissement
+de mes projets. Dans cette galerie de l'est, faite de laves, de
+schistes, de houilles, nous n'avons pas rencontré une seule
+molécule liquide. Il est possible que nous soyons plus heureux
+en suivant le tunnel de l'ouest.»
+
+Je secouai la tête avec un air de profonde incrédulité.
+
+«Écoute-moi jusqu'au bout, reprit le professeur en forçant la
+voix. Pendant-que tu gisais, là sans mouvement, j'ai été
+reconnaître la conformation de cette galerie. Elle s'enfonce
+directement dans les entrailles du globe, et, en peu d'heures,
+elle nous conduira au massif granitique. Là nous devons
+rencontrer des sources abondantes. La nature de la roche le veut
+ainsi, et l'instinct est d'accord avec la logique pour appuyer ma
+conviction. Or, voici ce que j'ai à te proposer. Quand Colomb a
+demandé trois jours à ses équipages pour trouver les terres
+nouvelles, ses équipages, malades, épouvantés, ont cependant fait
+droit à sa demande, et il a découvert le nouveau monde. Moi, le
+Colomb de ces régions souterraines, je ne te demande qu'un jour
+encore. Si, ce temps écoulé, je n'ai pas rencontré l'eau qui
+nous manque, je te le jure, nous reviendrons à la surface de la
+terre.»
+
+En dépit de mon irritation, je fus ému de ces paroles et de la
+violence que se faisait mon oncle pour tenir un pareil langage.
+
+«Eh bien! m'écriai-je, qu'il soit fait comme vous le désirez, et
+que Dieu récompense votre énergie surhumaine. Vous n'avez plus
+que quelques heures à tenter le sort! En route!»
+
+
+
+
+XXII
+
+
+La descente recommença cette fois par la nouvelle galerie. Hans
+marchait en avant, selon son habitude. Nous n'avions pas fait
+cent pas, que le professeur, promenait sa lampe le long des
+murailles, s'écriait:
+
+«Voilà les terrains primitifs! nous sommes dans la bonne voie!
+marchons! marchons!
+
+Lorsque la terre se refroidit peu à peu aux premiers jours du
+monde, la diminution de son volume produisit dans l'écorce des
+dislocations, des ruptures, des retraits, des fendilles. Le
+couloir actuel était une fissure de ce genre, par laquelle
+s'épanchait autrefois le granit éruptif; ses mille détours
+formaient un inextricable labyrinthe à travers le sol primordial.
+
+A mesure que nous descendions, la succession des couches
+composant le terrain primitif apparaissait avec plus de netteté.
+La science géologique considère ce terrain primitif comme la base
+de l'écorce minérale, et elle a reconnu qu'il se compose de trois
+couches différentes, les schistes, les gneiss, les micaschistes,
+reposant sur cette roche inébranlable qu'on appelle le granit.
+
+Or, jamais minéralogistes ne s'étaient rencontrés dans des
+circonstances aussi merveilleuses pour étudier la nature sur
+place. Ce que la sonde, machine inintelligente et brutale, ne
+pouvait rapporter à la surface du globe de sa texture interne,
+nous allions l'étudier de nos yeux, le toucher de nos mains.
+
+A travers l'étage des schistes colorés de belles nuances vertes
+serpentaient des filons métalliques de cuivre, de manganèse avec
+quelques traces de platine et d'or. Je songeais à ces richesses
+enfouies dans les entrailles du globe et dont l'avidité humaine
+n'aura jamais la jouissance! Ces trésors, les bouleversements
+des premiers jours les ont enterrés à de telles profondeurs, que
+ni la pioche, ni le pic ne sauront les arracher à leur tombeau.
+
+Aux schistes succédèrent les gneiss, d'une structure stratiforme,
+remarquables par la régularité et le parallélisme de leurs
+feuillets, puis, les micaschistes disposés en grandes lamelles
+rehaussées à l'oeil par les scintillations du mica blanc.
+
+La lumière des appareils, répercutée par les petites facettes de
+la masse rocheuse, croisait ses jets de feu sous tous les angles,
+et je m'imaginais voyager à travers un diamant creux, dans lequel
+les rayons se brisaient en mille éblouissements.
+
+Vers six heures du soir, cette fête de la lumière vint à diminuer
+sensiblement, presque à cesser; les parois prirent une teinte
+cristallisée, mais sombre; le mica se mélangea plus intimement au
+feldspath et au quartz, pour former la roche par excellence, la
+pierre dure entre toutes, celle qui supporte, sans en être
+écrasée, les quatre étages de terrain du globe. Nous étions
+murés dans l'immense prison de granit.
+
+Il était huit heures du soir. L'eau manquait toujours. Je
+souffrais horriblement. Mon oncle marchait en avant. Il ne
+voulait pas s'arrêter. Il tendait l'oreille pour surprendre les
+murmures de quelque source. Mais rien.
+
+Cependant mes jambes refusaient de me porter. Je résistais à mes
+tortures pour ne pas obliger mon oncle à faire halte. C'eût été
+pour lui le coup du désespoir, car la journée finissait, la
+dernière qui lui appartint.
+
+Enfin mes forces m'abandonnèrent; je poussai un cri et je tombai.
+
+«A moi! je meurs!»
+
+Mon oncle revint sur ses pas. Il me considéra en croisant ses
+bras; puis ces paroles sourdes sortirent de ses lèvres:
+
+«Tout est fini!»
+
+Un effrayant geste de colère frappa une dernière fois mes
+regards, et je fermai les yeux.
+
+—Lorsque je les rouvris, j'aperçus mes deux compagnons immobiles
+et roulés dans leur couverture. Dormaient-ils? Pour mon compte,
+je ne pouvais trouver un instant de sommeil. Je souffrais trop,
+et surtout de la pensée que mon mal devait être sans remède. Les
+dernières paroles de mon oncle retentissaient dans mon oreille.
+
+«Tout était fini!» car dans un pareil état de faiblesse il ne
+fallait même pas songer à regagner la surface du globe.
+
+Il y avait une lieue et demie d'écorce terrestre! Il me semblait
+que cette masse pesait de tout son poids sur mes épaules. Je me
+sentais écrasé et je m'épuisais en efforts violents pour me
+retourner sur ma couche de granit.
+
+Quelques heures se passèrent. Un silence profond régnait autour
+de nous, un silence de tombeau. Rien n'arrivait à travers ces
+murailles dont la plus mince mesurait cinq milles d'épaisseur.
+
+Cependant, au milieu de mon assoupissement, je crus entendre un
+bruit; l'obscurité se faisait dans le tunnel. Je regardai plus
+attentivement, et il me sembla voir l'Islandais qui
+disparaissait, la lampe à la main.
+
+Pourquoi ce départ? Hans nous abandonnait-il? Mon oncle
+dormait. Je voulus crier. Ma voix ne put trouver passage entre
+mes lèvres desséchées. L'obscurité était devenue profonde, et
+les derniers bruits venaient de s'éteindre.
+
+«Hans nous abandonne! m'écriai-je. Hans! Hans!»
+
+Ces mots, je les criais en moi-même. Ils n'allaient pas plus
+loin. Cependant, après le premier instant de terreur, j'eus
+honte de mes soupçons contre un homme dont la conduite n'avait
+rien eu jusque-là de suspect. Son départ ne pouvait être une
+fuite. Au lieu de remonter la galerie, il la descendait. De
+mauvais desseins l'eussent entraîné en haut, non en bas. Ce
+raisonnement me calma un peu, et je revins à un autre d'ordre
+d'idées. Hans, cet homme paisible, un motif grave avait pu seul
+l'arracher à son repos. Allait-il donc à la découverte?
+Avait-il entendu pendant la nuit silencieuse quelque murmure dont
+la perception n'était pas arrivée jusqu'à moi?
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Pendant une heure j'imaginai dans mon cerveau en délire toutes
+les raisons qui avaient pu faire agir le tranquille chasseur.
+Les idées les plus absurdes s'enchevêtrèrent dans ma tête. Je
+crus que j'allais devenir fou!
+
+Mais enfin un bruit de pas se produisit dans les profondeurs du
+gouffre. Hans remontait. La lumière incertaine commençait à
+glisser sur les parois, puis elle déboucha par l'orifice du
+couloir. Hans parut.
+
+Il s'approcha de mon oncle, lui mit la main sur l'épaule et
+l'éveilla doucement. Mon oncle se leva.
+
+«Qu'est-ce donc? fit-il.
+
+—«Vatten,» répondit le chasseur.
+
+Il faut croire que sous l'inspiration des violentes douleurs,
+chacun devient polyglotte. Je ne savais pas un seul mot de
+danois, et cependant je compris d'instinct le mot de notre guide.
+
+«De l'eau! de l'eau! m'écriai-je on battant des mains, en
+gesticulant comme un insensé.
+
+—De l'eau! répétait mon oncle. «Hvar?» demanda-t-il à
+l'Islandais.
+
+—«Nedat,» répondit Hans.
+
+Où? En bas! Je comprenais tout. J'avais saisi les mains du
+chasseur, et je les pressais, tandis qu'il me regardait avec
+calme.
+
+Les préparatifs du départ ne furent pas longs, et bientôt nous
+descendions un couloir dont la pente atteignait deux pieds par
+toise.
+
+Une heure plus tard, nous avions fait mille toises environ et
+descendu deux mille pieds.
+
+En ce moment, nous entendions distinctement un son inaccoutumé
+courir dans les flancs de la muraille granitique, une sorte de
+mugissement sourd, comme un tonnerre éloigné. Pendant cette
+première demi-heure de marche, ne rencontrant point la source
+annoncée, je sentais les angoisses me reprendre; mais alors mon
+oncle m'apprit l'origine des bruits qui se produisaient.
+
+«Hans ne s'est pas trompé,» dit-il, ce que tu entends là, c'est
+le mugissement d'un torrent.
+
+—Un torrent? m'écriai-je.
+
+—Il n'y a pas à en douter. Un fleuve souterrain circule autour
+de nous!»
+
+Nous hâtâmes le pas, surexcités par l'espérance. Je ne sentais
+plus ma fatigue. Ce bruit d'une eau murmurante me rafraîchissait
+déjà; le torrent, après s'être longtemps soutenu au-dessus de
+notre tête, courait maintenant dans la paroi de gauche, mugissant
+et bondissant. Je passais fréquemment ma main sur le roc,
+espérant y trouver des traces de suintement ou d'humidité. Mais
+en vain.
+
+Une demi-heure s'écoula encore. Une demi-lieue fut encore
+franchie.
+
+Il devint alors évident que le chasseur, pendant son absence,
+n'avait pu prolonger ses recherches au-delà. Guidé par un
+instinct particulier aux montagnards, aux hydroscopes, il
+«sentit» ce torrent à travers le roc, mais certainement il
+n'avait point vu le précieux liquide: il ne s'y était pas
+désaltéré.
+
+Bientôt même il fut constant que, si notre marche continuait,
+nous nous éloignerions du torrent dont le murmure tendait à
+diminuer.
+
+On rebroussa chemin. Hans s'arrêta à l'endroit précis où le
+torrent semblait être le plus rapproché.
+
+Je m'assis près de la muraille, tandis que les eaux couraient à
+deux pieds de moi avec une violence extrême. Mais un mur de
+granit nous en séparait encore.
+
+Sans réfléchir, sans me demander si quelque moyen n'existait pas
+de se procurer cette eau, je me laissai aller à un premier moment
+de désespoir.
+
+Hans me regarda et je crus voir un sourire apparaître sur ses
+lèvres.
+
+Il se leva et prit la lampe. Je le suivis. Il se dirigea vers
+la muraille. Je le regardai faire. Il colla son oreille sur la
+pierre sèche, et la promena lentement en écoutant avec le plus
+grand soin. Je compris qu'il cherchait le point précis où le
+torrent se faisait entendre plus bruyamment. Ce point, il le
+rencontra dans la paroi latérale de gauche, à trois pieds
+au-dessus du sol.
+
+Combien j'étais ému! Je n'osais deviner ce que voulait faire le
+chasseur! Mais il fallut bien le comprendre et l'applaudir, et
+le presser de mes caresses, quand je le vis saisir son pic pour
+attaquer la roche elle-même.
+
+«Sauvés! m'écriai-je, sauvés!
+
+—Oui, répétait mon oncle avec frénésie, Hans a raison! Ah! le
+brave chasseur! Nous n'aurions pas trouvé cela!»
+
+Je le crois bien! Un pareil moyen, quelque simple qu'il fût, ne
+nous serait pas venu à l'esprit. Rien de plus dangereux que de
+donner un coup de pioche dans cette charpente du globe. Et si
+quelque éboulement allait se produire qui nous écraserait! Et si
+le torrent, se faisant jour à travers le roc, allait nous
+envahir! Ces dangers n'avaient rien de chimérique; mais alors
+les craintes d'éboulement ou d'inondation ne pouvaient nous
+arrêter, et notre soif était si intense que, pour l'apaiser, nous
+eussions creusé au lit même de l'Océan.
+
+Hans se mit à ce travail, que ni mon oncle ni moi nous n'eussions
+accompli. L'impatience emportant notre main, la roche eût volé
+en éclats sous ses coups précipités. Le guide, au contraire,
+calme et modéré, usa peu à peu le rocher par une série de petits
+coups répétés, creusant une ouverture large d'un demi-pied.
+J'entendais le bruit du torrent s'accroître, et je croyais déjà
+sentir l'eau bienfaisante rejaillir sur mes lèvres.
+
+Bientôt le pic s'enfonça de deux pieds dans la muraille de
+granit; le travail durait depuis plus d'une heure; je me tordais
+d'impatience! Mon oncle voulait employer les grands moyens.
+J'eus de la peine à l'arrêter, et déjà il saisissait son pic,
+quand soudain un sifflement se fit entendre. Un jet d'eau
+s'élança de la muraille et vint se briser sur la paroi opposée.
+
+Hans, à demi renversé par le choc, ne put retenir un cri de
+douleur. Je compris pourquoi lorsque, plongeant mes mains dans
+le jet liquide, je poussai à mon tour une violente exclamation:
+la source était bouillante.
+
+«De l'eau à cent degrés! m'écriai-je.
+
+—Eh bien, elle refroidira,» répondit mon oncle.
+
+Le couloir s'emplissait de vapeurs, tandis qu'un ruisseau se
+formait et allait se perdre dans les sinuosités souterraines;
+bientôt après, nous y puisions notre première gorgée.
+
+Ah! quelle jouissance! quelle incomparable volupté! Qu'était
+cette eau? D'où venait-elle? Peu importait. C'était de l'eau,
+et, quoique chaude encore, elle ramenait au coeur la vie prête à
+s'échapper. Je buvais sans m'arrêter, sans goûter même.
+
+Ce ne fut qu'après une minute de délectation que je m'écriai:
+
+«Eh! mais c'est de l'eau ferrugineuse!
+
+—Excellente pour l'estomac, répliqua mon oncle, et d'une haute
+minéralisation! Voilà un voyage qui vaudra celui de Spa ou de
+Toeplitz!
+
+—Ah! que c'est bon!
+
+—Je le crois bien, une eau puisée à deux lieues sous terre; elle
+a un goût d'encre qui n'a rien de désagréable. Une fameuse
+ressource que Hans nous a procurée là! Aussi je propose de
+donner son nom à ce ruisseau salutaire.
+
+—Bien!» m'écriai-je.
+
+Et le nom de «Hans-bach» fut aussitôt adopté. Hans n'en fut pas
+plus fier. Après s'être modérément rafraîchi, il s'accota dans
+un coin avec son calme accoutumé.
+
+«Maintenant, dis-je, il ne faudrait pas laisser perdre cette eau.
+
+—A quoi bon? répondit mon oncle, je soupçonne la source d'être
+intarissable.
+
+—Qu'importe! remplissons l'outre et les gourdes, puis nous
+essayerons de boucher l'ouverture.»
+
+Mon conseil fut suivi. Hans, au moyen d'éclats de granit et
+d'étoupe, essaya d'obstruer l'entaille faite à la paroi. Ce ne
+fut pas chose facile. On se brûlait les mains sans y parvenir;
+la pression était trop considérable, et nos efforts demeurèrent
+infructueux.
+
+«Il est évident, dis-je, que les nappes supérieures de ce cours
+d'eau sont situées à une grande hauteur, à en juger par la force
+du jet.
+
+—Cela n'est pas douteux, répliqua mon oncle, il y a là mille
+atmosphères de pression, si cette colonne d'eau a trente-deux
+mille pieds de hauteur. Mais il me vient une idée.
+
+—Laquelle?
+
+—Pourquoi nous entêter à boucher cette ouverture?
+
+-Mais, parce que...»
+
+J'aurais été embarrassé de trouver une bonne raison.
+
+«Quand nos gourdes seront vides, sommes-nous assurés de trouver
+à les remplir?
+
+—Non, évidemment.
+
+—Eh bien, laissons couler cette eau: elle descendra
+naturellement et guidera ceux qu'elle rafraîchira en route!
+
+—Voilà qui est bien imaginé! m'écriai-je, et avec ce ruisseau
+pour compagnon, il n'y a plus aucune raison pour ne pas réussir,
+dans nos projets.
+
+—Ah! tu y viens, mon garçon, dit le professeur en riant.
+
+—Je fais mieux que d'y venir, j'y suis.
+
+—Un instant! Commençons par prendre quelques heures de repos.»
+
+J'oubliais vraiment qu'il fit nuit. Le chronomètre se chargea de
+me l'apprendre. Bientôt chacun de nous, suffisamment restauré et
+rafraîchi, s'endormit d'un profond sommeil.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Le lendemain nous avions déjà oublié nos douleurs passées. Je
+m'étonnai tout d'abord de n'avoir plus soif, et j'en demandai la
+raison. Le ruisseau qui coulait à mes pieds en murmurant se
+chargea de me répondre.
+
+On déjeuna et l'on but de cette excellente eau ferrugineuse. Je
+me sentais tout ragaillardi et décidé à aller loin. Pourquoi un
+homme convaincu comme mon oncle ne réussirait-il pas, avec un
+guide industrieux comme Hans, et un neveu «déterminé» comme moi?
+Voilà les belles idées qui se glissaient dans mon cerveau! On
+m'eût proposé de remonter à la cime du Sneffels que j'aurais
+refusé avec indignation.
+
+Mais il n'était heureusement question que de descendre.
+
+«Partons!» m'écriai-je en éveillant par mes accents enthousiastes
+les vieux échos du globe.
+
+La marche fut reprise le jeudi à huit heures du matin. Le
+couloir de granit, se contournant en sinueux détours, présentait
+des coudes inattendus, et affectait l'imbroglio d'un labyrinthe;
+mais, en somme, sa direction principale était toujours le
+sud-est. Mon oncle ne cessait de consulter avec le plus grand
+soin sa boussole, pour se rendre compte du chemin parcouru.
+
+La galerie s'enfonçait presque horizontalement, avec deux pouces
+de pente par toise, tout au plus. Le ruisseau courait sans
+précipitation en murmurant sous nos pieds. Je le comparais à
+quelque génie familier qui nous guidait à travers la terre, et de
+la main je caressais la tiède naïade dont les chants
+accompagnaient nos pas. Ma bonne humeur prenait volontiers une
+tournure mythologique.
+
+Quant à mon oncle, il pestait contre l'horizontalité de la route,
+lui, «l'homme des verticales». Son chemin s'allongeait
+indéfiniment, et au lieu de glisser le long du rayon terrestre,
+suivant son expression, il s'en allait par l'hypothénuse. Mais
+nous n'avions pas le choix, et tant que l'on gagnait vers le
+centre, si peu que ce fût, il ne fallait pas se plaindre.
+
+D'ailleurs, de temps à autre, les pentes s'abaissaient; la naïade
+se mettait à dégringoler en mugissant, et nous descendions plus
+profondément avec elle.
+
+En somme, ce jour-là et le lendemain, on fit beaucoup de chemin
+horizontal, et relativement peu de chemin vertical.
+
+Le vendredi soir, 10 juillet, d'après l'estime, nous devions être
+à trente lieues au sud-est de Reykjawik et à une profondeur de
+deux lieues et demie.
+
+Sous nos pieds s'ouvrit alors un puits assez effrayant. Mon
+oncle ne put s'empêcher de battre des mains en calculant la
+roideur de ses pentes.
+
+«Voilà qui nous mènera loin, s'écria-t-il, et facilement, car les
+saillies du roc font un véritable escalier!»
+
+Les cordes furent disposées par Hans de manière à prévenir tout
+accident. La descente commença. Je n'ose l'appeler périlleuse,
+car j'étais déjà familiarisé avec ce genre d'exercice.
+
+Ce puits était une fente étroite pratiquée dans le massif, du
+genre de celles qu'on appelle «faille»; la contraction de la
+charpente terrestre, à l'époque de son refroidissement, l'avait
+évidemment produite. Si elle servit autrefois de passage aux
+matières éruptives vomies par le Sneffels, je ne m'expliquais pas
+comment celles-ci n'y laissèrent aucune trace. Nous descendions
+une sorte de vis tournante qu'on eût cru faite de la main des
+hommes.
+
+De quart d'heure en quart d'heure, il fallait s'arrêter pour
+prendre un repos nécessaire et rendre à nos jarrets leur
+élasticité. On s'asseyait alors sur quelque saillie, les jambes
+pendantes, on causait en mangeant, et l'on se désaltérait au
+ruisseau.
+
+Il va sans dire que, dans cette faille, le Hans-bach s'était fait
+cascade au détriment de son volume; mais il suffisait et au delà
+à étancher notre soif; d'ailleurs, avec les déclivités moins
+accusées, il ne pouvait manquer de reprendre son cours paisible.
+En ce moment il me rappelait mon digne oncle, ses impatiences et
+ses colères, tandis que, par les pentes adoucies, c'était le
+calme du chasseur islandais.
+
+Le 6 et le 7 juillet, nous suivîmes les spirales de cette faille,
+pénétrant encore de deux lieues dans l'écorce terrestre, ce qui
+faisait près de cinq lieues au-dessous du niveau de la mer.
+Mais, le 8, vers midi, la faille prit, dans la direction du
+sud-est, une inclinaison beaucoup plus douce, environ
+quarante-cinq degrés.
+
+Le chemin devint alors aisé et d'une parfaite monotonie. Il
+était difficile qu'il en fût autrement. Le voyage ne pouvait
+être varié par les incidents du paysage.
+
+Enfin, le mercredi 15, nous étions à sept lieues sous terre et à
+cinquante lieues environ du Sneffels. Bien que nous fussions un
+peu fatigués, nos santés se maintenaient dans un état rassurant,
+et la pharmacie de voyage était encore intacte.
+
+Mon oncle tenait heure par heure les indications de la boussole,
+du chronomètre, du manomètre et du thermomètre, celles-là même
+qu'il a publiées dans le récit scientifique de son voyage. Il
+pouvait donc se rendre facilement compte de sa situation.
+Lorsqu'il m'apprit que nous étions à une distance horizontale de
+cinquante lieues, je ne pus retenir une exclamation.
+
+«Qu'as-tu donc? demanda-t-il.
+
+—Rien, seulement je fais une réflexion.
+
+—Laquelle, mon garçon?
+
+—C'est que, si vos calculs sont exacts, nous ne sommes plus sous
+l'Islande.
+
+—Crois-tu?
+
+—Il est facile de nous en assurer.»
+
+Je pris mes mesures au compas sur la carte.
+
+«Je ne me trompais pas, dis-je; nous avons dépassé le cap
+Portland, et ces cinquante lieues dans le sud-est nous mettent en
+pleine mer.
+
+—Sous la pleine mer, répliqua mon oncle en se frottant les
+mains.
+
+—Ainsi, m'écriai-je, l'Océan s'étend au-dessus de notre tête!
+
+—Bah! Axel, rien de plus naturel! N'y a-t-il pas à Newcastle
+des mines de charbon qui s'avancent sous les flots?»
+
+Le professeur pouvait trouver cette situation fort simple; mais
+la pensée de me promener sous la masse des eaux ne laissa pas de
+me préoccuper. Et cependant, que les plaines et les montagnes de
+l'Islande fussent suspendues sur notre tête, ou les flots de
+l'Atlantique, cela différait peu, en somme, du moment que la
+charpente granitique était solide. Du reste, je m'habituai
+promptement à cette idée, car le couloir, tantôt droit, tantôt
+sinueux, capricieux dans ses pentes comme dans ses détours, mais
+toujours courant au sud-est, et toujours s'enfonçant davantage,
+nous conduisit rapidement à de grandes profondeurs.
+
+Quatre jours plus tard, le samedi 18 juillet, le soir, nous
+arrivâmes à une espèce de grotte assez vaste; mon oncle remit à
+Hans ses trois rixdales hebdomadaires, et il fut décidé que le
+lendemain serait un jour de repos.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Je me réveillai donc, le dimanche matin, sans cette préoccupation
+habituelle d'un départ immédiat. Et, quoique ce fût au plus
+profond des abîmes, cela ne laissait pas d'être agréable.
+D'ailleurs, nous étions faits à cette existence de troglodytes.
+Je ne pensais guère au soleil, aux étoiles, à la lune, aux
+arbres, aux maisons, aux villes, à toutes ces superfluités
+terrestres dont l'être sublunaire s'est fait une nécessité. En
+notre qualité de fossiles, nous faisions fi de ces inutiles
+merveilles.
+
+La grotte formait une vaste salle; sur son sol granitique coulait
+doucement le ruisseau fidèle. A une pareille distance de sa
+source, son eau n'avait plus que la température ambiante et se
+laissait boire sans difficulté.
+
+Après le déjeuner, le professeur voulut consacrer quelques heures
+à mettre en ordre ses notes quotidiennes.
+
+«D'abord, dit-il, je vais faire des calculs, afin de relever
+exactement notre situation; je veux pouvoir, au retour, tracer
+une carte de notre, voyage, une sorte de section verticale du
+globe, qui donnera le profil de l'expédition.
+
+—Ce sera fort curieux, mon oncle; mais vos observations
+auront-elles un degré suffisant de précision?
+
+—Oui. J'ai noté avec soin les angles et les pentes; je suis sûr
+de ne point me tromper. Voyons d'abord où nous sommes. Prends
+la boussole et observe la direction qu'elle indique.
+
+Je regardai l'instrument, et, après un examen attentif, je
+répondis:
+
+«Est-quart-sud-est.
+
+—Bien! fit le professeur en notant l'observation et en
+établissant quelques calculs rapides. J'en conclus que nous
+avons fait quatre-vingt-cinq lieues depuis notre point de départ.
+
+—Ainsi, nous voyageons sous l'Atlantique?
+
+—Parfaitement.
+
+—Et, dans ce moment, une tempête s'y déchaîne peut-être, et des
+navires sont secoués sur notre tête par les flots et l'ouragan?
+
+—-Cela se peut.
+
+—-Et les baleines viennent frapper de leur queue les murailles
+de notre prison?
+
+—-Sois tranquille, Axel, elles ne parviendront pas à l'ébranler.
+Mais revenons à nos calculs. Nous sommes dans le sud-est, à
+quatre-vingt-cinq lieues de la base du Sneffels, et, d'après mes
+notes précédentes, j'estime à seize lieues la profondeur
+atteinte.
+
+—Seize lieues! m'écriai-je.
+
+—Sans doute.
+
+—Mais c'est l'extrême limite assignée par la science à
+l'épaisseur de l'écorce terrestre.
+
+—Je ne dis pas non.
+
+—Et ici, suivant la loi de l'accroissement de la température,
+une chaleur de quinze cents degrés devrait exister.
+
+—Devrait, mon garçon.
+
+—Et tout ce granit ne pourrait se maintenir à l'état solide et
+serait en pleine fusion.
+
+—Tu vois qu'il n'en est rien et que les faits, suivant leur
+habitude, viennent démentir les théories.
+
+—Je suis forcé d'en convenir, mais enfin cela m'étonne.
+
+—Qu'indique le thermomètre?
+
+—Vingt-sept degrés six dixièmes.
+
+—Il s'en manque donc de quatorze cent soixante-quatorze degrés
+quatre dixièmes que les savants n'aient raison. Donc,
+l'accroissement proportionnel de la température est une erreur.
+Donc, Humphry Davy ne se trompait pas. Donc, je n'ai pas eu tort
+de l'écouter, Qu'as-tu à répondre?
+
+—Rien.»
+
+À la vérité, j'aurais eu beaucoup de choses à dire. Je
+n'admettais la théorie de Davy en aucune façon, je tenais
+toujours pour la chaleur centrale, bien que je n'en ressentisse
+point les effets. J'aimais mieux admettre, en vérité, que cette
+cheminée d'un volcan éteint, recouverte par les laves d'un enduit
+réfractaire, ne permettait pas à la température de se propager à
+travers ses parois.
+
+Mais, sans m'arrêter à chercher des arguments nouveaux, je me
+bornai à prendre la situation telle qu'elle était.
+
+«Mon oncle, repris-je, je tiens pour exact tous vos calculs, mais
+permettez-moi d'en tirer une conséquence rigoureuse.
+
+—-Va, mon garçon, à ton aise.
+
+—Au point où nous sommes, sous la latitude de l'Islande, le
+rayon terrestre est de quinze cent quatre-vingt-trois lieues à
+peu près?
+
+—-Quinze cent quatre-vingt-trois lieues et un tiers.
+
+—-Mettons seize cents lieues en chiffres ronds. Sur un voyage
+de seize cents lieues, nous en avons fait douze?
+
+—-Comme tu dis.
+
+—-Et cela au prix de quatre-vingt-cinq lieues de diagonale?
+
+—-Parfaitement.
+
+—En vingt jours environ?
+
+—En vingt jours.
+
+—Or seize lieues font le centième du rayon terrestre. A
+continuer ainsi, nous mettrons donc deux mille jours, ou près de
+cinq ans et demi à descendre!»
+
+Le professeur ne répondit pas.
+
+«Sans compter que, si une verticale de seize lieues s'achète par
+une horizontale de quatre-vingts, cela fera huit mille lieues
+dans le sud-est, et il y aura longtemps que nous serons sortis
+par un point de la circonférence avant d'en atteindre le centre!
+
+—Au diable tes calculs! répliqua mon oncle avec un mouvement de
+colère. Au diable tes hypothèses! Sur quoi reposent-elles? Qui
+te dit que ce couloir ne va pas directement à notre but?
+D'ailleurs j'ai pour moi un précédent, ce que je fais là un autre
+l'a fait, et où il a réussi je réussirai à mon tour.
+
+—Je l'espère; mais, enfin, il m'est bien permis...
+
+—Il t'est permis de te taire, Axel, quand tu voudras déraisonner
+de la sorte.»
+
+Je vis bien que le terrible professeur menaçait de reparaître
+sous la peau de l'oncle, et je me tins pour averti.
+
+«Maintenant, reprit-il, consulte le manomètre. Qu'indique-t-il?
+
+—-Une pression considérable.
+
+—-Bien. Tu vois qu'en descendant doucement, en nous habituant
+peu à peu à la densité de cette atmosphère, nous n'en souffrons
+aucunement.
+
+—-Aucunement, sauf quelques douleurs d'oreilles.
+
+—-Ce n'est rien, et tu feras disparaître ce malaise en mettant
+l'air extérieur en communication rapide avec l'air contenu dans
+tes poumons.
+
+—-Parfaitement, répondis-je, bien décidé à ne plus contrarier
+mon oncle. Il y a même un plaisir véritable à se sentir plongé
+dans cette atmosphère plus dense. Avez-vous remarqué avec quelle
+intensité le son s'y propage?
+
+—-Sans doute; un sourd finirait par y entendre à merveille.
+
+—Mais cette densité augmentera sans aucun doute?
+
+—-Oui, suivant une loi assez peu déterminée; il est vrai que
+l'intensité de la pesanteur diminuera à mesure que nous
+descendrons. Tu sais que c'est à la surface même de la terre que
+son action se fait le plus vivement sentir, et qu'au centre du
+globe les objets ne pèsent plus.
+
+—-Je le sais; mais dites-moi, cet air ne finira-t-il pas par
+acquérir la densité de l'eau?
+
+—-Sans doute, sous une pression de sept cent dix atmosphères.
+
+—-Et plus bas?
+
+—Plus bas, cette densité s'accroîtra encore.
+
+—-Comment descendrons-nous alors?
+
+—Eh bien nous mettrons des cailloux dans nos poches.
+
+—Ma foi, mon oncle, vous avez réponse à tout.»
+
+Je n'osai pas aller plus avant dans le champ des hypothèses, car
+je me serais encore heurté à quelque impossibilité qui eût fait
+bondir le professeur.
+
+Il était évident, cependant, que l'air, sous une pression qui
+pouvait atteindre des milliers d'atmosphères, finirait par passer
+à l'état solide, et alors, en admettant que nos corps eussent
+résisté, il faudrait s'arrêter, en dépit de tous les
+raisonnements du monde.
+
+Mais je ne fis pas valoir cet argument. Mon oncle m'aurait
+encore riposté par son éternel Saknussemm, précédent sans valeur,
+car, en tenant pour avéré le voyage du savant Islandais, il y
+avait une chose bien simple à répondre:
+
+Au seizième siècle, ni le baromètre ni le manomètre n'étaient
+inventés; comment donc Saknussemm avait-il pu déterminer son
+arrivée au centre du globe?
+
+Mais je gardai cette objection pour moi, et j'attendis les
+événements.
+
+Le reste de la journée se passa en calculs et en conversation.
+Je fus toujours de l'avis du professeur Lidenbrock, et j'enviai
+la parfaite indifférence de Hans, qui, sans chercher les effets
+et les causes, s'en allait aveuglément où le menait la destinée.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Il faut l'avouer, les choses jusqu'ici se passaient bien, et
+j'aurais eu mauvaise grâce à me plaindre. Si la moyenne des
+«difficultés» ne s'accroissait pas, nous ne pouvions manquer
+d'atteindre notre but. Et quelle gloire alors! J'en étais
+arrivé à faire ces raisonnements à la Lidenbrock. Sérieusement.
+Cela tenait-il au milieu étrange dans lequel je vivais?
+Peut-être.
+
+Pendant quelques jours, des pentes plus rapides, quelques-unes
+même d'une effrayante verticalité, nous engagèrent profondément
+dans le massif interne; par certaines journées, on gagnait une
+lieue et demie à deux lieues vers le centre. Descentes
+périlleuses, pendant lesquelles l'adresse de Hans et son
+merveilleux sang-froid nous furent très utiles. Cet impassible
+Islandais se dévouait avec un incompréhensible sans-façon, et,
+grâce à lui, plus d'un mauvais pas fut franchi dont nous ne
+serions pas sortis seuls.
+
+Par exemple, son mutisme s'augmentait de jour en jour. Je crois
+même qu'il nous gagnait. Les objets extérieurs ont une action
+réelle sur le cerveau. Qui s'enferme entre quatre murs finit par
+perdre la faculté d'associer les idées et les mots. Que de
+prisonniers cellulaires devenus imbéciles, sinon fous, par le
+défaut d'exercice des facultés pensantes.
+
+Pendant les deux semaines qui suivirent notre dernière
+conversation, il ne se produisit aucun incident digne d'être
+rapporté. Je ne retrouve dans ma mémoire, et pour cause, qu'un
+seul événement d'une extrême gravité. Il m'eût été difficile
+d'en oublier le moindre détail.
+
+Le 7 août, nos descentes successives nous avaient amenés à une
+profondeur de trente lieues; c'est-à-dire qu'il y avait sur notre
+tête trente lieues de rocs, d'océan, de continents et de villes.
+Nous devions être alors à deux cents lieues de l'Islande.
+
+Ce jour-là le tunnel suivait un plan peu incliné.
+
+Je marchais en avant; mon oncle portait l'un des deux appareils
+de Ruhmkorff, et moi l'autre. J'examinais les couches de granit.
+
+Tout à coup, en me retournant, je m'aperçus que j'étais seul.
+
+«Bon, pensai-je, j'ai marché trop vite, ou bien Hans et mon oncle
+se sont arrêtés en route. Allons, il faut les rejoindre.
+Heureusement le chemin ne monte pas sensiblement.»
+
+Je revins sur mes pas. Je marchai pendant un quart d'heure. Je
+regardai. Personne. J'appelai. Point de réponse. Ma voix se
+perdit au milieu des caverneux échos qu'elle éveilla soudain.
+
+Je commençai à me sentir inquiet. Un frisson me parcourut tout
+le corps.
+
+«Un peu de calme, dis-je à haute voix. Je suis sûr de retrouver
+mes compagnons. Il n'y a pas deux routes! Or, j'étais en avant,
+retournons en arrière.»
+
+Je remontai pendant une demi-heure. J'écoutai si quelque appel
+ne m'était pas adressé, et dans cette atmosphère si dense, il
+pouvait m'arriver de loin. Un silence extraordinaire régnait
+dans l'immense galerie.
+
+Je m'arrêtai. Je ne pouvais croire à mon isolement. Je voulais
+bien être égaré, non perdu. Égaré, on se retrouve.
+
+«Voyons, répétai-je, puisqu'il n'y a qu'une route, puisqu'ils la
+suivent, je dois les rejoindre. Il suffira de remonter encore.
+A moins que, ne me voyant pas, et oubliant que je les devançais,
+ils n'aient eu la pensée de revenir en arrière. Eh bien! même
+dans ce cas, en me hâtant, je les retrouverai. C'est évident!»
+
+Je répétai ces derniers mots comme un homme qui n'est pas
+convaincu. D'ailleurs, pour associer ces idées si simples, et
+les réunir sous forme de raisonnement, je dus employer un temps
+fort long.
+
+Un doute me prit alors. Étais-je bien en avant? Certes. Hans
+me suivait, précédant mon oncle. Il s'était même arrêté pendant
+quelques instants pour rattacher ses bagages sur son épaule. Ce
+détail me revenait à l'esprit. C'est à ce moment même que
+j'avais dû continuer ma route.
+
+«D'ailleurs, pensai-je» j'ai un moyen sûr de ne pas m'égarer, un
+fil pour me guider dans ce labyrinthe, et qui ne saurait casser,
+mon fidèle ruisseau. Je n'ai qu'à remonter son cours, et je
+retrouverai forcément les traces de mes compagnons.»
+
+Ce raisonnement me ranima, et je résolus de me remettre en marche
+sans perdre un instant.
+
+Combien je bénis alors la prévoyance de mon oncle, lorsqu'il
+empêcha le chasseur de boucher l'entaille faite à la paroi de
+granit! Ainsi cette bienfaisante source, après nous avoir
+désaltéré pendant la route, allait me guider à travers les
+sinuosités de l'écorce terrestre.
+
+Avant de remonter, je pensai qu'une ablution me ferait quelque
+bien.
+
+Je me baissai donc pour plonger mon front dans l'eau du
+Hans-bach!
+
+Que l'on juge de ma stupéfaction!
+
+Je foulais un granit sec et raboteux! Le ruisseau ne coulait
+plus à mes pieds!
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Je ne puis peindre mon désespoir; nul mot de la langue humaine ne
+rendrait mes sentiments. J'étais enterré vif, avec la
+perspective de mourir dans les tortures de la faim et de la soif.
+
+Machinalement je promenai mes mains brûlantes sur le sol. Que ce
+roc me sembla desséché!
+
+Mais comment avais-je abandonné le cours du ruisseau? Car,
+enfin, il n'était plus là! Je compris alors la raison de ce
+silence étrange, quand j'écoutai pour la dernière fois si quelque
+appel de mes compagnons ne parviendrait pas à mon oreille.
+Ainsi, au moment où mon premier pas s'engagea dans la route
+imprudente, je ne remarquai point cette absence du ruisseau. Il
+est évident qu'à ce moment, une bifurcation de la galerie
+s'ouvrit devant moi, tandis que le Hans-bach obéissant aux
+caprices d'une autre pente, s'en allait avec mes compagnons vers
+des profondeurs inconnues!
+
+Comment revenir. De traces, il n'y en avait pas. Mon pied ne
+laissait aucune empreinte sur ce granit. Je me brisais la tête à
+chercher la solution de cet insoluble problème. Ma situation se
+résumait en un seul mot: perdu!
+
+Oui! perdu à une profondeur qui me semblait incommensurable!
+Ces trente lieues d'écorce terrestre pesaient sur mes épaules
+d'un poids épouvantable! Je me sentais écrasé.
+
+J'essayai de ramener mes idées aux choses de la terre. C'est à
+peine si je pus y parvenir. Hambourg, la maison de
+König-strasse, ma pauvre Graüben, tout ce monde sous lequel je
+m'égarais, passa rapidement devant mon souvenir effaré. Je revis
+dans une vive hallucination les incidents du voyage, la
+traversée, l'Islande, M. Fridriksson, le Sneffels! Je me dis que
+si, dans ma position, je conservais encore l'ombre d'une
+espérance ce serait signe de folie, et qu'il valait mieux
+désespérer!
+
+En effet, quelle puissance humaine pouvait me ramener à la
+surface du globe et disjoindre ces voûtes énormes qui
+s'arc-boutaient au-dessus de ma tête? Qui pouvait me remettre
+sur la route du retour et me réunir à mes compagnons?
+
+«Oh! mon oncle!» m'écriai-je avec l'accent du désespoir.
+
+Ce fut le seul mot de reproche qui me vint aux lèvres, car je
+compris ce que le malheureux homme devait souffrir en me
+cherchant à son tour.
+
+Quand je me vis ainsi en dehors de tout secours humain, incapable
+de rien tenter pour mon salut, je songeai aux secours du ciel.
+Les souvenirs de mon enfance, ceux de ma mère que je n'avais
+connue qu'au temps des baisers, revinrent à ma mémoire. Je
+recourus à la prière, quelque peu de droits que j'eusse d'être
+entendu du Dieu auquel je m'adressais si tard, et je l'implorai
+avec ferveur.
+
+Ce retour vers la Providence me rendit un peu de calme, et je pus
+concentrer sur ma situation toutes les forces de mon
+intelligence.
+
+J'avais pour trois jours de vivres, et ma gourde était pleine.
+Cependant je ne pouvais rester seul plus longtemps. Mais
+fallait-il monter ou descendre?
+
+Monter évidemment! monter toujours!
+
+Je devais arriver ainsi au point où j'avais abandonné la source,
+à la funeste bifurcation. Là, une fois le ruisseau sous les
+pieds, je pourrais toujours regagner le sommet du Sneffels.
+
+Comment n'y avais-je pas songé plus tôt! Il y avait évidemment
+là une chance de salut. Le plus pressé était donc de retrouver,
+le cours du Hans-bach.
+
+Je me levai et, m'appuyant sur mon bâton ferré, je remontai la
+galerie. La pente en était assez raide. Je marchais avec espoir
+et sans embarras, comme un homme qui n'a pas de choix du chemin à
+suivre.
+
+Pendant une demi-heure, aucun obstacle n'arrêta mes pas.
+J'essayais de reconnaître ma route à la forme du tunnel, à la
+saillie de certaines roches, à la disposition des anfractuosités.
+Mais aucun signe particulier ne frappait mon esprit, et je
+reconnus bientôt que cette galerie ne pouvait me ramener à la
+bifurcation. Elle était sans issue. Je me heurtai contre un mur
+impénétrable, et je tombai sur le roc.
+
+De quelle épouvante? de quel désespoir je fus saisi alors, je ne
+saurais le dire. Je demeurai anéanti. Ma dernière espérance
+venait de se briser contre cette muraille de granit.
+
+Perdu dans ce labyrinthe dont les sinuosités se croisaient en
+tous sens, je n'avais plus à tenter une fuite impossible. Il
+fallait mourir de la plus effroyable des morts! Et, chose
+étrange, il me vint à la pensée que, si mon corps fossilisé se
+retrouvait un jour, sa rencontre à trente lieues dans les
+entrailles de terre soulèverait de graves questions
+scientifiques!
+
+Je voulus parler à voix haute, mais de rauques accents passèrent
+seuls entre mes lèvres desséchées. Je haletais.
+
+Au milieu de ces angoisses, une nouvelle terreur vint s'emparer
+de mon esprit. Ma lampe s'était faussée en tombant. Je n'avais
+aucun moyen de la réparer. Sa lumière pâlissait et allait me
+manquer!
+
+Je regardai le courant lumineux s'amoindrir dans le serpentin de
+l'appareil. Une procession d'ombres mouvantes se déroula sur les
+parois assombries. Je n'osais plus abaisser ma paupière,
+craignant de perdre le moindre atome de cette clarté fugitive! A
+chaque instant il me semblait qu'elle allait s'évanouir et que
+«le noir» m'envahissait.
+
+Enfin, une dernière lueur trembla dans la lampe. Je la suivis,
+je l'aspirai du regard, je concentrai sur elle toute la puissance
+de mes yeux, comme sur la dernière sensation de lumière qu'il
+leur fût donné d'éprouver, et je demeurai plongé dans les
+ténèbres immenses.
+
+Quel cri terrible m'échappa! Sur terre au milieu des plus
+profondes nuits, la lumière n'abandonne jamais entièrement ses
+droits; elle est diffuse, elle est subtile; mais, si peu qu'il en
+reste, la rétine de l'oeil finit par la percevoir! Ici, rien.
+L'ombre absolue faisait de moi un aveugle dans toute l'acception
+du mot.
+
+Alors ma tête se perdit. Je me relevai, les bras en avant,
+essayant les tâtonnements les plus douloureux; je me pris à fuir,
+précipitant mes pas au hasard dans cet inextricable labyrinthe,
+descendant toujours, courant à travers la croûte terrestre, comme
+un habitant des failles souterraines, appelant, criant, hurlant,
+bientôt meurtri aux saillies des rocs, tombant et me relevant
+ensanglanté, cherchant à boire ce sang qui m'inondait le visage,
+et attendant toujours que quelque muraille imprévue vint offrir à
+ma tête un obstacle pour s'y briser!
+
+Où me conduisit cette course insensée? Je l'ignorerai toujours.
+Après plusieurs heures, sans doute à bout de forces, je tombai
+comme une masse inerte le long de la paroi, et je perdis tout
+sentiment d'existence!
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Quand je revins à la vie, mon visage était mouillé, mais mouillé
+de larmes. Combien dura cet état d'insensibilité, je ne saurais
+le dire. Je n'avais plus aucun moyen de me rendre compte du
+temps. Jamais solitude ne fut semblable à la mienne, jamais
+abandon si complet!
+
+Après ma chute, j'avais perdu beaucoup de sang. Je m'en sentais
+inondé! Ah! combien je regrettai de n'être pas mort «et que ce
+fût encore à faire!» Je ne voulais plus penser. Je chassai toute
+idée et, vaincu par la douleur, je me roulai près de la paroi
+opposée.
+
+Déjà je sentais l'évanouissement me reprendre, et, avec lui,
+l'anéantissement suprême, quand un bruit violent vint frapper mon
+oreille. Il ressemblait au roulement prolongé du tonnerre, et
+j'entendis les ondes sonores se perdre peu a peu dans les
+lointaines profondeurs du gouffre.
+
+D'où provenait ce bruit? de quelque phénomène sans doute, qui
+s'accomplissait au sein du massif terrestre. L'explosion d'un
+gaz, ou la chute de quelque puissante assise du globe.
+
+J'écoutai encore. Je voulus savoir si ce bruit se
+renouvellerait. Un quart d'heure se passa. Le silence régnait
+dans la galerie. Je n'entendais même plus les battements de mon
+coeur.
+
+Tout à coup mon oreille, appliquée par hasard sur la muraille,
+crut surprendre des paroles vagues, insaisissables, lointaines.
+Je tressaillis.
+
+«C'est une hallucination!» pensais-je.
+
+Mais non. En écoutant avec plus d'attention, j'entendis
+réellement un murmure de voix. Mais de comprendre ce qui se
+disait, c'est ce que ma faiblesse ne me permit pas. Cependant on
+parlait. J'en étais certain.
+
+J'eus un instant la crainte que ces paroles ne fussent les
+miennes, rapportées par un écho. Peut-être avais-je crié à mon
+insu? Je fermai fortement les lèvres et j'appliquai de nouveau
+mon oreille à la paroi.
+
+«Oui, certes, on parle! on parle!»
+
+En me portant même à quelques pieds plus loin, le long de la
+muraille, j'entendis plus distinctement. Je parvins à saisir des
+mots incertains, bizarres, incompréhensibles. Ils m'arrivaient
+comme des paroles prononcées à voix basse, murmurées, pour ainsi
+dire. Le mot «förlorad» était plusieurs fois répété, et avec un
+accent de douleur.
+
+Que signifiait-il? Qui le prononçait? Mon oncle ou Hans,
+évidemment. Mais si je les entendais, ils pouvaient donc
+m'entendre.
+
+«A moi! criai-je de toutes mes forces, à moi!»
+
+J'écoutai, j'épiai dans l'ombre une réponse, un cri, un soupir.
+Rien ne se fit entendre. Quelques minutes se passèrent. Tout un
+monde d'idées avait éclos dans mon esprit. Je pensai que ma voix
+affaiblie ne pouvait arriver jusqu'à mes compagnons.
+
+«Car ce sont eux, répétai-je. Quels autres hommes seraient
+enfouis à trente lieues sous terre?»
+
+Je me remis à écouter. En promenant mon oreille sur la paroi, je
+trouvai un point mathématique où les voix paraissaient atteindre
+leur maximum d'intensité. Le mot «förlorad» revînt encore à mon
+oreille, puis ce roulement de tonnerre qui m'avait tiré de ma
+torpeur.
+
+«Non, dis-je, non. Ce n'est point à travers le massif que ces
+voix se font entendre. La paroi est faite de granit; elle ne
+permettrait pas à la plus forte détonation de la traverser! Ce
+bruit arrive par la galerie même! Il faut qu'il y ait là un
+effet d'acoustique tout particulier!»
+
+J'écoutai de nouveau, et cette fois, oui! cette fois, j'entendis
+mon nom distinctement jeté à travers l'espace!
+
+C'était mon oncle qui le prononçait? Il causait avec le guide,
+et le mot «förlorad» était un mot danois!
+
+Alors je compris tout. Pour me faire entendre il fallait
+précisément parler le long de cette muraille qui servirait à
+conduire ma voix comme le fil de fer conduit l'électricité.
+
+Mais je n'avais pas de temps à perdre. Que mes compagnons se
+fussent éloignés de quelques pas et le phénomène d'acoustique eût
+été détruit. Je m'approchai donc de la muraille, et je prononçai
+ces mots, aussi distinctement que possible:
+
+«Mon oncle Lidenbrock!»
+
+J'attendis dans la plus vive anxiété. Le son n'a pas une
+rapidité extrême. La densité des couches d'air n'accroît même
+pas sa vitesse; elle n'augmente que son intensité. Quelques
+secondes, des siècles, se passèrent, et enfin ces paroles
+arrivèrent à mon oreille.
+
+«Axel, Axel! est-ce toi?»
+
+.............................
+
+«Oui! oui!» répondis-je!»
+
+.............................
+
+«Mon pauvre enfant, où es-tu?»
+
+.............................
+
+«Perdu dans la plus profonde obscurité!»
+
+.............................
+
+«Mais ta lampe?»
+
+.............................
+
+«Éteinte.»
+
+.............................
+
+«Et le ruisseau?»
+
+.............................
+
+«Disparu.»
+
+.............................
+
+«Axel, mon pauvre Axel, reprends courage!»
+
+.............................
+
+«Attendez un peu, je suis épuisé; je n'ai plus la force de
+répondre. Mais parlez-moi!»
+
+.............................
+
+«Courage, reprit mon oncle; ne parle-pas, écoute-moi. Nous
+t'avons cherché en remontant et en descendant la galerie.
+Impossible de te trouver. Ah! je t'ai bien pleuré, mon enfant!
+Enfin, te supposant toujours sur le chemin du Hans-bach, nous
+sommes redescendus en tirant des coups de fusil. Maintenant, si
+nos voix peuvent se réunir, pur effet d'acoustique! nos mains ne
+peuvent se toucher! Mais ne te désespère pas, Axel! C'est déjà
+quelque chose de s'entendre!»
+
+.............................
+
+Pendant ce temps j'avais réfléchi. Un certain espoir, vague
+encore, me revenait au coeur. Tout d'abord, une chose
+m'importait à connaître. J'approchai donc mes lèvres de la
+muraille, et je dis:
+
+«Mon oncle?»
+
+.............................
+
+«Mon enfant?» me fut-il répondu après quelques instants.
+
+.............................
+
+«Il faut d'abord savoir quelle distance nous sépare.»
+
+.............................
+
+«Cela est facile.»
+
+.............................
+
+«Vous avez votre chronomètre?»
+
+.............................
+
+«Oui.»
+
+.............................
+
+«Eh bien, prenez-le. Prononcez mon nom en notant exactement la
+seconde où vous parlerez. Je le répéterai, et vous observerez
+également le moment précis auquel vous arrivera ma réponse.»
+
+.............................
+
+«Bien, et la moitié du temps compris entre ma demande et ta
+réponse indiquera celui que ma voix emploie pour arriver jusqu'à
+toi.»
+
+.............................
+
+«C'est cela, mon oncle»
+
+.............................
+
+«Es-tu prêt?»
+
+.............................
+
+«Oui.»
+
+.............................
+
+«Eh bien, fais attention, je vais prononcer ton nom.»
+
+.............................
+
+J'appliquai mon oreille sur la paroi, et dès que le mot «Axel» me
+parvint, je répondis immédiatement «Axel,» puis j'attendis.
+
+.............................
+
+«Quarante secondes,» dit alors mon oncle; il s'est écoulé
+quarante secondes entre les deux mots; le son met donc vingt
+secondes à monter. Or, à mille vingt pieds par seconde, cela
+fait vingt mille quatre cents pieds, ou une lieue et demie et un
+huitième.»
+
+.............................
+
+«Une lieue et demie!» murmurai-je.
+
+.............................
+
+«Eh bien, cela se franchit, Axel!»
+
+.............................
+
+«Mais faut-il monter ou descendre?»
+
+.............................
+
+«Descendre, et voici pourquoi. Nous sommes arrivés à un vaste
+espace, auquel aboutissent un grand nombre de galeries. Celle
+que tu as suivie ne peut manquer de t'y conduire, car il semble
+que toutes ces fentes, ces fractures du globe rayonnent autour de
+l'immense caverne que nous occupons. Relève-toi donc et reprends
+ta route; marche, traîne-toi, s'il le faut, glisse sur les pentes
+rapides, et tu trouveras nos bras pour te recevoir au bout du
+chemin. En route, mon enfant, en route!»
+
+.............................
+
+Ces paroles me ranimèrent.
+
+«Adieu, mon oncle, m'écriai-je; je pars. Nos voix ne pourront
+plus communiquer entre elles, du moment que j'aurai quitté cette
+place! Adieu donc!»
+
+.............................
+
+«Au revoir, Axel! au revoir!»
+
+.............................
+
+Telles furent les dernières paroles que j'entendis. Cette
+surprenante conversation faite au travers de la masse terrestre,
+échangée à plus d'une lieue de distance, se termina sur ces
+paroles d'espoir! Je fis une prière de reconnaissance à Dieu,
+car il m'avait conduit parmi ces immensités sombres au seul point
+peut-être où la voix de mes compagnons pouvait me parvenir.
+
+Cet effet d'acoustique très étonnant s'expliquait facilement par
+les seules lois physiques; il provenait de la forme du couloir et
+de la conductibilité de la roche; il y a bien des exemples de
+cette propagation de sons non perceptibles aux espaces
+intermédiaires. Je me souvins qu'en maint endroit ce phénomène
+fut observé, entre autres, dans la galerie intérieure du dôme de
+Saint-Paul à Londres, et surtout au milieu de curieuses cavernes
+de Sicile, ces latomies situées près de Syracuse, dont la plus
+merveilleuse en ce genre est connue sous le nom d'Oreille de
+Denys.
+
+Ces souvenirs me revinrent à l'esprit, et je vis clairement que,
+puisque la voix de mon oncle arrivait jusqu'à moi, aucun obstacle
+n'existait entre nous. En suivant le chemin du son, je devais
+logiquement arriver comme lui, si les forces ne me trahissaient
+pas en route.
+
+Je me levai donc. Je me traînai plutôt que je ne marchai. La
+pente était assez rapide; je me laissai glisser.
+
+Bientôt la vitesse de ma descente s'accrut dans une effrayante
+proportion, et menaçait de ressembler à une chute. Je n'avais
+plus la force de m'arrêter.
+
+Tout à coup le terrain manqua sous mes pieds. Je me sentis
+rouler en rebondissant sur les aspérités d'une galerie verticale,
+un véritable puits; ma tête porta sur un roc aigu, et je perdis
+connaissance.
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Lorsque je revins à moi, j'étais dans une demi-obscurité, étendu
+sur d'épaisses couvertures. Mon oncle veillait, épiant sur mon
+visage un reste d'existence. A mon premier soupir il me prit la
+main; à mon premier regard il poussa un cri de joie.
+
+«Il vit! il vit! s'écria-t-il.
+
+—Oui, répondis-je d'une voix faible.
+
+—Mon enfant, fit mon oncle en me serrant sur sa poitrine, te
+voilà sauvé!»
+
+Je fus vivement touché de l'accent dont furent prononcées ces
+paroles, et plus encore des soins qui les accompagnèrent. Mais
+il fallait de telles épreuves pour provoquer chez le professeur
+un pareil épanchement.
+
+En ce moment Hans arriva. Il vit ma main dans celle de mon
+oncle; j'ose affirmer que ses yeux exprimèrent un vif
+contentement.
+
+«God dag,» dit-il.
+
+—Bonjour, Hans, bonjour, murmurai-je. Et maintenant, mon oncle,
+apprenez-moi où nous sommes en ce moment?
+
+—Demain, Axel, demain; aujourd'hui tu es encore trop faible;
+j'ai entouré ta tête de compresses qu'il ne faut pas déranger;
+dors donc, mon garçon, et demain tu sauras tout.
+
+—-Mais au moins, repris-je, quelle heure, quel jour est-il?
+
+—-Onze heures du soir; c'est aujourd'hui dimanche, 9 août, et je
+ne te permets plus de m'interroger avant le 10 du présent mois.»
+
+En vérité, j'étais bien faible; mes yeux se fermèrent
+involontairement. Il me fallait une nuit de repos; je me laissai
+donc assoupir sur cette pensée que mon isolement avait duré
+quatre longs jours.
+
+Le lendemain, à mon réveil, je regardai autour de moi. Ma
+couchette, faite de toutes les couvertures de voyage, se trouvait
+installée dans une grotte charmante, ornée de magnifiques
+stalagmites, dont le sol était recouvert d'un sable fin. Il y
+régnait une demi-obscurité. Aucune torche, aucune lampe n'était
+allumée, et cependant certaines clartés inexplicables venaient du
+dehors en pénétrant par une étroite ouverture de la grotte.
+J'entendais aussi un murmure vague et indéfini, semblable à celui
+des flots qui se brisent sur une grève, et parfois les
+sifflements de la brise.
+
+Je me demandai si j'étais bien éveillé, si je rêvais encore, si
+mon cerveau, fêlé dans ma chute, ne percevait pas des bruits
+purement imaginaires. Cependant ni mes yeux ni mes oreilles ne
+pouvaient se tromper à ce point.
+
+«C'est un rayon du jour, pensai-je, qui se glisse par cette fente
+de rochers! Voilà bien le murmure des vagues! Voilà le
+sifflement de la brise! Est-ce que je me trompe, ou sommes-nous
+revenus à la surface de la terre? Mon oncle a-t-il donc renoncé
+à son expédition, ou l'aurait-il heureusement terminée?»
+
+Je me posais ces insolubles questions, quand le professeur entra.
+
+«Bonjour, Axel! fit-il joyeusement. Je gagerais volontiers que
+tu te portes bien!
+
+—-Mais oui, dis-je on me redressant sur les couvertures.
+
+—Cela devait être, car tu as tranquillement dormi. Hans et moi,
+nous t'avons veillé tour à tour, et nous avons vu ta guérison
+faire des progrès sensibles.
+
+—-En effet, je me sens ragaillardi, et la preuve, c'est que je
+ferai honneur au déjeuner que vous voudrez bien me servir!
+
+—-Tu mangeras, mon garçon: la fièvre t'a quitté. Hans a frotté
+tes plaies avec je ne sais quel onguent dont les Islandais ont le
+secret, et elles se sont cicatrisées à merveille. C'est un fier
+homme que notre chasseur!»
+
+Tout en parlant, mon oncle apprêtait quelques aliments que je
+dévorai, malgré ses recommandations. Pendant ce temps, je
+l'accablai de questions auxquelles il s'empressa de répondre.
+
+J'appris alors que ma chute providentielle m'avait précisément
+amené à l'extrémité d'une galerie presque perpendiculaire; comme
+j'étais arrivé au milieu d'un torrent de pierres, dont la moins
+grosse eût suffi à m'écraser, il fallait en conclure qu'une
+partie du massif avait glissé avec moi. Cet effrayant véhicule
+me transporta ainsi jusque dans les bras de mon oncle, où je
+tombai sanglant et inanimé.
+
+«Véritablement, me dit-il, il est étonnant que tu ne te sois pas
+tué mille fois. Mais, pour Dieu! ne nous séparons plus, car
+nous risquerions de ne jamais nous revoir.»
+
+«Ne nous séparons plus!» Le voyage n'était donc pas fini?
+J'ouvrais de grands yeux étonnés, ce qui provoqua immédiatement
+cette question:
+
+«Qu'as-tu donc, Axel?
+
+—Une demande à vous adresser.. Vous dites que me voilà sain et
+sauf?
+
+—Sans doute.
+
+—-J'ai tous mes membres intacts?
+
+—-Certainement.
+
+—Et ma tête?
+
+—Ta tête, sauf quelques contusions, est parfaitement à sa place
+sur tes épaules.
+
+—-Eh bien, j'ai peur que mon cerveau ne soit dérangé,
+
+—Dérangé?
+
+—Oui. Nous ne sommes pas revenus à la surface du globe?
+
+—-Non certes!
+
+—Alors il faut que je sois fou, car j'aperçois la lumière du
+jour, j'entends le bruit du vent qui souffle et de la mer qui se
+brise!
+
+—-Ah! n'est-ce que cela?
+
+—M'expliquerez-vous?
+
+—Je ne t'expliquerai rien, car c'est inexplicable; mais tu
+verras et tu comprendras que la science géologique n'a pas encore
+dit son dernier mot.
+
+—Sortons donc! m'écriai-je en me levant brusquement.
+
+—-Non, Axel, non! le grand air pourrait te faire du mal.
+
+—-Le grand air?
+
+—Oui, le vent est assez violent. Je ne veux pas que tu
+t'exposes ainsi.
+
+—Mais je vous assure que je me porte à merveille.
+
+—-Un peu de patience, mon garçon. Une rechute nous mettrait
+dans l'embarras, et il ne faut pas perdre de temps, car la
+traversée peut être longue.
+
+—-La traversée?
+
+—Oui, repose-toi encore aujourd'hui, et nous nous embarquerons
+demain.
+
+—Nous embarquer!»
+
+Ce dernier mot me fit bondir.
+
+Quoi! nous embarquer! Avions-nous donc un fleuve, un lac, une
+mer à notre disposition? Un bâtiment était-il mouillé dans
+quelque port intérieur?
+
+Ma curiosité fut excitée au plus haut point. Mon oncle essaya
+vainement de me retenir. Quand il vit que mon impatience me
+ferait plus de mal que la satisfaction de mes désirs, il céda.
+
+Je m'habillai rapidement; par surcroît de précaution, je
+m'enveloppai dans une des couvertures et je sortis de la grotte.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+D'abord je ne vis rien; mes yeux, déshabitués de la lumière, se
+fermèrent brusquement. Lorsque je pus les rouvrir, je demeurai
+encore plus stupéfait qu'émerveillé.
+
+«La mer! m'écriai-je.
+
+—Oui, répondit mon oncle, la mer Lidenbrock; et, j'aime à le
+penser, aucun navigateur ne me disputera l'honneur de l'avoir
+découverte et le droit de la nommer de mon nom!»
+
+Une vaste nappe d'eau, le commencement d'un lac ou d'un océan,
+s'étendait au delà des limites de la vue. Le rivage, largement
+échancré, offrait aux dernières ondulations des vagues un sable
+fin, doré et parsemé de ces petits coquillages où vécurent les
+premiers êtres de la création. Les flots s'y brisaient avec ce
+murmure sonore particulier aux milieux clos et immenses; une
+légère écume s'envolait au souffle d'un vent modéré, et quelques
+embruns m'arrivaient au visage. Sur cette grève légèrement
+inclinée; à cent toises environ de là lisière des vagues,
+venaient mourir les contreforts de rochers énormes qui montaient
+en s'évasant à une incommensurable hauteur. Quelques-uns,
+déchirant le rivage de leur arête aiguë, formaient des caps et
+des promontoires rongés par la dent du ressac. Plus loin, l'oeil
+suivait leur masse nettement profilée sur les fonds brumeux de
+l'horizon.
+
+C'était un océan véritable, avec le contour capricieux des
+rivages terrestres, mais désert et d'un aspect effroyablement
+sauvage.
+
+Si mes regards pouvaient se promener au loin sur cette mer, c'est
+qu'une lumière «spéciale» en éclairait les moindres détails. Non
+pas la lumière du soleil avec ses faisceaux éclatants et
+l'irradiation splendide de ses rayons, ni la lueur pâle et vague
+de l'astre des nuits, qui n'est qu'une réflexion sans chaleur.
+Non. Le pouvoir éclairant de cette lumière, sa diffusion
+tremblante, sa blancheur claire et sèche, le peu d'élévation de
+sa température, son éclat supérieur en réalité à celui de la
+lune, accusaient évidemment une origine purement électrique.
+C'était comme une aurore boréale, un phénomène cosmique continu,
+qui remplissait cette caverne capable de contenir un océan.
+
+La voûte suspendue au-dessus de ma tête, le ciel, si l'on veut,
+semblait fait de grands nuages, vapeurs mobiles et changeantes,
+qui, par l'effet de la condensation, devaient, à de certains
+jours, se résoudre en pluies torrentielles. J'aurais cru que,
+sous une pression aussi forte de l'atmosphère, l'évaporation de
+l'eau ne pouvait se produire, et cependant, par une raison
+physique qui m'échappait, il y avait de larges nuées étendues
+dans l'air. Mais alors «il faisait beau». Les nappes
+électriques produisaient d'étonnants jeux de lumière sur les
+nuages très élevés; des ombres vives se dessinaient à leurs
+volutes inférieures, et souvent, entre deux couches disjointes,
+un rayon se glissait jusqu'à nous avec une remarquable intensité.
+Mais, en somme, ce n'était pas le soleil, puisque la chaleur
+manquait à sa lumière. L'effet en était triste et souverainement
+mélancolique. Au lieu d'un firmament brillant d'étoiles, je
+sentais par-dessus ces nuages une voûte de granit qui m'écrasait
+de tout son poids, et cet espace n'eût pas suffi, tout immense
+qu'il fût, à la promenade du moins ambitieux des satellites.
+
+Je me souvins alors de cette théorie d'un capitaine anglais qui
+assimilait la terre à une vaste sphère creuse, à l'intérieur de
+laquelle l'air se maintenait lumineux par suite de sa pression,
+tandis que deux astres, Pluton et Proserpine, y traçaient leurs
+mystérieuses orbites. Aurait-il dit vrai?
+
+Nous étions réellement emprisonnés dans une énorme excavation.
+Sa largeur, on ne pouvait la juger, puisque le rivage allait
+s'élargissant à perte de vue, ni sa longueur, car le regard était
+bientôt arrêté par une ligne d'horizon un peu indécise. Quant à
+sa hauteur, elle devait dépasser plusieurs lieues. Où cette
+voûte s'appuyait-elle sur ses contreforts de granit? L'oeil ne
+pouvait l'apercevoir; mais il y avait tel nuage suspendu dans
+l'atmosphère, dont l'élévation devait être estimée à deux mille
+toises, altitude supérieure à celle des vapeurs terrestres, et
+due sans doute à la densité considérable de l'air.
+
+Le mot «caverne» ne rend évidemment pas ma pensée pour peindre
+cet immense milieu. Mais les mots de la langue humaine ne
+peuvent suffire à qui se hasarde dans les abîmes du globe.
+
+Je ne savais pas, d'ailleurs, par quel fait géologique expliquer
+l'existence d'une pareille excavation. Le refroidissement du
+globe avait-il donc pu la produire? Je connaissais bien, par les
+récits des voyageurs, certaines cavernes célèbres, mais aucune ne
+présentait de telles dimensions.
+
+Si la grotte de Guachara, en Colombie, visitée par M. de
+Humboldt, n'avait pas livré le secret de sa profondeur au savant
+qui la reconnut sur un espace de deux mille cinq cents pieds,
+elle ne s'étendait vraisemblablement pas beaucoup au delà.
+L'immense caverne du Mammouth, dans le Kentucky, offrait bien des
+proportions gigantesques, puisque sa voûte s'élevait à cinq cents
+pieds au-dessus d'un lac insondable, et que des voyageurs la
+parcoururent pendant plus de dix lieues sans en rencontrer la
+fin. Mais qu'étaient ces cavités auprès de celle que j'admirais
+alors, avec son ciel de vapeurs, ses irradiations électriques et
+une vaste mer renfermée dans ses flancs? Mon imagination se
+sentait impuissante devant cette immensité.
+
+Toutes ces merveilles, je les contemplais en silence. Les
+paroles me manquaient pour rendre mes sensations. Je croyais
+assister, dans quelque planète lointaine, Uranus ou Neptune, à
+des phénomènes dont ma nature «terrestrielle» n'avait pas
+conscience. A des sensations nouvelles il fallait des mots
+nouveaux, et mon imagination ne me les fournissait pas. Je
+regardais, je pensais, j'admirais avec une stupéfaction mêlée
+d'une certaine quantité d'effroi.
+
+L'imprévu de ce spectacle avait rappelé sur mon visage les
+couleurs de la santé; j'étais en train de me traiter par
+l'étonnement et d'opérer ma guérison au moyen de cette nouvelle
+thérapeutique; d'ailleurs la vivacité d'un air très dense me
+ranimait, en fournissant plus d'oxygène à mes poumons.
+
+On concevra sans peine qu'après un emprisonnement de
+quarante-sept jours dans une étroite galerie, c'était une
+jouissance infinie que d'aspirer cette brise chargée d'humides
+émanations salines.
+
+Aussi n'eus-je point à me repentir d'avoir quitté ma grotte
+obscure. Mon oncle, déjà fait à ces merveilles, ne s'étonnait
+plus.
+
+«Te sens-tu la force de te promener un peu? me demanda-t-il.
+
+—-Oui, certes, répondis-je, et rien ne me sera plus agréable.
+
+—-Eh bien, prends mon bras, Axel, et suivons les sinuosités du
+rivage.»
+
+J'acceptai avec empressement, et nous commençâmes à côtoyer cet
+océan nouveau. Sur la gauche, des rochers abrupts, grimpés les
+uns sur les autres, formaient un entassement titanesque d'un
+prodigieux effet. Sur leurs flancs se déroulaient d'innombrables
+cascades, qui s'en allaient en nappes limpides et retentissantes;
+quelques légères vapeurs, sautant d'un roc à l'autre, marquaient
+la place des sources chaudes, et des ruisseaux coulaient
+doucement vers le bassin commun, en cherchant dans les pentes
+l'occasion de murmurer plus agréablement.
+
+Parmi ces ruisseaux; je reconnus notre fidèle compagnon de route,
+le Hans-bach, qui venait se perdre tranquillement dans la mer,
+comme s'il n'eût jamais fait autre chose depuis le commencement
+du monde.
+
+«Il nous manquera désormais, dis-je avec un soupir.
+
+—-Bah! répondit le professeur, lui ou un autre, qu'importe?»
+
+Je trouvai la réponse un peu ingrate.
+
+Mais en ce moment mon attention fut attirée par un spectacle
+inattendu. A cinq cents pas, au détour d'un haut promontoire,
+une forêt haute, touffue, épaisse, apparut à nos yeux. Elle
+était faite d'arbres de moyenne grandeur, taillés en parasols
+réguliers, à contours nets et géométriques; les courants de
+l'atmosphère ne semblaient pas avoir prise sur leur feuillage,
+et, au milieu des souffles, ils demeuraient immobiles comme un
+massif de cèdres pétrifiés.
+
+Je hâtai le pas. Je ne pouvais mettre un nom à ces essences
+singulières. Ne faisaient-elles point partie des deux cent mille
+espèces végétales connues jusqu'alors, et fallait-il leur
+accorder une place spéciale dans la flore des végétations
+lacustres? Non. Quand nous arrivâmes sous leur ombrage, ma
+surprise ne fut plus que de l'admiration.
+
+En effet, je me trouvais en présence de produits de la terre,
+mais taillés sur un patron gigantesque. Mon oncle les appela
+immédiatement de leur nom.
+
+«Ce n'est qu'une forêt de champignons,» dit-il.
+
+Et il ne se trompait pas. Que l'on juge du développement acquis
+par ces plantes chères aux milieux chauds et humides. Je savais
+que le «Lycoperdon giganteum» atteint, suivant Bulliard, huit à
+neuf pieds de circonférence; mais il s'agissait ici de
+champignons blancs, hauts de trente à quarante pieds, avec une
+calotte d'un diamètre égal. Ils étaient là par milliers; la
+lumière ne parvenait pas à percer leur épais ombrage, et une
+obscurité complète régnait sous ces dômes juxtaposés comme les
+toits ronds d'une cité africaine.
+
+Cependant je voulus pénétrer plus avant. Un froid mortel
+descendait de ces voûtes charnues. Pendant une demi-heure, nous
+errâmes dans ces humides ténèbres, et ce fut avec un véritable
+sentiment de bien-être que je retrouvai les bords de la mer.
+
+Mais la végétation de cette contrée souterraine ne s'en tenait
+pas à ces champignons. Plus loin s'élevaient par groupes un
+grand nombre d'autres arbres au feuillage décoloré. Ils étaient
+faciles à reconnaître; c'étaient les humbles arbustes de la
+terre, avec des dimensions phénoménales, des lycopodes hauts de
+cent pieds, des sigillaires géantes, des fougères arborescentes,
+grandes comme les sapins des hautes latitudes, des lepidodendrons
+à tiges cylindriques bifurquées, terminées par de longues
+feuilles et hérissées de poils rudes comme de monstrueuses
+plantes grasses.
+
+«Étonnant, magnifique, splendide! s'écria mon oncle. Voilà
+toute la flore de la seconde époque du monde, de l'époque de
+transition. Voilà ces humbles plantes de nos jardins qui se
+faisaient arbres aux premiers siècles du globe! Regarde, Axel,
+admire! Jamais botaniste ne s'est trouvé à pareille fête!
+
+—Vous avez raison, mon oncle; la Providence semble avoir voulu
+conserver dans cette serre immense ces plantes antédiluviennes
+que la sagacité des savants a reconstruites avec tant de bonheur.
+
+—-Tu dis bien, mon garçon, c'est une serre; mais tu dirais mieux
+encore en ajoutant que c'est peut-être une ménagerie.
+
+—Une ménagerie!
+
+—Oui, sans doute. Vois cette poussière que nous foulons aux
+pieds, ces ossements épars sur le sol.
+
+—Des ossements! m'écriai-je. Oui, des ossements d'animaux
+antédiluviens!»
+
+Je m'étais précipité sur ces débris séculaires faits d'une
+substance minérale indestructible[1]. Je mettais sans hésiter un
+nom à ces os gigantesques qui ressemblaient à des troncs d'arbres
+desséchés.
+
+ [1] Phosphate de chaux.
+
+«Voilà la mâchoire inférieure du Mastodonte, disais-je; voilà les
+molaires du Dinotherium, voilà un fémur qui ne peut avoir
+appartenu qu'au plus grand de ces animaux, au Mégatherium. Oui,
+c'est bien une ménagerie, car ces ossements n'ont certainement
+pas été transportés jusqu'ici par un cataclysme; les animaux
+auxquels ils appartiennent ont vécu sur les rivages de cette mer
+souterraine, à l'ombre de ces plantes arborescentes. Tenez,
+j'aperçois des squelettes entiers. Et cependant...
+
+—Cependant? dit mon oncle.
+
+—Je ne comprends pas la présence de pareils quadrupèdes dans
+cette caverne de granit.
+
+—Pourquoi?
+
+—Parce que la vie animale n'a existé sur la terre qu'aux
+périodes secondaires, lorsque le terrain sédimentaire a été formé
+par les alluvions, et a remplacé les roches incandescentes de
+l'époque primitive.
+
+—Eh bien! Axel, il y a une réponse bien simple à faire à ton
+objection, c'est que ce terrain-ci est un terrain sédimentaire.
+
+—Comment! à une pareille profondeur au-dessous de la surface de
+la terre?
+
+—Sans doute, et ce fait peut s'expliquer géologiquement. À une
+certaine époque, la terre n'était formée que d'une écorce
+élastique, soumise à des mouvements alternatifs de haut et de
+bas, en vertu des lois de l'attraction. Il est probable que des
+affaissements du sol se sont produits, et qu'une partie des
+terrains sédimentaires a été entraînée au fond des gouffres
+subitement ouverts.
+
+—Cela doit être. Mais, si des animaux antédiluviens ont vécu
+dans ces régions souterraines, qui nous dit que l'un de ces
+monstres n'erre pas encore au milieu de ces forêts sombres ou
+derrière ces rocs escarpés?»
+
+A cette idée j'interrogeai, non sans effroi, les divers points de
+l'horizon; mais aucun être vivant n'apparaissait sur ces rivages
+déserts.
+
+J'étais un peu fatigué: j'allai m'asseoir alors à l'extrémité
+d'un promontoire au pied duquel les flots venaient se briser avec
+fracas. De là mon regard embrassait toute cette baie formée par
+une échancrure de la côte. Au fond, un petit port s'y trouvait
+ménagé entre les roches pyramidales. Ses eaux calmes dormaient à
+l'abri du vent. Un brick et deux ou trois goélettes auraient pu
+y mouiller à l'aise. Je m'attendais presque à voir quelque
+navire sortant toutes voiles dehors et prenant le large sous la
+brise du sud.
+
+Mais cette illusion se dissipa rapidement. Nous étions bien les
+seules créatures vivantes de ce monde souterrain. Par certaines
+accalmies du vent, un silence plus profond que les silences du
+désert, descendait sur les rocs arides et pesait à la surface de
+l'océan. Je cherchais alors à percer les brumes lointaines, à
+déchirer ce rideau jeté sur le fond mystérieux de l'horizon.
+Quelles demandes se pressaient sur mes lèvres? Où finissait
+cette mer? Où conduisait-elle? Pourrions-nous jamais en
+reconnaître les rivages opposés?
+
+Mon oncle n'en doutait pas, pour son compte. Moi, je le désirais
+et je le craignais à la fois.
+
+Après une heure passée dans la contemplation de ce merveilleux
+spectacle, nous reprîmes le chemin de la grève pour regagner la
+grotte, et ce fut sous l'empire des plus étranges pensées que je
+m'endormis d'un profond sommeil.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Le lendemain je me réveillai complètement guéri. Je pensai qu'un
+bain me serait très salutaire, et j'allai me plonger pendant
+quelques minutes dans les eaux de cette Méditerranée. Ce nom, à
+coup sûr, elle le méritait entre tous.
+
+Je revins déjeuner avec un bel appétit. Hans s'entendait à
+cuisiner notre petit menu; il avait de l'eau et du feu à sa
+disposition, de sorte qu'il put varier un peu notre ordinaire.
+Au dessert, il nous servit quelques tasses de café, et jamais ce
+délicieux breuvage ne me parut plus agréable à déguster.
+
+«Maintenant, dit mon oncle, voici l'heure de la marée, et il ne
+faut pas manquer l'occasion d'étudier ce phénomène.
+
+—Comment, la marée! m'écriai-je.
+
+—Sans doute.
+
+—L'influence de la lune et du soleil se fait sentir jusqu'ici!
+
+—Pourquoi pas! Les corps ne sont-ils pas soumis dans leur
+ensemble à l'attraction universelle? Cette masse d'eau ne peut
+donc échapper à cette loi générale? Aussi, malgré la pression
+atmosphérique qui s'exerce à sa surface, tu vas la voir se
+soulever comme l'Atlantique lui-même.»
+
+En ce moment nous foulions le sable du rivage et les vagues
+gagnaient peu à peu sur la grève.
+
+«Voilà bien le flot qui commence, m'écriai-je.
+
+—Oui, Axel, et d'après ces relais d'écume, tu peux voir que la
+mer s'élève d'une dizaine de pieds environ.
+
+—C'est merveilleux!
+
+—Non: c'est naturel.
+
+—Vous avez beau dire, tout cela me parait extraordinaire, et
+c'est à peine si j'en crois mes yeux. Qui eût jamais imaginé
+dans cette écorce terrestre un océan véritable, avec ses flux et
+ses reflux, avec ses brises, avec ses tempêtes!
+
+—Pourquoi pas? Y a-t-il une raison physique qui s'y oppose?
+
+—Je n'en vois pas, du moment qu'il faut abandonner le système de
+la chaleur centrale.
+
+—Donc, jusqu'ici la théorie de Davy se trouve justifiée?
+
+—Évidemment, et dès lors rien ne contredit l'existence de mers
+ou de contrées à l'intérieur du globe.
+
+—Sans doute, mais inhabitées.
+
+—Bon! pourquoi ces eaux ne donneraient-elles pas asile à
+quelques poissons d'une espèce inconnue?
+
+—En tout cas, nous n'en avons pas aperçu un seul jusqu'ici.
+
+—Eh bien, nous pouvons fabriquer des lignes et voir si l'hameçon
+aura autant de succès ici-bas que dans les océans sublunaires.
+
+—Nous essayerons, Axel, car il faut pénétrer tous les secrets de
+ces régions nouvelles.
+
+—Mais où sommes-nous, mon oncle? car je ne vous ai point encore
+posé cette question à laquelle vos instruments ont dû répondre?
+
+—Horizontalement, à trois cent cinquante lieues de l'Islande.
+
+—Tout autant?
+
+—Je suis sûr de ne pas me tromper de cinq cents toises.
+
+—Et la boussole indique toujours le sud-est?
+
+—Oui, avec une déclinaison occidentale de dix-neuf degrés et
+quarante-deux minutes, comme sur terre, absolument. Pour son
+inclinaison, il se passe un fait curieux que j'ai observé avec le
+plus grand soin.
+
+—Et lequel?
+
+—C'est que l'aiguille, au lieu de s'incliner vers le pôle, comme
+elle le fait dans l'hémisphère boréal, se relève au contraire.
+
+—Il faut donc en conclure que le point d'attraction magnétique
+se trouve compris entre la surface du globe et l'endroit où nous
+sommes parvenus?
+
+—Précisément, et il est probable que, si nous arrivions sous les
+régions polaires, vers ce soixante-dixième degré où James Ross a
+découvert le pôle magnétique, nous verrions l'aiguille se dresser
+verticalement. Donc, ce mystérieux centre d'attraction ne se
+trouve pas situé à une grande profondeur.
+
+—En effet, et voilà un fait que la science n'a pas soupçonné.
+
+—La science, mon garçon, est faite d'erreurs, mais d'erreurs
+qu'il est bon de commettre, car elles mènent peu à peu à la
+vérité.
+
+—Et à quelle profondeur sommes-nous?
+
+—A une profondeur de trente-cinq lieues
+
+—Ainsi, dis-je en considérant la carte, la partie montagneuse de
+l'Ecosse est au-dessus de nous, et, là, les monts Grampians
+élèvent à une prodigieuse hauteur leur cime couverte de neige.
+
+—Oui, répondit le professeur en riant; c'est un peu lourd à
+porter, mais la voûte est solide; le grand architecte de
+l'univers l'a construite on bons matériaux, et jamais l'homme
+n'eût pu lui donner une pareille portée! Que sont les arches des
+ponts et les arceaux des cathédrales auprès de cette nef d'un
+rayon de trois lieues, sous laquelle un océan et des tempêtes
+peuvent se développer à leur aise?
+
+—Oh! Je ne crains pas que le ciel me tombe sur la tête.
+Maintenant, mon oncle, quels sont vos projets? Ne comptez-vous
+pas retourner à la surface du globe?
+
+—Retourner! Par exemple! Continuer notre voyage, au contraire,
+puisque tout a si bien marché jusqu'ici.
+
+—Cependant je ne vois pas comment nous pénétrerons sous cette
+plaine liquide.
+
+—Aussi je ne prétends point m'y précipiter la tête la première.
+Mais si les océans ne sont, à proprement parler, que des lacs,
+puisqu'ils sont entourés de terre, à plus forte raison cette mer
+intérieure se trouve-t-elle circonscrite par le massif
+granitique.
+
+—Cela n'est pas douteux.
+
+—Eh bien! sur les rivages opposés, je suis certain de trouver
+de nouvelles issues.
+
+—Quelle longueur supposez-vous donc à cet océan?
+
+—Trente ou quarante lieues.
+
+—Ah! fis-je, tout en imaginant que cette estime pouvait bien
+être inexacte.
+
+—Ainsi nous n'avons pas de temps à perdre, et dès demain nous
+prendrons la mer.»
+
+Involontairement je cherchai des yeux le navire qui devait nous
+transporter.
+
+«Ah! dis-je, nous nous embarquerons. Bien! Et sur quel
+bâtiment prendrons-nous passage?
+
+—Ce ne sera pas sur un bâtiment, mon garçon, mais sur un bon et
+solide radeau.
+
+—Un radeau! m'écriai-je; un radeau est aussi impossible à
+construire qu'un navire, et je ne vois pas trop...
+
+—Tu ne vois pas, Axel, mais, si tu écoutais, tu pourrais
+ entendre!
+
+—Entendre?
+
+—Oui, certains coups de marteau qui t'apprendraient que Hans est
+déjà à l'oeuvre.
+
+—Il construit un radeau?
+
+—Oui.
+
+—Comment! il a déjà fait tomber dès arbres sous sa hache?
+
+—Oh! les arbres étaient tout abattus. Viens, et tu le verras à
+l'ouvrage.»
+
+Après un quart d'heure de marche, de l'autre côté du promontoire
+qui formait le petit port naturel, j'aperçus Hans au travail;
+quelques pas encore, et je fus près de lui. A ma grande
+surprise, un radeau à demi terminé s'étendait sur le sable; il
+était fait de poutres d'un bois particulier, et un grand nombre
+de madriers, de courbes, de couples de toute espèce, jonchaient
+littéralement le sol. Il y avait là de quoi construire une
+marine entière.
+
+«Mon oncle, m'écriai-je, quel est ce bois?
+
+—C'est du pin, du sapin, du bouleau, toutes les espèces des
+conifères du Nord, minéralisées sous l'action des eaux de la mer.
+
+—Est-il possible?
+
+—C'est ce qu'on appelle du «surtarbrandur» ou bois fossile.
+
+—Mais alors, comme les lignites, il doit avoir la dureté de la
+pierre, et il ne pourra flotter?
+
+—Quelquefois cela arrive; il y a de ces bois qui sont devenus de
+véritables anthracites; mais d'autres, tels que ceux-ci, n'ont
+encore subi qu'un commencement de transformation fossile.
+Regarde plutôt,» ajouta mon oncle en jetant à la mer une de ces
+précieuses épaves.
+
+Le morceau de bois, après avoir disparu, revint à la surface des
+flots et oscilla au gré de leurs ondulations.
+
+«Es-tu convaincu? dit mon oncle.
+
+—Convaincu surtout que cela n'est pas croyable!»
+
+Le lendemain soir, grâce à l'habileté du guide, le radeau était
+terminé; il avait dix pieds de long sur cinq de large; les
+poutres de surtarbrandur, reliées entre elles par de fortes
+cordes, offraient une surface solide, et une fois lancée, cette
+embarcation improvisée flotta tranquillement sur les eaux de la
+mer Lidenbrock.
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Le 13 août, on se réveilla de bon matin. Il s'agissait
+d'inaugurer un nouveau genre de locomotion rapide et peu
+fatigant.
+
+Un mât fait de deux bâtons jumelés, une vergue formée d'un
+troisième, une voile empruntée à nos couvertures, composaient
+tout le gréement du radeau. Les cordes ne manquaient pas. Le
+tout était solide.
+
+A six heures, le professeur donna le signal d'embarquer. Les
+vivres, les bagages, les instruments, les armes et une notable
+quantité d'eau douce se trouvaient en place.
+
+Hans avait installé un gouvernail qui lui permettait de diriger
+son appareil flottant. Il se mit à la barre. Je détachai
+l'amarre qui nous retenait au rivage; la voile fut orientée et
+nous débordâmes rapidement.
+
+Au moment de quitter le petit port, mon oncle, qui tenait à sa
+nomenclature géographique, voulut lui donner un nom, le mien,
+entre autres.
+
+«Ma foi, dis-je, j'en ai un autre à vous proposer.
+
+—Lequel?
+
+—Le nom de Graüben, Port-Graüben, cela fera très bien sur la
+carte.
+
+—Va pour Port-Graüben.»
+
+Et voilà comment le souvenir de ma chère Virlandaise se rattacha
+à notre heureuse expédition.
+
+La brise soufflait du nord-est; nous filions vent arrière avec
+une extrême rapidité. Les couches très denses de l'atmosphère
+avaient une poussée considérable et agissaient sur la voile comme
+un puissant ventilateur.
+
+Au bout d'une heure, mon oncle avait pu se rendre compte de notre
+vitesse.
+
+«Si nous continuons à marcher ainsi, dit-il, nous ferons au moins
+trente lieues par vingt-quatre heures et nous ne tarderons pas à
+reconnaître les rivages opposés.
+
+Je ne répondis pas, et j'allai prendre place à l'avant du radeau.
+Déjà la côte septentrionale s'abaissait à l'horizon; les deux
+bras du rivage s'ouvraient largement comme pour faciliter notre
+départ. Devant mes yeux s'étendait une mer immense; de grands
+nuages promenaient rapidement à sa surface leur ombre grisâtre,
+qui semblait peser sur cette eau morne. Les rayons argentés de
+la lumière électrique, réfléchis ça et là par quelque
+gouttelette, faisaient éclore des points lumineux sur les côtés
+de l'embarcation. Bientôt toute terre fut perdue de vue, tout
+point de repère disparut, et, sans le sillage écumeux du radeau,
+j'aurais pu croire qu'il demeurait dans une parfaite immobilité.
+
+Vers midi, des algues immenses vinrent onduler à la surface des
+flots. Je connaissais la puissance végétative de ces plantes,
+qui rampent à une profondeur de plus de douze mille pieds au fond
+des mers, se reproduisent sous une pression de près de quatre
+cents atmosphères et forment souvent des bancs assez
+considérables pour entraver la marche des navires; mais jamais,
+je crois, algues ne furent plus gigantesques que celles de la mer
+Lidenbrock.
+
+Notre radeau longea des fucus longs de trois et quatre mille
+pieds, immenses serpents qui se développaient hors de la portée
+de la vue; je m'amusais à suivre du regard leurs rubans infinis,
+croyant toujours en atteindre l'extrémité, et pendant des heures
+entières ma patience était trompée, sinon mon étonnement.
+
+Quelle force naturelle pouvait produire de telles plantes, et
+quel devait être l'aspect de la terre aux premiers siècles de sa
+formation, quand, sous l'action de la chaleur et de l'humidité,
+le règne végétal se développait seul à sa surface!
+
+Le soir arriva, et, ainsi que je l'avais remarqué la veille,
+l'état lumineux de l'air ne subit aucune diminution. C'était un
+phénomène constant sur la durée duquel on pouvait compter.
+
+Après le souper je m'étendis au pied du mât, et je ne tardai pas
+à m'endormir au milieu d'indolentes rêveries.
+
+Hans, immobile au gouvernail, laissait courir le radeau, qui,
+d'ailleurs, poussé vent arrière, ne demandait même pas à être
+dirigé.
+
+Depuis notre départ de Port-Graüben, le professeur Lidenbrock
+m'avait chargé de tenir le «journal du bord», de noter les
+moindres observations, de consigner les phénomènes intéressants,
+la direction du vent, la vitesse acquise, le chemin parcouru, en
+un mot, tous les incidents de cette étrange navigation.
+
+Je me bornerai donc à reproduire ici ces notes quotidiennes,
+écrites pour ainsi dire sous la dictée des événements, afin de
+donner un récit plus exact de notre traversée.
+
+
+_Vendredi 14 août._—Brise égale du N.-O. Le radeau marche avec
+rapidité et en ligne droite. La côte reste à trente lieues sous
+le vent. Rien à l'horizon. L'intensité de la lumière ne varie
+pas. Beau temps, c'est-à-dire que les nuages sont fort élevés,
+peu épais et baignés dans une atmosphère blanche, comme serait de
+l'argent en fusion.
+
+Thermomètre: + 32° centigr.
+
+A midi Mans prépare un hameçon à l'extrémité d'une corde; il
+l'amorce avec un petit morceau de viande et le jette à la mer.
+Pendant deux heures il ne prend rien. Ces eaux sont donc
+inhabitées? Non. Une secousse se produit. Hans tire sa ligne
+et ramène un poisson qui se débat vigoureusement.
+
+«Un poisson! s'écrie mon oncle.
+
+—C'est un esturgeon! m'écriai-je à mon tour, un esturgeon de
+petite taille!»
+
+Le professeur regarde attentivement l'animal et ne partage pas
+mon opinion. Ce poisson a la tête plate, arrondie et la partie
+antérieure du corps couverte de plaques osseuses; sa bouche est
+privée de dents; des nageoires pectorales assez développées sont
+ajustées à son corps dépourvu de queue. Cet animal appartient
+bien à un ordre où les naturalistes ont classé l'esturgeon, mais
+il en diffère par des côtés assez essentiels.
+
+Mon oncle ne s'y trompe pas, car, après un assez court examen, il
+dit:
+
+«Ce poisson appartient à une famille éteinte depuis des siècles
+et dont on retrouve des traces fossiles dans le terrain dévonien.
+
+-Comment! dis-je, nous aurions pu prendre vivant un de ces
+habitants des mers primitives?
+
+—Oui, répond le professeur en continuant ses observations, et tu
+vois que ces poissons fossiles n'ont aucune identité avec les
+espèces actuelles. Or, tenir un de ces êtres vivant c'est un
+véritable bonheur de naturaliste.
+
+—Mais à quelle famille appartient-il?
+
+—A l'ordre des Ganoïdes, famille des Céphalaspides, genre...
+
+—Eh bien?
+
+—Genre des Pterychtis, j'en jurerais; mais celui-ci offre une
+particularité qui, dit-on, se rencontre chez les poissons des
+eaux souterraines.
+
+—Laquelle?
+
+—Il est aveugle!
+
+—Aveugle!
+
+—Non seulement aveugle, mais l'organe de la vue lui manque
+absolument.»
+
+Je regarde. Rien n'est plus vrai. Mais ce peut être un cas
+particulier. La ligne est donc amorcée de nouveau et rejetée à
+la mer. Cet océan, à coup sûr, est fort poissonneux, car en deux
+heures nous prenons une grande quantité de Pterychtis, ainsi que
+des poissons appartenant à une famille également éteinte, les
+Dipterides, mais dont mon oncle ne peut reconnaître le genre.
+Tous sont dépourvus de l'organe de la vue. Cette pêche inespérée
+renouvelle avantageusement nos provisions.
+
+Ainsi donc, cela paraît constant, cette mer ne renferme que des
+espèces fossiles, dans lesquelles les poissons comme les reptiles
+sont d'autant plus parfaits que leur création est plus ancienne.
+
+Peut-être rencontrerons-nous quelques-uns de ces sauriens que la
+science a su refaire avec un bout d'ossement ou de cartilage.
+
+Je prends la lunette et j'examine la mer. Elle est déserte.
+Sans doute nous sommes encore trop rapprochés des côtes.
+
+Je regarde dans les airs. Pourquoi quelques-uns de ces oiseaux
+reconstruits par l'immortel Cuvier ne battraient-ils pas de leurs
+ailes ces lourdes couches atmosphériques? Les poissons leur
+fourniraient une suffisante nourriture. J'observe l'espace, mais
+les airs sont inhabités comme les rivages.
+
+Cependant mon imagination m'emporte dans les merveilleuses
+hypothèses de la paléontologie. Je rêve tout éveillé. Je crois
+voir à la surface des eaux ces énormes Chersites, ces tortues
+antédiluviennes, semblables à des îlots flottants. Il me semble
+que sur les grèves assombries passent les grands mammifères des
+premiers jours, le Leptotherium, trouvé dans les cavernes du
+Brésil, le mericotherium, venu des régions glacées de la Sibérie.
+Plus loin, le pachyderme Lophiodon, ce tapir gigantesque, se
+cache derrière les rocs, prêt à disputer sa proie à
+l'Anoplotherium, animal étrange, qui tient du rhinocéros, du
+cheval, de l'hippopotame et du chameau, comme si le Créateur,
+pressé aux premières heures du monde, eût réuni plusieurs animaux
+en un seul. Le Mastodonte géant fait tournoyer sa trompe et
+broie sous ses défenses les rochers du rivage, tandis que le
+Megatherium, arc-bouté sur ses énormes pattes, fouille la terre
+en éveillant par ses rugissements l'écho des granits sonores.
+Plus haut, le Protopithèque, le premier singe apparu à la surface
+du globe, gravit les cimes ardues. Plus haut encore, le
+Ptérodactyle, à la main ailée, glisse comme une large
+chauve-souris sur l'air comprimé. Enfin, dans les dernières
+couches, des oiseaux immenses, plus puissants que le casoar, plus
+grands que l'autruche, déploient leurs vastes ailes et vont
+donner de la tête contre la paroi de la voûte granitique.
+
+Tout ce monde fossile renaît dans mon imagination. Je me reporte
+aux époques bibliques de la création, bien avant la naissance de
+l'homme, lorsque la terre incomplète ne pouvait lui suffire
+encore. Mon rêve alors devance l'apparition des êtres animés.
+Les mammifères disparaissent, puis les oiseaux, puis les reptiles
+de l'époque secondaire, et enfin les poissons, les crustacés, les
+mollusques, les articulés. Les zoophytes de la période de
+transition retournent au néant à leur tour. Toute la vie de la
+terre se résume en moi, et mon coeur est seul à battre dans ce
+monde dépeuplé. Il n'y plus de saisons; il n'y a plus de
+climats; la chaleur propre du globe s'accroît sans cesse et
+neutralise celle de l'astre radieux. La végétation s'exagère; je
+passe comme une ombre au milieu des fougères arborescentes,
+foulant de mon pas incertain les marnes irisées et les grès
+bigarrés du sol; je m'appuie au tronc des conifères immenses; je
+me couche à l'ombre des Sphenophylles, des Asterophylles et des
+Lycopodes hauts de cent pieds.
+
+Les siècles s'écoulent comme des jours; je remonte la série des
+transformations terrestres; les plantes disparaissent; les roches
+granitiques perdent leur dureté; l'état liquide va remplacer
+l'état solide sous l'action d'une chaleur plus intense; les eaux
+courent à la surface du globe; elles bouillonnent, elles se
+volatilisent; les vapeurs enveloppent la terre, qui peu à peu ne
+forme plus qu'une masse gazeuse, portée au rouge blanc, grosse
+comme le soleil et brillante comme lui!
+
+Au centre de cette nébuleuse, quatorze cent mille fois plus
+considérable que ce globe qu'elle va former un jour, je suis
+entraîné dans les espaces planétaires; mon corps se subtilise, se
+sublime à son tour et se mélange comme un atome impondérable à
+ces immenses vapeurs qui tracent dans l'infini leur orbite
+enflammée!
+
+Quel rêve! Où m'emporte-t-il? Ma main fiévreuse en jette sur le
+papier les étranges détails.
+
+J'ai tout oublié, et le professeur, et le guide, et le radeau!
+Une hallucination s'est emparée de mon esprit...
+
+«Qu'as-tu?» dit mon oncle.
+
+Mes yeux tout ouverts se fixent sur lui sans le voir.
+
+«Prends garde, Axel, tu vas tomber à la mer!»
+
+En même temps, je me sens saisir vigoureusement par la main de
+Hans. Sans lui, sous l'empire de mon rêve, je me précipitais
+dans les flots.
+
+«Est-ce qu'il devient fou? s'écrie le professeur.
+
+—Qu'y a-t-il? dis-je enfin, en revenant à moi.
+
+—Es-tu malade?
+
+—Non, j'ai eu un moment d'hallucination, mais il est passé.
+Tout va bien, d'ailleurs?
+
+—Oui! bonne brise, belle mer! nous filons rapidement, et si
+mon estime ne m'a pas trompé, nous ne pouvons tarder à atterrir.»
+
+À ces paroles, je me lève, je consulte l'horizon; mais la ligne
+d'eau se confond toujours avec la ligne des nuages.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+_Samedi 15 août._—La mer conserve sa monotone uniformité.
+Nulle terre n'est en vue. L'horizon parait excessivement reculé.
+
+J'ai la tête encore alourdie par la violence de mon rêve.
+
+Mon oncle n'a pas rêvé, lui, mais il est de mauvaise humeur; il
+parcourt tous les points de l'espace avec sa lunette et se croise
+les bras d'un air dépité.
+
+Je remarque que le professeur Lidenbrock tend à redevenir l'homme
+impatient du passé, et je consigne le fait sur mon journal. Il a
+fallu mes dangers et mes souffrances pour tirer de lui quelque
+étincelle d'humanité; mais, depuis ma guérison, la nature a
+repris le dessus. Et cependant, pourquoi s'emporter? Le voyage
+ne s'accomplit-il pas dans les circonstances les plus favorables?
+Est-ce que le radeau ne file pas avec une merveilleuse rapidité?
+
+«Vous semblez inquiet, mon oncle? dis-je, en le voyant souvent
+porter la lunette à ses yeux.
+
+—Inquiet? Non.
+
+—Impatient, alors?
+
+—On le serait à moins!
+
+—Cependant nous marchons avec vitesse...
+
+—Que m'importe? Ce n'est pas la vitesse qui est trop petite,
+c'est la mer qui est trop grande!»
+
+Je me souviens alors que le professeur, avant notre départ,
+estimait à une trentaine de lieues la longueur de ce souterrain.
+Or nous avons parcouru un chemin trois fois plus long, et les
+rivages du sud n'apparaissent pas encore.
+
+«Nous ne descendons pas! reprend le professeur. Tout cela est
+du temps perdu, et, en somme, je ne suis pas venu si loin pour
+faire une partie de bateau sur un étang!
+
+Il appelle cette traversée une partie de bateau, et cette mer un
+étang!
+
+«Mais, dis-je, puisque nous avons suivi la route indiquée par
+Saknussemm...
+
+—C'est la question. Avons-nous suivi cette route? Saknussemm
+a-t-il rencontré cette étendue d'eau? L'a-t-il traversée? Ce
+ruisseau que nous avons pris pour guide ne nous a-t-il pas
+complètement égarés?
+
+—En tout cas, nous ne pouvons regretter, d'être venus jusqu'ici.
+Ce spectacle est magnifique, et...
+
+—Il ne s'agit pas de voir. Je me suis proposé un but, et je
+veux l'atteindre! Ainsi ne me parle pas d'admirer!»
+
+Je me le tiens pour dit, et je laisse le professeur se ronger les
+lèvres d'impatience. A six heures du soir, Hans réclame sa paye,
+et ses trois rixdales lui sont comptés.
+
+
+_Dimanche 16 août._—Rien de nouveau. Même temps. Le vent a
+une légère tendance à fraîchir. En me réveillant, mon premier
+soin est de constater l'intensité de la lumière. Je crains
+toujours que le phénomène électrique ne vienne à s'obscurcir,
+puis à s'éteindre. Il n'en est rien: l'ombre du radeau est
+nettement dessinée à la surface des flots.
+
+Vraiment cette mer est infinie! Elle doit avoir la largeur de la
+Méditerranée, ou même de l'Atlantique. Pourquoi pas?
+
+Mon oncle sonde à plusieurs reprises; il attache un des plus
+lourds pics à l'extrémité d'une corde qu'il laisse filer de deux
+cents brasses. Pas de fond. Nous avons beaucoup de peine à
+ramener notre sonde.
+
+Quand le pic est remonté à bord, Hans me fait remarquer à sa
+surface des empreintes fortement accusées. On dirait que ce
+morceau de fer a été vigoureusement serré entre deux corps durs.
+
+Je regarde le chasseur.
+
+«Tänder!» fait-il.
+
+Je ne comprends pas. Je me tourne vers mon oncle, qui est
+entièrement absorbé dans ses réflexions. Je ne me soucie pas de
+le déranger. Je reviens vers l'Islandais. Celui-ci, ouvrant et
+refermant plusieurs fois la bouche, me fait comprendre sa pensée.
+
+«Des dents!» dis-je avec stupéfaction en considérant plus
+attentivement la barre de fer.
+
+Oui! ce sont bien des dents dont l'empreinte s'est incrustée
+dans le métal! Les mâchoires qu'elles garnissent doivent
+posséder une force prodigieuse! Est-ce un monstre des espèces
+perdues qui s'agite sous la couche profonde des eaux, plus vorace
+que le squale, plus redoutable que la baleine! Je ne puis
+détacher mes regards de cette barre à demi rongée! Mon rêve de
+la nuit dernière va-t-il devenir une réalité?
+
+Ces pensées m'agitent pendant tout le jour, et mon imagination se
+calme à peine dans un sommeil de quelques heures.
+
+
+_Lundi 17 août._—Je cherche à me rappeler les instincts
+particuliers à ces animaux antédiluviens de l'époque secondaire,
+qui, succédant aux mollusques, aux crustacés et aux poissons,
+précédèrent l'apparition des mammifères sur le globe. Le monde
+appartenait alors aux reptiles. Ces monstres régnaient en
+maîtres dans les mers jurassiques[1]. La nature leur avait
+accordé la plus complète organisation. Quelle gigantesque
+structure! quelle force prodigieuse! Les sauriens actuels,
+alligators ou crocodiles, les plus gros et les plus redoutables,
+ne sont que des réductions affaiblies de leurs pères des premiers
+âges!
+
+ [1] Mers de la période secondaire qui ont formé les terrains
+ dont se composent les montagnes du Jura.
+
+Je frissonne à l'évocation que je fais de ces monstres. Nul oeil
+humain ne les a vus vivants. Ils apparurent sur la terre mille
+siècles avant l'homme, mais leurs ossements fossiles, retrouvés
+dans ce calcaire argileux que les Anglais nomment le lias, ont
+permis de les reconstruire anatomiquement et de connaître leur
+colossale conformation.
+
+J'ai vu au Muséum de Hambourg le squelette de l'un de ces
+sauriens qui mesurait trente pieds de longueur. Suis-je donc
+destiné, moi, habitant de la terre, à me trouver face à face avec
+ces représentants d'une famille antédiluvienne? Non! c'est
+impossible. Cependant la marque des dents puissantes est gravée
+sur la barre de fer, et à leur empreinte je reconnais qu'elles
+sont coniques comme celles du crocodile.
+
+Mes yeux se fixent avec effroi sur la mer; je crains de voir
+s'élancer l'un de ces habitants des cavernes sous-marines.
+
+Je suppose que le professeur Lidenbrock partage mes idées, sinon
+mes craintes, car, après avoir examiné le pic, il parcourt
+l'océan du regard.
+
+«Au diable, dis-je en moi-même, cette idée qu'il a eue de sonder!
+Il a troublé quelque animal marin dans sa retraite, et si nous ne
+sommes pas attaqués en route!...»
+
+Je jette un coup d'oeil sur les armes, et je m'assure qu'elles
+sont en bon état. Mon oncle me voit faire et m'approuve du
+geste.
+
+Déjà de larges agitations produites à la surface des flots
+indiquent le trouble des couches reculées. Le danger est proche.
+Il faut veiller.
+
+
+_Mardi 18 août._—Le soir arrive, ou plutôt le moment où le
+sommeil alourdit nos paupières, car la nuit manque à cet océan,
+et l'implacable lumière fatigue obstinément nos yeux, comme si
+nous naviguions sous le soleil des mers arctiques. Hans est à la
+barre. Pendant son quart je m'endors.
+
+Deux heures après, une secousse épouvantable me réveille. Le
+radeau a été soulevé hors des flots avec une indescriptible
+puissance et rejeté à vingt toises de là.
+
+«Qu'y a-t-il? s'écria mon oncle; avons-nous touché?»
+
+Hans montre du doigt, à une distance de deux cents toises, une
+masse noirâtre qui s'élève et s'abaisse tour à tour. Je regarde
+et je m'écrie:
+
+«C'est un marsouin colossal!
+
+—Oui, réplique mon oncle, et voilà maintenant un lézard de mer
+d'une grosseur peu commune.
+
+—Et plus loin un crocodile monstrueux! Voyez sa large mâchoire
+et les rangées de dents dont elle est armée. Ah! il disparaît!
+
+—Une baleine! une baleine! s'écrie alors le professeur.
+J'aperçois ses nageoires énormes! Vois l'air et l'eau qu'elle
+chasse par ses évents!»
+
+En effet, deux colonnes liquides s'élèvent à une hauteur
+considérable au-dessus de la mer. Nous restons surpris,
+stupéfaits, épouvantés, en présence de ce troupeau de monstres
+marins. Ils ont des dimensions surnaturelles, et le moindre
+d'entre eux briserait le radeau d'un coup de dent. Hans veut
+mettre la barre au vent, afin de fuir ce voisinage dangereux;
+mais il aperçoit sur l'autre bord d'autres ennemis non moins
+redoutables: une tortue large de quarante pieds, et un serpent
+long de trente, qui darde sa tête énorme au-dessus des flots.
+
+Impossible de fuir. Ces reptiles s'approchent; ils tournent
+autour du radeau avec une rapidité que des convois lancés à
+grande vitesse ne sauraient égaler; ils tracent autour de lui des
+cercles concentriques. J'ai pris ma carabine. Mais quel effet
+peut produire une balle sur les écailles dont le corps de ces
+animaux est recouvert?
+
+Nous sommes muets d'effroi. Les voici qui s'approchent! D'un
+côté le crocodile, de l'autre le serpent. Le reste du troupeau
+marin a disparu. Je vais faire feu. Hans m'arrête d'un signe.
+Les deux monstres passent à cinquante toises du radeau, se
+précipitent l'un sur l'autre, et leur fureur les empêche de nous
+apercevoir.
+
+Le combat s'engage à cent toises du radeau. Nous voyons
+distinctement les deux monstres aux prises.
+
+Mais il me semble que maintenant les autres animaux viennent
+prendre part à la lutte, le marsouin, la baleine, le lézard, la
+tortue; à chaque instant je les entrevois. Je les montre à
+l'Islandais. Celui-ci remue la tête négativement.
+
+«Tva», fait-il.
+
+—Quoi! deux! il prétend que deux animaux seulement...
+
+—Il a raison, s'écrie mon oncle, dont la lunette n'a pas quitté
+les yeux.
+
+—Par exemple!
+
+—Oui! le premier de ces monstres a le museau d'un marsouin, la
+tête d'un lézard, les dents d'un crocodile, et voilà ce qui nous
+a trompés. C'est le plus redoutable des reptiles antédiluviens,
+l'Ichthyosaurus!
+
+—Et l'autre?
+
+—L'autre, c'est un serpent caché dans la carapace d'une tortue,
+le terrible ennemi du premier, le Plesiosaurus!»
+
+Hans a dit vrai. Deux monstres seulement troublent ainsi la
+surface de la mer, et j'ai devant les yeux deux reptiles des
+océans primitifs. J'aperçois l'oeil sanglant de l'Ichthyosaurus,
+gros comme la tête d'un homme. La nature l'a doué d'un appareil
+d'optique d'une extrême puissance et capable de résister à la
+pression des couches d'eau dans les profondeurs qu'il habite. On
+l'a justement nommé la baleine des Sauriens, car il en a la
+rapidité et la taille. Celui-ci ne mesure pas moins de cent
+pieds, et je peux juger de sa grandeur quand il dresse au-dessus
+des flots les nageoires verticales de sa queue. Sa mâchoire est
+énorme, et d'après les naturalistes, elle ne compte pas moins de
+cent quatre-vingt-deux dents.
+
+Le Plesiosaurus, serpent à tronc cylindrique, à queue courte, a
+les pattes disposées en forme de rame. Son corps est entièrement
+revêtu d'une carapace, et son cou, flexible comme celui du cygne,
+se dresse à trente pieds au-dessus des flots.
+
+Ces animaux s'attaquent avec une indescriptible furie. Ils
+soulèvent des montagnes liquides qui s'étendent jusqu'au radeau.
+Vingt fois nous sommes sur le point de chavirer. Des sifflements
+d'une prodigieuse intensité se font entendre. Les deux bêtes
+sont enlacées. Je ne puis les distinguer l'une de l'autre! Il
+faut tout craindre de la rage du vainqueur.
+
+Une heure, deux heures se passent. La lutte continue avec le
+même acharnement. Les combattants se rapprochent du radeau et
+s'en éloignent tour à tour. Nous restons immobiles, prêts à
+faire feu.
+
+Soudain l'Ichthyosaurus et le Plesiosaurus disparaissent en
+creusant un véritable maëlstrom. Le combat va-t-il se terminer
+dans les profondeurs de la mer?
+
+Mais tout à coup une tête énorme s'élance au dehors, la tête du
+Plesiosaurus. Le monstre est blessé à mort. Je n'aperçois plus
+son immense carapace. Seulement, son long cou se dresse, s'abat,
+se relève, se recourbe, cingle les flots comme un fouet
+gigantesque et se tord comme un ver coupé. L'eau rejaillit à une
+distance considérable. Elle nous aveugle. Mais bientôt l'agonie
+du reptile touche à sa fin, ses mouvements diminuent, ses
+contorsions s'apaisent, et ce long tronçon de serpent s'étend
+comme une masse inerte sur les flots calmés.
+
+Quant à l'Ichthyosaurus, a-t-il donc regagné sa caverne
+sous-marine, ou va-t-il reparaître à la surface de la mer?
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+_Mercredi 19 août._—Heureusement le vent, qui souffle avec
+force, nous a permis de fuir rapidement le théâtre du combat.
+Hans est toujours au gouvernail. Mon oncle, tiré de ses
+absorbantes idées par les incidents de ce combat, retombe dans
+son impatiente contemplation de la mer.
+
+Le voyage reprend sa monotone uniformité, que je ne tiens pas à
+rompre au prix des dangers d'hier.
+
+
+_Jeudi 20 août._—Brise N.-N.-E. assez inégale. Température
+chaude. Nous marchons avec une vitesse de trois lieues et demie
+à l'heure.
+
+Vers midi un bruit très éloigné se fait entendre.
+
+Je consigne ici le fait sans pouvoir en donner l'explication.
+C'est un mugissement continu.
+
+«Il y a au loin, dit le professeur, quelque rocher, ou quelque
+îlot sur lequel la mer se brise.»
+
+Hans se hisse au sommet du mât, mais ne signale aucun écueil.
+L'océan est uni jusqu'à sa ligne d'horizon.
+
+Trois heures se passent. Les mugissements semblent provenir
+d'une chute d'eau éloignée.
+
+Je le fais remarquer à mon oncle, qui secoue la tête. J'ai
+pourtant la conviction que je ne me trompe pas. Courons-nous
+donc à quelque cataracte qui nous précipitera dans l'abîme? Que
+cette manière de descendre plaise au professeur, parce qu'elle se
+rapproche de la verticale, c'est possible, mais à moi...
+
+En tout cas, il doit y avoir à quelques lieues au vent un
+phénomène bruyant, car maintenant les mugissements se font
+entendre avec une grande violence. Viennent-ils du ciel ou de
+l'océan?
+
+Je porte mes regards vers les vapeurs suspendues dans
+l'atmosphère, et je cherche à sonder leur profondeur. Le ciel
+est tranquille; les nuages, emportés au plus haut de la voûte,
+semblent immobiles et se perdent dans l'intense irradiation de la
+lumière. Il faut donc chercher ailleurs la cause de ce
+phénomène.
+
+J'interroge alors l'horizon pur et dégagé de toute brume. Son
+aspect n'a pas changé. Mais si ce bruit vient d'une chute, d'une
+cataracte; si tout cet océan se précipite dans un bassin
+inférieur, si ces mugissements sont produits par une masse d'eau
+qui tombe, le courant doit s'activer, et sa vitesse croissante
+peut me donner la mesure du péril dont nous sommes menacés. Je
+consulte le courant. Il est nul. Une bouteille vide que je
+jette à la mer reste sous le vent.
+
+Vers quatre heures, Hans se lève, se cramponne au mât et monte à
+son extrémité. De là son regard parcourt l'arc de cercle que
+l'océan décrit devant le radeau et s'arrête à un point. Sa
+figure n'exprime aucune surprise, mais son poil est devenu fixe.
+
+«Il a vu quelque chose, dit mon oncle.
+
+—Je le crois.»
+
+Hans redescend, puis il étend son bras vers le sud en disant:
+
+«Der nere!»
+
+—Là-bas?» répond mon oncle.
+
+Et saisissant sa lunette, il regarde attentivement pendant une
+minute, qui me paraît un siècle.
+
+«Oui, oui! s'écrie-t-il.
+
+—Que voyez-vous?
+
+—Une gerbe immense qui s'élève au-dessus des flots.
+
+—Encore quelque animal marin?
+
+—Alors mettons le cap plus à l'ouest, car nous savons à quoi
+nous en tenir sur le danger de rencontrer ces monstres
+antédiluviens!
+
+—Laissons aller,» répond mon oncle.
+
+Je me retourne vers Hans. Hans maintient sa barre avec une
+inflexible rigueur.
+
+Cependant, si de la distance qui nous sépare de cet animal, et
+qu'il faut estimer à douze lieues au moins, on peut apercevoir la
+colonne d'eau chassée par ses évents, il doit être d'une taille
+surnaturelle. Fuir serait se conformer aux lois de la plus
+vulgaire prudence. Mais nous ne sommes pas venus ici pour être
+prudents.
+
+On va donc en avant. Plus nous approchons, plus la gerbe
+grandit. Quel monstre peut s'emplir d'une pareille quantité
+d'eau et l'expulser ainsi sans interruption?
+
+A huit heures du soir nous ne sommes pas à deux lieues de lui.
+Son corps noirâtre, énorme, monstrueux, s'étend dans la mer comme
+un îlot. Est-ce illusion? est-ce effroi? Sa longueur me parait
+dépasser mille toises! Quel est donc ce cétacé que n'ont prévu
+ni les Cuvier ni les Blumembach? Il est immobile et comme
+endormi; la mer semble ne pouvoir le soulever, et ce sont les
+vagues qui ondulent sur ses flancs. La colonne d'eau, projetée à
+une hauteur de cinq cents pieds retombe avec un bruit
+assourdissant. Nous courons en insensés vers cette masse
+puissante que cent baleines ne nourriraient pas pour un jour.
+
+La terreur me prend. Je ne veux pas aller plus loin! Je
+couperai, s'il le faut, la drisse de la voile! Je me révolte
+contre le professeur, qui ne me répond pas.
+
+Tout à coup Hans se lève, et montrant du doigt le point menaçant:
+
+«Holme!» dit-il.
+
+—Une île! s'écrie mon oncle.
+
+—Une île! dis-je à mon tour en haussant les épaules.
+
+—Évidemment, répond le professeur en poussant un vaste éclat de
+rire.
+
+—Mais cette colonne d'eau!
+
+—Geyser[1] fait Hans.
+
+ [1] Source jaillissante très célèbre située au pied de l'Hécla.
+
+—Eh! sans doute, geyser, riposte mon oncle, un geyser pareil à
+ceux de l'Islande!»
+
+Je ne veux pas, d'abord, m'être trompé si grossièrement. Avoir
+pris un îlot pour un monstre marin! Mais l'évidence se fait, et
+il faut enfin convenir de mon erreur. Il n'y a là qu'un
+phénomène naturel.
+
+A mesure que nous approchons, les dimensions de la gerbe liquide
+deviennent grandioses. L'îlot représente à s'y méprendre un
+cétacé immense dont la tête domine les flots à une hauteur de dix
+toises. Le geyser, mot que les Islandais prononcent «geysir» et
+qui signifie «fureur», s'élève majestueusement à son extrémité.
+De sourdes détonations éclatent par instants, et l'énorme jet,
+pris de colères plus violentes, secoue son panache de vapeurs en
+bondissant jusqu'à la première couche de nuages. Il est seul.
+Ni fumerolles, ni sources chaudes ne l'entourent, et toute la
+puissance volcanique se résume en lui. Les rayons de la lumière
+électrique viennent se mêler à cette gerbe éblouissante, dont
+chaque goutte se nuance de toutes les couleurs du prisme.
+
+«Accostons,» dit le professeur.
+
+Mais il faut, éviter avec soin cette trombe d'eau, qui coulerait
+le radeau en un instant. Hans, manoeuvrant adroitement, nous
+amène à l'extrémité de l'îlot.
+
+Je saute sur le roc; mon oncle me suit lestement, tandis que le
+chasseur demeure à son poste, comme un homme au-dessus de ces
+étonnements.
+
+Nous marchons sur un granit mêlé de tuf siliceux; le sol
+frissonne sous nos pieds comme les flancs d'une chaudière où se
+tord de la vapeur surchauffée; il est brûlant. Nous arrivons en
+vue d'un petit bassin central d'où s'élève le geyser. Je plonge
+dans l'eau qui coule en bouillonnant un thermomètre à
+déversement, et il marque une chaleur de cent soixante-trois
+degrés.
+
+Ainsi donc cette eau sort d'un foyer ardent. Cela contredit
+singulièrement les théories du professeur Lidenbrock. Je ne puis
+m'empêcher d'en faire la remarque.
+
+«Eh bien, réplique-t-il, qu'est-ce que cela prouve, contre ma
+doctrine?
+
+—Rien,» dis-je d'un ton sec, en voyant que je me heurte à un
+entêtement absolu.
+
+Néanmoins, je suis forcé d'avouer que nous sommes singulièrement
+favorisés jusqu'ici, et que, pour une raison qui m'échappe, ce
+voyage s'accomplit dans des conditions particulières de
+température; mais il me paraît évident, certain, que nous
+arriverons un jour ou l'autre à ces régions où la chaleur
+centrale atteint les plus hautes limites et dépasse toutes les
+graduations des thermomètres.
+
+Nous verrons bien. C'est le mot du professeur, qui, après avoir
+baptisé cet îlot volcanique du nom de son neveu, donne le signal
+de rembarquement.
+
+Je reste pendant quelques minutes encore à contempler le geyser.
+Je remarque que son jet est irrégulier dans ses accès, qu'il
+diminue parfois d'intensité, puis reprend avec une nouvelle
+vigueur, ce que j'attribue aux variations de pression des vapeurs
+accumulées dans son réservoir.
+
+Enfin nous partons en contournant les roches très accores du sud.
+Hans a profité de cette halte pour remettre le radeau en état.
+
+Mais avant de déborder je fais quelques observations pour
+calculer la distance parcourue, et je les note sur mon journal.
+Nous avons franchi deux cent soixante-dix lieues de mer depuis
+Port-Graüben, et nous sommes à six cent vingt lieues de
+l'Islande, sous l'Angleterre.
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+_Vendredi 21 août._—Le lendemain le magnifique geyser a
+disparu. Le vent a fraîchi, et nous a rapidement éloignés de
+l'îlot Axel. Les mugissements se sont éteints peu à peu.
+
+Le temps, s'il est permis de s'exprimer ainsi, va changer avant
+peu. L'atmosphère se charge de vapeurs, qui emportent avec elles
+l'électricité formée par l'évaporation des eaux salines, les
+nuages s'abaissent sensiblement et prennent une teinte
+uniformément olivâtre; les rayons électriques peuvent à peine
+percer cet opaque rideau baissé sur le théâtre où va se jouer le
+drame des tempêtes.
+
+Je me sens particulièrement impressionné, comme l'est sur terre
+toute créature à l'approche d'un cataclysme. Les «cumulus[1]»
+entassés dans le sud présentent un aspect sinistre; ils ont cette
+apparence «impitoyable» que j'ai souvent remarquée au début des
+orages. L'air est lourd, la mer est calme.
+
+ [1] Nuages de formes arrondies.
+
+Au loin les nuages ressemblent à de grosses balles de coton
+amoncelées dans un pittoresque désordre; peu à peu ils se
+gonflent et perdent en nombre ce qu'ils gagnent en grandeur; leur
+pesanteur est telle qu'ils ne peuvent se détacher de l'horizon;
+mais, au souffle des courants élevés, ils se fondent peu à peu,
+s'assombrissent et présentent bientôt une couche unique d'un
+aspect redoutable; parfois une pelote de vapeurs, encore
+éclairée, rebondit sur ce tapis grisâtre et va se perdre bientôt
+dans la masse opaque.
+
+Évidemment l'atmosphère est saturée de fluide, j'en suis tout
+imprégné, mes cheveux se dressent sur ma tête comme aux abords
+d'une machine électrique. Il me semble que, si mes compagnons me
+touchaient en ce moment, ils recevraient une commotion violente.
+
+A dix heures du matin, les symptômes de l'orage sont plus
+décisifs; on dirait que le vent mollit pour mieux reprendre
+haleine; la nue ressemble à une outre immense dans laquelle
+s'accumulent les ouragans.
+
+Je ne veux pas croire aux menaces du ciel, et cependant je ne
+puis m'empêcher de dire:
+
+«Voilà du mauvais temps qui se prépare.»
+
+Le professeur ne répond pas. Il est d'une humeur massacrante, à
+voir l'océan se prolonger indéfiniment devant ses yeux. Il
+hausse les épaules à mes paroles.
+
+«Nous aurons de l'orage, dis-je en étendant la main vers
+l'horizon, ces nuages s'abaissent sur la mer comme pour
+l'écraser!»
+
+Silence général. Le vent se tait. La nature a l'air d'une morte
+et ne respire plus. Sur le mat, où je vois déjà poindre un léger
+feu Saint-Elme, la voile détendue tombe en plis lourds. Le
+radeau est immobile au milieu d'une mer épaisse et sans
+ondulations. Mais, si nous ne marchons plus, à quoi bon
+conserver cette toile, qui peut nous mettre en perdition au
+premier choc de la tempête?
+
+«Amenons-la, dis-je, abattons notre mât: cela sera prudent.
+
+—Non, par le diable! s'écrie mon oncle, cent fois non! Que le
+vent nous saisisse! que l'orage nous emporte! mais que
+j'aperçoive enfin les rochers rivage, quand notre radeau devrait
+s'y briser en mille pièces!»
+
+Ces paroles ne sont pas achevées que l'horizon du sud change
+subitement d'aspect; les vapeurs accumulêes se résolvent en eau,
+et l'air, violemment appelé pour combler les vides produits par
+la condensation, se fait ouragan. Il vient des extrémités les
+plus reculées de la caverne. L'obscurité redouble. C'est à
+peine si je puis prendre quelques notes incomplètes.
+
+Le radeau se soulève, il bondit. Mon oncle est jeté de son haut.
+Je me traîne jusqu'à lui. Il s'est fortement cramponné à un bout
+de câble et parait considérer avec plaisir ce spectacle des
+éléments déchaînés.
+
+Hans ne bouge pas. Ses longs cheveux, repoussés par l'ouragan et
+ramenés sur sa face immobile, lui donnent une étrange
+physionomie, car chacune de leurs extrémités est hérissée de
+petites aigrettes lumineuses. Son masque effrayant est celui
+d'un homme antédiluvien, contemporain des Ichthyosaures et des
+Megatherium.
+
+Cependant le mât résiste. La voile se tend comme une bulle prête
+à crever. Le radeau file avec un emportement que je ne puis
+estimer, mais moins vite encore que ces gouttes d'eau déplacées
+sous lui, dont la rapidité fait des lignes droites et nettes.
+
+«La voile! la voile! dis-je, en faisant signe de l'abaisser.
+
+—Non! répond mon oncle.
+
+—Nej,» fait Hans en remuant doucement la tête.
+
+Cependant la pluie forme une cataracte mugissante devant cet
+horizon vers lequel nous courons en insensés. Mais avant qu'elle
+n'arrive jusqu'à nous le voile de nuage se déchire, la mer entre
+en ébullition et l'électricité, produite par une vaste action
+chimique qui s'opère dans les couches supérieures, est mise en
+jeu. Aux éclats du tonnerre se mêlent les jets étincelants de la
+foudre; des éclairs sans nombre s'entre-croisent au milieu des
+détonations; la masse des vapeurs devient incandescente; les
+grêlons qui frappent le métal de nos outils ou de nos armes se
+font lumineux; les vagues soulevées semblent être autant de
+mamelons ignivomes sous lesquels couve un feu intérieur, et dont
+chaque crête est empanachée d'une flamme.
+
+Mes yeux sont éblouis par l'intensité de la lumière, mes oreilles
+brisées par le fracas de la foudre; il faut me retenir au mât,
+qui plie comme un roseau sous la violence de l'ouragan..........
+................................................................
+..............................
+
+[Ici mes notes de voyage devinrent très incomplètes. Je n'ai
+plus retrouvé que quelques observations fugitives et prises
+machinalement pour ainsi dire. Mais, dans leur brièveté, dans
+leur obscurité même, elles sont empreintes de l'émotion qui me
+dominait, et mieux que ma mémoire elles me donnent le sentiment
+de notre situation.]
+..............................................................
+................................
+
+
+_Dimanche 23 août._—Où sommes-nous? Emportés avec une
+incomparable rapidité.
+
+La nuit a été épouvantable. L'orage ne se calme pas. Nous
+vivons dans un milieu de bruit, une détonation incessante. Nos
+oreilles saignent. On ne peut échanger une parole.
+
+Les éclairs ne discontinuent pas. Je vois des zigzags
+rétrogrades qui, après un jet rapide, reviennent de bas ou haut
+et vont frapper la voûte de granit. Si elle allait s'écrouler!
+D'autres éclairs se bifurquent ou prennent la forme de globes de
+feu qui éclatent comme des bombes. Le bruit général ne parait
+pas s'en accroître; il a dépassé la limite d'intensité que peut
+percevoir l'oreille humaine, et, quand toutes les poudrières du
+monde viendraient à sauter ensemble, nous ne saurions en entendre
+davantage.
+
+Il y a émission continue de lumière à la surface des nuages; la
+matière électrique se dégage incessamment de leurs molécules;
+évidemment les principes gazeux de l'air sont altérés; des
+colonnes d'eau innombrables s'élancent dans l'atmosphère et
+retombent en écumant.
+
+Où allons-nous?... Mon oncle est couché tout de son long à
+l'extrémité du radeau.
+
+La chaleur redouble. Je regarde le thermomètre; il indique...
+[Le chiffre est effacé.]
+
+
+_Lundi 24 août._—Cela ne finira pas! Pourquoi l'état de cette
+atmosphère si dense, une fois modifié, ne serait-il pas
+définitif?
+
+Nous sommes brisés de fatigue, Hans comme à l'ordinaire. Le
+radeau court invariablement vers le sud-est. Nous avons fait
+plus de deux cents lieues depuis l'îlot Axel.
+
+A midi la violence de l'ouragan redouble; il faut lier solidement
+tout les objets composant la cargaison. Chacun de nous s'attache
+également. Les flots passent par-dessus notre tête.
+
+Impossible de s'adresser une seule parole depuis trois jours.
+Nous ouvrons la bouche, nous remuons nos lèvres; il ne se produit
+aucun son appréciable. Même en se parlant à l'oreille on ne peut
+s'entendre.
+
+Mon oncle s'est approché de moi. Il a articulé quelques paroles.
+Je crois qu'il m'a dit: «Nous sommes perdus.» Je n'en suis pas
+certain.
+
+Je prends le parti de lui écrire ces mots: «Amenons notre voile.»
+
+Il me fait signe qu'il y consent.
+
+Sa tête n'a pas eu le temps de se relever de bas en haut qu'un
+disque de feu apparaît au bord du radeau. Le mât et la voile
+sont partis tout d'un bloc, et je les ai vus s'enlever à une
+prodigieuse hauteur, semblables au Ptérodactyle, cet oiseau
+fantastique des premiers siècles.
+
+Nous sommes glacés d'effroi; la boule mi-partie blanche,
+mi-partie azurée, de la grosseur d'une bombe de dix pouces, se
+promène lentement, en tournant avec une surprenante vitesse sous
+la lanière de l'ouragan. Elle vient ici, là, monte sur un des
+bâtis du radeau, saute sur le sac aux provisions, redescend
+légèrement, bondit, effleure la caisse à poudre. Horreur! Nous
+allons sauter! Non! Le disque éblouissant s'écarte; il
+s'approche de Hans, qui le regarde fixement; de mon oncle, qui se
+précipite à genoux pour l'éviter; de moi, pâle et frissonnant
+sous l'éclat de la lumière et de la chaleur; il pirouette près de
+mon pied, que j'essaye de retirer. Je ne puis y parvenir.
+
+Une odeur de gaz nitreux remplit l'atmosphère; elle pénètre le
+gosier, les poumons. On étouffe.
+
+Pourquoi ne puis-je retirer mon pied? Il est donc rivé au
+radeau? Ah! la chute de ce globe électrique a aimanté tout le
+fer du bord; les instruments, les outils, les armes s'agitent en
+se heurtant avec un cliquetis aigu; les clous de ma chaussure
+adhèrent violemment à une plaque de fer incrustée dans le bois.
+Je ne puis retirer mon pied!
+
+Enfin, par un violent, effort, je l'arrache au moment où la boule
+allait le saisir dans son mouvement giratoire et m'entraîner
+moi-même, si...
+
+Ah! quelle lumière intense! le globe éclate! nous sommes
+couverts par des jets de flammes!
+
+Puis tout s'éteint. J'ai eu le temps de voir mon oncle étendu
+sur le radeau; Hans toujours à sa barre et «crachant du feu» sous
+l'influence de l'électricité qui le pénètre!
+
+Où allons-nous? où allons-nous?
+.......................................................
+
+
+_Mardi 25 août._—Je sors d'un évanouissement prolongé; l'orage
+continue; les éclairs se déchaînent comme une couvée de serpents
+lâchée dans l'atmosphère.
+
+Sommes-nous toujours sur la mer? Oui, et emportés avec une
+vitesse incalculable. Nous avons passé sous l'Angleterre, sous
+la Manche, sous la France, sous l'Europe entière, peut-être!
+.......................................................
+
+Un bruit nouveau se fait entendre! Évidemment, la mer qui se
+brise sur des rochers!... Mais alors...
+.......................................................
+.......................................................
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+Ici se termine ce que j'ai appelé «le journal du bord,» si
+heureusement sauvé du naufrage. Je reprends mon récit comme
+devant.
+
+Ce qui se passa au choc du radeau contre les écueils de la côte,
+je ne saurais le dire. Je me sentis précipité dans les flots, et
+si j'échappai à la mort, si mon corps ne fut pas déchiré sur les
+rocs aigus, c'est que le bras vigoureux de Hans me retira de
+l'abîme.
+
+Le courageux Islandais me transporta hors de la portée des
+vagues, sur un sable brûlant où je me trouvai côte à côte avec
+mon oncle.
+
+Puis il revint vers ces rochers auxquels se heurtaient les lames
+furieuses, afin de sauver quelques épaves du naufrage. Je ne
+pouvais parler; j'étais brisé d'émotions et de fatigues; il me
+fallut une grande heure pour me remettre.
+
+Cependant une pluie diluvienne continuait à tomber, mais avec ce
+redoublement qui annonce la fin des orages. Quelques rocs
+superposés nous offrirent un abri contre les torrents du ciel,
+Hans prépara des aliments auxquels je ne pus toucher, et chacun
+de nous, épuisé par les veilles de trois nuits, tomba dans un
+douloureux sommeil.
+
+Le lendemain le temps était magnifique. Le ciel et la mer
+s'étaient apaisés d'un commun accord. Toute trace de tempête
+avait disparu. Ce furent les paroles joyeuses du professeur qui
+saluèrent mon réveil.
+
+«Eh bien, mon garçon, s'écria-t-il, as-tu bien dormi?»
+
+N'eût-on pas dit que nous étions dans la maison de König-strasse,
+que je descendais tranquillement pour déjeuner et que mon mariage
+avec la pauvre Graüben allait s'accomplir ce jour même?
+
+Hélas! pour peu que la tempête eût jeté le radeau dans l'est,
+nous avions passé sous l'Allemagne, sous ma chère ville de
+Hambourg, sous cette rue au demeurait tout ce que j'aimais au
+monde. Alors quarante lieues m'en séparaient à peine! Mais
+quarante lieues verticales d'un mur de granit, et en réalité,
+plus de mille lieues à franchir!
+
+Toutes ces douloureuses réflexions traversèrent rapidement mon
+esprit avant que je ne répondisse à la question de mon oncle.
+
+«Ah ça! répéta-t-il, tu ne veux pas me dire si tu as bien dormi?
+
+—Très bien, répondis-je; je suis encore brisé, mais cela ne sera
+rien.
+
+—Absolument rien, un peu de fatigue, et voilà tout.
+
+—Mais vous me paraissez bien gai, ce matin, mon oncle.
+
+—Enchanté, mon garçon! enchanté! Nous sommes arrivés!
+
+—Au terme de notre expédition?
+
+—Non, mais au bout de cette mer qui n'en finissait pas. Nous
+allons reprendre maintenant la voie de terre et nous enfoncer
+véritablement dans les entrailles du globe.
+
+—Mon oncle, permettez-moi une question.
+
+—Je te la permets, Axel.
+
+—Et le retour?
+
+—Le retour! Ah! tu penses à revenir quand on n'est même pas
+arrivé?
+
+—Non, je veux seulement demander comment il s'effectuera.
+
+—De la manière la plus simple du monde. Une fois arrivés au
+centre du sphéroïde, ou nous trouverons une route nouvelle pour
+remonter à sa surface, ou nous reviendrons tout bourgeoisement
+par le chemin déjà parcouru. J'aime à penser qu'il ne se fermera
+pas derrière nous.
+
+—Alors il faudra remettre le radeau en bon état.
+
+—Nécessairement.
+
+—Mais les provisions, en reste-t-il assez pour accomplir toutes
+ces grandes choses?
+
+—Oui, certes. Hans est un garçon habile, et je suis sûr qu'il a
+sauvé la plus grande partie de la cargaison. Allons nous en
+assurer, d'ailleurs.»
+
+Nous quittâmes cette grotte ouverte à toutes les brises. J'avais
+un espoir qui était en même temps une crainte; il me semblait
+impossible que le terrible abordage du radeau n'eût pas anéanti
+tout ce qu'il portait. Je me trompais. A mon arrivée sur le
+rivage, j'aperçus Hans au milieu d'une foule d'objets rangés avec
+ordre. Mon oncle lui serra la main avec un vif sentiment de
+reconnaissance. Cet homme, d'un dévouement surhumain dont on ne
+trouverait peut-être pas d'autre exemple, avait travaillé pendant
+que nous dormions et sauvé les objets les plus précieux au péril
+de sa vie.
+
+Ce n'est pas que nous n'eussions fait des pertes assez sensibles,
+nos armes, par exemple; mais enfin on pouvait s'en passer. La
+provision de poudre était demeurée intacte, après avoir failli
+sauter pendant la tempête.
+
+«Eh bien, s'écria le professeur, puisque les fusils manquent,
+nous en serons quittes pour ne pas chasser.
+
+—Bon; mais les instruments?
+
+—Voici le manomètre, le plus utile de tous, et pour lequel
+j'aurais donné les autres! Avec lui, je puis calculer la
+profondeur et savoir quand nous aurons atteint le centre. Sans
+lui, nous risquerions d'aller au delà et de ressortir par les
+antipodes!»
+
+Cette gaîté était féroce.
+
+«Mais la boussole? demandai-je.
+
+—La voici, sur ce rocher, en parfait état, ainsi que le
+chronomètre et les thermomètres. Ah! le chasseur est un homme
+précieux!»
+
+Il fallait bien le reconnaître, en fait d'instruments, rien ne
+manquait.. Quant aux outils et aux engins, j'aperçus, épars sur
+le sable, échelles, cordes, pics, pioches, etc.
+
+Cependant il y avait encore la question des vivres à élucider.
+
+«Et les provisions? dis-je,
+
+—Voyons les provisions,» répondit mon oncle.
+
+Les caisses qui les contenaient étaient alignées sur la grève
+dans un parfait état de conservation; la mer les avait respectées
+pour la plupart, et somme toute, en biscuits, viande salée,
+genièvre et poissons secs, on pouvait compter encore sur quatre
+mois de vivres.
+
+«Quatre mois! s'écria le professeur; nous avons le temps d'aller
+et de revenir, et avec ce qui restera je veux donner un grand
+dîner à tous mes collègues du Johannaeum!»
+
+J'aurais dû être fait, depuis longtemps, au tempérament de mon
+oncle, et pourtant cet homme-là m'étonnait toujours.
+
+«Maintenant, dit-il, nous allons refaire notre provision d'eau
+avec la pluie que l'orage a versée dans tous ces bassins de
+granit; par conséquent, nous n'avons pas à craindre d'être pris
+par la soif. Quant au radeau, je vais recommander à Hans de le
+réparer de son mieux, quoiqu'il ne doive plus nous servir,
+j'imagine!
+
+—Comment cela? m'écriai-je.
+
+—Une idée à moi, mon garçon! Je crois que nous ne sortirons pas
+par où nous sommes entrés.»
+
+Je regardai le professeur avec une certaine défiance; je me
+demandai s'il n'était pas devenu fou. Et cependant «il ne savait
+pas si bien dire.»
+
+«Allons déjeuner,» reprit-il.
+
+Je le suivis sur un cap élevé, après qu'il eut donné ses
+instructions au chasseur. Là, de la viande sèche, du biscuit et
+du thé composèrent un repas excellent, et, je dois l'avouer, un
+des meilleurs que j'eusse fait de ma vie. Le besoin, le grand
+air, le calme après les agitations, tout contribuait à me mettre
+en appétit.
+
+Pendant le déjeuner, je posai à mon oncle la question de savoir
+où nous étions en ce moment.
+
+«Cela, dis-je, me parait difficile à calculer.
+
+—A calculer exactement, oui, répondit-il; c'est même impossible,
+puisque, pendant ces trois jours de tempête, je n'ai pu tenir
+note de la vitesse et de la direction du radeau; mais cependant
+nous pouvons relever notre situation à l'estime.
+
+—En effet, la dernière observation a été faite à l'îlot du
+geyser...
+
+—A l'îlot Axel, mon garçon. Ne décline pas cet honneur d'avoir
+baptisé de ton nom la première île découverte au centre du massif
+terrestre.
+
+—Soit! A l'îlot Axel, nous avions franchi environ deux cent
+soixante-dix lieues de mer et nous nous trouvions à plus de six
+cents lieues de l'Islande.
+
+—Bien! partons de ce point alors et comptons quatre jours
+d'orage, pendant lesquels notre vitesse n'a pas dû être
+inférieure à quatre-vingts lieues par vingt-quatre heures.
+
+—Je le crois. Ce serait donc trois cents lieues à ajouter.
+
+—Oui, et la mer Lidenbrock aurait à peu près six cents lieues
+d'un rivage à l'autre! Sais-tu bien, Axel, qu'elle peut lutter
+de grandeur avec la Méditerranée?
+
+—Oui, surtout si nous ne l'avons traversée que dans sa largeur!
+
+—Ce qui est fort possible!
+
+—Et, chose curieuse, ajoutai-je, si nos calculs sont exacts,
+nous avons maintenant cette Méditerranée sur notre tête.
+
+—Vraiment!
+
+—Vraiment, car nous sommes à neuf cents lieues de Reykjawik!
+
+—Voilà un joli bout de chemin, mon garçon; mais, que nous soyons
+plutôt sous la Méditerranée que sous la Turquie ou sous
+l'Atlantique, cela ne peut s'affirmer que si notre direction n'a
+pas dévié.
+
+—Non, le vent paraissait constant; je pense donc que ce rivage
+doit être situé au sud-est de Port-Graüben.
+
+—Bon, il est facile de s'en assurer en consultant la boussole.
+Allons consulter la boussole!»
+
+Le professeur se dirigea vers le rocher sur lequel Hans avait
+déposé les instrumente. Il était gai, allègre, il se frottait
+les mains, il prenait des poses! Un vrai jeune homme! Je le
+suivis, assez curieux de savoir si je ne me trompais pas dans mon
+estime.
+
+Arrivé au rocher, mon oncle prit le compas, le posa
+horizontalement et observa l'aiguilla, qui, après avoir oscillé,
+s'arrêta dans une position fixe sous l'influence magnétique.
+
+Mon oncle regarda, puis il se frotta les yeux et regarda de
+nouveau. Enfin il se retourna de mon côté, stupéfait.
+
+«Qu'y a-t-il?» demandai-je.
+
+Il me fit signe d'examiner l'instrument. Une exclamation de
+surprise m'échappa. La fleur de l'aiguille marquait le nord là
+où nous supposions le midi! Elle se tournait vers la grève au
+lieu de montrer la pleine mer!
+
+Je remuai la boussole, je l'examinai; elle était en parfait état.
+Quelque position que l'on fît prendre à l'aiguille; celle-ci
+reprenait obstinément cette direction inattendue.
+
+Ainsi donc, il ne fallait plus en douter, pendant la tempête une
+saute de vent s'était produite dont nous ne nous étions pas
+aperçus et avait ramené le radeau vers les rivages que mon oncle
+croyait laisser derrière lui.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+Il me serait impossible de peindre la succession des sentiments
+qui agitèrent le professeur Lidenbrock, la stupéfaction,
+l'incrédulité et enfin la colère. Jamais je ne vis homme si
+décontenancé d'abord, si irrité ensuite. Les fatigues de la
+traversée, les dangers courus, tout était à recommencer! Nous
+avions reculé au lieu de marcher en avant!
+
+Mais mon oncle reprit rapidement le dessus.
+
+«Ah! la fatalité me joue de pareils tours! s'écria-t-il; les
+éléments conspirent contre moi! l'air, le feu et l'eau combinent
+leurs efforts pour s'opposer à mon passage! Eh bien! l'on saura
+ce que peut ma volonté. Je ne céderai pas, je ne reculerai pas
+d'une ligne, et nous verrons qui l'emportera de l'homme ou de la
+nature!»
+
+Debout sur le rocher, irrité, menaçant, Otto Lidenbrock, pareil
+au farouche Ajax, semblait défier les dieux. Mais je jugeai à
+propos d'intervenir et de mettre un frein à cette fougue
+insensée.
+
+«Ecoutez-moi, lui dis-je d'un ton ferme. Il y a une limite à
+toute ambition ici-bas; il ne faut pas lutter contre
+l'impossible; nous sommes mal équipés pour un voyage sur mer;
+cinq cents lieues ne se font pas sur un mauvais assemblage de
+poutres avec une couverture pour voile, un bâton en guise de mât,
+et contre les vents déchaînés. Nous ne pouvons gouverner, nous
+sommes le jouet des tempêtes, et c'est agir en fous que de tenter
+une seconde fois cette impossible traversée!»
+
+De ces raisons toutes irréfutables je pus dérouler la série
+pendant dix minutes sans être interrompu, mais cela vint
+uniquement de l'inattention du professeur, qui n'entendit pas un
+mot de mon argumentation.
+
+«Au radeau! s'écria-t-il.
+
+Telle fut sa réponse. J'eus beau faire, supplier, m'emporter: je
+me heurtai à une volonté plus dure que le granit.
+
+Hans achevait en ce moment de réparer le radeau. On eût dit que
+cet être bizarre devinait les projets de mon oncle. Avec
+quelques morceaux de surtarbrandur il avait consolidé
+l'embarcation. Une voile s'y élevait déjà et le vent jouait dans
+ses plis flottants.
+
+Le professeur dit quelques mots au guide, et aussitôt celui-ci
+d'embarquer les bagages et de tout disposer pour le départ.
+L'atmosphère était assez pure et le vent du nord-ouest tenait
+bon.
+
+Que pouvais-je faire? Résister seul contre deux? Impossible.
+Si encore Hans se fût joint à moi. Mais non! Il semblait que
+l'Islandais eût mis de côté toute volonté personnelle et fait
+voeu d'abnégation. Je ne pouvais rien obtenir d'un serviteur
+aussi inféodé à son maître. Il fallait marcher en avant.
+
+J'allais donc prendre sur le radeau ma place accoutumée, quand
+mon oncle m'arrêta de la main.
+
+«Nous ne partirons que demain, dit-il.»
+
+Je fis le geste d'un homme résigné à tout.
+
+«Je ne dois rien négliger, reprit-il, et puisque la fatalité m'a
+poussé sur cette partie de la côte, je ne la quitterai pas sans
+l'avoir reconnue.»
+
+Cette remarque sera comprise quand on saura que nous étions
+revenus au rivage du nord, mais non pas à l'endroit même de notre
+premier départ. Port-Graüben devait être situé plus à l'ouest.
+Rien de plus raisonnable dès lors que d'examiner avec soin les
+environs de ce nouvel atterrissage.
+
+«Allons à la découverte!» dis-je.
+
+Et, laissant Hans à ses occupations, nous voilà partis. L'espace
+compris entre les relais de la mer et le pied des contre-forts
+était fort large; on pouvait marcher une demi-heure avant
+d'arriver à la paroi de rochers. Nos pieds écrasaient
+d'innombrables coquillages de toutes formes et de toutes
+grandeurs, où vécurent les animaux des premières époques.
+J'apercevais aussi d'énormes carapaces; dont le diamètre
+dépassait souvent quinze pieds. Elles avaient appartenu à ces
+gigantesques glyptodons de la période pliocène dont la tortue
+moderne n'ont plus qu'une petite réduction. En outre le sol
+était semé d'une grande quantité de débris pierreux, sortes de
+galets arrondis par la lame et rangés en lignes successives. Je
+fus donc conduit à faire cette remarque, que la mer devait
+autrefois occuper cet espace. Sur les rocs épars et maintenant
+hors de ses atteintes, les flots avaient laissé des traces
+évidentes de leur passage.
+
+Ceci pouvait expliquer jusqu'à un certain point l'existence de
+cet océan, à quarante lieues au-dessous de la surface du globe.
+Mais, suivant moi, cette masse d'eau devait se perdre peu à peu
+dans les entrailles de la terre, et elle provenait évidemment des
+eaux de l'Océan, qui se firent jour à travers quelque fissure.
+Cependant il fallait admettre que cette fissure était
+actuellement bouchée, car toute cette caverne, ou mieux, cet
+immense réservoir, se fût rempli dans un temps assez court.
+Peut-être même cette eau, ayant eu à lutter contre des feux
+souterrains, s'était vaporisée en partie. De là l'explication
+des nuages suspendus sur notre tête et le dégagement de cette
+électricité qui créait des tempêtes à l'intérieur du massif
+terrestre.
+
+Cette théorie des phénomènes dont nous avions été témoins me
+paraissait satisfaisante; car, pour grandes que soient les
+merveilles de la nature, elles sont toujours explicables par des
+raisons physiques.
+
+Nous marchions donc sur une sorte de terrain sédimentaire formé
+par les eaux, comme tous les terrains de cette période, si
+largement distribués à la surface du globe. Le professeur
+examinait attentivement chaque interstice de roche. Qu'une
+ouverture quelconque existât, et il devenait important pour lui
+d'en faire sonder la profondeur.
+
+Pendant un mille, nous avions côtoyé les rivages de la mer
+Lidenbrock, quand le sol changea subitement d'aspect. Il
+paraissait bouleversé, convulsionné par un exhaussement violent
+des couches inférieures. En maint endroit, des enfoncements ou
+des soulèvements attestaient une dislocation puissante du massif
+terrestre.
+
+Nous avancions difficilement sur ces cassures de granit,
+mélangées de silex, de quartz et de dépôts alluvionnaires,
+lorsqu'un champ, plus qu'un champ, une plaine d'ossements apparut
+à nos regards. On eût dit un cimetière immense, où les
+générations de vingt siècles confondaient leur éternelle
+poussière. De hautes extumescences de débris s'étageaient au
+loin. Elles ondulaient jusqu'aux limites de l'horizon et s'y
+perdaient dans une brume fondante. Là, sur trois milles carrés.
+peut-être; s'accumulait toute la vie de l'histoire animale, à
+peine écrite dans les terrains trop récents du monde habité.
+
+Cependant une impatiente curiosité nous entraînait. Nos pieds
+écrasaient avec un bruit sec les restes de ces animaux
+antéhistoriques, et ces fossiles dont les Muséums des grandes
+cités se disputent les rares et intéressants débris. L'existence
+de mille Cuvier n'aurait pas suffi a recomposer les squelettes
+des êtres organiques couchés dans ce magnifique ossuaire.
+
+J'étais stupéfait. Mon oncle avait levé ses grands bras vers
+l'épaisse voûte qui nous servait de ciel. Sa bouche ouverte
+démesurément, ses yeux fulgurants sous la lentille de ses
+lunettes, sa tête remuant de haut en bas, de gauche à droite,
+toute sa posture enfin dénotait un étonnement sans borne. Il se
+trouvait devant une inappréciable collection de Leptotherium, de
+Mericotherium, de Mastodontes, de Protopithèques, de
+Ptérodactyles, de tous les monstres antédiluviens entassés là
+pour sa satisfaction personnelle. Qu'on se figure un bibliomane
+passionné transporté tout à coup dans cette fameuse bibliothèque
+d'Alexandrie brûlée par Omar et qu'un miracle aurait fait
+renaître de ses cendres! Tel était mon oncle le professeur
+Lidenbrock.
+
+Mais ce fut un bien autre émerveillement, quand, courant a
+travers cette poussière volcanique, il saisit un crâne dénudé, et
+s'écria d'une voix frémissante:
+
+«Axel! Axel! une tête humaine!
+
+—Une tête humaine! mon oncle, répondis-je, non moins stupéfait.
+
+—Oui, mon neveu! Ah! M. Milne-Edwards! Ah! M, de
+Quatrefages! que n'êtes-vous là où je suis, moi, Otto
+Lidenbrock!»
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+Pour comprendre cette évocation faite par mon oncle à ces
+illustres savants français, il faut savoir qu'un fait d'une haute
+importance en paléontologie s'était produit quelque temps avant
+notre départ.
+
+Le 28 mars 1863, des terrassiers fouillant sous la direction de
+M. Boucher de Perthes les carrières de Moulin-Quignon, près
+Abbeville, dans le département de la Somme, en France, trouvèrent
+une mâchoire humaine à quatorze pieds au-dessous de la superficie
+du sol. C'était le premier fossile de cette espèce ramené à la
+lumière du grand jour. Près de lui se rencontrèrent des haches
+de pierre et des silex taillés, colorés et revêtus par le temps
+d'une patine uniforme.
+
+Le bruit de cette découverte fut grand, non seulement en France,
+mais en Angleterre et en Allemagne. Plusieurs savants de
+l'Institut français, entre autres MM. Milne-Edwards et de
+Quatrefages, prirent l'affaire à coeur, démontrèrent
+l'incontestable authenticité de l'ossement en question, et se
+firent les plus ardents défenseurs de ce «procès de la mâchoire»,
+suivant l'expression anglaise.
+
+Aux géologues du Royaume-Uni qui tinrent le fait pour certain,
+MM. Falconer, Busk, Carpenter, etc., se joignirent des savants de
+l'Allemagne, et parmi eux, au premier rang, le plus fougueux, le
+plus enthousiaste, mon oncle Lidenbrock.
+
+L'authenticité d'un fossile humain de l'époque quaternaire
+semblait donc incontestablement démontrée et admise.
+
+Ce système, il est vrai, avait eu un adversaire acharné dans
+M. Élie de Beaumont. Ce savant de si haute autorité soutenait
+que le terrain de Moulin-Quignon n'appartenait pas au «diluvium»,
+mais à une couche moins ancienne, et, d'accord en cela avec
+Cuvier, il n'admettait pas que l'espèce humaine eût été
+contemporaine des animaux de l'époque quaternaire. Mon oncle
+Lidenbrock, de concert avec la grande majorité des géologues,
+avait tenu bon, disputé, discuté, et M. Élie de Beaumont était
+resté à peu près seul de son parti.
+
+Nous connaissions tous ces détails de l'affaire, mais nous
+ignorions que, depuis notre départ, la question avait fait des
+progrès nouveaux. D'autres mâchoires identiques, quoique
+appartenant à des individus de types divers et de nations
+différentes, furent trouvées dans les terres meubles et grises de
+certaines grottes, en France, en Suisse, en Belgique, ainsi que
+des armes, des ustensiles, des outils, des ossements d'enfants,
+d'adolescents, d'hommes, de vieillards. L'existence de l'homme
+quaternaire s'affirmait donc chaque jour davantage.
+
+Et ce n'était pas tout. Des débris nouveaux exhumés du terrain
+tertiaire pliocène avaient permis à des savants plus audacieux
+encore d'assigner une haute antiquité à la race humaine. Ces
+débris, il est vrai, n'étaient point des ossements de l'homme,
+mais seulement des objets de son industrie, des tibias, des
+fémurs d'animaux fossiles, striés régulièrement, sculptés pour
+ainsi dire, et qui portaient la marque d'un travail humain.
+
+Ainsi, d'un bond, l'homme remontait l'échelle des temps d'un
+grand nombre de siècles; il précédait le Mastodonde; il devenait
+le contemporain de «l'Elephas meridionalis»; il avait cent mille
+ans d'existence, puisque c'est la date assignée par les géologues
+les plus renommés à la formation du terrain pliocène!
+
+Tel était alors l'état de la science paléontologique, et ce que
+nous en connaissions suffisait à expliquer notre attitude devant
+cet ossuaire de la mer Lidenbrock. On comprendra donc les
+stupéfactions et les joies de mon oncle, surtout quand, vingt pas
+plus loin, il se trouva en présence, on peut dire face à face,
+avec un des spécimens de l'homme quaternaire.
+
+C'était un corps humain absolument reconnaissable. Un sol d'une
+nature particulière, comme celui du cimetière Saint-Michel, à
+Bordeaux, l'avait-il ainsi conservé pendant des siècles? je ne
+saurais le dire. Mais ça cadavre, la peau tendue et parcheminée,
+les membres encore moelleux,—à la vue du moins,—les dents
+intactes, la chevelure abondante, les ongles des doigts et des
+orteils d'une grandeur effrayante, se montrait à nos yeux tel
+qu'il avait vécu.
+
+J'étais muet devant cette apparition d'un autre âge. Mon oncle,
+si loquace, si impétueusement discoureur d'habitude, se taisait
+aussi. Nous avions soulevé ce corps. Nous l'avions redressé.
+Il nous regardait avec ses orbites caves. Nous palpions son
+torse sonore.
+
+Après quelques instants de silence, l'oncle fut vaincu par le
+professeur. Otto Lidenbrock, emporté par son tempérament, oublia
+les circonstances de notre voyage, le milieu où nous étions,
+l'immense caverne qui nous contenait. Sans doute il se crut au
+Johannaeum, professant devant ses élèves, car il prit un ton
+doctoral, et s'adressant à un auditoire imaginaire:
+
+«Messieurs, dit-il, j'ai l'honneur de vous présenter un homme de
+l'époque quaternaire. De grands savants ont nié son existence,
+d'autres non moins grands l'ont affirmée. Les saint Thomas de la
+paléontologie, s'ils étaient là, le toucheraient du doigt, et
+seraient bien forcés de reconnaître leur erreur. Je sais bien
+que la science doit se mettre en garde contre les découvertes de
+ce genre! Je n'ignore pas quelle exploitation des hommes
+fossiles ont faite les Barnum et autres charlatans de même
+farine. Je connais l'histoire de la rotule d'Ajax, du prétendu
+corps d'Oreste retrouvé par les Spartiates, et du corps
+d'Astérius, long de dix coudées, dont parle Pausanias. J'ai lu
+les rapports sur le squelette de Trapani découvert au XIVe
+siècle, et dans lequel on voulait reconnaître Polyphème, et
+l'histoire du géant déterré pendant le XVIe siècle aux environs
+de Palerme. Vous n'ignorez pas plus que moi, Messieurs,
+l'analyse faite auprès de Lucerne, en 1577, de ces grands
+ossements que le célèbre médecin Félix Plater déclarait
+appartenir à un géant de dix-neuf pieds! J'ai dévoré les traités
+de Cassanion, et tous ces mémoires, brochures, discours et
+contre-discours publiés à propos du squelette du roi des Cimbres,
+Teutobochus, l'envahisseur de la Gaule, exhumé d'une sablonnière
+du Dauphiné en 1613! Au XVIIIe siècle, j'aurais combattu avec
+Pierre Campet l'existence des préadamites de Scheuchzer! J'ai eu
+entre les mains l'écrit nommé _Gigans_..»
+
+Ici reparut l'infirmité naturelle de mon oncle, qui en public ne
+pouvait pas prononcer les mots difficiles.
+
+«L'écrit nommé _Gigans_...» reprit-il.
+
+Il ne pouvait aller plus loin.
+
+«_Gigantéo_...»
+
+Impossible! Le mot malencontreux ne voulait pas sortir! On
+aurait bien ri au Johannaeum!
+
+«_Gigantostéologie_,» acheva de dire le professeur Lidenbrock
+entre deux jurons.
+
+Puis, continuant de plus belle, et s'animant:
+
+«Oui, Messieurs, je sais toutes ces choses! Je sais aussi que
+Cuvier et Blumenbach ont reconnu dans ces ossements de simples os
+de Mammouth et autres animaux de l'époque quaternaire. Mais ici
+le doute seul serait une injure à la science! Le cadavre est là!
+Vous pouvez le voir, le toucher! Ce n'est pas un squelette,
+c'est un corps intact, conservé dans un but uniquement
+anthropologique!»
+
+Je voulus bien ne pas contredire cette assertion.
+
+«Si je pouvais le laver dans une solution d'acide sulfurique, dit
+encore mon oncle, j'en ferais disparaître toutes les parties
+terreuses et ces coquillages resplendissants qui sont incrustés
+en lui. Mais le précieux dissolvant me manque. Cependant, tel
+il est, tel ce corps nous racontera sa propre histoire.»
+
+Ici, le professeur prit le cadavre fossile et le manoeuvra avec
+la dextérité d'un montreur de curiosités.
+
+«Vous le voyez, reprit-il, il n'a pas six pieds de long, et nous
+sommes loin des prétendus géants. Quant à la race à laquelle il
+appartient, elle est incontestablement caucasique. C'est la race
+blanche, c'est la nôtre! Le crâne de ce fossile est
+régulièrement ovoïde, sans développement des pommettes, sans
+projection de la mâchoire. Il ne présente aucun caractère de ce
+prognathisme qui modifie l'angle facial[1]. Mesurez cet angle,
+il est presque de quatre-vingt-dix degrés. Mais j'irai plus loin
+encore dans le chemin des déductions, et j'oserai dire que cet
+échantillon humain appartient à la famille japétique, répandue
+depuis les Indes jusqu'aux limites de l'Europe occidentale. Ne
+souriez pas, Messieurs!»
+
+ 1. L'angle facial est formé par deux plans, l'un plus ou moins
+ vertical qui est tangent au front et aux incisives, l'autre
+ horizontal, qui passe par l'ouverture des conduits auditifs et
+ l'épine nasale inférieure. On appelle prognathisme, en langue
+ anthropologique, cette projection de la mâchoire qui modifie
+ l'angle facial.
+
+Personne ne souriait, mais le professeur avait une telle habitude
+de voir les visages s'épanouir pendant ses savantes
+dissertations!
+
+«Oui, reprit-il avec une animation nouvelle, c'est là un homme
+fossile, et contemporain des Mastodontes dont les ossements
+emplissent cet amphithéâtre. Mais de vous dire par quelle route
+il est arrivé là, comment ces couches où il était enfoui ont
+glissé, jusque dans cette énorme cavité du globe, c'est ce que je
+ne me permettrai pas. Sans doute, à l'époque quaternaire, des
+troubles considérables se manifestaient encore dans l'écorce
+terrestre: le refroidissement continu du globe produisait des
+cassures, des fentes, des failles, où dévalait vraisemblablement
+une partie du terrain supérieur. Je ne me prononce pas, mais
+enfin l'homme est là, entouré des ouvrages de sa main, de ces
+haches, de ces silex taillés qui ont constitué l'âge de pierre,
+et à moins qu'il n'y soit venu comme moi en touriste, en pionnier
+de la science, je ne puis mettre en doute l'authenticité de son
+antique origine.»
+
+Le professeur se tut, et j'éclatai en applaudissements unanimes.
+D'ailleurs mon oncle avait raison, et de plus savants que son
+neveu eussent été fort empêchés de le combattre.
+
+Autre indice. Ce corps fossilisé n'était pas le seul de
+l'immense ossuaire. D'autres corps se rencontraient à chaque pas
+que nous faisions dans cette poussière, et mon oncle pouvait
+choisir le plus merveilleux de ces échantillons pour convaincre
+les incrédules.
+
+En vérité, c'était un étonnant spectacle que celui de ces
+générations d'hommes et d'animaux confondus dans ce cimetière.
+Mais une question grave se présentait, que nous n'osions
+résoudre. Ces êtres animés avaient-ils glissé par une convulsion
+du sol vers les rivages de la mer Lidenbrock, alors qu'ils
+étaient déjà réduits en poussière? Ou plutôt vécurent-ils ici,
+dans ce monde souterrain, sous ce ciel factice, naissant et
+mourant comme les habitants de la terre? Jusqu'ici, les monstres
+marins, les poissons seuls, nous étaient apparus vivants!
+Quelque homme de l'abîme errait-il encore sur ces grèves
+désertes?
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+Pendant une demi-heure encore, nos pieds foulèrent ces couches
+d'ossements. Nous allions en avant, poussés par une ardente
+curiosité. Quelles autres merveilles renfermait cette caverne,
+quels trésors pour la science? Mon regard s'attendait à toutes
+les surprises, mon imagination à tous les étonnements.
+
+Les rivages de la mer avaient depuis longtemps disparu derrière
+les collines de l'ossuaire. L'imprudent professeur, s'inquiétant
+peu de d'égarer, m'entraînait au loin. Nous avancions
+silencieusement, baignés dans les ondes électriques. Par un
+phénomène que je ne puis expliquer, et grâce à sa diffusion,
+complète alors, la lumière éclairait uniformément les diverses
+faces des objets. Son foyer n'existait plus en un point
+déterminé de l'espace et elle ne produisait aucun effet d'ombre.
+On aurait pu se croire en plein midi et on plein été, au milieu
+des régions équatoriales, sous les rayons verticaux du soleil.
+Toute vapeur avait disparu. Les rochers, les montagnes
+lointaines, quelques masses confuses de forêts éloignées,
+prenaient un étrange aspect sous l'égale distribution du fluide
+lumineux. Nous ressemblions à ce fantastique personnage
+d'Hoffmann qui a perdu son ombre.
+
+Après une marche d'un mille, apparut la lisière d'une forêt
+immense, mais non plus un de ces bois de champignons qui
+avoisinaient Port-Graüben.
+
+C'était la végétation de l'époque tertiaire dans toute sa
+magnificence. De grands palmiers, d'espèces aujourd'hui
+disparues, de superbes palmacites, des pins, des ifs, des cyprès,
+des thuyas, représentaient la famille des conifères, et se
+reliaient entre eux par un réseau de lianes inextricables. Un
+tapis de mousses et d'hépathiques revêtait moelleusement le sol.
+Quelques ruisseaux murmuraient sous ces ombrages, peu dignes de
+ce nom, puisqu'ils ne produiraient pas d'ombre. Sur leurs bords
+croissaient des fougères arborescentes semblables à celles des
+serres chaudes du globe habité. Seulement, la couleur manquait à
+ces arbres, à ces arbustes, à ces plantes, privés de la
+vivifiante chaleur du soleil. Tout se confondait dans une teinte
+uniforme, brunâtre et comme passée. Les feuilles étaient
+dépourvues de leur verdeur, et les fleurs elles-mêmes, si
+nombreuses à cette époque tertiaire qui les vit naître, alors
+sans couleurs et sans parfums, semblaient faites d'un papier
+décoloré sous l'action de l'atmosphère.
+
+Mon oncle Lidenbrock s'aventura sous ces gigantesques taillis.
+Je le suivis, non sans une certaine appréhension. Puisque la
+nature avait fait là les frais d'une alimentation végétale,
+pourquoi les redoutables mammifères ne s'y rencontreraient-ils
+pas? J'apercevais dans ces larges clairières que laissaient les
+arbres abattus et rongés par le temps, des légumineuses, des
+acérines, des rubiacées, et mille arbrisseaux comestibles, chers
+aux ruminants de toutes les périodes. Puis apparaissaient,
+confondus et entremêlés, les arbres des contrées si différentes
+de la surface du globe, le chêne croissant près du palmier,
+l'eucalyptus australien s'appuyant au sapin de la Norwége, le
+bouleau du Nord confondant ses branches avec les branches du
+kauris zélandais. C'était à confondre la raison des
+classificateurs les plus ingénieux de la botanique terrestre.
+
+Soudain je m'arrêtai. De la main, je retins mon oncle.
+
+La lumière diffuse permettait d'apercevoir les moindres objets
+dans la profondeur des taillis. J'avais cru voir... non?
+réellement, de mes yeux, je voyais des formes immenses s'agiter
+sous les arbres! En effet, c'étaient des animaux gigantesques,
+tout un troupeau de Mastodontes, non plus fossiles, mais vivants,
+et semblables à ceux dont les restes furent découverts en 1801
+dans les marais de l'Ohio! J'apercevais ces grands éléphants
+dont les trompes grouillaient sous les arbres comme une légion de
+serpents. J'entendais le bruit de leurs longues défenses dont
+l'ivoire taraudait les vieux troncs. Les branches craquaient, et
+les feuilles arrachées par masses considérables s'engouffraient
+dans la vaste gueule de ces monstres.
+
+Ce rêve, où j'avais vu renaître tout ce monde des temps
+antéhistoriques, des époques ternaire et quaternaire, se
+réalisait donc enfin! Et nous étions là, seuls, dans les
+entrailles du globe, à la merci de ses farouches habitants!
+
+Mon oncle regardait.
+
+«Allons, dit-il tout d'un coup en me saisissant le bras, en
+avant, en avant!
+
+—Non! m'écriai-je, non! Nous sommes sans armes! Que
+ferions-nous au milieu de ce troupeau de quadrupèdes géants?
+Venez, mon oncle, venez! Nulle créature humaine ne peut braver
+impunément la colère de ces monstres.
+
+—Nulle créature humaine! répondit mon oncle, en baissant la
+voix! Tu te trompes, Axel! Regarde, regarde, là-bas! Il me
+semble que j'aperçois un être vivant! un être semblable à nous!
+un homme!»
+
+Je regardai, haussant les épaules, et décidé à pousser
+l'incrédulité jusqu'à ses dernières limites. Mais, quoique j'en
+eus, il fallut bien me rendre à l'évidence.
+
+En effet, à moins d'un quart de mille, appuyé au tronc d'un
+kauris énorme, un être humain, un Protée de ces contrées
+souterraines, un nouveau fils de Neptune, gardait cet innombrable
+troupeau de Mastodontes!
+
+ _Immanis pecoris custos, immanior ipse!_
+
+Oui! _immanior ipse!_ Ce n'était plus l'être fossile dont nous
+avions relevé le cadavre dans l'ossuaire, c'était un géant
+capable de commander à ces monstres. Sa taille dépassait douze
+pieds. Sa tête grosse comme la tête d'un buffle, disparaissait
+dans les broussailles d'une chevelure inculte. On eût dit une
+véritable crinière, semblable a celle de l'éléphant des premiers
+âges. Il brandissait de la main une branche énorme, digne
+houlette de ce berger antédiluvien.
+
+Nous étions restés immobiles, stupéfaits. Mais nous pouvions
+être aperçus. Il fallait fuir.
+
+«Venez, venez! m'écriai-je, en entraînant mon oncle, qui pour la
+première fois se laissa faire!
+
+Un quart d'heure plus tard, nous étions hors de la vue de ce
+redoutable ennemi.
+
+Et maintenant que j'y songe tranquillement, maintenant que le
+calme s'est refait dans mon esprit, que des mois se sont écoulés
+depuis cette étrange et surnaturelle rencontre, que penser, que
+croire? Non! c'est impossible! Nos sens ont été abusés, nos
+yeux n'ont pas vu ce qu'ils voyaient! Nulle créature humaine
+n'existe dans ce monde subterrestre! Nulle génération d'hommes
+n'habite ces cavernes inférieures du globe, sans se soucier des
+habitants de sa surface, sans communication avec eux! C'est
+insensé, profondément insensé!
+
+J'aime mieux admettre l'existence de quelque animal dont la
+structure se rapproche de la structure humaine, de quelque singe
+des premières époques géologiques, de quelque Protopithèque, de
+quelque Mésopithèque semblable à celui que découvrit M. Lartet
+dans le gîte ossifère de Sansan! Mais celui-ci dépassait par sa
+taille toutes les mesures données par la paléontologie!
+N'importe! Un singe, oui, un singe, si invraisemblable qu'il
+soit! Mais un homme, un homme vivant, et avec lui toute une
+génération enfouie dans les entrailles de la terre! Jamais!
+
+Cependant nous avions quitté la forêt claire et lumineuse, muets
+d'étonnement, accablés sous une stupéfaction qui touchait à
+l'abrutissement. Nous courions malgré nous. C'était une vraie
+fuite, semblable à ces entraînements effroyables que l'on subit
+dans certains cauchemars. Instinctivement, nous revenions vers
+la mer Lidenbrock, et je ne sais dans quelles divagations mon
+esprit se fût emporté, sans une préoccupation qui me ramena à des
+observations plus pratiques.
+
+Bien que je fusse certain de fouler un sol entièrement vierge de
+nos pas, j'apercevais souvent des agrégations de rochers dont la
+forme rappelait ceux de Port-Graüben. C'était parfois à s'y
+méprendre. Des ruisseaux et des cascades tombaient par centaines
+des saillies de rocs, je croyais revoir la couche de
+surtarbrandur, notre fidèle Hans-bach et la grotte où j'étais
+revenu à la vie; puis, quelques pas plus loin, la disposition des
+contre-forts, l'apparition d'un ruisseau, le profil surprenant
+d'un rocher venaient me rejeter dans le doute.
+
+Le professeur partageait mon indécision; il ne pouvait s'y
+reconnaître au milieu de ce panorama uniforme. Je le compris à
+quelques mots qui lui échappèrent.
+
+«Évidemment, lui dis-je, nous n'avons pas abordé à notre point de
+départ, mais certainement, en contournant le rivage, nous nous
+rapprocherons de Port-Graüben.
+
+—Dans ce cas, répondit mon oncle, il est inutile de continuer
+cette exploration, et le mieux est de retourner au radeau. Mais
+ne te trompes-tu pas, Axel?
+
+—Il est difficile de se prononcer, car tous ces rochers se
+ressemblent. Il me semble pourtant reconnaître le promontoire au
+pied duquel Hans a construit son embarcation. Nous devons être
+près du petit port, si même ce n'est pas ici, ajoutai-je en
+examinant une crique que je crus reconnaître.
+
+—Mais non, Axel, nous retrouverions au moins nos propres traces,
+et je ne vois rien...
+
+—Mais je vois, moi! m'écriai-je, en m'élançant vers un objet
+qui brillait sur le sable.
+
+—Qu'est-ce donc?
+
+—Voilà! répondis-je, et je montrai à mon oncle un poignard que
+je venais de ramasser.
+
+—Tiens! dit-il, tu avais donc emporté cette arme avec toi?
+
+—Moi, aucunement, mais vous, je suppose?
+
+—Non pas, que je sache; je n'ai jamais eu cet objet en ma
+possession.
+
+—Et moi encore moins, mon oncle.
+
+—Voilà qui est particulier.
+
+—Mais non, c'est bien simple; les Islandais ont souvent des
+armes de ce genre, et Hans, à qui celle-ci appartient, l'a perdue
+sur cette plage...
+
+—Hans!» fit mon oncle en secouant la tête.
+
+Puis il examina l'arme avec attention.
+
+«Axel, me dit-il d'un ton grave, ce poignard est une arme du
+seizième siècle, une véritable dague, de celles que les
+gentilshommes portaient à leur ceinture pour donner le coup de
+grâce; elle est d'origine espagnole; elle n'appartient ni à toi,
+ni à moi, ni au chasseur!
+
+—Oserez-vous dire?...
+
+—Vois, elle ne s'est pas ébréchée ainsi à s'enfoncer dans la
+gorge des gens; sa lame est couverte d'une couche de rouille qui
+ne date ni d'un jour, ni d'un an, ni d'un siècle!»
+
+Le professeur s'animait, suivant son habitude, en se laissant
+emporter par son imagination.
+
+«Axel, reprit-il, nous sommes sur la voie de la grande
+découverte! Cette lame est restée abandonnée sur le sable depuis
+cent, deux cents, trois cents ans, et s'est ébréchée sur les rocs
+de cette mer souterraine!
+
+—Mais elle n'est pas venue seule! m'écriai-je; elle n'a pas été
+se tordre d'elle-même! quelqu'un nous a précédés!...
+
+—Oui, un homme.
+
+—Et cet homme?
+
+—Cet homme a gravé son nom avec ce poignard! Cet homme a voulu
+encore une fois marquer de sa main la route du centre!
+Cherchons, cherchons!»
+
+Et, prodigieusement intéressés, nous voilà longeant la haute
+muraille, interrogeant les moindres fissures qui pouvaient se
+changer en galerie.
+
+Nous arrivâmes ainsi à un endroit où le rivage se resserrait. La
+mer venait presque baigner le pied des contre-forts, laissant un
+passage large d'une toise au plus. Entre deux avancées de roc,
+on apercevait l'entrée d'un tunnel obscur.
+
+Là, sur une plaque de granit, apparaissaient deux lettres
+mystérieuses à demi rongées, les deux initiales du hardi et
+fantastique voyageur:
+
+ * _ᛐ_ * _ᚼ_ *
+
+«A. S.! s'écria mon oncle. Arne Saknussemm! Toujours Arne
+Saknussemm!»
+
+
+
+
+XL
+
+
+Depuis le commencement du voyage, j'avais passé par bien des
+étonnements; je devais me croire à l'abri des surprises et blasé
+sur tout émerveillement. Cependant, à la vue de ces deux lettres
+gravées là depuis trois cents ans, je demeurai dans un
+ébahissement voisin de la stupidité. Non seulement la signature
+du savant alchimiste se lisait sur le roc, mais encore le stylet
+qui l'avait tracée était entre mes mains. A moins d'être d'une
+insigne mauvaise foi, je ne pouvais plus mettre en doute
+l'existence du voyageur et la réalité de son voyage.
+
+Pendant que ces réflexions tourbillonnaient dans ma tête, le
+professeur Lidenbrock se laissait aller à un accès un peu
+dithyrambique à l'endroit d'Arne Saknussemm.
+
+«Merveilleux génie! s'écriait-il, tu n'as rien oublié de ce qui
+pouvait ouvrir à d'autres mortels les routes de l'écorce
+terrestre, et tes semblables peuvent retrouver les traces que tes
+pieds ont laissées, il y trois siècles, au fond de ces
+souterrains obscurs! A d'autres regards que les tiens, tu as
+réservé la contemplation de ces merveilles! Ton nom gravé
+d'étapes en étapes conduit droit à son but le voyageur assez
+audacieux pour te suivre, et, au centre même de notre planète, il
+se trouvera encore inscrit de ta propre main. Eh bien! moi
+aussi, j'irai signer de mon nom cette dernière page de granit!
+Mais que, dès maintenant, ce cap vu par toi près de cette mer
+découverte par toi, soit à jamais appelé le cap Saknussemm!»
+
+Voilà ce que j'entendis, ou à peu près, et je me sentis gagné par
+l'enthousiasme que respiraient ces paroles. Un feu intérieur se
+ranima dans ma poitrine! J'oubliai tout, et les dangers du
+voyage, et les périls du retour. Ce qu'un autre avait fait, je
+voulais le faire aussi, et rien de ce qui était humain ne me
+paraissait impossible!
+
+«En avant, en avant!» m'écriai-je.
+
+Je m'élançais déjà vers la sombre galerie, quand le professeur
+m'arrêta, et lui, l'homme des emportements, il me conseilla la
+patience et le sang-froid.
+
+«Retournons d'abord vers Hans, dit-il, et ramenons le radeau à
+cette place.»
+
+J'obéis à cet ordre, non sans peine, et je me glissai rapidement
+au milieu des roches du rivage.
+
+«Savez-vous, mon oncle, dis-je en marchant, que nous avons été
+singulièrement servis par les circonstances jusqu'ici!
+
+—Ah! tu trouves, Axel?
+
+—Sans doute, et il n'est pas jusqu'à la tempête qui ne nous ait
+remis dans le droit chemin. Béni soit l'orage! Il nous a
+ramenés à cette côte d'où le beau temps nous eût éloignés!
+Supposez un instant que nous eussions touché de notre proue (la
+proue d'un radeau!) les rivages méridionaux de la mer Lidenbrock,
+que serions-nous devenus? Le nom de Saknussemm n'aurait pas
+apparu à nos yeux, et maintenant nous serions abandonnés sur une
+plage sans issue.
+
+—Oui, Axel, il y a quelque chose de providentiel à ce que,
+voguant vers le sud, nous soyons précisément revenus au nord et
+au cap Saknussemm. Je dois dire que c'est plus qu'étonnant, et
+il y a là un fait dont l'explication m'échappe absolument.
+
+—Eh! qu'importe! il n'y a pas à expliquer les faits, mais à en
+profiter!
+
+—Sans doute, mon garçon, mais...
+
+—Mais nous allons reprendre la route du nord, passer sous les
+contrées septentrionales de l'Europe, la Suède, la Russie, la
+Sibérie, que sais-je! au lieu de nous enfoncer sous les déserts
+de l'Afrique ou les flots de l'Océan, et je ne veux pas en savoir
+davantage!
+
+—Oui, Axel, tu as raison, et tout est pour le mieux, puisque
+nous abandonnons cette mer horizontale qui ne pouvait mener à
+rien. Nous allons descendre, encore descendre, et toujours
+descendre! Sais-tu bien que, pour arriver au centre du globe, il
+n'y a plus que quinze cents lieues à franchir!
+
+—Bah! m'écriai-je, ce n'est vraiment pas la peine d'en parler!
+En route! en route!»
+
+Ces discours insensés duraient encore quand nous rejoignîmes le
+chasseur. Tout était préparé pour un départ immédiat; pas un
+colis qui ne fût embarqué; nous prîmes place sur le radeau, et la
+voile hissée, Hans se dirigea en suivant la côte vers le cap
+Saknussemm.
+
+Le vent n'était pas favorable à un genre d'embarcation qui ne
+pouvait tenir le plus près. Aussi, en maint endroit, il fallut
+avancer à l'aide des bâtons ferrés. Souvent les rochers,
+allongés à fleur d'eau, nous forcèrent de faire des détours assez
+longs. Enfin, après trois heures de navigation, c'est-à-dire
+vers six heures du soir, on atteignait un endroit propice au
+débarquement.
+
+Je sautai à terre, suivi de mon oncle et de l'Islandais. Cette
+traversée ne m'avait pas calmé. Au contraire, je proposai même
+de brûler «nos vaisseaux», afin de nous couper toute retraite.
+Mais mon oncle s'y opposa. Je le trouvai singulièrement tiède.
+
+«Au moins, dis-je, partons sans perdre un instant.
+
+—Oui, mon garçon; mais auparavant, examinons cette nouvelle
+galerie, afin de savoir s'il faut préparer nos échelles.»
+
+Mon oncle mit son appareil de Ruhmkorff en activité; le radeau,
+attaché au rivage, fut laissé seul; d'ailleurs, l'ouverture de la
+galerie n'était pas à vingt pas de là, et notre petite troupe,
+moi en tête, s'y rendit sans retard.
+
+L'orifice, à peu près circulaire, présentait un diamètre de cinq
+pieds environ; le sombre tunnel était taillé dans le roc vif et
+soigneusement alésé par les matières éruptives auxquelles il
+donnait autrefois passage; sa partie inférieure affleurait le
+sol, de telle façon que l'on put y pénétrer sans aucune
+difficulté.
+
+Nous suivions un plan presque horizontal, quand, au bout de six
+pas, notre marche fut interrompue par l'interposition d'un bloc
+énorme.
+
+«Maudit roc!» m'écriai-je avec colère, en me voyant subitement
+arrêté par un obstacle infranchissable.
+
+Nous eûmes beau chercher à droite et à gauche, en bas et en haut,
+il n'existait aucun passage, aucune bifurcation. J'éprouvai un
+vif désappointement, et je ne voulais pas admettre la réalité de
+l'obstacle. Je me baissai. Je regardai au-dessous du bloc. Nul
+interstice. Au-dessus. Même barrière de granit. Hans porta la
+lumière de la lampe sur tous les points de la paroi; mais
+celle-ci n'offrait aucune solution de continuité.
+
+Il fallait renoncer à tout espoir de passer.
+
+Je m'étais assis sur le sol; mon oncle arpentait le couloir à
+grands pas.
+
+«Mais alors Saknussemm? m'écriai-je.
+
+—Oui, fit mon oncle, a-t-il donc été arrêté par cette porte de
+pierre?
+
+—Non! non! Repris-je avec vivacité. Ce quartier de roc, par
+suite d'une secousse quelconque, ou l'un de ces phénomènes
+magnétiques qui agitent l'écorce terrestre, a brusquement fermé
+ce passage. Bien des années se sont écoulées entre le retour de
+Saknussemm et la chute de ce bloc. N'est-il pas évident que
+cette galerie a été autrefois le chemin des laves, et qu'alors
+les matières éruptives y circulaient librement. Voyez, il y a
+des fissures récentes qui sillonnent ce plafond de granit; il est
+fait de morceaux rapportés, de pierres énormes, comme si la main
+de quelque géant eût travaillé à cette substruction; mais, un
+jour, la poussée a été plus forte, et ce bloc, semblable à une
+clef de voûte qui manque, a glissé jusqu'au sol en obstruant tout
+passage. Voilà un obstacle accidentel que Saknussemm n'a pas
+rencontré, et si nous ne le renversons pas, nous sommes indignes
+d'arriver au centre du monde!»
+
+Voilà comment je parlais! L'âme du professeur avait passé tout
+entière en moi. Le génie des découvertes m'inspirait.
+J'oubliais le passé, je dédaignais l'avenir. Rien n'existait
+plus pour moi à la surface de ce sphéroïde au sein duquel je
+m'étais engouffré, ni les villes, ni les campagnes, ni Hambourg,
+ni König-strasse, ni ma pauvre Graüben, qui devait me croire à
+jamais perdu dans les entrailles de la terre.
+
+«Eh bien! reprit mon oncle, à coups de pioche, à coups de pic,
+faisons notre route et renversons ces murailles!
+
+—C'est trop dur pour le pic, m'écriai-je.
+
+—Alors la pioche!
+
+—C'est trop long pour la pioche!
+
+—Mais!...
+
+—Eh bien! la poudre! la mine! minons, et faisons sauter
+l'obstacle!
+
+—La poudre!
+
+—Oui! il ne s'agit que d'un bout de roc à briser!
+
+—Hans, à l'ouvrage!» s'écria mon oncle.
+
+L'Islandais retourna au radeau, et revint bientôt avec un pic
+dont il se servit pour creuser un fourneau de mine. Ce n'était
+pas un mince travail. Il s'agissait de faire un trou assez
+considérable pour contenir cinquante livres de fulmicoton, dont
+la puissance expansive est quatre fois plus grande que celle de
+la poudre à canon.
+
+J'étais dans une prodigieuse surexcitation d'esprit. Pendant que
+Hans travaillait, j'aidai activement mon oncle à préparer une
+longue mèche faite avec de la poudre mouillée et renfermée dans
+un boyau de toile.
+
+«Nous passerons! disais-je.
+
+—Nous passerons,» répétait mon oncle.
+
+À minuit, notre travail de mineurs fut entièrement terminé; la
+charge de fulmi-coton se trouvait enfouie dans le fourneau, et la
+mèche, se déroulant à travers la galerie, venait aboutir au
+dehors.
+
+Une étincelle suffisait maintenant pour mettre ce formidable
+engin en activité.
+
+«À demain,» dit le professeur.
+
+Il fallut bien me résigner et attendre encore pendant six grandes
+heures!
+
+
+
+
+XLI
+
+
+Le lendemain, jeudi, 27 août, fut une date célèbre de ce voyage
+subterrestre. Elle ne me revient pas à l'esprit sans que
+l'épouvante ne fasse encore battre mon coeur. A partir de ce
+moment, notre raison, notre jugement, notre ingéniosité, n'ont
+plus voix au chapitre, et nous allons devenir le jouet des
+phénomènes de la terre.
+
+A six heures, nous étions sur pied. Le moment approchait de nous
+frayer par la poudre un passage à travers l'écorce de granit.
+
+Je sollicitai l'honneur de mettre le feu à la mine. Cela fait,
+je devais rejoindre mes compagnons sur le radeau qui n'avait
+point été déchargé; puis nous prendrions au large, afin de parer
+aux dangers de l'explosion, dont les effets pouvaient ne pas se
+concentrer à l'intérieur du massif.
+
+La mèche devait brûler pondant dix minutes, selon nos calculs,
+avant de porter le feu à la chambre des poudres. J'avais donc le
+temps nécessaire pour regagner le radeau.
+
+Je me préparai à remplir mon rôle, non sans une certaine émotion.
+
+Après un repas rapide, mon oncle et le chasseur s'embarquèrent,
+tandis que je restais sur le rivage. J'étais muni d'une lanterne
+allumée qui devait me servir à mettre le feu à la mèche.
+
+«Va, mon garçon, me dit mon oncle, et reviens immédiatement nous
+rejoindre.
+
+—Soyez tranquille, mon oncle, je ne m'amuserai point en route.»
+
+Aussitôt je me dirigeai vers l'orifice de la galerie, j'ouvris ma
+lanterne, et je saisis l'extrémité de la mèche.
+
+Le professeur tenait son chronomètre à la main.
+
+«Es-tu prêt? me cria-t-il.
+
+—Je suis prêt.
+
+—Eh bien! feu, mon garçon!»
+
+Je plongeai rapidement dans la flamme la mèche, qui pétilla à son
+contact, et, tout en courant, je revins au rivage.
+
+«Embarque, fit mon oncle, et débordons.»
+
+Hans, d'une vigoureuse poussée, nous rejeta en mer. Le radeau
+s'éloigna d'une vingtaine de toises.
+
+C'était un moment palpitant. Le professeur suivait de l'oeil
+l'aiguille du chronomètre.
+
+«Encore cinq minutes, disait-il. Encore quatre. Encore trois.»
+
+Mon pouls battait des demi-secondes.
+
+«Encore deux. Une!... Croulez, montagnes de granit!»
+
+Que se passa-t-il alors? Le bruit de la détonation, je crois que
+je ne l'entendis pas. Mais la forme des rochers se modifia
+subitement à mes regards; ils s'ouvrirent comme un rideau.
+J'aperçus un insondable abîme qui se creusait en plein rivage.
+La mer, prise de vertige, ne fut plus qu'une vague énorme, sur le
+dos de laquelle le radeau s'éleva perpendiculairement.
+
+Nous fûmes renversés tous les trois. En moins d'une seconde, la
+lumière fit place à la plus profonde obscurité. Puis je sentis
+l'appui solide manquer, non à mes pieds, mais au radeau. Je crus
+qu'il coulait à pic. Il n'en était rien. J'aurais voulu
+adresser la parole à mon oncle; mais le mugissement des eaux,
+l'eût empêché de m'entendre.
+
+Malgré les ténèbres, le bruit, la surprise, l'émotion, je compris
+ce qui venait de se passer.
+
+Au delà du roc qui venait de sauter, il existait un abîme.
+L'explosion avait déterminé une sorte de tremblement de terre
+dans ce sol coupé de fissures, le gouffre s'était ouvert, et la
+mer, changée en torrent, nous y entraînait avec elle.
+
+Je me sentis perdu.
+
+Une heure, deux heures, que sais-je! se passèrent ainsi. Nous
+nous serrions les coudes, nous nous tenions les mains afin de
+n'être pas précipités hors du radeau; des chocs d'une extrême
+violence se produisaient, quand il heurtait la muraille.
+Cependant ces heurts étaient rares, d'où je conclus que la
+galerie s'élargissait considérablement. C'était, à n'en pas
+douter, le chemin de Saknussemm; mais, au lieu de le descendre
+seul, nous avions, par notre imprudence, entraîné toute une mer
+avec nous.
+
+Ces idées, on le comprend, se présentèrent à mon esprit sous une
+forme vague et obscure. Je les associais difficilement pendant
+cette course vertigineuse qui ressemblait à une chute. À en
+juger par l'air qui me fouettait le visage, elle devait surpasser
+celle des trains les plus rapides. Allumer une torche dans ces
+conditions était donc impossible, et notre dernier appareil
+électrique avait été brisé au moment de l'explosion.
+
+Je fus donc fort surpris de voir une lumière, briller tout à coup
+près de moi. La figure calme de Hans s'éclaira. L'adroit
+chasseur était parvenu à allumer la lanterne, et, bien que sa
+flamme vacillât à s'éteindre, elle jeta quelques lueurs dans
+l'épouvantable obscurité.
+
+La galerie était large. J'avais eu raison de la juger telle.
+Notre insuffisante lumière ne nous permettait pas d'apercevoir
+ses deux murailles à la fois. La pente des eaux qui nous
+emportaient dépassait celle des plus insurmontables rapides de
+l'Amérique; leur surface semblait faite d'un faisceau de flèches
+liquides décochées avec une extrême puissance. Je ne puis rendre
+mon impression par une comparaison plus juste. Le radeau, pris
+par certains remous, filait parfois en tournoyant Lorsqu'il
+s'approchait des parois de la galerie, j'y projetais la lumière
+de la lanterne, et je pouvais juger de sa vitesse à voir les
+saillies du roc se changer en traits continus, de telle sorte que
+nous étions enserrés dans un réseau de lignes mouvantes.
+J'estimai que notre vitesse devait atteindre trente lieues à
+l'heure.
+
+Mon oncle et moi, nous regardions d'un oeil hagard, accotés au
+tronçon du mât, qui, au moment de la catastrophe, s'était rompu
+net. Nous tournions le dos à l'air, afin de ne pas être étouffés
+par la rapidité d'un mouvement que nulle puissance humaine ne
+pouvait enrayer.
+
+Cependant les heures s'écoulèrent. La situation ne changeait
+pas, mais un incident vint la compliquer.
+
+En cherchant à mettre un peu d'ordre dans la cargaison, je vis
+que la plus grande partie des objets embarqués avaient disparu au
+moment de l'explosion, lorsque la mer nous assaillit si
+violemment! Je voulus savoir exactement à quoi m'en tenir sur
+nos ressources, et, la lanterne à la main, je commençai mes
+recherches. De nos instruments, il ne restait plus que la
+boussole et le chronomètre. Les échelles et les cordes se
+réduisaient à un bout de câble enroulé autour du tronçon de mât.
+Pas une pioche, pas un pic, pas un marteau, et, malheur
+irréparable, nous n'avions pas de vivres pour un jour!
+
+Je me mis à fouiller les interstices du radeau, les moindres
+coins formés par les poutres et la jointure des planches. Rien!
+nos provisions consistaient uniquement en un morceau de viande
+sèche et quelques biscuits.
+
+Je regardais d'un air stupide! Je ne voulais pas comprendre! Et
+cependant de quel danger me préoccupais-je? Quand les vivres
+eussent été suffisants pour des mois, pour des années, comment
+sortir des abîmes où nous entraînait cet irrésistible torrent? A
+quoi bon craindre les tortures de la faim, quand la mort
+s'offrait déjà sous tant d'autres formes? Mourir d'inanition,
+est-ce que nous en aurions le temps?
+
+Pourtant, par une inexplicable bizarrerie de l'imagination,
+j'oubliai le péril immédiat pour les menaces de l'avenir qui
+m'apparurent dans toute leur horreur. D'ailleurs, peut-être
+pourrions-nous échapper aux fureurs du torrent et revenir à la
+surface du globe. Comment? je l'ignore. Où? Qu'importe! Une
+chance sur mille est toujours une chance, tandis que la mort par
+la faim ne nous laissait d'espoir dans aucune proportion, si
+petite qu'elle fût.
+
+La pensée me vint de tout dire à mon oncle, de lui montrer à quel
+dénûment nous étions réduits, et de faire l'exact calcul du temps
+qui nous restait à vivre. Mais j'eus le courage de me taire. Je
+voulais lui laisser tout son sang-froid.
+
+En ce moment, la lumière de la lanterne baissa peu à peu et
+s'éteignit entièrement. La mèche avait brûlé jusqu'au bout.
+L'obscurité redevint absolue. Il ne fallait plus songer à
+dissiper ces impénétrables ténèbres. Il restait encore une
+torche, mais elle n'aurait pu se maintenir allumée. Alors, comme
+un enfant, je fermai les yeux pour ne pas voir toute cette
+obscurité.
+
+Après un laps de temps assez long, la vitesse de notre course
+redoubla. Je m'en aperçus à la réverbération de l'air sur mon
+visage. La pente des eaux devenait excessive. Je crois
+véritablement que nous ne glissions plus. Nous tombions.
+J'avais en moi l'impression d'une chute presque verticale. La
+main de mon oncle et celle de Hans, cramponnées à mes bras, me
+retenaient avec vigueur.
+
+Tout à coup, après un temps inappréciable, je ressentis comme un
+choc; le radeau n'avait pas heurté un corps dur, mais il s'était
+subitement arrêté dans sa chute. Une trombe d'eau, une immense
+colonne liquide s'abattit à sa surface. Je fus suffoqué. Je me
+noyais.
+
+Cependant, cette inondation soudaine ne dura pas. En quelques
+secondes je me trouvai a l'air libre que j'aspirai à pleins
+poumons. Mon oncle et Hans me serraient le bras à le briser, et
+le radeau nous portait encore tous les trois.
+
+
+
+
+XLII
+
+
+Je suppose qu'il devait être alors dix heures du soir. Le
+premier de mes sens qui fonctionna après ce dernier assaut fut le
+sens de l'ouïe. J'entendis presque aussitôt, car ce fut acte
+d'audition véritable, j'entendis le silence se faire dans la
+galerie, et succéder à ces mugissements qui, depuis de longues
+heures, remplissaient mes oreilles. Enfin ces paroles de mon
+oncle m'arrivèrent comme un murmure:
+
+«Nous montons!
+
+—Que voulez-vous dire? m'écriai-je.
+
+—Oui, nous montons! nous montons!»
+
+J'étendis le bras; je touchai la muraille; ma main fut mise en
+sang. Nous remontions avec une extrême rapidité.
+
+«La torche! la torche!» s'écria le professeur.
+
+Hans, non sans difficultés, parvint à l'allumer, et, bien que la
+flamme se rabattît de haut en bas, par suite du mouvement
+ascensionnel, elle jeta assez de clarté pour éclairer toute la
+scène.
+
+«C'est bien ce que je pensais, dit mon oncle. Nous sommes dans
+un puits étroit, qui n'a pas quatre toises de diamètre. L'eau,
+arrivée au fond du gouffre, reprend son niveau et nous monte avec
+elle.
+
+—Oui
+
+—Je l'ignore, mais il faut se tenir prêts à tout événement.
+Nous montons avec une vitesse que j'évalue à deux toises par
+secondes, soit cent vingt toises par minute, ou plus de trois
+lieues et demie à l'heure. De ce train-là, on fait du chemin.
+
+—Oui, si rien ne nous arrête, si ce puits a une issue! Mais
+s'il est bouché, si l'air se comprime peu à peu sous la pression
+de la colonne d'eau, si nous allons être écrasés!
+
+—Axel, répondit le professeur avec un grand calme, la situation
+est presque désespérée, mais il y a quelques chances de salut, et
+ce sont celles-là que j'examine. Si à chaque instant nous
+pouvons périr, à chaque instant aussi nous pouvons être sauvés,
+Soyons donc on mesure de profiter des moindres circonstances.
+
+—Mais que faire?
+
+—Réparer nos forces en mangeant.»
+
+A ces mots, je regardai mon oncle d'un oeil hagard. Ce que je
+n'avais pas voulu avouer, il fallait enfin le dire;
+
+«Manger? répétai-je.
+
+—Oui, sans retard.»
+
+Le professeur ajouta quelques mots en danois. Hans secoua la
+tête.
+
+«Quoi! s'écria mon oncle, nos provisions sont perdues?
+
+—Oui, voilà ce qui reste de vivres! un morceau de viande sèche
+pour nous trois!»
+
+Mon oncle me regardait sans vouloir comprendre mes paroles.
+
+«Eh bien! dis-je, croyez-vous encore que nous puissions être
+sauvés?»
+
+Ma demande n'obtint aucune réponse.
+
+Une heure se passa. Je commençais à éprouver une faim violente.
+Mes compagnons souffraient aussi, et pas un de nous n'osait
+toucher à ce misérable reste d'aliments.
+
+Cependant nous montions toujours avec rapidité; parfois l'air
+nous coupait la respiration comme aux aéronautes dont l'ascension
+est trop rapide. Mais si ceux-ci éprouvent un froid
+proportionnel à mesure qu'ils s'élèvent dans les couches
+atmosphériques, nous subissions un effet absolument contraire.
+La chaleur s'accroissait d'une inquiétante façon et devait
+certainement atteindre quarante degrés.
+
+Que signifiait un pareil changement? Jusqu'alors les faits
+avaient donné raison aux théories de Davy et de Lidenbrock;
+jusqu'alors des conditions particulières de roches réfractaires,
+d'électricité, de magnétisme avaient modifié les lois générales
+de la nature, en nous faisant une température modérée, car la
+théorie du feu central restait, à mes yeux, la seule vraie, la
+seule explicable. Allions-nous donc revenir à un milieu où ces
+phénomènes s'accomplissaient dans toute leur rigueur et dans
+lequel la chaleur réduisait les roches à un complet état de
+fusion? Je le craignais, et je dis au professeur:
+
+«Si nous ne sommes pas noyés ou brisés, si nous ne mourons pas de
+faim, il nous reste toujours la chance d'être brûlés vifs.»
+
+Il se contenta de hausser les épaules et retomba dans ses
+réflexions.
+
+Une heure s'écoula. Et, sauf un léger accroissement dans la
+température, aucun incident ne modifia la situation. Enfin mon
+oncle rompit le silence.
+
+«Voyons, dit-il, il faut prendre un parti.
+
+—Prendre un parti? répliquai-je.
+
+—Oui. Il faut réparer nos forces, si nous essayons, en
+ménageant ce reste de nourriture, de prolonger notre existence de
+quelques heures, nous serons faibles jusqu'à la fin.
+
+—Oui, jusqu'à la fin, qui ne se fera pas attendre.
+
+—Eh bien! qu'une chance de salut se présente, qu'un moment
+d'action soit nécessaire, où trouverons-nous la force d'agir, si
+nous nous laissons affaiblir par l'inanition?
+
+—Eh! mon oncle, ce morceau de viande dévoré, que nous
+restera-t-il?
+
+—Rien, Axel, rien; mais te nourrira-t-il davantage à le manger
+de tes yeux? Tu fais là les raisonnements d'homme sans volonté,
+d'un être sans énergie!
+
+—Ne désespérez-vous donc pas? m'écriai-je avec irritation.
+
+—Non! répliqua fermement le professeur.
+
+—Quoi! vous croyez encore à quelque chance de salut?
+
+—Oui! certes oui! et tant que son coeur bat, tant que sa chair
+palpite, je n'admets pas qu'un être doué de volonté laisse en lui
+place au désespoir.»
+
+Quelles paroles! L'homme qui les prononçait en de pareilles
+circonstances était certainement d'une trempe peu commune.
+
+«Enfin, dis-je, que prétendez-vous faire?
+
+—Manger ce qui reste de nourriture jusqu'à la dernière miette et
+réparer nos forces perdues. Ce repas sera notre dernier, soit!
+mais au moins, au lieu d'être épuisés, nous serons redevenus des
+hommes.
+
+—Eh bien! dévorons!» m'écriai-je.
+
+Mon oncle prit le morceau de viande et les quelques biscuits
+échappés au naufrage; il fit trois portions égales et les
+distribua. Cela faisait environ une livre d'aliments pour
+chacun. Le professeur mangea avidement, avec une sorte
+d'emportement fébrile; moi, sans plaisir, malgré ma faim, et
+presque avec dégoût; Hans, tranquillement, modérément, mâchant
+sans bruit de petites bouchées et les savourant avec le calme
+d'un homme que les soucis de l'avenir ne pouvaient inquiéter. Il
+avait, en furetant bien, retrouvé une gourde à demi pleine de
+genièvre; il nous l'offrit, et cette bienfaisante liqueur eut la
+force de me ranimer un peu.
+
+«Förträfflig! dit Hans en buvant à son tour.
+
+—Excellent!» riposta mon oncle.
+
+J'avais repris quelque espoir. Mais notre dernier repas venait
+d'être achevé. Il était alors cinq heures du matin.
+
+L'homme est ainsi fait, que sa santé est un effet purement
+négatif; une fois le besoin de manger satisfait, on se figure
+difficilement les horreurs de la faim; il faut les éprouver, pour
+les comprendre. Aussi, au sortir d'un long jeûne, quelques
+bouchées de biscuit et de viande triomphèrent de nos douleurs
+passées.
+
+Cependant, après ce repas, chacun se laissa aller à ses
+réflexions. A quoi songeait Hans, cet homme de l'extrême
+Occident, que dominait la résignation fataliste des Orientaux?
+Pour mon compte, mes pensées n'étaient faites que de souvenirs,
+et ceux-ci me ramenaient à la surface de ce globe que je n'aurais
+jamais dû quitter. La maison de König-strasse, ma pauvre
+Graüben, la bonne Marthe, passèrent comme des visions devant mes
+yeux, et, dans les grondements lugubres qui couraient à travers
+le massif, je croyais surprendre le bruit des cités de la terre.
+
+Pour mon oncle, «toujours à son affaire», la torche à la main, il
+examinait avec attention la nature des terrains; il cherchait à
+reconnaître sa situation par l'observation des couches
+superposées. Ce calcul, ou mieux cette estime, ne pouvait être
+que fort approximative; mais un savant est toujours un savant,
+quand il parvient à conserver son sang-froid, et certes, le
+professeur Lidenbrock possédait cette qualité à un degré peu
+ordinaire.
+
+Je l'entendais murmurer des mots de la science géologique; je les
+comprenais, et je m'intéressais malgré moi à cette étude suprême.
+
+«Granit éruptif, disait-il; nous sommes encore à l'époque
+primitive; mais nous montons! nous montons! Qui sait?»
+
+Qui sait? Il espérait toujours. De sa main il tâtait la paroi
+verticale, et, quelques instants plus tard, il reprenait ainsi:
+
+«Voilà les gneiss! voilà les micaschistes! Bon! à bientôt les
+terrains de l'époque de transition, et alors...»
+
+Que voulait dire le professeur? Pouvait-il mesurer l'épaisseur
+de l'écorce terrestre suspendue sur notre tête? Possédait-il un
+moyen quelconque de faire ce calcul? Non. Le manomètre lui
+manquait, et nulle estime ne pouvait le suppléer.
+
+Cependant la température s'accroissait dans une forte proportion
+et je me sentais baigné au milieu d'une atmosphère brûlante. Je
+ne pouvais la comparer qu'à la chaleur renvoyée par les fourneaux
+d'une fonderie à l'heure des coulées. Peu à peu, Hans, mon oncle
+et moi, nous avions dû quitter nos vestes et nos gilets; le
+moindre vêtement devenait une cause de malaise, pour ne pas dire
+de souffrances.
+
+«Montons-nous donc vers un foyer incandescent? m'écriai-je, à un
+moment où la chaleur redoublait.
+
+—Non, répondit mon oncle, c'est impossible! c'est impossible!
+
+—Cependant, dis-je en tâtant la paroi, cette muraille est
+brûlante!»
+
+Au moment où je prononçai ces paroles, ma main ayant effleuré
+l'eau, je dus la retirer au plus vite.
+
+«L'eau est brûlante!» m'écriai-je.
+
+Le professeur, cette fois, ne répondit que par un geste de
+colère.
+
+Alors, une invincible épouvante s'empara de mon cerveau et ne le
+quitta plus. J'avais le sentiment d'une catastrophe prochaine,
+et telle que la plus audacieuse imagination n'aurait pu la
+concevoir. Une idée, d'abord vague, incertaine, se changeait en
+certitude dans mon esprit. Je la repoussai, mais elle revint
+avec obstination. Je n'osais la formuler. Cependant quelques
+observations involontaires déterminèrent ma conviction; à la
+lueur douteuse de la torche, je remarquai des mouvements
+désordonnés dans les couches granitiques; un phénomène allait
+évidemment se produire, dans lequel l'électricité jouait un rôle;
+puis cette chaleur excessive, cette eau bouillonnante!... Je
+résolus d'observer la boussole.
+
+Elle était affolée!
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+Oui, affolée! L'aiguille sautait d'un pôle à l'autre avec de
+brusques secousses, parcourait tous les points du cadran, et
+tournait, comme si elle eût été prise de vertige.
+
+Je savais bien que, d'après les théories les plus acceptées,
+l'écorce minérale du globe, n'est jamais dans un état de repos
+absolu; les modifications amenées par la décomposition des
+matières internes, l'agitation provenant des grands courants
+liquides, l'action du magnétisme, tendent à l'ébranler
+incessamment, alors même que les êtres disséminés à sa surface ne
+soupçonnent pas son agitation. Ce phénomène ne m'aurait donc pas
+autrement effrayé, ou du moins il n'eût pas fait naître dans mon
+esprit une idée terrible.
+
+Mais d'autres faits, certains détails _sui generis_, ne purent me
+tromper plus longtemps; les détonations se multipliaient avec une
+effrayante intensité; je ne pouvais les comparer qu'au bruit que
+feraient un grand nombre de chariots entraînés rapidement sur le
+pavé. C'était un tonnerre continu.
+
+Puis, la boussole affolée, secouée par les phénomènes
+électriques, me confirmait dans mon opinion; l'écorce minérale
+menaçait de se rompre, les massifs granitiques de se rejoindre,
+la fissure de se combler, le vide de se remplir, et nous, pauvres
+atomes, nous allions être écrasés dans cette formidable étreinte.
+
+«Mon oncle, mon oncle! m'écriai-je, nous sommes perdus!
+
+—Quelle est cette nouvelle terreur? me répondit-il avec un
+calme surprenant. Qu'as-tu donc?
+
+—Ce que j'ai! Observez ces murailles qui s'agitent, ce massif
+qui se disloque, cette chaleur torride, cette eau qui bouillonne,
+ces vapeurs qui s'épaississent, cette aiguille folle, tous les
+indices d'un tremblement de terre!»
+
+Mon oncle secoua doucement la tête
+
+«Un tremblement de terre? fit-il.
+
+—Oui!
+
+—Mon garçon, je crois que tu te trompes!
+
+—Quoi! vous ne reconnaissez pas ces symptômes?
+
+—D'un tremblement de terre? non! J'attends mieux que cela!
+
+—Que voulez-vous dire?
+
+—Une éruption, Axel.
+
+—Une éruption! dis-je; nous sommes dans la cheminée d'un volcan
+en activité!
+
+—Je le pense, dit le professeur en souriant, et c'est ce qui
+peut nous arriver de plus heureux!»
+
+De plus heureux! Mon oncle était-il donc devenu fou? Que
+signifiaient ces paroles? pourquoi ce calme et ce sourire?
+
+«Comment! m'écriai-je, nous sommes pris dans une éruption! la
+fatalité nous a jetés sur le chemin des laves incandescentes, des
+roches en feu, des eaux bouillonnantes, de toutes les matières
+éruptives! nous allons être repoussés, expulsés, rejetés, vomis,
+lancés dans les airs avec les quartiers de rocs, les pluies de
+cendres et de scories, dans un tourbillon de flammes! et c'est
+ce qui peut nous arriver de plus heureux!
+
+—Oui, répondit le professeur en me regardant par-dessus ses
+lunettes, car c'est la seule chance que nous ayons de revenir à
+la surface de la terre!»
+
+Je passe rapidement sur les mille idées qui se croisèrent dans
+mon cerveau. Mon oncle avait raison, absolument raison, et
+jamais il ne me parut ni plus audacieux ni plus convaincu qu'en
+ce moment, où il attendait et supputait avec calme les chances
+d'une éruption.
+
+Cependant nous montions toujours; la nuit se passa dans ce
+mouvement ascensionnel; les fracas environnants redoublaient;
+j'étais presque suffoqué, je croyais toucher à ma dernière heure,
+et, pourtant, l'imagination est si bizarre, que je me livrai à
+une recherche véritablement enfantine. Mais je subissais mes
+pensées, je ne les dominais pas!
+
+Il était évident que nous étions rejetés par une poussée
+éruptive; sous le radeau, il y avait des eaux bouillonnantes, et
+sous ces eaux toute une pâte de lave, un agrégat de roches qui,
+au sommet du cratère, se disperseraient en tous les sens. Nous
+étions donc dans la cheminée d'un volcan. Pas de doute à cet
+égard.
+
+Mais cette fois, au lieu du Sneffels, volcan éteint, il
+s'agissait d'un volcan en pleine activité. Je me demandai donc
+quelle pouvait être cette montagne et dans quelle partie du monde
+nous allions être expulsés.
+
+Dans les régions septentrionales, cela ne faisait aucun doute.
+Avant ses affolements, la boussole n'avait jamais varié à cet
+égard. Depuis le cap Saknussemm, nous avions été entraînés
+directement au nord pendant des centaines de lieues. Or,
+étions-nous revenus sous l'Islande? Devions-nous être rejetés
+par le cratère de l'Hécla ou par ceux des sept autres monts
+ignivomes de l'île? Dans un rayon de 500 lieues, à l'ouest, je
+ne voyais sous ce parallèle que les volcans mal connus de la côte
+nord-ouest de l'Amérique. Dans l'est un seul existait sous le
+quatre-vingtième degré de latitude, l'Esk, dans l'île de Jean
+Mayen, non loin du Spitzberg! Certes, les cratères ne manquaient
+pas, et ils se trouvaient assez spacieux pour vomir une armée
+tout entière! Mais lequel nous servirait d'issue, c'est ce que
+je cherchais à deviner.
+
+Vers le matin, le mouvement d'ascension s'accéléra. Si la
+chaleur s'accrut, au lieu de diminuer, aux approches de la
+surface du globe, c'est quelle était toute locale et due à une
+influence volcanique. Notre genre de locomotion ne pouvait plus
+me laisser aucun doute dans l'esprit; une force énorme, une force
+de plusieurs centaines d'atmosphères, produite par les vapeurs
+accumulées dans le sein de la terre, nous poussait
+irrésistiblement. Mais à quels dangers innombrables elle nous
+exposait!
+
+Bientôt des reflets fauves pénétrèrent dans la galerie verticale
+qui s'élargissait; j'apercevais à droite et à gauche des couloirs
+profonds semblables à d'immenses tunnels d'où s'échappaient des
+vapeurs épaisses; des langues de flammes en léchaient les parois
+en pétillant.
+
+«Voyez! voyez, mon oncle! m'écriai-je.
+
+—Eh bien! ce sont des flammes sulfureuses Rien de plus naturel
+dans une éruption.
+
+—Mais si elles nous enveloppent?
+
+—Elles ne nous envelopperont pas.
+
+—Mais si nous étouffons?
+
+—Nous n'étoufferons pas; la galerie s'élargit et, s'il le faut,
+nous abandonnerons le radeau pour nous abriter dans quelque
+crevasse.
+
+—Et l'eau! et l'eau montante?
+
+—Il n'y a plus d'eau, Axel, mais une sorte de pâte lavique qui
+nous soulève avec elle jusqu'à l'orifice du cratère.»
+
+La colonne liquide avait effectivement disparu pour faire place à
+des matières éruptives assez denses, quoique bouillonnantes. La
+température devenait insoutenable, et un thermomètre exposé dans
+cette atmosphère eût marqué plus de soixante-dix degrés! La
+sueur m'inondait. Sans la rapidité de l'ascension, nous aurions
+été certainement étouffés.
+
+Cependant le professeur ne donna pas suite à sa proposition
+d'abandonner le radeau, et il fit bien. Ces quelques poutres mal
+jointes offraient une surface solide, un point d'appui qui nous
+eût manqué partout ailleurs.
+
+Vers huit heures du matin, un nouvel incident se produisit pour
+la première fois. Le mouvement ascensionnel cessa tout à coup.
+Le radeau demeura absolument immobile.
+
+«Qu'est-ce donc? demandais-je, ébranlé par cet arrêt subit comme
+par un choc.
+
+—Une halte, répondit mon oncle.
+
+—Est-ce l'éruption qui se calme?
+
+—J'espère bien que non.»
+
+Je me levai. J'essayai de voir autour de moi. Peut-être le
+radeau, arrêté par une saillie de roc, opposait-il une résistance
+momentanée à la masse éruptive. Dans ce cas, il fallait se hâter
+de le dégager au plus vite.
+
+Il n'en était rien. La colonne de cendres, de scories et de
+débris pierreux avait elle-même cessé de monter.
+
+«Est-ce que l'éruption s'arrêterait? m'écriai-je.
+
+—Ah! fît mon oncle les dents serrées, tu le crains, mon garçon;
+mais rassure-toi, ce moment de calme ne saurait se prolonger;
+voilà déjà cinq minutes qu'il dure, et avant peu nous reprendrons
+notre ascension vers l'orifice du cratère.»
+
+Le professeur, en parlant ainsi, ne cessait de consulter son
+chronomètre, et il devait avoir encore raison dans ses
+pronostics. Bientôt le radeau fut repris d'un mouvement rapide
+et désordonné qui dura deux minutes à peu près, et il s'arrêta de
+nouveau.
+
+«Bon, fît mon oncle en observant l'heure, dans dix minutes il se
+remettra en route.
+
+—Dix minutes?
+
+—Oui. Nous avons affaire à un volcan dont l'éruption est
+intermittente. Il nous laisse respirer avec lui.»
+
+Rien n'était plus vrai. À la minute assignée, nous fûmes lancés
+de nouveau avec une extrême rapidité; il fallait se cramponner
+aux poutres pour ne pas être rejeté hors du radeau. Puis la
+poussée s'arrêta.
+
+Depuis, j'ai réfléchi à ce singulier phénomène sans en trouver
+une explication satisfaisante. Toutefois il me paraît évident
+que nous n'occupions pas la cheminée principale du volcan, mais
+bien un conduit accessoire, où se faisait sentir un effet de
+contre-coup.
+
+Combien de fois se reproduisit cette manoeuvre, je ne saurais le
+dire; tout ce que je puis affirmer, c'est qu'à chaque reprise du
+mouvement, nous étions lancés avec une force croissante et comme
+emportés par un véritable projectile. Pendant les instants de
+halte, on étouffait; pendant les moments de projection, l'air
+brûlant me coupait la respiration. Je pensai un instant à cette
+volupté de me retrouver subitement dans les régions
+hyperboréennes par un froid de trente degrés au-dessous de zéro.
+Mon imagination surexcitée se promenait sur les plaines de neige
+des contrées arctiques, et j'aspirais au moment où je me
+roulerais sur les tapis glacés du pôle! Peu à peu, d'ailleurs,
+ma tête, brisée par ces secousses réitérées, se perdit. Sans les
+bras de Hans, plus d'une fois je me serais brisé le crâne contre
+la paroi de granit.
+
+Je n'ai donc conservé aucun souvenir précis de ce qui se passa
+pendant les heures suivantes. J'ai le sentiment confus de
+détonations continues, de l'agitation du massif, d'un mouvement
+giratoire dont fut pris, le radeau. Il ondula sur des flots de
+laves, au milieu d'une pluie de cendres. Les flammes ronflantes
+l'enveloppèrent. Un ouragan qu'on eût dit chassé d'un
+ventilateur immense activait les feux souterrains. Une dernière
+fois, la figure de Hans m'apparut dans un reflet d'incendie, et
+je n'eus plus d'autre sentiment que cette épouvante sinistre des
+condamnés attachés à la bouche d'un canon, au moment où le coup
+part et disperse leurs membres dans les airs.
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+Quand je rouvris les yeux, je me sentis serré à la ceinture par
+la main vigoureuse du guide. De l'autre main il soutenait mon
+oncle. Je n'étais pas blessé grièvement, mais brisé plutôt par
+une courbature générale. Je me vis couché sur le versant d'une
+montagne, à deux pas d'un gouffre dans lequel le moindre
+mouvement m'eût précipité. Hans m'avait sauvé de la mort,
+pendant que je roulais sur les flancs du cratère.
+
+«Où sommes-nous?» demanda mon oncle, qui me parut fort irrité
+d'être revenu sur terre.
+
+Le chasseur leva les épaules en signe d'ignorance.
+
+«En Islande? dis-je.
+
+—«Nej,» répondis Hans.
+
+—Comment! non! s'écria le professeur.
+
+—Hans se trompe,» dis-je en me soulevant.
+
+Après les surprises innombrables de ce voyage, une stupéfaction
+nous était encore réservée. Je m'attendais à voir un cône
+couvert de neiges éternelles, au milieu des arides déserts des
+regions septentrionales, sous les pâles rayons d'un ciel polaire,
+au delà des latitudes les plus élevées, et, contrairement à
+toutes ces prévisions, mon oncle, l'Islandais et moi, nous étions
+étendus à mi-flanc d'une montagne calcinée par les ardeurs du
+soleil qui nous dévorait de ses feux.
+
+Je ne voulais pas en croire mes regards; mais la réelle cuisson
+dont mon corps était l'objet ne permettait aucun doute. Nous
+étions sortis à demi nus du cratère, et l'astre radieux, auquel
+nous n'avions rien demandé depuis deux mois, se montrait à notre
+égard prodigue de lumière et de chaleur et nous versait à flots
+une splendide irradiation.
+
+Quand mes yeux furent accoutumés à cet éclat dont ils avaient
+perdu l'habitude, je les employai à rectifier les erreurs de mon
+imagination. Pour le moins, je voulais être au Spitzberg, et je
+n'étais pas d'humeur à en démordre aisément.
+
+Le professeur avait le premier pris la parole, et dit:
+
+«En effet, voilà qui ne ressemble pas à l'Islande.
+
+—Mais l'île de Jean Mayen? répondis-je.
+
+—Pas davantage, mon garçon. Ceci n'est point un volcan du nord,
+avec ses collines de granit et sa calotte de neige.
+
+—Cependant...
+
+Regarde. Axel, regarde!»
+
+Au-dessus de notre tête, à cinq cents pieds au plus, s'ouvrait le
+cratère d'un volcan par lequel s'échappait, de quart d'heure en
+quart d'heure, avec une très forte détonation, une haute colonne
+de flammes, mêlée de pierres ponces, de cendres et de laves. Je
+sentais les convulsions de la montagne qui respirait à la façon
+des baleines, et rejetait de temps à autre le feu et l'air par
+ses énormes évents. Au-dessous, et par une pente assez roide,
+les nappes de matières éruptives s'étendaient à une profondeur de
+sept à huit cents pieds, ce qui ne donnait pas au volcan une
+hauteur de cent toises. Sa base disparaissait dans une véritable
+corbeille d'arbres verts; parmi lesquels je distinguai des
+oliviers, des figuiers et des vignes chargées de grappes
+vermeilles.
+
+Ce n'était point l'aspect des régions arctiques, il fallait bien
+en convenir.
+
+Lorsque le regard franchissait cette verdoyante enceinte, il
+arrivait rapidement à se perdre dans les eaux d'une mer admirable
+ou d'un lac, qui faisait de cette terre enchantée une île large
+de quelques lieues, à peine. Au levant, se voyait un petit port
+précédé de quelques maisons, et dans lequel des navires d'une
+forme particulière se balançaient aux ondulations des flots
+bleus. Au delà, des groupes d'îlots sortaient de la plaine
+liquide, et si nombreux, qu'ils ressemblaient à une vaste
+fourmilière. Vers le couchant, des côtes éloignées
+s'arrondissaient à l'horizon sur les unes se profilaient des
+montagnes bleues d'une harmonieuse conformation; sur les autres,
+plus lointaines, apparaissait un cône prodigieusement élevé au
+sommet duquel s'agitait un panache de fumée. Dans le nord, une
+immense étendue d'eau étincelait sous les rayons solaires,
+laissant poindre ça et là l'extrémité d'une mâture ou la
+convexité d'une voile gonflée au vent.
+
+L'imprévu d'un pareil spectacle en centuplait encore les
+merveilleuses beautés.
+
+«Où sommes-nous? où sommes-nous?» répétais-je à mi-voix.
+
+Hans fermait les yeux avec indifférence, et mon oncle regardait
+sans comprendre.
+
+«Quelle que soit cette montagne, dit-il enfin, il y fait un peu
+chaud; les explosions ne discontinuent pas, et ce ne serait
+vraiment pas la peine d'être sortis d'une éruption pour recevoir
+un morceau de roc sur la tête. Descendons, et nous saurons à
+quoi nous en tenir. D'ailleurs je meurs de faim et de soif.»
+
+Décidément le professeur n'était point un esprit contemplatif.
+Pour mon compte, oubliant le besoin et les fatigues, je serais
+resté à cette place pendant de longues heures encore, mais il
+fallut suivre mes compagnons.
+
+Le talus du volcan offrait des pentes très raides; nous glissions
+dans de véritables fondrières de cendres, évitant les ruisseaux
+de lave qui s'allongeaient comme des serpents de feu. Tout en
+descendant, je causais avec volubilité, car mon imagination était
+trop remplie pour ne point s'en aller en paroles.
+
+«Nous sommes en Asie, m'écriai-je, sur les côtes de l'Inde, dans
+les îles Malaises, en pleine Océanie! Nous avons traversé la
+moitié du globe pour aboutir aux antipodes de l'Europe.
+
+—Mais la boussole? répondit mon oncle.
+
+—Oui! la boussole! disais-je d'un air embarrassé. A l'en
+croire, nous avons toujours marché au nord.
+
+—Elle a donc menti?
+
+—Oh! menti!
+
+—A moins que ceci ne soit le pôle nord!
+
+—Le pôle! non; mais...»
+
+Il y avait là un fait inexplicable. Je ne savais qu'imaginer.
+
+Cependant nous nous rapprochions de cette verdure qui faisait
+plaisir à voir. La faim me tourmentait et la soif aussi.
+Heureusement, après deux heures de marche, une jolie campagne
+s'offrit à nos regards, entièrement couverte d'oliviers, de
+grenadiers et de vignes qui avaient l'air d'appartenir à tout le
+monde. D'ailleurs, dans notre dénûment, nous n'étions point gens
+à y regarder de si près. Quelle jouissance ce fut de presser ces
+fruits savoureux sur nos lèvres et de mordre à pleines grappes
+dans ces vignes vermeilles! Non loin, dans l'herbe, à l'ombre
+délicieuse des arbres, je découvris une source d'eau fraîche, où
+notre figure et nos mains se plongèrent voluptueusement.
+
+Pendant que chacun s'abandonnait ainsi à toutes les douceurs du
+repos, un enfant apparut entre deux touffes d'oliviers.
+
+«Ah! m'écriai-je, un habitant de cette heureuse contrée!»
+
+C'était une espèce de petit pauvre, très misérablement vêtu,
+assez souffreteux, et que notre aspect parut effrayer beaucoup;
+en effet, demi-nus, avec nos barbes incultes, nous avions fort
+mauvaise mine, et, à moins que ce pays ne fût un pays de voleurs,
+nous étions faite de manière à effrayer ses habitants.
+
+Au moment ou le gamin allait prendre la fuite, Hans courut après
+lui et le ramena, malgré ses cris et ses coups de pied.
+
+Mon oncle commença par le rassurer de son mieux et lui dit en bon
+allemand:
+
+«Quel est le nom de cette montagne, mon petit ami?»
+
+L'enfant ne répondit pas.
+
+«Bon, fit mon oncle, nous ne sommes point en Allemagne.»
+
+Et il redit la même demande en anglais.
+
+L'enfant ne répondit pas davantage. J'étais très intrigué.
+
+«Est-il donc muet?» s'écria le professeur, qui, très fier de son
+polyglottisme, recommença la même demande en français.
+
+Même silence de l'enfant.
+
+«Alors essayons de l'italien», reprit mon oncle; et il dit en
+cette langue:
+
+«_Dove noi siamo?_
+
+—Oui! où sommes-nous?» répétai-je avec impatience.
+
+L'enfant de ne point répondre.
+
+«Ah ça! parleras-tu? s'écria mon oncle, que la colère
+commençait à gagner, et qui secoua l'enfant par les oreilles.
+_Come si noma, questa isola?_
+
+—Stromboli,» répondit le petit pâtre, qui s'échappa des mains de
+Hans et gagna la plaine à travers les oliviers.
+
+Nous ne pensions guère à lui! Le Stromboli! Quel effet
+produisit sur mon imagination ce nom inattendu! Nous étions en
+pleine Méditerranée, au milieu de l'archipel éolien de
+mythologique mémoire, dans l'ancienne Strongyle, ou Éole tenait à
+la chaîne les vents et les tempêtes. Et ces montagnes bleues qui
+s'arrondissaient au levant, c'étaient les montagnes de la
+Calabre! Et ce volcan dressé à l'horizon du sud, l'Etna, le
+farouche Etna lui-même.
+
+«Stromboli! le Stromboli!» répétai-je.
+
+Mon oncle m'accompagnait de ses gestes et de ses paroles. Nous
+avions l'air de chanter un choeur!
+
+Ah! quel voyage! Quel merveilleux voyage! Entrés par un
+volcan, nous étions sortis par un autre, et cet autre était situé
+à plus de douze cents lieues du Sneffels, de cet aride pays de
+l'Islande jeté aux confins du monde! Les hasards de cette
+expédition nous avaient transportés au sein des plus harmonieuses
+contrées de la terre! Nous avions abandonné la région des neiges
+éternelles pour celle de la verdure infinie et laissé au-dessus
+de nos têtes le brouillard grisâtre des zones glacées pour
+revenir au ciel azuré de la Sicile!
+
+Après un délicieux repas composé de fruits et d'eau fraîche, nous
+nous remîmes en route pour gagner le port de Stromboli. Dire
+comment nous étions arrivés dans l'île ne nous parut pas prudent:
+l'esprit superstitieux des Italiens n'eût pas manqué de voir en
+nous dés démons vomis du sein des enfers; il fallut donc, se
+résigner à passer pour d'humbles naufragés. C'était moins
+glorieux, mais plus sûr.
+
+Chemin faisant, j'entendais mon oncle murmurer:
+
+«Mais la boussole! la boussole, qui marquait le nord! comment
+expliquer ce fait?
+
+—Ma foi! dis-je avec un grand air de dédain, il ne faut pas
+l'expliquer, c'est plus facile!
+
+—Par exemple! un professeur au Johannaeum qui ne trouverait pas
+la raison d'un phénomène cosmique, ce serait une honte!»
+
+En parlant ainsi, mon oncle, demi-nu, sa bourse de cuir autour
+des reins et dressant ses lunettes sur son nez, redevint le
+terrible professeur de minéralogie.
+
+Une heure après avoir quitté le bois d'oliviers, nous arrivions
+au port de San-Vicenzo, où Hans réclamait le prix de sa treizième
+semaine de service, qui lui fut compté avec de chaleureuses
+poignées de main.
+
+En cet instant, s'il ne partagea pas notre émotion bien
+naturelle, il se laissa aller du moins à un mouvement d'expansion
+extraordinaire.
+
+Du bout de ses doigts il pressa légèrement nos deux mains et se
+mit à sourire.
+
+
+
+
+XLV
+
+
+Voici la conclusion d'un récit auquel refuseront d'ajouter foi
+les gens les plus habitués à ne s'étonner de rien. Mais je suis
+cuirassé d'avance contre l'incrédulité humaine.
+
+Nous fûmes reçus par les pêcheurs stromboliotes avec les égards
+dus à des naufragés. Ils nous donnèrent des vêtements et des
+vivres. Après quarante-huit heures d'attente, le 31 août, un
+petit speronare nous conduisit à Messine, où quelques jours de
+repos nous remirent de toutes nos fatigues.
+
+Le vendredi 4 septembre, nous nous embarquions à bord du
+_Volturne_, l'un des paquebots-postes des messageries impériales
+de France, et trois jours plus tard, nous prenions terre à
+Marseille, n'ayant plus qu'une seule préoccupation dans l'esprit,
+celle de notre maudite boussole. Ce fait inexplicable ne
+laissait pas de me tracasser très sérieusement. Le 9 septembre
+au soir, nous arrivions à Hambourg.
+
+Quelle fut la stupéfaction de Marthe, quelle fut la joie de
+Graüben, je renonce à le décrire.
+
+«Maintenant que tu es un héros, me dit ma chère fiancée, tu
+n'auras plus besoin de me quitter, Axel!»
+
+Je la regardai. Elle pleurait en souriant.
+
+Je laisse à penser si le retour du professeur Lidenbrock fît
+sensation à Hambourg. Grâce aux indiscrétions de Marthe, la
+nouvelle de son départ pour le centre de la terre s'était
+répandue dans le monde entier. On ne voulut pas y croire, et, en
+le revoyant, on n'y crut pas davantage.
+
+Cependant le présence de Hans, et diverses informations venues
+d'Islande modifièrent peu à peu l'opinion publique.
+
+Alors mon oncle devint un grand homme, et moi, le neveu d'un
+grand homme, ce qui est déjà quelque chose. Hambourg donna une
+fête en notre honneur. Une séance publique eut lieu au
+Johannaeum, où le professeur fit le récit de son expédition et
+n'omit que les faits relatifs à la boussole. Le jour même, il
+déposa aux archives de la ville le document de Saknussemm, et il
+exprima son vif regret de ce que les circonstances, plus fortes
+que sa volonté, ne lui eussent pas permis de suivre jusqu'au
+centre de la terre les traces du voyageur islandais. Il fut
+modeste dans sa gloire, et sa réputation s'en accrut.
+
+Tant d'honneur devait nécessairement lui susciter des envieux.
+Il en eut, et, comme ses théories, appuyées sur des faits
+certains, contredisaient les systèmes de la science sur la
+question du feu central, il soutint par la plume et par la parole
+de remarquables discussions avec les savants de tous pays.
+
+Pour mon compte, je ne puis admettre sa théorie du
+refroidissement: en dépit de ce que j'ai vu, je crois et je
+croirai toujours à la chaleur centrale; mais j'avoue que
+certaines circonstances encore mal définies peuvent modifier
+cette loi sous l'action de phénomènes naturels.
+
+Au moment où ces questions étaient palpitantes, mon oncle éprouva
+un vrai chagrin. Hans, malgré ses instances, avait quitté
+Hambourg; l'homme auquel nous devions tout ne voulut pas nous
+laisser lui payer notre dette. Il fut pris de la nostalgie de
+l'Islande.
+
+«Färval,» dit-il un jour, et sur ce simple mot d'adieu, il partit
+pour Reykjawik, où il arriva heureusement.
+
+Nous étions singulièrement attachés à notre brave chasseur
+d'eider; son absence ne le fera jamais oublier de ceux auxquels
+il a sauvé la vie, et certainement je ne mourrai pas sans l'avoir
+revu une dernière fois.
+
+Pour conclure, je dois ajouter que ce «Voyage au centre de la
+terre» fit une énorme sensation dans le monde. Il fut imprimé et
+traduit dans toutes les langues; les journaux les plus accrédités
+s'en arrachèrent les principaux épisodes, qui furent commentés,
+discutés, attaqués, soutenus avec une égale conviction dans le
+camp des croyants et des incrédules. Chose rare! mon oncle
+jouissait de son vivant de toute la gloire qu'il avait acquise,
+et il n'y eut pas jusqu'à M. Barnum qui ne lui proposât de
+«l'exhiber» à un très haut prix dans les États de l'Union.
+
+Mais un ennui, disons même un tourment, se glissait au milieu de
+cette gloire. Un fait demeurait inexplicable, celui de la
+boussole. Or, pour un savant pareil phénomène inexpliqué devient
+un supplice de l'intelligence. Eh bien! le ciel réservait à mon
+oncle d'être complètement heureux.
+
+Un jour, en rangeant une collection de minéraux dans son cabinet,
+j'aperçus cette fameuse boussole et je me mis à observer.
+
+Depuis six mois elle était là, dans son coin, sans se douter des
+tracas qu'elle causait.
+
+Tout à coup, quelle fut ma stupéfaction! Je poussai un cri. Le
+professeur accourut.
+
+«Qu'est-ce donc? demanda-t-il.
+
+—Cette boussole!...
+
+—Eh bien?
+
+—Mais son aiguille indique le sud et non le nord!
+
+—Que dis-tu?
+
+—Voyez! ses pôles sont changés.
+
+—Changés!»
+
+Mon oncle regarda, compara, et fit trembler la maison par un bond
+superbe.
+
+Quelle lumière éclairait à la fois son esprit et le mien!
+
+«Ainsi donc, s'écria-t-il, dès qu'il retrouva la parole, après
+notre arrivée au cap Saknussemm, l'aiguille de cette damnée
+boussole marquait sud au lieu du nord?
+
+—Évidemment.
+
+—Notre erreur s'explique alors. Mais quel phénomène a pu
+produire ce renversement des pôles?
+
+—Rien de plus simple.
+
+—Explique-toi, mon garçon,
+
+—Pendant l'orage, sur la mer Lidenbrock, cette boule de feu, qui
+aimantait le fer du radeau, avait tout simplement désorienté
+notre boussole!
+
+—Ah! s'écria le professeur, en éclatent de rire, c'était donc
+un tour de l'électricité?»
+
+A partir de ce jour, mon oncle fut le plus heureux des savants,
+et moi le plus heureux des hommes, car ma jolie Virlandaise,
+abdiquant sa position de pupille, prit rang dans la maison de
+König-strasse en la double qualité de nièce et d'épouse. Inutile
+d'ajouter que son oncle fut l'illustre professeur Otto
+Lidenbrock, membre correspondant de toutes les Sociétés
+scientifiques, géographiques et minéralogiques des cinq parties
+du monde.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AU CENTRE DE LA TERRE ***
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+the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
+without further opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you “AS-IS”, WITH NO
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+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of
+damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
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+agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
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+unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
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+Defect you cause.
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™
+
+Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg™ and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
+www.gutenberg.org
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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+and official page at www.gutenberg.org/contact
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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