summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/4651-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 05:23:54 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 05:23:54 -0700
commitc097e94a9b9276cef3cc5e154c51ad47683cab81 (patch)
treed08c1ddf21718411f0d8192a64a9746d7d4f8c13 /old/4651-8.txt
initial commit of ebook 4651HEADmain
Diffstat (limited to 'old/4651-8.txt')
-rw-r--r--old/4651-8.txt3177
1 files changed, 3177 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/4651-8.txt b/old/4651-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..f5141a8
--- /dev/null
+++ b/old/4651-8.txt
@@ -0,0 +1,3177 @@
+The Project Gutenberg Etext of L'Ingenu
+by Voltaire
+(#7 in our series by Voltaire)
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg file.
+
+Please do not remove this header information.
+
+This header should be the first thing seen when anyone starts to
+view the eBook. Do not change or edit it without written permission.
+The words are carefully chosen to provide users with the information
+needed to understand what they may and may not do with the eBook.
+To encourage this, we have moved most of the information to the end,
+rather than having it all here at the beginning.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+Information on contacting Project Gutenberg to get eBooks, and
+further information, is included below. We need your donations.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a 501(c)(3)
+organization with EIN [Employee Identification Number] 64-6221541
+Find out about how to make a donation at the bottom of this file.
+
+
+Title: L'Ingenu
+
+Author: Voltaire
+
+Release Date: November, 2003 [Etext #4651]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on February 20, 2002]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-Latin-1
+
+The Project Gutenberg Etext of L'Ingenu
+by Voltaire
+******This file should be named 4651-8.txt or 4651-8.zip******
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+The "legal small print" and other information about this book
+may now be found at the end of this file. Please read this
+important information, as it gives you specific rights and
+tells you about restrictions in how the file may be used.
+
+***
+Produced by Carlo Traverso.
+
+We thank the Bibliotheque Nationale de France that has made available
+the image files at www://gallica.bnf.fr, authorizing the preparation
+of the etext through OCR.
+
+Nous remercions la Bibliothèque Nationale de France qui a mis à
+dispositions les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donné
+l'authorization à les utilizer pour preparer ce texte.
+
+
+
+
+
+
+
+ OEUVRES
+
+ DE
+
+ VOLTAIRE.
+
+ TOME XXXIII
+
+ DE L' IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,
+
+ RUE JACOB, N° 24.
+
+
+
+
+ OEUVRES
+
+ DE
+
+ VOLTAIRE
+
+ PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.
+
+ PAR M. BEUCHOT.
+
+ TOME XXXIII.
+
+ ROMANS. TOME I.
+
+ A PARIS,
+
+ CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,
+
+ RUE DE L'ÉPERON, K° 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,
+
+ RUE DU BATTOIR, N° 2O.
+
+ MDCCCXXIX.
+
+
+
+
+L'INGÉNU,
+
+HISTOIRE VÉRITABLE
+
+TIRÉE DES MANUSCRITS DU P. QUESNEL.
+
+1767.
+
+
+Préface de l'Éditeur
+
+
+L'INGÉNU, _histoire véritable, tirée des manuscrits du
+P. Quesnel_, 1767, deux parties, petit in-8°, fut, dans
+quelques éditions, intitulé: _Le Huron, ou l'Ingénu_.
+
+L'ouvrage se vendait publiquement en septembre 1767, mais au bout
+de huit ou dix jours il fut saisi; et le prix, qui était de trois
+livres, monta à vingt- quatre[1].
+
+ [1] Mémoires secrets, du 13 septembre 1767.
+
+
+Trois ans après, on vit paraître _L' Ingénue, ou l'Encensoir des
+dames, par la nièce à mon oncle_, Genève et Paris, chez Desventes,
+1770, in-12.
+
+ ------
+
+Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres,
+sont de Voltaire.
+
+Les notes signées d'un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet
+et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de
+chacun.
+
+Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes
+des éditeurs de Kehl, en sont séparées par un--, et sont, comme
+mes notes, signées de l'initiale de mon nom.
+
+ BEUCHOT.
+
+4 octobre 1829.
+
+
+
+
+
+L'INGÉNU.
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+Comment le prieur de Notre-Dame de la Montagne et mademoiselle sa
+soeur rencontrèrent un Huron.
+
+Un jour saint Dunstan, Irlandais de nation et saint de
+profession, partit d'Irlande sur une petite montagne qui vogua
+vers les côtes de France, et arriva par cette voiture à la baie
+de Saint-Malo. Quand il fut à bord, il donna la bénédiction à sa
+montagne, qui lui fit de profondes révérences, et s'en retourna
+en Irlande par le même chemin qu'elle était venue.
+
+Dunstan fonda un petit prieuré dans ces quartiers-là, et lui
+donna le nom de prieuré de la Montagne, qu'il porte encore, comme
+un chacun sait.
+
+En l'année 1689, le 15 juillet au soir, l'abbé de Kerkabon,
+prieur de Notre-Dame de la Montagne, se promenait sur le bord de
+la mer avec mademoiselle de Kerkabon, sa soeur, pour prendre le
+frais. Le prieur, déjà un peu sur l'âge, était un très bon
+ecclésiastique, aimé de ses voisins, après l'avoir été autrefois
+de ses voisines. Ce qui lui avait donné surtout une grande
+considération, c'est qu'il était le seul bénéficier du pays qu'on
+ne fût pas obligé de porter dans son lit quand il avait soupé
+avec ses confrères. Il savait assez honnêtement de théologie; et
+quand il était las de lire saint Augustin, il s'amusait avec
+Rabelais: aussi tout le monde disait du bien de lui.
+
+Mademoiselle de Kerkabon, qui n'avait jamais été mariée,
+quoiqu'elle eût grande envie de l'être, conservait de la
+fraîcheur à l'âge de quarante-cinq ans; son caractère était bon
+et sensible; elle aimait le plaisir et était dévote.
+
+Le prieur disait à sa soeur, en regardant la mer: Hélas! c'est
+ici que s'embarqua notre pauvre frère avec notre chère
+belle-soeur madame de Kerkabon, sa femme, sur la frégate
+_l'Hirondelle_, en 1669, pour aller servir en Canada. S'il
+n'avait pas été tué, nous pourrions espérer de le revoir encore.
+
+Croyez-vous, disait mademoiselle de Kerkabon, que notre
+belle-soeur ait été mangée par les Iroquois, comme on nous l'a
+dit? Il est certain que si elle n'avait pas été mangée, elle
+serait revenue au pays. Je la pleurerai toute ma vie; c'était
+une femme charmante; et notre frère qui avait beaucoup d'esprit
+aurait fait assurément une grande fortune."
+
+Comme ils s'attendrissaient l'un et l'autre à ce souvenir, ils
+virent entrer dans la baie de Rance un petit bâtiment qui
+arrivait avec la marée: c'étaient des Anglais qui venaient vendre
+quelques denrées de leur pays. Ils sautèrent à terre, sans
+regarder monsieur le prieur ni mademoiselle sa soeur, qui fut
+très choquée du peu d'attention qu'on avait pour elle.
+
+Il n'en fut pas de même d'un jeune homme très bien fait qui
+s'élança d'un saut par-dessus la tête de ses compagnons, et se
+trouva vis-à-vis mademoiselle. Il lui fit un signe de tête,
+n'étant pas dans l'usage de faire la révérence. Sa figure et son
+ajustement attirèrent les regards du frère et de la soeur. Il
+était nu-tête et nu-jambes, les pieds chaussés de petites
+sandales, le chef orné de longs cheveux en tresses, un petit
+pourpoint qui serrait une taille fine et dégagée; l'air martial
+et doux. Il tenait dans sa main une petite bouteille d'eau des
+Barbades, et dans l'autre une espèce de bourse dans laquelle
+était un gobelet et de très bon biscuit de mer. Il parlait
+français fort intelligiblement. Il présenta de son eau des
+Barbades à mademoiselle de Kerkabon et à monsieur son frère; il
+en but avec eux: il leur en fit reboire encore, et tout cela d'un
+air si simple et si naturel, que le frère et la soeur en furent
+charmés. Ils lui offrirent leurs services, en lui demandant qui
+il était et où il allait. Le jeune homme leur répondit qu'il
+n'en savait rien, qu'il était curieux, qu'il avait voulu voir
+comment les côtes de France étaient faites, qu'il était venu, et
+allait s'en retourner.
+
+Monsieur le prieur jugeant à son accent qu'il n'était pas
+Anglais, prit la liberté de lui demander de quel pays il était.
+Je suis Huron, lui répondit le jeune homme.
+
+Mademoiselle de Kerkabon, étonnée et enchantée de voir un Huron
+qui lui avait fait des politesses, pria le jeune homme à souper;
+il ne se fit pas prier deux fois, et tous trois allèrent de
+compagnie au prieuré de Notre-Dame de la Montagne.
+
+La courte et ronde demoiselle le regardait de tous ses petits
+yeux, et disait de temps en temps au prieur: Ce grand garçon-là a
+un teint de lis et de rose! qu'il a une belle peau pour un
+Huron! Vous avez raison, ma soeur, disait le prieur. Elle
+fesait cent questions coup sur coup, et le voyageur répondait
+toujours fort juste.
+
+Le bruit se répandit bientôt qu'il y avait un Huron au prieuré.
+La bonne compagnie du canton s'empressa d'y venir souper.
+L'abbé de Saint-Yves y vint avec mademoiselle sa soeur, jeune
+basse-brette, fort jolie et très bien élevée. Le bailli, le
+receveur des tailles, et leurs femmes furent du souper. On plaça
+l'étranger entre mademoiselle de Kerkabon et mademoiselle de
+Saint-Yves. Tout le monde le regardait avec admiration; tout le
+monde lui parlait et l'interrogeait à-la-fois; le Huron ne s'en
+émouvait pas. Il semblait qu'il eût pris pour sa devise celle de
+milord Bolingbroke, _Nihil admirari_. Mais à la fin, excédé de
+tant de bruit, il leur dit avec assez de douceur, mais avec un
+peu de fermeté: Messieurs, dans mon pays on parle l'un après
+l'autre; comment voulez-vous que je vous réponde quand vous
+m'empêchez de vous entendre? La raison fait toujours rentrer les
+hommes en eux-mêmes pour quelques moments: il se fit un grand
+silence. Monsieur le bailli, qui s'emparait toujours des
+étrangers dans quelque maison qu'il se trouvât, et qui était le
+plus grand questionneur de la province, lui dit en ouvrant la
+bouche d'un demi-pied: Monsieur, comment vous nommez-vous? On
+m'a toujours appelé l'Ingénu, reprit le Huron, et on m'a confirmé
+ce nom en Angleterre, parceque je dis toujours naïvement ce que
+je pense, comme je fais tout ce que je veux.
+
+Comment, étant né Huron, avez-vous pu, monsieur, venir en
+Angleterre? C'est qu'on m'y a mené; j'ai été fait, dans un
+combat, prisonnier par les Anglais, après m'être assez bien
+défendu; et les Anglais, qui aiment la bravoure, parcequ'ils sont
+braves et qu'ils sont aussi honnêtes que nous, m'ayant proposé de
+me rendre à mes parents ou de venir en Angleterre, j'acceptai le
+dernier parti, parceque de mon naturel j'aime passionnément à
+voir du pays.
+
+Mais, monsieur, dit le bailli avec son ton imposant, comment
+avez-vous pu abandonner ainsi père et mère? C'est que je n'ai
+jamais connu ni père ni mère, dit l'étranger. La compagnie
+s'attendrit, et tout le monde répétait, _Ni père, ni mère!_ Nous
+lui en servirons, dit la maîtresse de la maison à son frère le
+prieur: que ce monsieur le Huron est intéressant! L'Ingénu la
+remercia avec une cordialité noble et fière, et lui fit
+comprendre qu'il n'avait besoin de rien.
+
+Je m'aperçois, monsieur l'Ingénu, dit le grave bailli, que vous
+parlez mieux français qu'il n'appartient à un Huron. Un
+Français, dit-il, que nous avions pris dans ma grande jeunesse en
+Huronie, et pour qui je conçus beaucoup d'amitié, m'enseigna sa
+langue; j'apprends très vite ce que je veux apprendre. J'ai
+trouvé en arrivant à Plymouth un de vos Français réfugiés que
+vous appelez _huguenots_, je ne sais pourquoi; il m'a fait faire
+quelques progrès dans la connaissance de votre langue; et dès que
+j'ai pu m'exprimer intelligiblement, je suis venu voir votre
+pays, parceque j'aime assez les Français quand ils ne font pas
+trop de questions.
+
+L'abbé de Saint-Yves, malgré ce petit avertissement, lui demanda
+laquelle des trois langues lui plaisait davantage, la hurone,
+l'anglaise, ou la française. La hurone, sans contredit, répondit
+l'Ingénu. Est-il possible? s'écria mademoiselle de Kerkabon;
+j'avais toujours cru que le français était la plus belle de
+toutes les langues après le bas-breton.
+
+Alors ce fut à qui demanderait à l'Ingénu comment on disait en
+huron du tabac, et il répondait _taya_: comment on disait manger,
+et il répondait _essenten_. Mademoiselle de Kerkabon voulut
+absolument savoir comment on disait faire l'amour; il lui
+répondit _trovander_[a]; et soutint, non sans apparence de raison,
+que ces mots-là valaient bien les mots français et anglais qui
+leur correspondaient. _Trovander_ parut très joli à tous les
+convives.
+
+ [a] Tous ces noms sont en effet hurons.
+
+Monsieur le prieur, qui avait dans sa bibliothèque la grammaire
+hurone dont le révérend P. Sagar Théodat, récollet, fameux
+missionnaire, lui avait fait présent, sortit de table un moment
+pour l'aller consulter. Il revint tout haletant de tendresse et
+de joie; il reconnut l'Ingénu pour un vrai Huron. On disputa un
+peu sur la multiplicité des langues, et on convint que, sans
+l'aventure de la tour de Babel, toute la terre aurait parlé
+français.
+
+L'interrogant bailli, qui jusque-là s'était défié un peu du
+personnage, conçut pour lui un profond respect; il lui parla avec
+plus de civilité qu'auparavant, de quoi l'Ingénu ne s'aperçut
+pas.
+
+Mademoiselle de Saint-Yves était fort curieuse de savoir comment
+on fesait l'amour au pays des Hurons. En fesant de belles
+actions, répondit-il, pour plaire aux personnes qui vous
+ressemblent. Tous les convives applaudirent avec étonnement.
+Mademoiselle de Saint-Yves rougit et fut fort aise. Mademoiselle
+de Kerkabon rougit aussi, mais elle n'était pas si aise; elle fut
+un peu piquée que la galanterie ne s'adressât pas à elle; mais
+elle était si bonne personne, que son affection pour le Huron
+n'en fut point du tout altérée. Elle lui demanda, avec beaucoup
+de bonté, combien il avait eu de maîtresses en Huronie. Je n'en
+ai jamais eu qu'une, dit l'Ingénu; c'était mademoiselle Abacaba,
+la bonne amie de ma chère nourrice; les joncs ne sont pas plus
+droits, l'hermine n'est pas plus blanche, les moutons sont moins
+doux, les aigles moins fiers, et les cerfs ne sont pas si légers
+que l'était Abacaba. Elle poursuivait un jour un lièvre dans
+notre voisinage, environ à cinquante lieues de notre habitation;
+un Algonquin mal élevé, qui habitait cent lieues plus loin, vint
+lui prendre son lièvre; je le sus, j'y courus, je terrassai
+l'Algonquin d'un coup de massue, je l'amenai, aux pieds de ma
+maîtresse, pieds et poings liés. Les parents d'Abacaba voulurent
+le manger, mais je n'eus jamais de goût pour ces sortes de
+festins; je lui rendis sa liberté, j'en fis un ami. Abacaba fut
+si touchée de mon procédé qu'elle me préféra à tous ses amants.
+Elle m'aimerait encore si elle n'avait pas été mangée par un
+ours: j'ai puni l'ours, j'ai porté longtemps sa peau; mais cela
+ne m'a pas consolé.
+
+Mademoiselle de Saint-Yves, à ce récit, sentait un plaisir secret
+d'apprendre que l'Ingénu n'avait eu qu'une maîtresse, et
+qu'Abacaba n'était plus; mais elle ne démêlait pas la cause de
+son plaisir. Tout le monde fixait les yeux sur l'Ingénu; on le
+louait beaucoup d'avoir empêché ses camarades de manger un
+Algonquin.
+
+L'impitoyable bailli, qui ne pouvait réprimer sa fureur de
+questionner, poussa enfin la curiosité jusqu'à s'informer de
+quelle religion était M. le Huron; s'il avait choisi la religion
+anglicane, ou la gallicane, ou la huguenote? Je suis de ma
+religion, dit-il, comme vous de la vôtre. Hélas! s'écria la
+Kerkabon, je vois bien que ces malheureux Anglais n'ont pas
+seulement songé à le baptiser. Eh! mon Dieu, disait
+mademoiselle de Saint-Yves, comment se peut-il que les Hurons ne
+soient pas catholiques? Est-ce que les révérends pères jésuites
+ne les ont pas tous convertis? L'Ingénu l'assura que dans son
+pays on ne convertissait personne; que jamais un vrai Huron
+n'avait changé d'opinion, et que même il n'y avait point dans sa
+langue de terme qui signifiât _inconstance_. Ces derniers mots
+plurent extrêmement à mademoiselle de Saint-Yves.
+
+Nous le baptiserons, nous le baptiserons, disait la Kerkabon à
+M. le prieur; vous en aurez l'honneur, mon cher frère; je veux
+absolument être sa marraine: M. l'abbé de Saint-Yves le
+présentera sur les fonts: ce sera une cérémonie bien brillante;
+il en sera parlé dans toute la Basse-Bretagne, et cela nous fera
+un honneur infini. Toute la compagnie seconda la maîtresse de la
+maison; tous les convives criaient: Nous le baptiserons!
+L'Ingénu répondit qu'en Angleterre on laissait vivre les gens à
+leur fantaisie. Il témoigna que la proposition ne lui plaisait
+point du tout, et que la loi des Hurons valait pour le moins la
+loi des Bas-Bretons; enfin il dit qu'il repartait le lendemain.
+On acheva de vider sa bouteille d'eau des Barbades, et chacun
+s'alla coucher.
+
+Quand on eut reconduit l'Ingénu dans sa chambre, mademoiselle de
+Kerkabon et son amie mademoiselle de Saint-Yves ne purent se
+tenir de regarder par le trou d'une large serrure pour voir
+comment dormait un Huron. Elles virent qu'il avait étendu la
+couverture du lit sur le plancher, et qu'il reposait dans la plus
+belle attitude du monde.
+
+
+CHAPITRE II
+
+Le Huron, nommé l'Ingénu, reconnu de ses parents.
+
+L'Ingénu, selon sa coutume, s'éveilla avec le soleil, au chant du
+coq, qu'on appelle en Angleterre et en Huronie _la trompette du
+jour_. Il n'était pas comme la bonne compagnie, qui languit dans
+un lit oiseux jusqu'à ce que le soleil ait fait la moitié de son
+tour, qui ne peut ni dormir ni se lever, qui perd tant d'heures
+précieuses dans cet état mitoyen entre la vie et la mort, et qui
+se plaint encore que la vie est trop courte.
+
+Il avait déjà fait deux ou trois lieues, il avait tué trente
+pièces de gibier à balle seule, lorsqu'en rentrant il trouva
+monsieur le prieur de Notre-Dame de la Montagne et sa discrète
+soeur, se promenant en bonnet de nuit dans leur petit jardin. Il
+leur présenta toute sa chasse, et en tirant de sa chemise une
+espèce de petit talisman qu'il portait toujours à son cou, il les
+pria de l'accepter en reconnaissance de leur bonne réception.
+C'est ce que j'ai de plus précieux, leur dit-il; on m'a assuré
+que je serais toujours heureux tant que je porterais ce petit
+brimborion sur moi, et je vous le donne afin que vous soyez
+toujours heureux.
+
+Le prieur et mademoiselle sourirent avec attendrissement de la
+naïveté de l'Ingénu. Ce présent consistait en deux petits
+portraits assez mal faits, attachés ensemble avec une courroie
+fort grasse.
+
+Mademoiselle de Kerkabon lui demanda s'il y avait des peintres en
+Huronie. Non, dit l'Ingénu; cette rareté me vient de ma
+nourrice; son mari l'avait eue par conquête, en dépouillant
+quelques Français du Canada qui nous avaient fait la guerre;
+c'est tout ce que j'en ai su.
+
+Le prieur regardait attentivement ces portraits; il changea de
+couleur, il s'émut, ses mains tremblèrent. Par Notre-Dame de la
+Montagne, s'écria-t-il, je crois que voilà le visage de mon frère
+le capitaine et de sa femme! Mademoiselle, après les avoir
+considérés avec la même émotion, en jugea de même. Tous deux
+étaient saisis d'étonnement et d'une joie mêlée de douleur; tous
+deux s'attendrissaient; tous deux pleuraient; leur coeur
+palpitait; ils poussaient des cris; ils s'arrachaient les
+portraits; chacun d'eux les prenait et les rendait vingt fois en
+une seconde; ils dévoraient des yeux les portraits et le Huron;
+ils lui demandaient l'un après l'autre, et tous deux à-la-fois,
+en quel lieu, en quel temps, comment ces miniatures étaient
+tombées entre les mains de sa nourrice; ils rapprochaient, ils
+comptaient les temps depuis le départ du capitaine; ils se
+souvenaient d'avoir eu nouvelle qu'il avait été jusqu'au pays des
+Hurons, et que depuis ce temps ils n'en avaient jamais entendu
+parler.
+
+L'Ingénu leur avait dit qu'il n'avait connu ni père ni mère. Le
+prieur, qui était homme de sens, remarqua que l'Ingénu avait un
+peu de barbe; il savait très bien que les Hurons n'en ont point.
+Son menton est cotonné, il est donc fils d'un homme d'Europe; mon
+frère et ma belle-soeur ne parurent plus après l'expédition
+contre les Hurons, en 1669: mon neveu devait alors être à la
+mamelle: la nourrice hurone lui a sauvé la vie et lui a servi de
+mère. Enfin, après cent questions et cent réponses, le prieur et
+sa soeur conclurent que le Huron était leur propre neveu. Ils
+l'embrassaient en versant des larmes; et l'Ingénu riait, ne
+pouvant s'imaginer qu'un Huron fût neveu d'un prieur bas-breton.
+
+Toute la compagnie descendit; M. de Saint-Yves, qui était grand
+physionomiste, compara les deux portraits avec le visage de
+l'Ingénu; il fit très habilement remarquer qu'il avait les yeux
+de sa mère, le front et le nez de feu monsieur le capitaine de
+Kerkabon, et des joues qui tenaient de l'un et de l'autre.
+
+Mademoiselle de Saint-Yves, qui n'avait jamais vu le père ni la
+mère, assura que l'Ingénu leur ressemblait parfaitement. Ils
+admiraient tous la Providence et l'enchaînement des événements de
+ce monde. Enfin on était si persuadé, si convaincu de la
+naissance de l'Ingénu, qu'il consentit lui-même à être neveu de
+monsieur le prieur, en disant qu'il aimait autant l'avoir pour
+oncle qu'un autre.
+
+On alla rendre grâce à Dieu dans l'église de Notre-Dame de la
+Montagne, tandis que le Huron d'un air indifférent s'amusait à
+boire dans la maison.
+
+Les Anglais qui l'avaient amené, et qui étaient prêts à mettre à
+la voile, vinrent lui dire qu'il était temps de partir.
+Apparemment, leur dit-il, que vous n'avez pas retrouvé vos oncles
+et vos tantes; je reste ici; retournez à Plymouth, je vous donne
+toutes mes hardes, je n'ai plus besoin de rien au monde, puisque
+je suis le neveu d'un prieur. Les Anglais mirent à la voile, en
+se souciant fort peu que l'Ingénu eût des parents ou non en
+Basse-Bretagne.
+
+Après que l'oncle, la tante, et la compagnie, eurent chanté le
+_Te Deum_; après que le bailli eut encore accablé l'Ingénu de
+questions; après qu'on eut épuisé tout ce que l'étonnement, la
+joie, la tendresse, peuvent faire dire, le prieur de la Montagne
+et l'abbé de Saint-Yves conclurent à faire baptiser l'Ingénu au
+plus vite. Mais il n'en était pas d'un grand Huron de vingt-deux
+ans, comme d'un enfant qu'on régénère sans qu'il en sache rien.
+Il fallait l'instruire, et cela paraissait difficile; car l'abbé
+de Saint-Yves supposait qu'un homme qui n'était pas né en France
+n'avait pas le sens commun.
+
+Le prieur fit observer à la compagnie que, si en effet
+M. l'Ingénu, son neveu, n'avait pas eu le bonheur de naître en
+Basse-Bretagne, il n'en avait pas moins d'esprit; qu'on en
+pouvait juger par toutes ses réponses, et que sûrement la nature
+l'avait beaucoup favorisé, tant du côté paternel que du maternel.
+
+On lui demanda d'abord s'il avait jamais lu quelque livre. Il
+dit qu'il avait lu Rabelais traduit en anglais, et quelques
+morceaux de Shakespeare qu'il savait par coeur; qu'il avait
+trouvé ces livres chez le capitaine du vaisseau qui l'avait amené
+de l'Amérique à Plymouth, et qu'il en était fort content. Le
+bailli ne manqua pas de l'interroger sur ces livres. Je vous
+avoue, dit l'Ingénu, que j'ai cru en deviner quelque chose, et
+que je n'ai pas entendu le reste.
+
+L'abbé de Saint-Yves, à ce discours, fit réflexion que c'était
+ainsi que lui-même avait toujours lu, et que la plupart des
+hommes ne lisaient guère autrement. Vous avez sans doute lu la
+_Bible_? dit-il au Huron. Point du tout, monsieur l'abbé; elle
+n'était pas parmi les livres de mon capitaine; je n'en ai jamais
+entendu parler. Voilà comme sont ces maudits Anglais, criait
+mademoiselle de Kerkabon, ils feront plus de cas d'une pièce de
+Shakespeare, d'un plum-pudding et d'une bouteille de rum que du
+Pentateuque. Aussi n'ont-ils jamais converti personne en
+Amérique. Certainement ils sont maudits de Dieu; et nous leur
+prendrons la Jamaïque et la Virginie avant qu'il soit peu de
+temps.
+
+Quoi qu'il en soit, on fit venir le plus habile tailleur de
+Saint-Malo pour habiller l'Ingénu de pied en cap. La compagnie
+se sépara; le bailli alla faire ses questions ailleurs.
+Mademoiselle de Saint-Yves, en partant, se retourna plusieurs
+fois pour regarder l'Ingénu; et il lui fit des révérences plus
+profondes qu'il n'en avait jamais fait[1] à personne en sa vie.
+
+ [1] Plusieurs éditions de 1767 portent: _faites_. B.
+
+
+Le bailli, avant de prendre congé, présenta à mademoiselle de
+Saint-Yves un grand nigaud de fils qui sortait du collège; mais à
+peine le regarda-t-elle, tant elle était occupée de la politesse
+du Huron.
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Le Huron, nommé l'Ingénu, converti.
+
+
+Monsieur le prieur voyant qu'il était un peu sur l'âge, et que
+Dieu lui envoyait un neveu pour sa consolation, se mit en tête
+qu'il pourrait lui résigner son bénéfice, s'il réussissait à le
+baptiser, et à le faire entrer dans les ordres.
+
+L'Ingénu avait une mémoire excellente. La fermeté des organes de
+Basse-Bretagne, fortifiée par le climat du Canada, avait rendu sa
+tête si vigoureuse, que quand on frappait dessus, à peine le
+sentait-il; et quand on gravait dedans, rien ne s'effaçait; il
+n'avait jamais rien oublié. Sa conception était d'autant plus
+vive, et plus nette, que son enfance n'ayant point été chargée
+des inutilités et des sottises qui accablent la nôtre, les choses
+entraient dans sa cervelle sans nuage. Le prieur résolut enfin
+de lui faire lire le nouveau _Testament_. L'Ingénu le dévora
+avec beaucoup de plaisir; mais ne sachant ni dans quel temps ni
+dans quel pays toutes les aventures rapportées dans ce livre
+étaient arrivées, il ne douta point que le lieu de la scène ne
+fût en Basse-Bretagne; et il jura qu'il couperait le nez et les
+oreilles à Caïphe et à Pilate, si jamais il rencontrait ces
+marauds-là.
+
+Son oncle, charmé de ces bonnes dispositions, le mit au fait en
+peu de temps; il loua son zèle; mais il lui apprit que ce zèle
+était inutile, attendu que ces gens-là étaient morts il y avait
+environ seize cent quatre-vingt-dix années. L'Ingénu sut bientôt
+presque tout le livre par coeur. Il proposait quelquefois des
+difficultés qui mettaient le prieur fort en peine. Il était
+obligé souvent de consulter l'abbé de Saint-Yves, qui, ne sachant
+que répondre, fit venir un jésuite bas-breton pour achever la
+conversion du Huron.
+
+Enfin la grâce opéra; l'Ingénu promit de se faire chrétien; il ne
+douta pas qu'il ne dût commencer par être circoncis; car,
+disait-il, je ne vois pas dans le livre qu'on m'a fait lire un
+seul personnage qui ne l'ait été; il est donc évident que je dois
+faire le sacrifice de mon prépuce; le plus tôt c'est le mieux.
+Il ne délibéra point: il envoya chercher le chirurgien du
+village, et le pria de lui faire l'opération, comptant réjouir
+infiniment mademoiselle de Kerkabon et toute la compagnie, quand
+une fois la chose serait faite. Le frater, qui n'avait point
+encore fait cette opération, en avertit la famille, qui jeta les
+hauts cris. La bonne Kerkabon trembla que son neveu, qui
+paraissait résolu et expéditif, ne se fît lui-même l'opération
+très maladroitement, et qu'il n'en résultât de tristes effets,
+auxquels les dames s'intéressent toujours par bonté d'âme.
+
+Le prieur redressa les idées du Huron; il lui remontra que la
+circoncision n'était plus de mode; que le baptême était beaucoup
+plus doux et plus salutaire; que la loi de grâce n'était pas
+comme la loi de rigueur. L'Ingénu, qui avait beaucoup de bon
+sens et de droiture, disputa, mais reconnut son erreur; ce qui
+est assez rare en Europe aux gens qui disputent; enfin il promit
+de se faire baptiser quand on voudrait.
+
+Il fallait auparavant se confesser; et c'était là le plus
+difficile. L'Ingénu avait toujours en poche le livre que son
+oncle lui avait donné. Il n'y trouvait pas qu'un seul apôtre se
+fût confessé, et cela le rendait très rétif. Le prieur lui
+ferma la bouche en lui montrant, dans l'épître de saint
+Jacques-le-Mineur, ces mots qui font tant de peine aux
+hérétiques: _Confessez vos péchés les uns aux autres_. Le Huron
+se tut, et se confessa à un récollet. Quand il eut fini, il tira
+le récollet du confessionnal, et saisissant son homme d'un bras
+vigoureux, il se mit à sa place, et le fit mettre à genoux devant
+lui: Allons, mon ami, il est dit: _Confessez-vous les uns aux
+autres_; je t'ai conté mes péchés, tu ne sortiras pas d'ici que tu
+ne m'aies conté les tiens. En parlant ainsi, il appuyait son
+large genou contre la poitrine de son adverse partie. Le
+récollet pousse des hurlements qui font retentir l'église. On
+accourt au bruit, on voit le catéchumène qui gourmait le moine au
+nom de saint Jacques-le-Mineur. La joie de baptiser un
+Bas-Breton huron et anglais était si grande, qu'on passa
+par-dessus ces singularités. Il y eut même beaucoup de
+théologiens qui pensèrent que la confession n'était pas
+nécessaire, puisque le baptême tenait lieu de tout.
+
+On prit jour avec l'évêque de Saint-Malo, qui, flatté comme on
+peut le croire de baptiser un Huron, arriva dans un pompeux
+équipage, suivi de son clergé. Mademoiselle de Saint-Yves, en
+bénissant Dieu, mit sa plus belle robe, et fit venir une
+coiffeuse de Saint-Malo, pour briller à la cérémonie.
+L'interrogant bailli accourut avec toute la contrée. L'église
+était magnifiquement parée; mais quand il fallut prendre le Huron
+pour le mener aux fonts baptismaux, on ne le trouva point.
+
+L'oncle et la tante le cherchèrent partout. On crut qu'il était
+à la chasse, selon sa coutume. Tous les conviés à la fête
+parcoururent les bois et les villages voisins: point de nouvelles
+du Huron.
+
+On commençait à craindre qu'il ne fût retourné en Angleterre. On
+se souvenait de lui avoir entendu dire qu'il aimait fort ce
+pays-là. Monsieur le prieur et sa soeur étaient persuadés qu'on
+n'y baptisait personne, et tremblaient pour l'âme de leur neveu.
+L'évêque était confondu et prêt à s'en retourner; le prieur et
+l'abbé de Saint-Yves se désespéraient; le bailli interrogeait
+tous les passants avec sa gravité ordinaire; mademoiselle de
+Kerkabon pleurait; mademoiselle de Saint-Yves ne pleurait pas,
+mais elle poussait de profonds soupirs qui semblaient témoigner
+son goût pour les sacrements. Elles se promenaient tristement le
+long des saules et des roseaux qui bordent la petite rivière de
+Rance, lorsqu'elles aperçurent au milieu de la rivière une grande
+figure assez blanche, les deux mains croisées sur la poitrine.
+Elles jetèrent un grand cri et se détournèrent. Mais la
+curiosité l'emportant bientôt sur toute autre considération,
+elles se coulèrent doucement entre les roseaux; et quand elles
+furent bien sûres de n'être point vues, elles voulurent voir de
+quoi il s'agissait.
+
+
+
+ CHAPITRE IV.
+
+L'Ingénu baptisé.
+
+
+Le prieur et l'abbé étant accourus demandèrent à l'Ingénu ce
+qu'il fesait là. Eh parbleu! messieurs, j'attends le baptême:
+il y a une heure que je suis dans l'eau jusqu'au cou, et il n'est
+pas honnête de me laisser morfondre.
+
+Mon cher neveu, lui dit tendrement le prieur, ce n'est pas ainsi
+qu'on baptise en Basse-Bretagne; reprenez vos habits et venez
+avec nous. Mademoiselle de Saint-Yves, en entendant ce discours,
+disait tout bas à sa compagne: Mademoiselle, croyez-vous qu'il
+reprenne sitôt ses habits?
+
+Le Huron cependant repartit au prieur: Vous ne m'en ferez pas
+accroire cette fois-ci comme l'autre; j'ai bien étudié depuis ce
+temps-là, et je suis très certain qu'on ne se baptise pas
+autrement. L'eunuque de la reine Candace[1] fut baptisé dans un
+ruisseau; je vous défie de me montrer dans le livre que vous
+m'avez donné qu'on s'y soit jamais pris d'une autre façon. Je ne
+serai point baptisé du tout, ou je le serai dans la rivière. On
+eut beau lui remontrer que les usages avaient changé, l'Ingénu
+était têtu, car il était breton et huron. Il revenait toujours à
+l'eunuque de la reine Candace; et quoique mademoiselle sa tante
+et mademoiselle de Saint-Yves, qui l'avaient observé entre les
+saules, fussent en droit de lui dire qu'il ne lui appartenait pas
+de citer un pareil homme, elles n'en firent pourtant rien, tant
+était grande leur discrétion. L'évêque vint lui-même lui parler,
+ce qui est beaucoup; mais il ne gagna rien: le Huron disputa
+contre l'évêque.
+
+ [1] Dans les premières éditions on avait mis: _la reine de
+ Candace_. En corrigeant cette faute, Voltaire mit dans
+ l'_errata_ un _N. B._ en ces termes: «Comment le P. Quesnel
+ aurait-il ignoré que Candace était le nom des belles reines
+ d'Ethiopie, comme Pharaon on Pharou était le ltitre des rois
+ d'Égypte?» B.
+
+
+Montrez-moi, lui dit-il, dans le livre que m'a donné mon oncle,
+un seul homme qui n'ait pas été baptisé dans la rivière, et je
+ferai tout ce que vous voudrez.
+
+La tante, désespérée, avait remarqué que la première fois que son
+neveu avait fait la révérence, il en avait fait une plus profonde
+à mademoiselle de Saint-Yves qu'à aucune autre personne de la
+compagnie, qu'il n'avait pas même salué monsieur l'évêque avec ce
+respect mêlé de cordialité qu'il avait témoigné à cette belle
+demoiselle. Elle prit le parti de s'adresser à elle dans ce
+grand embarras; elle la pria d'interposer son crédit pour engager
+le Huron à se faire baptiser de la même manière que les Bretons,
+ne croyant pas que son neveu pût jamais être chrétien s'il
+persistait à vouloir être baptisé dans l'eau courante.
+
+Mademoiselle de Saint-Yves rougit du plaisir secret qu'elle
+sentait d'être chargée d'une si importante commission. Elle
+s'approcha modestement de l'Ingénu, et lui serrant la main d'une
+manière tout-à-fait noble: Est-ce que vous ne ferez rien pour
+moi? lui dit-elle; et en prononçant ces mots elle baissait les
+yeux, et les relevait avec une grâce attendrissante. Ah! tout
+ce que vous voudrez, mademoiselle, tout ce que vous me
+commanderez; baptême d'eau, baptême de feu[2], baptême de sang,
+il n'y a rien que je vous refuse. Mademoiselle de Saint-Yves eut
+la gloire de faire en deux paroles ce que ni les empressements du
+prieur, ni les interrogations réitérées du bailli, ni les
+raisonnements même de monsieur l'évêque, n'avaient pu faire.
+Elle sentit son triomphe; mais elle n'en sentait pas encore toute
+l'étendue.
+
+ [2] Voyez tome XXVII, page 289. B.
+
+
+Le baptême fut administré et reçu avec toute la décence, toute la
+magnificence, tout l'agrément possibles. L'oncle et la tante
+cédèrent à monsieur l'abbé de Saint-Yves et à sa soeur l'honneur
+de tenir l'Ingénu sur les fonts. Mademoiselle de Saint-Yves
+rayonnait de joie de se voir marraine. Elle ne savait pas à quoi
+ce grand titre l'asservissait; elle accepta cet honneur sans en
+connaître les fatales conséquences.
+
+Comme il n'y a jamais eu de cérémonie qui ne fût suivie d'un
+grand dîner, on se mit à table au sortir du baptême. Les
+goguenards de Basse-Bretagne dirent qu'il ne fallait pas baptiser
+son vin. Monsieur le prieur disait que le vin, selon Salomon,
+réjouit le coeur de l'homme. Monsieur l'évêque ajoutait que le
+patriarche Juda devait lier son ânon à la vigne, et tremper son
+manteau dans le sang du raisin, et qu'il était bien triste qu'on
+n'en pût faire autant en Basse-Bretagne, à laquelle Dieu avait
+dénié les vignes. Chacun tâchait de dire un bon mot sur le
+baptême de l'Ingénu, et des galanteries à la marraine. Le
+bailli, toujours interrogant, demandait au Huron s'il serait
+fidèle à ses promesses. Comment voulez-vous que je manque à mes
+promesses, répondit le Huron, puisque je les ai faites entre les
+mains de mademoiselle de Saint-Yves?
+
+Le Huron s'échauffa; il but beaucoup à la santé de sa marraine.
+Si j'avais été baptisé de votre main, dit-il, je sens que l'eau
+froide qu'on m'a versée sur le chignon m'aurait brûlé. Le bailli
+trouva cela trop poétique, ne sachant pas combien l'allégorie est
+familière au Canada. Mais la marraine en fut extrêmement
+contente.
+
+On avait donné le nom d'Hercule au baptisé. L'évêque de
+Saint-Malo demandait toujours quel était ce patron dont il
+n'avait jamais entendu parler. Le jésuite, qui était fort
+savant, lui dit que c'était un saint qui avait fait douze
+miracles. Il y en avait un treizième qui valait les douze
+autres, mais dont il ne convenait pas à un jésuite de parler;
+c'était celui d'avoir changé cinquante filles en femmes en une
+seule nuit. Un plaisant qui se trouva là releva ce miracle avec
+énergie. Toutes les dames baissèrent les yeux, et jugèrent à la
+physionomie de l'Ingénu qu'il était digne du saint dont il
+portait le nom.
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+L'Ingénu amoureux.
+
+
+Il faut avouer que depuis ce baptême et ce dîner mademoiselle de
+Saint-Yves souhaita passionnément que monsieur l'évêque la fît
+encore participante de quelque beau sacrement avec M. Hercule
+l'Ingénu. Cependant, comme elle était bien élevée et fort
+modeste, elle n'osait convenir tout-à-fait avec elle-même de ses
+tendres sentiments; mais, s'il lui échappait un regard, un mot,
+un geste, une pensée, elle enveloppait tout cela d'un voile de
+pudeur infiniment aimable. Elle était tendre, vive, et sage.
+
+Dès que monsieur l'évêque fut parti, l'Ingénu et mademoiselle de
+Saint-Yves se rencontrèrent sans avoir fait réflexion qu'ils se
+cherchaient. Ils se parlèrent sans avoir imaginé ce qu'ils se
+diraient. L'Ingénu lui dit d'abord qu'il l'aimait de tout son
+coeur, et que la belle Abacaba, dont il avait été fou dans son
+pays, n'approchait pas d'elle. Mademoiselle lui répondit, avec
+sa modestie ordinaire, qu'il fallait en parler au plus vite à
+monsieur le prieur son oncle et à mademoiselle sa tante, et que
+de son côté elle en dirait deux mots à son cher frère l'abbé de
+Saint-Yves, et qu'elle se flattait d'un consentement commun.
+
+L'Ingénu lui répond qu'il n'avait besoin du consentement de
+personne, qu'il lui paraissait extrêmement ridicule d'aller
+demander à d'autres ce qu'on devait faire; que, quand deux
+parties sont d'accord, on n'a pas besoin d'un tiers pour les
+accommoder. Je ne consulte personne, dit-il, quand j'ai envie de
+déjeuner, ou de chasser, ou de dormir: je sais bien qu'en amour
+il n'est pas mal d'avoir le consentement de la personne à qui on
+en veut: mais, comme ce n'est ni de mon oncle ni de ma tante que
+je suis amoureux, ce n'est pas à eux que je dois m'adresser dans
+cette affaire, et, si vous m'en croyez, vous vous passerez aussi
+de monsieur l'abbé de Saint-Yves.
+
+On peut juger que la belle Bretonne employa toute la délicatesse
+de son esprit à réduire son Huron aux termes de la bienséance.
+Elle se fâcha même, et bientôt se radoucit. Enfin on ne sait
+comment aurait fini cette conversation, si, le jour baissant,
+monsieur l'abbé n'avait ramené sa soeur à son abbaye. L'Ingénu
+laissa coucher son oncle et sa tante, qui étaient un peu fatigués
+de la cérémonie et de leur long dîner. Il passa une partie de la
+nuit à faire des vers en langue hurone pour sa bien-aimée; car il
+faut savoir qu'il n'y a aucun pays de la terre où l'amour n'ait
+rendu les amants poètes.
+
+Le lendemain son oncle lui parla ainsi après le déjeuner, en
+présence de mademoiselle de Kerkabon, qui était tout attendrie:
+Le ciel soit loué de ce que vous avez l'honneur, mon cher neveu,
+d'être chrétien et Bas-Breton! mais cela ne suffit pas; je suis
+un peu sur l'âge; mon frère n'a laissé qu'un petit coin de terre
+qui est très peu de chose; j'ai un bon prieuré; si vous voulez
+seulement vous faire sous-diacre, comme je l'espère, je vous
+résignerai mon prieuré, et vous vivrez fort à votre aise, après
+avoir été la consolation de ma vieillesse.
+
+L'Ingénu répondit: Mon oncle, grand bien vous fasse! vivez tant
+que vous pourrez. Je ne sais pas ce que c'est que d'être
+sous-diacre ni que de résigner; mais tout me sera bon pourvu que
+j'aie mademoiselle de Saint-Yves à ma disposition. Eh! mon
+Dieu, mon neveu, que me dites-vous là? Vous aimez donc cette
+belle demoiselle à la folie?--Oui, mon oncle.--- Hélas! mon
+neveu, il est impossible que vous l'épousiez.--Cela est très
+possible, mon oncle; car non seulement elle m'a serré la main en
+me quittant, mais elle m'a promis qu'elle me demanderait en
+mariage; et assurément je l'épouserai.--Cela est impossible,
+vous dis-je, elle est votre marraine; c'est un péché épouvantable
+à une marraine de serrer la main de son filleul: il n'est pas
+permis d'épouser sa marraine; les lois divines et humaines s'y
+opposent.--Morbleu! mon oncle, vous vous moquez de moi:
+pourquoi serait-il défendu d'épouser sa marraine, quand elle est
+jeune et jolie? Je n'ai point vu dans le livre que vous m'avez
+donné qu'il fût mal d'épouser les filles qui ont aidé les gens à
+être baptisés. Je m'aperçois tous les jours qu'on fait ici une
+infinité de choses qui ne sont point dans votre livre, et qu'on
+n'y fait rien de tout ce qu'il dit: je vous avoue que cela
+m'étonne et me fâche. Si on me prive de la belle Saint-Yves,
+sous prétexte de mon baptême, je vous avertis que je l'enlève, et
+que je me débaptise.
+
+Le prieur fut confondu; sa soeur pleura. Mon cher frère,
+dit-elle, il ne faut pas que notre neveu se damne; notre
+saint-père le pape peut lui donner dispense, et alors il pourra
+être chrétiennement heureux avec ce qu'il aime. L'Ingénu
+embrassa sa tante. Quel est donc, dit-il, cet homme charmant qui
+favorise avec tant de bonté les garçons et les filles dans leurs
+amours? Je veux lui aller parler tout-à-l'heure.
+
+On lui expliqua ce que c'était que le pape; et l'Ingénu fut
+encore plus étonné qu'auparavant. Il n'y a pas un mot de tout
+cela dans votre livre, mon cher oncle; j'ai voyagé, je connais la
+mer; nous sommes ici sur la côte de l'océan; et je quitterais
+mademoiselle de Saint-Yves pour aller demander la permission de
+l'aimer à un homme qui demeure vers la Méditerranée, à quatre
+cents lieues d'ici, et dont je n'entends point la langue! cela
+est d'un ridicule incompréhensible. Je vais sur-le-champ chez
+monsieur l'abbé de Saint-Yves, qui ne demeure qu'à une lieue de
+vous, et je vous réponds que j'épouserai ma maîtresse dans la
+journée.
+
+Comme il parlait encore, entra le bailli qui, selon sa coutume,
+lui demanda où il allait. Je vais me marier, dit l'Ingénu en
+courant; et au bout d'un quart d'heure il était déjà chez sa
+belle et chère basse-brette qui dormait encore. Ah! mon frère,
+disait mademoiselle de Kerkabon au prieur, jamais vous ne ferez
+un sous-diacre de notre neveu.
+
+Le bailli fut très mécontent de ce voyage; car il prétendait que
+son fils épousât la Saint-Yves; et ce fils était encore plus sot
+et plus insupportable que son père.
+
+CHAPITRE VI.
+
+L'Ingénu court chez sa maîtresse, et devient furieux.
+
+A peine l'Ingénu était arrivé, qu'ayant demandé à une vieille
+servante où était la chambre de sa maîtresse, il avait poussé
+fortement la porte mal fermée, et s'était élancé vers le lit.
+Mademoiselle de Saint-Yves, se réveillant en sursaut, s'était
+écriée: Quoi! c'est vous! ah! c'est vous! arrêtez-vous, que
+faites-vous?" Il avait répondu: Je vous épouse; et en effet il
+l'épousait, si elle ne s'était pas débattue avec toute
+l'honnêteté d'une personne qui a de l'éducation.
+
+L'Ingénu n'entendait pas raillerie; il trouvait toutes ces
+façons-là extrêmement impertinentes. Ce n'était pas ainsi qu'en
+usait mademoiselle Abacaba, ma première maîtresse; vous n'avez
+point de probité; vous m'avez promis mariage, et vous ne voulez
+point faire mariage; c'est manquer aux premières lois de
+l'honneur; je vous apprendrai à tenir votre parole, et je vous
+remettrai dans le chemin de la vertu.
+
+L'Ingénu possédait une vertu mâle et intrépide, digne de son
+patron Hercule, dont on lui avait donné le nom à son baptême; il
+allait l'exercer dans toute son étendue, lorsqu'aux cris perçants
+de la demoiselle plus discrètement vertueuse, accourut le sage
+abbé de Saint-Yves, avec sa gouvernante, un vieux domestique
+dévot, et un prêtre de paroisse. Cette vue modéra le courage de
+l'assaillant. Eh, mon Dieu! mon cher voisin, lui dit l'abbé,
+que faites-vous là? Mon devoir, répliqua le jeune homme; je
+remplis mes promesses, qui sont sacrées.
+
+Mademoiselle de Saint-Yves se rajusta en rougissant. On emmena
+l'Ingénu dans un autre appartement. L'abbé lui remontra
+l'énormité du procédé. L'Ingénu se défendit sur les privilèges
+de la loi naturelle, qu'il connaissait parfaitement. L'abbé
+voulut prouver que la loi positive devait avoir tout l'avantage,
+et que, sans les conventions faites entre les hommes, la loi de
+nature ne serait presque jamais qu'un brigandage naturel. Il
+faut, lui disait-il, des notaires, des prêtres, des témoins, des
+contrats, des dispenses. L'Ingénu lui répondit par la réflexion
+que les sauvages ont toujours faite: Vous êtes donc de bien
+malhonnêtes gens, puisqu'il faut entre vous tant de précautions.
+
+L'abbé eut de la peine à résoudre cette difficulté. Il y a,
+dit-il, je l'avoue, beaucoup d'inconstants et de fripons parmi
+nous; et il y en aurait autant chez les Hurons, s'ils étaient
+rassemblés dans une grande ville; mais aussi il y a des âmes
+sages, honnêtes, éclairées, et ce sont ces hommes-là qui ont fait
+les lois. Plus on est homme de bien, plus on doit s'y soumettre;
+on donne l'exemple aux vicieux, qui respectent un frein que la
+vertu s'est donné elle-même.
+
+Cette réponse frappa l'Ingénu. On a déjà remarqué qu'il avait
+l'esprit juste. On l'adoucit par des paroles flatteuses; on lui
+donna des espérances: ce sont les deux pièges où les hommes des
+deux hémisphères se prennent; on lui présenta même mademoiselle
+de Saint-Yves, quand elle eut fait sa toilette. Tout se passa
+avec la plus grande bienséance, mais, malgré cette décence, les
+yeux étincelants de l'Ingénu Hercule firent toujours baisser ceux
+de sa maîtresse, et trembler la compagnie.
+
+On eut une peine extrême à le renvoyer chez ses parents. Il
+fallut encore employer le crédit de la belle Saint-Yves; plus
+elle sentait son pouvoir sur lui, et plus elle l'aimait. Elle le
+fit partir, et en fut très affligée: enfin, quand il fut parti,
+l'abbé, qui non seulement était le frère très aîné de
+mademoiselle de Saint-Yves, mais qui était aussi son tuteur, prit
+le parti de soustraire sa pupille aux empressements de cet amant
+terrible. Il alla consulter le bailli, qui, destinant toujours
+son fils à la soeur de l'abbé, lui conseilla de mettre la pauvre
+fille dans une communauté. Ce fut un coup terrible: une
+indifférente qu'on mettrait en couvent jetterait les hauts cris;
+mais une amante, et une amante aussi sage que tendre! c'était de
+quoi la mettre au désespoir.
+
+L'Ingénu, de retour chez le prieur, raconta tout avec sa naïveté
+ordinaire. Il essuya les mêmes remontrances qui firent quelque
+effet sur son esprit, et aucun sur ses sens; mais le lendemain,
+quand il voulut retourner chez sa belle maîtresse, pour raisonner
+avec elle sur la loi naturelle et sur la loi de convention,
+monsieur le bailli lui apprit avec une joie insultante qu'elle
+était dans un couvent. Eh bien! dit-il, j'irai raisonner dans
+ce couvent. Cela ne se peut, dit le bailli: il lui expliqua fort
+au long ce que c'était qu'un couvent ou un convent, que ce mot
+venait du latin _conventus_, qui signifie assemblée; et le Huron ne
+pouvait comprendre pourquoi il ne pouvait pas être admis dans
+l'assemblée. Sitôt qu'il fut instruit que cette assemblée était
+une espèce de prison où l'on tenait les filles renfermées, chose
+horrible, inconnue chez les Hurons et chez les Anglais, il devint
+aussi furieux que le fut son patron Hercule, lorsque Euryte, roi
+d'Oechalie, non moins cruel que l'abbé de Saint-Yves, lui refusa
+la belle Iole sa fille, non moins belle que la soeur de l'abbé.
+Il voulait aller mettre le feu au couvent, enlever sa maîtresse,
+ou se brûler avec elle. Mademoiselle de Kerkabon, épouvantée,
+renonçait plus que jamais à toutes les espérances de voir son
+neveu sous-diacre, et disait en pleurant qu'il avait le diable au
+corps depuis qu'il était baptisé.
+
+CHAPITRE VIL
+
+L'Ingénu repousse les Anglais.
+
+L'Ingénu, plongé dans une sombre et profonde mélancolie, se
+promena vers le bord de la mer, son fusil à deux coups sur
+l'épaule, son grand coutelas au côté, tirant de temps en temps
+sur quelques oiseaux, et souvent tenté de tirer sur lui-même:
+mais il aimait encore la vie, à cause de mademoiselle de
+Saint-Yves. Tantôt il maudissait son oncle, sa tante, toute la
+Basse-Bretagne, et son baptême; tantôt il les bénissait,
+puisqu'ils lui avaient fait connaître celle qu'il aimait. Il
+prenait sa résolution d'aller brûler le couvent, et il s'arrêtait
+tout court, de peur de brûler sa maîtresse. Les flots de la
+Manche ne sont pas plus agités par les vents d'est et d'ouest que
+son coeur l'était par tant de mouvements contraires.
+
+Il marchait à grands pas, sans savoir où, lorsqu'il entendit le
+son du tambour. Il vit de loin tout un peuple dont une moitié
+courait au rivage, et l'autre s'enfuyait.
+
+Mille cris s'élèvent de tous côtés; la curiosité et le courage le
+précipitent à l'instant vers l'endroit d'où partaient ces
+clameurs, il y vole en quatre bonds. Le commandant de la milice,
+qui avait soupé avec lui chez le prieur, le reconnut aussitôt; il
+court à lui, les bras ouverts: Ah! c'est l'Ingénu, il combattra
+pour nous. Et les milices, qui mouraient de peur, se rassurèrent
+et crièrent aussi: C'est l'Ingénu! c'est l'Ingénu!
+
+Messieurs, dit-il, de quoi s'agit-il? pourquoi êtes-vous si
+effarés? a-t-on mis vos maîtresses dans des couvents? Alors
+cent voix confuses s'écrient: Ne voyez-vous pas les Anglais qui
+abordent? Eh bien! répliqua le Huron, ce sont de braves gens;
+ils ne m'ont point enlevé ma maîtresse.
+
+Le commandant lui fit entendre que les Anglais venaient piller
+l'abbaye de la Montagne, boire le vin de son oncle, et peut-être
+enlever mademoiselle de Saint-Yves; que le petit vaisseau sur
+lequel il avait abordé en Bretagne n'était venu que pour
+reconnaître la côte; qu'ils fesaient des actes d'hostilité, sans
+avoir déclaré la guerre au roi de France, et que la province
+était exposée. Ah! si cela est, ils violent la loi naturelle;
+laissez-moi faire; j'ai demeuré long-temps parmi eux, je sais
+leur langue, je leur parlerai; je ne crois pas qu'ils puissent
+avoir un si méchant dessein.
+
+Pendant cette conversation, l'escadre anglaise approchait; voilà
+le Huron qui court vers elle, se jette dans un petit bateau,
+arrive, monte au vaisseau amiral, et demande s'il est vrai qu'ils
+viennent ravager le pays sans avoir déclaré la guerre
+honnêtement. L'amiral et tout son bord firent de grands éclats
+de rire, lui firent boire du punch, et le renvoyèrent.
+
+L'Ingénu piqué ne songea plus qu'à se bien battre contre ses
+anciens amis, pour ses compatriotes et pour monsieur le prieur.
+Les gentilshommes du voisinage accouraient de toutes parts; il se
+joint à eux: on avait quelques canons; il les charge, il les
+pointe, il les tire l'un après l'autre. Les Anglais débarquent;
+il court à eux, il en tue trois de sa main, il blesse même
+l'amiral, qui s'était moqué de lui. Sa valeur anime le courage
+de toute la milice; les Anglais se rembarquent, et toute la côte
+retentissait des cris de victoire, vive le roi, vive l'Ingénu!
+Chacun l'embrassait, chacun s'empressait d'étancher le sang de
+quelques blessures légères qu'il avait reçues. Ah! disait-il,
+si mademoiselle de Saint-Yves était là, elle me mettrait une
+compresse.
+
+Le bailli, qui s'était caché dans sa cave pendant le combat, vint
+lui faire compliment comme les autres. Mais il fut bien surpris
+quand il entendit Hercule l'Ingénu dire à une douzaine de jeunes
+gens de bonne volonté, dont il était entouré: Mes amis, ce n'est
+rien d'avoir délivré l'abbaye de la Montagne, il faut délivrer
+une fille. Toute cette bouillante jeunesse prit feu à ces seules
+paroles. On le suivait déjà en foule, on courait au couvent. Si
+le bailli n'avait pas sur-le-champ averti le commandant, si on
+n'avait pas couru après la troupe joyeuse, c'en était fait. On
+ramena l'Ingénu chez son oncle et sa tante, qui le baignèrent de
+larmes de tendresse.
+
+Je vois bien que vous ne serez jamais ni sous-diacre ni prieur,
+lui dit l'oncle; vous serez un officier encore plus brave que mon
+frère le capitaine, et probablement aussi gueux. Et mademoiselle
+de Kerkabon pleurait toujours en l'embrassant, et en disant: Il
+se fera tuer comme mon frère; il vaudrait bien mieux qu'il fût
+sous-diacre.
+
+L'Ingénu, dans le combat, avait ramassé une grosse bourse remplie
+de guinées, que probablement l'amiral avait laissé tomber. Il ne
+douta pas qu'avec cette bourse il ne pût acheter toute la
+Basse-Bretagne, et surtout faire mademoiselle de Saint-Yves
+grande dame. Chacun l'exhorta à faire le voyage de Versailles,
+pour y recevoir le prix de ses services. Le commandant, les
+principaux officiers, le comblèrent de certificats. L'oncle et
+la tante approuvèrent le voyage du neveu. Il devait être, sans
+difficulté, présenté au roi: cela seul lui donnerait un
+prodigieux relief dans la province. Ces deux bonnes gens
+ajoutèrent à la bourse anglaise un présent considérable de leurs
+épargnes. L'Ingénu disait en lui-même: Quand je verrai le roi,
+je lui demanderai mademoiselle de Saint-Yves en mariage, et
+certainement il ne me refusera pas. Il partit donc aux
+acclamations de tout le canton, étouffé d'embrassements, baigné
+des larmes de sa tante, béni par son oncle, et se recommandant à
+la belle Saint-Yves.
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+L'Ingénu va en cour. Il soupe en chemin avec des huguenots.
+
+L'Ingénu prit le chemin de Saumur par le coche, parcequ'il n'y
+avait point alors d'autre commodité. Quand il fut à Saumur, il
+s'étonna de trouver la ville presque déserte, et de voir
+plusieurs familles qui déménageaient. On lui dit que, six ans
+auparavant, Saumur contenait plus de quinze mille âmes, et qu'à
+présent il n'y en avait pas six mille. Il ne manqua pas d'en
+parler à souper dans son hôtellerie. Plusieurs protestants
+étaient à table; les uns se plaignaient amèrement, d'autres
+frémissaient de colère, d'autres disaient en pleurant,
+
+ «...... Nos dulcia linquimus arva,
+ Nos patriam fugimus[1].»
+
+ [1]Virgile, _Éclog_. I, vers 3. B.
+
+
+L'Ingénu, qui ne savait pas le latin, se fit expliquer ces
+paroles, qui signifient: Nous abandonnons nos douces campagnes,
+nous fuyons notre patrie.
+
+Et pourquoi fuyez-vous votre patrie, messieurs?--C'est qu'on veut
+que nous reconnaissions le pape.--Et pourquoi ne le
+reconnaîtriez-vous pas? Vous n'avez donc point de marraines que
+vous vouliez épouser? car on m'a dit que c'était lui qui en
+donnait la permission.--Ah! monsieur, ce pape dit qu'il est le
+maître du domaine des rois.-- Mais, messieurs, de quelle
+profession êtes-vous? --Monsieur, nous sommes pour la plupart des
+drapiers et des fabricants.--Si votre pape dit qu'il est le
+maître de vos draps et de vos fabriques, vous faites très bien de
+ne le pas reconnaître; mais pour les rois, c'est leur affaire; de
+quoi vous mêlez-vous[2]?--Alors un petit homme noir prit la
+parole, et exposa très savamment les griefs de la compagnie. Il
+parla de la révocation de l'édit de Nantes avec tant d'énergie,
+il déplora d'une manière si pathétique le sort de cinquante mille
+familles fugitives et de cinquante mille autres converties par
+les dragons, que l'Ingénu à son tour versa des larmes. D'où
+vient donc, disait-il, qu'un si grand roi, dont la gloire s'étend
+jusque chez les Hurons, se prive ainsi de tant de coeurs qui
+l'auraient aimé, et de tant de bras qui l'auraient servi?
+
+ [2] C'est la réponse de Fontenelle à un marchand de Rouen,
+ janséniste. K.
+
+
+C'est qu'on l'a trompé comme les autres grands rois, répondit
+l'homme noir. On lui a fait croire que, dès qu'il aurait dit un
+mot, tous les hommes penseraient comme lui; et qu'il nous ferait
+changer de religion, comme son musicien Lulli fait changer en un
+moment les décorations de ses opéra. Non seulement il perd déjà
+cinq à six cent mille sujets très utiles, mais il s'en fait des
+ennemis; et le roi Guillaume, qui est actuellement maître de
+l'Angleterre, a composé plusieurs régiments de ces mêmes Français
+qui auraient combattu pour leur monarque.
+
+Un tel désastre est d'autant plus étonnant, que le pape régnant[1],
+à qui Louis XIV sacrifie une partie de son peuple, est son ennemi
+déclaré. Ils ont encore tous deux, depuis neuf ans, une querelle
+violente. Elle a été poussée si loin, que la France a espéré
+enfin de voir briser le joug qui la soumet depuis tant de siècles
+à cet étranger, et surtout de ne lui plus donner d'argent; ce qui
+est le premier mobile des affaires de ce monde. Il paraît donc
+évident qu'on a trompé ce grand roi sur ses intérêts comme sur
+l'étendue de son pouvoir, et qu'on a donné atteinte à la
+magnanimité de son coeur.
+
+ [1] Innocent XI. Vojez tome XXII, page 280. B.
+
+L'Ingénu, attendri de plus en plus, demanda quels étaient les
+Français qui trompaient ainsi un monarque si cher aux Hurons. Ce
+sont les jésuites, lui répondit-on; c'est surtout le P. de La
+Chaise, confesseur de sa majesté. Il faut espérer que Dieu les
+en punira un jour, et qu'ils seront chassés comme ils nous
+chassent. Y a-t-il un malheur égal aux nôtres? Mons de Louvois
+nous envoie de tous côtés des jésuites et des dragons.
+
+Oh bien! messieurs, répliqua l'Ingénu, qui ne pouvait plus se
+contenir, je vais à Versailles recevoir la récompense due à mes
+services; je parlerai à ce mons de Louvois: on m'a dit que c'est
+lui qui fait la guerre de son cabinet. Je verrai le roi, je lui
+ferai connaître la vérité; il est impossible qu'on ne se rende
+pas à cette vérité quand on la sent. Je reviendrai bientôt pour
+épouser mademoiselle de Saint-Yves, et je vous prie à la noce.
+Ces bonnes gens le prirent alors pour un grand seigneur qui
+voyageait _incognito_ par le coche. Quelques uns le prirent pour
+le fou du roi.
+
+Il y avait à table un jésuite déguisé qui servait d'espion au
+révérend P. de La Chaise. Il lui rendait compte de tout, et le
+P. de La Chaise en instruisait mons de Louvois. L'espion
+écrivit. L'Ingénu et la lettre arrivèrent presque en même temps
+à Versailles.
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+Arrivée de l'Ingénu à Versailles. Sa réception à la cour.
+
+L'Ingénu débarque en pot-de-chambre[a] dans la cour des cuisines.
+Il demande aux porteurs de chaise à quelle heure on peut voir le
+roi. Les porteurs lui rient au nez, tout comme avait fait
+l'amiral anglais. Il les traita de même, il les battit; ils
+voulurent le lui rendre, et la scène allait être sanglante, s'il
+n'eût passé un garde du corps, gentilhomme breton, qui écarta la
+canaille. Monsieur, lui dit le voyageur, vous me paraissez un
+brave homme; je suis le neveu de monsieur le prieur de Notre-Dame
+de la Montagne; j'ai tué des Anglais, je viens parler au roi; je
+vous prie de me mener dans sa chambre. Le garde, ravi de trouver
+un brave de sa province, qui ne paraissait pas au fait des usages
+de la cour, lui apprit qu'on ne parlait pas ainsi au roi, et
+qu'il fallait être présenté par monseigneur de Louvois.--Eh bien!
+menez-moi donc chez ce monseigneur de Louvois, qui sans doute me
+conduira chez sa majesté. Il est encore plus difficile, répliqua
+le garde, de parler à monseigneur de Louvois qu'à sa majesté;
+mais je vais vous conduire chez M. Alexandre, le premier commis
+de la guerre; c'est comme si vous parliez au ministre. Ils vont
+donc chez ce M. Alexandre, premier commis, et ils ne purent être
+introduits; il était en affaire avec une dame de la cour, et il y
+avait ordre de ne laisser entrer personne. Eh bien! dit le
+garde, il n'y a rien de perdu; allons chez le premier commis de
+M. Alexandre; c'est comme si vous parliez à M. Alexandre
+lui-même.
+
+ [a] C'est une voiture de Paris à Versailles, laquelle ressemble
+ à un petit tombereau couvert.
+
+
+Le Huron tout étonné le suit; ils restent ensemble une demi-heure
+dans une petite antichambre. Qu'est-ce donc que tout ceci? dit
+l'Ingénu; est-ce que tout le monde est invisible dans ce pays-ci?
+il est bien plus aisé de se battre en Basse-Bretagne contre des
+Anglais, que de rencontrer à Versailles les gens à qui on a
+affaire. Il se désennuya en racontant ses amours à son
+compatriote. Mais l'heure en sonnant rappela le garde du corps à
+son poste. Ils se promirent de se revoir, le lendemain, et
+l'Ingénu resta encore une autre demi-heure dans l'antichambre, en
+rêvant à mademoiselle de Saint-Yves, et à la difficulté de parler
+aux rois et aux premiers commis.
+
+Enfin le patron parut. Monsieur, lui dit l'Ingénu, si j'avais
+attendu pour repousser les Anglais aussi longtemps que vous
+m'avez fait attendre mon audience, ils ravageraient actuellement
+la Basse-Bretagne tout à leur aise. Ces paroles frappèrent le
+commis. Il dit enfin au Breton: Que demandez-vous?--Récompense,
+dit l'autre; voici mes titres: il lui étala tous ses certificats.
+Le commis lut, et lui dit que probablement on lui accorderait la
+permission d'acheter une lieutenance.--Moi! que je donne de
+l'argent pour avoir repoussé les Anglais? que je paie le droit
+de me faire tuer pour vous, pendant que vous donnez ici vos
+audiences tranquillement? je crois que vous voulez rire. Je
+veux une compagnie de cavalerie pour rien; je veux que le roi
+fasse sortir mademoiselle de Saint-Yves du couvent, et qu'il me
+la donne par mariage; je veux parler au roi en faveur de
+cinquante mille familles que je prétends lui rendre: en un mot je
+veux être utile; qu'on m'emploie et qu'on m'avance.
+
+Comment vous nommez-vous, monsieur, qui parlez si haut? Oh! oh!
+reprit l'Ingénu, vous n'avez donc pas lu mes certificats? c'est
+donc ainsi qu'on en use? Je m'appelle Hercule de Kerkabon; je
+suis baptisé, je loge au Cadran bleu, et je me plaindrai de vous
+au roi. Le commis conclut, comme les gens de Saumur, qu'il
+n'avait pas la tête bien saine, et n'y fit pas grande attention.
+
+Ce même jour, le révérend P. La Chaise, confesseur de Louis XIV,
+avait reçu la lettre de son espion, qui accusait le breton
+Kerkabon de favoriser dans son coeur les huguenots, et de
+condamner la conduite des jésuites. M. de Louvois, de son côté,
+avait reçu une lettre de l'interrogant bailli, qui dépeignait
+l'Ingénu comme un garnement qui voulait brûler les couvents et
+enlever les filles.
+
+L'Ingénu, après s'être promené dans les jardins de Versailles, où
+il s'ennuya, après avoir soupé en Huron et en Bas-Breton, s'était
+couché dans la douce espérance de voir le roi le lendemain,
+d'obtenir mademoiselle de Saint-Yves en mariage; d'avoir au moins
+une compagnie de cavalerie, et de faire cesser la persécution
+contre les huguenots. Il se berçait de ces flatteuses idées,
+quand la maréchaussée entra dans sa chambre. Elle se saisit
+d'abord de son fusil à deux coups et de son grand sabre. On fit
+un inventaire de son argent comptant, et on le mena dans le
+château que fit construire le roi Charles V, fils de Jean II,
+auprès de la rue Saint-Antoine, à la porte des Tournelles[1].
+
+ [1] La Bastille, qui fut prise par le peuple de Paris, le 14
+ juillet 1789, puis démolie. B.
+
+
+Quel était en chemin l'étonnement de l'Ingénu! je vous le laisse
+à penser. Il crut d'abord que c'était un rêve. Il resta dans
+l'engourdissement, puis tout-à-coup transporté d'une fureur qui
+redoublait ses forces, il prend à la gorge deux de ses
+conducteurs, qui étaient avec lui dans le carrosse, les jette par
+la portière, se jette après eux, et entraîne le troisième, qui
+voulait le retenir. Il tombe de l'effort, on le lie, on le
+remonte dans la voiture. Voilà donc, disait-il, ce que l'on
+gagne à chasser les Anglais de la Basse-Bretagne! Que dirais-tu,
+belle Saint-Yves, si tu me voyais dans cet état?
+
+On arrive enfin au gîte qui lui était destiné. On le porte en
+silence dans la chambre où il devait être enfermé, comme un mort
+qu'on porte dans un cimetière. Cette chambre était déjà occupée
+par un vieux solitaire de Port-Royal, nommé Gordon, qui y
+languissait depuis deux ans. Tenez, lui dit le chef des sbires,
+voilà de la compagnie que je vous amène; et sur-le-champ on
+referma les énormes verrous de la porte épaisse, revêtue de
+larges barres. Les deux captifs restèrent séparés de l'univers
+entier.
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+L'Ingénu enfermé à la Bastille avec un janséniste.
+
+
+M. Gordon était un vieillard frais et serein, qui savait deux
+grandes choses: supporter l'adversité, et consoler les
+malheureux. Il s'avança d'un air ouvert et compatissant vers son
+compagnon, et lui dit en l'embrassant: Qui que vous soyez, qui
+venez partager mon tombeau, soyez sûr que je m'oublierai toujours
+moi-même pour adoucir vos tourments dans l'abîme infernal où nous
+sommes plongés. Adorons la Providence qui nous y a conduits,
+souffrons en paix, et espérons. Ces paroles firent sur l'âme de
+l'Ingénu l'effet des gouttes d'Angleterre, qui rappellent un
+mourant à la vie, et lui font entr'ouvrir des yeux étonnés.
+
+Après les premiers compliments, Gordon, sans le presser de lui
+apprendre la cause de son malheur, lui inspira, par la douceur de
+son entretien, et par cet intérêt que prennent deux malheureux
+l'un à l'autre, le désir d'ouvrir son coeur et de déposer le
+fardeau qui l'accablait; mais il ne pouvait deviner le sujet de
+son malheur; cela lui paraissait un effet sans cause; et le
+bon-homme Gordon était aussi étonné que lui-même.
+
+Il faut, dit le janséniste au Huron, que Dieu ait de grands
+desseins sur vous, puisqu'il vous a conduit du lac Ontario en
+Angleterre et en France, qu'il vous a fait baptiser en
+Basse-Bretagne, et qu'il vous a mis ici pour votre salut. Ma
+foi, répondit l'Ingénu, je crois que le diable s'est mêlé seul de
+ma destinée. Mes compatriotes d'Amérique ne m'auraient jamais
+traité avec la barbarie que j'éprouve; ils n'en ont pas d'idée.
+On les appelle _sauvages_; ce sont des gens de bien grossiers, et
+les hommes de ce pays-ci sont des coquins raffinés. Je suis, à
+la vérité, bien surpris d'être venu d'un autre monde pour être
+enfermé dans celui-ci sous quatre verrous avec un prêtre; mais je
+fais réflexion au nombre prodigieux d'hommes qui partent d'un
+hémisphère pour aller se faire tuer dans l'autre, ou qui font
+naufrage en chemin, et qui sont mangés des poissons: je ne vois
+pas les gracieux desseins de Dieu sur tous ces gens-là.
+
+On leur apporta à dîner par un guichet. La conversation roula
+sur la Providence, sur les lettres de cachet, et sur l'art de ne
+pas succomber aux disgrâces auxquelles tout homme est exposé dans
+ce monde. Il y a deux ans que je suis ici, dit le vieillard,
+sans autre consolation que moi-même et des livres; je n'ai pas eu
+un moment de mauvaise humeur.
+
+Ah! M. Gordon, s'écria l'Ingénu, vous n'aimez donc pas votre
+marraine? Si vous connaissiez comme moi mademoiselle de
+Saint-Yves, vous seriez au désespoir. A ces mots il ne put
+retenir ses larmes, et il se sentit alors un peu moins oppressé.
+Mais, dit-il, pourquoi donc les larmes soulagent-elles? Il me
+semble qu'elles devraient faire un effet contraire.--Mon fils,
+tout est physique en nous, dit le bon vieillard; toute sécrétion
+fait du bien au corps; et tout ce qui le soulage soulage l'âme:
+nous sommes les machines de la Providence.
+
+L'Ingénu, qui, comme nous l'avons dit plusieurs fois, avait un
+grand fonds d'esprit, fit de profondes réflexions sur cette idée,
+dont il semblait qu'il avait la semence en lui-même. Après quoi
+il demanda à son compagnon pourquoi sa machine était depuis deux
+ans sous quatre verrous. Par la grâce efficace, répondit Gordon:
+je passe pour janséniste; j'ai connu Arnauld et Nicole; les
+jésuites nous ont persécutés. Nous croyons que le pape n'est
+qu'un évêque comme un autre; et c'est pour cela que le P. de La
+Chaise a obtenu du roi, son pénitent, un ordre de me ravir, sans
+aucune formalité de justice, le bien le plus précieux des hommes,
+la liberté. Voilà qui est bien étrange, dit l'Ingénu; tous les
+malheureux que j'ai rencontrés ne le sont qu'à cause du pape.
+
+A l'égard de votre grâce efficace, je vous avoue que je n'y
+entends rien; mais je regarde comme une grande grâce que Dieu
+m'ait fait trouver dans mon malheur un homme comme vous, qui
+verse dans mon coeur des consolations dont je me croyais
+incapable.
+
+Chaque jour la conversation devenait plus intéressante et plus
+instructive. Les âmes des deux captifs s'attachaient l'une à
+l'autre. Le vieillard savait beaucoup, et le jeune homme voulait
+beaucoup apprendre. Au bout d'un mois il étudia la géométrie; il
+la dévorait. Gordon lui fit lire la physique de Rohault, qui
+était encore à la mode, et il eut le bon esprit de n'y trouver
+que des incertitudes.
+
+Ensuite il lut le premier volume de la _Recherche de la vérité_.
+Cette nouvelle lumière l'éclaira. Quoi! dit-il, notre
+imagination et nos sens nous trompent à ce point! quoi! les
+objets ne forment point nos idées, et nous ne pouvons nous les
+donner nous-mêmes! Quand il eut lu le second volume, il ne fut
+plus si content, et il conclut qu'il est plus aisé de détruire
+que de bâtir.
+
+Son confrère, étonné qu'un jeune ignorant fît cette réflexion,
+qui n'appartient qu'aux âmes exercées, conçut une grande idée de
+son esprit, et s'attacha à lui davantage.
+
+Votre Malebranche, lui dit un jour l'Ingénu, me paraît avoir
+écrit la moitié de son livre avec sa raison, et l'autre avec son
+imagination et ses préjugés.
+
+Quelques jours après, Gordon lui demanda: Que pensez-vous donc de
+l'âme, de la manière dont nous recevons nos idées, de notre
+volonté, de la grâce, du libre arbitre? Rien, lui repartit
+l'Ingénu: si je pensais quelque chose, c'est que nous sommes sous
+la puissance de l'Etre éternel, comme les astres et les éléments;
+qu'il fait tout en nous, que nous sommes de petites roues de la
+machine immense dont il est l'âme; qu'il agit par des lois
+générales, et non par des vues particulières; cela seul me paraît
+intelligible; tout le reste est pour moi un abîme de ténèbres.
+
+Mais, mon fils, ce serait faire Dieu auteur du péché.--Mais,
+mon père, votre grâce efficace ferait Dieu auteur du péché aussi;
+car il est certain que tous ceux à qui cette grâce serait refusée
+pécheraient; et qui nous livre au mal n'est-il pas l'auteur du
+mal?
+
+Cette naïveté embarrassait fort le bon-homme; il sentait qu'il
+fesait de vains efforts pour se tirer de ce bourbier; et il
+entassait tant de paroles qui paraissaient avoir du sens et qui
+n'en avaient point (dans le goût de la prémotion physique), que
+l'Ingénu en avait pitié. Cette question tenait évidemment à
+l'origine du bien et du mal; et alors il fallait que le pauvre
+Gordon passât en revue la boîte de Pandore, l'oeuf d'Orosmade
+percé par Arimane[1], l'inimitié entre Typhon et Osiris, et enfin
+le péché originel; et ils couraient l'un et l'autre dans cette
+nuit profonde, sans jamais se rencontrer. Mais enfin ce roman de
+l'âme détournait leur vue de la contemplation de leur propre
+misère, et, par un charme étrange, la foule des calamités
+répandues sur l'univers diminuait la sensation de leurs peines;
+ils n'osaient se plaindre quand tout souffrait.
+
+ [1] Voyez tome XV, pages 314-315. B.
+
+
+Mais, dans le repos de la nuit, l'image de la belle Saint-Yves
+effaçait dans l'esprit de son amant toutes les idées de
+métaphysique et de morale. Il se réveillait les yeux mouillés de
+larmes; et le vieux janséniste oubliait sa grâce efficace, et
+l'abbé de Saint-Cyran, et Jansénius, pour consoler un jeune homme
+qu'il croyait en péché mortel.
+
+Après leurs lectures, après leurs raisonnements, ils parlaient
+encore de leurs aventures; et, après en avoir inutilement parlé,
+ils lisaient ensemble ou séparément. L'esprit du jeune homme se
+fortifiait de plus en plus. Il serait surtout allé très loin en
+mathématiques sans les distractions que lui donnait mademoiselle
+de Saint-Yves.
+
+Il lut des histoires, elles l'attristèrent. Le monde lui parut
+trop méchant et trop misérable. En effet l'histoire n'est que le
+tableau des crimes et des malheurs. La foule des hommes
+innocents et paisibles disparaît toujours sur ces vastes
+théâtres. Les personnages ne sont que des ambitieux pervers. Il
+semble que l'histoire ne plaise que comme la tragédie, qui
+languit si elle n'est animée par les passions, les forfaits, et
+les grandes infortunes. Il faut armer Clio du poignard, comme
+Melpomène.
+
+Quoique l'histoire de France soit remplie d'horreurs, ainsi que
+toutes les autres, cependant elle lui parut si dégoûtante dans
+ses commencements, si sèche dans son milieu, si petite enfin,
+même du temps de Henri IV, toujours si dépourvue de grands
+monuments, si étrangère à ces belles découvertes qui ont illustré
+d'autres nations, qu'il était obligé de lutter contre l'ennui
+pour lire tous ces détails de calamités obscures resserrées dans
+un coin du monde.
+
+Gordon pensait comme lui. Tous deux riaient de pitié quand il
+était question des souverains de Fezensac[1], de Fesansaguet, et
+d'Astarac. Cette étude en effet ne serait bonne que pour leurs
+héritiers, s'ils en avaient. Les beaux siècles de la république
+romaine le rendirent quelque temps indifférent pour le reste de
+la terre. Le spectacle de Rome victorieuse et législatrice des
+nations occupait son âme entière. Il s'échauffait en contemplant
+ce peuple qui fut gouverné sept cents ans par l'enthousiasme de
+la liberté et de la gloire.
+
+ [1] Le comté de Fezensac avait sept lieues de longueur sur cinq de
+ largeur; il avait été, en 1140, réuni au comté d'Armagnac. Le
+ vicomte de Fesansaguet, ou petit Fezensac, fut aussi, en 1404, réuni
+ au comté d'Armagnac. Le comté d'Astarac avait environ treize lieues
+ de longueur et onze de largeur. B.
+
+
+Ainsi se passaient les jours, les semaines, les mois; et il se
+serait cru heureux dans le séjour du désespoir, s'il n'avait
+point aimé.
+
+Son bon naturel s'attendrissait encore sur le prieur de
+Notre-Dame de la Montagne, et sur la sensible Kerkabon. Que
+penseront-ils, répétait-il souvent, quand ils n'auront point de
+mes nouvelles? Ils me croiront un ingrat. Cette idée le
+tourmentait; il plaignait ceux qui l'aimaient, beaucoup plus
+qu'il ne se plaignait lui-même.
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+Comment l'Ingénu développe son génie.
+
+
+La lecture agrandit l'âme, et un ami éclairé la console. Notre
+captif jouissait de ces deux avantages qu'il n'avait pas
+soupçonnés auparavant. Je serais tenté, dit-il, de croire aux
+métamorphoses, car j'ai été changé de brute en homme. Il se
+forma une bibliothèque choisie d'une partie de son argent dont on
+lui permettait de disposer. Son ami l'encouragea à mettre par
+écrit ses réflexions. Voici ce qu'il écrivit sur l'histoire
+ancienne:
+
+«Je m'imagine que les nations ont été long-temps comme moi,
+qu'elles ne se sont instruites que fort tard, qu'elles n'ont été
+occupées pendant des siècles que du moment présent qui coulait,
+très peu du passé, et jamais de l'avenir. J'ai parcouru cinq ou
+six cents lieues du Canada, je n'y ai pas trouvé un seul
+monument; personne n'y sait rien de ce qu'a fait son bisaïeul.
+Ne serait-ce pas là l'état naturel de l'homme? L'espèce de ce
+continent-ci me paraît supérieure à celle de l'autre. Elle a
+augmenté son être depuis plusieurs siècles par les arts et par
+les connaissances. Est-ce parcequ'elle a de la barbe au menton,
+et que Dieu a refusé la barbe aux Américains? Je ne le crois
+pas; car je vois que les Chinois n'ont presque point de barbe, et
+qu'ils cultivent les arts depuis plus de cinq mille années. En
+effet, s'ils ont plus de quatre mille ans d'annales, il faut bien
+que la nation ait été rassemblée et florissante depuis plus de
+cinquante siècles.
+
+«Une chose me frappe surtout dans cette ancienne histoire de la
+Chine, c'est que presque tout y est vraisemblable et naturel. Je
+l'admire en ce qu'il n'y a rien de merveilleux.
+
+«Pourquoi toutes les autres nations se sont-elles donné des
+origines fabuleuses? Les anciens chroniqueurs de l'histoire de
+France, qui ne sont pas fort anciens, font venir les Français
+d'un Francus, fils d'Hector: les Romains se disaient issus d'un
+Phrygien, quoiqu'il n'y eût pas dans leur langue un seul mot qui
+eût le moindre rapport à la langue de Phrygie: les dieux avaient
+habité dix mille ans en Egypte, et les diables, en Scythie, où
+ils avaient engendré les Huns. Je ne vois avant Thucydide que
+des romans semblables aux Amadis, et beaucoup moins amusants. Ce
+sont partout des apparitions, des oracles, des prodiges, des
+sortilèges, des métamorphoses, des songes expliqués, et qui font
+la destinée des plus grands empires et des plus petits états: ici
+des bêtes qui parlent, là des bêtes qu'on adore, des dieux
+transformés en hommes, et des hommes transformés en dieux. Ah!
+s'il nous faut des fables, que ces fables soient du moins
+l'emblème de la vérité! J'aime les fables des philosophes, je
+ris de celles des enfants, et je hais celles des imposteurs.»
+
+Il tomba un jour sur une histoire de l'empereur Justinien. On y
+lisait que des apédeutes[1] de Constantinople avaient donné, en
+très mauvais grec, un édit contre le plus grand capitaine du
+siècle[2], parceque ce héros avait prononcé ces paroles dans la
+chaleur de la conversation: «La vérité luit de sa propre lumière,
+et on n'éclaire pas les esprits avec les flammes des bûchers.»
+Les apédeutes assurèrent que cette proposition était hérétique,
+sentant l'hérésie, et que l'axiome contraire était catholique,
+universel, et grec: « On n'éclaire les esprits qu'avec la flamme
+des bûchers, et la vérité ne saurait luire de sa propre lumière.»
+Ces linostoles[3] condamnèrent ainsi plusieurs discours du
+capitaine, et donnèrent un édit.
+
+ [1] Ignorants, gens sans éducation. (Note de M. Decroix.)
+
+ [2] La faculté de théologie dé Paris avait donné, en mauvais
+ latin, une censure du _Bélisaire_ de Marmontel. B.
+
+ [3] Couverts de longs habits de lin (tels que des surplis).
+ L'auteur fait ici allusion à la censure du _Bélisaire_ de
+ Marmontel par la Sorbonne. (Note de M. Decroix.)
+
+
+Quoi! s'écria l'Ingénu, des édits rendus par ces gens-là! Ce ne
+sont point des édits, répliqua Gordon, ce sont des contr'édits[4]
+dont tout le monde se moquait à Constantinople, et l'empereur
+tout le premier; c'était un sage prince, qui avait su réduire les
+apédeutes linostoles à ne pouvoir faire que du bien. Il savait
+que ces messieurs-là et plusieurs autres pastophores[5] avaient
+lassé de contr'édits la patience des empereurs ses prédécesseurs
+en matière plus grave. Il fit fort bien, dit l'Ingénu; on doit
+soutenir les pastophores et les contenir.
+
+ [4] L'édition encadrée de 1775 porte: _contr'édits_; on lit de
+ même dans les éditions de Kehl. Toutes les éditions
+ antérieures à 1775 portent: _contredits_, Mais on ne doit pas
+ oublier que beaucoup d'ouvrages de Voltaire ont été imprimés
+ en pays étrangers, et quelquefois loin des yeux de l'auteur. B.
+
+ [5] Vêtus de longues robes ou manteaux. (Note de M. Decroix.)
+
+
+Il mit par écrit beaucoup d'autres réflexions qui épouvantèrent
+le vieux Gordon. Quoi! dit-il en lui-même, j'ai consumé
+cinquante ans à m'instruire, et je crains de ne pouvoir atteindre
+au bon sens naturel de cet enfant presque sauvage! je tremble
+d'avoir laborieusement fortifié des préjugés; il n'écoute que la
+simple nature.
+
+Le bon-homme avait quelques uns de ces petits livres de critique,
+de ces brochures périodiques où des hommes incapables de rien
+produire dénigrent les productions des autres, où les Visé
+insultent aux Racine, et les Faydit aux Fénelon. L'Ingénu en
+parcourut quelques uns. Je les compare, disait-il, à certains
+moucherons qui vont déposer leurs oeufs dans le derrière des plus
+beaux chevaux: cela ne les empêche pas de courir. A peine les
+deux philosophes daignèrent-ils jeter les yeux sur ces excréments
+de la littérature.
+
+Ils lurent bientôt ensemble les éléments de l'astronomie;
+l'Ingénu fit venir des sphères: ce grand spectacle le ravissait.
+Qu'il est dur, disait-il, de ne commencer à connaître le ciel que
+lorsqu'on me ravit le droit de le contempler! Jupiter et Saturne
+roulent dans ces espaces immenses; des millions de soleils
+éclairent des milliards de mondes; et dans le coin de terre où je
+suis jeté, il se trouve des êtres qui me privent, moi être voyant
+et pensant, de tous ces mondes où ma vue pourrait atteindre, et
+de celui où Dieu m'a fait naître! La lumière faite pour tout
+l'univers est perdue pour moi. On ne me la cachait pas dans
+l'horizon septentrional où j'ai passé mon enfance et ma jeunesse.
+Sans vous, mon cher Gordon, je serais ici dans le néant.
+
+CHAPITRE XII.
+
+Ce que l'Ingénu pense des pièces de théâtre.
+
+Le jeune Ingénu ressemblait à un de ces arbres vigoureux qui, nés
+dans un sol ingrat, étendent en peu de temps leurs racines et
+leurs branches quand ils sont transplantés dans un terrain
+favorable; et il était bien extraordinaire qu'une prison fût ce
+terrain.
+
+Parmi les livres qui occupaient le loisir des deux captifs, il se
+trouva des poésies, des traductions de tragédies grecques,
+quelques pièces du théâtre français. Les vers qui parlaient
+d'amour portèrent à-la-fois dans l'âme de l'Ingénu le plaisir et
+la douleur. Ils lui parlaient tous de sa chère Saint-Yves. La
+fable des deux Pigeons lui perça le coeur; il était bien loin de
+pouvoir revenir à son colombier.
+
+Molière l'enchanta. Il lui fesait connaître les moeurs de Paris
+et du genre humain.--A laquelle de ses comédies donnez-vous la
+préférence?--Au _Tartufe_, sans difficulté. Je pense comme vous,
+dit Gordon; c'est un tartufe qui m'a plongé dans ce cachot, et
+peut-être ce sont des tartufes qui ont fait votre malheur.
+
+Comment trouvez-vous ces tragédies grecques?--Bonnes pour des
+Grecs, dit l'Ingénu. Mais quand il lut l'_Iphigénie_ moderne,
+_Phèdre_, _Andromaque_, _Athalie_, il fut en extase, il soupira,
+il versa des larmes, il les sut par coeur sans avoir envie de les
+apprendre.
+
+Lisez _Rodogune_, lui dit Gordon; on dit que c'est le chef-d'oeuvre
+du théâtre; les autres pièces qui vous ont fait tant de plaisir
+sont peu de chose en comparaison. Le jeune homme, dès la
+première page, lui dit: Cela n'est pas du même auteur.--A quoi
+le voyez-vous?--Je n'en sais rien encore; mais ces vers-là ne
+vont ni à mon oreille ni à mon coeur.--Oh! ce n'est rien que
+les vers, répliqua Gordon. L'Ingénu répondit: Pourquoi donc en
+faire?
+
+Après avoir lu très attentivement la pièce, sans autre dessein
+que celui d'avoir du plaisir, il regardait son ami avec des yeux
+secs et étonnés, et ne savait que dire. Enfin, pressé de rendre
+compte de ce qu'il avait senti, voici ce qu'il répondit: Je n'ai
+guère entendu le commencement; j'ai été révolté du milieu; la
+dernière scène m'a beaucoup ému, quoiqu'elle me paraisse peu
+vraisemblable: je ne me suis intéressé pour personne, et je n'ai
+pas retenu vingt vers, moi qui les retiens tous quand ils me
+plaisent.
+
+Cette pièce passe pourtant pour la meilleure que nous ayons.--Si
+cela est, répliqua-t-il, elle est peut-être comme bien des gens
+qui ne méritent pas leurs places. Après tout, c'est ici une
+affaire de goût; le mien ne doit pas encore être formé: je peux
+me tromper; mais vous savez que je suis assez accoutumé à dire ce
+que je pense, ou plutôt ce que je sens. Je soupçonne qu'il y a
+souvent de l'illusion, de la mode, du caprice dans les jugements
+des hommes. J'ai parlé d'après la nature; il se peut que chez
+moi la nature soit très imparfaite; mais il se peut aussi qu'elle
+soit quelquefois peu consultée par la plupart des hommes. Alors
+il récita des vers d'_Iphigénie_, dont il était plein; et
+quoiqu'il ne déclamât pas bien, il y mit tant de vérité et
+d'onction, qu'il fit pleurer le vieux janséniste. Il lut ensuite
+_Cinna_; il ne pleura point, mais il admira.
+
+CHAPITRE XIII.
+
+La belle Saint-Yves va à Versailles.
+
+Pendant que notre infortuné s'éclairait plus qu'il ne se
+consolait; pendant que son génie, étouffé depuis si long-temps,
+se déployait avec tant de rapidité et de force; pendant que la
+nature, qui se perfectionnait en lui, le vengeait des outrages de
+la fortune, que devinrent monsieur le prieur et sa bonne soeur,
+et la belle recluse Saint-Yves? Le premier mois on fut inquiet,
+et au troisième on fut plongé dans la douleur; les fausses
+conjectures, les bruits mal fondés, alarmèrent: au bout de six
+mois on le crut mort. Enfin monsieur et mademoiselle de Kerkabon
+apprirent, par une ancienne lettre qu'un garde du roi avait
+écrite en Bretagne, qu'un jeune homme semblable à l'Ingénu était
+arrivé un soir à Versailles, mais qu'il avait été enlevé pendant
+la nuit, et que depuis ce temps personne n'en avait entendu
+parler.
+
+Hélas! dit mademoiselle de Kerkabon, notre neveu aura fait
+quelque sottise, et se sera attiré de fâcheuses affaires. Il est
+jeune, il est Bas-Breton, il ne peut savoir comme on doit se
+comporter à la cour. Mon cher frère, je n'ai jamais vu
+Versailles ni Paris; voici une belle occasion, nous retrouverons
+peut-être notre pauvre neveu: c'est le fils de notre frère; notre
+devoir est de le secourir. Qui sait si nous ne pourrons point
+parvenir enfin à le faire sous-diacre, quand la fougue de la
+jeunesse sera amortie? Il avait beaucoup de dispositions pour
+les sciences. Vous souvenez-vous comme il raisonnait sur
+l'ancien et sur le nouveau _Testament_? Nous sommes responsables
+de son âme; c'est nous qui l'avons fait baptiser; sa chère
+maîtresse Saint-Yves passe les journées à pleurer. En vérité il
+faut aller à Paris. S'il est caché dans quelqu'une de ces
+vilaines maisons de joie dont on m'a fait tant de récits, nous
+l'en tirerons. Le prieur fut touché des discours de sa soeur.
+Il alla trouver l'évêque de Saint-Malo, qui avait baptisé le
+Huron, et lui demanda sa protection et ses conseils. Le prélat
+approuva le voyage. Il donna au prieur des lettres de
+recommandation pour le P. de La Chaise, confesseur du roi, qui
+avait la première dignité du royaume, pour l'archevêque de Paris,
+Harlay, et pour l'évêque de Meaux, Bossuet.
+
+Enfin le frère et la soeur partirent; mais, quand ils furent
+arrivés à Paris, ils se trouvèrent égarés comme dans un vaste
+labyrinthe, sans fil et sans issue. Leur fortune était médiocre,
+et il leur fallait tous les jours des voitures pour aller à la
+découverte, et ils ne découvraient rien.
+
+Le prieur se présenta chez le révérend P. de La Chaise; il était
+avec mademoiselle Du Tron, et ne pouvait donner audience à des
+prieurs. Il alla à la porte de l'archevêque; le prélat[1] était
+enfermé avec la belle madame de Lesdiguières pour les affaires de
+l'Eglise. Il courut à la maison de campagne de l'évêque de
+Meaux; celui-ci examinait, avec mademoiselle de Mauléon, l'amour
+mystique de madame Guyon. Cependant il parvint à se faire
+entendre de ces deux prélats; tous deux lui déclarèrent qu'ils ne
+pouvaient se mêler de son neveu, attendu qu'il n'était pas
+sous-diacre.
+
+ [1] François de Harlay de Chauvalon, archevêque de Paris, de
+ 1670 à 1695, refusa la sépulture à Molière, fit enfermer madame
+ Guyon, donna la bénédiction nuptiale à Louis XIV et à madame de
+ Maintenon. Il était connu par ses aventures galantes. Un
+ jour'qu'il entrait dans un salon où étaient un grand nombre de
+ belles dames, il dit:
+
+ Formosi pecoris custos;
+
+ l'une d'elles acheva le vers de Virgile en ajoutant:
+
+ formosior ipse. B.
+
+
+Enfin il vit le jésuite; celui-ci le reçut à bras ouverts, lui
+protesta qu'il avait toujours eu pour lui une estime
+particulière, ne l'ayant jamais connu. Il jura que la Société
+avait toujours été attachée aux Bas-Bretons. Mais, dit-il, votre
+neveu n'aurait-il pas le malheur d'être huguenot?--Non,
+assurément, mon révérend père.--Serait-il point janséniste?--Je
+puis assurer à votre révérence qu'à peine est-il chrétien: il y a
+environ onze mois que nous l'avons baptisé.--Voilà qui est bien,
+voilà qui est bien, nous aurons soin de lui. Votre bénéfice
+est-il considérable?--Oh! fort peu de chose, et mon neveu nous
+coûte beaucoup.--Y a-t-il quelques jansénistes dans le voisinage?
+Prenez bien garde, mon cher monsieur le prieur, ils sont plus
+dangereux que les huguenots et les athées.--Mon révérend père,
+nous n'en avons point; on ne sait ce que c'est que le jansénisme
+à Notre-Dame de la Montagne.--Tant mieux; allez, il n'y a rien
+que je ne fasse pour vous. Il congédia affectueusement le
+prieur, et n'y pensa plus.
+
+Le temps s'écoulait, le prieur et la bonne soeur se
+désespéraient.
+
+Cependant le maudit bailli pressait le mariage de son grand benêt
+de fils avec la belle Saint-Yves, qu'on avait fait sortir exprès
+du couvent. Elle aimait toujours son cher filleul autant qu'elle
+détestait le mari qu'on lui présentait. L'affront d'avoir été
+mise dans un couvent augmentait sa passion; l'ordre d'épouser le
+fils du bailli y mettait le comble. Les regrets, la tendresse,
+et l'horreur, bouleversaient son âme. L'amour, comme on sait,
+est bien plus ingénieux et plus hardi dans une jeune fille, que
+l'amitié ne l'est dans un vieux prieur et dans une tante de
+quarante-cinq ans passés. De plus, elle s'était bien formée dans
+son couvent par les romans qu'elle avait lus à la dérobée. La
+belle Saint-Yves se souvenait de la lettre qu'un garde du corps
+avait écrite en Basse-Bretagne, et dont on avait parlé dans la
+province. Elle résolut d'aller elle-même prendre des
+informations à Versailles; de se jeter aux pieds des ministres,
+si son mari était en prison, comme on le disait, et d'obtenir
+justice pour lui. Je ne sais quoi l'avertissait secrètement qu'à
+la cour on ne refuse rien à une jolie fille; mais elle ne savait
+pas ce qu'il en coûtait.
+
+Sa résolution prise, elle est consolée, elle est tranquille, elle
+ne rebute plus son sot prétendu; elle accueille le détestable
+beau-père, caresse son frère, répand l'allégresse dans la maison;
+puis, le jour destiné à la cérémonie, elle part secrètement à
+quatre heures du matin avec ses petits présents de noce, et tout
+ce qu'elle a pu rassembler. Ses mesures étaient si bien prises,
+qu'elle était déjà à plus de dix lieues lorsqu'on entra dans sa
+chambre, vers le midi. La surprise et la consternation furent
+grandes. L'interrogant bailli fit ce jour-là plus de questions
+qu'il n'en avait fait dans toute la semaine; le mari resta plus
+sot qu'il ne l'avait jamais été. L'abbé de Saint-Yves en colère
+prit le parti de courir après sa soeur. Le bailli et son fils
+voulurent l'accompagner. Ainsi la destinée conduisait à Paris
+presque tout ce canton de la Basse-Bretagne.
+
+La belle Saint-Yves se doutait bien qu'on la suivrait. Elle
+était à cheval; elle s'informait adroitement des courriers s'ils
+n'avaient point rencontré un gros abbé, un énorme bailli, et un
+jeune benêt, qui couraient sur le chemin de Paris. Ayant appris
+au troisième jour qu'ils n'étaient pas loin, elle prit une route
+différente, et eut assez d'habileté et de bonheur pour arriver à
+Versailles, tandis qu'on la cherchait inutilement dans Paris.
+
+Mais comment se conduire à Versailles? jeune, belle, sans
+conseil, sans appui, inconnue, exposée à tout, comment oser
+chercher un garde du roi? Elle imagina de s'adresser à un
+jésuite du bas étage; il y en avait pour toutes les conditions de
+la vie: comme Dieu, disaient-ils, a donné différentes nourritures
+aux diverses espèces d'animaux, il avait donné au roi son
+confesseur, que tous les solliciteurs de bénéfices appelaient _le
+chef de l'Église gallicane_; ensuite venaient les confesseurs des
+princesses; les ministres n'en avaient point; ils n'étaient pas
+si sots. Il y avait les jésuites du grand commun, et surtout les
+jésuites des femmes de chambre par lesquelles on savait les
+secrets des maîtresses; et ce n'était pas un petit emploi. La
+belle Saint-Yves s'adressa à un de ces derniers, qui s'appelait
+le P. Tout-à-tous. Elle se confessa à lui, lui exposa ses
+aventures, son état, son danger, et le conjura de la loger chez
+quelque bonne dévote qui la mît à l'abri des tentations.
+
+Le P. Tout-à-tous l'introduisit chez la femme d'un officier du
+gobelet, l'une de ses plus affidées pénitentes. Dès qu'elle y
+fut, elle s'empressa de gagner la confiance et l'amitié de cette
+femme; elle s'informa du garde breton, et le fit prier de venir
+chez elle. Ayant su de lui que son amant avait été enlevé après
+avoir parlé à un premier commis, elle court chez ce commis: la
+vue d'une belle femme l'adoucit, car il faut convenir que Dieu
+n'a créé les femmes que pour apprivoiser les hommes.
+
+Le plumitif attendri lui avoua tout. Votre amant est à la
+Bastille depuis près d'un an, et sans vous il y serait peut-être
+toute sa vie. La tendre Saint-Yves s'évanouit. Quand elle eut
+repris ses sens, le plumitif lui dit: Je suis sans crédit pour
+faire du bien; tout mon pouvoir se borne à faire du mal
+quelquefois. Croyez-moi, allez chez M. de Saint-Pouange, qui
+fait le bien et le mal, cousin et favori de monseigneur de
+Louvois. Ce ministre a deux âmes: M. de Saint-Pouange en est
+une; madame Dufresnoy[2], l'autre; mais elle n'est pas à présent à
+Versailles; il ne vous reste que de fléchir le protecteur que je
+vous indique. La belle Saint-Yves, partagée entre un peu de joie
+et d'extrêmes douleurs, entre quelque espérance et de tristes
+craintes, poursuivie par son frère, adorant son amant, essuyant
+ses larmes et en versant encore, tremblante, affaiblie, et
+reprenant courage, courut vite chez M. de Saint-Pouange.
+
+ [1] Dans les éditions antérieures aux éditions de Kehl, ou lit:
+ _Madame Du Belloy_. B.
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+Progrès de l'esprit de l'Ingénu.
+
+
+L'Ingénu fesait des progrès rapides dans les sciences, et surtout
+dans la science de l'homme. La cause du développement rapide de
+son esprit était due à son éducation sauvage presque autant qu'à
+la trempe de son âme; car, n'ayant rien appris dans son enfance,
+il n'avait point appris de préjugés. Son entendement n'ayant
+point été courbé par l'erreur était demeuré dans toute sa
+rectitude. Il voyait les choses comme elles sont, au lieu que
+les idées qu'on nous donne dans l'enfance nous les font voir
+toute notre vie comme elles ne sont point. Vos persécuteurs sont
+abominables, disait-il à son ami Gordon. Je vous plains d'être
+opprimé, mais je vous plains d'être janséniste. Toute secte me
+paraît le ralliement de l'erreur. Dites-moi s'il y a des sectes
+en géométrie? Non, mon cher enfant, lui dit en soupirant le bon
+Gordon; tous les hommes sont d'accord sur la vérité quand elle
+est démontrée, mais ils sont trop partagés sur les vérités
+obscures.--Dites sur les faussetés obscures. S'il y avait eu
+une seule vérité cachée dans vos amas d'arguments qu'on ressasse
+depuis tant de siècles, on l'aurait découverte sans doute; et
+l'univers aurait été d'accord au moins sur ce point-là. Si cette
+vérité était nécessaire comme le soleil l'est à la terre, elle
+serait brillante comme lui. C'est une absurdité, c'est un
+outrage au genre humain, c'est un attentat contre l'Être infini
+et suprême de dire: il y a une vérité essentielle à l'homme, et
+Dieu l'a cachée. Tout ce que disait ce jeune ignorant, instruit
+par la nature, fesait une impression profonde sur l'esprit du
+vieux savant infortuné. Serait-il bien vrai, s'écriat-il, que je
+me fusse rendu malheureux pour des chimères? Je suis bien plus
+sûr de mon malheur que de la grâce efficace. J'ai consumé mes
+jours à raisonner sur la liberté de Dieu et du genre humain; mais
+j'ai perdu la mienne; ni saint Augustin ni saint Prosper ne me
+tireront de l'abîme où je suis.
+
+L'Ingénu, livré à son caractère, dit enfin: Voulez-vous que je
+vous parle avec une confiance hardie? Ceux qui se font
+persécuter pour ces vaines disputes de l'école me semblent peu
+sages; ceux qui persécutent me paraissent des monstres.
+
+Les deux captifs étaient fort d'accord sur l'injustice de leur
+captivité. Je suis cent fois plus à plaindre que vous, disait
+l'Ingénu; je suis né libre comme l'air; j'avais deux vies, la
+liberté et l'objet de mon amour: on me les ôte. Nous voici tous
+deux dans les fers, sans savoir la raison et sans pouvoir la
+demander. J'ai vécu Huron vingt ans; on dit que ce sont des
+barbares, parcequ'ils se vengent de leurs ennemis; mais ils n'ont
+jamais opprimé leurs amis. A peine ai-je mis le pied en France,
+que j'ai versé mon sang pour elle; j'ai peut-être sauvé une
+province, et pour récompense je suis englouti dans ce tombeau des
+vivants, où je serais mort de rage sans vous. Il n'y a donc
+point de lois dans ce pays? on condamne les hommes sans les
+entendre! Il n'en est pas ainsi en Angleterre. Ah! ce n'était
+pas contre les Anglais que je devais me battre. Ainsi sa
+philosophie naissante ne pouvait dompter la nature outragée dans
+le premier de ses droits, et laissait un libre cours à sa juste
+colère.
+
+Son compagnon ne le contredit point. L'absence augmente toujours
+l'amour qui n'est pas satisfait, et la philosophie ne le diminue
+pas. Il parlait aussi souvent de sa chère Saint-Yves que de
+morale et de métaphysique. Plus ses sentiments s'épuraient, et
+plus il aimait. Il lut quelques romans nouveaux; il en trouva
+peu qui lui peignissent la situation de son âme. Il sentait que
+son coeur allait toujours au-delà de ce qu'il lisait. Ah!
+disait-il, presque tous ces auteurs-là n'ont que de l'esprit et
+de l'art. Enfin le bon prêtre janséniste devenait insensiblement
+le confident de sa tendresse. Il ne connaissait l'amour
+auparavant que comme un péché dont on s'accuse en confession. Il
+apprit à le connaître comme un sentiment aussi noble que tendre,
+qui peut élever l'âme autant que l'amollir, et produire même
+quelquefois des vertus. Enfin, pour dernier prodige, un Huron
+convertissait un janséniste.
+
+CHAPITRE XV.
+
+La belle Saint-Yves résiste à des propositions délicates.
+
+La belle Saint-Yves, plus tendre encore que son amant, alla donc
+chez M. de Saint-Pouange, accompagnée de l'amie chez qui elle
+logeait, toutes deux cachées dans leurs coiffes. La première
+chose qu'elle vit à la porte ce fut l'abbé de Saint-Yves, son
+frère, qui en sortait. Elle fut intimidée; mais la dévote amie
+la rassura. C'est précisément parcequ'on a parlé contre vous
+qu'il faut que vous parliez. Soyez sûre que dans ce pays les
+accusateurs ont toujours raison, si on ne se hâte de les
+confondre. Votre présence d'ailleurs, ou je me trompe fort, fera
+plus d'effet que les paroles de votre frère.
+
+Pour peu qu'on encourage une amante passionnée, elle est
+intrépide. La Saint-Yves se présente à l'audience. Sa jeunesse,
+ses charmes, ses yeux tendres mouillés de quelques pleurs,
+attirèrent tous les regards. Chaque courtisan du sous-ministre
+oublia un moment l'idole du pouvoir pour contempler celle de la
+beauté. Le Saint-Pouange la fit entrer dans un cabinet; elle
+parla avec attendrissement et avec grâce. Saint-Pouange se
+sentit touché. Elle tremblait, il la rassura. Revenez ce soir,
+lui dit-il; vos affaires méritent qu'on y pense et qu'on en parle
+à loisir; il y a ici trop de monde; on expédie les audiences trop
+rapidement: il faut que je vous entretienne à fond de tout ce qui
+vous regarde. Ensuite, ayant fait l'éloge de sa beauté et de ses
+sentiments, il lui recommanda de venir à sept heures du soir.
+
+Elle n'y manqua pas; la dévote amie l'accompagna encore, mais
+elle se tint dans le salon, et lut le _Pédagogue chrétien_[1],
+pendant que le Saint-Pouange et la belle Saint-Yves étaient dans
+l'arrière-cabinet. Croiriez-vous bien, mademoiselle, lui dit-il
+d'abord, que votre frère est venu me demander une lettre de
+cachet contre vous? En vérité j'en expédierais plutôt une pour
+le renvoyer en Basse-Bretagne.--Hélas! monsieur, on est donc
+bien libéral de lettres de cachet dans vos bureaux, puisqu'on en
+vient solliciter du fond du royaume, comme des pensions. Je suis
+bien loin d'en demander une contre mon frère. J'ai beaucoup à me
+plaindre de lui, mais je respecte la liberté des hommes; je
+demande celle d'un homme que je veux épouser, d'un homme à qui le
+roi doit la conservation d'une province, qui peut le servir
+utilement, et qui est le fils d'un officier tué à son service.
+De quoi est-il accusé? comment a-t-on pu le traiter si
+cruellement sans l'entendre?
+
+ [1] Ouvrage que Voltaire appelle _Excellent livre pour les sots_
+ (voyez tome XXIX, page 119). L'auteur est le P. Outreman. B.
+
+
+Alors le sous-ministre lui montra la lettre du jésuite espion et
+celle du perfide bailli.--Quoi! il y a de pareils monstres
+sur la terre! et on veut me forcer ainsi à épouser le fils
+ridicule d'un homme ridicule et méchant! et c'est sur de pareils
+avis qu'on décide ici de la destinée des citoyens! Elle se jeta
+à genoux, elle demanda avec des sanglots la liberté du brave
+homme qui l'adorait. Ses charmes en cet état parurent dans leur
+plus grand avantage. Elle était si belle, que le Saint-Pouange,
+perdant toute honte, lui insinua qu'elle réussirait si elle
+commençait par lui donner les prémices de ce qu'elle réservait à
+son amant. La Saint-Yves, épouvantée et confuse, feignit
+long-temps de ne le pas entendre; il fallut s'expliquer plus
+clairement. Un mot lâché d'abord avec retenue en produisait un
+plus fort suivi d'un autre plus expressif. On offrit non
+seulement la révocation de la lettre de cachet, mais des
+récompenses, de l'argent, des honneurs, des établissements; et
+plus on promettait, plus le désir de n'être pas refusé
+augmentait.
+
+La Saint-Yves pleurait, elle était suffoquée, à demi renversée
+sur un sofa, croyant à peine ce qu'elle voyait, ce qu'elle
+entendait. Le Saint-Pouange, à son tour, se jeta à ses genoux.
+Il n'était pas sans agréments, et aurait pu ne pas effaroucher un
+coeur moins prévenu; mais Saint-Yves adorait son amant, et
+croyait que c'était un crime horrible de le trahir pour le
+servir. Saint-Pouange redoublait les prières et les promesses:
+enfin la tête lui tourna au point, qu'il lui déclara que c'était
+le seul moyen de tirer de sa prison l'homme auquel elle prenait
+un intérêt si violent et si tendre. Cet étrange entretien se
+prolongeait. La dévote de l'antichambre, en lisant son _Pédagogue
+chrétien_, disait: Mon Dieu! que peuvent-ils faire là depuis deux
+heures? jamais monseigneur de Saint-Pouange n'a donné une si
+longue audience; peut-être qu'il a tout refusé à cette pauvre
+fille, puisqu'elle le prie encore.
+
+Enfin sa compagne sortit de l'arrière-cabinet, tout éperdue, sans
+pouvoir parler, réfléchissant profondément sur le caractère des
+grands et des demi-grands, qui sacrifient si légèrement la
+liberté des hommes et l'honneur des femmes.
+
+Elle ne dit pas un mot pendant tout le chemin. Arrivée chez
+l'amie, elle éclata, elle lui conta tout. La dévote fit de
+grands signes de croix. Ma chère amie, il faut consulter dès
+demain le P. Tout-à-tous, notre directeur; il a beaucoup de
+crédit auprès de M. de Saint-Pouange; il confesse plusieurs
+servantes de sa maison; c'est un homme pieux et accommodant, qui
+dirige aussi des femmes de qualité: abandonnez-vous à lui, c'est
+ainsi que j'en use; je m'en suis toujours bien trouvée. Nous
+autres pauvres femmes nous avons besoin d'être conduites par un
+homme.--Eh bien donc! ma chère amie, j'irai trouver demain le
+P. Tout-à-tous.
+
+CHAPITRE XVI.
+
+Elle consulte un jésuite.
+
+Dès que la belle et désolée Saint-Yves fut avec son bon
+confesseur, elle lui confia qu'un homme puissant et voluptueux
+lui proposait de faire sortir de prison celui qu'elle devait
+épouser légitimement, et qu'il demandait un grand prix de son
+service; qu'elle avait une répugnance horrible pour une telle
+infidélité, et que, s'il ne s'agissait que de sa propre vie, elle
+la sacrifierait plutôt que de succomber.
+
+Voilà un abominable pécheur! lui dit le P. Tout-à-tous. Vous
+devriez bien me dire le nom de ce vilain homme; c'est à coup sûr
+quelque janséniste; je le dénoncerai à sa révérence le P. de La
+Chaise, qui le fera mettre dans le gîte où est à présent la chère
+personne que vous devez épouser.
+
+La pauvre fille, après un long embarras et de grandes
+irrésolutions, lui nomma enfin Saint-Pouange.
+
+
+Monseigneur de Saint-Pouange! s'écria le jésuite; ah! ma
+fille, c'est tout autre chose; il est cousin du plus grand
+ministre que nous ayons jamais eu, homme de bien, protecteur de
+la bonne cause, bon chrétien; il ne peut avoir eu une telle
+pensée; il faut que vous ayez mal entendu.--Ah! mon père, je
+n'ai entendu que trop bien; je suis perdue, quoi que je fasse; je
+n'ai que le choix du malheur et de la honte; il faut que mon
+amant reste enseveli tout vivant, ou que je me rende indigne de
+vivre. Je ne puis le laisser périr, et je ne puis le sauver.
+
+Le P. Tout-à-tous tâcha de la calmer par ces douces paroles:
+
+Premièrement, ma fille, ne dites jamais ce mot _mon amant_; il y
+a quelque chose de mondain qui pourrait offenser Dieu: dites _mon
+mari_; car bien qu'il ne le soit pas encore, vous le regardez
+comme tel; et rien n'est plus honnête.
+
+Secondement, bien qu'il soit votre époux en idée, en espérance,
+il ne l'est pas en effet: ainsi vous ne commettriez pas un
+adultère, péché énorme qu'il faut toujours éviter autant qu'il
+est possible.
+
+Troisièmement, les actions ne sont pas d'une malice de coulpe
+quand l'intention est pure, et rien n'est plus pur que de
+délivrer votre mari.
+
+Quatrièmement, vous avez des exemples dans la sainte antiquité
+qui peuvent merveilleusement servir à votre conduite. Saint
+Augustin rapporte que sous le proconsulat de Septimius Acyndinus[1],
+en l'an 340 de notre salut, un pauvre homme ne pouvant payer à
+César ce qui appartenait à César, fut condamné à la mort, comme
+il est juste, malgré la maxime, _Où il n'y a rien le roi perd ses
+droits_. Il s'agissait d'une livre d'or; le condamné avait une
+femme en qui Dieu avait mis la beauté et la prudence. Un vieux
+richard promit de donner une livre d'or, et même plus, à la dame,
+à condition qu'il commettrait avec elle le péché immonde. La
+dame ne crut point faire mal en sauvant son mari. Saint Augustin
+approuve fort sa généreuse résignation. Il est vrai que le vieux
+richard la trompa, et peut-être même son mari n'en fut pas moins
+pendu; mais elle avait fait tout ce qui était en elle pour sauver
+sa vie.
+
+ [1] Voyez, dans le _Dictionnaire de Bayle_, l'article
+ ACYNDINUS. B.
+
+
+Soyez sûre, ma fille, que quand un jésuite vous cite saint
+Augustin, il faut que ce saint ait pleinement raison. Je ne vous
+conseille rien, vous êtes sage; il est à présumer que vous serez
+utile à votre mari. Monseigneur de Saint-Pouange est un honnête
+homme, il ne vous trompera pas; c'est tout ce que je puis vous
+dire: je prierai Dieu pour vous, et j'espère que tout se passera
+à sa plus grande gloire.
+
+La belle Saint-Yves, non moins effrayée des discours du jésuite
+que des propositions du sous-ministre, s'en retourna éperdue chez
+son amie. Elle était tentée de se délivrer, par la mort, de
+l'horreur de laisser dans une captivité affreuse l'amant qu'elle
+adorait, et de la honte de le délivrer au prix de ce qu'elle
+avait de plus cher, et qui ne devait appartenir qu'à cet amant
+infortuné.
+
+CHAPITRE XVII.
+
+Elle succombe par vertu.
+
+Elle priait son amie de la tuer; mais cette femme, non moins
+indulgente que le jésuite, lui parla plus clairement encore.
+Hélas! dit-elle, les affaires ne se font guère autrement dans
+cette cour si aimable, si galante, si renommée. Les places les
+plus médiocres et les plus considérables n'ont souvent été
+données qu'au prix qu'on exige de vous. Ecoutez, vous m'avez
+inspiré de l'amitié et de la confiance; je vous avouerai que si
+j'avais été aussi difficile que vous l'êtes, mon mari ne jouirait
+pas du petit poste qui le fait vivre; il le sait, et loin d'en
+être fâché, il voit en moi sa bienfaitrice, et il se regarde
+comme ma créature. Pensez-vous que tous ceux qui ont été à la
+tête des provinces, ou même des armées, aient dû leurs honneurs
+et leur fortune à leurs seuls services? Il en est qui en sont
+redevables à mesdames leurs femmes. Les dignités de la guerre
+ont été sollicitées par l'amour, et la place a été donnée au mari
+de la plus belle.
+
+Vous êtes dans une situation bien plus intéressante; il s'agit de
+rendre votre amant au jour et de l'épouser; c'est un devoir sacré
+qu'il vous faut remplir. On n'a point blâmé les belles et
+grandes dames dont je vous parle; on vous applaudira, on dira que
+vous ne vous êtes permis une faiblesse que par un excès de
+vertu.--Ah! quelle vertu! s'écria la belle Saint-Yves; quel
+labyrinthe d'iniquités! quel pays! et que j'apprends à
+connaître les hommes! Un P. de La Chaise et un bailli ridicule
+font mettre mon amant en prison, ma famille me persécute, on ne
+me tend la main dans mon désastre que pour me déshonorer. Un
+jésuite a perdu un brave homme, un autre jésuite veut me perdre;
+je ne suis entourée que de pièges, et je touche au moment de
+tomber dans la misère. Il faut que je me tue, ou que je parle au
+roi; je me jetterai à ses pieds sur son passage, quand il ira à
+la messe ou à la comédie.
+
+On ne vous laissera pas approcher, lui dit sa bonne amie; et si
+vous aviez le malheur de parler, mons de Louvois et le révérend
+P. de La Chaise pourraient vous enterrer dans le fond d'un
+couvent pour le reste de vos jours.
+
+Tandis que cette brave personne augmentait ainsi les perplexités
+de cette âme désespérée, et enfonçait le poignard dans son coeur,
+arrive un exprès de M. de Saint-Pouange avec une lettre et deux
+beaux pendants d'oreilles. Saint-Yves rejeta le tout en
+pleurant; mais l'amie s'en chargea.
+
+Dès que le messager fut parti, la confidente lit la lettre dans
+laquelle on propose un petit souper aux deux amies pour le soir.
+Saint-Yves jure qu'elle n'ira point. La dévote veut lui essayer
+les deux boucles de diamants. Saint-Yves ne le put souffrir;
+elle combattit la journée entière. Enfin, n'ayant en vue que son
+amant, vaincue, entraînée, ne sachant où on la mène, elle se
+laisse conduire au souper fatal. Rien n'avait pu la déterminer à
+se parer des pendants d'oreilles; la confidente les apporta, elle
+les lui ajusta malgré elle avant qu'on se mît à table.
+Saint-Yves était si confuse, si troublée, qu'elle se laissait
+tourmenter; et le patron en tirait un augure très favorable.
+Vers la fin du repas, la confidente se retira discrètement. Le
+patron montra alors la révocation de la lettre de cachet, le
+brevet d'une gratification considérable, celui d'une compagnie,
+et n'épargna pas les promesses. Ah! lui dit Saint-Yves, que je
+vous aimerais si vous ne vouliez pas être tant aimé!
+
+Enfin, après une longue résistance, après des sanglots, des cris,
+des larmes, affaiblie du combat, éperdue, languissante, il fallut
+se rendre. Elle n'eut d'autre ressource que de se promettre de
+ne penser qu'à l'Ingénu, tandis que le cruel jouirait
+impitoyablement de la nécessité où elle était réduite.
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+Elle délivre son amant et un janséniste.
+
+Au point du jour elle vole à Paris, munie de l'ordre du ministre.
+Il est difficile de peindre ce qui se passait dans son coeur
+pendant ce voyage. Qu'on imagine une âme vertueuse et noble,
+humiliée de son opprobre, enivrée de tendresse, déchirée des
+remords d'avoir trahi son amant, pénétrée du plaisir de délivrer
+ce qu'elle adore! Ses amertumes, ses combats, son succès,
+partageaient toutes ses réflexions. Ce n'était plus cette fille
+simple dont une éducation provinciale avait rétréci les idées.
+L'amour et le malheur l'avaient formée. Le sentiment avait fait
+autant de progrès en elle que la raison en avait fait dans
+l'esprit de son amant infortuné. Les filles apprennent à sentir
+plus aisément que les hommes n'apprennent à penser. Son aventure
+était plus instructive que quatre ans de couvent.
+
+Son habit était d'une simplicité extrême. Elle voyait avec
+horreur les ajustements sous lesquels elle avait paru devant son
+funeste bienfaiteur; elle avait laissé ses boucles de diamants à
+sa compagne sans même les regarder. Confuse et charmée, idolâtre
+de l'Ingénu, et se haïssant elle-même, elle arrive enfin à la
+porte de
+
+ ... cet affreux château, palais de la vengeance,
+ Qui renferme souvent le crime et l'innocence[1].
+
+ [1] _Henriade_,, chant IV, vers 456-57. B.
+
+
+Quand il fallut descendre du carrosse, les forces lui manquèrent;
+on l'aida; elle entra, le coeur palpitant, les yeux humides, le
+front consterné. On la présente au gouverneur; elle veut lui
+parler, sa voix expire; elle montre son ordre en articulant à
+peine quelques paroles. Le gouverneur aimait son prisonnier; il
+fut très aise de sa délivrance. Son coeur n'était pas endurci
+comme celui de quelques honorables geôliers ses confrères qui, ne
+pensant qu'à la rétribution attachée à la garde de leurs captifs,
+fondant leurs revenus sur leurs victimes, et vivant du malheur
+d'autrui, se fesaient en secret une joie affreuse des larmes des
+infortunés.
+
+Il fait venir le prisonnier dans son appartement. Les deux
+amants se voient, et tous deux s'évanouissent. La belle
+Saint-Yves resta long-temps sans mouvement et sans vie: l'autre
+rappela bientôt son courage. C'est apparemment là madame votre
+femme, lui dit le gouverneur; vous ne m'aviez point dit que vous
+fussiez marié. On me mande que c'est à ses soins généreux que
+vous devez votre délivrance. Ah! je ne suis pas digne d'être sa
+femme, dit la belle Saint-Yves d'une voix tremblante; et elle
+retomba encore en faiblesse.
+
+Quand elle eut repris ses sens, elle présenta, toujours
+tremblante, le brevet de la gratification, et la promesse par
+écrit d'une compagnie. L'Ingénu, aussi étonné qu'attendri,
+s'éveillait d'un songe pour retomber dans un autre. Pourquoi
+ai-je été renfermé ici? comment avez-vous pu m'en tirer? où
+sont les monstres qui m'y ont plongé? Vous êtes une divinité qui
+descendez du ciel à mon secours.
+
+La belle Saint-Yves baissait la vue, regardait son amant,
+rougissait, et détournait, le moment d'après, ses yeux mouillés
+de pleurs. Elle lui apprit enfin tout ce qu'elle savait, et tout
+ce qu'elle avait éprouvé, excepté ce qu'elle aurait voulu se
+cacher pour jamais, et ce qu'un autre que l'Ingénu, plus
+accoutumé au monde et plus instruit des usages de la cour, aurait
+deviné facilement.
+
+Est-il possible qu'un misérable comme ce bailli ait eu le pouvoir
+de me ravir ma liberté? Ah! je vois bien qu'il en est des
+hommes comme des plus vils animaux; tous peuvent nuire. Mais
+est-il possible qu'un moine, un jésuite confesseur du roi, ait
+contribué à mon infortune autant que ce bailli, sans que je
+puisse imaginer sous quel prétexte ce détestable fripon m'a
+persécuté? M'a-t-il fait passer pour un janséniste? Enfin,
+comment vous êtes-vous souvenue de moi? je ne le méritais pas,
+je n'étais alors qu'un sauvage. Quoi! vous avez pu sans
+conseil, sans secours, entreprendre le voyage de Versailles!
+Vous y avez paru, et on a brisé mes fers! Il est donc dans la
+beauté et dans la vertu un charme invincible qui fait tomber les
+portes de fer, et qui amollit les coeurs de bronze!
+
+A ce mot de _vertu_, des sanglots échappèrent à la belle
+Saint-Yves. Elle ne savait pas combien elle était vertueuse dans
+le crime qu'elle se reprochait.
+
+Son amant continua ainsi: Ange, qui avez rompu mes liens, si vous
+avez eu (ce que je ne comprends pas encore) assez de crédit pour
+me faire rendre justice, faites-la donc rendre aussi à un
+vieillard qui m'a le premier appris à penser, comme vous m'avez
+appris à aimer. La calamité nous a unis; je l'aime comme un
+père, je ne peux vivre ni sans vous ni sans lui.
+
+Moi! que je sollicite le même homme qui....--Oui, je veux
+tout vous devoir, et je ne veux devoir jamais rien qu'à vous:
+écrivez à cet homme puissant, comblez-moi de vos bienfaits,
+achevez ce que vous avez commencé, achevez vos prodiges. Elle
+sentait qu'elle devait faire tout ce que son amant exigeait: elle
+voulut écrire, sa main ne pouvait obéir. Elle recommença trois
+fois sa lettre, la déchira trois fois; elle écrivit enfin, et les
+deux amants sortirent après avoir embrassé le vieux martyr de la
+grâce efficace.
+
+L'heureuse et désolée Saint-Yves savait dans quelle maison
+logeait son frère; elle y alla; son amant prit un appartement
+dans la même maison.
+
+A peine y furent-ils arrivés que son protecteur lui envoya
+l'ordre de l'élargissement du bon-homme Gordon, et lui demanda un
+rendez-vous pour le lendemain. Ainsi, à chaque action honnête et
+généreuse qu'elle fesait, son déshonneur en était le prix. Elle
+regardait avec exécration cet usage de vendre le malheur et le
+bonheur des hommes. Elle donna l'ordre de l'élargissement à son
+amant, et refusa le rendez-vous d'un bienfaiteur qu'elle ne
+pouvait plus voir sans expirer de douleur et de honte. L'Ingénu
+ne pouvait se séparer d'elle que pour aller délivrer un ami: il y
+vola. Il remplit ce devoir en réfléchissant sur les étranges
+événements de ce monde, et en admirant la vertu courageuse d'une
+jeune fille à qui deux infortunés devaient plus que la vie.
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+L'Ingénu, la belle Saint-Yves, et leurs parents, sont rassemblés.
+
+
+La généreuse et respectable infidèle était avec son frère l'abbé
+de Saint-Yves, le bon prieur de la Montagne, et la dame de
+Kerkabon. Tous étaient également étonnés; mais leur situation et
+leurs sentiments étaient bien différents. L'abbé de Saint-Yves
+pleurait ses torts aux pieds de sa soeur, qui lui pardonnait. Le
+prieur et sa tendre soeur pleuraient aussi, mais de joie; le
+vilain bailli et son insupportable fils ne troublaient point
+cette scène touchante. Ils étaient partis au premier bruit de
+l'élargissement de leur ennemi; ils couraient ensevelir dans leur
+province leur sottise et leur crainte.
+
+Les quatre personnages, agités de cent mouvements divers,
+attendaient que le jeune homme revînt avec l'ami qu'il devait
+délivrer. L'abbé de Saint-Yves n'osait lever les yeux devant sa
+soeur: la bonne Kerkabon disait: Je reverrai donc mon cher neveu!
+Vous le reverrez, dit la charmante Saint-Yves, mais ce n'est plus
+le même homme; son maintien, son ton, ses idées, son esprit, tout
+est changé. Il est devenu aussi respectable qu'il était naïf et
+étranger à tout. Il sera l'honneur et la consolation de votre
+famille: que ne puis-je être aussi le bonheur de la mienne! Vous
+n'êtes point non plus la même, dit le prieur; que vous est-il
+donc arrivé qui ait fait en vous un si grand changement?
+
+Au milieu de cette conversation l'Ingénu arrive, tenant par la
+main son janséniste. La scène alors devint plus neuve et plus
+intéressante. Elle commença par les tendres embrassements de
+l'oncle et de la tante. L'abbé de Saint-Yves se mettait presque
+aux genoux de l'Ingénu, qui n'était plus l'ingénu. Les deux
+amants se parlaient par des regards qui exprimaient tous les
+sentiments dont ils étaient pénétrés. On voyait éclater la
+satisfaction, la reconnaissance, sur le front de l'un; l'embarras
+était peint dans les yeux tendres et un peu égarés de l'autre.
+On était étonné qu'elle mêlât de la douleur à tant de joie.
+
+Le vieux Gordon devint en peu de moments cher à toute la famille.
+Il avait été malheureux avec le jeune prisonnier, et c'était un
+grand titre. Il devait sa délivrance aux deux amants, cela seul
+le réconciliait avec l'amour; l'âpreté de ses anciennes opinions
+sortait de son coeur: il était changé en homme, ainsi que le
+Huron. Chacun raconta ses aventures avant le souper. Les deux
+abbés, la tante, écoutaient comme des enfants qui entendent des
+histoires de revenants, et comme des hommes qui s'intéressaient
+tous à tant de désastres. Hélas! dit Gordon, il y a peut-être
+plus de cinq cents personnes vertueuses qui sont à présent dans
+les mêmes fers que mademoiselle de Saint-Yves a brisés: leurs
+malheurs sont inconnus. On trouve assez de mains qui frappent
+sur la foule des malheureux, et rarement une secourable. Cette
+réflexion si vraie augmentait sa sensibilité et sa
+reconnaissance: tout redoublait le triomphe de la belle
+Saint-Yves; on admirait la grandeur et la fermeté de son âme.
+L'admiration était mêlée de ce respect qu'on sent malgré soi pour
+une personne qu'on croit avoir du crédit à la cour. Mais l'abbé
+de Saint-Yves disait quelquefois: Comment ma soeur a-t-elle pu
+faire pour obtenir si tôt ce crédit?
+
+On allait se mettre à table de très bonne heure: voilà que la
+bonne amie de Versailles arrive, sans rien savoir de tout ce qui
+s'était passé; elle était en carrosse à six chevaux, et on voit
+bien à qui appartient l'équipage. Elle entre avec l'air imposant
+d'une personne de cour qui a de grandes affaires, salue très
+légèrement la compagnie, et tirant la belle Saint-Yves à l'écart:
+Pourquoi vous faire tant attendre? Suivez-moi; voilà vos
+diamants que vous aviez oubliés. Elle ne put dire ces paroles si
+bas que l'Ingénu ne les entendît: il vit les diamants; le frère
+fut interdit; l'oncle et la tante n'éprouvèrent qu'une surprise
+de bonnes gens qui n'avaient jamais vu une telle magnificence.
+Le jeune homme, qui s'était formé par un an de réflexions, en fit
+malgré lui, et parut troublé un moment. Son amante s'en aperçut;
+une pâleur mortelle se répandit sur son beau visage, un frisson
+la saisit, elle se soutenait à peine. Ah! madame, dit-elle à la
+fatale amie, vous m'avez perdue! vous me donnez la mort! Ces
+paroles percèrent le coeur de l'Ingénu; mais il avait déjà appris
+à se posséder; il ne les releva point, de peur d'inquiéter sa
+maîtresse devant son frère, mais il pâlit comme elle.
+
+Saint-Yves, éperdue de l'altération qu'elle apercevait sur le
+visage de son amant, entraîne cette femme hors de la chambre dans
+un petit passage, jette les diamants à terre devant elle. Ah!
+ce ne sont pas eux qui m'ont séduite, vous le savez; mais celui
+qui les a donnés ne me reverra jamais. L'amie les ramassait, et
+Saint-Yves ajoutait: Qu'il les reprenne ou qu'il vous les donne;
+allez, ne me rendez plus honteuse de moi-même. L'ambassadrice
+enfin s'en retourna, ne pouvant comprendre les remords dont elle
+était témoin.
+
+La belle Saint-Yves, oppressée, éprouvant dans son corps une
+révolution qui la suffoquait, fut obligée de se mettre au lit;
+mais pour n'alarmer personne elle ne parla point de ce qu'elle
+souffrait; et, ne prétextant que sa lassitude, elle demanda la
+permission de prendre du repos; mais ce fut après avoir rassuré
+la compagnie par des paroles consolantes et flatteuses, et jeté
+sur son amant des regards qui portaient le feu dans son âme.
+
+Le souper, qu'elle n'animait pas, fut triste dans le
+commencement, mais de cette tristesse intéressante qui fournit
+de ces conversations attachantes et utiles si supérieures à la
+frivole joie qu'on recherche, et qui n'est d'ordinaire qu'un
+bruit importun.
+
+Gordon fit en peu de mots l'histoire et du jansénisme et du
+molinisme, et des persécutions dont un parti accablait l'autre,
+et de l'opiniâtreté de tous les deux. L'Ingénu en fit la
+critique, et plaignit les hommes qui, non contents de tant de
+discordes que leurs intérêts allument, se font de nouveaux maux
+pour des intérêts chimériques, et pour des absurdités
+inintelligibles. Gordon racontait, l'autre jugeait; les convives
+écoutaient avec émotion, et s'éclairaient d'une lumière nouvelle.
+On parla de la longueur de nos infortunes et de la brièveté de la
+vie. On remarqua que chaque profession a un vice et un danger
+qui lui sont attachés, et que, depuis le prince jusqu'au dernier
+des mendiants, tout semble accuser la nature. Comment se
+trouve-t-il tant d'hommes qui, pour si peu d'argent, se font les
+persécuteurs, les satellites, les bourreaux des autres hommes?
+Avec quelle indifférence inhumaine un homme en place signe la
+destruction d'une famille, et avec quelle joie plus barbare des
+mercenaires l'exécutent!
+
+J'ai vu dans ma jeunesse, dit le bon-homme Gordon, un parent du
+maréchal de Marillac, qui, étant poursuivi dans sa province pour
+la cause de cet illustre malheureux, se cachait dans Paris sous
+un nom supposé. C'était un vieillard de soixante et douze ans.
+Sa femme, qui l'accompagnait, était à peu près de son âge. Ils
+avaient eu un fils libertin qui, à l'âge de quatorze ans, s'était
+enfui de la maison paternelle; devenu soldat, puis déserteur, il
+avait passé par tous les degrés de la débauche et de la misère:
+enfin, ayant pris un nom de terre, il était dans les gardes du
+cardinal de Richelieu (car ce prêtre, ainsi que le Mazarin, avait
+des gardes); il avait obtenu un bâton d'exempt dans cette
+compagnie de satellites. Cet aventurier fut chargé d'arrêter le
+vieillard et son épouse, et s'en acquitta avec toute la dureté
+d'un homme qui voulait plaire à son maître. Comme il les
+conduisait, il entendit ces deux victimes déplorer la longue
+suite des malheurs qu'elles avaient éprouvés depuis leur berceau.
+Le père et la mère comptaient parmi leurs plus grandes infortunes
+les égarements et la perte de leur fils. Il les reconnut, il ne
+les conduisit pas moins en prison, en les assurant que son
+éminence devait être servie de préférence à tout. Son éminence
+récompensa son zèle.
+
+J'ai vu un espion du P. de La Chaise trahir son propre frère,
+dans l'espérance d'un petit bénéfice qu'il n'eut point; et je
+l'ai vu mourir, non de remords, mais de douleur d'avoir été
+trompé par le jésuite.
+
+L'emploi de confesseur, que j'ai long-temps exercé, m'a fait
+connaître l'intérieur des familles; je n'en ai guère vu qui ne
+fussent plongées dans l'amertume, tandis qu'au dehors, couvertes
+du masque du bonheur, elles paraissaient nager dans la joie; et
+j'ai toujours remarqué que les grands chagrins étaient le fruit
+de notre cupidité effrénée.
+
+Pour moi, dit l'Ingénu, je pense qu'une âme noble, reconnaissante,
+et sensible, peut vivre heureuse; et je compte bien jouir d'une
+félicité sans mélange avec la belle et généreuse Saint-Yves; car
+je me flatte, ajouta-t-il, en s'adressant à son frère avec le
+sourire de l'amitié, que vous ne me refuserez pas, comme l'année
+passée, et que je m'y prendrai d'une manière plus décente.
+L'abbé se confondit en excuses du passé et en protestations d'un
+attachement éternel.
+
+L'oncle Kerkabon dit que ce serait le plus beau jour de sa vie.
+La bonne tante, en s'extasiant et en pleurant de joie, s'écriait:
+Je vous l'avais bien dit que vous ne seriez jamais sous-diacre!
+ce sacrement-ci vaut mieux que l'autre; plût à Dieu que j'en
+eusse été honorée! mais je vous servirai de mère. Alors ce fut
+à qui renchérirait sur les louanges de la tendre Saint-Yves.
+
+Son amant avait le coeur trop plein de ce qu'elle avait fait pour
+lui, il l'aimait trop pour que l'aventure des diamants eût fait
+sur son coeur une impression dominante. Mais ces mots qu'il
+avait trop entendus, _vous me donnez la mort_, l'effrayaient
+encore en secret, et corrompaient toute sa joie, tandis que les
+éloges de sa belle maîtresse augmentaient encore son amour.
+Enfin on n'était plus occupé que d'elle; on ne parlait que du
+bonheur que ces deux amants méritaient; on s'arrangeait pour
+vivre tous ensemble dans Paris; on fesait des projets de fortune
+et d'agrandissement; on se livrait à toutes ces espérances que la
+moindre lueur de félicité fait naître si aisément. Mais
+l'Ingénu, dans le fond de son coeur, éprouvait un sentiment
+secret qui repoussait cette illusion. Il relisait ces promesses
+signées Saint-Pouange, et les brevets signés Louvois; on lui
+dépeignit ces deux hommes tels qu'ils étaient, ou qu'on les
+croyait être. Chacun parla des ministres et du ministère avec
+cette liberté de table, regardée en France comme la plus
+précieuse liberté qu'on puisse goûter sur la terre.
+
+Si j'étais roi de France, dit l'Ingénu, voici le ministre de la
+guerre que je choisirais: je voudrais un homme de la plus haute
+naissance, par la raison qu'il donne des ordres à la noblesse.
+J'exigerais qu'il eût été lui-même officier, qu'il eût passé par
+tous les grades, qu'il fût au moins lieutenant-général des
+armées, et digne d'être maréchal de France; car n'est-il pas
+nécessaire qu'il ait servi lui-même, pour mieux connaître les
+détails du service? et les officiers n'obéiront-ils pas avec cent
+fois plus d'allégresse à un homme de guerre, qui aura comme eux
+signalé son courage, qu'à un homme de cabinet qui ne peut que
+deviner tout au plus les opérations d'une campagne, quelque
+esprit qu'il puisse avoir? Je ne serais pas fâché que mon
+ministre fût généreux, quoique mon garde du trésor royal en fût
+quelquefois un peu embarrassé. J'aimerais qu'il eût un travail
+facile, et que même il se distinguât par cette gaîté d'esprit,
+partage d'un homme supérieur aux affaires, qui plaît tant à la
+nation, et qui rend tous les devoirs moins pénibles. Il desirait
+que ce ministre eût ce caractère, parcequ'il avait toujours
+remarqué que cette belle humeur est incompatible avec la cruauté.
+
+Mons de Louvois n'aurait peut-être pas été satisfait des souhaits
+de l'Ingénu; il avait une autre sorte de mérite.
+
+Mais pendant qu'on était à table, la maladie de cette fille
+malheureuse prenait un caractère funeste; son sang s'était
+allumé, une fièvre dévorante s'était déclarée, elle souffrait, et
+ne se plaignait point, attentive à ne pas troubler la joie des
+convives.
+
+Son frère, sachant qu'elle ne dormait pas, alla au chevet de son
+lit; il fut surpris de l'état où elle était. Tout le monde
+accourut; l'amant se présentait à la suite du frère. Il était,
+sans doute, le plus alarmé et le plus attendri de tous; mais il
+avait appris à joindre la discrétion à tous les dons heureux que
+la nature lui avait prodigués, et le sentiment prompt des
+bienséances commençait à dominer dans lui.
+
+On fit venir aussitôt un médecin du voisinage. C'était un de
+ceux qui visitent leurs malades en courant, qui confondent la
+maladie qu'ils viennent de voir avec celle qu'ils voient, qui
+mettent une pratique aveugle dans une science à laquelle toute la
+maturité d'un discernement sain et réfléchi ne peut ôter son
+incertitude et ses dangers. Il redoubla le mal par sa
+précipitation à prescrire un remède alors à la mode. De la mode
+jusque dans la médecine! Cette manie était trop commune dans
+Paris.
+
+La triste Saint-Yves contribuait encore plus que son médecin à
+rendre sa maladie dangereuse. Son âme tuait son corps. La foule
+des pensées qui l'agitaient portait dans ses veines un poison
+plus dangereux que celui de la fièvre la plus brûlante.
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+La belle Saint-Yves meurt, et ce qui en arrive.
+
+
+On appela un autre médecin: celui-ci, au lieu d'aider la nature,
+et de la laisser agir dans une jeune personne dans qui tous les
+organes rappelaient la vie, ne fut occupé que de contrecarrer son
+confrère. La maladie devint mortelle en deux jours. Le cerveau,
+qu'on croit le siège de l'entendement, fut attaqué aussi
+violemment que le coeur, qui est, dit-on, le siège des passions.
+
+Quelle mécanique incompréhensible a soumis les organes au
+sentiment et à la pensée? comment une seule idée douloureuse
+dérange-t-elle le cours du sang? et comment le sang à son tour
+porte-t-il ses irrégularités dans l'entendement humain? quel est
+ce fluide inconnu et dont l'existence est certaine, qui, plus
+prompt, plus actif que la lumière, vole, en moins d'un clin
+d'oeil, dans tous les canaux de la vie, produit les sensations,
+la mémoire, la tristesse ou la joie, la raison ou le vertige,
+rappelle avec horreur ce qu'on voudrait oublier, et fait d'un
+animal pensant ou un objet d'admiration, ou un sujet de pitié et
+de larmes?
+
+C'était là ce que disait le bon Gordon; et cette réflexion si
+naturelle, que rarement font les hommes, ne dérobait rien à son
+attendrissement; car il n'était pas de ces malheureux philosophes
+qui s'efforcent d'être insensibles. Il était touché du sort de
+cette jeune fille, comme un père qui voit mourir lentement son
+enfant chéri. L'abbé de Saint-Yves était désespéré, le prieur et
+sa soeur répandaient des ruisseaux de larmes. Mais qui pourrait
+peindre l'état de son amant? nulle langue n'a des expressions
+qui répondent à ce comble de douleurs; les langues sont trop
+imparfaites.
+
+La tante, presque sans vie, tenait la tête de la mourante dans
+ses faibles bras; son frère était à genoux au pied du lit; son
+amant pressait sa main qu'il baignait de pleurs, et éclatait en
+sanglots; il la nommait sa bienfaitrice, son espérance, sa vie,
+la moitié de lui-même, sa maîtresse, son épouse. A ce mot
+d'épouse elle soupira, le regarda avec une tendresse
+inexprimable, et soudain jeta un cri d'horreur; puis, dans un de
+ces intervalles où l'accablement, et l'oppression des sens, et
+les souffrances suspendues, laissent à l'âme sa liberté et sa
+force, elle s'écria: Moi, votre épouse! ah! cher amant, ce nom,
+ce bonheur, ce prix, n'étaient plus faits pour moi; je meurs, et
+je le mérite. O dieu de mon coeur! ô vous que j'ai sacrifié à
+des démons infernaux, c'en est fait, je suis punie, vivez
+heureux. Ces paroles tendres et terribles ne pouvaient être
+comprises; mais elles portaient dans tous les coeurs l'effroi et
+l'attendrissement; elle eut le courage de s'expliquer. Chaque
+mot fit frémir d'étonnement, de douleur, et de pitié, tous les
+assistants. Tous se réunissaient à détester l'homme puissant qui
+n'avait réparé une horrible injustice que par un crime, et qui
+avait forcé la plus respectable innocence à être sa complice.
+
+Qui? vous coupable! lui dit son amant; non, vous ne l'êtes pas;
+le crime ne peut être que dans le coeur, le vôtre est à la vertu
+et à moi.
+
+Il confirmait ce sentiment par des paroles qui semblaient ramener
+à la vie la belle Saint-Yves. Elle se sentit consolée, et
+s'étonnait d'être aimée encore. Le vieux Gordon l'aurait
+condamnée dans le temps qu'il n'était que janséniste; mais, étant
+devenu sage, il l'estimait, et il pleurait.
+
+Au milieu de tant de larmes et de craintes, pendant que le danger
+de cette fille si chère remplissait tous les coeurs, que tout
+était consterné, on annonce un courrier de la cour. Un courrier!
+et de qui? et pourquoi? c'était de la part du confesseur du roi
+pour le prieur de la Montagne; ce n'était pas le P. de La Chaise
+qui écrivait, c'était le frère Vadbled, son valet de chambre,
+homme très important dans ce temps-là, lui qui mandait aux
+archevêques les volontés du révérend père, lui qui donnait
+audience, lui qui promettait des bénéfices, lui qui fesait
+quelquefois expédier des lettres de cachet. Il écrivait à l'abbé
+de la Montagne «que sa révérence était informée des aventures de
+son neveu, que sa prison n'était qu'une méprise, que ces petites
+disgrâces arrivaient fréquemment, qu'il ne fallait pas y faire
+attention, qu'enfin il convenait que lui prieur vînt lui
+présenter son neveu le lendemain, qu'il devait amener avec lui le
+bon-homme Gordon, que lui frère Vadbled les introduirait chez sa
+révérence et chez mons de Louvois, lequel leur dirait un mot dans
+son antichambre.»
+
+Il ajoutait que l'histoire de l'Ingénu et son combat contre les
+Anglais avaient été contés au roi, que sûrement le roi daignerait
+le remarquer quand il passerait dans la galerie, et peut-être
+même lui ferait un signe de tête. La lettre finissait par
+l'espérance dont on le flattait, que toutes les dames de la cour
+s'empresseraient de faire venir son neveu à leur toilette, que
+plusieurs d'entre elles lui diraient: Bonjour, monsieur l'Ingénu;
+et qu'assurément il serait question de lui au souper du roi. La
+lettre était signée: «Votre affectionné Vadbled, frère jésuite.»
+
+Le prieur ayant lu la lettre tout haut, son neveu furieux, et
+commandant un moment à sa colère, ne dit rien au porteur; mais se
+tournant vers le compagnon de ses infortunes, il lui demanda ce
+qu'il pensait de ce style. Gordon lui répondit: C'est donc ainsi
+qu'on traite les hommes comme des singes! on les bat et on les
+fait danser. L'Ingénu, reprenant son caractère, qui revient
+toujours dans les grands mouvements de l'âme, déchira la lettre
+par morceaux, et les jeta au nez du courrier: Voilà ma réponse.
+Son oncle épouvanté crut voir le tonnerre et vingt lettres de
+cachet tomber sur lui. Il alla vite écrire et excuser, comme il
+put, ce qu'il prenait pour l'emportement d'un jeune homme, et qui
+était la saillie d'une grande âme.
+
+Mais des soins plus douloureux s'emparaient de tous les coeurs.
+La belle et infortunée Saint-Yves sentait déjà sa fin approcher;
+elle était dans le calme, mais dans ce calme affreux de la nature
+affaissée qui n'a plus la force de combattre. O mon cher amant!
+dit-elle d'une voix tombante, la mort me punit de ma faiblesse;
+mais j'expire avec la consolation de vous savoir libre.
+
+Je vous ai adoré en vous trahissant, et je vous adore en vous
+disant un éternel adieu.
+
+Elle ne se parait pas d'une vaine fermeté; elle ne concevait pas
+cette misérable gloire de faire dire à quelques voisins: Elle est
+morte avec courage. Qui peut perdre à vingt ans son amant, sa
+vie, et ce qu'on appelle l'_honneur_, sans regrets et sans
+déchirements? Elle sentait toute l'horreur de son état, et le
+fesait sentir par ces mots et par ces regards mourants qui
+parlent avec tant d'empire. Enfin elle pleurait comme les autres
+dans les moments où elle eut la force de pleurer.
+
+Que d'autres cherchent à louer les morts fastueuses de ceux qui
+entrent dans la destruction avec insensibilité: c'est le sort de
+tous les animaux. Nous ne mourons comme eux avec indifférence,
+que quand l'âge ou la maladie nous rend semblables à eux par la
+stupidité de nos organes. Quiconque fait une grande perte a de
+grands regrets; s'il les étouffe, c'est qu'il porte la vanité
+jusque dans les bras de la mort.
+
+Lorsque le moment fatal fut arrivé, tous les assistants jetèrent
+des larmes et des cris. L'Ingénu perdit l'usage de ses sens.
+Les âmes fortes ont des sentiments bien plus violents que les
+autres, quand elles sont tendres. Le bon Gordon le connaissait
+assez pour craindre qu'étant revenu à lui il ne se donnât la
+mort. On écarta toutes les armes; le malheureux jeune homme s'en
+aperçut; il dit à ses parents et à Gordon, sans pleurer, sans
+gémir, sans s'émouvoir: Pensez-vous donc qu'il y ait quelqu'un
+sur la terre qui ait le droit et le pouvoir de m'empêcher de
+finir ma vie? Gordon se garda bien de lui étaler ces lieux
+communs fastidieux par lesquels on essaie de prouver qu'il n'est
+pas permis d'user de sa liberté pour cesser d'être quand on est
+horriblement mal, qu'il ne faut pas sortir de sa maison quand on
+ne peut plus y demeurer, que l'homme est sur la terre comme un
+soldat à son poste: comme s'il importait à l'Etre des êtres que
+l'assemblage de quelques parties de matière fût dans un lieu ou
+dans un autre; raisons impuissantes qu'un désespoir ferme et
+réfléchi dédaigne d'écouter, et auxquelles Caton ne répondit que
+par un coup de poignard.
+
+Le morne et terrible silence de l'Ingénu, ses yeux sombres, ses
+lèvres tremblantes, les frémissements de son corps, portaient
+dans l'âme de tous ceux qui le regardaient ce mélange de
+compassion et d'effroi qui enchaîne toutes les puissances de
+l'âme, qui exclut tout discours, et qui ne se manifeste que par
+des mots entrecoupés. L'hôtesse et sa famille étaient accourues;
+on tremblait de son désespoir, on le gardait à vue, on observait
+tous ses mouvements. Déjà le corps glacé de la belle Saint-Yves
+avait été porté dans une salle basse, loin des yeux de son amant,
+qui semblait la chercher encore, quoiqu'il ne fût plus en état de
+rien voir.
+
+Au milieu de ce spectacle de la mort, tandis que le corps est
+exposé à la porte de la maison, que deux prêtres à côté d'un
+bénitier récitent des prières d'un air distrait, que des passants
+jettent quelques gouttes d'eau bénite sur la bière par oisiveté,
+que d'autres poursuivent leur chemin avec indifférence, que les
+parents pleurent, et qu'un amant est prêt de s'arracher la vie,
+le Saint-Pouange arrive avec l'amie de Versailles.
+
+Son goût passager, n'ayant été satisfait qu'une fois, était
+devenu de l'amour. Le refus de ses bienfaits l'avait piqué. Le
+P. de La Chaise n'aurait jamais pensé à venir dans cette maison;
+mais Saint-Pouange ayant tous les jours devant les yeux l'image
+de la belle Saint-Yves, brûlant d'assouvir une passion qui par
+une seule jouissance avait enfoncé dans son coeur l'aiguillon des
+désirs, ne balança pas à venir lui-même chercher celle qu'il
+n'aurait pas peut-être voulu revoir trois fois, si elle était
+venue d'elle-même.
+
+Il descend de carrosse; le premier objet qui se présente à lui
+est une bière; il détourne les yeux avec ce simple dégoût d'un
+homme nourri dans les plaisirs, qui pense qu'on doit lui épargner
+tout spectacle qui pourrait le ramener à la contemplation de la
+misère humaine. Il veut monter. La femme de Versailles demande
+par curiosité qui on va enterrer; on prononce le nom de
+mademoiselle de Saint-Yves. A ce nom, elle pâlit et pousse[1] un
+cri affreux; Saint-Pouange se retourne; la surprise et la douleur
+remplissent son âme. Le bon Gordon était là, les yeux remplis de
+larmes. Il interrompt ses tristes prières pour apprendre à
+l'homme de cour toute cette horrible catastrophe. Il lui parle
+avec cet empire que donnent la douleur et la vertu.
+Saint-Pouange n'était point né méchant; le torrent des affaires
+et des amusements avait emporté son âme, qui ne se connaissait
+pas encore. Il ne touchait point à la vieillesse, qui endurcit
+d'ordinaire le coeur des ministres; il écoutait Gordon, les yeux
+baissés, et il en essuyait quelques pleurs qu'il était étonné de
+répandre: il connut le repentir.
+
+ [1] Toutes les éditions, depuis 1767 jusques et compris les
+ éditions de Kehl et quelques unes de celles qui les ont
+ suivies, portent: _poussa_. C'est un erratum manuscrit de feu
+ Decrois qui a proposé de mettre _pousse_. B.
+
+Je veux voir absolument, dit-il, cet homme extraordinaire dont
+vous m'avez parlé; il m'attendrit presque autant que cette
+innocente victime dont j'ai causé la mort. Gordon le suit
+jusqu'à la chambre où le prieur, la Kerkabon, l'abbé de
+Saint-Yves, et quelques voisins, rappelaient à la vie le jeune
+homme retombé en défaillance.
+
+J'ai fait votre malheur, lui dit le sous-ministre, j'emploierai
+ma vie à le réparer. La première idée qui vint à l'Ingénu fut de
+le tuer, et de se tuer lui-même après. Rien n'était plus à sa
+place; mais il était sans armes et veillé de près. Saint-Pouange
+ne se rebuta point des refus accompagnés du reproche, du mépris,
+et de l'horreur qu'il avait mérités, et qu'on lui prodigua. Le
+temps adoucit tout. Mons de Louvois vint enfin à bout de faire
+un excellent officier de l'Ingénu, qui a paru sous un autre nom à
+Paris et dans les armées, avec l'approbation de tous les honnêtes
+gens, et qui a été à-la-fois un guerrier et un philosophe
+intrépide.
+
+Il ne parlait jamais de cette aventure sans gémir; et cependant
+sa consolation était d'en parler. Il chérit la mémoire de la
+tendre Saint-Yves jusqu'au dernier moment de sa vie. L'abbé de
+Saint-Yves et le prieur eurent chacun un bon bénéfice; la bonne
+Kerkabon aima mieux voir son neveu dans les honneurs militaires
+que dans le sous-diaconat. La dévote de Versailles garda les
+boucles de diamants, et reçut encore un beau présent. Le
+P. Tout-à-tous eut des boîtes de chocolat, de café, de sucre
+candi, de citrons confits, avec les _Méditations du révérend
+P. Croiset_ et _la Fleur des saints_[2] reliées en maroquin. Le
+bon Gordon vécut avec l'Ingénu jusqu'à sa mort dans la plus
+intime amitié; il eut un bénéfice aussi, et oublia pour jamais la
+grâce efficace et le concours concomitant. Il prit pour sa
+devise: _Malheur est bon à quelque chose_. Combien d'honnêtes
+gens dans le monde ont pu dire: _Malheur n'est bon à rien!_
+
+ [1] La _Fleur des saints_ est du jésuite Ribadeneira; voyez
+ tome XXIX, page 33; et dans le tome XIV, une note du _Russe à
+ Paris_, et une du _Marseillais et le Lion_. B.
+The Project Gutenberg Etext of L'Ingenu
+by Voltaire
+******This file should be named linge10.txt or linge10.zip******
+
+Corrected EDITIONS of our etexts get a new NUMBER, linge11.txt
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, linge10a.txt
+
+Produced by Carlo Traverso.
+
+***
+
+More information about this book is at the top of this file.
+
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+https://gutenberg.org or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/eBook03 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/eBook03
+
+Or /eBook02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+The most recent list of states, along with all methods for donations
+(including credit card donations and international donations), may be
+found online at https://www.gutenberg.org/donation.html
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information at:
+
+https://www.gutenberg.org/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart <hart@pobox.com>
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this eBook if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this eBook on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
+
+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
+This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
+Among other things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
+
+Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
+any commercial products without permission.
+
+To create these eBooks, the Project expends considerable
+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
+medium they may be on may contain "Defects". Among other
+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged
+disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
+codes that damage or cannot be read by your equipment.
+
+LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
+receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
+all liability to you for damages, costs and expenses, including
+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.
+
+If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
+receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
+you paid for it by sending an explanatory note within that
+time to the person you received it from. If you received it
+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.
+
+THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+PARTICULAR PURPOSE.
+
+Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.
+
+INDEMNITY
+You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
+and its trustees and agents, and any volunteers associated
+with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
+texts harmless, from all liability, cost and expense, including
+legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
+following that you do or cause: [1] distribution of this eBook,
+[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
+or [3] any Defect.
+
+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this eBook electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:
+
+[1] Only give exact copies of it. Among other things, this
+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ eBook or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this eBook in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The eBook may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
+[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
+ gross profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
+ the 60 days following each date you prepare (or were
+ legally required to prepare) your annual (or equivalent
+ periodic) tax return. Please contact us beforehand to
+ let us know your plans and to work out the details.
+
+WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
+public domain and licensed works that can be freely distributed
+in machine readable form.
+
+The Project gratefully accepts contributions of money, time,
+public domain materials, or royalty free copyright licenses.
+Money should be paid to the:
+"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+If you are interested in contributing scanning equipment or
+software or other items, please contact Michael Hart at:
+hart@pobox.com
+
+[Portions of this header are copyright (C) 2001 by Michael S. Hart
+and may be reprinted only when these eBooks are free of all fees.]
+[Project Gutenberg is a TradeMark and may not be used in any sales
+of Project Gutenberg eBooks or other materials be they hardware or
+software or any other related product without express permission.]
+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+
+
+
+End of The Project Gutenberg Etext of L'Ingenu
+by Voltaire
+