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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:23:54 -0700 |
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If you are not located in the United States, you +will have to check the laws of the country where you are located before +using this eBook. + +Title: L’Ingénu + +Author: Voltaire + +Release Date: February 20, 2002 [eBook #4651] +[Most recently updated: May 6, 2022] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +Produced by: Carlo Traverso + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L’INGÉNU *** + + + + +OEUVRES +DE +VOLTAIRE. + +TOME XXXIII. + +DE L’ IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT, +RUE JACOB, N° 24. + +OEUVRES +DE +VOLTAIRE. + +AVEC +PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC. + +PAR M. BEUCHOT. + +TOME XXXIII. + +ROMANS. TOME I. + + +A PARIS, +CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE, +RUE DE L’ÉPERON, N° 6. +WERDET ET LEQUIEN FILS, +RUE DU BATTOIR, N° 2O. +MDCCCXXIX. + + +L’INGÉNU, + +HISTOIRE VÉRITABLE + +TIRÉE DES MANUSCRITS DU P. QUESNEL. + +1767. + + + + + Préface de l’Éditeur + CHAPITRE I. + CHAPITRE II. + CHAPITRE III. + CHAPITRE IV. + CHAPITRE V. + CHAPITRE VI. + CHAPITRE VII. + CHAPITRE VIII. + CHAPITRE IX. + CHAPITRE X. + CHAPITRE XI. + CHAPITRE XII. + CHAPITRE XIII. + CHAPITRE XIV. + CHAPITRE XV. + CHAPITRE XVI. + CHAPITRE XVII. + CHAPITRE XVIII. + CHAPITRE XIX. + CHAPITRE XX. + + + + +Préface de l’Éditeur + + +L’INGÉNU, _histoire véritable, tirée des manuscrits du P. Quesnel_, +1767, deux parties, petit in-8°, fut, dans quelques éditions, intitulé: +_Le Huron, ou l’Ingénu_. + +L’ouvrage se vendait publiquement en septembre 1767, mais au bout de +huit ou dix jours il fut saisi; et le prix, qui était de trois livres, +monta à vingt-quatre[1]. + +[1] Mémoires secrets, du 13 septembre 1767. + + +Trois ans après, on vit paraître _L’ Ingénue, ou l’Encensoir des dames, +par la nièce à mon oncle_, Genève et Paris, chez Desventes, 1770, +in-12. + + +Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres, sont +de Voltaire. + +Les notes signées d’un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet et +Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de chacun. + +Les additions que j’ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes des +éditeurs de Kehl, en sont séparées par un—, et sont, comme mes notes, +signées de l’initiale de mon nom. + +BEUCHOT. + + +4 octobre 1829. + +L’INGÉNU. + + + + +CHAPITRE I. + + +Comment le prieur de Notre-Dame de la Montagne et mademoiselle sa soeur +rencontrèrent un Huron. + + +Un jour saint Dunstan, Irlandais de nation et saint de profession, +partit d’Irlande sur une petite montagne qui vogua vers les côtes de +France, et arriva par cette voiture à la baie de Saint-Malo. Quand il +fut à bord, il donna la bénédiction à sa montagne, qui lui fit de +profondes révérences, et s’en retourna en Irlande par le même chemin +qu’elle était venue. + +Dunstan fonda un petit prieuré dans ces quartiers-là , et lui donna le +nom de prieuré de la Montagne, qu’il porte encore, comme un chacun +sait. + +En l’année 1689, le 15 juillet au soir, l’abbé de Kerkabon, prieur de +Notre-Dame de la Montagne, se promenait sur le bord de la mer avec +mademoiselle de Kerkabon, sa soeur, pour prendre le frais. Le prieur, +déjà un peu sur l’âge, était un très bon ecclésiastique, aimé de ses +voisins, après l’avoir été autrefois de ses voisines. Ce qui lui avait +donné surtout une grande considération, c’est qu’il était le seul +bénéficier du pays qu’on ne fût pas obligé de porter dans son lit quand +il avait soupé avec ses confrères. Il savait assez honnêtement de +théologie; et quand il était las de lire saint Augustin, il s’amusait +avec Rabelais: aussi tout le monde disait du bien de lui. + +Mademoiselle de Kerkabon, qui n’avait jamais été mariée, quoiqu’elle +eût grande envie de l’être, conservait de la fraîcheur à l’âge de +quarante-cinq ans; son caractère était bon et sensible; elle aimait le +plaisir et était dévote. + +Le prieur disait à sa soeur, en regardant la mer: Hélas! c’est ici que +s’embarqua notre pauvre frère avec notre chère belle-soeur madame de +Kerkabon, sa femme, sur la frégate _l’Hirondelle_, en 1669, pour aller +servir en Canada. S’il n’avait pas été tué, nous pourrions espérer de +le revoir encore. + +Croyez-vous, disait mademoiselle de Kerkabon, que notre belle-soeur ait +été mangée par les Iroquois, comme on nous l’a dit? Il est certain que +si elle n’avait pas été mangée, elle serait revenue au pays. Je la +pleurerai toute ma vie; c’était une femme charmante; et notre frère qui +avait beaucoup d’esprit aurait fait assurément une grande fortune. + +Comme ils s’attendrissaient l’un et l’autre à ce souvenir, ils virent +entrer dans la baie de Rance un petit bâtiment qui arrivait avec la +marée: c’étaient des Anglais qui venaient vendre quelques denrées de +leur pays. Ils sautèrent à terre, sans regarder monsieur le prieur ni +mademoiselle sa soeur, qui fut très choquée du peu d’attention qu’on +avait pour elle. + +Il n’en fut pas de même d’un jeune homme très bien fait qui s’élança +d’un saut par-dessus la tête de ses compagnons, et se trouva vis-à -vis +mademoiselle. Il lui fit un signe de tête, n’étant pas dans l’usage de +faire la révérence. Sa figure et son ajustement attirèrent les regards +du frère et de la soeur. Il était nu-tête et nu-jambes, les pieds +chaussés de petites sandales, le chef orné de longs cheveux en tresses, +un petit pourpoint qui serrait une taille fine et dégagée; l’air +martial et doux. Il tenait dans sa main une petite bouteille d’eau des +Barbades, et dans l’autre une espèce de bourse dans laquelle était un +gobelet et de très bon biscuit de mer. Il parlait français fort +intelligiblement. Il présenta de son eau des Barbades à mademoiselle de +Kerkabon et à monsieur son frère; il en but avec eux: il leur en fit +reboire encore, et tout cela d’un air si simple et si naturel, que le +frère et la soeur en furent charmés. Ils lui offrirent leurs services, +en lui demandant qui il était et où il allait. Le jeune homme leur +répondit qu’il n’en savait rien, qu’il était curieux, qu’il avait voulu +voir comment les côtes de France étaient faites, qu’il était venu, et +allait s’en retourner. + +Monsieur le prieur jugeant à son accent qu’il n’était pas Anglais, prit +la liberté de lui demander de quel pays il était. Je suis Huron, lui +répondit le jeune homme. + +Mademoiselle de Kerkabon, étonnée et enchantée de voir un Huron qui lui +avait fait des politesses, pria le jeune homme à souper; il ne se fit +pas prier deux fois, et tous trois allèrent de compagnie au prieuré de +Notre-Dame de la Montagne. + +La courte et ronde demoiselle le regardait de tous ses petits yeux, et +disait de temps en temps au prieur: Ce grand garçon-là a un teint de +lis et de rose! qu’il a une belle peau pour un Huron! Vous avez raison, +ma soeur, disait le prieur. Elle fesait cent questions coup sur coup, +et le voyageur répondait toujours fort juste. + +Le bruit se répandit bientôt qu’il y avait un Huron au prieuré. La +bonne compagnie du canton s’empressa d’y venir souper. L’abbé de +Saint-Yves y vint avec mademoiselle sa soeur, jeune basse-brette, fort +jolie et très bien élevée. Le bailli, le receveur des tailles, et leurs +femmes furent du souper. On plaça l’étranger entre mademoiselle de +Kerkabon et mademoiselle de Saint-Yves. Tout le monde le regardait avec +admiration; tout le monde lui parlait et l’interrogeait à -la-fois; le +Huron ne s’en émouvait pas. Il semblait qu’il eût pris pour sa devise +celle de milord Bolingbroke, _Nihil admirari_. Mais à la fin, excédé de +tant de bruit, il leur dit avec assez de douceur, mais avec un peu de +fermeté: Messieurs, dans mon pays on parle l’un après l’autre; comment +voulez-vous que je vous réponde quand vous m’empêchez de vous entendre? +La raison fait toujours rentrer les hommes en eux-mêmes pour quelques +moments: il se fit un grand silence. Monsieur le bailli, qui s’emparait +toujours des étrangers dans quelque maison qu’il se trouvât, et qui +était le plus grand questionneur de la province, lui dit en ouvrant la +bouche d’un demi-pied: Monsieur, comment vous nommez-vous? On m’a +toujours appelé l’Ingénu, reprit le Huron, et on m’a confirmé ce nom en +Angleterre, parceque je dis toujours naïvement ce que je pense, comme +je fais tout ce que je veux. + +Comment, étant né Huron, avez-vous pu, monsieur, venir en Angleterre? +C’est qu’on m’y a mené; j’ai été fait, dans un combat, prisonnier par +les Anglais, après m’être assez bien défendu; et les Anglais, qui +aiment la bravoure, parcequ’ils sont braves et qu’ils sont aussi +honnêtes que nous, m’ayant proposé de me rendre à mes parents ou de +venir en Angleterre, j’acceptai le dernier parti, parceque de mon +naturel j’aime passionnément à voir du pays. + +Mais, monsieur, dit le bailli avec son ton imposant, comment avez-vous +pu abandonner ainsi père et mère? C’est que je n’ai jamais connu ni +père ni mère, dit l’étranger. La compagnie s’attendrit, et tout le +monde répétait, _Ni père, ni mère!_ Nous lui en servirons, dit la +maîtresse de la maison à son frère le prieur: que ce monsieur le Huron +est intéressant! L’Ingénu la remercia avec une cordialité noble et +fière, et lui fit comprendre qu’il n’avait besoin de rien. + +Je m’aperçois, monsieur l’Ingénu, dit le grave bailli, que vous parlez +mieux français qu’il n’appartient à un Huron. Un Français, dit-il, que +nous avions pris dans ma grande jeunesse en Huronie, et pour qui je +conçus beaucoup d’amitié, m’enseigna sa langue; j’apprends très vite ce +que je veux apprendre. J’ai trouvé en arrivant à Plymouth un de vos +Français réfugiés que vous appelez _huguenots_, je ne sais pourquoi; il +m’a fait faire quelques progrès dans la connaissance de votre langue; +et dès que j’ai pu m’exprimer intelligiblement, je suis venu voir votre +pays, parceque j’aime assez les Français quand ils ne font pas trop de +questions. + +L’abbé de Saint-Yves, malgré ce petit avertissement, lui demanda +laquelle des trois langues lui plaisait davantage, la hurone, +l’anglaise, ou la française. La hurone, sans contredit, répondit +l’Ingénu. Est-il possible? s’écria mademoiselle de Kerkabon; j’avais +toujours cru que le français était la plus belle de toutes les langues +après le bas-breton. + +Alors ce fut à qui demanderait à l’Ingénu comment on disait en huron du +tabac, et il répondait _taya_: comment on disait manger, et il +répondait _essenten_. Mademoiselle de Kerkabon voulut absolument savoir +comment on disait faire l’amour; il lui répondit _trovander_[a]; et +soutint, non sans apparence de raison, que ces mots-là valaient bien +les mots français et anglais qui leur correspondaient. _Trovander_ +parut très joli à tous les convives. + +[a] Tous ces noms sont en effet hurons. + + +Monsieur le prieur, qui avait dans sa bibliothèque la grammaire hurone +dont le révérend P. Sagar Théodat, récollet, fameux missionnaire, lui +avait fait présent, sortit de table un moment pour l’aller consulter. +Il revint tout haletant de tendresse et de joie; il reconnut l’Ingénu +pour un vrai Huron. On disputa un peu sur la multiplicité des langues, +et on convint que, sans l’aventure de la tour de Babel, toute la terre +aurait parlé français. + +L’interrogant bailli, qui jusque-là s’était défié un peu du personnage, +conçut pour lui un profond respect; il lui parla avec plus de civilité +qu’auparavant, de quoi l’Ingénu ne s’aperçut pas. + +Mademoiselle de Saint-Yves était fort curieuse de savoir comment on +fesait l’amour au pays des Hurons. En fesant de belles actions, +répondit-il, pour plaire aux personnes qui vous ressemblent. Tous les +convives applaudirent avec étonnement. Mademoiselle de Saint-Yves +rougit et fut fort aise. Mademoiselle de Kerkabon rougit aussi, mais +elle n’était pas si aise; elle fut un peu piquée que la galanterie ne +s’adressât pas à elle; mais elle était si bonne personne, que son +affection pour le Huron n’en fut point du tout altérée. Elle lui +demanda, avec beaucoup de bonté, combien il avait eu de maîtresses en +Huronie. Je n’en ai jamais eu qu’une, dit l’Ingénu; c’était +mademoiselle Abacaba, la bonne amie de ma chère nourrice; les joncs ne +sont pas plus droits, l’hermine n’est pas plus blanche, les moutons +sont moins doux, les aigles moins fiers, et les cerfs ne sont pas si +légers que l’était Abacaba. Elle poursuivait un jour un lièvre dans +notre voisinage, environ à cinquante lieues de notre habitation; un +Algonquin mal élevé, qui habitait cent lieues plus loin, vint lui +prendre son lièvre; je le sus, j’y courus, je terrassai l’Algonquin +d’un coup de massue, je l’amenai, aux pieds de ma maîtresse, pieds et +poings liés. Les parents d’Abacaba voulurent le manger, mais je n’eus +jamais de goût pour ces sortes de festins; je lui rendis sa liberté, +j’en fis un ami. Abacaba fut si touchée de mon procédé qu’elle me +préféra à tous ses amants. Elle m’aimerait encore si elle n’avait pas +été mangée par un ours: j’ai puni l’ours, j’ai porté longtemps sa peau; +mais cela ne m’a pas consolé. + +Mademoiselle de Saint-Yves, à ce récit, sentait un plaisir secret +d’apprendre que l’Ingénu n’avait eu qu’une maîtresse, et qu’Abacaba +n’était plus; mais elle ne démêlait pas la cause de son plaisir. Tout +le monde fixait les yeux sur l’Ingénu; on le louait beaucoup d’avoir +empêché ses camarades de manger un Algonquin. + +L’impitoyable bailli, qui ne pouvait réprimer sa fureur de questionner, +poussa enfin la curiosité jusqu’à s’informer de quelle religion était +M. le Huron; s’il avait choisi la religion anglicane, ou la gallicane, +ou la huguenote? Je suis de ma religion, dit-il, comme vous de la +vôtre. Hélas! s’écria la Kerkabon, je vois bien que ces malheureux +Anglais n’ont pas seulement songé à le baptiser. Eh! mon Dieu, disait +mademoiselle de Saint-Yves, comment se peut-il que les Hurons ne soient +pas catholiques? Est-ce que les révérends pères jésuites ne les ont pas +tous convertis? L’Ingénu l’assura que dans son pays on ne convertissait +personne; que jamais un vrai Huron n’avait changé d’opinion, et que +même il n’y avait point dans sa langue de terme qui signifiât +_inconstance_. Ces derniers mots plurent extrêmement à mademoiselle de +Saint-Yves. + +Nous le baptiserons, nous le baptiserons, disait la Kerkabon à M. le +prieur; vous en aurez l’honneur, mon cher frère; je veux absolument +être sa marraine: M. l’abbé de Saint-Yves le présentera sur les fonts: +ce sera une cérémonie bien brillante; il en sera parlé dans toute la +Basse-Bretagne, et cela nous fera un honneur infini. Toute la compagnie +seconda la maîtresse de la maison; tous les convives criaient: Nous le +baptiserons! L’Ingénu répondit qu’en Angleterre on laissait vivre les +gens à leur fantaisie. Il témoigna que la proposition ne lui plaisait +point du tout, et que la loi des Hurons valait pour le moins la loi des +Bas-Bretons; enfin il dit qu’il repartait le lendemain. On acheva de +vider sa bouteille d’eau des Barbades, et chacun s’alla coucher. + +Quand on eut reconduit l’Ingénu dans sa chambre, mademoiselle de +Kerkabon et son amie mademoiselle de Saint-Yves ne purent se tenir de +regarder par le trou d’une large serrure pour voir comment dormait un +Huron. Elles virent qu’il avait étendu la couverture du lit sur le +plancher, et qu’il reposait dans la plus belle attitude du monde. + + + + +CHAPITRE II + + +Le Huron, nommé l’Ingénu, reconnu de ses parents. + + +L’Ingénu, selon sa coutume, s’éveilla avec le soleil, au chant du coq, +qu’on appelle en Angleterre et en Huronie _la trompette du jour_. Il +n’était pas comme la bonne compagnie, qui languit dans un lit oiseux +jusqu’à ce que le soleil ait fait la moitié de son tour, qui ne peut ni +dormir ni se lever, qui perd tant d’heures précieuses dans cet état +mitoyen entre la vie et la mort, et qui se plaint encore que la vie est +trop courte. + +Il avait déjà fait deux ou trois lieues, il avait tué trente pièces de +gibier à balle seule, lorsqu’en rentrant il trouva monsieur le prieur +de Notre-Dame de la Montagne et sa discrète soeur, se promenant en +bonnet de nuit dans leur petit jardin. Il leur présenta toute sa +chasse, et en tirant de sa chemise une espèce de petit talisman qu’il +portait toujours à son cou, il les pria de l’accepter en reconnaissance +de leur bonne réception. C’est ce que j’ai de plus précieux, leur +dit-il; on m’a assuré que je serais toujours heureux tant que je +porterais ce petit brimborion sur moi, et je vous le donne afin que +vous soyez toujours heureux. + +Le prieur et mademoiselle sourirent avec attendrissement de la naïveté +de l’Ingénu. Ce présent consistait en deux petits portraits assez mal +faits, attachés ensemble avec une courroie fort grasse. + +Mademoiselle de Kerkabon lui demanda s’il y avait des peintres en +Huronie. Non, dit l’Ingénu; cette rareté me vient de ma nourrice; son +mari l’avait eue par conquête, en dépouillant quelques Français du +Canada qui nous avaient fait la guerre; c’est tout ce que j’en ai su. + +Le prieur regardait attentivement ces portraits; il changea de couleur, +il s’émut, ses mains tremblèrent. Par Notre-Dame de la Montagne, +s’écria-t-il, je crois que voilà le visage de mon frère le capitaine et +de sa femme! Mademoiselle, après les avoir considérés avec la même +émotion, en jugea de même. Tous deux étaient saisis d’étonnement et +d’une joie mêlée de douleur; tous deux s’attendrissaient; tous deux +pleuraient; leur coeur palpitait; ils poussaient des cris; ils +s’arrachaient les portraits; chacun d’eux les prenait et les rendait +vingt fois en une seconde; ils dévoraient des yeux les portraits et le +Huron; ils lui demandaient l’un après l’autre, et tous deux à -la-fois, +en quel lieu, en quel temps, comment ces miniatures étaient tombées +entre les mains de sa nourrice; ils rapprochaient, ils comptaient les +temps depuis le départ du capitaine; ils se souvenaient d’avoir eu +nouvelle qu’il avait été jusqu’au pays des Hurons, et que depuis ce +temps ils n’en avaient jamais entendu parler. + +L’Ingénu leur avait dit qu’il n’avait connu ni père ni mère. Le prieur, +qui était homme de sens, remarqua que l’Ingénu avait un peu de barbe; +il savait très bien que les Hurons n’en ont point. Son menton est +cotonné, il est donc fils d’un homme d’Europe; mon frère et ma +belle-soeur ne parurent plus après l’expédition contre les Hurons, en +1669: mon neveu devait alors être à la mamelle: la nourrice hurone lui +a sauvé la vie et lui a servi de mère. Enfin, après cent questions et +cent réponses, le prieur et sa soeur conclurent que le Huron était leur +propre neveu. Ils l’embrassaient en versant des larmes; et l’Ingénu +riait, ne pouvant s’imaginer qu’un Huron fût neveu d’un prieur +bas-breton. + +Toute la compagnie descendit; M. de Saint-Yves, qui était grand +physionomiste, compara les deux portraits avec le visage de l’Ingénu; +il fit très habilement remarquer qu’il avait les yeux de sa mère, le +front et le nez de feu monsieur le capitaine de Kerkabon, et des joues +qui tenaient de l’un et de l’autre. + +Mademoiselle de Saint-Yves, qui n’avait jamais vu le père ni la mère, +assura que l’Ingénu leur ressemblait parfaitement. Ils admiraient tous +la Providence et l’enchaînement des événements de ce monde. Enfin on +était si persuadé, si convaincu de la naissance de l’Ingénu, qu’il +consentit lui-même à être neveu de monsieur le prieur, en disant qu’il +aimait autant l’avoir pour oncle qu’un autre. + +On alla rendre grâce à Dieu dans l’église de Notre-Dame de la Montagne, +tandis que le Huron d’un air indifférent s’amusait à boire dans la +maison. + +Les Anglais qui l’avaient amené, et qui étaient prêts à mettre à la +voile, vinrent lui dire qu’il était temps de partir. Apparemment, leur +dit-il, que vous n’avez pas retrouvé vos oncles et vos tantes; je reste +ici; retournez à Plymouth, je vous donne toutes mes hardes, je n’ai +plus besoin de rien au monde, puisque je suis le neveu d’un prieur. Les +Anglais mirent à la voile, en se souciant fort peu que l’Ingénu eût des +parents ou non en Basse-Bretagne. + +Après que l’oncle, la tante, et la compagnie, eurent chanté le _Te +Deum_; après que le bailli eut encore accablé l’Ingénu de questions; +après qu’on eut épuisé tout ce que l’étonnement, la joie, la tendresse, +peuvent faire dire, le prieur de la Montagne et l’abbé de Saint-Yves +conclurent à faire baptiser l’Ingénu au plus vite. Mais il n’en était +pas d’un grand Huron de vingt-deux ans, comme d’un enfant qu’on +régénère sans qu’il en sache rien. Il fallait l’instruire, et cela +paraissait difficile; car l’abbé de Saint-Yves supposait qu’un homme +qui n’était pas né en France n’avait pas le sens commun. + +Le prieur fit observer à la compagnie que, si en effet M. l’Ingénu, son +neveu, n’avait pas eu le bonheur de naître en Basse-Bretagne, il n’en +avait pas moins d’esprit; qu’on en pouvait juger par toutes ses +réponses, et que sûrement la nature l’avait beaucoup favorisé, tant du +côté paternel que du maternel. + +On lui demanda d’abord s’il avait jamais lu quelque livre. Il dit qu’il +avait lu Rabelais traduit en anglais, et quelques morceaux de +Shakespeare qu’il savait par coeur; qu’il avait trouvé ces livres chez +le capitaine du vaisseau qui l’avait amené de l’Amérique à Plymouth, et +qu’il en était fort content. Le bailli ne manqua pas de l’interroger +sur ces livres. Je vous avoue, dit l’Ingénu, que j’ai cru en deviner +quelque chose, et que je n’ai pas entendu le reste. + +L’abbé de Saint-Yves, à ce discours, fit réflexion que c’était ainsi +que lui-même avait toujours lu, et que la plupart des hommes ne +lisaient guère autrement. Vous avez sans doute lu la _Bible_? dit-il au +Huron. Point du tout, monsieur l’abbé; elle n’était pas parmi les +livres de mon capitaine; je n’en ai jamais entendu parler. Voilà comme +sont ces maudits Anglais, criait mademoiselle de Kerkabon, ils feront +plus de cas d’une pièce de Shakespeare, d’un plum-pudding et d’une +bouteille de rum que du Pentateuque. Aussi n’ont-ils jamais converti +personne en Amérique. Certainement ils sont maudits de Dieu; et nous +leur prendrons la Jamaïque et la Virginie avant qu’il soit peu de +temps. + +Quoi qu’il en soit, on fit venir le plus habile tailleur de Saint-Malo +pour habiller l’Ingénu de pied en cap. La compagnie se sépara; le +bailli alla faire ses questions ailleurs. Mademoiselle de Saint-Yves, +en partant, se retourna plusieurs fois pour regarder l’Ingénu; et il +lui fit des révérences plus profondes qu’il n’en avait jamais fait[1] à +personne en sa vie. + +[1] Plusieurs éditions de 1767 portent: _faites_. B. + + +Le bailli, avant de prendre congé, présenta à mademoiselle de +Saint-Yves un grand nigaud de fils qui sortait du collège; mais à peine +le regarda-t-elle, tant elle était occupée de la politesse du Huron. + + + + +CHAPITRE III. + + +Le Huron, nommé l’Ingénu, converti. + + +Monsieur le prieur voyant qu’il était un peu sur l’âge, et que Dieu lui +envoyait un neveu pour sa consolation, se mit en tête qu’il pourrait +lui résigner son bénéfice, s’il réussissait à le baptiser, et à le +faire entrer dans les ordres. + +L’Ingénu avait une mémoire excellente. La fermeté des organes de +Basse-Bretagne, fortifiée par le climat du Canada, avait rendu sa tête +si vigoureuse, que quand on frappait dessus, à peine le sentait-il; et +quand on gravait dedans, rien ne s’effaçait; il n’avait jamais rien +oublié. Sa conception était d’autant plus vive, et plus nette, que son +enfance n’ayant point été chargée des inutilités et des sottises qui +accablent la nôtre, les choses entraient dans sa cervelle sans nuage. +Le prieur résolut enfin de lui faire lire le nouveau _Testament_. +L’Ingénu le dévora avec beaucoup de plaisir; mais ne sachant ni dans +quel temps ni dans quel pays toutes les aventures rapportées dans ce +livre étaient arrivées, il ne douta point que le lieu de la scène ne +fût en Basse-Bretagne; et il jura qu’il couperait le nez et les +oreilles à Caïphe et à Pilate, si jamais il rencontrait ces marauds-là . + +Son oncle, charmé de ces bonnes dispositions, le mit au fait en peu de +temps; il loua son zèle; mais il lui apprit que ce zèle était inutile, +attendu que ces gens-là étaient morts il y avait environ seize cent +quatre-vingt-dix années. L’Ingénu sut bientôt presque tout le livre par +coeur. Il proposait quelquefois des difficultés qui mettaient le prieur +fort en peine. Il était obligé souvent de consulter l’abbé de +Saint-Yves, qui, ne sachant que répondre, fit venir un jésuite +bas-breton pour achever la conversion du Huron. + +Enfin la grâce opéra; l’Ingénu promit de se faire chrétien; il ne douta +pas qu’il ne dût commencer par être circoncis; car, disait-il, je ne +vois pas dans le livre qu’on m’a fait lire un seul personnage qui ne +l’ait été; il est donc évident que je dois faire le sacrifice de mon +prépuce; le plus tôt c’est le mieux. Il ne délibéra point: il envoya +chercher le chirurgien du village, et le pria de lui faire l’opération, +comptant réjouir infiniment mademoiselle de Kerkabon et toute la +compagnie, quand une fois la chose serait faite. Le frater, qui n’avait +point encore fait cette opération, en avertit la famille, qui jeta les +hauts cris. La bonne Kerkabon trembla que son neveu, qui paraissait +résolu et expéditif, ne se fît lui-même l’opération très +maladroitement, et qu’il n’en résultât de tristes effets, auxquels les +dames s’intéressent toujours par bonté d’âme. + +Le prieur redressa les idées du Huron; il lui remontra que la +circoncision n’était plus de mode; que le baptême était beaucoup plus +doux et plus salutaire; que la loi de grâce n’était pas comme la loi de +rigueur. L’Ingénu, qui avait beaucoup de bon sens et de droiture, +disputa, mais reconnut son erreur; ce qui est assez rare en Europe aux +gens qui disputent; enfin il promit de se faire baptiser quand on +voudrait. + +Il fallait auparavant se confesser; et c’était là le plus difficile. +L’Ingénu avait toujours en poche le livre que son oncle lui avait +donné. Il n’y trouvait pas qu’un seul apôtre se fût confessé, et cela +le rendait très rétif. Le prieur lui ferma la bouche en lui montrant, +dans l’épître de saint Jacques-le-Mineur, ces mots qui font tant de +peine aux hérétiques: _Confessez vos péchés les uns aux autres_. Le +Huron se tut, et se confessa à un récollet. Quand il eut fini, il tira +le récollet du confessionnal, et saisissant son homme d’un bras +vigoureux, il se mit à sa place, et le fit mettre à genoux devant lui: +Allons, mon ami, il est dit: _Confessez-vous les uns aux autres_; je +t’ai conté mes péchés, tu ne sortiras pas d’ici que tu ne m’aies conté +les tiens. En parlant ainsi, il appuyait son large genou contre la +poitrine de son adverse partie. Le récollet pousse des hurlements qui +font retentir l’église. On accourt au bruit, on voit le catéchumène qui +gourmait le moine au nom de saint Jacques-le-Mineur. La joie de +baptiser un Bas-Breton huron et anglais était si grande, qu’on passa +par-dessus ces singularités. Il y eut même beaucoup de théologiens qui +pensèrent que la confession n’était pas nécessaire, puisque le baptême +tenait lieu de tout. + +On prit jour avec l’évêque de Saint-Malo, qui, flatté comme on peut le +croire de baptiser un Huron, arriva dans un pompeux équipage, suivi de +son clergé. Mademoiselle de Saint-Yves, en bénissant Dieu, mit sa plus +belle robe, et fit venir une coiffeuse de Saint-Malo, pour briller à la +cérémonie. L’interrogant bailli accourut avec toute la contrée. +L’église était magnifiquement parée; mais quand il fallut prendre le +Huron pour le mener aux fonts baptismaux, on ne le trouva point. + +L’oncle et la tante le cherchèrent partout. On crut qu’il était à la +chasse, selon sa coutume. Tous les conviés à la fête parcoururent les +bois et les villages voisins: point de nouvelles du Huron. + +On commençait à craindre qu’il ne fût retourné en Angleterre. On se +souvenait de lui avoir entendu dire qu’il aimait fort ce pays-là . +Monsieur le prieur et sa soeur étaient persuadés qu’on n’y baptisait +personne, et tremblaient pour l’âme de leur neveu. L’évêque était +confondu et prêt à s’en retourner; le prieur et l’abbé de Saint-Yves se +désespéraient; le bailli interrogeait tous les passants avec sa gravité +ordinaire; mademoiselle de Kerkabon pleurait; mademoiselle de +Saint-Yves ne pleurait pas, mais elle poussait de profonds soupirs qui +semblaient témoigner son goût pour les sacrements. Elles se promenaient +tristement le long des saules et des roseaux qui bordent la petite +rivière de Rance, lorsqu’elles aperçurent au milieu de la rivière une +grande figure assez blanche, les deux mains croisées sur la poitrine. +Elles jetèrent un grand cri et se détournèrent. Mais la curiosité +l’emportant bientôt sur toute autre considération, elles se coulèrent +doucement entre les roseaux; et quand elles furent bien sûres de n’être +point vues, elles voulurent voir de quoi il s’agissait. + + + + +CHAPITRE IV. + + +L’Ingénu baptisé. + + +Le prieur et l’abbé étant accourus demandèrent à l’Ingénu ce qu’il +fesait là . Eh parbleu! messieurs, j’attends le baptême: il y a une +heure que je suis dans l’eau jusqu’au cou, et il n’est pas honnête de +me laisser morfondre. + +Mon cher neveu, lui dit tendrement le prieur, ce n’est pas ainsi qu’on +baptise en Basse-Bretagne; reprenez vos habits et venez avec nous. +Mademoiselle de Saint-Yves, en entendant ce discours, disait tout bas à +sa compagne: Mademoiselle, croyez-vous qu’il reprenne sitôt ses habits? + +Le Huron cependant repartit au prieur: Vous ne m’en ferez pas accroire +cette fois-ci comme l’autre; j’ai bien étudié depuis ce temps-là , et je +suis très certain qu’on ne se baptise pas autrement. L’eunuque de la +reine Candace[1] fut baptisé dans un ruisseau; je vous défie de me +montrer dans le livre que vous m’avez donné qu’on s’y soit jamais pris +d’une autre façon. Je ne serai point baptisé du tout, ou je le serai +dans la rivière. On eut beau lui remontrer que les usages avaient +changé, l’Ingénu était têtu, car il était breton et huron. Il revenait +toujours à l’eunuque de la reine Candace; et quoique mademoiselle sa +tante et mademoiselle de Saint-Yves, qui l’avaient observé entre les +saules, fussent en droit de lui dire qu’il ne lui appartenait pas de +citer un pareil homme, elles n’en firent pourtant rien, tant était +grande leur discrétion. L’évêque vint lui-même lui parler, ce qui est +beaucoup; mais il ne gagna rien: le Huron disputa contre l’évêque. + +[1] Dans les premières éditions on avait mis: _la reine de Candace_. En +corrigeant cette faute, Voltaire mit dans l’_errata_ un _N. B._ en ces +termes: «Comment le P. Quesnel aurait-il ignoré que Candace était le +nom des belles reines d’Ethiopie, comme Pharaon on Pharou était le +ltitre des rois d’Égypte?» B. + + +Montrez-moi, lui dit-il, dans le livre que m’a donné mon oncle, un seul +homme qui n’ait pas été baptisé dans la rivière, et je ferai tout ce +que vous voudrez. + +La tante, désespérée, avait remarqué que la première fois que son neveu +avait fait la révérence, il en avait fait une plus profonde à +mademoiselle de Saint-Yves qu’à aucune autre personne de la compagnie, +qu’il n’avait pas même salué monsieur l’évêque avec ce respect mêlé de +cordialité qu’il avait témoigné à cette belle demoiselle. Elle prit le +parti de s’adresser à elle dans ce grand embarras; elle la pria +d’interposer son crédit pour engager le Huron à se faire baptiser de la +même manière que les Bretons, ne croyant pas que son neveu pût jamais +être chrétien s’il persistait à vouloir être baptisé dans l’eau +courante. + +Mademoiselle de Saint-Yves rougit du plaisir secret qu’elle sentait +d’être chargée d’une si importante commission. Elle s’approcha +modestement de l’Ingénu, et lui serrant la main d’une manière +tout-à -fait noble: Est-ce que vous ne ferez rien pour moi? lui +dit-elle; et en prononçant ces mots elle baissait les yeux, et les +relevait avec une grâce attendrissante. Ah! tout ce que vous voudrez, +mademoiselle, tout ce que vous me commanderez; baptême d’eau, baptême +de feu[2], baptême de sang, il n’y a rien que je vous refuse. +Mademoiselle de Saint-Yves eut la gloire de faire en deux paroles ce +que ni les empressements du prieur, ni les interrogations réitérées du +bailli, ni les raisonnements même de monsieur l’évêque, n’avaient pu +faire. Elle sentit son triomphe; mais elle n’en sentait pas encore +toute l’étendue. + +[2] Voyez tome XXVII, page 289. B. + + +Le baptême fut administré et reçu avec toute la décence, toute la +magnificence, tout l’agrément possibles. L’oncle et la tante cédèrent à +monsieur l’abbé de Saint-Yves et à sa soeur l’honneur de tenir l’Ingénu +sur les fonts. Mademoiselle de Saint-Yves rayonnait de joie de se voir +marraine. Elle ne savait pas à quoi ce grand titre l’asservissait; elle +accepta cet honneur sans en connaître les fatales conséquences. + +Comme il n’y a jamais eu de cérémonie qui ne fût suivie d’un grand +dîner, on se mit à table au sortir du baptême. Les goguenards de +Basse-Bretagne dirent qu’il ne fallait pas baptiser son vin. Monsieur +le prieur disait que le vin, selon Salomon, réjouit le coeur de +l’homme. Monsieur l’évêque ajoutait que le patriarche Juda devait lier +son ânon à la vigne, et tremper son manteau dans le sang du raisin, et +qu’il était bien triste qu’on n’en pût faire autant en Basse-Bretagne, +à laquelle Dieu avait dénié les vignes. Chacun tâchait de dire un bon +mot sur le baptême de l’Ingénu, et des galanteries à la marraine. Le +bailli, toujours interrogant, demandait au Huron s’il serait fidèle à +ses promesses. Comment voulez-vous que je manque à mes promesses, +répondit le Huron, puisque je les ai faites entre les mains de +mademoiselle de Saint-Yves? + +Le Huron s’échauffa; il but beaucoup à la santé de sa marraine. Si +j’avais été baptisé de votre main, dit-il, je sens que l’eau froide +qu’on m’a versée sur le chignon m’aurait brûlé. Le bailli trouva cela +trop poétique, ne sachant pas combien l’allégorie est familière au +Canada. Mais la marraine en fut extrêmement contente. + +On avait donné le nom d’Hercule au baptisé. L’évêque de Saint-Malo +demandait toujours quel était ce patron dont il n’avait jamais entendu +parler. Le jésuite, qui était fort savant, lui dit que c’était un saint +qui avait fait douze miracles. Il y en avait un treizième qui valait +les douze autres, mais dont il ne convenait pas à un jésuite de parler; +c’était celui d’avoir changé cinquante filles en femmes en une seule +nuit. Un plaisant qui se trouva là releva ce miracle avec énergie. +Toutes les dames baissèrent les yeux, et jugèrent à la physionomie de +l’Ingénu qu’il était digne du saint dont il portait le nom. + + + + +CHAPITRE V. + + +L’Ingénu amoureux. + + +Il faut avouer que depuis ce baptême et ce dîner mademoiselle de +Saint-Yves souhaita passionnément que monsieur l’évêque la fît encore +participante de quelque beau sacrement avec M. Hercule l’Ingénu. +Cependant, comme elle était bien élevée et fort modeste, elle n’osait +convenir tout-à -fait avec elle-même de ses tendres sentiments; mais, +s’il lui échappait un regard, un mot, un geste, une pensée, elle +enveloppait tout cela d’un voile de pudeur infiniment aimable. Elle +était tendre, vive, et sage. + +Dès que monsieur l’évêque fut parti, l’Ingénu et mademoiselle de +Saint-Yves se rencontrèrent sans avoir fait réflexion qu’ils se +cherchaient. Ils se parlèrent sans avoir imaginé ce qu’ils se diraient. +L’Ingénu lui dit d’abord qu’il l’aimait de tout son coeur, et que la +belle Abacaba, dont il avait été fou dans son pays, n’approchait pas +d’elle. Mademoiselle lui répondit, avec sa modestie ordinaire, qu’il +fallait en parler au plus vite à monsieur le prieur son oncle et à +mademoiselle sa tante, et que de son côté elle en dirait deux mots à +son cher frère l’abbé de Saint-Yves, et qu’elle se flattait d’un +consentement commun. + +L’Ingénu lui répond qu’il n’avait besoin du consentement de personne, +qu’il lui paraissait extrêmement ridicule d’aller demander à d’autres +ce qu’on devait faire; que, quand deux parties sont d’accord, on n’a +pas besoin d’un tiers pour les accommoder. Je ne consulte personne, +dit-il, quand j’ai envie de déjeuner, ou de chasser, ou de dormir: je +sais bien qu’en amour il n’est pas mal d’avoir le consentement de la +personne à qui on en veut: mais, comme ce n’est ni de mon oncle ni de +ma tante que je suis amoureux, ce n’est pas à eux que je dois +m’adresser dans cette affaire, et, si vous m’en croyez, vous vous +passerez aussi de monsieur l’abbé de Saint-Yves. + +On peut juger que la belle Bretonne employa toute la délicatesse de son +esprit à réduire son Huron aux termes de la bienséance. Elle se fâcha +même, et bientôt se radoucit. Enfin on ne sait comment aurait fini +cette conversation, si, le jour baissant, monsieur l’abbé n’avait +ramené sa soeur à son abbaye. L’Ingénu laissa coucher son oncle et sa +tante, qui étaient un peu fatigués de la cérémonie et de leur long +dîner. Il passa une partie de la nuit à faire des vers en langue hurone +pour sa bien-aimée; car il faut savoir qu’il n’y a aucun pays de la +terre où l’amour n’ait rendu les amants poètes. + +Le lendemain son oncle lui parla ainsi après le déjeuner, en présence +de mademoiselle de Kerkabon, qui était tout attendrie: Le ciel soit +loué de ce que vous avez l’honneur, mon cher neveu, d’être chrétien et +Bas-Breton! mais cela ne suffit pas; je suis un peu sur l’âge; mon +frère n’a laissé qu’un petit coin de terre qui est très peu de chose; +j’ai un bon prieuré; si vous voulez seulement vous faire sous-diacre, +comme je l’espère, je vous résignerai mon prieuré, et vous vivrez fort +à votre aise, après avoir été la consolation de ma vieillesse. + +L’Ingénu répondit: Mon oncle, grand bien vous fasse! vivez tant que +vous pourrez. Je ne sais pas ce que c’est que d’être sous-diacre ni que +de résigner; mais tout me sera bon pourvu que j’aie mademoiselle de +Saint-Yves à ma disposition. Eh! mon Dieu, mon neveu, que me dites-vous +là ? Vous aimez donc cette belle demoiselle à la folie?—Oui, mon +oncle.—- Hélas! mon neveu, il est impossible que vous l’épousiez.—Cela +est très possible, mon oncle; car non seulement elle m’a serré la main +en me quittant, mais elle m’a promis qu’elle me demanderait en mariage; +et assurément je l’épouserai.—Cela est impossible, vous dis-je, elle +est votre marraine; c’est un péché épouvantable à une marraine de +serrer la main de son filleul: il n’est pas permis d’épouser sa +marraine; les lois divines et humaines s’y opposent.—Morbleu! mon +oncle, vous vous moquez de moi: pourquoi serait-il défendu d’épouser sa +marraine, quand elle est jeune et jolie? Je n’ai point vu dans le livre +que vous m’avez donné qu’il fût mal d’épouser les filles qui ont aidé +les gens à être baptisés. Je m’aperçois tous les jours qu’on fait ici +une infinité de choses qui ne sont point dans votre livre, et qu’on n’y +fait rien de tout ce qu’il dit: je vous avoue que cela m’étonne et me +fâche. Si on me prive de la belle Saint-Yves, sous prétexte de mon +baptême, je vous avertis que je l’enlève, et que je me débaptise. + +Le prieur fut confondu; sa soeur pleura. Mon cher frère, dit-elle, il +ne faut pas que notre neveu se damne; notre saint-père le pape peut lui +donner dispense, et alors il pourra être chrétiennement heureux avec ce +qu’il aime. L’Ingénu embrassa sa tante. Quel est donc, dit-il, cet +homme charmant qui favorise avec tant de bonté les garçons et les +filles dans leurs amours? Je veux lui aller parler tout-à -l’heure. + +On lui expliqua ce que c’était que le pape; et l’Ingénu fut encore plus +étonné qu’auparavant. Il n’y a pas un mot de tout cela dans votre +livre, mon cher oncle; j’ai voyagé, je connais la mer; nous sommes ici +sur la côte de l’océan; et je quitterais mademoiselle de Saint-Yves +pour aller demander la permission de l’aimer à un homme qui demeure +vers la Méditerranée, à quatre cents lieues d’ici, et dont je n’entends +point la langue! cela est d’un ridicule incompréhensible. Je vais +sur-le-champ chez monsieur l’abbé de Saint-Yves, qui ne demeure qu’à +une lieue de vous, et je vous réponds que j’épouserai ma maîtresse dans +la journée. + +Comme il parlait encore, entra le bailli qui, selon sa coutume, lui +demanda où il allait. Je vais me marier, dit l’Ingénu en courant; et au +bout d’un quart d’heure il était déjà chez sa belle et chère +basse-brette qui dormait encore. Ah! mon frère, disait mademoiselle de +Kerkabon au prieur, jamais vous ne ferez un sous-diacre de notre neveu. + +Le bailli fut très mécontent de ce voyage; car il prétendait que son +fils épousât la Saint-Yves; et ce fils était encore plus sot et plus +insupportable que son père. + + + + +CHAPITRE VI. + + +L’Ingénu court chez sa maîtresse, et devient furieux. + + +A peine l’Ingénu était arrivé, qu’ayant demandé à une vieille servante +où était la chambre de sa maîtresse, il avait poussé fortement la porte +mal fermée, et s’était élancé vers le lit. Mademoiselle de Saint-Yves, +se réveillant en sursaut, s’était écriée: Quoi! c’est vous! ah! c’est +vous! arrêtez-vous, que faites-vous? Il avait répondu: Je vous épouse; +et en effet il l’épousait, si elle ne s’était pas débattue avec toute +l’honnêteté d’une personne qui a de l’éducation. + +L’Ingénu n’entendait pas raillerie; il trouvait toutes ces façons-là +extrêmement impertinentes. Ce n’était pas ainsi qu’en usait +mademoiselle Abacaba, ma première maîtresse; vous n’avez point de +probité; vous m’avez promis mariage, et vous ne voulez point faire +mariage; c’est manquer aux premières lois de l’honneur; je vous +apprendrai à tenir votre parole, et je vous remettrai dans le chemin de +la vertu. + +L’Ingénu possédait une vertu mâle et intrépide, digne de son patron +Hercule, dont on lui avait donné le nom à son baptême; il allait +l’exercer dans toute son étendue, lorsqu’aux cris perçants de la +demoiselle plus discrètement vertueuse, accourut le sage abbé de +Saint-Yves, avec sa gouvernante, un vieux domestique dévot, et un +prêtre de paroisse. Cette vue modéra le courage de l’assaillant. Eh, +mon Dieu! mon cher voisin, lui dit l’abbé, que faites-vous là ? Mon +devoir, répliqua le jeune homme; je remplis mes promesses, qui sont +sacrées. + +Mademoiselle de Saint-Yves se rajusta en rougissant. On emmena l’Ingénu +dans un autre appartement. L’abbé lui remontra l’énormité du procédé. +L’Ingénu se défendit sur les privilèges de la loi naturelle, qu’il +connaissait parfaitement. L’abbé voulut prouver que la loi positive +devait avoir tout l’avantage, et que, sans les conventions faites entre +les hommes, la loi de nature ne serait presque jamais qu’un brigandage +naturel. Il faut, lui disait-il, des notaires, des prêtres, des +témoins, des contrats, des dispenses. L’Ingénu lui répondit par la +réflexion que les sauvages ont toujours faite: Vous êtes donc de bien +malhonnêtes gens, puisqu’il faut entre vous tant de précautions. + +L’abbé eut de la peine à résoudre cette difficulté. Il y a, dit-il, je +l’avoue, beaucoup d’inconstants et de fripons parmi nous; et il y en +aurait autant chez les Hurons, s’ils étaient rassemblés dans une grande +ville; mais aussi il y a des âmes sages, honnêtes, éclairées, et ce +sont ces hommes-là qui ont fait les lois. Plus on est homme de bien, +plus on doit s’y soumettre; on donne l’exemple aux vicieux, qui +respectent un frein que la vertu s’est donné elle-même. + +Cette réponse frappa l’Ingénu. On a déjà remarqué qu’il avait l’esprit +juste. On l’adoucit par des paroles flatteuses; on lui donna des +espérances: ce sont les deux pièges où les hommes des deux hémisphères +se prennent; on lui présenta même mademoiselle de Saint-Yves, quand +elle eut fait sa toilette. Tout se passa avec la plus grande +bienséance, mais, malgré cette décence, les yeux étincelants de +l’Ingénu Hercule firent toujours baisser ceux de sa maîtresse, et +trembler la compagnie. + +On eut une peine extrême à le renvoyer chez ses parents. Il fallut +encore employer le crédit de la belle Saint-Yves; plus elle sentait son +pouvoir sur lui, et plus elle l’aimait. Elle le fit partir, et en fut +très affligée: enfin, quand il fut parti, l’abbé, qui non seulement +était le frère très aîné de mademoiselle de Saint-Yves, mais qui était +aussi son tuteur, prit le parti de soustraire sa pupille aux +empressements de cet amant terrible. Il alla consulter le bailli, qui, +destinant toujours son fils à la soeur de l’abbé, lui conseilla de +mettre la pauvre fille dans une communauté. Ce fut un coup terrible: +une indifférente qu’on mettrait en couvent jetterait les hauts cris; +mais une amante, et une amante aussi sage que tendre! c’était de quoi +la mettre au désespoir. + +L’Ingénu, de retour chez le prieur, raconta tout avec sa naïveté +ordinaire. Il essuya les mêmes remontrances qui firent quelque effet +sur son esprit, et aucun sur ses sens; mais le lendemain, quand il +voulut retourner chez sa belle maîtresse, pour raisonner avec elle sur +la loi naturelle et sur la loi de convention, monsieur le bailli lui +apprit avec une joie insultante qu’elle était dans un couvent. Eh bien! +dit-il, j’irai raisonner dans ce couvent. Cela ne se peut, dit le +bailli: il lui expliqua fort au long ce que c’était qu’un couvent ou un +convent, que ce mot venait du latin _conventus_, qui signifie +assemblée; et le Huron ne pouvait comprendre pourquoi il ne pouvait pas +être admis dans l’assemblée. Sitôt qu’il fut instruit que cette +assemblée était une espèce de prison où l’on tenait les filles +renfermées, chose horrible, inconnue chez les Hurons et chez les +Anglais, il devint aussi furieux que le fut son patron Hercule, lorsque +Euryte, roi d’Oechalie, non moins cruel que l’abbé de Saint-Yves, lui +refusa la belle Iole sa fille, non moins belle que la soeur de l’abbé. +Il voulait aller mettre le feu au couvent, enlever sa maîtresse, ou se +brûler avec elle. Mademoiselle de Kerkabon, épouvantée, renonçait plus +que jamais à toutes les espérances de voir son neveu sous-diacre, et +disait en pleurant qu’il avait le diable au corps depuis qu’il était +baptisé. + + + + +CHAPITRE VIL + + +L’Ingénu repousse les Anglais. + + +L’Ingénu, plongé dans une sombre et profonde mélancolie, se promena +vers le bord de la mer, son fusil à deux coups sur l’épaule, son grand +coutelas au côté, tirant de temps en temps sur quelques oiseaux, et +souvent tenté de tirer sur lui-même: mais il aimait encore la vie, à +cause de mademoiselle de Saint-Yves. Tantôt il maudissait son oncle, sa +tante, toute la Basse-Bretagne, et son baptême; tantôt il les +bénissait, puisqu’ils lui avaient fait connaître celle qu’il aimait. Il +prenait sa résolution d’aller brûler le couvent, et il s’arrêtait tout +court, de peur de brûler sa maîtresse. Les flots de la Manche ne sont +pas plus agités par les vents d’est et d’ouest que son coeur l’était +par tant de mouvements contraires. + +Il marchait à grands pas, sans savoir où, lorsqu’il entendit le son du +tambour. Il vit de loin tout un peuple dont une moitié courait au +rivage, et l’autre s’enfuyait. + +Mille cris s’élèvent de tous côtés; la curiosité et le courage le +précipitent à l’instant vers l’endroit d’où partaient ces clameurs, il +y vole en quatre bonds. Le commandant de la milice, qui avait soupé +avec lui chez le prieur, le reconnut aussitôt; il court à lui, les bras +ouverts: Ah! c’est l’Ingénu, il combattra pour nous. Et les milices, +qui mouraient de peur, se rassurèrent et crièrent aussi: C’est +l’Ingénu! c’est l’Ingénu! + +Messieurs, dit-il, de quoi s’agit-il? pourquoi êtes-vous si effarés? +a-t-on mis vos maîtresses dans des couvents? Alors cent voix confuses +s’écrient: Ne voyez-vous pas les Anglais qui abordent? Eh bien! +répliqua le Huron, ce sont de braves gens; ils ne m’ont point enlevé ma +maîtresse. + +Le commandant lui fit entendre que les Anglais venaient piller l’abbaye +de la Montagne, boire le vin de son oncle, et peut-être enlever +mademoiselle de Saint-Yves; que le petit vaisseau sur lequel il avait +abordé en Bretagne n’était venu que pour reconnaître la côte; qu’ils +fesaient des actes d’hostilité, sans avoir déclaré la guerre au roi de +France, et que la province était exposée. Ah! si cela est, ils violent +la loi naturelle; laissez-moi faire; j’ai demeuré long-temps parmi eux, +je sais leur langue, je leur parlerai; je ne crois pas qu’ils puissent +avoir un si méchant dessein. + +Pendant cette conversation, l’escadre anglaise approchait; voilà le +Huron qui court vers elle, se jette dans un petit bateau, arrive, monte +au vaisseau amiral, et demande s’il est vrai qu’ils viennent ravager le +pays sans avoir déclaré la guerre honnêtement. L’amiral et tout son +bord firent de grands éclats de rire, lui firent boire du punch, et le +renvoyèrent. + +L’Ingénu piqué ne songea plus qu’à se bien battre contre ses anciens +amis, pour ses compatriotes et pour monsieur le prieur. Les +gentilshommes du voisinage accouraient de toutes parts; il se joint à +eux: on avait quelques canons; il les charge, il les pointe, il les +tire l’un après l’autre. Les Anglais débarquent; il court à eux, il en +tue trois de sa main, il blesse même l’amiral, qui s’était moqué de +lui. Sa valeur anime le courage de toute la milice; les Anglais se +rembarquent, et toute la côte retentissait des cris de victoire, vive +le roi, vive l’Ingénu! Chacun l’embrassait, chacun s’empressait +d’étancher le sang de quelques blessures légères qu’il avait reçues. +Ah! disait-il, si mademoiselle de Saint-Yves était là , elle me mettrait +une compresse. + +Le bailli, qui s’était caché dans sa cave pendant le combat, vint lui +faire compliment comme les autres. Mais il fut bien surpris quand il +entendit Hercule l’Ingénu dire à une douzaine de jeunes gens de bonne +volonté, dont il était entouré: Mes amis, ce n’est rien d’avoir délivré +l’abbaye de la Montagne, il faut délivrer une fille. Toute cette +bouillante jeunesse prit feu à ces seules paroles. On le suivait déjà +en foule, on courait au couvent. Si le bailli n’avait pas sur-le-champ +averti le commandant, si on n’avait pas couru après la troupe joyeuse, +c’en était fait. On ramena l’Ingénu chez son oncle et sa tante, qui le +baignèrent de larmes de tendresse. + +Je vois bien que vous ne serez jamais ni sous-diacre ni prieur, lui dit +l’oncle; vous serez un officier encore plus brave que mon frère le +capitaine, et probablement aussi gueux. Et mademoiselle de Kerkabon +pleurait toujours en l’embrassant, et en disant: Il se fera tuer comme +mon frère; il vaudrait bien mieux qu’il fût sous-diacre. + +L’Ingénu, dans le combat, avait ramassé une grosse bourse remplie de +guinées, que probablement l’amiral avait laissé tomber. Il ne douta pas +qu’avec cette bourse il ne pût acheter toute la Basse-Bretagne, et +surtout faire mademoiselle de Saint-Yves grande dame. Chacun l’exhorta +à faire le voyage de Versailles, pour y recevoir le prix de ses +services. Le commandant, les principaux officiers, le comblèrent de +certificats. L’oncle et la tante approuvèrent le voyage du neveu. Il +devait être, sans difficulté, présenté au roi: cela seul lui donnerait +un prodigieux relief dans la province. Ces deux bonnes gens ajoutèrent +à la bourse anglaise un présent considérable de leurs épargnes. +L’Ingénu disait en lui-même: Quand je verrai le roi, je lui demanderai +mademoiselle de Saint-Yves en mariage, et certainement il ne me +refusera pas. Il partit donc aux acclamations de tout le canton, +étouffé d’embrassements, baigné des larmes de sa tante, béni par son +oncle, et se recommandant à la belle Saint-Yves. + + + + +CHAPITRE VIII. + + +L’Ingénu va en cour. Il soupe en chemin avec des huguenots. + + +L’Ingénu prit le chemin de Saumur par le coche, parcequ’il n’y avait +point alors d’autre commodité. Quand il fut à Saumur, il s’étonna de +trouver la ville presque déserte, et de voir plusieurs familles qui +déménageaient. On lui dit que, six ans auparavant, Saumur contenait +plus de quinze mille âmes, et qu’à présent il n’y en avait pas six +mille. Il ne manqua pas d’en parler à souper dans son hôtellerie. +Plusieurs protestants étaient à table; les uns se plaignaient +amèrement, d’autres frémissaient de colère, d’autres disaient en +pleurant, + +«…… Nos dulcia linquimus arva, +Nos patriam fugimus[1].» + + +[1]Virgile, _Éclog_. I, vers 3. B. + + +L’Ingénu, qui ne savait pas le latin, se fit expliquer ces paroles, qui +signifient: Nous abandonnons nos douces campagnes, nous fuyons notre +patrie. + +Et pourquoi fuyez-vous votre patrie, messieurs?—C’est qu’on veut que +nous reconnaissions le pape.—Et pourquoi ne le reconnaîtriez-vous pas? +Vous n’avez donc point de marraines que vous vouliez épouser? car on +m’a dit que c’était lui qui en donnait la permission.—Ah! monsieur, ce +pape dit qu’il est le maître du domaine des rois.— Mais, messieurs, de +quelle profession êtes-vous? —Monsieur, nous sommes pour la plupart des +drapiers et des fabricants.—Si votre pape dit qu’il est le maître de +vos draps et de vos fabriques, vous faites très bien de ne le pas +reconnaître; mais pour les rois, c’est leur affaire; de quoi vous +mêlez-vous[2]?—Alors un petit homme noir prit la parole, et exposa très +savamment les griefs de la compagnie. Il parla de la révocation de +l’édit de Nantes avec tant d’énergie, il déplora d’une manière si +pathétique le sort de cinquante mille familles fugitives et de +cinquante mille autres converties par les dragons, que l’Ingénu à son +tour versa des larmes. D’où vient donc, disait-il, qu’un si grand roi, +dont la gloire s’étend jusque chez les Hurons, se prive ainsi de tant +de coeurs qui l’auraient aimé, et de tant de bras qui l’auraient servi? + +[2] C’est la réponse de Fontenelle à un marchand de Rouen, janséniste. +K. + + +C’est qu’on l’a trompé comme les autres grands rois, répondit l’homme +noir. On lui a fait croire que, dès qu’il aurait dit un mot, tous les +hommes penseraient comme lui; et qu’il nous ferait changer de religion, +comme son musicien Lulli fait changer en un moment les décorations de +ses opéra. Non seulement il perd déjà cinq à six cent mille sujets très +utiles, mais il s’en fait des ennemis; et le roi Guillaume, qui est +actuellement maître de l’Angleterre, a composé plusieurs régiments de +ces mêmes Français qui auraient combattu pour leur monarque. + +Un tel désastre est d’autant plus étonnant, que le pape régnant[1], à +qui Louis XIV sacrifie une partie de son peuple, est son ennemi +déclaré. Ils ont encore tous deux, depuis neuf ans, une querelle +violente. Elle a été poussée si loin, que la France a espéré enfin de +voir briser le joug qui la soumet depuis tant de siècles à cet +étranger, et surtout de ne lui plus donner d’argent; ce qui est le +premier mobile des affaires de ce monde. Il paraît donc évident qu’on a +trompé ce grand roi sur ses intérêts comme sur l’étendue de son +pouvoir, et qu’on a donné atteinte à la magnanimité de son coeur. + +[1] Innocent XI. Voyez tome XXII, page 280. B. + + +L’Ingénu, attendri de plus en plus, demanda quels étaient les Français +qui trompaient ainsi un monarque si cher aux Hurons. Ce sont les +jésuites, lui répondit-on; c’est surtout le P. de La Chaise, confesseur +de sa majesté. Il faut espérer que Dieu les en punira un jour, et +qu’ils seront chassés comme ils nous chassent. Y a-t-il un malheur égal +aux nôtres? Mons de Louvois nous envoie de tous côtés des jésuites et +des dragons. + +Oh bien! messieurs, répliqua l’Ingénu, qui ne pouvait plus se contenir, +je vais à Versailles recevoir la récompense due à mes services; je +parlerai à ce mons de Louvois: on m’a dit que c’est lui qui fait la +guerre de son cabinet. Je verrai le roi, je lui ferai connaître la +vérité; il est impossible qu’on ne se rende pas à cette vérité quand on +la sent. Je reviendrai bientôt pour épouser mademoiselle de Saint-Yves, +et je vous prie à la noce. Ces bonnes gens le prirent alors pour un +grand seigneur qui voyageait _incognito_ par le coche. Quelques uns le +prirent pour le fou du roi. + +Il y avait à table un jésuite déguisé qui servait d’espion au révérend +P. de La Chaise. Il lui rendait compte de tout, et le P. de La Chaise +en instruisait mons de Louvois. L’espion écrivit. L’Ingénu et la lettre +arrivèrent presque en même temps à Versailles. + + + + +CHAPITRE IX. + + +Arrivée de l’Ingénu à Versailles. Sa réception à la cour. + + +L’Ingénu débarque en pot-de-chambre[a] dans la cour des cuisines. Il +demande aux porteurs de chaise à quelle heure on peut voir le roi. Les +porteurs lui rient au nez, tout comme avait fait l’amiral anglais. Il +les traita de même, il les battit; ils voulurent le lui rendre, et la +scène allait être sanglante, s’il n’eût passé un garde du corps, +gentilhomme breton, qui écarta la canaille. Monsieur, lui dit le +voyageur, vous me paraissez un brave homme; je suis le neveu de +monsieur le prieur de Notre-Dame de la Montagne; j’ai tué des Anglais, +je viens parler au roi; je vous prie de me mener dans sa chambre. Le +garde, ravi de trouver un brave de sa province, qui ne paraissait pas +au fait des usages de la cour, lui apprit qu’on ne parlait pas ainsi au +roi, et qu’il fallait être présenté par monseigneur de Louvois.—Eh +bien! menez-moi donc chez ce monseigneur de Louvois, qui sans doute me +conduira chez sa majesté. Il est encore plus difficile, répliqua le +garde, de parler à monseigneur de Louvois qu’à sa majesté; mais je vais +vous conduire chez M. Alexandre, le premier commis de la guerre; c’est +comme si vous parliez au ministre. Ils vont donc chez ce M. Alexandre, +premier commis, et ils ne purent être introduits; il était en affaire +avec une dame de la cour, et il y avait ordre de ne laisser entrer +personne. Eh bien! dit le garde, il n’y a rien de perdu; allons chez le +premier commis de M. Alexandre; c’est comme si vous parliez à M. +Alexandre lui-même. + +[a] C’est une voiture de Paris à Versailles, laquelle ressemble à un +petit tombereau couvert. + + +Le Huron tout étonné le suit; ils restent ensemble une demi-heure dans +une petite antichambre. Qu’est-ce donc que tout ceci? dit l’Ingénu; +est-ce que tout le monde est invisible dans ce pays-ci? il est bien +plus aisé de se battre en Basse-Bretagne contre des Anglais, que de +rencontrer à Versailles les gens à qui on a affaire. Il se désennuya en +racontant ses amours à son compatriote. Mais l’heure en sonnant rappela +le garde du corps à son poste. Ils se promirent de se revoir, le +lendemain, et l’Ingénu resta encore une autre demi-heure dans +l’antichambre, en rêvant à mademoiselle de Saint-Yves, et à la +difficulté de parler aux rois et aux premiers commis. + +Enfin le patron parut. Monsieur, lui dit l’Ingénu, si j’avais attendu +pour repousser les Anglais aussi longtemps que vous m’avez fait +attendre mon audience, ils ravageraient actuellement la Basse-Bretagne +tout à leur aise. Ces paroles frappèrent le commis. Il dit enfin au +Breton: Que demandez-vous?—Récompense, dit l’autre; voici mes titres: +il lui étala tous ses certificats. Le commis lut, et lui dit que +probablement on lui accorderait la permission d’acheter une +lieutenance.—Moi! que je donne de l’argent pour avoir repoussé les +Anglais? que je paie le droit de me faire tuer pour vous, pendant que +vous donnez ici vos audiences tranquillement? je crois que vous voulez +rire. Je veux une compagnie de cavalerie pour rien; je veux que le roi +fasse sortir mademoiselle de Saint-Yves du couvent, et qu’il me la +donne par mariage; je veux parler au roi en faveur de cinquante mille +familles que je prétends lui rendre: en un mot je veux être utile; +qu’on m’emploie et qu’on m’avance. + +Comment vous nommez-vous, monsieur, qui parlez si haut? Oh! oh! reprit +l’Ingénu, vous n’avez donc pas lu mes certificats? c’est donc ainsi +qu’on en use? Je m’appelle Hercule de Kerkabon; je suis baptisé, je +loge au Cadran bleu, et je me plaindrai de vous au roi. Le commis +conclut, comme les gens de Saumur, qu’il n’avait pas la tête bien +saine, et n’y fit pas grande attention. + +Ce même jour, le révérend P. La Chaise, confesseur de Louis XIV, avait +reçu la lettre de son espion, qui accusait le breton Kerkabon de +favoriser dans son coeur les huguenots, et de condamner la conduite des +jésuites. M. de Louvois, de son côté, avait reçu une lettre de +l’interrogant bailli, qui dépeignait l’Ingénu comme un garnement qui +voulait brûler les couvents et enlever les filles. + +L’Ingénu, après s’être promené dans les jardins de Versailles, où il +s’ennuya, après avoir soupé en Huron et en Bas-Breton, s’était couché +dans la douce espérance de voir le roi le lendemain, d’obtenir +mademoiselle de Saint-Yves en mariage; d’avoir au moins une compagnie +de cavalerie, et de faire cesser la persécution contre les huguenots. +Il se berçait de ces flatteuses idées, quand la maréchaussée entra dans +sa chambre. Elle se saisit d’abord de son fusil à deux coups et de son +grand sabre. On fit un inventaire de son argent comptant, et on le mena +dans le château que fit construire le roi Charles V, fils de Jean II, +auprès de la rue Saint-Antoine, à la porte des Tournelles[1]. + +[1] La Bastille, qui fut prise par le peuple de Paris, le 14 juillet +1789, puis démolie. B. + + +Quel était en chemin l’étonnement de l’Ingénu! je vous le laisse à +penser. Il crut d’abord que c’était un rêve. Il resta dans +l’engourdissement, puis tout-à -coup transporté d’une fureur qui +redoublait ses forces, il prend à la gorge deux de ses conducteurs, qui +étaient avec lui dans le carrosse, les jette par la portière, se jette +après eux, et entraîne le troisième, qui voulait le retenir. Il tombe +de l’effort, on le lie, on le remonte dans la voiture. Voilà donc, +disait-il, ce que l’on gagne à chasser les Anglais de la +Basse-Bretagne! Que dirais-tu, belle Saint-Yves, si tu me voyais dans +cet état? + +On arrive enfin au gîte qui lui était destiné. On le porte en silence +dans la chambre où il devait être enfermé, comme un mort qu’on porte +dans un cimetière. Cette chambre était déjà occupée par un vieux +solitaire de Port-Royal, nommé Gordon, qui y languissait depuis deux +ans. Tenez, lui dit le chef des sbires, voilà de la compagnie que je +vous amène; et sur-le-champ on referma les énormes verrous de la porte +épaisse, revêtue de larges barres. Les deux captifs restèrent séparés +de l’univers entier. + + + + +CHAPITRE X. + + +L’Ingénu enfermé à la Bastille avec un janséniste. + + +M. Gordon était un vieillard frais et serein, qui savait deux grandes +choses: supporter l’adversité, et consoler les malheureux. Il s’avança +d’un air ouvert et compatissant vers son compagnon, et lui dit en +l’embrassant: Qui que vous soyez, qui venez partager mon tombeau, soyez +sûr que je m’oublierai toujours moi-même pour adoucir vos tourments +dans l’abîme infernal où nous sommes plongés. Adorons la Providence qui +nous y a conduits, souffrons en paix, et espérons. Ces paroles firent +sur l’âme de l’Ingénu l’effet des gouttes d’Angleterre, qui rappellent +un mourant à la vie, et lui font entr’ouvrir des yeux étonnés. + +Après les premiers compliments, Gordon, sans le presser de lui +apprendre la cause de son malheur, lui inspira, par la douceur de son +entretien, et par cet intérêt que prennent deux malheureux l’un à +l’autre, le désir d’ouvrir son coeur et de déposer le fardeau qui +l’accablait; mais il ne pouvait deviner le sujet de son malheur; cela +lui paraissait un effet sans cause; et le bon-homme Gordon était aussi +étonné que lui-même. + +Il faut, dit le janséniste au Huron, que Dieu ait de grands desseins +sur vous, puisqu’il vous a conduit du lac Ontario en Angleterre et en +France, qu’il vous a fait baptiser en Basse-Bretagne, et qu’il vous a +mis ici pour votre salut. Ma foi, répondit l’Ingénu, je crois que le +diable s’est mêlé seul de ma destinée. Mes compatriotes d’Amérique ne +m’auraient jamais traité avec la barbarie que j’éprouve; ils n’en ont +pas d’idée. On les appelle _sauvages_; ce sont des gens de bien +grossiers, et les hommes de ce pays-ci sont des coquins raffinés. Je +suis, à la vérité, bien surpris d’être venu d’un autre monde pour être +enfermé dans celui-ci sous quatre verrous avec un prêtre; mais je fais +réflexion au nombre prodigieux d’hommes qui partent d’un hémisphère +pour aller se faire tuer dans l’autre, ou qui font naufrage en chemin, +et qui sont mangés des poissons: je ne vois pas les gracieux desseins +de Dieu sur tous ces gens-là . + +On leur apporta à dîner par un guichet. La conversation roula sur la +Providence, sur les lettres de cachet, et sur l’art de ne pas succomber +aux disgrâces auxquelles tout homme est exposé dans ce monde. Il y a +deux ans que je suis ici, dit le vieillard, sans autre consolation que +moi-même et des livres; je n’ai pas eu un moment de mauvaise humeur. + +Ah! M. Gordon, s’écria l’Ingénu, vous n’aimez donc pas votre marraine? +Si vous connaissiez comme moi mademoiselle de Saint-Yves, vous seriez +au désespoir. A ces mots il ne put retenir ses larmes, et il se sentit +alors un peu moins oppressé. Mais, dit-il, pourquoi donc les larmes +soulagent-elles? Il me semble qu’elles devraient faire un effet +contraire.—Mon fils, tout est physique en nous, dit le bon vieillard; +toute sécrétion fait du bien au corps; et tout ce qui le soulage +soulage l’âme: nous sommes les machines de la Providence. + +L’Ingénu, qui, comme nous l’avons dit plusieurs fois, avait un grand +fonds d’esprit, fit de profondes réflexions sur cette idée, dont il +semblait qu’il avait la semence en lui-même. Après quoi il demanda à +son compagnon pourquoi sa machine était depuis deux ans sous quatre +verrous. Par la grâce efficace, répondit Gordon: je passe pour +janséniste; j’ai connu Arnauld et Nicole; les jésuites nous ont +persécutés. Nous croyons que le pape n’est qu’un évêque comme un autre; +et c’est pour cela que le P. de La Chaise a obtenu du roi, son +pénitent, un ordre de me ravir, sans aucune formalité de justice, le +bien le plus précieux des hommes, la liberté. Voilà qui est bien +étrange, dit l’Ingénu; tous les malheureux que j’ai rencontrés ne le +sont qu’à cause du pape. + +A l’égard de votre grâce efficace, je vous avoue que je n’y entends +rien; mais je regarde comme une grande grâce que Dieu m’ait fait +trouver dans mon malheur un homme comme vous, qui verse dans mon coeur +des consolations dont je me croyais incapable. + +Chaque jour la conversation devenait plus intéressante et plus +instructive. Les âmes des deux captifs s’attachaient l’une à l’autre. +Le vieillard savait beaucoup, et le jeune homme voulait beaucoup +apprendre. Au bout d’un mois il étudia la géométrie; il la dévorait. +Gordon lui fit lire la physique de Rohault, qui était encore à la mode, +et il eut le bon esprit de n’y trouver que des incertitudes. + +Ensuite il lut le premier volume de la _Recherche de la vérité_. Cette +nouvelle lumière l’éclaira. Quoi! dit-il, notre imagination et nos sens +nous trompent à ce point! quoi! les objets ne forment point nos idées, +et nous ne pouvons nous les donner nous-mêmes! Quand il eut lu le +second volume, il ne fut plus si content, et il conclut qu’il est plus +aisé de détruire que de bâtir. + +Son confrère, étonné qu’un jeune ignorant fît cette réflexion, qui +n’appartient qu’aux âmes exercées, conçut une grande idée de son +esprit, et s’attacha à lui davantage. + +Votre Malebranche, lui dit un jour l’Ingénu, me paraît avoir écrit la +moitié de son livre avec sa raison, et l’autre avec son imagination et +ses préjugés. + +Quelques jours après, Gordon lui demanda: Que pensez-vous donc de +l’âme, de la manière dont nous recevons nos idées, de notre volonté, de +la grâce, du libre arbitre? Rien, lui repartit l’Ingénu: si je pensais +quelque chose, c’est que nous sommes sous la puissance de l’Etre +éternel, comme les astres et les éléments; qu’il fait tout en nous, que +nous sommes de petites roues de la machine immense dont il est l’âme; +qu’il agit par des lois générales, et non par des vues particulières; +cela seul me paraît intelligible; tout le reste est pour moi un abîme +de ténèbres. + +Mais, mon fils, ce serait faire Dieu auteur du péché.—Mais, mon père, +votre grâce efficace ferait Dieu auteur du péché aussi; car il est +certain que tous ceux à qui cette grâce serait refusée pécheraient; et +qui nous livre au mal n’est-il pas l’auteur du mal? + +Cette naïveté embarrassait fort le bon-homme; il sentait qu’il fesait +de vains efforts pour se tirer de ce bourbier; et il entassait tant de +paroles qui paraissaient avoir du sens et qui n’en avaient point (dans +le goût de la prémotion physique), que l’Ingénu en avait pitié. Cette +question tenait évidemment à l’origine du bien et du mal; et alors il +fallait que le pauvre Gordon passât en revue la boîte de Pandore, +l’oeuf d’Orosmade percé par Arimane[1], l’inimitié entre Typhon et +Osiris, et enfin le péché originel; et ils couraient l’un et l’autre +dans cette nuit profonde, sans jamais se rencontrer. Mais enfin ce +roman de l’âme détournait leur vue de la contemplation de leur propre +misère, et, par un charme étrange, la foule des calamités répandues sur +l’univers diminuait la sensation de leurs peines; ils n’osaient se +plaindre quand tout souffrait. + +[1] Voyez tome XV, pages 314-315. B. + + +Mais, dans le repos de la nuit, l’image de la belle Saint-Yves effaçait +dans l’esprit de son amant toutes les idées de métaphysique et de +morale. Il se réveillait les yeux mouillés de larmes; et le vieux +janséniste oubliait sa grâce efficace, et l’abbé de Saint-Cyran, et +Jansénius, pour consoler un jeune homme qu’il croyait en péché mortel. + +Après leurs lectures, après leurs raisonnements, ils parlaient encore +de leurs aventures; et, après en avoir inutilement parlé, ils lisaient +ensemble ou séparément. L’esprit du jeune homme se fortifiait de plus +en plus. Il serait surtout allé très loin en mathématiques sans les +distractions que lui donnait mademoiselle de Saint-Yves. + +Il lut des histoires, elles l’attristèrent. Le monde lui parut trop +méchant et trop misérable. En effet l’histoire n’est que le tableau des +crimes et des malheurs. La foule des hommes innocents et paisibles +disparaît toujours sur ces vastes théâtres. Les personnages ne sont que +des ambitieux pervers. Il semble que l’histoire ne plaise que comme la +tragédie, qui languit si elle n’est animée par les passions, les +forfaits, et les grandes infortunes. Il faut armer Clio du poignard, +comme Melpomène. + +Quoique l’histoire de France soit remplie d’horreurs, ainsi que toutes +les autres, cependant elle lui parut si dégoûtante dans ses +commencements, si sèche dans son milieu, si petite enfin, même du temps +de Henri IV, toujours si dépourvue de grands monuments, si étrangère à +ces belles découvertes qui ont illustré d’autres nations, qu’il était +obligé de lutter contre l’ennui pour lire tous ces détails de calamités +obscures resserrées dans un coin du monde. + +Gordon pensait comme lui. Tous deux riaient de pitié quand il était +question des souverains de Fezensac[1], de Fesansaguet, et d’Astarac. +Cette étude en effet ne serait bonne que pour leurs héritiers, s’ils en +avaient. Les beaux siècles de la république romaine le rendirent +quelque temps indifférent pour le reste de la terre. Le spectacle de +Rome victorieuse et législatrice des nations occupait son âme entière. +Il s’échauffait en contemplant ce peuple qui fut gouverné sept cents +ans par l’enthousiasme de la liberté et de la gloire. + +[1] Le comté de Fezensac avait sept lieues de longueur sur cinq de +largeur; il avait été, en 1140, réuni au comté d’Armagnac. Le vicomte +de Fesansaguet, ou petit Fezensac, fut aussi, en 1404, réuni au comté +d’Armagnac. Le comté d’Astarac avait environ treize lieues de longueur +et onze de largeur. B. + + +Ainsi se passaient les jours, les semaines, les mois; et il se serait +cru heureux dans le séjour du désespoir, s’il n’avait point aimé. + +Son bon naturel s’attendrissait encore sur le prieur de Notre-Dame de +la Montagne, et sur la sensible Kerkabon. Que penseront-ils, +répétait-il souvent, quand ils n’auront point de mes nouvelles? Ils me +croiront un ingrat. Cette idée le tourmentait; il plaignait ceux qui +l’aimaient, beaucoup plus qu’il ne se plaignait lui-même. + + + + +CHAPITRE XI + + +Comment l’Ingénu développe son génie. + + +La lecture agrandit l’âme, et un ami éclairé la console. Notre captif +jouissait de ces deux avantages qu’il n’avait pas soupçonnés +auparavant. Je serais tenté, dit-il, de croire aux métamorphoses, car +j’ai été changé de brute en homme. Il se forma une bibliothèque choisie +d’une partie de son argent dont on lui permettait de disposer. Son ami +l’encouragea à mettre par écrit ses réflexions. Voici ce qu’il écrivit +sur l’histoire ancienne: + +«Je m’imagine que les nations ont été long-temps comme moi, qu’elles ne +se sont instruites que fort tard, qu’elles n’ont été occupées pendant +des siècles que du moment présent qui coulait, très peu du passé, et +jamais de l’avenir. J’ai parcouru cinq ou six cents lieues du Canada, +je n’y ai pas trouvé un seul monument; personne n’y sait rien de ce +qu’a fait son bisaïeul. Ne serait-ce pas là l’état naturel de l’homme? +L’espèce de ce continent-ci me paraît supérieure à celle de l’autre. +Elle a augmenté son être depuis plusieurs siècles par les arts et par +les connaissances. Est-ce parcequ’elle a de la barbe au menton, et que +Dieu a refusé la barbe aux Américains? Je ne le crois pas; car je vois +que les Chinois n’ont presque point de barbe, et qu’ils cultivent les +arts depuis plus de cinq mille années. En effet, s’ils ont plus de +quatre mille ans d’annales, il faut bien que la nation ait été +rassemblée et florissante depuis plus de cinquante siècles. + +«Une chose me frappe surtout dans cette ancienne histoire de la Chine, +c’est que presque tout y est vraisemblable et naturel. Je l’admire en +ce qu’il n’y a rien de merveilleux. + +«Pourquoi toutes les autres nations se sont-elles donné des origines +fabuleuses? Les anciens chroniqueurs de l’histoire de France, qui ne +sont pas fort anciens, font venir les Français d’un Francus, fils +d’Hector: les Romains se disaient issus d’un Phrygien, quoiqu’il n’y +eût pas dans leur langue un seul mot qui eût le moindre rapport à la +langue de Phrygie: les dieux avaient habité dix mille ans en Egypte, et +les diables, en Scythie, où ils avaient engendré les Huns. Je ne vois +avant Thucydide que des romans semblables aux Amadis, et beaucoup moins +amusants. Ce sont partout des apparitions, des oracles, des prodiges, +des sortilèges, des métamorphoses, des songes expliqués, et qui font la +destinée des plus grands empires et des plus petits états: ici des +bêtes qui parlent, là des bêtes qu’on adore, des dieux transformés en +hommes, et des hommes transformés en dieux. Ah! s’il nous faut des +fables, que ces fables soient du moins l’emblème de la vérité! J’aime +les fables des philosophes, je ris de celles des enfants, et je hais +celles des imposteurs.» + +Il tomba un jour sur une histoire de l’empereur Justinien. On y lisait +que des apédeutes[1] de Constantinople avaient donné, en très mauvais +grec, un édit contre le plus grand capitaine du siècle[2], parceque ce +héros avait prononcé ces paroles dans la chaleur de la conversation: +«La vérité luit de sa propre lumière, et on n’éclaire pas les esprits +avec les flammes des bûchers.» Les apédeutes assurèrent que cette +proposition était hérétique, sentant l’hérésie, et que l’axiome +contraire était catholique, universel, et grec: « On n’éclaire les +esprits qu’avec la flamme des bûchers, et la vérité ne saurait luire de +sa propre lumière.» Ces linostoles[3] condamnèrent ainsi plusieurs +discours du capitaine, et donnèrent un édit. + +[1] Ignorants, gens sans éducation. (Note de M. Decroix.) + + +[2] La faculté de théologie dé Paris avait donné, en mauvais latin, une +censure du _Bélisaire_ de Marmontel. B. + + +[3] Couverts de longs habits de lin (tels que des surplis). L’auteur +fait ici allusion à la censure du _Bélisaire_ de Marmontel par la +Sorbonne. (Note de M. Decroix.) + + +Quoi! s’écria l’Ingénu, des édits rendus par ces gens-là ! Ce ne sont +point des édits, répliqua Gordon, ce sont des contr’édits[4] dont tout +le monde se moquait à Constantinople, et l’empereur tout le premier; +c’était un sage prince, qui avait su réduire les apédeutes linostoles à +ne pouvoir faire que du bien. Il savait que ces messieurs-là et +plusieurs autres pastophores[5] avaient lassé de contr’édits la +patience des empereurs ses prédécesseurs en matière plus grave. Il fit +fort bien, dit l’Ingénu; on doit soutenir les pastophores et les +contenir. + +[4] L’édition encadrée de 1775 porte: _contr’édits_; on lit de même +dans les éditions de Kehl. Toutes les éditions antérieures à 1775 +portent: _contredits_, Mais on ne doit pas oublier que beaucoup +d’ouvrages de Voltaire ont été imprimés en pays étrangers, et +quelquefois loin des yeux de l’auteur. B. + + +[5] Vêtus de longues robes ou manteaux. (Note de M. Decroix.) + + +Il mit par écrit beaucoup d’autres réflexions qui épouvantèrent le +vieux Gordon. Quoi! dit-il en lui-même, j’ai consumé cinquante ans à +m’instruire, et je crains de ne pouvoir atteindre au bon sens naturel +de cet enfant presque sauvage! je tremble d’avoir laborieusement +fortifié des préjugés; il n’écoute que la simple nature. + +Le bon-homme avait quelques uns de ces petits livres de critique, de +ces brochures périodiques où des hommes incapables de rien produire +dénigrent les productions des autres, où les Visé insultent aux Racine, +et les Faydit aux Fénelon. L’Ingénu en parcourut quelques uns. Je les +compare, disait-il, à certains moucherons qui vont déposer leurs oeufs +dans le derrière des plus beaux chevaux: cela ne les empêche pas de +courir. A peine les deux philosophes daignèrent-ils jeter les yeux sur +ces excréments de la littérature. + +Ils lurent bientôt ensemble les éléments de l’astronomie; l’Ingénu fit +venir des sphères: ce grand spectacle le ravissait. Qu’il est dur, +disait-il, de ne commencer à connaître le ciel que lorsqu’on me ravit +le droit de le contempler! Jupiter et Saturne roulent dans ces espaces +immenses; des millions de soleils éclairent des milliards de mondes; et +dans le coin de terre où je suis jeté, il se trouve des êtres qui me +privent, moi être voyant et pensant, de tous ces mondes où ma vue +pourrait atteindre, et de celui où Dieu m’a fait naître! La lumière +faite pour tout l’univers est perdue pour moi. On ne me la cachait pas +dans l’horizon septentrional où j’ai passé mon enfance et ma jeunesse. +Sans vous, mon cher Gordon, je serais ici dans le néant. + + + + +CHAPITRE XII. + + +Ce que l’Ingénu pense des pièces de théâtre. + + +Le jeune Ingénu ressemblait à un de ces arbres vigoureux qui, nés dans +un sol ingrat, étendent en peu de temps leurs racines et leurs branches +quand ils sont transplantés dans un terrain favorable; et il était bien +extraordinaire qu’une prison fût ce terrain. + +Parmi les livres qui occupaient le loisir des deux captifs, il se +trouva des poésies, des traductions de tragédies grecques, quelques +pièces du théâtre français. Les vers qui parlaient d’amour portèrent +à -la-fois dans l’âme de l’Ingénu le plaisir et la douleur. Ils lui +parlaient tous de sa chère Saint-Yves. La fable des deux Pigeons lui +perça le coeur; il était bien loin de pouvoir revenir à son colombier. + +Molière l’enchanta. Il lui fesait connaître les moeurs de Paris et du +genre humain.—A laquelle de ses comédies donnez-vous la préférence?—Au +_Tartufe_, sans difficulté. Je pense comme vous, dit Gordon; c’est un +tartufe qui m’a plongé dans ce cachot, et peut-être ce sont des +tartufes qui ont fait votre malheur. + +Comment trouvez-vous ces tragédies grecques?—Bonnes pour des Grecs, dit +l’Ingénu. Mais quand il lut l’_Iphigénie_ moderne, _Phèdre_, +_Andromaque_, _Athalie_, il fut en extase, il soupira, il versa des +larmes, il les sut par coeur sans avoir envie de les apprendre. + +Lisez _Rodogune_, lui dit Gordon; on dit que c’est le chef-d’oeuvre du +théâtre; les autres pièces qui vous ont fait tant de plaisir sont peu +de chose en comparaison. Le jeune homme, dès la première page, lui dit: +Cela n’est pas du même auteur.—A quoi le voyez-vous?—Je n’en sais rien +encore; mais ces vers-là ne vont ni à mon oreille ni à mon coeur.—Oh! +ce n’est rien que les vers, répliqua Gordon. L’Ingénu répondit: +Pourquoi donc en faire? + +Après avoir lu très attentivement la pièce, sans autre dessein que +celui d’avoir du plaisir, il regardait son ami avec des yeux secs et +étonnés, et ne savait que dire. Enfin, pressé de rendre compte de ce +qu’il avait senti, voici ce qu’il répondit: Je n’ai guère entendu le +commencement; j’ai été révolté du milieu; la dernière scène m’a +beaucoup ému, quoiqu’elle me paraisse peu vraisemblable: je ne me suis +intéressé pour personne, et je n’ai pas retenu vingt vers, moi qui les +retiens tous quand ils me plaisent. + +Cette pièce passe pourtant pour la meilleure que nous ayons.—Si cela +est, répliqua-t-il, elle est peut-être comme bien des gens qui ne +méritent pas leurs places. Après tout, c’est ici une affaire de goût; +le mien ne doit pas encore être formé: je peux me tromper; mais vous +savez que je suis assez accoutumé à dire ce que je pense, ou plutôt ce +que je sens. Je soupçonne qu’il y a souvent de l’illusion, de la mode, +du caprice dans les jugements des hommes. J’ai parlé d’après la nature; +il se peut que chez moi la nature soit très imparfaite; mais il se peut +aussi qu’elle soit quelquefois peu consultée par la plupart des hommes. +Alors il récita des vers d’_Iphigénie_, dont il était plein; et +quoiqu’il ne déclamât pas bien, il y mit tant de vérité et d’onction, +qu’il fit pleurer le vieux janséniste. Il lut ensuite _Cinna_; il ne +pleura point, mais il admira. + + + + +CHAPITRE XIII. + + +La belle Saint-Yves va à Versailles. + + +Pendant que notre infortuné s’éclairait plus qu’il ne se consolait; +pendant que son génie, étouffé depuis si long-temps, se déployait avec +tant de rapidité et de force; pendant que la nature, qui se +perfectionnait en lui, le vengeait des outrages de la fortune, que +devinrent monsieur le prieur et sa bonne soeur, et la belle recluse +Saint-Yves? Le premier mois on fut inquiet, et au troisième on fut +plongé dans la douleur; les fausses conjectures, les bruits mal fondés, +alarmèrent: au bout de six mois on le crut mort. Enfin monsieur et +mademoiselle de Kerkabon apprirent, par une ancienne lettre qu’un garde +du roi avait écrite en Bretagne, qu’un jeune homme semblable à l’Ingénu +était arrivé un soir à Versailles, mais qu’il avait été enlevé pendant +la nuit, et que depuis ce temps personne n’en avait entendu parler. + +Hélas! dit mademoiselle de Kerkabon, notre neveu aura fait quelque +sottise, et se sera attiré de fâcheuses affaires. Il est jeune, il est +Bas-Breton, il ne peut savoir comme on doit se comporter à la cour. Mon +cher frère, je n’ai jamais vu Versailles ni Paris; voici une belle +occasion, nous retrouverons peut-être notre pauvre neveu: c’est le fils +de notre frère; notre devoir est de le secourir. Qui sait si nous ne +pourrons point parvenir enfin à le faire sous-diacre, quand la fougue +de la jeunesse sera amortie? Il avait beaucoup de dispositions pour les +sciences. Vous souvenez-vous comme il raisonnait sur l’ancien et sur le +nouveau _Testament_? Nous sommes responsables de son âme; c’est nous +qui l’avons fait baptiser; sa chère maîtresse Saint-Yves passe les +journées à pleurer. En vérité il faut aller à Paris. S’il est caché +dans quelqu’une de ces vilaines maisons de joie dont on m’a fait tant +de récits, nous l’en tirerons. Le prieur fut touché des discours de sa +soeur. Il alla trouver l’évêque de Saint-Malo, qui avait baptisé le +Huron, et lui demanda sa protection et ses conseils. Le prélat approuva +le voyage. Il donna au prieur des lettres de recommandation pour le P. +de La Chaise, confesseur du roi, qui avait la première dignité du +royaume, pour l’archevêque de Paris, Harlay, et pour l’évêque de Meaux, +Bossuet. + +Enfin le frère et la soeur partirent; mais, quand ils furent arrivés à +Paris, ils se trouvèrent égarés comme dans un vaste labyrinthe, sans +fil et sans issue. Leur fortune était médiocre, et il leur fallait tous +les jours des voitures pour aller à la découverte, et ils ne +découvraient rien. + +Le prieur se présenta chez le révérend P. de La Chaise; il était avec +mademoiselle Du Tron, et ne pouvait donner audience à des prieurs. Il +alla à la porte de l’archevêque; le prélat[1] était enfermé avec la +belle madame de Lesdiguières pour les affaires de l’Eglise. Il courut à +la maison de campagne de l’évêque de Meaux; celui-ci examinait, avec +mademoiselle de Mauléon, l’amour mystique de madame Guyon. Cependant il +parvint à se faire entendre de ces deux prélats; tous deux lui +déclarèrent qu’ils ne pouvaient se mêler de son neveu, attendu qu’il +n’était pas sous-diacre. + +[1] François de Harlay de Chauvalon, archevêque de Paris, de 1670 à +1695, refusa la sépulture à Molière, fit enfermer madame Guyon, donna +la bénédiction nuptiale à Louis XIV et à madame de Maintenon. Il était +connu par ses aventures galantes. Un jour’qu’il entrait dans un salon +où étaient un grand nombre de belles dames, il dit: + + +Formosi pecoris custos; + + +l’une d’elles acheva le vers de Virgile en ajoutant: + + +formosior ipse. B. + + +Enfin il vit le jésuite; celui-ci le reçut à bras ouverts, lui protesta +qu’il avait toujours eu pour lui une estime particulière, ne l’ayant +jamais connu. Il jura que la Société avait toujours été attachée aux +Bas-Bretons. Mais, dit-il, votre neveu n’aurait-il pas le malheur +d’être huguenot?—Non, assurément, mon révérend père.—Serait-il point +janséniste?—Je puis assurer à votre révérence qu’à peine est-il +chrétien: il y a environ onze mois que nous l’avons baptisé.—Voilà qui +est bien, voilà qui est bien, nous aurons soin de lui. Votre bénéfice +est-il considérable?—Oh! fort peu de chose, et mon neveu nous coûte +beaucoup.—Y a-t-il quelques jansénistes dans le voisinage? Prenez bien +garde, mon cher monsieur le prieur, ils sont plus dangereux que les +huguenots et les athées.—Mon révérend père, nous n’en avons point; on +ne sait ce que c’est que le jansénisme à Notre-Dame de la +Montagne.—Tant mieux; allez, il n’y a rien que je ne fasse pour vous. +Il congédia affectueusement le prieur, et n’y pensa plus. + +Le temps s’écoulait, le prieur et la bonne soeur se désespéraient. + +Cependant le maudit bailli pressait le mariage de son grand benêt de +fils avec la belle Saint-Yves, qu’on avait fait sortir exprès du +couvent. Elle aimait toujours son cher filleul autant qu’elle détestait +le mari qu’on lui présentait. L’affront d’avoir été mise dans un +couvent augmentait sa passion; l’ordre d’épouser le fils du bailli y +mettait le comble. Les regrets, la tendresse, et l’horreur, +bouleversaient son âme. L’amour, comme on sait, est bien plus ingénieux +et plus hardi dans une jeune fille, que l’amitié ne l’est dans un vieux +prieur et dans une tante de quarante-cinq ans passés. De plus, elle +s’était bien formée dans son couvent par les romans qu’elle avait lus à +la dérobée. La belle Saint-Yves se souvenait de la lettre qu’un garde +du corps avait écrite en Basse-Bretagne, et dont on avait parlé dans la +province. Elle résolut d’aller elle-même prendre des informations à +Versailles; de se jeter aux pieds des ministres, si son mari était en +prison, comme on le disait, et d’obtenir justice pour lui. Je ne sais +quoi l’avertissait secrètement qu’à la cour on ne refuse rien à une +jolie fille; mais elle ne savait pas ce qu’il en coûtait. + +Sa résolution prise, elle est consolée, elle est tranquille, elle ne +rebute plus son sot prétendu; elle accueille le détestable beau-père, +caresse son frère, répand l’allégresse dans la maison; puis, le jour +destiné à la cérémonie, elle part secrètement à quatre heures du matin +avec ses petits présents de noce, et tout ce qu’elle a pu rassembler. +Ses mesures étaient si bien prises, qu’elle était déjà à plus de dix +lieues lorsqu’on entra dans sa chambre, vers le midi. La surprise et la +consternation furent grandes. L’interrogant bailli fit ce jour-là plus +de questions qu’il n’en avait fait dans toute la semaine; le mari resta +plus sot qu’il ne l’avait jamais été. L’abbé de Saint-Yves en colère +prit le parti de courir après sa soeur. Le bailli et son fils voulurent +l’accompagner. Ainsi la destinée conduisait à Paris presque tout ce +canton de la Basse-Bretagne. + +La belle Saint-Yves se doutait bien qu’on la suivrait. Elle était à +cheval; elle s’informait adroitement des courriers s’ils n’avaient +point rencontré un gros abbé, un énorme bailli, et un jeune benêt, qui +couraient sur le chemin de Paris. Ayant appris au troisième jour qu’ils +n’étaient pas loin, elle prit une route différente, et eut assez +d’habileté et de bonheur pour arriver à Versailles, tandis qu’on la +cherchait inutilement dans Paris. + +Mais comment se conduire à Versailles? jeune, belle, sans conseil, sans +appui, inconnue, exposée à tout, comment oser chercher un garde du roi? +Elle imagina de s’adresser à un jésuite du bas étage; il y en avait +pour toutes les conditions de la vie: comme Dieu, disaient-ils, a donné +différentes nourritures aux diverses espèces d’animaux, il avait donné +au roi son confesseur, que tous les solliciteurs de bénéfices +appelaient _le chef de l’Église gallicane_; ensuite venaient les +confesseurs des princesses; les ministres n’en avaient point; ils +n’étaient pas si sots. Il y avait les jésuites du grand commun, et +surtout les jésuites des femmes de chambre par lesquelles on savait les +secrets des maîtresses; et ce n’était pas un petit emploi. La belle +Saint-Yves s’adressa à un de ces derniers, qui s’appelait le P. +Tout-à -tous. Elle se confessa à lui, lui exposa ses aventures, son +état, son danger, et le conjura de la loger chez quelque bonne dévote +qui la mît à l’abri des tentations. + +Le P. Tout-à -tous l’introduisit chez la femme d’un officier du gobelet, +l’une de ses plus affidées pénitentes. Dès qu’elle y fut, elle +s’empressa de gagner la confiance et l’amitié de cette femme; elle +s’informa du garde breton, et le fit prier de venir chez elle. Ayant su +de lui que son amant avait été enlevé après avoir parlé à un premier +commis, elle court chez ce commis: la vue d’une belle femme l’adoucit, +car il faut convenir que Dieu n’a créé les femmes que pour apprivoiser +les hommes. + +Le plumitif attendri lui avoua tout. Votre amant est à la Bastille +depuis près d’un an, et sans vous il y serait peut-être toute sa vie. +La tendre Saint-Yves s’évanouit. Quand elle eut repris ses sens, le +plumitif lui dit: Je suis sans crédit pour faire du bien; tout mon +pouvoir se borne à faire du mal quelquefois. Croyez-moi, allez chez M. +de Saint-Pouange, qui fait le bien et le mal, cousin et favori de +monseigneur de Louvois. Ce ministre a deux âmes: M. de Saint-Pouange en +est une; madame Dufresnoy[1], l’autre; mais elle n’est pas à présent à +Versailles; il ne vous reste que de fléchir le protecteur que je vous +indique. La belle Saint-Yves, partagée entre un peu de joie et +d’extrêmes douleurs, entre quelque espérance et de tristes craintes, +poursuivie par son frère, adorant son amant, essuyant ses larmes et en +versant encore, tremblante, affaiblie, et reprenant courage, courut +vite chez M. de Saint-Pouange. + +[1] Dans les éditions antérieures aux éditions de Kehl, ou lit: _Madame +Du Belloy_. B. + + + + +CHAPITRE XIV. + + +Progrès de l’esprit de l’Ingénu. + + +L’Ingénu fesait des progrès rapides dans les sciences, et surtout dans +la science de l’homme. La cause du développement rapide de son esprit +était due à son éducation sauvage presque autant qu’à la trempe de son +âme; car, n’ayant rien appris dans son enfance, il n’avait point appris +de préjugés. Son entendement n’ayant point été courbé par l’erreur +était demeuré dans toute sa rectitude. Il voyait les choses comme elles +sont, au lieu que les idées qu’on nous donne dans l’enfance nous les +font voir toute notre vie comme elles ne sont point. Vos persécuteurs +sont abominables, disait-il à son ami Gordon. Je vous plains d’être +opprimé, mais je vous plains d’être janséniste. Toute secte me paraît +le ralliement de l’erreur. Dites-moi s’il y a des sectes en géométrie? +Non, mon cher enfant, lui dit en soupirant le bon Gordon; tous les +hommes sont d’accord sur la vérité quand elle est démontrée, mais ils +sont trop partagés sur les vérités obscures.—Dites sur les faussetés +obscures. S’il y avait eu une seule vérité cachée dans vos amas +d’arguments qu’on ressasse depuis tant de siècles, on l’aurait +découverte sans doute; et l’univers aurait été d’accord au moins sur ce +point-là . Si cette vérité était nécessaire comme le soleil l’est à la +terre, elle serait brillante comme lui. C’est une absurdité, c’est un +outrage au genre humain, c’est un attentat contre l’Être infini et +suprême de dire: il y a une vérité essentielle à l’homme, et Dieu l’a +cachée. Tout ce que disait ce jeune ignorant, instruit par la nature, +fesait une impression profonde sur l’esprit du vieux savant infortuné. +Serait-il bien vrai, s’écriat-il, que je me fusse rendu malheureux pour +des chimères? Je suis bien plus sûr de mon malheur que de la grâce +efficace. J’ai consumé mes jours à raisonner sur la liberté de Dieu et +du genre humain; mais j’ai perdu la mienne; ni saint Augustin ni saint +Prosper ne me tireront de l’abîme où je suis. + +L’Ingénu, livré à son caractère, dit enfin: Voulez-vous que je vous +parle avec une confiance hardie? Ceux qui se font persécuter pour ces +vaines disputes de l’école me semblent peu sages; ceux qui persécutent +me paraissent des monstres. + +Les deux captifs étaient fort d’accord sur l’injustice de leur +captivité. Je suis cent fois plus à plaindre que vous, disait l’Ingénu; +je suis né libre comme l’air; j’avais deux vies, la liberté et l’objet +de mon amour: on me les ôte. Nous voici tous deux dans les fers, sans +savoir la raison et sans pouvoir la demander. J’ai vécu Huron vingt +ans; on dit que ce sont des barbares, parcequ’ils se vengent de leurs +ennemis; mais ils n’ont jamais opprimé leurs amis. A peine ai-je mis le +pied en France, que j’ai versé mon sang pour elle; j’ai peut-être sauvé +une province, et pour récompense je suis englouti dans ce tombeau des +vivants, où je serais mort de rage sans vous. Il n’y a donc point de +lois dans ce pays? on condamne les hommes sans les entendre! Il n’en +est pas ainsi en Angleterre. Ah! ce n’était pas contre les Anglais que +je devais me battre. Ainsi sa philosophie naissante ne pouvait dompter +la nature outragée dans le premier de ses droits, et laissait un libre +cours à sa juste colère. + +Son compagnon ne le contredit point. L’absence augmente toujours +l’amour qui n’est pas satisfait, et la philosophie ne le diminue pas. +Il parlait aussi souvent de sa chère Saint-Yves que de morale et de +métaphysique. Plus ses sentiments s’épuraient, et plus il aimait. Il +lut quelques romans nouveaux; il en trouva peu qui lui peignissent la +situation de son âme. Il sentait que son coeur allait toujours au-delà +de ce qu’il lisait. Ah! disait-il, presque tous ces auteurs-là n’ont +que de l’esprit et de l’art. Enfin le bon prêtre janséniste devenait +insensiblement le confident de sa tendresse. Il ne connaissait l’amour +auparavant que comme un péché dont on s’accuse en confession. Il apprit +à le connaître comme un sentiment aussi noble que tendre, qui peut +élever l’âme autant que l’amollir, et produire même quelquefois des +vertus. Enfin, pour dernier prodige, un Huron convertissait un +janséniste. + + + + +CHAPITRE XV. + + +La belle Saint-Yves résiste à des propositions délicates. + + +La belle Saint-Yves, plus tendre encore que son amant, alla donc chez +M. de Saint-Pouange, accompagnée de l’amie chez qui elle logeait, +toutes deux cachées dans leurs coiffes. La première chose qu’elle vit à +la porte ce fut l’abbé de Saint-Yves, son frère, qui en sortait. Elle +fut intimidée; mais la dévote amie la rassura. C’est précisément +parcequ’on a parlé contre vous qu’il faut que vous parliez. Soyez sûre +que dans ce pays les accusateurs ont toujours raison, si on ne se hâte +de les confondre. Votre présence d’ailleurs, ou je me trompe fort, fera +plus d’effet que les paroles de votre frère. + +Pour peu qu’on encourage une amante passionnée, elle est intrépide. La +Saint-Yves se présente à l’audience. Sa jeunesse, ses charmes, ses yeux +tendres mouillés de quelques pleurs, attirèrent tous les regards. +Chaque courtisan du sous-ministre oublia un moment l’idole du pouvoir +pour contempler celle de la beauté. Le Saint-Pouange la fit entrer dans +un cabinet; elle parla avec attendrissement et avec grâce. +Saint-Pouange se sentit touché. Elle tremblait, il la rassura. Revenez +ce soir, lui dit-il; vos affaires méritent qu’on y pense et qu’on en +parle à loisir; il y a ici trop de monde; on expédie les audiences trop +rapidement: il faut que je vous entretienne à fond de tout ce qui vous +regarde. Ensuite, ayant fait l’éloge de sa beauté et de ses sentiments, +il lui recommanda de venir à sept heures du soir. + +Elle n’y manqua pas; la dévote amie l’accompagna encore, mais elle se +tint dans le salon, et lut le _Pédagogue chrétien_[1], pendant que le +Saint-Pouange et la belle Saint-Yves étaient dans l’arrière-cabinet. +Croiriez-vous bien, mademoiselle, lui dit-il d’abord, que votre frère +est venu me demander une lettre de cachet contre vous? En vérité j’en +expédierais plutôt une pour le renvoyer en Basse-Bretagne.—Hélas! +monsieur, on est donc bien libéral de lettres de cachet dans vos +bureaux, puisqu’on en vient solliciter du fond du royaume, comme des +pensions. Je suis bien loin d’en demander une contre mon frère. J’ai +beaucoup à me plaindre de lui, mais je respecte la liberté des hommes; +je demande celle d’un homme que je veux épouser, d’un homme à qui le +roi doit la conservation d’une province, qui peut le servir utilement, +et qui est le fils d’un officier tué à son service. De quoi est-il +accusé? comment a-t-on pu le traiter si cruellement sans l’entendre? + +[1] Ouvrage que Voltaire appelle _Excellent livre pour les sots_ (voyez +tome XXIX, page 119). L’auteur est le P. Outreman. B. + + +Alors le sous-ministre lui montra la lettre du jésuite espion et celle +du perfide bailli.—Quoi! il y a de pareils monstres sur la terre! et on +veut me forcer ainsi à épouser le fils ridicule d’un homme ridicule et +méchant! et c’est sur de pareils avis qu’on décide ici de la destinée +des citoyens! Elle se jeta à genoux, elle demanda avec des sanglots la +liberté du brave homme qui l’adorait. Ses charmes en cet état parurent +dans leur plus grand avantage. Elle était si belle, que le +Saint-Pouange, perdant toute honte, lui insinua qu’elle réussirait si +elle commençait par lui donner les prémices de ce qu’elle réservait à +son amant. La Saint-Yves, épouvantée et confuse, feignit long-temps de +ne le pas entendre; il fallut s’expliquer plus clairement. Un mot lâché +d’abord avec retenue en produisait un plus fort suivi d’un autre plus +expressif. On offrit non seulement la révocation de la lettre de +cachet, mais des récompenses, de l’argent, des honneurs, des +établissements; et plus on promettait, plus le désir de n’être pas +refusé augmentait. + +La Saint-Yves pleurait, elle était suffoquée, à demi renversée sur un +sofa, croyant à peine ce qu’elle voyait, ce qu’elle entendait. Le +Saint-Pouange, à son tour, se jeta à ses genoux. Il n’était pas sans +agréments, et aurait pu ne pas effaroucher un coeur moins prévenu; mais +Saint-Yves adorait son amant, et croyait que c’était un crime horrible +de le trahir pour le servir. Saint-Pouange redoublait les prières et +les promesses: enfin la tête lui tourna au point, qu’il lui déclara que +c’était le seul moyen de tirer de sa prison l’homme auquel elle prenait +un intérêt si violent et si tendre. Cet étrange entretien se +prolongeait. La dévote de l’antichambre, en lisant son _Pédagogue +chrétien_, disait: Mon Dieu! que peuvent-ils faire là depuis deux +heures? jamais monseigneur de Saint-Pouange n’a donné une si longue +audience; peut-être qu’il a tout refusé à cette pauvre fille, +puisqu’elle le prie encore. + +Enfin sa compagne sortit de l’arrière-cabinet, tout éperdue, sans +pouvoir parler, réfléchissant profondément sur le caractère des grands +et des demi-grands, qui sacrifient si légèrement la liberté des hommes +et l’honneur des femmes. + +Elle ne dit pas un mot pendant tout le chemin. Arrivée chez l’amie, +elle éclata, elle lui conta tout. La dévote fit de grands signes de +croix. Ma chère amie, il faut consulter dès demain le P. Tout-à -tous, +notre directeur; il a beaucoup de crédit auprès de M. de Saint-Pouange; +il confesse plusieurs servantes de sa maison; c’est un homme pieux et +accommodant, qui dirige aussi des femmes de qualité: abandonnez-vous à +lui, c’est ainsi que j’en use; je m’en suis toujours bien trouvée. Nous +autres pauvres femmes nous avons besoin d’être conduites par un +homme.—Eh bien donc! ma chère amie, j’irai trouver demain le P. +Tout-à -tous. + + + + +CHAPITRE XVI. + + +Elle consulte un jésuite. + + +Dès que la belle et désolée Saint-Yves fut avec son bon confesseur, +elle lui confia qu’un homme puissant et voluptueux lui proposait de +faire sortir de prison celui qu’elle devait épouser légitimement, et +qu’il demandait un grand prix de son service; qu’elle avait une +répugnance horrible pour une telle infidélité, et que, s’il ne +s’agissait que de sa propre vie, elle la sacrifierait plutôt que de +succomber. + +Voilà un abominable pécheur! lui dit le P. Tout-à -tous. Vous devriez +bien me dire le nom de ce vilain homme; c’est à coup sûr quelque +janséniste; je le dénoncerai à sa révérence le P. de La Chaise, qui le +fera mettre dans le gîte où est à présent la chère personne que vous +devez épouser. + +La pauvre fille, après un long embarras et de grandes irrésolutions, +lui nomma enfin Saint-Pouange. + +Monseigneur de Saint-Pouange! s’écria le jésuite; ah! ma fille, c’est +tout autre chose; il est cousin du plus grand ministre que nous ayons +jamais eu, homme de bien, protecteur de la bonne cause, bon chrétien; +il ne peut avoir eu une telle pensée; il faut que vous ayez mal +entendu.—Ah! mon père, je n’ai entendu que trop bien; je suis perdue, +quoi que je fasse; je n’ai que le choix du malheur et de la honte; il +faut que mon amant reste enseveli tout vivant, ou que je me rende +indigne de vivre. Je ne puis le laisser périr, et je ne puis le sauver. + +Le P. Tout-à -tous tâcha de la calmer par ces douces paroles: + +Premièrement, ma fille, ne dites jamais ce mot _mon amant_; il y a +quelque chose de mondain qui pourrait offenser Dieu: dites _mon mari_; +car bien qu’il ne le soit pas encore, vous le regardez comme tel; et +rien n’est plus honnête. + +Secondement, bien qu’il soit votre époux en idée, en espérance, il ne +l’est pas en effet: ainsi vous ne commettriez pas un adultère, péché +énorme qu’il faut toujours éviter autant qu’il est possible. + +Troisièmement, les actions ne sont pas d’une malice de coulpe quand +l’intention est pure, et rien n’est plus pur que de délivrer votre +mari. + +Quatrièmement, vous avez des exemples dans la sainte antiquité qui +peuvent merveilleusement servir à votre conduite. Saint Augustin +rapporte que sous le proconsulat de Septimius Acyndinus[1], en l’an 340 +de notre salut, un pauvre homme ne pouvant payer à César ce qui +appartenait à César, fut condamné à la mort, comme il est juste, malgré +la maxime, _Où il n’y a rien le roi perd ses droits_. Il s’agissait +d’une livre d’or; le condamné avait une femme en qui Dieu avait mis la +beauté et la prudence. Un vieux richard promit de donner une livre +d’or, et même plus, à la dame, à condition qu’il commettrait avec elle +le péché immonde. La dame ne crut point faire mal en sauvant son mari. +Saint Augustin approuve fort sa généreuse résignation. Il est vrai que +le vieux richard la trompa, et peut-être même son mari n’en fut pas +moins pendu; mais elle avait fait tout ce qui était en elle pour sauver +sa vie. + +[1] Voyez, dans le _Dictionnaire de Bayle_, l’article ACYNDINUS. B. + + +Soyez sûre, ma fille, que quand un jésuite vous cite saint Augustin, il +faut que ce saint ait pleinement raison. Je ne vous conseille rien, +vous êtes sage; il est à présumer que vous serez utile à votre mari. +Monseigneur de Saint-Pouange est un honnête homme, il ne vous trompera +pas; c’est tout ce que je puis vous dire: je prierai Dieu pour vous, et +j’espère que tout se passera à sa plus grande gloire. + +La belle Saint-Yves, non moins effrayée des discours du jésuite que des +propositions du sous-ministre, s’en retourna éperdue chez son amie. +Elle était tentée de se délivrer, par la mort, de l’horreur de laisser +dans une captivité affreuse l’amant qu’elle adorait, et de la honte de +le délivrer au prix de ce qu’elle avait de plus cher, et qui ne devait +appartenir qu’à cet amant infortuné. + + + + +CHAPITRE XVII. + + +Elle succombe par vertu. + + +Elle priait son amie de la tuer; mais cette femme, non moins indulgente +que le jésuite, lui parla plus clairement encore. Hélas! dit-elle, les +affaires ne se font guère autrement dans cette cour si aimable, si +galante, si renommée. Les places les plus médiocres et les plus +considérables n’ont souvent été données qu’au prix qu’on exige de vous. +Ecoutez, vous m’avez inspiré de l’amitié et de la confiance; je vous +avouerai que si j’avais été aussi difficile que vous l’êtes, mon mari +ne jouirait pas du petit poste qui le fait vivre; il le sait, et loin +d’en être fâché, il voit en moi sa bienfaitrice, et il se regarde comme +ma créature. Pensez-vous que tous ceux qui ont été à la tête des +provinces, ou même des armées, aient dû leurs honneurs et leur fortune +à leurs seuls services? Il en est qui en sont redevables à mesdames +leurs femmes. Les dignités de la guerre ont été sollicitées par +l’amour, et la place a été donnée au mari de la plus belle. + +Vous êtes dans une situation bien plus intéressante; il s’agit de +rendre votre amant au jour et de l’épouser; c’est un devoir sacré qu’il +vous faut remplir. On n’a point blâmé les belles et grandes dames dont +je vous parle; on vous applaudira, on dira que vous ne vous êtes permis +une faiblesse que par un excès de vertu.—Ah! quelle vertu! s’écria la +belle Saint-Yves; quel labyrinthe d’iniquités! quel pays! et que +j’apprends à connaître les hommes! Un P. de La Chaise et un bailli +ridicule font mettre mon amant en prison, ma famille me persécute, on +ne me tend la main dans mon désastre que pour me déshonorer. Un jésuite +a perdu un brave homme, un autre jésuite veut me perdre; je ne suis +entourée que de pièges, et je touche au moment de tomber dans la +misère. Il faut que je me tue, ou que je parle au roi; je me jetterai à +ses pieds sur son passage, quand il ira à la messe ou à la comédie. + +On ne vous laissera pas approcher, lui dit sa bonne amie; et si vous +aviez le malheur de parler, mons de Louvois et le révérend P. de La +Chaise pourraient vous enterrer dans le fond d’un couvent pour le reste +de vos jours. + +Tandis que cette brave personne augmentait ainsi les perplexités de +cette âme désespérée, et enfonçait le poignard dans son coeur, arrive +un exprès de M. de Saint-Pouange avec une lettre et deux beaux pendants +d’oreilles. Saint-Yves rejeta le tout en pleurant; mais l’amie s’en +chargea. + +Dès que le messager fut parti, la confidente lit la lettre dans +laquelle on propose un petit souper aux deux amies pour le soir. +Saint-Yves jure qu’elle n’ira point. La dévote veut lui essayer les +deux boucles de diamants. Saint-Yves ne le put souffrir; elle combattit +la journée entière. Enfin, n’ayant en vue que son amant, vaincue, +entraînée, ne sachant où on la mène, elle se laisse conduire au souper +fatal. Rien n’avait pu la déterminer à se parer des pendants +d’oreilles; la confidente les apporta, elle les lui ajusta malgré elle +avant qu’on se mît à table. Saint-Yves était si confuse, si troublée, +qu’elle se laissait tourmenter; et le patron en tirait un augure très +favorable. Vers la fin du repas, la confidente se retira discrètement. +Le patron montra alors la révocation de la lettre de cachet, le brevet +d’une gratification considérable, celui d’une compagnie, et n’épargna +pas les promesses. Ah! lui dit Saint-Yves, que je vous aimerais si vous +ne vouliez pas être tant aimé! + +Enfin, après une longue résistance, après des sanglots, des cris, des +larmes, affaiblie du combat, éperdue, languissante, il fallut se +rendre. Elle n’eut d’autre ressource que de se promettre de ne penser +qu’à l’Ingénu, tandis que le cruel jouirait impitoyablement de la +nécessité où elle était réduite. + + + + +CHAPITRE XVIII. + + +Elle délivre son amant et un janséniste. + + +Au point du jour elle vole à Paris, munie de l’ordre du ministre. Il +est difficile de peindre ce qui se passait dans son coeur pendant ce +voyage. Qu’on imagine une âme vertueuse et noble, humiliée de son +opprobre, enivrée de tendresse, déchirée des remords d’avoir trahi son +amant, pénétrée du plaisir de délivrer ce qu’elle adore! Ses amertumes, +ses combats, son succès, partageaient toutes ses réflexions. Ce n’était +plus cette fille simple dont une éducation provinciale avait rétréci +les idées. L’amour et le malheur l’avaient formée. Le sentiment avait +fait autant de progrès en elle que la raison en avait fait dans +l’esprit de son amant infortuné. Les filles apprennent à sentir plus +aisément que les hommes n’apprennent à penser. Son aventure était plus +instructive que quatre ans de couvent. + +Son habit était d’une simplicité extrême. Elle voyait avec horreur les +ajustements sous lesquels elle avait paru devant son funeste +bienfaiteur; elle avait laissé ses boucles de diamants à sa compagne +sans même les regarder. Confuse et charmée, idolâtre de l’Ingénu, et se +haïssant elle-même, elle arrive enfin à la porte de + +… cet affreux château, palais de la vengeance, +Qui renferme souvent le crime et l’innocence[1]. + + +[1] _Henriade_,, chant IV, vers 456-57. B. + + +Quand il fallut descendre du carrosse, les forces lui manquèrent; on +l’aida; elle entra, le coeur palpitant, les yeux humides, le front +consterné. On la présente au gouverneur; elle veut lui parler, sa voix +expire; elle montre son ordre en articulant à peine quelques paroles. +Le gouverneur aimait son prisonnier; il fut très aise de sa délivrance. +Son coeur n’était pas endurci comme celui de quelques honorables +geôliers ses confrères qui, ne pensant qu’à la rétribution attachée à +la garde de leurs captifs, fondant leurs revenus sur leurs victimes, et +vivant du malheur d’autrui, se fesaient en secret une joie affreuse des +larmes des infortunés. + +Il fait venir le prisonnier dans son appartement. Les deux amants se +voient, et tous deux s’évanouissent. La belle Saint-Yves resta +long-temps sans mouvement et sans vie: l’autre rappela bientôt son +courage. C’est apparemment là madame votre femme, lui dit le +gouverneur; vous ne m’aviez point dit que vous fussiez marié. On me +mande que c’est à ses soins généreux que vous devez votre délivrance. +Ah! je ne suis pas digne d’être sa femme, dit la belle Saint-Yves d’une +voix tremblante; et elle retomba encore en faiblesse. + +Quand elle eut repris ses sens, elle présenta, toujours tremblante, le +brevet de la gratification, et la promesse par écrit d’une compagnie. +L’Ingénu, aussi étonné qu’attendri, s’éveillait d’un songe pour +retomber dans un autre. Pourquoi ai-je été renfermé ici? comment +avez-vous pu m’en tirer? où sont les monstres qui m’y ont plongé? Vous +êtes une divinité qui descendez du ciel à mon secours. + +La belle Saint-Yves baissait la vue, regardait son amant, rougissait, +et détournait, le moment d’après, ses yeux mouillés de pleurs. Elle lui +apprit enfin tout ce qu’elle savait, et tout ce qu’elle avait éprouvé, +excepté ce qu’elle aurait voulu se cacher pour jamais, et ce qu’un +autre que l’Ingénu, plus accoutumé au monde et plus instruit des usages +de la cour, aurait deviné facilement. + +Est-il possible qu’un misérable comme ce bailli ait eu le pouvoir de me +ravir ma liberté? Ah! je vois bien qu’il en est des hommes comme des +plus vils animaux; tous peuvent nuire. Mais est-il possible qu’un +moine, un jésuite confesseur du roi, ait contribué à mon infortune +autant que ce bailli, sans que je puisse imaginer sous quel prétexte ce +détestable fripon m’a persécuté? M’a-t-il fait passer pour un +janséniste? Enfin, comment vous êtes-vous souvenue de moi? je ne le +méritais pas, je n’étais alors qu’un sauvage. Quoi! vous avez pu sans +conseil, sans secours, entreprendre le voyage de Versailles! Vous y +avez paru, et on a brisé mes fers! Il est donc dans la beauté et dans +la vertu un charme invincible qui fait tomber les portes de fer, et qui +amollit les coeurs de bronze! + +A ce mot de _vertu_, des sanglots échappèrent à la belle Saint-Yves. +Elle ne savait pas combien elle était vertueuse dans le crime qu’elle +se reprochait. + +Son amant continua ainsi: Ange, qui avez rompu mes liens, si vous avez +eu (ce que je ne comprends pas encore) assez de crédit pour me faire +rendre justice, faites-la donc rendre aussi à un vieillard qui m’a le +premier appris à penser, comme vous m’avez appris à aimer. La calamité +nous a unis; je l’aime comme un père, je ne peux vivre ni sans vous ni +sans lui. + +Moi! que je sollicite le même homme qui….—Oui, je veux tout vous +devoir, et je ne veux devoir jamais rien qu’à vous: écrivez à cet homme +puissant, comblez-moi de vos bienfaits, achevez ce que vous avez +commencé, achevez vos prodiges. Elle sentait qu’elle devait faire tout +ce que son amant exigeait: elle voulut écrire, sa main ne pouvait +obéir. Elle recommença trois fois sa lettre, la déchira trois fois; +elle écrivit enfin, et les deux amants sortirent après avoir embrassé +le vieux martyr de la grâce efficace. + +L’heureuse et désolée Saint-Yves savait dans quelle maison logeait son +frère; elle y alla; son amant prit un appartement dans la même maison. + +A peine y furent-ils arrivés que son protecteur lui envoya l’ordre de +l’élargissement du bon-homme Gordon, et lui demanda un rendez-vous pour +le lendemain. Ainsi, à chaque action honnête et généreuse qu’elle +fesait, son déshonneur en était le prix. Elle regardait avec exécration +cet usage de vendre le malheur et le bonheur des hommes. Elle donna +l’ordre de l’élargissement à son amant, et refusa le rendez-vous d’un +bienfaiteur qu’elle ne pouvait plus voir sans expirer de douleur et de +honte. L’Ingénu ne pouvait se séparer d’elle que pour aller délivrer un +ami: il y vola. Il remplit ce devoir en réfléchissant sur les étranges +événements de ce monde, et en admirant la vertu courageuse d’une jeune +fille à qui deux infortunés devaient plus que la vie. + + + + +CHAPITRE XIX. + + +L’Ingénu, la belle Saint-Yves, et leurs parents, sont rassemblés. + + +La généreuse et respectable infidèle était avec son frère l’abbé de +Saint-Yves, le bon prieur de la Montagne, et la dame de Kerkabon. Tous +étaient également étonnés; mais leur situation et leurs sentiments +étaient bien différents. L’abbé de Saint-Yves pleurait ses torts aux +pieds de sa soeur, qui lui pardonnait. Le prieur et sa tendre soeur +pleuraient aussi, mais de joie; le vilain bailli et son insupportable +fils ne troublaient point cette scène touchante. Ils étaient partis au +premier bruit de l’élargissement de leur ennemi; ils couraient +ensevelir dans leur province leur sottise et leur crainte. + +Les quatre personnages, agités de cent mouvements divers, attendaient +que le jeune homme revînt avec l’ami qu’il devait délivrer. L’abbé de +Saint-Yves n’osait lever les yeux devant sa soeur: la bonne Kerkabon +disait: Je reverrai donc mon cher neveu! Vous le reverrez, dit la +charmante Saint-Yves, mais ce n’est plus le même homme; son maintien, +son ton, ses idées, son esprit, tout est changé. Il est devenu aussi +respectable qu’il était naïf et étranger à tout. Il sera l’honneur et +la consolation de votre famille: que ne puis-je être aussi le bonheur +de la mienne! Vous n’êtes point non plus la même, dit le prieur; que +vous est-il donc arrivé qui ait fait en vous un si grand changement? + +Au milieu de cette conversation l’Ingénu arrive, tenant par la main son +janséniste. La scène alors devint plus neuve et plus intéressante. Elle +commença par les tendres embrassements de l’oncle et de la tante. +L’abbé de Saint-Yves se mettait presque aux genoux de l’Ingénu, qui +n’était plus l’ingénu. Les deux amants se parlaient par des regards qui +exprimaient tous les sentiments dont ils étaient pénétrés. On voyait +éclater la satisfaction, la reconnaissance, sur le front de l’un; +l’embarras était peint dans les yeux tendres et un peu égarés de +l’autre. On était étonné qu’elle mêlât de la douleur à tant de joie. + +Le vieux Gordon devint en peu de moments cher à toute la famille. Il +avait été malheureux avec le jeune prisonnier, et c’était un grand +titre. Il devait sa délivrance aux deux amants, cela seul le +réconciliait avec l’amour; l’âpreté de ses anciennes opinions sortait +de son coeur: il était changé en homme, ainsi que le Huron. Chacun +raconta ses aventures avant le souper. Les deux abbés, la tante, +écoutaient comme des enfants qui entendent des histoires de revenants, +et comme des hommes qui s’intéressaient tous à tant de désastres. +Hélas! dit Gordon, il y a peut-être plus de cinq cents personnes +vertueuses qui sont à présent dans les mêmes fers que mademoiselle de +Saint-Yves a brisés: leurs malheurs sont inconnus. On trouve assez de +mains qui frappent sur la foule des malheureux, et rarement une +secourable. Cette réflexion si vraie augmentait sa sensibilité et sa +reconnaissance: tout redoublait le triomphe de la belle Saint-Yves; on +admirait la grandeur et la fermeté de son âme. L’admiration était mêlée +de ce respect qu’on sent malgré soi pour une personne qu’on croit avoir +du crédit à la cour. Mais l’abbé de Saint-Yves disait quelquefois: +Comment ma soeur a-t-elle pu faire pour obtenir si tôt ce crédit? + +On allait se mettre à table de très bonne heure: voilà que la bonne +amie de Versailles arrive, sans rien savoir de tout ce qui s’était +passé; elle était en carrosse à six chevaux, et on voit bien à qui +appartient l’équipage. Elle entre avec l’air imposant d’une personne de +cour qui a de grandes affaires, salue très légèrement la compagnie, et +tirant la belle Saint-Yves à l’écart: Pourquoi vous faire tant +attendre? Suivez-moi; voilà vos diamants que vous aviez oubliés. Elle +ne put dire ces paroles si bas que l’Ingénu ne les entendît: il vit les +diamants; le frère fut interdit; l’oncle et la tante n’éprouvèrent +qu’une surprise de bonnes gens qui n’avaient jamais vu une telle +magnificence. Le jeune homme, qui s’était formé par un an de +réflexions, en fit malgré lui, et parut troublé un moment. Son amante +s’en aperçut; une pâleur mortelle se répandit sur son beau visage, un +frisson la saisit, elle se soutenait à peine. Ah! madame, dit-elle à la +fatale amie, vous m’avez perdue! vous me donnez la mort! Ces paroles +percèrent le coeur de l’Ingénu; mais il avait déjà appris à se +posséder; il ne les releva point, de peur d’inquiéter sa maîtresse +devant son frère, mais il pâlit comme elle. + +Saint-Yves, éperdue de l’altération qu’elle apercevait sur le visage de +son amant, entraîne cette femme hors de la chambre dans un petit +passage, jette les diamants à terre devant elle. Ah! ce ne sont pas eux +qui m’ont séduite, vous le savez; mais celui qui les a donnés ne me +reverra jamais. L’amie les ramassait, et Saint-Yves ajoutait: Qu’il les +reprenne ou qu’il vous les donne; allez, ne me rendez plus honteuse de +moi-même. L’ambassadrice enfin s’en retourna, ne pouvant comprendre les +remords dont elle était témoin. + +La belle Saint-Yves, oppressée, éprouvant dans son corps une révolution +qui la suffoquait, fut obligée de se mettre au lit; mais pour n’alarmer +personne elle ne parla point de ce qu’elle souffrait; et, ne prétextant +que sa lassitude, elle demanda la permission de prendre du repos; mais +ce fut après avoir rassuré la compagnie par des paroles consolantes et +flatteuses, et jeté sur son amant des regards qui portaient le feu dans +son âme. + +Le souper, qu’elle n’animait pas, fut triste dans le commencement, mais +de cette tristesse intéressante qui fournit de ces conversations +attachantes et utiles si supérieures à la frivole joie qu’on recherche, +et qui n’est d’ordinaire qu’un bruit importun. + +Gordon fit en peu de mots l’histoire et du jansénisme et du molinisme, +et des persécutions dont un parti accablait l’autre, et de +l’opiniâtreté de tous les deux. L’Ingénu en fit la critique, et +plaignit les hommes qui, non contents de tant de discordes que leurs +intérêts allument, se font de nouveaux maux pour des intérêts +chimériques, et pour des absurdités inintelligibles. Gordon racontait, +l’autre jugeait; les convives écoutaient avec émotion, et s’éclairaient +d’une lumière nouvelle. On parla de la longueur de nos infortunes et de +la brièveté de la vie. On remarqua que chaque profession a un vice et +un danger qui lui sont attachés, et que, depuis le prince jusqu’au +dernier des mendiants, tout semble accuser la nature. Comment se +trouve-t-il tant d’hommes qui, pour si peu d’argent, se font les +persécuteurs, les satellites, les bourreaux des autres hommes? Avec +quelle indifférence inhumaine un homme en place signe la destruction +d’une famille, et avec quelle joie plus barbare des mercenaires +l’exécutent! + +J’ai vu dans ma jeunesse, dit le bon-homme Gordon, un parent du +maréchal de Marillac, qui, étant poursuivi dans sa province pour la +cause de cet illustre malheureux, se cachait dans Paris sous un nom +supposé. C’était un vieillard de soixante et douze ans. Sa femme, qui +l’accompagnait, était à peu près de son âge. Ils avaient eu un fils +libertin qui, à l’âge de quatorze ans, s’était enfui de la maison +paternelle; devenu soldat, puis déserteur, il avait passé par tous les +degrés de la débauche et de la misère: enfin, ayant pris un nom de +terre, il était dans les gardes du cardinal de Richelieu (car ce +prêtre, ainsi que le Mazarin, avait des gardes); il avait obtenu un +bâton d’exempt dans cette compagnie de satellites. Cet aventurier fut +chargé d’arrêter le vieillard et son épouse, et s’en acquitta avec +toute la dureté d’un homme qui voulait plaire à son maître. Comme il +les conduisait, il entendit ces deux victimes déplorer la longue suite +des malheurs qu’elles avaient éprouvés depuis leur berceau. Le père et +la mère comptaient parmi leurs plus grandes infortunes les égarements +et la perte de leur fils. Il les reconnut, il ne les conduisit pas +moins en prison, en les assurant que son éminence devait être servie de +préférence à tout. Son éminence récompensa son zèle. + +J’ai vu un espion du P. de La Chaise trahir son propre frère, dans +l’espérance d’un petit bénéfice qu’il n’eut point; et je l’ai vu +mourir, non de remords, mais de douleur d’avoir été trompé par le +jésuite. + +L’emploi de confesseur, que j’ai long-temps exercé, m’a fait connaître +l’intérieur des familles; je n’en ai guère vu qui ne fussent plongées +dans l’amertume, tandis qu’au dehors, couvertes du masque du bonheur, +elles paraissaient nager dans la joie; et j’ai toujours remarqué que +les grands chagrins étaient le fruit de notre cupidité effrénée. + +Pour moi, dit l’Ingénu, je pense qu’une âme noble, reconnaissante, et +sensible, peut vivre heureuse; et je compte bien jouir d’une félicité +sans mélange avec la belle et généreuse Saint-Yves; car je me flatte, +ajouta-t-il, en s’adressant à son frère avec le sourire de l’amitié, +que vous ne me refuserez pas, comme l’année passée, et que je m’y +prendrai d’une manière plus décente. L’abbé se confondit en excuses du +passé et en protestations d’un attachement éternel. + +L’oncle Kerkabon dit que ce serait le plus beau jour de sa vie. La +bonne tante, en s’extasiant et en pleurant de joie, s’écriait: Je vous +l’avais bien dit que vous ne seriez jamais sous-diacre! ce sacrement-ci +vaut mieux que l’autre; plût à Dieu que j’en eusse été honorée! mais je +vous servirai de mère. Alors ce fut à qui renchérirait sur les louanges +de la tendre Saint-Yves. + +Son amant avait le coeur trop plein de ce qu’elle avait fait pour lui, +il l’aimait trop pour que l’aventure des diamants eût fait sur son +coeur une impression dominante. Mais ces mots qu’il avait trop +entendus, _vous me donnez la mort_, l’effrayaient encore en secret, et +corrompaient toute sa joie, tandis que les éloges de sa belle maîtresse +augmentaient encore son amour. Enfin on n’était plus occupé que d’elle; +on ne parlait que du bonheur que ces deux amants méritaient; on +s’arrangeait pour vivre tous ensemble dans Paris; on fesait des projets +de fortune et d’agrandissement; on se livrait à toutes ces espérances +que la moindre lueur de félicité fait naître si aisément. Mais +l’Ingénu, dans le fond de son coeur, éprouvait un sentiment secret qui +repoussait cette illusion. Il relisait ces promesses signées +Saint-Pouange, et les brevets signés Louvois; on lui dépeignit ces deux +hommes tels qu’ils étaient, ou qu’on les croyait être. Chacun parla des +ministres et du ministère avec cette liberté de table, regardée en +France comme la plus précieuse liberté qu’on puisse goûter sur la +terre. + +Si j’étais roi de France, dit l’Ingénu, voici le ministre de la guerre +que je choisirais: je voudrais un homme de la plus haute naissance, par +la raison qu’il donne des ordres à la noblesse. J’exigerais qu’il eût +été lui-même officier, qu’il eût passé par tous les grades, qu’il fût +au moins lieutenant-général des armées, et digne d’être maréchal de +France; car n’est-il pas nécessaire qu’il ait servi lui-même, pour +mieux connaître les détails du service? et les officiers n’obéiront-ils +pas avec cent fois plus d’allégresse à un homme de guerre, qui aura +comme eux signalé son courage, qu’à un homme de cabinet qui ne peut que +deviner tout au plus les opérations d’une campagne, quelque esprit +qu’il puisse avoir? Je ne serais pas fâché que mon ministre fût +généreux, quoique mon garde du trésor royal en fût quelquefois un peu +embarrassé. J’aimerais qu’il eût un travail facile, et que même il se +distinguât par cette gaîté d’esprit, partage d’un homme supérieur aux +affaires, qui plaît tant à la nation, et qui rend tous les devoirs +moins pénibles. Il desirait que ce ministre eût ce caractère, +parcequ’il avait toujours remarqué que cette belle humeur est +incompatible avec la cruauté. + +Mons de Louvois n’aurait peut-être pas été satisfait des souhaits de +l’Ingénu; il avait une autre sorte de mérite. + +Mais pendant qu’on était à table, la maladie de cette fille malheureuse +prenait un caractère funeste; son sang s’était allumé, une fièvre +dévorante s’était déclarée, elle souffrait, et ne se plaignait point, +attentive à ne pas troubler la joie des convives. + +Son frère, sachant qu’elle ne dormait pas, alla au chevet de son lit; +il fut surpris de l’état où elle était. Tout le monde accourut; l’amant +se présentait à la suite du frère. Il était, sans doute, le plus alarmé +et le plus attendri de tous; mais il avait appris à joindre la +discrétion à tous les dons heureux que la nature lui avait prodigués, +et le sentiment prompt des bienséances commençait à dominer dans lui. + +On fit venir aussitôt un médecin du voisinage. C’était un de ceux qui +visitent leurs malades en courant, qui confondent la maladie qu’ils +viennent de voir avec celle qu’ils voient, qui mettent une pratique +aveugle dans une science à laquelle toute la maturité d’un discernement +sain et réfléchi ne peut ôter son incertitude et ses dangers. Il +redoubla le mal par sa précipitation à prescrire un remède alors à la +mode. De la mode jusque dans la médecine! Cette manie était trop +commune dans Paris. + +La triste Saint-Yves contribuait encore plus que son médecin à rendre +sa maladie dangereuse. Son âme tuait son corps. La foule des pensées +qui l’agitaient portait dans ses veines un poison plus dangereux que +celui de la fièvre la plus brûlante. + + + + +CHAPITRE XX. + + +La belle Saint-Yves meurt, et ce qui en arrive. + + +On appela un autre médecin: celui-ci, au lieu d’aider la nature, et de +la laisser agir dans une jeune personne dans qui tous les organes +rappelaient la vie, ne fut occupé que de contrecarrer son confrère. La +maladie devint mortelle en deux jours. Le cerveau, qu’on croit le siège +de l’entendement, fut attaqué aussi violemment que le coeur, qui est, +dit-on, le siège des passions. + +Quelle mécanique incompréhensible a soumis les organes au sentiment et +à la pensée? comment une seule idée douloureuse dérange-t-elle le cours +du sang? et comment le sang à son tour porte-t-il ses irrégularités +dans l’entendement humain? quel est ce fluide inconnu et dont +l’existence est certaine, qui, plus prompt, plus actif que la lumière, +vole, en moins d’un clin d’oeil, dans tous les canaux de la vie, +produit les sensations, la mémoire, la tristesse ou la joie, la raison +ou le vertige, rappelle avec horreur ce qu’on voudrait oublier, et fait +d’un animal pensant ou un objet d’admiration, ou un sujet de pitié et +de larmes? + +C’était là ce que disait le bon Gordon; et cette réflexion si +naturelle, que rarement font les hommes, ne dérobait rien à son +attendrissement; car il n’était pas de ces malheureux philosophes qui +s’efforcent d’être insensibles. Il était touché du sort de cette jeune +fille, comme un père qui voit mourir lentement son enfant chéri. L’abbé +de Saint-Yves était désespéré, le prieur et sa soeur répandaient des +ruisseaux de larmes. Mais qui pourrait peindre l’état de son amant? +nulle langue n’a des expressions qui répondent à ce comble de douleurs; +les langues sont trop imparfaites. + +La tante, presque sans vie, tenait la tête de la mourante dans ses +faibles bras; son frère était à genoux au pied du lit; son amant +pressait sa main qu’il baignait de pleurs, et éclatait en sanglots; il +la nommait sa bienfaitrice, son espérance, sa vie, la moitié de +lui-même, sa maîtresse, son épouse. A ce mot d’épouse elle soupira, le +regarda avec une tendresse inexprimable, et soudain jeta un cri +d’horreur; puis, dans un de ces intervalles où l’accablement, et +l’oppression des sens, et les souffrances suspendues, laissent à l’âme +sa liberté et sa force, elle s’écria: Moi, votre épouse! ah! cher +amant, ce nom, ce bonheur, ce prix, n’étaient plus faits pour moi; je +meurs, et je le mérite. O dieu de mon coeur! ô vous que j’ai sacrifié à +des démons infernaux, c’en est fait, je suis punie, vivez heureux. Ces +paroles tendres et terribles ne pouvaient être comprises; mais elles +portaient dans tous les coeurs l’effroi et l’attendrissement; elle eut +le courage de s’expliquer. Chaque mot fit frémir d’étonnement, de +douleur, et de pitié, tous les assistants. Tous se réunissaient à +détester l’homme puissant qui n’avait réparé une horrible injustice que +par un crime, et qui avait forcé la plus respectable innocence à être +sa complice. + +Qui? vous coupable! lui dit son amant; non, vous ne l’êtes pas; le +crime ne peut être que dans le coeur, le vôtre est à la vertu et à moi. + +Il confirmait ce sentiment par des paroles qui semblaient ramener à la +vie la belle Saint-Yves. Elle se sentit consolée, et s’étonnait d’être +aimée encore. Le vieux Gordon l’aurait condamnée dans le temps qu’il +n’était que janséniste; mais, étant devenu sage, il l’estimait, et il +pleurait. + +Au milieu de tant de larmes et de craintes, pendant que le danger de +cette fille si chère remplissait tous les coeurs, que tout était +consterné, on annonce un courrier de la cour. Un courrier! et de qui? +et pourquoi? c’était de la part du confesseur du roi pour le prieur de +la Montagne; ce n’était pas le P. de La Chaise qui écrivait, c’était le +frère Vadbled, son valet de chambre, homme très important dans ce +temps-là , lui qui mandait aux archevêques les volontés du révérend +père, lui qui donnait audience, lui qui promettait des bénéfices, lui +qui fesait quelquefois expédier des lettres de cachet. Il écrivait à +l’abbé de la Montagne «que sa révérence était informée des aventures de +son neveu, que sa prison n’était qu’une méprise, que ces petites +disgrâces arrivaient fréquemment, qu’il ne fallait pas y faire +attention, qu’enfin il convenait que lui prieur vînt lui présenter son +neveu le lendemain, qu’il devait amener avec lui le bon-homme Gordon, +que lui frère Vadbled les introduirait chez sa révérence et chez mons +de Louvois, lequel leur dirait un mot dans son antichambre.» + +Il ajoutait que l’histoire de l’Ingénu et son combat contre les Anglais +avaient été contés au roi, que sûrement le roi daignerait le remarquer +quand il passerait dans la galerie, et peut-être même lui ferait un +signe de tête. La lettre finissait par l’espérance dont on le flattait, +que toutes les dames de la cour s’empresseraient de faire venir son +neveu à leur toilette, que plusieurs d’entre elles lui diraient: +Bonjour, monsieur l’Ingénu; et qu’assurément il serait question de lui +au souper du roi. La lettre était signée: «Votre affectionné Vadbled, +frère jésuite.» + +Le prieur ayant lu la lettre tout haut, son neveu furieux, et +commandant un moment à sa colère, ne dit rien au porteur; mais se +tournant vers le compagnon de ses infortunes, il lui demanda ce qu’il +pensait de ce style. Gordon lui répondit: C’est donc ainsi qu’on traite +les hommes comme des singes! on les bat et on les fait danser. +L’Ingénu, reprenant son caractère, qui revient toujours dans les grands +mouvements de l’âme, déchira la lettre par morceaux, et les jeta au nez +du courrier: Voilà ma réponse. Son oncle épouvanté crut voir le +tonnerre et vingt lettres de cachet tomber sur lui. Il alla vite écrire +et excuser, comme il put, ce qu’il prenait pour l’emportement d’un +jeune homme, et qui était la saillie d’une grande âme. + +Mais des soins plus douloureux s’emparaient de tous les coeurs. La +belle et infortunée Saint-Yves sentait déjà sa fin approcher; elle +était dans le calme, mais dans ce calme affreux de la nature affaissée +qui n’a plus la force de combattre. O mon cher amant! dit-elle d’une +voix tombante, la mort me punit de ma faiblesse; mais j’expire avec la +consolation de vous savoir libre. + +Je vous ai adoré en vous trahissant, et je vous adore en vous disant un +éternel adieu. + +Elle ne se parait pas d’une vaine fermeté; elle ne concevait pas cette +misérable gloire de faire dire à quelques voisins: Elle est morte avec +courage. Qui peut perdre à vingt ans son amant, sa vie, et ce qu’on +appelle l’_honneur_, sans regrets et sans déchirements? Elle sentait +toute l’horreur de son état, et le fesait sentir par ces mots et par +ces regards mourants qui parlent avec tant d’empire. Enfin elle +pleurait comme les autres dans les moments où elle eut la force de +pleurer. + +Que d’autres cherchent à louer les morts fastueuses de ceux qui entrent +dans la destruction avec insensibilité: c’est le sort de tous les +animaux. Nous ne mourons comme eux avec indifférence, que quand l’âge +ou la maladie nous rend semblables à eux par la stupidité de nos +organes. Quiconque fait une grande perte a de grands regrets; s’il les +étouffe, c’est qu’il porte la vanité jusque dans les bras de la mort. + +Lorsque le moment fatal fut arrivé, tous les assistants jetèrent des +larmes et des cris. L’Ingénu perdit l’usage de ses sens. Les âmes +fortes ont des sentiments bien plus violents que les autres, quand +elles sont tendres. Le bon Gordon le connaissait assez pour craindre +qu’étant revenu à lui il ne se donnât la mort. On écarta toutes les +armes; le malheureux jeune homme s’en aperçut; il dit à ses parents et +à Gordon, sans pleurer, sans gémir, sans s’émouvoir: Pensez-vous donc +qu’il y ait quelqu’un sur la terre qui ait le droit et le pouvoir de +m’empêcher de finir ma vie? Gordon se garda bien de lui étaler ces +lieux communs fastidieux par lesquels on essaie de prouver qu’il n’est +pas permis d’user de sa liberté pour cesser d’être quand on est +horriblement mal, qu’il ne faut pas sortir de sa maison quand on ne +peut plus y demeurer, que l’homme est sur la terre comme un soldat à +son poste: comme s’il importait à l’Etre des êtres que l’assemblage de +quelques parties de matière fût dans un lieu ou dans un autre; raisons +impuissantes qu’un désespoir ferme et réfléchi dédaigne d’écouter, et +auxquelles Caton ne répondit que par un coup de poignard. + +Le morne et terrible silence de l’Ingénu, ses yeux sombres, ses lèvres +tremblantes, les frémissements de son corps, portaient dans l’âme de +tous ceux qui le regardaient ce mélange de compassion et d’effroi qui +enchaîne toutes les puissances de l’âme, qui exclut tout discours, et +qui ne se manifeste que par des mots entrecoupés. L’hôtesse et sa +famille étaient accourues; on tremblait de son désespoir, on le gardait +à vue, on observait tous ses mouvements. Déjà le corps glacé de la +belle Saint-Yves avait été porté dans une salle basse, loin des yeux de +son amant, qui semblait la chercher encore, quoiqu’il ne fût plus en +état de rien voir. + +Au milieu de ce spectacle de la mort, tandis que le corps est exposé à +la porte de la maison, que deux prêtres à côté d’un bénitier récitent +des prières d’un air distrait, que des passants jettent quelques +gouttes d’eau bénite sur la bière par oisiveté, que d’autres +poursuivent leur chemin avec indifférence, que les parents pleurent, et +qu’un amant est prêt de s’arracher la vie, le Saint-Pouange arrive avec +l’amie de Versailles. + +Son goût passager, n’ayant été satisfait qu’une fois, était devenu de +l’amour. Le refus de ses bienfaits l’avait piqué. Le P. de La Chaise +n’aurait jamais pensé à venir dans cette maison; mais Saint-Pouange +ayant tous les jours devant les yeux l’image de la belle Saint-Yves, +brûlant d’assouvir une passion qui par une seule jouissance avait +enfoncé dans son coeur l’aiguillon des désirs, ne balança pas à venir +lui-même chercher celle qu’il n’aurait pas peut-être voulu revoir trois +fois, si elle était venue d’elle-même. + +Il descend de carrosse; le premier objet qui se présente à lui est une +bière; il détourne les yeux avec ce simple dégoût d’un homme nourri +dans les plaisirs, qui pense qu’on doit lui épargner tout spectacle qui +pourrait le ramener à la contemplation de la misère humaine. Il veut +monter. La femme de Versailles demande par curiosité qui on va +enterrer; on prononce le nom de mademoiselle de Saint-Yves. A ce nom, +elle pâlit et pousse[1] un cri affreux; Saint-Pouange se retourne; la +surprise et la douleur remplissent son âme. Le bon Gordon était là , les +yeux remplis de larmes. Il interrompt ses tristes prières pour +apprendre à l’homme de cour toute cette horrible catastrophe. Il lui +parle avec cet empire que donnent la douleur et la vertu. Saint-Pouange +n’était point né méchant; le torrent des affaires et des amusements +avait emporté son âme, qui ne se connaissait pas encore. Il ne touchait +point à la vieillesse, qui endurcit d’ordinaire le coeur des ministres; +il écoutait Gordon, les yeux baissés, et il en essuyait quelques pleurs +qu’il était étonné de répandre: il connut le repentir. + +[1] Toutes les éditions, depuis 1767 jusques et compris les éditions de +Kehl et quelques unes de celles qui les ont suivies, portent: _poussa_. +C’est un erratum manuscrit de feu Decrois qui a proposé de mettre +_pousse_. B. + + +Je veux voir absolument, dit-il, cet homme extraordinaire dont vous +m’avez parlé; il m’attendrit presque autant que cette innocente victime +dont j’ai causé la mort. Gordon le suit jusqu’à la chambre où le +prieur, la Kerkabon, l’abbé de Saint-Yves, et quelques voisins, +rappelaient à la vie le jeune homme retombé en défaillance. + +J’ai fait votre malheur, lui dit le sous-ministre, j’emploierai ma vie +à le réparer. La première idée qui vint à l’Ingénu fut de le tuer, et +de se tuer lui-même après. Rien n’était plus à sa place; mais il était +sans armes et veillé de près. Saint-Pouange ne se rebuta point des +refus accompagnés du reproche, du mépris, et de l’horreur qu’il avait +mérités, et qu’on lui prodigua. Le temps adoucit tout. Mons de Louvois +vint enfin à bout de faire un excellent officier de l’Ingénu, qui a +paru sous un autre nom à Paris et dans les armées, avec l’approbation +de tous les honnêtes gens, et qui a été à -la-fois un guerrier et un +philosophe intrépide. + +Il ne parlait jamais de cette aventure sans gémir; et cependant sa +consolation était d’en parler. Il chérit la mémoire de la tendre +Saint-Yves jusqu’au dernier moment de sa vie. L’abbé de Saint-Yves et +le prieur eurent chacun un bon bénéfice; la bonne Kerkabon aima mieux +voir son neveu dans les honneurs militaires que dans le sous-diaconat. +La dévote de Versailles garda les boucles de diamants, et reçut encore +un beau présent. Le P. Tout-à -tous eut des boîtes de chocolat, de café, +de sucre candi, de citrons confits, avec les _Méditations du révérend +P. Croiset_ et _la Fleur des saints_[2] reliées en maroquin. Le bon +Gordon vécut avec l’Ingénu jusqu’à sa mort dans la plus intime amitié; +il eut un bénéfice aussi, et oublia pour jamais la grâce efficace et le +concours concomitant. Il prit pour sa devise: _Malheur est bon à +quelque chose_. Combien d’honnêtes gens dans le monde ont pu dire: +_Malheur n’est bon à rien!_ + +[1] La _Fleur des saints_ est du jésuite Ribadeneira; voyez tome XXIX, +page 33; et dans le tome XIV, une note du _Russe à Paris_, et une du +_Marseillais et le Lion_. B. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L’INGÉNU *** + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the +United States without permission and without paying copyright +royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part +of this license, apply to copying and distributing Project +Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm +concept and trademark. 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If you +are not located in the United States, you will have to check the laws of the +country where you are located before using this eBook. +</div> +<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: L’Ingénu</div> +<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Voltaire</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: February 20, 2002 [eBook #4651]<br /> +[Most recently updated: May 6, 2022]</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> +<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Carlo Traverso</div> +<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L’INGÉNU ***</div> + +<h2>OEUVRES<br/> +DE<br/> +VOLTAIRE.</h2> + +<h3>TOME XXXIII.</h3> + +<h5>DE L’ IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,<br/> +RUE JACOB, N° 24.</h5> + +<h2>OEUVRES<br/> +DE<br/> +VOLTAIRE.</h2> + +<h5>AVEC<br/> +PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.<br/> +<br/> +PAR M. BEUCHOT.</h5> + +<h5>TOME XXXIII.</h5> + +<h5>ROMANS. TOME I.</h5> + +<p class="center"> +A PARIS,<br/> +CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,<br/> +RUE DE L’ÉPERON, N° 6.<br/> +WERDET ET LEQUIEN FILS,<br/> +RUE DU BATTOIR, N° 2O.<br/> +MDCCCXXIX. +</p> + +<div class="chapter"> + +<h1>L’INGÉNU,</h1> + +<h2 class="no-break">HISTOIRE VÉRITABLE</h2> + +<h3>TIRÉE DES MANUSCRITS DU P. QUESNEL.</h3> + +<p class="center"> +1767. +</p> + +<hr /> + +<table summary="" style=""> + +<tr> +<td> <a href="#chap00">Préface de l’Éditeur</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap01">CHAPITRE I.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap02">CHAPITRE II.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap03">CHAPITRE III.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap04">CHAPITRE IV.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap05">CHAPITRE V.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap06">CHAPITRE VI.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap07">CHAPITRE VII.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap08">CHAPITRE VIII.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap09">CHAPITRE IX.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap10">CHAPITRE X.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap11">CHAPITRE XI.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap12">CHAPITRE XII.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap13">CHAPITRE XIII.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap14">CHAPITRE XIV.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap15">CHAPITRE XV.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap16">CHAPITRE XVI.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap17">CHAPITRE XVII.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap18">CHAPITRE XVIII.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap19">CHAPITRE XIX.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap20">CHAPITRE XX.</a></td> +</tr> +</table> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap00"></a>Préface de l’Éditeur</h2> + +<p> +L’INGÉNU, <i>histoire véritable, tirée des manuscrits du P. Quesnel</i>, +1767, deux parties, petit in-8°, fut, dans quelques éditions, intitulé: <i>Le +Huron, ou l’Ingénu</i>. +</p> + +<p> +L’ouvrage se vendait publiquement en septembre 1767, mais au bout de huit +ou dix jours il fut saisi; et le prix, qui était de trois livres, monta à +vingt-quatre[1]. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Mémoires secrets, du 13 septembre 1767. +</p> + +<p> +Trois ans après, on vit paraître <i>L’ Ingénue, ou l’Encensoir des +dames, par la nièce à mon oncle</i>, Genève et Paris, chez Desventes, 1770, +in-12. +</p> + +<hr /> + +<p> +Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres, sont de +Voltaire. +</p> + +<p> +Les notes signées d’un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet et +Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de chacun. +</p> + +<p> +Les additions que j’ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes des +éditeurs de Kehl, en sont séparées par un—, et sont, comme mes notes, +signées de l’initiale de mon nom. +</p> + +<p class="right"> +BEUCHOT. +</p> + +<p class="letter"> +4 octobre 1829. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2>L’INGÉNU.</h2> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap01"></a>CHAPITRE I.</h2> + +<p class="letter"> +Comment le prieur de Notre-Dame de la Montagne et mademoiselle sa soeur +rencontrèrent un Huron. +</p> + +<p> +Un jour saint Dunstan, Irlandais de nation et saint de profession, partit +d’Irlande sur une petite montagne qui vogua vers les côtes de France, et +arriva par cette voiture à la baie de Saint-Malo. Quand il fut à bord, il donna +la bénédiction à sa montagne, qui lui fit de profondes révérences, et +s’en retourna en Irlande par le même chemin qu’elle était venue. +</p> + +<p> +Dunstan fonda un petit prieuré dans ces quartiers-là , et lui donna le nom de +prieuré de la Montagne, qu’il porte encore, comme un chacun sait. +</p> + +<p> +En l’année 1689, le 15 juillet au soir, l’abbé de Kerkabon, prieur +de Notre-Dame de la Montagne, se promenait sur le bord de la mer avec +mademoiselle de Kerkabon, sa soeur, pour prendre le frais. Le prieur, déjà un +peu sur l’âge, était un très bon ecclésiastique, aimé de ses voisins, +après l’avoir été autrefois de ses voisines. Ce qui lui avait donné +surtout une grande considération, c’est qu’il était le seul +bénéficier du pays qu’on ne fût pas obligé de porter dans son lit quand +il avait soupé avec ses confrères. Il savait assez honnêtement de théologie; et +quand il était las de lire saint Augustin, il s’amusait avec Rabelais: +aussi tout le monde disait du bien de lui. +</p> + +<p> +Mademoiselle de Kerkabon, qui n’avait jamais été mariée, +quoiqu’elle eût grande envie de l’être, conservait de la fraîcheur +à l’âge de quarante-cinq ans; son caractère était bon et sensible; elle +aimait le plaisir et était dévote. +</p> + +<p> +Le prieur disait à sa soeur, en regardant la mer: Hélas! c’est ici que +s’embarqua notre pauvre frère avec notre chère belle-soeur madame de +Kerkabon, sa femme, sur la frégate <i>l’Hirondelle</i>, en 1669, pour +aller servir en Canada. S’il n’avait pas été tué, nous pourrions +espérer de le revoir encore. +</p> + +<p> +Croyez-vous, disait mademoiselle de Kerkabon, que notre belle-soeur ait été +mangée par les Iroquois, comme on nous l’a dit? Il est certain que si +elle n’avait pas été mangée, elle serait revenue au pays. Je la pleurerai +toute ma vie; c’était une femme charmante; et notre frère qui avait +beaucoup d’esprit aurait fait assurément une grande fortune. +</p> + +<p> +Comme ils s’attendrissaient l’un et l’autre à ce souvenir, +ils virent entrer dans la baie de Rance un petit bâtiment qui arrivait avec la +marée: c’étaient des Anglais qui venaient vendre quelques denrées de leur +pays. Ils sautèrent à terre, sans regarder monsieur le prieur ni mademoiselle +sa soeur, qui fut très choquée du peu d’attention qu’on avait pour +elle. +</p> + +<p> +Il n’en fut pas de même d’un jeune homme très bien fait qui +s’élança d’un saut par-dessus la tête de ses compagnons, et se +trouva vis-à -vis mademoiselle. Il lui fit un signe de tête, n’étant pas +dans l’usage de faire la révérence. Sa figure et son ajustement +attirèrent les regards du frère et de la soeur. Il était nu-tête et nu-jambes, +les pieds chaussés de petites sandales, le chef orné de longs cheveux en +tresses, un petit pourpoint qui serrait une taille fine et dégagée; l’air +martial et doux. Il tenait dans sa main une petite bouteille d’eau des +Barbades, et dans l’autre une espèce de bourse dans laquelle était un +gobelet et de très bon biscuit de mer. Il parlait français fort +intelligiblement. Il présenta de son eau des Barbades à mademoiselle de +Kerkabon et à monsieur son frère; il en but avec eux: il leur en fit reboire +encore, et tout cela d’un air si simple et si naturel, que le frère et la +soeur en furent charmés. Ils lui offrirent leurs services, en lui demandant qui +il était et où il allait. Le jeune homme leur répondit qu’il n’en +savait rien, qu’il était curieux, qu’il avait voulu voir comment +les côtes de France étaient faites, qu’il était venu, et allait +s’en retourner. +</p> + +<p> +Monsieur le prieur jugeant à son accent qu’il n’était pas Anglais, +prit la liberté de lui demander de quel pays il était. Je suis Huron, lui +répondit le jeune homme. +</p> + +<p> +Mademoiselle de Kerkabon, étonnée et enchantée de voir un Huron qui lui avait +fait des politesses, pria le jeune homme à souper; il ne se fit pas prier deux +fois, et tous trois allèrent de compagnie au prieuré de Notre-Dame de la +Montagne. +</p> + +<p> +La courte et ronde demoiselle le regardait de tous ses petits yeux, et disait +de temps en temps au prieur: Ce grand garçon-là a un teint de lis et de rose! +qu’il a une belle peau pour un Huron! Vous avez raison, ma soeur, disait +le prieur. Elle fesait cent questions coup sur coup, et le voyageur répondait +toujours fort juste. +</p> + +<p> +Le bruit se répandit bientôt qu’il y avait un Huron au prieuré. La bonne +compagnie du canton s’empressa d’y venir souper. L’abbé de +Saint-Yves y vint avec mademoiselle sa soeur, jeune basse-brette, fort jolie et +très bien élevée. Le bailli, le receveur des tailles, et leurs femmes furent du +souper. On plaça l’étranger entre mademoiselle de Kerkabon et +mademoiselle de Saint-Yves. Tout le monde le regardait avec admiration; tout le +monde lui parlait et l’interrogeait à -la-fois; le Huron ne s’en +émouvait pas. Il semblait qu’il eût pris pour sa devise celle de milord +Bolingbroke, <i>Nihil admirari</i>. Mais à la fin, excédé de tant de bruit, il +leur dit avec assez de douceur, mais avec un peu de fermeté: Messieurs, dans +mon pays on parle l’un après l’autre; comment voulez-vous que je +vous réponde quand vous m’empêchez de vous entendre? La raison fait +toujours rentrer les hommes en eux-mêmes pour quelques moments: il se fit un +grand silence. Monsieur le bailli, qui s’emparait toujours des étrangers +dans quelque maison qu’il se trouvât, et qui était le plus grand +questionneur de la province, lui dit en ouvrant la bouche d’un demi-pied: +Monsieur, comment vous nommez-vous? On m’a toujours appelé +l’Ingénu, reprit le Huron, et on m’a confirmé ce nom en Angleterre, +parceque je dis toujours naïvement ce que je pense, comme je fais tout ce que +je veux. +</p> + +<p> +Comment, étant né Huron, avez-vous pu, monsieur, venir en Angleterre? +C’est qu’on m’y a mené; j’ai été fait, dans un combat, +prisonnier par les Anglais, après m’être assez bien défendu; et les +Anglais, qui aiment la bravoure, parcequ’ils sont braves et qu’ils +sont aussi honnêtes que nous, m’ayant proposé de me rendre à mes parents +ou de venir en Angleterre, j’acceptai le dernier parti, parceque de mon +naturel j’aime passionnément à voir du pays. +</p> + +<p> +Mais, monsieur, dit le bailli avec son ton imposant, comment avez-vous pu +abandonner ainsi père et mère? C’est que je n’ai jamais connu ni +père ni mère, dit l’étranger. La compagnie s’attendrit, et tout le +monde répétait, <i>Ni père, ni mère!</i> Nous lui en servirons, dit la +maîtresse de la maison à son frère le prieur: que ce monsieur le Huron est +intéressant! L’Ingénu la remercia avec une cordialité noble et fière, et +lui fit comprendre qu’il n’avait besoin de rien. +</p> + +<p> +Je m’aperçois, monsieur l’Ingénu, dit le grave bailli, que vous +parlez mieux français qu’il n’appartient à un Huron. Un Français, +dit-il, que nous avions pris dans ma grande jeunesse en Huronie, et pour qui je +conçus beaucoup d’amitié, m’enseigna sa langue; j’apprends +très vite ce que je veux apprendre. J’ai trouvé en arrivant à Plymouth un +de vos Français réfugiés que vous appelez <i>huguenots</i>, je ne sais +pourquoi; il m’a fait faire quelques progrès dans la connaissance de +votre langue; et dès que j’ai pu m’exprimer intelligiblement, je +suis venu voir votre pays, parceque j’aime assez les Français quand ils +ne font pas trop de questions. +</p> + +<p> +L’abbé de Saint-Yves, malgré ce petit avertissement, lui demanda laquelle +des trois langues lui plaisait davantage, la hurone, l’anglaise, ou la +française. La hurone, sans contredit, répondit l’Ingénu. Est-il possible? +s’écria mademoiselle de Kerkabon; j’avais toujours cru que le +français était la plus belle de toutes les langues après le bas-breton. +</p> + +<p> +Alors ce fut à qui demanderait à l’Ingénu comment on disait en huron du +tabac, et il répondait <i>taya</i>: comment on disait manger, et il répondait +<i>essenten</i>. Mademoiselle de Kerkabon voulut absolument savoir comment on +disait faire l’amour; il lui répondit <i>trovander</i>[a]; et soutint, +non sans apparence de raison, que ces mots-là valaient bien les mots français +et anglais qui leur correspondaient. <i>Trovander</i> parut très joli à tous +les convives. +</p> + +<p class="footnote"> +[a] Tous ces noms sont en effet hurons. +</p> + +<p> +Monsieur le prieur, qui avait dans sa bibliothèque la grammaire hurone dont le +révérend P. Sagar Théodat, récollet, fameux missionnaire, lui avait fait +présent, sortit de table un moment pour l’aller consulter. Il revint tout +haletant de tendresse et de joie; il reconnut l’Ingénu pour un vrai +Huron. On disputa un peu sur la multiplicité des langues, et on convint que, +sans l’aventure de la tour de Babel, toute la terre aurait parlé +français. +</p> + +<p> +L’interrogant bailli, qui jusque-là s’était défié un peu du +personnage, conçut pour lui un profond respect; il lui parla avec plus de +civilité qu’auparavant, de quoi l’Ingénu ne s’aperçut pas. +</p> + +<p> +Mademoiselle de Saint-Yves était fort curieuse de savoir comment on fesait +l’amour au pays des Hurons. En fesant de belles actions, répondit-il, +pour plaire aux personnes qui vous ressemblent. Tous les convives applaudirent +avec étonnement. Mademoiselle de Saint-Yves rougit et fut fort aise. +Mademoiselle de Kerkabon rougit aussi, mais elle n’était pas si aise; +elle fut un peu piquée que la galanterie ne s’adressât pas à elle; mais +elle était si bonne personne, que son affection pour le Huron n’en fut +point du tout altérée. Elle lui demanda, avec beaucoup de bonté, combien il +avait eu de maîtresses en Huronie. Je n’en ai jamais eu qu’une, dit +l’Ingénu; c’était mademoiselle Abacaba, la bonne amie de ma chère +nourrice; les joncs ne sont pas plus droits, l’hermine n’est pas +plus blanche, les moutons sont moins doux, les aigles moins fiers, et les cerfs +ne sont pas si légers que l’était Abacaba. Elle poursuivait un jour un +lièvre dans notre voisinage, environ à cinquante lieues de notre habitation; un +Algonquin mal élevé, qui habitait cent lieues plus loin, vint lui prendre son +lièvre; je le sus, j’y courus, je terrassai l’Algonquin d’un +coup de massue, je l’amenai, aux pieds de ma maîtresse, pieds et poings +liés. Les parents d’Abacaba voulurent le manger, mais je n’eus +jamais de goût pour ces sortes de festins; je lui rendis sa liberté, j’en +fis un ami. Abacaba fut si touchée de mon procédé qu’elle me préféra à +tous ses amants. Elle m’aimerait encore si elle n’avait pas été +mangée par un ours: j’ai puni l’ours, j’ai porté longtemps sa +peau; mais cela ne m’a pas consolé. +</p> + +<p> +Mademoiselle de Saint-Yves, à ce récit, sentait un plaisir secret +d’apprendre que l’Ingénu n’avait eu qu’une maîtresse, +et qu’Abacaba n’était plus; mais elle ne démêlait pas la cause de +son plaisir. Tout le monde fixait les yeux sur l’Ingénu; on le louait +beaucoup d’avoir empêché ses camarades de manger un Algonquin. +</p> + +<p> +L’impitoyable bailli, qui ne pouvait réprimer sa fureur de questionner, +poussa enfin la curiosité jusqu’à s’informer de quelle religion +était M. le Huron; s’il avait choisi la religion anglicane, ou la +gallicane, ou la huguenote? Je suis de ma religion, dit-il, comme vous de la +vôtre. Hélas! s’écria la Kerkabon, je vois bien que ces malheureux +Anglais n’ont pas seulement songé à le baptiser. Eh! mon Dieu, disait +mademoiselle de Saint-Yves, comment se peut-il que les Hurons ne soient pas +catholiques? Est-ce que les révérends pères jésuites ne les ont pas tous +convertis? L’Ingénu l’assura que dans son pays on ne convertissait +personne; que jamais un vrai Huron n’avait changé d’opinion, et que +même il n’y avait point dans sa langue de terme qui signifiât +<i>inconstance</i>. Ces derniers mots plurent extrêmement à mademoiselle de +Saint-Yves. +</p> + +<p> +Nous le baptiserons, nous le baptiserons, disait la Kerkabon à M. le prieur; +vous en aurez l’honneur, mon cher frère; je veux absolument être sa +marraine: M. l’abbé de Saint-Yves le présentera sur les fonts: ce sera +une cérémonie bien brillante; il en sera parlé dans toute la Basse-Bretagne, et +cela nous fera un honneur infini. Toute la compagnie seconda la maîtresse de la +maison; tous les convives criaient: Nous le baptiserons! L’Ingénu +répondit qu’en Angleterre on laissait vivre les gens à leur fantaisie. Il +témoigna que la proposition ne lui plaisait point du tout, et que la loi des +Hurons valait pour le moins la loi des Bas-Bretons; enfin il dit qu’il +repartait le lendemain. On acheva de vider sa bouteille d’eau des +Barbades, et chacun s’alla coucher. +</p> + +<p> +Quand on eut reconduit l’Ingénu dans sa chambre, mademoiselle de Kerkabon +et son amie mademoiselle de Saint-Yves ne purent se tenir de regarder par le +trou d’une large serrure pour voir comment dormait un Huron. Elles virent +qu’il avait étendu la couverture du lit sur le plancher, et qu’il +reposait dans la plus belle attitude du monde. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap02"></a>CHAPITRE II</h2> + +<p class="letter"> +Le Huron, nommé l’Ingénu, reconnu de ses parents. +</p> + +<p> +L’Ingénu, selon sa coutume, s’éveilla avec le soleil, au chant du +coq, qu’on appelle en Angleterre et en Huronie <i>la trompette du +jour</i>. Il n’était pas comme la bonne compagnie, qui languit dans un +lit oiseux jusqu’à ce que le soleil ait fait la moitié de son tour, qui +ne peut ni dormir ni se lever, qui perd tant d’heures précieuses dans cet +état mitoyen entre la vie et la mort, et qui se plaint encore que la vie est +trop courte. +</p> + +<p> +Il avait déjà fait deux ou trois lieues, il avait tué trente pièces de gibier à +balle seule, lorsqu’en rentrant il trouva monsieur le prieur de +Notre-Dame de la Montagne et sa discrète soeur, se promenant en bonnet de nuit +dans leur petit jardin. Il leur présenta toute sa chasse, et en tirant de sa +chemise une espèce de petit talisman qu’il portait toujours à son cou, il +les pria de l’accepter en reconnaissance de leur bonne réception. +C’est ce que j’ai de plus précieux, leur dit-il; on m’a +assuré que je serais toujours heureux tant que je porterais ce petit brimborion +sur moi, et je vous le donne afin que vous soyez toujours heureux. +</p> + +<p> +Le prieur et mademoiselle sourirent avec attendrissement de la naïveté de +l’Ingénu. Ce présent consistait en deux petits portraits assez mal faits, +attachés ensemble avec une courroie fort grasse. +</p> + +<p> +Mademoiselle de Kerkabon lui demanda s’il y avait des peintres en +Huronie. Non, dit l’Ingénu; cette rareté me vient de ma nourrice; son +mari l’avait eue par conquête, en dépouillant quelques Français du Canada +qui nous avaient fait la guerre; c’est tout ce que j’en ai su. +</p> + +<p> +Le prieur regardait attentivement ces portraits; il changea de couleur, il +s’émut, ses mains tremblèrent. Par Notre-Dame de la Montagne, +s’écria-t-il, je crois que voilà le visage de mon frère le capitaine et +de sa femme! Mademoiselle, après les avoir considérés avec la même émotion, en +jugea de même. Tous deux étaient saisis d’étonnement et d’une joie +mêlée de douleur; tous deux s’attendrissaient; tous deux pleuraient; leur +coeur palpitait; ils poussaient des cris; ils s’arrachaient les +portraits; chacun d’eux les prenait et les rendait vingt fois en une +seconde; ils dévoraient des yeux les portraits et le Huron; ils lui demandaient +l’un après l’autre, et tous deux à -la-fois, en quel lieu, en quel +temps, comment ces miniatures étaient tombées entre les mains de sa nourrice; +ils rapprochaient, ils comptaient les temps depuis le départ du capitaine; ils +se souvenaient d’avoir eu nouvelle qu’il avait été jusqu’au +pays des Hurons, et que depuis ce temps ils n’en avaient jamais entendu +parler. +</p> + +<p> +L’Ingénu leur avait dit qu’il n’avait connu ni père ni mère. +Le prieur, qui était homme de sens, remarqua que l’Ingénu avait un peu de +barbe; il savait très bien que les Hurons n’en ont point. Son menton est +cotonné, il est donc fils d’un homme d’Europe; mon frère et ma +belle-soeur ne parurent plus après l’expédition contre les Hurons, en +1669: mon neveu devait alors être à la mamelle: la nourrice hurone lui a sauvé +la vie et lui a servi de mère. Enfin, après cent questions et cent réponses, le +prieur et sa soeur conclurent que le Huron était leur propre neveu. Ils +l’embrassaient en versant des larmes; et l’Ingénu riait, ne pouvant +s’imaginer qu’un Huron fût neveu d’un prieur bas-breton. +</p> + +<p> +Toute la compagnie descendit; M. de Saint-Yves, qui était grand physionomiste, +compara les deux portraits avec le visage de l’Ingénu; il fit très +habilement remarquer qu’il avait les yeux de sa mère, le front et le nez +de feu monsieur le capitaine de Kerkabon, et des joues qui tenaient de +l’un et de l’autre. +</p> + +<p> +Mademoiselle de Saint-Yves, qui n’avait jamais vu le père ni la mère, +assura que l’Ingénu leur ressemblait parfaitement. Ils admiraient tous la +Providence et l’enchaînement des événements de ce monde. Enfin on était +si persuadé, si convaincu de la naissance de l’Ingénu, qu’il +consentit lui-même à être neveu de monsieur le prieur, en disant qu’il +aimait autant l’avoir pour oncle qu’un autre. +</p> + +<p> +On alla rendre grâce à Dieu dans l’église de Notre-Dame de la Montagne, +tandis que le Huron d’un air indifférent s’amusait à boire dans la +maison. +</p> + +<p> +Les Anglais qui l’avaient amené, et qui étaient prêts à mettre à la +voile, vinrent lui dire qu’il était temps de partir. Apparemment, leur +dit-il, que vous n’avez pas retrouvé vos oncles et vos tantes; je reste +ici; retournez à Plymouth, je vous donne toutes mes hardes, je n’ai plus +besoin de rien au monde, puisque je suis le neveu d’un prieur. Les +Anglais mirent à la voile, en se souciant fort peu que l’Ingénu eût des +parents ou non en Basse-Bretagne. +</p> + +<p> +Après que l’oncle, la tante, et la compagnie, eurent chanté le <i>Te +Deum</i>; après que le bailli eut encore accablé l’Ingénu de questions; +après qu’on eut épuisé tout ce que l’étonnement, la joie, la +tendresse, peuvent faire dire, le prieur de la Montagne et l’abbé de +Saint-Yves conclurent à faire baptiser l’Ingénu au plus vite. Mais il +n’en était pas d’un grand Huron de vingt-deux ans, comme d’un +enfant qu’on régénère sans qu’il en sache rien. Il fallait +l’instruire, et cela paraissait difficile; car l’abbé de Saint-Yves +supposait qu’un homme qui n’était pas né en France n’avait +pas le sens commun. +</p> + +<p> +Le prieur fit observer à la compagnie que, si en effet M. l’Ingénu, son +neveu, n’avait pas eu le bonheur de naître en Basse-Bretagne, il +n’en avait pas moins d’esprit; qu’on en pouvait juger par +toutes ses réponses, et que sûrement la nature l’avait beaucoup favorisé, +tant du côté paternel que du maternel. +</p> + +<p> +On lui demanda d’abord s’il avait jamais lu quelque livre. Il dit +qu’il avait lu Rabelais traduit en anglais, et quelques morceaux de +Shakespeare qu’il savait par coeur; qu’il avait trouvé ces livres +chez le capitaine du vaisseau qui l’avait amené de l’Amérique à +Plymouth, et qu’il en était fort content. Le bailli ne manqua pas de +l’interroger sur ces livres. Je vous avoue, dit l’Ingénu, que +j’ai cru en deviner quelque chose, et que je n’ai pas entendu le +reste. +</p> + +<p> +L’abbé de Saint-Yves, à ce discours, fit réflexion que c’était +ainsi que lui-même avait toujours lu, et que la plupart des hommes ne lisaient +guère autrement. Vous avez sans doute lu la <i>Bible</i>? dit-il au Huron. +Point du tout, monsieur l’abbé; elle n’était pas parmi les livres +de mon capitaine; je n’en ai jamais entendu parler. Voilà comme sont ces +maudits Anglais, criait mademoiselle de Kerkabon, ils feront plus de cas +d’une pièce de Shakespeare, d’un plum-pudding et d’une +bouteille de rum que du Pentateuque. Aussi n’ont-ils jamais converti +personne en Amérique. Certainement ils sont maudits de Dieu; et nous leur +prendrons la Jamaïque et la Virginie avant qu’il soit peu de temps. +</p> + +<p> +Quoi qu’il en soit, on fit venir le plus habile tailleur de Saint-Malo +pour habiller l’Ingénu de pied en cap. La compagnie se sépara; le bailli +alla faire ses questions ailleurs. Mademoiselle de Saint-Yves, en partant, se +retourna plusieurs fois pour regarder l’Ingénu; et il lui fit des +révérences plus profondes qu’il n’en avait jamais fait[1] à +personne en sa vie. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Plusieurs éditions de 1767 portent: <i>faites</i>. B. +</p> + +<p> +Le bailli, avant de prendre congé, présenta à mademoiselle de Saint-Yves un +grand nigaud de fils qui sortait du collège; mais à peine le regarda-t-elle, +tant elle était occupée de la politesse du Huron. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap03"></a>CHAPITRE III.</h2> + +<p class="letter"> +Le Huron, nommé l’Ingénu, converti. +</p> + +<p> +Monsieur le prieur voyant qu’il était un peu sur l’âge, et que Dieu +lui envoyait un neveu pour sa consolation, se mit en tête qu’il pourrait +lui résigner son bénéfice, s’il réussissait à le baptiser, et à le faire +entrer dans les ordres. +</p> + +<p> +L’Ingénu avait une mémoire excellente. La fermeté des organes de +Basse-Bretagne, fortifiée par le climat du Canada, avait rendu sa tête si +vigoureuse, que quand on frappait dessus, à peine le sentait-il; et quand on +gravait dedans, rien ne s’effaçait; il n’avait jamais rien oublié. +Sa conception était d’autant plus vive, et plus nette, que son enfance +n’ayant point été chargée des inutilités et des sottises qui accablent la +nôtre, les choses entraient dans sa cervelle sans nuage. Le prieur résolut +enfin de lui faire lire le nouveau <i>Testament</i>. L’Ingénu le dévora +avec beaucoup de plaisir; mais ne sachant ni dans quel temps ni dans quel pays +toutes les aventures rapportées dans ce livre étaient arrivées, il ne douta +point que le lieu de la scène ne fût en Basse-Bretagne; et il jura qu’il +couperait le nez et les oreilles à Caïphe et à Pilate, si jamais il rencontrait +ces marauds-là . +</p> + +<p> +Son oncle, charmé de ces bonnes dispositions, le mit au fait en peu de temps; +il loua son zèle; mais il lui apprit que ce zèle était inutile, attendu que ces +gens-là étaient morts il y avait environ seize cent quatre-vingt-dix années. +L’Ingénu sut bientôt presque tout le livre par coeur. Il proposait +quelquefois des difficultés qui mettaient le prieur fort en peine. Il était +obligé souvent de consulter l’abbé de Saint-Yves, qui, ne sachant que +répondre, fit venir un jésuite bas-breton pour achever la conversion du Huron. +</p> + +<p> +Enfin la grâce opéra; l’Ingénu promit de se faire chrétien; il ne douta +pas qu’il ne dût commencer par être circoncis; car, disait-il, je ne vois +pas dans le livre qu’on m’a fait lire un seul personnage qui ne +l’ait été; il est donc évident que je dois faire le sacrifice de mon +prépuce; le plus tôt c’est le mieux. Il ne délibéra point: il envoya +chercher le chirurgien du village, et le pria de lui faire l’opération, +comptant réjouir infiniment mademoiselle de Kerkabon et toute la compagnie, +quand une fois la chose serait faite. Le frater, qui n’avait point encore +fait cette opération, en avertit la famille, qui jeta les hauts cris. La bonne +Kerkabon trembla que son neveu, qui paraissait résolu et expéditif, ne se fît +lui-même l’opération très maladroitement, et qu’il n’en +résultât de tristes effets, auxquels les dames s’intéressent toujours par +bonté d’âme. +</p> + +<p> +Le prieur redressa les idées du Huron; il lui remontra que la circoncision +n’était plus de mode; que le baptême était beaucoup plus doux et plus +salutaire; que la loi de grâce n’était pas comme la loi de rigueur. +L’Ingénu, qui avait beaucoup de bon sens et de droiture, disputa, mais +reconnut son erreur; ce qui est assez rare en Europe aux gens qui disputent; +enfin il promit de se faire baptiser quand on voudrait. +</p> + +<p> +Il fallait auparavant se confesser; et c’était là le plus difficile. +L’Ingénu avait toujours en poche le livre que son oncle lui avait donné. +Il n’y trouvait pas qu’un seul apôtre se fût confessé, et cela le +rendait très rétif. Le prieur lui ferma la bouche en lui montrant, dans +l’épître de saint Jacques-le-Mineur, ces mots qui font tant de peine aux +hérétiques: <i>Confessez vos péchés les uns aux autres</i>. Le Huron se tut, et +se confessa à un récollet. Quand il eut fini, il tira le récollet du +confessionnal, et saisissant son homme d’un bras vigoureux, il se mit à +sa place, et le fit mettre à genoux devant lui: Allons, mon ami, il est dit: +<i>Confessez-vous les uns aux autres</i>; je t’ai conté mes péchés, tu ne +sortiras pas d’ici que tu ne m’aies conté les tiens. En parlant +ainsi, il appuyait son large genou contre la poitrine de son adverse partie. Le +récollet pousse des hurlements qui font retentir l’église. On accourt au +bruit, on voit le catéchumène qui gourmait le moine au nom de saint +Jacques-le-Mineur. La joie de baptiser un Bas-Breton huron et anglais était si +grande, qu’on passa par-dessus ces singularités. Il y eut même beaucoup +de théologiens qui pensèrent que la confession n’était pas nécessaire, +puisque le baptême tenait lieu de tout. +</p> + +<p> +On prit jour avec l’évêque de Saint-Malo, qui, flatté comme on peut le +croire de baptiser un Huron, arriva dans un pompeux équipage, suivi de son +clergé. Mademoiselle de Saint-Yves, en bénissant Dieu, mit sa plus belle robe, +et fit venir une coiffeuse de Saint-Malo, pour briller à la cérémonie. +L’interrogant bailli accourut avec toute la contrée. L’église était +magnifiquement parée; mais quand il fallut prendre le Huron pour le mener aux +fonts baptismaux, on ne le trouva point. +</p> + +<p> +L’oncle et la tante le cherchèrent partout. On crut qu’il était à +la chasse, selon sa coutume. Tous les conviés à la fête parcoururent les bois +et les villages voisins: point de nouvelles du Huron. +</p> + +<p> +On commençait à craindre qu’il ne fût retourné en Angleterre. On se +souvenait de lui avoir entendu dire qu’il aimait fort ce pays-là . +Monsieur le prieur et sa soeur étaient persuadés qu’on n’y +baptisait personne, et tremblaient pour l’âme de leur neveu. +L’évêque était confondu et prêt à s’en retourner; le prieur et +l’abbé de Saint-Yves se désespéraient; le bailli interrogeait tous les +passants avec sa gravité ordinaire; mademoiselle de Kerkabon pleurait; +mademoiselle de Saint-Yves ne pleurait pas, mais elle poussait de profonds +soupirs qui semblaient témoigner son goût pour les sacrements. Elles se +promenaient tristement le long des saules et des roseaux qui bordent la petite +rivière de Rance, lorsqu’elles aperçurent au milieu de la rivière une +grande figure assez blanche, les deux mains croisées sur la poitrine. Elles +jetèrent un grand cri et se détournèrent. Mais la curiosité l’emportant +bientôt sur toute autre considération, elles se coulèrent doucement entre les +roseaux; et quand elles furent bien sûres de n’être point vues, elles +voulurent voir de quoi il s’agissait. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap04"></a>CHAPITRE IV.</h2> + +<p class="letter"> +L’Ingénu baptisé. +</p> + +<p> +Le prieur et l’abbé étant accourus demandèrent à l’Ingénu ce +qu’il fesait là . Eh parbleu! messieurs, j’attends le baptême: il y +a une heure que je suis dans l’eau jusqu’au cou, et il n’est +pas honnête de me laisser morfondre. +</p> + +<p> +Mon cher neveu, lui dit tendrement le prieur, ce n’est pas ainsi +qu’on baptise en Basse-Bretagne; reprenez vos habits et venez avec nous. +Mademoiselle de Saint-Yves, en entendant ce discours, disait tout bas à sa +compagne: Mademoiselle, croyez-vous qu’il reprenne sitôt ses habits? +</p> + +<p> +Le Huron cependant repartit au prieur: Vous ne m’en ferez pas accroire +cette fois-ci comme l’autre; j’ai bien étudié depuis ce temps-là , +et je suis très certain qu’on ne se baptise pas autrement. +L’eunuque de la reine Candace[1] fut baptisé dans un ruisseau; je vous +défie de me montrer dans le livre que vous m’avez donné qu’on +s’y soit jamais pris d’une autre façon. Je ne serai point baptisé +du tout, ou je le serai dans la rivière. On eut beau lui remontrer que les +usages avaient changé, l’Ingénu était têtu, car il était breton et huron. +Il revenait toujours à l’eunuque de la reine Candace; et quoique +mademoiselle sa tante et mademoiselle de Saint-Yves, qui l’avaient +observé entre les saules, fussent en droit de lui dire qu’il ne lui +appartenait pas de citer un pareil homme, elles n’en firent pourtant +rien, tant était grande leur discrétion. L’évêque vint lui-même lui +parler, ce qui est beaucoup; mais il ne gagna rien: le Huron disputa contre +l’évêque. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Dans les premières éditions on avait mis: <i>la reine de Candace</i>. En +corrigeant cette faute, Voltaire mit dans l’<i>errata</i> un <i>N. +B.</i> en ces termes: «Comment le P. Quesnel aurait-il ignoré que Candace +était le nom des belles reines d’Ethiopie, comme Pharaon on Pharou était +le ltitre des rois d’Égypte?» B. +</p> + +<p> +Montrez-moi, lui dit-il, dans le livre que m’a donné mon oncle, un seul +homme qui n’ait pas été baptisé dans la rivière, et je ferai tout ce que +vous voudrez. +</p> + +<p> +La tante, désespérée, avait remarqué que la première fois que son neveu avait +fait la révérence, il en avait fait une plus profonde à mademoiselle de +Saint-Yves qu’à aucune autre personne de la compagnie, qu’il +n’avait pas même salué monsieur l’évêque avec ce respect mêlé de +cordialité qu’il avait témoigné à cette belle demoiselle. Elle prit le +parti de s’adresser à elle dans ce grand embarras; elle la pria +d’interposer son crédit pour engager le Huron à se faire baptiser de la +même manière que les Bretons, ne croyant pas que son neveu pût jamais être +chrétien s’il persistait à vouloir être baptisé dans l’eau +courante. +</p> + +<p> +Mademoiselle de Saint-Yves rougit du plaisir secret qu’elle sentait +d’être chargée d’une si importante commission. Elle +s’approcha modestement de l’Ingénu, et lui serrant la main +d’une manière tout-à -fait noble: Est-ce que vous ne ferez rien pour moi? +lui dit-elle; et en prononçant ces mots elle baissait les yeux, et les relevait +avec une grâce attendrissante. Ah! tout ce que vous voudrez, mademoiselle, tout +ce que vous me commanderez; baptême d’eau, baptême de feu[2], baptême de +sang, il n’y a rien que je vous refuse. Mademoiselle de Saint-Yves eut la +gloire de faire en deux paroles ce que ni les empressements du prieur, ni les +interrogations réitérées du bailli, ni les raisonnements même de monsieur +l’évêque, n’avaient pu faire. Elle sentit son triomphe; mais elle +n’en sentait pas encore toute l’étendue. +</p> + +<p class="footnote"> +[2] Voyez tome XXVII, page 289. B. +</p> + +<p> +Le baptême fut administré et reçu avec toute la décence, toute la magnificence, +tout l’agrément possibles. L’oncle et la tante cédèrent à monsieur +l’abbé de Saint-Yves et à sa soeur l’honneur de tenir +l’Ingénu sur les fonts. Mademoiselle de Saint-Yves rayonnait de joie de +se voir marraine. Elle ne savait pas à quoi ce grand titre +l’asservissait; elle accepta cet honneur sans en connaître les fatales +conséquences. +</p> + +<p> +Comme il n’y a jamais eu de cérémonie qui ne fût suivie d’un grand +dîner, on se mit à table au sortir du baptême. Les goguenards de Basse-Bretagne +dirent qu’il ne fallait pas baptiser son vin. Monsieur le prieur disait +que le vin, selon Salomon, réjouit le coeur de l’homme. Monsieur +l’évêque ajoutait que le patriarche Juda devait lier son ânon à la vigne, +et tremper son manteau dans le sang du raisin, et qu’il était bien triste +qu’on n’en pût faire autant en Basse-Bretagne, à laquelle Dieu +avait dénié les vignes. Chacun tâchait de dire un bon mot sur le baptême de +l’Ingénu, et des galanteries à la marraine. Le bailli, toujours +interrogant, demandait au Huron s’il serait fidèle à ses promesses. +Comment voulez-vous que je manque à mes promesses, répondit le Huron, puisque +je les ai faites entre les mains de mademoiselle de Saint-Yves? +</p> + +<p> +Le Huron s’échauffa; il but beaucoup à la santé de sa marraine. Si +j’avais été baptisé de votre main, dit-il, je sens que l’eau froide +qu’on m’a versée sur le chignon m’aurait brûlé. Le bailli +trouva cela trop poétique, ne sachant pas combien l’allégorie est +familière au Canada. Mais la marraine en fut extrêmement contente. +</p> + +<p> +On avait donné le nom d’Hercule au baptisé. L’évêque de Saint-Malo +demandait toujours quel était ce patron dont il n’avait jamais entendu +parler. Le jésuite, qui était fort savant, lui dit que c’était un saint +qui avait fait douze miracles. Il y en avait un treizième qui valait les douze +autres, mais dont il ne convenait pas à un jésuite de parler; c’était +celui d’avoir changé cinquante filles en femmes en une seule nuit. Un +plaisant qui se trouva là releva ce miracle avec énergie. Toutes les dames +baissèrent les yeux, et jugèrent à la physionomie de l’Ingénu qu’il +était digne du saint dont il portait le nom. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap05"></a>CHAPITRE V.</h2> + +<p class="letter"> +L’Ingénu amoureux. +</p> + +<p> +Il faut avouer que depuis ce baptême et ce dîner mademoiselle de Saint-Yves +souhaita passionnément que monsieur l’évêque la fît encore participante +de quelque beau sacrement avec M. Hercule l’Ingénu. Cependant, comme elle +était bien élevée et fort modeste, elle n’osait convenir tout-à -fait avec +elle-même de ses tendres sentiments; mais, s’il lui échappait un regard, +un mot, un geste, une pensée, elle enveloppait tout cela d’un voile de +pudeur infiniment aimable. Elle était tendre, vive, et sage. +</p> + +<p> +Dès que monsieur l’évêque fut parti, l’Ingénu et mademoiselle de +Saint-Yves se rencontrèrent sans avoir fait réflexion qu’ils se +cherchaient. Ils se parlèrent sans avoir imaginé ce qu’ils se diraient. +L’Ingénu lui dit d’abord qu’il l’aimait de tout son +coeur, et que la belle Abacaba, dont il avait été fou dans son pays, +n’approchait pas d’elle. Mademoiselle lui répondit, avec sa +modestie ordinaire, qu’il fallait en parler au plus vite à monsieur le +prieur son oncle et à mademoiselle sa tante, et que de son côté elle en dirait +deux mots à son cher frère l’abbé de Saint-Yves, et qu’elle se +flattait d’un consentement commun. +</p> + +<p> +L’Ingénu lui répond qu’il n’avait besoin du consentement de +personne, qu’il lui paraissait extrêmement ridicule d’aller +demander à d’autres ce qu’on devait faire; que, quand deux parties +sont d’accord, on n’a pas besoin d’un tiers pour les +accommoder. Je ne consulte personne, dit-il, quand j’ai envie de +déjeuner, ou de chasser, ou de dormir: je sais bien qu’en amour il +n’est pas mal d’avoir le consentement de la personne à qui on en +veut: mais, comme ce n’est ni de mon oncle ni de ma tante que je suis +amoureux, ce n’est pas à eux que je dois m’adresser dans cette +affaire, et, si vous m’en croyez, vous vous passerez aussi de monsieur +l’abbé de Saint-Yves. +</p> + +<p> +On peut juger que la belle Bretonne employa toute la délicatesse de son esprit +à réduire son Huron aux termes de la bienséance. Elle se fâcha même, et bientôt +se radoucit. Enfin on ne sait comment aurait fini cette conversation, si, le +jour baissant, monsieur l’abbé n’avait ramené sa soeur à son +abbaye. L’Ingénu laissa coucher son oncle et sa tante, qui étaient un peu +fatigués de la cérémonie et de leur long dîner. Il passa une partie de la nuit +à faire des vers en langue hurone pour sa bien-aimée; car il faut savoir +qu’il n’y a aucun pays de la terre où l’amour n’ait +rendu les amants poètes. +</p> + +<p> +Le lendemain son oncle lui parla ainsi après le déjeuner, en présence de +mademoiselle de Kerkabon, qui était tout attendrie: Le ciel soit loué de ce que +vous avez l’honneur, mon cher neveu, d’être chrétien et Bas-Breton! +mais cela ne suffit pas; je suis un peu sur l’âge; mon frère n’a +laissé qu’un petit coin de terre qui est très peu de chose; j’ai un +bon prieuré; si vous voulez seulement vous faire sous-diacre, comme je +l’espère, je vous résignerai mon prieuré, et vous vivrez fort à votre +aise, après avoir été la consolation de ma vieillesse. +</p> + +<p> +L’Ingénu répondit: Mon oncle, grand bien vous fasse! vivez tant que vous +pourrez. Je ne sais pas ce que c’est que d’être sous-diacre ni que +de résigner; mais tout me sera bon pourvu que j’aie mademoiselle de +Saint-Yves à ma disposition. Eh! mon Dieu, mon neveu, que me dites-vous là ? +Vous aimez donc cette belle demoiselle à la folie?—Oui, mon +oncle.—- Hélas! mon neveu, il est impossible que vous +l’épousiez.—Cela est très possible, mon oncle; car non seulement +elle m’a serré la main en me quittant, mais elle m’a promis +qu’elle me demanderait en mariage; et assurément je +l’épouserai.—Cela est impossible, vous dis-je, elle est votre +marraine; c’est un péché épouvantable à une marraine de serrer la main de +son filleul: il n’est pas permis d’épouser sa marraine; les lois +divines et humaines s’y opposent.—Morbleu! mon oncle, vous vous +moquez de moi: pourquoi serait-il défendu d’épouser sa marraine, quand +elle est jeune et jolie? Je n’ai point vu dans le livre que vous +m’avez donné qu’il fût mal d’épouser les filles qui ont aidé +les gens à être baptisés. Je m’aperçois tous les jours qu’on fait +ici une infinité de choses qui ne sont point dans votre livre, et qu’on +n’y fait rien de tout ce qu’il dit: je vous avoue que cela +m’étonne et me fâche. Si on me prive de la belle Saint-Yves, sous +prétexte de mon baptême, je vous avertis que je l’enlève, et que je me +débaptise. +</p> + +<p> +Le prieur fut confondu; sa soeur pleura. Mon cher frère, dit-elle, il ne faut +pas que notre neveu se damne; notre saint-père le pape peut lui donner +dispense, et alors il pourra être chrétiennement heureux avec ce qu’il +aime. L’Ingénu embrassa sa tante. Quel est donc, dit-il, cet homme +charmant qui favorise avec tant de bonté les garçons et les filles dans leurs +amours? Je veux lui aller parler tout-à -l’heure. +</p> + +<p> +On lui expliqua ce que c’était que le pape; et l’Ingénu fut encore +plus étonné qu’auparavant. Il n’y a pas un mot de tout cela dans +votre livre, mon cher oncle; j’ai voyagé, je connais la mer; nous sommes +ici sur la côte de l’océan; et je quitterais mademoiselle de Saint-Yves +pour aller demander la permission de l’aimer à un homme qui demeure vers +la Méditerranée, à quatre cents lieues d’ici, et dont je n’entends +point la langue! cela est d’un ridicule incompréhensible. Je vais +sur-le-champ chez monsieur l’abbé de Saint-Yves, qui ne demeure +qu’à une lieue de vous, et je vous réponds que j’épouserai ma +maîtresse dans la journée. +</p> + +<p> +Comme il parlait encore, entra le bailli qui, selon sa coutume, lui demanda où +il allait. Je vais me marier, dit l’Ingénu en courant; et au bout +d’un quart d’heure il était déjà chez sa belle et chère +basse-brette qui dormait encore. Ah! mon frère, disait mademoiselle de Kerkabon +au prieur, jamais vous ne ferez un sous-diacre de notre neveu. +</p> + +<p> +Le bailli fut très mécontent de ce voyage; car il prétendait que son fils +épousât la Saint-Yves; et ce fils était encore plus sot et plus insupportable +que son père. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap06"></a>CHAPITRE VI.</h2> + +<p class="letter"> +L’Ingénu court chez sa maîtresse, et devient furieux. +</p> + +<p> +A peine l’Ingénu était arrivé, qu’ayant demandé à une vieille +servante où était la chambre de sa maîtresse, il avait poussé fortement la +porte mal fermée, et s’était élancé vers le lit. Mademoiselle de +Saint-Yves, se réveillant en sursaut, s’était écriée: Quoi! c’est +vous! ah! c’est vous! arrêtez-vous, que faites-vous? Il avait répondu: Je +vous épouse; et en effet il l’épousait, si elle ne s’était pas +débattue avec toute l’honnêteté d’une personne qui a de +l’éducation. +</p> + +<p> +L’Ingénu n’entendait pas raillerie; il trouvait toutes ces +façons-là extrêmement impertinentes. Ce n’était pas ainsi qu’en +usait mademoiselle Abacaba, ma première maîtresse; vous n’avez point de +probité; vous m’avez promis mariage, et vous ne voulez point faire +mariage; c’est manquer aux premières lois de l’honneur; je vous +apprendrai à tenir votre parole, et je vous remettrai dans le chemin de la +vertu. +</p> + +<p> +L’Ingénu possédait une vertu mâle et intrépide, digne de son patron +Hercule, dont on lui avait donné le nom à son baptême; il allait +l’exercer dans toute son étendue, lorsqu’aux cris perçants de la +demoiselle plus discrètement vertueuse, accourut le sage abbé de Saint-Yves, +avec sa gouvernante, un vieux domestique dévot, et un prêtre de paroisse. Cette +vue modéra le courage de l’assaillant. Eh, mon Dieu! mon cher voisin, lui +dit l’abbé, que faites-vous là ? Mon devoir, répliqua le jeune homme; je +remplis mes promesses, qui sont sacrées. +</p> + +<p> +Mademoiselle de Saint-Yves se rajusta en rougissant. On emmena l’Ingénu +dans un autre appartement. L’abbé lui remontra l’énormité du +procédé. L’Ingénu se défendit sur les privilèges de la loi naturelle, +qu’il connaissait parfaitement. L’abbé voulut prouver que la loi +positive devait avoir tout l’avantage, et que, sans les conventions +faites entre les hommes, la loi de nature ne serait presque jamais qu’un +brigandage naturel. Il faut, lui disait-il, des notaires, des prêtres, des +témoins, des contrats, des dispenses. L’Ingénu lui répondit par la +réflexion que les sauvages ont toujours faite: Vous êtes donc de bien +malhonnêtes gens, puisqu’il faut entre vous tant de précautions. +</p> + +<p> +L’abbé eut de la peine à résoudre cette difficulté. Il y a, dit-il, je +l’avoue, beaucoup d’inconstants et de fripons parmi nous; et il y +en aurait autant chez les Hurons, s’ils étaient rassemblés dans une +grande ville; mais aussi il y a des âmes sages, honnêtes, éclairées, et ce sont +ces hommes-là qui ont fait les lois. Plus on est homme de bien, plus on doit +s’y soumettre; on donne l’exemple aux vicieux, qui respectent un +frein que la vertu s’est donné elle-même. +</p> + +<p> +Cette réponse frappa l’Ingénu. On a déjà remarqué qu’il avait +l’esprit juste. On l’adoucit par des paroles flatteuses; on lui +donna des espérances: ce sont les deux pièges où les hommes des deux +hémisphères se prennent; on lui présenta même mademoiselle de Saint-Yves, quand +elle eut fait sa toilette. Tout se passa avec la plus grande bienséance, mais, +malgré cette décence, les yeux étincelants de l’Ingénu Hercule firent +toujours baisser ceux de sa maîtresse, et trembler la compagnie. +</p> + +<p> +On eut une peine extrême à le renvoyer chez ses parents. Il fallut encore +employer le crédit de la belle Saint-Yves; plus elle sentait son pouvoir sur +lui, et plus elle l’aimait. Elle le fit partir, et en fut très affligée: +enfin, quand il fut parti, l’abbé, qui non seulement était le frère très +aîné de mademoiselle de Saint-Yves, mais qui était aussi son tuteur, prit le +parti de soustraire sa pupille aux empressements de cet amant terrible. Il alla +consulter le bailli, qui, destinant toujours son fils à la soeur de +l’abbé, lui conseilla de mettre la pauvre fille dans une communauté. Ce +fut un coup terrible: une indifférente qu’on mettrait en couvent +jetterait les hauts cris; mais une amante, et une amante aussi sage que tendre! +c’était de quoi la mettre au désespoir. +</p> + +<p> +L’Ingénu, de retour chez le prieur, raconta tout avec sa naïveté +ordinaire. Il essuya les mêmes remontrances qui firent quelque effet sur son +esprit, et aucun sur ses sens; mais le lendemain, quand il voulut retourner +chez sa belle maîtresse, pour raisonner avec elle sur la loi naturelle et sur +la loi de convention, monsieur le bailli lui apprit avec une joie insultante +qu’elle était dans un couvent. Eh bien! dit-il, j’irai raisonner +dans ce couvent. Cela ne se peut, dit le bailli: il lui expliqua fort au long +ce que c’était qu’un couvent ou un convent, que ce mot venait du +latin <i>conventus</i>, qui signifie assemblée; et le Huron ne pouvait +comprendre pourquoi il ne pouvait pas être admis dans l’assemblée. Sitôt +qu’il fut instruit que cette assemblée était une espèce de prison où +l’on tenait les filles renfermées, chose horrible, inconnue chez les +Hurons et chez les Anglais, il devint aussi furieux que le fut son patron +Hercule, lorsque Euryte, roi d’Oechalie, non moins cruel que l’abbé +de Saint-Yves, lui refusa la belle Iole sa fille, non moins belle que la soeur +de l’abbé. Il voulait aller mettre le feu au couvent, enlever sa +maîtresse, ou se brûler avec elle. Mademoiselle de Kerkabon, épouvantée, +renonçait plus que jamais à toutes les espérances de voir son neveu +sous-diacre, et disait en pleurant qu’il avait le diable au corps depuis +qu’il était baptisé. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap07"></a>CHAPITRE VIL</h2> + +<p class="letter"> +L’Ingénu repousse les Anglais. +</p> + +<p> +L’Ingénu, plongé dans une sombre et profonde mélancolie, se promena vers +le bord de la mer, son fusil à deux coups sur l’épaule, son grand +coutelas au côté, tirant de temps en temps sur quelques oiseaux, et souvent +tenté de tirer sur lui-même: mais il aimait encore la vie, à cause de +mademoiselle de Saint-Yves. Tantôt il maudissait son oncle, sa tante, toute la +Basse-Bretagne, et son baptême; tantôt il les bénissait, puisqu’ils lui +avaient fait connaître celle qu’il aimait. Il prenait sa résolution +d’aller brûler le couvent, et il s’arrêtait tout court, de peur de +brûler sa maîtresse. Les flots de la Manche ne sont pas plus agités par les +vents d’est et d’ouest que son coeur l’était par tant de +mouvements contraires. +</p> + +<p> +Il marchait à grands pas, sans savoir où, lorsqu’il entendit le son du +tambour. Il vit de loin tout un peuple dont une moitié courait au rivage, et +l’autre s’enfuyait. +</p> + +<p> +Mille cris s’élèvent de tous côtés; la curiosité et le courage le +précipitent à l’instant vers l’endroit d’où partaient ces +clameurs, il y vole en quatre bonds. Le commandant de la milice, qui avait +soupé avec lui chez le prieur, le reconnut aussitôt; il court à lui, les bras +ouverts: Ah! c’est l’Ingénu, il combattra pour nous. Et les +milices, qui mouraient de peur, se rassurèrent et crièrent aussi: C’est +l’Ingénu! c’est l’Ingénu! +</p> + +<p> +Messieurs, dit-il, de quoi s’agit-il? pourquoi êtes-vous si effarés? +a-t-on mis vos maîtresses dans des couvents? Alors cent voix confuses +s’écrient: Ne voyez-vous pas les Anglais qui abordent? Eh bien! répliqua +le Huron, ce sont de braves gens; ils ne m’ont point enlevé ma maîtresse. +</p> + +<p> +Le commandant lui fit entendre que les Anglais venaient piller l’abbaye +de la Montagne, boire le vin de son oncle, et peut-être enlever mademoiselle de +Saint-Yves; que le petit vaisseau sur lequel il avait abordé en Bretagne +n’était venu que pour reconnaître la côte; qu’ils fesaient des +actes d’hostilité, sans avoir déclaré la guerre au roi de France, et que +la province était exposée. Ah! si cela est, ils violent la loi naturelle; +laissez-moi faire; j’ai demeuré long-temps parmi eux, je sais leur +langue, je leur parlerai; je ne crois pas qu’ils puissent avoir un si +méchant dessein. +</p> + +<p> +Pendant cette conversation, l’escadre anglaise approchait; voilà le Huron +qui court vers elle, se jette dans un petit bateau, arrive, monte au vaisseau +amiral, et demande s’il est vrai qu’ils viennent ravager le pays +sans avoir déclaré la guerre honnêtement. L’amiral et tout son bord +firent de grands éclats de rire, lui firent boire du punch, et le renvoyèrent. +</p> + +<p> +L’Ingénu piqué ne songea plus qu’à se bien battre contre ses +anciens amis, pour ses compatriotes et pour monsieur le prieur. Les +gentilshommes du voisinage accouraient de toutes parts; il se joint à eux: on +avait quelques canons; il les charge, il les pointe, il les tire l’un +après l’autre. Les Anglais débarquent; il court à eux, il en tue trois de +sa main, il blesse même l’amiral, qui s’était moqué de lui. Sa +valeur anime le courage de toute la milice; les Anglais se rembarquent, et +toute la côte retentissait des cris de victoire, vive le roi, vive +l’Ingénu! Chacun l’embrassait, chacun s’empressait +d’étancher le sang de quelques blessures légères qu’il avait +reçues. Ah! disait-il, si mademoiselle de Saint-Yves était là , elle me mettrait +une compresse. +</p> + +<p> +Le bailli, qui s’était caché dans sa cave pendant le combat, vint lui +faire compliment comme les autres. Mais il fut bien surpris quand il entendit +Hercule l’Ingénu dire à une douzaine de jeunes gens de bonne volonté, +dont il était entouré: Mes amis, ce n’est rien d’avoir délivré +l’abbaye de la Montagne, il faut délivrer une fille. Toute cette +bouillante jeunesse prit feu à ces seules paroles. On le suivait déjà en foule, +on courait au couvent. Si le bailli n’avait pas sur-le-champ averti le +commandant, si on n’avait pas couru après la troupe joyeuse, c’en +était fait. On ramena l’Ingénu chez son oncle et sa tante, qui le +baignèrent de larmes de tendresse. +</p> + +<p> +Je vois bien que vous ne serez jamais ni sous-diacre ni prieur, lui dit +l’oncle; vous serez un officier encore plus brave que mon frère le +capitaine, et probablement aussi gueux. Et mademoiselle de Kerkabon pleurait +toujours en l’embrassant, et en disant: Il se fera tuer comme mon frère; +il vaudrait bien mieux qu’il fût sous-diacre. +</p> + +<p> +L’Ingénu, dans le combat, avait ramassé une grosse bourse remplie de +guinées, que probablement l’amiral avait laissé tomber. Il ne douta pas +qu’avec cette bourse il ne pût acheter toute la Basse-Bretagne, et +surtout faire mademoiselle de Saint-Yves grande dame. Chacun l’exhorta à +faire le voyage de Versailles, pour y recevoir le prix de ses services. Le +commandant, les principaux officiers, le comblèrent de certificats. +L’oncle et la tante approuvèrent le voyage du neveu. Il devait être, sans +difficulté, présenté au roi: cela seul lui donnerait un prodigieux relief dans +la province. Ces deux bonnes gens ajoutèrent à la bourse anglaise un présent +considérable de leurs épargnes. L’Ingénu disait en lui-même: Quand je +verrai le roi, je lui demanderai mademoiselle de Saint-Yves en mariage, et +certainement il ne me refusera pas. Il partit donc aux acclamations de tout le +canton, étouffé d’embrassements, baigné des larmes de sa tante, béni par +son oncle, et se recommandant à la belle Saint-Yves. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap08"></a>CHAPITRE VIII.</h2> + +<p class="letter"> +L’Ingénu va en cour. Il soupe en chemin avec des huguenots. +</p> + +<p> +L’Ingénu prit le chemin de Saumur par le coche, parcequ’il +n’y avait point alors d’autre commodité. Quand il fut à Saumur, il +s’étonna de trouver la ville presque déserte, et de voir plusieurs +familles qui déménageaient. On lui dit que, six ans auparavant, Saumur +contenait plus de quinze mille âmes, et qu’à présent il n’y en +avait pas six mille. Il ne manqua pas d’en parler à souper dans son +hôtellerie. Plusieurs protestants étaient à table; les uns se plaignaient +amèrement, d’autres frémissaient de colère, d’autres disaient en +pleurant, +</p> + +<p class="poem"> +«…… Nos dulcia linquimus arva,<br/> +Nos patriam fugimus[1].» +</p> + +<p class="footnote"> +[1]Virgile, <i>Éclog</i>. I, vers 3. B. +</p> + +<p class="noindent"> +L’Ingénu, qui ne savait pas le latin, se fit expliquer ces paroles, qui +signifient: Nous abandonnons nos douces campagnes, nous fuyons notre patrie. +</p> + +<p> +Et pourquoi fuyez-vous votre patrie, messieurs?—C’est qu’on +veut que nous reconnaissions le pape.—Et pourquoi ne le +reconnaîtriez-vous pas? Vous n’avez donc point de marraines que vous +vouliez épouser? car on m’a dit que c’était lui qui en donnait la +permission.—Ah! monsieur, ce pape dit qu’il est le maître du +domaine des rois.— Mais, messieurs, de quelle profession êtes-vous? +—Monsieur, nous sommes pour la plupart des drapiers et des +fabricants.—Si votre pape dit qu’il est le maître de vos draps et +de vos fabriques, vous faites très bien de ne le pas reconnaître; mais pour les +rois, c’est leur affaire; de quoi vous mêlez-vous[2]?—Alors un +petit homme noir prit la parole, et exposa très savamment les griefs de la +compagnie. Il parla de la révocation de l’édit de Nantes avec tant +d’énergie, il déplora d’une manière si pathétique le sort de +cinquante mille familles fugitives et de cinquante mille autres converties par +les dragons, que l’Ingénu à son tour versa des larmes. D’où vient +donc, disait-il, qu’un si grand roi, dont la gloire s’étend jusque +chez les Hurons, se prive ainsi de tant de coeurs qui l’auraient aimé, et +de tant de bras qui l’auraient servi? +</p> + +<p class="footnote"> +[2] C’est la réponse de Fontenelle à un marchand de Rouen, janséniste. K. +</p> + +<p> +C’est qu’on l’a trompé comme les autres grands rois, répondit +l’homme noir. On lui a fait croire que, dès qu’il aurait dit un +mot, tous les hommes penseraient comme lui; et qu’il nous ferait changer +de religion, comme son musicien Lulli fait changer en un moment les décorations +de ses opéra. Non seulement il perd déjà cinq à six cent mille sujets très +utiles, mais il s’en fait des ennemis; et le roi Guillaume, qui est +actuellement maître de l’Angleterre, a composé plusieurs régiments de ces +mêmes Français qui auraient combattu pour leur monarque. +</p> + +<p> +Un tel désastre est d’autant plus étonnant, que le pape régnant[1], à qui +Louis XIV sacrifie une partie de son peuple, est son ennemi déclaré. Ils ont +encore tous deux, depuis neuf ans, une querelle violente. Elle a été poussée si +loin, que la France a espéré enfin de voir briser le joug qui la soumet depuis +tant de siècles à cet étranger, et surtout de ne lui plus donner +d’argent; ce qui est le premier mobile des affaires de ce monde. Il +paraît donc évident qu’on a trompé ce grand roi sur ses intérêts comme +sur l’étendue de son pouvoir, et qu’on a donné atteinte à la +magnanimité de son coeur. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Innocent XI. Voyez tome XXII, page 280. B. +</p> + +<p> +L’Ingénu, attendri de plus en plus, demanda quels étaient les Français +qui trompaient ainsi un monarque si cher aux Hurons. Ce sont les jésuites, lui +répondit-on; c’est surtout le P. de La Chaise, confesseur de sa majesté. +Il faut espérer que Dieu les en punira un jour, et qu’ils seront chassés +comme ils nous chassent. Y a-t-il un malheur égal aux nôtres? Mons de Louvois +nous envoie de tous côtés des jésuites et des dragons. +</p> + +<p> +Oh bien! messieurs, répliqua l’Ingénu, qui ne pouvait plus se contenir, +je vais à Versailles recevoir la récompense due à mes services; je parlerai à +ce mons de Louvois: on m’a dit que c’est lui qui fait la guerre de +son cabinet. Je verrai le roi, je lui ferai connaître la vérité; il est +impossible qu’on ne se rende pas à cette vérité quand on la sent. Je +reviendrai bientôt pour épouser mademoiselle de Saint-Yves, et je vous prie à +la noce. Ces bonnes gens le prirent alors pour un grand seigneur qui voyageait +<i>incognito</i> par le coche. Quelques uns le prirent pour le fou du roi. +</p> + +<p> +Il y avait à table un jésuite déguisé qui servait d’espion au révérend P. +de La Chaise. Il lui rendait compte de tout, et le P. de La Chaise en +instruisait mons de Louvois. L’espion écrivit. L’Ingénu et la +lettre arrivèrent presque en même temps à Versailles. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap09"></a>CHAPITRE IX.</h2> + +<p class="letter"> +Arrivée de l’Ingénu à Versailles. Sa réception à la cour. +</p> + +<p> +L’Ingénu débarque en pot-de-chambre[a] dans la cour des cuisines. Il +demande aux porteurs de chaise à quelle heure on peut voir le roi. Les porteurs +lui rient au nez, tout comme avait fait l’amiral anglais. Il les traita +de même, il les battit; ils voulurent le lui rendre, et la scène allait être +sanglante, s’il n’eût passé un garde du corps, gentilhomme breton, +qui écarta la canaille. Monsieur, lui dit le voyageur, vous me paraissez un +brave homme; je suis le neveu de monsieur le prieur de Notre-Dame de la +Montagne; j’ai tué des Anglais, je viens parler au roi; je vous prie de +me mener dans sa chambre. Le garde, ravi de trouver un brave de sa province, +qui ne paraissait pas au fait des usages de la cour, lui apprit qu’on ne +parlait pas ainsi au roi, et qu’il fallait être présenté par monseigneur +de Louvois.—Eh bien! menez-moi donc chez ce monseigneur de Louvois, qui +sans doute me conduira chez sa majesté. Il est encore plus difficile, répliqua +le garde, de parler à monseigneur de Louvois qu’à sa majesté; mais je +vais vous conduire chez M. Alexandre, le premier commis de la guerre; +c’est comme si vous parliez au ministre. Ils vont donc chez ce M. +Alexandre, premier commis, et ils ne purent être introduits; il était en +affaire avec une dame de la cour, et il y avait ordre de ne laisser entrer +personne. Eh bien! dit le garde, il n’y a rien de perdu; allons chez le +premier commis de M. Alexandre; c’est comme si vous parliez à M. +Alexandre lui-même. +</p> + +<p class="footnote"> +[a] C’est une voiture de Paris à Versailles, laquelle ressemble à un +petit tombereau couvert. +</p> + +<p> +Le Huron tout étonné le suit; ils restent ensemble une demi-heure dans une +petite antichambre. Qu’est-ce donc que tout ceci? dit l’Ingénu; +est-ce que tout le monde est invisible dans ce pays-ci? il est bien plus aisé +de se battre en Basse-Bretagne contre des Anglais, que de rencontrer à +Versailles les gens à qui on a affaire. Il se désennuya en racontant ses amours +à son compatriote. Mais l’heure en sonnant rappela le garde du corps à +son poste. Ils se promirent de se revoir, le lendemain, et l’Ingénu resta +encore une autre demi-heure dans l’antichambre, en rêvant à mademoiselle +de Saint-Yves, et à la difficulté de parler aux rois et aux premiers commis. +</p> + +<p> +Enfin le patron parut. Monsieur, lui dit l’Ingénu, si j’avais +attendu pour repousser les Anglais aussi longtemps que vous m’avez fait +attendre mon audience, ils ravageraient actuellement la Basse-Bretagne tout à +leur aise. Ces paroles frappèrent le commis. Il dit enfin au Breton: Que +demandez-vous?—Récompense, dit l’autre; voici mes titres: il lui +étala tous ses certificats. Le commis lut, et lui dit que probablement on lui +accorderait la permission d’acheter une lieutenance.—Moi! que je +donne de l’argent pour avoir repoussé les Anglais? que je paie le droit +de me faire tuer pour vous, pendant que vous donnez ici vos audiences +tranquillement? je crois que vous voulez rire. Je veux une compagnie de +cavalerie pour rien; je veux que le roi fasse sortir mademoiselle de Saint-Yves +du couvent, et qu’il me la donne par mariage; je veux parler au roi en +faveur de cinquante mille familles que je prétends lui rendre: en un mot je +veux être utile; qu’on m’emploie et qu’on m’avance. +</p> + +<p> +Comment vous nommez-vous, monsieur, qui parlez si haut? Oh! oh! reprit +l’Ingénu, vous n’avez donc pas lu mes certificats? c’est donc +ainsi qu’on en use? Je m’appelle Hercule de Kerkabon; je suis +baptisé, je loge au Cadran bleu, et je me plaindrai de vous au roi. Le commis +conclut, comme les gens de Saumur, qu’il n’avait pas la tête bien +saine, et n’y fit pas grande attention. +</p> + +<p> +Ce même jour, le révérend P. La Chaise, confesseur de Louis XIV, avait reçu la +lettre de son espion, qui accusait le breton Kerkabon de favoriser dans son +coeur les huguenots, et de condamner la conduite des jésuites. M. de Louvois, +de son côté, avait reçu une lettre de l’interrogant bailli, qui +dépeignait l’Ingénu comme un garnement qui voulait brûler les couvents et +enlever les filles. +</p> + +<p> +L’Ingénu, après s’être promené dans les jardins de Versailles, où +il s’ennuya, après avoir soupé en Huron et en Bas-Breton, s’était +couché dans la douce espérance de voir le roi le lendemain, d’obtenir +mademoiselle de Saint-Yves en mariage; d’avoir au moins une compagnie de +cavalerie, et de faire cesser la persécution contre les huguenots. Il se +berçait de ces flatteuses idées, quand la maréchaussée entra dans sa chambre. +Elle se saisit d’abord de son fusil à deux coups et de son grand sabre. +On fit un inventaire de son argent comptant, et on le mena dans le château que +fit construire le roi Charles V, fils de Jean II, auprès de la rue +Saint-Antoine, à la porte des Tournelles[1]. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] La Bastille, qui fut prise par le peuple de Paris, le 14 juillet 1789, +puis démolie. B. +</p> + +<p> +Quel était en chemin l’étonnement de l’Ingénu! je vous le laisse à +penser. Il crut d’abord que c’était un rêve. Il resta dans +l’engourdissement, puis tout-à -coup transporté d’une fureur qui +redoublait ses forces, il prend à la gorge deux de ses conducteurs, qui étaient +avec lui dans le carrosse, les jette par la portière, se jette après eux, et +entraîne le troisième, qui voulait le retenir. Il tombe de l’effort, on +le lie, on le remonte dans la voiture. Voilà donc, disait-il, ce que l’on +gagne à chasser les Anglais de la Basse-Bretagne! Que dirais-tu, belle +Saint-Yves, si tu me voyais dans cet état? +</p> + +<p> +On arrive enfin au gîte qui lui était destiné. On le porte en silence dans la +chambre où il devait être enfermé, comme un mort qu’on porte dans un +cimetière. Cette chambre était déjà occupée par un vieux solitaire de +Port-Royal, nommé Gordon, qui y languissait depuis deux ans. Tenez, lui dit le +chef des sbires, voilà de la compagnie que je vous amène; et sur-le-champ on +referma les énormes verrous de la porte épaisse, revêtue de larges barres. Les +deux captifs restèrent séparés de l’univers entier. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap10"></a>CHAPITRE X.</h2> + +<p class="letter"> +L’Ingénu enfermé à la Bastille avec un janséniste. +</p> + +<p> +M. Gordon était un vieillard frais et serein, qui savait deux grandes choses: +supporter l’adversité, et consoler les malheureux. Il s’avança +d’un air ouvert et compatissant vers son compagnon, et lui dit en +l’embrassant: Qui que vous soyez, qui venez partager mon tombeau, soyez +sûr que je m’oublierai toujours moi-même pour adoucir vos tourments dans +l’abîme infernal où nous sommes plongés. Adorons la Providence qui nous y +a conduits, souffrons en paix, et espérons. Ces paroles firent sur l’âme +de l’Ingénu l’effet des gouttes d’Angleterre, qui rappellent +un mourant à la vie, et lui font entr’ouvrir des yeux étonnés. +</p> + +<p> +Après les premiers compliments, Gordon, sans le presser de lui apprendre la +cause de son malheur, lui inspira, par la douceur de son entretien, et par cet +intérêt que prennent deux malheureux l’un à l’autre, le désir +d’ouvrir son coeur et de déposer le fardeau qui l’accablait; mais +il ne pouvait deviner le sujet de son malheur; cela lui paraissait un effet +sans cause; et le bon-homme Gordon était aussi étonné que lui-même. +</p> + +<p> +Il faut, dit le janséniste au Huron, que Dieu ait de grands desseins sur vous, +puisqu’il vous a conduit du lac Ontario en Angleterre et en France, +qu’il vous a fait baptiser en Basse-Bretagne, et qu’il vous a mis +ici pour votre salut. Ma foi, répondit l’Ingénu, je crois que le diable +s’est mêlé seul de ma destinée. Mes compatriotes d’Amérique ne +m’auraient jamais traité avec la barbarie que j’éprouve; ils +n’en ont pas d’idée. On les appelle <i>sauvages</i>; ce sont des +gens de bien grossiers, et les hommes de ce pays-ci sont des coquins raffinés. +Je suis, à la vérité, bien surpris d’être venu d’un autre monde +pour être enfermé dans celui-ci sous quatre verrous avec un prêtre; mais je +fais réflexion au nombre prodigieux d’hommes qui partent d’un +hémisphère pour aller se faire tuer dans l’autre, ou qui font naufrage en +chemin, et qui sont mangés des poissons: je ne vois pas les gracieux desseins +de Dieu sur tous ces gens-là . +</p> + +<p> +On leur apporta à dîner par un guichet. La conversation roula sur la +Providence, sur les lettres de cachet, et sur l’art de ne pas succomber +aux disgrâces auxquelles tout homme est exposé dans ce monde. Il y a deux ans +que je suis ici, dit le vieillard, sans autre consolation que moi-même et des +livres; je n’ai pas eu un moment de mauvaise humeur. +</p> + +<p> +Ah! M. Gordon, s’écria l’Ingénu, vous n’aimez donc pas votre +marraine? Si vous connaissiez comme moi mademoiselle de Saint-Yves, vous seriez +au désespoir. A ces mots il ne put retenir ses larmes, et il se sentit alors un +peu moins oppressé. Mais, dit-il, pourquoi donc les larmes soulagent-elles? Il +me semble qu’elles devraient faire un effet contraire.—Mon fils, +tout est physique en nous, dit le bon vieillard; toute sécrétion fait du bien +au corps; et tout ce qui le soulage soulage l’âme: nous sommes les +machines de la Providence. +</p> + +<p> +L’Ingénu, qui, comme nous l’avons dit plusieurs fois, avait un +grand fonds d’esprit, fit de profondes réflexions sur cette idée, dont il +semblait qu’il avait la semence en lui-même. Après quoi il demanda à son +compagnon pourquoi sa machine était depuis deux ans sous quatre verrous. Par la +grâce efficace, répondit Gordon: je passe pour janséniste; j’ai connu +Arnauld et Nicole; les jésuites nous ont persécutés. Nous croyons que le pape +n’est qu’un évêque comme un autre; et c’est pour cela que le +P. de La Chaise a obtenu du roi, son pénitent, un ordre de me ravir, sans +aucune formalité de justice, le bien le plus précieux des hommes, la liberté. +Voilà qui est bien étrange, dit l’Ingénu; tous les malheureux que +j’ai rencontrés ne le sont qu’à cause du pape. +</p> + +<p> +A l’égard de votre grâce efficace, je vous avoue que je n’y entends +rien; mais je regarde comme une grande grâce que Dieu m’ait fait trouver +dans mon malheur un homme comme vous, qui verse dans mon coeur des consolations +dont je me croyais incapable. +</p> + +<p> +Chaque jour la conversation devenait plus intéressante et plus instructive. Les +âmes des deux captifs s’attachaient l’une à l’autre. Le +vieillard savait beaucoup, et le jeune homme voulait beaucoup apprendre. Au +bout d’un mois il étudia la géométrie; il la dévorait. Gordon lui fit +lire la physique de Rohault, qui était encore à la mode, et il eut le bon +esprit de n’y trouver que des incertitudes. +</p> + +<p> +Ensuite il lut le premier volume de la <i>Recherche de la vérité</i>. Cette +nouvelle lumière l’éclaira. Quoi! dit-il, notre imagination et nos sens +nous trompent à ce point! quoi! les objets ne forment point nos idées, et nous +ne pouvons nous les donner nous-mêmes! Quand il eut lu le second volume, il ne +fut plus si content, et il conclut qu’il est plus aisé de détruire que de +bâtir. +</p> + +<p> +Son confrère, étonné qu’un jeune ignorant fît cette réflexion, qui +n’appartient qu’aux âmes exercées, conçut une grande idée de son +esprit, et s’attacha à lui davantage. +</p> + +<p> +Votre Malebranche, lui dit un jour l’Ingénu, me paraît avoir écrit la +moitié de son livre avec sa raison, et l’autre avec son imagination et +ses préjugés. +</p> + +<p> +Quelques jours après, Gordon lui demanda: Que pensez-vous donc de l’âme, +de la manière dont nous recevons nos idées, de notre volonté, de la grâce, du +libre arbitre? Rien, lui repartit l’Ingénu: si je pensais quelque chose, +c’est que nous sommes sous la puissance de l’Etre éternel, comme +les astres et les éléments; qu’il fait tout en nous, que nous sommes de +petites roues de la machine immense dont il est l’âme; qu’il agit +par des lois générales, et non par des vues particulières; cela seul me paraît +intelligible; tout le reste est pour moi un abîme de ténèbres. +</p> + +<p> +Mais, mon fils, ce serait faire Dieu auteur du péché.—Mais, mon père, +votre grâce efficace ferait Dieu auteur du péché aussi; car il est certain que +tous ceux à qui cette grâce serait refusée pécheraient; et qui nous livre au +mal n’est-il pas l’auteur du mal? +</p> + +<p> +Cette naïveté embarrassait fort le bon-homme; il sentait qu’il fesait de +vains efforts pour se tirer de ce bourbier; et il entassait tant de paroles qui +paraissaient avoir du sens et qui n’en avaient point (dans le goût de la +prémotion physique), que l’Ingénu en avait pitié. Cette question tenait +évidemment à l’origine du bien et du mal; et alors il fallait que le +pauvre Gordon passât en revue la boîte de Pandore, l’oeuf +d’Orosmade percé par Arimane[1], l’inimitié entre Typhon et Osiris, +et enfin le péché originel; et ils couraient l’un et l’autre dans +cette nuit profonde, sans jamais se rencontrer. Mais enfin ce roman de +l’âme détournait leur vue de la contemplation de leur propre misère, et, +par un charme étrange, la foule des calamités répandues sur l’univers +diminuait la sensation de leurs peines; ils n’osaient se plaindre quand +tout souffrait. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Voyez tome XV, pages 314-315. B. +</p> + +<p> +Mais, dans le repos de la nuit, l’image de la belle Saint-Yves effaçait +dans l’esprit de son amant toutes les idées de métaphysique et de morale. +Il se réveillait les yeux mouillés de larmes; et le vieux janséniste oubliait +sa grâce efficace, et l’abbé de Saint-Cyran, et Jansénius, pour consoler +un jeune homme qu’il croyait en péché mortel. +</p> + +<p> +Après leurs lectures, après leurs raisonnements, ils parlaient encore de leurs +aventures; et, après en avoir inutilement parlé, ils lisaient ensemble ou +séparément. L’esprit du jeune homme se fortifiait de plus en plus. Il +serait surtout allé très loin en mathématiques sans les distractions que lui +donnait mademoiselle de Saint-Yves. +</p> + +<p> +Il lut des histoires, elles l’attristèrent. Le monde lui parut trop +méchant et trop misérable. En effet l’histoire n’est que le tableau +des crimes et des malheurs. La foule des hommes innocents et paisibles +disparaît toujours sur ces vastes théâtres. Les personnages ne sont que des +ambitieux pervers. Il semble que l’histoire ne plaise que comme la +tragédie, qui languit si elle n’est animée par les passions, les +forfaits, et les grandes infortunes. Il faut armer Clio du poignard, comme +Melpomène. +</p> + +<p> +Quoique l’histoire de France soit remplie d’horreurs, ainsi que +toutes les autres, cependant elle lui parut si dégoûtante dans ses +commencements, si sèche dans son milieu, si petite enfin, même du temps de +Henri IV, toujours si dépourvue de grands monuments, si étrangère à ces belles +découvertes qui ont illustré d’autres nations, qu’il était obligé +de lutter contre l’ennui pour lire tous ces détails de calamités obscures +resserrées dans un coin du monde. +</p> + +<p> +Gordon pensait comme lui. Tous deux riaient de pitié quand il était question +des souverains de Fezensac[1], de Fesansaguet, et d’Astarac. Cette étude +en effet ne serait bonne que pour leurs héritiers, s’ils en avaient. Les +beaux siècles de la république romaine le rendirent quelque temps indifférent +pour le reste de la terre. Le spectacle de Rome victorieuse et législatrice des +nations occupait son âme entière. Il s’échauffait en contemplant ce +peuple qui fut gouverné sept cents ans par l’enthousiasme de la liberté +et de la gloire. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Le comté de Fezensac avait sept lieues de longueur sur cinq de largeur; il +avait été, en 1140, réuni au comté d’Armagnac. Le vicomte de +Fesansaguet, ou petit Fezensac, fut aussi, en 1404, réuni au comté +d’Armagnac. Le comté d’Astarac avait environ treize lieues de +longueur et onze de largeur. B. +</p> + +<p> +Ainsi se passaient les jours, les semaines, les mois; et il se serait cru +heureux dans le séjour du désespoir, s’il n’avait point aimé. +</p> + +<p> +Son bon naturel s’attendrissait encore sur le prieur de Notre-Dame de la +Montagne, et sur la sensible Kerkabon. Que penseront-ils, répétait-il souvent, +quand ils n’auront point de mes nouvelles? Ils me croiront un ingrat. +Cette idée le tourmentait; il plaignait ceux qui l’aimaient, beaucoup +plus qu’il ne se plaignait lui-même. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap11"></a>CHAPITRE XI</h2> + +<p class="letter"> +Comment l’Ingénu développe son génie. +</p> + +<p> +La lecture agrandit l’âme, et un ami éclairé la console. Notre captif +jouissait de ces deux avantages qu’il n’avait pas soupçonnés +auparavant. Je serais tenté, dit-il, de croire aux métamorphoses, car +j’ai été changé de brute en homme. Il se forma une bibliothèque choisie +d’une partie de son argent dont on lui permettait de disposer. Son ami +l’encouragea à mettre par écrit ses réflexions. Voici ce qu’il +écrivit sur l’histoire ancienne: +</p> + +<p> +«Je m’imagine que les nations ont été long-temps comme moi, +qu’elles ne se sont instruites que fort tard, qu’elles n’ont +été occupées pendant des siècles que du moment présent qui coulait, très peu du +passé, et jamais de l’avenir. J’ai parcouru cinq ou six cents +lieues du Canada, je n’y ai pas trouvé un seul monument; personne +n’y sait rien de ce qu’a fait son bisaïeul. Ne serait-ce pas là +l’état naturel de l’homme? L’espèce de ce continent-ci me +paraît supérieure à celle de l’autre. Elle a augmenté son être depuis +plusieurs siècles par les arts et par les connaissances. Est-ce +parcequ’elle a de la barbe au menton, et que Dieu a refusé la barbe aux +Américains? Je ne le crois pas; car je vois que les Chinois n’ont presque +point de barbe, et qu’ils cultivent les arts depuis plus de cinq mille +années. En effet, s’ils ont plus de quatre mille ans d’annales, il +faut bien que la nation ait été rassemblée et florissante depuis plus de +cinquante siècles. +</p> + +<p> +«Une chose me frappe surtout dans cette ancienne histoire de la Chine, +c’est que presque tout y est vraisemblable et naturel. Je l’admire +en ce qu’il n’y a rien de merveilleux. +</p> + +<p> +«Pourquoi toutes les autres nations se sont-elles donné des origines +fabuleuses? Les anciens chroniqueurs de l’histoire de France, qui ne sont +pas fort anciens, font venir les Français d’un Francus, fils +d’Hector: les Romains se disaient issus d’un Phrygien, +quoiqu’il n’y eût pas dans leur langue un seul mot qui eût le +moindre rapport à la langue de Phrygie: les dieux avaient habité dix mille ans +en Egypte, et les diables, en Scythie, où ils avaient engendré les Huns. Je ne +vois avant Thucydide que des romans semblables aux Amadis, et beaucoup moins +amusants. Ce sont partout des apparitions, des oracles, des prodiges, des +sortilèges, des métamorphoses, des songes expliqués, et qui font la destinée +des plus grands empires et des plus petits états: ici des bêtes qui parlent, là +des bêtes qu’on adore, des dieux transformés en hommes, et des hommes +transformés en dieux. Ah! s’il nous faut des fables, que ces fables +soient du moins l’emblème de la vérité! J’aime les fables des +philosophes, je ris de celles des enfants, et je hais celles des imposteurs.» +</p> + +<p> +Il tomba un jour sur une histoire de l’empereur Justinien. On y lisait +que des apédeutes[1] de Constantinople avaient donné, en très mauvais grec, un +édit contre le plus grand capitaine du siècle[2], parceque ce héros avait +prononcé ces paroles dans la chaleur de la conversation: «La vérité luit de sa +propre lumière, et on n’éclaire pas les esprits avec les flammes des +bûchers.» Les apédeutes assurèrent que cette proposition était hérétique, +sentant l’hérésie, et que l’axiome contraire était catholique, +universel, et grec: « On n’éclaire les esprits qu’avec la flamme +des bûchers, et la vérité ne saurait luire de sa propre lumière.» Ces +linostoles[3] condamnèrent ainsi plusieurs discours du capitaine, et donnèrent +un édit. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Ignorants, gens sans éducation. (Note de M. Decroix.) +</p> + +<p class="footnote"> +[2] La faculté de théologie dé Paris avait donné, en mauvais latin, une +censure du <i>Bélisaire</i> de Marmontel. B. +</p> + +<p class="footnote"> +[3] Couverts de longs habits de lin (tels que des surplis). L’auteur fait +ici allusion à la censure du <i>Bélisaire</i> de Marmontel par la Sorbonne. +(Note de M. Decroix.) +</p> + +<p> +Quoi! s’écria l’Ingénu, des édits rendus par ces gens-là ! Ce ne +sont point des édits, répliqua Gordon, ce sont des contr’édits[4] dont +tout le monde se moquait à Constantinople, et l’empereur tout le premier; +c’était un sage prince, qui avait su réduire les apédeutes linostoles à +ne pouvoir faire que du bien. Il savait que ces messieurs-là et plusieurs +autres pastophores[5] avaient lassé de contr’édits la patience des +empereurs ses prédécesseurs en matière plus grave. Il fit fort bien, dit +l’Ingénu; on doit soutenir les pastophores et les contenir. +</p> + +<p class="footnote"> +[4] L’édition encadrée de 1775 porte: <i>contr’édits</i>; on lit +de même dans les éditions de Kehl. Toutes les éditions antérieures à 1775 +portent: <i>contredits</i>, Mais on ne doit pas oublier que beaucoup +d’ouvrages de Voltaire ont été imprimés en pays étrangers, et +quelquefois loin des yeux de l’auteur. B. +</p> + +<p class="footnote"> +[5] Vêtus de longues robes ou manteaux. (Note de M. Decroix.) +</p> + +<p> +Il mit par écrit beaucoup d’autres réflexions qui épouvantèrent le vieux +Gordon. Quoi! dit-il en lui-même, j’ai consumé cinquante ans à +m’instruire, et je crains de ne pouvoir atteindre au bon sens naturel de +cet enfant presque sauvage! je tremble d’avoir laborieusement fortifié +des préjugés; il n’écoute que la simple nature. +</p> + +<p> +Le bon-homme avait quelques uns de ces petits livres de critique, de ces +brochures périodiques où des hommes incapables de rien produire dénigrent les +productions des autres, où les Visé insultent aux Racine, et les Faydit aux +Fénelon. L’Ingénu en parcourut quelques uns. Je les compare, disait-il, à +certains moucherons qui vont déposer leurs oeufs dans le derrière des plus +beaux chevaux: cela ne les empêche pas de courir. A peine les deux philosophes +daignèrent-ils jeter les yeux sur ces excréments de la littérature. +</p> + +<p> +Ils lurent bientôt ensemble les éléments de l’astronomie; l’Ingénu +fit venir des sphères: ce grand spectacle le ravissait. Qu’il est dur, +disait-il, de ne commencer à connaître le ciel que lorsqu’on me ravit le +droit de le contempler! Jupiter et Saturne roulent dans ces espaces immenses; +des millions de soleils éclairent des milliards de mondes; et dans le coin de +terre où je suis jeté, il se trouve des êtres qui me privent, moi être voyant +et pensant, de tous ces mondes où ma vue pourrait atteindre, et de celui où +Dieu m’a fait naître! La lumière faite pour tout l’univers est +perdue pour moi. On ne me la cachait pas dans l’horizon septentrional où +j’ai passé mon enfance et ma jeunesse. Sans vous, mon cher Gordon, je +serais ici dans le néant. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap12"></a>CHAPITRE XII.</h2> + +<p class="letter"> +Ce que l’Ingénu pense des pièces de théâtre. +</p> + +<p> +Le jeune Ingénu ressemblait à un de ces arbres vigoureux qui, nés dans un sol +ingrat, étendent en peu de temps leurs racines et leurs branches quand ils sont +transplantés dans un terrain favorable; et il était bien extraordinaire +qu’une prison fût ce terrain. +</p> + +<p> +Parmi les livres qui occupaient le loisir des deux captifs, il se trouva des +poésies, des traductions de tragédies grecques, quelques pièces du théâtre +français. Les vers qui parlaient d’amour portèrent à -la-fois dans +l’âme de l’Ingénu le plaisir et la douleur. Ils lui parlaient tous +de sa chère Saint-Yves. La fable des deux Pigeons lui perça le coeur; il était +bien loin de pouvoir revenir à son colombier. +</p> + +<p> +Molière l’enchanta. Il lui fesait connaître les moeurs de Paris et du +genre humain.—A laquelle de ses comédies donnez-vous la +préférence?—Au <i>Tartufe</i>, sans difficulté. Je pense comme vous, dit +Gordon; c’est un tartufe qui m’a plongé dans ce cachot, et +peut-être ce sont des tartufes qui ont fait votre malheur. +</p> + +<p> +Comment trouvez-vous ces tragédies grecques?—Bonnes pour des Grecs, dit +l’Ingénu. Mais quand il lut l’<i>Iphigénie</i> moderne, +<i>Phèdre</i>, <i>Andromaque</i>, <i>Athalie</i>, il fut en extase, il soupira, +il versa des larmes, il les sut par coeur sans avoir envie de les apprendre. +</p> + +<p> +Lisez <i>Rodogune</i>, lui dit Gordon; on dit que c’est le +chef-d’oeuvre du théâtre; les autres pièces qui vous ont fait tant de +plaisir sont peu de chose en comparaison. Le jeune homme, dès la première page, +lui dit: Cela n’est pas du même auteur.—A quoi le +voyez-vous?—Je n’en sais rien encore; mais ces vers-là ne vont ni à +mon oreille ni à mon coeur.—Oh! ce n’est rien que les vers, +répliqua Gordon. L’Ingénu répondit: Pourquoi donc en faire? +</p> + +<p> +Après avoir lu très attentivement la pièce, sans autre dessein que celui +d’avoir du plaisir, il regardait son ami avec des yeux secs et étonnés, +et ne savait que dire. Enfin, pressé de rendre compte de ce qu’il avait +senti, voici ce qu’il répondit: Je n’ai guère entendu le +commencement; j’ai été révolté du milieu; la dernière scène m’a +beaucoup ému, quoiqu’elle me paraisse peu vraisemblable: je ne me suis +intéressé pour personne, et je n’ai pas retenu vingt vers, moi qui les +retiens tous quand ils me plaisent. +</p> + +<p> +Cette pièce passe pourtant pour la meilleure que nous ayons.—Si cela est, +répliqua-t-il, elle est peut-être comme bien des gens qui ne méritent pas leurs +places. Après tout, c’est ici une affaire de goût; le mien ne doit pas +encore être formé: je peux me tromper; mais vous savez que je suis assez +accoutumé à dire ce que je pense, ou plutôt ce que je sens. Je soupçonne +qu’il y a souvent de l’illusion, de la mode, du caprice dans les +jugements des hommes. J’ai parlé d’après la nature; il se peut que +chez moi la nature soit très imparfaite; mais il se peut aussi qu’elle +soit quelquefois peu consultée par la plupart des hommes. Alors il récita des +vers d’<i>Iphigénie</i>, dont il était plein; et quoiqu’il ne +déclamât pas bien, il y mit tant de vérité et d’onction, qu’il fit +pleurer le vieux janséniste. Il lut ensuite <i>Cinna</i>; il ne pleura point, +mais il admira. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap13"></a>CHAPITRE XIII.</h2> + +<p class="letter"> +La belle Saint-Yves va à Versailles. +</p> + +<p> +Pendant que notre infortuné s’éclairait plus qu’il ne se consolait; +pendant que son génie, étouffé depuis si long-temps, se déployait avec tant de +rapidité et de force; pendant que la nature, qui se perfectionnait en lui, le +vengeait des outrages de la fortune, que devinrent monsieur le prieur et sa +bonne soeur, et la belle recluse Saint-Yves? Le premier mois on fut inquiet, et +au troisième on fut plongé dans la douleur; les fausses conjectures, les bruits +mal fondés, alarmèrent: au bout de six mois on le crut mort. Enfin monsieur et +mademoiselle de Kerkabon apprirent, par une ancienne lettre qu’un garde +du roi avait écrite en Bretagne, qu’un jeune homme semblable à +l’Ingénu était arrivé un soir à Versailles, mais qu’il avait été +enlevé pendant la nuit, et que depuis ce temps personne n’en avait +entendu parler. +</p> + +<p> +Hélas! dit mademoiselle de Kerkabon, notre neveu aura fait quelque sottise, et +se sera attiré de fâcheuses affaires. Il est jeune, il est Bas-Breton, il ne +peut savoir comme on doit se comporter à la cour. Mon cher frère, je n’ai +jamais vu Versailles ni Paris; voici une belle occasion, nous retrouverons +peut-être notre pauvre neveu: c’est le fils de notre frère; notre devoir +est de le secourir. Qui sait si nous ne pourrons point parvenir enfin à le +faire sous-diacre, quand la fougue de la jeunesse sera amortie? Il avait +beaucoup de dispositions pour les sciences. Vous souvenez-vous comme il +raisonnait sur l’ancien et sur le nouveau <i>Testament</i>? Nous sommes +responsables de son âme; c’est nous qui l’avons fait baptiser; sa +chère maîtresse Saint-Yves passe les journées à pleurer. En vérité il faut +aller à Paris. S’il est caché dans quelqu’une de ces vilaines +maisons de joie dont on m’a fait tant de récits, nous l’en +tirerons. Le prieur fut touché des discours de sa soeur. Il alla trouver +l’évêque de Saint-Malo, qui avait baptisé le Huron, et lui demanda sa +protection et ses conseils. Le prélat approuva le voyage. Il donna au prieur +des lettres de recommandation pour le P. de La Chaise, confesseur du roi, qui +avait la première dignité du royaume, pour l’archevêque de Paris, Harlay, +et pour l’évêque de Meaux, Bossuet. +</p> + +<p> +Enfin le frère et la soeur partirent; mais, quand ils furent arrivés à Paris, +ils se trouvèrent égarés comme dans un vaste labyrinthe, sans fil et sans +issue. Leur fortune était médiocre, et il leur fallait tous les jours des +voitures pour aller à la découverte, et ils ne découvraient rien. +</p> + +<p> +Le prieur se présenta chez le révérend P. de La Chaise; il était avec +mademoiselle Du Tron, et ne pouvait donner audience à des prieurs. Il alla à la +porte de l’archevêque; le prélat[1] était enfermé avec la belle madame de +Lesdiguières pour les affaires de l’Eglise. Il courut à la maison de +campagne de l’évêque de Meaux; celui-ci examinait, avec mademoiselle de +Mauléon, l’amour mystique de madame Guyon. Cependant il parvint à se +faire entendre de ces deux prélats; tous deux lui déclarèrent qu’ils ne +pouvaient se mêler de son neveu, attendu qu’il n’était pas +sous-diacre. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] François de Harlay de Chauvalon, archevêque de Paris, de 1670 à 1695, +refusa la sépulture à Molière, fit enfermer madame Guyon, donna la bénédiction +nuptiale à Louis XIV et à madame de Maintenon. Il était connu par ses +aventures galantes. Un jour’qu’il entrait dans un salon où étaient +un grand nombre de belles dames, il dit: +</p> + +<p class="poem"> +Formosi pecoris custos; +</p> + +<p class="footnote"> +l’une d’elles acheva le vers de Virgile en ajoutant: +</p> + +<p class="footnote"> +formosior ipse. B. +</p> + +<p> +Enfin il vit le jésuite; celui-ci le reçut à bras ouverts, lui protesta +qu’il avait toujours eu pour lui une estime particulière, ne +l’ayant jamais connu. Il jura que la Société avait toujours été attachée +aux Bas-Bretons. Mais, dit-il, votre neveu n’aurait-il pas le malheur +d’être huguenot?—Non, assurément, mon révérend +père.—Serait-il point janséniste?—Je puis assurer à votre révérence +qu’à peine est-il chrétien: il y a environ onze mois que nous +l’avons baptisé.—Voilà qui est bien, voilà qui est bien, nous +aurons soin de lui. Votre bénéfice est-il considérable?—Oh! fort peu de +chose, et mon neveu nous coûte beaucoup.—Y a-t-il quelques jansénistes +dans le voisinage? Prenez bien garde, mon cher monsieur le prieur, ils sont +plus dangereux que les huguenots et les athées.—Mon révérend père, nous +n’en avons point; on ne sait ce que c’est que le jansénisme à +Notre-Dame de la Montagne.—Tant mieux; allez, il n’y a rien que je +ne fasse pour vous. Il congédia affectueusement le prieur, et n’y pensa +plus. +</p> + +<p> +Le temps s’écoulait, le prieur et la bonne soeur se désespéraient. +</p> + +<p> +Cependant le maudit bailli pressait le mariage de son grand benêt de fils avec +la belle Saint-Yves, qu’on avait fait sortir exprès du couvent. Elle +aimait toujours son cher filleul autant qu’elle détestait le mari +qu’on lui présentait. L’affront d’avoir été mise dans un +couvent augmentait sa passion; l’ordre d’épouser le fils du bailli +y mettait le comble. Les regrets, la tendresse, et l’horreur, +bouleversaient son âme. L’amour, comme on sait, est bien plus ingénieux +et plus hardi dans une jeune fille, que l’amitié ne l’est dans un +vieux prieur et dans une tante de quarante-cinq ans passés. De plus, elle +s’était bien formée dans son couvent par les romans qu’elle avait +lus à la dérobée. La belle Saint-Yves se souvenait de la lettre qu’un +garde du corps avait écrite en Basse-Bretagne, et dont on avait parlé dans la +province. Elle résolut d’aller elle-même prendre des informations à +Versailles; de se jeter aux pieds des ministres, si son mari était en prison, +comme on le disait, et d’obtenir justice pour lui. Je ne sais quoi +l’avertissait secrètement qu’à la cour on ne refuse rien à une +jolie fille; mais elle ne savait pas ce qu’il en coûtait. +</p> + +<p> +Sa résolution prise, elle est consolée, elle est tranquille, elle ne rebute +plus son sot prétendu; elle accueille le détestable beau-père, caresse son +frère, répand l’allégresse dans la maison; puis, le jour destiné à la +cérémonie, elle part secrètement à quatre heures du matin avec ses petits +présents de noce, et tout ce qu’elle a pu rassembler. Ses mesures étaient +si bien prises, qu’elle était déjà à plus de dix lieues lorsqu’on +entra dans sa chambre, vers le midi. La surprise et la consternation furent +grandes. L’interrogant bailli fit ce jour-là plus de questions +qu’il n’en avait fait dans toute la semaine; le mari resta plus sot +qu’il ne l’avait jamais été. L’abbé de Saint-Yves en colère +prit le parti de courir après sa soeur. Le bailli et son fils voulurent +l’accompagner. Ainsi la destinée conduisait à Paris presque tout ce +canton de la Basse-Bretagne. +</p> + +<p> +La belle Saint-Yves se doutait bien qu’on la suivrait. Elle était à +cheval; elle s’informait adroitement des courriers s’ils +n’avaient point rencontré un gros abbé, un énorme bailli, et un jeune +benêt, qui couraient sur le chemin de Paris. Ayant appris au troisième jour +qu’ils n’étaient pas loin, elle prit une route différente, et eut +assez d’habileté et de bonheur pour arriver à Versailles, tandis +qu’on la cherchait inutilement dans Paris. +</p> + +<p> +Mais comment se conduire à Versailles? jeune, belle, sans conseil, sans appui, +inconnue, exposée à tout, comment oser chercher un garde du roi? Elle imagina +de s’adresser à un jésuite du bas étage; il y en avait pour toutes les +conditions de la vie: comme Dieu, disaient-ils, a donné différentes nourritures +aux diverses espèces d’animaux, il avait donné au roi son confesseur, que +tous les solliciteurs de bénéfices appelaient <i>le chef de l’Église +gallicane</i>; ensuite venaient les confesseurs des princesses; les ministres +n’en avaient point; ils n’étaient pas si sots. Il y avait les +jésuites du grand commun, et surtout les jésuites des femmes de chambre par +lesquelles on savait les secrets des maîtresses; et ce n’était pas un +petit emploi. La belle Saint-Yves s’adressa à un de ces derniers, qui +s’appelait le P. Tout-à -tous. Elle se confessa à lui, lui exposa ses +aventures, son état, son danger, et le conjura de la loger chez quelque bonne +dévote qui la mît à l’abri des tentations. +</p> + +<p> +Le P. Tout-à -tous l’introduisit chez la femme d’un officier du +gobelet, l’une de ses plus affidées pénitentes. Dès qu’elle y fut, +elle s’empressa de gagner la confiance et l’amitié de cette femme; +elle s’informa du garde breton, et le fit prier de venir chez elle. Ayant +su de lui que son amant avait été enlevé après avoir parlé à un premier commis, +elle court chez ce commis: la vue d’une belle femme l’adoucit, car +il faut convenir que Dieu n’a créé les femmes que pour apprivoiser les +hommes. +</p> + +<p> +Le plumitif attendri lui avoua tout. Votre amant est à la Bastille depuis près +d’un an, et sans vous il y serait peut-être toute sa vie. La tendre +Saint-Yves s’évanouit. Quand elle eut repris ses sens, le plumitif lui +dit: Je suis sans crédit pour faire du bien; tout mon pouvoir se borne à faire +du mal quelquefois. Croyez-moi, allez chez M. de Saint-Pouange, qui fait le +bien et le mal, cousin et favori de monseigneur de Louvois. Ce ministre a deux +âmes: M. de Saint-Pouange en est une; madame Dufresnoy[1], l’autre; mais +elle n’est pas à présent à Versailles; il ne vous reste que de fléchir le +protecteur que je vous indique. La belle Saint-Yves, partagée entre un peu de +joie et d’extrêmes douleurs, entre quelque espérance et de tristes +craintes, poursuivie par son frère, adorant son amant, essuyant ses larmes et +en versant encore, tremblante, affaiblie, et reprenant courage, courut vite +chez M. de Saint-Pouange. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Dans les éditions antérieures aux éditions de Kehl, ou lit: <i>Madame Du +Belloy</i>. B. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap14"></a>CHAPITRE XIV.</h2> + +<p class="letter"> +Progrès de l’esprit de l’Ingénu. +</p> + +<p> +L’Ingénu fesait des progrès rapides dans les sciences, et surtout dans la +science de l’homme. La cause du développement rapide de son esprit était +due à son éducation sauvage presque autant qu’à la trempe de son âme; +car, n’ayant rien appris dans son enfance, il n’avait point appris +de préjugés. Son entendement n’ayant point été courbé par l’erreur +était demeuré dans toute sa rectitude. Il voyait les choses comme elles sont, +au lieu que les idées qu’on nous donne dans l’enfance nous les font +voir toute notre vie comme elles ne sont point. Vos persécuteurs sont +abominables, disait-il à son ami Gordon. Je vous plains d’être opprimé, +mais je vous plains d’être janséniste. Toute secte me paraît le +ralliement de l’erreur. Dites-moi s’il y a des sectes en géométrie? +Non, mon cher enfant, lui dit en soupirant le bon Gordon; tous les hommes sont +d’accord sur la vérité quand elle est démontrée, mais ils sont trop +partagés sur les vérités obscures.—Dites sur les faussetés obscures. +S’il y avait eu une seule vérité cachée dans vos amas d’arguments +qu’on ressasse depuis tant de siècles, on l’aurait découverte sans +doute; et l’univers aurait été d’accord au moins sur ce point-là . +Si cette vérité était nécessaire comme le soleil l’est à la terre, elle +serait brillante comme lui. C’est une absurdité, c’est un outrage +au genre humain, c’est un attentat contre l’Être infini et suprême +de dire: il y a une vérité essentielle à l’homme, et Dieu l’a +cachée. Tout ce que disait ce jeune ignorant, instruit par la nature, fesait +une impression profonde sur l’esprit du vieux savant infortuné. Serait-il +bien vrai, s’écriat-il, que je me fusse rendu malheureux pour des +chimères? Je suis bien plus sûr de mon malheur que de la grâce efficace. +J’ai consumé mes jours à raisonner sur la liberté de Dieu et du genre +humain; mais j’ai perdu la mienne; ni saint Augustin ni saint Prosper ne +me tireront de l’abîme où je suis. +</p> + +<p> +L’Ingénu, livré à son caractère, dit enfin: Voulez-vous que je vous parle +avec une confiance hardie? Ceux qui se font persécuter pour ces vaines disputes +de l’école me semblent peu sages; ceux qui persécutent me paraissent des +monstres. +</p> + +<p> +Les deux captifs étaient fort d’accord sur l’injustice de leur +captivité. Je suis cent fois plus à plaindre que vous, disait l’Ingénu; +je suis né libre comme l’air; j’avais deux vies, la liberté et +l’objet de mon amour: on me les ôte. Nous voici tous deux dans les fers, +sans savoir la raison et sans pouvoir la demander. J’ai vécu Huron vingt +ans; on dit que ce sont des barbares, parcequ’ils se vengent de leurs +ennemis; mais ils n’ont jamais opprimé leurs amis. A peine ai-je mis le +pied en France, que j’ai versé mon sang pour elle; j’ai peut-être +sauvé une province, et pour récompense je suis englouti dans ce tombeau des +vivants, où je serais mort de rage sans vous. Il n’y a donc point de lois +dans ce pays? on condamne les hommes sans les entendre! Il n’en est pas +ainsi en Angleterre. Ah! ce n’était pas contre les Anglais que je devais +me battre. Ainsi sa philosophie naissante ne pouvait dompter la nature outragée +dans le premier de ses droits, et laissait un libre cours à sa juste colère. +</p> + +<p> +Son compagnon ne le contredit point. L’absence augmente toujours +l’amour qui n’est pas satisfait, et la philosophie ne le diminue +pas. Il parlait aussi souvent de sa chère Saint-Yves que de morale et de +métaphysique. Plus ses sentiments s’épuraient, et plus il aimait. Il lut +quelques romans nouveaux; il en trouva peu qui lui peignissent la situation de +son âme. Il sentait que son coeur allait toujours au-delà de ce qu’il +lisait. Ah! disait-il, presque tous ces auteurs-là n’ont que de +l’esprit et de l’art. Enfin le bon prêtre janséniste devenait +insensiblement le confident de sa tendresse. Il ne connaissait l’amour +auparavant que comme un péché dont on s’accuse en confession. Il apprit à +le connaître comme un sentiment aussi noble que tendre, qui peut élever +l’âme autant que l’amollir, et produire même quelquefois des +vertus. Enfin, pour dernier prodige, un Huron convertissait un janséniste. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap15"></a>CHAPITRE XV.</h2> + +<p class="letter"> +La belle Saint-Yves résiste à des propositions délicates. +</p> + +<p> +La belle Saint-Yves, plus tendre encore que son amant, alla donc chez M. de +Saint-Pouange, accompagnée de l’amie chez qui elle logeait, toutes deux +cachées dans leurs coiffes. La première chose qu’elle vit à la porte ce +fut l’abbé de Saint-Yves, son frère, qui en sortait. Elle fut intimidée; +mais la dévote amie la rassura. C’est précisément parcequ’on a +parlé contre vous qu’il faut que vous parliez. Soyez sûre que dans ce +pays les accusateurs ont toujours raison, si on ne se hâte de les confondre. +Votre présence d’ailleurs, ou je me trompe fort, fera plus d’effet +que les paroles de votre frère. +</p> + +<p> +Pour peu qu’on encourage une amante passionnée, elle est intrépide. La +Saint-Yves se présente à l’audience. Sa jeunesse, ses charmes, ses yeux +tendres mouillés de quelques pleurs, attirèrent tous les regards. Chaque +courtisan du sous-ministre oublia un moment l’idole du pouvoir pour +contempler celle de la beauté. Le Saint-Pouange la fit entrer dans un cabinet; +elle parla avec attendrissement et avec grâce. Saint-Pouange se sentit touché. +Elle tremblait, il la rassura. Revenez ce soir, lui dit-il; vos affaires +méritent qu’on y pense et qu’on en parle à loisir; il y a ici trop +de monde; on expédie les audiences trop rapidement: il faut que je vous +entretienne à fond de tout ce qui vous regarde. Ensuite, ayant fait +l’éloge de sa beauté et de ses sentiments, il lui recommanda de venir à +sept heures du soir. +</p> + +<p> +Elle n’y manqua pas; la dévote amie l’accompagna encore, mais elle +se tint dans le salon, et lut le <i>Pédagogue chrétien</i>[1], pendant que le +Saint-Pouange et la belle Saint-Yves étaient dans l’arrière-cabinet. +Croiriez-vous bien, mademoiselle, lui dit-il d’abord, que votre frère est +venu me demander une lettre de cachet contre vous? En vérité j’en +expédierais plutôt une pour le renvoyer en Basse-Bretagne.—Hélas! +monsieur, on est donc bien libéral de lettres de cachet dans vos bureaux, +puisqu’on en vient solliciter du fond du royaume, comme des pensions. Je +suis bien loin d’en demander une contre mon frère. J’ai beaucoup à +me plaindre de lui, mais je respecte la liberté des hommes; je demande celle +d’un homme que je veux épouser, d’un homme à qui le roi doit la +conservation d’une province, qui peut le servir utilement, et qui est le +fils d’un officier tué à son service. De quoi est-il accusé? comment +a-t-on pu le traiter si cruellement sans l’entendre? +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Ouvrage que Voltaire appelle <i>Excellent livre pour les sots</i> (voyez +tome XXIX, page 119). L’auteur est le P. Outreman. B. +</p> + +<p> +Alors le sous-ministre lui montra la lettre du jésuite espion et celle du +perfide bailli.—Quoi! il y a de pareils monstres sur la terre! et on veut +me forcer ainsi à épouser le fils ridicule d’un homme ridicule et +méchant! et c’est sur de pareils avis qu’on décide ici de la +destinée des citoyens! Elle se jeta à genoux, elle demanda avec des sanglots la +liberté du brave homme qui l’adorait. Ses charmes en cet état parurent +dans leur plus grand avantage. Elle était si belle, que le Saint-Pouange, +perdant toute honte, lui insinua qu’elle réussirait si elle commençait +par lui donner les prémices de ce qu’elle réservait à son amant. La +Saint-Yves, épouvantée et confuse, feignit long-temps de ne le pas entendre; il +fallut s’expliquer plus clairement. Un mot lâché d’abord avec +retenue en produisait un plus fort suivi d’un autre plus expressif. On +offrit non seulement la révocation de la lettre de cachet, mais des +récompenses, de l’argent, des honneurs, des établissements; et plus on +promettait, plus le désir de n’être pas refusé augmentait. +</p> + +<p> +La Saint-Yves pleurait, elle était suffoquée, à demi renversée sur un sofa, +croyant à peine ce qu’elle voyait, ce qu’elle entendait. Le +Saint-Pouange, à son tour, se jeta à ses genoux. Il n’était pas sans +agréments, et aurait pu ne pas effaroucher un coeur moins prévenu; mais +Saint-Yves adorait son amant, et croyait que c’était un crime horrible de +le trahir pour le servir. Saint-Pouange redoublait les prières et les +promesses: enfin la tête lui tourna au point, qu’il lui déclara que +c’était le seul moyen de tirer de sa prison l’homme auquel elle +prenait un intérêt si violent et si tendre. Cet étrange entretien se +prolongeait. La dévote de l’antichambre, en lisant son <i>Pédagogue +chrétien</i>, disait: Mon Dieu! que peuvent-ils faire là depuis deux heures? +jamais monseigneur de Saint-Pouange n’a donné une si longue audience; +peut-être qu’il a tout refusé à cette pauvre fille, puisqu’elle le +prie encore. +</p> + +<p> +Enfin sa compagne sortit de l’arrière-cabinet, tout éperdue, sans pouvoir +parler, réfléchissant profondément sur le caractère des grands et des +demi-grands, qui sacrifient si légèrement la liberté des hommes et +l’honneur des femmes. +</p> + +<p> +Elle ne dit pas un mot pendant tout le chemin. Arrivée chez l’amie, elle +éclata, elle lui conta tout. La dévote fit de grands signes de croix. Ma chère +amie, il faut consulter dès demain le P. Tout-à -tous, notre directeur; il a +beaucoup de crédit auprès de M. de Saint-Pouange; il confesse plusieurs +servantes de sa maison; c’est un homme pieux et accommodant, qui dirige +aussi des femmes de qualité: abandonnez-vous à lui, c’est ainsi que +j’en use; je m’en suis toujours bien trouvée. Nous autres pauvres +femmes nous avons besoin d’être conduites par un homme.—Eh bien +donc! ma chère amie, j’irai trouver demain le P. Tout-à -tous. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap16"></a>CHAPITRE XVI.</h2> + +<p class="letter"> +Elle consulte un jésuite. +</p> + +<p> +Dès que la belle et désolée Saint-Yves fut avec son bon confesseur, elle lui +confia qu’un homme puissant et voluptueux lui proposait de faire sortir +de prison celui qu’elle devait épouser légitimement, et qu’il +demandait un grand prix de son service; qu’elle avait une répugnance +horrible pour une telle infidélité, et que, s’il ne s’agissait que +de sa propre vie, elle la sacrifierait plutôt que de succomber. +</p> + +<p> +Voilà un abominable pécheur! lui dit le P. Tout-à -tous. Vous devriez bien me +dire le nom de ce vilain homme; c’est à coup sûr quelque janséniste; je +le dénoncerai à sa révérence le P. de La Chaise, qui le fera mettre dans le +gîte où est à présent la chère personne que vous devez épouser. +</p> + +<p> +La pauvre fille, après un long embarras et de grandes irrésolutions, lui nomma +enfin Saint-Pouange. +</p> + +<p> +Monseigneur de Saint-Pouange! s’écria le jésuite; ah! ma fille, +c’est tout autre chose; il est cousin du plus grand ministre que nous +ayons jamais eu, homme de bien, protecteur de la bonne cause, bon chrétien; il +ne peut avoir eu une telle pensée; il faut que vous ayez mal entendu.—Ah! +mon père, je n’ai entendu que trop bien; je suis perdue, quoi que je +fasse; je n’ai que le choix du malheur et de la honte; il faut que mon +amant reste enseveli tout vivant, ou que je me rende indigne de vivre. Je ne +puis le laisser périr, et je ne puis le sauver. +</p> + +<p> +Le P. Tout-à -tous tâcha de la calmer par ces douces paroles: +</p> + +<p> +Premièrement, ma fille, ne dites jamais ce mot <i>mon amant</i>; il y a quelque +chose de mondain qui pourrait offenser Dieu: dites <i>mon mari</i>; car bien +qu’il ne le soit pas encore, vous le regardez comme tel; et rien +n’est plus honnête. +</p> + +<p> +Secondement, bien qu’il soit votre époux en idée, en espérance, il ne +l’est pas en effet: ainsi vous ne commettriez pas un adultère, péché +énorme qu’il faut toujours éviter autant qu’il est possible. +</p> + +<p> +Troisièmement, les actions ne sont pas d’une malice de coulpe quand +l’intention est pure, et rien n’est plus pur que de délivrer votre +mari. +</p> + +<p> +Quatrièmement, vous avez des exemples dans la sainte antiquité qui peuvent +merveilleusement servir à votre conduite. Saint Augustin rapporte que sous le +proconsulat de Septimius Acyndinus[1], en l’an 340 de notre salut, un +pauvre homme ne pouvant payer à César ce qui appartenait à César, fut condamné +à la mort, comme il est juste, malgré la maxime, <i>Où il n’y a rien le +roi perd ses droits</i>. Il s’agissait d’une livre d’or; le +condamné avait une femme en qui Dieu avait mis la beauté et la prudence. Un +vieux richard promit de donner une livre d’or, et même plus, à la dame, à +condition qu’il commettrait avec elle le péché immonde. La dame ne crut +point faire mal en sauvant son mari. Saint Augustin approuve fort sa généreuse +résignation. Il est vrai que le vieux richard la trompa, et peut-être même son +mari n’en fut pas moins pendu; mais elle avait fait tout ce qui était en +elle pour sauver sa vie. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Voyez, dans le <i>Dictionnaire de Bayle</i>, l’article ACYNDINUS. B. +</p> + +<p> +Soyez sûre, ma fille, que quand un jésuite vous cite saint Augustin, il faut +que ce saint ait pleinement raison. Je ne vous conseille rien, vous êtes sage; +il est à présumer que vous serez utile à votre mari. Monseigneur de +Saint-Pouange est un honnête homme, il ne vous trompera pas; c’est tout +ce que je puis vous dire: je prierai Dieu pour vous, et j’espère que tout +se passera à sa plus grande gloire. +</p> + +<p> +La belle Saint-Yves, non moins effrayée des discours du jésuite que des +propositions du sous-ministre, s’en retourna éperdue chez son amie. Elle +était tentée de se délivrer, par la mort, de l’horreur de laisser dans +une captivité affreuse l’amant qu’elle adorait, et de la honte de +le délivrer au prix de ce qu’elle avait de plus cher, et qui ne devait +appartenir qu’à cet amant infortuné. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap17"></a>CHAPITRE XVII.</h2> + +<p class="letter"> +Elle succombe par vertu. +</p> + +<p> +Elle priait son amie de la tuer; mais cette femme, non moins indulgente que le +jésuite, lui parla plus clairement encore. Hélas! dit-elle, les affaires ne se +font guère autrement dans cette cour si aimable, si galante, si renommée. Les +places les plus médiocres et les plus considérables n’ont souvent été +données qu’au prix qu’on exige de vous. Ecoutez, vous m’avez +inspiré de l’amitié et de la confiance; je vous avouerai que si +j’avais été aussi difficile que vous l’êtes, mon mari ne jouirait +pas du petit poste qui le fait vivre; il le sait, et loin d’en être +fâché, il voit en moi sa bienfaitrice, et il se regarde comme ma créature. +Pensez-vous que tous ceux qui ont été à la tête des provinces, ou même des +armées, aient dû leurs honneurs et leur fortune à leurs seuls services? Il en +est qui en sont redevables à mesdames leurs femmes. Les dignités de la guerre +ont été sollicitées par l’amour, et la place a été donnée au mari de la +plus belle. +</p> + +<p> +Vous êtes dans une situation bien plus intéressante; il s’agit de rendre +votre amant au jour et de l’épouser; c’est un devoir sacré +qu’il vous faut remplir. On n’a point blâmé les belles et grandes +dames dont je vous parle; on vous applaudira, on dira que vous ne vous êtes +permis une faiblesse que par un excès de vertu.—Ah! quelle vertu! +s’écria la belle Saint-Yves; quel labyrinthe d’iniquités! quel +pays! et que j’apprends à connaître les hommes! Un P. de La Chaise et un +bailli ridicule font mettre mon amant en prison, ma famille me persécute, on ne +me tend la main dans mon désastre que pour me déshonorer. Un jésuite a perdu un +brave homme, un autre jésuite veut me perdre; je ne suis entourée que de +pièges, et je touche au moment de tomber dans la misère. Il faut que je me tue, +ou que je parle au roi; je me jetterai à ses pieds sur son passage, quand il +ira à la messe ou à la comédie. +</p> + +<p> +On ne vous laissera pas approcher, lui dit sa bonne amie; et si vous aviez le +malheur de parler, mons de Louvois et le révérend P. de La Chaise pourraient +vous enterrer dans le fond d’un couvent pour le reste de vos jours. +</p> + +<p> +Tandis que cette brave personne augmentait ainsi les perplexités de cette âme +désespérée, et enfonçait le poignard dans son coeur, arrive un exprès de M. de +Saint-Pouange avec une lettre et deux beaux pendants d’oreilles. +Saint-Yves rejeta le tout en pleurant; mais l’amie s’en chargea. +</p> + +<p> +Dès que le messager fut parti, la confidente lit la lettre dans laquelle on +propose un petit souper aux deux amies pour le soir. Saint-Yves jure +qu’elle n’ira point. La dévote veut lui essayer les deux boucles de +diamants. Saint-Yves ne le put souffrir; elle combattit la journée entière. +Enfin, n’ayant en vue que son amant, vaincue, entraînée, ne sachant où on +la mène, elle se laisse conduire au souper fatal. Rien n’avait pu la +déterminer à se parer des pendants d’oreilles; la confidente les apporta, +elle les lui ajusta malgré elle avant qu’on se mît à table. Saint-Yves +était si confuse, si troublée, qu’elle se laissait tourmenter; et le +patron en tirait un augure très favorable. Vers la fin du repas, la confidente +se retira discrètement. Le patron montra alors la révocation de la lettre de +cachet, le brevet d’une gratification considérable, celui d’une +compagnie, et n’épargna pas les promesses. Ah! lui dit Saint-Yves, que je +vous aimerais si vous ne vouliez pas être tant aimé! +</p> + +<p> +Enfin, après une longue résistance, après des sanglots, des cris, des larmes, +affaiblie du combat, éperdue, languissante, il fallut se rendre. Elle +n’eut d’autre ressource que de se promettre de ne penser qu’à +l’Ingénu, tandis que le cruel jouirait impitoyablement de la nécessité où +elle était réduite. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap18"></a>CHAPITRE XVIII.</h2> + +<p class="letter"> +Elle délivre son amant et un janséniste. +</p> + +<p> +Au point du jour elle vole à Paris, munie de l’ordre du ministre. Il est +difficile de peindre ce qui se passait dans son coeur pendant ce voyage. +Qu’on imagine une âme vertueuse et noble, humiliée de son opprobre, +enivrée de tendresse, déchirée des remords d’avoir trahi son amant, +pénétrée du plaisir de délivrer ce qu’elle adore! Ses amertumes, ses +combats, son succès, partageaient toutes ses réflexions. Ce n’était plus +cette fille simple dont une éducation provinciale avait rétréci les idées. +L’amour et le malheur l’avaient formée. Le sentiment avait fait +autant de progrès en elle que la raison en avait fait dans l’esprit de +son amant infortuné. Les filles apprennent à sentir plus aisément que les +hommes n’apprennent à penser. Son aventure était plus instructive que +quatre ans de couvent. +</p> + +<p> +Son habit était d’une simplicité extrême. Elle voyait avec horreur les +ajustements sous lesquels elle avait paru devant son funeste bienfaiteur; elle +avait laissé ses boucles de diamants à sa compagne sans même les regarder. +Confuse et charmée, idolâtre de l’Ingénu, et se haïssant elle-même, elle +arrive enfin à la porte de +</p> + +<p class="poem"> +… cet affreux château, palais de la vengeance,<br /> +Qui renferme souvent le crime et l’innocence[1]. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] <i>Henriade</i>,, chant IV, vers 456-57. B. +</p> + +<p> +Quand il fallut descendre du carrosse, les forces lui manquèrent; on +l’aida; elle entra, le coeur palpitant, les yeux humides, le front +consterné. On la présente au gouverneur; elle veut lui parler, sa voix expire; +elle montre son ordre en articulant à peine quelques paroles. Le gouverneur +aimait son prisonnier; il fut très aise de sa délivrance. Son coeur +n’était pas endurci comme celui de quelques honorables geôliers ses +confrères qui, ne pensant qu’à la rétribution attachée à la garde de +leurs captifs, fondant leurs revenus sur leurs victimes, et vivant du malheur +d’autrui, se fesaient en secret une joie affreuse des larmes des +infortunés. +</p> + +<p> +Il fait venir le prisonnier dans son appartement. Les deux amants se voient, et +tous deux s’évanouissent. La belle Saint-Yves resta long-temps sans +mouvement et sans vie: l’autre rappela bientôt son courage. C’est +apparemment là madame votre femme, lui dit le gouverneur; vous ne m’aviez +point dit que vous fussiez marié. On me mande que c’est à ses soins +généreux que vous devez votre délivrance. Ah! je ne suis pas digne d’être +sa femme, dit la belle Saint-Yves d’une voix tremblante; et elle retomba +encore en faiblesse. +</p> + +<p> +Quand elle eut repris ses sens, elle présenta, toujours tremblante, le brevet +de la gratification, et la promesse par écrit d’une compagnie. +L’Ingénu, aussi étonné qu’attendri, s’éveillait d’un +songe pour retomber dans un autre. Pourquoi ai-je été renfermé ici? comment +avez-vous pu m’en tirer? où sont les monstres qui m’y ont plongé? +Vous êtes une divinité qui descendez du ciel à mon secours. +</p> + +<p> +La belle Saint-Yves baissait la vue, regardait son amant, rougissait, et +détournait, le moment d’après, ses yeux mouillés de pleurs. Elle lui +apprit enfin tout ce qu’elle savait, et tout ce qu’elle avait +éprouvé, excepté ce qu’elle aurait voulu se cacher pour jamais, et ce +qu’un autre que l’Ingénu, plus accoutumé au monde et plus instruit +des usages de la cour, aurait deviné facilement. +</p> + +<p> +Est-il possible qu’un misérable comme ce bailli ait eu le pouvoir de me +ravir ma liberté? Ah! je vois bien qu’il en est des hommes comme des plus +vils animaux; tous peuvent nuire. Mais est-il possible qu’un moine, un +jésuite confesseur du roi, ait contribué à mon infortune autant que ce bailli, +sans que je puisse imaginer sous quel prétexte ce détestable fripon m’a +persécuté? M’a-t-il fait passer pour un janséniste? Enfin, comment vous +êtes-vous souvenue de moi? je ne le méritais pas, je n’étais alors +qu’un sauvage. Quoi! vous avez pu sans conseil, sans secours, +entreprendre le voyage de Versailles! Vous y avez paru, et on a brisé mes fers! +Il est donc dans la beauté et dans la vertu un charme invincible qui fait +tomber les portes de fer, et qui amollit les coeurs de bronze! +</p> + +<p> +A ce mot de <i>vertu</i>, des sanglots échappèrent à la belle Saint-Yves. Elle +ne savait pas combien elle était vertueuse dans le crime qu’elle se +reprochait. +</p> + +<p> +Son amant continua ainsi: Ange, qui avez rompu mes liens, si vous avez eu (ce +que je ne comprends pas encore) assez de crédit pour me faire rendre justice, +faites-la donc rendre aussi à un vieillard qui m’a le premier appris à +penser, comme vous m’avez appris à aimer. La calamité nous a unis; je +l’aime comme un père, je ne peux vivre ni sans vous ni sans lui. +</p> + +<p> +Moi! que je sollicite le même homme qui….—Oui, je veux tout vous devoir, +et je ne veux devoir jamais rien qu’à vous: écrivez à cet homme puissant, +comblez-moi de vos bienfaits, achevez ce que vous avez commencé, achevez vos +prodiges. Elle sentait qu’elle devait faire tout ce que son amant +exigeait: elle voulut écrire, sa main ne pouvait obéir. Elle recommença trois +fois sa lettre, la déchira trois fois; elle écrivit enfin, et les deux amants +sortirent après avoir embrassé le vieux martyr de la grâce efficace. +</p> + +<p> +L’heureuse et désolée Saint-Yves savait dans quelle maison logeait son +frère; elle y alla; son amant prit un appartement dans la même maison. +</p> + +<p> +A peine y furent-ils arrivés que son protecteur lui envoya l’ordre de +l’élargissement du bon-homme Gordon, et lui demanda un rendez-vous pour +le lendemain. Ainsi, à chaque action honnête et généreuse qu’elle fesait, +son déshonneur en était le prix. Elle regardait avec exécration cet usage de +vendre le malheur et le bonheur des hommes. Elle donna l’ordre de +l’élargissement à son amant, et refusa le rendez-vous d’un +bienfaiteur qu’elle ne pouvait plus voir sans expirer de douleur et de +honte. L’Ingénu ne pouvait se séparer d’elle que pour aller +délivrer un ami: il y vola. Il remplit ce devoir en réfléchissant sur les +étranges événements de ce monde, et en admirant la vertu courageuse d’une +jeune fille à qui deux infortunés devaient plus que la vie. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap19"></a>CHAPITRE XIX.</h2> + +<p class="letter"> +L’Ingénu, la belle Saint-Yves, et leurs parents, sont rassemblés. +</p> + +<p> +La généreuse et respectable infidèle était avec son frère l’abbé de +Saint-Yves, le bon prieur de la Montagne, et la dame de Kerkabon. Tous étaient +également étonnés; mais leur situation et leurs sentiments étaient bien +différents. L’abbé de Saint-Yves pleurait ses torts aux pieds de sa +soeur, qui lui pardonnait. Le prieur et sa tendre soeur pleuraient aussi, mais +de joie; le vilain bailli et son insupportable fils ne troublaient point cette +scène touchante. Ils étaient partis au premier bruit de l’élargissement +de leur ennemi; ils couraient ensevelir dans leur province leur sottise et leur +crainte. +</p> + +<p> +Les quatre personnages, agités de cent mouvements divers, attendaient que le +jeune homme revînt avec l’ami qu’il devait délivrer. L’abbé +de Saint-Yves n’osait lever les yeux devant sa soeur: la bonne Kerkabon +disait: Je reverrai donc mon cher neveu! Vous le reverrez, dit la charmante +Saint-Yves, mais ce n’est plus le même homme; son maintien, son ton, ses +idées, son esprit, tout est changé. Il est devenu aussi respectable qu’il +était naïf et étranger à tout. Il sera l’honneur et la consolation de +votre famille: que ne puis-je être aussi le bonheur de la mienne! Vous +n’êtes point non plus la même, dit le prieur; que vous est-il donc arrivé +qui ait fait en vous un si grand changement? +</p> + +<p> +Au milieu de cette conversation l’Ingénu arrive, tenant par la main son +janséniste. La scène alors devint plus neuve et plus intéressante. Elle +commença par les tendres embrassements de l’oncle et de la tante. +L’abbé de Saint-Yves se mettait presque aux genoux de l’Ingénu, qui +n’était plus l’ingénu. Les deux amants se parlaient par des regards +qui exprimaient tous les sentiments dont ils étaient pénétrés. On voyait +éclater la satisfaction, la reconnaissance, sur le front de l’un; +l’embarras était peint dans les yeux tendres et un peu égarés de +l’autre. On était étonné qu’elle mêlât de la douleur à tant de +joie. +</p> + +<p> +Le vieux Gordon devint en peu de moments cher à toute la famille. Il avait été +malheureux avec le jeune prisonnier, et c’était un grand titre. Il devait +sa délivrance aux deux amants, cela seul le réconciliait avec l’amour; +l’âpreté de ses anciennes opinions sortait de son coeur: il était changé +en homme, ainsi que le Huron. Chacun raconta ses aventures avant le souper. Les +deux abbés, la tante, écoutaient comme des enfants qui entendent des histoires +de revenants, et comme des hommes qui s’intéressaient tous à tant de +désastres. Hélas! dit Gordon, il y a peut-être plus de cinq cents personnes +vertueuses qui sont à présent dans les mêmes fers que mademoiselle de +Saint-Yves a brisés: leurs malheurs sont inconnus. On trouve assez de mains qui +frappent sur la foule des malheureux, et rarement une secourable. Cette +réflexion si vraie augmentait sa sensibilité et sa reconnaissance: tout +redoublait le triomphe de la belle Saint-Yves; on admirait la grandeur et la +fermeté de son âme. L’admiration était mêlée de ce respect qu’on +sent malgré soi pour une personne qu’on croit avoir du crédit à la cour. +Mais l’abbé de Saint-Yves disait quelquefois: Comment ma soeur a-t-elle +pu faire pour obtenir si tôt ce crédit? +</p> + +<p> +On allait se mettre à table de très bonne heure: voilà que la bonne amie de +Versailles arrive, sans rien savoir de tout ce qui s’était passé; elle +était en carrosse à six chevaux, et on voit bien à qui appartient +l’équipage. Elle entre avec l’air imposant d’une personne de +cour qui a de grandes affaires, salue très légèrement la compagnie, et tirant +la belle Saint-Yves à l’écart: Pourquoi vous faire tant attendre? +Suivez-moi; voilà vos diamants que vous aviez oubliés. Elle ne put dire ces +paroles si bas que l’Ingénu ne les entendît: il vit les diamants; le +frère fut interdit; l’oncle et la tante n’éprouvèrent qu’une +surprise de bonnes gens qui n’avaient jamais vu une telle magnificence. +Le jeune homme, qui s’était formé par un an de réflexions, en fit malgré +lui, et parut troublé un moment. Son amante s’en aperçut; une pâleur +mortelle se répandit sur son beau visage, un frisson la saisit, elle se +soutenait à peine. Ah! madame, dit-elle à la fatale amie, vous m’avez +perdue! vous me donnez la mort! Ces paroles percèrent le coeur de +l’Ingénu; mais il avait déjà appris à se posséder; il ne les releva +point, de peur d’inquiéter sa maîtresse devant son frère, mais il pâlit +comme elle. +</p> + +<p> +Saint-Yves, éperdue de l’altération qu’elle apercevait sur le +visage de son amant, entraîne cette femme hors de la chambre dans un petit +passage, jette les diamants à terre devant elle. Ah! ce ne sont pas eux qui +m’ont séduite, vous le savez; mais celui qui les a donnés ne me reverra +jamais. L’amie les ramassait, et Saint-Yves ajoutait: Qu’il les +reprenne ou qu’il vous les donne; allez, ne me rendez plus honteuse de +moi-même. L’ambassadrice enfin s’en retourna, ne pouvant comprendre +les remords dont elle était témoin. +</p> + +<p> +La belle Saint-Yves, oppressée, éprouvant dans son corps une révolution qui la +suffoquait, fut obligée de se mettre au lit; mais pour n’alarmer personne +elle ne parla point de ce qu’elle souffrait; et, ne prétextant que sa +lassitude, elle demanda la permission de prendre du repos; mais ce fut après +avoir rassuré la compagnie par des paroles consolantes et flatteuses, et jeté +sur son amant des regards qui portaient le feu dans son âme. +</p> + +<p> +Le souper, qu’elle n’animait pas, fut triste dans le commencement, +mais de cette tristesse intéressante qui fournit de ces conversations +attachantes et utiles si supérieures à la frivole joie qu’on recherche, +et qui n’est d’ordinaire qu’un bruit importun. +</p> + +<p> +Gordon fit en peu de mots l’histoire et du jansénisme et du molinisme, et +des persécutions dont un parti accablait l’autre, et de +l’opiniâtreté de tous les deux. L’Ingénu en fit la critique, et +plaignit les hommes qui, non contents de tant de discordes que leurs intérêts +allument, se font de nouveaux maux pour des intérêts chimériques, et pour des +absurdités inintelligibles. Gordon racontait, l’autre jugeait; les +convives écoutaient avec émotion, et s’éclairaient d’une lumière +nouvelle. On parla de la longueur de nos infortunes et de la brièveté de la +vie. On remarqua que chaque profession a un vice et un danger qui lui sont +attachés, et que, depuis le prince jusqu’au dernier des mendiants, tout +semble accuser la nature. Comment se trouve-t-il tant d’hommes qui, pour +si peu d’argent, se font les persécuteurs, les satellites, les bourreaux +des autres hommes? Avec quelle indifférence inhumaine un homme en place signe +la destruction d’une famille, et avec quelle joie plus barbare des +mercenaires l’exécutent! +</p> + +<p> +J’ai vu dans ma jeunesse, dit le bon-homme Gordon, un parent du maréchal +de Marillac, qui, étant poursuivi dans sa province pour la cause de cet +illustre malheureux, se cachait dans Paris sous un nom supposé. C’était +un vieillard de soixante et douze ans. Sa femme, qui l’accompagnait, +était à peu près de son âge. Ils avaient eu un fils libertin qui, à l’âge +de quatorze ans, s’était enfui de la maison paternelle; devenu soldat, +puis déserteur, il avait passé par tous les degrés de la débauche et de la +misère: enfin, ayant pris un nom de terre, il était dans les gardes du cardinal +de Richelieu (car ce prêtre, ainsi que le Mazarin, avait des gardes); il avait +obtenu un bâton d’exempt dans cette compagnie de satellites. Cet +aventurier fut chargé d’arrêter le vieillard et son épouse, et s’en +acquitta avec toute la dureté d’un homme qui voulait plaire à son maître. +Comme il les conduisait, il entendit ces deux victimes déplorer la longue suite +des malheurs qu’elles avaient éprouvés depuis leur berceau. Le père et la +mère comptaient parmi leurs plus grandes infortunes les égarements et la perte +de leur fils. Il les reconnut, il ne les conduisit pas moins en prison, en les +assurant que son éminence devait être servie de préférence à tout. Son éminence +récompensa son zèle. +</p> + +<p> +J’ai vu un espion du P. de La Chaise trahir son propre frère, dans +l’espérance d’un petit bénéfice qu’il n’eut point; et +je l’ai vu mourir, non de remords, mais de douleur d’avoir été +trompé par le jésuite. +</p> + +<p> +L’emploi de confesseur, que j’ai long-temps exercé, m’a fait +connaître l’intérieur des familles; je n’en ai guère vu qui ne +fussent plongées dans l’amertume, tandis qu’au dehors, couvertes du +masque du bonheur, elles paraissaient nager dans la joie; et j’ai +toujours remarqué que les grands chagrins étaient le fruit de notre cupidité +effrénée. +</p> + +<p> +Pour moi, dit l’Ingénu, je pense qu’une âme noble, reconnaissante, +et sensible, peut vivre heureuse; et je compte bien jouir d’une félicité +sans mélange avec la belle et généreuse Saint-Yves; car je me flatte, +ajouta-t-il, en s’adressant à son frère avec le sourire de +l’amitié, que vous ne me refuserez pas, comme l’année passée, et +que je m’y prendrai d’une manière plus décente. L’abbé se +confondit en excuses du passé et en protestations d’un attachement +éternel. +</p> + +<p> +L’oncle Kerkabon dit que ce serait le plus beau jour de sa vie. La bonne +tante, en s’extasiant et en pleurant de joie, s’écriait: Je vous +l’avais bien dit que vous ne seriez jamais sous-diacre! ce sacrement-ci +vaut mieux que l’autre; plût à Dieu que j’en eusse été honorée! +mais je vous servirai de mère. Alors ce fut à qui renchérirait sur les louanges +de la tendre Saint-Yves. +</p> + +<p> +Son amant avait le coeur trop plein de ce qu’elle avait fait pour lui, il +l’aimait trop pour que l’aventure des diamants eût fait sur son +coeur une impression dominante. Mais ces mots qu’il avait trop entendus, +<i>vous me donnez la mort</i>, l’effrayaient encore en secret, et +corrompaient toute sa joie, tandis que les éloges de sa belle maîtresse +augmentaient encore son amour. Enfin on n’était plus occupé que +d’elle; on ne parlait que du bonheur que ces deux amants méritaient; on +s’arrangeait pour vivre tous ensemble dans Paris; on fesait des projets +de fortune et d’agrandissement; on se livrait à toutes ces espérances que +la moindre lueur de félicité fait naître si aisément. Mais l’Ingénu, dans +le fond de son coeur, éprouvait un sentiment secret qui repoussait cette +illusion. Il relisait ces promesses signées Saint-Pouange, et les brevets +signés Louvois; on lui dépeignit ces deux hommes tels qu’ils étaient, ou +qu’on les croyait être. Chacun parla des ministres et du ministère avec +cette liberté de table, regardée en France comme la plus précieuse liberté +qu’on puisse goûter sur la terre. +</p> + +<p> +Si j’étais roi de France, dit l’Ingénu, voici le ministre de la +guerre que je choisirais: je voudrais un homme de la plus haute naissance, par +la raison qu’il donne des ordres à la noblesse. J’exigerais +qu’il eût été lui-même officier, qu’il eût passé par tous les +grades, qu’il fût au moins lieutenant-général des armées, et digne +d’être maréchal de France; car n’est-il pas nécessaire qu’il +ait servi lui-même, pour mieux connaître les détails du service? et les +officiers n’obéiront-ils pas avec cent fois plus d’allégresse à un +homme de guerre, qui aura comme eux signalé son courage, qu’à un homme de +cabinet qui ne peut que deviner tout au plus les opérations d’une +campagne, quelque esprit qu’il puisse avoir? Je ne serais pas fâché que +mon ministre fût généreux, quoique mon garde du trésor royal en fût quelquefois +un peu embarrassé. J’aimerais qu’il eût un travail facile, et que +même il se distinguât par cette gaîté d’esprit, partage d’un homme +supérieur aux affaires, qui plaît tant à la nation, et qui rend tous les +devoirs moins pénibles. Il desirait que ce ministre eût ce caractère, +parcequ’il avait toujours remarqué que cette belle humeur est +incompatible avec la cruauté. +</p> + +<p> +Mons de Louvois n’aurait peut-être pas été satisfait des souhaits de +l’Ingénu; il avait une autre sorte de mérite. +</p> + +<p> +Mais pendant qu’on était à table, la maladie de cette fille malheureuse +prenait un caractère funeste; son sang s’était allumé, une fièvre +dévorante s’était déclarée, elle souffrait, et ne se plaignait point, +attentive à ne pas troubler la joie des convives. +</p> + +<p> +Son frère, sachant qu’elle ne dormait pas, alla au chevet de son lit; il +fut surpris de l’état où elle était. Tout le monde accourut; +l’amant se présentait à la suite du frère. Il était, sans doute, le plus +alarmé et le plus attendri de tous; mais il avait appris à joindre la +discrétion à tous les dons heureux que la nature lui avait prodigués, et le +sentiment prompt des bienséances commençait à dominer dans lui. +</p> + +<p> +On fit venir aussitôt un médecin du voisinage. C’était un de ceux qui +visitent leurs malades en courant, qui confondent la maladie qu’ils +viennent de voir avec celle qu’ils voient, qui mettent une pratique +aveugle dans une science à laquelle toute la maturité d’un discernement +sain et réfléchi ne peut ôter son incertitude et ses dangers. Il redoubla le +mal par sa précipitation à prescrire un remède alors à la mode. De la mode +jusque dans la médecine! Cette manie était trop commune dans Paris. +</p> + +<p> +La triste Saint-Yves contribuait encore plus que son médecin à rendre sa +maladie dangereuse. Son âme tuait son corps. La foule des pensées qui +l’agitaient portait dans ses veines un poison plus dangereux que celui de +la fièvre la plus brûlante. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap20"></a>CHAPITRE XX.</h2> + +<p class="letter"> +La belle Saint-Yves meurt, et ce qui en arrive. +</p> + +<p> +On appela un autre médecin: celui-ci, au lieu d’aider la nature, et de la +laisser agir dans une jeune personne dans qui tous les organes rappelaient la +vie, ne fut occupé que de contrecarrer son confrère. La maladie devint mortelle +en deux jours. Le cerveau, qu’on croit le siège de l’entendement, +fut attaqué aussi violemment que le coeur, qui est, dit-on, le siège des +passions. +</p> + +<p> +Quelle mécanique incompréhensible a soumis les organes au sentiment et à la +pensée? comment une seule idée douloureuse dérange-t-elle le cours du sang? et +comment le sang à son tour porte-t-il ses irrégularités dans +l’entendement humain? quel est ce fluide inconnu et dont +l’existence est certaine, qui, plus prompt, plus actif que la lumière, +vole, en moins d’un clin d’oeil, dans tous les canaux de la vie, +produit les sensations, la mémoire, la tristesse ou la joie, la raison ou le +vertige, rappelle avec horreur ce qu’on voudrait oublier, et fait +d’un animal pensant ou un objet d’admiration, ou un sujet de pitié +et de larmes? +</p> + +<p> +C’était là ce que disait le bon Gordon; et cette réflexion si naturelle, +que rarement font les hommes, ne dérobait rien à son attendrissement; car il +n’était pas de ces malheureux philosophes qui s’efforcent +d’être insensibles. Il était touché du sort de cette jeune fille, comme +un père qui voit mourir lentement son enfant chéri. L’abbé de Saint-Yves +était désespéré, le prieur et sa soeur répandaient des ruisseaux de larmes. +Mais qui pourrait peindre l’état de son amant? nulle langue n’a des +expressions qui répondent à ce comble de douleurs; les langues sont trop +imparfaites. +</p> + +<p> +La tante, presque sans vie, tenait la tête de la mourante dans ses faibles +bras; son frère était à genoux au pied du lit; son amant pressait sa main +qu’il baignait de pleurs, et éclatait en sanglots; il la nommait sa +bienfaitrice, son espérance, sa vie, la moitié de lui-même, sa maîtresse, son +épouse. A ce mot d’épouse elle soupira, le regarda avec une tendresse +inexprimable, et soudain jeta un cri d’horreur; puis, dans un de ces +intervalles où l’accablement, et l’oppression des sens, et les +souffrances suspendues, laissent à l’âme sa liberté et sa force, elle +s’écria: Moi, votre épouse! ah! cher amant, ce nom, ce bonheur, ce prix, +n’étaient plus faits pour moi; je meurs, et je le mérite. O dieu de mon +coeur! ô vous que j’ai sacrifié à des démons infernaux, c’en est +fait, je suis punie, vivez heureux. Ces paroles tendres et terribles ne +pouvaient être comprises; mais elles portaient dans tous les coeurs +l’effroi et l’attendrissement; elle eut le courage de +s’expliquer. Chaque mot fit frémir d’étonnement, de douleur, et de +pitié, tous les assistants. Tous se réunissaient à détester l’homme +puissant qui n’avait réparé une horrible injustice que par un crime, et +qui avait forcé la plus respectable innocence à être sa complice. +</p> + +<p> +Qui? vous coupable! lui dit son amant; non, vous ne l’êtes pas; le crime +ne peut être que dans le coeur, le vôtre est à la vertu et à moi. +</p> + +<p> +Il confirmait ce sentiment par des paroles qui semblaient ramener à la vie la +belle Saint-Yves. Elle se sentit consolée, et s’étonnait d’être +aimée encore. Le vieux Gordon l’aurait condamnée dans le temps +qu’il n’était que janséniste; mais, étant devenu sage, il +l’estimait, et il pleurait. +</p> + +<p> +Au milieu de tant de larmes et de craintes, pendant que le danger de cette +fille si chère remplissait tous les coeurs, que tout était consterné, on +annonce un courrier de la cour. Un courrier! et de qui? et pourquoi? +c’était de la part du confesseur du roi pour le prieur de la Montagne; ce +n’était pas le P. de La Chaise qui écrivait, c’était le frère +Vadbled, son valet de chambre, homme très important dans ce temps-là , lui qui +mandait aux archevêques les volontés du révérend père, lui qui donnait +audience, lui qui promettait des bénéfices, lui qui fesait quelquefois expédier +des lettres de cachet. Il écrivait à l’abbé de la Montagne «que sa +révérence était informée des aventures de son neveu, que sa prison +n’était qu’une méprise, que ces petites disgrâces arrivaient +fréquemment, qu’il ne fallait pas y faire attention, qu’enfin il +convenait que lui prieur vînt lui présenter son neveu le lendemain, qu’il +devait amener avec lui le bon-homme Gordon, que lui frère Vadbled les +introduirait chez sa révérence et chez mons de Louvois, lequel leur dirait un +mot dans son antichambre.» +</p> + +<p> +Il ajoutait que l’histoire de l’Ingénu et son combat contre les +Anglais avaient été contés au roi, que sûrement le roi daignerait le remarquer +quand il passerait dans la galerie, et peut-être même lui ferait un signe de +tête. La lettre finissait par l’espérance dont on le flattait, que toutes +les dames de la cour s’empresseraient de faire venir son neveu à leur +toilette, que plusieurs d’entre elles lui diraient: Bonjour, monsieur +l’Ingénu; et qu’assurément il serait question de lui au souper du +roi. La lettre était signée: «Votre affectionné Vadbled, frère jésuite.» +</p> + +<p> +Le prieur ayant lu la lettre tout haut, son neveu furieux, et commandant un +moment à sa colère, ne dit rien au porteur; mais se tournant vers le compagnon +de ses infortunes, il lui demanda ce qu’il pensait de ce style. Gordon +lui répondit: C’est donc ainsi qu’on traite les hommes comme des +singes! on les bat et on les fait danser. L’Ingénu, reprenant son +caractère, qui revient toujours dans les grands mouvements de l’âme, +déchira la lettre par morceaux, et les jeta au nez du courrier: Voilà ma +réponse. Son oncle épouvanté crut voir le tonnerre et vingt lettres de cachet +tomber sur lui. Il alla vite écrire et excuser, comme il put, ce qu’il +prenait pour l’emportement d’un jeune homme, et qui était la +saillie d’une grande âme. +</p> + +<p> +Mais des soins plus douloureux s’emparaient de tous les coeurs. La belle +et infortunée Saint-Yves sentait déjà sa fin approcher; elle était dans le +calme, mais dans ce calme affreux de la nature affaissée qui n’a plus la +force de combattre. O mon cher amant! dit-elle d’une voix tombante, la +mort me punit de ma faiblesse; mais j’expire avec la consolation de vous +savoir libre. +</p> + +<p> +Je vous ai adoré en vous trahissant, et je vous adore en vous disant un éternel +adieu. +</p> + +<p> +Elle ne se parait pas d’une vaine fermeté; elle ne concevait pas cette +misérable gloire de faire dire à quelques voisins: Elle est morte avec courage. +Qui peut perdre à vingt ans son amant, sa vie, et ce qu’on appelle +l’<i>honneur</i>, sans regrets et sans déchirements? Elle sentait toute +l’horreur de son état, et le fesait sentir par ces mots et par ces +regards mourants qui parlent avec tant d’empire. Enfin elle pleurait +comme les autres dans les moments où elle eut la force de pleurer. +</p> + +<p> +Que d’autres cherchent à louer les morts fastueuses de ceux qui entrent +dans la destruction avec insensibilité: c’est le sort de tous les +animaux. Nous ne mourons comme eux avec indifférence, que quand l’âge ou +la maladie nous rend semblables à eux par la stupidité de nos organes. +Quiconque fait une grande perte a de grands regrets; s’il les étouffe, +c’est qu’il porte la vanité jusque dans les bras de la mort. +</p> + +<p> +Lorsque le moment fatal fut arrivé, tous les assistants jetèrent des larmes et +des cris. L’Ingénu perdit l’usage de ses sens. Les âmes fortes ont +des sentiments bien plus violents que les autres, quand elles sont tendres. Le +bon Gordon le connaissait assez pour craindre qu’étant revenu à lui il ne +se donnât la mort. On écarta toutes les armes; le malheureux jeune homme +s’en aperçut; il dit à ses parents et à Gordon, sans pleurer, sans gémir, +sans s’émouvoir: Pensez-vous donc qu’il y ait quelqu’un sur +la terre qui ait le droit et le pouvoir de m’empêcher de finir ma vie? +Gordon se garda bien de lui étaler ces lieux communs fastidieux par lesquels on +essaie de prouver qu’il n’est pas permis d’user de sa liberté +pour cesser d’être quand on est horriblement mal, qu’il ne faut pas +sortir de sa maison quand on ne peut plus y demeurer, que l’homme est sur +la terre comme un soldat à son poste: comme s’il importait à l’Etre +des êtres que l’assemblage de quelques parties de matière fût dans un +lieu ou dans un autre; raisons impuissantes qu’un désespoir ferme et +réfléchi dédaigne d’écouter, et auxquelles Caton ne répondit que par un +coup de poignard. +</p> + +<p> +Le morne et terrible silence de l’Ingénu, ses yeux sombres, ses lèvres +tremblantes, les frémissements de son corps, portaient dans l’âme de tous +ceux qui le regardaient ce mélange de compassion et d’effroi qui enchaîne +toutes les puissances de l’âme, qui exclut tout discours, et qui ne se +manifeste que par des mots entrecoupés. L’hôtesse et sa famille étaient +accourues; on tremblait de son désespoir, on le gardait à vue, on observait +tous ses mouvements. Déjà le corps glacé de la belle Saint-Yves avait été porté +dans une salle basse, loin des yeux de son amant, qui semblait la chercher +encore, quoiqu’il ne fût plus en état de rien voir. +</p> + +<p> +Au milieu de ce spectacle de la mort, tandis que le corps est exposé à la porte +de la maison, que deux prêtres à côté d’un bénitier récitent des prières +d’un air distrait, que des passants jettent quelques gouttes d’eau +bénite sur la bière par oisiveté, que d’autres poursuivent leur chemin +avec indifférence, que les parents pleurent, et qu’un amant est prêt de +s’arracher la vie, le Saint-Pouange arrive avec l’amie de +Versailles. +</p> + +<p> +Son goût passager, n’ayant été satisfait qu’une fois, était devenu +de l’amour. Le refus de ses bienfaits l’avait piqué. Le P. de La +Chaise n’aurait jamais pensé à venir dans cette maison; mais +Saint-Pouange ayant tous les jours devant les yeux l’image de la belle +Saint-Yves, brûlant d’assouvir une passion qui par une seule jouissance +avait enfoncé dans son coeur l’aiguillon des désirs, ne balança pas à +venir lui-même chercher celle qu’il n’aurait pas peut-être voulu +revoir trois fois, si elle était venue d’elle-même. +</p> + +<p> +Il descend de carrosse; le premier objet qui se présente à lui est une bière; +il détourne les yeux avec ce simple dégoût d’un homme nourri dans les +plaisirs, qui pense qu’on doit lui épargner tout spectacle qui pourrait +le ramener à la contemplation de la misère humaine. Il veut monter. La femme de +Versailles demande par curiosité qui on va enterrer; on prononce le nom de +mademoiselle de Saint-Yves. A ce nom, elle pâlit et pousse[1] un cri affreux; +Saint-Pouange se retourne; la surprise et la douleur remplissent son âme. Le +bon Gordon était là , les yeux remplis de larmes. Il interrompt ses tristes +prières pour apprendre à l’homme de cour toute cette horrible +catastrophe. Il lui parle avec cet empire que donnent la douleur et la vertu. +Saint-Pouange n’était point né méchant; le torrent des affaires et des +amusements avait emporté son âme, qui ne se connaissait pas encore. Il ne +touchait point à la vieillesse, qui endurcit d’ordinaire le coeur des +ministres; il écoutait Gordon, les yeux baissés, et il en essuyait quelques +pleurs qu’il était étonné de répandre: il connut le repentir. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Toutes les éditions, depuis 1767 jusques et compris les éditions de Kehl +et quelques unes de celles qui les ont suivies, portent: <i>poussa</i>. +C’est un erratum manuscrit de feu Decrois qui a proposé de mettre +<i>pousse</i>. B. +</p> + +<p> +Je veux voir absolument, dit-il, cet homme extraordinaire dont vous +m’avez parlé; il m’attendrit presque autant que cette innocente +victime dont j’ai causé la mort. Gordon le suit jusqu’à la chambre +où le prieur, la Kerkabon, l’abbé de Saint-Yves, et quelques voisins, +rappelaient à la vie le jeune homme retombé en défaillance. +</p> + +<p> +J’ai fait votre malheur, lui dit le sous-ministre, j’emploierai ma +vie à le réparer. La première idée qui vint à l’Ingénu fut de le tuer, et +de se tuer lui-même après. Rien n’était plus à sa place; mais il était +sans armes et veillé de près. Saint-Pouange ne se rebuta point des refus +accompagnés du reproche, du mépris, et de l’horreur qu’il avait +mérités, et qu’on lui prodigua. Le temps adoucit tout. Mons de Louvois +vint enfin à bout de faire un excellent officier de l’Ingénu, qui a paru +sous un autre nom à Paris et dans les armées, avec l’approbation de tous +les honnêtes gens, et qui a été à -la-fois un guerrier et un philosophe +intrépide. +</p> + +<p> +Il ne parlait jamais de cette aventure sans gémir; et cependant sa consolation +était d’en parler. Il chérit la mémoire de la tendre Saint-Yves +jusqu’au dernier moment de sa vie. L’abbé de Saint-Yves et le +prieur eurent chacun un bon bénéfice; la bonne Kerkabon aima mieux voir son +neveu dans les honneurs militaires que dans le sous-diaconat. La dévote de +Versailles garda les boucles de diamants, et reçut encore un beau présent. Le +P. Tout-à -tous eut des boîtes de chocolat, de café, de sucre candi, de citrons +confits, avec les <i>Méditations du révérend P. Croiset</i> et <i>la Fleur des +saints</i>[2] reliées en maroquin. Le bon Gordon vécut avec l’Ingénu +jusqu’à sa mort dans la plus intime amitié; il eut un bénéfice aussi, et +oublia pour jamais la grâce efficace et le concours concomitant. Il prit pour +sa devise: <i>Malheur est bon à quelque chose</i>. Combien d’honnêtes +gens dans le monde ont pu dire: <i>Malheur n’est bon à rien!</i> +</p> + +<p class="footnote"> +[1] La <i>Fleur des saints</i> est du jésuite Ribadeneira; voyez tome XXIX, +page 33; et dans le tome XIV, une note du <i>Russe à Paris</i>, et une du +<i>Marseillais et le Lion</i>. B. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L’INGÉNU ***</div> +<div style='text-align:left'> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Updated editions will replace the previous one—the old editions will +be renamed. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part +of this license, apply to copying and distributing Project +Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ +concept and trademark. 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Contributions to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by +U.S. federal laws and your state’s laws. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, +Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up +to date contact information can be found at the Foundation’s website +and official page at www.gutenberg.org/contact +</div> + +<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread +public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine-readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. 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Thus, we do not +necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper +edition. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Most people start at our website which has the main PG search +facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +This website includes information about Project Gutenberg™, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. +</div> + +</div> + +</body> + +</html> + + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..4437a25 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #4651 (https://www.gutenberg.org/ebooks/4651) diff --git a/old/4651-8.txt b/old/4651-8.txt new file mode 100644 index 0000000..f5141a8 --- /dev/null +++ b/old/4651-8.txt @@ -0,0 +1,3177 @@ +The Project Gutenberg Etext of L'Ingenu +by Voltaire +(#7 in our series by Voltaire) + +Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the +copyright laws for your country before downloading or redistributing +this or any other Project Gutenberg file. + +Please do not remove this header information. + +This header should be the first thing seen when anyone starts to +view the eBook. Do not change or edit it without written permission. +The words are carefully chosen to provide users with the information +needed to understand what they may and may not do with the eBook. +To encourage this, we have moved most of the information to the end, +rather than having it all here at the beginning. + + +**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** + +**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** + +*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** + +Information on contacting Project Gutenberg to get eBooks, and +further information, is included below. We need your donations. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a 501(c)(3) +organization with EIN [Employee Identification Number] 64-6221541 +Find out about how to make a donation at the bottom of this file. + + +Title: L'Ingenu + +Author: Voltaire + +Release Date: November, 2003 [Etext #4651] +[Yes, we are more than one year ahead of schedule] +[This file was first posted on February 20, 2002] + +Edition: 10 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-Latin-1 + +The Project Gutenberg Etext of L'Ingenu +by Voltaire +******This file should be named 4651-8.txt or 4651-8.zip****** + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +The "legal small print" and other information about this book +may now be found at the end of this file. Please read this +important information, as it gives you specific rights and +tells you about restrictions in how the file may be used. + +*** +Produced by Carlo Traverso. + +We thank the Bibliotheque Nationale de France that has made available +the image files at www://gallica.bnf.fr, authorizing the preparation +of the etext through OCR. + +Nous remercions la Bibliothèque Nationale de France qui a mis à +dispositions les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donné +l'authorization à les utilizer pour preparer ce texte. + + + + + + + + OEUVRES + + DE + + VOLTAIRE. + + TOME XXXIII + + DE L' IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT, + + RUE JACOB, N° 24. + + + + + OEUVRES + + DE + + VOLTAIRE + + PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC. + + PAR M. BEUCHOT. + + TOME XXXIII. + + ROMANS. TOME I. + + A PARIS, + + CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE, + + RUE DE L'ÉPERON, K° 6. WERDET ET LEQUIEN FILS, + + RUE DU BATTOIR, N° 2O. + + MDCCCXXIX. + + + + +L'INGÉNU, + +HISTOIRE VÉRITABLE + +TIRÉE DES MANUSCRITS DU P. QUESNEL. + +1767. + + +Préface de l'Éditeur + + +L'INGÉNU, _histoire véritable, tirée des manuscrits du +P. Quesnel_, 1767, deux parties, petit in-8°, fut, dans +quelques éditions, intitulé: _Le Huron, ou l'Ingénu_. + +L'ouvrage se vendait publiquement en septembre 1767, mais au bout +de huit ou dix jours il fut saisi; et le prix, qui était de trois +livres, monta à vingt- quatre[1]. + + [1] Mémoires secrets, du 13 septembre 1767. + + +Trois ans après, on vit paraître _L' Ingénue, ou l'Encensoir des +dames, par la nièce à mon oncle_, Genève et Paris, chez Desventes, +1770, in-12. + + ------ + +Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres, +sont de Voltaire. + +Les notes signées d'un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet +et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de +chacun. + +Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes +des éditeurs de Kehl, en sont séparées par un--, et sont, comme +mes notes, signées de l'initiale de mon nom. + + BEUCHOT. + +4 octobre 1829. + + + + + +L'INGÉNU. + + + + +CHAPITRE I. + +Comment le prieur de Notre-Dame de la Montagne et mademoiselle sa +soeur rencontrèrent un Huron. + +Un jour saint Dunstan, Irlandais de nation et saint de +profession, partit d'Irlande sur une petite montagne qui vogua +vers les côtes de France, et arriva par cette voiture à la baie +de Saint-Malo. Quand il fut à bord, il donna la bénédiction à sa +montagne, qui lui fit de profondes révérences, et s'en retourna +en Irlande par le même chemin qu'elle était venue. + +Dunstan fonda un petit prieuré dans ces quartiers-là, et lui +donna le nom de prieuré de la Montagne, qu'il porte encore, comme +un chacun sait. + +En l'année 1689, le 15 juillet au soir, l'abbé de Kerkabon, +prieur de Notre-Dame de la Montagne, se promenait sur le bord de +la mer avec mademoiselle de Kerkabon, sa soeur, pour prendre le +frais. Le prieur, déjà un peu sur l'âge, était un très bon +ecclésiastique, aimé de ses voisins, après l'avoir été autrefois +de ses voisines. Ce qui lui avait donné surtout une grande +considération, c'est qu'il était le seul bénéficier du pays qu'on +ne fût pas obligé de porter dans son lit quand il avait soupé +avec ses confrères. Il savait assez honnêtement de théologie; et +quand il était las de lire saint Augustin, il s'amusait avec +Rabelais: aussi tout le monde disait du bien de lui. + +Mademoiselle de Kerkabon, qui n'avait jamais été mariée, +quoiqu'elle eût grande envie de l'être, conservait de la +fraîcheur à l'âge de quarante-cinq ans; son caractère était bon +et sensible; elle aimait le plaisir et était dévote. + +Le prieur disait à sa soeur, en regardant la mer: Hélas! c'est +ici que s'embarqua notre pauvre frère avec notre chère +belle-soeur madame de Kerkabon, sa femme, sur la frégate +_l'Hirondelle_, en 1669, pour aller servir en Canada. S'il +n'avait pas été tué, nous pourrions espérer de le revoir encore. + +Croyez-vous, disait mademoiselle de Kerkabon, que notre +belle-soeur ait été mangée par les Iroquois, comme on nous l'a +dit? Il est certain que si elle n'avait pas été mangée, elle +serait revenue au pays. Je la pleurerai toute ma vie; c'était +une femme charmante; et notre frère qui avait beaucoup d'esprit +aurait fait assurément une grande fortune." + +Comme ils s'attendrissaient l'un et l'autre à ce souvenir, ils +virent entrer dans la baie de Rance un petit bâtiment qui +arrivait avec la marée: c'étaient des Anglais qui venaient vendre +quelques denrées de leur pays. Ils sautèrent à terre, sans +regarder monsieur le prieur ni mademoiselle sa soeur, qui fut +très choquée du peu d'attention qu'on avait pour elle. + +Il n'en fut pas de même d'un jeune homme très bien fait qui +s'élança d'un saut par-dessus la tête de ses compagnons, et se +trouva vis-à-vis mademoiselle. Il lui fit un signe de tête, +n'étant pas dans l'usage de faire la révérence. Sa figure et son +ajustement attirèrent les regards du frère et de la soeur. Il +était nu-tête et nu-jambes, les pieds chaussés de petites +sandales, le chef orné de longs cheveux en tresses, un petit +pourpoint qui serrait une taille fine et dégagée; l'air martial +et doux. Il tenait dans sa main une petite bouteille d'eau des +Barbades, et dans l'autre une espèce de bourse dans laquelle +était un gobelet et de très bon biscuit de mer. Il parlait +français fort intelligiblement. Il présenta de son eau des +Barbades à mademoiselle de Kerkabon et à monsieur son frère; il +en but avec eux: il leur en fit reboire encore, et tout cela d'un +air si simple et si naturel, que le frère et la soeur en furent +charmés. Ils lui offrirent leurs services, en lui demandant qui +il était et où il allait. Le jeune homme leur répondit qu'il +n'en savait rien, qu'il était curieux, qu'il avait voulu voir +comment les côtes de France étaient faites, qu'il était venu, et +allait s'en retourner. + +Monsieur le prieur jugeant à son accent qu'il n'était pas +Anglais, prit la liberté de lui demander de quel pays il était. +Je suis Huron, lui répondit le jeune homme. + +Mademoiselle de Kerkabon, étonnée et enchantée de voir un Huron +qui lui avait fait des politesses, pria le jeune homme à souper; +il ne se fit pas prier deux fois, et tous trois allèrent de +compagnie au prieuré de Notre-Dame de la Montagne. + +La courte et ronde demoiselle le regardait de tous ses petits +yeux, et disait de temps en temps au prieur: Ce grand garçon-là a +un teint de lis et de rose! qu'il a une belle peau pour un +Huron! Vous avez raison, ma soeur, disait le prieur. Elle +fesait cent questions coup sur coup, et le voyageur répondait +toujours fort juste. + +Le bruit se répandit bientôt qu'il y avait un Huron au prieuré. +La bonne compagnie du canton s'empressa d'y venir souper. +L'abbé de Saint-Yves y vint avec mademoiselle sa soeur, jeune +basse-brette, fort jolie et très bien élevée. Le bailli, le +receveur des tailles, et leurs femmes furent du souper. On plaça +l'étranger entre mademoiselle de Kerkabon et mademoiselle de +Saint-Yves. Tout le monde le regardait avec admiration; tout le +monde lui parlait et l'interrogeait à-la-fois; le Huron ne s'en +émouvait pas. Il semblait qu'il eût pris pour sa devise celle de +milord Bolingbroke, _Nihil admirari_. Mais à la fin, excédé de +tant de bruit, il leur dit avec assez de douceur, mais avec un +peu de fermeté: Messieurs, dans mon pays on parle l'un après +l'autre; comment voulez-vous que je vous réponde quand vous +m'empêchez de vous entendre? La raison fait toujours rentrer les +hommes en eux-mêmes pour quelques moments: il se fit un grand +silence. Monsieur le bailli, qui s'emparait toujours des +étrangers dans quelque maison qu'il se trouvât, et qui était le +plus grand questionneur de la province, lui dit en ouvrant la +bouche d'un demi-pied: Monsieur, comment vous nommez-vous? On +m'a toujours appelé l'Ingénu, reprit le Huron, et on m'a confirmé +ce nom en Angleterre, parceque je dis toujours naïvement ce que +je pense, comme je fais tout ce que je veux. + +Comment, étant né Huron, avez-vous pu, monsieur, venir en +Angleterre? C'est qu'on m'y a mené; j'ai été fait, dans un +combat, prisonnier par les Anglais, après m'être assez bien +défendu; et les Anglais, qui aiment la bravoure, parcequ'ils sont +braves et qu'ils sont aussi honnêtes que nous, m'ayant proposé de +me rendre à mes parents ou de venir en Angleterre, j'acceptai le +dernier parti, parceque de mon naturel j'aime passionnément à +voir du pays. + +Mais, monsieur, dit le bailli avec son ton imposant, comment +avez-vous pu abandonner ainsi père et mère? C'est que je n'ai +jamais connu ni père ni mère, dit l'étranger. La compagnie +s'attendrit, et tout le monde répétait, _Ni père, ni mère!_ Nous +lui en servirons, dit la maîtresse de la maison à son frère le +prieur: que ce monsieur le Huron est intéressant! L'Ingénu la +remercia avec une cordialité noble et fière, et lui fit +comprendre qu'il n'avait besoin de rien. + +Je m'aperçois, monsieur l'Ingénu, dit le grave bailli, que vous +parlez mieux français qu'il n'appartient à un Huron. Un +Français, dit-il, que nous avions pris dans ma grande jeunesse en +Huronie, et pour qui je conçus beaucoup d'amitié, m'enseigna sa +langue; j'apprends très vite ce que je veux apprendre. J'ai +trouvé en arrivant à Plymouth un de vos Français réfugiés que +vous appelez _huguenots_, je ne sais pourquoi; il m'a fait faire +quelques progrès dans la connaissance de votre langue; et dès que +j'ai pu m'exprimer intelligiblement, je suis venu voir votre +pays, parceque j'aime assez les Français quand ils ne font pas +trop de questions. + +L'abbé de Saint-Yves, malgré ce petit avertissement, lui demanda +laquelle des trois langues lui plaisait davantage, la hurone, +l'anglaise, ou la française. La hurone, sans contredit, répondit +l'Ingénu. Est-il possible? s'écria mademoiselle de Kerkabon; +j'avais toujours cru que le français était la plus belle de +toutes les langues après le bas-breton. + +Alors ce fut à qui demanderait à l'Ingénu comment on disait en +huron du tabac, et il répondait _taya_: comment on disait manger, +et il répondait _essenten_. Mademoiselle de Kerkabon voulut +absolument savoir comment on disait faire l'amour; il lui +répondit _trovander_[a]; et soutint, non sans apparence de raison, +que ces mots-là valaient bien les mots français et anglais qui +leur correspondaient. _Trovander_ parut très joli à tous les +convives. + + [a] Tous ces noms sont en effet hurons. + +Monsieur le prieur, qui avait dans sa bibliothèque la grammaire +hurone dont le révérend P. Sagar Théodat, récollet, fameux +missionnaire, lui avait fait présent, sortit de table un moment +pour l'aller consulter. Il revint tout haletant de tendresse et +de joie; il reconnut l'Ingénu pour un vrai Huron. On disputa un +peu sur la multiplicité des langues, et on convint que, sans +l'aventure de la tour de Babel, toute la terre aurait parlé +français. + +L'interrogant bailli, qui jusque-là s'était défié un peu du +personnage, conçut pour lui un profond respect; il lui parla avec +plus de civilité qu'auparavant, de quoi l'Ingénu ne s'aperçut +pas. + +Mademoiselle de Saint-Yves était fort curieuse de savoir comment +on fesait l'amour au pays des Hurons. En fesant de belles +actions, répondit-il, pour plaire aux personnes qui vous +ressemblent. Tous les convives applaudirent avec étonnement. +Mademoiselle de Saint-Yves rougit et fut fort aise. Mademoiselle +de Kerkabon rougit aussi, mais elle n'était pas si aise; elle fut +un peu piquée que la galanterie ne s'adressât pas à elle; mais +elle était si bonne personne, que son affection pour le Huron +n'en fut point du tout altérée. Elle lui demanda, avec beaucoup +de bonté, combien il avait eu de maîtresses en Huronie. Je n'en +ai jamais eu qu'une, dit l'Ingénu; c'était mademoiselle Abacaba, +la bonne amie de ma chère nourrice; les joncs ne sont pas plus +droits, l'hermine n'est pas plus blanche, les moutons sont moins +doux, les aigles moins fiers, et les cerfs ne sont pas si légers +que l'était Abacaba. Elle poursuivait un jour un lièvre dans +notre voisinage, environ à cinquante lieues de notre habitation; +un Algonquin mal élevé, qui habitait cent lieues plus loin, vint +lui prendre son lièvre; je le sus, j'y courus, je terrassai +l'Algonquin d'un coup de massue, je l'amenai, aux pieds de ma +maîtresse, pieds et poings liés. Les parents d'Abacaba voulurent +le manger, mais je n'eus jamais de goût pour ces sortes de +festins; je lui rendis sa liberté, j'en fis un ami. Abacaba fut +si touchée de mon procédé qu'elle me préféra à tous ses amants. +Elle m'aimerait encore si elle n'avait pas été mangée par un +ours: j'ai puni l'ours, j'ai porté longtemps sa peau; mais cela +ne m'a pas consolé. + +Mademoiselle de Saint-Yves, à ce récit, sentait un plaisir secret +d'apprendre que l'Ingénu n'avait eu qu'une maîtresse, et +qu'Abacaba n'était plus; mais elle ne démêlait pas la cause de +son plaisir. Tout le monde fixait les yeux sur l'Ingénu; on le +louait beaucoup d'avoir empêché ses camarades de manger un +Algonquin. + +L'impitoyable bailli, qui ne pouvait réprimer sa fureur de +questionner, poussa enfin la curiosité jusqu'à s'informer de +quelle religion était M. le Huron; s'il avait choisi la religion +anglicane, ou la gallicane, ou la huguenote? Je suis de ma +religion, dit-il, comme vous de la vôtre. Hélas! s'écria la +Kerkabon, je vois bien que ces malheureux Anglais n'ont pas +seulement songé à le baptiser. Eh! mon Dieu, disait +mademoiselle de Saint-Yves, comment se peut-il que les Hurons ne +soient pas catholiques? Est-ce que les révérends pères jésuites +ne les ont pas tous convertis? L'Ingénu l'assura que dans son +pays on ne convertissait personne; que jamais un vrai Huron +n'avait changé d'opinion, et que même il n'y avait point dans sa +langue de terme qui signifiât _inconstance_. Ces derniers mots +plurent extrêmement à mademoiselle de Saint-Yves. + +Nous le baptiserons, nous le baptiserons, disait la Kerkabon à +M. le prieur; vous en aurez l'honneur, mon cher frère; je veux +absolument être sa marraine: M. l'abbé de Saint-Yves le +présentera sur les fonts: ce sera une cérémonie bien brillante; +il en sera parlé dans toute la Basse-Bretagne, et cela nous fera +un honneur infini. Toute la compagnie seconda la maîtresse de la +maison; tous les convives criaient: Nous le baptiserons! +L'Ingénu répondit qu'en Angleterre on laissait vivre les gens à +leur fantaisie. Il témoigna que la proposition ne lui plaisait +point du tout, et que la loi des Hurons valait pour le moins la +loi des Bas-Bretons; enfin il dit qu'il repartait le lendemain. +On acheva de vider sa bouteille d'eau des Barbades, et chacun +s'alla coucher. + +Quand on eut reconduit l'Ingénu dans sa chambre, mademoiselle de +Kerkabon et son amie mademoiselle de Saint-Yves ne purent se +tenir de regarder par le trou d'une large serrure pour voir +comment dormait un Huron. Elles virent qu'il avait étendu la +couverture du lit sur le plancher, et qu'il reposait dans la plus +belle attitude du monde. + + +CHAPITRE II + +Le Huron, nommé l'Ingénu, reconnu de ses parents. + +L'Ingénu, selon sa coutume, s'éveilla avec le soleil, au chant du +coq, qu'on appelle en Angleterre et en Huronie _la trompette du +jour_. Il n'était pas comme la bonne compagnie, qui languit dans +un lit oiseux jusqu'à ce que le soleil ait fait la moitié de son +tour, qui ne peut ni dormir ni se lever, qui perd tant d'heures +précieuses dans cet état mitoyen entre la vie et la mort, et qui +se plaint encore que la vie est trop courte. + +Il avait déjà fait deux ou trois lieues, il avait tué trente +pièces de gibier à balle seule, lorsqu'en rentrant il trouva +monsieur le prieur de Notre-Dame de la Montagne et sa discrète +soeur, se promenant en bonnet de nuit dans leur petit jardin. Il +leur présenta toute sa chasse, et en tirant de sa chemise une +espèce de petit talisman qu'il portait toujours à son cou, il les +pria de l'accepter en reconnaissance de leur bonne réception. +C'est ce que j'ai de plus précieux, leur dit-il; on m'a assuré +que je serais toujours heureux tant que je porterais ce petit +brimborion sur moi, et je vous le donne afin que vous soyez +toujours heureux. + +Le prieur et mademoiselle sourirent avec attendrissement de la +naïveté de l'Ingénu. Ce présent consistait en deux petits +portraits assez mal faits, attachés ensemble avec une courroie +fort grasse. + +Mademoiselle de Kerkabon lui demanda s'il y avait des peintres en +Huronie. Non, dit l'Ingénu; cette rareté me vient de ma +nourrice; son mari l'avait eue par conquête, en dépouillant +quelques Français du Canada qui nous avaient fait la guerre; +c'est tout ce que j'en ai su. + +Le prieur regardait attentivement ces portraits; il changea de +couleur, il s'émut, ses mains tremblèrent. Par Notre-Dame de la +Montagne, s'écria-t-il, je crois que voilà le visage de mon frère +le capitaine et de sa femme! Mademoiselle, après les avoir +considérés avec la même émotion, en jugea de même. Tous deux +étaient saisis d'étonnement et d'une joie mêlée de douleur; tous +deux s'attendrissaient; tous deux pleuraient; leur coeur +palpitait; ils poussaient des cris; ils s'arrachaient les +portraits; chacun d'eux les prenait et les rendait vingt fois en +une seconde; ils dévoraient des yeux les portraits et le Huron; +ils lui demandaient l'un après l'autre, et tous deux à-la-fois, +en quel lieu, en quel temps, comment ces miniatures étaient +tombées entre les mains de sa nourrice; ils rapprochaient, ils +comptaient les temps depuis le départ du capitaine; ils se +souvenaient d'avoir eu nouvelle qu'il avait été jusqu'au pays des +Hurons, et que depuis ce temps ils n'en avaient jamais entendu +parler. + +L'Ingénu leur avait dit qu'il n'avait connu ni père ni mère. Le +prieur, qui était homme de sens, remarqua que l'Ingénu avait un +peu de barbe; il savait très bien que les Hurons n'en ont point. +Son menton est cotonné, il est donc fils d'un homme d'Europe; mon +frère et ma belle-soeur ne parurent plus après l'expédition +contre les Hurons, en 1669: mon neveu devait alors être à la +mamelle: la nourrice hurone lui a sauvé la vie et lui a servi de +mère. Enfin, après cent questions et cent réponses, le prieur et +sa soeur conclurent que le Huron était leur propre neveu. Ils +l'embrassaient en versant des larmes; et l'Ingénu riait, ne +pouvant s'imaginer qu'un Huron fût neveu d'un prieur bas-breton. + +Toute la compagnie descendit; M. de Saint-Yves, qui était grand +physionomiste, compara les deux portraits avec le visage de +l'Ingénu; il fit très habilement remarquer qu'il avait les yeux +de sa mère, le front et le nez de feu monsieur le capitaine de +Kerkabon, et des joues qui tenaient de l'un et de l'autre. + +Mademoiselle de Saint-Yves, qui n'avait jamais vu le père ni la +mère, assura que l'Ingénu leur ressemblait parfaitement. Ils +admiraient tous la Providence et l'enchaînement des événements de +ce monde. Enfin on était si persuadé, si convaincu de la +naissance de l'Ingénu, qu'il consentit lui-même à être neveu de +monsieur le prieur, en disant qu'il aimait autant l'avoir pour +oncle qu'un autre. + +On alla rendre grâce à Dieu dans l'église de Notre-Dame de la +Montagne, tandis que le Huron d'un air indifférent s'amusait à +boire dans la maison. + +Les Anglais qui l'avaient amené, et qui étaient prêts à mettre à +la voile, vinrent lui dire qu'il était temps de partir. +Apparemment, leur dit-il, que vous n'avez pas retrouvé vos oncles +et vos tantes; je reste ici; retournez à Plymouth, je vous donne +toutes mes hardes, je n'ai plus besoin de rien au monde, puisque +je suis le neveu d'un prieur. Les Anglais mirent à la voile, en +se souciant fort peu que l'Ingénu eût des parents ou non en +Basse-Bretagne. + +Après que l'oncle, la tante, et la compagnie, eurent chanté le +_Te Deum_; après que le bailli eut encore accablé l'Ingénu de +questions; après qu'on eut épuisé tout ce que l'étonnement, la +joie, la tendresse, peuvent faire dire, le prieur de la Montagne +et l'abbé de Saint-Yves conclurent à faire baptiser l'Ingénu au +plus vite. Mais il n'en était pas d'un grand Huron de vingt-deux +ans, comme d'un enfant qu'on régénère sans qu'il en sache rien. +Il fallait l'instruire, et cela paraissait difficile; car l'abbé +de Saint-Yves supposait qu'un homme qui n'était pas né en France +n'avait pas le sens commun. + +Le prieur fit observer à la compagnie que, si en effet +M. l'Ingénu, son neveu, n'avait pas eu le bonheur de naître en +Basse-Bretagne, il n'en avait pas moins d'esprit; qu'on en +pouvait juger par toutes ses réponses, et que sûrement la nature +l'avait beaucoup favorisé, tant du côté paternel que du maternel. + +On lui demanda d'abord s'il avait jamais lu quelque livre. Il +dit qu'il avait lu Rabelais traduit en anglais, et quelques +morceaux de Shakespeare qu'il savait par coeur; qu'il avait +trouvé ces livres chez le capitaine du vaisseau qui l'avait amené +de l'Amérique à Plymouth, et qu'il en était fort content. Le +bailli ne manqua pas de l'interroger sur ces livres. Je vous +avoue, dit l'Ingénu, que j'ai cru en deviner quelque chose, et +que je n'ai pas entendu le reste. + +L'abbé de Saint-Yves, à ce discours, fit réflexion que c'était +ainsi que lui-même avait toujours lu, et que la plupart des +hommes ne lisaient guère autrement. Vous avez sans doute lu la +_Bible_? dit-il au Huron. Point du tout, monsieur l'abbé; elle +n'était pas parmi les livres de mon capitaine; je n'en ai jamais +entendu parler. Voilà comme sont ces maudits Anglais, criait +mademoiselle de Kerkabon, ils feront plus de cas d'une pièce de +Shakespeare, d'un plum-pudding et d'une bouteille de rum que du +Pentateuque. Aussi n'ont-ils jamais converti personne en +Amérique. Certainement ils sont maudits de Dieu; et nous leur +prendrons la Jamaïque et la Virginie avant qu'il soit peu de +temps. + +Quoi qu'il en soit, on fit venir le plus habile tailleur de +Saint-Malo pour habiller l'Ingénu de pied en cap. La compagnie +se sépara; le bailli alla faire ses questions ailleurs. +Mademoiselle de Saint-Yves, en partant, se retourna plusieurs +fois pour regarder l'Ingénu; et il lui fit des révérences plus +profondes qu'il n'en avait jamais fait[1] à personne en sa vie. + + [1] Plusieurs éditions de 1767 portent: _faites_. B. + + +Le bailli, avant de prendre congé, présenta à mademoiselle de +Saint-Yves un grand nigaud de fils qui sortait du collège; mais à +peine le regarda-t-elle, tant elle était occupée de la politesse +du Huron. + + + +CHAPITRE III. + +Le Huron, nommé l'Ingénu, converti. + + +Monsieur le prieur voyant qu'il était un peu sur l'âge, et que +Dieu lui envoyait un neveu pour sa consolation, se mit en tête +qu'il pourrait lui résigner son bénéfice, s'il réussissait à le +baptiser, et à le faire entrer dans les ordres. + +L'Ingénu avait une mémoire excellente. La fermeté des organes de +Basse-Bretagne, fortifiée par le climat du Canada, avait rendu sa +tête si vigoureuse, que quand on frappait dessus, à peine le +sentait-il; et quand on gravait dedans, rien ne s'effaçait; il +n'avait jamais rien oublié. Sa conception était d'autant plus +vive, et plus nette, que son enfance n'ayant point été chargée +des inutilités et des sottises qui accablent la nôtre, les choses +entraient dans sa cervelle sans nuage. Le prieur résolut enfin +de lui faire lire le nouveau _Testament_. L'Ingénu le dévora +avec beaucoup de plaisir; mais ne sachant ni dans quel temps ni +dans quel pays toutes les aventures rapportées dans ce livre +étaient arrivées, il ne douta point que le lieu de la scène ne +fût en Basse-Bretagne; et il jura qu'il couperait le nez et les +oreilles à Caïphe et à Pilate, si jamais il rencontrait ces +marauds-là. + +Son oncle, charmé de ces bonnes dispositions, le mit au fait en +peu de temps; il loua son zèle; mais il lui apprit que ce zèle +était inutile, attendu que ces gens-là étaient morts il y avait +environ seize cent quatre-vingt-dix années. L'Ingénu sut bientôt +presque tout le livre par coeur. Il proposait quelquefois des +difficultés qui mettaient le prieur fort en peine. Il était +obligé souvent de consulter l'abbé de Saint-Yves, qui, ne sachant +que répondre, fit venir un jésuite bas-breton pour achever la +conversion du Huron. + +Enfin la grâce opéra; l'Ingénu promit de se faire chrétien; il ne +douta pas qu'il ne dût commencer par être circoncis; car, +disait-il, je ne vois pas dans le livre qu'on m'a fait lire un +seul personnage qui ne l'ait été; il est donc évident que je dois +faire le sacrifice de mon prépuce; le plus tôt c'est le mieux. +Il ne délibéra point: il envoya chercher le chirurgien du +village, et le pria de lui faire l'opération, comptant réjouir +infiniment mademoiselle de Kerkabon et toute la compagnie, quand +une fois la chose serait faite. Le frater, qui n'avait point +encore fait cette opération, en avertit la famille, qui jeta les +hauts cris. La bonne Kerkabon trembla que son neveu, qui +paraissait résolu et expéditif, ne se fît lui-même l'opération +très maladroitement, et qu'il n'en résultât de tristes effets, +auxquels les dames s'intéressent toujours par bonté d'âme. + +Le prieur redressa les idées du Huron; il lui remontra que la +circoncision n'était plus de mode; que le baptême était beaucoup +plus doux et plus salutaire; que la loi de grâce n'était pas +comme la loi de rigueur. L'Ingénu, qui avait beaucoup de bon +sens et de droiture, disputa, mais reconnut son erreur; ce qui +est assez rare en Europe aux gens qui disputent; enfin il promit +de se faire baptiser quand on voudrait. + +Il fallait auparavant se confesser; et c'était là le plus +difficile. L'Ingénu avait toujours en poche le livre que son +oncle lui avait donné. Il n'y trouvait pas qu'un seul apôtre se +fût confessé, et cela le rendait très rétif. Le prieur lui +ferma la bouche en lui montrant, dans l'épître de saint +Jacques-le-Mineur, ces mots qui font tant de peine aux +hérétiques: _Confessez vos péchés les uns aux autres_. Le Huron +se tut, et se confessa à un récollet. Quand il eut fini, il tira +le récollet du confessionnal, et saisissant son homme d'un bras +vigoureux, il se mit à sa place, et le fit mettre à genoux devant +lui: Allons, mon ami, il est dit: _Confessez-vous les uns aux +autres_; je t'ai conté mes péchés, tu ne sortiras pas d'ici que tu +ne m'aies conté les tiens. En parlant ainsi, il appuyait son +large genou contre la poitrine de son adverse partie. Le +récollet pousse des hurlements qui font retentir l'église. On +accourt au bruit, on voit le catéchumène qui gourmait le moine au +nom de saint Jacques-le-Mineur. La joie de baptiser un +Bas-Breton huron et anglais était si grande, qu'on passa +par-dessus ces singularités. Il y eut même beaucoup de +théologiens qui pensèrent que la confession n'était pas +nécessaire, puisque le baptême tenait lieu de tout. + +On prit jour avec l'évêque de Saint-Malo, qui, flatté comme on +peut le croire de baptiser un Huron, arriva dans un pompeux +équipage, suivi de son clergé. Mademoiselle de Saint-Yves, en +bénissant Dieu, mit sa plus belle robe, et fit venir une +coiffeuse de Saint-Malo, pour briller à la cérémonie. +L'interrogant bailli accourut avec toute la contrée. L'église +était magnifiquement parée; mais quand il fallut prendre le Huron +pour le mener aux fonts baptismaux, on ne le trouva point. + +L'oncle et la tante le cherchèrent partout. On crut qu'il était +à la chasse, selon sa coutume. Tous les conviés à la fête +parcoururent les bois et les villages voisins: point de nouvelles +du Huron. + +On commençait à craindre qu'il ne fût retourné en Angleterre. On +se souvenait de lui avoir entendu dire qu'il aimait fort ce +pays-là. Monsieur le prieur et sa soeur étaient persuadés qu'on +n'y baptisait personne, et tremblaient pour l'âme de leur neveu. +L'évêque était confondu et prêt à s'en retourner; le prieur et +l'abbé de Saint-Yves se désespéraient; le bailli interrogeait +tous les passants avec sa gravité ordinaire; mademoiselle de +Kerkabon pleurait; mademoiselle de Saint-Yves ne pleurait pas, +mais elle poussait de profonds soupirs qui semblaient témoigner +son goût pour les sacrements. Elles se promenaient tristement le +long des saules et des roseaux qui bordent la petite rivière de +Rance, lorsqu'elles aperçurent au milieu de la rivière une grande +figure assez blanche, les deux mains croisées sur la poitrine. +Elles jetèrent un grand cri et se détournèrent. Mais la +curiosité l'emportant bientôt sur toute autre considération, +elles se coulèrent doucement entre les roseaux; et quand elles +furent bien sûres de n'être point vues, elles voulurent voir de +quoi il s'agissait. + + + + CHAPITRE IV. + +L'Ingénu baptisé. + + +Le prieur et l'abbé étant accourus demandèrent à l'Ingénu ce +qu'il fesait là. Eh parbleu! messieurs, j'attends le baptême: +il y a une heure que je suis dans l'eau jusqu'au cou, et il n'est +pas honnête de me laisser morfondre. + +Mon cher neveu, lui dit tendrement le prieur, ce n'est pas ainsi +qu'on baptise en Basse-Bretagne; reprenez vos habits et venez +avec nous. Mademoiselle de Saint-Yves, en entendant ce discours, +disait tout bas à sa compagne: Mademoiselle, croyez-vous qu'il +reprenne sitôt ses habits? + +Le Huron cependant repartit au prieur: Vous ne m'en ferez pas +accroire cette fois-ci comme l'autre; j'ai bien étudié depuis ce +temps-là, et je suis très certain qu'on ne se baptise pas +autrement. L'eunuque de la reine Candace[1] fut baptisé dans un +ruisseau; je vous défie de me montrer dans le livre que vous +m'avez donné qu'on s'y soit jamais pris d'une autre façon. Je ne +serai point baptisé du tout, ou je le serai dans la rivière. On +eut beau lui remontrer que les usages avaient changé, l'Ingénu +était têtu, car il était breton et huron. Il revenait toujours à +l'eunuque de la reine Candace; et quoique mademoiselle sa tante +et mademoiselle de Saint-Yves, qui l'avaient observé entre les +saules, fussent en droit de lui dire qu'il ne lui appartenait pas +de citer un pareil homme, elles n'en firent pourtant rien, tant +était grande leur discrétion. L'évêque vint lui-même lui parler, +ce qui est beaucoup; mais il ne gagna rien: le Huron disputa +contre l'évêque. + + [1] Dans les premières éditions on avait mis: _la reine de + Candace_. En corrigeant cette faute, Voltaire mit dans + l'_errata_ un _N. B._ en ces termes: «Comment le P. Quesnel + aurait-il ignoré que Candace était le nom des belles reines + d'Ethiopie, comme Pharaon on Pharou était le ltitre des rois + d'Égypte?» B. + + +Montrez-moi, lui dit-il, dans le livre que m'a donné mon oncle, +un seul homme qui n'ait pas été baptisé dans la rivière, et je +ferai tout ce que vous voudrez. + +La tante, désespérée, avait remarqué que la première fois que son +neveu avait fait la révérence, il en avait fait une plus profonde +à mademoiselle de Saint-Yves qu'à aucune autre personne de la +compagnie, qu'il n'avait pas même salué monsieur l'évêque avec ce +respect mêlé de cordialité qu'il avait témoigné à cette belle +demoiselle. Elle prit le parti de s'adresser à elle dans ce +grand embarras; elle la pria d'interposer son crédit pour engager +le Huron à se faire baptiser de la même manière que les Bretons, +ne croyant pas que son neveu pût jamais être chrétien s'il +persistait à vouloir être baptisé dans l'eau courante. + +Mademoiselle de Saint-Yves rougit du plaisir secret qu'elle +sentait d'être chargée d'une si importante commission. Elle +s'approcha modestement de l'Ingénu, et lui serrant la main d'une +manière tout-à-fait noble: Est-ce que vous ne ferez rien pour +moi? lui dit-elle; et en prononçant ces mots elle baissait les +yeux, et les relevait avec une grâce attendrissante. Ah! tout +ce que vous voudrez, mademoiselle, tout ce que vous me +commanderez; baptême d'eau, baptême de feu[2], baptême de sang, +il n'y a rien que je vous refuse. Mademoiselle de Saint-Yves eut +la gloire de faire en deux paroles ce que ni les empressements du +prieur, ni les interrogations réitérées du bailli, ni les +raisonnements même de monsieur l'évêque, n'avaient pu faire. +Elle sentit son triomphe; mais elle n'en sentait pas encore toute +l'étendue. + + [2] Voyez tome XXVII, page 289. B. + + +Le baptême fut administré et reçu avec toute la décence, toute la +magnificence, tout l'agrément possibles. L'oncle et la tante +cédèrent à monsieur l'abbé de Saint-Yves et à sa soeur l'honneur +de tenir l'Ingénu sur les fonts. Mademoiselle de Saint-Yves +rayonnait de joie de se voir marraine. Elle ne savait pas à quoi +ce grand titre l'asservissait; elle accepta cet honneur sans en +connaître les fatales conséquences. + +Comme il n'y a jamais eu de cérémonie qui ne fût suivie d'un +grand dîner, on se mit à table au sortir du baptême. Les +goguenards de Basse-Bretagne dirent qu'il ne fallait pas baptiser +son vin. Monsieur le prieur disait que le vin, selon Salomon, +réjouit le coeur de l'homme. Monsieur l'évêque ajoutait que le +patriarche Juda devait lier son ânon à la vigne, et tremper son +manteau dans le sang du raisin, et qu'il était bien triste qu'on +n'en pût faire autant en Basse-Bretagne, à laquelle Dieu avait +dénié les vignes. Chacun tâchait de dire un bon mot sur le +baptême de l'Ingénu, et des galanteries à la marraine. Le +bailli, toujours interrogant, demandait au Huron s'il serait +fidèle à ses promesses. Comment voulez-vous que je manque à mes +promesses, répondit le Huron, puisque je les ai faites entre les +mains de mademoiselle de Saint-Yves? + +Le Huron s'échauffa; il but beaucoup à la santé de sa marraine. +Si j'avais été baptisé de votre main, dit-il, je sens que l'eau +froide qu'on m'a versée sur le chignon m'aurait brûlé. Le bailli +trouva cela trop poétique, ne sachant pas combien l'allégorie est +familière au Canada. Mais la marraine en fut extrêmement +contente. + +On avait donné le nom d'Hercule au baptisé. L'évêque de +Saint-Malo demandait toujours quel était ce patron dont il +n'avait jamais entendu parler. Le jésuite, qui était fort +savant, lui dit que c'était un saint qui avait fait douze +miracles. Il y en avait un treizième qui valait les douze +autres, mais dont il ne convenait pas à un jésuite de parler; +c'était celui d'avoir changé cinquante filles en femmes en une +seule nuit. Un plaisant qui se trouva là releva ce miracle avec +énergie. Toutes les dames baissèrent les yeux, et jugèrent à la +physionomie de l'Ingénu qu'il était digne du saint dont il +portait le nom. + + + +CHAPITRE V. + +L'Ingénu amoureux. + + +Il faut avouer que depuis ce baptême et ce dîner mademoiselle de +Saint-Yves souhaita passionnément que monsieur l'évêque la fît +encore participante de quelque beau sacrement avec M. Hercule +l'Ingénu. Cependant, comme elle était bien élevée et fort +modeste, elle n'osait convenir tout-à-fait avec elle-même de ses +tendres sentiments; mais, s'il lui échappait un regard, un mot, +un geste, une pensée, elle enveloppait tout cela d'un voile de +pudeur infiniment aimable. Elle était tendre, vive, et sage. + +Dès que monsieur l'évêque fut parti, l'Ingénu et mademoiselle de +Saint-Yves se rencontrèrent sans avoir fait réflexion qu'ils se +cherchaient. Ils se parlèrent sans avoir imaginé ce qu'ils se +diraient. L'Ingénu lui dit d'abord qu'il l'aimait de tout son +coeur, et que la belle Abacaba, dont il avait été fou dans son +pays, n'approchait pas d'elle. Mademoiselle lui répondit, avec +sa modestie ordinaire, qu'il fallait en parler au plus vite à +monsieur le prieur son oncle et à mademoiselle sa tante, et que +de son côté elle en dirait deux mots à son cher frère l'abbé de +Saint-Yves, et qu'elle se flattait d'un consentement commun. + +L'Ingénu lui répond qu'il n'avait besoin du consentement de +personne, qu'il lui paraissait extrêmement ridicule d'aller +demander à d'autres ce qu'on devait faire; que, quand deux +parties sont d'accord, on n'a pas besoin d'un tiers pour les +accommoder. Je ne consulte personne, dit-il, quand j'ai envie de +déjeuner, ou de chasser, ou de dormir: je sais bien qu'en amour +il n'est pas mal d'avoir le consentement de la personne à qui on +en veut: mais, comme ce n'est ni de mon oncle ni de ma tante que +je suis amoureux, ce n'est pas à eux que je dois m'adresser dans +cette affaire, et, si vous m'en croyez, vous vous passerez aussi +de monsieur l'abbé de Saint-Yves. + +On peut juger que la belle Bretonne employa toute la délicatesse +de son esprit à réduire son Huron aux termes de la bienséance. +Elle se fâcha même, et bientôt se radoucit. Enfin on ne sait +comment aurait fini cette conversation, si, le jour baissant, +monsieur l'abbé n'avait ramené sa soeur à son abbaye. L'Ingénu +laissa coucher son oncle et sa tante, qui étaient un peu fatigués +de la cérémonie et de leur long dîner. Il passa une partie de la +nuit à faire des vers en langue hurone pour sa bien-aimée; car il +faut savoir qu'il n'y a aucun pays de la terre où l'amour n'ait +rendu les amants poètes. + +Le lendemain son oncle lui parla ainsi après le déjeuner, en +présence de mademoiselle de Kerkabon, qui était tout attendrie: +Le ciel soit loué de ce que vous avez l'honneur, mon cher neveu, +d'être chrétien et Bas-Breton! mais cela ne suffit pas; je suis +un peu sur l'âge; mon frère n'a laissé qu'un petit coin de terre +qui est très peu de chose; j'ai un bon prieuré; si vous voulez +seulement vous faire sous-diacre, comme je l'espère, je vous +résignerai mon prieuré, et vous vivrez fort à votre aise, après +avoir été la consolation de ma vieillesse. + +L'Ingénu répondit: Mon oncle, grand bien vous fasse! vivez tant +que vous pourrez. Je ne sais pas ce que c'est que d'être +sous-diacre ni que de résigner; mais tout me sera bon pourvu que +j'aie mademoiselle de Saint-Yves à ma disposition. Eh! mon +Dieu, mon neveu, que me dites-vous là? Vous aimez donc cette +belle demoiselle à la folie?--Oui, mon oncle.--- Hélas! mon +neveu, il est impossible que vous l'épousiez.--Cela est très +possible, mon oncle; car non seulement elle m'a serré la main en +me quittant, mais elle m'a promis qu'elle me demanderait en +mariage; et assurément je l'épouserai.--Cela est impossible, +vous dis-je, elle est votre marraine; c'est un péché épouvantable +à une marraine de serrer la main de son filleul: il n'est pas +permis d'épouser sa marraine; les lois divines et humaines s'y +opposent.--Morbleu! mon oncle, vous vous moquez de moi: +pourquoi serait-il défendu d'épouser sa marraine, quand elle est +jeune et jolie? Je n'ai point vu dans le livre que vous m'avez +donné qu'il fût mal d'épouser les filles qui ont aidé les gens à +être baptisés. Je m'aperçois tous les jours qu'on fait ici une +infinité de choses qui ne sont point dans votre livre, et qu'on +n'y fait rien de tout ce qu'il dit: je vous avoue que cela +m'étonne et me fâche. Si on me prive de la belle Saint-Yves, +sous prétexte de mon baptême, je vous avertis que je l'enlève, et +que je me débaptise. + +Le prieur fut confondu; sa soeur pleura. Mon cher frère, +dit-elle, il ne faut pas que notre neveu se damne; notre +saint-père le pape peut lui donner dispense, et alors il pourra +être chrétiennement heureux avec ce qu'il aime. L'Ingénu +embrassa sa tante. Quel est donc, dit-il, cet homme charmant qui +favorise avec tant de bonté les garçons et les filles dans leurs +amours? Je veux lui aller parler tout-à-l'heure. + +On lui expliqua ce que c'était que le pape; et l'Ingénu fut +encore plus étonné qu'auparavant. Il n'y a pas un mot de tout +cela dans votre livre, mon cher oncle; j'ai voyagé, je connais la +mer; nous sommes ici sur la côte de l'océan; et je quitterais +mademoiselle de Saint-Yves pour aller demander la permission de +l'aimer à un homme qui demeure vers la Méditerranée, à quatre +cents lieues d'ici, et dont je n'entends point la langue! cela +est d'un ridicule incompréhensible. Je vais sur-le-champ chez +monsieur l'abbé de Saint-Yves, qui ne demeure qu'à une lieue de +vous, et je vous réponds que j'épouserai ma maîtresse dans la +journée. + +Comme il parlait encore, entra le bailli qui, selon sa coutume, +lui demanda où il allait. Je vais me marier, dit l'Ingénu en +courant; et au bout d'un quart d'heure il était déjà chez sa +belle et chère basse-brette qui dormait encore. Ah! mon frère, +disait mademoiselle de Kerkabon au prieur, jamais vous ne ferez +un sous-diacre de notre neveu. + +Le bailli fut très mécontent de ce voyage; car il prétendait que +son fils épousât la Saint-Yves; et ce fils était encore plus sot +et plus insupportable que son père. + +CHAPITRE VI. + +L'Ingénu court chez sa maîtresse, et devient furieux. + +A peine l'Ingénu était arrivé, qu'ayant demandé à une vieille +servante où était la chambre de sa maîtresse, il avait poussé +fortement la porte mal fermée, et s'était élancé vers le lit. +Mademoiselle de Saint-Yves, se réveillant en sursaut, s'était +écriée: Quoi! c'est vous! ah! c'est vous! arrêtez-vous, que +faites-vous?" Il avait répondu: Je vous épouse; et en effet il +l'épousait, si elle ne s'était pas débattue avec toute +l'honnêteté d'une personne qui a de l'éducation. + +L'Ingénu n'entendait pas raillerie; il trouvait toutes ces +façons-là extrêmement impertinentes. Ce n'était pas ainsi qu'en +usait mademoiselle Abacaba, ma première maîtresse; vous n'avez +point de probité; vous m'avez promis mariage, et vous ne voulez +point faire mariage; c'est manquer aux premières lois de +l'honneur; je vous apprendrai à tenir votre parole, et je vous +remettrai dans le chemin de la vertu. + +L'Ingénu possédait une vertu mâle et intrépide, digne de son +patron Hercule, dont on lui avait donné le nom à son baptême; il +allait l'exercer dans toute son étendue, lorsqu'aux cris perçants +de la demoiselle plus discrètement vertueuse, accourut le sage +abbé de Saint-Yves, avec sa gouvernante, un vieux domestique +dévot, et un prêtre de paroisse. Cette vue modéra le courage de +l'assaillant. Eh, mon Dieu! mon cher voisin, lui dit l'abbé, +que faites-vous là? Mon devoir, répliqua le jeune homme; je +remplis mes promesses, qui sont sacrées. + +Mademoiselle de Saint-Yves se rajusta en rougissant. On emmena +l'Ingénu dans un autre appartement. L'abbé lui remontra +l'énormité du procédé. L'Ingénu se défendit sur les privilèges +de la loi naturelle, qu'il connaissait parfaitement. L'abbé +voulut prouver que la loi positive devait avoir tout l'avantage, +et que, sans les conventions faites entre les hommes, la loi de +nature ne serait presque jamais qu'un brigandage naturel. Il +faut, lui disait-il, des notaires, des prêtres, des témoins, des +contrats, des dispenses. L'Ingénu lui répondit par la réflexion +que les sauvages ont toujours faite: Vous êtes donc de bien +malhonnêtes gens, puisqu'il faut entre vous tant de précautions. + +L'abbé eut de la peine à résoudre cette difficulté. Il y a, +dit-il, je l'avoue, beaucoup d'inconstants et de fripons parmi +nous; et il y en aurait autant chez les Hurons, s'ils étaient +rassemblés dans une grande ville; mais aussi il y a des âmes +sages, honnêtes, éclairées, et ce sont ces hommes-là qui ont fait +les lois. Plus on est homme de bien, plus on doit s'y soumettre; +on donne l'exemple aux vicieux, qui respectent un frein que la +vertu s'est donné elle-même. + +Cette réponse frappa l'Ingénu. On a déjà remarqué qu'il avait +l'esprit juste. On l'adoucit par des paroles flatteuses; on lui +donna des espérances: ce sont les deux pièges où les hommes des +deux hémisphères se prennent; on lui présenta même mademoiselle +de Saint-Yves, quand elle eut fait sa toilette. Tout se passa +avec la plus grande bienséance, mais, malgré cette décence, les +yeux étincelants de l'Ingénu Hercule firent toujours baisser ceux +de sa maîtresse, et trembler la compagnie. + +On eut une peine extrême à le renvoyer chez ses parents. Il +fallut encore employer le crédit de la belle Saint-Yves; plus +elle sentait son pouvoir sur lui, et plus elle l'aimait. Elle le +fit partir, et en fut très affligée: enfin, quand il fut parti, +l'abbé, qui non seulement était le frère très aîné de +mademoiselle de Saint-Yves, mais qui était aussi son tuteur, prit +le parti de soustraire sa pupille aux empressements de cet amant +terrible. Il alla consulter le bailli, qui, destinant toujours +son fils à la soeur de l'abbé, lui conseilla de mettre la pauvre +fille dans une communauté. Ce fut un coup terrible: une +indifférente qu'on mettrait en couvent jetterait les hauts cris; +mais une amante, et une amante aussi sage que tendre! c'était de +quoi la mettre au désespoir. + +L'Ingénu, de retour chez le prieur, raconta tout avec sa naïveté +ordinaire. Il essuya les mêmes remontrances qui firent quelque +effet sur son esprit, et aucun sur ses sens; mais le lendemain, +quand il voulut retourner chez sa belle maîtresse, pour raisonner +avec elle sur la loi naturelle et sur la loi de convention, +monsieur le bailli lui apprit avec une joie insultante qu'elle +était dans un couvent. Eh bien! dit-il, j'irai raisonner dans +ce couvent. Cela ne se peut, dit le bailli: il lui expliqua fort +au long ce que c'était qu'un couvent ou un convent, que ce mot +venait du latin _conventus_, qui signifie assemblée; et le Huron ne +pouvait comprendre pourquoi il ne pouvait pas être admis dans +l'assemblée. Sitôt qu'il fut instruit que cette assemblée était +une espèce de prison où l'on tenait les filles renfermées, chose +horrible, inconnue chez les Hurons et chez les Anglais, il devint +aussi furieux que le fut son patron Hercule, lorsque Euryte, roi +d'Oechalie, non moins cruel que l'abbé de Saint-Yves, lui refusa +la belle Iole sa fille, non moins belle que la soeur de l'abbé. +Il voulait aller mettre le feu au couvent, enlever sa maîtresse, +ou se brûler avec elle. Mademoiselle de Kerkabon, épouvantée, +renonçait plus que jamais à toutes les espérances de voir son +neveu sous-diacre, et disait en pleurant qu'il avait le diable au +corps depuis qu'il était baptisé. + +CHAPITRE VIL + +L'Ingénu repousse les Anglais. + +L'Ingénu, plongé dans une sombre et profonde mélancolie, se +promena vers le bord de la mer, son fusil à deux coups sur +l'épaule, son grand coutelas au côté, tirant de temps en temps +sur quelques oiseaux, et souvent tenté de tirer sur lui-même: +mais il aimait encore la vie, à cause de mademoiselle de +Saint-Yves. Tantôt il maudissait son oncle, sa tante, toute la +Basse-Bretagne, et son baptême; tantôt il les bénissait, +puisqu'ils lui avaient fait connaître celle qu'il aimait. Il +prenait sa résolution d'aller brûler le couvent, et il s'arrêtait +tout court, de peur de brûler sa maîtresse. Les flots de la +Manche ne sont pas plus agités par les vents d'est et d'ouest que +son coeur l'était par tant de mouvements contraires. + +Il marchait à grands pas, sans savoir où, lorsqu'il entendit le +son du tambour. Il vit de loin tout un peuple dont une moitié +courait au rivage, et l'autre s'enfuyait. + +Mille cris s'élèvent de tous côtés; la curiosité et le courage le +précipitent à l'instant vers l'endroit d'où partaient ces +clameurs, il y vole en quatre bonds. Le commandant de la milice, +qui avait soupé avec lui chez le prieur, le reconnut aussitôt; il +court à lui, les bras ouverts: Ah! c'est l'Ingénu, il combattra +pour nous. Et les milices, qui mouraient de peur, se rassurèrent +et crièrent aussi: C'est l'Ingénu! c'est l'Ingénu! + +Messieurs, dit-il, de quoi s'agit-il? pourquoi êtes-vous si +effarés? a-t-on mis vos maîtresses dans des couvents? Alors +cent voix confuses s'écrient: Ne voyez-vous pas les Anglais qui +abordent? Eh bien! répliqua le Huron, ce sont de braves gens; +ils ne m'ont point enlevé ma maîtresse. + +Le commandant lui fit entendre que les Anglais venaient piller +l'abbaye de la Montagne, boire le vin de son oncle, et peut-être +enlever mademoiselle de Saint-Yves; que le petit vaisseau sur +lequel il avait abordé en Bretagne n'était venu que pour +reconnaître la côte; qu'ils fesaient des actes d'hostilité, sans +avoir déclaré la guerre au roi de France, et que la province +était exposée. Ah! si cela est, ils violent la loi naturelle; +laissez-moi faire; j'ai demeuré long-temps parmi eux, je sais +leur langue, je leur parlerai; je ne crois pas qu'ils puissent +avoir un si méchant dessein. + +Pendant cette conversation, l'escadre anglaise approchait; voilà +le Huron qui court vers elle, se jette dans un petit bateau, +arrive, monte au vaisseau amiral, et demande s'il est vrai qu'ils +viennent ravager le pays sans avoir déclaré la guerre +honnêtement. L'amiral et tout son bord firent de grands éclats +de rire, lui firent boire du punch, et le renvoyèrent. + +L'Ingénu piqué ne songea plus qu'à se bien battre contre ses +anciens amis, pour ses compatriotes et pour monsieur le prieur. +Les gentilshommes du voisinage accouraient de toutes parts; il se +joint à eux: on avait quelques canons; il les charge, il les +pointe, il les tire l'un après l'autre. Les Anglais débarquent; +il court à eux, il en tue trois de sa main, il blesse même +l'amiral, qui s'était moqué de lui. Sa valeur anime le courage +de toute la milice; les Anglais se rembarquent, et toute la côte +retentissait des cris de victoire, vive le roi, vive l'Ingénu! +Chacun l'embrassait, chacun s'empressait d'étancher le sang de +quelques blessures légères qu'il avait reçues. Ah! disait-il, +si mademoiselle de Saint-Yves était là, elle me mettrait une +compresse. + +Le bailli, qui s'était caché dans sa cave pendant le combat, vint +lui faire compliment comme les autres. Mais il fut bien surpris +quand il entendit Hercule l'Ingénu dire à une douzaine de jeunes +gens de bonne volonté, dont il était entouré: Mes amis, ce n'est +rien d'avoir délivré l'abbaye de la Montagne, il faut délivrer +une fille. Toute cette bouillante jeunesse prit feu à ces seules +paroles. On le suivait déjà en foule, on courait au couvent. Si +le bailli n'avait pas sur-le-champ averti le commandant, si on +n'avait pas couru après la troupe joyeuse, c'en était fait. On +ramena l'Ingénu chez son oncle et sa tante, qui le baignèrent de +larmes de tendresse. + +Je vois bien que vous ne serez jamais ni sous-diacre ni prieur, +lui dit l'oncle; vous serez un officier encore plus brave que mon +frère le capitaine, et probablement aussi gueux. Et mademoiselle +de Kerkabon pleurait toujours en l'embrassant, et en disant: Il +se fera tuer comme mon frère; il vaudrait bien mieux qu'il fût +sous-diacre. + +L'Ingénu, dans le combat, avait ramassé une grosse bourse remplie +de guinées, que probablement l'amiral avait laissé tomber. Il ne +douta pas qu'avec cette bourse il ne pût acheter toute la +Basse-Bretagne, et surtout faire mademoiselle de Saint-Yves +grande dame. Chacun l'exhorta à faire le voyage de Versailles, +pour y recevoir le prix de ses services. Le commandant, les +principaux officiers, le comblèrent de certificats. L'oncle et +la tante approuvèrent le voyage du neveu. Il devait être, sans +difficulté, présenté au roi: cela seul lui donnerait un +prodigieux relief dans la province. Ces deux bonnes gens +ajoutèrent à la bourse anglaise un présent considérable de leurs +épargnes. L'Ingénu disait en lui-même: Quand je verrai le roi, +je lui demanderai mademoiselle de Saint-Yves en mariage, et +certainement il ne me refusera pas. Il partit donc aux +acclamations de tout le canton, étouffé d'embrassements, baigné +des larmes de sa tante, béni par son oncle, et se recommandant à +la belle Saint-Yves. + + +CHAPITRE VIII. + +L'Ingénu va en cour. Il soupe en chemin avec des huguenots. + +L'Ingénu prit le chemin de Saumur par le coche, parcequ'il n'y +avait point alors d'autre commodité. Quand il fut à Saumur, il +s'étonna de trouver la ville presque déserte, et de voir +plusieurs familles qui déménageaient. On lui dit que, six ans +auparavant, Saumur contenait plus de quinze mille âmes, et qu'à +présent il n'y en avait pas six mille. Il ne manqua pas d'en +parler à souper dans son hôtellerie. Plusieurs protestants +étaient à table; les uns se plaignaient amèrement, d'autres +frémissaient de colère, d'autres disaient en pleurant, + + «...... Nos dulcia linquimus arva, + Nos patriam fugimus[1].» + + [1]Virgile, _Éclog_. I, vers 3. B. + + +L'Ingénu, qui ne savait pas le latin, se fit expliquer ces +paroles, qui signifient: Nous abandonnons nos douces campagnes, +nous fuyons notre patrie. + +Et pourquoi fuyez-vous votre patrie, messieurs?--C'est qu'on veut +que nous reconnaissions le pape.--Et pourquoi ne le +reconnaîtriez-vous pas? Vous n'avez donc point de marraines que +vous vouliez épouser? car on m'a dit que c'était lui qui en +donnait la permission.--Ah! monsieur, ce pape dit qu'il est le +maître du domaine des rois.-- Mais, messieurs, de quelle +profession êtes-vous? --Monsieur, nous sommes pour la plupart des +drapiers et des fabricants.--Si votre pape dit qu'il est le +maître de vos draps et de vos fabriques, vous faites très bien de +ne le pas reconnaître; mais pour les rois, c'est leur affaire; de +quoi vous mêlez-vous[2]?--Alors un petit homme noir prit la +parole, et exposa très savamment les griefs de la compagnie. Il +parla de la révocation de l'édit de Nantes avec tant d'énergie, +il déplora d'une manière si pathétique le sort de cinquante mille +familles fugitives et de cinquante mille autres converties par +les dragons, que l'Ingénu à son tour versa des larmes. D'où +vient donc, disait-il, qu'un si grand roi, dont la gloire s'étend +jusque chez les Hurons, se prive ainsi de tant de coeurs qui +l'auraient aimé, et de tant de bras qui l'auraient servi? + + [2] C'est la réponse de Fontenelle à un marchand de Rouen, + janséniste. K. + + +C'est qu'on l'a trompé comme les autres grands rois, répondit +l'homme noir. On lui a fait croire que, dès qu'il aurait dit un +mot, tous les hommes penseraient comme lui; et qu'il nous ferait +changer de religion, comme son musicien Lulli fait changer en un +moment les décorations de ses opéra. Non seulement il perd déjà +cinq à six cent mille sujets très utiles, mais il s'en fait des +ennemis; et le roi Guillaume, qui est actuellement maître de +l'Angleterre, a composé plusieurs régiments de ces mêmes Français +qui auraient combattu pour leur monarque. + +Un tel désastre est d'autant plus étonnant, que le pape régnant[1], +à qui Louis XIV sacrifie une partie de son peuple, est son ennemi +déclaré. Ils ont encore tous deux, depuis neuf ans, une querelle +violente. Elle a été poussée si loin, que la France a espéré +enfin de voir briser le joug qui la soumet depuis tant de siècles +à cet étranger, et surtout de ne lui plus donner d'argent; ce qui +est le premier mobile des affaires de ce monde. Il paraît donc +évident qu'on a trompé ce grand roi sur ses intérêts comme sur +l'étendue de son pouvoir, et qu'on a donné atteinte à la +magnanimité de son coeur. + + [1] Innocent XI. Vojez tome XXII, page 280. B. + +L'Ingénu, attendri de plus en plus, demanda quels étaient les +Français qui trompaient ainsi un monarque si cher aux Hurons. Ce +sont les jésuites, lui répondit-on; c'est surtout le P. de La +Chaise, confesseur de sa majesté. Il faut espérer que Dieu les +en punira un jour, et qu'ils seront chassés comme ils nous +chassent. Y a-t-il un malheur égal aux nôtres? Mons de Louvois +nous envoie de tous côtés des jésuites et des dragons. + +Oh bien! messieurs, répliqua l'Ingénu, qui ne pouvait plus se +contenir, je vais à Versailles recevoir la récompense due à mes +services; je parlerai à ce mons de Louvois: on m'a dit que c'est +lui qui fait la guerre de son cabinet. Je verrai le roi, je lui +ferai connaître la vérité; il est impossible qu'on ne se rende +pas à cette vérité quand on la sent. Je reviendrai bientôt pour +épouser mademoiselle de Saint-Yves, et je vous prie à la noce. +Ces bonnes gens le prirent alors pour un grand seigneur qui +voyageait _incognito_ par le coche. Quelques uns le prirent pour +le fou du roi. + +Il y avait à table un jésuite déguisé qui servait d'espion au +révérend P. de La Chaise. Il lui rendait compte de tout, et le +P. de La Chaise en instruisait mons de Louvois. L'espion +écrivit. L'Ingénu et la lettre arrivèrent presque en même temps +à Versailles. + + +CHAPITRE IX. + +Arrivée de l'Ingénu à Versailles. Sa réception à la cour. + +L'Ingénu débarque en pot-de-chambre[a] dans la cour des cuisines. +Il demande aux porteurs de chaise à quelle heure on peut voir le +roi. Les porteurs lui rient au nez, tout comme avait fait +l'amiral anglais. Il les traita de même, il les battit; ils +voulurent le lui rendre, et la scène allait être sanglante, s'il +n'eût passé un garde du corps, gentilhomme breton, qui écarta la +canaille. Monsieur, lui dit le voyageur, vous me paraissez un +brave homme; je suis le neveu de monsieur le prieur de Notre-Dame +de la Montagne; j'ai tué des Anglais, je viens parler au roi; je +vous prie de me mener dans sa chambre. Le garde, ravi de trouver +un brave de sa province, qui ne paraissait pas au fait des usages +de la cour, lui apprit qu'on ne parlait pas ainsi au roi, et +qu'il fallait être présenté par monseigneur de Louvois.--Eh bien! +menez-moi donc chez ce monseigneur de Louvois, qui sans doute me +conduira chez sa majesté. Il est encore plus difficile, répliqua +le garde, de parler à monseigneur de Louvois qu'à sa majesté; +mais je vais vous conduire chez M. Alexandre, le premier commis +de la guerre; c'est comme si vous parliez au ministre. Ils vont +donc chez ce M. Alexandre, premier commis, et ils ne purent être +introduits; il était en affaire avec une dame de la cour, et il y +avait ordre de ne laisser entrer personne. Eh bien! dit le +garde, il n'y a rien de perdu; allons chez le premier commis de +M. Alexandre; c'est comme si vous parliez à M. Alexandre +lui-même. + + [a] C'est une voiture de Paris à Versailles, laquelle ressemble + à un petit tombereau couvert. + + +Le Huron tout étonné le suit; ils restent ensemble une demi-heure +dans une petite antichambre. Qu'est-ce donc que tout ceci? dit +l'Ingénu; est-ce que tout le monde est invisible dans ce pays-ci? +il est bien plus aisé de se battre en Basse-Bretagne contre des +Anglais, que de rencontrer à Versailles les gens à qui on a +affaire. Il se désennuya en racontant ses amours à son +compatriote. Mais l'heure en sonnant rappela le garde du corps à +son poste. Ils se promirent de se revoir, le lendemain, et +l'Ingénu resta encore une autre demi-heure dans l'antichambre, en +rêvant à mademoiselle de Saint-Yves, et à la difficulté de parler +aux rois et aux premiers commis. + +Enfin le patron parut. Monsieur, lui dit l'Ingénu, si j'avais +attendu pour repousser les Anglais aussi longtemps que vous +m'avez fait attendre mon audience, ils ravageraient actuellement +la Basse-Bretagne tout à leur aise. Ces paroles frappèrent le +commis. Il dit enfin au Breton: Que demandez-vous?--Récompense, +dit l'autre; voici mes titres: il lui étala tous ses certificats. +Le commis lut, et lui dit que probablement on lui accorderait la +permission d'acheter une lieutenance.--Moi! que je donne de +l'argent pour avoir repoussé les Anglais? que je paie le droit +de me faire tuer pour vous, pendant que vous donnez ici vos +audiences tranquillement? je crois que vous voulez rire. Je +veux une compagnie de cavalerie pour rien; je veux que le roi +fasse sortir mademoiselle de Saint-Yves du couvent, et qu'il me +la donne par mariage; je veux parler au roi en faveur de +cinquante mille familles que je prétends lui rendre: en un mot je +veux être utile; qu'on m'emploie et qu'on m'avance. + +Comment vous nommez-vous, monsieur, qui parlez si haut? Oh! oh! +reprit l'Ingénu, vous n'avez donc pas lu mes certificats? c'est +donc ainsi qu'on en use? Je m'appelle Hercule de Kerkabon; je +suis baptisé, je loge au Cadran bleu, et je me plaindrai de vous +au roi. Le commis conclut, comme les gens de Saumur, qu'il +n'avait pas la tête bien saine, et n'y fit pas grande attention. + +Ce même jour, le révérend P. La Chaise, confesseur de Louis XIV, +avait reçu la lettre de son espion, qui accusait le breton +Kerkabon de favoriser dans son coeur les huguenots, et de +condamner la conduite des jésuites. M. de Louvois, de son côté, +avait reçu une lettre de l'interrogant bailli, qui dépeignait +l'Ingénu comme un garnement qui voulait brûler les couvents et +enlever les filles. + +L'Ingénu, après s'être promené dans les jardins de Versailles, où +il s'ennuya, après avoir soupé en Huron et en Bas-Breton, s'était +couché dans la douce espérance de voir le roi le lendemain, +d'obtenir mademoiselle de Saint-Yves en mariage; d'avoir au moins +une compagnie de cavalerie, et de faire cesser la persécution +contre les huguenots. Il se berçait de ces flatteuses idées, +quand la maréchaussée entra dans sa chambre. Elle se saisit +d'abord de son fusil à deux coups et de son grand sabre. On fit +un inventaire de son argent comptant, et on le mena dans le +château que fit construire le roi Charles V, fils de Jean II, +auprès de la rue Saint-Antoine, à la porte des Tournelles[1]. + + [1] La Bastille, qui fut prise par le peuple de Paris, le 14 + juillet 1789, puis démolie. B. + + +Quel était en chemin l'étonnement de l'Ingénu! je vous le laisse +à penser. Il crut d'abord que c'était un rêve. Il resta dans +l'engourdissement, puis tout-à-coup transporté d'une fureur qui +redoublait ses forces, il prend à la gorge deux de ses +conducteurs, qui étaient avec lui dans le carrosse, les jette par +la portière, se jette après eux, et entraîne le troisième, qui +voulait le retenir. Il tombe de l'effort, on le lie, on le +remonte dans la voiture. Voilà donc, disait-il, ce que l'on +gagne à chasser les Anglais de la Basse-Bretagne! Que dirais-tu, +belle Saint-Yves, si tu me voyais dans cet état? + +On arrive enfin au gîte qui lui était destiné. On le porte en +silence dans la chambre où il devait être enfermé, comme un mort +qu'on porte dans un cimetière. Cette chambre était déjà occupée +par un vieux solitaire de Port-Royal, nommé Gordon, qui y +languissait depuis deux ans. Tenez, lui dit le chef des sbires, +voilà de la compagnie que je vous amène; et sur-le-champ on +referma les énormes verrous de la porte épaisse, revêtue de +larges barres. Les deux captifs restèrent séparés de l'univers +entier. + + + +CHAPITRE X. + +L'Ingénu enfermé à la Bastille avec un janséniste. + + +M. Gordon était un vieillard frais et serein, qui savait deux +grandes choses: supporter l'adversité, et consoler les +malheureux. Il s'avança d'un air ouvert et compatissant vers son +compagnon, et lui dit en l'embrassant: Qui que vous soyez, qui +venez partager mon tombeau, soyez sûr que je m'oublierai toujours +moi-même pour adoucir vos tourments dans l'abîme infernal où nous +sommes plongés. Adorons la Providence qui nous y a conduits, +souffrons en paix, et espérons. Ces paroles firent sur l'âme de +l'Ingénu l'effet des gouttes d'Angleterre, qui rappellent un +mourant à la vie, et lui font entr'ouvrir des yeux étonnés. + +Après les premiers compliments, Gordon, sans le presser de lui +apprendre la cause de son malheur, lui inspira, par la douceur de +son entretien, et par cet intérêt que prennent deux malheureux +l'un à l'autre, le désir d'ouvrir son coeur et de déposer le +fardeau qui l'accablait; mais il ne pouvait deviner le sujet de +son malheur; cela lui paraissait un effet sans cause; et le +bon-homme Gordon était aussi étonné que lui-même. + +Il faut, dit le janséniste au Huron, que Dieu ait de grands +desseins sur vous, puisqu'il vous a conduit du lac Ontario en +Angleterre et en France, qu'il vous a fait baptiser en +Basse-Bretagne, et qu'il vous a mis ici pour votre salut. Ma +foi, répondit l'Ingénu, je crois que le diable s'est mêlé seul de +ma destinée. Mes compatriotes d'Amérique ne m'auraient jamais +traité avec la barbarie que j'éprouve; ils n'en ont pas d'idée. +On les appelle _sauvages_; ce sont des gens de bien grossiers, et +les hommes de ce pays-ci sont des coquins raffinés. Je suis, à +la vérité, bien surpris d'être venu d'un autre monde pour être +enfermé dans celui-ci sous quatre verrous avec un prêtre; mais je +fais réflexion au nombre prodigieux d'hommes qui partent d'un +hémisphère pour aller se faire tuer dans l'autre, ou qui font +naufrage en chemin, et qui sont mangés des poissons: je ne vois +pas les gracieux desseins de Dieu sur tous ces gens-là. + +On leur apporta à dîner par un guichet. La conversation roula +sur la Providence, sur les lettres de cachet, et sur l'art de ne +pas succomber aux disgrâces auxquelles tout homme est exposé dans +ce monde. Il y a deux ans que je suis ici, dit le vieillard, +sans autre consolation que moi-même et des livres; je n'ai pas eu +un moment de mauvaise humeur. + +Ah! M. Gordon, s'écria l'Ingénu, vous n'aimez donc pas votre +marraine? Si vous connaissiez comme moi mademoiselle de +Saint-Yves, vous seriez au désespoir. A ces mots il ne put +retenir ses larmes, et il se sentit alors un peu moins oppressé. +Mais, dit-il, pourquoi donc les larmes soulagent-elles? Il me +semble qu'elles devraient faire un effet contraire.--Mon fils, +tout est physique en nous, dit le bon vieillard; toute sécrétion +fait du bien au corps; et tout ce qui le soulage soulage l'âme: +nous sommes les machines de la Providence. + +L'Ingénu, qui, comme nous l'avons dit plusieurs fois, avait un +grand fonds d'esprit, fit de profondes réflexions sur cette idée, +dont il semblait qu'il avait la semence en lui-même. Après quoi +il demanda à son compagnon pourquoi sa machine était depuis deux +ans sous quatre verrous. Par la grâce efficace, répondit Gordon: +je passe pour janséniste; j'ai connu Arnauld et Nicole; les +jésuites nous ont persécutés. Nous croyons que le pape n'est +qu'un évêque comme un autre; et c'est pour cela que le P. de La +Chaise a obtenu du roi, son pénitent, un ordre de me ravir, sans +aucune formalité de justice, le bien le plus précieux des hommes, +la liberté. Voilà qui est bien étrange, dit l'Ingénu; tous les +malheureux que j'ai rencontrés ne le sont qu'à cause du pape. + +A l'égard de votre grâce efficace, je vous avoue que je n'y +entends rien; mais je regarde comme une grande grâce que Dieu +m'ait fait trouver dans mon malheur un homme comme vous, qui +verse dans mon coeur des consolations dont je me croyais +incapable. + +Chaque jour la conversation devenait plus intéressante et plus +instructive. Les âmes des deux captifs s'attachaient l'une à +l'autre. Le vieillard savait beaucoup, et le jeune homme voulait +beaucoup apprendre. Au bout d'un mois il étudia la géométrie; il +la dévorait. Gordon lui fit lire la physique de Rohault, qui +était encore à la mode, et il eut le bon esprit de n'y trouver +que des incertitudes. + +Ensuite il lut le premier volume de la _Recherche de la vérité_. +Cette nouvelle lumière l'éclaira. Quoi! dit-il, notre +imagination et nos sens nous trompent à ce point! quoi! les +objets ne forment point nos idées, et nous ne pouvons nous les +donner nous-mêmes! Quand il eut lu le second volume, il ne fut +plus si content, et il conclut qu'il est plus aisé de détruire +que de bâtir. + +Son confrère, étonné qu'un jeune ignorant fît cette réflexion, +qui n'appartient qu'aux âmes exercées, conçut une grande idée de +son esprit, et s'attacha à lui davantage. + +Votre Malebranche, lui dit un jour l'Ingénu, me paraît avoir +écrit la moitié de son livre avec sa raison, et l'autre avec son +imagination et ses préjugés. + +Quelques jours après, Gordon lui demanda: Que pensez-vous donc de +l'âme, de la manière dont nous recevons nos idées, de notre +volonté, de la grâce, du libre arbitre? Rien, lui repartit +l'Ingénu: si je pensais quelque chose, c'est que nous sommes sous +la puissance de l'Etre éternel, comme les astres et les éléments; +qu'il fait tout en nous, que nous sommes de petites roues de la +machine immense dont il est l'âme; qu'il agit par des lois +générales, et non par des vues particulières; cela seul me paraît +intelligible; tout le reste est pour moi un abîme de ténèbres. + +Mais, mon fils, ce serait faire Dieu auteur du péché.--Mais, +mon père, votre grâce efficace ferait Dieu auteur du péché aussi; +car il est certain que tous ceux à qui cette grâce serait refusée +pécheraient; et qui nous livre au mal n'est-il pas l'auteur du +mal? + +Cette naïveté embarrassait fort le bon-homme; il sentait qu'il +fesait de vains efforts pour se tirer de ce bourbier; et il +entassait tant de paroles qui paraissaient avoir du sens et qui +n'en avaient point (dans le goût de la prémotion physique), que +l'Ingénu en avait pitié. Cette question tenait évidemment à +l'origine du bien et du mal; et alors il fallait que le pauvre +Gordon passât en revue la boîte de Pandore, l'oeuf d'Orosmade +percé par Arimane[1], l'inimitié entre Typhon et Osiris, et enfin +le péché originel; et ils couraient l'un et l'autre dans cette +nuit profonde, sans jamais se rencontrer. Mais enfin ce roman de +l'âme détournait leur vue de la contemplation de leur propre +misère, et, par un charme étrange, la foule des calamités +répandues sur l'univers diminuait la sensation de leurs peines; +ils n'osaient se plaindre quand tout souffrait. + + [1] Voyez tome XV, pages 314-315. B. + + +Mais, dans le repos de la nuit, l'image de la belle Saint-Yves +effaçait dans l'esprit de son amant toutes les idées de +métaphysique et de morale. Il se réveillait les yeux mouillés de +larmes; et le vieux janséniste oubliait sa grâce efficace, et +l'abbé de Saint-Cyran, et Jansénius, pour consoler un jeune homme +qu'il croyait en péché mortel. + +Après leurs lectures, après leurs raisonnements, ils parlaient +encore de leurs aventures; et, après en avoir inutilement parlé, +ils lisaient ensemble ou séparément. L'esprit du jeune homme se +fortifiait de plus en plus. Il serait surtout allé très loin en +mathématiques sans les distractions que lui donnait mademoiselle +de Saint-Yves. + +Il lut des histoires, elles l'attristèrent. Le monde lui parut +trop méchant et trop misérable. En effet l'histoire n'est que le +tableau des crimes et des malheurs. La foule des hommes +innocents et paisibles disparaît toujours sur ces vastes +théâtres. Les personnages ne sont que des ambitieux pervers. Il +semble que l'histoire ne plaise que comme la tragédie, qui +languit si elle n'est animée par les passions, les forfaits, et +les grandes infortunes. Il faut armer Clio du poignard, comme +Melpomène. + +Quoique l'histoire de France soit remplie d'horreurs, ainsi que +toutes les autres, cependant elle lui parut si dégoûtante dans +ses commencements, si sèche dans son milieu, si petite enfin, +même du temps de Henri IV, toujours si dépourvue de grands +monuments, si étrangère à ces belles découvertes qui ont illustré +d'autres nations, qu'il était obligé de lutter contre l'ennui +pour lire tous ces détails de calamités obscures resserrées dans +un coin du monde. + +Gordon pensait comme lui. Tous deux riaient de pitié quand il +était question des souverains de Fezensac[1], de Fesansaguet, et +d'Astarac. Cette étude en effet ne serait bonne que pour leurs +héritiers, s'ils en avaient. Les beaux siècles de la république +romaine le rendirent quelque temps indifférent pour le reste de +la terre. Le spectacle de Rome victorieuse et législatrice des +nations occupait son âme entière. Il s'échauffait en contemplant +ce peuple qui fut gouverné sept cents ans par l'enthousiasme de +la liberté et de la gloire. + + [1] Le comté de Fezensac avait sept lieues de longueur sur cinq de + largeur; il avait été, en 1140, réuni au comté d'Armagnac. Le + vicomte de Fesansaguet, ou petit Fezensac, fut aussi, en 1404, réuni + au comté d'Armagnac. Le comté d'Astarac avait environ treize lieues + de longueur et onze de largeur. B. + + +Ainsi se passaient les jours, les semaines, les mois; et il se +serait cru heureux dans le séjour du désespoir, s'il n'avait +point aimé. + +Son bon naturel s'attendrissait encore sur le prieur de +Notre-Dame de la Montagne, et sur la sensible Kerkabon. Que +penseront-ils, répétait-il souvent, quand ils n'auront point de +mes nouvelles? Ils me croiront un ingrat. Cette idée le +tourmentait; il plaignait ceux qui l'aimaient, beaucoup plus +qu'il ne se plaignait lui-même. + + + +CHAPITRE XI + +Comment l'Ingénu développe son génie. + + +La lecture agrandit l'âme, et un ami éclairé la console. Notre +captif jouissait de ces deux avantages qu'il n'avait pas +soupçonnés auparavant. Je serais tenté, dit-il, de croire aux +métamorphoses, car j'ai été changé de brute en homme. Il se +forma une bibliothèque choisie d'une partie de son argent dont on +lui permettait de disposer. Son ami l'encouragea à mettre par +écrit ses réflexions. Voici ce qu'il écrivit sur l'histoire +ancienne: + +«Je m'imagine que les nations ont été long-temps comme moi, +qu'elles ne se sont instruites que fort tard, qu'elles n'ont été +occupées pendant des siècles que du moment présent qui coulait, +très peu du passé, et jamais de l'avenir. J'ai parcouru cinq ou +six cents lieues du Canada, je n'y ai pas trouvé un seul +monument; personne n'y sait rien de ce qu'a fait son bisaïeul. +Ne serait-ce pas là l'état naturel de l'homme? L'espèce de ce +continent-ci me paraît supérieure à celle de l'autre. Elle a +augmenté son être depuis plusieurs siècles par les arts et par +les connaissances. Est-ce parcequ'elle a de la barbe au menton, +et que Dieu a refusé la barbe aux Américains? Je ne le crois +pas; car je vois que les Chinois n'ont presque point de barbe, et +qu'ils cultivent les arts depuis plus de cinq mille années. En +effet, s'ils ont plus de quatre mille ans d'annales, il faut bien +que la nation ait été rassemblée et florissante depuis plus de +cinquante siècles. + +«Une chose me frappe surtout dans cette ancienne histoire de la +Chine, c'est que presque tout y est vraisemblable et naturel. Je +l'admire en ce qu'il n'y a rien de merveilleux. + +«Pourquoi toutes les autres nations se sont-elles donné des +origines fabuleuses? Les anciens chroniqueurs de l'histoire de +France, qui ne sont pas fort anciens, font venir les Français +d'un Francus, fils d'Hector: les Romains se disaient issus d'un +Phrygien, quoiqu'il n'y eût pas dans leur langue un seul mot qui +eût le moindre rapport à la langue de Phrygie: les dieux avaient +habité dix mille ans en Egypte, et les diables, en Scythie, où +ils avaient engendré les Huns. Je ne vois avant Thucydide que +des romans semblables aux Amadis, et beaucoup moins amusants. Ce +sont partout des apparitions, des oracles, des prodiges, des +sortilèges, des métamorphoses, des songes expliqués, et qui font +la destinée des plus grands empires et des plus petits états: ici +des bêtes qui parlent, là des bêtes qu'on adore, des dieux +transformés en hommes, et des hommes transformés en dieux. Ah! +s'il nous faut des fables, que ces fables soient du moins +l'emblème de la vérité! J'aime les fables des philosophes, je +ris de celles des enfants, et je hais celles des imposteurs.» + +Il tomba un jour sur une histoire de l'empereur Justinien. On y +lisait que des apédeutes[1] de Constantinople avaient donné, en +très mauvais grec, un édit contre le plus grand capitaine du +siècle[2], parceque ce héros avait prononcé ces paroles dans la +chaleur de la conversation: «La vérité luit de sa propre lumière, +et on n'éclaire pas les esprits avec les flammes des bûchers.» +Les apédeutes assurèrent que cette proposition était hérétique, +sentant l'hérésie, et que l'axiome contraire était catholique, +universel, et grec: « On n'éclaire les esprits qu'avec la flamme +des bûchers, et la vérité ne saurait luire de sa propre lumière.» +Ces linostoles[3] condamnèrent ainsi plusieurs discours du +capitaine, et donnèrent un édit. + + [1] Ignorants, gens sans éducation. (Note de M. Decroix.) + + [2] La faculté de théologie dé Paris avait donné, en mauvais + latin, une censure du _Bélisaire_ de Marmontel. B. + + [3] Couverts de longs habits de lin (tels que des surplis). + L'auteur fait ici allusion à la censure du _Bélisaire_ de + Marmontel par la Sorbonne. (Note de M. Decroix.) + + +Quoi! s'écria l'Ingénu, des édits rendus par ces gens-là! Ce ne +sont point des édits, répliqua Gordon, ce sont des contr'édits[4] +dont tout le monde se moquait à Constantinople, et l'empereur +tout le premier; c'était un sage prince, qui avait su réduire les +apédeutes linostoles à ne pouvoir faire que du bien. Il savait +que ces messieurs-là et plusieurs autres pastophores[5] avaient +lassé de contr'édits la patience des empereurs ses prédécesseurs +en matière plus grave. Il fit fort bien, dit l'Ingénu; on doit +soutenir les pastophores et les contenir. + + [4] L'édition encadrée de 1775 porte: _contr'édits_; on lit de + même dans les éditions de Kehl. Toutes les éditions + antérieures à 1775 portent: _contredits_, Mais on ne doit pas + oublier que beaucoup d'ouvrages de Voltaire ont été imprimés + en pays étrangers, et quelquefois loin des yeux de l'auteur. B. + + [5] Vêtus de longues robes ou manteaux. (Note de M. Decroix.) + + +Il mit par écrit beaucoup d'autres réflexions qui épouvantèrent +le vieux Gordon. Quoi! dit-il en lui-même, j'ai consumé +cinquante ans à m'instruire, et je crains de ne pouvoir atteindre +au bon sens naturel de cet enfant presque sauvage! je tremble +d'avoir laborieusement fortifié des préjugés; il n'écoute que la +simple nature. + +Le bon-homme avait quelques uns de ces petits livres de critique, +de ces brochures périodiques où des hommes incapables de rien +produire dénigrent les productions des autres, où les Visé +insultent aux Racine, et les Faydit aux Fénelon. L'Ingénu en +parcourut quelques uns. Je les compare, disait-il, à certains +moucherons qui vont déposer leurs oeufs dans le derrière des plus +beaux chevaux: cela ne les empêche pas de courir. A peine les +deux philosophes daignèrent-ils jeter les yeux sur ces excréments +de la littérature. + +Ils lurent bientôt ensemble les éléments de l'astronomie; +l'Ingénu fit venir des sphères: ce grand spectacle le ravissait. +Qu'il est dur, disait-il, de ne commencer à connaître le ciel que +lorsqu'on me ravit le droit de le contempler! Jupiter et Saturne +roulent dans ces espaces immenses; des millions de soleils +éclairent des milliards de mondes; et dans le coin de terre où je +suis jeté, il se trouve des êtres qui me privent, moi être voyant +et pensant, de tous ces mondes où ma vue pourrait atteindre, et +de celui où Dieu m'a fait naître! La lumière faite pour tout +l'univers est perdue pour moi. On ne me la cachait pas dans +l'horizon septentrional où j'ai passé mon enfance et ma jeunesse. +Sans vous, mon cher Gordon, je serais ici dans le néant. + +CHAPITRE XII. + +Ce que l'Ingénu pense des pièces de théâtre. + +Le jeune Ingénu ressemblait à un de ces arbres vigoureux qui, nés +dans un sol ingrat, étendent en peu de temps leurs racines et +leurs branches quand ils sont transplantés dans un terrain +favorable; et il était bien extraordinaire qu'une prison fût ce +terrain. + +Parmi les livres qui occupaient le loisir des deux captifs, il se +trouva des poésies, des traductions de tragédies grecques, +quelques pièces du théâtre français. Les vers qui parlaient +d'amour portèrent à-la-fois dans l'âme de l'Ingénu le plaisir et +la douleur. Ils lui parlaient tous de sa chère Saint-Yves. La +fable des deux Pigeons lui perça le coeur; il était bien loin de +pouvoir revenir à son colombier. + +Molière l'enchanta. Il lui fesait connaître les moeurs de Paris +et du genre humain.--A laquelle de ses comédies donnez-vous la +préférence?--Au _Tartufe_, sans difficulté. Je pense comme vous, +dit Gordon; c'est un tartufe qui m'a plongé dans ce cachot, et +peut-être ce sont des tartufes qui ont fait votre malheur. + +Comment trouvez-vous ces tragédies grecques?--Bonnes pour des +Grecs, dit l'Ingénu. Mais quand il lut l'_Iphigénie_ moderne, +_Phèdre_, _Andromaque_, _Athalie_, il fut en extase, il soupira, +il versa des larmes, il les sut par coeur sans avoir envie de les +apprendre. + +Lisez _Rodogune_, lui dit Gordon; on dit que c'est le chef-d'oeuvre +du théâtre; les autres pièces qui vous ont fait tant de plaisir +sont peu de chose en comparaison. Le jeune homme, dès la +première page, lui dit: Cela n'est pas du même auteur.--A quoi +le voyez-vous?--Je n'en sais rien encore; mais ces vers-là ne +vont ni à mon oreille ni à mon coeur.--Oh! ce n'est rien que +les vers, répliqua Gordon. L'Ingénu répondit: Pourquoi donc en +faire? + +Après avoir lu très attentivement la pièce, sans autre dessein +que celui d'avoir du plaisir, il regardait son ami avec des yeux +secs et étonnés, et ne savait que dire. Enfin, pressé de rendre +compte de ce qu'il avait senti, voici ce qu'il répondit: Je n'ai +guère entendu le commencement; j'ai été révolté du milieu; la +dernière scène m'a beaucoup ému, quoiqu'elle me paraisse peu +vraisemblable: je ne me suis intéressé pour personne, et je n'ai +pas retenu vingt vers, moi qui les retiens tous quand ils me +plaisent. + +Cette pièce passe pourtant pour la meilleure que nous ayons.--Si +cela est, répliqua-t-il, elle est peut-être comme bien des gens +qui ne méritent pas leurs places. Après tout, c'est ici une +affaire de goût; le mien ne doit pas encore être formé: je peux +me tromper; mais vous savez que je suis assez accoutumé à dire ce +que je pense, ou plutôt ce que je sens. Je soupçonne qu'il y a +souvent de l'illusion, de la mode, du caprice dans les jugements +des hommes. J'ai parlé d'après la nature; il se peut que chez +moi la nature soit très imparfaite; mais il se peut aussi qu'elle +soit quelquefois peu consultée par la plupart des hommes. Alors +il récita des vers d'_Iphigénie_, dont il était plein; et +quoiqu'il ne déclamât pas bien, il y mit tant de vérité et +d'onction, qu'il fit pleurer le vieux janséniste. Il lut ensuite +_Cinna_; il ne pleura point, mais il admira. + +CHAPITRE XIII. + +La belle Saint-Yves va à Versailles. + +Pendant que notre infortuné s'éclairait plus qu'il ne se +consolait; pendant que son génie, étouffé depuis si long-temps, +se déployait avec tant de rapidité et de force; pendant que la +nature, qui se perfectionnait en lui, le vengeait des outrages de +la fortune, que devinrent monsieur le prieur et sa bonne soeur, +et la belle recluse Saint-Yves? Le premier mois on fut inquiet, +et au troisième on fut plongé dans la douleur; les fausses +conjectures, les bruits mal fondés, alarmèrent: au bout de six +mois on le crut mort. Enfin monsieur et mademoiselle de Kerkabon +apprirent, par une ancienne lettre qu'un garde du roi avait +écrite en Bretagne, qu'un jeune homme semblable à l'Ingénu était +arrivé un soir à Versailles, mais qu'il avait été enlevé pendant +la nuit, et que depuis ce temps personne n'en avait entendu +parler. + +Hélas! dit mademoiselle de Kerkabon, notre neveu aura fait +quelque sottise, et se sera attiré de fâcheuses affaires. Il est +jeune, il est Bas-Breton, il ne peut savoir comme on doit se +comporter à la cour. Mon cher frère, je n'ai jamais vu +Versailles ni Paris; voici une belle occasion, nous retrouverons +peut-être notre pauvre neveu: c'est le fils de notre frère; notre +devoir est de le secourir. Qui sait si nous ne pourrons point +parvenir enfin à le faire sous-diacre, quand la fougue de la +jeunesse sera amortie? Il avait beaucoup de dispositions pour +les sciences. Vous souvenez-vous comme il raisonnait sur +l'ancien et sur le nouveau _Testament_? Nous sommes responsables +de son âme; c'est nous qui l'avons fait baptiser; sa chère +maîtresse Saint-Yves passe les journées à pleurer. En vérité il +faut aller à Paris. S'il est caché dans quelqu'une de ces +vilaines maisons de joie dont on m'a fait tant de récits, nous +l'en tirerons. Le prieur fut touché des discours de sa soeur. +Il alla trouver l'évêque de Saint-Malo, qui avait baptisé le +Huron, et lui demanda sa protection et ses conseils. Le prélat +approuva le voyage. Il donna au prieur des lettres de +recommandation pour le P. de La Chaise, confesseur du roi, qui +avait la première dignité du royaume, pour l'archevêque de Paris, +Harlay, et pour l'évêque de Meaux, Bossuet. + +Enfin le frère et la soeur partirent; mais, quand ils furent +arrivés à Paris, ils se trouvèrent égarés comme dans un vaste +labyrinthe, sans fil et sans issue. Leur fortune était médiocre, +et il leur fallait tous les jours des voitures pour aller à la +découverte, et ils ne découvraient rien. + +Le prieur se présenta chez le révérend P. de La Chaise; il était +avec mademoiselle Du Tron, et ne pouvait donner audience à des +prieurs. Il alla à la porte de l'archevêque; le prélat[1] était +enfermé avec la belle madame de Lesdiguières pour les affaires de +l'Eglise. Il courut à la maison de campagne de l'évêque de +Meaux; celui-ci examinait, avec mademoiselle de Mauléon, l'amour +mystique de madame Guyon. Cependant il parvint à se faire +entendre de ces deux prélats; tous deux lui déclarèrent qu'ils ne +pouvaient se mêler de son neveu, attendu qu'il n'était pas +sous-diacre. + + [1] François de Harlay de Chauvalon, archevêque de Paris, de + 1670 à 1695, refusa la sépulture à Molière, fit enfermer madame + Guyon, donna la bénédiction nuptiale à Louis XIV et à madame de + Maintenon. Il était connu par ses aventures galantes. Un + jour'qu'il entrait dans un salon où étaient un grand nombre de + belles dames, il dit: + + Formosi pecoris custos; + + l'une d'elles acheva le vers de Virgile en ajoutant: + + formosior ipse. B. + + +Enfin il vit le jésuite; celui-ci le reçut à bras ouverts, lui +protesta qu'il avait toujours eu pour lui une estime +particulière, ne l'ayant jamais connu. Il jura que la Société +avait toujours été attachée aux Bas-Bretons. Mais, dit-il, votre +neveu n'aurait-il pas le malheur d'être huguenot?--Non, +assurément, mon révérend père.--Serait-il point janséniste?--Je +puis assurer à votre révérence qu'à peine est-il chrétien: il y a +environ onze mois que nous l'avons baptisé.--Voilà qui est bien, +voilà qui est bien, nous aurons soin de lui. Votre bénéfice +est-il considérable?--Oh! fort peu de chose, et mon neveu nous +coûte beaucoup.--Y a-t-il quelques jansénistes dans le voisinage? +Prenez bien garde, mon cher monsieur le prieur, ils sont plus +dangereux que les huguenots et les athées.--Mon révérend père, +nous n'en avons point; on ne sait ce que c'est que le jansénisme +à Notre-Dame de la Montagne.--Tant mieux; allez, il n'y a rien +que je ne fasse pour vous. Il congédia affectueusement le +prieur, et n'y pensa plus. + +Le temps s'écoulait, le prieur et la bonne soeur se +désespéraient. + +Cependant le maudit bailli pressait le mariage de son grand benêt +de fils avec la belle Saint-Yves, qu'on avait fait sortir exprès +du couvent. Elle aimait toujours son cher filleul autant qu'elle +détestait le mari qu'on lui présentait. L'affront d'avoir été +mise dans un couvent augmentait sa passion; l'ordre d'épouser le +fils du bailli y mettait le comble. Les regrets, la tendresse, +et l'horreur, bouleversaient son âme. L'amour, comme on sait, +est bien plus ingénieux et plus hardi dans une jeune fille, que +l'amitié ne l'est dans un vieux prieur et dans une tante de +quarante-cinq ans passés. De plus, elle s'était bien formée dans +son couvent par les romans qu'elle avait lus à la dérobée. La +belle Saint-Yves se souvenait de la lettre qu'un garde du corps +avait écrite en Basse-Bretagne, et dont on avait parlé dans la +province. Elle résolut d'aller elle-même prendre des +informations à Versailles; de se jeter aux pieds des ministres, +si son mari était en prison, comme on le disait, et d'obtenir +justice pour lui. Je ne sais quoi l'avertissait secrètement qu'à +la cour on ne refuse rien à une jolie fille; mais elle ne savait +pas ce qu'il en coûtait. + +Sa résolution prise, elle est consolée, elle est tranquille, elle +ne rebute plus son sot prétendu; elle accueille le détestable +beau-père, caresse son frère, répand l'allégresse dans la maison; +puis, le jour destiné à la cérémonie, elle part secrètement à +quatre heures du matin avec ses petits présents de noce, et tout +ce qu'elle a pu rassembler. Ses mesures étaient si bien prises, +qu'elle était déjà à plus de dix lieues lorsqu'on entra dans sa +chambre, vers le midi. La surprise et la consternation furent +grandes. L'interrogant bailli fit ce jour-là plus de questions +qu'il n'en avait fait dans toute la semaine; le mari resta plus +sot qu'il ne l'avait jamais été. L'abbé de Saint-Yves en colère +prit le parti de courir après sa soeur. Le bailli et son fils +voulurent l'accompagner. Ainsi la destinée conduisait à Paris +presque tout ce canton de la Basse-Bretagne. + +La belle Saint-Yves se doutait bien qu'on la suivrait. Elle +était à cheval; elle s'informait adroitement des courriers s'ils +n'avaient point rencontré un gros abbé, un énorme bailli, et un +jeune benêt, qui couraient sur le chemin de Paris. Ayant appris +au troisième jour qu'ils n'étaient pas loin, elle prit une route +différente, et eut assez d'habileté et de bonheur pour arriver à +Versailles, tandis qu'on la cherchait inutilement dans Paris. + +Mais comment se conduire à Versailles? jeune, belle, sans +conseil, sans appui, inconnue, exposée à tout, comment oser +chercher un garde du roi? Elle imagina de s'adresser à un +jésuite du bas étage; il y en avait pour toutes les conditions de +la vie: comme Dieu, disaient-ils, a donné différentes nourritures +aux diverses espèces d'animaux, il avait donné au roi son +confesseur, que tous les solliciteurs de bénéfices appelaient _le +chef de l'Église gallicane_; ensuite venaient les confesseurs des +princesses; les ministres n'en avaient point; ils n'étaient pas +si sots. Il y avait les jésuites du grand commun, et surtout les +jésuites des femmes de chambre par lesquelles on savait les +secrets des maîtresses; et ce n'était pas un petit emploi. La +belle Saint-Yves s'adressa à un de ces derniers, qui s'appelait +le P. Tout-à-tous. Elle se confessa à lui, lui exposa ses +aventures, son état, son danger, et le conjura de la loger chez +quelque bonne dévote qui la mît à l'abri des tentations. + +Le P. Tout-à-tous l'introduisit chez la femme d'un officier du +gobelet, l'une de ses plus affidées pénitentes. Dès qu'elle y +fut, elle s'empressa de gagner la confiance et l'amitié de cette +femme; elle s'informa du garde breton, et le fit prier de venir +chez elle. Ayant su de lui que son amant avait été enlevé après +avoir parlé à un premier commis, elle court chez ce commis: la +vue d'une belle femme l'adoucit, car il faut convenir que Dieu +n'a créé les femmes que pour apprivoiser les hommes. + +Le plumitif attendri lui avoua tout. Votre amant est à la +Bastille depuis près d'un an, et sans vous il y serait peut-être +toute sa vie. La tendre Saint-Yves s'évanouit. Quand elle eut +repris ses sens, le plumitif lui dit: Je suis sans crédit pour +faire du bien; tout mon pouvoir se borne à faire du mal +quelquefois. Croyez-moi, allez chez M. de Saint-Pouange, qui +fait le bien et le mal, cousin et favori de monseigneur de +Louvois. Ce ministre a deux âmes: M. de Saint-Pouange en est +une; madame Dufresnoy[2], l'autre; mais elle n'est pas à présent à +Versailles; il ne vous reste que de fléchir le protecteur que je +vous indique. La belle Saint-Yves, partagée entre un peu de joie +et d'extrêmes douleurs, entre quelque espérance et de tristes +craintes, poursuivie par son frère, adorant son amant, essuyant +ses larmes et en versant encore, tremblante, affaiblie, et +reprenant courage, courut vite chez M. de Saint-Pouange. + + [1] Dans les éditions antérieures aux éditions de Kehl, ou lit: + _Madame Du Belloy_. B. + + + +CHAPITRE XIV. + +Progrès de l'esprit de l'Ingénu. + + +L'Ingénu fesait des progrès rapides dans les sciences, et surtout +dans la science de l'homme. La cause du développement rapide de +son esprit était due à son éducation sauvage presque autant qu'à +la trempe de son âme; car, n'ayant rien appris dans son enfance, +il n'avait point appris de préjugés. Son entendement n'ayant +point été courbé par l'erreur était demeuré dans toute sa +rectitude. Il voyait les choses comme elles sont, au lieu que +les idées qu'on nous donne dans l'enfance nous les font voir +toute notre vie comme elles ne sont point. Vos persécuteurs sont +abominables, disait-il à son ami Gordon. Je vous plains d'être +opprimé, mais je vous plains d'être janséniste. Toute secte me +paraît le ralliement de l'erreur. Dites-moi s'il y a des sectes +en géométrie? Non, mon cher enfant, lui dit en soupirant le bon +Gordon; tous les hommes sont d'accord sur la vérité quand elle +est démontrée, mais ils sont trop partagés sur les vérités +obscures.--Dites sur les faussetés obscures. S'il y avait eu +une seule vérité cachée dans vos amas d'arguments qu'on ressasse +depuis tant de siècles, on l'aurait découverte sans doute; et +l'univers aurait été d'accord au moins sur ce point-là. Si cette +vérité était nécessaire comme le soleil l'est à la terre, elle +serait brillante comme lui. C'est une absurdité, c'est un +outrage au genre humain, c'est un attentat contre l'Être infini +et suprême de dire: il y a une vérité essentielle à l'homme, et +Dieu l'a cachée. Tout ce que disait ce jeune ignorant, instruit +par la nature, fesait une impression profonde sur l'esprit du +vieux savant infortuné. Serait-il bien vrai, s'écriat-il, que je +me fusse rendu malheureux pour des chimères? Je suis bien plus +sûr de mon malheur que de la grâce efficace. J'ai consumé mes +jours à raisonner sur la liberté de Dieu et du genre humain; mais +j'ai perdu la mienne; ni saint Augustin ni saint Prosper ne me +tireront de l'abîme où je suis. + +L'Ingénu, livré à son caractère, dit enfin: Voulez-vous que je +vous parle avec une confiance hardie? Ceux qui se font +persécuter pour ces vaines disputes de l'école me semblent peu +sages; ceux qui persécutent me paraissent des monstres. + +Les deux captifs étaient fort d'accord sur l'injustice de leur +captivité. Je suis cent fois plus à plaindre que vous, disait +l'Ingénu; je suis né libre comme l'air; j'avais deux vies, la +liberté et l'objet de mon amour: on me les ôte. Nous voici tous +deux dans les fers, sans savoir la raison et sans pouvoir la +demander. J'ai vécu Huron vingt ans; on dit que ce sont des +barbares, parcequ'ils se vengent de leurs ennemis; mais ils n'ont +jamais opprimé leurs amis. A peine ai-je mis le pied en France, +que j'ai versé mon sang pour elle; j'ai peut-être sauvé une +province, et pour récompense je suis englouti dans ce tombeau des +vivants, où je serais mort de rage sans vous. Il n'y a donc +point de lois dans ce pays? on condamne les hommes sans les +entendre! Il n'en est pas ainsi en Angleterre. Ah! ce n'était +pas contre les Anglais que je devais me battre. Ainsi sa +philosophie naissante ne pouvait dompter la nature outragée dans +le premier de ses droits, et laissait un libre cours à sa juste +colère. + +Son compagnon ne le contredit point. L'absence augmente toujours +l'amour qui n'est pas satisfait, et la philosophie ne le diminue +pas. Il parlait aussi souvent de sa chère Saint-Yves que de +morale et de métaphysique. Plus ses sentiments s'épuraient, et +plus il aimait. Il lut quelques romans nouveaux; il en trouva +peu qui lui peignissent la situation de son âme. Il sentait que +son coeur allait toujours au-delà de ce qu'il lisait. Ah! +disait-il, presque tous ces auteurs-là n'ont que de l'esprit et +de l'art. Enfin le bon prêtre janséniste devenait insensiblement +le confident de sa tendresse. Il ne connaissait l'amour +auparavant que comme un péché dont on s'accuse en confession. Il +apprit à le connaître comme un sentiment aussi noble que tendre, +qui peut élever l'âme autant que l'amollir, et produire même +quelquefois des vertus. Enfin, pour dernier prodige, un Huron +convertissait un janséniste. + +CHAPITRE XV. + +La belle Saint-Yves résiste à des propositions délicates. + +La belle Saint-Yves, plus tendre encore que son amant, alla donc +chez M. de Saint-Pouange, accompagnée de l'amie chez qui elle +logeait, toutes deux cachées dans leurs coiffes. La première +chose qu'elle vit à la porte ce fut l'abbé de Saint-Yves, son +frère, qui en sortait. Elle fut intimidée; mais la dévote amie +la rassura. C'est précisément parcequ'on a parlé contre vous +qu'il faut que vous parliez. Soyez sûre que dans ce pays les +accusateurs ont toujours raison, si on ne se hâte de les +confondre. Votre présence d'ailleurs, ou je me trompe fort, fera +plus d'effet que les paroles de votre frère. + +Pour peu qu'on encourage une amante passionnée, elle est +intrépide. La Saint-Yves se présente à l'audience. Sa jeunesse, +ses charmes, ses yeux tendres mouillés de quelques pleurs, +attirèrent tous les regards. Chaque courtisan du sous-ministre +oublia un moment l'idole du pouvoir pour contempler celle de la +beauté. Le Saint-Pouange la fit entrer dans un cabinet; elle +parla avec attendrissement et avec grâce. Saint-Pouange se +sentit touché. Elle tremblait, il la rassura. Revenez ce soir, +lui dit-il; vos affaires méritent qu'on y pense et qu'on en parle +à loisir; il y a ici trop de monde; on expédie les audiences trop +rapidement: il faut que je vous entretienne à fond de tout ce qui +vous regarde. Ensuite, ayant fait l'éloge de sa beauté et de ses +sentiments, il lui recommanda de venir à sept heures du soir. + +Elle n'y manqua pas; la dévote amie l'accompagna encore, mais +elle se tint dans le salon, et lut le _Pédagogue chrétien_[1], +pendant que le Saint-Pouange et la belle Saint-Yves étaient dans +l'arrière-cabinet. Croiriez-vous bien, mademoiselle, lui dit-il +d'abord, que votre frère est venu me demander une lettre de +cachet contre vous? En vérité j'en expédierais plutôt une pour +le renvoyer en Basse-Bretagne.--Hélas! monsieur, on est donc +bien libéral de lettres de cachet dans vos bureaux, puisqu'on en +vient solliciter du fond du royaume, comme des pensions. Je suis +bien loin d'en demander une contre mon frère. J'ai beaucoup à me +plaindre de lui, mais je respecte la liberté des hommes; je +demande celle d'un homme que je veux épouser, d'un homme à qui le +roi doit la conservation d'une province, qui peut le servir +utilement, et qui est le fils d'un officier tué à son service. +De quoi est-il accusé? comment a-t-on pu le traiter si +cruellement sans l'entendre? + + [1] Ouvrage que Voltaire appelle _Excellent livre pour les sots_ + (voyez tome XXIX, page 119). L'auteur est le P. Outreman. B. + + +Alors le sous-ministre lui montra la lettre du jésuite espion et +celle du perfide bailli.--Quoi! il y a de pareils monstres +sur la terre! et on veut me forcer ainsi à épouser le fils +ridicule d'un homme ridicule et méchant! et c'est sur de pareils +avis qu'on décide ici de la destinée des citoyens! Elle se jeta +à genoux, elle demanda avec des sanglots la liberté du brave +homme qui l'adorait. Ses charmes en cet état parurent dans leur +plus grand avantage. Elle était si belle, que le Saint-Pouange, +perdant toute honte, lui insinua qu'elle réussirait si elle +commençait par lui donner les prémices de ce qu'elle réservait à +son amant. La Saint-Yves, épouvantée et confuse, feignit +long-temps de ne le pas entendre; il fallut s'expliquer plus +clairement. Un mot lâché d'abord avec retenue en produisait un +plus fort suivi d'un autre plus expressif. On offrit non +seulement la révocation de la lettre de cachet, mais des +récompenses, de l'argent, des honneurs, des établissements; et +plus on promettait, plus le désir de n'être pas refusé +augmentait. + +La Saint-Yves pleurait, elle était suffoquée, à demi renversée +sur un sofa, croyant à peine ce qu'elle voyait, ce qu'elle +entendait. Le Saint-Pouange, à son tour, se jeta à ses genoux. +Il n'était pas sans agréments, et aurait pu ne pas effaroucher un +coeur moins prévenu; mais Saint-Yves adorait son amant, et +croyait que c'était un crime horrible de le trahir pour le +servir. Saint-Pouange redoublait les prières et les promesses: +enfin la tête lui tourna au point, qu'il lui déclara que c'était +le seul moyen de tirer de sa prison l'homme auquel elle prenait +un intérêt si violent et si tendre. Cet étrange entretien se +prolongeait. La dévote de l'antichambre, en lisant son _Pédagogue +chrétien_, disait: Mon Dieu! que peuvent-ils faire là depuis deux +heures? jamais monseigneur de Saint-Pouange n'a donné une si +longue audience; peut-être qu'il a tout refusé à cette pauvre +fille, puisqu'elle le prie encore. + +Enfin sa compagne sortit de l'arrière-cabinet, tout éperdue, sans +pouvoir parler, réfléchissant profondément sur le caractère des +grands et des demi-grands, qui sacrifient si légèrement la +liberté des hommes et l'honneur des femmes. + +Elle ne dit pas un mot pendant tout le chemin. Arrivée chez +l'amie, elle éclata, elle lui conta tout. La dévote fit de +grands signes de croix. Ma chère amie, il faut consulter dès +demain le P. Tout-à-tous, notre directeur; il a beaucoup de +crédit auprès de M. de Saint-Pouange; il confesse plusieurs +servantes de sa maison; c'est un homme pieux et accommodant, qui +dirige aussi des femmes de qualité: abandonnez-vous à lui, c'est +ainsi que j'en use; je m'en suis toujours bien trouvée. Nous +autres pauvres femmes nous avons besoin d'être conduites par un +homme.--Eh bien donc! ma chère amie, j'irai trouver demain le +P. Tout-à-tous. + +CHAPITRE XVI. + +Elle consulte un jésuite. + +Dès que la belle et désolée Saint-Yves fut avec son bon +confesseur, elle lui confia qu'un homme puissant et voluptueux +lui proposait de faire sortir de prison celui qu'elle devait +épouser légitimement, et qu'il demandait un grand prix de son +service; qu'elle avait une répugnance horrible pour une telle +infidélité, et que, s'il ne s'agissait que de sa propre vie, elle +la sacrifierait plutôt que de succomber. + +Voilà un abominable pécheur! lui dit le P. Tout-à-tous. Vous +devriez bien me dire le nom de ce vilain homme; c'est à coup sûr +quelque janséniste; je le dénoncerai à sa révérence le P. de La +Chaise, qui le fera mettre dans le gîte où est à présent la chère +personne que vous devez épouser. + +La pauvre fille, après un long embarras et de grandes +irrésolutions, lui nomma enfin Saint-Pouange. + + +Monseigneur de Saint-Pouange! s'écria le jésuite; ah! ma +fille, c'est tout autre chose; il est cousin du plus grand +ministre que nous ayons jamais eu, homme de bien, protecteur de +la bonne cause, bon chrétien; il ne peut avoir eu une telle +pensée; il faut que vous ayez mal entendu.--Ah! mon père, je +n'ai entendu que trop bien; je suis perdue, quoi que je fasse; je +n'ai que le choix du malheur et de la honte; il faut que mon +amant reste enseveli tout vivant, ou que je me rende indigne de +vivre. Je ne puis le laisser périr, et je ne puis le sauver. + +Le P. Tout-à-tous tâcha de la calmer par ces douces paroles: + +Premièrement, ma fille, ne dites jamais ce mot _mon amant_; il y +a quelque chose de mondain qui pourrait offenser Dieu: dites _mon +mari_; car bien qu'il ne le soit pas encore, vous le regardez +comme tel; et rien n'est plus honnête. + +Secondement, bien qu'il soit votre époux en idée, en espérance, +il ne l'est pas en effet: ainsi vous ne commettriez pas un +adultère, péché énorme qu'il faut toujours éviter autant qu'il +est possible. + +Troisièmement, les actions ne sont pas d'une malice de coulpe +quand l'intention est pure, et rien n'est plus pur que de +délivrer votre mari. + +Quatrièmement, vous avez des exemples dans la sainte antiquité +qui peuvent merveilleusement servir à votre conduite. Saint +Augustin rapporte que sous le proconsulat de Septimius Acyndinus[1], +en l'an 340 de notre salut, un pauvre homme ne pouvant payer à +César ce qui appartenait à César, fut condamné à la mort, comme +il est juste, malgré la maxime, _Où il n'y a rien le roi perd ses +droits_. Il s'agissait d'une livre d'or; le condamné avait une +femme en qui Dieu avait mis la beauté et la prudence. Un vieux +richard promit de donner une livre d'or, et même plus, à la dame, +à condition qu'il commettrait avec elle le péché immonde. La +dame ne crut point faire mal en sauvant son mari. Saint Augustin +approuve fort sa généreuse résignation. Il est vrai que le vieux +richard la trompa, et peut-être même son mari n'en fut pas moins +pendu; mais elle avait fait tout ce qui était en elle pour sauver +sa vie. + + [1] Voyez, dans le _Dictionnaire de Bayle_, l'article + ACYNDINUS. B. + + +Soyez sûre, ma fille, que quand un jésuite vous cite saint +Augustin, il faut que ce saint ait pleinement raison. Je ne vous +conseille rien, vous êtes sage; il est à présumer que vous serez +utile à votre mari. Monseigneur de Saint-Pouange est un honnête +homme, il ne vous trompera pas; c'est tout ce que je puis vous +dire: je prierai Dieu pour vous, et j'espère que tout se passera +à sa plus grande gloire. + +La belle Saint-Yves, non moins effrayée des discours du jésuite +que des propositions du sous-ministre, s'en retourna éperdue chez +son amie. Elle était tentée de se délivrer, par la mort, de +l'horreur de laisser dans une captivité affreuse l'amant qu'elle +adorait, et de la honte de le délivrer au prix de ce qu'elle +avait de plus cher, et qui ne devait appartenir qu'à cet amant +infortuné. + +CHAPITRE XVII. + +Elle succombe par vertu. + +Elle priait son amie de la tuer; mais cette femme, non moins +indulgente que le jésuite, lui parla plus clairement encore. +Hélas! dit-elle, les affaires ne se font guère autrement dans +cette cour si aimable, si galante, si renommée. Les places les +plus médiocres et les plus considérables n'ont souvent été +données qu'au prix qu'on exige de vous. Ecoutez, vous m'avez +inspiré de l'amitié et de la confiance; je vous avouerai que si +j'avais été aussi difficile que vous l'êtes, mon mari ne jouirait +pas du petit poste qui le fait vivre; il le sait, et loin d'en +être fâché, il voit en moi sa bienfaitrice, et il se regarde +comme ma créature. Pensez-vous que tous ceux qui ont été à la +tête des provinces, ou même des armées, aient dû leurs honneurs +et leur fortune à leurs seuls services? Il en est qui en sont +redevables à mesdames leurs femmes. Les dignités de la guerre +ont été sollicitées par l'amour, et la place a été donnée au mari +de la plus belle. + +Vous êtes dans une situation bien plus intéressante; il s'agit de +rendre votre amant au jour et de l'épouser; c'est un devoir sacré +qu'il vous faut remplir. On n'a point blâmé les belles et +grandes dames dont je vous parle; on vous applaudira, on dira que +vous ne vous êtes permis une faiblesse que par un excès de +vertu.--Ah! quelle vertu! s'écria la belle Saint-Yves; quel +labyrinthe d'iniquités! quel pays! et que j'apprends à +connaître les hommes! Un P. de La Chaise et un bailli ridicule +font mettre mon amant en prison, ma famille me persécute, on ne +me tend la main dans mon désastre que pour me déshonorer. Un +jésuite a perdu un brave homme, un autre jésuite veut me perdre; +je ne suis entourée que de pièges, et je touche au moment de +tomber dans la misère. Il faut que je me tue, ou que je parle au +roi; je me jetterai à ses pieds sur son passage, quand il ira à +la messe ou à la comédie. + +On ne vous laissera pas approcher, lui dit sa bonne amie; et si +vous aviez le malheur de parler, mons de Louvois et le révérend +P. de La Chaise pourraient vous enterrer dans le fond d'un +couvent pour le reste de vos jours. + +Tandis que cette brave personne augmentait ainsi les perplexités +de cette âme désespérée, et enfonçait le poignard dans son coeur, +arrive un exprès de M. de Saint-Pouange avec une lettre et deux +beaux pendants d'oreilles. Saint-Yves rejeta le tout en +pleurant; mais l'amie s'en chargea. + +Dès que le messager fut parti, la confidente lit la lettre dans +laquelle on propose un petit souper aux deux amies pour le soir. +Saint-Yves jure qu'elle n'ira point. La dévote veut lui essayer +les deux boucles de diamants. Saint-Yves ne le put souffrir; +elle combattit la journée entière. Enfin, n'ayant en vue que son +amant, vaincue, entraînée, ne sachant où on la mène, elle se +laisse conduire au souper fatal. Rien n'avait pu la déterminer à +se parer des pendants d'oreilles; la confidente les apporta, elle +les lui ajusta malgré elle avant qu'on se mît à table. +Saint-Yves était si confuse, si troublée, qu'elle se laissait +tourmenter; et le patron en tirait un augure très favorable. +Vers la fin du repas, la confidente se retira discrètement. Le +patron montra alors la révocation de la lettre de cachet, le +brevet d'une gratification considérable, celui d'une compagnie, +et n'épargna pas les promesses. Ah! lui dit Saint-Yves, que je +vous aimerais si vous ne vouliez pas être tant aimé! + +Enfin, après une longue résistance, après des sanglots, des cris, +des larmes, affaiblie du combat, éperdue, languissante, il fallut +se rendre. Elle n'eut d'autre ressource que de se promettre de +ne penser qu'à l'Ingénu, tandis que le cruel jouirait +impitoyablement de la nécessité où elle était réduite. + + +CHAPITRE XVIII. + +Elle délivre son amant et un janséniste. + +Au point du jour elle vole à Paris, munie de l'ordre du ministre. +Il est difficile de peindre ce qui se passait dans son coeur +pendant ce voyage. Qu'on imagine une âme vertueuse et noble, +humiliée de son opprobre, enivrée de tendresse, déchirée des +remords d'avoir trahi son amant, pénétrée du plaisir de délivrer +ce qu'elle adore! Ses amertumes, ses combats, son succès, +partageaient toutes ses réflexions. Ce n'était plus cette fille +simple dont une éducation provinciale avait rétréci les idées. +L'amour et le malheur l'avaient formée. Le sentiment avait fait +autant de progrès en elle que la raison en avait fait dans +l'esprit de son amant infortuné. Les filles apprennent à sentir +plus aisément que les hommes n'apprennent à penser. Son aventure +était plus instructive que quatre ans de couvent. + +Son habit était d'une simplicité extrême. Elle voyait avec +horreur les ajustements sous lesquels elle avait paru devant son +funeste bienfaiteur; elle avait laissé ses boucles de diamants à +sa compagne sans même les regarder. Confuse et charmée, idolâtre +de l'Ingénu, et se haïssant elle-même, elle arrive enfin à la +porte de + + ... cet affreux château, palais de la vengeance, + Qui renferme souvent le crime et l'innocence[1]. + + [1] _Henriade_,, chant IV, vers 456-57. B. + + +Quand il fallut descendre du carrosse, les forces lui manquèrent; +on l'aida; elle entra, le coeur palpitant, les yeux humides, le +front consterné. On la présente au gouverneur; elle veut lui +parler, sa voix expire; elle montre son ordre en articulant à +peine quelques paroles. Le gouverneur aimait son prisonnier; il +fut très aise de sa délivrance. Son coeur n'était pas endurci +comme celui de quelques honorables geôliers ses confrères qui, ne +pensant qu'à la rétribution attachée à la garde de leurs captifs, +fondant leurs revenus sur leurs victimes, et vivant du malheur +d'autrui, se fesaient en secret une joie affreuse des larmes des +infortunés. + +Il fait venir le prisonnier dans son appartement. Les deux +amants se voient, et tous deux s'évanouissent. La belle +Saint-Yves resta long-temps sans mouvement et sans vie: l'autre +rappela bientôt son courage. C'est apparemment là madame votre +femme, lui dit le gouverneur; vous ne m'aviez point dit que vous +fussiez marié. On me mande que c'est à ses soins généreux que +vous devez votre délivrance. Ah! je ne suis pas digne d'être sa +femme, dit la belle Saint-Yves d'une voix tremblante; et elle +retomba encore en faiblesse. + +Quand elle eut repris ses sens, elle présenta, toujours +tremblante, le brevet de la gratification, et la promesse par +écrit d'une compagnie. L'Ingénu, aussi étonné qu'attendri, +s'éveillait d'un songe pour retomber dans un autre. Pourquoi +ai-je été renfermé ici? comment avez-vous pu m'en tirer? où +sont les monstres qui m'y ont plongé? Vous êtes une divinité qui +descendez du ciel à mon secours. + +La belle Saint-Yves baissait la vue, regardait son amant, +rougissait, et détournait, le moment d'après, ses yeux mouillés +de pleurs. Elle lui apprit enfin tout ce qu'elle savait, et tout +ce qu'elle avait éprouvé, excepté ce qu'elle aurait voulu se +cacher pour jamais, et ce qu'un autre que l'Ingénu, plus +accoutumé au monde et plus instruit des usages de la cour, aurait +deviné facilement. + +Est-il possible qu'un misérable comme ce bailli ait eu le pouvoir +de me ravir ma liberté? Ah! je vois bien qu'il en est des +hommes comme des plus vils animaux; tous peuvent nuire. Mais +est-il possible qu'un moine, un jésuite confesseur du roi, ait +contribué à mon infortune autant que ce bailli, sans que je +puisse imaginer sous quel prétexte ce détestable fripon m'a +persécuté? M'a-t-il fait passer pour un janséniste? Enfin, +comment vous êtes-vous souvenue de moi? je ne le méritais pas, +je n'étais alors qu'un sauvage. Quoi! vous avez pu sans +conseil, sans secours, entreprendre le voyage de Versailles! +Vous y avez paru, et on a brisé mes fers! Il est donc dans la +beauté et dans la vertu un charme invincible qui fait tomber les +portes de fer, et qui amollit les coeurs de bronze! + +A ce mot de _vertu_, des sanglots échappèrent à la belle +Saint-Yves. Elle ne savait pas combien elle était vertueuse dans +le crime qu'elle se reprochait. + +Son amant continua ainsi: Ange, qui avez rompu mes liens, si vous +avez eu (ce que je ne comprends pas encore) assez de crédit pour +me faire rendre justice, faites-la donc rendre aussi à un +vieillard qui m'a le premier appris à penser, comme vous m'avez +appris à aimer. La calamité nous a unis; je l'aime comme un +père, je ne peux vivre ni sans vous ni sans lui. + +Moi! que je sollicite le même homme qui....--Oui, je veux +tout vous devoir, et je ne veux devoir jamais rien qu'à vous: +écrivez à cet homme puissant, comblez-moi de vos bienfaits, +achevez ce que vous avez commencé, achevez vos prodiges. Elle +sentait qu'elle devait faire tout ce que son amant exigeait: elle +voulut écrire, sa main ne pouvait obéir. Elle recommença trois +fois sa lettre, la déchira trois fois; elle écrivit enfin, et les +deux amants sortirent après avoir embrassé le vieux martyr de la +grâce efficace. + +L'heureuse et désolée Saint-Yves savait dans quelle maison +logeait son frère; elle y alla; son amant prit un appartement +dans la même maison. + +A peine y furent-ils arrivés que son protecteur lui envoya +l'ordre de l'élargissement du bon-homme Gordon, et lui demanda un +rendez-vous pour le lendemain. Ainsi, à chaque action honnête et +généreuse qu'elle fesait, son déshonneur en était le prix. Elle +regardait avec exécration cet usage de vendre le malheur et le +bonheur des hommes. Elle donna l'ordre de l'élargissement à son +amant, et refusa le rendez-vous d'un bienfaiteur qu'elle ne +pouvait plus voir sans expirer de douleur et de honte. L'Ingénu +ne pouvait se séparer d'elle que pour aller délivrer un ami: il y +vola. Il remplit ce devoir en réfléchissant sur les étranges +événements de ce monde, et en admirant la vertu courageuse d'une +jeune fille à qui deux infortunés devaient plus que la vie. + + + +CHAPITRE XIX. + +L'Ingénu, la belle Saint-Yves, et leurs parents, sont rassemblés. + + +La généreuse et respectable infidèle était avec son frère l'abbé +de Saint-Yves, le bon prieur de la Montagne, et la dame de +Kerkabon. Tous étaient également étonnés; mais leur situation et +leurs sentiments étaient bien différents. L'abbé de Saint-Yves +pleurait ses torts aux pieds de sa soeur, qui lui pardonnait. Le +prieur et sa tendre soeur pleuraient aussi, mais de joie; le +vilain bailli et son insupportable fils ne troublaient point +cette scène touchante. Ils étaient partis au premier bruit de +l'élargissement de leur ennemi; ils couraient ensevelir dans leur +province leur sottise et leur crainte. + +Les quatre personnages, agités de cent mouvements divers, +attendaient que le jeune homme revînt avec l'ami qu'il devait +délivrer. L'abbé de Saint-Yves n'osait lever les yeux devant sa +soeur: la bonne Kerkabon disait: Je reverrai donc mon cher neveu! +Vous le reverrez, dit la charmante Saint-Yves, mais ce n'est plus +le même homme; son maintien, son ton, ses idées, son esprit, tout +est changé. Il est devenu aussi respectable qu'il était naïf et +étranger à tout. Il sera l'honneur et la consolation de votre +famille: que ne puis-je être aussi le bonheur de la mienne! Vous +n'êtes point non plus la même, dit le prieur; que vous est-il +donc arrivé qui ait fait en vous un si grand changement? + +Au milieu de cette conversation l'Ingénu arrive, tenant par la +main son janséniste. La scène alors devint plus neuve et plus +intéressante. Elle commença par les tendres embrassements de +l'oncle et de la tante. L'abbé de Saint-Yves se mettait presque +aux genoux de l'Ingénu, qui n'était plus l'ingénu. Les deux +amants se parlaient par des regards qui exprimaient tous les +sentiments dont ils étaient pénétrés. On voyait éclater la +satisfaction, la reconnaissance, sur le front de l'un; l'embarras +était peint dans les yeux tendres et un peu égarés de l'autre. +On était étonné qu'elle mêlât de la douleur à tant de joie. + +Le vieux Gordon devint en peu de moments cher à toute la famille. +Il avait été malheureux avec le jeune prisonnier, et c'était un +grand titre. Il devait sa délivrance aux deux amants, cela seul +le réconciliait avec l'amour; l'âpreté de ses anciennes opinions +sortait de son coeur: il était changé en homme, ainsi que le +Huron. Chacun raconta ses aventures avant le souper. Les deux +abbés, la tante, écoutaient comme des enfants qui entendent des +histoires de revenants, et comme des hommes qui s'intéressaient +tous à tant de désastres. Hélas! dit Gordon, il y a peut-être +plus de cinq cents personnes vertueuses qui sont à présent dans +les mêmes fers que mademoiselle de Saint-Yves a brisés: leurs +malheurs sont inconnus. On trouve assez de mains qui frappent +sur la foule des malheureux, et rarement une secourable. Cette +réflexion si vraie augmentait sa sensibilité et sa +reconnaissance: tout redoublait le triomphe de la belle +Saint-Yves; on admirait la grandeur et la fermeté de son âme. +L'admiration était mêlée de ce respect qu'on sent malgré soi pour +une personne qu'on croit avoir du crédit à la cour. Mais l'abbé +de Saint-Yves disait quelquefois: Comment ma soeur a-t-elle pu +faire pour obtenir si tôt ce crédit? + +On allait se mettre à table de très bonne heure: voilà que la +bonne amie de Versailles arrive, sans rien savoir de tout ce qui +s'était passé; elle était en carrosse à six chevaux, et on voit +bien à qui appartient l'équipage. Elle entre avec l'air imposant +d'une personne de cour qui a de grandes affaires, salue très +légèrement la compagnie, et tirant la belle Saint-Yves à l'écart: +Pourquoi vous faire tant attendre? Suivez-moi; voilà vos +diamants que vous aviez oubliés. Elle ne put dire ces paroles si +bas que l'Ingénu ne les entendît: il vit les diamants; le frère +fut interdit; l'oncle et la tante n'éprouvèrent qu'une surprise +de bonnes gens qui n'avaient jamais vu une telle magnificence. +Le jeune homme, qui s'était formé par un an de réflexions, en fit +malgré lui, et parut troublé un moment. Son amante s'en aperçut; +une pâleur mortelle se répandit sur son beau visage, un frisson +la saisit, elle se soutenait à peine. Ah! madame, dit-elle à la +fatale amie, vous m'avez perdue! vous me donnez la mort! Ces +paroles percèrent le coeur de l'Ingénu; mais il avait déjà appris +à se posséder; il ne les releva point, de peur d'inquiéter sa +maîtresse devant son frère, mais il pâlit comme elle. + +Saint-Yves, éperdue de l'altération qu'elle apercevait sur le +visage de son amant, entraîne cette femme hors de la chambre dans +un petit passage, jette les diamants à terre devant elle. Ah! +ce ne sont pas eux qui m'ont séduite, vous le savez; mais celui +qui les a donnés ne me reverra jamais. L'amie les ramassait, et +Saint-Yves ajoutait: Qu'il les reprenne ou qu'il vous les donne; +allez, ne me rendez plus honteuse de moi-même. L'ambassadrice +enfin s'en retourna, ne pouvant comprendre les remords dont elle +était témoin. + +La belle Saint-Yves, oppressée, éprouvant dans son corps une +révolution qui la suffoquait, fut obligée de se mettre au lit; +mais pour n'alarmer personne elle ne parla point de ce qu'elle +souffrait; et, ne prétextant que sa lassitude, elle demanda la +permission de prendre du repos; mais ce fut après avoir rassuré +la compagnie par des paroles consolantes et flatteuses, et jeté +sur son amant des regards qui portaient le feu dans son âme. + +Le souper, qu'elle n'animait pas, fut triste dans le +commencement, mais de cette tristesse intéressante qui fournit +de ces conversations attachantes et utiles si supérieures à la +frivole joie qu'on recherche, et qui n'est d'ordinaire qu'un +bruit importun. + +Gordon fit en peu de mots l'histoire et du jansénisme et du +molinisme, et des persécutions dont un parti accablait l'autre, +et de l'opiniâtreté de tous les deux. L'Ingénu en fit la +critique, et plaignit les hommes qui, non contents de tant de +discordes que leurs intérêts allument, se font de nouveaux maux +pour des intérêts chimériques, et pour des absurdités +inintelligibles. Gordon racontait, l'autre jugeait; les convives +écoutaient avec émotion, et s'éclairaient d'une lumière nouvelle. +On parla de la longueur de nos infortunes et de la brièveté de la +vie. On remarqua que chaque profession a un vice et un danger +qui lui sont attachés, et que, depuis le prince jusqu'au dernier +des mendiants, tout semble accuser la nature. Comment se +trouve-t-il tant d'hommes qui, pour si peu d'argent, se font les +persécuteurs, les satellites, les bourreaux des autres hommes? +Avec quelle indifférence inhumaine un homme en place signe la +destruction d'une famille, et avec quelle joie plus barbare des +mercenaires l'exécutent! + +J'ai vu dans ma jeunesse, dit le bon-homme Gordon, un parent du +maréchal de Marillac, qui, étant poursuivi dans sa province pour +la cause de cet illustre malheureux, se cachait dans Paris sous +un nom supposé. C'était un vieillard de soixante et douze ans. +Sa femme, qui l'accompagnait, était à peu près de son âge. Ils +avaient eu un fils libertin qui, à l'âge de quatorze ans, s'était +enfui de la maison paternelle; devenu soldat, puis déserteur, il +avait passé par tous les degrés de la débauche et de la misère: +enfin, ayant pris un nom de terre, il était dans les gardes du +cardinal de Richelieu (car ce prêtre, ainsi que le Mazarin, avait +des gardes); il avait obtenu un bâton d'exempt dans cette +compagnie de satellites. Cet aventurier fut chargé d'arrêter le +vieillard et son épouse, et s'en acquitta avec toute la dureté +d'un homme qui voulait plaire à son maître. Comme il les +conduisait, il entendit ces deux victimes déplorer la longue +suite des malheurs qu'elles avaient éprouvés depuis leur berceau. +Le père et la mère comptaient parmi leurs plus grandes infortunes +les égarements et la perte de leur fils. Il les reconnut, il ne +les conduisit pas moins en prison, en les assurant que son +éminence devait être servie de préférence à tout. Son éminence +récompensa son zèle. + +J'ai vu un espion du P. de La Chaise trahir son propre frère, +dans l'espérance d'un petit bénéfice qu'il n'eut point; et je +l'ai vu mourir, non de remords, mais de douleur d'avoir été +trompé par le jésuite. + +L'emploi de confesseur, que j'ai long-temps exercé, m'a fait +connaître l'intérieur des familles; je n'en ai guère vu qui ne +fussent plongées dans l'amertume, tandis qu'au dehors, couvertes +du masque du bonheur, elles paraissaient nager dans la joie; et +j'ai toujours remarqué que les grands chagrins étaient le fruit +de notre cupidité effrénée. + +Pour moi, dit l'Ingénu, je pense qu'une âme noble, reconnaissante, +et sensible, peut vivre heureuse; et je compte bien jouir d'une +félicité sans mélange avec la belle et généreuse Saint-Yves; car +je me flatte, ajouta-t-il, en s'adressant à son frère avec le +sourire de l'amitié, que vous ne me refuserez pas, comme l'année +passée, et que je m'y prendrai d'une manière plus décente. +L'abbé se confondit en excuses du passé et en protestations d'un +attachement éternel. + +L'oncle Kerkabon dit que ce serait le plus beau jour de sa vie. +La bonne tante, en s'extasiant et en pleurant de joie, s'écriait: +Je vous l'avais bien dit que vous ne seriez jamais sous-diacre! +ce sacrement-ci vaut mieux que l'autre; plût à Dieu que j'en +eusse été honorée! mais je vous servirai de mère. Alors ce fut +à qui renchérirait sur les louanges de la tendre Saint-Yves. + +Son amant avait le coeur trop plein de ce qu'elle avait fait pour +lui, il l'aimait trop pour que l'aventure des diamants eût fait +sur son coeur une impression dominante. Mais ces mots qu'il +avait trop entendus, _vous me donnez la mort_, l'effrayaient +encore en secret, et corrompaient toute sa joie, tandis que les +éloges de sa belle maîtresse augmentaient encore son amour. +Enfin on n'était plus occupé que d'elle; on ne parlait que du +bonheur que ces deux amants méritaient; on s'arrangeait pour +vivre tous ensemble dans Paris; on fesait des projets de fortune +et d'agrandissement; on se livrait à toutes ces espérances que la +moindre lueur de félicité fait naître si aisément. Mais +l'Ingénu, dans le fond de son coeur, éprouvait un sentiment +secret qui repoussait cette illusion. Il relisait ces promesses +signées Saint-Pouange, et les brevets signés Louvois; on lui +dépeignit ces deux hommes tels qu'ils étaient, ou qu'on les +croyait être. Chacun parla des ministres et du ministère avec +cette liberté de table, regardée en France comme la plus +précieuse liberté qu'on puisse goûter sur la terre. + +Si j'étais roi de France, dit l'Ingénu, voici le ministre de la +guerre que je choisirais: je voudrais un homme de la plus haute +naissance, par la raison qu'il donne des ordres à la noblesse. +J'exigerais qu'il eût été lui-même officier, qu'il eût passé par +tous les grades, qu'il fût au moins lieutenant-général des +armées, et digne d'être maréchal de France; car n'est-il pas +nécessaire qu'il ait servi lui-même, pour mieux connaître les +détails du service? et les officiers n'obéiront-ils pas avec cent +fois plus d'allégresse à un homme de guerre, qui aura comme eux +signalé son courage, qu'à un homme de cabinet qui ne peut que +deviner tout au plus les opérations d'une campagne, quelque +esprit qu'il puisse avoir? Je ne serais pas fâché que mon +ministre fût généreux, quoique mon garde du trésor royal en fût +quelquefois un peu embarrassé. J'aimerais qu'il eût un travail +facile, et que même il se distinguât par cette gaîté d'esprit, +partage d'un homme supérieur aux affaires, qui plaît tant à la +nation, et qui rend tous les devoirs moins pénibles. Il desirait +que ce ministre eût ce caractère, parcequ'il avait toujours +remarqué que cette belle humeur est incompatible avec la cruauté. + +Mons de Louvois n'aurait peut-être pas été satisfait des souhaits +de l'Ingénu; il avait une autre sorte de mérite. + +Mais pendant qu'on était à table, la maladie de cette fille +malheureuse prenait un caractère funeste; son sang s'était +allumé, une fièvre dévorante s'était déclarée, elle souffrait, et +ne se plaignait point, attentive à ne pas troubler la joie des +convives. + +Son frère, sachant qu'elle ne dormait pas, alla au chevet de son +lit; il fut surpris de l'état où elle était. Tout le monde +accourut; l'amant se présentait à la suite du frère. Il était, +sans doute, le plus alarmé et le plus attendri de tous; mais il +avait appris à joindre la discrétion à tous les dons heureux que +la nature lui avait prodigués, et le sentiment prompt des +bienséances commençait à dominer dans lui. + +On fit venir aussitôt un médecin du voisinage. C'était un de +ceux qui visitent leurs malades en courant, qui confondent la +maladie qu'ils viennent de voir avec celle qu'ils voient, qui +mettent une pratique aveugle dans une science à laquelle toute la +maturité d'un discernement sain et réfléchi ne peut ôter son +incertitude et ses dangers. Il redoubla le mal par sa +précipitation à prescrire un remède alors à la mode. De la mode +jusque dans la médecine! Cette manie était trop commune dans +Paris. + +La triste Saint-Yves contribuait encore plus que son médecin à +rendre sa maladie dangereuse. Son âme tuait son corps. La foule +des pensées qui l'agitaient portait dans ses veines un poison +plus dangereux que celui de la fièvre la plus brûlante. + + + +CHAPITRE XX. + +La belle Saint-Yves meurt, et ce qui en arrive. + + +On appela un autre médecin: celui-ci, au lieu d'aider la nature, +et de la laisser agir dans une jeune personne dans qui tous les +organes rappelaient la vie, ne fut occupé que de contrecarrer son +confrère. La maladie devint mortelle en deux jours. Le cerveau, +qu'on croit le siège de l'entendement, fut attaqué aussi +violemment que le coeur, qui est, dit-on, le siège des passions. + +Quelle mécanique incompréhensible a soumis les organes au +sentiment et à la pensée? comment une seule idée douloureuse +dérange-t-elle le cours du sang? et comment le sang à son tour +porte-t-il ses irrégularités dans l'entendement humain? quel est +ce fluide inconnu et dont l'existence est certaine, qui, plus +prompt, plus actif que la lumière, vole, en moins d'un clin +d'oeil, dans tous les canaux de la vie, produit les sensations, +la mémoire, la tristesse ou la joie, la raison ou le vertige, +rappelle avec horreur ce qu'on voudrait oublier, et fait d'un +animal pensant ou un objet d'admiration, ou un sujet de pitié et +de larmes? + +C'était là ce que disait le bon Gordon; et cette réflexion si +naturelle, que rarement font les hommes, ne dérobait rien à son +attendrissement; car il n'était pas de ces malheureux philosophes +qui s'efforcent d'être insensibles. Il était touché du sort de +cette jeune fille, comme un père qui voit mourir lentement son +enfant chéri. L'abbé de Saint-Yves était désespéré, le prieur et +sa soeur répandaient des ruisseaux de larmes. Mais qui pourrait +peindre l'état de son amant? nulle langue n'a des expressions +qui répondent à ce comble de douleurs; les langues sont trop +imparfaites. + +La tante, presque sans vie, tenait la tête de la mourante dans +ses faibles bras; son frère était à genoux au pied du lit; son +amant pressait sa main qu'il baignait de pleurs, et éclatait en +sanglots; il la nommait sa bienfaitrice, son espérance, sa vie, +la moitié de lui-même, sa maîtresse, son épouse. A ce mot +d'épouse elle soupira, le regarda avec une tendresse +inexprimable, et soudain jeta un cri d'horreur; puis, dans un de +ces intervalles où l'accablement, et l'oppression des sens, et +les souffrances suspendues, laissent à l'âme sa liberté et sa +force, elle s'écria: Moi, votre épouse! ah! cher amant, ce nom, +ce bonheur, ce prix, n'étaient plus faits pour moi; je meurs, et +je le mérite. O dieu de mon coeur! ô vous que j'ai sacrifié à +des démons infernaux, c'en est fait, je suis punie, vivez +heureux. Ces paroles tendres et terribles ne pouvaient être +comprises; mais elles portaient dans tous les coeurs l'effroi et +l'attendrissement; elle eut le courage de s'expliquer. Chaque +mot fit frémir d'étonnement, de douleur, et de pitié, tous les +assistants. Tous se réunissaient à détester l'homme puissant qui +n'avait réparé une horrible injustice que par un crime, et qui +avait forcé la plus respectable innocence à être sa complice. + +Qui? vous coupable! lui dit son amant; non, vous ne l'êtes pas; +le crime ne peut être que dans le coeur, le vôtre est à la vertu +et à moi. + +Il confirmait ce sentiment par des paroles qui semblaient ramener +à la vie la belle Saint-Yves. Elle se sentit consolée, et +s'étonnait d'être aimée encore. Le vieux Gordon l'aurait +condamnée dans le temps qu'il n'était que janséniste; mais, étant +devenu sage, il l'estimait, et il pleurait. + +Au milieu de tant de larmes et de craintes, pendant que le danger +de cette fille si chère remplissait tous les coeurs, que tout +était consterné, on annonce un courrier de la cour. Un courrier! +et de qui? et pourquoi? c'était de la part du confesseur du roi +pour le prieur de la Montagne; ce n'était pas le P. de La Chaise +qui écrivait, c'était le frère Vadbled, son valet de chambre, +homme très important dans ce temps-là, lui qui mandait aux +archevêques les volontés du révérend père, lui qui donnait +audience, lui qui promettait des bénéfices, lui qui fesait +quelquefois expédier des lettres de cachet. Il écrivait à l'abbé +de la Montagne «que sa révérence était informée des aventures de +son neveu, que sa prison n'était qu'une méprise, que ces petites +disgrâces arrivaient fréquemment, qu'il ne fallait pas y faire +attention, qu'enfin il convenait que lui prieur vînt lui +présenter son neveu le lendemain, qu'il devait amener avec lui le +bon-homme Gordon, que lui frère Vadbled les introduirait chez sa +révérence et chez mons de Louvois, lequel leur dirait un mot dans +son antichambre.» + +Il ajoutait que l'histoire de l'Ingénu et son combat contre les +Anglais avaient été contés au roi, que sûrement le roi daignerait +le remarquer quand il passerait dans la galerie, et peut-être +même lui ferait un signe de tête. La lettre finissait par +l'espérance dont on le flattait, que toutes les dames de la cour +s'empresseraient de faire venir son neveu à leur toilette, que +plusieurs d'entre elles lui diraient: Bonjour, monsieur l'Ingénu; +et qu'assurément il serait question de lui au souper du roi. La +lettre était signée: «Votre affectionné Vadbled, frère jésuite.» + +Le prieur ayant lu la lettre tout haut, son neveu furieux, et +commandant un moment à sa colère, ne dit rien au porteur; mais se +tournant vers le compagnon de ses infortunes, il lui demanda ce +qu'il pensait de ce style. Gordon lui répondit: C'est donc ainsi +qu'on traite les hommes comme des singes! on les bat et on les +fait danser. L'Ingénu, reprenant son caractère, qui revient +toujours dans les grands mouvements de l'âme, déchira la lettre +par morceaux, et les jeta au nez du courrier: Voilà ma réponse. +Son oncle épouvanté crut voir le tonnerre et vingt lettres de +cachet tomber sur lui. Il alla vite écrire et excuser, comme il +put, ce qu'il prenait pour l'emportement d'un jeune homme, et qui +était la saillie d'une grande âme. + +Mais des soins plus douloureux s'emparaient de tous les coeurs. +La belle et infortunée Saint-Yves sentait déjà sa fin approcher; +elle était dans le calme, mais dans ce calme affreux de la nature +affaissée qui n'a plus la force de combattre. O mon cher amant! +dit-elle d'une voix tombante, la mort me punit de ma faiblesse; +mais j'expire avec la consolation de vous savoir libre. + +Je vous ai adoré en vous trahissant, et je vous adore en vous +disant un éternel adieu. + +Elle ne se parait pas d'une vaine fermeté; elle ne concevait pas +cette misérable gloire de faire dire à quelques voisins: Elle est +morte avec courage. Qui peut perdre à vingt ans son amant, sa +vie, et ce qu'on appelle l'_honneur_, sans regrets et sans +déchirements? Elle sentait toute l'horreur de son état, et le +fesait sentir par ces mots et par ces regards mourants qui +parlent avec tant d'empire. Enfin elle pleurait comme les autres +dans les moments où elle eut la force de pleurer. + +Que d'autres cherchent à louer les morts fastueuses de ceux qui +entrent dans la destruction avec insensibilité: c'est le sort de +tous les animaux. Nous ne mourons comme eux avec indifférence, +que quand l'âge ou la maladie nous rend semblables à eux par la +stupidité de nos organes. Quiconque fait une grande perte a de +grands regrets; s'il les étouffe, c'est qu'il porte la vanité +jusque dans les bras de la mort. + +Lorsque le moment fatal fut arrivé, tous les assistants jetèrent +des larmes et des cris. L'Ingénu perdit l'usage de ses sens. +Les âmes fortes ont des sentiments bien plus violents que les +autres, quand elles sont tendres. Le bon Gordon le connaissait +assez pour craindre qu'étant revenu à lui il ne se donnât la +mort. On écarta toutes les armes; le malheureux jeune homme s'en +aperçut; il dit à ses parents et à Gordon, sans pleurer, sans +gémir, sans s'émouvoir: Pensez-vous donc qu'il y ait quelqu'un +sur la terre qui ait le droit et le pouvoir de m'empêcher de +finir ma vie? Gordon se garda bien de lui étaler ces lieux +communs fastidieux par lesquels on essaie de prouver qu'il n'est +pas permis d'user de sa liberté pour cesser d'être quand on est +horriblement mal, qu'il ne faut pas sortir de sa maison quand on +ne peut plus y demeurer, que l'homme est sur la terre comme un +soldat à son poste: comme s'il importait à l'Etre des êtres que +l'assemblage de quelques parties de matière fût dans un lieu ou +dans un autre; raisons impuissantes qu'un désespoir ferme et +réfléchi dédaigne d'écouter, et auxquelles Caton ne répondit que +par un coup de poignard. + +Le morne et terrible silence de l'Ingénu, ses yeux sombres, ses +lèvres tremblantes, les frémissements de son corps, portaient +dans l'âme de tous ceux qui le regardaient ce mélange de +compassion et d'effroi qui enchaîne toutes les puissances de +l'âme, qui exclut tout discours, et qui ne se manifeste que par +des mots entrecoupés. L'hôtesse et sa famille étaient accourues; +on tremblait de son désespoir, on le gardait à vue, on observait +tous ses mouvements. Déjà le corps glacé de la belle Saint-Yves +avait été porté dans une salle basse, loin des yeux de son amant, +qui semblait la chercher encore, quoiqu'il ne fût plus en état de +rien voir. + +Au milieu de ce spectacle de la mort, tandis que le corps est +exposé à la porte de la maison, que deux prêtres à côté d'un +bénitier récitent des prières d'un air distrait, que des passants +jettent quelques gouttes d'eau bénite sur la bière par oisiveté, +que d'autres poursuivent leur chemin avec indifférence, que les +parents pleurent, et qu'un amant est prêt de s'arracher la vie, +le Saint-Pouange arrive avec l'amie de Versailles. + +Son goût passager, n'ayant été satisfait qu'une fois, était +devenu de l'amour. Le refus de ses bienfaits l'avait piqué. Le +P. de La Chaise n'aurait jamais pensé à venir dans cette maison; +mais Saint-Pouange ayant tous les jours devant les yeux l'image +de la belle Saint-Yves, brûlant d'assouvir une passion qui par +une seule jouissance avait enfoncé dans son coeur l'aiguillon des +désirs, ne balança pas à venir lui-même chercher celle qu'il +n'aurait pas peut-être voulu revoir trois fois, si elle était +venue d'elle-même. + +Il descend de carrosse; le premier objet qui se présente à lui +est une bière; il détourne les yeux avec ce simple dégoût d'un +homme nourri dans les plaisirs, qui pense qu'on doit lui épargner +tout spectacle qui pourrait le ramener à la contemplation de la +misère humaine. Il veut monter. La femme de Versailles demande +par curiosité qui on va enterrer; on prononce le nom de +mademoiselle de Saint-Yves. A ce nom, elle pâlit et pousse[1] un +cri affreux; Saint-Pouange se retourne; la surprise et la douleur +remplissent son âme. Le bon Gordon était là, les yeux remplis de +larmes. Il interrompt ses tristes prières pour apprendre à +l'homme de cour toute cette horrible catastrophe. Il lui parle +avec cet empire que donnent la douleur et la vertu. +Saint-Pouange n'était point né méchant; le torrent des affaires +et des amusements avait emporté son âme, qui ne se connaissait +pas encore. Il ne touchait point à la vieillesse, qui endurcit +d'ordinaire le coeur des ministres; il écoutait Gordon, les yeux +baissés, et il en essuyait quelques pleurs qu'il était étonné de +répandre: il connut le repentir. + + [1] Toutes les éditions, depuis 1767 jusques et compris les + éditions de Kehl et quelques unes de celles qui les ont + suivies, portent: _poussa_. C'est un erratum manuscrit de feu + Decrois qui a proposé de mettre _pousse_. B. + +Je veux voir absolument, dit-il, cet homme extraordinaire dont +vous m'avez parlé; il m'attendrit presque autant que cette +innocente victime dont j'ai causé la mort. Gordon le suit +jusqu'à la chambre où le prieur, la Kerkabon, l'abbé de +Saint-Yves, et quelques voisins, rappelaient à la vie le jeune +homme retombé en défaillance. + +J'ai fait votre malheur, lui dit le sous-ministre, j'emploierai +ma vie à le réparer. La première idée qui vint à l'Ingénu fut de +le tuer, et de se tuer lui-même après. Rien n'était plus à sa +place; mais il était sans armes et veillé de près. Saint-Pouange +ne se rebuta point des refus accompagnés du reproche, du mépris, +et de l'horreur qu'il avait mérités, et qu'on lui prodigua. Le +temps adoucit tout. Mons de Louvois vint enfin à bout de faire +un excellent officier de l'Ingénu, qui a paru sous un autre nom à +Paris et dans les armées, avec l'approbation de tous les honnêtes +gens, et qui a été à-la-fois un guerrier et un philosophe +intrépide. + +Il ne parlait jamais de cette aventure sans gémir; et cependant +sa consolation était d'en parler. Il chérit la mémoire de la +tendre Saint-Yves jusqu'au dernier moment de sa vie. L'abbé de +Saint-Yves et le prieur eurent chacun un bon bénéfice; la bonne +Kerkabon aima mieux voir son neveu dans les honneurs militaires +que dans le sous-diaconat. La dévote de Versailles garda les +boucles de diamants, et reçut encore un beau présent. Le +P. Tout-à-tous eut des boîtes de chocolat, de café, de sucre +candi, de citrons confits, avec les _Méditations du révérend +P. Croiset_ et _la Fleur des saints_[2] reliées en maroquin. Le +bon Gordon vécut avec l'Ingénu jusqu'à sa mort dans la plus +intime amitié; il eut un bénéfice aussi, et oublia pour jamais la +grâce efficace et le concours concomitant. Il prit pour sa +devise: _Malheur est bon à quelque chose_. Combien d'honnêtes +gens dans le monde ont pu dire: _Malheur n'est bon à rien!_ + + [1] La _Fleur des saints_ est du jésuite Ribadeneira; voyez + tome XXIX, page 33; et dans le tome XIV, une note du _Russe à + Paris_, et une du _Marseillais et le Lion_. B. +The Project Gutenberg Etext of L'Ingenu +by Voltaire +******This file should be named linge10.txt or linge10.zip****** + +Corrected EDITIONS of our etexts get a new NUMBER, linge11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, linge10a.txt + +Produced by Carlo Traverso. + +*** + +More information about this book is at the top of this file. + + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +https://gutenberg.org or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/eBook03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/eBook03 + +Or /eBook02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +The most recent list of states, along with all methods for donations +(including credit card donations and international donations), may be +found online at https://www.gutenberg.org/donation.html + +Donations by check or money order may be sent to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are +tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising +requirements for other states are met, additions to this list will be +made and fund-raising will begin in the additional states. + +We need your donations more than ever! + +You can get up to date donation information at: + +https://www.gutenberg.org/donation.html + + +*** + +If you can't reach Project Gutenberg, +you can always email directly to: + +Michael S. Hart <hart@pobox.com> + +Prof. Hart will answer or forward your message. + +We would prefer to send you information by email. + + +**The Legal Small Print** + + +(Three Pages) + +***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START*** +Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers. +They tell us you might sue us if there is something wrong with +your copy of this eBook, even if you got it for free from +someone other than us, and even if what's wrong is not our +fault. 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