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+The Project Gutenberg eBook of L’Ingénu, by Voltaire
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
+will have to check the laws of the country where you are located before
+using this eBook.
+
+Title: L’Ingénu
+
+Author: Voltaire
+
+Release Date: February 20, 2002 [eBook #4651]
+[Most recently updated: May 6, 2022]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+Produced by: Carlo Traverso
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L’INGÉNU ***
+
+
+
+
+OEUVRES
+DE
+VOLTAIRE.
+
+TOME XXXIII.
+
+DE L’ IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,
+RUE JACOB, N° 24.
+
+OEUVRES
+DE
+VOLTAIRE.
+
+AVEC
+PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.
+
+PAR M. BEUCHOT.
+
+TOME XXXIII.
+
+ROMANS. TOME I.
+
+
+A PARIS,
+CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,
+RUE DE L’ÉPERON, N° 6.
+WERDET ET LEQUIEN FILS,
+RUE DU BATTOIR, N° 2O.
+MDCCCXXIX.
+
+
+L’INGÉNU,
+
+HISTOIRE VÉRITABLE
+
+TIRÉE DES MANUSCRITS DU P. QUESNEL.
+
+1767.
+
+
+
+
+ Préface de l’Éditeur
+ CHAPITRE I.
+ CHAPITRE II.
+ CHAPITRE III.
+ CHAPITRE IV.
+ CHAPITRE V.
+ CHAPITRE VI.
+ CHAPITRE VII.
+ CHAPITRE VIII.
+ CHAPITRE IX.
+ CHAPITRE X.
+ CHAPITRE XI.
+ CHAPITRE XII.
+ CHAPITRE XIII.
+ CHAPITRE XIV.
+ CHAPITRE XV.
+ CHAPITRE XVI.
+ CHAPITRE XVII.
+ CHAPITRE XVIII.
+ CHAPITRE XIX.
+ CHAPITRE XX.
+
+
+
+
+Préface de l’Éditeur
+
+
+L’INGÉNU, _histoire véritable, tirée des manuscrits du P. Quesnel_,
+1767, deux parties, petit in-8°, fut, dans quelques éditions, intitulé:
+_Le Huron, ou l’Ingénu_.
+
+L’ouvrage se vendait publiquement en septembre 1767, mais au bout de
+huit ou dix jours il fut saisi; et le prix, qui était de trois livres,
+monta à vingt-quatre[1].
+
+[1] Mémoires secrets, du 13 septembre 1767.
+
+
+Trois ans après, on vit paraître _L’ Ingénue, ou l’Encensoir des dames,
+par la nièce à mon oncle_, Genève et Paris, chez Desventes, 1770,
+in-12.
+
+
+Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres, sont
+de Voltaire.
+
+Les notes signées d’un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet et
+Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de chacun.
+
+Les additions que j’ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes des
+éditeurs de Kehl, en sont séparées par un—, et sont, comme mes notes,
+signées de l’initiale de mon nom.
+
+BEUCHOT.
+
+
+4 octobre 1829.
+
+L’INGÉNU.
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+
+Comment le prieur de Notre-Dame de la Montagne et mademoiselle sa soeur
+rencontrèrent un Huron.
+
+
+Un jour saint Dunstan, Irlandais de nation et saint de profession,
+partit d’Irlande sur une petite montagne qui vogua vers les côtes de
+France, et arriva par cette voiture à la baie de Saint-Malo. Quand il
+fut à bord, il donna la bénédiction à sa montagne, qui lui fit de
+profondes révérences, et s’en retourna en Irlande par le même chemin
+qu’elle était venue.
+
+Dunstan fonda un petit prieuré dans ces quartiers-là, et lui donna le
+nom de prieuré de la Montagne, qu’il porte encore, comme un chacun
+sait.
+
+En l’année 1689, le 15 juillet au soir, l’abbé de Kerkabon, prieur de
+Notre-Dame de la Montagne, se promenait sur le bord de la mer avec
+mademoiselle de Kerkabon, sa soeur, pour prendre le frais. Le prieur,
+déjà un peu sur l’âge, était un très bon ecclésiastique, aimé de ses
+voisins, après l’avoir été autrefois de ses voisines. Ce qui lui avait
+donné surtout une grande considération, c’est qu’il était le seul
+bénéficier du pays qu’on ne fût pas obligé de porter dans son lit quand
+il avait soupé avec ses confrères. Il savait assez honnêtement de
+théologie; et quand il était las de lire saint Augustin, il s’amusait
+avec Rabelais: aussi tout le monde disait du bien de lui.
+
+Mademoiselle de Kerkabon, qui n’avait jamais été mariée, quoiqu’elle
+eût grande envie de l’être, conservait de la fraîcheur à l’âge de
+quarante-cinq ans; son caractère était bon et sensible; elle aimait le
+plaisir et était dévote.
+
+Le prieur disait à sa soeur, en regardant la mer: Hélas! c’est ici que
+s’embarqua notre pauvre frère avec notre chère belle-soeur madame de
+Kerkabon, sa femme, sur la frégate _l’Hirondelle_, en 1669, pour aller
+servir en Canada. S’il n’avait pas été tué, nous pourrions espérer de
+le revoir encore.
+
+Croyez-vous, disait mademoiselle de Kerkabon, que notre belle-soeur ait
+été mangée par les Iroquois, comme on nous l’a dit? Il est certain que
+si elle n’avait pas été mangée, elle serait revenue au pays. Je la
+pleurerai toute ma vie; c’était une femme charmante; et notre frère qui
+avait beaucoup d’esprit aurait fait assurément une grande fortune.
+
+Comme ils s’attendrissaient l’un et l’autre à ce souvenir, ils virent
+entrer dans la baie de Rance un petit bâtiment qui arrivait avec la
+marée: c’étaient des Anglais qui venaient vendre quelques denrées de
+leur pays. Ils sautèrent à terre, sans regarder monsieur le prieur ni
+mademoiselle sa soeur, qui fut très choquée du peu d’attention qu’on
+avait pour elle.
+
+Il n’en fut pas de même d’un jeune homme très bien fait qui s’élança
+d’un saut par-dessus la tête de ses compagnons, et se trouva vis-à-vis
+mademoiselle. Il lui fit un signe de tête, n’étant pas dans l’usage de
+faire la révérence. Sa figure et son ajustement attirèrent les regards
+du frère et de la soeur. Il était nu-tête et nu-jambes, les pieds
+chaussés de petites sandales, le chef orné de longs cheveux en tresses,
+un petit pourpoint qui serrait une taille fine et dégagée; l’air
+martial et doux. Il tenait dans sa main une petite bouteille d’eau des
+Barbades, et dans l’autre une espèce de bourse dans laquelle était un
+gobelet et de très bon biscuit de mer. Il parlait français fort
+intelligiblement. Il présenta de son eau des Barbades à mademoiselle de
+Kerkabon et à monsieur son frère; il en but avec eux: il leur en fit
+reboire encore, et tout cela d’un air si simple et si naturel, que le
+frère et la soeur en furent charmés. Ils lui offrirent leurs services,
+en lui demandant qui il était et où il allait. Le jeune homme leur
+répondit qu’il n’en savait rien, qu’il était curieux, qu’il avait voulu
+voir comment les côtes de France étaient faites, qu’il était venu, et
+allait s’en retourner.
+
+Monsieur le prieur jugeant à son accent qu’il n’était pas Anglais, prit
+la liberté de lui demander de quel pays il était. Je suis Huron, lui
+répondit le jeune homme.
+
+Mademoiselle de Kerkabon, étonnée et enchantée de voir un Huron qui lui
+avait fait des politesses, pria le jeune homme à souper; il ne se fit
+pas prier deux fois, et tous trois allèrent de compagnie au prieuré de
+Notre-Dame de la Montagne.
+
+La courte et ronde demoiselle le regardait de tous ses petits yeux, et
+disait de temps en temps au prieur: Ce grand garçon-là a un teint de
+lis et de rose! qu’il a une belle peau pour un Huron! Vous avez raison,
+ma soeur, disait le prieur. Elle fesait cent questions coup sur coup,
+et le voyageur répondait toujours fort juste.
+
+Le bruit se répandit bientôt qu’il y avait un Huron au prieuré. La
+bonne compagnie du canton s’empressa d’y venir souper. L’abbé de
+Saint-Yves y vint avec mademoiselle sa soeur, jeune basse-brette, fort
+jolie et très bien élevée. Le bailli, le receveur des tailles, et leurs
+femmes furent du souper. On plaça l’étranger entre mademoiselle de
+Kerkabon et mademoiselle de Saint-Yves. Tout le monde le regardait avec
+admiration; tout le monde lui parlait et l’interrogeait à-la-fois; le
+Huron ne s’en émouvait pas. Il semblait qu’il eût pris pour sa devise
+celle de milord Bolingbroke, _Nihil admirari_. Mais à la fin, excédé de
+tant de bruit, il leur dit avec assez de douceur, mais avec un peu de
+fermeté: Messieurs, dans mon pays on parle l’un après l’autre; comment
+voulez-vous que je vous réponde quand vous m’empêchez de vous entendre?
+La raison fait toujours rentrer les hommes en eux-mêmes pour quelques
+moments: il se fit un grand silence. Monsieur le bailli, qui s’emparait
+toujours des étrangers dans quelque maison qu’il se trouvât, et qui
+était le plus grand questionneur de la province, lui dit en ouvrant la
+bouche d’un demi-pied: Monsieur, comment vous nommez-vous? On m’a
+toujours appelé l’Ingénu, reprit le Huron, et on m’a confirmé ce nom en
+Angleterre, parceque je dis toujours naïvement ce que je pense, comme
+je fais tout ce que je veux.
+
+Comment, étant né Huron, avez-vous pu, monsieur, venir en Angleterre?
+C’est qu’on m’y a mené; j’ai été fait, dans un combat, prisonnier par
+les Anglais, après m’être assez bien défendu; et les Anglais, qui
+aiment la bravoure, parcequ’ils sont braves et qu’ils sont aussi
+honnêtes que nous, m’ayant proposé de me rendre à mes parents ou de
+venir en Angleterre, j’acceptai le dernier parti, parceque de mon
+naturel j’aime passionnément à voir du pays.
+
+Mais, monsieur, dit le bailli avec son ton imposant, comment avez-vous
+pu abandonner ainsi père et mère? C’est que je n’ai jamais connu ni
+père ni mère, dit l’étranger. La compagnie s’attendrit, et tout le
+monde répétait, _Ni père, ni mère!_ Nous lui en servirons, dit la
+maîtresse de la maison à son frère le prieur: que ce monsieur le Huron
+est intéressant! L’Ingénu la remercia avec une cordialité noble et
+fière, et lui fit comprendre qu’il n’avait besoin de rien.
+
+Je m’aperçois, monsieur l’Ingénu, dit le grave bailli, que vous parlez
+mieux français qu’il n’appartient à un Huron. Un Français, dit-il, que
+nous avions pris dans ma grande jeunesse en Huronie, et pour qui je
+conçus beaucoup d’amitié, m’enseigna sa langue; j’apprends très vite ce
+que je veux apprendre. J’ai trouvé en arrivant à Plymouth un de vos
+Français réfugiés que vous appelez _huguenots_, je ne sais pourquoi; il
+m’a fait faire quelques progrès dans la connaissance de votre langue;
+et dès que j’ai pu m’exprimer intelligiblement, je suis venu voir votre
+pays, parceque j’aime assez les Français quand ils ne font pas trop de
+questions.
+
+L’abbé de Saint-Yves, malgré ce petit avertissement, lui demanda
+laquelle des trois langues lui plaisait davantage, la hurone,
+l’anglaise, ou la française. La hurone, sans contredit, répondit
+l’Ingénu. Est-il possible? s’écria mademoiselle de Kerkabon; j’avais
+toujours cru que le français était la plus belle de toutes les langues
+après le bas-breton.
+
+Alors ce fut à qui demanderait à l’Ingénu comment on disait en huron du
+tabac, et il répondait _taya_: comment on disait manger, et il
+répondait _essenten_. Mademoiselle de Kerkabon voulut absolument savoir
+comment on disait faire l’amour; il lui répondit _trovander_[a]; et
+soutint, non sans apparence de raison, que ces mots-là valaient bien
+les mots français et anglais qui leur correspondaient. _Trovander_
+parut très joli à tous les convives.
+
+[a] Tous ces noms sont en effet hurons.
+
+
+Monsieur le prieur, qui avait dans sa bibliothèque la grammaire hurone
+dont le révérend P. Sagar Théodat, récollet, fameux missionnaire, lui
+avait fait présent, sortit de table un moment pour l’aller consulter.
+Il revint tout haletant de tendresse et de joie; il reconnut l’Ingénu
+pour un vrai Huron. On disputa un peu sur la multiplicité des langues,
+et on convint que, sans l’aventure de la tour de Babel, toute la terre
+aurait parlé français.
+
+L’interrogant bailli, qui jusque-là s’était défié un peu du personnage,
+conçut pour lui un profond respect; il lui parla avec plus de civilité
+qu’auparavant, de quoi l’Ingénu ne s’aperçut pas.
+
+Mademoiselle de Saint-Yves était fort curieuse de savoir comment on
+fesait l’amour au pays des Hurons. En fesant de belles actions,
+répondit-il, pour plaire aux personnes qui vous ressemblent. Tous les
+convives applaudirent avec étonnement. Mademoiselle de Saint-Yves
+rougit et fut fort aise. Mademoiselle de Kerkabon rougit aussi, mais
+elle n’était pas si aise; elle fut un peu piquée que la galanterie ne
+s’adressât pas à elle; mais elle était si bonne personne, que son
+affection pour le Huron n’en fut point du tout altérée. Elle lui
+demanda, avec beaucoup de bonté, combien il avait eu de maîtresses en
+Huronie. Je n’en ai jamais eu qu’une, dit l’Ingénu; c’était
+mademoiselle Abacaba, la bonne amie de ma chère nourrice; les joncs ne
+sont pas plus droits, l’hermine n’est pas plus blanche, les moutons
+sont moins doux, les aigles moins fiers, et les cerfs ne sont pas si
+légers que l’était Abacaba. Elle poursuivait un jour un lièvre dans
+notre voisinage, environ à cinquante lieues de notre habitation; un
+Algonquin mal élevé, qui habitait cent lieues plus loin, vint lui
+prendre son lièvre; je le sus, j’y courus, je terrassai l’Algonquin
+d’un coup de massue, je l’amenai, aux pieds de ma maîtresse, pieds et
+poings liés. Les parents d’Abacaba voulurent le manger, mais je n’eus
+jamais de goût pour ces sortes de festins; je lui rendis sa liberté,
+j’en fis un ami. Abacaba fut si touchée de mon procédé qu’elle me
+préféra à tous ses amants. Elle m’aimerait encore si elle n’avait pas
+été mangée par un ours: j’ai puni l’ours, j’ai porté longtemps sa peau;
+mais cela ne m’a pas consolé.
+
+Mademoiselle de Saint-Yves, à ce récit, sentait un plaisir secret
+d’apprendre que l’Ingénu n’avait eu qu’une maîtresse, et qu’Abacaba
+n’était plus; mais elle ne démêlait pas la cause de son plaisir. Tout
+le monde fixait les yeux sur l’Ingénu; on le louait beaucoup d’avoir
+empêché ses camarades de manger un Algonquin.
+
+L’impitoyable bailli, qui ne pouvait réprimer sa fureur de questionner,
+poussa enfin la curiosité jusqu’à s’informer de quelle religion était
+M. le Huron; s’il avait choisi la religion anglicane, ou la gallicane,
+ou la huguenote? Je suis de ma religion, dit-il, comme vous de la
+vôtre. Hélas! s’écria la Kerkabon, je vois bien que ces malheureux
+Anglais n’ont pas seulement songé à le baptiser. Eh! mon Dieu, disait
+mademoiselle de Saint-Yves, comment se peut-il que les Hurons ne soient
+pas catholiques? Est-ce que les révérends pères jésuites ne les ont pas
+tous convertis? L’Ingénu l’assura que dans son pays on ne convertissait
+personne; que jamais un vrai Huron n’avait changé d’opinion, et que
+même il n’y avait point dans sa langue de terme qui signifiât
+_inconstance_. Ces derniers mots plurent extrêmement à mademoiselle de
+Saint-Yves.
+
+Nous le baptiserons, nous le baptiserons, disait la Kerkabon à M. le
+prieur; vous en aurez l’honneur, mon cher frère; je veux absolument
+être sa marraine: M. l’abbé de Saint-Yves le présentera sur les fonts:
+ce sera une cérémonie bien brillante; il en sera parlé dans toute la
+Basse-Bretagne, et cela nous fera un honneur infini. Toute la compagnie
+seconda la maîtresse de la maison; tous les convives criaient: Nous le
+baptiserons! L’Ingénu répondit qu’en Angleterre on laissait vivre les
+gens à leur fantaisie. Il témoigna que la proposition ne lui plaisait
+point du tout, et que la loi des Hurons valait pour le moins la loi des
+Bas-Bretons; enfin il dit qu’il repartait le lendemain. On acheva de
+vider sa bouteille d’eau des Barbades, et chacun s’alla coucher.
+
+Quand on eut reconduit l’Ingénu dans sa chambre, mademoiselle de
+Kerkabon et son amie mademoiselle de Saint-Yves ne purent se tenir de
+regarder par le trou d’une large serrure pour voir comment dormait un
+Huron. Elles virent qu’il avait étendu la couverture du lit sur le
+plancher, et qu’il reposait dans la plus belle attitude du monde.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+
+Le Huron, nommé l’Ingénu, reconnu de ses parents.
+
+
+L’Ingénu, selon sa coutume, s’éveilla avec le soleil, au chant du coq,
+qu’on appelle en Angleterre et en Huronie _la trompette du jour_. Il
+n’était pas comme la bonne compagnie, qui languit dans un lit oiseux
+jusqu’à ce que le soleil ait fait la moitié de son tour, qui ne peut ni
+dormir ni se lever, qui perd tant d’heures précieuses dans cet état
+mitoyen entre la vie et la mort, et qui se plaint encore que la vie est
+trop courte.
+
+Il avait déjà fait deux ou trois lieues, il avait tué trente pièces de
+gibier à balle seule, lorsqu’en rentrant il trouva monsieur le prieur
+de Notre-Dame de la Montagne et sa discrète soeur, se promenant en
+bonnet de nuit dans leur petit jardin. Il leur présenta toute sa
+chasse, et en tirant de sa chemise une espèce de petit talisman qu’il
+portait toujours à son cou, il les pria de l’accepter en reconnaissance
+de leur bonne réception. C’est ce que j’ai de plus précieux, leur
+dit-il; on m’a assuré que je serais toujours heureux tant que je
+porterais ce petit brimborion sur moi, et je vous le donne afin que
+vous soyez toujours heureux.
+
+Le prieur et mademoiselle sourirent avec attendrissement de la naïveté
+de l’Ingénu. Ce présent consistait en deux petits portraits assez mal
+faits, attachés ensemble avec une courroie fort grasse.
+
+Mademoiselle de Kerkabon lui demanda s’il y avait des peintres en
+Huronie. Non, dit l’Ingénu; cette rareté me vient de ma nourrice; son
+mari l’avait eue par conquête, en dépouillant quelques Français du
+Canada qui nous avaient fait la guerre; c’est tout ce que j’en ai su.
+
+Le prieur regardait attentivement ces portraits; il changea de couleur,
+il s’émut, ses mains tremblèrent. Par Notre-Dame de la Montagne,
+s’écria-t-il, je crois que voilà le visage de mon frère le capitaine et
+de sa femme! Mademoiselle, après les avoir considérés avec la même
+émotion, en jugea de même. Tous deux étaient saisis d’étonnement et
+d’une joie mêlée de douleur; tous deux s’attendrissaient; tous deux
+pleuraient; leur coeur palpitait; ils poussaient des cris; ils
+s’arrachaient les portraits; chacun d’eux les prenait et les rendait
+vingt fois en une seconde; ils dévoraient des yeux les portraits et le
+Huron; ils lui demandaient l’un après l’autre, et tous deux à-la-fois,
+en quel lieu, en quel temps, comment ces miniatures étaient tombées
+entre les mains de sa nourrice; ils rapprochaient, ils comptaient les
+temps depuis le départ du capitaine; ils se souvenaient d’avoir eu
+nouvelle qu’il avait été jusqu’au pays des Hurons, et que depuis ce
+temps ils n’en avaient jamais entendu parler.
+
+L’Ingénu leur avait dit qu’il n’avait connu ni père ni mère. Le prieur,
+qui était homme de sens, remarqua que l’Ingénu avait un peu de barbe;
+il savait très bien que les Hurons n’en ont point. Son menton est
+cotonné, il est donc fils d’un homme d’Europe; mon frère et ma
+belle-soeur ne parurent plus après l’expédition contre les Hurons, en
+1669: mon neveu devait alors être à la mamelle: la nourrice hurone lui
+a sauvé la vie et lui a servi de mère. Enfin, après cent questions et
+cent réponses, le prieur et sa soeur conclurent que le Huron était leur
+propre neveu. Ils l’embrassaient en versant des larmes; et l’Ingénu
+riait, ne pouvant s’imaginer qu’un Huron fût neveu d’un prieur
+bas-breton.
+
+Toute la compagnie descendit; M. de Saint-Yves, qui était grand
+physionomiste, compara les deux portraits avec le visage de l’Ingénu;
+il fit très habilement remarquer qu’il avait les yeux de sa mère, le
+front et le nez de feu monsieur le capitaine de Kerkabon, et des joues
+qui tenaient de l’un et de l’autre.
+
+Mademoiselle de Saint-Yves, qui n’avait jamais vu le père ni la mère,
+assura que l’Ingénu leur ressemblait parfaitement. Ils admiraient tous
+la Providence et l’enchaînement des événements de ce monde. Enfin on
+était si persuadé, si convaincu de la naissance de l’Ingénu, qu’il
+consentit lui-même à être neveu de monsieur le prieur, en disant qu’il
+aimait autant l’avoir pour oncle qu’un autre.
+
+On alla rendre grâce à Dieu dans l’église de Notre-Dame de la Montagne,
+tandis que le Huron d’un air indifférent s’amusait à boire dans la
+maison.
+
+Les Anglais qui l’avaient amené, et qui étaient prêts à mettre à la
+voile, vinrent lui dire qu’il était temps de partir. Apparemment, leur
+dit-il, que vous n’avez pas retrouvé vos oncles et vos tantes; je reste
+ici; retournez à Plymouth, je vous donne toutes mes hardes, je n’ai
+plus besoin de rien au monde, puisque je suis le neveu d’un prieur. Les
+Anglais mirent à la voile, en se souciant fort peu que l’Ingénu eût des
+parents ou non en Basse-Bretagne.
+
+Après que l’oncle, la tante, et la compagnie, eurent chanté le _Te
+Deum_; après que le bailli eut encore accablé l’Ingénu de questions;
+après qu’on eut épuisé tout ce que l’étonnement, la joie, la tendresse,
+peuvent faire dire, le prieur de la Montagne et l’abbé de Saint-Yves
+conclurent à faire baptiser l’Ingénu au plus vite. Mais il n’en était
+pas d’un grand Huron de vingt-deux ans, comme d’un enfant qu’on
+régénère sans qu’il en sache rien. Il fallait l’instruire, et cela
+paraissait difficile; car l’abbé de Saint-Yves supposait qu’un homme
+qui n’était pas né en France n’avait pas le sens commun.
+
+Le prieur fit observer à la compagnie que, si en effet M. l’Ingénu, son
+neveu, n’avait pas eu le bonheur de naître en Basse-Bretagne, il n’en
+avait pas moins d’esprit; qu’on en pouvait juger par toutes ses
+réponses, et que sûrement la nature l’avait beaucoup favorisé, tant du
+côté paternel que du maternel.
+
+On lui demanda d’abord s’il avait jamais lu quelque livre. Il dit qu’il
+avait lu Rabelais traduit en anglais, et quelques morceaux de
+Shakespeare qu’il savait par coeur; qu’il avait trouvé ces livres chez
+le capitaine du vaisseau qui l’avait amené de l’Amérique à Plymouth, et
+qu’il en était fort content. Le bailli ne manqua pas de l’interroger
+sur ces livres. Je vous avoue, dit l’Ingénu, que j’ai cru en deviner
+quelque chose, et que je n’ai pas entendu le reste.
+
+L’abbé de Saint-Yves, à ce discours, fit réflexion que c’était ainsi
+que lui-même avait toujours lu, et que la plupart des hommes ne
+lisaient guère autrement. Vous avez sans doute lu la _Bible_? dit-il au
+Huron. Point du tout, monsieur l’abbé; elle n’était pas parmi les
+livres de mon capitaine; je n’en ai jamais entendu parler. Voilà comme
+sont ces maudits Anglais, criait mademoiselle de Kerkabon, ils feront
+plus de cas d’une pièce de Shakespeare, d’un plum-pudding et d’une
+bouteille de rum que du Pentateuque. Aussi n’ont-ils jamais converti
+personne en Amérique. Certainement ils sont maudits de Dieu; et nous
+leur prendrons la Jamaïque et la Virginie avant qu’il soit peu de
+temps.
+
+Quoi qu’il en soit, on fit venir le plus habile tailleur de Saint-Malo
+pour habiller l’Ingénu de pied en cap. La compagnie se sépara; le
+bailli alla faire ses questions ailleurs. Mademoiselle de Saint-Yves,
+en partant, se retourna plusieurs fois pour regarder l’Ingénu; et il
+lui fit des révérences plus profondes qu’il n’en avait jamais fait[1] à
+personne en sa vie.
+
+[1] Plusieurs éditions de 1767 portent: _faites_. B.
+
+
+Le bailli, avant de prendre congé, présenta à mademoiselle de
+Saint-Yves un grand nigaud de fils qui sortait du collège; mais à peine
+le regarda-t-elle, tant elle était occupée de la politesse du Huron.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+Le Huron, nommé l’Ingénu, converti.
+
+
+Monsieur le prieur voyant qu’il était un peu sur l’âge, et que Dieu lui
+envoyait un neveu pour sa consolation, se mit en tête qu’il pourrait
+lui résigner son bénéfice, s’il réussissait à le baptiser, et à le
+faire entrer dans les ordres.
+
+L’Ingénu avait une mémoire excellente. La fermeté des organes de
+Basse-Bretagne, fortifiée par le climat du Canada, avait rendu sa tête
+si vigoureuse, que quand on frappait dessus, à peine le sentait-il; et
+quand on gravait dedans, rien ne s’effaçait; il n’avait jamais rien
+oublié. Sa conception était d’autant plus vive, et plus nette, que son
+enfance n’ayant point été chargée des inutilités et des sottises qui
+accablent la nôtre, les choses entraient dans sa cervelle sans nuage.
+Le prieur résolut enfin de lui faire lire le nouveau _Testament_.
+L’Ingénu le dévora avec beaucoup de plaisir; mais ne sachant ni dans
+quel temps ni dans quel pays toutes les aventures rapportées dans ce
+livre étaient arrivées, il ne douta point que le lieu de la scène ne
+fût en Basse-Bretagne; et il jura qu’il couperait le nez et les
+oreilles à Caïphe et à Pilate, si jamais il rencontrait ces marauds-là.
+
+Son oncle, charmé de ces bonnes dispositions, le mit au fait en peu de
+temps; il loua son zèle; mais il lui apprit que ce zèle était inutile,
+attendu que ces gens-là étaient morts il y avait environ seize cent
+quatre-vingt-dix années. L’Ingénu sut bientôt presque tout le livre par
+coeur. Il proposait quelquefois des difficultés qui mettaient le prieur
+fort en peine. Il était obligé souvent de consulter l’abbé de
+Saint-Yves, qui, ne sachant que répondre, fit venir un jésuite
+bas-breton pour achever la conversion du Huron.
+
+Enfin la grâce opéra; l’Ingénu promit de se faire chrétien; il ne douta
+pas qu’il ne dût commencer par être circoncis; car, disait-il, je ne
+vois pas dans le livre qu’on m’a fait lire un seul personnage qui ne
+l’ait été; il est donc évident que je dois faire le sacrifice de mon
+prépuce; le plus tôt c’est le mieux. Il ne délibéra point: il envoya
+chercher le chirurgien du village, et le pria de lui faire l’opération,
+comptant réjouir infiniment mademoiselle de Kerkabon et toute la
+compagnie, quand une fois la chose serait faite. Le frater, qui n’avait
+point encore fait cette opération, en avertit la famille, qui jeta les
+hauts cris. La bonne Kerkabon trembla que son neveu, qui paraissait
+résolu et expéditif, ne se fît lui-même l’opération très
+maladroitement, et qu’il n’en résultât de tristes effets, auxquels les
+dames s’intéressent toujours par bonté d’âme.
+
+Le prieur redressa les idées du Huron; il lui remontra que la
+circoncision n’était plus de mode; que le baptême était beaucoup plus
+doux et plus salutaire; que la loi de grâce n’était pas comme la loi de
+rigueur. L’Ingénu, qui avait beaucoup de bon sens et de droiture,
+disputa, mais reconnut son erreur; ce qui est assez rare en Europe aux
+gens qui disputent; enfin il promit de se faire baptiser quand on
+voudrait.
+
+Il fallait auparavant se confesser; et c’était là le plus difficile.
+L’Ingénu avait toujours en poche le livre que son oncle lui avait
+donné. Il n’y trouvait pas qu’un seul apôtre se fût confessé, et cela
+le rendait très rétif. Le prieur lui ferma la bouche en lui montrant,
+dans l’épître de saint Jacques-le-Mineur, ces mots qui font tant de
+peine aux hérétiques: _Confessez vos péchés les uns aux autres_. Le
+Huron se tut, et se confessa à un récollet. Quand il eut fini, il tira
+le récollet du confessionnal, et saisissant son homme d’un bras
+vigoureux, il se mit à sa place, et le fit mettre à genoux devant lui:
+Allons, mon ami, il est dit: _Confessez-vous les uns aux autres_; je
+t’ai conté mes péchés, tu ne sortiras pas d’ici que tu ne m’aies conté
+les tiens. En parlant ainsi, il appuyait son large genou contre la
+poitrine de son adverse partie. Le récollet pousse des hurlements qui
+font retentir l’église. On accourt au bruit, on voit le catéchumène qui
+gourmait le moine au nom de saint Jacques-le-Mineur. La joie de
+baptiser un Bas-Breton huron et anglais était si grande, qu’on passa
+par-dessus ces singularités. Il y eut même beaucoup de théologiens qui
+pensèrent que la confession n’était pas nécessaire, puisque le baptême
+tenait lieu de tout.
+
+On prit jour avec l’évêque de Saint-Malo, qui, flatté comme on peut le
+croire de baptiser un Huron, arriva dans un pompeux équipage, suivi de
+son clergé. Mademoiselle de Saint-Yves, en bénissant Dieu, mit sa plus
+belle robe, et fit venir une coiffeuse de Saint-Malo, pour briller à la
+cérémonie. L’interrogant bailli accourut avec toute la contrée.
+L’église était magnifiquement parée; mais quand il fallut prendre le
+Huron pour le mener aux fonts baptismaux, on ne le trouva point.
+
+L’oncle et la tante le cherchèrent partout. On crut qu’il était à la
+chasse, selon sa coutume. Tous les conviés à la fête parcoururent les
+bois et les villages voisins: point de nouvelles du Huron.
+
+On commençait à craindre qu’il ne fût retourné en Angleterre. On se
+souvenait de lui avoir entendu dire qu’il aimait fort ce pays-là.
+Monsieur le prieur et sa soeur étaient persuadés qu’on n’y baptisait
+personne, et tremblaient pour l’âme de leur neveu. L’évêque était
+confondu et prêt à s’en retourner; le prieur et l’abbé de Saint-Yves se
+désespéraient; le bailli interrogeait tous les passants avec sa gravité
+ordinaire; mademoiselle de Kerkabon pleurait; mademoiselle de
+Saint-Yves ne pleurait pas, mais elle poussait de profonds soupirs qui
+semblaient témoigner son goût pour les sacrements. Elles se promenaient
+tristement le long des saules et des roseaux qui bordent la petite
+rivière de Rance, lorsqu’elles aperçurent au milieu de la rivière une
+grande figure assez blanche, les deux mains croisées sur la poitrine.
+Elles jetèrent un grand cri et se détournèrent. Mais la curiosité
+l’emportant bientôt sur toute autre considération, elles se coulèrent
+doucement entre les roseaux; et quand elles furent bien sûres de n’être
+point vues, elles voulurent voir de quoi il s’agissait.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+L’Ingénu baptisé.
+
+
+Le prieur et l’abbé étant accourus demandèrent à l’Ingénu ce qu’il
+fesait là. Eh parbleu! messieurs, j’attends le baptême: il y a une
+heure que je suis dans l’eau jusqu’au cou, et il n’est pas honnête de
+me laisser morfondre.
+
+Mon cher neveu, lui dit tendrement le prieur, ce n’est pas ainsi qu’on
+baptise en Basse-Bretagne; reprenez vos habits et venez avec nous.
+Mademoiselle de Saint-Yves, en entendant ce discours, disait tout bas à
+sa compagne: Mademoiselle, croyez-vous qu’il reprenne sitôt ses habits?
+
+Le Huron cependant repartit au prieur: Vous ne m’en ferez pas accroire
+cette fois-ci comme l’autre; j’ai bien étudié depuis ce temps-là, et je
+suis très certain qu’on ne se baptise pas autrement. L’eunuque de la
+reine Candace[1] fut baptisé dans un ruisseau; je vous défie de me
+montrer dans le livre que vous m’avez donné qu’on s’y soit jamais pris
+d’une autre façon. Je ne serai point baptisé du tout, ou je le serai
+dans la rivière. On eut beau lui remontrer que les usages avaient
+changé, l’Ingénu était têtu, car il était breton et huron. Il revenait
+toujours à l’eunuque de la reine Candace; et quoique mademoiselle sa
+tante et mademoiselle de Saint-Yves, qui l’avaient observé entre les
+saules, fussent en droit de lui dire qu’il ne lui appartenait pas de
+citer un pareil homme, elles n’en firent pourtant rien, tant était
+grande leur discrétion. L’évêque vint lui-même lui parler, ce qui est
+beaucoup; mais il ne gagna rien: le Huron disputa contre l’évêque.
+
+[1] Dans les premières éditions on avait mis: _la reine de Candace_. En
+corrigeant cette faute, Voltaire mit dans l’_errata_ un _N. B._ en ces
+termes: «Comment le P. Quesnel aurait-il ignoré que Candace était le
+nom des belles reines d’Ethiopie, comme Pharaon on Pharou était le
+ltitre des rois d’Égypte?» B.
+
+
+Montrez-moi, lui dit-il, dans le livre que m’a donné mon oncle, un seul
+homme qui n’ait pas été baptisé dans la rivière, et je ferai tout ce
+que vous voudrez.
+
+La tante, désespérée, avait remarqué que la première fois que son neveu
+avait fait la révérence, il en avait fait une plus profonde à
+mademoiselle de Saint-Yves qu’à aucune autre personne de la compagnie,
+qu’il n’avait pas même salué monsieur l’évêque avec ce respect mêlé de
+cordialité qu’il avait témoigné à cette belle demoiselle. Elle prit le
+parti de s’adresser à elle dans ce grand embarras; elle la pria
+d’interposer son crédit pour engager le Huron à se faire baptiser de la
+même manière que les Bretons, ne croyant pas que son neveu pût jamais
+être chrétien s’il persistait à vouloir être baptisé dans l’eau
+courante.
+
+Mademoiselle de Saint-Yves rougit du plaisir secret qu’elle sentait
+d’être chargée d’une si importante commission. Elle s’approcha
+modestement de l’Ingénu, et lui serrant la main d’une manière
+tout-à-fait noble: Est-ce que vous ne ferez rien pour moi? lui
+dit-elle; et en prononçant ces mots elle baissait les yeux, et les
+relevait avec une grâce attendrissante. Ah! tout ce que vous voudrez,
+mademoiselle, tout ce que vous me commanderez; baptême d’eau, baptême
+de feu[2], baptême de sang, il n’y a rien que je vous refuse.
+Mademoiselle de Saint-Yves eut la gloire de faire en deux paroles ce
+que ni les empressements du prieur, ni les interrogations réitérées du
+bailli, ni les raisonnements même de monsieur l’évêque, n’avaient pu
+faire. Elle sentit son triomphe; mais elle n’en sentait pas encore
+toute l’étendue.
+
+[2] Voyez tome XXVII, page 289. B.
+
+
+Le baptême fut administré et reçu avec toute la décence, toute la
+magnificence, tout l’agrément possibles. L’oncle et la tante cédèrent à
+monsieur l’abbé de Saint-Yves et à sa soeur l’honneur de tenir l’Ingénu
+sur les fonts. Mademoiselle de Saint-Yves rayonnait de joie de se voir
+marraine. Elle ne savait pas à quoi ce grand titre l’asservissait; elle
+accepta cet honneur sans en connaître les fatales conséquences.
+
+Comme il n’y a jamais eu de cérémonie qui ne fût suivie d’un grand
+dîner, on se mit à table au sortir du baptême. Les goguenards de
+Basse-Bretagne dirent qu’il ne fallait pas baptiser son vin. Monsieur
+le prieur disait que le vin, selon Salomon, réjouit le coeur de
+l’homme. Monsieur l’évêque ajoutait que le patriarche Juda devait lier
+son ânon à la vigne, et tremper son manteau dans le sang du raisin, et
+qu’il était bien triste qu’on n’en pût faire autant en Basse-Bretagne,
+à laquelle Dieu avait dénié les vignes. Chacun tâchait de dire un bon
+mot sur le baptême de l’Ingénu, et des galanteries à la marraine. Le
+bailli, toujours interrogant, demandait au Huron s’il serait fidèle à
+ses promesses. Comment voulez-vous que je manque à mes promesses,
+répondit le Huron, puisque je les ai faites entre les mains de
+mademoiselle de Saint-Yves?
+
+Le Huron s’échauffa; il but beaucoup à la santé de sa marraine. Si
+j’avais été baptisé de votre main, dit-il, je sens que l’eau froide
+qu’on m’a versée sur le chignon m’aurait brûlé. Le bailli trouva cela
+trop poétique, ne sachant pas combien l’allégorie est familière au
+Canada. Mais la marraine en fut extrêmement contente.
+
+On avait donné le nom d’Hercule au baptisé. L’évêque de Saint-Malo
+demandait toujours quel était ce patron dont il n’avait jamais entendu
+parler. Le jésuite, qui était fort savant, lui dit que c’était un saint
+qui avait fait douze miracles. Il y en avait un treizième qui valait
+les douze autres, mais dont il ne convenait pas à un jésuite de parler;
+c’était celui d’avoir changé cinquante filles en femmes en une seule
+nuit. Un plaisant qui se trouva là releva ce miracle avec énergie.
+Toutes les dames baissèrent les yeux, et jugèrent à la physionomie de
+l’Ingénu qu’il était digne du saint dont il portait le nom.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+
+L’Ingénu amoureux.
+
+
+Il faut avouer que depuis ce baptême et ce dîner mademoiselle de
+Saint-Yves souhaita passionnément que monsieur l’évêque la fît encore
+participante de quelque beau sacrement avec M. Hercule l’Ingénu.
+Cependant, comme elle était bien élevée et fort modeste, elle n’osait
+convenir tout-à-fait avec elle-même de ses tendres sentiments; mais,
+s’il lui échappait un regard, un mot, un geste, une pensée, elle
+enveloppait tout cela d’un voile de pudeur infiniment aimable. Elle
+était tendre, vive, et sage.
+
+Dès que monsieur l’évêque fut parti, l’Ingénu et mademoiselle de
+Saint-Yves se rencontrèrent sans avoir fait réflexion qu’ils se
+cherchaient. Ils se parlèrent sans avoir imaginé ce qu’ils se diraient.
+L’Ingénu lui dit d’abord qu’il l’aimait de tout son coeur, et que la
+belle Abacaba, dont il avait été fou dans son pays, n’approchait pas
+d’elle. Mademoiselle lui répondit, avec sa modestie ordinaire, qu’il
+fallait en parler au plus vite à monsieur le prieur son oncle et à
+mademoiselle sa tante, et que de son côté elle en dirait deux mots à
+son cher frère l’abbé de Saint-Yves, et qu’elle se flattait d’un
+consentement commun.
+
+L’Ingénu lui répond qu’il n’avait besoin du consentement de personne,
+qu’il lui paraissait extrêmement ridicule d’aller demander à d’autres
+ce qu’on devait faire; que, quand deux parties sont d’accord, on n’a
+pas besoin d’un tiers pour les accommoder. Je ne consulte personne,
+dit-il, quand j’ai envie de déjeuner, ou de chasser, ou de dormir: je
+sais bien qu’en amour il n’est pas mal d’avoir le consentement de la
+personne à qui on en veut: mais, comme ce n’est ni de mon oncle ni de
+ma tante que je suis amoureux, ce n’est pas à eux que je dois
+m’adresser dans cette affaire, et, si vous m’en croyez, vous vous
+passerez aussi de monsieur l’abbé de Saint-Yves.
+
+On peut juger que la belle Bretonne employa toute la délicatesse de son
+esprit à réduire son Huron aux termes de la bienséance. Elle se fâcha
+même, et bientôt se radoucit. Enfin on ne sait comment aurait fini
+cette conversation, si, le jour baissant, monsieur l’abbé n’avait
+ramené sa soeur à son abbaye. L’Ingénu laissa coucher son oncle et sa
+tante, qui étaient un peu fatigués de la cérémonie et de leur long
+dîner. Il passa une partie de la nuit à faire des vers en langue hurone
+pour sa bien-aimée; car il faut savoir qu’il n’y a aucun pays de la
+terre où l’amour n’ait rendu les amants poètes.
+
+Le lendemain son oncle lui parla ainsi après le déjeuner, en présence
+de mademoiselle de Kerkabon, qui était tout attendrie: Le ciel soit
+loué de ce que vous avez l’honneur, mon cher neveu, d’être chrétien et
+Bas-Breton! mais cela ne suffit pas; je suis un peu sur l’âge; mon
+frère n’a laissé qu’un petit coin de terre qui est très peu de chose;
+j’ai un bon prieuré; si vous voulez seulement vous faire sous-diacre,
+comme je l’espère, je vous résignerai mon prieuré, et vous vivrez fort
+à votre aise, après avoir été la consolation de ma vieillesse.
+
+L’Ingénu répondit: Mon oncle, grand bien vous fasse! vivez tant que
+vous pourrez. Je ne sais pas ce que c’est que d’être sous-diacre ni que
+de résigner; mais tout me sera bon pourvu que j’aie mademoiselle de
+Saint-Yves à ma disposition. Eh! mon Dieu, mon neveu, que me dites-vous
+là? Vous aimez donc cette belle demoiselle à la folie?—Oui, mon
+oncle.—- Hélas! mon neveu, il est impossible que vous l’épousiez.—Cela
+est très possible, mon oncle; car non seulement elle m’a serré la main
+en me quittant, mais elle m’a promis qu’elle me demanderait en mariage;
+et assurément je l’épouserai.—Cela est impossible, vous dis-je, elle
+est votre marraine; c’est un péché épouvantable à une marraine de
+serrer la main de son filleul: il n’est pas permis d’épouser sa
+marraine; les lois divines et humaines s’y opposent.—Morbleu! mon
+oncle, vous vous moquez de moi: pourquoi serait-il défendu d’épouser sa
+marraine, quand elle est jeune et jolie? Je n’ai point vu dans le livre
+que vous m’avez donné qu’il fût mal d’épouser les filles qui ont aidé
+les gens à être baptisés. Je m’aperçois tous les jours qu’on fait ici
+une infinité de choses qui ne sont point dans votre livre, et qu’on n’y
+fait rien de tout ce qu’il dit: je vous avoue que cela m’étonne et me
+fâche. Si on me prive de la belle Saint-Yves, sous prétexte de mon
+baptême, je vous avertis que je l’enlève, et que je me débaptise.
+
+Le prieur fut confondu; sa soeur pleura. Mon cher frère, dit-elle, il
+ne faut pas que notre neveu se damne; notre saint-père le pape peut lui
+donner dispense, et alors il pourra être chrétiennement heureux avec ce
+qu’il aime. L’Ingénu embrassa sa tante. Quel est donc, dit-il, cet
+homme charmant qui favorise avec tant de bonté les garçons et les
+filles dans leurs amours? Je veux lui aller parler tout-à-l’heure.
+
+On lui expliqua ce que c’était que le pape; et l’Ingénu fut encore plus
+étonné qu’auparavant. Il n’y a pas un mot de tout cela dans votre
+livre, mon cher oncle; j’ai voyagé, je connais la mer; nous sommes ici
+sur la côte de l’océan; et je quitterais mademoiselle de Saint-Yves
+pour aller demander la permission de l’aimer à un homme qui demeure
+vers la Méditerranée, à quatre cents lieues d’ici, et dont je n’entends
+point la langue! cela est d’un ridicule incompréhensible. Je vais
+sur-le-champ chez monsieur l’abbé de Saint-Yves, qui ne demeure qu’à
+une lieue de vous, et je vous réponds que j’épouserai ma maîtresse dans
+la journée.
+
+Comme il parlait encore, entra le bailli qui, selon sa coutume, lui
+demanda où il allait. Je vais me marier, dit l’Ingénu en courant; et au
+bout d’un quart d’heure il était déjà chez sa belle et chère
+basse-brette qui dormait encore. Ah! mon frère, disait mademoiselle de
+Kerkabon au prieur, jamais vous ne ferez un sous-diacre de notre neveu.
+
+Le bailli fut très mécontent de ce voyage; car il prétendait que son
+fils épousât la Saint-Yves; et ce fils était encore plus sot et plus
+insupportable que son père.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+
+L’Ingénu court chez sa maîtresse, et devient furieux.
+
+
+A peine l’Ingénu était arrivé, qu’ayant demandé à une vieille servante
+où était la chambre de sa maîtresse, il avait poussé fortement la porte
+mal fermée, et s’était élancé vers le lit. Mademoiselle de Saint-Yves,
+se réveillant en sursaut, s’était écriée: Quoi! c’est vous! ah! c’est
+vous! arrêtez-vous, que faites-vous? Il avait répondu: Je vous épouse;
+et en effet il l’épousait, si elle ne s’était pas débattue avec toute
+l’honnêteté d’une personne qui a de l’éducation.
+
+L’Ingénu n’entendait pas raillerie; il trouvait toutes ces façons-là
+extrêmement impertinentes. Ce n’était pas ainsi qu’en usait
+mademoiselle Abacaba, ma première maîtresse; vous n’avez point de
+probité; vous m’avez promis mariage, et vous ne voulez point faire
+mariage; c’est manquer aux premières lois de l’honneur; je vous
+apprendrai à tenir votre parole, et je vous remettrai dans le chemin de
+la vertu.
+
+L’Ingénu possédait une vertu mâle et intrépide, digne de son patron
+Hercule, dont on lui avait donné le nom à son baptême; il allait
+l’exercer dans toute son étendue, lorsqu’aux cris perçants de la
+demoiselle plus discrètement vertueuse, accourut le sage abbé de
+Saint-Yves, avec sa gouvernante, un vieux domestique dévot, et un
+prêtre de paroisse. Cette vue modéra le courage de l’assaillant. Eh,
+mon Dieu! mon cher voisin, lui dit l’abbé, que faites-vous là? Mon
+devoir, répliqua le jeune homme; je remplis mes promesses, qui sont
+sacrées.
+
+Mademoiselle de Saint-Yves se rajusta en rougissant. On emmena l’Ingénu
+dans un autre appartement. L’abbé lui remontra l’énormité du procédé.
+L’Ingénu se défendit sur les privilèges de la loi naturelle, qu’il
+connaissait parfaitement. L’abbé voulut prouver que la loi positive
+devait avoir tout l’avantage, et que, sans les conventions faites entre
+les hommes, la loi de nature ne serait presque jamais qu’un brigandage
+naturel. Il faut, lui disait-il, des notaires, des prêtres, des
+témoins, des contrats, des dispenses. L’Ingénu lui répondit par la
+réflexion que les sauvages ont toujours faite: Vous êtes donc de bien
+malhonnêtes gens, puisqu’il faut entre vous tant de précautions.
+
+L’abbé eut de la peine à résoudre cette difficulté. Il y a, dit-il, je
+l’avoue, beaucoup d’inconstants et de fripons parmi nous; et il y en
+aurait autant chez les Hurons, s’ils étaient rassemblés dans une grande
+ville; mais aussi il y a des âmes sages, honnêtes, éclairées, et ce
+sont ces hommes-là qui ont fait les lois. Plus on est homme de bien,
+plus on doit s’y soumettre; on donne l’exemple aux vicieux, qui
+respectent un frein que la vertu s’est donné elle-même.
+
+Cette réponse frappa l’Ingénu. On a déjà remarqué qu’il avait l’esprit
+juste. On l’adoucit par des paroles flatteuses; on lui donna des
+espérances: ce sont les deux pièges où les hommes des deux hémisphères
+se prennent; on lui présenta même mademoiselle de Saint-Yves, quand
+elle eut fait sa toilette. Tout se passa avec la plus grande
+bienséance, mais, malgré cette décence, les yeux étincelants de
+l’Ingénu Hercule firent toujours baisser ceux de sa maîtresse, et
+trembler la compagnie.
+
+On eut une peine extrême à le renvoyer chez ses parents. Il fallut
+encore employer le crédit de la belle Saint-Yves; plus elle sentait son
+pouvoir sur lui, et plus elle l’aimait. Elle le fit partir, et en fut
+très affligée: enfin, quand il fut parti, l’abbé, qui non seulement
+était le frère très aîné de mademoiselle de Saint-Yves, mais qui était
+aussi son tuteur, prit le parti de soustraire sa pupille aux
+empressements de cet amant terrible. Il alla consulter le bailli, qui,
+destinant toujours son fils à la soeur de l’abbé, lui conseilla de
+mettre la pauvre fille dans une communauté. Ce fut un coup terrible:
+une indifférente qu’on mettrait en couvent jetterait les hauts cris;
+mais une amante, et une amante aussi sage que tendre! c’était de quoi
+la mettre au désespoir.
+
+L’Ingénu, de retour chez le prieur, raconta tout avec sa naïveté
+ordinaire. Il essuya les mêmes remontrances qui firent quelque effet
+sur son esprit, et aucun sur ses sens; mais le lendemain, quand il
+voulut retourner chez sa belle maîtresse, pour raisonner avec elle sur
+la loi naturelle et sur la loi de convention, monsieur le bailli lui
+apprit avec une joie insultante qu’elle était dans un couvent. Eh bien!
+dit-il, j’irai raisonner dans ce couvent. Cela ne se peut, dit le
+bailli: il lui expliqua fort au long ce que c’était qu’un couvent ou un
+convent, que ce mot venait du latin _conventus_, qui signifie
+assemblée; et le Huron ne pouvait comprendre pourquoi il ne pouvait pas
+être admis dans l’assemblée. Sitôt qu’il fut instruit que cette
+assemblée était une espèce de prison où l’on tenait les filles
+renfermées, chose horrible, inconnue chez les Hurons et chez les
+Anglais, il devint aussi furieux que le fut son patron Hercule, lorsque
+Euryte, roi d’Oechalie, non moins cruel que l’abbé de Saint-Yves, lui
+refusa la belle Iole sa fille, non moins belle que la soeur de l’abbé.
+Il voulait aller mettre le feu au couvent, enlever sa maîtresse, ou se
+brûler avec elle. Mademoiselle de Kerkabon, épouvantée, renonçait plus
+que jamais à toutes les espérances de voir son neveu sous-diacre, et
+disait en pleurant qu’il avait le diable au corps depuis qu’il était
+baptisé.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIL
+
+
+L’Ingénu repousse les Anglais.
+
+
+L’Ingénu, plongé dans une sombre et profonde mélancolie, se promena
+vers le bord de la mer, son fusil à deux coups sur l’épaule, son grand
+coutelas au côté, tirant de temps en temps sur quelques oiseaux, et
+souvent tenté de tirer sur lui-même: mais il aimait encore la vie, à
+cause de mademoiselle de Saint-Yves. Tantôt il maudissait son oncle, sa
+tante, toute la Basse-Bretagne, et son baptême; tantôt il les
+bénissait, puisqu’ils lui avaient fait connaître celle qu’il aimait. Il
+prenait sa résolution d’aller brûler le couvent, et il s’arrêtait tout
+court, de peur de brûler sa maîtresse. Les flots de la Manche ne sont
+pas plus agités par les vents d’est et d’ouest que son coeur l’était
+par tant de mouvements contraires.
+
+Il marchait à grands pas, sans savoir où, lorsqu’il entendit le son du
+tambour. Il vit de loin tout un peuple dont une moitié courait au
+rivage, et l’autre s’enfuyait.
+
+Mille cris s’élèvent de tous côtés; la curiosité et le courage le
+précipitent à l’instant vers l’endroit d’où partaient ces clameurs, il
+y vole en quatre bonds. Le commandant de la milice, qui avait soupé
+avec lui chez le prieur, le reconnut aussitôt; il court à lui, les bras
+ouverts: Ah! c’est l’Ingénu, il combattra pour nous. Et les milices,
+qui mouraient de peur, se rassurèrent et crièrent aussi: C’est
+l’Ingénu! c’est l’Ingénu!
+
+Messieurs, dit-il, de quoi s’agit-il? pourquoi êtes-vous si effarés?
+a-t-on mis vos maîtresses dans des couvents? Alors cent voix confuses
+s’écrient: Ne voyez-vous pas les Anglais qui abordent? Eh bien!
+répliqua le Huron, ce sont de braves gens; ils ne m’ont point enlevé ma
+maîtresse.
+
+Le commandant lui fit entendre que les Anglais venaient piller l’abbaye
+de la Montagne, boire le vin de son oncle, et peut-être enlever
+mademoiselle de Saint-Yves; que le petit vaisseau sur lequel il avait
+abordé en Bretagne n’était venu que pour reconnaître la côte; qu’ils
+fesaient des actes d’hostilité, sans avoir déclaré la guerre au roi de
+France, et que la province était exposée. Ah! si cela est, ils violent
+la loi naturelle; laissez-moi faire; j’ai demeuré long-temps parmi eux,
+je sais leur langue, je leur parlerai; je ne crois pas qu’ils puissent
+avoir un si méchant dessein.
+
+Pendant cette conversation, l’escadre anglaise approchait; voilà le
+Huron qui court vers elle, se jette dans un petit bateau, arrive, monte
+au vaisseau amiral, et demande s’il est vrai qu’ils viennent ravager le
+pays sans avoir déclaré la guerre honnêtement. L’amiral et tout son
+bord firent de grands éclats de rire, lui firent boire du punch, et le
+renvoyèrent.
+
+L’Ingénu piqué ne songea plus qu’à se bien battre contre ses anciens
+amis, pour ses compatriotes et pour monsieur le prieur. Les
+gentilshommes du voisinage accouraient de toutes parts; il se joint à
+eux: on avait quelques canons; il les charge, il les pointe, il les
+tire l’un après l’autre. Les Anglais débarquent; il court à eux, il en
+tue trois de sa main, il blesse même l’amiral, qui s’était moqué de
+lui. Sa valeur anime le courage de toute la milice; les Anglais se
+rembarquent, et toute la côte retentissait des cris de victoire, vive
+le roi, vive l’Ingénu! Chacun l’embrassait, chacun s’empressait
+d’étancher le sang de quelques blessures légères qu’il avait reçues.
+Ah! disait-il, si mademoiselle de Saint-Yves était là, elle me mettrait
+une compresse.
+
+Le bailli, qui s’était caché dans sa cave pendant le combat, vint lui
+faire compliment comme les autres. Mais il fut bien surpris quand il
+entendit Hercule l’Ingénu dire à une douzaine de jeunes gens de bonne
+volonté, dont il était entouré: Mes amis, ce n’est rien d’avoir délivré
+l’abbaye de la Montagne, il faut délivrer une fille. Toute cette
+bouillante jeunesse prit feu à ces seules paroles. On le suivait déjà
+en foule, on courait au couvent. Si le bailli n’avait pas sur-le-champ
+averti le commandant, si on n’avait pas couru après la troupe joyeuse,
+c’en était fait. On ramena l’Ingénu chez son oncle et sa tante, qui le
+baignèrent de larmes de tendresse.
+
+Je vois bien que vous ne serez jamais ni sous-diacre ni prieur, lui dit
+l’oncle; vous serez un officier encore plus brave que mon frère le
+capitaine, et probablement aussi gueux. Et mademoiselle de Kerkabon
+pleurait toujours en l’embrassant, et en disant: Il se fera tuer comme
+mon frère; il vaudrait bien mieux qu’il fût sous-diacre.
+
+L’Ingénu, dans le combat, avait ramassé une grosse bourse remplie de
+guinées, que probablement l’amiral avait laissé tomber. Il ne douta pas
+qu’avec cette bourse il ne pût acheter toute la Basse-Bretagne, et
+surtout faire mademoiselle de Saint-Yves grande dame. Chacun l’exhorta
+à faire le voyage de Versailles, pour y recevoir le prix de ses
+services. Le commandant, les principaux officiers, le comblèrent de
+certificats. L’oncle et la tante approuvèrent le voyage du neveu. Il
+devait être, sans difficulté, présenté au roi: cela seul lui donnerait
+un prodigieux relief dans la province. Ces deux bonnes gens ajoutèrent
+à la bourse anglaise un présent considérable de leurs épargnes.
+L’Ingénu disait en lui-même: Quand je verrai le roi, je lui demanderai
+mademoiselle de Saint-Yves en mariage, et certainement il ne me
+refusera pas. Il partit donc aux acclamations de tout le canton,
+étouffé d’embrassements, baigné des larmes de sa tante, béni par son
+oncle, et se recommandant à la belle Saint-Yves.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+
+L’Ingénu va en cour. Il soupe en chemin avec des huguenots.
+
+
+L’Ingénu prit le chemin de Saumur par le coche, parcequ’il n’y avait
+point alors d’autre commodité. Quand il fut à Saumur, il s’étonna de
+trouver la ville presque déserte, et de voir plusieurs familles qui
+déménageaient. On lui dit que, six ans auparavant, Saumur contenait
+plus de quinze mille âmes, et qu’à présent il n’y en avait pas six
+mille. Il ne manqua pas d’en parler à souper dans son hôtellerie.
+Plusieurs protestants étaient à table; les uns se plaignaient
+amèrement, d’autres frémissaient de colère, d’autres disaient en
+pleurant,
+
+«…… Nos dulcia linquimus arva,
+Nos patriam fugimus[1].»
+
+
+[1]Virgile, _Éclog_. I, vers 3. B.
+
+
+L’Ingénu, qui ne savait pas le latin, se fit expliquer ces paroles, qui
+signifient: Nous abandonnons nos douces campagnes, nous fuyons notre
+patrie.
+
+Et pourquoi fuyez-vous votre patrie, messieurs?—C’est qu’on veut que
+nous reconnaissions le pape.—Et pourquoi ne le reconnaîtriez-vous pas?
+Vous n’avez donc point de marraines que vous vouliez épouser? car on
+m’a dit que c’était lui qui en donnait la permission.—Ah! monsieur, ce
+pape dit qu’il est le maître du domaine des rois.— Mais, messieurs, de
+quelle profession êtes-vous? —Monsieur, nous sommes pour la plupart des
+drapiers et des fabricants.—Si votre pape dit qu’il est le maître de
+vos draps et de vos fabriques, vous faites très bien de ne le pas
+reconnaître; mais pour les rois, c’est leur affaire; de quoi vous
+mêlez-vous[2]?—Alors un petit homme noir prit la parole, et exposa très
+savamment les griefs de la compagnie. Il parla de la révocation de
+l’édit de Nantes avec tant d’énergie, il déplora d’une manière si
+pathétique le sort de cinquante mille familles fugitives et de
+cinquante mille autres converties par les dragons, que l’Ingénu à son
+tour versa des larmes. D’où vient donc, disait-il, qu’un si grand roi,
+dont la gloire s’étend jusque chez les Hurons, se prive ainsi de tant
+de coeurs qui l’auraient aimé, et de tant de bras qui l’auraient servi?
+
+[2] C’est la réponse de Fontenelle à un marchand de Rouen, janséniste.
+K.
+
+
+C’est qu’on l’a trompé comme les autres grands rois, répondit l’homme
+noir. On lui a fait croire que, dès qu’il aurait dit un mot, tous les
+hommes penseraient comme lui; et qu’il nous ferait changer de religion,
+comme son musicien Lulli fait changer en un moment les décorations de
+ses opéra. Non seulement il perd déjà cinq à six cent mille sujets très
+utiles, mais il s’en fait des ennemis; et le roi Guillaume, qui est
+actuellement maître de l’Angleterre, a composé plusieurs régiments de
+ces mêmes Français qui auraient combattu pour leur monarque.
+
+Un tel désastre est d’autant plus étonnant, que le pape régnant[1], à
+qui Louis XIV sacrifie une partie de son peuple, est son ennemi
+déclaré. Ils ont encore tous deux, depuis neuf ans, une querelle
+violente. Elle a été poussée si loin, que la France a espéré enfin de
+voir briser le joug qui la soumet depuis tant de siècles à cet
+étranger, et surtout de ne lui plus donner d’argent; ce qui est le
+premier mobile des affaires de ce monde. Il paraît donc évident qu’on a
+trompé ce grand roi sur ses intérêts comme sur l’étendue de son
+pouvoir, et qu’on a donné atteinte à la magnanimité de son coeur.
+
+[1] Innocent XI. Voyez tome XXII, page 280. B.
+
+
+L’Ingénu, attendri de plus en plus, demanda quels étaient les Français
+qui trompaient ainsi un monarque si cher aux Hurons. Ce sont les
+jésuites, lui répondit-on; c’est surtout le P. de La Chaise, confesseur
+de sa majesté. Il faut espérer que Dieu les en punira un jour, et
+qu’ils seront chassés comme ils nous chassent. Y a-t-il un malheur égal
+aux nôtres? Mons de Louvois nous envoie de tous côtés des jésuites et
+des dragons.
+
+Oh bien! messieurs, répliqua l’Ingénu, qui ne pouvait plus se contenir,
+je vais à Versailles recevoir la récompense due à mes services; je
+parlerai à ce mons de Louvois: on m’a dit que c’est lui qui fait la
+guerre de son cabinet. Je verrai le roi, je lui ferai connaître la
+vérité; il est impossible qu’on ne se rende pas à cette vérité quand on
+la sent. Je reviendrai bientôt pour épouser mademoiselle de Saint-Yves,
+et je vous prie à la noce. Ces bonnes gens le prirent alors pour un
+grand seigneur qui voyageait _incognito_ par le coche. Quelques uns le
+prirent pour le fou du roi.
+
+Il y avait à table un jésuite déguisé qui servait d’espion au révérend
+P. de La Chaise. Il lui rendait compte de tout, et le P. de La Chaise
+en instruisait mons de Louvois. L’espion écrivit. L’Ingénu et la lettre
+arrivèrent presque en même temps à Versailles.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+
+Arrivée de l’Ingénu à Versailles. Sa réception à la cour.
+
+
+L’Ingénu débarque en pot-de-chambre[a] dans la cour des cuisines. Il
+demande aux porteurs de chaise à quelle heure on peut voir le roi. Les
+porteurs lui rient au nez, tout comme avait fait l’amiral anglais. Il
+les traita de même, il les battit; ils voulurent le lui rendre, et la
+scène allait être sanglante, s’il n’eût passé un garde du corps,
+gentilhomme breton, qui écarta la canaille. Monsieur, lui dit le
+voyageur, vous me paraissez un brave homme; je suis le neveu de
+monsieur le prieur de Notre-Dame de la Montagne; j’ai tué des Anglais,
+je viens parler au roi; je vous prie de me mener dans sa chambre. Le
+garde, ravi de trouver un brave de sa province, qui ne paraissait pas
+au fait des usages de la cour, lui apprit qu’on ne parlait pas ainsi au
+roi, et qu’il fallait être présenté par monseigneur de Louvois.—Eh
+bien! menez-moi donc chez ce monseigneur de Louvois, qui sans doute me
+conduira chez sa majesté. Il est encore plus difficile, répliqua le
+garde, de parler à monseigneur de Louvois qu’à sa majesté; mais je vais
+vous conduire chez M. Alexandre, le premier commis de la guerre; c’est
+comme si vous parliez au ministre. Ils vont donc chez ce M. Alexandre,
+premier commis, et ils ne purent être introduits; il était en affaire
+avec une dame de la cour, et il y avait ordre de ne laisser entrer
+personne. Eh bien! dit le garde, il n’y a rien de perdu; allons chez le
+premier commis de M. Alexandre; c’est comme si vous parliez à M.
+Alexandre lui-même.
+
+[a] C’est une voiture de Paris à Versailles, laquelle ressemble à un
+petit tombereau couvert.
+
+
+Le Huron tout étonné le suit; ils restent ensemble une demi-heure dans
+une petite antichambre. Qu’est-ce donc que tout ceci? dit l’Ingénu;
+est-ce que tout le monde est invisible dans ce pays-ci? il est bien
+plus aisé de se battre en Basse-Bretagne contre des Anglais, que de
+rencontrer à Versailles les gens à qui on a affaire. Il se désennuya en
+racontant ses amours à son compatriote. Mais l’heure en sonnant rappela
+le garde du corps à son poste. Ils se promirent de se revoir, le
+lendemain, et l’Ingénu resta encore une autre demi-heure dans
+l’antichambre, en rêvant à mademoiselle de Saint-Yves, et à la
+difficulté de parler aux rois et aux premiers commis.
+
+Enfin le patron parut. Monsieur, lui dit l’Ingénu, si j’avais attendu
+pour repousser les Anglais aussi longtemps que vous m’avez fait
+attendre mon audience, ils ravageraient actuellement la Basse-Bretagne
+tout à leur aise. Ces paroles frappèrent le commis. Il dit enfin au
+Breton: Que demandez-vous?—Récompense, dit l’autre; voici mes titres:
+il lui étala tous ses certificats. Le commis lut, et lui dit que
+probablement on lui accorderait la permission d’acheter une
+lieutenance.—Moi! que je donne de l’argent pour avoir repoussé les
+Anglais? que je paie le droit de me faire tuer pour vous, pendant que
+vous donnez ici vos audiences tranquillement? je crois que vous voulez
+rire. Je veux une compagnie de cavalerie pour rien; je veux que le roi
+fasse sortir mademoiselle de Saint-Yves du couvent, et qu’il me la
+donne par mariage; je veux parler au roi en faveur de cinquante mille
+familles que je prétends lui rendre: en un mot je veux être utile;
+qu’on m’emploie et qu’on m’avance.
+
+Comment vous nommez-vous, monsieur, qui parlez si haut? Oh! oh! reprit
+l’Ingénu, vous n’avez donc pas lu mes certificats? c’est donc ainsi
+qu’on en use? Je m’appelle Hercule de Kerkabon; je suis baptisé, je
+loge au Cadran bleu, et je me plaindrai de vous au roi. Le commis
+conclut, comme les gens de Saumur, qu’il n’avait pas la tête bien
+saine, et n’y fit pas grande attention.
+
+Ce même jour, le révérend P. La Chaise, confesseur de Louis XIV, avait
+reçu la lettre de son espion, qui accusait le breton Kerkabon de
+favoriser dans son coeur les huguenots, et de condamner la conduite des
+jésuites. M. de Louvois, de son côté, avait reçu une lettre de
+l’interrogant bailli, qui dépeignait l’Ingénu comme un garnement qui
+voulait brûler les couvents et enlever les filles.
+
+L’Ingénu, après s’être promené dans les jardins de Versailles, où il
+s’ennuya, après avoir soupé en Huron et en Bas-Breton, s’était couché
+dans la douce espérance de voir le roi le lendemain, d’obtenir
+mademoiselle de Saint-Yves en mariage; d’avoir au moins une compagnie
+de cavalerie, et de faire cesser la persécution contre les huguenots.
+Il se berçait de ces flatteuses idées, quand la maréchaussée entra dans
+sa chambre. Elle se saisit d’abord de son fusil à deux coups et de son
+grand sabre. On fit un inventaire de son argent comptant, et on le mena
+dans le château que fit construire le roi Charles V, fils de Jean II,
+auprès de la rue Saint-Antoine, à la porte des Tournelles[1].
+
+[1] La Bastille, qui fut prise par le peuple de Paris, le 14 juillet
+1789, puis démolie. B.
+
+
+Quel était en chemin l’étonnement de l’Ingénu! je vous le laisse à
+penser. Il crut d’abord que c’était un rêve. Il resta dans
+l’engourdissement, puis tout-à-coup transporté d’une fureur qui
+redoublait ses forces, il prend à la gorge deux de ses conducteurs, qui
+étaient avec lui dans le carrosse, les jette par la portière, se jette
+après eux, et entraîne le troisième, qui voulait le retenir. Il tombe
+de l’effort, on le lie, on le remonte dans la voiture. Voilà donc,
+disait-il, ce que l’on gagne à chasser les Anglais de la
+Basse-Bretagne! Que dirais-tu, belle Saint-Yves, si tu me voyais dans
+cet état?
+
+On arrive enfin au gîte qui lui était destiné. On le porte en silence
+dans la chambre où il devait être enfermé, comme un mort qu’on porte
+dans un cimetière. Cette chambre était déjà occupée par un vieux
+solitaire de Port-Royal, nommé Gordon, qui y languissait depuis deux
+ans. Tenez, lui dit le chef des sbires, voilà de la compagnie que je
+vous amène; et sur-le-champ on referma les énormes verrous de la porte
+épaisse, revêtue de larges barres. Les deux captifs restèrent séparés
+de l’univers entier.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+
+L’Ingénu enfermé à la Bastille avec un janséniste.
+
+
+M. Gordon était un vieillard frais et serein, qui savait deux grandes
+choses: supporter l’adversité, et consoler les malheureux. Il s’avança
+d’un air ouvert et compatissant vers son compagnon, et lui dit en
+l’embrassant: Qui que vous soyez, qui venez partager mon tombeau, soyez
+sûr que je m’oublierai toujours moi-même pour adoucir vos tourments
+dans l’abîme infernal où nous sommes plongés. Adorons la Providence qui
+nous y a conduits, souffrons en paix, et espérons. Ces paroles firent
+sur l’âme de l’Ingénu l’effet des gouttes d’Angleterre, qui rappellent
+un mourant à la vie, et lui font entr’ouvrir des yeux étonnés.
+
+Après les premiers compliments, Gordon, sans le presser de lui
+apprendre la cause de son malheur, lui inspira, par la douceur de son
+entretien, et par cet intérêt que prennent deux malheureux l’un à
+l’autre, le désir d’ouvrir son coeur et de déposer le fardeau qui
+l’accablait; mais il ne pouvait deviner le sujet de son malheur; cela
+lui paraissait un effet sans cause; et le bon-homme Gordon était aussi
+étonné que lui-même.
+
+Il faut, dit le janséniste au Huron, que Dieu ait de grands desseins
+sur vous, puisqu’il vous a conduit du lac Ontario en Angleterre et en
+France, qu’il vous a fait baptiser en Basse-Bretagne, et qu’il vous a
+mis ici pour votre salut. Ma foi, répondit l’Ingénu, je crois que le
+diable s’est mêlé seul de ma destinée. Mes compatriotes d’Amérique ne
+m’auraient jamais traité avec la barbarie que j’éprouve; ils n’en ont
+pas d’idée. On les appelle _sauvages_; ce sont des gens de bien
+grossiers, et les hommes de ce pays-ci sont des coquins raffinés. Je
+suis, à la vérité, bien surpris d’être venu d’un autre monde pour être
+enfermé dans celui-ci sous quatre verrous avec un prêtre; mais je fais
+réflexion au nombre prodigieux d’hommes qui partent d’un hémisphère
+pour aller se faire tuer dans l’autre, ou qui font naufrage en chemin,
+et qui sont mangés des poissons: je ne vois pas les gracieux desseins
+de Dieu sur tous ces gens-là.
+
+On leur apporta à dîner par un guichet. La conversation roula sur la
+Providence, sur les lettres de cachet, et sur l’art de ne pas succomber
+aux disgrâces auxquelles tout homme est exposé dans ce monde. Il y a
+deux ans que je suis ici, dit le vieillard, sans autre consolation que
+moi-même et des livres; je n’ai pas eu un moment de mauvaise humeur.
+
+Ah! M. Gordon, s’écria l’Ingénu, vous n’aimez donc pas votre marraine?
+Si vous connaissiez comme moi mademoiselle de Saint-Yves, vous seriez
+au désespoir. A ces mots il ne put retenir ses larmes, et il se sentit
+alors un peu moins oppressé. Mais, dit-il, pourquoi donc les larmes
+soulagent-elles? Il me semble qu’elles devraient faire un effet
+contraire.—Mon fils, tout est physique en nous, dit le bon vieillard;
+toute sécrétion fait du bien au corps; et tout ce qui le soulage
+soulage l’âme: nous sommes les machines de la Providence.
+
+L’Ingénu, qui, comme nous l’avons dit plusieurs fois, avait un grand
+fonds d’esprit, fit de profondes réflexions sur cette idée, dont il
+semblait qu’il avait la semence en lui-même. Après quoi il demanda à
+son compagnon pourquoi sa machine était depuis deux ans sous quatre
+verrous. Par la grâce efficace, répondit Gordon: je passe pour
+janséniste; j’ai connu Arnauld et Nicole; les jésuites nous ont
+persécutés. Nous croyons que le pape n’est qu’un évêque comme un autre;
+et c’est pour cela que le P. de La Chaise a obtenu du roi, son
+pénitent, un ordre de me ravir, sans aucune formalité de justice, le
+bien le plus précieux des hommes, la liberté. Voilà qui est bien
+étrange, dit l’Ingénu; tous les malheureux que j’ai rencontrés ne le
+sont qu’à cause du pape.
+
+A l’égard de votre grâce efficace, je vous avoue que je n’y entends
+rien; mais je regarde comme une grande grâce que Dieu m’ait fait
+trouver dans mon malheur un homme comme vous, qui verse dans mon coeur
+des consolations dont je me croyais incapable.
+
+Chaque jour la conversation devenait plus intéressante et plus
+instructive. Les âmes des deux captifs s’attachaient l’une à l’autre.
+Le vieillard savait beaucoup, et le jeune homme voulait beaucoup
+apprendre. Au bout d’un mois il étudia la géométrie; il la dévorait.
+Gordon lui fit lire la physique de Rohault, qui était encore à la mode,
+et il eut le bon esprit de n’y trouver que des incertitudes.
+
+Ensuite il lut le premier volume de la _Recherche de la vérité_. Cette
+nouvelle lumière l’éclaira. Quoi! dit-il, notre imagination et nos sens
+nous trompent à ce point! quoi! les objets ne forment point nos idées,
+et nous ne pouvons nous les donner nous-mêmes! Quand il eut lu le
+second volume, il ne fut plus si content, et il conclut qu’il est plus
+aisé de détruire que de bâtir.
+
+Son confrère, étonné qu’un jeune ignorant fît cette réflexion, qui
+n’appartient qu’aux âmes exercées, conçut une grande idée de son
+esprit, et s’attacha à lui davantage.
+
+Votre Malebranche, lui dit un jour l’Ingénu, me paraît avoir écrit la
+moitié de son livre avec sa raison, et l’autre avec son imagination et
+ses préjugés.
+
+Quelques jours après, Gordon lui demanda: Que pensez-vous donc de
+l’âme, de la manière dont nous recevons nos idées, de notre volonté, de
+la grâce, du libre arbitre? Rien, lui repartit l’Ingénu: si je pensais
+quelque chose, c’est que nous sommes sous la puissance de l’Etre
+éternel, comme les astres et les éléments; qu’il fait tout en nous, que
+nous sommes de petites roues de la machine immense dont il est l’âme;
+qu’il agit par des lois générales, et non par des vues particulières;
+cela seul me paraît intelligible; tout le reste est pour moi un abîme
+de ténèbres.
+
+Mais, mon fils, ce serait faire Dieu auteur du péché.—Mais, mon père,
+votre grâce efficace ferait Dieu auteur du péché aussi; car il est
+certain que tous ceux à qui cette grâce serait refusée pécheraient; et
+qui nous livre au mal n’est-il pas l’auteur du mal?
+
+Cette naïveté embarrassait fort le bon-homme; il sentait qu’il fesait
+de vains efforts pour se tirer de ce bourbier; et il entassait tant de
+paroles qui paraissaient avoir du sens et qui n’en avaient point (dans
+le goût de la prémotion physique), que l’Ingénu en avait pitié. Cette
+question tenait évidemment à l’origine du bien et du mal; et alors il
+fallait que le pauvre Gordon passât en revue la boîte de Pandore,
+l’oeuf d’Orosmade percé par Arimane[1], l’inimitié entre Typhon et
+Osiris, et enfin le péché originel; et ils couraient l’un et l’autre
+dans cette nuit profonde, sans jamais se rencontrer. Mais enfin ce
+roman de l’âme détournait leur vue de la contemplation de leur propre
+misère, et, par un charme étrange, la foule des calamités répandues sur
+l’univers diminuait la sensation de leurs peines; ils n’osaient se
+plaindre quand tout souffrait.
+
+[1] Voyez tome XV, pages 314-315. B.
+
+
+Mais, dans le repos de la nuit, l’image de la belle Saint-Yves effaçait
+dans l’esprit de son amant toutes les idées de métaphysique et de
+morale. Il se réveillait les yeux mouillés de larmes; et le vieux
+janséniste oubliait sa grâce efficace, et l’abbé de Saint-Cyran, et
+Jansénius, pour consoler un jeune homme qu’il croyait en péché mortel.
+
+Après leurs lectures, après leurs raisonnements, ils parlaient encore
+de leurs aventures; et, après en avoir inutilement parlé, ils lisaient
+ensemble ou séparément. L’esprit du jeune homme se fortifiait de plus
+en plus. Il serait surtout allé très loin en mathématiques sans les
+distractions que lui donnait mademoiselle de Saint-Yves.
+
+Il lut des histoires, elles l’attristèrent. Le monde lui parut trop
+méchant et trop misérable. En effet l’histoire n’est que le tableau des
+crimes et des malheurs. La foule des hommes innocents et paisibles
+disparaît toujours sur ces vastes théâtres. Les personnages ne sont que
+des ambitieux pervers. Il semble que l’histoire ne plaise que comme la
+tragédie, qui languit si elle n’est animée par les passions, les
+forfaits, et les grandes infortunes. Il faut armer Clio du poignard,
+comme Melpomène.
+
+Quoique l’histoire de France soit remplie d’horreurs, ainsi que toutes
+les autres, cependant elle lui parut si dégoûtante dans ses
+commencements, si sèche dans son milieu, si petite enfin, même du temps
+de Henri IV, toujours si dépourvue de grands monuments, si étrangère à
+ces belles découvertes qui ont illustré d’autres nations, qu’il était
+obligé de lutter contre l’ennui pour lire tous ces détails de calamités
+obscures resserrées dans un coin du monde.
+
+Gordon pensait comme lui. Tous deux riaient de pitié quand il était
+question des souverains de Fezensac[1], de Fesansaguet, et d’Astarac.
+Cette étude en effet ne serait bonne que pour leurs héritiers, s’ils en
+avaient. Les beaux siècles de la république romaine le rendirent
+quelque temps indifférent pour le reste de la terre. Le spectacle de
+Rome victorieuse et législatrice des nations occupait son âme entière.
+Il s’échauffait en contemplant ce peuple qui fut gouverné sept cents
+ans par l’enthousiasme de la liberté et de la gloire.
+
+[1] Le comté de Fezensac avait sept lieues de longueur sur cinq de
+largeur; il avait été, en 1140, réuni au comté d’Armagnac. Le vicomte
+de Fesansaguet, ou petit Fezensac, fut aussi, en 1404, réuni au comté
+d’Armagnac. Le comté d’Astarac avait environ treize lieues de longueur
+et onze de largeur. B.
+
+
+Ainsi se passaient les jours, les semaines, les mois; et il se serait
+cru heureux dans le séjour du désespoir, s’il n’avait point aimé.
+
+Son bon naturel s’attendrissait encore sur le prieur de Notre-Dame de
+la Montagne, et sur la sensible Kerkabon. Que penseront-ils,
+répétait-il souvent, quand ils n’auront point de mes nouvelles? Ils me
+croiront un ingrat. Cette idée le tourmentait; il plaignait ceux qui
+l’aimaient, beaucoup plus qu’il ne se plaignait lui-même.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+
+Comment l’Ingénu développe son génie.
+
+
+La lecture agrandit l’âme, et un ami éclairé la console. Notre captif
+jouissait de ces deux avantages qu’il n’avait pas soupçonnés
+auparavant. Je serais tenté, dit-il, de croire aux métamorphoses, car
+j’ai été changé de brute en homme. Il se forma une bibliothèque choisie
+d’une partie de son argent dont on lui permettait de disposer. Son ami
+l’encouragea à mettre par écrit ses réflexions. Voici ce qu’il écrivit
+sur l’histoire ancienne:
+
+«Je m’imagine que les nations ont été long-temps comme moi, qu’elles ne
+se sont instruites que fort tard, qu’elles n’ont été occupées pendant
+des siècles que du moment présent qui coulait, très peu du passé, et
+jamais de l’avenir. J’ai parcouru cinq ou six cents lieues du Canada,
+je n’y ai pas trouvé un seul monument; personne n’y sait rien de ce
+qu’a fait son bisaïeul. Ne serait-ce pas là l’état naturel de l’homme?
+L’espèce de ce continent-ci me paraît supérieure à celle de l’autre.
+Elle a augmenté son être depuis plusieurs siècles par les arts et par
+les connaissances. Est-ce parcequ’elle a de la barbe au menton, et que
+Dieu a refusé la barbe aux Américains? Je ne le crois pas; car je vois
+que les Chinois n’ont presque point de barbe, et qu’ils cultivent les
+arts depuis plus de cinq mille années. En effet, s’ils ont plus de
+quatre mille ans d’annales, il faut bien que la nation ait été
+rassemblée et florissante depuis plus de cinquante siècles.
+
+«Une chose me frappe surtout dans cette ancienne histoire de la Chine,
+c’est que presque tout y est vraisemblable et naturel. Je l’admire en
+ce qu’il n’y a rien de merveilleux.
+
+«Pourquoi toutes les autres nations se sont-elles donné des origines
+fabuleuses? Les anciens chroniqueurs de l’histoire de France, qui ne
+sont pas fort anciens, font venir les Français d’un Francus, fils
+d’Hector: les Romains se disaient issus d’un Phrygien, quoiqu’il n’y
+eût pas dans leur langue un seul mot qui eût le moindre rapport à la
+langue de Phrygie: les dieux avaient habité dix mille ans en Egypte, et
+les diables, en Scythie, où ils avaient engendré les Huns. Je ne vois
+avant Thucydide que des romans semblables aux Amadis, et beaucoup moins
+amusants. Ce sont partout des apparitions, des oracles, des prodiges,
+des sortilèges, des métamorphoses, des songes expliqués, et qui font la
+destinée des plus grands empires et des plus petits états: ici des
+bêtes qui parlent, là des bêtes qu’on adore, des dieux transformés en
+hommes, et des hommes transformés en dieux. Ah! s’il nous faut des
+fables, que ces fables soient du moins l’emblème de la vérité! J’aime
+les fables des philosophes, je ris de celles des enfants, et je hais
+celles des imposteurs.»
+
+Il tomba un jour sur une histoire de l’empereur Justinien. On y lisait
+que des apédeutes[1] de Constantinople avaient donné, en très mauvais
+grec, un édit contre le plus grand capitaine du siècle[2], parceque ce
+héros avait prononcé ces paroles dans la chaleur de la conversation:
+«La vérité luit de sa propre lumière, et on n’éclaire pas les esprits
+avec les flammes des bûchers.» Les apédeutes assurèrent que cette
+proposition était hérétique, sentant l’hérésie, et que l’axiome
+contraire était catholique, universel, et grec: « On n’éclaire les
+esprits qu’avec la flamme des bûchers, et la vérité ne saurait luire de
+sa propre lumière.» Ces linostoles[3] condamnèrent ainsi plusieurs
+discours du capitaine, et donnèrent un édit.
+
+[1] Ignorants, gens sans éducation. (Note de M. Decroix.)
+
+
+[2] La faculté de théologie dé Paris avait donné, en mauvais latin, une
+censure du _Bélisaire_ de Marmontel. B.
+
+
+[3] Couverts de longs habits de lin (tels que des surplis). L’auteur
+fait ici allusion à la censure du _Bélisaire_ de Marmontel par la
+Sorbonne. (Note de M. Decroix.)
+
+
+Quoi! s’écria l’Ingénu, des édits rendus par ces gens-là! Ce ne sont
+point des édits, répliqua Gordon, ce sont des contr’édits[4] dont tout
+le monde se moquait à Constantinople, et l’empereur tout le premier;
+c’était un sage prince, qui avait su réduire les apédeutes linostoles à
+ne pouvoir faire que du bien. Il savait que ces messieurs-là et
+plusieurs autres pastophores[5] avaient lassé de contr’édits la
+patience des empereurs ses prédécesseurs en matière plus grave. Il fit
+fort bien, dit l’Ingénu; on doit soutenir les pastophores et les
+contenir.
+
+[4] L’édition encadrée de 1775 porte: _contr’édits_; on lit de même
+dans les éditions de Kehl. Toutes les éditions antérieures à 1775
+portent: _contredits_, Mais on ne doit pas oublier que beaucoup
+d’ouvrages de Voltaire ont été imprimés en pays étrangers, et
+quelquefois loin des yeux de l’auteur. B.
+
+
+[5] Vêtus de longues robes ou manteaux. (Note de M. Decroix.)
+
+
+Il mit par écrit beaucoup d’autres réflexions qui épouvantèrent le
+vieux Gordon. Quoi! dit-il en lui-même, j’ai consumé cinquante ans à
+m’instruire, et je crains de ne pouvoir atteindre au bon sens naturel
+de cet enfant presque sauvage! je tremble d’avoir laborieusement
+fortifié des préjugés; il n’écoute que la simple nature.
+
+Le bon-homme avait quelques uns de ces petits livres de critique, de
+ces brochures périodiques où des hommes incapables de rien produire
+dénigrent les productions des autres, où les Visé insultent aux Racine,
+et les Faydit aux Fénelon. L’Ingénu en parcourut quelques uns. Je les
+compare, disait-il, à certains moucherons qui vont déposer leurs oeufs
+dans le derrière des plus beaux chevaux: cela ne les empêche pas de
+courir. A peine les deux philosophes daignèrent-ils jeter les yeux sur
+ces excréments de la littérature.
+
+Ils lurent bientôt ensemble les éléments de l’astronomie; l’Ingénu fit
+venir des sphères: ce grand spectacle le ravissait. Qu’il est dur,
+disait-il, de ne commencer à connaître le ciel que lorsqu’on me ravit
+le droit de le contempler! Jupiter et Saturne roulent dans ces espaces
+immenses; des millions de soleils éclairent des milliards de mondes; et
+dans le coin de terre où je suis jeté, il se trouve des êtres qui me
+privent, moi être voyant et pensant, de tous ces mondes où ma vue
+pourrait atteindre, et de celui où Dieu m’a fait naître! La lumière
+faite pour tout l’univers est perdue pour moi. On ne me la cachait pas
+dans l’horizon septentrional où j’ai passé mon enfance et ma jeunesse.
+Sans vous, mon cher Gordon, je serais ici dans le néant.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+
+Ce que l’Ingénu pense des pièces de théâtre.
+
+
+Le jeune Ingénu ressemblait à un de ces arbres vigoureux qui, nés dans
+un sol ingrat, étendent en peu de temps leurs racines et leurs branches
+quand ils sont transplantés dans un terrain favorable; et il était bien
+extraordinaire qu’une prison fût ce terrain.
+
+Parmi les livres qui occupaient le loisir des deux captifs, il se
+trouva des poésies, des traductions de tragédies grecques, quelques
+pièces du théâtre français. Les vers qui parlaient d’amour portèrent
+à-la-fois dans l’âme de l’Ingénu le plaisir et la douleur. Ils lui
+parlaient tous de sa chère Saint-Yves. La fable des deux Pigeons lui
+perça le coeur; il était bien loin de pouvoir revenir à son colombier.
+
+Molière l’enchanta. Il lui fesait connaître les moeurs de Paris et du
+genre humain.—A laquelle de ses comédies donnez-vous la préférence?—Au
+_Tartufe_, sans difficulté. Je pense comme vous, dit Gordon; c’est un
+tartufe qui m’a plongé dans ce cachot, et peut-être ce sont des
+tartufes qui ont fait votre malheur.
+
+Comment trouvez-vous ces tragédies grecques?—Bonnes pour des Grecs, dit
+l’Ingénu. Mais quand il lut l’_Iphigénie_ moderne, _Phèdre_,
+_Andromaque_, _Athalie_, il fut en extase, il soupira, il versa des
+larmes, il les sut par coeur sans avoir envie de les apprendre.
+
+Lisez _Rodogune_, lui dit Gordon; on dit que c’est le chef-d’oeuvre du
+théâtre; les autres pièces qui vous ont fait tant de plaisir sont peu
+de chose en comparaison. Le jeune homme, dès la première page, lui dit:
+Cela n’est pas du même auteur.—A quoi le voyez-vous?—Je n’en sais rien
+encore; mais ces vers-là ne vont ni à mon oreille ni à mon coeur.—Oh!
+ce n’est rien que les vers, répliqua Gordon. L’Ingénu répondit:
+Pourquoi donc en faire?
+
+Après avoir lu très attentivement la pièce, sans autre dessein que
+celui d’avoir du plaisir, il regardait son ami avec des yeux secs et
+étonnés, et ne savait que dire. Enfin, pressé de rendre compte de ce
+qu’il avait senti, voici ce qu’il répondit: Je n’ai guère entendu le
+commencement; j’ai été révolté du milieu; la dernière scène m’a
+beaucoup ému, quoiqu’elle me paraisse peu vraisemblable: je ne me suis
+intéressé pour personne, et je n’ai pas retenu vingt vers, moi qui les
+retiens tous quand ils me plaisent.
+
+Cette pièce passe pourtant pour la meilleure que nous ayons.—Si cela
+est, répliqua-t-il, elle est peut-être comme bien des gens qui ne
+méritent pas leurs places. Après tout, c’est ici une affaire de goût;
+le mien ne doit pas encore être formé: je peux me tromper; mais vous
+savez que je suis assez accoutumé à dire ce que je pense, ou plutôt ce
+que je sens. Je soupçonne qu’il y a souvent de l’illusion, de la mode,
+du caprice dans les jugements des hommes. J’ai parlé d’après la nature;
+il se peut que chez moi la nature soit très imparfaite; mais il se peut
+aussi qu’elle soit quelquefois peu consultée par la plupart des hommes.
+Alors il récita des vers d’_Iphigénie_, dont il était plein; et
+quoiqu’il ne déclamât pas bien, il y mit tant de vérité et d’onction,
+qu’il fit pleurer le vieux janséniste. Il lut ensuite _Cinna_; il ne
+pleura point, mais il admira.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+
+La belle Saint-Yves va à Versailles.
+
+
+Pendant que notre infortuné s’éclairait plus qu’il ne se consolait;
+pendant que son génie, étouffé depuis si long-temps, se déployait avec
+tant de rapidité et de force; pendant que la nature, qui se
+perfectionnait en lui, le vengeait des outrages de la fortune, que
+devinrent monsieur le prieur et sa bonne soeur, et la belle recluse
+Saint-Yves? Le premier mois on fut inquiet, et au troisième on fut
+plongé dans la douleur; les fausses conjectures, les bruits mal fondés,
+alarmèrent: au bout de six mois on le crut mort. Enfin monsieur et
+mademoiselle de Kerkabon apprirent, par une ancienne lettre qu’un garde
+du roi avait écrite en Bretagne, qu’un jeune homme semblable à l’Ingénu
+était arrivé un soir à Versailles, mais qu’il avait été enlevé pendant
+la nuit, et que depuis ce temps personne n’en avait entendu parler.
+
+Hélas! dit mademoiselle de Kerkabon, notre neveu aura fait quelque
+sottise, et se sera attiré de fâcheuses affaires. Il est jeune, il est
+Bas-Breton, il ne peut savoir comme on doit se comporter à la cour. Mon
+cher frère, je n’ai jamais vu Versailles ni Paris; voici une belle
+occasion, nous retrouverons peut-être notre pauvre neveu: c’est le fils
+de notre frère; notre devoir est de le secourir. Qui sait si nous ne
+pourrons point parvenir enfin à le faire sous-diacre, quand la fougue
+de la jeunesse sera amortie? Il avait beaucoup de dispositions pour les
+sciences. Vous souvenez-vous comme il raisonnait sur l’ancien et sur le
+nouveau _Testament_? Nous sommes responsables de son âme; c’est nous
+qui l’avons fait baptiser; sa chère maîtresse Saint-Yves passe les
+journées à pleurer. En vérité il faut aller à Paris. S’il est caché
+dans quelqu’une de ces vilaines maisons de joie dont on m’a fait tant
+de récits, nous l’en tirerons. Le prieur fut touché des discours de sa
+soeur. Il alla trouver l’évêque de Saint-Malo, qui avait baptisé le
+Huron, et lui demanda sa protection et ses conseils. Le prélat approuva
+le voyage. Il donna au prieur des lettres de recommandation pour le P.
+de La Chaise, confesseur du roi, qui avait la première dignité du
+royaume, pour l’archevêque de Paris, Harlay, et pour l’évêque de Meaux,
+Bossuet.
+
+Enfin le frère et la soeur partirent; mais, quand ils furent arrivés à
+Paris, ils se trouvèrent égarés comme dans un vaste labyrinthe, sans
+fil et sans issue. Leur fortune était médiocre, et il leur fallait tous
+les jours des voitures pour aller à la découverte, et ils ne
+découvraient rien.
+
+Le prieur se présenta chez le révérend P. de La Chaise; il était avec
+mademoiselle Du Tron, et ne pouvait donner audience à des prieurs. Il
+alla à la porte de l’archevêque; le prélat[1] était enfermé avec la
+belle madame de Lesdiguières pour les affaires de l’Eglise. Il courut à
+la maison de campagne de l’évêque de Meaux; celui-ci examinait, avec
+mademoiselle de Mauléon, l’amour mystique de madame Guyon. Cependant il
+parvint à se faire entendre de ces deux prélats; tous deux lui
+déclarèrent qu’ils ne pouvaient se mêler de son neveu, attendu qu’il
+n’était pas sous-diacre.
+
+[1] François de Harlay de Chauvalon, archevêque de Paris, de 1670 à
+1695, refusa la sépulture à Molière, fit enfermer madame Guyon, donna
+la bénédiction nuptiale à Louis XIV et à madame de Maintenon. Il était
+connu par ses aventures galantes. Un jour’qu’il entrait dans un salon
+où étaient un grand nombre de belles dames, il dit:
+
+
+Formosi pecoris custos;
+
+
+l’une d’elles acheva le vers de Virgile en ajoutant:
+
+
+formosior ipse. B.
+
+
+Enfin il vit le jésuite; celui-ci le reçut à bras ouverts, lui protesta
+qu’il avait toujours eu pour lui une estime particulière, ne l’ayant
+jamais connu. Il jura que la Société avait toujours été attachée aux
+Bas-Bretons. Mais, dit-il, votre neveu n’aurait-il pas le malheur
+d’être huguenot?—Non, assurément, mon révérend père.—Serait-il point
+janséniste?—Je puis assurer à votre révérence qu’à peine est-il
+chrétien: il y a environ onze mois que nous l’avons baptisé.—Voilà qui
+est bien, voilà qui est bien, nous aurons soin de lui. Votre bénéfice
+est-il considérable?—Oh! fort peu de chose, et mon neveu nous coûte
+beaucoup.—Y a-t-il quelques jansénistes dans le voisinage? Prenez bien
+garde, mon cher monsieur le prieur, ils sont plus dangereux que les
+huguenots et les athées.—Mon révérend père, nous n’en avons point; on
+ne sait ce que c’est que le jansénisme à Notre-Dame de la
+Montagne.—Tant mieux; allez, il n’y a rien que je ne fasse pour vous.
+Il congédia affectueusement le prieur, et n’y pensa plus.
+
+Le temps s’écoulait, le prieur et la bonne soeur se désespéraient.
+
+Cependant le maudit bailli pressait le mariage de son grand benêt de
+fils avec la belle Saint-Yves, qu’on avait fait sortir exprès du
+couvent. Elle aimait toujours son cher filleul autant qu’elle détestait
+le mari qu’on lui présentait. L’affront d’avoir été mise dans un
+couvent augmentait sa passion; l’ordre d’épouser le fils du bailli y
+mettait le comble. Les regrets, la tendresse, et l’horreur,
+bouleversaient son âme. L’amour, comme on sait, est bien plus ingénieux
+et plus hardi dans une jeune fille, que l’amitié ne l’est dans un vieux
+prieur et dans une tante de quarante-cinq ans passés. De plus, elle
+s’était bien formée dans son couvent par les romans qu’elle avait lus à
+la dérobée. La belle Saint-Yves se souvenait de la lettre qu’un garde
+du corps avait écrite en Basse-Bretagne, et dont on avait parlé dans la
+province. Elle résolut d’aller elle-même prendre des informations à
+Versailles; de se jeter aux pieds des ministres, si son mari était en
+prison, comme on le disait, et d’obtenir justice pour lui. Je ne sais
+quoi l’avertissait secrètement qu’à la cour on ne refuse rien à une
+jolie fille; mais elle ne savait pas ce qu’il en coûtait.
+
+Sa résolution prise, elle est consolée, elle est tranquille, elle ne
+rebute plus son sot prétendu; elle accueille le détestable beau-père,
+caresse son frère, répand l’allégresse dans la maison; puis, le jour
+destiné à la cérémonie, elle part secrètement à quatre heures du matin
+avec ses petits présents de noce, et tout ce qu’elle a pu rassembler.
+Ses mesures étaient si bien prises, qu’elle était déjà à plus de dix
+lieues lorsqu’on entra dans sa chambre, vers le midi. La surprise et la
+consternation furent grandes. L’interrogant bailli fit ce jour-là plus
+de questions qu’il n’en avait fait dans toute la semaine; le mari resta
+plus sot qu’il ne l’avait jamais été. L’abbé de Saint-Yves en colère
+prit le parti de courir après sa soeur. Le bailli et son fils voulurent
+l’accompagner. Ainsi la destinée conduisait à Paris presque tout ce
+canton de la Basse-Bretagne.
+
+La belle Saint-Yves se doutait bien qu’on la suivrait. Elle était à
+cheval; elle s’informait adroitement des courriers s’ils n’avaient
+point rencontré un gros abbé, un énorme bailli, et un jeune benêt, qui
+couraient sur le chemin de Paris. Ayant appris au troisième jour qu’ils
+n’étaient pas loin, elle prit une route différente, et eut assez
+d’habileté et de bonheur pour arriver à Versailles, tandis qu’on la
+cherchait inutilement dans Paris.
+
+Mais comment se conduire à Versailles? jeune, belle, sans conseil, sans
+appui, inconnue, exposée à tout, comment oser chercher un garde du roi?
+Elle imagina de s’adresser à un jésuite du bas étage; il y en avait
+pour toutes les conditions de la vie: comme Dieu, disaient-ils, a donné
+différentes nourritures aux diverses espèces d’animaux, il avait donné
+au roi son confesseur, que tous les solliciteurs de bénéfices
+appelaient _le chef de l’Église gallicane_; ensuite venaient les
+confesseurs des princesses; les ministres n’en avaient point; ils
+n’étaient pas si sots. Il y avait les jésuites du grand commun, et
+surtout les jésuites des femmes de chambre par lesquelles on savait les
+secrets des maîtresses; et ce n’était pas un petit emploi. La belle
+Saint-Yves s’adressa à un de ces derniers, qui s’appelait le P.
+Tout-à-tous. Elle se confessa à lui, lui exposa ses aventures, son
+état, son danger, et le conjura de la loger chez quelque bonne dévote
+qui la mît à l’abri des tentations.
+
+Le P. Tout-à-tous l’introduisit chez la femme d’un officier du gobelet,
+l’une de ses plus affidées pénitentes. Dès qu’elle y fut, elle
+s’empressa de gagner la confiance et l’amitié de cette femme; elle
+s’informa du garde breton, et le fit prier de venir chez elle. Ayant su
+de lui que son amant avait été enlevé après avoir parlé à un premier
+commis, elle court chez ce commis: la vue d’une belle femme l’adoucit,
+car il faut convenir que Dieu n’a créé les femmes que pour apprivoiser
+les hommes.
+
+Le plumitif attendri lui avoua tout. Votre amant est à la Bastille
+depuis près d’un an, et sans vous il y serait peut-être toute sa vie.
+La tendre Saint-Yves s’évanouit. Quand elle eut repris ses sens, le
+plumitif lui dit: Je suis sans crédit pour faire du bien; tout mon
+pouvoir se borne à faire du mal quelquefois. Croyez-moi, allez chez M.
+de Saint-Pouange, qui fait le bien et le mal, cousin et favori de
+monseigneur de Louvois. Ce ministre a deux âmes: M. de Saint-Pouange en
+est une; madame Dufresnoy[1], l’autre; mais elle n’est pas à présent à
+Versailles; il ne vous reste que de fléchir le protecteur que je vous
+indique. La belle Saint-Yves, partagée entre un peu de joie et
+d’extrêmes douleurs, entre quelque espérance et de tristes craintes,
+poursuivie par son frère, adorant son amant, essuyant ses larmes et en
+versant encore, tremblante, affaiblie, et reprenant courage, courut
+vite chez M. de Saint-Pouange.
+
+[1] Dans les éditions antérieures aux éditions de Kehl, ou lit: _Madame
+Du Belloy_. B.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+
+Progrès de l’esprit de l’Ingénu.
+
+
+L’Ingénu fesait des progrès rapides dans les sciences, et surtout dans
+la science de l’homme. La cause du développement rapide de son esprit
+était due à son éducation sauvage presque autant qu’à la trempe de son
+âme; car, n’ayant rien appris dans son enfance, il n’avait point appris
+de préjugés. Son entendement n’ayant point été courbé par l’erreur
+était demeuré dans toute sa rectitude. Il voyait les choses comme elles
+sont, au lieu que les idées qu’on nous donne dans l’enfance nous les
+font voir toute notre vie comme elles ne sont point. Vos persécuteurs
+sont abominables, disait-il à son ami Gordon. Je vous plains d’être
+opprimé, mais je vous plains d’être janséniste. Toute secte me paraît
+le ralliement de l’erreur. Dites-moi s’il y a des sectes en géométrie?
+Non, mon cher enfant, lui dit en soupirant le bon Gordon; tous les
+hommes sont d’accord sur la vérité quand elle est démontrée, mais ils
+sont trop partagés sur les vérités obscures.—Dites sur les faussetés
+obscures. S’il y avait eu une seule vérité cachée dans vos amas
+d’arguments qu’on ressasse depuis tant de siècles, on l’aurait
+découverte sans doute; et l’univers aurait été d’accord au moins sur ce
+point-là. Si cette vérité était nécessaire comme le soleil l’est à la
+terre, elle serait brillante comme lui. C’est une absurdité, c’est un
+outrage au genre humain, c’est un attentat contre l’Être infini et
+suprême de dire: il y a une vérité essentielle à l’homme, et Dieu l’a
+cachée. Tout ce que disait ce jeune ignorant, instruit par la nature,
+fesait une impression profonde sur l’esprit du vieux savant infortuné.
+Serait-il bien vrai, s’écriat-il, que je me fusse rendu malheureux pour
+des chimères? Je suis bien plus sûr de mon malheur que de la grâce
+efficace. J’ai consumé mes jours à raisonner sur la liberté de Dieu et
+du genre humain; mais j’ai perdu la mienne; ni saint Augustin ni saint
+Prosper ne me tireront de l’abîme où je suis.
+
+L’Ingénu, livré à son caractère, dit enfin: Voulez-vous que je vous
+parle avec une confiance hardie? Ceux qui se font persécuter pour ces
+vaines disputes de l’école me semblent peu sages; ceux qui persécutent
+me paraissent des monstres.
+
+Les deux captifs étaient fort d’accord sur l’injustice de leur
+captivité. Je suis cent fois plus à plaindre que vous, disait l’Ingénu;
+je suis né libre comme l’air; j’avais deux vies, la liberté et l’objet
+de mon amour: on me les ôte. Nous voici tous deux dans les fers, sans
+savoir la raison et sans pouvoir la demander. J’ai vécu Huron vingt
+ans; on dit que ce sont des barbares, parcequ’ils se vengent de leurs
+ennemis; mais ils n’ont jamais opprimé leurs amis. A peine ai-je mis le
+pied en France, que j’ai versé mon sang pour elle; j’ai peut-être sauvé
+une province, et pour récompense je suis englouti dans ce tombeau des
+vivants, où je serais mort de rage sans vous. Il n’y a donc point de
+lois dans ce pays? on condamne les hommes sans les entendre! Il n’en
+est pas ainsi en Angleterre. Ah! ce n’était pas contre les Anglais que
+je devais me battre. Ainsi sa philosophie naissante ne pouvait dompter
+la nature outragée dans le premier de ses droits, et laissait un libre
+cours à sa juste colère.
+
+Son compagnon ne le contredit point. L’absence augmente toujours
+l’amour qui n’est pas satisfait, et la philosophie ne le diminue pas.
+Il parlait aussi souvent de sa chère Saint-Yves que de morale et de
+métaphysique. Plus ses sentiments s’épuraient, et plus il aimait. Il
+lut quelques romans nouveaux; il en trouva peu qui lui peignissent la
+situation de son âme. Il sentait que son coeur allait toujours au-delà
+de ce qu’il lisait. Ah! disait-il, presque tous ces auteurs-là n’ont
+que de l’esprit et de l’art. Enfin le bon prêtre janséniste devenait
+insensiblement le confident de sa tendresse. Il ne connaissait l’amour
+auparavant que comme un péché dont on s’accuse en confession. Il apprit
+à le connaître comme un sentiment aussi noble que tendre, qui peut
+élever l’âme autant que l’amollir, et produire même quelquefois des
+vertus. Enfin, pour dernier prodige, un Huron convertissait un
+janséniste.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+
+La belle Saint-Yves résiste à des propositions délicates.
+
+
+La belle Saint-Yves, plus tendre encore que son amant, alla donc chez
+M. de Saint-Pouange, accompagnée de l’amie chez qui elle logeait,
+toutes deux cachées dans leurs coiffes. La première chose qu’elle vit à
+la porte ce fut l’abbé de Saint-Yves, son frère, qui en sortait. Elle
+fut intimidée; mais la dévote amie la rassura. C’est précisément
+parcequ’on a parlé contre vous qu’il faut que vous parliez. Soyez sûre
+que dans ce pays les accusateurs ont toujours raison, si on ne se hâte
+de les confondre. Votre présence d’ailleurs, ou je me trompe fort, fera
+plus d’effet que les paroles de votre frère.
+
+Pour peu qu’on encourage une amante passionnée, elle est intrépide. La
+Saint-Yves se présente à l’audience. Sa jeunesse, ses charmes, ses yeux
+tendres mouillés de quelques pleurs, attirèrent tous les regards.
+Chaque courtisan du sous-ministre oublia un moment l’idole du pouvoir
+pour contempler celle de la beauté. Le Saint-Pouange la fit entrer dans
+un cabinet; elle parla avec attendrissement et avec grâce.
+Saint-Pouange se sentit touché. Elle tremblait, il la rassura. Revenez
+ce soir, lui dit-il; vos affaires méritent qu’on y pense et qu’on en
+parle à loisir; il y a ici trop de monde; on expédie les audiences trop
+rapidement: il faut que je vous entretienne à fond de tout ce qui vous
+regarde. Ensuite, ayant fait l’éloge de sa beauté et de ses sentiments,
+il lui recommanda de venir à sept heures du soir.
+
+Elle n’y manqua pas; la dévote amie l’accompagna encore, mais elle se
+tint dans le salon, et lut le _Pédagogue chrétien_[1], pendant que le
+Saint-Pouange et la belle Saint-Yves étaient dans l’arrière-cabinet.
+Croiriez-vous bien, mademoiselle, lui dit-il d’abord, que votre frère
+est venu me demander une lettre de cachet contre vous? En vérité j’en
+expédierais plutôt une pour le renvoyer en Basse-Bretagne.—Hélas!
+monsieur, on est donc bien libéral de lettres de cachet dans vos
+bureaux, puisqu’on en vient solliciter du fond du royaume, comme des
+pensions. Je suis bien loin d’en demander une contre mon frère. J’ai
+beaucoup à me plaindre de lui, mais je respecte la liberté des hommes;
+je demande celle d’un homme que je veux épouser, d’un homme à qui le
+roi doit la conservation d’une province, qui peut le servir utilement,
+et qui est le fils d’un officier tué à son service. De quoi est-il
+accusé? comment a-t-on pu le traiter si cruellement sans l’entendre?
+
+[1] Ouvrage que Voltaire appelle _Excellent livre pour les sots_ (voyez
+tome XXIX, page 119). L’auteur est le P. Outreman. B.
+
+
+Alors le sous-ministre lui montra la lettre du jésuite espion et celle
+du perfide bailli.—Quoi! il y a de pareils monstres sur la terre! et on
+veut me forcer ainsi à épouser le fils ridicule d’un homme ridicule et
+méchant! et c’est sur de pareils avis qu’on décide ici de la destinée
+des citoyens! Elle se jeta à genoux, elle demanda avec des sanglots la
+liberté du brave homme qui l’adorait. Ses charmes en cet état parurent
+dans leur plus grand avantage. Elle était si belle, que le
+Saint-Pouange, perdant toute honte, lui insinua qu’elle réussirait si
+elle commençait par lui donner les prémices de ce qu’elle réservait à
+son amant. La Saint-Yves, épouvantée et confuse, feignit long-temps de
+ne le pas entendre; il fallut s’expliquer plus clairement. Un mot lâché
+d’abord avec retenue en produisait un plus fort suivi d’un autre plus
+expressif. On offrit non seulement la révocation de la lettre de
+cachet, mais des récompenses, de l’argent, des honneurs, des
+établissements; et plus on promettait, plus le désir de n’être pas
+refusé augmentait.
+
+La Saint-Yves pleurait, elle était suffoquée, à demi renversée sur un
+sofa, croyant à peine ce qu’elle voyait, ce qu’elle entendait. Le
+Saint-Pouange, à son tour, se jeta à ses genoux. Il n’était pas sans
+agréments, et aurait pu ne pas effaroucher un coeur moins prévenu; mais
+Saint-Yves adorait son amant, et croyait que c’était un crime horrible
+de le trahir pour le servir. Saint-Pouange redoublait les prières et
+les promesses: enfin la tête lui tourna au point, qu’il lui déclara que
+c’était le seul moyen de tirer de sa prison l’homme auquel elle prenait
+un intérêt si violent et si tendre. Cet étrange entretien se
+prolongeait. La dévote de l’antichambre, en lisant son _Pédagogue
+chrétien_, disait: Mon Dieu! que peuvent-ils faire là depuis deux
+heures? jamais monseigneur de Saint-Pouange n’a donné une si longue
+audience; peut-être qu’il a tout refusé à cette pauvre fille,
+puisqu’elle le prie encore.
+
+Enfin sa compagne sortit de l’arrière-cabinet, tout éperdue, sans
+pouvoir parler, réfléchissant profondément sur le caractère des grands
+et des demi-grands, qui sacrifient si légèrement la liberté des hommes
+et l’honneur des femmes.
+
+Elle ne dit pas un mot pendant tout le chemin. Arrivée chez l’amie,
+elle éclata, elle lui conta tout. La dévote fit de grands signes de
+croix. Ma chère amie, il faut consulter dès demain le P. Tout-à-tous,
+notre directeur; il a beaucoup de crédit auprès de M. de Saint-Pouange;
+il confesse plusieurs servantes de sa maison; c’est un homme pieux et
+accommodant, qui dirige aussi des femmes de qualité: abandonnez-vous à
+lui, c’est ainsi que j’en use; je m’en suis toujours bien trouvée. Nous
+autres pauvres femmes nous avons besoin d’être conduites par un
+homme.—Eh bien donc! ma chère amie, j’irai trouver demain le P.
+Tout-à-tous.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+
+Elle consulte un jésuite.
+
+
+Dès que la belle et désolée Saint-Yves fut avec son bon confesseur,
+elle lui confia qu’un homme puissant et voluptueux lui proposait de
+faire sortir de prison celui qu’elle devait épouser légitimement, et
+qu’il demandait un grand prix de son service; qu’elle avait une
+répugnance horrible pour une telle infidélité, et que, s’il ne
+s’agissait que de sa propre vie, elle la sacrifierait plutôt que de
+succomber.
+
+Voilà un abominable pécheur! lui dit le P. Tout-à-tous. Vous devriez
+bien me dire le nom de ce vilain homme; c’est à coup sûr quelque
+janséniste; je le dénoncerai à sa révérence le P. de La Chaise, qui le
+fera mettre dans le gîte où est à présent la chère personne que vous
+devez épouser.
+
+La pauvre fille, après un long embarras et de grandes irrésolutions,
+lui nomma enfin Saint-Pouange.
+
+Monseigneur de Saint-Pouange! s’écria le jésuite; ah! ma fille, c’est
+tout autre chose; il est cousin du plus grand ministre que nous ayons
+jamais eu, homme de bien, protecteur de la bonne cause, bon chrétien;
+il ne peut avoir eu une telle pensée; il faut que vous ayez mal
+entendu.—Ah! mon père, je n’ai entendu que trop bien; je suis perdue,
+quoi que je fasse; je n’ai que le choix du malheur et de la honte; il
+faut que mon amant reste enseveli tout vivant, ou que je me rende
+indigne de vivre. Je ne puis le laisser périr, et je ne puis le sauver.
+
+Le P. Tout-à-tous tâcha de la calmer par ces douces paroles:
+
+Premièrement, ma fille, ne dites jamais ce mot _mon amant_; il y a
+quelque chose de mondain qui pourrait offenser Dieu: dites _mon mari_;
+car bien qu’il ne le soit pas encore, vous le regardez comme tel; et
+rien n’est plus honnête.
+
+Secondement, bien qu’il soit votre époux en idée, en espérance, il ne
+l’est pas en effet: ainsi vous ne commettriez pas un adultère, péché
+énorme qu’il faut toujours éviter autant qu’il est possible.
+
+Troisièmement, les actions ne sont pas d’une malice de coulpe quand
+l’intention est pure, et rien n’est plus pur que de délivrer votre
+mari.
+
+Quatrièmement, vous avez des exemples dans la sainte antiquité qui
+peuvent merveilleusement servir à votre conduite. Saint Augustin
+rapporte que sous le proconsulat de Septimius Acyndinus[1], en l’an 340
+de notre salut, un pauvre homme ne pouvant payer à César ce qui
+appartenait à César, fut condamné à la mort, comme il est juste, malgré
+la maxime, _Où il n’y a rien le roi perd ses droits_. Il s’agissait
+d’une livre d’or; le condamné avait une femme en qui Dieu avait mis la
+beauté et la prudence. Un vieux richard promit de donner une livre
+d’or, et même plus, à la dame, à condition qu’il commettrait avec elle
+le péché immonde. La dame ne crut point faire mal en sauvant son mari.
+Saint Augustin approuve fort sa généreuse résignation. Il est vrai que
+le vieux richard la trompa, et peut-être même son mari n’en fut pas
+moins pendu; mais elle avait fait tout ce qui était en elle pour sauver
+sa vie.
+
+[1] Voyez, dans le _Dictionnaire de Bayle_, l’article ACYNDINUS. B.
+
+
+Soyez sûre, ma fille, que quand un jésuite vous cite saint Augustin, il
+faut que ce saint ait pleinement raison. Je ne vous conseille rien,
+vous êtes sage; il est à présumer que vous serez utile à votre mari.
+Monseigneur de Saint-Pouange est un honnête homme, il ne vous trompera
+pas; c’est tout ce que je puis vous dire: je prierai Dieu pour vous, et
+j’espère que tout se passera à sa plus grande gloire.
+
+La belle Saint-Yves, non moins effrayée des discours du jésuite que des
+propositions du sous-ministre, s’en retourna éperdue chez son amie.
+Elle était tentée de se délivrer, par la mort, de l’horreur de laisser
+dans une captivité affreuse l’amant qu’elle adorait, et de la honte de
+le délivrer au prix de ce qu’elle avait de plus cher, et qui ne devait
+appartenir qu’à cet amant infortuné.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+
+Elle succombe par vertu.
+
+
+Elle priait son amie de la tuer; mais cette femme, non moins indulgente
+que le jésuite, lui parla plus clairement encore. Hélas! dit-elle, les
+affaires ne se font guère autrement dans cette cour si aimable, si
+galante, si renommée. Les places les plus médiocres et les plus
+considérables n’ont souvent été données qu’au prix qu’on exige de vous.
+Ecoutez, vous m’avez inspiré de l’amitié et de la confiance; je vous
+avouerai que si j’avais été aussi difficile que vous l’êtes, mon mari
+ne jouirait pas du petit poste qui le fait vivre; il le sait, et loin
+d’en être fâché, il voit en moi sa bienfaitrice, et il se regarde comme
+ma créature. Pensez-vous que tous ceux qui ont été à la tête des
+provinces, ou même des armées, aient dû leurs honneurs et leur fortune
+à leurs seuls services? Il en est qui en sont redevables à mesdames
+leurs femmes. Les dignités de la guerre ont été sollicitées par
+l’amour, et la place a été donnée au mari de la plus belle.
+
+Vous êtes dans une situation bien plus intéressante; il s’agit de
+rendre votre amant au jour et de l’épouser; c’est un devoir sacré qu’il
+vous faut remplir. On n’a point blâmé les belles et grandes dames dont
+je vous parle; on vous applaudira, on dira que vous ne vous êtes permis
+une faiblesse que par un excès de vertu.—Ah! quelle vertu! s’écria la
+belle Saint-Yves; quel labyrinthe d’iniquités! quel pays! et que
+j’apprends à connaître les hommes! Un P. de La Chaise et un bailli
+ridicule font mettre mon amant en prison, ma famille me persécute, on
+ne me tend la main dans mon désastre que pour me déshonorer. Un jésuite
+a perdu un brave homme, un autre jésuite veut me perdre; je ne suis
+entourée que de pièges, et je touche au moment de tomber dans la
+misère. Il faut que je me tue, ou que je parle au roi; je me jetterai à
+ses pieds sur son passage, quand il ira à la messe ou à la comédie.
+
+On ne vous laissera pas approcher, lui dit sa bonne amie; et si vous
+aviez le malheur de parler, mons de Louvois et le révérend P. de La
+Chaise pourraient vous enterrer dans le fond d’un couvent pour le reste
+de vos jours.
+
+Tandis que cette brave personne augmentait ainsi les perplexités de
+cette âme désespérée, et enfonçait le poignard dans son coeur, arrive
+un exprès de M. de Saint-Pouange avec une lettre et deux beaux pendants
+d’oreilles. Saint-Yves rejeta le tout en pleurant; mais l’amie s’en
+chargea.
+
+Dès que le messager fut parti, la confidente lit la lettre dans
+laquelle on propose un petit souper aux deux amies pour le soir.
+Saint-Yves jure qu’elle n’ira point. La dévote veut lui essayer les
+deux boucles de diamants. Saint-Yves ne le put souffrir; elle combattit
+la journée entière. Enfin, n’ayant en vue que son amant, vaincue,
+entraînée, ne sachant où on la mène, elle se laisse conduire au souper
+fatal. Rien n’avait pu la déterminer à se parer des pendants
+d’oreilles; la confidente les apporta, elle les lui ajusta malgré elle
+avant qu’on se mît à table. Saint-Yves était si confuse, si troublée,
+qu’elle se laissait tourmenter; et le patron en tirait un augure très
+favorable. Vers la fin du repas, la confidente se retira discrètement.
+Le patron montra alors la révocation de la lettre de cachet, le brevet
+d’une gratification considérable, celui d’une compagnie, et n’épargna
+pas les promesses. Ah! lui dit Saint-Yves, que je vous aimerais si vous
+ne vouliez pas être tant aimé!
+
+Enfin, après une longue résistance, après des sanglots, des cris, des
+larmes, affaiblie du combat, éperdue, languissante, il fallut se
+rendre. Elle n’eut d’autre ressource que de se promettre de ne penser
+qu’à l’Ingénu, tandis que le cruel jouirait impitoyablement de la
+nécessité où elle était réduite.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+
+Elle délivre son amant et un janséniste.
+
+
+Au point du jour elle vole à Paris, munie de l’ordre du ministre. Il
+est difficile de peindre ce qui se passait dans son coeur pendant ce
+voyage. Qu’on imagine une âme vertueuse et noble, humiliée de son
+opprobre, enivrée de tendresse, déchirée des remords d’avoir trahi son
+amant, pénétrée du plaisir de délivrer ce qu’elle adore! Ses amertumes,
+ses combats, son succès, partageaient toutes ses réflexions. Ce n’était
+plus cette fille simple dont une éducation provinciale avait rétréci
+les idées. L’amour et le malheur l’avaient formée. Le sentiment avait
+fait autant de progrès en elle que la raison en avait fait dans
+l’esprit de son amant infortuné. Les filles apprennent à sentir plus
+aisément que les hommes n’apprennent à penser. Son aventure était plus
+instructive que quatre ans de couvent.
+
+Son habit était d’une simplicité extrême. Elle voyait avec horreur les
+ajustements sous lesquels elle avait paru devant son funeste
+bienfaiteur; elle avait laissé ses boucles de diamants à sa compagne
+sans même les regarder. Confuse et charmée, idolâtre de l’Ingénu, et se
+haïssant elle-même, elle arrive enfin à la porte de
+
+… cet affreux château, palais de la vengeance,
+Qui renferme souvent le crime et l’innocence[1].
+
+
+[1] _Henriade_,, chant IV, vers 456-57. B.
+
+
+Quand il fallut descendre du carrosse, les forces lui manquèrent; on
+l’aida; elle entra, le coeur palpitant, les yeux humides, le front
+consterné. On la présente au gouverneur; elle veut lui parler, sa voix
+expire; elle montre son ordre en articulant à peine quelques paroles.
+Le gouverneur aimait son prisonnier; il fut très aise de sa délivrance.
+Son coeur n’était pas endurci comme celui de quelques honorables
+geôliers ses confrères qui, ne pensant qu’à la rétribution attachée à
+la garde de leurs captifs, fondant leurs revenus sur leurs victimes, et
+vivant du malheur d’autrui, se fesaient en secret une joie affreuse des
+larmes des infortunés.
+
+Il fait venir le prisonnier dans son appartement. Les deux amants se
+voient, et tous deux s’évanouissent. La belle Saint-Yves resta
+long-temps sans mouvement et sans vie: l’autre rappela bientôt son
+courage. C’est apparemment là madame votre femme, lui dit le
+gouverneur; vous ne m’aviez point dit que vous fussiez marié. On me
+mande que c’est à ses soins généreux que vous devez votre délivrance.
+Ah! je ne suis pas digne d’être sa femme, dit la belle Saint-Yves d’une
+voix tremblante; et elle retomba encore en faiblesse.
+
+Quand elle eut repris ses sens, elle présenta, toujours tremblante, le
+brevet de la gratification, et la promesse par écrit d’une compagnie.
+L’Ingénu, aussi étonné qu’attendri, s’éveillait d’un songe pour
+retomber dans un autre. Pourquoi ai-je été renfermé ici? comment
+avez-vous pu m’en tirer? où sont les monstres qui m’y ont plongé? Vous
+êtes une divinité qui descendez du ciel à mon secours.
+
+La belle Saint-Yves baissait la vue, regardait son amant, rougissait,
+et détournait, le moment d’après, ses yeux mouillés de pleurs. Elle lui
+apprit enfin tout ce qu’elle savait, et tout ce qu’elle avait éprouvé,
+excepté ce qu’elle aurait voulu se cacher pour jamais, et ce qu’un
+autre que l’Ingénu, plus accoutumé au monde et plus instruit des usages
+de la cour, aurait deviné facilement.
+
+Est-il possible qu’un misérable comme ce bailli ait eu le pouvoir de me
+ravir ma liberté? Ah! je vois bien qu’il en est des hommes comme des
+plus vils animaux; tous peuvent nuire. Mais est-il possible qu’un
+moine, un jésuite confesseur du roi, ait contribué à mon infortune
+autant que ce bailli, sans que je puisse imaginer sous quel prétexte ce
+détestable fripon m’a persécuté? M’a-t-il fait passer pour un
+janséniste? Enfin, comment vous êtes-vous souvenue de moi? je ne le
+méritais pas, je n’étais alors qu’un sauvage. Quoi! vous avez pu sans
+conseil, sans secours, entreprendre le voyage de Versailles! Vous y
+avez paru, et on a brisé mes fers! Il est donc dans la beauté et dans
+la vertu un charme invincible qui fait tomber les portes de fer, et qui
+amollit les coeurs de bronze!
+
+A ce mot de _vertu_, des sanglots échappèrent à la belle Saint-Yves.
+Elle ne savait pas combien elle était vertueuse dans le crime qu’elle
+se reprochait.
+
+Son amant continua ainsi: Ange, qui avez rompu mes liens, si vous avez
+eu (ce que je ne comprends pas encore) assez de crédit pour me faire
+rendre justice, faites-la donc rendre aussi à un vieillard qui m’a le
+premier appris à penser, comme vous m’avez appris à aimer. La calamité
+nous a unis; je l’aime comme un père, je ne peux vivre ni sans vous ni
+sans lui.
+
+Moi! que je sollicite le même homme qui….—Oui, je veux tout vous
+devoir, et je ne veux devoir jamais rien qu’à vous: écrivez à cet homme
+puissant, comblez-moi de vos bienfaits, achevez ce que vous avez
+commencé, achevez vos prodiges. Elle sentait qu’elle devait faire tout
+ce que son amant exigeait: elle voulut écrire, sa main ne pouvait
+obéir. Elle recommença trois fois sa lettre, la déchira trois fois;
+elle écrivit enfin, et les deux amants sortirent après avoir embrassé
+le vieux martyr de la grâce efficace.
+
+L’heureuse et désolée Saint-Yves savait dans quelle maison logeait son
+frère; elle y alla; son amant prit un appartement dans la même maison.
+
+A peine y furent-ils arrivés que son protecteur lui envoya l’ordre de
+l’élargissement du bon-homme Gordon, et lui demanda un rendez-vous pour
+le lendemain. Ainsi, à chaque action honnête et généreuse qu’elle
+fesait, son déshonneur en était le prix. Elle regardait avec exécration
+cet usage de vendre le malheur et le bonheur des hommes. Elle donna
+l’ordre de l’élargissement à son amant, et refusa le rendez-vous d’un
+bienfaiteur qu’elle ne pouvait plus voir sans expirer de douleur et de
+honte. L’Ingénu ne pouvait se séparer d’elle que pour aller délivrer un
+ami: il y vola. Il remplit ce devoir en réfléchissant sur les étranges
+événements de ce monde, et en admirant la vertu courageuse d’une jeune
+fille à qui deux infortunés devaient plus que la vie.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+
+L’Ingénu, la belle Saint-Yves, et leurs parents, sont rassemblés.
+
+
+La généreuse et respectable infidèle était avec son frère l’abbé de
+Saint-Yves, le bon prieur de la Montagne, et la dame de Kerkabon. Tous
+étaient également étonnés; mais leur situation et leurs sentiments
+étaient bien différents. L’abbé de Saint-Yves pleurait ses torts aux
+pieds de sa soeur, qui lui pardonnait. Le prieur et sa tendre soeur
+pleuraient aussi, mais de joie; le vilain bailli et son insupportable
+fils ne troublaient point cette scène touchante. Ils étaient partis au
+premier bruit de l’élargissement de leur ennemi; ils couraient
+ensevelir dans leur province leur sottise et leur crainte.
+
+Les quatre personnages, agités de cent mouvements divers, attendaient
+que le jeune homme revînt avec l’ami qu’il devait délivrer. L’abbé de
+Saint-Yves n’osait lever les yeux devant sa soeur: la bonne Kerkabon
+disait: Je reverrai donc mon cher neveu! Vous le reverrez, dit la
+charmante Saint-Yves, mais ce n’est plus le même homme; son maintien,
+son ton, ses idées, son esprit, tout est changé. Il est devenu aussi
+respectable qu’il était naïf et étranger à tout. Il sera l’honneur et
+la consolation de votre famille: que ne puis-je être aussi le bonheur
+de la mienne! Vous n’êtes point non plus la même, dit le prieur; que
+vous est-il donc arrivé qui ait fait en vous un si grand changement?
+
+Au milieu de cette conversation l’Ingénu arrive, tenant par la main son
+janséniste. La scène alors devint plus neuve et plus intéressante. Elle
+commença par les tendres embrassements de l’oncle et de la tante.
+L’abbé de Saint-Yves se mettait presque aux genoux de l’Ingénu, qui
+n’était plus l’ingénu. Les deux amants se parlaient par des regards qui
+exprimaient tous les sentiments dont ils étaient pénétrés. On voyait
+éclater la satisfaction, la reconnaissance, sur le front de l’un;
+l’embarras était peint dans les yeux tendres et un peu égarés de
+l’autre. On était étonné qu’elle mêlât de la douleur à tant de joie.
+
+Le vieux Gordon devint en peu de moments cher à toute la famille. Il
+avait été malheureux avec le jeune prisonnier, et c’était un grand
+titre. Il devait sa délivrance aux deux amants, cela seul le
+réconciliait avec l’amour; l’âpreté de ses anciennes opinions sortait
+de son coeur: il était changé en homme, ainsi que le Huron. Chacun
+raconta ses aventures avant le souper. Les deux abbés, la tante,
+écoutaient comme des enfants qui entendent des histoires de revenants,
+et comme des hommes qui s’intéressaient tous à tant de désastres.
+Hélas! dit Gordon, il y a peut-être plus de cinq cents personnes
+vertueuses qui sont à présent dans les mêmes fers que mademoiselle de
+Saint-Yves a brisés: leurs malheurs sont inconnus. On trouve assez de
+mains qui frappent sur la foule des malheureux, et rarement une
+secourable. Cette réflexion si vraie augmentait sa sensibilité et sa
+reconnaissance: tout redoublait le triomphe de la belle Saint-Yves; on
+admirait la grandeur et la fermeté de son âme. L’admiration était mêlée
+de ce respect qu’on sent malgré soi pour une personne qu’on croit avoir
+du crédit à la cour. Mais l’abbé de Saint-Yves disait quelquefois:
+Comment ma soeur a-t-elle pu faire pour obtenir si tôt ce crédit?
+
+On allait se mettre à table de très bonne heure: voilà que la bonne
+amie de Versailles arrive, sans rien savoir de tout ce qui s’était
+passé; elle était en carrosse à six chevaux, et on voit bien à qui
+appartient l’équipage. Elle entre avec l’air imposant d’une personne de
+cour qui a de grandes affaires, salue très légèrement la compagnie, et
+tirant la belle Saint-Yves à l’écart: Pourquoi vous faire tant
+attendre? Suivez-moi; voilà vos diamants que vous aviez oubliés. Elle
+ne put dire ces paroles si bas que l’Ingénu ne les entendît: il vit les
+diamants; le frère fut interdit; l’oncle et la tante n’éprouvèrent
+qu’une surprise de bonnes gens qui n’avaient jamais vu une telle
+magnificence. Le jeune homme, qui s’était formé par un an de
+réflexions, en fit malgré lui, et parut troublé un moment. Son amante
+s’en aperçut; une pâleur mortelle se répandit sur son beau visage, un
+frisson la saisit, elle se soutenait à peine. Ah! madame, dit-elle à la
+fatale amie, vous m’avez perdue! vous me donnez la mort! Ces paroles
+percèrent le coeur de l’Ingénu; mais il avait déjà appris à se
+posséder; il ne les releva point, de peur d’inquiéter sa maîtresse
+devant son frère, mais il pâlit comme elle.
+
+Saint-Yves, éperdue de l’altération qu’elle apercevait sur le visage de
+son amant, entraîne cette femme hors de la chambre dans un petit
+passage, jette les diamants à terre devant elle. Ah! ce ne sont pas eux
+qui m’ont séduite, vous le savez; mais celui qui les a donnés ne me
+reverra jamais. L’amie les ramassait, et Saint-Yves ajoutait: Qu’il les
+reprenne ou qu’il vous les donne; allez, ne me rendez plus honteuse de
+moi-même. L’ambassadrice enfin s’en retourna, ne pouvant comprendre les
+remords dont elle était témoin.
+
+La belle Saint-Yves, oppressée, éprouvant dans son corps une révolution
+qui la suffoquait, fut obligée de se mettre au lit; mais pour n’alarmer
+personne elle ne parla point de ce qu’elle souffrait; et, ne prétextant
+que sa lassitude, elle demanda la permission de prendre du repos; mais
+ce fut après avoir rassuré la compagnie par des paroles consolantes et
+flatteuses, et jeté sur son amant des regards qui portaient le feu dans
+son âme.
+
+Le souper, qu’elle n’animait pas, fut triste dans le commencement, mais
+de cette tristesse intéressante qui fournit de ces conversations
+attachantes et utiles si supérieures à la frivole joie qu’on recherche,
+et qui n’est d’ordinaire qu’un bruit importun.
+
+Gordon fit en peu de mots l’histoire et du jansénisme et du molinisme,
+et des persécutions dont un parti accablait l’autre, et de
+l’opiniâtreté de tous les deux. L’Ingénu en fit la critique, et
+plaignit les hommes qui, non contents de tant de discordes que leurs
+intérêts allument, se font de nouveaux maux pour des intérêts
+chimériques, et pour des absurdités inintelligibles. Gordon racontait,
+l’autre jugeait; les convives écoutaient avec émotion, et s’éclairaient
+d’une lumière nouvelle. On parla de la longueur de nos infortunes et de
+la brièveté de la vie. On remarqua que chaque profession a un vice et
+un danger qui lui sont attachés, et que, depuis le prince jusqu’au
+dernier des mendiants, tout semble accuser la nature. Comment se
+trouve-t-il tant d’hommes qui, pour si peu d’argent, se font les
+persécuteurs, les satellites, les bourreaux des autres hommes? Avec
+quelle indifférence inhumaine un homme en place signe la destruction
+d’une famille, et avec quelle joie plus barbare des mercenaires
+l’exécutent!
+
+J’ai vu dans ma jeunesse, dit le bon-homme Gordon, un parent du
+maréchal de Marillac, qui, étant poursuivi dans sa province pour la
+cause de cet illustre malheureux, se cachait dans Paris sous un nom
+supposé. C’était un vieillard de soixante et douze ans. Sa femme, qui
+l’accompagnait, était à peu près de son âge. Ils avaient eu un fils
+libertin qui, à l’âge de quatorze ans, s’était enfui de la maison
+paternelle; devenu soldat, puis déserteur, il avait passé par tous les
+degrés de la débauche et de la misère: enfin, ayant pris un nom de
+terre, il était dans les gardes du cardinal de Richelieu (car ce
+prêtre, ainsi que le Mazarin, avait des gardes); il avait obtenu un
+bâton d’exempt dans cette compagnie de satellites. Cet aventurier fut
+chargé d’arrêter le vieillard et son épouse, et s’en acquitta avec
+toute la dureté d’un homme qui voulait plaire à son maître. Comme il
+les conduisait, il entendit ces deux victimes déplorer la longue suite
+des malheurs qu’elles avaient éprouvés depuis leur berceau. Le père et
+la mère comptaient parmi leurs plus grandes infortunes les égarements
+et la perte de leur fils. Il les reconnut, il ne les conduisit pas
+moins en prison, en les assurant que son éminence devait être servie de
+préférence à tout. Son éminence récompensa son zèle.
+
+J’ai vu un espion du P. de La Chaise trahir son propre frère, dans
+l’espérance d’un petit bénéfice qu’il n’eut point; et je l’ai vu
+mourir, non de remords, mais de douleur d’avoir été trompé par le
+jésuite.
+
+L’emploi de confesseur, que j’ai long-temps exercé, m’a fait connaître
+l’intérieur des familles; je n’en ai guère vu qui ne fussent plongées
+dans l’amertume, tandis qu’au dehors, couvertes du masque du bonheur,
+elles paraissaient nager dans la joie; et j’ai toujours remarqué que
+les grands chagrins étaient le fruit de notre cupidité effrénée.
+
+Pour moi, dit l’Ingénu, je pense qu’une âme noble, reconnaissante, et
+sensible, peut vivre heureuse; et je compte bien jouir d’une félicité
+sans mélange avec la belle et généreuse Saint-Yves; car je me flatte,
+ajouta-t-il, en s’adressant à son frère avec le sourire de l’amitié,
+que vous ne me refuserez pas, comme l’année passée, et que je m’y
+prendrai d’une manière plus décente. L’abbé se confondit en excuses du
+passé et en protestations d’un attachement éternel.
+
+L’oncle Kerkabon dit que ce serait le plus beau jour de sa vie. La
+bonne tante, en s’extasiant et en pleurant de joie, s’écriait: Je vous
+l’avais bien dit que vous ne seriez jamais sous-diacre! ce sacrement-ci
+vaut mieux que l’autre; plût à Dieu que j’en eusse été honorée! mais je
+vous servirai de mère. Alors ce fut à qui renchérirait sur les louanges
+de la tendre Saint-Yves.
+
+Son amant avait le coeur trop plein de ce qu’elle avait fait pour lui,
+il l’aimait trop pour que l’aventure des diamants eût fait sur son
+coeur une impression dominante. Mais ces mots qu’il avait trop
+entendus, _vous me donnez la mort_, l’effrayaient encore en secret, et
+corrompaient toute sa joie, tandis que les éloges de sa belle maîtresse
+augmentaient encore son amour. Enfin on n’était plus occupé que d’elle;
+on ne parlait que du bonheur que ces deux amants méritaient; on
+s’arrangeait pour vivre tous ensemble dans Paris; on fesait des projets
+de fortune et d’agrandissement; on se livrait à toutes ces espérances
+que la moindre lueur de félicité fait naître si aisément. Mais
+l’Ingénu, dans le fond de son coeur, éprouvait un sentiment secret qui
+repoussait cette illusion. Il relisait ces promesses signées
+Saint-Pouange, et les brevets signés Louvois; on lui dépeignit ces deux
+hommes tels qu’ils étaient, ou qu’on les croyait être. Chacun parla des
+ministres et du ministère avec cette liberté de table, regardée en
+France comme la plus précieuse liberté qu’on puisse goûter sur la
+terre.
+
+Si j’étais roi de France, dit l’Ingénu, voici le ministre de la guerre
+que je choisirais: je voudrais un homme de la plus haute naissance, par
+la raison qu’il donne des ordres à la noblesse. J’exigerais qu’il eût
+été lui-même officier, qu’il eût passé par tous les grades, qu’il fût
+au moins lieutenant-général des armées, et digne d’être maréchal de
+France; car n’est-il pas nécessaire qu’il ait servi lui-même, pour
+mieux connaître les détails du service? et les officiers n’obéiront-ils
+pas avec cent fois plus d’allégresse à un homme de guerre, qui aura
+comme eux signalé son courage, qu’à un homme de cabinet qui ne peut que
+deviner tout au plus les opérations d’une campagne, quelque esprit
+qu’il puisse avoir? Je ne serais pas fâché que mon ministre fût
+généreux, quoique mon garde du trésor royal en fût quelquefois un peu
+embarrassé. J’aimerais qu’il eût un travail facile, et que même il se
+distinguât par cette gaîté d’esprit, partage d’un homme supérieur aux
+affaires, qui plaît tant à la nation, et qui rend tous les devoirs
+moins pénibles. Il desirait que ce ministre eût ce caractère,
+parcequ’il avait toujours remarqué que cette belle humeur est
+incompatible avec la cruauté.
+
+Mons de Louvois n’aurait peut-être pas été satisfait des souhaits de
+l’Ingénu; il avait une autre sorte de mérite.
+
+Mais pendant qu’on était à table, la maladie de cette fille malheureuse
+prenait un caractère funeste; son sang s’était allumé, une fièvre
+dévorante s’était déclarée, elle souffrait, et ne se plaignait point,
+attentive à ne pas troubler la joie des convives.
+
+Son frère, sachant qu’elle ne dormait pas, alla au chevet de son lit;
+il fut surpris de l’état où elle était. Tout le monde accourut; l’amant
+se présentait à la suite du frère. Il était, sans doute, le plus alarmé
+et le plus attendri de tous; mais il avait appris à joindre la
+discrétion à tous les dons heureux que la nature lui avait prodigués,
+et le sentiment prompt des bienséances commençait à dominer dans lui.
+
+On fit venir aussitôt un médecin du voisinage. C’était un de ceux qui
+visitent leurs malades en courant, qui confondent la maladie qu’ils
+viennent de voir avec celle qu’ils voient, qui mettent une pratique
+aveugle dans une science à laquelle toute la maturité d’un discernement
+sain et réfléchi ne peut ôter son incertitude et ses dangers. Il
+redoubla le mal par sa précipitation à prescrire un remède alors à la
+mode. De la mode jusque dans la médecine! Cette manie était trop
+commune dans Paris.
+
+La triste Saint-Yves contribuait encore plus que son médecin à rendre
+sa maladie dangereuse. Son âme tuait son corps. La foule des pensées
+qui l’agitaient portait dans ses veines un poison plus dangereux que
+celui de la fièvre la plus brûlante.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+
+La belle Saint-Yves meurt, et ce qui en arrive.
+
+
+On appela un autre médecin: celui-ci, au lieu d’aider la nature, et de
+la laisser agir dans une jeune personne dans qui tous les organes
+rappelaient la vie, ne fut occupé que de contrecarrer son confrère. La
+maladie devint mortelle en deux jours. Le cerveau, qu’on croit le siège
+de l’entendement, fut attaqué aussi violemment que le coeur, qui est,
+dit-on, le siège des passions.
+
+Quelle mécanique incompréhensible a soumis les organes au sentiment et
+à la pensée? comment une seule idée douloureuse dérange-t-elle le cours
+du sang? et comment le sang à son tour porte-t-il ses irrégularités
+dans l’entendement humain? quel est ce fluide inconnu et dont
+l’existence est certaine, qui, plus prompt, plus actif que la lumière,
+vole, en moins d’un clin d’oeil, dans tous les canaux de la vie,
+produit les sensations, la mémoire, la tristesse ou la joie, la raison
+ou le vertige, rappelle avec horreur ce qu’on voudrait oublier, et fait
+d’un animal pensant ou un objet d’admiration, ou un sujet de pitié et
+de larmes?
+
+C’était là ce que disait le bon Gordon; et cette réflexion si
+naturelle, que rarement font les hommes, ne dérobait rien à son
+attendrissement; car il n’était pas de ces malheureux philosophes qui
+s’efforcent d’être insensibles. Il était touché du sort de cette jeune
+fille, comme un père qui voit mourir lentement son enfant chéri. L’abbé
+de Saint-Yves était désespéré, le prieur et sa soeur répandaient des
+ruisseaux de larmes. Mais qui pourrait peindre l’état de son amant?
+nulle langue n’a des expressions qui répondent à ce comble de douleurs;
+les langues sont trop imparfaites.
+
+La tante, presque sans vie, tenait la tête de la mourante dans ses
+faibles bras; son frère était à genoux au pied du lit; son amant
+pressait sa main qu’il baignait de pleurs, et éclatait en sanglots; il
+la nommait sa bienfaitrice, son espérance, sa vie, la moitié de
+lui-même, sa maîtresse, son épouse. A ce mot d’épouse elle soupira, le
+regarda avec une tendresse inexprimable, et soudain jeta un cri
+d’horreur; puis, dans un de ces intervalles où l’accablement, et
+l’oppression des sens, et les souffrances suspendues, laissent à l’âme
+sa liberté et sa force, elle s’écria: Moi, votre épouse! ah! cher
+amant, ce nom, ce bonheur, ce prix, n’étaient plus faits pour moi; je
+meurs, et je le mérite. O dieu de mon coeur! ô vous que j’ai sacrifié à
+des démons infernaux, c’en est fait, je suis punie, vivez heureux. Ces
+paroles tendres et terribles ne pouvaient être comprises; mais elles
+portaient dans tous les coeurs l’effroi et l’attendrissement; elle eut
+le courage de s’expliquer. Chaque mot fit frémir d’étonnement, de
+douleur, et de pitié, tous les assistants. Tous se réunissaient à
+détester l’homme puissant qui n’avait réparé une horrible injustice que
+par un crime, et qui avait forcé la plus respectable innocence à être
+sa complice.
+
+Qui? vous coupable! lui dit son amant; non, vous ne l’êtes pas; le
+crime ne peut être que dans le coeur, le vôtre est à la vertu et à moi.
+
+Il confirmait ce sentiment par des paroles qui semblaient ramener à la
+vie la belle Saint-Yves. Elle se sentit consolée, et s’étonnait d’être
+aimée encore. Le vieux Gordon l’aurait condamnée dans le temps qu’il
+n’était que janséniste; mais, étant devenu sage, il l’estimait, et il
+pleurait.
+
+Au milieu de tant de larmes et de craintes, pendant que le danger de
+cette fille si chère remplissait tous les coeurs, que tout était
+consterné, on annonce un courrier de la cour. Un courrier! et de qui?
+et pourquoi? c’était de la part du confesseur du roi pour le prieur de
+la Montagne; ce n’était pas le P. de La Chaise qui écrivait, c’était le
+frère Vadbled, son valet de chambre, homme très important dans ce
+temps-là, lui qui mandait aux archevêques les volontés du révérend
+père, lui qui donnait audience, lui qui promettait des bénéfices, lui
+qui fesait quelquefois expédier des lettres de cachet. Il écrivait à
+l’abbé de la Montagne «que sa révérence était informée des aventures de
+son neveu, que sa prison n’était qu’une méprise, que ces petites
+disgrâces arrivaient fréquemment, qu’il ne fallait pas y faire
+attention, qu’enfin il convenait que lui prieur vînt lui présenter son
+neveu le lendemain, qu’il devait amener avec lui le bon-homme Gordon,
+que lui frère Vadbled les introduirait chez sa révérence et chez mons
+de Louvois, lequel leur dirait un mot dans son antichambre.»
+
+Il ajoutait que l’histoire de l’Ingénu et son combat contre les Anglais
+avaient été contés au roi, que sûrement le roi daignerait le remarquer
+quand il passerait dans la galerie, et peut-être même lui ferait un
+signe de tête. La lettre finissait par l’espérance dont on le flattait,
+que toutes les dames de la cour s’empresseraient de faire venir son
+neveu à leur toilette, que plusieurs d’entre elles lui diraient:
+Bonjour, monsieur l’Ingénu; et qu’assurément il serait question de lui
+au souper du roi. La lettre était signée: «Votre affectionné Vadbled,
+frère jésuite.»
+
+Le prieur ayant lu la lettre tout haut, son neveu furieux, et
+commandant un moment à sa colère, ne dit rien au porteur; mais se
+tournant vers le compagnon de ses infortunes, il lui demanda ce qu’il
+pensait de ce style. Gordon lui répondit: C’est donc ainsi qu’on traite
+les hommes comme des singes! on les bat et on les fait danser.
+L’Ingénu, reprenant son caractère, qui revient toujours dans les grands
+mouvements de l’âme, déchira la lettre par morceaux, et les jeta au nez
+du courrier: Voilà ma réponse. Son oncle épouvanté crut voir le
+tonnerre et vingt lettres de cachet tomber sur lui. Il alla vite écrire
+et excuser, comme il put, ce qu’il prenait pour l’emportement d’un
+jeune homme, et qui était la saillie d’une grande âme.
+
+Mais des soins plus douloureux s’emparaient de tous les coeurs. La
+belle et infortunée Saint-Yves sentait déjà sa fin approcher; elle
+était dans le calme, mais dans ce calme affreux de la nature affaissée
+qui n’a plus la force de combattre. O mon cher amant! dit-elle d’une
+voix tombante, la mort me punit de ma faiblesse; mais j’expire avec la
+consolation de vous savoir libre.
+
+Je vous ai adoré en vous trahissant, et je vous adore en vous disant un
+éternel adieu.
+
+Elle ne se parait pas d’une vaine fermeté; elle ne concevait pas cette
+misérable gloire de faire dire à quelques voisins: Elle est morte avec
+courage. Qui peut perdre à vingt ans son amant, sa vie, et ce qu’on
+appelle l’_honneur_, sans regrets et sans déchirements? Elle sentait
+toute l’horreur de son état, et le fesait sentir par ces mots et par
+ces regards mourants qui parlent avec tant d’empire. Enfin elle
+pleurait comme les autres dans les moments où elle eut la force de
+pleurer.
+
+Que d’autres cherchent à louer les morts fastueuses de ceux qui entrent
+dans la destruction avec insensibilité: c’est le sort de tous les
+animaux. Nous ne mourons comme eux avec indifférence, que quand l’âge
+ou la maladie nous rend semblables à eux par la stupidité de nos
+organes. Quiconque fait une grande perte a de grands regrets; s’il les
+étouffe, c’est qu’il porte la vanité jusque dans les bras de la mort.
+
+Lorsque le moment fatal fut arrivé, tous les assistants jetèrent des
+larmes et des cris. L’Ingénu perdit l’usage de ses sens. Les âmes
+fortes ont des sentiments bien plus violents que les autres, quand
+elles sont tendres. Le bon Gordon le connaissait assez pour craindre
+qu’étant revenu à lui il ne se donnât la mort. On écarta toutes les
+armes; le malheureux jeune homme s’en aperçut; il dit à ses parents et
+à Gordon, sans pleurer, sans gémir, sans s’émouvoir: Pensez-vous donc
+qu’il y ait quelqu’un sur la terre qui ait le droit et le pouvoir de
+m’empêcher de finir ma vie? Gordon se garda bien de lui étaler ces
+lieux communs fastidieux par lesquels on essaie de prouver qu’il n’est
+pas permis d’user de sa liberté pour cesser d’être quand on est
+horriblement mal, qu’il ne faut pas sortir de sa maison quand on ne
+peut plus y demeurer, que l’homme est sur la terre comme un soldat à
+son poste: comme s’il importait à l’Etre des êtres que l’assemblage de
+quelques parties de matière fût dans un lieu ou dans un autre; raisons
+impuissantes qu’un désespoir ferme et réfléchi dédaigne d’écouter, et
+auxquelles Caton ne répondit que par un coup de poignard.
+
+Le morne et terrible silence de l’Ingénu, ses yeux sombres, ses lèvres
+tremblantes, les frémissements de son corps, portaient dans l’âme de
+tous ceux qui le regardaient ce mélange de compassion et d’effroi qui
+enchaîne toutes les puissances de l’âme, qui exclut tout discours, et
+qui ne se manifeste que par des mots entrecoupés. L’hôtesse et sa
+famille étaient accourues; on tremblait de son désespoir, on le gardait
+à vue, on observait tous ses mouvements. Déjà le corps glacé de la
+belle Saint-Yves avait été porté dans une salle basse, loin des yeux de
+son amant, qui semblait la chercher encore, quoiqu’il ne fût plus en
+état de rien voir.
+
+Au milieu de ce spectacle de la mort, tandis que le corps est exposé à
+la porte de la maison, que deux prêtres à côté d’un bénitier récitent
+des prières d’un air distrait, que des passants jettent quelques
+gouttes d’eau bénite sur la bière par oisiveté, que d’autres
+poursuivent leur chemin avec indifférence, que les parents pleurent, et
+qu’un amant est prêt de s’arracher la vie, le Saint-Pouange arrive avec
+l’amie de Versailles.
+
+Son goût passager, n’ayant été satisfait qu’une fois, était devenu de
+l’amour. Le refus de ses bienfaits l’avait piqué. Le P. de La Chaise
+n’aurait jamais pensé à venir dans cette maison; mais Saint-Pouange
+ayant tous les jours devant les yeux l’image de la belle Saint-Yves,
+brûlant d’assouvir une passion qui par une seule jouissance avait
+enfoncé dans son coeur l’aiguillon des désirs, ne balança pas à venir
+lui-même chercher celle qu’il n’aurait pas peut-être voulu revoir trois
+fois, si elle était venue d’elle-même.
+
+Il descend de carrosse; le premier objet qui se présente à lui est une
+bière; il détourne les yeux avec ce simple dégoût d’un homme nourri
+dans les plaisirs, qui pense qu’on doit lui épargner tout spectacle qui
+pourrait le ramener à la contemplation de la misère humaine. Il veut
+monter. La femme de Versailles demande par curiosité qui on va
+enterrer; on prononce le nom de mademoiselle de Saint-Yves. A ce nom,
+elle pâlit et pousse[1] un cri affreux; Saint-Pouange se retourne; la
+surprise et la douleur remplissent son âme. Le bon Gordon était là, les
+yeux remplis de larmes. Il interrompt ses tristes prières pour
+apprendre à l’homme de cour toute cette horrible catastrophe. Il lui
+parle avec cet empire que donnent la douleur et la vertu. Saint-Pouange
+n’était point né méchant; le torrent des affaires et des amusements
+avait emporté son âme, qui ne se connaissait pas encore. Il ne touchait
+point à la vieillesse, qui endurcit d’ordinaire le coeur des ministres;
+il écoutait Gordon, les yeux baissés, et il en essuyait quelques pleurs
+qu’il était étonné de répandre: il connut le repentir.
+
+[1] Toutes les éditions, depuis 1767 jusques et compris les éditions de
+Kehl et quelques unes de celles qui les ont suivies, portent: _poussa_.
+C’est un erratum manuscrit de feu Decrois qui a proposé de mettre
+_pousse_. B.
+
+
+Je veux voir absolument, dit-il, cet homme extraordinaire dont vous
+m’avez parlé; il m’attendrit presque autant que cette innocente victime
+dont j’ai causé la mort. Gordon le suit jusqu’à la chambre où le
+prieur, la Kerkabon, l’abbé de Saint-Yves, et quelques voisins,
+rappelaient à la vie le jeune homme retombé en défaillance.
+
+J’ai fait votre malheur, lui dit le sous-ministre, j’emploierai ma vie
+à le réparer. La première idée qui vint à l’Ingénu fut de le tuer, et
+de se tuer lui-même après. Rien n’était plus à sa place; mais il était
+sans armes et veillé de près. Saint-Pouange ne se rebuta point des
+refus accompagnés du reproche, du mépris, et de l’horreur qu’il avait
+mérités, et qu’on lui prodigua. Le temps adoucit tout. Mons de Louvois
+vint enfin à bout de faire un excellent officier de l’Ingénu, qui a
+paru sous un autre nom à Paris et dans les armées, avec l’approbation
+de tous les honnêtes gens, et qui a été à-la-fois un guerrier et un
+philosophe intrépide.
+
+Il ne parlait jamais de cette aventure sans gémir; et cependant sa
+consolation était d’en parler. Il chérit la mémoire de la tendre
+Saint-Yves jusqu’au dernier moment de sa vie. L’abbé de Saint-Yves et
+le prieur eurent chacun un bon bénéfice; la bonne Kerkabon aima mieux
+voir son neveu dans les honneurs militaires que dans le sous-diaconat.
+La dévote de Versailles garda les boucles de diamants, et reçut encore
+un beau présent. Le P. Tout-à-tous eut des boîtes de chocolat, de café,
+de sucre candi, de citrons confits, avec les _Méditations du révérend
+P. Croiset_ et _la Fleur des saints_[2] reliées en maroquin. Le bon
+Gordon vécut avec l’Ingénu jusqu’à sa mort dans la plus intime amitié;
+il eut un bénéfice aussi, et oublia pour jamais la grâce efficace et le
+concours concomitant. Il prit pour sa devise: _Malheur est bon à
+quelque chose_. Combien d’honnêtes gens dans le monde ont pu dire:
+_Malheur n’est bon à rien!_
+
+[1] La _Fleur des saints_ est du jésuite Ribadeneira; voyez tome XXIX,
+page 33; et dans le tome XIV, une note du _Russe à Paris_, et une du
+_Marseillais et le Lion_. B.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L’INGÉNU ***
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
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+Archive Foundation
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+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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+<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of L’Ingénu, by Voltaire</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
+at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
+are not located in the United States, you will have to check the laws of the
+country where you are located before using this eBook.
+</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: L’Ingénu</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Voltaire</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: February 20, 2002 [eBook #4651]<br />
+[Most recently updated: May 6, 2022]</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
+<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Carlo Traverso</div>
+<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L’INGÉNU ***</div>
+
+<h2>OEUVRES<br/>
+DE<br/>
+VOLTAIRE.</h2>
+
+<h3>TOME XXXIII.</h3>
+
+<h5>DE L&rsquo; IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,<br/>
+RUE JACOB, N° 24.</h5>
+
+<h2>OEUVRES<br/>
+DE<br/>
+VOLTAIRE.</h2>
+
+<h5>AVEC<br/>
+PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.<br/>
+<br/>
+PAR M. BEUCHOT.</h5>
+
+<h5>TOME XXXIII.</h5>
+
+<h5>ROMANS. TOME I.</h5>
+
+<p class="center">
+A PARIS,<br/>
+CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,<br/>
+RUE DE L&rsquo;ÉPERON, N° 6.<br/>
+WERDET ET LEQUIEN FILS,<br/>
+RUE DU BATTOIR, N° 2O.<br/>
+MDCCCXXIX.
+</p>
+
+<div class="chapter">
+
+<h1>L&rsquo;INGÉNU,</h1>
+
+<h2 class="no-break">HISTOIRE VÉRITABLE</h2>
+
+<h3>TIRÉE DES MANUSCRITS DU P. QUESNEL.</h3>
+
+<p class="center">
+1767.
+</p>
+
+<hr />
+
+<table summary="" style="">
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap00">Préface de l&rsquo;Éditeur</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap01">CHAPITRE I.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap02">CHAPITRE II.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap03">CHAPITRE III.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap04">CHAPITRE IV.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap05">CHAPITRE V.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap06">CHAPITRE VI.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap07">CHAPITRE VII.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap08">CHAPITRE VIII.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap09">CHAPITRE IX.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap10">CHAPITRE X.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap11">CHAPITRE XI.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap12">CHAPITRE XII.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap13">CHAPITRE XIII.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap14">CHAPITRE XIV.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap15">CHAPITRE XV.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap16">CHAPITRE XVI.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap17">CHAPITRE XVII.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap18">CHAPITRE XVIII.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap19">CHAPITRE XIX.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap20">CHAPITRE XX.</a></td>
+</tr>
+</table>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap00"></a>Préface de l&rsquo;Éditeur</h2>
+
+<p>
+L&rsquo;INGÉNU, <i>histoire véritable, tirée des manuscrits du P. Quesnel</i>,
+1767, deux parties, petit in-8°, fut, dans quelques éditions, intitulé: <i>Le
+Huron, ou l&rsquo;Ingénu</i>.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;ouvrage se vendait publiquement en septembre 1767, mais au bout de huit
+ou dix jours il fut saisi; et le prix, qui était de trois livres, monta à
+vingt-quatre[1].
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] Mémoires secrets, du 13 septembre 1767.
+</p>
+
+<p>
+Trois ans après, on vit paraître <i>L&rsquo; Ingénue, ou l&rsquo;Encensoir des
+dames, par la nièce à mon oncle</i>, Genève et Paris, chez Desventes, 1770,
+in-12.
+</p>
+
+<hr />
+
+<p>
+Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres, sont de
+Voltaire.
+</p>
+
+<p>
+Les notes signées d&rsquo;un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet et
+Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de chacun.
+</p>
+
+<p>
+Les additions que j&rsquo;ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes des
+éditeurs de Kehl, en sont séparées par un&mdash;, et sont, comme mes notes,
+signées de l&rsquo;initiale de mon nom.
+</p>
+
+<p class="right">
+BEUCHOT.
+</p>
+
+<p class="letter">
+4 octobre 1829.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2>L&rsquo;INGÉNU.</h2>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap01"></a>CHAPITRE I.</h2>
+
+<p class="letter">
+Comment le prieur de Notre-Dame de la Montagne et mademoiselle sa soeur
+rencontrèrent un Huron.
+</p>
+
+<p>
+Un jour saint Dunstan, Irlandais de nation et saint de profession, partit
+d&rsquo;Irlande sur une petite montagne qui vogua vers les côtes de France, et
+arriva par cette voiture à la baie de Saint-Malo. Quand il fut à bord, il donna
+la bénédiction à sa montagne, qui lui fit de profondes révérences, et
+s&rsquo;en retourna en Irlande par le même chemin qu&rsquo;elle était venue.
+</p>
+
+<p>
+Dunstan fonda un petit prieuré dans ces quartiers-là, et lui donna le nom de
+prieuré de la Montagne, qu&rsquo;il porte encore, comme un chacun sait.
+</p>
+
+<p>
+En l&rsquo;année 1689, le 15 juillet au soir, l&rsquo;abbé de Kerkabon, prieur
+de Notre-Dame de la Montagne, se promenait sur le bord de la mer avec
+mademoiselle de Kerkabon, sa soeur, pour prendre le frais. Le prieur, déjà un
+peu sur l&rsquo;âge, était un très bon ecclésiastique, aimé de ses voisins,
+après l&rsquo;avoir été autrefois de ses voisines. Ce qui lui avait donné
+surtout une grande considération, c&rsquo;est qu&rsquo;il était le seul
+bénéficier du pays qu&rsquo;on ne fût pas obligé de porter dans son lit quand
+il avait soupé avec ses confrères. Il savait assez honnêtement de théologie; et
+quand il était las de lire saint Augustin, il s&rsquo;amusait avec Rabelais:
+aussi tout le monde disait du bien de lui.
+</p>
+
+<p>
+Mademoiselle de Kerkabon, qui n&rsquo;avait jamais été mariée,
+quoiqu&rsquo;elle eût grande envie de l&rsquo;être, conservait de la fraîcheur
+à l&rsquo;âge de quarante-cinq ans; son caractère était bon et sensible; elle
+aimait le plaisir et était dévote.
+</p>
+
+<p>
+Le prieur disait à sa soeur, en regardant la mer: Hélas! c&rsquo;est ici que
+s&rsquo;embarqua notre pauvre frère avec notre chère belle-soeur madame de
+Kerkabon, sa femme, sur la frégate <i>l&rsquo;Hirondelle</i>, en 1669, pour
+aller servir en Canada. S&rsquo;il n&rsquo;avait pas été tué, nous pourrions
+espérer de le revoir encore.
+</p>
+
+<p>
+Croyez-vous, disait mademoiselle de Kerkabon, que notre belle-soeur ait été
+mangée par les Iroquois, comme on nous l&rsquo;a dit? Il est certain que si
+elle n&rsquo;avait pas été mangée, elle serait revenue au pays. Je la pleurerai
+toute ma vie; c&rsquo;était une femme charmante; et notre frère qui avait
+beaucoup d&rsquo;esprit aurait fait assurément une grande fortune.
+</p>
+
+<p>
+Comme ils s&rsquo;attendrissaient l&rsquo;un et l&rsquo;autre à ce souvenir,
+ils virent entrer dans la baie de Rance un petit bâtiment qui arrivait avec la
+marée: c&rsquo;étaient des Anglais qui venaient vendre quelques denrées de leur
+pays. Ils sautèrent à terre, sans regarder monsieur le prieur ni mademoiselle
+sa soeur, qui fut très choquée du peu d&rsquo;attention qu&rsquo;on avait pour
+elle.
+</p>
+
+<p>
+Il n&rsquo;en fut pas de même d&rsquo;un jeune homme très bien fait qui
+s&rsquo;élança d&rsquo;un saut par-dessus la tête de ses compagnons, et se
+trouva vis-à-vis mademoiselle. Il lui fit un signe de tête, n&rsquo;étant pas
+dans l&rsquo;usage de faire la révérence. Sa figure et son ajustement
+attirèrent les regards du frère et de la soeur. Il était nu-tête et nu-jambes,
+les pieds chaussés de petites sandales, le chef orné de longs cheveux en
+tresses, un petit pourpoint qui serrait une taille fine et dégagée; l&rsquo;air
+martial et doux. Il tenait dans sa main une petite bouteille d&rsquo;eau des
+Barbades, et dans l&rsquo;autre une espèce de bourse dans laquelle était un
+gobelet et de très bon biscuit de mer. Il parlait français fort
+intelligiblement. Il présenta de son eau des Barbades à mademoiselle de
+Kerkabon et à monsieur son frère; il en but avec eux: il leur en fit reboire
+encore, et tout cela d&rsquo;un air si simple et si naturel, que le frère et la
+soeur en furent charmés. Ils lui offrirent leurs services, en lui demandant qui
+il était et où il allait. Le jeune homme leur répondit qu&rsquo;il n&rsquo;en
+savait rien, qu&rsquo;il était curieux, qu&rsquo;il avait voulu voir comment
+les côtes de France étaient faites, qu&rsquo;il était venu, et allait
+s&rsquo;en retourner.
+</p>
+
+<p>
+Monsieur le prieur jugeant à son accent qu&rsquo;il n&rsquo;était pas Anglais,
+prit la liberté de lui demander de quel pays il était. Je suis Huron, lui
+répondit le jeune homme.
+</p>
+
+<p>
+Mademoiselle de Kerkabon, étonnée et enchantée de voir un Huron qui lui avait
+fait des politesses, pria le jeune homme à souper; il ne se fit pas prier deux
+fois, et tous trois allèrent de compagnie au prieuré de Notre-Dame de la
+Montagne.
+</p>
+
+<p>
+La courte et ronde demoiselle le regardait de tous ses petits yeux, et disait
+de temps en temps au prieur: Ce grand garçon-là a un teint de lis et de rose!
+qu&rsquo;il a une belle peau pour un Huron! Vous avez raison, ma soeur, disait
+le prieur. Elle fesait cent questions coup sur coup, et le voyageur répondait
+toujours fort juste.
+</p>
+
+<p>
+Le bruit se répandit bientôt qu&rsquo;il y avait un Huron au prieuré. La bonne
+compagnie du canton s&rsquo;empressa d&rsquo;y venir souper. L&rsquo;abbé de
+Saint-Yves y vint avec mademoiselle sa soeur, jeune basse-brette, fort jolie et
+très bien élevée. Le bailli, le receveur des tailles, et leurs femmes furent du
+souper. On plaça l&rsquo;étranger entre mademoiselle de Kerkabon et
+mademoiselle de Saint-Yves. Tout le monde le regardait avec admiration; tout le
+monde lui parlait et l&rsquo;interrogeait à-la-fois; le Huron ne s&rsquo;en
+émouvait pas. Il semblait qu&rsquo;il eût pris pour sa devise celle de milord
+Bolingbroke, <i>Nihil admirari</i>. Mais à la fin, excédé de tant de bruit, il
+leur dit avec assez de douceur, mais avec un peu de fermeté: Messieurs, dans
+mon pays on parle l&rsquo;un après l&rsquo;autre; comment voulez-vous que je
+vous réponde quand vous m&rsquo;empêchez de vous entendre? La raison fait
+toujours rentrer les hommes en eux-mêmes pour quelques moments: il se fit un
+grand silence. Monsieur le bailli, qui s&rsquo;emparait toujours des étrangers
+dans quelque maison qu&rsquo;il se trouvât, et qui était le plus grand
+questionneur de la province, lui dit en ouvrant la bouche d&rsquo;un demi-pied:
+Monsieur, comment vous nommez-vous? On m&rsquo;a toujours appelé
+l&rsquo;Ingénu, reprit le Huron, et on m&rsquo;a confirmé ce nom en Angleterre,
+parceque je dis toujours naïvement ce que je pense, comme je fais tout ce que
+je veux.
+</p>
+
+<p>
+Comment, étant né Huron, avez-vous pu, monsieur, venir en Angleterre?
+C&rsquo;est qu&rsquo;on m&rsquo;y a mené; j&rsquo;ai été fait, dans un combat,
+prisonnier par les Anglais, après m&rsquo;être assez bien défendu; et les
+Anglais, qui aiment la bravoure, parcequ&rsquo;ils sont braves et qu&rsquo;ils
+sont aussi honnêtes que nous, m&rsquo;ayant proposé de me rendre à mes parents
+ou de venir en Angleterre, j&rsquo;acceptai le dernier parti, parceque de mon
+naturel j&rsquo;aime passionnément à voir du pays.
+</p>
+
+<p>
+Mais, monsieur, dit le bailli avec son ton imposant, comment avez-vous pu
+abandonner ainsi père et mère? C&rsquo;est que je n&rsquo;ai jamais connu ni
+père ni mère, dit l&rsquo;étranger. La compagnie s&rsquo;attendrit, et tout le
+monde répétait, <i>Ni père, ni mère!</i> Nous lui en servirons, dit la
+maîtresse de la maison à son frère le prieur: que ce monsieur le Huron est
+intéressant! L&rsquo;Ingénu la remercia avec une cordialité noble et fière, et
+lui fit comprendre qu&rsquo;il n&rsquo;avait besoin de rien.
+</p>
+
+<p>
+Je m&rsquo;aperçois, monsieur l&rsquo;Ingénu, dit le grave bailli, que vous
+parlez mieux français qu&rsquo;il n&rsquo;appartient à un Huron. Un Français,
+dit-il, que nous avions pris dans ma grande jeunesse en Huronie, et pour qui je
+conçus beaucoup d&rsquo;amitié, m&rsquo;enseigna sa langue; j&rsquo;apprends
+très vite ce que je veux apprendre. J&rsquo;ai trouvé en arrivant à Plymouth un
+de vos Français réfugiés que vous appelez <i>huguenots</i>, je ne sais
+pourquoi; il m&rsquo;a fait faire quelques progrès dans la connaissance de
+votre langue; et dès que j&rsquo;ai pu m&rsquo;exprimer intelligiblement, je
+suis venu voir votre pays, parceque j&rsquo;aime assez les Français quand ils
+ne font pas trop de questions.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;abbé de Saint-Yves, malgré ce petit avertissement, lui demanda laquelle
+des trois langues lui plaisait davantage, la hurone, l&rsquo;anglaise, ou la
+française. La hurone, sans contredit, répondit l&rsquo;Ingénu. Est-il possible?
+s&rsquo;écria mademoiselle de Kerkabon; j&rsquo;avais toujours cru que le
+français était la plus belle de toutes les langues après le bas-breton.
+</p>
+
+<p>
+Alors ce fut à qui demanderait à l&rsquo;Ingénu comment on disait en huron du
+tabac, et il répondait <i>taya</i>: comment on disait manger, et il répondait
+<i>essenten</i>. Mademoiselle de Kerkabon voulut absolument savoir comment on
+disait faire l&rsquo;amour; il lui répondit <i>trovander</i>[a]; et soutint,
+non sans apparence de raison, que ces mots-là valaient bien les mots français
+et anglais qui leur correspondaient. <i>Trovander</i> parut très joli à tous
+les convives.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[a] Tous ces noms sont en effet hurons.
+</p>
+
+<p>
+Monsieur le prieur, qui avait dans sa bibliothèque la grammaire hurone dont le
+révérend P. Sagar Théodat, récollet, fameux missionnaire, lui avait fait
+présent, sortit de table un moment pour l&rsquo;aller consulter. Il revint tout
+haletant de tendresse et de joie; il reconnut l&rsquo;Ingénu pour un vrai
+Huron. On disputa un peu sur la multiplicité des langues, et on convint que,
+sans l&rsquo;aventure de la tour de Babel, toute la terre aurait parlé
+français.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;interrogant bailli, qui jusque-là s&rsquo;était défié un peu du
+personnage, conçut pour lui un profond respect; il lui parla avec plus de
+civilité qu&rsquo;auparavant, de quoi l&rsquo;Ingénu ne s&rsquo;aperçut pas.
+</p>
+
+<p>
+Mademoiselle de Saint-Yves était fort curieuse de savoir comment on fesait
+l&rsquo;amour au pays des Hurons. En fesant de belles actions, répondit-il,
+pour plaire aux personnes qui vous ressemblent. Tous les convives applaudirent
+avec étonnement. Mademoiselle de Saint-Yves rougit et fut fort aise.
+Mademoiselle de Kerkabon rougit aussi, mais elle n&rsquo;était pas si aise;
+elle fut un peu piquée que la galanterie ne s&rsquo;adressât pas à elle; mais
+elle était si bonne personne, que son affection pour le Huron n&rsquo;en fut
+point du tout altérée. Elle lui demanda, avec beaucoup de bonté, combien il
+avait eu de maîtresses en Huronie. Je n&rsquo;en ai jamais eu qu&rsquo;une, dit
+l&rsquo;Ingénu; c&rsquo;était mademoiselle Abacaba, la bonne amie de ma chère
+nourrice; les joncs ne sont pas plus droits, l&rsquo;hermine n&rsquo;est pas
+plus blanche, les moutons sont moins doux, les aigles moins fiers, et les cerfs
+ne sont pas si légers que l&rsquo;était Abacaba. Elle poursuivait un jour un
+lièvre dans notre voisinage, environ à cinquante lieues de notre habitation; un
+Algonquin mal élevé, qui habitait cent lieues plus loin, vint lui prendre son
+lièvre; je le sus, j&rsquo;y courus, je terrassai l&rsquo;Algonquin d&rsquo;un
+coup de massue, je l&rsquo;amenai, aux pieds de ma maîtresse, pieds et poings
+liés. Les parents d&rsquo;Abacaba voulurent le manger, mais je n&rsquo;eus
+jamais de goût pour ces sortes de festins; je lui rendis sa liberté, j&rsquo;en
+fis un ami. Abacaba fut si touchée de mon procédé qu&rsquo;elle me préféra à
+tous ses amants. Elle m&rsquo;aimerait encore si elle n&rsquo;avait pas été
+mangée par un ours: j&rsquo;ai puni l&rsquo;ours, j&rsquo;ai porté longtemps sa
+peau; mais cela ne m&rsquo;a pas consolé.
+</p>
+
+<p>
+Mademoiselle de Saint-Yves, à ce récit, sentait un plaisir secret
+d&rsquo;apprendre que l&rsquo;Ingénu n&rsquo;avait eu qu&rsquo;une maîtresse,
+et qu&rsquo;Abacaba n&rsquo;était plus; mais elle ne démêlait pas la cause de
+son plaisir. Tout le monde fixait les yeux sur l&rsquo;Ingénu; on le louait
+beaucoup d&rsquo;avoir empêché ses camarades de manger un Algonquin.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;impitoyable bailli, qui ne pouvait réprimer sa fureur de questionner,
+poussa enfin la curiosité jusqu&rsquo;à s&rsquo;informer de quelle religion
+était M. le Huron; s&rsquo;il avait choisi la religion anglicane, ou la
+gallicane, ou la huguenote? Je suis de ma religion, dit-il, comme vous de la
+vôtre. Hélas! s&rsquo;écria la Kerkabon, je vois bien que ces malheureux
+Anglais n&rsquo;ont pas seulement songé à le baptiser. Eh! mon Dieu, disait
+mademoiselle de Saint-Yves, comment se peut-il que les Hurons ne soient pas
+catholiques? Est-ce que les révérends pères jésuites ne les ont pas tous
+convertis? L&rsquo;Ingénu l&rsquo;assura que dans son pays on ne convertissait
+personne; que jamais un vrai Huron n&rsquo;avait changé d&rsquo;opinion, et que
+même il n&rsquo;y avait point dans sa langue de terme qui signifiât
+<i>inconstance</i>. Ces derniers mots plurent extrêmement à mademoiselle de
+Saint-Yves.
+</p>
+
+<p>
+Nous le baptiserons, nous le baptiserons, disait la Kerkabon à M. le prieur;
+vous en aurez l&rsquo;honneur, mon cher frère; je veux absolument être sa
+marraine: M. l&rsquo;abbé de Saint-Yves le présentera sur les fonts: ce sera
+une cérémonie bien brillante; il en sera parlé dans toute la Basse-Bretagne, et
+cela nous fera un honneur infini. Toute la compagnie seconda la maîtresse de la
+maison; tous les convives criaient: Nous le baptiserons! L&rsquo;Ingénu
+répondit qu&rsquo;en Angleterre on laissait vivre les gens à leur fantaisie. Il
+témoigna que la proposition ne lui plaisait point du tout, et que la loi des
+Hurons valait pour le moins la loi des Bas-Bretons; enfin il dit qu&rsquo;il
+repartait le lendemain. On acheva de vider sa bouteille d&rsquo;eau des
+Barbades, et chacun s&rsquo;alla coucher.
+</p>
+
+<p>
+Quand on eut reconduit l&rsquo;Ingénu dans sa chambre, mademoiselle de Kerkabon
+et son amie mademoiselle de Saint-Yves ne purent se tenir de regarder par le
+trou d&rsquo;une large serrure pour voir comment dormait un Huron. Elles virent
+qu&rsquo;il avait étendu la couverture du lit sur le plancher, et qu&rsquo;il
+reposait dans la plus belle attitude du monde.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap02"></a>CHAPITRE II</h2>
+
+<p class="letter">
+Le Huron, nommé l&rsquo;Ingénu, reconnu de ses parents.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;Ingénu, selon sa coutume, s&rsquo;éveilla avec le soleil, au chant du
+coq, qu&rsquo;on appelle en Angleterre et en Huronie <i>la trompette du
+jour</i>. Il n&rsquo;était pas comme la bonne compagnie, qui languit dans un
+lit oiseux jusqu&rsquo;à ce que le soleil ait fait la moitié de son tour, qui
+ne peut ni dormir ni se lever, qui perd tant d&rsquo;heures précieuses dans cet
+état mitoyen entre la vie et la mort, et qui se plaint encore que la vie est
+trop courte.
+</p>
+
+<p>
+Il avait déjà fait deux ou trois lieues, il avait tué trente pièces de gibier à
+balle seule, lorsqu&rsquo;en rentrant il trouva monsieur le prieur de
+Notre-Dame de la Montagne et sa discrète soeur, se promenant en bonnet de nuit
+dans leur petit jardin. Il leur présenta toute sa chasse, et en tirant de sa
+chemise une espèce de petit talisman qu&rsquo;il portait toujours à son cou, il
+les pria de l&rsquo;accepter en reconnaissance de leur bonne réception.
+C&rsquo;est ce que j&rsquo;ai de plus précieux, leur dit-il; on m&rsquo;a
+assuré que je serais toujours heureux tant que je porterais ce petit brimborion
+sur moi, et je vous le donne afin que vous soyez toujours heureux.
+</p>
+
+<p>
+Le prieur et mademoiselle sourirent avec attendrissement de la naïveté de
+l&rsquo;Ingénu. Ce présent consistait en deux petits portraits assez mal faits,
+attachés ensemble avec une courroie fort grasse.
+</p>
+
+<p>
+Mademoiselle de Kerkabon lui demanda s&rsquo;il y avait des peintres en
+Huronie. Non, dit l&rsquo;Ingénu; cette rareté me vient de ma nourrice; son
+mari l&rsquo;avait eue par conquête, en dépouillant quelques Français du Canada
+qui nous avaient fait la guerre; c&rsquo;est tout ce que j&rsquo;en ai su.
+</p>
+
+<p>
+Le prieur regardait attentivement ces portraits; il changea de couleur, il
+s&rsquo;émut, ses mains tremblèrent. Par Notre-Dame de la Montagne,
+s&rsquo;écria-t-il, je crois que voilà le visage de mon frère le capitaine et
+de sa femme! Mademoiselle, après les avoir considérés avec la même émotion, en
+jugea de même. Tous deux étaient saisis d&rsquo;étonnement et d&rsquo;une joie
+mêlée de douleur; tous deux s&rsquo;attendrissaient; tous deux pleuraient; leur
+coeur palpitait; ils poussaient des cris; ils s&rsquo;arrachaient les
+portraits; chacun d&rsquo;eux les prenait et les rendait vingt fois en une
+seconde; ils dévoraient des yeux les portraits et le Huron; ils lui demandaient
+l&rsquo;un après l&rsquo;autre, et tous deux à-la-fois, en quel lieu, en quel
+temps, comment ces miniatures étaient tombées entre les mains de sa nourrice;
+ils rapprochaient, ils comptaient les temps depuis le départ du capitaine; ils
+se souvenaient d&rsquo;avoir eu nouvelle qu&rsquo;il avait été jusqu&rsquo;au
+pays des Hurons, et que depuis ce temps ils n&rsquo;en avaient jamais entendu
+parler.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;Ingénu leur avait dit qu&rsquo;il n&rsquo;avait connu ni père ni mère.
+Le prieur, qui était homme de sens, remarqua que l&rsquo;Ingénu avait un peu de
+barbe; il savait très bien que les Hurons n&rsquo;en ont point. Son menton est
+cotonné, il est donc fils d&rsquo;un homme d&rsquo;Europe; mon frère et ma
+belle-soeur ne parurent plus après l&rsquo;expédition contre les Hurons, en
+1669: mon neveu devait alors être à la mamelle: la nourrice hurone lui a sauvé
+la vie et lui a servi de mère. Enfin, après cent questions et cent réponses, le
+prieur et sa soeur conclurent que le Huron était leur propre neveu. Ils
+l&rsquo;embrassaient en versant des larmes; et l&rsquo;Ingénu riait, ne pouvant
+s&rsquo;imaginer qu&rsquo;un Huron fût neveu d&rsquo;un prieur bas-breton.
+</p>
+
+<p>
+Toute la compagnie descendit; M. de Saint-Yves, qui était grand physionomiste,
+compara les deux portraits avec le visage de l&rsquo;Ingénu; il fit très
+habilement remarquer qu&rsquo;il avait les yeux de sa mère, le front et le nez
+de feu monsieur le capitaine de Kerkabon, et des joues qui tenaient de
+l&rsquo;un et de l&rsquo;autre.
+</p>
+
+<p>
+Mademoiselle de Saint-Yves, qui n&rsquo;avait jamais vu le père ni la mère,
+assura que l&rsquo;Ingénu leur ressemblait parfaitement. Ils admiraient tous la
+Providence et l&rsquo;enchaînement des événements de ce monde. Enfin on était
+si persuadé, si convaincu de la naissance de l&rsquo;Ingénu, qu&rsquo;il
+consentit lui-même à être neveu de monsieur le prieur, en disant qu&rsquo;il
+aimait autant l&rsquo;avoir pour oncle qu&rsquo;un autre.
+</p>
+
+<p>
+On alla rendre grâce à Dieu dans l&rsquo;église de Notre-Dame de la Montagne,
+tandis que le Huron d&rsquo;un air indifférent s&rsquo;amusait à boire dans la
+maison.
+</p>
+
+<p>
+Les Anglais qui l&rsquo;avaient amené, et qui étaient prêts à mettre à la
+voile, vinrent lui dire qu&rsquo;il était temps de partir. Apparemment, leur
+dit-il, que vous n&rsquo;avez pas retrouvé vos oncles et vos tantes; je reste
+ici; retournez à Plymouth, je vous donne toutes mes hardes, je n&rsquo;ai plus
+besoin de rien au monde, puisque je suis le neveu d&rsquo;un prieur. Les
+Anglais mirent à la voile, en se souciant fort peu que l&rsquo;Ingénu eût des
+parents ou non en Basse-Bretagne.
+</p>
+
+<p>
+Après que l&rsquo;oncle, la tante, et la compagnie, eurent chanté le <i>Te
+Deum</i>; après que le bailli eut encore accablé l&rsquo;Ingénu de questions;
+après qu&rsquo;on eut épuisé tout ce que l&rsquo;étonnement, la joie, la
+tendresse, peuvent faire dire, le prieur de la Montagne et l&rsquo;abbé de
+Saint-Yves conclurent à faire baptiser l&rsquo;Ingénu au plus vite. Mais il
+n&rsquo;en était pas d&rsquo;un grand Huron de vingt-deux ans, comme d&rsquo;un
+enfant qu&rsquo;on régénère sans qu&rsquo;il en sache rien. Il fallait
+l&rsquo;instruire, et cela paraissait difficile; car l&rsquo;abbé de Saint-Yves
+supposait qu&rsquo;un homme qui n&rsquo;était pas né en France n&rsquo;avait
+pas le sens commun.
+</p>
+
+<p>
+Le prieur fit observer à la compagnie que, si en effet M. l&rsquo;Ingénu, son
+neveu, n&rsquo;avait pas eu le bonheur de naître en Basse-Bretagne, il
+n&rsquo;en avait pas moins d&rsquo;esprit; qu&rsquo;on en pouvait juger par
+toutes ses réponses, et que sûrement la nature l&rsquo;avait beaucoup favorisé,
+tant du côté paternel que du maternel.
+</p>
+
+<p>
+On lui demanda d&rsquo;abord s&rsquo;il avait jamais lu quelque livre. Il dit
+qu&rsquo;il avait lu Rabelais traduit en anglais, et quelques morceaux de
+Shakespeare qu&rsquo;il savait par coeur; qu&rsquo;il avait trouvé ces livres
+chez le capitaine du vaisseau qui l&rsquo;avait amené de l&rsquo;Amérique à
+Plymouth, et qu&rsquo;il en était fort content. Le bailli ne manqua pas de
+l&rsquo;interroger sur ces livres. Je vous avoue, dit l&rsquo;Ingénu, que
+j&rsquo;ai cru en deviner quelque chose, et que je n&rsquo;ai pas entendu le
+reste.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;abbé de Saint-Yves, à ce discours, fit réflexion que c&rsquo;était
+ainsi que lui-même avait toujours lu, et que la plupart des hommes ne lisaient
+guère autrement. Vous avez sans doute lu la <i>Bible</i>? dit-il au Huron.
+Point du tout, monsieur l&rsquo;abbé; elle n&rsquo;était pas parmi les livres
+de mon capitaine; je n&rsquo;en ai jamais entendu parler. Voilà comme sont ces
+maudits Anglais, criait mademoiselle de Kerkabon, ils feront plus de cas
+d&rsquo;une pièce de Shakespeare, d&rsquo;un plum-pudding et d&rsquo;une
+bouteille de rum que du Pentateuque. Aussi n&rsquo;ont-ils jamais converti
+personne en Amérique. Certainement ils sont maudits de Dieu; et nous leur
+prendrons la Jamaïque et la Virginie avant qu&rsquo;il soit peu de temps.
+</p>
+
+<p>
+Quoi qu&rsquo;il en soit, on fit venir le plus habile tailleur de Saint-Malo
+pour habiller l&rsquo;Ingénu de pied en cap. La compagnie se sépara; le bailli
+alla faire ses questions ailleurs. Mademoiselle de Saint-Yves, en partant, se
+retourna plusieurs fois pour regarder l&rsquo;Ingénu; et il lui fit des
+révérences plus profondes qu&rsquo;il n&rsquo;en avait jamais fait[1] à
+personne en sa vie.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] Plusieurs éditions de 1767 portent: <i>faites</i>. B.
+</p>
+
+<p>
+Le bailli, avant de prendre congé, présenta à mademoiselle de Saint-Yves un
+grand nigaud de fils qui sortait du collège; mais à peine le regarda-t-elle,
+tant elle était occupée de la politesse du Huron.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap03"></a>CHAPITRE III.</h2>
+
+<p class="letter">
+Le Huron, nommé l&rsquo;Ingénu, converti.
+</p>
+
+<p>
+Monsieur le prieur voyant qu&rsquo;il était un peu sur l&rsquo;âge, et que Dieu
+lui envoyait un neveu pour sa consolation, se mit en tête qu&rsquo;il pourrait
+lui résigner son bénéfice, s&rsquo;il réussissait à le baptiser, et à le faire
+entrer dans les ordres.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;Ingénu avait une mémoire excellente. La fermeté des organes de
+Basse-Bretagne, fortifiée par le climat du Canada, avait rendu sa tête si
+vigoureuse, que quand on frappait dessus, à peine le sentait-il; et quand on
+gravait dedans, rien ne s&rsquo;effaçait; il n&rsquo;avait jamais rien oublié.
+Sa conception était d&rsquo;autant plus vive, et plus nette, que son enfance
+n&rsquo;ayant point été chargée des inutilités et des sottises qui accablent la
+nôtre, les choses entraient dans sa cervelle sans nuage. Le prieur résolut
+enfin de lui faire lire le nouveau <i>Testament</i>. L&rsquo;Ingénu le dévora
+avec beaucoup de plaisir; mais ne sachant ni dans quel temps ni dans quel pays
+toutes les aventures rapportées dans ce livre étaient arrivées, il ne douta
+point que le lieu de la scène ne fût en Basse-Bretagne; et il jura qu&rsquo;il
+couperait le nez et les oreilles à Caïphe et à Pilate, si jamais il rencontrait
+ces marauds-là.
+</p>
+
+<p>
+Son oncle, charmé de ces bonnes dispositions, le mit au fait en peu de temps;
+il loua son zèle; mais il lui apprit que ce zèle était inutile, attendu que ces
+gens-là étaient morts il y avait environ seize cent quatre-vingt-dix années.
+L&rsquo;Ingénu sut bientôt presque tout le livre par coeur. Il proposait
+quelquefois des difficultés qui mettaient le prieur fort en peine. Il était
+obligé souvent de consulter l&rsquo;abbé de Saint-Yves, qui, ne sachant que
+répondre, fit venir un jésuite bas-breton pour achever la conversion du Huron.
+</p>
+
+<p>
+Enfin la grâce opéra; l&rsquo;Ingénu promit de se faire chrétien; il ne douta
+pas qu&rsquo;il ne dût commencer par être circoncis; car, disait-il, je ne vois
+pas dans le livre qu&rsquo;on m&rsquo;a fait lire un seul personnage qui ne
+l&rsquo;ait été; il est donc évident que je dois faire le sacrifice de mon
+prépuce; le plus tôt c&rsquo;est le mieux. Il ne délibéra point: il envoya
+chercher le chirurgien du village, et le pria de lui faire l&rsquo;opération,
+comptant réjouir infiniment mademoiselle de Kerkabon et toute la compagnie,
+quand une fois la chose serait faite. Le frater, qui n&rsquo;avait point encore
+fait cette opération, en avertit la famille, qui jeta les hauts cris. La bonne
+Kerkabon trembla que son neveu, qui paraissait résolu et expéditif, ne se fît
+lui-même l&rsquo;opération très maladroitement, et qu&rsquo;il n&rsquo;en
+résultât de tristes effets, auxquels les dames s&rsquo;intéressent toujours par
+bonté d&rsquo;âme.
+</p>
+
+<p>
+Le prieur redressa les idées du Huron; il lui remontra que la circoncision
+n&rsquo;était plus de mode; que le baptême était beaucoup plus doux et plus
+salutaire; que la loi de grâce n&rsquo;était pas comme la loi de rigueur.
+L&rsquo;Ingénu, qui avait beaucoup de bon sens et de droiture, disputa, mais
+reconnut son erreur; ce qui est assez rare en Europe aux gens qui disputent;
+enfin il promit de se faire baptiser quand on voudrait.
+</p>
+
+<p>
+Il fallait auparavant se confesser; et c&rsquo;était là le plus difficile.
+L&rsquo;Ingénu avait toujours en poche le livre que son oncle lui avait donné.
+Il n&rsquo;y trouvait pas qu&rsquo;un seul apôtre se fût confessé, et cela le
+rendait très rétif. Le prieur lui ferma la bouche en lui montrant, dans
+l&rsquo;épître de saint Jacques-le-Mineur, ces mots qui font tant de peine aux
+hérétiques: <i>Confessez vos péchés les uns aux autres</i>. Le Huron se tut, et
+se confessa à un récollet. Quand il eut fini, il tira le récollet du
+confessionnal, et saisissant son homme d&rsquo;un bras vigoureux, il se mit à
+sa place, et le fit mettre à genoux devant lui: Allons, mon ami, il est dit:
+<i>Confessez-vous les uns aux autres</i>; je t&rsquo;ai conté mes péchés, tu ne
+sortiras pas d&rsquo;ici que tu ne m&rsquo;aies conté les tiens. En parlant
+ainsi, il appuyait son large genou contre la poitrine de son adverse partie. Le
+récollet pousse des hurlements qui font retentir l&rsquo;église. On accourt au
+bruit, on voit le catéchumène qui gourmait le moine au nom de saint
+Jacques-le-Mineur. La joie de baptiser un Bas-Breton huron et anglais était si
+grande, qu&rsquo;on passa par-dessus ces singularités. Il y eut même beaucoup
+de théologiens qui pensèrent que la confession n&rsquo;était pas nécessaire,
+puisque le baptême tenait lieu de tout.
+</p>
+
+<p>
+On prit jour avec l&rsquo;évêque de Saint-Malo, qui, flatté comme on peut le
+croire de baptiser un Huron, arriva dans un pompeux équipage, suivi de son
+clergé. Mademoiselle de Saint-Yves, en bénissant Dieu, mit sa plus belle robe,
+et fit venir une coiffeuse de Saint-Malo, pour briller à la cérémonie.
+L&rsquo;interrogant bailli accourut avec toute la contrée. L&rsquo;église était
+magnifiquement parée; mais quand il fallut prendre le Huron pour le mener aux
+fonts baptismaux, on ne le trouva point.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;oncle et la tante le cherchèrent partout. On crut qu&rsquo;il était à
+la chasse, selon sa coutume. Tous les conviés à la fête parcoururent les bois
+et les villages voisins: point de nouvelles du Huron.
+</p>
+
+<p>
+On commençait à craindre qu&rsquo;il ne fût retourné en Angleterre. On se
+souvenait de lui avoir entendu dire qu&rsquo;il aimait fort ce pays-là.
+Monsieur le prieur et sa soeur étaient persuadés qu&rsquo;on n&rsquo;y
+baptisait personne, et tremblaient pour l&rsquo;âme de leur neveu.
+L&rsquo;évêque était confondu et prêt à s&rsquo;en retourner; le prieur et
+l&rsquo;abbé de Saint-Yves se désespéraient; le bailli interrogeait tous les
+passants avec sa gravité ordinaire; mademoiselle de Kerkabon pleurait;
+mademoiselle de Saint-Yves ne pleurait pas, mais elle poussait de profonds
+soupirs qui semblaient témoigner son goût pour les sacrements. Elles se
+promenaient tristement le long des saules et des roseaux qui bordent la petite
+rivière de Rance, lorsqu&rsquo;elles aperçurent au milieu de la rivière une
+grande figure assez blanche, les deux mains croisées sur la poitrine. Elles
+jetèrent un grand cri et se détournèrent. Mais la curiosité l&rsquo;emportant
+bientôt sur toute autre considération, elles se coulèrent doucement entre les
+roseaux; et quand elles furent bien sûres de n&rsquo;être point vues, elles
+voulurent voir de quoi il s&rsquo;agissait.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap04"></a>CHAPITRE IV.</h2>
+
+<p class="letter">
+L&rsquo;Ingénu baptisé.
+</p>
+
+<p>
+Le prieur et l&rsquo;abbé étant accourus demandèrent à l&rsquo;Ingénu ce
+qu&rsquo;il fesait là. Eh parbleu! messieurs, j&rsquo;attends le baptême: il y
+a une heure que je suis dans l&rsquo;eau jusqu&rsquo;au cou, et il n&rsquo;est
+pas honnête de me laisser morfondre.
+</p>
+
+<p>
+Mon cher neveu, lui dit tendrement le prieur, ce n&rsquo;est pas ainsi
+qu&rsquo;on baptise en Basse-Bretagne; reprenez vos habits et venez avec nous.
+Mademoiselle de Saint-Yves, en entendant ce discours, disait tout bas à sa
+compagne: Mademoiselle, croyez-vous qu&rsquo;il reprenne sitôt ses habits?
+</p>
+
+<p>
+Le Huron cependant repartit au prieur: Vous ne m&rsquo;en ferez pas accroire
+cette fois-ci comme l&rsquo;autre; j&rsquo;ai bien étudié depuis ce temps-là,
+et je suis très certain qu&rsquo;on ne se baptise pas autrement.
+L&rsquo;eunuque de la reine Candace[1] fut baptisé dans un ruisseau; je vous
+défie de me montrer dans le livre que vous m&rsquo;avez donné qu&rsquo;on
+s&rsquo;y soit jamais pris d&rsquo;une autre façon. Je ne serai point baptisé
+du tout, ou je le serai dans la rivière. On eut beau lui remontrer que les
+usages avaient changé, l&rsquo;Ingénu était têtu, car il était breton et huron.
+Il revenait toujours à l&rsquo;eunuque de la reine Candace; et quoique
+mademoiselle sa tante et mademoiselle de Saint-Yves, qui l&rsquo;avaient
+observé entre les saules, fussent en droit de lui dire qu&rsquo;il ne lui
+appartenait pas de citer un pareil homme, elles n&rsquo;en firent pourtant
+rien, tant était grande leur discrétion. L&rsquo;évêque vint lui-même lui
+parler, ce qui est beaucoup; mais il ne gagna rien: le Huron disputa contre
+l&rsquo;évêque.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] Dans les premières éditions on avait mis: <i>la reine de Candace</i>. En
+corrigeant cette faute, Voltaire mit dans l&rsquo;<i>errata</i> un <i>N.
+B.</i> en ces termes: «Comment le P. Quesnel aurait-il ignoré que Candace
+était le nom des belles reines d&rsquo;Ethiopie, comme Pharaon on Pharou était
+le ltitre des rois d&rsquo;Égypte?» B.
+</p>
+
+<p>
+Montrez-moi, lui dit-il, dans le livre que m&rsquo;a donné mon oncle, un seul
+homme qui n&rsquo;ait pas été baptisé dans la rivière, et je ferai tout ce que
+vous voudrez.
+</p>
+
+<p>
+La tante, désespérée, avait remarqué que la première fois que son neveu avait
+fait la révérence, il en avait fait une plus profonde à mademoiselle de
+Saint-Yves qu&rsquo;à aucune autre personne de la compagnie, qu&rsquo;il
+n&rsquo;avait pas même salué monsieur l&rsquo;évêque avec ce respect mêlé de
+cordialité qu&rsquo;il avait témoigné à cette belle demoiselle. Elle prit le
+parti de s&rsquo;adresser à elle dans ce grand embarras; elle la pria
+d&rsquo;interposer son crédit pour engager le Huron à se faire baptiser de la
+même manière que les Bretons, ne croyant pas que son neveu pût jamais être
+chrétien s&rsquo;il persistait à vouloir être baptisé dans l&rsquo;eau
+courante.
+</p>
+
+<p>
+Mademoiselle de Saint-Yves rougit du plaisir secret qu&rsquo;elle sentait
+d&rsquo;être chargée d&rsquo;une si importante commission. Elle
+s&rsquo;approcha modestement de l&rsquo;Ingénu, et lui serrant la main
+d&rsquo;une manière tout-à-fait noble: Est-ce que vous ne ferez rien pour moi?
+lui dit-elle; et en prononçant ces mots elle baissait les yeux, et les relevait
+avec une grâce attendrissante. Ah! tout ce que vous voudrez, mademoiselle, tout
+ce que vous me commanderez; baptême d&rsquo;eau, baptême de feu[2], baptême de
+sang, il n&rsquo;y a rien que je vous refuse. Mademoiselle de Saint-Yves eut la
+gloire de faire en deux paroles ce que ni les empressements du prieur, ni les
+interrogations réitérées du bailli, ni les raisonnements même de monsieur
+l&rsquo;évêque, n&rsquo;avaient pu faire. Elle sentit son triomphe; mais elle
+n&rsquo;en sentait pas encore toute l&rsquo;étendue.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[2] Voyez tome XXVII, page 289. B.
+</p>
+
+<p>
+Le baptême fut administré et reçu avec toute la décence, toute la magnificence,
+tout l&rsquo;agrément possibles. L&rsquo;oncle et la tante cédèrent à monsieur
+l&rsquo;abbé de Saint-Yves et à sa soeur l&rsquo;honneur de tenir
+l&rsquo;Ingénu sur les fonts. Mademoiselle de Saint-Yves rayonnait de joie de
+se voir marraine. Elle ne savait pas à quoi ce grand titre
+l&rsquo;asservissait; elle accepta cet honneur sans en connaître les fatales
+conséquences.
+</p>
+
+<p>
+Comme il n&rsquo;y a jamais eu de cérémonie qui ne fût suivie d&rsquo;un grand
+dîner, on se mit à table au sortir du baptême. Les goguenards de Basse-Bretagne
+dirent qu&rsquo;il ne fallait pas baptiser son vin. Monsieur le prieur disait
+que le vin, selon Salomon, réjouit le coeur de l&rsquo;homme. Monsieur
+l&rsquo;évêque ajoutait que le patriarche Juda devait lier son ânon à la vigne,
+et tremper son manteau dans le sang du raisin, et qu&rsquo;il était bien triste
+qu&rsquo;on n&rsquo;en pût faire autant en Basse-Bretagne, à laquelle Dieu
+avait dénié les vignes. Chacun tâchait de dire un bon mot sur le baptême de
+l&rsquo;Ingénu, et des galanteries à la marraine. Le bailli, toujours
+interrogant, demandait au Huron s&rsquo;il serait fidèle à ses promesses.
+Comment voulez-vous que je manque à mes promesses, répondit le Huron, puisque
+je les ai faites entre les mains de mademoiselle de Saint-Yves?
+</p>
+
+<p>
+Le Huron s&rsquo;échauffa; il but beaucoup à la santé de sa marraine. Si
+j&rsquo;avais été baptisé de votre main, dit-il, je sens que l&rsquo;eau froide
+qu&rsquo;on m&rsquo;a versée sur le chignon m&rsquo;aurait brûlé. Le bailli
+trouva cela trop poétique, ne sachant pas combien l&rsquo;allégorie est
+familière au Canada. Mais la marraine en fut extrêmement contente.
+</p>
+
+<p>
+On avait donné le nom d&rsquo;Hercule au baptisé. L&rsquo;évêque de Saint-Malo
+demandait toujours quel était ce patron dont il n&rsquo;avait jamais entendu
+parler. Le jésuite, qui était fort savant, lui dit que c&rsquo;était un saint
+qui avait fait douze miracles. Il y en avait un treizième qui valait les douze
+autres, mais dont il ne convenait pas à un jésuite de parler; c&rsquo;était
+celui d&rsquo;avoir changé cinquante filles en femmes en une seule nuit. Un
+plaisant qui se trouva là releva ce miracle avec énergie. Toutes les dames
+baissèrent les yeux, et jugèrent à la physionomie de l&rsquo;Ingénu qu&rsquo;il
+était digne du saint dont il portait le nom.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap05"></a>CHAPITRE V.</h2>
+
+<p class="letter">
+L&rsquo;Ingénu amoureux.
+</p>
+
+<p>
+Il faut avouer que depuis ce baptême et ce dîner mademoiselle de Saint-Yves
+souhaita passionnément que monsieur l&rsquo;évêque la fît encore participante
+de quelque beau sacrement avec M. Hercule l&rsquo;Ingénu. Cependant, comme elle
+était bien élevée et fort modeste, elle n&rsquo;osait convenir tout-à-fait avec
+elle-même de ses tendres sentiments; mais, s&rsquo;il lui échappait un regard,
+un mot, un geste, une pensée, elle enveloppait tout cela d&rsquo;un voile de
+pudeur infiniment aimable. Elle était tendre, vive, et sage.
+</p>
+
+<p>
+Dès que monsieur l&rsquo;évêque fut parti, l&rsquo;Ingénu et mademoiselle de
+Saint-Yves se rencontrèrent sans avoir fait réflexion qu&rsquo;ils se
+cherchaient. Ils se parlèrent sans avoir imaginé ce qu&rsquo;ils se diraient.
+L&rsquo;Ingénu lui dit d&rsquo;abord qu&rsquo;il l&rsquo;aimait de tout son
+coeur, et que la belle Abacaba, dont il avait été fou dans son pays,
+n&rsquo;approchait pas d&rsquo;elle. Mademoiselle lui répondit, avec sa
+modestie ordinaire, qu&rsquo;il fallait en parler au plus vite à monsieur le
+prieur son oncle et à mademoiselle sa tante, et que de son côté elle en dirait
+deux mots à son cher frère l&rsquo;abbé de Saint-Yves, et qu&rsquo;elle se
+flattait d&rsquo;un consentement commun.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;Ingénu lui répond qu&rsquo;il n&rsquo;avait besoin du consentement de
+personne, qu&rsquo;il lui paraissait extrêmement ridicule d&rsquo;aller
+demander à d&rsquo;autres ce qu&rsquo;on devait faire; que, quand deux parties
+sont d&rsquo;accord, on n&rsquo;a pas besoin d&rsquo;un tiers pour les
+accommoder. Je ne consulte personne, dit-il, quand j&rsquo;ai envie de
+déjeuner, ou de chasser, ou de dormir: je sais bien qu&rsquo;en amour il
+n&rsquo;est pas mal d&rsquo;avoir le consentement de la personne à qui on en
+veut: mais, comme ce n&rsquo;est ni de mon oncle ni de ma tante que je suis
+amoureux, ce n&rsquo;est pas à eux que je dois m&rsquo;adresser dans cette
+affaire, et, si vous m&rsquo;en croyez, vous vous passerez aussi de monsieur
+l&rsquo;abbé de Saint-Yves.
+</p>
+
+<p>
+On peut juger que la belle Bretonne employa toute la délicatesse de son esprit
+à réduire son Huron aux termes de la bienséance. Elle se fâcha même, et bientôt
+se radoucit. Enfin on ne sait comment aurait fini cette conversation, si, le
+jour baissant, monsieur l&rsquo;abbé n&rsquo;avait ramené sa soeur à son
+abbaye. L&rsquo;Ingénu laissa coucher son oncle et sa tante, qui étaient un peu
+fatigués de la cérémonie et de leur long dîner. Il passa une partie de la nuit
+à faire des vers en langue hurone pour sa bien-aimée; car il faut savoir
+qu&rsquo;il n&rsquo;y a aucun pays de la terre où l&rsquo;amour n&rsquo;ait
+rendu les amants poètes.
+</p>
+
+<p>
+Le lendemain son oncle lui parla ainsi après le déjeuner, en présence de
+mademoiselle de Kerkabon, qui était tout attendrie: Le ciel soit loué de ce que
+vous avez l&rsquo;honneur, mon cher neveu, d&rsquo;être chrétien et Bas-Breton!
+mais cela ne suffit pas; je suis un peu sur l&rsquo;âge; mon frère n&rsquo;a
+laissé qu&rsquo;un petit coin de terre qui est très peu de chose; j&rsquo;ai un
+bon prieuré; si vous voulez seulement vous faire sous-diacre, comme je
+l&rsquo;espère, je vous résignerai mon prieuré, et vous vivrez fort à votre
+aise, après avoir été la consolation de ma vieillesse.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;Ingénu répondit: Mon oncle, grand bien vous fasse! vivez tant que vous
+pourrez. Je ne sais pas ce que c&rsquo;est que d&rsquo;être sous-diacre ni que
+de résigner; mais tout me sera bon pourvu que j&rsquo;aie mademoiselle de
+Saint-Yves à ma disposition. Eh! mon Dieu, mon neveu, que me dites-vous là?
+Vous aimez donc cette belle demoiselle à la folie?&mdash;Oui, mon
+oncle.&mdash;- Hélas! mon neveu, il est impossible que vous
+l&rsquo;épousiez.&mdash;Cela est très possible, mon oncle; car non seulement
+elle m&rsquo;a serré la main en me quittant, mais elle m&rsquo;a promis
+qu&rsquo;elle me demanderait en mariage; et assurément je
+l&rsquo;épouserai.&mdash;Cela est impossible, vous dis-je, elle est votre
+marraine; c&rsquo;est un péché épouvantable à une marraine de serrer la main de
+son filleul: il n&rsquo;est pas permis d&rsquo;épouser sa marraine; les lois
+divines et humaines s&rsquo;y opposent.&mdash;Morbleu! mon oncle, vous vous
+moquez de moi: pourquoi serait-il défendu d&rsquo;épouser sa marraine, quand
+elle est jeune et jolie? Je n&rsquo;ai point vu dans le livre que vous
+m&rsquo;avez donné qu&rsquo;il fût mal d&rsquo;épouser les filles qui ont aidé
+les gens à être baptisés. Je m&rsquo;aperçois tous les jours qu&rsquo;on fait
+ici une infinité de choses qui ne sont point dans votre livre, et qu&rsquo;on
+n&rsquo;y fait rien de tout ce qu&rsquo;il dit: je vous avoue que cela
+m&rsquo;étonne et me fâche. Si on me prive de la belle Saint-Yves, sous
+prétexte de mon baptême, je vous avertis que je l&rsquo;enlève, et que je me
+débaptise.
+</p>
+
+<p>
+Le prieur fut confondu; sa soeur pleura. Mon cher frère, dit-elle, il ne faut
+pas que notre neveu se damne; notre saint-père le pape peut lui donner
+dispense, et alors il pourra être chrétiennement heureux avec ce qu&rsquo;il
+aime. L&rsquo;Ingénu embrassa sa tante. Quel est donc, dit-il, cet homme
+charmant qui favorise avec tant de bonté les garçons et les filles dans leurs
+amours? Je veux lui aller parler tout-à-l&rsquo;heure.
+</p>
+
+<p>
+On lui expliqua ce que c&rsquo;était que le pape; et l&rsquo;Ingénu fut encore
+plus étonné qu&rsquo;auparavant. Il n&rsquo;y a pas un mot de tout cela dans
+votre livre, mon cher oncle; j&rsquo;ai voyagé, je connais la mer; nous sommes
+ici sur la côte de l&rsquo;océan; et je quitterais mademoiselle de Saint-Yves
+pour aller demander la permission de l&rsquo;aimer à un homme qui demeure vers
+la Méditerranée, à quatre cents lieues d&rsquo;ici, et dont je n&rsquo;entends
+point la langue! cela est d&rsquo;un ridicule incompréhensible. Je vais
+sur-le-champ chez monsieur l&rsquo;abbé de Saint-Yves, qui ne demeure
+qu&rsquo;à une lieue de vous, et je vous réponds que j&rsquo;épouserai ma
+maîtresse dans la journée.
+</p>
+
+<p>
+Comme il parlait encore, entra le bailli qui, selon sa coutume, lui demanda où
+il allait. Je vais me marier, dit l&rsquo;Ingénu en courant; et au bout
+d&rsquo;un quart d&rsquo;heure il était déjà chez sa belle et chère
+basse-brette qui dormait encore. Ah! mon frère, disait mademoiselle de Kerkabon
+au prieur, jamais vous ne ferez un sous-diacre de notre neveu.
+</p>
+
+<p>
+Le bailli fut très mécontent de ce voyage; car il prétendait que son fils
+épousât la Saint-Yves; et ce fils était encore plus sot et plus insupportable
+que son père.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap06"></a>CHAPITRE VI.</h2>
+
+<p class="letter">
+L&rsquo;Ingénu court chez sa maîtresse, et devient furieux.
+</p>
+
+<p>
+A peine l&rsquo;Ingénu était arrivé, qu&rsquo;ayant demandé à une vieille
+servante où était la chambre de sa maîtresse, il avait poussé fortement la
+porte mal fermée, et s&rsquo;était élancé vers le lit. Mademoiselle de
+Saint-Yves, se réveillant en sursaut, s&rsquo;était écriée: Quoi! c&rsquo;est
+vous! ah! c&rsquo;est vous! arrêtez-vous, que faites-vous? Il avait répondu: Je
+vous épouse; et en effet il l&rsquo;épousait, si elle ne s&rsquo;était pas
+débattue avec toute l&rsquo;honnêteté d&rsquo;une personne qui a de
+l&rsquo;éducation.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;Ingénu n&rsquo;entendait pas raillerie; il trouvait toutes ces
+façons-là extrêmement impertinentes. Ce n&rsquo;était pas ainsi qu&rsquo;en
+usait mademoiselle Abacaba, ma première maîtresse; vous n&rsquo;avez point de
+probité; vous m&rsquo;avez promis mariage, et vous ne voulez point faire
+mariage; c&rsquo;est manquer aux premières lois de l&rsquo;honneur; je vous
+apprendrai à tenir votre parole, et je vous remettrai dans le chemin de la
+vertu.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;Ingénu possédait une vertu mâle et intrépide, digne de son patron
+Hercule, dont on lui avait donné le nom à son baptême; il allait
+l&rsquo;exercer dans toute son étendue, lorsqu&rsquo;aux cris perçants de la
+demoiselle plus discrètement vertueuse, accourut le sage abbé de Saint-Yves,
+avec sa gouvernante, un vieux domestique dévot, et un prêtre de paroisse. Cette
+vue modéra le courage de l&rsquo;assaillant. Eh, mon Dieu! mon cher voisin, lui
+dit l&rsquo;abbé, que faites-vous là? Mon devoir, répliqua le jeune homme; je
+remplis mes promesses, qui sont sacrées.
+</p>
+
+<p>
+Mademoiselle de Saint-Yves se rajusta en rougissant. On emmena l&rsquo;Ingénu
+dans un autre appartement. L&rsquo;abbé lui remontra l&rsquo;énormité du
+procédé. L&rsquo;Ingénu se défendit sur les privilèges de la loi naturelle,
+qu&rsquo;il connaissait parfaitement. L&rsquo;abbé voulut prouver que la loi
+positive devait avoir tout l&rsquo;avantage, et que, sans les conventions
+faites entre les hommes, la loi de nature ne serait presque jamais qu&rsquo;un
+brigandage naturel. Il faut, lui disait-il, des notaires, des prêtres, des
+témoins, des contrats, des dispenses. L&rsquo;Ingénu lui répondit par la
+réflexion que les sauvages ont toujours faite: Vous êtes donc de bien
+malhonnêtes gens, puisqu&rsquo;il faut entre vous tant de précautions.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;abbé eut de la peine à résoudre cette difficulté. Il y a, dit-il, je
+l&rsquo;avoue, beaucoup d&rsquo;inconstants et de fripons parmi nous; et il y
+en aurait autant chez les Hurons, s&rsquo;ils étaient rassemblés dans une
+grande ville; mais aussi il y a des âmes sages, honnêtes, éclairées, et ce sont
+ces hommes-là qui ont fait les lois. Plus on est homme de bien, plus on doit
+s&rsquo;y soumettre; on donne l&rsquo;exemple aux vicieux, qui respectent un
+frein que la vertu s&rsquo;est donné elle-même.
+</p>
+
+<p>
+Cette réponse frappa l&rsquo;Ingénu. On a déjà remarqué qu&rsquo;il avait
+l&rsquo;esprit juste. On l&rsquo;adoucit par des paroles flatteuses; on lui
+donna des espérances: ce sont les deux pièges où les hommes des deux
+hémisphères se prennent; on lui présenta même mademoiselle de Saint-Yves, quand
+elle eut fait sa toilette. Tout se passa avec la plus grande bienséance, mais,
+malgré cette décence, les yeux étincelants de l&rsquo;Ingénu Hercule firent
+toujours baisser ceux de sa maîtresse, et trembler la compagnie.
+</p>
+
+<p>
+On eut une peine extrême à le renvoyer chez ses parents. Il fallut encore
+employer le crédit de la belle Saint-Yves; plus elle sentait son pouvoir sur
+lui, et plus elle l&rsquo;aimait. Elle le fit partir, et en fut très affligée:
+enfin, quand il fut parti, l&rsquo;abbé, qui non seulement était le frère très
+aîné de mademoiselle de Saint-Yves, mais qui était aussi son tuteur, prit le
+parti de soustraire sa pupille aux empressements de cet amant terrible. Il alla
+consulter le bailli, qui, destinant toujours son fils à la soeur de
+l&rsquo;abbé, lui conseilla de mettre la pauvre fille dans une communauté. Ce
+fut un coup terrible: une indifférente qu&rsquo;on mettrait en couvent
+jetterait les hauts cris; mais une amante, et une amante aussi sage que tendre!
+c&rsquo;était de quoi la mettre au désespoir.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;Ingénu, de retour chez le prieur, raconta tout avec sa naïveté
+ordinaire. Il essuya les mêmes remontrances qui firent quelque effet sur son
+esprit, et aucun sur ses sens; mais le lendemain, quand il voulut retourner
+chez sa belle maîtresse, pour raisonner avec elle sur la loi naturelle et sur
+la loi de convention, monsieur le bailli lui apprit avec une joie insultante
+qu&rsquo;elle était dans un couvent. Eh bien! dit-il, j&rsquo;irai raisonner
+dans ce couvent. Cela ne se peut, dit le bailli: il lui expliqua fort au long
+ce que c&rsquo;était qu&rsquo;un couvent ou un convent, que ce mot venait du
+latin <i>conventus</i>, qui signifie assemblée; et le Huron ne pouvait
+comprendre pourquoi il ne pouvait pas être admis dans l&rsquo;assemblée. Sitôt
+qu&rsquo;il fut instruit que cette assemblée était une espèce de prison où
+l&rsquo;on tenait les filles renfermées, chose horrible, inconnue chez les
+Hurons et chez les Anglais, il devint aussi furieux que le fut son patron
+Hercule, lorsque Euryte, roi d&rsquo;Oechalie, non moins cruel que l&rsquo;abbé
+de Saint-Yves, lui refusa la belle Iole sa fille, non moins belle que la soeur
+de l&rsquo;abbé. Il voulait aller mettre le feu au couvent, enlever sa
+maîtresse, ou se brûler avec elle. Mademoiselle de Kerkabon, épouvantée,
+renonçait plus que jamais à toutes les espérances de voir son neveu
+sous-diacre, et disait en pleurant qu&rsquo;il avait le diable au corps depuis
+qu&rsquo;il était baptisé.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap07"></a>CHAPITRE VIL</h2>
+
+<p class="letter">
+L&rsquo;Ingénu repousse les Anglais.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;Ingénu, plongé dans une sombre et profonde mélancolie, se promena vers
+le bord de la mer, son fusil à deux coups sur l&rsquo;épaule, son grand
+coutelas au côté, tirant de temps en temps sur quelques oiseaux, et souvent
+tenté de tirer sur lui-même: mais il aimait encore la vie, à cause de
+mademoiselle de Saint-Yves. Tantôt il maudissait son oncle, sa tante, toute la
+Basse-Bretagne, et son baptême; tantôt il les bénissait, puisqu&rsquo;ils lui
+avaient fait connaître celle qu&rsquo;il aimait. Il prenait sa résolution
+d&rsquo;aller brûler le couvent, et il s&rsquo;arrêtait tout court, de peur de
+brûler sa maîtresse. Les flots de la Manche ne sont pas plus agités par les
+vents d&rsquo;est et d&rsquo;ouest que son coeur l&rsquo;était par tant de
+mouvements contraires.
+</p>
+
+<p>
+Il marchait à grands pas, sans savoir où, lorsqu&rsquo;il entendit le son du
+tambour. Il vit de loin tout un peuple dont une moitié courait au rivage, et
+l&rsquo;autre s&rsquo;enfuyait.
+</p>
+
+<p>
+Mille cris s&rsquo;élèvent de tous côtés; la curiosité et le courage le
+précipitent à l&rsquo;instant vers l&rsquo;endroit d&rsquo;où partaient ces
+clameurs, il y vole en quatre bonds. Le commandant de la milice, qui avait
+soupé avec lui chez le prieur, le reconnut aussitôt; il court à lui, les bras
+ouverts: Ah! c&rsquo;est l&rsquo;Ingénu, il combattra pour nous. Et les
+milices, qui mouraient de peur, se rassurèrent et crièrent aussi: C&rsquo;est
+l&rsquo;Ingénu! c&rsquo;est l&rsquo;Ingénu!
+</p>
+
+<p>
+Messieurs, dit-il, de quoi s&rsquo;agit-il? pourquoi êtes-vous si effarés?
+a-t-on mis vos maîtresses dans des couvents? Alors cent voix confuses
+s&rsquo;écrient: Ne voyez-vous pas les Anglais qui abordent? Eh bien! répliqua
+le Huron, ce sont de braves gens; ils ne m&rsquo;ont point enlevé ma maîtresse.
+</p>
+
+<p>
+Le commandant lui fit entendre que les Anglais venaient piller l&rsquo;abbaye
+de la Montagne, boire le vin de son oncle, et peut-être enlever mademoiselle de
+Saint-Yves; que le petit vaisseau sur lequel il avait abordé en Bretagne
+n&rsquo;était venu que pour reconnaître la côte; qu&rsquo;ils fesaient des
+actes d&rsquo;hostilité, sans avoir déclaré la guerre au roi de France, et que
+la province était exposée. Ah! si cela est, ils violent la loi naturelle;
+laissez-moi faire; j&rsquo;ai demeuré long-temps parmi eux, je sais leur
+langue, je leur parlerai; je ne crois pas qu&rsquo;ils puissent avoir un si
+méchant dessein.
+</p>
+
+<p>
+Pendant cette conversation, l&rsquo;escadre anglaise approchait; voilà le Huron
+qui court vers elle, se jette dans un petit bateau, arrive, monte au vaisseau
+amiral, et demande s&rsquo;il est vrai qu&rsquo;ils viennent ravager le pays
+sans avoir déclaré la guerre honnêtement. L&rsquo;amiral et tout son bord
+firent de grands éclats de rire, lui firent boire du punch, et le renvoyèrent.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;Ingénu piqué ne songea plus qu&rsquo;à se bien battre contre ses
+anciens amis, pour ses compatriotes et pour monsieur le prieur. Les
+gentilshommes du voisinage accouraient de toutes parts; il se joint à eux: on
+avait quelques canons; il les charge, il les pointe, il les tire l&rsquo;un
+après l&rsquo;autre. Les Anglais débarquent; il court à eux, il en tue trois de
+sa main, il blesse même l&rsquo;amiral, qui s&rsquo;était moqué de lui. Sa
+valeur anime le courage de toute la milice; les Anglais se rembarquent, et
+toute la côte retentissait des cris de victoire, vive le roi, vive
+l&rsquo;Ingénu! Chacun l&rsquo;embrassait, chacun s&rsquo;empressait
+d&rsquo;étancher le sang de quelques blessures légères qu&rsquo;il avait
+reçues. Ah! disait-il, si mademoiselle de Saint-Yves était là, elle me mettrait
+une compresse.
+</p>
+
+<p>
+Le bailli, qui s&rsquo;était caché dans sa cave pendant le combat, vint lui
+faire compliment comme les autres. Mais il fut bien surpris quand il entendit
+Hercule l&rsquo;Ingénu dire à une douzaine de jeunes gens de bonne volonté,
+dont il était entouré: Mes amis, ce n&rsquo;est rien d&rsquo;avoir délivré
+l&rsquo;abbaye de la Montagne, il faut délivrer une fille. Toute cette
+bouillante jeunesse prit feu à ces seules paroles. On le suivait déjà en foule,
+on courait au couvent. Si le bailli n&rsquo;avait pas sur-le-champ averti le
+commandant, si on n&rsquo;avait pas couru après la troupe joyeuse, c&rsquo;en
+était fait. On ramena l&rsquo;Ingénu chez son oncle et sa tante, qui le
+baignèrent de larmes de tendresse.
+</p>
+
+<p>
+Je vois bien que vous ne serez jamais ni sous-diacre ni prieur, lui dit
+l&rsquo;oncle; vous serez un officier encore plus brave que mon frère le
+capitaine, et probablement aussi gueux. Et mademoiselle de Kerkabon pleurait
+toujours en l&rsquo;embrassant, et en disant: Il se fera tuer comme mon frère;
+il vaudrait bien mieux qu&rsquo;il fût sous-diacre.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;Ingénu, dans le combat, avait ramassé une grosse bourse remplie de
+guinées, que probablement l&rsquo;amiral avait laissé tomber. Il ne douta pas
+qu&rsquo;avec cette bourse il ne pût acheter toute la Basse-Bretagne, et
+surtout faire mademoiselle de Saint-Yves grande dame. Chacun l&rsquo;exhorta à
+faire le voyage de Versailles, pour y recevoir le prix de ses services. Le
+commandant, les principaux officiers, le comblèrent de certificats.
+L&rsquo;oncle et la tante approuvèrent le voyage du neveu. Il devait être, sans
+difficulté, présenté au roi: cela seul lui donnerait un prodigieux relief dans
+la province. Ces deux bonnes gens ajoutèrent à la bourse anglaise un présent
+considérable de leurs épargnes. L&rsquo;Ingénu disait en lui-même: Quand je
+verrai le roi, je lui demanderai mademoiselle de Saint-Yves en mariage, et
+certainement il ne me refusera pas. Il partit donc aux acclamations de tout le
+canton, étouffé d&rsquo;embrassements, baigné des larmes de sa tante, béni par
+son oncle, et se recommandant à la belle Saint-Yves.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap08"></a>CHAPITRE VIII.</h2>
+
+<p class="letter">
+L&rsquo;Ingénu va en cour. Il soupe en chemin avec des huguenots.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;Ingénu prit le chemin de Saumur par le coche, parcequ&rsquo;il
+n&rsquo;y avait point alors d&rsquo;autre commodité. Quand il fut à Saumur, il
+s&rsquo;étonna de trouver la ville presque déserte, et de voir plusieurs
+familles qui déménageaient. On lui dit que, six ans auparavant, Saumur
+contenait plus de quinze mille âmes, et qu&rsquo;à présent il n&rsquo;y en
+avait pas six mille. Il ne manqua pas d&rsquo;en parler à souper dans son
+hôtellerie. Plusieurs protestants étaient à table; les uns se plaignaient
+amèrement, d&rsquo;autres frémissaient de colère, d&rsquo;autres disaient en
+pleurant,
+</p>
+
+<p class="poem">
+«…… Nos dulcia linquimus arva,<br/>
+Nos patriam fugimus[1].»
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1]Virgile, <i>Éclog</i>. I, vers 3. B.
+</p>
+
+<p class="noindent">
+L&rsquo;Ingénu, qui ne savait pas le latin, se fit expliquer ces paroles, qui
+signifient: Nous abandonnons nos douces campagnes, nous fuyons notre patrie.
+</p>
+
+<p>
+Et pourquoi fuyez-vous votre patrie, messieurs?&mdash;C&rsquo;est qu&rsquo;on
+veut que nous reconnaissions le pape.&mdash;Et pourquoi ne le
+reconnaîtriez-vous pas? Vous n&rsquo;avez donc point de marraines que vous
+vouliez épouser? car on m&rsquo;a dit que c&rsquo;était lui qui en donnait la
+permission.&mdash;Ah! monsieur, ce pape dit qu&rsquo;il est le maître du
+domaine des rois.&mdash; Mais, messieurs, de quelle profession êtes-vous?
+&mdash;Monsieur, nous sommes pour la plupart des drapiers et des
+fabricants.&mdash;Si votre pape dit qu&rsquo;il est le maître de vos draps et
+de vos fabriques, vous faites très bien de ne le pas reconnaître; mais pour les
+rois, c&rsquo;est leur affaire; de quoi vous mêlez-vous[2]?&mdash;Alors un
+petit homme noir prit la parole, et exposa très savamment les griefs de la
+compagnie. Il parla de la révocation de l&rsquo;édit de Nantes avec tant
+d&rsquo;énergie, il déplora d&rsquo;une manière si pathétique le sort de
+cinquante mille familles fugitives et de cinquante mille autres converties par
+les dragons, que l&rsquo;Ingénu à son tour versa des larmes. D&rsquo;où vient
+donc, disait-il, qu&rsquo;un si grand roi, dont la gloire s&rsquo;étend jusque
+chez les Hurons, se prive ainsi de tant de coeurs qui l&rsquo;auraient aimé, et
+de tant de bras qui l&rsquo;auraient servi?
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[2] C&rsquo;est la réponse de Fontenelle à un marchand de Rouen, janséniste. K.
+</p>
+
+<p>
+C&rsquo;est qu&rsquo;on l&rsquo;a trompé comme les autres grands rois, répondit
+l&rsquo;homme noir. On lui a fait croire que, dès qu&rsquo;il aurait dit un
+mot, tous les hommes penseraient comme lui; et qu&rsquo;il nous ferait changer
+de religion, comme son musicien Lulli fait changer en un moment les décorations
+de ses opéra. Non seulement il perd déjà cinq à six cent mille sujets très
+utiles, mais il s&rsquo;en fait des ennemis; et le roi Guillaume, qui est
+actuellement maître de l&rsquo;Angleterre, a composé plusieurs régiments de ces
+mêmes Français qui auraient combattu pour leur monarque.
+</p>
+
+<p>
+Un tel désastre est d&rsquo;autant plus étonnant, que le pape régnant[1], à qui
+Louis XIV sacrifie une partie de son peuple, est son ennemi déclaré. Ils ont
+encore tous deux, depuis neuf ans, une querelle violente. Elle a été poussée si
+loin, que la France a espéré enfin de voir briser le joug qui la soumet depuis
+tant de siècles à cet étranger, et surtout de ne lui plus donner
+d&rsquo;argent; ce qui est le premier mobile des affaires de ce monde. Il
+paraît donc évident qu&rsquo;on a trompé ce grand roi sur ses intérêts comme
+sur l&rsquo;étendue de son pouvoir, et qu&rsquo;on a donné atteinte à la
+magnanimité de son coeur.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] Innocent XI. Voyez tome XXII, page 280. B.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;Ingénu, attendri de plus en plus, demanda quels étaient les Français
+qui trompaient ainsi un monarque si cher aux Hurons. Ce sont les jésuites, lui
+répondit-on; c&rsquo;est surtout le P. de La Chaise, confesseur de sa majesté.
+Il faut espérer que Dieu les en punira un jour, et qu&rsquo;ils seront chassés
+comme ils nous chassent. Y a-t-il un malheur égal aux nôtres? Mons de Louvois
+nous envoie de tous côtés des jésuites et des dragons.
+</p>
+
+<p>
+Oh bien! messieurs, répliqua l&rsquo;Ingénu, qui ne pouvait plus se contenir,
+je vais à Versailles recevoir la récompense due à mes services; je parlerai à
+ce mons de Louvois: on m&rsquo;a dit que c&rsquo;est lui qui fait la guerre de
+son cabinet. Je verrai le roi, je lui ferai connaître la vérité; il est
+impossible qu&rsquo;on ne se rende pas à cette vérité quand on la sent. Je
+reviendrai bientôt pour épouser mademoiselle de Saint-Yves, et je vous prie à
+la noce. Ces bonnes gens le prirent alors pour un grand seigneur qui voyageait
+<i>incognito</i> par le coche. Quelques uns le prirent pour le fou du roi.
+</p>
+
+<p>
+Il y avait à table un jésuite déguisé qui servait d&rsquo;espion au révérend P.
+de La Chaise. Il lui rendait compte de tout, et le P. de La Chaise en
+instruisait mons de Louvois. L&rsquo;espion écrivit. L&rsquo;Ingénu et la
+lettre arrivèrent presque en même temps à Versailles.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap09"></a>CHAPITRE IX.</h2>
+
+<p class="letter">
+Arrivée de l&rsquo;Ingénu à Versailles. Sa réception à la cour.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;Ingénu débarque en pot-de-chambre[a] dans la cour des cuisines. Il
+demande aux porteurs de chaise à quelle heure on peut voir le roi. Les porteurs
+lui rient au nez, tout comme avait fait l&rsquo;amiral anglais. Il les traita
+de même, il les battit; ils voulurent le lui rendre, et la scène allait être
+sanglante, s&rsquo;il n&rsquo;eût passé un garde du corps, gentilhomme breton,
+qui écarta la canaille. Monsieur, lui dit le voyageur, vous me paraissez un
+brave homme; je suis le neveu de monsieur le prieur de Notre-Dame de la
+Montagne; j&rsquo;ai tué des Anglais, je viens parler au roi; je vous prie de
+me mener dans sa chambre. Le garde, ravi de trouver un brave de sa province,
+qui ne paraissait pas au fait des usages de la cour, lui apprit qu&rsquo;on ne
+parlait pas ainsi au roi, et qu&rsquo;il fallait être présenté par monseigneur
+de Louvois.&mdash;Eh bien! menez-moi donc chez ce monseigneur de Louvois, qui
+sans doute me conduira chez sa majesté. Il est encore plus difficile, répliqua
+le garde, de parler à monseigneur de Louvois qu&rsquo;à sa majesté; mais je
+vais vous conduire chez M. Alexandre, le premier commis de la guerre;
+c&rsquo;est comme si vous parliez au ministre. Ils vont donc chez ce M.
+Alexandre, premier commis, et ils ne purent être introduits; il était en
+affaire avec une dame de la cour, et il y avait ordre de ne laisser entrer
+personne. Eh bien! dit le garde, il n&rsquo;y a rien de perdu; allons chez le
+premier commis de M. Alexandre; c&rsquo;est comme si vous parliez à M.
+Alexandre lui-même.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[a] C&rsquo;est une voiture de Paris à Versailles, laquelle ressemble à un
+petit tombereau couvert.
+</p>
+
+<p>
+Le Huron tout étonné le suit; ils restent ensemble une demi-heure dans une
+petite antichambre. Qu&rsquo;est-ce donc que tout ceci? dit l&rsquo;Ingénu;
+est-ce que tout le monde est invisible dans ce pays-ci? il est bien plus aisé
+de se battre en Basse-Bretagne contre des Anglais, que de rencontrer à
+Versailles les gens à qui on a affaire. Il se désennuya en racontant ses amours
+à son compatriote. Mais l&rsquo;heure en sonnant rappela le garde du corps à
+son poste. Ils se promirent de se revoir, le lendemain, et l&rsquo;Ingénu resta
+encore une autre demi-heure dans l&rsquo;antichambre, en rêvant à mademoiselle
+de Saint-Yves, et à la difficulté de parler aux rois et aux premiers commis.
+</p>
+
+<p>
+Enfin le patron parut. Monsieur, lui dit l&rsquo;Ingénu, si j&rsquo;avais
+attendu pour repousser les Anglais aussi longtemps que vous m&rsquo;avez fait
+attendre mon audience, ils ravageraient actuellement la Basse-Bretagne tout à
+leur aise. Ces paroles frappèrent le commis. Il dit enfin au Breton: Que
+demandez-vous?&mdash;Récompense, dit l&rsquo;autre; voici mes titres: il lui
+étala tous ses certificats. Le commis lut, et lui dit que probablement on lui
+accorderait la permission d&rsquo;acheter une lieutenance.&mdash;Moi! que je
+donne de l&rsquo;argent pour avoir repoussé les Anglais? que je paie le droit
+de me faire tuer pour vous, pendant que vous donnez ici vos audiences
+tranquillement? je crois que vous voulez rire. Je veux une compagnie de
+cavalerie pour rien; je veux que le roi fasse sortir mademoiselle de Saint-Yves
+du couvent, et qu&rsquo;il me la donne par mariage; je veux parler au roi en
+faveur de cinquante mille familles que je prétends lui rendre: en un mot je
+veux être utile; qu&rsquo;on m&rsquo;emploie et qu&rsquo;on m&rsquo;avance.
+</p>
+
+<p>
+Comment vous nommez-vous, monsieur, qui parlez si haut? Oh! oh! reprit
+l&rsquo;Ingénu, vous n&rsquo;avez donc pas lu mes certificats? c&rsquo;est donc
+ainsi qu&rsquo;on en use? Je m&rsquo;appelle Hercule de Kerkabon; je suis
+baptisé, je loge au Cadran bleu, et je me plaindrai de vous au roi. Le commis
+conclut, comme les gens de Saumur, qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas la tête bien
+saine, et n&rsquo;y fit pas grande attention.
+</p>
+
+<p>
+Ce même jour, le révérend P. La Chaise, confesseur de Louis XIV, avait reçu la
+lettre de son espion, qui accusait le breton Kerkabon de favoriser dans son
+coeur les huguenots, et de condamner la conduite des jésuites. M. de Louvois,
+de son côté, avait reçu une lettre de l&rsquo;interrogant bailli, qui
+dépeignait l&rsquo;Ingénu comme un garnement qui voulait brûler les couvents et
+enlever les filles.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;Ingénu, après s&rsquo;être promené dans les jardins de Versailles, où
+il s&rsquo;ennuya, après avoir soupé en Huron et en Bas-Breton, s&rsquo;était
+couché dans la douce espérance de voir le roi le lendemain, d&rsquo;obtenir
+mademoiselle de Saint-Yves en mariage; d&rsquo;avoir au moins une compagnie de
+cavalerie, et de faire cesser la persécution contre les huguenots. Il se
+berçait de ces flatteuses idées, quand la maréchaussée entra dans sa chambre.
+Elle se saisit d&rsquo;abord de son fusil à deux coups et de son grand sabre.
+On fit un inventaire de son argent comptant, et on le mena dans le château que
+fit construire le roi Charles V, fils de Jean II, auprès de la rue
+Saint-Antoine, à la porte des Tournelles[1].
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] La Bastille, qui fut prise par le peuple de Paris, le 14 juillet 1789,
+puis démolie. B.
+</p>
+
+<p>
+Quel était en chemin l&rsquo;étonnement de l&rsquo;Ingénu! je vous le laisse à
+penser. Il crut d&rsquo;abord que c&rsquo;était un rêve. Il resta dans
+l&rsquo;engourdissement, puis tout-à-coup transporté d&rsquo;une fureur qui
+redoublait ses forces, il prend à la gorge deux de ses conducteurs, qui étaient
+avec lui dans le carrosse, les jette par la portière, se jette après eux, et
+entraîne le troisième, qui voulait le retenir. Il tombe de l&rsquo;effort, on
+le lie, on le remonte dans la voiture. Voilà donc, disait-il, ce que l&rsquo;on
+gagne à chasser les Anglais de la Basse-Bretagne! Que dirais-tu, belle
+Saint-Yves, si tu me voyais dans cet état?
+</p>
+
+<p>
+On arrive enfin au gîte qui lui était destiné. On le porte en silence dans la
+chambre où il devait être enfermé, comme un mort qu&rsquo;on porte dans un
+cimetière. Cette chambre était déjà occupée par un vieux solitaire de
+Port-Royal, nommé Gordon, qui y languissait depuis deux ans. Tenez, lui dit le
+chef des sbires, voilà de la compagnie que je vous amène; et sur-le-champ on
+referma les énormes verrous de la porte épaisse, revêtue de larges barres. Les
+deux captifs restèrent séparés de l&rsquo;univers entier.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap10"></a>CHAPITRE X.</h2>
+
+<p class="letter">
+L&rsquo;Ingénu enfermé à la Bastille avec un janséniste.
+</p>
+
+<p>
+M. Gordon était un vieillard frais et serein, qui savait deux grandes choses:
+supporter l&rsquo;adversité, et consoler les malheureux. Il s&rsquo;avança
+d&rsquo;un air ouvert et compatissant vers son compagnon, et lui dit en
+l&rsquo;embrassant: Qui que vous soyez, qui venez partager mon tombeau, soyez
+sûr que je m&rsquo;oublierai toujours moi-même pour adoucir vos tourments dans
+l&rsquo;abîme infernal où nous sommes plongés. Adorons la Providence qui nous y
+a conduits, souffrons en paix, et espérons. Ces paroles firent sur l&rsquo;âme
+de l&rsquo;Ingénu l&rsquo;effet des gouttes d&rsquo;Angleterre, qui rappellent
+un mourant à la vie, et lui font entr&rsquo;ouvrir des yeux étonnés.
+</p>
+
+<p>
+Après les premiers compliments, Gordon, sans le presser de lui apprendre la
+cause de son malheur, lui inspira, par la douceur de son entretien, et par cet
+intérêt que prennent deux malheureux l&rsquo;un à l&rsquo;autre, le désir
+d&rsquo;ouvrir son coeur et de déposer le fardeau qui l&rsquo;accablait; mais
+il ne pouvait deviner le sujet de son malheur; cela lui paraissait un effet
+sans cause; et le bon-homme Gordon était aussi étonné que lui-même.
+</p>
+
+<p>
+Il faut, dit le janséniste au Huron, que Dieu ait de grands desseins sur vous,
+puisqu&rsquo;il vous a conduit du lac Ontario en Angleterre et en France,
+qu&rsquo;il vous a fait baptiser en Basse-Bretagne, et qu&rsquo;il vous a mis
+ici pour votre salut. Ma foi, répondit l&rsquo;Ingénu, je crois que le diable
+s&rsquo;est mêlé seul de ma destinée. Mes compatriotes d&rsquo;Amérique ne
+m&rsquo;auraient jamais traité avec la barbarie que j&rsquo;éprouve; ils
+n&rsquo;en ont pas d&rsquo;idée. On les appelle <i>sauvages</i>; ce sont des
+gens de bien grossiers, et les hommes de ce pays-ci sont des coquins raffinés.
+Je suis, à la vérité, bien surpris d&rsquo;être venu d&rsquo;un autre monde
+pour être enfermé dans celui-ci sous quatre verrous avec un prêtre; mais je
+fais réflexion au nombre prodigieux d&rsquo;hommes qui partent d&rsquo;un
+hémisphère pour aller se faire tuer dans l&rsquo;autre, ou qui font naufrage en
+chemin, et qui sont mangés des poissons: je ne vois pas les gracieux desseins
+de Dieu sur tous ces gens-là.
+</p>
+
+<p>
+On leur apporta à dîner par un guichet. La conversation roula sur la
+Providence, sur les lettres de cachet, et sur l&rsquo;art de ne pas succomber
+aux disgrâces auxquelles tout homme est exposé dans ce monde. Il y a deux ans
+que je suis ici, dit le vieillard, sans autre consolation que moi-même et des
+livres; je n&rsquo;ai pas eu un moment de mauvaise humeur.
+</p>
+
+<p>
+Ah! M. Gordon, s&rsquo;écria l&rsquo;Ingénu, vous n&rsquo;aimez donc pas votre
+marraine? Si vous connaissiez comme moi mademoiselle de Saint-Yves, vous seriez
+au désespoir. A ces mots il ne put retenir ses larmes, et il se sentit alors un
+peu moins oppressé. Mais, dit-il, pourquoi donc les larmes soulagent-elles? Il
+me semble qu&rsquo;elles devraient faire un effet contraire.&mdash;Mon fils,
+tout est physique en nous, dit le bon vieillard; toute sécrétion fait du bien
+au corps; et tout ce qui le soulage soulage l&rsquo;âme: nous sommes les
+machines de la Providence.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;Ingénu, qui, comme nous l&rsquo;avons dit plusieurs fois, avait un
+grand fonds d&rsquo;esprit, fit de profondes réflexions sur cette idée, dont il
+semblait qu&rsquo;il avait la semence en lui-même. Après quoi il demanda à son
+compagnon pourquoi sa machine était depuis deux ans sous quatre verrous. Par la
+grâce efficace, répondit Gordon: je passe pour janséniste; j&rsquo;ai connu
+Arnauld et Nicole; les jésuites nous ont persécutés. Nous croyons que le pape
+n&rsquo;est qu&rsquo;un évêque comme un autre; et c&rsquo;est pour cela que le
+P. de La Chaise a obtenu du roi, son pénitent, un ordre de me ravir, sans
+aucune formalité de justice, le bien le plus précieux des hommes, la liberté.
+Voilà qui est bien étrange, dit l&rsquo;Ingénu; tous les malheureux que
+j&rsquo;ai rencontrés ne le sont qu&rsquo;à cause du pape.
+</p>
+
+<p>
+A l&rsquo;égard de votre grâce efficace, je vous avoue que je n&rsquo;y entends
+rien; mais je regarde comme une grande grâce que Dieu m&rsquo;ait fait trouver
+dans mon malheur un homme comme vous, qui verse dans mon coeur des consolations
+dont je me croyais incapable.
+</p>
+
+<p>
+Chaque jour la conversation devenait plus intéressante et plus instructive. Les
+âmes des deux captifs s&rsquo;attachaient l&rsquo;une à l&rsquo;autre. Le
+vieillard savait beaucoup, et le jeune homme voulait beaucoup apprendre. Au
+bout d&rsquo;un mois il étudia la géométrie; il la dévorait. Gordon lui fit
+lire la physique de Rohault, qui était encore à la mode, et il eut le bon
+esprit de n&rsquo;y trouver que des incertitudes.
+</p>
+
+<p>
+Ensuite il lut le premier volume de la <i>Recherche de la vérité</i>. Cette
+nouvelle lumière l&rsquo;éclaira. Quoi! dit-il, notre imagination et nos sens
+nous trompent à ce point! quoi! les objets ne forment point nos idées, et nous
+ne pouvons nous les donner nous-mêmes! Quand il eut lu le second volume, il ne
+fut plus si content, et il conclut qu&rsquo;il est plus aisé de détruire que de
+bâtir.
+</p>
+
+<p>
+Son confrère, étonné qu&rsquo;un jeune ignorant fît cette réflexion, qui
+n&rsquo;appartient qu&rsquo;aux âmes exercées, conçut une grande idée de son
+esprit, et s&rsquo;attacha à lui davantage.
+</p>
+
+<p>
+Votre Malebranche, lui dit un jour l&rsquo;Ingénu, me paraît avoir écrit la
+moitié de son livre avec sa raison, et l&rsquo;autre avec son imagination et
+ses préjugés.
+</p>
+
+<p>
+Quelques jours après, Gordon lui demanda: Que pensez-vous donc de l&rsquo;âme,
+de la manière dont nous recevons nos idées, de notre volonté, de la grâce, du
+libre arbitre? Rien, lui repartit l&rsquo;Ingénu: si je pensais quelque chose,
+c&rsquo;est que nous sommes sous la puissance de l&rsquo;Etre éternel, comme
+les astres et les éléments; qu&rsquo;il fait tout en nous, que nous sommes de
+petites roues de la machine immense dont il est l&rsquo;âme; qu&rsquo;il agit
+par des lois générales, et non par des vues particulières; cela seul me paraît
+intelligible; tout le reste est pour moi un abîme de ténèbres.
+</p>
+
+<p>
+Mais, mon fils, ce serait faire Dieu auteur du péché.&mdash;Mais, mon père,
+votre grâce efficace ferait Dieu auteur du péché aussi; car il est certain que
+tous ceux à qui cette grâce serait refusée pécheraient; et qui nous livre au
+mal n&rsquo;est-il pas l&rsquo;auteur du mal?
+</p>
+
+<p>
+Cette naïveté embarrassait fort le bon-homme; il sentait qu&rsquo;il fesait de
+vains efforts pour se tirer de ce bourbier; et il entassait tant de paroles qui
+paraissaient avoir du sens et qui n&rsquo;en avaient point (dans le goût de la
+prémotion physique), que l&rsquo;Ingénu en avait pitié. Cette question tenait
+évidemment à l&rsquo;origine du bien et du mal; et alors il fallait que le
+pauvre Gordon passât en revue la boîte de Pandore, l&rsquo;oeuf
+d&rsquo;Orosmade percé par Arimane[1], l&rsquo;inimitié entre Typhon et Osiris,
+et enfin le péché originel; et ils couraient l&rsquo;un et l&rsquo;autre dans
+cette nuit profonde, sans jamais se rencontrer. Mais enfin ce roman de
+l&rsquo;âme détournait leur vue de la contemplation de leur propre misère, et,
+par un charme étrange, la foule des calamités répandues sur l&rsquo;univers
+diminuait la sensation de leurs peines; ils n&rsquo;osaient se plaindre quand
+tout souffrait.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] Voyez tome XV, pages 314-315. B.
+</p>
+
+<p>
+Mais, dans le repos de la nuit, l&rsquo;image de la belle Saint-Yves effaçait
+dans l&rsquo;esprit de son amant toutes les idées de métaphysique et de morale.
+Il se réveillait les yeux mouillés de larmes; et le vieux janséniste oubliait
+sa grâce efficace, et l&rsquo;abbé de Saint-Cyran, et Jansénius, pour consoler
+un jeune homme qu&rsquo;il croyait en péché mortel.
+</p>
+
+<p>
+Après leurs lectures, après leurs raisonnements, ils parlaient encore de leurs
+aventures; et, après en avoir inutilement parlé, ils lisaient ensemble ou
+séparément. L&rsquo;esprit du jeune homme se fortifiait de plus en plus. Il
+serait surtout allé très loin en mathématiques sans les distractions que lui
+donnait mademoiselle de Saint-Yves.
+</p>
+
+<p>
+Il lut des histoires, elles l&rsquo;attristèrent. Le monde lui parut trop
+méchant et trop misérable. En effet l&rsquo;histoire n&rsquo;est que le tableau
+des crimes et des malheurs. La foule des hommes innocents et paisibles
+disparaît toujours sur ces vastes théâtres. Les personnages ne sont que des
+ambitieux pervers. Il semble que l&rsquo;histoire ne plaise que comme la
+tragédie, qui languit si elle n&rsquo;est animée par les passions, les
+forfaits, et les grandes infortunes. Il faut armer Clio du poignard, comme
+Melpomène.
+</p>
+
+<p>
+Quoique l&rsquo;histoire de France soit remplie d&rsquo;horreurs, ainsi que
+toutes les autres, cependant elle lui parut si dégoûtante dans ses
+commencements, si sèche dans son milieu, si petite enfin, même du temps de
+Henri IV, toujours si dépourvue de grands monuments, si étrangère à ces belles
+découvertes qui ont illustré d&rsquo;autres nations, qu&rsquo;il était obligé
+de lutter contre l&rsquo;ennui pour lire tous ces détails de calamités obscures
+resserrées dans un coin du monde.
+</p>
+
+<p>
+Gordon pensait comme lui. Tous deux riaient de pitié quand il était question
+des souverains de Fezensac[1], de Fesansaguet, et d&rsquo;Astarac. Cette étude
+en effet ne serait bonne que pour leurs héritiers, s&rsquo;ils en avaient. Les
+beaux siècles de la république romaine le rendirent quelque temps indifférent
+pour le reste de la terre. Le spectacle de Rome victorieuse et législatrice des
+nations occupait son âme entière. Il s&rsquo;échauffait en contemplant ce
+peuple qui fut gouverné sept cents ans par l&rsquo;enthousiasme de la liberté
+et de la gloire.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] Le comté de Fezensac avait sept lieues de longueur sur cinq de largeur; il
+avait été, en 1140, réuni au comté d&rsquo;Armagnac. Le vicomte de
+Fesansaguet, ou petit Fezensac, fut aussi, en 1404, réuni au comté
+d&rsquo;Armagnac. Le comté d&rsquo;Astarac avait environ treize lieues de
+longueur et onze de largeur. B.
+</p>
+
+<p>
+Ainsi se passaient les jours, les semaines, les mois; et il se serait cru
+heureux dans le séjour du désespoir, s&rsquo;il n&rsquo;avait point aimé.
+</p>
+
+<p>
+Son bon naturel s&rsquo;attendrissait encore sur le prieur de Notre-Dame de la
+Montagne, et sur la sensible Kerkabon. Que penseront-ils, répétait-il souvent,
+quand ils n&rsquo;auront point de mes nouvelles? Ils me croiront un ingrat.
+Cette idée le tourmentait; il plaignait ceux qui l&rsquo;aimaient, beaucoup
+plus qu&rsquo;il ne se plaignait lui-même.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap11"></a>CHAPITRE XI</h2>
+
+<p class="letter">
+Comment l&rsquo;Ingénu développe son génie.
+</p>
+
+<p>
+La lecture agrandit l&rsquo;âme, et un ami éclairé la console. Notre captif
+jouissait de ces deux avantages qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas soupçonnés
+auparavant. Je serais tenté, dit-il, de croire aux métamorphoses, car
+j&rsquo;ai été changé de brute en homme. Il se forma une bibliothèque choisie
+d&rsquo;une partie de son argent dont on lui permettait de disposer. Son ami
+l&rsquo;encouragea à mettre par écrit ses réflexions. Voici ce qu&rsquo;il
+écrivit sur l&rsquo;histoire ancienne:
+</p>
+
+<p>
+«Je m&rsquo;imagine que les nations ont été long-temps comme moi,
+qu&rsquo;elles ne se sont instruites que fort tard, qu&rsquo;elles n&rsquo;ont
+été occupées pendant des siècles que du moment présent qui coulait, très peu du
+passé, et jamais de l&rsquo;avenir. J&rsquo;ai parcouru cinq ou six cents
+lieues du Canada, je n&rsquo;y ai pas trouvé un seul monument; personne
+n&rsquo;y sait rien de ce qu&rsquo;a fait son bisaïeul. Ne serait-ce pas là
+l&rsquo;état naturel de l&rsquo;homme? L&rsquo;espèce de ce continent-ci me
+paraît supérieure à celle de l&rsquo;autre. Elle a augmenté son être depuis
+plusieurs siècles par les arts et par les connaissances. Est-ce
+parcequ&rsquo;elle a de la barbe au menton, et que Dieu a refusé la barbe aux
+Américains? Je ne le crois pas; car je vois que les Chinois n&rsquo;ont presque
+point de barbe, et qu&rsquo;ils cultivent les arts depuis plus de cinq mille
+années. En effet, s&rsquo;ils ont plus de quatre mille ans d&rsquo;annales, il
+faut bien que la nation ait été rassemblée et florissante depuis plus de
+cinquante siècles.
+</p>
+
+<p>
+«Une chose me frappe surtout dans cette ancienne histoire de la Chine,
+c&rsquo;est que presque tout y est vraisemblable et naturel. Je l&rsquo;admire
+en ce qu&rsquo;il n&rsquo;y a rien de merveilleux.
+</p>
+
+<p>
+«Pourquoi toutes les autres nations se sont-elles donné des origines
+fabuleuses? Les anciens chroniqueurs de l&rsquo;histoire de France, qui ne sont
+pas fort anciens, font venir les Français d&rsquo;un Francus, fils
+d&rsquo;Hector: les Romains se disaient issus d&rsquo;un Phrygien,
+quoiqu&rsquo;il n&rsquo;y eût pas dans leur langue un seul mot qui eût le
+moindre rapport à la langue de Phrygie: les dieux avaient habité dix mille ans
+en Egypte, et les diables, en Scythie, où ils avaient engendré les Huns. Je ne
+vois avant Thucydide que des romans semblables aux Amadis, et beaucoup moins
+amusants. Ce sont partout des apparitions, des oracles, des prodiges, des
+sortilèges, des métamorphoses, des songes expliqués, et qui font la destinée
+des plus grands empires et des plus petits états: ici des bêtes qui parlent, là
+des bêtes qu&rsquo;on adore, des dieux transformés en hommes, et des hommes
+transformés en dieux. Ah! s&rsquo;il nous faut des fables, que ces fables
+soient du moins l&rsquo;emblème de la vérité! J&rsquo;aime les fables des
+philosophes, je ris de celles des enfants, et je hais celles des imposteurs.»
+</p>
+
+<p>
+Il tomba un jour sur une histoire de l&rsquo;empereur Justinien. On y lisait
+que des apédeutes[1] de Constantinople avaient donné, en très mauvais grec, un
+édit contre le plus grand capitaine du siècle[2], parceque ce héros avait
+prononcé ces paroles dans la chaleur de la conversation: «La vérité luit de sa
+propre lumière, et on n&rsquo;éclaire pas les esprits avec les flammes des
+bûchers.» Les apédeutes assurèrent que cette proposition était hérétique,
+sentant l&rsquo;hérésie, et que l&rsquo;axiome contraire était catholique,
+universel, et grec: « On n&rsquo;éclaire les esprits qu&rsquo;avec la flamme
+des bûchers, et la vérité ne saurait luire de sa propre lumière.» Ces
+linostoles[3] condamnèrent ainsi plusieurs discours du capitaine, et donnèrent
+un édit.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] Ignorants, gens sans éducation. (Note de M. Decroix.)
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[2] La faculté de théologie dé Paris avait donné, en mauvais latin, une
+censure du <i>Bélisaire</i> de Marmontel. B.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[3] Couverts de longs habits de lin (tels que des surplis). L&rsquo;auteur fait
+ici allusion à la censure du <i>Bélisaire</i> de Marmontel par la Sorbonne.
+(Note de M. Decroix.)
+</p>
+
+<p>
+Quoi! s&rsquo;écria l&rsquo;Ingénu, des édits rendus par ces gens-là! Ce ne
+sont point des édits, répliqua Gordon, ce sont des contr&rsquo;édits[4] dont
+tout le monde se moquait à Constantinople, et l&rsquo;empereur tout le premier;
+c&rsquo;était un sage prince, qui avait su réduire les apédeutes linostoles à
+ne pouvoir faire que du bien. Il savait que ces messieurs-là et plusieurs
+autres pastophores[5] avaient lassé de contr&rsquo;édits la patience des
+empereurs ses prédécesseurs en matière plus grave. Il fit fort bien, dit
+l&rsquo;Ingénu; on doit soutenir les pastophores et les contenir.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[4] L&rsquo;édition encadrée de 1775 porte: <i>contr&rsquo;édits</i>; on lit
+de même dans les éditions de Kehl. Toutes les éditions antérieures à 1775
+portent: <i>contredits</i>, Mais on ne doit pas oublier que beaucoup
+d&rsquo;ouvrages de Voltaire ont été imprimés en pays étrangers, et
+quelquefois loin des yeux de l&rsquo;auteur. B.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[5] Vêtus de longues robes ou manteaux. (Note de M. Decroix.)
+</p>
+
+<p>
+Il mit par écrit beaucoup d&rsquo;autres réflexions qui épouvantèrent le vieux
+Gordon. Quoi! dit-il en lui-même, j&rsquo;ai consumé cinquante ans à
+m&rsquo;instruire, et je crains de ne pouvoir atteindre au bon sens naturel de
+cet enfant presque sauvage! je tremble d&rsquo;avoir laborieusement fortifié
+des préjugés; il n&rsquo;écoute que la simple nature.
+</p>
+
+<p>
+Le bon-homme avait quelques uns de ces petits livres de critique, de ces
+brochures périodiques où des hommes incapables de rien produire dénigrent les
+productions des autres, où les Visé insultent aux Racine, et les Faydit aux
+Fénelon. L&rsquo;Ingénu en parcourut quelques uns. Je les compare, disait-il, à
+certains moucherons qui vont déposer leurs oeufs dans le derrière des plus
+beaux chevaux: cela ne les empêche pas de courir. A peine les deux philosophes
+daignèrent-ils jeter les yeux sur ces excréments de la littérature.
+</p>
+
+<p>
+Ils lurent bientôt ensemble les éléments de l&rsquo;astronomie; l&rsquo;Ingénu
+fit venir des sphères: ce grand spectacle le ravissait. Qu&rsquo;il est dur,
+disait-il, de ne commencer à connaître le ciel que lorsqu&rsquo;on me ravit le
+droit de le contempler! Jupiter et Saturne roulent dans ces espaces immenses;
+des millions de soleils éclairent des milliards de mondes; et dans le coin de
+terre où je suis jeté, il se trouve des êtres qui me privent, moi être voyant
+et pensant, de tous ces mondes où ma vue pourrait atteindre, et de celui où
+Dieu m&rsquo;a fait naître! La lumière faite pour tout l&rsquo;univers est
+perdue pour moi. On ne me la cachait pas dans l&rsquo;horizon septentrional où
+j&rsquo;ai passé mon enfance et ma jeunesse. Sans vous, mon cher Gordon, je
+serais ici dans le néant.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap12"></a>CHAPITRE XII.</h2>
+
+<p class="letter">
+Ce que l&rsquo;Ingénu pense des pièces de théâtre.
+</p>
+
+<p>
+Le jeune Ingénu ressemblait à un de ces arbres vigoureux qui, nés dans un sol
+ingrat, étendent en peu de temps leurs racines et leurs branches quand ils sont
+transplantés dans un terrain favorable; et il était bien extraordinaire
+qu&rsquo;une prison fût ce terrain.
+</p>
+
+<p>
+Parmi les livres qui occupaient le loisir des deux captifs, il se trouva des
+poésies, des traductions de tragédies grecques, quelques pièces du théâtre
+français. Les vers qui parlaient d&rsquo;amour portèrent à-la-fois dans
+l&rsquo;âme de l&rsquo;Ingénu le plaisir et la douleur. Ils lui parlaient tous
+de sa chère Saint-Yves. La fable des deux Pigeons lui perça le coeur; il était
+bien loin de pouvoir revenir à son colombier.
+</p>
+
+<p>
+Molière l&rsquo;enchanta. Il lui fesait connaître les moeurs de Paris et du
+genre humain.&mdash;A laquelle de ses comédies donnez-vous la
+préférence?&mdash;Au <i>Tartufe</i>, sans difficulté. Je pense comme vous, dit
+Gordon; c&rsquo;est un tartufe qui m&rsquo;a plongé dans ce cachot, et
+peut-être ce sont des tartufes qui ont fait votre malheur.
+</p>
+
+<p>
+Comment trouvez-vous ces tragédies grecques?&mdash;Bonnes pour des Grecs, dit
+l&rsquo;Ingénu. Mais quand il lut l&rsquo;<i>Iphigénie</i> moderne,
+<i>Phèdre</i>, <i>Andromaque</i>, <i>Athalie</i>, il fut en extase, il soupira,
+il versa des larmes, il les sut par coeur sans avoir envie de les apprendre.
+</p>
+
+<p>
+Lisez <i>Rodogune</i>, lui dit Gordon; on dit que c&rsquo;est le
+chef-d&rsquo;oeuvre du théâtre; les autres pièces qui vous ont fait tant de
+plaisir sont peu de chose en comparaison. Le jeune homme, dès la première page,
+lui dit: Cela n&rsquo;est pas du même auteur.&mdash;A quoi le
+voyez-vous?&mdash;Je n&rsquo;en sais rien encore; mais ces vers-là ne vont ni à
+mon oreille ni à mon coeur.&mdash;Oh! ce n&rsquo;est rien que les vers,
+répliqua Gordon. L&rsquo;Ingénu répondit: Pourquoi donc en faire?
+</p>
+
+<p>
+Après avoir lu très attentivement la pièce, sans autre dessein que celui
+d&rsquo;avoir du plaisir, il regardait son ami avec des yeux secs et étonnés,
+et ne savait que dire. Enfin, pressé de rendre compte de ce qu&rsquo;il avait
+senti, voici ce qu&rsquo;il répondit: Je n&rsquo;ai guère entendu le
+commencement; j&rsquo;ai été révolté du milieu; la dernière scène m&rsquo;a
+beaucoup ému, quoiqu&rsquo;elle me paraisse peu vraisemblable: je ne me suis
+intéressé pour personne, et je n&rsquo;ai pas retenu vingt vers, moi qui les
+retiens tous quand ils me plaisent.
+</p>
+
+<p>
+Cette pièce passe pourtant pour la meilleure que nous ayons.&mdash;Si cela est,
+répliqua-t-il, elle est peut-être comme bien des gens qui ne méritent pas leurs
+places. Après tout, c&rsquo;est ici une affaire de goût; le mien ne doit pas
+encore être formé: je peux me tromper; mais vous savez que je suis assez
+accoutumé à dire ce que je pense, ou plutôt ce que je sens. Je soupçonne
+qu&rsquo;il y a souvent de l&rsquo;illusion, de la mode, du caprice dans les
+jugements des hommes. J&rsquo;ai parlé d&rsquo;après la nature; il se peut que
+chez moi la nature soit très imparfaite; mais il se peut aussi qu&rsquo;elle
+soit quelquefois peu consultée par la plupart des hommes. Alors il récita des
+vers d&rsquo;<i>Iphigénie</i>, dont il était plein; et quoiqu&rsquo;il ne
+déclamât pas bien, il y mit tant de vérité et d&rsquo;onction, qu&rsquo;il fit
+pleurer le vieux janséniste. Il lut ensuite <i>Cinna</i>; il ne pleura point,
+mais il admira.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap13"></a>CHAPITRE XIII.</h2>
+
+<p class="letter">
+La belle Saint-Yves va à Versailles.
+</p>
+
+<p>
+Pendant que notre infortuné s&rsquo;éclairait plus qu&rsquo;il ne se consolait;
+pendant que son génie, étouffé depuis si long-temps, se déployait avec tant de
+rapidité et de force; pendant que la nature, qui se perfectionnait en lui, le
+vengeait des outrages de la fortune, que devinrent monsieur le prieur et sa
+bonne soeur, et la belle recluse Saint-Yves? Le premier mois on fut inquiet, et
+au troisième on fut plongé dans la douleur; les fausses conjectures, les bruits
+mal fondés, alarmèrent: au bout de six mois on le crut mort. Enfin monsieur et
+mademoiselle de Kerkabon apprirent, par une ancienne lettre qu&rsquo;un garde
+du roi avait écrite en Bretagne, qu&rsquo;un jeune homme semblable à
+l&rsquo;Ingénu était arrivé un soir à Versailles, mais qu&rsquo;il avait été
+enlevé pendant la nuit, et que depuis ce temps personne n&rsquo;en avait
+entendu parler.
+</p>
+
+<p>
+Hélas! dit mademoiselle de Kerkabon, notre neveu aura fait quelque sottise, et
+se sera attiré de fâcheuses affaires. Il est jeune, il est Bas-Breton, il ne
+peut savoir comme on doit se comporter à la cour. Mon cher frère, je n&rsquo;ai
+jamais vu Versailles ni Paris; voici une belle occasion, nous retrouverons
+peut-être notre pauvre neveu: c&rsquo;est le fils de notre frère; notre devoir
+est de le secourir. Qui sait si nous ne pourrons point parvenir enfin à le
+faire sous-diacre, quand la fougue de la jeunesse sera amortie? Il avait
+beaucoup de dispositions pour les sciences. Vous souvenez-vous comme il
+raisonnait sur l&rsquo;ancien et sur le nouveau <i>Testament</i>? Nous sommes
+responsables de son âme; c&rsquo;est nous qui l&rsquo;avons fait baptiser; sa
+chère maîtresse Saint-Yves passe les journées à pleurer. En vérité il faut
+aller à Paris. S&rsquo;il est caché dans quelqu&rsquo;une de ces vilaines
+maisons de joie dont on m&rsquo;a fait tant de récits, nous l&rsquo;en
+tirerons. Le prieur fut touché des discours de sa soeur. Il alla trouver
+l&rsquo;évêque de Saint-Malo, qui avait baptisé le Huron, et lui demanda sa
+protection et ses conseils. Le prélat approuva le voyage. Il donna au prieur
+des lettres de recommandation pour le P. de La Chaise, confesseur du roi, qui
+avait la première dignité du royaume, pour l&rsquo;archevêque de Paris, Harlay,
+et pour l&rsquo;évêque de Meaux, Bossuet.
+</p>
+
+<p>
+Enfin le frère et la soeur partirent; mais, quand ils furent arrivés à Paris,
+ils se trouvèrent égarés comme dans un vaste labyrinthe, sans fil et sans
+issue. Leur fortune était médiocre, et il leur fallait tous les jours des
+voitures pour aller à la découverte, et ils ne découvraient rien.
+</p>
+
+<p>
+Le prieur se présenta chez le révérend P. de La Chaise; il était avec
+mademoiselle Du Tron, et ne pouvait donner audience à des prieurs. Il alla à la
+porte de l&rsquo;archevêque; le prélat[1] était enfermé avec la belle madame de
+Lesdiguières pour les affaires de l&rsquo;Eglise. Il courut à la maison de
+campagne de l&rsquo;évêque de Meaux; celui-ci examinait, avec mademoiselle de
+Mauléon, l&rsquo;amour mystique de madame Guyon. Cependant il parvint à se
+faire entendre de ces deux prélats; tous deux lui déclarèrent qu&rsquo;ils ne
+pouvaient se mêler de son neveu, attendu qu&rsquo;il n&rsquo;était pas
+sous-diacre.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] François de Harlay de Chauvalon, archevêque de Paris, de 1670 à 1695,
+refusa la sépulture à Molière, fit enfermer madame Guyon, donna la bénédiction
+nuptiale à Louis XIV et à madame de Maintenon. Il était connu par ses
+aventures galantes. Un jour&rsquo;qu&rsquo;il entrait dans un salon où étaient
+un grand nombre de belles dames, il dit:
+</p>
+
+<p class="poem">
+Formosi pecoris custos;
+</p>
+
+<p class="footnote">
+l&rsquo;une d&rsquo;elles acheva le vers de Virgile en ajoutant:
+</p>
+
+<p class="footnote">
+formosior ipse. B.
+</p>
+
+<p>
+Enfin il vit le jésuite; celui-ci le reçut à bras ouverts, lui protesta
+qu&rsquo;il avait toujours eu pour lui une estime particulière, ne
+l&rsquo;ayant jamais connu. Il jura que la Société avait toujours été attachée
+aux Bas-Bretons. Mais, dit-il, votre neveu n&rsquo;aurait-il pas le malheur
+d&rsquo;être huguenot?&mdash;Non, assurément, mon révérend
+père.&mdash;Serait-il point janséniste?&mdash;Je puis assurer à votre révérence
+qu&rsquo;à peine est-il chrétien: il y a environ onze mois que nous
+l&rsquo;avons baptisé.&mdash;Voilà qui est bien, voilà qui est bien, nous
+aurons soin de lui. Votre bénéfice est-il considérable?&mdash;Oh! fort peu de
+chose, et mon neveu nous coûte beaucoup.&mdash;Y a-t-il quelques jansénistes
+dans le voisinage? Prenez bien garde, mon cher monsieur le prieur, ils sont
+plus dangereux que les huguenots et les athées.&mdash;Mon révérend père, nous
+n&rsquo;en avons point; on ne sait ce que c&rsquo;est que le jansénisme à
+Notre-Dame de la Montagne.&mdash;Tant mieux; allez, il n&rsquo;y a rien que je
+ne fasse pour vous. Il congédia affectueusement le prieur, et n&rsquo;y pensa
+plus.
+</p>
+
+<p>
+Le temps s&rsquo;écoulait, le prieur et la bonne soeur se désespéraient.
+</p>
+
+<p>
+Cependant le maudit bailli pressait le mariage de son grand benêt de fils avec
+la belle Saint-Yves, qu&rsquo;on avait fait sortir exprès du couvent. Elle
+aimait toujours son cher filleul autant qu&rsquo;elle détestait le mari
+qu&rsquo;on lui présentait. L&rsquo;affront d&rsquo;avoir été mise dans un
+couvent augmentait sa passion; l&rsquo;ordre d&rsquo;épouser le fils du bailli
+y mettait le comble. Les regrets, la tendresse, et l&rsquo;horreur,
+bouleversaient son âme. L&rsquo;amour, comme on sait, est bien plus ingénieux
+et plus hardi dans une jeune fille, que l&rsquo;amitié ne l&rsquo;est dans un
+vieux prieur et dans une tante de quarante-cinq ans passés. De plus, elle
+s&rsquo;était bien formée dans son couvent par les romans qu&rsquo;elle avait
+lus à la dérobée. La belle Saint-Yves se souvenait de la lettre qu&rsquo;un
+garde du corps avait écrite en Basse-Bretagne, et dont on avait parlé dans la
+province. Elle résolut d&rsquo;aller elle-même prendre des informations à
+Versailles; de se jeter aux pieds des ministres, si son mari était en prison,
+comme on le disait, et d&rsquo;obtenir justice pour lui. Je ne sais quoi
+l&rsquo;avertissait secrètement qu&rsquo;à la cour on ne refuse rien à une
+jolie fille; mais elle ne savait pas ce qu&rsquo;il en coûtait.
+</p>
+
+<p>
+Sa résolution prise, elle est consolée, elle est tranquille, elle ne rebute
+plus son sot prétendu; elle accueille le détestable beau-père, caresse son
+frère, répand l&rsquo;allégresse dans la maison; puis, le jour destiné à la
+cérémonie, elle part secrètement à quatre heures du matin avec ses petits
+présents de noce, et tout ce qu&rsquo;elle a pu rassembler. Ses mesures étaient
+si bien prises, qu&rsquo;elle était déjà à plus de dix lieues lorsqu&rsquo;on
+entra dans sa chambre, vers le midi. La surprise et la consternation furent
+grandes. L&rsquo;interrogant bailli fit ce jour-là plus de questions
+qu&rsquo;il n&rsquo;en avait fait dans toute la semaine; le mari resta plus sot
+qu&rsquo;il ne l&rsquo;avait jamais été. L&rsquo;abbé de Saint-Yves en colère
+prit le parti de courir après sa soeur. Le bailli et son fils voulurent
+l&rsquo;accompagner. Ainsi la destinée conduisait à Paris presque tout ce
+canton de la Basse-Bretagne.
+</p>
+
+<p>
+La belle Saint-Yves se doutait bien qu&rsquo;on la suivrait. Elle était à
+cheval; elle s&rsquo;informait adroitement des courriers s&rsquo;ils
+n&rsquo;avaient point rencontré un gros abbé, un énorme bailli, et un jeune
+benêt, qui couraient sur le chemin de Paris. Ayant appris au troisième jour
+qu&rsquo;ils n&rsquo;étaient pas loin, elle prit une route différente, et eut
+assez d&rsquo;habileté et de bonheur pour arriver à Versailles, tandis
+qu&rsquo;on la cherchait inutilement dans Paris.
+</p>
+
+<p>
+Mais comment se conduire à Versailles? jeune, belle, sans conseil, sans appui,
+inconnue, exposée à tout, comment oser chercher un garde du roi? Elle imagina
+de s&rsquo;adresser à un jésuite du bas étage; il y en avait pour toutes les
+conditions de la vie: comme Dieu, disaient-ils, a donné différentes nourritures
+aux diverses espèces d&rsquo;animaux, il avait donné au roi son confesseur, que
+tous les solliciteurs de bénéfices appelaient <i>le chef de l&rsquo;Église
+gallicane</i>; ensuite venaient les confesseurs des princesses; les ministres
+n&rsquo;en avaient point; ils n&rsquo;étaient pas si sots. Il y avait les
+jésuites du grand commun, et surtout les jésuites des femmes de chambre par
+lesquelles on savait les secrets des maîtresses; et ce n&rsquo;était pas un
+petit emploi. La belle Saint-Yves s&rsquo;adressa à un de ces derniers, qui
+s&rsquo;appelait le P. Tout-à-tous. Elle se confessa à lui, lui exposa ses
+aventures, son état, son danger, et le conjura de la loger chez quelque bonne
+dévote qui la mît à l&rsquo;abri des tentations.
+</p>
+
+<p>
+Le P. Tout-à-tous l&rsquo;introduisit chez la femme d&rsquo;un officier du
+gobelet, l&rsquo;une de ses plus affidées pénitentes. Dès qu&rsquo;elle y fut,
+elle s&rsquo;empressa de gagner la confiance et l&rsquo;amitié de cette femme;
+elle s&rsquo;informa du garde breton, et le fit prier de venir chez elle. Ayant
+su de lui que son amant avait été enlevé après avoir parlé à un premier commis,
+elle court chez ce commis: la vue d&rsquo;une belle femme l&rsquo;adoucit, car
+il faut convenir que Dieu n&rsquo;a créé les femmes que pour apprivoiser les
+hommes.
+</p>
+
+<p>
+Le plumitif attendri lui avoua tout. Votre amant est à la Bastille depuis près
+d&rsquo;un an, et sans vous il y serait peut-être toute sa vie. La tendre
+Saint-Yves s&rsquo;évanouit. Quand elle eut repris ses sens, le plumitif lui
+dit: Je suis sans crédit pour faire du bien; tout mon pouvoir se borne à faire
+du mal quelquefois. Croyez-moi, allez chez M. de Saint-Pouange, qui fait le
+bien et le mal, cousin et favori de monseigneur de Louvois. Ce ministre a deux
+âmes: M. de Saint-Pouange en est une; madame Dufresnoy[1], l&rsquo;autre; mais
+elle n&rsquo;est pas à présent à Versailles; il ne vous reste que de fléchir le
+protecteur que je vous indique. La belle Saint-Yves, partagée entre un peu de
+joie et d&rsquo;extrêmes douleurs, entre quelque espérance et de tristes
+craintes, poursuivie par son frère, adorant son amant, essuyant ses larmes et
+en versant encore, tremblante, affaiblie, et reprenant courage, courut vite
+chez M. de Saint-Pouange.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] Dans les éditions antérieures aux éditions de Kehl, ou lit: <i>Madame Du
+Belloy</i>. B.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap14"></a>CHAPITRE XIV.</h2>
+
+<p class="letter">
+Progrès de l&rsquo;esprit de l&rsquo;Ingénu.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;Ingénu fesait des progrès rapides dans les sciences, et surtout dans la
+science de l&rsquo;homme. La cause du développement rapide de son esprit était
+due à son éducation sauvage presque autant qu&rsquo;à la trempe de son âme;
+car, n&rsquo;ayant rien appris dans son enfance, il n&rsquo;avait point appris
+de préjugés. Son entendement n&rsquo;ayant point été courbé par l&rsquo;erreur
+était demeuré dans toute sa rectitude. Il voyait les choses comme elles sont,
+au lieu que les idées qu&rsquo;on nous donne dans l&rsquo;enfance nous les font
+voir toute notre vie comme elles ne sont point. Vos persécuteurs sont
+abominables, disait-il à son ami Gordon. Je vous plains d&rsquo;être opprimé,
+mais je vous plains d&rsquo;être janséniste. Toute secte me paraît le
+ralliement de l&rsquo;erreur. Dites-moi s&rsquo;il y a des sectes en géométrie?
+Non, mon cher enfant, lui dit en soupirant le bon Gordon; tous les hommes sont
+d&rsquo;accord sur la vérité quand elle est démontrée, mais ils sont trop
+partagés sur les vérités obscures.&mdash;Dites sur les faussetés obscures.
+S&rsquo;il y avait eu une seule vérité cachée dans vos amas d&rsquo;arguments
+qu&rsquo;on ressasse depuis tant de siècles, on l&rsquo;aurait découverte sans
+doute; et l&rsquo;univers aurait été d&rsquo;accord au moins sur ce point-là.
+Si cette vérité était nécessaire comme le soleil l&rsquo;est à la terre, elle
+serait brillante comme lui. C&rsquo;est une absurdité, c&rsquo;est un outrage
+au genre humain, c&rsquo;est un attentat contre l&rsquo;Être infini et suprême
+de dire: il y a une vérité essentielle à l&rsquo;homme, et Dieu l&rsquo;a
+cachée. Tout ce que disait ce jeune ignorant, instruit par la nature, fesait
+une impression profonde sur l&rsquo;esprit du vieux savant infortuné. Serait-il
+bien vrai, s&rsquo;écriat-il, que je me fusse rendu malheureux pour des
+chimères? Je suis bien plus sûr de mon malheur que de la grâce efficace.
+J&rsquo;ai consumé mes jours à raisonner sur la liberté de Dieu et du genre
+humain; mais j&rsquo;ai perdu la mienne; ni saint Augustin ni saint Prosper ne
+me tireront de l&rsquo;abîme où je suis.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;Ingénu, livré à son caractère, dit enfin: Voulez-vous que je vous parle
+avec une confiance hardie? Ceux qui se font persécuter pour ces vaines disputes
+de l&rsquo;école me semblent peu sages; ceux qui persécutent me paraissent des
+monstres.
+</p>
+
+<p>
+Les deux captifs étaient fort d&rsquo;accord sur l&rsquo;injustice de leur
+captivité. Je suis cent fois plus à plaindre que vous, disait l&rsquo;Ingénu;
+je suis né libre comme l&rsquo;air; j&rsquo;avais deux vies, la liberté et
+l&rsquo;objet de mon amour: on me les ôte. Nous voici tous deux dans les fers,
+sans savoir la raison et sans pouvoir la demander. J&rsquo;ai vécu Huron vingt
+ans; on dit que ce sont des barbares, parcequ&rsquo;ils se vengent de leurs
+ennemis; mais ils n&rsquo;ont jamais opprimé leurs amis. A peine ai-je mis le
+pied en France, que j&rsquo;ai versé mon sang pour elle; j&rsquo;ai peut-être
+sauvé une province, et pour récompense je suis englouti dans ce tombeau des
+vivants, où je serais mort de rage sans vous. Il n&rsquo;y a donc point de lois
+dans ce pays? on condamne les hommes sans les entendre! Il n&rsquo;en est pas
+ainsi en Angleterre. Ah! ce n&rsquo;était pas contre les Anglais que je devais
+me battre. Ainsi sa philosophie naissante ne pouvait dompter la nature outragée
+dans le premier de ses droits, et laissait un libre cours à sa juste colère.
+</p>
+
+<p>
+Son compagnon ne le contredit point. L&rsquo;absence augmente toujours
+l&rsquo;amour qui n&rsquo;est pas satisfait, et la philosophie ne le diminue
+pas. Il parlait aussi souvent de sa chère Saint-Yves que de morale et de
+métaphysique. Plus ses sentiments s&rsquo;épuraient, et plus il aimait. Il lut
+quelques romans nouveaux; il en trouva peu qui lui peignissent la situation de
+son âme. Il sentait que son coeur allait toujours au-delà de ce qu&rsquo;il
+lisait. Ah! disait-il, presque tous ces auteurs-là n&rsquo;ont que de
+l&rsquo;esprit et de l&rsquo;art. Enfin le bon prêtre janséniste devenait
+insensiblement le confident de sa tendresse. Il ne connaissait l&rsquo;amour
+auparavant que comme un péché dont on s&rsquo;accuse en confession. Il apprit à
+le connaître comme un sentiment aussi noble que tendre, qui peut élever
+l&rsquo;âme autant que l&rsquo;amollir, et produire même quelquefois des
+vertus. Enfin, pour dernier prodige, un Huron convertissait un janséniste.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap15"></a>CHAPITRE XV.</h2>
+
+<p class="letter">
+La belle Saint-Yves résiste à des propositions délicates.
+</p>
+
+<p>
+La belle Saint-Yves, plus tendre encore que son amant, alla donc chez M. de
+Saint-Pouange, accompagnée de l&rsquo;amie chez qui elle logeait, toutes deux
+cachées dans leurs coiffes. La première chose qu&rsquo;elle vit à la porte ce
+fut l&rsquo;abbé de Saint-Yves, son frère, qui en sortait. Elle fut intimidée;
+mais la dévote amie la rassura. C&rsquo;est précisément parcequ&rsquo;on a
+parlé contre vous qu&rsquo;il faut que vous parliez. Soyez sûre que dans ce
+pays les accusateurs ont toujours raison, si on ne se hâte de les confondre.
+Votre présence d&rsquo;ailleurs, ou je me trompe fort, fera plus d&rsquo;effet
+que les paroles de votre frère.
+</p>
+
+<p>
+Pour peu qu&rsquo;on encourage une amante passionnée, elle est intrépide. La
+Saint-Yves se présente à l&rsquo;audience. Sa jeunesse, ses charmes, ses yeux
+tendres mouillés de quelques pleurs, attirèrent tous les regards. Chaque
+courtisan du sous-ministre oublia un moment l&rsquo;idole du pouvoir pour
+contempler celle de la beauté. Le Saint-Pouange la fit entrer dans un cabinet;
+elle parla avec attendrissement et avec grâce. Saint-Pouange se sentit touché.
+Elle tremblait, il la rassura. Revenez ce soir, lui dit-il; vos affaires
+méritent qu&rsquo;on y pense et qu&rsquo;on en parle à loisir; il y a ici trop
+de monde; on expédie les audiences trop rapidement: il faut que je vous
+entretienne à fond de tout ce qui vous regarde. Ensuite, ayant fait
+l&rsquo;éloge de sa beauté et de ses sentiments, il lui recommanda de venir à
+sept heures du soir.
+</p>
+
+<p>
+Elle n&rsquo;y manqua pas; la dévote amie l&rsquo;accompagna encore, mais elle
+se tint dans le salon, et lut le <i>Pédagogue chrétien</i>[1], pendant que le
+Saint-Pouange et la belle Saint-Yves étaient dans l&rsquo;arrière-cabinet.
+Croiriez-vous bien, mademoiselle, lui dit-il d&rsquo;abord, que votre frère est
+venu me demander une lettre de cachet contre vous? En vérité j&rsquo;en
+expédierais plutôt une pour le renvoyer en Basse-Bretagne.&mdash;Hélas!
+monsieur, on est donc bien libéral de lettres de cachet dans vos bureaux,
+puisqu&rsquo;on en vient solliciter du fond du royaume, comme des pensions. Je
+suis bien loin d&rsquo;en demander une contre mon frère. J&rsquo;ai beaucoup à
+me plaindre de lui, mais je respecte la liberté des hommes; je demande celle
+d&rsquo;un homme que je veux épouser, d&rsquo;un homme à qui le roi doit la
+conservation d&rsquo;une province, qui peut le servir utilement, et qui est le
+fils d&rsquo;un officier tué à son service. De quoi est-il accusé? comment
+a-t-on pu le traiter si cruellement sans l&rsquo;entendre?
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] Ouvrage que Voltaire appelle <i>Excellent livre pour les sots</i> (voyez
+tome XXIX, page 119). L&rsquo;auteur est le P. Outreman. B.
+</p>
+
+<p>
+Alors le sous-ministre lui montra la lettre du jésuite espion et celle du
+perfide bailli.&mdash;Quoi! il y a de pareils monstres sur la terre! et on veut
+me forcer ainsi à épouser le fils ridicule d&rsquo;un homme ridicule et
+méchant! et c&rsquo;est sur de pareils avis qu&rsquo;on décide ici de la
+destinée des citoyens! Elle se jeta à genoux, elle demanda avec des sanglots la
+liberté du brave homme qui l&rsquo;adorait. Ses charmes en cet état parurent
+dans leur plus grand avantage. Elle était si belle, que le Saint-Pouange,
+perdant toute honte, lui insinua qu&rsquo;elle réussirait si elle commençait
+par lui donner les prémices de ce qu&rsquo;elle réservait à son amant. La
+Saint-Yves, épouvantée et confuse, feignit long-temps de ne le pas entendre; il
+fallut s&rsquo;expliquer plus clairement. Un mot lâché d&rsquo;abord avec
+retenue en produisait un plus fort suivi d&rsquo;un autre plus expressif. On
+offrit non seulement la révocation de la lettre de cachet, mais des
+récompenses, de l&rsquo;argent, des honneurs, des établissements; et plus on
+promettait, plus le désir de n&rsquo;être pas refusé augmentait.
+</p>
+
+<p>
+La Saint-Yves pleurait, elle était suffoquée, à demi renversée sur un sofa,
+croyant à peine ce qu&rsquo;elle voyait, ce qu&rsquo;elle entendait. Le
+Saint-Pouange, à son tour, se jeta à ses genoux. Il n&rsquo;était pas sans
+agréments, et aurait pu ne pas effaroucher un coeur moins prévenu; mais
+Saint-Yves adorait son amant, et croyait que c&rsquo;était un crime horrible de
+le trahir pour le servir. Saint-Pouange redoublait les prières et les
+promesses: enfin la tête lui tourna au point, qu&rsquo;il lui déclara que
+c&rsquo;était le seul moyen de tirer de sa prison l&rsquo;homme auquel elle
+prenait un intérêt si violent et si tendre. Cet étrange entretien se
+prolongeait. La dévote de l&rsquo;antichambre, en lisant son <i>Pédagogue
+chrétien</i>, disait: Mon Dieu! que peuvent-ils faire là depuis deux heures?
+jamais monseigneur de Saint-Pouange n&rsquo;a donné une si longue audience;
+peut-être qu&rsquo;il a tout refusé à cette pauvre fille, puisqu&rsquo;elle le
+prie encore.
+</p>
+
+<p>
+Enfin sa compagne sortit de l&rsquo;arrière-cabinet, tout éperdue, sans pouvoir
+parler, réfléchissant profondément sur le caractère des grands et des
+demi-grands, qui sacrifient si légèrement la liberté des hommes et
+l&rsquo;honneur des femmes.
+</p>
+
+<p>
+Elle ne dit pas un mot pendant tout le chemin. Arrivée chez l&rsquo;amie, elle
+éclata, elle lui conta tout. La dévote fit de grands signes de croix. Ma chère
+amie, il faut consulter dès demain le P. Tout-à-tous, notre directeur; il a
+beaucoup de crédit auprès de M. de Saint-Pouange; il confesse plusieurs
+servantes de sa maison; c&rsquo;est un homme pieux et accommodant, qui dirige
+aussi des femmes de qualité: abandonnez-vous à lui, c&rsquo;est ainsi que
+j&rsquo;en use; je m&rsquo;en suis toujours bien trouvée. Nous autres pauvres
+femmes nous avons besoin d&rsquo;être conduites par un homme.&mdash;Eh bien
+donc! ma chère amie, j&rsquo;irai trouver demain le P. Tout-à-tous.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap16"></a>CHAPITRE XVI.</h2>
+
+<p class="letter">
+Elle consulte un jésuite.
+</p>
+
+<p>
+Dès que la belle et désolée Saint-Yves fut avec son bon confesseur, elle lui
+confia qu&rsquo;un homme puissant et voluptueux lui proposait de faire sortir
+de prison celui qu&rsquo;elle devait épouser légitimement, et qu&rsquo;il
+demandait un grand prix de son service; qu&rsquo;elle avait une répugnance
+horrible pour une telle infidélité, et que, s&rsquo;il ne s&rsquo;agissait que
+de sa propre vie, elle la sacrifierait plutôt que de succomber.
+</p>
+
+<p>
+Voilà un abominable pécheur! lui dit le P. Tout-à-tous. Vous devriez bien me
+dire le nom de ce vilain homme; c&rsquo;est à coup sûr quelque janséniste; je
+le dénoncerai à sa révérence le P. de La Chaise, qui le fera mettre dans le
+gîte où est à présent la chère personne que vous devez épouser.
+</p>
+
+<p>
+La pauvre fille, après un long embarras et de grandes irrésolutions, lui nomma
+enfin Saint-Pouange.
+</p>
+
+<p>
+Monseigneur de Saint-Pouange! s&rsquo;écria le jésuite; ah! ma fille,
+c&rsquo;est tout autre chose; il est cousin du plus grand ministre que nous
+ayons jamais eu, homme de bien, protecteur de la bonne cause, bon chrétien; il
+ne peut avoir eu une telle pensée; il faut que vous ayez mal entendu.&mdash;Ah!
+mon père, je n&rsquo;ai entendu que trop bien; je suis perdue, quoi que je
+fasse; je n&rsquo;ai que le choix du malheur et de la honte; il faut que mon
+amant reste enseveli tout vivant, ou que je me rende indigne de vivre. Je ne
+puis le laisser périr, et je ne puis le sauver.
+</p>
+
+<p>
+Le P. Tout-à-tous tâcha de la calmer par ces douces paroles:
+</p>
+
+<p>
+Premièrement, ma fille, ne dites jamais ce mot <i>mon amant</i>; il y a quelque
+chose de mondain qui pourrait offenser Dieu: dites <i>mon mari</i>; car bien
+qu&rsquo;il ne le soit pas encore, vous le regardez comme tel; et rien
+n&rsquo;est plus honnête.
+</p>
+
+<p>
+Secondement, bien qu&rsquo;il soit votre époux en idée, en espérance, il ne
+l&rsquo;est pas en effet: ainsi vous ne commettriez pas un adultère, péché
+énorme qu&rsquo;il faut toujours éviter autant qu&rsquo;il est possible.
+</p>
+
+<p>
+Troisièmement, les actions ne sont pas d&rsquo;une malice de coulpe quand
+l&rsquo;intention est pure, et rien n&rsquo;est plus pur que de délivrer votre
+mari.
+</p>
+
+<p>
+Quatrièmement, vous avez des exemples dans la sainte antiquité qui peuvent
+merveilleusement servir à votre conduite. Saint Augustin rapporte que sous le
+proconsulat de Septimius Acyndinus[1], en l&rsquo;an 340 de notre salut, un
+pauvre homme ne pouvant payer à César ce qui appartenait à César, fut condamné
+à la mort, comme il est juste, malgré la maxime, <i>Où il n&rsquo;y a rien le
+roi perd ses droits</i>. Il s&rsquo;agissait d&rsquo;une livre d&rsquo;or; le
+condamné avait une femme en qui Dieu avait mis la beauté et la prudence. Un
+vieux richard promit de donner une livre d&rsquo;or, et même plus, à la dame, à
+condition qu&rsquo;il commettrait avec elle le péché immonde. La dame ne crut
+point faire mal en sauvant son mari. Saint Augustin approuve fort sa généreuse
+résignation. Il est vrai que le vieux richard la trompa, et peut-être même son
+mari n&rsquo;en fut pas moins pendu; mais elle avait fait tout ce qui était en
+elle pour sauver sa vie.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] Voyez, dans le <i>Dictionnaire de Bayle</i>, l&rsquo;article ACYNDINUS. B.
+</p>
+
+<p>
+Soyez sûre, ma fille, que quand un jésuite vous cite saint Augustin, il faut
+que ce saint ait pleinement raison. Je ne vous conseille rien, vous êtes sage;
+il est à présumer que vous serez utile à votre mari. Monseigneur de
+Saint-Pouange est un honnête homme, il ne vous trompera pas; c&rsquo;est tout
+ce que je puis vous dire: je prierai Dieu pour vous, et j&rsquo;espère que tout
+se passera à sa plus grande gloire.
+</p>
+
+<p>
+La belle Saint-Yves, non moins effrayée des discours du jésuite que des
+propositions du sous-ministre, s&rsquo;en retourna éperdue chez son amie. Elle
+était tentée de se délivrer, par la mort, de l&rsquo;horreur de laisser dans
+une captivité affreuse l&rsquo;amant qu&rsquo;elle adorait, et de la honte de
+le délivrer au prix de ce qu&rsquo;elle avait de plus cher, et qui ne devait
+appartenir qu&rsquo;à cet amant infortuné.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap17"></a>CHAPITRE XVII.</h2>
+
+<p class="letter">
+Elle succombe par vertu.
+</p>
+
+<p>
+Elle priait son amie de la tuer; mais cette femme, non moins indulgente que le
+jésuite, lui parla plus clairement encore. Hélas! dit-elle, les affaires ne se
+font guère autrement dans cette cour si aimable, si galante, si renommée. Les
+places les plus médiocres et les plus considérables n&rsquo;ont souvent été
+données qu&rsquo;au prix qu&rsquo;on exige de vous. Ecoutez, vous m&rsquo;avez
+inspiré de l&rsquo;amitié et de la confiance; je vous avouerai que si
+j&rsquo;avais été aussi difficile que vous l&rsquo;êtes, mon mari ne jouirait
+pas du petit poste qui le fait vivre; il le sait, et loin d&rsquo;en être
+fâché, il voit en moi sa bienfaitrice, et il se regarde comme ma créature.
+Pensez-vous que tous ceux qui ont été à la tête des provinces, ou même des
+armées, aient dû leurs honneurs et leur fortune à leurs seuls services? Il en
+est qui en sont redevables à mesdames leurs femmes. Les dignités de la guerre
+ont été sollicitées par l&rsquo;amour, et la place a été donnée au mari de la
+plus belle.
+</p>
+
+<p>
+Vous êtes dans une situation bien plus intéressante; il s&rsquo;agit de rendre
+votre amant au jour et de l&rsquo;épouser; c&rsquo;est un devoir sacré
+qu&rsquo;il vous faut remplir. On n&rsquo;a point blâmé les belles et grandes
+dames dont je vous parle; on vous applaudira, on dira que vous ne vous êtes
+permis une faiblesse que par un excès de vertu.&mdash;Ah! quelle vertu!
+s&rsquo;écria la belle Saint-Yves; quel labyrinthe d&rsquo;iniquités! quel
+pays! et que j&rsquo;apprends à connaître les hommes! Un P. de La Chaise et un
+bailli ridicule font mettre mon amant en prison, ma famille me persécute, on ne
+me tend la main dans mon désastre que pour me déshonorer. Un jésuite a perdu un
+brave homme, un autre jésuite veut me perdre; je ne suis entourée que de
+pièges, et je touche au moment de tomber dans la misère. Il faut que je me tue,
+ou que je parle au roi; je me jetterai à ses pieds sur son passage, quand il
+ira à la messe ou à la comédie.
+</p>
+
+<p>
+On ne vous laissera pas approcher, lui dit sa bonne amie; et si vous aviez le
+malheur de parler, mons de Louvois et le révérend P. de La Chaise pourraient
+vous enterrer dans le fond d&rsquo;un couvent pour le reste de vos jours.
+</p>
+
+<p>
+Tandis que cette brave personne augmentait ainsi les perplexités de cette âme
+désespérée, et enfonçait le poignard dans son coeur, arrive un exprès de M. de
+Saint-Pouange avec une lettre et deux beaux pendants d&rsquo;oreilles.
+Saint-Yves rejeta le tout en pleurant; mais l&rsquo;amie s&rsquo;en chargea.
+</p>
+
+<p>
+Dès que le messager fut parti, la confidente lit la lettre dans laquelle on
+propose un petit souper aux deux amies pour le soir. Saint-Yves jure
+qu&rsquo;elle n&rsquo;ira point. La dévote veut lui essayer les deux boucles de
+diamants. Saint-Yves ne le put souffrir; elle combattit la journée entière.
+Enfin, n&rsquo;ayant en vue que son amant, vaincue, entraînée, ne sachant où on
+la mène, elle se laisse conduire au souper fatal. Rien n&rsquo;avait pu la
+déterminer à se parer des pendants d&rsquo;oreilles; la confidente les apporta,
+elle les lui ajusta malgré elle avant qu&rsquo;on se mît à table. Saint-Yves
+était si confuse, si troublée, qu&rsquo;elle se laissait tourmenter; et le
+patron en tirait un augure très favorable. Vers la fin du repas, la confidente
+se retira discrètement. Le patron montra alors la révocation de la lettre de
+cachet, le brevet d&rsquo;une gratification considérable, celui d&rsquo;une
+compagnie, et n&rsquo;épargna pas les promesses. Ah! lui dit Saint-Yves, que je
+vous aimerais si vous ne vouliez pas être tant aimé!
+</p>
+
+<p>
+Enfin, après une longue résistance, après des sanglots, des cris, des larmes,
+affaiblie du combat, éperdue, languissante, il fallut se rendre. Elle
+n&rsquo;eut d&rsquo;autre ressource que de se promettre de ne penser qu&rsquo;à
+l&rsquo;Ingénu, tandis que le cruel jouirait impitoyablement de la nécessité où
+elle était réduite.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap18"></a>CHAPITRE XVIII.</h2>
+
+<p class="letter">
+Elle délivre son amant et un janséniste.
+</p>
+
+<p>
+Au point du jour elle vole à Paris, munie de l&rsquo;ordre du ministre. Il est
+difficile de peindre ce qui se passait dans son coeur pendant ce voyage.
+Qu&rsquo;on imagine une âme vertueuse et noble, humiliée de son opprobre,
+enivrée de tendresse, déchirée des remords d&rsquo;avoir trahi son amant,
+pénétrée du plaisir de délivrer ce qu&rsquo;elle adore! Ses amertumes, ses
+combats, son succès, partageaient toutes ses réflexions. Ce n&rsquo;était plus
+cette fille simple dont une éducation provinciale avait rétréci les idées.
+L&rsquo;amour et le malheur l&rsquo;avaient formée. Le sentiment avait fait
+autant de progrès en elle que la raison en avait fait dans l&rsquo;esprit de
+son amant infortuné. Les filles apprennent à sentir plus aisément que les
+hommes n&rsquo;apprennent à penser. Son aventure était plus instructive que
+quatre ans de couvent.
+</p>
+
+<p>
+Son habit était d&rsquo;une simplicité extrême. Elle voyait avec horreur les
+ajustements sous lesquels elle avait paru devant son funeste bienfaiteur; elle
+avait laissé ses boucles de diamants à sa compagne sans même les regarder.
+Confuse et charmée, idolâtre de l&rsquo;Ingénu, et se haïssant elle-même, elle
+arrive enfin à la porte de
+</p>
+
+<p class="poem">
+… cet affreux château, palais de la vengeance,<br />
+Qui renferme souvent le crime et l&rsquo;innocence[1].
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] <i>Henriade</i>,, chant IV, vers 456-57. B.
+</p>
+
+<p>
+Quand il fallut descendre du carrosse, les forces lui manquèrent; on
+l&rsquo;aida; elle entra, le coeur palpitant, les yeux humides, le front
+consterné. On la présente au gouverneur; elle veut lui parler, sa voix expire;
+elle montre son ordre en articulant à peine quelques paroles. Le gouverneur
+aimait son prisonnier; il fut très aise de sa délivrance. Son coeur
+n&rsquo;était pas endurci comme celui de quelques honorables geôliers ses
+confrères qui, ne pensant qu&rsquo;à la rétribution attachée à la garde de
+leurs captifs, fondant leurs revenus sur leurs victimes, et vivant du malheur
+d&rsquo;autrui, se fesaient en secret une joie affreuse des larmes des
+infortunés.
+</p>
+
+<p>
+Il fait venir le prisonnier dans son appartement. Les deux amants se voient, et
+tous deux s&rsquo;évanouissent. La belle Saint-Yves resta long-temps sans
+mouvement et sans vie: l&rsquo;autre rappela bientôt son courage. C&rsquo;est
+apparemment là madame votre femme, lui dit le gouverneur; vous ne m&rsquo;aviez
+point dit que vous fussiez marié. On me mande que c&rsquo;est à ses soins
+généreux que vous devez votre délivrance. Ah! je ne suis pas digne d&rsquo;être
+sa femme, dit la belle Saint-Yves d&rsquo;une voix tremblante; et elle retomba
+encore en faiblesse.
+</p>
+
+<p>
+Quand elle eut repris ses sens, elle présenta, toujours tremblante, le brevet
+de la gratification, et la promesse par écrit d&rsquo;une compagnie.
+L&rsquo;Ingénu, aussi étonné qu&rsquo;attendri, s&rsquo;éveillait d&rsquo;un
+songe pour retomber dans un autre. Pourquoi ai-je été renfermé ici? comment
+avez-vous pu m&rsquo;en tirer? où sont les monstres qui m&rsquo;y ont plongé?
+Vous êtes une divinité qui descendez du ciel à mon secours.
+</p>
+
+<p>
+La belle Saint-Yves baissait la vue, regardait son amant, rougissait, et
+détournait, le moment d&rsquo;après, ses yeux mouillés de pleurs. Elle lui
+apprit enfin tout ce qu&rsquo;elle savait, et tout ce qu&rsquo;elle avait
+éprouvé, excepté ce qu&rsquo;elle aurait voulu se cacher pour jamais, et ce
+qu&rsquo;un autre que l&rsquo;Ingénu, plus accoutumé au monde et plus instruit
+des usages de la cour, aurait deviné facilement.
+</p>
+
+<p>
+Est-il possible qu&rsquo;un misérable comme ce bailli ait eu le pouvoir de me
+ravir ma liberté? Ah! je vois bien qu&rsquo;il en est des hommes comme des plus
+vils animaux; tous peuvent nuire. Mais est-il possible qu&rsquo;un moine, un
+jésuite confesseur du roi, ait contribué à mon infortune autant que ce bailli,
+sans que je puisse imaginer sous quel prétexte ce détestable fripon m&rsquo;a
+persécuté? M&rsquo;a-t-il fait passer pour un janséniste? Enfin, comment vous
+êtes-vous souvenue de moi? je ne le méritais pas, je n&rsquo;étais alors
+qu&rsquo;un sauvage. Quoi! vous avez pu sans conseil, sans secours,
+entreprendre le voyage de Versailles! Vous y avez paru, et on a brisé mes fers!
+Il est donc dans la beauté et dans la vertu un charme invincible qui fait
+tomber les portes de fer, et qui amollit les coeurs de bronze!
+</p>
+
+<p>
+A ce mot de <i>vertu</i>, des sanglots échappèrent à la belle Saint-Yves. Elle
+ne savait pas combien elle était vertueuse dans le crime qu&rsquo;elle se
+reprochait.
+</p>
+
+<p>
+Son amant continua ainsi: Ange, qui avez rompu mes liens, si vous avez eu (ce
+que je ne comprends pas encore) assez de crédit pour me faire rendre justice,
+faites-la donc rendre aussi à un vieillard qui m&rsquo;a le premier appris à
+penser, comme vous m&rsquo;avez appris à aimer. La calamité nous a unis; je
+l&rsquo;aime comme un père, je ne peux vivre ni sans vous ni sans lui.
+</p>
+
+<p>
+Moi! que je sollicite le même homme qui….&mdash;Oui, je veux tout vous devoir,
+et je ne veux devoir jamais rien qu&rsquo;à vous: écrivez à cet homme puissant,
+comblez-moi de vos bienfaits, achevez ce que vous avez commencé, achevez vos
+prodiges. Elle sentait qu&rsquo;elle devait faire tout ce que son amant
+exigeait: elle voulut écrire, sa main ne pouvait obéir. Elle recommença trois
+fois sa lettre, la déchira trois fois; elle écrivit enfin, et les deux amants
+sortirent après avoir embrassé le vieux martyr de la grâce efficace.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;heureuse et désolée Saint-Yves savait dans quelle maison logeait son
+frère; elle y alla; son amant prit un appartement dans la même maison.
+</p>
+
+<p>
+A peine y furent-ils arrivés que son protecteur lui envoya l&rsquo;ordre de
+l&rsquo;élargissement du bon-homme Gordon, et lui demanda un rendez-vous pour
+le lendemain. Ainsi, à chaque action honnête et généreuse qu&rsquo;elle fesait,
+son déshonneur en était le prix. Elle regardait avec exécration cet usage de
+vendre le malheur et le bonheur des hommes. Elle donna l&rsquo;ordre de
+l&rsquo;élargissement à son amant, et refusa le rendez-vous d&rsquo;un
+bienfaiteur qu&rsquo;elle ne pouvait plus voir sans expirer de douleur et de
+honte. L&rsquo;Ingénu ne pouvait se séparer d&rsquo;elle que pour aller
+délivrer un ami: il y vola. Il remplit ce devoir en réfléchissant sur les
+étranges événements de ce monde, et en admirant la vertu courageuse d&rsquo;une
+jeune fille à qui deux infortunés devaient plus que la vie.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap19"></a>CHAPITRE XIX.</h2>
+
+<p class="letter">
+L&rsquo;Ingénu, la belle Saint-Yves, et leurs parents, sont rassemblés.
+</p>
+
+<p>
+La généreuse et respectable infidèle était avec son frère l&rsquo;abbé de
+Saint-Yves, le bon prieur de la Montagne, et la dame de Kerkabon. Tous étaient
+également étonnés; mais leur situation et leurs sentiments étaient bien
+différents. L&rsquo;abbé de Saint-Yves pleurait ses torts aux pieds de sa
+soeur, qui lui pardonnait. Le prieur et sa tendre soeur pleuraient aussi, mais
+de joie; le vilain bailli et son insupportable fils ne troublaient point cette
+scène touchante. Ils étaient partis au premier bruit de l&rsquo;élargissement
+de leur ennemi; ils couraient ensevelir dans leur province leur sottise et leur
+crainte.
+</p>
+
+<p>
+Les quatre personnages, agités de cent mouvements divers, attendaient que le
+jeune homme revînt avec l&rsquo;ami qu&rsquo;il devait délivrer. L&rsquo;abbé
+de Saint-Yves n&rsquo;osait lever les yeux devant sa soeur: la bonne Kerkabon
+disait: Je reverrai donc mon cher neveu! Vous le reverrez, dit la charmante
+Saint-Yves, mais ce n&rsquo;est plus le même homme; son maintien, son ton, ses
+idées, son esprit, tout est changé. Il est devenu aussi respectable qu&rsquo;il
+était naïf et étranger à tout. Il sera l&rsquo;honneur et la consolation de
+votre famille: que ne puis-je être aussi le bonheur de la mienne! Vous
+n&rsquo;êtes point non plus la même, dit le prieur; que vous est-il donc arrivé
+qui ait fait en vous un si grand changement?
+</p>
+
+<p>
+Au milieu de cette conversation l&rsquo;Ingénu arrive, tenant par la main son
+janséniste. La scène alors devint plus neuve et plus intéressante. Elle
+commença par les tendres embrassements de l&rsquo;oncle et de la tante.
+L&rsquo;abbé de Saint-Yves se mettait presque aux genoux de l&rsquo;Ingénu, qui
+n&rsquo;était plus l&rsquo;ingénu. Les deux amants se parlaient par des regards
+qui exprimaient tous les sentiments dont ils étaient pénétrés. On voyait
+éclater la satisfaction, la reconnaissance, sur le front de l&rsquo;un;
+l&rsquo;embarras était peint dans les yeux tendres et un peu égarés de
+l&rsquo;autre. On était étonné qu&rsquo;elle mêlât de la douleur à tant de
+joie.
+</p>
+
+<p>
+Le vieux Gordon devint en peu de moments cher à toute la famille. Il avait été
+malheureux avec le jeune prisonnier, et c&rsquo;était un grand titre. Il devait
+sa délivrance aux deux amants, cela seul le réconciliait avec l&rsquo;amour;
+l&rsquo;âpreté de ses anciennes opinions sortait de son coeur: il était changé
+en homme, ainsi que le Huron. Chacun raconta ses aventures avant le souper. Les
+deux abbés, la tante, écoutaient comme des enfants qui entendent des histoires
+de revenants, et comme des hommes qui s&rsquo;intéressaient tous à tant de
+désastres. Hélas! dit Gordon, il y a peut-être plus de cinq cents personnes
+vertueuses qui sont à présent dans les mêmes fers que mademoiselle de
+Saint-Yves a brisés: leurs malheurs sont inconnus. On trouve assez de mains qui
+frappent sur la foule des malheureux, et rarement une secourable. Cette
+réflexion si vraie augmentait sa sensibilité et sa reconnaissance: tout
+redoublait le triomphe de la belle Saint-Yves; on admirait la grandeur et la
+fermeté de son âme. L&rsquo;admiration était mêlée de ce respect qu&rsquo;on
+sent malgré soi pour une personne qu&rsquo;on croit avoir du crédit à la cour.
+Mais l&rsquo;abbé de Saint-Yves disait quelquefois: Comment ma soeur a-t-elle
+pu faire pour obtenir si tôt ce crédit?
+</p>
+
+<p>
+On allait se mettre à table de très bonne heure: voilà que la bonne amie de
+Versailles arrive, sans rien savoir de tout ce qui s&rsquo;était passé; elle
+était en carrosse à six chevaux, et on voit bien à qui appartient
+l&rsquo;équipage. Elle entre avec l&rsquo;air imposant d&rsquo;une personne de
+cour qui a de grandes affaires, salue très légèrement la compagnie, et tirant
+la belle Saint-Yves à l&rsquo;écart: Pourquoi vous faire tant attendre?
+Suivez-moi; voilà vos diamants que vous aviez oubliés. Elle ne put dire ces
+paroles si bas que l&rsquo;Ingénu ne les entendît: il vit les diamants; le
+frère fut interdit; l&rsquo;oncle et la tante n&rsquo;éprouvèrent qu&rsquo;une
+surprise de bonnes gens qui n&rsquo;avaient jamais vu une telle magnificence.
+Le jeune homme, qui s&rsquo;était formé par un an de réflexions, en fit malgré
+lui, et parut troublé un moment. Son amante s&rsquo;en aperçut; une pâleur
+mortelle se répandit sur son beau visage, un frisson la saisit, elle se
+soutenait à peine. Ah! madame, dit-elle à la fatale amie, vous m&rsquo;avez
+perdue! vous me donnez la mort! Ces paroles percèrent le coeur de
+l&rsquo;Ingénu; mais il avait déjà appris à se posséder; il ne les releva
+point, de peur d&rsquo;inquiéter sa maîtresse devant son frère, mais il pâlit
+comme elle.
+</p>
+
+<p>
+Saint-Yves, éperdue de l&rsquo;altération qu&rsquo;elle apercevait sur le
+visage de son amant, entraîne cette femme hors de la chambre dans un petit
+passage, jette les diamants à terre devant elle. Ah! ce ne sont pas eux qui
+m&rsquo;ont séduite, vous le savez; mais celui qui les a donnés ne me reverra
+jamais. L&rsquo;amie les ramassait, et Saint-Yves ajoutait: Qu&rsquo;il les
+reprenne ou qu&rsquo;il vous les donne; allez, ne me rendez plus honteuse de
+moi-même. L&rsquo;ambassadrice enfin s&rsquo;en retourna, ne pouvant comprendre
+les remords dont elle était témoin.
+</p>
+
+<p>
+La belle Saint-Yves, oppressée, éprouvant dans son corps une révolution qui la
+suffoquait, fut obligée de se mettre au lit; mais pour n&rsquo;alarmer personne
+elle ne parla point de ce qu&rsquo;elle souffrait; et, ne prétextant que sa
+lassitude, elle demanda la permission de prendre du repos; mais ce fut après
+avoir rassuré la compagnie par des paroles consolantes et flatteuses, et jeté
+sur son amant des regards qui portaient le feu dans son âme.
+</p>
+
+<p>
+Le souper, qu&rsquo;elle n&rsquo;animait pas, fut triste dans le commencement,
+mais de cette tristesse intéressante qui fournit de ces conversations
+attachantes et utiles si supérieures à la frivole joie qu&rsquo;on recherche,
+et qui n&rsquo;est d&rsquo;ordinaire qu&rsquo;un bruit importun.
+</p>
+
+<p>
+Gordon fit en peu de mots l&rsquo;histoire et du jansénisme et du molinisme, et
+des persécutions dont un parti accablait l&rsquo;autre, et de
+l&rsquo;opiniâtreté de tous les deux. L&rsquo;Ingénu en fit la critique, et
+plaignit les hommes qui, non contents de tant de discordes que leurs intérêts
+allument, se font de nouveaux maux pour des intérêts chimériques, et pour des
+absurdités inintelligibles. Gordon racontait, l&rsquo;autre jugeait; les
+convives écoutaient avec émotion, et s&rsquo;éclairaient d&rsquo;une lumière
+nouvelle. On parla de la longueur de nos infortunes et de la brièveté de la
+vie. On remarqua que chaque profession a un vice et un danger qui lui sont
+attachés, et que, depuis le prince jusqu&rsquo;au dernier des mendiants, tout
+semble accuser la nature. Comment se trouve-t-il tant d&rsquo;hommes qui, pour
+si peu d&rsquo;argent, se font les persécuteurs, les satellites, les bourreaux
+des autres hommes? Avec quelle indifférence inhumaine un homme en place signe
+la destruction d&rsquo;une famille, et avec quelle joie plus barbare des
+mercenaires l&rsquo;exécutent!
+</p>
+
+<p>
+J&rsquo;ai vu dans ma jeunesse, dit le bon-homme Gordon, un parent du maréchal
+de Marillac, qui, étant poursuivi dans sa province pour la cause de cet
+illustre malheureux, se cachait dans Paris sous un nom supposé. C&rsquo;était
+un vieillard de soixante et douze ans. Sa femme, qui l&rsquo;accompagnait,
+était à peu près de son âge. Ils avaient eu un fils libertin qui, à l&rsquo;âge
+de quatorze ans, s&rsquo;était enfui de la maison paternelle; devenu soldat,
+puis déserteur, il avait passé par tous les degrés de la débauche et de la
+misère: enfin, ayant pris un nom de terre, il était dans les gardes du cardinal
+de Richelieu (car ce prêtre, ainsi que le Mazarin, avait des gardes); il avait
+obtenu un bâton d&rsquo;exempt dans cette compagnie de satellites. Cet
+aventurier fut chargé d&rsquo;arrêter le vieillard et son épouse, et s&rsquo;en
+acquitta avec toute la dureté d&rsquo;un homme qui voulait plaire à son maître.
+Comme il les conduisait, il entendit ces deux victimes déplorer la longue suite
+des malheurs qu&rsquo;elles avaient éprouvés depuis leur berceau. Le père et la
+mère comptaient parmi leurs plus grandes infortunes les égarements et la perte
+de leur fils. Il les reconnut, il ne les conduisit pas moins en prison, en les
+assurant que son éminence devait être servie de préférence à tout. Son éminence
+récompensa son zèle.
+</p>
+
+<p>
+J&rsquo;ai vu un espion du P. de La Chaise trahir son propre frère, dans
+l&rsquo;espérance d&rsquo;un petit bénéfice qu&rsquo;il n&rsquo;eut point; et
+je l&rsquo;ai vu mourir, non de remords, mais de douleur d&rsquo;avoir été
+trompé par le jésuite.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;emploi de confesseur, que j&rsquo;ai long-temps exercé, m&rsquo;a fait
+connaître l&rsquo;intérieur des familles; je n&rsquo;en ai guère vu qui ne
+fussent plongées dans l&rsquo;amertume, tandis qu&rsquo;au dehors, couvertes du
+masque du bonheur, elles paraissaient nager dans la joie; et j&rsquo;ai
+toujours remarqué que les grands chagrins étaient le fruit de notre cupidité
+effrénée.
+</p>
+
+<p>
+Pour moi, dit l&rsquo;Ingénu, je pense qu&rsquo;une âme noble, reconnaissante,
+et sensible, peut vivre heureuse; et je compte bien jouir d&rsquo;une félicité
+sans mélange avec la belle et généreuse Saint-Yves; car je me flatte,
+ajouta-t-il, en s&rsquo;adressant à son frère avec le sourire de
+l&rsquo;amitié, que vous ne me refuserez pas, comme l&rsquo;année passée, et
+que je m&rsquo;y prendrai d&rsquo;une manière plus décente. L&rsquo;abbé se
+confondit en excuses du passé et en protestations d&rsquo;un attachement
+éternel.
+</p>
+
+<p>
+L&rsquo;oncle Kerkabon dit que ce serait le plus beau jour de sa vie. La bonne
+tante, en s&rsquo;extasiant et en pleurant de joie, s&rsquo;écriait: Je vous
+l&rsquo;avais bien dit que vous ne seriez jamais sous-diacre! ce sacrement-ci
+vaut mieux que l&rsquo;autre; plût à Dieu que j&rsquo;en eusse été honorée!
+mais je vous servirai de mère. Alors ce fut à qui renchérirait sur les louanges
+de la tendre Saint-Yves.
+</p>
+
+<p>
+Son amant avait le coeur trop plein de ce qu&rsquo;elle avait fait pour lui, il
+l&rsquo;aimait trop pour que l&rsquo;aventure des diamants eût fait sur son
+coeur une impression dominante. Mais ces mots qu&rsquo;il avait trop entendus,
+<i>vous me donnez la mort</i>, l&rsquo;effrayaient encore en secret, et
+corrompaient toute sa joie, tandis que les éloges de sa belle maîtresse
+augmentaient encore son amour. Enfin on n&rsquo;était plus occupé que
+d&rsquo;elle; on ne parlait que du bonheur que ces deux amants méritaient; on
+s&rsquo;arrangeait pour vivre tous ensemble dans Paris; on fesait des projets
+de fortune et d&rsquo;agrandissement; on se livrait à toutes ces espérances que
+la moindre lueur de félicité fait naître si aisément. Mais l&rsquo;Ingénu, dans
+le fond de son coeur, éprouvait un sentiment secret qui repoussait cette
+illusion. Il relisait ces promesses signées Saint-Pouange, et les brevets
+signés Louvois; on lui dépeignit ces deux hommes tels qu&rsquo;ils étaient, ou
+qu&rsquo;on les croyait être. Chacun parla des ministres et du ministère avec
+cette liberté de table, regardée en France comme la plus précieuse liberté
+qu&rsquo;on puisse goûter sur la terre.
+</p>
+
+<p>
+Si j&rsquo;étais roi de France, dit l&rsquo;Ingénu, voici le ministre de la
+guerre que je choisirais: je voudrais un homme de la plus haute naissance, par
+la raison qu&rsquo;il donne des ordres à la noblesse. J&rsquo;exigerais
+qu&rsquo;il eût été lui-même officier, qu&rsquo;il eût passé par tous les
+grades, qu&rsquo;il fût au moins lieutenant-général des armées, et digne
+d&rsquo;être maréchal de France; car n&rsquo;est-il pas nécessaire qu&rsquo;il
+ait servi lui-même, pour mieux connaître les détails du service? et les
+officiers n&rsquo;obéiront-ils pas avec cent fois plus d&rsquo;allégresse à un
+homme de guerre, qui aura comme eux signalé son courage, qu&rsquo;à un homme de
+cabinet qui ne peut que deviner tout au plus les opérations d&rsquo;une
+campagne, quelque esprit qu&rsquo;il puisse avoir? Je ne serais pas fâché que
+mon ministre fût généreux, quoique mon garde du trésor royal en fût quelquefois
+un peu embarrassé. J&rsquo;aimerais qu&rsquo;il eût un travail facile, et que
+même il se distinguât par cette gaîté d&rsquo;esprit, partage d&rsquo;un homme
+supérieur aux affaires, qui plaît tant à la nation, et qui rend tous les
+devoirs moins pénibles. Il desirait que ce ministre eût ce caractère,
+parcequ&rsquo;il avait toujours remarqué que cette belle humeur est
+incompatible avec la cruauté.
+</p>
+
+<p>
+Mons de Louvois n&rsquo;aurait peut-être pas été satisfait des souhaits de
+l&rsquo;Ingénu; il avait une autre sorte de mérite.
+</p>
+
+<p>
+Mais pendant qu&rsquo;on était à table, la maladie de cette fille malheureuse
+prenait un caractère funeste; son sang s&rsquo;était allumé, une fièvre
+dévorante s&rsquo;était déclarée, elle souffrait, et ne se plaignait point,
+attentive à ne pas troubler la joie des convives.
+</p>
+
+<p>
+Son frère, sachant qu&rsquo;elle ne dormait pas, alla au chevet de son lit; il
+fut surpris de l&rsquo;état où elle était. Tout le monde accourut;
+l&rsquo;amant se présentait à la suite du frère. Il était, sans doute, le plus
+alarmé et le plus attendri de tous; mais il avait appris à joindre la
+discrétion à tous les dons heureux que la nature lui avait prodigués, et le
+sentiment prompt des bienséances commençait à dominer dans lui.
+</p>
+
+<p>
+On fit venir aussitôt un médecin du voisinage. C&rsquo;était un de ceux qui
+visitent leurs malades en courant, qui confondent la maladie qu&rsquo;ils
+viennent de voir avec celle qu&rsquo;ils voient, qui mettent une pratique
+aveugle dans une science à laquelle toute la maturité d&rsquo;un discernement
+sain et réfléchi ne peut ôter son incertitude et ses dangers. Il redoubla le
+mal par sa précipitation à prescrire un remède alors à la mode. De la mode
+jusque dans la médecine! Cette manie était trop commune dans Paris.
+</p>
+
+<p>
+La triste Saint-Yves contribuait encore plus que son médecin à rendre sa
+maladie dangereuse. Son âme tuait son corps. La foule des pensées qui
+l&rsquo;agitaient portait dans ses veines un poison plus dangereux que celui de
+la fièvre la plus brûlante.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap20"></a>CHAPITRE XX.</h2>
+
+<p class="letter">
+La belle Saint-Yves meurt, et ce qui en arrive.
+</p>
+
+<p>
+On appela un autre médecin: celui-ci, au lieu d&rsquo;aider la nature, et de la
+laisser agir dans une jeune personne dans qui tous les organes rappelaient la
+vie, ne fut occupé que de contrecarrer son confrère. La maladie devint mortelle
+en deux jours. Le cerveau, qu&rsquo;on croit le siège de l&rsquo;entendement,
+fut attaqué aussi violemment que le coeur, qui est, dit-on, le siège des
+passions.
+</p>
+
+<p>
+Quelle mécanique incompréhensible a soumis les organes au sentiment et à la
+pensée? comment une seule idée douloureuse dérange-t-elle le cours du sang? et
+comment le sang à son tour porte-t-il ses irrégularités dans
+l&rsquo;entendement humain? quel est ce fluide inconnu et dont
+l&rsquo;existence est certaine, qui, plus prompt, plus actif que la lumière,
+vole, en moins d&rsquo;un clin d&rsquo;oeil, dans tous les canaux de la vie,
+produit les sensations, la mémoire, la tristesse ou la joie, la raison ou le
+vertige, rappelle avec horreur ce qu&rsquo;on voudrait oublier, et fait
+d&rsquo;un animal pensant ou un objet d&rsquo;admiration, ou un sujet de pitié
+et de larmes?
+</p>
+
+<p>
+C&rsquo;était là ce que disait le bon Gordon; et cette réflexion si naturelle,
+que rarement font les hommes, ne dérobait rien à son attendrissement; car il
+n&rsquo;était pas de ces malheureux philosophes qui s&rsquo;efforcent
+d&rsquo;être insensibles. Il était touché du sort de cette jeune fille, comme
+un père qui voit mourir lentement son enfant chéri. L&rsquo;abbé de Saint-Yves
+était désespéré, le prieur et sa soeur répandaient des ruisseaux de larmes.
+Mais qui pourrait peindre l&rsquo;état de son amant? nulle langue n&rsquo;a des
+expressions qui répondent à ce comble de douleurs; les langues sont trop
+imparfaites.
+</p>
+
+<p>
+La tante, presque sans vie, tenait la tête de la mourante dans ses faibles
+bras; son frère était à genoux au pied du lit; son amant pressait sa main
+qu&rsquo;il baignait de pleurs, et éclatait en sanglots; il la nommait sa
+bienfaitrice, son espérance, sa vie, la moitié de lui-même, sa maîtresse, son
+épouse. A ce mot d&rsquo;épouse elle soupira, le regarda avec une tendresse
+inexprimable, et soudain jeta un cri d&rsquo;horreur; puis, dans un de ces
+intervalles où l&rsquo;accablement, et l&rsquo;oppression des sens, et les
+souffrances suspendues, laissent à l&rsquo;âme sa liberté et sa force, elle
+s&rsquo;écria: Moi, votre épouse! ah! cher amant, ce nom, ce bonheur, ce prix,
+n&rsquo;étaient plus faits pour moi; je meurs, et je le mérite. O dieu de mon
+coeur! ô vous que j&rsquo;ai sacrifié à des démons infernaux, c&rsquo;en est
+fait, je suis punie, vivez heureux. Ces paroles tendres et terribles ne
+pouvaient être comprises; mais elles portaient dans tous les coeurs
+l&rsquo;effroi et l&rsquo;attendrissement; elle eut le courage de
+s&rsquo;expliquer. Chaque mot fit frémir d&rsquo;étonnement, de douleur, et de
+pitié, tous les assistants. Tous se réunissaient à détester l&rsquo;homme
+puissant qui n&rsquo;avait réparé une horrible injustice que par un crime, et
+qui avait forcé la plus respectable innocence à être sa complice.
+</p>
+
+<p>
+Qui? vous coupable! lui dit son amant; non, vous ne l&rsquo;êtes pas; le crime
+ne peut être que dans le coeur, le vôtre est à la vertu et à moi.
+</p>
+
+<p>
+Il confirmait ce sentiment par des paroles qui semblaient ramener à la vie la
+belle Saint-Yves. Elle se sentit consolée, et s&rsquo;étonnait d&rsquo;être
+aimée encore. Le vieux Gordon l&rsquo;aurait condamnée dans le temps
+qu&rsquo;il n&rsquo;était que janséniste; mais, étant devenu sage, il
+l&rsquo;estimait, et il pleurait.
+</p>
+
+<p>
+Au milieu de tant de larmes et de craintes, pendant que le danger de cette
+fille si chère remplissait tous les coeurs, que tout était consterné, on
+annonce un courrier de la cour. Un courrier! et de qui? et pourquoi?
+c&rsquo;était de la part du confesseur du roi pour le prieur de la Montagne; ce
+n&rsquo;était pas le P. de La Chaise qui écrivait, c&rsquo;était le frère
+Vadbled, son valet de chambre, homme très important dans ce temps-là, lui qui
+mandait aux archevêques les volontés du révérend père, lui qui donnait
+audience, lui qui promettait des bénéfices, lui qui fesait quelquefois expédier
+des lettres de cachet. Il écrivait à l&rsquo;abbé de la Montagne «que sa
+révérence était informée des aventures de son neveu, que sa prison
+n&rsquo;était qu&rsquo;une méprise, que ces petites disgrâces arrivaient
+fréquemment, qu&rsquo;il ne fallait pas y faire attention, qu&rsquo;enfin il
+convenait que lui prieur vînt lui présenter son neveu le lendemain, qu&rsquo;il
+devait amener avec lui le bon-homme Gordon, que lui frère Vadbled les
+introduirait chez sa révérence et chez mons de Louvois, lequel leur dirait un
+mot dans son antichambre.»
+</p>
+
+<p>
+Il ajoutait que l&rsquo;histoire de l&rsquo;Ingénu et son combat contre les
+Anglais avaient été contés au roi, que sûrement le roi daignerait le remarquer
+quand il passerait dans la galerie, et peut-être même lui ferait un signe de
+tête. La lettre finissait par l&rsquo;espérance dont on le flattait, que toutes
+les dames de la cour s&rsquo;empresseraient de faire venir son neveu à leur
+toilette, que plusieurs d&rsquo;entre elles lui diraient: Bonjour, monsieur
+l&rsquo;Ingénu; et qu&rsquo;assurément il serait question de lui au souper du
+roi. La lettre était signée: «Votre affectionné Vadbled, frère jésuite.»
+</p>
+
+<p>
+Le prieur ayant lu la lettre tout haut, son neveu furieux, et commandant un
+moment à sa colère, ne dit rien au porteur; mais se tournant vers le compagnon
+de ses infortunes, il lui demanda ce qu&rsquo;il pensait de ce style. Gordon
+lui répondit: C&rsquo;est donc ainsi qu&rsquo;on traite les hommes comme des
+singes! on les bat et on les fait danser. L&rsquo;Ingénu, reprenant son
+caractère, qui revient toujours dans les grands mouvements de l&rsquo;âme,
+déchira la lettre par morceaux, et les jeta au nez du courrier: Voilà ma
+réponse. Son oncle épouvanté crut voir le tonnerre et vingt lettres de cachet
+tomber sur lui. Il alla vite écrire et excuser, comme il put, ce qu&rsquo;il
+prenait pour l&rsquo;emportement d&rsquo;un jeune homme, et qui était la
+saillie d&rsquo;une grande âme.
+</p>
+
+<p>
+Mais des soins plus douloureux s&rsquo;emparaient de tous les coeurs. La belle
+et infortunée Saint-Yves sentait déjà sa fin approcher; elle était dans le
+calme, mais dans ce calme affreux de la nature affaissée qui n&rsquo;a plus la
+force de combattre. O mon cher amant! dit-elle d&rsquo;une voix tombante, la
+mort me punit de ma faiblesse; mais j&rsquo;expire avec la consolation de vous
+savoir libre.
+</p>
+
+<p>
+Je vous ai adoré en vous trahissant, et je vous adore en vous disant un éternel
+adieu.
+</p>
+
+<p>
+Elle ne se parait pas d&rsquo;une vaine fermeté; elle ne concevait pas cette
+misérable gloire de faire dire à quelques voisins: Elle est morte avec courage.
+Qui peut perdre à vingt ans son amant, sa vie, et ce qu&rsquo;on appelle
+l&rsquo;<i>honneur</i>, sans regrets et sans déchirements? Elle sentait toute
+l&rsquo;horreur de son état, et le fesait sentir par ces mots et par ces
+regards mourants qui parlent avec tant d&rsquo;empire. Enfin elle pleurait
+comme les autres dans les moments où elle eut la force de pleurer.
+</p>
+
+<p>
+Que d&rsquo;autres cherchent à louer les morts fastueuses de ceux qui entrent
+dans la destruction avec insensibilité: c&rsquo;est le sort de tous les
+animaux. Nous ne mourons comme eux avec indifférence, que quand l&rsquo;âge ou
+la maladie nous rend semblables à eux par la stupidité de nos organes.
+Quiconque fait une grande perte a de grands regrets; s&rsquo;il les étouffe,
+c&rsquo;est qu&rsquo;il porte la vanité jusque dans les bras de la mort.
+</p>
+
+<p>
+Lorsque le moment fatal fut arrivé, tous les assistants jetèrent des larmes et
+des cris. L&rsquo;Ingénu perdit l&rsquo;usage de ses sens. Les âmes fortes ont
+des sentiments bien plus violents que les autres, quand elles sont tendres. Le
+bon Gordon le connaissait assez pour craindre qu&rsquo;étant revenu à lui il ne
+se donnât la mort. On écarta toutes les armes; le malheureux jeune homme
+s&rsquo;en aperçut; il dit à ses parents et à Gordon, sans pleurer, sans gémir,
+sans s&rsquo;émouvoir: Pensez-vous donc qu&rsquo;il y ait quelqu&rsquo;un sur
+la terre qui ait le droit et le pouvoir de m&rsquo;empêcher de finir ma vie?
+Gordon se garda bien de lui étaler ces lieux communs fastidieux par lesquels on
+essaie de prouver qu&rsquo;il n&rsquo;est pas permis d&rsquo;user de sa liberté
+pour cesser d&rsquo;être quand on est horriblement mal, qu&rsquo;il ne faut pas
+sortir de sa maison quand on ne peut plus y demeurer, que l&rsquo;homme est sur
+la terre comme un soldat à son poste: comme s&rsquo;il importait à l&rsquo;Etre
+des êtres que l&rsquo;assemblage de quelques parties de matière fût dans un
+lieu ou dans un autre; raisons impuissantes qu&rsquo;un désespoir ferme et
+réfléchi dédaigne d&rsquo;écouter, et auxquelles Caton ne répondit que par un
+coup de poignard.
+</p>
+
+<p>
+Le morne et terrible silence de l&rsquo;Ingénu, ses yeux sombres, ses lèvres
+tremblantes, les frémissements de son corps, portaient dans l&rsquo;âme de tous
+ceux qui le regardaient ce mélange de compassion et d&rsquo;effroi qui enchaîne
+toutes les puissances de l&rsquo;âme, qui exclut tout discours, et qui ne se
+manifeste que par des mots entrecoupés. L&rsquo;hôtesse et sa famille étaient
+accourues; on tremblait de son désespoir, on le gardait à vue, on observait
+tous ses mouvements. Déjà le corps glacé de la belle Saint-Yves avait été porté
+dans une salle basse, loin des yeux de son amant, qui semblait la chercher
+encore, quoiqu&rsquo;il ne fût plus en état de rien voir.
+</p>
+
+<p>
+Au milieu de ce spectacle de la mort, tandis que le corps est exposé à la porte
+de la maison, que deux prêtres à côté d&rsquo;un bénitier récitent des prières
+d&rsquo;un air distrait, que des passants jettent quelques gouttes d&rsquo;eau
+bénite sur la bière par oisiveté, que d&rsquo;autres poursuivent leur chemin
+avec indifférence, que les parents pleurent, et qu&rsquo;un amant est prêt de
+s&rsquo;arracher la vie, le Saint-Pouange arrive avec l&rsquo;amie de
+Versailles.
+</p>
+
+<p>
+Son goût passager, n&rsquo;ayant été satisfait qu&rsquo;une fois, était devenu
+de l&rsquo;amour. Le refus de ses bienfaits l&rsquo;avait piqué. Le P. de La
+Chaise n&rsquo;aurait jamais pensé à venir dans cette maison; mais
+Saint-Pouange ayant tous les jours devant les yeux l&rsquo;image de la belle
+Saint-Yves, brûlant d&rsquo;assouvir une passion qui par une seule jouissance
+avait enfoncé dans son coeur l&rsquo;aiguillon des désirs, ne balança pas à
+venir lui-même chercher celle qu&rsquo;il n&rsquo;aurait pas peut-être voulu
+revoir trois fois, si elle était venue d&rsquo;elle-même.
+</p>
+
+<p>
+Il descend de carrosse; le premier objet qui se présente à lui est une bière;
+il détourne les yeux avec ce simple dégoût d&rsquo;un homme nourri dans les
+plaisirs, qui pense qu&rsquo;on doit lui épargner tout spectacle qui pourrait
+le ramener à la contemplation de la misère humaine. Il veut monter. La femme de
+Versailles demande par curiosité qui on va enterrer; on prononce le nom de
+mademoiselle de Saint-Yves. A ce nom, elle pâlit et pousse[1] un cri affreux;
+Saint-Pouange se retourne; la surprise et la douleur remplissent son âme. Le
+bon Gordon était là, les yeux remplis de larmes. Il interrompt ses tristes
+prières pour apprendre à l&rsquo;homme de cour toute cette horrible
+catastrophe. Il lui parle avec cet empire que donnent la douleur et la vertu.
+Saint-Pouange n&rsquo;était point né méchant; le torrent des affaires et des
+amusements avait emporté son âme, qui ne se connaissait pas encore. Il ne
+touchait point à la vieillesse, qui endurcit d&rsquo;ordinaire le coeur des
+ministres; il écoutait Gordon, les yeux baissés, et il en essuyait quelques
+pleurs qu&rsquo;il était étonné de répandre: il connut le repentir.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] Toutes les éditions, depuis 1767 jusques et compris les éditions de Kehl
+et quelques unes de celles qui les ont suivies, portent: <i>poussa</i>.
+C&rsquo;est un erratum manuscrit de feu Decrois qui a proposé de mettre
+<i>pousse</i>. B.
+</p>
+
+<p>
+Je veux voir absolument, dit-il, cet homme extraordinaire dont vous
+m&rsquo;avez parlé; il m&rsquo;attendrit presque autant que cette innocente
+victime dont j&rsquo;ai causé la mort. Gordon le suit jusqu&rsquo;à la chambre
+où le prieur, la Kerkabon, l&rsquo;abbé de Saint-Yves, et quelques voisins,
+rappelaient à la vie le jeune homme retombé en défaillance.
+</p>
+
+<p>
+J&rsquo;ai fait votre malheur, lui dit le sous-ministre, j&rsquo;emploierai ma
+vie à le réparer. La première idée qui vint à l&rsquo;Ingénu fut de le tuer, et
+de se tuer lui-même après. Rien n&rsquo;était plus à sa place; mais il était
+sans armes et veillé de près. Saint-Pouange ne se rebuta point des refus
+accompagnés du reproche, du mépris, et de l&rsquo;horreur qu&rsquo;il avait
+mérités, et qu&rsquo;on lui prodigua. Le temps adoucit tout. Mons de Louvois
+vint enfin à bout de faire un excellent officier de l&rsquo;Ingénu, qui a paru
+sous un autre nom à Paris et dans les armées, avec l&rsquo;approbation de tous
+les honnêtes gens, et qui a été à-la-fois un guerrier et un philosophe
+intrépide.
+</p>
+
+<p>
+Il ne parlait jamais de cette aventure sans gémir; et cependant sa consolation
+était d&rsquo;en parler. Il chérit la mémoire de la tendre Saint-Yves
+jusqu&rsquo;au dernier moment de sa vie. L&rsquo;abbé de Saint-Yves et le
+prieur eurent chacun un bon bénéfice; la bonne Kerkabon aima mieux voir son
+neveu dans les honneurs militaires que dans le sous-diaconat. La dévote de
+Versailles garda les boucles de diamants, et reçut encore un beau présent. Le
+P. Tout-à-tous eut des boîtes de chocolat, de café, de sucre candi, de citrons
+confits, avec les <i>Méditations du révérend P. Croiset</i> et <i>la Fleur des
+saints</i>[2] reliées en maroquin. Le bon Gordon vécut avec l&rsquo;Ingénu
+jusqu&rsquo;à sa mort dans la plus intime amitié; il eut un bénéfice aussi, et
+oublia pour jamais la grâce efficace et le concours concomitant. Il prit pour
+sa devise: <i>Malheur est bon à quelque chose</i>. Combien d&rsquo;honnêtes
+gens dans le monde ont pu dire: <i>Malheur n&rsquo;est bon à rien!</i>
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] La <i>Fleur des saints</i> est du jésuite Ribadeneira; voyez tome XXIX,
+page 33; et dans le tome XIV, une note du <i>Russe à Paris</i>, et une du
+<i>Marseillais et le Lion</i>. B.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L’INGÉNU ***</div>
+<div style='text-align:left'>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Updated editions will replace the previous one&#8212;the old editions will
+be renamed.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
+law means that no one owns a United States copyright in these works,
+so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
+States without permission and without paying copyright
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+</div>
+
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+</div>
+
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+Vanilla ASCII&#8221; or other form. Any alternate format must include the
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+</div>
+
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+
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+
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+
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+</div>
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+</div>
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
+the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
+or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
+additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
+Defect you cause.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
+goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
+and official page at www.gutenberg.org/contact
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
+public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
+visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+</div>
+
+</div>
+
+</body>
+
+</html>
+
+
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
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index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
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--- /dev/null
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@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #4651 (https://www.gutenberg.org/ebooks/4651)
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new file mode 100644
index 0000000..f5141a8
--- /dev/null
+++ b/old/4651-8.txt
@@ -0,0 +1,3177 @@
+The Project Gutenberg Etext of L'Ingenu
+by Voltaire
+(#7 in our series by Voltaire)
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg file.
+
+Please do not remove this header information.
+
+This header should be the first thing seen when anyone starts to
+view the eBook. Do not change or edit it without written permission.
+The words are carefully chosen to provide users with the information
+needed to understand what they may and may not do with the eBook.
+To encourage this, we have moved most of the information to the end,
+rather than having it all here at the beginning.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+Information on contacting Project Gutenberg to get eBooks, and
+further information, is included below. We need your donations.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a 501(c)(3)
+organization with EIN [Employee Identification Number] 64-6221541
+Find out about how to make a donation at the bottom of this file.
+
+
+Title: L'Ingenu
+
+Author: Voltaire
+
+Release Date: November, 2003 [Etext #4651]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on February 20, 2002]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-Latin-1
+
+The Project Gutenberg Etext of L'Ingenu
+by Voltaire
+******This file should be named 4651-8.txt or 4651-8.zip******
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+The "legal small print" and other information about this book
+may now be found at the end of this file. Please read this
+important information, as it gives you specific rights and
+tells you about restrictions in how the file may be used.
+
+***
+Produced by Carlo Traverso.
+
+We thank the Bibliotheque Nationale de France that has made available
+the image files at www://gallica.bnf.fr, authorizing the preparation
+of the etext through OCR.
+
+Nous remercions la Bibliothèque Nationale de France qui a mis à
+dispositions les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donné
+l'authorization à les utilizer pour preparer ce texte.
+
+
+
+
+
+
+
+ OEUVRES
+
+ DE
+
+ VOLTAIRE.
+
+ TOME XXXIII
+
+ DE L' IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,
+
+ RUE JACOB, N° 24.
+
+
+
+
+ OEUVRES
+
+ DE
+
+ VOLTAIRE
+
+ PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.
+
+ PAR M. BEUCHOT.
+
+ TOME XXXIII.
+
+ ROMANS. TOME I.
+
+ A PARIS,
+
+ CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,
+
+ RUE DE L'ÉPERON, K° 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,
+
+ RUE DU BATTOIR, N° 2O.
+
+ MDCCCXXIX.
+
+
+
+
+L'INGÉNU,
+
+HISTOIRE VÉRITABLE
+
+TIRÉE DES MANUSCRITS DU P. QUESNEL.
+
+1767.
+
+
+Préface de l'Éditeur
+
+
+L'INGÉNU, _histoire véritable, tirée des manuscrits du
+P. Quesnel_, 1767, deux parties, petit in-8°, fut, dans
+quelques éditions, intitulé: _Le Huron, ou l'Ingénu_.
+
+L'ouvrage se vendait publiquement en septembre 1767, mais au bout
+de huit ou dix jours il fut saisi; et le prix, qui était de trois
+livres, monta à vingt- quatre[1].
+
+ [1] Mémoires secrets, du 13 septembre 1767.
+
+
+Trois ans après, on vit paraître _L' Ingénue, ou l'Encensoir des
+dames, par la nièce à mon oncle_, Genève et Paris, chez Desventes,
+1770, in-12.
+
+ ------
+
+Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres,
+sont de Voltaire.
+
+Les notes signées d'un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet
+et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de
+chacun.
+
+Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes
+des éditeurs de Kehl, en sont séparées par un--, et sont, comme
+mes notes, signées de l'initiale de mon nom.
+
+ BEUCHOT.
+
+4 octobre 1829.
+
+
+
+
+
+L'INGÉNU.
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+Comment le prieur de Notre-Dame de la Montagne et mademoiselle sa
+soeur rencontrèrent un Huron.
+
+Un jour saint Dunstan, Irlandais de nation et saint de
+profession, partit d'Irlande sur une petite montagne qui vogua
+vers les côtes de France, et arriva par cette voiture à la baie
+de Saint-Malo. Quand il fut à bord, il donna la bénédiction à sa
+montagne, qui lui fit de profondes révérences, et s'en retourna
+en Irlande par le même chemin qu'elle était venue.
+
+Dunstan fonda un petit prieuré dans ces quartiers-là, et lui
+donna le nom de prieuré de la Montagne, qu'il porte encore, comme
+un chacun sait.
+
+En l'année 1689, le 15 juillet au soir, l'abbé de Kerkabon,
+prieur de Notre-Dame de la Montagne, se promenait sur le bord de
+la mer avec mademoiselle de Kerkabon, sa soeur, pour prendre le
+frais. Le prieur, déjà un peu sur l'âge, était un très bon
+ecclésiastique, aimé de ses voisins, après l'avoir été autrefois
+de ses voisines. Ce qui lui avait donné surtout une grande
+considération, c'est qu'il était le seul bénéficier du pays qu'on
+ne fût pas obligé de porter dans son lit quand il avait soupé
+avec ses confrères. Il savait assez honnêtement de théologie; et
+quand il était las de lire saint Augustin, il s'amusait avec
+Rabelais: aussi tout le monde disait du bien de lui.
+
+Mademoiselle de Kerkabon, qui n'avait jamais été mariée,
+quoiqu'elle eût grande envie de l'être, conservait de la
+fraîcheur à l'âge de quarante-cinq ans; son caractère était bon
+et sensible; elle aimait le plaisir et était dévote.
+
+Le prieur disait à sa soeur, en regardant la mer: Hélas! c'est
+ici que s'embarqua notre pauvre frère avec notre chère
+belle-soeur madame de Kerkabon, sa femme, sur la frégate
+_l'Hirondelle_, en 1669, pour aller servir en Canada. S'il
+n'avait pas été tué, nous pourrions espérer de le revoir encore.
+
+Croyez-vous, disait mademoiselle de Kerkabon, que notre
+belle-soeur ait été mangée par les Iroquois, comme on nous l'a
+dit? Il est certain que si elle n'avait pas été mangée, elle
+serait revenue au pays. Je la pleurerai toute ma vie; c'était
+une femme charmante; et notre frère qui avait beaucoup d'esprit
+aurait fait assurément une grande fortune."
+
+Comme ils s'attendrissaient l'un et l'autre à ce souvenir, ils
+virent entrer dans la baie de Rance un petit bâtiment qui
+arrivait avec la marée: c'étaient des Anglais qui venaient vendre
+quelques denrées de leur pays. Ils sautèrent à terre, sans
+regarder monsieur le prieur ni mademoiselle sa soeur, qui fut
+très choquée du peu d'attention qu'on avait pour elle.
+
+Il n'en fut pas de même d'un jeune homme très bien fait qui
+s'élança d'un saut par-dessus la tête de ses compagnons, et se
+trouva vis-à-vis mademoiselle. Il lui fit un signe de tête,
+n'étant pas dans l'usage de faire la révérence. Sa figure et son
+ajustement attirèrent les regards du frère et de la soeur. Il
+était nu-tête et nu-jambes, les pieds chaussés de petites
+sandales, le chef orné de longs cheveux en tresses, un petit
+pourpoint qui serrait une taille fine et dégagée; l'air martial
+et doux. Il tenait dans sa main une petite bouteille d'eau des
+Barbades, et dans l'autre une espèce de bourse dans laquelle
+était un gobelet et de très bon biscuit de mer. Il parlait
+français fort intelligiblement. Il présenta de son eau des
+Barbades à mademoiselle de Kerkabon et à monsieur son frère; il
+en but avec eux: il leur en fit reboire encore, et tout cela d'un
+air si simple et si naturel, que le frère et la soeur en furent
+charmés. Ils lui offrirent leurs services, en lui demandant qui
+il était et où il allait. Le jeune homme leur répondit qu'il
+n'en savait rien, qu'il était curieux, qu'il avait voulu voir
+comment les côtes de France étaient faites, qu'il était venu, et
+allait s'en retourner.
+
+Monsieur le prieur jugeant à son accent qu'il n'était pas
+Anglais, prit la liberté de lui demander de quel pays il était.
+Je suis Huron, lui répondit le jeune homme.
+
+Mademoiselle de Kerkabon, étonnée et enchantée de voir un Huron
+qui lui avait fait des politesses, pria le jeune homme à souper;
+il ne se fit pas prier deux fois, et tous trois allèrent de
+compagnie au prieuré de Notre-Dame de la Montagne.
+
+La courte et ronde demoiselle le regardait de tous ses petits
+yeux, et disait de temps en temps au prieur: Ce grand garçon-là a
+un teint de lis et de rose! qu'il a une belle peau pour un
+Huron! Vous avez raison, ma soeur, disait le prieur. Elle
+fesait cent questions coup sur coup, et le voyageur répondait
+toujours fort juste.
+
+Le bruit se répandit bientôt qu'il y avait un Huron au prieuré.
+La bonne compagnie du canton s'empressa d'y venir souper.
+L'abbé de Saint-Yves y vint avec mademoiselle sa soeur, jeune
+basse-brette, fort jolie et très bien élevée. Le bailli, le
+receveur des tailles, et leurs femmes furent du souper. On plaça
+l'étranger entre mademoiselle de Kerkabon et mademoiselle de
+Saint-Yves. Tout le monde le regardait avec admiration; tout le
+monde lui parlait et l'interrogeait à-la-fois; le Huron ne s'en
+émouvait pas. Il semblait qu'il eût pris pour sa devise celle de
+milord Bolingbroke, _Nihil admirari_. Mais à la fin, excédé de
+tant de bruit, il leur dit avec assez de douceur, mais avec un
+peu de fermeté: Messieurs, dans mon pays on parle l'un après
+l'autre; comment voulez-vous que je vous réponde quand vous
+m'empêchez de vous entendre? La raison fait toujours rentrer les
+hommes en eux-mêmes pour quelques moments: il se fit un grand
+silence. Monsieur le bailli, qui s'emparait toujours des
+étrangers dans quelque maison qu'il se trouvât, et qui était le
+plus grand questionneur de la province, lui dit en ouvrant la
+bouche d'un demi-pied: Monsieur, comment vous nommez-vous? On
+m'a toujours appelé l'Ingénu, reprit le Huron, et on m'a confirmé
+ce nom en Angleterre, parceque je dis toujours naïvement ce que
+je pense, comme je fais tout ce que je veux.
+
+Comment, étant né Huron, avez-vous pu, monsieur, venir en
+Angleterre? C'est qu'on m'y a mené; j'ai été fait, dans un
+combat, prisonnier par les Anglais, après m'être assez bien
+défendu; et les Anglais, qui aiment la bravoure, parcequ'ils sont
+braves et qu'ils sont aussi honnêtes que nous, m'ayant proposé de
+me rendre à mes parents ou de venir en Angleterre, j'acceptai le
+dernier parti, parceque de mon naturel j'aime passionnément à
+voir du pays.
+
+Mais, monsieur, dit le bailli avec son ton imposant, comment
+avez-vous pu abandonner ainsi père et mère? C'est que je n'ai
+jamais connu ni père ni mère, dit l'étranger. La compagnie
+s'attendrit, et tout le monde répétait, _Ni père, ni mère!_ Nous
+lui en servirons, dit la maîtresse de la maison à son frère le
+prieur: que ce monsieur le Huron est intéressant! L'Ingénu la
+remercia avec une cordialité noble et fière, et lui fit
+comprendre qu'il n'avait besoin de rien.
+
+Je m'aperçois, monsieur l'Ingénu, dit le grave bailli, que vous
+parlez mieux français qu'il n'appartient à un Huron. Un
+Français, dit-il, que nous avions pris dans ma grande jeunesse en
+Huronie, et pour qui je conçus beaucoup d'amitié, m'enseigna sa
+langue; j'apprends très vite ce que je veux apprendre. J'ai
+trouvé en arrivant à Plymouth un de vos Français réfugiés que
+vous appelez _huguenots_, je ne sais pourquoi; il m'a fait faire
+quelques progrès dans la connaissance de votre langue; et dès que
+j'ai pu m'exprimer intelligiblement, je suis venu voir votre
+pays, parceque j'aime assez les Français quand ils ne font pas
+trop de questions.
+
+L'abbé de Saint-Yves, malgré ce petit avertissement, lui demanda
+laquelle des trois langues lui plaisait davantage, la hurone,
+l'anglaise, ou la française. La hurone, sans contredit, répondit
+l'Ingénu. Est-il possible? s'écria mademoiselle de Kerkabon;
+j'avais toujours cru que le français était la plus belle de
+toutes les langues après le bas-breton.
+
+Alors ce fut à qui demanderait à l'Ingénu comment on disait en
+huron du tabac, et il répondait _taya_: comment on disait manger,
+et il répondait _essenten_. Mademoiselle de Kerkabon voulut
+absolument savoir comment on disait faire l'amour; il lui
+répondit _trovander_[a]; et soutint, non sans apparence de raison,
+que ces mots-là valaient bien les mots français et anglais qui
+leur correspondaient. _Trovander_ parut très joli à tous les
+convives.
+
+ [a] Tous ces noms sont en effet hurons.
+
+Monsieur le prieur, qui avait dans sa bibliothèque la grammaire
+hurone dont le révérend P. Sagar Théodat, récollet, fameux
+missionnaire, lui avait fait présent, sortit de table un moment
+pour l'aller consulter. Il revint tout haletant de tendresse et
+de joie; il reconnut l'Ingénu pour un vrai Huron. On disputa un
+peu sur la multiplicité des langues, et on convint que, sans
+l'aventure de la tour de Babel, toute la terre aurait parlé
+français.
+
+L'interrogant bailli, qui jusque-là s'était défié un peu du
+personnage, conçut pour lui un profond respect; il lui parla avec
+plus de civilité qu'auparavant, de quoi l'Ingénu ne s'aperçut
+pas.
+
+Mademoiselle de Saint-Yves était fort curieuse de savoir comment
+on fesait l'amour au pays des Hurons. En fesant de belles
+actions, répondit-il, pour plaire aux personnes qui vous
+ressemblent. Tous les convives applaudirent avec étonnement.
+Mademoiselle de Saint-Yves rougit et fut fort aise. Mademoiselle
+de Kerkabon rougit aussi, mais elle n'était pas si aise; elle fut
+un peu piquée que la galanterie ne s'adressât pas à elle; mais
+elle était si bonne personne, que son affection pour le Huron
+n'en fut point du tout altérée. Elle lui demanda, avec beaucoup
+de bonté, combien il avait eu de maîtresses en Huronie. Je n'en
+ai jamais eu qu'une, dit l'Ingénu; c'était mademoiselle Abacaba,
+la bonne amie de ma chère nourrice; les joncs ne sont pas plus
+droits, l'hermine n'est pas plus blanche, les moutons sont moins
+doux, les aigles moins fiers, et les cerfs ne sont pas si légers
+que l'était Abacaba. Elle poursuivait un jour un lièvre dans
+notre voisinage, environ à cinquante lieues de notre habitation;
+un Algonquin mal élevé, qui habitait cent lieues plus loin, vint
+lui prendre son lièvre; je le sus, j'y courus, je terrassai
+l'Algonquin d'un coup de massue, je l'amenai, aux pieds de ma
+maîtresse, pieds et poings liés. Les parents d'Abacaba voulurent
+le manger, mais je n'eus jamais de goût pour ces sortes de
+festins; je lui rendis sa liberté, j'en fis un ami. Abacaba fut
+si touchée de mon procédé qu'elle me préféra à tous ses amants.
+Elle m'aimerait encore si elle n'avait pas été mangée par un
+ours: j'ai puni l'ours, j'ai porté longtemps sa peau; mais cela
+ne m'a pas consolé.
+
+Mademoiselle de Saint-Yves, à ce récit, sentait un plaisir secret
+d'apprendre que l'Ingénu n'avait eu qu'une maîtresse, et
+qu'Abacaba n'était plus; mais elle ne démêlait pas la cause de
+son plaisir. Tout le monde fixait les yeux sur l'Ingénu; on le
+louait beaucoup d'avoir empêché ses camarades de manger un
+Algonquin.
+
+L'impitoyable bailli, qui ne pouvait réprimer sa fureur de
+questionner, poussa enfin la curiosité jusqu'à s'informer de
+quelle religion était M. le Huron; s'il avait choisi la religion
+anglicane, ou la gallicane, ou la huguenote? Je suis de ma
+religion, dit-il, comme vous de la vôtre. Hélas! s'écria la
+Kerkabon, je vois bien que ces malheureux Anglais n'ont pas
+seulement songé à le baptiser. Eh! mon Dieu, disait
+mademoiselle de Saint-Yves, comment se peut-il que les Hurons ne
+soient pas catholiques? Est-ce que les révérends pères jésuites
+ne les ont pas tous convertis? L'Ingénu l'assura que dans son
+pays on ne convertissait personne; que jamais un vrai Huron
+n'avait changé d'opinion, et que même il n'y avait point dans sa
+langue de terme qui signifiât _inconstance_. Ces derniers mots
+plurent extrêmement à mademoiselle de Saint-Yves.
+
+Nous le baptiserons, nous le baptiserons, disait la Kerkabon à
+M. le prieur; vous en aurez l'honneur, mon cher frère; je veux
+absolument être sa marraine: M. l'abbé de Saint-Yves le
+présentera sur les fonts: ce sera une cérémonie bien brillante;
+il en sera parlé dans toute la Basse-Bretagne, et cela nous fera
+un honneur infini. Toute la compagnie seconda la maîtresse de la
+maison; tous les convives criaient: Nous le baptiserons!
+L'Ingénu répondit qu'en Angleterre on laissait vivre les gens à
+leur fantaisie. Il témoigna que la proposition ne lui plaisait
+point du tout, et que la loi des Hurons valait pour le moins la
+loi des Bas-Bretons; enfin il dit qu'il repartait le lendemain.
+On acheva de vider sa bouteille d'eau des Barbades, et chacun
+s'alla coucher.
+
+Quand on eut reconduit l'Ingénu dans sa chambre, mademoiselle de
+Kerkabon et son amie mademoiselle de Saint-Yves ne purent se
+tenir de regarder par le trou d'une large serrure pour voir
+comment dormait un Huron. Elles virent qu'il avait étendu la
+couverture du lit sur le plancher, et qu'il reposait dans la plus
+belle attitude du monde.
+
+
+CHAPITRE II
+
+Le Huron, nommé l'Ingénu, reconnu de ses parents.
+
+L'Ingénu, selon sa coutume, s'éveilla avec le soleil, au chant du
+coq, qu'on appelle en Angleterre et en Huronie _la trompette du
+jour_. Il n'était pas comme la bonne compagnie, qui languit dans
+un lit oiseux jusqu'à ce que le soleil ait fait la moitié de son
+tour, qui ne peut ni dormir ni se lever, qui perd tant d'heures
+précieuses dans cet état mitoyen entre la vie et la mort, et qui
+se plaint encore que la vie est trop courte.
+
+Il avait déjà fait deux ou trois lieues, il avait tué trente
+pièces de gibier à balle seule, lorsqu'en rentrant il trouva
+monsieur le prieur de Notre-Dame de la Montagne et sa discrète
+soeur, se promenant en bonnet de nuit dans leur petit jardin. Il
+leur présenta toute sa chasse, et en tirant de sa chemise une
+espèce de petit talisman qu'il portait toujours à son cou, il les
+pria de l'accepter en reconnaissance de leur bonne réception.
+C'est ce que j'ai de plus précieux, leur dit-il; on m'a assuré
+que je serais toujours heureux tant que je porterais ce petit
+brimborion sur moi, et je vous le donne afin que vous soyez
+toujours heureux.
+
+Le prieur et mademoiselle sourirent avec attendrissement de la
+naïveté de l'Ingénu. Ce présent consistait en deux petits
+portraits assez mal faits, attachés ensemble avec une courroie
+fort grasse.
+
+Mademoiselle de Kerkabon lui demanda s'il y avait des peintres en
+Huronie. Non, dit l'Ingénu; cette rareté me vient de ma
+nourrice; son mari l'avait eue par conquête, en dépouillant
+quelques Français du Canada qui nous avaient fait la guerre;
+c'est tout ce que j'en ai su.
+
+Le prieur regardait attentivement ces portraits; il changea de
+couleur, il s'émut, ses mains tremblèrent. Par Notre-Dame de la
+Montagne, s'écria-t-il, je crois que voilà le visage de mon frère
+le capitaine et de sa femme! Mademoiselle, après les avoir
+considérés avec la même émotion, en jugea de même. Tous deux
+étaient saisis d'étonnement et d'une joie mêlée de douleur; tous
+deux s'attendrissaient; tous deux pleuraient; leur coeur
+palpitait; ils poussaient des cris; ils s'arrachaient les
+portraits; chacun d'eux les prenait et les rendait vingt fois en
+une seconde; ils dévoraient des yeux les portraits et le Huron;
+ils lui demandaient l'un après l'autre, et tous deux à-la-fois,
+en quel lieu, en quel temps, comment ces miniatures étaient
+tombées entre les mains de sa nourrice; ils rapprochaient, ils
+comptaient les temps depuis le départ du capitaine; ils se
+souvenaient d'avoir eu nouvelle qu'il avait été jusqu'au pays des
+Hurons, et que depuis ce temps ils n'en avaient jamais entendu
+parler.
+
+L'Ingénu leur avait dit qu'il n'avait connu ni père ni mère. Le
+prieur, qui était homme de sens, remarqua que l'Ingénu avait un
+peu de barbe; il savait très bien que les Hurons n'en ont point.
+Son menton est cotonné, il est donc fils d'un homme d'Europe; mon
+frère et ma belle-soeur ne parurent plus après l'expédition
+contre les Hurons, en 1669: mon neveu devait alors être à la
+mamelle: la nourrice hurone lui a sauvé la vie et lui a servi de
+mère. Enfin, après cent questions et cent réponses, le prieur et
+sa soeur conclurent que le Huron était leur propre neveu. Ils
+l'embrassaient en versant des larmes; et l'Ingénu riait, ne
+pouvant s'imaginer qu'un Huron fût neveu d'un prieur bas-breton.
+
+Toute la compagnie descendit; M. de Saint-Yves, qui était grand
+physionomiste, compara les deux portraits avec le visage de
+l'Ingénu; il fit très habilement remarquer qu'il avait les yeux
+de sa mère, le front et le nez de feu monsieur le capitaine de
+Kerkabon, et des joues qui tenaient de l'un et de l'autre.
+
+Mademoiselle de Saint-Yves, qui n'avait jamais vu le père ni la
+mère, assura que l'Ingénu leur ressemblait parfaitement. Ils
+admiraient tous la Providence et l'enchaînement des événements de
+ce monde. Enfin on était si persuadé, si convaincu de la
+naissance de l'Ingénu, qu'il consentit lui-même à être neveu de
+monsieur le prieur, en disant qu'il aimait autant l'avoir pour
+oncle qu'un autre.
+
+On alla rendre grâce à Dieu dans l'église de Notre-Dame de la
+Montagne, tandis que le Huron d'un air indifférent s'amusait à
+boire dans la maison.
+
+Les Anglais qui l'avaient amené, et qui étaient prêts à mettre à
+la voile, vinrent lui dire qu'il était temps de partir.
+Apparemment, leur dit-il, que vous n'avez pas retrouvé vos oncles
+et vos tantes; je reste ici; retournez à Plymouth, je vous donne
+toutes mes hardes, je n'ai plus besoin de rien au monde, puisque
+je suis le neveu d'un prieur. Les Anglais mirent à la voile, en
+se souciant fort peu que l'Ingénu eût des parents ou non en
+Basse-Bretagne.
+
+Après que l'oncle, la tante, et la compagnie, eurent chanté le
+_Te Deum_; après que le bailli eut encore accablé l'Ingénu de
+questions; après qu'on eut épuisé tout ce que l'étonnement, la
+joie, la tendresse, peuvent faire dire, le prieur de la Montagne
+et l'abbé de Saint-Yves conclurent à faire baptiser l'Ingénu au
+plus vite. Mais il n'en était pas d'un grand Huron de vingt-deux
+ans, comme d'un enfant qu'on régénère sans qu'il en sache rien.
+Il fallait l'instruire, et cela paraissait difficile; car l'abbé
+de Saint-Yves supposait qu'un homme qui n'était pas né en France
+n'avait pas le sens commun.
+
+Le prieur fit observer à la compagnie que, si en effet
+M. l'Ingénu, son neveu, n'avait pas eu le bonheur de naître en
+Basse-Bretagne, il n'en avait pas moins d'esprit; qu'on en
+pouvait juger par toutes ses réponses, et que sûrement la nature
+l'avait beaucoup favorisé, tant du côté paternel que du maternel.
+
+On lui demanda d'abord s'il avait jamais lu quelque livre. Il
+dit qu'il avait lu Rabelais traduit en anglais, et quelques
+morceaux de Shakespeare qu'il savait par coeur; qu'il avait
+trouvé ces livres chez le capitaine du vaisseau qui l'avait amené
+de l'Amérique à Plymouth, et qu'il en était fort content. Le
+bailli ne manqua pas de l'interroger sur ces livres. Je vous
+avoue, dit l'Ingénu, que j'ai cru en deviner quelque chose, et
+que je n'ai pas entendu le reste.
+
+L'abbé de Saint-Yves, à ce discours, fit réflexion que c'était
+ainsi que lui-même avait toujours lu, et que la plupart des
+hommes ne lisaient guère autrement. Vous avez sans doute lu la
+_Bible_? dit-il au Huron. Point du tout, monsieur l'abbé; elle
+n'était pas parmi les livres de mon capitaine; je n'en ai jamais
+entendu parler. Voilà comme sont ces maudits Anglais, criait
+mademoiselle de Kerkabon, ils feront plus de cas d'une pièce de
+Shakespeare, d'un plum-pudding et d'une bouteille de rum que du
+Pentateuque. Aussi n'ont-ils jamais converti personne en
+Amérique. Certainement ils sont maudits de Dieu; et nous leur
+prendrons la Jamaïque et la Virginie avant qu'il soit peu de
+temps.
+
+Quoi qu'il en soit, on fit venir le plus habile tailleur de
+Saint-Malo pour habiller l'Ingénu de pied en cap. La compagnie
+se sépara; le bailli alla faire ses questions ailleurs.
+Mademoiselle de Saint-Yves, en partant, se retourna plusieurs
+fois pour regarder l'Ingénu; et il lui fit des révérences plus
+profondes qu'il n'en avait jamais fait[1] à personne en sa vie.
+
+ [1] Plusieurs éditions de 1767 portent: _faites_. B.
+
+
+Le bailli, avant de prendre congé, présenta à mademoiselle de
+Saint-Yves un grand nigaud de fils qui sortait du collège; mais à
+peine le regarda-t-elle, tant elle était occupée de la politesse
+du Huron.
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Le Huron, nommé l'Ingénu, converti.
+
+
+Monsieur le prieur voyant qu'il était un peu sur l'âge, et que
+Dieu lui envoyait un neveu pour sa consolation, se mit en tête
+qu'il pourrait lui résigner son bénéfice, s'il réussissait à le
+baptiser, et à le faire entrer dans les ordres.
+
+L'Ingénu avait une mémoire excellente. La fermeté des organes de
+Basse-Bretagne, fortifiée par le climat du Canada, avait rendu sa
+tête si vigoureuse, que quand on frappait dessus, à peine le
+sentait-il; et quand on gravait dedans, rien ne s'effaçait; il
+n'avait jamais rien oublié. Sa conception était d'autant plus
+vive, et plus nette, que son enfance n'ayant point été chargée
+des inutilités et des sottises qui accablent la nôtre, les choses
+entraient dans sa cervelle sans nuage. Le prieur résolut enfin
+de lui faire lire le nouveau _Testament_. L'Ingénu le dévora
+avec beaucoup de plaisir; mais ne sachant ni dans quel temps ni
+dans quel pays toutes les aventures rapportées dans ce livre
+étaient arrivées, il ne douta point que le lieu de la scène ne
+fût en Basse-Bretagne; et il jura qu'il couperait le nez et les
+oreilles à Caïphe et à Pilate, si jamais il rencontrait ces
+marauds-là.
+
+Son oncle, charmé de ces bonnes dispositions, le mit au fait en
+peu de temps; il loua son zèle; mais il lui apprit que ce zèle
+était inutile, attendu que ces gens-là étaient morts il y avait
+environ seize cent quatre-vingt-dix années. L'Ingénu sut bientôt
+presque tout le livre par coeur. Il proposait quelquefois des
+difficultés qui mettaient le prieur fort en peine. Il était
+obligé souvent de consulter l'abbé de Saint-Yves, qui, ne sachant
+que répondre, fit venir un jésuite bas-breton pour achever la
+conversion du Huron.
+
+Enfin la grâce opéra; l'Ingénu promit de se faire chrétien; il ne
+douta pas qu'il ne dût commencer par être circoncis; car,
+disait-il, je ne vois pas dans le livre qu'on m'a fait lire un
+seul personnage qui ne l'ait été; il est donc évident que je dois
+faire le sacrifice de mon prépuce; le plus tôt c'est le mieux.
+Il ne délibéra point: il envoya chercher le chirurgien du
+village, et le pria de lui faire l'opération, comptant réjouir
+infiniment mademoiselle de Kerkabon et toute la compagnie, quand
+une fois la chose serait faite. Le frater, qui n'avait point
+encore fait cette opération, en avertit la famille, qui jeta les
+hauts cris. La bonne Kerkabon trembla que son neveu, qui
+paraissait résolu et expéditif, ne se fît lui-même l'opération
+très maladroitement, et qu'il n'en résultât de tristes effets,
+auxquels les dames s'intéressent toujours par bonté d'âme.
+
+Le prieur redressa les idées du Huron; il lui remontra que la
+circoncision n'était plus de mode; que le baptême était beaucoup
+plus doux et plus salutaire; que la loi de grâce n'était pas
+comme la loi de rigueur. L'Ingénu, qui avait beaucoup de bon
+sens et de droiture, disputa, mais reconnut son erreur; ce qui
+est assez rare en Europe aux gens qui disputent; enfin il promit
+de se faire baptiser quand on voudrait.
+
+Il fallait auparavant se confesser; et c'était là le plus
+difficile. L'Ingénu avait toujours en poche le livre que son
+oncle lui avait donné. Il n'y trouvait pas qu'un seul apôtre se
+fût confessé, et cela le rendait très rétif. Le prieur lui
+ferma la bouche en lui montrant, dans l'épître de saint
+Jacques-le-Mineur, ces mots qui font tant de peine aux
+hérétiques: _Confessez vos péchés les uns aux autres_. Le Huron
+se tut, et se confessa à un récollet. Quand il eut fini, il tira
+le récollet du confessionnal, et saisissant son homme d'un bras
+vigoureux, il se mit à sa place, et le fit mettre à genoux devant
+lui: Allons, mon ami, il est dit: _Confessez-vous les uns aux
+autres_; je t'ai conté mes péchés, tu ne sortiras pas d'ici que tu
+ne m'aies conté les tiens. En parlant ainsi, il appuyait son
+large genou contre la poitrine de son adverse partie. Le
+récollet pousse des hurlements qui font retentir l'église. On
+accourt au bruit, on voit le catéchumène qui gourmait le moine au
+nom de saint Jacques-le-Mineur. La joie de baptiser un
+Bas-Breton huron et anglais était si grande, qu'on passa
+par-dessus ces singularités. Il y eut même beaucoup de
+théologiens qui pensèrent que la confession n'était pas
+nécessaire, puisque le baptême tenait lieu de tout.
+
+On prit jour avec l'évêque de Saint-Malo, qui, flatté comme on
+peut le croire de baptiser un Huron, arriva dans un pompeux
+équipage, suivi de son clergé. Mademoiselle de Saint-Yves, en
+bénissant Dieu, mit sa plus belle robe, et fit venir une
+coiffeuse de Saint-Malo, pour briller à la cérémonie.
+L'interrogant bailli accourut avec toute la contrée. L'église
+était magnifiquement parée; mais quand il fallut prendre le Huron
+pour le mener aux fonts baptismaux, on ne le trouva point.
+
+L'oncle et la tante le cherchèrent partout. On crut qu'il était
+à la chasse, selon sa coutume. Tous les conviés à la fête
+parcoururent les bois et les villages voisins: point de nouvelles
+du Huron.
+
+On commençait à craindre qu'il ne fût retourné en Angleterre. On
+se souvenait de lui avoir entendu dire qu'il aimait fort ce
+pays-là. Monsieur le prieur et sa soeur étaient persuadés qu'on
+n'y baptisait personne, et tremblaient pour l'âme de leur neveu.
+L'évêque était confondu et prêt à s'en retourner; le prieur et
+l'abbé de Saint-Yves se désespéraient; le bailli interrogeait
+tous les passants avec sa gravité ordinaire; mademoiselle de
+Kerkabon pleurait; mademoiselle de Saint-Yves ne pleurait pas,
+mais elle poussait de profonds soupirs qui semblaient témoigner
+son goût pour les sacrements. Elles se promenaient tristement le
+long des saules et des roseaux qui bordent la petite rivière de
+Rance, lorsqu'elles aperçurent au milieu de la rivière une grande
+figure assez blanche, les deux mains croisées sur la poitrine.
+Elles jetèrent un grand cri et se détournèrent. Mais la
+curiosité l'emportant bientôt sur toute autre considération,
+elles se coulèrent doucement entre les roseaux; et quand elles
+furent bien sûres de n'être point vues, elles voulurent voir de
+quoi il s'agissait.
+
+
+
+ CHAPITRE IV.
+
+L'Ingénu baptisé.
+
+
+Le prieur et l'abbé étant accourus demandèrent à l'Ingénu ce
+qu'il fesait là. Eh parbleu! messieurs, j'attends le baptême:
+il y a une heure que je suis dans l'eau jusqu'au cou, et il n'est
+pas honnête de me laisser morfondre.
+
+Mon cher neveu, lui dit tendrement le prieur, ce n'est pas ainsi
+qu'on baptise en Basse-Bretagne; reprenez vos habits et venez
+avec nous. Mademoiselle de Saint-Yves, en entendant ce discours,
+disait tout bas à sa compagne: Mademoiselle, croyez-vous qu'il
+reprenne sitôt ses habits?
+
+Le Huron cependant repartit au prieur: Vous ne m'en ferez pas
+accroire cette fois-ci comme l'autre; j'ai bien étudié depuis ce
+temps-là, et je suis très certain qu'on ne se baptise pas
+autrement. L'eunuque de la reine Candace[1] fut baptisé dans un
+ruisseau; je vous défie de me montrer dans le livre que vous
+m'avez donné qu'on s'y soit jamais pris d'une autre façon. Je ne
+serai point baptisé du tout, ou je le serai dans la rivière. On
+eut beau lui remontrer que les usages avaient changé, l'Ingénu
+était têtu, car il était breton et huron. Il revenait toujours à
+l'eunuque de la reine Candace; et quoique mademoiselle sa tante
+et mademoiselle de Saint-Yves, qui l'avaient observé entre les
+saules, fussent en droit de lui dire qu'il ne lui appartenait pas
+de citer un pareil homme, elles n'en firent pourtant rien, tant
+était grande leur discrétion. L'évêque vint lui-même lui parler,
+ce qui est beaucoup; mais il ne gagna rien: le Huron disputa
+contre l'évêque.
+
+ [1] Dans les premières éditions on avait mis: _la reine de
+ Candace_. En corrigeant cette faute, Voltaire mit dans
+ l'_errata_ un _N. B._ en ces termes: «Comment le P. Quesnel
+ aurait-il ignoré que Candace était le nom des belles reines
+ d'Ethiopie, comme Pharaon on Pharou était le ltitre des rois
+ d'Égypte?» B.
+
+
+Montrez-moi, lui dit-il, dans le livre que m'a donné mon oncle,
+un seul homme qui n'ait pas été baptisé dans la rivière, et je
+ferai tout ce que vous voudrez.
+
+La tante, désespérée, avait remarqué que la première fois que son
+neveu avait fait la révérence, il en avait fait une plus profonde
+à mademoiselle de Saint-Yves qu'à aucune autre personne de la
+compagnie, qu'il n'avait pas même salué monsieur l'évêque avec ce
+respect mêlé de cordialité qu'il avait témoigné à cette belle
+demoiselle. Elle prit le parti de s'adresser à elle dans ce
+grand embarras; elle la pria d'interposer son crédit pour engager
+le Huron à se faire baptiser de la même manière que les Bretons,
+ne croyant pas que son neveu pût jamais être chrétien s'il
+persistait à vouloir être baptisé dans l'eau courante.
+
+Mademoiselle de Saint-Yves rougit du plaisir secret qu'elle
+sentait d'être chargée d'une si importante commission. Elle
+s'approcha modestement de l'Ingénu, et lui serrant la main d'une
+manière tout-à-fait noble: Est-ce que vous ne ferez rien pour
+moi? lui dit-elle; et en prononçant ces mots elle baissait les
+yeux, et les relevait avec une grâce attendrissante. Ah! tout
+ce que vous voudrez, mademoiselle, tout ce que vous me
+commanderez; baptême d'eau, baptême de feu[2], baptême de sang,
+il n'y a rien que je vous refuse. Mademoiselle de Saint-Yves eut
+la gloire de faire en deux paroles ce que ni les empressements du
+prieur, ni les interrogations réitérées du bailli, ni les
+raisonnements même de monsieur l'évêque, n'avaient pu faire.
+Elle sentit son triomphe; mais elle n'en sentait pas encore toute
+l'étendue.
+
+ [2] Voyez tome XXVII, page 289. B.
+
+
+Le baptême fut administré et reçu avec toute la décence, toute la
+magnificence, tout l'agrément possibles. L'oncle et la tante
+cédèrent à monsieur l'abbé de Saint-Yves et à sa soeur l'honneur
+de tenir l'Ingénu sur les fonts. Mademoiselle de Saint-Yves
+rayonnait de joie de se voir marraine. Elle ne savait pas à quoi
+ce grand titre l'asservissait; elle accepta cet honneur sans en
+connaître les fatales conséquences.
+
+Comme il n'y a jamais eu de cérémonie qui ne fût suivie d'un
+grand dîner, on se mit à table au sortir du baptême. Les
+goguenards de Basse-Bretagne dirent qu'il ne fallait pas baptiser
+son vin. Monsieur le prieur disait que le vin, selon Salomon,
+réjouit le coeur de l'homme. Monsieur l'évêque ajoutait que le
+patriarche Juda devait lier son ânon à la vigne, et tremper son
+manteau dans le sang du raisin, et qu'il était bien triste qu'on
+n'en pût faire autant en Basse-Bretagne, à laquelle Dieu avait
+dénié les vignes. Chacun tâchait de dire un bon mot sur le
+baptême de l'Ingénu, et des galanteries à la marraine. Le
+bailli, toujours interrogant, demandait au Huron s'il serait
+fidèle à ses promesses. Comment voulez-vous que je manque à mes
+promesses, répondit le Huron, puisque je les ai faites entre les
+mains de mademoiselle de Saint-Yves?
+
+Le Huron s'échauffa; il but beaucoup à la santé de sa marraine.
+Si j'avais été baptisé de votre main, dit-il, je sens que l'eau
+froide qu'on m'a versée sur le chignon m'aurait brûlé. Le bailli
+trouva cela trop poétique, ne sachant pas combien l'allégorie est
+familière au Canada. Mais la marraine en fut extrêmement
+contente.
+
+On avait donné le nom d'Hercule au baptisé. L'évêque de
+Saint-Malo demandait toujours quel était ce patron dont il
+n'avait jamais entendu parler. Le jésuite, qui était fort
+savant, lui dit que c'était un saint qui avait fait douze
+miracles. Il y en avait un treizième qui valait les douze
+autres, mais dont il ne convenait pas à un jésuite de parler;
+c'était celui d'avoir changé cinquante filles en femmes en une
+seule nuit. Un plaisant qui se trouva là releva ce miracle avec
+énergie. Toutes les dames baissèrent les yeux, et jugèrent à la
+physionomie de l'Ingénu qu'il était digne du saint dont il
+portait le nom.
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+L'Ingénu amoureux.
+
+
+Il faut avouer que depuis ce baptême et ce dîner mademoiselle de
+Saint-Yves souhaita passionnément que monsieur l'évêque la fît
+encore participante de quelque beau sacrement avec M. Hercule
+l'Ingénu. Cependant, comme elle était bien élevée et fort
+modeste, elle n'osait convenir tout-à-fait avec elle-même de ses
+tendres sentiments; mais, s'il lui échappait un regard, un mot,
+un geste, une pensée, elle enveloppait tout cela d'un voile de
+pudeur infiniment aimable. Elle était tendre, vive, et sage.
+
+Dès que monsieur l'évêque fut parti, l'Ingénu et mademoiselle de
+Saint-Yves se rencontrèrent sans avoir fait réflexion qu'ils se
+cherchaient. Ils se parlèrent sans avoir imaginé ce qu'ils se
+diraient. L'Ingénu lui dit d'abord qu'il l'aimait de tout son
+coeur, et que la belle Abacaba, dont il avait été fou dans son
+pays, n'approchait pas d'elle. Mademoiselle lui répondit, avec
+sa modestie ordinaire, qu'il fallait en parler au plus vite à
+monsieur le prieur son oncle et à mademoiselle sa tante, et que
+de son côté elle en dirait deux mots à son cher frère l'abbé de
+Saint-Yves, et qu'elle se flattait d'un consentement commun.
+
+L'Ingénu lui répond qu'il n'avait besoin du consentement de
+personne, qu'il lui paraissait extrêmement ridicule d'aller
+demander à d'autres ce qu'on devait faire; que, quand deux
+parties sont d'accord, on n'a pas besoin d'un tiers pour les
+accommoder. Je ne consulte personne, dit-il, quand j'ai envie de
+déjeuner, ou de chasser, ou de dormir: je sais bien qu'en amour
+il n'est pas mal d'avoir le consentement de la personne à qui on
+en veut: mais, comme ce n'est ni de mon oncle ni de ma tante que
+je suis amoureux, ce n'est pas à eux que je dois m'adresser dans
+cette affaire, et, si vous m'en croyez, vous vous passerez aussi
+de monsieur l'abbé de Saint-Yves.
+
+On peut juger que la belle Bretonne employa toute la délicatesse
+de son esprit à réduire son Huron aux termes de la bienséance.
+Elle se fâcha même, et bientôt se radoucit. Enfin on ne sait
+comment aurait fini cette conversation, si, le jour baissant,
+monsieur l'abbé n'avait ramené sa soeur à son abbaye. L'Ingénu
+laissa coucher son oncle et sa tante, qui étaient un peu fatigués
+de la cérémonie et de leur long dîner. Il passa une partie de la
+nuit à faire des vers en langue hurone pour sa bien-aimée; car il
+faut savoir qu'il n'y a aucun pays de la terre où l'amour n'ait
+rendu les amants poètes.
+
+Le lendemain son oncle lui parla ainsi après le déjeuner, en
+présence de mademoiselle de Kerkabon, qui était tout attendrie:
+Le ciel soit loué de ce que vous avez l'honneur, mon cher neveu,
+d'être chrétien et Bas-Breton! mais cela ne suffit pas; je suis
+un peu sur l'âge; mon frère n'a laissé qu'un petit coin de terre
+qui est très peu de chose; j'ai un bon prieuré; si vous voulez
+seulement vous faire sous-diacre, comme je l'espère, je vous
+résignerai mon prieuré, et vous vivrez fort à votre aise, après
+avoir été la consolation de ma vieillesse.
+
+L'Ingénu répondit: Mon oncle, grand bien vous fasse! vivez tant
+que vous pourrez. Je ne sais pas ce que c'est que d'être
+sous-diacre ni que de résigner; mais tout me sera bon pourvu que
+j'aie mademoiselle de Saint-Yves à ma disposition. Eh! mon
+Dieu, mon neveu, que me dites-vous là? Vous aimez donc cette
+belle demoiselle à la folie?--Oui, mon oncle.--- Hélas! mon
+neveu, il est impossible que vous l'épousiez.--Cela est très
+possible, mon oncle; car non seulement elle m'a serré la main en
+me quittant, mais elle m'a promis qu'elle me demanderait en
+mariage; et assurément je l'épouserai.--Cela est impossible,
+vous dis-je, elle est votre marraine; c'est un péché épouvantable
+à une marraine de serrer la main de son filleul: il n'est pas
+permis d'épouser sa marraine; les lois divines et humaines s'y
+opposent.--Morbleu! mon oncle, vous vous moquez de moi:
+pourquoi serait-il défendu d'épouser sa marraine, quand elle est
+jeune et jolie? Je n'ai point vu dans le livre que vous m'avez
+donné qu'il fût mal d'épouser les filles qui ont aidé les gens à
+être baptisés. Je m'aperçois tous les jours qu'on fait ici une
+infinité de choses qui ne sont point dans votre livre, et qu'on
+n'y fait rien de tout ce qu'il dit: je vous avoue que cela
+m'étonne et me fâche. Si on me prive de la belle Saint-Yves,
+sous prétexte de mon baptême, je vous avertis que je l'enlève, et
+que je me débaptise.
+
+Le prieur fut confondu; sa soeur pleura. Mon cher frère,
+dit-elle, il ne faut pas que notre neveu se damne; notre
+saint-père le pape peut lui donner dispense, et alors il pourra
+être chrétiennement heureux avec ce qu'il aime. L'Ingénu
+embrassa sa tante. Quel est donc, dit-il, cet homme charmant qui
+favorise avec tant de bonté les garçons et les filles dans leurs
+amours? Je veux lui aller parler tout-à-l'heure.
+
+On lui expliqua ce que c'était que le pape; et l'Ingénu fut
+encore plus étonné qu'auparavant. Il n'y a pas un mot de tout
+cela dans votre livre, mon cher oncle; j'ai voyagé, je connais la
+mer; nous sommes ici sur la côte de l'océan; et je quitterais
+mademoiselle de Saint-Yves pour aller demander la permission de
+l'aimer à un homme qui demeure vers la Méditerranée, à quatre
+cents lieues d'ici, et dont je n'entends point la langue! cela
+est d'un ridicule incompréhensible. Je vais sur-le-champ chez
+monsieur l'abbé de Saint-Yves, qui ne demeure qu'à une lieue de
+vous, et je vous réponds que j'épouserai ma maîtresse dans la
+journée.
+
+Comme il parlait encore, entra le bailli qui, selon sa coutume,
+lui demanda où il allait. Je vais me marier, dit l'Ingénu en
+courant; et au bout d'un quart d'heure il était déjà chez sa
+belle et chère basse-brette qui dormait encore. Ah! mon frère,
+disait mademoiselle de Kerkabon au prieur, jamais vous ne ferez
+un sous-diacre de notre neveu.
+
+Le bailli fut très mécontent de ce voyage; car il prétendait que
+son fils épousât la Saint-Yves; et ce fils était encore plus sot
+et plus insupportable que son père.
+
+CHAPITRE VI.
+
+L'Ingénu court chez sa maîtresse, et devient furieux.
+
+A peine l'Ingénu était arrivé, qu'ayant demandé à une vieille
+servante où était la chambre de sa maîtresse, il avait poussé
+fortement la porte mal fermée, et s'était élancé vers le lit.
+Mademoiselle de Saint-Yves, se réveillant en sursaut, s'était
+écriée: Quoi! c'est vous! ah! c'est vous! arrêtez-vous, que
+faites-vous?" Il avait répondu: Je vous épouse; et en effet il
+l'épousait, si elle ne s'était pas débattue avec toute
+l'honnêteté d'une personne qui a de l'éducation.
+
+L'Ingénu n'entendait pas raillerie; il trouvait toutes ces
+façons-là extrêmement impertinentes. Ce n'était pas ainsi qu'en
+usait mademoiselle Abacaba, ma première maîtresse; vous n'avez
+point de probité; vous m'avez promis mariage, et vous ne voulez
+point faire mariage; c'est manquer aux premières lois de
+l'honneur; je vous apprendrai à tenir votre parole, et je vous
+remettrai dans le chemin de la vertu.
+
+L'Ingénu possédait une vertu mâle et intrépide, digne de son
+patron Hercule, dont on lui avait donné le nom à son baptême; il
+allait l'exercer dans toute son étendue, lorsqu'aux cris perçants
+de la demoiselle plus discrètement vertueuse, accourut le sage
+abbé de Saint-Yves, avec sa gouvernante, un vieux domestique
+dévot, et un prêtre de paroisse. Cette vue modéra le courage de
+l'assaillant. Eh, mon Dieu! mon cher voisin, lui dit l'abbé,
+que faites-vous là? Mon devoir, répliqua le jeune homme; je
+remplis mes promesses, qui sont sacrées.
+
+Mademoiselle de Saint-Yves se rajusta en rougissant. On emmena
+l'Ingénu dans un autre appartement. L'abbé lui remontra
+l'énormité du procédé. L'Ingénu se défendit sur les privilèges
+de la loi naturelle, qu'il connaissait parfaitement. L'abbé
+voulut prouver que la loi positive devait avoir tout l'avantage,
+et que, sans les conventions faites entre les hommes, la loi de
+nature ne serait presque jamais qu'un brigandage naturel. Il
+faut, lui disait-il, des notaires, des prêtres, des témoins, des
+contrats, des dispenses. L'Ingénu lui répondit par la réflexion
+que les sauvages ont toujours faite: Vous êtes donc de bien
+malhonnêtes gens, puisqu'il faut entre vous tant de précautions.
+
+L'abbé eut de la peine à résoudre cette difficulté. Il y a,
+dit-il, je l'avoue, beaucoup d'inconstants et de fripons parmi
+nous; et il y en aurait autant chez les Hurons, s'ils étaient
+rassemblés dans une grande ville; mais aussi il y a des âmes
+sages, honnêtes, éclairées, et ce sont ces hommes-là qui ont fait
+les lois. Plus on est homme de bien, plus on doit s'y soumettre;
+on donne l'exemple aux vicieux, qui respectent un frein que la
+vertu s'est donné elle-même.
+
+Cette réponse frappa l'Ingénu. On a déjà remarqué qu'il avait
+l'esprit juste. On l'adoucit par des paroles flatteuses; on lui
+donna des espérances: ce sont les deux pièges où les hommes des
+deux hémisphères se prennent; on lui présenta même mademoiselle
+de Saint-Yves, quand elle eut fait sa toilette. Tout se passa
+avec la plus grande bienséance, mais, malgré cette décence, les
+yeux étincelants de l'Ingénu Hercule firent toujours baisser ceux
+de sa maîtresse, et trembler la compagnie.
+
+On eut une peine extrême à le renvoyer chez ses parents. Il
+fallut encore employer le crédit de la belle Saint-Yves; plus
+elle sentait son pouvoir sur lui, et plus elle l'aimait. Elle le
+fit partir, et en fut très affligée: enfin, quand il fut parti,
+l'abbé, qui non seulement était le frère très aîné de
+mademoiselle de Saint-Yves, mais qui était aussi son tuteur, prit
+le parti de soustraire sa pupille aux empressements de cet amant
+terrible. Il alla consulter le bailli, qui, destinant toujours
+son fils à la soeur de l'abbé, lui conseilla de mettre la pauvre
+fille dans une communauté. Ce fut un coup terrible: une
+indifférente qu'on mettrait en couvent jetterait les hauts cris;
+mais une amante, et une amante aussi sage que tendre! c'était de
+quoi la mettre au désespoir.
+
+L'Ingénu, de retour chez le prieur, raconta tout avec sa naïveté
+ordinaire. Il essuya les mêmes remontrances qui firent quelque
+effet sur son esprit, et aucun sur ses sens; mais le lendemain,
+quand il voulut retourner chez sa belle maîtresse, pour raisonner
+avec elle sur la loi naturelle et sur la loi de convention,
+monsieur le bailli lui apprit avec une joie insultante qu'elle
+était dans un couvent. Eh bien! dit-il, j'irai raisonner dans
+ce couvent. Cela ne se peut, dit le bailli: il lui expliqua fort
+au long ce que c'était qu'un couvent ou un convent, que ce mot
+venait du latin _conventus_, qui signifie assemblée; et le Huron ne
+pouvait comprendre pourquoi il ne pouvait pas être admis dans
+l'assemblée. Sitôt qu'il fut instruit que cette assemblée était
+une espèce de prison où l'on tenait les filles renfermées, chose
+horrible, inconnue chez les Hurons et chez les Anglais, il devint
+aussi furieux que le fut son patron Hercule, lorsque Euryte, roi
+d'Oechalie, non moins cruel que l'abbé de Saint-Yves, lui refusa
+la belle Iole sa fille, non moins belle que la soeur de l'abbé.
+Il voulait aller mettre le feu au couvent, enlever sa maîtresse,
+ou se brûler avec elle. Mademoiselle de Kerkabon, épouvantée,
+renonçait plus que jamais à toutes les espérances de voir son
+neveu sous-diacre, et disait en pleurant qu'il avait le diable au
+corps depuis qu'il était baptisé.
+
+CHAPITRE VIL
+
+L'Ingénu repousse les Anglais.
+
+L'Ingénu, plongé dans une sombre et profonde mélancolie, se
+promena vers le bord de la mer, son fusil à deux coups sur
+l'épaule, son grand coutelas au côté, tirant de temps en temps
+sur quelques oiseaux, et souvent tenté de tirer sur lui-même:
+mais il aimait encore la vie, à cause de mademoiselle de
+Saint-Yves. Tantôt il maudissait son oncle, sa tante, toute la
+Basse-Bretagne, et son baptême; tantôt il les bénissait,
+puisqu'ils lui avaient fait connaître celle qu'il aimait. Il
+prenait sa résolution d'aller brûler le couvent, et il s'arrêtait
+tout court, de peur de brûler sa maîtresse. Les flots de la
+Manche ne sont pas plus agités par les vents d'est et d'ouest que
+son coeur l'était par tant de mouvements contraires.
+
+Il marchait à grands pas, sans savoir où, lorsqu'il entendit le
+son du tambour. Il vit de loin tout un peuple dont une moitié
+courait au rivage, et l'autre s'enfuyait.
+
+Mille cris s'élèvent de tous côtés; la curiosité et le courage le
+précipitent à l'instant vers l'endroit d'où partaient ces
+clameurs, il y vole en quatre bonds. Le commandant de la milice,
+qui avait soupé avec lui chez le prieur, le reconnut aussitôt; il
+court à lui, les bras ouverts: Ah! c'est l'Ingénu, il combattra
+pour nous. Et les milices, qui mouraient de peur, se rassurèrent
+et crièrent aussi: C'est l'Ingénu! c'est l'Ingénu!
+
+Messieurs, dit-il, de quoi s'agit-il? pourquoi êtes-vous si
+effarés? a-t-on mis vos maîtresses dans des couvents? Alors
+cent voix confuses s'écrient: Ne voyez-vous pas les Anglais qui
+abordent? Eh bien! répliqua le Huron, ce sont de braves gens;
+ils ne m'ont point enlevé ma maîtresse.
+
+Le commandant lui fit entendre que les Anglais venaient piller
+l'abbaye de la Montagne, boire le vin de son oncle, et peut-être
+enlever mademoiselle de Saint-Yves; que le petit vaisseau sur
+lequel il avait abordé en Bretagne n'était venu que pour
+reconnaître la côte; qu'ils fesaient des actes d'hostilité, sans
+avoir déclaré la guerre au roi de France, et que la province
+était exposée. Ah! si cela est, ils violent la loi naturelle;
+laissez-moi faire; j'ai demeuré long-temps parmi eux, je sais
+leur langue, je leur parlerai; je ne crois pas qu'ils puissent
+avoir un si méchant dessein.
+
+Pendant cette conversation, l'escadre anglaise approchait; voilà
+le Huron qui court vers elle, se jette dans un petit bateau,
+arrive, monte au vaisseau amiral, et demande s'il est vrai qu'ils
+viennent ravager le pays sans avoir déclaré la guerre
+honnêtement. L'amiral et tout son bord firent de grands éclats
+de rire, lui firent boire du punch, et le renvoyèrent.
+
+L'Ingénu piqué ne songea plus qu'à se bien battre contre ses
+anciens amis, pour ses compatriotes et pour monsieur le prieur.
+Les gentilshommes du voisinage accouraient de toutes parts; il se
+joint à eux: on avait quelques canons; il les charge, il les
+pointe, il les tire l'un après l'autre. Les Anglais débarquent;
+il court à eux, il en tue trois de sa main, il blesse même
+l'amiral, qui s'était moqué de lui. Sa valeur anime le courage
+de toute la milice; les Anglais se rembarquent, et toute la côte
+retentissait des cris de victoire, vive le roi, vive l'Ingénu!
+Chacun l'embrassait, chacun s'empressait d'étancher le sang de
+quelques blessures légères qu'il avait reçues. Ah! disait-il,
+si mademoiselle de Saint-Yves était là, elle me mettrait une
+compresse.
+
+Le bailli, qui s'était caché dans sa cave pendant le combat, vint
+lui faire compliment comme les autres. Mais il fut bien surpris
+quand il entendit Hercule l'Ingénu dire à une douzaine de jeunes
+gens de bonne volonté, dont il était entouré: Mes amis, ce n'est
+rien d'avoir délivré l'abbaye de la Montagne, il faut délivrer
+une fille. Toute cette bouillante jeunesse prit feu à ces seules
+paroles. On le suivait déjà en foule, on courait au couvent. Si
+le bailli n'avait pas sur-le-champ averti le commandant, si on
+n'avait pas couru après la troupe joyeuse, c'en était fait. On
+ramena l'Ingénu chez son oncle et sa tante, qui le baignèrent de
+larmes de tendresse.
+
+Je vois bien que vous ne serez jamais ni sous-diacre ni prieur,
+lui dit l'oncle; vous serez un officier encore plus brave que mon
+frère le capitaine, et probablement aussi gueux. Et mademoiselle
+de Kerkabon pleurait toujours en l'embrassant, et en disant: Il
+se fera tuer comme mon frère; il vaudrait bien mieux qu'il fût
+sous-diacre.
+
+L'Ingénu, dans le combat, avait ramassé une grosse bourse remplie
+de guinées, que probablement l'amiral avait laissé tomber. Il ne
+douta pas qu'avec cette bourse il ne pût acheter toute la
+Basse-Bretagne, et surtout faire mademoiselle de Saint-Yves
+grande dame. Chacun l'exhorta à faire le voyage de Versailles,
+pour y recevoir le prix de ses services. Le commandant, les
+principaux officiers, le comblèrent de certificats. L'oncle et
+la tante approuvèrent le voyage du neveu. Il devait être, sans
+difficulté, présenté au roi: cela seul lui donnerait un
+prodigieux relief dans la province. Ces deux bonnes gens
+ajoutèrent à la bourse anglaise un présent considérable de leurs
+épargnes. L'Ingénu disait en lui-même: Quand je verrai le roi,
+je lui demanderai mademoiselle de Saint-Yves en mariage, et
+certainement il ne me refusera pas. Il partit donc aux
+acclamations de tout le canton, étouffé d'embrassements, baigné
+des larmes de sa tante, béni par son oncle, et se recommandant à
+la belle Saint-Yves.
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+L'Ingénu va en cour. Il soupe en chemin avec des huguenots.
+
+L'Ingénu prit le chemin de Saumur par le coche, parcequ'il n'y
+avait point alors d'autre commodité. Quand il fut à Saumur, il
+s'étonna de trouver la ville presque déserte, et de voir
+plusieurs familles qui déménageaient. On lui dit que, six ans
+auparavant, Saumur contenait plus de quinze mille âmes, et qu'à
+présent il n'y en avait pas six mille. Il ne manqua pas d'en
+parler à souper dans son hôtellerie. Plusieurs protestants
+étaient à table; les uns se plaignaient amèrement, d'autres
+frémissaient de colère, d'autres disaient en pleurant,
+
+ «...... Nos dulcia linquimus arva,
+ Nos patriam fugimus[1].»
+
+ [1]Virgile, _Éclog_. I, vers 3. B.
+
+
+L'Ingénu, qui ne savait pas le latin, se fit expliquer ces
+paroles, qui signifient: Nous abandonnons nos douces campagnes,
+nous fuyons notre patrie.
+
+Et pourquoi fuyez-vous votre patrie, messieurs?--C'est qu'on veut
+que nous reconnaissions le pape.--Et pourquoi ne le
+reconnaîtriez-vous pas? Vous n'avez donc point de marraines que
+vous vouliez épouser? car on m'a dit que c'était lui qui en
+donnait la permission.--Ah! monsieur, ce pape dit qu'il est le
+maître du domaine des rois.-- Mais, messieurs, de quelle
+profession êtes-vous? --Monsieur, nous sommes pour la plupart des
+drapiers et des fabricants.--Si votre pape dit qu'il est le
+maître de vos draps et de vos fabriques, vous faites très bien de
+ne le pas reconnaître; mais pour les rois, c'est leur affaire; de
+quoi vous mêlez-vous[2]?--Alors un petit homme noir prit la
+parole, et exposa très savamment les griefs de la compagnie. Il
+parla de la révocation de l'édit de Nantes avec tant d'énergie,
+il déplora d'une manière si pathétique le sort de cinquante mille
+familles fugitives et de cinquante mille autres converties par
+les dragons, que l'Ingénu à son tour versa des larmes. D'où
+vient donc, disait-il, qu'un si grand roi, dont la gloire s'étend
+jusque chez les Hurons, se prive ainsi de tant de coeurs qui
+l'auraient aimé, et de tant de bras qui l'auraient servi?
+
+ [2] C'est la réponse de Fontenelle à un marchand de Rouen,
+ janséniste. K.
+
+
+C'est qu'on l'a trompé comme les autres grands rois, répondit
+l'homme noir. On lui a fait croire que, dès qu'il aurait dit un
+mot, tous les hommes penseraient comme lui; et qu'il nous ferait
+changer de religion, comme son musicien Lulli fait changer en un
+moment les décorations de ses opéra. Non seulement il perd déjà
+cinq à six cent mille sujets très utiles, mais il s'en fait des
+ennemis; et le roi Guillaume, qui est actuellement maître de
+l'Angleterre, a composé plusieurs régiments de ces mêmes Français
+qui auraient combattu pour leur monarque.
+
+Un tel désastre est d'autant plus étonnant, que le pape régnant[1],
+à qui Louis XIV sacrifie une partie de son peuple, est son ennemi
+déclaré. Ils ont encore tous deux, depuis neuf ans, une querelle
+violente. Elle a été poussée si loin, que la France a espéré
+enfin de voir briser le joug qui la soumet depuis tant de siècles
+à cet étranger, et surtout de ne lui plus donner d'argent; ce qui
+est le premier mobile des affaires de ce monde. Il paraît donc
+évident qu'on a trompé ce grand roi sur ses intérêts comme sur
+l'étendue de son pouvoir, et qu'on a donné atteinte à la
+magnanimité de son coeur.
+
+ [1] Innocent XI. Vojez tome XXII, page 280. B.
+
+L'Ingénu, attendri de plus en plus, demanda quels étaient les
+Français qui trompaient ainsi un monarque si cher aux Hurons. Ce
+sont les jésuites, lui répondit-on; c'est surtout le P. de La
+Chaise, confesseur de sa majesté. Il faut espérer que Dieu les
+en punira un jour, et qu'ils seront chassés comme ils nous
+chassent. Y a-t-il un malheur égal aux nôtres? Mons de Louvois
+nous envoie de tous côtés des jésuites et des dragons.
+
+Oh bien! messieurs, répliqua l'Ingénu, qui ne pouvait plus se
+contenir, je vais à Versailles recevoir la récompense due à mes
+services; je parlerai à ce mons de Louvois: on m'a dit que c'est
+lui qui fait la guerre de son cabinet. Je verrai le roi, je lui
+ferai connaître la vérité; il est impossible qu'on ne se rende
+pas à cette vérité quand on la sent. Je reviendrai bientôt pour
+épouser mademoiselle de Saint-Yves, et je vous prie à la noce.
+Ces bonnes gens le prirent alors pour un grand seigneur qui
+voyageait _incognito_ par le coche. Quelques uns le prirent pour
+le fou du roi.
+
+Il y avait à table un jésuite déguisé qui servait d'espion au
+révérend P. de La Chaise. Il lui rendait compte de tout, et le
+P. de La Chaise en instruisait mons de Louvois. L'espion
+écrivit. L'Ingénu et la lettre arrivèrent presque en même temps
+à Versailles.
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+Arrivée de l'Ingénu à Versailles. Sa réception à la cour.
+
+L'Ingénu débarque en pot-de-chambre[a] dans la cour des cuisines.
+Il demande aux porteurs de chaise à quelle heure on peut voir le
+roi. Les porteurs lui rient au nez, tout comme avait fait
+l'amiral anglais. Il les traita de même, il les battit; ils
+voulurent le lui rendre, et la scène allait être sanglante, s'il
+n'eût passé un garde du corps, gentilhomme breton, qui écarta la
+canaille. Monsieur, lui dit le voyageur, vous me paraissez un
+brave homme; je suis le neveu de monsieur le prieur de Notre-Dame
+de la Montagne; j'ai tué des Anglais, je viens parler au roi; je
+vous prie de me mener dans sa chambre. Le garde, ravi de trouver
+un brave de sa province, qui ne paraissait pas au fait des usages
+de la cour, lui apprit qu'on ne parlait pas ainsi au roi, et
+qu'il fallait être présenté par monseigneur de Louvois.--Eh bien!
+menez-moi donc chez ce monseigneur de Louvois, qui sans doute me
+conduira chez sa majesté. Il est encore plus difficile, répliqua
+le garde, de parler à monseigneur de Louvois qu'à sa majesté;
+mais je vais vous conduire chez M. Alexandre, le premier commis
+de la guerre; c'est comme si vous parliez au ministre. Ils vont
+donc chez ce M. Alexandre, premier commis, et ils ne purent être
+introduits; il était en affaire avec une dame de la cour, et il y
+avait ordre de ne laisser entrer personne. Eh bien! dit le
+garde, il n'y a rien de perdu; allons chez le premier commis de
+M. Alexandre; c'est comme si vous parliez à M. Alexandre
+lui-même.
+
+ [a] C'est une voiture de Paris à Versailles, laquelle ressemble
+ à un petit tombereau couvert.
+
+
+Le Huron tout étonné le suit; ils restent ensemble une demi-heure
+dans une petite antichambre. Qu'est-ce donc que tout ceci? dit
+l'Ingénu; est-ce que tout le monde est invisible dans ce pays-ci?
+il est bien plus aisé de se battre en Basse-Bretagne contre des
+Anglais, que de rencontrer à Versailles les gens à qui on a
+affaire. Il se désennuya en racontant ses amours à son
+compatriote. Mais l'heure en sonnant rappela le garde du corps à
+son poste. Ils se promirent de se revoir, le lendemain, et
+l'Ingénu resta encore une autre demi-heure dans l'antichambre, en
+rêvant à mademoiselle de Saint-Yves, et à la difficulté de parler
+aux rois et aux premiers commis.
+
+Enfin le patron parut. Monsieur, lui dit l'Ingénu, si j'avais
+attendu pour repousser les Anglais aussi longtemps que vous
+m'avez fait attendre mon audience, ils ravageraient actuellement
+la Basse-Bretagne tout à leur aise. Ces paroles frappèrent le
+commis. Il dit enfin au Breton: Que demandez-vous?--Récompense,
+dit l'autre; voici mes titres: il lui étala tous ses certificats.
+Le commis lut, et lui dit que probablement on lui accorderait la
+permission d'acheter une lieutenance.--Moi! que je donne de
+l'argent pour avoir repoussé les Anglais? que je paie le droit
+de me faire tuer pour vous, pendant que vous donnez ici vos
+audiences tranquillement? je crois que vous voulez rire. Je
+veux une compagnie de cavalerie pour rien; je veux que le roi
+fasse sortir mademoiselle de Saint-Yves du couvent, et qu'il me
+la donne par mariage; je veux parler au roi en faveur de
+cinquante mille familles que je prétends lui rendre: en un mot je
+veux être utile; qu'on m'emploie et qu'on m'avance.
+
+Comment vous nommez-vous, monsieur, qui parlez si haut? Oh! oh!
+reprit l'Ingénu, vous n'avez donc pas lu mes certificats? c'est
+donc ainsi qu'on en use? Je m'appelle Hercule de Kerkabon; je
+suis baptisé, je loge au Cadran bleu, et je me plaindrai de vous
+au roi. Le commis conclut, comme les gens de Saumur, qu'il
+n'avait pas la tête bien saine, et n'y fit pas grande attention.
+
+Ce même jour, le révérend P. La Chaise, confesseur de Louis XIV,
+avait reçu la lettre de son espion, qui accusait le breton
+Kerkabon de favoriser dans son coeur les huguenots, et de
+condamner la conduite des jésuites. M. de Louvois, de son côté,
+avait reçu une lettre de l'interrogant bailli, qui dépeignait
+l'Ingénu comme un garnement qui voulait brûler les couvents et
+enlever les filles.
+
+L'Ingénu, après s'être promené dans les jardins de Versailles, où
+il s'ennuya, après avoir soupé en Huron et en Bas-Breton, s'était
+couché dans la douce espérance de voir le roi le lendemain,
+d'obtenir mademoiselle de Saint-Yves en mariage; d'avoir au moins
+une compagnie de cavalerie, et de faire cesser la persécution
+contre les huguenots. Il se berçait de ces flatteuses idées,
+quand la maréchaussée entra dans sa chambre. Elle se saisit
+d'abord de son fusil à deux coups et de son grand sabre. On fit
+un inventaire de son argent comptant, et on le mena dans le
+château que fit construire le roi Charles V, fils de Jean II,
+auprès de la rue Saint-Antoine, à la porte des Tournelles[1].
+
+ [1] La Bastille, qui fut prise par le peuple de Paris, le 14
+ juillet 1789, puis démolie. B.
+
+
+Quel était en chemin l'étonnement de l'Ingénu! je vous le laisse
+à penser. Il crut d'abord que c'était un rêve. Il resta dans
+l'engourdissement, puis tout-à-coup transporté d'une fureur qui
+redoublait ses forces, il prend à la gorge deux de ses
+conducteurs, qui étaient avec lui dans le carrosse, les jette par
+la portière, se jette après eux, et entraîne le troisième, qui
+voulait le retenir. Il tombe de l'effort, on le lie, on le
+remonte dans la voiture. Voilà donc, disait-il, ce que l'on
+gagne à chasser les Anglais de la Basse-Bretagne! Que dirais-tu,
+belle Saint-Yves, si tu me voyais dans cet état?
+
+On arrive enfin au gîte qui lui était destiné. On le porte en
+silence dans la chambre où il devait être enfermé, comme un mort
+qu'on porte dans un cimetière. Cette chambre était déjà occupée
+par un vieux solitaire de Port-Royal, nommé Gordon, qui y
+languissait depuis deux ans. Tenez, lui dit le chef des sbires,
+voilà de la compagnie que je vous amène; et sur-le-champ on
+referma les énormes verrous de la porte épaisse, revêtue de
+larges barres. Les deux captifs restèrent séparés de l'univers
+entier.
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+L'Ingénu enfermé à la Bastille avec un janséniste.
+
+
+M. Gordon était un vieillard frais et serein, qui savait deux
+grandes choses: supporter l'adversité, et consoler les
+malheureux. Il s'avança d'un air ouvert et compatissant vers son
+compagnon, et lui dit en l'embrassant: Qui que vous soyez, qui
+venez partager mon tombeau, soyez sûr que je m'oublierai toujours
+moi-même pour adoucir vos tourments dans l'abîme infernal où nous
+sommes plongés. Adorons la Providence qui nous y a conduits,
+souffrons en paix, et espérons. Ces paroles firent sur l'âme de
+l'Ingénu l'effet des gouttes d'Angleterre, qui rappellent un
+mourant à la vie, et lui font entr'ouvrir des yeux étonnés.
+
+Après les premiers compliments, Gordon, sans le presser de lui
+apprendre la cause de son malheur, lui inspira, par la douceur de
+son entretien, et par cet intérêt que prennent deux malheureux
+l'un à l'autre, le désir d'ouvrir son coeur et de déposer le
+fardeau qui l'accablait; mais il ne pouvait deviner le sujet de
+son malheur; cela lui paraissait un effet sans cause; et le
+bon-homme Gordon était aussi étonné que lui-même.
+
+Il faut, dit le janséniste au Huron, que Dieu ait de grands
+desseins sur vous, puisqu'il vous a conduit du lac Ontario en
+Angleterre et en France, qu'il vous a fait baptiser en
+Basse-Bretagne, et qu'il vous a mis ici pour votre salut. Ma
+foi, répondit l'Ingénu, je crois que le diable s'est mêlé seul de
+ma destinée. Mes compatriotes d'Amérique ne m'auraient jamais
+traité avec la barbarie que j'éprouve; ils n'en ont pas d'idée.
+On les appelle _sauvages_; ce sont des gens de bien grossiers, et
+les hommes de ce pays-ci sont des coquins raffinés. Je suis, à
+la vérité, bien surpris d'être venu d'un autre monde pour être
+enfermé dans celui-ci sous quatre verrous avec un prêtre; mais je
+fais réflexion au nombre prodigieux d'hommes qui partent d'un
+hémisphère pour aller se faire tuer dans l'autre, ou qui font
+naufrage en chemin, et qui sont mangés des poissons: je ne vois
+pas les gracieux desseins de Dieu sur tous ces gens-là.
+
+On leur apporta à dîner par un guichet. La conversation roula
+sur la Providence, sur les lettres de cachet, et sur l'art de ne
+pas succomber aux disgrâces auxquelles tout homme est exposé dans
+ce monde. Il y a deux ans que je suis ici, dit le vieillard,
+sans autre consolation que moi-même et des livres; je n'ai pas eu
+un moment de mauvaise humeur.
+
+Ah! M. Gordon, s'écria l'Ingénu, vous n'aimez donc pas votre
+marraine? Si vous connaissiez comme moi mademoiselle de
+Saint-Yves, vous seriez au désespoir. A ces mots il ne put
+retenir ses larmes, et il se sentit alors un peu moins oppressé.
+Mais, dit-il, pourquoi donc les larmes soulagent-elles? Il me
+semble qu'elles devraient faire un effet contraire.--Mon fils,
+tout est physique en nous, dit le bon vieillard; toute sécrétion
+fait du bien au corps; et tout ce qui le soulage soulage l'âme:
+nous sommes les machines de la Providence.
+
+L'Ingénu, qui, comme nous l'avons dit plusieurs fois, avait un
+grand fonds d'esprit, fit de profondes réflexions sur cette idée,
+dont il semblait qu'il avait la semence en lui-même. Après quoi
+il demanda à son compagnon pourquoi sa machine était depuis deux
+ans sous quatre verrous. Par la grâce efficace, répondit Gordon:
+je passe pour janséniste; j'ai connu Arnauld et Nicole; les
+jésuites nous ont persécutés. Nous croyons que le pape n'est
+qu'un évêque comme un autre; et c'est pour cela que le P. de La
+Chaise a obtenu du roi, son pénitent, un ordre de me ravir, sans
+aucune formalité de justice, le bien le plus précieux des hommes,
+la liberté. Voilà qui est bien étrange, dit l'Ingénu; tous les
+malheureux que j'ai rencontrés ne le sont qu'à cause du pape.
+
+A l'égard de votre grâce efficace, je vous avoue que je n'y
+entends rien; mais je regarde comme une grande grâce que Dieu
+m'ait fait trouver dans mon malheur un homme comme vous, qui
+verse dans mon coeur des consolations dont je me croyais
+incapable.
+
+Chaque jour la conversation devenait plus intéressante et plus
+instructive. Les âmes des deux captifs s'attachaient l'une à
+l'autre. Le vieillard savait beaucoup, et le jeune homme voulait
+beaucoup apprendre. Au bout d'un mois il étudia la géométrie; il
+la dévorait. Gordon lui fit lire la physique de Rohault, qui
+était encore à la mode, et il eut le bon esprit de n'y trouver
+que des incertitudes.
+
+Ensuite il lut le premier volume de la _Recherche de la vérité_.
+Cette nouvelle lumière l'éclaira. Quoi! dit-il, notre
+imagination et nos sens nous trompent à ce point! quoi! les
+objets ne forment point nos idées, et nous ne pouvons nous les
+donner nous-mêmes! Quand il eut lu le second volume, il ne fut
+plus si content, et il conclut qu'il est plus aisé de détruire
+que de bâtir.
+
+Son confrère, étonné qu'un jeune ignorant fît cette réflexion,
+qui n'appartient qu'aux âmes exercées, conçut une grande idée de
+son esprit, et s'attacha à lui davantage.
+
+Votre Malebranche, lui dit un jour l'Ingénu, me paraît avoir
+écrit la moitié de son livre avec sa raison, et l'autre avec son
+imagination et ses préjugés.
+
+Quelques jours après, Gordon lui demanda: Que pensez-vous donc de
+l'âme, de la manière dont nous recevons nos idées, de notre
+volonté, de la grâce, du libre arbitre? Rien, lui repartit
+l'Ingénu: si je pensais quelque chose, c'est que nous sommes sous
+la puissance de l'Etre éternel, comme les astres et les éléments;
+qu'il fait tout en nous, que nous sommes de petites roues de la
+machine immense dont il est l'âme; qu'il agit par des lois
+générales, et non par des vues particulières; cela seul me paraît
+intelligible; tout le reste est pour moi un abîme de ténèbres.
+
+Mais, mon fils, ce serait faire Dieu auteur du péché.--Mais,
+mon père, votre grâce efficace ferait Dieu auteur du péché aussi;
+car il est certain que tous ceux à qui cette grâce serait refusée
+pécheraient; et qui nous livre au mal n'est-il pas l'auteur du
+mal?
+
+Cette naïveté embarrassait fort le bon-homme; il sentait qu'il
+fesait de vains efforts pour se tirer de ce bourbier; et il
+entassait tant de paroles qui paraissaient avoir du sens et qui
+n'en avaient point (dans le goût de la prémotion physique), que
+l'Ingénu en avait pitié. Cette question tenait évidemment à
+l'origine du bien et du mal; et alors il fallait que le pauvre
+Gordon passât en revue la boîte de Pandore, l'oeuf d'Orosmade
+percé par Arimane[1], l'inimitié entre Typhon et Osiris, et enfin
+le péché originel; et ils couraient l'un et l'autre dans cette
+nuit profonde, sans jamais se rencontrer. Mais enfin ce roman de
+l'âme détournait leur vue de la contemplation de leur propre
+misère, et, par un charme étrange, la foule des calamités
+répandues sur l'univers diminuait la sensation de leurs peines;
+ils n'osaient se plaindre quand tout souffrait.
+
+ [1] Voyez tome XV, pages 314-315. B.
+
+
+Mais, dans le repos de la nuit, l'image de la belle Saint-Yves
+effaçait dans l'esprit de son amant toutes les idées de
+métaphysique et de morale. Il se réveillait les yeux mouillés de
+larmes; et le vieux janséniste oubliait sa grâce efficace, et
+l'abbé de Saint-Cyran, et Jansénius, pour consoler un jeune homme
+qu'il croyait en péché mortel.
+
+Après leurs lectures, après leurs raisonnements, ils parlaient
+encore de leurs aventures; et, après en avoir inutilement parlé,
+ils lisaient ensemble ou séparément. L'esprit du jeune homme se
+fortifiait de plus en plus. Il serait surtout allé très loin en
+mathématiques sans les distractions que lui donnait mademoiselle
+de Saint-Yves.
+
+Il lut des histoires, elles l'attristèrent. Le monde lui parut
+trop méchant et trop misérable. En effet l'histoire n'est que le
+tableau des crimes et des malheurs. La foule des hommes
+innocents et paisibles disparaît toujours sur ces vastes
+théâtres. Les personnages ne sont que des ambitieux pervers. Il
+semble que l'histoire ne plaise que comme la tragédie, qui
+languit si elle n'est animée par les passions, les forfaits, et
+les grandes infortunes. Il faut armer Clio du poignard, comme
+Melpomène.
+
+Quoique l'histoire de France soit remplie d'horreurs, ainsi que
+toutes les autres, cependant elle lui parut si dégoûtante dans
+ses commencements, si sèche dans son milieu, si petite enfin,
+même du temps de Henri IV, toujours si dépourvue de grands
+monuments, si étrangère à ces belles découvertes qui ont illustré
+d'autres nations, qu'il était obligé de lutter contre l'ennui
+pour lire tous ces détails de calamités obscures resserrées dans
+un coin du monde.
+
+Gordon pensait comme lui. Tous deux riaient de pitié quand il
+était question des souverains de Fezensac[1], de Fesansaguet, et
+d'Astarac. Cette étude en effet ne serait bonne que pour leurs
+héritiers, s'ils en avaient. Les beaux siècles de la république
+romaine le rendirent quelque temps indifférent pour le reste de
+la terre. Le spectacle de Rome victorieuse et législatrice des
+nations occupait son âme entière. Il s'échauffait en contemplant
+ce peuple qui fut gouverné sept cents ans par l'enthousiasme de
+la liberté et de la gloire.
+
+ [1] Le comté de Fezensac avait sept lieues de longueur sur cinq de
+ largeur; il avait été, en 1140, réuni au comté d'Armagnac. Le
+ vicomte de Fesansaguet, ou petit Fezensac, fut aussi, en 1404, réuni
+ au comté d'Armagnac. Le comté d'Astarac avait environ treize lieues
+ de longueur et onze de largeur. B.
+
+
+Ainsi se passaient les jours, les semaines, les mois; et il se
+serait cru heureux dans le séjour du désespoir, s'il n'avait
+point aimé.
+
+Son bon naturel s'attendrissait encore sur le prieur de
+Notre-Dame de la Montagne, et sur la sensible Kerkabon. Que
+penseront-ils, répétait-il souvent, quand ils n'auront point de
+mes nouvelles? Ils me croiront un ingrat. Cette idée le
+tourmentait; il plaignait ceux qui l'aimaient, beaucoup plus
+qu'il ne se plaignait lui-même.
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+Comment l'Ingénu développe son génie.
+
+
+La lecture agrandit l'âme, et un ami éclairé la console. Notre
+captif jouissait de ces deux avantages qu'il n'avait pas
+soupçonnés auparavant. Je serais tenté, dit-il, de croire aux
+métamorphoses, car j'ai été changé de brute en homme. Il se
+forma une bibliothèque choisie d'une partie de son argent dont on
+lui permettait de disposer. Son ami l'encouragea à mettre par
+écrit ses réflexions. Voici ce qu'il écrivit sur l'histoire
+ancienne:
+
+«Je m'imagine que les nations ont été long-temps comme moi,
+qu'elles ne se sont instruites que fort tard, qu'elles n'ont été
+occupées pendant des siècles que du moment présent qui coulait,
+très peu du passé, et jamais de l'avenir. J'ai parcouru cinq ou
+six cents lieues du Canada, je n'y ai pas trouvé un seul
+monument; personne n'y sait rien de ce qu'a fait son bisaïeul.
+Ne serait-ce pas là l'état naturel de l'homme? L'espèce de ce
+continent-ci me paraît supérieure à celle de l'autre. Elle a
+augmenté son être depuis plusieurs siècles par les arts et par
+les connaissances. Est-ce parcequ'elle a de la barbe au menton,
+et que Dieu a refusé la barbe aux Américains? Je ne le crois
+pas; car je vois que les Chinois n'ont presque point de barbe, et
+qu'ils cultivent les arts depuis plus de cinq mille années. En
+effet, s'ils ont plus de quatre mille ans d'annales, il faut bien
+que la nation ait été rassemblée et florissante depuis plus de
+cinquante siècles.
+
+«Une chose me frappe surtout dans cette ancienne histoire de la
+Chine, c'est que presque tout y est vraisemblable et naturel. Je
+l'admire en ce qu'il n'y a rien de merveilleux.
+
+«Pourquoi toutes les autres nations se sont-elles donné des
+origines fabuleuses? Les anciens chroniqueurs de l'histoire de
+France, qui ne sont pas fort anciens, font venir les Français
+d'un Francus, fils d'Hector: les Romains se disaient issus d'un
+Phrygien, quoiqu'il n'y eût pas dans leur langue un seul mot qui
+eût le moindre rapport à la langue de Phrygie: les dieux avaient
+habité dix mille ans en Egypte, et les diables, en Scythie, où
+ils avaient engendré les Huns. Je ne vois avant Thucydide que
+des romans semblables aux Amadis, et beaucoup moins amusants. Ce
+sont partout des apparitions, des oracles, des prodiges, des
+sortilèges, des métamorphoses, des songes expliqués, et qui font
+la destinée des plus grands empires et des plus petits états: ici
+des bêtes qui parlent, là des bêtes qu'on adore, des dieux
+transformés en hommes, et des hommes transformés en dieux. Ah!
+s'il nous faut des fables, que ces fables soient du moins
+l'emblème de la vérité! J'aime les fables des philosophes, je
+ris de celles des enfants, et je hais celles des imposteurs.»
+
+Il tomba un jour sur une histoire de l'empereur Justinien. On y
+lisait que des apédeutes[1] de Constantinople avaient donné, en
+très mauvais grec, un édit contre le plus grand capitaine du
+siècle[2], parceque ce héros avait prononcé ces paroles dans la
+chaleur de la conversation: «La vérité luit de sa propre lumière,
+et on n'éclaire pas les esprits avec les flammes des bûchers.»
+Les apédeutes assurèrent que cette proposition était hérétique,
+sentant l'hérésie, et que l'axiome contraire était catholique,
+universel, et grec: « On n'éclaire les esprits qu'avec la flamme
+des bûchers, et la vérité ne saurait luire de sa propre lumière.»
+Ces linostoles[3] condamnèrent ainsi plusieurs discours du
+capitaine, et donnèrent un édit.
+
+ [1] Ignorants, gens sans éducation. (Note de M. Decroix.)
+
+ [2] La faculté de théologie dé Paris avait donné, en mauvais
+ latin, une censure du _Bélisaire_ de Marmontel. B.
+
+ [3] Couverts de longs habits de lin (tels que des surplis).
+ L'auteur fait ici allusion à la censure du _Bélisaire_ de
+ Marmontel par la Sorbonne. (Note de M. Decroix.)
+
+
+Quoi! s'écria l'Ingénu, des édits rendus par ces gens-là! Ce ne
+sont point des édits, répliqua Gordon, ce sont des contr'édits[4]
+dont tout le monde se moquait à Constantinople, et l'empereur
+tout le premier; c'était un sage prince, qui avait su réduire les
+apédeutes linostoles à ne pouvoir faire que du bien. Il savait
+que ces messieurs-là et plusieurs autres pastophores[5] avaient
+lassé de contr'édits la patience des empereurs ses prédécesseurs
+en matière plus grave. Il fit fort bien, dit l'Ingénu; on doit
+soutenir les pastophores et les contenir.
+
+ [4] L'édition encadrée de 1775 porte: _contr'édits_; on lit de
+ même dans les éditions de Kehl. Toutes les éditions
+ antérieures à 1775 portent: _contredits_, Mais on ne doit pas
+ oublier que beaucoup d'ouvrages de Voltaire ont été imprimés
+ en pays étrangers, et quelquefois loin des yeux de l'auteur. B.
+
+ [5] Vêtus de longues robes ou manteaux. (Note de M. Decroix.)
+
+
+Il mit par écrit beaucoup d'autres réflexions qui épouvantèrent
+le vieux Gordon. Quoi! dit-il en lui-même, j'ai consumé
+cinquante ans à m'instruire, et je crains de ne pouvoir atteindre
+au bon sens naturel de cet enfant presque sauvage! je tremble
+d'avoir laborieusement fortifié des préjugés; il n'écoute que la
+simple nature.
+
+Le bon-homme avait quelques uns de ces petits livres de critique,
+de ces brochures périodiques où des hommes incapables de rien
+produire dénigrent les productions des autres, où les Visé
+insultent aux Racine, et les Faydit aux Fénelon. L'Ingénu en
+parcourut quelques uns. Je les compare, disait-il, à certains
+moucherons qui vont déposer leurs oeufs dans le derrière des plus
+beaux chevaux: cela ne les empêche pas de courir. A peine les
+deux philosophes daignèrent-ils jeter les yeux sur ces excréments
+de la littérature.
+
+Ils lurent bientôt ensemble les éléments de l'astronomie;
+l'Ingénu fit venir des sphères: ce grand spectacle le ravissait.
+Qu'il est dur, disait-il, de ne commencer à connaître le ciel que
+lorsqu'on me ravit le droit de le contempler! Jupiter et Saturne
+roulent dans ces espaces immenses; des millions de soleils
+éclairent des milliards de mondes; et dans le coin de terre où je
+suis jeté, il se trouve des êtres qui me privent, moi être voyant
+et pensant, de tous ces mondes où ma vue pourrait atteindre, et
+de celui où Dieu m'a fait naître! La lumière faite pour tout
+l'univers est perdue pour moi. On ne me la cachait pas dans
+l'horizon septentrional où j'ai passé mon enfance et ma jeunesse.
+Sans vous, mon cher Gordon, je serais ici dans le néant.
+
+CHAPITRE XII.
+
+Ce que l'Ingénu pense des pièces de théâtre.
+
+Le jeune Ingénu ressemblait à un de ces arbres vigoureux qui, nés
+dans un sol ingrat, étendent en peu de temps leurs racines et
+leurs branches quand ils sont transplantés dans un terrain
+favorable; et il était bien extraordinaire qu'une prison fût ce
+terrain.
+
+Parmi les livres qui occupaient le loisir des deux captifs, il se
+trouva des poésies, des traductions de tragédies grecques,
+quelques pièces du théâtre français. Les vers qui parlaient
+d'amour portèrent à-la-fois dans l'âme de l'Ingénu le plaisir et
+la douleur. Ils lui parlaient tous de sa chère Saint-Yves. La
+fable des deux Pigeons lui perça le coeur; il était bien loin de
+pouvoir revenir à son colombier.
+
+Molière l'enchanta. Il lui fesait connaître les moeurs de Paris
+et du genre humain.--A laquelle de ses comédies donnez-vous la
+préférence?--Au _Tartufe_, sans difficulté. Je pense comme vous,
+dit Gordon; c'est un tartufe qui m'a plongé dans ce cachot, et
+peut-être ce sont des tartufes qui ont fait votre malheur.
+
+Comment trouvez-vous ces tragédies grecques?--Bonnes pour des
+Grecs, dit l'Ingénu. Mais quand il lut l'_Iphigénie_ moderne,
+_Phèdre_, _Andromaque_, _Athalie_, il fut en extase, il soupira,
+il versa des larmes, il les sut par coeur sans avoir envie de les
+apprendre.
+
+Lisez _Rodogune_, lui dit Gordon; on dit que c'est le chef-d'oeuvre
+du théâtre; les autres pièces qui vous ont fait tant de plaisir
+sont peu de chose en comparaison. Le jeune homme, dès la
+première page, lui dit: Cela n'est pas du même auteur.--A quoi
+le voyez-vous?--Je n'en sais rien encore; mais ces vers-là ne
+vont ni à mon oreille ni à mon coeur.--Oh! ce n'est rien que
+les vers, répliqua Gordon. L'Ingénu répondit: Pourquoi donc en
+faire?
+
+Après avoir lu très attentivement la pièce, sans autre dessein
+que celui d'avoir du plaisir, il regardait son ami avec des yeux
+secs et étonnés, et ne savait que dire. Enfin, pressé de rendre
+compte de ce qu'il avait senti, voici ce qu'il répondit: Je n'ai
+guère entendu le commencement; j'ai été révolté du milieu; la
+dernière scène m'a beaucoup ému, quoiqu'elle me paraisse peu
+vraisemblable: je ne me suis intéressé pour personne, et je n'ai
+pas retenu vingt vers, moi qui les retiens tous quand ils me
+plaisent.
+
+Cette pièce passe pourtant pour la meilleure que nous ayons.--Si
+cela est, répliqua-t-il, elle est peut-être comme bien des gens
+qui ne méritent pas leurs places. Après tout, c'est ici une
+affaire de goût; le mien ne doit pas encore être formé: je peux
+me tromper; mais vous savez que je suis assez accoutumé à dire ce
+que je pense, ou plutôt ce que je sens. Je soupçonne qu'il y a
+souvent de l'illusion, de la mode, du caprice dans les jugements
+des hommes. J'ai parlé d'après la nature; il se peut que chez
+moi la nature soit très imparfaite; mais il se peut aussi qu'elle
+soit quelquefois peu consultée par la plupart des hommes. Alors
+il récita des vers d'_Iphigénie_, dont il était plein; et
+quoiqu'il ne déclamât pas bien, il y mit tant de vérité et
+d'onction, qu'il fit pleurer le vieux janséniste. Il lut ensuite
+_Cinna_; il ne pleura point, mais il admira.
+
+CHAPITRE XIII.
+
+La belle Saint-Yves va à Versailles.
+
+Pendant que notre infortuné s'éclairait plus qu'il ne se
+consolait; pendant que son génie, étouffé depuis si long-temps,
+se déployait avec tant de rapidité et de force; pendant que la
+nature, qui se perfectionnait en lui, le vengeait des outrages de
+la fortune, que devinrent monsieur le prieur et sa bonne soeur,
+et la belle recluse Saint-Yves? Le premier mois on fut inquiet,
+et au troisième on fut plongé dans la douleur; les fausses
+conjectures, les bruits mal fondés, alarmèrent: au bout de six
+mois on le crut mort. Enfin monsieur et mademoiselle de Kerkabon
+apprirent, par une ancienne lettre qu'un garde du roi avait
+écrite en Bretagne, qu'un jeune homme semblable à l'Ingénu était
+arrivé un soir à Versailles, mais qu'il avait été enlevé pendant
+la nuit, et que depuis ce temps personne n'en avait entendu
+parler.
+
+Hélas! dit mademoiselle de Kerkabon, notre neveu aura fait
+quelque sottise, et se sera attiré de fâcheuses affaires. Il est
+jeune, il est Bas-Breton, il ne peut savoir comme on doit se
+comporter à la cour. Mon cher frère, je n'ai jamais vu
+Versailles ni Paris; voici une belle occasion, nous retrouverons
+peut-être notre pauvre neveu: c'est le fils de notre frère; notre
+devoir est de le secourir. Qui sait si nous ne pourrons point
+parvenir enfin à le faire sous-diacre, quand la fougue de la
+jeunesse sera amortie? Il avait beaucoup de dispositions pour
+les sciences. Vous souvenez-vous comme il raisonnait sur
+l'ancien et sur le nouveau _Testament_? Nous sommes responsables
+de son âme; c'est nous qui l'avons fait baptiser; sa chère
+maîtresse Saint-Yves passe les journées à pleurer. En vérité il
+faut aller à Paris. S'il est caché dans quelqu'une de ces
+vilaines maisons de joie dont on m'a fait tant de récits, nous
+l'en tirerons. Le prieur fut touché des discours de sa soeur.
+Il alla trouver l'évêque de Saint-Malo, qui avait baptisé le
+Huron, et lui demanda sa protection et ses conseils. Le prélat
+approuva le voyage. Il donna au prieur des lettres de
+recommandation pour le P. de La Chaise, confesseur du roi, qui
+avait la première dignité du royaume, pour l'archevêque de Paris,
+Harlay, et pour l'évêque de Meaux, Bossuet.
+
+Enfin le frère et la soeur partirent; mais, quand ils furent
+arrivés à Paris, ils se trouvèrent égarés comme dans un vaste
+labyrinthe, sans fil et sans issue. Leur fortune était médiocre,
+et il leur fallait tous les jours des voitures pour aller à la
+découverte, et ils ne découvraient rien.
+
+Le prieur se présenta chez le révérend P. de La Chaise; il était
+avec mademoiselle Du Tron, et ne pouvait donner audience à des
+prieurs. Il alla à la porte de l'archevêque; le prélat[1] était
+enfermé avec la belle madame de Lesdiguières pour les affaires de
+l'Eglise. Il courut à la maison de campagne de l'évêque de
+Meaux; celui-ci examinait, avec mademoiselle de Mauléon, l'amour
+mystique de madame Guyon. Cependant il parvint à se faire
+entendre de ces deux prélats; tous deux lui déclarèrent qu'ils ne
+pouvaient se mêler de son neveu, attendu qu'il n'était pas
+sous-diacre.
+
+ [1] François de Harlay de Chauvalon, archevêque de Paris, de
+ 1670 à 1695, refusa la sépulture à Molière, fit enfermer madame
+ Guyon, donna la bénédiction nuptiale à Louis XIV et à madame de
+ Maintenon. Il était connu par ses aventures galantes. Un
+ jour'qu'il entrait dans un salon où étaient un grand nombre de
+ belles dames, il dit:
+
+ Formosi pecoris custos;
+
+ l'une d'elles acheva le vers de Virgile en ajoutant:
+
+ formosior ipse. B.
+
+
+Enfin il vit le jésuite; celui-ci le reçut à bras ouverts, lui
+protesta qu'il avait toujours eu pour lui une estime
+particulière, ne l'ayant jamais connu. Il jura que la Société
+avait toujours été attachée aux Bas-Bretons. Mais, dit-il, votre
+neveu n'aurait-il pas le malheur d'être huguenot?--Non,
+assurément, mon révérend père.--Serait-il point janséniste?--Je
+puis assurer à votre révérence qu'à peine est-il chrétien: il y a
+environ onze mois que nous l'avons baptisé.--Voilà qui est bien,
+voilà qui est bien, nous aurons soin de lui. Votre bénéfice
+est-il considérable?--Oh! fort peu de chose, et mon neveu nous
+coûte beaucoup.--Y a-t-il quelques jansénistes dans le voisinage?
+Prenez bien garde, mon cher monsieur le prieur, ils sont plus
+dangereux que les huguenots et les athées.--Mon révérend père,
+nous n'en avons point; on ne sait ce que c'est que le jansénisme
+à Notre-Dame de la Montagne.--Tant mieux; allez, il n'y a rien
+que je ne fasse pour vous. Il congédia affectueusement le
+prieur, et n'y pensa plus.
+
+Le temps s'écoulait, le prieur et la bonne soeur se
+désespéraient.
+
+Cependant le maudit bailli pressait le mariage de son grand benêt
+de fils avec la belle Saint-Yves, qu'on avait fait sortir exprès
+du couvent. Elle aimait toujours son cher filleul autant qu'elle
+détestait le mari qu'on lui présentait. L'affront d'avoir été
+mise dans un couvent augmentait sa passion; l'ordre d'épouser le
+fils du bailli y mettait le comble. Les regrets, la tendresse,
+et l'horreur, bouleversaient son âme. L'amour, comme on sait,
+est bien plus ingénieux et plus hardi dans une jeune fille, que
+l'amitié ne l'est dans un vieux prieur et dans une tante de
+quarante-cinq ans passés. De plus, elle s'était bien formée dans
+son couvent par les romans qu'elle avait lus à la dérobée. La
+belle Saint-Yves se souvenait de la lettre qu'un garde du corps
+avait écrite en Basse-Bretagne, et dont on avait parlé dans la
+province. Elle résolut d'aller elle-même prendre des
+informations à Versailles; de se jeter aux pieds des ministres,
+si son mari était en prison, comme on le disait, et d'obtenir
+justice pour lui. Je ne sais quoi l'avertissait secrètement qu'à
+la cour on ne refuse rien à une jolie fille; mais elle ne savait
+pas ce qu'il en coûtait.
+
+Sa résolution prise, elle est consolée, elle est tranquille, elle
+ne rebute plus son sot prétendu; elle accueille le détestable
+beau-père, caresse son frère, répand l'allégresse dans la maison;
+puis, le jour destiné à la cérémonie, elle part secrètement à
+quatre heures du matin avec ses petits présents de noce, et tout
+ce qu'elle a pu rassembler. Ses mesures étaient si bien prises,
+qu'elle était déjà à plus de dix lieues lorsqu'on entra dans sa
+chambre, vers le midi. La surprise et la consternation furent
+grandes. L'interrogant bailli fit ce jour-là plus de questions
+qu'il n'en avait fait dans toute la semaine; le mari resta plus
+sot qu'il ne l'avait jamais été. L'abbé de Saint-Yves en colère
+prit le parti de courir après sa soeur. Le bailli et son fils
+voulurent l'accompagner. Ainsi la destinée conduisait à Paris
+presque tout ce canton de la Basse-Bretagne.
+
+La belle Saint-Yves se doutait bien qu'on la suivrait. Elle
+était à cheval; elle s'informait adroitement des courriers s'ils
+n'avaient point rencontré un gros abbé, un énorme bailli, et un
+jeune benêt, qui couraient sur le chemin de Paris. Ayant appris
+au troisième jour qu'ils n'étaient pas loin, elle prit une route
+différente, et eut assez d'habileté et de bonheur pour arriver à
+Versailles, tandis qu'on la cherchait inutilement dans Paris.
+
+Mais comment se conduire à Versailles? jeune, belle, sans
+conseil, sans appui, inconnue, exposée à tout, comment oser
+chercher un garde du roi? Elle imagina de s'adresser à un
+jésuite du bas étage; il y en avait pour toutes les conditions de
+la vie: comme Dieu, disaient-ils, a donné différentes nourritures
+aux diverses espèces d'animaux, il avait donné au roi son
+confesseur, que tous les solliciteurs de bénéfices appelaient _le
+chef de l'Église gallicane_; ensuite venaient les confesseurs des
+princesses; les ministres n'en avaient point; ils n'étaient pas
+si sots. Il y avait les jésuites du grand commun, et surtout les
+jésuites des femmes de chambre par lesquelles on savait les
+secrets des maîtresses; et ce n'était pas un petit emploi. La
+belle Saint-Yves s'adressa à un de ces derniers, qui s'appelait
+le P. Tout-à-tous. Elle se confessa à lui, lui exposa ses
+aventures, son état, son danger, et le conjura de la loger chez
+quelque bonne dévote qui la mît à l'abri des tentations.
+
+Le P. Tout-à-tous l'introduisit chez la femme d'un officier du
+gobelet, l'une de ses plus affidées pénitentes. Dès qu'elle y
+fut, elle s'empressa de gagner la confiance et l'amitié de cette
+femme; elle s'informa du garde breton, et le fit prier de venir
+chez elle. Ayant su de lui que son amant avait été enlevé après
+avoir parlé à un premier commis, elle court chez ce commis: la
+vue d'une belle femme l'adoucit, car il faut convenir que Dieu
+n'a créé les femmes que pour apprivoiser les hommes.
+
+Le plumitif attendri lui avoua tout. Votre amant est à la
+Bastille depuis près d'un an, et sans vous il y serait peut-être
+toute sa vie. La tendre Saint-Yves s'évanouit. Quand elle eut
+repris ses sens, le plumitif lui dit: Je suis sans crédit pour
+faire du bien; tout mon pouvoir se borne à faire du mal
+quelquefois. Croyez-moi, allez chez M. de Saint-Pouange, qui
+fait le bien et le mal, cousin et favori de monseigneur de
+Louvois. Ce ministre a deux âmes: M. de Saint-Pouange en est
+une; madame Dufresnoy[2], l'autre; mais elle n'est pas à présent à
+Versailles; il ne vous reste que de fléchir le protecteur que je
+vous indique. La belle Saint-Yves, partagée entre un peu de joie
+et d'extrêmes douleurs, entre quelque espérance et de tristes
+craintes, poursuivie par son frère, adorant son amant, essuyant
+ses larmes et en versant encore, tremblante, affaiblie, et
+reprenant courage, courut vite chez M. de Saint-Pouange.
+
+ [1] Dans les éditions antérieures aux éditions de Kehl, ou lit:
+ _Madame Du Belloy_. B.
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+Progrès de l'esprit de l'Ingénu.
+
+
+L'Ingénu fesait des progrès rapides dans les sciences, et surtout
+dans la science de l'homme. La cause du développement rapide de
+son esprit était due à son éducation sauvage presque autant qu'à
+la trempe de son âme; car, n'ayant rien appris dans son enfance,
+il n'avait point appris de préjugés. Son entendement n'ayant
+point été courbé par l'erreur était demeuré dans toute sa
+rectitude. Il voyait les choses comme elles sont, au lieu que
+les idées qu'on nous donne dans l'enfance nous les font voir
+toute notre vie comme elles ne sont point. Vos persécuteurs sont
+abominables, disait-il à son ami Gordon. Je vous plains d'être
+opprimé, mais je vous plains d'être janséniste. Toute secte me
+paraît le ralliement de l'erreur. Dites-moi s'il y a des sectes
+en géométrie? Non, mon cher enfant, lui dit en soupirant le bon
+Gordon; tous les hommes sont d'accord sur la vérité quand elle
+est démontrée, mais ils sont trop partagés sur les vérités
+obscures.--Dites sur les faussetés obscures. S'il y avait eu
+une seule vérité cachée dans vos amas d'arguments qu'on ressasse
+depuis tant de siècles, on l'aurait découverte sans doute; et
+l'univers aurait été d'accord au moins sur ce point-là. Si cette
+vérité était nécessaire comme le soleil l'est à la terre, elle
+serait brillante comme lui. C'est une absurdité, c'est un
+outrage au genre humain, c'est un attentat contre l'Être infini
+et suprême de dire: il y a une vérité essentielle à l'homme, et
+Dieu l'a cachée. Tout ce que disait ce jeune ignorant, instruit
+par la nature, fesait une impression profonde sur l'esprit du
+vieux savant infortuné. Serait-il bien vrai, s'écriat-il, que je
+me fusse rendu malheureux pour des chimères? Je suis bien plus
+sûr de mon malheur que de la grâce efficace. J'ai consumé mes
+jours à raisonner sur la liberté de Dieu et du genre humain; mais
+j'ai perdu la mienne; ni saint Augustin ni saint Prosper ne me
+tireront de l'abîme où je suis.
+
+L'Ingénu, livré à son caractère, dit enfin: Voulez-vous que je
+vous parle avec une confiance hardie? Ceux qui se font
+persécuter pour ces vaines disputes de l'école me semblent peu
+sages; ceux qui persécutent me paraissent des monstres.
+
+Les deux captifs étaient fort d'accord sur l'injustice de leur
+captivité. Je suis cent fois plus à plaindre que vous, disait
+l'Ingénu; je suis né libre comme l'air; j'avais deux vies, la
+liberté et l'objet de mon amour: on me les ôte. Nous voici tous
+deux dans les fers, sans savoir la raison et sans pouvoir la
+demander. J'ai vécu Huron vingt ans; on dit que ce sont des
+barbares, parcequ'ils se vengent de leurs ennemis; mais ils n'ont
+jamais opprimé leurs amis. A peine ai-je mis le pied en France,
+que j'ai versé mon sang pour elle; j'ai peut-être sauvé une
+province, et pour récompense je suis englouti dans ce tombeau des
+vivants, où je serais mort de rage sans vous. Il n'y a donc
+point de lois dans ce pays? on condamne les hommes sans les
+entendre! Il n'en est pas ainsi en Angleterre. Ah! ce n'était
+pas contre les Anglais que je devais me battre. Ainsi sa
+philosophie naissante ne pouvait dompter la nature outragée dans
+le premier de ses droits, et laissait un libre cours à sa juste
+colère.
+
+Son compagnon ne le contredit point. L'absence augmente toujours
+l'amour qui n'est pas satisfait, et la philosophie ne le diminue
+pas. Il parlait aussi souvent de sa chère Saint-Yves que de
+morale et de métaphysique. Plus ses sentiments s'épuraient, et
+plus il aimait. Il lut quelques romans nouveaux; il en trouva
+peu qui lui peignissent la situation de son âme. Il sentait que
+son coeur allait toujours au-delà de ce qu'il lisait. Ah!
+disait-il, presque tous ces auteurs-là n'ont que de l'esprit et
+de l'art. Enfin le bon prêtre janséniste devenait insensiblement
+le confident de sa tendresse. Il ne connaissait l'amour
+auparavant que comme un péché dont on s'accuse en confession. Il
+apprit à le connaître comme un sentiment aussi noble que tendre,
+qui peut élever l'âme autant que l'amollir, et produire même
+quelquefois des vertus. Enfin, pour dernier prodige, un Huron
+convertissait un janséniste.
+
+CHAPITRE XV.
+
+La belle Saint-Yves résiste à des propositions délicates.
+
+La belle Saint-Yves, plus tendre encore que son amant, alla donc
+chez M. de Saint-Pouange, accompagnée de l'amie chez qui elle
+logeait, toutes deux cachées dans leurs coiffes. La première
+chose qu'elle vit à la porte ce fut l'abbé de Saint-Yves, son
+frère, qui en sortait. Elle fut intimidée; mais la dévote amie
+la rassura. C'est précisément parcequ'on a parlé contre vous
+qu'il faut que vous parliez. Soyez sûre que dans ce pays les
+accusateurs ont toujours raison, si on ne se hâte de les
+confondre. Votre présence d'ailleurs, ou je me trompe fort, fera
+plus d'effet que les paroles de votre frère.
+
+Pour peu qu'on encourage une amante passionnée, elle est
+intrépide. La Saint-Yves se présente à l'audience. Sa jeunesse,
+ses charmes, ses yeux tendres mouillés de quelques pleurs,
+attirèrent tous les regards. Chaque courtisan du sous-ministre
+oublia un moment l'idole du pouvoir pour contempler celle de la
+beauté. Le Saint-Pouange la fit entrer dans un cabinet; elle
+parla avec attendrissement et avec grâce. Saint-Pouange se
+sentit touché. Elle tremblait, il la rassura. Revenez ce soir,
+lui dit-il; vos affaires méritent qu'on y pense et qu'on en parle
+à loisir; il y a ici trop de monde; on expédie les audiences trop
+rapidement: il faut que je vous entretienne à fond de tout ce qui
+vous regarde. Ensuite, ayant fait l'éloge de sa beauté et de ses
+sentiments, il lui recommanda de venir à sept heures du soir.
+
+Elle n'y manqua pas; la dévote amie l'accompagna encore, mais
+elle se tint dans le salon, et lut le _Pédagogue chrétien_[1],
+pendant que le Saint-Pouange et la belle Saint-Yves étaient dans
+l'arrière-cabinet. Croiriez-vous bien, mademoiselle, lui dit-il
+d'abord, que votre frère est venu me demander une lettre de
+cachet contre vous? En vérité j'en expédierais plutôt une pour
+le renvoyer en Basse-Bretagne.--Hélas! monsieur, on est donc
+bien libéral de lettres de cachet dans vos bureaux, puisqu'on en
+vient solliciter du fond du royaume, comme des pensions. Je suis
+bien loin d'en demander une contre mon frère. J'ai beaucoup à me
+plaindre de lui, mais je respecte la liberté des hommes; je
+demande celle d'un homme que je veux épouser, d'un homme à qui le
+roi doit la conservation d'une province, qui peut le servir
+utilement, et qui est le fils d'un officier tué à son service.
+De quoi est-il accusé? comment a-t-on pu le traiter si
+cruellement sans l'entendre?
+
+ [1] Ouvrage que Voltaire appelle _Excellent livre pour les sots_
+ (voyez tome XXIX, page 119). L'auteur est le P. Outreman. B.
+
+
+Alors le sous-ministre lui montra la lettre du jésuite espion et
+celle du perfide bailli.--Quoi! il y a de pareils monstres
+sur la terre! et on veut me forcer ainsi à épouser le fils
+ridicule d'un homme ridicule et méchant! et c'est sur de pareils
+avis qu'on décide ici de la destinée des citoyens! Elle se jeta
+à genoux, elle demanda avec des sanglots la liberté du brave
+homme qui l'adorait. Ses charmes en cet état parurent dans leur
+plus grand avantage. Elle était si belle, que le Saint-Pouange,
+perdant toute honte, lui insinua qu'elle réussirait si elle
+commençait par lui donner les prémices de ce qu'elle réservait à
+son amant. La Saint-Yves, épouvantée et confuse, feignit
+long-temps de ne le pas entendre; il fallut s'expliquer plus
+clairement. Un mot lâché d'abord avec retenue en produisait un
+plus fort suivi d'un autre plus expressif. On offrit non
+seulement la révocation de la lettre de cachet, mais des
+récompenses, de l'argent, des honneurs, des établissements; et
+plus on promettait, plus le désir de n'être pas refusé
+augmentait.
+
+La Saint-Yves pleurait, elle était suffoquée, à demi renversée
+sur un sofa, croyant à peine ce qu'elle voyait, ce qu'elle
+entendait. Le Saint-Pouange, à son tour, se jeta à ses genoux.
+Il n'était pas sans agréments, et aurait pu ne pas effaroucher un
+coeur moins prévenu; mais Saint-Yves adorait son amant, et
+croyait que c'était un crime horrible de le trahir pour le
+servir. Saint-Pouange redoublait les prières et les promesses:
+enfin la tête lui tourna au point, qu'il lui déclara que c'était
+le seul moyen de tirer de sa prison l'homme auquel elle prenait
+un intérêt si violent et si tendre. Cet étrange entretien se
+prolongeait. La dévote de l'antichambre, en lisant son _Pédagogue
+chrétien_, disait: Mon Dieu! que peuvent-ils faire là depuis deux
+heures? jamais monseigneur de Saint-Pouange n'a donné une si
+longue audience; peut-être qu'il a tout refusé à cette pauvre
+fille, puisqu'elle le prie encore.
+
+Enfin sa compagne sortit de l'arrière-cabinet, tout éperdue, sans
+pouvoir parler, réfléchissant profondément sur le caractère des
+grands et des demi-grands, qui sacrifient si légèrement la
+liberté des hommes et l'honneur des femmes.
+
+Elle ne dit pas un mot pendant tout le chemin. Arrivée chez
+l'amie, elle éclata, elle lui conta tout. La dévote fit de
+grands signes de croix. Ma chère amie, il faut consulter dès
+demain le P. Tout-à-tous, notre directeur; il a beaucoup de
+crédit auprès de M. de Saint-Pouange; il confesse plusieurs
+servantes de sa maison; c'est un homme pieux et accommodant, qui
+dirige aussi des femmes de qualité: abandonnez-vous à lui, c'est
+ainsi que j'en use; je m'en suis toujours bien trouvée. Nous
+autres pauvres femmes nous avons besoin d'être conduites par un
+homme.--Eh bien donc! ma chère amie, j'irai trouver demain le
+P. Tout-à-tous.
+
+CHAPITRE XVI.
+
+Elle consulte un jésuite.
+
+Dès que la belle et désolée Saint-Yves fut avec son bon
+confesseur, elle lui confia qu'un homme puissant et voluptueux
+lui proposait de faire sortir de prison celui qu'elle devait
+épouser légitimement, et qu'il demandait un grand prix de son
+service; qu'elle avait une répugnance horrible pour une telle
+infidélité, et que, s'il ne s'agissait que de sa propre vie, elle
+la sacrifierait plutôt que de succomber.
+
+Voilà un abominable pécheur! lui dit le P. Tout-à-tous. Vous
+devriez bien me dire le nom de ce vilain homme; c'est à coup sûr
+quelque janséniste; je le dénoncerai à sa révérence le P. de La
+Chaise, qui le fera mettre dans le gîte où est à présent la chère
+personne que vous devez épouser.
+
+La pauvre fille, après un long embarras et de grandes
+irrésolutions, lui nomma enfin Saint-Pouange.
+
+
+Monseigneur de Saint-Pouange! s'écria le jésuite; ah! ma
+fille, c'est tout autre chose; il est cousin du plus grand
+ministre que nous ayons jamais eu, homme de bien, protecteur de
+la bonne cause, bon chrétien; il ne peut avoir eu une telle
+pensée; il faut que vous ayez mal entendu.--Ah! mon père, je
+n'ai entendu que trop bien; je suis perdue, quoi que je fasse; je
+n'ai que le choix du malheur et de la honte; il faut que mon
+amant reste enseveli tout vivant, ou que je me rende indigne de
+vivre. Je ne puis le laisser périr, et je ne puis le sauver.
+
+Le P. Tout-à-tous tâcha de la calmer par ces douces paroles:
+
+Premièrement, ma fille, ne dites jamais ce mot _mon amant_; il y
+a quelque chose de mondain qui pourrait offenser Dieu: dites _mon
+mari_; car bien qu'il ne le soit pas encore, vous le regardez
+comme tel; et rien n'est plus honnête.
+
+Secondement, bien qu'il soit votre époux en idée, en espérance,
+il ne l'est pas en effet: ainsi vous ne commettriez pas un
+adultère, péché énorme qu'il faut toujours éviter autant qu'il
+est possible.
+
+Troisièmement, les actions ne sont pas d'une malice de coulpe
+quand l'intention est pure, et rien n'est plus pur que de
+délivrer votre mari.
+
+Quatrièmement, vous avez des exemples dans la sainte antiquité
+qui peuvent merveilleusement servir à votre conduite. Saint
+Augustin rapporte que sous le proconsulat de Septimius Acyndinus[1],
+en l'an 340 de notre salut, un pauvre homme ne pouvant payer à
+César ce qui appartenait à César, fut condamné à la mort, comme
+il est juste, malgré la maxime, _Où il n'y a rien le roi perd ses
+droits_. Il s'agissait d'une livre d'or; le condamné avait une
+femme en qui Dieu avait mis la beauté et la prudence. Un vieux
+richard promit de donner une livre d'or, et même plus, à la dame,
+à condition qu'il commettrait avec elle le péché immonde. La
+dame ne crut point faire mal en sauvant son mari. Saint Augustin
+approuve fort sa généreuse résignation. Il est vrai que le vieux
+richard la trompa, et peut-être même son mari n'en fut pas moins
+pendu; mais elle avait fait tout ce qui était en elle pour sauver
+sa vie.
+
+ [1] Voyez, dans le _Dictionnaire de Bayle_, l'article
+ ACYNDINUS. B.
+
+
+Soyez sûre, ma fille, que quand un jésuite vous cite saint
+Augustin, il faut que ce saint ait pleinement raison. Je ne vous
+conseille rien, vous êtes sage; il est à présumer que vous serez
+utile à votre mari. Monseigneur de Saint-Pouange est un honnête
+homme, il ne vous trompera pas; c'est tout ce que je puis vous
+dire: je prierai Dieu pour vous, et j'espère que tout se passera
+à sa plus grande gloire.
+
+La belle Saint-Yves, non moins effrayée des discours du jésuite
+que des propositions du sous-ministre, s'en retourna éperdue chez
+son amie. Elle était tentée de se délivrer, par la mort, de
+l'horreur de laisser dans une captivité affreuse l'amant qu'elle
+adorait, et de la honte de le délivrer au prix de ce qu'elle
+avait de plus cher, et qui ne devait appartenir qu'à cet amant
+infortuné.
+
+CHAPITRE XVII.
+
+Elle succombe par vertu.
+
+Elle priait son amie de la tuer; mais cette femme, non moins
+indulgente que le jésuite, lui parla plus clairement encore.
+Hélas! dit-elle, les affaires ne se font guère autrement dans
+cette cour si aimable, si galante, si renommée. Les places les
+plus médiocres et les plus considérables n'ont souvent été
+données qu'au prix qu'on exige de vous. Ecoutez, vous m'avez
+inspiré de l'amitié et de la confiance; je vous avouerai que si
+j'avais été aussi difficile que vous l'êtes, mon mari ne jouirait
+pas du petit poste qui le fait vivre; il le sait, et loin d'en
+être fâché, il voit en moi sa bienfaitrice, et il se regarde
+comme ma créature. Pensez-vous que tous ceux qui ont été à la
+tête des provinces, ou même des armées, aient dû leurs honneurs
+et leur fortune à leurs seuls services? Il en est qui en sont
+redevables à mesdames leurs femmes. Les dignités de la guerre
+ont été sollicitées par l'amour, et la place a été donnée au mari
+de la plus belle.
+
+Vous êtes dans une situation bien plus intéressante; il s'agit de
+rendre votre amant au jour et de l'épouser; c'est un devoir sacré
+qu'il vous faut remplir. On n'a point blâmé les belles et
+grandes dames dont je vous parle; on vous applaudira, on dira que
+vous ne vous êtes permis une faiblesse que par un excès de
+vertu.--Ah! quelle vertu! s'écria la belle Saint-Yves; quel
+labyrinthe d'iniquités! quel pays! et que j'apprends à
+connaître les hommes! Un P. de La Chaise et un bailli ridicule
+font mettre mon amant en prison, ma famille me persécute, on ne
+me tend la main dans mon désastre que pour me déshonorer. Un
+jésuite a perdu un brave homme, un autre jésuite veut me perdre;
+je ne suis entourée que de pièges, et je touche au moment de
+tomber dans la misère. Il faut que je me tue, ou que je parle au
+roi; je me jetterai à ses pieds sur son passage, quand il ira à
+la messe ou à la comédie.
+
+On ne vous laissera pas approcher, lui dit sa bonne amie; et si
+vous aviez le malheur de parler, mons de Louvois et le révérend
+P. de La Chaise pourraient vous enterrer dans le fond d'un
+couvent pour le reste de vos jours.
+
+Tandis que cette brave personne augmentait ainsi les perplexités
+de cette âme désespérée, et enfonçait le poignard dans son coeur,
+arrive un exprès de M. de Saint-Pouange avec une lettre et deux
+beaux pendants d'oreilles. Saint-Yves rejeta le tout en
+pleurant; mais l'amie s'en chargea.
+
+Dès que le messager fut parti, la confidente lit la lettre dans
+laquelle on propose un petit souper aux deux amies pour le soir.
+Saint-Yves jure qu'elle n'ira point. La dévote veut lui essayer
+les deux boucles de diamants. Saint-Yves ne le put souffrir;
+elle combattit la journée entière. Enfin, n'ayant en vue que son
+amant, vaincue, entraînée, ne sachant où on la mène, elle se
+laisse conduire au souper fatal. Rien n'avait pu la déterminer à
+se parer des pendants d'oreilles; la confidente les apporta, elle
+les lui ajusta malgré elle avant qu'on se mît à table.
+Saint-Yves était si confuse, si troublée, qu'elle se laissait
+tourmenter; et le patron en tirait un augure très favorable.
+Vers la fin du repas, la confidente se retira discrètement. Le
+patron montra alors la révocation de la lettre de cachet, le
+brevet d'une gratification considérable, celui d'une compagnie,
+et n'épargna pas les promesses. Ah! lui dit Saint-Yves, que je
+vous aimerais si vous ne vouliez pas être tant aimé!
+
+Enfin, après une longue résistance, après des sanglots, des cris,
+des larmes, affaiblie du combat, éperdue, languissante, il fallut
+se rendre. Elle n'eut d'autre ressource que de se promettre de
+ne penser qu'à l'Ingénu, tandis que le cruel jouirait
+impitoyablement de la nécessité où elle était réduite.
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+Elle délivre son amant et un janséniste.
+
+Au point du jour elle vole à Paris, munie de l'ordre du ministre.
+Il est difficile de peindre ce qui se passait dans son coeur
+pendant ce voyage. Qu'on imagine une âme vertueuse et noble,
+humiliée de son opprobre, enivrée de tendresse, déchirée des
+remords d'avoir trahi son amant, pénétrée du plaisir de délivrer
+ce qu'elle adore! Ses amertumes, ses combats, son succès,
+partageaient toutes ses réflexions. Ce n'était plus cette fille
+simple dont une éducation provinciale avait rétréci les idées.
+L'amour et le malheur l'avaient formée. Le sentiment avait fait
+autant de progrès en elle que la raison en avait fait dans
+l'esprit de son amant infortuné. Les filles apprennent à sentir
+plus aisément que les hommes n'apprennent à penser. Son aventure
+était plus instructive que quatre ans de couvent.
+
+Son habit était d'une simplicité extrême. Elle voyait avec
+horreur les ajustements sous lesquels elle avait paru devant son
+funeste bienfaiteur; elle avait laissé ses boucles de diamants à
+sa compagne sans même les regarder. Confuse et charmée, idolâtre
+de l'Ingénu, et se haïssant elle-même, elle arrive enfin à la
+porte de
+
+ ... cet affreux château, palais de la vengeance,
+ Qui renferme souvent le crime et l'innocence[1].
+
+ [1] _Henriade_,, chant IV, vers 456-57. B.
+
+
+Quand il fallut descendre du carrosse, les forces lui manquèrent;
+on l'aida; elle entra, le coeur palpitant, les yeux humides, le
+front consterné. On la présente au gouverneur; elle veut lui
+parler, sa voix expire; elle montre son ordre en articulant à
+peine quelques paroles. Le gouverneur aimait son prisonnier; il
+fut très aise de sa délivrance. Son coeur n'était pas endurci
+comme celui de quelques honorables geôliers ses confrères qui, ne
+pensant qu'à la rétribution attachée à la garde de leurs captifs,
+fondant leurs revenus sur leurs victimes, et vivant du malheur
+d'autrui, se fesaient en secret une joie affreuse des larmes des
+infortunés.
+
+Il fait venir le prisonnier dans son appartement. Les deux
+amants se voient, et tous deux s'évanouissent. La belle
+Saint-Yves resta long-temps sans mouvement et sans vie: l'autre
+rappela bientôt son courage. C'est apparemment là madame votre
+femme, lui dit le gouverneur; vous ne m'aviez point dit que vous
+fussiez marié. On me mande que c'est à ses soins généreux que
+vous devez votre délivrance. Ah! je ne suis pas digne d'être sa
+femme, dit la belle Saint-Yves d'une voix tremblante; et elle
+retomba encore en faiblesse.
+
+Quand elle eut repris ses sens, elle présenta, toujours
+tremblante, le brevet de la gratification, et la promesse par
+écrit d'une compagnie. L'Ingénu, aussi étonné qu'attendri,
+s'éveillait d'un songe pour retomber dans un autre. Pourquoi
+ai-je été renfermé ici? comment avez-vous pu m'en tirer? où
+sont les monstres qui m'y ont plongé? Vous êtes une divinité qui
+descendez du ciel à mon secours.
+
+La belle Saint-Yves baissait la vue, regardait son amant,
+rougissait, et détournait, le moment d'après, ses yeux mouillés
+de pleurs. Elle lui apprit enfin tout ce qu'elle savait, et tout
+ce qu'elle avait éprouvé, excepté ce qu'elle aurait voulu se
+cacher pour jamais, et ce qu'un autre que l'Ingénu, plus
+accoutumé au monde et plus instruit des usages de la cour, aurait
+deviné facilement.
+
+Est-il possible qu'un misérable comme ce bailli ait eu le pouvoir
+de me ravir ma liberté? Ah! je vois bien qu'il en est des
+hommes comme des plus vils animaux; tous peuvent nuire. Mais
+est-il possible qu'un moine, un jésuite confesseur du roi, ait
+contribué à mon infortune autant que ce bailli, sans que je
+puisse imaginer sous quel prétexte ce détestable fripon m'a
+persécuté? M'a-t-il fait passer pour un janséniste? Enfin,
+comment vous êtes-vous souvenue de moi? je ne le méritais pas,
+je n'étais alors qu'un sauvage. Quoi! vous avez pu sans
+conseil, sans secours, entreprendre le voyage de Versailles!
+Vous y avez paru, et on a brisé mes fers! Il est donc dans la
+beauté et dans la vertu un charme invincible qui fait tomber les
+portes de fer, et qui amollit les coeurs de bronze!
+
+A ce mot de _vertu_, des sanglots échappèrent à la belle
+Saint-Yves. Elle ne savait pas combien elle était vertueuse dans
+le crime qu'elle se reprochait.
+
+Son amant continua ainsi: Ange, qui avez rompu mes liens, si vous
+avez eu (ce que je ne comprends pas encore) assez de crédit pour
+me faire rendre justice, faites-la donc rendre aussi à un
+vieillard qui m'a le premier appris à penser, comme vous m'avez
+appris à aimer. La calamité nous a unis; je l'aime comme un
+père, je ne peux vivre ni sans vous ni sans lui.
+
+Moi! que je sollicite le même homme qui....--Oui, je veux
+tout vous devoir, et je ne veux devoir jamais rien qu'à vous:
+écrivez à cet homme puissant, comblez-moi de vos bienfaits,
+achevez ce que vous avez commencé, achevez vos prodiges. Elle
+sentait qu'elle devait faire tout ce que son amant exigeait: elle
+voulut écrire, sa main ne pouvait obéir. Elle recommença trois
+fois sa lettre, la déchira trois fois; elle écrivit enfin, et les
+deux amants sortirent après avoir embrassé le vieux martyr de la
+grâce efficace.
+
+L'heureuse et désolée Saint-Yves savait dans quelle maison
+logeait son frère; elle y alla; son amant prit un appartement
+dans la même maison.
+
+A peine y furent-ils arrivés que son protecteur lui envoya
+l'ordre de l'élargissement du bon-homme Gordon, et lui demanda un
+rendez-vous pour le lendemain. Ainsi, à chaque action honnête et
+généreuse qu'elle fesait, son déshonneur en était le prix. Elle
+regardait avec exécration cet usage de vendre le malheur et le
+bonheur des hommes. Elle donna l'ordre de l'élargissement à son
+amant, et refusa le rendez-vous d'un bienfaiteur qu'elle ne
+pouvait plus voir sans expirer de douleur et de honte. L'Ingénu
+ne pouvait se séparer d'elle que pour aller délivrer un ami: il y
+vola. Il remplit ce devoir en réfléchissant sur les étranges
+événements de ce monde, et en admirant la vertu courageuse d'une
+jeune fille à qui deux infortunés devaient plus que la vie.
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+L'Ingénu, la belle Saint-Yves, et leurs parents, sont rassemblés.
+
+
+La généreuse et respectable infidèle était avec son frère l'abbé
+de Saint-Yves, le bon prieur de la Montagne, et la dame de
+Kerkabon. Tous étaient également étonnés; mais leur situation et
+leurs sentiments étaient bien différents. L'abbé de Saint-Yves
+pleurait ses torts aux pieds de sa soeur, qui lui pardonnait. Le
+prieur et sa tendre soeur pleuraient aussi, mais de joie; le
+vilain bailli et son insupportable fils ne troublaient point
+cette scène touchante. Ils étaient partis au premier bruit de
+l'élargissement de leur ennemi; ils couraient ensevelir dans leur
+province leur sottise et leur crainte.
+
+Les quatre personnages, agités de cent mouvements divers,
+attendaient que le jeune homme revînt avec l'ami qu'il devait
+délivrer. L'abbé de Saint-Yves n'osait lever les yeux devant sa
+soeur: la bonne Kerkabon disait: Je reverrai donc mon cher neveu!
+Vous le reverrez, dit la charmante Saint-Yves, mais ce n'est plus
+le même homme; son maintien, son ton, ses idées, son esprit, tout
+est changé. Il est devenu aussi respectable qu'il était naïf et
+étranger à tout. Il sera l'honneur et la consolation de votre
+famille: que ne puis-je être aussi le bonheur de la mienne! Vous
+n'êtes point non plus la même, dit le prieur; que vous est-il
+donc arrivé qui ait fait en vous un si grand changement?
+
+Au milieu de cette conversation l'Ingénu arrive, tenant par la
+main son janséniste. La scène alors devint plus neuve et plus
+intéressante. Elle commença par les tendres embrassements de
+l'oncle et de la tante. L'abbé de Saint-Yves se mettait presque
+aux genoux de l'Ingénu, qui n'était plus l'ingénu. Les deux
+amants se parlaient par des regards qui exprimaient tous les
+sentiments dont ils étaient pénétrés. On voyait éclater la
+satisfaction, la reconnaissance, sur le front de l'un; l'embarras
+était peint dans les yeux tendres et un peu égarés de l'autre.
+On était étonné qu'elle mêlât de la douleur à tant de joie.
+
+Le vieux Gordon devint en peu de moments cher à toute la famille.
+Il avait été malheureux avec le jeune prisonnier, et c'était un
+grand titre. Il devait sa délivrance aux deux amants, cela seul
+le réconciliait avec l'amour; l'âpreté de ses anciennes opinions
+sortait de son coeur: il était changé en homme, ainsi que le
+Huron. Chacun raconta ses aventures avant le souper. Les deux
+abbés, la tante, écoutaient comme des enfants qui entendent des
+histoires de revenants, et comme des hommes qui s'intéressaient
+tous à tant de désastres. Hélas! dit Gordon, il y a peut-être
+plus de cinq cents personnes vertueuses qui sont à présent dans
+les mêmes fers que mademoiselle de Saint-Yves a brisés: leurs
+malheurs sont inconnus. On trouve assez de mains qui frappent
+sur la foule des malheureux, et rarement une secourable. Cette
+réflexion si vraie augmentait sa sensibilité et sa
+reconnaissance: tout redoublait le triomphe de la belle
+Saint-Yves; on admirait la grandeur et la fermeté de son âme.
+L'admiration était mêlée de ce respect qu'on sent malgré soi pour
+une personne qu'on croit avoir du crédit à la cour. Mais l'abbé
+de Saint-Yves disait quelquefois: Comment ma soeur a-t-elle pu
+faire pour obtenir si tôt ce crédit?
+
+On allait se mettre à table de très bonne heure: voilà que la
+bonne amie de Versailles arrive, sans rien savoir de tout ce qui
+s'était passé; elle était en carrosse à six chevaux, et on voit
+bien à qui appartient l'équipage. Elle entre avec l'air imposant
+d'une personne de cour qui a de grandes affaires, salue très
+légèrement la compagnie, et tirant la belle Saint-Yves à l'écart:
+Pourquoi vous faire tant attendre? Suivez-moi; voilà vos
+diamants que vous aviez oubliés. Elle ne put dire ces paroles si
+bas que l'Ingénu ne les entendît: il vit les diamants; le frère
+fut interdit; l'oncle et la tante n'éprouvèrent qu'une surprise
+de bonnes gens qui n'avaient jamais vu une telle magnificence.
+Le jeune homme, qui s'était formé par un an de réflexions, en fit
+malgré lui, et parut troublé un moment. Son amante s'en aperçut;
+une pâleur mortelle se répandit sur son beau visage, un frisson
+la saisit, elle se soutenait à peine. Ah! madame, dit-elle à la
+fatale amie, vous m'avez perdue! vous me donnez la mort! Ces
+paroles percèrent le coeur de l'Ingénu; mais il avait déjà appris
+à se posséder; il ne les releva point, de peur d'inquiéter sa
+maîtresse devant son frère, mais il pâlit comme elle.
+
+Saint-Yves, éperdue de l'altération qu'elle apercevait sur le
+visage de son amant, entraîne cette femme hors de la chambre dans
+un petit passage, jette les diamants à terre devant elle. Ah!
+ce ne sont pas eux qui m'ont séduite, vous le savez; mais celui
+qui les a donnés ne me reverra jamais. L'amie les ramassait, et
+Saint-Yves ajoutait: Qu'il les reprenne ou qu'il vous les donne;
+allez, ne me rendez plus honteuse de moi-même. L'ambassadrice
+enfin s'en retourna, ne pouvant comprendre les remords dont elle
+était témoin.
+
+La belle Saint-Yves, oppressée, éprouvant dans son corps une
+révolution qui la suffoquait, fut obligée de se mettre au lit;
+mais pour n'alarmer personne elle ne parla point de ce qu'elle
+souffrait; et, ne prétextant que sa lassitude, elle demanda la
+permission de prendre du repos; mais ce fut après avoir rassuré
+la compagnie par des paroles consolantes et flatteuses, et jeté
+sur son amant des regards qui portaient le feu dans son âme.
+
+Le souper, qu'elle n'animait pas, fut triste dans le
+commencement, mais de cette tristesse intéressante qui fournit
+de ces conversations attachantes et utiles si supérieures à la
+frivole joie qu'on recherche, et qui n'est d'ordinaire qu'un
+bruit importun.
+
+Gordon fit en peu de mots l'histoire et du jansénisme et du
+molinisme, et des persécutions dont un parti accablait l'autre,
+et de l'opiniâtreté de tous les deux. L'Ingénu en fit la
+critique, et plaignit les hommes qui, non contents de tant de
+discordes que leurs intérêts allument, se font de nouveaux maux
+pour des intérêts chimériques, et pour des absurdités
+inintelligibles. Gordon racontait, l'autre jugeait; les convives
+écoutaient avec émotion, et s'éclairaient d'une lumière nouvelle.
+On parla de la longueur de nos infortunes et de la brièveté de la
+vie. On remarqua que chaque profession a un vice et un danger
+qui lui sont attachés, et que, depuis le prince jusqu'au dernier
+des mendiants, tout semble accuser la nature. Comment se
+trouve-t-il tant d'hommes qui, pour si peu d'argent, se font les
+persécuteurs, les satellites, les bourreaux des autres hommes?
+Avec quelle indifférence inhumaine un homme en place signe la
+destruction d'une famille, et avec quelle joie plus barbare des
+mercenaires l'exécutent!
+
+J'ai vu dans ma jeunesse, dit le bon-homme Gordon, un parent du
+maréchal de Marillac, qui, étant poursuivi dans sa province pour
+la cause de cet illustre malheureux, se cachait dans Paris sous
+un nom supposé. C'était un vieillard de soixante et douze ans.
+Sa femme, qui l'accompagnait, était à peu près de son âge. Ils
+avaient eu un fils libertin qui, à l'âge de quatorze ans, s'était
+enfui de la maison paternelle; devenu soldat, puis déserteur, il
+avait passé par tous les degrés de la débauche et de la misère:
+enfin, ayant pris un nom de terre, il était dans les gardes du
+cardinal de Richelieu (car ce prêtre, ainsi que le Mazarin, avait
+des gardes); il avait obtenu un bâton d'exempt dans cette
+compagnie de satellites. Cet aventurier fut chargé d'arrêter le
+vieillard et son épouse, et s'en acquitta avec toute la dureté
+d'un homme qui voulait plaire à son maître. Comme il les
+conduisait, il entendit ces deux victimes déplorer la longue
+suite des malheurs qu'elles avaient éprouvés depuis leur berceau.
+Le père et la mère comptaient parmi leurs plus grandes infortunes
+les égarements et la perte de leur fils. Il les reconnut, il ne
+les conduisit pas moins en prison, en les assurant que son
+éminence devait être servie de préférence à tout. Son éminence
+récompensa son zèle.
+
+J'ai vu un espion du P. de La Chaise trahir son propre frère,
+dans l'espérance d'un petit bénéfice qu'il n'eut point; et je
+l'ai vu mourir, non de remords, mais de douleur d'avoir été
+trompé par le jésuite.
+
+L'emploi de confesseur, que j'ai long-temps exercé, m'a fait
+connaître l'intérieur des familles; je n'en ai guère vu qui ne
+fussent plongées dans l'amertume, tandis qu'au dehors, couvertes
+du masque du bonheur, elles paraissaient nager dans la joie; et
+j'ai toujours remarqué que les grands chagrins étaient le fruit
+de notre cupidité effrénée.
+
+Pour moi, dit l'Ingénu, je pense qu'une âme noble, reconnaissante,
+et sensible, peut vivre heureuse; et je compte bien jouir d'une
+félicité sans mélange avec la belle et généreuse Saint-Yves; car
+je me flatte, ajouta-t-il, en s'adressant à son frère avec le
+sourire de l'amitié, que vous ne me refuserez pas, comme l'année
+passée, et que je m'y prendrai d'une manière plus décente.
+L'abbé se confondit en excuses du passé et en protestations d'un
+attachement éternel.
+
+L'oncle Kerkabon dit que ce serait le plus beau jour de sa vie.
+La bonne tante, en s'extasiant et en pleurant de joie, s'écriait:
+Je vous l'avais bien dit que vous ne seriez jamais sous-diacre!
+ce sacrement-ci vaut mieux que l'autre; plût à Dieu que j'en
+eusse été honorée! mais je vous servirai de mère. Alors ce fut
+à qui renchérirait sur les louanges de la tendre Saint-Yves.
+
+Son amant avait le coeur trop plein de ce qu'elle avait fait pour
+lui, il l'aimait trop pour que l'aventure des diamants eût fait
+sur son coeur une impression dominante. Mais ces mots qu'il
+avait trop entendus, _vous me donnez la mort_, l'effrayaient
+encore en secret, et corrompaient toute sa joie, tandis que les
+éloges de sa belle maîtresse augmentaient encore son amour.
+Enfin on n'était plus occupé que d'elle; on ne parlait que du
+bonheur que ces deux amants méritaient; on s'arrangeait pour
+vivre tous ensemble dans Paris; on fesait des projets de fortune
+et d'agrandissement; on se livrait à toutes ces espérances que la
+moindre lueur de félicité fait naître si aisément. Mais
+l'Ingénu, dans le fond de son coeur, éprouvait un sentiment
+secret qui repoussait cette illusion. Il relisait ces promesses
+signées Saint-Pouange, et les brevets signés Louvois; on lui
+dépeignit ces deux hommes tels qu'ils étaient, ou qu'on les
+croyait être. Chacun parla des ministres et du ministère avec
+cette liberté de table, regardée en France comme la plus
+précieuse liberté qu'on puisse goûter sur la terre.
+
+Si j'étais roi de France, dit l'Ingénu, voici le ministre de la
+guerre que je choisirais: je voudrais un homme de la plus haute
+naissance, par la raison qu'il donne des ordres à la noblesse.
+J'exigerais qu'il eût été lui-même officier, qu'il eût passé par
+tous les grades, qu'il fût au moins lieutenant-général des
+armées, et digne d'être maréchal de France; car n'est-il pas
+nécessaire qu'il ait servi lui-même, pour mieux connaître les
+détails du service? et les officiers n'obéiront-ils pas avec cent
+fois plus d'allégresse à un homme de guerre, qui aura comme eux
+signalé son courage, qu'à un homme de cabinet qui ne peut que
+deviner tout au plus les opérations d'une campagne, quelque
+esprit qu'il puisse avoir? Je ne serais pas fâché que mon
+ministre fût généreux, quoique mon garde du trésor royal en fût
+quelquefois un peu embarrassé. J'aimerais qu'il eût un travail
+facile, et que même il se distinguât par cette gaîté d'esprit,
+partage d'un homme supérieur aux affaires, qui plaît tant à la
+nation, et qui rend tous les devoirs moins pénibles. Il desirait
+que ce ministre eût ce caractère, parcequ'il avait toujours
+remarqué que cette belle humeur est incompatible avec la cruauté.
+
+Mons de Louvois n'aurait peut-être pas été satisfait des souhaits
+de l'Ingénu; il avait une autre sorte de mérite.
+
+Mais pendant qu'on était à table, la maladie de cette fille
+malheureuse prenait un caractère funeste; son sang s'était
+allumé, une fièvre dévorante s'était déclarée, elle souffrait, et
+ne se plaignait point, attentive à ne pas troubler la joie des
+convives.
+
+Son frère, sachant qu'elle ne dormait pas, alla au chevet de son
+lit; il fut surpris de l'état où elle était. Tout le monde
+accourut; l'amant se présentait à la suite du frère. Il était,
+sans doute, le plus alarmé et le plus attendri de tous; mais il
+avait appris à joindre la discrétion à tous les dons heureux que
+la nature lui avait prodigués, et le sentiment prompt des
+bienséances commençait à dominer dans lui.
+
+On fit venir aussitôt un médecin du voisinage. C'était un de
+ceux qui visitent leurs malades en courant, qui confondent la
+maladie qu'ils viennent de voir avec celle qu'ils voient, qui
+mettent une pratique aveugle dans une science à laquelle toute la
+maturité d'un discernement sain et réfléchi ne peut ôter son
+incertitude et ses dangers. Il redoubla le mal par sa
+précipitation à prescrire un remède alors à la mode. De la mode
+jusque dans la médecine! Cette manie était trop commune dans
+Paris.
+
+La triste Saint-Yves contribuait encore plus que son médecin à
+rendre sa maladie dangereuse. Son âme tuait son corps. La foule
+des pensées qui l'agitaient portait dans ses veines un poison
+plus dangereux que celui de la fièvre la plus brûlante.
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+La belle Saint-Yves meurt, et ce qui en arrive.
+
+
+On appela un autre médecin: celui-ci, au lieu d'aider la nature,
+et de la laisser agir dans une jeune personne dans qui tous les
+organes rappelaient la vie, ne fut occupé que de contrecarrer son
+confrère. La maladie devint mortelle en deux jours. Le cerveau,
+qu'on croit le siège de l'entendement, fut attaqué aussi
+violemment que le coeur, qui est, dit-on, le siège des passions.
+
+Quelle mécanique incompréhensible a soumis les organes au
+sentiment et à la pensée? comment une seule idée douloureuse
+dérange-t-elle le cours du sang? et comment le sang à son tour
+porte-t-il ses irrégularités dans l'entendement humain? quel est
+ce fluide inconnu et dont l'existence est certaine, qui, plus
+prompt, plus actif que la lumière, vole, en moins d'un clin
+d'oeil, dans tous les canaux de la vie, produit les sensations,
+la mémoire, la tristesse ou la joie, la raison ou le vertige,
+rappelle avec horreur ce qu'on voudrait oublier, et fait d'un
+animal pensant ou un objet d'admiration, ou un sujet de pitié et
+de larmes?
+
+C'était là ce que disait le bon Gordon; et cette réflexion si
+naturelle, que rarement font les hommes, ne dérobait rien à son
+attendrissement; car il n'était pas de ces malheureux philosophes
+qui s'efforcent d'être insensibles. Il était touché du sort de
+cette jeune fille, comme un père qui voit mourir lentement son
+enfant chéri. L'abbé de Saint-Yves était désespéré, le prieur et
+sa soeur répandaient des ruisseaux de larmes. Mais qui pourrait
+peindre l'état de son amant? nulle langue n'a des expressions
+qui répondent à ce comble de douleurs; les langues sont trop
+imparfaites.
+
+La tante, presque sans vie, tenait la tête de la mourante dans
+ses faibles bras; son frère était à genoux au pied du lit; son
+amant pressait sa main qu'il baignait de pleurs, et éclatait en
+sanglots; il la nommait sa bienfaitrice, son espérance, sa vie,
+la moitié de lui-même, sa maîtresse, son épouse. A ce mot
+d'épouse elle soupira, le regarda avec une tendresse
+inexprimable, et soudain jeta un cri d'horreur; puis, dans un de
+ces intervalles où l'accablement, et l'oppression des sens, et
+les souffrances suspendues, laissent à l'âme sa liberté et sa
+force, elle s'écria: Moi, votre épouse! ah! cher amant, ce nom,
+ce bonheur, ce prix, n'étaient plus faits pour moi; je meurs, et
+je le mérite. O dieu de mon coeur! ô vous que j'ai sacrifié à
+des démons infernaux, c'en est fait, je suis punie, vivez
+heureux. Ces paroles tendres et terribles ne pouvaient être
+comprises; mais elles portaient dans tous les coeurs l'effroi et
+l'attendrissement; elle eut le courage de s'expliquer. Chaque
+mot fit frémir d'étonnement, de douleur, et de pitié, tous les
+assistants. Tous se réunissaient à détester l'homme puissant qui
+n'avait réparé une horrible injustice que par un crime, et qui
+avait forcé la plus respectable innocence à être sa complice.
+
+Qui? vous coupable! lui dit son amant; non, vous ne l'êtes pas;
+le crime ne peut être que dans le coeur, le vôtre est à la vertu
+et à moi.
+
+Il confirmait ce sentiment par des paroles qui semblaient ramener
+à la vie la belle Saint-Yves. Elle se sentit consolée, et
+s'étonnait d'être aimée encore. Le vieux Gordon l'aurait
+condamnée dans le temps qu'il n'était que janséniste; mais, étant
+devenu sage, il l'estimait, et il pleurait.
+
+Au milieu de tant de larmes et de craintes, pendant que le danger
+de cette fille si chère remplissait tous les coeurs, que tout
+était consterné, on annonce un courrier de la cour. Un courrier!
+et de qui? et pourquoi? c'était de la part du confesseur du roi
+pour le prieur de la Montagne; ce n'était pas le P. de La Chaise
+qui écrivait, c'était le frère Vadbled, son valet de chambre,
+homme très important dans ce temps-là, lui qui mandait aux
+archevêques les volontés du révérend père, lui qui donnait
+audience, lui qui promettait des bénéfices, lui qui fesait
+quelquefois expédier des lettres de cachet. Il écrivait à l'abbé
+de la Montagne «que sa révérence était informée des aventures de
+son neveu, que sa prison n'était qu'une méprise, que ces petites
+disgrâces arrivaient fréquemment, qu'il ne fallait pas y faire
+attention, qu'enfin il convenait que lui prieur vînt lui
+présenter son neveu le lendemain, qu'il devait amener avec lui le
+bon-homme Gordon, que lui frère Vadbled les introduirait chez sa
+révérence et chez mons de Louvois, lequel leur dirait un mot dans
+son antichambre.»
+
+Il ajoutait que l'histoire de l'Ingénu et son combat contre les
+Anglais avaient été contés au roi, que sûrement le roi daignerait
+le remarquer quand il passerait dans la galerie, et peut-être
+même lui ferait un signe de tête. La lettre finissait par
+l'espérance dont on le flattait, que toutes les dames de la cour
+s'empresseraient de faire venir son neveu à leur toilette, que
+plusieurs d'entre elles lui diraient: Bonjour, monsieur l'Ingénu;
+et qu'assurément il serait question de lui au souper du roi. La
+lettre était signée: «Votre affectionné Vadbled, frère jésuite.»
+
+Le prieur ayant lu la lettre tout haut, son neveu furieux, et
+commandant un moment à sa colère, ne dit rien au porteur; mais se
+tournant vers le compagnon de ses infortunes, il lui demanda ce
+qu'il pensait de ce style. Gordon lui répondit: C'est donc ainsi
+qu'on traite les hommes comme des singes! on les bat et on les
+fait danser. L'Ingénu, reprenant son caractère, qui revient
+toujours dans les grands mouvements de l'âme, déchira la lettre
+par morceaux, et les jeta au nez du courrier: Voilà ma réponse.
+Son oncle épouvanté crut voir le tonnerre et vingt lettres de
+cachet tomber sur lui. Il alla vite écrire et excuser, comme il
+put, ce qu'il prenait pour l'emportement d'un jeune homme, et qui
+était la saillie d'une grande âme.
+
+Mais des soins plus douloureux s'emparaient de tous les coeurs.
+La belle et infortunée Saint-Yves sentait déjà sa fin approcher;
+elle était dans le calme, mais dans ce calme affreux de la nature
+affaissée qui n'a plus la force de combattre. O mon cher amant!
+dit-elle d'une voix tombante, la mort me punit de ma faiblesse;
+mais j'expire avec la consolation de vous savoir libre.
+
+Je vous ai adoré en vous trahissant, et je vous adore en vous
+disant un éternel adieu.
+
+Elle ne se parait pas d'une vaine fermeté; elle ne concevait pas
+cette misérable gloire de faire dire à quelques voisins: Elle est
+morte avec courage. Qui peut perdre à vingt ans son amant, sa
+vie, et ce qu'on appelle l'_honneur_, sans regrets et sans
+déchirements? Elle sentait toute l'horreur de son état, et le
+fesait sentir par ces mots et par ces regards mourants qui
+parlent avec tant d'empire. Enfin elle pleurait comme les autres
+dans les moments où elle eut la force de pleurer.
+
+Que d'autres cherchent à louer les morts fastueuses de ceux qui
+entrent dans la destruction avec insensibilité: c'est le sort de
+tous les animaux. Nous ne mourons comme eux avec indifférence,
+que quand l'âge ou la maladie nous rend semblables à eux par la
+stupidité de nos organes. Quiconque fait une grande perte a de
+grands regrets; s'il les étouffe, c'est qu'il porte la vanité
+jusque dans les bras de la mort.
+
+Lorsque le moment fatal fut arrivé, tous les assistants jetèrent
+des larmes et des cris. L'Ingénu perdit l'usage de ses sens.
+Les âmes fortes ont des sentiments bien plus violents que les
+autres, quand elles sont tendres. Le bon Gordon le connaissait
+assez pour craindre qu'étant revenu à lui il ne se donnât la
+mort. On écarta toutes les armes; le malheureux jeune homme s'en
+aperçut; il dit à ses parents et à Gordon, sans pleurer, sans
+gémir, sans s'émouvoir: Pensez-vous donc qu'il y ait quelqu'un
+sur la terre qui ait le droit et le pouvoir de m'empêcher de
+finir ma vie? Gordon se garda bien de lui étaler ces lieux
+communs fastidieux par lesquels on essaie de prouver qu'il n'est
+pas permis d'user de sa liberté pour cesser d'être quand on est
+horriblement mal, qu'il ne faut pas sortir de sa maison quand on
+ne peut plus y demeurer, que l'homme est sur la terre comme un
+soldat à son poste: comme s'il importait à l'Etre des êtres que
+l'assemblage de quelques parties de matière fût dans un lieu ou
+dans un autre; raisons impuissantes qu'un désespoir ferme et
+réfléchi dédaigne d'écouter, et auxquelles Caton ne répondit que
+par un coup de poignard.
+
+Le morne et terrible silence de l'Ingénu, ses yeux sombres, ses
+lèvres tremblantes, les frémissements de son corps, portaient
+dans l'âme de tous ceux qui le regardaient ce mélange de
+compassion et d'effroi qui enchaîne toutes les puissances de
+l'âme, qui exclut tout discours, et qui ne se manifeste que par
+des mots entrecoupés. L'hôtesse et sa famille étaient accourues;
+on tremblait de son désespoir, on le gardait à vue, on observait
+tous ses mouvements. Déjà le corps glacé de la belle Saint-Yves
+avait été porté dans une salle basse, loin des yeux de son amant,
+qui semblait la chercher encore, quoiqu'il ne fût plus en état de
+rien voir.
+
+Au milieu de ce spectacle de la mort, tandis que le corps est
+exposé à la porte de la maison, que deux prêtres à côté d'un
+bénitier récitent des prières d'un air distrait, que des passants
+jettent quelques gouttes d'eau bénite sur la bière par oisiveté,
+que d'autres poursuivent leur chemin avec indifférence, que les
+parents pleurent, et qu'un amant est prêt de s'arracher la vie,
+le Saint-Pouange arrive avec l'amie de Versailles.
+
+Son goût passager, n'ayant été satisfait qu'une fois, était
+devenu de l'amour. Le refus de ses bienfaits l'avait piqué. Le
+P. de La Chaise n'aurait jamais pensé à venir dans cette maison;
+mais Saint-Pouange ayant tous les jours devant les yeux l'image
+de la belle Saint-Yves, brûlant d'assouvir une passion qui par
+une seule jouissance avait enfoncé dans son coeur l'aiguillon des
+désirs, ne balança pas à venir lui-même chercher celle qu'il
+n'aurait pas peut-être voulu revoir trois fois, si elle était
+venue d'elle-même.
+
+Il descend de carrosse; le premier objet qui se présente à lui
+est une bière; il détourne les yeux avec ce simple dégoût d'un
+homme nourri dans les plaisirs, qui pense qu'on doit lui épargner
+tout spectacle qui pourrait le ramener à la contemplation de la
+misère humaine. Il veut monter. La femme de Versailles demande
+par curiosité qui on va enterrer; on prononce le nom de
+mademoiselle de Saint-Yves. A ce nom, elle pâlit et pousse[1] un
+cri affreux; Saint-Pouange se retourne; la surprise et la douleur
+remplissent son âme. Le bon Gordon était là, les yeux remplis de
+larmes. Il interrompt ses tristes prières pour apprendre à
+l'homme de cour toute cette horrible catastrophe. Il lui parle
+avec cet empire que donnent la douleur et la vertu.
+Saint-Pouange n'était point né méchant; le torrent des affaires
+et des amusements avait emporté son âme, qui ne se connaissait
+pas encore. Il ne touchait point à la vieillesse, qui endurcit
+d'ordinaire le coeur des ministres; il écoutait Gordon, les yeux
+baissés, et il en essuyait quelques pleurs qu'il était étonné de
+répandre: il connut le repentir.
+
+ [1] Toutes les éditions, depuis 1767 jusques et compris les
+ éditions de Kehl et quelques unes de celles qui les ont
+ suivies, portent: _poussa_. C'est un erratum manuscrit de feu
+ Decrois qui a proposé de mettre _pousse_. B.
+
+Je veux voir absolument, dit-il, cet homme extraordinaire dont
+vous m'avez parlé; il m'attendrit presque autant que cette
+innocente victime dont j'ai causé la mort. Gordon le suit
+jusqu'à la chambre où le prieur, la Kerkabon, l'abbé de
+Saint-Yves, et quelques voisins, rappelaient à la vie le jeune
+homme retombé en défaillance.
+
+J'ai fait votre malheur, lui dit le sous-ministre, j'emploierai
+ma vie à le réparer. La première idée qui vint à l'Ingénu fut de
+le tuer, et de se tuer lui-même après. Rien n'était plus à sa
+place; mais il était sans armes et veillé de près. Saint-Pouange
+ne se rebuta point des refus accompagnés du reproche, du mépris,
+et de l'horreur qu'il avait mérités, et qu'on lui prodigua. Le
+temps adoucit tout. Mons de Louvois vint enfin à bout de faire
+un excellent officier de l'Ingénu, qui a paru sous un autre nom à
+Paris et dans les armées, avec l'approbation de tous les honnêtes
+gens, et qui a été à-la-fois un guerrier et un philosophe
+intrépide.
+
+Il ne parlait jamais de cette aventure sans gémir; et cependant
+sa consolation était d'en parler. Il chérit la mémoire de la
+tendre Saint-Yves jusqu'au dernier moment de sa vie. L'abbé de
+Saint-Yves et le prieur eurent chacun un bon bénéfice; la bonne
+Kerkabon aima mieux voir son neveu dans les honneurs militaires
+que dans le sous-diaconat. La dévote de Versailles garda les
+boucles de diamants, et reçut encore un beau présent. Le
+P. Tout-à-tous eut des boîtes de chocolat, de café, de sucre
+candi, de citrons confits, avec les _Méditations du révérend
+P. Croiset_ et _la Fleur des saints_[2] reliées en maroquin. Le
+bon Gordon vécut avec l'Ingénu jusqu'à sa mort dans la plus
+intime amitié; il eut un bénéfice aussi, et oublia pour jamais la
+grâce efficace et le concours concomitant. Il prit pour sa
+devise: _Malheur est bon à quelque chose_. Combien d'honnêtes
+gens dans le monde ont pu dire: _Malheur n'est bon à rien!_
+
+ [1] La _Fleur des saints_ est du jésuite Ribadeneira; voyez
+ tome XXIX, page 33; et dans le tome XIV, une note du _Russe à
+ Paris_, et une du _Marseillais et le Lion_. B.
+The Project Gutenberg Etext of L'Ingenu
+by Voltaire
+******This file should be named linge10.txt or linge10.zip******
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+Produced by Carlo Traverso.
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+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
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+by Voltaire
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