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+ The Project Gutenberg eBook of Autour de la lune, par Jules Verne.
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+The Project Gutenberg EBook of Autour de la Lune, by Jules Verne
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Autour de la Lune
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+Author: Jules Verne
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+Posting Date: May 30, 2011 [EBook #4717]
+Release Date: December, 2003
+[This file was first posted on March 6, 2002]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUTOUR DE LA LUNE ***
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+Produced by John Walker, http://www.fourmilab.ch/
+HTML version by Chuck Greif
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+<h1>AUTOUR DE LA LUNE<br />
+<br />
+<small>par Jules Verne</small></h1>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""
+style="margin:8% auto 8% auto;">
+<tr><td align="center">
+<a href="#CHAPITRE_PRELIMINAIRE"><b>CHAPITRE PRÉLIMINAIRE, </b></a>
+<a href="#I"><b>I, </b></a>
+<a href="#II"><b>II, </b></a>
+<a href="#III"><b>III, </b></a>
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+
+<a href="#VIII"><b>VIII, </b></a>
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+<a href="#X"><b>X, </b></a>
+<a href="#XI"><b>XI, </b></a>
+<a href="#XII"><b>XII, </b></a>
+<a href="#XIII"><b>XIII, </b></a>
+<a href="#XIV"><b>XIV, </b></a>
+<a href="#XV"><b>XV</b></a>
+
+<a href="#XVI"><b>XVI, </b></a>
+<a href="#XVII"><b>XVII, </b></a>
+<a href="#XVIII"><b>XVIII, </b></a>
+<a href="#XIX"><b>XIX, </b></a>
+<a href="#XX"><b>XX, </b></a>
+<a href="#XXI"><b>XXI, </b></a>
+<a href="#XXII"><b>XXII, </b></a>
+<a href="#XXIII"><b>XXIII</b></a></td></tr>
+</table>
+
+<table border="0" cellpadding="3" cellspacing="0" summary="">
+<tr><th align="center" colspan="2">Dictionnaire des mots peu communs utilisés dans le texte.</th></tr>
+<tr><td align="left">lieue</td><td align="left">Ancienne mesure de distance (environ 4 km).</td></tr>
+<tr><td align="left">ligne</td><td align="left">Ancienne mesure de longeur valant, douzième partie du pouce, 2.1167 mm.</td></tr>
+<tr><td align="left">londrès</td><td align="left">Cigare de la Havane, fabriqué à l'origine pour les Anglais.</td></tr>
+<tr><td align="left">milles</td><td align="left">Mesure de longeur américaine, 5280 pieds, 1609 mètres,</td></tr>
+<tr><td align="left">pied</td><td align="left">Mesure de longeur américaine, 0.3248 mètre,</td></tr>
+<tr><td align="left">pouce</td><td align="left">Mesure de longeur américaine, 2.54 cm, douzième partie du pied.</td></tr>
+<tr><td align="left">toise</td><td align="left">Ancienne mesure de longeur valant 6 pieds (environ 2 mètres).</td></tr>
+</table>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_PRELIMINAIRE" id="CHAPITRE_PRELIMINAIRE"></a>CHAPITRE PRÉLIMINAIRE<br /><br />
+Qui résume la première partie de cet ouvrage, pour servir de préface a
+la seconde</h3>
+
+<p>Pendant le cours de l'année 186., le monde entier fut singulièrement
+ému par une tentative scientifique sans précédents dans les annales de
+la science. Les membres du Gun-Club, cercle d'artilleurs fondé à
+Baltimore après la guerre d'Amérique, avaient eu l'idée de se mettre
+en communication avec la Lune&mdash;oui, avec la Lune&mdash;, en lui envoyant
+un boulet. Leur président Barbicane, le promoteur de l'entreprise,
+ayant consulté à ce sujet les astronomes de l'Observatoire de
+Cambridge, prit toutes les mesures nécessaires au succès de cette
+extraordinaire entreprise, déclarée réalisable par la majorité des
+gens compétents. Après avoir provoqué une souscription publique qui
+produisit près de trente millions de francs, il commença ses
+gigantesques travaux.</p>
+
+<p>Suivant la note rédigée par les membres de l'Observatoire, le canon
+destiné à lancer le projectile devait être établi dans un pays situé
+entre 0 et 28 degrés de latitude nord ou sud, afin de viser la Lune au
+zénith. Le boulet devait être animé d'une vitesse initiale de douze
+mille yards à la seconde. Lancé le 1<sup>er</sup> décembre, à onze heures moins
+treize minutes et vingt secondes du soir, il devait rencontrer la Lune
+quatre jours après son départ, le 5 décembre, à minuit précis, à
+l'instant même où elle se trouverait dans son périgée, c'est-à-dire à
+sa distance la plus rapprochée de la Terre, soit exactement
+quatre-vingt-six mille quatre cent dix lieues.</p>
+
+<p>Les principaux membres du Gun-Club, le président Barbicane, le major
+Elphiston, le secrétaire J.-T. Maston et autres savants tinrent
+plusieurs séances dans lesquelles furent discutées la forme et la
+composition du boulet, la disposition et la nature du canon, la
+qualité et la quantité de la poudre à employer. Il fut décidé: 1° que
+le projectile serait un obus en aluminium d'un diamètre de cent huit
+pouces et d'une épaisseur de douze pouces à ses parois, qui pèserait
+dix-neuf mille deux cent cinquante livres; 2° que le canon serait une
+Columbiad en fonte de fer longue de neuf cents pieds, qui serait
+coulée directement dans le sol; 3° que la charge emploierait quatre
+cent mille livres de fulmi-coton qui, développant six milliards de
+litres de gaz sous le projectile, l'emporteraient facilement vers
+l'astre des nuits.</p>
+
+<p>Ces questions résolues, le président Barbicane, aidé de l'ingénieur
+Murchison, fit choix d'un emplacement situé dans la Floride par 27°
+7' de latitude nord et 5° 7' de longitude ouest. Ce fut en cet
+endroit, qu'après des travaux merveilleux, la Columbiad fut coulée
+avec un plein succès.</p>
+
+<p>Les choses en étaient là, quand survint un incident qui centupla
+l'intérêt attaché à cette grande entreprise.</p>
+
+<p>Un Français, un Parisien fantaisiste, un artiste aussi spirituel
+qu'audacieux, demanda à s'enfermer dans un boulet afin d'atteindre la
+Lune et d'opérer une reconnaissance du satellite terrestre. Cet
+intrépide aventurier se nommait Michel Ardan. Il arriva en Amérique,
+fut reçu avec enthousiasme, tint des meetings, se vit porter en
+triomphe, réconcilia le président Barbicane avec son mortel ennemi le
+capitaine Nicholl et, comme gage de réconciliation, il les décida à
+s'embarquer avec lui dans le projectile.</p>
+
+<p>La proposition fut acceptée. On modifia la forme du boulet. Il
+devint cylindro-conique. On garnit cette espèce de wagon aérien de
+ressorts puissants et de cloisons brisantes qui devaient amortir le
+contrecoup du départ. On le pourvut de vivres pour un an, d'eau pour
+quelques mois, de gaz pour quelques jours. Un appareil automatique
+fabriquait et fournissait l'air nécessaire à la respiration des trois
+voyageurs. En même temps, le Gun-Club faisait construire sur l'un des
+plus hauts sommets des montagnes Rocheuses un gigantesque télescope
+qui permettrait de suivre le projectile pendant son trajet à travers
+l'espace. Tout était prêt.</p>
+
+<p>Le 30 novembre, à l'heure fixée, au milieu d'un concours
+extraordinaire de spectateurs, le départ eut lieu et pour la première
+fois, trois êtres humains, quittant le globe terrestre, s'élancèrent
+vers les espaces interplanétaires avec la presque certitude d'arriver
+à leur but. Ces audacieux voyageurs, Michel Ardan, le président
+Barbicane et le capitaine Nicholl, devaient effectuer leur trajet en
+<i>quatre-vingt dix-sept heures treize minutes et vingt secondes</i> .
+Conséquemment, leur arrivée à la surface du disque lunaire ne pouvait
+avoir lieu que le 5 décembre, à minuit, au moment précis où la Lune
+serait pleine, et non le 4, ainsi que l'avaient annoncé quelques
+journaux mal informés.</p>
+
+<p>Mais, circonstance inattendue, la détonation produite par la Columbiad
+eut pour effet immédiat de troubler l'atmosphère terrestre en y
+accumulant une énorme quantité de vapeurs. Phénomène qui excita
+l'indignation générale, car la Lune fut voilée pendant plusieurs nuits
+aux yeux de ses contemplateurs.</p>
+
+<p>Le digne J.-T. Maston, le plus vaillant ami des trois voyageurs,
+partit pour les montagnes Rocheuses, en compagnie de l'honorable J.
+Belfast, directeur de l'Observatoire de Cambridge, et il gagna la
+station de Long's-Peak, où se dressait le télescope qui rapprochait la
+Lune à deux lieues. L'honorable secrétaire du Gun-Club voulait
+observer lui-même le véhicule de ses audacieux amis.</p>
+
+<p>L'accumulation des nuages dans l'atmosphère empêcha toute observation
+pendant les 5, 6, 7, 8, 9 et 10 décembre. On crut même que
+l'observation devrait être remise au 3 janvier de l'année suivante,
+car la Lune, entrant dans son dernier quartier le 11, ne présenterait
+plus alors qu'une portion décroissante de son disque, insuffisante
+pour permettre d'y suivre la trace du projectile.</p>
+
+<p>Mais enfin, à la satisfaction générale, une forte tempête nettoya
+l'atmosphère dans la nuit du 11 au 12 décembre, et la Lune, à demi
+éclairée, se découpa nettement sur le fond noir du ciel.</p>
+
+<p>Cette nuit même, un télégramme était envoyé de la station de
+Long's-Peak par J.-T. Maston et Belfast à MM. les membres du bureau de
+l'Observatoire de Cambridge.</p>
+
+<p>Or, qu'annonçait ce télégramme?</p>
+
+<p>Il annonçait: que le 11 décembre, à huit heures quarante-sept du
+soir, le projectile lancé par la Columbiad de Stone's-Hill avait été
+aperçu par MM. Belfast et J.-T. Maston,&mdash;que le boulet, dévié pour
+une cause ignorée, n'avait point atteint son but, mais qu'il en était
+passé assez près pour être retenu par l'attraction lunaire,&mdash;que
+son mouvement rectiligne s'était changé en un mouvement circulaire,
+et qu'alors, entraîné suivant un orbe elliptique autour de l'astre
+des nuits, il en était devenu le satellite.</p>
+
+<p>Le télégramme ajoutait que les éléments de ce nouvel astre n'avaient
+pu être encore calculés;&mdash;et en effet, trois observations prenant
+l'astre dans trois positions différentes, sont nécessaires pour
+déterminer ces éléments. Puis, il indiquait que la distance séparant
+le projectile de la surface lunaire «pouvait» être évaluée à deux
+mille huit cent trente-trois milles environ, soit quatre mille cinq
+cents lieues.</p>
+
+<p>Il terminait enfin en émettant cette double hypothèse: Ou l'attraction
+de la Lune finirait par l'emporter, et les voyageurs atteindraient
+leur but; ou le projectile, maintenu dans un orbe immutable,
+graviterait autour du disque lunaire jusqu'à la fin des siècles.</p>
+
+<p>Dans ces diverses alternatives, quel serait le sort des voyageurs?
+Ils avaient des vivres pour quelque temps, c'est vrai. Mais en
+supposant même le succès de leur téméraire entreprise, comment
+reviendraient-ils? Pourraient-ils jamais revenir? Aurait-on de leurs
+nouvelles? Ces questions, débattues par les plumes les plus savantes
+du temps, passionnèrent le public.</p>
+
+<p>Il convient de faire ici une remarque qui doit être méditée par les
+observateurs trop pressés. Lorsqu'un savant annonce au public une
+découverte purement spéculative, il ne saurait agir avec assez de
+prudence. Personne n'est forcé de découvrir ni une planète, ni une
+comète, ni un satellite, et qui se trompe en pareil cas, s'expose
+justement aux quolibets de la foule. Donc, mieux vaut attendre, et
+c'est ce qu'aurait dû faire l'impatient J.-T. Maston, avant de lancer
+à travers le monde ce télégramme qui, suivant lui, disait le dernier
+mot de cette entreprise.</p>
+
+<p>En effet, ce télégramme contenait des erreurs de deux sortes, ainsi
+que cela fut vérifié plus tard: 1° Erreurs d'observation, en ce qui
+concernait la distance du projectile à la surface de la Lune, car, à
+la date du 11 décembre, il était impossible de l'apercevoir, et ce que
+J.-T. Maston avait vu ou cru voir, ne pouvait être le boulet de la
+Columbiad. 2° Erreurs de théorie sur le sort réservé audit
+projectile, car en faire un satellite de la Lune, c'était se mettre en
+contradiction absolue avec les lois de la mécanique rationnelle.</p>
+
+<p>Une seule hypothèse des observateurs de Long's-Peak pouvait se
+réaliser, celle qui prévoyait le cas où les voyageurs&mdash;s'ils
+existaient encore&mdash;, combineraient leurs efforts avec l'attraction
+lunaire de manière à atteindre la surface du disque.</p>
+
+<p>Or, ces hommes, aussi intelligents que hardis, avaient survécu au
+terrible contrecoup du départ, et c'est leur voyage dans le
+boulet-wagon qui va être raconté jusque dans ses plus dramatiques
+comme dans ses plus singuliers détails. Ce récit détruira beaucoup
+d'illusions et de prévisions; mais il donnera une juste idée des
+péripéties réservées à une pareille entreprise, et il mettra en relief
+les instincts scientifiques de Barbicane, les ressources de
+l'industrieux Nicholl et l'humoristique audace de Michel Ardan.</p>
+
+<p>En outre, il prouvera que leur digne ami, J.-T. Maston, perdait son
+temps, lorsque, penché sur le gigantesque télescope, il observait la
+marche de la Lune à travers les espaces stellaires.</p>
+
+<h3><a name="I" id="I"></a>I<br /><br />
+De dix heures vingt a dix heures quarante-sept minutes du soir</h3>
+
+<p>Quand dix heures sonnèrent, Michel Ardan, Barbicane et Nicholl firent
+leurs adieux aux nombreux amis qu'ils laissaient sur terre. Les deux
+chiens, destinés à acclimater la race canine sur les continents
+lunaires, étaient déjà emprisonnés dans le projectile. Les trois
+voyageurs s'approchèrent de l'orifice de l'énorme tube de fonte, et
+une grue volante les descendit jusqu'au chapeau conique du boulet.</p>
+
+<p>Là, une ouverture, ménagée à cet effet, leur donna accès dans le wagon
+d'aluminium. Les palans de la grue étant halés à l'extérieur, la
+gueule de la Columbiad fut instantanément dégagée de ses derniers
+échafaudages.</p>
+
+<p>Nicholl, une fois introduit avec ses compagnons dans le projectile,
+s'occupa d'en fermer l'ouverture au moyen d'une forte plaque maintenue
+intérieurement par de puissantes vis de pression. D'autres plaques,
+solidement adaptées, recouvraient les verres lenticulaires des
+hublots. Les voyageurs, hermétiquement clos dans leur prison de
+métal, étaient plongés au milieu d'une obscurité profonde.</p>
+
+<p>«Et maintenant, mes chers compagnons, dit Michel Ardan, faisons comme
+chez nous. Je suis homme d'intérieur, moi, et très fort sur l'article
+ménage. Il s'agit de tirer le meilleur parti possible de notre
+nouveau logement et d'y trouver nos aises. Et d'abord, tâchons d'y
+voir un peu plus clair. Que diable! le gaz n'a pas été inventé pour
+les taupes!»</p>
+
+<p>Ce disant, l'insouciant garçon fit jaillir la flamme d'une allumette
+qu'il frotta à la semelle de sa botte; puis, il l'approcha du bec fixé
+au récipient, dans lequel l'hydrogène carboné, emmagasiné à une haute
+pression, pouvait suffire à l'éclairage et au chauffage du boulet
+pendant cent quarante-quatre heures, soit six jours et six nuits.</p>
+
+<p>Le gaz s'alluma. Le projectile, ainsi éclairé, apparut comme une
+chambre confortable, capitonnée à ses parois, meublée de divans
+circulaires, et dont la voûte s'arrondissait en forme de dôme.</p>
+
+<p>Les objets qu'elle renfermait, armes, instruments, ustensiles,
+solidement saisis et maintenus contre les rondeurs du capiton,
+devaient supporter impunément le choc du départ. Toutes les
+précautions humainement possibles avaient été prises pour mener à
+bonne fin une si téméraire tentative.</p>
+
+<p>Michel Ardan examina tout et se déclara fort satisfait de son
+installation.</p>
+
+<p>«C'est une prison, dit-il, mais une prison qui voyage, et avec le
+droit de mettre le nez à la fenêtre, je ferais bien un bail de cent
+ans! Tu souris Barbicane? As-tu donc une arrière-pensée? Te dis-tu
+que cette prison pourrait être notre tombeau? Tombeau, soit, mais je
+ne le changerais pas pour celui de Mahomet qui flotte dans l'espace
+et ne marche pas!»</p>
+
+<p>Pendant que Michel Ardan parlait ainsi, Barbicane et Nicholl faisaient
+leurs derniers préparatifs.</p>
+
+<p>Le chronomètre de Nicholl marquait dix heures vingt minutes du soir
+lorsque les trois voyageurs se furent définitivement murés dans leur
+boulet. Ce chronomètre était réglé à un dixième de seconde près sur
+celui de l'ingénieur Murchison. Barbicane le consulta.</p>
+
+<p>«Mes amis, dit-il, il est dix heures vingt. A dix heures
+quarante-sept, Murchison lancera l'étincelle électrique sur le fil
+qui communique avec la charge de la Columbiad. A ce moment précis,
+nous quitterons notre sphéroïde. Nous avons donc encore vingt-sept
+minutes à rester sur la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-six minutes et treize secondes, répondit le méthodique
+Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, s'écria Michel Ardan d'un ton de belle humeur, en
+vingt-six minutes, on fait bien des choses! On peut discuter les
+plus graves questions de morale ou de politique, et même les
+résoudre! Vingt-six minutes bien employées valent mieux que
+vingt-six années où on ne fait rien! Quelques secondes d'un Pascal
+ou d'un Newton sont plus précieuses que toute l'existence de
+l'indigeste foule des imbéciles...</p>
+
+<p>&mdash;Et tu en conclus, éternel parleur? demanda le président Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;J'en conclus que nous avons vingt-six minutes, répondit Ardan.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-quatre seulement, dit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-quatre, si tu y tiens, mon brave capitaine, répondit Ardan,
+vingt-quatre minutes pendant lesquelles on pourrait approfondir...</p>
+
+<p>&mdash;Michel, dit Barbicane, pendant notre traversée, nous aurons tout le
+temps nécessaire pour approfondir les questions les plus ardues.
+Maintenant occupons-nous du départ.</p>
+
+<p>&mdash;Ne sommes-nous pas prêts?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Mais il est encore quelques précautions à prendre pour
+atténuer autant que possible le premier choc!</p>
+
+<p>&mdash;N'avons-nous pas ces couches d'eau disposées entre les cloisons
+brisantes, et dont l'élasticité nous protégera suffisamment?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère, Michel, répondit doucement Barbicane, mais je n'en
+suis pas bien sûr!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le farceur! s'écria Michel Ardan. Il espère!... Il n'est
+pas sûr!... Et il attend le moment où nous sommes encaqués pour
+faire ce déplorable aveu! Mais je demande à m'en aller!</p>
+
+<p>&mdash;Et le moyen? répliqua Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;En effet! dit Michel Ardan, c'est difficile. Nous sommes dans le
+train et le sifflet du conducteur retentira avant vingt-quatre
+minutes...</p>
+
+<p>&mdash;Vingt», fit Nicholl.</p>
+
+<p>Pendant quelques instants, les trois voyageurs se regardèrent. Puis
+ils examinèrent les objets emprisonnés avec eux.</p>
+
+<p>«Tout est à sa place, dit Barbicane. Il s'agit de décider maintenant
+comment nous nous placerons le plus utilement pour supporter le choc
+du départ. La position à prendre ne saurait être indifférente, et
+autant que possible, il faut empêcher que le sang ne nous afflue trop
+violemment à la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Juste, fit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, répondit Michel Ardan, prêt à joindre l'exemple à la parole,
+mettons-nous la tête en bas et les pieds en haut, comme les clowns du
+Great-Circus!</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Barbicane, mais étendons-nous sur le côté. Nous
+résisterons mieux ainsi au choc. Remarquez bien qu'au moment où le
+boulet partira que nous soyons dedans ou que nous soyons devant, c'est
+à peu près la même chose.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'est qu' «à peu près» la même chose, je me rassure, répliqua
+Michel Ardan.</p>
+
+<p>&mdash;Approuvez-vous mon idée, Nicholl? demanda Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Entièrement, répondit le capitaine. Encore treize minutes et demie.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un homme que ce Nicholl s'écria Michel, c'est un
+chronomètre à secondes, a échappement, avec huit trous...»</p>
+
+<p>Mais ses compagnons ne l'écoutaient plus, et ils prenaient leurs
+dernières dispositions avec un sang-froid inimaginable. Ils avaient
+l'air de deux voyageurs méthodiques, montés dans un wagon, et
+cherchant à se caser aussi confortablement que possible. On se
+demande vraiment de quelle matière sont faits ces c&oelig;urs d'Américains
+auxquels l'approche du plus effroyable danger n'ajoute pas une
+pulsation!</p>
+
+<p>Trois couchettes, épaisses et solidement conditionnées, avaient été
+placées dans le projectile. Nicholl et Barbicane les disposèrent au
+centre du disque qui formait le plancher mobile. Là devaient
+s'étendre les trois voyageurs, quelques moments avant le départ.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Ardan, ne pouvant rester immobile, tournait dans son
+étroite prison comme une bête fauve en cage, causant avec ses amis,
+parlant à ses chiens, Diane et Satellite, auxquels, on le voit, il
+avait donné depuis quelque temps ces noms significatifs.</p>
+
+<p>«Hé! Diane! Hé! Satellite! s'écriait-il en les excitant. Vous
+allez donc montrer aux chiens sélénites les bonnes façons des chiens
+de la terre! Voilà qui fera honneur à la race canine! Pardieu! Si
+nous revenons jamais ici-bas, je veux rapporter un type croisé de
+«moon-dogs» qui fera fureur!</p>
+
+<p>&mdash;S'il y a des chiens dans la Lune, dit Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a, affirma Michel Ardan, comme il y a des chevaux, des
+vaches, des ânes, des poules. Je parie que nous y trouvons des
+poules!</p>
+
+<p>&mdash;Cent dollars que nous n'en trouverons pas, dit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Tenu, mon capitaine, répondit Ardan en serrant la main de Nicholl.
+Mais à propos, tu as déjà perdu trois paris avec notre président,
+puisque les fonds nécessaires à l'entreprise ont été faits, puisque
+l'opération de la fonte a réussi, et enfin puisque la Columbiad a été
+chargée sans accident, soit six mille dollars.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Nicholl. Dix heures trente-sept minutes et six
+secondes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu, capitaine. Eh bien, avant un quart d'heure, tu auras
+encore à compter neuf mille dollars au président, quatre mille parce
+que la Columbiad n'éclatera pas, et cinq mille parce que le boulet
+s'enlèvera à plus de six milles dans l'air.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai les dollars, répondit Nicholl en frappant sur la poche de son
+habit, je ne demande qu'à payer.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Nicholl, je vois que tu es un homme d'ordre, ce que je n'ai
+jamais pu être, mais en somme, tu as fait là une série de paris peu
+avantageux pour toi, permets-moi de te le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi? demanda Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que si tu gagnes le premier, c'est que la Columbiad aura
+éclaté, et le boulet avec, et Barbicane ne sera plus là pour te
+rembourser tes dollars.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enjeu est déposé à la banque de Baltimore, répondit simplement
+Barbicane, et à défaut de Nicholl, il retournera à ses héritiers!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! hommes pratiques! s'écria Michel Ardan, esprits positifs! Je
+vous admire d'autant plus que je ne vous comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Dix heures quarante deux! dit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Plus que cinq minutes! répondit Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! cinq petites minutes! répliqua Michel Ardan. Et nous sommes
+enfermés dans un boulet au fond d'un canon de neuf cents pieds! Et
+sous ce boulet sont entassés quatre cent mille livres de fulmi-coton
+qui valent seize cent mille livres de poudre ordinaire! Et l'ami
+Murchison, son chronomètre à la main, l'&oelig;il fixé sur l'aiguille, le
+doigt posé sur l'appareil électrique, compte les secondes et va nous
+lancer dans les espaces interplanétaires!...</p>
+
+<p>&mdash;Assez, Michel, assez! dit Barbicane d'une voix grave.
+Préparons-nous. Quelques instants seulement nous séparent d'un moment
+suprême. Une poignée de main, mes amis.</p>
+
+<p>&mdash;Oui», s'écria Michel Ardan, plus ému qu'il ne voulait le paraître.</p>
+
+<p>Ces trois hardis compagnons s'unirent dans une dernière étreinte.</p>
+
+<p>«Dieu nous garde!» dit le religieux Barbicane.</p>
+
+<p>Michel Ardan et Nicholl s'étendirent sur les couchettes disposées au
+centre du disque.</p>
+
+<p>«Dix heures quarante sept!» murmura le capitaine.</p>
+
+<p>Vingt secondes encore! Barbicane éteignit rapidement le gaz et se
+coucha près de ses compagnons.</p>
+
+<p>Le profond silence e n'était interrompu que par les battements du
+chronomètre frappant la seconde.</p>
+
+<p>Soudain, un choc épouvantable se produisit, et le projectile, sous la
+poussée de six milliards de litres de gaz développés par la
+déflagration du pyroxile, s'enleva dans l'espace.</p>
+
+<h3><a name="II" id="II"></a>II<br /><br />
+La première demi-heure</h3>
+
+<p>Que s'était-il passé? Quel effet avait produit cette effroyable
+secousse? L'ingéniosité des constructeurs du projectile avait-elle
+obtenu un résultat heureux? Le choc s'était-il amorti, grâce aux
+ressorts, aux quatre tampons, aux coussins d'eau, aux cloisons
+brisantes? Avait-on dompté l'effrayante poussée de cette vitesse
+initiale de onze mille mètres qui eût suffi à traverser Paris ou New
+York en une seconde? C'est évidemment la question que se posaient les
+mille témoins de cette scène émouvante. Ils oubliaient le but du
+voyage pour ne songer qu'aux voyageurs! Et si quelqu'un d'entre eux
+&mdash;J.-T. Maston, par exemple&mdash;, eût pu jeter un regard à l'intérieur
+du projectile, qu'aurait-il vu?</p>
+
+<p>Rien alors. L'obscurité était profonde dans le boulet. Mais ses
+parois cylindro-coniques avaient supérieurement résisté. Pas une
+déchirure, pas une flexion, pas une déformation. L'admirable
+projectile ne s'était même pas altéré sous l'intense déflagration des
+poudres, ni liquéfié, comme on paraissait le craindre, en une pluie
+d'aluminium.</p>
+
+<p>A l'intérieur, peu de désordre, en somme. Quelques objets avaient été
+lancés violemment vers la voûte; mais les plus importants ne
+semblaient pas avoir souffert du choc. Leurs saisines étaient
+intactes.</p>
+
+<p>Sur le disque mobile, rabaissé jusqu'au culot, après le bris des
+cloisons et l'échappement de l'eau, trois corps gisaient sans
+mouvement. Barbicane, Nicholl, Michel Ardan respiraient-ils encore?
+Ce projectile n'était-il plus qu'un cercueil de métal, emportant trois
+cadavres dans l'espace?...</p>
+
+<p>Quelques minutes après le départ du boulet, un de ces corps fit un
+mouvement; ses bras s'agitèrent, sa tête se redressa, et il parvint à
+se mettre sur les genoux. C'était Michel Ardan. Il se palpa, poussa
+un a «hem» sonore, puis il dit;</p>
+
+<p>«Michel Ardan, complet. Voyons les autres!»</p>
+
+<p>Le courageux Français voulut se lever; mais il ne put se tenir debout.
+Sa tête vacillait, son sang violemment injecté, l'aveuglait, il était
+comme un homme ivre.</p>
+
+<p>«Brr! fit-il. Cela me produit le même effet que deux bouteilles de
+Corton. Seulement, c'est peut-être moins agréable à avaler!»</p>
+
+<p>Puis, passant plusieurs fois sa main sur son front et se frottant les
+tempes, il cria d'une voix ferme:</p>
+
+<p>«Nicholl! Barbicane!»</p>
+
+<p>Il attendit anxieusement. Nulle réponse. Pas même un soupir qui
+indiquât que le c&oelig;ur de ses compagnons battait encore. Il réitéra
+son appel. Même silence.</p>
+
+<p>«Diable! dit-il. Ils ont l'air d'être tombés d'un cinquième étage
+sur la tête! Bah! ajouta-t-il avec cette imperturbable confiance que
+rien ne pouvait enrayer, si un Français a pu se mettre sur les genoux,
+deux Américains ne seront pas gênés de se remettre sur les pieds.
+Mais, avant tout éclairons la situation».</p>
+
+<p>Ardan sentait la vie lui revenir à flots. Son sang se calmait et
+reprenait sa circulation accoutumée. De nouveaux efforts le remirent
+en équilibre. Il parvint à se lever, tira de sa poche une allumette
+et l'enflamma sous le frottement du phosphore. Puis, l'approchant du
+bec, il l'alluma. Le récipient n'avait aucunement souffert. Le gaz
+ne s'était pas échappé. D'ailleurs, son odeur l'eût trahi, et en ce
+cas, Michel Ardan n'aurait pas impunément promené une allumette
+enflammée dans ce milieu rempli d'hydrogène. Le gaz, combiné avec
+l'air, eût produit un mélange détonant et l'explosion aurait achevé ce
+que la secousse avait commencé peut-être.</p>
+
+<p>Dès que le bec fut allumé, Ardan se pencha sur les corps de ses
+compagnons. Ces corps étaient renversés l'un sur l'autre, comme des
+masses inertes. Nicholl dessus, Barbicane dessous.</p>
+
+<p>Ardan redressa le capitaine, l'accota contre un divan, et le
+frictionna vigoureusement. Ce massage, intelligemment pratiqué,
+ranima Nicholl, qui ouvrit les yeux, recouvra instantanément son
+sang-froid, saisit la main d'Ardan. Puis, regardant autour de lui:</p>
+
+<p>«Et Barbicane? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Chacun son tour, répondit tranquillement Michel Ardan. J'ai
+commencé par toi, Nicholl, parce que tu étais dessus. Passons
+maintenant à Barbicane.»</p>
+
+<p>Cela dit, Ardan et Nicholl soulevèrent le président du Gun-Club et le
+déposèrent sur le divan. Barbicane semblait avoir plus souffert que
+ses compagnons. Son sang avait coulé, mais Nicholl se rassura en
+constatant que cette hémorragie ne provenait que d'une légère blessure
+à l'épaule. Une simple écorchure qu'il comprima soigneusement.</p>
+
+<p>Néanmoins, Barbicane fut quelque temps à revenir à lui, ce dont
+s'effrayèrent ses deux amis qui ne lui épargnaient pas les frictions.</p>
+
+<p>«Il respire cependant, disait Nicholl, approchant son oreille de la
+poitrine du blessé.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondait Ardan, il respire comme un homme qui a quelque
+habitude de cette opération quotidienne. Massons, Nicholl, massons
+avec vigueur.»</p>
+
+<p>Et les deux praticiens improvisés firent tant et si bien, que
+Barbicane recouvra l'usage de ses sens. Il ouvrit les yeux, se
+redressa, prit la main de ses deux amis, et, pour sa première parole:</p>
+
+<p>«Nicholl, demanda-t-il, marchons-nous?»</p>
+
+<p>Nicholl et Barbicane se regardèrent. Ils ne s'étaient pas encore
+inquiétés du projectile. Leur première préoccupation avait été pour
+les voyageurs, non pour le wagon.</p>
+
+<p>«Au fait marchons-nous? répéta Michel Ardan.</p>
+
+<p>&mdash;Ou bien reposons-nous tranquillement sur le sol de la Floride?
+demanda Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Ou au fond du golfe du Mexique? ajouta Michel Ardan.</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple!» s'écria le président Barbicane.</p>
+
+<p>Et cette double hypothèse suggérée par ses compagnons eut pour effet
+immédiat de le rappeler immédiatement au sentiment.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, on ne pouvait encore se prononcer sur la situation
+du boulet. Son immobilité apparente; le défaut de communication avec
+l'extérieur, ne permettaient pas de résoudre la question. Peut-être
+le projectile déroulait-il sa trajectoire à travers l'espace;
+peut-être, après un court enlèvement, était-il retombé sur terre, ou
+même dans le golfe du Mexique, chute que le peu de largeur de la
+presqu'île floridienne rendait possible.</p>
+
+<p>Le cas était grave, le problème intéressant. Il fallait le résoudre
+au plus tôt. Barbicane, surexcité et triomphant par son énergie
+morale de sa faiblesse physique, se releva. Il écouta. A
+l'extérieur, silence profond. Mais l'épais capitonnage était
+suffisant pour intercepter tous les bruits de la Terre. Cependant,
+une circonstance frappa Barbicane. La température à l'intérieur du
+projectile était singulièrement élevée. Le président retira un
+thermomètre de l'enveloppe qui le protégeait, et il le consulta.
+L'instrument marquait quarante-cinq degrés centigrades.</p>
+
+<p>«Oui! s'écria-t-il alors, oui! nous marchons! Cette étouffante
+chaleur transsude à travers les parois du projectile! Elle est
+produite par son frottement sur les couches atmosphériques. Elle va
+bientôt diminuer, parce que déjà nous flottons dans le vide, et après
+avoir failli étouffer, nous subirons des froids intenses.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, demanda Michel Ardan, suivant toi, Barbicane, nous serions dès
+à présent hors des limites de l'atmosphère terrestre?</p>
+
+<p>&mdash;Sans aucun doute, Michel. Ecoute-moi. Il est dix heures
+cinquante-cinq minutes. Nous sommes partis depuis huit minutes
+environ. Or, si notre vitesse initiale n'eût pas été diminuée par le
+frottement, six secondes nous auraient suffi pour franchir les seize
+lieues d'atmosphère qui entourent le sphéroïde.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, répondit Nicholl, mais dans quelle proportion
+estimez-vous la diminution de cette vitesse par le frottement?</p>
+
+<p>&mdash;Dans la proportion d'un tiers, Nicholl, répondit Barbicane cette
+diminution est considérable, mais, d'après mes calculs, elle est
+telle. Si donc nous avons eu une vitesse initiale de onze mille
+mètres, au sortir de l'atmosphère cette vitesse sera réduite à sept
+mille trois cent trente-deux mètres, quoi qu'il en soit, nous avons
+déjà franchi cet intervalle, et...</p>
+
+<p>&mdash;Et alors, dit Michel Ardan, l'ami Nicholl a perdu ses deux paris:
+quatre mille dollars, puisque la Columbiad n'a pas éclaté; cinq mille
+dollars, puisque le projectile s'est élevé à une hauteur supérieure à
+six milles. Donc, Nicholl, exécute-toi.</p>
+
+<p>&mdash;Constatons d'abord, répondit le capitaine, et nous paierons ensuite.
+Il est très possible que les raisonnements de Barbicane soient exacts
+et que j'aie perdu mes neuf mille dollars. Mais une nouvelle
+hypothèse se présente à mon esprit, et elle annulerait la gageure.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle? demanda vivement Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;L'hypothèse que, pour une raison ou une autre, le feu n'ayant pas
+été mis aux poudres, nous ne soyons pas partis.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu, capitaine, s'écria Michel Ardan, voilà une hypothèse digne
+de mon cerveau! Elle n'est pas sérieuse! Est-ce que nous n'avons pas
+été à demi assommés par la secousse? Est-ce que je ne t'ai pas
+rappelé à la vie? Est-ce que l'épaule du président ne saigne pas
+encore du contrecoup qui l'a frappée?</p>
+
+<p>&mdash;D'accord, Michel, répéta Nicholl, mais une seule question.</p>
+
+<p>&mdash;Fais, mon capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu entendu la détonation qui certainement a dû être formidable?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Ardan, très surpris, en effet, je n'ai pas entendu la
+détonation.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, Barbicane?</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? fit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait! murmura le président, pourquoi n'avons-nous pas entendu la
+détonation?»</p>
+
+<p>Les trois amis se regardèrent d'un air assez décontenancé. Il se
+présentait là un phénomène inexplicable. Le projectile était parti
+cependant, et, conséquemment, la détonation avait dû se produire.</p>
+
+<p>«Sachons d'abord où nous en sommes, dit Barbicane, et rabattons les
+panneaux.»</p>
+
+<p>Cette opération extrêmement simple, fut aussitôt pratiquée. Les
+écrous qui maintenaient les boulons sur les plaques extérieures du
+hublot de droite, cédèrent sous la pression d'une clef anglaise. Ces
+boulons furent chassés au-dehors, et des obturateurs garnis de
+caoutchouc bouchèrent le trou qui leur donnait passage. Aussitôt la
+plaque extérieure se rabattit sur sa charnière comme un sabord, et le
+verre lenticulaire qui fermait le hublot apparut. Un hublot identique
+s'évidait dans l'épaisseur des parois sur l'autre face, du projectile,
+un autre dans le dôme qui le terminait, un quatrième enfin au milieu
+du culot inférieur. On pouvait donc observer, dans quatre directions
+opposées, le firmament par les vitres latérales et plus directement,
+la Terre ou la Lune par les ouvertures supérieures et inférieures du
+boulet.</p>
+
+<p>Barbicane et ses deux compagnons s'étaient aussitôt précipités à la
+vitre découverte. Nul rayon lumineux ne l'animait. Une profonde
+obscurité enveloppait le projectile. Ce qui n'empêcha pas le
+président Barbicane de s'écrier:</p>
+
+<p>«Non, mes amis, nous ne sommes pas retombés sur terre! Non, nous ne
+sommes pas immergés au fond du golfe du Mexique! Oui! nous montons
+dans l'espace! Voyez ces étoiles qui brillent dans la nuit, et cette
+impénétrable obscurité qui s'amasse entre la Terre et nous!</p>
+
+<p>«Hurrah! Hurrah!» s'écrièrent d'une commune voix Michel Ardan et
+Nicholl.</p>
+
+<p>En effet, ces ténèbres compactes prouvaient que le projectile avait
+quitté la Terre, car le sol, vivement éclairé alors par la clarté
+lunaire, eût apparu aux yeux des voyageurs, s'ils eussent reposé à sa
+surface. Cette obscurité démontrait aussi que le projectile avait
+dépassé la couche atmosphérique, car la lumière diffuse, répandue dans
+l'air eût reporté sur les parois métalliques un reflet qui manquait
+aussi. Cette lumière aurait éclairé la vitre du hublot, et cette
+vitre était obscure. Le doute n'était plus permis. Les voyageurs
+avaient quitté la Terre.</p>
+
+<p>«J'ai perdu, dit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Et je t'en félicite! répondit Ardan.</p>
+
+<p>&mdash;Voici neuf mille dollars, dit le capitaine en tirant de sa poche une
+liasse de dollars papier.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous un reçu? demanda Barbicane en prenant la somme.</p>
+
+<p>&mdash;Si cela ne vous désoblige pas, répondit Nicholl. C'est plus
+régulier.»</p>
+
+<p>Et, sérieusement, flegmatiquement, comme s'il eût été à sa caisse, le
+président Barbicane tira son carnet, en détacha une page blanche,
+libella au crayon un reçu en règle, le data, le signa, le parapha, et
+le remit au capitaine qui l'enferma soigneusement dans son
+portefeuille.</p>
+
+<p>Michel Ardan, ôtant sa casquette, s'inclina sans rien dire devant ses
+deux compagnons. Tant de formalisme en de pareilles circonstances lui
+coupait la parole. Il n'avait jamais rien vu de si «américain».</p>
+
+<p>Barbicane et Nicholl, leur opération terminée, s'étaient replacés à la
+vitre et regardaient les constellations. Les étoiles se détachaient
+en points vifs sur le fond noir du ciel. Mais, de ce côté, on ne
+pouvait apercevoir l'astre des nuits, qui, marchant de l'est à
+l'ouest, s'élevait peu à peu vers le zénith. Aussi son absence
+provoqua-t-elle une réflexion d'Ardan.</p>
+
+<p>«Et la Lune? disait-il. Est-ce que, par hasard, elle manquerait à
+notre rendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Rassure-toi, répondit Barbicane. Notre future sphéroïde est à son
+poste, mais nous ne pouvons l'apercevoir de ce côté. Ouvrons l'autre
+hublot latéral.»</p>
+
+<p>Au moment où Barbicane allait abandonner la vitre pour procéder au
+dégagement du hublot opposé, son attention fut attirée par l'approche
+d'un objet brillant. C'était un disque énorme, dont les colossales
+dimensions ne pouvaient être appréciées. Sa face tournée vers la
+Terre s'éclairait vivement. On eût dit une petite Lune qui
+réfléchissait la lumière de la grande. Elle s'avançait avec une
+prodigieuse vitesse et paraissait décrire autour de la Terre une
+orbite qui coupait la trajectoire du projectile. Le mouvement de
+translation de ce mobile se complétait d'un mouvement de rotation sur
+lui-même. Il se comportait donc comme tous les corps célestes
+abandonnés dans l'espace.</p>
+
+<p>«Eh! s'écria Michel Ardan, qu'est cela? Un autre projectile?»</p>
+
+<p>Barbicane ne répondit pas. L'apparition de ce corps énorme le
+surprenait et l'inquiétait. Une rencontre était possible, qui aurait
+eu des résultats déplorables, soit que le projectile fût dévié de sa
+route, soit qu'un choc, brisant son élan, le précipitât vers la Terre,
+soit enfin qu'il se vît irrésistiblement entraîné par la puissance
+attractive de cet astéroïde.</p>
+
+<p>Le président Barbicane avait rapidement saisi les conséquences de ces
+trois hypothèses qui, d'une façon ou d'une autre, amenaient fatalement
+l'insuccès de sa tentative. Ses compagnons, muets, regardaient à
+travers l'espace. L'objet grossissait prodigieusement en
+s'approchant, et par une certaine illusion d'optique, il semblait que
+le projectile se précipitât au-devant de lui.</p>
+
+<p>«Mille dieux! s'écria Michel Ardan, les deux trains vont se
+rencontrer!»</p>
+
+<p>Instinctivement, les voyageurs s'étaient rejetés en arrière. Leur
+épouvante fut extrême, mais elle ne dura pas longtemps, quelques
+secondes à peine. L'astéroïde passa à plusieurs centaines de mètres
+du projectile et disparut, non pas tant par la rapidité de sa course,
+que parce que sa face opposée à la Lune se confondit subitement avec
+l'obscurité absolue de l'espace.</p>
+
+<p>«Bon voyage! s'écria Michel Ardan en poussant un soupir de
+satisfaction. Comment! l'infini n'est pas assez grand pour qu'un
+pauvre petit boulet puisse s'y promener sans crainte! Ah çà!
+qu'est-ce que ce globe prétentieux qui a failli nous heurter?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, répondit Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! tu sais tout.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, dit Barbicane, un simple bolide, mais un bolide énorme que
+l'attraction a retenu à l'état de satellite.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible! s'écria Michel Ardan. La terre a donc deux Lunes
+comme Neptune?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, deux Lunes, bien qu'elle passe généralement pour n'en
+posséder qu'une. Mais cette seconde Lune est si petite et sa vitesse
+est si grande, que les habitants de la Terre ne peuvent l'apercevoir.
+C'est en tenant compte de certaines perturbations qu'un astronome
+français, M. Petit, a su déterminer l'existence de ce second satellite
+et en calculer les éléments. D'après ses observations, ce bolide
+accomplirait sa révolution autour de la Terre en trois heures vingt
+minutes seulement, ce qui implique une vitesse prodigieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Tous les astronomes, demanda Nicholl, admettent-ils l'existence de
+ce satellite?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Barbicane; mais si, comme nous, ils s'étaient
+rencontrés avec lui, ils ne pourraient plus douter. Au fait, j'y
+pense, ce bolide qui nous eût fort embarrassés en heurtant le
+projectile permet de préciser notre situation dans l'espace.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? dit Ardan.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que sa distance est connue et, au point où nous l'avons
+rencontré, nous étions exactement a huit mille cent quarante
+kilomètres de la surface du globe terrestre.</p>
+
+<p>&mdash;Plus de deux mille lieues! s'écria Michel Ardan. Voilà qui enfonce
+les trains express de ce globe piteux qu'on appelle la Terre!</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien, répondit Nicholl en consultant son chronomètre, il
+est onze heures, et nous n'avons quitté le continent américain que
+depuis treize minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Treize minutes seulement? dit Barbicane</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Nicholl, et si notre vitesse initiale de onze
+kilomètres était constante, nous ferions près de dix mille lieues à
+l'heure!</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est fort bien, mes amis, dit le
+président, mais reste toujours cette insoluble
+question. Pourquoi n'avons-nous pas entendu la
+détonation de la Columbiad?»</p>
+
+<p>Faute de réponse, la conversation s'arrêta, et Barbicane, tout en
+réfléchissant, s'occupa de rabaisser le mantelet du second hublot
+latéral. Son opération réussit, et, par la vitre dégagée, la Lune
+emplit l'intérieur du projectile d'une brillante lumière. Nicholl, en
+homme économe, éteignit le gaz qui devenait inutile, et dont l'éclat,
+d'ailleurs, nuisait à l'observation des espaces interplanétaires.</p>
+
+<p>Le disque lunaire brillait alors avec une incomparable pureté. Ses
+rayons, que ne tamisait plus la vaporeuse atmosphère du globe
+terrestre, filtraient à travers la vitre et saturaient l'air intérieur
+du projectile de reflets argentins. Le noir rideau du firmament
+doublait véritablement l'éclat de la Lune, qui, dans ce vide de
+l'éther impropre à la diffusion, n'éclipsait pas les étoiles voisines.
+Le ciel, ainsi vu, présentait un aspect tout nouveau que l'&oelig;il humain
+ne pouvait soupçonner.</p>
+
+<p>On conçoit l'intérêt avec lequel ces audacieux contemplaient l'astre
+des nuits, but suprême de leur voyage. Le satellite de la Terre dans
+son mouvement de translation se rapprochait insensiblement du zénith,
+point mathématique qu'il devait atteindre environ quatre-vingt-seize
+heures plus tard. Ses montagnes, ses plaines, tout son relief ne
+s'accusaient pas plus nettement à leurs yeux que s'ils les eussent
+considérés d'un point quelconque de la Terre; mais sa lumière, à
+travers le vide, se développait avec une incomparable intensité. Le
+disque resplendissait comme un miroir de platine. De la terre qui
+fuyait sous leurs pieds, les voyageurs avaient déjà oublié tout
+souvenir.</p>
+
+<p>Ce fut le capitaine Nicholl qui, le premier, rappela l'attention sur
+le globe disparu.</p>
+
+<p>«Oui! répondit Michel Ardan, ne soyons pas ingrats envers lui.
+Puisque nous quittons notre pays, que nos derniers regards lui
+appartiennent. Je veux revoir la Terre avant qu'elle s'éclipse
+complètement à mes yeux!»</p>
+
+<p>Barbicane, pour satisfaire aux désirs de son compagnon, s'occupa de
+déblayer la fenêtre du fond du projectile, celle qui devait permettre
+d'observer directement la Terre. Le disque que la force de projection
+avait ramené jusqu'au culot fut démonté non sans peine. Ses morceaux
+placés avec soin contre les parois, pouvaient encore servir, le cas
+échéant. Alors apparut une baie circulaire, large de cinquante
+centimètres, évidée dans la partie inférieure du boulet. Un verre,
+épais de quinze centimètres et renforcé d'une armature de cuivre, la
+fermait. Au-dessous s'appliquait une plaque d'aluminium retenue par
+des boulons. Les écrous dévissés, les boulons largués, la plaque se
+rabattit, et la communication visuelle fut établie entre l'intérieur
+et l'extérieur.</p>
+
+<p>Michel Ardan s'était agenouillé sur la vitre. Elle était sombre,
+comme opaque.</p>
+
+<p>«Eh bien, s'écria-t-il, et la Terre?</p>
+
+<p>&mdash;La Terre, dit Barbicane, la voilà.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! fit Ardan, ce mince filet, ce croissant argenté?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, Michel. Dans quatre jours, lorsque la Lune sera pleine,
+au moment même où nous l'atteindrons, la Terre sera nouvelle. Elle ne
+nous apparaîtra plus que sous la forme d'un croissant délié qui ne
+tardera pas à disparaître, et alors elle sera noyée pour quelques
+jours dans une ombre impénétrable.</p>
+
+<p>&mdash;Ça! la Terre!» répétait Michel Ardan, regardant de tous ses yeux
+cette mince tranche de sa planète natale.</p>
+
+<p>L'explication donnée par le président Barbicane était juste. La
+Terre, par rapport au projectile, entrait dans sa dernière phase.
+Elle était dans son octant et montrait un croissant finement tracé sur
+le fond noir du ciel. Sa lumière, rendue bleuâtre par l'épaisseur de
+la couche atmosphérique, offrait moins d'intensité que celle du
+croissant lunaire. Ce croissant se présentait sous des dimensions
+considérables. On eût dit un arc énorme tendu sur le firmament.
+Quelques points, vivement éclairés, surtout dans sa partie concave,
+annonçaient la présence de hautes montagnes; mais ils disparaissaient
+parfois sous d'épaisses taches qui ne se voient jamais à la surface du
+disque lunaire. C'étaient des anneaux de nuage disposés
+concentriquement autour du sphéroïde terrestre.</p>
+
+<p>Cependant, par suite d'un phénomène naturel, identique à celui qui se
+produit sur la Lune lorsqu'elle est dans ses octants, on pouvait
+saisir le contour entier du globe terrestre. Son disque entier
+apparaissait assez visiblement par un effet de lumière cendrée, moins
+appréciable que la lumière cendrée de la Lune. Et la raison de cette
+intensité moindre est facile à comprendre. Lorsque ce reflet se
+produit sur la Lune, il est dû aux rayons solaires que la Terre
+réfléchit vers son satellite. Ici, par un effet inverse, il était dû
+aux rayons solaires réfléchis de la Lune vers la Terre. Or, la
+lumière terrestre est environ treize fois plus intense que la lumière
+lunaire, ce qui tient à la différence de volume des deux corps. De
+là, cette conséquence que, dans le phénomène de la lumière cendrée, la
+partie obscure du disque de la Terre se dessine moins nettement que
+celle du disque de la Lune, puisque l'intensité du phénomène est
+proportionnelle au pouvoir éclairant des deux astres. Il faut ajouter
+aussi que le croissant terrestre semblait former une courbe plus
+allongée que celle du disque. Pur effet d'irradiation.</p>
+
+<p>Tandis que les voyageurs cherchaient à percer les profondes ténèbres
+de l'espace, un bouquet étincelant d'étoiles filantes s'épanouit à
+leurs yeux. Des centaines de bolides, enflammés au contact de
+l'atmosphère, rayaient l'ombre de traînées lumineuses et zébraient de
+leurs feux la partie cendrée du disque. A cette époque, la Terre
+était dans son périhélie, et le mois de décembre est si propice à
+l'apparition de ces étoiles filantes, que des astronomes en ont compté
+jusqu'à vingt-quatre mille par heure. Mais Michel Ardan, dédaignant
+les raisonnements scientifiques, aima mieux croire que la Terre
+saluait de ses plus brillants feux d'artifice le départ de trois de
+ses enfants.</p>
+
+<p>En somme, c'était tout ce qu'ils voyaient de ce sphéroïde perdu dans
+l'ombre, astre inférieur du monde solaire, qui, pour les grandes
+planètes, se couche ou se lève comme une simple étoile du matin ou du
+soir! Imperceptible point de l'espace, ce n'était plus qu'un
+croissant fugitif, ce globe où ils avaient laissé toutes leurs
+affections!</p>
+
+<p>Longtemps, les trois amis, sans parler, mais unis de c&oelig;ur,
+regardèrent, tandis que le projectile s'éloignait avec une vitesse
+uniformément décroissante. Puis, une somnolence irrésistible envahit
+leur cerveau. Était-ce fatigue de corps et fatigue d'esprit? Sans
+doute, car après la surexcitation de ces dernières heures passées sur
+la Terre, la réaction devait inévitablement se produire.</p>
+
+<p>«Eh bien, dit Michel, puisqu'il faut dormir, dormons.»</p>
+
+<p>Et, s'étendant sur leurs couchettes, tous trois furent bientôt
+ensevelis dans un profond sommeil.</p>
+
+<p>Mais ils ne s'étaient pas assoupis depuis un quart d'heure, que
+Barbicane se relevait subitement et réveillant ses compagnons d'une
+voix formidable:</p>
+
+<p>«J'ai trouvé! s'écria-t-il!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu trouvé? demanda Michel Ardan sautant hors de sa couchette.</p>
+
+<p>&mdash;La raison pour laquelle nous n'avons pas entendu la détonation de la
+Columbiad!</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est?... fit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que notre projectile allait plus vite que le son!»</p>
+
+<h3><a name="III" id="III"></a>III<br /><br />
+Où l'on s'installe</h3>
+
+<p>Cette explication curieuse, mais certainement exacte, une fois donnée,
+les trois amis s'étaient replongés dans un profond sommeil. Où
+auraient-ils, pour dormir, trouvé un lieu plus calme, un milieu plus
+paisible? Sur terre, les maisons des villes, les chaumières des
+campagnes, ressentent toutes les secousses imprimées à l'écorce du
+globe. Sur mer, le navire, ballotté par les lames, n'est que choc et
+mouvement. Dans l'air, le ballon oscille incessamment sur des couches
+fluides de densités diverses. Seul, ce projectile, flottant dans le
+vide absolu, au milieu du silence absolu, offrait à ses hôtes le repos
+absolu.</p>
+
+<p>Aussi, le sommeil des trois aventureux voyageurs se fût-il peut-être
+indéfiniment prolongé, si un bruit inattendu ne les eût éveillés vers
+sept heures du matin, le 2 décembre, huit heures après leur départ.</p>
+
+<p>Ce bruit, c'était un aboiement très caractérisé.</p>
+
+<p>«Les chiens! Ce sont les chiens!» s'écria Michel Ardan, se relevant
+aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont faim, dit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! répondit Michel, nous les avons oubliés!</p>
+
+<p>&mdash;Où sont-ils?» demanda Barbicane.</p>
+
+<p>On chercha, et l'on trouva l'un de ces animaux blotti sous le divan.
+Épouvanté, anéanti par le choc initial, il était resté dans ce coin
+jusqu'au moment où la voix lui revint avec le sentiment de la faim.</p>
+
+<p>C'était l'aimable Diane, assez penaude encore, qui s'allongea hors de
+sa retraite, non sans se faire prier. Cependant Michel Ardan
+l'encourageait de ses plus gracieuses paroles.</p>
+
+<p>«Viens, Diane, disait-il, viens, ma fille! toi, dont la destinée
+marquera dans les annales cynégétiques! toi que les païens eussent
+donnée pour compagne au dieu Anubis, et les chrétiens pour amie à
+saint Roch! toi, digne d'être forgée en airain par le roi des enfers,
+comme ce toutou que Jupiter céda à la belle Europe au prix d'un
+baiser! toi, dont la célébrité effacera celle des héros de Montargis
+et du mont Saint-Bernard! toi, qui, t'élançant vers les espaces
+interplanétaires, seras peut-être l'Ève des chiens sélénites! toi qui
+justifieras là-haut cette parole de Toussenel: «Au commencement.
+«Dieu créa l'homme, et le voyant si faible, il lui «donna le chien!»
+Viens, Diane! viens ici!»</p>
+
+<p>Diane, flattée ou non, s'avançait peu à peu et poussait des
+gémissements plaintifs.</p>
+
+<p>«Bon! fit Barbicane, je vois bien Ève, mais où est Adam?</p>
+
+<p>&mdash;Adam! répondit Michel, Adam ne peut être loin! Il est là, quelque
+part! Il faut l'appeler! Satellite! ici, Satellite!»</p>
+
+<p>Mais Satellite ne paraissait pas. Diane continuait de gémir. On
+constata cependant qu'elle n'était point blessée, et on lui servit une
+appétissante pâtée qui fit taire ses plaintes.</p>
+
+<p>Quant à Satellite, il semblait introuvable. Il fallut chercher
+longtemps avant de le découvrir dans un des compartiments supérieurs
+du projectile, où un contrecoup, assez inexplicable, l'avait
+violemment lancé. La pauvre bête, fort endommagée, était dans un
+piteux état.</p>
+
+<p>«Diable! dit Michel, voilà notre acclimatation compromise!»</p>
+
+<p>On descendit le malheureux chien avec précaution. Sa tête s'était
+fracassée contre la voûte, et il semblait difficile qu'il revînt d'un
+tel choc. Néanmoins, il fut confortablement étendu sur un coussin et
+là, il laissa échapper un soupir.</p>
+
+<p>«Nous te soignerons, dit Michel. Nous sommes responsables de ton
+existence. J'aimerais mieux perdre un bras qu'une patte de mon pauvre
+Satellite!»</p>
+
+<p>Et, ce disant, il offrit quelques gorgées d'eau au blessé, qui les but
+avidement.</p>
+
+<p>Ces soins donnés, les voyageurs observèrent attentivement la Terre et
+la Lune. La Terre n'était plus figurée que par un disque cendré que
+terminait un croissant plus rétréci que la veille; mais son volume
+restait encore énorme, si on le comparait à celui de la Lune qui se
+rapprochait de plus en plus d'un cercle parfait.</p>
+
+<p>«Parbleu! dit alors Michel Ardan, je suis vraiment fâché que nous ne
+soyons pas partis au moment de la Pleine-Terre, c'est-à-dire lorsque
+notre globe se trouvait en opposition avec le Soleil.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que nous aurions aperçu sous un nouveau jour nos continents et
+nos mers, ceux-ci resplendissants sous la projection des rayons
+solaires, celles-là plus sombres et telles qu'on les reproduit sur
+certaines mappemondes! J'aurais voulu voir ces pôles de la Terre sur
+lesquels le regard de l'homme ne s'est encore jamais reposé!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, répondit Barbicane, mais si la Terre avait été pleine,
+la Lune aurait été nouvelle, c'est-à-dire invisible au milieu de
+l'irradiation du Soleil. Or, mieux vaut pour nous voir le but
+d'arrivée que le point de départ.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, Barbicane, répondit le capitaine Nicholl, et
+d'ailleurs quand nous aurons atteint la Lune, nous aurons le temps,
+pendant les longues nuits lunaires, de considérer à loisir ce globe où
+fourmillent nos semblables!</p>
+
+<p>&mdash;Nos semblables! s'écria Michel Ardan. Mais maintenant, ils ne sont
+pas plus nos semblables que les Sélénites! Nous habitons un monde
+nouveau, peuplé de nous seuls, le projectile! Je suis le semblable de
+Barbicane, et Barbicane est le semblable de Nicholl. Au-delà de nous,
+en dehors de nous, l'humanité finit, et nous sommes les seules
+populations de ce microcosme jusqu'au moment où nous deviendrons de
+simples Sélénites!</p>
+
+<p>&mdash;Dans quatre-vingt-huit heures environ,
+répliqua le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui veut dire?... demanda Michel Ardan.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il est huit heures et demie, répondit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, repartit Michel, il m'est impossible de trouver même
+l'apparence d'une raison pour laquelle nous ne déjeunerions pas
+illico.»</p>
+
+<p>En effet, les habitants du nouvel astre ne pouvaient y vivre sans
+manger, et leur estomac subissait alors les impérieuses lois de la
+faim. Michel Ardan, en sa qualité de Français, se déclara cuisinier
+en chef, importante fonction qui ne lui suscita pas de concurrents.
+Le gaz donna les quelques degrés de chaleur suffisants pour les
+apprêts culinaires, et le coffre aux provisions fournit les éléments
+de ce premier festin.</p>
+
+<p>Le déjeuner débuta par trois tasses d'un bouillon excellent, dû à la
+liquéfaction dans l'eau chaude de ces précieuses tablettes Liebig,
+préparées avec les meilleurs morceaux des ruminants des Pampas. Au
+bouillon de b&oelig;uf succédèrent quelques tranches de beefsteak
+comprimés à la presse hydraulique, aussi tendres, aussi succulents que
+s'ils fussent sortis des cuisines du café Anglais. Michel, homme
+d'imagination, soutint même qu'ils étaient «saignants».</p>
+
+<p>Des légumes conservés «et plus frais que nature», dit aussi l'aimable
+Michel, succédèrent au plat de viande, et furent suivis de quelques
+tasses de thé avec tartines beurrées à l'américaine. Ce breuvage,
+déclaré exquis, était dû à l'infusion de feuilles de premier choix
+dont l'empereur de Russie avait mis quelques caisses à la disposition
+des voyageurs.</p>
+
+<p>Enfin, pour couronner ce repas, Ardan dénicha une fine bouteille de
+Nuits, qui se trouvait «par hasard» dans le compartiment des
+provisions. Les trois amis la burent à l'union de la Terre et de son
+satellite.</p>
+
+<p>Et comme si ce n'était pas assez de ce vin généreux qu'il avait
+distillé sur les coteaux de Bourgogne, le Soleil voulut se mettre de
+la partie. Le projectile sortait en ce moment du cône d'ombre projeté
+par le globe terrestre, et les rayons de l'astre radieux frappèrent
+directement le disque inférieur du boulet, en raison de l'angle que
+fait l'orbite de la Lune avec celle de la Terre.</p>
+
+<p>«Le Soleil! s'écria Michel Ardan.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, répondit Barbicane. Je l'attendais.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, dit Michel, le cône d'ombre que la Terre laisse dans
+l'espace s'étend au-delà de la Lune?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup au-delà, si on ne tient pas compte de la réfraction
+atmosphérique, dit Barbicane. Mais quand la Lune est enveloppée dans
+cette ombre, c'est que les centres des trois astres, le Soleil, la
+Terre et la Lune, sont en ligne droite. Alors les n&oelig;uds coïncident
+avec les phases de la Pleine-Lune et il y a éclipse. Si nous étions
+partis au moment d'une éclipse de Lune, tout notre trajet se fût
+accompli dans l'ombre, ce qui eût été fâcheux.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, bien que nous flottions dans le vide, notre projectile,
+baigné au milieu des rayons solaires recueillera leur lumière et leur
+chaleur. Donc, économie de gaz, économie précieuse à tous égards.»</p>
+
+<p>En effet, sous ces rayons dont aucune atmosphère n'adoucissait la
+température et l'éclat, le projectile se réchauffait et s'éclairait
+comme s'il eût subitement passé de l'hiver à l'été. La Lune en haut,
+le Soleil en bas, l'inondaient de leurs feux.</p>
+
+<p>«Il fait bon ici, dit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien! s'écria Michel Ardan. Avec un peu de terre
+végétale répandue sur notre planète d'aluminium, nous ferions pousser
+les petits pois en vingt-quatre heures. Je n'ai qu'une crainte, c'est
+que les parois du boulet n'entrent en fusion!</p>
+
+<p>&mdash;Rassure-toi, mon digne ami, répondit Barbicane. Le projectile a
+supporté une température bien autrement élevée, pendant qu'il glissait
+sur les couches atmosphériques. Je ne serais même pas étonné qu'il se
+fût montré aux yeux des spectateurs de la Floride comme un bolide en
+feu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, J.-T. Maston doit nous croire rôtis.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui m'étonne, répondit Barbicane, c'est que nous ne l'ayons pas
+été. C'était là un danger que nous n'avions pas prévu.</p>
+
+<p>&mdash;Je le craignais, moi, répondit simplement Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu ne nous en avais rien dit, sublime capitaine!» s'écria Michel
+Ardan en serrant la main de son compagnon.</p>
+
+<p>Cependant Barbicane procédait à son installation dans le projectile
+comme s'il n'eût jamais dû le quitter. On se rappelle que ce wagon
+aérien offrait à sa base une superficie de cinquante-quatre pieds
+carrés. Haut de douze pieds jusqu'au sommet de sa voûte, habilement
+aménagé à l'intérieur, peu encombré par les instruments et ustensiles
+de voyage qui occupaient chacun une place spéciale, il laissait à ses
+trois hôtes une certaine liberté de mouvements. L'épaisse vitre,
+engagée dans une partie du culot, pouvait supporter impunément un
+poids considérable. Aussi Barbicane et ses compagnons marchaient-ils
+à sa surface comme sur un plancher solide; mais le Soleil, qui la
+frappait directement de ses rayons, éclairant par en dessous
+l'intérieur du projectile, y produisait de singuliers effets de
+lumière.</p>
+
+<p>On commença par vérifier l'état de la caisse à eau et de la caisse aux
+vivres. Ces récipients n'avaient aucunement souffert, grâce aux
+dispositions prises pour amortir le choc. Les vivres étaient
+abondants et pouvaient nourrir les trois voyageurs pendant une année
+entière. Barbicane avait voulu se précautionner pour le cas où le
+projectile arriverait sur une portion absolument stérile de la Lune.
+Quant à l'eau et à la réserve d'eau-de-vie qui comprenait cinquante
+gallons, il y en avait pour deux mois seulement. Mais, à s'en
+rapporter aux dernières observations des astronomes, la Lune
+conservait une atmosphère basse, dense, épaisse, au moins dans ses
+vallées profondes, et là les ruisseaux, les sources ne pouvaient
+manquer. Donc, pendant la durée du trajet et pendant la première
+année de leur installation sur le continent lunaire, les aventureux
+explorateurs ne devaient être éprouvés ni par la faim ni par la soif.</p>
+
+<p>Restait la question de l'air à l'intérieur du projectile. Là encore,
+toute sécurité. L'appareil Reiset et Regnaut, destiné à la production
+de l'oxygène, était alimenté pour deux mois de chlorate de potasse.
+Il consommait nécessairement une certaine quantité de gaz, car il
+devait maintenir au-dessus de quatre cents degrés la matière
+productrice. Mais là encore, on était en fonds. L'appareil ne
+demandait, d'ailleurs, qu'un peu de surveillance. Il fonctionnait
+automatiquement. A cette température élevée, le chlorate de potasse,
+se changeant en chlorure de potassium, abandonnait tout l'oxygène
+qu'il contenait. Or, que donnaient dix-huit livres de chlorate de
+potasse? Les sept livres d'oxygène nécessaire à la consommation
+quotidienne des hôtes du projectile.</p>
+
+<p>Mais il ne suffisait pas de renouveler l'oxygène dépensé, il fallait
+encore absorber l'acide carbonique produit par l'expiration. Or,
+depuis une douzaine d'heures, l'atmosphère du boulet s'était chargée
+de ce gaz absolument délétère, produit définitif de la combustion des
+éléments du sang par l'oxygène inspiré. Nicholl reconnut cet état de
+l'air en voyant Diane haleter péniblement. En effet, l'acide
+carbonique&mdash;par un phénomène identique à celui qui se produit dans la
+fameuse Grotte du Chien&mdash;se massait vers le fond du projectile, en
+raison de sa pesanteur. La pauvre Diane, la tête basse, devait donc
+souffrir avant ses maîtres de la présence de ce gaz. Mais le
+capitaine Nicholl se hâta de remédier à cet état de choses. Il
+disposa sur le fond du projectile plusieurs récipients contenant de la
+potasse caustique qu'il agita pendant un certain temps, et cette
+matière, très avide d'acide carbonique, l'absorba complètement et
+purifia ainsi l'air intérieur.</p>
+
+<p>L'inventaire des instruments fut alors commencé. Les thermomètres et
+les baromètres avaient résisté, sauf un thermomètre à minima dont le
+verre s'était brisé. Un excellent anéroïde, retiré de la boîte ouatée
+qui le contenait, fut accroché à l'une des parois. Naturellement, il
+ne subissait et ne marquait que la pression de l'air à l'intérieur du
+projectile. Mais il indiquait aussi la quantité de vapeur d'eau qu'il
+renfermait. En ce moment son aiguille oscillait entre 765 et 760
+millimètres. C'était «du beau temps».</p>
+
+<p>Barbicane avait emporté aussi plusieurs compas qui furent retrouvés
+intacts. On comprend que dans ces conditions, leur aiguille était
+affolée, c'est-à-dire sans direction constante. En effet, à la
+distance où le boulet se trouvait de la Terre, le pôle magnétique ne
+pouvait exercer sur l'appareil aucune action sensible. Mais ces
+boussoles, transportées sur le disque lunaire, y constateraient
+peut-être des phénomènes particuliers. En tout cas, il était
+intéressant de vérifier si le satellite de la Terre se soumettait
+comme elle à l'influence magnétique.</p>
+
+<p>Un hypsomètre pour mesurer l'altitude des montagnes lunaires, un
+sextant destiné à prendre la hauteur du Soleil, un théodolite,
+instrument de géodésie qui sert à lever les plans et à réduire les
+angles à l'horizon, les lunettes dont l'usage devait être très
+apprécié aux approches de la Lune, tous ces instruments furent visités
+avec soin et reconnus bons, malgré la violence de la secousse
+initiale.</p>
+
+<p>Quant aux ustensiles, aux pics, aux pioches, aux divers outils dont
+Nicholl avait fait un choix spécial; quant aux sacs de graines
+variées, aux arbustes que Michel Ardan comptait transplanter dans les
+terres sélénites, ils étaient à leur place dans les coins supérieurs
+du projectile. Là s'évidait une sorte de grenier encombré d'objets
+que le prodigue Français y avait empilés. Quels ils étaient, on ne
+savait guère, et le joyeux garçon ne s'expliquait pas là-dessus. De
+temps en temps, il montait par des crampons rivés aux parois jusqu'à
+ce capharnaüm, dont il s'était réservé l'inspection. Il rangeait, il
+arrangeait, il plongeait une main rapide dans certaines boîtes
+mystérieuses, en chantant de la voix la plus fausse quelque vieux
+refrain de France qui égayait la situation.</p>
+
+<p>Barbicane observa avec intérêt que ses fusées et autres artifices
+n'avaient pas été endommagés. Ces pièces importantes, puissamment
+chargées, devaient servir à ralentir la chute du projectile, lorsque
+celui-ci, sollicité par l'attraction lunaire, après avoir dépassé le
+point d'attraction neutre, tomberait sur la surface de la Lune.
+Chute, d'ailleurs, qui devait être six fois moins rapide qu'elle ne
+l'eût été à la surface de la Terre, grâce à la différence de masse des
+deux astres.</p>
+
+<p>L'inspection se termina donc à la satisfaction générale. Puis chacun
+revint observer l'espace par les fenêtres latérales et à travers la
+vitre inférieure.</p>
+
+<p>Même spectacle. Toute l'étendue de la sphère céleste, fourmillant
+d'étoiles et de constellations d'une pureté merveilleuse, à rendre fou
+un astronome. D'un côté, le Soleil, comme la gueule d'un four
+embrasé, disque éblouissant sans auréole, se détachant sur le fond
+noir du ciel. De l'autre, la Lune lui ejetant ses feux par réflexion,
+et comme immobile au milieu du monde stellaire. Puis, une tache assez
+forte, qui semblait trouer le firmament et que bordait encore un
+demi-liséré argenté: c'était la Terre. Çà et là, des nébuleuses
+massées comme de gros flocons d'une neige sidérale, et du zénith au
+nadir, un immense anneau formé d'une impalpable poussière d'astres,
+cette voie lactée, au milieu de laquelle le Soleil ne compte que pour
+une étoile de quatrième grandeur!</p>
+
+<p>Les observateurs ne pouvaient détacher leurs regards de ce spectacle
+si nouveau, dont aucune description ne saurait donner l'idée. Que de
+réflexions il leur suggéra! Quelles émotions inconnues il éveilla
+dans leur âme! Barbicane voulut commencer le récit de son voyage sous
+l'empire de ces impressions, et il nota heure par heure tous les faits
+qui signalaient le début de son entreprise. Il écrivait
+tranquillement de sa grosse écriture carrée et dans un style un peu
+commercial.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le calculateur Nicholl revoyait ses formules de
+trajectoires et man&oelig;uvrait les chiffres avec une dextérité sans
+pareille. Michel Ardan causait tantôt avec Barbicane qui ne lui
+répondait guère, tantôt avec Nicholl qui ne l'entendait pas, avec
+Diane qui ne comprenait rien à ses théories, avec lui-même enfin, se
+faisant demandes et réponses, allant, venant, s'occupant de mille
+détails, tantôt courbé sur la vitre inférieure, tantôt juché dans les
+hauteurs du projectile, et toujours chantonnant. Dans ce microcosme
+il représentait l'agitation et la loquacité française, et l'on est
+prié de croire qu'elle était dignement représentée.</p>
+
+<p>La journée, ou plutôt&mdash;car l'expression n'est pas juste&mdash;le laps de
+douze heures qui forme le jour sur la Terre, se termina par un souper
+copieux, finement préparé. Aucun incident de nature à altérer la
+confiance des voyageurs ne s'était encore produit. Aussi, pleins
+d'espoir, déjà sûrs du succès, ils s'endormirent paisiblement, tandis
+que le projectile, sous une vitesse uniformément décroissante,
+franchissait les routes du ciel.</p>
+
+<h3><a name="IV" id="IV"></a>IV<br /><br />
+Un peu d'algèbre</h3>
+
+<p>La nuit se passa sans incident. A vrai dire, ce mot «nuit» est
+impropre.</p>
+
+<p>La position du projectile ne changeait pas par rapport au Soleil.
+Astronomiquement, il faisait jour sur la partie inférieure du boulet,
+nuit sur sa partie supérieure. Lors donc que dans ce récit ces deux
+mots sont employés, ils expriment le laps de temps qui s'écoule entre
+le lever et le coucher du Soleil sur la Terre.</p>
+
+<p>Le sommeil des voyageurs fut d'autant plus paisible que, malgré son
+excessive vitesse, le projectile semblait être absolument immobile.
+Aucun mouvement ne trahissait sa marche à travers l'espace. Le
+déplacement, quelque rapide qu'il soit, ne peut produire un effet
+sensible sur l'organisme, quand il a lieu dans le vide ou lorsque la
+masse d'air circule avec le corps entraîné. Quel habitant de la Terre
+s'aperçoit de sa vitesse, qui l'emporte cependant à raison de
+quatre-vingt-dix mille kilomètres par heure? Le mouvement, dans ces
+conditions, ne se «ressent» pas plus que le repos. Aussi tout corps y
+est-il indifférent. Un corps est-il en repos, il y demeurera tant
+qu'aucune force étrangère ne le déplacera. Est-il en mouvement, il ne
+s'arrêtera plus si aucun obstacle ne vient enrayer sa marche. Cette
+indifférence au mouvement ou au repos, c'est l'inertie.</p>
+
+<p>Barbicane et ses compagnons pouvaient donc se croire dans une
+immobilité absolue, étant enfermés à l'intérieur du projectile.
+L'effet eût été le même, d'ailleurs, s'ils se fussent placés à
+l'extérieur. Sans la Lune qui grossissait au-dessus d'eux, ils
+auraient juré qu'ils flottaient dans une stagnation complète.</p>
+
+<p>Ce matin-là, le 3 décembre, les voyageurs furent réveillés par un
+bruit joyeux, mais inattendu. Ce fut le chant du coq qui retentit à
+l'intérieur du wagon.</p>
+
+<p>Michel Ardan, le premier sur pied, grimpa jusqu'au sommet du
+projectile, et fermant une caisse entrouverte:</p>
+
+<p>«Veux-tu te taire? dit-il à voix basse. Cet animal-là va faire
+manquer ma combinaison!»</p>
+
+<p>Cependant Nicholl et Barbicane s'étaient réveillés.</p>
+
+<p>«Un coq? avait dit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Eh non! mes amis, répondit vivement Michel, c'est moi qui ai voulu
+vous réveiller par cette vocalise champêtre!»</p>
+
+<p>Et ce disant, il poussa un splendide kokoriko qui eût fait honneur au
+plus orgueilleux des gallinacés.</p>
+
+<p>Les deux Américains ne purent s'empêcher de rire.</p>
+
+<p>«Un joli talent, dit Nicholl, regardant son compagnon d'un air
+soupçonneux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Michel, une plaisanterie de mon pays. C'est très
+gaulois. On fait, comme cela, le coq dans les meilleures sociétés!»</p>
+
+<p>Puis, détournant la conversation:</p>
+
+<p>«Sais-tu, Barbicane, dit-il, à quoi j'ai pensé toute la nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit le président.</p>
+
+<p>&mdash;A nos amis de Cambridge. Tu as déjà remarqué que je suis un
+admirable ignorant des choses mathématiques. Il m'est donc impossible
+de deviner comment les savants de l'Observatoire ont pu calculer
+quelle vitesse initiale devrait avoir le projectile en quittant la
+Columbiad pour atteindre la Lune.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux dire, répliqua Barbicane, pour atteindre ce point neutre où
+les attractions terrestre et lunaire se font équilibre, car, à partir
+de ce point situé aux neuf dixièmes du parcours environ, le projectile
+tombera sur la Lune simplement en vertu de sa pesanteur.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, répondit Michel, mais, encore une fois, comment ont-ils pu
+calculer la vitesse initiale?</p>
+
+<p>&mdash;Rien n'était plus aisé, répondit Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu aurais su faire ce calcul? demanda Michel Ardan.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement. Nicholl et moi, nous l'eussions établi, si la note de
+l'Observatoire ne nous eût évité cette peine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon vieux Barbicane, répondit Michel, on m'eût plutôt coupé
+la tête, en commençant par les pieds, que de me faire résoudre ce
+problème-là!</p>
+
+<p>&mdash;Parce que tu ne sais pas l'algèbre, répliqua tranquillement
+Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voilà bien, vous autres, mangeurs d'<i>x</i> ! Vous croyez
+avoir tout dit quand vous avez dit: l'algèbre.</p>
+
+<p>&mdash;Michel, répliqua Barbicane, crois-tu qu'on puisse forger sans
+marteau ou labourer sans charrue?</p>
+
+<p>&mdash;Difficilement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, l'algèbre est un outil, comme la charrue ou le marteau, et
+un bon outil pour qui sait l'employer.</p>
+
+<p>&mdash;Sérieusement?</p>
+
+<p>&mdash;Très sérieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu pourrais manier cet outil-là devant moi?</p>
+
+<p>&mdash;Si cela t'intéresse.</p>
+
+<p>&mdash;Et me montrer comment on a calculé la vitesse initiale de notre
+wagon?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon digne ami. En tenant compte de tous les éléments du
+problème, de la distance du centre de la Terre au centre de la Lune,
+du rayon de la Terre, de la masse de la Terre, de la masse de la Lune,
+je puis établir exactement quelle a dû être la vitesse initiale du
+projectile, et cela par une simple formule.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons la formule.</p>
+
+<p>&mdash;Tu la verras. Seulement, je ne te donnerai pas la courbe tracée
+réellement par le boulet entre la Lune et la Terre, en tenant compte
+de leur mouvement de translation autour du Soleil. Non. Je
+considérerai ces deux astres comme immobiles, ce qui nous suffit.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ce serait chercher la solution de ce problème qu'on
+appelle «le problème des trois corps», et que le calcul intégral n'est
+pas encore assez avancé pour le résoudre.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, fit Michel Ardan de son ton narquois, les mathématiques n'ont
+donc pas dit leur dernier mot?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement non, répondit Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Peut-être les Sélénites ont-ils poussé plus loin que vous le
+calcul intégral! Et à propos, qu'est-ce que ce calcul intégral?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un calcul qui est l'inverse du calcul différentiel, répondit
+sérieusement Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Bien obligé.</p>
+
+<p>&mdash;Autrement dit, c'est un calcul par lequel on cherche les quantités
+finies dont on connaît la différentielle.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, voilà qui est clair, répondit Michel d'un air on ne peut
+plus satisfait.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, reprit Barbicane, un bout de papier, un bout de
+crayon, et avant une demi-heure je veux avoir trouvé la formule
+demandée.»</p>
+
+<p>Barbicane, cela dit, s'absorba dans son travail, tandis que Nicholl
+observait l'espace, laissant à son compagnon le soin du déjeuner.</p>
+
+<p>Une demi-heure ne s'était pas écoulée que Barbicane, relevant la tête,
+montrait à Michel Ardan une page couverte de signes algébriques, au
+milieu desquels se détachait cette formule générale:</p>
+
+<div class="imagege" style="width: 542px;">
+<a href="images/ill_1569-g_lg.png">
+<img src="images/ill_1569-g.png" width="300" height="37" alt="% 1 2 2 r m' r r
+% - (v - v ) = gr { &mdash;- - 1 + &mdash;- ( &mdash;- - &mdash;-) }
+% 2 0 x m d-x d-r" title="" /></a>
+</div>
+
+<p>«Et cela signifie?..., demanda Michel</p>
+
+<p>&mdash;Cela signifie, répondit Nicholl, que: un demi de <i>v</i> deux moins <i>v</i>
+zéro carré, égale <i>gr</i> multiplié par <i>r</i> sur <i>x</i> moins un, plus <i>m</i>
+prime sur <i>m</i> multiplié par <i>r</i> sur <i>d</i> moins <i>x</i> , moins <i>r</i> sur <i>d</i>
+moins <i>r</i> ...</p>
+
+<p>&mdash;<i>X</i> sur <i>y</i> monté sur <i>z</i> et chevauchant sur <i>p</i> , s'écria Michel
+Ardan en éclatant de rire. Et tu comprends cela, capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Rien n'est plus clair.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc! dit Michel. Mais cela saute aux yeux, et je n'en
+demande pas davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Rieur sempiternel! répliqua Barbicane. Tu as voulu de l'algèbre,
+et tu en auras jusqu'au menton!</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux qu'on me pende!</p>
+
+<p>&mdash;En effet, répondit Nicholl, qui examinait la formule en connaisseur,
+ceci me paraît bien trouvé, Barbicane. C'est l'intégrale de
+l'équation des forces vives, et je ne doute pas qu'elle ne nous donne
+le résultat cherché.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je voudrais comprendre! s'écria Michel. Je donnerais dix ans
+de la vie de Nicholl pour comprendre!</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute alors, reprit Barbicane. Un demi de <i>v</i> deux moins <i>v</i> zéro
+carré, c'est la formule qui nous donne la demi-variation de la force
+vive.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, et Nicholl sait ce que cela signifie?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, Michel, répondit le capitaine. Tous ces signes, qui te
+paraissent cabalistiques, forment cependant le langage le plus clair,
+le plus net, le plus logique pour qui sait le lire.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu prétends, Nicholl, demanda Michel, qu'au moyen de ces
+hiéroglyphes, plus incompréhensibles que des ibis égyptiens, tu
+pourras trouver quelle vitesse initiale il convenait d'imprimer au
+projectile?</p>
+
+<p>&mdash;Incontestablement, répondit Nicholl, et même par cette formule, je
+pourrai toujours te dire quelle est sa vitesse à un point quelconque
+de son parcours.</p>
+
+<p>&mdash;Ta parole?</p>
+
+<p>&mdash;Ma parole.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu es aussi malin que notre président?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Michel. Le difficile, c'est ce qu'a fait Barbicane. C'est
+d'établir une équation qui tienne compte de toutes les conditions du
+problème. Le reste n'est plus qu'une question d'arithmétique, et
+n'exige que la connaissance des quatre règles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est déjà beau!» répondit Michel Ardan, qui, de sa vie, n'avait pu
+faire une addition juste et qui définissait ainsi cette règle: «Petit
+casse-tête chinois qui permet d'obtenir des totaux indéfiniment
+variés.»</p>
+
+<p>Cependant Barbicane affirmait que Nicholl, en y songeant, aurait
+certainement trouvé cette formule.</p>
+
+<p>«Je n'en sais rien, disait Nicholl, car, plus je l'étudie, plus je la
+trouve merveilleusement établie.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, écoute, dit Barbicane à son ignorant camarade, et tu vas
+voir que toutes ces lettres ont une signification.</p>
+
+<p>&mdash;J'écoute, dit Michel d'un air résigné.</p>
+
+<p>&mdash;<i>d</i> , fit Barbicane, c'est la distance du centre de la Terre au
+centre de la Lune, car ce sont les centres qu'il faut prendre pour
+calculer les attractions.</p>
+
+<p>&mdash;Cela je le comprends.</p>
+
+<p>&mdash;<i>r</i> est le rayon de la Terre.</p>
+
+<p>&mdash;<i>r</i> , rayon. Admis.</p>
+
+<p>&mdash;<i>m</i> est la masse de la Terre; <i>m</i> prime la masse de la Lune. En
+effet, il faut tenir compte de la masse des deux corps attirants,
+puisque l'attraction est proportionnelle aux masses.</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu.</p>
+
+<p>&mdash;<i>g</i> représente la gravité, la vitesse acquise au bout d'une seconde
+par un corps qui tombe à la surface de la Terre. Est-ce clair?</p>
+
+<p>&mdash;De l'eau de roche! répondit Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, je représente par <i>x</i> la distance variable qui sépare le
+projectile du centre de la Terre, et par <i>v</i> la vitesse qu'a ce
+projectile à cette distance.</p>
+
+<p>&mdash;Bon.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, l'expression <i>v</i> zéro qui figure dans l'équation est la
+vitesse que possède le boulet au sortir de l'atmosphère.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit Nicholl, c'est à ce point qu'il faut calculer cette
+vitesse, puisque nous savons déjà que la vitesse au départ vaut
+exactement les trois demis de la vitesse au sortir de l'atmosphère.</p>
+
+<p>&mdash;Comprends plus! fit Michel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant bien simple, dit Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Pas si simple que moi, répliqua Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut dire que lorsque notre projectile est arrivé à la limite
+de l'atmosphère terrestre, il avait déjà perdu un tiers de sa vitesse
+initiale.</p>
+
+<p>&mdash;Tant que cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, rien que par son frottement sur les couches
+atmosphériques. Tu comprends bien que plus il marchait rapidement,
+plus il trouvait de résistance de la part de l'air.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, je l'admets, répondit Michel, et je le comprends, bien que tes
+<i>v</i> zéro deux et tes <i>v</i> zéro carrés se secouent dans ma tête comme
+des clous dans un sac!</p>
+
+<p>&mdash;Premier effet de l'algèbre, reprit Barbicane. Et maintenant, pour
+t'achever, nous allons établir la donnée numérique de ces diverses
+expressions, c'est-à-dire chiffrer leur valeur.</p>
+
+<p>&mdash;Achevez-moi! répondit Michel.</p>
+
+<p>&mdash;De ces expressions, dit Barbicane, les unes sont connues, les autres
+sont à calculer.</p>
+
+<p>&mdash;Je me charge de ces dernières, dit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons <i>r</i> , reprit Barbicane. <i>r</i> , c'est le rayon de la Terre qui,
+sous la latitude de la Floride notre point de départ, égale six
+millions trois cent soixante-dix mille mètres. <i>d</i> , c'est-à-dire la
+distance du centre de la Terre au centre de la Lune, vaut
+cinquante-six rayons terrestres, soit...»</p>
+
+<p>Nicholl chiffra rapidement.</p>
+
+<p>«Soit, dit-il, trois cent cinquante-six millions sept cent vingt mille
+mètres, au moment où la Lune est à son périgée, c'est-à-dire à sa
+distance la plus rapprochée de la Terre.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, fit Barbicane. Maintenant <i>m</i> prime sur <i>m</i> , c'est-à-dire le
+rapport de la masse de la Lune à celle de la Terre, égale un
+quatre-vingt-unième.</p>
+
+<p>&mdash;Parfait, dit Michel.</p>
+
+<p>&mdash;<i>g</i> , la gravité, est à la Floride de neuf mètres quatre-vingt-un.
+D'où résulte que <i>gr</i> égale...</p>
+
+<p>&mdash;Soixante-deux millions quatre cent vingt-six mille mètres carrés,
+répondit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant? demanda Michel Ardan.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant que les expressions sont chiffrées, répondit Barbicane,
+je vais chercher la vitesse <i>v</i> zéro, c'est-à-dire la vitesse que doit
+avoir le projectile en quittant l'atmosphère pour atteindre le point
+d'attraction égale avec une vitesse nulle. Puisque, à ce moment, la
+vitesse sera nulle, je pose qu'elle égalera zéro, et que <i>x</i> , la
+distance où se trouve ce point neutre, sera représentée par les neuf
+dixièmes de <i>d</i> , c'est-à-dire de la distance qu sépare les deux
+centres.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une vague idée que cela doit être ainsi, dit Michel.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai donc alors: <i>x</i> égale neuf dixièmes de
+<i>d</i> , et <i>v</i> égale zéro, et ma formule deviendra...»</p>
+
+<p>Barbicane écrivit rapidement sur le papier:</p>
+
+<div class="imagege" style="width: 497px;">
+<a href="images/ill_1760-g_lg.png">
+<img src="images/ill_1760-g.png" width="300" height="36" alt="\( v_0^2=2gr\left\{1-\frac{10r}{9d}-\frac{1}{81}
+\left(\frac{10r}{d}-\frac{r}{d-r}\right)\right\} \)" title="" /></a>
+</div>
+
+<p>Nicholl lut d'un &oelig;il avide.</p>
+
+<p>«C'est cela! c'est cela! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce clair? demanda Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;C'est écrit en lettres de feu! répondit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Les braves gens! murmurait Michel.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu compris, enfin? lui demanda Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'ai compris! s'écria Michel Ardan, mais c'est-à-dire que ma
+tête en éclate!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, reprit Barbicane, <i>v</i> zéro deux égale deux <i>gr</i> multiplié par
+un, moins dix <i>r</i> sur 9 <i>d</i> , moins un quatre-vingt-unième multiplié
+par dix <i>r</i> sur <i>d</i> moins <i>r</i> sur <i>d</i> moins <i>r</i> .</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, dit Nicholl, pour obtenir la vitesse du boulet au
+sortir de l'atmosphère, il n'y a plus qu'à calculer.»</p>
+
+<p>Le capitaine, en praticien rompu à toutes les difficultés, se mit à
+chiffrer avec une rapidité effrayante. Divisions et multiplications
+s'allongeaient sous ses doigts. Les chiffres grêlaient sa page
+blanche. Barbicane le suivait du regard, pendant que Michel Ardan
+comprimait à deux mains une migraine naissante.</p>
+
+<p>«Eh bien? demanda Barbicane, après plusieurs minutes de silence.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tout calcul fait, répondit Nicholl, <i>v</i> zéro, c'est-à-dire
+la vitesse du projectile au sortir de l'atmosphère, pour atteindre le
+point d'égale attraction, a dû être de...</p>
+
+<p>&mdash;De?... fit Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;De onze mille cinquante et un mètres dans la première seconde.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! fit Barbicane, bondissant, vous dites!</p>
+
+<p>&mdash;Onze mille cinquante et un mètres.</p>
+
+<p>&mdash;Malédiction! s'écria le président en faisant un geste de désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu? demanda Michel Ardan, très surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'ai! Mais si à ce moment la vitesse était déjà diminuée
+d'un tiers par le frottement, la vitesse initiale aurait dû être...</p>
+
+<p>&mdash;De seize mille cinq cent soixante-seize mètres! répondit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'Observatoire de Cambridge, qui a déclaré que onze mille mètres
+suffisaient au départ, et notre boulet qui n'est parti qu'avec cette
+vitesse!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, elle sera insuffisante!</p>
+
+<p>&mdash;Bon.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'atteindrons pas le point neutre!</p>
+
+<p>&mdash;Sacrebleu!</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'irons même pas à moitié chemin!</p>
+
+<p>&mdash;Nom d'un boulet! s'écria Michel Ardan, sautant comme si le
+projectile fût sur le point de heurter le sphéroïde terrestre.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous retomberons sur la Terre!»</p>
+
+<h3><a name="V" id="V"></a>V<br /><br />
+Les froids de l'espace</h3>
+
+<p>Cette révélation fut un coup de foudre. Qui se serait attendu à
+pareille erreur de calcul? Barbicane ne voulait pas y croire.
+Nicholl revit ses chiffres. Ils étaient exacts. Quant à la formule
+qui les avait déterminés, on ne pouvait soupçonner sa justesse, et
+vérification faite, il fut constant qu'une vitesse initiale de seize
+mille cinq cent soixante-seize mètres dans la première seconde était
+nécessaire pour atteindre le point neutre.</p>
+
+<p>Les trois amis se regardèrent silencieusement. De déjeuner, plus
+question. Barbicane, les dents serrées, les sourcils contractés, les
+poings fermés convulsivement, observait à travers le hublot. Nicholl
+s'était croisé les bras, examinant ses calculs. Michel Ardan
+murmurait:</p>
+
+<p>«Voilà bien ces savants! Ils n'en font jamais d'autres! Je donnerais
+vingt pistoles pour tomber sur l'Observatoire de Cambridge et
+l'écraser avec tous les tripoteurs de chiffres qu'il renferme!»</p>
+
+<p>Tout d'un coup, le capitaine fit une réflexion qui alla droit à
+Barbicane.</p>
+
+<p>«Ah çà! dit-il, il est sept heures du matin. Nous sommes donc partis
+depuis trente-deux heures. Plus de la moitié de notre trajet est
+parcourue, et nous ne tombons pas, que je sache!»</p>
+
+<p>Barbicane ne répondit pas. Mais, après un coup d'&oelig;il rapide jeté au
+capitaine, il prit un compas qui lui servait à mesurer la distance
+angulaire du globe terrestre. Puis, à travers la vitre inférieure, il
+fit une observation très exacte, vu l'immobilité apparente du
+projectile. Se relevant alors, essuyant son front où perlaient des
+gouttes de sueur, il disposa quelques chiffres sur le papier. Nicholl
+comprenait que le président voulait déduire de la mesure du diamètre
+terrestre la distance du boulet à la Terre. Il le regardait
+anxieusement.</p>
+
+<p>«Non! s'écria Barbicane après quelques instants, non, nous ne tombons
+pas! Nous sommes déjà à plus de cinquante mille lieues de la Terre!
+Nous avons dépassé ce point où le projectile aurait dû s'arrêter, si
+sa vitesse n'eût été que de onze mille mètres au départ! Nous montons
+toujours!</p>
+
+<p>&mdash;C'est évident, répondit Nicholl, et il faut en conclure que notre
+vitesse initiale, sous la poussée des quatre cent mille livres de
+fulmi-coton, a dépassé les onze mille mètres réclamés. Je m'explique
+alors que nous ayons rencontré, après treize minutes seulement, le
+deuxième satellite qui gravite à plus de deux mille lieues de la
+Terre.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette explication est d'autant plus probable, ajouta Barbicane,
+qu'en rejetant l'eau renfermée entre ses cloisons brisantes, le
+projectile s'est trouvé subitement allégé d'un poids considérable.</p>
+
+<p>&mdash;Juste! fit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon brave Nicholl, s'écria Barbicane, nous sommes sauvés!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, répondit tranquillement Michel Ardan, puisque nous sommes
+sauvés, déjeunons.»</p>
+
+<p>En effet, Nicholl ne se trompait pas. La vitesse initiale avait été,
+très heureusement, supérieure à la vitesse indiquée par l'Observatoire
+de Cambridge, mais l'Observatoire de Cambridge ne s'en était pas moins
+trompé.</p>
+
+<p>Les voyageurs, remis de cette fausse alerte, se mirent à table et
+déjeunèrent joyeusement. Si l'on mangea beaucoup, on parla plus
+encore. La confiance était plus grande après qu'avant «l'incident de
+l'algèbre».</p>
+
+<p>«Pourquoi ne réussirions-nous pas? répétait Michel Ardan. Pourquoi
+n'arriverions-nous pas? Nous sommes lancés. Pas d'obstacles devant
+nous. Pas de pierres sur notre chemin. La route est libre, plus
+libre que celle du navire qui se débat contre la mer, plus libre que
+celle du ballon qui lutte contre le vent! Or, si un navire arrive où
+il veut, si un ballon monte où il lui plaît, pourquoi notre
+projectile n'atteindrait-il pas le but qu'il a visé.</p>
+
+<p>&mdash;Il l'atteindra, dit Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Ne fût-ce que pour honorer le peuple américain, ajouta Michel Ardan,
+le seul peuple qui fût capable de mener à bien une telle entreprise,
+le seul qui pût produire un président Barbicane! Ah! j'y pense,
+maintenant que nous n'avons plus d'inquiétude, qu'allons-nous devenir?
+Nous allons nous ennuyer royalement!»</p>
+
+<p>Barbicane et Nicholl firent un geste de dénégation.</p>
+
+<p>«Mais j'ai prévu le cas, mes amis, reprit Michel Ardan. Vous n'avez
+qu'à parler. J'ai à votre disposition, échecs, dames, cartes,
+dominos! Il ne me manque qu'un billard!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! demanda Barbicane, tu as emporté de pareils bibelots?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, répondit Michel, et non seulement pour nous distraire,
+mais aussi dans l'intention louable d'en doter les estaminets
+sélénites.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit Barbicane, si la Lune est habitée, ses habitants ont
+apparu quelques milliers d'années avant ceux de la Terre, car on ne
+peut douter que cet astre ne soit plus vieux que le nôtre. Si donc
+les Sélénites existent depuis des centaines de mille ans, si leur
+cerveau est organisé comme le cerveau humain, ils ont inventé tout ce
+que nous avons inventé déjà, et même ce que nous inventerons dans la
+suite des siècles. Ils n'auront rien à apprendre de nous et nous
+aurons tout à apprendre d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! répondit Michel, tu penses qu'ils ont eu des artistes comme
+Phidias, Michel-Ange ou Raphaël?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Des poètes comme Homère, Virgile, Milton, Lamartine, Hugo?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Des philosophes comme Platon, Aristote, Descartes, Kant?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en doute pas.</p>
+
+<p>&mdash;Des savants comme Archimède, Euclide, Pascal, Newton?</p>
+
+<p>&mdash;Je le jurerais.</p>
+
+<p>&mdash;Des comiques comme Arnal et des photographes comme... comme Nadar?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, ami Barbicane, s'ils sont aussi forts que nous, et même plus
+forts, ces Sélénites, pourquoi n'ont-ils pas tenté de communiquer avec
+la Terre? Pourquoi n'ont-ils pas lancé un projectile lunaire
+jusqu'aux régions terrestres?</p>
+
+<p>&mdash;Qui te dit qu'ils ne l'ont pas fait? répondit sérieusement
+Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, ajouta Nicholl, cela leur était plus facile qu'à nous, et
+pour deux raisons: la première parce que l'attraction est six fois
+moindre à la surface de la Lune qu'à la surface de la Terre, ce qui
+permet à un projectile de s'enlever plus aisément: la seconde, parce
+qu'il suffisait d'envoyer ce projectile à huit mille lieues seulement
+au lieu de quatre-vingt mille, ce qui ne demande qu'une force de
+projection dix fois moins forte.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, reprit Michel, je répète: Pourquoi ne l'ont-ils pas fait?</p>
+
+<p>&mdash;Et moi répliqua Barbicane, je répète: Qui te dit qu'ils ne l'ont pas
+fait?</p>
+
+<p>&mdash;Quand?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des milliers d'années, avant l'apparition de l'homme sur la
+Terre.</p>
+
+<p>&mdash;Et le boulet? Où est le boulet? Je demande à voir le boulet!</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, répondit Barbicane, la mer couvre les cinq sixièmes de
+notre globe. De là, cinq bonnes raisons pour supposer que le
+projectile lunaire, s'il a été lancé, est maintenant immergé au fond
+de l'Atlantique ou du Pacifique. A moins qu'il ne soit enfoui dans
+quelque crevasse, à l'époque où l'écorce terrestre n'était pas encore
+suffisamment formée.</p>
+
+<p>&mdash;Mon vieux Barbicane, répondit Michel, tu as réponse à tout et je
+m'incline devant ta sagesse. Toutefois il est une hypothèse qui me
+sourirait mieux que les autres; c'est que les Sélénites, étant plus
+vieux que nous, sont plus sages et n'ont point inventé la poudre!»</p>
+
+<p>En ce moment, Diane se mêla à la conversation par
+un aboiement sonore. Elle réclamait son déjeuner.</p>
+
+<p>«Ah! fit Michel Ardan, à discuter ainsi, nous oublions Diane et
+Satellite!»</p>
+
+<p>Aussitôt, une respectable pâtée fut offerte à la chienne qui la dévora
+de grand appétit.</p>
+
+<p>«Vois-tu, Barbicane, disait Michel, nous aurions dû faire de ce
+projectile une seconde arche de Noé et emporter dans la Lune un couple
+de tous les animaux domestiques.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, répondit Barbicane, mais la place eût manqué.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit Michel, en se serrant un peu!</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, répondit Nicholl, que b&oelig;uf, vache, taureau, cheval,
+tous ces ruminants nous seraient fort utiles sur le continent lunaire.
+Par malheur, ce wagon ne pouvait devenir ni une écurie ni une étable.</p>
+
+<p>&mdash;Mais au moins, dit Michel Ardan, aurions-nous pu emmener un âne,
+rien qu'un petit âne, cette courageuse et patiente bête qu'aimait à
+monter le vieux Silène! Je les aime, ces pauvres ânes! Ce sont bien
+les animaux les moins favorisés de la création. Non seulement on les
+frappe pendant leur vie, mais on les frappe aussi après leur mort!</p>
+
+<p>&mdash;Comment l'entends-tu? demanda Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! fit Michel, puisqu'on en fait des peaux de tambour!»</p>
+
+<p>Barbicane et Nicholl ne purent s'empêcher de rire à cette réflexion
+saugrenue. Mais un cri de leur joyeux compagnon les arrêta. Celui-ci
+s'était courbé vers la niche de Satellite et se relevait en disant:</p>
+
+<p>«Bon! Satellite n'est plus malade.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Non, reprit Michel, il est mort. Voilà, ajouta-t-il d'un ton
+piteux, voilà qui sera embarrassant. Je crains, ma pauvre Diane, que
+tu ne fasses pas souche dans les régions lunaires!»</p>
+
+<p>En effet, l'infortuné Satellite n'avait pu survivre à sa blessure. Il
+était mort et bien mort. Michel Ardan très décontenancé, regardait
+ses amis.</p>
+
+<p>«Il se présente une question, dit Barbicane. Nous ne pouvons garder
+avec nous le cadavre de ce chien pendant quarante-huit heures encore.</p>
+
+<p>&mdash;Non, sans doute, répondit Nicholl, mais nos hublots sont fixés par
+des charnières. Ils peuvent se rabattre. Nous ouvrirons l'un des
+deux et nous jetterons ce corps dans l'espace.»</p>
+
+<p>Le président réfléchit pendant quelques instants.
+et dit:</p>
+
+<p>«Oui, il faudra procéder ainsi, mais en prenant les plus minutieuses
+précautions.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Pour deux raisons que tu vas comprendre répondit Barbicane. La
+première est relative à l'air renfermé dans le projectile, et dont il
+ne faut perdre que le moins possible.</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque nous le refaisons, cet air!</p>
+
+<p>&mdash;En partie seulement. Nous ne refaisons que l'oxygène, mon brave
+Michel,&mdash;et à ce propos veillons bien à ce que l'appareil ne
+fournisse pas cet oxygène en quantité immodérée, car cet excès
+amènerait en nous des troubles physiologiques très graves. Mais si
+nous refaisons l'oxygène, nous ne refaisons pas l'azote, ce véhicule
+que les poumons n'absorbent pas et qui doit demeurer intact. Or, cet
+azote s'échapperait rapidement par les hublots ouverts.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le temps de jeter ce pauvre Satellite, dit Michel.</p>
+
+<p>&mdash;D'accord, mais agissons rapidement.</p>
+
+<p>&mdash;Et la seconde raison? demanda Michel.</p>
+
+<p>&mdash;La seconde raison, c'est qu'il ne faut pas laisser le froid
+extérieur, qui est excessif, pénétrer dans le projectile, sous peine
+d'être gelés vivants.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, le Soleil...</p>
+
+<p>&mdash;Le Soleil échauffe notre projectile qui absorbe ses rayons, mais il
+n'échauffe pas le vide où nous flottons en ce moment. Où il n'y a pas
+d'air, il n'y a pas plus de chaleur que de lumière diffuse, et de même
+qu'il fait noir, il fait froid là où les rayons du Soleil n'arrivent
+pas directement. Cette température n'est donc autre que la
+température produite par le rayonnement stellaire, c'est-à-dire celle
+que subirait le globe terrestre si le Soleil s'éteignait un jour.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui n'est pas à craindre, répondit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait? dit Michel Ardan. D'ailleurs, en admettant que le Soleil
+ne s'éteigne pas, ne peut-il arriver que la Terre s'éloigne de lui?</p>
+
+<p>&mdash;Bon! fit Barbicane, voilà Michel avec ses idées!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! reprit Michel, ne sait-on pas que la Terre a traversé la queue
+d'une comète en 1861? Or, supposons une comète dont l'attraction soit
+supérieure à l'attraction solaire, l'orbite terrestre se courbera vers
+l'astre errant, et la Terre, devenue son satellite, sera entraînée à
+une distance telle que les rayons du Soleil n'auront plus aucune
+action à sa surface.</p>
+
+<p>&mdash;Cela peut se produire, en effet, répondit Barbicane, mais les
+conséquences d'un pareil déplacement pourraient bien ne pas être aussi
+redoutables que tu le supposes.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que le froid et le chaud s'équilibreraient encore sur notre
+globe. On a calculé que si la Terre eût été entraînée par la comète
+de 1861, elle n'aurait pas ressenti, à sa plus grande distance du
+Soleil, une chaleur seize fois supérieure à celle que nous envoie la
+Lune, chaleur qui, concentrée au foyer des plus fortes lentilles, ne
+produit aucun effet appréciable.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? fit Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Attends un peu, répondit Barbicane. On calculé aussi, qu'à son
+périhélie, à sa distance la plus rapprochée du Soleil, la Terre aurait
+supporté une chaleur égale à vingt-huit mille fois celle de l'été.
+Mais cette chaleur, capable de vitrifier les matières terrestres et de
+vaporiser les eaux, eût formé un épais anneau de nuages qui aurait
+amoindri cette température excessive. De là, compensation entre les
+froids de l'aphélie et les chaleurs du périhélie, et une moyenne
+probablement supportable.</p>
+
+<p>&mdash;Mais à combien de degrés estime-t-on la température des espaces
+planétaires? demanda Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Autrefois, répondit Barbicane, on croyait que cette température
+était excessivement basse. En calculant son décroissement
+thermométrique, on arrivait à la chiffrer par millions de degrés
+au-dessous de zéro. C'est Fourier, un compatriote de Michel, un
+savant illustre de l'Académie des Sciences, qui a ramené ces nombres à
+de plus justes estimations. Suivant lui, la température de l'espace
+ne s'abaisse pas au-dessous de soixante degrés.</p>
+
+<p>&mdash;Peuh! fit Michel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à peu près, répondit Barbicane, la température qui fut
+observée dans les régions polaires, à l'île Melville ou au fort
+Reliance, soit environ cinquante-six degrés centigrades au-dessous de
+zéro.</p>
+
+<p>&mdash;Il reste à prouver, dit Nicholl, que Fourier ne
+s'est pas abusé dans ses évaluations. Si je ne me
+trompe, un autre savant français, M. Pouillet,
+estime la température de l'espace à cent soixante
+degrés au-dessous de zéro. C'est ce que nous
+vérifierons.</p>
+
+<p>&mdash;Pas en ce moment, répondit Barbicane, car les rayons solaires,
+frappant directement notre thermomètre, donneraient, au contraire, une
+température très élevée. Mais lorsque nous serons arrivés sur la
+Lune, pendant les nuits de quinze jours que chacune de ses faces
+éprouve alternativement, nous aurons le loisir de faire cette
+expérience, car notre satellite se meut dans le vide.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'entends-tu par le vide? demanda Michel, est-ce le vide
+absolu?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le vide absolument privé d'air.</p>
+
+<p>&mdash;Et dans lequel l'air n'est remplacé par rien?</p>
+
+<p>&mdash;Si. Par l'éther, répondit Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Et qu'est-ce que l'éther?</p>
+
+<p>&mdash;L'éther, mon ami, c'est une agglomération d'atomes impondérables,
+qui, relativement à leurs dimensions, disent les ouvrages de physique
+moléculaire, sont aussi éloignés les uns des autres que les corps
+célestes le sont dans l'espace. Leur distance, cependant, est
+inférieure à un trois-millionièmes de millimètre. Ce sont ces atomes
+qui, par leur mouvement vibratoire, produisent la lumière et la
+chaleur, en faisant par seconde quatre cent trente trillions
+d'ondulations, n'ayant que quatre à six dix-millièmes de millimètre
+d'amplitude.</p>
+
+<p>&mdash;Milliards de milliards! s'écria Michel Ardan, on les a donc
+mesurées et comptées, ces oscillations! Tout cela, ami Barbicane, ce
+sont des chiffres de savants qui épouvantent l'oreille et ne disent
+rien à l'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut pourtant bien chiffrer...</p>
+
+<p>&mdash;Non. Il vaut mieux comparer. Un trillion ne signifie rien. Un
+objet de comparaison dit tout. Exemple: Quand tu m'auras répété que
+le volume d'Uranus est soixante-seize fois plus gros que celui de la
+Terre, le volume de Saturne neuf cents fois plus gros, le volume de
+Jupiter treize cents fois plus gros, le volume du Soleil treize cent
+mille fois plus gros, je n'en serai pas beaucoup plus avancé. Aussi,
+je préfère, et de beaucoup, ces vieilles comparaisons du <i>Double
+Liégeois</i> qui vous dit tous bêtement: Le Soleil, c'est une citrouille
+de deux pieds de diamètre, Jupiter, une orange, Saturne, une pomme
+d'api, Neptune, une guigne, Uranus, une grosse cerise, la Terre, un
+pois, Vénus, un petit pois, Mars, une grosse tête d'épingle, Mercure
+un grain de moutarde, et Junon, Cérès, Vesta et Pallas, de simples
+grains de sable! On sait au moins à quoi s'en tenir!»</p>
+
+<p>Après cette sortie de Michel Ardan contre les savants et ces trillions
+qu'ils alignent sans sourciller, l'on procéda à l'ensevelissement de
+Satellite. Il s'agissait simplement de le jeter dans l'espace, de la
+même manière que les marins jettent un cadavre à la mer.</p>
+
+<p>Mais, ainsi que l'avait recommandé le président Barbicane, il fallut
+opérer vivement, de façon à perdre le moins possible de cet air que
+son élasticité aurait rapidement épanché dans le vide. Les boulons
+du hublot de droite, dont l'ouverture mesurait environ trente
+centimètres, furent dévissés avec soin, tandis que Michel, tout
+contrit, se préparait à lancer son chien dans l'espace. La vitre,
+man&oelig;uvrée par un puissant levier qui permettait de vaincre la
+pression de l'air intérieur sur les parois du projectile, tourna
+rapidement sur ses charnières, et Satellite fut projeté au-dehors.
+C'est à peine si quelques molécules d'air s'échappèrent, et
+l'opération réussit si bien que, plus tard, Barbicane ne craignit pas
+de se débarrasser ainsi des débris inutiles qui encombraient le
+wagon.</p>
+
+<h3><a name="VI" id="VI"></a>VI<br/><br />
+Demandes et réponses</h3>
+
+<p>Le 4 décembre, les chronomètres marquaient cinq heures du matin
+terrestre, quand les voyageurs se réveillèrent, après cinquante-quatre
+heures de voyage. Comme temps, ils n'avaient dépassé que de cinq
+heures quarante minutes, la moitié de la durée assignée à leur séjour
+dans le projectile; mais comme trajet, ils avaient déjà accompli près
+des sept dixièmes de la traversée. Cette particularité était due à la
+décroissance régulière de leur vitesse.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils observèrent la Terre par la vitre inférieure, elle ne leur
+apparut plus que comme une tache sombre, noyée dans les rayons
+solaires. Plus de croissant, plus de lumière cendrée. Le lendemain,
+à minuit, la Terre devait être nouvelle, au moment précis où la Lune
+serait pleine. Au-dessus, l'astre des nuits se rapprochait de plus en
+plus de la ligne suivie par le projectile, de manière à se rencontrer
+avec lui à l'heure indiquée. Tout autour, la voûte noire était
+constellée de points brillants qui semblaient se déplacer avec
+lenteur. Mais à la distance considérable où ils se trouvaient, leur
+grosseur relative ne paraissait pas s'être modifiée. Le Soleil et les
+étoiles apparaissaient exactement tels qu'on les voit de la Terre.
+Quant à la Lune, elle avait considérablement grossi; mais les lunettes
+des voyageurs, peu puissantes en somme, ne permettaient pas encore de
+faire d'utiles observations à sa surface, et d'en reconnaître les
+dispositions topographiques ou géologiques.</p>
+
+<p>Aussi, le temps s'écoulait-il en conversations interminables. On
+causait de la Lune surtout. Chacun apportait son contingent de
+connaissances particulières. Barbicane et Nicholl, toujours sérieux,
+Michel Ardan, toujours fantaisiste. Le projectile, sa situation, sa
+direction, les incidents qui pouvaient survenir, les précautions que
+nécessiterait sa chute sur la Lune, c'était là matière inépuisable à
+conjectures.</p>
+
+<p>Précisément, en déjeunant, une demande de Michel, relative au
+projectile, provoqua une assez curieuse réponse de Barbicane et digne
+d'être rapportée.</p>
+
+<p>Michel, supposant le boulet brusquement arrêté, lorsqu'il était encore
+animé de sa formidable vitesse initiale, voulut savoir quelles
+auraient été les conséquences de cet arrêt.</p>
+
+<p>«Mais, répondit Barbicane, je ne vois pas comment le projectile aurait
+pu être arrêté.</p>
+
+<p>&mdash;Supposons-le, répondit Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Supposition irréalisable, répliqua le pratique Barbicane. A moins
+que la force d'impulsion ne lui eût fait défaut. Mais alors, sa
+vitesse aurait décru peu à peu, et il ne se fût pas brusquement
+arrêté.</p>
+
+<p>&mdash;Admets qu'il ait heurté un corps dans l'espace.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Ce bolide énorme que nous avons rencontré.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Nicholl, le projectile eût été brisé en mille pièces, et
+nous avec.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux que cela, répondit Barbicane, nous aurions été brûlés vifs.</p>
+
+<p>&mdash;Brûlés! s'écria Michel. Pardieu! je regrette que le cas ne se
+soit pas présenté «pour voir».</p>
+
+<p>&mdash;Et tu aurais vu, répondit Barbicane. On sait maintenant que la
+chaleur n'est qu'une modification du mouvement. Quand on fait
+chauffer de l'eau, c'est-à-dire quand on lui ajoute de la chaleur,
+cela veut dire que l'on donne du mouvement à ses molécules.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! fit Michel, voilà une théorie ingénieuse!</p>
+
+<p>&mdash;Et juste, mon digne ami, car elle explique tous les phénomènes du
+calorique. La chaleur n'est qu'un mouvement moléculaire, une simple
+oscillation des particules d'un corps. Lorsqu'on serre le frein d'un
+train, le train s'arrête. Mais que devient le mouvement dont il était
+animé? Il se transforme en chaleur, et le frein s'échauffe. Pourquoi
+graisse-t-on l'essieu des roues? Pour l'empêcher de s'échauffer,
+attendu que cette chaleur, ce serait du mouvement perdu par
+transformation. Comprends-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Si je comprends! répondit Michel, admirablement. Ainsi, par
+exemple, quand j'ai couru longtemps, que je suis en nage, que je sue à
+grosses gouttes, pourquoi suis-je forcé de m'arrêter? Tout
+simplement, parce que mon mouvement s'est transformé en chaleur!»</p>
+
+<p>Barbicane ne put s'empêcher de sourire à cette repartie de Michel.
+Puis, reprenant sa théorie:</p>
+
+<p>«Ainsi donc, dit-il, dans le cas d'un choc, il en eût été de notre
+projectile comme de la balle qui tombe brûlante après avoir frappé la
+plaque de métal. C'est son mouvement qui s'est changé en chaleur. En
+conséquence, j'affirme que si notre boulet avait heurté le bolide, sa
+vitesse, brusquement anéantie, eût déterminé une chaleur capable de le
+volatiliser instantanément.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, demanda Nicholl, qu'arriverait-il donc si la Terre s'arrêtait
+subitement dans son mouvement de translation?</p>
+
+<p>&mdash;Sa température serait portée à un tel point, répondit Barbicane,
+qu'elle serait immédiatement réduite en vapeurs.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, fit Michel, voilà un moyen de finir le monde qui simplifierait
+bien les choses.</p>
+
+<p>&mdash;Et si la Terre tombait sur le Soleil? dit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;D'après les calculs, répondit Barbicane, cette chute développerait
+une chaleur égale à la chaleur produite par seize cents globes de
+charbon égaux en volume au globe terrestre.</p>
+
+<p>&mdash;Bon surcroît de température pour le Soleil, répliqua Michel Ardan,
+et dont les habitants d'Uranus ou de Neptune ne se plaindraient sans
+doute pas, car ils doivent mourir de froid sur leur planète.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, mes amis, reprit Barbicane, tout mouvement brusquement
+arrêté produit de la chaleur. Et cette théorie a permis d'admettre
+que la chaleur du disque solaire est alimentée par une grêle de
+bolides qui tombe incessamment à sa surface. On a même calculé...</p>
+
+<p>&mdash;Défions-nous, murmura Michel, voilà les chiffres qui s'avancent.</p>
+
+<p>&mdash;On a même calculé, reprit imperturbablement Barbicane, que le choc
+de chaque bolide sur le Soleil doit produire une chaleur égale à celle
+de quatre mille masses de houille d'un volume égal.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle est la chaleur solaire? demanda Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est égale à celle que produirait la combustion d'une couche de
+charbon qui entourerait le Soleil sur une épaisseur de vingt-sept
+kilomètres.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette chaleur?...</p>
+
+<p>&mdash;Elle serait capable de faire bouillir par heure deux milliards neuf
+cents millions de myriamètres cubes d'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle ne vous rôtit pas? s'écria Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Barbicane, parce que l'atmosphère terrestre absorbe
+les quatre dixièmes de la chaleur solaire. D'ailleurs, la quantité de
+chaleur interceptée par la Terre n'est qu'un deux-milliardièmes du
+rayonnement total.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois bien que tout est pour le mieux, répliqua Michel, et que
+cette atmosphère est une utile invention, car non seulement elle nous
+permet de respirer, mais encore elle nous empêche de cuire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Nicholl, et, malheureusement, il n'en sera pas de même dans
+la Lune.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit Michel, toujours confiant. S'il y a des habitants, ils
+respirent. S'il n'y en a plus, ils auront bien laissé assez d'oxygène
+pour trois personnes, ne fût-ce que dans le fond des ravins où sa
+pesanteur l'aura accumulé! Eh bien, nous ne grimperons pas sur les
+montagnes! Voilà tout.»</p>
+
+<p>Et Michel, se levant, alla considérer le disque
+lunaire qui brillait d'un insoutenable éclat.</p>
+
+<p>«Sapristi! dit-il, qu'il doit faire chaud là-dessus!</p>
+
+<p>&mdash;Sans compter, répondit Nicholl, que le jour y dure trois cent
+soixante heures!</p>
+
+<p>&mdash;Par compensation, dit Barbicane, les nuits y ont la même durée, et
+comme la chaleur est restituée par rayonnement, leur température ne
+doit être que celle des espaces planétaires.</p>
+
+<p>&mdash;Un joli pays! dit Michel. N'importe! Je voudrais déjà y être!
+Hein! mes chers camarades, sera-ce assez curieux d'avoir la Terre
+pour Lune, de la voir se lever à l'horizon, d'y reconnaître la
+configuration de ses continents, de se dire: là est l'Amérique, là est
+l'Europe; puis de la suivre lorsqu'elle va se perdre dans les rayons
+du Soleil! A propos, Barbicane, y a-t-il des éclipses pour les
+Sélénites?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, des éclipses de Soleil, répondit Barbicane, lorsque les
+centres des trois astres se trouvent sur la même ligne, la Terre étant
+au milieu. Mais ce sont seulement des éclipses annulaires, pendant
+lesquelles la Terre, projetée comme un écran sur le disque solaire, en
+laisse apercevoir la plus grande partie.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi, demanda Nicholl, n'y a-t-il point d'éclipse totale?
+Est-ce que le cône d'ombre projeté par la Terre ne s'étend pas au-delà
+de la Lune?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si l'on ne tient pas compte de la réfraction produite par
+l'atmosphère terrestre. Non, si l'on tient compte de cette
+réfraction. Ainsi, soit <i>delta</i> prime la parallaxe horizontale, et
+<i>p</i> prime le demi-diamètre apparent...</p>
+
+<p>&mdash;Ouf! fit Michel, un demi de <i>v</i> zéro carré...! Parle donc pour
+tout le monde, homme algébrique!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, en langue vulgaire, répondit Barbicane, la distance moyenne
+de la Lune à la Terre étant de soixante rayons terrestres, la longueur
+du cône d'ombre, par suite de la réfraction, se réduit à moins de
+quarante-deux rayons. Il en résulte donc que, lors des éclipses, la
+Lune se trouve au-delà du cône d'ombre pure, et que le Soleil lui
+envoie non seulement les rayons de ses bords, mais aussi les rayons de
+son centre.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Michel d'un ton goguenard, pourquoi y a-t-il éclipse,
+puisqu'il ne doit pas y en avoir?</p>
+
+<p>&mdash;Uniquement, parce que ces rayons solaires sont affaiblis par cette
+réfraction, et que l'atmosphère qu'ils traversent en éteint le plus
+grand nombre!</p>
+
+<p>&mdash;Cette raison me satisfait, répondit Michel. D'ailleurs, nous
+verrons bien quand nous y serons.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dis-moi, Barbicane, crois-tu que la Lune soit une
+ancienne comète?</p>
+
+<p>&mdash;En voilà, une idée!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répliqua Michel avec une aimable fatuité, j'ai quelques idées
+de ce genre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle n'est pas de Michel, cette idée, répondit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! je ne suis donc qu'un plagiaire!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, répondit Nicholl. D'après le témoignage des Anciens,
+les Arcadiens prétendent que leurs ancêtres ont habité la Terre avant
+que la Lune fût devenue son satellite. Partant de ce fait, certains
+savants ont vu dans la Lune une comète, que son orbite amena un jour
+assez près de la Terre pour qu'elle fût retenue par l'attraction
+terrestre.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'y a-t-il de vrai dans cette hypothèse? demanda Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, répondit Barbicane, et la preuve, c'est que la Lune n'a pas
+conservé trace de cette enveloppe gazeuse qui accompagne toujours les
+comètes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit Nicholl, la Lune, avant de devenir le satellite de la
+Terre, n'aurait-elle pu, dans son périhélie, passer assez près du
+Soleil pour y laisser par évaporation toutes ces substances gazeuses?</p>
+
+<p>&mdash;Cela se peut, ami Nicholl, mais cela n'est pas probable.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que... Ma foi, je n'en sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quelles centaines de volumes, s'écria Michel, on pourrait faire
+avec tout ce qu'on ne sait pas!</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! quelle heure est-il? demanda Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Trois heures, répondit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Comme le temps passe, dit Michel, dans la conversation de savants
+tels que nous! Décidément je sens que je m'instruis trop! Je sens
+que je deviens un puits!»</p>
+
+<p>Ce disant, Michel se hissa jusqu'à la voûte du projectile, «pour mieux
+observer la Lune», prétendait-il. Pendant ce temps, ses compagnons
+considéraient l'espace à travers la vitre inférieure. Rien de nouveau
+à signaler.</p>
+
+<p>Lorsque Michel Ardan fut redescendu, il s'approcha du hublot latéral,
+et, soudain, il laissa échapper une exclamation de surprise.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce donc?» demanda Barbicane.</p>
+
+<p>Le président s'approcha de la vitre, et aperçut une sorte de sac
+aplati qui flottait extérieurement à quelques mètres du projectile.
+Cet objet semblait immobile comme le boulet, et par conséquent, il
+était animé du même mouvement ascensionnel que lui.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que cette machine-là? répétait Michel Ardan. Est-ce un
+des corpuscules de l'espace, que notre projectile retient dans son
+rayon d'attraction, et qui va l'accompagner jusqu'à la Lune?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui m'étonne, répondit Nicholl, c'est que la pesanteur spécifique
+de ce corps, qui est très certainement inférieure à celle du boulet,
+lui permette de se maintenir aussi rigoureusement à son niveau!</p>
+
+<p>&mdash;Nicholl, répondit Barbicane après un moment de réflexion, je ne sais
+pas quel est cet objet, mais je sais parfaitement pourquoi il se
+maintient par le travers du projectile.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que nous flottons dans le vide, mon cher capitaine, et que
+dans le vide, les corps tombent où se meuvent&mdash;ce qui est la même
+chose&mdash;avec une vitesse égale, quelle que soit leur pesanteur ou
+leur forme. C'est l'air qui, par sa résistance, crée des différences
+de poids. Quand vous faites pneumatiquement le vide dans un tube, les
+objets que vous y projetez, grains de poussière ou grains de plomb, y
+tombent avec la même rapidité. Ici, dans l'espace, même cause et même
+effet.</p>
+
+<p>&mdash;Très juste, dit Nicholl, et tout ce que nous lancerons au-dehors du
+projectile ne cessera de l'accompagner dans son voyage jusqu'à la
+Lune.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bêtes que nous sommes! s'écria Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cette qualification? demanda Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que nous aurions dû remplir le projectile d'objets utiles,
+livres, instruments, outils, etc. Nous aurions tout jeté, et «tout»
+nous aurait suivi à la traîne! Mais j'y pense. Pourquoi ne nous
+promenons-nous pas au-dehors comme ce bolide? Pourquoi ne nous
+lançons-nous pas dans l'espace par le hublot? Quelle jouissance ce
+serait de se sentir ainsi suspendu dans l'éther, plus favorisé que
+l'oiseau qui doit toujours battre de l'aile pour se soutenir!</p>
+
+<p>&mdash;D'accord, dit Barbicane, mais comment respirer?</p>
+
+<p>&mdash;Maudit air qui manque si mal à propos!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, s'il ne manquait pas, Michel, ta densité étant inférieure à
+celle du projectile, tu resterais bien vite en arrière.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est un cercle vicieux.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce qu'il y a de plus vicieux.</p>
+
+<p>&mdash;Et il faut rester emprisonné dans son wagon?</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria Michel d'une voix formidable.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu? demanda Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, je devine ce que c'est que ce prétendu bolide! Ce n'est
+point un astéroïde qui nous accompagne! Ce n'est point un morceau de
+planète.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc? demanda Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;C'est notre infortuné chien! C'est le mari de Diane!»</p>
+
+<p>En effet, cet objet déformé, méconnaissable, réduit à rien, c'était le
+cadavre de Satellite, aplati comme une cornemuse dégonflée, et qui
+montait, montait toujours!</p>
+
+<h3><a name="VII" id="VII"></a>VII<br /><br />
+Un moment d'ivresse</h3>
+
+<p>Ainsi donc, un phénomène curieux, mais logique, bizarre, mais
+explicable, se produisait dans ces singulières conditions. Tout objet
+lancé au-dehors du projectile devait suivre la même trajectoire et ne
+s'arrêter qu'avec lui. Il y eut là un texte de conversation que la
+soirée ne put épuiser. L'émotion des trois voyageurs s'accroissait,
+d'ailleurs, à mesure que s'approchait le terme de leur voyage. Ils
+s'attendaient à l'imprévu, à des phénomènes nouveaux, et rien ne les
+eût étonnés dans la disposition d'esprit où ils se trouvaient. Leur
+imagination surexcitée devançait ce projectile, dont la vitesse
+diminuait notablement sans qu'ils en eussent le sentiment. Mais la
+Lune grandissait à leurs yeux, et ils croyaient déjà qu'il leur
+suffisait d'étendre la main pour la saisir.</p>
+
+<p>Le lendemain, 5 décembre, dès cinq heures du matin, tous trois étaient
+sur pied. Ce jour-là devait être le dernier de leur voyage, si les
+calculs étaient exacts. Le soir même, à minuit, dans dix-huit heures,
+au moment précis de la Pleine-Lune, ils atteindraient son disque
+resplendissant. Le prochain minuit verrait s'achever ce voyage, le
+plus extraordinaire des temps anciens et modernes. Aussi dès le
+matin, à travers les hublots argentés par ses rayons, ils saluèrent
+l'astre des nuits d'un confiant et joyeux hurrah.</p>
+
+<p>La Lune s'avançait majestueusement sur le firmament étoilé. Encore
+quelques degrés, et elle atteindrait le point précis de l'espace où
+devait s'opérer sa rencontre avec le projectile. D'après ses propres
+observations, Barbicane calcula qu'il l'accosterait par son hémisphère
+nord, là où s'étendent d'immenses plaines, où les montagnes sont
+rares. Circonstance favorable, si l'atmosphère lunaire, comme on le
+pensait, était emmagasinée dans les fonds seulement.</p>
+
+<p>«D'ailleurs, fit observer Michel Ardan, une plaine est plutôt un lieu
+de débarquement qu'une montagne. Un Sélénite que l'on déposerait en
+Europe sur le sommet du Mont-Blanc, ou en Asie sur le pic de
+l'Himalaya, ne serait pas précisément arrivé!</p>
+
+<p>&mdash;De plus, ajouta le capitaine Nicholl, sur un terrain plat, le
+projectile demeurera immobile dès qu'il l'aura touché. Sur une pente,
+au contraire, il roulerait comme une avalanche, et n'étant point
+écureuils, nous n'en sortirions pas sains et saufs. Donc, tout est
+pour le mieux.»</p>
+
+<p>En effet, le succès de l'audacieuse tentative ne paraissait plus
+douteux. Cependant, une réflexion préoccupait Barbicane; mais, ne
+voulant pas inquiéter ses deux compagnons, il garda le silence à ce
+sujet.</p>
+
+<p>En effet, la direction du projectile vers l'hémisphère nord de la Lune
+prouvait que sa trajectoire avait été légèrement modifiée. Le tir,
+mathématiquement calculé, devait porter le boulet au centre même du
+disque lunaire. S'il n'y arrivait pas, c'est qu'il y avait eu
+déviation. Qui l'avait produite? Barbicane ne pouvait l'imaginer,
+ni déterminer l'importance de cette déviation, car les points de
+repère manquaient. Il espérait pourtant qu'elle n'aurait d'autre
+résultat que de le ramener vers le bord supérieur de la Lune, région
+plus propice à l'atterrage.</p>
+
+<p>Barbicane se contenta donc, sans communiquer ses inquiétudes à ses
+amis, d'observer fréquemment la Lune, cherchant à voir si la direction
+du projectile ne se modifierait pas. Car la situation eût été
+terrible si le boulet, manquant son but et entraîné au-delà du disque,
+se fût élancé dans les espaces interplanétaires.</p>
+
+<p>En ce moment, la Lune, au lieu d'apparaître plate comme un disque,
+laissait déjà sentir sa convexité. Si le Soleil l'eût obliquement
+frappée de ses rayons, l'ombre portée aurait fait valoir les hautes
+montagnes qui se seraient nettement détachées. Le regard aurait pu
+s'enfoncer dans l'abîme béant des cratères, et suivre les capricieuses
+rainures qui zèbrent l'immensité des plaines. Mais tout relief se
+nivelait encore dans un resplendissement intense. On distinguait à
+peine ces larges taches qui donnent à la Lune l'apparence d'une figure
+humaine.</p>
+
+<p>«Figure, soit, disait Michel Ardan, mais, j'en suis fâché pour
+l'aimable s&oelig;ur d'Apollon, figure grêlée!»</p>
+
+<p>Cependant, les voyageurs, si rapprochés de leur but, ne cessaient plus
+d'observer ce monde nouveau. Leur imagination les promenait à travers
+ces contrées inconnues. Ils gravissaient les pics élevés. Ils
+descendaient au fond des larges cirques. Çà et là, ils croyaient voir
+de vastes mers à peine contenues sous une atmosphère raréfiée, et des
+cours d'eau qui versaient le tribut des montagnes. Penchés sur
+l'abîme, ils espéraient surprendre les bruits de cet astre,
+éternellement muet dans les solitudes du vide.</p>
+
+<p>Cette dernière journée leur laissa des souvenirs palpitants. Ils en
+notèrent les moindres détails. Une vague inquiétude les prenait à
+mesure qu'ils s'approchaient du terme. Cette inquiétude eût encore
+redoublé s'ils avaient senti combien leur vitesse était médiocre.
+Elle leur eût paru bien insuffisante pour les conduire jusqu'au but.
+C'est qu'alors le projectile ne «pesait» presque plus. Son poids
+décroissait incessamment et devait entièrement s'annihiler sur cette
+ligne où les attractions lunaires et terrestres se neutralisant,
+provoqueraient de si surprenants effets.</p>
+
+<p>Cependant, en dépit de ses préoccupations, Michel Ardan n'oublia pas
+de préparer le repas du matin avec sa ponctualité habituelle. On
+mangea de grand appétit. Rien d'excellent comme ce bouillon liquéfié
+à la chaleur du gaz. Rien de meilleur que ces viandes conservées.
+Quelques verres de bon vin de France couronnèrent ce repas. Et à ce
+propos, Michel Ardan fit remarquer que les vignobles lunaires,
+chauffés par cet ardent soleil, devaient distiller les vins les plus
+généreux,&mdash;s'ils existaient toutefois. En tout cas, le prévoyant
+Français n'avait eu garde d'oublier dans son paquet quelques précieux
+ceps du Médoc et de la Côte-d'Or, sur lesquels il comptait
+particulièrement.</p>
+
+<p>L'appareil Reiset et Regnault fonctionnait toujours avec une extrême
+précision. L'air se maintenait dans un état de pureté parfaite.
+Nulle molécule d'acide carbonique ne résistait à la potasse, et quant
+à l'oxygène, disait le capitaine Nicholl, «il était certainement de
+première qualité». Le peu de vapeur d'eau renfermé dans le
+projectile se mêlait à cet air dont il tempérait la sécheresse, et
+bien des appartements de Paris, de Londres ou de New York, bien des
+salles de théâtre ne se trouvent certainement pas dans des conditions
+aussi hygiéniques.</p>
+
+<p>Mais, pour fonctionner régulièrement, il fallait que cet appareil fût
+tenu en parfait état. Aussi, chaque matin, Michel visitait les
+régulateurs d'écoulement, essayait les robinets, et réglait au
+pyromètre la chaleur du gaz. Tout marchait bien jusqu'alors, et les
+voyageurs, imitant le digne J.-T. Maston, commençaient à prendre un
+embonpoint qui les eût rendus méconnaissables, si leur emprisonnement
+se fût prolongé pendant quelques mois. Ils se comportaient, en un
+mot, comme se comportent des poulets en cage: ils engraissaient.</p>
+
+<p>En regardant à travers les hublots, Barbicane vit le spectre du chien
+et les divers objets lancés hors du projectile qui l'accompagnaient
+obstinément. Diane hurlait mélancoliquement en apercevant les restes
+de Satellite. Ces épaves semblaient aussi immobiles que si elles
+eussent reposé sur un terrain solide.</p>
+
+<p>«Savez-vous, mes amis, disait Michel Ardan, que si l'un de nous eût
+succombé au contrecoup du départ, nous aurions été fort gênés pour
+l'enterrer, que dis-je, pour l'«éthérer», puisque ici l'éther remplace
+la Terre! Voyez-vous ce cadavre accusateur qui nous aurait suivis
+dans l'espace comme un remords!</p>
+
+<p>&mdash;C'eût été triste, dit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! reprit Michel, ce que je regrette, c'est de ne pouvoir faire
+une promenade à l'extérieur. Quelle volupté de flotter au milieu de
+ce radieux éther, de se baigner, de se rouler dans ces purs rayons de
+soleil! Si Barbicane avait seulement pensé à se munir d'un appareil
+de scaphandre et d'une pompe à air, je me serais aventuré au dehors,
+et j'aurais pris des attitudes de chimère et d'hippogryphe sur le
+sommet du projectile.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon vieux Michel, répondit Barbicane, tu n'aurais pas fait
+longtemps l'hippogryphe, car, malgré ton habit de scaphandre, gonflé
+sous l'expansion de l'air contenu en toi, tu aurais éclaté comme un
+obus, ou plutôt comme un ballon qui s'élève trop haut dans l'air.
+Donc ne regrette rien, et n'oublie pas ceci: Tant que nous flotterons
+dans le vide, il faut t'interdire toute promenade sentimentale hors du
+projectile!»</p>
+
+<p>Michel Ardan se laissa convaincre dans une certaine mesure. Il
+convint que la chose était difficile, mais non pas «impossible», mot
+qu'il ne prononçait jamais.</p>
+
+<p>La conversation, de ce sujet, passa à un autre, et ne languit pas un
+instant. Il semblait aux trois amis que dans ces conditions les idées
+leur poussaient au cerveau comme les feuilles poussent aux premières
+chaleurs du printemps. Ils se sentaient touffus.</p>
+
+<p>Au milieu des demandes et des réponses qui se croisèrent pendant cette
+matinée, Nicholl posa une certaine question qui ne trouva pas de
+solution immédiate.</p>
+
+<p>«Ah çà! dit-il, c'est très bien d'aller dans la Lune,
+mais comment en reviendrons-nous?»</p>
+
+<p>Ses deux interlocuteurs se regardèrent d'un air surpris. On eût dit
+que cette éventualité se formulait pour la première fois devant eux.</p>
+
+<p>«Qu'entendez-vous par-là, Nicholl? demanda gravement Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Demander à revenir d'un pays, ajouta Michel, quand on n'y est pas
+encore arrivé, me paraît inopportun.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas cela pour reculer, répliqua Nicholl, mais je réitère
+ma question, et je demande: Comment reviendrons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, répondit Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, dit Michel, si j'avais su comment en revenir, je n'y serais
+point allé.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà répondre, s'écria Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;J'approuve les paroles de Michel, dit Barbicane, et j'ajoute que la
+question n'a aucun intérêt actuel. Plus tard, quand nous jugerons
+convenable de revenir, nous aviserons. Si la Columbiad n'est plus là,
+le projectile y sera toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Belle avance! Une balle sans fusil!</p>
+
+<p>&mdash;Le fusil, répondit Barbicane, on peut le fabriquer. La poudre, on
+peut la faire! Ni les métaux, ni le salpêtre, ni le charbon ne
+doivent manquer aux entrailles de la Lune. D'ailleurs, pour revenir,
+il ne faut vaincre que l'attraction lunaire, et il suffit d'aller à
+huit mille lieues pour retomber sur le globe terrestre en vertu des
+seules lois de la pesanteur.</p>
+
+<p>&mdash;Assez, dit Michel en s'animant. Qu'il ne soit plus question de
+retour! Nous en avons déjà trop parlé. Quant à communiquer avec nos
+anciens collègues de la Terre, cela ne sera pas difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment?</p>
+
+<p>&mdash;Au moyen de bolides lancés par les volcans lunaires.</p>
+
+<p>&mdash;Bien trouvé, Michel, répondit Barbicane d'un ton convaincu. Laplace
+a calculé qu'une force cinq fois supérieure à celle de nos canons
+suffirait à envoyer un bolide de la Lune à la Terre. Or, il n'est pas
+de volcan qui n'ait une puissance de propulsion supérieure.</p>
+
+<p>&mdash;Hurrah! cria Michel. Voilà des facteurs commodes que ces bolides,
+et qui ne coûteront rien! Et comme nous rirons de l'administration
+des postes! Mais, j'y pense...</p>
+
+<p>&mdash;Que penses-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Une idée superbe! Pourquoi n'avons-nous pas accroché un fil à notre
+boulet? Nous aurions échangé des télégrammes avec la Terre!</p>
+
+<p>&mdash;Mille diables! riposta Nicholl. Et le poids d'un fil long de
+quatre-vingt-six mille lieues ne le comptes-tu pour rien?</p>
+
+<p>&mdash;Pour rien! On aurait triplé la charge de la Columbiad! On l'aurait
+quadruplée, quintuplée! s'écria Michel, dont le verbe prenait des
+intonations de plus en plus violentes.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a qu'une petite objection à faire à ton projet, répondit
+Barbicane: c'est que pendant le mouvement de rotation du globe, notre
+fil se serait enroulé autour de lui comme une chaîne sur un cabestan,
+et qu'il nous aurait inévitablement ramenés à terre.</p>
+
+<p>&mdash;Par les trente-neuf étoiles de l'Union! dit Michel, je n'ai donc
+que des idées impraticables aujourd'hui! des idées dignes de J.-T.
+Maston! Mais, j'y songe, si nous ne revenons pas sur la Terre, J.-T.
+Maston est capable de venir nous retrouver!</p>
+
+<p>&mdash;Oui! il viendra, répliqua Barbicane, c'est un digne et courageux
+camarade. D'ailleurs, quoi de plus aisé? La Columbiad n'est-elle pas
+toujours creusée dans le sol floridien! Le coton et l'acide azotique
+manquent-ils pour fabriquer du pyroxyle? La Lune ne repassera-t-elle
+pas au zénith de la Floride? Dans dix-huit ans n'occupera-t-elle pas
+exactement la place qu'elle occupe aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répéta Michel, oui, Maston viendra, et avec lui nos amis
+Elphiston, Blomsberry, tous les membres du Gun-Club, et ils seront
+bien reçus! Et plus tard, on établira des trains de projectiles entre
+la Terre et la Lune! Hurrah pour J.-T. Maston!»</p>
+
+<p>Il est probable que, si l'honorable J.-T. Maston n'entendit pas les
+hurrahs poussés en son honneur, du moins les oreilles lui tintèrent.
+Que faisait-il alors? Sans doute, posté dans les montagnes Rocheuses,
+à la station de Long's-Peak, il cherchait à découvrir l'invisible
+boulet gravitant dans l'espace. S'il pensait à ses chers compagnons,
+il faut convenir que ceux-ci n'étaient pas en reste avec lui, et que,
+sous l'influence d'une exaltation singulière, ils lui consacraient
+leurs meilleures pensées.</p>
+
+<p>Mais d'où venait cette animation qui grandissait visiblement chez les
+hôtes du projectile? Leur sobriété ne pouvait être mise en doute.
+Cet étrange éréthisme du cerveau, fallait-il l'attribuer aux
+circonstances exceptionnelles ou ils se trouvaient, à cette proximité
+de l'astre des nuits dont quelques heures les séparaient seulement, à
+quelque influence secrète de la Lune qui agissait sur le système
+nerveux? Leur figure rougissait comme si elle eût été exposée à la
+réverbération d'un four; leur respiration s'activait, et leurs poumons
+jouaient comme un soufflet de forge; leurs yeux brillaient d'une
+flamme extraordinaire; leur voix détonait avec des accents
+formidables; leurs paroles s'échappaient comme un bouchon de champagne
+chassé par l'acide carbonique; leurs gestes devenaient inquiétants,
+tant il fallait d'espace pour les développer. Et, détail remarquable,
+ils ne s'apercevaient aucunement de cette excessive tension de leur
+esprit.</p>
+
+<p>«Maintenant, dit Nicholl d'un ton bref, maintenant que je ne sais pas
+si nous reviendrons de la Lune, je veux savoir ce que nous y allons
+faire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que nous y allons faire? répondit Barbicane, frappant du pied
+comme s'il eût été dans une salle d'armes, je n'en sais rien!</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'en sais rien! s'écria Michel avec un hurlement qui provoqua
+dans le projectile un retentissement sonore.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne m'en doute même pas! riposta Barbicane, se mettant à
+l'unisson de son interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je le sais, moi, répondit Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Parle donc, alors, cria Nicholl, qui ne pouvait plus contenir les
+grondements de sa voix.</p>
+
+<p>&mdash;Je parlerai si cela me convient, s'écria Michel en saisissant
+violemment le bras de son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que cela te convienne, dit Barbicane, l'&oelig;il en feu, la main
+menaçante. C'est toi qui nous as entraînés dans ce voyage formidable,
+et nous voulons savoir pourquoi!</p>
+
+<p>&mdash;Oui! fit le capitaine, maintenant que je ne sais pas où je vais,
+je veux savoir pourquoi j'y vais!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? s'écria Michel, bondissant à la hauteur d'un mètre,
+pourquoi? Pour prendre possession de la Lune au nom des États-Unis!
+Pour ajouter un quarantième État à l'Union! Pour coloniser les
+régions lunaires, pour les cultiver, pour les peupler, pour y
+transporter tous les prodiges de l'art, de la science et de
+l'industrie! Pour civiliser les Sélénites, à moins qu'ils ne soient
+plus civilisés que nous, et les constituer en république, s'ils n'y
+sont déjà!</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il n'y a pas de Sélénites! riposta Nicholl, qui sous l'empire
+de cette inexplicable ivresse devenait très contrariant.</p>
+
+<p>&mdash;Qui dit qu'il n'y a pas de Sélénites? s'écria Michel d'un ton
+menaçant.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! hurla Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, dit Michel, ne répète pas cette insolence, ou je te
+l'enfonce dans la gorge à travers les dents!»</p>
+
+<p>Les deux adversaires allaient se précipiter l'un sur l'autre, et cette
+incohérente discussion menaçait de dégénérer en bataille, quand
+Barbicane intervint par un bond formidable.</p>
+
+<p>«Arrêtez, malheureux, dit-il en mettant ses deux compagnons dos à dos,
+s'il n'y a pas de Sélénites, on s'en passera!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, s'exclama Michel, qui n'y tenait pas autrement, on s'en
+passera. Nous n'avons que faire des Sélénites! A bas les Sélénites!</p>
+
+<p>&mdash;A nous l'empire de la Lune, dit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;A nous trois, constituons la république!</p>
+
+<p>&mdash;Je serai le congrès, cria Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi le sénat, riposta Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Et Barbicane le président, hurla Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de président nommé par la nation! répondit Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, un président nommé par le congrès, s'écria Michel, et comme
+je suis le congrès, je te nomme à l'unanimité!</p>
+
+<p>&mdash;Hurrah! hurrah! hurrah pour le président Barbicane! cria Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Hip! hip! hip!» vociféra Michel Ardan.</p>
+
+<p>Puis, le président et le sénat entonnèrent d'une voix terrible le
+populaire <i>Yankee Doodle</i> , tandis que le congrès faisait retentir les
+mâles accents de la <i>Marseillaise</i> .</p>
+
+<p>Alors commença une ronde échevelée avec gestes insensés, trépignements
+de fous, culbutes de clowns désossés. Diane, se mêlant à cette danse,
+hurlant à son tour, sauta jusqu'à la voûte du projectile. On entendit
+d'inexplicables battements d'ailes, des cris de coq d'une sonorité
+bizarre. Cinq ou six poules volèrent, en se frappant aux parois comme
+des chauves-souris folles...</p>
+
+<p>Puis, les trois compagnons de voyage, dont les poumons se
+désorganisaient sous une incompréhensible influence, plus qu'ivres,
+brûlés par l'air qui incendiait leur appareil respiratoire, tombèrent
+sans mouvement sur le fond du projectile.</p>
+
+<h3><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII<br /><br />
+A soixante-dix-huit mille cent quatorze lieues</h3>
+
+<p>Que s'était-il passé? D'où provenait la cause de cette ivresse
+singulière dont les conséquences pouvaient être désastreuses? Une
+simple étourderie de Michel, à laquelle très heureusement, Nicholl put
+remédier à temps.</p>
+
+<p>Après une véritable pâmoison qui dura quelques minutes le capitaine,
+revenant le premier à la vie, reprit ses facultés intellectuelles.</p>
+
+<p>Bien qu'il eût déjeuné deux heures auparavant, il ressentait une faim
+terrible qui le tiraillait comme s'il n'avait pas mangé depuis
+plusieurs jours. Tout en lui, estomac et cerveau, était surexcité au
+plus haut point.</p>
+
+<p>Il se releva donc et réclama de Michel une collation supplémentaire.
+Michel, anéanti, ne répondit pas. Nicholl voulut alors préparer
+quelques tasses de thé destinées à faciliter l'absorption d'une
+douzaine de sandwiches. Il s'occupa d'abord de se procurer du feu, et
+frotta vivement une allumette.</p>
+
+<p>Quelle fut sa surprise en voyant briller le soufre d'un éclat
+extraordinaire et presque insoutenable à la vue. Du bec de gaz qu'il
+alluma jaillit une flamme comparable aux jets de la lumière
+électrique.</p>
+
+<p>Une révélation se fit dans l'esprit de Nicholl. Cette intensité de
+lumière, les troubles physiologiques survenus en lui, la surexcitation
+de toutes ses facultés morales et passionnelles, il comprit tout.</p>
+
+<p>«L'oxygène!» s'écria-t-il.</p>
+
+<p>Et se penchant sur l'appareil à air, il vit que le robinet laissait
+échapper à pleins flots ce gaz incolore, sans saveur, sans odeur,
+éminemment vital, mais qui, à l'état pur, produit les désordres les
+plus graves dans l'organisme. Par étourderie, Michel avait ouvert en
+grand le robinet de l'appareil!</p>
+
+<p>Nicholl se hâta de suspendre cet écoulement d'oxygène, dont
+l'atmosphère était saturée, et qui eût entraîné la mort des voyageurs,
+non par asphyxie, mais par combustion.</p>
+
+<p>Une heure après, l'air moins chargé rendait aux poumons leur jeu
+normal. Peu à peu, les trois amis revenaient de leur ivresse; mais il
+leur fallut cuver leur oxygène, comme un ivrogne cuve son vin.</p>
+
+<p>Quand Michel apprit quelle était sa part de responsabilité dans cet
+incident, il ne s'en montra pas autrement déconcerté. Cette ébriété
+inattendue rompait la monotonie du voyage. Bien des sottises avaient
+été dites sous son influence, mais aussi vite oubliées que dites.</p>
+
+<p>«Puis, ajouta le joyeux Français, je ne suis pas fâché d'avoir goûté
+un peu de ce gaz capiteux. Savez-vous, mes amis, qu'il y aurait un
+curieux établissement à fonder, avec cabinets d'oxygène, où les gens
+dont l'organisme est affaibli pourraient, pendant quelques heures,
+vivre d'une vie plus active! Supposez des réunions où l'air serait
+saturé de ce fluide héroïque, des théâtres où l'administration
+l'entretiendrait à haute dose, quelle passion dans l'âme des acteurs
+et des spectateurs, quel feu, quel enthousiasme! Et si, au lieu d'une
+simple assemblée, on pouvait en saturer tout un peuple, quelle
+activité dans ses fonctions, quel supplément de vie il recevrait!
+D'une nation épuisée on referait peut-être une nation grande et forte,
+et je connais plus d'un État de notre vieille Europe qui devrait se
+remettre au régime de l'oxygène, dans l'intérêt de sa santé!»</p>
+
+<p>Michel parlait et s'animait, à faire croire que le robinet était
+encore trop ouvert. Mais, d'une phrase, Barbicane enraya son
+enthousiasme.</p>
+
+<p>«Tout cela est bien, ami Michel, lui dit-il, mais nous apprendras-tu
+d'où viennent ces poules qui se sont mêlées à notre concert?</p>
+
+<p>&mdash;Ces poules?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.»</p>
+
+<p>En effet, une demi-douzaine de poules et un superbe coq se promenaient
+çà et là, voletant et caquetant.</p>
+
+<p>«Ah! les maladroites! s'écria Michel. C'est l'oxygène qui les a
+mises en révolution!</p>
+
+<p>&mdash;Mais que veux-tu faire de ces poules? demanda Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Les acclimater dans la Lune, parbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Alors pourquoi les avoir cachées?</p>
+
+<p>&mdash;Une farce, mon digne président, une simple farce qui avorte
+piteusement! Je voulais les lâcher sur le continent lunaire, sans
+vous en rien dire! Hein! quel eût été votre ébahissement à voir ces
+volatiles terrestres picorer les champs de la Lune!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! gamin! gamin éternel! répondit Barbicane, tu n'as pas besoin
+d'oxygène pour te monter la tête! Tu es toujours ce que nous étions
+sous l'influence de ce gaz! Tu es toujours fou!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! qui dit qu'alors nous n'étions pas sages!» répliqua Michel
+Ardan.</p>
+
+<p>Après cette réflexion philosophique, les trois amis réparèrent le
+désordre du projectile. Poules et coq furent réintégrés dans leur
+cage. Mais, en procédant à cette opération, Barbicane et ses deux
+compagnons eurent le sentiment très marqué d'un nouveau phénomène.</p>
+
+<p>Depuis le moment où ils avaient quitté la Terre, leur propre poids,
+celui du boulet et des objets qu'il renfermait, avaient subi une
+diminution progressive. S'ils ne pouvaient constater cette
+déperdition pour le projectile, un instant devait arriver où cet effet
+serait sensible pour eux-mêmes et pour les ustensiles ou les
+instruments dont ils se servaient.</p>
+
+<p>Il va sans dire qu'une balance n'eût pas indiqué cette déperdition,
+car le poids destiné à peser l'objet aurait perdu précisément autant
+que l'objet lui-même; mais un peson à ressort, par exemple, dont la
+tension est indépendante de l'attraction, eût donné l'évaluation
+exacte de cette déperdition.</p>
+
+<p>On sait que l'attraction, autrement dit la pesanteur, est
+proportionnelle aux masses et en raison inverse du carré des
+distances. De là cette conséquence: Si la Terre eût été seule dans
+l'espace, si les autres corps célestes se fussent subitement
+annihilés, le projectile, d'après la loi de Newton, aurait d'autant
+moins pesé qu'il se serait éloigné de la Terre, mais sans jamais
+perdre entièrement son poids, car l'attraction terrestre se fût
+toujours fait sentir à n'importe quelle distance.</p>
+
+<p>Mais dans le cas actuel, un moment devait arriver où le projectile ne
+serait plus aucunement soumis aux lois de la pesanteur, en faisant
+abstraction des autres corps célestes dont on pouvait considérer
+l'effet comme nul.</p>
+
+<p>En effet, la trajectoire du projectile se traçait entre la Terre et la
+Lune. A mesure qu'il s'éloignait de la Terre, l'attraction terrestre
+diminuait en raison inverse du carré des distances, mais aussi
+l'attraction lunaire augmentait dans la même proportion. Il devait
+donc arriver un point où, ces deux attractions se neutralisant, le
+boulet ne pèserait plus. Si les masses de la Lune et de la Terre
+eussent été égales, ce point se fût rencontré à une égale distance des
+deux astres. Mais, en tenant compte de la différence des masses, il
+était facile de calculer que ce point serait situé aux quarante-sept
+cinquante-deuxièmes du voyage, soit, en chiffres, à soixante-dix-huit
+mille cent quatorze lieues de la Terre.</p>
+
+<p>A ce point, un corps n'ayant aucun principe de vitesse ou de
+déplacement en lui, y demeurerait éternellement immobile, étant
+également attiré par les deux astres, et rien ne le sollicitant plutôt
+vers l'un que vers l'autre.</p>
+
+<p>Or, le projectile, si la force d'impulsion avait été exactement
+calculée, le projectile devait atteindre ce point avec une vitesse
+nulle, ayant perdu tout indice de pesanteur, comme tous les objets
+qu'il portait en lui.</p>
+
+<p>Qu'arriverait-il alors? Trois hypothèses se présentaient.</p>
+
+<p>Ou le projectile aurait encore conservé une certaine vitesse, et,
+dépassant le point d'égale attraction, il tomberait sur la Lune en
+vertu de l'excès de l'attraction lunaire sur l'attraction terrestre.</p>
+
+<p>Ou la vitesse lui manquant pour atteindre le point d'égale attraction,
+il retomberait sur la Terre en vertu de l'excès de l'attraction
+terrestre sur l'attraction lunaire.</p>
+
+<p>Ou enfin, animé d'une vitesse suffisante pour atteindre le point
+neutre, mais insuffisante pour le dépasser, il resterait éternellement
+suspendu à cette place, comme le prétendu tombeau de Mahomet, entre le
+zénith et le nadir.</p>
+
+<p>Telle était la situation, et Barbicane en expliqua clairement les
+conséquences à ses compagnons de voyage. Cela les intéressait au plus
+haut degré. Or, comment reconnaîtraient-ils que le projectile avait
+atteint ce point neutre situé à soixante-dix-huit mille cent quatorze
+lieues de la Terre?</p>
+
+<p>Précisément lorsque ni eux ni les objets enfermés dans le projectile
+ne seraient plus aucunement soumis aux lois de la pesanteur.</p>
+
+<p>Jusqu'ici, les voyageurs, tout en constatant que cette action
+diminuait de plus en plus, n'avaient pas encore reconnu son absence
+totale. Mais ce jour-là, vers onze heures du matin, Nicholl ayant
+laissé échapper un verre de sa main, le verre, au lieu de tomber,
+resta suspendu dans l'air.</p>
+
+<p>«Ah! s'écria Michel Ardan, voilà donc un peu de physique amusante!»</p>
+
+<p>Et aussitôt, divers objets, des armes, des bouteilles, abandonnés à
+eux-mêmes, se tinrent comme par miracle. Diane, elle aussi, placée
+par Michel dans l'espace, reproduisit, mais sans aucun truc, la
+suspension merveilleuse opérée par les Caston et les Robert-Houdin.
+La chienne, d'ailleurs, ne semblait pas s'apercevoir qu'elle flottait
+dans l'air.</p>
+
+<p>Eux-mêmes, surpris, stupéfaits, en dépit de leurs raisonnements
+scientifiques, ils sentaient, ces trois aventureux compagnons emportés
+dans le domaine du merveilleux, ils sentaient que la pesanteur
+manquait à leur corps. Leurs bras, qu'ils étendaient, ne cherchaient
+plus à s'abaisser. Leur tête vacillait sur leurs épaules. Leurs
+pieds ne tenaient plus au fond du projectile. Ils étaient comme des
+gens ivres auxquels la stabilité fait défaut. Le fantastique a créé
+des hommes privés de leurs reflets, d'autres privés de leur ombre!
+Mais ici la réalité, par la neutralité des forces attractives, faisait
+des hommes en qui rien ne pesait plus, et qui ne pesaient pas
+eux-mêmes!</p>
+
+<p>Soudain Michel, prenant un certain élan, quitta le fond, et resta
+suspendu en l'air comme le moine de la <i>Cuisine des Anges</i> de Murillo.</p>
+
+<p>Ses deux amis l'avaient rejoint en un instant, et tous les trois, au
+centre du projectile, ils figuraient une ascension miraculeuse.</p>
+
+<p>«Est-ce croyable? Est-ce vraisemblable? Est-ce possible? s'écria
+Michel. Non. Et pourtant cela est! Ah! si Raphaël nous avait vus
+ainsi, quelle «Assomption» il eût jetée sur sa toile!</p>
+
+<p>&mdash;L'Assomption ne peut durer, répondit Barbicane. Si le projectile
+passe le point neutre, l'attraction lunaire nous attirera vers la
+Lune.</p>
+
+<p>&mdash;Nos pieds reposeront alors sur la voûte du projectile, répondit
+Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Barbicane, parce que le projectile, dont le centre de
+gravité est très bas, se retournera peu a peu.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tout notre aménagement va être bouleversé de fond en comble,
+c'est le mot!</p>
+
+<p>&mdash;Rassure-toi, Michel, répondit Nicholl. Aucun bouleversement n'est
+à craindre. Pas un objet ne bougera, car l'évolution du projectile ne
+se fera qu'insensiblement.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, reprit Barbicane, et quand il aura franchi le point
+d'égale attraction, son culot, relativement plus lourd, l'entraînera
+suivant une perpendiculaire à la Lune. Mais, pour que ce phénomène se
+produise, il faut que nous ayons passé la ligne neutre.</p>
+
+<p>&mdash;Passer la ligne neutre! s'écria Michel. Alors faisons comme les
+marins qui passent l'Équateur. Arrosons notre passage!»</p>
+
+<p>Un léger mouvement de côté ramena Michel vers la paroi capitonnée.
+Là, il prit une bouteille et des verres, les plaça «dans l'espace»,
+devant ses compagnons, et, trinquant joyeusement, ils saluèrent la
+ligne d'un triple hurrah.</p>
+
+<p>Cette influence des attractions dura une heure à peine. Les voyageurs
+se sentirent insensiblement ramenés vers le fond, et Barbicane crut
+remarquer que le bout conique du projectile s'écartait un peu de la
+normale dirigée vers la Lune. Par un mouvement inverse, le culot s'en
+rapprochait. L'attraction lunaire l'emportait donc sur l'attraction
+terrestre. La chute vers la Lune commençait, presque insensible
+encore; elle ne devait être que d'un millimètre un tiers dans la
+première seconde, soit cinq cent quatre-vingt-dix millièmes de ligne.
+Mais peu à peu la force attractive s'accroîtrait, la chute serait plus
+accentuée, le projectile, entraîné par le culot, présenterait son cône
+supérieur à la Terre et tomberait avec une vitesse croissante jusqu'à
+la surface du continent sélénite. Le but serait donc atteint.
+Maintenant, rien ne pouvait empêcher le succès de l'entreprise, et
+Nicholl et Michel Ardan partagèrent la joie de Barbicane.</p>
+
+<p>Puis ils causèrent de tous ces phénomènes qui les émerveillaient coup
+sur coup. Cette neutralisation des lois de la pesanteur surtout, ils
+ne tarissaient pas à son propos. Michel Ardan, toujours enthousiaste,
+voulait en tirer des conséquences qui n'étaient que fantaisie pure.</p>
+
+<p>«Ah! mes dignes amis, s'écriait-il, quel progrès si l'on pouvait
+ainsi se débarrasser, sur Terre, de cette pesanteur, de cette chaîne
+qui vous rive à elle! Ce serait le prisonnier devenu libre! Plus de
+fatigues, ni des bras ni des jambes. Et, s'il est vrai que pour voler
+à la surface de la Terre, pour se soutenir dans l'air par le simple
+jeu des muscles, il faille une force cent cinquante fois supérieure à
+celle que nous possédons, un simple acte de la volonté, un caprice
+nous transporterait dans l'espace, si l'attraction n'existait pas.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit Nicholl en riant, si l'on parvenait à supprimer la
+pesanteur comme on supprime la douleur par l'anesthésie, voilà qui
+changerait la face des sociétés modernes!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, s'écria Michel, tout plein de son sujet, détruisons la
+pesanteur, et plus de fardeaux! Partant, plus de grues, de crics, de
+cabestans, de manivelles et autres engins qui n'auraient pas raison
+d'être!</p>
+
+<p>&mdash;Bien dit, répliqua Barbicane, mais si rien ne pesait plus, rien ne
+tiendrait plus, pas plus ton chapeau sur ta tête, digne Michel, que ta
+maison dont les pierres n'adhèrent que par leur poids! Pas de bateaux
+dont la stabilité sur les eaux n'est qu'une conséquence de la
+pesanteur. Pas même d'Océan, dont les flots ne seraient plus
+équilibrés par l'attraction terrestre. Enfin pas d'atmosphère, dont
+les molécules n'étant plus retenues se disperseraient dans l'espace!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est fâcheux, répliqua Michel. Rien de tel que ces gens
+positifs pour vous ramener brutalement à la réalité.</p>
+
+<p>&mdash;Mais console-toi, Michel, reprit Barbicane, car si aucun astre
+n'existe d'où soient bannies les lois de la pesanteur, tu vas, du
+moins, en visiter un où la pesanteur est beaucoup moindre que sur la
+Terre.</p>
+
+<p>&mdash;La Lune?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, la Lune, à la surface de laquelle les objets pèsent six fois
+moins qu'à la surface de la Terre, phénomène très facile à constater.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous nous en apercevrons? demanda Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment, puisque deux cents kilogrammes n'en pèsent que trente à
+la surface de la Lune.</p>
+
+<p>&mdash;Et notre force musculaire n'y diminuera pas?</p>
+
+<p>&mdash;Aucunement. Au lieu de t'élever à un mètre en sautant, tu
+t'élèveras à dix-huit pieds de hauteur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais nous serons des Hercules dans la Lune! s'écria Michel.</p>
+
+<p>&mdash;D'autant plus, répondit Nicholl, que si la taille des Sélénites est
+proportionnelle à la masse de leur globe, ils seront hauts d'un pied à
+peine.</p>
+
+<p>&mdash;Des Lilliputiens! répliqua Michel. Je vais donc jouer le rôle de
+Gulliver! Nous allons réaliser la fable des géants! Voilà l'avantage
+de quitter sa planète et de courir le monde solaire!</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, Michel, répondit Barbicane. Si tu veux jouer les
+Gulliver ne visite que les planètes inférieures, telles que Mercure,
+Vénus ou Mars, dont la masse est un peu moindre que celle de la Terre.
+Mais ne te hasarde pas dans les grandes planètes, Jupiter, Saturne,
+Uranus, Neptune, car là les rôles seraient intervertis, et tu
+deviendrais Lilliputien.</p>
+
+<p>&mdash;Et dans le Soleil?</p>
+
+<p>&mdash;Dans le Soleil, si sa densité est quatre fois moindre que celle de
+la Terre, son volume est treize cent vingt-quatre mille fois plus
+considérable, et l'attraction y est vingt-sept fois plus grande qu'à
+la surface de notre globe. Toute proportion gardée, les habitants y
+devraient avoir en moyenne deux cents pieds de haut.</p>
+
+<p>&mdash;Mille diables! s'écria Michel. Je ne serais plus qu'un pygmée, un
+mirmidon!</p>
+
+<p>&mdash;Gulliver chez les géants, dit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Juste! répondit Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Et il ne serait pas inutile d'emporter quelques pièces d'artillerie
+pour se défendre.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! répliqua Barbicane, tes boulets ne feraient aucun effet dans
+le Soleil, et ils tomberaient sur le sol au bout de quelques mètres.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est fort!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est certain, répondit Barbicane. L'attraction est si
+considérable sur cet astre énorme, qu'un objet pesant soixante-dix
+kilogrammes sur la Terre, en pèserait dix-neuf cent trente à la
+surface du Soleil. Ton chapeau, une dizaine de kilogrammes! Ton
+cigare, une demi-livre. Enfin si tu tombais sur le continent solaire,
+ton poids serait tel&mdash;deux mille cinq cents kilos environ&mdash;, que tu
+ne pourrais pas te relever!</p>
+
+<p>&mdash;Diable! fit Michel. Il faudrait alors avoir une petite grue
+portative! Eh bien, mes amis, contentons-nous de la Lune pour
+aujourd'hui. Là, au moins, nous ferons grande figure! Plus tard,
+nous verrons s'il faut aller dans ce Soleil, où l'on ne peut boire
+sans un cabestan pour hisser son verre à sa bouche!»</p>
+
+<h3><a name="IX" id="IX"></a>IX<br /><br />
+Conséquences d'une déviation</h3>
+
+<p>Barbicane n'avait plus d'inquiétude, sinon sur l'issue du voyage, du
+moins sur la force d'impulsion du projectile. Sa vitesse virtuelle
+l'entraînait au-delà de la ligne neutre. Donc, il ne reviendrait pas
+à la Terre. Donc, il ne s'immobiliserait pas sur le point
+d'attraction. Une seule hypothèse restait à se réaliser, l'arrivée du
+boulet à son but sous l'action de l'attraction lunaire.</p>
+
+<p>En réalité, c'était une chute de huit mille deux cent
+quatre-vingt-seize lieues, sur un astre, il est vrai, où la pesanteur
+ne doit être évaluée qu'au sixième de la pesanteur terrestre. Chute
+formidable néanmoins, et contre laquelle toutes précautions voulaient
+être prises sans retard.</p>
+
+<p>Ces précautions étaient de deux sortes: les unes devaient amortir le
+coup au moment où le projectile toucherait le sol lunaire; les autres
+devaient retarder sa chute et, par conséquent, la rendre moins
+violente.</p>
+
+<p>Pour amortir le coup, il était fâcheux que Barbicane ne fût plus à
+même d'employer les moyens qui avaient si utilement atténué le choc du
+départ, c'est-à-dire l'eau employée comme ressort et les cloisons
+brisantes. Les cloisons existaient encore; mais l'eau manquait, car
+on ne pouvait employer la réserve à cet usage, réserve précieuse pour
+le cas où, pendant les premiers jours, l'élément liquide manquerait au
+sol lunaire.</p>
+
+<p>D'ailleurs, cette réserve eût été très insuffisante pour faire
+ressort. La couche d'eau emmagasinée dans le projectile au départ, et
+sur laquelle reposait le disque étanche, n'occupait pas moins de trois
+pieds de hauteur sur une surface de cinquante-quatre pieds carrés.
+Elle mesurait en volume six mètres cubes et en poids cinq mille sept
+cent cinquante kilogrammes. Or, les récipients n'en contenaient pas
+la cinquième partie. Il fallait donc renoncer à ce moyen si puissant
+d'amortir le choc d'arrivée.</p>
+
+<p>Fort heureusement, Barbicane, non content d'employer l'eau, avait muni
+le disque mobile de forts tampons à ressort, destinés à amoindrir le
+choc contre le culot après l'écrasement des cloisons horizontales.
+Ces tampons existaient toujours; il suffisait de les rajuster et de
+remettre en place le disque mobile. Toutes ces pièces, faciles à
+manier, puisque leur poids était à peine sensible, pouvaient être
+remontées rapidement.</p>
+
+<p>Ce fut fait. Les divers morceaux se rajustèrent sans peine. Affaire
+de boulons et d'écrous. Les outils ne manquaient pas. Bientôt le
+disque remanié reposa sur ses tampons d'acier, comme une table sur ses
+pieds. Un inconvénient résultait du placement de ce disque. La vitre
+inférieure était obstruée. Donc, impossibilité pour les voyageurs
+d'observer la Lune par cette ouverture, lorsqu'ils seraient précipités
+perpendiculairement sur elle. Mais il fallait y renoncer.
+D'ailleurs, par les ouvertures latérales, on pouvait encore apercevoir
+les vastes régions lunaires comme on voit la Terre de la nacelle d'un
+aérostat.</p>
+
+<p>Cette disposition du disque demanda une heure de travail. Il était
+plus de midi quand les préparatifs furent achevés. Barbicane fit de
+nouvelles observations sur l'inclinaison du projectile; mais à son
+grand ennui, il ne s'était pas suffisamment retourné pour une chute;
+il paraissait suivre une courbe parallèle au disque lunaire. L'astre
+des nuits brillait splendidement dans l'espace, tandis qu'à l'opposé,
+l'astre du jour l'incendiait de ses feux.</p>
+
+<p>Cette situation ne laissait pas d'être inquiétante.</p>
+
+<p>«Arriverons-nous? dit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Faisons comme si nous devions arriver, répondit Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes des trembleurs, répliqua Michel Ardan. Nous arriverons,
+et plus vite que nous ne le voudrons.»</p>
+
+<p>Cette réponse ramena Barbicane à son travail préparatoire, et il
+s'occupa de la disposition des engins destinés à retarder la chute.</p>
+
+<p>On se rappelle la scène du meeting tenu à Tampa-Town, dans la Floride,
+alors que le capitaine Nicholl se posait en ennemi de Barbicane et en
+adversaire de Michel Ardan. Au capitaine Nicholl, soutenant que le
+projectile se briserait comme verre, Michel avait répondu qu'il
+retarderait sa chute au moyen de fusées convenablement disposées.</p>
+
+<p>En effet, de puissants artifices, prenant leur point d'appui sur le
+culot et fusant à l'extérieur, pouvaient, en produisant un mouvement
+de recul, enrayer dans une certaine proportion, la vitesse du boulet.
+Ces fusées devaient brûler dans le vide, il est vrai, mais l'oxygène
+ne leur manquerait pas, car elles se le fournissaient elle-mêmes,
+comme les volcans lunaires, dont la déflagration n'a jamais été
+empêchée par le défaut d'atmosphère autour de la Lune.</p>
+
+<p>Barbicane s'était donc muni d'artifices renfermés dans de petits
+canons d'acier taraudés, qui pouvaient se visser dans le culot du
+projectile. Intérieurement, ces canons affleuraient le fond.
+Extérieurement, ils le dépassaient d'un demi-pied. Il y en avait
+vingt. Une ouverture, ménagée dans le disque, permettait d'allumer la
+mèche dont chacun était pourvu. Tout l'effet se produisait
+au-dehors. Les mélanges fusants avaient été forcés d'avance dans
+chaque canon. Il suffisait donc d'enlever les obturateurs métalliques
+engagés dans le culot, et de les remplacer par ces canons qui
+s'ajustaient rigoureusement à leur place.</p>
+
+<p>Ce nouveau travail fut achevé vers trois heures, et, toutes ces
+précautions prises, il ne s'agit plus que d'attendre.</p>
+
+<p>Cependant, le projectile se rapprochait visiblement de la Lune. Il
+subissait évidemment son influence dans une certaine proportion; mais
+sa propre vitesse l'entraînait aussi suivant une ligne oblique. De
+ces deux influences, la résultante était une ligne qui deviendrait
+peut-être une tangente. Mais il était certain que le projectile ne
+tombait pas normalement à la surface de la Lune, car sa partie
+inférieure, en raison même de son poids, aurait dû être tournée vers
+elle.</p>
+
+<p>Les inquiétudes de Barbicane redoublaient à voir son boulet résister
+aux influences de la gravitation. C'était l'inconnu qui s'ouvrait
+devant lui, l'inconnu à travers les espaces intra-stellaires. Lui, le
+savant, il croyait avoir prévu les trois hypothèses possibles, le
+retour à la Terre, le retour à la Lune, la stagnation sur la ligne
+neutre! Et voici qu'une quatrième hypothèse, grosse de toutes les
+terreurs de l'infini, surgissait inopinément. Pour ne pas l'envisager
+sans défaillance, il fallait être un savant résolu comme Barbicane, un
+être flegmatique comme Nicholl, ou un aventurier audacieux comme
+Michel Ardan.</p>
+
+<p>La conversation fut mise sur ce sujet. D'autres hommes auraient
+considéré la question au point de vue pratique. Ils se seraient
+demandé où les entraînait leur wagon-projectile. Eux, pas. Ils
+cherchèrent la cause qui avait dû produire cet effet.</p>
+
+<p>«Ainsi nous avons déraillé? dit Michel. Mais pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je crains bien, répondit Nicholl, que malgré toutes les précautions
+prises, la Columbiad n'ait pas été pointée juste. Une erreur, si
+petite qu'elle soit, devait suffire à nous jeter hors de l'attraction
+lunaire.</p>
+
+<p>&mdash;On aurait donc mal visé? demanda Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le crois pas, répondit Barbicane. La perpendicularité du
+canon était rigoureuse, sa direction sur le zénith du lieu
+incontestable. Or, la Lune passant au zénith, nous devions
+l'atteindre en plein. Il y a une autre raison, mais elle m'échappe.</p>
+
+<p>&mdash;N'arrivons-nous pas trop tard? demanda Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Trop tard? fit Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit Nicholl. La note de l'Observatoire de Cambridge porte
+que le trajet doit s'accomplir en quatre-vingt-dix-sept heures treize
+minutes et vingt secondes. Ce qui veut dire que, plus tôt, la Lune ne
+serait pas encore au point indiqué, et plus tard, qu'elle n'y serait
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;D'accord, répondit Barbicane. Mais nous sommes partis le 1<sup>er</sup>
+décembre, à onze heures moins treize minutes et vingt-cinq secondes du
+soir, et nous devons arriver le 5 à minuit, au moment précis où la
+Lune sera pleine. Or, nous sommes au 5 décembre. Il est trois heures
+et demie du soir, et huit heures et demie devraient suffire à nous
+conduire au but. Pourquoi n'y arrivons-nous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ne serait-ce pas un excès de vitesse? répondit Nicholl, car nous
+savons maintenant que la vitesse initiale a été plus grande qu'on ne
+supposait.</p>
+
+<p>&mdash;Non! cent fois non! répliqua Barbicane. Un excès de vitesse, si
+la direction du projectile eût été bonne, ne nous aurait pas empêchés
+d'atteindre la Lune. Non! il y a eu déviation. Nous avons été
+déviés.</p>
+
+<p>&mdash;Par qui? par quoi? demanda Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis le dire, répondit Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Barbicane, dit alors Michel, veux-tu connaître mon opinion
+sur cette question de savoir d'où provient cette déviation?</p>
+
+<p>&mdash;Parle.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne donnerais pas un demi-dollar pour l'apprendre! Nous sommes
+déviés, voilà le fait. Où allons-nous, peu m'importe! Nous le
+verrons bien. Que diable! puisque nous sommes entraînés dans
+l'espace, nous finirons bien par tomber dans un centre quelconque
+d'attraction!»</p>
+
+<p>Cette indifférence de Michel Ardan ne pouvait contenter Barbicane.
+Non que celui-ci s'inquiétât de l'avenir! Mais pourquoi son
+projectile avait dévié, c'est ce qu'il voulait savoir à tout prix.</p>
+
+<p>Cependant le boulet continuait à se déplacer latéralement à la Lune,
+et avec lui le cortège d'objets jetés au-dehors. Barbicane put même
+constater, par des points de repère relevés sur la Lune dont la
+distance était inférieure à deux mille lieues, que sa vitesse devenait
+uniforme. Nouvelle preuve qu'il n'y avait pas chute. La force
+d'impulsion l'emportait encore sur l'attraction lunaire, mais la
+trajectoire du projectile le rapprochait certainement du disque
+lunaire, et l'on pouvait espérer qu'à une distance plus rapprochée,
+l'action de la pesanteur prédominerait et provoquerait définitivement
+une chute.</p>
+
+<p>Les trois amis n'ayant rien de mieux à faire, continuèrent leurs
+observations. Cependant, ils ne pouvaient encore déterminer les
+dispositions topographiques du satellite. Tous ces reliefs se
+nivelaient sous la projection des rayons solaires.</p>
+
+<p>Ils regardèrent ainsi par les vitres latérales jusqu'à huit heures du
+soir. La Lune avait alors tellement grossi à leurs yeux qu'elle
+masquait toute une moitié du firmament. Le Soleil d'un côté, l'astre
+des nuits de l'autre, inondaient le projectile de lumière.</p>
+
+<p>En ce moment, Barbicane crut pouvoir estimer à sept cents lieues
+seulement la distance qui les séparait de leur but. La vitesse du
+projectile lui parut être de deux cents mètres par seconde, soit
+environ cent soixante-dix lieues à l'heure. Le culot du boulet
+tendait à se tourner vers la Lune sous l'influence de la force
+centripète; mais la force centrifuge l'emportant toujours, il devenait
+probable que la trajectoire rectiligne se changerait en une courbe
+quelconque dont on ne pouvait déterminer la nature.</p>
+
+<p>Barbicane cherchait toujours la solution de son insoluble problème.</p>
+
+<p>Les heures s'écoulaient sans résultat. Le projectile se rapprochait
+visiblement de la Lune, mais il était visible aussi qu'il ne
+l'atteindrait pas. Quant à la plus courte distance à laquelle il en
+passerait, elle serait la résultante des deux forces, attractive et
+répulsive, qui sollicitaient le mobile.</p>
+
+<p>«Je ne demande qu'une chose, répétait Michel: passer assez près de la
+Lune pour en pénétrer les secrets!</p>
+
+<p>&mdash;Maudite soit alors, s'écria Nicholl, la cause qui a fait dévier
+notre projectile!</p>
+
+<p>&mdash;Maudit soit alors, répondit Barbicane, comme si son esprit eût été
+soudainement frappé, maudit soit le bolide que nous avons croisé en
+route!</p>
+
+<p>&mdash;Hein! fit Michel Ardan.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? s'écria Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire, répondit Barbicane d'un ton convaincu, je veux dire
+que notre déviation est uniquement due à la rencontre de ce corps
+errant!</p>
+
+<p>&mdash;Mais il ne nous a pas même effleurés, répondit Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe. Sa masse, comparée à celle de notre projectile était
+énorme, et son attraction a suffi pour influer sur notre direction.</p>
+
+<p>&mdash;Si peu! s'écria Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Nicholl, mais si peu que ce soit, répondit Barbicane, sur une
+distance de quatre-vingt-quatre mille lieues, il n'en fallait pas
+davantage pour manquer la Lune!»</p>
+
+<h3><a name="X" id="X"></a>X<br /><br />
+Les observateurs de la lune</h3>
+
+<p>Barbicane avait évidemment trouvé la seule raison plausible de cette
+déviation. Si petite qu'elle eût été, elle avait suffi à modifier la
+trajectoire du projectile. C'était une fatalité. L'audacieuse
+tentative avortait par une circonstance toute fortuite et, à moins
+d'événements exceptionnels, on ne pouvait plus atteindre le disque
+lunaire. En passerait-on assez près pour résoudre certaines questions
+de physique ou de géologie insolubles jusqu'alors? C'était la
+question, la seule qui préoccupât maintenant les hardis voyageurs.
+Quant au sort que leur réservait l'avenir, ils n'y voulaient même pas
+songer. Cependant, que deviendraient-ils au milieu de ces solitudes
+infinies, eux à qui l'air devait bientôt manquer? Quelques jours
+encore, et ils tomberaient asphyxiés dans ce boulet errant à
+l'aventure. Mais quelques jours, c'étaient des siècles pour ces
+intrépides, et ils consacrèrent tous leurs instants à observer cette
+Lune qu'ils n'espéraient plus atteindre.</p>
+
+<p>La distance qui séparait alors le projectile du satellite fut estimée
+à deux cents lieues environ. Dans ces conditions, au point de vue de
+la visibilité des détails du disque, les voyageurs se trouvaient plus
+éloignés de la Lune que ne le sont les habitants de la Terre, armés de
+leurs puissants télescopes.</p>
+
+<p>On sait, en effet, que l'instrument monté par John Ross à Parson-town,
+dont le grossissement est de six mille cinq cents fois, ramène la Lune
+à seize lieues; de plus avec le puissant engin établi à Long's Peak,
+l'astre des nuits, grossi quarante-huit mille fois, était rapproché à
+moins de deux lieues, et les objets ayant dix mètres de diamètre s'y
+montraient suffisamment distincts.</p>
+
+<p>Ainsi donc, à cette distance, les détails topographiques de la Lune,
+observés sans lunette, n'étaient pas sensiblement déterminés. L'&oelig;il
+saisissait le vaste contour de ces immenses dépressions improprement
+appelées «mers», mais il ne pouvait en reconnaître la nature. La
+saillie des montagnes disparaissait dans la splendide irradiation que
+produisait la réflexion des rayons solaires. Le regard, ébloui comme
+s'il se fût penché sur un bain d'argent en fusion, se détournait
+involontairement.</p>
+
+<p>Cependant la forme oblongue de l'astre se dégageait déjà. Il
+apparaissait comme un &oelig;uf gigantesque dont le petit bout était tourné
+vers la Terre. En effet, la Lune, liquide ou malléable aux premiers
+jours de sa formation, figurait alors une sphère parfaite; mais,
+bientôt entraînée dans le centre d'attraction de la Terre, elle
+s'allongea sous l'influence de la pesanteur. A devenir satellite,
+elle perdit la pureté native de ses formes; son centre de gravité se
+reporta en avant du centre de figure, et, de cette disposition,
+quelques savants tirèrent la conséquence que l'air et l'eau avaient pu
+se réfugier sur cette surface opposée de la Lune qu'on ne voit jamais
+de la Terre.</p>
+
+<p>Cette altération des formes primitives du satellite ne fut sensible
+que pendant quelques instants. La distance du projectile à la Lune
+diminuait très rapidement sous sa vitesse considérablement inférieure
+à la vitesse initiale, mais huit à neuf fois supérieure à celles dont
+sont animés les express de chemins de fer. La direction oblique du
+boulet, en raison même de son obliquité, laissait à Michel Ardan
+quelque espoir de heurter un point quelconque du disque lunaire. Il
+ne pouvait croire qu'il n'y arriverait pas. Non! il ne pouvait le
+croire, et il le répétait souvent. Mais Barbicane, meilleur juge, ne
+cessait de lui répondre avec une impitoyable logique:</p>
+
+<p>«Non, Michel, non. Nous ne pouvons atteindre la Lune que par une
+chute, et nous ne tombons pas. La force centripète nous maintient
+sous l'influence lunaire, mais la force centrifuge nous éloigne
+irrésistiblement.»</p>
+
+<p>Cela fut dit d'un ton qui enleva à Michel Ardan ses dernières
+espérances.</p>
+
+<p>La portion de la Lune dont le projectile se rapprochait était
+l'hémisphère nord, celui que les cartes sélénographiques placent en
+bas, car ces cartes sont généralement dressées d'après l'image fournie
+par les lunettes, et l'on sait que les lunettes renversent les objets.
+Telle était la <i>Mappa selenographica</i> de Beer et Moedler que
+consultait Barbicane. Cet hémisphère septentrional présentait de
+vastes plaines, accidentées de montagnes isolées.</p>
+
+<p>A minuit, la Lune était pleine. A ce moment précis, les voyageurs
+auraient dû y prendre pied, si le malencontreux bolide n'eût pas dévié
+leur direction. L'astre arrivait donc dans les conditions
+rigoureusement déterminées par l'Observatoire de Cambridge. Il se
+trouvait mathématiquement à son périgée et au zénith du vingt-huitième
+parallèle. Un observateur placé au fond de l'énorme Columbiad braquée
+perpendiculairement à l'horizon, eût encadré la Lune dans la bouche du
+canon. Une ligne droite figurant l'axe de la pièce, aurait traversé
+en son centre l'astre de la nuit.</p>
+
+<p>Inutile de dire que pendant cette nuit du 5 au 6 décembre, les
+voyageurs ne prirent pas un instant de repos. Auraient-ils pu fermer
+les yeux, si près de ce monde nouveau? Non. Tous leurs sentiments se
+concentraient dans une pensée unique: Voir! Représentants de la
+Terre, de l'humanité passée et présente qu'ils résumaient en eux,
+c'est par leurs yeux que la race humaine regardait ces régions
+lunaires et pénétrait les secrets de son satellite! Une certaine
+émotion les tenait au c&oelig;ur et ils allaient silencieusement d'une
+vitre à l'autre.</p>
+
+<p>Leurs observations, reproduites par Barbicane, furent rigoureusement
+déterminées. Pour les faire, ils avaient des lunettes. Pour les
+contrôler, ils avaient des cartes.</p>
+
+<p>Le premier observateur de la Lune fut Galilée. Son insuffisante
+lunette grossissait trente fois seulement. Néanmoins, dans ces taches
+qui parsemaient le disque lunaire, «comme les yeux parsèment la queue
+d'un paon», le premier, il reconnut des montagnes et mesura quelques
+hauteurs auxquelles il attribua exagérément une élévation égale au
+vingtième du diamètre du disque, soit huit mille huit cents mètres.
+Galilée ne dressa aucune carte de ses observations.</p>
+
+<p>Quelques années plus tard, un astronome de Dantzig, Hévélius&mdash;par
+des procédés qui n'étaient exacts que deux fois par mois, lors des
+première et seconde quadratures&mdash;réduisit les hauteurs de Galilée à
+un vingt-sixième seulement du diamètre lunaire. Exagération inverse.
+Mais c'est à ce savant que l'on doit la première carte de la Lune.
+Les taches claires et arrondies y forment des montagnes circulaires,
+et les taches sombres indiquent de vastes mers qui ne sont en réalité
+que des plaines. A ces monts et à ces étendues d'eau, il donna des
+dénominations terrestres. On y voit figurer le Sinaï au milieu d'une
+Arabie, l'Etna au centre d'une Sicile, les Alpes, les Apennins, les
+Karpathes, puis la Méditerranée, le Palus-Méotide, le Pont-Euxin, la
+mer Caspienne. Noms mal appliqués, d'ailleurs, car ni ces montagnes
+ni ces mers ne rappellent la configuration de leurs homonymes du
+globe. C'est à peine si dans cette large tache blanche, rattachée au
+sud à de plus vastes continents et terminée en pointe, on
+reconnaîtrait l'image renversée de la péninsule indienne, du golfe du
+Bengale et de la Cochinchine. Aussi ces noms ne furent-ils pas
+conservés. Un autre cartographe, connaissant mieux le c&oelig;ur humain,
+proposa une nouvelle nomenclature que la vanité humaine s'empressa
+d'adopter.</p>
+
+<p>Cet observateur fut le père Riccioli, contemporain d'Hévélius. Il
+dressa une carte grossière et grosse d'erreurs. Mais aux montagnes
+lunaires, il imposa le nom des grands hommes de l'Antiquité et des
+savants de son époque, usage fort suivi depuis lors.</p>
+
+<p>Une troisième carte de la Lune fut exécutée au XVIIe siècle par
+Dominique Cassini; supérieure à celle de Riccioli par l'exécution,
+elle est inexacte sous le rapport des mesures. Plusieurs réductions
+en furent publiées, mais son cuivre, longtemps conservé à l'Imprimerie
+royale, a été vendu au poids comme matière encombrante.</p>
+
+<p>La Hire, célèbre mathématicien et dessinateur, dressa une carte de la
+Lune, haute de quatre mètres, qui ne fut jamais gravée.</p>
+
+<p>Après lui, un astronome allemand, Tobie Mayer, vers le milieu du
+XVIIIe siècle, commença la publication d'une magnifique carte
+sélénographique, d'après les mesures lunaires rigoureusement vérifiées
+par lui; mais sa mort, arrivée en 1762, l'empêcha de terminer ce beau
+travail.</p>
+
+<p>Viennent ensuite Schroeter, de Lilienthal, qui esquissa de nombreuses
+cartes de la Lune, puis un certain Lorhmann, de Dresde, auquel on doit
+une planche divisée en vingt-cinq sections, dont quatre ont été
+gravées.</p>
+
+<p>Ce fut en 1830 que MM. Beer et Moedler composèrent leur célèbre <i>Mappa
+selenographica</i> , suivant une projection orthographique. Cette carte
+reproduit exactement le disque lunaire, tel qu'il apparaît; seulement
+les configurations de montagnes et de plaines ne sont justes que sur
+sa partie centrale; partout ailleurs, dans les parties septentrionales
+ou méridionales, orientales ou occidentales, ces configurations,
+données en raccourci, ne peuvent se comparer à celles du centre.
+Cette carte topographique, haute de quatre-vingt-quinze centimètres et
+divisée en quatre parties, est le chef-d'&oelig;uvre de la cartographie
+lunaire.</p>
+
+<p>Après ces savants, on cite les reliefs sélénographiques de l'astronome
+allemand Julius Schmidt, les travaux topographiques du père Secchi,
+les magnifiques épreuves de l'amateur anglais Waren de la Rue, et
+enfin une carte sur projection orthographique de MM. Lecouturier et
+Chapuis, beau modèle dressé en 1860, d'un dessin très net et d'une
+très claire disposition.</p>
+
+<p>Telle est la nomenclature des diverses cartes relatives au monde
+lunaire. Barbicane en possédait deux, celle de MM. Beer et Moedler,
+et celle de MM. Chapuis et Lecouturier. Elles devaient-lui rendre
+plus facile son travail d'observateur.</p>
+
+<p>Quant aux instruments d'optique mis à sa disposition, c'étaient
+d'excellentes lunettes marines, spécialement établies pour ce voyage.
+Elles grossissaient cent fois les objets. Elles auraient donc
+rapproché la Lune de la Terre à une distance inférieure à mille
+lieues. Mais alors, à une distance qui vers trois heures du matin ne
+dépassait pas cent vingt kilomètres, et dans un milieu qu'aucune
+atmosphère ne troublait, ces instruments devaient ramener le niveau
+lunaire à moins de quinze cents mètres.</p>
+
+<h3><a name="XI" id="XI"></a>XI<br /><br />
+Fantaisie et réalisme</h3>
+
+<p>«Avez-vous jamais vu la Lune? demandait ironiquement un professeur à
+l'un de ses élèves.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, répliqua l'élève plus ironiquement encore, mais je
+dois dire que j'en ai entendu parler.»</p>
+
+<p>Dans un sens, la plaisante réponse de l'élève pourrait être faite par
+l'immense majorité des êtres sublunaires. Que de gens ont entendu
+parler de la Lune, qui ne l'ont jamais vue... du moins à travers
+l'oculaire d'une lunette ou d'un télescope! Combien n'ont même jamais
+examiné la carte de leur satellite!</p>
+
+<p>En regardant une mappemonde sélénographique, une particularité frappe
+tout d'abord.</p>
+
+<p>Contrairement à la disposition suivie pour la Terre et Mars, les
+continents occupent plus particulièrement l'hémisphère sud du globe
+lunaire. Ces continents ne présentent pas ces lignes terminales, si
+nettes et si régulières qui dessinent l'Amérique méridionale,
+l'Afrique et la péninsule indienne. Leurs côtes anguleuses,
+capricieuses, profondément déchiquetées, sont riches en golfes et en
+presqu'îles. Elles rappellent volontiers tout l'imbroglio des îles de
+la Sonde, où les terres sont divisées à l'excès. Si la navigation a
+jamais existé à la surface de la Lune, elle a dû être singulièrement
+difficile et dangereuse, et il faut plaindre les marins et les
+hydrographes sélénites, ceux-ci quand ils faisaient le levé de ces
+rivages tourmentés, ceux-là lorsqu'ils donnaient sur ces périlleux
+atterrages.</p>
+
+<p>On remarquera aussi que sur le sphéroïde lunaire, le pôle sud est
+beaucoup plus continental que le pôle nord. A ce dernier, il n'existe
+qu'une légère calotte de terres séparées des autres continents par de
+vastes mers.[Il est bien entendu que par ce mot «mers» nous désignons
+ces immenses espaces, qui, probablement recouverts par les eaux
+autrefois, ne sont plus actuellement que de vastes plaines.] Vers le
+sud, les continents revêtent presque tout l'hémisphère. Il est donc
+possible que les Sélénites aient déjà planté le pavillon sur l'un de
+leurs pôles, tandis que les Franklin, les Ross, les Kane, les
+Dumont-d'Urville, les Lambert n'ont pas encore pu atteindre ce point
+inconnu du globe terrestre.</p>
+
+<p>Quant aux îles, elles sont nombreuses à la surface de la Lune.
+Presque toutes oblongues ou circulaires et comme tracées au compas,
+elles semblent former un vaste archipel, comparable à ce groupe
+charmant jeté entre la Grèce et l'Asie Mineure, que la mythologie a
+jadis animé de ses plus gracieuses légendes. Involontairement, les
+noms de Naxos, de Ténédos, de Milo, de Carpathos, viennent à l'esprit,
+et l'on cherche des yeux le vaisseau d'Ulysse ou le «clipper» des
+Argonautes. C'est, du moins, ce que réclamait Michel Ardan; c'était
+un archipel grec qu'il voyait sur la carte. Aux yeux de ses
+compagnons peu fantaisistes, l'aspect de ses côtes rappelait plutôt
+les terres morcelées du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse, et
+là où le Français retrouvait la trace des héros de la fable, ces
+Américains relevaient les points favorables à l'établissement de
+comptoirs, dans l'intérêt du commerce et de l'industrie lunaires.</p>
+
+<p>Pour achever la description de la partie continentale de la Lune,
+quelques mots sur sa disposition orographique. On y distingue fort
+nettement des chaînes de montagnes, des montagnes isolées, des cirques
+et des rainures. Tout le relief lunaire est compris dans cette
+division. Il est extraordinairement tourmenté. C'est une Suisse
+immense, une Norvège continue où l'action plutonique a tout fait.
+Cette surface, si profondément raboteuse, est le résultat des
+contractions successives de la croûte, à l'époque où l'astre était en
+voie de formation. Le disque lunaire est donc propice à l'étude des
+grands phénomènes géologiques. Suivant la remarque de certains
+astronomes, sa surface, quoique plus ancienne que la surface de la
+Terre, est demeurée plus neuve. Là, pas d'eaux qui détériorent le
+relief primitif et dont l'action croissante produit une sorte de
+nivellement général, pas d'air dont l'influence décomposante modifie
+les profils orographiques. Là, le travail plutonique, non altéré par
+les forces neptuniennes, est dans toute sa pureté native. C'est la
+Terre, telle qu'elle fut avant que les marais et les courants
+l'eussent empâtée de couches sédimentaires.</p>
+
+<p>Après avoir erré sur ces vastes continents, le regard est attiré par
+les mers plus vastes encore. Non seulement leur conformation, leur
+situation, leur aspect rappellent celui des océans terrestres, mais
+encore, ainsi que sur la Terre, ces mers occupent la plus grande
+partie du globe. Et cependant, ce ne sont point des espaces liquides,
+mais des plaines dont les voyageurs espéraient bientôt déterminer la
+nature.</p>
+
+<p>Les astronomes, il faut en convenir, ont décoré ces prétendues mers de
+noms au moins bizarres que la science a respectés jusqu'ici. Michel
+Ardan avait raison quand il comparait cette mappemonde à une «carte du
+Tendre», dressée par une Scudéry ou un Cyrano de Bergerac.</p>
+
+<p>«Seulement, ajoutait-il, ce n'est plus la carte du sentiment comme au
+XVIIe siècle, c'est la carte de la vie, très nettement tranchée en
+deux parties, l'une féminine, l'autre masculine. Aux femmes,
+l'hémisphère de droite. Aux hommes, l'hémisphère de gauche!»</p>
+
+<p>Et quand il parlait ainsi, Michel faisait hausser les épaules à ses
+prosaïques compagnons. Barbicane et Nicholl considéraient la carte
+lunaire à un tout autre point de vue que leur fantaisiste ami.
+Cependant leur fantaisiste ami avait tant soit peu raison. Qu'on en
+juge.</p>
+
+<p>Dans cet hémisphère de gauche s'étend la «mer des Nuées», où va si
+souvent se noyer la raison humaine. Non loin apparaît «la mer des
+Pluies», alimentée par tous les tracas de l'existence. Auprès se
+creuse «la mer des Tempêtes» où l'homme lutte sans cesse contre ses
+passions trop souvent victorieuses. Puis, épuisé par les déceptions,
+les trahisons, les infidélités et tout le cortège des misères
+terrestres, que trouve-t-il au terme de sa carrière? cette vaste
+«mer des Humeurs» à peine adoucie par quelques gouttes des eaux du
+«golfe de la Rosée»! Nuées, pluies, tempêtes, humeurs, la vie de
+l'homme contient-elle autre chose et ne se résume-t-elle pas en ces
+quatre mots?</p>
+
+<p>L'hémisphère de droite, «dédié aux dames», renferme des mers plus
+petites, dont les noms significatifs comportent tous les incidents
+d'une existence féminine. C'est la «mer de la Sérénité» au-dessus de
+laquelle se penche la jeune fille, et «le lac des Songes», qui lui
+reflète un riant avenir! C'est «la mer du Nectar», avec ses flots de
+tendresse et ses brises d'amour! C'est la «mer de la Fécondité»,
+c'est «la mer des Crises», puis «la mer des Vapeurs», dont les
+dimensions sont peut-être trop restreintes, et enfin cette vaste «mer
+de la Tranquillité», où se sont absorbés toutes les fausses passions,
+tous les rêves inutiles, tous les désirs inassoupis, et dont les flots
+se déversent paisiblement dans «le lac de la Mort»!</p>
+
+<p>Quelle succession étrange de noms! Quelle division singulière de ces
+deux hémisphères de la Lune, unis l'un à l'autre comme l'homme et la
+femme, et formant cette sphère de vie emportée dans l'espace! Et le
+fantaisiste Michel n'avait-il pas raison d'interpréter ainsi cette
+fantaisie des vieux astronomes?</p>
+
+<p>Mais tandis que son imagination courait ainsi «les mers», ses graves
+compagnons considéraient plus géographiquement les choses. Ils
+apprenaient par c&oelig;ur ce monde nouveau. Ils en mesuraient les angles
+et les diamètres.</p>
+
+<p>Pour Barbicane et Nicholl, la mer des Nuées était une immense
+dépression de terrain, semée de quelques montagnes circulaires, et
+couvrant une grande portion de la partie occidentale de l'hémisphère
+sud; elle occupait cent quatre-vingt-quatre mille huit cents lieues
+carrées, et son centre se trouvait par 15° de latitude sud et 20° de
+longitude ouest. L'océan des Tempêtes, <i>Oceanus Procellarum</i> , la plus
+vaste plaine du disque lunaire, embrassait une superficie de trois
+cent vingt-huit mille trois cents lieues carrées, son centre étant par
+10° de latitude nord et 45° de longitude est. De son sein émergeaient
+les admirables montagnes rayonnantes de Képler et d'Aristarque.</p>
+
+<p>Plus au nord et séparée de la mer des Nuées par de hautes chaînes,
+s'étendait la mer des Pluies, <i>Mare Imbrium</i> , ayant son point central
+par 35° de latitude septentrionale et 20° de longitude orientale; elle
+était de forme à peu près circulaire et recouvrait un espace de cent
+quatre-vingt-treize mille lieues. Non loin, la mer des Humeurs, <i>Mare
+Humorum</i> , petit bassin de quarante-quatre mille deux cents lieues
+carrées seulement, était située par 25° de latitude sud et 40° de
+longitude est. Enfin, trois golfes se dessinaient encore sur le
+littoral de cet hémisphère: le golfe Torride, le golfe de la Rosée et
+le golfe des Iris, petites plaines resserrées entre de hautes chaînes
+de montagnes.</p>
+
+<p>L'hémisphère «féminin», naturellement plus capricieux, se distinguait
+par des mers plus petites et plus nombreuses. C'étaient, vers le
+nord, la mer du Froid, <i>Mare Frigoris</i> , par 55° de latitude nord et 0°
+de longitude, d'une superficie de soixante-seize mille lieues carrées,
+qui confinait au lac de la Mort et au lac des Songes; la mer de la
+Sérénité, <i>Mare Serenitatis</i> , par 25° de latitude nord et 20° de
+longitude ouest, comprenant une superficie de quatre-vingt-six mille
+lieues carrées; la mer des Crises, <i>Mare Crisium</i> , bien délimitée,
+très ronde, embrassant, par 17° de latitude nord et 55° de longitude
+ouest, une superficie de quarante mille lieues, véritable Caspienne
+enfouie dans une ceinture de montagnes. Puis à l'Équateur, par 5° de
+latitude nord et 25° de longitude ouest, apparaissait la mer de la
+Tranquillité, <i>Mare Tranquillitatis</i> , occupant cent vingt et un mille
+cinq cent neuf lieues carrées; cette mer communiquait au sud avec la
+mer du Nectar, <i>Mare Nectaris</i> , étendue de vingt-huit mille huit cents
+lieues carrées, par 15° de latitude sud et 35° de longitude ouest, et
+à l'est avec la mer de la Fécondité, <i>Mare Fecunditatis</i> , la plus
+vaste de cet hémisphère, occupant deux cent dix-neuf mille trois cents
+lieues carrées, par 3° de latitude sud et 50° de longitude ouest.
+Enfin, tout à fait au nord et tout à fait au sud, deux mers se
+distinguaient encore, la mer de Humboldt, <i>Mare Humboldtianum</i> , d'une
+superficie de six mille cinq cents lieues carrées, et la mer Australe,
+<i>Mare Australe</i> , sur une superficie de vingt-six milles.</p>
+
+<p>Au centre du disque lunaire, à cheval sur l'Équateur et sur le
+méridien zéro, s'ouvrait le golfe du Centre, <i>Sinus Medii</i> , sorte de
+trait d'union entre les deux hémisphères.</p>
+
+<p>Ainsi se décomposait aux yeux de Nicholl et de Barbicane la surface
+toujours visible du satellite de la Terre. Quand ils additionnèrent
+ces diverses mesures, ils trouvèrent que la superficie de cet
+hémisphère était de quatre millions sept cent trente-huit mille cent
+soixante lieues carrées, dont trois millions trois cent dix-sept mille
+six cents lieues pour les volcans, les chaînes de montagnes, les
+cirques, les îles, en un mot tout ce qui semblait former la partie
+solide de la Lune, et quatorze cent dix mille quatre cents lieues pour
+les mers, les lacs, les marais, tout ce qui semblait en former la
+partie liquide. Ce qui, d'ailleurs, était parfaitement indifférent au
+digne Michel.</p>
+
+<p>Cet hémisphère, on le voit, est treize fois et demi plus petit que
+l'hémisphère terrestre. Cependant, les sélénographes y ont déjà
+compté plus de cinquante mille cratères. C'est donc une surface
+boursouflée, crevassée, une véritable écumoire, digne de la
+qualification peu poétique que lui ont donnée les Anglais, de «green
+cheese», c'est-à-dire «fromage vert».</p>
+
+<p>Michel Ardan bondit quand Barbicane prononça ce nom désobligeant.</p>
+
+<p>«Voilà donc, s'écria-t-il, comment les Anglo-Saxons, au XIXe siècle,
+traitent la belle Diane, la blonde Phoebé, l'aimable Isis, la
+charmante Astarté, la reine des nuits, la fille de Latone et de
+Jupiter, la jeune s&oelig;ur du radieux Apollon!»</p>
+
+<h3><a name="XII" id="XII"></a>XII<br /><br />
+Details orographiques</h3>
+
+<p>La direction suivie par le projectile, on l'a déjà fait observer,
+l'entraînait vers l'hémisphère septentrional de la Lune. Les
+voyageurs étaient loin de ce point central qu'ils auraient dû frapper,
+si leur trajectoire n'eût pas subi une déviation irrémédiable.</p>
+
+<p>Il était minuit et demi. Barbicane estima alors sa distance à
+quatorze cents kilomètres, distance un peu supérieure à la longueur du
+rayon lunaire, et qui devait diminuer à mesure qu'il s'avancerait vers
+le pôle nord. Le projectile se trouvait alors, non à la hauteur de
+l'Équateur, mais par le travers du dixième parallèle, et depuis cette
+latitude, soigneusement relevée sur la carte jusqu'au pôle, Barbicane
+et ses deux compagnons purent observer la Lune dans les meilleures
+conditions.</p>
+
+<p>En effet, par l'emploi des lunettes, cette distance de quatorze cents
+kilomètres était réduite à quatorze, soit trois lieues et demi. Le
+télescope des montagnes Rocheuses rapprochait davantage la Lune, mais
+l'atmosphère terrestre amoindrissait singulièrement sa puissance
+optique. Aussi Barbicane, posté dans son projectile, sa lorgnette aux
+yeux, percevait-il certains détails insaisissables aux observateurs de
+la Terre.</p>
+
+<p>«Mes amis, dit alors le président d'une voix grave, je ne sais où nous
+allons, je ne sais si nous reverrons jamais le globe terrestre.
+Néanmoins, procédons comme si ces travaux devaient servir un jour à
+nos semblables. Ayons l'esprit libre de toute préoccupation. Nous
+sommes des astronomes. Ce boulet est un cabinet de l'Observatoire de
+Cambridge, transporté dans l'espace. Observons.»</p>
+
+<p>Cela dit, le travail fut commencé avec une précision extrême, et il
+reproduisit fidèlement les divers aspects de la Lune aux distances
+variables que le projectile occupa par rapport à cet astre.</p>
+
+<p>En même temps que le boulet se trouvait à la hauteur du dixième
+parallèle nord, il semblait suivre rigoureusement le vingtième degré
+de longitude est.</p>
+
+<p>Ici se place une remarque importante au sujet de la carte qui servait
+aux observations. Dans les cartes sélénographiques où, en raison du
+renversement des objets par les lunettes, le sud est en haut et le
+nord en bas, il semblerait naturel que par suite de cette inversion,
+l'est dût être placé à gauche et l'ouest à droite. Cependant, il n'en
+est rien. Si la carte était retournée et présentait la Lune telle
+qu'elle s'offre aux regards, l'est serait à gauche et l'ouest à
+droite, contrairement à ce qui existe dans les cartes terrestres.
+Voici la raison de cette anomalie. Les observateurs situés dans
+l'hémisphère boréal, en Europe, si l'on veut, aperçoivent la Lune dans
+le sud par rapport à eux. Lorsqu'ils l'observent, ils tournent le dos
+au nord, position inverse de celle qu'ils occupent quand ils
+considèrent une carte terrestre. Puisqu'ils tournent le dos au nord,
+l'est se trouve à leur gauche et l'ouest à leur droite. Pour des
+observateurs situés dans l'hémisphère austral, en Patagonie, par
+exemple, l'ouest de la Lune serait parfaitement à leur gauche et l'est
+à leur droite, puisque le midi est derrière eux.</p>
+
+<p>Telle est la raison de ce renversement apparent des deux points
+cardinaux, et il faut en tenir compte pour suivre les observations du
+président Barbicane.</p>
+
+<p>Aidé de la <i>Mappa selenographica</i> de Beer et Moedler, les voyageurs
+pouvaient sans hésiter reconnaître la portion du disque encadré dans
+le champ de leur lunette.</p>
+
+<p>«Que voyons-nous en ce moment? demanda Michel.</p>
+
+<p>&mdash;La partie septentrionale de la mer des Nuées, répondit Barbicane.
+Nous sommes trop éloignés pour en reconnaître la nature. Ces plaines
+sont-elles composées de sables arides, ainsi que l'ont prétendu les
+premiers astronomes? Ne sont-elles que des forêts immenses, suivant
+l'opinion de M. Waren de la Rue, qui accorde à la Lune une atmosphère
+très basse mais très dense, c'est ce que nous saurons plus tard.
+N'affirmons rien avant d'être en droit d'affirmer.»</p>
+
+<p>Cette mer des Nuées est assez douteusement délimitée sur les cartes.
+On suppose que cette vaste plaine est semée de blocs de lave vomis par
+les volcans voisins de sa partie droite, Ptolémée, Purbach, Arzachel.
+Mais le projectile s'avançait et se rapprochait sensiblement, et
+bientôt apparurent les sommets qui ferment cette mer à sa limite
+septentrionale. Devant se dressait une montagne rayonnante de toute
+beauté, dont la cime semblait perdue dans une éruption de rayons
+solaires.</p>
+
+<p>«C'est?... demanda Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Copernic, répondit Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons Copernic.»</p>
+
+<p>Ce mont, situé par 9° de latitude nord et 20° de longitude est,
+s'élève à une hauteur de trois mille quatre cent trente-huit mètres
+au-dessus du niveau de la surface de la Lune. Il est très visible de
+la Terre, et les astronomes peuvent l'étudier parfaitement, surtout
+pendant la phase comprise entre le dernier quartier et la
+Nouvelle-Lune, parce qu'alors les ombres se projettent longuement de
+l'est vers l'ouest et permettent de mesurer ses hauteurs.</p>
+
+<p>Ce Copernic forme le système rayonnant le plus important du disque
+après Tycho, situé dans l'hémisphère méridional. Il s'élève
+isolément, comme un phare gigantesque sur cette portion de la mer des
+Nuées qui confine à la mer des Tempêtes, et il éclaire sous son
+rayonnement splendide deux océans à la fois. C'était un spectacle
+sans égal que celui de ces longues traînées lumineuses, si
+éblouissantes dans la pleine Lune, et qui dépassant au nord les
+chaînes limitrophes, vont s'éteindre jusque dans la mer des Pluies. A
+une heure du matin terrestre, le projectile, comme un ballon emporté
+dans l'espace, dominait cette montagne superbe.</p>
+
+<p>Barbicane put en reconnaître exactement les dispositions principales.
+Copernic est compris dans la série des montagnes annulaires de premier
+ordre, dans la division des grands cirques. De même que Képler et
+Aristarque, qui dominent l'océan des Tempêtes, il apparaît quelquefois
+comme un point brillant à travers la lumière cendrée et fut pris pour
+un volcan en activité. Mais ce n'est qu'un volcan éteint, ainsi que
+tous ceux de cette face de la Lune. Sa circonvallation présentait un
+diamètre de vingt-deux lieues environ. La lunette y découvrait des
+traces de stratifications produites par les éruptions successives, et
+les environs paraissaient semés de débris volcaniques dont
+quelques-uns se montraient encore au dedans du cratère.</p>
+
+<p>«Il existe, dit Barbicane, plusieurs sortes de cirques à la surface de
+la Lune, et il est facile de voir que Copernic appartient au genre
+rayonnant. Si nous étions plus rapprochés, nous apercevrions les
+cônes qui le hérissent à l'intérieur, et qui furent autrefois autant
+de bouches ignivomes. Une disposition curieuse et sans exception sur
+le disque lunaire, c'est que la surface intérieure de ces cirques est
+notablement en contrebas de la plaine extérieure, contrairement à la
+forme que présentent les cratères terrestres. Il s'ensuit donc que la
+courbure générale du fond de ces cirques donne une sphère d'un
+diamètre inférieur à celui de la Lune.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cette disposition spéciale? demanda Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;On ne sait, répondit Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Quel splendide rayonnement, répétait Michel. J'imagine
+difficilement que l'on puisse voir un plus beau spectacle!</p>
+
+<p>&mdash;Que diras-tu donc, répondit Barbicane, si les hasards de notre
+voyage nous entraînent vers l'hémisphère méridional?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je dirai que c'est encore plus beau!» répliqua Michel
+Ardan.</p>
+
+<p>En ce moment, le projectile dominait le cirque perpendiculairement.
+La circonvallation de Copernic formait un cercle presque parfait, et
+ses remparts très escarpés se détachaient nettement. On distinguait
+même une double enceinte annulaire. Autour s'étalait une plaine
+grisâtre, d'aspect sauvage, sur laquelle les reliefs se détachaient en
+jaune. Au fond du cirque, comme enfermés dans un écrin, scintillèrent
+un instant deux ou trois cônes éruptifs, semblables à d'énormes gemmes
+éblouissantes. Vers le nord, les remparts se rabaissaient par une
+dépression qui eût probablement donné accès à l'intérieur du cratère.</p>
+
+<p>En passant au-dessus de la plaine environnante, Barbicane put noter un
+grand nombre de montagnes peu importantes, et entre autres une petite
+montagne annulaire nommée Gay-Lussac, et dont la largeur mesure
+vingt-trois kilomètres. Vers le sud, la plaine se montrait très
+plate, sans une extumescence, sans un ressaut du sol. Vers le nord,
+au contraire, jusqu'à l'endroit où elle confinait à l'océan des
+Tempêtes, c'était comme une surface liquide agitée par un ouragan,
+dont les pitons et les boursouflures figuraient une succession de
+lames subitement figées. Sur tout cet ensemble et en toutes
+directions couraient les traînées lumineuses qui convergeaient au
+sommet de Copernic. Quelques-uns offraient une largeur de trente
+kilomètres sur une longueur inévaluable.</p>
+
+<p>Les voyageurs discutaient l'origine de ces étranges rayons, et pas
+plus que les observateurs terrestres, ils ne pouvaient en déterminer
+la nature.</p>
+
+<p>«Mais pourquoi, disait Nicholl, ces rayons ne seraient-ils pas tout
+simplement des contreforts de montagnes qui réfléchissent plus
+vivement la lumière du soleil?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Barbicane, s'il en était ainsi, dans certaines
+conditions de la Lune, ces arêtes projetteraient des ombres. Or,
+elles n'en projettent pas.»</p>
+
+<p>En effet, ces rayons n'apparaissent qu'à l'époque
+où l'astre du jour se place en opposition avec la Lune, et ils
+disparaissent dès que ses rayons deviennent obliques.</p>
+
+<p>«Mais qu'a-t-on imaginé pour expliquer ces traînées de lumières,
+demanda Michel, car je ne puis croire que des savants restent jamais à
+court d'explications!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Barbicane, Herschel a formulé une opinion, mais il
+n'osait l'affirmer.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe. Quelle est cette opinion?</p>
+
+<p>&mdash;Il pensait que ces rayons devaient être des courants de laves
+refroidis qui resplendissaient lorsque le soleil les frappait
+normalement. Cela peut être, mais rien n'est moins certain. Du
+reste, si nous passons plus près de Tycho, nous serons mieux placés
+pour reconnaître la cause de ce rayonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, mes amis, à quoi ressemble cette plaine vue de la
+hauteur où nous sommes? dit Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, avec tous ces morceaux de laves allongés comme des fuseaux,
+elle ressemble à un immense jeu de jonchets jetés pêle-mêle. Il ne
+manque qu'un crochet pour les retirer un à un.</p>
+
+<p>&mdash;Sois donc sérieux! dit Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Soyons sérieux, répliqua tranquillement Michel, et au lieu de
+jonchets, mettons des ossements. Cette plaine ne serait alors qu'un
+immense ossuaire sur lequel reposeraient les dépouilles mortelles de
+mille générations éteintes. Aimes-tu mieux cette comparaison à grand
+effet?</p>
+
+<p>&mdash;L'une vaut l'autre, répliqua Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! tu es difficile! répondit Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Mon digne ami, reprit le positif Barbicane, peu importe de savoir à
+quoi cela ressemble, du moment que l'on ne sait pas ce que cela est.</p>
+
+<p>&mdash;Bien répondu, s'écria Michel. Cela m'apprendra à raisonner avec des
+savants!»</p>
+
+<p>Cependant, le projectile s'avançait avec une vitesse presque uniforme
+en prolongeant le disque lunaire. Les voyageurs, on l'imagine
+aisément, ne songeaient pas à prendre un instant de repos. Chaque
+minute déplaçait le paysage qui fuyait sous leurs yeux. Vers une
+heure et demie du matin, ils entrevirent les sommets d'une autre
+montagne. Barbicane, consultant sa carte, reconnut Eratosthène.</p>
+
+<p>C'était une montagne annulaire haute de quatre mille cinq cents
+mètres, l'un de ces cirques si nombreux sur le satellite. Et, à ce
+propos, Barbicane rapporta à ses amis la singulière opinion de Képler
+sur la formation de ces cirques. Suivant le célèbre mathématicien,
+ces cavités cratériformes avaient dû être creusées par la main des
+hommes.</p>
+
+<p>«Dans quelle intention? demanda Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Dans une intention bien naturelle! répondit Barbicane. Les
+Sélénites auraient entrepris ces immenses travaux et creusé ces
+énormes trous pour s'y réfugier et se garantir des rayons solaires qui
+les frappent pendant quinze jours consécutifs.</p>
+
+<p>&mdash;Pas bêtes, les Sélénites! dit Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Singulière idée! répondit Nicholl. Mais il est probable que Képler
+ne connaissait pas les véritables dimensions de ces cirques, car les
+creuser eût été un travail de géants, impraticable pour des Sélénites!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, si la pesanteur à la surface de la Lune est six fois
+moindre que sur la Terre? dit Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si les Sélénites sont six fois plus petits? répliqua Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il n'y a pas de Sélénites!» ajouta Barbicane. Ce qui termina
+la discussion.</p>
+
+<p>Bientôt Eratosthène disparut sous l'horizon sans que le projectile
+s'en fût suffisamment approché pour permettre une observation
+rigoureuse. Cette montagne séparait les Apennins des Karpathes.</p>
+
+<p>Dans l'orographie lunaire, on a distingué quelques chaînes de
+montagnes qui sont principalement distribuées sur l'hémisphère
+septentrional. Quelques-unes, cependant, occupent certaines portions
+de l'hémisphère sud.</p>
+
+<p>Voici le tableau de ces diverses chaînes, indiquées du sud au nord,
+avec leurs latitudes et leurs hauteurs rapportées aux plus hautes
+cimes:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="3" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left">Monts</td><td align="left">Doerfel</td><td align="right">84°</td><td align="left">&nbsp;</td><td align="center">&mdash;</td><td align="left">latitude S.</td><td align="right">7603</td><td align="left">mètres.</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="left">Leibnitz</td><td align="right">65°</td><td align="left">&nbsp;</td><td align="center">&mdash;</td><td align="center">&mdash;</td><td align="right">7600</td><td align="center">&mdash;</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="left">Rook</td><td align="right">20°</td><td align="left">à</td><td align="right">30°</td><td align="center">&mdash;</td><td align="right">1600</td><td align="center">&mdash;</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="left">Altaï</td><td align="right">17°</td><td align="left">à</td><td align="right">28°</td><td align="center">&mdash;</td><td align="right">4047</td><td align="center">&mdash;</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="left">Cordillères</td><td align="right">10°</td><td align="left">à</td><td align="right">20°</td><td align="center">&mdash;</td><td align="right">3898</td><td align="center">&mdash;</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="left">Pyrénées</td><td align="right">8°</td><td align="left">à</td><td align="right">18°</td><td align="center">&mdash;</td><td align="right">3631</td><td align="center">&mdash;</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="left">Oural</td><td align="right">5°</td><td align="left">à</td><td align="right">13°</td><td align="center">&mdash;</td><td align="right">838</td><td align="center">&mdash;</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="left">Alembert</td><td align="right">4°</td><td align="left">à</td><td align="right">10°</td><td align="center">&mdash;</td><td align="right">5847</td><td align="center">&mdash;</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="left">Hoemus</td><td align="right">8°</td><td align="left">à</td><td align="right">21°</td><td align="left">latitude N.</td><td align="right">2021</td><td align="center">&mdash;</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="left">Karpathes</td><td align="right">15°</td><td align="left">à</td><td align="right">19°</td><td align="center">&mdash;</td><td align="right">1939</td><td align="center">&mdash;</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="left">Apennins</td><td align="right">14°</td><td align="left">à</td><td align="right">27°</td><td align="center">&mdash;</td><td align="right">5501</td><td align="center">&mdash;</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="left">Taurus</td><td align="right">21°</td><td align="left">à</td><td align="right">28°</td><td align="center">&mdash;</td><td align="right">2746</td><td align="center">&mdash;</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="left">Riphées</td><td align="right">25°</td><td align="left">à</td><td align="right">33°</td><td align="center">&mdash;</td><td align="right">4171</td><td align="center">&mdash;</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="left">Hercyniens</td><td align="right">17°</td><td align="left">à</td><td align="right">33°</td><td align="center">&mdash;</td><td align="right">1170</td><td align="center">&mdash;</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="left">Caucase</td><td align="right">32°</td><td align="left">à</td><td align="right">41°</td><td align="center">&mdash;</td><td align="right">5567</td><td align="center">&mdash;</td></tr>
+<tr><td align="center">&mdash;</td><td align="left">Alpes</td><td align="right">42°</td><td align="left">à</td><td align="right">49°</td><td align="center">&mdash;</td><td align="right">3617</td><td align="center">&mdash;</td></tr>
+</table>
+
+<p>De ces diverses chaînes, la plus importante est celle des Apennins,
+dont le développement est de cent cinquante lieues, développement
+inférieur, cependant, à celui des grands mouvements orographiques de
+la Terre. Les Apennins longent le bord oriental de la mer des Pluies,
+et se continuent au nord par les Karpathes dont le profil mesure
+environ cent lieues.</p>
+
+<p>Les voyageurs ne purent qu'entrevoir le sommet de ces Apennins qui se
+dessinent depuis 10° de longitude ouest à 16° de longitude est; mais
+la chaîne des Karpathes s'étendit sous leurs regards du dix-huitième
+au trentième degré de longitude orientale, et ils purent en relever la
+distribution.</p>
+
+<p>Une hypothèse leur parut très justifiée. A voir cette chaîne des
+Karpathes affectant çà et là des formes circulaires et dominée par des
+pitons, ils en conclurent qu'elle formait autrefois des cirques
+importants. Ces anneaux montagneux avaient dû être en partie rompus
+par le vaste épanchement auquel est due la mer des Pluies. Ces
+Karpathes étaient alors, par leur aspect, ce que seraient les cirques
+de Purbach, d'Arzachel et de Ptolémée, si un cataclysme jetait bas
+leurs remparts de gauche et les transformait en chaîne continue. Ils
+présentent une hauteur moyenne de trois mille deux cents mètres,
+hauteur comparable à celle de certains points des Pyrénées, tels que
+le port de Pinède. Leurs pentes méridionales s'abaissent brusquement
+vers l'immense mer des Pluies.</p>
+
+<p>Vers deux heures du matin, Barbicane se trouvait à la hauteur du
+vingtième parallèle lunaire, non loin de cette petite montagne élevée
+de quinze cent cinquante-neuf mètres, qui porte le nom de Pythias. La
+distance du projectile à la Lune n'était plus que de douze cents
+kilomètres, ramenée à trois lieues au moyen des lunettes.</p>
+
+<p>Le <i>Mare Imbrium</i> s'étendait sous les yeux des voyageurs, comme une
+immense dépression dont les détails étaient encore peu saisissables.
+Près d'eux, sur la gauche, se dressait le mont Lambert, dont
+l'altitude est estimée à dix-huit cent treize mètres, et plus loin,
+sur la limite de l'océan des Tempêtes, par 23° de latitude nord et 29°
+de longitude est, resplendissait la montagne rayonnante d'Euler. Ce
+mont, élevé de dix-huit cent quinze mètres seulement au-dessus de la
+surface lunaire, avait été l'objet d'un travail intéressant de
+l'astronome Schroeter. Ce savant, cherchant à reconnaître l'origine
+des montagnes de la Lune, s'était demandé si le volume du cratère se
+montrait toujours sensiblement égal au volume des remparts qui le
+formaient. Or, ce rapport existait généralement, et Schroeter en
+concluait qu'une seule éruption de matières volcaniques avait suffi à
+former ces remparts, car des éruptions successives eussent altéré ce
+rapport. Seul, le mont Euler démentait cette loi générale, et il
+avait nécessité pour sa formation plusieurs éruptions successives,
+puisque le volume de sa cavité était le double de celui de son
+enceinte.</p>
+
+<p>Toutes ces hypothèses étaient permises à des observateurs terrestres
+que leurs instruments servaient d'une manière incomplète. Mais
+Barbicane ne voulait plus s'en contenter, et voyant que son projectile
+se rapprochait régulièrement du disque lunaire, il ne désespérait pas,
+ne pouvant l'atteindre, de surprendre au moins les secrets de sa
+formation.</p>
+
+<h3><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII<br /><br />
+Paysages lunaires</h3>
+
+<p>A deux heures et demie du matin, le boulet se trouvait par le travers
+du trentième parallèle lunaire à une distance effective de mille
+kilomètres réduite à dix par les instruments d'optique. Il semblait
+toujours impossible qu'il pût atteindre un point quelconque du disque.
+Sa vitesse de translation, relativement médiocre, était inexplicable
+pour le président Barbicane. A cette distance de la Lune, elle aurait
+dû être considérable pour le maintenir contre la force d'attraction.
+Il y avait donc là un phénomène dont la raison échappait encore.
+D'ailleurs, le temps manquait pour en chercher la cause. Le relief
+lunaire défilait sous les yeux des voyageurs, et ils n'en voulaient
+pas perdre un seul détail.</p>
+
+<p>Le disque apparaissait donc dans les lunettes à une distance de deux
+lieues et demie. Un aéronaute, transporté à cette distance de la
+Terre, que distinguerait-il à sa surface? On ne saurait le dire,
+puisque les plus hautes ascensions n'ont pas dépassé huit mille
+mètres.</p>
+
+<p>Voici, cependant, une exacte description de ce que voyaient, de cette
+hauteur, Barbicane et ses compagnons.</p>
+
+<p>Des colorations assez variées apparaissaient par larges plaques sur le
+disque. Les sélénographes ne sont pas d'accord sur la nature de ces
+colorations. Elles sont diverses et assez vivement tranchées. Julius
+Schmidt prétend que si les océans terrestres étaient mis à sec, un
+observateur sélénite lunaire ne distinguerait pas sur le globe, entre
+les océans et les plaines continentales, des nuances aussi diversement
+accusées que celles qui se montrent sur la Lune à un observateur
+terrestre. Selon lui, la couleur commune aux vastes plaines connues
+sous le nom de «mers» est le gris sombre mélangé de vert et de brun.
+Quelques grands cratères présentent aussi cette coloration.</p>
+
+<p>Barbicane connaissait cette opinion du sélénographe allemand, opinion
+partagée par MM. Beer et Moedler. Il constata que l'observation leur
+donnait raison contre certains astronomes qui n'admettent que la
+coloration grise à la surface de la Lune. En de certains espaces, la
+couleur verte était vivement accusée, telle qu'elle ressort, selon
+Julius Schmidt, des mers de la Sérénité et des Humeurs. Barbicane
+remarqua également de larges cratères dépourvus de cônes intérieurs,
+qui jetaient une couleur bleuâtre analogue aux reflets d'une tôle
+d'acier fraîchement polie. Ces colorations appartenaient bien
+réellement au disque lunaire, et ne résultaient pas, suivant le dire
+de quelques astronomes, soit de l'imperfection de l'objectif des
+lunettes, soit de l'interposition de l'atmosphère terrestre. Pour
+Barbicane, aucun doute n'existait à cet égard. Il observait à travers
+le vide et ne pouvait commettre aucune erreur d'optique. Il considéra
+le fait de ces colorations diverses comme acquis à la science.
+Maintenant ces nuances de vert étaient-elles dues à une végétation
+tropicale, entretenue par une atmosphère dense et basse? Il ne
+pouvait encore se prononcer.</p>
+
+<p>Plus loin, il nota une teinte rougeâtre, très suffisamment accusée.
+Pareille nuance avait été observée déjà sur le fond d'une enceinte
+isolée, connue sous le nom de cirque de Lichtenberg, qui est située
+près des monts Hercyniens sur le bord de la Lune, mais il ne put en
+reconnaître la nature.</p>
+
+<p>Il ne fut pas plus heureux à propos d'une autre particularité du
+disque, car il ne put en préciser exactement la cause. Voici cette
+particularité.</p>
+
+<p>Michel Ardan était en observation près du président, quand il remarqua
+de longues lignes blanches, vivement éclairées par les rayons directs
+du Soleil. C'était une succession de sillons lumineux très différents
+du rayonnement que Copernic présentait naguère. Ils s'allongeaient
+parallèlement les uns aux autres.</p>
+
+<p>Michel, avec son aplomb habituel, ne manqua pas de s'écrier:</p>
+
+<p>«Tiens! des champs cultivés!</p>
+
+<p>&mdash;Des champs cultivés? répondit Nicholl, haussant les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Labourés tout au moins, répliqua Michel Ardan. Mais quels
+laboureurs que ces Sélénites, et quels b&oelig;ufs gigantesques ils doivent
+atteler à leur charrue pour creuser de tels sillons!</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sont pas des sillons, dit Barbicane, ce sont des rainures.</p>
+
+<p>&mdash;Va pour des rainures, répondit docilement Michel. Seulement
+qu'entend-on par des rainures dans le monde scientifique?»</p>
+
+<p>Barbicane apprit aussitôt à son compagnon ce qu'il savait des rainures
+lunaires. Il savait que c'étaient des sillons observés sur toutes les
+parties non montagneuses du disque; que ces sillons, le plus souvent
+isolés, mesurent de quatre à cinquante lieues de longueur; que leur
+largeur varie de mille à quinze cents mètres, et que leurs bords sont
+rigoureusement parallèles; mais il n'en savait pas davantage, ni sur
+leur formation ni sur leur nature.</p>
+
+<p>Barbicane, armé de sa lunette, observa ces rainures avec une extrême
+attention. Il remarqua que leurs bords étaient formés de pentes
+extrêmement raides. C'étaient de longs remparts parallèles, et avec
+quelque imagination on pouvait admettre l'existence de longues lignes
+de fortifications élevées par les ingénieurs sélénites.</p>
+
+<p>Des ces diverses rainures les unes étaient absolument droites et comme
+tirées au cordeau. D'autres présentaient une légère courbure tout en
+maintenant le parallélisme de leurs bords. Celles-ci
+s'entrecroisaient; celles-là coupaient des cratères. Ici, elles
+sillonnaient des cavités ordinaires, telles que Posidonius ou
+Petavius; là, elles zébraient les mers, telles que la mer de la
+Sérénité.</p>
+
+<p>Ces accidents naturels durent nécessairement exercer l'imagination des
+astronomes terrestres. Les premières observations ne les avaient pas
+découvertes, ces rainures. Ni Hévélius, ni Cassini, ni La Hire, ni
+Herschel ne paraissent les avoir connues. C'est Schroeter qui, en
+1789, les signala pour la première fois à l'attention des savants.
+D'autres suivirent qui les étudièrent, tels que Pastorff, Gruithuysen,
+Beer et Moedler. Aujourd'hui leur nombre s'élève à soixante-dix.
+Mais si on les a comptées, on n'a pas encore déterminé leur nature.
+Ce ne sont pas des fortifications à coup sûr, pas plus que d'anciens
+lits de rivières desséchées, car d'une part, les eaux si légères à la
+surface de la Lune n'auraient pu se creuser de tels déversoirs, et de
+l'autre, ces sillons traversent souvent des cratères placés à une
+grande élévation.</p>
+
+<p>Il faut pourtant avouer que Michel Ardan eut une idée, et que, sans le
+savoir, il se rencontra dans cette circonstance avec Julius Schmidt.</p>
+
+<p>«Pourquoi, dit-il, ces inexplicables apparences ne seraient-elles pas
+tout simplement des phénomènes de végétation?</p>
+
+<p>&mdash;Comment l'entends-tu? demanda vivement Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'emporte pas, mon digne président, répondit Michel. Ne
+pourrait-il se faire que ces lignes sombres qui forment l'épaulement,
+fussent des rangées d'arbres disposés régulièrement?</p>
+
+<p>&mdash;Tu tiens donc bien à ta végétation? dit Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Je tiens, riposta Michel Ardan, à expliquer ce que vous autres
+savants vous n'expliquez pas! Au moins, mon hypothèse aurait
+l'avantage d'indiquer pourquoi ces rainures disparaissent ou semblent
+disparaître à des époques régulières.</p>
+
+<p>&mdash;Et par quelle raison?</p>
+
+<p>&mdash;Par la raison que ces arbres deviennent invisibles lorsqu'ils
+perdent leurs feuilles, et visibles quand ils les reprennent.</p>
+
+<p>&mdash;Ton explication est ingénieuse, mon cher compagnon, répondit
+Barbicane, mais elle est inadmissible.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il n'y a, pour ainsi dire, pas de saison à la surface de la
+Lune, et que, par conséquent, les phénomènes de végétation dont tu
+parles ne peuvent s'y produire.»</p>
+
+<p>En effet, le peu d'obliquité de l'axe lunaire y maintient le Soleil à
+une hauteur presque constante sous chaque latitude. Au-dessus des
+régions équatoriales, l'astre radieux occupe presque invariablement le
+zénith et ne dépasse guère la limite de l'horizon dans les régions
+polaires. Donc, suivant chaque région, il règne un hiver, un
+printemps, un été ou un automne perpétuels, ainsi que dans la planète
+Jupiter, dont l'axe est également peu incliné sur son orbite.</p>
+
+<p>A quelle origine rapporter ces rainures? Question difficile à
+résoudre. Elles sont certainement postérieures à la formation des
+cratères et des cirques, car plusieurs s'y sont introduites en brisant
+leurs remparts circulaires. Il se peut donc que, contemporaines des
+dernières époques géologiques, elles ne soient dues qu'à l'expansion
+des forces naturelles.</p>
+
+<p>Cependant, le projectile avait atteint la hauteur du quarantième degré
+de latitude lunaire, à une distance qui ne devait pas excéder huit
+cents kilomètres. Les objets apparaissaient dans le champ des
+lunettes, comme s'ils eussent été placés à deux lieues seulement. A
+ce point, sous leurs pieds, se dressait l'Hélicon, haut de cinq cent
+cinq mètres, et sur la gauche s'arrondissaient ces hauteurs médiocres
+qui enferment une petite portion de la mer des Pluies sous le nom de
+golfe des Iris.</p>
+
+<p>L'atmosphère terrestre devrait être cent soixante-dix fois plus
+transparente qu'elle ne l'est, pour permettre aux astronomes de faire
+des observations complètes à la surface de la Lune. Mais dans ce vide
+où flottait le projectile, aucun fluide ne s'interposait entre
+l'&oelig;il de l'observateur et l'objet observé. De plus, Barbicane se
+trouvait ramené à une distance que n'avaient jamais donnée les plus
+puissants télescopes, ni celui de John Ross, ni celui des montagnes
+Rocheuses. Il était donc dans des conditions extrêmement favorables
+pour résoudre cette grande question de l'habitabilité de la Lune.
+Cependant, cette solution lui échappait encore. Il ne distinguait que
+le lit désert des immenses plaines et, vers le nord, d'arides
+montagnes. Pas un ouvrage ne trahissait la main de l'homme. Pas une
+ruine n'attestait son passage. Pas une agglomération d'animaux
+n'indiquait que la vie s'y développât même à un degré inférieur.
+Nulle part le mouvement, nulle part une apparence de végétation. Des
+trois règnes qui se partagent le sphéroïde terrestre, un seul était
+représenté sur le globe lunaire: le règne minéral.</p>
+
+<p>«Ah çà! dit Michel Ardan d'un air un peu décontenancé, il n'y a donc
+personne?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Nicholl, jusqu'ici. Pas un homme, pas un animal, pas
+un arbre. Après tout, si l'atmosphère s'est réfugiée au fond des
+cavités, à l'intérieur des cirques, ou même sur la face opposée de la
+Lune, nous ne pouvons rien préjuger.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, ajouta Barbicane, même pour la vue la plus perçante, un
+homme n'est pas visible à une distance supérieure à sept kilomètres.
+Donc s'il y a des Sélénites, ils peuvent voir notre projectile, mais
+nous ne pouvons les voir.»</p>
+
+<p>Vers quatre heures du matin, à la hauteur du cinquantième parallèle,
+la distance était réduite à six cents kilomètres. Sur la gauche se
+développait une ligne de montagnes capricieusement contournées,
+dessinées en pleine lumière. Vers la droite, au contraire, se
+creusait un trou noir comme un vaste puits, insondable et sombre, foré
+dans le sol lunaire.</p>
+
+<p>Ce trou, c'était le lac Noir, c'était Platon, cirque profond que l'on
+peut convenablement étudier de la Terre, entre le dernier quartier et
+la Nouvelle-Lune, lorsque les ombres se projettent de l'ouest vers
+l'est.</p>
+
+<p>Cette coloration noire se rencontre rarement à la surface du
+satellite. On ne l'a encore reconnue que dans les profondeurs du
+cirque d'Endymion, à l'est de la mer du Froid, dans l'hémisphère nord,
+et au fond du cirque de Grimaldi, sur l'Équateur, vers le bord
+oriental de l'astre.</p>
+
+<p>Platon est une montagne annulaire, située par 51° de latitude nord et
+9° de longitude est. Son cirque est long de quatre-vingt-douze
+kilomètres et large de soixante et un. Barbicane regretta de ne point
+passer perpendiculairement au-dessus de sa vaste ouverture. Il y
+avait là un abîme à sonder, peut-être quelque mystérieux phénomène à
+surprendre. Mais la marche du projectile ne pouvait être modifiée.
+Il fallait rigoureusement la subir. On ne dirige point les ballons,
+encore moins les boulets, quand on est enfermé entre leurs parois.</p>
+
+<p>Vers cinq heures du matin, la limite septentrionale de la mer des
+Pluies était enfin dépassée. Les monts La Condamine et Fontenelle
+restaient, l'un sur la gauche, l'autre sur la droite. Cette partie du
+disque, à partir du soixantième degré, devenait absolument
+montagneuse. Les lunettes la rapprochaient à une lieue, distance
+inférieure à celle qui sépare le sommet du mont Blanc du niveau de la
+mer. Toute cette région était hérissée de pics et de cirques. Vers
+le soixante-dixième degré dominait Philolaüs, à une hauteur de trois
+mille sept cents mètres, ouvrant un cratère elliptique long de seize
+lieues, large de quatre.</p>
+
+<p>Alors, le disque, vu de cette distance, offrait un aspect extrêmement
+bizarre. Les paysages se présentaient au regard dans des conditions
+très différentes de ceux de la Terre, mais très inférieures aussi.</p>
+
+<p>La Lune n'ayant pas d'atmosphère, cette absence d'enveloppe gazeuse a
+des conséquences déjà démontrées. Point de crépuscule à sa surface,
+la nuit suivant le jour et le jour suivant la nuit, avec la brusquerie
+d'une lampe qui s'éteint ou s'allume au milieu d'une obscurité
+profonde. Pas de transition du froid au chaud, la température tombant
+en un instant du degré de l'eau bouillante au degré des froids de
+l'espace.</p>
+
+<p>Une autre conséquence de cette absence d'air est celle-ci: c'est que
+les ténèbres absolues règnent là où ne parviennent pas les rayons du
+Soleil. Ce qui s'appelle lumière diffuse sur la Terre, cette matière
+lumineuse que l'air tient en suspension, qui crée les crépuscules et
+les aubes, qui produit les ombres, les pénombres et toute cette magie
+du clair-obscur, n'existe pas sur la Lune. De là une brutalité de
+contrastes qui n'admet que deux couleurs, le noir et le blanc. Qu'un
+Sélénite abrite ses yeux contre les rayons solaires, le ciel lui
+apparaît absolument noir, et les étoiles brillent à ses regards
+comme dans les nuits les plus sombres.</p>
+
+<p>Que l'on juge de l'impression produite par cet étrange aspect sur
+Barbicane et sur ses deux amis. Leurs yeux étaient déroutés. Ils ne
+saisissaient plus la distance respective des divers plans. Un paysage
+lunaire que n'adoucit point le phénomène du clair-obscur, n'aurait pu
+être rendu par un paysagiste de la Terre. Des taches d'encre sur une
+page blanche, c'était tout.</p>
+
+<p>Cet aspect ne se modifia pas, même quand le projectile, à la hauteur
+du quatre-vingtième degré, ne fut séparé de la Lune que par une
+distance de cent kilomètres. Pas même quand, à cinq heures du matin,
+il passa à moins de cinquante kilomètres de la montagne de Gioja,
+distance que les lunettes réduisaient à un demi-quart de lieue. Il
+semblait que la Lune pût être touchée avec la main. Il paraissait
+impossible que le boulet ne la heurtât pas avant peu, ne fût-ce qu'à
+son pôle nord, dont l'arête éclatante se dessinait violemment sur le
+fond noir du ciel. Michel Ardan voulait ouvrir un des hublots et se
+précipiter vers la surface lunaire. Une chute de douze lieues! Il
+n'y regardait pas. Tentative inutile d'ailleurs, car si le projectile
+ne devait pas atteindre un point quelconque du satellite, Michel,
+emporté dans son mouvement, ne l'eût pas atteint plus que lui.</p>
+
+<p>En ce moment, à six heures, le pôle lunaire apparaissait. Le disque
+n'offrait plus aux regards des voyageurs qu'une moitié violemment
+éclairée, tandis que l'autre disparaissait dans les ténèbres.
+Soudain, le projectile dépassa la ligne de démarcation entre la
+lumière intense et l'ombre absolue, et fut subitement plongé dans une
+nuit profonde.</p>
+
+<h3><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV<br /><br />
+La nuit de trois cent cinquante-quatre heures et demie</h3>
+
+<p>Au moment où se produisit si brusquement ce phénomène, le projectile
+rasait le pôle nord de la Lune à moins de cinquante kilomètres.
+Quelques secondes lui avaient donc suffi pour se plonger dans les
+ténèbres absolues de l'espace. La transition s'était si rapidement
+opérée, sans nuances, sans dégradation de lumière, sans atténuation
+des ondulations lumineuses, que l'astre semblait s'être éteint sous
+l'influence d'un souffle puissant.</p>
+
+<p>«Fondue, disparue, la Lune!» s'était écrié Michel Ardan tout ébahi.</p>
+
+<p>En effet, ni un reflet, ni une ombre. Rien n'apparaissait plus de ce
+disque naguère éblouissant. L'obscurité était complète et rendue plus
+profonde encore par le rayonnement des étoiles. C'était «ce noir»
+dont s'imprègnent les nuits lunaires qui durent trois cent
+cinquante-quatre heures et demie pour chaque point du disque, longue
+nuit qui résulte de l'égalité des mouvements de translation et de
+rotation de la Lune, l'un sur elle-même, l'autre autour de la Terre.
+Le projectile, immergé dans le cône d'ombre du satellite, ne subissait
+pas plus l'action des rayons solaires qu'aucun des points de sa partie
+invisible.</p>
+
+<p>A l'intérieur, l'obscurité était donc complète. On ne se voyait plus.
+De là, nécessité de dissiper ces ténèbres. Quelque désireux que fût
+Barbicane de ménager le gaz dont la réserve était si restreinte, il
+dut lui demander une clarté factice, un éclat dispendieux que le
+Soleil lui refusait alors.</p>
+
+<p>«Le diable soit de l'astre radieux! s'écria Michel Ardan, qui va nous
+induire en dépense de gaz au lieu de nous prodiguer gratuitement ses
+rayons.</p>
+
+<p>&mdash;N'accusons pas le Soleil, reprit Nicholl. Ce n'est pas sa faute,
+mais bien la faute à la Lune qui est venue se placer comme un écran
+entre nous et lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le Soleil! reprenait Michel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la Lune!» ripostait Nicholl.</p>
+
+<p>Une dispute oiseuse à laquelle Barbicane mit fin en disant:</p>
+
+<p>«Mes amis, ce n'est ni la faute au Soleil, ni la faute à la Lune.
+C'est la faute au projectile qui, au lieu de suivre rigoureusement sa
+trajectoire, s'en est maladroitement écarté. Et, pour être plus
+juste, c'est la faute à ce malencontreux bolide qui a si
+déplorablement dévié notre direction première.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! répondit Michel Ardan, puisque l'affaire est arrangée,
+déjeunons. Après une nuit entière d'observations, il convient de se
+refaire un peu.»</p>
+
+<p>Cette proposition ne trouva pas de contradicteurs. Michel, en
+quelques minutes, eut préparé le repas. Mais on mangea pour manger,
+on but sans porter de toasts, sans pousser de hurrahs. Les hardis
+voyageurs entraînés dans ces sombres espaces, sans leur cortège
+habituel de rayons, sentaient une vague inquiétude leur monter au
+c&oelig;ur. L'ombre «farouche», si chère à la plume de Victor Hugo, les
+étreignait de toutes parts.</p>
+
+<p>Cependant ils causèrent de cette interminable nuit de trois cent
+cinquante-quatre heures, soit près de quinze jours, que les lois
+physiques ont imposée aux habitants de la Lune. Barbicane donna à ses
+amis quelques explications sur les causes et les conséquences de ce
+curieux phénomène.</p>
+
+<p>«Curieux à coup sûr, dit-il, car si chaque hémisphère de la Lune est
+privé de la lumière solaire pendant quinze jours, celui au-dessus duquel
+nous flottons en ce moment ne jouit même pas, pendant sa longue nuit, de
+la vue de la Terre splendidement éclairée. En un mot, il n'y a de
+Lune&mdash;en appliquant cette qualification à notre sphéroïde&mdash;que pour un
+côté du disque. Or, s'il en était ainsi pour la Terre, si par exemple
+l'Europe ne voyait jamais la Lune et qu'elle fût visible seulement à ses
+antipodes, vous figurez-vous quel serait l'étonnement d'un Européen qui
+arriverait en Australie?</p>
+
+<p>&mdash;On ferait le voyage rien que pour aller voir la Lune! répondit
+Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit Barbicane, cet étonnement est réservé au Sélénite
+qui habite la face de la Lune opposée à la Terre, face à jamais
+invisible à nos compatriotes du globe terrestre.</p>
+
+<p>&mdash;Et que nous aurions vue, ajouta Nicholl, si nous étions arrivés ici
+à l'époque où la Lune est nouvelle, c'est-à-dire quinze jours plus
+tard.</p>
+
+<p>&mdash;J'ajouterai, en revanche, reprit Barbicane, que l'habitant de la
+face visible est singulièrement favorisé de la nature au détriment de
+ses frères de la face invisible. Ce dernier, comme vous le voyez, a
+des nuits profondes de trois cent cinquante-quatre heures, sans
+qu'aucun rayon en rompe l'obscurité. L'autre, au contraire, lorsque
+le Soleil qui l'a éclairé pendant quinze jours se couche sous
+l'horizon, voit se lever à l'horizon opposé un astre splendide. C'est
+la Terre, treize fois grosse comme cette Lune réduite que nous
+connaissons; la Terre qui se développe sur un diamètre de deux degrés,
+et qui lui verse une lumière treize fois plus intense que ne tempère
+aucune couche atmosphérique; la Terre dont la disparition n'arrive
+qu'au moment où le Soleil reparaît à son tour!</p>
+
+<p>&mdash;Belle phrase! dit Michel Ardan, un peu académique peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Il suit de là, reprit Barbicane, sans sourciller, que cette face
+visible du disque doit être fort agréable à habiter, puisqu'elle
+regarde toujours, soit le Soleil quand la Lune est pleine, soit la
+Terre quand la Lune est nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Nicholl, cet avantage doit être bien compensé par
+l'insoutenable chaleur que cette lumière entraîne avec elle.</p>
+
+<p>&mdash;L'inconvénient, sous ce rapport, est le même pour les deux faces,
+car la lumière reflétée par la Terre est évidemment dépourvue de
+chaleur. Cependant cette face invisible est encore plus éprouvée par
+la chaleur que la face visible. Je dis cela pour vous, Nicholl, parce
+que Michel ne comprendra probablement pas.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, fit Michel.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, reprit Barbicane, lorsque cette face invisible reçoit à la
+fois la lumière et la chaleur solaire, c'est que la Lune est nouvelle,
+c'est-à-dire qu'elle est en conjonction, qu'elle est située entre le
+Soleil et la Terre. Elle se trouve donc&mdash;par rapport à la situation
+qu'elle occupe en opposition, lorsqu'elle est pleine&mdash;plus
+rapprochée du Soleil du double sa distance à la Terre. Or, cette
+distance peut être estimée à la deux-centièmes partie de celle qui
+sépare le Soleil de la Terre, soit en chiffres ronds, deux cent mille
+lieues. Donc cette face invisible est plus près du Soleil de deux
+cent mille lieues, lorsqu'elle reçoit ses rayons.</p>
+
+<p>&mdash;Très juste, répondit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire..., reprit Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, dit Michel en interrompant son grave compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je demande à continuer l'explication.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Pour prouver que j'ai compris.</p>
+
+<p>&mdash;Va, fit Barbicane en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, dit Michel, en imitant le ton et les gestes du
+président Barbicane, au contraire, quand la face visible de la Lune
+est éclairée par le Soleil, c'est que la Lune est pleine, c'est-à-dire
+située à l'opposé du Soleil par rapport à la Terre. La distance qui
+la sépare de l'astre radieux est donc accrue en chiffres ronds de deux
+cent mille lieues, et la chaleur qu'elle reçoit doit être un peu
+moindre.</p>
+
+<p>&mdash;Bien dit! s'écria Barbicane. Sais-tu, Michel, que pour un artiste,
+tu es intelligent?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit négligemment Michel, nous sommes tous comme cela sur
+le boulevard des Italiens!»</p>
+
+<p>Barbicane serra gravement la main de son aimable compagnon, et
+continua d'énumérer les quelques avantages réservés aux habitants de
+la face visible.</p>
+
+<p>Entre autres, il cita l'observation des éclipses de Soleil, qui n'a
+lieu que pour ce côté du disque lunaire, puisque, pour qu'elles se
+produisent, il est nécessaire que la Lune soit en opposition. Ces
+éclipses, provoquées par l'interposition de la Terre entre la Lune et
+le Soleil, peuvent durer deux heures pendant lesquelles, en raison des
+rayons réfractés par son atmosphère, le globe terrestre ne doit
+apparaître que comme un point noir sur le Soleil.</p>
+
+<p>«Ainsi, dit Nicholl, voilà un hémisphère, cet hémisphère invisible,
+qui est fort mal partagé, fort disgracié de la nature!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Barbicane, mais pas tout entier. En effet, par un
+certain mouvement de libration, par un certain balancement sur son
+centre, la Lune présente à la Terre un peu plus que la moitié de son
+disque. Elle est comme un pendule dont le centre de gravité est
+reporté vers le globe terrestre et qui oscille régulièrement. D'où
+vient cette oscillation? De ce que son mouvement de rotation sur son
+axe est animé d'une vitesse uniforme, tandis que son mouvement de
+translation suivant un orbe elliptique autour de la Terre, ne l'est
+pas. Au périgée, la vitesse de translation l'emporte, et la Lune
+montre une certaine portion de son bord occidental. A l'apogée, la
+vitesse de rotation l'emporte au contraire, et un morceau du bord
+oriental apparaît. C'est un fuseau de huit degrés environ qui
+apparaît tantôt à l'occident, tantôt à l'orient. Il en résulte que,
+sur mille parties, la Lune en laisse apercevoir cinq cent
+soixante-neuf.</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, répondit Michel, si nous devenons jamais Sélénites, nous
+habiterons la face visible. J'aime la lumière, moi!</p>
+
+<p>&mdash;A moins, toutefois, répliqua Nicholl, que l'atmosphère ne se soit
+condensée sur l'autre côté, comme le prétendent certains astronomes.</p>
+
+<p>&mdash;Ça, c'est une considération», répondit simplement Michel.</p>
+
+<p>Cependant le déjeuner terminé, les observateurs avaient repris leur
+poste. Ils essayaient de voir à travers les sombres hublots, en
+éteignant toute clarté dans le projectile. Mais pas un atome lumineux
+ne traversait cette obscurité.</p>
+
+<p>Un fait inexplicable préoccupait Barbicane. Comment, étant passé à
+une distance si rapprochée de la Lune&mdash;cinquante kilomètres environ
+&mdash;, comment le projectile n'y était-il pas tombé? Si sa vitesse eût
+été énorme, on aurait compris que la chute ne se fût pas produite.
+Mais avec une vitesse relativement médiocre, cette résistance à
+l'attraction lunaire ne s'expliquait plus. Le projectile était soumis
+à une influence étrangère? Un corps quelconque le maintenait-il donc
+dans l'éther? Il était évident, désormais, qu'il n'atteindrait aucun
+point de la Lune. Où allait-il? S'éloignait-il, se rapprochait-il du
+disque? Etait-il emporté dans cette nuit profonde à travers l'infini?
+Comment le savoir, comment le calculer au milieu de ces ténèbres?
+Toutes ces questions inquiétaient Barbicane, mais il ne pouvait les
+résoudre.</p>
+
+<p>En effet, l'astre invisible était là, peut-être, à quelques lieues
+seulement, à quelques milles, mais ni ses compagnons ni lui ne
+l'apercevaient plus. Si quelque bruit se produisait à sa surface, ils
+ne pouvaient l'entendre. L'air, ce véhicule du son, manquait pour
+leur transmettre les gémissements de la Lune, que les légendes arabes
+désignent comme «un homme déjà moitié granit et palpitant encore!»</p>
+
+<p>Il y avait là de quoi agacer de plus patients observateurs, on en
+conviendra. C'était précisément cet hémisphère inconnu qui se
+dérobait à leurs yeux! Cette face qui, quinze jours plus tôt ou
+quinze jours plus tard, avait été ou serait splendidement éclairée par
+les rayons solaires, se perdait alors dans l'absolue obscurité. Dans
+quinze jours, où serait le projectile? Où les hasards des
+attractions l'auraient-ils entraîné? Qui pouvait le dire?</p>
+
+<p>On admet généralement, d'après les observations sélénographiques, que
+l'hémisphère invisible de la Lune est, par sa constitution, absolument
+semblable à son hémisphère visible. On en découvre, en effet, la
+septième partie environ, dans ces mouvements de libration dont
+Barbicane avait parlé. Or, sur ces fuseaux entrevus, ce n'étaient que
+plaines et montagnes, cirques et cratères, analogues à ceux déjà
+relevés sur les cartes. On pouvait donc préjuger la même nature, un
+même monde, aride et mort. Et cependant, si l'atmosphère s'est
+réfugiée sur cette face? Si, avec l'air, l'eau a donné la vie à ces
+continents régénérés? Si la végétation y persiste encore? Si les
+animaux peuplent ces continents et ces mers? Si l'homme, dans ces
+conditions d'habitabilité, y vit toujours? Que de questions il eût
+été intéressant de résoudre! Que de solutions on eût tirées de la
+contemplation de cet hémisphère! Quel ravissement de jeter un regard
+sur ce monde que l'&oelig;il humain n'a jamais entrevu!</p>
+
+<p>On conçoit donc le déplaisir éprouvé par les voyageurs, au milieu de
+cette nuit noire. Toute observation du disque lunaire était
+interdite. Seules, les constellations sollicitaient leur regard, et
+il faut convenir que jamais astronomes, ni les Faye, ni les Chacornac,
+ni les Secchi, ne s'étaient trouvés dans des conditions aussi
+favorables pour les observer.</p>
+
+<p>En effet, rien ne pouvait égaler la splendeur de ce monde sidéral
+baigné dans le limpide éther. Ces diamants incrustés dans la voûte
+céleste jetaient des feux superbes. Le regard embrassait le firmament
+depuis la Croix du Sud jusqu'à l'Étoile du Nord, ces deux
+constellations qui, dans douze mille ans, par suite de la précession
+des équinoxes, céderont leur rôle d'étoiles polaires, l'une à Canopus,
+de l'hémisphère austral, l'autre à Véga, de l'hémisphère boréal.
+L'imagination se perdait dans cet infini sublime, au milieu duquel
+gravitait le projectile, comme un nouvel astre créé de la main des
+hommes. Par un effet naturel, ces constellations brillaient d'un
+éclat doux; elles ne scintillaient pas, car l'atmosphère manquait,
+qui, par l'interposition de ses couches inégalement denses et
+diversement humides, produit la scintillation. Ces étoiles, c'étaient
+de doux yeux qui regardaient dans cette nuit profonde, au milieu du
+silence absolu de l'espace.</p>
+
+<p>Longtemps les voyageurs, muets, observèrent ainsi le firmament
+constellé, sur lequel le vaste écran de la Lune faisait un énorme trou
+noir. Mais une sensation pénible les arracha enfin à leur
+contemplation. Ce fut un froid très vif, qui ne tarda pas à recouvrir
+intérieurement la vitre des hublots d'une épaisse couche de glace. En
+effet, le soleil n'échauffait plus de ses rayons directs le projectile
+qui perdait peu à peu la chaleur emmagasinée entre ses parois. Cette
+chaleur, par rayonnement, s'était rapidement évaporée dans l'espace,
+et un abaissement considérable de température s'était produit.
+L'humidité intérieure se changeait donc en glace au contact des
+vitres, et empêchait toute observation.</p>
+
+<p>Nicholl, consultant le thermomètre, vit qu'il était tombé à dix-sept
+degrés centigrades au-dessous de zéro. Donc, malgré toutes les
+raisons de s'en montrer économe, Barbicane, après avoir demandé au gaz
+sa lumière, dut aussi lui demander sa chaleur. La température basse
+du boulet n'était plus supportable. Ses hôtes eussent été gelés
+vivants.</p>
+
+<p>«Nous ne nous plaindrons pas, fit observer Michel Ardan, de la
+monotonie de notre voyage! Quelle diversité, au moins dans la
+température! Tantôt nous sommes aveuglés de lumière et saturés de
+chaleur, comme les Indiens des Pampas! tantôt nous sommes plongés
+dans de profondes ténèbres, au milieu d'un froid boréal, comme les
+Esquimaux du pôle! Non vraiment! nous n'avons pas le droit de nous
+plaindre, et la nature fait bien les choses en notre honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demanda Nicholl, quelle est la température extérieure?</p>
+
+<p>&mdash;Précisément celle des espaces planétaires, répondit Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, reprit Michel Ardan, ne serait-ce pas l'occasion de faire
+cette expérience que nous n'avons pu tenter, quand nous étions noyés
+dans les rayons solaires?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le moment ou jamais, répondit Barbicane, car nous sommes
+utilement placés pour vérifier la température de l'espace, et voir si
+les calculs de Fourier ou de Pouillet sont exacts.</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, il fait froid! répondit Michel. Voyez l'humidité
+intérieure se condenser sur la vitre des hublots. Pour peu que
+l'abaissement continue, la vapeur de notre respiration va retomber en
+neige autour de nous!</p>
+
+<p>&mdash;Préparons un thermomètre», dit Barbicane.</p>
+
+<p>On le pense bien, un thermomètre ordinaire n'eût donné aucun résultat
+dans les circonstances où cet instrument allait être exposé. Le
+mercure se fût gelé dans la cuvette, puisque sa liquidité ne se
+maintient pas à quarante-deux degrés au-dessous de zéro. Mais
+Barbicane s'était muni d'un thermomètre à déversement, du système
+Walferdin, qui donne des minima de température excessivement bas.</p>
+
+<p>Avant de commencer l'expérience, cet instrument fut comparé à un
+thermomètre ordinaire, et Barbicane se disposa à l'employer.</p>
+
+<p>«Comment nous y prendrons-nous? demanda Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Rien n'est plus facile, répondit Michel Ardan, qui n'était jamais
+embarrassé. On ouvre rapidement le hublot; on lance l'instrument; il
+suit le projectile avec une docilité exemplaire; un quart d'heure
+après, on le retire...</p>
+
+<p>&mdash;Avec la main? demanda Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Avec la main, répondit Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon ami, ne t'y expose pas, répondit Barbicane, car la main
+que tu retirerais ne serait plus qu'un moignon gelé et déformé par ces
+froids épouvantables.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!</p>
+
+<p>&mdash;Tu éprouverais la sensation d'une brûlure terrible, telle que serait
+celle d'un fer chauffé à blanc; car, que la chaleur sorte brutalement
+de notre chair, ou qu'elle y entre, c'est identiquement la même chose.
+D'ailleurs, je ne suis pas certain que les objets jetés par nous au
+dehors du projectile nous fassent encore cortège.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? dit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, si nous traversons une atmosphère, quelque peu dense
+qu'elle soit, ces objets seront retardés. Or, l'obscurité nous
+empêche de vérifier s'ils flottent encore autour de nous. Donc, pour
+ne pas nous exposer à perdre notre thermomètre, nous l'attacherons et
+nous le ramènerons plus facilement à l'intérieur.»</p>
+
+<p>Les conseils de Barbicane furent suivis. Par le hublot rapidement
+ouvert, Nicholl lança l'instrument que retenait une corde très courte,
+afin qu'il pût être rapidement retiré. Le hublot n'avait été
+entrouvert qu'une seconde, et cependant cette seconde avait suffi pour
+laisser un froid violent pénétrer à l'intérieur du projectile.</p>
+
+<p>«Mille diables! s'écria Michel Ardan, il fait un froid à geler des
+ours blancs!»</p>
+
+<p>Barbicane attendit qu'une demi-heure se fût écoulée, temps plus que
+suffisant pour permettre à l'instrument de descendre au niveau de la
+température de l'espace. Puis, après ce temps, le thermomètre fut
+rapidement retiré.</p>
+
+<p>Barbicane calcula la quantité d'esprit-de-vin déversée dans la petite
+ampoule soudée à la partie inférieure de l'instrument, et dit:</p>
+
+<p>«Cent quarante degrés centigrades au-dessous de zéro!»</p>
+
+<p>M. Pouillet avait raison contre Fourier. Telle était la redoutable
+température de l'espace sidéral! Telle est, peut-être, celle des
+continents lunaires, quand l'astre des nuits a perdu par rayonnement
+toute cette chaleur que lui ont versée quinze jours de soleil!</p>
+
+<h3><a name="XV" id="XV"></a>XV<br /><br />
+Hyperbole ou parabole</h3>
+
+<p>On s'étonnera peut-être de voir Barbicane et ses compagnons si peu
+soucieux de l'avenir que leur réservait cette prison de métal emportée
+dans les infinis de l'éther. Au lieu de se demander où ils allaient
+ainsi, ils passaient leur temps à faire des expériences, comme s'ils
+eussent été tranquillement installés dans leur cabinet de travail.</p>
+
+<p>On pourrait répondre que des hommes si fortement trempés étaient
+au-dessus de pareils soucis, qu'ils ne s'inquiétaient pas de si peu,
+et qu'ils avaient autre chose à faire que de se préoccuper de leur
+sort futur.</p>
+
+<p>La vérité est qu'ils n'étaient pas maîtres de leur projectile, qu'ils
+ne pouvaient ni enrayer sa marche ni modifier sa direction. Un marin
+change à son gré le cap de son navire; un aéronaute peut imprimer à
+son ballon des mouvements verticaux. Eux, au contraire, ils n'avaient
+aucune action sur leur véhicule. Toute man&#339;uvre leur était interdite.
+De là cette disposition à laisser faire, à «laisser courir», suivant
+l'expression maritime.</p>
+
+<p>Où se trouvaient-ils en ce moment, à huit heures du matin, pendant
+cette journée qui s'appelait le 6 décembre sur la Terre? Très
+certainement dans le voisinage de la Lune, et même assez près pour
+qu'elle leur parût comme un immense écran noir développé sur le
+firmament. Quant à la distance qui les en séparait, il était
+impossible de l'évaluer. Le projectile, maintenu par des forces
+inexplicables, avait rasé le pôle nord du satellite à moins de
+cinquante kilomètres. Mais, depuis deux heures qu'il était entré dans
+le cône d'ombre, cette distance, l'avait-il accrue ou diminuée? Tout
+point de repère manquait pour estimer et la direction et la vitesse du
+projectile. Peut-être s'éloignait-il rapidement du disque, de manière
+à bientôt sortir de l'ombre pure. Peut-être, au contraire, s'en
+rapprochait-il sensiblement, au point de heurter avant peu quelque pic
+élevé de l'hémisphère invisible: ce qui eût terminé le voyage, sans
+doute au détriment des voyageurs.</p>
+
+<p>Une discussion s'éleva à ce sujet, et Michel Ardan, toujours riche
+d'explications, émit cette opinion que le boulet, retenu par
+l'attraction lunaire, finirait par y tomber comme tombe un aérolithe à
+la surface du globe terrestre.</p>
+
+<p>«D'abord, mon camarade, lui répondit Barbicane, tous les aérolithes ne
+tombent pas sur la Terre; c'est le petit nombre. Donc, de ce que nous
+serions passés à l'état d'aérolithe, il ne s'ensuivrait pas que nous
+dussions atteindre nécessairement la surface de la Lune.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, répondit Michel, si nous en approchons assez près...</p>
+
+<p>&mdash;Erreur, répliqua Barbicane. N'as-tu pas vu des étoiles filantes
+rayer le ciel par milliers à certaines époques?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ces étoiles, ou plutôt ces corpuscules, ne brillent qu'à la
+condition de s'échauffer en glissant sur les couches atmosphériques.
+Or, s'ils traversent l'atmosphère, ils passent à moins de seize lieues
+du globe, et cependant ils y tombent rarement. De même pour notre
+projectile. Il peut s'approcher très près de la Lune, et cependant
+n'y point tomber.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, demanda Michel, je serais assez curieux de savoir
+comment notre véhicule errant se comportera dans l'espace.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois que deux hypothèses, répondit Barbicane après quelques
+instants de réflexion.</p>
+
+<p>&mdash;Lesquelles?</p>
+
+<p>&mdash;Le projectile a le choix entre deux courbes mathématiques, et il
+suivra l'une ou l'autre, suivant la vitesse dont il sera animé, et que
+je ne saurais évaluer en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Nicholl, il s'en ira suivant une parabole ou suivant une
+hyperbole.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, répondit Barbicane. Avec une certaine vitesse il prendra
+la parabole, et l'hyperbole avec une vitesse plus considérable.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime ces grands mots, s'écria Michel Ardan. On sait tout de suite
+ce que cela veut dire. Et qu'est-ce que c'est que votre parabole,
+s'il vous plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, répondit le capitaine, la parabole est une courbe du second
+ordre qui résulte de la section d'un cône coupé par un plan,
+parallèlement à l'un de ses côtés.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit Michel d'un ton satisfait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à peu près, reprit Nicholl, la trajectoire que décrit une
+bombe lancée par un mortier.</p>
+
+<p>&mdash;Parfait. Et l'hyperbole? demanda Michel.</p>
+
+<p>&mdash;L'hyperbole, Michel, est une courbe du second ordre, produite par
+l'intersection d'une surface conique et d'un plan parallèle à son axe,
+et qui constitue deux branches séparées l'une de l'autre et s'étendant
+indéfiniment dans les deux sens.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible! s'écria Michel Ardan du ton le plus sérieux, comme si
+on lui eût appris un événement grave. Alors retiens bien ceci, capitaine
+Nicholl. Ce que j'aime dans ta définition de l'hyperbole&mdash;j'allais dire
+de l'hyperblague&mdash;c'est qu'elle est encore moins claire que le mot que
+tu prétends définir!»</p>
+
+<p>Nicholl et Barbicane se souciaient peu des plaisanteries de Michel
+Ardan. Ils s'étaient lancés dans une discussion scientifique. Quelle
+serait la courbe suivie par le projectile, voilà ce qui les
+passionnait. L'un tenait pour l'hyperbole, l'autre pour la parabole.
+Ils se donnaient des raisons hérissées d'<i>x</i> . Leurs arguments étaient
+présentés dans un langage qui faisait bondir Michel. La discussion
+était vive, et aucun des adversaires ne voulait sacrifier à l'autre sa
+courbe de prédilection.</p>
+
+<p>Cette scientifique dispute, se prolongeant, finit par impatienter
+Michel, qui dit:</p>
+
+<p>«Ah çà! messieurs du cosinus, cesserez-vous enfin de vous jeter des
+paraboles et des hyperboles à la tête? Je veux savoir, moi, la seule
+chose intéressante dans cette affaire. Nous suivrons l'une ou l'autre
+de vos courbes. Bien. Mais où nous ramèneront-elles?</p>
+
+<p>&mdash;Nulle part, répondit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, nulle part!</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment, dit Barbicane. Ce sont des courbes non fermées, qui se
+prolongent à l'infini!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! savants! s'écria Michel, je vous porte dans mon c&oelig;ur! Eh!
+que nous importent la parabole ou l'hyperbole, du moment où l'une et
+l'autre nous entraînent également à l'infini dans l'espace!»</p>
+
+<p>Barbicane et Nicholl ne purent s'empêcher de sourire. Ils venaient de
+faire «de l'art pour l'art!» Jamais question plus oiseuse n'avait été
+traitée dans un moment plus inopportun. La sinistre vérité, c'était
+que le projectile, hyperboliquement ou paraboliquement emporté, ne
+devait plus jamais rencontrer ni la Terre ni la Lune.</p>
+
+<p>Or, qu'arriverait-il à ces hardis voyageurs dans un avenir très
+prochain? S'ils ne mouraient pas de faim, s'ils ne mouraient pas de
+soif, c'est que, dans quelques jours, lorsque le gaz leur manquerait,
+ils seraient morts faute d'air, si le froid ne les avait pas tués
+auparavant!</p>
+
+<p>Cependant, si important qu'il fût d'économiser le gaz, l'abaissement
+excessif de la température ambiante les obligea d'en consommer une
+certaine quantité. Rigoureusement, ils pouvaient se passer de sa
+lumière, non de sa chaleur. Fort heureusement, le calorique développé
+par l'appareil Reiset et Regnaut élevait un peu la température
+intérieure du projectile, et, sans grande dépense, on put la maintenir
+à un degré supportable.</p>
+
+<p>Cependant, les observations étaient devenues très difficiles à travers
+les hublots. L'humidité intérieure du boulet se condensait sur les
+vitres et s'y congelait immédiatement. Il fallait détruire cette
+opacité du verre par des frottements réitérés. Toutefois, on put
+constater certains phénomènes du plus haut intérêt.</p>
+
+<p>En effet, si ce disque invisible était pourvu d'une atmosphère, ne
+devait-on pas voir des étoiles filantes la rayer de leurs
+trajectoires? Si le projectile lui-même traversait ces couches
+fluides, ne pourrait-on surprendre quelque bruit répercuté par les
+échos lunaires, les grondements d'un orage, par exemple, les fracas
+d'une avalanche, les détonations d'un volcan en activité? Et si
+quelque montagne ignivome se panachait d'éclairs n'en reconnaîtrait-on
+pas les intenses fulgurations? De tels faits, soigneusement
+constatés, eussent singulièrement élucidé cette obscure question de la
+constitution lunaire. Aussi Barbicane, Nicholl, postés à leur hublot
+comme des astronomes, observaient-ils avec une scrupuleuse patience.</p>
+
+<p>Mais jusqu'alors, le disque demeurait muet et sombre. Il ne répondait
+pas aux interrogations multiples que lui posaient ces esprits ardents.</p>
+
+<p>Ce qui provoqua cette réflexion de Michel, assez juste en apparence:</p>
+
+<p>«Si jamais nous recommençons ce voyage, nous ferons bien de choisir
+l'époque où la Lune est nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, répondit Nicholl, cette circonstance serait plus
+favorable. Je conviens que la Lune, noyée dans les rayons solaires,
+ne serait pas visible pendant le trajet, mais en revanche, on
+apercevrait la Terre qui serait pleine. De plus, si nous étions
+entraînés autour de la Lune, comme cela arrive en ce moment, nous
+aurions au moins l'avantage d'en voir le disque invisible
+magnifiquement éclairé!</p>
+
+<p>&mdash;Bien dit, Nicholl, répliqua Michel Ardan. Qu'en penses-tu,
+Barbicane?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense ceci, répondit le grave président: Si jamais nous
+recommençons ce voyage, nous partirons à la même époque et dans les
+mêmes conditions. Supposez que nous eussions atteint notre but,
+n'eût-il pas mieux valu trouver des continents en pleine lumière au
+lieu d'une contrée plongée dans une nuit obscure? Notre première
+installation ne se fût-elle pas faite dans des circonstances
+meilleures? Oui, évidemment. Quant à ce côté invisible, nous
+l'eussions visité pendant nos voyages de reconnaissance sur le globe
+lunaire. Donc, cette époque de la Pleine-Lune était heureusement
+choisie. Mais il fallait arriver au but, et pour y arriver, ne pas
+être dévié de sa route.</p>
+
+<p>&mdash;A cela, rien à répondre, dit Michel Ardan. Voilà pourtant une belle
+occasion manquée d'observer l'autre côté de la Lune! Qui sait si les
+habitants des autres planètes ne sont pas plus avancés que les savants
+de la Terre au sujet de leurs satellites?»</p>
+
+<p>On aurait pu facilement, à cette remarque de Michel Ardan, faire la
+réponse suivante: Oui, d'autres satellites, par leur plus grande
+proximité, ont rendu leur étude plus facile. Les habitants de
+Saturne, de Jupiter et d'Uranus, s'ils existent, ont pu établir avec
+leurs Lunes des communications plus aisées. Les quatre satellites de
+Jupiter gravitent à une distance de cent huit mille deux cent soixante
+lieues, cent soixante-douze mille deux cents lieues, deux cent
+soixante-quatorze mille sept cents lieues, et quatre cent quatre-vingt
+mille cent trente lieues. Mais ces distances sont comptées du centre
+de la planète, et, en retranchant la longueur du rayon qui est de
+dix-sept à dix-huit mille lieues, on voit que le premier satellite est
+moins éloigné de la surface de Jupiter que la Lune ne l'est de la
+surface de la Terre. Sur les huit Lunes de Saturne, quatre sont
+également plus rapprochées; Diane est à quatre-vingt-quatre mille six
+cents lieues, Thétys à soixante-deux mille neuf cent soixante-six
+lieues; Encelade à quarante-huit mille cent quatre-vingt-onze lieues,
+et enfin Mimas à une distance moyenne de trente-quatre mille cinq
+cents lieues seulement. Des huit satellites d'Uranus, le premier,
+Ariel, n'est qu'à cinquante et un mille cinq cent vingt lieues de la
+planète.</p>
+
+<p>Donc, à la surface de ces trois astres, une expérience analogue à
+celle du président Barbicane eût présenté des difficultés moindres.
+Si donc leurs habitants ont tenté l'aventure, ils ont peut-être
+reconnu la constitution de la moitié de ce disque, que leur satellite
+dérobe éternellement à leurs yeux.[Herschel, en effet, a constaté que,
+pour les satellites, le mouvement de rotation sur leur axe est
+toujours égal au mouvement de révolution autour de la planète. Par
+conséquent, ils lui présentent toujours la même face. Seul, le monde
+d'Uranus offre une différence assez marquée: les mouvements de ses
+Lunes s'effectuent dans une direction presque perpendiculaire au plan
+de l'orbite, et la direction de ses mouvements est rétrograde,
+c'est-à-dire que ses satellites se meuvent en sens inverse des autres
+astres du monde solaire.] Mais s'ils n'ont jamais quitté leur planète,
+ils ne sont pas plus avancés que les astronomes de la Terre.</p>
+
+<p>Cependant, le boulet décrivait dans l'ombre cette incalculable
+trajectoire qu'aucun point de repère ne permettait de relever. Sa
+direction s'était-elle modifiée, soit sous l'influence de l'attraction
+lunaire, soit sous l'action d'un astre inconnu? Barbicane ne pouvait
+le dire. Mais un changement avait eu lieu dans la position relative
+du véhicule, et Barbicane le constata vers quatre heures du matin.</p>
+
+<p>Ce changement consistait en ceci, que le culot du projectile s'était
+tourné vers la surface de la Lune et se maintenait suivant une
+perpendiculaire passant par son axe. L'attraction, c'est-à-dire la
+pesanteur, avait amené cette modification. La partie la plus lourde
+du boulet inclinait vers le disque invisible, exactement comme s'il
+fût tombé vers lui.</p>
+
+<p>Tombait-il donc? Les voyageurs allaient-ils enfin atteindre ce but
+tant désiré? Non. Et l'observation d'un point de repère, assez
+inexplicable du reste, vint démontrer à Barbicane que son projectile
+ne se rapprochait pas de la Lune, et qu'il se déplaçait en suivant une
+courbe à peu près concentrique.</p>
+
+<p>Ce point de repère fut un éclat lumineux que Nicholl signala tout à
+coup sur la limite de l'horizon formé par le disque noir. Ce point ne
+pouvait être confondu avec une étoile. C'était une incandescence
+rougeâtre qui grossissait peu à peu, preuve incontestable que le
+projectile se déplaçait vers lui et ne tombait pas normalement à la
+surface de l'astre.</p>
+
+<p>«Un volcan! c'est un volcan en activité! s'écria Nicholl, un
+épanchement des feux intérieurs de la Lune! Ce monde n'est donc pas
+encore tout à fait éteint.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! une éruption, répondit Barbicane, qui étudiait soigneusement
+le phénomène avec sa lunette de nuit. Que serait-ce en effet si ce
+n'était un volcan?</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, dit Michel Ardan, pour entretenir cette combustion, il
+faut de l'air. Donc, une atmosphère enveloppe cette partie de la
+Lune.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, répondit Barbicane, mais non pas nécessairement. Le
+volcan, par la décomposition de certaines matières, peut se fournir à
+lui-même son oxygène et jeter ainsi des flammes dans le vide. Il me
+semble même que cette déflagration a l'intensité et l'éclat des objets
+dont la combustion se produit dans l'oxygène pur. Ne nous hâtons donc
+pas d'affirmer l'existence d'une atmosphère lunaire.»</p>
+
+<p>La montagne ignivome devait être située environ sur le
+quarante-cinquième degré de latitude sud de la partie invisible du
+disque. Mais, au grand déplaisir de Barbicane, la courbe que
+décrivait le projectile l'entraînait loin du point signalé par
+l'éruption. Il ne put donc en déterminer plus exactement la nature.
+Une demi-heure après avoir été signalé, ce point lumineux
+disparaissait derrière le sombre horizon. Cependant la constatation
+de ce phénomène était un fait considérable dans les études
+sélénographiques. Il prouvait que toute chaleur n'avait pas encore
+disparu des entrailles de ce globe, et là où la chaleur existe, qui
+peut affirmer que le règne végétal, que le règne animal lui-même,
+n'ont pas résisté jusqu'ici aux influences destructives? L'existence
+de ce volcan en éruption, indiscutablement reconnue des savants de la
+Terre, aurait amené sans doute bien des théories favorables à cette
+grave question de l'habitabilité de la Lune.</p>
+
+<p>Barbicane se laissait entraîner par ses réflexions. Il s'oubliait
+dans une muette rêverie où s'agitaient les mystérieuses destinées du
+monde lunaire. Il cherchait à relier entre eux les faits observés
+jusqu'alors, quand un incident nouveau le rappela brusquement à la
+réalité.</p>
+
+<p>Cet incident, c'était plus qu'un phénomène cosmique, c'était un danger
+menaçant dont les conséquences pouvaient être désastreuses.</p>
+
+<p>Soudain, au milieu de l'éther, dans ces ténèbres profondes, une masse
+énorme avait apparu. C'était comme une Lune, mais une Lune
+incandescente, et d'un éclat d'autant plus insoutenable qu'il
+tranchait nettement sur l'obscurité brutale de l'espace. Cette masse,
+de forme circulaire, jetait une lumière telle qu'elle emplissait le
+projectile. La figure de Barbicane, de Nicholl, de Michel Ardan,
+violemment baignée dans ces nappes blanches, prenait cette apparence
+spectrale, livide, blafarde, que les physiciens produisent avec la
+lumière factice de l'alcool imprégné de sel.</p>
+
+<p>«Mille diables! s'écria Michel Ardan, mais nous sommes hideux!
+Qu'est-ce que cette Lune malencontreuse?</p>
+
+<p>&mdash;Un bolide, répondit Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Un bolide enflammé, dans le vide?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.»</p>
+
+<p>Ce globe de feu était un bolide, en effet. Barbicane ne se trompait
+pas. Mais si ces météores cosmiques observés de la Terre ne
+présentent généralement qu'une lumière un peu inférieure à celle de la
+Lune, ici, dans ce sombre éther, ils resplendissaient. Ces corps
+errants portent en eux-mêmes le principe de leur incandescence. L'air
+ambiant n'est pas nécessaire à leur déflagration. Et, en effet, si
+certains de ces bolides traversent les couches atmosphériques à deux
+ou trois lieues de la Terre, d'autres, au contraire, décrivent leur
+trajectoire à une distance où l'atmosphère ne saurait s'étendre. Tels
+ces bolides, l'un du 27 octobre 1844, apparu à une hauteur de cent
+vingt-huit lieues, l'autre du 18 août 1841, disparu à une distance de
+cent quatre-vingt-deux lieues. Quelques-uns de ces météores ont de
+trois à quatre kilomètres de largeur et possèdent une vitesse qui peut
+aller jusqu'à soixante-quinze kilomètres par seconde,[La vitesse
+moyenne du mouvement de la Terre, le long de l'écliptique, n'est que
+de 30 kilomètres à la seconde.] suivant une direction inverse du
+mouvement de la Terre.</p>
+
+<p>Ce globe filant, soudainement apparu dans l'ombre à une distance de
+cent lieues au moins, devait, suivant l'estime de Barbicane, mesurer
+un diamètre de deux mille mètres. Il s'avançait avec une vitesse de
+deux kilomètres à la seconde environ, soit trente lieues par minute.
+Il coupait la route du projectile et devait l'atteindre en quelques
+minutes. En s'approchant, il grossissait dans une proportion énorme.</p>
+
+<p>Que l'on s'imagine, si l'on peut, la situation des voyageurs. Il est
+impossible de la décrire. Malgré leur courage, leur sang-froid, leur
+insouciance devant le danger, ils étaient muets, immobiles, les
+membres crispés, en proie à un effarement farouche. Leur projectile,
+dont ils ne pouvaient dévier la marche, courait droit sur cette masse
+ignée, plus intense que la gueule ouverte d'un four à réverbère. Il
+semblait se précipiter vers un abîme de feu.</p>
+
+<p>Barbicane avait saisi la main de ses deux compagnons, et tous trois
+regardaient à travers leurs paupières à demi fermées cet astéroïde
+chauffé à blanc. Si la pensée n'était pas détruite en eux, si leur
+cerveau fonctionnait encore au milieu de son épouvante, ils devaient
+se croire perdus!</p>
+
+<p>Deux minutes après la brusque apparition du bolide, deux siècles
+d'angoisses! le projectile semblait prêt à le heurter, quand le globe
+de feu éclata comme une bombe, mais sans faire aucun bruit au milieu
+de ce vide où le son, qui n'est qu'une agitation des couches d'air, ne
+pouvait se produire.</p>
+
+<p>Nicholl avait poussé un cri. Ses compagnons et lui s'étaient
+précipités à la vitre des hublots. Quel spectacle! Quelle plume
+saurait le rendre, quelle palette serait assez riche en couleurs pour
+en reproduire la magnificence?</p>
+
+<p>C'était comme l'épanouissement d'un cratère, comme l'éparpillement
+d'un immense incendie. Des milliers de fragments lumineux allumaient
+et rayaient l'espace de leurs feux. Toutes les grosseurs, toutes les
+couleurs, toutes s'y mêlaient. C'étaient des irradiations jaunes,
+jaunâtres, rouges, vertes, grises, une couronne d'artifices
+multicolores. Du globe énorme et redoutable, il ne restait plus rien
+que ces morceaux emportés dans toutes les directions, devenus
+astéroïdes à leur tour, ceux-ci flamboyants comme une épée, ceux-là
+entourés d'un nuage blanchâtre, d'autres laissant après eux des
+traînées éclatantes de poussière cosmique.</p>
+
+<p>Ces blocs incandescents s'entrecroisaient, s'entrechoquaient,
+s'éparpillaient en fragments plus petits, dont quelques-uns heurtèrent
+le projectile. Sa vitre de gauche fut même fendue par un choc
+violent. Il semblait flotter au milieu d'une grêle d'obus dont le
+moindre pouvait l'anéantir en un instant.</p>
+
+<p>La lumière qui saturait l'éther se développait avec une incomparable
+intensité, car ces astéroïdes la dispersaient en tous sens. A un
+certain moment, elle fut tellement vive, que Michel, entraînant vers
+sa vitre Barbicane et Nicholl, s'écria:</p>
+
+<p>«L'invisible Lune, visible enfin!»</p>
+
+<p>Et tous trois, à travers un effluve lumineux de quelques secondes,
+entrevirent ce disque mystérieux que l'&oelig;il de l'homme apercevait pour
+la première fois.</p>
+
+<p>Que distinguèrent-ils à cette distance qu'ils ne pouvaient évaluer?
+Quelques bandes allongées sur le disque, de véritables nuages formés
+dans un milieu atmosphérique très restreint, duquel émergeaient non
+seulement toutes les montagnes, mais aussi les reliefs de médiocre
+importance, ces cirques, ces cratères béants capricieusement disposés,
+tels qu'ils existent à la surface visible. Puis des espaces immenses,
+non plus des plaines arides, mais des mers véritables, des océans
+largement distribués, qui réfléchissaient sur leur miroir liquide
+toute cette magie éblouissante des feux de l'espace. Enfin, à la
+surface des continents, de vastes masses sombres, telles
+qu'apparaîtraient des forêts immenses sous la rapide illumination d'un
+éclair...</p>
+
+<p>Était-ce une illusion, une erreur des yeux, une tromperie de
+l'optique? Pouvaient-ils donner une affirmation scientifique à cette
+observation si superficiellement obtenue? Oseraient-ils se prononcer
+sur la question de son habitabilité, après un si faible aperçu du
+disque invisible?</p>
+
+<p>Cependant les fulgurations de l'espace s'affaiblirent peu à peu; son
+éclat accidentel s'amoindrit; les astéroïdes s'enfuirent par des
+trajectoires diverses et s'éteignirent dans l'éloignement. L'éther
+reprit enfin son habituelle ténébrosité; les étoiles, un moment
+éclipsées, étincelèrent au firmament, et le disque, à peine entrevu,
+se perdit de nouveau dans l'impénétrable nuit.</p>
+
+<h3><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI<br /><br />
+L'hémisphère méridional</h3>
+
+<p>Le projectile venait d'échapper à un danger terrible, danger bien
+imprévu. Qui eût imaginé une telle rencontre de bolides? Ces corps
+errants pouvaient susciter aux voyageurs de sérieux périls. C'étaient
+pour eux autant d'écueils semés sur cette mer éthérée, que, moins
+heureux que les navigateurs, ils ne pouvaient fuir. Mais se
+plaignaient-ils, ces aventuriers de l'espace? Non, puisque la nature
+leur avait donné ce splendide spectacle d'un météore cosmique éclatant
+par une expansion formidable, puisque cet incomparable feu d'artifice,
+qu'aucun Ruggieri ne saurait imiter, avait éclairé pendant quelques
+secondes le nimbe invisible de la Lune. Dans cette rapide éclaircie,
+des continents, des mers, des forêts leur étaient apparus.
+L'atmosphère apportait donc à cette face inconnue ses molécules
+vivifiantes? Questions encore insolubles, éternellement posées devant
+la curiosité humaine!</p>
+
+<p>Il était alors trois heures et demie du soir. Le boulet suivait sa
+direction curviligne autour de la Lune. Sa trajectoire avait-elle été
+encore une fois modifiée par le météore? On pouvait le craindre. Le
+projectile devait, cependant, décrire une courbe imperturbablement
+déterminée par les lois de la mécanique rationnelle. Barbicane
+inclinait à croire que cette courbe serait plutôt une parabole qu'une
+hyperbole. Cependant, cette parabole admise, le boulet aurait dû
+sortir assez rapidement du cône d'ombre projeté dans l'espace à
+l'opposé du Soleil. Ce cône, en effet, est fort étroit, tant le
+diamètre angulaire de la Lune est petit, si on le compare au diamètre
+de l'astre du jour. Or, jusqu'ici, le projectile flottait dans cette
+ombre profonde. Quelle qu'eût été sa vitesse&mdash;et elle n'avait pu
+être médiocre&mdash;sa période d'occultation continuait. Cela était un
+fait évident, mais peut-être cela n'aurait-il pas dû être dans le cas
+supposé d'une trajectoire rigoureusement parabolique. Nouveau
+problème qui tourmentait le cerveau de Barbicane, véritablement
+emprisonné dans un cercle d'inconnues qu'il ne pouvait dégager.</p>
+
+<p>Aucun des voyageurs ne pensait à prendre un instant de repos. Chacun
+guettait quelque fait inattendu qui eût jeté une lueur nouvelle sur
+les études uranographiques. Vers cinq heures, Michel Ardan distribua,
+sous le nom de dîner, quelques morceaux de pain et de viande froide,
+qui furent rapidement absorbés, sans que personne eût abandonné son
+hublot, dont la vitre s'encroûtait incessamment sous la condensation
+des vapeurs.</p>
+
+<p>Vers cinq heures quarante-cinq minutes du soir, Nicholl, armé de sa
+lunette, signala vers le bord méridional de la Lune et dans la
+direction suivie par le projectile quelques points éclatants qui se
+découpaient sur le sombre écran du ciel. On eût dit une succession de
+pitons aigus, se profilant comme une ligne tremblée. Ils
+s'éclairaient assez vivement. Tel apparaît le linéament terminal de
+la Lune, lorsqu'elle se présente dans l'un de ses octants.</p>
+
+<p>On ne pouvait s'y tromper. Il ne s'agissait plus d'un simple météore,
+dont cette arête lumineuse n'avait ni la couleur ni la mobilité. Pas
+davantage, d'un volcan en éruption. Aussi Barbicane n'hésita-t-il pas
+à se prononcer.</p>
+
+<p>«Le Soleil! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! le Soleil! répondirent Nicholl et
+Michel Ardan.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mes amis, c'est l'astre radieux lui-même qui éclaire le sommet
+de ces montagnes situées sur le bord méridional de la Lune. Nous
+approchons évidemment du pôle sud!</p>
+
+<p>&mdash;Après avoir passé par le pôle nord, répondit Michel. Nous avons
+donc fait le tour de notre satellite!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon brave Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, plus d'hyperboles, plus de paraboles, plus de courbes
+ouvertes à craindre!</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais une courbe fermée.</p>
+
+<p>&mdash;Qui s'appelle?</p>
+
+<p>&mdash;Une ellipse. Au lieu d'aller se perdre dans les espaces
+interplanétaires, il est probable que le projectile va décrire un orbe
+elliptique autour de la Lune.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité!</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'il en deviendra le satellite.</p>
+
+<p>&mdash;Lune de Lune! s'écria Michel Ardan.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, je te ferai observer, mon digne ami, répliqua Barbicane,
+que nous n'en serons pas moins perdus pour cela!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais d'une autre manière, et bien autrement plaisante!»
+répondit l'insouciant Français avec son plus aimable sourire.</p>
+
+<p>Le président Barbicane avait raison. En décrivant cet orbe elliptique,
+le projectile allait sans doute graviter éternellement autour de la
+Lune, comme un sous-satellite. C'était un nouvel astre ajouté au monde
+solaire, un microcosme peuplé de trois habitants&mdash;que le défaut d'air
+tuerait avant peu. Barbicane ne pouvait donc se réjouir de cette
+situation définitive, imposée au boulet par la double influence des
+forces centripète et centrifuge. Ses compagnons et lui allaient revoir
+la face éclairée du disque lunaire. Peut-être même leur existence se
+prolongerait-elle assez pour qu'ils aperçussent une dernière fois la
+Pleine-Terre superbement éclairée par les rayons du Soleil! Peut-être
+pourraient-ils jeter un dernier adieu à ce globe qu'ils ne devaient plus
+revoir! Puis, leur projectile ne serait plus qu'une masse éteinte,
+morte, semblable à ces inertes astéroïdes qui circulent dans l'éther.
+Une seule consolation pour eux, c'était de quitter enfin ces insondables
+ténèbres, c'était de revenir à la lumière, c'était de rentrer dans les
+zones baignées par l'irradiation solaire!</p>
+
+<p>Cependant les montagnes, reconnues par Barbicane, se dégageaient de
+plus en plus de la masse sombre. C'étaient les monts Doerfel et
+Leibnitz qui hérissent au sud la région circompolaire de la Lune.</p>
+
+<p>Toutes les montagnes de l'hémisphère visible ont été mesurées avec une
+parfaite exactitude. On s'étonnera peut-être de cette perfection, et
+cependant, ces méthodes hypsométriques sont rigoureuses. On peut même
+affirmer que l'altitude des montagnes de la Lune n'est pas moins
+exactement déterminée que celle des montagnes de la Terre.</p>
+
+<p>La méthode le plus généralement employée est celle qui mesure l'ombre
+portée par les montagnes, en tenant compte de la hauteur du Soleil au
+moment de l'observation. Cette mesure s'obtient facilement au moyen
+d'une lunette pourvue d'un réticule à deux fils parallèles, étant
+admis que le diamètre réel du disque lunaire est exactement connu.
+Cette méthode permet également de calculer la profondeur des cratères
+et des cavités de la Lune. Galilée en fit usage, et depuis, MM. Beer
+et Moedler l'ont employée avec le plus grand succès.</p>
+
+<p>Une autre méthode, dite des rayons tangents, peut être aussi appliquée
+à la mesure des reliefs lunaires. On l'applique au moment où les
+montagnes forment des points lumineux détachés de la ligne de
+séparation d'ombre et de lumière, qui brillent sur la partie obscure
+du disque. Ces points lumineux sont produits par les rayons solaires
+supérieurs à ceux qui déterminent la limite de la phase. Donc, la
+mesure de l'intervalle obscur que laissent entre eux le point lumineux
+et la partie lumineuse de la phase la plus rapprochée donnent
+exactement la hauteur de ce point. Mais, on le comprend, ce procédé
+ne peut être appliqué qu'aux montagnes qui avoisinent la ligne de
+séparation d'ombre et de lumière.</p>
+
+<p>Une troisième méthode consisterait à mesurer le profil des montagnes
+lunaires qui se dessinent sur le fond, au moyen du micromètre; mais
+elle n'est applicable qu'aux hauteurs rapprochées du bord de l'astre.</p>
+
+<p>Dans tous les cas, on remarquera que cette mesure des ombres, des
+intervalles ou des profils, ne peut être exécutée que lorsque les
+rayons solaires frappent obliquement la Lune par rapport à
+l'observateur. Quand ils la frappent directement, en un mot,
+lorsqu'elle est pleine, toute ombre est impérieusement chassée de son
+disque, et l'observation n'est plus possible.</p>
+
+<p>Galilée, le premier, après avoir reconnu l'existence des montagnes
+lunaires, employa la méthode des ombres portées pour calculer leurs
+hauteurs. Il leur attribua, ainsi qu'il a été dit déjà, une moyenne
+de quatre mille cinq cents toises. Hévélius rabaissa singulièrement
+ces chiffres, que Riccioli doubla au contraire. Ces mesures étaient
+exagérées de part et d'autre. Herschel, armé d'instruments
+perfectionnés, se rapprocha davantage de la vérité hypsométrique.
+Mais il faut la chercher, finalement, dans les rapports des
+observateurs modernes.</p>
+
+<p>MM. Beer et Moedler, les plus parfaits sélénographes du monde entier,
+ont mesuré mille quatre-vingt-quinze montagnes lunaires. De leurs
+calculs il résulte que six de ces montagnes s'élèvent au-dessus de
+cinq mille huit cents mètres, et vingt-deux au-dessus de quatre mille
+huit cents. Le plus haut sommet de la Lune mesure sept mille six cent
+trois mètres; il est donc inférieur à ceux de la Terre, dont
+quelques-uns le dépassent de cinq à six cents toises. Mais une
+remarque doit être faite. Si on les compare aux volumes respectifs
+des deux astres, les montagnes lunaires sont relativement plus élevées
+que les montagnes terrestres. Les premières forment la quatre cent
+soixante-dixième partie du diamètre de la Lune, et les secondes,
+seulement la quatorze cent quarantième partie du diamètre de la Terre.
+Pour qu'une montagne terrestre atteignît les proportions relatives
+d'une montagne lunaire, il faudrait que son altitude perpendiculaire
+mesurât six lieues et demie. Or, la plus élevée n'a pas neuf
+kilomètres.</p>
+
+<p>Ainsi donc, pour procéder par comparaison, la chaîne de l'Himalaya
+compte trois pics supérieurs aux pics lunaires: le mont Everest, haut
+de huit mille huit cent trente-sept mètres, le Kunchinjuga, haut de
+huit mille cinq cent quatre-vingt-huit mètres, et le Dwalagiri, haut
+de huit mille cent quatre-vingt-sept mètres. Les monts Doerfel et
+Leibnitz de la Lune ont une altitude égale à celle du Jewahir de la
+même chaîne, soit sept mille six cent trois mètres. Newton, Casatus,
+Curtius, Short, Tycho, Clavius, Blancanus, Endymion, les sommets
+principaux du Caucase et des Apennins, sont supérieurs au mont Blanc,
+qui mesure quatre mille huit cent dix mètres. Sont égaux au mont
+Blanc: Moret, Théophyle, Catharnia; au mont Rose, soit quatre mille
+six cent trente-six mètres: Piccolomini, Werner, Harpalus; au mont
+Cervin, haut de quatre mille cinq cent vingt-deux mètres: Macrobe,
+Eratosthène, Albateque, Delambre; au pic de Ténériffe, élevé de trois
+mille sept cent dix mètres: Bacon, Cysatus, Phitolaus et les pics des
+Alpes; au mont Perdu des Pyrénées, soit trois mille trois cent
+cinquante et un mètres: Roemer et Boguslawski; à l'Etna, haut de trois
+mille deux cent trente-sept mètres: Hercule, Atlas, Furnerius.</p>
+
+<p>Tels sont les points de comparaison qui permettent d'apprécier la
+hauteur des montagnes lunaires. Or, précisément, la trajectoire
+suivie par le projectile l'entraînait vers cette région montagneuse de
+l'hémisphère sud, là où s'élèvent les plus beaux échantillons de
+l'orographie lunaire.</p>
+
+<h3><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII<br /><br />
+Tycho</h3>
+
+<p>A six heures du soir, le projectile passait au pôle sud, à moins de
+soixante kilomètres. Distance égale à celle dont il s'était approché
+du pôle nord. La courbe elliptique se dessinait donc rigoureusement.</p>
+
+<p>En ce moment, les voyageurs rentraient dans ce bienfaisant effluve des
+rayons solaires. Ils revoyaient ces étoiles qui se mouvaient avec
+lenteur de l'orient à l'occident. L'astre radieux fut salué d'un
+triple hurrah. Avec sa lumière, il envoyait sa chaleur qui transpira
+bientôt à travers les parois de métal. Les vitres reprirent leur
+transparence accoutumée. Leur couche de glace se fondit comme par
+enchantement. Aussitôt, par mesure d'économie, le gaz fut éteint.
+Seul, l'appareil à air dut en consommer sa quantité habituelle.</p>
+
+<p>«Ah! fit Nicholl, c'est bon, ces rayons de chaleur! Avec quelle
+impatience, après une nuit si longue, les Sélénites doivent-ils
+attendre la réapparition de l'astre du jour!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Michel Ardan, humant pour ainsi dire cet éther
+éclatant, lumière et chaleur, toute la vie est là!»</p>
+
+<p>En ce moment, le culot du projectile tendait à s'écarter légèrement de
+la surface lunaire, de manière à suivre un orbe elliptique assez
+allongé. De ce point, si la Terre eût été pleine, Barbicane et ses
+compagnons auraient pu la revoir. Mais, noyée dans l'irradiation du
+Soleil, elle demeurait absolument invisible. Un autre spectacle
+devait attirer leurs regards, celui que présentait cette région
+australe de la Lune, ramenée par les lunettes à un demi-quart de
+lieue. Ils ne quittaient plus les hublots et notaient tous les
+détails de ce continent bizarre.</p>
+
+<p>Les monts Doerfel et Leibnitz forment deux groupes séparés qui se
+développent à peu près au pôle sud. Le premier groupe s'étend depuis
+le pôle jusqu'au quatre-vingt-quatrième parallèle, sur la partie
+orientale de l'astre; le second, dessiné sur le bord oriental, va du
+soixante-cinquième degré de latitude au pôle.</p>
+
+<p>Sur leur arête capricieusement contournée apparaissaient des nappes
+éblouissantes, telles que les a signalées le père Secchi. Avec plus
+de certitude que l'illustre astronome romain, Barbicane put
+reconnaître leur nature.</p>
+
+<p>«Ce sont des neiges! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Des neiges? répéta Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Nicholl, des neiges dont la surface est glacée profondément.
+Voyez comme elle réfléchit les rayons lumineux. Des laves
+refroidies ne donneraient pas une réflexion aussi intense. Il y a
+donc de l'eau, il y a donc de l'air sur la Lune. Si peu que l'on
+voudra, mais le fait ne peut plus être contesté!»</p>
+
+<p>Non, il ne pouvait l'être! Et si jamais Barbicane revoit la Terre,
+ses notes témoigneront de ce fait considérable dans les observations
+sélénographiques.</p>
+
+<p>Ces monts Doerfel et Leibnitz s'élevaient au milieu de plaines d'une
+étendue médiocre que bornait une succession indéfinie de cirques et de
+remparts annulaires. Ces deux chaînes sont les seules qui se
+rencontrent dans la région des cirques. Peu accidentées relativement,
+elles projettent çà et là quelques pics aigus dont la plus haute cime
+mesure sept mille six cent trois mètres.</p>
+
+<p>Mais le projectile dominait tout cet ensemble et le relief
+disparaissait dans cet intense éblouissement du disque. Aux yeux des
+voyageurs reparaissait cet aspect archaïque des paysages lunaires,
+crus de tons, sans dégradation de couleurs, sans nuances d'ombres,
+brutalement blancs et noirs, puisque la lumière diffuse leur manque.
+Cependant la vue de ce monde désolé ne laissait pas de les captiver
+par son étrangeté même. Ils se promenaient au-dessus de cette
+chaotique région, comme s'ils eussent été entraînés au souffle d'un
+ouragan, voyant les sommets défiler sous leurs pieds, fouillant les
+cavités du regard, dévalant les rainures, gravissant les remparts,
+sondant ces trous mystérieux, nivelant toutes ces cassures. Mais
+nulle trace de végétation, nulle apparence de cités; rien que des
+stratifications, des coulées de laves, des épanchements polis comme
+des miroirs immenses qui reflétaient les rayons solaires avec un
+insoutenable éclat. Rien d'un monde vivant, tout d'un monde mort, où
+les avalanches, roulant du sommet des montagnes, s'abîmaient sans
+bruit au fond des abîmes. Elles avaient le mouvement, mais le fracas
+leur manquait encore.</p>
+
+<p>Barbicane constata par des observations réitérées que les reliefs des
+bords du disque, bien qu'ils eussent été soumis à des forces
+différentes de celles de la région centrale, présentaient une
+conformation uniforme. Même agrégation circulaire, mêmes ressauts du
+sol. Cependant on pouvait penser que leurs dispositions ne devaient
+pas être analogues. Au centre, en effet, la croûte encore malléable
+de la Lune a été soumise à la double attraction de la Lune et de la
+Terre, agissant en sens inverse suivant un rayon prolongé de l'une à
+l'autre. Au contraire, sur les bords du disque, l'attraction lunaire
+a été pour ainsi dire perpendiculaire à l'attraction terrestre. Il
+semble que les reliefs du sol produits dans ces deux conditions
+auraient dû prendre une forme différente. Or, cela n'était pas.
+Donc, la Lune avait trouvé en elle seule le principe de sa formation
+et de sa constitution. Elle ne devait rien aux forces étrangères. Ce
+qui justifiait cette remarquable proposition d'Arago: «Aucune action
+extérieure à la Lune n'a contribué à la production de son relief.»</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit et dans son état actuel, ce monde, c'était l'image
+de la mort, sans qu'il fût possible de dire que la vie l'eût jamais
+animé.</p>
+
+<p>Michel Ardan crut pourtant reconnaître une agglomération de ruines
+qu'il signala à l'attention de Barbicane. C'était à peu près sur le
+quatre-vingtième parallèle et par trente degrés de longitude. Cet
+amoncellement de pierres, assez régulièrement disposées, figurait une
+vaste forteresse, dominant une de ces longues rainures qui jadis
+servaient de lit aux fleuves des temps antéhistoriques. Non loin
+s'élevait, à une hauteur de cinq mille six cent quarante-six mètres,
+la montagne annulaire de Short, égale au Caucase asiatique. Michel
+Ardan, avec son ardeur accoutumée, soutenait «l'évidence» de sa
+forteresse. Au-dessous, il apercevait les remparts démantelés d'une
+ville; ici, la voussure encore intacte d'un portique; là, deux ou
+trois colonnes couchées sous leur soubassement; plus loin, une
+succession de cintres qui avaient dû supporter les conduits d'un
+aqueduc; ailleurs, les piliers effondrés d'un gigantesque pont, engagé
+dans l'épaisseur de la rainure. Il distinguait tout cela, mais avec
+tant d'imagination dans le regard, à travers une si fantaisiste
+lunette, qu'il faut se défier de son observation. Et cependant, qui
+pourrait affirmer, qui oserait dire que l'aimable garçon n'a pas
+réellement vu ce que ses deux compagnons ne voulaient pas voir?</p>
+
+<p>Les moments étaient trop précieux pour les sacrifier à une discussion
+oiseuse. La cité sélénite, prétendue ou non, avait déjà disparu dans
+l'éloignement. La distance du projectile au disque lunaire tendait à
+s'accroître, et les détails du sol commençaient à se perdre dans un
+mélange confus. Seuls les reliefs, les cratères, les plaines,
+résistaient et découpaient nettement leurs lignes terminales.</p>
+
+<p>En ce moment se dessinait vers la gauche l'un des plus beaux cirques
+de l'orographie lunaire, l'une des curiosités de ce continent.
+C'était Newton que Barbicane reconnut sans peine, en se reportant à la
+<i>Mappa Selenographica</i> .</p>
+
+<p>Newton est exactement situé par 77° de latitude sud et 16° de
+longitude est. Il forme un cratère annulaire, dont les remparts,
+élevés de sept mille deux cent soixante-quatre mètres, semblaient être
+infranchissables.</p>
+
+<p>Barbicane fit observer à ses compagnons que la hauteur de cette
+montagne au-dessus de la plaine environnante était loin d'égaler la
+profondeur de son cratère. Cet énorme trou échappait à toute mesure,
+et formait un sombre abîme dont les rayons solaires ne peuvent jamais
+atteindre le fond. Là, suivant la remarque de Humboldt, règne
+l'obscurité absolue que la lumière du soleil et de la Terre ne peuvent
+rompre. Les mythologistes en eussent fait, avec raison, la bouche de
+leur enfer.</p>
+
+<p>«Newton, dit Barbicane, est le type le plus parfait de ces montagnes
+annulaires dont la Terre ne possède aucun échantillon. Elles prouvent
+que la formation de la Lune, par voie de refroidissement, est due à
+des causes violentes, car, pendant que, sous la poussée des feux
+intérieurs, les reliefs se projetaient à des hauteurs considérables,
+le fond se retirait et s'abaissait beaucoup au-dessous du niveau
+lunaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas non», répondit Michel Ardan.</p>
+
+<p>Quelques minutes après avoir dépassé Newton, le projectile dominait
+directement la montagne annulaire de Moret. Il longea d'assez loin
+les sommets de Blancanus, et, vers sept heures et demie du soir, il
+atteignait le cirque de Clavius.</p>
+
+<p>Ce cirque, l'un des plus remarquables du disque, est situé par 58° de
+latitude sud, et 15° de longitude est. Sa hauteur est estimée à sept
+mille quatre-vingt-onze mètres. Les voyageurs, distants de quatre
+cents kilomètres, réduits à quatre par les lunettes, purent admirer
+l'ensemble de ce vaste cratère.</p>
+
+<p>«Les volcans terrestres, dit Barbicane, ne sont que des taupinières,
+comparés aux volcans de la Lune. En mesurant les anciens cratères
+formés par les premières éruptions du Vésuve et de l'Etna, on leur
+trouve à peine six mille mètres de largeur. En France, le cirque du
+Cantal compte dix kilomètres; à Ceyland, le cirque de l'île,
+soixante-dix kilomètres, et il est considéré comme le plus vaste du
+globe. Que sont ces diamètres auprès de celui de Clavius que nous
+dominons en ce moment?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est donc sa largeur? demanda Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est de deux cent vingt-sept kilomètres, répondit Barbicane. Ce
+cirque, il est vrai, est le plus important de la Lune; mais bien
+d'autres mesurent deux cents, cent cinquante, cent kilomètres!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mes amis, s'écria Michel, vous figurez-vous ce que devait être
+ce paisible astre de la nuit, quand ces cratères, s'emplissant de
+tonnerres, vomissaient tous à la fois des torrents de laves, des
+grêles de pierres, des nuages de fumée et des nappes de flammes! Quel
+spectacle prodigieux alors, et maintenant quelle déchéance! Cette
+Lune n'est plus que la maigre carcasse d'un feu d'artifice dont les
+pétards, les fusées, les serpenteaux, les soleils, après un éclat
+superbe, n'ont laissé que de tristes déchiquetures de carton. Qui
+pourrait dire la cause, la raison, la justification de ces
+cataclysmes?»</p>
+
+<p>Barbicane n'écoutait pas Michel Ardan. Il contemplait ces remparts de
+Clavius formés de larges montagnes sur plusieurs lieues d'épaisseur.
+Au fond de l'immense cavité se creusait une centaine de petits
+cratères éteints qui trouaient le sol comme une écumoire, et que
+dominait un pic de cinq mille mètres.</p>
+
+<p>Autour, la plaine avait un aspect désolé. Rien d'aride comme ces
+reliefs, rien de triste comme ces ruines de montagnes, et, si l'on
+peut s'exprimer ainsi, comme ces morceaux de pics et de monts qui
+jonchaient le sol! Le satellite semblait avoir éclaté en cet endroit.</p>
+
+<p>Le projectile s'avançait toujours, et ce chaos ne se modifiait pas.
+Les cirques, les cratères, les montagnes éboulées, se succédaient
+incessamment. Plus de plaines, plus de mers. Une Suisse, une Norvège
+interminables. Enfin, au centre de cette région crevassée, à son
+point culminant, la plus splendide montagne du disque lunaire,
+l'éblouissant Tycho, auquel la postérité conservera toujours le nom de
+l'illustre astronome du Danemark.</p>
+
+<p>En observant la Pleine-Lune, dans un ciel sans nuages, il n'est
+personne qui n'ait remarqué ce point brillant de l'hémisphère sud.
+Michel Ardan, pour le qualifier, employa toutes les métaphores que put
+lui fournir son imagination. Pour lui, ce Tycho, c'était un ardent
+foyer de lumière, un centre d'irradiation, un cratère vomissant des
+rayons! C'était le moyeu d'une roue étincelante, une astérie qui
+enserrait le disque de ses tentacules d'argent, un &oelig;il immense rempli
+de flammes, un nimbe taillé pour la tête de Pluton! C'était comme une
+étoile lancée par la main du Créateur, qui se serait écrasée contre la
+face lunaire!</p>
+
+<p>Tycho forme une telle concentration lumineuse, que les habitants de la
+Terre peuvent l'apercevoir sans lunette, quoiqu'ils en soient à une
+distance de cent mille lieues. Que l'on imagine alors quelle devait
+être son intensité aux yeux d'observateurs placés à cent cinquante
+lieues seulement! A travers ce pur éther, son étincellement était
+tellement insoutenable, que Barbicane et ses amis durent noircir
+l'oculaire de leurs lorgnettes à la fumée du gaz, afin de pouvoir en
+supporter l'éclat. Puis, muets, émettant à peine quelques
+interjections admiratives, ils regardèrent, ils contemplèrent. Tous
+leurs sentiments, toutes leurs impressions se concentrèrent dans
+leur regard, comme la vie, qui, sous une émotion violente, se
+concentre tout entière au c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Tycho appartient au système des montagnes rayonnantes, comme
+Aristarque et Copernic. Mais de toutes la plus complète, la plus
+accentuée, elle témoigne irrécusablement de cette effroyable action
+volcanique à laquelle est due la formation de la Lune.</p>
+
+<p>Tycho est situé par 43° de latitude méridionale, et par 12° de
+longitude est. Son centre est occupé par un cratère large de
+quatre-vingt-sept kilomètres. Il affecte une forme un peu elliptique,
+et se renferme dans une enceinte de remparts annulaires, qui, à l'est
+et à l'ouest, dominent la plaine extérieure d'une hauteur de cinq
+mille mètres. C'est une agrégation de monts Blancs, disposés autour
+d'un centre commun, et couronnés d'une chevelure rayonnante.</p>
+
+<p>Ce qu'est cette montagne incomparable, l'ensemble des reliefs qui
+convergent vers elle, les extumescences intérieures de son cratère,
+jamais la photographie elle-même n'a pu les rendre. En effet, c'est
+en Pleine-Lune que Tycho se montre dans toute sa splendeur. Or, les
+ombres manquent alors, les raccourcis de la perspective ont disparu,
+et lés épreuves viennent blanches. Circonstance fâcheuse, car cette
+étrange région eût été curieuse à reproduire avec l'exactitude
+photographique. Ce n'est qu'une agglomération de trous, de cratères,
+de cirques, un croisement vertigineux de crêtes; puis, à perte de vue,
+tout un réseau volcanique jeté sur ce sol pustuleux. On comprend
+alors que ces bouillonnements de l'éruption centrale aient gardé leur
+forme première. Cristallisés par le refroidissement, ils ont
+stéréotypé cet aspect que présenta jadis la Lune sous l'influence des
+forces plutoniennes.</p>
+
+<p>La distance qui séparait les voyageurs des cimes annulaires de Tycho
+n'était pas tellement considérable qu'ils ne pussent en relever les
+principaux détails. Sur le remblai même qui forme la circonvallation
+de Tycho, les montagnes, s'accrochant sur les flancs des talus
+intérieurs et extérieurs, s'étageaient comme de gigantesques
+terrasses. Elles paraissaient plus élevées de trois à quatre cents
+pieds à l'ouest qu'à l'est. Aucun système de castramétation terrestre
+n'était comparable à cette fortification naturelle. Une ville, bâtie
+au fond de la cavité circulaire, eût été absolument inaccessible.</p>
+
+<p>Inaccessible et merveilleusement étendue sur ce sol accidenté de
+ressauts pittoresques! La nature, en effet, n'avait pas laissé plat
+et vide le fond de ce cratère. Il possédait son orographie spéciale,
+un système montagneux qui en faisait comme un monde à part. Les
+voyageurs distinguèrent nettement des cônes, des collines centrales,
+de remarquables mouvements de terrain, naturellement disposés pour
+recevoir les chefs-d'&oelig;uvre de l'architecture sélénite. Là se
+dessinait la place d'un temple, ici l'emplacement d'un forum, en cet
+endroit, les soubassements d'un palais, en cet autre, le plateau d'une
+citadelle. Le tout dominé par une montagne centrale de quinze cents
+pieds. Vaste circuit, où la Rome antique eût tenu dix fois tout
+entière!</p>
+
+<p>«Ah! s'écria Michel Ardan, enthousiasmé à cette vue, quelle ville
+grandiose on construirait dans cet anneau de montagnes! Cité
+tranquille, refuge paisible, placé en dehors de toutes les misères
+humaines! Comme ils vivraient là, calmes et isolés, tous ces
+misanthropes, tous ces haïsseurs de l'humanité, tous ceux qui ont le
+dégoût de la vie sociale!</p>
+
+<p>&mdash;Tous! Ce serait trop petit pour eux!» répondit simplement
+Barbicane.</p>
+
+<h3><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII<br /><br />
+Questions graves</h3>
+
+<p>Cependant, le projectile avait dépassé l'enceinte de Tycho. Barbicane
+et ses deux amis observèrent alors avec la plus scrupuleuse attention
+ces raies brillantes que la célèbre montagne disperse si curieusement
+à tous les horizons.</p>
+
+<p>Qu'était cette rayonnante auréole? Quel phénomène géologique avait
+dessiné cette chevelure ardente? Cette question préoccupait à bon
+droit Barbicane.</p>
+
+<p>Sous ses yeux, en effet, s'allongeaient dans toutes les directions des
+sillons lumineux à bords relevés et à milieu concave, les uns larges
+de vingt kilomètres, les autres larges de cinquante. Ces éclatantes
+traînées couraient en de certains endroits jusqu'à trois cents lieues
+de Tycho, et semblaient couvrir, surtout vers l'est, le nord-est et le
+nord, la moitié de l'hémisphère méridional. L'un de ses jets
+s'étendait jusqu'au cirque de Néandre, situé sur le quarantième
+méridien. Un autre allait, en s'arrondissant, sillonner la mer du
+Nectar, et se briser contre la chaîne des Pyrénées, après un parcours
+de quatre cents lieues. D'autres, vers l'ouest, couvraient d'un
+réseau lumineux la mer des Nuées et la mer des Humeurs.</p>
+
+<p>Quelle était l'origine de ces rayons étincelants qui apparaissaient
+sur les plaines comme sur les reliefs, à quelque hauteur qu'ils
+fussent? Tous partaient d'un centre commun, le cratère de Tycho. Ils
+émanaient de lui. Herschel attribue leur brillant aspect à d'anciens
+courants de lave figés par le froid, opinion qui n'a pas été adoptée.
+D'autres astronomes ont vu dans ces inexplicables raies des sortes de
+moraines, des rangées de blocs erratiques, qui auraient été projetés à
+l'époque de la formation de Tycho.</p>
+
+<p>«Et pourquoi pas? demanda Nicholl à Barbicane, qui relatait ces
+diverses opinions en les repoussant.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que la régularité de ces lignes lumineuses, et la violence
+nécessaire pour porter à de telles distances les matières volcaniques,
+sont inexplicables.</p>
+
+<p>&mdash;Eh parbleu! répondit Michel Ardan, il me paraît facile d'expliquer
+l'origine de ces rayons.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? fit Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, reprit Michel. Il suffit de dire que c'est un vaste
+étoilement, semblable à celui que produit le choc d'une balle ou d'une
+pierre sur un carreau de vitre!</p>
+
+<p>&mdash;Bon! répliqua Barbicane en souriant. Et quelle main eût été assez
+puissante pour lancer la pierre qui a fait un pareil choc?</p>
+
+<p>&mdash;La main n'est pas nécessaire, répondit Michel, qui ne se démontait
+pas, et, quant à la pierre, admettons que ce soit une comète.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les comètes! s'écria Barbicane, en abuse-t-on! Mon brave
+Michel, ton explication n'est pas mauvaise, mais ta comète est
+inutile. Le choc qui a produit cette cassure peut être venu de
+l'intérieur de l'astre. Une contraction violente de la croûte
+lunaire, sous le retrait du refroidissement, a pu suffire à imprimer
+ce gigantesque étoilement.</p>
+
+<p>&mdash;Va pour une concentration, quelque chose comme une colique lunaire,
+répondit Michel Ardan.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, ajouta Barbicane, cette opinion est celle d'un savant
+anglais, Nasmyth, et elle me semble expliquer suffisamment le
+rayonnement de ces montagnes.</p>
+
+<p>&mdash;Ce Nasmyth n'est point un sot!» répondit Michel.</p>
+
+<p>Longtemps les voyageurs, qu'un tel spectacle ne pouvait blaser,
+admirèrent les splendeurs de Tycho. Leur projectile, imprégné
+d'effluves lumineux, dans cette double irradiation du Soleil et de la
+Lune, devait apparaître comme un globe incandescent. Ils étaient donc
+subitement passés d'un froid considérable à une chaleur intense. La
+nature les préparait ainsi à devenir Sélénites.</p>
+
+<p>Devenir Sélénites! Cette idée ramena encore une fois la question
+d'habitabilité de la Lune. Après ce qu'ils avaient vu, les voyageurs
+pouvaient-ils la résoudre? Pouvaient-ils conclure pour ou contre?
+Michel Ardan provoqua ses deux amis à formuler leur opinion, et leur
+demanda carrément s'ils pensaient que l'animalité et l'humanité
+fussent représentées dans le monde lunaire.</p>
+
+<p>«Je crois que nous pouvons répondre, dit Barbicane; mais, suivant moi,
+la question ne doit pas se présenter sous cette forme. Je demande à
+la poser autrement.</p>
+
+<p>&mdash;A toi la pose, répondit Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Voici, reprit Barbicane. Le problème est double et exige une double
+solution. La Lune est-elle habitable? La Lune a-t-elle été habitée?</p>
+
+<p>&mdash;Bien, répondit Nicholl. Cherchons d'abord si la Lune est habitable.</p>
+
+<p>&mdash;A vrai dire, je n'en sais rien, répliqua Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je réponds négativement, reprit Barbicane. Dans l'état où
+elle est actuellement, avec cette enveloppe atmosphérique certainement
+très réduite, ses mers pour la plupart desséchées, ses eaux
+insuffisantes, sa végétation restreinte, ses brusques alternatives de
+chaud et de froid, ses nuits et ses jours de trois cent
+cinquante-quatre heures, la Lune ne me paraît pas habitable, et elle
+ne me semble pas propice au développement du règne animal, ni
+suffisante aux besoins de l'existence, telle que nous la comprenons.</p>
+
+<p>&mdash;D'accord, répondit Nicholl. Mais la Lune n'est-elle pas habitable
+pour des êtres organisés autrement que nous?</p>
+
+<p>&mdash;A cette question, répliqua Barbicane, il est plus difficile de
+répondre. J'essayerai cependant, mais je demanderai à Nicholl si le
+<i>mouvement</i> lui paraît être le résultat nécessaire de la vie, quelle
+que soit son organisation?</p>
+
+<p>&mdash;Sans nul doute, répondit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon digne compagnon, je vous répondrai que nous avons
+observé les continents lunaires à une distance de cinq cents mètres au
+plus, et que rien ne nous a paru se mouvoir à la surface de la Lune.
+La présence d'une humanité quelconque se fût trahie par des
+appropriations, par des constructions diverses, par des ruines même.
+Or, qu'avons-nous vu? Partout et toujours le travail géologique de la
+nature, jamais le travail de l'homme. Si donc les représentants du
+règne animal existent sur la Lune, ils seraient donc enfouis dans ces
+insondables cavités que le regard ne peut atteindre. Ce que je ne
+puis admettre, car ils auraient laissé des traces de leur passage sur
+ces plaines que doit recouvrir la couche atmosphérique, si peu élevée
+qu'elle soit. Or, ces traces ne sont visibles nulle part. Reste donc
+la seule hypothèse d'une race d'êtres vivants auxquels le mouvement,
+qui est la vie, serait étranger!</p>
+
+<p>&mdash;Autant dire des créatures vivantes qui ne vivraient pas, répliqua
+Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément, répondit Barbicane, ce qui pour nous n'a aucun sens.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, nous pouvons formuler notre opinion, dit Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, reprit Michel Ardan, la Commission scientifique, réunie
+dans le projectile du Gun-Club, après avoir appuyé son argumentation
+sur les faits nouvellement observés, décide à l'unanimité des voix sur
+la question de l'habitabilité actuelle de la Lune: Non, la Lune n'est
+pas habitable.»</p>
+
+<p>Cette décision fut consignée par le président Barbicane sur son carnet
+de notes où figure le procès-verbal de la séance du 6 décembre.</p>
+
+<p>«Maintenant, dit Nicholl, attaquons la seconde question, complément
+indispensable de la première. Je demanderai donc à l'honorable
+Commission: Si la Lune n'est pas habitable, a-t-elle été habitée?</p>
+
+<p>&mdash;Le citoyen Barbicane a la parole, dit Michel Ardan.</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis, répondit Barbicane, je n'ai pas attendu ce voyage pour me
+faire une opinion sur cette habitabilité passée de notre satellite.
+J'ajouterai que nos observations personnelles ne peuvent que me
+confirmer dans cette opinion. Je crois, j'affirme même que la Lune a
+été habitée par une race humaine organisée comme la nôtre, qu'elle a
+produit des animaux conformés anatomiquement comme les animaux
+terrestres, mais j'ajoute que ces races humaines ou animales ont fait
+leur temps, et qu'elles sont à jamais éteintes!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, demanda Michel, la Lune serait donc un monde plus vieux que
+la Terre?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Barbicane avec conviction, mais un monde qui a vieilli
+plus vite, et dont la formation et la déformation ont été plus
+rapides. Relativement, les forces organisatrices de la matière ont
+été beaucoup plus violentes à l'intérieur de la Lune qu'à l'intérieur
+du globe terrestre. L'état actuel de ce disque crevassé, tourmenté,
+boursouflé, le prouve surabondamment. La Lune et la Terre n'ont été
+que des masses gazeuses à leur origine. Ces gaz sont passés à l'état
+liquide sous diverses influences, et la masse solide s'est formée plus
+tard. Mais très certainement, notre sphéroïde était gazeux ou liquide
+encore, que la Lune, déjà solidifiée par le refroidissement, devenait
+habitable.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, dit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, reprit Barbicane, une atmosphère l'entourait. Les eaux,
+contenues par cette enveloppe gazeuse, ne pouvaient s'évaporer.
+Sous l'influence de l'air, de l'eau, de la lumière, de la chaleur
+solaire, de la chaleur centrale, la végétation s'emparait des
+continents préparés à la recevoir, et certainement la vie se manifesta
+vers cette époque, car la nature ne se dépense pas en inutilités, et
+un monde si merveilleusement habitable a dû être nécessairement
+habité.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, répondit Nicholl, bien des phénomènes inhérents aux
+mouvements de notre satellite devaient gêner l'expansion des règnes
+végétal et animal. Ces jours et ces nuits de trois cent
+cinquante-quatre heures par exemple?</p>
+
+<p>&mdash;Aux pôles terrestres, dit Michel, ils durent six mois!</p>
+
+<p>&mdash;Argument de peu de valeur, puisque les pôles ne sont pas habités.</p>
+
+<p>&mdash;Remarquons, mes amis, reprit Barbicane, que si, dans l'état actuel
+de la Lune, ces longues nuits et ces longs jours créent des
+différences de température insupportables pour l'organisme, il n'en
+était pas ainsi à cette époque des temps historiques. L'atmosphère
+enveloppait le disque d'un manteau fluide. Les vapeurs s'y
+disposaient sous forme de nuages. Cet écran naturel tempérait
+l'ardeur des rayons solaires et contenait le rayonnement nocturne. La
+lumière comme la chaleur pouvaient se diffuser dans l'air. De là, un
+équilibre entre ces influences qui n'existe plus, maintenant que cette
+atmosphère a presque entièrement disparu. D'ailleurs, je vais bien
+vous étonner...</p>
+
+<p>&mdash;Étonne-nous, dit Michel Ardan.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je crois volontiers qu'à cette époque où la Lune était habitée,
+les nuits et les jours ne duraient pas trois cent cinquante-quatre
+heures!</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi? demanda vivement Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, très probablement alors, le mouvement de rotation de la
+Lune sur son axe n'était pas égal à son mouvement de révolution,
+égalité qui présente chaque point du disque pendant quinze jours à
+l'action des rayons solaires.</p>
+
+<p>&mdash;D'accord, répondit Nicholl, mais pourquoi ces deux mouvements
+n'auraient-ils pas été égaux, puisqu'ils le sont actuellement?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que cette égalité n'a été déterminée que par l'attraction
+terrestre. Or, qui nous dit que cette attraction ait eu assez de
+puissance pour modifier les mouvements de la Lune, à l'époque où la
+Terre n'était encore que fluide?</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, répliqua Nicholl, et qui nous dit que la Lune ait toujours
+été satellite de la Terre?</p>
+
+<p>&mdash;Et qui nous dit, s'écria Michel Ardan, que la Lune n'ait pas existé
+bien avant la Terre?»</p>
+
+<p>Les imaginations s'emportaient dans le champ infini des hypothèses.
+Barbicane voulut les refréner.</p>
+
+<p>«Ce sont là, dit-il, de trop hautes spéculations, des problèmes
+véritablement insolubles. Ne nous y engageons pas. Admettons
+seulement l'insuffisance de l'attraction primordiale, et alors, par
+l'inégalité des deux mouvements de rotation et de révolution, les
+jours et les nuits ont pu se succéder sur la Lune comme ils se
+succèdent sur la Terre. D'ailleurs, même sans ces conditions, la vie
+était possible.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, demanda Michel Ardan, l'humanité aurait disparu de la
+Lune?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Barbicane, après avoir sans doute persisté pendant des
+milliers de siècles. Puis peu à peu, l'atmosphère se raréfiant, le
+disque sera devenu inhabitable, comme le globe terrestre le deviendra
+un jour, par le refroidissement.</p>
+
+<p>&mdash;Par le refroidissement?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, répondit Barbicane. A mesure que les feux intérieurs se
+sont éteints, que la matière incandescente s'est concentrée, l'écorce
+lunaire s'est refroidie. Peu à peu les conséquences de ce phénomène
+se sont produites: disparition des êtres organisés, disparition de la
+végétation. Bientôt l'atmosphère s'est raréfiée, très probablement
+soutirée par l'attraction terrestre; disparition de l'air respirable,
+disparition de l'eau par voie d'évaporation. A cette époque la Lune,
+devenue inhabitable, n'était plus habitée. C'était un monde mort, tel
+qu'il nous apparaît aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu dis que pareil sort est réservé à la Terre?</p>
+
+<p>&mdash;Très probablement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quand?</p>
+
+<p>&mdash;Quand le refroidissement de son écorce l'aura rendue inhabitable.</p>
+
+<p>&mdash;Et a-t-on calculé le temps que notre malheureux sphéroïde mettrait à
+se refroidir?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu connais ces calculs?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais parle donc, savant maussade, s'écria Michel Ardan, car tu me
+fais bouillir d'impatience!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon brave Michel, répondit tranquillement Barbicane, on
+sait quelle diminution de température la Terre subit dans le laps d'un
+siècle. Or, d'après certains calculs, cette température moyenne sera
+ramenée à zéro après une période de quatre cent mille ans!</p>
+
+<p>&mdash;Quatre cent mille ans! s'écria Michel. Ah! je respire! Vraiment,
+j'étais effrayé! A t'entendre, je m'imaginais que nous n'avions plus
+que cinquante mille années à vivre!»</p>
+
+<p>Barbicane et Nicholl ne purent s'empêcher de rire des inquiétudes de
+leur compagnon. Puis Nicholl, qui voulait conclure, posa de nouveau
+la seconde question qui venait d'être traitée.</p>
+
+<p>«La Lune a-t-elle été habitée?» demanda-t-il.</p>
+
+<p>La réponse fut affirmative, à l'unanimité.</p>
+
+<p>Mais pendant cette discussion, féconde en théories un peu hasardées,
+bien qu'elle résumât les idées générales acquises à la science sur ce
+point, le projectile avait couru rapidement vers l'Équateur lunaire,
+tout en s'éloignant régulièrement du disque. Il avait dépassé le
+cirque de Willem, et le quarantième parallèle à une distance de huit
+cents kilomètres. Puis, laissant à droite Pitatus sur le trentième
+degré, il prolongeait le sud de cette mer des Nuées, dont il avait
+déjà approché le nord. Divers cirques apparurent confusément dans
+l'éclatante blancheur de la Pleine-Lune: Bouillaud, Purbach, de forme
+presque carrée avec un cratère central, puis Arzachel, dont la
+montagne intérieure brille d'un éclat indéfinissable.</p>
+
+<p>Enfin, le projectile s'éloignant toujours, les linéaments s'effacèrent
+aux yeux des voyageurs, les montagnes se confondirent dans
+l'éloignement, et de tout cet ensemble merveilleux, bizarre, étrange,
+du satellite de la Terre, il ne leur resta bientôt plus que
+l'impérissable souvenir.</p>
+
+<h3><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX<br /><br />
+Lutte contre l'impossible</h3>
+
+<p>Pendant un temps assez long, Barbicane et ses compagnons, muets et
+pensifs, regardèrent ce monde, qu'ils n'avaient vu que de loin, comme
+Moïse la terre de Chanaan, et dont ils s'éloignaient sans retour. La
+position du projectile, relativement à la Lune, s'était modifiée, et,
+maintenant, son culot était tourné vers la Terre.</p>
+
+<p>Ce changement, constaté par Barbicane, ne laissa pas de le surprendre.
+Si le boulet devait graviter autour du satellite suivant un orbe
+elliptique, pourquoi ne lui présentait-il pas sa partie la plus
+lourde, comme fait la Lune vis-à-vis de la Terre? Il y avait là un
+point obscur.</p>
+
+<p>En observant la marche du projectile, on pouvait reconnaître qu'il
+suivait, en s'écartant de la Lune, une courbe analogue à celle qu'il
+avait tracée en s'en rapprochant. Il décrivait donc une ellipse très
+allongée, qui s'étendrait probablement jusqu'au point d'égale
+attraction, là où se neutralisent les influences de la Terre et de son
+satellite.</p>
+
+<p>Telle fut la conclusion que Barbicane tira justement des faits
+observés, conviction que ses deux amis partagèrent avec lui.</p>
+
+<p>Aussitôt les questions de pleuvoir.</p>
+
+<p>«Et rendus à ce point mort, que deviendrons-nous? demanda Michel
+Ardan.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'inconnu! répondit Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on peut faire des hypothèses, je suppose?</p>
+
+<p>&mdash;Deux, répondit Barbicane. Ou la vitesse du projectile sera
+insuffisante, et alors il restera éternellement immobile sur cette
+ligne de double attraction...</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux l'autre hypothèse, quelle qu'elle soit, répliqua
+Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Ou sa vitesse sera suffisante, reprit Barbicane, et il reprendra sa
+route elliptique pour graviter éternellement autour de l'astre des
+nuits.</p>
+
+<p>&mdash;Révolution peu consolante, dit Michel. Passer à l'état d'humbles
+serviteurs d'une Lune que nous sommes habitués à considérer comme une
+servante! Et voilà l'avenir qui nous attend.»</p>
+
+<p>Ni Barbicane ni Nicholl ne répondirent.</p>
+
+<p>«Vous vous taisez? reprit l'impatient Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a rien à répondre, dit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;N'y a-t-il donc rien à tenter?</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Barbicane. Prétendrais-tu lutter contre l'impossible?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? Un Français et deux Américains reculeraient-ils
+devant un pareil mot?</p>
+
+<p>&mdash;Mais que veux-tu faire?</p>
+
+<p>&mdash;Maîtriser ce mouvement qui nous emporte!</p>
+
+<p>&mdash;Le maîtriser?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit Michel en s'animant, l'enrayer ou le modifier,
+l'employer enfin à l'accomplissement de nos projets.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous que cela regarde! Si des artilleurs ne sont maîtres de
+leurs boulets, ce ne sont plus des artilleurs. Si le projectile
+commande au canonnier, il faut fourrer à sa place le canonnier dans le
+canon! De beaux savants, ma foi! Les voilà qui ne savent plus que
+devenir, après m'avoir induit...</p>
+
+<p>&mdash;Induit! s'écrièrent Barbicane et Nicholl. Induit! Qu'entends-tu
+par là?</p>
+
+<p>&mdash;Pas de récriminations! dit Michel. Je ne me plains pas! La
+promenade me plaît! Le boulet me va! Mais faisons tout ce qu'il est
+humainement possible de faire pour retomber quelque part, ce n'est sur
+la Lune.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne demandons pas autre chose, mon brave Michel, répondit
+Barbicane, mais les moyens nous manquent.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne pouvons pas modifier le mouvement du projectile?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Ni diminuer sa vitesse?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Pas même en l'allégeant comme on allège un navire trop chargé!</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu jeter! répondit Nicholl. Nous n'avons pas de lest à
+bord. Et d'ailleurs, il me semble que le projectile allégé marcherait
+plus vite.</p>
+
+<p>&mdash;Moins vite, dit Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Plus vite, répliqua Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Ni plus ni moins vite, répondit Barbicane pour mettre ses deux amis
+d'accord, car nous flottons dans le vide, où il ne faut plus tenir
+compte de la pesanteur spécifique.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, s'écria Michel Ardan d'un ton déterminé, il n'y a plus
+qu'une chose à faire.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle? demanda Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Déjeuner!» répondit imperturbablement l'audacieux Français, qui
+apportait toujours cette solution dans les plus difficiles
+conjonctures.</p>
+
+<p>En effet, si cette opération ne devait avoir aucune influence sur la
+direction du projectile, on pouvait la tenter sans inconvénient, et
+même avec succès au point de vue de l'estomac. Décidément, ce Michel
+n'avait que de bonnes idées.</p>
+
+<p>On déjeuna donc à deux heures du matin; mais l'heure importait peu.
+Michel servit son menu habituel, couronné par une aimable bouteille
+tirée de sa cave secrète. Si les idées ne leur montaient pas au
+cerveau, il fallait désespérer du chambertin de 1863.</p>
+
+<p>Ce repas terminé, les observations recommencèrent.</p>
+
+<p>Autour du projectile se maintenaient à une distance invariable les
+objets qui avaient été jetés au-dehors. Évidemment, le boulet, dans
+son mouvement de translation autour de la Lune, n'avait traversé
+aucune atmosphère, car le poids spécifique de ces divers objets eût
+modifié leur marche relative.</p>
+
+<p>Du côté du sphéroïde terrestre, rien à voir. La Terre ne comptait
+qu'un jour, ayant été nouvelle la veille à minuit, et deux jours
+devaient s'écouler encore avant que son croissant, dégagé des rayons
+solaires, vînt servir d'horloge aux Sélénites, puisque dans son
+mouvement de rotation, chacun de ses points repasse toujours
+vingt-quatre heures après au même méridien de la Lune.</p>
+
+<p>Du côté de la Lune, le spectacle était différent. L'astre brillait
+dans toute sa splendeur, au milieu d'innombrables constellations dont
+ses rayons ne pouvaient troubler la pureté. Sur le disque, les
+plaines reprenaient déjà cette teinte sombre qui se voit de la Terre.
+Le reste du nimbe demeurait étincelant, et au milieu de cet
+étincellement général, Tycho se détachait encore comme un Soleil.</p>
+
+<p>Barbicane ne pouvait en aucune façon apprécier la vitesse du
+projectile, mais le raisonnement lui démontrait que cette vitesse
+devait uniformément diminuer, conformément aux lois de la mécanique
+rationnelle.</p>
+
+<p>En effet, étant admis que le boulet allait décrire une orbite autour
+de la Lune, cette orbite serait nécessairement elliptique. La science
+prouve qu'il doit en être ainsi. Aucun mobile circulant autour d'un
+corps attirant ne faillit à cette loi. Toutes les orbites décrites
+dans l'espace sont elliptiques, celles des satellites autour des
+planètes, celles des planètes autour du Soleil, celle du Soleil autour
+de l'astre inconnu qui lui sert de pivot central. Pourquoi le
+projectile du Gun-Club échapperait-il à cette disposition naturelle?</p>
+
+<p>Or, dans les orbes elliptiques, le corps attirant occupe toujours un
+des foyers de l'ellipse. Le satellite se trouve donc à un moment plus
+rapproché et à un autre moment plus éloigné de l'astre autour duquel
+il gravite. Lorsque la Terre est plus voisine du Soleil, elle est
+dans son périhélie, et dans son aphélie, à son point le plus éloigné.
+S'agit-il de la Lune, elle est plus près de la Terre dans son périgée,
+et plus loin dans son apogée. Pour employer des expressions analogues
+dont s'enrichira la langue des astronomes, si le projectile demeure à
+l'état de satellite de la Lune, on devra dire qu'il se trouve dans son
+«aposélène» à son point le plus éloigné, et à son point le plus
+rapproché, dans son «périsélène».</p>
+
+<p>Dans ce dernier cas, le projectile devait atteindre son maximum de
+vitesse; dans le premier cas, son minimum. Or, il marchait évidemment
+vers son point aposélénitique, et Barbicane avait raison de penser que
+sa vitesse décroîtrait jusqu'à ce point, pour reprendre peu à peu, à
+mesure qu'il se rapprocherait de la Lune. Cette vitesse même serait
+absolument nulle, si ce point se confondait avec celui d'égale
+attraction.</p>
+
+<p>Barbicane étudiait les conséquences de ces diverses situations, et il
+cherchait quel parti on en pourrait tirer, quand il fut brusquement
+interrompu par un cri de Michel Ardan.</p>
+
+<p>«Pardieu! s'écria Michel, il faut avouer que nous ne sommes que de
+francs imbéciles!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas non, répondit Barbicane, mais pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que nous avons un moyen bien simple de retarder cette vitesse
+qui nous éloigne de la Lune, et que nous ne l'employons pas!</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est ce moyen?</p>
+
+<p>&mdash;C'est d'utiliser la force de recul renfermée dans nos fusées.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait! dit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas encore utilisé cette force, répondit Barbicane,
+c'est vrai, mais nous l'utiliserons.</p>
+
+<p>&mdash;Quand? demanda Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Quand le moment en sera venu. Remarquez, mes amis, que dans la
+position occupée par le projectile, position encore oblique par
+rapport au disque lunaire, nos fusées, en modifiant sa direction,
+pourraient l'écarter au lieu de le rapprocher de la Lune. Or, c'est
+bien la Lune que vous tenez à atteindre?</p>
+
+<p>&mdash;Essentiellement, répondit Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez alors. Par une influence inexplicable, le projectile tend
+à ramener son culot vers la Terre. Il est probable qu'au point
+d'égale attraction, son chapeau conique se dirigera rigoureusement
+vers la Lune. A ce moment, on peut espérer que sa vitesse sera nulle.
+Ce sera l'instant d'agir, et sous l'effort de nos fusées, peut-être
+pourrons-nous provoquer une chute directe à la surface du disque
+lunaire.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! fit Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que nous n'avons pas fait, ce que nous ne pouvions faire à notre
+premier passage au point mort, parce que le projectile était encore
+animé d'une vitesse trop considérable.</p>
+
+<p>&mdash;Bien raisonné, dit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Attendons patiemment, reprit Barbicane. Mettons toutes les chances
+de notre côté, et après avoir tant désespéré, je me reprends à croire
+que nous atteindrons notre but!»</p>
+
+<p>Cette conclusion provoqua les hip et les hurrah de Michel Ardan. Et
+pas un de ces fous audacieux ne se souvenait de cette question qu'ils
+avaient eux-mêmes résolue négativement: Non! la Lune n'est pas
+habitée. Non! la Lune n'est probablement pas habitable! Et
+cependant, ils allaient tout tenter pour l'atteindre!</p>
+
+<p>Une seule question restait à résoudre: A quel moment précis le
+projectile aurait-il atteint ce point d'égale attraction où les
+voyageurs joueraient leur va-tout?</p>
+
+<p>Pour calculer ce moment à quelques secondes près, Barbicane n'avait
+qu'à se reporter à ses notes de voyage et à relever les différentes
+hauteurs prises sur les parallèles lunaires. Ainsi, le temps employé
+à parcourir la distance située entre le point mort et le pôle sud
+devait être égal à la distance qui séparait le pôle nord du point
+mort. Les heures représentant les temps parcourus étaient
+soigneusement notées, et le calcul devenait facile.</p>
+
+<p>Barbicane trouva que ce point serait atteint par le projectile à une
+heure du matin dans la nuit du 7 au 8 décembre. Or, il était en ce
+moment trois heures du matin, de la nuit du 6 au 7 décembre. Donc, si
+rien ne troublait sa marche, le projectile atteindrait le point voulu
+dans vingt-deux heures.</p>
+
+<p>Les fusées avaient été primitivement disposées pour ralentir la chute
+du boulet sur la Lune, et maintenant les audacieux allaient les
+employer à provoquer un effet absolument contraire. Quoi qu'il en
+soit, elles étaient prêtes, et il n'y avait plus qu'à attendre le
+moment d'y mettre le feu.</p>
+
+<p>«Puisqu'il n'y a rien à faire, dit Nicholl, je fais une proposition.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle? demanda Barbicane.</p>
+
+<p>&mdash;Je propose de dormir.</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple! s'écria Michel Ardan.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà quarante heures que nous n'avons fermé les yeux, dit Nicholl.
+Quelques heures de sommeil nous rendront toutes nos forces.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, répliqua Michel.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, reprit Nicholl, que chacun agisse à sa guise! Moi je dors!»</p>
+
+<p>Et s'étendant sur un divan, Nicholl ne tarda pas à ronfler comme un
+boulet de quarante-huit.</p>
+
+<p>«Ce Nicholl est plein de sens, dit bientôt Barbicane. Je vais
+l'imiter.»</p>
+
+<p>Quelques instants après, il soutenait de sa basse continue le baryton
+du capitaine.</p>
+
+<p>«Décidément, dit Michel Ardan, quand il se vit seul, ces gens
+pratiques ont quelquefois des idées opportunes.»</p>
+
+<p>Et, ses longues jambes allongées, ses grands bras repliés sous sa
+tête, Michel s'endormit à son tour.</p>
+
+<p>Mais ce sommeil ne pouvait être ni durable, ni paisible. Trop de
+préoccupations roulaient dans l'esprit de ces trois hommes, et
+quelques heures après, vers sept heures du matin, tous trois étaient
+sur pied au même instant.</p>
+
+<p>Le projectile s'éloignait toujours de la Lune, inclinant de plus en
+plus vers elle sa partie conique. Phénomène inexplicable jusqu'ici,
+mais qui servait heureusement les desseins de Barbicane.</p>
+
+<p>Encore dix-sept heures, et le moment d'agir serait venu.</p>
+
+<p>Cette journée parut longue. Quelque audacieux qu'ils fussent, les
+voyageurs se sentaient vivement impressionnés à l'approche de cet
+instant qui devait tout décider, ou leur chute vers la Lune, ou leur
+éternel enchaînement dans un orbe immutable. Ils comptèrent donc les
+heures, trop lentes à leur gré, Barbicane et Nicholl obstinément
+plongés dans leurs calculs, Michel allant et venant entre ces parois
+étroites, et contemplant d'un &oelig;il avide cette Lune impassible.</p>
+
+<p>Parfois, des souvenirs de la Terre traversaient rapidement leur
+esprit. Ils revoyaient leurs amis du Gun-Club, et le plus cher de
+tous, J.-T. Maston. En ce moment, l'honorable secrétaire devait
+occuper son poste dans les montagnes Rocheuses. S'il apercevait le
+projectile sur le miroir de son gigantesque télescope, que
+penserait-il? Après l'avoir vu disparaître derrière le pôle sud de la
+Lune, il le voyait réapparaître par le pôle nord! C'était donc le
+satellite d'un satellite! J.-T. Maston avait-il lancé dans le monde
+cette nouvelle inattendue? Etait-ce donc là le dénouement de cette
+grande entreprise?...</p>
+
+<p>Cependant, la journée se passa sans incident. Le minuit terrestre
+arriva. Le 8 décembre allait commencer. Une heure encore, et le
+point d'égale attraction serait atteint. Quelle vitesse animait alors
+le projectile? On ne savait l'estimer. Mais aucune erreur ne pouvait
+entacher les calculs de Barbicane. A une heure du matin, cette
+vitesse devait être et serait nulle.</p>
+
+<p>Un autre phénomène devait, d'ailleurs, marquer le point du projectile
+sur la ligne neutre. En cet endroit les deux attractions terrestres
+et lunaires seraient annulées. Les objets ne «pèseraient» plus. Ce
+fait singulier, qui avait si curieusement surpris Barbicane et ses
+compagnons à l'aller, devait se reproduire au retour dans des
+conditions identiques. C'est à ce moment précis qu'il faudrait agir.</p>
+
+<p>Déjà le chapeau conique du projectile était sensiblement tourné vers
+le disque lunaire. Le boulet se présentait de manière à utiliser tout
+le recul produit par la poussée des appareils fusants. Les chances se
+prononçaient donc pour les voyageurs. Si la vitesse du projectile
+était absolument annulée sur ce point mort, un mouvement déterminé
+vers la Lune suffirait, si léger qu'il fût, pour déterminer sa chute.</p>
+
+<p>«Une heure moins cinq minutes, dit Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est prêt, répondit Michel Ardan en dirigeant une mèche préparée
+vers la flamme du gaz.</p>
+
+<p>&mdash;Attends», dit Barbicane, tenant son chronomètre à la main.</p>
+
+<p>En ce moment, la pesanteur ne produisait plus aucun effet. Les
+voyageurs sentaient en eux-mêmes cette complète disparition. Ils
+étaient bien près du point neutre, s'ils n'y touchaient pas!...</p>
+
+<p>«Une heure!» dit Barbicane.</p>
+
+<p>Michel Ardan approcha la mèche enflammée d'un artifice qui mettait les
+fusées en communication instantanée. Aucune détonation ne se fit
+entendre à l'intérieur où l'air manquait. Mais, par les hublots,
+Barbicane aperçut un fusement prolongé dont la déflagration s'éteignit
+aussitôt.</p>
+
+<p>Le projectile éprouva une certaine secousse qui fut très sensiblement
+ressentie à l'intérieur.</p>
+
+<p>Les trois amis regardaient, écoutaient sans parler, respirant à peine.
+On aurait entendu battre leur c&oelig;ur au milieu de ce silence absolu.</p>
+
+<p>«Tombons-nous? demanda enfin Michel Ardan.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Nicholl, puisque le culot du projectile ne se retourne
+pas vers le disque lunaire!»</p>
+
+<p>En ce moment, Barbicane, quittant la vitre des hublots, se retourna
+vers ses deux compagnons. Il était affreusement pâle, le front
+plissé, les lèvres contractées.</p>
+
+<p>«Nous tombons! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria Michel Ardan, vers la Lune?</p>
+
+<p>&mdash;Vers la Terre! répondit Barbicane.</p>
+
+<p>Diable!» s'écria Michel Ardan, et il ajouta philosophiquement: «Bon!
+en entrant dans ce boulet, nous nous doutions bien qu'il ne serait pas
+facile d'en sortir!»</p>
+
+<p>En effet, cette chute épouvantable commençait. La vitesse conservée
+par le projectile l'avait porté au-delà du point mort. L'explosion
+des fusées n'avait pu l'enrayer. Cette vitesse, qui à l'aller avait
+entraîné le projectile en dehors de la ligne neutre, l'entraînait
+encore au retour. La physique voulait que, dans son orbe elliptique,
+<i>il repassât par tous les points par lesquels il avait déjà passé</i> .</p>
+
+<p>C'était une chute terrible, d'une hauteur de soixante-dix-huit mille
+lieues, et qu'aucun ressort ne pourrait amoindrir. D'après les lois
+de la balistique, le projectile devait frapper la Terre avec une
+vitesse égale à celle qui l'animait au sortir de la Columbiad, une
+vitesse de «seize mille mètres dans la dernière seconde»!</p>
+
+<p>Et, pour donner un chiffre de comparaison, on a calculé qu'un objet
+lancé du haut des tours de Notre-Dame, dont l'altitude n'est que de
+deux cents pieds, arrive au pavé avec une vitesse de cent vingt lieues
+à l'heure. Ici, le projectile devait frapper la Terre avec une
+vitesse de <i>cinquante-sept mille six cents lieues à l'heure</i> .</p>
+
+<p>«Nous sommes perdus, dit froidement Nicholl.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, si nous mourons, répondit Barbicane avec une sorte
+d'enthousiasme religieux, le résultat de notre voyage sera
+magnifiquement élargi! C'est son secret lui-même que Dieu nous dira!
+Dans l'autre vie, l'âme n'aura besoin, pour savoir, ni de machines ni
+d'engins! Elle s'identifiera avec l'éternelle sagesse!</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, répliqua Michel Ardan, l'autre monde tout entier peut bien
+nous consoler de cet astre infime qui s'appelle la Lune!</p>
+
+<p>Barbicane croisa ses bras sur sa poitrine par un mouvement de sublime
+résignation.</p>
+
+<p>«A la volonté du Ciel!» dit-il</p>
+
+<h3><a name="XX" id="XX"></a>XX<br /><br />
+Les sondages de la <i>susquehanna</i> </h3>
+
+<p>«Eh bien, lieutenant, et ce sondage?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, monsieur, que l'opération touche à sa fin, répondit le
+lieutenant Bronsfield. Mais qui se serait attendu à trouver une telle
+profondeur si près de terre, à une centaine de lieues seulement de la
+côte américaine?</p>
+
+<p>&mdash;En effet, Bronsfield, c'est une forte dépression, dit le capitaine
+Blomsberry. Il existe en cet endroit une vallée sous-marine creusée
+par le courant de Humboldt qui prolonge les côtes de l'Amérique
+jusqu'au détroit de Magellan.</p>
+
+<p>&mdash;Ces grandes profondeurs, reprit le lieutenant, sont peu favorables à
+la pose des câbles télégraphiques. Mieux vaut un plateau uni, tel que
+celui qui supporte le câble américain entre Valentia et Terre-Neuve.</p>
+
+<p>&mdash;J'en conviens, Bronsfield. Et, avec votre permission, lieutenant,
+où en sommes-nous maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répondit Bronsfield, nous avons en ce moment, vingt et un
+mille cinq cents pieds de ligne dehors, et le boulet qui entraîne la
+sonde n'a pas encore touché le fond, car la sonde serait remontée
+d'elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;Un ingénieux appareil que cet appareil Brook, dit le capitaine
+Blomsberry. Il permet d'obtenir des sondages d'une grande exactitude.</p>
+
+<p>&mdash;Touche!» cria en ce moment un des timoniers de l'avant qui
+surveillait l'opération.</p>
+
+<p>Le capitaine et le lieutenant se rendirent sur le gaillard.</p>
+
+<p>«Quelle profondeur avons-nous? demanda le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt et un mille sept cent soixante-deux pieds, répondit le
+lieutenant en inscrivant ce nombre sur son carnet.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, Bronsfield, dit le capitaine, je vais porter ce résultat sur
+ma carte. Maintenant, faites haler la sonde à bord. C'est un travail
+de plusieurs heures. Pendant cet instant, l'ingénieur allumera ses
+fourneaux, et nous serons prêts à partir dès que vous aurez terminé.
+Il est dix heures du soir, et, avec votre permission, lieutenant, je
+vais aller me coucher.</p>
+
+<p>Faites donc, monsieur, faites donc!» répondit obligeamment le
+lieutenant Bronsfield.</p>
+
+<p>Le capitaine de la <i>Susquehanna</i> , un brave homme s'il en fut, le très
+humble serviteur de ses officiers, regagna sa cabine, prit un grog au
+brandy qui valut d'interminables témoignages de satisfaction à son
+maître d'hôtel, se coucha non sans avoir complimenté son domestique
+sur sa manière de faire les lits, et s'endormit d'un paisible sommeil.</p>
+
+<p>Il était alors dix heures du soir. La onzième journée du mois de
+décembre allait s'achever dans une nuit magnifique.</p>
+
+<p>La <i>Susquehanna</i> , corvette de cinq cents chevaux, de la marine
+nationale des États-Unis, s'occupait d'opérer des sondages dans le
+Pacifique, à cent lieues environ de la côte américaine, par le travers
+de cette presqu'île allongée qui se dessine sur la côte du
+Nouveau-Mexique.</p>
+
+<p>Le vent avait peu à peu molli. Pas une agitation ne troublait les
+couches de l'air. La flamme de la corvette, immobile, inerte, pendait
+sur le mât de perroquet.</p>
+
+<p>Le capitaine Jonathan Blomsberry&mdash;cousin germain du colonel
+Blomsberry, l'un des plus ardents du Gun-Club, qui avait épousé une
+Horschbidden, tante du capitaine et fille d'un honorable négociant du
+Kentucky&mdash;le capitaine Blomsberry n'aurait pu souhaiter un temps
+meilleur pour mener à bonne fin ses délicates opérations de sondage.
+Sa corvette n'avait même rien ressenti de cette vaste tempête qui,
+balayant les nuages amoncelés sur les montagnes Rocheuses, devait
+permettre d'observer la marche du fameux projectile. Tout allait à
+son gré, et il n'oubliait point d'en remercier le ciel avec la ferveur
+d'un presbytérien.</p>
+
+<p>La série de sondages exécutés par la <i>Susquehanna</i> avait pour but de
+reconnaître les fonds les plus favorables à l'établissement d'un câble
+sous-marin qui devait relier les îles Hawaï à la côte américaine.</p>
+
+<p>C'était un vaste projet dû à l'initiative d'une compagnie puissante.
+Son directeur, l'intelligent Cyrus Field, prétendait même couvrir
+toutes les îles de l'Océanie d'un vaste réseau électrique, entreprise
+immense et digne du génie américain.</p>
+
+<p>C'était à la corvette la <i>Susquehanna</i> qu'avaient été confiées les
+premières opérations de sondage. Pendant cette nuit du 11 au 12
+décembre, elle se trouvait exactement par 27° 7' de latitude nord, et
+41° 37' de longitude à l'ouest du méridien de Washington.[Exactement
+119° 55' de longitude à l'ouest du méridien de Paris.]</p>
+
+<p>La Lune, alors dans son dernier quartier, commençait à se montrer
+au-dessus de l'horizon.</p>
+
+<p>Après le départ du capitane Blomsberry, le lieutenant Bronsfield et
+quelques officiers s'étaient réunis sur la dunette. A l'apparition de
+la Lune, leurs pensées se portèrent vers cet astre que les yeux de
+tout un hémisphère contemplaient alors. Les meilleures lunettes
+marines n'auraient pu découvrir le projectile errant autour de son
+demi-globe, et cependant toutes se braquèrent vers son disque
+étincelant que des millions de regards lorgnaient au même moment.</p>
+
+<p>«Ils sont partis depuis dix jours, dit alors le lieutenant Bronsfield.
+Que sont-ils devenus?</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont arrivés, mon lieutenant, s'écria un jeune midshipman, et
+ils font ce que fait tout voyageur arrivé dans un pays nouveau, ils se
+promènent!</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis certain, puisque vous me le dites, mon jeune ami, répondit
+en souriant le lieutenant Bronsfield.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, reprit un autre officier, on ne peut mettre leur arrivée
+en doute. Le projectile a dû atteindre la Lune au moment où elle
+était pleine, le 5 à minuit. Nous voici au 11 décembre, ce qui fait
+six jours. Or, en six fois vingt-quatre heures, sans obscurité, on a
+le temps de s'installer confortablement. Il me semble que je les
+vois, nos braves compatriotes, campés au fond d'une vallée, sur le
+bord d'un ruisseau sélénite, près du projectile à demi enfoncé par sa
+chute au milieu des débris volcaniques, le capitaine Nicholl
+commençant ses opérations de nivellement, le président Barbicane
+mettant au net ses notes de voyage, Michel Ardan embaumant les
+solitudes lunaires du parfum de ses londrès...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cela doit être ainsi, c'est ainsi! s'écria le jeune
+midshipman, enthousiasmé par la description idéale de son supérieur.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux le croire, répondit le lieutenant Bronsfield, qui ne
+s'emportait guère. Malheureusement, les nouvelles directes du monde
+lunaire nous manqueront toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, mon lieutenant, dit le midshipman, mais le président
+Barbicane ne peut-il écrire?»</p>
+
+<p>Un éclat de rire accueillit cette réponse.</p>
+
+<p>«Non pas des lettres, reprit vivement le jeune homme.
+L'administration des postes n'a rien à voir ici.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-ce donc l'administration des lignes télégraphiques? demanda
+ironiquement un des officiers.</p>
+
+<p>&mdash;Pas davantage, répondit le midshipman qui ne se démontait pas. Mais
+il est très facile d'établir une communication graphique avec la
+Terre.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment?</p>
+
+<p>&mdash;Au moyen du télescope de Long's peak. Vous savez qu'il ramène la
+Lune à deux lieues seulement des montagnes Rocheuses, et qu'il permet
+de voir, à sa surface, les objets ayant neuf pieds de diamètre. Eh
+bien, que nos industrieux amis construisent un alphabet gigantesque!
+qu'ils écrivent des mots longs de cent toises et des phrases longues
+d'une lieue, et ils pourront ainsi nous envoyer de leurs nouvelles!»</p>
+
+<p>On applaudit bruyamment le jeune midshipman qui ne laissait pas
+d'avoir une certaine imagination. Le lieutenant Bronsfield convint
+lui-même que l'idée était exécutable. Il ajouta que par l'envoi de
+rayons lumineux groupés en faisceaux au moyen de miroirs paraboliques,
+on pouvait aussi établir des communications directes; en effet, ces
+rayons seraient aussi visibles à la surface de Vénus ou de Mars, que
+la planète Neptune l'est de la Terre. Il finit en disant que des
+points brillants déjà observés sur les planètes rapprochées,
+pourraient bien être des signaux faits à la Terre. Mais il fit
+observer que si, par ce moyen, on pouvait avoir des nouvelles du monde
+lunaire, on ne pouvait en envoyer du monde terrestre, à moins que les
+Sélénites n'eussent à leur disposition des instruments propres à faire
+des observations lointaines.</p>
+
+<p>«Évidemment, répondit un des officiers, mais ce que sont devenus les
+voyageurs, ce qu'ils ont fait, ce qu'ils ont vu, voilà surtout ce qui
+doit nous intéresser. D'ailleurs, si l'expérience a réussi, ce dont
+je ne doute pas, on la recommencera. La Columbiad est toujours
+encastrée dans le sol de la Floride. Ce n'est donc plus qu'une
+question de boulet et de poudre, et toutes les fois que la Lune
+passera au zénith, on pourra lui envoyer une cargaison de visiteurs.</p>
+
+<p>&mdash;Il est évident, répondit le lieutenant Bronsfield, que J.-T. Maston
+ira l'un de ces jours rejoindre ses amis.</p>
+
+<p>&mdash;S'il veut de moi, s'écria le midshipman, je suis prêt à
+l'accompagner.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les amateurs ne manqueront pas, répliqua Bronsfield, et, si on
+les laisse faire, la moitié des habitants de la Terre aura bientôt
+émigré dans la Lune!»</p>
+
+<p>Cette conversation entre les officiers de la <i>Susquehanna</i> se soutint
+jusqu'à une heure du matin environ. On ne saurait dire quels systèmes
+étourdissants, quelles théories renversantes furent émis par ces
+esprits audacieux. Depuis la tentative de Barbicane, il semblait que
+rien ne fût impossible aux Américains. Ils projetaient déjà
+d'expédier, non plus une commission de savants, mais toute une colonie
+vers les rivages sélénites, et toute une armée avec infanterie,
+artillerie et cavalerie, pour conquérir le monde lunaire.</p>
+
+<p>A une heure du matin, le halage de la sonde n'était pas encore achevé.
+Dix mille pieds restaient dehors, ce qui nécessitait encore un travail
+de plusieurs heures. Suivant les ordres du commandant, les feux
+avaient été allumés, et la pression montait déjà. La <i>Susquehanna</i>
+aurait pu partir à l'instant même.</p>
+
+<p>En ce moment&mdash;il était une heure dix-sept minutes du matin&mdash;le
+lieutenant Bronsfield se disposait à quitter le quart et à regagner sa
+cabine, quand son attention fut attirée par un sifflement lointain et
+tout à fait inattendu.</p>
+
+<p>Ses camarades et lui crurent tout d'abord que ce sifflement était
+produit par une fuite de vapeur; mais, relevant la tête, ils purent
+constater que ce bruit se produisait vers les couches les plus
+reculées de l'air.</p>
+
+<p>Ils n'avaient pas eu le temps de s'interroger, que ce sifflement
+prenait une intensité effrayante, et soudain, à leurs yeux éblouis,
+apparut un bolide énorme, enflammé par la rapidité de sa course, par
+son frottement sur les couches atmosphériques.</p>
+
+<p>Cette masse ignée grandit à leurs regards, s'abattit avec le bruit du
+tonnerre sur le beaupré de la corvette qu'elle brisa au ras de
+l'étrave, et s'abîma dans les flots avec une assourdissante rumeur!</p>
+
+<p>Quelques pieds plus près, et la <i>Susquehanna</i> sombrait corps et biens.</p>
+
+<p>A cet instant, le capitaine Blomsberry se montra à demi vêtu, et
+s'élançant sur le gaillard d'avant vers lequel s'étaient précipités
+ses officiers:</p>
+
+<p>«Avec votre permission, messieurs, qu'est-il arrivé?» demanda-t-il.</p>
+
+<p>Et le midshipman, se faisant pour ainsi dire l'écho de tous, s'écria:</p>
+
+<p>«Commandant, ce sont «eux» qui reviennent!»</p>
+
+<h3><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI<br /><br />
+J.-T. Maston rappelé</h3>
+
+<p>L'émotion fut grande à bord de la <i>Susquehanna</i> . Officiers et
+matelots oubliaient ce danger terrible qu'ils venaient de courir,
+cette possibilité d'être écrasés et coulés par le fond. Ils ne
+songeaient qu'à la catastrophe qui terminait ce voyage. Ainsi donc,
+la plus audacieuse entreprise des temps anciens et modernes coûtait la
+vie aux hardis aventuriers qui l'avaient tentée.</p>
+
+<p>«Ce sont «eux» qui reviennent», avait dit le jeune midshipman, et tous
+l'avaient compris. Nul ne mettait en doute que ce bolide ne fût le
+projectile du Gun-Club. Quant aux voyageurs qu'il renfermait, les
+opinions étaient partagées sur leur sort.</p>
+
+<p>«Ils sont morts! disait l'un.</p>
+
+<p>&mdash;Ils vivent, répondait l'autre. La couche d'eau est profonde, et
+leur chute a été amortie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais l'air leur a manqué, reprenait celui-ci, et ils ont dû mourir
+asphyxiés!</p>
+
+<p>&mdash;Brûlés! répliquait celui-là. Le projectile n'était plus qu'une
+masse incandescente en traversant l'atmosphère.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe! répondait-on unanimement. Vivants ou morts, il faut
+les tirer de là!»</p>
+
+<p>Cependant le capitaine Blomsberry avait réuni ses officiers, et, avec
+leur permission, il tenait conseil. Il s'agissait de prendre
+immédiatement un parti. Le plus pressé était de repêcher le
+projectile. Opération difficile, non impossible, pourtant. Mais la
+corvette manquait des engins nécessaires, qui devaient être à la fois
+puissants et précis. On résolut donc de la conduire au port le plus
+voisin et de donner avis au Gun-Club de la chute du boulet.</p>
+
+<p>Cette détermination fut prise à l'unanimité. Le choix du port dut
+être discuté. La côte voisine ne présentait aucun atterrage sur le
+vingt-septième degré de latitude. Plus haut, au-dessus de la
+presqu'île de Monterey, se trouvait l'importante ville qui lui a donné
+son nom. Mais, assise sur les confins d'un véritable désert, elle ne
+se reliait point à l'intérieur par un réseau télégraphique, et
+l'électricité seule pouvait répandre assez rapidement cette importante
+nouvelle.</p>
+
+<p>A quelques degrés au-dessus s'ouvrait la baie de San Francisco. Par
+la capitale du pays de l'or, les communications seraient faciles avec
+le centre de l'Union. En moins de deux jours, la <i>Susquehanna</i> ,
+forçant sa vapeur, pouvait être arrivée au port de San Francisco.
+Elle dut donc partir sans retard.</p>
+
+<p>Les feux étaient poussés. On pouvait appareiller immédiatement. Deux
+mille brasses de sonde restaient encore par le fond. Le capitaine
+Blomsberry, ne voulant pas perdre un temps précieux à les haler,
+résolut de couper sa ligne.</p>
+
+<p>«Nous fixerons le bout sur une bouée, dit-il, et cette bouée nous
+indiquera le point précis où le projectile est tombé.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, répondit le lieutenant Bronsfield, nous avons notre
+situation exacte: 27° 7' de latitude nord et 41° 37' de longitude
+ouest.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, monsieur Bronsfield, répondit le capitaine, et, avec votre
+permission, faites couper la ligne.»</p>
+
+<p>Une forte bouée, renforcée encore par un accouplement d'espars, fut
+lancée à la surface de l'Océan. Le bout de la ligne fut solidement
+frappé dessus, et, soumise seulement au va-et-vient de la houle, cette
+bouée ne devait pas sensiblement dériver.</p>
+
+<p>En ce moment, l'ingénieur fit prévenir le capitaine qu'il avait de la
+pression, et que l'on pouvait partir. Le capitaine le fit remercier
+de cette excellente communication. Puis il donna la route au
+nord-nord-est. La corvette, évoluant, se dirigea à toute vapeur vers
+la baie de San Francisco. Il était trois heures du matin.</p>
+
+<p>Deux cent vingt lieues à franchir, c'était peu de chose pour une bonne
+marcheuse comme la <i>Susquehanna</i> . En trente-six heures, elle eut
+dévoré cet intervalle, et le 14 décembre, à une heure vingt-sept
+minutes du soir, elle donnait dans la baie de San Francisco.</p>
+
+<p>A la vue de ce bâtiment de la marine nationale, arrivant à grande
+vitesse, son beaupré rasé, son mât de misaine étayé, la curiosité
+publique s'émut singulièrement. Une foule compacte fut bientôt
+rassemblée sur les quais, attendant le débarquement.</p>
+
+<p>Après avoir mouillé, le capitaine Blomsberry et le lieutenant
+Bronsfield descendirent dans un canot armé de huit avirons, qui les
+transporta rapidement à terre.</p>
+
+<p>Ils sautèrent sur le quai.</p>
+
+<p>«Le télégraphe!» demandèrent-ils sans répondre aucunement aux mille
+questions qui leur étaient adressées.</p>
+
+<p>L'officier de port les conduisit lui-même au bureau télégraphique, au
+milieu d'un immense concours de curieux.</p>
+
+<p>Blomsberry et Bronsfield entrèrent dans le bureau, tandis que la foule
+s'écrasait à la porte.</p>
+
+<p>Quelques minutes plus tard, une dépêche, en quadruple expédition,
+était lancée: 1° au secrétaire de la Marine, Washington; 2° au
+vice-président du Gun-Club, Baltimore; 3° à l'honorable J.-T. Maston,
+Long's Peak, montagnes Rocheuses; 4° au sous-directeur de
+l'Observatoire de Cambridge, Massachusetts.</p>
+
+<p>Elle était conçue en ces termes:</p>
+
+<p>«Par 20 degrés 7 minutes de latitude nord et 41 degrés 37 minutes de
+longitude ouest, ce 12 décembre, à une heure dix-sept minutes du
+matin, projectile de la Columbiad tombé dans le Pacifique. Envoyez
+instructions Blomsberry, commandant <i>Susquehanna</i> .»</p>
+
+<p>Cinq minutes après, toute la ville de San Francisco connaissait la
+nouvelle. Avant six heures du soir, les divers États de l'Union
+apprenaient la suprême catastrophe. Après minuit, par le câble,
+l'Europe entière savait le résultat de la grande tentative américaine.</p>
+
+<p>On renoncera à peindre l'effet produit dans le monde entier par ce
+dénouement inattendu.</p>
+
+<p>Au reçu de la dépêche, le secrétaire de la Marine télégraphia à la
+<i>Susquehanna</i> l'ordre d'attendre dans la baie de San Francisco, sans
+éteindre ses feux. Jour et nuit, elle devait être prête à prendre la
+mer.</p>
+
+<p>L'Observatoire de Cambridge se réunit en séance extraordinaire, et,
+avec cette sérénité qui distingue les corps savants, il discuta
+paisiblement le point scientifique de la question.</p>
+
+<p>Au Gun-Club, il y eut explosion. Tous les artilleurs étaient réunis.
+Précisément, le vice-président, l'honorable Wilcome, lisait cette
+dépêche prématurée, par laquelle J.-T. Maston et Belfast annonçaient
+que le projectile venait d'être aperçu dans le gigantesque réflecteur
+de Long's Peak. Cette communication portait, en outre, que le boulet,
+retenu par l'attraction de la Lune, jouait le rôle de sous-satellite
+dans le monde solaire.</p>
+
+<p>On connaît maintenant la vérité sur ce point.</p>
+
+<p>Cependant, à l'arrivée de la dépêche de Blomsberry, qui contredisait
+si formellement le télégramme de J.-T. Maston, deux partis se
+formèrent dans le sein du Gun-Club. D'un côté, le parti des gens qui
+admettaient la chute du projectile, et par conséquent le retour des
+voyageurs. De l'autre, le parti de ceux qui, s'en tenant aux
+observations de Long's Peak, concluaient à l'erreur du commandant de
+la <i>Susquehanna</i> . Pour ces derniers, le prétendu projectile n'était
+qu'un bolide, rien qu'un bolide, un globe filant qui, dans sa chute,
+avait fracassé l'avant de la corvette. On ne savait trop que répondre
+à leur argumentation, car la vitesse dont il était animé avait dû
+rendre très difficile l'observation de ce mobile. Le commandant de la
+<i>Susquehanna</i> et ses officiers avaient certainement pu se tromper de
+bonne foi. Un argument, néanmoins, militait en leur faveur: c'est
+que, si le projectile était tombé sur la Terre, sa rencontre avec le
+sphéroïde terrestre n'avait pu s'opérer que sur ce vingt-septième
+degré de latitude nord, et&mdash;en tenant compte du temps écoulé et du
+mouvement de rotation de la Terre&mdash;, entre le quarante et unième et
+le quarante-deuxième degré de longitude ouest.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, il fut décidé à l'unanimité, dans le Gun-Club, que
+Blomsberry frère, Bilsby et le major Elphiston gagneraient sans retard
+San Francisco, et aviseraient au moyen de retirer le projectile des
+profondeurs de l'Océan.</p>
+
+<p>Ces hommes dévoués partirent sans perdre un instant, et le rail-road,
+qui doit traverser bientôt toute l'Amérique centrale, les conduisit à
+Saint-Louis, où les attendaient de rapides coachs-mails.</p>
+
+<p>Presque au même instant où le secrétaire de la Marine, le
+vice-président du Gun-Club et le sous-directeur de l'Observatoire
+recevaient la dépêche de San Francisco, l'honorable J.-T. Maston
+éprouvait la plus violente émotion de toute son existence, émotion que
+ne lui avait même pas procuré l'éclatement de son célèbre canon, et
+qui faillit, une fois de plus, lui coûter la vie.</p>
+
+<p>On se rappelle que le secrétaire du Gun-Club était parti quelques
+instants après le projectile&mdash;et presque aussi vite que lui&mdash;pour
+le poste de Long's Peak dans les montagnes Rocheuses. Le savant J.
+Belfast, directeur de l'Observatoire de Cambridge, l'accompagnait.
+Arrivés à la station, les deux amis s'étaient installés sommairement,
+et ne quittaient plus le sommet de leur énorme télescope.</p>
+
+<p>On sait, en effet, que ce gigantesque instrument avait été établi dans
+les conditions des réflecteurs appelés «front view» par les Anglais.
+Cette disposition ne faisait subir qu'une seule réflexion aux objets,
+et en rendait, conséquemment, la vision plus claire. Il en résultait
+que J.-T. Maston et Belfast, quand ils observaient, étaient placés à
+la partie supérieure de l'instrument et non à la partie inférieure.
+Ils y arrivaient par un escalier tournant, chef-d'&oelig;uvre de légèreté,
+et au-dessous d'eux s'ouvrait ce puits de métal terminé par le miroir
+métallique, qui mesurait deux cent quatre-vingts pieds de profondeur.</p>
+
+<p>Or, c'était sur l'étroite plate-forme disposée au-dessus du télescope,
+que les deux savants passaient leur existence, maudissant le jour qui
+dérobait la Lune à leurs regards, et les nuages qui la voilaient
+obstinément pendant la nuit.</p>
+
+<p>Quelle fut donc leur joie, quand, après quelques jours d'attente, dans
+la nuit du 5 décembre, ils aperçurent le véhicule qui emportait leurs
+amis dans l'espace! A cette joie succéda une déception profonde,
+lorsque, se fiant à des observations incomplètes, ils lancèrent, avec
+leur premier télégramme à travers le monde, cette affirmation erronée
+qui faisait du projectile un satellite de la Lune gravitant dans un
+orbe immutable.</p>
+
+<p>Depuis cet instant, le boulet ne s'était plus montré à leurs yeux,
+disparition d'autant plus explicable, qu'il passait alors derrière le
+disque invisible de la Lune. Mais quand il dut réapparaître sur le
+disque visible, que l'on juge alors de l'impatience du bouillant J.-T.
+Maston et de son compagnon, non moins impatient que lui! A chaque
+minute de la nuit, ils croyaient revoir le projectile, et ils ne la
+revoyaient pas! De là, entre eux, des discussions incessantes, de
+violentes disputes. Belfast affirmant que le projectile n'était pas
+apparent, J.-T. Maston soutenant qu'il «lui crevait les yeux!».</p>
+
+<p>«C'est le boulet! répétait J.-T. Maston.</p>
+
+<p>&mdash;Non! répondait Belfast. C'est une avalanche qui se détache d'une
+montagne lunaire!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, on le verra demain.</p>
+
+<p>&mdash;Non! on ne le verra plus! Il est entraîné dans l'espace.</p>
+
+<p>&mdash;Si!</p>
+
+<p>&mdash;Non!»</p>
+
+<p>Et dans ces moments où les interjections pleuvaient comme grêle,
+l'irritabilité bien connue du secrétaire du Gun-Club constituait un
+danger permanent pour l'honorable Belfast.</p>
+
+<p>Cette existence à deux serait bientôt devenue impossible; mais un
+événement inattendu coupa court à ces éternelles discussions.</p>
+
+<p>Pendant la nuit du 14 au 15 décembre, les deux irréconciliables amis
+étaient occupés à observer le disque lunaire. J.-T. Maston injuriait,
+suivant sa coutume, le savant Belfast, qui se montait de son côté. Le
+secrétaire du Gun-Club soutenait pour la millième fois qu'il venait
+d'apercevoir le projectile, ajoutant même que la face de Michel Ardan
+s'était montrée à travers un des hublots. Il appuyait encore son
+argumentation par une série de gestes que son redoutable crochet
+rendait fort inquiétants.</p>
+
+<p>En ce moment, le domestique de Belfast apparut sur la plate-forme&mdash;il
+était dix heures du soir&mdash;, et il lui remit une dépêche. C'était le
+télégramme du commandant de la <i>Susquehanna</i> .</p>
+
+<p>Belfast déchira l'enveloppe, lut, et poussa un cri.</p>
+
+<p>«Hein! fit J.-T. Maston.</p>
+
+<p>&mdash;Le boulet!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Il est retombé sur la Terre!»</p>
+
+<p>Un nouveau cri, un hurlement cette fois, lui répondit.</p>
+
+<p>Il se tourna vers J.-T. Maston. L'infortuné, imprudemment penché sur
+le tube de métal, avait disparu dans l'immense télescope! Une chute
+de deux cent quatre-vingts pieds! Belfast, éperdu, se précipita vers
+l'orifice du réflecteur.</p>
+
+<p>Il respira, J.-T. Maston, retenu par son crochet de métal, se tenait à
+l'un des étrésillons qui maintenaient l'écartement du télescope. Il
+poussait des cris formidables.</p>
+
+<p>Belfast appela. Ses aides accoururent. Des palans furent installés,
+et on hissa, non sans peine, l'imprudent secrétaire du Gun-Club.</p>
+
+<p>Il reparut sans accident à l'orifice supérieur.</p>
+
+<p>«Hein! dit-il, si j'avais cassé le miroir!</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'auriez payé, répondit sévèrement Belfast.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce damné boulet est tombé?» demanda J.-T. Maston.</p>
+
+<p>&mdash;Dans le Pacifique!</p>
+
+<p>&mdash;Partons.»</p>
+
+<p>Un quart d'heure après, les deux savants descendaient la pente des
+montagnes Rocheuses, et deux jours après, en même temps que leurs amis
+du Gun-Club, ils arrivaient à San Francisco, ayant crevé cinq chevaux
+sur leur route.</p>
+
+<p>Elphiston, Blomsberry frère, Bilsby, s'étaient précipités vers eux à
+leur arrivée.</p>
+
+<p>«Que faire? s'écrièrent-ils.</p>
+
+<p>&mdash;Repêcher le boulet, répondit J.-T. Maston, et le plus tôt possible!»</p>
+
+<h3><a name="XXII" id="XXII"></a>XXII<br /><br />
+Le sauvetage</h3>
+
+<p>L'endroit même où le projectile s'était abîmé sous les flots était
+connu exactement. Les instruments pour le saisir et le ramener à la
+surface de l'Océan manquaient encore. Il fallait les inventer, puis
+les fabriquer. Les ingénieurs américains ne pouvaient être
+embarrassés de si peu. Les grappins une fois établis et la vapeur
+aidant, ils étaient assurés de relever le projectile, malgré son
+poids, que diminuait d'ailleurs la densité du liquide au milieu duquel
+il était plongé.</p>
+
+<p>Mais repêcher le boulet ne suffisait pas. Il fallait agir promptement
+dans l'intérêt des voyageurs. Personne ne mettait en doute qu'ils ne
+fussent encore vivants.</p>
+
+<p>«Oui! répétait incessamment J.-T. Maston, dont la confiance gagnait
+tout le monde, ce sont des gens adroits que nos amis, et ils ne
+peuvent être tombés comme des imbéciles. Ils sont vivants, bien
+vivants, mais il faut se hâter pour les retrouver tels. Les vivres,
+l'eau, ce n'est pas ce qui m'inquiète! Ils en ont pour longtemps!
+Mais l'air, l'air! Voilà ce qui leur manquera bientôt. Donc vite,
+vite!»</p>
+
+<p>Et l'on allait vite. On appropriait la <i>Susquehanna</i> pour sa nouvelle
+destination. Ses puissantes machines furent disposées pour être mises
+sur les chaînes de halage. Le projectile en aluminium ne pesait que
+dix-neuf mille deux cent cinquante livres, poids bien inférieur à
+celui du câble transatlantique qui fut relevé dans des conditions
+pareilles. La seule difficulté était donc de repêcher un boulet
+cylindro-conique que ses parois lisses rendaient difficile à crocher.</p>
+
+<p>Dans ce but, l'ingénieur Murchison, accouru à San Francisco, fit
+établir d'énormes grappins d'un système automatique qui ne devaient
+plus lâcher le projectile, s'ils parvenaient à le saisir dans leurs
+pinces puissantes. Il fit aussi préparer des scaphandres qui, sous
+leur enveloppe imperméable et résistante, permettaient aux plongeurs
+de reconnaître le fond de la mer. Il embarqua également à bord de la
+<i>Susquehanna</i> des appareils à air comprimé, très ingénieusement
+imaginés. C'étaient de véritables chambres, percées de hublots, et
+que l'eau, introduite dans certains compartiments, pouvait entraîner à
+de grandes profondeurs. Ces appareils existaient à San Francisco, où
+ils avaient servi à la construction d'une digue sous-marine. Et
+c'était fort heureux, car le temps eût manqué pour les construire.</p>
+
+<p>Cependant, malgré la perfection de ces appareils, malgré l'ingéniosité
+des savants chargés de les employer, le succès de l'opération n'était
+rien moins qu'assuré. Que de chances incertaines, puisqu'il
+s'agissait de reprendre ce projectile à vingt mille pieds sous les
+eaux! Puis, lors même que le boulet serait ramené à la surface,
+comment ses voyageurs auraient-ils supporté ce choc terrible que vingt
+mille pieds d'eau n'avaient peut-être pas suffisamment amorti?</p>
+
+<p>Enfin, il fallait agir au plus vite. J.-T. Maston pressait jour et
+nuit ses ouvriers. Il était prêt, lui, soit à endosser le scaphandre,
+soit à essayer les appareils à air, pour reconnaître la situation de
+ses courageux amis.</p>
+
+<p>Cependant, malgré toute la diligence déployée pour la confection des
+divers engins, malgré les sommes considérables qui furent mises à la
+disposition du Gun-Club par le gouvernement de l'Union, cinq longs
+jours, cinq siècles! s'écoulèrent avant que ces préparatifs fussent
+terminés. Pendant ce temps, l'opinion publique était surexcitée au
+plus haut point. Des télégrammes s'échangeaient incessamment dans le
+monde entier par les fils et les câbles électriques. Le sauvetage de
+Barbicane, de Nicholl et de Michel Ardan était une affaire
+internationale. Tous les peuples qui avaient souscrit à l'emprunt du
+Gun-Club s'intéressaient directement au salut des voyageurs.</p>
+
+<p>Enfin, les chaînes de halage, les chambres à air, les grappins
+automatiques furent embarqués à bord de la <i>Susquehanna</i> . J.-T.
+Maston, l'ingénieur Murchison, les délégués du Gun-Club occupaient
+déjà leur cabine. Il n'y avait plus qu'à partir.</p>
+
+<p>Le 21 décembre, à huit heures du soir, la corvette appareilla par une
+belle mer, une brise de nord-est et un froid assez vif. Toute la
+population de San Francisco se pressait sur les quais, émue, muette
+cependant, réservant ses hurrahs pour le retour.</p>
+
+<p>La vapeur fut poussée à son maximum de tension, et l'hélice de la
+<i>Susquehanna</i> l'entraîna rapidement hors de la baie.</p>
+
+<p>Inutile de raconter les conversations du bord entre les officiers, les
+matelots, les passagers. Tous ces hommes n'avaient qu'une seule
+pensée. Tous ces c&oelig;urs palpitaient sous la même émotion. Pendant
+que l'on courait à leur secours, que faisaient Barbicane et ses
+compagnons? Que devenaient-ils? Étaient-ils en état de tenter
+quelque audacieuse man&oelig;uvre pour conquérir leur liberté? Nul n'eût
+pu le dire. La vérité est que tout moyen eût échoué! Immergé à près
+de deux lieues sous l'Océan, cette prison de métal défiait les efforts
+de ses prisonniers.</p>
+
+<p>Le 23 décembre, à huit heures du matin, après une traversée rapide, la
+<i>Susquehanna</i> devait être arrivée sur le lieu du sinistre. Il fallut
+attendre midi pour obtenir un relèvement exact. La bouée sur laquelle
+était frappée la ligne de sonde n'avait pas encore été reconnue.</p>
+
+<p>A midi, le capitaine Blomsberry, aidé de ses officiers qui
+contrôlaient l'observation, fit son point en présence des délégués du
+Gun-Club. Il y eut alors un moment d'anxiété. Sa position
+déterminée, la <i>Susquehanna</i> se trouvait dans l'ouest, à quelques
+minutes de l'endroit même où le projectile avait disparu sous les
+flots.</p>
+
+<p>La direction de la corvette fut donc donnée de manière à gagner ce
+point précis.</p>
+
+<p>A midi quarante-sept minutes, on eut connaissance de la bouée. Elle
+était en parfait état et devait avoir peu dérivé.</p>
+
+<p>«Enfin! s'écria J.-T. Maston.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons commencer? demanda le capitaine Blomsberry.</p>
+
+<p>&mdash;Sans perdre une seconde», répondit J.-T. Maston.</p>
+
+<p>Toutes les précautions furent prises pour maintenir la corvette dans
+une immobilité complète.</p>
+
+<p>Avant de chercher à saisir le projectile, l'ingénieur Murchison voulut
+d'abord reconnaître sa position sur le fond océanique. Les appareils
+sous-marins, destinés à cette recherche, reçurent leur
+approvisionnement d'air. Le maniement de ces engins n'est pas sans
+danger, car, à vingt mille pieds au-dessous de la surface des eaux et
+sous des pressions aussi considérables, ils sont exposés à des
+ruptures dont les conséquences seraient terribles.</p>
+
+<p>J.-T. Maston, Blomsberry frère, l'ingénieur Murchison, sans se soucier
+de ces dangers, prirent place dans les chambres à air. Le commandant
+placé sur sa passerelle, présidait à l'opération, prêt à stopper ou à
+haler ses chaînes au moindre signal. L'hélice avait été désembrayée,
+et toute la force des machines portée sur le cabestan eut rapidement
+ramené les appareils à bord.</p>
+
+<p>La descente commença à une heure vingt-cinq minutes du soir, et la
+chambre, entraînée par ses réservoirs remplis d'eau, disparut sous la
+surface de l'Océan.</p>
+
+<p>L'émotion des officiers et des matelots du bord se partageait
+maintenant entre les prisonniers du projectile et les prisonniers de
+l'appareil sous-marin. Quant à ceux-ci, ils s'oubliaient eux-mêmes,
+et, collés aux vitres des hublots, ils observaient attentivement ces
+masses liquides qu'ils traversaient.</p>
+
+<p>La descente fut rapide. A deux heures dix-sept minutes, J.-T. Maston
+et ses compagnons avaient atteint le fond du Pacifique. Mais ils ne
+virent rien, si ce n'est cet aride désert que ni la faune ni la flore
+marine n'animaient plus. A la lumière de leurs lampes munies de
+réflecteurs puissants, ils pouvaient observer les sombres couches de
+l'eau dans un rayon assez étendu, mais le projectile restait invisible
+à leurs yeux.</p>
+
+<p>L'impatience de ces hardis plongeurs ne saurait se décrire. Leur
+appareil étant en communication électrique avec la corvette, ils
+firent un signal convenu, et la <i>Susquehanna</i> promena sur l'espace
+d'un mille leur chambre suspendue à quelques mètres au-dessus du sol.</p>
+
+<p>Ils explorèrent ainsi toute la plaine sous-marine, trompés à chaque
+instant par des illusions d'optique qui leur brisaient le c&oelig;ur. Ici
+un rocher, là une extumescence du fond, leur apparaissaient comme le
+projectile tant cherché; puis, ils reconnaissaient bientôt leur erreur
+et se désespéraient.</p>
+
+<p>«Mais où sont-ils? où sont-ils?» s'écriait J.-T. Maston.</p>
+
+<p>Et le pauvre homme appelait à grands cris Nicholl, Barbicane, Michel
+Ardan, comme si ses infortunés amis eussent pu l'entendre ou lui
+répondre à travers cet impénétrable milieu!</p>
+
+<p>La recherche continua dans ces conditions, jusqu'au moment où l'air
+vicié de l'appareil obligea les plongeurs à remonter.</p>
+
+<p>Le halage commença vers six heures du soir, et ne fut pas terminé
+avant minuit.</p>
+
+<p>«A demain, dit J.-T. Maston, en prenant pied
+sur le pont de la corvette.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le capitaine Blomsberry.</p>
+
+<p>&mdash;Et à une autre place.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.»</p>
+
+<p>J.-T. Maston ne doutait pas encore du succès, mais déjà ses
+compagnons, que ne grisait plus l'animation des premières heures,
+comprenaient toute la difficulté de l'entreprise. Ce qui semblait
+facile à San Francisco, paraissait ici, en plein Océan, presque
+irréalisable. Les chances de réussite diminuaient dans une grande
+proportion, et c'est au hasard seul qu'il fallait demander la
+rencontre du projectile.</p>
+
+<p>Le lendemain, 24 décembre, malgré les fatigues de la veille,
+l'opération fut reprise. La corvette se déplaça de quelques minutes
+dans l'ouest, et l'appareil, pourvu d'air, entraîna de nouveau les
+mêmes explorateurs dans les profondeurs de l'Océan.</p>
+
+<p>Toute la journée se passa en infructueuses recherches. Le lit de la
+mer était désert. La journée du 25 n'amena aucun résultat. Aucun,
+celle du 26.</p>
+
+<p>C'était désespérant. On songeait à ces malheureux enfermés dans le
+boulet depuis vingt-six jours! Peut-être, en ce moment, sentaient-ils
+les premières atteintes de l'asphyxie, si toutefois ils avaient
+échappé aux dangers de leur chute! L'air s'épuisait, et, sans doute,
+avec l'air, le courage, le moral!</p>
+
+<p>«L'air, c'est possible, répondait invariablement J.-T. Maston, mais le
+moral, jamais.»</p>
+
+<p>Le 28, après deux autres jours de recherches, tout espoir était perdu.
+Ce boulet, c'était un atome dans l'immensité de la mer! Il fallait
+renoncer à le retrouver.</p>
+
+<p>Cependant, J.-T. Maston ne voulait pas entendre parler de départ. Il
+ne voulait pas abandonner la place sans avoir au moins reconnu le
+tombeau de ses amis. Mais le commandant Blomsberry ne pouvait
+s'obstiner davantage, et, malgré les réclamations du digne secrétaire,
+il dut donner l'ordre d'appareiller.</p>
+
+<p>Le 29 décembre, à neuf heures du matin, la <i>Susquehanna</i> , le cap au
+nord-est, reprit route vers la baie de San Francisco.</p>
+
+<p>Il était dix heures du matin. La corvette s'éloignait sous petite
+vapeur et comme à regret du lieu de la catastrophe, quand le matelot,
+monté sur les barres du perroquet, qui observait la mer, cria tout à
+coup:</p>
+
+<p>«Une bouée par le travers sous le vent à nous.»</p>
+
+<p>Les officiers regardèrent dans la direction indiquée. Avec leurs
+lunettes, ils reconnurent que l'objet signalé avait, en effet,
+l'apparence de ces bouées qui servent à baliser les passes des baies
+ou des rivières. Mais, détail singulier, un pavillon, flottant au
+vent, surmontait son cône qui émergeait de cinq à six pieds. Cette
+bouée resplendissait sous les rayons du soleil, comme si ses parois
+eussent été faites de plaques d'argent.</p>
+
+<p>Le commandant Blomsberry, J.-T. Maston, les délégués du Gun-Club,
+étaient montés sur la passerelle, et ils examinaient cet objet errant
+à l'aventure sur les flots.</p>
+
+<p>Tous regardaient avec une anxiété fiévreuse, mais en silence. Aucun
+n'osait formuler la pensée qui venait à l'esprit de tous.</p>
+
+<p>La corvette s'approcha à moins de deux encâblures de l'objet.</p>
+
+<p>Un frémissement courut dans tout son équipage.</p>
+
+<p>Ce pavillon était le pavillon américain!</p>
+
+<p>En ce moment, un véritable rugissement se fit entendre. C'était le
+brave J.-T. Maston, qui venait de tomber comme une masse. Oubliant
+d'une part, que son bras droit était remplacé par un crochet de fer,
+de l'autre, qu'une simple calotte en gutta-percha recouvrait sa boîte
+crânienne, il venait de se porter un coup formidable.</p>
+
+<p>On se précipita vers lui. On le releva. On le rappela à la vie. Et
+quelles furent ses premières paroles?</p>
+
+<p>«Ah! triples brutes! quadruples idiots! quintuples boobys que nous
+sommes!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? s'écria-t-on autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais parlez donc.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a, imbéciles, hurla le terrible secrétaire, il y a que le
+boulet ne pèse que dix-neuf mille deux cent cinquante livres!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'il déplace vingt-huit tonneaux, autrement dit cinquante-six
+mille livres, et que, par conséquent, <i>il surnage!</i> »</p>
+
+<p>Ah! comme le digne homme souligna ce verbe «surnager!» Et c'était la
+vérité! Tous, oui! tous ces savants avaient oublié cette loi
+fondamentale: c'est que par suite de sa légèreté spécifique, le
+projectile, après avoir été entraîné par sa chute jusqu'aux plus
+grandes profondeurs de l'Océan, avait dû naturellement revenir à la
+surface! Et maintenant, il flottait tranquillement au gré des
+flots...</p>
+
+<p>Les embarcations avaient été mises à la mer. J.-T. Maston et ses amis
+s'y étaient précipités. L'émotion était portée au comble. Tous les
+c&oelig;urs palpitaient, tandis que les canots s'avançaient vers le
+projectile. Que contenait-il? Des vivants ou des morts? Des
+vivants, oui! des vivants, à moins que la mort n'eût frappé Barbicane
+et ses deux amis depuis qu'ils avaient arboré ce pavillon!</p>
+
+<p>Un profond silence régnait sur les embarcations. Tous les c&oelig;urs
+haletaient. Les yeux ne voyaient plus. Un des hublots du projectile
+était ouvert. Quelques morceaux de vitre, restés dans l'encastrement,
+prouvaient qu'elle avait été cassée. Ce hublot se trouvait
+actuellement placé à la hauteur de cinq pieds au-dessus des flots.</p>
+
+<p>Une embarcation accosta, celle de J.-T. Maston. J.-T. Maston se
+précipita à la vitre brisée...</p>
+
+<p>En ce moment, on entendit une voix joyeuse et claire, la voix de
+Michel Ardan, qui s'écriait avec l'accent de la victoire:</p>
+
+<p>«Blanc partout, Barbicane, blanc partout!»</p>
+
+<p>Barbicane, Michel Ardan et Nicholl jouaient aux dominos.</p>
+
+<h3><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XXIII<br /><br />
+Pour finir</h3>
+
+<p>On se rappelle l'immense sympathie qui avait accompagné les trois
+voyageurs à leur départ. Si au début de l'entreprise ils avaient
+excité une telle émotion dans l'ancien et le nouveau monde, quel
+enthousiasme devait accueillir leur retour? Ces millions de
+spectateurs qui avaient envahi la presqu'île floridienne ne se
+précipiteraient-ils pas au-devant de ces sublimes aventuriers? Ces
+légions d'étrangers, accourus de tous les points du globe vers les
+rivages américains, quitteraient-elles le territoire de l'Union sans
+avoir revu Barbicane, Nicholl et Michel Ardan? Non, et l'ardente
+passion du public devait dignement répondre à la grandeur de
+l'entreprise. Des créatures humaines qui avaient quitté le sphéroïde
+terrestre, qui revenaient après cet étrange voyage dans les espaces
+célestes, ne pouvaient manquer d'être reçus comme le sera le prophète
+Élie quand il redescendra sur la Terre. Les voir d'abord, les
+entendre ensuite, tel était le v&oelig;u général.</p>
+
+<p>Ce v&oelig;u devait être réalisé très promptement pour la presque unanimité
+des habitants de l'Union.</p>
+
+<p>Barbicane, Michel Ardan, Nicholl, les délégués du Gun-Club, revenus
+sans retard à Baltimore, y furent accueillis avec un enthousiasme
+indescriptible. Les notes de voyage du président Barbicane étaient
+prêtes à être livrées à la publicité. Le <i>New York Herald</i> acheta ce
+manuscrit à un prix qui n'est pas encore connu, mais dont l'importance
+doit être excessive. En effet, pendant la publication du <i>Voyage à la
+Lune</i> , le tirage de ce journal monta jusqu'à cinq millions
+d'exemplaires. Trois jours après le retour des voyageurs sur la
+Terre, les moindres détails de leur expédition étaient connus. Il ne
+restait plus qu'à voir les héros de cette surhumaine entreprise.</p>
+
+<p>L'exploration de Barbicane et de ses amis autour de la Lune avait
+permis de contrôler les diverses théories admises au sujet du
+satellite terrestre. Ces savants avaient observé <i>de visu</i> , et dans
+des conditions toutes particulières. On savait maintenant quels
+systèmes devaient être rejetés, quels admis, sur la formation de cet
+astre, sur son origine, sur son habitabilité. Son passé, son présent,
+son avenir, avaient même livré leurs derniers secrets. Que pouvait-on
+objecter à des observateurs consciencieux qui relevèrent à moins de
+quarante kilomètres cette curieuse montagne de Tycho, le plus étrange
+système de l'orographie lunaire? Que répondre à ces savants dont les
+regards s'étaient plongés dans les abîmes du cirque de Platon?
+Comment contredire ces audacieux que les hasards de leur tentative
+avaient entraînés au-dessus de cette face invisible du disque,
+qu'aucun &oelig;il humain n'avait entrevue jusqu'alors? C'était maintenant
+leur droit d'imposer ses limites à cette science sélénographique qui
+avait recomposé le monde lunaire comme Cuvier le squelette d'un
+fossile, et de dire: La Lune fut ceci, un monde habitable et habité
+antérieurement à la Terre! La Lune est cela, un monde inhabitable et
+maintenant inhabité!</p>
+
+<p>Pour fêter le retour du plus illustre de ses membres et de ses deux
+compagnons, le Gun-Club songea à leur donner un banquet, mais un
+banquet digne de ces triomphateurs, digne du peuple américain, et dans
+des conditions telles que tous les habitants de l'Union pussent
+directement y prendre part.</p>
+
+<p>Toutes les têtes de ligne des rails-roads de l'État furent réunies
+entre elles par des rails volants. Puis, dans toutes les gares,
+pavoisées des mêmes drapeaux, décorées des mêmes ornements, se
+dressèrent des tables uniformément servies. A certaines heures,
+successivement calculées, relevées sur des horloges électriques qui
+battaient la seconde au même instant, les populations furent conviées
+à prendre place aux tables du banquet.</p>
+
+<p>Pendant quatre jours, du 5 au 9 janvier, les trains furent suspendus,
+comme ils le sont le dimanche, sur les railways de l'Union, et toutes
+les voies restèrent libres.</p>
+
+<p>Seule une locomotive à grande vitesse, entraînant un wagon d'honneur,
+eut le droit de circuler pendant ces quatre jours sur les chemins de
+fer des États-Unis.</p>
+
+<p>La locomotive, montée par un chauffeur et un mécanicien, portait, par
+grâce insigne, l'honorable J.-T. Maston, secrétaire du Gun-Club.</p>
+
+<p>Le wagon était réservé au président Barbicane, au capitaine Nicholl et
+à Michel Ardan.</p>
+
+<p>Au coup de sifflet du mécanicien, après les hurrah, les hip et toutes
+les onomatopées admiratives de la langue américaine, le train quitta
+la gare de Baltimore. Il marchait avec une vitesse de quatre-vingts
+lieues à l'heure. Mais qu'était cette vitesse comparée à celle qui
+avait entraîné les trois héros au sortir de la Columbiad?</p>
+
+<p>Ainsi, ils allèrent d'une ville à l'autre, trouvant les populations
+attablées sur leur passage, les saluant des mêmes acclamations, leur
+prodiguant les mêmes bravos. Ils parcoururent ainsi l'est de l'Union
+à travers la Pennsylvanie, le Connecticut, le Massachusetts, le
+Vermont, le Maine et le Nouveau-Brunswick; ils traversèrent le nord et
+l'ouest par le New York, l'Ohio, le Michigan et le Wisconsin; ils
+redescendirent au sud par l'Illinois, le Missouri, l'Arkansas, le
+Texas et la Louisiane; ils coururent au sud-est par l'Alabama et la
+Floride; ils remontèrent par la Georgie et les Carolines; ils
+visitèrent le centre par le Tennessee, le Kentucky, la Virginie,
+l'Indiana; puis, après la station de Washington, ils rentrèrent à
+Baltimore, et pendant quatre jours, ils purent croire que les
+États-Unis d'Amérique, attablés à un unique et immense banquet, les
+saluaient simultanément des mêmes hurrahs!</p>
+
+<p>L'apothéose était digne de ces trois héros que la Fable eût mis au
+rang des demi-dieux.</p>
+
+<p>Et maintenant, cette tentative sans précédents dans les annales des
+voyages amènera-t-elle quelque résultat pratique? Établira-t-on
+jamais des communications directes avec la Lune? Fondera-t-on un
+service de navigation à travers l'espace, qui desservira le monde
+solaire? Ira-t-on d'une planète à une planète, de Jupiter à Mercure,
+et plus tard d'une étoile à une autre, de la Polaire à Sirius? Un
+mode de locomotion permettra-t-il de visiter ces soleils qui
+fourmillent au firmament?</p>
+
+<p>A ces questions, on ne saurait répondre. Mais, connaissant
+l'audacieuse ingéniosité de la race anglo-saxonne, personne ne
+s'étonnera que les Américains aient cherché à tirer parti de la
+tentative du président Barbicane.</p>
+
+<p>Aussi, quelque temps après le retour des voyageurs, le public
+accueillit-il avec une faveur marquée les annonces d'une Société en
+commandite (limited), au capital de cent millions de dollars, divisé
+en cent mille actions de mille dollars chacune, sous le nom de
+<i>Société nationale des Communications interstellaires</i> . Président,
+Barbicane; vice-président, le capitaine Nicholl; secrétaire de
+l'administration, J.-T. Maston; directeur des mouvements, Michel
+Ardan.</p>
+
+<p>Et comme il est dans le tempérament américain de tout prévoir en
+affaires, même la faillite, l'honorable Harry Troloppe, juge
+commissaire, et Francis Dayton, syndic, étaient nommés d'avance!</p>
+
+<p style="text-align:center;">FIN</p>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Autour de la Lune, by Jules Verne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUTOUR DE LA LUNE ***
+
+***** This file should be named 4717-h.htm or 4717-h.zip *****
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
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+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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