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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Autour de la Lune + +Author: Jules Verne + +Posting Date: May 30, 2011 [EBook #4717] +Release Date: December, 2003 +[This file was first posted on March 6, 2002] + +Language: French + + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUTOUR DE LA LUNE *** + + + + +Produced by John Walker, http://www.fourmilab.ch/ + + + + + + + + +---------------------------------------------------------------------- + + AUTOUR DE LA LUNE + Etext Production Notes + +Mathematical symbols are enclosed in the brackets "\(" and "\)" and are +expressed as their character or symbol names in the LaTeX typesetting +language. One formula has also been typeset in "visual mode", in lines +presceded by % + + +D'ici à la fin du document le texte sera redigé en français. + + Typographie utilisée dans le texte. + ----------------------------------- + +_xxx_ Texte imprimé en italiques. +\(xxx\) Symboles mathématiques ou mots grecs rendus + selon le langage de composition TeX. +--Tiret. + + Dictionnaire des mots peu communs utilisés dans le texte. + --------------------------------------------------------- + +lieue Ancienne mesure de distance (environ 4 km). + +ligne Ancienne mesure de longeur valant, douzième partie + du pouce, 2.1167 mm. + +londrès Cigare de la Havane, fabriqué à l'origine pour les + Anglais. + +milles Mesure de longeur américaine, 5280 pieds, 1609 mètres, + +pied Mesure de longeur américaine, 0.3248 mètre, + +pouce Mesure de longeur américaine, 2.54 cm, douzième partie + du pied. + +toise Ancienne mesure de longeur valant 6 pieds + (environ 2 mètres). + +<><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><> + + + + + AUTOUR DE LA LUNE + + par Jules Verne + + + + +CHAPITRE PRÉLIMINAIRE + +Qui résume la première partie de cet ouvrage, pour servir de préface a +la seconde + + +Pendant le cours de l'année 186., le monde entier fut singulièrement +ému par une tentative scientifique sans précédents dans les annales de +la science. Les membres du Gun-Club, cercle d'artilleurs fondé à +Baltimore après la guerre d'Amérique, avaient eu l'idée de se mettre +en communication avec la Lune--oui, avec la Lune--, en lui envoyant +un boulet. Leur président Barbicane, le promoteur de l'entreprise, +ayant consulté à ce sujet les astronomes de l'Observatoire de +Cambridge, prit toutes les mesures nécessaires au succès de cette +extraordinaire entreprise, déclarée réalisable par la majorité des +gens compétents. Après avoir provoqué une souscription publique qui +produisit près de trente millions de francs, il commença ses +gigantesques travaux. + +Suivant la note rédigée par les membres de l'Observatoire, le canon +destiné à lancer le projectile devait être établi dans un pays situé +entre 0 et 28 degrés de latitude nord ou sud, afin de viser la Lune au +zénith. Le boulet devait être animé d'une vitesse initiale de douze +mille yards à la seconde. Lancé le 1er décembre, à onze heures moins +treize minutes et vingt secondes du soir, il devait rencontrer la Lune +quatre jours après son départ, le 5 décembre, à minuit précis, à +l'instant même où elle se trouverait dans son périgée, c'est-à-dire à +sa distance la plus rapprochée de la Terre, soit exactement +quatre-vingt-six mille quatre cent dix lieues. + +Les principaux membres du Gun-Club, le président Barbicane, le major +Elphiston, le secrétaire J.-T. Maston et autres savants tinrent +plusieurs séances dans lesquelles furent discutées la forme et la +composition du boulet, la disposition et la nature du canon, la +qualité et la quantité de la poudre à employer. Il fut décidé: 1° que +le projectile serait un obus en aluminium d'un diamètre de cent huit +pouces et d'une épaisseur de douze pouces à ses parois, qui pèserait +dix-neuf mille deux cent cinquante livres; 2° que le canon serait une +Columbiad en fonte de fer longue de neuf cents pieds, qui serait +coulée directement dans le sol; 3° que la charge emploierait quatre +cent mille livres de fulmi-coton qui, développant six milliards de +litres de gaz sous le projectile, l'emporteraient facilement vers +l'astre des nuits. + +Ces questions résolues, le président Barbicane, aidé de l'ingénieur +Murchison, fit choix d'un emplacement situé dans la Floride par 27° +7' de latitude nord et 5° 7' de longitude ouest. Ce fut en cet +endroit, qu'après des travaux merveilleux, la Columbiad fut coulée +avec un plein succès. + +Les choses en étaient là, quand survint un incident qui centupla +l'intérêt attaché à cette grande entreprise. + +Un Français, un Parisien fantaisiste, un artiste aussi spirituel +qu'audacieux, demanda à s'enfermer dans un boulet afin d'atteindre la +Lune et d'opérer une reconnaissance du satellite terrestre. Cet +intrépide aventurier se nommait Michel Ardan. Il arriva en Amérique, +fut reçu avec enthousiasme, tint des meetings, se vit porter en +triomphe, réconcilia le président Barbicane avec son mortel ennemi le +capitaine Nicholl et, comme gage de réconciliation, il les décida à +s'embarquer avec lui dans le projectile. + +La proposition fut acceptée. On modifia la forme du boulet. Il +devint cylindro-conique. On garnit cette espèce de wagon aérien de +ressorts puissants et de cloisons brisantes qui devaient amortir le +contrecoup du départ. On le pourvut de vivres pour un an, d'eau pour +quelques mois, de gaz pour quelques jours. Un appareil automatique +fabriquait et fournissait l'air nécessaire à la respiration des trois +voyageurs. En même temps, le Gun-Club faisait construire sur l'un des +plus hauts sommets des montagnes Rocheuses un gigantesque télescope +qui permettrait de suivre le projectile pendant son trajet à travers +l'espace. Tout était prêt. + +Le 30 novembre, à l'heure fixée, au milieu d'un concours +extraordinaire de spectateurs, le départ eut lieu et pour la première +fois, trois êtres humains, quittant le globe terrestre, s'élancèrent +vers les espaces interplanétaires avec la presque certitude d'arriver +à leur but. Ces audacieux voyageurs, Michel Ardan, le président +Barbicane et le capitaine Nicholl, devaient effectuer leur trajet en +_quatre-vingt dix-sept heures treize minutes et vingt secondes_. +Conséquemment, leur arrivée à la surface du disque lunaire ne pouvait +avoir lieu que le 5 décembre, à minuit, au moment précis où la Lune +serait pleine, et non le 4, ainsi que l'avaient annoncé quelques +journaux mal informés. + +Mais, circonstance inattendue, la détonation produite par la Columbiad +eut pour effet immédiat de troubler l'atmosphère terrestre en y +accumulant une énorme quantité de vapeurs. Phénomène qui excita +l'indignation générale, car la Lune fut voilée pendant plusieurs nuits +aux yeux de ses contemplateurs. + +Le digne J.-T. Maston, le plus vaillant ami des trois voyageurs, +partit pour les montagnes Rocheuses, en compagnie de l'honorable J. +Belfast, directeur de l'Observatoire de Cambridge, et il gagna la +station de Long's-Peak, où se dressait le télescope qui rapprochait la +Lune à deux lieues. L'honorable secrétaire du Gun-Club voulait +observer lui-même le véhicule de ses audacieux amis. + +L'accumulation des nuages dans l'atmosphère empêcha toute observation +pendant les 5, 6, 7, 8, 9 et 10 décembre. On crut même que +l'observation devrait être remise au 3 janvier de l'année suivante, +car la Lune, entrant dans son dernier quartier le 11, ne présenterait +plus alors qu'une portion décroissante de son disque, insuffisante +pour permettre d'y suivre la trace du projectile. + +Mais enfin, à la satisfaction générale, une forte tempête nettoya +l'atmosphère dans la nuit du 11 au 12 décembre, et la Lune, à demi +éclairée, se découpa nettement sur le fond noir du ciel. + +Cette nuit même, un télégramme était envoyé de la station de +Long's-Peak par J.-T. Maston et Belfast à MM. les membres du bureau de +l'Observatoire de Cambridge. + +Or, qu'annonçait ce télégramme? + +Il annonçait: que le 11 décembre, à huit heures quarante-sept du +soir, le projectile lancé par la Columbiad de Stone's-Hill avait été +aperçu par MM. Belfast et J.-T. Maston,--que le boulet, dévié pour +une cause ignorée, n'avait point atteint son but, mais qu'il en était +passé assez près pour être retenu par l'attraction lunaire,--que +son mouvement rectiligne s'était changé en un mouvement circulaire, +et qu'alors, entraîné suivant un orbe elliptique autour de l'astre +des nuits, il en était devenu le satellite. + +Le télégramme ajoutait que les éléments de ce nouvel astre n'avaient +pu être encore calculés;--et en effet, trois observations prenant +l'astre dans trois positions différentes, sont nécessaires pour +déterminer ces éléments. Puis, il indiquait que la distance séparant +le projectile de la surface lunaire «pouvait» être évaluée à deux +mille huit cent trente-trois milles environ, soit quatre mille cinq +cents lieues. + +Il terminait enfin en émettant cette double hypothèse: Ou l'attraction +de la Lune finirait par l'emporter, et les voyageurs atteindraient +leur but; ou le projectile, maintenu dans un orbe immutable, +graviterait autour du disque lunaire jusqu'à la fin des siècles. + +Dans ces diverses alternatives, quel serait le sort des voyageurs? +Ils avaient des vivres pour quelque temps, c'est vrai. Mais en +supposant même le succès de leur téméraire entreprise, comment +reviendraient-ils? Pourraient-ils jamais revenir? Aurait-on de leurs +nouvelles? Ces questions, débattues par les plumes les plus savantes +du temps, passionnèrent le public. + +Il convient de faire ici une remarque qui doit être méditée par les +observateurs trop pressés. Lorsqu'un savant annonce au public une +découverte purement spéculative, il ne saurait agir avec assez de +prudence. Personne n'est forcé de découvrir ni une planète, ni une +comète, ni un satellite, et qui se trompe en pareil cas, s'expose +justement aux quolibets de la foule. Donc, mieux vaut attendre, et +c'est ce qu'aurait dû faire l'impatient J.-T. Maston, avant de lancer +à travers le monde ce télégramme qui, suivant lui, disait le dernier +mot de cette entreprise. + +En effet, ce télégramme contenait des erreurs de deux sortes, ainsi +que cela fut vérifié plus tard: 1° Erreurs d'observation, en ce qui +concernait la distance du projectile à la surface de la Lune, car, à +la date du 11 décembre, il était impossible de l'apercevoir, et ce que +J.-T. Maston avait vu ou cru voir, ne pouvait être le boulet de la +Columbiad. 2° Erreurs de théorie sur le sort réservé audit +projectile, car en faire un satellite de la Lune, c'était se mettre en +contradiction absolue avec les lois de la mécanique rationnelle. + +Une seule hypothèse des observateurs de Long's-Peak pouvait se +réaliser, celle qui prévoyait le cas où les voyageurs--s'ils +existaient encore--, combineraient leurs efforts avec l'attraction +lunaire de manière à atteindre la surface du disque. + +Or, ces hommes, aussi intelligents que hardis, avaient survécu au +terrible contrecoup du départ, et c'est leur voyage dans le +boulet-wagon qui va être raconté jusque dans ses plus dramatiques +comme dans ses plus singuliers détails. Ce récit détruira beaucoup +d'illusions et de prévisions; mais il donnera une juste idée des +péripéties réservées à une pareille entreprise, et il mettra en relief +les instincts scientifiques de Barbicane, les ressources de +l'industrieux Nicholl et l'humoristique audace de Michel Ardan. + +En outre, il prouvera que leur digne ami, J.-T. Maston, perdait son +temps, lorsque, penché sur le gigantesque télescope, il observait la +marche de la Lune à travers les espaces stellaires. + + + + +I + +De dix heures vingt a dix heures quarante-sept minutes du soir + + +Quand dix heures sonnèrent, Michel Ardan, Barbicane et Nicholl firent +leurs adieux aux nombreux amis qu'ils laissaient sur terre. Les deux +chiens, destinés à acclimater la race canine sur les continents +lunaires, étaient déjà emprisonnés dans le projectile. Les trois +voyageurs s'approchèrent de l'orifice de l'énorme tube de fonte, et +une grue volante les descendit jusqu'au chapeau conique du boulet. + +Là, une ouverture, ménagée à cet effet, leur donna accès dans le wagon +d'aluminium. Les palans de la grue étant halés à l'extérieur, la +gueule de la Columbiad fut instantanément dégagée de ses derniers +échafaudages. + +Nicholl, une fois introduit avec ses compagnons dans le projectile, +s'occupa d'en fermer l'ouverture au moyen d'une forte plaque maintenue +intérieurement par de puissantes vis de pression. D'autres plaques, +solidement adaptées, recouvraient les verres lenticulaires des +hublots. Les voyageurs, hermétiquement clos dans leur prison de +métal, étaient plongés au milieu d'une obscurité profonde. + +«Et maintenant, mes chers compagnons, dit Michel Ardan, faisons comme +chez nous. Je suis homme d'intérieur, moi, et très fort sur l'article +ménage. Il s'agit de tirer le meilleur parti possible de notre +nouveau logement et d'y trouver nos aises. Et d'abord, tâchons d'y +voir un peu plus clair. Que diable! le gaz n'a pas été inventé pour +les taupes!» + +Ce disant, l'insouciant garçon fit jaillir la flamme d'une allumette +qu'il frotta à la semelle de sa botte; puis, il l'approcha du bec fixé +au récipient, dans lequel l'hydrogène carboné, emmagasiné à une haute +pression, pouvait suffire à l'éclairage et au chauffage du boulet +pendant cent quarante-quatre heures, soit six jours et six nuits. + +Le gaz s'alluma. Le projectile, ainsi éclairé, apparut comme une +chambre confortable, capitonnée à ses parois, meublée de divans +circulaires, et dont la voûte s'arrondissait en forme de dôme. + +Les objets qu'elle renfermait, armes, instruments, ustensiles, +solidement saisis et maintenus contre les rondeurs du capiton, +devaient supporter impunément le choc du départ. Toutes les +précautions humainement possibles avaient été prises pour mener à +bonne fin une si téméraire tentative. + +Michel Ardan examina tout et se déclara fort satisfait de son +installation. + +«C'est une prison, dit-il, mais une prison qui voyage, et avec le +droit de mettre le nez à la fenêtre, je ferais bien un bail de cent +ans! Tu souris Barbicane? As-tu donc une arrière-pensée? Te dis-tu +que cette prison pourrait être notre tombeau? Tombeau, soit, mais je +ne le changerais pas pour celui de Mahomet qui flotte dans l'espace +et ne marche pas!» + +Pendant que Michel Ardan parlait ainsi, Barbicane et Nicholl faisaient +leurs derniers préparatifs. + +Le chronomètre de Nicholl marquait dix heures vingt minutes du soir +lorsque les trois voyageurs se furent définitivement murés dans leur +boulet. Ce chronomètre était réglé à un dixième de seconde près sur +celui de l'ingénieur Murchison. Barbicane le consulta. + +«Mes amis, dit-il, il est dix heures vingt. A dix heures +quarante-sept, Murchison lancera l'étincelle électrique sur le fil +qui communique avec la charge de la Columbiad. A ce moment précis, +nous quitterons notre sphéroïde. Nous avons donc encore vingt-sept +minutes à rester sur la terre. + +--Vingt-six minutes et treize secondes, répondit le méthodique +Nicholl. + +--Eh bien, s'écria Michel Ardan d'un ton de belle humeur, en +vingt-six minutes, on fait bien des choses! On peut discuter les +plus graves questions de morale ou de politique, et même les +résoudre! Vingt-six minutes bien employées valent mieux que +vingt-six années où on ne fait rien! Quelques secondes d'un Pascal +ou d'un Newton sont plus précieuses que toute l'existence de +l'indigeste foule des imbéciles... + +--Et tu en conclus, éternel parleur? demanda le président Barbicane. + +--J'en conclus que nous avons vingt-six minutes, répondit Ardan. + +--Vingt-quatre seulement, dit Nicholl. + +--Vingt-quatre, si tu y tiens, mon brave capitaine, répondit Ardan, +vingt-quatre minutes pendant lesquelles on pourrait approfondir... + +--Michel, dit Barbicane, pendant notre traversée, nous aurons tout le +temps nécessaire pour approfondir les questions les plus ardues. +Maintenant occupons-nous du départ. + +--Ne sommes-nous pas prêts? + +--Sans doute. Mais il est encore quelques précautions à prendre pour +atténuer autant que possible le premier choc! + +--N'avons-nous pas ces couches d'eau disposées entre les cloisons +brisantes, et dont l'élasticité nous protégera suffisamment? + +--Je l'espère, Michel, répondit doucement Barbicane, mais je n'en +suis pas bien sûr! + +--Ah! le farceur! s'écria Michel Ardan. Il espère!... Il n'est +pas sûr!... Et il attend le moment où nous sommes encaqués pour +faire ce déplorable aveu! Mais je demande à m'en aller! + +--Et le moyen? répliqua Barbicane. + +--En effet! dit Michel Ardan, c'est difficile. Nous sommes dans le +train et le sifflet du conducteur retentira avant vingt-quatre +minutes... + +--Vingt», fit Nicholl. + +Pendant quelques instants, les trois voyageurs se regardèrent. Puis +ils examinèrent les objets emprisonnés avec eux. + +«Tout est à sa place, dit Barbicane. Il s'agit de décider maintenant +comment nous nous placerons le plus utilement pour supporter le choc +du départ. La position à prendre ne saurait être indifférente, et +autant que possible, il faut empêcher que le sang ne nous afflue trop +violemment à la tête. + +--Juste, fit Nicholl. + +--Alors, répondit Michel Ardan, prêt à joindre l'exemple à la parole, +mettons-nous la tête en bas et les pieds en haut, comme les clowns du +Great-Circus! + +--Non, dit Barbicane, mais étendons-nous sur le côté. Nous +résisterons mieux ainsi au choc. Remarquez bien qu'au moment où le +boulet partira que nous soyons dedans ou que nous soyons devant, c'est +à peu près la même chose. + +--Si ce n'est qu' «à peu près» la même chose, je me rassure, répliqua +Michel Ardan. + +--Approuvez-vous mon idée, Nicholl? demanda Barbicane. + +--Entièrement, répondit le capitaine. Encore treize minutes et demie. + +--Ce n'est pas un homme que ce Nicholl s'écria Michel, c'est un +chronomètre à secondes, a échappement, avec huit trous...» + +Mais ses compagnons ne l'écoutaient plus, et ils prenaient leurs +dernières dispositions avec un sang-froid inimaginable. Ils avaient +l'air de deux voyageurs méthodiques, montés dans un wagon, et +cherchant à se caser aussi confortablement que possible. On se +demande vraiment de quelle matière sont faits ces coeurs d'Américains +auxquels l'approche du plus effroyable danger n'ajoute pas une +pulsation! + +Trois couchettes, épaisses et solidement conditionnées, avaient été +placées dans le projectile. Nicholl et Barbicane les disposèrent au +centre du disque qui formait le plancher mobile. Là devaient +s'étendre les trois voyageurs, quelques moments avant le départ. + +Pendant ce temps, Ardan, ne pouvant rester immobile, tournait dans son +étroite prison comme une bête fauve en cage, causant avec ses amis, +parlant à ses chiens, Diane et Satellite, auxquels, on le voit, il +avait donné depuis quelque temps ces noms significatifs. + +«Hé! Diane! Hé! Satellite! s'écriait-il en les excitant. Vous +allez donc montrer aux chiens sélénites les bonnes façons des chiens +de la terre! Voilà qui fera honneur à la race canine! Pardieu! Si +nous revenons jamais ici-bas, je veux rapporter un type croisé de +«moon-dogs» qui fera fureur! + +--S'il y a des chiens dans la Lune, dit Barbicane. + +--Il y en a, affirma Michel Ardan, comme il y a des chevaux, des +vaches, des ânes, des poules. Je parie que nous y trouvons des +poules! + +--Cent dollars que nous n'en trouverons pas, dit Nicholl. + +--Tenu, mon capitaine, répondit Ardan en serrant la main de Nicholl. +Mais à propos, tu as déjà perdu trois paris avec notre président, +puisque les fonds nécessaires à l'entreprise ont été faits, puisque +l'opération de la fonte a réussi, et enfin puisque la Columbiad a été +chargée sans accident, soit six mille dollars. + +--Oui, répondit Nicholl. Dix heures trente-sept minutes et six +secondes. + +--C'est entendu, capitaine. Eh bien, avant un quart d'heure, tu auras +encore à compter neuf mille dollars au président, quatre mille parce +que la Columbiad n'éclatera pas, et cinq mille parce que le boulet +s'enlèvera à plus de six milles dans l'air. + +--J'ai les dollars, répondit Nicholl en frappant sur la poche de son +habit, je ne demande qu'à payer. + +--Allons, Nicholl, je vois que tu es un homme d'ordre, ce que je n'ai +jamais pu être, mais en somme, tu as fait là une série de paris peu +avantageux pour toi, permets-moi de te le dire. + +--Et pourquoi? demanda Nicholl. + +--Parce que si tu gagnes le premier, c'est que la Columbiad aura +éclaté, et le boulet avec, et Barbicane ne sera plus là pour te +rembourser tes dollars. + +--Mon enjeu est déposé à la banque de Baltimore, répondit simplement +Barbicane, et à défaut de Nicholl, il retournera à ses héritiers! + +--Ah! hommes pratiques! s'écria Michel Ardan, esprits positifs! Je +vous admire d'autant plus que je ne vous comprends pas. + +--Dix heures quarante deux! dit Nicholl. + +--Plus que cinq minutes! répondit Barbicane. + +--Oui! cinq petites minutes! répliqua Michel Ardan. Et nous sommes +enfermés dans un boulet au fond d'un canon de neuf cents pieds! Et +sous ce boulet sont entassés quatre cent mille livres de fulmi-coton +qui valent seize cent mille livres de poudre ordinaire! Et l'ami +Murchison, son chronomètre à la main, l'oeil fixé sur l'aiguille, le +doigt posé sur l'appareil électrique, compte les secondes et va nous +lancer dans les espaces interplanétaires!... + +--Assez, Michel, assez! dit Barbicane d'une voix grave. +Préparons-nous. Quelques instants seulement nous séparent d'un moment +suprême. Une poignée de main, mes amis. + +--Oui», s'écria Michel Ardan, plus ému qu'il ne voulait le paraître. + +Ces trois hardis compagnons s'unirent dans une dernière étreinte. + +«Dieu nous garde!» dit le religieux Barbicane. + +Michel Ardan et Nicholl s'étendirent sur les couchettes disposées au +centre du disque. + +«Dix heures quarante sept!» murmura le capitaine. + +Vingt secondes encore! Barbicane éteignit rapidement le gaz et se +coucha près de ses compagnons. + +Le profond silence e n'était interrompu que par les battements du +chronomètre frappant la seconde. + +Soudain, un choc épouvantable se produisit, et le projectile, sous la +poussée de six milliards de litres de gaz développés par la +déflagration du pyroxile, s'enleva dans l'espace. + + + + +II + +La première demi-heure + + +Que s'était-il passé? Quel effet avait produit cette effroyable +secousse? L'ingéniosité des constructeurs du projectile avait-elle +obtenu un résultat heureux? Le choc s'était-il amorti, grâce aux +ressorts, aux quatre tampons, aux coussins d'eau, aux cloisons +brisantes? Avait-on dompté l'effrayante poussée de cette vitesse +initiale de onze mille mètres qui eût suffi à traverser Paris ou New +York en une seconde? C'est évidemment la question que se posaient les +mille témoins de cette scène émouvante. Ils oubliaient le but du +voyage pour ne songer qu'aux voyageurs! Et si quelqu'un d'entre eux +--J.-T. Maston, par exemple--, eût pu jeter un regard à l'intérieur +du projectile, qu'aurait-il vu? + +Rien alors. L'obscurité était profonde dans le boulet. Mais ses +parois cylindro-coniques avaient supérieurement résisté. Pas une +déchirure, pas une flexion, pas une déformation. L'admirable +projectile ne s'était même pas altéré sous l'intense déflagration des +poudres, ni liquéfié, comme on paraissait le craindre, en une pluie +d'aluminium. + +A l'intérieur, peu de désordre, en somme. Quelques objets avaient été +lancés violemment vers la voûte; mais les plus importants ne +semblaient pas avoir souffert du choc. Leurs saisines étaient +intactes. + +Sur le disque mobile, rabaissé jusqu'au culot, après le bris des +cloisons et l'échappement de l'eau, trois corps gisaient sans +mouvement. Barbicane, Nicholl, Michel Ardan respiraient-ils encore? +Ce projectile n'était-il plus qu'un cercueil de métal, emportant trois +cadavres dans l'espace?... + +Quelques minutes après le départ du boulet, un de ces corps fit un +mouvement; ses bras s'agitèrent, sa tête se redressa, et il parvint à +se mettre sur les genoux. C'était Michel Ardan. Il se palpa, poussa +un a «hem» sonore, puis il dit; + +«Michel Ardan, complet. Voyons les autres!» + +Le courageux Français voulut se lever; mais il ne put se tenir debout. +Sa tête vacillait, son sang violemment injecté, l'aveuglait, il était +comme un homme ivre. + +«Brr! fit-il. Cela me produit le même effet que deux bouteilles de +Corton. Seulement, c'est peut-être moins agréable à avaler!» + +Puis, passant plusieurs fois sa main sur son front et se frottant les +tempes, il cria d'une voix ferme: + +«Nicholl! Barbicane!» + +Il attendit anxieusement. Nulle réponse. Pas même un soupir qui +indiquât que le coeur de ses compagnons battait encore. Il réitéra +son appel. Même silence. + +«Diable! dit-il. Ils ont l'air d'être tombés d'un cinquième étage +sur la tête! Bah! ajouta-t-il avec cette imperturbable confiance que +rien ne pouvait enrayer, si un Français a pu se mettre sur les genoux, +deux Américains ne seront pas gênés de se remettre sur les pieds. +Mais, avant tout éclairons la situation». + +Ardan sentait la vie lui revenir à flots. Son sang se calmait et +reprenait sa circulation accoutumée. De nouveaux efforts le remirent +en équilibre. Il parvint à se lever, tira de sa poche une allumette +et l'enflamma sous le frottement du phosphore. Puis, l'approchant du +bec, il l'alluma. Le récipient n'avait aucunement souffert. Le gaz +ne s'était pas échappé. D'ailleurs, son odeur l'eût trahi, et en ce +cas, Michel Ardan n'aurait pas impunément promené une allumette +enflammée dans ce milieu rempli d'hydrogène. Le gaz, combiné avec +l'air, eût produit un mélange détonant et l'explosion aurait achevé ce +que la secousse avait commencé peut-être. + +Dès que le bec fut allumé, Ardan se pencha sur les corps de ses +compagnons. Ces corps étaient renversés l'un sur l'autre, comme des +masses inertes. Nicholl dessus, Barbicane dessous. + +Ardan redressa le capitaine, l'accota contre un divan, et le +frictionna vigoureusement. Ce massage, intelligemment pratiqué, +ranima Nicholl, qui ouvrit les yeux, recouvra instantanément son +sang-froid, saisit la main d'Ardan. Puis, regardant autour de lui: + +«Et Barbicane? demanda-t-il. + +--Chacun son tour, répondit tranquillement Michel Ardan. J'ai +commencé par toi, Nicholl, parce que tu étais dessus. Passons +maintenant à Barbicane.» + +Cela dit, Ardan et Nicholl soulevèrent le président du Gun-Club et le +déposèrent sur le divan. Barbicane semblait avoir plus souffert que +ses compagnons. Son sang avait coulé, mais Nicholl se rassura en +constatant que cette hémorragie ne provenait que d'une légère blessure +à l'épaule. Une simple écorchure qu'il comprima soigneusement. + +Néanmoins, Barbicane fut quelque temps à revenir à lui, ce dont +s'effrayèrent ses deux amis qui ne lui épargnaient pas les frictions. + +«Il respire cependant, disait Nicholl, approchant son oreille de la +poitrine du blessé. + +--Oui, répondait Ardan, il respire comme un homme qui a quelque +habitude de cette opération quotidienne. Massons, Nicholl, massons +avec vigueur.» + +Et les deux praticiens improvisés firent tant et si bien, que +Barbicane recouvra l'usage de ses sens. Il ouvrit les yeux, se +redressa, prit la main de ses deux amis, et, pour sa première parole: + +«Nicholl, demanda-t-il, marchons-nous?» + +Nicholl et Barbicane se regardèrent. Ils ne s'étaient pas encore +inquiétés du projectile. Leur première préoccupation avait été pour +les voyageurs, non pour le wagon. + +«Au fait marchons-nous? répéta Michel Ardan. + +--Ou bien reposons-nous tranquillement sur le sol de la Floride? +demanda Nicholl. + +--Ou au fond du golfe du Mexique? ajouta Michel Ardan. + +--Par exemple!» s'écria le président Barbicane. + +Et cette double hypothèse suggérée par ses compagnons eut pour effet +immédiat de le rappeler immédiatement au sentiment. + +Quoi qu'il en soit, on ne pouvait encore se prononcer sur la situation +du boulet. Son immobilité apparente; le défaut de communication avec +l'extérieur, ne permettaient pas de résoudre la question. Peut-être +le projectile déroulait-il sa trajectoire à travers l'espace; +peut-être, après un court enlèvement, était-il retombé sur terre, ou +même dans le golfe du Mexique, chute que le peu de largeur de la +presqu'île floridienne rendait possible. + +Le cas était grave, le problème intéressant. Il fallait le résoudre +au plus tôt. Barbicane, surexcité et triomphant par son énergie +morale de sa faiblesse physique, se releva. Il écouta. A +l'extérieur, silence profond. Mais l'épais capitonnage était +suffisant pour intercepter tous les bruits de la Terre. Cependant, +une circonstance frappa Barbicane. La température à l'intérieur du +projectile était singulièrement élevée. Le président retira un +thermomètre de l'enveloppe qui le protégeait, et il le consulta. +L'instrument marquait quarante-cinq degrés centigrades. + +«Oui! s'écria-t-il alors, oui! nous marchons! Cette étouffante +chaleur transsude à travers les parois du projectile! Elle est +produite par son frottement sur les couches atmosphériques. Elle va +bientôt diminuer, parce que déjà nous flottons dans le vide, et après +avoir failli étouffer, nous subirons des froids intenses. + +--Quoi, demanda Michel Ardan, suivant toi, Barbicane, nous serions dès +à présent hors des limites de l'atmosphère terrestre? + +--Sans aucun doute, Michel. Ecoute-moi. Il est dix heures +cinquante-cinq minutes. Nous sommes partis depuis huit minutes +environ. Or, si notre vitesse initiale n'eût pas été diminuée par le +frottement, six secondes nous auraient suffi pour franchir les seize +lieues d'atmosphère qui entourent le sphéroïde. + +--Parfaitement, répondit Nicholl, mais dans quelle proportion +estimez-vous la diminution de cette vitesse par le frottement? + +--Dans la proportion d'un tiers, Nicholl, répondit Barbicane cette +diminution est considérable, mais, d'après mes calculs, elle est +telle. Si donc nous avons eu une vitesse initiale de onze mille +mètres, au sortir de l'atmosphère cette vitesse sera réduite à sept +mille trois cent trente-deux mètres, quoi qu'il en soit, nous avons +déjà franchi cet intervalle, et... + +--Et alors, dit Michel Ardan, l'ami Nicholl a perdu ses deux paris: +quatre mille dollars, puisque la Columbiad n'a pas éclaté; cinq mille +dollars, puisque le projectile s'est élevé à une hauteur supérieure à +six milles. Donc, Nicholl, exécute-toi. + +--Constatons d'abord, répondit le capitaine, et nous paierons ensuite. +Il est très possible que les raisonnements de Barbicane soient exacts +et que j'aie perdu mes neuf mille dollars. Mais une nouvelle +hypothèse se présente à mon esprit, et elle annulerait la gageure. + +--Laquelle? demanda vivement Barbicane. + +--L'hypothèse que, pour une raison ou une autre, le feu n'ayant pas +été mis aux poudres, nous ne soyons pas partis. + +--Pardieu, capitaine, s'écria Michel Ardan, voilà une hypothèse digne +de mon cerveau! Elle n'est pas sérieuse! Est-ce que nous n'avons pas +été à demi assommés par la secousse? Est-ce que je ne t'ai pas +rappelé à la vie? Est-ce que l'épaule du président ne saigne pas +encore du contrecoup qui l'a frappée? + +--D'accord, Michel, répéta Nicholl, mais une seule question. + +--Fais, mon capitaine. + +--As-tu entendu la détonation qui certainement a dû être formidable? + +--Non, répondit Ardan, très surpris, en effet, je n'ai pas entendu la +détonation. + +--Et vous, Barbicane? + +--Ni moi non plus. + +--Eh bien? fit Nicholl. + +--Au fait! murmura le président, pourquoi n'avons-nous pas entendu la +détonation?» + +Les trois amis se regardèrent d'un air assez décontenancé. Il se +présentait là un phénomène inexplicable. Le projectile était parti +cependant, et, conséquemment, la détonation avait dû se produire. + +«Sachons d'abord où nous en sommes, dit Barbicane, et rabattons les +panneaux.» + +Cette opération extrêmement simple, fut aussitôt pratiquée. Les +écrous qui maintenaient les boulons sur les plaques extérieures du +hublot de droite, cédèrent sous la pression d'une clef anglaise. Ces +boulons furent chassés au-dehors, et des obturateurs garnis de +caoutchouc bouchèrent le trou qui leur donnait passage. Aussitôt la +plaque extérieure se rabattit sur sa charnière comme un sabord, et le +verre lenticulaire qui fermait le hublot apparut. Un hublot identique +s'évidait dans l'épaisseur des parois sur l'autre face, du projectile, +un autre dans le dôme qui le terminait, un quatrième enfin au milieu +du culot inférieur. On pouvait donc observer, dans quatre directions +opposées, le firmament par les vitres latérales et plus directement, +la Terre ou la Lune par les ouvertures supérieures et inférieures du +boulet. + +Barbicane et ses deux compagnons s'étaient aussitôt précipités à la +vitre découverte. Nul rayon lumineux ne l'animait. Une profonde +obscurité enveloppait le projectile. Ce qui n'empêcha pas le +président Barbicane de s'écrier: + +«Non, mes amis, nous ne sommes pas retombés sur terre! Non, nous ne +sommes pas immergés au fond du golfe du Mexique! Oui! nous montons +dans l'espace! Voyez ces étoiles qui brillent dans la nuit, et cette +impénétrable obscurité qui s'amasse entre la Terre et nous! + +«Hurrah! Hurrah!» s'écrièrent d'une commune voix Michel Ardan et +Nicholl. + +En effet, ces ténèbres compactes prouvaient que le projectile avait +quitté la Terre, car le sol, vivement éclairé alors par la clarté +lunaire, eût apparu aux yeux des voyageurs, s'ils eussent reposé à sa +surface. Cette obscurité démontrait aussi que le projectile avait +dépassé la couche atmosphérique, car la lumière diffuse, répandue dans +l'air eût reporté sur les parois métalliques un reflet qui manquait +aussi. Cette lumière aurait éclairé la vitre du hublot, et cette +vitre était obscure. Le doute n'était plus permis. Les voyageurs +avaient quitté la Terre. + +«J'ai perdu, dit Nicholl. + +--Et je t'en félicite! répondit Ardan. + +--Voici neuf mille dollars, dit le capitaine en tirant de sa poche une +liasse de dollars papier. + +--Voulez-vous un reçu? demanda Barbicane en prenant la somme. + +--Si cela ne vous désoblige pas, répondit Nicholl. C'est plus +régulier.» + +Et, sérieusement, flegmatiquement, comme s'il eût été à sa caisse, le +président Barbicane tira son carnet, en détacha une page blanche, +libella au crayon un reçu en règle, le data, le signa, le parapha, et +le remit au capitaine qui l'enferma soigneusement dans son +portefeuille. + +Michel Ardan, ôtant sa casquette, s'inclina sans rien dire devant ses +deux compagnons. Tant de formalisme en de pareilles circonstances lui +coupait la parole. Il n'avait jamais rien vu de si «américain». + +Barbicane et Nicholl, leur opération terminée, s'étaient replacés à la +vitre et regardaient les constellations. Les étoiles se détachaient +en points vifs sur le fond noir du ciel. Mais, de ce côté, on ne +pouvait apercevoir l'astre des nuits, qui, marchant de l'est à +l'ouest, s'élevait peu à peu vers le zénith. Aussi son absence +provoqua-t-elle une réflexion d'Ardan. + +«Et la Lune? disait-il. Est-ce que, par hasard, elle manquerait à +notre rendez-vous? + +--Rassure-toi, répondit Barbicane. Notre future sphéroïde est à son +poste, mais nous ne pouvons l'apercevoir de ce côté. Ouvrons l'autre +hublot latéral.» + +Au moment où Barbicane allait abandonner la vitre pour procéder au +dégagement du hublot opposé, son attention fut attirée par l'approche +d'un objet brillant. C'était un disque énorme, dont les colossales +dimensions ne pouvaient être appréciées. Sa face tournée vers la +Terre s'éclairait vivement. On eût dit une petite Lune qui +réfléchissait la lumière de la grande. Elle s'avançait avec une +prodigieuse vitesse et paraissait décrire autour de la Terre une +orbite qui coupait la trajectoire du projectile. Le mouvement de +translation de ce mobile se complétait d'un mouvement de rotation sur +lui-même. Il se comportait donc comme tous les corps célestes +abandonnés dans l'espace. + +«Eh! s'écria Michel Ardan, qu'est cela? Un autre projectile?» + +Barbicane ne répondit pas. L'apparition de ce corps énorme le +surprenait et l'inquiétait. Une rencontre était possible, qui aurait +eu des résultats déplorables, soit que le projectile fût dévié de sa +route, soit qu'un choc, brisant son élan, le précipitât vers la Terre, +soit enfin qu'il se vît irrésistiblement entraîné par la puissance +attractive de cet astéroïde. + +Le président Barbicane avait rapidement saisi les conséquences de ces +trois hypothèses qui, d'une façon ou d'une autre, amenaient fatalement +l'insuccès de sa tentative. Ses compagnons, muets, regardaient à +travers l'espace. L'objet grossissait prodigieusement en +s'approchant, et par une certaine illusion d'optique, il semblait que +le projectile se précipitât au-devant de lui. + +«Mille dieux! s'écria Michel Ardan, les deux trains vont se +rencontrer!» + +Instinctivement, les voyageurs s'étaient rejetés en arrière. Leur +épouvante fut extrême, mais elle ne dura pas longtemps, quelques +secondes à peine. L'astéroïde passa à plusieurs centaines de mètres +du projectile et disparut, non pas tant par la rapidité de sa course, +que parce que sa face opposée à la Lune se confondit subitement avec +l'obscurité absolue de l'espace. + +«Bon voyage! s'écria Michel Ardan en poussant un soupir de +satisfaction. Comment! l'infini n'est pas assez grand pour qu'un +pauvre petit boulet puisse s'y promener sans crainte! Ah çà! +qu'est-ce que ce globe prétentieux qui a failli nous heurter? + +--Je le sais, répondit Barbicane. + +--Parbleu! tu sais tout. + +--C'est, dit Barbicane, un simple bolide, mais un bolide énorme que +l'attraction a retenu à l'état de satellite. + +--Est-il possible! s'écria Michel Ardan. La terre a donc deux Lunes +comme Neptune? + +--Oui, mon ami, deux Lunes, bien qu'elle passe généralement pour n'en +posséder qu'une. Mais cette seconde Lune est si petite et sa vitesse +est si grande, que les habitants de la Terre ne peuvent l'apercevoir. +C'est en tenant compte de certaines perturbations qu'un astronome +français, M. Petit, a su déterminer l'existence de ce second satellite +et en calculer les éléments. D'après ses observations, ce bolide +accomplirait sa révolution autour de la Terre en trois heures vingt +minutes seulement, ce qui implique une vitesse prodigieuse. + +--Tous les astronomes, demanda Nicholl, admettent-ils l'existence de +ce satellite? + +--Non, répondit Barbicane; mais si, comme nous, ils s'étaient +rencontrés avec lui, ils ne pourraient plus douter. Au fait, j'y +pense, ce bolide qui nous eût fort embarrassés en heurtant le +projectile permet de préciser notre situation dans l'espace. + +--Comment? dit Ardan. + +--Parce que sa distance est connue et, au point où nous l'avons +rencontré, nous étions exactement a huit mille cent quarante +kilomètres de la surface du globe terrestre. + +--Plus de deux mille lieues! s'écria Michel Ardan. Voilà qui enfonce +les trains express de ce globe piteux qu'on appelle la Terre! + +--Je le crois bien, répondit Nicholl en consultant son chronomètre, il +est onze heures, et nous n'avons quitté le continent américain que +depuis treize minutes. + +--Treize minutes seulement? dit Barbicane + +--Oui, répondit Nicholl, et si notre vitesse initiale de onze +kilomètres était constante, nous ferions près de dix mille lieues à +l'heure! + +--Tout cela est fort bien, mes amis, dit le +président, mais reste toujours cette insoluble +question. Pourquoi n'avons-nous pas entendu la +détonation de la Columbiad?» + +Faute de réponse, la conversation s'arrêta, et Barbicane, tout en +réfléchissant, s'occupa de rabaisser le mantelet du second hublot +latéral. Son opération réussit, et, par la vitre dégagée, la Lune +emplit l'intérieur du projectile d'une brillante lumière. Nicholl, en +homme économe, éteignit le gaz qui devenait inutile, et dont l'éclat, +d'ailleurs, nuisait à l'observation des espaces interplanétaires. + +Le disque lunaire brillait alors avec une incomparable pureté. Ses +rayons, que ne tamisait plus la vaporeuse atmosphère du globe +terrestre, filtraient à travers la vitre et saturaient l'air intérieur +du projectile de reflets argentins. Le noir rideau du firmament +doublait véritablement l'éclat de la Lune, qui, dans ce vide de +l'éther impropre à la diffusion, n'éclipsait pas les étoiles voisines. +Le ciel, ainsi vu, présentait un aspect tout nouveau que l'oeil humain +ne pouvait soupçonner. + +On conçoit l'intérêt avec lequel ces audacieux contemplaient l'astre +des nuits, but suprême de leur voyage. Le satellite de la Terre dans +son mouvement de translation se rapprochait insensiblement du zénith, +point mathématique qu'il devait atteindre environ quatre-vingt-seize +heures plus tard. Ses montagnes, ses plaines, tout son relief ne +s'accusaient pas plus nettement à leurs yeux que s'ils les eussent +considérés d'un point quelconque de la Terre; mais sa lumière, à +travers le vide, se développait avec une incomparable intensité. Le +disque resplendissait comme un miroir de platine. De la terre qui +fuyait sous leurs pieds, les voyageurs avaient déjà oublié tout +souvenir. + +Ce fut le capitaine Nicholl qui, le premier, rappela l'attention sur +le globe disparu. + +«Oui! répondit Michel Ardan, ne soyons pas ingrats envers lui. +Puisque nous quittons notre pays, que nos derniers regards lui +appartiennent. Je veux revoir la Terre avant qu'elle s'éclipse +complètement à mes yeux!» + +Barbicane, pour satisfaire aux désirs de son compagnon, s'occupa de +déblayer la fenêtre du fond du projectile, celle qui devait permettre +d'observer directement la Terre. Le disque que la force de projection +avait ramené jusqu'au culot fut démonté non sans peine. Ses morceaux +placés avec soin contre les parois, pouvaient encore servir, le cas +échéant. Alors apparut une baie circulaire, large de cinquante +centimètres, évidée dans la partie inférieure du boulet. Un verre, +épais de quinze centimètres et renforcé d'une armature de cuivre, la +fermait. Au-dessous s'appliquait une plaque d'aluminium retenue par +des boulons. Les écrous dévissés, les boulons largués, la plaque se +rabattit, et la communication visuelle fut établie entre l'intérieur +et l'extérieur. + +Michel Ardan s'était agenouillé sur la vitre. Elle était sombre, +comme opaque. + +«Eh bien, s'écria-t-il, et la Terre? + +--La Terre, dit Barbicane, la voilà. + +--Quoi! fit Ardan, ce mince filet, ce croissant argenté? + +--Sans doute, Michel. Dans quatre jours, lorsque la Lune sera pleine, +au moment même où nous l'atteindrons, la Terre sera nouvelle. Elle ne +nous apparaîtra plus que sous la forme d'un croissant délié qui ne +tardera pas à disparaître, et alors elle sera noyée pour quelques +jours dans une ombre impénétrable. + +--Ça! la Terre!» répétait Michel Ardan, regardant de tous ses yeux +cette mince tranche de sa planète natale. + +L'explication donnée par le président Barbicane était juste. La +Terre, par rapport au projectile, entrait dans sa dernière phase. +Elle était dans son octant et montrait un croissant finement tracé sur +le fond noir du ciel. Sa lumière, rendue bleuâtre par l'épaisseur de +la couche atmosphérique, offrait moins d'intensité que celle du +croissant lunaire. Ce croissant se présentait sous des dimensions +considérables. On eût dit un arc énorme tendu sur le firmament. +Quelques points, vivement éclairés, surtout dans sa partie concave, +annonçaient la présence de hautes montagnes; mais ils disparaissaient +parfois sous d'épaisses taches qui ne se voient jamais à la surface du +disque lunaire. C'étaient des anneaux de nuage disposés +concentriquement autour du sphéroïde terrestre. + +Cependant, par suite d'un phénomène naturel, identique à celui qui se +produit sur la Lune lorsqu'elle est dans ses octants, on pouvait +saisir le contour entier du globe terrestre. Son disque entier +apparaissait assez visiblement par un effet de lumière cendrée, moins +appréciable que la lumière cendrée de la Lune. Et la raison de cette +intensité moindre est facile à comprendre. Lorsque ce reflet se +produit sur la Lune, il est dû aux rayons solaires que la Terre +réfléchit vers son satellite. Ici, par un effet inverse, il était dû +aux rayons solaires réfléchis de la Lune vers la Terre. Or, la +lumière terrestre est environ treize fois plus intense que la lumière +lunaire, ce qui tient à la différence de volume des deux corps. De +là, cette conséquence que, dans le phénomène de la lumière cendrée, la +partie obscure du disque de la Terre se dessine moins nettement que +celle du disque de la Lune, puisque l'intensité du phénomène est +proportionnelle au pouvoir éclairant des deux astres. Il faut ajouter +aussi que le croissant terrestre semblait former une courbe plus +allongée que celle du disque. Pur effet d'irradiation. + +Tandis que les voyageurs cherchaient à percer les profondes ténèbres +de l'espace, un bouquet étincelant d'étoiles filantes s'épanouit à +leurs yeux. Des centaines de bolides, enflammés au contact de +l'atmosphère, rayaient l'ombre de traînées lumineuses et zébraient de +leurs feux la partie cendrée du disque. A cette époque, la Terre +était dans son périhélie, et le mois de décembre est si propice à +l'apparition de ces étoiles filantes, que des astronomes en ont compté +jusqu'à vingt-quatre mille par heure. Mais Michel Ardan, dédaignant +les raisonnements scientifiques, aima mieux croire que la Terre +saluait de ses plus brillants feux d'artifice le départ de trois de +ses enfants. + +En somme, c'était tout ce qu'ils voyaient de ce sphéroïde perdu dans +l'ombre, astre inférieur du monde solaire, qui, pour les grandes +planètes, se couche ou se lève comme une simple étoile du matin ou du +soir! Imperceptible point de l'espace, ce n'était plus qu'un +croissant fugitif, ce globe où ils avaient laissé toutes leurs +affections! + +Longtemps, les trois amis, sans parler, mais unis de coeur, +regardèrent, tandis que le projectile s'éloignait avec une vitesse +uniformément décroissante. Puis, une somnolence irrésistible envahit +leur cerveau. Était-ce fatigue de corps et fatigue d'esprit? Sans +doute, car après la surexcitation de ces dernières heures passées sur +la Terre, la réaction devait inévitablement se produire. + +«Eh bien, dit Michel, puisqu'il faut dormir, dormons.» + +Et, s'étendant sur leurs couchettes, tous trois furent bientôt +ensevelis dans un profond sommeil. + +Mais ils ne s'étaient pas assoupis depuis un quart d'heure, que +Barbicane se relevait subitement et réveillant ses compagnons d'une +voix formidable: + +«J'ai trouvé! s'écria-t-il! + +--Qu'as-tu trouvé? demanda Michel Ardan sautant hors de sa couchette. + +--La raison pour laquelle nous n'avons pas entendu la détonation de la +Columbiad! + +--Et c'est?... fit Nicholl. + +--Parce que notre projectile allait plus vite que le son!» + + + + +III + +Où l'on s'installe + + +Cette explication curieuse, mais certainement exacte, une fois donnée, +les trois amis s'étaient replongés dans un profond sommeil. Où +auraient-ils, pour dormir, trouvé un lieu plus calme, un milieu plus +paisible? Sur terre, les maisons des villes, les chaumières des +campagnes, ressentent toutes les secousses imprimées à l'écorce du +globe. Sur mer, le navire, ballotté par les lames, n'est que choc et +mouvement. Dans l'air, le ballon oscille incessamment sur des couches +fluides de densités diverses. Seul, ce projectile, flottant dans le +vide absolu, au milieu du silence absolu, offrait à ses hôtes le repos +absolu. + +Aussi, le sommeil des trois aventureux voyageurs se fût-il peut-être +indéfiniment prolongé, si un bruit inattendu ne les eût éveillés vers +sept heures du matin, le 2 décembre, huit heures après leur départ. + +Ce bruit, c'était un aboiement très caractérisé. + +«Les chiens! Ce sont les chiens!» s'écria Michel Ardan, se relevant +aussitôt. + +--Ils ont faim, dit Nicholl. + +--Pardieu! répondit Michel, nous les avons oubliés! + +--Où sont-ils?» demanda Barbicane. + +On chercha, et l'on trouva l'un de ces animaux blotti sous le divan. +Épouvanté, anéanti par le choc initial, il était resté dans ce coin +jusqu'au moment où la voix lui revint avec le sentiment de la faim. + +C'était l'aimable Diane, assez penaude encore, qui s'allongea hors de +sa retraite, non sans se faire prier. Cependant Michel Ardan +l'encourageait de ses plus gracieuses paroles. + +«Viens, Diane, disait-il, viens, ma fille! toi, dont la destinée +marquera dans les annales cynégétiques! toi que les païens eussent +donnée pour compagne au dieu Anubis, et les chrétiens pour amie à +saint Roch! toi, digne d'être forgée en airain par le roi des enfers, +comme ce toutou que Jupiter céda à la belle Europe au prix d'un +baiser! toi, dont la célébrité effacera celle des héros de Montargis +et du mont Saint-Bernard! toi, qui, t'élançant vers les espaces +interplanétaires, seras peut-être l'Ève des chiens sélénites! toi qui +justifieras là-haut cette parole de Toussenel: «Au commencement. +«Dieu créa l'homme, et le voyant si faible, il lui «donna le chien!» +Viens, Diane! viens ici!» + +Diane, flattée ou non, s'avançait peu à peu et poussait des +gémissements plaintifs. + +«Bon! fit Barbicane, je vois bien Ève, mais où est Adam? + +--Adam! répondit Michel, Adam ne peut être loin! Il est là, quelque +part! Il faut l'appeler! Satellite! ici, Satellite!» + +Mais Satellite ne paraissait pas. Diane continuait de gémir. On +constata cependant qu'elle n'était point blessée, et on lui servit une +appétissante pâtée qui fit taire ses plaintes. + +Quant à Satellite, il semblait introuvable. Il fallut chercher +longtemps avant de le découvrir dans un des compartiments supérieurs +du projectile, où un contrecoup, assez inexplicable, l'avait +violemment lancé. La pauvre bête, fort endommagée, était dans un +piteux état. + +«Diable! dit Michel, voilà notre acclimatation compromise!» + +On descendit le malheureux chien avec précaution. Sa tête s'était +fracassée contre la voûte, et il semblait difficile qu'il revînt d'un +tel choc. Néanmoins, il fut confortablement étendu sur un coussin et +là, il laissa échapper un soupir. + +«Nous te soignerons, dit Michel. Nous sommes responsables de ton +existence. J'aimerais mieux perdre un bras qu'une patte de mon pauvre +Satellite!» + +Et, ce disant, il offrit quelques gorgées d'eau au blessé, qui les but +avidement. + +Ces soins donnés, les voyageurs observèrent attentivement la Terre et +la Lune. La Terre n'était plus figurée que par un disque cendré que +terminait un croissant plus rétréci que la veille; mais son volume +restait encore énorme, si on le comparait à celui de la Lune qui se +rapprochait de plus en plus d'un cercle parfait. + +«Parbleu! dit alors Michel Ardan, je suis vraiment fâché que nous ne +soyons pas partis au moment de la Pleine-Terre, c'est-à-dire lorsque +notre globe se trouvait en opposition avec le Soleil. + +--Pourquoi? demanda Nicholl. + +--Parce que nous aurions aperçu sous un nouveau jour nos continents et +nos mers, ceux-ci resplendissants sous la projection des rayons +solaires, celles-là plus sombres et telles qu'on les reproduit sur +certaines mappemondes! J'aurais voulu voir ces pôles de la Terre sur +lesquels le regard de l'homme ne s'est encore jamais reposé! + +--Sans doute, répondit Barbicane, mais si la Terre avait été pleine, +la Lune aurait été nouvelle, c'est-à-dire invisible au milieu de +l'irradiation du Soleil. Or, mieux vaut pour nous voir le but +d'arrivée que le point de départ. + +--Vous avez raison, Barbicane, répondit le capitaine Nicholl, et +d'ailleurs quand nous aurons atteint la Lune, nous aurons le temps, +pendant les longues nuits lunaires, de considérer à loisir ce globe où +fourmillent nos semblables! + +--Nos semblables! s'écria Michel Ardan. Mais maintenant, ils ne sont +pas plus nos semblables que les Sélénites! Nous habitons un monde +nouveau, peuplé de nous seuls, le projectile! Je suis le semblable de +Barbicane, et Barbicane est le semblable de Nicholl. Au-delà de nous, +en dehors de nous, l'humanité finit, et nous sommes les seules +populations de ce microcosme jusqu'au moment où nous deviendrons de +simples Sélénites! + +--Dans quatre-vingt-huit heures environ, +répliqua le capitaine. + +--Ce qui veut dire?... demanda Michel Ardan. + +--Qu'il est huit heures et demie, répondit Nicholl. + +--Eh bien, repartit Michel, il m'est impossible de trouver même +l'apparence d'une raison pour laquelle nous ne déjeunerions pas +illico.» + +En effet, les habitants du nouvel astre ne pouvaient y vivre sans +manger, et leur estomac subissait alors les impérieuses lois de la +faim. Michel Ardan, en sa qualité de Français, se déclara cuisinier +en chef, importante fonction qui ne lui suscita pas de concurrents. +Le gaz donna les quelques degrés de chaleur suffisants pour les +apprêts culinaires, et le coffre aux provisions fournit les éléments +de ce premier festin. + +Le déjeuner débuta par trois tasses d'un bouillon excellent, dû à la +liquéfaction dans l'eau chaude de ces précieuses tablettes Liebig, +préparées avec les meilleurs morceaux des ruminants des Pampas. Au +bouillon de boeuf succédèrent quelques tranches de beefsteak +comprimés à la presse hydraulique, aussi tendres, aussi succulents que +s'ils fussent sortis des cuisines du café Anglais. Michel, homme +d'imagination, soutint même qu'ils étaient «saignants». + +Des légumes conservés «et plus frais que nature», dit aussi l'aimable +Michel, succédèrent au plat de viande, et furent suivis de quelques +tasses de thé avec tartines beurrées à l'américaine. Ce breuvage, +déclaré exquis, était dû à l'infusion de feuilles de premier choix +dont l'empereur de Russie avait mis quelques caisses à la disposition +des voyageurs. + +Enfin, pour couronner ce repas, Ardan dénicha une fine bouteille de +Nuits, qui se trouvait «par hasard» dans le compartiment des +provisions. Les trois amis la burent à l'union de la Terre et de son +satellite. + +Et comme si ce n'était pas assez de ce vin généreux qu'il avait +distillé sur les coteaux de Bourgogne, le Soleil voulut se mettre de +la partie. Le projectile sortait en ce moment du cône d'ombre projeté +par le globe terrestre, et les rayons de l'astre radieux frappèrent +directement le disque inférieur du boulet, en raison de l'angle que +fait l'orbite de la Lune avec celle de la Terre. + +«Le Soleil! s'écria Michel Ardan. + +--Sans doute, répondit Barbicane. Je l'attendais. + +--Cependant, dit Michel, le cône d'ombre que la Terre laisse dans +l'espace s'étend au-delà de la Lune? + +--Beaucoup au-delà, si on ne tient pas compte de la réfraction +atmosphérique, dit Barbicane. Mais quand la Lune est enveloppée dans +cette ombre, c'est que les centres des trois astres, le Soleil, la +Terre et la Lune, sont en ligne droite. Alors les noeuds coïncident +avec les phases de la Pleine-Lune et il y a éclipse. Si nous étions +partis au moment d'une éclipse de Lune, tout notre trajet se fût +accompli dans l'ombre, ce qui eût été fâcheux. + +--Pourquoi? + +--Parce que, bien que nous flottions dans le vide, notre projectile, +baigné au milieu des rayons solaires recueillera leur lumière et leur +chaleur. Donc, économie de gaz, économie précieuse à tous égards.» + +En effet, sous ces rayons dont aucune atmosphère n'adoucissait la +température et l'éclat, le projectile se réchauffait et s'éclairait +comme s'il eût subitement passé de l'hiver à l'été. La Lune en haut, +le Soleil en bas, l'inondaient de leurs feux. + +«Il fait bon ici, dit Nicholl. + +--Je le crois bien! s'écria Michel Ardan. Avec un peu de terre +végétale répandue sur notre planète d'aluminium, nous ferions pousser +les petits pois en vingt-quatre heures. Je n'ai qu'une crainte, c'est +que les parois du boulet n'entrent en fusion! + +--Rassure-toi, mon digne ami, répondit Barbicane. Le projectile a +supporté une température bien autrement élevée, pendant qu'il glissait +sur les couches atmosphériques. Je ne serais même pas étonné qu'il se +fût montré aux yeux des spectateurs de la Floride comme un bolide en +feu. + +--Mais alors, J.-T. Maston doit nous croire rôtis. + +--Ce qui m'étonne, répondit Barbicane, c'est que nous ne l'ayons pas +été. C'était là un danger que nous n'avions pas prévu. + +--Je le craignais, moi, répondit simplement Nicholl. + +--Et tu ne nous en avais rien dit, sublime capitaine!» s'écria Michel +Ardan en serrant la main de son compagnon. + +Cependant Barbicane procédait à son installation dans le projectile +comme s'il n'eût jamais dû le quitter. On se rappelle que ce wagon +aérien offrait à sa base une superficie de cinquante-quatre pieds +carrés. Haut de douze pieds jusqu'au sommet de sa voûte, habilement +aménagé à l'intérieur, peu encombré par les instruments et ustensiles +de voyage qui occupaient chacun une place spéciale, il laissait à ses +trois hôtes une certaine liberté de mouvements. L'épaisse vitre, +engagée dans une partie du culot, pouvait supporter impunément un +poids considérable. Aussi Barbicane et ses compagnons marchaient-ils +à sa surface comme sur un plancher solide; mais le Soleil, qui la +frappait directement de ses rayons, éclairant par en dessous +l'intérieur du projectile, y produisait de singuliers effets de +lumière. + +On commença par vérifier l'état de la caisse à eau et de la caisse aux +vivres. Ces récipients n'avaient aucunement souffert, grâce aux +dispositions prises pour amortir le choc. Les vivres étaient +abondants et pouvaient nourrir les trois voyageurs pendant une année +entière. Barbicane avait voulu se précautionner pour le cas où le +projectile arriverait sur une portion absolument stérile de la Lune. +Quant à l'eau et à la réserve d'eau-de-vie qui comprenait cinquante +gallons, il y en avait pour deux mois seulement. Mais, à s'en +rapporter aux dernières observations des astronomes, la Lune +conservait une atmosphère basse, dense, épaisse, au moins dans ses +vallées profondes, et là les ruisseaux, les sources ne pouvaient +manquer. Donc, pendant la durée du trajet et pendant la première +année de leur installation sur le continent lunaire, les aventureux +explorateurs ne devaient être éprouvés ni par la faim ni par la soif. + +Restait la question de l'air à l'intérieur du projectile. Là encore, +toute sécurité. L'appareil Reiset et Regnaut, destiné à la production +de l'oxygène, était alimenté pour deux mois de chlorate de potasse. +Il consommait nécessairement une certaine quantité de gaz, car il +devait maintenir au-dessus de quatre cents degrés la matière +productrice. Mais là encore, on était en fonds. L'appareil ne +demandait, d'ailleurs, qu'un peu de surveillance. Il fonctionnait +automatiquement. A cette température élevée, le chlorate de potasse, +se changeant en chlorure de potassium, abandonnait tout l'oxygène +qu'il contenait. Or, que donnaient dix-huit livres de chlorate de +potasse? Les sept livres d'oxygène nécessaire à la consommation +quotidienne des hôtes du projectile. + +Mais il ne suffisait pas de renouveler l'oxygène dépensé, il fallait +encore absorber l'acide carbonique produit par l'expiration. Or, +depuis une douzaine d'heures, l'atmosphère du boulet s'était chargée +de ce gaz absolument délétère, produit définitif de la combustion des +éléments du sang par l'oxygène inspiré. Nicholl reconnut cet état de +l'air en voyant Diane haleter péniblement. En effet, l'acide +carbonique--par un phénomène identique à celui qui se produit dans la +fameuse Grotte du Chien--se massait vers le fond du projectile, en +raison de sa pesanteur. La pauvre Diane, la tête basse, devait donc +souffrir avant ses maîtres de la présence de ce gaz. Mais le +capitaine Nicholl se hâta de remédier à cet état de choses. Il +disposa sur le fond du projectile plusieurs récipients contenant de la +potasse caustique qu'il agita pendant un certain temps, et cette +matière, très avide d'acide carbonique, l'absorba complètement et +purifia ainsi l'air intérieur. + +L'inventaire des instruments fut alors commencé. Les thermomètres et +les baromètres avaient résisté, sauf un thermomètre à minima dont le +verre s'était brisé. Un excellent anéroïde, retiré de la boîte ouatée +qui le contenait, fut accroché à l'une des parois. Naturellement, il +ne subissait et ne marquait que la pression de l'air à l'intérieur du +projectile. Mais il indiquait aussi la quantité de vapeur d'eau qu'il +renfermait. En ce moment son aiguille oscillait entre 765 et 760 +millimètres. C'était «du beau temps». + +Barbicane avait emporté aussi plusieurs compas qui furent retrouvés +intacts. On comprend que dans ces conditions, leur aiguille était +affolée, c'est-à-dire sans direction constante. En effet, à la +distance où le boulet se trouvait de la Terre, le pôle magnétique ne +pouvait exercer sur l'appareil aucune action sensible. Mais ces +boussoles, transportées sur le disque lunaire, y constateraient +peut-être des phénomènes particuliers. En tout cas, il était +intéressant de vérifier si le satellite de la Terre se soumettait +comme elle à l'influence magnétique. + +Un hypsomètre pour mesurer l'altitude des montagnes lunaires, un +sextant destiné à prendre la hauteur du Soleil, un théodolite, +instrument de géodésie qui sert à lever les plans et à réduire les +angles à l'horizon, les lunettes dont l'usage devait être très +apprécié aux approches de la Lune, tous ces instruments furent visités +avec soin et reconnus bons, malgré la violence de la secousse +initiale. + +Quant aux ustensiles, aux pics, aux pioches, aux divers outils dont +Nicholl avait fait un choix spécial; quant aux sacs de graines +variées, aux arbustes que Michel Ardan comptait transplanter dans les +terres sélénites, ils étaient à leur place dans les coins supérieurs +du projectile. Là s'évidait une sorte de grenier encombré d'objets +que le prodigue Français y avait empilés. Quels ils étaient, on ne +savait guère, et le joyeux garçon ne s'expliquait pas là-dessus. De +temps en temps, il montait par des crampons rivés aux parois jusqu'à +ce capharnaüm, dont il s'était réservé l'inspection. Il rangeait, il +arrangeait, il plongeait une main rapide dans certaines boîtes +mystérieuses, en chantant de la voix la plus fausse quelque vieux +refrain de France qui égayait la situation. + +Barbicane observa avec intérêt que ses fusées et autres artifices +n'avaient pas été endommagés. Ces pièces importantes, puissamment +chargées, devaient servir à ralentir la chute du projectile, lorsque +celui-ci, sollicité par l'attraction lunaire, après avoir dépassé le +point d'attraction neutre, tomberait sur la surface de la Lune. +Chute, d'ailleurs, qui devait être six fois moins rapide qu'elle ne +l'eût été à la surface de la Terre, grâce à la différence de masse des +deux astres. + +L'inspection se termina donc à la satisfaction générale. Puis chacun +revint observer l'espace par les fenêtres latérales et à travers la +vitre inférieure. + +Même spectacle. Toute l'étendue de la sphère céleste, fourmillant +d'étoiles et de constellations d'une pureté merveilleuse, à rendre fou +un astronome. D'un côté, le Soleil, comme la gueule d'un four +embrasé, disque éblouissant sans auréole, se détachant sur le fond +noir du ciel. De l'autre, la Lune lui ejetant ses feux par réflexion, +et comme immobile au milieu du monde stellaire. Puis, une tache assez +forte, qui semblait trouer le firmament et que bordait encore un +demi-liséré argenté: c'était la Terre. Çà et là, des nébuleuses +massées comme de gros flocons d'une neige sidérale, et du zénith au +nadir, un immense anneau formé d'une impalpable poussière d'astres, +cette voie lactée, au milieu de laquelle le Soleil ne compte que pour +une étoile de quatrième grandeur! + +Les observateurs ne pouvaient détacher leurs regards de ce spectacle +si nouveau, dont aucune description ne saurait donner l'idée. Que de +réflexions il leur suggéra! Quelles émotions inconnues il éveilla +dans leur âme! Barbicane voulut commencer le récit de son voyage sous +l'empire de ces impressions, et il nota heure par heure tous les faits +qui signalaient le début de son entreprise. Il écrivait +tranquillement de sa grosse écriture carrée et dans un style un peu +commercial. + +Pendant ce temps, le calculateur Nicholl revoyait ses formules de +trajectoires et manoeuvrait les chiffres avec une dextérité sans +pareille. Michel Ardan causait tantôt avec Barbicane qui ne lui +répondait guère, tantôt avec Nicholl qui ne l'entendait pas, avec +Diane qui ne comprenait rien à ses théories, avec lui-même enfin, se +faisant demandes et réponses, allant, venant, s'occupant de mille +détails, tantôt courbé sur la vitre inférieure, tantôt juché dans les +hauteurs du projectile, et toujours chantonnant. Dans ce microcosme +il représentait l'agitation et la loquacité française, et l'on est +prié de croire qu'elle était dignement représentée. + +La journée, ou plutôt--car l'expression n'est pas juste--le laps de +douze heures qui forme le jour sur la Terre, se termina par un souper +copieux, finement préparé. Aucun incident de nature à altérer la +confiance des voyageurs ne s'était encore produit. Aussi, pleins +d'espoir, déjà sûrs du succès, ils s'endormirent paisiblement, tandis +que le projectile, sous une vitesse uniformément décroissante, +franchissait les routes du ciel. + + + + +IV + +Un peu d'algèbre + + +La nuit se passa sans incident. A vrai dire, ce mot «nuit» est +impropre. + +La position du projectile ne changeait pas par rapport au Soleil. +Astronomiquement, il faisait jour sur la partie inférieure du boulet, +nuit sur sa partie supérieure. Lors donc que dans ce récit ces deux +mots sont employés, ils expriment le laps de temps qui s'écoule entre +le lever et le coucher du Soleil sur la Terre. + +Le sommeil des voyageurs fut d'autant plus paisible que, malgré son +excessive vitesse, le projectile semblait être absolument immobile. +Aucun mouvement ne trahissait sa marche à travers l'espace. Le +déplacement, quelque rapide qu'il soit, ne peut produire un effet +sensible sur l'organisme, quand il a lieu dans le vide ou lorsque la +masse d'air circule avec le corps entraîné. Quel habitant de la Terre +s'aperçoit de sa vitesse, qui l'emporte cependant à raison de +quatre-vingt-dix mille kilomètres par heure? Le mouvement, dans ces +conditions, ne se «ressent» pas plus que le repos. Aussi tout corps y +est-il indifférent. Un corps est-il en repos, il y demeurera tant +qu'aucune force étrangère ne le déplacera. Est-il en mouvement, il ne +s'arrêtera plus si aucun obstacle ne vient enrayer sa marche. Cette +indifférence au mouvement ou au repos, c'est l'inertie. + +Barbicane et ses compagnons pouvaient donc se croire dans une +immobilité absolue, étant enfermés à l'intérieur du projectile. +L'effet eût été le même, d'ailleurs, s'ils se fussent placés à +l'extérieur. Sans la Lune qui grossissait au-dessus d'eux, ils +auraient juré qu'ils flottaient dans une stagnation complète. + +Ce matin-là, le 3 décembre, les voyageurs furent réveillés par un +bruit joyeux, mais inattendu. Ce fut le chant du coq qui retentit à +l'intérieur du wagon. + +Michel Ardan, le premier sur pied, grimpa jusqu'au sommet du +projectile, et fermant une caisse entrouverte: + +«Veux-tu te taire? dit-il à voix basse. Cet animal-là va faire +manquer ma combinaison!» + +Cependant Nicholl et Barbicane s'étaient réveillés. + +«Un coq? avait dit Nicholl. + +--Eh non! mes amis, répondit vivement Michel, c'est moi qui ai voulu +vous réveiller par cette vocalise champêtre!» + +Et ce disant, il poussa un splendide kokoriko qui eût fait honneur au +plus orgueilleux des gallinacés. + +Les deux Américains ne purent s'empêcher de rire. + +«Un joli talent, dit Nicholl, regardant son compagnon d'un air +soupçonneux. + +--Oui, répondit Michel, une plaisanterie de mon pays. C'est très +gaulois. On fait, comme cela, le coq dans les meilleures sociétés!» + +Puis, détournant la conversation: + +«Sais-tu, Barbicane, dit-il, à quoi j'ai pensé toute la nuit? + +--Non, répondit le président. + +--A nos amis de Cambridge. Tu as déjà remarqué que je suis un +admirable ignorant des choses mathématiques. Il m'est donc impossible +de deviner comment les savants de l'Observatoire ont pu calculer +quelle vitesse initiale devrait avoir le projectile en quittant la +Columbiad pour atteindre la Lune. + +--Tu veux dire, répliqua Barbicane, pour atteindre ce point neutre où +les attractions terrestre et lunaire se font équilibre, car, à partir +de ce point situé aux neuf dixièmes du parcours environ, le projectile +tombera sur la Lune simplement en vertu de sa pesanteur. + +--Soit, répondit Michel, mais, encore une fois, comment ont-ils pu +calculer la vitesse initiale? + +--Rien n'était plus aisé, répondit Barbicane. + +--Et tu aurais su faire ce calcul? demanda Michel Ardan. + +--Parfaitement. Nicholl et moi, nous l'eussions établi, si la note de +l'Observatoire ne nous eût évité cette peine. + +--Eh bien, mon vieux Barbicane, répondit Michel, on m'eût plutôt coupé +la tête, en commençant par les pieds, que de me faire résoudre ce +problème-là! + +--Parce que tu ne sais pas l'algèbre, répliqua tranquillement +Barbicane. + +--Ah! vous voilà bien, vous autres, mangeurs d'_x_! Vous croyez +avoir tout dit quand vous avez dit: l'algèbre. + +--Michel, répliqua Barbicane, crois-tu qu'on puisse forger sans +marteau ou labourer sans charrue? + +--Difficilement. + +--Eh bien, l'algèbre est un outil, comme la charrue ou le marteau, et +un bon outil pour qui sait l'employer. + +--Sérieusement? + +--Très sérieusement. + +--Et tu pourrais manier cet outil-là devant moi? + +--Si cela t'intéresse. + +--Et me montrer comment on a calculé la vitesse initiale de notre +wagon? + +--Oui, mon digne ami. En tenant compte de tous les éléments du +problème, de la distance du centre de la Terre au centre de la Lune, +du rayon de la Terre, de la masse de la Terre, de la masse de la Lune, +je puis établir exactement quelle a dû être la vitesse initiale du +projectile, et cela par une simple formule. + +--Voyons la formule. + +--Tu la verras. Seulement, je ne te donnerai pas la courbe tracée +réellement par le boulet entre la Lune et la Terre, en tenant compte +de leur mouvement de translation autour du Soleil. Non. Je +considérerai ces deux astres comme immobiles, ce qui nous suffit. + +--Et pourquoi? + +--Parce que ce serait chercher la solution de ce problème qu'on +appelle «le problème des trois corps», et que le calcul intégral n'est +pas encore assez avancé pour le résoudre. + +--Tiens, fit Michel Ardan de son ton narquois, les mathématiques n'ont +donc pas dit leur dernier mot? + +--Certainement non, répondit Barbicane. + +--Bon! Peut-être les Sélénites ont-ils poussé plus loin que vous le +calcul intégral! Et à propos, qu'est-ce que ce calcul intégral? + +--C'est un calcul qui est l'inverse du calcul différentiel, répondit +sérieusement Barbicane. + +--Bien obligé. + +--Autrement dit, c'est un calcul par lequel on cherche les quantités +finies dont on connaît la différentielle. + +--Au moins, voilà qui est clair, répondit Michel d'un air on ne peut +plus satisfait. + +--Et maintenant, reprit Barbicane, un bout de papier, un bout de +crayon, et avant une demi-heure je veux avoir trouvé la formule +demandée.» + +Barbicane, cela dit, s'absorba dans son travail, tandis que Nicholl +observait l'espace, laissant à son compagnon le soin du déjeuner. + +Une demi-heure ne s'était pas écoulée que Barbicane, relevant la tête, +montrait à Michel Ardan une page couverte de signes algébriques, au +milieu desquels se détachait cette formule générale: + +% 1 2 2 r m' r r +% - (v - v ) = gr { --- - 1 + --- ( --- - ---) } +% 2 0 x m d-x d-r + + + \( \frac{1}{2}\left(v^2-v_0^2\right)= + gr\left\{\frac{r}{x}-1+\frac{m'}{m}\left(\frac{r}{d-x}- + \frac{r}{d-r}\right)\right\} \) + +«Et cela signifie?..., demanda Michel + +--Cela signifie, répondit Nicholl, que: un demi de _v_ deux moins _v_ +zéro carré, égale _gr_ multiplié par _r_ sur _x_ moins un, plus _m_ +prime sur _m_ multiplié par _r_ sur _d_ moins _x_, moins _r_ sur _d_ +moins _r_... + +--_X_ sur _y_ monté sur _z_ et chevauchant sur _p_, s'écria Michel +Ardan en éclatant de rire. Et tu comprends cela, capitaine? + +--Rien n'est plus clair. + +--Comment donc! dit Michel. Mais cela saute aux yeux, et je n'en +demande pas davantage. + +--Rieur sempiternel! répliqua Barbicane. Tu as voulu de l'algèbre, +et tu en auras jusqu'au menton! + +--J'aime mieux qu'on me pende! + +--En effet, répondit Nicholl, qui examinait la formule en connaisseur, +ceci me paraît bien trouvé, Barbicane. C'est l'intégrale de +l'équation des forces vives, et je ne doute pas qu'elle ne nous donne +le résultat cherché. + +--Mais je voudrais comprendre! s'écria Michel. Je donnerais dix ans +de la vie de Nicholl pour comprendre! + +--Ecoute alors, reprit Barbicane. Un demi de _v_ deux moins _v_ zéro +carré, c'est la formule qui nous donne la demi-variation de la force +vive. + +--Bon, et Nicholl sait ce que cela signifie? + +--Sans doute, Michel, répondit le capitaine. Tous ces signes, qui te +paraissent cabalistiques, forment cependant le langage le plus clair, +le plus net, le plus logique pour qui sait le lire. + +--Et tu prétends, Nicholl, demanda Michel, qu'au moyen de ces +hiéroglyphes, plus incompréhensibles que des ibis égyptiens, tu +pourras trouver quelle vitesse initiale il convenait d'imprimer au +projectile? + +--Incontestablement, répondit Nicholl, et même par cette formule, je +pourrai toujours te dire quelle est sa vitesse à un point quelconque +de son parcours. + +--Ta parole? + +--Ma parole. + +--Alors, tu es aussi malin que notre président? + +--Non, Michel. Le difficile, c'est ce qu'a fait Barbicane. C'est +d'établir une équation qui tienne compte de toutes les conditions du +problème. Le reste n'est plus qu'une question d'arithmétique, et +n'exige que la connaissance des quatre règles. + +--C'est déjà beau!» répondit Michel Ardan, qui, de sa vie, n'avait pu +faire une addition juste et qui définissait ainsi cette règle: «Petit +casse-tête chinois qui permet d'obtenir des totaux indéfiniment +variés.» + +Cependant Barbicane affirmait que Nicholl, en y songeant, aurait +certainement trouvé cette formule. + +«Je n'en sais rien, disait Nicholl, car, plus je l'étudie, plus je la +trouve merveilleusement établie. + +--Maintenant, écoute, dit Barbicane à son ignorant camarade, et tu vas +voir que toutes ces lettres ont une signification. + +--J'écoute, dit Michel d'un air résigné. + +--_d_, fit Barbicane, c'est la distance du centre de la Terre au +centre de la Lune, car ce sont les centres qu'il faut prendre pour +calculer les attractions. + +--Cela je le comprends. + +--_r_ est le rayon de la Terre. + +--_r_, rayon. Admis. + +--_m_ est la masse de la Terre; _m_ prime la masse de la Lune. En +effet, il faut tenir compte de la masse des deux corps attirants, +puisque l'attraction est proportionnelle aux masses. + +--C'est entendu. + +--_g_ représente la gravité, la vitesse acquise au bout d'une seconde +par un corps qui tombe à la surface de la Terre. Est-ce clair? + +--De l'eau de roche! répondit Michel. + +--Maintenant, je représente par _x_ la distance variable qui sépare le +projectile du centre de la Terre, et par _v_ la vitesse qu'a ce +projectile à cette distance. + +--Bon. + +--Enfin, l'expression _v_ zéro qui figure dans l'équation est la +vitesse que possède le boulet au sortir de l'atmosphère. + +--En effet, dit Nicholl, c'est à ce point qu'il faut calculer cette +vitesse, puisque nous savons déjà que la vitesse au départ vaut +exactement les trois demis de la vitesse au sortir de l'atmosphère. + +--Comprends plus! fit Michel. + +--C'est pourtant bien simple, dit Barbicane. + +--Pas si simple que moi, répliqua Michel. + +--Cela veut dire que lorsque notre projectile est arrivé à la limite +de l'atmosphère terrestre, il avait déjà perdu un tiers de sa vitesse +initiale. + +--Tant que cela? + +--Oui, mon ami, rien que par son frottement sur les couches +atmosphériques. Tu comprends bien que plus il marchait rapidement, +plus il trouvait de résistance de la part de l'air. + +--Ça, je l'admets, répondit Michel, et je le comprends, bien que tes +_v_ zéro deux et tes _v_ zéro carrés se secouent dans ma tête comme +des clous dans un sac! + +--Premier effet de l'algèbre, reprit Barbicane. Et maintenant, pour +t'achever, nous allons établir la donnée numérique de ces diverses +expressions, c'est-à-dire chiffrer leur valeur. + +--Achevez-moi! répondit Michel. + +--De ces expressions, dit Barbicane, les unes sont connues, les autres +sont à calculer. + +--Je me charge de ces dernières, dit Nicholl. + +--Voyons _r_, reprit Barbicane. _r_, c'est le rayon de la Terre qui, +sous la latitude de la Floride notre point de départ, égale six +millions trois cent soixante-dix mille mètres. _d_, c'est-à-dire la +distance du centre de la Terre au centre de la Lune, vaut +cinquante-six rayons terrestres, soit...» + +Nicholl chiffra rapidement. + +«Soit, dit-il, trois cent cinquante-six millions sept cent vingt mille +mètres, au moment où la Lune est à son périgée, c'est-à-dire à sa +distance la plus rapprochée de la Terre. + +--Bien, fit Barbicane. Maintenant _m_ prime sur _m_, c'est-à-dire le +rapport de la masse de la Lune à celle de la Terre, égale un +quatre-vingt-unième. + +--Parfait, dit Michel. + +--_g_, la gravité, est à la Floride de neuf mètres quatre-vingt-un. +D'où résulte que _gr_ égale... + +--Soixante-deux millions quatre cent vingt-six mille mètres carrés, +répondit Nicholl. + +--Et maintenant? demanda Michel Ardan. + +--Maintenant que les expressions sont chiffrées, répondit Barbicane, +je vais chercher la vitesse _v_ zéro, c'est-à-dire la vitesse que doit +avoir le projectile en quittant l'atmosphère pour atteindre le point +d'attraction égale avec une vitesse nulle. Puisque, à ce moment, la +vitesse sera nulle, je pose qu'elle égalera zéro, et que _x_, la +distance où se trouve ce point neutre, sera représentée par les neuf +dixièmes de _d_, c'est-à-dire de la distance qu sépare les deux +centres. + +--J'ai une vague idée que cela doit être ainsi, dit Michel. + +--J'aurai donc alors: _x_ égale neuf dixièmes de +_d_, et _v_ égale zéro, et ma formule deviendra...» + +Barbicane écrivit rapidement sur le papier: + + \( v_0^2=2gr\left\{1-\frac{10r}{9d}-\frac{1}{81} + \left(\frac{10r}{d}-\frac{r}{d-r}\right)\right\} \) + +Nicholl lut d'un oeil avide. + +«C'est cela! c'est cela! s'écria-t-il. + +--Est-ce clair? demanda Barbicane. + +--C'est écrit en lettres de feu! répondit Nicholl. + +--Les braves gens! murmurait Michel. + +--As-tu compris, enfin? lui demanda Barbicane. + +--Si j'ai compris! s'écria Michel Ardan, mais c'est-à-dire que ma +tête en éclate! + +--Ainsi, reprit Barbicane, _v_ zéro deux égale deux _gr_ multiplié par +un, moins dix _r_ sur 9 _d_, moins un quatre-vingt-unième multiplié +par dix _r_ sur _d_ moins _r_ sur _d_ moins _r_. + +--Et maintenant, dit Nicholl, pour obtenir la vitesse du boulet au +sortir de l'atmosphère, il n'y a plus qu'à calculer.» + +Le capitaine, en praticien rompu à toutes les difficultés, se mit à +chiffrer avec une rapidité effrayante. Divisions et multiplications +s'allongeaient sous ses doigts. Les chiffres grêlaient sa page +blanche. Barbicane le suivait du regard, pendant que Michel Ardan +comprimait à deux mains une migraine naissante. + +«Eh bien? demanda Barbicane, après plusieurs minutes de silence. + +--Eh bien, tout calcul fait, répondit Nicholl, _v_ zéro, c'est-à-dire +la vitesse du projectile au sortir de l'atmosphère, pour atteindre le +point d'égale attraction, a dû être de... + +--De?... fit Barbicane. + +--De onze mille cinquante et un mètres dans la première seconde. + +--Hein! fit Barbicane, bondissant, vous dites! + +--Onze mille cinquante et un mètres. + +--Malédiction! s'écria le président en faisant un geste de désespoir. + +--Qu'as-tu? demanda Michel Ardan, très surpris. + +--Ce que j'ai! Mais si à ce moment la vitesse était déjà diminuée +d'un tiers par le frottement, la vitesse initiale aurait dû être... + +--De seize mille cinq cent soixante-seize mètres! répondit Nicholl. + +--Et l'Observatoire de Cambridge, qui a déclaré que onze mille mètres +suffisaient au départ, et notre boulet qui n'est parti qu'avec cette +vitesse! + +--Eh bien? demanda Nicholl. + +--Eh bien, elle sera insuffisante! + +--Bon. + +--Nous n'atteindrons pas le point neutre! + +--Sacrebleu! + +--Nous n'irons même pas à moitié chemin! + +--Nom d'un boulet! s'écria Michel Ardan, sautant comme si le +projectile fût sur le point de heurter le sphéroïde terrestre. + +--Et nous retomberons sur la Terre!» + + + + +V + +Les froids de l'espace + + +Cette révélation fut un coup de foudre. Qui se serait attendu à +pareille erreur de calcul? Barbicane ne voulait pas y croire. +Nicholl revit ses chiffres. Ils étaient exacts. Quant à la formule +qui les avait déterminés, on ne pouvait soupçonner sa justesse, et +vérification faite, il fut constant qu'une vitesse initiale de seize +mille cinq cent soixante-seize mètres dans la première seconde était +nécessaire pour atteindre le point neutre. + +Les trois amis se regardèrent silencieusement. De déjeuner, plus +question. Barbicane, les dents serrées, les sourcils contractés, les +poings fermés convulsivement, observait à travers le hublot. Nicholl +s'était croisé les bras, examinant ses calculs. Michel Ardan +murmurait: + +«Voilà bien ces savants! Ils n'en font jamais d'autres! Je donnerais +vingt pistoles pour tomber sur l'Observatoire de Cambridge et +l'écraser avec tous les tripoteurs de chiffres qu'il renferme!» + +Tout d'un coup, le capitaine fit une réflexion qui alla droit à +Barbicane. + +«Ah çà! dit-il, il est sept heures du matin. Nous sommes donc partis +depuis trente-deux heures. Plus de la moitié de notre trajet est +parcourue, et nous ne tombons pas, que je sache!» + +Barbicane ne répondit pas. Mais, après un coup d'oeil rapide jeté au +capitaine, il prit un compas qui lui servait à mesurer la distance +angulaire du globe terrestre. Puis, à travers la vitre inférieure, il +fit une observation très exacte, vu l'immobilité apparente du +projectile. Se relevant alors, essuyant son front où perlaient des +gouttes de sueur, il disposa quelques chiffres sur le papier. Nicholl +comprenait que le président voulait déduire de la mesure du diamètre +terrestre la distance du boulet à la Terre. Il le regardait +anxieusement. + +«Non! s'écria Barbicane après quelques instants, non, nous ne tombons +pas! Nous sommes déjà à plus de cinquante mille lieues de la Terre! +Nous avons dépassé ce point où le projectile aurait dû s'arrêter, si +sa vitesse n'eût été que de onze mille mètres au départ! Nous montons +toujours! + +--C'est évident, répondit Nicholl, et il faut en conclure que notre +vitesse initiale, sous la poussée des quatre cent mille livres de +fulmi-coton, a dépassé les onze mille mètres réclamés. Je m'explique +alors que nous ayons rencontré, après treize minutes seulement, le +deuxième satellite qui gravite à plus de deux mille lieues de la +Terre. + +--Et cette explication est d'autant plus probable, ajouta Barbicane, +qu'en rejetant l'eau renfermée entre ses cloisons brisantes, le +projectile s'est trouvé subitement allégé d'un poids considérable. + +--Juste! fit Nicholl. + +--Ah! mon brave Nicholl, s'écria Barbicane, nous sommes sauvés! + +--Eh bien, répondit tranquillement Michel Ardan, puisque nous sommes +sauvés, déjeunons.» + +En effet, Nicholl ne se trompait pas. La vitesse initiale avait été, +très heureusement, supérieure à la vitesse indiquée par l'Observatoire +de Cambridge, mais l'Observatoire de Cambridge ne s'en était pas moins +trompé. + +Les voyageurs, remis de cette fausse alerte, se mirent à table et +déjeunèrent joyeusement. Si l'on mangea beaucoup, on parla plus +encore. La confiance était plus grande après qu'avant «l'incident de +l'algèbre». + +«Pourquoi ne réussirions-nous pas? répétait Michel Ardan. Pourquoi +n'arriverions-nous pas? Nous sommes lancés. Pas d'obstacles devant +nous. Pas de pierres sur notre chemin. La route est libre, plus +libre que celle du navire qui se débat contre la mer, plus libre que +celle du ballon qui lutte contre le vent! Or, si un navire arrive où +il veut, si un ballon monte où il lui plaît, pourquoi notre +projectile n'atteindrait-il pas le but qu'il a visé. + +--Il l'atteindra, dit Barbicane. + +--Ne fût-ce que pour honorer le peuple américain, ajouta Michel Ardan, +le seul peuple qui fût capable de mener à bien une telle entreprise, +le seul qui pût produire un président Barbicane! Ah! j'y pense, +maintenant que nous n'avons plus d'inquiétude, qu'allons-nous devenir? +Nous allons nous ennuyer royalement!» + +Barbicane et Nicholl firent un geste de dénégation. + +«Mais j'ai prévu le cas, mes amis, reprit Michel Ardan. Vous n'avez +qu'à parler. J'ai à votre disposition, échecs, dames, cartes, +dominos! Il ne me manque qu'un billard! + +--Quoi! demanda Barbicane, tu as emporté de pareils bibelots? + +--Sans doute, répondit Michel, et non seulement pour nous distraire, +mais aussi dans l'intention louable d'en doter les estaminets +sélénites. + +--Mon ami, dit Barbicane, si la Lune est habitée, ses habitants ont +apparu quelques milliers d'années avant ceux de la Terre, car on ne +peut douter que cet astre ne soit plus vieux que le nôtre. Si donc +les Sélénites existent depuis des centaines de mille ans, si leur +cerveau est organisé comme le cerveau humain, ils ont inventé tout ce +que nous avons inventé déjà, et même ce que nous inventerons dans la +suite des siècles. Ils n'auront rien à apprendre de nous et nous +aurons tout à apprendre d'eux. + +--Quoi! répondit Michel, tu penses qu'ils ont eu des artistes comme +Phidias, Michel-Ange ou Raphaël? + +--Oui. + +--Des poètes comme Homère, Virgile, Milton, Lamartine, Hugo? + +--J'en suis sûr. + +--Des philosophes comme Platon, Aristote, Descartes, Kant? + +--Je n'en doute pas. + +--Des savants comme Archimède, Euclide, Pascal, Newton? + +--Je le jurerais. + +--Des comiques comme Arnal et des photographes comme... comme Nadar? + +--J'en suis sûr. + +--Alors, ami Barbicane, s'ils sont aussi forts que nous, et même plus +forts, ces Sélénites, pourquoi n'ont-ils pas tenté de communiquer avec +la Terre? Pourquoi n'ont-ils pas lancé un projectile lunaire +jusqu'aux régions terrestres? + +--Qui te dit qu'ils ne l'ont pas fait? répondit sérieusement +Barbicane. + +--En effet, ajouta Nicholl, cela leur était plus facile qu'à nous, et +pour deux raisons: la première parce que l'attraction est six fois +moindre à la surface de la Lune qu'à la surface de la Terre, ce qui +permet à un projectile de s'enlever plus aisément: la seconde, parce +qu'il suffisait d'envoyer ce projectile à huit mille lieues seulement +au lieu de quatre-vingt mille, ce qui ne demande qu'une force de +projection dix fois moins forte. + +--Alors, reprit Michel, je répète: Pourquoi ne l'ont-ils pas fait? + +--Et moi répliqua Barbicane, je répète: Qui te dit qu'ils ne l'ont pas +fait? + +--Quand? + +--Il y a des milliers d'années, avant l'apparition de l'homme sur la +Terre. + +--Et le boulet? Où est le boulet? Je demande à voir le boulet! + +--Mon ami, répondit Barbicane, la mer couvre les cinq sixièmes de +notre globe. De là, cinq bonnes raisons pour supposer que le +projectile lunaire, s'il a été lancé, est maintenant immergé au fond +de l'Atlantique ou du Pacifique. A moins qu'il ne soit enfoui dans +quelque crevasse, à l'époque où l'écorce terrestre n'était pas encore +suffisamment formée. + +--Mon vieux Barbicane, répondit Michel, tu as réponse à tout et je +m'incline devant ta sagesse. Toutefois il est une hypothèse qui me +sourirait mieux que les autres; c'est que les Sélénites, étant plus +vieux que nous, sont plus sages et n'ont point inventé la poudre!» + +En ce moment, Diane se mêla à la conversation par +un aboiement sonore. Elle réclamait son déjeuner. + +«Ah! fit Michel Ardan, à discuter ainsi, nous oublions Diane et +Satellite!» + +Aussitôt, une respectable pâtée fut offerte à la chienne qui la dévora +de grand appétit. + +«Vois-tu, Barbicane, disait Michel, nous aurions dû faire de ce +projectile une seconde arche de Noé et emporter dans la Lune un couple +de tous les animaux domestiques. + +--Sans doute, répondit Barbicane, mais la place eût manqué. + +--Bon! dit Michel, en se serrant un peu! + +--Le fait est, répondit Nicholl, que boeuf, vache, taureau, cheval, +tous ces ruminants nous seraient fort utiles sur le continent lunaire. +Par malheur, ce wagon ne pouvait devenir ni une écurie ni une étable. + +--Mais au moins, dit Michel Ardan, aurions-nous pu emmener un âne, +rien qu'un petit âne, cette courageuse et patiente bête qu'aimait à +monter le vieux Silène! Je les aime, ces pauvres ânes! Ce sont bien +les animaux les moins favorisés de la création. Non seulement on les +frappe pendant leur vie, mais on les frappe aussi après leur mort! + +--Comment l'entends-tu? demanda Barbicane. + +--Dame! fit Michel, puisqu'on en fait des peaux de tambour!» + +Barbicane et Nicholl ne purent s'empêcher de rire à cette réflexion +saugrenue. Mais un cri de leur joyeux compagnon les arrêta. Celui-ci +s'était courbé vers la niche de Satellite et se relevait en disant: + +«Bon! Satellite n'est plus malade. + +--Ah! fit Nicholl. + +--Non, reprit Michel, il est mort. Voilà, ajouta-t-il d'un ton +piteux, voilà qui sera embarrassant. Je crains, ma pauvre Diane, que +tu ne fasses pas souche dans les régions lunaires!» + +En effet, l'infortuné Satellite n'avait pu survivre à sa blessure. Il +était mort et bien mort. Michel Ardan très décontenancé, regardait +ses amis. + +«Il se présente une question, dit Barbicane. Nous ne pouvons garder +avec nous le cadavre de ce chien pendant quarante-huit heures encore. + +--Non, sans doute, répondit Nicholl, mais nos hublots sont fixés par +des charnières. Ils peuvent se rabattre. Nous ouvrirons l'un des +deux et nous jetterons ce corps dans l'espace.» + +Le président réfléchit pendant quelques instants. +et dit: + +«Oui, il faudra procéder ainsi, mais en prenant les plus minutieuses +précautions. + +--Pourquoi? demanda Michel. + +--Pour deux raisons que tu vas comprendre répondit Barbicane. La +première est relative à l'air renfermé dans le projectile, et dont il +ne faut perdre que le moins possible. + +--Mais puisque nous le refaisons, cet air! + +--En partie seulement. Nous ne refaisons que l'oxygène, mon brave +Michel,--et à ce propos veillons bien à ce que l'appareil ne +fournisse pas cet oxygène en quantité immodérée, car cet excès +amènerait en nous des troubles physiologiques très graves. Mais si +nous refaisons l'oxygène, nous ne refaisons pas l'azote, ce véhicule +que les poumons n'absorbent pas et qui doit demeurer intact. Or, cet +azote s'échapperait rapidement par les hublots ouverts. + +--Oh! le temps de jeter ce pauvre Satellite, dit Michel. + +--D'accord, mais agissons rapidement. + +--Et la seconde raison? demanda Michel. + +--La seconde raison, c'est qu'il ne faut pas laisser le froid +extérieur, qui est excessif, pénétrer dans le projectile, sous peine +d'être gelés vivants. + +--Cependant, le Soleil... + +--Le Soleil échauffe notre projectile qui absorbe ses rayons, mais il +n'échauffe pas le vide où nous flottons en ce moment. Où il n'y a pas +d'air, il n'y a pas plus de chaleur que de lumière diffuse, et de même +qu'il fait noir, il fait froid là où les rayons du Soleil n'arrivent +pas directement. Cette température n'est donc autre que la +température produite par le rayonnement stellaire, c'est-à-dire celle +que subirait le globe terrestre si le Soleil s'éteignait un jour. + +--Ce qui n'est pas à craindre, répondit Nicholl. + +--Qui sait? dit Michel Ardan. D'ailleurs, en admettant que le Soleil +ne s'éteigne pas, ne peut-il arriver que la Terre s'éloigne de lui? + +--Bon! fit Barbicane, voilà Michel avec ses idées! + +--Eh! reprit Michel, ne sait-on pas que la Terre a traversé la queue +d'une comète en 1861? Or, supposons une comète dont l'attraction soit +supérieure à l'attraction solaire, l'orbite terrestre se courbera vers +l'astre errant, et la Terre, devenue son satellite, sera entraînée à +une distance telle que les rayons du Soleil n'auront plus aucune +action à sa surface. + +--Cela peut se produire, en effet, répondit Barbicane, mais les +conséquences d'un pareil déplacement pourraient bien ne pas être aussi +redoutables que tu le supposes. + +--Et pourquoi? + +--Parce que le froid et le chaud s'équilibreraient encore sur notre +globe. On a calculé que si la Terre eût été entraînée par la comète +de 1861, elle n'aurait pas ressenti, à sa plus grande distance du +Soleil, une chaleur seize fois supérieure à celle que nous envoie la +Lune, chaleur qui, concentrée au foyer des plus fortes lentilles, ne +produit aucun effet appréciable. + +--Eh bien? fit Michel. + +--Attends un peu, répondit Barbicane. On calculé aussi, qu'à son +périhélie, à sa distance la plus rapprochée du Soleil, la Terre aurait +supporté une chaleur égale à vingt-huit mille fois celle de l'été. +Mais cette chaleur, capable de vitrifier les matières terrestres et de +vaporiser les eaux, eût formé un épais anneau de nuages qui aurait +amoindri cette température excessive. De là, compensation entre les +froids de l'aphélie et les chaleurs du périhélie, et une moyenne +probablement supportable. + +--Mais à combien de degrés estime-t-on la température des espaces +planétaires? demanda Nicholl. + +--Autrefois, répondit Barbicane, on croyait que cette température +était excessivement basse. En calculant son décroissement +thermométrique, on arrivait à la chiffrer par millions de degrés +au-dessous de zéro. C'est Fourier, un compatriote de Michel, un +savant illustre de l'Académie des Sciences, qui a ramené ces nombres à +de plus justes estimations. Suivant lui, la température de l'espace +ne s'abaisse pas au-dessous de soixante degrés. + +--Peuh! fit Michel. + +--C'est à peu près, répondit Barbicane, la température qui fut +observée dans les régions polaires, à l'île Melville ou au fort +Reliance, soit environ cinquante-six degrés centigrades au-dessous de +zéro. + +--Il reste à prouver, dit Nicholl, que Fourier ne +s'est pas abusé dans ses évaluations. Si je ne me +trompe, un autre savant français, M. Pouillet, +estime la température de l'espace à cent soixante +degrés au-dessous de zéro. C'est ce que nous +vérifierons. + +--Pas en ce moment, répondit Barbicane, car les rayons solaires, +frappant directement notre thermomètre, donneraient, au contraire, une +température très élevée. Mais lorsque nous serons arrivés sur la +Lune, pendant les nuits de quinze jours que chacune de ses faces +éprouve alternativement, nous aurons le loisir de faire cette +expérience, car notre satellite se meut dans le vide. + +--Mais qu'entends-tu par le vide? demanda Michel, est-ce le vide +absolu? + +--C'est le vide absolument privé d'air. + +--Et dans lequel l'air n'est remplacé par rien? + +--Si. Par l'éther, répondit Barbicane. + +--Ah! Et qu'est-ce que l'éther? + +--L'éther, mon ami, c'est une agglomération d'atomes impondérables, +qui, relativement à leurs dimensions, disent les ouvrages de physique +moléculaire, sont aussi éloignés les uns des autres que les corps +célestes le sont dans l'espace. Leur distance, cependant, est +inférieure à un trois-millionièmes de millimètre. Ce sont ces atomes +qui, par leur mouvement vibratoire, produisent la lumière et la +chaleur, en faisant par seconde quatre cent trente trillions +d'ondulations, n'ayant que quatre à six dix-millièmes de millimètre +d'amplitude. + +--Milliards de milliards! s'écria Michel Ardan, on les a donc +mesurées et comptées, ces oscillations! Tout cela, ami Barbicane, ce +sont des chiffres de savants qui épouvantent l'oreille et ne disent +rien à l'esprit. + +--Il faut pourtant bien chiffrer... + +--Non. Il vaut mieux comparer. Un trillion ne signifie rien. Un +objet de comparaison dit tout. Exemple: Quand tu m'auras répété que +le volume d'Uranus est soixante-seize fois plus gros que celui de la +Terre, le volume de Saturne neuf cents fois plus gros, le volume de +Jupiter treize cents fois plus gros, le volume du Soleil treize cent +mille fois plus gros, je n'en serai pas beaucoup plus avancé. Aussi, +je préfère, et de beaucoup, ces vieilles comparaisons du _Double +Liégeois_ qui vous dit tous bêtement: Le Soleil, c'est une citrouille +de deux pieds de diamètre, Jupiter, une orange, Saturne, une pomme +d'api, Neptune, une guigne, Uranus, une grosse cerise, la Terre, un +pois, Vénus, un petit pois, Mars, une grosse tête d'épingle, Mercure +un grain de moutarde, et Junon, Cérès, Vesta et Pallas, de simples +grains de sable! On sait au moins à quoi s'en tenir!» + +Après cette sortie de Michel Ardan contre les savants et ces trillions +qu'ils alignent sans sourciller, l'on procéda à l'ensevelissement de +Satellite. Il s'agissait simplement de le jeter dans l'espace, de la +même manière que les marins jettent un cadavre à la mer. + +Mais, ainsi que l'avait recommandé le président Barbicane, il fallut +opérer vivement, de façon à perdre le moins possible de cet air que +son élasticité aurait rapidement épanché dans le vide. Les boulons +du hublot de droite, dont l'ouverture mesurait environ trente +centimètres, furent dévissés avec soin, tandis que Michel, tout +contrit, se préparait à lancer son chien dans l'espace. La vitre, +manoeuvrée par un puissant levier qui permettait de vaincre la +pression de l'air intérieur sur les parois du projectile, tourna +rapidement sur ses charnières, et Satellite fut projeté au-dehors. +C'est à peine si quelques molécules d'air s'échappèrent, et +l'opération réussit si bien que, plus tard, Barbicane ne craignit pas +de se débarrasser ainsi des débris inutiles qui encombraient le +wagon. + + + + +VI + +Demandes et réponses + + +Le 4 décembre, les chronomètres marquaient cinq heures du matin +terrestre, quand les voyageurs se réveillèrent, après cinquante-quatre +heures de voyage. Comme temps, ils n'avaient dépassé que de cinq +heures quarante minutes, la moitié de la durée assignée à leur séjour +dans le projectile; mais comme trajet, ils avaient déjà accompli près +des sept dixièmes de la traversée. Cette particularité était due à la +décroissance régulière de leur vitesse. + +Lorsqu'ils observèrent la Terre par la vitre inférieure, elle ne leur +apparut plus que comme une tache sombre, noyée dans les rayons +solaires. Plus de croissant, plus de lumière cendrée. Le lendemain, +à minuit, la Terre devait être nouvelle, au moment précis où la Lune +serait pleine. Au-dessus, l'astre des nuits se rapprochait de plus en +plus de la ligne suivie par le projectile, de manière à se rencontrer +avec lui à l'heure indiquée. Tout autour, la voûte noire était +constellée de points brillants qui semblaient se déplacer avec +lenteur. Mais à la distance considérable où ils se trouvaient, leur +grosseur relative ne paraissait pas s'être modifiée. Le Soleil et les +étoiles apparaissaient exactement tels qu'on les voit de la Terre. +Quant à la Lune, elle avait considérablement grossi; mais les lunettes +des voyageurs, peu puissantes en somme, ne permettaient pas encore de +faire d'utiles observations à sa surface, et d'en reconnaître les +dispositions topographiques ou géologiques. + +Aussi, le temps s'écoulait-il en conversations interminables. On +causait de la Lune surtout. Chacun apportait son contingent de +connaissances particulières. Barbicane et Nicholl, toujours sérieux, +Michel Ardan, toujours fantaisiste. Le projectile, sa situation, sa +direction, les incidents qui pouvaient survenir, les précautions que +nécessiterait sa chute sur la Lune, c'était là matière inépuisable à +conjectures. + +Précisément, en déjeunant, une demande de Michel, relative au +projectile, provoqua une assez curieuse réponse de Barbicane et digne +d'être rapportée. + +Michel, supposant le boulet brusquement arrêté, lorsqu'il était encore +animé de sa formidable vitesse initiale, voulut savoir quelles +auraient été les conséquences de cet arrêt. + +«Mais, répondit Barbicane, je ne vois pas comment le projectile aurait +pu être arrêté. + +--Supposons-le, répondit Michel. + +--Supposition irréalisable, répliqua le pratique Barbicane. A moins +que la force d'impulsion ne lui eût fait défaut. Mais alors, sa +vitesse aurait décru peu à peu, et il ne se fût pas brusquement +arrêté. + +--Admets qu'il ait heurté un corps dans l'espace. + +--Lequel? + +--Ce bolide énorme que nous avons rencontré. + +--Alors, dit Nicholl, le projectile eût été brisé en mille pièces, et +nous avec. + +--Mieux que cela, répondit Barbicane, nous aurions été brûlés vifs. + +--Brûlés! s'écria Michel. Pardieu! je regrette que le cas ne se +soit pas présenté «pour voir». + +--Et tu aurais vu, répondit Barbicane. On sait maintenant que la +chaleur n'est qu'une modification du mouvement. Quand on fait +chauffer de l'eau, c'est-à-dire quand on lui ajoute de la chaleur, +cela veut dire que l'on donne du mouvement à ses molécules. + +--Tiens! fit Michel, voilà une théorie ingénieuse! + +--Et juste, mon digne ami, car elle explique tous les phénomènes du +calorique. La chaleur n'est qu'un mouvement moléculaire, une simple +oscillation des particules d'un corps. Lorsqu'on serre le frein d'un +train, le train s'arrête. Mais que devient le mouvement dont il était +animé? Il se transforme en chaleur, et le frein s'échauffe. Pourquoi +graisse-t-on l'essieu des roues? Pour l'empêcher de s'échauffer, +attendu que cette chaleur, ce serait du mouvement perdu par +transformation. Comprends-tu? + +--Si je comprends! répondit Michel, admirablement. Ainsi, par +exemple, quand j'ai couru longtemps, que je suis en nage, que je sue à +grosses gouttes, pourquoi suis-je forcé de m'arrêter? Tout +simplement, parce que mon mouvement s'est transformé en chaleur!» + +Barbicane ne put s'empêcher de sourire à cette repartie de Michel. +Puis, reprenant sa théorie: + +«Ainsi donc, dit-il, dans le cas d'un choc, il en eût été de notre +projectile comme de la balle qui tombe brûlante après avoir frappé la +plaque de métal. C'est son mouvement qui s'est changé en chaleur. En +conséquence, j'affirme que si notre boulet avait heurté le bolide, sa +vitesse, brusquement anéantie, eût déterminé une chaleur capable de le +volatiliser instantanément. + +--Alors, demanda Nicholl, qu'arriverait-il donc si la Terre s'arrêtait +subitement dans son mouvement de translation? + +--Sa température serait portée à un tel point, répondit Barbicane, +qu'elle serait immédiatement réduite en vapeurs. + +--Bon, fit Michel, voilà un moyen de finir le monde qui simplifierait +bien les choses. + +--Et si la Terre tombait sur le Soleil? dit Nicholl. + +--D'après les calculs, répondit Barbicane, cette chute développerait +une chaleur égale à la chaleur produite par seize cents globes de +charbon égaux en volume au globe terrestre. + +--Bon surcroît de température pour le Soleil, répliqua Michel Ardan, +et dont les habitants d'Uranus ou de Neptune ne se plaindraient sans +doute pas, car ils doivent mourir de froid sur leur planète. + +--Ainsi donc, mes amis, reprit Barbicane, tout mouvement brusquement +arrêté produit de la chaleur. Et cette théorie a permis d'admettre +que la chaleur du disque solaire est alimentée par une grêle de +bolides qui tombe incessamment à sa surface. On a même calculé... + +--Défions-nous, murmura Michel, voilà les chiffres qui s'avancent. + +--On a même calculé, reprit imperturbablement Barbicane, que le choc +de chaque bolide sur le Soleil doit produire une chaleur égale à celle +de quatre mille masses de houille d'un volume égal. + +--Et quelle est la chaleur solaire? demanda Michel. + +--Elle est égale à celle que produirait la combustion d'une couche de +charbon qui entourerait le Soleil sur une épaisseur de vingt-sept +kilomètres. + +--Et cette chaleur?... + +--Elle serait capable de faire bouillir par heure deux milliards neuf +cents millions de myriamètres cubes d'eau. + +--Et elle ne vous rôtit pas? s'écria Michel. + +--Non, répondit Barbicane, parce que l'atmosphère terrestre absorbe +les quatre dixièmes de la chaleur solaire. D'ailleurs, la quantité de +chaleur interceptée par la Terre n'est qu'un deux-milliardièmes du +rayonnement total. + +--Je vois bien que tout est pour le mieux, répliqua Michel, et que +cette atmosphère est une utile invention, car non seulement elle nous +permet de respirer, mais encore elle nous empêche de cuire. + +--Oui, dit Nicholl, et, malheureusement, il n'en sera pas de même dans +la Lune. + +--Bah! fit Michel, toujours confiant. S'il y a des habitants, ils +respirent. S'il n'y en a plus, ils auront bien laissé assez d'oxygène +pour trois personnes, ne fût-ce que dans le fond des ravins où sa +pesanteur l'aura accumulé! Eh bien, nous ne grimperons pas sur les +montagnes! Voilà tout.» + +Et Michel, se levant, alla considérer le disque +lunaire qui brillait d'un insoutenable éclat. + +«Sapristi! dit-il, qu'il doit faire chaud là-dessus! + +--Sans compter, répondit Nicholl, que le jour y dure trois cent +soixante heures! + +--Par compensation, dit Barbicane, les nuits y ont la même durée, et +comme la chaleur est restituée par rayonnement, leur température ne +doit être que celle des espaces planétaires. + +--Un joli pays! dit Michel. N'importe! Je voudrais déjà y être! +Hein! mes chers camarades, sera-ce assez curieux d'avoir la Terre +pour Lune, de la voir se lever à l'horizon, d'y reconnaître la +configuration de ses continents, de se dire: là est l'Amérique, là est +l'Europe; puis de la suivre lorsqu'elle va se perdre dans les rayons +du Soleil! A propos, Barbicane, y a-t-il des éclipses pour les +Sélénites? + +--Oui, des éclipses de Soleil, répondit Barbicane, lorsque les +centres des trois astres se trouvent sur la même ligne, la Terre étant +au milieu. Mais ce sont seulement des éclipses annulaires, pendant +lesquelles la Terre, projetée comme un écran sur le disque solaire, en +laisse apercevoir la plus grande partie. + +--Et pourquoi, demanda Nicholl, n'y a-t-il point d'éclipse totale? +Est-ce que le cône d'ombre projeté par la Terre ne s'étend pas au-delà +de la Lune? + +--Oui, si l'on ne tient pas compte de la réfraction produite par +l'atmosphère terrestre. Non, si l'on tient compte de cette +réfraction. Ainsi, soit _delta_ prime la parallaxe horizontale, et +_p_ prime le demi-diamètre apparent... + +--Ouf! fit Michel, un demi de _v_ zéro carré...! Parle donc pour +tout le monde, homme algébrique! + +--Eh bien, en langue vulgaire, répondit Barbicane, la distance moyenne +de la Lune à la Terre étant de soixante rayons terrestres, la longueur +du cône d'ombre, par suite de la réfraction, se réduit à moins de +quarante-deux rayons. Il en résulte donc que, lors des éclipses, la +Lune se trouve au-delà du cône d'ombre pure, et que le Soleil lui +envoie non seulement les rayons de ses bords, mais aussi les rayons de +son centre. + +--Alors, dit Michel d'un ton goguenard, pourquoi y a-t-il éclipse, +puisqu'il ne doit pas y en avoir? + +--Uniquement, parce que ces rayons solaires sont affaiblis par cette +réfraction, et que l'atmosphère qu'ils traversent en éteint le plus +grand nombre! + +--Cette raison me satisfait, répondit Michel. D'ailleurs, nous +verrons bien quand nous y serons. + +--Maintenant, dis-moi, Barbicane, crois-tu que la Lune soit une +ancienne comète? + +--En voilà, une idée! + +--Oui, répliqua Michel avec une aimable fatuité, j'ai quelques idées +de ce genre. + +--Mais elle n'est pas de Michel, cette idée, répondit Nicholl. + +--Bon! je ne suis donc qu'un plagiaire! + +--Sans doute, répondit Nicholl. D'après le témoignage des Anciens, +les Arcadiens prétendent que leurs ancêtres ont habité la Terre avant +que la Lune fût devenue son satellite. Partant de ce fait, certains +savants ont vu dans la Lune une comète, que son orbite amena un jour +assez près de la Terre pour qu'elle fût retenue par l'attraction +terrestre. + +--Et qu'y a-t-il de vrai dans cette hypothèse? demanda Michel. + +--Rien, répondit Barbicane, et la preuve, c'est que la Lune n'a pas +conservé trace de cette enveloppe gazeuse qui accompagne toujours les +comètes. + +--Mais, reprit Nicholl, la Lune, avant de devenir le satellite de la +Terre, n'aurait-elle pu, dans son périhélie, passer assez près du +Soleil pour y laisser par évaporation toutes ces substances gazeuses? + +--Cela se peut, ami Nicholl, mais cela n'est pas probable. + +--Pourquoi? + +--Parce que... Ma foi, je n'en sais rien. + +--Ah! quelles centaines de volumes, s'écria Michel, on pourrait faire +avec tout ce qu'on ne sait pas! + +--Ah çà! quelle heure est-il? demanda Barbicane. + +--Trois heures, répondit Nicholl. + +--Comme le temps passe, dit Michel, dans la conversation de savants +tels que nous! Décidément je sens que je m'instruis trop! Je sens +que je deviens un puits!» + +Ce disant, Michel se hissa jusqu'à la voûte du projectile, «pour mieux +observer la Lune», prétendait-il. Pendant ce temps, ses compagnons +considéraient l'espace à travers la vitre inférieure. Rien de nouveau +à signaler. + +Lorsque Michel Ardan fut redescendu, il s'approcha du hublot latéral, +et, soudain, il laissa échapper une exclamation de surprise. + +«Qu'est-ce donc?» demanda Barbicane. + +Le président s'approcha de la vitre, et aperçut une sorte de sac +aplati qui flottait extérieurement à quelques mètres du projectile. +Cet objet semblait immobile comme le boulet, et par conséquent, il +était animé du même mouvement ascensionnel que lui. + +«Qu'est-ce que cette machine-là? répétait Michel Ardan. Est-ce un +des corpuscules de l'espace, que notre projectile retient dans son +rayon d'attraction, et qui va l'accompagner jusqu'à la Lune? + +--Ce qui m'étonne, répondit Nicholl, c'est que la pesanteur spécifique +de ce corps, qui est très certainement inférieure à celle du boulet, +lui permette de se maintenir aussi rigoureusement à son niveau! + +--Nicholl, répondit Barbicane après un moment de réflexion, je ne sais +pas quel est cet objet, mais je sais parfaitement pourquoi il se +maintient par le travers du projectile. + +--Et pourquoi? + +--Parce que nous flottons dans le vide, mon cher capitaine, et que +dans le vide, les corps tombent où se meuvent--ce qui est la même +chose--avec une vitesse égale, quelle que soit leur pesanteur ou +leur forme. C'est l'air qui, par sa résistance, crée des différences +de poids. Quand vous faites pneumatiquement le vide dans un tube, les +objets que vous y projetez, grains de poussière ou grains de plomb, y +tombent avec la même rapidité. Ici, dans l'espace, même cause et même +effet. + +--Très juste, dit Nicholl, et tout ce que nous lancerons au-dehors du +projectile ne cessera de l'accompagner dans son voyage jusqu'à la +Lune. + +--Ah! bêtes que nous sommes! s'écria Michel. + +--Pourquoi cette qualification? demanda Barbicane. + +--Parce que nous aurions dû remplir le projectile d'objets utiles, +livres, instruments, outils, etc. Nous aurions tout jeté, et «tout» +nous aurait suivi à la traîne! Mais j'y pense. Pourquoi ne nous +promenons-nous pas au-dehors comme ce bolide? Pourquoi ne nous +lançons-nous pas dans l'espace par le hublot? Quelle jouissance ce +serait de se sentir ainsi suspendu dans l'éther, plus favorisé que +l'oiseau qui doit toujours battre de l'aile pour se soutenir! + +--D'accord, dit Barbicane, mais comment respirer? + +--Maudit air qui manque si mal à propos! + +--Mais, s'il ne manquait pas, Michel, ta densité étant inférieure à +celle du projectile, tu resterais bien vite en arrière. + +--Alors, c'est un cercle vicieux. + +--Tout ce qu'il y a de plus vicieux. + +--Et il faut rester emprisonné dans son wagon? + +--Il le faut. + +--Ah! s'écria Michel d'une voix formidable. + +--Qu'as-tu? demanda Nicholl. + +--Je sais, je devine ce que c'est que ce prétendu bolide! Ce n'est +point un astéroïde qui nous accompagne! Ce n'est point un morceau de +planète. + +--Qu'est-ce donc? demanda Barbicane. + +--C'est notre infortuné chien! C'est le mari de Diane!» + +En effet, cet objet déformé, méconnaissable, réduit à rien, c'était le +cadavre de Satellite, aplati comme une cornemuse dégonflée, et qui +montait, montait toujours! + + + + +VII + +Un moment d'ivresse + + +Ainsi donc, un phénomène curieux, mais logique, bizarre, mais +explicable, se produisait dans ces singulières conditions. Tout objet +lancé au-dehors du projectile devait suivre la même trajectoire et ne +s'arrêter qu'avec lui. Il y eut là un texte de conversation que la +soirée ne put épuiser. L'émotion des trois voyageurs s'accroissait, +d'ailleurs, à mesure que s'approchait le terme de leur voyage. Ils +s'attendaient à l'imprévu, à des phénomènes nouveaux, et rien ne les +eût étonnés dans la disposition d'esprit où ils se trouvaient. Leur +imagination surexcitée devançait ce projectile, dont la vitesse +diminuait notablement sans qu'ils en eussent le sentiment. Mais la +Lune grandissait à leurs yeux, et ils croyaient déjà qu'il leur +suffisait d'étendre la main pour la saisir. + +Le lendemain, 5 décembre, dès cinq heures du matin, tous trois étaient +sur pied. Ce jour-là devait être le dernier de leur voyage, si les +calculs étaient exacts. Le soir même, à minuit, dans dix-huit heures, +au moment précis de la Pleine-Lune, ils atteindraient son disque +resplendissant. Le prochain minuit verrait s'achever ce voyage, le +plus extraordinaire des temps anciens et modernes. Aussi dès le +matin, à travers les hublots argentés par ses rayons, ils saluèrent +l'astre des nuits d'un confiant et joyeux hurrah. + +La Lune s'avançait majestueusement sur le firmament étoilé. Encore +quelques degrés, et elle atteindrait le point précis de l'espace où +devait s'opérer sa rencontre avec le projectile. D'après ses propres +observations, Barbicane calcula qu'il l'accosterait par son hémisphère +nord, là où s'étendent d'immenses plaines, où les montagnes sont +rares. Circonstance favorable, si l'atmosphère lunaire, comme on le +pensait, était emmagasinée dans les fonds seulement. + +«D'ailleurs, fit observer Michel Ardan, une plaine est plutôt un lieu +de débarquement qu'une montagne. Un Sélénite que l'on déposerait en +Europe sur le sommet du Mont-Blanc, ou en Asie sur le pic de +l'Himalaya, ne serait pas précisément arrivé! + +--De plus, ajouta le capitaine Nicholl, sur un terrain plat, le +projectile demeurera immobile dès qu'il l'aura touché. Sur une pente, +au contraire, il roulerait comme une avalanche, et n'étant point +écureuils, nous n'en sortirions pas sains et saufs. Donc, tout est +pour le mieux.» + +En effet, le succès de l'audacieuse tentative ne paraissait plus +douteux. Cependant, une réflexion préoccupait Barbicane; mais, ne +voulant pas inquiéter ses deux compagnons, il garda le silence à ce +sujet. + +En effet, la direction du projectile vers l'hémisphère nord de la Lune +prouvait que sa trajectoire avait été légèrement modifiée. Le tir, +mathématiquement calculé, devait porter le boulet au centre même du +disque lunaire. S'il n'y arrivait pas, c'est qu'il y avait eu +déviation. Qui l'avait produite? Barbicane ne pouvait l'imaginer, +ni déterminer l'importance de cette déviation, car les points de +repère manquaient. Il espérait pourtant qu'elle n'aurait d'autre +résultat que de le ramener vers le bord supérieur de la Lune, région +plus propice à l'atterrage. + +Barbicane se contenta donc, sans communiquer ses inquiétudes à ses +amis, d'observer fréquemment la Lune, cherchant à voir si la direction +du projectile ne se modifierait pas. Car la situation eût été +terrible si le boulet, manquant son but et entraîné au-delà du disque, +se fût élancé dans les espaces interplanétaires. + +En ce moment, la Lune, au lieu d'apparaître plate comme un disque, +laissait déjà sentir sa convexité. Si le Soleil l'eût obliquement +frappée de ses rayons, l'ombre portée aurait fait valoir les hautes +montagnes qui se seraient nettement détachées. Le regard aurait pu +s'enfoncer dans l'abîme béant des cratères, et suivre les capricieuses +rainures qui zèbrent l'immensité des plaines. Mais tout relief se +nivelait encore dans un resplendissement intense. On distinguait à +peine ces larges taches qui donnent à la Lune l'apparence d'une figure +humaine. + +«Figure, soit, disait Michel Ardan, mais, j'en suis fâché pour +l'aimable soeur d'Apollon, figure grêlée!» + +Cependant, les voyageurs, si rapprochés de leur but, ne cessaient plus +d'observer ce monde nouveau. Leur imagination les promenait à travers +ces contrées inconnues. Ils gravissaient les pics élevés. Ils +descendaient au fond des larges cirques. Çà et là, ils croyaient voir +de vastes mers à peine contenues sous une atmosphère raréfiée, et des +cours d'eau qui versaient le tribut des montagnes. Penchés sur +l'abîme, ils espéraient surprendre les bruits de cet astre, +éternellement muet dans les solitudes du vide. + +Cette dernière journée leur laissa des souvenirs palpitants. Ils en +notèrent les moindres détails. Une vague inquiétude les prenait à +mesure qu'ils s'approchaient du terme. Cette inquiétude eût encore +redoublé s'ils avaient senti combien leur vitesse était médiocre. +Elle leur eût paru bien insuffisante pour les conduire jusqu'au but. +C'est qu'alors le projectile ne «pesait» presque plus. Son poids +décroissait incessamment et devait entièrement s'annihiler sur cette +ligne où les attractions lunaires et terrestres se neutralisant, +provoqueraient de si surprenants effets. + +Cependant, en dépit de ses préoccupations, Michel Ardan n'oublia pas +de préparer le repas du matin avec sa ponctualité habituelle. On +mangea de grand appétit. Rien d'excellent comme ce bouillon liquéfié +à la chaleur du gaz. Rien de meilleur que ces viandes conservées. +Quelques verres de bon vin de France couronnèrent ce repas. Et à ce +propos, Michel Ardan fit remarquer que les vignobles lunaires, +chauffés par cet ardent soleil, devaient distiller les vins les plus +généreux,--s'ils existaient toutefois. En tout cas, le prévoyant +Français n'avait eu garde d'oublier dans son paquet quelques précieux +ceps du Médoc et de la Côte-d'Or, sur lesquels il comptait +particulièrement. + +L'appareil Reiset et Regnault fonctionnait toujours avec une extrême +précision. L'air se maintenait dans un état de pureté parfaite. +Nulle molécule d'acide carbonique ne résistait à la potasse, et quant +à l'oxygène, disait le capitaine Nicholl, «il était certainement de +première qualité». Le peu de vapeur d'eau renfermé dans le +projectile se mêlait à cet air dont il tempérait la sécheresse, et +bien des appartements de Paris, de Londres ou de New York, bien des +salles de théâtre ne se trouvent certainement pas dans des conditions +aussi hygiéniques. + +Mais, pour fonctionner régulièrement, il fallait que cet appareil fût +tenu en parfait état. Aussi, chaque matin, Michel visitait les +régulateurs d'écoulement, essayait les robinets, et réglait au +pyromètre la chaleur du gaz. Tout marchait bien jusqu'alors, et les +voyageurs, imitant le digne J.-T. Maston, commençaient à prendre un +embonpoint qui les eût rendus méconnaissables, si leur emprisonnement +se fût prolongé pendant quelques mois. Ils se comportaient, en un +mot, comme se comportent des poulets en cage: ils engraissaient. + +En regardant à travers les hublots, Barbicane vit le spectre du chien +et les divers objets lancés hors du projectile qui l'accompagnaient +obstinément. Diane hurlait mélancoliquement en apercevant les restes +de Satellite. Ces épaves semblaient aussi immobiles que si elles +eussent reposé sur un terrain solide. + +«Savez-vous, mes amis, disait Michel Ardan, que si l'un de nous eût +succombé au contrecoup du départ, nous aurions été fort gênés pour +l'enterrer, que dis-je, pour l'«éthérer», puisque ici l'éther remplace +la Terre! Voyez-vous ce cadavre accusateur qui nous aurait suivis +dans l'espace comme un remords! + +--C'eût été triste, dit Nicholl. + +--Ah! reprit Michel, ce que je regrette, c'est de ne pouvoir faire +une promenade à l'extérieur. Quelle volupté de flotter au milieu de +ce radieux éther, de se baigner, de se rouler dans ces purs rayons de +soleil! Si Barbicane avait seulement pensé à se munir d'un appareil +de scaphandre et d'une pompe à air, je me serais aventuré au dehors, +et j'aurais pris des attitudes de chimère et d'hippogryphe sur le +sommet du projectile. + +--Eh bien, mon vieux Michel, répondit Barbicane, tu n'aurais pas fait +longtemps l'hippogryphe, car, malgré ton habit de scaphandre, gonflé +sous l'expansion de l'air contenu en toi, tu aurais éclaté comme un +obus, ou plutôt comme un ballon qui s'élève trop haut dans l'air. +Donc ne regrette rien, et n'oublie pas ceci: Tant que nous flotterons +dans le vide, il faut t'interdire toute promenade sentimentale hors du +projectile!» + +Michel Ardan se laissa convaincre dans une certaine mesure. Il +convint que la chose était difficile, mais non pas «impossible», mot +qu'il ne prononçait jamais. + +La conversation, de ce sujet, passa à un autre, et ne languit pas un +instant. Il semblait aux trois amis que dans ces conditions les idées +leur poussaient au cerveau comme les feuilles poussent aux premières +chaleurs du printemps. Ils se sentaient touffus. + +Au milieu des demandes et des réponses qui se croisèrent pendant cette +matinée, Nicholl posa une certaine question qui ne trouva pas de +solution immédiate. + +«Ah çà! dit-il, c'est très bien d'aller dans la Lune, +mais comment en reviendrons-nous?» + +Ses deux interlocuteurs se regardèrent d'un air surpris. On eût dit +que cette éventualité se formulait pour la première fois devant eux. + +«Qu'entendez-vous par-là, Nicholl? demanda gravement Barbicane. + +--Demander à revenir d'un pays, ajouta Michel, quand on n'y est pas +encore arrivé, me paraît inopportun. + +--Je ne dis pas cela pour reculer, répliqua Nicholl, mais je réitère +ma question, et je demande: Comment reviendrons-nous? + +--Je n'en sais rien, répondit Barbicane. + +--Et moi, dit Michel, si j'avais su comment en revenir, je n'y serais +point allé. + +--Voilà répondre, s'écria Nicholl. + +--J'approuve les paroles de Michel, dit Barbicane, et j'ajoute que la +question n'a aucun intérêt actuel. Plus tard, quand nous jugerons +convenable de revenir, nous aviserons. Si la Columbiad n'est plus là, +le projectile y sera toujours. + +--Belle avance! Une balle sans fusil! + +--Le fusil, répondit Barbicane, on peut le fabriquer. La poudre, on +peut la faire! Ni les métaux, ni le salpêtre, ni le charbon ne +doivent manquer aux entrailles de la Lune. D'ailleurs, pour revenir, +il ne faut vaincre que l'attraction lunaire, et il suffit d'aller à +huit mille lieues pour retomber sur le globe terrestre en vertu des +seules lois de la pesanteur. + +--Assez, dit Michel en s'animant. Qu'il ne soit plus question de +retour! Nous en avons déjà trop parlé. Quant à communiquer avec nos +anciens collègues de la Terre, cela ne sera pas difficile. + +--Et comment? + +--Au moyen de bolides lancés par les volcans lunaires. + +--Bien trouvé, Michel, répondit Barbicane d'un ton convaincu. Laplace +a calculé qu'une force cinq fois supérieure à celle de nos canons +suffirait à envoyer un bolide de la Lune à la Terre. Or, il n'est pas +de volcan qui n'ait une puissance de propulsion supérieure. + +--Hurrah! cria Michel. Voilà des facteurs commodes que ces bolides, +et qui ne coûteront rien! Et comme nous rirons de l'administration +des postes! Mais, j'y pense... + +--Que penses-tu? + +--Une idée superbe! Pourquoi n'avons-nous pas accroché un fil à notre +boulet? Nous aurions échangé des télégrammes avec la Terre! + +--Mille diables! riposta Nicholl. Et le poids d'un fil long de +quatre-vingt-six mille lieues ne le comptes-tu pour rien? + +--Pour rien! On aurait triplé la charge de la Columbiad! On l'aurait +quadruplée, quintuplée! s'écria Michel, dont le verbe prenait des +intonations de plus en plus violentes. + +--Il n'y a qu'une petite objection à faire à ton projet, répondit +Barbicane: c'est que pendant le mouvement de rotation du globe, notre +fil se serait enroulé autour de lui comme une chaîne sur un cabestan, +et qu'il nous aurait inévitablement ramenés à terre. + +--Par les trente-neuf étoiles de l'Union! dit Michel, je n'ai donc +que des idées impraticables aujourd'hui! des idées dignes de J.-T. +Maston! Mais, j'y songe, si nous ne revenons pas sur la Terre, J.-T. +Maston est capable de venir nous retrouver! + +--Oui! il viendra, répliqua Barbicane, c'est un digne et courageux +camarade. D'ailleurs, quoi de plus aisé? La Columbiad n'est-elle pas +toujours creusée dans le sol floridien! Le coton et l'acide azotique +manquent-ils pour fabriquer du pyroxyle? La Lune ne repassera-t-elle +pas au zénith de la Floride? Dans dix-huit ans n'occupera-t-elle pas +exactement la place qu'elle occupe aujourd'hui? + +--Oui, répéta Michel, oui, Maston viendra, et avec lui nos amis +Elphiston, Blomsberry, tous les membres du Gun-Club, et ils seront +bien reçus! Et plus tard, on établira des trains de projectiles entre +la Terre et la Lune! Hurrah pour J.-T. Maston!» + +Il est probable que, si l'honorable J.-T. Maston n'entendit pas les +hurrahs poussés en son honneur, du moins les oreilles lui tintèrent. +Que faisait-il alors? Sans doute, posté dans les montagnes Rocheuses, +à la station de Long's-Peak, il cherchait à découvrir l'invisible +boulet gravitant dans l'espace. S'il pensait à ses chers compagnons, +il faut convenir que ceux-ci n'étaient pas en reste avec lui, et que, +sous l'influence d'une exaltation singulière, ils lui consacraient +leurs meilleures pensées. + +Mais d'où venait cette animation qui grandissait visiblement chez les +hôtes du projectile? Leur sobriété ne pouvait être mise en doute. +Cet étrange éréthisme du cerveau, fallait-il l'attribuer aux +circonstances exceptionnelles ou ils se trouvaient, à cette proximité +de l'astre des nuits dont quelques heures les séparaient seulement, à +quelque influence secrète de la Lune qui agissait sur le système +nerveux? Leur figure rougissait comme si elle eût été exposée à la +réverbération d'un four; leur respiration s'activait, et leurs poumons +jouaient comme un soufflet de forge; leurs yeux brillaient d'une +flamme extraordinaire; leur voix détonait avec des accents +formidables; leurs paroles s'échappaient comme un bouchon de champagne +chassé par l'acide carbonique; leurs gestes devenaient inquiétants, +tant il fallait d'espace pour les développer. Et, détail remarquable, +ils ne s'apercevaient aucunement de cette excessive tension de leur +esprit. + +«Maintenant, dit Nicholl d'un ton bref, maintenant que je ne sais pas +si nous reviendrons de la Lune, je veux savoir ce que nous y allons +faire. + +--Ce que nous y allons faire? répondit Barbicane, frappant du pied +comme s'il eût été dans une salle d'armes, je n'en sais rien! + +--Tu n'en sais rien! s'écria Michel avec un hurlement qui provoqua +dans le projectile un retentissement sonore. + +--Non, je ne m'en doute même pas! riposta Barbicane, se mettant à +l'unisson de son interlocuteur. + +--Eh bien, je le sais, moi, répondit Michel. + +--Parle donc, alors, cria Nicholl, qui ne pouvait plus contenir les +grondements de sa voix. + +--Je parlerai si cela me convient, s'écria Michel en saisissant +violemment le bras de son compagnon. + +--Il faut que cela te convienne, dit Barbicane, l'oeil en feu, la main +menaçante. C'est toi qui nous as entraînés dans ce voyage formidable, +et nous voulons savoir pourquoi! + +--Oui! fit le capitaine, maintenant que je ne sais pas où je vais, +je veux savoir pourquoi j'y vais! + +--Pourquoi? s'écria Michel, bondissant à la hauteur d'un mètre, +pourquoi? Pour prendre possession de la Lune au nom des États-Unis! +Pour ajouter un quarantième État à l'Union! Pour coloniser les +régions lunaires, pour les cultiver, pour les peupler, pour y +transporter tous les prodiges de l'art, de la science et de +l'industrie! Pour civiliser les Sélénites, à moins qu'ils ne soient +plus civilisés que nous, et les constituer en république, s'ils n'y +sont déjà! + +--Et s'il n'y a pas de Sélénites! riposta Nicholl, qui sous l'empire +de cette inexplicable ivresse devenait très contrariant. + +--Qui dit qu'il n'y a pas de Sélénites? s'écria Michel d'un ton +menaçant. + +--Moi! hurla Nicholl. + +--Capitaine, dit Michel, ne répète pas cette insolence, ou je te +l'enfonce dans la gorge à travers les dents!» + +Les deux adversaires allaient se précipiter l'un sur l'autre, et cette +incohérente discussion menaçait de dégénérer en bataille, quand +Barbicane intervint par un bond formidable. + +«Arrêtez, malheureux, dit-il en mettant ses deux compagnons dos à dos, +s'il n'y a pas de Sélénites, on s'en passera! + +--Oui, s'exclama Michel, qui n'y tenait pas autrement, on s'en +passera. Nous n'avons que faire des Sélénites! A bas les Sélénites! + +--A nous l'empire de la Lune, dit Nicholl. + +--A nous trois, constituons la république! + +--Je serai le congrès, cria Michel. + +--Et moi le sénat, riposta Nicholl. + +--Et Barbicane le président, hurla Michel. + +--Pas de président nommé par la nation! répondit Barbicane. + +--Eh bien, un président nommé par le congrès, s'écria Michel, et comme +je suis le congrès, je te nomme à l'unanimité! + +--Hurrah! hurrah! hurrah pour le président Barbicane! cria Nicholl. + +--Hip! hip! hip!» vociféra Michel Ardan. + +Puis, le président et le sénat entonnèrent d'une voix terrible le +populaire _Yankee Doodle_, tandis que le congrès faisait retentir les +mâles accents de la _Marseillaise_. + +Alors commença une ronde échevelée avec gestes insensés, trépignements +de fous, culbutes de clowns désossés. Diane, se mêlant à cette danse, +hurlant à son tour, sauta jusqu'à la voûte du projectile. On entendit +d'inexplicables battements d'ailes, des cris de coq d'une sonorité +bizarre. Cinq ou six poules volèrent, en se frappant aux parois comme +des chauves-souris folles... + +Puis, les trois compagnons de voyage, dont les poumons se +désorganisaient sous une incompréhensible influence, plus qu'ivres, +brûlés par l'air qui incendiait leur appareil respiratoire, tombèrent +sans mouvement sur le fond du projectile. + + + + +VIII + +A soixante-dix-huit mille cent quatorze lieues + + +Que s'était-il passé? D'où provenait la cause de cette ivresse +singulière dont les conséquences pouvaient être désastreuses? Une +simple étourderie de Michel, à laquelle très heureusement, Nicholl put +remédier à temps. + +Après une véritable pâmoison qui dura quelques minutes le capitaine, +revenant le premier à la vie, reprit ses facultés intellectuelles. + +Bien qu'il eût déjeuné deux heures auparavant, il ressentait une faim +terrible qui le tiraillait comme s'il n'avait pas mangé depuis +plusieurs jours. Tout en lui, estomac et cerveau, était surexcité au +plus haut point. + +Il se releva donc et réclama de Michel une collation supplémentaire. +Michel, anéanti, ne répondit pas. Nicholl voulut alors préparer +quelques tasses de thé destinées à faciliter l'absorption d'une +douzaine de sandwiches. Il s'occupa d'abord de se procurer du feu, et +frotta vivement une allumette. + +Quelle fut sa surprise en voyant briller le soufre d'un éclat +extraordinaire et presque insoutenable à la vue. Du bec de gaz qu'il +alluma jaillit une flamme comparable aux jets de la lumière +électrique. + +Une révélation se fit dans l'esprit de Nicholl. Cette intensité de +lumière, les troubles physiologiques survenus en lui, la surexcitation +de toutes ses facultés morales et passionnelles, il comprit tout. + +«L'oxygène!» s'écria-t-il. + +Et se penchant sur l'appareil à air, il vit que le robinet laissait +échapper à pleins flots ce gaz incolore, sans saveur, sans odeur, +éminemment vital, mais qui, à l'état pur, produit les désordres les +plus graves dans l'organisme. Par étourderie, Michel avait ouvert en +grand le robinet de l'appareil! + +Nicholl se hâta de suspendre cet écoulement d'oxygène, dont +l'atmosphère était saturée, et qui eût entraîné la mort des voyageurs, +non par asphyxie, mais par combustion. + +Une heure après, l'air moins chargé rendait aux poumons leur jeu +normal. Peu à peu, les trois amis revenaient de leur ivresse; mais il +leur fallut cuver leur oxygène, comme un ivrogne cuve son vin. + +Quand Michel apprit quelle était sa part de responsabilité dans cet +incident, il ne s'en montra pas autrement déconcerté. Cette ébriété +inattendue rompait la monotonie du voyage. Bien des sottises avaient +été dites sous son influence, mais aussi vite oubliées que dites. + +«Puis, ajouta le joyeux Français, je ne suis pas fâché d'avoir goûté +un peu de ce gaz capiteux. Savez-vous, mes amis, qu'il y aurait un +curieux établissement à fonder, avec cabinets d'oxygène, où les gens +dont l'organisme est affaibli pourraient, pendant quelques heures, +vivre d'une vie plus active! Supposez des réunions où l'air serait +saturé de ce fluide héroïque, des théâtres où l'administration +l'entretiendrait à haute dose, quelle passion dans l'âme des acteurs +et des spectateurs, quel feu, quel enthousiasme! Et si, au lieu d'une +simple assemblée, on pouvait en saturer tout un peuple, quelle +activité dans ses fonctions, quel supplément de vie il recevrait! +D'une nation épuisée on referait peut-être une nation grande et forte, +et je connais plus d'un État de notre vieille Europe qui devrait se +remettre au régime de l'oxygène, dans l'intérêt de sa santé!» + +Michel parlait et s'animait, à faire croire que le robinet était +encore trop ouvert. Mais, d'une phrase, Barbicane enraya son +enthousiasme. + +«Tout cela est bien, ami Michel, lui dit-il, mais nous apprendras-tu +d'où viennent ces poules qui se sont mêlées à notre concert? + +--Ces poules? + +--Oui.» + +En effet, une demi-douzaine de poules et un superbe coq se promenaient +çà et là, voletant et caquetant. + +«Ah! les maladroites! s'écria Michel. C'est l'oxygène qui les a +mises en révolution! + +--Mais que veux-tu faire de ces poules? demanda Barbicane. + +--Les acclimater dans la Lune, parbleu! + +--Alors pourquoi les avoir cachées? + +--Une farce, mon digne président, une simple farce qui avorte +piteusement! Je voulais les lâcher sur le continent lunaire, sans +vous en rien dire! Hein! quel eût été votre ébahissement à voir ces +volatiles terrestres picorer les champs de la Lune! + +--Ah! gamin! gamin éternel! répondit Barbicane, tu n'as pas besoin +d'oxygène pour te monter la tête! Tu es toujours ce que nous étions +sous l'influence de ce gaz! Tu es toujours fou! + +--Eh! qui dit qu'alors nous n'étions pas sages!» répliqua Michel +Ardan. + +Après cette réflexion philosophique, les trois amis réparèrent le +désordre du projectile. Poules et coq furent réintégrés dans leur +cage. Mais, en procédant à cette opération, Barbicane et ses deux +compagnons eurent le sentiment très marqué d'un nouveau phénomène. + +Depuis le moment où ils avaient quitté la Terre, leur propre poids, +celui du boulet et des objets qu'il renfermait, avaient subi une +diminution progressive. S'ils ne pouvaient constater cette +déperdition pour le projectile, un instant devait arriver où cet effet +serait sensible pour eux-mêmes et pour les ustensiles ou les +instruments dont ils se servaient. + +Il va sans dire qu'une balance n'eût pas indiqué cette déperdition, +car le poids destiné à peser l'objet aurait perdu précisément autant +que l'objet lui-même; mais un peson à ressort, par exemple, dont la +tension est indépendante de l'attraction, eût donné l'évaluation +exacte de cette déperdition. + +On sait que l'attraction, autrement dit la pesanteur, est +proportionnelle aux masses et en raison inverse du carré des +distances. De là cette conséquence: Si la Terre eût été seule dans +l'espace, si les autres corps célestes se fussent subitement +annihilés, le projectile, d'après la loi de Newton, aurait d'autant +moins pesé qu'il se serait éloigné de la Terre, mais sans jamais +perdre entièrement son poids, car l'attraction terrestre se fût +toujours fait sentir à n'importe quelle distance. + +Mais dans le cas actuel, un moment devait arriver où le projectile ne +serait plus aucunement soumis aux lois de la pesanteur, en faisant +abstraction des autres corps célestes dont on pouvait considérer +l'effet comme nul. + +En effet, la trajectoire du projectile se traçait entre la Terre et la +Lune. A mesure qu'il s'éloignait de la Terre, l'attraction terrestre +diminuait en raison inverse du carré des distances, mais aussi +l'attraction lunaire augmentait dans la même proportion. Il devait +donc arriver un point où, ces deux attractions se neutralisant, le +boulet ne pèserait plus. Si les masses de la Lune et de la Terre +eussent été égales, ce point se fût rencontré à une égale distance des +deux astres. Mais, en tenant compte de la différence des masses, il +était facile de calculer que ce point serait situé aux quarante-sept +cinquante-deuxièmes du voyage, soit, en chiffres, à soixante-dix-huit +mille cent quatorze lieues de la Terre. + +A ce point, un corps n'ayant aucun principe de vitesse ou de +déplacement en lui, y demeurerait éternellement immobile, étant +également attiré par les deux astres, et rien ne le sollicitant plutôt +vers l'un que vers l'autre. + +Or, le projectile, si la force d'impulsion avait été exactement +calculée, le projectile devait atteindre ce point avec une vitesse +nulle, ayant perdu tout indice de pesanteur, comme tous les objets +qu'il portait en lui. + +Qu'arriverait-il alors? Trois hypothèses se présentaient. + +Ou le projectile aurait encore conservé une certaine vitesse, et, +dépassant le point d'égale attraction, il tomberait sur la Lune en +vertu de l'excès de l'attraction lunaire sur l'attraction terrestre. + +Ou la vitesse lui manquant pour atteindre le point d'égale attraction, +il retomberait sur la Terre en vertu de l'excès de l'attraction +terrestre sur l'attraction lunaire. + +Ou enfin, animé d'une vitesse suffisante pour atteindre le point +neutre, mais insuffisante pour le dépasser, il resterait éternellement +suspendu à cette place, comme le prétendu tombeau de Mahomet, entre le +zénith et le nadir. + +Telle était la situation, et Barbicane en expliqua clairement les +conséquences à ses compagnons de voyage. Cela les intéressait au plus +haut degré. Or, comment reconnaîtraient-ils que le projectile avait +atteint ce point neutre situé à soixante-dix-huit mille cent quatorze +lieues de la Terre? + +Précisément lorsque ni eux ni les objets enfermés dans le projectile +ne seraient plus aucunement soumis aux lois de la pesanteur. + +Jusqu'ici, les voyageurs, tout en constatant que cette action +diminuait de plus en plus, n'avaient pas encore reconnu son absence +totale. Mais ce jour-là, vers onze heures du matin, Nicholl ayant +laissé échapper un verre de sa main, le verre, au lieu de tomber, +resta suspendu dans l'air. + +«Ah! s'écria Michel Ardan, voilà donc un peu de physique amusante!» + +Et aussitôt, divers objets, des armes, des bouteilles, abandonnés à +eux-mêmes, se tinrent comme par miracle. Diane, elle aussi, placée +par Michel dans l'espace, reproduisit, mais sans aucun truc, la +suspension merveilleuse opérée par les Caston et les Robert-Houdin. +La chienne, d'ailleurs, ne semblait pas s'apercevoir qu'elle flottait +dans l'air. + +Eux-mêmes, surpris, stupéfaits, en dépit de leurs raisonnements +scientifiques, ils sentaient, ces trois aventureux compagnons emportés +dans le domaine du merveilleux, ils sentaient que la pesanteur +manquait à leur corps. Leurs bras, qu'ils étendaient, ne cherchaient +plus à s'abaisser. Leur tête vacillait sur leurs épaules. Leurs +pieds ne tenaient plus au fond du projectile. Ils étaient comme des +gens ivres auxquels la stabilité fait défaut. Le fantastique a créé +des hommes privés de leurs reflets, d'autres privés de leur ombre! +Mais ici la réalité, par la neutralité des forces attractives, faisait +des hommes en qui rien ne pesait plus, et qui ne pesaient pas +eux-mêmes! + +Soudain Michel, prenant un certain élan, quitta le fond, et resta +suspendu en l'air comme le moine de la _Cuisine des Anges_ de Murillo. + +Ses deux amis l'avaient rejoint en un instant, et tous les trois, au +centre du projectile, ils figuraient une ascension miraculeuse. + +«Est-ce croyable? Est-ce vraisemblable? Est-ce possible? s'écria +Michel. Non. Et pourtant cela est! Ah! si Raphaël nous avait vus +ainsi, quelle «Assomption» il eût jetée sur sa toile! + +--L'Assomption ne peut durer, répondit Barbicane. Si le projectile +passe le point neutre, l'attraction lunaire nous attirera vers la +Lune. + +--Nos pieds reposeront alors sur la voûte du projectile, répondit +Michel. + +--Non, dit Barbicane, parce que le projectile, dont le centre de +gravité est très bas, se retournera peu a peu. + +--Alors, tout notre aménagement va être bouleversé de fond en comble, +c'est le mot! + +--Rassure-toi, Michel, répondit Nicholl. Aucun bouleversement n'est +à craindre. Pas un objet ne bougera, car l'évolution du projectile ne +se fera qu'insensiblement. + +--En effet, reprit Barbicane, et quand il aura franchi le point +d'égale attraction, son culot, relativement plus lourd, l'entraînera +suivant une perpendiculaire à la Lune. Mais, pour que ce phénomène se +produise, il faut que nous ayons passé la ligne neutre. + +--Passer la ligne neutre! s'écria Michel. Alors faisons comme les +marins qui passent l'Équateur. Arrosons notre passage!» + +Un léger mouvement de côté ramena Michel vers la paroi capitonnée. +Là, il prit une bouteille et des verres, les plaça «dans l'espace», +devant ses compagnons, et, trinquant joyeusement, ils saluèrent la +ligne d'un triple hurrah. + +Cette influence des attractions dura une heure à peine. Les voyageurs +se sentirent insensiblement ramenés vers le fond, et Barbicane crut +remarquer que le bout conique du projectile s'écartait un peu de la +normale dirigée vers la Lune. Par un mouvement inverse, le culot s'en +rapprochait. L'attraction lunaire l'emportait donc sur l'attraction +terrestre. La chute vers la Lune commençait, presque insensible +encore; elle ne devait être que d'un millimètre un tiers dans la +première seconde, soit cinq cent quatre-vingt-dix millièmes de ligne. +Mais peu à peu la force attractive s'accroîtrait, la chute serait plus +accentuée, le projectile, entraîné par le culot, présenterait son cône +supérieur à la Terre et tomberait avec une vitesse croissante jusqu'à +la surface du continent sélénite. Le but serait donc atteint. +Maintenant, rien ne pouvait empêcher le succès de l'entreprise, et +Nicholl et Michel Ardan partagèrent la joie de Barbicane. + +Puis ils causèrent de tous ces phénomènes qui les émerveillaient coup +sur coup. Cette neutralisation des lois de la pesanteur surtout, ils +ne tarissaient pas à son propos. Michel Ardan, toujours enthousiaste, +voulait en tirer des conséquences qui n'étaient que fantaisie pure. + +«Ah! mes dignes amis, s'écriait-il, quel progrès si l'on pouvait +ainsi se débarrasser, sur Terre, de cette pesanteur, de cette chaîne +qui vous rive à elle! Ce serait le prisonnier devenu libre! Plus de +fatigues, ni des bras ni des jambes. Et, s'il est vrai que pour voler +à la surface de la Terre, pour se soutenir dans l'air par le simple +jeu des muscles, il faille une force cent cinquante fois supérieure à +celle que nous possédons, un simple acte de la volonté, un caprice +nous transporterait dans l'espace, si l'attraction n'existait pas. + +--En effet, dit Nicholl en riant, si l'on parvenait à supprimer la +pesanteur comme on supprime la douleur par l'anesthésie, voilà qui +changerait la face des sociétés modernes! + +--Oui, s'écria Michel, tout plein de son sujet, détruisons la +pesanteur, et plus de fardeaux! Partant, plus de grues, de crics, de +cabestans, de manivelles et autres engins qui n'auraient pas raison +d'être! + +--Bien dit, répliqua Barbicane, mais si rien ne pesait plus, rien ne +tiendrait plus, pas plus ton chapeau sur ta tête, digne Michel, que ta +maison dont les pierres n'adhèrent que par leur poids! Pas de bateaux +dont la stabilité sur les eaux n'est qu'une conséquence de la +pesanteur. Pas même d'Océan, dont les flots ne seraient plus +équilibrés par l'attraction terrestre. Enfin pas d'atmosphère, dont +les molécules n'étant plus retenues se disperseraient dans l'espace! + +--Voilà qui est fâcheux, répliqua Michel. Rien de tel que ces gens +positifs pour vous ramener brutalement à la réalité. + +--Mais console-toi, Michel, reprit Barbicane, car si aucun astre +n'existe d'où soient bannies les lois de la pesanteur, tu vas, du +moins, en visiter un où la pesanteur est beaucoup moindre que sur la +Terre. + +--La Lune? + +--Oui, la Lune, à la surface de laquelle les objets pèsent six fois +moins qu'à la surface de la Terre, phénomène très facile à constater. + +--Et nous nous en apercevrons? demanda Michel. + +--Évidemment, puisque deux cents kilogrammes n'en pèsent que trente à +la surface de la Lune. + +--Et notre force musculaire n'y diminuera pas? + +--Aucunement. Au lieu de t'élever à un mètre en sautant, tu +t'élèveras à dix-huit pieds de hauteur. + +--Mais nous serons des Hercules dans la Lune! s'écria Michel. + +--D'autant plus, répondit Nicholl, que si la taille des Sélénites est +proportionnelle à la masse de leur globe, ils seront hauts d'un pied à +peine. + +--Des Lilliputiens! répliqua Michel. Je vais donc jouer le rôle de +Gulliver! Nous allons réaliser la fable des géants! Voilà l'avantage +de quitter sa planète et de courir le monde solaire! + +--Un instant, Michel, répondit Barbicane. Si tu veux jouer les +Gulliver ne visite que les planètes inférieures, telles que Mercure, +Vénus ou Mars, dont la masse est un peu moindre que celle de la Terre. +Mais ne te hasarde pas dans les grandes planètes, Jupiter, Saturne, +Uranus, Neptune, car là les rôles seraient intervertis, et tu +deviendrais Lilliputien. + +--Et dans le Soleil? + +--Dans le Soleil, si sa densité est quatre fois moindre que celle de +la Terre, son volume est treize cent vingt-quatre mille fois plus +considérable, et l'attraction y est vingt-sept fois plus grande qu'à +la surface de notre globe. Toute proportion gardée, les habitants y +devraient avoir en moyenne deux cents pieds de haut. + +--Mille diables! s'écria Michel. Je ne serais plus qu'un pygmée, un +mirmidon! + +--Gulliver chez les géants, dit Nicholl. + +--Juste! répondit Barbicane. + +--Et il ne serait pas inutile d'emporter quelques pièces d'artillerie +pour se défendre. + +--Bon! répliqua Barbicane, tes boulets ne feraient aucun effet dans +le Soleil, et ils tomberaient sur le sol au bout de quelques mètres. + +--Voilà qui est fort! + +--Voilà qui est certain, répondit Barbicane. L'attraction est si +considérable sur cet astre énorme, qu'un objet pesant soixante-dix +kilogrammes sur la Terre, en pèserait dix-neuf cent trente à la +surface du Soleil. Ton chapeau, une dizaine de kilogrammes! Ton +cigare, une demi-livre. Enfin si tu tombais sur le continent solaire, +ton poids serait tel--deux mille cinq cents kilos environ--, que tu +ne pourrais pas te relever! + +--Diable! fit Michel. Il faudrait alors avoir une petite grue +portative! Eh bien, mes amis, contentons-nous de la Lune pour +aujourd'hui. Là, au moins, nous ferons grande figure! Plus tard, +nous verrons s'il faut aller dans ce Soleil, où l'on ne peut boire +sans un cabestan pour hisser son verre à sa bouche!» + + + + +IX + +Conséquences d'une déviation + + +Barbicane n'avait plus d'inquiétude, sinon sur l'issue du voyage, du +moins sur la force d'impulsion du projectile. Sa vitesse virtuelle +l'entraînait au-delà de la ligne neutre. Donc, il ne reviendrait pas +à la Terre. Donc, il ne s'immobiliserait pas sur le point +d'attraction. Une seule hypothèse restait à se réaliser, l'arrivée du +boulet à son but sous l'action de l'attraction lunaire. + +En réalité, c'était une chute de huit mille deux cent +quatre-vingt-seize lieues, sur un astre, il est vrai, où la pesanteur +ne doit être évaluée qu'au sixième de la pesanteur terrestre. Chute +formidable néanmoins, et contre laquelle toutes précautions voulaient +être prises sans retard. + +Ces précautions étaient de deux sortes: les unes devaient amortir le +coup au moment où le projectile toucherait le sol lunaire; les autres +devaient retarder sa chute et, par conséquent, la rendre moins +violente. + +Pour amortir le coup, il était fâcheux que Barbicane ne fût plus à +même d'employer les moyens qui avaient si utilement atténué le choc du +départ, c'est-à-dire l'eau employée comme ressort et les cloisons +brisantes. Les cloisons existaient encore; mais l'eau manquait, car +on ne pouvait employer la réserve à cet usage, réserve précieuse pour +le cas où, pendant les premiers jours, l'élément liquide manquerait au +sol lunaire. + +D'ailleurs, cette réserve eût été très insuffisante pour faire +ressort. La couche d'eau emmagasinée dans le projectile au départ, et +sur laquelle reposait le disque étanche, n'occupait pas moins de trois +pieds de hauteur sur une surface de cinquante-quatre pieds carrés. +Elle mesurait en volume six mètres cubes et en poids cinq mille sept +cent cinquante kilogrammes. Or, les récipients n'en contenaient pas +la cinquième partie. Il fallait donc renoncer à ce moyen si puissant +d'amortir le choc d'arrivée. + +Fort heureusement, Barbicane, non content d'employer l'eau, avait muni +le disque mobile de forts tampons à ressort, destinés à amoindrir le +choc contre le culot après l'écrasement des cloisons horizontales. +Ces tampons existaient toujours; il suffisait de les rajuster et de +remettre en place le disque mobile. Toutes ces pièces, faciles à +manier, puisque leur poids était à peine sensible, pouvaient être +remontées rapidement. + +Ce fut fait. Les divers morceaux se rajustèrent sans peine. Affaire +de boulons et d'écrous. Les outils ne manquaient pas. Bientôt le +disque remanié reposa sur ses tampons d'acier, comme une table sur ses +pieds. Un inconvénient résultait du placement de ce disque. La vitre +inférieure était obstruée. Donc, impossibilité pour les voyageurs +d'observer la Lune par cette ouverture, lorsqu'ils seraient précipités +perpendiculairement sur elle. Mais il fallait y renoncer. +D'ailleurs, par les ouvertures latérales, on pouvait encore apercevoir +les vastes régions lunaires comme on voit la Terre de la nacelle d'un +aérostat. + +Cette disposition du disque demanda une heure de travail. Il était +plus de midi quand les préparatifs furent achevés. Barbicane fit de +nouvelles observations sur l'inclinaison du projectile; mais à son +grand ennui, il ne s'était pas suffisamment retourné pour une chute; +il paraissait suivre une courbe parallèle au disque lunaire. L'astre +des nuits brillait splendidement dans l'espace, tandis qu'à l'opposé, +l'astre du jour l'incendiait de ses feux. + +Cette situation ne laissait pas d'être inquiétante. + +«Arriverons-nous? dit Nicholl. + +--Faisons comme si nous devions arriver, répondit Barbicane. + +--Vous êtes des trembleurs, répliqua Michel Ardan. Nous arriverons, +et plus vite que nous ne le voudrons.» + +Cette réponse ramena Barbicane à son travail préparatoire, et il +s'occupa de la disposition des engins destinés à retarder la chute. + +On se rappelle la scène du meeting tenu à Tampa-Town, dans la Floride, +alors que le capitaine Nicholl se posait en ennemi de Barbicane et en +adversaire de Michel Ardan. Au capitaine Nicholl, soutenant que le +projectile se briserait comme verre, Michel avait répondu qu'il +retarderait sa chute au moyen de fusées convenablement disposées. + +En effet, de puissants artifices, prenant leur point d'appui sur le +culot et fusant à l'extérieur, pouvaient, en produisant un mouvement +de recul, enrayer dans une certaine proportion, la vitesse du boulet. +Ces fusées devaient brûler dans le vide, il est vrai, mais l'oxygène +ne leur manquerait pas, car elles se le fournissaient elle-mêmes, +comme les volcans lunaires, dont la déflagration n'a jamais été +empêchée par le défaut d'atmosphère autour de la Lune. + +Barbicane s'était donc muni d'artifices renfermés dans de petits +canons d'acier taraudés, qui pouvaient se visser dans le culot du +projectile. Intérieurement, ces canons affleuraient le fond. +Extérieurement, ils le dépassaient d'un demi-pied. Il y en avait +vingt. Une ouverture, ménagée dans le disque, permettait d'allumer la +mèche dont chacun était pourvu. Tout l'effet se produisait +au-dehors. Les mélanges fusants avaient été forcés d'avance dans +chaque canon. Il suffisait donc d'enlever les obturateurs métalliques +engagés dans le culot, et de les remplacer par ces canons qui +s'ajustaient rigoureusement à leur place. + +Ce nouveau travail fut achevé vers trois heures, et, toutes ces +précautions prises, il ne s'agit plus que d'attendre. + +Cependant, le projectile se rapprochait visiblement de la Lune. Il +subissait évidemment son influence dans une certaine proportion; mais +sa propre vitesse l'entraînait aussi suivant une ligne oblique. De +ces deux influences, la résultante était une ligne qui deviendrait +peut-être une tangente. Mais il était certain que le projectile ne +tombait pas normalement à la surface de la Lune, car sa partie +inférieure, en raison même de son poids, aurait dû être tournée vers +elle. + +Les inquiétudes de Barbicane redoublaient à voir son boulet résister +aux influences de la gravitation. C'était l'inconnu qui s'ouvrait +devant lui, l'inconnu à travers les espaces intra-stellaires. Lui, le +savant, il croyait avoir prévu les trois hypothèses possibles, le +retour à la Terre, le retour à la Lune, la stagnation sur la ligne +neutre! Et voici qu'une quatrième hypothèse, grosse de toutes les +terreurs de l'infini, surgissait inopinément. Pour ne pas l'envisager +sans défaillance, il fallait être un savant résolu comme Barbicane, un +être flegmatique comme Nicholl, ou un aventurier audacieux comme +Michel Ardan. + +La conversation fut mise sur ce sujet. D'autres hommes auraient +considéré la question au point de vue pratique. Ils se seraient +demandé où les entraînait leur wagon-projectile. Eux, pas. Ils +cherchèrent la cause qui avait dû produire cet effet. + +«Ainsi nous avons déraillé? dit Michel. Mais pourquoi? + +--Je crains bien, répondit Nicholl, que malgré toutes les précautions +prises, la Columbiad n'ait pas été pointée juste. Une erreur, si +petite qu'elle soit, devait suffire à nous jeter hors de l'attraction +lunaire. + +--On aurait donc mal visé? demanda Michel. + +--Je ne le crois pas, répondit Barbicane. La perpendicularité du +canon était rigoureuse, sa direction sur le zénith du lieu +incontestable. Or, la Lune passant au zénith, nous devions +l'atteindre en plein. Il y a une autre raison, mais elle m'échappe. + +--N'arrivons-nous pas trop tard? demanda Nicholl. + +--Trop tard? fit Barbicane. + +--Oui, reprit Nicholl. La note de l'Observatoire de Cambridge porte +que le trajet doit s'accomplir en quatre-vingt-dix-sept heures treize +minutes et vingt secondes. Ce qui veut dire que, plus tôt, la Lune ne +serait pas encore au point indiqué, et plus tard, qu'elle n'y serait +plus. + +--D'accord, répondit Barbicane. Mais nous sommes partis le 1er +décembre, à onze heures moins treize minutes et vingt-cinq secondes du +soir, et nous devons arriver le 5 à minuit, au moment précis où la +Lune sera pleine. Or, nous sommes au 5 décembre. Il est trois heures +et demie du soir, et huit heures et demie devraient suffire à nous +conduire au but. Pourquoi n'y arrivons-nous pas? + +--Ne serait-ce pas un excès de vitesse? répondit Nicholl, car nous +savons maintenant que la vitesse initiale a été plus grande qu'on ne +supposait. + +--Non! cent fois non! répliqua Barbicane. Un excès de vitesse, si +la direction du projectile eût été bonne, ne nous aurait pas empêchés +d'atteindre la Lune. Non! il y a eu déviation. Nous avons été +déviés. + +--Par qui? par quoi? demanda Nicholl. + +--Je ne puis le dire, répondit Barbicane. + +--Eh bien, Barbicane, dit alors Michel, veux-tu connaître mon opinion +sur cette question de savoir d'où provient cette déviation? + +--Parle. + +--Je ne donnerais pas un demi-dollar pour l'apprendre! Nous sommes +déviés, voilà le fait. Où allons-nous, peu m'importe! Nous le +verrons bien. Que diable! puisque nous sommes entraînés dans +l'espace, nous finirons bien par tomber dans un centre quelconque +d'attraction!» + +Cette indifférence de Michel Ardan ne pouvait contenter Barbicane. +Non que celui-ci s'inquiétât de l'avenir! Mais pourquoi son +projectile avait dévié, c'est ce qu'il voulait savoir à tout prix. + +Cependant le boulet continuait à se déplacer latéralement à la Lune, +et avec lui le cortège d'objets jetés au-dehors. Barbicane put même +constater, par des points de repère relevés sur la Lune dont la +distance était inférieure à deux mille lieues, que sa vitesse devenait +uniforme. Nouvelle preuve qu'il n'y avait pas chute. La force +d'impulsion l'emportait encore sur l'attraction lunaire, mais la +trajectoire du projectile le rapprochait certainement du disque +lunaire, et l'on pouvait espérer qu'à une distance plus rapprochée, +l'action de la pesanteur prédominerait et provoquerait définitivement +une chute. + +Les trois amis n'ayant rien de mieux à faire, continuèrent leurs +observations. Cependant, ils ne pouvaient encore déterminer les +dispositions topographiques du satellite. Tous ces reliefs se +nivelaient sous la projection des rayons solaires. + +Ils regardèrent ainsi par les vitres latérales jusqu'à huit heures du +soir. La Lune avait alors tellement grossi à leurs yeux qu'elle +masquait toute une moitié du firmament. Le Soleil d'un côté, l'astre +des nuits de l'autre, inondaient le projectile de lumière. + +En ce moment, Barbicane crut pouvoir estimer à sept cents lieues +seulement la distance qui les séparait de leur but. La vitesse du +projectile lui parut être de deux cents mètres par seconde, soit +environ cent soixante-dix lieues à l'heure. Le culot du boulet +tendait à se tourner vers la Lune sous l'influence de la force +centripète; mais la force centrifuge l'emportant toujours, il devenait +probable que la trajectoire rectiligne se changerait en une courbe +quelconque dont on ne pouvait déterminer la nature. + +Barbicane cherchait toujours la solution de son insoluble problème. + +Les heures s'écoulaient sans résultat. Le projectile se rapprochait +visiblement de la Lune, mais il était visible aussi qu'il ne +l'atteindrait pas. Quant à la plus courte distance à laquelle il en +passerait, elle serait la résultante des deux forces, attractive et +répulsive, qui sollicitaient le mobile. + +«Je ne demande qu'une chose, répétait Michel: passer assez près de la +Lune pour en pénétrer les secrets! + +--Maudite soit alors, s'écria Nicholl, la cause qui a fait dévier +notre projectile! + +--Maudit soit alors, répondit Barbicane, comme si son esprit eût été +soudainement frappé, maudit soit le bolide que nous avons croisé en +route! + +--Hein! fit Michel Ardan. + +--Que voulez-vous dire? s'écria Nicholl. + +--Je veux dire, répondit Barbicane d'un ton convaincu, je veux dire +que notre déviation est uniquement due à la rencontre de ce corps +errant! + +--Mais il ne nous a pas même effleurés, répondit Michel. + +--Qu'importe. Sa masse, comparée à celle de notre projectile était +énorme, et son attraction a suffi pour influer sur notre direction. + +--Si peu! s'écria Nicholl. + +--Oui, Nicholl, mais si peu que ce soit, répondit Barbicane, sur une +distance de quatre-vingt-quatre mille lieues, il n'en fallait pas +davantage pour manquer la Lune!» + + + + +X + +Les observateurs de la lune + + +Barbicane avait évidemment trouvé la seule raison plausible de cette +déviation. Si petite qu'elle eût été, elle avait suffi à modifier la +trajectoire du projectile. C'était une fatalité. L'audacieuse +tentative avortait par une circonstance toute fortuite et, à moins +d'événements exceptionnels, on ne pouvait plus atteindre le disque +lunaire. En passerait-on assez près pour résoudre certaines questions +de physique ou de géologie insolubles jusqu'alors? C'était la +question, la seule qui préoccupât maintenant les hardis voyageurs. +Quant au sort que leur réservait l'avenir, ils n'y voulaient même pas +songer. Cependant, que deviendraient-ils au milieu de ces solitudes +infinies, eux à qui l'air devait bientôt manquer? Quelques jours +encore, et ils tomberaient asphyxiés dans ce boulet errant à +l'aventure. Mais quelques jours, c'étaient des siècles pour ces +intrépides, et ils consacrèrent tous leurs instants à observer cette +Lune qu'ils n'espéraient plus atteindre. + +La distance qui séparait alors le projectile du satellite fut estimée +à deux cents lieues environ. Dans ces conditions, au point de vue de +la visibilité des détails du disque, les voyageurs se trouvaient plus +éloignés de la Lune que ne le sont les habitants de la Terre, armés de +leurs puissants télescopes. + +On sait, en effet, que l'instrument monté par John Ross à Parson-town, +dont le grossissement est de six mille cinq cents fois, ramène la Lune +à seize lieues; de plus avec le puissant engin établi à Long's Peak, +l'astre des nuits, grossi quarante-huit mille fois, était rapproché à +moins de deux lieues, et les objets ayant dix mètres de diamètre s'y +montraient suffisamment distincts. + +Ainsi donc, à cette distance, les détails topographiques de la Lune, +observés sans lunette, n'étaient pas sensiblement déterminés. L'oeil +saisissait le vaste contour de ces immenses dépressions improprement +appelées «mers», mais il ne pouvait en reconnaître la nature. La +saillie des montagnes disparaissait dans la splendide irradiation que +produisait la réflexion des rayons solaires. Le regard, ébloui comme +s'il se fût penché sur un bain d'argent en fusion, se détournait +involontairement. + +Cependant la forme oblongue de l'astre se dégageait déjà. Il +apparaissait comme un oeuf gigantesque dont le petit bout était tourné +vers la Terre. En effet, la Lune, liquide ou malléable aux premiers +jours de sa formation, figurait alors une sphère parfaite; mais, +bientôt entraînée dans le centre d'attraction de la Terre, elle +s'allongea sous l'influence de la pesanteur. A devenir satellite, +elle perdit la pureté native de ses formes; son centre de gravité se +reporta en avant du centre de figure, et, de cette disposition, +quelques savants tirèrent la conséquence que l'air et l'eau avaient pu +se réfugier sur cette surface opposée de la Lune qu'on ne voit jamais +de la Terre. + +Cette altération des formes primitives du satellite ne fut sensible +que pendant quelques instants. La distance du projectile à la Lune +diminuait très rapidement sous sa vitesse considérablement inférieure +à la vitesse initiale, mais huit à neuf fois supérieure à celles dont +sont animés les express de chemins de fer. La direction oblique du +boulet, en raison même de son obliquité, laissait à Michel Ardan +quelque espoir de heurter un point quelconque du disque lunaire. Il +ne pouvait croire qu'il n'y arriverait pas. Non! il ne pouvait le +croire, et il le répétait souvent. Mais Barbicane, meilleur juge, ne +cessait de lui répondre avec une impitoyable logique: + +«Non, Michel, non. Nous ne pouvons atteindre la Lune que par une +chute, et nous ne tombons pas. La force centripète nous maintient +sous l'influence lunaire, mais la force centrifuge nous éloigne +irrésistiblement.» + +Cela fut dit d'un ton qui enleva à Michel Ardan ses dernières +espérances. + +La portion de la Lune dont le projectile se rapprochait était +l'hémisphère nord, celui que les cartes sélénographiques placent en +bas, car ces cartes sont généralement dressées d'après l'image fournie +par les lunettes, et l'on sait que les lunettes renversent les objets. +Telle était la _Mappa selenographica_ de Beer et Moedler que +consultait Barbicane. Cet hémisphère septentrional présentait de +vastes plaines, accidentées de montagnes isolées. + +A minuit, la Lune était pleine. A ce moment précis, les voyageurs +auraient dû y prendre pied, si le malencontreux bolide n'eût pas dévié +leur direction. L'astre arrivait donc dans les conditions +rigoureusement déterminées par l'Observatoire de Cambridge. Il se +trouvait mathématiquement à son périgée et au zénith du vingt-huitième +parallèle. Un observateur placé au fond de l'énorme Columbiad braquée +perpendiculairement à l'horizon, eût encadré la Lune dans la bouche du +canon. Une ligne droite figurant l'axe de la pièce, aurait traversé +en son centre l'astre de la nuit. + +Inutile de dire que pendant cette nuit du 5 au 6 décembre, les +voyageurs ne prirent pas un instant de repos. Auraient-ils pu fermer +les yeux, si près de ce monde nouveau? Non. Tous leurs sentiments se +concentraient dans une pensée unique: Voir! Représentants de la +Terre, de l'humanité passée et présente qu'ils résumaient en eux, +c'est par leurs yeux que la race humaine regardait ces régions +lunaires et pénétrait les secrets de son satellite! Une certaine +émotion les tenait au coeur et ils allaient silencieusement d'une +vitre à l'autre. + +Leurs observations, reproduites par Barbicane, furent rigoureusement +déterminées. Pour les faire, ils avaient des lunettes. Pour les +contrôler, ils avaient des cartes. + +Le premier observateur de la Lune fut Galilée. Son insuffisante +lunette grossissait trente fois seulement. Néanmoins, dans ces taches +qui parsemaient le disque lunaire, «comme les yeux parsèment la queue +d'un paon», le premier, il reconnut des montagnes et mesura quelques +hauteurs auxquelles il attribua exagérément une élévation égale au +vingtième du diamètre du disque, soit huit mille huit cents mètres. +Galilée ne dressa aucune carte de ses observations. + +Quelques années plus tard, un astronome de Dantzig, Hévélius--par +des procédés qui n'étaient exacts que deux fois par mois, lors des +première et seconde quadratures--réduisit les hauteurs de Galilée à +un vingt-sixième seulement du diamètre lunaire. Exagération inverse. +Mais c'est à ce savant que l'on doit la première carte de la Lune. +Les taches claires et arrondies y forment des montagnes circulaires, +et les taches sombres indiquent de vastes mers qui ne sont en réalité +que des plaines. A ces monts et à ces étendues d'eau, il donna des +dénominations terrestres. On y voit figurer le Sinaï au milieu d'une +Arabie, l'Etna au centre d'une Sicile, les Alpes, les Apennins, les +Karpathes, puis la Méditerranée, le Palus-Méotide, le Pont-Euxin, la +mer Caspienne. Noms mal appliqués, d'ailleurs, car ni ces montagnes +ni ces mers ne rappellent la configuration de leurs homonymes du +globe. C'est à peine si dans cette large tache blanche, rattachée au +sud à de plus vastes continents et terminée en pointe, on +reconnaîtrait l'image renversée de la péninsule indienne, du golfe du +Bengale et de la Cochinchine. Aussi ces noms ne furent-ils pas +conservés. Un autre cartographe, connaissant mieux le coeur humain, +proposa une nouvelle nomenclature que la vanité humaine s'empressa +d'adopter. + +Cet observateur fut le père Riccioli, contemporain d'Hévélius. Il +dressa une carte grossière et grosse d'erreurs. Mais aux montagnes +lunaires, il imposa le nom des grands hommes de l'Antiquité et des +savants de son époque, usage fort suivi depuis lors. + +Une troisième carte de la Lune fut exécutée au XVIIe siècle par +Dominique Cassini; supérieure à celle de Riccioli par l'exécution, +elle est inexacte sous le rapport des mesures. Plusieurs réductions +en furent publiées, mais son cuivre, longtemps conservé à l'Imprimerie +royale, a été vendu au poids comme matière encombrante. + +La Hire, célèbre mathématicien et dessinateur, dressa une carte de la +Lune, haute de quatre mètres, qui ne fut jamais gravée. + +Après lui, un astronome allemand, Tobie Mayer, vers le milieu du +XVIIIe siècle, commença la publication d'une magnifique carte +sélénographique, d'après les mesures lunaires rigoureusement vérifiées +par lui; mais sa mort, arrivée en 1762, l'empêcha de terminer ce beau +travail. + +Viennent ensuite Schroeter, de Lilienthal, qui esquissa de nombreuses +cartes de la Lune, puis un certain Lorhmann, de Dresde, auquel on doit +une planche divisée en vingt-cinq sections, dont quatre ont été +gravées. + +Ce fut en 1830 que MM. Beer et Moedler composèrent leur célèbre _Mappa +selenographica_, suivant une projection orthographique. Cette carte +reproduit exactement le disque lunaire, tel qu'il apparaît; seulement +les configurations de montagnes et de plaines ne sont justes que sur +sa partie centrale; partout ailleurs, dans les parties septentrionales +ou méridionales, orientales ou occidentales, ces configurations, +données en raccourci, ne peuvent se comparer à celles du centre. +Cette carte topographique, haute de quatre-vingt-quinze centimètres et +divisée en quatre parties, est le chef-d'oeuvre de la cartographie +lunaire. + +Après ces savants, on cite les reliefs sélénographiques de l'astronome +allemand Julius Schmidt, les travaux topographiques du père Secchi, +les magnifiques épreuves de l'amateur anglais Waren de la Rue, et +enfin une carte sur projection orthographique de MM. Lecouturier et +Chapuis, beau modèle dressé en 1860, d'un dessin très net et d'une +très claire disposition. + +Telle est la nomenclature des diverses cartes relatives au monde +lunaire. Barbicane en possédait deux, celle de MM. Beer et Moedler, +et celle de MM. Chapuis et Lecouturier. Elles devaient-lui rendre +plus facile son travail d'observateur. + +Quant aux instruments d'optique mis à sa disposition, c'étaient +d'excellentes lunettes marines, spécialement établies pour ce voyage. +Elles grossissaient cent fois les objets. Elles auraient donc +rapproché la Lune de la Terre à une distance inférieure à mille +lieues. Mais alors, à une distance qui vers trois heures du matin ne +dépassait pas cent vingt kilomètres, et dans un milieu qu'aucune +atmosphère ne troublait, ces instruments devaient ramener le niveau +lunaire à moins de quinze cents mètres. + + + + +XI + +Fantaisie et réalisme + + +«Avez-vous jamais vu la Lune? demandait ironiquement un professeur à +l'un de ses élèves. + +--Non, monsieur, répliqua l'élève plus ironiquement encore, mais je +dois dire que j'en ai entendu parler.» + +Dans un sens, la plaisante réponse de l'élève pourrait être faite par +l'immense majorité des êtres sublunaires. Que de gens ont entendu +parler de la Lune, qui ne l'ont jamais vue... du moins à travers +l'oculaire d'une lunette ou d'un télescope! Combien n'ont même jamais +examiné la carte de leur satellite! + +En regardant une mappemonde sélénographique, une particularité frappe +tout d'abord. + +Contrairement à la disposition suivie pour la Terre et Mars, les +continents occupent plus particulièrement l'hémisphère sud du globe +lunaire. Ces continents ne présentent pas ces lignes terminales, si +nettes et si régulières qui dessinent l'Amérique méridionale, +l'Afrique et la péninsule indienne. Leurs côtes anguleuses, +capricieuses, profondément déchiquetées, sont riches en golfes et en +presqu'îles. Elles rappellent volontiers tout l'imbroglio des îles de +la Sonde, où les terres sont divisées à l'excès. Si la navigation a +jamais existé à la surface de la Lune, elle a dû être singulièrement +difficile et dangereuse, et il faut plaindre les marins et les +hydrographes sélénites, ceux-ci quand ils faisaient le levé de ces +rivages tourmentés, ceux-là lorsqu'ils donnaient sur ces périlleux +atterrages. + +On remarquera aussi que sur le sphéroïde lunaire, le pôle sud est +beaucoup plus continental que le pôle nord. A ce dernier, il n'existe +qu'une légère calotte de terres séparées des autres continents par de +vastes mers.[Il est bien entendu que par ce mot «mers» nous désignons +ces immenses espaces, qui, probablement recouverts par les eaux +autrefois, ne sont plus actuellement que de vastes plaines.] Vers le +sud, les continents revêtent presque tout l'hémisphère. Il est donc +possible que les Sélénites aient déjà planté le pavillon sur l'un de +leurs pôles, tandis que les Franklin, les Ross, les Kane, les +Dumont-d'Urville, les Lambert n'ont pas encore pu atteindre ce point +inconnu du globe terrestre. + +Quant aux îles, elles sont nombreuses à la surface de la Lune. +Presque toutes oblongues ou circulaires et comme tracées au compas, +elles semblent former un vaste archipel, comparable à ce groupe +charmant jeté entre la Grèce et l'Asie Mineure, que la mythologie a +jadis animé de ses plus gracieuses légendes. Involontairement, les +noms de Naxos, de Ténédos, de Milo, de Carpathos, viennent à l'esprit, +et l'on cherche des yeux le vaisseau d'Ulysse ou le «clipper» des +Argonautes. C'est, du moins, ce que réclamait Michel Ardan; c'était +un archipel grec qu'il voyait sur la carte. Aux yeux de ses +compagnons peu fantaisistes, l'aspect de ses côtes rappelait plutôt +les terres morcelées du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse, et +là où le Français retrouvait la trace des héros de la fable, ces +Américains relevaient les points favorables à l'établissement de +comptoirs, dans l'intérêt du commerce et de l'industrie lunaires. + +Pour achever la description de la partie continentale de la Lune, +quelques mots sur sa disposition orographique. On y distingue fort +nettement des chaînes de montagnes, des montagnes isolées, des cirques +et des rainures. Tout le relief lunaire est compris dans cette +division. Il est extraordinairement tourmenté. C'est une Suisse +immense, une Norvège continue où l'action plutonique a tout fait. +Cette surface, si profondément raboteuse, est le résultat des +contractions successives de la croûte, à l'époque où l'astre était en +voie de formation. Le disque lunaire est donc propice à l'étude des +grands phénomènes géologiques. Suivant la remarque de certains +astronomes, sa surface, quoique plus ancienne que la surface de la +Terre, est demeurée plus neuve. Là, pas d'eaux qui détériorent le +relief primitif et dont l'action croissante produit une sorte de +nivellement général, pas d'air dont l'influence décomposante modifie +les profils orographiques. Là, le travail plutonique, non altéré par +les forces neptuniennes, est dans toute sa pureté native. C'est la +Terre, telle qu'elle fut avant que les marais et les courants +l'eussent empâtée de couches sédimentaires. + +Après avoir erré sur ces vastes continents, le regard est attiré par +les mers plus vastes encore. Non seulement leur conformation, leur +situation, leur aspect rappellent celui des océans terrestres, mais +encore, ainsi que sur la Terre, ces mers occupent la plus grande +partie du globe. Et cependant, ce ne sont point des espaces liquides, +mais des plaines dont les voyageurs espéraient bientôt déterminer la +nature. + +Les astronomes, il faut en convenir, ont décoré ces prétendues mers de +noms au moins bizarres que la science a respectés jusqu'ici. Michel +Ardan avait raison quand il comparait cette mappemonde à une «carte du +Tendre», dressée par une Scudéry ou un Cyrano de Bergerac. + +«Seulement, ajoutait-il, ce n'est plus la carte du sentiment comme au +XVIIe siècle, c'est la carte de la vie, très nettement tranchée en +deux parties, l'une féminine, l'autre masculine. Aux femmes, +l'hémisphère de droite. Aux hommes, l'hémisphère de gauche!» + +Et quand il parlait ainsi, Michel faisait hausser les épaules à ses +prosaïques compagnons. Barbicane et Nicholl considéraient la carte +lunaire à un tout autre point de vue que leur fantaisiste ami. +Cependant leur fantaisiste ami avait tant soit peu raison. Qu'on en +juge. + +Dans cet hémisphère de gauche s'étend la «mer des Nuées», où va si +souvent se noyer la raison humaine. Non loin apparaît «la mer des +Pluies», alimentée par tous les tracas de l'existence. Auprès se +creuse «la mer des Tempêtes» où l'homme lutte sans cesse contre ses +passions trop souvent victorieuses. Puis, épuisé par les déceptions, +les trahisons, les infidélités et tout le cortège des misères +terrestres, que trouve-t-il au terme de sa carrière? cette vaste +«mer des Humeurs» à peine adoucie par quelques gouttes des eaux du +«golfe de la Rosée»! Nuées, pluies, tempêtes, humeurs, la vie de +l'homme contient-elle autre chose et ne se résume-t-elle pas en ces +quatre mots? + +L'hémisphère de droite, «dédié aux dames», renferme des mers plus +petites, dont les noms significatifs comportent tous les incidents +d'une existence féminine. C'est la «mer de la Sérénité» au-dessus de +laquelle se penche la jeune fille, et «le lac des Songes», qui lui +reflète un riant avenir! C'est «la mer du Nectar», avec ses flots de +tendresse et ses brises d'amour! C'est la «mer de la Fécondité», +c'est «la mer des Crises», puis «la mer des Vapeurs», dont les +dimensions sont peut-être trop restreintes, et enfin cette vaste «mer +de la Tranquillité», où se sont absorbés toutes les fausses passions, +tous les rêves inutiles, tous les désirs inassoupis, et dont les flots +se déversent paisiblement dans «le lac de la Mort»! + +Quelle succession étrange de noms! Quelle division singulière de ces +deux hémisphères de la Lune, unis l'un à l'autre comme l'homme et la +femme, et formant cette sphère de vie emportée dans l'espace! Et le +fantaisiste Michel n'avait-il pas raison d'interpréter ainsi cette +fantaisie des vieux astronomes? + +Mais tandis que son imagination courait ainsi «les mers», ses graves +compagnons considéraient plus géographiquement les choses. Ils +apprenaient par coeur ce monde nouveau. Ils en mesuraient les angles +et les diamètres. + +Pour Barbicane et Nicholl, la mer des Nuées était une immense +dépression de terrain, semée de quelques montagnes circulaires, et +couvrant une grande portion de la partie occidentale de l'hémisphère +sud; elle occupait cent quatre-vingt-quatre mille huit cents lieues +carrées, et son centre se trouvait par 15° de latitude sud et 20° de +longitude ouest. L'océan des Tempêtes, _Oceanus Procellarum_, la plus +vaste plaine du disque lunaire, embrassait une superficie de trois +cent vingt-huit mille trois cents lieues carrées, son centre étant par +10° de latitude nord et 45° de longitude est. De son sein émergeaient +les admirables montagnes rayonnantes de Képler et d'Aristarque. + +Plus au nord et séparée de la mer des Nuées par de hautes chaînes, +s'étendait la mer des Pluies, _Mare Imbrium_, ayant son point central +par 35° de latitude septentrionale et 20° de longitude orientale; elle +était de forme à peu près circulaire et recouvrait un espace de cent +quatre-vingt-treize mille lieues. Non loin, la mer des Humeurs, _Mare +Humorum_, petit bassin de quarante-quatre mille deux cents lieues +carrées seulement, était située par 25° de latitude sud et 40° de +longitude est. Enfin, trois golfes se dessinaient encore sur le +littoral de cet hémisphère: le golfe Torride, le golfe de la Rosée et +le golfe des Iris, petites plaines resserrées entre de hautes chaînes +de montagnes. + +L'hémisphère «féminin», naturellement plus capricieux, se distinguait +par des mers plus petites et plus nombreuses. C'étaient, vers le +nord, la mer du Froid, _Mare Frigoris_, par 55° de latitude nord et 0° +de longitude, d'une superficie de soixante-seize mille lieues carrées, +qui confinait au lac de la Mort et au lac des Songes; la mer de la +Sérénité, _Mare Serenitatis_, par 25° de latitude nord et 20° de +longitude ouest, comprenant une superficie de quatre-vingt-six mille +lieues carrées; la mer des Crises, _Mare Crisium_, bien délimitée, +très ronde, embrassant, par 17° de latitude nord et 55° de longitude +ouest, une superficie de quarante mille lieues, véritable Caspienne +enfouie dans une ceinture de montagnes. Puis à l'Équateur, par 5° de +latitude nord et 25° de longitude ouest, apparaissait la mer de la +Tranquillité, _Mare Tranquillitatis_, occupant cent vingt et un mille +cinq cent neuf lieues carrées; cette mer communiquait au sud avec la +mer du Nectar, _Mare Nectaris_, étendue de vingt-huit mille huit cents +lieues carrées, par 15° de latitude sud et 35° de longitude ouest, et +à l'est avec la mer de la Fécondité, _Mare Fecunditatis_, la plus +vaste de cet hémisphère, occupant deux cent dix-neuf mille trois cents +lieues carrées, par 3° de latitude sud et 50° de longitude ouest. +Enfin, tout à fait au nord et tout à fait au sud, deux mers se +distinguaient encore, la mer de Humboldt, _Mare Humboldtianum_, d'une +superficie de six mille cinq cents lieues carrées, et la mer Australe, +_Mare Australe_, sur une superficie de vingt-six milles. + +Au centre du disque lunaire, à cheval sur l'Équateur et sur le +méridien zéro, s'ouvrait le golfe du Centre, _Sinus Medii_, sorte de +trait d'union entre les deux hémisphères. + +Ainsi se décomposait aux yeux de Nicholl et de Barbicane la surface +toujours visible du satellite de la Terre. Quand ils additionnèrent +ces diverses mesures, ils trouvèrent que la superficie de cet +hémisphère était de quatre millions sept cent trente-huit mille cent +soixante lieues carrées, dont trois millions trois cent dix-sept mille +six cents lieues pour les volcans, les chaînes de montagnes, les +cirques, les îles, en un mot tout ce qui semblait former la partie +solide de la Lune, et quatorze cent dix mille quatre cents lieues pour +les mers, les lacs, les marais, tout ce qui semblait en former la +partie liquide. Ce qui, d'ailleurs, était parfaitement indifférent au +digne Michel. + +Cet hémisphère, on le voit, est treize fois et demi plus petit que +l'hémisphère terrestre. Cependant, les sélénographes y ont déjà +compté plus de cinquante mille cratères. C'est donc une surface +boursouflée, crevassée, une véritable écumoire, digne de la +qualification peu poétique que lui ont donnée les Anglais, de «green +cheese», c'est-à-dire «fromage vert». + +Michel Ardan bondit quand Barbicane prononça ce nom désobligeant. + +«Voilà donc, s'écria-t-il, comment les Anglo-Saxons, au XIXe siècle, +traitent la belle Diane, la blonde Phoebé, l'aimable Isis, la +charmante Astarté, la reine des nuits, la fille de Latone et de +Jupiter, la jeune soeur du radieux Apollon!» + + + + +XII + +Details orographiques + + +La direction suivie par le projectile, on l'a déjà fait observer, +l'entraînait vers l'hémisphère septentrional de la Lune. Les +voyageurs étaient loin de ce point central qu'ils auraient dû frapper, +si leur trajectoire n'eût pas subi une déviation irrémédiable. + +Il était minuit et demi. Barbicane estima alors sa distance à +quatorze cents kilomètres, distance un peu supérieure à la longueur du +rayon lunaire, et qui devait diminuer à mesure qu'il s'avancerait vers +le pôle nord. Le projectile se trouvait alors, non à la hauteur de +l'Équateur, mais par le travers du dixième parallèle, et depuis cette +latitude, soigneusement relevée sur la carte jusqu'au pôle, Barbicane +et ses deux compagnons purent observer la Lune dans les meilleures +conditions. + +En effet, par l'emploi des lunettes, cette distance de quatorze cents +kilomètres était réduite à quatorze, soit trois lieues et demi. Le +télescope des montagnes Rocheuses rapprochait davantage la Lune, mais +l'atmosphère terrestre amoindrissait singulièrement sa puissance +optique. Aussi Barbicane, posté dans son projectile, sa lorgnette aux +yeux, percevait-il certains détails insaisissables aux observateurs de +la Terre. + +«Mes amis, dit alors le président d'une voix grave, je ne sais où nous +allons, je ne sais si nous reverrons jamais le globe terrestre. +Néanmoins, procédons comme si ces travaux devaient servir un jour à +nos semblables. Ayons l'esprit libre de toute préoccupation. Nous +sommes des astronomes. Ce boulet est un cabinet de l'Observatoire de +Cambridge, transporté dans l'espace. Observons.» + +Cela dit, le travail fut commencé avec une précision extrême, et il +reproduisit fidèlement les divers aspects de la Lune aux distances +variables que le projectile occupa par rapport à cet astre. + +En même temps que le boulet se trouvait à la hauteur du dixième +parallèle nord, il semblait suivre rigoureusement le vingtième degré +de longitude est. + +Ici se place une remarque importante au sujet de la carte qui servait +aux observations. Dans les cartes sélénographiques où, en raison du +renversement des objets par les lunettes, le sud est en haut et le +nord en bas, il semblerait naturel que par suite de cette inversion, +l'est dût être placé à gauche et l'ouest à droite. Cependant, il n'en +est rien. Si la carte était retournée et présentait la Lune telle +qu'elle s'offre aux regards, l'est serait à gauche et l'ouest à +droite, contrairement à ce qui existe dans les cartes terrestres. +Voici la raison de cette anomalie. Les observateurs situés dans +l'hémisphère boréal, en Europe, si l'on veut, aperçoivent la Lune dans +le sud par rapport à eux. Lorsqu'ils l'observent, ils tournent le dos +au nord, position inverse de celle qu'ils occupent quand ils +considèrent une carte terrestre. Puisqu'ils tournent le dos au nord, +l'est se trouve à leur gauche et l'ouest à leur droite. Pour des +observateurs situés dans l'hémisphère austral, en Patagonie, par +exemple, l'ouest de la Lune serait parfaitement à leur gauche et l'est +à leur droite, puisque le midi est derrière eux. + +Telle est la raison de ce renversement apparent des deux points +cardinaux, et il faut en tenir compte pour suivre les observations du +président Barbicane. + +Aidé de la _Mappa selenographica_ de Beer et Moedler, les voyageurs +pouvaient sans hésiter reconnaître la portion du disque encadré dans +le champ de leur lunette. + +«Que voyons-nous en ce moment? demanda Michel. + +--La partie septentrionale de la mer des Nuées, répondit Barbicane. +Nous sommes trop éloignés pour en reconnaître la nature. Ces plaines +sont-elles composées de sables arides, ainsi que l'ont prétendu les +premiers astronomes? Ne sont-elles que des forêts immenses, suivant +l'opinion de M. Waren de la Rue, qui accorde à la Lune une atmosphère +très basse mais très dense, c'est ce que nous saurons plus tard. +N'affirmons rien avant d'être en droit d'affirmer.» + +Cette mer des Nuées est assez douteusement délimitée sur les cartes. +On suppose que cette vaste plaine est semée de blocs de lave vomis par +les volcans voisins de sa partie droite, Ptolémée, Purbach, Arzachel. +Mais le projectile s'avançait et se rapprochait sensiblement, et +bientôt apparurent les sommets qui ferment cette mer à sa limite +septentrionale. Devant se dressait une montagne rayonnante de toute +beauté, dont la cime semblait perdue dans une éruption de rayons +solaires. + +«C'est?... demanda Michel. + +--Copernic, répondit Barbicane. + +--Voyons Copernic.» + +Ce mont, situé par 9° de latitude nord et 20° de longitude est, +s'élève à une hauteur de trois mille quatre cent trente-huit mètres +au-dessus du niveau de la surface de la Lune. Il est très visible de +la Terre, et les astronomes peuvent l'étudier parfaitement, surtout +pendant la phase comprise entre le dernier quartier et la +Nouvelle-Lune, parce qu'alors les ombres se projettent longuement de +l'est vers l'ouest et permettent de mesurer ses hauteurs. + +Ce Copernic forme le système rayonnant le plus important du disque +après Tycho, situé dans l'hémisphère méridional. Il s'élève +isolément, comme un phare gigantesque sur cette portion de la mer des +Nuées qui confine à la mer des Tempêtes, et il éclaire sous son +rayonnement splendide deux océans à la fois. C'était un spectacle +sans égal que celui de ces longues traînées lumineuses, si +éblouissantes dans la pleine Lune, et qui dépassant au nord les +chaînes limitrophes, vont s'éteindre jusque dans la mer des Pluies. A +une heure du matin terrestre, le projectile, comme un ballon emporté +dans l'espace, dominait cette montagne superbe. + +Barbicane put en reconnaître exactement les dispositions principales. +Copernic est compris dans la série des montagnes annulaires de premier +ordre, dans la division des grands cirques. De même que Képler et +Aristarque, qui dominent l'océan des Tempêtes, il apparaît quelquefois +comme un point brillant à travers la lumière cendrée et fut pris pour +un volcan en activité. Mais ce n'est qu'un volcan éteint, ainsi que +tous ceux de cette face de la Lune. Sa circonvallation présentait un +diamètre de vingt-deux lieues environ. La lunette y découvrait des +traces de stratifications produites par les éruptions successives, et +les environs paraissaient semés de débris volcaniques dont +quelques-uns se montraient encore au dedans du cratère. + +«Il existe, dit Barbicane, plusieurs sortes de cirques à la surface de +la Lune, et il est facile de voir que Copernic appartient au genre +rayonnant. Si nous étions plus rapprochés, nous apercevrions les +cônes qui le hérissent à l'intérieur, et qui furent autrefois autant +de bouches ignivomes. Une disposition curieuse et sans exception sur +le disque lunaire, c'est que la surface intérieure de ces cirques est +notablement en contrebas de la plaine extérieure, contrairement à la +forme que présentent les cratères terrestres. Il s'ensuit donc que la +courbure générale du fond de ces cirques donne une sphère d'un +diamètre inférieur à celui de la Lune. + +--Et pourquoi cette disposition spéciale? demanda Nicholl. + +--On ne sait, répondit Barbicane. + +--Quel splendide rayonnement, répétait Michel. J'imagine +difficilement que l'on puisse voir un plus beau spectacle! + +--Que diras-tu donc, répondit Barbicane, si les hasards de notre +voyage nous entraînent vers l'hémisphère méridional? + +--Eh bien, je dirai que c'est encore plus beau!» répliqua Michel +Ardan. + +En ce moment, le projectile dominait le cirque perpendiculairement. +La circonvallation de Copernic formait un cercle presque parfait, et +ses remparts très escarpés se détachaient nettement. On distinguait +même une double enceinte annulaire. Autour s'étalait une plaine +grisâtre, d'aspect sauvage, sur laquelle les reliefs se détachaient en +jaune. Au fond du cirque, comme enfermés dans un écrin, scintillèrent +un instant deux ou trois cônes éruptifs, semblables à d'énormes gemmes +éblouissantes. Vers le nord, les remparts se rabaissaient par une +dépression qui eût probablement donné accès à l'intérieur du cratère. + +En passant au-dessus de la plaine environnante, Barbicane put noter un +grand nombre de montagnes peu importantes, et entre autres une petite +montagne annulaire nommée Gay-Lussac, et dont la largeur mesure +vingt-trois kilomètres. Vers le sud, la plaine se montrait très +plate, sans une extumescence, sans un ressaut du sol. Vers le nord, +au contraire, jusqu'à l'endroit où elle confinait à l'océan des +Tempêtes, c'était comme une surface liquide agitée par un ouragan, +dont les pitons et les boursouflures figuraient une succession de +lames subitement figées. Sur tout cet ensemble et en toutes +directions couraient les traînées lumineuses qui convergeaient au +sommet de Copernic. Quelques-uns offraient une largeur de trente +kilomètres sur une longueur inévaluable. + +Les voyageurs discutaient l'origine de ces étranges rayons, et pas +plus que les observateurs terrestres, ils ne pouvaient en déterminer +la nature. + +«Mais pourquoi, disait Nicholl, ces rayons ne seraient-ils pas tout +simplement des contreforts de montagnes qui réfléchissent plus +vivement la lumière du soleil? + +--Non, répondit Barbicane, s'il en était ainsi, dans certaines +conditions de la Lune, ces arêtes projetteraient des ombres. Or, +elles n'en projettent pas.» + +En effet, ces rayons n'apparaissent qu'à l'époque +où l'astre du jour se place en opposition avec la Lune, et ils +disparaissent dès que ses rayons deviennent obliques. + +«Mais qu'a-t-on imaginé pour expliquer ces traînées de lumières, +demanda Michel, car je ne puis croire que des savants restent jamais à +court d'explications! + +--Oui, répondit Barbicane, Herschel a formulé une opinion, mais il +n'osait l'affirmer. + +--N'importe. Quelle est cette opinion? + +--Il pensait que ces rayons devaient être des courants de laves +refroidis qui resplendissaient lorsque le soleil les frappait +normalement. Cela peut être, mais rien n'est moins certain. Du +reste, si nous passons plus près de Tycho, nous serons mieux placés +pour reconnaître la cause de ce rayonnement. + +--Savez-vous, mes amis, à quoi ressemble cette plaine vue de la +hauteur où nous sommes? dit Michel. + +--Non, répondit Nicholl. + +--Eh bien, avec tous ces morceaux de laves allongés comme des fuseaux, +elle ressemble à un immense jeu de jonchets jetés pêle-mêle. Il ne +manque qu'un crochet pour les retirer un à un. + +--Sois donc sérieux! dit Barbicane. + +--Soyons sérieux, répliqua tranquillement Michel, et au lieu de +jonchets, mettons des ossements. Cette plaine ne serait alors qu'un +immense ossuaire sur lequel reposeraient les dépouilles mortelles de +mille générations éteintes. Aimes-tu mieux cette comparaison à grand +effet? + +--L'une vaut l'autre, répliqua Barbicane. + +--Diable! tu es difficile! répondit Michel. + +--Mon digne ami, reprit le positif Barbicane, peu importe de savoir à +quoi cela ressemble, du moment que l'on ne sait pas ce que cela est. + +--Bien répondu, s'écria Michel. Cela m'apprendra à raisonner avec des +savants!» + +Cependant, le projectile s'avançait avec une vitesse presque uniforme +en prolongeant le disque lunaire. Les voyageurs, on l'imagine +aisément, ne songeaient pas à prendre un instant de repos. Chaque +minute déplaçait le paysage qui fuyait sous leurs yeux. Vers une +heure et demie du matin, ils entrevirent les sommets d'une autre +montagne. Barbicane, consultant sa carte, reconnut Eratosthène. + +C'était une montagne annulaire haute de quatre mille cinq cents +mètres, l'un de ces cirques si nombreux sur le satellite. Et, à ce +propos, Barbicane rapporta à ses amis la singulière opinion de Képler +sur la formation de ces cirques. Suivant le célèbre mathématicien, +ces cavités cratériformes avaient dû être creusées par la main des +hommes. + +«Dans quelle intention? demanda Nicholl. + +--Dans une intention bien naturelle! répondit Barbicane. Les +Sélénites auraient entrepris ces immenses travaux et creusé ces +énormes trous pour s'y réfugier et se garantir des rayons solaires qui +les frappent pendant quinze jours consécutifs. + +--Pas bêtes, les Sélénites! dit Michel. + +--Singulière idée! répondit Nicholl. Mais il est probable que Képler +ne connaissait pas les véritables dimensions de ces cirques, car les +creuser eût été un travail de géants, impraticable pour des Sélénites! + +--Pourquoi, si la pesanteur à la surface de la Lune est six fois +moindre que sur la Terre? dit Michel. + +--Mais si les Sélénites sont six fois plus petits? répliqua Nicholl. + +--Et s'il n'y a pas de Sélénites!» ajouta Barbicane. Ce qui termina +la discussion. + +Bientôt Eratosthène disparut sous l'horizon sans que le projectile +s'en fût suffisamment approché pour permettre une observation +rigoureuse. Cette montagne séparait les Apennins des Karpathes. + +Dans l'orographie lunaire, on a distingué quelques chaînes de +montagnes qui sont principalement distribuées sur l'hémisphère +septentrional. Quelques-unes, cependant, occupent certaines portions +de l'hémisphère sud. + +Voici le tableau de ces diverses chaînes, indiquées du sud au nord, +avec leurs latitudes et leurs hauteurs rapportées aux plus hautes +cimes: + + Monts Doerfel....... 84° --- latitude S. 7603 mètres. + --- Leibnitz...... 65° --- --- 7600 --- + --- Rook.......... 20° à 30° --- 1600 --- + --- Altaï......... 17° à 28° --- 4047 --- + --- Cordillères... 10° à 20° --- 3898 --- + --- Pyrénées...... 8° à 18° --- 3631 --- + --- Oural......... 5° à 13° --- 838 --- + --- Alembert...... 4° à 10° --- 5847 --- + --- Hoemus........ 8° à 21° latitude N. 2021 --- + --- Karpathes..... 15° à 19° --- 1939 --- + --- Apennins...... 14° à 27° --- 5501 --- + --- Taurus........ 21° à 28° --- 2746 --- + --- Riphées....... 25° à 33° --- 4171 --- + --- Hercyniens.... 17° à 33° --- 1170 --- + --- Caucase....... 32° à 41° --- 5567 --- + --- Alpes......... 42° à 49° --- 3617 --- + +De ces diverses chaînes, la plus importante est celle des Apennins, +dont le développement est de cent cinquante lieues, développement +inférieur, cependant, à celui des grands mouvements orographiques de +la Terre. Les Apennins longent le bord oriental de la mer des Pluies, +et se continuent au nord par les Karpathes dont le profil mesure +environ cent lieues. + +Les voyageurs ne purent qu'entrevoir le sommet de ces Apennins qui se +dessinent depuis 10° de longitude ouest à 16° de longitude est; mais +la chaîne des Karpathes s'étendit sous leurs regards du dix-huitième +au trentième degré de longitude orientale, et ils purent en relever la +distribution. + +Une hypothèse leur parut très justifiée. A voir cette chaîne des +Karpathes affectant çà et là des formes circulaires et dominée par des +pitons, ils en conclurent qu'elle formait autrefois des cirques +importants. Ces anneaux montagneux avaient dû être en partie rompus +par le vaste épanchement auquel est due la mer des Pluies. Ces +Karpathes étaient alors, par leur aspect, ce que seraient les cirques +de Purbach, d'Arzachel et de Ptolémée, si un cataclysme jetait bas +leurs remparts de gauche et les transformait en chaîne continue. Ils +présentent une hauteur moyenne de trois mille deux cents mètres, +hauteur comparable à celle de certains points des Pyrénées, tels que +le port de Pinède. Leurs pentes méridionales s'abaissent brusquement +vers l'immense mer des Pluies. + +Vers deux heures du matin, Barbicane se trouvait à la hauteur du +vingtième parallèle lunaire, non loin de cette petite montagne élevée +de quinze cent cinquante-neuf mètres, qui porte le nom de Pythias. La +distance du projectile à la Lune n'était plus que de douze cents +kilomètres, ramenée à trois lieues au moyen des lunettes. + +Le _Mare Imbrium_ s'étendait sous les yeux des voyageurs, comme une +immense dépression dont les détails étaient encore peu saisissables. +Près d'eux, sur la gauche, se dressait le mont Lambert, dont +l'altitude est estimée à dix-huit cent treize mètres, et plus loin, +sur la limite de l'océan des Tempêtes, par 23° de latitude nord et 29° +de longitude est, resplendissait la montagne rayonnante d'Euler. Ce +mont, élevé de dix-huit cent quinze mètres seulement au-dessus de la +surface lunaire, avait été l'objet d'un travail intéressant de +l'astronome Schroeter. Ce savant, cherchant à reconnaître l'origine +des montagnes de la Lune, s'était demandé si le volume du cratère se +montrait toujours sensiblement égal au volume des remparts qui le +formaient. Or, ce rapport existait généralement, et Schroeter en +concluait qu'une seule éruption de matières volcaniques avait suffi à +former ces remparts, car des éruptions successives eussent altéré ce +rapport. Seul, le mont Euler démentait cette loi générale, et il +avait nécessité pour sa formation plusieurs éruptions successives, +puisque le volume de sa cavité était le double de celui de son +enceinte. + +Toutes ces hypothèses étaient permises à des observateurs terrestres +que leurs instruments servaient d'une manière incomplète. Mais +Barbicane ne voulait plus s'en contenter, et voyant que son projectile +se rapprochait régulièrement du disque lunaire, il ne désespérait pas, +ne pouvant l'atteindre, de surprendre au moins les secrets de sa +formation. + + + + +XIII + +Paysages lunaires + + +A deux heures et demie du matin, le boulet se trouvait par le travers +du trentième parallèle lunaire à une distance effective de mille +kilomètres réduite à dix par les instruments d'optique. Il semblait +toujours impossible qu'il pût atteindre un point quelconque du disque. +Sa vitesse de translation, relativement médiocre, était inexplicable +pour le président Barbicane. A cette distance de la Lune, elle aurait +dû être considérable pour le maintenir contre la force d'attraction. +Il y avait donc là un phénomène dont la raison échappait encore. +D'ailleurs, le temps manquait pour en chercher la cause. Le relief +lunaire défilait sous les yeux des voyageurs, et ils n'en voulaient +pas perdre un seul détail. + +Le disque apparaissait donc dans les lunettes à une distance de deux +lieues et demie. Un aéronaute, transporté à cette distance de la +Terre, que distinguerait-il à sa surface? On ne saurait le dire, +puisque les plus hautes ascensions n'ont pas dépassé huit mille +mètres. + +Voici, cependant, une exacte description de ce que voyaient, de cette +hauteur, Barbicane et ses compagnons. + +Des colorations assez variées apparaissaient par larges plaques sur le +disque. Les sélénographes ne sont pas d'accord sur la nature de ces +colorations. Elles sont diverses et assez vivement tranchées. Julius +Schmidt prétend que si les océans terrestres étaient mis à sec, un +observateur sélénite lunaire ne distinguerait pas sur le globe, entre +les océans et les plaines continentales, des nuances aussi diversement +accusées que celles qui se montrent sur la Lune à un observateur +terrestre. Selon lui, la couleur commune aux vastes plaines connues +sous le nom de «mers» est le gris sombre mélangé de vert et de brun. +Quelques grands cratères présentent aussi cette coloration. + +Barbicane connaissait cette opinion du sélénographe allemand, opinion +partagée par MM. Beer et Moedler. Il constata que l'observation leur +donnait raison contre certains astronomes qui n'admettent que la +coloration grise à la surface de la Lune. En de certains espaces, la +couleur verte était vivement accusée, telle qu'elle ressort, selon +Julius Schmidt, des mers de la Sérénité et des Humeurs. Barbicane +remarqua également de larges cratères dépourvus de cônes intérieurs, +qui jetaient une couleur bleuâtre analogue aux reflets d'une tôle +d'acier fraîchement polie. Ces colorations appartenaient bien +réellement au disque lunaire, et ne résultaient pas, suivant le dire +de quelques astronomes, soit de l'imperfection de l'objectif des +lunettes, soit de l'interposition de l'atmosphère terrestre. Pour +Barbicane, aucun doute n'existait à cet égard. Il observait à travers +le vide et ne pouvait commettre aucune erreur d'optique. Il considéra +le fait de ces colorations diverses comme acquis à la science. +Maintenant ces nuances de vert étaient-elles dues à une végétation +tropicale, entretenue par une atmosphère dense et basse? Il ne +pouvait encore se prononcer. + +Plus loin, il nota une teinte rougeâtre, très suffisamment accusée. +Pareille nuance avait été observée déjà sur le fond d'une enceinte +isolée, connue sous le nom de cirque de Lichtenberg, qui est située +près des monts Hercyniens sur le bord de la Lune, mais il ne put en +reconnaître la nature. + +Il ne fut pas plus heureux à propos d'une autre particularité du +disque, car il ne put en préciser exactement la cause. Voici cette +particularité. + +Michel Ardan était en observation près du président, quand il remarqua +de longues lignes blanches, vivement éclairées par les rayons directs +du Soleil. C'était une succession de sillons lumineux très différents +du rayonnement que Copernic présentait naguère. Ils s'allongeaient +parallèlement les uns aux autres. + +Michel, avec son aplomb habituel, ne manqua pas de s'écrier: + +«Tiens! des champs cultivés! + +--Des champs cultivés? répondit Nicholl, haussant les épaules. + +--Labourés tout au moins, répliqua Michel Ardan. Mais quels +laboureurs que ces Sélénites, et quels boeufs gigantesques ils doivent +atteler à leur charrue pour creuser de tels sillons! + +--Ce ne sont pas des sillons, dit Barbicane, ce sont des rainures. + +--Va pour des rainures, répondit docilement Michel. Seulement +qu'entend-on par des rainures dans le monde scientifique?» + +Barbicane apprit aussitôt à son compagnon ce qu'il savait des rainures +lunaires. Il savait que c'étaient des sillons observés sur toutes les +parties non montagneuses du disque; que ces sillons, le plus souvent +isolés, mesurent de quatre à cinquante lieues de longueur; que leur +largeur varie de mille à quinze cents mètres, et que leurs bords sont +rigoureusement parallèles; mais il n'en savait pas davantage, ni sur +leur formation ni sur leur nature. + +Barbicane, armé de sa lunette, observa ces rainures avec une extrême +attention. Il remarqua que leurs bords étaient formés de pentes +extrêmement raides. C'étaient de longs remparts parallèles, et avec +quelque imagination on pouvait admettre l'existence de longues lignes +de fortifications élevées par les ingénieurs sélénites. + +Des ces diverses rainures les unes étaient absolument droites et comme +tirées au cordeau. D'autres présentaient une légère courbure tout en +maintenant le parallélisme de leurs bords. Celles-ci +s'entrecroisaient; celles-là coupaient des cratères. Ici, elles +sillonnaient des cavités ordinaires, telles que Posidonius ou +Petavius; là, elles zébraient les mers, telles que la mer de la +Sérénité. + +Ces accidents naturels durent nécessairement exercer l'imagination des +astronomes terrestres. Les premières observations ne les avaient pas +découvertes, ces rainures. Ni Hévélius, ni Cassini, ni La Hire, ni +Herschel ne paraissent les avoir connues. C'est Schroeter qui, en +1789, les signala pour la première fois à l'attention des savants. +D'autres suivirent qui les étudièrent, tels que Pastorff, Gruithuysen, +Beer et Moedler. Aujourd'hui leur nombre s'élève à soixante-dix. +Mais si on les a comptées, on n'a pas encore déterminé leur nature. +Ce ne sont pas des fortifications à coup sûr, pas plus que d'anciens +lits de rivières desséchées, car d'une part, les eaux si légères à la +surface de la Lune n'auraient pu se creuser de tels déversoirs, et de +l'autre, ces sillons traversent souvent des cratères placés à une +grande élévation. + +Il faut pourtant avouer que Michel Ardan eut une idée, et que, sans le +savoir, il se rencontra dans cette circonstance avec Julius Schmidt. + +«Pourquoi, dit-il, ces inexplicables apparences ne seraient-elles pas +tout simplement des phénomènes de végétation? + +--Comment l'entends-tu? demanda vivement Barbicane. + +--Ne t'emporte pas, mon digne président, répondit Michel. Ne +pourrait-il se faire que ces lignes sombres qui forment l'épaulement, +fussent des rangées d'arbres disposés régulièrement? + +--Tu tiens donc bien à ta végétation? dit Barbicane. + +--Je tiens, riposta Michel Ardan, à expliquer ce que vous autres +savants vous n'expliquez pas! Au moins, mon hypothèse aurait +l'avantage d'indiquer pourquoi ces rainures disparaissent ou semblent +disparaître à des époques régulières. + +--Et par quelle raison? + +--Par la raison que ces arbres deviennent invisibles lorsqu'ils +perdent leurs feuilles, et visibles quand ils les reprennent. + +--Ton explication est ingénieuse, mon cher compagnon, répondit +Barbicane, mais elle est inadmissible. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'il n'y a, pour ainsi dire, pas de saison à la surface de la +Lune, et que, par conséquent, les phénomènes de végétation dont tu +parles ne peuvent s'y produire.» + +En effet, le peu d'obliquité de l'axe lunaire y maintient le Soleil à +une hauteur presque constante sous chaque latitude. Au-dessus des +régions équatoriales, l'astre radieux occupe presque invariablement le +zénith et ne dépasse guère la limite de l'horizon dans les régions +polaires. Donc, suivant chaque région, il règne un hiver, un +printemps, un été ou un automne perpétuels, ainsi que dans la planète +Jupiter, dont l'axe est également peu incliné sur son orbite. + +A quelle origine rapporter ces rainures? Question difficile à +résoudre. Elles sont certainement postérieures à la formation des +cratères et des cirques, car plusieurs s'y sont introduites en brisant +leurs remparts circulaires. Il se peut donc que, contemporaines des +dernières époques géologiques, elles ne soient dues qu'à l'expansion +des forces naturelles. + +Cependant, le projectile avait atteint la hauteur du quarantième degré +de latitude lunaire, à une distance qui ne devait pas excéder huit +cents kilomètres. Les objets apparaissaient dans le champ des +lunettes, comme s'ils eussent été placés à deux lieues seulement. A +ce point, sous leurs pieds, se dressait l'Hélicon, haut de cinq cent +cinq mètres, et sur la gauche s'arrondissaient ces hauteurs médiocres +qui enferment une petite portion de la mer des Pluies sous le nom de +golfe des Iris. + +L'atmosphère terrestre devrait être cent soixante-dix fois plus +transparente qu'elle ne l'est, pour permettre aux astronomes de faire +des observations complètes à la surface de la Lune. Mais dans ce vide +où flottait le projectile, aucun fluide ne s'interposait entre +l'oeil de l'observateur et l'objet observé. De plus, Barbicane se +trouvait ramené à une distance que n'avaient jamais donnée les plus +puissants télescopes, ni celui de John Ross, ni celui des montagnes +Rocheuses. Il était donc dans des conditions extrêmement favorables +pour résoudre cette grande question de l'habitabilité de la Lune. +Cependant, cette solution lui échappait encore. Il ne distinguait que +le lit désert des immenses plaines et, vers le nord, d'arides +montagnes. Pas un ouvrage ne trahissait la main de l'homme. Pas une +ruine n'attestait son passage. Pas une agglomération d'animaux +n'indiquait que la vie s'y développât même à un degré inférieur. +Nulle part le mouvement, nulle part une apparence de végétation. Des +trois règnes qui se partagent le sphéroïde terrestre, un seul était +représenté sur le globe lunaire: le règne minéral. + +«Ah çà! dit Michel Ardan d'un air un peu décontenancé, il n'y a donc +personne? + +--Non, répondit Nicholl, jusqu'ici. Pas un homme, pas un animal, pas +un arbre. Après tout, si l'atmosphère s'est réfugiée au fond des +cavités, à l'intérieur des cirques, ou même sur la face opposée de la +Lune, nous ne pouvons rien préjuger. + +--D'ailleurs, ajouta Barbicane, même pour la vue la plus perçante, un +homme n'est pas visible à une distance supérieure à sept kilomètres. +Donc s'il y a des Sélénites, ils peuvent voir notre projectile, mais +nous ne pouvons les voir.» + +Vers quatre heures du matin, à la hauteur du cinquantième parallèle, +la distance était réduite à six cents kilomètres. Sur la gauche se +développait une ligne de montagnes capricieusement contournées, +dessinées en pleine lumière. Vers la droite, au contraire, se +creusait un trou noir comme un vaste puits, insondable et sombre, foré +dans le sol lunaire. + +Ce trou, c'était le lac Noir, c'était Platon, cirque profond que l'on +peut convenablement étudier de la Terre, entre le dernier quartier et +la Nouvelle-Lune, lorsque les ombres se projettent de l'ouest vers +l'est. + +Cette coloration noire se rencontre rarement à la surface du +satellite. On ne l'a encore reconnue que dans les profondeurs du +cirque d'Endymion, à l'est de la mer du Froid, dans l'hémisphère nord, +et au fond du cirque de Grimaldi, sur l'Équateur, vers le bord +oriental de l'astre. + +Platon est une montagne annulaire, située par 51° de latitude nord et +9° de longitude est. Son cirque est long de quatre-vingt-douze +kilomètres et large de soixante et un. Barbicane regretta de ne point +passer perpendiculairement au-dessus de sa vaste ouverture. Il y +avait là un abîme à sonder, peut-être quelque mystérieux phénomène à +surprendre. Mais la marche du projectile ne pouvait être modifiée. +Il fallait rigoureusement la subir. On ne dirige point les ballons, +encore moins les boulets, quand on est enfermé entre leurs parois. + +Vers cinq heures du matin, la limite septentrionale de la mer des +Pluies était enfin dépassée. Les monts La Condamine et Fontenelle +restaient, l'un sur la gauche, l'autre sur la droite. Cette partie du +disque, à partir du soixantième degré, devenait absolument +montagneuse. Les lunettes la rapprochaient à une lieue, distance +inférieure à celle qui sépare le sommet du mont Blanc du niveau de la +mer. Toute cette région était hérissée de pics et de cirques. Vers +le soixante-dixième degré dominait Philolaüs, à une hauteur de trois +mille sept cents mètres, ouvrant un cratère elliptique long de seize +lieues, large de quatre. + +Alors, le disque, vu de cette distance, offrait un aspect extrêmement +bizarre. Les paysages se présentaient au regard dans des conditions +très différentes de ceux de la Terre, mais très inférieures aussi. + +La Lune n'ayant pas d'atmosphère, cette absence d'enveloppe gazeuse a +des conséquences déjà démontrées. Point de crépuscule à sa surface, +la nuit suivant le jour et le jour suivant la nuit, avec la brusquerie +d'une lampe qui s'éteint ou s'allume au milieu d'une obscurité +profonde. Pas de transition du froid au chaud, la température tombant +en un instant du degré de l'eau bouillante au degré des froids de +l'espace. + +Une autre conséquence de cette absence d'air est celle-ci: c'est que +les ténèbres absolues règnent là où ne parviennent pas les rayons du +Soleil. Ce qui s'appelle lumière diffuse sur la Terre, cette matière +lumineuse que l'air tient en suspension, qui crée les crépuscules et +les aubes, qui produit les ombres, les pénombres et toute cette magie +du clair-obscur, n'existe pas sur la Lune. De là une brutalité de +contrastes qui n'admet que deux couleurs, le noir et le blanc. Qu'un +Sélénite abrite ses yeux contre les rayons solaires, le ciel lui +apparaît absolument noir, et les étoiles brillent à ses regards +comme dans les nuits les plus sombres. + +Que l'on juge de l'impression produite par cet étrange aspect sur +Barbicane et sur ses deux amis. Leurs yeux étaient déroutés. Ils ne +saisissaient plus la distance respective des divers plans. Un paysage +lunaire que n'adoucit point le phénomène du clair-obscur, n'aurait pu +être rendu par un paysagiste de la Terre. Des taches d'encre sur une +page blanche, c'était tout. + +Cet aspect ne se modifia pas, même quand le projectile, à la hauteur +du quatre-vingtième degré, ne fut séparé de la Lune que par une +distance de cent kilomètres. Pas même quand, à cinq heures du matin, +il passa à moins de cinquante kilomètres de la montagne de Gioja, +distance que les lunettes réduisaient à un demi-quart de lieue. Il +semblait que la Lune pût être touchée avec la main. Il paraissait +impossible que le boulet ne la heurtât pas avant peu, ne fût-ce qu'à +son pôle nord, dont l'arête éclatante se dessinait violemment sur le +fond noir du ciel. Michel Ardan voulait ouvrir un des hublots et se +précipiter vers la surface lunaire. Une chute de douze lieues! Il +n'y regardait pas. Tentative inutile d'ailleurs, car si le projectile +ne devait pas atteindre un point quelconque du satellite, Michel, +emporté dans son mouvement, ne l'eût pas atteint plus que lui. + +En ce moment, à six heures, le pôle lunaire apparaissait. Le disque +n'offrait plus aux regards des voyageurs qu'une moitié violemment +éclairée, tandis que l'autre disparaissait dans les ténèbres. +Soudain, le projectile dépassa la ligne de démarcation entre la +lumière intense et l'ombre absolue, et fut subitement plongé dans une +nuit profonde. + + + + +XIV + +La nuit de trois cent cinquante-quatre heures et demie + + +Au moment où se produisit si brusquement ce phénomène, le projectile +rasait le pôle nord de la Lune à moins de cinquante kilomètres. +Quelques secondes lui avaient donc suffi pour se plonger dans les +ténèbres absolues de l'espace. La transition s'était si rapidement +opérée, sans nuances, sans dégradation de lumière, sans atténuation +des ondulations lumineuses, que l'astre semblait s'être éteint sous +l'influence d'un souffle puissant. + +«Fondue, disparue, la Lune!» s'était écrié Michel Ardan tout ébahi. + +En effet, ni un reflet, ni une ombre. Rien n'apparaissait plus de ce +disque naguère éblouissant. L'obscurité était complète et rendue plus +profonde encore par le rayonnement des étoiles. C'était «ce noir» +dont s'imprègnent les nuits lunaires qui durent trois cent +cinquante-quatre heures et demie pour chaque point du disque, longue +nuit qui résulte de l'égalité des mouvements de translation et de +rotation de la Lune, l'un sur elle-même, l'autre autour de la Terre. +Le projectile, immergé dans le cône d'ombre du satellite, ne subissait +pas plus l'action des rayons solaires qu'aucun des points de sa partie +invisible. + +A l'intérieur, l'obscurité était donc complète. On ne se voyait plus. +De là, nécessité de dissiper ces ténèbres. Quelque désireux que fût +Barbicane de ménager le gaz dont la réserve était si restreinte, il +dut lui demander une clarté factice, un éclat dispendieux que le +Soleil lui refusait alors. + +«Le diable soit de l'astre radieux! s'écria Michel Ardan, qui va nous +induire en dépense de gaz au lieu de nous prodiguer gratuitement ses +rayons. + +--N'accusons pas le Soleil, reprit Nicholl. Ce n'est pas sa faute, +mais bien la faute à la Lune qui est venue se placer comme un écran +entre nous et lui. + +--C'est le Soleil! reprenait Michel. + +--C'est la Lune!» ripostait Nicholl. + +Une dispute oiseuse à laquelle Barbicane mit fin en disant: + +«Mes amis, ce n'est ni la faute au Soleil, ni la faute à la Lune. +C'est la faute au projectile qui, au lieu de suivre rigoureusement sa +trajectoire, s'en est maladroitement écarté. Et, pour être plus +juste, c'est la faute à ce malencontreux bolide qui a si +déplorablement dévié notre direction première. + +--Bon! répondit Michel Ardan, puisque l'affaire est arrangée, +déjeunons. Après une nuit entière d'observations, il convient de se +refaire un peu.» + +Cette proposition ne trouva pas de contradicteurs. Michel, en +quelques minutes, eut préparé le repas. Mais on mangea pour manger, +on but sans porter de toasts, sans pousser de hurrahs. Les hardis +voyageurs entraînés dans ces sombres espaces, sans leur cortège +habituel de rayons, sentaient une vague inquiétude leur monter au +coeur. L'ombre «farouche», si chère à la plume de Victor Hugo, les +étreignait de toutes parts. + +Cependant ils causèrent de cette interminable nuit de trois cent +cinquante-quatre heures, soit près de quinze jours, que les lois +physiques ont imposée aux habitants de la Lune. Barbicane donna à ses +amis quelques explications sur les causes et les conséquences de ce +curieux phénomène. + +«Curieux à coup sûr, dit-il, car si chaque hémisphère de la Lune est +privé de la lumière solaire pendant quinze jours, celui au-dessus duquel +nous flottons en ce moment ne jouit même pas, pendant sa longue nuit, de +la vue de la Terre splendidement éclairée. En un mot, il n'y a de +Lune--en appliquant cette qualification à notre sphéroïde--que pour un +côté du disque. Or, s'il en était ainsi pour la Terre, si par exemple +l'Europe ne voyait jamais la Lune et qu'elle fût visible seulement à ses +antipodes, vous figurez-vous quel serait l'étonnement d'un Européen qui +arriverait en Australie? + +--On ferait le voyage rien que pour aller voir la Lune! répondit +Michel. + +--Eh bien, reprit Barbicane, cet étonnement est réservé au Sélénite +qui habite la face de la Lune opposée à la Terre, face à jamais +invisible à nos compatriotes du globe terrestre. + +--Et que nous aurions vue, ajouta Nicholl, si nous étions arrivés ici +à l'époque où la Lune est nouvelle, c'est-à-dire quinze jours plus +tard. + +--J'ajouterai, en revanche, reprit Barbicane, que l'habitant de la +face visible est singulièrement favorisé de la nature au détriment de +ses frères de la face invisible. Ce dernier, comme vous le voyez, a +des nuits profondes de trois cent cinquante-quatre heures, sans +qu'aucun rayon en rompe l'obscurité. L'autre, au contraire, lorsque +le Soleil qui l'a éclairé pendant quinze jours se couche sous +l'horizon, voit se lever à l'horizon opposé un astre splendide. C'est +la Terre, treize fois grosse comme cette Lune réduite que nous +connaissons; la Terre qui se développe sur un diamètre de deux degrés, +et qui lui verse une lumière treize fois plus intense que ne tempère +aucune couche atmosphérique; la Terre dont la disparition n'arrive +qu'au moment où le Soleil reparaît à son tour! + +--Belle phrase! dit Michel Ardan, un peu académique peut-être. + +--Il suit de là, reprit Barbicane, sans sourciller, que cette face +visible du disque doit être fort agréable à habiter, puisqu'elle +regarde toujours, soit le Soleil quand la Lune est pleine, soit la +Terre quand la Lune est nouvelle. + +--Mais, dit Nicholl, cet avantage doit être bien compensé par +l'insoutenable chaleur que cette lumière entraîne avec elle. + +--L'inconvénient, sous ce rapport, est le même pour les deux faces, +car la lumière reflétée par la Terre est évidemment dépourvue de +chaleur. Cependant cette face invisible est encore plus éprouvée par +la chaleur que la face visible. Je dis cela pour vous, Nicholl, parce +que Michel ne comprendra probablement pas. + +--Merci, fit Michel. + +--En effet, reprit Barbicane, lorsque cette face invisible reçoit à la +fois la lumière et la chaleur solaire, c'est que la Lune est nouvelle, +c'est-à-dire qu'elle est en conjonction, qu'elle est située entre le +Soleil et la Terre. Elle se trouve donc--par rapport à la situation +qu'elle occupe en opposition, lorsqu'elle est pleine--plus +rapprochée du Soleil du double sa distance à la Terre. Or, cette +distance peut être estimée à la deux-centièmes partie de celle qui +sépare le Soleil de la Terre, soit en chiffres ronds, deux cent mille +lieues. Donc cette face invisible est plus près du Soleil de deux +cent mille lieues, lorsqu'elle reçoit ses rayons. + +--Très juste, répondit Nicholl. + +--Au contraire..., reprit Barbicane. + +--Un instant, dit Michel en interrompant son grave compagnon. + +--Que veux-tu? + +--Je demande à continuer l'explication. + +--Pourquoi cela? + +--Pour prouver que j'ai compris. + +--Va, fit Barbicane en souriant. + +--Au contraire, dit Michel, en imitant le ton et les gestes du +président Barbicane, au contraire, quand la face visible de la Lune +est éclairée par le Soleil, c'est que la Lune est pleine, c'est-à-dire +située à l'opposé du Soleil par rapport à la Terre. La distance qui +la sépare de l'astre radieux est donc accrue en chiffres ronds de deux +cent mille lieues, et la chaleur qu'elle reçoit doit être un peu +moindre. + +--Bien dit! s'écria Barbicane. Sais-tu, Michel, que pour un artiste, +tu es intelligent? + +--Oui, répondit négligemment Michel, nous sommes tous comme cela sur +le boulevard des Italiens!» + +Barbicane serra gravement la main de son aimable compagnon, et +continua d'énumérer les quelques avantages réservés aux habitants de +la face visible. + +Entre autres, il cita l'observation des éclipses de Soleil, qui n'a +lieu que pour ce côté du disque lunaire, puisque, pour qu'elles se +produisent, il est nécessaire que la Lune soit en opposition. Ces +éclipses, provoquées par l'interposition de la Terre entre la Lune et +le Soleil, peuvent durer deux heures pendant lesquelles, en raison des +rayons réfractés par son atmosphère, le globe terrestre ne doit +apparaître que comme un point noir sur le Soleil. + +«Ainsi, dit Nicholl, voilà un hémisphère, cet hémisphère invisible, +qui est fort mal partagé, fort disgracié de la nature! + +--Oui, répondit Barbicane, mais pas tout entier. En effet, par un +certain mouvement de libration, par un certain balancement sur son +centre, la Lune présente à la Terre un peu plus que la moitié de son +disque. Elle est comme un pendule dont le centre de gravité est +reporté vers le globe terrestre et qui oscille régulièrement. D'où +vient cette oscillation? De ce que son mouvement de rotation sur son +axe est animé d'une vitesse uniforme, tandis que son mouvement de +translation suivant un orbe elliptique autour de la Terre, ne l'est +pas. Au périgée, la vitesse de translation l'emporte, et la Lune +montre une certaine portion de son bord occidental. A l'apogée, la +vitesse de rotation l'emporte au contraire, et un morceau du bord +oriental apparaît. C'est un fuseau de huit degrés environ qui +apparaît tantôt à l'occident, tantôt à l'orient. Il en résulte que, +sur mille parties, la Lune en laisse apercevoir cinq cent +soixante-neuf. + +--N'importe, répondit Michel, si nous devenons jamais Sélénites, nous +habiterons la face visible. J'aime la lumière, moi! + +--A moins, toutefois, répliqua Nicholl, que l'atmosphère ne se soit +condensée sur l'autre côté, comme le prétendent certains astronomes. + +--Ça, c'est une considération», répondit simplement Michel. + +Cependant le déjeuner terminé, les observateurs avaient repris leur +poste. Ils essayaient de voir à travers les sombres hublots, en +éteignant toute clarté dans le projectile. Mais pas un atome lumineux +ne traversait cette obscurité. + +Un fait inexplicable préoccupait Barbicane. Comment, étant passé à +une distance si rapprochée de la Lune--cinquante kilomètres environ +--, comment le projectile n'y était-il pas tombé? Si sa vitesse eût +été énorme, on aurait compris que la chute ne se fût pas produite. +Mais avec une vitesse relativement médiocre, cette résistance à +l'attraction lunaire ne s'expliquait plus. Le projectile était soumis +à une influence étrangère? Un corps quelconque le maintenait-il donc +dans l'éther? Il était évident, désormais, qu'il n'atteindrait aucun +point de la Lune. Où allait-il? S'éloignait-il, se rapprochait-il du +disque? Etait-il emporté dans cette nuit profonde à travers l'infini? +Comment le savoir, comment le calculer au milieu de ces ténèbres? +Toutes ces questions inquiétaient Barbicane, mais il ne pouvait les +résoudre. + +En effet, l'astre invisible était là, peut-être, à quelques lieues +seulement, à quelques milles, mais ni ses compagnons ni lui ne +l'apercevaient plus. Si quelque bruit se produisait à sa surface, ils +ne pouvaient l'entendre. L'air, ce véhicule du son, manquait pour +leur transmettre les gémissements de la Lune, que les légendes arabes +désignent comme «un homme déjà moitié granit et palpitant encore!» + +Il y avait là de quoi agacer de plus patients observateurs, on en +conviendra. C'était précisément cet hémisphère inconnu qui se +dérobait à leurs yeux! Cette face qui, quinze jours plus tôt ou +quinze jours plus tard, avait été ou serait splendidement éclairée par +les rayons solaires, se perdait alors dans l'absolue obscurité. Dans +quinze jours, où serait le projectile? Où les hasards des +attractions l'auraient-ils entraîné? Qui pouvait le dire? + +On admet généralement, d'après les observations sélénographiques, que +l'hémisphère invisible de la Lune est, par sa constitution, absolument +semblable à son hémisphère visible. On en découvre, en effet, la +septième partie environ, dans ces mouvements de libration dont +Barbicane avait parlé. Or, sur ces fuseaux entrevus, ce n'étaient que +plaines et montagnes, cirques et cratères, analogues à ceux déjà +relevés sur les cartes. On pouvait donc préjuger la même nature, un +même monde, aride et mort. Et cependant, si l'atmosphère s'est +réfugiée sur cette face? Si, avec l'air, l'eau a donné la vie à ces +continents régénérés? Si la végétation y persiste encore? Si les +animaux peuplent ces continents et ces mers? Si l'homme, dans ces +conditions d'habitabilité, y vit toujours? Que de questions il eût +été intéressant de résoudre! Que de solutions on eût tirées de la +contemplation de cet hémisphère! Quel ravissement de jeter un regard +sur ce monde que l'oeil humain n'a jamais entrevu! + +On conçoit donc le déplaisir éprouvé par les voyageurs, au milieu de +cette nuit noire. Toute observation du disque lunaire était +interdite. Seules, les constellations sollicitaient leur regard, et +il faut convenir que jamais astronomes, ni les Faye, ni les Chacornac, +ni les Secchi, ne s'étaient trouvés dans des conditions aussi +favorables pour les observer. + +En effet, rien ne pouvait égaler la splendeur de ce monde sidéral +baigné dans le limpide éther. Ces diamants incrustés dans la voûte +céleste jetaient des feux superbes. Le regard embrassait le firmament +depuis la Croix du Sud jusqu'à l'Étoile du Nord, ces deux +constellations qui, dans douze mille ans, par suite de la précession +des équinoxes, céderont leur rôle d'étoiles polaires, l'une à Canopus, +de l'hémisphère austral, l'autre à Véga, de l'hémisphère boréal. +L'imagination se perdait dans cet infini sublime, au milieu duquel +gravitait le projectile, comme un nouvel astre créé de la main des +hommes. Par un effet naturel, ces constellations brillaient d'un +éclat doux; elles ne scintillaient pas, car l'atmosphère manquait, +qui, par l'interposition de ses couches inégalement denses et +diversement humides, produit la scintillation. Ces étoiles, c'étaient +de doux yeux qui regardaient dans cette nuit profonde, au milieu du +silence absolu de l'espace. + +Longtemps les voyageurs, muets, observèrent ainsi le firmament +constellé, sur lequel le vaste écran de la Lune faisait un énorme trou +noir. Mais une sensation pénible les arracha enfin à leur +contemplation. Ce fut un froid très vif, qui ne tarda pas à recouvrir +intérieurement la vitre des hublots d'une épaisse couche de glace. En +effet, le soleil n'échauffait plus de ses rayons directs le projectile +qui perdait peu à peu la chaleur emmagasinée entre ses parois. Cette +chaleur, par rayonnement, s'était rapidement évaporée dans l'espace, +et un abaissement considérable de température s'était produit. +L'humidité intérieure se changeait donc en glace au contact des +vitres, et empêchait toute observation. + +Nicholl, consultant le thermomètre, vit qu'il était tombé à dix-sept +degrés centigrades au-dessous de zéro. Donc, malgré toutes les +raisons de s'en montrer économe, Barbicane, après avoir demandé au gaz +sa lumière, dut aussi lui demander sa chaleur. La température basse +du boulet n'était plus supportable. Ses hôtes eussent été gelés +vivants. + +«Nous ne nous plaindrons pas, fit observer Michel Ardan, de la +monotonie de notre voyage! Quelle diversité, au moins dans la +température! Tantôt nous sommes aveuglés de lumière et saturés de +chaleur, comme les Indiens des Pampas! tantôt nous sommes plongés +dans de profondes ténèbres, au milieu d'un froid boréal, comme les +Esquimaux du pôle! Non vraiment! nous n'avons pas le droit de nous +plaindre, et la nature fait bien les choses en notre honneur. + +--Mais, demanda Nicholl, quelle est la température extérieure? + +--Précisément celle des espaces planétaires, répondit Barbicane. + +--Alors, reprit Michel Ardan, ne serait-ce pas l'occasion de faire +cette expérience que nous n'avons pu tenter, quand nous étions noyés +dans les rayons solaires? + +--C'est le moment ou jamais, répondit Barbicane, car nous sommes +utilement placés pour vérifier la température de l'espace, et voir si +les calculs de Fourier ou de Pouillet sont exacts. + +--En tout cas, il fait froid! répondit Michel. Voyez l'humidité +intérieure se condenser sur la vitre des hublots. Pour peu que +l'abaissement continue, la vapeur de notre respiration va retomber en +neige autour de nous! + +--Préparons un thermomètre», dit Barbicane. + +On le pense bien, un thermomètre ordinaire n'eût donné aucun résultat +dans les circonstances où cet instrument allait être exposé. Le +mercure se fût gelé dans la cuvette, puisque sa liquidité ne se +maintient pas à quarante-deux degrés au-dessous de zéro. Mais +Barbicane s'était muni d'un thermomètre à déversement, du système +Walferdin, qui donne des minima de température excessivement bas. + +Avant de commencer l'expérience, cet instrument fut comparé à un +thermomètre ordinaire, et Barbicane se disposa à l'employer. + +«Comment nous y prendrons-nous? demanda Nicholl. + +--Rien n'est plus facile, répondit Michel Ardan, qui n'était jamais +embarrassé. On ouvre rapidement le hublot; on lance l'instrument; il +suit le projectile avec une docilité exemplaire; un quart d'heure +après, on le retire... + +--Avec la main? demanda Barbicane. + +--Avec la main, répondit Michel. + +--Eh bien, mon ami, ne t'y expose pas, répondit Barbicane, car la main +que tu retirerais ne serait plus qu'un moignon gelé et déformé par ces +froids épouvantables. + +--Vraiment! + +--Tu éprouverais la sensation d'une brûlure terrible, telle que serait +celle d'un fer chauffé à blanc; car, que la chaleur sorte brutalement +de notre chair, ou qu'elle y entre, c'est identiquement la même chose. +D'ailleurs, je ne suis pas certain que les objets jetés par nous au +dehors du projectile nous fassent encore cortège. + +--Pourquoi? dit Nicholl. + +--C'est que, si nous traversons une atmosphère, quelque peu dense +qu'elle soit, ces objets seront retardés. Or, l'obscurité nous +empêche de vérifier s'ils flottent encore autour de nous. Donc, pour +ne pas nous exposer à perdre notre thermomètre, nous l'attacherons et +nous le ramènerons plus facilement à l'intérieur.» + +Les conseils de Barbicane furent suivis. Par le hublot rapidement +ouvert, Nicholl lança l'instrument que retenait une corde très courte, +afin qu'il pût être rapidement retiré. Le hublot n'avait été +entrouvert qu'une seconde, et cependant cette seconde avait suffi pour +laisser un froid violent pénétrer à l'intérieur du projectile. + +«Mille diables! s'écria Michel Ardan, il fait un froid à geler des +ours blancs!» + +Barbicane attendit qu'une demi-heure se fût écoulée, temps plus que +suffisant pour permettre à l'instrument de descendre au niveau de la +température de l'espace. Puis, après ce temps, le thermomètre fut +rapidement retiré. + +Barbicane calcula la quantité d'esprit-de-vin déversée dans la petite +ampoule soudée à la partie inférieure de l'instrument, et dit: + +«Cent quarante degrés centigrades au-dessous de zéro!» + +M. Pouillet avait raison contre Fourier. Telle était la redoutable +température de l'espace sidéral! Telle est, peut-être, celle des +continents lunaires, quand l'astre des nuits a perdu par rayonnement +toute cette chaleur que lui ont versée quinze jours de soleil! + + + + +XV + +Hyperbole ou parabole + + +On s'étonnera peut-être de voir Barbicane et ses compagnons si peu +soucieux de l'avenir que leur réservait cette prison de métal emportée +dans les infinis de l'éther. Au lieu de se demander où ils allaient +ainsi, ils passaient leur temps à faire des expériences, comme s'ils +eussent été tranquillement installés dans leur cabinet de travail. + +On pourrait répondre que des hommes si fortement trempés étaient +au-dessus de pareils soucis, qu'ils ne s'inquiétaient pas de si peu, +et qu'ils avaient autre chose à faire que de se préoccuper de leur +sort futur. + +La vérité est qu'ils n'étaient pas maîtres de leur projectile, qu'ils +ne pouvaient ni enrayer sa marche ni modifier sa direction. Un marin +change à son gré le cap de son navire; un aéronaute peut imprimer à +son ballon des mouvements verticaux. Eux, au contraire, ils n'avaient +aucune action sur leur véhicule. Toute manœuvre leur était interdite. +De là cette disposition à laisser faire, à «laisser courir», suivant +l'expression maritime. + +Où se trouvaient-ils en ce moment, à huit heures du matin, pendant +cette journée qui s'appelait le 6 décembre sur la Terre? Très +certainement dans le voisinage de la Lune, et même assez près pour +qu'elle leur parût comme un immense écran noir développé sur le +firmament. Quant à la distance qui les en séparait, il était +impossible de l'évaluer. Le projectile, maintenu par des forces +inexplicables, avait rasé le pôle nord du satellite à moins de +cinquante kilomètres. Mais, depuis deux heures qu'il était entré dans +le cône d'ombre, cette distance, l'avait-il accrue ou diminuée? Tout +point de repère manquait pour estimer et la direction et la vitesse du +projectile. Peut-être s'éloignait-il rapidement du disque, de manière +à bientôt sortir de l'ombre pure. Peut-être, au contraire, s'en +rapprochait-il sensiblement, au point de heurter avant peu quelque pic +élevé de l'hémisphère invisible: ce qui eût terminé le voyage, sans +doute au détriment des voyageurs. + +Une discussion s'éleva à ce sujet, et Michel Ardan, toujours riche +d'explications, émit cette opinion que le boulet, retenu par +l'attraction lunaire, finirait par y tomber comme tombe un aérolithe à +la surface du globe terrestre. + +«D'abord, mon camarade, lui répondit Barbicane, tous les aérolithes ne +tombent pas sur la Terre; c'est le petit nombre. Donc, de ce que nous +serions passés à l'état d'aérolithe, il ne s'ensuivrait pas que nous +dussions atteindre nécessairement la surface de la Lune. + +--Cependant, répondit Michel, si nous en approchons assez près... + +--Erreur, répliqua Barbicane. N'as-tu pas vu des étoiles filantes +rayer le ciel par milliers à certaines époques? + +--Oui. + +--Eh bien, ces étoiles, ou plutôt ces corpuscules, ne brillent qu'à la +condition de s'échauffer en glissant sur les couches atmosphériques. +Or, s'ils traversent l'atmosphère, ils passent à moins de seize lieues +du globe, et cependant ils y tombent rarement. De même pour notre +projectile. Il peut s'approcher très près de la Lune, et cependant +n'y point tomber. + +--Mais alors, demanda Michel, je serais assez curieux de savoir +comment notre véhicule errant se comportera dans l'espace. + +--Je ne vois que deux hypothèses, répondit Barbicane après quelques +instants de réflexion. + +--Lesquelles? + +--Le projectile a le choix entre deux courbes mathématiques, et il +suivra l'une ou l'autre, suivant la vitesse dont il sera animé, et que +je ne saurais évaluer en ce moment. + +--Oui, dit Nicholl, il s'en ira suivant une parabole ou suivant une +hyperbole. + +--En effet, répondit Barbicane. Avec une certaine vitesse il prendra +la parabole, et l'hyperbole avec une vitesse plus considérable. + +--J'aime ces grands mots, s'écria Michel Ardan. On sait tout de suite +ce que cela veut dire. Et qu'est-ce que c'est que votre parabole, +s'il vous plaît? + +--Mon ami, répondit le capitaine, la parabole est une courbe du second +ordre qui résulte de la section d'un cône coupé par un plan, +parallèlement à l'un de ses côtés. + +--Ah! ah! fit Michel d'un ton satisfait. + +--C'est à peu près, reprit Nicholl, la trajectoire que décrit une +bombe lancée par un mortier. + +--Parfait. Et l'hyperbole? demanda Michel. + +--L'hyperbole, Michel, est une courbe du second ordre, produite par +l'intersection d'une surface conique et d'un plan parallèle à son axe, +et qui constitue deux branches séparées l'une de l'autre et s'étendant +indéfiniment dans les deux sens. + +--Est-il possible! s'écria Michel Ardan du ton le plus sérieux, comme si +on lui eût appris un événement grave. Alors retiens bien ceci, capitaine +Nicholl. Ce que j'aime dans ta définition de l'hyperbole--j'allais dire +de l'hyperblague--c'est qu'elle est encore moins claire que le mot que +tu prétends définir!» + +Nicholl et Barbicane se souciaient peu des plaisanteries de Michel +Ardan. Ils s'étaient lancés dans une discussion scientifique. Quelle +serait la courbe suivie par le projectile, voilà ce qui les +passionnait. L'un tenait pour l'hyperbole, l'autre pour la parabole. +Ils se donnaient des raisons hérissées d'_x_. Leurs arguments étaient +présentés dans un langage qui faisait bondir Michel. La discussion +était vive, et aucun des adversaires ne voulait sacrifier à l'autre sa +courbe de prédilection. + +Cette scientifique dispute, se prolongeant, finit par impatienter +Michel, qui dit: + +«Ah çà! messieurs du cosinus, cesserez-vous enfin de vous jeter des +paraboles et des hyperboles à la tête? Je veux savoir, moi, la seule +chose intéressante dans cette affaire. Nous suivrons l'une ou l'autre +de vos courbes. Bien. Mais où nous ramèneront-elles? + +--Nulle part, répondit Nicholl. + +--Comment, nulle part! + +--Évidemment, dit Barbicane. Ce sont des courbes non fermées, qui se +prolongent à l'infini! + +--Ah! savants! s'écria Michel, je vous porte dans mon coeur! Eh! +que nous importent la parabole ou l'hyperbole, du moment où l'une et +l'autre nous entraînent également à l'infini dans l'espace!» + +Barbicane et Nicholl ne purent s'empêcher de sourire. Ils venaient de +faire «de l'art pour l'art!» Jamais question plus oiseuse n'avait été +traitée dans un moment plus inopportun. La sinistre vérité, c'était +que le projectile, hyperboliquement ou paraboliquement emporté, ne +devait plus jamais rencontrer ni la Terre ni la Lune. + +Or, qu'arriverait-il à ces hardis voyageurs dans un avenir très +prochain? S'ils ne mouraient pas de faim, s'ils ne mouraient pas de +soif, c'est que, dans quelques jours, lorsque le gaz leur manquerait, +ils seraient morts faute d'air, si le froid ne les avait pas tués +auparavant! + +Cependant, si important qu'il fût d'économiser le gaz, l'abaissement +excessif de la température ambiante les obligea d'en consommer une +certaine quantité. Rigoureusement, ils pouvaient se passer de sa +lumière, non de sa chaleur. Fort heureusement, le calorique développé +par l'appareil Reiset et Regnaut élevait un peu la température +intérieure du projectile, et, sans grande dépense, on put la maintenir +à un degré supportable. + +Cependant, les observations étaient devenues très difficiles à travers +les hublots. L'humidité intérieure du boulet se condensait sur les +vitres et s'y congelait immédiatement. Il fallait détruire cette +opacité du verre par des frottements réitérés. Toutefois, on put +constater certains phénomènes du plus haut intérêt. + +En effet, si ce disque invisible était pourvu d'une atmosphère, ne +devait-on pas voir des étoiles filantes la rayer de leurs +trajectoires? Si le projectile lui-même traversait ces couches +fluides, ne pourrait-on surprendre quelque bruit répercuté par les +échos lunaires, les grondements d'un orage, par exemple, les fracas +d'une avalanche, les détonations d'un volcan en activité? Et si +quelque montagne ignivome se panachait d'éclairs n'en reconnaîtrait-on +pas les intenses fulgurations? De tels faits, soigneusement +constatés, eussent singulièrement élucidé cette obscure question de la +constitution lunaire. Aussi Barbicane, Nicholl, postés à leur hublot +comme des astronomes, observaient-ils avec une scrupuleuse patience. + +Mais jusqu'alors, le disque demeurait muet et sombre. Il ne répondait +pas aux interrogations multiples que lui posaient ces esprits ardents. + +Ce qui provoqua cette réflexion de Michel, assez juste en apparence: + +«Si jamais nous recommençons ce voyage, nous ferons bien de choisir +l'époque où la Lune est nouvelle. + +--En effet, répondit Nicholl, cette circonstance serait plus +favorable. Je conviens que la Lune, noyée dans les rayons solaires, +ne serait pas visible pendant le trajet, mais en revanche, on +apercevrait la Terre qui serait pleine. De plus, si nous étions +entraînés autour de la Lune, comme cela arrive en ce moment, nous +aurions au moins l'avantage d'en voir le disque invisible +magnifiquement éclairé! + +--Bien dit, Nicholl, répliqua Michel Ardan. Qu'en penses-tu, +Barbicane? + +--Je pense ceci, répondit le grave président: Si jamais nous +recommençons ce voyage, nous partirons à la même époque et dans les +mêmes conditions. Supposez que nous eussions atteint notre but, +n'eût-il pas mieux valu trouver des continents en pleine lumière au +lieu d'une contrée plongée dans une nuit obscure? Notre première +installation ne se fût-elle pas faite dans des circonstances +meilleures? Oui, évidemment. Quant à ce côté invisible, nous +l'eussions visité pendant nos voyages de reconnaissance sur le globe +lunaire. Donc, cette époque de la Pleine-Lune était heureusement +choisie. Mais il fallait arriver au but, et pour y arriver, ne pas +être dévié de sa route. + +--A cela, rien à répondre, dit Michel Ardan. Voilà pourtant une belle +occasion manquée d'observer l'autre côté de la Lune! Qui sait si les +habitants des autres planètes ne sont pas plus avancés que les savants +de la Terre au sujet de leurs satellites?» + +On aurait pu facilement, à cette remarque de Michel Ardan, faire la +réponse suivante: Oui, d'autres satellites, par leur plus grande +proximité, ont rendu leur étude plus facile. Les habitants de +Saturne, de Jupiter et d'Uranus, s'ils existent, ont pu établir avec +leurs Lunes des communications plus aisées. Les quatre satellites de +Jupiter gravitent à une distance de cent huit mille deux cent soixante +lieues, cent soixante-douze mille deux cents lieues, deux cent +soixante-quatorze mille sept cents lieues, et quatre cent quatre-vingt +mille cent trente lieues. Mais ces distances sont comptées du centre +de la planète, et, en retranchant la longueur du rayon qui est de +dix-sept à dix-huit mille lieues, on voit que le premier satellite est +moins éloigné de la surface de Jupiter que la Lune ne l'est de la +surface de la Terre. Sur les huit Lunes de Saturne, quatre sont +également plus rapprochées; Diane est à quatre-vingt-quatre mille six +cents lieues, Thétys à soixante-deux mille neuf cent soixante-six +lieues; Encelade à quarante-huit mille cent quatre-vingt-onze lieues, +et enfin Mimas à une distance moyenne de trente-quatre mille cinq +cents lieues seulement. Des huit satellites d'Uranus, le premier, +Ariel, n'est qu'à cinquante et un mille cinq cent vingt lieues de la +planète. + +Donc, à la surface de ces trois astres, une expérience analogue à +celle du président Barbicane eût présenté des difficultés moindres. +Si donc leurs habitants ont tenté l'aventure, ils ont peut-être +reconnu la constitution de la moitié de ce disque, que leur satellite +dérobe éternellement à leurs yeux.[Herschel, en effet, a constaté que, +pour les satellites, le mouvement de rotation sur leur axe est +toujours égal au mouvement de révolution autour de la planète. Par +conséquent, ils lui présentent toujours la même face. Seul, le monde +d'Uranus offre une différence assez marquée: les mouvements de ses +Lunes s'effectuent dans une direction presque perpendiculaire au plan +de l'orbite, et la direction de ses mouvements est rétrograde, +c'est-à-dire que ses satellites se meuvent en sens inverse des autres +astres du monde solaire.] Mais s'ils n'ont jamais quitté leur planète, +ils ne sont pas plus avancés que les astronomes de la Terre. + +Cependant, le boulet décrivait dans l'ombre cette incalculable +trajectoire qu'aucun point de repère ne permettait de relever. Sa +direction s'était-elle modifiée, soit sous l'influence de l'attraction +lunaire, soit sous l'action d'un astre inconnu? Barbicane ne pouvait +le dire. Mais un changement avait eu lieu dans la position relative +du véhicule, et Barbicane le constata vers quatre heures du matin. + +Ce changement consistait en ceci, que le culot du projectile s'était +tourné vers la surface de la Lune et se maintenait suivant une +perpendiculaire passant par son axe. L'attraction, c'est-à-dire la +pesanteur, avait amené cette modification. La partie la plus lourde +du boulet inclinait vers le disque invisible, exactement comme s'il +fût tombé vers lui. + +Tombait-il donc? Les voyageurs allaient-ils enfin atteindre ce but +tant désiré? Non. Et l'observation d'un point de repère, assez +inexplicable du reste, vint démontrer à Barbicane que son projectile +ne se rapprochait pas de la Lune, et qu'il se déplaçait en suivant une +courbe à peu près concentrique. + +Ce point de repère fut un éclat lumineux que Nicholl signala tout à +coup sur la limite de l'horizon formé par le disque noir. Ce point ne +pouvait être confondu avec une étoile. C'était une incandescence +rougeâtre qui grossissait peu à peu, preuve incontestable que le +projectile se déplaçait vers lui et ne tombait pas normalement à la +surface de l'astre. + +«Un volcan! c'est un volcan en activité! s'écria Nicholl, un +épanchement des feux intérieurs de la Lune! Ce monde n'est donc pas +encore tout à fait éteint. + +--Oui! une éruption, répondit Barbicane, qui étudiait soigneusement +le phénomène avec sa lunette de nuit. Que serait-ce en effet si ce +n'était un volcan? + +--Mais alors, dit Michel Ardan, pour entretenir cette combustion, il +faut de l'air. Donc, une atmosphère enveloppe cette partie de la +Lune. + +--Peut-être, répondit Barbicane, mais non pas nécessairement. Le +volcan, par la décomposition de certaines matières, peut se fournir à +lui-même son oxygène et jeter ainsi des flammes dans le vide. Il me +semble même que cette déflagration a l'intensité et l'éclat des objets +dont la combustion se produit dans l'oxygène pur. Ne nous hâtons donc +pas d'affirmer l'existence d'une atmosphère lunaire.» + +La montagne ignivome devait être située environ sur le +quarante-cinquième degré de latitude sud de la partie invisible du +disque. Mais, au grand déplaisir de Barbicane, la courbe que +décrivait le projectile l'entraînait loin du point signalé par +l'éruption. Il ne put donc en déterminer plus exactement la nature. +Une demi-heure après avoir été signalé, ce point lumineux +disparaissait derrière le sombre horizon. Cependant la constatation +de ce phénomène était un fait considérable dans les études +sélénographiques. Il prouvait que toute chaleur n'avait pas encore +disparu des entrailles de ce globe, et là où la chaleur existe, qui +peut affirmer que le règne végétal, que le règne animal lui-même, +n'ont pas résisté jusqu'ici aux influences destructives? L'existence +de ce volcan en éruption, indiscutablement reconnue des savants de la +Terre, aurait amené sans doute bien des théories favorables à cette +grave question de l'habitabilité de la Lune. + +Barbicane se laissait entraîner par ses réflexions. Il s'oubliait +dans une muette rêverie où s'agitaient les mystérieuses destinées du +monde lunaire. Il cherchait à relier entre eux les faits observés +jusqu'alors, quand un incident nouveau le rappela brusquement à la +réalité. + +Cet incident, c'était plus qu'un phénomène cosmique, c'était un danger +menaçant dont les conséquences pouvaient être désastreuses. + +Soudain, au milieu de l'éther, dans ces ténèbres profondes, une masse +énorme avait apparu. C'était comme une Lune, mais une Lune +incandescente, et d'un éclat d'autant plus insoutenable qu'il +tranchait nettement sur l'obscurité brutale de l'espace. Cette masse, +de forme circulaire, jetait une lumière telle qu'elle emplissait le +projectile. La figure de Barbicane, de Nicholl, de Michel Ardan, +violemment baignée dans ces nappes blanches, prenait cette apparence +spectrale, livide, blafarde, que les physiciens produisent avec la +lumière factice de l'alcool imprégné de sel. + +«Mille diables! s'écria Michel Ardan, mais nous sommes hideux! +Qu'est-ce que cette Lune malencontreuse? + +--Un bolide, répondit Barbicane. + +--Un bolide enflammé, dans le vide? + +--Oui.» + +Ce globe de feu était un bolide, en effet. Barbicane ne se trompait +pas. Mais si ces météores cosmiques observés de la Terre ne +présentent généralement qu'une lumière un peu inférieure à celle de la +Lune, ici, dans ce sombre éther, ils resplendissaient. Ces corps +errants portent en eux-mêmes le principe de leur incandescence. L'air +ambiant n'est pas nécessaire à leur déflagration. Et, en effet, si +certains de ces bolides traversent les couches atmosphériques à deux +ou trois lieues de la Terre, d'autres, au contraire, décrivent leur +trajectoire à une distance où l'atmosphère ne saurait s'étendre. Tels +ces bolides, l'un du 27 octobre 1844, apparu à une hauteur de cent +vingt-huit lieues, l'autre du 18 août 1841, disparu à une distance de +cent quatre-vingt-deux lieues. Quelques-uns de ces météores ont de +trois à quatre kilomètres de largeur et possèdent une vitesse qui peut +aller jusqu'à soixante-quinze kilomètres par seconde,[La vitesse +moyenne du mouvement de la Terre, le long de l'écliptique, n'est que +de 30 kilomètres à la seconde.] suivant une direction inverse du +mouvement de la Terre. + +Ce globe filant, soudainement apparu dans l'ombre à une distance de +cent lieues au moins, devait, suivant l'estime de Barbicane, mesurer +un diamètre de deux mille mètres. Il s'avançait avec une vitesse de +deux kilomètres à la seconde environ, soit trente lieues par minute. +Il coupait la route du projectile et devait l'atteindre en quelques +minutes. En s'approchant, il grossissait dans une proportion énorme. + +Que l'on s'imagine, si l'on peut, la situation des voyageurs. Il est +impossible de la décrire. Malgré leur courage, leur sang-froid, leur +insouciance devant le danger, ils étaient muets, immobiles, les +membres crispés, en proie à un effarement farouche. Leur projectile, +dont ils ne pouvaient dévier la marche, courait droit sur cette masse +ignée, plus intense que la gueule ouverte d'un four à réverbère. Il +semblait se précipiter vers un abîme de feu. + +Barbicane avait saisi la main de ses deux compagnons, et tous trois +regardaient à travers leurs paupières à demi fermées cet astéroïde +chauffé à blanc. Si la pensée n'était pas détruite en eux, si leur +cerveau fonctionnait encore au milieu de son épouvante, ils devaient +se croire perdus! + +Deux minutes après la brusque apparition du bolide, deux siècles +d'angoisses! le projectile semblait prêt à le heurter, quand le globe +de feu éclata comme une bombe, mais sans faire aucun bruit au milieu +de ce vide où le son, qui n'est qu'une agitation des couches d'air, ne +pouvait se produire. + +Nicholl avait poussé un cri. Ses compagnons et lui s'étaient +précipités à la vitre des hublots. Quel spectacle! Quelle plume +saurait le rendre, quelle palette serait assez riche en couleurs pour +en reproduire la magnificence? + +C'était comme l'épanouissement d'un cratère, comme l'éparpillement +d'un immense incendie. Des milliers de fragments lumineux allumaient +et rayaient l'espace de leurs feux. Toutes les grosseurs, toutes les +couleurs, toutes s'y mêlaient. C'étaient des irradiations jaunes, +jaunâtres, rouges, vertes, grises, une couronne d'artifices +multicolores. Du globe énorme et redoutable, il ne restait plus rien +que ces morceaux emportés dans toutes les directions, devenus +astéroïdes à leur tour, ceux-ci flamboyants comme une épée, ceux-là +entourés d'un nuage blanchâtre, d'autres laissant après eux des +traînées éclatantes de poussière cosmique. + +Ces blocs incandescents s'entrecroisaient, s'entrechoquaient, +s'éparpillaient en fragments plus petits, dont quelques-uns heurtèrent +le projectile. Sa vitre de gauche fut même fendue par un choc +violent. Il semblait flotter au milieu d'une grêle d'obus dont le +moindre pouvait l'anéantir en un instant. + +La lumière qui saturait l'éther se développait avec une incomparable +intensité, car ces astéroïdes la dispersaient en tous sens. A un +certain moment, elle fut tellement vive, que Michel, entraînant vers +sa vitre Barbicane et Nicholl, s'écria: + +«L'invisible Lune, visible enfin!» + +Et tous trois, à travers un effluve lumineux de quelques secondes, +entrevirent ce disque mystérieux que l'oeil de l'homme apercevait pour +la première fois. + +Que distinguèrent-ils à cette distance qu'ils ne pouvaient évaluer? +Quelques bandes allongées sur le disque, de véritables nuages formés +dans un milieu atmosphérique très restreint, duquel émergeaient non +seulement toutes les montagnes, mais aussi les reliefs de médiocre +importance, ces cirques, ces cratères béants capricieusement disposés, +tels qu'ils existent à la surface visible. Puis des espaces immenses, +non plus des plaines arides, mais des mers véritables, des océans +largement distribués, qui réfléchissaient sur leur miroir liquide +toute cette magie éblouissante des feux de l'espace. Enfin, à la +surface des continents, de vastes masses sombres, telles +qu'apparaîtraient des forêts immenses sous la rapide illumination d'un +éclair... + +Était-ce une illusion, une erreur des yeux, une tromperie de +l'optique? Pouvaient-ils donner une affirmation scientifique à cette +observation si superficiellement obtenue? Oseraient-ils se prononcer +sur la question de son habitabilité, après un si faible aperçu du +disque invisible? + +Cependant les fulgurations de l'espace s'affaiblirent peu à peu; son +éclat accidentel s'amoindrit; les astéroïdes s'enfuirent par des +trajectoires diverses et s'éteignirent dans l'éloignement. L'éther +reprit enfin son habituelle ténébrosité; les étoiles, un moment +éclipsées, étincelèrent au firmament, et le disque, à peine entrevu, +se perdit de nouveau dans l'impénétrable nuit. + + + + +XVI + +L'hémisphère méridional + + +Le projectile venait d'échapper à un danger terrible, danger bien +imprévu. Qui eût imaginé une telle rencontre de bolides? Ces corps +errants pouvaient susciter aux voyageurs de sérieux périls. C'étaient +pour eux autant d'écueils semés sur cette mer éthérée, que, moins +heureux que les navigateurs, ils ne pouvaient fuir. Mais se +plaignaient-ils, ces aventuriers de l'espace? Non, puisque la nature +leur avait donné ce splendide spectacle d'un météore cosmique éclatant +par une expansion formidable, puisque cet incomparable feu d'artifice, +qu'aucun Ruggieri ne saurait imiter, avait éclairé pendant quelques +secondes le nimbe invisible de la Lune. Dans cette rapide éclaircie, +des continents, des mers, des forêts leur étaient apparus. +L'atmosphère apportait donc à cette face inconnue ses molécules +vivifiantes? Questions encore insolubles, éternellement posées devant +la curiosité humaine! + +Il était alors trois heures et demie du soir. Le boulet suivait sa +direction curviligne autour de la Lune. Sa trajectoire avait-elle été +encore une fois modifiée par le météore? On pouvait le craindre. Le +projectile devait, cependant, décrire une courbe imperturbablement +déterminée par les lois de la mécanique rationnelle. Barbicane +inclinait à croire que cette courbe serait plutôt une parabole qu'une +hyperbole. Cependant, cette parabole admise, le boulet aurait dû +sortir assez rapidement du cône d'ombre projeté dans l'espace à +l'opposé du Soleil. Ce cône, en effet, est fort étroit, tant le +diamètre angulaire de la Lune est petit, si on le compare au diamètre +de l'astre du jour. Or, jusqu'ici, le projectile flottait dans cette +ombre profonde. Quelle qu'eût été sa vitesse--et elle n'avait pu +être médiocre--sa période d'occultation continuait. Cela était un +fait évident, mais peut-être cela n'aurait-il pas dû être dans le cas +supposé d'une trajectoire rigoureusement parabolique. Nouveau +problème qui tourmentait le cerveau de Barbicane, véritablement +emprisonné dans un cercle d'inconnues qu'il ne pouvait dégager. + +Aucun des voyageurs ne pensait à prendre un instant de repos. Chacun +guettait quelque fait inattendu qui eût jeté une lueur nouvelle sur +les études uranographiques. Vers cinq heures, Michel Ardan distribua, +sous le nom de dîner, quelques morceaux de pain et de viande froide, +qui furent rapidement absorbés, sans que personne eût abandonné son +hublot, dont la vitre s'encroûtait incessamment sous la condensation +des vapeurs. + +Vers cinq heures quarante-cinq minutes du soir, Nicholl, armé de sa +lunette, signala vers le bord méridional de la Lune et dans la +direction suivie par le projectile quelques points éclatants qui se +découpaient sur le sombre écran du ciel. On eût dit une succession de +pitons aigus, se profilant comme une ligne tremblée. Ils +s'éclairaient assez vivement. Tel apparaît le linéament terminal de +la Lune, lorsqu'elle se présente dans l'un de ses octants. + +On ne pouvait s'y tromper. Il ne s'agissait plus d'un simple météore, +dont cette arête lumineuse n'avait ni la couleur ni la mobilité. Pas +davantage, d'un volcan en éruption. Aussi Barbicane n'hésita-t-il pas +à se prononcer. + +«Le Soleil! s'écria-t-il. + +--Quoi! le Soleil! répondirent Nicholl et +Michel Ardan. + +--Oui, mes amis, c'est l'astre radieux lui-même qui éclaire le sommet +de ces montagnes situées sur le bord méridional de la Lune. Nous +approchons évidemment du pôle sud! + +--Après avoir passé par le pôle nord, répondit Michel. Nous avons +donc fait le tour de notre satellite! + +--Oui, mon brave Michel. + +--Alors, plus d'hyperboles, plus de paraboles, plus de courbes +ouvertes à craindre! + +--Non, mais une courbe fermée. + +--Qui s'appelle? + +--Une ellipse. Au lieu d'aller se perdre dans les espaces +interplanétaires, il est probable que le projectile va décrire un orbe +elliptique autour de la Lune. + +--En vérité! + +--Et qu'il en deviendra le satellite. + +--Lune de Lune! s'écria Michel Ardan. + +--Seulement, je te ferai observer, mon digne ami, répliqua Barbicane, +que nous n'en serons pas moins perdus pour cela! + +--Oui, mais d'une autre manière, et bien autrement plaisante!» +répondit l'insouciant Français avec son plus aimable sourire. + +Le président Barbicane avait raison. En décrivant cet orbe elliptique, +le projectile allait sans doute graviter éternellement autour de la +Lune, comme un sous-satellite. C'était un nouvel astre ajouté au monde +solaire, un microcosme peuplé de trois habitants--que le défaut d'air +tuerait avant peu. Barbicane ne pouvait donc se réjouir de cette +situation définitive, imposée au boulet par la double influence des +forces centripète et centrifuge. Ses compagnons et lui allaient revoir +la face éclairée du disque lunaire. Peut-être même leur existence se +prolongerait-elle assez pour qu'ils aperçussent une dernière fois la +Pleine-Terre superbement éclairée par les rayons du Soleil! Peut-être +pourraient-ils jeter un dernier adieu à ce globe qu'ils ne devaient plus +revoir! Puis, leur projectile ne serait plus qu'une masse éteinte, +morte, semblable à ces inertes astéroïdes qui circulent dans l'éther. +Une seule consolation pour eux, c'était de quitter enfin ces insondables +ténèbres, c'était de revenir à la lumière, c'était de rentrer dans les +zones baignées par l'irradiation solaire! + +Cependant les montagnes, reconnues par Barbicane, se dégageaient de +plus en plus de la masse sombre. C'étaient les monts Doerfel et +Leibnitz qui hérissent au sud la région circompolaire de la Lune. + +Toutes les montagnes de l'hémisphère visible ont été mesurées avec une +parfaite exactitude. On s'étonnera peut-être de cette perfection, et +cependant, ces méthodes hypsométriques sont rigoureuses. On peut même +affirmer que l'altitude des montagnes de la Lune n'est pas moins +exactement déterminée que celle des montagnes de la Terre. + +La méthode le plus généralement employée est celle qui mesure l'ombre +portée par les montagnes, en tenant compte de la hauteur du Soleil au +moment de l'observation. Cette mesure s'obtient facilement au moyen +d'une lunette pourvue d'un réticule à deux fils parallèles, étant +admis que le diamètre réel du disque lunaire est exactement connu. +Cette méthode permet également de calculer la profondeur des cratères +et des cavités de la Lune. Galilée en fit usage, et depuis, MM. Beer +et Moedler l'ont employée avec le plus grand succès. + +Une autre méthode, dite des rayons tangents, peut être aussi appliquée +à la mesure des reliefs lunaires. On l'applique au moment où les +montagnes forment des points lumineux détachés de la ligne de +séparation d'ombre et de lumière, qui brillent sur la partie obscure +du disque. Ces points lumineux sont produits par les rayons solaires +supérieurs à ceux qui déterminent la limite de la phase. Donc, la +mesure de l'intervalle obscur que laissent entre eux le point lumineux +et la partie lumineuse de la phase la plus rapprochée donnent +exactement la hauteur de ce point. Mais, on le comprend, ce procédé +ne peut être appliqué qu'aux montagnes qui avoisinent la ligne de +séparation d'ombre et de lumière. + +Une troisième méthode consisterait à mesurer le profil des montagnes +lunaires qui se dessinent sur le fond, au moyen du micromètre; mais +elle n'est applicable qu'aux hauteurs rapprochées du bord de l'astre. + +Dans tous les cas, on remarquera que cette mesure des ombres, des +intervalles ou des profils, ne peut être exécutée que lorsque les +rayons solaires frappent obliquement la Lune par rapport à +l'observateur. Quand ils la frappent directement, en un mot, +lorsqu'elle est pleine, toute ombre est impérieusement chassée de son +disque, et l'observation n'est plus possible. + +Galilée, le premier, après avoir reconnu l'existence des montagnes +lunaires, employa la méthode des ombres portées pour calculer leurs +hauteurs. Il leur attribua, ainsi qu'il a été dit déjà, une moyenne +de quatre mille cinq cents toises. Hévélius rabaissa singulièrement +ces chiffres, que Riccioli doubla au contraire. Ces mesures étaient +exagérées de part et d'autre. Herschel, armé d'instruments +perfectionnés, se rapprocha davantage de la vérité hypsométrique. +Mais il faut la chercher, finalement, dans les rapports des +observateurs modernes. + +MM. Beer et Moedler, les plus parfaits sélénographes du monde entier, +ont mesuré mille quatre-vingt-quinze montagnes lunaires. De leurs +calculs il résulte que six de ces montagnes s'élèvent au-dessus de +cinq mille huit cents mètres, et vingt-deux au-dessus de quatre mille +huit cents. Le plus haut sommet de la Lune mesure sept mille six cent +trois mètres; il est donc inférieur à ceux de la Terre, dont +quelques-uns le dépassent de cinq à six cents toises. Mais une +remarque doit être faite. Si on les compare aux volumes respectifs +des deux astres, les montagnes lunaires sont relativement plus élevées +que les montagnes terrestres. Les premières forment la quatre cent +soixante-dixième partie du diamètre de la Lune, et les secondes, +seulement la quatorze cent quarantième partie du diamètre de la Terre. +Pour qu'une montagne terrestre atteignît les proportions relatives +d'une montagne lunaire, il faudrait que son altitude perpendiculaire +mesurât six lieues et demie. Or, la plus élevée n'a pas neuf +kilomètres. + +Ainsi donc, pour procéder par comparaison, la chaîne de l'Himalaya +compte trois pics supérieurs aux pics lunaires: le mont Everest, haut +de huit mille huit cent trente-sept mètres, le Kunchinjuga, haut de +huit mille cinq cent quatre-vingt-huit mètres, et le Dwalagiri, haut +de huit mille cent quatre-vingt-sept mètres. Les monts Doerfel et +Leibnitz de la Lune ont une altitude égale à celle du Jewahir de la +même chaîne, soit sept mille six cent trois mètres. Newton, Casatus, +Curtius, Short, Tycho, Clavius, Blancanus, Endymion, les sommets +principaux du Caucase et des Apennins, sont supérieurs au mont Blanc, +qui mesure quatre mille huit cent dix mètres. Sont égaux au mont +Blanc: Moret, Théophyle, Catharnia; au mont Rose, soit quatre mille +six cent trente-six mètres: Piccolomini, Werner, Harpalus; au mont +Cervin, haut de quatre mille cinq cent vingt-deux mètres: Macrobe, +Eratosthène, Albateque, Delambre; au pic de Ténériffe, élevé de trois +mille sept cent dix mètres: Bacon, Cysatus, Phitolaus et les pics des +Alpes; au mont Perdu des Pyrénées, soit trois mille trois cent +cinquante et un mètres: Roemer et Boguslawski; à l'Etna, haut de trois +mille deux cent trente-sept mètres: Hercule, Atlas, Furnerius. + +Tels sont les points de comparaison qui permettent d'apprécier la +hauteur des montagnes lunaires. Or, précisément, la trajectoire +suivie par le projectile l'entraînait vers cette région montagneuse de +l'hémisphère sud, là où s'élèvent les plus beaux échantillons de +l'orographie lunaire. + + + + +XVII + +Tycho + + +A six heures du soir, le projectile passait au pôle sud, à moins de +soixante kilomètres. Distance égale à celle dont il s'était approché +du pôle nord. La courbe elliptique se dessinait donc rigoureusement. + +En ce moment, les voyageurs rentraient dans ce bienfaisant effluve des +rayons solaires. Ils revoyaient ces étoiles qui se mouvaient avec +lenteur de l'orient à l'occident. L'astre radieux fut salué d'un +triple hurrah. Avec sa lumière, il envoyait sa chaleur qui transpira +bientôt à travers les parois de métal. Les vitres reprirent leur +transparence accoutumée. Leur couche de glace se fondit comme par +enchantement. Aussitôt, par mesure d'économie, le gaz fut éteint. +Seul, l'appareil à air dut en consommer sa quantité habituelle. + +«Ah! fit Nicholl, c'est bon, ces rayons de chaleur! Avec quelle +impatience, après une nuit si longue, les Sélénites doivent-ils +attendre la réapparition de l'astre du jour! + +--Oui, répondit Michel Ardan, humant pour ainsi dire cet éther +éclatant, lumière et chaleur, toute la vie est là!» + +En ce moment, le culot du projectile tendait à s'écarter légèrement de +la surface lunaire, de manière à suivre un orbe elliptique assez +allongé. De ce point, si la Terre eût été pleine, Barbicane et ses +compagnons auraient pu la revoir. Mais, noyée dans l'irradiation du +Soleil, elle demeurait absolument invisible. Un autre spectacle +devait attirer leurs regards, celui que présentait cette région +australe de la Lune, ramenée par les lunettes à un demi-quart de +lieue. Ils ne quittaient plus les hublots et notaient tous les +détails de ce continent bizarre. + +Les monts Doerfel et Leibnitz forment deux groupes séparés qui se +développent à peu près au pôle sud. Le premier groupe s'étend depuis +le pôle jusqu'au quatre-vingt-quatrième parallèle, sur la partie +orientale de l'astre; le second, dessiné sur le bord oriental, va du +soixante-cinquième degré de latitude au pôle. + +Sur leur arête capricieusement contournée apparaissaient des nappes +éblouissantes, telles que les a signalées le père Secchi. Avec plus +de certitude que l'illustre astronome romain, Barbicane put +reconnaître leur nature. + +«Ce sont des neiges! s'écria-t-il. + +--Des neiges? répéta Nicholl. + +--Oui, Nicholl, des neiges dont la surface est glacée profondément. +Voyez comme elle réfléchit les rayons lumineux. Des laves +refroidies ne donneraient pas une réflexion aussi intense. Il y a +donc de l'eau, il y a donc de l'air sur la Lune. Si peu que l'on +voudra, mais le fait ne peut plus être contesté!» + +Non, il ne pouvait l'être! Et si jamais Barbicane revoit la Terre, +ses notes témoigneront de ce fait considérable dans les observations +sélénographiques. + +Ces monts Doerfel et Leibnitz s'élevaient au milieu de plaines d'une +étendue médiocre que bornait une succession indéfinie de cirques et de +remparts annulaires. Ces deux chaînes sont les seules qui se +rencontrent dans la région des cirques. Peu accidentées relativement, +elles projettent çà et là quelques pics aigus dont la plus haute cime +mesure sept mille six cent trois mètres. + +Mais le projectile dominait tout cet ensemble et le relief +disparaissait dans cet intense éblouissement du disque. Aux yeux des +voyageurs reparaissait cet aspect archaïque des paysages lunaires, +crus de tons, sans dégradation de couleurs, sans nuances d'ombres, +brutalement blancs et noirs, puisque la lumière diffuse leur manque. +Cependant la vue de ce monde désolé ne laissait pas de les captiver +par son étrangeté même. Ils se promenaient au-dessus de cette +chaotique région, comme s'ils eussent été entraînés au souffle d'un +ouragan, voyant les sommets défiler sous leurs pieds, fouillant les +cavités du regard, dévalant les rainures, gravissant les remparts, +sondant ces trous mystérieux, nivelant toutes ces cassures. Mais +nulle trace de végétation, nulle apparence de cités; rien que des +stratifications, des coulées de laves, des épanchements polis comme +des miroirs immenses qui reflétaient les rayons solaires avec un +insoutenable éclat. Rien d'un monde vivant, tout d'un monde mort, où +les avalanches, roulant du sommet des montagnes, s'abîmaient sans +bruit au fond des abîmes. Elles avaient le mouvement, mais le fracas +leur manquait encore. + +Barbicane constata par des observations réitérées que les reliefs des +bords du disque, bien qu'ils eussent été soumis à des forces +différentes de celles de la région centrale, présentaient une +conformation uniforme. Même agrégation circulaire, mêmes ressauts du +sol. Cependant on pouvait penser que leurs dispositions ne devaient +pas être analogues. Au centre, en effet, la croûte encore malléable +de la Lune a été soumise à la double attraction de la Lune et de la +Terre, agissant en sens inverse suivant un rayon prolongé de l'une à +l'autre. Au contraire, sur les bords du disque, l'attraction lunaire +a été pour ainsi dire perpendiculaire à l'attraction terrestre. Il +semble que les reliefs du sol produits dans ces deux conditions +auraient dû prendre une forme différente. Or, cela n'était pas. +Donc, la Lune avait trouvé en elle seule le principe de sa formation +et de sa constitution. Elle ne devait rien aux forces étrangères. Ce +qui justifiait cette remarquable proposition d'Arago: «Aucune action +extérieure à la Lune n'a contribué à la production de son relief.» + +Quoi qu'il en soit et dans son état actuel, ce monde, c'était l'image +de la mort, sans qu'il fût possible de dire que la vie l'eût jamais +animé. + +Michel Ardan crut pourtant reconnaître une agglomération de ruines +qu'il signala à l'attention de Barbicane. C'était à peu près sur le +quatre-vingtième parallèle et par trente degrés de longitude. Cet +amoncellement de pierres, assez régulièrement disposées, figurait une +vaste forteresse, dominant une de ces longues rainures qui jadis +servaient de lit aux fleuves des temps antéhistoriques. Non loin +s'élevait, à une hauteur de cinq mille six cent quarante-six mètres, +la montagne annulaire de Short, égale au Caucase asiatique. Michel +Ardan, avec son ardeur accoutumée, soutenait «l'évidence» de sa +forteresse. Au-dessous, il apercevait les remparts démantelés d'une +ville; ici, la voussure encore intacte d'un portique; là, deux ou +trois colonnes couchées sous leur soubassement; plus loin, une +succession de cintres qui avaient dû supporter les conduits d'un +aqueduc; ailleurs, les piliers effondrés d'un gigantesque pont, engagé +dans l'épaisseur de la rainure. Il distinguait tout cela, mais avec +tant d'imagination dans le regard, à travers une si fantaisiste +lunette, qu'il faut se défier de son observation. Et cependant, qui +pourrait affirmer, qui oserait dire que l'aimable garçon n'a pas +réellement vu ce que ses deux compagnons ne voulaient pas voir? + +Les moments étaient trop précieux pour les sacrifier à une discussion +oiseuse. La cité sélénite, prétendue ou non, avait déjà disparu dans +l'éloignement. La distance du projectile au disque lunaire tendait à +s'accroître, et les détails du sol commençaient à se perdre dans un +mélange confus. Seuls les reliefs, les cratères, les plaines, +résistaient et découpaient nettement leurs lignes terminales. + +En ce moment se dessinait vers la gauche l'un des plus beaux cirques +de l'orographie lunaire, l'une des curiosités de ce continent. +C'était Newton que Barbicane reconnut sans peine, en se reportant à la +_Mappa Selenographica_. + +Newton est exactement situé par 77° de latitude sud et 16° de +longitude est. Il forme un cratère annulaire, dont les remparts, +élevés de sept mille deux cent soixante-quatre mètres, semblaient être +infranchissables. + +Barbicane fit observer à ses compagnons que la hauteur de cette +montagne au-dessus de la plaine environnante était loin d'égaler la +profondeur de son cratère. Cet énorme trou échappait à toute mesure, +et formait un sombre abîme dont les rayons solaires ne peuvent jamais +atteindre le fond. Là, suivant la remarque de Humboldt, règne +l'obscurité absolue que la lumière du soleil et de la Terre ne peuvent +rompre. Les mythologistes en eussent fait, avec raison, la bouche de +leur enfer. + +«Newton, dit Barbicane, est le type le plus parfait de ces montagnes +annulaires dont la Terre ne possède aucun échantillon. Elles prouvent +que la formation de la Lune, par voie de refroidissement, est due à +des causes violentes, car, pendant que, sous la poussée des feux +intérieurs, les reliefs se projetaient à des hauteurs considérables, +le fond se retirait et s'abaissait beaucoup au-dessous du niveau +lunaire. + +--Je ne dis pas non», répondit Michel Ardan. + +Quelques minutes après avoir dépassé Newton, le projectile dominait +directement la montagne annulaire de Moret. Il longea d'assez loin +les sommets de Blancanus, et, vers sept heures et demie du soir, il +atteignait le cirque de Clavius. + +Ce cirque, l'un des plus remarquables du disque, est situé par 58° de +latitude sud, et 15° de longitude est. Sa hauteur est estimée à sept +mille quatre-vingt-onze mètres. Les voyageurs, distants de quatre +cents kilomètres, réduits à quatre par les lunettes, purent admirer +l'ensemble de ce vaste cratère. + +«Les volcans terrestres, dit Barbicane, ne sont que des taupinières, +comparés aux volcans de la Lune. En mesurant les anciens cratères +formés par les premières éruptions du Vésuve et de l'Etna, on leur +trouve à peine six mille mètres de largeur. En France, le cirque du +Cantal compte dix kilomètres; à Ceyland, le cirque de l'île, +soixante-dix kilomètres, et il est considéré comme le plus vaste du +globe. Que sont ces diamètres auprès de celui de Clavius que nous +dominons en ce moment? + +--Quelle est donc sa largeur? demanda Nicholl. + +--Elle est de deux cent vingt-sept kilomètres, répondit Barbicane. Ce +cirque, il est vrai, est le plus important de la Lune; mais bien +d'autres mesurent deux cents, cent cinquante, cent kilomètres! + +--Ah! mes amis, s'écria Michel, vous figurez-vous ce que devait être +ce paisible astre de la nuit, quand ces cratères, s'emplissant de +tonnerres, vomissaient tous à la fois des torrents de laves, des +grêles de pierres, des nuages de fumée et des nappes de flammes! Quel +spectacle prodigieux alors, et maintenant quelle déchéance! Cette +Lune n'est plus que la maigre carcasse d'un feu d'artifice dont les +pétards, les fusées, les serpenteaux, les soleils, après un éclat +superbe, n'ont laissé que de tristes déchiquetures de carton. Qui +pourrait dire la cause, la raison, la justification de ces +cataclysmes?» + +Barbicane n'écoutait pas Michel Ardan. Il contemplait ces remparts de +Clavius formés de larges montagnes sur plusieurs lieues d'épaisseur. +Au fond de l'immense cavité se creusait une centaine de petits +cratères éteints qui trouaient le sol comme une écumoire, et que +dominait un pic de cinq mille mètres. + +Autour, la plaine avait un aspect désolé. Rien d'aride comme ces +reliefs, rien de triste comme ces ruines de montagnes, et, si l'on +peut s'exprimer ainsi, comme ces morceaux de pics et de monts qui +jonchaient le sol! Le satellite semblait avoir éclaté en cet endroit. + +Le projectile s'avançait toujours, et ce chaos ne se modifiait pas. +Les cirques, les cratères, les montagnes éboulées, se succédaient +incessamment. Plus de plaines, plus de mers. Une Suisse, une Norvège +interminables. Enfin, au centre de cette région crevassée, à son +point culminant, la plus splendide montagne du disque lunaire, +l'éblouissant Tycho, auquel la postérité conservera toujours le nom de +l'illustre astronome du Danemark. + +En observant la Pleine-Lune, dans un ciel sans nuages, il n'est +personne qui n'ait remarqué ce point brillant de l'hémisphère sud. +Michel Ardan, pour le qualifier, employa toutes les métaphores que put +lui fournir son imagination. Pour lui, ce Tycho, c'était un ardent +foyer de lumière, un centre d'irradiation, un cratère vomissant des +rayons! C'était le moyeu d'une roue étincelante, une astérie qui +enserrait le disque de ses tentacules d'argent, un oeil immense rempli +de flammes, un nimbe taillé pour la tête de Pluton! C'était comme une +étoile lancée par la main du Créateur, qui se serait écrasée contre la +face lunaire! + +Tycho forme une telle concentration lumineuse, que les habitants de la +Terre peuvent l'apercevoir sans lunette, quoiqu'ils en soient à une +distance de cent mille lieues. Que l'on imagine alors quelle devait +être son intensité aux yeux d'observateurs placés à cent cinquante +lieues seulement! A travers ce pur éther, son étincellement était +tellement insoutenable, que Barbicane et ses amis durent noircir +l'oculaire de leurs lorgnettes à la fumée du gaz, afin de pouvoir en +supporter l'éclat. Puis, muets, émettant à peine quelques +interjections admiratives, ils regardèrent, ils contemplèrent. Tous +leurs sentiments, toutes leurs impressions se concentrèrent dans +leur regard, comme la vie, qui, sous une émotion violente, se +concentre tout entière au coeur. + +Tycho appartient au système des montagnes rayonnantes, comme +Aristarque et Copernic. Mais de toutes la plus complète, la plus +accentuée, elle témoigne irrécusablement de cette effroyable action +volcanique à laquelle est due la formation de la Lune. + +Tycho est situé par 43° de latitude méridionale, et par 12° de +longitude est. Son centre est occupé par un cratère large de +quatre-vingt-sept kilomètres. Il affecte une forme un peu elliptique, +et se renferme dans une enceinte de remparts annulaires, qui, à l'est +et à l'ouest, dominent la plaine extérieure d'une hauteur de cinq +mille mètres. C'est une agrégation de monts Blancs, disposés autour +d'un centre commun, et couronnés d'une chevelure rayonnante. + +Ce qu'est cette montagne incomparable, l'ensemble des reliefs qui +convergent vers elle, les extumescences intérieures de son cratère, +jamais la photographie elle-même n'a pu les rendre. En effet, c'est +en Pleine-Lune que Tycho se montre dans toute sa splendeur. Or, les +ombres manquent alors, les raccourcis de la perspective ont disparu, +et lés épreuves viennent blanches. Circonstance fâcheuse, car cette +étrange région eût été curieuse à reproduire avec l'exactitude +photographique. Ce n'est qu'une agglomération de trous, de cratères, +de cirques, un croisement vertigineux de crêtes; puis, à perte de vue, +tout un réseau volcanique jeté sur ce sol pustuleux. On comprend +alors que ces bouillonnements de l'éruption centrale aient gardé leur +forme première. Cristallisés par le refroidissement, ils ont +stéréotypé cet aspect que présenta jadis la Lune sous l'influence des +forces plutoniennes. + +La distance qui séparait les voyageurs des cimes annulaires de Tycho +n'était pas tellement considérable qu'ils ne pussent en relever les +principaux détails. Sur le remblai même qui forme la circonvallation +de Tycho, les montagnes, s'accrochant sur les flancs des talus +intérieurs et extérieurs, s'étageaient comme de gigantesques +terrasses. Elles paraissaient plus élevées de trois à quatre cents +pieds à l'ouest qu'à l'est. Aucun système de castramétation terrestre +n'était comparable à cette fortification naturelle. Une ville, bâtie +au fond de la cavité circulaire, eût été absolument inaccessible. + +Inaccessible et merveilleusement étendue sur ce sol accidenté de +ressauts pittoresques! La nature, en effet, n'avait pas laissé plat +et vide le fond de ce cratère. Il possédait son orographie spéciale, +un système montagneux qui en faisait comme un monde à part. Les +voyageurs distinguèrent nettement des cônes, des collines centrales, +de remarquables mouvements de terrain, naturellement disposés pour +recevoir les chefs-d'oeuvre de l'architecture sélénite. Là se +dessinait la place d'un temple, ici l'emplacement d'un forum, en cet +endroit, les soubassements d'un palais, en cet autre, le plateau d'une +citadelle. Le tout dominé par une montagne centrale de quinze cents +pieds. Vaste circuit, où la Rome antique eût tenu dix fois tout +entière! + +«Ah! s'écria Michel Ardan, enthousiasmé à cette vue, quelle ville +grandiose on construirait dans cet anneau de montagnes! Cité +tranquille, refuge paisible, placé en dehors de toutes les misères +humaines! Comme ils vivraient là, calmes et isolés, tous ces +misanthropes, tous ces haïsseurs de l'humanité, tous ceux qui ont le +dégoût de la vie sociale! + +--Tous! Ce serait trop petit pour eux!» répondit simplement +Barbicane. + + + + +XVIII + +Questions graves + + +Cependant, le projectile avait dépassé l'enceinte de Tycho. Barbicane +et ses deux amis observèrent alors avec la plus scrupuleuse attention +ces raies brillantes que la célèbre montagne disperse si curieusement +à tous les horizons. + +Qu'était cette rayonnante auréole? Quel phénomène géologique avait +dessiné cette chevelure ardente? Cette question préoccupait à bon +droit Barbicane. + +Sous ses yeux, en effet, s'allongeaient dans toutes les directions des +sillons lumineux à bords relevés et à milieu concave, les uns larges +de vingt kilomètres, les autres larges de cinquante. Ces éclatantes +traînées couraient en de certains endroits jusqu'à trois cents lieues +de Tycho, et semblaient couvrir, surtout vers l'est, le nord-est et le +nord, la moitié de l'hémisphère méridional. L'un de ses jets +s'étendait jusqu'au cirque de Néandre, situé sur le quarantième +méridien. Un autre allait, en s'arrondissant, sillonner la mer du +Nectar, et se briser contre la chaîne des Pyrénées, après un parcours +de quatre cents lieues. D'autres, vers l'ouest, couvraient d'un +réseau lumineux la mer des Nuées et la mer des Humeurs. + +Quelle était l'origine de ces rayons étincelants qui apparaissaient +sur les plaines comme sur les reliefs, à quelque hauteur qu'ils +fussent? Tous partaient d'un centre commun, le cratère de Tycho. Ils +émanaient de lui. Herschel attribue leur brillant aspect à d'anciens +courants de lave figés par le froid, opinion qui n'a pas été adoptée. +D'autres astronomes ont vu dans ces inexplicables raies des sortes de +moraines, des rangées de blocs erratiques, qui auraient été projetés à +l'époque de la formation de Tycho. + +«Et pourquoi pas? demanda Nicholl à Barbicane, qui relatait ces +diverses opinions en les repoussant. + +--Parce que la régularité de ces lignes lumineuses, et la violence +nécessaire pour porter à de telles distances les matières volcaniques, +sont inexplicables. + +--Eh parbleu! répondit Michel Ardan, il me paraît facile d'expliquer +l'origine de ces rayons. + +--Vraiment? fit Barbicane. + +--Vraiment, reprit Michel. Il suffit de dire que c'est un vaste +étoilement, semblable à celui que produit le choc d'une balle ou d'une +pierre sur un carreau de vitre! + +--Bon! répliqua Barbicane en souriant. Et quelle main eût été assez +puissante pour lancer la pierre qui a fait un pareil choc? + +--La main n'est pas nécessaire, répondit Michel, qui ne se démontait +pas, et, quant à la pierre, admettons que ce soit une comète. + +--Ah! les comètes! s'écria Barbicane, en abuse-t-on! Mon brave +Michel, ton explication n'est pas mauvaise, mais ta comète est +inutile. Le choc qui a produit cette cassure peut être venu de +l'intérieur de l'astre. Une contraction violente de la croûte +lunaire, sous le retrait du refroidissement, a pu suffire à imprimer +ce gigantesque étoilement. + +--Va pour une concentration, quelque chose comme une colique lunaire, +répondit Michel Ardan. + +--D'ailleurs, ajouta Barbicane, cette opinion est celle d'un savant +anglais, Nasmyth, et elle me semble expliquer suffisamment le +rayonnement de ces montagnes. + +--Ce Nasmyth n'est point un sot!» répondit Michel. + +Longtemps les voyageurs, qu'un tel spectacle ne pouvait blaser, +admirèrent les splendeurs de Tycho. Leur projectile, imprégné +d'effluves lumineux, dans cette double irradiation du Soleil et de la +Lune, devait apparaître comme un globe incandescent. Ils étaient donc +subitement passés d'un froid considérable à une chaleur intense. La +nature les préparait ainsi à devenir Sélénites. + +Devenir Sélénites! Cette idée ramena encore une fois la question +d'habitabilité de la Lune. Après ce qu'ils avaient vu, les voyageurs +pouvaient-ils la résoudre? Pouvaient-ils conclure pour ou contre? +Michel Ardan provoqua ses deux amis à formuler leur opinion, et leur +demanda carrément s'ils pensaient que l'animalité et l'humanité +fussent représentées dans le monde lunaire. + +«Je crois que nous pouvons répondre, dit Barbicane; mais, suivant moi, +la question ne doit pas se présenter sous cette forme. Je demande à +la poser autrement. + +--A toi la pose, répondit Michel. + +--Voici, reprit Barbicane. Le problème est double et exige une double +solution. La Lune est-elle habitable? La Lune a-t-elle été habitée? + +--Bien, répondit Nicholl. Cherchons d'abord si la Lune est habitable. + +--A vrai dire, je n'en sais rien, répliqua Michel. + +--Et moi, je réponds négativement, reprit Barbicane. Dans l'état où +elle est actuellement, avec cette enveloppe atmosphérique certainement +très réduite, ses mers pour la plupart desséchées, ses eaux +insuffisantes, sa végétation restreinte, ses brusques alternatives de +chaud et de froid, ses nuits et ses jours de trois cent +cinquante-quatre heures, la Lune ne me paraît pas habitable, et elle +ne me semble pas propice au développement du règne animal, ni +suffisante aux besoins de l'existence, telle que nous la comprenons. + +--D'accord, répondit Nicholl. Mais la Lune n'est-elle pas habitable +pour des êtres organisés autrement que nous? + +--A cette question, répliqua Barbicane, il est plus difficile de +répondre. J'essayerai cependant, mais je demanderai à Nicholl si le +_mouvement_ lui paraît être le résultat nécessaire de la vie, quelle +que soit son organisation? + +--Sans nul doute, répondit Nicholl. + +--Eh bien, mon digne compagnon, je vous répondrai que nous avons +observé les continents lunaires à une distance de cinq cents mètres au +plus, et que rien ne nous a paru se mouvoir à la surface de la Lune. +La présence d'une humanité quelconque se fût trahie par des +appropriations, par des constructions diverses, par des ruines même. +Or, qu'avons-nous vu? Partout et toujours le travail géologique de la +nature, jamais le travail de l'homme. Si donc les représentants du +règne animal existent sur la Lune, ils seraient donc enfouis dans ces +insondables cavités que le regard ne peut atteindre. Ce que je ne +puis admettre, car ils auraient laissé des traces de leur passage sur +ces plaines que doit recouvrir la couche atmosphérique, si peu élevée +qu'elle soit. Or, ces traces ne sont visibles nulle part. Reste donc +la seule hypothèse d'une race d'êtres vivants auxquels le mouvement, +qui est la vie, serait étranger! + +--Autant dire des créatures vivantes qui ne vivraient pas, répliqua +Michel. + +--Précisément, répondit Barbicane, ce qui pour nous n'a aucun sens. + +--Alors, nous pouvons formuler notre opinion, dit Michel. + +--Oui, répondit Nicholl. + +--Eh bien, reprit Michel Ardan, la Commission scientifique, réunie +dans le projectile du Gun-Club, après avoir appuyé son argumentation +sur les faits nouvellement observés, décide à l'unanimité des voix sur +la question de l'habitabilité actuelle de la Lune: Non, la Lune n'est +pas habitable.» + +Cette décision fut consignée par le président Barbicane sur son carnet +de notes où figure le procès-verbal de la séance du 6 décembre. + +«Maintenant, dit Nicholl, attaquons la seconde question, complément +indispensable de la première. Je demanderai donc à l'honorable +Commission: Si la Lune n'est pas habitable, a-t-elle été habitée? + +--Le citoyen Barbicane a la parole, dit Michel Ardan. + +--Mes amis, répondit Barbicane, je n'ai pas attendu ce voyage pour me +faire une opinion sur cette habitabilité passée de notre satellite. +J'ajouterai que nos observations personnelles ne peuvent que me +confirmer dans cette opinion. Je crois, j'affirme même que la Lune a +été habitée par une race humaine organisée comme la nôtre, qu'elle a +produit des animaux conformés anatomiquement comme les animaux +terrestres, mais j'ajoute que ces races humaines ou animales ont fait +leur temps, et qu'elles sont à jamais éteintes! + +--Alors, demanda Michel, la Lune serait donc un monde plus vieux que +la Terre? + +--Non, répondit Barbicane avec conviction, mais un monde qui a vieilli +plus vite, et dont la formation et la déformation ont été plus +rapides. Relativement, les forces organisatrices de la matière ont +été beaucoup plus violentes à l'intérieur de la Lune qu'à l'intérieur +du globe terrestre. L'état actuel de ce disque crevassé, tourmenté, +boursouflé, le prouve surabondamment. La Lune et la Terre n'ont été +que des masses gazeuses à leur origine. Ces gaz sont passés à l'état +liquide sous diverses influences, et la masse solide s'est formée plus +tard. Mais très certainement, notre sphéroïde était gazeux ou liquide +encore, que la Lune, déjà solidifiée par le refroidissement, devenait +habitable. + +--Je le crois, dit Nicholl. + +--Alors, reprit Barbicane, une atmosphère l'entourait. Les eaux, +contenues par cette enveloppe gazeuse, ne pouvaient s'évaporer. +Sous l'influence de l'air, de l'eau, de la lumière, de la chaleur +solaire, de la chaleur centrale, la végétation s'emparait des +continents préparés à la recevoir, et certainement la vie se manifesta +vers cette époque, car la nature ne se dépense pas en inutilités, et +un monde si merveilleusement habitable a dû être nécessairement +habité. + +--Cependant, répondit Nicholl, bien des phénomènes inhérents aux +mouvements de notre satellite devaient gêner l'expansion des règnes +végétal et animal. Ces jours et ces nuits de trois cent +cinquante-quatre heures par exemple? + +--Aux pôles terrestres, dit Michel, ils durent six mois! + +--Argument de peu de valeur, puisque les pôles ne sont pas habités. + +--Remarquons, mes amis, reprit Barbicane, que si, dans l'état actuel +de la Lune, ces longues nuits et ces longs jours créent des +différences de température insupportables pour l'organisme, il n'en +était pas ainsi à cette époque des temps historiques. L'atmosphère +enveloppait le disque d'un manteau fluide. Les vapeurs s'y +disposaient sous forme de nuages. Cet écran naturel tempérait +l'ardeur des rayons solaires et contenait le rayonnement nocturne. La +lumière comme la chaleur pouvaient se diffuser dans l'air. De là, un +équilibre entre ces influences qui n'existe plus, maintenant que cette +atmosphère a presque entièrement disparu. D'ailleurs, je vais bien +vous étonner... + +--Étonne-nous, dit Michel Ardan. + +--Mais je crois volontiers qu'à cette époque où la Lune était habitée, +les nuits et les jours ne duraient pas trois cent cinquante-quatre +heures! + +--Et pourquoi? demanda vivement Nicholl. + +--Parce que, très probablement alors, le mouvement de rotation de la +Lune sur son axe n'était pas égal à son mouvement de révolution, +égalité qui présente chaque point du disque pendant quinze jours à +l'action des rayons solaires. + +--D'accord, répondit Nicholl, mais pourquoi ces deux mouvements +n'auraient-ils pas été égaux, puisqu'ils le sont actuellement? + +--Parce que cette égalité n'a été déterminée que par l'attraction +terrestre. Or, qui nous dit que cette attraction ait eu assez de +puissance pour modifier les mouvements de la Lune, à l'époque où la +Terre n'était encore que fluide? + +--Au fait, répliqua Nicholl, et qui nous dit que la Lune ait toujours +été satellite de la Terre? + +--Et qui nous dit, s'écria Michel Ardan, que la Lune n'ait pas existé +bien avant la Terre?» + +Les imaginations s'emportaient dans le champ infini des hypothèses. +Barbicane voulut les refréner. + +«Ce sont là, dit-il, de trop hautes spéculations, des problèmes +véritablement insolubles. Ne nous y engageons pas. Admettons +seulement l'insuffisance de l'attraction primordiale, et alors, par +l'inégalité des deux mouvements de rotation et de révolution, les +jours et les nuits ont pu se succéder sur la Lune comme ils se +succèdent sur la Terre. D'ailleurs, même sans ces conditions, la vie +était possible. + +--Ainsi donc, demanda Michel Ardan, l'humanité aurait disparu de la +Lune? + +--Oui, répondit Barbicane, après avoir sans doute persisté pendant des +milliers de siècles. Puis peu à peu, l'atmosphère se raréfiant, le +disque sera devenu inhabitable, comme le globe terrestre le deviendra +un jour, par le refroidissement. + +--Par le refroidissement? + +--Sans doute, répondit Barbicane. A mesure que les feux intérieurs se +sont éteints, que la matière incandescente s'est concentrée, l'écorce +lunaire s'est refroidie. Peu à peu les conséquences de ce phénomène +se sont produites: disparition des êtres organisés, disparition de la +végétation. Bientôt l'atmosphère s'est raréfiée, très probablement +soutirée par l'attraction terrestre; disparition de l'air respirable, +disparition de l'eau par voie d'évaporation. A cette époque la Lune, +devenue inhabitable, n'était plus habitée. C'était un monde mort, tel +qu'il nous apparaît aujourd'hui. + +--Et tu dis que pareil sort est réservé à la Terre? + +--Très probablement. + +--Mais quand? + +--Quand le refroidissement de son écorce l'aura rendue inhabitable. + +--Et a-t-on calculé le temps que notre malheureux sphéroïde mettrait à +se refroidir? + +--Sans doute. + +--Et tu connais ces calculs? + +--Parfaitement. + +--Mais parle donc, savant maussade, s'écria Michel Ardan, car tu me +fais bouillir d'impatience! + +--Eh bien, mon brave Michel, répondit tranquillement Barbicane, on +sait quelle diminution de température la Terre subit dans le laps d'un +siècle. Or, d'après certains calculs, cette température moyenne sera +ramenée à zéro après une période de quatre cent mille ans! + +--Quatre cent mille ans! s'écria Michel. Ah! je respire! Vraiment, +j'étais effrayé! A t'entendre, je m'imaginais que nous n'avions plus +que cinquante mille années à vivre!» + +Barbicane et Nicholl ne purent s'empêcher de rire des inquiétudes de +leur compagnon. Puis Nicholl, qui voulait conclure, posa de nouveau +la seconde question qui venait d'être traitée. + +«La Lune a-t-elle été habitée?» demanda-t-il. + +La réponse fut affirmative, à l'unanimité. + +Mais pendant cette discussion, féconde en théories un peu hasardées, +bien qu'elle résumât les idées générales acquises à la science sur ce +point, le projectile avait couru rapidement vers l'Équateur lunaire, +tout en s'éloignant régulièrement du disque. Il avait dépassé le +cirque de Willem, et le quarantième parallèle à une distance de huit +cents kilomètres. Puis, laissant à droite Pitatus sur le trentième +degré, il prolongeait le sud de cette mer des Nuées, dont il avait +déjà approché le nord. Divers cirques apparurent confusément dans +l'éclatante blancheur de la Pleine-Lune: Bouillaud, Purbach, de forme +presque carrée avec un cratère central, puis Arzachel, dont la +montagne intérieure brille d'un éclat indéfinissable. + +Enfin, le projectile s'éloignant toujours, les linéaments s'effacèrent +aux yeux des voyageurs, les montagnes se confondirent dans +l'éloignement, et de tout cet ensemble merveilleux, bizarre, étrange, +du satellite de la Terre, il ne leur resta bientôt plus que +l'impérissable souvenir. + + + + +XIX + +Lutte contre l'impossible + + +Pendant un temps assez long, Barbicane et ses compagnons, muets et +pensifs, regardèrent ce monde, qu'ils n'avaient vu que de loin, comme +Moïse la terre de Chanaan, et dont ils s'éloignaient sans retour. La +position du projectile, relativement à la Lune, s'était modifiée, et, +maintenant, son culot était tourné vers la Terre. + +Ce changement, constaté par Barbicane, ne laissa pas de le surprendre. +Si le boulet devait graviter autour du satellite suivant un orbe +elliptique, pourquoi ne lui présentait-il pas sa partie la plus +lourde, comme fait la Lune vis-à-vis de la Terre? Il y avait là un +point obscur. + +En observant la marche du projectile, on pouvait reconnaître qu'il +suivait, en s'écartant de la Lune, une courbe analogue à celle qu'il +avait tracée en s'en rapprochant. Il décrivait donc une ellipse très +allongée, qui s'étendrait probablement jusqu'au point d'égale +attraction, là où se neutralisent les influences de la Terre et de son +satellite. + +Telle fut la conclusion que Barbicane tira justement des faits +observés, conviction que ses deux amis partagèrent avec lui. + +Aussitôt les questions de pleuvoir. + +«Et rendus à ce point mort, que deviendrons-nous? demanda Michel +Ardan. + +--C'est l'inconnu! répondit Barbicane. + +--Mais on peut faire des hypothèses, je suppose? + +--Deux, répondit Barbicane. Ou la vitesse du projectile sera +insuffisante, et alors il restera éternellement immobile sur cette +ligne de double attraction... + +--J'aime mieux l'autre hypothèse, quelle qu'elle soit, répliqua +Michel. + +--Ou sa vitesse sera suffisante, reprit Barbicane, et il reprendra sa +route elliptique pour graviter éternellement autour de l'astre des +nuits. + +--Révolution peu consolante, dit Michel. Passer à l'état d'humbles +serviteurs d'une Lune que nous sommes habitués à considérer comme une +servante! Et voilà l'avenir qui nous attend.» + +Ni Barbicane ni Nicholl ne répondirent. + +«Vous vous taisez? reprit l'impatient Michel. + +--Il n'y a rien à répondre, dit Nicholl. + +--N'y a-t-il donc rien à tenter? + +--Non, répondit Barbicane. Prétendrais-tu lutter contre l'impossible? + +--Pourquoi pas? Un Français et deux Américains reculeraient-ils +devant un pareil mot? + +--Mais que veux-tu faire? + +--Maîtriser ce mouvement qui nous emporte! + +--Le maîtriser? + +--Oui, reprit Michel en s'animant, l'enrayer ou le modifier, +l'employer enfin à l'accomplissement de nos projets. + +--Et comment? + +--C'est vous que cela regarde! Si des artilleurs ne sont maîtres de +leurs boulets, ce ne sont plus des artilleurs. Si le projectile +commande au canonnier, il faut fourrer à sa place le canonnier dans le +canon! De beaux savants, ma foi! Les voilà qui ne savent plus que +devenir, après m'avoir induit... + +--Induit! s'écrièrent Barbicane et Nicholl. Induit! Qu'entends-tu +par là? + +--Pas de récriminations! dit Michel. Je ne me plains pas! La +promenade me plaît! Le boulet me va! Mais faisons tout ce qu'il est +humainement possible de faire pour retomber quelque part, ce n'est sur +la Lune. + +--Nous ne demandons pas autre chose, mon brave Michel, répondit +Barbicane, mais les moyens nous manquent. + +--Nous ne pouvons pas modifier le mouvement du projectile? + +--Non. + +--Ni diminuer sa vitesse? + +--Non. + +--Pas même en l'allégeant comme on allège un navire trop chargé! + +--Que veux-tu jeter! répondit Nicholl. Nous n'avons pas de lest à +bord. Et d'ailleurs, il me semble que le projectile allégé marcherait +plus vite. + +--Moins vite, dit Michel. + +--Plus vite, répliqua Nicholl. + +--Ni plus ni moins vite, répondit Barbicane pour mettre ses deux amis +d'accord, car nous flottons dans le vide, où il ne faut plus tenir +compte de la pesanteur spécifique. + +--Eh bien, s'écria Michel Ardan d'un ton déterminé, il n'y a plus +qu'une chose à faire. + +--Laquelle? demanda Nicholl. + +--Déjeuner!» répondit imperturbablement l'audacieux Français, qui +apportait toujours cette solution dans les plus difficiles +conjonctures. + +En effet, si cette opération ne devait avoir aucune influence sur la +direction du projectile, on pouvait la tenter sans inconvénient, et +même avec succès au point de vue de l'estomac. Décidément, ce Michel +n'avait que de bonnes idées. + +On déjeuna donc à deux heures du matin; mais l'heure importait peu. +Michel servit son menu habituel, couronné par une aimable bouteille +tirée de sa cave secrète. Si les idées ne leur montaient pas au +cerveau, il fallait désespérer du chambertin de 1863. + +Ce repas terminé, les observations recommencèrent. + +Autour du projectile se maintenaient à une distance invariable les +objets qui avaient été jetés au-dehors. Évidemment, le boulet, dans +son mouvement de translation autour de la Lune, n'avait traversé +aucune atmosphère, car le poids spécifique de ces divers objets eût +modifié leur marche relative. + +Du côté du sphéroïde terrestre, rien à voir. La Terre ne comptait +qu'un jour, ayant été nouvelle la veille à minuit, et deux jours +devaient s'écouler encore avant que son croissant, dégagé des rayons +solaires, vînt servir d'horloge aux Sélénites, puisque dans son +mouvement de rotation, chacun de ses points repasse toujours +vingt-quatre heures après au même méridien de la Lune. + +Du côté de la Lune, le spectacle était différent. L'astre brillait +dans toute sa splendeur, au milieu d'innombrables constellations dont +ses rayons ne pouvaient troubler la pureté. Sur le disque, les +plaines reprenaient déjà cette teinte sombre qui se voit de la Terre. +Le reste du nimbe demeurait étincelant, et au milieu de cet +étincellement général, Tycho se détachait encore comme un Soleil. + +Barbicane ne pouvait en aucune façon apprécier la vitesse du +projectile, mais le raisonnement lui démontrait que cette vitesse +devait uniformément diminuer, conformément aux lois de la mécanique +rationnelle. + +En effet, étant admis que le boulet allait décrire une orbite autour +de la Lune, cette orbite serait nécessairement elliptique. La science +prouve qu'il doit en être ainsi. Aucun mobile circulant autour d'un +corps attirant ne faillit à cette loi. Toutes les orbites décrites +dans l'espace sont elliptiques, celles des satellites autour des +planètes, celles des planètes autour du Soleil, celle du Soleil autour +de l'astre inconnu qui lui sert de pivot central. Pourquoi le +projectile du Gun-Club échapperait-il à cette disposition naturelle? + +Or, dans les orbes elliptiques, le corps attirant occupe toujours un +des foyers de l'ellipse. Le satellite se trouve donc à un moment plus +rapproché et à un autre moment plus éloigné de l'astre autour duquel +il gravite. Lorsque la Terre est plus voisine du Soleil, elle est +dans son périhélie, et dans son aphélie, à son point le plus éloigné. +S'agit-il de la Lune, elle est plus près de la Terre dans son périgée, +et plus loin dans son apogée. Pour employer des expressions analogues +dont s'enrichira la langue des astronomes, si le projectile demeure à +l'état de satellite de la Lune, on devra dire qu'il se trouve dans son +«aposélène» à son point le plus éloigné, et à son point le plus +rapproché, dans son «périsélène». + +Dans ce dernier cas, le projectile devait atteindre son maximum de +vitesse; dans le premier cas, son minimum. Or, il marchait évidemment +vers son point aposélénitique, et Barbicane avait raison de penser que +sa vitesse décroîtrait jusqu'à ce point, pour reprendre peu à peu, à +mesure qu'il se rapprocherait de la Lune. Cette vitesse même serait +absolument nulle, si ce point se confondait avec celui d'égale +attraction. + +Barbicane étudiait les conséquences de ces diverses situations, et il +cherchait quel parti on en pourrait tirer, quand il fut brusquement +interrompu par un cri de Michel Ardan. + +«Pardieu! s'écria Michel, il faut avouer que nous ne sommes que de +francs imbéciles! + +--Je ne dis pas non, répondit Barbicane, mais pourquoi? + +--Parce que nous avons un moyen bien simple de retarder cette vitesse +qui nous éloigne de la Lune, et que nous ne l'employons pas! + +--Et quel est ce moyen? + +--C'est d'utiliser la force de recul renfermée dans nos fusées. + +--Au fait! dit Nicholl. + +--Nous n'avons pas encore utilisé cette force, répondit Barbicane, +c'est vrai, mais nous l'utiliserons. + +--Quand? demanda Michel. + +--Quand le moment en sera venu. Remarquez, mes amis, que dans la +position occupée par le projectile, position encore oblique par +rapport au disque lunaire, nos fusées, en modifiant sa direction, +pourraient l'écarter au lieu de le rapprocher de la Lune. Or, c'est +bien la Lune que vous tenez à atteindre? + +--Essentiellement, répondit Michel. + +--Attendez alors. Par une influence inexplicable, le projectile tend +à ramener son culot vers la Terre. Il est probable qu'au point +d'égale attraction, son chapeau conique se dirigera rigoureusement +vers la Lune. A ce moment, on peut espérer que sa vitesse sera nulle. +Ce sera l'instant d'agir, et sous l'effort de nos fusées, peut-être +pourrons-nous provoquer une chute directe à la surface du disque +lunaire. + +--Bravo! fit Michel. + +--Ce que nous n'avons pas fait, ce que nous ne pouvions faire à notre +premier passage au point mort, parce que le projectile était encore +animé d'une vitesse trop considérable. + +--Bien raisonné, dit Nicholl. + +--Attendons patiemment, reprit Barbicane. Mettons toutes les chances +de notre côté, et après avoir tant désespéré, je me reprends à croire +que nous atteindrons notre but!» + +Cette conclusion provoqua les hip et les hurrah de Michel Ardan. Et +pas un de ces fous audacieux ne se souvenait de cette question qu'ils +avaient eux-mêmes résolue négativement: Non! la Lune n'est pas +habitée. Non! la Lune n'est probablement pas habitable! Et +cependant, ils allaient tout tenter pour l'atteindre! + +Une seule question restait à résoudre: A quel moment précis le +projectile aurait-il atteint ce point d'égale attraction où les +voyageurs joueraient leur va-tout? + +Pour calculer ce moment à quelques secondes près, Barbicane n'avait +qu'à se reporter à ses notes de voyage et à relever les différentes +hauteurs prises sur les parallèles lunaires. Ainsi, le temps employé +à parcourir la distance située entre le point mort et le pôle sud +devait être égal à la distance qui séparait le pôle nord du point +mort. Les heures représentant les temps parcourus étaient +soigneusement notées, et le calcul devenait facile. + +Barbicane trouva que ce point serait atteint par le projectile à une +heure du matin dans la nuit du 7 au 8 décembre. Or, il était en ce +moment trois heures du matin, de la nuit du 6 au 7 décembre. Donc, si +rien ne troublait sa marche, le projectile atteindrait le point voulu +dans vingt-deux heures. + +Les fusées avaient été primitivement disposées pour ralentir la chute +du boulet sur la Lune, et maintenant les audacieux allaient les +employer à provoquer un effet absolument contraire. Quoi qu'il en +soit, elles étaient prêtes, et il n'y avait plus qu'à attendre le +moment d'y mettre le feu. + +«Puisqu'il n'y a rien à faire, dit Nicholl, je fais une proposition. + +--Laquelle? demanda Barbicane. + +--Je propose de dormir. + +--Par exemple! s'écria Michel Ardan. + +--Voilà quarante heures que nous n'avons fermé les yeux, dit Nicholl. +Quelques heures de sommeil nous rendront toutes nos forces. + +--Jamais, répliqua Michel. + +--Bon, reprit Nicholl, que chacun agisse à sa guise! Moi je dors!» + +Et s'étendant sur un divan, Nicholl ne tarda pas à ronfler comme un +boulet de quarante-huit. + +«Ce Nicholl est plein de sens, dit bientôt Barbicane. Je vais +l'imiter.» + +Quelques instants après, il soutenait de sa basse continue le baryton +du capitaine. + +«Décidément, dit Michel Ardan, quand il se vit seul, ces gens +pratiques ont quelquefois des idées opportunes.» + +Et, ses longues jambes allongées, ses grands bras repliés sous sa +tête, Michel s'endormit à son tour. + +Mais ce sommeil ne pouvait être ni durable, ni paisible. Trop de +préoccupations roulaient dans l'esprit de ces trois hommes, et +quelques heures après, vers sept heures du matin, tous trois étaient +sur pied au même instant. + +Le projectile s'éloignait toujours de la Lune, inclinant de plus en +plus vers elle sa partie conique. Phénomène inexplicable jusqu'ici, +mais qui servait heureusement les desseins de Barbicane. + +Encore dix-sept heures, et le moment d'agir serait venu. + +Cette journée parut longue. Quelque audacieux qu'ils fussent, les +voyageurs se sentaient vivement impressionnés à l'approche de cet +instant qui devait tout décider, ou leur chute vers la Lune, ou leur +éternel enchaînement dans un orbe immutable. Ils comptèrent donc les +heures, trop lentes à leur gré, Barbicane et Nicholl obstinément +plongés dans leurs calculs, Michel allant et venant entre ces parois +étroites, et contemplant d'un oeil avide cette Lune impassible. + +Parfois, des souvenirs de la Terre traversaient rapidement leur +esprit. Ils revoyaient leurs amis du Gun-Club, et le plus cher de +tous, J.-T. Maston. En ce moment, l'honorable secrétaire devait +occuper son poste dans les montagnes Rocheuses. S'il apercevait le +projectile sur le miroir de son gigantesque télescope, que +penserait-il? Après l'avoir vu disparaître derrière le pôle sud de la +Lune, il le voyait réapparaître par le pôle nord! C'était donc le +satellite d'un satellite! J.-T. Maston avait-il lancé dans le monde +cette nouvelle inattendue? Etait-ce donc là le dénouement de cette +grande entreprise?... + +Cependant, la journée se passa sans incident. Le minuit terrestre +arriva. Le 8 décembre allait commencer. Une heure encore, et le +point d'égale attraction serait atteint. Quelle vitesse animait alors +le projectile? On ne savait l'estimer. Mais aucune erreur ne pouvait +entacher les calculs de Barbicane. A une heure du matin, cette +vitesse devait être et serait nulle. + +Un autre phénomène devait, d'ailleurs, marquer le point du projectile +sur la ligne neutre. En cet endroit les deux attractions terrestres +et lunaires seraient annulées. Les objets ne «pèseraient» plus. Ce +fait singulier, qui avait si curieusement surpris Barbicane et ses +compagnons à l'aller, devait se reproduire au retour dans des +conditions identiques. C'est à ce moment précis qu'il faudrait agir. + +Déjà le chapeau conique du projectile était sensiblement tourné vers +le disque lunaire. Le boulet se présentait de manière à utiliser tout +le recul produit par la poussée des appareils fusants. Les chances se +prononçaient donc pour les voyageurs. Si la vitesse du projectile +était absolument annulée sur ce point mort, un mouvement déterminé +vers la Lune suffirait, si léger qu'il fût, pour déterminer sa chute. + +«Une heure moins cinq minutes, dit Nicholl. + +--Tout est prêt, répondit Michel Ardan en dirigeant une mèche préparée +vers la flamme du gaz. + +--Attends», dit Barbicane, tenant son chronomètre à la main. + +En ce moment, la pesanteur ne produisait plus aucun effet. Les +voyageurs sentaient en eux-mêmes cette complète disparition. Ils +étaient bien près du point neutre, s'ils n'y touchaient pas!... + +«Une heure!» dit Barbicane. + +Michel Ardan approcha la mèche enflammée d'un artifice qui mettait les +fusées en communication instantanée. Aucune détonation ne se fit +entendre à l'intérieur où l'air manquait. Mais, par les hublots, +Barbicane aperçut un fusement prolongé dont la déflagration s'éteignit +aussitôt. + +Le projectile éprouva une certaine secousse qui fut très sensiblement +ressentie à l'intérieur. + +Les trois amis regardaient, écoutaient sans parler, respirant à peine. +On aurait entendu battre leur coeur au milieu de ce silence absolu. + +«Tombons-nous? demanda enfin Michel Ardan. + +--Non, répondit Nicholl, puisque le culot du projectile ne se retourne +pas vers le disque lunaire!» + +En ce moment, Barbicane, quittant la vitre des hublots, se retourna +vers ses deux compagnons. Il était affreusement pâle, le front +plissé, les lèvres contractées. + +«Nous tombons! dit-il. + +--Ah! s'écria Michel Ardan, vers la Lune? + +--Vers la Terre! répondit Barbicane. + +Diable!» s'écria Michel Ardan, et il ajouta philosophiquement: «Bon! +en entrant dans ce boulet, nous nous doutions bien qu'il ne serait pas +facile d'en sortir!» + +En effet, cette chute épouvantable commençait. La vitesse conservée +par le projectile l'avait porté au-delà du point mort. L'explosion +des fusées n'avait pu l'enrayer. Cette vitesse, qui à l'aller avait +entraîné le projectile en dehors de la ligne neutre, l'entraînait +encore au retour. La physique voulait que, dans son orbe elliptique, +_il repassât par tous les points par lesquels il avait déjà passé_. + +C'était une chute terrible, d'une hauteur de soixante-dix-huit mille +lieues, et qu'aucun ressort ne pourrait amoindrir. D'après les lois +de la balistique, le projectile devait frapper la Terre avec une +vitesse égale à celle qui l'animait au sortir de la Columbiad, une +vitesse de «seize mille mètres dans la dernière seconde»! + +Et, pour donner un chiffre de comparaison, on a calculé qu'un objet +lancé du haut des tours de Notre-Dame, dont l'altitude n'est que de +deux cents pieds, arrive au pavé avec une vitesse de cent vingt lieues +à l'heure. Ici, le projectile devait frapper la Terre avec une +vitesse de _cinquante-sept mille six cents lieues à l'heure_. + +«Nous sommes perdus, dit froidement Nicholl. + +--Eh bien, si nous mourons, répondit Barbicane avec une sorte +d'enthousiasme religieux, le résultat de notre voyage sera +magnifiquement élargi! C'est son secret lui-même que Dieu nous dira! +Dans l'autre vie, l'âme n'aura besoin, pour savoir, ni de machines ni +d'engins! Elle s'identifiera avec l'éternelle sagesse! + +--Au fait, répliqua Michel Ardan, l'autre monde tout entier peut bien +nous consoler de cet astre infime qui s'appelle la Lune! + +Barbicane croisa ses bras sur sa poitrine par un mouvement de sublime +résignation. + +«A la volonté du Ciel!» dit-il + + + + +XX + +Les sondages de la _susquehanna_ + + +«Eh bien, lieutenant, et ce sondage? + +--Je crois, monsieur, que l'opération touche à sa fin, répondit le +lieutenant Bronsfield. Mais qui se serait attendu à trouver une telle +profondeur si près de terre, à une centaine de lieues seulement de la +côte américaine? + +--En effet, Bronsfield, c'est une forte dépression, dit le capitaine +Blomsberry. Il existe en cet endroit une vallée sous-marine creusée +par le courant de Humboldt qui prolonge les côtes de l'Amérique +jusqu'au détroit de Magellan. + +--Ces grandes profondeurs, reprit le lieutenant, sont peu favorables à +la pose des câbles télégraphiques. Mieux vaut un plateau uni, tel que +celui qui supporte le câble américain entre Valentia et Terre-Neuve. + +--J'en conviens, Bronsfield. Et, avec votre permission, lieutenant, +où en sommes-nous maintenant? + +--Monsieur, répondit Bronsfield, nous avons en ce moment, vingt et un +mille cinq cents pieds de ligne dehors, et le boulet qui entraîne la +sonde n'a pas encore touché le fond, car la sonde serait remontée +d'elle-même. + +--Un ingénieux appareil que cet appareil Brook, dit le capitaine +Blomsberry. Il permet d'obtenir des sondages d'une grande exactitude. + +--Touche!» cria en ce moment un des timoniers de l'avant qui +surveillait l'opération. + +Le capitaine et le lieutenant se rendirent sur le gaillard. + +«Quelle profondeur avons-nous? demanda le capitaine. + +--Vingt et un mille sept cent soixante-deux pieds, répondit le +lieutenant en inscrivant ce nombre sur son carnet. + +--Bien, Bronsfield, dit le capitaine, je vais porter ce résultat sur +ma carte. Maintenant, faites haler la sonde à bord. C'est un travail +de plusieurs heures. Pendant cet instant, l'ingénieur allumera ses +fourneaux, et nous serons prêts à partir dès que vous aurez terminé. +Il est dix heures du soir, et, avec votre permission, lieutenant, je +vais aller me coucher. + +Faites donc, monsieur, faites donc!» répondit obligeamment le +lieutenant Bronsfield. + +Le capitaine de la _Susquehanna_, un brave homme s'il en fut, le très +humble serviteur de ses officiers, regagna sa cabine, prit un grog au +brandy qui valut d'interminables témoignages de satisfaction à son +maître d'hôtel, se coucha non sans avoir complimenté son domestique +sur sa manière de faire les lits, et s'endormit d'un paisible sommeil. + +Il était alors dix heures du soir. La onzième journée du mois de +décembre allait s'achever dans une nuit magnifique. + +La _Susquehanna_, corvette de cinq cents chevaux, de la marine +nationale des États-Unis, s'occupait d'opérer des sondages dans le +Pacifique, à cent lieues environ de la côte américaine, par le travers +de cette presqu'île allongée qui se dessine sur la côte du +Nouveau-Mexique. + +Le vent avait peu à peu molli. Pas une agitation ne troublait les +couches de l'air. La flamme de la corvette, immobile, inerte, pendait +sur le mât de perroquet. + +Le capitaine Jonathan Blomsberry--cousin germain du colonel +Blomsberry, l'un des plus ardents du Gun-Club, qui avait épousé une +Horschbidden, tante du capitaine et fille d'un honorable négociant du +Kentucky--le capitaine Blomsberry n'aurait pu souhaiter un temps +meilleur pour mener à bonne fin ses délicates opérations de sondage. +Sa corvette n'avait même rien ressenti de cette vaste tempête qui, +balayant les nuages amoncelés sur les montagnes Rocheuses, devait +permettre d'observer la marche du fameux projectile. Tout allait à +son gré, et il n'oubliait point d'en remercier le ciel avec la ferveur +d'un presbytérien. + +La série de sondages exécutés par la _Susquehanna_ avait pour but de +reconnaître les fonds les plus favorables à l'établissement d'un câble +sous-marin qui devait relier les îles Hawaï à la côte américaine. + +C'était un vaste projet dû à l'initiative d'une compagnie puissante. +Son directeur, l'intelligent Cyrus Field, prétendait même couvrir +toutes les îles de l'Océanie d'un vaste réseau électrique, entreprise +immense et digne du génie américain. + +C'était à la corvette la _Susquehanna_ qu'avaient été confiées les +premières opérations de sondage. Pendant cette nuit du 11 au 12 +décembre, elle se trouvait exactement par 27° 7' de latitude nord, et +41° 37' de longitude à l'ouest du méridien de Washington.[Exactement +119° 55' de longitude à l'ouest du méridien de Paris.] + +La Lune, alors dans son dernier quartier, commençait à se montrer +au-dessus de l'horizon. + +Après le départ du capitane Blomsberry, le lieutenant Bronsfield et +quelques officiers s'étaient réunis sur la dunette. A l'apparition de +la Lune, leurs pensées se portèrent vers cet astre que les yeux de +tout un hémisphère contemplaient alors. Les meilleures lunettes +marines n'auraient pu découvrir le projectile errant autour de son +demi-globe, et cependant toutes se braquèrent vers son disque +étincelant que des millions de regards lorgnaient au même moment. + +«Ils sont partis depuis dix jours, dit alors le lieutenant Bronsfield. +Que sont-ils devenus? + +--Ils sont arrivés, mon lieutenant, s'écria un jeune midshipman, et +ils font ce que fait tout voyageur arrivé dans un pays nouveau, ils se +promènent! + +--J'en suis certain, puisque vous me le dites, mon jeune ami, répondit +en souriant le lieutenant Bronsfield. + +--Cependant, reprit un autre officier, on ne peut mettre leur arrivée +en doute. Le projectile a dû atteindre la Lune au moment où elle +était pleine, le 5 à minuit. Nous voici au 11 décembre, ce qui fait +six jours. Or, en six fois vingt-quatre heures, sans obscurité, on a +le temps de s'installer confortablement. Il me semble que je les +vois, nos braves compatriotes, campés au fond d'une vallée, sur le +bord d'un ruisseau sélénite, près du projectile à demi enfoncé par sa +chute au milieu des débris volcaniques, le capitaine Nicholl +commençant ses opérations de nivellement, le président Barbicane +mettant au net ses notes de voyage, Michel Ardan embaumant les +solitudes lunaires du parfum de ses londrès... + +--Oui, cela doit être ainsi, c'est ainsi! s'écria le jeune +midshipman, enthousiasmé par la description idéale de son supérieur. + +--Je veux le croire, répondit le lieutenant Bronsfield, qui ne +s'emportait guère. Malheureusement, les nouvelles directes du monde +lunaire nous manqueront toujours. + +--Pardon, mon lieutenant, dit le midshipman, mais le président +Barbicane ne peut-il écrire?» + +Un éclat de rire accueillit cette réponse. + +«Non pas des lettres, reprit vivement le jeune homme. +L'administration des postes n'a rien à voir ici. + +--Serait-ce donc l'administration des lignes télégraphiques? demanda +ironiquement un des officiers. + +--Pas davantage, répondit le midshipman qui ne se démontait pas. Mais +il est très facile d'établir une communication graphique avec la +Terre. + +--Et comment? + +--Au moyen du télescope de Long's peak. Vous savez qu'il ramène la +Lune à deux lieues seulement des montagnes Rocheuses, et qu'il permet +de voir, à sa surface, les objets ayant neuf pieds de diamètre. Eh +bien, que nos industrieux amis construisent un alphabet gigantesque! +qu'ils écrivent des mots longs de cent toises et des phrases longues +d'une lieue, et ils pourront ainsi nous envoyer de leurs nouvelles!» + +On applaudit bruyamment le jeune midshipman qui ne laissait pas +d'avoir une certaine imagination. Le lieutenant Bronsfield convint +lui-même que l'idée était exécutable. Il ajouta que par l'envoi de +rayons lumineux groupés en faisceaux au moyen de miroirs paraboliques, +on pouvait aussi établir des communications directes; en effet, ces +rayons seraient aussi visibles à la surface de Vénus ou de Mars, que +la planète Neptune l'est de la Terre. Il finit en disant que des +points brillants déjà observés sur les planètes rapprochées, +pourraient bien être des signaux faits à la Terre. Mais il fit +observer que si, par ce moyen, on pouvait avoir des nouvelles du monde +lunaire, on ne pouvait en envoyer du monde terrestre, à moins que les +Sélénites n'eussent à leur disposition des instruments propres à faire +des observations lointaines. + +«Évidemment, répondit un des officiers, mais ce que sont devenus les +voyageurs, ce qu'ils ont fait, ce qu'ils ont vu, voilà surtout ce qui +doit nous intéresser. D'ailleurs, si l'expérience a réussi, ce dont +je ne doute pas, on la recommencera. La Columbiad est toujours +encastrée dans le sol de la Floride. Ce n'est donc plus qu'une +question de boulet et de poudre, et toutes les fois que la Lune +passera au zénith, on pourra lui envoyer une cargaison de visiteurs. + +--Il est évident, répondit le lieutenant Bronsfield, que J.-T. Maston +ira l'un de ces jours rejoindre ses amis. + +--S'il veut de moi, s'écria le midshipman, je suis prêt à +l'accompagner. + +--Oh! les amateurs ne manqueront pas, répliqua Bronsfield, et, si on +les laisse faire, la moitié des habitants de la Terre aura bientôt +émigré dans la Lune!» + +Cette conversation entre les officiers de la _Susquehanna_ se soutint +jusqu'à une heure du matin environ. On ne saurait dire quels systèmes +étourdissants, quelles théories renversantes furent émis par ces +esprits audacieux. Depuis la tentative de Barbicane, il semblait que +rien ne fût impossible aux Américains. Ils projetaient déjà +d'expédier, non plus une commission de savants, mais toute une colonie +vers les rivages sélénites, et toute une armée avec infanterie, +artillerie et cavalerie, pour conquérir le monde lunaire. + +A une heure du matin, le halage de la sonde n'était pas encore achevé. +Dix mille pieds restaient dehors, ce qui nécessitait encore un travail +de plusieurs heures. Suivant les ordres du commandant, les feux +avaient été allumés, et la pression montait déjà. La _Susquehanna_ +aurait pu partir à l'instant même. + +En ce moment--il était une heure dix-sept minutes du matin--le +lieutenant Bronsfield se disposait à quitter le quart et à regagner sa +cabine, quand son attention fut attirée par un sifflement lointain et +tout à fait inattendu. + +Ses camarades et lui crurent tout d'abord que ce sifflement était +produit par une fuite de vapeur; mais, relevant la tête, ils purent +constater que ce bruit se produisait vers les couches les plus +reculées de l'air. + +Ils n'avaient pas eu le temps de s'interroger, que ce sifflement +prenait une intensité effrayante, et soudain, à leurs yeux éblouis, +apparut un bolide énorme, enflammé par la rapidité de sa course, par +son frottement sur les couches atmosphériques. + +Cette masse ignée grandit à leurs regards, s'abattit avec le bruit du +tonnerre sur le beaupré de la corvette qu'elle brisa au ras de +l'étrave, et s'abîma dans les flots avec une assourdissante rumeur! + +Quelques pieds plus près, et la _Susquehanna_ sombrait corps et biens. + +A cet instant, le capitaine Blomsberry se montra à demi vêtu, et +s'élançant sur le gaillard d'avant vers lequel s'étaient précipités +ses officiers: + +«Avec votre permission, messieurs, qu'est-il arrivé?» demanda-t-il. + +Et le midshipman, se faisant pour ainsi dire l'écho de tous, s'écria: + +«Commandant, ce sont «eux» qui reviennent!» + + + + +XXI + +J.-T. Maston rappelé + + +L'émotion fut grande à bord de la _Susquehanna_. Officiers et +matelots oubliaient ce danger terrible qu'ils venaient de courir, +cette possibilité d'être écrasés et coulés par le fond. Ils ne +songeaient qu'à la catastrophe qui terminait ce voyage. Ainsi donc, +la plus audacieuse entreprise des temps anciens et modernes coûtait la +vie aux hardis aventuriers qui l'avaient tentée. + +«Ce sont «eux» qui reviennent», avait dit le jeune midshipman, et tous +l'avaient compris. Nul ne mettait en doute que ce bolide ne fût le +projectile du Gun-Club. Quant aux voyageurs qu'il renfermait, les +opinions étaient partagées sur leur sort. + +«Ils sont morts! disait l'un. + +--Ils vivent, répondait l'autre. La couche d'eau est profonde, et +leur chute a été amortie. + +--Mais l'air leur a manqué, reprenait celui-ci, et ils ont dû mourir +asphyxiés! + +--Brûlés! répliquait celui-là. Le projectile n'était plus qu'une +masse incandescente en traversant l'atmosphère. + +--Qu'importe! répondait-on unanimement. Vivants ou morts, il faut +les tirer de là!» + +Cependant le capitaine Blomsberry avait réuni ses officiers, et, avec +leur permission, il tenait conseil. Il s'agissait de prendre +immédiatement un parti. Le plus pressé était de repêcher le +projectile. Opération difficile, non impossible, pourtant. Mais la +corvette manquait des engins nécessaires, qui devaient être à la fois +puissants et précis. On résolut donc de la conduire au port le plus +voisin et de donner avis au Gun-Club de la chute du boulet. + +Cette détermination fut prise à l'unanimité. Le choix du port dut +être discuté. La côte voisine ne présentait aucun atterrage sur le +vingt-septième degré de latitude. Plus haut, au-dessus de la +presqu'île de Monterey, se trouvait l'importante ville qui lui a donné +son nom. Mais, assise sur les confins d'un véritable désert, elle ne +se reliait point à l'intérieur par un réseau télégraphique, et +l'électricité seule pouvait répandre assez rapidement cette importante +nouvelle. + +A quelques degrés au-dessus s'ouvrait la baie de San Francisco. Par +la capitale du pays de l'or, les communications seraient faciles avec +le centre de l'Union. En moins de deux jours, la _Susquehanna_, +forçant sa vapeur, pouvait être arrivée au port de San Francisco. +Elle dut donc partir sans retard. + +Les feux étaient poussés. On pouvait appareiller immédiatement. Deux +mille brasses de sonde restaient encore par le fond. Le capitaine +Blomsberry, ne voulant pas perdre un temps précieux à les haler, +résolut de couper sa ligne. + +«Nous fixerons le bout sur une bouée, dit-il, et cette bouée nous +indiquera le point précis où le projectile est tombé. + +--D'ailleurs, répondit le lieutenant Bronsfield, nous avons notre +situation exacte: 27° 7' de latitude nord et 41° 37' de longitude +ouest. + +--Bien, monsieur Bronsfield, répondit le capitaine, et, avec votre +permission, faites couper la ligne.» + +Une forte bouée, renforcée encore par un accouplement d'espars, fut +lancée à la surface de l'Océan. Le bout de la ligne fut solidement +frappé dessus, et, soumise seulement au va-et-vient de la houle, cette +bouée ne devait pas sensiblement dériver. + +En ce moment, l'ingénieur fit prévenir le capitaine qu'il avait de la +pression, et que l'on pouvait partir. Le capitaine le fit remercier +de cette excellente communication. Puis il donna la route au +nord-nord-est. La corvette, évoluant, se dirigea à toute vapeur vers +la baie de San Francisco. Il était trois heures du matin. + +Deux cent vingt lieues à franchir, c'était peu de chose pour une bonne +marcheuse comme la _Susquehanna_. En trente-six heures, elle eut +dévoré cet intervalle, et le 14 décembre, à une heure vingt-sept +minutes du soir, elle donnait dans la baie de San Francisco. + +A la vue de ce bâtiment de la marine nationale, arrivant à grande +vitesse, son beaupré rasé, son mât de misaine étayé, la curiosité +publique s'émut singulièrement. Une foule compacte fut bientôt +rassemblée sur les quais, attendant le débarquement. + +Après avoir mouillé, le capitaine Blomsberry et le lieutenant +Bronsfield descendirent dans un canot armé de huit avirons, qui les +transporta rapidement à terre. + +Ils sautèrent sur le quai. + +«Le télégraphe!» demandèrent-ils sans répondre aucunement aux mille +questions qui leur étaient adressées. + +L'officier de port les conduisit lui-même au bureau télégraphique, au +milieu d'un immense concours de curieux. + +Blomsberry et Bronsfield entrèrent dans le bureau, tandis que la foule +s'écrasait à la porte. + +Quelques minutes plus tard, une dépêche, en quadruple expédition, +était lancée: 1° au secrétaire de la Marine, Washington; 2° au +vice-président du Gun-Club, Baltimore; 3° à l'honorable J.-T. Maston, +Long's Peak, montagnes Rocheuses; 4° au sous-directeur de +l'Observatoire de Cambridge, Massachusetts. + +Elle était conçue en ces termes: + +«Par 20 degrés 7 minutes de latitude nord et 41 degrés 37 minutes de +longitude ouest, ce 12 décembre, à une heure dix-sept minutes du +matin, projectile de la Columbiad tombé dans le Pacifique. Envoyez +instructions Blomsberry, commandant _Susquehanna_.» + +Cinq minutes après, toute la ville de San Francisco connaissait la +nouvelle. Avant six heures du soir, les divers États de l'Union +apprenaient la suprême catastrophe. Après minuit, par le câble, +l'Europe entière savait le résultat de la grande tentative américaine. + +On renoncera à peindre l'effet produit dans le monde entier par ce +dénouement inattendu. + +Au reçu de la dépêche, le secrétaire de la Marine télégraphia à la +_Susquehanna_ l'ordre d'attendre dans la baie de San Francisco, sans +éteindre ses feux. Jour et nuit, elle devait être prête à prendre la +mer. + +L'Observatoire de Cambridge se réunit en séance extraordinaire, et, +avec cette sérénité qui distingue les corps savants, il discuta +paisiblement le point scientifique de la question. + +Au Gun-Club, il y eut explosion. Tous les artilleurs étaient réunis. +Précisément, le vice-président, l'honorable Wilcome, lisait cette +dépêche prématurée, par laquelle J.-T. Maston et Belfast annonçaient +que le projectile venait d'être aperçu dans le gigantesque réflecteur +de Long's Peak. Cette communication portait, en outre, que le boulet, +retenu par l'attraction de la Lune, jouait le rôle de sous-satellite +dans le monde solaire. + +On connaît maintenant la vérité sur ce point. + +Cependant, à l'arrivée de la dépêche de Blomsberry, qui contredisait +si formellement le télégramme de J.-T. Maston, deux partis se +formèrent dans le sein du Gun-Club. D'un côté, le parti des gens qui +admettaient la chute du projectile, et par conséquent le retour des +voyageurs. De l'autre, le parti de ceux qui, s'en tenant aux +observations de Long's Peak, concluaient à l'erreur du commandant de +la _Susquehanna_. Pour ces derniers, le prétendu projectile n'était +qu'un bolide, rien qu'un bolide, un globe filant qui, dans sa chute, +avait fracassé l'avant de la corvette. On ne savait trop que répondre +à leur argumentation, car la vitesse dont il était animé avait dû +rendre très difficile l'observation de ce mobile. Le commandant de la +_Susquehanna_ et ses officiers avaient certainement pu se tromper de +bonne foi. Un argument, néanmoins, militait en leur faveur: c'est +que, si le projectile était tombé sur la Terre, sa rencontre avec le +sphéroïde terrestre n'avait pu s'opérer que sur ce vingt-septième +degré de latitude nord, et--en tenant compte du temps écoulé et du +mouvement de rotation de la Terre--, entre le quarante et unième et +le quarante-deuxième degré de longitude ouest. + +Quoi qu'il en soit, il fut décidé à l'unanimité, dans le Gun-Club, que +Blomsberry frère, Bilsby et le major Elphiston gagneraient sans retard +San Francisco, et aviseraient au moyen de retirer le projectile des +profondeurs de l'Océan. + +Ces hommes dévoués partirent sans perdre un instant, et le rail-road, +qui doit traverser bientôt toute l'Amérique centrale, les conduisit à +Saint-Louis, où les attendaient de rapides coachs-mails. + +Presque au même instant où le secrétaire de la Marine, le +vice-président du Gun-Club et le sous-directeur de l'Observatoire +recevaient la dépêche de San Francisco, l'honorable J.-T. Maston +éprouvait la plus violente émotion de toute son existence, émotion que +ne lui avait même pas procuré l'éclatement de son célèbre canon, et +qui faillit, une fois de plus, lui coûter la vie. + +On se rappelle que le secrétaire du Gun-Club était parti quelques +instants après le projectile--et presque aussi vite que lui--pour +le poste de Long's Peak dans les montagnes Rocheuses. Le savant J. +Belfast, directeur de l'Observatoire de Cambridge, l'accompagnait. +Arrivés à la station, les deux amis s'étaient installés sommairement, +et ne quittaient plus le sommet de leur énorme télescope. + +On sait, en effet, que ce gigantesque instrument avait été établi dans +les conditions des réflecteurs appelés «front view» par les Anglais. +Cette disposition ne faisait subir qu'une seule réflexion aux objets, +et en rendait, conséquemment, la vision plus claire. Il en résultait +que J.-T. Maston et Belfast, quand ils observaient, étaient placés à +la partie supérieure de l'instrument et non à la partie inférieure. +Ils y arrivaient par un escalier tournant, chef-d'oeuvre de légèreté, +et au-dessous d'eux s'ouvrait ce puits de métal terminé par le miroir +métallique, qui mesurait deux cent quatre-vingts pieds de profondeur. + +Or, c'était sur l'étroite plate-forme disposée au-dessus du télescope, +que les deux savants passaient leur existence, maudissant le jour qui +dérobait la Lune à leurs regards, et les nuages qui la voilaient +obstinément pendant la nuit. + +Quelle fut donc leur joie, quand, après quelques jours d'attente, dans +la nuit du 5 décembre, ils aperçurent le véhicule qui emportait leurs +amis dans l'espace! A cette joie succéda une déception profonde, +lorsque, se fiant à des observations incomplètes, ils lancèrent, avec +leur premier télégramme à travers le monde, cette affirmation erronée +qui faisait du projectile un satellite de la Lune gravitant dans un +orbe immutable. + +Depuis cet instant, le boulet ne s'était plus montré à leurs yeux, +disparition d'autant plus explicable, qu'il passait alors derrière le +disque invisible de la Lune. Mais quand il dut réapparaître sur le +disque visible, que l'on juge alors de l'impatience du bouillant J.-T. +Maston et de son compagnon, non moins impatient que lui! A chaque +minute de la nuit, ils croyaient revoir le projectile, et ils ne la +revoyaient pas! De là, entre eux, des discussions incessantes, de +violentes disputes. Belfast affirmant que le projectile n'était pas +apparent, J.-T. Maston soutenant qu'il «lui crevait les yeux!». + +«C'est le boulet! répétait J.-T. Maston. + +--Non! répondait Belfast. C'est une avalanche qui se détache d'une +montagne lunaire! + +--Eh bien, on le verra demain. + +--Non! on ne le verra plus! Il est entraîné dans l'espace. + +--Si! + +--Non!» + +Et dans ces moments où les interjections pleuvaient comme grêle, +l'irritabilité bien connue du secrétaire du Gun-Club constituait un +danger permanent pour l'honorable Belfast. + +Cette existence à deux serait bientôt devenue impossible; mais un +événement inattendu coupa court à ces éternelles discussions. + +Pendant la nuit du 14 au 15 décembre, les deux irréconciliables amis +étaient occupés à observer le disque lunaire. J.-T. Maston injuriait, +suivant sa coutume, le savant Belfast, qui se montait de son côté. Le +secrétaire du Gun-Club soutenait pour la millième fois qu'il venait +d'apercevoir le projectile, ajoutant même que la face de Michel Ardan +s'était montrée à travers un des hublots. Il appuyait encore son +argumentation par une série de gestes que son redoutable crochet +rendait fort inquiétants. + +En ce moment, le domestique de Belfast apparut sur la plate-forme--il +était dix heures du soir--, et il lui remit une dépêche. C'était le +télégramme du commandant de la _Susquehanna_. + +Belfast déchira l'enveloppe, lut, et poussa un cri. + +«Hein! fit J.-T. Maston. + +--Le boulet! + +--Eh bien? + +--Il est retombé sur la Terre!» + +Un nouveau cri, un hurlement cette fois, lui répondit. + +Il se tourna vers J.-T. Maston. L'infortuné, imprudemment penché sur +le tube de métal, avait disparu dans l'immense télescope! Une chute +de deux cent quatre-vingts pieds! Belfast, éperdu, se précipita vers +l'orifice du réflecteur. + +Il respira, J.-T. Maston, retenu par son crochet de métal, se tenait à +l'un des étrésillons qui maintenaient l'écartement du télescope. Il +poussait des cris formidables. + +Belfast appela. Ses aides accoururent. Des palans furent installés, +et on hissa, non sans peine, l'imprudent secrétaire du Gun-Club. + +Il reparut sans accident à l'orifice supérieur. + +«Hein! dit-il, si j'avais cassé le miroir! + +--Vous l'auriez payé, répondit sévèrement Belfast. + +--Et ce damné boulet est tombé?» demanda J.-T. Maston. + +--Dans le Pacifique! + +--Partons.» + +Un quart d'heure après, les deux savants descendaient la pente des +montagnes Rocheuses, et deux jours après, en même temps que leurs amis +du Gun-Club, ils arrivaient à San Francisco, ayant crevé cinq chevaux +sur leur route. + +Elphiston, Blomsberry frère, Bilsby, s'étaient précipités vers eux à +leur arrivée. + +«Que faire? s'écrièrent-ils. + +--Repêcher le boulet, répondit J.-T. Maston, et le plus tôt possible!» + + + + +XXII + +Le sauvetage + + +L'endroit même où le projectile s'était abîmé sous les flots était +connu exactement. Les instruments pour le saisir et le ramener à la +surface de l'Océan manquaient encore. Il fallait les inventer, puis +les fabriquer. Les ingénieurs américains ne pouvaient être +embarrassés de si peu. Les grappins une fois établis et la vapeur +aidant, ils étaient assurés de relever le projectile, malgré son +poids, que diminuait d'ailleurs la densité du liquide au milieu duquel +il était plongé. + +Mais repêcher le boulet ne suffisait pas. Il fallait agir promptement +dans l'intérêt des voyageurs. Personne ne mettait en doute qu'ils ne +fussent encore vivants. + +«Oui! répétait incessamment J.-T. Maston, dont la confiance gagnait +tout le monde, ce sont des gens adroits que nos amis, et ils ne +peuvent être tombés comme des imbéciles. Ils sont vivants, bien +vivants, mais il faut se hâter pour les retrouver tels. Les vivres, +l'eau, ce n'est pas ce qui m'inquiète! Ils en ont pour longtemps! +Mais l'air, l'air! Voilà ce qui leur manquera bientôt. Donc vite, +vite!» + +Et l'on allait vite. On appropriait la _Susquehanna_ pour sa nouvelle +destination. Ses puissantes machines furent disposées pour être mises +sur les chaînes de halage. Le projectile en aluminium ne pesait que +dix-neuf mille deux cent cinquante livres, poids bien inférieur à +celui du câble transatlantique qui fut relevé dans des conditions +pareilles. La seule difficulté était donc de repêcher un boulet +cylindro-conique que ses parois lisses rendaient difficile à crocher. + +Dans ce but, l'ingénieur Murchison, accouru à San Francisco, fit +établir d'énormes grappins d'un système automatique qui ne devaient +plus lâcher le projectile, s'ils parvenaient à le saisir dans leurs +pinces puissantes. Il fit aussi préparer des scaphandres qui, sous +leur enveloppe imperméable et résistante, permettaient aux plongeurs +de reconnaître le fond de la mer. Il embarqua également à bord de la +_Susquehanna_ des appareils à air comprimé, très ingénieusement +imaginés. C'étaient de véritables chambres, percées de hublots, et +que l'eau, introduite dans certains compartiments, pouvait entraîner à +de grandes profondeurs. Ces appareils existaient à San Francisco, où +ils avaient servi à la construction d'une digue sous-marine. Et +c'était fort heureux, car le temps eût manqué pour les construire. + +Cependant, malgré la perfection de ces appareils, malgré l'ingéniosité +des savants chargés de les employer, le succès de l'opération n'était +rien moins qu'assuré. Que de chances incertaines, puisqu'il +s'agissait de reprendre ce projectile à vingt mille pieds sous les +eaux! Puis, lors même que le boulet serait ramené à la surface, +comment ses voyageurs auraient-ils supporté ce choc terrible que vingt +mille pieds d'eau n'avaient peut-être pas suffisamment amorti? + +Enfin, il fallait agir au plus vite. J.-T. Maston pressait jour et +nuit ses ouvriers. Il était prêt, lui, soit à endosser le scaphandre, +soit à essayer les appareils à air, pour reconnaître la situation de +ses courageux amis. + +Cependant, malgré toute la diligence déployée pour la confection des +divers engins, malgré les sommes considérables qui furent mises à la +disposition du Gun-Club par le gouvernement de l'Union, cinq longs +jours, cinq siècles! s'écoulèrent avant que ces préparatifs fussent +terminés. Pendant ce temps, l'opinion publique était surexcitée au +plus haut point. Des télégrammes s'échangeaient incessamment dans le +monde entier par les fils et les câbles électriques. Le sauvetage de +Barbicane, de Nicholl et de Michel Ardan était une affaire +internationale. Tous les peuples qui avaient souscrit à l'emprunt du +Gun-Club s'intéressaient directement au salut des voyageurs. + +Enfin, les chaînes de halage, les chambres à air, les grappins +automatiques furent embarqués à bord de la _Susquehanna_. J.-T. +Maston, l'ingénieur Murchison, les délégués du Gun-Club occupaient +déjà leur cabine. Il n'y avait plus qu'à partir. + +Le 21 décembre, à huit heures du soir, la corvette appareilla par une +belle mer, une brise de nord-est et un froid assez vif. Toute la +population de San Francisco se pressait sur les quais, émue, muette +cependant, réservant ses hurrahs pour le retour. + +La vapeur fut poussée à son maximum de tension, et l'hélice de la +_Susquehanna_ l'entraîna rapidement hors de la baie. + +Inutile de raconter les conversations du bord entre les officiers, les +matelots, les passagers. Tous ces hommes n'avaient qu'une seule +pensée. Tous ces coeurs palpitaient sous la même émotion. Pendant +que l'on courait à leur secours, que faisaient Barbicane et ses +compagnons? Que devenaient-ils? Étaient-ils en état de tenter +quelque audacieuse manoeuvre pour conquérir leur liberté? Nul n'eût +pu le dire. La vérité est que tout moyen eût échoué! Immergé à près +de deux lieues sous l'Océan, cette prison de métal défiait les efforts +de ses prisonniers. + +Le 23 décembre, à huit heures du matin, après une traversée rapide, la +_Susquehanna_ devait être arrivée sur le lieu du sinistre. Il fallut +attendre midi pour obtenir un relèvement exact. La bouée sur laquelle +était frappée la ligne de sonde n'avait pas encore été reconnue. + +A midi, le capitaine Blomsberry, aidé de ses officiers qui +contrôlaient l'observation, fit son point en présence des délégués du +Gun-Club. Il y eut alors un moment d'anxiété. Sa position +déterminée, la _Susquehanna_ se trouvait dans l'ouest, à quelques +minutes de l'endroit même où le projectile avait disparu sous les +flots. + +La direction de la corvette fut donc donnée de manière à gagner ce +point précis. + +A midi quarante-sept minutes, on eut connaissance de la bouée. Elle +était en parfait état et devait avoir peu dérivé. + +«Enfin! s'écria J.-T. Maston. + +--Nous allons commencer? demanda le capitaine Blomsberry. + +--Sans perdre une seconde», répondit J.-T. Maston. + +Toutes les précautions furent prises pour maintenir la corvette dans +une immobilité complète. + +Avant de chercher à saisir le projectile, l'ingénieur Murchison voulut +d'abord reconnaître sa position sur le fond océanique. Les appareils +sous-marins, destinés à cette recherche, reçurent leur +approvisionnement d'air. Le maniement de ces engins n'est pas sans +danger, car, à vingt mille pieds au-dessous de la surface des eaux et +sous des pressions aussi considérables, ils sont exposés à des +ruptures dont les conséquences seraient terribles. + +J.-T. Maston, Blomsberry frère, l'ingénieur Murchison, sans se soucier +de ces dangers, prirent place dans les chambres à air. Le commandant +placé sur sa passerelle, présidait à l'opération, prêt à stopper ou à +haler ses chaînes au moindre signal. L'hélice avait été désembrayée, +et toute la force des machines portée sur le cabestan eut rapidement +ramené les appareils à bord. + +La descente commença à une heure vingt-cinq minutes du soir, et la +chambre, entraînée par ses réservoirs remplis d'eau, disparut sous la +surface de l'Océan. + +L'émotion des officiers et des matelots du bord se partageait +maintenant entre les prisonniers du projectile et les prisonniers de +l'appareil sous-marin. Quant à ceux-ci, ils s'oubliaient eux-mêmes, +et, collés aux vitres des hublots, ils observaient attentivement ces +masses liquides qu'ils traversaient. + +La descente fut rapide. A deux heures dix-sept minutes, J.-T. Maston +et ses compagnons avaient atteint le fond du Pacifique. Mais ils ne +virent rien, si ce n'est cet aride désert que ni la faune ni la flore +marine n'animaient plus. A la lumière de leurs lampes munies de +réflecteurs puissants, ils pouvaient observer les sombres couches de +l'eau dans un rayon assez étendu, mais le projectile restait invisible +à leurs yeux. + +L'impatience de ces hardis plongeurs ne saurait se décrire. Leur +appareil étant en communication électrique avec la corvette, ils +firent un signal convenu, et la _Susquehanna_ promena sur l'espace +d'un mille leur chambre suspendue à quelques mètres au-dessus du sol. + +Ils explorèrent ainsi toute la plaine sous-marine, trompés à chaque +instant par des illusions d'optique qui leur brisaient le coeur. Ici +un rocher, là une extumescence du fond, leur apparaissaient comme le +projectile tant cherché; puis, ils reconnaissaient bientôt leur erreur +et se désespéraient. + +«Mais où sont-ils? où sont-ils?» s'écriait J.-T. Maston. + +Et le pauvre homme appelait à grands cris Nicholl, Barbicane, Michel +Ardan, comme si ses infortunés amis eussent pu l'entendre ou lui +répondre à travers cet impénétrable milieu! + +La recherche continua dans ces conditions, jusqu'au moment où l'air +vicié de l'appareil obligea les plongeurs à remonter. + +Le halage commença vers six heures du soir, et ne fut pas terminé +avant minuit. + +«A demain, dit J.-T. Maston, en prenant pied +sur le pont de la corvette. + +--Oui, répondit le capitaine Blomsberry. + +--Et à une autre place. + +--Oui.» + +J.-T. Maston ne doutait pas encore du succès, mais déjà ses +compagnons, que ne grisait plus l'animation des premières heures, +comprenaient toute la difficulté de l'entreprise. Ce qui semblait +facile à San Francisco, paraissait ici, en plein Océan, presque +irréalisable. Les chances de réussite diminuaient dans une grande +proportion, et c'est au hasard seul qu'il fallait demander la +rencontre du projectile. + +Le lendemain, 24 décembre, malgré les fatigues de la veille, +l'opération fut reprise. La corvette se déplaça de quelques minutes +dans l'ouest, et l'appareil, pourvu d'air, entraîna de nouveau les +mêmes explorateurs dans les profondeurs de l'Océan. + +Toute la journée se passa en infructueuses recherches. Le lit de la +mer était désert. La journée du 25 n'amena aucun résultat. Aucun, +celle du 26. + +C'était désespérant. On songeait à ces malheureux enfermés dans le +boulet depuis vingt-six jours! Peut-être, en ce moment, sentaient-ils +les premières atteintes de l'asphyxie, si toutefois ils avaient +échappé aux dangers de leur chute! L'air s'épuisait, et, sans doute, +avec l'air, le courage, le moral! + +«L'air, c'est possible, répondait invariablement J.-T. Maston, mais le +moral, jamais.» + +Le 28, après deux autres jours de recherches, tout espoir était perdu. +Ce boulet, c'était un atome dans l'immensité de la mer! Il fallait +renoncer à le retrouver. + +Cependant, J.-T. Maston ne voulait pas entendre parler de départ. Il +ne voulait pas abandonner la place sans avoir au moins reconnu le +tombeau de ses amis. Mais le commandant Blomsberry ne pouvait +s'obstiner davantage, et, malgré les réclamations du digne secrétaire, +il dut donner l'ordre d'appareiller. + +Le 29 décembre, à neuf heures du matin, la _Susquehanna_, le cap au +nord-est, reprit route vers la baie de San Francisco. + +Il était dix heures du matin. La corvette s'éloignait sous petite +vapeur et comme à regret du lieu de la catastrophe, quand le matelot, +monté sur les barres du perroquet, qui observait la mer, cria tout à +coup: + +«Une bouée par le travers sous le vent à nous.» + +Les officiers regardèrent dans la direction indiquée. Avec leurs +lunettes, ils reconnurent que l'objet signalé avait, en effet, +l'apparence de ces bouées qui servent à baliser les passes des baies +ou des rivières. Mais, détail singulier, un pavillon, flottant au +vent, surmontait son cône qui émergeait de cinq à six pieds. Cette +bouée resplendissait sous les rayons du soleil, comme si ses parois +eussent été faites de plaques d'argent. + +Le commandant Blomsberry, J.-T. Maston, les délégués du Gun-Club, +étaient montés sur la passerelle, et ils examinaient cet objet errant +à l'aventure sur les flots. + +Tous regardaient avec une anxiété fiévreuse, mais en silence. Aucun +n'osait formuler la pensée qui venait à l'esprit de tous. + +La corvette s'approcha à moins de deux encâblures de l'objet. + +Un frémissement courut dans tout son équipage. + +Ce pavillon était le pavillon américain! + +En ce moment, un véritable rugissement se fit entendre. C'était le +brave J.-T. Maston, qui venait de tomber comme une masse. Oubliant +d'une part, que son bras droit était remplacé par un crochet de fer, +de l'autre, qu'une simple calotte en gutta-percha recouvrait sa boîte +crânienne, il venait de se porter un coup formidable. + +On se précipita vers lui. On le releva. On le rappela à la vie. Et +quelles furent ses premières paroles? + +«Ah! triples brutes! quadruples idiots! quintuples boobys que nous +sommes! + +--Qu'y a-t-il? s'écria-t-on autour de lui. + +--Ce qu'il y a?... + +--Mais parlez donc. + +--Il y a, imbéciles, hurla le terrible secrétaire, il y a que le +boulet ne pèse que dix-neuf mille deux cent cinquante livres! + +--Eh bien! + +--Et qu'il déplace vingt-huit tonneaux, autrement dit cinquante-six +mille livres, et que, par conséquent, _il surnage!_» + +Ah! comme le digne homme souligna ce verbe «surnager!» Et c'était la +vérité! Tous, oui! tous ces savants avaient oublié cette loi +fondamentale: c'est que par suite de sa légèreté spécifique, le +projectile, après avoir été entraîné par sa chute jusqu'aux plus +grandes profondeurs de l'Océan, avait dû naturellement revenir à la +surface! Et maintenant, il flottait tranquillement au gré des +flots... + +Les embarcations avaient été mises à la mer. J.-T. Maston et ses amis +s'y étaient précipités. L'émotion était portée au comble. Tous les +coeurs palpitaient, tandis que les canots s'avançaient vers le +projectile. Que contenait-il? Des vivants ou des morts? Des +vivants, oui! des vivants, à moins que la mort n'eût frappé Barbicane +et ses deux amis depuis qu'ils avaient arboré ce pavillon! + +Un profond silence régnait sur les embarcations. Tous les coeurs +haletaient. Les yeux ne voyaient plus. Un des hublots du projectile +était ouvert. Quelques morceaux de vitre, restés dans l'encastrement, +prouvaient qu'elle avait été cassée. Ce hublot se trouvait +actuellement placé à la hauteur de cinq pieds au-dessus des flots. + +Une embarcation accosta, celle de J.-T. Maston. J.-T. Maston se +précipita à la vitre brisée... + +En ce moment, on entendit une voix joyeuse et claire, la voix de +Michel Ardan, qui s'écriait avec l'accent de la victoire: + +«Blanc partout, Barbicane, blanc partout!» + +Barbicane, Michel Ardan et Nicholl jouaient aux dominos. + + + + +XXIII + +Pour finir + +On se rappelle l'immense sympathie qui avait accompagné les trois +voyageurs à leur départ. Si au début de l'entreprise ils avaient +excité une telle émotion dans l'ancien et le nouveau monde, quel +enthousiasme devait accueillir leur retour? Ces millions de +spectateurs qui avaient envahi la presqu'île floridienne ne se +précipiteraient-ils pas au-devant de ces sublimes aventuriers? Ces +légions d'étrangers, accourus de tous les points du globe vers les +rivages américains, quitteraient-elles le territoire de l'Union sans +avoir revu Barbicane, Nicholl et Michel Ardan? Non, et l'ardente +passion du public devait dignement répondre à la grandeur de +l'entreprise. Des créatures humaines qui avaient quitté le sphéroïde +terrestre, qui revenaient après cet étrange voyage dans les espaces +célestes, ne pouvaient manquer d'être reçus comme le sera le prophète +Élie quand il redescendra sur la Terre. Les voir d'abord, les +entendre ensuite, tel était le voeu général. + +Ce voeu devait être réalisé très promptement pour la presque unanimité +des habitants de l'Union. + +Barbicane, Michel Ardan, Nicholl, les délégués du Gun-Club, revenus +sans retard à Baltimore, y furent accueillis avec un enthousiasme +indescriptible. Les notes de voyage du président Barbicane étaient +prêtes à être livrées à la publicité. Le _New York Herald_ acheta ce +manuscrit à un prix qui n'est pas encore connu, mais dont l'importance +doit être excessive. En effet, pendant la publication du _Voyage à la +Lune_, le tirage de ce journal monta jusqu'à cinq millions +d'exemplaires. Trois jours après le retour des voyageurs sur la +Terre, les moindres détails de leur expédition étaient connus. Il ne +restait plus qu'à voir les héros de cette surhumaine entreprise. + +L'exploration de Barbicane et de ses amis autour de la Lune avait +permis de contrôler les diverses théories admises au sujet du +satellite terrestre. Ces savants avaient observé _de visu_, et dans +des conditions toutes particulières. On savait maintenant quels +systèmes devaient être rejetés, quels admis, sur la formation de cet +astre, sur son origine, sur son habitabilité. Son passé, son présent, +son avenir, avaient même livré leurs derniers secrets. Que pouvait-on +objecter à des observateurs consciencieux qui relevèrent à moins de +quarante kilomètres cette curieuse montagne de Tycho, le plus étrange +système de l'orographie lunaire? Que répondre à ces savants dont les +regards s'étaient plongés dans les abîmes du cirque de Platon? +Comment contredire ces audacieux que les hasards de leur tentative +avaient entraînés au-dessus de cette face invisible du disque, +qu'aucun oeil humain n'avait entrevue jusqu'alors? C'était maintenant +leur droit d'imposer ses limites à cette science sélénographique qui +avait recomposé le monde lunaire comme Cuvier le squelette d'un +fossile, et de dire: La Lune fut ceci, un monde habitable et habité +antérieurement à la Terre! La Lune est cela, un monde inhabitable et +maintenant inhabité! + +Pour fêter le retour du plus illustre de ses membres et de ses deux +compagnons, le Gun-Club songea à leur donner un banquet, mais un +banquet digne de ces triomphateurs, digne du peuple américain, et dans +des conditions telles que tous les habitants de l'Union pussent +directement y prendre part. + +Toutes les têtes de ligne des rails-roads de l'État furent réunies +entre elles par des rails volants. Puis, dans toutes les gares, +pavoisées des mêmes drapeaux, décorées des mêmes ornements, se +dressèrent des tables uniformément servies. A certaines heures, +successivement calculées, relevées sur des horloges électriques qui +battaient la seconde au même instant, les populations furent conviées +à prendre place aux tables du banquet. + +Pendant quatre jours, du 5 au 9 janvier, les trains furent suspendus, +comme ils le sont le dimanche, sur les railways de l'Union, et toutes +les voies restèrent libres. + +Seule une locomotive à grande vitesse, entraînant un wagon d'honneur, +eut le droit de circuler pendant ces quatre jours sur les chemins de +fer des États-Unis. + +La locomotive, montée par un chauffeur et un mécanicien, portait, par +grâce insigne, l'honorable J.-T. Maston, secrétaire du Gun-Club. + +Le wagon était réservé au président Barbicane, au capitaine Nicholl et +à Michel Ardan. + +Au coup de sifflet du mécanicien, après les hurrah, les hip et toutes +les onomatopées admiratives de la langue américaine, le train quitta +la gare de Baltimore. Il marchait avec une vitesse de quatre-vingts +lieues à l'heure. Mais qu'était cette vitesse comparée à celle qui +avait entraîné les trois héros au sortir de la Columbiad? + +Ainsi, ils allèrent d'une ville à l'autre, trouvant les populations +attablées sur leur passage, les saluant des mêmes acclamations, leur +prodiguant les mêmes bravos. Ils parcoururent ainsi l'est de l'Union +à travers la Pennsylvanie, le Connecticut, le Massachusetts, le +Vermont, le Maine et le Nouveau-Brunswick; ils traversèrent le nord et +l'ouest par le New York, l'Ohio, le Michigan et le Wisconsin; ils +redescendirent au sud par l'Illinois, le Missouri, l'Arkansas, le +Texas et la Louisiane; ils coururent au sud-est par l'Alabama et la +Floride; ils remontèrent par la Georgie et les Carolines; ils +visitèrent le centre par le Tennessee, le Kentucky, la Virginie, +l'Indiana; puis, après la station de Washington, ils rentrèrent à +Baltimore, et pendant quatre jours, ils purent croire que les +États-Unis d'Amérique, attablés à un unique et immense banquet, les +saluaient simultanément des mêmes hurrahs! + +L'apothéose était digne de ces trois héros que la Fable eût mis au +rang des demi-dieux. + +Et maintenant, cette tentative sans précédents dans les annales des +voyages amènera-t-elle quelque résultat pratique? Établira-t-on +jamais des communications directes avec la Lune? Fondera-t-on un +service de navigation à travers l'espace, qui desservira le monde +solaire? Ira-t-on d'une planète à une planète, de Jupiter à Mercure, +et plus tard d'une étoile à une autre, de la Polaire à Sirius? Un +mode de locomotion permettra-t-il de visiter ces soleils qui +fourmillent au firmament? + +A ces questions, on ne saurait répondre. Mais, connaissant +l'audacieuse ingéniosité de la race anglo-saxonne, personne ne +s'étonnera que les Américains aient cherché à tirer parti de la +tentative du président Barbicane. + +Aussi, quelque temps après le retour des voyageurs, le public +accueillit-il avec une faveur marquée les annonces d'une Société en +commandite (limited), au capital de cent millions de dollars, divisé +en cent mille actions de mille dollars chacune, sous le nom de +_Société nationale des Communications interstellaires_. Président, +Barbicane; vice-président, le capitaine Nicholl; secrétaire de +l'administration, J.-T. Maston; directeur des mouvements, Michel +Ardan. + +Et comme il est dans le tempérament américain de tout prévoir en +affaires, même la faillite, l'honorable Harry Troloppe, juge +commissaire, et Francis Dayton, syndic, étaient nommés d'avance! + + + FIN + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Autour de la Lune, by Jules Verne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUTOUR DE LA LUNE *** + +***** This file should be named 4717-8.txt or 4717-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/7/1/4717/ + +Produced by John Walker, http://www.fourmilab.ch/ + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Autour de la Lune + +Author: Jules Verne + +Posting Date: May 30, 2011 [EBook #4717] +Release Date: December, 2003 +[This file was first posted on March 6, 2002] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUTOUR DE LA LUNE *** + + + + +Produced by John Walker, http://www.fourmilab.ch/ +HTML version by Chuck Greif + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<h1>AUTOUR DE LA LUNE<br /> +<br /> +<small>par Jules Verne</small></h1> + +<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="" +style="margin:8% auto 8% auto;"> +<tr><td align="center"> +<a href="#CHAPITRE_PRELIMINAIRE"><b>CHAPITRE PRÉLIMINAIRE, </b></a> +<a href="#I"><b>I, </b></a> +<a href="#II"><b>II, </b></a> +<a href="#III"><b>III, </b></a> +<a href="#IV"><b>IV, </b></a> +<a href="#V"><b>V, </b></a> +<a href="#VI"><b>VI, </b></a> +<a href="#VII"><b>VII</b></a> + +<a href="#VIII"><b>VIII, </b></a> +<a href="#IX"><b>IX, </b></a> +<a href="#X"><b>X, </b></a> +<a href="#XI"><b>XI, </b></a> +<a href="#XII"><b>XII, </b></a> +<a href="#XIII"><b>XIII, </b></a> +<a href="#XIV"><b>XIV, </b></a> +<a href="#XV"><b>XV</b></a> + +<a href="#XVI"><b>XVI, </b></a> +<a href="#XVII"><b>XVII, </b></a> +<a href="#XVIII"><b>XVIII, </b></a> +<a href="#XIX"><b>XIX, </b></a> +<a href="#XX"><b>XX, </b></a> +<a href="#XXI"><b>XXI, </b></a> +<a href="#XXII"><b>XXII, </b></a> +<a href="#XXIII"><b>XXIII</b></a></td></tr> +</table> + +<table border="0" cellpadding="3" cellspacing="0" summary=""> +<tr><th align="center" colspan="2">Dictionnaire des mots peu communs utilisés dans le texte.</th></tr> +<tr><td align="left">lieue</td><td align="left">Ancienne mesure de distance (environ 4 km).</td></tr> +<tr><td align="left">ligne</td><td align="left">Ancienne mesure de longeur valant, douzième partie du pouce, 2.1167 mm.</td></tr> +<tr><td align="left">londrès</td><td align="left">Cigare de la Havane, fabriqué à l'origine pour les Anglais.</td></tr> +<tr><td align="left">milles</td><td align="left">Mesure de longeur américaine, 5280 pieds, 1609 mètres,</td></tr> +<tr><td align="left">pied</td><td align="left">Mesure de longeur américaine, 0.3248 mètre,</td></tr> +<tr><td align="left">pouce</td><td align="left">Mesure de longeur américaine, 2.54 cm, douzième partie du pied.</td></tr> +<tr><td align="left">toise</td><td align="left">Ancienne mesure de longeur valant 6 pieds (environ 2 mètres).</td></tr> +</table> + +<h3><a name="CHAPITRE_PRELIMINAIRE" id="CHAPITRE_PRELIMINAIRE"></a>CHAPITRE PRÉLIMINAIRE<br /><br /> +Qui résume la première partie de cet ouvrage, pour servir de préface a +la seconde</h3> + +<p>Pendant le cours de l'année 186., le monde entier fut singulièrement +ému par une tentative scientifique sans précédents dans les annales de +la science. Les membres du Gun-Club, cercle d'artilleurs fondé à +Baltimore après la guerre d'Amérique, avaient eu l'idée de se mettre +en communication avec la Lune—oui, avec la Lune—, en lui envoyant +un boulet. Leur président Barbicane, le promoteur de l'entreprise, +ayant consulté à ce sujet les astronomes de l'Observatoire de +Cambridge, prit toutes les mesures nécessaires au succès de cette +extraordinaire entreprise, déclarée réalisable par la majorité des +gens compétents. Après avoir provoqué une souscription publique qui +produisit près de trente millions de francs, il commença ses +gigantesques travaux.</p> + +<p>Suivant la note rédigée par les membres de l'Observatoire, le canon +destiné à lancer le projectile devait être établi dans un pays situé +entre 0 et 28 degrés de latitude nord ou sud, afin de viser la Lune au +zénith. Le boulet devait être animé d'une vitesse initiale de douze +mille yards à la seconde. Lancé le 1<sup>er</sup> décembre, à onze heures moins +treize minutes et vingt secondes du soir, il devait rencontrer la Lune +quatre jours après son départ, le 5 décembre, à minuit précis, à +l'instant même où elle se trouverait dans son périgée, c'est-à-dire à +sa distance la plus rapprochée de la Terre, soit exactement +quatre-vingt-six mille quatre cent dix lieues.</p> + +<p>Les principaux membres du Gun-Club, le président Barbicane, le major +Elphiston, le secrétaire J.-T. Maston et autres savants tinrent +plusieurs séances dans lesquelles furent discutées la forme et la +composition du boulet, la disposition et la nature du canon, la +qualité et la quantité de la poudre à employer. Il fut décidé: 1° que +le projectile serait un obus en aluminium d'un diamètre de cent huit +pouces et d'une épaisseur de douze pouces à ses parois, qui pèserait +dix-neuf mille deux cent cinquante livres; 2° que le canon serait une +Columbiad en fonte de fer longue de neuf cents pieds, qui serait +coulée directement dans le sol; 3° que la charge emploierait quatre +cent mille livres de fulmi-coton qui, développant six milliards de +litres de gaz sous le projectile, l'emporteraient facilement vers +l'astre des nuits.</p> + +<p>Ces questions résolues, le président Barbicane, aidé de l'ingénieur +Murchison, fit choix d'un emplacement situé dans la Floride par 27° +7' de latitude nord et 5° 7' de longitude ouest. Ce fut en cet +endroit, qu'après des travaux merveilleux, la Columbiad fut coulée +avec un plein succès.</p> + +<p>Les choses en étaient là, quand survint un incident qui centupla +l'intérêt attaché à cette grande entreprise.</p> + +<p>Un Français, un Parisien fantaisiste, un artiste aussi spirituel +qu'audacieux, demanda à s'enfermer dans un boulet afin d'atteindre la +Lune et d'opérer une reconnaissance du satellite terrestre. Cet +intrépide aventurier se nommait Michel Ardan. Il arriva en Amérique, +fut reçu avec enthousiasme, tint des meetings, se vit porter en +triomphe, réconcilia le président Barbicane avec son mortel ennemi le +capitaine Nicholl et, comme gage de réconciliation, il les décida à +s'embarquer avec lui dans le projectile.</p> + +<p>La proposition fut acceptée. On modifia la forme du boulet. Il +devint cylindro-conique. On garnit cette espèce de wagon aérien de +ressorts puissants et de cloisons brisantes qui devaient amortir le +contrecoup du départ. On le pourvut de vivres pour un an, d'eau pour +quelques mois, de gaz pour quelques jours. Un appareil automatique +fabriquait et fournissait l'air nécessaire à la respiration des trois +voyageurs. En même temps, le Gun-Club faisait construire sur l'un des +plus hauts sommets des montagnes Rocheuses un gigantesque télescope +qui permettrait de suivre le projectile pendant son trajet à travers +l'espace. Tout était prêt.</p> + +<p>Le 30 novembre, à l'heure fixée, au milieu d'un concours +extraordinaire de spectateurs, le départ eut lieu et pour la première +fois, trois êtres humains, quittant le globe terrestre, s'élancèrent +vers les espaces interplanétaires avec la presque certitude d'arriver +à leur but. Ces audacieux voyageurs, Michel Ardan, le président +Barbicane et le capitaine Nicholl, devaient effectuer leur trajet en +<i>quatre-vingt dix-sept heures treize minutes et vingt secondes</i> . +Conséquemment, leur arrivée à la surface du disque lunaire ne pouvait +avoir lieu que le 5 décembre, à minuit, au moment précis où la Lune +serait pleine, et non le 4, ainsi que l'avaient annoncé quelques +journaux mal informés.</p> + +<p>Mais, circonstance inattendue, la détonation produite par la Columbiad +eut pour effet immédiat de troubler l'atmosphère terrestre en y +accumulant une énorme quantité de vapeurs. Phénomène qui excita +l'indignation générale, car la Lune fut voilée pendant plusieurs nuits +aux yeux de ses contemplateurs.</p> + +<p>Le digne J.-T. Maston, le plus vaillant ami des trois voyageurs, +partit pour les montagnes Rocheuses, en compagnie de l'honorable J. +Belfast, directeur de l'Observatoire de Cambridge, et il gagna la +station de Long's-Peak, où se dressait le télescope qui rapprochait la +Lune à deux lieues. L'honorable secrétaire du Gun-Club voulait +observer lui-même le véhicule de ses audacieux amis.</p> + +<p>L'accumulation des nuages dans l'atmosphère empêcha toute observation +pendant les 5, 6, 7, 8, 9 et 10 décembre. On crut même que +l'observation devrait être remise au 3 janvier de l'année suivante, +car la Lune, entrant dans son dernier quartier le 11, ne présenterait +plus alors qu'une portion décroissante de son disque, insuffisante +pour permettre d'y suivre la trace du projectile.</p> + +<p>Mais enfin, à la satisfaction générale, une forte tempête nettoya +l'atmosphère dans la nuit du 11 au 12 décembre, et la Lune, à demi +éclairée, se découpa nettement sur le fond noir du ciel.</p> + +<p>Cette nuit même, un télégramme était envoyé de la station de +Long's-Peak par J.-T. Maston et Belfast à MM. les membres du bureau de +l'Observatoire de Cambridge.</p> + +<p>Or, qu'annonçait ce télégramme?</p> + +<p>Il annonçait: que le 11 décembre, à huit heures quarante-sept du +soir, le projectile lancé par la Columbiad de Stone's-Hill avait été +aperçu par MM. Belfast et J.-T. Maston,—que le boulet, dévié pour +une cause ignorée, n'avait point atteint son but, mais qu'il en était +passé assez près pour être retenu par l'attraction lunaire,—que +son mouvement rectiligne s'était changé en un mouvement circulaire, +et qu'alors, entraîné suivant un orbe elliptique autour de l'astre +des nuits, il en était devenu le satellite.</p> + +<p>Le télégramme ajoutait que les éléments de ce nouvel astre n'avaient +pu être encore calculés;—et en effet, trois observations prenant +l'astre dans trois positions différentes, sont nécessaires pour +déterminer ces éléments. Puis, il indiquait que la distance séparant +le projectile de la surface lunaire «pouvait» être évaluée à deux +mille huit cent trente-trois milles environ, soit quatre mille cinq +cents lieues.</p> + +<p>Il terminait enfin en émettant cette double hypothèse: Ou l'attraction +de la Lune finirait par l'emporter, et les voyageurs atteindraient +leur but; ou le projectile, maintenu dans un orbe immutable, +graviterait autour du disque lunaire jusqu'à la fin des siècles.</p> + +<p>Dans ces diverses alternatives, quel serait le sort des voyageurs? +Ils avaient des vivres pour quelque temps, c'est vrai. Mais en +supposant même le succès de leur téméraire entreprise, comment +reviendraient-ils? Pourraient-ils jamais revenir? Aurait-on de leurs +nouvelles? Ces questions, débattues par les plumes les plus savantes +du temps, passionnèrent le public.</p> + +<p>Il convient de faire ici une remarque qui doit être méditée par les +observateurs trop pressés. Lorsqu'un savant annonce au public une +découverte purement spéculative, il ne saurait agir avec assez de +prudence. Personne n'est forcé de découvrir ni une planète, ni une +comète, ni un satellite, et qui se trompe en pareil cas, s'expose +justement aux quolibets de la foule. Donc, mieux vaut attendre, et +c'est ce qu'aurait dû faire l'impatient J.-T. Maston, avant de lancer +à travers le monde ce télégramme qui, suivant lui, disait le dernier +mot de cette entreprise.</p> + +<p>En effet, ce télégramme contenait des erreurs de deux sortes, ainsi +que cela fut vérifié plus tard: 1° Erreurs d'observation, en ce qui +concernait la distance du projectile à la surface de la Lune, car, à +la date du 11 décembre, il était impossible de l'apercevoir, et ce que +J.-T. Maston avait vu ou cru voir, ne pouvait être le boulet de la +Columbiad. 2° Erreurs de théorie sur le sort réservé audit +projectile, car en faire un satellite de la Lune, c'était se mettre en +contradiction absolue avec les lois de la mécanique rationnelle.</p> + +<p>Une seule hypothèse des observateurs de Long's-Peak pouvait se +réaliser, celle qui prévoyait le cas où les voyageurs—s'ils +existaient encore—, combineraient leurs efforts avec l'attraction +lunaire de manière à atteindre la surface du disque.</p> + +<p>Or, ces hommes, aussi intelligents que hardis, avaient survécu au +terrible contrecoup du départ, et c'est leur voyage dans le +boulet-wagon qui va être raconté jusque dans ses plus dramatiques +comme dans ses plus singuliers détails. Ce récit détruira beaucoup +d'illusions et de prévisions; mais il donnera une juste idée des +péripéties réservées à une pareille entreprise, et il mettra en relief +les instincts scientifiques de Barbicane, les ressources de +l'industrieux Nicholl et l'humoristique audace de Michel Ardan.</p> + +<p>En outre, il prouvera que leur digne ami, J.-T. Maston, perdait son +temps, lorsque, penché sur le gigantesque télescope, il observait la +marche de la Lune à travers les espaces stellaires.</p> + +<h3><a name="I" id="I"></a>I<br /><br /> +De dix heures vingt a dix heures quarante-sept minutes du soir</h3> + +<p>Quand dix heures sonnèrent, Michel Ardan, Barbicane et Nicholl firent +leurs adieux aux nombreux amis qu'ils laissaient sur terre. Les deux +chiens, destinés à acclimater la race canine sur les continents +lunaires, étaient déjà emprisonnés dans le projectile. Les trois +voyageurs s'approchèrent de l'orifice de l'énorme tube de fonte, et +une grue volante les descendit jusqu'au chapeau conique du boulet.</p> + +<p>Là, une ouverture, ménagée à cet effet, leur donna accès dans le wagon +d'aluminium. Les palans de la grue étant halés à l'extérieur, la +gueule de la Columbiad fut instantanément dégagée de ses derniers +échafaudages.</p> + +<p>Nicholl, une fois introduit avec ses compagnons dans le projectile, +s'occupa d'en fermer l'ouverture au moyen d'une forte plaque maintenue +intérieurement par de puissantes vis de pression. D'autres plaques, +solidement adaptées, recouvraient les verres lenticulaires des +hublots. Les voyageurs, hermétiquement clos dans leur prison de +métal, étaient plongés au milieu d'une obscurité profonde.</p> + +<p>«Et maintenant, mes chers compagnons, dit Michel Ardan, faisons comme +chez nous. Je suis homme d'intérieur, moi, et très fort sur l'article +ménage. Il s'agit de tirer le meilleur parti possible de notre +nouveau logement et d'y trouver nos aises. Et d'abord, tâchons d'y +voir un peu plus clair. Que diable! le gaz n'a pas été inventé pour +les taupes!»</p> + +<p>Ce disant, l'insouciant garçon fit jaillir la flamme d'une allumette +qu'il frotta à la semelle de sa botte; puis, il l'approcha du bec fixé +au récipient, dans lequel l'hydrogène carboné, emmagasiné à une haute +pression, pouvait suffire à l'éclairage et au chauffage du boulet +pendant cent quarante-quatre heures, soit six jours et six nuits.</p> + +<p>Le gaz s'alluma. Le projectile, ainsi éclairé, apparut comme une +chambre confortable, capitonnée à ses parois, meublée de divans +circulaires, et dont la voûte s'arrondissait en forme de dôme.</p> + +<p>Les objets qu'elle renfermait, armes, instruments, ustensiles, +solidement saisis et maintenus contre les rondeurs du capiton, +devaient supporter impunément le choc du départ. Toutes les +précautions humainement possibles avaient été prises pour mener à +bonne fin une si téméraire tentative.</p> + +<p>Michel Ardan examina tout et se déclara fort satisfait de son +installation.</p> + +<p>«C'est une prison, dit-il, mais une prison qui voyage, et avec le +droit de mettre le nez à la fenêtre, je ferais bien un bail de cent +ans! Tu souris Barbicane? As-tu donc une arrière-pensée? Te dis-tu +que cette prison pourrait être notre tombeau? Tombeau, soit, mais je +ne le changerais pas pour celui de Mahomet qui flotte dans l'espace +et ne marche pas!»</p> + +<p>Pendant que Michel Ardan parlait ainsi, Barbicane et Nicholl faisaient +leurs derniers préparatifs.</p> + +<p>Le chronomètre de Nicholl marquait dix heures vingt minutes du soir +lorsque les trois voyageurs se furent définitivement murés dans leur +boulet. Ce chronomètre était réglé à un dixième de seconde près sur +celui de l'ingénieur Murchison. Barbicane le consulta.</p> + +<p>«Mes amis, dit-il, il est dix heures vingt. A dix heures +quarante-sept, Murchison lancera l'étincelle électrique sur le fil +qui communique avec la charge de la Columbiad. A ce moment précis, +nous quitterons notre sphéroïde. Nous avons donc encore vingt-sept +minutes à rester sur la terre.</p> + +<p>—Vingt-six minutes et treize secondes, répondit le méthodique +Nicholl.</p> + +<p>—Eh bien, s'écria Michel Ardan d'un ton de belle humeur, en +vingt-six minutes, on fait bien des choses! On peut discuter les +plus graves questions de morale ou de politique, et même les +résoudre! Vingt-six minutes bien employées valent mieux que +vingt-six années où on ne fait rien! Quelques secondes d'un Pascal +ou d'un Newton sont plus précieuses que toute l'existence de +l'indigeste foule des imbéciles...</p> + +<p>—Et tu en conclus, éternel parleur? demanda le président Barbicane.</p> + +<p>—J'en conclus que nous avons vingt-six minutes, répondit Ardan.</p> + +<p>—Vingt-quatre seulement, dit Nicholl.</p> + +<p>—Vingt-quatre, si tu y tiens, mon brave capitaine, répondit Ardan, +vingt-quatre minutes pendant lesquelles on pourrait approfondir...</p> + +<p>—Michel, dit Barbicane, pendant notre traversée, nous aurons tout le +temps nécessaire pour approfondir les questions les plus ardues. +Maintenant occupons-nous du départ.</p> + +<p>—Ne sommes-nous pas prêts?</p> + +<p>—Sans doute. Mais il est encore quelques précautions à prendre pour +atténuer autant que possible le premier choc!</p> + +<p>—N'avons-nous pas ces couches d'eau disposées entre les cloisons +brisantes, et dont l'élasticité nous protégera suffisamment?</p> + +<p>—Je l'espère, Michel, répondit doucement Barbicane, mais je n'en +suis pas bien sûr!</p> + +<p>—Ah! le farceur! s'écria Michel Ardan. Il espère!... Il n'est +pas sûr!... Et il attend le moment où nous sommes encaqués pour +faire ce déplorable aveu! Mais je demande à m'en aller!</p> + +<p>—Et le moyen? répliqua Barbicane.</p> + +<p>—En effet! dit Michel Ardan, c'est difficile. Nous sommes dans le +train et le sifflet du conducteur retentira avant vingt-quatre +minutes...</p> + +<p>—Vingt», fit Nicholl.</p> + +<p>Pendant quelques instants, les trois voyageurs se regardèrent. Puis +ils examinèrent les objets emprisonnés avec eux.</p> + +<p>«Tout est à sa place, dit Barbicane. Il s'agit de décider maintenant +comment nous nous placerons le plus utilement pour supporter le choc +du départ. La position à prendre ne saurait être indifférente, et +autant que possible, il faut empêcher que le sang ne nous afflue trop +violemment à la tête.</p> + +<p>—Juste, fit Nicholl.</p> + +<p>—Alors, répondit Michel Ardan, prêt à joindre l'exemple à la parole, +mettons-nous la tête en bas et les pieds en haut, comme les clowns du +Great-Circus!</p> + +<p>—Non, dit Barbicane, mais étendons-nous sur le côté. Nous +résisterons mieux ainsi au choc. Remarquez bien qu'au moment où le +boulet partira que nous soyons dedans ou que nous soyons devant, c'est +à peu près la même chose.</p> + +<p>—Si ce n'est qu' «à peu près» la même chose, je me rassure, répliqua +Michel Ardan.</p> + +<p>—Approuvez-vous mon idée, Nicholl? demanda Barbicane.</p> + +<p>—Entièrement, répondit le capitaine. Encore treize minutes et demie.</p> + +<p>—Ce n'est pas un homme que ce Nicholl s'écria Michel, c'est un +chronomètre à secondes, a échappement, avec huit trous...»</p> + +<p>Mais ses compagnons ne l'écoutaient plus, et ils prenaient leurs +dernières dispositions avec un sang-froid inimaginable. Ils avaient +l'air de deux voyageurs méthodiques, montés dans un wagon, et +cherchant à se caser aussi confortablement que possible. On se +demande vraiment de quelle matière sont faits ces cœurs d'Américains +auxquels l'approche du plus effroyable danger n'ajoute pas une +pulsation!</p> + +<p>Trois couchettes, épaisses et solidement conditionnées, avaient été +placées dans le projectile. Nicholl et Barbicane les disposèrent au +centre du disque qui formait le plancher mobile. Là devaient +s'étendre les trois voyageurs, quelques moments avant le départ.</p> + +<p>Pendant ce temps, Ardan, ne pouvant rester immobile, tournait dans son +étroite prison comme une bête fauve en cage, causant avec ses amis, +parlant à ses chiens, Diane et Satellite, auxquels, on le voit, il +avait donné depuis quelque temps ces noms significatifs.</p> + +<p>«Hé! Diane! Hé! Satellite! s'écriait-il en les excitant. Vous +allez donc montrer aux chiens sélénites les bonnes façons des chiens +de la terre! Voilà qui fera honneur à la race canine! Pardieu! Si +nous revenons jamais ici-bas, je veux rapporter un type croisé de +«moon-dogs» qui fera fureur!</p> + +<p>—S'il y a des chiens dans la Lune, dit Barbicane.</p> + +<p>—Il y en a, affirma Michel Ardan, comme il y a des chevaux, des +vaches, des ânes, des poules. Je parie que nous y trouvons des +poules!</p> + +<p>—Cent dollars que nous n'en trouverons pas, dit Nicholl.</p> + +<p>—Tenu, mon capitaine, répondit Ardan en serrant la main de Nicholl. +Mais à propos, tu as déjà perdu trois paris avec notre président, +puisque les fonds nécessaires à l'entreprise ont été faits, puisque +l'opération de la fonte a réussi, et enfin puisque la Columbiad a été +chargée sans accident, soit six mille dollars.</p> + +<p>—Oui, répondit Nicholl. Dix heures trente-sept minutes et six +secondes.</p> + +<p>—C'est entendu, capitaine. Eh bien, avant un quart d'heure, tu auras +encore à compter neuf mille dollars au président, quatre mille parce +que la Columbiad n'éclatera pas, et cinq mille parce que le boulet +s'enlèvera à plus de six milles dans l'air.</p> + +<p>—J'ai les dollars, répondit Nicholl en frappant sur la poche de son +habit, je ne demande qu'à payer.</p> + +<p>—Allons, Nicholl, je vois que tu es un homme d'ordre, ce que je n'ai +jamais pu être, mais en somme, tu as fait là une série de paris peu +avantageux pour toi, permets-moi de te le dire.</p> + +<p>—Et pourquoi? demanda Nicholl.</p> + +<p>—Parce que si tu gagnes le premier, c'est que la Columbiad aura +éclaté, et le boulet avec, et Barbicane ne sera plus là pour te +rembourser tes dollars.</p> + +<p>—Mon enjeu est déposé à la banque de Baltimore, répondit simplement +Barbicane, et à défaut de Nicholl, il retournera à ses héritiers!</p> + +<p>—Ah! hommes pratiques! s'écria Michel Ardan, esprits positifs! Je +vous admire d'autant plus que je ne vous comprends pas.</p> + +<p>—Dix heures quarante deux! dit Nicholl.</p> + +<p>—Plus que cinq minutes! répondit Barbicane.</p> + +<p>—Oui! cinq petites minutes! répliqua Michel Ardan. Et nous sommes +enfermés dans un boulet au fond d'un canon de neuf cents pieds! Et +sous ce boulet sont entassés quatre cent mille livres de fulmi-coton +qui valent seize cent mille livres de poudre ordinaire! Et l'ami +Murchison, son chronomètre à la main, l'œil fixé sur l'aiguille, le +doigt posé sur l'appareil électrique, compte les secondes et va nous +lancer dans les espaces interplanétaires!...</p> + +<p>—Assez, Michel, assez! dit Barbicane d'une voix grave. +Préparons-nous. Quelques instants seulement nous séparent d'un moment +suprême. Une poignée de main, mes amis.</p> + +<p>—Oui», s'écria Michel Ardan, plus ému qu'il ne voulait le paraître.</p> + +<p>Ces trois hardis compagnons s'unirent dans une dernière étreinte.</p> + +<p>«Dieu nous garde!» dit le religieux Barbicane.</p> + +<p>Michel Ardan et Nicholl s'étendirent sur les couchettes disposées au +centre du disque.</p> + +<p>«Dix heures quarante sept!» murmura le capitaine.</p> + +<p>Vingt secondes encore! Barbicane éteignit rapidement le gaz et se +coucha près de ses compagnons.</p> + +<p>Le profond silence e n'était interrompu que par les battements du +chronomètre frappant la seconde.</p> + +<p>Soudain, un choc épouvantable se produisit, et le projectile, sous la +poussée de six milliards de litres de gaz développés par la +déflagration du pyroxile, s'enleva dans l'espace.</p> + +<h3><a name="II" id="II"></a>II<br /><br /> +La première demi-heure</h3> + +<p>Que s'était-il passé? Quel effet avait produit cette effroyable +secousse? L'ingéniosité des constructeurs du projectile avait-elle +obtenu un résultat heureux? Le choc s'était-il amorti, grâce aux +ressorts, aux quatre tampons, aux coussins d'eau, aux cloisons +brisantes? Avait-on dompté l'effrayante poussée de cette vitesse +initiale de onze mille mètres qui eût suffi à traverser Paris ou New +York en une seconde? C'est évidemment la question que se posaient les +mille témoins de cette scène émouvante. Ils oubliaient le but du +voyage pour ne songer qu'aux voyageurs! Et si quelqu'un d'entre eux +—J.-T. Maston, par exemple—, eût pu jeter un regard à l'intérieur +du projectile, qu'aurait-il vu?</p> + +<p>Rien alors. L'obscurité était profonde dans le boulet. Mais ses +parois cylindro-coniques avaient supérieurement résisté. Pas une +déchirure, pas une flexion, pas une déformation. L'admirable +projectile ne s'était même pas altéré sous l'intense déflagration des +poudres, ni liquéfié, comme on paraissait le craindre, en une pluie +d'aluminium.</p> + +<p>A l'intérieur, peu de désordre, en somme. Quelques objets avaient été +lancés violemment vers la voûte; mais les plus importants ne +semblaient pas avoir souffert du choc. Leurs saisines étaient +intactes.</p> + +<p>Sur le disque mobile, rabaissé jusqu'au culot, après le bris des +cloisons et l'échappement de l'eau, trois corps gisaient sans +mouvement. Barbicane, Nicholl, Michel Ardan respiraient-ils encore? +Ce projectile n'était-il plus qu'un cercueil de métal, emportant trois +cadavres dans l'espace?...</p> + +<p>Quelques minutes après le départ du boulet, un de ces corps fit un +mouvement; ses bras s'agitèrent, sa tête se redressa, et il parvint à +se mettre sur les genoux. C'était Michel Ardan. Il se palpa, poussa +un a «hem» sonore, puis il dit;</p> + +<p>«Michel Ardan, complet. Voyons les autres!»</p> + +<p>Le courageux Français voulut se lever; mais il ne put se tenir debout. +Sa tête vacillait, son sang violemment injecté, l'aveuglait, il était +comme un homme ivre.</p> + +<p>«Brr! fit-il. Cela me produit le même effet que deux bouteilles de +Corton. Seulement, c'est peut-être moins agréable à avaler!»</p> + +<p>Puis, passant plusieurs fois sa main sur son front et se frottant les +tempes, il cria d'une voix ferme:</p> + +<p>«Nicholl! Barbicane!»</p> + +<p>Il attendit anxieusement. Nulle réponse. Pas même un soupir qui +indiquât que le cœur de ses compagnons battait encore. Il réitéra +son appel. Même silence.</p> + +<p>«Diable! dit-il. Ils ont l'air d'être tombés d'un cinquième étage +sur la tête! Bah! ajouta-t-il avec cette imperturbable confiance que +rien ne pouvait enrayer, si un Français a pu se mettre sur les genoux, +deux Américains ne seront pas gênés de se remettre sur les pieds. +Mais, avant tout éclairons la situation».</p> + +<p>Ardan sentait la vie lui revenir à flots. Son sang se calmait et +reprenait sa circulation accoutumée. De nouveaux efforts le remirent +en équilibre. Il parvint à se lever, tira de sa poche une allumette +et l'enflamma sous le frottement du phosphore. Puis, l'approchant du +bec, il l'alluma. Le récipient n'avait aucunement souffert. Le gaz +ne s'était pas échappé. D'ailleurs, son odeur l'eût trahi, et en ce +cas, Michel Ardan n'aurait pas impunément promené une allumette +enflammée dans ce milieu rempli d'hydrogène. Le gaz, combiné avec +l'air, eût produit un mélange détonant et l'explosion aurait achevé ce +que la secousse avait commencé peut-être.</p> + +<p>Dès que le bec fut allumé, Ardan se pencha sur les corps de ses +compagnons. Ces corps étaient renversés l'un sur l'autre, comme des +masses inertes. Nicholl dessus, Barbicane dessous.</p> + +<p>Ardan redressa le capitaine, l'accota contre un divan, et le +frictionna vigoureusement. Ce massage, intelligemment pratiqué, +ranima Nicholl, qui ouvrit les yeux, recouvra instantanément son +sang-froid, saisit la main d'Ardan. Puis, regardant autour de lui:</p> + +<p>«Et Barbicane? demanda-t-il.</p> + +<p>—Chacun son tour, répondit tranquillement Michel Ardan. J'ai +commencé par toi, Nicholl, parce que tu étais dessus. Passons +maintenant à Barbicane.»</p> + +<p>Cela dit, Ardan et Nicholl soulevèrent le président du Gun-Club et le +déposèrent sur le divan. Barbicane semblait avoir plus souffert que +ses compagnons. Son sang avait coulé, mais Nicholl se rassura en +constatant que cette hémorragie ne provenait que d'une légère blessure +à l'épaule. Une simple écorchure qu'il comprima soigneusement.</p> + +<p>Néanmoins, Barbicane fut quelque temps à revenir à lui, ce dont +s'effrayèrent ses deux amis qui ne lui épargnaient pas les frictions.</p> + +<p>«Il respire cependant, disait Nicholl, approchant son oreille de la +poitrine du blessé.</p> + +<p>—Oui, répondait Ardan, il respire comme un homme qui a quelque +habitude de cette opération quotidienne. Massons, Nicholl, massons +avec vigueur.»</p> + +<p>Et les deux praticiens improvisés firent tant et si bien, que +Barbicane recouvra l'usage de ses sens. Il ouvrit les yeux, se +redressa, prit la main de ses deux amis, et, pour sa première parole:</p> + +<p>«Nicholl, demanda-t-il, marchons-nous?»</p> + +<p>Nicholl et Barbicane se regardèrent. Ils ne s'étaient pas encore +inquiétés du projectile. Leur première préoccupation avait été pour +les voyageurs, non pour le wagon.</p> + +<p>«Au fait marchons-nous? répéta Michel Ardan.</p> + +<p>—Ou bien reposons-nous tranquillement sur le sol de la Floride? +demanda Nicholl.</p> + +<p>—Ou au fond du golfe du Mexique? ajouta Michel Ardan.</p> + +<p>—Par exemple!» s'écria le président Barbicane.</p> + +<p>Et cette double hypothèse suggérée par ses compagnons eut pour effet +immédiat de le rappeler immédiatement au sentiment.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, on ne pouvait encore se prononcer sur la situation +du boulet. Son immobilité apparente; le défaut de communication avec +l'extérieur, ne permettaient pas de résoudre la question. Peut-être +le projectile déroulait-il sa trajectoire à travers l'espace; +peut-être, après un court enlèvement, était-il retombé sur terre, ou +même dans le golfe du Mexique, chute que le peu de largeur de la +presqu'île floridienne rendait possible.</p> + +<p>Le cas était grave, le problème intéressant. Il fallait le résoudre +au plus tôt. Barbicane, surexcité et triomphant par son énergie +morale de sa faiblesse physique, se releva. Il écouta. A +l'extérieur, silence profond. Mais l'épais capitonnage était +suffisant pour intercepter tous les bruits de la Terre. Cependant, +une circonstance frappa Barbicane. La température à l'intérieur du +projectile était singulièrement élevée. Le président retira un +thermomètre de l'enveloppe qui le protégeait, et il le consulta. +L'instrument marquait quarante-cinq degrés centigrades.</p> + +<p>«Oui! s'écria-t-il alors, oui! nous marchons! Cette étouffante +chaleur transsude à travers les parois du projectile! Elle est +produite par son frottement sur les couches atmosphériques. Elle va +bientôt diminuer, parce que déjà nous flottons dans le vide, et après +avoir failli étouffer, nous subirons des froids intenses.</p> + +<p>—Quoi, demanda Michel Ardan, suivant toi, Barbicane, nous serions dès +à présent hors des limites de l'atmosphère terrestre?</p> + +<p>—Sans aucun doute, Michel. Ecoute-moi. Il est dix heures +cinquante-cinq minutes. Nous sommes partis depuis huit minutes +environ. Or, si notre vitesse initiale n'eût pas été diminuée par le +frottement, six secondes nous auraient suffi pour franchir les seize +lieues d'atmosphère qui entourent le sphéroïde.</p> + +<p>—Parfaitement, répondit Nicholl, mais dans quelle proportion +estimez-vous la diminution de cette vitesse par le frottement?</p> + +<p>—Dans la proportion d'un tiers, Nicholl, répondit Barbicane cette +diminution est considérable, mais, d'après mes calculs, elle est +telle. Si donc nous avons eu une vitesse initiale de onze mille +mètres, au sortir de l'atmosphère cette vitesse sera réduite à sept +mille trois cent trente-deux mètres, quoi qu'il en soit, nous avons +déjà franchi cet intervalle, et...</p> + +<p>—Et alors, dit Michel Ardan, l'ami Nicholl a perdu ses deux paris: +quatre mille dollars, puisque la Columbiad n'a pas éclaté; cinq mille +dollars, puisque le projectile s'est élevé à une hauteur supérieure à +six milles. Donc, Nicholl, exécute-toi.</p> + +<p>—Constatons d'abord, répondit le capitaine, et nous paierons ensuite. +Il est très possible que les raisonnements de Barbicane soient exacts +et que j'aie perdu mes neuf mille dollars. Mais une nouvelle +hypothèse se présente à mon esprit, et elle annulerait la gageure.</p> + +<p>—Laquelle? demanda vivement Barbicane.</p> + +<p>—L'hypothèse que, pour une raison ou une autre, le feu n'ayant pas +été mis aux poudres, nous ne soyons pas partis.</p> + +<p>—Pardieu, capitaine, s'écria Michel Ardan, voilà une hypothèse digne +de mon cerveau! Elle n'est pas sérieuse! Est-ce que nous n'avons pas +été à demi assommés par la secousse? Est-ce que je ne t'ai pas +rappelé à la vie? Est-ce que l'épaule du président ne saigne pas +encore du contrecoup qui l'a frappée?</p> + +<p>—D'accord, Michel, répéta Nicholl, mais une seule question.</p> + +<p>—Fais, mon capitaine.</p> + +<p>—As-tu entendu la détonation qui certainement a dû être formidable?</p> + +<p>—Non, répondit Ardan, très surpris, en effet, je n'ai pas entendu la +détonation.</p> + +<p>—Et vous, Barbicane?</p> + +<p>—Ni moi non plus.</p> + +<p>—Eh bien? fit Nicholl.</p> + +<p>—Au fait! murmura le président, pourquoi n'avons-nous pas entendu la +détonation?»</p> + +<p>Les trois amis se regardèrent d'un air assez décontenancé. Il se +présentait là un phénomène inexplicable. Le projectile était parti +cependant, et, conséquemment, la détonation avait dû se produire.</p> + +<p>«Sachons d'abord où nous en sommes, dit Barbicane, et rabattons les +panneaux.»</p> + +<p>Cette opération extrêmement simple, fut aussitôt pratiquée. Les +écrous qui maintenaient les boulons sur les plaques extérieures du +hublot de droite, cédèrent sous la pression d'une clef anglaise. Ces +boulons furent chassés au-dehors, et des obturateurs garnis de +caoutchouc bouchèrent le trou qui leur donnait passage. Aussitôt la +plaque extérieure se rabattit sur sa charnière comme un sabord, et le +verre lenticulaire qui fermait le hublot apparut. Un hublot identique +s'évidait dans l'épaisseur des parois sur l'autre face, du projectile, +un autre dans le dôme qui le terminait, un quatrième enfin au milieu +du culot inférieur. On pouvait donc observer, dans quatre directions +opposées, le firmament par les vitres latérales et plus directement, +la Terre ou la Lune par les ouvertures supérieures et inférieures du +boulet.</p> + +<p>Barbicane et ses deux compagnons s'étaient aussitôt précipités à la +vitre découverte. Nul rayon lumineux ne l'animait. Une profonde +obscurité enveloppait le projectile. Ce qui n'empêcha pas le +président Barbicane de s'écrier:</p> + +<p>«Non, mes amis, nous ne sommes pas retombés sur terre! Non, nous ne +sommes pas immergés au fond du golfe du Mexique! Oui! nous montons +dans l'espace! Voyez ces étoiles qui brillent dans la nuit, et cette +impénétrable obscurité qui s'amasse entre la Terre et nous!</p> + +<p>«Hurrah! Hurrah!» s'écrièrent d'une commune voix Michel Ardan et +Nicholl.</p> + +<p>En effet, ces ténèbres compactes prouvaient que le projectile avait +quitté la Terre, car le sol, vivement éclairé alors par la clarté +lunaire, eût apparu aux yeux des voyageurs, s'ils eussent reposé à sa +surface. Cette obscurité démontrait aussi que le projectile avait +dépassé la couche atmosphérique, car la lumière diffuse, répandue dans +l'air eût reporté sur les parois métalliques un reflet qui manquait +aussi. Cette lumière aurait éclairé la vitre du hublot, et cette +vitre était obscure. Le doute n'était plus permis. Les voyageurs +avaient quitté la Terre.</p> + +<p>«J'ai perdu, dit Nicholl.</p> + +<p>—Et je t'en félicite! répondit Ardan.</p> + +<p>—Voici neuf mille dollars, dit le capitaine en tirant de sa poche une +liasse de dollars papier.</p> + +<p>—Voulez-vous un reçu? demanda Barbicane en prenant la somme.</p> + +<p>—Si cela ne vous désoblige pas, répondit Nicholl. C'est plus +régulier.»</p> + +<p>Et, sérieusement, flegmatiquement, comme s'il eût été à sa caisse, le +président Barbicane tira son carnet, en détacha une page blanche, +libella au crayon un reçu en règle, le data, le signa, le parapha, et +le remit au capitaine qui l'enferma soigneusement dans son +portefeuille.</p> + +<p>Michel Ardan, ôtant sa casquette, s'inclina sans rien dire devant ses +deux compagnons. Tant de formalisme en de pareilles circonstances lui +coupait la parole. Il n'avait jamais rien vu de si «américain».</p> + +<p>Barbicane et Nicholl, leur opération terminée, s'étaient replacés à la +vitre et regardaient les constellations. Les étoiles se détachaient +en points vifs sur le fond noir du ciel. Mais, de ce côté, on ne +pouvait apercevoir l'astre des nuits, qui, marchant de l'est à +l'ouest, s'élevait peu à peu vers le zénith. Aussi son absence +provoqua-t-elle une réflexion d'Ardan.</p> + +<p>«Et la Lune? disait-il. Est-ce que, par hasard, elle manquerait à +notre rendez-vous?</p> + +<p>—Rassure-toi, répondit Barbicane. Notre future sphéroïde est à son +poste, mais nous ne pouvons l'apercevoir de ce côté. Ouvrons l'autre +hublot latéral.»</p> + +<p>Au moment où Barbicane allait abandonner la vitre pour procéder au +dégagement du hublot opposé, son attention fut attirée par l'approche +d'un objet brillant. C'était un disque énorme, dont les colossales +dimensions ne pouvaient être appréciées. Sa face tournée vers la +Terre s'éclairait vivement. On eût dit une petite Lune qui +réfléchissait la lumière de la grande. Elle s'avançait avec une +prodigieuse vitesse et paraissait décrire autour de la Terre une +orbite qui coupait la trajectoire du projectile. Le mouvement de +translation de ce mobile se complétait d'un mouvement de rotation sur +lui-même. Il se comportait donc comme tous les corps célestes +abandonnés dans l'espace.</p> + +<p>«Eh! s'écria Michel Ardan, qu'est cela? Un autre projectile?»</p> + +<p>Barbicane ne répondit pas. L'apparition de ce corps énorme le +surprenait et l'inquiétait. Une rencontre était possible, qui aurait +eu des résultats déplorables, soit que le projectile fût dévié de sa +route, soit qu'un choc, brisant son élan, le précipitât vers la Terre, +soit enfin qu'il se vît irrésistiblement entraîné par la puissance +attractive de cet astéroïde.</p> + +<p>Le président Barbicane avait rapidement saisi les conséquences de ces +trois hypothèses qui, d'une façon ou d'une autre, amenaient fatalement +l'insuccès de sa tentative. Ses compagnons, muets, regardaient à +travers l'espace. L'objet grossissait prodigieusement en +s'approchant, et par une certaine illusion d'optique, il semblait que +le projectile se précipitât au-devant de lui.</p> + +<p>«Mille dieux! s'écria Michel Ardan, les deux trains vont se +rencontrer!»</p> + +<p>Instinctivement, les voyageurs s'étaient rejetés en arrière. Leur +épouvante fut extrême, mais elle ne dura pas longtemps, quelques +secondes à peine. L'astéroïde passa à plusieurs centaines de mètres +du projectile et disparut, non pas tant par la rapidité de sa course, +que parce que sa face opposée à la Lune se confondit subitement avec +l'obscurité absolue de l'espace.</p> + +<p>«Bon voyage! s'écria Michel Ardan en poussant un soupir de +satisfaction. Comment! l'infini n'est pas assez grand pour qu'un +pauvre petit boulet puisse s'y promener sans crainte! Ah çà! +qu'est-ce que ce globe prétentieux qui a failli nous heurter?</p> + +<p>—Je le sais, répondit Barbicane.</p> + +<p>—Parbleu! tu sais tout.</p> + +<p>—C'est, dit Barbicane, un simple bolide, mais un bolide énorme que +l'attraction a retenu à l'état de satellite.</p> + +<p>—Est-il possible! s'écria Michel Ardan. La terre a donc deux Lunes +comme Neptune?</p> + +<p>—Oui, mon ami, deux Lunes, bien qu'elle passe généralement pour n'en +posséder qu'une. Mais cette seconde Lune est si petite et sa vitesse +est si grande, que les habitants de la Terre ne peuvent l'apercevoir. +C'est en tenant compte de certaines perturbations qu'un astronome +français, M. Petit, a su déterminer l'existence de ce second satellite +et en calculer les éléments. D'après ses observations, ce bolide +accomplirait sa révolution autour de la Terre en trois heures vingt +minutes seulement, ce qui implique une vitesse prodigieuse.</p> + +<p>—Tous les astronomes, demanda Nicholl, admettent-ils l'existence de +ce satellite?</p> + +<p>—Non, répondit Barbicane; mais si, comme nous, ils s'étaient +rencontrés avec lui, ils ne pourraient plus douter. Au fait, j'y +pense, ce bolide qui nous eût fort embarrassés en heurtant le +projectile permet de préciser notre situation dans l'espace.</p> + +<p>—Comment? dit Ardan.</p> + +<p>—Parce que sa distance est connue et, au point où nous l'avons +rencontré, nous étions exactement a huit mille cent quarante +kilomètres de la surface du globe terrestre.</p> + +<p>—Plus de deux mille lieues! s'écria Michel Ardan. Voilà qui enfonce +les trains express de ce globe piteux qu'on appelle la Terre!</p> + +<p>—Je le crois bien, répondit Nicholl en consultant son chronomètre, il +est onze heures, et nous n'avons quitté le continent américain que +depuis treize minutes.</p> + +<p>—Treize minutes seulement? dit Barbicane</p> + +<p>—Oui, répondit Nicholl, et si notre vitesse initiale de onze +kilomètres était constante, nous ferions près de dix mille lieues à +l'heure!</p> + +<p>—Tout cela est fort bien, mes amis, dit le +président, mais reste toujours cette insoluble +question. Pourquoi n'avons-nous pas entendu la +détonation de la Columbiad?»</p> + +<p>Faute de réponse, la conversation s'arrêta, et Barbicane, tout en +réfléchissant, s'occupa de rabaisser le mantelet du second hublot +latéral. Son opération réussit, et, par la vitre dégagée, la Lune +emplit l'intérieur du projectile d'une brillante lumière. Nicholl, en +homme économe, éteignit le gaz qui devenait inutile, et dont l'éclat, +d'ailleurs, nuisait à l'observation des espaces interplanétaires.</p> + +<p>Le disque lunaire brillait alors avec une incomparable pureté. Ses +rayons, que ne tamisait plus la vaporeuse atmosphère du globe +terrestre, filtraient à travers la vitre et saturaient l'air intérieur +du projectile de reflets argentins. Le noir rideau du firmament +doublait véritablement l'éclat de la Lune, qui, dans ce vide de +l'éther impropre à la diffusion, n'éclipsait pas les étoiles voisines. +Le ciel, ainsi vu, présentait un aspect tout nouveau que l'œil humain +ne pouvait soupçonner.</p> + +<p>On conçoit l'intérêt avec lequel ces audacieux contemplaient l'astre +des nuits, but suprême de leur voyage. Le satellite de la Terre dans +son mouvement de translation se rapprochait insensiblement du zénith, +point mathématique qu'il devait atteindre environ quatre-vingt-seize +heures plus tard. Ses montagnes, ses plaines, tout son relief ne +s'accusaient pas plus nettement à leurs yeux que s'ils les eussent +considérés d'un point quelconque de la Terre; mais sa lumière, à +travers le vide, se développait avec une incomparable intensité. Le +disque resplendissait comme un miroir de platine. De la terre qui +fuyait sous leurs pieds, les voyageurs avaient déjà oublié tout +souvenir.</p> + +<p>Ce fut le capitaine Nicholl qui, le premier, rappela l'attention sur +le globe disparu.</p> + +<p>«Oui! répondit Michel Ardan, ne soyons pas ingrats envers lui. +Puisque nous quittons notre pays, que nos derniers regards lui +appartiennent. Je veux revoir la Terre avant qu'elle s'éclipse +complètement à mes yeux!»</p> + +<p>Barbicane, pour satisfaire aux désirs de son compagnon, s'occupa de +déblayer la fenêtre du fond du projectile, celle qui devait permettre +d'observer directement la Terre. Le disque que la force de projection +avait ramené jusqu'au culot fut démonté non sans peine. Ses morceaux +placés avec soin contre les parois, pouvaient encore servir, le cas +échéant. Alors apparut une baie circulaire, large de cinquante +centimètres, évidée dans la partie inférieure du boulet. Un verre, +épais de quinze centimètres et renforcé d'une armature de cuivre, la +fermait. Au-dessous s'appliquait une plaque d'aluminium retenue par +des boulons. Les écrous dévissés, les boulons largués, la plaque se +rabattit, et la communication visuelle fut établie entre l'intérieur +et l'extérieur.</p> + +<p>Michel Ardan s'était agenouillé sur la vitre. Elle était sombre, +comme opaque.</p> + +<p>«Eh bien, s'écria-t-il, et la Terre?</p> + +<p>—La Terre, dit Barbicane, la voilà.</p> + +<p>—Quoi! fit Ardan, ce mince filet, ce croissant argenté?</p> + +<p>—Sans doute, Michel. Dans quatre jours, lorsque la Lune sera pleine, +au moment même où nous l'atteindrons, la Terre sera nouvelle. Elle ne +nous apparaîtra plus que sous la forme d'un croissant délié qui ne +tardera pas à disparaître, et alors elle sera noyée pour quelques +jours dans une ombre impénétrable.</p> + +<p>—Ça! la Terre!» répétait Michel Ardan, regardant de tous ses yeux +cette mince tranche de sa planète natale.</p> + +<p>L'explication donnée par le président Barbicane était juste. La +Terre, par rapport au projectile, entrait dans sa dernière phase. +Elle était dans son octant et montrait un croissant finement tracé sur +le fond noir du ciel. Sa lumière, rendue bleuâtre par l'épaisseur de +la couche atmosphérique, offrait moins d'intensité que celle du +croissant lunaire. Ce croissant se présentait sous des dimensions +considérables. On eût dit un arc énorme tendu sur le firmament. +Quelques points, vivement éclairés, surtout dans sa partie concave, +annonçaient la présence de hautes montagnes; mais ils disparaissaient +parfois sous d'épaisses taches qui ne se voient jamais à la surface du +disque lunaire. C'étaient des anneaux de nuage disposés +concentriquement autour du sphéroïde terrestre.</p> + +<p>Cependant, par suite d'un phénomène naturel, identique à celui qui se +produit sur la Lune lorsqu'elle est dans ses octants, on pouvait +saisir le contour entier du globe terrestre. Son disque entier +apparaissait assez visiblement par un effet de lumière cendrée, moins +appréciable que la lumière cendrée de la Lune. Et la raison de cette +intensité moindre est facile à comprendre. Lorsque ce reflet se +produit sur la Lune, il est dû aux rayons solaires que la Terre +réfléchit vers son satellite. Ici, par un effet inverse, il était dû +aux rayons solaires réfléchis de la Lune vers la Terre. Or, la +lumière terrestre est environ treize fois plus intense que la lumière +lunaire, ce qui tient à la différence de volume des deux corps. De +là, cette conséquence que, dans le phénomène de la lumière cendrée, la +partie obscure du disque de la Terre se dessine moins nettement que +celle du disque de la Lune, puisque l'intensité du phénomène est +proportionnelle au pouvoir éclairant des deux astres. Il faut ajouter +aussi que le croissant terrestre semblait former une courbe plus +allongée que celle du disque. Pur effet d'irradiation.</p> + +<p>Tandis que les voyageurs cherchaient à percer les profondes ténèbres +de l'espace, un bouquet étincelant d'étoiles filantes s'épanouit à +leurs yeux. Des centaines de bolides, enflammés au contact de +l'atmosphère, rayaient l'ombre de traînées lumineuses et zébraient de +leurs feux la partie cendrée du disque. A cette époque, la Terre +était dans son périhélie, et le mois de décembre est si propice à +l'apparition de ces étoiles filantes, que des astronomes en ont compté +jusqu'à vingt-quatre mille par heure. Mais Michel Ardan, dédaignant +les raisonnements scientifiques, aima mieux croire que la Terre +saluait de ses plus brillants feux d'artifice le départ de trois de +ses enfants.</p> + +<p>En somme, c'était tout ce qu'ils voyaient de ce sphéroïde perdu dans +l'ombre, astre inférieur du monde solaire, qui, pour les grandes +planètes, se couche ou se lève comme une simple étoile du matin ou du +soir! Imperceptible point de l'espace, ce n'était plus qu'un +croissant fugitif, ce globe où ils avaient laissé toutes leurs +affections!</p> + +<p>Longtemps, les trois amis, sans parler, mais unis de cœur, +regardèrent, tandis que le projectile s'éloignait avec une vitesse +uniformément décroissante. Puis, une somnolence irrésistible envahit +leur cerveau. Était-ce fatigue de corps et fatigue d'esprit? Sans +doute, car après la surexcitation de ces dernières heures passées sur +la Terre, la réaction devait inévitablement se produire.</p> + +<p>«Eh bien, dit Michel, puisqu'il faut dormir, dormons.»</p> + +<p>Et, s'étendant sur leurs couchettes, tous trois furent bientôt +ensevelis dans un profond sommeil.</p> + +<p>Mais ils ne s'étaient pas assoupis depuis un quart d'heure, que +Barbicane se relevait subitement et réveillant ses compagnons d'une +voix formidable:</p> + +<p>«J'ai trouvé! s'écria-t-il!</p> + +<p>—Qu'as-tu trouvé? demanda Michel Ardan sautant hors de sa couchette.</p> + +<p>—La raison pour laquelle nous n'avons pas entendu la détonation de la +Columbiad!</p> + +<p>—Et c'est?... fit Nicholl.</p> + +<p>—Parce que notre projectile allait plus vite que le son!»</p> + +<h3><a name="III" id="III"></a>III<br /><br /> +Où l'on s'installe</h3> + +<p>Cette explication curieuse, mais certainement exacte, une fois donnée, +les trois amis s'étaient replongés dans un profond sommeil. Où +auraient-ils, pour dormir, trouvé un lieu plus calme, un milieu plus +paisible? Sur terre, les maisons des villes, les chaumières des +campagnes, ressentent toutes les secousses imprimées à l'écorce du +globe. Sur mer, le navire, ballotté par les lames, n'est que choc et +mouvement. Dans l'air, le ballon oscille incessamment sur des couches +fluides de densités diverses. Seul, ce projectile, flottant dans le +vide absolu, au milieu du silence absolu, offrait à ses hôtes le repos +absolu.</p> + +<p>Aussi, le sommeil des trois aventureux voyageurs se fût-il peut-être +indéfiniment prolongé, si un bruit inattendu ne les eût éveillés vers +sept heures du matin, le 2 décembre, huit heures après leur départ.</p> + +<p>Ce bruit, c'était un aboiement très caractérisé.</p> + +<p>«Les chiens! Ce sont les chiens!» s'écria Michel Ardan, se relevant +aussitôt.</p> + +<p>—Ils ont faim, dit Nicholl.</p> + +<p>—Pardieu! répondit Michel, nous les avons oubliés!</p> + +<p>—Où sont-ils?» demanda Barbicane.</p> + +<p>On chercha, et l'on trouva l'un de ces animaux blotti sous le divan. +Épouvanté, anéanti par le choc initial, il était resté dans ce coin +jusqu'au moment où la voix lui revint avec le sentiment de la faim.</p> + +<p>C'était l'aimable Diane, assez penaude encore, qui s'allongea hors de +sa retraite, non sans se faire prier. Cependant Michel Ardan +l'encourageait de ses plus gracieuses paroles.</p> + +<p>«Viens, Diane, disait-il, viens, ma fille! toi, dont la destinée +marquera dans les annales cynégétiques! toi que les païens eussent +donnée pour compagne au dieu Anubis, et les chrétiens pour amie à +saint Roch! toi, digne d'être forgée en airain par le roi des enfers, +comme ce toutou que Jupiter céda à la belle Europe au prix d'un +baiser! toi, dont la célébrité effacera celle des héros de Montargis +et du mont Saint-Bernard! toi, qui, t'élançant vers les espaces +interplanétaires, seras peut-être l'Ève des chiens sélénites! toi qui +justifieras là-haut cette parole de Toussenel: «Au commencement. +«Dieu créa l'homme, et le voyant si faible, il lui «donna le chien!» +Viens, Diane! viens ici!»</p> + +<p>Diane, flattée ou non, s'avançait peu à peu et poussait des +gémissements plaintifs.</p> + +<p>«Bon! fit Barbicane, je vois bien Ève, mais où est Adam?</p> + +<p>—Adam! répondit Michel, Adam ne peut être loin! Il est là, quelque +part! Il faut l'appeler! Satellite! ici, Satellite!»</p> + +<p>Mais Satellite ne paraissait pas. Diane continuait de gémir. On +constata cependant qu'elle n'était point blessée, et on lui servit une +appétissante pâtée qui fit taire ses plaintes.</p> + +<p>Quant à Satellite, il semblait introuvable. Il fallut chercher +longtemps avant de le découvrir dans un des compartiments supérieurs +du projectile, où un contrecoup, assez inexplicable, l'avait +violemment lancé. La pauvre bête, fort endommagée, était dans un +piteux état.</p> + +<p>«Diable! dit Michel, voilà notre acclimatation compromise!»</p> + +<p>On descendit le malheureux chien avec précaution. Sa tête s'était +fracassée contre la voûte, et il semblait difficile qu'il revînt d'un +tel choc. Néanmoins, il fut confortablement étendu sur un coussin et +là, il laissa échapper un soupir.</p> + +<p>«Nous te soignerons, dit Michel. Nous sommes responsables de ton +existence. J'aimerais mieux perdre un bras qu'une patte de mon pauvre +Satellite!»</p> + +<p>Et, ce disant, il offrit quelques gorgées d'eau au blessé, qui les but +avidement.</p> + +<p>Ces soins donnés, les voyageurs observèrent attentivement la Terre et +la Lune. La Terre n'était plus figurée que par un disque cendré que +terminait un croissant plus rétréci que la veille; mais son volume +restait encore énorme, si on le comparait à celui de la Lune qui se +rapprochait de plus en plus d'un cercle parfait.</p> + +<p>«Parbleu! dit alors Michel Ardan, je suis vraiment fâché que nous ne +soyons pas partis au moment de la Pleine-Terre, c'est-à-dire lorsque +notre globe se trouvait en opposition avec le Soleil.</p> + +<p>—Pourquoi? demanda Nicholl.</p> + +<p>—Parce que nous aurions aperçu sous un nouveau jour nos continents et +nos mers, ceux-ci resplendissants sous la projection des rayons +solaires, celles-là plus sombres et telles qu'on les reproduit sur +certaines mappemondes! J'aurais voulu voir ces pôles de la Terre sur +lesquels le regard de l'homme ne s'est encore jamais reposé!</p> + +<p>—Sans doute, répondit Barbicane, mais si la Terre avait été pleine, +la Lune aurait été nouvelle, c'est-à-dire invisible au milieu de +l'irradiation du Soleil. Or, mieux vaut pour nous voir le but +d'arrivée que le point de départ.</p> + +<p>—Vous avez raison, Barbicane, répondit le capitaine Nicholl, et +d'ailleurs quand nous aurons atteint la Lune, nous aurons le temps, +pendant les longues nuits lunaires, de considérer à loisir ce globe où +fourmillent nos semblables!</p> + +<p>—Nos semblables! s'écria Michel Ardan. Mais maintenant, ils ne sont +pas plus nos semblables que les Sélénites! Nous habitons un monde +nouveau, peuplé de nous seuls, le projectile! Je suis le semblable de +Barbicane, et Barbicane est le semblable de Nicholl. Au-delà de nous, +en dehors de nous, l'humanité finit, et nous sommes les seules +populations de ce microcosme jusqu'au moment où nous deviendrons de +simples Sélénites!</p> + +<p>—Dans quatre-vingt-huit heures environ, +répliqua le capitaine.</p> + +<p>—Ce qui veut dire?... demanda Michel Ardan.</p> + +<p>—Qu'il est huit heures et demie, répondit Nicholl.</p> + +<p>—Eh bien, repartit Michel, il m'est impossible de trouver même +l'apparence d'une raison pour laquelle nous ne déjeunerions pas +illico.»</p> + +<p>En effet, les habitants du nouvel astre ne pouvaient y vivre sans +manger, et leur estomac subissait alors les impérieuses lois de la +faim. Michel Ardan, en sa qualité de Français, se déclara cuisinier +en chef, importante fonction qui ne lui suscita pas de concurrents. +Le gaz donna les quelques degrés de chaleur suffisants pour les +apprêts culinaires, et le coffre aux provisions fournit les éléments +de ce premier festin.</p> + +<p>Le déjeuner débuta par trois tasses d'un bouillon excellent, dû à la +liquéfaction dans l'eau chaude de ces précieuses tablettes Liebig, +préparées avec les meilleurs morceaux des ruminants des Pampas. Au +bouillon de bœuf succédèrent quelques tranches de beefsteak +comprimés à la presse hydraulique, aussi tendres, aussi succulents que +s'ils fussent sortis des cuisines du café Anglais. Michel, homme +d'imagination, soutint même qu'ils étaient «saignants».</p> + +<p>Des légumes conservés «et plus frais que nature», dit aussi l'aimable +Michel, succédèrent au plat de viande, et furent suivis de quelques +tasses de thé avec tartines beurrées à l'américaine. Ce breuvage, +déclaré exquis, était dû à l'infusion de feuilles de premier choix +dont l'empereur de Russie avait mis quelques caisses à la disposition +des voyageurs.</p> + +<p>Enfin, pour couronner ce repas, Ardan dénicha une fine bouteille de +Nuits, qui se trouvait «par hasard» dans le compartiment des +provisions. Les trois amis la burent à l'union de la Terre et de son +satellite.</p> + +<p>Et comme si ce n'était pas assez de ce vin généreux qu'il avait +distillé sur les coteaux de Bourgogne, le Soleil voulut se mettre de +la partie. Le projectile sortait en ce moment du cône d'ombre projeté +par le globe terrestre, et les rayons de l'astre radieux frappèrent +directement le disque inférieur du boulet, en raison de l'angle que +fait l'orbite de la Lune avec celle de la Terre.</p> + +<p>«Le Soleil! s'écria Michel Ardan.</p> + +<p>—Sans doute, répondit Barbicane. Je l'attendais.</p> + +<p>—Cependant, dit Michel, le cône d'ombre que la Terre laisse dans +l'espace s'étend au-delà de la Lune?</p> + +<p>—Beaucoup au-delà, si on ne tient pas compte de la réfraction +atmosphérique, dit Barbicane. Mais quand la Lune est enveloppée dans +cette ombre, c'est que les centres des trois astres, le Soleil, la +Terre et la Lune, sont en ligne droite. Alors les nœuds coïncident +avec les phases de la Pleine-Lune et il y a éclipse. Si nous étions +partis au moment d'une éclipse de Lune, tout notre trajet se fût +accompli dans l'ombre, ce qui eût été fâcheux.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que, bien que nous flottions dans le vide, notre projectile, +baigné au milieu des rayons solaires recueillera leur lumière et leur +chaleur. Donc, économie de gaz, économie précieuse à tous égards.»</p> + +<p>En effet, sous ces rayons dont aucune atmosphère n'adoucissait la +température et l'éclat, le projectile se réchauffait et s'éclairait +comme s'il eût subitement passé de l'hiver à l'été. La Lune en haut, +le Soleil en bas, l'inondaient de leurs feux.</p> + +<p>«Il fait bon ici, dit Nicholl.</p> + +<p>—Je le crois bien! s'écria Michel Ardan. Avec un peu de terre +végétale répandue sur notre planète d'aluminium, nous ferions pousser +les petits pois en vingt-quatre heures. Je n'ai qu'une crainte, c'est +que les parois du boulet n'entrent en fusion!</p> + +<p>—Rassure-toi, mon digne ami, répondit Barbicane. Le projectile a +supporté une température bien autrement élevée, pendant qu'il glissait +sur les couches atmosphériques. Je ne serais même pas étonné qu'il se +fût montré aux yeux des spectateurs de la Floride comme un bolide en +feu.</p> + +<p>—Mais alors, J.-T. Maston doit nous croire rôtis.</p> + +<p>—Ce qui m'étonne, répondit Barbicane, c'est que nous ne l'ayons pas +été. C'était là un danger que nous n'avions pas prévu.</p> + +<p>—Je le craignais, moi, répondit simplement Nicholl.</p> + +<p>—Et tu ne nous en avais rien dit, sublime capitaine!» s'écria Michel +Ardan en serrant la main de son compagnon.</p> + +<p>Cependant Barbicane procédait à son installation dans le projectile +comme s'il n'eût jamais dû le quitter. On se rappelle que ce wagon +aérien offrait à sa base une superficie de cinquante-quatre pieds +carrés. Haut de douze pieds jusqu'au sommet de sa voûte, habilement +aménagé à l'intérieur, peu encombré par les instruments et ustensiles +de voyage qui occupaient chacun une place spéciale, il laissait à ses +trois hôtes une certaine liberté de mouvements. L'épaisse vitre, +engagée dans une partie du culot, pouvait supporter impunément un +poids considérable. Aussi Barbicane et ses compagnons marchaient-ils +à sa surface comme sur un plancher solide; mais le Soleil, qui la +frappait directement de ses rayons, éclairant par en dessous +l'intérieur du projectile, y produisait de singuliers effets de +lumière.</p> + +<p>On commença par vérifier l'état de la caisse à eau et de la caisse aux +vivres. Ces récipients n'avaient aucunement souffert, grâce aux +dispositions prises pour amortir le choc. Les vivres étaient +abondants et pouvaient nourrir les trois voyageurs pendant une année +entière. Barbicane avait voulu se précautionner pour le cas où le +projectile arriverait sur une portion absolument stérile de la Lune. +Quant à l'eau et à la réserve d'eau-de-vie qui comprenait cinquante +gallons, il y en avait pour deux mois seulement. Mais, à s'en +rapporter aux dernières observations des astronomes, la Lune +conservait une atmosphère basse, dense, épaisse, au moins dans ses +vallées profondes, et là les ruisseaux, les sources ne pouvaient +manquer. Donc, pendant la durée du trajet et pendant la première +année de leur installation sur le continent lunaire, les aventureux +explorateurs ne devaient être éprouvés ni par la faim ni par la soif.</p> + +<p>Restait la question de l'air à l'intérieur du projectile. Là encore, +toute sécurité. L'appareil Reiset et Regnaut, destiné à la production +de l'oxygène, était alimenté pour deux mois de chlorate de potasse. +Il consommait nécessairement une certaine quantité de gaz, car il +devait maintenir au-dessus de quatre cents degrés la matière +productrice. Mais là encore, on était en fonds. L'appareil ne +demandait, d'ailleurs, qu'un peu de surveillance. Il fonctionnait +automatiquement. A cette température élevée, le chlorate de potasse, +se changeant en chlorure de potassium, abandonnait tout l'oxygène +qu'il contenait. Or, que donnaient dix-huit livres de chlorate de +potasse? Les sept livres d'oxygène nécessaire à la consommation +quotidienne des hôtes du projectile.</p> + +<p>Mais il ne suffisait pas de renouveler l'oxygène dépensé, il fallait +encore absorber l'acide carbonique produit par l'expiration. Or, +depuis une douzaine d'heures, l'atmosphère du boulet s'était chargée +de ce gaz absolument délétère, produit définitif de la combustion des +éléments du sang par l'oxygène inspiré. Nicholl reconnut cet état de +l'air en voyant Diane haleter péniblement. En effet, l'acide +carbonique—par un phénomène identique à celui qui se produit dans la +fameuse Grotte du Chien—se massait vers le fond du projectile, en +raison de sa pesanteur. La pauvre Diane, la tête basse, devait donc +souffrir avant ses maîtres de la présence de ce gaz. Mais le +capitaine Nicholl se hâta de remédier à cet état de choses. Il +disposa sur le fond du projectile plusieurs récipients contenant de la +potasse caustique qu'il agita pendant un certain temps, et cette +matière, très avide d'acide carbonique, l'absorba complètement et +purifia ainsi l'air intérieur.</p> + +<p>L'inventaire des instruments fut alors commencé. Les thermomètres et +les baromètres avaient résisté, sauf un thermomètre à minima dont le +verre s'était brisé. Un excellent anéroïde, retiré de la boîte ouatée +qui le contenait, fut accroché à l'une des parois. Naturellement, il +ne subissait et ne marquait que la pression de l'air à l'intérieur du +projectile. Mais il indiquait aussi la quantité de vapeur d'eau qu'il +renfermait. En ce moment son aiguille oscillait entre 765 et 760 +millimètres. C'était «du beau temps».</p> + +<p>Barbicane avait emporté aussi plusieurs compas qui furent retrouvés +intacts. On comprend que dans ces conditions, leur aiguille était +affolée, c'est-à-dire sans direction constante. En effet, à la +distance où le boulet se trouvait de la Terre, le pôle magnétique ne +pouvait exercer sur l'appareil aucune action sensible. Mais ces +boussoles, transportées sur le disque lunaire, y constateraient +peut-être des phénomènes particuliers. En tout cas, il était +intéressant de vérifier si le satellite de la Terre se soumettait +comme elle à l'influence magnétique.</p> + +<p>Un hypsomètre pour mesurer l'altitude des montagnes lunaires, un +sextant destiné à prendre la hauteur du Soleil, un théodolite, +instrument de géodésie qui sert à lever les plans et à réduire les +angles à l'horizon, les lunettes dont l'usage devait être très +apprécié aux approches de la Lune, tous ces instruments furent visités +avec soin et reconnus bons, malgré la violence de la secousse +initiale.</p> + +<p>Quant aux ustensiles, aux pics, aux pioches, aux divers outils dont +Nicholl avait fait un choix spécial; quant aux sacs de graines +variées, aux arbustes que Michel Ardan comptait transplanter dans les +terres sélénites, ils étaient à leur place dans les coins supérieurs +du projectile. Là s'évidait une sorte de grenier encombré d'objets +que le prodigue Français y avait empilés. Quels ils étaient, on ne +savait guère, et le joyeux garçon ne s'expliquait pas là-dessus. De +temps en temps, il montait par des crampons rivés aux parois jusqu'à +ce capharnaüm, dont il s'était réservé l'inspection. Il rangeait, il +arrangeait, il plongeait une main rapide dans certaines boîtes +mystérieuses, en chantant de la voix la plus fausse quelque vieux +refrain de France qui égayait la situation.</p> + +<p>Barbicane observa avec intérêt que ses fusées et autres artifices +n'avaient pas été endommagés. Ces pièces importantes, puissamment +chargées, devaient servir à ralentir la chute du projectile, lorsque +celui-ci, sollicité par l'attraction lunaire, après avoir dépassé le +point d'attraction neutre, tomberait sur la surface de la Lune. +Chute, d'ailleurs, qui devait être six fois moins rapide qu'elle ne +l'eût été à la surface de la Terre, grâce à la différence de masse des +deux astres.</p> + +<p>L'inspection se termina donc à la satisfaction générale. Puis chacun +revint observer l'espace par les fenêtres latérales et à travers la +vitre inférieure.</p> + +<p>Même spectacle. Toute l'étendue de la sphère céleste, fourmillant +d'étoiles et de constellations d'une pureté merveilleuse, à rendre fou +un astronome. D'un côté, le Soleil, comme la gueule d'un four +embrasé, disque éblouissant sans auréole, se détachant sur le fond +noir du ciel. De l'autre, la Lune lui ejetant ses feux par réflexion, +et comme immobile au milieu du monde stellaire. Puis, une tache assez +forte, qui semblait trouer le firmament et que bordait encore un +demi-liséré argenté: c'était la Terre. Çà et là, des nébuleuses +massées comme de gros flocons d'une neige sidérale, et du zénith au +nadir, un immense anneau formé d'une impalpable poussière d'astres, +cette voie lactée, au milieu de laquelle le Soleil ne compte que pour +une étoile de quatrième grandeur!</p> + +<p>Les observateurs ne pouvaient détacher leurs regards de ce spectacle +si nouveau, dont aucune description ne saurait donner l'idée. Que de +réflexions il leur suggéra! Quelles émotions inconnues il éveilla +dans leur âme! Barbicane voulut commencer le récit de son voyage sous +l'empire de ces impressions, et il nota heure par heure tous les faits +qui signalaient le début de son entreprise. Il écrivait +tranquillement de sa grosse écriture carrée et dans un style un peu +commercial.</p> + +<p>Pendant ce temps, le calculateur Nicholl revoyait ses formules de +trajectoires et manœuvrait les chiffres avec une dextérité sans +pareille. Michel Ardan causait tantôt avec Barbicane qui ne lui +répondait guère, tantôt avec Nicholl qui ne l'entendait pas, avec +Diane qui ne comprenait rien à ses théories, avec lui-même enfin, se +faisant demandes et réponses, allant, venant, s'occupant de mille +détails, tantôt courbé sur la vitre inférieure, tantôt juché dans les +hauteurs du projectile, et toujours chantonnant. Dans ce microcosme +il représentait l'agitation et la loquacité française, et l'on est +prié de croire qu'elle était dignement représentée.</p> + +<p>La journée, ou plutôt—car l'expression n'est pas juste—le laps de +douze heures qui forme le jour sur la Terre, se termina par un souper +copieux, finement préparé. Aucun incident de nature à altérer la +confiance des voyageurs ne s'était encore produit. Aussi, pleins +d'espoir, déjà sûrs du succès, ils s'endormirent paisiblement, tandis +que le projectile, sous une vitesse uniformément décroissante, +franchissait les routes du ciel.</p> + +<h3><a name="IV" id="IV"></a>IV<br /><br /> +Un peu d'algèbre</h3> + +<p>La nuit se passa sans incident. A vrai dire, ce mot «nuit» est +impropre.</p> + +<p>La position du projectile ne changeait pas par rapport au Soleil. +Astronomiquement, il faisait jour sur la partie inférieure du boulet, +nuit sur sa partie supérieure. Lors donc que dans ce récit ces deux +mots sont employés, ils expriment le laps de temps qui s'écoule entre +le lever et le coucher du Soleil sur la Terre.</p> + +<p>Le sommeil des voyageurs fut d'autant plus paisible que, malgré son +excessive vitesse, le projectile semblait être absolument immobile. +Aucun mouvement ne trahissait sa marche à travers l'espace. Le +déplacement, quelque rapide qu'il soit, ne peut produire un effet +sensible sur l'organisme, quand il a lieu dans le vide ou lorsque la +masse d'air circule avec le corps entraîné. Quel habitant de la Terre +s'aperçoit de sa vitesse, qui l'emporte cependant à raison de +quatre-vingt-dix mille kilomètres par heure? Le mouvement, dans ces +conditions, ne se «ressent» pas plus que le repos. Aussi tout corps y +est-il indifférent. Un corps est-il en repos, il y demeurera tant +qu'aucune force étrangère ne le déplacera. Est-il en mouvement, il ne +s'arrêtera plus si aucun obstacle ne vient enrayer sa marche. Cette +indifférence au mouvement ou au repos, c'est l'inertie.</p> + +<p>Barbicane et ses compagnons pouvaient donc se croire dans une +immobilité absolue, étant enfermés à l'intérieur du projectile. +L'effet eût été le même, d'ailleurs, s'ils se fussent placés à +l'extérieur. Sans la Lune qui grossissait au-dessus d'eux, ils +auraient juré qu'ils flottaient dans une stagnation complète.</p> + +<p>Ce matin-là, le 3 décembre, les voyageurs furent réveillés par un +bruit joyeux, mais inattendu. Ce fut le chant du coq qui retentit à +l'intérieur du wagon.</p> + +<p>Michel Ardan, le premier sur pied, grimpa jusqu'au sommet du +projectile, et fermant une caisse entrouverte:</p> + +<p>«Veux-tu te taire? dit-il à voix basse. Cet animal-là va faire +manquer ma combinaison!»</p> + +<p>Cependant Nicholl et Barbicane s'étaient réveillés.</p> + +<p>«Un coq? avait dit Nicholl.</p> + +<p>—Eh non! mes amis, répondit vivement Michel, c'est moi qui ai voulu +vous réveiller par cette vocalise champêtre!»</p> + +<p>Et ce disant, il poussa un splendide kokoriko qui eût fait honneur au +plus orgueilleux des gallinacés.</p> + +<p>Les deux Américains ne purent s'empêcher de rire.</p> + +<p>«Un joli talent, dit Nicholl, regardant son compagnon d'un air +soupçonneux.</p> + +<p>—Oui, répondit Michel, une plaisanterie de mon pays. C'est très +gaulois. On fait, comme cela, le coq dans les meilleures sociétés!»</p> + +<p>Puis, détournant la conversation:</p> + +<p>«Sais-tu, Barbicane, dit-il, à quoi j'ai pensé toute la nuit?</p> + +<p>—Non, répondit le président.</p> + +<p>—A nos amis de Cambridge. Tu as déjà remarqué que je suis un +admirable ignorant des choses mathématiques. Il m'est donc impossible +de deviner comment les savants de l'Observatoire ont pu calculer +quelle vitesse initiale devrait avoir le projectile en quittant la +Columbiad pour atteindre la Lune.</p> + +<p>—Tu veux dire, répliqua Barbicane, pour atteindre ce point neutre où +les attractions terrestre et lunaire se font équilibre, car, à partir +de ce point situé aux neuf dixièmes du parcours environ, le projectile +tombera sur la Lune simplement en vertu de sa pesanteur.</p> + +<p>—Soit, répondit Michel, mais, encore une fois, comment ont-ils pu +calculer la vitesse initiale?</p> + +<p>—Rien n'était plus aisé, répondit Barbicane.</p> + +<p>—Et tu aurais su faire ce calcul? demanda Michel Ardan.</p> + +<p>—Parfaitement. Nicholl et moi, nous l'eussions établi, si la note de +l'Observatoire ne nous eût évité cette peine.</p> + +<p>—Eh bien, mon vieux Barbicane, répondit Michel, on m'eût plutôt coupé +la tête, en commençant par les pieds, que de me faire résoudre ce +problème-là!</p> + +<p>—Parce que tu ne sais pas l'algèbre, répliqua tranquillement +Barbicane.</p> + +<p>—Ah! vous voilà bien, vous autres, mangeurs d'<i>x</i> ! Vous croyez +avoir tout dit quand vous avez dit: l'algèbre.</p> + +<p>—Michel, répliqua Barbicane, crois-tu qu'on puisse forger sans +marteau ou labourer sans charrue?</p> + +<p>—Difficilement.</p> + +<p>—Eh bien, l'algèbre est un outil, comme la charrue ou le marteau, et +un bon outil pour qui sait l'employer.</p> + +<p>—Sérieusement?</p> + +<p>—Très sérieusement.</p> + +<p>—Et tu pourrais manier cet outil-là devant moi?</p> + +<p>—Si cela t'intéresse.</p> + +<p>—Et me montrer comment on a calculé la vitesse initiale de notre +wagon?</p> + +<p>—Oui, mon digne ami. En tenant compte de tous les éléments du +problème, de la distance du centre de la Terre au centre de la Lune, +du rayon de la Terre, de la masse de la Terre, de la masse de la Lune, +je puis établir exactement quelle a dû être la vitesse initiale du +projectile, et cela par une simple formule.</p> + +<p>—Voyons la formule.</p> + +<p>—Tu la verras. Seulement, je ne te donnerai pas la courbe tracée +réellement par le boulet entre la Lune et la Terre, en tenant compte +de leur mouvement de translation autour du Soleil. Non. Je +considérerai ces deux astres comme immobiles, ce qui nous suffit.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Parce que ce serait chercher la solution de ce problème qu'on +appelle «le problème des trois corps», et que le calcul intégral n'est +pas encore assez avancé pour le résoudre.</p> + +<p>—Tiens, fit Michel Ardan de son ton narquois, les mathématiques n'ont +donc pas dit leur dernier mot?</p> + +<p>—Certainement non, répondit Barbicane.</p> + +<p>—Bon! Peut-être les Sélénites ont-ils poussé plus loin que vous le +calcul intégral! Et à propos, qu'est-ce que ce calcul intégral?</p> + +<p>—C'est un calcul qui est l'inverse du calcul différentiel, répondit +sérieusement Barbicane.</p> + +<p>—Bien obligé.</p> + +<p>—Autrement dit, c'est un calcul par lequel on cherche les quantités +finies dont on connaît la différentielle.</p> + +<p>—Au moins, voilà qui est clair, répondit Michel d'un air on ne peut +plus satisfait.</p> + +<p>—Et maintenant, reprit Barbicane, un bout de papier, un bout de +crayon, et avant une demi-heure je veux avoir trouvé la formule +demandée.»</p> + +<p>Barbicane, cela dit, s'absorba dans son travail, tandis que Nicholl +observait l'espace, laissant à son compagnon le soin du déjeuner.</p> + +<p>Une demi-heure ne s'était pas écoulée que Barbicane, relevant la tête, +montrait à Michel Ardan une page couverte de signes algébriques, au +milieu desquels se détachait cette formule générale:</p> + +<div class="imagege" style="width: 542px;"> +<a href="images/ill_1569-g_lg.png"> +<img src="images/ill_1569-g.png" width="300" height="37" alt="% 1 2 2 r m' r r +% - (v - v ) = gr { —- - 1 + —- ( —- - —-) } +% 2 0 x m d-x d-r" title="" /></a> +</div> + +<p>«Et cela signifie?..., demanda Michel</p> + +<p>—Cela signifie, répondit Nicholl, que: un demi de <i>v</i> deux moins <i>v</i> +zéro carré, égale <i>gr</i> multiplié par <i>r</i> sur <i>x</i> moins un, plus <i>m</i> +prime sur <i>m</i> multiplié par <i>r</i> sur <i>d</i> moins <i>x</i> , moins <i>r</i> sur <i>d</i> +moins <i>r</i> ...</p> + +<p>—<i>X</i> sur <i>y</i> monté sur <i>z</i> et chevauchant sur <i>p</i> , s'écria Michel +Ardan en éclatant de rire. Et tu comprends cela, capitaine?</p> + +<p>—Rien n'est plus clair.</p> + +<p>—Comment donc! dit Michel. Mais cela saute aux yeux, et je n'en +demande pas davantage.</p> + +<p>—Rieur sempiternel! répliqua Barbicane. Tu as voulu de l'algèbre, +et tu en auras jusqu'au menton!</p> + +<p>—J'aime mieux qu'on me pende!</p> + +<p>—En effet, répondit Nicholl, qui examinait la formule en connaisseur, +ceci me paraît bien trouvé, Barbicane. C'est l'intégrale de +l'équation des forces vives, et je ne doute pas qu'elle ne nous donne +le résultat cherché.</p> + +<p>—Mais je voudrais comprendre! s'écria Michel. Je donnerais dix ans +de la vie de Nicholl pour comprendre!</p> + +<p>—Ecoute alors, reprit Barbicane. Un demi de <i>v</i> deux moins <i>v</i> zéro +carré, c'est la formule qui nous donne la demi-variation de la force +vive.</p> + +<p>—Bon, et Nicholl sait ce que cela signifie?</p> + +<p>—Sans doute, Michel, répondit le capitaine. Tous ces signes, qui te +paraissent cabalistiques, forment cependant le langage le plus clair, +le plus net, le plus logique pour qui sait le lire.</p> + +<p>—Et tu prétends, Nicholl, demanda Michel, qu'au moyen de ces +hiéroglyphes, plus incompréhensibles que des ibis égyptiens, tu +pourras trouver quelle vitesse initiale il convenait d'imprimer au +projectile?</p> + +<p>—Incontestablement, répondit Nicholl, et même par cette formule, je +pourrai toujours te dire quelle est sa vitesse à un point quelconque +de son parcours.</p> + +<p>—Ta parole?</p> + +<p>—Ma parole.</p> + +<p>—Alors, tu es aussi malin que notre président?</p> + +<p>—Non, Michel. Le difficile, c'est ce qu'a fait Barbicane. C'est +d'établir une équation qui tienne compte de toutes les conditions du +problème. Le reste n'est plus qu'une question d'arithmétique, et +n'exige que la connaissance des quatre règles.</p> + +<p>—C'est déjà beau!» répondit Michel Ardan, qui, de sa vie, n'avait pu +faire une addition juste et qui définissait ainsi cette règle: «Petit +casse-tête chinois qui permet d'obtenir des totaux indéfiniment +variés.»</p> + +<p>Cependant Barbicane affirmait que Nicholl, en y songeant, aurait +certainement trouvé cette formule.</p> + +<p>«Je n'en sais rien, disait Nicholl, car, plus je l'étudie, plus je la +trouve merveilleusement établie.</p> + +<p>—Maintenant, écoute, dit Barbicane à son ignorant camarade, et tu vas +voir que toutes ces lettres ont une signification.</p> + +<p>—J'écoute, dit Michel d'un air résigné.</p> + +<p>—<i>d</i> , fit Barbicane, c'est la distance du centre de la Terre au +centre de la Lune, car ce sont les centres qu'il faut prendre pour +calculer les attractions.</p> + +<p>—Cela je le comprends.</p> + +<p>—<i>r</i> est le rayon de la Terre.</p> + +<p>—<i>r</i> , rayon. Admis.</p> + +<p>—<i>m</i> est la masse de la Terre; <i>m</i> prime la masse de la Lune. En +effet, il faut tenir compte de la masse des deux corps attirants, +puisque l'attraction est proportionnelle aux masses.</p> + +<p>—C'est entendu.</p> + +<p>—<i>g</i> représente la gravité, la vitesse acquise au bout d'une seconde +par un corps qui tombe à la surface de la Terre. Est-ce clair?</p> + +<p>—De l'eau de roche! répondit Michel.</p> + +<p>—Maintenant, je représente par <i>x</i> la distance variable qui sépare le +projectile du centre de la Terre, et par <i>v</i> la vitesse qu'a ce +projectile à cette distance.</p> + +<p>—Bon.</p> + +<p>—Enfin, l'expression <i>v</i> zéro qui figure dans l'équation est la +vitesse que possède le boulet au sortir de l'atmosphère.</p> + +<p>—En effet, dit Nicholl, c'est à ce point qu'il faut calculer cette +vitesse, puisque nous savons déjà que la vitesse au départ vaut +exactement les trois demis de la vitesse au sortir de l'atmosphère.</p> + +<p>—Comprends plus! fit Michel.</p> + +<p>—C'est pourtant bien simple, dit Barbicane.</p> + +<p>—Pas si simple que moi, répliqua Michel.</p> + +<p>—Cela veut dire que lorsque notre projectile est arrivé à la limite +de l'atmosphère terrestre, il avait déjà perdu un tiers de sa vitesse +initiale.</p> + +<p>—Tant que cela?</p> + +<p>—Oui, mon ami, rien que par son frottement sur les couches +atmosphériques. Tu comprends bien que plus il marchait rapidement, +plus il trouvait de résistance de la part de l'air.</p> + +<p>—Ça, je l'admets, répondit Michel, et je le comprends, bien que tes +<i>v</i> zéro deux et tes <i>v</i> zéro carrés se secouent dans ma tête comme +des clous dans un sac!</p> + +<p>—Premier effet de l'algèbre, reprit Barbicane. Et maintenant, pour +t'achever, nous allons établir la donnée numérique de ces diverses +expressions, c'est-à-dire chiffrer leur valeur.</p> + +<p>—Achevez-moi! répondit Michel.</p> + +<p>—De ces expressions, dit Barbicane, les unes sont connues, les autres +sont à calculer.</p> + +<p>—Je me charge de ces dernières, dit Nicholl.</p> + +<p>—Voyons <i>r</i> , reprit Barbicane. <i>r</i> , c'est le rayon de la Terre qui, +sous la latitude de la Floride notre point de départ, égale six +millions trois cent soixante-dix mille mètres. <i>d</i> , c'est-à-dire la +distance du centre de la Terre au centre de la Lune, vaut +cinquante-six rayons terrestres, soit...»</p> + +<p>Nicholl chiffra rapidement.</p> + +<p>«Soit, dit-il, trois cent cinquante-six millions sept cent vingt mille +mètres, au moment où la Lune est à son périgée, c'est-à-dire à sa +distance la plus rapprochée de la Terre.</p> + +<p>—Bien, fit Barbicane. Maintenant <i>m</i> prime sur <i>m</i> , c'est-à-dire le +rapport de la masse de la Lune à celle de la Terre, égale un +quatre-vingt-unième.</p> + +<p>—Parfait, dit Michel.</p> + +<p>—<i>g</i> , la gravité, est à la Floride de neuf mètres quatre-vingt-un. +D'où résulte que <i>gr</i> égale...</p> + +<p>—Soixante-deux millions quatre cent vingt-six mille mètres carrés, +répondit Nicholl.</p> + +<p>—Et maintenant? demanda Michel Ardan.</p> + +<p>—Maintenant que les expressions sont chiffrées, répondit Barbicane, +je vais chercher la vitesse <i>v</i> zéro, c'est-à-dire la vitesse que doit +avoir le projectile en quittant l'atmosphère pour atteindre le point +d'attraction égale avec une vitesse nulle. Puisque, à ce moment, la +vitesse sera nulle, je pose qu'elle égalera zéro, et que <i>x</i> , la +distance où se trouve ce point neutre, sera représentée par les neuf +dixièmes de <i>d</i> , c'est-à-dire de la distance qu sépare les deux +centres.</p> + +<p>—J'ai une vague idée que cela doit être ainsi, dit Michel.</p> + +<p>—J'aurai donc alors: <i>x</i> égale neuf dixièmes de +<i>d</i> , et <i>v</i> égale zéro, et ma formule deviendra...»</p> + +<p>Barbicane écrivit rapidement sur le papier:</p> + +<div class="imagege" style="width: 497px;"> +<a href="images/ill_1760-g_lg.png"> +<img src="images/ill_1760-g.png" width="300" height="36" alt="\( v_0^2=2gr\left\{1-\frac{10r}{9d}-\frac{1}{81} +\left(\frac{10r}{d}-\frac{r}{d-r}\right)\right\} \)" title="" /></a> +</div> + +<p>Nicholl lut d'un œil avide.</p> + +<p>«C'est cela! c'est cela! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Est-ce clair? demanda Barbicane.</p> + +<p>—C'est écrit en lettres de feu! répondit Nicholl.</p> + +<p>—Les braves gens! murmurait Michel.</p> + +<p>—As-tu compris, enfin? lui demanda Barbicane.</p> + +<p>—Si j'ai compris! s'écria Michel Ardan, mais c'est-à-dire que ma +tête en éclate!</p> + +<p>—Ainsi, reprit Barbicane, <i>v</i> zéro deux égale deux <i>gr</i> multiplié par +un, moins dix <i>r</i> sur 9 <i>d</i> , moins un quatre-vingt-unième multiplié +par dix <i>r</i> sur <i>d</i> moins <i>r</i> sur <i>d</i> moins <i>r</i> .</p> + +<p>—Et maintenant, dit Nicholl, pour obtenir la vitesse du boulet au +sortir de l'atmosphère, il n'y a plus qu'à calculer.»</p> + +<p>Le capitaine, en praticien rompu à toutes les difficultés, se mit à +chiffrer avec une rapidité effrayante. Divisions et multiplications +s'allongeaient sous ses doigts. Les chiffres grêlaient sa page +blanche. Barbicane le suivait du regard, pendant que Michel Ardan +comprimait à deux mains une migraine naissante.</p> + +<p>«Eh bien? demanda Barbicane, après plusieurs minutes de silence.</p> + +<p>—Eh bien, tout calcul fait, répondit Nicholl, <i>v</i> zéro, c'est-à-dire +la vitesse du projectile au sortir de l'atmosphère, pour atteindre le +point d'égale attraction, a dû être de...</p> + +<p>—De?... fit Barbicane.</p> + +<p>—De onze mille cinquante et un mètres dans la première seconde.</p> + +<p>—Hein! fit Barbicane, bondissant, vous dites!</p> + +<p>—Onze mille cinquante et un mètres.</p> + +<p>—Malédiction! s'écria le président en faisant un geste de désespoir.</p> + +<p>—Qu'as-tu? demanda Michel Ardan, très surpris.</p> + +<p>—Ce que j'ai! Mais si à ce moment la vitesse était déjà diminuée +d'un tiers par le frottement, la vitesse initiale aurait dû être...</p> + +<p>—De seize mille cinq cent soixante-seize mètres! répondit Nicholl.</p> + +<p>—Et l'Observatoire de Cambridge, qui a déclaré que onze mille mètres +suffisaient au départ, et notre boulet qui n'est parti qu'avec cette +vitesse!</p> + +<p>—Eh bien? demanda Nicholl.</p> + +<p>—Eh bien, elle sera insuffisante!</p> + +<p>—Bon.</p> + +<p>—Nous n'atteindrons pas le point neutre!</p> + +<p>—Sacrebleu!</p> + +<p>—Nous n'irons même pas à moitié chemin!</p> + +<p>—Nom d'un boulet! s'écria Michel Ardan, sautant comme si le +projectile fût sur le point de heurter le sphéroïde terrestre.</p> + +<p>—Et nous retomberons sur la Terre!»</p> + +<h3><a name="V" id="V"></a>V<br /><br /> +Les froids de l'espace</h3> + +<p>Cette révélation fut un coup de foudre. Qui se serait attendu à +pareille erreur de calcul? Barbicane ne voulait pas y croire. +Nicholl revit ses chiffres. Ils étaient exacts. Quant à la formule +qui les avait déterminés, on ne pouvait soupçonner sa justesse, et +vérification faite, il fut constant qu'une vitesse initiale de seize +mille cinq cent soixante-seize mètres dans la première seconde était +nécessaire pour atteindre le point neutre.</p> + +<p>Les trois amis se regardèrent silencieusement. De déjeuner, plus +question. Barbicane, les dents serrées, les sourcils contractés, les +poings fermés convulsivement, observait à travers le hublot. Nicholl +s'était croisé les bras, examinant ses calculs. Michel Ardan +murmurait:</p> + +<p>«Voilà bien ces savants! Ils n'en font jamais d'autres! Je donnerais +vingt pistoles pour tomber sur l'Observatoire de Cambridge et +l'écraser avec tous les tripoteurs de chiffres qu'il renferme!»</p> + +<p>Tout d'un coup, le capitaine fit une réflexion qui alla droit à +Barbicane.</p> + +<p>«Ah çà! dit-il, il est sept heures du matin. Nous sommes donc partis +depuis trente-deux heures. Plus de la moitié de notre trajet est +parcourue, et nous ne tombons pas, que je sache!»</p> + +<p>Barbicane ne répondit pas. Mais, après un coup d'œil rapide jeté au +capitaine, il prit un compas qui lui servait à mesurer la distance +angulaire du globe terrestre. Puis, à travers la vitre inférieure, il +fit une observation très exacte, vu l'immobilité apparente du +projectile. Se relevant alors, essuyant son front où perlaient des +gouttes de sueur, il disposa quelques chiffres sur le papier. Nicholl +comprenait que le président voulait déduire de la mesure du diamètre +terrestre la distance du boulet à la Terre. Il le regardait +anxieusement.</p> + +<p>«Non! s'écria Barbicane après quelques instants, non, nous ne tombons +pas! Nous sommes déjà à plus de cinquante mille lieues de la Terre! +Nous avons dépassé ce point où le projectile aurait dû s'arrêter, si +sa vitesse n'eût été que de onze mille mètres au départ! Nous montons +toujours!</p> + +<p>—C'est évident, répondit Nicholl, et il faut en conclure que notre +vitesse initiale, sous la poussée des quatre cent mille livres de +fulmi-coton, a dépassé les onze mille mètres réclamés. Je m'explique +alors que nous ayons rencontré, après treize minutes seulement, le +deuxième satellite qui gravite à plus de deux mille lieues de la +Terre.</p> + +<p>—Et cette explication est d'autant plus probable, ajouta Barbicane, +qu'en rejetant l'eau renfermée entre ses cloisons brisantes, le +projectile s'est trouvé subitement allégé d'un poids considérable.</p> + +<p>—Juste! fit Nicholl.</p> + +<p>—Ah! mon brave Nicholl, s'écria Barbicane, nous sommes sauvés!</p> + +<p>—Eh bien, répondit tranquillement Michel Ardan, puisque nous sommes +sauvés, déjeunons.»</p> + +<p>En effet, Nicholl ne se trompait pas. La vitesse initiale avait été, +très heureusement, supérieure à la vitesse indiquée par l'Observatoire +de Cambridge, mais l'Observatoire de Cambridge ne s'en était pas moins +trompé.</p> + +<p>Les voyageurs, remis de cette fausse alerte, se mirent à table et +déjeunèrent joyeusement. Si l'on mangea beaucoup, on parla plus +encore. La confiance était plus grande après qu'avant «l'incident de +l'algèbre».</p> + +<p>«Pourquoi ne réussirions-nous pas? répétait Michel Ardan. Pourquoi +n'arriverions-nous pas? Nous sommes lancés. Pas d'obstacles devant +nous. Pas de pierres sur notre chemin. La route est libre, plus +libre que celle du navire qui se débat contre la mer, plus libre que +celle du ballon qui lutte contre le vent! Or, si un navire arrive où +il veut, si un ballon monte où il lui plaît, pourquoi notre +projectile n'atteindrait-il pas le but qu'il a visé.</p> + +<p>—Il l'atteindra, dit Barbicane.</p> + +<p>—Ne fût-ce que pour honorer le peuple américain, ajouta Michel Ardan, +le seul peuple qui fût capable de mener à bien une telle entreprise, +le seul qui pût produire un président Barbicane! Ah! j'y pense, +maintenant que nous n'avons plus d'inquiétude, qu'allons-nous devenir? +Nous allons nous ennuyer royalement!»</p> + +<p>Barbicane et Nicholl firent un geste de dénégation.</p> + +<p>«Mais j'ai prévu le cas, mes amis, reprit Michel Ardan. Vous n'avez +qu'à parler. J'ai à votre disposition, échecs, dames, cartes, +dominos! Il ne me manque qu'un billard!</p> + +<p>—Quoi! demanda Barbicane, tu as emporté de pareils bibelots?</p> + +<p>—Sans doute, répondit Michel, et non seulement pour nous distraire, +mais aussi dans l'intention louable d'en doter les estaminets +sélénites.</p> + +<p>—Mon ami, dit Barbicane, si la Lune est habitée, ses habitants ont +apparu quelques milliers d'années avant ceux de la Terre, car on ne +peut douter que cet astre ne soit plus vieux que le nôtre. Si donc +les Sélénites existent depuis des centaines de mille ans, si leur +cerveau est organisé comme le cerveau humain, ils ont inventé tout ce +que nous avons inventé déjà, et même ce que nous inventerons dans la +suite des siècles. Ils n'auront rien à apprendre de nous et nous +aurons tout à apprendre d'eux.</p> + +<p>—Quoi! répondit Michel, tu penses qu'ils ont eu des artistes comme +Phidias, Michel-Ange ou Raphaël?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Des poètes comme Homère, Virgile, Milton, Lamartine, Hugo?</p> + +<p>—J'en suis sûr.</p> + +<p>—Des philosophes comme Platon, Aristote, Descartes, Kant?</p> + +<p>—Je n'en doute pas.</p> + +<p>—Des savants comme Archimède, Euclide, Pascal, Newton?</p> + +<p>—Je le jurerais.</p> + +<p>—Des comiques comme Arnal et des photographes comme... comme Nadar?</p> + +<p>—J'en suis sûr.</p> + +<p>—Alors, ami Barbicane, s'ils sont aussi forts que nous, et même plus +forts, ces Sélénites, pourquoi n'ont-ils pas tenté de communiquer avec +la Terre? Pourquoi n'ont-ils pas lancé un projectile lunaire +jusqu'aux régions terrestres?</p> + +<p>—Qui te dit qu'ils ne l'ont pas fait? répondit sérieusement +Barbicane.</p> + +<p>—En effet, ajouta Nicholl, cela leur était plus facile qu'à nous, et +pour deux raisons: la première parce que l'attraction est six fois +moindre à la surface de la Lune qu'à la surface de la Terre, ce qui +permet à un projectile de s'enlever plus aisément: la seconde, parce +qu'il suffisait d'envoyer ce projectile à huit mille lieues seulement +au lieu de quatre-vingt mille, ce qui ne demande qu'une force de +projection dix fois moins forte.</p> + +<p>—Alors, reprit Michel, je répète: Pourquoi ne l'ont-ils pas fait?</p> + +<p>—Et moi répliqua Barbicane, je répète: Qui te dit qu'ils ne l'ont pas +fait?</p> + +<p>—Quand?</p> + +<p>—Il y a des milliers d'années, avant l'apparition de l'homme sur la +Terre.</p> + +<p>—Et le boulet? Où est le boulet? Je demande à voir le boulet!</p> + +<p>—Mon ami, répondit Barbicane, la mer couvre les cinq sixièmes de +notre globe. De là, cinq bonnes raisons pour supposer que le +projectile lunaire, s'il a été lancé, est maintenant immergé au fond +de l'Atlantique ou du Pacifique. A moins qu'il ne soit enfoui dans +quelque crevasse, à l'époque où l'écorce terrestre n'était pas encore +suffisamment formée.</p> + +<p>—Mon vieux Barbicane, répondit Michel, tu as réponse à tout et je +m'incline devant ta sagesse. Toutefois il est une hypothèse qui me +sourirait mieux que les autres; c'est que les Sélénites, étant plus +vieux que nous, sont plus sages et n'ont point inventé la poudre!»</p> + +<p>En ce moment, Diane se mêla à la conversation par +un aboiement sonore. Elle réclamait son déjeuner.</p> + +<p>«Ah! fit Michel Ardan, à discuter ainsi, nous oublions Diane et +Satellite!»</p> + +<p>Aussitôt, une respectable pâtée fut offerte à la chienne qui la dévora +de grand appétit.</p> + +<p>«Vois-tu, Barbicane, disait Michel, nous aurions dû faire de ce +projectile une seconde arche de Noé et emporter dans la Lune un couple +de tous les animaux domestiques.</p> + +<p>—Sans doute, répondit Barbicane, mais la place eût manqué.</p> + +<p>—Bon! dit Michel, en se serrant un peu!</p> + +<p>—Le fait est, répondit Nicholl, que bœuf, vache, taureau, cheval, +tous ces ruminants nous seraient fort utiles sur le continent lunaire. +Par malheur, ce wagon ne pouvait devenir ni une écurie ni une étable.</p> + +<p>—Mais au moins, dit Michel Ardan, aurions-nous pu emmener un âne, +rien qu'un petit âne, cette courageuse et patiente bête qu'aimait à +monter le vieux Silène! Je les aime, ces pauvres ânes! Ce sont bien +les animaux les moins favorisés de la création. Non seulement on les +frappe pendant leur vie, mais on les frappe aussi après leur mort!</p> + +<p>—Comment l'entends-tu? demanda Barbicane.</p> + +<p>—Dame! fit Michel, puisqu'on en fait des peaux de tambour!»</p> + +<p>Barbicane et Nicholl ne purent s'empêcher de rire à cette réflexion +saugrenue. Mais un cri de leur joyeux compagnon les arrêta. Celui-ci +s'était courbé vers la niche de Satellite et se relevait en disant:</p> + +<p>«Bon! Satellite n'est plus malade.</p> + +<p>—Ah! fit Nicholl.</p> + +<p>—Non, reprit Michel, il est mort. Voilà, ajouta-t-il d'un ton +piteux, voilà qui sera embarrassant. Je crains, ma pauvre Diane, que +tu ne fasses pas souche dans les régions lunaires!»</p> + +<p>En effet, l'infortuné Satellite n'avait pu survivre à sa blessure. Il +était mort et bien mort. Michel Ardan très décontenancé, regardait +ses amis.</p> + +<p>«Il se présente une question, dit Barbicane. Nous ne pouvons garder +avec nous le cadavre de ce chien pendant quarante-huit heures encore.</p> + +<p>—Non, sans doute, répondit Nicholl, mais nos hublots sont fixés par +des charnières. Ils peuvent se rabattre. Nous ouvrirons l'un des +deux et nous jetterons ce corps dans l'espace.»</p> + +<p>Le président réfléchit pendant quelques instants. +et dit:</p> + +<p>«Oui, il faudra procéder ainsi, mais en prenant les plus minutieuses +précautions.</p> + +<p>—Pourquoi? demanda Michel.</p> + +<p>—Pour deux raisons que tu vas comprendre répondit Barbicane. La +première est relative à l'air renfermé dans le projectile, et dont il +ne faut perdre que le moins possible.</p> + +<p>—Mais puisque nous le refaisons, cet air!</p> + +<p>—En partie seulement. Nous ne refaisons que l'oxygène, mon brave +Michel,—et à ce propos veillons bien à ce que l'appareil ne +fournisse pas cet oxygène en quantité immodérée, car cet excès +amènerait en nous des troubles physiologiques très graves. Mais si +nous refaisons l'oxygène, nous ne refaisons pas l'azote, ce véhicule +que les poumons n'absorbent pas et qui doit demeurer intact. Or, cet +azote s'échapperait rapidement par les hublots ouverts.</p> + +<p>—Oh! le temps de jeter ce pauvre Satellite, dit Michel.</p> + +<p>—D'accord, mais agissons rapidement.</p> + +<p>—Et la seconde raison? demanda Michel.</p> + +<p>—La seconde raison, c'est qu'il ne faut pas laisser le froid +extérieur, qui est excessif, pénétrer dans le projectile, sous peine +d'être gelés vivants.</p> + +<p>—Cependant, le Soleil...</p> + +<p>—Le Soleil échauffe notre projectile qui absorbe ses rayons, mais il +n'échauffe pas le vide où nous flottons en ce moment. Où il n'y a pas +d'air, il n'y a pas plus de chaleur que de lumière diffuse, et de même +qu'il fait noir, il fait froid là où les rayons du Soleil n'arrivent +pas directement. Cette température n'est donc autre que la +température produite par le rayonnement stellaire, c'est-à-dire celle +que subirait le globe terrestre si le Soleil s'éteignait un jour.</p> + +<p>—Ce qui n'est pas à craindre, répondit Nicholl.</p> + +<p>—Qui sait? dit Michel Ardan. D'ailleurs, en admettant que le Soleil +ne s'éteigne pas, ne peut-il arriver que la Terre s'éloigne de lui?</p> + +<p>—Bon! fit Barbicane, voilà Michel avec ses idées!</p> + +<p>—Eh! reprit Michel, ne sait-on pas que la Terre a traversé la queue +d'une comète en 1861? Or, supposons une comète dont l'attraction soit +supérieure à l'attraction solaire, l'orbite terrestre se courbera vers +l'astre errant, et la Terre, devenue son satellite, sera entraînée à +une distance telle que les rayons du Soleil n'auront plus aucune +action à sa surface.</p> + +<p>—Cela peut se produire, en effet, répondit Barbicane, mais les +conséquences d'un pareil déplacement pourraient bien ne pas être aussi +redoutables que tu le supposes.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Parce que le froid et le chaud s'équilibreraient encore sur notre +globe. On a calculé que si la Terre eût été entraînée par la comète +de 1861, elle n'aurait pas ressenti, à sa plus grande distance du +Soleil, une chaleur seize fois supérieure à celle que nous envoie la +Lune, chaleur qui, concentrée au foyer des plus fortes lentilles, ne +produit aucun effet appréciable.</p> + +<p>—Eh bien? fit Michel.</p> + +<p>—Attends un peu, répondit Barbicane. On calculé aussi, qu'à son +périhélie, à sa distance la plus rapprochée du Soleil, la Terre aurait +supporté une chaleur égale à vingt-huit mille fois celle de l'été. +Mais cette chaleur, capable de vitrifier les matières terrestres et de +vaporiser les eaux, eût formé un épais anneau de nuages qui aurait +amoindri cette température excessive. De là, compensation entre les +froids de l'aphélie et les chaleurs du périhélie, et une moyenne +probablement supportable.</p> + +<p>—Mais à combien de degrés estime-t-on la température des espaces +planétaires? demanda Nicholl.</p> + +<p>—Autrefois, répondit Barbicane, on croyait que cette température +était excessivement basse. En calculant son décroissement +thermométrique, on arrivait à la chiffrer par millions de degrés +au-dessous de zéro. C'est Fourier, un compatriote de Michel, un +savant illustre de l'Académie des Sciences, qui a ramené ces nombres à +de plus justes estimations. Suivant lui, la température de l'espace +ne s'abaisse pas au-dessous de soixante degrés.</p> + +<p>—Peuh! fit Michel.</p> + +<p>—C'est à peu près, répondit Barbicane, la température qui fut +observée dans les régions polaires, à l'île Melville ou au fort +Reliance, soit environ cinquante-six degrés centigrades au-dessous de +zéro.</p> + +<p>—Il reste à prouver, dit Nicholl, que Fourier ne +s'est pas abusé dans ses évaluations. Si je ne me +trompe, un autre savant français, M. Pouillet, +estime la température de l'espace à cent soixante +degrés au-dessous de zéro. C'est ce que nous +vérifierons.</p> + +<p>—Pas en ce moment, répondit Barbicane, car les rayons solaires, +frappant directement notre thermomètre, donneraient, au contraire, une +température très élevée. Mais lorsque nous serons arrivés sur la +Lune, pendant les nuits de quinze jours que chacune de ses faces +éprouve alternativement, nous aurons le loisir de faire cette +expérience, car notre satellite se meut dans le vide.</p> + +<p>—Mais qu'entends-tu par le vide? demanda Michel, est-ce le vide +absolu?</p> + +<p>—C'est le vide absolument privé d'air.</p> + +<p>—Et dans lequel l'air n'est remplacé par rien?</p> + +<p>—Si. Par l'éther, répondit Barbicane.</p> + +<p>—Ah! Et qu'est-ce que l'éther?</p> + +<p>—L'éther, mon ami, c'est une agglomération d'atomes impondérables, +qui, relativement à leurs dimensions, disent les ouvrages de physique +moléculaire, sont aussi éloignés les uns des autres que les corps +célestes le sont dans l'espace. Leur distance, cependant, est +inférieure à un trois-millionièmes de millimètre. Ce sont ces atomes +qui, par leur mouvement vibratoire, produisent la lumière et la +chaleur, en faisant par seconde quatre cent trente trillions +d'ondulations, n'ayant que quatre à six dix-millièmes de millimètre +d'amplitude.</p> + +<p>—Milliards de milliards! s'écria Michel Ardan, on les a donc +mesurées et comptées, ces oscillations! Tout cela, ami Barbicane, ce +sont des chiffres de savants qui épouvantent l'oreille et ne disent +rien à l'esprit.</p> + +<p>—Il faut pourtant bien chiffrer...</p> + +<p>—Non. Il vaut mieux comparer. Un trillion ne signifie rien. Un +objet de comparaison dit tout. Exemple: Quand tu m'auras répété que +le volume d'Uranus est soixante-seize fois plus gros que celui de la +Terre, le volume de Saturne neuf cents fois plus gros, le volume de +Jupiter treize cents fois plus gros, le volume du Soleil treize cent +mille fois plus gros, je n'en serai pas beaucoup plus avancé. Aussi, +je préfère, et de beaucoup, ces vieilles comparaisons du <i>Double +Liégeois</i> qui vous dit tous bêtement: Le Soleil, c'est une citrouille +de deux pieds de diamètre, Jupiter, une orange, Saturne, une pomme +d'api, Neptune, une guigne, Uranus, une grosse cerise, la Terre, un +pois, Vénus, un petit pois, Mars, une grosse tête d'épingle, Mercure +un grain de moutarde, et Junon, Cérès, Vesta et Pallas, de simples +grains de sable! On sait au moins à quoi s'en tenir!»</p> + +<p>Après cette sortie de Michel Ardan contre les savants et ces trillions +qu'ils alignent sans sourciller, l'on procéda à l'ensevelissement de +Satellite. Il s'agissait simplement de le jeter dans l'espace, de la +même manière que les marins jettent un cadavre à la mer.</p> + +<p>Mais, ainsi que l'avait recommandé le président Barbicane, il fallut +opérer vivement, de façon à perdre le moins possible de cet air que +son élasticité aurait rapidement épanché dans le vide. Les boulons +du hublot de droite, dont l'ouverture mesurait environ trente +centimètres, furent dévissés avec soin, tandis que Michel, tout +contrit, se préparait à lancer son chien dans l'espace. La vitre, +manœuvrée par un puissant levier qui permettait de vaincre la +pression de l'air intérieur sur les parois du projectile, tourna +rapidement sur ses charnières, et Satellite fut projeté au-dehors. +C'est à peine si quelques molécules d'air s'échappèrent, et +l'opération réussit si bien que, plus tard, Barbicane ne craignit pas +de se débarrasser ainsi des débris inutiles qui encombraient le +wagon.</p> + +<h3><a name="VI" id="VI"></a>VI<br/><br /> +Demandes et réponses</h3> + +<p>Le 4 décembre, les chronomètres marquaient cinq heures du matin +terrestre, quand les voyageurs se réveillèrent, après cinquante-quatre +heures de voyage. Comme temps, ils n'avaient dépassé que de cinq +heures quarante minutes, la moitié de la durée assignée à leur séjour +dans le projectile; mais comme trajet, ils avaient déjà accompli près +des sept dixièmes de la traversée. Cette particularité était due à la +décroissance régulière de leur vitesse.</p> + +<p>Lorsqu'ils observèrent la Terre par la vitre inférieure, elle ne leur +apparut plus que comme une tache sombre, noyée dans les rayons +solaires. Plus de croissant, plus de lumière cendrée. Le lendemain, +à minuit, la Terre devait être nouvelle, au moment précis où la Lune +serait pleine. Au-dessus, l'astre des nuits se rapprochait de plus en +plus de la ligne suivie par le projectile, de manière à se rencontrer +avec lui à l'heure indiquée. Tout autour, la voûte noire était +constellée de points brillants qui semblaient se déplacer avec +lenteur. Mais à la distance considérable où ils se trouvaient, leur +grosseur relative ne paraissait pas s'être modifiée. Le Soleil et les +étoiles apparaissaient exactement tels qu'on les voit de la Terre. +Quant à la Lune, elle avait considérablement grossi; mais les lunettes +des voyageurs, peu puissantes en somme, ne permettaient pas encore de +faire d'utiles observations à sa surface, et d'en reconnaître les +dispositions topographiques ou géologiques.</p> + +<p>Aussi, le temps s'écoulait-il en conversations interminables. On +causait de la Lune surtout. Chacun apportait son contingent de +connaissances particulières. Barbicane et Nicholl, toujours sérieux, +Michel Ardan, toujours fantaisiste. Le projectile, sa situation, sa +direction, les incidents qui pouvaient survenir, les précautions que +nécessiterait sa chute sur la Lune, c'était là matière inépuisable à +conjectures.</p> + +<p>Précisément, en déjeunant, une demande de Michel, relative au +projectile, provoqua une assez curieuse réponse de Barbicane et digne +d'être rapportée.</p> + +<p>Michel, supposant le boulet brusquement arrêté, lorsqu'il était encore +animé de sa formidable vitesse initiale, voulut savoir quelles +auraient été les conséquences de cet arrêt.</p> + +<p>«Mais, répondit Barbicane, je ne vois pas comment le projectile aurait +pu être arrêté.</p> + +<p>—Supposons-le, répondit Michel.</p> + +<p>—Supposition irréalisable, répliqua le pratique Barbicane. A moins +que la force d'impulsion ne lui eût fait défaut. Mais alors, sa +vitesse aurait décru peu à peu, et il ne se fût pas brusquement +arrêté.</p> + +<p>—Admets qu'il ait heurté un corps dans l'espace.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—Ce bolide énorme que nous avons rencontré.</p> + +<p>—Alors, dit Nicholl, le projectile eût été brisé en mille pièces, et +nous avec.</p> + +<p>—Mieux que cela, répondit Barbicane, nous aurions été brûlés vifs.</p> + +<p>—Brûlés! s'écria Michel. Pardieu! je regrette que le cas ne se +soit pas présenté «pour voir».</p> + +<p>—Et tu aurais vu, répondit Barbicane. On sait maintenant que la +chaleur n'est qu'une modification du mouvement. Quand on fait +chauffer de l'eau, c'est-à-dire quand on lui ajoute de la chaleur, +cela veut dire que l'on donne du mouvement à ses molécules.</p> + +<p>—Tiens! fit Michel, voilà une théorie ingénieuse!</p> + +<p>—Et juste, mon digne ami, car elle explique tous les phénomènes du +calorique. La chaleur n'est qu'un mouvement moléculaire, une simple +oscillation des particules d'un corps. Lorsqu'on serre le frein d'un +train, le train s'arrête. Mais que devient le mouvement dont il était +animé? Il se transforme en chaleur, et le frein s'échauffe. Pourquoi +graisse-t-on l'essieu des roues? Pour l'empêcher de s'échauffer, +attendu que cette chaleur, ce serait du mouvement perdu par +transformation. Comprends-tu?</p> + +<p>—Si je comprends! répondit Michel, admirablement. Ainsi, par +exemple, quand j'ai couru longtemps, que je suis en nage, que je sue à +grosses gouttes, pourquoi suis-je forcé de m'arrêter? Tout +simplement, parce que mon mouvement s'est transformé en chaleur!»</p> + +<p>Barbicane ne put s'empêcher de sourire à cette repartie de Michel. +Puis, reprenant sa théorie:</p> + +<p>«Ainsi donc, dit-il, dans le cas d'un choc, il en eût été de notre +projectile comme de la balle qui tombe brûlante après avoir frappé la +plaque de métal. C'est son mouvement qui s'est changé en chaleur. En +conséquence, j'affirme que si notre boulet avait heurté le bolide, sa +vitesse, brusquement anéantie, eût déterminé une chaleur capable de le +volatiliser instantanément.</p> + +<p>—Alors, demanda Nicholl, qu'arriverait-il donc si la Terre s'arrêtait +subitement dans son mouvement de translation?</p> + +<p>—Sa température serait portée à un tel point, répondit Barbicane, +qu'elle serait immédiatement réduite en vapeurs.</p> + +<p>—Bon, fit Michel, voilà un moyen de finir le monde qui simplifierait +bien les choses.</p> + +<p>—Et si la Terre tombait sur le Soleil? dit Nicholl.</p> + +<p>—D'après les calculs, répondit Barbicane, cette chute développerait +une chaleur égale à la chaleur produite par seize cents globes de +charbon égaux en volume au globe terrestre.</p> + +<p>—Bon surcroît de température pour le Soleil, répliqua Michel Ardan, +et dont les habitants d'Uranus ou de Neptune ne se plaindraient sans +doute pas, car ils doivent mourir de froid sur leur planète.</p> + +<p>—Ainsi donc, mes amis, reprit Barbicane, tout mouvement brusquement +arrêté produit de la chaleur. Et cette théorie a permis d'admettre +que la chaleur du disque solaire est alimentée par une grêle de +bolides qui tombe incessamment à sa surface. On a même calculé...</p> + +<p>—Défions-nous, murmura Michel, voilà les chiffres qui s'avancent.</p> + +<p>—On a même calculé, reprit imperturbablement Barbicane, que le choc +de chaque bolide sur le Soleil doit produire une chaleur égale à celle +de quatre mille masses de houille d'un volume égal.</p> + +<p>—Et quelle est la chaleur solaire? demanda Michel.</p> + +<p>—Elle est égale à celle que produirait la combustion d'une couche de +charbon qui entourerait le Soleil sur une épaisseur de vingt-sept +kilomètres.</p> + +<p>—Et cette chaleur?...</p> + +<p>—Elle serait capable de faire bouillir par heure deux milliards neuf +cents millions de myriamètres cubes d'eau.</p> + +<p>—Et elle ne vous rôtit pas? s'écria Michel.</p> + +<p>—Non, répondit Barbicane, parce que l'atmosphère terrestre absorbe +les quatre dixièmes de la chaleur solaire. D'ailleurs, la quantité de +chaleur interceptée par la Terre n'est qu'un deux-milliardièmes du +rayonnement total.</p> + +<p>—Je vois bien que tout est pour le mieux, répliqua Michel, et que +cette atmosphère est une utile invention, car non seulement elle nous +permet de respirer, mais encore elle nous empêche de cuire.</p> + +<p>—Oui, dit Nicholl, et, malheureusement, il n'en sera pas de même dans +la Lune.</p> + +<p>—Bah! fit Michel, toujours confiant. S'il y a des habitants, ils +respirent. S'il n'y en a plus, ils auront bien laissé assez d'oxygène +pour trois personnes, ne fût-ce que dans le fond des ravins où sa +pesanteur l'aura accumulé! Eh bien, nous ne grimperons pas sur les +montagnes! Voilà tout.»</p> + +<p>Et Michel, se levant, alla considérer le disque +lunaire qui brillait d'un insoutenable éclat.</p> + +<p>«Sapristi! dit-il, qu'il doit faire chaud là-dessus!</p> + +<p>—Sans compter, répondit Nicholl, que le jour y dure trois cent +soixante heures!</p> + +<p>—Par compensation, dit Barbicane, les nuits y ont la même durée, et +comme la chaleur est restituée par rayonnement, leur température ne +doit être que celle des espaces planétaires.</p> + +<p>—Un joli pays! dit Michel. N'importe! Je voudrais déjà y être! +Hein! mes chers camarades, sera-ce assez curieux d'avoir la Terre +pour Lune, de la voir se lever à l'horizon, d'y reconnaître la +configuration de ses continents, de se dire: là est l'Amérique, là est +l'Europe; puis de la suivre lorsqu'elle va se perdre dans les rayons +du Soleil! A propos, Barbicane, y a-t-il des éclipses pour les +Sélénites?</p> + +<p>—Oui, des éclipses de Soleil, répondit Barbicane, lorsque les +centres des trois astres se trouvent sur la même ligne, la Terre étant +au milieu. Mais ce sont seulement des éclipses annulaires, pendant +lesquelles la Terre, projetée comme un écran sur le disque solaire, en +laisse apercevoir la plus grande partie.</p> + +<p>—Et pourquoi, demanda Nicholl, n'y a-t-il point d'éclipse totale? +Est-ce que le cône d'ombre projeté par la Terre ne s'étend pas au-delà +de la Lune?</p> + +<p>—Oui, si l'on ne tient pas compte de la réfraction produite par +l'atmosphère terrestre. Non, si l'on tient compte de cette +réfraction. Ainsi, soit <i>delta</i> prime la parallaxe horizontale, et +<i>p</i> prime le demi-diamètre apparent...</p> + +<p>—Ouf! fit Michel, un demi de <i>v</i> zéro carré...! Parle donc pour +tout le monde, homme algébrique!</p> + +<p>—Eh bien, en langue vulgaire, répondit Barbicane, la distance moyenne +de la Lune à la Terre étant de soixante rayons terrestres, la longueur +du cône d'ombre, par suite de la réfraction, se réduit à moins de +quarante-deux rayons. Il en résulte donc que, lors des éclipses, la +Lune se trouve au-delà du cône d'ombre pure, et que le Soleil lui +envoie non seulement les rayons de ses bords, mais aussi les rayons de +son centre.</p> + +<p>—Alors, dit Michel d'un ton goguenard, pourquoi y a-t-il éclipse, +puisqu'il ne doit pas y en avoir?</p> + +<p>—Uniquement, parce que ces rayons solaires sont affaiblis par cette +réfraction, et que l'atmosphère qu'ils traversent en éteint le plus +grand nombre!</p> + +<p>—Cette raison me satisfait, répondit Michel. D'ailleurs, nous +verrons bien quand nous y serons.</p> + +<p>—Maintenant, dis-moi, Barbicane, crois-tu que la Lune soit une +ancienne comète?</p> + +<p>—En voilà, une idée!</p> + +<p>—Oui, répliqua Michel avec une aimable fatuité, j'ai quelques idées +de ce genre.</p> + +<p>—Mais elle n'est pas de Michel, cette idée, répondit Nicholl.</p> + +<p>—Bon! je ne suis donc qu'un plagiaire!</p> + +<p>—Sans doute, répondit Nicholl. D'après le témoignage des Anciens, +les Arcadiens prétendent que leurs ancêtres ont habité la Terre avant +que la Lune fût devenue son satellite. Partant de ce fait, certains +savants ont vu dans la Lune une comète, que son orbite amena un jour +assez près de la Terre pour qu'elle fût retenue par l'attraction +terrestre.</p> + +<p>—Et qu'y a-t-il de vrai dans cette hypothèse? demanda Michel.</p> + +<p>—Rien, répondit Barbicane, et la preuve, c'est que la Lune n'a pas +conservé trace de cette enveloppe gazeuse qui accompagne toujours les +comètes.</p> + +<p>—Mais, reprit Nicholl, la Lune, avant de devenir le satellite de la +Terre, n'aurait-elle pu, dans son périhélie, passer assez près du +Soleil pour y laisser par évaporation toutes ces substances gazeuses?</p> + +<p>—Cela se peut, ami Nicholl, mais cela n'est pas probable.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que... Ma foi, je n'en sais rien.</p> + +<p>—Ah! quelles centaines de volumes, s'écria Michel, on pourrait faire +avec tout ce qu'on ne sait pas!</p> + +<p>—Ah çà! quelle heure est-il? demanda Barbicane.</p> + +<p>—Trois heures, répondit Nicholl.</p> + +<p>—Comme le temps passe, dit Michel, dans la conversation de savants +tels que nous! Décidément je sens que je m'instruis trop! Je sens +que je deviens un puits!»</p> + +<p>Ce disant, Michel se hissa jusqu'à la voûte du projectile, «pour mieux +observer la Lune», prétendait-il. Pendant ce temps, ses compagnons +considéraient l'espace à travers la vitre inférieure. Rien de nouveau +à signaler.</p> + +<p>Lorsque Michel Ardan fut redescendu, il s'approcha du hublot latéral, +et, soudain, il laissa échapper une exclamation de surprise.</p> + +<p>«Qu'est-ce donc?» demanda Barbicane.</p> + +<p>Le président s'approcha de la vitre, et aperçut une sorte de sac +aplati qui flottait extérieurement à quelques mètres du projectile. +Cet objet semblait immobile comme le boulet, et par conséquent, il +était animé du même mouvement ascensionnel que lui.</p> + +<p>«Qu'est-ce que cette machine-là? répétait Michel Ardan. Est-ce un +des corpuscules de l'espace, que notre projectile retient dans son +rayon d'attraction, et qui va l'accompagner jusqu'à la Lune?</p> + +<p>—Ce qui m'étonne, répondit Nicholl, c'est que la pesanteur spécifique +de ce corps, qui est très certainement inférieure à celle du boulet, +lui permette de se maintenir aussi rigoureusement à son niveau!</p> + +<p>—Nicholl, répondit Barbicane après un moment de réflexion, je ne sais +pas quel est cet objet, mais je sais parfaitement pourquoi il se +maintient par le travers du projectile.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Parce que nous flottons dans le vide, mon cher capitaine, et que +dans le vide, les corps tombent où se meuvent—ce qui est la même +chose—avec une vitesse égale, quelle que soit leur pesanteur ou +leur forme. C'est l'air qui, par sa résistance, crée des différences +de poids. Quand vous faites pneumatiquement le vide dans un tube, les +objets que vous y projetez, grains de poussière ou grains de plomb, y +tombent avec la même rapidité. Ici, dans l'espace, même cause et même +effet.</p> + +<p>—Très juste, dit Nicholl, et tout ce que nous lancerons au-dehors du +projectile ne cessera de l'accompagner dans son voyage jusqu'à la +Lune.</p> + +<p>—Ah! bêtes que nous sommes! s'écria Michel.</p> + +<p>—Pourquoi cette qualification? demanda Barbicane.</p> + +<p>—Parce que nous aurions dû remplir le projectile d'objets utiles, +livres, instruments, outils, etc. Nous aurions tout jeté, et «tout» +nous aurait suivi à la traîne! Mais j'y pense. Pourquoi ne nous +promenons-nous pas au-dehors comme ce bolide? Pourquoi ne nous +lançons-nous pas dans l'espace par le hublot? Quelle jouissance ce +serait de se sentir ainsi suspendu dans l'éther, plus favorisé que +l'oiseau qui doit toujours battre de l'aile pour se soutenir!</p> + +<p>—D'accord, dit Barbicane, mais comment respirer?</p> + +<p>—Maudit air qui manque si mal à propos!</p> + +<p>—Mais, s'il ne manquait pas, Michel, ta densité étant inférieure à +celle du projectile, tu resterais bien vite en arrière.</p> + +<p>—Alors, c'est un cercle vicieux.</p> + +<p>—Tout ce qu'il y a de plus vicieux.</p> + +<p>—Et il faut rester emprisonné dans son wagon?</p> + +<p>—Il le faut.</p> + +<p>—Ah! s'écria Michel d'une voix formidable.</p> + +<p>—Qu'as-tu? demanda Nicholl.</p> + +<p>—Je sais, je devine ce que c'est que ce prétendu bolide! Ce n'est +point un astéroïde qui nous accompagne! Ce n'est point un morceau de +planète.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc? demanda Barbicane.</p> + +<p>—C'est notre infortuné chien! C'est le mari de Diane!»</p> + +<p>En effet, cet objet déformé, méconnaissable, réduit à rien, c'était le +cadavre de Satellite, aplati comme une cornemuse dégonflée, et qui +montait, montait toujours!</p> + +<h3><a name="VII" id="VII"></a>VII<br /><br /> +Un moment d'ivresse</h3> + +<p>Ainsi donc, un phénomène curieux, mais logique, bizarre, mais +explicable, se produisait dans ces singulières conditions. Tout objet +lancé au-dehors du projectile devait suivre la même trajectoire et ne +s'arrêter qu'avec lui. Il y eut là un texte de conversation que la +soirée ne put épuiser. L'émotion des trois voyageurs s'accroissait, +d'ailleurs, à mesure que s'approchait le terme de leur voyage. Ils +s'attendaient à l'imprévu, à des phénomènes nouveaux, et rien ne les +eût étonnés dans la disposition d'esprit où ils se trouvaient. Leur +imagination surexcitée devançait ce projectile, dont la vitesse +diminuait notablement sans qu'ils en eussent le sentiment. Mais la +Lune grandissait à leurs yeux, et ils croyaient déjà qu'il leur +suffisait d'étendre la main pour la saisir.</p> + +<p>Le lendemain, 5 décembre, dès cinq heures du matin, tous trois étaient +sur pied. Ce jour-là devait être le dernier de leur voyage, si les +calculs étaient exacts. Le soir même, à minuit, dans dix-huit heures, +au moment précis de la Pleine-Lune, ils atteindraient son disque +resplendissant. Le prochain minuit verrait s'achever ce voyage, le +plus extraordinaire des temps anciens et modernes. Aussi dès le +matin, à travers les hublots argentés par ses rayons, ils saluèrent +l'astre des nuits d'un confiant et joyeux hurrah.</p> + +<p>La Lune s'avançait majestueusement sur le firmament étoilé. Encore +quelques degrés, et elle atteindrait le point précis de l'espace où +devait s'opérer sa rencontre avec le projectile. D'après ses propres +observations, Barbicane calcula qu'il l'accosterait par son hémisphère +nord, là où s'étendent d'immenses plaines, où les montagnes sont +rares. Circonstance favorable, si l'atmosphère lunaire, comme on le +pensait, était emmagasinée dans les fonds seulement.</p> + +<p>«D'ailleurs, fit observer Michel Ardan, une plaine est plutôt un lieu +de débarquement qu'une montagne. Un Sélénite que l'on déposerait en +Europe sur le sommet du Mont-Blanc, ou en Asie sur le pic de +l'Himalaya, ne serait pas précisément arrivé!</p> + +<p>—De plus, ajouta le capitaine Nicholl, sur un terrain plat, le +projectile demeurera immobile dès qu'il l'aura touché. Sur une pente, +au contraire, il roulerait comme une avalanche, et n'étant point +écureuils, nous n'en sortirions pas sains et saufs. Donc, tout est +pour le mieux.»</p> + +<p>En effet, le succès de l'audacieuse tentative ne paraissait plus +douteux. Cependant, une réflexion préoccupait Barbicane; mais, ne +voulant pas inquiéter ses deux compagnons, il garda le silence à ce +sujet.</p> + +<p>En effet, la direction du projectile vers l'hémisphère nord de la Lune +prouvait que sa trajectoire avait été légèrement modifiée. Le tir, +mathématiquement calculé, devait porter le boulet au centre même du +disque lunaire. S'il n'y arrivait pas, c'est qu'il y avait eu +déviation. Qui l'avait produite? Barbicane ne pouvait l'imaginer, +ni déterminer l'importance de cette déviation, car les points de +repère manquaient. Il espérait pourtant qu'elle n'aurait d'autre +résultat que de le ramener vers le bord supérieur de la Lune, région +plus propice à l'atterrage.</p> + +<p>Barbicane se contenta donc, sans communiquer ses inquiétudes à ses +amis, d'observer fréquemment la Lune, cherchant à voir si la direction +du projectile ne se modifierait pas. Car la situation eût été +terrible si le boulet, manquant son but et entraîné au-delà du disque, +se fût élancé dans les espaces interplanétaires.</p> + +<p>En ce moment, la Lune, au lieu d'apparaître plate comme un disque, +laissait déjà sentir sa convexité. Si le Soleil l'eût obliquement +frappée de ses rayons, l'ombre portée aurait fait valoir les hautes +montagnes qui se seraient nettement détachées. Le regard aurait pu +s'enfoncer dans l'abîme béant des cratères, et suivre les capricieuses +rainures qui zèbrent l'immensité des plaines. Mais tout relief se +nivelait encore dans un resplendissement intense. On distinguait à +peine ces larges taches qui donnent à la Lune l'apparence d'une figure +humaine.</p> + +<p>«Figure, soit, disait Michel Ardan, mais, j'en suis fâché pour +l'aimable sœur d'Apollon, figure grêlée!»</p> + +<p>Cependant, les voyageurs, si rapprochés de leur but, ne cessaient plus +d'observer ce monde nouveau. Leur imagination les promenait à travers +ces contrées inconnues. Ils gravissaient les pics élevés. Ils +descendaient au fond des larges cirques. Çà et là, ils croyaient voir +de vastes mers à peine contenues sous une atmosphère raréfiée, et des +cours d'eau qui versaient le tribut des montagnes. Penchés sur +l'abîme, ils espéraient surprendre les bruits de cet astre, +éternellement muet dans les solitudes du vide.</p> + +<p>Cette dernière journée leur laissa des souvenirs palpitants. Ils en +notèrent les moindres détails. Une vague inquiétude les prenait à +mesure qu'ils s'approchaient du terme. Cette inquiétude eût encore +redoublé s'ils avaient senti combien leur vitesse était médiocre. +Elle leur eût paru bien insuffisante pour les conduire jusqu'au but. +C'est qu'alors le projectile ne «pesait» presque plus. Son poids +décroissait incessamment et devait entièrement s'annihiler sur cette +ligne où les attractions lunaires et terrestres se neutralisant, +provoqueraient de si surprenants effets.</p> + +<p>Cependant, en dépit de ses préoccupations, Michel Ardan n'oublia pas +de préparer le repas du matin avec sa ponctualité habituelle. On +mangea de grand appétit. Rien d'excellent comme ce bouillon liquéfié +à la chaleur du gaz. Rien de meilleur que ces viandes conservées. +Quelques verres de bon vin de France couronnèrent ce repas. Et à ce +propos, Michel Ardan fit remarquer que les vignobles lunaires, +chauffés par cet ardent soleil, devaient distiller les vins les plus +généreux,—s'ils existaient toutefois. En tout cas, le prévoyant +Français n'avait eu garde d'oublier dans son paquet quelques précieux +ceps du Médoc et de la Côte-d'Or, sur lesquels il comptait +particulièrement.</p> + +<p>L'appareil Reiset et Regnault fonctionnait toujours avec une extrême +précision. L'air se maintenait dans un état de pureté parfaite. +Nulle molécule d'acide carbonique ne résistait à la potasse, et quant +à l'oxygène, disait le capitaine Nicholl, «il était certainement de +première qualité». Le peu de vapeur d'eau renfermé dans le +projectile se mêlait à cet air dont il tempérait la sécheresse, et +bien des appartements de Paris, de Londres ou de New York, bien des +salles de théâtre ne se trouvent certainement pas dans des conditions +aussi hygiéniques.</p> + +<p>Mais, pour fonctionner régulièrement, il fallait que cet appareil fût +tenu en parfait état. Aussi, chaque matin, Michel visitait les +régulateurs d'écoulement, essayait les robinets, et réglait au +pyromètre la chaleur du gaz. Tout marchait bien jusqu'alors, et les +voyageurs, imitant le digne J.-T. Maston, commençaient à prendre un +embonpoint qui les eût rendus méconnaissables, si leur emprisonnement +se fût prolongé pendant quelques mois. Ils se comportaient, en un +mot, comme se comportent des poulets en cage: ils engraissaient.</p> + +<p>En regardant à travers les hublots, Barbicane vit le spectre du chien +et les divers objets lancés hors du projectile qui l'accompagnaient +obstinément. Diane hurlait mélancoliquement en apercevant les restes +de Satellite. Ces épaves semblaient aussi immobiles que si elles +eussent reposé sur un terrain solide.</p> + +<p>«Savez-vous, mes amis, disait Michel Ardan, que si l'un de nous eût +succombé au contrecoup du départ, nous aurions été fort gênés pour +l'enterrer, que dis-je, pour l'«éthérer», puisque ici l'éther remplace +la Terre! Voyez-vous ce cadavre accusateur qui nous aurait suivis +dans l'espace comme un remords!</p> + +<p>—C'eût été triste, dit Nicholl.</p> + +<p>—Ah! reprit Michel, ce que je regrette, c'est de ne pouvoir faire +une promenade à l'extérieur. Quelle volupté de flotter au milieu de +ce radieux éther, de se baigner, de se rouler dans ces purs rayons de +soleil! Si Barbicane avait seulement pensé à se munir d'un appareil +de scaphandre et d'une pompe à air, je me serais aventuré au dehors, +et j'aurais pris des attitudes de chimère et d'hippogryphe sur le +sommet du projectile.</p> + +<p>—Eh bien, mon vieux Michel, répondit Barbicane, tu n'aurais pas fait +longtemps l'hippogryphe, car, malgré ton habit de scaphandre, gonflé +sous l'expansion de l'air contenu en toi, tu aurais éclaté comme un +obus, ou plutôt comme un ballon qui s'élève trop haut dans l'air. +Donc ne regrette rien, et n'oublie pas ceci: Tant que nous flotterons +dans le vide, il faut t'interdire toute promenade sentimentale hors du +projectile!»</p> + +<p>Michel Ardan se laissa convaincre dans une certaine mesure. Il +convint que la chose était difficile, mais non pas «impossible», mot +qu'il ne prononçait jamais.</p> + +<p>La conversation, de ce sujet, passa à un autre, et ne languit pas un +instant. Il semblait aux trois amis que dans ces conditions les idées +leur poussaient au cerveau comme les feuilles poussent aux premières +chaleurs du printemps. Ils se sentaient touffus.</p> + +<p>Au milieu des demandes et des réponses qui se croisèrent pendant cette +matinée, Nicholl posa une certaine question qui ne trouva pas de +solution immédiate.</p> + +<p>«Ah çà! dit-il, c'est très bien d'aller dans la Lune, +mais comment en reviendrons-nous?»</p> + +<p>Ses deux interlocuteurs se regardèrent d'un air surpris. On eût dit +que cette éventualité se formulait pour la première fois devant eux.</p> + +<p>«Qu'entendez-vous par-là, Nicholl? demanda gravement Barbicane.</p> + +<p>—Demander à revenir d'un pays, ajouta Michel, quand on n'y est pas +encore arrivé, me paraît inopportun.</p> + +<p>—Je ne dis pas cela pour reculer, répliqua Nicholl, mais je réitère +ma question, et je demande: Comment reviendrons-nous?</p> + +<p>—Je n'en sais rien, répondit Barbicane.</p> + +<p>—Et moi, dit Michel, si j'avais su comment en revenir, je n'y serais +point allé.</p> + +<p>—Voilà répondre, s'écria Nicholl.</p> + +<p>—J'approuve les paroles de Michel, dit Barbicane, et j'ajoute que la +question n'a aucun intérêt actuel. Plus tard, quand nous jugerons +convenable de revenir, nous aviserons. Si la Columbiad n'est plus là, +le projectile y sera toujours.</p> + +<p>—Belle avance! Une balle sans fusil!</p> + +<p>—Le fusil, répondit Barbicane, on peut le fabriquer. La poudre, on +peut la faire! Ni les métaux, ni le salpêtre, ni le charbon ne +doivent manquer aux entrailles de la Lune. D'ailleurs, pour revenir, +il ne faut vaincre que l'attraction lunaire, et il suffit d'aller à +huit mille lieues pour retomber sur le globe terrestre en vertu des +seules lois de la pesanteur.</p> + +<p>—Assez, dit Michel en s'animant. Qu'il ne soit plus question de +retour! Nous en avons déjà trop parlé. Quant à communiquer avec nos +anciens collègues de la Terre, cela ne sera pas difficile.</p> + +<p>—Et comment?</p> + +<p>—Au moyen de bolides lancés par les volcans lunaires.</p> + +<p>—Bien trouvé, Michel, répondit Barbicane d'un ton convaincu. Laplace +a calculé qu'une force cinq fois supérieure à celle de nos canons +suffirait à envoyer un bolide de la Lune à la Terre. Or, il n'est pas +de volcan qui n'ait une puissance de propulsion supérieure.</p> + +<p>—Hurrah! cria Michel. Voilà des facteurs commodes que ces bolides, +et qui ne coûteront rien! Et comme nous rirons de l'administration +des postes! Mais, j'y pense...</p> + +<p>—Que penses-tu?</p> + +<p>—Une idée superbe! Pourquoi n'avons-nous pas accroché un fil à notre +boulet? Nous aurions échangé des télégrammes avec la Terre!</p> + +<p>—Mille diables! riposta Nicholl. Et le poids d'un fil long de +quatre-vingt-six mille lieues ne le comptes-tu pour rien?</p> + +<p>—Pour rien! On aurait triplé la charge de la Columbiad! On l'aurait +quadruplée, quintuplée! s'écria Michel, dont le verbe prenait des +intonations de plus en plus violentes.</p> + +<p>—Il n'y a qu'une petite objection à faire à ton projet, répondit +Barbicane: c'est que pendant le mouvement de rotation du globe, notre +fil se serait enroulé autour de lui comme une chaîne sur un cabestan, +et qu'il nous aurait inévitablement ramenés à terre.</p> + +<p>—Par les trente-neuf étoiles de l'Union! dit Michel, je n'ai donc +que des idées impraticables aujourd'hui! des idées dignes de J.-T. +Maston! Mais, j'y songe, si nous ne revenons pas sur la Terre, J.-T. +Maston est capable de venir nous retrouver!</p> + +<p>—Oui! il viendra, répliqua Barbicane, c'est un digne et courageux +camarade. D'ailleurs, quoi de plus aisé? La Columbiad n'est-elle pas +toujours creusée dans le sol floridien! Le coton et l'acide azotique +manquent-ils pour fabriquer du pyroxyle? La Lune ne repassera-t-elle +pas au zénith de la Floride? Dans dix-huit ans n'occupera-t-elle pas +exactement la place qu'elle occupe aujourd'hui?</p> + +<p>—Oui, répéta Michel, oui, Maston viendra, et avec lui nos amis +Elphiston, Blomsberry, tous les membres du Gun-Club, et ils seront +bien reçus! Et plus tard, on établira des trains de projectiles entre +la Terre et la Lune! Hurrah pour J.-T. Maston!»</p> + +<p>Il est probable que, si l'honorable J.-T. Maston n'entendit pas les +hurrahs poussés en son honneur, du moins les oreilles lui tintèrent. +Que faisait-il alors? Sans doute, posté dans les montagnes Rocheuses, +à la station de Long's-Peak, il cherchait à découvrir l'invisible +boulet gravitant dans l'espace. S'il pensait à ses chers compagnons, +il faut convenir que ceux-ci n'étaient pas en reste avec lui, et que, +sous l'influence d'une exaltation singulière, ils lui consacraient +leurs meilleures pensées.</p> + +<p>Mais d'où venait cette animation qui grandissait visiblement chez les +hôtes du projectile? Leur sobriété ne pouvait être mise en doute. +Cet étrange éréthisme du cerveau, fallait-il l'attribuer aux +circonstances exceptionnelles ou ils se trouvaient, à cette proximité +de l'astre des nuits dont quelques heures les séparaient seulement, à +quelque influence secrète de la Lune qui agissait sur le système +nerveux? Leur figure rougissait comme si elle eût été exposée à la +réverbération d'un four; leur respiration s'activait, et leurs poumons +jouaient comme un soufflet de forge; leurs yeux brillaient d'une +flamme extraordinaire; leur voix détonait avec des accents +formidables; leurs paroles s'échappaient comme un bouchon de champagne +chassé par l'acide carbonique; leurs gestes devenaient inquiétants, +tant il fallait d'espace pour les développer. Et, détail remarquable, +ils ne s'apercevaient aucunement de cette excessive tension de leur +esprit.</p> + +<p>«Maintenant, dit Nicholl d'un ton bref, maintenant que je ne sais pas +si nous reviendrons de la Lune, je veux savoir ce que nous y allons +faire.</p> + +<p>—Ce que nous y allons faire? répondit Barbicane, frappant du pied +comme s'il eût été dans une salle d'armes, je n'en sais rien!</p> + +<p>—Tu n'en sais rien! s'écria Michel avec un hurlement qui provoqua +dans le projectile un retentissement sonore.</p> + +<p>—Non, je ne m'en doute même pas! riposta Barbicane, se mettant à +l'unisson de son interlocuteur.</p> + +<p>—Eh bien, je le sais, moi, répondit Michel.</p> + +<p>—Parle donc, alors, cria Nicholl, qui ne pouvait plus contenir les +grondements de sa voix.</p> + +<p>—Je parlerai si cela me convient, s'écria Michel en saisissant +violemment le bras de son compagnon.</p> + +<p>—Il faut que cela te convienne, dit Barbicane, l'œil en feu, la main +menaçante. C'est toi qui nous as entraînés dans ce voyage formidable, +et nous voulons savoir pourquoi!</p> + +<p>—Oui! fit le capitaine, maintenant que je ne sais pas où je vais, +je veux savoir pourquoi j'y vais!</p> + +<p>—Pourquoi? s'écria Michel, bondissant à la hauteur d'un mètre, +pourquoi? Pour prendre possession de la Lune au nom des États-Unis! +Pour ajouter un quarantième État à l'Union! Pour coloniser les +régions lunaires, pour les cultiver, pour les peupler, pour y +transporter tous les prodiges de l'art, de la science et de +l'industrie! Pour civiliser les Sélénites, à moins qu'ils ne soient +plus civilisés que nous, et les constituer en république, s'ils n'y +sont déjà!</p> + +<p>—Et s'il n'y a pas de Sélénites! riposta Nicholl, qui sous l'empire +de cette inexplicable ivresse devenait très contrariant.</p> + +<p>—Qui dit qu'il n'y a pas de Sélénites? s'écria Michel d'un ton +menaçant.</p> + +<p>—Moi! hurla Nicholl.</p> + +<p>—Capitaine, dit Michel, ne répète pas cette insolence, ou je te +l'enfonce dans la gorge à travers les dents!»</p> + +<p>Les deux adversaires allaient se précipiter l'un sur l'autre, et cette +incohérente discussion menaçait de dégénérer en bataille, quand +Barbicane intervint par un bond formidable.</p> + +<p>«Arrêtez, malheureux, dit-il en mettant ses deux compagnons dos à dos, +s'il n'y a pas de Sélénites, on s'en passera!</p> + +<p>—Oui, s'exclama Michel, qui n'y tenait pas autrement, on s'en +passera. Nous n'avons que faire des Sélénites! A bas les Sélénites!</p> + +<p>—A nous l'empire de la Lune, dit Nicholl.</p> + +<p>—A nous trois, constituons la république!</p> + +<p>—Je serai le congrès, cria Michel.</p> + +<p>—Et moi le sénat, riposta Nicholl.</p> + +<p>—Et Barbicane le président, hurla Michel.</p> + +<p>—Pas de président nommé par la nation! répondit Barbicane.</p> + +<p>—Eh bien, un président nommé par le congrès, s'écria Michel, et comme +je suis le congrès, je te nomme à l'unanimité!</p> + +<p>—Hurrah! hurrah! hurrah pour le président Barbicane! cria Nicholl.</p> + +<p>—Hip! hip! hip!» vociféra Michel Ardan.</p> + +<p>Puis, le président et le sénat entonnèrent d'une voix terrible le +populaire <i>Yankee Doodle</i> , tandis que le congrès faisait retentir les +mâles accents de la <i>Marseillaise</i> .</p> + +<p>Alors commença une ronde échevelée avec gestes insensés, trépignements +de fous, culbutes de clowns désossés. Diane, se mêlant à cette danse, +hurlant à son tour, sauta jusqu'à la voûte du projectile. On entendit +d'inexplicables battements d'ailes, des cris de coq d'une sonorité +bizarre. Cinq ou six poules volèrent, en se frappant aux parois comme +des chauves-souris folles...</p> + +<p>Puis, les trois compagnons de voyage, dont les poumons se +désorganisaient sous une incompréhensible influence, plus qu'ivres, +brûlés par l'air qui incendiait leur appareil respiratoire, tombèrent +sans mouvement sur le fond du projectile.</p> + +<h3><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII<br /><br /> +A soixante-dix-huit mille cent quatorze lieues</h3> + +<p>Que s'était-il passé? D'où provenait la cause de cette ivresse +singulière dont les conséquences pouvaient être désastreuses? Une +simple étourderie de Michel, à laquelle très heureusement, Nicholl put +remédier à temps.</p> + +<p>Après une véritable pâmoison qui dura quelques minutes le capitaine, +revenant le premier à la vie, reprit ses facultés intellectuelles.</p> + +<p>Bien qu'il eût déjeuné deux heures auparavant, il ressentait une faim +terrible qui le tiraillait comme s'il n'avait pas mangé depuis +plusieurs jours. Tout en lui, estomac et cerveau, était surexcité au +plus haut point.</p> + +<p>Il se releva donc et réclama de Michel une collation supplémentaire. +Michel, anéanti, ne répondit pas. Nicholl voulut alors préparer +quelques tasses de thé destinées à faciliter l'absorption d'une +douzaine de sandwiches. Il s'occupa d'abord de se procurer du feu, et +frotta vivement une allumette.</p> + +<p>Quelle fut sa surprise en voyant briller le soufre d'un éclat +extraordinaire et presque insoutenable à la vue. Du bec de gaz qu'il +alluma jaillit une flamme comparable aux jets de la lumière +électrique.</p> + +<p>Une révélation se fit dans l'esprit de Nicholl. Cette intensité de +lumière, les troubles physiologiques survenus en lui, la surexcitation +de toutes ses facultés morales et passionnelles, il comprit tout.</p> + +<p>«L'oxygène!» s'écria-t-il.</p> + +<p>Et se penchant sur l'appareil à air, il vit que le robinet laissait +échapper à pleins flots ce gaz incolore, sans saveur, sans odeur, +éminemment vital, mais qui, à l'état pur, produit les désordres les +plus graves dans l'organisme. Par étourderie, Michel avait ouvert en +grand le robinet de l'appareil!</p> + +<p>Nicholl se hâta de suspendre cet écoulement d'oxygène, dont +l'atmosphère était saturée, et qui eût entraîné la mort des voyageurs, +non par asphyxie, mais par combustion.</p> + +<p>Une heure après, l'air moins chargé rendait aux poumons leur jeu +normal. Peu à peu, les trois amis revenaient de leur ivresse; mais il +leur fallut cuver leur oxygène, comme un ivrogne cuve son vin.</p> + +<p>Quand Michel apprit quelle était sa part de responsabilité dans cet +incident, il ne s'en montra pas autrement déconcerté. Cette ébriété +inattendue rompait la monotonie du voyage. Bien des sottises avaient +été dites sous son influence, mais aussi vite oubliées que dites.</p> + +<p>«Puis, ajouta le joyeux Français, je ne suis pas fâché d'avoir goûté +un peu de ce gaz capiteux. Savez-vous, mes amis, qu'il y aurait un +curieux établissement à fonder, avec cabinets d'oxygène, où les gens +dont l'organisme est affaibli pourraient, pendant quelques heures, +vivre d'une vie plus active! Supposez des réunions où l'air serait +saturé de ce fluide héroïque, des théâtres où l'administration +l'entretiendrait à haute dose, quelle passion dans l'âme des acteurs +et des spectateurs, quel feu, quel enthousiasme! Et si, au lieu d'une +simple assemblée, on pouvait en saturer tout un peuple, quelle +activité dans ses fonctions, quel supplément de vie il recevrait! +D'une nation épuisée on referait peut-être une nation grande et forte, +et je connais plus d'un État de notre vieille Europe qui devrait se +remettre au régime de l'oxygène, dans l'intérêt de sa santé!»</p> + +<p>Michel parlait et s'animait, à faire croire que le robinet était +encore trop ouvert. Mais, d'une phrase, Barbicane enraya son +enthousiasme.</p> + +<p>«Tout cela est bien, ami Michel, lui dit-il, mais nous apprendras-tu +d'où viennent ces poules qui se sont mêlées à notre concert?</p> + +<p>—Ces poules?</p> + +<p>—Oui.»</p> + +<p>En effet, une demi-douzaine de poules et un superbe coq se promenaient +çà et là, voletant et caquetant.</p> + +<p>«Ah! les maladroites! s'écria Michel. C'est l'oxygène qui les a +mises en révolution!</p> + +<p>—Mais que veux-tu faire de ces poules? demanda Barbicane.</p> + +<p>—Les acclimater dans la Lune, parbleu!</p> + +<p>—Alors pourquoi les avoir cachées?</p> + +<p>—Une farce, mon digne président, une simple farce qui avorte +piteusement! Je voulais les lâcher sur le continent lunaire, sans +vous en rien dire! Hein! quel eût été votre ébahissement à voir ces +volatiles terrestres picorer les champs de la Lune!</p> + +<p>—Ah! gamin! gamin éternel! répondit Barbicane, tu n'as pas besoin +d'oxygène pour te monter la tête! Tu es toujours ce que nous étions +sous l'influence de ce gaz! Tu es toujours fou!</p> + +<p>—Eh! qui dit qu'alors nous n'étions pas sages!» répliqua Michel +Ardan.</p> + +<p>Après cette réflexion philosophique, les trois amis réparèrent le +désordre du projectile. Poules et coq furent réintégrés dans leur +cage. Mais, en procédant à cette opération, Barbicane et ses deux +compagnons eurent le sentiment très marqué d'un nouveau phénomène.</p> + +<p>Depuis le moment où ils avaient quitté la Terre, leur propre poids, +celui du boulet et des objets qu'il renfermait, avaient subi une +diminution progressive. S'ils ne pouvaient constater cette +déperdition pour le projectile, un instant devait arriver où cet effet +serait sensible pour eux-mêmes et pour les ustensiles ou les +instruments dont ils se servaient.</p> + +<p>Il va sans dire qu'une balance n'eût pas indiqué cette déperdition, +car le poids destiné à peser l'objet aurait perdu précisément autant +que l'objet lui-même; mais un peson à ressort, par exemple, dont la +tension est indépendante de l'attraction, eût donné l'évaluation +exacte de cette déperdition.</p> + +<p>On sait que l'attraction, autrement dit la pesanteur, est +proportionnelle aux masses et en raison inverse du carré des +distances. De là cette conséquence: Si la Terre eût été seule dans +l'espace, si les autres corps célestes se fussent subitement +annihilés, le projectile, d'après la loi de Newton, aurait d'autant +moins pesé qu'il se serait éloigné de la Terre, mais sans jamais +perdre entièrement son poids, car l'attraction terrestre se fût +toujours fait sentir à n'importe quelle distance.</p> + +<p>Mais dans le cas actuel, un moment devait arriver où le projectile ne +serait plus aucunement soumis aux lois de la pesanteur, en faisant +abstraction des autres corps célestes dont on pouvait considérer +l'effet comme nul.</p> + +<p>En effet, la trajectoire du projectile se traçait entre la Terre et la +Lune. A mesure qu'il s'éloignait de la Terre, l'attraction terrestre +diminuait en raison inverse du carré des distances, mais aussi +l'attraction lunaire augmentait dans la même proportion. Il devait +donc arriver un point où, ces deux attractions se neutralisant, le +boulet ne pèserait plus. Si les masses de la Lune et de la Terre +eussent été égales, ce point se fût rencontré à une égale distance des +deux astres. Mais, en tenant compte de la différence des masses, il +était facile de calculer que ce point serait situé aux quarante-sept +cinquante-deuxièmes du voyage, soit, en chiffres, à soixante-dix-huit +mille cent quatorze lieues de la Terre.</p> + +<p>A ce point, un corps n'ayant aucun principe de vitesse ou de +déplacement en lui, y demeurerait éternellement immobile, étant +également attiré par les deux astres, et rien ne le sollicitant plutôt +vers l'un que vers l'autre.</p> + +<p>Or, le projectile, si la force d'impulsion avait été exactement +calculée, le projectile devait atteindre ce point avec une vitesse +nulle, ayant perdu tout indice de pesanteur, comme tous les objets +qu'il portait en lui.</p> + +<p>Qu'arriverait-il alors? Trois hypothèses se présentaient.</p> + +<p>Ou le projectile aurait encore conservé une certaine vitesse, et, +dépassant le point d'égale attraction, il tomberait sur la Lune en +vertu de l'excès de l'attraction lunaire sur l'attraction terrestre.</p> + +<p>Ou la vitesse lui manquant pour atteindre le point d'égale attraction, +il retomberait sur la Terre en vertu de l'excès de l'attraction +terrestre sur l'attraction lunaire.</p> + +<p>Ou enfin, animé d'une vitesse suffisante pour atteindre le point +neutre, mais insuffisante pour le dépasser, il resterait éternellement +suspendu à cette place, comme le prétendu tombeau de Mahomet, entre le +zénith et le nadir.</p> + +<p>Telle était la situation, et Barbicane en expliqua clairement les +conséquences à ses compagnons de voyage. Cela les intéressait au plus +haut degré. Or, comment reconnaîtraient-ils que le projectile avait +atteint ce point neutre situé à soixante-dix-huit mille cent quatorze +lieues de la Terre?</p> + +<p>Précisément lorsque ni eux ni les objets enfermés dans le projectile +ne seraient plus aucunement soumis aux lois de la pesanteur.</p> + +<p>Jusqu'ici, les voyageurs, tout en constatant que cette action +diminuait de plus en plus, n'avaient pas encore reconnu son absence +totale. Mais ce jour-là, vers onze heures du matin, Nicholl ayant +laissé échapper un verre de sa main, le verre, au lieu de tomber, +resta suspendu dans l'air.</p> + +<p>«Ah! s'écria Michel Ardan, voilà donc un peu de physique amusante!»</p> + +<p>Et aussitôt, divers objets, des armes, des bouteilles, abandonnés à +eux-mêmes, se tinrent comme par miracle. Diane, elle aussi, placée +par Michel dans l'espace, reproduisit, mais sans aucun truc, la +suspension merveilleuse opérée par les Caston et les Robert-Houdin. +La chienne, d'ailleurs, ne semblait pas s'apercevoir qu'elle flottait +dans l'air.</p> + +<p>Eux-mêmes, surpris, stupéfaits, en dépit de leurs raisonnements +scientifiques, ils sentaient, ces trois aventureux compagnons emportés +dans le domaine du merveilleux, ils sentaient que la pesanteur +manquait à leur corps. Leurs bras, qu'ils étendaient, ne cherchaient +plus à s'abaisser. Leur tête vacillait sur leurs épaules. Leurs +pieds ne tenaient plus au fond du projectile. Ils étaient comme des +gens ivres auxquels la stabilité fait défaut. Le fantastique a créé +des hommes privés de leurs reflets, d'autres privés de leur ombre! +Mais ici la réalité, par la neutralité des forces attractives, faisait +des hommes en qui rien ne pesait plus, et qui ne pesaient pas +eux-mêmes!</p> + +<p>Soudain Michel, prenant un certain élan, quitta le fond, et resta +suspendu en l'air comme le moine de la <i>Cuisine des Anges</i> de Murillo.</p> + +<p>Ses deux amis l'avaient rejoint en un instant, et tous les trois, au +centre du projectile, ils figuraient une ascension miraculeuse.</p> + +<p>«Est-ce croyable? Est-ce vraisemblable? Est-ce possible? s'écria +Michel. Non. Et pourtant cela est! Ah! si Raphaël nous avait vus +ainsi, quelle «Assomption» il eût jetée sur sa toile!</p> + +<p>—L'Assomption ne peut durer, répondit Barbicane. Si le projectile +passe le point neutre, l'attraction lunaire nous attirera vers la +Lune.</p> + +<p>—Nos pieds reposeront alors sur la voûte du projectile, répondit +Michel.</p> + +<p>—Non, dit Barbicane, parce que le projectile, dont le centre de +gravité est très bas, se retournera peu a peu.</p> + +<p>—Alors, tout notre aménagement va être bouleversé de fond en comble, +c'est le mot!</p> + +<p>—Rassure-toi, Michel, répondit Nicholl. Aucun bouleversement n'est +à craindre. Pas un objet ne bougera, car l'évolution du projectile ne +se fera qu'insensiblement.</p> + +<p>—En effet, reprit Barbicane, et quand il aura franchi le point +d'égale attraction, son culot, relativement plus lourd, l'entraînera +suivant une perpendiculaire à la Lune. Mais, pour que ce phénomène se +produise, il faut que nous ayons passé la ligne neutre.</p> + +<p>—Passer la ligne neutre! s'écria Michel. Alors faisons comme les +marins qui passent l'Équateur. Arrosons notre passage!»</p> + +<p>Un léger mouvement de côté ramena Michel vers la paroi capitonnée. +Là, il prit une bouteille et des verres, les plaça «dans l'espace», +devant ses compagnons, et, trinquant joyeusement, ils saluèrent la +ligne d'un triple hurrah.</p> + +<p>Cette influence des attractions dura une heure à peine. Les voyageurs +se sentirent insensiblement ramenés vers le fond, et Barbicane crut +remarquer que le bout conique du projectile s'écartait un peu de la +normale dirigée vers la Lune. Par un mouvement inverse, le culot s'en +rapprochait. L'attraction lunaire l'emportait donc sur l'attraction +terrestre. La chute vers la Lune commençait, presque insensible +encore; elle ne devait être que d'un millimètre un tiers dans la +première seconde, soit cinq cent quatre-vingt-dix millièmes de ligne. +Mais peu à peu la force attractive s'accroîtrait, la chute serait plus +accentuée, le projectile, entraîné par le culot, présenterait son cône +supérieur à la Terre et tomberait avec une vitesse croissante jusqu'à +la surface du continent sélénite. Le but serait donc atteint. +Maintenant, rien ne pouvait empêcher le succès de l'entreprise, et +Nicholl et Michel Ardan partagèrent la joie de Barbicane.</p> + +<p>Puis ils causèrent de tous ces phénomènes qui les émerveillaient coup +sur coup. Cette neutralisation des lois de la pesanteur surtout, ils +ne tarissaient pas à son propos. Michel Ardan, toujours enthousiaste, +voulait en tirer des conséquences qui n'étaient que fantaisie pure.</p> + +<p>«Ah! mes dignes amis, s'écriait-il, quel progrès si l'on pouvait +ainsi se débarrasser, sur Terre, de cette pesanteur, de cette chaîne +qui vous rive à elle! Ce serait le prisonnier devenu libre! Plus de +fatigues, ni des bras ni des jambes. Et, s'il est vrai que pour voler +à la surface de la Terre, pour se soutenir dans l'air par le simple +jeu des muscles, il faille une force cent cinquante fois supérieure à +celle que nous possédons, un simple acte de la volonté, un caprice +nous transporterait dans l'espace, si l'attraction n'existait pas.</p> + +<p>—En effet, dit Nicholl en riant, si l'on parvenait à supprimer la +pesanteur comme on supprime la douleur par l'anesthésie, voilà qui +changerait la face des sociétés modernes!</p> + +<p>—Oui, s'écria Michel, tout plein de son sujet, détruisons la +pesanteur, et plus de fardeaux! Partant, plus de grues, de crics, de +cabestans, de manivelles et autres engins qui n'auraient pas raison +d'être!</p> + +<p>—Bien dit, répliqua Barbicane, mais si rien ne pesait plus, rien ne +tiendrait plus, pas plus ton chapeau sur ta tête, digne Michel, que ta +maison dont les pierres n'adhèrent que par leur poids! Pas de bateaux +dont la stabilité sur les eaux n'est qu'une conséquence de la +pesanteur. Pas même d'Océan, dont les flots ne seraient plus +équilibrés par l'attraction terrestre. Enfin pas d'atmosphère, dont +les molécules n'étant plus retenues se disperseraient dans l'espace!</p> + +<p>—Voilà qui est fâcheux, répliqua Michel. Rien de tel que ces gens +positifs pour vous ramener brutalement à la réalité.</p> + +<p>—Mais console-toi, Michel, reprit Barbicane, car si aucun astre +n'existe d'où soient bannies les lois de la pesanteur, tu vas, du +moins, en visiter un où la pesanteur est beaucoup moindre que sur la +Terre.</p> + +<p>—La Lune?</p> + +<p>—Oui, la Lune, à la surface de laquelle les objets pèsent six fois +moins qu'à la surface de la Terre, phénomène très facile à constater.</p> + +<p>—Et nous nous en apercevrons? demanda Michel.</p> + +<p>—Évidemment, puisque deux cents kilogrammes n'en pèsent que trente à +la surface de la Lune.</p> + +<p>—Et notre force musculaire n'y diminuera pas?</p> + +<p>—Aucunement. Au lieu de t'élever à un mètre en sautant, tu +t'élèveras à dix-huit pieds de hauteur.</p> + +<p>—Mais nous serons des Hercules dans la Lune! s'écria Michel.</p> + +<p>—D'autant plus, répondit Nicholl, que si la taille des Sélénites est +proportionnelle à la masse de leur globe, ils seront hauts d'un pied à +peine.</p> + +<p>—Des Lilliputiens! répliqua Michel. Je vais donc jouer le rôle de +Gulliver! Nous allons réaliser la fable des géants! Voilà l'avantage +de quitter sa planète et de courir le monde solaire!</p> + +<p>—Un instant, Michel, répondit Barbicane. Si tu veux jouer les +Gulliver ne visite que les planètes inférieures, telles que Mercure, +Vénus ou Mars, dont la masse est un peu moindre que celle de la Terre. +Mais ne te hasarde pas dans les grandes planètes, Jupiter, Saturne, +Uranus, Neptune, car là les rôles seraient intervertis, et tu +deviendrais Lilliputien.</p> + +<p>—Et dans le Soleil?</p> + +<p>—Dans le Soleil, si sa densité est quatre fois moindre que celle de +la Terre, son volume est treize cent vingt-quatre mille fois plus +considérable, et l'attraction y est vingt-sept fois plus grande qu'à +la surface de notre globe. Toute proportion gardée, les habitants y +devraient avoir en moyenne deux cents pieds de haut.</p> + +<p>—Mille diables! s'écria Michel. Je ne serais plus qu'un pygmée, un +mirmidon!</p> + +<p>—Gulliver chez les géants, dit Nicholl.</p> + +<p>—Juste! répondit Barbicane.</p> + +<p>—Et il ne serait pas inutile d'emporter quelques pièces d'artillerie +pour se défendre.</p> + +<p>—Bon! répliqua Barbicane, tes boulets ne feraient aucun effet dans +le Soleil, et ils tomberaient sur le sol au bout de quelques mètres.</p> + +<p>—Voilà qui est fort!</p> + +<p>—Voilà qui est certain, répondit Barbicane. L'attraction est si +considérable sur cet astre énorme, qu'un objet pesant soixante-dix +kilogrammes sur la Terre, en pèserait dix-neuf cent trente à la +surface du Soleil. Ton chapeau, une dizaine de kilogrammes! Ton +cigare, une demi-livre. Enfin si tu tombais sur le continent solaire, +ton poids serait tel—deux mille cinq cents kilos environ—, que tu +ne pourrais pas te relever!</p> + +<p>—Diable! fit Michel. Il faudrait alors avoir une petite grue +portative! Eh bien, mes amis, contentons-nous de la Lune pour +aujourd'hui. Là, au moins, nous ferons grande figure! Plus tard, +nous verrons s'il faut aller dans ce Soleil, où l'on ne peut boire +sans un cabestan pour hisser son verre à sa bouche!»</p> + +<h3><a name="IX" id="IX"></a>IX<br /><br /> +Conséquences d'une déviation</h3> + +<p>Barbicane n'avait plus d'inquiétude, sinon sur l'issue du voyage, du +moins sur la force d'impulsion du projectile. Sa vitesse virtuelle +l'entraînait au-delà de la ligne neutre. Donc, il ne reviendrait pas +à la Terre. Donc, il ne s'immobiliserait pas sur le point +d'attraction. Une seule hypothèse restait à se réaliser, l'arrivée du +boulet à son but sous l'action de l'attraction lunaire.</p> + +<p>En réalité, c'était une chute de huit mille deux cent +quatre-vingt-seize lieues, sur un astre, il est vrai, où la pesanteur +ne doit être évaluée qu'au sixième de la pesanteur terrestre. Chute +formidable néanmoins, et contre laquelle toutes précautions voulaient +être prises sans retard.</p> + +<p>Ces précautions étaient de deux sortes: les unes devaient amortir le +coup au moment où le projectile toucherait le sol lunaire; les autres +devaient retarder sa chute et, par conséquent, la rendre moins +violente.</p> + +<p>Pour amortir le coup, il était fâcheux que Barbicane ne fût plus à +même d'employer les moyens qui avaient si utilement atténué le choc du +départ, c'est-à-dire l'eau employée comme ressort et les cloisons +brisantes. Les cloisons existaient encore; mais l'eau manquait, car +on ne pouvait employer la réserve à cet usage, réserve précieuse pour +le cas où, pendant les premiers jours, l'élément liquide manquerait au +sol lunaire.</p> + +<p>D'ailleurs, cette réserve eût été très insuffisante pour faire +ressort. La couche d'eau emmagasinée dans le projectile au départ, et +sur laquelle reposait le disque étanche, n'occupait pas moins de trois +pieds de hauteur sur une surface de cinquante-quatre pieds carrés. +Elle mesurait en volume six mètres cubes et en poids cinq mille sept +cent cinquante kilogrammes. Or, les récipients n'en contenaient pas +la cinquième partie. Il fallait donc renoncer à ce moyen si puissant +d'amortir le choc d'arrivée.</p> + +<p>Fort heureusement, Barbicane, non content d'employer l'eau, avait muni +le disque mobile de forts tampons à ressort, destinés à amoindrir le +choc contre le culot après l'écrasement des cloisons horizontales. +Ces tampons existaient toujours; il suffisait de les rajuster et de +remettre en place le disque mobile. Toutes ces pièces, faciles à +manier, puisque leur poids était à peine sensible, pouvaient être +remontées rapidement.</p> + +<p>Ce fut fait. Les divers morceaux se rajustèrent sans peine. Affaire +de boulons et d'écrous. Les outils ne manquaient pas. Bientôt le +disque remanié reposa sur ses tampons d'acier, comme une table sur ses +pieds. Un inconvénient résultait du placement de ce disque. La vitre +inférieure était obstruée. Donc, impossibilité pour les voyageurs +d'observer la Lune par cette ouverture, lorsqu'ils seraient précipités +perpendiculairement sur elle. Mais il fallait y renoncer. +D'ailleurs, par les ouvertures latérales, on pouvait encore apercevoir +les vastes régions lunaires comme on voit la Terre de la nacelle d'un +aérostat.</p> + +<p>Cette disposition du disque demanda une heure de travail. Il était +plus de midi quand les préparatifs furent achevés. Barbicane fit de +nouvelles observations sur l'inclinaison du projectile; mais à son +grand ennui, il ne s'était pas suffisamment retourné pour une chute; +il paraissait suivre une courbe parallèle au disque lunaire. L'astre +des nuits brillait splendidement dans l'espace, tandis qu'à l'opposé, +l'astre du jour l'incendiait de ses feux.</p> + +<p>Cette situation ne laissait pas d'être inquiétante.</p> + +<p>«Arriverons-nous? dit Nicholl.</p> + +<p>—Faisons comme si nous devions arriver, répondit Barbicane.</p> + +<p>—Vous êtes des trembleurs, répliqua Michel Ardan. Nous arriverons, +et plus vite que nous ne le voudrons.»</p> + +<p>Cette réponse ramena Barbicane à son travail préparatoire, et il +s'occupa de la disposition des engins destinés à retarder la chute.</p> + +<p>On se rappelle la scène du meeting tenu à Tampa-Town, dans la Floride, +alors que le capitaine Nicholl se posait en ennemi de Barbicane et en +adversaire de Michel Ardan. Au capitaine Nicholl, soutenant que le +projectile se briserait comme verre, Michel avait répondu qu'il +retarderait sa chute au moyen de fusées convenablement disposées.</p> + +<p>En effet, de puissants artifices, prenant leur point d'appui sur le +culot et fusant à l'extérieur, pouvaient, en produisant un mouvement +de recul, enrayer dans une certaine proportion, la vitesse du boulet. +Ces fusées devaient brûler dans le vide, il est vrai, mais l'oxygène +ne leur manquerait pas, car elles se le fournissaient elle-mêmes, +comme les volcans lunaires, dont la déflagration n'a jamais été +empêchée par le défaut d'atmosphère autour de la Lune.</p> + +<p>Barbicane s'était donc muni d'artifices renfermés dans de petits +canons d'acier taraudés, qui pouvaient se visser dans le culot du +projectile. Intérieurement, ces canons affleuraient le fond. +Extérieurement, ils le dépassaient d'un demi-pied. Il y en avait +vingt. Une ouverture, ménagée dans le disque, permettait d'allumer la +mèche dont chacun était pourvu. Tout l'effet se produisait +au-dehors. Les mélanges fusants avaient été forcés d'avance dans +chaque canon. Il suffisait donc d'enlever les obturateurs métalliques +engagés dans le culot, et de les remplacer par ces canons qui +s'ajustaient rigoureusement à leur place.</p> + +<p>Ce nouveau travail fut achevé vers trois heures, et, toutes ces +précautions prises, il ne s'agit plus que d'attendre.</p> + +<p>Cependant, le projectile se rapprochait visiblement de la Lune. Il +subissait évidemment son influence dans une certaine proportion; mais +sa propre vitesse l'entraînait aussi suivant une ligne oblique. De +ces deux influences, la résultante était une ligne qui deviendrait +peut-être une tangente. Mais il était certain que le projectile ne +tombait pas normalement à la surface de la Lune, car sa partie +inférieure, en raison même de son poids, aurait dû être tournée vers +elle.</p> + +<p>Les inquiétudes de Barbicane redoublaient à voir son boulet résister +aux influences de la gravitation. C'était l'inconnu qui s'ouvrait +devant lui, l'inconnu à travers les espaces intra-stellaires. Lui, le +savant, il croyait avoir prévu les trois hypothèses possibles, le +retour à la Terre, le retour à la Lune, la stagnation sur la ligne +neutre! Et voici qu'une quatrième hypothèse, grosse de toutes les +terreurs de l'infini, surgissait inopinément. Pour ne pas l'envisager +sans défaillance, il fallait être un savant résolu comme Barbicane, un +être flegmatique comme Nicholl, ou un aventurier audacieux comme +Michel Ardan.</p> + +<p>La conversation fut mise sur ce sujet. D'autres hommes auraient +considéré la question au point de vue pratique. Ils se seraient +demandé où les entraînait leur wagon-projectile. Eux, pas. Ils +cherchèrent la cause qui avait dû produire cet effet.</p> + +<p>«Ainsi nous avons déraillé? dit Michel. Mais pourquoi?</p> + +<p>—Je crains bien, répondit Nicholl, que malgré toutes les précautions +prises, la Columbiad n'ait pas été pointée juste. Une erreur, si +petite qu'elle soit, devait suffire à nous jeter hors de l'attraction +lunaire.</p> + +<p>—On aurait donc mal visé? demanda Michel.</p> + +<p>—Je ne le crois pas, répondit Barbicane. La perpendicularité du +canon était rigoureuse, sa direction sur le zénith du lieu +incontestable. Or, la Lune passant au zénith, nous devions +l'atteindre en plein. Il y a une autre raison, mais elle m'échappe.</p> + +<p>—N'arrivons-nous pas trop tard? demanda Nicholl.</p> + +<p>—Trop tard? fit Barbicane.</p> + +<p>—Oui, reprit Nicholl. La note de l'Observatoire de Cambridge porte +que le trajet doit s'accomplir en quatre-vingt-dix-sept heures treize +minutes et vingt secondes. Ce qui veut dire que, plus tôt, la Lune ne +serait pas encore au point indiqué, et plus tard, qu'elle n'y serait +plus.</p> + +<p>—D'accord, répondit Barbicane. Mais nous sommes partis le 1<sup>er</sup> +décembre, à onze heures moins treize minutes et vingt-cinq secondes du +soir, et nous devons arriver le 5 à minuit, au moment précis où la +Lune sera pleine. Or, nous sommes au 5 décembre. Il est trois heures +et demie du soir, et huit heures et demie devraient suffire à nous +conduire au but. Pourquoi n'y arrivons-nous pas?</p> + +<p>—Ne serait-ce pas un excès de vitesse? répondit Nicholl, car nous +savons maintenant que la vitesse initiale a été plus grande qu'on ne +supposait.</p> + +<p>—Non! cent fois non! répliqua Barbicane. Un excès de vitesse, si +la direction du projectile eût été bonne, ne nous aurait pas empêchés +d'atteindre la Lune. Non! il y a eu déviation. Nous avons été +déviés.</p> + +<p>—Par qui? par quoi? demanda Nicholl.</p> + +<p>—Je ne puis le dire, répondit Barbicane.</p> + +<p>—Eh bien, Barbicane, dit alors Michel, veux-tu connaître mon opinion +sur cette question de savoir d'où provient cette déviation?</p> + +<p>—Parle.</p> + +<p>—Je ne donnerais pas un demi-dollar pour l'apprendre! Nous sommes +déviés, voilà le fait. Où allons-nous, peu m'importe! Nous le +verrons bien. Que diable! puisque nous sommes entraînés dans +l'espace, nous finirons bien par tomber dans un centre quelconque +d'attraction!»</p> + +<p>Cette indifférence de Michel Ardan ne pouvait contenter Barbicane. +Non que celui-ci s'inquiétât de l'avenir! Mais pourquoi son +projectile avait dévié, c'est ce qu'il voulait savoir à tout prix.</p> + +<p>Cependant le boulet continuait à se déplacer latéralement à la Lune, +et avec lui le cortège d'objets jetés au-dehors. Barbicane put même +constater, par des points de repère relevés sur la Lune dont la +distance était inférieure à deux mille lieues, que sa vitesse devenait +uniforme. Nouvelle preuve qu'il n'y avait pas chute. La force +d'impulsion l'emportait encore sur l'attraction lunaire, mais la +trajectoire du projectile le rapprochait certainement du disque +lunaire, et l'on pouvait espérer qu'à une distance plus rapprochée, +l'action de la pesanteur prédominerait et provoquerait définitivement +une chute.</p> + +<p>Les trois amis n'ayant rien de mieux à faire, continuèrent leurs +observations. Cependant, ils ne pouvaient encore déterminer les +dispositions topographiques du satellite. Tous ces reliefs se +nivelaient sous la projection des rayons solaires.</p> + +<p>Ils regardèrent ainsi par les vitres latérales jusqu'à huit heures du +soir. La Lune avait alors tellement grossi à leurs yeux qu'elle +masquait toute une moitié du firmament. Le Soleil d'un côté, l'astre +des nuits de l'autre, inondaient le projectile de lumière.</p> + +<p>En ce moment, Barbicane crut pouvoir estimer à sept cents lieues +seulement la distance qui les séparait de leur but. La vitesse du +projectile lui parut être de deux cents mètres par seconde, soit +environ cent soixante-dix lieues à l'heure. Le culot du boulet +tendait à se tourner vers la Lune sous l'influence de la force +centripète; mais la force centrifuge l'emportant toujours, il devenait +probable que la trajectoire rectiligne se changerait en une courbe +quelconque dont on ne pouvait déterminer la nature.</p> + +<p>Barbicane cherchait toujours la solution de son insoluble problème.</p> + +<p>Les heures s'écoulaient sans résultat. Le projectile se rapprochait +visiblement de la Lune, mais il était visible aussi qu'il ne +l'atteindrait pas. Quant à la plus courte distance à laquelle il en +passerait, elle serait la résultante des deux forces, attractive et +répulsive, qui sollicitaient le mobile.</p> + +<p>«Je ne demande qu'une chose, répétait Michel: passer assez près de la +Lune pour en pénétrer les secrets!</p> + +<p>—Maudite soit alors, s'écria Nicholl, la cause qui a fait dévier +notre projectile!</p> + +<p>—Maudit soit alors, répondit Barbicane, comme si son esprit eût été +soudainement frappé, maudit soit le bolide que nous avons croisé en +route!</p> + +<p>—Hein! fit Michel Ardan.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? s'écria Nicholl.</p> + +<p>—Je veux dire, répondit Barbicane d'un ton convaincu, je veux dire +que notre déviation est uniquement due à la rencontre de ce corps +errant!</p> + +<p>—Mais il ne nous a pas même effleurés, répondit Michel.</p> + +<p>—Qu'importe. Sa masse, comparée à celle de notre projectile était +énorme, et son attraction a suffi pour influer sur notre direction.</p> + +<p>—Si peu! s'écria Nicholl.</p> + +<p>—Oui, Nicholl, mais si peu que ce soit, répondit Barbicane, sur une +distance de quatre-vingt-quatre mille lieues, il n'en fallait pas +davantage pour manquer la Lune!»</p> + +<h3><a name="X" id="X"></a>X<br /><br /> +Les observateurs de la lune</h3> + +<p>Barbicane avait évidemment trouvé la seule raison plausible de cette +déviation. Si petite qu'elle eût été, elle avait suffi à modifier la +trajectoire du projectile. C'était une fatalité. L'audacieuse +tentative avortait par une circonstance toute fortuite et, à moins +d'événements exceptionnels, on ne pouvait plus atteindre le disque +lunaire. En passerait-on assez près pour résoudre certaines questions +de physique ou de géologie insolubles jusqu'alors? C'était la +question, la seule qui préoccupât maintenant les hardis voyageurs. +Quant au sort que leur réservait l'avenir, ils n'y voulaient même pas +songer. Cependant, que deviendraient-ils au milieu de ces solitudes +infinies, eux à qui l'air devait bientôt manquer? Quelques jours +encore, et ils tomberaient asphyxiés dans ce boulet errant à +l'aventure. Mais quelques jours, c'étaient des siècles pour ces +intrépides, et ils consacrèrent tous leurs instants à observer cette +Lune qu'ils n'espéraient plus atteindre.</p> + +<p>La distance qui séparait alors le projectile du satellite fut estimée +à deux cents lieues environ. Dans ces conditions, au point de vue de +la visibilité des détails du disque, les voyageurs se trouvaient plus +éloignés de la Lune que ne le sont les habitants de la Terre, armés de +leurs puissants télescopes.</p> + +<p>On sait, en effet, que l'instrument monté par John Ross à Parson-town, +dont le grossissement est de six mille cinq cents fois, ramène la Lune +à seize lieues; de plus avec le puissant engin établi à Long's Peak, +l'astre des nuits, grossi quarante-huit mille fois, était rapproché à +moins de deux lieues, et les objets ayant dix mètres de diamètre s'y +montraient suffisamment distincts.</p> + +<p>Ainsi donc, à cette distance, les détails topographiques de la Lune, +observés sans lunette, n'étaient pas sensiblement déterminés. L'œil +saisissait le vaste contour de ces immenses dépressions improprement +appelées «mers», mais il ne pouvait en reconnaître la nature. La +saillie des montagnes disparaissait dans la splendide irradiation que +produisait la réflexion des rayons solaires. Le regard, ébloui comme +s'il se fût penché sur un bain d'argent en fusion, se détournait +involontairement.</p> + +<p>Cependant la forme oblongue de l'astre se dégageait déjà. Il +apparaissait comme un œuf gigantesque dont le petit bout était tourné +vers la Terre. En effet, la Lune, liquide ou malléable aux premiers +jours de sa formation, figurait alors une sphère parfaite; mais, +bientôt entraînée dans le centre d'attraction de la Terre, elle +s'allongea sous l'influence de la pesanteur. A devenir satellite, +elle perdit la pureté native de ses formes; son centre de gravité se +reporta en avant du centre de figure, et, de cette disposition, +quelques savants tirèrent la conséquence que l'air et l'eau avaient pu +se réfugier sur cette surface opposée de la Lune qu'on ne voit jamais +de la Terre.</p> + +<p>Cette altération des formes primitives du satellite ne fut sensible +que pendant quelques instants. La distance du projectile à la Lune +diminuait très rapidement sous sa vitesse considérablement inférieure +à la vitesse initiale, mais huit à neuf fois supérieure à celles dont +sont animés les express de chemins de fer. La direction oblique du +boulet, en raison même de son obliquité, laissait à Michel Ardan +quelque espoir de heurter un point quelconque du disque lunaire. Il +ne pouvait croire qu'il n'y arriverait pas. Non! il ne pouvait le +croire, et il le répétait souvent. Mais Barbicane, meilleur juge, ne +cessait de lui répondre avec une impitoyable logique:</p> + +<p>«Non, Michel, non. Nous ne pouvons atteindre la Lune que par une +chute, et nous ne tombons pas. La force centripète nous maintient +sous l'influence lunaire, mais la force centrifuge nous éloigne +irrésistiblement.»</p> + +<p>Cela fut dit d'un ton qui enleva à Michel Ardan ses dernières +espérances.</p> + +<p>La portion de la Lune dont le projectile se rapprochait était +l'hémisphère nord, celui que les cartes sélénographiques placent en +bas, car ces cartes sont généralement dressées d'après l'image fournie +par les lunettes, et l'on sait que les lunettes renversent les objets. +Telle était la <i>Mappa selenographica</i> de Beer et Moedler que +consultait Barbicane. Cet hémisphère septentrional présentait de +vastes plaines, accidentées de montagnes isolées.</p> + +<p>A minuit, la Lune était pleine. A ce moment précis, les voyageurs +auraient dû y prendre pied, si le malencontreux bolide n'eût pas dévié +leur direction. L'astre arrivait donc dans les conditions +rigoureusement déterminées par l'Observatoire de Cambridge. Il se +trouvait mathématiquement à son périgée et au zénith du vingt-huitième +parallèle. Un observateur placé au fond de l'énorme Columbiad braquée +perpendiculairement à l'horizon, eût encadré la Lune dans la bouche du +canon. Une ligne droite figurant l'axe de la pièce, aurait traversé +en son centre l'astre de la nuit.</p> + +<p>Inutile de dire que pendant cette nuit du 5 au 6 décembre, les +voyageurs ne prirent pas un instant de repos. Auraient-ils pu fermer +les yeux, si près de ce monde nouveau? Non. Tous leurs sentiments se +concentraient dans une pensée unique: Voir! Représentants de la +Terre, de l'humanité passée et présente qu'ils résumaient en eux, +c'est par leurs yeux que la race humaine regardait ces régions +lunaires et pénétrait les secrets de son satellite! Une certaine +émotion les tenait au cœur et ils allaient silencieusement d'une +vitre à l'autre.</p> + +<p>Leurs observations, reproduites par Barbicane, furent rigoureusement +déterminées. Pour les faire, ils avaient des lunettes. Pour les +contrôler, ils avaient des cartes.</p> + +<p>Le premier observateur de la Lune fut Galilée. Son insuffisante +lunette grossissait trente fois seulement. Néanmoins, dans ces taches +qui parsemaient le disque lunaire, «comme les yeux parsèment la queue +d'un paon», le premier, il reconnut des montagnes et mesura quelques +hauteurs auxquelles il attribua exagérément une élévation égale au +vingtième du diamètre du disque, soit huit mille huit cents mètres. +Galilée ne dressa aucune carte de ses observations.</p> + +<p>Quelques années plus tard, un astronome de Dantzig, Hévélius—par +des procédés qui n'étaient exacts que deux fois par mois, lors des +première et seconde quadratures—réduisit les hauteurs de Galilée à +un vingt-sixième seulement du diamètre lunaire. Exagération inverse. +Mais c'est à ce savant que l'on doit la première carte de la Lune. +Les taches claires et arrondies y forment des montagnes circulaires, +et les taches sombres indiquent de vastes mers qui ne sont en réalité +que des plaines. A ces monts et à ces étendues d'eau, il donna des +dénominations terrestres. On y voit figurer le Sinaï au milieu d'une +Arabie, l'Etna au centre d'une Sicile, les Alpes, les Apennins, les +Karpathes, puis la Méditerranée, le Palus-Méotide, le Pont-Euxin, la +mer Caspienne. Noms mal appliqués, d'ailleurs, car ni ces montagnes +ni ces mers ne rappellent la configuration de leurs homonymes du +globe. C'est à peine si dans cette large tache blanche, rattachée au +sud à de plus vastes continents et terminée en pointe, on +reconnaîtrait l'image renversée de la péninsule indienne, du golfe du +Bengale et de la Cochinchine. Aussi ces noms ne furent-ils pas +conservés. Un autre cartographe, connaissant mieux le cœur humain, +proposa une nouvelle nomenclature que la vanité humaine s'empressa +d'adopter.</p> + +<p>Cet observateur fut le père Riccioli, contemporain d'Hévélius. Il +dressa une carte grossière et grosse d'erreurs. Mais aux montagnes +lunaires, il imposa le nom des grands hommes de l'Antiquité et des +savants de son époque, usage fort suivi depuis lors.</p> + +<p>Une troisième carte de la Lune fut exécutée au XVIIe siècle par +Dominique Cassini; supérieure à celle de Riccioli par l'exécution, +elle est inexacte sous le rapport des mesures. Plusieurs réductions +en furent publiées, mais son cuivre, longtemps conservé à l'Imprimerie +royale, a été vendu au poids comme matière encombrante.</p> + +<p>La Hire, célèbre mathématicien et dessinateur, dressa une carte de la +Lune, haute de quatre mètres, qui ne fut jamais gravée.</p> + +<p>Après lui, un astronome allemand, Tobie Mayer, vers le milieu du +XVIIIe siècle, commença la publication d'une magnifique carte +sélénographique, d'après les mesures lunaires rigoureusement vérifiées +par lui; mais sa mort, arrivée en 1762, l'empêcha de terminer ce beau +travail.</p> + +<p>Viennent ensuite Schroeter, de Lilienthal, qui esquissa de nombreuses +cartes de la Lune, puis un certain Lorhmann, de Dresde, auquel on doit +une planche divisée en vingt-cinq sections, dont quatre ont été +gravées.</p> + +<p>Ce fut en 1830 que MM. Beer et Moedler composèrent leur célèbre <i>Mappa +selenographica</i> , suivant une projection orthographique. Cette carte +reproduit exactement le disque lunaire, tel qu'il apparaît; seulement +les configurations de montagnes et de plaines ne sont justes que sur +sa partie centrale; partout ailleurs, dans les parties septentrionales +ou méridionales, orientales ou occidentales, ces configurations, +données en raccourci, ne peuvent se comparer à celles du centre. +Cette carte topographique, haute de quatre-vingt-quinze centimètres et +divisée en quatre parties, est le chef-d'œuvre de la cartographie +lunaire.</p> + +<p>Après ces savants, on cite les reliefs sélénographiques de l'astronome +allemand Julius Schmidt, les travaux topographiques du père Secchi, +les magnifiques épreuves de l'amateur anglais Waren de la Rue, et +enfin une carte sur projection orthographique de MM. Lecouturier et +Chapuis, beau modèle dressé en 1860, d'un dessin très net et d'une +très claire disposition.</p> + +<p>Telle est la nomenclature des diverses cartes relatives au monde +lunaire. Barbicane en possédait deux, celle de MM. Beer et Moedler, +et celle de MM. Chapuis et Lecouturier. Elles devaient-lui rendre +plus facile son travail d'observateur.</p> + +<p>Quant aux instruments d'optique mis à sa disposition, c'étaient +d'excellentes lunettes marines, spécialement établies pour ce voyage. +Elles grossissaient cent fois les objets. Elles auraient donc +rapproché la Lune de la Terre à une distance inférieure à mille +lieues. Mais alors, à une distance qui vers trois heures du matin ne +dépassait pas cent vingt kilomètres, et dans un milieu qu'aucune +atmosphère ne troublait, ces instruments devaient ramener le niveau +lunaire à moins de quinze cents mètres.</p> + +<h3><a name="XI" id="XI"></a>XI<br /><br /> +Fantaisie et réalisme</h3> + +<p>«Avez-vous jamais vu la Lune? demandait ironiquement un professeur à +l'un de ses élèves.</p> + +<p>—Non, monsieur, répliqua l'élève plus ironiquement encore, mais je +dois dire que j'en ai entendu parler.»</p> + +<p>Dans un sens, la plaisante réponse de l'élève pourrait être faite par +l'immense majorité des êtres sublunaires. Que de gens ont entendu +parler de la Lune, qui ne l'ont jamais vue... du moins à travers +l'oculaire d'une lunette ou d'un télescope! Combien n'ont même jamais +examiné la carte de leur satellite!</p> + +<p>En regardant une mappemonde sélénographique, une particularité frappe +tout d'abord.</p> + +<p>Contrairement à la disposition suivie pour la Terre et Mars, les +continents occupent plus particulièrement l'hémisphère sud du globe +lunaire. Ces continents ne présentent pas ces lignes terminales, si +nettes et si régulières qui dessinent l'Amérique méridionale, +l'Afrique et la péninsule indienne. Leurs côtes anguleuses, +capricieuses, profondément déchiquetées, sont riches en golfes et en +presqu'îles. Elles rappellent volontiers tout l'imbroglio des îles de +la Sonde, où les terres sont divisées à l'excès. Si la navigation a +jamais existé à la surface de la Lune, elle a dû être singulièrement +difficile et dangereuse, et il faut plaindre les marins et les +hydrographes sélénites, ceux-ci quand ils faisaient le levé de ces +rivages tourmentés, ceux-là lorsqu'ils donnaient sur ces périlleux +atterrages.</p> + +<p>On remarquera aussi que sur le sphéroïde lunaire, le pôle sud est +beaucoup plus continental que le pôle nord. A ce dernier, il n'existe +qu'une légère calotte de terres séparées des autres continents par de +vastes mers.[Il est bien entendu que par ce mot «mers» nous désignons +ces immenses espaces, qui, probablement recouverts par les eaux +autrefois, ne sont plus actuellement que de vastes plaines.] Vers le +sud, les continents revêtent presque tout l'hémisphère. Il est donc +possible que les Sélénites aient déjà planté le pavillon sur l'un de +leurs pôles, tandis que les Franklin, les Ross, les Kane, les +Dumont-d'Urville, les Lambert n'ont pas encore pu atteindre ce point +inconnu du globe terrestre.</p> + +<p>Quant aux îles, elles sont nombreuses à la surface de la Lune. +Presque toutes oblongues ou circulaires et comme tracées au compas, +elles semblent former un vaste archipel, comparable à ce groupe +charmant jeté entre la Grèce et l'Asie Mineure, que la mythologie a +jadis animé de ses plus gracieuses légendes. Involontairement, les +noms de Naxos, de Ténédos, de Milo, de Carpathos, viennent à l'esprit, +et l'on cherche des yeux le vaisseau d'Ulysse ou le «clipper» des +Argonautes. C'est, du moins, ce que réclamait Michel Ardan; c'était +un archipel grec qu'il voyait sur la carte. Aux yeux de ses +compagnons peu fantaisistes, l'aspect de ses côtes rappelait plutôt +les terres morcelées du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse, et +là où le Français retrouvait la trace des héros de la fable, ces +Américains relevaient les points favorables à l'établissement de +comptoirs, dans l'intérêt du commerce et de l'industrie lunaires.</p> + +<p>Pour achever la description de la partie continentale de la Lune, +quelques mots sur sa disposition orographique. On y distingue fort +nettement des chaînes de montagnes, des montagnes isolées, des cirques +et des rainures. Tout le relief lunaire est compris dans cette +division. Il est extraordinairement tourmenté. C'est une Suisse +immense, une Norvège continue où l'action plutonique a tout fait. +Cette surface, si profondément raboteuse, est le résultat des +contractions successives de la croûte, à l'époque où l'astre était en +voie de formation. Le disque lunaire est donc propice à l'étude des +grands phénomènes géologiques. Suivant la remarque de certains +astronomes, sa surface, quoique plus ancienne que la surface de la +Terre, est demeurée plus neuve. Là, pas d'eaux qui détériorent le +relief primitif et dont l'action croissante produit une sorte de +nivellement général, pas d'air dont l'influence décomposante modifie +les profils orographiques. Là, le travail plutonique, non altéré par +les forces neptuniennes, est dans toute sa pureté native. C'est la +Terre, telle qu'elle fut avant que les marais et les courants +l'eussent empâtée de couches sédimentaires.</p> + +<p>Après avoir erré sur ces vastes continents, le regard est attiré par +les mers plus vastes encore. Non seulement leur conformation, leur +situation, leur aspect rappellent celui des océans terrestres, mais +encore, ainsi que sur la Terre, ces mers occupent la plus grande +partie du globe. Et cependant, ce ne sont point des espaces liquides, +mais des plaines dont les voyageurs espéraient bientôt déterminer la +nature.</p> + +<p>Les astronomes, il faut en convenir, ont décoré ces prétendues mers de +noms au moins bizarres que la science a respectés jusqu'ici. Michel +Ardan avait raison quand il comparait cette mappemonde à une «carte du +Tendre», dressée par une Scudéry ou un Cyrano de Bergerac.</p> + +<p>«Seulement, ajoutait-il, ce n'est plus la carte du sentiment comme au +XVIIe siècle, c'est la carte de la vie, très nettement tranchée en +deux parties, l'une féminine, l'autre masculine. Aux femmes, +l'hémisphère de droite. Aux hommes, l'hémisphère de gauche!»</p> + +<p>Et quand il parlait ainsi, Michel faisait hausser les épaules à ses +prosaïques compagnons. Barbicane et Nicholl considéraient la carte +lunaire à un tout autre point de vue que leur fantaisiste ami. +Cependant leur fantaisiste ami avait tant soit peu raison. Qu'on en +juge.</p> + +<p>Dans cet hémisphère de gauche s'étend la «mer des Nuées», où va si +souvent se noyer la raison humaine. Non loin apparaît «la mer des +Pluies», alimentée par tous les tracas de l'existence. Auprès se +creuse «la mer des Tempêtes» où l'homme lutte sans cesse contre ses +passions trop souvent victorieuses. Puis, épuisé par les déceptions, +les trahisons, les infidélités et tout le cortège des misères +terrestres, que trouve-t-il au terme de sa carrière? cette vaste +«mer des Humeurs» à peine adoucie par quelques gouttes des eaux du +«golfe de la Rosée»! Nuées, pluies, tempêtes, humeurs, la vie de +l'homme contient-elle autre chose et ne se résume-t-elle pas en ces +quatre mots?</p> + +<p>L'hémisphère de droite, «dédié aux dames», renferme des mers plus +petites, dont les noms significatifs comportent tous les incidents +d'une existence féminine. C'est la «mer de la Sérénité» au-dessus de +laquelle se penche la jeune fille, et «le lac des Songes», qui lui +reflète un riant avenir! C'est «la mer du Nectar», avec ses flots de +tendresse et ses brises d'amour! C'est la «mer de la Fécondité», +c'est «la mer des Crises», puis «la mer des Vapeurs», dont les +dimensions sont peut-être trop restreintes, et enfin cette vaste «mer +de la Tranquillité», où se sont absorbés toutes les fausses passions, +tous les rêves inutiles, tous les désirs inassoupis, et dont les flots +se déversent paisiblement dans «le lac de la Mort»!</p> + +<p>Quelle succession étrange de noms! Quelle division singulière de ces +deux hémisphères de la Lune, unis l'un à l'autre comme l'homme et la +femme, et formant cette sphère de vie emportée dans l'espace! Et le +fantaisiste Michel n'avait-il pas raison d'interpréter ainsi cette +fantaisie des vieux astronomes?</p> + +<p>Mais tandis que son imagination courait ainsi «les mers», ses graves +compagnons considéraient plus géographiquement les choses. Ils +apprenaient par cœur ce monde nouveau. Ils en mesuraient les angles +et les diamètres.</p> + +<p>Pour Barbicane et Nicholl, la mer des Nuées était une immense +dépression de terrain, semée de quelques montagnes circulaires, et +couvrant une grande portion de la partie occidentale de l'hémisphère +sud; elle occupait cent quatre-vingt-quatre mille huit cents lieues +carrées, et son centre se trouvait par 15° de latitude sud et 20° de +longitude ouest. L'océan des Tempêtes, <i>Oceanus Procellarum</i> , la plus +vaste plaine du disque lunaire, embrassait une superficie de trois +cent vingt-huit mille trois cents lieues carrées, son centre étant par +10° de latitude nord et 45° de longitude est. De son sein émergeaient +les admirables montagnes rayonnantes de Képler et d'Aristarque.</p> + +<p>Plus au nord et séparée de la mer des Nuées par de hautes chaînes, +s'étendait la mer des Pluies, <i>Mare Imbrium</i> , ayant son point central +par 35° de latitude septentrionale et 20° de longitude orientale; elle +était de forme à peu près circulaire et recouvrait un espace de cent +quatre-vingt-treize mille lieues. Non loin, la mer des Humeurs, <i>Mare +Humorum</i> , petit bassin de quarante-quatre mille deux cents lieues +carrées seulement, était située par 25° de latitude sud et 40° de +longitude est. Enfin, trois golfes se dessinaient encore sur le +littoral de cet hémisphère: le golfe Torride, le golfe de la Rosée et +le golfe des Iris, petites plaines resserrées entre de hautes chaînes +de montagnes.</p> + +<p>L'hémisphère «féminin», naturellement plus capricieux, se distinguait +par des mers plus petites et plus nombreuses. C'étaient, vers le +nord, la mer du Froid, <i>Mare Frigoris</i> , par 55° de latitude nord et 0° +de longitude, d'une superficie de soixante-seize mille lieues carrées, +qui confinait au lac de la Mort et au lac des Songes; la mer de la +Sérénité, <i>Mare Serenitatis</i> , par 25° de latitude nord et 20° de +longitude ouest, comprenant une superficie de quatre-vingt-six mille +lieues carrées; la mer des Crises, <i>Mare Crisium</i> , bien délimitée, +très ronde, embrassant, par 17° de latitude nord et 55° de longitude +ouest, une superficie de quarante mille lieues, véritable Caspienne +enfouie dans une ceinture de montagnes. Puis à l'Équateur, par 5° de +latitude nord et 25° de longitude ouest, apparaissait la mer de la +Tranquillité, <i>Mare Tranquillitatis</i> , occupant cent vingt et un mille +cinq cent neuf lieues carrées; cette mer communiquait au sud avec la +mer du Nectar, <i>Mare Nectaris</i> , étendue de vingt-huit mille huit cents +lieues carrées, par 15° de latitude sud et 35° de longitude ouest, et +à l'est avec la mer de la Fécondité, <i>Mare Fecunditatis</i> , la plus +vaste de cet hémisphère, occupant deux cent dix-neuf mille trois cents +lieues carrées, par 3° de latitude sud et 50° de longitude ouest. +Enfin, tout à fait au nord et tout à fait au sud, deux mers se +distinguaient encore, la mer de Humboldt, <i>Mare Humboldtianum</i> , d'une +superficie de six mille cinq cents lieues carrées, et la mer Australe, +<i>Mare Australe</i> , sur une superficie de vingt-six milles.</p> + +<p>Au centre du disque lunaire, à cheval sur l'Équateur et sur le +méridien zéro, s'ouvrait le golfe du Centre, <i>Sinus Medii</i> , sorte de +trait d'union entre les deux hémisphères.</p> + +<p>Ainsi se décomposait aux yeux de Nicholl et de Barbicane la surface +toujours visible du satellite de la Terre. Quand ils additionnèrent +ces diverses mesures, ils trouvèrent que la superficie de cet +hémisphère était de quatre millions sept cent trente-huit mille cent +soixante lieues carrées, dont trois millions trois cent dix-sept mille +six cents lieues pour les volcans, les chaînes de montagnes, les +cirques, les îles, en un mot tout ce qui semblait former la partie +solide de la Lune, et quatorze cent dix mille quatre cents lieues pour +les mers, les lacs, les marais, tout ce qui semblait en former la +partie liquide. Ce qui, d'ailleurs, était parfaitement indifférent au +digne Michel.</p> + +<p>Cet hémisphère, on le voit, est treize fois et demi plus petit que +l'hémisphère terrestre. Cependant, les sélénographes y ont déjà +compté plus de cinquante mille cratères. C'est donc une surface +boursouflée, crevassée, une véritable écumoire, digne de la +qualification peu poétique que lui ont donnée les Anglais, de «green +cheese», c'est-à-dire «fromage vert».</p> + +<p>Michel Ardan bondit quand Barbicane prononça ce nom désobligeant.</p> + +<p>«Voilà donc, s'écria-t-il, comment les Anglo-Saxons, au XIXe siècle, +traitent la belle Diane, la blonde Phoebé, l'aimable Isis, la +charmante Astarté, la reine des nuits, la fille de Latone et de +Jupiter, la jeune sœur du radieux Apollon!»</p> + +<h3><a name="XII" id="XII"></a>XII<br /><br /> +Details orographiques</h3> + +<p>La direction suivie par le projectile, on l'a déjà fait observer, +l'entraînait vers l'hémisphère septentrional de la Lune. Les +voyageurs étaient loin de ce point central qu'ils auraient dû frapper, +si leur trajectoire n'eût pas subi une déviation irrémédiable.</p> + +<p>Il était minuit et demi. Barbicane estima alors sa distance à +quatorze cents kilomètres, distance un peu supérieure à la longueur du +rayon lunaire, et qui devait diminuer à mesure qu'il s'avancerait vers +le pôle nord. Le projectile se trouvait alors, non à la hauteur de +l'Équateur, mais par le travers du dixième parallèle, et depuis cette +latitude, soigneusement relevée sur la carte jusqu'au pôle, Barbicane +et ses deux compagnons purent observer la Lune dans les meilleures +conditions.</p> + +<p>En effet, par l'emploi des lunettes, cette distance de quatorze cents +kilomètres était réduite à quatorze, soit trois lieues et demi. Le +télescope des montagnes Rocheuses rapprochait davantage la Lune, mais +l'atmosphère terrestre amoindrissait singulièrement sa puissance +optique. Aussi Barbicane, posté dans son projectile, sa lorgnette aux +yeux, percevait-il certains détails insaisissables aux observateurs de +la Terre.</p> + +<p>«Mes amis, dit alors le président d'une voix grave, je ne sais où nous +allons, je ne sais si nous reverrons jamais le globe terrestre. +Néanmoins, procédons comme si ces travaux devaient servir un jour à +nos semblables. Ayons l'esprit libre de toute préoccupation. Nous +sommes des astronomes. Ce boulet est un cabinet de l'Observatoire de +Cambridge, transporté dans l'espace. Observons.»</p> + +<p>Cela dit, le travail fut commencé avec une précision extrême, et il +reproduisit fidèlement les divers aspects de la Lune aux distances +variables que le projectile occupa par rapport à cet astre.</p> + +<p>En même temps que le boulet se trouvait à la hauteur du dixième +parallèle nord, il semblait suivre rigoureusement le vingtième degré +de longitude est.</p> + +<p>Ici se place une remarque importante au sujet de la carte qui servait +aux observations. Dans les cartes sélénographiques où, en raison du +renversement des objets par les lunettes, le sud est en haut et le +nord en bas, il semblerait naturel que par suite de cette inversion, +l'est dût être placé à gauche et l'ouest à droite. Cependant, il n'en +est rien. Si la carte était retournée et présentait la Lune telle +qu'elle s'offre aux regards, l'est serait à gauche et l'ouest à +droite, contrairement à ce qui existe dans les cartes terrestres. +Voici la raison de cette anomalie. Les observateurs situés dans +l'hémisphère boréal, en Europe, si l'on veut, aperçoivent la Lune dans +le sud par rapport à eux. Lorsqu'ils l'observent, ils tournent le dos +au nord, position inverse de celle qu'ils occupent quand ils +considèrent une carte terrestre. Puisqu'ils tournent le dos au nord, +l'est se trouve à leur gauche et l'ouest à leur droite. Pour des +observateurs situés dans l'hémisphère austral, en Patagonie, par +exemple, l'ouest de la Lune serait parfaitement à leur gauche et l'est +à leur droite, puisque le midi est derrière eux.</p> + +<p>Telle est la raison de ce renversement apparent des deux points +cardinaux, et il faut en tenir compte pour suivre les observations du +président Barbicane.</p> + +<p>Aidé de la <i>Mappa selenographica</i> de Beer et Moedler, les voyageurs +pouvaient sans hésiter reconnaître la portion du disque encadré dans +le champ de leur lunette.</p> + +<p>«Que voyons-nous en ce moment? demanda Michel.</p> + +<p>—La partie septentrionale de la mer des Nuées, répondit Barbicane. +Nous sommes trop éloignés pour en reconnaître la nature. Ces plaines +sont-elles composées de sables arides, ainsi que l'ont prétendu les +premiers astronomes? Ne sont-elles que des forêts immenses, suivant +l'opinion de M. Waren de la Rue, qui accorde à la Lune une atmosphère +très basse mais très dense, c'est ce que nous saurons plus tard. +N'affirmons rien avant d'être en droit d'affirmer.»</p> + +<p>Cette mer des Nuées est assez douteusement délimitée sur les cartes. +On suppose que cette vaste plaine est semée de blocs de lave vomis par +les volcans voisins de sa partie droite, Ptolémée, Purbach, Arzachel. +Mais le projectile s'avançait et se rapprochait sensiblement, et +bientôt apparurent les sommets qui ferment cette mer à sa limite +septentrionale. Devant se dressait une montagne rayonnante de toute +beauté, dont la cime semblait perdue dans une éruption de rayons +solaires.</p> + +<p>«C'est?... demanda Michel.</p> + +<p>—Copernic, répondit Barbicane.</p> + +<p>—Voyons Copernic.»</p> + +<p>Ce mont, situé par 9° de latitude nord et 20° de longitude est, +s'élève à une hauteur de trois mille quatre cent trente-huit mètres +au-dessus du niveau de la surface de la Lune. Il est très visible de +la Terre, et les astronomes peuvent l'étudier parfaitement, surtout +pendant la phase comprise entre le dernier quartier et la +Nouvelle-Lune, parce qu'alors les ombres se projettent longuement de +l'est vers l'ouest et permettent de mesurer ses hauteurs.</p> + +<p>Ce Copernic forme le système rayonnant le plus important du disque +après Tycho, situé dans l'hémisphère méridional. Il s'élève +isolément, comme un phare gigantesque sur cette portion de la mer des +Nuées qui confine à la mer des Tempêtes, et il éclaire sous son +rayonnement splendide deux océans à la fois. C'était un spectacle +sans égal que celui de ces longues traînées lumineuses, si +éblouissantes dans la pleine Lune, et qui dépassant au nord les +chaînes limitrophes, vont s'éteindre jusque dans la mer des Pluies. A +une heure du matin terrestre, le projectile, comme un ballon emporté +dans l'espace, dominait cette montagne superbe.</p> + +<p>Barbicane put en reconnaître exactement les dispositions principales. +Copernic est compris dans la série des montagnes annulaires de premier +ordre, dans la division des grands cirques. De même que Képler et +Aristarque, qui dominent l'océan des Tempêtes, il apparaît quelquefois +comme un point brillant à travers la lumière cendrée et fut pris pour +un volcan en activité. Mais ce n'est qu'un volcan éteint, ainsi que +tous ceux de cette face de la Lune. Sa circonvallation présentait un +diamètre de vingt-deux lieues environ. La lunette y découvrait des +traces de stratifications produites par les éruptions successives, et +les environs paraissaient semés de débris volcaniques dont +quelques-uns se montraient encore au dedans du cratère.</p> + +<p>«Il existe, dit Barbicane, plusieurs sortes de cirques à la surface de +la Lune, et il est facile de voir que Copernic appartient au genre +rayonnant. Si nous étions plus rapprochés, nous apercevrions les +cônes qui le hérissent à l'intérieur, et qui furent autrefois autant +de bouches ignivomes. Une disposition curieuse et sans exception sur +le disque lunaire, c'est que la surface intérieure de ces cirques est +notablement en contrebas de la plaine extérieure, contrairement à la +forme que présentent les cratères terrestres. Il s'ensuit donc que la +courbure générale du fond de ces cirques donne une sphère d'un +diamètre inférieur à celui de la Lune.</p> + +<p>—Et pourquoi cette disposition spéciale? demanda Nicholl.</p> + +<p>—On ne sait, répondit Barbicane.</p> + +<p>—Quel splendide rayonnement, répétait Michel. J'imagine +difficilement que l'on puisse voir un plus beau spectacle!</p> + +<p>—Que diras-tu donc, répondit Barbicane, si les hasards de notre +voyage nous entraînent vers l'hémisphère méridional?</p> + +<p>—Eh bien, je dirai que c'est encore plus beau!» répliqua Michel +Ardan.</p> + +<p>En ce moment, le projectile dominait le cirque perpendiculairement. +La circonvallation de Copernic formait un cercle presque parfait, et +ses remparts très escarpés se détachaient nettement. On distinguait +même une double enceinte annulaire. Autour s'étalait une plaine +grisâtre, d'aspect sauvage, sur laquelle les reliefs se détachaient en +jaune. Au fond du cirque, comme enfermés dans un écrin, scintillèrent +un instant deux ou trois cônes éruptifs, semblables à d'énormes gemmes +éblouissantes. Vers le nord, les remparts se rabaissaient par une +dépression qui eût probablement donné accès à l'intérieur du cratère.</p> + +<p>En passant au-dessus de la plaine environnante, Barbicane put noter un +grand nombre de montagnes peu importantes, et entre autres une petite +montagne annulaire nommée Gay-Lussac, et dont la largeur mesure +vingt-trois kilomètres. Vers le sud, la plaine se montrait très +plate, sans une extumescence, sans un ressaut du sol. Vers le nord, +au contraire, jusqu'à l'endroit où elle confinait à l'océan des +Tempêtes, c'était comme une surface liquide agitée par un ouragan, +dont les pitons et les boursouflures figuraient une succession de +lames subitement figées. Sur tout cet ensemble et en toutes +directions couraient les traînées lumineuses qui convergeaient au +sommet de Copernic. Quelques-uns offraient une largeur de trente +kilomètres sur une longueur inévaluable.</p> + +<p>Les voyageurs discutaient l'origine de ces étranges rayons, et pas +plus que les observateurs terrestres, ils ne pouvaient en déterminer +la nature.</p> + +<p>«Mais pourquoi, disait Nicholl, ces rayons ne seraient-ils pas tout +simplement des contreforts de montagnes qui réfléchissent plus +vivement la lumière du soleil?</p> + +<p>—Non, répondit Barbicane, s'il en était ainsi, dans certaines +conditions de la Lune, ces arêtes projetteraient des ombres. Or, +elles n'en projettent pas.»</p> + +<p>En effet, ces rayons n'apparaissent qu'à l'époque +où l'astre du jour se place en opposition avec la Lune, et ils +disparaissent dès que ses rayons deviennent obliques.</p> + +<p>«Mais qu'a-t-on imaginé pour expliquer ces traînées de lumières, +demanda Michel, car je ne puis croire que des savants restent jamais à +court d'explications!</p> + +<p>—Oui, répondit Barbicane, Herschel a formulé une opinion, mais il +n'osait l'affirmer.</p> + +<p>—N'importe. Quelle est cette opinion?</p> + +<p>—Il pensait que ces rayons devaient être des courants de laves +refroidis qui resplendissaient lorsque le soleil les frappait +normalement. Cela peut être, mais rien n'est moins certain. Du +reste, si nous passons plus près de Tycho, nous serons mieux placés +pour reconnaître la cause de ce rayonnement.</p> + +<p>—Savez-vous, mes amis, à quoi ressemble cette plaine vue de la +hauteur où nous sommes? dit Michel.</p> + +<p>—Non, répondit Nicholl.</p> + +<p>—Eh bien, avec tous ces morceaux de laves allongés comme des fuseaux, +elle ressemble à un immense jeu de jonchets jetés pêle-mêle. Il ne +manque qu'un crochet pour les retirer un à un.</p> + +<p>—Sois donc sérieux! dit Barbicane.</p> + +<p>—Soyons sérieux, répliqua tranquillement Michel, et au lieu de +jonchets, mettons des ossements. Cette plaine ne serait alors qu'un +immense ossuaire sur lequel reposeraient les dépouilles mortelles de +mille générations éteintes. Aimes-tu mieux cette comparaison à grand +effet?</p> + +<p>—L'une vaut l'autre, répliqua Barbicane.</p> + +<p>—Diable! tu es difficile! répondit Michel.</p> + +<p>—Mon digne ami, reprit le positif Barbicane, peu importe de savoir à +quoi cela ressemble, du moment que l'on ne sait pas ce que cela est.</p> + +<p>—Bien répondu, s'écria Michel. Cela m'apprendra à raisonner avec des +savants!»</p> + +<p>Cependant, le projectile s'avançait avec une vitesse presque uniforme +en prolongeant le disque lunaire. Les voyageurs, on l'imagine +aisément, ne songeaient pas à prendre un instant de repos. Chaque +minute déplaçait le paysage qui fuyait sous leurs yeux. Vers une +heure et demie du matin, ils entrevirent les sommets d'une autre +montagne. Barbicane, consultant sa carte, reconnut Eratosthène.</p> + +<p>C'était une montagne annulaire haute de quatre mille cinq cents +mètres, l'un de ces cirques si nombreux sur le satellite. Et, à ce +propos, Barbicane rapporta à ses amis la singulière opinion de Képler +sur la formation de ces cirques. Suivant le célèbre mathématicien, +ces cavités cratériformes avaient dû être creusées par la main des +hommes.</p> + +<p>«Dans quelle intention? demanda Nicholl.</p> + +<p>—Dans une intention bien naturelle! répondit Barbicane. Les +Sélénites auraient entrepris ces immenses travaux et creusé ces +énormes trous pour s'y réfugier et se garantir des rayons solaires qui +les frappent pendant quinze jours consécutifs.</p> + +<p>—Pas bêtes, les Sélénites! dit Michel.</p> + +<p>—Singulière idée! répondit Nicholl. Mais il est probable que Képler +ne connaissait pas les véritables dimensions de ces cirques, car les +creuser eût été un travail de géants, impraticable pour des Sélénites!</p> + +<p>—Pourquoi, si la pesanteur à la surface de la Lune est six fois +moindre que sur la Terre? dit Michel.</p> + +<p>—Mais si les Sélénites sont six fois plus petits? répliqua Nicholl.</p> + +<p>—Et s'il n'y a pas de Sélénites!» ajouta Barbicane. Ce qui termina +la discussion.</p> + +<p>Bientôt Eratosthène disparut sous l'horizon sans que le projectile +s'en fût suffisamment approché pour permettre une observation +rigoureuse. Cette montagne séparait les Apennins des Karpathes.</p> + +<p>Dans l'orographie lunaire, on a distingué quelques chaînes de +montagnes qui sont principalement distribuées sur l'hémisphère +septentrional. Quelques-unes, cependant, occupent certaines portions +de l'hémisphère sud.</p> + +<p>Voici le tableau de ces diverses chaînes, indiquées du sud au nord, +avec leurs latitudes et leurs hauteurs rapportées aux plus hautes +cimes:</p> + +<table border="0" cellpadding="3" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left">Monts</td><td align="left">Doerfel</td><td align="right">84°</td><td align="left"> </td><td align="center">—</td><td align="left">latitude S.</td><td align="right">7603</td><td align="left">mètres.</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="left">Leibnitz</td><td align="right">65°</td><td align="left"> </td><td align="center">—</td><td align="center">—</td><td align="right">7600</td><td align="center">—</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="left">Rook</td><td align="right">20°</td><td align="left">à</td><td align="right">30°</td><td align="center">—</td><td align="right">1600</td><td align="center">—</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="left">Altaï</td><td align="right">17°</td><td align="left">à</td><td align="right">28°</td><td align="center">—</td><td align="right">4047</td><td align="center">—</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="left">Cordillères</td><td align="right">10°</td><td align="left">à</td><td align="right">20°</td><td align="center">—</td><td align="right">3898</td><td align="center">—</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="left">Pyrénées</td><td align="right">8°</td><td align="left">à</td><td align="right">18°</td><td align="center">—</td><td align="right">3631</td><td align="center">—</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="left">Oural</td><td align="right">5°</td><td align="left">à</td><td align="right">13°</td><td align="center">—</td><td align="right">838</td><td align="center">—</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="left">Alembert</td><td align="right">4°</td><td align="left">à</td><td align="right">10°</td><td align="center">—</td><td align="right">5847</td><td align="center">—</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="left">Hoemus</td><td align="right">8°</td><td align="left">à</td><td align="right">21°</td><td align="left">latitude N.</td><td align="right">2021</td><td align="center">—</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="left">Karpathes</td><td align="right">15°</td><td align="left">à</td><td align="right">19°</td><td align="center">—</td><td align="right">1939</td><td align="center">—</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="left">Apennins</td><td align="right">14°</td><td align="left">à</td><td align="right">27°</td><td align="center">—</td><td align="right">5501</td><td align="center">—</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="left">Taurus</td><td align="right">21°</td><td align="left">à</td><td align="right">28°</td><td align="center">—</td><td align="right">2746</td><td align="center">—</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="left">Riphées</td><td align="right">25°</td><td align="left">à</td><td align="right">33°</td><td align="center">—</td><td align="right">4171</td><td align="center">—</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="left">Hercyniens</td><td align="right">17°</td><td align="left">à</td><td align="right">33°</td><td align="center">—</td><td align="right">1170</td><td align="center">—</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="left">Caucase</td><td align="right">32°</td><td align="left">à</td><td align="right">41°</td><td align="center">—</td><td align="right">5567</td><td align="center">—</td></tr> +<tr><td align="center">—</td><td align="left">Alpes</td><td align="right">42°</td><td align="left">à</td><td align="right">49°</td><td align="center">—</td><td align="right">3617</td><td align="center">—</td></tr> +</table> + +<p>De ces diverses chaînes, la plus importante est celle des Apennins, +dont le développement est de cent cinquante lieues, développement +inférieur, cependant, à celui des grands mouvements orographiques de +la Terre. Les Apennins longent le bord oriental de la mer des Pluies, +et se continuent au nord par les Karpathes dont le profil mesure +environ cent lieues.</p> + +<p>Les voyageurs ne purent qu'entrevoir le sommet de ces Apennins qui se +dessinent depuis 10° de longitude ouest à 16° de longitude est; mais +la chaîne des Karpathes s'étendit sous leurs regards du dix-huitième +au trentième degré de longitude orientale, et ils purent en relever la +distribution.</p> + +<p>Une hypothèse leur parut très justifiée. A voir cette chaîne des +Karpathes affectant çà et là des formes circulaires et dominée par des +pitons, ils en conclurent qu'elle formait autrefois des cirques +importants. Ces anneaux montagneux avaient dû être en partie rompus +par le vaste épanchement auquel est due la mer des Pluies. Ces +Karpathes étaient alors, par leur aspect, ce que seraient les cirques +de Purbach, d'Arzachel et de Ptolémée, si un cataclysme jetait bas +leurs remparts de gauche et les transformait en chaîne continue. Ils +présentent une hauteur moyenne de trois mille deux cents mètres, +hauteur comparable à celle de certains points des Pyrénées, tels que +le port de Pinède. Leurs pentes méridionales s'abaissent brusquement +vers l'immense mer des Pluies.</p> + +<p>Vers deux heures du matin, Barbicane se trouvait à la hauteur du +vingtième parallèle lunaire, non loin de cette petite montagne élevée +de quinze cent cinquante-neuf mètres, qui porte le nom de Pythias. La +distance du projectile à la Lune n'était plus que de douze cents +kilomètres, ramenée à trois lieues au moyen des lunettes.</p> + +<p>Le <i>Mare Imbrium</i> s'étendait sous les yeux des voyageurs, comme une +immense dépression dont les détails étaient encore peu saisissables. +Près d'eux, sur la gauche, se dressait le mont Lambert, dont +l'altitude est estimée à dix-huit cent treize mètres, et plus loin, +sur la limite de l'océan des Tempêtes, par 23° de latitude nord et 29° +de longitude est, resplendissait la montagne rayonnante d'Euler. Ce +mont, élevé de dix-huit cent quinze mètres seulement au-dessus de la +surface lunaire, avait été l'objet d'un travail intéressant de +l'astronome Schroeter. Ce savant, cherchant à reconnaître l'origine +des montagnes de la Lune, s'était demandé si le volume du cratère se +montrait toujours sensiblement égal au volume des remparts qui le +formaient. Or, ce rapport existait généralement, et Schroeter en +concluait qu'une seule éruption de matières volcaniques avait suffi à +former ces remparts, car des éruptions successives eussent altéré ce +rapport. Seul, le mont Euler démentait cette loi générale, et il +avait nécessité pour sa formation plusieurs éruptions successives, +puisque le volume de sa cavité était le double de celui de son +enceinte.</p> + +<p>Toutes ces hypothèses étaient permises à des observateurs terrestres +que leurs instruments servaient d'une manière incomplète. Mais +Barbicane ne voulait plus s'en contenter, et voyant que son projectile +se rapprochait régulièrement du disque lunaire, il ne désespérait pas, +ne pouvant l'atteindre, de surprendre au moins les secrets de sa +formation.</p> + +<h3><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII<br /><br /> +Paysages lunaires</h3> + +<p>A deux heures et demie du matin, le boulet se trouvait par le travers +du trentième parallèle lunaire à une distance effective de mille +kilomètres réduite à dix par les instruments d'optique. Il semblait +toujours impossible qu'il pût atteindre un point quelconque du disque. +Sa vitesse de translation, relativement médiocre, était inexplicable +pour le président Barbicane. A cette distance de la Lune, elle aurait +dû être considérable pour le maintenir contre la force d'attraction. +Il y avait donc là un phénomène dont la raison échappait encore. +D'ailleurs, le temps manquait pour en chercher la cause. Le relief +lunaire défilait sous les yeux des voyageurs, et ils n'en voulaient +pas perdre un seul détail.</p> + +<p>Le disque apparaissait donc dans les lunettes à une distance de deux +lieues et demie. Un aéronaute, transporté à cette distance de la +Terre, que distinguerait-il à sa surface? On ne saurait le dire, +puisque les plus hautes ascensions n'ont pas dépassé huit mille +mètres.</p> + +<p>Voici, cependant, une exacte description de ce que voyaient, de cette +hauteur, Barbicane et ses compagnons.</p> + +<p>Des colorations assez variées apparaissaient par larges plaques sur le +disque. Les sélénographes ne sont pas d'accord sur la nature de ces +colorations. Elles sont diverses et assez vivement tranchées. Julius +Schmidt prétend que si les océans terrestres étaient mis à sec, un +observateur sélénite lunaire ne distinguerait pas sur le globe, entre +les océans et les plaines continentales, des nuances aussi diversement +accusées que celles qui se montrent sur la Lune à un observateur +terrestre. Selon lui, la couleur commune aux vastes plaines connues +sous le nom de «mers» est le gris sombre mélangé de vert et de brun. +Quelques grands cratères présentent aussi cette coloration.</p> + +<p>Barbicane connaissait cette opinion du sélénographe allemand, opinion +partagée par MM. Beer et Moedler. Il constata que l'observation leur +donnait raison contre certains astronomes qui n'admettent que la +coloration grise à la surface de la Lune. En de certains espaces, la +couleur verte était vivement accusée, telle qu'elle ressort, selon +Julius Schmidt, des mers de la Sérénité et des Humeurs. Barbicane +remarqua également de larges cratères dépourvus de cônes intérieurs, +qui jetaient une couleur bleuâtre analogue aux reflets d'une tôle +d'acier fraîchement polie. Ces colorations appartenaient bien +réellement au disque lunaire, et ne résultaient pas, suivant le dire +de quelques astronomes, soit de l'imperfection de l'objectif des +lunettes, soit de l'interposition de l'atmosphère terrestre. Pour +Barbicane, aucun doute n'existait à cet égard. Il observait à travers +le vide et ne pouvait commettre aucune erreur d'optique. Il considéra +le fait de ces colorations diverses comme acquis à la science. +Maintenant ces nuances de vert étaient-elles dues à une végétation +tropicale, entretenue par une atmosphère dense et basse? Il ne +pouvait encore se prononcer.</p> + +<p>Plus loin, il nota une teinte rougeâtre, très suffisamment accusée. +Pareille nuance avait été observée déjà sur le fond d'une enceinte +isolée, connue sous le nom de cirque de Lichtenberg, qui est située +près des monts Hercyniens sur le bord de la Lune, mais il ne put en +reconnaître la nature.</p> + +<p>Il ne fut pas plus heureux à propos d'une autre particularité du +disque, car il ne put en préciser exactement la cause. Voici cette +particularité.</p> + +<p>Michel Ardan était en observation près du président, quand il remarqua +de longues lignes blanches, vivement éclairées par les rayons directs +du Soleil. C'était une succession de sillons lumineux très différents +du rayonnement que Copernic présentait naguère. Ils s'allongeaient +parallèlement les uns aux autres.</p> + +<p>Michel, avec son aplomb habituel, ne manqua pas de s'écrier:</p> + +<p>«Tiens! des champs cultivés!</p> + +<p>—Des champs cultivés? répondit Nicholl, haussant les épaules.</p> + +<p>—Labourés tout au moins, répliqua Michel Ardan. Mais quels +laboureurs que ces Sélénites, et quels bœufs gigantesques ils doivent +atteler à leur charrue pour creuser de tels sillons!</p> + +<p>—Ce ne sont pas des sillons, dit Barbicane, ce sont des rainures.</p> + +<p>—Va pour des rainures, répondit docilement Michel. Seulement +qu'entend-on par des rainures dans le monde scientifique?»</p> + +<p>Barbicane apprit aussitôt à son compagnon ce qu'il savait des rainures +lunaires. Il savait que c'étaient des sillons observés sur toutes les +parties non montagneuses du disque; que ces sillons, le plus souvent +isolés, mesurent de quatre à cinquante lieues de longueur; que leur +largeur varie de mille à quinze cents mètres, et que leurs bords sont +rigoureusement parallèles; mais il n'en savait pas davantage, ni sur +leur formation ni sur leur nature.</p> + +<p>Barbicane, armé de sa lunette, observa ces rainures avec une extrême +attention. Il remarqua que leurs bords étaient formés de pentes +extrêmement raides. C'étaient de longs remparts parallèles, et avec +quelque imagination on pouvait admettre l'existence de longues lignes +de fortifications élevées par les ingénieurs sélénites.</p> + +<p>Des ces diverses rainures les unes étaient absolument droites et comme +tirées au cordeau. D'autres présentaient une légère courbure tout en +maintenant le parallélisme de leurs bords. Celles-ci +s'entrecroisaient; celles-là coupaient des cratères. Ici, elles +sillonnaient des cavités ordinaires, telles que Posidonius ou +Petavius; là, elles zébraient les mers, telles que la mer de la +Sérénité.</p> + +<p>Ces accidents naturels durent nécessairement exercer l'imagination des +astronomes terrestres. Les premières observations ne les avaient pas +découvertes, ces rainures. Ni Hévélius, ni Cassini, ni La Hire, ni +Herschel ne paraissent les avoir connues. C'est Schroeter qui, en +1789, les signala pour la première fois à l'attention des savants. +D'autres suivirent qui les étudièrent, tels que Pastorff, Gruithuysen, +Beer et Moedler. Aujourd'hui leur nombre s'élève à soixante-dix. +Mais si on les a comptées, on n'a pas encore déterminé leur nature. +Ce ne sont pas des fortifications à coup sûr, pas plus que d'anciens +lits de rivières desséchées, car d'une part, les eaux si légères à la +surface de la Lune n'auraient pu se creuser de tels déversoirs, et de +l'autre, ces sillons traversent souvent des cratères placés à une +grande élévation.</p> + +<p>Il faut pourtant avouer que Michel Ardan eut une idée, et que, sans le +savoir, il se rencontra dans cette circonstance avec Julius Schmidt.</p> + +<p>«Pourquoi, dit-il, ces inexplicables apparences ne seraient-elles pas +tout simplement des phénomènes de végétation?</p> + +<p>—Comment l'entends-tu? demanda vivement Barbicane.</p> + +<p>—Ne t'emporte pas, mon digne président, répondit Michel. Ne +pourrait-il se faire que ces lignes sombres qui forment l'épaulement, +fussent des rangées d'arbres disposés régulièrement?</p> + +<p>—Tu tiens donc bien à ta végétation? dit Barbicane.</p> + +<p>—Je tiens, riposta Michel Ardan, à expliquer ce que vous autres +savants vous n'expliquez pas! Au moins, mon hypothèse aurait +l'avantage d'indiquer pourquoi ces rainures disparaissent ou semblent +disparaître à des époques régulières.</p> + +<p>—Et par quelle raison?</p> + +<p>—Par la raison que ces arbres deviennent invisibles lorsqu'ils +perdent leurs feuilles, et visibles quand ils les reprennent.</p> + +<p>—Ton explication est ingénieuse, mon cher compagnon, répondit +Barbicane, mais elle est inadmissible.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce qu'il n'y a, pour ainsi dire, pas de saison à la surface de la +Lune, et que, par conséquent, les phénomènes de végétation dont tu +parles ne peuvent s'y produire.»</p> + +<p>En effet, le peu d'obliquité de l'axe lunaire y maintient le Soleil à +une hauteur presque constante sous chaque latitude. Au-dessus des +régions équatoriales, l'astre radieux occupe presque invariablement le +zénith et ne dépasse guère la limite de l'horizon dans les régions +polaires. Donc, suivant chaque région, il règne un hiver, un +printemps, un été ou un automne perpétuels, ainsi que dans la planète +Jupiter, dont l'axe est également peu incliné sur son orbite.</p> + +<p>A quelle origine rapporter ces rainures? Question difficile à +résoudre. Elles sont certainement postérieures à la formation des +cratères et des cirques, car plusieurs s'y sont introduites en brisant +leurs remparts circulaires. Il se peut donc que, contemporaines des +dernières époques géologiques, elles ne soient dues qu'à l'expansion +des forces naturelles.</p> + +<p>Cependant, le projectile avait atteint la hauteur du quarantième degré +de latitude lunaire, à une distance qui ne devait pas excéder huit +cents kilomètres. Les objets apparaissaient dans le champ des +lunettes, comme s'ils eussent été placés à deux lieues seulement. A +ce point, sous leurs pieds, se dressait l'Hélicon, haut de cinq cent +cinq mètres, et sur la gauche s'arrondissaient ces hauteurs médiocres +qui enferment une petite portion de la mer des Pluies sous le nom de +golfe des Iris.</p> + +<p>L'atmosphère terrestre devrait être cent soixante-dix fois plus +transparente qu'elle ne l'est, pour permettre aux astronomes de faire +des observations complètes à la surface de la Lune. Mais dans ce vide +où flottait le projectile, aucun fluide ne s'interposait entre +l'œil de l'observateur et l'objet observé. De plus, Barbicane se +trouvait ramené à une distance que n'avaient jamais donnée les plus +puissants télescopes, ni celui de John Ross, ni celui des montagnes +Rocheuses. Il était donc dans des conditions extrêmement favorables +pour résoudre cette grande question de l'habitabilité de la Lune. +Cependant, cette solution lui échappait encore. Il ne distinguait que +le lit désert des immenses plaines et, vers le nord, d'arides +montagnes. Pas un ouvrage ne trahissait la main de l'homme. Pas une +ruine n'attestait son passage. Pas une agglomération d'animaux +n'indiquait que la vie s'y développât même à un degré inférieur. +Nulle part le mouvement, nulle part une apparence de végétation. Des +trois règnes qui se partagent le sphéroïde terrestre, un seul était +représenté sur le globe lunaire: le règne minéral.</p> + +<p>«Ah çà! dit Michel Ardan d'un air un peu décontenancé, il n'y a donc +personne?</p> + +<p>—Non, répondit Nicholl, jusqu'ici. Pas un homme, pas un animal, pas +un arbre. Après tout, si l'atmosphère s'est réfugiée au fond des +cavités, à l'intérieur des cirques, ou même sur la face opposée de la +Lune, nous ne pouvons rien préjuger.</p> + +<p>—D'ailleurs, ajouta Barbicane, même pour la vue la plus perçante, un +homme n'est pas visible à une distance supérieure à sept kilomètres. +Donc s'il y a des Sélénites, ils peuvent voir notre projectile, mais +nous ne pouvons les voir.»</p> + +<p>Vers quatre heures du matin, à la hauteur du cinquantième parallèle, +la distance était réduite à six cents kilomètres. Sur la gauche se +développait une ligne de montagnes capricieusement contournées, +dessinées en pleine lumière. Vers la droite, au contraire, se +creusait un trou noir comme un vaste puits, insondable et sombre, foré +dans le sol lunaire.</p> + +<p>Ce trou, c'était le lac Noir, c'était Platon, cirque profond que l'on +peut convenablement étudier de la Terre, entre le dernier quartier et +la Nouvelle-Lune, lorsque les ombres se projettent de l'ouest vers +l'est.</p> + +<p>Cette coloration noire se rencontre rarement à la surface du +satellite. On ne l'a encore reconnue que dans les profondeurs du +cirque d'Endymion, à l'est de la mer du Froid, dans l'hémisphère nord, +et au fond du cirque de Grimaldi, sur l'Équateur, vers le bord +oriental de l'astre.</p> + +<p>Platon est une montagne annulaire, située par 51° de latitude nord et +9° de longitude est. Son cirque est long de quatre-vingt-douze +kilomètres et large de soixante et un. Barbicane regretta de ne point +passer perpendiculairement au-dessus de sa vaste ouverture. Il y +avait là un abîme à sonder, peut-être quelque mystérieux phénomène à +surprendre. Mais la marche du projectile ne pouvait être modifiée. +Il fallait rigoureusement la subir. On ne dirige point les ballons, +encore moins les boulets, quand on est enfermé entre leurs parois.</p> + +<p>Vers cinq heures du matin, la limite septentrionale de la mer des +Pluies était enfin dépassée. Les monts La Condamine et Fontenelle +restaient, l'un sur la gauche, l'autre sur la droite. Cette partie du +disque, à partir du soixantième degré, devenait absolument +montagneuse. Les lunettes la rapprochaient à une lieue, distance +inférieure à celle qui sépare le sommet du mont Blanc du niveau de la +mer. Toute cette région était hérissée de pics et de cirques. Vers +le soixante-dixième degré dominait Philolaüs, à une hauteur de trois +mille sept cents mètres, ouvrant un cratère elliptique long de seize +lieues, large de quatre.</p> + +<p>Alors, le disque, vu de cette distance, offrait un aspect extrêmement +bizarre. Les paysages se présentaient au regard dans des conditions +très différentes de ceux de la Terre, mais très inférieures aussi.</p> + +<p>La Lune n'ayant pas d'atmosphère, cette absence d'enveloppe gazeuse a +des conséquences déjà démontrées. Point de crépuscule à sa surface, +la nuit suivant le jour et le jour suivant la nuit, avec la brusquerie +d'une lampe qui s'éteint ou s'allume au milieu d'une obscurité +profonde. Pas de transition du froid au chaud, la température tombant +en un instant du degré de l'eau bouillante au degré des froids de +l'espace.</p> + +<p>Une autre conséquence de cette absence d'air est celle-ci: c'est que +les ténèbres absolues règnent là où ne parviennent pas les rayons du +Soleil. Ce qui s'appelle lumière diffuse sur la Terre, cette matière +lumineuse que l'air tient en suspension, qui crée les crépuscules et +les aubes, qui produit les ombres, les pénombres et toute cette magie +du clair-obscur, n'existe pas sur la Lune. De là une brutalité de +contrastes qui n'admet que deux couleurs, le noir et le blanc. Qu'un +Sélénite abrite ses yeux contre les rayons solaires, le ciel lui +apparaît absolument noir, et les étoiles brillent à ses regards +comme dans les nuits les plus sombres.</p> + +<p>Que l'on juge de l'impression produite par cet étrange aspect sur +Barbicane et sur ses deux amis. Leurs yeux étaient déroutés. Ils ne +saisissaient plus la distance respective des divers plans. Un paysage +lunaire que n'adoucit point le phénomène du clair-obscur, n'aurait pu +être rendu par un paysagiste de la Terre. Des taches d'encre sur une +page blanche, c'était tout.</p> + +<p>Cet aspect ne se modifia pas, même quand le projectile, à la hauteur +du quatre-vingtième degré, ne fut séparé de la Lune que par une +distance de cent kilomètres. Pas même quand, à cinq heures du matin, +il passa à moins de cinquante kilomètres de la montagne de Gioja, +distance que les lunettes réduisaient à un demi-quart de lieue. Il +semblait que la Lune pût être touchée avec la main. Il paraissait +impossible que le boulet ne la heurtât pas avant peu, ne fût-ce qu'à +son pôle nord, dont l'arête éclatante se dessinait violemment sur le +fond noir du ciel. Michel Ardan voulait ouvrir un des hublots et se +précipiter vers la surface lunaire. Une chute de douze lieues! Il +n'y regardait pas. Tentative inutile d'ailleurs, car si le projectile +ne devait pas atteindre un point quelconque du satellite, Michel, +emporté dans son mouvement, ne l'eût pas atteint plus que lui.</p> + +<p>En ce moment, à six heures, le pôle lunaire apparaissait. Le disque +n'offrait plus aux regards des voyageurs qu'une moitié violemment +éclairée, tandis que l'autre disparaissait dans les ténèbres. +Soudain, le projectile dépassa la ligne de démarcation entre la +lumière intense et l'ombre absolue, et fut subitement plongé dans une +nuit profonde.</p> + +<h3><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV<br /><br /> +La nuit de trois cent cinquante-quatre heures et demie</h3> + +<p>Au moment où se produisit si brusquement ce phénomène, le projectile +rasait le pôle nord de la Lune à moins de cinquante kilomètres. +Quelques secondes lui avaient donc suffi pour se plonger dans les +ténèbres absolues de l'espace. La transition s'était si rapidement +opérée, sans nuances, sans dégradation de lumière, sans atténuation +des ondulations lumineuses, que l'astre semblait s'être éteint sous +l'influence d'un souffle puissant.</p> + +<p>«Fondue, disparue, la Lune!» s'était écrié Michel Ardan tout ébahi.</p> + +<p>En effet, ni un reflet, ni une ombre. Rien n'apparaissait plus de ce +disque naguère éblouissant. L'obscurité était complète et rendue plus +profonde encore par le rayonnement des étoiles. C'était «ce noir» +dont s'imprègnent les nuits lunaires qui durent trois cent +cinquante-quatre heures et demie pour chaque point du disque, longue +nuit qui résulte de l'égalité des mouvements de translation et de +rotation de la Lune, l'un sur elle-même, l'autre autour de la Terre. +Le projectile, immergé dans le cône d'ombre du satellite, ne subissait +pas plus l'action des rayons solaires qu'aucun des points de sa partie +invisible.</p> + +<p>A l'intérieur, l'obscurité était donc complète. On ne se voyait plus. +De là, nécessité de dissiper ces ténèbres. Quelque désireux que fût +Barbicane de ménager le gaz dont la réserve était si restreinte, il +dut lui demander une clarté factice, un éclat dispendieux que le +Soleil lui refusait alors.</p> + +<p>«Le diable soit de l'astre radieux! s'écria Michel Ardan, qui va nous +induire en dépense de gaz au lieu de nous prodiguer gratuitement ses +rayons.</p> + +<p>—N'accusons pas le Soleil, reprit Nicholl. Ce n'est pas sa faute, +mais bien la faute à la Lune qui est venue se placer comme un écran +entre nous et lui.</p> + +<p>—C'est le Soleil! reprenait Michel.</p> + +<p>—C'est la Lune!» ripostait Nicholl.</p> + +<p>Une dispute oiseuse à laquelle Barbicane mit fin en disant:</p> + +<p>«Mes amis, ce n'est ni la faute au Soleil, ni la faute à la Lune. +C'est la faute au projectile qui, au lieu de suivre rigoureusement sa +trajectoire, s'en est maladroitement écarté. Et, pour être plus +juste, c'est la faute à ce malencontreux bolide qui a si +déplorablement dévié notre direction première.</p> + +<p>—Bon! répondit Michel Ardan, puisque l'affaire est arrangée, +déjeunons. Après une nuit entière d'observations, il convient de se +refaire un peu.»</p> + +<p>Cette proposition ne trouva pas de contradicteurs. Michel, en +quelques minutes, eut préparé le repas. Mais on mangea pour manger, +on but sans porter de toasts, sans pousser de hurrahs. Les hardis +voyageurs entraînés dans ces sombres espaces, sans leur cortège +habituel de rayons, sentaient une vague inquiétude leur monter au +cœur. L'ombre «farouche», si chère à la plume de Victor Hugo, les +étreignait de toutes parts.</p> + +<p>Cependant ils causèrent de cette interminable nuit de trois cent +cinquante-quatre heures, soit près de quinze jours, que les lois +physiques ont imposée aux habitants de la Lune. Barbicane donna à ses +amis quelques explications sur les causes et les conséquences de ce +curieux phénomène.</p> + +<p>«Curieux à coup sûr, dit-il, car si chaque hémisphère de la Lune est +privé de la lumière solaire pendant quinze jours, celui au-dessus duquel +nous flottons en ce moment ne jouit même pas, pendant sa longue nuit, de +la vue de la Terre splendidement éclairée. En un mot, il n'y a de +Lune—en appliquant cette qualification à notre sphéroïde—que pour un +côté du disque. Or, s'il en était ainsi pour la Terre, si par exemple +l'Europe ne voyait jamais la Lune et qu'elle fût visible seulement à ses +antipodes, vous figurez-vous quel serait l'étonnement d'un Européen qui +arriverait en Australie?</p> + +<p>—On ferait le voyage rien que pour aller voir la Lune! répondit +Michel.</p> + +<p>—Eh bien, reprit Barbicane, cet étonnement est réservé au Sélénite +qui habite la face de la Lune opposée à la Terre, face à jamais +invisible à nos compatriotes du globe terrestre.</p> + +<p>—Et que nous aurions vue, ajouta Nicholl, si nous étions arrivés ici +à l'époque où la Lune est nouvelle, c'est-à-dire quinze jours plus +tard.</p> + +<p>—J'ajouterai, en revanche, reprit Barbicane, que l'habitant de la +face visible est singulièrement favorisé de la nature au détriment de +ses frères de la face invisible. Ce dernier, comme vous le voyez, a +des nuits profondes de trois cent cinquante-quatre heures, sans +qu'aucun rayon en rompe l'obscurité. L'autre, au contraire, lorsque +le Soleil qui l'a éclairé pendant quinze jours se couche sous +l'horizon, voit se lever à l'horizon opposé un astre splendide. C'est +la Terre, treize fois grosse comme cette Lune réduite que nous +connaissons; la Terre qui se développe sur un diamètre de deux degrés, +et qui lui verse une lumière treize fois plus intense que ne tempère +aucune couche atmosphérique; la Terre dont la disparition n'arrive +qu'au moment où le Soleil reparaît à son tour!</p> + +<p>—Belle phrase! dit Michel Ardan, un peu académique peut-être.</p> + +<p>—Il suit de là, reprit Barbicane, sans sourciller, que cette face +visible du disque doit être fort agréable à habiter, puisqu'elle +regarde toujours, soit le Soleil quand la Lune est pleine, soit la +Terre quand la Lune est nouvelle.</p> + +<p>—Mais, dit Nicholl, cet avantage doit être bien compensé par +l'insoutenable chaleur que cette lumière entraîne avec elle.</p> + +<p>—L'inconvénient, sous ce rapport, est le même pour les deux faces, +car la lumière reflétée par la Terre est évidemment dépourvue de +chaleur. Cependant cette face invisible est encore plus éprouvée par +la chaleur que la face visible. Je dis cela pour vous, Nicholl, parce +que Michel ne comprendra probablement pas.</p> + +<p>—Merci, fit Michel.</p> + +<p>—En effet, reprit Barbicane, lorsque cette face invisible reçoit à la +fois la lumière et la chaleur solaire, c'est que la Lune est nouvelle, +c'est-à-dire qu'elle est en conjonction, qu'elle est située entre le +Soleil et la Terre. Elle se trouve donc—par rapport à la situation +qu'elle occupe en opposition, lorsqu'elle est pleine—plus +rapprochée du Soleil du double sa distance à la Terre. Or, cette +distance peut être estimée à la deux-centièmes partie de celle qui +sépare le Soleil de la Terre, soit en chiffres ronds, deux cent mille +lieues. Donc cette face invisible est plus près du Soleil de deux +cent mille lieues, lorsqu'elle reçoit ses rayons.</p> + +<p>—Très juste, répondit Nicholl.</p> + +<p>—Au contraire..., reprit Barbicane.</p> + +<p>—Un instant, dit Michel en interrompant son grave compagnon.</p> + +<p>—Que veux-tu?</p> + +<p>—Je demande à continuer l'explication.</p> + +<p>—Pourquoi cela?</p> + +<p>—Pour prouver que j'ai compris.</p> + +<p>—Va, fit Barbicane en souriant.</p> + +<p>—Au contraire, dit Michel, en imitant le ton et les gestes du +président Barbicane, au contraire, quand la face visible de la Lune +est éclairée par le Soleil, c'est que la Lune est pleine, c'est-à-dire +située à l'opposé du Soleil par rapport à la Terre. La distance qui +la sépare de l'astre radieux est donc accrue en chiffres ronds de deux +cent mille lieues, et la chaleur qu'elle reçoit doit être un peu +moindre.</p> + +<p>—Bien dit! s'écria Barbicane. Sais-tu, Michel, que pour un artiste, +tu es intelligent?</p> + +<p>—Oui, répondit négligemment Michel, nous sommes tous comme cela sur +le boulevard des Italiens!»</p> + +<p>Barbicane serra gravement la main de son aimable compagnon, et +continua d'énumérer les quelques avantages réservés aux habitants de +la face visible.</p> + +<p>Entre autres, il cita l'observation des éclipses de Soleil, qui n'a +lieu que pour ce côté du disque lunaire, puisque, pour qu'elles se +produisent, il est nécessaire que la Lune soit en opposition. Ces +éclipses, provoquées par l'interposition de la Terre entre la Lune et +le Soleil, peuvent durer deux heures pendant lesquelles, en raison des +rayons réfractés par son atmosphère, le globe terrestre ne doit +apparaître que comme un point noir sur le Soleil.</p> + +<p>«Ainsi, dit Nicholl, voilà un hémisphère, cet hémisphère invisible, +qui est fort mal partagé, fort disgracié de la nature!</p> + +<p>—Oui, répondit Barbicane, mais pas tout entier. En effet, par un +certain mouvement de libration, par un certain balancement sur son +centre, la Lune présente à la Terre un peu plus que la moitié de son +disque. Elle est comme un pendule dont le centre de gravité est +reporté vers le globe terrestre et qui oscille régulièrement. D'où +vient cette oscillation? De ce que son mouvement de rotation sur son +axe est animé d'une vitesse uniforme, tandis que son mouvement de +translation suivant un orbe elliptique autour de la Terre, ne l'est +pas. Au périgée, la vitesse de translation l'emporte, et la Lune +montre une certaine portion de son bord occidental. A l'apogée, la +vitesse de rotation l'emporte au contraire, et un morceau du bord +oriental apparaît. C'est un fuseau de huit degrés environ qui +apparaît tantôt à l'occident, tantôt à l'orient. Il en résulte que, +sur mille parties, la Lune en laisse apercevoir cinq cent +soixante-neuf.</p> + +<p>—N'importe, répondit Michel, si nous devenons jamais Sélénites, nous +habiterons la face visible. J'aime la lumière, moi!</p> + +<p>—A moins, toutefois, répliqua Nicholl, que l'atmosphère ne se soit +condensée sur l'autre côté, comme le prétendent certains astronomes.</p> + +<p>—Ça, c'est une considération», répondit simplement Michel.</p> + +<p>Cependant le déjeuner terminé, les observateurs avaient repris leur +poste. Ils essayaient de voir à travers les sombres hublots, en +éteignant toute clarté dans le projectile. Mais pas un atome lumineux +ne traversait cette obscurité.</p> + +<p>Un fait inexplicable préoccupait Barbicane. Comment, étant passé à +une distance si rapprochée de la Lune—cinquante kilomètres environ +—, comment le projectile n'y était-il pas tombé? Si sa vitesse eût +été énorme, on aurait compris que la chute ne se fût pas produite. +Mais avec une vitesse relativement médiocre, cette résistance à +l'attraction lunaire ne s'expliquait plus. Le projectile était soumis +à une influence étrangère? Un corps quelconque le maintenait-il donc +dans l'éther? Il était évident, désormais, qu'il n'atteindrait aucun +point de la Lune. Où allait-il? S'éloignait-il, se rapprochait-il du +disque? Etait-il emporté dans cette nuit profonde à travers l'infini? +Comment le savoir, comment le calculer au milieu de ces ténèbres? +Toutes ces questions inquiétaient Barbicane, mais il ne pouvait les +résoudre.</p> + +<p>En effet, l'astre invisible était là, peut-être, à quelques lieues +seulement, à quelques milles, mais ni ses compagnons ni lui ne +l'apercevaient plus. Si quelque bruit se produisait à sa surface, ils +ne pouvaient l'entendre. L'air, ce véhicule du son, manquait pour +leur transmettre les gémissements de la Lune, que les légendes arabes +désignent comme «un homme déjà moitié granit et palpitant encore!»</p> + +<p>Il y avait là de quoi agacer de plus patients observateurs, on en +conviendra. C'était précisément cet hémisphère inconnu qui se +dérobait à leurs yeux! Cette face qui, quinze jours plus tôt ou +quinze jours plus tard, avait été ou serait splendidement éclairée par +les rayons solaires, se perdait alors dans l'absolue obscurité. Dans +quinze jours, où serait le projectile? Où les hasards des +attractions l'auraient-ils entraîné? Qui pouvait le dire?</p> + +<p>On admet généralement, d'après les observations sélénographiques, que +l'hémisphère invisible de la Lune est, par sa constitution, absolument +semblable à son hémisphère visible. On en découvre, en effet, la +septième partie environ, dans ces mouvements de libration dont +Barbicane avait parlé. Or, sur ces fuseaux entrevus, ce n'étaient que +plaines et montagnes, cirques et cratères, analogues à ceux déjà +relevés sur les cartes. On pouvait donc préjuger la même nature, un +même monde, aride et mort. Et cependant, si l'atmosphère s'est +réfugiée sur cette face? Si, avec l'air, l'eau a donné la vie à ces +continents régénérés? Si la végétation y persiste encore? Si les +animaux peuplent ces continents et ces mers? Si l'homme, dans ces +conditions d'habitabilité, y vit toujours? Que de questions il eût +été intéressant de résoudre! Que de solutions on eût tirées de la +contemplation de cet hémisphère! Quel ravissement de jeter un regard +sur ce monde que l'œil humain n'a jamais entrevu!</p> + +<p>On conçoit donc le déplaisir éprouvé par les voyageurs, au milieu de +cette nuit noire. Toute observation du disque lunaire était +interdite. Seules, les constellations sollicitaient leur regard, et +il faut convenir que jamais astronomes, ni les Faye, ni les Chacornac, +ni les Secchi, ne s'étaient trouvés dans des conditions aussi +favorables pour les observer.</p> + +<p>En effet, rien ne pouvait égaler la splendeur de ce monde sidéral +baigné dans le limpide éther. Ces diamants incrustés dans la voûte +céleste jetaient des feux superbes. Le regard embrassait le firmament +depuis la Croix du Sud jusqu'à l'Étoile du Nord, ces deux +constellations qui, dans douze mille ans, par suite de la précession +des équinoxes, céderont leur rôle d'étoiles polaires, l'une à Canopus, +de l'hémisphère austral, l'autre à Véga, de l'hémisphère boréal. +L'imagination se perdait dans cet infini sublime, au milieu duquel +gravitait le projectile, comme un nouvel astre créé de la main des +hommes. Par un effet naturel, ces constellations brillaient d'un +éclat doux; elles ne scintillaient pas, car l'atmosphère manquait, +qui, par l'interposition de ses couches inégalement denses et +diversement humides, produit la scintillation. Ces étoiles, c'étaient +de doux yeux qui regardaient dans cette nuit profonde, au milieu du +silence absolu de l'espace.</p> + +<p>Longtemps les voyageurs, muets, observèrent ainsi le firmament +constellé, sur lequel le vaste écran de la Lune faisait un énorme trou +noir. Mais une sensation pénible les arracha enfin à leur +contemplation. Ce fut un froid très vif, qui ne tarda pas à recouvrir +intérieurement la vitre des hublots d'une épaisse couche de glace. En +effet, le soleil n'échauffait plus de ses rayons directs le projectile +qui perdait peu à peu la chaleur emmagasinée entre ses parois. Cette +chaleur, par rayonnement, s'était rapidement évaporée dans l'espace, +et un abaissement considérable de température s'était produit. +L'humidité intérieure se changeait donc en glace au contact des +vitres, et empêchait toute observation.</p> + +<p>Nicholl, consultant le thermomètre, vit qu'il était tombé à dix-sept +degrés centigrades au-dessous de zéro. Donc, malgré toutes les +raisons de s'en montrer économe, Barbicane, après avoir demandé au gaz +sa lumière, dut aussi lui demander sa chaleur. La température basse +du boulet n'était plus supportable. Ses hôtes eussent été gelés +vivants.</p> + +<p>«Nous ne nous plaindrons pas, fit observer Michel Ardan, de la +monotonie de notre voyage! Quelle diversité, au moins dans la +température! Tantôt nous sommes aveuglés de lumière et saturés de +chaleur, comme les Indiens des Pampas! tantôt nous sommes plongés +dans de profondes ténèbres, au milieu d'un froid boréal, comme les +Esquimaux du pôle! Non vraiment! nous n'avons pas le droit de nous +plaindre, et la nature fait bien les choses en notre honneur.</p> + +<p>—Mais, demanda Nicholl, quelle est la température extérieure?</p> + +<p>—Précisément celle des espaces planétaires, répondit Barbicane.</p> + +<p>—Alors, reprit Michel Ardan, ne serait-ce pas l'occasion de faire +cette expérience que nous n'avons pu tenter, quand nous étions noyés +dans les rayons solaires?</p> + +<p>—C'est le moment ou jamais, répondit Barbicane, car nous sommes +utilement placés pour vérifier la température de l'espace, et voir si +les calculs de Fourier ou de Pouillet sont exacts.</p> + +<p>—En tout cas, il fait froid! répondit Michel. Voyez l'humidité +intérieure se condenser sur la vitre des hublots. Pour peu que +l'abaissement continue, la vapeur de notre respiration va retomber en +neige autour de nous!</p> + +<p>—Préparons un thermomètre», dit Barbicane.</p> + +<p>On le pense bien, un thermomètre ordinaire n'eût donné aucun résultat +dans les circonstances où cet instrument allait être exposé. Le +mercure se fût gelé dans la cuvette, puisque sa liquidité ne se +maintient pas à quarante-deux degrés au-dessous de zéro. Mais +Barbicane s'était muni d'un thermomètre à déversement, du système +Walferdin, qui donne des minima de température excessivement bas.</p> + +<p>Avant de commencer l'expérience, cet instrument fut comparé à un +thermomètre ordinaire, et Barbicane se disposa à l'employer.</p> + +<p>«Comment nous y prendrons-nous? demanda Nicholl.</p> + +<p>—Rien n'est plus facile, répondit Michel Ardan, qui n'était jamais +embarrassé. On ouvre rapidement le hublot; on lance l'instrument; il +suit le projectile avec une docilité exemplaire; un quart d'heure +après, on le retire...</p> + +<p>—Avec la main? demanda Barbicane.</p> + +<p>—Avec la main, répondit Michel.</p> + +<p>—Eh bien, mon ami, ne t'y expose pas, répondit Barbicane, car la main +que tu retirerais ne serait plus qu'un moignon gelé et déformé par ces +froids épouvantables.</p> + +<p>—Vraiment!</p> + +<p>—Tu éprouverais la sensation d'une brûlure terrible, telle que serait +celle d'un fer chauffé à blanc; car, que la chaleur sorte brutalement +de notre chair, ou qu'elle y entre, c'est identiquement la même chose. +D'ailleurs, je ne suis pas certain que les objets jetés par nous au +dehors du projectile nous fassent encore cortège.</p> + +<p>—Pourquoi? dit Nicholl.</p> + +<p>—C'est que, si nous traversons une atmosphère, quelque peu dense +qu'elle soit, ces objets seront retardés. Or, l'obscurité nous +empêche de vérifier s'ils flottent encore autour de nous. Donc, pour +ne pas nous exposer à perdre notre thermomètre, nous l'attacherons et +nous le ramènerons plus facilement à l'intérieur.»</p> + +<p>Les conseils de Barbicane furent suivis. Par le hublot rapidement +ouvert, Nicholl lança l'instrument que retenait une corde très courte, +afin qu'il pût être rapidement retiré. Le hublot n'avait été +entrouvert qu'une seconde, et cependant cette seconde avait suffi pour +laisser un froid violent pénétrer à l'intérieur du projectile.</p> + +<p>«Mille diables! s'écria Michel Ardan, il fait un froid à geler des +ours blancs!»</p> + +<p>Barbicane attendit qu'une demi-heure se fût écoulée, temps plus que +suffisant pour permettre à l'instrument de descendre au niveau de la +température de l'espace. Puis, après ce temps, le thermomètre fut +rapidement retiré.</p> + +<p>Barbicane calcula la quantité d'esprit-de-vin déversée dans la petite +ampoule soudée à la partie inférieure de l'instrument, et dit:</p> + +<p>«Cent quarante degrés centigrades au-dessous de zéro!»</p> + +<p>M. Pouillet avait raison contre Fourier. Telle était la redoutable +température de l'espace sidéral! Telle est, peut-être, celle des +continents lunaires, quand l'astre des nuits a perdu par rayonnement +toute cette chaleur que lui ont versée quinze jours de soleil!</p> + +<h3><a name="XV" id="XV"></a>XV<br /><br /> +Hyperbole ou parabole</h3> + +<p>On s'étonnera peut-être de voir Barbicane et ses compagnons si peu +soucieux de l'avenir que leur réservait cette prison de métal emportée +dans les infinis de l'éther. Au lieu de se demander où ils allaient +ainsi, ils passaient leur temps à faire des expériences, comme s'ils +eussent été tranquillement installés dans leur cabinet de travail.</p> + +<p>On pourrait répondre que des hommes si fortement trempés étaient +au-dessus de pareils soucis, qu'ils ne s'inquiétaient pas de si peu, +et qu'ils avaient autre chose à faire que de se préoccuper de leur +sort futur.</p> + +<p>La vérité est qu'ils n'étaient pas maîtres de leur projectile, qu'ils +ne pouvaient ni enrayer sa marche ni modifier sa direction. Un marin +change à son gré le cap de son navire; un aéronaute peut imprimer à +son ballon des mouvements verticaux. Eux, au contraire, ils n'avaient +aucune action sur leur véhicule. Toute manœuvre leur était interdite. +De là cette disposition à laisser faire, à «laisser courir», suivant +l'expression maritime.</p> + +<p>Où se trouvaient-ils en ce moment, à huit heures du matin, pendant +cette journée qui s'appelait le 6 décembre sur la Terre? Très +certainement dans le voisinage de la Lune, et même assez près pour +qu'elle leur parût comme un immense écran noir développé sur le +firmament. Quant à la distance qui les en séparait, il était +impossible de l'évaluer. Le projectile, maintenu par des forces +inexplicables, avait rasé le pôle nord du satellite à moins de +cinquante kilomètres. Mais, depuis deux heures qu'il était entré dans +le cône d'ombre, cette distance, l'avait-il accrue ou diminuée? Tout +point de repère manquait pour estimer et la direction et la vitesse du +projectile. Peut-être s'éloignait-il rapidement du disque, de manière +à bientôt sortir de l'ombre pure. Peut-être, au contraire, s'en +rapprochait-il sensiblement, au point de heurter avant peu quelque pic +élevé de l'hémisphère invisible: ce qui eût terminé le voyage, sans +doute au détriment des voyageurs.</p> + +<p>Une discussion s'éleva à ce sujet, et Michel Ardan, toujours riche +d'explications, émit cette opinion que le boulet, retenu par +l'attraction lunaire, finirait par y tomber comme tombe un aérolithe à +la surface du globe terrestre.</p> + +<p>«D'abord, mon camarade, lui répondit Barbicane, tous les aérolithes ne +tombent pas sur la Terre; c'est le petit nombre. Donc, de ce que nous +serions passés à l'état d'aérolithe, il ne s'ensuivrait pas que nous +dussions atteindre nécessairement la surface de la Lune.</p> + +<p>—Cependant, répondit Michel, si nous en approchons assez près...</p> + +<p>—Erreur, répliqua Barbicane. N'as-tu pas vu des étoiles filantes +rayer le ciel par milliers à certaines époques?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien, ces étoiles, ou plutôt ces corpuscules, ne brillent qu'à la +condition de s'échauffer en glissant sur les couches atmosphériques. +Or, s'ils traversent l'atmosphère, ils passent à moins de seize lieues +du globe, et cependant ils y tombent rarement. De même pour notre +projectile. Il peut s'approcher très près de la Lune, et cependant +n'y point tomber.</p> + +<p>—Mais alors, demanda Michel, je serais assez curieux de savoir +comment notre véhicule errant se comportera dans l'espace.</p> + +<p>—Je ne vois que deux hypothèses, répondit Barbicane après quelques +instants de réflexion.</p> + +<p>—Lesquelles?</p> + +<p>—Le projectile a le choix entre deux courbes mathématiques, et il +suivra l'une ou l'autre, suivant la vitesse dont il sera animé, et que +je ne saurais évaluer en ce moment.</p> + +<p>—Oui, dit Nicholl, il s'en ira suivant une parabole ou suivant une +hyperbole.</p> + +<p>—En effet, répondit Barbicane. Avec une certaine vitesse il prendra +la parabole, et l'hyperbole avec une vitesse plus considérable.</p> + +<p>—J'aime ces grands mots, s'écria Michel Ardan. On sait tout de suite +ce que cela veut dire. Et qu'est-ce que c'est que votre parabole, +s'il vous plaît?</p> + +<p>—Mon ami, répondit le capitaine, la parabole est une courbe du second +ordre qui résulte de la section d'un cône coupé par un plan, +parallèlement à l'un de ses côtés.</p> + +<p>—Ah! ah! fit Michel d'un ton satisfait.</p> + +<p>—C'est à peu près, reprit Nicholl, la trajectoire que décrit une +bombe lancée par un mortier.</p> + +<p>—Parfait. Et l'hyperbole? demanda Michel.</p> + +<p>—L'hyperbole, Michel, est une courbe du second ordre, produite par +l'intersection d'une surface conique et d'un plan parallèle à son axe, +et qui constitue deux branches séparées l'une de l'autre et s'étendant +indéfiniment dans les deux sens.</p> + +<p>—Est-il possible! s'écria Michel Ardan du ton le plus sérieux, comme si +on lui eût appris un événement grave. Alors retiens bien ceci, capitaine +Nicholl. Ce que j'aime dans ta définition de l'hyperbole—j'allais dire +de l'hyperblague—c'est qu'elle est encore moins claire que le mot que +tu prétends définir!»</p> + +<p>Nicholl et Barbicane se souciaient peu des plaisanteries de Michel +Ardan. Ils s'étaient lancés dans une discussion scientifique. Quelle +serait la courbe suivie par le projectile, voilà ce qui les +passionnait. L'un tenait pour l'hyperbole, l'autre pour la parabole. +Ils se donnaient des raisons hérissées d'<i>x</i> . Leurs arguments étaient +présentés dans un langage qui faisait bondir Michel. La discussion +était vive, et aucun des adversaires ne voulait sacrifier à l'autre sa +courbe de prédilection.</p> + +<p>Cette scientifique dispute, se prolongeant, finit par impatienter +Michel, qui dit:</p> + +<p>«Ah çà! messieurs du cosinus, cesserez-vous enfin de vous jeter des +paraboles et des hyperboles à la tête? Je veux savoir, moi, la seule +chose intéressante dans cette affaire. Nous suivrons l'une ou l'autre +de vos courbes. Bien. Mais où nous ramèneront-elles?</p> + +<p>—Nulle part, répondit Nicholl.</p> + +<p>—Comment, nulle part!</p> + +<p>—Évidemment, dit Barbicane. Ce sont des courbes non fermées, qui se +prolongent à l'infini!</p> + +<p>—Ah! savants! s'écria Michel, je vous porte dans mon cœur! Eh! +que nous importent la parabole ou l'hyperbole, du moment où l'une et +l'autre nous entraînent également à l'infini dans l'espace!»</p> + +<p>Barbicane et Nicholl ne purent s'empêcher de sourire. Ils venaient de +faire «de l'art pour l'art!» Jamais question plus oiseuse n'avait été +traitée dans un moment plus inopportun. La sinistre vérité, c'était +que le projectile, hyperboliquement ou paraboliquement emporté, ne +devait plus jamais rencontrer ni la Terre ni la Lune.</p> + +<p>Or, qu'arriverait-il à ces hardis voyageurs dans un avenir très +prochain? S'ils ne mouraient pas de faim, s'ils ne mouraient pas de +soif, c'est que, dans quelques jours, lorsque le gaz leur manquerait, +ils seraient morts faute d'air, si le froid ne les avait pas tués +auparavant!</p> + +<p>Cependant, si important qu'il fût d'économiser le gaz, l'abaissement +excessif de la température ambiante les obligea d'en consommer une +certaine quantité. Rigoureusement, ils pouvaient se passer de sa +lumière, non de sa chaleur. Fort heureusement, le calorique développé +par l'appareil Reiset et Regnaut élevait un peu la température +intérieure du projectile, et, sans grande dépense, on put la maintenir +à un degré supportable.</p> + +<p>Cependant, les observations étaient devenues très difficiles à travers +les hublots. L'humidité intérieure du boulet se condensait sur les +vitres et s'y congelait immédiatement. Il fallait détruire cette +opacité du verre par des frottements réitérés. Toutefois, on put +constater certains phénomènes du plus haut intérêt.</p> + +<p>En effet, si ce disque invisible était pourvu d'une atmosphère, ne +devait-on pas voir des étoiles filantes la rayer de leurs +trajectoires? Si le projectile lui-même traversait ces couches +fluides, ne pourrait-on surprendre quelque bruit répercuté par les +échos lunaires, les grondements d'un orage, par exemple, les fracas +d'une avalanche, les détonations d'un volcan en activité? Et si +quelque montagne ignivome se panachait d'éclairs n'en reconnaîtrait-on +pas les intenses fulgurations? De tels faits, soigneusement +constatés, eussent singulièrement élucidé cette obscure question de la +constitution lunaire. Aussi Barbicane, Nicholl, postés à leur hublot +comme des astronomes, observaient-ils avec une scrupuleuse patience.</p> + +<p>Mais jusqu'alors, le disque demeurait muet et sombre. Il ne répondait +pas aux interrogations multiples que lui posaient ces esprits ardents.</p> + +<p>Ce qui provoqua cette réflexion de Michel, assez juste en apparence:</p> + +<p>«Si jamais nous recommençons ce voyage, nous ferons bien de choisir +l'époque où la Lune est nouvelle.</p> + +<p>—En effet, répondit Nicholl, cette circonstance serait plus +favorable. Je conviens que la Lune, noyée dans les rayons solaires, +ne serait pas visible pendant le trajet, mais en revanche, on +apercevrait la Terre qui serait pleine. De plus, si nous étions +entraînés autour de la Lune, comme cela arrive en ce moment, nous +aurions au moins l'avantage d'en voir le disque invisible +magnifiquement éclairé!</p> + +<p>—Bien dit, Nicholl, répliqua Michel Ardan. Qu'en penses-tu, +Barbicane?</p> + +<p>—Je pense ceci, répondit le grave président: Si jamais nous +recommençons ce voyage, nous partirons à la même époque et dans les +mêmes conditions. Supposez que nous eussions atteint notre but, +n'eût-il pas mieux valu trouver des continents en pleine lumière au +lieu d'une contrée plongée dans une nuit obscure? Notre première +installation ne se fût-elle pas faite dans des circonstances +meilleures? Oui, évidemment. Quant à ce côté invisible, nous +l'eussions visité pendant nos voyages de reconnaissance sur le globe +lunaire. Donc, cette époque de la Pleine-Lune était heureusement +choisie. Mais il fallait arriver au but, et pour y arriver, ne pas +être dévié de sa route.</p> + +<p>—A cela, rien à répondre, dit Michel Ardan. Voilà pourtant une belle +occasion manquée d'observer l'autre côté de la Lune! Qui sait si les +habitants des autres planètes ne sont pas plus avancés que les savants +de la Terre au sujet de leurs satellites?»</p> + +<p>On aurait pu facilement, à cette remarque de Michel Ardan, faire la +réponse suivante: Oui, d'autres satellites, par leur plus grande +proximité, ont rendu leur étude plus facile. Les habitants de +Saturne, de Jupiter et d'Uranus, s'ils existent, ont pu établir avec +leurs Lunes des communications plus aisées. Les quatre satellites de +Jupiter gravitent à une distance de cent huit mille deux cent soixante +lieues, cent soixante-douze mille deux cents lieues, deux cent +soixante-quatorze mille sept cents lieues, et quatre cent quatre-vingt +mille cent trente lieues. Mais ces distances sont comptées du centre +de la planète, et, en retranchant la longueur du rayon qui est de +dix-sept à dix-huit mille lieues, on voit que le premier satellite est +moins éloigné de la surface de Jupiter que la Lune ne l'est de la +surface de la Terre. Sur les huit Lunes de Saturne, quatre sont +également plus rapprochées; Diane est à quatre-vingt-quatre mille six +cents lieues, Thétys à soixante-deux mille neuf cent soixante-six +lieues; Encelade à quarante-huit mille cent quatre-vingt-onze lieues, +et enfin Mimas à une distance moyenne de trente-quatre mille cinq +cents lieues seulement. Des huit satellites d'Uranus, le premier, +Ariel, n'est qu'à cinquante et un mille cinq cent vingt lieues de la +planète.</p> + +<p>Donc, à la surface de ces trois astres, une expérience analogue à +celle du président Barbicane eût présenté des difficultés moindres. +Si donc leurs habitants ont tenté l'aventure, ils ont peut-être +reconnu la constitution de la moitié de ce disque, que leur satellite +dérobe éternellement à leurs yeux.[Herschel, en effet, a constaté que, +pour les satellites, le mouvement de rotation sur leur axe est +toujours égal au mouvement de révolution autour de la planète. Par +conséquent, ils lui présentent toujours la même face. Seul, le monde +d'Uranus offre une différence assez marquée: les mouvements de ses +Lunes s'effectuent dans une direction presque perpendiculaire au plan +de l'orbite, et la direction de ses mouvements est rétrograde, +c'est-à-dire que ses satellites se meuvent en sens inverse des autres +astres du monde solaire.] Mais s'ils n'ont jamais quitté leur planète, +ils ne sont pas plus avancés que les astronomes de la Terre.</p> + +<p>Cependant, le boulet décrivait dans l'ombre cette incalculable +trajectoire qu'aucun point de repère ne permettait de relever. Sa +direction s'était-elle modifiée, soit sous l'influence de l'attraction +lunaire, soit sous l'action d'un astre inconnu? Barbicane ne pouvait +le dire. Mais un changement avait eu lieu dans la position relative +du véhicule, et Barbicane le constata vers quatre heures du matin.</p> + +<p>Ce changement consistait en ceci, que le culot du projectile s'était +tourné vers la surface de la Lune et se maintenait suivant une +perpendiculaire passant par son axe. L'attraction, c'est-à-dire la +pesanteur, avait amené cette modification. La partie la plus lourde +du boulet inclinait vers le disque invisible, exactement comme s'il +fût tombé vers lui.</p> + +<p>Tombait-il donc? Les voyageurs allaient-ils enfin atteindre ce but +tant désiré? Non. Et l'observation d'un point de repère, assez +inexplicable du reste, vint démontrer à Barbicane que son projectile +ne se rapprochait pas de la Lune, et qu'il se déplaçait en suivant une +courbe à peu près concentrique.</p> + +<p>Ce point de repère fut un éclat lumineux que Nicholl signala tout à +coup sur la limite de l'horizon formé par le disque noir. Ce point ne +pouvait être confondu avec une étoile. C'était une incandescence +rougeâtre qui grossissait peu à peu, preuve incontestable que le +projectile se déplaçait vers lui et ne tombait pas normalement à la +surface de l'astre.</p> + +<p>«Un volcan! c'est un volcan en activité! s'écria Nicholl, un +épanchement des feux intérieurs de la Lune! Ce monde n'est donc pas +encore tout à fait éteint.</p> + +<p>—Oui! une éruption, répondit Barbicane, qui étudiait soigneusement +le phénomène avec sa lunette de nuit. Que serait-ce en effet si ce +n'était un volcan?</p> + +<p>—Mais alors, dit Michel Ardan, pour entretenir cette combustion, il +faut de l'air. Donc, une atmosphère enveloppe cette partie de la +Lune.</p> + +<p>—Peut-être, répondit Barbicane, mais non pas nécessairement. Le +volcan, par la décomposition de certaines matières, peut se fournir à +lui-même son oxygène et jeter ainsi des flammes dans le vide. Il me +semble même que cette déflagration a l'intensité et l'éclat des objets +dont la combustion se produit dans l'oxygène pur. Ne nous hâtons donc +pas d'affirmer l'existence d'une atmosphère lunaire.»</p> + +<p>La montagne ignivome devait être située environ sur le +quarante-cinquième degré de latitude sud de la partie invisible du +disque. Mais, au grand déplaisir de Barbicane, la courbe que +décrivait le projectile l'entraînait loin du point signalé par +l'éruption. Il ne put donc en déterminer plus exactement la nature. +Une demi-heure après avoir été signalé, ce point lumineux +disparaissait derrière le sombre horizon. Cependant la constatation +de ce phénomène était un fait considérable dans les études +sélénographiques. Il prouvait que toute chaleur n'avait pas encore +disparu des entrailles de ce globe, et là où la chaleur existe, qui +peut affirmer que le règne végétal, que le règne animal lui-même, +n'ont pas résisté jusqu'ici aux influences destructives? L'existence +de ce volcan en éruption, indiscutablement reconnue des savants de la +Terre, aurait amené sans doute bien des théories favorables à cette +grave question de l'habitabilité de la Lune.</p> + +<p>Barbicane se laissait entraîner par ses réflexions. Il s'oubliait +dans une muette rêverie où s'agitaient les mystérieuses destinées du +monde lunaire. Il cherchait à relier entre eux les faits observés +jusqu'alors, quand un incident nouveau le rappela brusquement à la +réalité.</p> + +<p>Cet incident, c'était plus qu'un phénomène cosmique, c'était un danger +menaçant dont les conséquences pouvaient être désastreuses.</p> + +<p>Soudain, au milieu de l'éther, dans ces ténèbres profondes, une masse +énorme avait apparu. C'était comme une Lune, mais une Lune +incandescente, et d'un éclat d'autant plus insoutenable qu'il +tranchait nettement sur l'obscurité brutale de l'espace. Cette masse, +de forme circulaire, jetait une lumière telle qu'elle emplissait le +projectile. La figure de Barbicane, de Nicholl, de Michel Ardan, +violemment baignée dans ces nappes blanches, prenait cette apparence +spectrale, livide, blafarde, que les physiciens produisent avec la +lumière factice de l'alcool imprégné de sel.</p> + +<p>«Mille diables! s'écria Michel Ardan, mais nous sommes hideux! +Qu'est-ce que cette Lune malencontreuse?</p> + +<p>—Un bolide, répondit Barbicane.</p> + +<p>—Un bolide enflammé, dans le vide?</p> + +<p>—Oui.»</p> + +<p>Ce globe de feu était un bolide, en effet. Barbicane ne se trompait +pas. Mais si ces météores cosmiques observés de la Terre ne +présentent généralement qu'une lumière un peu inférieure à celle de la +Lune, ici, dans ce sombre éther, ils resplendissaient. Ces corps +errants portent en eux-mêmes le principe de leur incandescence. L'air +ambiant n'est pas nécessaire à leur déflagration. Et, en effet, si +certains de ces bolides traversent les couches atmosphériques à deux +ou trois lieues de la Terre, d'autres, au contraire, décrivent leur +trajectoire à une distance où l'atmosphère ne saurait s'étendre. Tels +ces bolides, l'un du 27 octobre 1844, apparu à une hauteur de cent +vingt-huit lieues, l'autre du 18 août 1841, disparu à une distance de +cent quatre-vingt-deux lieues. Quelques-uns de ces météores ont de +trois à quatre kilomètres de largeur et possèdent une vitesse qui peut +aller jusqu'à soixante-quinze kilomètres par seconde,[La vitesse +moyenne du mouvement de la Terre, le long de l'écliptique, n'est que +de 30 kilomètres à la seconde.] suivant une direction inverse du +mouvement de la Terre.</p> + +<p>Ce globe filant, soudainement apparu dans l'ombre à une distance de +cent lieues au moins, devait, suivant l'estime de Barbicane, mesurer +un diamètre de deux mille mètres. Il s'avançait avec une vitesse de +deux kilomètres à la seconde environ, soit trente lieues par minute. +Il coupait la route du projectile et devait l'atteindre en quelques +minutes. En s'approchant, il grossissait dans une proportion énorme.</p> + +<p>Que l'on s'imagine, si l'on peut, la situation des voyageurs. Il est +impossible de la décrire. Malgré leur courage, leur sang-froid, leur +insouciance devant le danger, ils étaient muets, immobiles, les +membres crispés, en proie à un effarement farouche. Leur projectile, +dont ils ne pouvaient dévier la marche, courait droit sur cette masse +ignée, plus intense que la gueule ouverte d'un four à réverbère. Il +semblait se précipiter vers un abîme de feu.</p> + +<p>Barbicane avait saisi la main de ses deux compagnons, et tous trois +regardaient à travers leurs paupières à demi fermées cet astéroïde +chauffé à blanc. Si la pensée n'était pas détruite en eux, si leur +cerveau fonctionnait encore au milieu de son épouvante, ils devaient +se croire perdus!</p> + +<p>Deux minutes après la brusque apparition du bolide, deux siècles +d'angoisses! le projectile semblait prêt à le heurter, quand le globe +de feu éclata comme une bombe, mais sans faire aucun bruit au milieu +de ce vide où le son, qui n'est qu'une agitation des couches d'air, ne +pouvait se produire.</p> + +<p>Nicholl avait poussé un cri. Ses compagnons et lui s'étaient +précipités à la vitre des hublots. Quel spectacle! Quelle plume +saurait le rendre, quelle palette serait assez riche en couleurs pour +en reproduire la magnificence?</p> + +<p>C'était comme l'épanouissement d'un cratère, comme l'éparpillement +d'un immense incendie. Des milliers de fragments lumineux allumaient +et rayaient l'espace de leurs feux. Toutes les grosseurs, toutes les +couleurs, toutes s'y mêlaient. C'étaient des irradiations jaunes, +jaunâtres, rouges, vertes, grises, une couronne d'artifices +multicolores. Du globe énorme et redoutable, il ne restait plus rien +que ces morceaux emportés dans toutes les directions, devenus +astéroïdes à leur tour, ceux-ci flamboyants comme une épée, ceux-là +entourés d'un nuage blanchâtre, d'autres laissant après eux des +traînées éclatantes de poussière cosmique.</p> + +<p>Ces blocs incandescents s'entrecroisaient, s'entrechoquaient, +s'éparpillaient en fragments plus petits, dont quelques-uns heurtèrent +le projectile. Sa vitre de gauche fut même fendue par un choc +violent. Il semblait flotter au milieu d'une grêle d'obus dont le +moindre pouvait l'anéantir en un instant.</p> + +<p>La lumière qui saturait l'éther se développait avec une incomparable +intensité, car ces astéroïdes la dispersaient en tous sens. A un +certain moment, elle fut tellement vive, que Michel, entraînant vers +sa vitre Barbicane et Nicholl, s'écria:</p> + +<p>«L'invisible Lune, visible enfin!»</p> + +<p>Et tous trois, à travers un effluve lumineux de quelques secondes, +entrevirent ce disque mystérieux que l'œil de l'homme apercevait pour +la première fois.</p> + +<p>Que distinguèrent-ils à cette distance qu'ils ne pouvaient évaluer? +Quelques bandes allongées sur le disque, de véritables nuages formés +dans un milieu atmosphérique très restreint, duquel émergeaient non +seulement toutes les montagnes, mais aussi les reliefs de médiocre +importance, ces cirques, ces cratères béants capricieusement disposés, +tels qu'ils existent à la surface visible. Puis des espaces immenses, +non plus des plaines arides, mais des mers véritables, des océans +largement distribués, qui réfléchissaient sur leur miroir liquide +toute cette magie éblouissante des feux de l'espace. Enfin, à la +surface des continents, de vastes masses sombres, telles +qu'apparaîtraient des forêts immenses sous la rapide illumination d'un +éclair...</p> + +<p>Était-ce une illusion, une erreur des yeux, une tromperie de +l'optique? Pouvaient-ils donner une affirmation scientifique à cette +observation si superficiellement obtenue? Oseraient-ils se prononcer +sur la question de son habitabilité, après un si faible aperçu du +disque invisible?</p> + +<p>Cependant les fulgurations de l'espace s'affaiblirent peu à peu; son +éclat accidentel s'amoindrit; les astéroïdes s'enfuirent par des +trajectoires diverses et s'éteignirent dans l'éloignement. L'éther +reprit enfin son habituelle ténébrosité; les étoiles, un moment +éclipsées, étincelèrent au firmament, et le disque, à peine entrevu, +se perdit de nouveau dans l'impénétrable nuit.</p> + +<h3><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI<br /><br /> +L'hémisphère méridional</h3> + +<p>Le projectile venait d'échapper à un danger terrible, danger bien +imprévu. Qui eût imaginé une telle rencontre de bolides? Ces corps +errants pouvaient susciter aux voyageurs de sérieux périls. C'étaient +pour eux autant d'écueils semés sur cette mer éthérée, que, moins +heureux que les navigateurs, ils ne pouvaient fuir. Mais se +plaignaient-ils, ces aventuriers de l'espace? Non, puisque la nature +leur avait donné ce splendide spectacle d'un météore cosmique éclatant +par une expansion formidable, puisque cet incomparable feu d'artifice, +qu'aucun Ruggieri ne saurait imiter, avait éclairé pendant quelques +secondes le nimbe invisible de la Lune. Dans cette rapide éclaircie, +des continents, des mers, des forêts leur étaient apparus. +L'atmosphère apportait donc à cette face inconnue ses molécules +vivifiantes? Questions encore insolubles, éternellement posées devant +la curiosité humaine!</p> + +<p>Il était alors trois heures et demie du soir. Le boulet suivait sa +direction curviligne autour de la Lune. Sa trajectoire avait-elle été +encore une fois modifiée par le météore? On pouvait le craindre. Le +projectile devait, cependant, décrire une courbe imperturbablement +déterminée par les lois de la mécanique rationnelle. Barbicane +inclinait à croire que cette courbe serait plutôt une parabole qu'une +hyperbole. Cependant, cette parabole admise, le boulet aurait dû +sortir assez rapidement du cône d'ombre projeté dans l'espace à +l'opposé du Soleil. Ce cône, en effet, est fort étroit, tant le +diamètre angulaire de la Lune est petit, si on le compare au diamètre +de l'astre du jour. Or, jusqu'ici, le projectile flottait dans cette +ombre profonde. Quelle qu'eût été sa vitesse—et elle n'avait pu +être médiocre—sa période d'occultation continuait. Cela était un +fait évident, mais peut-être cela n'aurait-il pas dû être dans le cas +supposé d'une trajectoire rigoureusement parabolique. Nouveau +problème qui tourmentait le cerveau de Barbicane, véritablement +emprisonné dans un cercle d'inconnues qu'il ne pouvait dégager.</p> + +<p>Aucun des voyageurs ne pensait à prendre un instant de repos. Chacun +guettait quelque fait inattendu qui eût jeté une lueur nouvelle sur +les études uranographiques. Vers cinq heures, Michel Ardan distribua, +sous le nom de dîner, quelques morceaux de pain et de viande froide, +qui furent rapidement absorbés, sans que personne eût abandonné son +hublot, dont la vitre s'encroûtait incessamment sous la condensation +des vapeurs.</p> + +<p>Vers cinq heures quarante-cinq minutes du soir, Nicholl, armé de sa +lunette, signala vers le bord méridional de la Lune et dans la +direction suivie par le projectile quelques points éclatants qui se +découpaient sur le sombre écran du ciel. On eût dit une succession de +pitons aigus, se profilant comme une ligne tremblée. Ils +s'éclairaient assez vivement. Tel apparaît le linéament terminal de +la Lune, lorsqu'elle se présente dans l'un de ses octants.</p> + +<p>On ne pouvait s'y tromper. Il ne s'agissait plus d'un simple météore, +dont cette arête lumineuse n'avait ni la couleur ni la mobilité. Pas +davantage, d'un volcan en éruption. Aussi Barbicane n'hésita-t-il pas +à se prononcer.</p> + +<p>«Le Soleil! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Quoi! le Soleil! répondirent Nicholl et +Michel Ardan.</p> + +<p>—Oui, mes amis, c'est l'astre radieux lui-même qui éclaire le sommet +de ces montagnes situées sur le bord méridional de la Lune. Nous +approchons évidemment du pôle sud!</p> + +<p>—Après avoir passé par le pôle nord, répondit Michel. Nous avons +donc fait le tour de notre satellite!</p> + +<p>—Oui, mon brave Michel.</p> + +<p>—Alors, plus d'hyperboles, plus de paraboles, plus de courbes +ouvertes à craindre!</p> + +<p>—Non, mais une courbe fermée.</p> + +<p>—Qui s'appelle?</p> + +<p>—Une ellipse. Au lieu d'aller se perdre dans les espaces +interplanétaires, il est probable que le projectile va décrire un orbe +elliptique autour de la Lune.</p> + +<p>—En vérité!</p> + +<p>—Et qu'il en deviendra le satellite.</p> + +<p>—Lune de Lune! s'écria Michel Ardan.</p> + +<p>—Seulement, je te ferai observer, mon digne ami, répliqua Barbicane, +que nous n'en serons pas moins perdus pour cela!</p> + +<p>—Oui, mais d'une autre manière, et bien autrement plaisante!» +répondit l'insouciant Français avec son plus aimable sourire.</p> + +<p>Le président Barbicane avait raison. En décrivant cet orbe elliptique, +le projectile allait sans doute graviter éternellement autour de la +Lune, comme un sous-satellite. C'était un nouvel astre ajouté au monde +solaire, un microcosme peuplé de trois habitants—que le défaut d'air +tuerait avant peu. Barbicane ne pouvait donc se réjouir de cette +situation définitive, imposée au boulet par la double influence des +forces centripète et centrifuge. Ses compagnons et lui allaient revoir +la face éclairée du disque lunaire. Peut-être même leur existence se +prolongerait-elle assez pour qu'ils aperçussent une dernière fois la +Pleine-Terre superbement éclairée par les rayons du Soleil! Peut-être +pourraient-ils jeter un dernier adieu à ce globe qu'ils ne devaient plus +revoir! Puis, leur projectile ne serait plus qu'une masse éteinte, +morte, semblable à ces inertes astéroïdes qui circulent dans l'éther. +Une seule consolation pour eux, c'était de quitter enfin ces insondables +ténèbres, c'était de revenir à la lumière, c'était de rentrer dans les +zones baignées par l'irradiation solaire!</p> + +<p>Cependant les montagnes, reconnues par Barbicane, se dégageaient de +plus en plus de la masse sombre. C'étaient les monts Doerfel et +Leibnitz qui hérissent au sud la région circompolaire de la Lune.</p> + +<p>Toutes les montagnes de l'hémisphère visible ont été mesurées avec une +parfaite exactitude. On s'étonnera peut-être de cette perfection, et +cependant, ces méthodes hypsométriques sont rigoureuses. On peut même +affirmer que l'altitude des montagnes de la Lune n'est pas moins +exactement déterminée que celle des montagnes de la Terre.</p> + +<p>La méthode le plus généralement employée est celle qui mesure l'ombre +portée par les montagnes, en tenant compte de la hauteur du Soleil au +moment de l'observation. Cette mesure s'obtient facilement au moyen +d'une lunette pourvue d'un réticule à deux fils parallèles, étant +admis que le diamètre réel du disque lunaire est exactement connu. +Cette méthode permet également de calculer la profondeur des cratères +et des cavités de la Lune. Galilée en fit usage, et depuis, MM. Beer +et Moedler l'ont employée avec le plus grand succès.</p> + +<p>Une autre méthode, dite des rayons tangents, peut être aussi appliquée +à la mesure des reliefs lunaires. On l'applique au moment où les +montagnes forment des points lumineux détachés de la ligne de +séparation d'ombre et de lumière, qui brillent sur la partie obscure +du disque. Ces points lumineux sont produits par les rayons solaires +supérieurs à ceux qui déterminent la limite de la phase. Donc, la +mesure de l'intervalle obscur que laissent entre eux le point lumineux +et la partie lumineuse de la phase la plus rapprochée donnent +exactement la hauteur de ce point. Mais, on le comprend, ce procédé +ne peut être appliqué qu'aux montagnes qui avoisinent la ligne de +séparation d'ombre et de lumière.</p> + +<p>Une troisième méthode consisterait à mesurer le profil des montagnes +lunaires qui se dessinent sur le fond, au moyen du micromètre; mais +elle n'est applicable qu'aux hauteurs rapprochées du bord de l'astre.</p> + +<p>Dans tous les cas, on remarquera que cette mesure des ombres, des +intervalles ou des profils, ne peut être exécutée que lorsque les +rayons solaires frappent obliquement la Lune par rapport à +l'observateur. Quand ils la frappent directement, en un mot, +lorsqu'elle est pleine, toute ombre est impérieusement chassée de son +disque, et l'observation n'est plus possible.</p> + +<p>Galilée, le premier, après avoir reconnu l'existence des montagnes +lunaires, employa la méthode des ombres portées pour calculer leurs +hauteurs. Il leur attribua, ainsi qu'il a été dit déjà, une moyenne +de quatre mille cinq cents toises. Hévélius rabaissa singulièrement +ces chiffres, que Riccioli doubla au contraire. Ces mesures étaient +exagérées de part et d'autre. Herschel, armé d'instruments +perfectionnés, se rapprocha davantage de la vérité hypsométrique. +Mais il faut la chercher, finalement, dans les rapports des +observateurs modernes.</p> + +<p>MM. Beer et Moedler, les plus parfaits sélénographes du monde entier, +ont mesuré mille quatre-vingt-quinze montagnes lunaires. De leurs +calculs il résulte que six de ces montagnes s'élèvent au-dessus de +cinq mille huit cents mètres, et vingt-deux au-dessus de quatre mille +huit cents. Le plus haut sommet de la Lune mesure sept mille six cent +trois mètres; il est donc inférieur à ceux de la Terre, dont +quelques-uns le dépassent de cinq à six cents toises. Mais une +remarque doit être faite. Si on les compare aux volumes respectifs +des deux astres, les montagnes lunaires sont relativement plus élevées +que les montagnes terrestres. Les premières forment la quatre cent +soixante-dixième partie du diamètre de la Lune, et les secondes, +seulement la quatorze cent quarantième partie du diamètre de la Terre. +Pour qu'une montagne terrestre atteignît les proportions relatives +d'une montagne lunaire, il faudrait que son altitude perpendiculaire +mesurât six lieues et demie. Or, la plus élevée n'a pas neuf +kilomètres.</p> + +<p>Ainsi donc, pour procéder par comparaison, la chaîne de l'Himalaya +compte trois pics supérieurs aux pics lunaires: le mont Everest, haut +de huit mille huit cent trente-sept mètres, le Kunchinjuga, haut de +huit mille cinq cent quatre-vingt-huit mètres, et le Dwalagiri, haut +de huit mille cent quatre-vingt-sept mètres. Les monts Doerfel et +Leibnitz de la Lune ont une altitude égale à celle du Jewahir de la +même chaîne, soit sept mille six cent trois mètres. Newton, Casatus, +Curtius, Short, Tycho, Clavius, Blancanus, Endymion, les sommets +principaux du Caucase et des Apennins, sont supérieurs au mont Blanc, +qui mesure quatre mille huit cent dix mètres. Sont égaux au mont +Blanc: Moret, Théophyle, Catharnia; au mont Rose, soit quatre mille +six cent trente-six mètres: Piccolomini, Werner, Harpalus; au mont +Cervin, haut de quatre mille cinq cent vingt-deux mètres: Macrobe, +Eratosthène, Albateque, Delambre; au pic de Ténériffe, élevé de trois +mille sept cent dix mètres: Bacon, Cysatus, Phitolaus et les pics des +Alpes; au mont Perdu des Pyrénées, soit trois mille trois cent +cinquante et un mètres: Roemer et Boguslawski; à l'Etna, haut de trois +mille deux cent trente-sept mètres: Hercule, Atlas, Furnerius.</p> + +<p>Tels sont les points de comparaison qui permettent d'apprécier la +hauteur des montagnes lunaires. Or, précisément, la trajectoire +suivie par le projectile l'entraînait vers cette région montagneuse de +l'hémisphère sud, là où s'élèvent les plus beaux échantillons de +l'orographie lunaire.</p> + +<h3><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII<br /><br /> +Tycho</h3> + +<p>A six heures du soir, le projectile passait au pôle sud, à moins de +soixante kilomètres. Distance égale à celle dont il s'était approché +du pôle nord. La courbe elliptique se dessinait donc rigoureusement.</p> + +<p>En ce moment, les voyageurs rentraient dans ce bienfaisant effluve des +rayons solaires. Ils revoyaient ces étoiles qui se mouvaient avec +lenteur de l'orient à l'occident. L'astre radieux fut salué d'un +triple hurrah. Avec sa lumière, il envoyait sa chaleur qui transpira +bientôt à travers les parois de métal. Les vitres reprirent leur +transparence accoutumée. Leur couche de glace se fondit comme par +enchantement. Aussitôt, par mesure d'économie, le gaz fut éteint. +Seul, l'appareil à air dut en consommer sa quantité habituelle.</p> + +<p>«Ah! fit Nicholl, c'est bon, ces rayons de chaleur! Avec quelle +impatience, après une nuit si longue, les Sélénites doivent-ils +attendre la réapparition de l'astre du jour!</p> + +<p>—Oui, répondit Michel Ardan, humant pour ainsi dire cet éther +éclatant, lumière et chaleur, toute la vie est là!»</p> + +<p>En ce moment, le culot du projectile tendait à s'écarter légèrement de +la surface lunaire, de manière à suivre un orbe elliptique assez +allongé. De ce point, si la Terre eût été pleine, Barbicane et ses +compagnons auraient pu la revoir. Mais, noyée dans l'irradiation du +Soleil, elle demeurait absolument invisible. Un autre spectacle +devait attirer leurs regards, celui que présentait cette région +australe de la Lune, ramenée par les lunettes à un demi-quart de +lieue. Ils ne quittaient plus les hublots et notaient tous les +détails de ce continent bizarre.</p> + +<p>Les monts Doerfel et Leibnitz forment deux groupes séparés qui se +développent à peu près au pôle sud. Le premier groupe s'étend depuis +le pôle jusqu'au quatre-vingt-quatrième parallèle, sur la partie +orientale de l'astre; le second, dessiné sur le bord oriental, va du +soixante-cinquième degré de latitude au pôle.</p> + +<p>Sur leur arête capricieusement contournée apparaissaient des nappes +éblouissantes, telles que les a signalées le père Secchi. Avec plus +de certitude que l'illustre astronome romain, Barbicane put +reconnaître leur nature.</p> + +<p>«Ce sont des neiges! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Des neiges? répéta Nicholl.</p> + +<p>—Oui, Nicholl, des neiges dont la surface est glacée profondément. +Voyez comme elle réfléchit les rayons lumineux. Des laves +refroidies ne donneraient pas une réflexion aussi intense. Il y a +donc de l'eau, il y a donc de l'air sur la Lune. Si peu que l'on +voudra, mais le fait ne peut plus être contesté!»</p> + +<p>Non, il ne pouvait l'être! Et si jamais Barbicane revoit la Terre, +ses notes témoigneront de ce fait considérable dans les observations +sélénographiques.</p> + +<p>Ces monts Doerfel et Leibnitz s'élevaient au milieu de plaines d'une +étendue médiocre que bornait une succession indéfinie de cirques et de +remparts annulaires. Ces deux chaînes sont les seules qui se +rencontrent dans la région des cirques. Peu accidentées relativement, +elles projettent çà et là quelques pics aigus dont la plus haute cime +mesure sept mille six cent trois mètres.</p> + +<p>Mais le projectile dominait tout cet ensemble et le relief +disparaissait dans cet intense éblouissement du disque. Aux yeux des +voyageurs reparaissait cet aspect archaïque des paysages lunaires, +crus de tons, sans dégradation de couleurs, sans nuances d'ombres, +brutalement blancs et noirs, puisque la lumière diffuse leur manque. +Cependant la vue de ce monde désolé ne laissait pas de les captiver +par son étrangeté même. Ils se promenaient au-dessus de cette +chaotique région, comme s'ils eussent été entraînés au souffle d'un +ouragan, voyant les sommets défiler sous leurs pieds, fouillant les +cavités du regard, dévalant les rainures, gravissant les remparts, +sondant ces trous mystérieux, nivelant toutes ces cassures. Mais +nulle trace de végétation, nulle apparence de cités; rien que des +stratifications, des coulées de laves, des épanchements polis comme +des miroirs immenses qui reflétaient les rayons solaires avec un +insoutenable éclat. Rien d'un monde vivant, tout d'un monde mort, où +les avalanches, roulant du sommet des montagnes, s'abîmaient sans +bruit au fond des abîmes. Elles avaient le mouvement, mais le fracas +leur manquait encore.</p> + +<p>Barbicane constata par des observations réitérées que les reliefs des +bords du disque, bien qu'ils eussent été soumis à des forces +différentes de celles de la région centrale, présentaient une +conformation uniforme. Même agrégation circulaire, mêmes ressauts du +sol. Cependant on pouvait penser que leurs dispositions ne devaient +pas être analogues. Au centre, en effet, la croûte encore malléable +de la Lune a été soumise à la double attraction de la Lune et de la +Terre, agissant en sens inverse suivant un rayon prolongé de l'une à +l'autre. Au contraire, sur les bords du disque, l'attraction lunaire +a été pour ainsi dire perpendiculaire à l'attraction terrestre. Il +semble que les reliefs du sol produits dans ces deux conditions +auraient dû prendre une forme différente. Or, cela n'était pas. +Donc, la Lune avait trouvé en elle seule le principe de sa formation +et de sa constitution. Elle ne devait rien aux forces étrangères. Ce +qui justifiait cette remarquable proposition d'Arago: «Aucune action +extérieure à la Lune n'a contribué à la production de son relief.»</p> + +<p>Quoi qu'il en soit et dans son état actuel, ce monde, c'était l'image +de la mort, sans qu'il fût possible de dire que la vie l'eût jamais +animé.</p> + +<p>Michel Ardan crut pourtant reconnaître une agglomération de ruines +qu'il signala à l'attention de Barbicane. C'était à peu près sur le +quatre-vingtième parallèle et par trente degrés de longitude. Cet +amoncellement de pierres, assez régulièrement disposées, figurait une +vaste forteresse, dominant une de ces longues rainures qui jadis +servaient de lit aux fleuves des temps antéhistoriques. Non loin +s'élevait, à une hauteur de cinq mille six cent quarante-six mètres, +la montagne annulaire de Short, égale au Caucase asiatique. Michel +Ardan, avec son ardeur accoutumée, soutenait «l'évidence» de sa +forteresse. Au-dessous, il apercevait les remparts démantelés d'une +ville; ici, la voussure encore intacte d'un portique; là, deux ou +trois colonnes couchées sous leur soubassement; plus loin, une +succession de cintres qui avaient dû supporter les conduits d'un +aqueduc; ailleurs, les piliers effondrés d'un gigantesque pont, engagé +dans l'épaisseur de la rainure. Il distinguait tout cela, mais avec +tant d'imagination dans le regard, à travers une si fantaisiste +lunette, qu'il faut se défier de son observation. Et cependant, qui +pourrait affirmer, qui oserait dire que l'aimable garçon n'a pas +réellement vu ce que ses deux compagnons ne voulaient pas voir?</p> + +<p>Les moments étaient trop précieux pour les sacrifier à une discussion +oiseuse. La cité sélénite, prétendue ou non, avait déjà disparu dans +l'éloignement. La distance du projectile au disque lunaire tendait à +s'accroître, et les détails du sol commençaient à se perdre dans un +mélange confus. Seuls les reliefs, les cratères, les plaines, +résistaient et découpaient nettement leurs lignes terminales.</p> + +<p>En ce moment se dessinait vers la gauche l'un des plus beaux cirques +de l'orographie lunaire, l'une des curiosités de ce continent. +C'était Newton que Barbicane reconnut sans peine, en se reportant à la +<i>Mappa Selenographica</i> .</p> + +<p>Newton est exactement situé par 77° de latitude sud et 16° de +longitude est. Il forme un cratère annulaire, dont les remparts, +élevés de sept mille deux cent soixante-quatre mètres, semblaient être +infranchissables.</p> + +<p>Barbicane fit observer à ses compagnons que la hauteur de cette +montagne au-dessus de la plaine environnante était loin d'égaler la +profondeur de son cratère. Cet énorme trou échappait à toute mesure, +et formait un sombre abîme dont les rayons solaires ne peuvent jamais +atteindre le fond. Là, suivant la remarque de Humboldt, règne +l'obscurité absolue que la lumière du soleil et de la Terre ne peuvent +rompre. Les mythologistes en eussent fait, avec raison, la bouche de +leur enfer.</p> + +<p>«Newton, dit Barbicane, est le type le plus parfait de ces montagnes +annulaires dont la Terre ne possède aucun échantillon. Elles prouvent +que la formation de la Lune, par voie de refroidissement, est due à +des causes violentes, car, pendant que, sous la poussée des feux +intérieurs, les reliefs se projetaient à des hauteurs considérables, +le fond se retirait et s'abaissait beaucoup au-dessous du niveau +lunaire.</p> + +<p>—Je ne dis pas non», répondit Michel Ardan.</p> + +<p>Quelques minutes après avoir dépassé Newton, le projectile dominait +directement la montagne annulaire de Moret. Il longea d'assez loin +les sommets de Blancanus, et, vers sept heures et demie du soir, il +atteignait le cirque de Clavius.</p> + +<p>Ce cirque, l'un des plus remarquables du disque, est situé par 58° de +latitude sud, et 15° de longitude est. Sa hauteur est estimée à sept +mille quatre-vingt-onze mètres. Les voyageurs, distants de quatre +cents kilomètres, réduits à quatre par les lunettes, purent admirer +l'ensemble de ce vaste cratère.</p> + +<p>«Les volcans terrestres, dit Barbicane, ne sont que des taupinières, +comparés aux volcans de la Lune. En mesurant les anciens cratères +formés par les premières éruptions du Vésuve et de l'Etna, on leur +trouve à peine six mille mètres de largeur. En France, le cirque du +Cantal compte dix kilomètres; à Ceyland, le cirque de l'île, +soixante-dix kilomètres, et il est considéré comme le plus vaste du +globe. Que sont ces diamètres auprès de celui de Clavius que nous +dominons en ce moment?</p> + +<p>—Quelle est donc sa largeur? demanda Nicholl.</p> + +<p>—Elle est de deux cent vingt-sept kilomètres, répondit Barbicane. Ce +cirque, il est vrai, est le plus important de la Lune; mais bien +d'autres mesurent deux cents, cent cinquante, cent kilomètres!</p> + +<p>—Ah! mes amis, s'écria Michel, vous figurez-vous ce que devait être +ce paisible astre de la nuit, quand ces cratères, s'emplissant de +tonnerres, vomissaient tous à la fois des torrents de laves, des +grêles de pierres, des nuages de fumée et des nappes de flammes! Quel +spectacle prodigieux alors, et maintenant quelle déchéance! Cette +Lune n'est plus que la maigre carcasse d'un feu d'artifice dont les +pétards, les fusées, les serpenteaux, les soleils, après un éclat +superbe, n'ont laissé que de tristes déchiquetures de carton. Qui +pourrait dire la cause, la raison, la justification de ces +cataclysmes?»</p> + +<p>Barbicane n'écoutait pas Michel Ardan. Il contemplait ces remparts de +Clavius formés de larges montagnes sur plusieurs lieues d'épaisseur. +Au fond de l'immense cavité se creusait une centaine de petits +cratères éteints qui trouaient le sol comme une écumoire, et que +dominait un pic de cinq mille mètres.</p> + +<p>Autour, la plaine avait un aspect désolé. Rien d'aride comme ces +reliefs, rien de triste comme ces ruines de montagnes, et, si l'on +peut s'exprimer ainsi, comme ces morceaux de pics et de monts qui +jonchaient le sol! Le satellite semblait avoir éclaté en cet endroit.</p> + +<p>Le projectile s'avançait toujours, et ce chaos ne se modifiait pas. +Les cirques, les cratères, les montagnes éboulées, se succédaient +incessamment. Plus de plaines, plus de mers. Une Suisse, une Norvège +interminables. Enfin, au centre de cette région crevassée, à son +point culminant, la plus splendide montagne du disque lunaire, +l'éblouissant Tycho, auquel la postérité conservera toujours le nom de +l'illustre astronome du Danemark.</p> + +<p>En observant la Pleine-Lune, dans un ciel sans nuages, il n'est +personne qui n'ait remarqué ce point brillant de l'hémisphère sud. +Michel Ardan, pour le qualifier, employa toutes les métaphores que put +lui fournir son imagination. Pour lui, ce Tycho, c'était un ardent +foyer de lumière, un centre d'irradiation, un cratère vomissant des +rayons! C'était le moyeu d'une roue étincelante, une astérie qui +enserrait le disque de ses tentacules d'argent, un œil immense rempli +de flammes, un nimbe taillé pour la tête de Pluton! C'était comme une +étoile lancée par la main du Créateur, qui se serait écrasée contre la +face lunaire!</p> + +<p>Tycho forme une telle concentration lumineuse, que les habitants de la +Terre peuvent l'apercevoir sans lunette, quoiqu'ils en soient à une +distance de cent mille lieues. Que l'on imagine alors quelle devait +être son intensité aux yeux d'observateurs placés à cent cinquante +lieues seulement! A travers ce pur éther, son étincellement était +tellement insoutenable, que Barbicane et ses amis durent noircir +l'oculaire de leurs lorgnettes à la fumée du gaz, afin de pouvoir en +supporter l'éclat. Puis, muets, émettant à peine quelques +interjections admiratives, ils regardèrent, ils contemplèrent. Tous +leurs sentiments, toutes leurs impressions se concentrèrent dans +leur regard, comme la vie, qui, sous une émotion violente, se +concentre tout entière au cœur.</p> + +<p>Tycho appartient au système des montagnes rayonnantes, comme +Aristarque et Copernic. Mais de toutes la plus complète, la plus +accentuée, elle témoigne irrécusablement de cette effroyable action +volcanique à laquelle est due la formation de la Lune.</p> + +<p>Tycho est situé par 43° de latitude méridionale, et par 12° de +longitude est. Son centre est occupé par un cratère large de +quatre-vingt-sept kilomètres. Il affecte une forme un peu elliptique, +et se renferme dans une enceinte de remparts annulaires, qui, à l'est +et à l'ouest, dominent la plaine extérieure d'une hauteur de cinq +mille mètres. C'est une agrégation de monts Blancs, disposés autour +d'un centre commun, et couronnés d'une chevelure rayonnante.</p> + +<p>Ce qu'est cette montagne incomparable, l'ensemble des reliefs qui +convergent vers elle, les extumescences intérieures de son cratère, +jamais la photographie elle-même n'a pu les rendre. En effet, c'est +en Pleine-Lune que Tycho se montre dans toute sa splendeur. Or, les +ombres manquent alors, les raccourcis de la perspective ont disparu, +et lés épreuves viennent blanches. Circonstance fâcheuse, car cette +étrange région eût été curieuse à reproduire avec l'exactitude +photographique. Ce n'est qu'une agglomération de trous, de cratères, +de cirques, un croisement vertigineux de crêtes; puis, à perte de vue, +tout un réseau volcanique jeté sur ce sol pustuleux. On comprend +alors que ces bouillonnements de l'éruption centrale aient gardé leur +forme première. Cristallisés par le refroidissement, ils ont +stéréotypé cet aspect que présenta jadis la Lune sous l'influence des +forces plutoniennes.</p> + +<p>La distance qui séparait les voyageurs des cimes annulaires de Tycho +n'était pas tellement considérable qu'ils ne pussent en relever les +principaux détails. Sur le remblai même qui forme la circonvallation +de Tycho, les montagnes, s'accrochant sur les flancs des talus +intérieurs et extérieurs, s'étageaient comme de gigantesques +terrasses. Elles paraissaient plus élevées de trois à quatre cents +pieds à l'ouest qu'à l'est. Aucun système de castramétation terrestre +n'était comparable à cette fortification naturelle. Une ville, bâtie +au fond de la cavité circulaire, eût été absolument inaccessible.</p> + +<p>Inaccessible et merveilleusement étendue sur ce sol accidenté de +ressauts pittoresques! La nature, en effet, n'avait pas laissé plat +et vide le fond de ce cratère. Il possédait son orographie spéciale, +un système montagneux qui en faisait comme un monde à part. Les +voyageurs distinguèrent nettement des cônes, des collines centrales, +de remarquables mouvements de terrain, naturellement disposés pour +recevoir les chefs-d'œuvre de l'architecture sélénite. Là se +dessinait la place d'un temple, ici l'emplacement d'un forum, en cet +endroit, les soubassements d'un palais, en cet autre, le plateau d'une +citadelle. Le tout dominé par une montagne centrale de quinze cents +pieds. Vaste circuit, où la Rome antique eût tenu dix fois tout +entière!</p> + +<p>«Ah! s'écria Michel Ardan, enthousiasmé à cette vue, quelle ville +grandiose on construirait dans cet anneau de montagnes! Cité +tranquille, refuge paisible, placé en dehors de toutes les misères +humaines! Comme ils vivraient là, calmes et isolés, tous ces +misanthropes, tous ces haïsseurs de l'humanité, tous ceux qui ont le +dégoût de la vie sociale!</p> + +<p>—Tous! Ce serait trop petit pour eux!» répondit simplement +Barbicane.</p> + +<h3><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII<br /><br /> +Questions graves</h3> + +<p>Cependant, le projectile avait dépassé l'enceinte de Tycho. Barbicane +et ses deux amis observèrent alors avec la plus scrupuleuse attention +ces raies brillantes que la célèbre montagne disperse si curieusement +à tous les horizons.</p> + +<p>Qu'était cette rayonnante auréole? Quel phénomène géologique avait +dessiné cette chevelure ardente? Cette question préoccupait à bon +droit Barbicane.</p> + +<p>Sous ses yeux, en effet, s'allongeaient dans toutes les directions des +sillons lumineux à bords relevés et à milieu concave, les uns larges +de vingt kilomètres, les autres larges de cinquante. Ces éclatantes +traînées couraient en de certains endroits jusqu'à trois cents lieues +de Tycho, et semblaient couvrir, surtout vers l'est, le nord-est et le +nord, la moitié de l'hémisphère méridional. L'un de ses jets +s'étendait jusqu'au cirque de Néandre, situé sur le quarantième +méridien. Un autre allait, en s'arrondissant, sillonner la mer du +Nectar, et se briser contre la chaîne des Pyrénées, après un parcours +de quatre cents lieues. D'autres, vers l'ouest, couvraient d'un +réseau lumineux la mer des Nuées et la mer des Humeurs.</p> + +<p>Quelle était l'origine de ces rayons étincelants qui apparaissaient +sur les plaines comme sur les reliefs, à quelque hauteur qu'ils +fussent? Tous partaient d'un centre commun, le cratère de Tycho. Ils +émanaient de lui. Herschel attribue leur brillant aspect à d'anciens +courants de lave figés par le froid, opinion qui n'a pas été adoptée. +D'autres astronomes ont vu dans ces inexplicables raies des sortes de +moraines, des rangées de blocs erratiques, qui auraient été projetés à +l'époque de la formation de Tycho.</p> + +<p>«Et pourquoi pas? demanda Nicholl à Barbicane, qui relatait ces +diverses opinions en les repoussant.</p> + +<p>—Parce que la régularité de ces lignes lumineuses, et la violence +nécessaire pour porter à de telles distances les matières volcaniques, +sont inexplicables.</p> + +<p>—Eh parbleu! répondit Michel Ardan, il me paraît facile d'expliquer +l'origine de ces rayons.</p> + +<p>—Vraiment? fit Barbicane.</p> + +<p>—Vraiment, reprit Michel. Il suffit de dire que c'est un vaste +étoilement, semblable à celui que produit le choc d'une balle ou d'une +pierre sur un carreau de vitre!</p> + +<p>—Bon! répliqua Barbicane en souriant. Et quelle main eût été assez +puissante pour lancer la pierre qui a fait un pareil choc?</p> + +<p>—La main n'est pas nécessaire, répondit Michel, qui ne se démontait +pas, et, quant à la pierre, admettons que ce soit une comète.</p> + +<p>—Ah! les comètes! s'écria Barbicane, en abuse-t-on! Mon brave +Michel, ton explication n'est pas mauvaise, mais ta comète est +inutile. Le choc qui a produit cette cassure peut être venu de +l'intérieur de l'astre. Une contraction violente de la croûte +lunaire, sous le retrait du refroidissement, a pu suffire à imprimer +ce gigantesque étoilement.</p> + +<p>—Va pour une concentration, quelque chose comme une colique lunaire, +répondit Michel Ardan.</p> + +<p>—D'ailleurs, ajouta Barbicane, cette opinion est celle d'un savant +anglais, Nasmyth, et elle me semble expliquer suffisamment le +rayonnement de ces montagnes.</p> + +<p>—Ce Nasmyth n'est point un sot!» répondit Michel.</p> + +<p>Longtemps les voyageurs, qu'un tel spectacle ne pouvait blaser, +admirèrent les splendeurs de Tycho. Leur projectile, imprégné +d'effluves lumineux, dans cette double irradiation du Soleil et de la +Lune, devait apparaître comme un globe incandescent. Ils étaient donc +subitement passés d'un froid considérable à une chaleur intense. La +nature les préparait ainsi à devenir Sélénites.</p> + +<p>Devenir Sélénites! Cette idée ramena encore une fois la question +d'habitabilité de la Lune. Après ce qu'ils avaient vu, les voyageurs +pouvaient-ils la résoudre? Pouvaient-ils conclure pour ou contre? +Michel Ardan provoqua ses deux amis à formuler leur opinion, et leur +demanda carrément s'ils pensaient que l'animalité et l'humanité +fussent représentées dans le monde lunaire.</p> + +<p>«Je crois que nous pouvons répondre, dit Barbicane; mais, suivant moi, +la question ne doit pas se présenter sous cette forme. Je demande à +la poser autrement.</p> + +<p>—A toi la pose, répondit Michel.</p> + +<p>—Voici, reprit Barbicane. Le problème est double et exige une double +solution. La Lune est-elle habitable? La Lune a-t-elle été habitée?</p> + +<p>—Bien, répondit Nicholl. Cherchons d'abord si la Lune est habitable.</p> + +<p>—A vrai dire, je n'en sais rien, répliqua Michel.</p> + +<p>—Et moi, je réponds négativement, reprit Barbicane. Dans l'état où +elle est actuellement, avec cette enveloppe atmosphérique certainement +très réduite, ses mers pour la plupart desséchées, ses eaux +insuffisantes, sa végétation restreinte, ses brusques alternatives de +chaud et de froid, ses nuits et ses jours de trois cent +cinquante-quatre heures, la Lune ne me paraît pas habitable, et elle +ne me semble pas propice au développement du règne animal, ni +suffisante aux besoins de l'existence, telle que nous la comprenons.</p> + +<p>—D'accord, répondit Nicholl. Mais la Lune n'est-elle pas habitable +pour des êtres organisés autrement que nous?</p> + +<p>—A cette question, répliqua Barbicane, il est plus difficile de +répondre. J'essayerai cependant, mais je demanderai à Nicholl si le +<i>mouvement</i> lui paraît être le résultat nécessaire de la vie, quelle +que soit son organisation?</p> + +<p>—Sans nul doute, répondit Nicholl.</p> + +<p>—Eh bien, mon digne compagnon, je vous répondrai que nous avons +observé les continents lunaires à une distance de cinq cents mètres au +plus, et que rien ne nous a paru se mouvoir à la surface de la Lune. +La présence d'une humanité quelconque se fût trahie par des +appropriations, par des constructions diverses, par des ruines même. +Or, qu'avons-nous vu? Partout et toujours le travail géologique de la +nature, jamais le travail de l'homme. Si donc les représentants du +règne animal existent sur la Lune, ils seraient donc enfouis dans ces +insondables cavités que le regard ne peut atteindre. Ce que je ne +puis admettre, car ils auraient laissé des traces de leur passage sur +ces plaines que doit recouvrir la couche atmosphérique, si peu élevée +qu'elle soit. Or, ces traces ne sont visibles nulle part. Reste donc +la seule hypothèse d'une race d'êtres vivants auxquels le mouvement, +qui est la vie, serait étranger!</p> + +<p>—Autant dire des créatures vivantes qui ne vivraient pas, répliqua +Michel.</p> + +<p>—Précisément, répondit Barbicane, ce qui pour nous n'a aucun sens.</p> + +<p>—Alors, nous pouvons formuler notre opinion, dit Michel.</p> + +<p>—Oui, répondit Nicholl.</p> + +<p>—Eh bien, reprit Michel Ardan, la Commission scientifique, réunie +dans le projectile du Gun-Club, après avoir appuyé son argumentation +sur les faits nouvellement observés, décide à l'unanimité des voix sur +la question de l'habitabilité actuelle de la Lune: Non, la Lune n'est +pas habitable.»</p> + +<p>Cette décision fut consignée par le président Barbicane sur son carnet +de notes où figure le procès-verbal de la séance du 6 décembre.</p> + +<p>«Maintenant, dit Nicholl, attaquons la seconde question, complément +indispensable de la première. Je demanderai donc à l'honorable +Commission: Si la Lune n'est pas habitable, a-t-elle été habitée?</p> + +<p>—Le citoyen Barbicane a la parole, dit Michel Ardan.</p> + +<p>—Mes amis, répondit Barbicane, je n'ai pas attendu ce voyage pour me +faire une opinion sur cette habitabilité passée de notre satellite. +J'ajouterai que nos observations personnelles ne peuvent que me +confirmer dans cette opinion. Je crois, j'affirme même que la Lune a +été habitée par une race humaine organisée comme la nôtre, qu'elle a +produit des animaux conformés anatomiquement comme les animaux +terrestres, mais j'ajoute que ces races humaines ou animales ont fait +leur temps, et qu'elles sont à jamais éteintes!</p> + +<p>—Alors, demanda Michel, la Lune serait donc un monde plus vieux que +la Terre?</p> + +<p>—Non, répondit Barbicane avec conviction, mais un monde qui a vieilli +plus vite, et dont la formation et la déformation ont été plus +rapides. Relativement, les forces organisatrices de la matière ont +été beaucoup plus violentes à l'intérieur de la Lune qu'à l'intérieur +du globe terrestre. L'état actuel de ce disque crevassé, tourmenté, +boursouflé, le prouve surabondamment. La Lune et la Terre n'ont été +que des masses gazeuses à leur origine. Ces gaz sont passés à l'état +liquide sous diverses influences, et la masse solide s'est formée plus +tard. Mais très certainement, notre sphéroïde était gazeux ou liquide +encore, que la Lune, déjà solidifiée par le refroidissement, devenait +habitable.</p> + +<p>—Je le crois, dit Nicholl.</p> + +<p>—Alors, reprit Barbicane, une atmosphère l'entourait. Les eaux, +contenues par cette enveloppe gazeuse, ne pouvaient s'évaporer. +Sous l'influence de l'air, de l'eau, de la lumière, de la chaleur +solaire, de la chaleur centrale, la végétation s'emparait des +continents préparés à la recevoir, et certainement la vie se manifesta +vers cette époque, car la nature ne se dépense pas en inutilités, et +un monde si merveilleusement habitable a dû être nécessairement +habité.</p> + +<p>—Cependant, répondit Nicholl, bien des phénomènes inhérents aux +mouvements de notre satellite devaient gêner l'expansion des règnes +végétal et animal. Ces jours et ces nuits de trois cent +cinquante-quatre heures par exemple?</p> + +<p>—Aux pôles terrestres, dit Michel, ils durent six mois!</p> + +<p>—Argument de peu de valeur, puisque les pôles ne sont pas habités.</p> + +<p>—Remarquons, mes amis, reprit Barbicane, que si, dans l'état actuel +de la Lune, ces longues nuits et ces longs jours créent des +différences de température insupportables pour l'organisme, il n'en +était pas ainsi à cette époque des temps historiques. L'atmosphère +enveloppait le disque d'un manteau fluide. Les vapeurs s'y +disposaient sous forme de nuages. Cet écran naturel tempérait +l'ardeur des rayons solaires et contenait le rayonnement nocturne. La +lumière comme la chaleur pouvaient se diffuser dans l'air. De là, un +équilibre entre ces influences qui n'existe plus, maintenant que cette +atmosphère a presque entièrement disparu. D'ailleurs, je vais bien +vous étonner...</p> + +<p>—Étonne-nous, dit Michel Ardan.</p> + +<p>—Mais je crois volontiers qu'à cette époque où la Lune était habitée, +les nuits et les jours ne duraient pas trois cent cinquante-quatre +heures!</p> + +<p>—Et pourquoi? demanda vivement Nicholl.</p> + +<p>—Parce que, très probablement alors, le mouvement de rotation de la +Lune sur son axe n'était pas égal à son mouvement de révolution, +égalité qui présente chaque point du disque pendant quinze jours à +l'action des rayons solaires.</p> + +<p>—D'accord, répondit Nicholl, mais pourquoi ces deux mouvements +n'auraient-ils pas été égaux, puisqu'ils le sont actuellement?</p> + +<p>—Parce que cette égalité n'a été déterminée que par l'attraction +terrestre. Or, qui nous dit que cette attraction ait eu assez de +puissance pour modifier les mouvements de la Lune, à l'époque où la +Terre n'était encore que fluide?</p> + +<p>—Au fait, répliqua Nicholl, et qui nous dit que la Lune ait toujours +été satellite de la Terre?</p> + +<p>—Et qui nous dit, s'écria Michel Ardan, que la Lune n'ait pas existé +bien avant la Terre?»</p> + +<p>Les imaginations s'emportaient dans le champ infini des hypothèses. +Barbicane voulut les refréner.</p> + +<p>«Ce sont là, dit-il, de trop hautes spéculations, des problèmes +véritablement insolubles. Ne nous y engageons pas. Admettons +seulement l'insuffisance de l'attraction primordiale, et alors, par +l'inégalité des deux mouvements de rotation et de révolution, les +jours et les nuits ont pu se succéder sur la Lune comme ils se +succèdent sur la Terre. D'ailleurs, même sans ces conditions, la vie +était possible.</p> + +<p>—Ainsi donc, demanda Michel Ardan, l'humanité aurait disparu de la +Lune?</p> + +<p>—Oui, répondit Barbicane, après avoir sans doute persisté pendant des +milliers de siècles. Puis peu à peu, l'atmosphère se raréfiant, le +disque sera devenu inhabitable, comme le globe terrestre le deviendra +un jour, par le refroidissement.</p> + +<p>—Par le refroidissement?</p> + +<p>—Sans doute, répondit Barbicane. A mesure que les feux intérieurs se +sont éteints, que la matière incandescente s'est concentrée, l'écorce +lunaire s'est refroidie. Peu à peu les conséquences de ce phénomène +se sont produites: disparition des êtres organisés, disparition de la +végétation. Bientôt l'atmosphère s'est raréfiée, très probablement +soutirée par l'attraction terrestre; disparition de l'air respirable, +disparition de l'eau par voie d'évaporation. A cette époque la Lune, +devenue inhabitable, n'était plus habitée. C'était un monde mort, tel +qu'il nous apparaît aujourd'hui.</p> + +<p>—Et tu dis que pareil sort est réservé à la Terre?</p> + +<p>—Très probablement.</p> + +<p>—Mais quand?</p> + +<p>—Quand le refroidissement de son écorce l'aura rendue inhabitable.</p> + +<p>—Et a-t-on calculé le temps que notre malheureux sphéroïde mettrait à +se refroidir?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Et tu connais ces calculs?</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Mais parle donc, savant maussade, s'écria Michel Ardan, car tu me +fais bouillir d'impatience!</p> + +<p>—Eh bien, mon brave Michel, répondit tranquillement Barbicane, on +sait quelle diminution de température la Terre subit dans le laps d'un +siècle. Or, d'après certains calculs, cette température moyenne sera +ramenée à zéro après une période de quatre cent mille ans!</p> + +<p>—Quatre cent mille ans! s'écria Michel. Ah! je respire! Vraiment, +j'étais effrayé! A t'entendre, je m'imaginais que nous n'avions plus +que cinquante mille années à vivre!»</p> + +<p>Barbicane et Nicholl ne purent s'empêcher de rire des inquiétudes de +leur compagnon. Puis Nicholl, qui voulait conclure, posa de nouveau +la seconde question qui venait d'être traitée.</p> + +<p>«La Lune a-t-elle été habitée?» demanda-t-il.</p> + +<p>La réponse fut affirmative, à l'unanimité.</p> + +<p>Mais pendant cette discussion, féconde en théories un peu hasardées, +bien qu'elle résumât les idées générales acquises à la science sur ce +point, le projectile avait couru rapidement vers l'Équateur lunaire, +tout en s'éloignant régulièrement du disque. Il avait dépassé le +cirque de Willem, et le quarantième parallèle à une distance de huit +cents kilomètres. Puis, laissant à droite Pitatus sur le trentième +degré, il prolongeait le sud de cette mer des Nuées, dont il avait +déjà approché le nord. Divers cirques apparurent confusément dans +l'éclatante blancheur de la Pleine-Lune: Bouillaud, Purbach, de forme +presque carrée avec un cratère central, puis Arzachel, dont la +montagne intérieure brille d'un éclat indéfinissable.</p> + +<p>Enfin, le projectile s'éloignant toujours, les linéaments s'effacèrent +aux yeux des voyageurs, les montagnes se confondirent dans +l'éloignement, et de tout cet ensemble merveilleux, bizarre, étrange, +du satellite de la Terre, il ne leur resta bientôt plus que +l'impérissable souvenir.</p> + +<h3><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX<br /><br /> +Lutte contre l'impossible</h3> + +<p>Pendant un temps assez long, Barbicane et ses compagnons, muets et +pensifs, regardèrent ce monde, qu'ils n'avaient vu que de loin, comme +Moïse la terre de Chanaan, et dont ils s'éloignaient sans retour. La +position du projectile, relativement à la Lune, s'était modifiée, et, +maintenant, son culot était tourné vers la Terre.</p> + +<p>Ce changement, constaté par Barbicane, ne laissa pas de le surprendre. +Si le boulet devait graviter autour du satellite suivant un orbe +elliptique, pourquoi ne lui présentait-il pas sa partie la plus +lourde, comme fait la Lune vis-à-vis de la Terre? Il y avait là un +point obscur.</p> + +<p>En observant la marche du projectile, on pouvait reconnaître qu'il +suivait, en s'écartant de la Lune, une courbe analogue à celle qu'il +avait tracée en s'en rapprochant. Il décrivait donc une ellipse très +allongée, qui s'étendrait probablement jusqu'au point d'égale +attraction, là où se neutralisent les influences de la Terre et de son +satellite.</p> + +<p>Telle fut la conclusion que Barbicane tira justement des faits +observés, conviction que ses deux amis partagèrent avec lui.</p> + +<p>Aussitôt les questions de pleuvoir.</p> + +<p>«Et rendus à ce point mort, que deviendrons-nous? demanda Michel +Ardan.</p> + +<p>—C'est l'inconnu! répondit Barbicane.</p> + +<p>—Mais on peut faire des hypothèses, je suppose?</p> + +<p>—Deux, répondit Barbicane. Ou la vitesse du projectile sera +insuffisante, et alors il restera éternellement immobile sur cette +ligne de double attraction...</p> + +<p>—J'aime mieux l'autre hypothèse, quelle qu'elle soit, répliqua +Michel.</p> + +<p>—Ou sa vitesse sera suffisante, reprit Barbicane, et il reprendra sa +route elliptique pour graviter éternellement autour de l'astre des +nuits.</p> + +<p>—Révolution peu consolante, dit Michel. Passer à l'état d'humbles +serviteurs d'une Lune que nous sommes habitués à considérer comme une +servante! Et voilà l'avenir qui nous attend.»</p> + +<p>Ni Barbicane ni Nicholl ne répondirent.</p> + +<p>«Vous vous taisez? reprit l'impatient Michel.</p> + +<p>—Il n'y a rien à répondre, dit Nicholl.</p> + +<p>—N'y a-t-il donc rien à tenter?</p> + +<p>—Non, répondit Barbicane. Prétendrais-tu lutter contre l'impossible?</p> + +<p>—Pourquoi pas? Un Français et deux Américains reculeraient-ils +devant un pareil mot?</p> + +<p>—Mais que veux-tu faire?</p> + +<p>—Maîtriser ce mouvement qui nous emporte!</p> + +<p>—Le maîtriser?</p> + +<p>—Oui, reprit Michel en s'animant, l'enrayer ou le modifier, +l'employer enfin à l'accomplissement de nos projets.</p> + +<p>—Et comment?</p> + +<p>—C'est vous que cela regarde! Si des artilleurs ne sont maîtres de +leurs boulets, ce ne sont plus des artilleurs. Si le projectile +commande au canonnier, il faut fourrer à sa place le canonnier dans le +canon! De beaux savants, ma foi! Les voilà qui ne savent plus que +devenir, après m'avoir induit...</p> + +<p>—Induit! s'écrièrent Barbicane et Nicholl. Induit! Qu'entends-tu +par là?</p> + +<p>—Pas de récriminations! dit Michel. Je ne me plains pas! La +promenade me plaît! Le boulet me va! Mais faisons tout ce qu'il est +humainement possible de faire pour retomber quelque part, ce n'est sur +la Lune.</p> + +<p>—Nous ne demandons pas autre chose, mon brave Michel, répondit +Barbicane, mais les moyens nous manquent.</p> + +<p>—Nous ne pouvons pas modifier le mouvement du projectile?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Ni diminuer sa vitesse?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Pas même en l'allégeant comme on allège un navire trop chargé!</p> + +<p>—Que veux-tu jeter! répondit Nicholl. Nous n'avons pas de lest à +bord. Et d'ailleurs, il me semble que le projectile allégé marcherait +plus vite.</p> + +<p>—Moins vite, dit Michel.</p> + +<p>—Plus vite, répliqua Nicholl.</p> + +<p>—Ni plus ni moins vite, répondit Barbicane pour mettre ses deux amis +d'accord, car nous flottons dans le vide, où il ne faut plus tenir +compte de la pesanteur spécifique.</p> + +<p>—Eh bien, s'écria Michel Ardan d'un ton déterminé, il n'y a plus +qu'une chose à faire.</p> + +<p>—Laquelle? demanda Nicholl.</p> + +<p>—Déjeuner!» répondit imperturbablement l'audacieux Français, qui +apportait toujours cette solution dans les plus difficiles +conjonctures.</p> + +<p>En effet, si cette opération ne devait avoir aucune influence sur la +direction du projectile, on pouvait la tenter sans inconvénient, et +même avec succès au point de vue de l'estomac. Décidément, ce Michel +n'avait que de bonnes idées.</p> + +<p>On déjeuna donc à deux heures du matin; mais l'heure importait peu. +Michel servit son menu habituel, couronné par une aimable bouteille +tirée de sa cave secrète. Si les idées ne leur montaient pas au +cerveau, il fallait désespérer du chambertin de 1863.</p> + +<p>Ce repas terminé, les observations recommencèrent.</p> + +<p>Autour du projectile se maintenaient à une distance invariable les +objets qui avaient été jetés au-dehors. Évidemment, le boulet, dans +son mouvement de translation autour de la Lune, n'avait traversé +aucune atmosphère, car le poids spécifique de ces divers objets eût +modifié leur marche relative.</p> + +<p>Du côté du sphéroïde terrestre, rien à voir. La Terre ne comptait +qu'un jour, ayant été nouvelle la veille à minuit, et deux jours +devaient s'écouler encore avant que son croissant, dégagé des rayons +solaires, vînt servir d'horloge aux Sélénites, puisque dans son +mouvement de rotation, chacun de ses points repasse toujours +vingt-quatre heures après au même méridien de la Lune.</p> + +<p>Du côté de la Lune, le spectacle était différent. L'astre brillait +dans toute sa splendeur, au milieu d'innombrables constellations dont +ses rayons ne pouvaient troubler la pureté. Sur le disque, les +plaines reprenaient déjà cette teinte sombre qui se voit de la Terre. +Le reste du nimbe demeurait étincelant, et au milieu de cet +étincellement général, Tycho se détachait encore comme un Soleil.</p> + +<p>Barbicane ne pouvait en aucune façon apprécier la vitesse du +projectile, mais le raisonnement lui démontrait que cette vitesse +devait uniformément diminuer, conformément aux lois de la mécanique +rationnelle.</p> + +<p>En effet, étant admis que le boulet allait décrire une orbite autour +de la Lune, cette orbite serait nécessairement elliptique. La science +prouve qu'il doit en être ainsi. Aucun mobile circulant autour d'un +corps attirant ne faillit à cette loi. Toutes les orbites décrites +dans l'espace sont elliptiques, celles des satellites autour des +planètes, celles des planètes autour du Soleil, celle du Soleil autour +de l'astre inconnu qui lui sert de pivot central. Pourquoi le +projectile du Gun-Club échapperait-il à cette disposition naturelle?</p> + +<p>Or, dans les orbes elliptiques, le corps attirant occupe toujours un +des foyers de l'ellipse. Le satellite se trouve donc à un moment plus +rapproché et à un autre moment plus éloigné de l'astre autour duquel +il gravite. Lorsque la Terre est plus voisine du Soleil, elle est +dans son périhélie, et dans son aphélie, à son point le plus éloigné. +S'agit-il de la Lune, elle est plus près de la Terre dans son périgée, +et plus loin dans son apogée. Pour employer des expressions analogues +dont s'enrichira la langue des astronomes, si le projectile demeure à +l'état de satellite de la Lune, on devra dire qu'il se trouve dans son +«aposélène» à son point le plus éloigné, et à son point le plus +rapproché, dans son «périsélène».</p> + +<p>Dans ce dernier cas, le projectile devait atteindre son maximum de +vitesse; dans le premier cas, son minimum. Or, il marchait évidemment +vers son point aposélénitique, et Barbicane avait raison de penser que +sa vitesse décroîtrait jusqu'à ce point, pour reprendre peu à peu, à +mesure qu'il se rapprocherait de la Lune. Cette vitesse même serait +absolument nulle, si ce point se confondait avec celui d'égale +attraction.</p> + +<p>Barbicane étudiait les conséquences de ces diverses situations, et il +cherchait quel parti on en pourrait tirer, quand il fut brusquement +interrompu par un cri de Michel Ardan.</p> + +<p>«Pardieu! s'écria Michel, il faut avouer que nous ne sommes que de +francs imbéciles!</p> + +<p>—Je ne dis pas non, répondit Barbicane, mais pourquoi?</p> + +<p>—Parce que nous avons un moyen bien simple de retarder cette vitesse +qui nous éloigne de la Lune, et que nous ne l'employons pas!</p> + +<p>—Et quel est ce moyen?</p> + +<p>—C'est d'utiliser la force de recul renfermée dans nos fusées.</p> + +<p>—Au fait! dit Nicholl.</p> + +<p>—Nous n'avons pas encore utilisé cette force, répondit Barbicane, +c'est vrai, mais nous l'utiliserons.</p> + +<p>—Quand? demanda Michel.</p> + +<p>—Quand le moment en sera venu. Remarquez, mes amis, que dans la +position occupée par le projectile, position encore oblique par +rapport au disque lunaire, nos fusées, en modifiant sa direction, +pourraient l'écarter au lieu de le rapprocher de la Lune. Or, c'est +bien la Lune que vous tenez à atteindre?</p> + +<p>—Essentiellement, répondit Michel.</p> + +<p>—Attendez alors. Par une influence inexplicable, le projectile tend +à ramener son culot vers la Terre. Il est probable qu'au point +d'égale attraction, son chapeau conique se dirigera rigoureusement +vers la Lune. A ce moment, on peut espérer que sa vitesse sera nulle. +Ce sera l'instant d'agir, et sous l'effort de nos fusées, peut-être +pourrons-nous provoquer une chute directe à la surface du disque +lunaire.</p> + +<p>—Bravo! fit Michel.</p> + +<p>—Ce que nous n'avons pas fait, ce que nous ne pouvions faire à notre +premier passage au point mort, parce que le projectile était encore +animé d'une vitesse trop considérable.</p> + +<p>—Bien raisonné, dit Nicholl.</p> + +<p>—Attendons patiemment, reprit Barbicane. Mettons toutes les chances +de notre côté, et après avoir tant désespéré, je me reprends à croire +que nous atteindrons notre but!»</p> + +<p>Cette conclusion provoqua les hip et les hurrah de Michel Ardan. Et +pas un de ces fous audacieux ne se souvenait de cette question qu'ils +avaient eux-mêmes résolue négativement: Non! la Lune n'est pas +habitée. Non! la Lune n'est probablement pas habitable! Et +cependant, ils allaient tout tenter pour l'atteindre!</p> + +<p>Une seule question restait à résoudre: A quel moment précis le +projectile aurait-il atteint ce point d'égale attraction où les +voyageurs joueraient leur va-tout?</p> + +<p>Pour calculer ce moment à quelques secondes près, Barbicane n'avait +qu'à se reporter à ses notes de voyage et à relever les différentes +hauteurs prises sur les parallèles lunaires. Ainsi, le temps employé +à parcourir la distance située entre le point mort et le pôle sud +devait être égal à la distance qui séparait le pôle nord du point +mort. Les heures représentant les temps parcourus étaient +soigneusement notées, et le calcul devenait facile.</p> + +<p>Barbicane trouva que ce point serait atteint par le projectile à une +heure du matin dans la nuit du 7 au 8 décembre. Or, il était en ce +moment trois heures du matin, de la nuit du 6 au 7 décembre. Donc, si +rien ne troublait sa marche, le projectile atteindrait le point voulu +dans vingt-deux heures.</p> + +<p>Les fusées avaient été primitivement disposées pour ralentir la chute +du boulet sur la Lune, et maintenant les audacieux allaient les +employer à provoquer un effet absolument contraire. Quoi qu'il en +soit, elles étaient prêtes, et il n'y avait plus qu'à attendre le +moment d'y mettre le feu.</p> + +<p>«Puisqu'il n'y a rien à faire, dit Nicholl, je fais une proposition.</p> + +<p>—Laquelle? demanda Barbicane.</p> + +<p>—Je propose de dormir.</p> + +<p>—Par exemple! s'écria Michel Ardan.</p> + +<p>—Voilà quarante heures que nous n'avons fermé les yeux, dit Nicholl. +Quelques heures de sommeil nous rendront toutes nos forces.</p> + +<p>—Jamais, répliqua Michel.</p> + +<p>—Bon, reprit Nicholl, que chacun agisse à sa guise! Moi je dors!»</p> + +<p>Et s'étendant sur un divan, Nicholl ne tarda pas à ronfler comme un +boulet de quarante-huit.</p> + +<p>«Ce Nicholl est plein de sens, dit bientôt Barbicane. Je vais +l'imiter.»</p> + +<p>Quelques instants après, il soutenait de sa basse continue le baryton +du capitaine.</p> + +<p>«Décidément, dit Michel Ardan, quand il se vit seul, ces gens +pratiques ont quelquefois des idées opportunes.»</p> + +<p>Et, ses longues jambes allongées, ses grands bras repliés sous sa +tête, Michel s'endormit à son tour.</p> + +<p>Mais ce sommeil ne pouvait être ni durable, ni paisible. Trop de +préoccupations roulaient dans l'esprit de ces trois hommes, et +quelques heures après, vers sept heures du matin, tous trois étaient +sur pied au même instant.</p> + +<p>Le projectile s'éloignait toujours de la Lune, inclinant de plus en +plus vers elle sa partie conique. Phénomène inexplicable jusqu'ici, +mais qui servait heureusement les desseins de Barbicane.</p> + +<p>Encore dix-sept heures, et le moment d'agir serait venu.</p> + +<p>Cette journée parut longue. Quelque audacieux qu'ils fussent, les +voyageurs se sentaient vivement impressionnés à l'approche de cet +instant qui devait tout décider, ou leur chute vers la Lune, ou leur +éternel enchaînement dans un orbe immutable. Ils comptèrent donc les +heures, trop lentes à leur gré, Barbicane et Nicholl obstinément +plongés dans leurs calculs, Michel allant et venant entre ces parois +étroites, et contemplant d'un œil avide cette Lune impassible.</p> + +<p>Parfois, des souvenirs de la Terre traversaient rapidement leur +esprit. Ils revoyaient leurs amis du Gun-Club, et le plus cher de +tous, J.-T. Maston. En ce moment, l'honorable secrétaire devait +occuper son poste dans les montagnes Rocheuses. S'il apercevait le +projectile sur le miroir de son gigantesque télescope, que +penserait-il? Après l'avoir vu disparaître derrière le pôle sud de la +Lune, il le voyait réapparaître par le pôle nord! C'était donc le +satellite d'un satellite! J.-T. Maston avait-il lancé dans le monde +cette nouvelle inattendue? Etait-ce donc là le dénouement de cette +grande entreprise?...</p> + +<p>Cependant, la journée se passa sans incident. Le minuit terrestre +arriva. Le 8 décembre allait commencer. Une heure encore, et le +point d'égale attraction serait atteint. Quelle vitesse animait alors +le projectile? On ne savait l'estimer. Mais aucune erreur ne pouvait +entacher les calculs de Barbicane. A une heure du matin, cette +vitesse devait être et serait nulle.</p> + +<p>Un autre phénomène devait, d'ailleurs, marquer le point du projectile +sur la ligne neutre. En cet endroit les deux attractions terrestres +et lunaires seraient annulées. Les objets ne «pèseraient» plus. Ce +fait singulier, qui avait si curieusement surpris Barbicane et ses +compagnons à l'aller, devait se reproduire au retour dans des +conditions identiques. C'est à ce moment précis qu'il faudrait agir.</p> + +<p>Déjà le chapeau conique du projectile était sensiblement tourné vers +le disque lunaire. Le boulet se présentait de manière à utiliser tout +le recul produit par la poussée des appareils fusants. Les chances se +prononçaient donc pour les voyageurs. Si la vitesse du projectile +était absolument annulée sur ce point mort, un mouvement déterminé +vers la Lune suffirait, si léger qu'il fût, pour déterminer sa chute.</p> + +<p>«Une heure moins cinq minutes, dit Nicholl.</p> + +<p>—Tout est prêt, répondit Michel Ardan en dirigeant une mèche préparée +vers la flamme du gaz.</p> + +<p>—Attends», dit Barbicane, tenant son chronomètre à la main.</p> + +<p>En ce moment, la pesanteur ne produisait plus aucun effet. Les +voyageurs sentaient en eux-mêmes cette complète disparition. Ils +étaient bien près du point neutre, s'ils n'y touchaient pas!...</p> + +<p>«Une heure!» dit Barbicane.</p> + +<p>Michel Ardan approcha la mèche enflammée d'un artifice qui mettait les +fusées en communication instantanée. Aucune détonation ne se fit +entendre à l'intérieur où l'air manquait. Mais, par les hublots, +Barbicane aperçut un fusement prolongé dont la déflagration s'éteignit +aussitôt.</p> + +<p>Le projectile éprouva une certaine secousse qui fut très sensiblement +ressentie à l'intérieur.</p> + +<p>Les trois amis regardaient, écoutaient sans parler, respirant à peine. +On aurait entendu battre leur cœur au milieu de ce silence absolu.</p> + +<p>«Tombons-nous? demanda enfin Michel Ardan.</p> + +<p>—Non, répondit Nicholl, puisque le culot du projectile ne se retourne +pas vers le disque lunaire!»</p> + +<p>En ce moment, Barbicane, quittant la vitre des hublots, se retourna +vers ses deux compagnons. Il était affreusement pâle, le front +plissé, les lèvres contractées.</p> + +<p>«Nous tombons! dit-il.</p> + +<p>—Ah! s'écria Michel Ardan, vers la Lune?</p> + +<p>—Vers la Terre! répondit Barbicane.</p> + +<p>Diable!» s'écria Michel Ardan, et il ajouta philosophiquement: «Bon! +en entrant dans ce boulet, nous nous doutions bien qu'il ne serait pas +facile d'en sortir!»</p> + +<p>En effet, cette chute épouvantable commençait. La vitesse conservée +par le projectile l'avait porté au-delà du point mort. L'explosion +des fusées n'avait pu l'enrayer. Cette vitesse, qui à l'aller avait +entraîné le projectile en dehors de la ligne neutre, l'entraînait +encore au retour. La physique voulait que, dans son orbe elliptique, +<i>il repassât par tous les points par lesquels il avait déjà passé</i> .</p> + +<p>C'était une chute terrible, d'une hauteur de soixante-dix-huit mille +lieues, et qu'aucun ressort ne pourrait amoindrir. D'après les lois +de la balistique, le projectile devait frapper la Terre avec une +vitesse égale à celle qui l'animait au sortir de la Columbiad, une +vitesse de «seize mille mètres dans la dernière seconde»!</p> + +<p>Et, pour donner un chiffre de comparaison, on a calculé qu'un objet +lancé du haut des tours de Notre-Dame, dont l'altitude n'est que de +deux cents pieds, arrive au pavé avec une vitesse de cent vingt lieues +à l'heure. Ici, le projectile devait frapper la Terre avec une +vitesse de <i>cinquante-sept mille six cents lieues à l'heure</i> .</p> + +<p>«Nous sommes perdus, dit froidement Nicholl.</p> + +<p>—Eh bien, si nous mourons, répondit Barbicane avec une sorte +d'enthousiasme religieux, le résultat de notre voyage sera +magnifiquement élargi! C'est son secret lui-même que Dieu nous dira! +Dans l'autre vie, l'âme n'aura besoin, pour savoir, ni de machines ni +d'engins! Elle s'identifiera avec l'éternelle sagesse!</p> + +<p>—Au fait, répliqua Michel Ardan, l'autre monde tout entier peut bien +nous consoler de cet astre infime qui s'appelle la Lune!</p> + +<p>Barbicane croisa ses bras sur sa poitrine par un mouvement de sublime +résignation.</p> + +<p>«A la volonté du Ciel!» dit-il</p> + +<h3><a name="XX" id="XX"></a>XX<br /><br /> +Les sondages de la <i>susquehanna</i> </h3> + +<p>«Eh bien, lieutenant, et ce sondage?</p> + +<p>—Je crois, monsieur, que l'opération touche à sa fin, répondit le +lieutenant Bronsfield. Mais qui se serait attendu à trouver une telle +profondeur si près de terre, à une centaine de lieues seulement de la +côte américaine?</p> + +<p>—En effet, Bronsfield, c'est une forte dépression, dit le capitaine +Blomsberry. Il existe en cet endroit une vallée sous-marine creusée +par le courant de Humboldt qui prolonge les côtes de l'Amérique +jusqu'au détroit de Magellan.</p> + +<p>—Ces grandes profondeurs, reprit le lieutenant, sont peu favorables à +la pose des câbles télégraphiques. Mieux vaut un plateau uni, tel que +celui qui supporte le câble américain entre Valentia et Terre-Neuve.</p> + +<p>—J'en conviens, Bronsfield. Et, avec votre permission, lieutenant, +où en sommes-nous maintenant?</p> + +<p>—Monsieur, répondit Bronsfield, nous avons en ce moment, vingt et un +mille cinq cents pieds de ligne dehors, et le boulet qui entraîne la +sonde n'a pas encore touché le fond, car la sonde serait remontée +d'elle-même.</p> + +<p>—Un ingénieux appareil que cet appareil Brook, dit le capitaine +Blomsberry. Il permet d'obtenir des sondages d'une grande exactitude.</p> + +<p>—Touche!» cria en ce moment un des timoniers de l'avant qui +surveillait l'opération.</p> + +<p>Le capitaine et le lieutenant se rendirent sur le gaillard.</p> + +<p>«Quelle profondeur avons-nous? demanda le capitaine.</p> + +<p>—Vingt et un mille sept cent soixante-deux pieds, répondit le +lieutenant en inscrivant ce nombre sur son carnet.</p> + +<p>—Bien, Bronsfield, dit le capitaine, je vais porter ce résultat sur +ma carte. Maintenant, faites haler la sonde à bord. C'est un travail +de plusieurs heures. Pendant cet instant, l'ingénieur allumera ses +fourneaux, et nous serons prêts à partir dès que vous aurez terminé. +Il est dix heures du soir, et, avec votre permission, lieutenant, je +vais aller me coucher.</p> + +<p>Faites donc, monsieur, faites donc!» répondit obligeamment le +lieutenant Bronsfield.</p> + +<p>Le capitaine de la <i>Susquehanna</i> , un brave homme s'il en fut, le très +humble serviteur de ses officiers, regagna sa cabine, prit un grog au +brandy qui valut d'interminables témoignages de satisfaction à son +maître d'hôtel, se coucha non sans avoir complimenté son domestique +sur sa manière de faire les lits, et s'endormit d'un paisible sommeil.</p> + +<p>Il était alors dix heures du soir. La onzième journée du mois de +décembre allait s'achever dans une nuit magnifique.</p> + +<p>La <i>Susquehanna</i> , corvette de cinq cents chevaux, de la marine +nationale des États-Unis, s'occupait d'opérer des sondages dans le +Pacifique, à cent lieues environ de la côte américaine, par le travers +de cette presqu'île allongée qui se dessine sur la côte du +Nouveau-Mexique.</p> + +<p>Le vent avait peu à peu molli. Pas une agitation ne troublait les +couches de l'air. La flamme de la corvette, immobile, inerte, pendait +sur le mât de perroquet.</p> + +<p>Le capitaine Jonathan Blomsberry—cousin germain du colonel +Blomsberry, l'un des plus ardents du Gun-Club, qui avait épousé une +Horschbidden, tante du capitaine et fille d'un honorable négociant du +Kentucky—le capitaine Blomsberry n'aurait pu souhaiter un temps +meilleur pour mener à bonne fin ses délicates opérations de sondage. +Sa corvette n'avait même rien ressenti de cette vaste tempête qui, +balayant les nuages amoncelés sur les montagnes Rocheuses, devait +permettre d'observer la marche du fameux projectile. Tout allait à +son gré, et il n'oubliait point d'en remercier le ciel avec la ferveur +d'un presbytérien.</p> + +<p>La série de sondages exécutés par la <i>Susquehanna</i> avait pour but de +reconnaître les fonds les plus favorables à l'établissement d'un câble +sous-marin qui devait relier les îles Hawaï à la côte américaine.</p> + +<p>C'était un vaste projet dû à l'initiative d'une compagnie puissante. +Son directeur, l'intelligent Cyrus Field, prétendait même couvrir +toutes les îles de l'Océanie d'un vaste réseau électrique, entreprise +immense et digne du génie américain.</p> + +<p>C'était à la corvette la <i>Susquehanna</i> qu'avaient été confiées les +premières opérations de sondage. Pendant cette nuit du 11 au 12 +décembre, elle se trouvait exactement par 27° 7' de latitude nord, et +41° 37' de longitude à l'ouest du méridien de Washington.[Exactement +119° 55' de longitude à l'ouest du méridien de Paris.]</p> + +<p>La Lune, alors dans son dernier quartier, commençait à se montrer +au-dessus de l'horizon.</p> + +<p>Après le départ du capitane Blomsberry, le lieutenant Bronsfield et +quelques officiers s'étaient réunis sur la dunette. A l'apparition de +la Lune, leurs pensées se portèrent vers cet astre que les yeux de +tout un hémisphère contemplaient alors. Les meilleures lunettes +marines n'auraient pu découvrir le projectile errant autour de son +demi-globe, et cependant toutes se braquèrent vers son disque +étincelant que des millions de regards lorgnaient au même moment.</p> + +<p>«Ils sont partis depuis dix jours, dit alors le lieutenant Bronsfield. +Que sont-ils devenus?</p> + +<p>—Ils sont arrivés, mon lieutenant, s'écria un jeune midshipman, et +ils font ce que fait tout voyageur arrivé dans un pays nouveau, ils se +promènent!</p> + +<p>—J'en suis certain, puisque vous me le dites, mon jeune ami, répondit +en souriant le lieutenant Bronsfield.</p> + +<p>—Cependant, reprit un autre officier, on ne peut mettre leur arrivée +en doute. Le projectile a dû atteindre la Lune au moment où elle +était pleine, le 5 à minuit. Nous voici au 11 décembre, ce qui fait +six jours. Or, en six fois vingt-quatre heures, sans obscurité, on a +le temps de s'installer confortablement. Il me semble que je les +vois, nos braves compatriotes, campés au fond d'une vallée, sur le +bord d'un ruisseau sélénite, près du projectile à demi enfoncé par sa +chute au milieu des débris volcaniques, le capitaine Nicholl +commençant ses opérations de nivellement, le président Barbicane +mettant au net ses notes de voyage, Michel Ardan embaumant les +solitudes lunaires du parfum de ses londrès...</p> + +<p>—Oui, cela doit être ainsi, c'est ainsi! s'écria le jeune +midshipman, enthousiasmé par la description idéale de son supérieur.</p> + +<p>—Je veux le croire, répondit le lieutenant Bronsfield, qui ne +s'emportait guère. Malheureusement, les nouvelles directes du monde +lunaire nous manqueront toujours.</p> + +<p>—Pardon, mon lieutenant, dit le midshipman, mais le président +Barbicane ne peut-il écrire?»</p> + +<p>Un éclat de rire accueillit cette réponse.</p> + +<p>«Non pas des lettres, reprit vivement le jeune homme. +L'administration des postes n'a rien à voir ici.</p> + +<p>—Serait-ce donc l'administration des lignes télégraphiques? demanda +ironiquement un des officiers.</p> + +<p>—Pas davantage, répondit le midshipman qui ne se démontait pas. Mais +il est très facile d'établir une communication graphique avec la +Terre.</p> + +<p>—Et comment?</p> + +<p>—Au moyen du télescope de Long's peak. Vous savez qu'il ramène la +Lune à deux lieues seulement des montagnes Rocheuses, et qu'il permet +de voir, à sa surface, les objets ayant neuf pieds de diamètre. Eh +bien, que nos industrieux amis construisent un alphabet gigantesque! +qu'ils écrivent des mots longs de cent toises et des phrases longues +d'une lieue, et ils pourront ainsi nous envoyer de leurs nouvelles!»</p> + +<p>On applaudit bruyamment le jeune midshipman qui ne laissait pas +d'avoir une certaine imagination. Le lieutenant Bronsfield convint +lui-même que l'idée était exécutable. Il ajouta que par l'envoi de +rayons lumineux groupés en faisceaux au moyen de miroirs paraboliques, +on pouvait aussi établir des communications directes; en effet, ces +rayons seraient aussi visibles à la surface de Vénus ou de Mars, que +la planète Neptune l'est de la Terre. Il finit en disant que des +points brillants déjà observés sur les planètes rapprochées, +pourraient bien être des signaux faits à la Terre. Mais il fit +observer que si, par ce moyen, on pouvait avoir des nouvelles du monde +lunaire, on ne pouvait en envoyer du monde terrestre, à moins que les +Sélénites n'eussent à leur disposition des instruments propres à faire +des observations lointaines.</p> + +<p>«Évidemment, répondit un des officiers, mais ce que sont devenus les +voyageurs, ce qu'ils ont fait, ce qu'ils ont vu, voilà surtout ce qui +doit nous intéresser. D'ailleurs, si l'expérience a réussi, ce dont +je ne doute pas, on la recommencera. La Columbiad est toujours +encastrée dans le sol de la Floride. Ce n'est donc plus qu'une +question de boulet et de poudre, et toutes les fois que la Lune +passera au zénith, on pourra lui envoyer une cargaison de visiteurs.</p> + +<p>—Il est évident, répondit le lieutenant Bronsfield, que J.-T. Maston +ira l'un de ces jours rejoindre ses amis.</p> + +<p>—S'il veut de moi, s'écria le midshipman, je suis prêt à +l'accompagner.</p> + +<p>—Oh! les amateurs ne manqueront pas, répliqua Bronsfield, et, si on +les laisse faire, la moitié des habitants de la Terre aura bientôt +émigré dans la Lune!»</p> + +<p>Cette conversation entre les officiers de la <i>Susquehanna</i> se soutint +jusqu'à une heure du matin environ. On ne saurait dire quels systèmes +étourdissants, quelles théories renversantes furent émis par ces +esprits audacieux. Depuis la tentative de Barbicane, il semblait que +rien ne fût impossible aux Américains. Ils projetaient déjà +d'expédier, non plus une commission de savants, mais toute une colonie +vers les rivages sélénites, et toute une armée avec infanterie, +artillerie et cavalerie, pour conquérir le monde lunaire.</p> + +<p>A une heure du matin, le halage de la sonde n'était pas encore achevé. +Dix mille pieds restaient dehors, ce qui nécessitait encore un travail +de plusieurs heures. Suivant les ordres du commandant, les feux +avaient été allumés, et la pression montait déjà. La <i>Susquehanna</i> +aurait pu partir à l'instant même.</p> + +<p>En ce moment—il était une heure dix-sept minutes du matin—le +lieutenant Bronsfield se disposait à quitter le quart et à regagner sa +cabine, quand son attention fut attirée par un sifflement lointain et +tout à fait inattendu.</p> + +<p>Ses camarades et lui crurent tout d'abord que ce sifflement était +produit par une fuite de vapeur; mais, relevant la tête, ils purent +constater que ce bruit se produisait vers les couches les plus +reculées de l'air.</p> + +<p>Ils n'avaient pas eu le temps de s'interroger, que ce sifflement +prenait une intensité effrayante, et soudain, à leurs yeux éblouis, +apparut un bolide énorme, enflammé par la rapidité de sa course, par +son frottement sur les couches atmosphériques.</p> + +<p>Cette masse ignée grandit à leurs regards, s'abattit avec le bruit du +tonnerre sur le beaupré de la corvette qu'elle brisa au ras de +l'étrave, et s'abîma dans les flots avec une assourdissante rumeur!</p> + +<p>Quelques pieds plus près, et la <i>Susquehanna</i> sombrait corps et biens.</p> + +<p>A cet instant, le capitaine Blomsberry se montra à demi vêtu, et +s'élançant sur le gaillard d'avant vers lequel s'étaient précipités +ses officiers:</p> + +<p>«Avec votre permission, messieurs, qu'est-il arrivé?» demanda-t-il.</p> + +<p>Et le midshipman, se faisant pour ainsi dire l'écho de tous, s'écria:</p> + +<p>«Commandant, ce sont «eux» qui reviennent!»</p> + +<h3><a name="XXI" id="XXI"></a>XXI<br /><br /> +J.-T. Maston rappelé</h3> + +<p>L'émotion fut grande à bord de la <i>Susquehanna</i> . Officiers et +matelots oubliaient ce danger terrible qu'ils venaient de courir, +cette possibilité d'être écrasés et coulés par le fond. Ils ne +songeaient qu'à la catastrophe qui terminait ce voyage. Ainsi donc, +la plus audacieuse entreprise des temps anciens et modernes coûtait la +vie aux hardis aventuriers qui l'avaient tentée.</p> + +<p>«Ce sont «eux» qui reviennent», avait dit le jeune midshipman, et tous +l'avaient compris. Nul ne mettait en doute que ce bolide ne fût le +projectile du Gun-Club. Quant aux voyageurs qu'il renfermait, les +opinions étaient partagées sur leur sort.</p> + +<p>«Ils sont morts! disait l'un.</p> + +<p>—Ils vivent, répondait l'autre. La couche d'eau est profonde, et +leur chute a été amortie.</p> + +<p>—Mais l'air leur a manqué, reprenait celui-ci, et ils ont dû mourir +asphyxiés!</p> + +<p>—Brûlés! répliquait celui-là. Le projectile n'était plus qu'une +masse incandescente en traversant l'atmosphère.</p> + +<p>—Qu'importe! répondait-on unanimement. Vivants ou morts, il faut +les tirer de là!»</p> + +<p>Cependant le capitaine Blomsberry avait réuni ses officiers, et, avec +leur permission, il tenait conseil. Il s'agissait de prendre +immédiatement un parti. Le plus pressé était de repêcher le +projectile. Opération difficile, non impossible, pourtant. Mais la +corvette manquait des engins nécessaires, qui devaient être à la fois +puissants et précis. On résolut donc de la conduire au port le plus +voisin et de donner avis au Gun-Club de la chute du boulet.</p> + +<p>Cette détermination fut prise à l'unanimité. Le choix du port dut +être discuté. La côte voisine ne présentait aucun atterrage sur le +vingt-septième degré de latitude. Plus haut, au-dessus de la +presqu'île de Monterey, se trouvait l'importante ville qui lui a donné +son nom. Mais, assise sur les confins d'un véritable désert, elle ne +se reliait point à l'intérieur par un réseau télégraphique, et +l'électricité seule pouvait répandre assez rapidement cette importante +nouvelle.</p> + +<p>A quelques degrés au-dessus s'ouvrait la baie de San Francisco. Par +la capitale du pays de l'or, les communications seraient faciles avec +le centre de l'Union. En moins de deux jours, la <i>Susquehanna</i> , +forçant sa vapeur, pouvait être arrivée au port de San Francisco. +Elle dut donc partir sans retard.</p> + +<p>Les feux étaient poussés. On pouvait appareiller immédiatement. Deux +mille brasses de sonde restaient encore par le fond. Le capitaine +Blomsberry, ne voulant pas perdre un temps précieux à les haler, +résolut de couper sa ligne.</p> + +<p>«Nous fixerons le bout sur une bouée, dit-il, et cette bouée nous +indiquera le point précis où le projectile est tombé.</p> + +<p>—D'ailleurs, répondit le lieutenant Bronsfield, nous avons notre +situation exacte: 27° 7' de latitude nord et 41° 37' de longitude +ouest.</p> + +<p>—Bien, monsieur Bronsfield, répondit le capitaine, et, avec votre +permission, faites couper la ligne.»</p> + +<p>Une forte bouée, renforcée encore par un accouplement d'espars, fut +lancée à la surface de l'Océan. Le bout de la ligne fut solidement +frappé dessus, et, soumise seulement au va-et-vient de la houle, cette +bouée ne devait pas sensiblement dériver.</p> + +<p>En ce moment, l'ingénieur fit prévenir le capitaine qu'il avait de la +pression, et que l'on pouvait partir. Le capitaine le fit remercier +de cette excellente communication. Puis il donna la route au +nord-nord-est. La corvette, évoluant, se dirigea à toute vapeur vers +la baie de San Francisco. Il était trois heures du matin.</p> + +<p>Deux cent vingt lieues à franchir, c'était peu de chose pour une bonne +marcheuse comme la <i>Susquehanna</i> . En trente-six heures, elle eut +dévoré cet intervalle, et le 14 décembre, à une heure vingt-sept +minutes du soir, elle donnait dans la baie de San Francisco.</p> + +<p>A la vue de ce bâtiment de la marine nationale, arrivant à grande +vitesse, son beaupré rasé, son mât de misaine étayé, la curiosité +publique s'émut singulièrement. Une foule compacte fut bientôt +rassemblée sur les quais, attendant le débarquement.</p> + +<p>Après avoir mouillé, le capitaine Blomsberry et le lieutenant +Bronsfield descendirent dans un canot armé de huit avirons, qui les +transporta rapidement à terre.</p> + +<p>Ils sautèrent sur le quai.</p> + +<p>«Le télégraphe!» demandèrent-ils sans répondre aucunement aux mille +questions qui leur étaient adressées.</p> + +<p>L'officier de port les conduisit lui-même au bureau télégraphique, au +milieu d'un immense concours de curieux.</p> + +<p>Blomsberry et Bronsfield entrèrent dans le bureau, tandis que la foule +s'écrasait à la porte.</p> + +<p>Quelques minutes plus tard, une dépêche, en quadruple expédition, +était lancée: 1° au secrétaire de la Marine, Washington; 2° au +vice-président du Gun-Club, Baltimore; 3° à l'honorable J.-T. Maston, +Long's Peak, montagnes Rocheuses; 4° au sous-directeur de +l'Observatoire de Cambridge, Massachusetts.</p> + +<p>Elle était conçue en ces termes:</p> + +<p>«Par 20 degrés 7 minutes de latitude nord et 41 degrés 37 minutes de +longitude ouest, ce 12 décembre, à une heure dix-sept minutes du +matin, projectile de la Columbiad tombé dans le Pacifique. Envoyez +instructions Blomsberry, commandant <i>Susquehanna</i> .»</p> + +<p>Cinq minutes après, toute la ville de San Francisco connaissait la +nouvelle. Avant six heures du soir, les divers États de l'Union +apprenaient la suprême catastrophe. Après minuit, par le câble, +l'Europe entière savait le résultat de la grande tentative américaine.</p> + +<p>On renoncera à peindre l'effet produit dans le monde entier par ce +dénouement inattendu.</p> + +<p>Au reçu de la dépêche, le secrétaire de la Marine télégraphia à la +<i>Susquehanna</i> l'ordre d'attendre dans la baie de San Francisco, sans +éteindre ses feux. Jour et nuit, elle devait être prête à prendre la +mer.</p> + +<p>L'Observatoire de Cambridge se réunit en séance extraordinaire, et, +avec cette sérénité qui distingue les corps savants, il discuta +paisiblement le point scientifique de la question.</p> + +<p>Au Gun-Club, il y eut explosion. Tous les artilleurs étaient réunis. +Précisément, le vice-président, l'honorable Wilcome, lisait cette +dépêche prématurée, par laquelle J.-T. Maston et Belfast annonçaient +que le projectile venait d'être aperçu dans le gigantesque réflecteur +de Long's Peak. Cette communication portait, en outre, que le boulet, +retenu par l'attraction de la Lune, jouait le rôle de sous-satellite +dans le monde solaire.</p> + +<p>On connaît maintenant la vérité sur ce point.</p> + +<p>Cependant, à l'arrivée de la dépêche de Blomsberry, qui contredisait +si formellement le télégramme de J.-T. Maston, deux partis se +formèrent dans le sein du Gun-Club. D'un côté, le parti des gens qui +admettaient la chute du projectile, et par conséquent le retour des +voyageurs. De l'autre, le parti de ceux qui, s'en tenant aux +observations de Long's Peak, concluaient à l'erreur du commandant de +la <i>Susquehanna</i> . Pour ces derniers, le prétendu projectile n'était +qu'un bolide, rien qu'un bolide, un globe filant qui, dans sa chute, +avait fracassé l'avant de la corvette. On ne savait trop que répondre +à leur argumentation, car la vitesse dont il était animé avait dû +rendre très difficile l'observation de ce mobile. Le commandant de la +<i>Susquehanna</i> et ses officiers avaient certainement pu se tromper de +bonne foi. Un argument, néanmoins, militait en leur faveur: c'est +que, si le projectile était tombé sur la Terre, sa rencontre avec le +sphéroïde terrestre n'avait pu s'opérer que sur ce vingt-septième +degré de latitude nord, et—en tenant compte du temps écoulé et du +mouvement de rotation de la Terre—, entre le quarante et unième et +le quarante-deuxième degré de longitude ouest.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, il fut décidé à l'unanimité, dans le Gun-Club, que +Blomsberry frère, Bilsby et le major Elphiston gagneraient sans retard +San Francisco, et aviseraient au moyen de retirer le projectile des +profondeurs de l'Océan.</p> + +<p>Ces hommes dévoués partirent sans perdre un instant, et le rail-road, +qui doit traverser bientôt toute l'Amérique centrale, les conduisit à +Saint-Louis, où les attendaient de rapides coachs-mails.</p> + +<p>Presque au même instant où le secrétaire de la Marine, le +vice-président du Gun-Club et le sous-directeur de l'Observatoire +recevaient la dépêche de San Francisco, l'honorable J.-T. Maston +éprouvait la plus violente émotion de toute son existence, émotion que +ne lui avait même pas procuré l'éclatement de son célèbre canon, et +qui faillit, une fois de plus, lui coûter la vie.</p> + +<p>On se rappelle que le secrétaire du Gun-Club était parti quelques +instants après le projectile—et presque aussi vite que lui—pour +le poste de Long's Peak dans les montagnes Rocheuses. Le savant J. +Belfast, directeur de l'Observatoire de Cambridge, l'accompagnait. +Arrivés à la station, les deux amis s'étaient installés sommairement, +et ne quittaient plus le sommet de leur énorme télescope.</p> + +<p>On sait, en effet, que ce gigantesque instrument avait été établi dans +les conditions des réflecteurs appelés «front view» par les Anglais. +Cette disposition ne faisait subir qu'une seule réflexion aux objets, +et en rendait, conséquemment, la vision plus claire. Il en résultait +que J.-T. Maston et Belfast, quand ils observaient, étaient placés à +la partie supérieure de l'instrument et non à la partie inférieure. +Ils y arrivaient par un escalier tournant, chef-d'œuvre de légèreté, +et au-dessous d'eux s'ouvrait ce puits de métal terminé par le miroir +métallique, qui mesurait deux cent quatre-vingts pieds de profondeur.</p> + +<p>Or, c'était sur l'étroite plate-forme disposée au-dessus du télescope, +que les deux savants passaient leur existence, maudissant le jour qui +dérobait la Lune à leurs regards, et les nuages qui la voilaient +obstinément pendant la nuit.</p> + +<p>Quelle fut donc leur joie, quand, après quelques jours d'attente, dans +la nuit du 5 décembre, ils aperçurent le véhicule qui emportait leurs +amis dans l'espace! A cette joie succéda une déception profonde, +lorsque, se fiant à des observations incomplètes, ils lancèrent, avec +leur premier télégramme à travers le monde, cette affirmation erronée +qui faisait du projectile un satellite de la Lune gravitant dans un +orbe immutable.</p> + +<p>Depuis cet instant, le boulet ne s'était plus montré à leurs yeux, +disparition d'autant plus explicable, qu'il passait alors derrière le +disque invisible de la Lune. Mais quand il dut réapparaître sur le +disque visible, que l'on juge alors de l'impatience du bouillant J.-T. +Maston et de son compagnon, non moins impatient que lui! A chaque +minute de la nuit, ils croyaient revoir le projectile, et ils ne la +revoyaient pas! De là, entre eux, des discussions incessantes, de +violentes disputes. Belfast affirmant que le projectile n'était pas +apparent, J.-T. Maston soutenant qu'il «lui crevait les yeux!».</p> + +<p>«C'est le boulet! répétait J.-T. Maston.</p> + +<p>—Non! répondait Belfast. C'est une avalanche qui se détache d'une +montagne lunaire!</p> + +<p>—Eh bien, on le verra demain.</p> + +<p>—Non! on ne le verra plus! Il est entraîné dans l'espace.</p> + +<p>—Si!</p> + +<p>—Non!»</p> + +<p>Et dans ces moments où les interjections pleuvaient comme grêle, +l'irritabilité bien connue du secrétaire du Gun-Club constituait un +danger permanent pour l'honorable Belfast.</p> + +<p>Cette existence à deux serait bientôt devenue impossible; mais un +événement inattendu coupa court à ces éternelles discussions.</p> + +<p>Pendant la nuit du 14 au 15 décembre, les deux irréconciliables amis +étaient occupés à observer le disque lunaire. J.-T. Maston injuriait, +suivant sa coutume, le savant Belfast, qui se montait de son côté. Le +secrétaire du Gun-Club soutenait pour la millième fois qu'il venait +d'apercevoir le projectile, ajoutant même que la face de Michel Ardan +s'était montrée à travers un des hublots. Il appuyait encore son +argumentation par une série de gestes que son redoutable crochet +rendait fort inquiétants.</p> + +<p>En ce moment, le domestique de Belfast apparut sur la plate-forme—il +était dix heures du soir—, et il lui remit une dépêche. C'était le +télégramme du commandant de la <i>Susquehanna</i> .</p> + +<p>Belfast déchira l'enveloppe, lut, et poussa un cri.</p> + +<p>«Hein! fit J.-T. Maston.</p> + +<p>—Le boulet!</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Il est retombé sur la Terre!»</p> + +<p>Un nouveau cri, un hurlement cette fois, lui répondit.</p> + +<p>Il se tourna vers J.-T. Maston. L'infortuné, imprudemment penché sur +le tube de métal, avait disparu dans l'immense télescope! Une chute +de deux cent quatre-vingts pieds! Belfast, éperdu, se précipita vers +l'orifice du réflecteur.</p> + +<p>Il respira, J.-T. Maston, retenu par son crochet de métal, se tenait à +l'un des étrésillons qui maintenaient l'écartement du télescope. Il +poussait des cris formidables.</p> + +<p>Belfast appela. Ses aides accoururent. Des palans furent installés, +et on hissa, non sans peine, l'imprudent secrétaire du Gun-Club.</p> + +<p>Il reparut sans accident à l'orifice supérieur.</p> + +<p>«Hein! dit-il, si j'avais cassé le miroir!</p> + +<p>—Vous l'auriez payé, répondit sévèrement Belfast.</p> + +<p>—Et ce damné boulet est tombé?» demanda J.-T. Maston.</p> + +<p>—Dans le Pacifique!</p> + +<p>—Partons.»</p> + +<p>Un quart d'heure après, les deux savants descendaient la pente des +montagnes Rocheuses, et deux jours après, en même temps que leurs amis +du Gun-Club, ils arrivaient à San Francisco, ayant crevé cinq chevaux +sur leur route.</p> + +<p>Elphiston, Blomsberry frère, Bilsby, s'étaient précipités vers eux à +leur arrivée.</p> + +<p>«Que faire? s'écrièrent-ils.</p> + +<p>—Repêcher le boulet, répondit J.-T. Maston, et le plus tôt possible!»</p> + +<h3><a name="XXII" id="XXII"></a>XXII<br /><br /> +Le sauvetage</h3> + +<p>L'endroit même où le projectile s'était abîmé sous les flots était +connu exactement. Les instruments pour le saisir et le ramener à la +surface de l'Océan manquaient encore. Il fallait les inventer, puis +les fabriquer. Les ingénieurs américains ne pouvaient être +embarrassés de si peu. Les grappins une fois établis et la vapeur +aidant, ils étaient assurés de relever le projectile, malgré son +poids, que diminuait d'ailleurs la densité du liquide au milieu duquel +il était plongé.</p> + +<p>Mais repêcher le boulet ne suffisait pas. Il fallait agir promptement +dans l'intérêt des voyageurs. Personne ne mettait en doute qu'ils ne +fussent encore vivants.</p> + +<p>«Oui! répétait incessamment J.-T. Maston, dont la confiance gagnait +tout le monde, ce sont des gens adroits que nos amis, et ils ne +peuvent être tombés comme des imbéciles. Ils sont vivants, bien +vivants, mais il faut se hâter pour les retrouver tels. Les vivres, +l'eau, ce n'est pas ce qui m'inquiète! Ils en ont pour longtemps! +Mais l'air, l'air! Voilà ce qui leur manquera bientôt. Donc vite, +vite!»</p> + +<p>Et l'on allait vite. On appropriait la <i>Susquehanna</i> pour sa nouvelle +destination. Ses puissantes machines furent disposées pour être mises +sur les chaînes de halage. Le projectile en aluminium ne pesait que +dix-neuf mille deux cent cinquante livres, poids bien inférieur à +celui du câble transatlantique qui fut relevé dans des conditions +pareilles. La seule difficulté était donc de repêcher un boulet +cylindro-conique que ses parois lisses rendaient difficile à crocher.</p> + +<p>Dans ce but, l'ingénieur Murchison, accouru à San Francisco, fit +établir d'énormes grappins d'un système automatique qui ne devaient +plus lâcher le projectile, s'ils parvenaient à le saisir dans leurs +pinces puissantes. Il fit aussi préparer des scaphandres qui, sous +leur enveloppe imperméable et résistante, permettaient aux plongeurs +de reconnaître le fond de la mer. Il embarqua également à bord de la +<i>Susquehanna</i> des appareils à air comprimé, très ingénieusement +imaginés. C'étaient de véritables chambres, percées de hublots, et +que l'eau, introduite dans certains compartiments, pouvait entraîner à +de grandes profondeurs. Ces appareils existaient à San Francisco, où +ils avaient servi à la construction d'une digue sous-marine. Et +c'était fort heureux, car le temps eût manqué pour les construire.</p> + +<p>Cependant, malgré la perfection de ces appareils, malgré l'ingéniosité +des savants chargés de les employer, le succès de l'opération n'était +rien moins qu'assuré. Que de chances incertaines, puisqu'il +s'agissait de reprendre ce projectile à vingt mille pieds sous les +eaux! Puis, lors même que le boulet serait ramené à la surface, +comment ses voyageurs auraient-ils supporté ce choc terrible que vingt +mille pieds d'eau n'avaient peut-être pas suffisamment amorti?</p> + +<p>Enfin, il fallait agir au plus vite. J.-T. Maston pressait jour et +nuit ses ouvriers. Il était prêt, lui, soit à endosser le scaphandre, +soit à essayer les appareils à air, pour reconnaître la situation de +ses courageux amis.</p> + +<p>Cependant, malgré toute la diligence déployée pour la confection des +divers engins, malgré les sommes considérables qui furent mises à la +disposition du Gun-Club par le gouvernement de l'Union, cinq longs +jours, cinq siècles! s'écoulèrent avant que ces préparatifs fussent +terminés. Pendant ce temps, l'opinion publique était surexcitée au +plus haut point. Des télégrammes s'échangeaient incessamment dans le +monde entier par les fils et les câbles électriques. Le sauvetage de +Barbicane, de Nicholl et de Michel Ardan était une affaire +internationale. Tous les peuples qui avaient souscrit à l'emprunt du +Gun-Club s'intéressaient directement au salut des voyageurs.</p> + +<p>Enfin, les chaînes de halage, les chambres à air, les grappins +automatiques furent embarqués à bord de la <i>Susquehanna</i> . J.-T. +Maston, l'ingénieur Murchison, les délégués du Gun-Club occupaient +déjà leur cabine. Il n'y avait plus qu'à partir.</p> + +<p>Le 21 décembre, à huit heures du soir, la corvette appareilla par une +belle mer, une brise de nord-est et un froid assez vif. Toute la +population de San Francisco se pressait sur les quais, émue, muette +cependant, réservant ses hurrahs pour le retour.</p> + +<p>La vapeur fut poussée à son maximum de tension, et l'hélice de la +<i>Susquehanna</i> l'entraîna rapidement hors de la baie.</p> + +<p>Inutile de raconter les conversations du bord entre les officiers, les +matelots, les passagers. Tous ces hommes n'avaient qu'une seule +pensée. Tous ces cœurs palpitaient sous la même émotion. Pendant +que l'on courait à leur secours, que faisaient Barbicane et ses +compagnons? Que devenaient-ils? Étaient-ils en état de tenter +quelque audacieuse manœuvre pour conquérir leur liberté? Nul n'eût +pu le dire. La vérité est que tout moyen eût échoué! Immergé à près +de deux lieues sous l'Océan, cette prison de métal défiait les efforts +de ses prisonniers.</p> + +<p>Le 23 décembre, à huit heures du matin, après une traversée rapide, la +<i>Susquehanna</i> devait être arrivée sur le lieu du sinistre. Il fallut +attendre midi pour obtenir un relèvement exact. La bouée sur laquelle +était frappée la ligne de sonde n'avait pas encore été reconnue.</p> + +<p>A midi, le capitaine Blomsberry, aidé de ses officiers qui +contrôlaient l'observation, fit son point en présence des délégués du +Gun-Club. Il y eut alors un moment d'anxiété. Sa position +déterminée, la <i>Susquehanna</i> se trouvait dans l'ouest, à quelques +minutes de l'endroit même où le projectile avait disparu sous les +flots.</p> + +<p>La direction de la corvette fut donc donnée de manière à gagner ce +point précis.</p> + +<p>A midi quarante-sept minutes, on eut connaissance de la bouée. Elle +était en parfait état et devait avoir peu dérivé.</p> + +<p>«Enfin! s'écria J.-T. Maston.</p> + +<p>—Nous allons commencer? demanda le capitaine Blomsberry.</p> + +<p>—Sans perdre une seconde», répondit J.-T. Maston.</p> + +<p>Toutes les précautions furent prises pour maintenir la corvette dans +une immobilité complète.</p> + +<p>Avant de chercher à saisir le projectile, l'ingénieur Murchison voulut +d'abord reconnaître sa position sur le fond océanique. Les appareils +sous-marins, destinés à cette recherche, reçurent leur +approvisionnement d'air. Le maniement de ces engins n'est pas sans +danger, car, à vingt mille pieds au-dessous de la surface des eaux et +sous des pressions aussi considérables, ils sont exposés à des +ruptures dont les conséquences seraient terribles.</p> + +<p>J.-T. Maston, Blomsberry frère, l'ingénieur Murchison, sans se soucier +de ces dangers, prirent place dans les chambres à air. Le commandant +placé sur sa passerelle, présidait à l'opération, prêt à stopper ou à +haler ses chaînes au moindre signal. L'hélice avait été désembrayée, +et toute la force des machines portée sur le cabestan eut rapidement +ramené les appareils à bord.</p> + +<p>La descente commença à une heure vingt-cinq minutes du soir, et la +chambre, entraînée par ses réservoirs remplis d'eau, disparut sous la +surface de l'Océan.</p> + +<p>L'émotion des officiers et des matelots du bord se partageait +maintenant entre les prisonniers du projectile et les prisonniers de +l'appareil sous-marin. Quant à ceux-ci, ils s'oubliaient eux-mêmes, +et, collés aux vitres des hublots, ils observaient attentivement ces +masses liquides qu'ils traversaient.</p> + +<p>La descente fut rapide. A deux heures dix-sept minutes, J.-T. Maston +et ses compagnons avaient atteint le fond du Pacifique. Mais ils ne +virent rien, si ce n'est cet aride désert que ni la faune ni la flore +marine n'animaient plus. A la lumière de leurs lampes munies de +réflecteurs puissants, ils pouvaient observer les sombres couches de +l'eau dans un rayon assez étendu, mais le projectile restait invisible +à leurs yeux.</p> + +<p>L'impatience de ces hardis plongeurs ne saurait se décrire. Leur +appareil étant en communication électrique avec la corvette, ils +firent un signal convenu, et la <i>Susquehanna</i> promena sur l'espace +d'un mille leur chambre suspendue à quelques mètres au-dessus du sol.</p> + +<p>Ils explorèrent ainsi toute la plaine sous-marine, trompés à chaque +instant par des illusions d'optique qui leur brisaient le cœur. Ici +un rocher, là une extumescence du fond, leur apparaissaient comme le +projectile tant cherché; puis, ils reconnaissaient bientôt leur erreur +et se désespéraient.</p> + +<p>«Mais où sont-ils? où sont-ils?» s'écriait J.-T. Maston.</p> + +<p>Et le pauvre homme appelait à grands cris Nicholl, Barbicane, Michel +Ardan, comme si ses infortunés amis eussent pu l'entendre ou lui +répondre à travers cet impénétrable milieu!</p> + +<p>La recherche continua dans ces conditions, jusqu'au moment où l'air +vicié de l'appareil obligea les plongeurs à remonter.</p> + +<p>Le halage commença vers six heures du soir, et ne fut pas terminé +avant minuit.</p> + +<p>«A demain, dit J.-T. Maston, en prenant pied +sur le pont de la corvette.</p> + +<p>—Oui, répondit le capitaine Blomsberry.</p> + +<p>—Et à une autre place.</p> + +<p>—Oui.»</p> + +<p>J.-T. Maston ne doutait pas encore du succès, mais déjà ses +compagnons, que ne grisait plus l'animation des premières heures, +comprenaient toute la difficulté de l'entreprise. Ce qui semblait +facile à San Francisco, paraissait ici, en plein Océan, presque +irréalisable. Les chances de réussite diminuaient dans une grande +proportion, et c'est au hasard seul qu'il fallait demander la +rencontre du projectile.</p> + +<p>Le lendemain, 24 décembre, malgré les fatigues de la veille, +l'opération fut reprise. La corvette se déplaça de quelques minutes +dans l'ouest, et l'appareil, pourvu d'air, entraîna de nouveau les +mêmes explorateurs dans les profondeurs de l'Océan.</p> + +<p>Toute la journée se passa en infructueuses recherches. Le lit de la +mer était désert. La journée du 25 n'amena aucun résultat. Aucun, +celle du 26.</p> + +<p>C'était désespérant. On songeait à ces malheureux enfermés dans le +boulet depuis vingt-six jours! Peut-être, en ce moment, sentaient-ils +les premières atteintes de l'asphyxie, si toutefois ils avaient +échappé aux dangers de leur chute! L'air s'épuisait, et, sans doute, +avec l'air, le courage, le moral!</p> + +<p>«L'air, c'est possible, répondait invariablement J.-T. Maston, mais le +moral, jamais.»</p> + +<p>Le 28, après deux autres jours de recherches, tout espoir était perdu. +Ce boulet, c'était un atome dans l'immensité de la mer! Il fallait +renoncer à le retrouver.</p> + +<p>Cependant, J.-T. Maston ne voulait pas entendre parler de départ. Il +ne voulait pas abandonner la place sans avoir au moins reconnu le +tombeau de ses amis. Mais le commandant Blomsberry ne pouvait +s'obstiner davantage, et, malgré les réclamations du digne secrétaire, +il dut donner l'ordre d'appareiller.</p> + +<p>Le 29 décembre, à neuf heures du matin, la <i>Susquehanna</i> , le cap au +nord-est, reprit route vers la baie de San Francisco.</p> + +<p>Il était dix heures du matin. La corvette s'éloignait sous petite +vapeur et comme à regret du lieu de la catastrophe, quand le matelot, +monté sur les barres du perroquet, qui observait la mer, cria tout à +coup:</p> + +<p>«Une bouée par le travers sous le vent à nous.»</p> + +<p>Les officiers regardèrent dans la direction indiquée. Avec leurs +lunettes, ils reconnurent que l'objet signalé avait, en effet, +l'apparence de ces bouées qui servent à baliser les passes des baies +ou des rivières. Mais, détail singulier, un pavillon, flottant au +vent, surmontait son cône qui émergeait de cinq à six pieds. Cette +bouée resplendissait sous les rayons du soleil, comme si ses parois +eussent été faites de plaques d'argent.</p> + +<p>Le commandant Blomsberry, J.-T. Maston, les délégués du Gun-Club, +étaient montés sur la passerelle, et ils examinaient cet objet errant +à l'aventure sur les flots.</p> + +<p>Tous regardaient avec une anxiété fiévreuse, mais en silence. Aucun +n'osait formuler la pensée qui venait à l'esprit de tous.</p> + +<p>La corvette s'approcha à moins de deux encâblures de l'objet.</p> + +<p>Un frémissement courut dans tout son équipage.</p> + +<p>Ce pavillon était le pavillon américain!</p> + +<p>En ce moment, un véritable rugissement se fit entendre. C'était le +brave J.-T. Maston, qui venait de tomber comme une masse. Oubliant +d'une part, que son bras droit était remplacé par un crochet de fer, +de l'autre, qu'une simple calotte en gutta-percha recouvrait sa boîte +crânienne, il venait de se porter un coup formidable.</p> + +<p>On se précipita vers lui. On le releva. On le rappela à la vie. Et +quelles furent ses premières paroles?</p> + +<p>«Ah! triples brutes! quadruples idiots! quintuples boobys que nous +sommes!</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? s'écria-t-on autour de lui.</p> + +<p>—Ce qu'il y a?...</p> + +<p>—Mais parlez donc.</p> + +<p>—Il y a, imbéciles, hurla le terrible secrétaire, il y a que le +boulet ne pèse que dix-neuf mille deux cent cinquante livres!</p> + +<p>—Eh bien!</p> + +<p>—Et qu'il déplace vingt-huit tonneaux, autrement dit cinquante-six +mille livres, et que, par conséquent, <i>il surnage!</i> »</p> + +<p>Ah! comme le digne homme souligna ce verbe «surnager!» Et c'était la +vérité! Tous, oui! tous ces savants avaient oublié cette loi +fondamentale: c'est que par suite de sa légèreté spécifique, le +projectile, après avoir été entraîné par sa chute jusqu'aux plus +grandes profondeurs de l'Océan, avait dû naturellement revenir à la +surface! Et maintenant, il flottait tranquillement au gré des +flots...</p> + +<p>Les embarcations avaient été mises à la mer. J.-T. Maston et ses amis +s'y étaient précipités. L'émotion était portée au comble. Tous les +cœurs palpitaient, tandis que les canots s'avançaient vers le +projectile. Que contenait-il? Des vivants ou des morts? Des +vivants, oui! des vivants, à moins que la mort n'eût frappé Barbicane +et ses deux amis depuis qu'ils avaient arboré ce pavillon!</p> + +<p>Un profond silence régnait sur les embarcations. Tous les cœurs +haletaient. Les yeux ne voyaient plus. Un des hublots du projectile +était ouvert. Quelques morceaux de vitre, restés dans l'encastrement, +prouvaient qu'elle avait été cassée. Ce hublot se trouvait +actuellement placé à la hauteur de cinq pieds au-dessus des flots.</p> + +<p>Une embarcation accosta, celle de J.-T. Maston. J.-T. Maston se +précipita à la vitre brisée...</p> + +<p>En ce moment, on entendit une voix joyeuse et claire, la voix de +Michel Ardan, qui s'écriait avec l'accent de la victoire:</p> + +<p>«Blanc partout, Barbicane, blanc partout!»</p> + +<p>Barbicane, Michel Ardan et Nicholl jouaient aux dominos.</p> + +<h3><a name="XXIII" id="XXIII"></a>XXIII<br /><br /> +Pour finir</h3> + +<p>On se rappelle l'immense sympathie qui avait accompagné les trois +voyageurs à leur départ. Si au début de l'entreprise ils avaient +excité une telle émotion dans l'ancien et le nouveau monde, quel +enthousiasme devait accueillir leur retour? Ces millions de +spectateurs qui avaient envahi la presqu'île floridienne ne se +précipiteraient-ils pas au-devant de ces sublimes aventuriers? Ces +légions d'étrangers, accourus de tous les points du globe vers les +rivages américains, quitteraient-elles le territoire de l'Union sans +avoir revu Barbicane, Nicholl et Michel Ardan? Non, et l'ardente +passion du public devait dignement répondre à la grandeur de +l'entreprise. Des créatures humaines qui avaient quitté le sphéroïde +terrestre, qui revenaient après cet étrange voyage dans les espaces +célestes, ne pouvaient manquer d'être reçus comme le sera le prophète +Élie quand il redescendra sur la Terre. Les voir d'abord, les +entendre ensuite, tel était le vœu général.</p> + +<p>Ce vœu devait être réalisé très promptement pour la presque unanimité +des habitants de l'Union.</p> + +<p>Barbicane, Michel Ardan, Nicholl, les délégués du Gun-Club, revenus +sans retard à Baltimore, y furent accueillis avec un enthousiasme +indescriptible. Les notes de voyage du président Barbicane étaient +prêtes à être livrées à la publicité. Le <i>New York Herald</i> acheta ce +manuscrit à un prix qui n'est pas encore connu, mais dont l'importance +doit être excessive. En effet, pendant la publication du <i>Voyage à la +Lune</i> , le tirage de ce journal monta jusqu'à cinq millions +d'exemplaires. Trois jours après le retour des voyageurs sur la +Terre, les moindres détails de leur expédition étaient connus. Il ne +restait plus qu'à voir les héros de cette surhumaine entreprise.</p> + +<p>L'exploration de Barbicane et de ses amis autour de la Lune avait +permis de contrôler les diverses théories admises au sujet du +satellite terrestre. Ces savants avaient observé <i>de visu</i> , et dans +des conditions toutes particulières. On savait maintenant quels +systèmes devaient être rejetés, quels admis, sur la formation de cet +astre, sur son origine, sur son habitabilité. Son passé, son présent, +son avenir, avaient même livré leurs derniers secrets. Que pouvait-on +objecter à des observateurs consciencieux qui relevèrent à moins de +quarante kilomètres cette curieuse montagne de Tycho, le plus étrange +système de l'orographie lunaire? Que répondre à ces savants dont les +regards s'étaient plongés dans les abîmes du cirque de Platon? +Comment contredire ces audacieux que les hasards de leur tentative +avaient entraînés au-dessus de cette face invisible du disque, +qu'aucun œil humain n'avait entrevue jusqu'alors? C'était maintenant +leur droit d'imposer ses limites à cette science sélénographique qui +avait recomposé le monde lunaire comme Cuvier le squelette d'un +fossile, et de dire: La Lune fut ceci, un monde habitable et habité +antérieurement à la Terre! La Lune est cela, un monde inhabitable et +maintenant inhabité!</p> + +<p>Pour fêter le retour du plus illustre de ses membres et de ses deux +compagnons, le Gun-Club songea à leur donner un banquet, mais un +banquet digne de ces triomphateurs, digne du peuple américain, et dans +des conditions telles que tous les habitants de l'Union pussent +directement y prendre part.</p> + +<p>Toutes les têtes de ligne des rails-roads de l'État furent réunies +entre elles par des rails volants. Puis, dans toutes les gares, +pavoisées des mêmes drapeaux, décorées des mêmes ornements, se +dressèrent des tables uniformément servies. A certaines heures, +successivement calculées, relevées sur des horloges électriques qui +battaient la seconde au même instant, les populations furent conviées +à prendre place aux tables du banquet.</p> + +<p>Pendant quatre jours, du 5 au 9 janvier, les trains furent suspendus, +comme ils le sont le dimanche, sur les railways de l'Union, et toutes +les voies restèrent libres.</p> + +<p>Seule une locomotive à grande vitesse, entraînant un wagon d'honneur, +eut le droit de circuler pendant ces quatre jours sur les chemins de +fer des États-Unis.</p> + +<p>La locomotive, montée par un chauffeur et un mécanicien, portait, par +grâce insigne, l'honorable J.-T. Maston, secrétaire du Gun-Club.</p> + +<p>Le wagon était réservé au président Barbicane, au capitaine Nicholl et +à Michel Ardan.</p> + +<p>Au coup de sifflet du mécanicien, après les hurrah, les hip et toutes +les onomatopées admiratives de la langue américaine, le train quitta +la gare de Baltimore. Il marchait avec une vitesse de quatre-vingts +lieues à l'heure. Mais qu'était cette vitesse comparée à celle qui +avait entraîné les trois héros au sortir de la Columbiad?</p> + +<p>Ainsi, ils allèrent d'une ville à l'autre, trouvant les populations +attablées sur leur passage, les saluant des mêmes acclamations, leur +prodiguant les mêmes bravos. Ils parcoururent ainsi l'est de l'Union +à travers la Pennsylvanie, le Connecticut, le Massachusetts, le +Vermont, le Maine et le Nouveau-Brunswick; ils traversèrent le nord et +l'ouest par le New York, l'Ohio, le Michigan et le Wisconsin; ils +redescendirent au sud par l'Illinois, le Missouri, l'Arkansas, le +Texas et la Louisiane; ils coururent au sud-est par l'Alabama et la +Floride; ils remontèrent par la Georgie et les Carolines; ils +visitèrent le centre par le Tennessee, le Kentucky, la Virginie, +l'Indiana; puis, après la station de Washington, ils rentrèrent à +Baltimore, et pendant quatre jours, ils purent croire que les +États-Unis d'Amérique, attablés à un unique et immense banquet, les +saluaient simultanément des mêmes hurrahs!</p> + +<p>L'apothéose était digne de ces trois héros que la Fable eût mis au +rang des demi-dieux.</p> + +<p>Et maintenant, cette tentative sans précédents dans les annales des +voyages amènera-t-elle quelque résultat pratique? Établira-t-on +jamais des communications directes avec la Lune? Fondera-t-on un +service de navigation à travers l'espace, qui desservira le monde +solaire? Ira-t-on d'une planète à une planète, de Jupiter à Mercure, +et plus tard d'une étoile à une autre, de la Polaire à Sirius? Un +mode de locomotion permettra-t-il de visiter ces soleils qui +fourmillent au firmament?</p> + +<p>A ces questions, on ne saurait répondre. Mais, connaissant +l'audacieuse ingéniosité de la race anglo-saxonne, personne ne +s'étonnera que les Américains aient cherché à tirer parti de la +tentative du président Barbicane.</p> + +<p>Aussi, quelque temps après le retour des voyageurs, le public +accueillit-il avec une faveur marquée les annonces d'une Société en +commandite (limited), au capital de cent millions de dollars, divisé +en cent mille actions de mille dollars chacune, sous le nom de +<i>Société nationale des Communications interstellaires</i> . Président, +Barbicane; vice-président, le capitaine Nicholl; secrétaire de +l'administration, J.-T. Maston; directeur des mouvements, Michel +Ardan.</p> + +<p>Et comme il est dans le tempérament américain de tout prévoir en +affaires, même la faillite, l'honorable Harry Troloppe, juge +commissaire, et Francis Dayton, syndic, étaient nommés d'avance!</p> + +<p style="text-align:center;">FIN</p> + +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Autour de la Lune, by Jules Verne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AUTOUR DE LA LUNE *** + +***** This file should be named 4717-h.htm or 4717-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/7/1/4717/ + +Produced by John Walker, http://www.fourmilab.ch/ + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/4717-h/images/ill_1569-g.png b/4717-h/images/ill_1569-g.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..73af322 --- /dev/null +++ b/4717-h/images/ill_1569-g.png diff --git a/4717-h/images/ill_1569-g_lg.png b/4717-h/images/ill_1569-g_lg.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d23b64e --- /dev/null +++ b/4717-h/images/ill_1569-g_lg.png diff --git a/4717-h/images/ill_1760-g.png b/4717-h/images/ill_1760-g.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b2524ec --- /dev/null +++ b/4717-h/images/ill_1760-g.png diff --git a/4717-h/images/ill_1760-g_lg.png b/4717-h/images/ill_1760-g_lg.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5258557 --- /dev/null +++ b/4717-h/images/ill_1760-g_lg.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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