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+The Project Gutenberg eBook of L’Ingénu, by Voltaire
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
+will have to check the laws of the country where you are located before
+using this eBook.
+
+Title: L’Ingénu
+
+Author: Voltaire
+
+Release Date: February 20, 2002 [eBook #4651]
+[Most recently updated: May 6, 2022]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+Produced by: Carlo Traverso
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L’INGÉNU ***
+
+
+
+
+OEUVRES
+DE
+VOLTAIRE.
+
+TOME XXXIII.
+
+DE L’ IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,
+RUE JACOB, N° 24.
+
+OEUVRES
+DE
+VOLTAIRE.
+
+AVEC
+PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.
+
+PAR M. BEUCHOT.
+
+TOME XXXIII.
+
+ROMANS. TOME I.
+
+
+A PARIS,
+CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,
+RUE DE L’ÉPERON, N° 6.
+WERDET ET LEQUIEN FILS,
+RUE DU BATTOIR, N° 2O.
+MDCCCXXIX.
+
+
+L’INGÉNU,
+
+HISTOIRE VÉRITABLE
+
+TIRÉE DES MANUSCRITS DU P. QUESNEL.
+
+1767.
+
+
+
+
+ Préface de l’Éditeur
+ CHAPITRE I.
+ CHAPITRE II.
+ CHAPITRE III.
+ CHAPITRE IV.
+ CHAPITRE V.
+ CHAPITRE VI.
+ CHAPITRE VII.
+ CHAPITRE VIII.
+ CHAPITRE IX.
+ CHAPITRE X.
+ CHAPITRE XI.
+ CHAPITRE XII.
+ CHAPITRE XIII.
+ CHAPITRE XIV.
+ CHAPITRE XV.
+ CHAPITRE XVI.
+ CHAPITRE XVII.
+ CHAPITRE XVIII.
+ CHAPITRE XIX.
+ CHAPITRE XX.
+
+
+
+
+Préface de l’Éditeur
+
+
+L’INGÉNU, _histoire véritable, tirée des manuscrits du P. Quesnel_,
+1767, deux parties, petit in-8°, fut, dans quelques éditions, intitulé:
+_Le Huron, ou l’Ingénu_.
+
+L’ouvrage se vendait publiquement en septembre 1767, mais au bout de
+huit ou dix jours il fut saisi; et le prix, qui était de trois livres,
+monta à vingt-quatre[1].
+
+[1] Mémoires secrets, du 13 septembre 1767.
+
+
+Trois ans après, on vit paraître _L’ Ingénue, ou l’Encensoir des dames,
+par la nièce à mon oncle_, Genève et Paris, chez Desventes, 1770,
+in-12.
+
+
+Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres, sont
+de Voltaire.
+
+Les notes signées d’un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet et
+Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de chacun.
+
+Les additions que j’ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes des
+éditeurs de Kehl, en sont séparées par un—, et sont, comme mes notes,
+signées de l’initiale de mon nom.
+
+BEUCHOT.
+
+
+4 octobre 1829.
+
+L’INGÉNU.
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+
+Comment le prieur de Notre-Dame de la Montagne et mademoiselle sa soeur
+rencontrèrent un Huron.
+
+
+Un jour saint Dunstan, Irlandais de nation et saint de profession,
+partit d’Irlande sur une petite montagne qui vogua vers les côtes de
+France, et arriva par cette voiture à la baie de Saint-Malo. Quand il
+fut à bord, il donna la bénédiction à sa montagne, qui lui fit de
+profondes révérences, et s’en retourna en Irlande par le même chemin
+qu’elle était venue.
+
+Dunstan fonda un petit prieuré dans ces quartiers-là, et lui donna le
+nom de prieuré de la Montagne, qu’il porte encore, comme un chacun
+sait.
+
+En l’année 1689, le 15 juillet au soir, l’abbé de Kerkabon, prieur de
+Notre-Dame de la Montagne, se promenait sur le bord de la mer avec
+mademoiselle de Kerkabon, sa soeur, pour prendre le frais. Le prieur,
+déjà un peu sur l’âge, était un très bon ecclésiastique, aimé de ses
+voisins, après l’avoir été autrefois de ses voisines. Ce qui lui avait
+donné surtout une grande considération, c’est qu’il était le seul
+bénéficier du pays qu’on ne fût pas obligé de porter dans son lit quand
+il avait soupé avec ses confrères. Il savait assez honnêtement de
+théologie; et quand il était las de lire saint Augustin, il s’amusait
+avec Rabelais: aussi tout le monde disait du bien de lui.
+
+Mademoiselle de Kerkabon, qui n’avait jamais été mariée, quoiqu’elle
+eût grande envie de l’être, conservait de la fraîcheur à l’âge de
+quarante-cinq ans; son caractère était bon et sensible; elle aimait le
+plaisir et était dévote.
+
+Le prieur disait à sa soeur, en regardant la mer: Hélas! c’est ici que
+s’embarqua notre pauvre frère avec notre chère belle-soeur madame de
+Kerkabon, sa femme, sur la frégate _l’Hirondelle_, en 1669, pour aller
+servir en Canada. S’il n’avait pas été tué, nous pourrions espérer de
+le revoir encore.
+
+Croyez-vous, disait mademoiselle de Kerkabon, que notre belle-soeur ait
+été mangée par les Iroquois, comme on nous l’a dit? Il est certain que
+si elle n’avait pas été mangée, elle serait revenue au pays. Je la
+pleurerai toute ma vie; c’était une femme charmante; et notre frère qui
+avait beaucoup d’esprit aurait fait assurément une grande fortune.
+
+Comme ils s’attendrissaient l’un et l’autre à ce souvenir, ils virent
+entrer dans la baie de Rance un petit bâtiment qui arrivait avec la
+marée: c’étaient des Anglais qui venaient vendre quelques denrées de
+leur pays. Ils sautèrent à terre, sans regarder monsieur le prieur ni
+mademoiselle sa soeur, qui fut très choquée du peu d’attention qu’on
+avait pour elle.
+
+Il n’en fut pas de même d’un jeune homme très bien fait qui s’élança
+d’un saut par-dessus la tête de ses compagnons, et se trouva vis-à-vis
+mademoiselle. Il lui fit un signe de tête, n’étant pas dans l’usage de
+faire la révérence. Sa figure et son ajustement attirèrent les regards
+du frère et de la soeur. Il était nu-tête et nu-jambes, les pieds
+chaussés de petites sandales, le chef orné de longs cheveux en tresses,
+un petit pourpoint qui serrait une taille fine et dégagée; l’air
+martial et doux. Il tenait dans sa main une petite bouteille d’eau des
+Barbades, et dans l’autre une espèce de bourse dans laquelle était un
+gobelet et de très bon biscuit de mer. Il parlait français fort
+intelligiblement. Il présenta de son eau des Barbades à mademoiselle de
+Kerkabon et à monsieur son frère; il en but avec eux: il leur en fit
+reboire encore, et tout cela d’un air si simple et si naturel, que le
+frère et la soeur en furent charmés. Ils lui offrirent leurs services,
+en lui demandant qui il était et où il allait. Le jeune homme leur
+répondit qu’il n’en savait rien, qu’il était curieux, qu’il avait voulu
+voir comment les côtes de France étaient faites, qu’il était venu, et
+allait s’en retourner.
+
+Monsieur le prieur jugeant à son accent qu’il n’était pas Anglais, prit
+la liberté de lui demander de quel pays il était. Je suis Huron, lui
+répondit le jeune homme.
+
+Mademoiselle de Kerkabon, étonnée et enchantée de voir un Huron qui lui
+avait fait des politesses, pria le jeune homme à souper; il ne se fit
+pas prier deux fois, et tous trois allèrent de compagnie au prieuré de
+Notre-Dame de la Montagne.
+
+La courte et ronde demoiselle le regardait de tous ses petits yeux, et
+disait de temps en temps au prieur: Ce grand garçon-là a un teint de
+lis et de rose! qu’il a une belle peau pour un Huron! Vous avez raison,
+ma soeur, disait le prieur. Elle fesait cent questions coup sur coup,
+et le voyageur répondait toujours fort juste.
+
+Le bruit se répandit bientôt qu’il y avait un Huron au prieuré. La
+bonne compagnie du canton s’empressa d’y venir souper. L’abbé de
+Saint-Yves y vint avec mademoiselle sa soeur, jeune basse-brette, fort
+jolie et très bien élevée. Le bailli, le receveur des tailles, et leurs
+femmes furent du souper. On plaça l’étranger entre mademoiselle de
+Kerkabon et mademoiselle de Saint-Yves. Tout le monde le regardait avec
+admiration; tout le monde lui parlait et l’interrogeait à-la-fois; le
+Huron ne s’en émouvait pas. Il semblait qu’il eût pris pour sa devise
+celle de milord Bolingbroke, _Nihil admirari_. Mais à la fin, excédé de
+tant de bruit, il leur dit avec assez de douceur, mais avec un peu de
+fermeté: Messieurs, dans mon pays on parle l’un après l’autre; comment
+voulez-vous que je vous réponde quand vous m’empêchez de vous entendre?
+La raison fait toujours rentrer les hommes en eux-mêmes pour quelques
+moments: il se fit un grand silence. Monsieur le bailli, qui s’emparait
+toujours des étrangers dans quelque maison qu’il se trouvât, et qui
+était le plus grand questionneur de la province, lui dit en ouvrant la
+bouche d’un demi-pied: Monsieur, comment vous nommez-vous? On m’a
+toujours appelé l’Ingénu, reprit le Huron, et on m’a confirmé ce nom en
+Angleterre, parceque je dis toujours naïvement ce que je pense, comme
+je fais tout ce que je veux.
+
+Comment, étant né Huron, avez-vous pu, monsieur, venir en Angleterre?
+C’est qu’on m’y a mené; j’ai été fait, dans un combat, prisonnier par
+les Anglais, après m’être assez bien défendu; et les Anglais, qui
+aiment la bravoure, parcequ’ils sont braves et qu’ils sont aussi
+honnêtes que nous, m’ayant proposé de me rendre à mes parents ou de
+venir en Angleterre, j’acceptai le dernier parti, parceque de mon
+naturel j’aime passionnément à voir du pays.
+
+Mais, monsieur, dit le bailli avec son ton imposant, comment avez-vous
+pu abandonner ainsi père et mère? C’est que je n’ai jamais connu ni
+père ni mère, dit l’étranger. La compagnie s’attendrit, et tout le
+monde répétait, _Ni père, ni mère!_ Nous lui en servirons, dit la
+maîtresse de la maison à son frère le prieur: que ce monsieur le Huron
+est intéressant! L’Ingénu la remercia avec une cordialité noble et
+fière, et lui fit comprendre qu’il n’avait besoin de rien.
+
+Je m’aperçois, monsieur l’Ingénu, dit le grave bailli, que vous parlez
+mieux français qu’il n’appartient à un Huron. Un Français, dit-il, que
+nous avions pris dans ma grande jeunesse en Huronie, et pour qui je
+conçus beaucoup d’amitié, m’enseigna sa langue; j’apprends très vite ce
+que je veux apprendre. J’ai trouvé en arrivant à Plymouth un de vos
+Français réfugiés que vous appelez _huguenots_, je ne sais pourquoi; il
+m’a fait faire quelques progrès dans la connaissance de votre langue;
+et dès que j’ai pu m’exprimer intelligiblement, je suis venu voir votre
+pays, parceque j’aime assez les Français quand ils ne font pas trop de
+questions.
+
+L’abbé de Saint-Yves, malgré ce petit avertissement, lui demanda
+laquelle des trois langues lui plaisait davantage, la hurone,
+l’anglaise, ou la française. La hurone, sans contredit, répondit
+l’Ingénu. Est-il possible? s’écria mademoiselle de Kerkabon; j’avais
+toujours cru que le français était la plus belle de toutes les langues
+après le bas-breton.
+
+Alors ce fut à qui demanderait à l’Ingénu comment on disait en huron du
+tabac, et il répondait _taya_: comment on disait manger, et il
+répondait _essenten_. Mademoiselle de Kerkabon voulut absolument savoir
+comment on disait faire l’amour; il lui répondit _trovander_[a]; et
+soutint, non sans apparence de raison, que ces mots-là valaient bien
+les mots français et anglais qui leur correspondaient. _Trovander_
+parut très joli à tous les convives.
+
+[a] Tous ces noms sont en effet hurons.
+
+
+Monsieur le prieur, qui avait dans sa bibliothèque la grammaire hurone
+dont le révérend P. Sagar Théodat, récollet, fameux missionnaire, lui
+avait fait présent, sortit de table un moment pour l’aller consulter.
+Il revint tout haletant de tendresse et de joie; il reconnut l’Ingénu
+pour un vrai Huron. On disputa un peu sur la multiplicité des langues,
+et on convint que, sans l’aventure de la tour de Babel, toute la terre
+aurait parlé français.
+
+L’interrogant bailli, qui jusque-là s’était défié un peu du personnage,
+conçut pour lui un profond respect; il lui parla avec plus de civilité
+qu’auparavant, de quoi l’Ingénu ne s’aperçut pas.
+
+Mademoiselle de Saint-Yves était fort curieuse de savoir comment on
+fesait l’amour au pays des Hurons. En fesant de belles actions,
+répondit-il, pour plaire aux personnes qui vous ressemblent. Tous les
+convives applaudirent avec étonnement. Mademoiselle de Saint-Yves
+rougit et fut fort aise. Mademoiselle de Kerkabon rougit aussi, mais
+elle n’était pas si aise; elle fut un peu piquée que la galanterie ne
+s’adressât pas à elle; mais elle était si bonne personne, que son
+affection pour le Huron n’en fut point du tout altérée. Elle lui
+demanda, avec beaucoup de bonté, combien il avait eu de maîtresses en
+Huronie. Je n’en ai jamais eu qu’une, dit l’Ingénu; c’était
+mademoiselle Abacaba, la bonne amie de ma chère nourrice; les joncs ne
+sont pas plus droits, l’hermine n’est pas plus blanche, les moutons
+sont moins doux, les aigles moins fiers, et les cerfs ne sont pas si
+légers que l’était Abacaba. Elle poursuivait un jour un lièvre dans
+notre voisinage, environ à cinquante lieues de notre habitation; un
+Algonquin mal élevé, qui habitait cent lieues plus loin, vint lui
+prendre son lièvre; je le sus, j’y courus, je terrassai l’Algonquin
+d’un coup de massue, je l’amenai, aux pieds de ma maîtresse, pieds et
+poings liés. Les parents d’Abacaba voulurent le manger, mais je n’eus
+jamais de goût pour ces sortes de festins; je lui rendis sa liberté,
+j’en fis un ami. Abacaba fut si touchée de mon procédé qu’elle me
+préféra à tous ses amants. Elle m’aimerait encore si elle n’avait pas
+été mangée par un ours: j’ai puni l’ours, j’ai porté longtemps sa peau;
+mais cela ne m’a pas consolé.
+
+Mademoiselle de Saint-Yves, à ce récit, sentait un plaisir secret
+d’apprendre que l’Ingénu n’avait eu qu’une maîtresse, et qu’Abacaba
+n’était plus; mais elle ne démêlait pas la cause de son plaisir. Tout
+le monde fixait les yeux sur l’Ingénu; on le louait beaucoup d’avoir
+empêché ses camarades de manger un Algonquin.
+
+L’impitoyable bailli, qui ne pouvait réprimer sa fureur de questionner,
+poussa enfin la curiosité jusqu’à s’informer de quelle religion était
+M. le Huron; s’il avait choisi la religion anglicane, ou la gallicane,
+ou la huguenote? Je suis de ma religion, dit-il, comme vous de la
+vôtre. Hélas! s’écria la Kerkabon, je vois bien que ces malheureux
+Anglais n’ont pas seulement songé à le baptiser. Eh! mon Dieu, disait
+mademoiselle de Saint-Yves, comment se peut-il que les Hurons ne soient
+pas catholiques? Est-ce que les révérends pères jésuites ne les ont pas
+tous convertis? L’Ingénu l’assura que dans son pays on ne convertissait
+personne; que jamais un vrai Huron n’avait changé d’opinion, et que
+même il n’y avait point dans sa langue de terme qui signifiât
+_inconstance_. Ces derniers mots plurent extrêmement à mademoiselle de
+Saint-Yves.
+
+Nous le baptiserons, nous le baptiserons, disait la Kerkabon à M. le
+prieur; vous en aurez l’honneur, mon cher frère; je veux absolument
+être sa marraine: M. l’abbé de Saint-Yves le présentera sur les fonts:
+ce sera une cérémonie bien brillante; il en sera parlé dans toute la
+Basse-Bretagne, et cela nous fera un honneur infini. Toute la compagnie
+seconda la maîtresse de la maison; tous les convives criaient: Nous le
+baptiserons! L’Ingénu répondit qu’en Angleterre on laissait vivre les
+gens à leur fantaisie. Il témoigna que la proposition ne lui plaisait
+point du tout, et que la loi des Hurons valait pour le moins la loi des
+Bas-Bretons; enfin il dit qu’il repartait le lendemain. On acheva de
+vider sa bouteille d’eau des Barbades, et chacun s’alla coucher.
+
+Quand on eut reconduit l’Ingénu dans sa chambre, mademoiselle de
+Kerkabon et son amie mademoiselle de Saint-Yves ne purent se tenir de
+regarder par le trou d’une large serrure pour voir comment dormait un
+Huron. Elles virent qu’il avait étendu la couverture du lit sur le
+plancher, et qu’il reposait dans la plus belle attitude du monde.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+
+Le Huron, nommé l’Ingénu, reconnu de ses parents.
+
+
+L’Ingénu, selon sa coutume, s’éveilla avec le soleil, au chant du coq,
+qu’on appelle en Angleterre et en Huronie _la trompette du jour_. Il
+n’était pas comme la bonne compagnie, qui languit dans un lit oiseux
+jusqu’à ce que le soleil ait fait la moitié de son tour, qui ne peut ni
+dormir ni se lever, qui perd tant d’heures précieuses dans cet état
+mitoyen entre la vie et la mort, et qui se plaint encore que la vie est
+trop courte.
+
+Il avait déjà fait deux ou trois lieues, il avait tué trente pièces de
+gibier à balle seule, lorsqu’en rentrant il trouva monsieur le prieur
+de Notre-Dame de la Montagne et sa discrète soeur, se promenant en
+bonnet de nuit dans leur petit jardin. Il leur présenta toute sa
+chasse, et en tirant de sa chemise une espèce de petit talisman qu’il
+portait toujours à son cou, il les pria de l’accepter en reconnaissance
+de leur bonne réception. C’est ce que j’ai de plus précieux, leur
+dit-il; on m’a assuré que je serais toujours heureux tant que je
+porterais ce petit brimborion sur moi, et je vous le donne afin que
+vous soyez toujours heureux.
+
+Le prieur et mademoiselle sourirent avec attendrissement de la naïveté
+de l’Ingénu. Ce présent consistait en deux petits portraits assez mal
+faits, attachés ensemble avec une courroie fort grasse.
+
+Mademoiselle de Kerkabon lui demanda s’il y avait des peintres en
+Huronie. Non, dit l’Ingénu; cette rareté me vient de ma nourrice; son
+mari l’avait eue par conquête, en dépouillant quelques Français du
+Canada qui nous avaient fait la guerre; c’est tout ce que j’en ai su.
+
+Le prieur regardait attentivement ces portraits; il changea de couleur,
+il s’émut, ses mains tremblèrent. Par Notre-Dame de la Montagne,
+s’écria-t-il, je crois que voilà le visage de mon frère le capitaine et
+de sa femme! Mademoiselle, après les avoir considérés avec la même
+émotion, en jugea de même. Tous deux étaient saisis d’étonnement et
+d’une joie mêlée de douleur; tous deux s’attendrissaient; tous deux
+pleuraient; leur coeur palpitait; ils poussaient des cris; ils
+s’arrachaient les portraits; chacun d’eux les prenait et les rendait
+vingt fois en une seconde; ils dévoraient des yeux les portraits et le
+Huron; ils lui demandaient l’un après l’autre, et tous deux à-la-fois,
+en quel lieu, en quel temps, comment ces miniatures étaient tombées
+entre les mains de sa nourrice; ils rapprochaient, ils comptaient les
+temps depuis le départ du capitaine; ils se souvenaient d’avoir eu
+nouvelle qu’il avait été jusqu’au pays des Hurons, et que depuis ce
+temps ils n’en avaient jamais entendu parler.
+
+L’Ingénu leur avait dit qu’il n’avait connu ni père ni mère. Le prieur,
+qui était homme de sens, remarqua que l’Ingénu avait un peu de barbe;
+il savait très bien que les Hurons n’en ont point. Son menton est
+cotonné, il est donc fils d’un homme d’Europe; mon frère et ma
+belle-soeur ne parurent plus après l’expédition contre les Hurons, en
+1669: mon neveu devait alors être à la mamelle: la nourrice hurone lui
+a sauvé la vie et lui a servi de mère. Enfin, après cent questions et
+cent réponses, le prieur et sa soeur conclurent que le Huron était leur
+propre neveu. Ils l’embrassaient en versant des larmes; et l’Ingénu
+riait, ne pouvant s’imaginer qu’un Huron fût neveu d’un prieur
+bas-breton.
+
+Toute la compagnie descendit; M. de Saint-Yves, qui était grand
+physionomiste, compara les deux portraits avec le visage de l’Ingénu;
+il fit très habilement remarquer qu’il avait les yeux de sa mère, le
+front et le nez de feu monsieur le capitaine de Kerkabon, et des joues
+qui tenaient de l’un et de l’autre.
+
+Mademoiselle de Saint-Yves, qui n’avait jamais vu le père ni la mère,
+assura que l’Ingénu leur ressemblait parfaitement. Ils admiraient tous
+la Providence et l’enchaînement des événements de ce monde. Enfin on
+était si persuadé, si convaincu de la naissance de l’Ingénu, qu’il
+consentit lui-même à être neveu de monsieur le prieur, en disant qu’il
+aimait autant l’avoir pour oncle qu’un autre.
+
+On alla rendre grâce à Dieu dans l’église de Notre-Dame de la Montagne,
+tandis que le Huron d’un air indifférent s’amusait à boire dans la
+maison.
+
+Les Anglais qui l’avaient amené, et qui étaient prêts à mettre à la
+voile, vinrent lui dire qu’il était temps de partir. Apparemment, leur
+dit-il, que vous n’avez pas retrouvé vos oncles et vos tantes; je reste
+ici; retournez à Plymouth, je vous donne toutes mes hardes, je n’ai
+plus besoin de rien au monde, puisque je suis le neveu d’un prieur. Les
+Anglais mirent à la voile, en se souciant fort peu que l’Ingénu eût des
+parents ou non en Basse-Bretagne.
+
+Après que l’oncle, la tante, et la compagnie, eurent chanté le _Te
+Deum_; après que le bailli eut encore accablé l’Ingénu de questions;
+après qu’on eut épuisé tout ce que l’étonnement, la joie, la tendresse,
+peuvent faire dire, le prieur de la Montagne et l’abbé de Saint-Yves
+conclurent à faire baptiser l’Ingénu au plus vite. Mais il n’en était
+pas d’un grand Huron de vingt-deux ans, comme d’un enfant qu’on
+régénère sans qu’il en sache rien. Il fallait l’instruire, et cela
+paraissait difficile; car l’abbé de Saint-Yves supposait qu’un homme
+qui n’était pas né en France n’avait pas le sens commun.
+
+Le prieur fit observer à la compagnie que, si en effet M. l’Ingénu, son
+neveu, n’avait pas eu le bonheur de naître en Basse-Bretagne, il n’en
+avait pas moins d’esprit; qu’on en pouvait juger par toutes ses
+réponses, et que sûrement la nature l’avait beaucoup favorisé, tant du
+côté paternel que du maternel.
+
+On lui demanda d’abord s’il avait jamais lu quelque livre. Il dit qu’il
+avait lu Rabelais traduit en anglais, et quelques morceaux de
+Shakespeare qu’il savait par coeur; qu’il avait trouvé ces livres chez
+le capitaine du vaisseau qui l’avait amené de l’Amérique à Plymouth, et
+qu’il en était fort content. Le bailli ne manqua pas de l’interroger
+sur ces livres. Je vous avoue, dit l’Ingénu, que j’ai cru en deviner
+quelque chose, et que je n’ai pas entendu le reste.
+
+L’abbé de Saint-Yves, à ce discours, fit réflexion que c’était ainsi
+que lui-même avait toujours lu, et que la plupart des hommes ne
+lisaient guère autrement. Vous avez sans doute lu la _Bible_? dit-il au
+Huron. Point du tout, monsieur l’abbé; elle n’était pas parmi les
+livres de mon capitaine; je n’en ai jamais entendu parler. Voilà comme
+sont ces maudits Anglais, criait mademoiselle de Kerkabon, ils feront
+plus de cas d’une pièce de Shakespeare, d’un plum-pudding et d’une
+bouteille de rum que du Pentateuque. Aussi n’ont-ils jamais converti
+personne en Amérique. Certainement ils sont maudits de Dieu; et nous
+leur prendrons la Jamaïque et la Virginie avant qu’il soit peu de
+temps.
+
+Quoi qu’il en soit, on fit venir le plus habile tailleur de Saint-Malo
+pour habiller l’Ingénu de pied en cap. La compagnie se sépara; le
+bailli alla faire ses questions ailleurs. Mademoiselle de Saint-Yves,
+en partant, se retourna plusieurs fois pour regarder l’Ingénu; et il
+lui fit des révérences plus profondes qu’il n’en avait jamais fait[1] à
+personne en sa vie.
+
+[1] Plusieurs éditions de 1767 portent: _faites_. B.
+
+
+Le bailli, avant de prendre congé, présenta à mademoiselle de
+Saint-Yves un grand nigaud de fils qui sortait du collège; mais à peine
+le regarda-t-elle, tant elle était occupée de la politesse du Huron.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+Le Huron, nommé l’Ingénu, converti.
+
+
+Monsieur le prieur voyant qu’il était un peu sur l’âge, et que Dieu lui
+envoyait un neveu pour sa consolation, se mit en tête qu’il pourrait
+lui résigner son bénéfice, s’il réussissait à le baptiser, et à le
+faire entrer dans les ordres.
+
+L’Ingénu avait une mémoire excellente. La fermeté des organes de
+Basse-Bretagne, fortifiée par le climat du Canada, avait rendu sa tête
+si vigoureuse, que quand on frappait dessus, à peine le sentait-il; et
+quand on gravait dedans, rien ne s’effaçait; il n’avait jamais rien
+oublié. Sa conception était d’autant plus vive, et plus nette, que son
+enfance n’ayant point été chargée des inutilités et des sottises qui
+accablent la nôtre, les choses entraient dans sa cervelle sans nuage.
+Le prieur résolut enfin de lui faire lire le nouveau _Testament_.
+L’Ingénu le dévora avec beaucoup de plaisir; mais ne sachant ni dans
+quel temps ni dans quel pays toutes les aventures rapportées dans ce
+livre étaient arrivées, il ne douta point que le lieu de la scène ne
+fût en Basse-Bretagne; et il jura qu’il couperait le nez et les
+oreilles à Caïphe et à Pilate, si jamais il rencontrait ces marauds-là.
+
+Son oncle, charmé de ces bonnes dispositions, le mit au fait en peu de
+temps; il loua son zèle; mais il lui apprit que ce zèle était inutile,
+attendu que ces gens-là étaient morts il y avait environ seize cent
+quatre-vingt-dix années. L’Ingénu sut bientôt presque tout le livre par
+coeur. Il proposait quelquefois des difficultés qui mettaient le prieur
+fort en peine. Il était obligé souvent de consulter l’abbé de
+Saint-Yves, qui, ne sachant que répondre, fit venir un jésuite
+bas-breton pour achever la conversion du Huron.
+
+Enfin la grâce opéra; l’Ingénu promit de se faire chrétien; il ne douta
+pas qu’il ne dût commencer par être circoncis; car, disait-il, je ne
+vois pas dans le livre qu’on m’a fait lire un seul personnage qui ne
+l’ait été; il est donc évident que je dois faire le sacrifice de mon
+prépuce; le plus tôt c’est le mieux. Il ne délibéra point: il envoya
+chercher le chirurgien du village, et le pria de lui faire l’opération,
+comptant réjouir infiniment mademoiselle de Kerkabon et toute la
+compagnie, quand une fois la chose serait faite. Le frater, qui n’avait
+point encore fait cette opération, en avertit la famille, qui jeta les
+hauts cris. La bonne Kerkabon trembla que son neveu, qui paraissait
+résolu et expéditif, ne se fît lui-même l’opération très
+maladroitement, et qu’il n’en résultât de tristes effets, auxquels les
+dames s’intéressent toujours par bonté d’âme.
+
+Le prieur redressa les idées du Huron; il lui remontra que la
+circoncision n’était plus de mode; que le baptême était beaucoup plus
+doux et plus salutaire; que la loi de grâce n’était pas comme la loi de
+rigueur. L’Ingénu, qui avait beaucoup de bon sens et de droiture,
+disputa, mais reconnut son erreur; ce qui est assez rare en Europe aux
+gens qui disputent; enfin il promit de se faire baptiser quand on
+voudrait.
+
+Il fallait auparavant se confesser; et c’était là le plus difficile.
+L’Ingénu avait toujours en poche le livre que son oncle lui avait
+donné. Il n’y trouvait pas qu’un seul apôtre se fût confessé, et cela
+le rendait très rétif. Le prieur lui ferma la bouche en lui montrant,
+dans l’épître de saint Jacques-le-Mineur, ces mots qui font tant de
+peine aux hérétiques: _Confessez vos péchés les uns aux autres_. Le
+Huron se tut, et se confessa à un récollet. Quand il eut fini, il tira
+le récollet du confessionnal, et saisissant son homme d’un bras
+vigoureux, il se mit à sa place, et le fit mettre à genoux devant lui:
+Allons, mon ami, il est dit: _Confessez-vous les uns aux autres_; je
+t’ai conté mes péchés, tu ne sortiras pas d’ici que tu ne m’aies conté
+les tiens. En parlant ainsi, il appuyait son large genou contre la
+poitrine de son adverse partie. Le récollet pousse des hurlements qui
+font retentir l’église. On accourt au bruit, on voit le catéchumène qui
+gourmait le moine au nom de saint Jacques-le-Mineur. La joie de
+baptiser un Bas-Breton huron et anglais était si grande, qu’on passa
+par-dessus ces singularités. Il y eut même beaucoup de théologiens qui
+pensèrent que la confession n’était pas nécessaire, puisque le baptême
+tenait lieu de tout.
+
+On prit jour avec l’évêque de Saint-Malo, qui, flatté comme on peut le
+croire de baptiser un Huron, arriva dans un pompeux équipage, suivi de
+son clergé. Mademoiselle de Saint-Yves, en bénissant Dieu, mit sa plus
+belle robe, et fit venir une coiffeuse de Saint-Malo, pour briller à la
+cérémonie. L’interrogant bailli accourut avec toute la contrée.
+L’église était magnifiquement parée; mais quand il fallut prendre le
+Huron pour le mener aux fonts baptismaux, on ne le trouva point.
+
+L’oncle et la tante le cherchèrent partout. On crut qu’il était à la
+chasse, selon sa coutume. Tous les conviés à la fête parcoururent les
+bois et les villages voisins: point de nouvelles du Huron.
+
+On commençait à craindre qu’il ne fût retourné en Angleterre. On se
+souvenait de lui avoir entendu dire qu’il aimait fort ce pays-là.
+Monsieur le prieur et sa soeur étaient persuadés qu’on n’y baptisait
+personne, et tremblaient pour l’âme de leur neveu. L’évêque était
+confondu et prêt à s’en retourner; le prieur et l’abbé de Saint-Yves se
+désespéraient; le bailli interrogeait tous les passants avec sa gravité
+ordinaire; mademoiselle de Kerkabon pleurait; mademoiselle de
+Saint-Yves ne pleurait pas, mais elle poussait de profonds soupirs qui
+semblaient témoigner son goût pour les sacrements. Elles se promenaient
+tristement le long des saules et des roseaux qui bordent la petite
+rivière de Rance, lorsqu’elles aperçurent au milieu de la rivière une
+grande figure assez blanche, les deux mains croisées sur la poitrine.
+Elles jetèrent un grand cri et se détournèrent. Mais la curiosité
+l’emportant bientôt sur toute autre considération, elles se coulèrent
+doucement entre les roseaux; et quand elles furent bien sûres de n’être
+point vues, elles voulurent voir de quoi il s’agissait.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+L’Ingénu baptisé.
+
+
+Le prieur et l’abbé étant accourus demandèrent à l’Ingénu ce qu’il
+fesait là. Eh parbleu! messieurs, j’attends le baptême: il y a une
+heure que je suis dans l’eau jusqu’au cou, et il n’est pas honnête de
+me laisser morfondre.
+
+Mon cher neveu, lui dit tendrement le prieur, ce n’est pas ainsi qu’on
+baptise en Basse-Bretagne; reprenez vos habits et venez avec nous.
+Mademoiselle de Saint-Yves, en entendant ce discours, disait tout bas à
+sa compagne: Mademoiselle, croyez-vous qu’il reprenne sitôt ses habits?
+
+Le Huron cependant repartit au prieur: Vous ne m’en ferez pas accroire
+cette fois-ci comme l’autre; j’ai bien étudié depuis ce temps-là, et je
+suis très certain qu’on ne se baptise pas autrement. L’eunuque de la
+reine Candace[1] fut baptisé dans un ruisseau; je vous défie de me
+montrer dans le livre que vous m’avez donné qu’on s’y soit jamais pris
+d’une autre façon. Je ne serai point baptisé du tout, ou je le serai
+dans la rivière. On eut beau lui remontrer que les usages avaient
+changé, l’Ingénu était têtu, car il était breton et huron. Il revenait
+toujours à l’eunuque de la reine Candace; et quoique mademoiselle sa
+tante et mademoiselle de Saint-Yves, qui l’avaient observé entre les
+saules, fussent en droit de lui dire qu’il ne lui appartenait pas de
+citer un pareil homme, elles n’en firent pourtant rien, tant était
+grande leur discrétion. L’évêque vint lui-même lui parler, ce qui est
+beaucoup; mais il ne gagna rien: le Huron disputa contre l’évêque.
+
+[1] Dans les premières éditions on avait mis: _la reine de Candace_. En
+corrigeant cette faute, Voltaire mit dans l’_errata_ un _N. B._ en ces
+termes: «Comment le P. Quesnel aurait-il ignoré que Candace était le
+nom des belles reines d’Ethiopie, comme Pharaon on Pharou était le
+ltitre des rois d’Égypte?» B.
+
+
+Montrez-moi, lui dit-il, dans le livre que m’a donné mon oncle, un seul
+homme qui n’ait pas été baptisé dans la rivière, et je ferai tout ce
+que vous voudrez.
+
+La tante, désespérée, avait remarqué que la première fois que son neveu
+avait fait la révérence, il en avait fait une plus profonde à
+mademoiselle de Saint-Yves qu’à aucune autre personne de la compagnie,
+qu’il n’avait pas même salué monsieur l’évêque avec ce respect mêlé de
+cordialité qu’il avait témoigné à cette belle demoiselle. Elle prit le
+parti de s’adresser à elle dans ce grand embarras; elle la pria
+d’interposer son crédit pour engager le Huron à se faire baptiser de la
+même manière que les Bretons, ne croyant pas que son neveu pût jamais
+être chrétien s’il persistait à vouloir être baptisé dans l’eau
+courante.
+
+Mademoiselle de Saint-Yves rougit du plaisir secret qu’elle sentait
+d’être chargée d’une si importante commission. Elle s’approcha
+modestement de l’Ingénu, et lui serrant la main d’une manière
+tout-à-fait noble: Est-ce que vous ne ferez rien pour moi? lui
+dit-elle; et en prononçant ces mots elle baissait les yeux, et les
+relevait avec une grâce attendrissante. Ah! tout ce que vous voudrez,
+mademoiselle, tout ce que vous me commanderez; baptême d’eau, baptême
+de feu[2], baptême de sang, il n’y a rien que je vous refuse.
+Mademoiselle de Saint-Yves eut la gloire de faire en deux paroles ce
+que ni les empressements du prieur, ni les interrogations réitérées du
+bailli, ni les raisonnements même de monsieur l’évêque, n’avaient pu
+faire. Elle sentit son triomphe; mais elle n’en sentait pas encore
+toute l’étendue.
+
+[2] Voyez tome XXVII, page 289. B.
+
+
+Le baptême fut administré et reçu avec toute la décence, toute la
+magnificence, tout l’agrément possibles. L’oncle et la tante cédèrent à
+monsieur l’abbé de Saint-Yves et à sa soeur l’honneur de tenir l’Ingénu
+sur les fonts. Mademoiselle de Saint-Yves rayonnait de joie de se voir
+marraine. Elle ne savait pas à quoi ce grand titre l’asservissait; elle
+accepta cet honneur sans en connaître les fatales conséquences.
+
+Comme il n’y a jamais eu de cérémonie qui ne fût suivie d’un grand
+dîner, on se mit à table au sortir du baptême. Les goguenards de
+Basse-Bretagne dirent qu’il ne fallait pas baptiser son vin. Monsieur
+le prieur disait que le vin, selon Salomon, réjouit le coeur de
+l’homme. Monsieur l’évêque ajoutait que le patriarche Juda devait lier
+son ânon à la vigne, et tremper son manteau dans le sang du raisin, et
+qu’il était bien triste qu’on n’en pût faire autant en Basse-Bretagne,
+à laquelle Dieu avait dénié les vignes. Chacun tâchait de dire un bon
+mot sur le baptême de l’Ingénu, et des galanteries à la marraine. Le
+bailli, toujours interrogant, demandait au Huron s’il serait fidèle à
+ses promesses. Comment voulez-vous que je manque à mes promesses,
+répondit le Huron, puisque je les ai faites entre les mains de
+mademoiselle de Saint-Yves?
+
+Le Huron s’échauffa; il but beaucoup à la santé de sa marraine. Si
+j’avais été baptisé de votre main, dit-il, je sens que l’eau froide
+qu’on m’a versée sur le chignon m’aurait brûlé. Le bailli trouva cela
+trop poétique, ne sachant pas combien l’allégorie est familière au
+Canada. Mais la marraine en fut extrêmement contente.
+
+On avait donné le nom d’Hercule au baptisé. L’évêque de Saint-Malo
+demandait toujours quel était ce patron dont il n’avait jamais entendu
+parler. Le jésuite, qui était fort savant, lui dit que c’était un saint
+qui avait fait douze miracles. Il y en avait un treizième qui valait
+les douze autres, mais dont il ne convenait pas à un jésuite de parler;
+c’était celui d’avoir changé cinquante filles en femmes en une seule
+nuit. Un plaisant qui se trouva là releva ce miracle avec énergie.
+Toutes les dames baissèrent les yeux, et jugèrent à la physionomie de
+l’Ingénu qu’il était digne du saint dont il portait le nom.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+
+L’Ingénu amoureux.
+
+
+Il faut avouer que depuis ce baptême et ce dîner mademoiselle de
+Saint-Yves souhaita passionnément que monsieur l’évêque la fît encore
+participante de quelque beau sacrement avec M. Hercule l’Ingénu.
+Cependant, comme elle était bien élevée et fort modeste, elle n’osait
+convenir tout-à-fait avec elle-même de ses tendres sentiments; mais,
+s’il lui échappait un regard, un mot, un geste, une pensée, elle
+enveloppait tout cela d’un voile de pudeur infiniment aimable. Elle
+était tendre, vive, et sage.
+
+Dès que monsieur l’évêque fut parti, l’Ingénu et mademoiselle de
+Saint-Yves se rencontrèrent sans avoir fait réflexion qu’ils se
+cherchaient. Ils se parlèrent sans avoir imaginé ce qu’ils se diraient.
+L’Ingénu lui dit d’abord qu’il l’aimait de tout son coeur, et que la
+belle Abacaba, dont il avait été fou dans son pays, n’approchait pas
+d’elle. Mademoiselle lui répondit, avec sa modestie ordinaire, qu’il
+fallait en parler au plus vite à monsieur le prieur son oncle et à
+mademoiselle sa tante, et que de son côté elle en dirait deux mots à
+son cher frère l’abbé de Saint-Yves, et qu’elle se flattait d’un
+consentement commun.
+
+L’Ingénu lui répond qu’il n’avait besoin du consentement de personne,
+qu’il lui paraissait extrêmement ridicule d’aller demander à d’autres
+ce qu’on devait faire; que, quand deux parties sont d’accord, on n’a
+pas besoin d’un tiers pour les accommoder. Je ne consulte personne,
+dit-il, quand j’ai envie de déjeuner, ou de chasser, ou de dormir: je
+sais bien qu’en amour il n’est pas mal d’avoir le consentement de la
+personne à qui on en veut: mais, comme ce n’est ni de mon oncle ni de
+ma tante que je suis amoureux, ce n’est pas à eux que je dois
+m’adresser dans cette affaire, et, si vous m’en croyez, vous vous
+passerez aussi de monsieur l’abbé de Saint-Yves.
+
+On peut juger que la belle Bretonne employa toute la délicatesse de son
+esprit à réduire son Huron aux termes de la bienséance. Elle se fâcha
+même, et bientôt se radoucit. Enfin on ne sait comment aurait fini
+cette conversation, si, le jour baissant, monsieur l’abbé n’avait
+ramené sa soeur à son abbaye. L’Ingénu laissa coucher son oncle et sa
+tante, qui étaient un peu fatigués de la cérémonie et de leur long
+dîner. Il passa une partie de la nuit à faire des vers en langue hurone
+pour sa bien-aimée; car il faut savoir qu’il n’y a aucun pays de la
+terre où l’amour n’ait rendu les amants poètes.
+
+Le lendemain son oncle lui parla ainsi après le déjeuner, en présence
+de mademoiselle de Kerkabon, qui était tout attendrie: Le ciel soit
+loué de ce que vous avez l’honneur, mon cher neveu, d’être chrétien et
+Bas-Breton! mais cela ne suffit pas; je suis un peu sur l’âge; mon
+frère n’a laissé qu’un petit coin de terre qui est très peu de chose;
+j’ai un bon prieuré; si vous voulez seulement vous faire sous-diacre,
+comme je l’espère, je vous résignerai mon prieuré, et vous vivrez fort
+à votre aise, après avoir été la consolation de ma vieillesse.
+
+L’Ingénu répondit: Mon oncle, grand bien vous fasse! vivez tant que
+vous pourrez. Je ne sais pas ce que c’est que d’être sous-diacre ni que
+de résigner; mais tout me sera bon pourvu que j’aie mademoiselle de
+Saint-Yves à ma disposition. Eh! mon Dieu, mon neveu, que me dites-vous
+là? Vous aimez donc cette belle demoiselle à la folie?—Oui, mon
+oncle.—- Hélas! mon neveu, il est impossible que vous l’épousiez.—Cela
+est très possible, mon oncle; car non seulement elle m’a serré la main
+en me quittant, mais elle m’a promis qu’elle me demanderait en mariage;
+et assurément je l’épouserai.—Cela est impossible, vous dis-je, elle
+est votre marraine; c’est un péché épouvantable à une marraine de
+serrer la main de son filleul: il n’est pas permis d’épouser sa
+marraine; les lois divines et humaines s’y opposent.—Morbleu! mon
+oncle, vous vous moquez de moi: pourquoi serait-il défendu d’épouser sa
+marraine, quand elle est jeune et jolie? Je n’ai point vu dans le livre
+que vous m’avez donné qu’il fût mal d’épouser les filles qui ont aidé
+les gens à être baptisés. Je m’aperçois tous les jours qu’on fait ici
+une infinité de choses qui ne sont point dans votre livre, et qu’on n’y
+fait rien de tout ce qu’il dit: je vous avoue que cela m’étonne et me
+fâche. Si on me prive de la belle Saint-Yves, sous prétexte de mon
+baptême, je vous avertis que je l’enlève, et que je me débaptise.
+
+Le prieur fut confondu; sa soeur pleura. Mon cher frère, dit-elle, il
+ne faut pas que notre neveu se damne; notre saint-père le pape peut lui
+donner dispense, et alors il pourra être chrétiennement heureux avec ce
+qu’il aime. L’Ingénu embrassa sa tante. Quel est donc, dit-il, cet
+homme charmant qui favorise avec tant de bonté les garçons et les
+filles dans leurs amours? Je veux lui aller parler tout-à-l’heure.
+
+On lui expliqua ce que c’était que le pape; et l’Ingénu fut encore plus
+étonné qu’auparavant. Il n’y a pas un mot de tout cela dans votre
+livre, mon cher oncle; j’ai voyagé, je connais la mer; nous sommes ici
+sur la côte de l’océan; et je quitterais mademoiselle de Saint-Yves
+pour aller demander la permission de l’aimer à un homme qui demeure
+vers la Méditerranée, à quatre cents lieues d’ici, et dont je n’entends
+point la langue! cela est d’un ridicule incompréhensible. Je vais
+sur-le-champ chez monsieur l’abbé de Saint-Yves, qui ne demeure qu’à
+une lieue de vous, et je vous réponds que j’épouserai ma maîtresse dans
+la journée.
+
+Comme il parlait encore, entra le bailli qui, selon sa coutume, lui
+demanda où il allait. Je vais me marier, dit l’Ingénu en courant; et au
+bout d’un quart d’heure il était déjà chez sa belle et chère
+basse-brette qui dormait encore. Ah! mon frère, disait mademoiselle de
+Kerkabon au prieur, jamais vous ne ferez un sous-diacre de notre neveu.
+
+Le bailli fut très mécontent de ce voyage; car il prétendait que son
+fils épousât la Saint-Yves; et ce fils était encore plus sot et plus
+insupportable que son père.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+
+L’Ingénu court chez sa maîtresse, et devient furieux.
+
+
+A peine l’Ingénu était arrivé, qu’ayant demandé à une vieille servante
+où était la chambre de sa maîtresse, il avait poussé fortement la porte
+mal fermée, et s’était élancé vers le lit. Mademoiselle de Saint-Yves,
+se réveillant en sursaut, s’était écriée: Quoi! c’est vous! ah! c’est
+vous! arrêtez-vous, que faites-vous? Il avait répondu: Je vous épouse;
+et en effet il l’épousait, si elle ne s’était pas débattue avec toute
+l’honnêteté d’une personne qui a de l’éducation.
+
+L’Ingénu n’entendait pas raillerie; il trouvait toutes ces façons-là
+extrêmement impertinentes. Ce n’était pas ainsi qu’en usait
+mademoiselle Abacaba, ma première maîtresse; vous n’avez point de
+probité; vous m’avez promis mariage, et vous ne voulez point faire
+mariage; c’est manquer aux premières lois de l’honneur; je vous
+apprendrai à tenir votre parole, et je vous remettrai dans le chemin de
+la vertu.
+
+L’Ingénu possédait une vertu mâle et intrépide, digne de son patron
+Hercule, dont on lui avait donné le nom à son baptême; il allait
+l’exercer dans toute son étendue, lorsqu’aux cris perçants de la
+demoiselle plus discrètement vertueuse, accourut le sage abbé de
+Saint-Yves, avec sa gouvernante, un vieux domestique dévot, et un
+prêtre de paroisse. Cette vue modéra le courage de l’assaillant. Eh,
+mon Dieu! mon cher voisin, lui dit l’abbé, que faites-vous là? Mon
+devoir, répliqua le jeune homme; je remplis mes promesses, qui sont
+sacrées.
+
+Mademoiselle de Saint-Yves se rajusta en rougissant. On emmena l’Ingénu
+dans un autre appartement. L’abbé lui remontra l’énormité du procédé.
+L’Ingénu se défendit sur les privilèges de la loi naturelle, qu’il
+connaissait parfaitement. L’abbé voulut prouver que la loi positive
+devait avoir tout l’avantage, et que, sans les conventions faites entre
+les hommes, la loi de nature ne serait presque jamais qu’un brigandage
+naturel. Il faut, lui disait-il, des notaires, des prêtres, des
+témoins, des contrats, des dispenses. L’Ingénu lui répondit par la
+réflexion que les sauvages ont toujours faite: Vous êtes donc de bien
+malhonnêtes gens, puisqu’il faut entre vous tant de précautions.
+
+L’abbé eut de la peine à résoudre cette difficulté. Il y a, dit-il, je
+l’avoue, beaucoup d’inconstants et de fripons parmi nous; et il y en
+aurait autant chez les Hurons, s’ils étaient rassemblés dans une grande
+ville; mais aussi il y a des âmes sages, honnêtes, éclairées, et ce
+sont ces hommes-là qui ont fait les lois. Plus on est homme de bien,
+plus on doit s’y soumettre; on donne l’exemple aux vicieux, qui
+respectent un frein que la vertu s’est donné elle-même.
+
+Cette réponse frappa l’Ingénu. On a déjà remarqué qu’il avait l’esprit
+juste. On l’adoucit par des paroles flatteuses; on lui donna des
+espérances: ce sont les deux pièges où les hommes des deux hémisphères
+se prennent; on lui présenta même mademoiselle de Saint-Yves, quand
+elle eut fait sa toilette. Tout se passa avec la plus grande
+bienséance, mais, malgré cette décence, les yeux étincelants de
+l’Ingénu Hercule firent toujours baisser ceux de sa maîtresse, et
+trembler la compagnie.
+
+On eut une peine extrême à le renvoyer chez ses parents. Il fallut
+encore employer le crédit de la belle Saint-Yves; plus elle sentait son
+pouvoir sur lui, et plus elle l’aimait. Elle le fit partir, et en fut
+très affligée: enfin, quand il fut parti, l’abbé, qui non seulement
+était le frère très aîné de mademoiselle de Saint-Yves, mais qui était
+aussi son tuteur, prit le parti de soustraire sa pupille aux
+empressements de cet amant terrible. Il alla consulter le bailli, qui,
+destinant toujours son fils à la soeur de l’abbé, lui conseilla de
+mettre la pauvre fille dans une communauté. Ce fut un coup terrible:
+une indifférente qu’on mettrait en couvent jetterait les hauts cris;
+mais une amante, et une amante aussi sage que tendre! c’était de quoi
+la mettre au désespoir.
+
+L’Ingénu, de retour chez le prieur, raconta tout avec sa naïveté
+ordinaire. Il essuya les mêmes remontrances qui firent quelque effet
+sur son esprit, et aucun sur ses sens; mais le lendemain, quand il
+voulut retourner chez sa belle maîtresse, pour raisonner avec elle sur
+la loi naturelle et sur la loi de convention, monsieur le bailli lui
+apprit avec une joie insultante qu’elle était dans un couvent. Eh bien!
+dit-il, j’irai raisonner dans ce couvent. Cela ne se peut, dit le
+bailli: il lui expliqua fort au long ce que c’était qu’un couvent ou un
+convent, que ce mot venait du latin _conventus_, qui signifie
+assemblée; et le Huron ne pouvait comprendre pourquoi il ne pouvait pas
+être admis dans l’assemblée. Sitôt qu’il fut instruit que cette
+assemblée était une espèce de prison où l’on tenait les filles
+renfermées, chose horrible, inconnue chez les Hurons et chez les
+Anglais, il devint aussi furieux que le fut son patron Hercule, lorsque
+Euryte, roi d’Oechalie, non moins cruel que l’abbé de Saint-Yves, lui
+refusa la belle Iole sa fille, non moins belle que la soeur de l’abbé.
+Il voulait aller mettre le feu au couvent, enlever sa maîtresse, ou se
+brûler avec elle. Mademoiselle de Kerkabon, épouvantée, renonçait plus
+que jamais à toutes les espérances de voir son neveu sous-diacre, et
+disait en pleurant qu’il avait le diable au corps depuis qu’il était
+baptisé.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIL
+
+
+L’Ingénu repousse les Anglais.
+
+
+L’Ingénu, plongé dans une sombre et profonde mélancolie, se promena
+vers le bord de la mer, son fusil à deux coups sur l’épaule, son grand
+coutelas au côté, tirant de temps en temps sur quelques oiseaux, et
+souvent tenté de tirer sur lui-même: mais il aimait encore la vie, à
+cause de mademoiselle de Saint-Yves. Tantôt il maudissait son oncle, sa
+tante, toute la Basse-Bretagne, et son baptême; tantôt il les
+bénissait, puisqu’ils lui avaient fait connaître celle qu’il aimait. Il
+prenait sa résolution d’aller brûler le couvent, et il s’arrêtait tout
+court, de peur de brûler sa maîtresse. Les flots de la Manche ne sont
+pas plus agités par les vents d’est et d’ouest que son coeur l’était
+par tant de mouvements contraires.
+
+Il marchait à grands pas, sans savoir où, lorsqu’il entendit le son du
+tambour. Il vit de loin tout un peuple dont une moitié courait au
+rivage, et l’autre s’enfuyait.
+
+Mille cris s’élèvent de tous côtés; la curiosité et le courage le
+précipitent à l’instant vers l’endroit d’où partaient ces clameurs, il
+y vole en quatre bonds. Le commandant de la milice, qui avait soupé
+avec lui chez le prieur, le reconnut aussitôt; il court à lui, les bras
+ouverts: Ah! c’est l’Ingénu, il combattra pour nous. Et les milices,
+qui mouraient de peur, se rassurèrent et crièrent aussi: C’est
+l’Ingénu! c’est l’Ingénu!
+
+Messieurs, dit-il, de quoi s’agit-il? pourquoi êtes-vous si effarés?
+a-t-on mis vos maîtresses dans des couvents? Alors cent voix confuses
+s’écrient: Ne voyez-vous pas les Anglais qui abordent? Eh bien!
+répliqua le Huron, ce sont de braves gens; ils ne m’ont point enlevé ma
+maîtresse.
+
+Le commandant lui fit entendre que les Anglais venaient piller l’abbaye
+de la Montagne, boire le vin de son oncle, et peut-être enlever
+mademoiselle de Saint-Yves; que le petit vaisseau sur lequel il avait
+abordé en Bretagne n’était venu que pour reconnaître la côte; qu’ils
+fesaient des actes d’hostilité, sans avoir déclaré la guerre au roi de
+France, et que la province était exposée. Ah! si cela est, ils violent
+la loi naturelle; laissez-moi faire; j’ai demeuré long-temps parmi eux,
+je sais leur langue, je leur parlerai; je ne crois pas qu’ils puissent
+avoir un si méchant dessein.
+
+Pendant cette conversation, l’escadre anglaise approchait; voilà le
+Huron qui court vers elle, se jette dans un petit bateau, arrive, monte
+au vaisseau amiral, et demande s’il est vrai qu’ils viennent ravager le
+pays sans avoir déclaré la guerre honnêtement. L’amiral et tout son
+bord firent de grands éclats de rire, lui firent boire du punch, et le
+renvoyèrent.
+
+L’Ingénu piqué ne songea plus qu’à se bien battre contre ses anciens
+amis, pour ses compatriotes et pour monsieur le prieur. Les
+gentilshommes du voisinage accouraient de toutes parts; il se joint à
+eux: on avait quelques canons; il les charge, il les pointe, il les
+tire l’un après l’autre. Les Anglais débarquent; il court à eux, il en
+tue trois de sa main, il blesse même l’amiral, qui s’était moqué de
+lui. Sa valeur anime le courage de toute la milice; les Anglais se
+rembarquent, et toute la côte retentissait des cris de victoire, vive
+le roi, vive l’Ingénu! Chacun l’embrassait, chacun s’empressait
+d’étancher le sang de quelques blessures légères qu’il avait reçues.
+Ah! disait-il, si mademoiselle de Saint-Yves était là, elle me mettrait
+une compresse.
+
+Le bailli, qui s’était caché dans sa cave pendant le combat, vint lui
+faire compliment comme les autres. Mais il fut bien surpris quand il
+entendit Hercule l’Ingénu dire à une douzaine de jeunes gens de bonne
+volonté, dont il était entouré: Mes amis, ce n’est rien d’avoir délivré
+l’abbaye de la Montagne, il faut délivrer une fille. Toute cette
+bouillante jeunesse prit feu à ces seules paroles. On le suivait déjà
+en foule, on courait au couvent. Si le bailli n’avait pas sur-le-champ
+averti le commandant, si on n’avait pas couru après la troupe joyeuse,
+c’en était fait. On ramena l’Ingénu chez son oncle et sa tante, qui le
+baignèrent de larmes de tendresse.
+
+Je vois bien que vous ne serez jamais ni sous-diacre ni prieur, lui dit
+l’oncle; vous serez un officier encore plus brave que mon frère le
+capitaine, et probablement aussi gueux. Et mademoiselle de Kerkabon
+pleurait toujours en l’embrassant, et en disant: Il se fera tuer comme
+mon frère; il vaudrait bien mieux qu’il fût sous-diacre.
+
+L’Ingénu, dans le combat, avait ramassé une grosse bourse remplie de
+guinées, que probablement l’amiral avait laissé tomber. Il ne douta pas
+qu’avec cette bourse il ne pût acheter toute la Basse-Bretagne, et
+surtout faire mademoiselle de Saint-Yves grande dame. Chacun l’exhorta
+à faire le voyage de Versailles, pour y recevoir le prix de ses
+services. Le commandant, les principaux officiers, le comblèrent de
+certificats. L’oncle et la tante approuvèrent le voyage du neveu. Il
+devait être, sans difficulté, présenté au roi: cela seul lui donnerait
+un prodigieux relief dans la province. Ces deux bonnes gens ajoutèrent
+à la bourse anglaise un présent considérable de leurs épargnes.
+L’Ingénu disait en lui-même: Quand je verrai le roi, je lui demanderai
+mademoiselle de Saint-Yves en mariage, et certainement il ne me
+refusera pas. Il partit donc aux acclamations de tout le canton,
+étouffé d’embrassements, baigné des larmes de sa tante, béni par son
+oncle, et se recommandant à la belle Saint-Yves.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+
+L’Ingénu va en cour. Il soupe en chemin avec des huguenots.
+
+
+L’Ingénu prit le chemin de Saumur par le coche, parcequ’il n’y avait
+point alors d’autre commodité. Quand il fut à Saumur, il s’étonna de
+trouver la ville presque déserte, et de voir plusieurs familles qui
+déménageaient. On lui dit que, six ans auparavant, Saumur contenait
+plus de quinze mille âmes, et qu’à présent il n’y en avait pas six
+mille. Il ne manqua pas d’en parler à souper dans son hôtellerie.
+Plusieurs protestants étaient à table; les uns se plaignaient
+amèrement, d’autres frémissaient de colère, d’autres disaient en
+pleurant,
+
+«…… Nos dulcia linquimus arva,
+Nos patriam fugimus[1].»
+
+
+[1]Virgile, _Éclog_. I, vers 3. B.
+
+
+L’Ingénu, qui ne savait pas le latin, se fit expliquer ces paroles, qui
+signifient: Nous abandonnons nos douces campagnes, nous fuyons notre
+patrie.
+
+Et pourquoi fuyez-vous votre patrie, messieurs?—C’est qu’on veut que
+nous reconnaissions le pape.—Et pourquoi ne le reconnaîtriez-vous pas?
+Vous n’avez donc point de marraines que vous vouliez épouser? car on
+m’a dit que c’était lui qui en donnait la permission.—Ah! monsieur, ce
+pape dit qu’il est le maître du domaine des rois.— Mais, messieurs, de
+quelle profession êtes-vous? —Monsieur, nous sommes pour la plupart des
+drapiers et des fabricants.—Si votre pape dit qu’il est le maître de
+vos draps et de vos fabriques, vous faites très bien de ne le pas
+reconnaître; mais pour les rois, c’est leur affaire; de quoi vous
+mêlez-vous[2]?—Alors un petit homme noir prit la parole, et exposa très
+savamment les griefs de la compagnie. Il parla de la révocation de
+l’édit de Nantes avec tant d’énergie, il déplora d’une manière si
+pathétique le sort de cinquante mille familles fugitives et de
+cinquante mille autres converties par les dragons, que l’Ingénu à son
+tour versa des larmes. D’où vient donc, disait-il, qu’un si grand roi,
+dont la gloire s’étend jusque chez les Hurons, se prive ainsi de tant
+de coeurs qui l’auraient aimé, et de tant de bras qui l’auraient servi?
+
+[2] C’est la réponse de Fontenelle à un marchand de Rouen, janséniste.
+K.
+
+
+C’est qu’on l’a trompé comme les autres grands rois, répondit l’homme
+noir. On lui a fait croire que, dès qu’il aurait dit un mot, tous les
+hommes penseraient comme lui; et qu’il nous ferait changer de religion,
+comme son musicien Lulli fait changer en un moment les décorations de
+ses opéra. Non seulement il perd déjà cinq à six cent mille sujets très
+utiles, mais il s’en fait des ennemis; et le roi Guillaume, qui est
+actuellement maître de l’Angleterre, a composé plusieurs régiments de
+ces mêmes Français qui auraient combattu pour leur monarque.
+
+Un tel désastre est d’autant plus étonnant, que le pape régnant[1], à
+qui Louis XIV sacrifie une partie de son peuple, est son ennemi
+déclaré. Ils ont encore tous deux, depuis neuf ans, une querelle
+violente. Elle a été poussée si loin, que la France a espéré enfin de
+voir briser le joug qui la soumet depuis tant de siècles à cet
+étranger, et surtout de ne lui plus donner d’argent; ce qui est le
+premier mobile des affaires de ce monde. Il paraît donc évident qu’on a
+trompé ce grand roi sur ses intérêts comme sur l’étendue de son
+pouvoir, et qu’on a donné atteinte à la magnanimité de son coeur.
+
+[1] Innocent XI. Voyez tome XXII, page 280. B.
+
+
+L’Ingénu, attendri de plus en plus, demanda quels étaient les Français
+qui trompaient ainsi un monarque si cher aux Hurons. Ce sont les
+jésuites, lui répondit-on; c’est surtout le P. de La Chaise, confesseur
+de sa majesté. Il faut espérer que Dieu les en punira un jour, et
+qu’ils seront chassés comme ils nous chassent. Y a-t-il un malheur égal
+aux nôtres? Mons de Louvois nous envoie de tous côtés des jésuites et
+des dragons.
+
+Oh bien! messieurs, répliqua l’Ingénu, qui ne pouvait plus se contenir,
+je vais à Versailles recevoir la récompense due à mes services; je
+parlerai à ce mons de Louvois: on m’a dit que c’est lui qui fait la
+guerre de son cabinet. Je verrai le roi, je lui ferai connaître la
+vérité; il est impossible qu’on ne se rende pas à cette vérité quand on
+la sent. Je reviendrai bientôt pour épouser mademoiselle de Saint-Yves,
+et je vous prie à la noce. Ces bonnes gens le prirent alors pour un
+grand seigneur qui voyageait _incognito_ par le coche. Quelques uns le
+prirent pour le fou du roi.
+
+Il y avait à table un jésuite déguisé qui servait d’espion au révérend
+P. de La Chaise. Il lui rendait compte de tout, et le P. de La Chaise
+en instruisait mons de Louvois. L’espion écrivit. L’Ingénu et la lettre
+arrivèrent presque en même temps à Versailles.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+
+Arrivée de l’Ingénu à Versailles. Sa réception à la cour.
+
+
+L’Ingénu débarque en pot-de-chambre[a] dans la cour des cuisines. Il
+demande aux porteurs de chaise à quelle heure on peut voir le roi. Les
+porteurs lui rient au nez, tout comme avait fait l’amiral anglais. Il
+les traita de même, il les battit; ils voulurent le lui rendre, et la
+scène allait être sanglante, s’il n’eût passé un garde du corps,
+gentilhomme breton, qui écarta la canaille. Monsieur, lui dit le
+voyageur, vous me paraissez un brave homme; je suis le neveu de
+monsieur le prieur de Notre-Dame de la Montagne; j’ai tué des Anglais,
+je viens parler au roi; je vous prie de me mener dans sa chambre. Le
+garde, ravi de trouver un brave de sa province, qui ne paraissait pas
+au fait des usages de la cour, lui apprit qu’on ne parlait pas ainsi au
+roi, et qu’il fallait être présenté par monseigneur de Louvois.—Eh
+bien! menez-moi donc chez ce monseigneur de Louvois, qui sans doute me
+conduira chez sa majesté. Il est encore plus difficile, répliqua le
+garde, de parler à monseigneur de Louvois qu’à sa majesté; mais je vais
+vous conduire chez M. Alexandre, le premier commis de la guerre; c’est
+comme si vous parliez au ministre. Ils vont donc chez ce M. Alexandre,
+premier commis, et ils ne purent être introduits; il était en affaire
+avec une dame de la cour, et il y avait ordre de ne laisser entrer
+personne. Eh bien! dit le garde, il n’y a rien de perdu; allons chez le
+premier commis de M. Alexandre; c’est comme si vous parliez à M.
+Alexandre lui-même.
+
+[a] C’est une voiture de Paris à Versailles, laquelle ressemble à un
+petit tombereau couvert.
+
+
+Le Huron tout étonné le suit; ils restent ensemble une demi-heure dans
+une petite antichambre. Qu’est-ce donc que tout ceci? dit l’Ingénu;
+est-ce que tout le monde est invisible dans ce pays-ci? il est bien
+plus aisé de se battre en Basse-Bretagne contre des Anglais, que de
+rencontrer à Versailles les gens à qui on a affaire. Il se désennuya en
+racontant ses amours à son compatriote. Mais l’heure en sonnant rappela
+le garde du corps à son poste. Ils se promirent de se revoir, le
+lendemain, et l’Ingénu resta encore une autre demi-heure dans
+l’antichambre, en rêvant à mademoiselle de Saint-Yves, et à la
+difficulté de parler aux rois et aux premiers commis.
+
+Enfin le patron parut. Monsieur, lui dit l’Ingénu, si j’avais attendu
+pour repousser les Anglais aussi longtemps que vous m’avez fait
+attendre mon audience, ils ravageraient actuellement la Basse-Bretagne
+tout à leur aise. Ces paroles frappèrent le commis. Il dit enfin au
+Breton: Que demandez-vous?—Récompense, dit l’autre; voici mes titres:
+il lui étala tous ses certificats. Le commis lut, et lui dit que
+probablement on lui accorderait la permission d’acheter une
+lieutenance.—Moi! que je donne de l’argent pour avoir repoussé les
+Anglais? que je paie le droit de me faire tuer pour vous, pendant que
+vous donnez ici vos audiences tranquillement? je crois que vous voulez
+rire. Je veux une compagnie de cavalerie pour rien; je veux que le roi
+fasse sortir mademoiselle de Saint-Yves du couvent, et qu’il me la
+donne par mariage; je veux parler au roi en faveur de cinquante mille
+familles que je prétends lui rendre: en un mot je veux être utile;
+qu’on m’emploie et qu’on m’avance.
+
+Comment vous nommez-vous, monsieur, qui parlez si haut? Oh! oh! reprit
+l’Ingénu, vous n’avez donc pas lu mes certificats? c’est donc ainsi
+qu’on en use? Je m’appelle Hercule de Kerkabon; je suis baptisé, je
+loge au Cadran bleu, et je me plaindrai de vous au roi. Le commis
+conclut, comme les gens de Saumur, qu’il n’avait pas la tête bien
+saine, et n’y fit pas grande attention.
+
+Ce même jour, le révérend P. La Chaise, confesseur de Louis XIV, avait
+reçu la lettre de son espion, qui accusait le breton Kerkabon de
+favoriser dans son coeur les huguenots, et de condamner la conduite des
+jésuites. M. de Louvois, de son côté, avait reçu une lettre de
+l’interrogant bailli, qui dépeignait l’Ingénu comme un garnement qui
+voulait brûler les couvents et enlever les filles.
+
+L’Ingénu, après s’être promené dans les jardins de Versailles, où il
+s’ennuya, après avoir soupé en Huron et en Bas-Breton, s’était couché
+dans la douce espérance de voir le roi le lendemain, d’obtenir
+mademoiselle de Saint-Yves en mariage; d’avoir au moins une compagnie
+de cavalerie, et de faire cesser la persécution contre les huguenots.
+Il se berçait de ces flatteuses idées, quand la maréchaussée entra dans
+sa chambre. Elle se saisit d’abord de son fusil à deux coups et de son
+grand sabre. On fit un inventaire de son argent comptant, et on le mena
+dans le château que fit construire le roi Charles V, fils de Jean II,
+auprès de la rue Saint-Antoine, à la porte des Tournelles[1].
+
+[1] La Bastille, qui fut prise par le peuple de Paris, le 14 juillet
+1789, puis démolie. B.
+
+
+Quel était en chemin l’étonnement de l’Ingénu! je vous le laisse à
+penser. Il crut d’abord que c’était un rêve. Il resta dans
+l’engourdissement, puis tout-à-coup transporté d’une fureur qui
+redoublait ses forces, il prend à la gorge deux de ses conducteurs, qui
+étaient avec lui dans le carrosse, les jette par la portière, se jette
+après eux, et entraîne le troisième, qui voulait le retenir. Il tombe
+de l’effort, on le lie, on le remonte dans la voiture. Voilà donc,
+disait-il, ce que l’on gagne à chasser les Anglais de la
+Basse-Bretagne! Que dirais-tu, belle Saint-Yves, si tu me voyais dans
+cet état?
+
+On arrive enfin au gîte qui lui était destiné. On le porte en silence
+dans la chambre où il devait être enfermé, comme un mort qu’on porte
+dans un cimetière. Cette chambre était déjà occupée par un vieux
+solitaire de Port-Royal, nommé Gordon, qui y languissait depuis deux
+ans. Tenez, lui dit le chef des sbires, voilà de la compagnie que je
+vous amène; et sur-le-champ on referma les énormes verrous de la porte
+épaisse, revêtue de larges barres. Les deux captifs restèrent séparés
+de l’univers entier.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+
+L’Ingénu enfermé à la Bastille avec un janséniste.
+
+
+M. Gordon était un vieillard frais et serein, qui savait deux grandes
+choses: supporter l’adversité, et consoler les malheureux. Il s’avança
+d’un air ouvert et compatissant vers son compagnon, et lui dit en
+l’embrassant: Qui que vous soyez, qui venez partager mon tombeau, soyez
+sûr que je m’oublierai toujours moi-même pour adoucir vos tourments
+dans l’abîme infernal où nous sommes plongés. Adorons la Providence qui
+nous y a conduits, souffrons en paix, et espérons. Ces paroles firent
+sur l’âme de l’Ingénu l’effet des gouttes d’Angleterre, qui rappellent
+un mourant à la vie, et lui font entr’ouvrir des yeux étonnés.
+
+Après les premiers compliments, Gordon, sans le presser de lui
+apprendre la cause de son malheur, lui inspira, par la douceur de son
+entretien, et par cet intérêt que prennent deux malheureux l’un à
+l’autre, le désir d’ouvrir son coeur et de déposer le fardeau qui
+l’accablait; mais il ne pouvait deviner le sujet de son malheur; cela
+lui paraissait un effet sans cause; et le bon-homme Gordon était aussi
+étonné que lui-même.
+
+Il faut, dit le janséniste au Huron, que Dieu ait de grands desseins
+sur vous, puisqu’il vous a conduit du lac Ontario en Angleterre et en
+France, qu’il vous a fait baptiser en Basse-Bretagne, et qu’il vous a
+mis ici pour votre salut. Ma foi, répondit l’Ingénu, je crois que le
+diable s’est mêlé seul de ma destinée. Mes compatriotes d’Amérique ne
+m’auraient jamais traité avec la barbarie que j’éprouve; ils n’en ont
+pas d’idée. On les appelle _sauvages_; ce sont des gens de bien
+grossiers, et les hommes de ce pays-ci sont des coquins raffinés. Je
+suis, à la vérité, bien surpris d’être venu d’un autre monde pour être
+enfermé dans celui-ci sous quatre verrous avec un prêtre; mais je fais
+réflexion au nombre prodigieux d’hommes qui partent d’un hémisphère
+pour aller se faire tuer dans l’autre, ou qui font naufrage en chemin,
+et qui sont mangés des poissons: je ne vois pas les gracieux desseins
+de Dieu sur tous ces gens-là.
+
+On leur apporta à dîner par un guichet. La conversation roula sur la
+Providence, sur les lettres de cachet, et sur l’art de ne pas succomber
+aux disgrâces auxquelles tout homme est exposé dans ce monde. Il y a
+deux ans que je suis ici, dit le vieillard, sans autre consolation que
+moi-même et des livres; je n’ai pas eu un moment de mauvaise humeur.
+
+Ah! M. Gordon, s’écria l’Ingénu, vous n’aimez donc pas votre marraine?
+Si vous connaissiez comme moi mademoiselle de Saint-Yves, vous seriez
+au désespoir. A ces mots il ne put retenir ses larmes, et il se sentit
+alors un peu moins oppressé. Mais, dit-il, pourquoi donc les larmes
+soulagent-elles? Il me semble qu’elles devraient faire un effet
+contraire.—Mon fils, tout est physique en nous, dit le bon vieillard;
+toute sécrétion fait du bien au corps; et tout ce qui le soulage
+soulage l’âme: nous sommes les machines de la Providence.
+
+L’Ingénu, qui, comme nous l’avons dit plusieurs fois, avait un grand
+fonds d’esprit, fit de profondes réflexions sur cette idée, dont il
+semblait qu’il avait la semence en lui-même. Après quoi il demanda à
+son compagnon pourquoi sa machine était depuis deux ans sous quatre
+verrous. Par la grâce efficace, répondit Gordon: je passe pour
+janséniste; j’ai connu Arnauld et Nicole; les jésuites nous ont
+persécutés. Nous croyons que le pape n’est qu’un évêque comme un autre;
+et c’est pour cela que le P. de La Chaise a obtenu du roi, son
+pénitent, un ordre de me ravir, sans aucune formalité de justice, le
+bien le plus précieux des hommes, la liberté. Voilà qui est bien
+étrange, dit l’Ingénu; tous les malheureux que j’ai rencontrés ne le
+sont qu’à cause du pape.
+
+A l’égard de votre grâce efficace, je vous avoue que je n’y entends
+rien; mais je regarde comme une grande grâce que Dieu m’ait fait
+trouver dans mon malheur un homme comme vous, qui verse dans mon coeur
+des consolations dont je me croyais incapable.
+
+Chaque jour la conversation devenait plus intéressante et plus
+instructive. Les âmes des deux captifs s’attachaient l’une à l’autre.
+Le vieillard savait beaucoup, et le jeune homme voulait beaucoup
+apprendre. Au bout d’un mois il étudia la géométrie; il la dévorait.
+Gordon lui fit lire la physique de Rohault, qui était encore à la mode,
+et il eut le bon esprit de n’y trouver que des incertitudes.
+
+Ensuite il lut le premier volume de la _Recherche de la vérité_. Cette
+nouvelle lumière l’éclaira. Quoi! dit-il, notre imagination et nos sens
+nous trompent à ce point! quoi! les objets ne forment point nos idées,
+et nous ne pouvons nous les donner nous-mêmes! Quand il eut lu le
+second volume, il ne fut plus si content, et il conclut qu’il est plus
+aisé de détruire que de bâtir.
+
+Son confrère, étonné qu’un jeune ignorant fît cette réflexion, qui
+n’appartient qu’aux âmes exercées, conçut une grande idée de son
+esprit, et s’attacha à lui davantage.
+
+Votre Malebranche, lui dit un jour l’Ingénu, me paraît avoir écrit la
+moitié de son livre avec sa raison, et l’autre avec son imagination et
+ses préjugés.
+
+Quelques jours après, Gordon lui demanda: Que pensez-vous donc de
+l’âme, de la manière dont nous recevons nos idées, de notre volonté, de
+la grâce, du libre arbitre? Rien, lui repartit l’Ingénu: si je pensais
+quelque chose, c’est que nous sommes sous la puissance de l’Etre
+éternel, comme les astres et les éléments; qu’il fait tout en nous, que
+nous sommes de petites roues de la machine immense dont il est l’âme;
+qu’il agit par des lois générales, et non par des vues particulières;
+cela seul me paraît intelligible; tout le reste est pour moi un abîme
+de ténèbres.
+
+Mais, mon fils, ce serait faire Dieu auteur du péché.—Mais, mon père,
+votre grâce efficace ferait Dieu auteur du péché aussi; car il est
+certain que tous ceux à qui cette grâce serait refusée pécheraient; et
+qui nous livre au mal n’est-il pas l’auteur du mal?
+
+Cette naïveté embarrassait fort le bon-homme; il sentait qu’il fesait
+de vains efforts pour se tirer de ce bourbier; et il entassait tant de
+paroles qui paraissaient avoir du sens et qui n’en avaient point (dans
+le goût de la prémotion physique), que l’Ingénu en avait pitié. Cette
+question tenait évidemment à l’origine du bien et du mal; et alors il
+fallait que le pauvre Gordon passât en revue la boîte de Pandore,
+l’oeuf d’Orosmade percé par Arimane[1], l’inimitié entre Typhon et
+Osiris, et enfin le péché originel; et ils couraient l’un et l’autre
+dans cette nuit profonde, sans jamais se rencontrer. Mais enfin ce
+roman de l’âme détournait leur vue de la contemplation de leur propre
+misère, et, par un charme étrange, la foule des calamités répandues sur
+l’univers diminuait la sensation de leurs peines; ils n’osaient se
+plaindre quand tout souffrait.
+
+[1] Voyez tome XV, pages 314-315. B.
+
+
+Mais, dans le repos de la nuit, l’image de la belle Saint-Yves effaçait
+dans l’esprit de son amant toutes les idées de métaphysique et de
+morale. Il se réveillait les yeux mouillés de larmes; et le vieux
+janséniste oubliait sa grâce efficace, et l’abbé de Saint-Cyran, et
+Jansénius, pour consoler un jeune homme qu’il croyait en péché mortel.
+
+Après leurs lectures, après leurs raisonnements, ils parlaient encore
+de leurs aventures; et, après en avoir inutilement parlé, ils lisaient
+ensemble ou séparément. L’esprit du jeune homme se fortifiait de plus
+en plus. Il serait surtout allé très loin en mathématiques sans les
+distractions que lui donnait mademoiselle de Saint-Yves.
+
+Il lut des histoires, elles l’attristèrent. Le monde lui parut trop
+méchant et trop misérable. En effet l’histoire n’est que le tableau des
+crimes et des malheurs. La foule des hommes innocents et paisibles
+disparaît toujours sur ces vastes théâtres. Les personnages ne sont que
+des ambitieux pervers. Il semble que l’histoire ne plaise que comme la
+tragédie, qui languit si elle n’est animée par les passions, les
+forfaits, et les grandes infortunes. Il faut armer Clio du poignard,
+comme Melpomène.
+
+Quoique l’histoire de France soit remplie d’horreurs, ainsi que toutes
+les autres, cependant elle lui parut si dégoûtante dans ses
+commencements, si sèche dans son milieu, si petite enfin, même du temps
+de Henri IV, toujours si dépourvue de grands monuments, si étrangère à
+ces belles découvertes qui ont illustré d’autres nations, qu’il était
+obligé de lutter contre l’ennui pour lire tous ces détails de calamités
+obscures resserrées dans un coin du monde.
+
+Gordon pensait comme lui. Tous deux riaient de pitié quand il était
+question des souverains de Fezensac[1], de Fesansaguet, et d’Astarac.
+Cette étude en effet ne serait bonne que pour leurs héritiers, s’ils en
+avaient. Les beaux siècles de la république romaine le rendirent
+quelque temps indifférent pour le reste de la terre. Le spectacle de
+Rome victorieuse et législatrice des nations occupait son âme entière.
+Il s’échauffait en contemplant ce peuple qui fut gouverné sept cents
+ans par l’enthousiasme de la liberté et de la gloire.
+
+[1] Le comté de Fezensac avait sept lieues de longueur sur cinq de
+largeur; il avait été, en 1140, réuni au comté d’Armagnac. Le vicomte
+de Fesansaguet, ou petit Fezensac, fut aussi, en 1404, réuni au comté
+d’Armagnac. Le comté d’Astarac avait environ treize lieues de longueur
+et onze de largeur. B.
+
+
+Ainsi se passaient les jours, les semaines, les mois; et il se serait
+cru heureux dans le séjour du désespoir, s’il n’avait point aimé.
+
+Son bon naturel s’attendrissait encore sur le prieur de Notre-Dame de
+la Montagne, et sur la sensible Kerkabon. Que penseront-ils,
+répétait-il souvent, quand ils n’auront point de mes nouvelles? Ils me
+croiront un ingrat. Cette idée le tourmentait; il plaignait ceux qui
+l’aimaient, beaucoup plus qu’il ne se plaignait lui-même.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+
+Comment l’Ingénu développe son génie.
+
+
+La lecture agrandit l’âme, et un ami éclairé la console. Notre captif
+jouissait de ces deux avantages qu’il n’avait pas soupçonnés
+auparavant. Je serais tenté, dit-il, de croire aux métamorphoses, car
+j’ai été changé de brute en homme. Il se forma une bibliothèque choisie
+d’une partie de son argent dont on lui permettait de disposer. Son ami
+l’encouragea à mettre par écrit ses réflexions. Voici ce qu’il écrivit
+sur l’histoire ancienne:
+
+«Je m’imagine que les nations ont été long-temps comme moi, qu’elles ne
+se sont instruites que fort tard, qu’elles n’ont été occupées pendant
+des siècles que du moment présent qui coulait, très peu du passé, et
+jamais de l’avenir. J’ai parcouru cinq ou six cents lieues du Canada,
+je n’y ai pas trouvé un seul monument; personne n’y sait rien de ce
+qu’a fait son bisaïeul. Ne serait-ce pas là l’état naturel de l’homme?
+L’espèce de ce continent-ci me paraît supérieure à celle de l’autre.
+Elle a augmenté son être depuis plusieurs siècles par les arts et par
+les connaissances. Est-ce parcequ’elle a de la barbe au menton, et que
+Dieu a refusé la barbe aux Américains? Je ne le crois pas; car je vois
+que les Chinois n’ont presque point de barbe, et qu’ils cultivent les
+arts depuis plus de cinq mille années. En effet, s’ils ont plus de
+quatre mille ans d’annales, il faut bien que la nation ait été
+rassemblée et florissante depuis plus de cinquante siècles.
+
+«Une chose me frappe surtout dans cette ancienne histoire de la Chine,
+c’est que presque tout y est vraisemblable et naturel. Je l’admire en
+ce qu’il n’y a rien de merveilleux.
+
+«Pourquoi toutes les autres nations se sont-elles donné des origines
+fabuleuses? Les anciens chroniqueurs de l’histoire de France, qui ne
+sont pas fort anciens, font venir les Français d’un Francus, fils
+d’Hector: les Romains se disaient issus d’un Phrygien, quoiqu’il n’y
+eût pas dans leur langue un seul mot qui eût le moindre rapport à la
+langue de Phrygie: les dieux avaient habité dix mille ans en Egypte, et
+les diables, en Scythie, où ils avaient engendré les Huns. Je ne vois
+avant Thucydide que des romans semblables aux Amadis, et beaucoup moins
+amusants. Ce sont partout des apparitions, des oracles, des prodiges,
+des sortilèges, des métamorphoses, des songes expliqués, et qui font la
+destinée des plus grands empires et des plus petits états: ici des
+bêtes qui parlent, là des bêtes qu’on adore, des dieux transformés en
+hommes, et des hommes transformés en dieux. Ah! s’il nous faut des
+fables, que ces fables soient du moins l’emblème de la vérité! J’aime
+les fables des philosophes, je ris de celles des enfants, et je hais
+celles des imposteurs.»
+
+Il tomba un jour sur une histoire de l’empereur Justinien. On y lisait
+que des apédeutes[1] de Constantinople avaient donné, en très mauvais
+grec, un édit contre le plus grand capitaine du siècle[2], parceque ce
+héros avait prononcé ces paroles dans la chaleur de la conversation:
+«La vérité luit de sa propre lumière, et on n’éclaire pas les esprits
+avec les flammes des bûchers.» Les apédeutes assurèrent que cette
+proposition était hérétique, sentant l’hérésie, et que l’axiome
+contraire était catholique, universel, et grec: « On n’éclaire les
+esprits qu’avec la flamme des bûchers, et la vérité ne saurait luire de
+sa propre lumière.» Ces linostoles[3] condamnèrent ainsi plusieurs
+discours du capitaine, et donnèrent un édit.
+
+[1] Ignorants, gens sans éducation. (Note de M. Decroix.)
+
+
+[2] La faculté de théologie dé Paris avait donné, en mauvais latin, une
+censure du _Bélisaire_ de Marmontel. B.
+
+
+[3] Couverts de longs habits de lin (tels que des surplis). L’auteur
+fait ici allusion à la censure du _Bélisaire_ de Marmontel par la
+Sorbonne. (Note de M. Decroix.)
+
+
+Quoi! s’écria l’Ingénu, des édits rendus par ces gens-là! Ce ne sont
+point des édits, répliqua Gordon, ce sont des contr’édits[4] dont tout
+le monde se moquait à Constantinople, et l’empereur tout le premier;
+c’était un sage prince, qui avait su réduire les apédeutes linostoles à
+ne pouvoir faire que du bien. Il savait que ces messieurs-là et
+plusieurs autres pastophores[5] avaient lassé de contr’édits la
+patience des empereurs ses prédécesseurs en matière plus grave. Il fit
+fort bien, dit l’Ingénu; on doit soutenir les pastophores et les
+contenir.
+
+[4] L’édition encadrée de 1775 porte: _contr’édits_; on lit de même
+dans les éditions de Kehl. Toutes les éditions antérieures à 1775
+portent: _contredits_, Mais on ne doit pas oublier que beaucoup
+d’ouvrages de Voltaire ont été imprimés en pays étrangers, et
+quelquefois loin des yeux de l’auteur. B.
+
+
+[5] Vêtus de longues robes ou manteaux. (Note de M. Decroix.)
+
+
+Il mit par écrit beaucoup d’autres réflexions qui épouvantèrent le
+vieux Gordon. Quoi! dit-il en lui-même, j’ai consumé cinquante ans à
+m’instruire, et je crains de ne pouvoir atteindre au bon sens naturel
+de cet enfant presque sauvage! je tremble d’avoir laborieusement
+fortifié des préjugés; il n’écoute que la simple nature.
+
+Le bon-homme avait quelques uns de ces petits livres de critique, de
+ces brochures périodiques où des hommes incapables de rien produire
+dénigrent les productions des autres, où les Visé insultent aux Racine,
+et les Faydit aux Fénelon. L’Ingénu en parcourut quelques uns. Je les
+compare, disait-il, à certains moucherons qui vont déposer leurs oeufs
+dans le derrière des plus beaux chevaux: cela ne les empêche pas de
+courir. A peine les deux philosophes daignèrent-ils jeter les yeux sur
+ces excréments de la littérature.
+
+Ils lurent bientôt ensemble les éléments de l’astronomie; l’Ingénu fit
+venir des sphères: ce grand spectacle le ravissait. Qu’il est dur,
+disait-il, de ne commencer à connaître le ciel que lorsqu’on me ravit
+le droit de le contempler! Jupiter et Saturne roulent dans ces espaces
+immenses; des millions de soleils éclairent des milliards de mondes; et
+dans le coin de terre où je suis jeté, il se trouve des êtres qui me
+privent, moi être voyant et pensant, de tous ces mondes où ma vue
+pourrait atteindre, et de celui où Dieu m’a fait naître! La lumière
+faite pour tout l’univers est perdue pour moi. On ne me la cachait pas
+dans l’horizon septentrional où j’ai passé mon enfance et ma jeunesse.
+Sans vous, mon cher Gordon, je serais ici dans le néant.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+
+Ce que l’Ingénu pense des pièces de théâtre.
+
+
+Le jeune Ingénu ressemblait à un de ces arbres vigoureux qui, nés dans
+un sol ingrat, étendent en peu de temps leurs racines et leurs branches
+quand ils sont transplantés dans un terrain favorable; et il était bien
+extraordinaire qu’une prison fût ce terrain.
+
+Parmi les livres qui occupaient le loisir des deux captifs, il se
+trouva des poésies, des traductions de tragédies grecques, quelques
+pièces du théâtre français. Les vers qui parlaient d’amour portèrent
+à-la-fois dans l’âme de l’Ingénu le plaisir et la douleur. Ils lui
+parlaient tous de sa chère Saint-Yves. La fable des deux Pigeons lui
+perça le coeur; il était bien loin de pouvoir revenir à son colombier.
+
+Molière l’enchanta. Il lui fesait connaître les moeurs de Paris et du
+genre humain.—A laquelle de ses comédies donnez-vous la préférence?—Au
+_Tartufe_, sans difficulté. Je pense comme vous, dit Gordon; c’est un
+tartufe qui m’a plongé dans ce cachot, et peut-être ce sont des
+tartufes qui ont fait votre malheur.
+
+Comment trouvez-vous ces tragédies grecques?—Bonnes pour des Grecs, dit
+l’Ingénu. Mais quand il lut l’_Iphigénie_ moderne, _Phèdre_,
+_Andromaque_, _Athalie_, il fut en extase, il soupira, il versa des
+larmes, il les sut par coeur sans avoir envie de les apprendre.
+
+Lisez _Rodogune_, lui dit Gordon; on dit que c’est le chef-d’oeuvre du
+théâtre; les autres pièces qui vous ont fait tant de plaisir sont peu
+de chose en comparaison. Le jeune homme, dès la première page, lui dit:
+Cela n’est pas du même auteur.—A quoi le voyez-vous?—Je n’en sais rien
+encore; mais ces vers-là ne vont ni à mon oreille ni à mon coeur.—Oh!
+ce n’est rien que les vers, répliqua Gordon. L’Ingénu répondit:
+Pourquoi donc en faire?
+
+Après avoir lu très attentivement la pièce, sans autre dessein que
+celui d’avoir du plaisir, il regardait son ami avec des yeux secs et
+étonnés, et ne savait que dire. Enfin, pressé de rendre compte de ce
+qu’il avait senti, voici ce qu’il répondit: Je n’ai guère entendu le
+commencement; j’ai été révolté du milieu; la dernière scène m’a
+beaucoup ému, quoiqu’elle me paraisse peu vraisemblable: je ne me suis
+intéressé pour personne, et je n’ai pas retenu vingt vers, moi qui les
+retiens tous quand ils me plaisent.
+
+Cette pièce passe pourtant pour la meilleure que nous ayons.—Si cela
+est, répliqua-t-il, elle est peut-être comme bien des gens qui ne
+méritent pas leurs places. Après tout, c’est ici une affaire de goût;
+le mien ne doit pas encore être formé: je peux me tromper; mais vous
+savez que je suis assez accoutumé à dire ce que je pense, ou plutôt ce
+que je sens. Je soupçonne qu’il y a souvent de l’illusion, de la mode,
+du caprice dans les jugements des hommes. J’ai parlé d’après la nature;
+il se peut que chez moi la nature soit très imparfaite; mais il se peut
+aussi qu’elle soit quelquefois peu consultée par la plupart des hommes.
+Alors il récita des vers d’_Iphigénie_, dont il était plein; et
+quoiqu’il ne déclamât pas bien, il y mit tant de vérité et d’onction,
+qu’il fit pleurer le vieux janséniste. Il lut ensuite _Cinna_; il ne
+pleura point, mais il admira.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+
+La belle Saint-Yves va à Versailles.
+
+
+Pendant que notre infortuné s’éclairait plus qu’il ne se consolait;
+pendant que son génie, étouffé depuis si long-temps, se déployait avec
+tant de rapidité et de force; pendant que la nature, qui se
+perfectionnait en lui, le vengeait des outrages de la fortune, que
+devinrent monsieur le prieur et sa bonne soeur, et la belle recluse
+Saint-Yves? Le premier mois on fut inquiet, et au troisième on fut
+plongé dans la douleur; les fausses conjectures, les bruits mal fondés,
+alarmèrent: au bout de six mois on le crut mort. Enfin monsieur et
+mademoiselle de Kerkabon apprirent, par une ancienne lettre qu’un garde
+du roi avait écrite en Bretagne, qu’un jeune homme semblable à l’Ingénu
+était arrivé un soir à Versailles, mais qu’il avait été enlevé pendant
+la nuit, et que depuis ce temps personne n’en avait entendu parler.
+
+Hélas! dit mademoiselle de Kerkabon, notre neveu aura fait quelque
+sottise, et se sera attiré de fâcheuses affaires. Il est jeune, il est
+Bas-Breton, il ne peut savoir comme on doit se comporter à la cour. Mon
+cher frère, je n’ai jamais vu Versailles ni Paris; voici une belle
+occasion, nous retrouverons peut-être notre pauvre neveu: c’est le fils
+de notre frère; notre devoir est de le secourir. Qui sait si nous ne
+pourrons point parvenir enfin à le faire sous-diacre, quand la fougue
+de la jeunesse sera amortie? Il avait beaucoup de dispositions pour les
+sciences. Vous souvenez-vous comme il raisonnait sur l’ancien et sur le
+nouveau _Testament_? Nous sommes responsables de son âme; c’est nous
+qui l’avons fait baptiser; sa chère maîtresse Saint-Yves passe les
+journées à pleurer. En vérité il faut aller à Paris. S’il est caché
+dans quelqu’une de ces vilaines maisons de joie dont on m’a fait tant
+de récits, nous l’en tirerons. Le prieur fut touché des discours de sa
+soeur. Il alla trouver l’évêque de Saint-Malo, qui avait baptisé le
+Huron, et lui demanda sa protection et ses conseils. Le prélat approuva
+le voyage. Il donna au prieur des lettres de recommandation pour le P.
+de La Chaise, confesseur du roi, qui avait la première dignité du
+royaume, pour l’archevêque de Paris, Harlay, et pour l’évêque de Meaux,
+Bossuet.
+
+Enfin le frère et la soeur partirent; mais, quand ils furent arrivés à
+Paris, ils se trouvèrent égarés comme dans un vaste labyrinthe, sans
+fil et sans issue. Leur fortune était médiocre, et il leur fallait tous
+les jours des voitures pour aller à la découverte, et ils ne
+découvraient rien.
+
+Le prieur se présenta chez le révérend P. de La Chaise; il était avec
+mademoiselle Du Tron, et ne pouvait donner audience à des prieurs. Il
+alla à la porte de l’archevêque; le prélat[1] était enfermé avec la
+belle madame de Lesdiguières pour les affaires de l’Eglise. Il courut à
+la maison de campagne de l’évêque de Meaux; celui-ci examinait, avec
+mademoiselle de Mauléon, l’amour mystique de madame Guyon. Cependant il
+parvint à se faire entendre de ces deux prélats; tous deux lui
+déclarèrent qu’ils ne pouvaient se mêler de son neveu, attendu qu’il
+n’était pas sous-diacre.
+
+[1] François de Harlay de Chauvalon, archevêque de Paris, de 1670 à
+1695, refusa la sépulture à Molière, fit enfermer madame Guyon, donna
+la bénédiction nuptiale à Louis XIV et à madame de Maintenon. Il était
+connu par ses aventures galantes. Un jour’qu’il entrait dans un salon
+où étaient un grand nombre de belles dames, il dit:
+
+
+Formosi pecoris custos;
+
+
+l’une d’elles acheva le vers de Virgile en ajoutant:
+
+
+formosior ipse. B.
+
+
+Enfin il vit le jésuite; celui-ci le reçut à bras ouverts, lui protesta
+qu’il avait toujours eu pour lui une estime particulière, ne l’ayant
+jamais connu. Il jura que la Société avait toujours été attachée aux
+Bas-Bretons. Mais, dit-il, votre neveu n’aurait-il pas le malheur
+d’être huguenot?—Non, assurément, mon révérend père.—Serait-il point
+janséniste?—Je puis assurer à votre révérence qu’à peine est-il
+chrétien: il y a environ onze mois que nous l’avons baptisé.—Voilà qui
+est bien, voilà qui est bien, nous aurons soin de lui. Votre bénéfice
+est-il considérable?—Oh! fort peu de chose, et mon neveu nous coûte
+beaucoup.—Y a-t-il quelques jansénistes dans le voisinage? Prenez bien
+garde, mon cher monsieur le prieur, ils sont plus dangereux que les
+huguenots et les athées.—Mon révérend père, nous n’en avons point; on
+ne sait ce que c’est que le jansénisme à Notre-Dame de la
+Montagne.—Tant mieux; allez, il n’y a rien que je ne fasse pour vous.
+Il congédia affectueusement le prieur, et n’y pensa plus.
+
+Le temps s’écoulait, le prieur et la bonne soeur se désespéraient.
+
+Cependant le maudit bailli pressait le mariage de son grand benêt de
+fils avec la belle Saint-Yves, qu’on avait fait sortir exprès du
+couvent. Elle aimait toujours son cher filleul autant qu’elle détestait
+le mari qu’on lui présentait. L’affront d’avoir été mise dans un
+couvent augmentait sa passion; l’ordre d’épouser le fils du bailli y
+mettait le comble. Les regrets, la tendresse, et l’horreur,
+bouleversaient son âme. L’amour, comme on sait, est bien plus ingénieux
+et plus hardi dans une jeune fille, que l’amitié ne l’est dans un vieux
+prieur et dans une tante de quarante-cinq ans passés. De plus, elle
+s’était bien formée dans son couvent par les romans qu’elle avait lus à
+la dérobée. La belle Saint-Yves se souvenait de la lettre qu’un garde
+du corps avait écrite en Basse-Bretagne, et dont on avait parlé dans la
+province. Elle résolut d’aller elle-même prendre des informations à
+Versailles; de se jeter aux pieds des ministres, si son mari était en
+prison, comme on le disait, et d’obtenir justice pour lui. Je ne sais
+quoi l’avertissait secrètement qu’à la cour on ne refuse rien à une
+jolie fille; mais elle ne savait pas ce qu’il en coûtait.
+
+Sa résolution prise, elle est consolée, elle est tranquille, elle ne
+rebute plus son sot prétendu; elle accueille le détestable beau-père,
+caresse son frère, répand l’allégresse dans la maison; puis, le jour
+destiné à la cérémonie, elle part secrètement à quatre heures du matin
+avec ses petits présents de noce, et tout ce qu’elle a pu rassembler.
+Ses mesures étaient si bien prises, qu’elle était déjà à plus de dix
+lieues lorsqu’on entra dans sa chambre, vers le midi. La surprise et la
+consternation furent grandes. L’interrogant bailli fit ce jour-là plus
+de questions qu’il n’en avait fait dans toute la semaine; le mari resta
+plus sot qu’il ne l’avait jamais été. L’abbé de Saint-Yves en colère
+prit le parti de courir après sa soeur. Le bailli et son fils voulurent
+l’accompagner. Ainsi la destinée conduisait à Paris presque tout ce
+canton de la Basse-Bretagne.
+
+La belle Saint-Yves se doutait bien qu’on la suivrait. Elle était à
+cheval; elle s’informait adroitement des courriers s’ils n’avaient
+point rencontré un gros abbé, un énorme bailli, et un jeune benêt, qui
+couraient sur le chemin de Paris. Ayant appris au troisième jour qu’ils
+n’étaient pas loin, elle prit une route différente, et eut assez
+d’habileté et de bonheur pour arriver à Versailles, tandis qu’on la
+cherchait inutilement dans Paris.
+
+Mais comment se conduire à Versailles? jeune, belle, sans conseil, sans
+appui, inconnue, exposée à tout, comment oser chercher un garde du roi?
+Elle imagina de s’adresser à un jésuite du bas étage; il y en avait
+pour toutes les conditions de la vie: comme Dieu, disaient-ils, a donné
+différentes nourritures aux diverses espèces d’animaux, il avait donné
+au roi son confesseur, que tous les solliciteurs de bénéfices
+appelaient _le chef de l’Église gallicane_; ensuite venaient les
+confesseurs des princesses; les ministres n’en avaient point; ils
+n’étaient pas si sots. Il y avait les jésuites du grand commun, et
+surtout les jésuites des femmes de chambre par lesquelles on savait les
+secrets des maîtresses; et ce n’était pas un petit emploi. La belle
+Saint-Yves s’adressa à un de ces derniers, qui s’appelait le P.
+Tout-à-tous. Elle se confessa à lui, lui exposa ses aventures, son
+état, son danger, et le conjura de la loger chez quelque bonne dévote
+qui la mît à l’abri des tentations.
+
+Le P. Tout-à-tous l’introduisit chez la femme d’un officier du gobelet,
+l’une de ses plus affidées pénitentes. Dès qu’elle y fut, elle
+s’empressa de gagner la confiance et l’amitié de cette femme; elle
+s’informa du garde breton, et le fit prier de venir chez elle. Ayant su
+de lui que son amant avait été enlevé après avoir parlé à un premier
+commis, elle court chez ce commis: la vue d’une belle femme l’adoucit,
+car il faut convenir que Dieu n’a créé les femmes que pour apprivoiser
+les hommes.
+
+Le plumitif attendri lui avoua tout. Votre amant est à la Bastille
+depuis près d’un an, et sans vous il y serait peut-être toute sa vie.
+La tendre Saint-Yves s’évanouit. Quand elle eut repris ses sens, le
+plumitif lui dit: Je suis sans crédit pour faire du bien; tout mon
+pouvoir se borne à faire du mal quelquefois. Croyez-moi, allez chez M.
+de Saint-Pouange, qui fait le bien et le mal, cousin et favori de
+monseigneur de Louvois. Ce ministre a deux âmes: M. de Saint-Pouange en
+est une; madame Dufresnoy[1], l’autre; mais elle n’est pas à présent à
+Versailles; il ne vous reste que de fléchir le protecteur que je vous
+indique. La belle Saint-Yves, partagée entre un peu de joie et
+d’extrêmes douleurs, entre quelque espérance et de tristes craintes,
+poursuivie par son frère, adorant son amant, essuyant ses larmes et en
+versant encore, tremblante, affaiblie, et reprenant courage, courut
+vite chez M. de Saint-Pouange.
+
+[1] Dans les éditions antérieures aux éditions de Kehl, ou lit: _Madame
+Du Belloy_. B.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+
+Progrès de l’esprit de l’Ingénu.
+
+
+L’Ingénu fesait des progrès rapides dans les sciences, et surtout dans
+la science de l’homme. La cause du développement rapide de son esprit
+était due à son éducation sauvage presque autant qu’à la trempe de son
+âme; car, n’ayant rien appris dans son enfance, il n’avait point appris
+de préjugés. Son entendement n’ayant point été courbé par l’erreur
+était demeuré dans toute sa rectitude. Il voyait les choses comme elles
+sont, au lieu que les idées qu’on nous donne dans l’enfance nous les
+font voir toute notre vie comme elles ne sont point. Vos persécuteurs
+sont abominables, disait-il à son ami Gordon. Je vous plains d’être
+opprimé, mais je vous plains d’être janséniste. Toute secte me paraît
+le ralliement de l’erreur. Dites-moi s’il y a des sectes en géométrie?
+Non, mon cher enfant, lui dit en soupirant le bon Gordon; tous les
+hommes sont d’accord sur la vérité quand elle est démontrée, mais ils
+sont trop partagés sur les vérités obscures.—Dites sur les faussetés
+obscures. S’il y avait eu une seule vérité cachée dans vos amas
+d’arguments qu’on ressasse depuis tant de siècles, on l’aurait
+découverte sans doute; et l’univers aurait été d’accord au moins sur ce
+point-là. Si cette vérité était nécessaire comme le soleil l’est à la
+terre, elle serait brillante comme lui. C’est une absurdité, c’est un
+outrage au genre humain, c’est un attentat contre l’Être infini et
+suprême de dire: il y a une vérité essentielle à l’homme, et Dieu l’a
+cachée. Tout ce que disait ce jeune ignorant, instruit par la nature,
+fesait une impression profonde sur l’esprit du vieux savant infortuné.
+Serait-il bien vrai, s’écriat-il, que je me fusse rendu malheureux pour
+des chimères? Je suis bien plus sûr de mon malheur que de la grâce
+efficace. J’ai consumé mes jours à raisonner sur la liberté de Dieu et
+du genre humain; mais j’ai perdu la mienne; ni saint Augustin ni saint
+Prosper ne me tireront de l’abîme où je suis.
+
+L’Ingénu, livré à son caractère, dit enfin: Voulez-vous que je vous
+parle avec une confiance hardie? Ceux qui se font persécuter pour ces
+vaines disputes de l’école me semblent peu sages; ceux qui persécutent
+me paraissent des monstres.
+
+Les deux captifs étaient fort d’accord sur l’injustice de leur
+captivité. Je suis cent fois plus à plaindre que vous, disait l’Ingénu;
+je suis né libre comme l’air; j’avais deux vies, la liberté et l’objet
+de mon amour: on me les ôte. Nous voici tous deux dans les fers, sans
+savoir la raison et sans pouvoir la demander. J’ai vécu Huron vingt
+ans; on dit que ce sont des barbares, parcequ’ils se vengent de leurs
+ennemis; mais ils n’ont jamais opprimé leurs amis. A peine ai-je mis le
+pied en France, que j’ai versé mon sang pour elle; j’ai peut-être sauvé
+une province, et pour récompense je suis englouti dans ce tombeau des
+vivants, où je serais mort de rage sans vous. Il n’y a donc point de
+lois dans ce pays? on condamne les hommes sans les entendre! Il n’en
+est pas ainsi en Angleterre. Ah! ce n’était pas contre les Anglais que
+je devais me battre. Ainsi sa philosophie naissante ne pouvait dompter
+la nature outragée dans le premier de ses droits, et laissait un libre
+cours à sa juste colère.
+
+Son compagnon ne le contredit point. L’absence augmente toujours
+l’amour qui n’est pas satisfait, et la philosophie ne le diminue pas.
+Il parlait aussi souvent de sa chère Saint-Yves que de morale et de
+métaphysique. Plus ses sentiments s’épuraient, et plus il aimait. Il
+lut quelques romans nouveaux; il en trouva peu qui lui peignissent la
+situation de son âme. Il sentait que son coeur allait toujours au-delà
+de ce qu’il lisait. Ah! disait-il, presque tous ces auteurs-là n’ont
+que de l’esprit et de l’art. Enfin le bon prêtre janséniste devenait
+insensiblement le confident de sa tendresse. Il ne connaissait l’amour
+auparavant que comme un péché dont on s’accuse en confession. Il apprit
+à le connaître comme un sentiment aussi noble que tendre, qui peut
+élever l’âme autant que l’amollir, et produire même quelquefois des
+vertus. Enfin, pour dernier prodige, un Huron convertissait un
+janséniste.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+
+La belle Saint-Yves résiste à des propositions délicates.
+
+
+La belle Saint-Yves, plus tendre encore que son amant, alla donc chez
+M. de Saint-Pouange, accompagnée de l’amie chez qui elle logeait,
+toutes deux cachées dans leurs coiffes. La première chose qu’elle vit à
+la porte ce fut l’abbé de Saint-Yves, son frère, qui en sortait. Elle
+fut intimidée; mais la dévote amie la rassura. C’est précisément
+parcequ’on a parlé contre vous qu’il faut que vous parliez. Soyez sûre
+que dans ce pays les accusateurs ont toujours raison, si on ne se hâte
+de les confondre. Votre présence d’ailleurs, ou je me trompe fort, fera
+plus d’effet que les paroles de votre frère.
+
+Pour peu qu’on encourage une amante passionnée, elle est intrépide. La
+Saint-Yves se présente à l’audience. Sa jeunesse, ses charmes, ses yeux
+tendres mouillés de quelques pleurs, attirèrent tous les regards.
+Chaque courtisan du sous-ministre oublia un moment l’idole du pouvoir
+pour contempler celle de la beauté. Le Saint-Pouange la fit entrer dans
+un cabinet; elle parla avec attendrissement et avec grâce.
+Saint-Pouange se sentit touché. Elle tremblait, il la rassura. Revenez
+ce soir, lui dit-il; vos affaires méritent qu’on y pense et qu’on en
+parle à loisir; il y a ici trop de monde; on expédie les audiences trop
+rapidement: il faut que je vous entretienne à fond de tout ce qui vous
+regarde. Ensuite, ayant fait l’éloge de sa beauté et de ses sentiments,
+il lui recommanda de venir à sept heures du soir.
+
+Elle n’y manqua pas; la dévote amie l’accompagna encore, mais elle se
+tint dans le salon, et lut le _Pédagogue chrétien_[1], pendant que le
+Saint-Pouange et la belle Saint-Yves étaient dans l’arrière-cabinet.
+Croiriez-vous bien, mademoiselle, lui dit-il d’abord, que votre frère
+est venu me demander une lettre de cachet contre vous? En vérité j’en
+expédierais plutôt une pour le renvoyer en Basse-Bretagne.—Hélas!
+monsieur, on est donc bien libéral de lettres de cachet dans vos
+bureaux, puisqu’on en vient solliciter du fond du royaume, comme des
+pensions. Je suis bien loin d’en demander une contre mon frère. J’ai
+beaucoup à me plaindre de lui, mais je respecte la liberté des hommes;
+je demande celle d’un homme que je veux épouser, d’un homme à qui le
+roi doit la conservation d’une province, qui peut le servir utilement,
+et qui est le fils d’un officier tué à son service. De quoi est-il
+accusé? comment a-t-on pu le traiter si cruellement sans l’entendre?
+
+[1] Ouvrage que Voltaire appelle _Excellent livre pour les sots_ (voyez
+tome XXIX, page 119). L’auteur est le P. Outreman. B.
+
+
+Alors le sous-ministre lui montra la lettre du jésuite espion et celle
+du perfide bailli.—Quoi! il y a de pareils monstres sur la terre! et on
+veut me forcer ainsi à épouser le fils ridicule d’un homme ridicule et
+méchant! et c’est sur de pareils avis qu’on décide ici de la destinée
+des citoyens! Elle se jeta à genoux, elle demanda avec des sanglots la
+liberté du brave homme qui l’adorait. Ses charmes en cet état parurent
+dans leur plus grand avantage. Elle était si belle, que le
+Saint-Pouange, perdant toute honte, lui insinua qu’elle réussirait si
+elle commençait par lui donner les prémices de ce qu’elle réservait à
+son amant. La Saint-Yves, épouvantée et confuse, feignit long-temps de
+ne le pas entendre; il fallut s’expliquer plus clairement. Un mot lâché
+d’abord avec retenue en produisait un plus fort suivi d’un autre plus
+expressif. On offrit non seulement la révocation de la lettre de
+cachet, mais des récompenses, de l’argent, des honneurs, des
+établissements; et plus on promettait, plus le désir de n’être pas
+refusé augmentait.
+
+La Saint-Yves pleurait, elle était suffoquée, à demi renversée sur un
+sofa, croyant à peine ce qu’elle voyait, ce qu’elle entendait. Le
+Saint-Pouange, à son tour, se jeta à ses genoux. Il n’était pas sans
+agréments, et aurait pu ne pas effaroucher un coeur moins prévenu; mais
+Saint-Yves adorait son amant, et croyait que c’était un crime horrible
+de le trahir pour le servir. Saint-Pouange redoublait les prières et
+les promesses: enfin la tête lui tourna au point, qu’il lui déclara que
+c’était le seul moyen de tirer de sa prison l’homme auquel elle prenait
+un intérêt si violent et si tendre. Cet étrange entretien se
+prolongeait. La dévote de l’antichambre, en lisant son _Pédagogue
+chrétien_, disait: Mon Dieu! que peuvent-ils faire là depuis deux
+heures? jamais monseigneur de Saint-Pouange n’a donné une si longue
+audience; peut-être qu’il a tout refusé à cette pauvre fille,
+puisqu’elle le prie encore.
+
+Enfin sa compagne sortit de l’arrière-cabinet, tout éperdue, sans
+pouvoir parler, réfléchissant profondément sur le caractère des grands
+et des demi-grands, qui sacrifient si légèrement la liberté des hommes
+et l’honneur des femmes.
+
+Elle ne dit pas un mot pendant tout le chemin. Arrivée chez l’amie,
+elle éclata, elle lui conta tout. La dévote fit de grands signes de
+croix. Ma chère amie, il faut consulter dès demain le P. Tout-à-tous,
+notre directeur; il a beaucoup de crédit auprès de M. de Saint-Pouange;
+il confesse plusieurs servantes de sa maison; c’est un homme pieux et
+accommodant, qui dirige aussi des femmes de qualité: abandonnez-vous à
+lui, c’est ainsi que j’en use; je m’en suis toujours bien trouvée. Nous
+autres pauvres femmes nous avons besoin d’être conduites par un
+homme.—Eh bien donc! ma chère amie, j’irai trouver demain le P.
+Tout-à-tous.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+
+Elle consulte un jésuite.
+
+
+Dès que la belle et désolée Saint-Yves fut avec son bon confesseur,
+elle lui confia qu’un homme puissant et voluptueux lui proposait de
+faire sortir de prison celui qu’elle devait épouser légitimement, et
+qu’il demandait un grand prix de son service; qu’elle avait une
+répugnance horrible pour une telle infidélité, et que, s’il ne
+s’agissait que de sa propre vie, elle la sacrifierait plutôt que de
+succomber.
+
+Voilà un abominable pécheur! lui dit le P. Tout-à-tous. Vous devriez
+bien me dire le nom de ce vilain homme; c’est à coup sûr quelque
+janséniste; je le dénoncerai à sa révérence le P. de La Chaise, qui le
+fera mettre dans le gîte où est à présent la chère personne que vous
+devez épouser.
+
+La pauvre fille, après un long embarras et de grandes irrésolutions,
+lui nomma enfin Saint-Pouange.
+
+Monseigneur de Saint-Pouange! s’écria le jésuite; ah! ma fille, c’est
+tout autre chose; il est cousin du plus grand ministre que nous ayons
+jamais eu, homme de bien, protecteur de la bonne cause, bon chrétien;
+il ne peut avoir eu une telle pensée; il faut que vous ayez mal
+entendu.—Ah! mon père, je n’ai entendu que trop bien; je suis perdue,
+quoi que je fasse; je n’ai que le choix du malheur et de la honte; il
+faut que mon amant reste enseveli tout vivant, ou que je me rende
+indigne de vivre. Je ne puis le laisser périr, et je ne puis le sauver.
+
+Le P. Tout-à-tous tâcha de la calmer par ces douces paroles:
+
+Premièrement, ma fille, ne dites jamais ce mot _mon amant_; il y a
+quelque chose de mondain qui pourrait offenser Dieu: dites _mon mari_;
+car bien qu’il ne le soit pas encore, vous le regardez comme tel; et
+rien n’est plus honnête.
+
+Secondement, bien qu’il soit votre époux en idée, en espérance, il ne
+l’est pas en effet: ainsi vous ne commettriez pas un adultère, péché
+énorme qu’il faut toujours éviter autant qu’il est possible.
+
+Troisièmement, les actions ne sont pas d’une malice de coulpe quand
+l’intention est pure, et rien n’est plus pur que de délivrer votre
+mari.
+
+Quatrièmement, vous avez des exemples dans la sainte antiquité qui
+peuvent merveilleusement servir à votre conduite. Saint Augustin
+rapporte que sous le proconsulat de Septimius Acyndinus[1], en l’an 340
+de notre salut, un pauvre homme ne pouvant payer à César ce qui
+appartenait à César, fut condamné à la mort, comme il est juste, malgré
+la maxime, _Où il n’y a rien le roi perd ses droits_. Il s’agissait
+d’une livre d’or; le condamné avait une femme en qui Dieu avait mis la
+beauté et la prudence. Un vieux richard promit de donner une livre
+d’or, et même plus, à la dame, à condition qu’il commettrait avec elle
+le péché immonde. La dame ne crut point faire mal en sauvant son mari.
+Saint Augustin approuve fort sa généreuse résignation. Il est vrai que
+le vieux richard la trompa, et peut-être même son mari n’en fut pas
+moins pendu; mais elle avait fait tout ce qui était en elle pour sauver
+sa vie.
+
+[1] Voyez, dans le _Dictionnaire de Bayle_, l’article ACYNDINUS. B.
+
+
+Soyez sûre, ma fille, que quand un jésuite vous cite saint Augustin, il
+faut que ce saint ait pleinement raison. Je ne vous conseille rien,
+vous êtes sage; il est à présumer que vous serez utile à votre mari.
+Monseigneur de Saint-Pouange est un honnête homme, il ne vous trompera
+pas; c’est tout ce que je puis vous dire: je prierai Dieu pour vous, et
+j’espère que tout se passera à sa plus grande gloire.
+
+La belle Saint-Yves, non moins effrayée des discours du jésuite que des
+propositions du sous-ministre, s’en retourna éperdue chez son amie.
+Elle était tentée de se délivrer, par la mort, de l’horreur de laisser
+dans une captivité affreuse l’amant qu’elle adorait, et de la honte de
+le délivrer au prix de ce qu’elle avait de plus cher, et qui ne devait
+appartenir qu’à cet amant infortuné.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+
+Elle succombe par vertu.
+
+
+Elle priait son amie de la tuer; mais cette femme, non moins indulgente
+que le jésuite, lui parla plus clairement encore. Hélas! dit-elle, les
+affaires ne se font guère autrement dans cette cour si aimable, si
+galante, si renommée. Les places les plus médiocres et les plus
+considérables n’ont souvent été données qu’au prix qu’on exige de vous.
+Ecoutez, vous m’avez inspiré de l’amitié et de la confiance; je vous
+avouerai que si j’avais été aussi difficile que vous l’êtes, mon mari
+ne jouirait pas du petit poste qui le fait vivre; il le sait, et loin
+d’en être fâché, il voit en moi sa bienfaitrice, et il se regarde comme
+ma créature. Pensez-vous que tous ceux qui ont été à la tête des
+provinces, ou même des armées, aient dû leurs honneurs et leur fortune
+à leurs seuls services? Il en est qui en sont redevables à mesdames
+leurs femmes. Les dignités de la guerre ont été sollicitées par
+l’amour, et la place a été donnée au mari de la plus belle.
+
+Vous êtes dans une situation bien plus intéressante; il s’agit de
+rendre votre amant au jour et de l’épouser; c’est un devoir sacré qu’il
+vous faut remplir. On n’a point blâmé les belles et grandes dames dont
+je vous parle; on vous applaudira, on dira que vous ne vous êtes permis
+une faiblesse que par un excès de vertu.—Ah! quelle vertu! s’écria la
+belle Saint-Yves; quel labyrinthe d’iniquités! quel pays! et que
+j’apprends à connaître les hommes! Un P. de La Chaise et un bailli
+ridicule font mettre mon amant en prison, ma famille me persécute, on
+ne me tend la main dans mon désastre que pour me déshonorer. Un jésuite
+a perdu un brave homme, un autre jésuite veut me perdre; je ne suis
+entourée que de pièges, et je touche au moment de tomber dans la
+misère. Il faut que je me tue, ou que je parle au roi; je me jetterai à
+ses pieds sur son passage, quand il ira à la messe ou à la comédie.
+
+On ne vous laissera pas approcher, lui dit sa bonne amie; et si vous
+aviez le malheur de parler, mons de Louvois et le révérend P. de La
+Chaise pourraient vous enterrer dans le fond d’un couvent pour le reste
+de vos jours.
+
+Tandis que cette brave personne augmentait ainsi les perplexités de
+cette âme désespérée, et enfonçait le poignard dans son coeur, arrive
+un exprès de M. de Saint-Pouange avec une lettre et deux beaux pendants
+d’oreilles. Saint-Yves rejeta le tout en pleurant; mais l’amie s’en
+chargea.
+
+Dès que le messager fut parti, la confidente lit la lettre dans
+laquelle on propose un petit souper aux deux amies pour le soir.
+Saint-Yves jure qu’elle n’ira point. La dévote veut lui essayer les
+deux boucles de diamants. Saint-Yves ne le put souffrir; elle combattit
+la journée entière. Enfin, n’ayant en vue que son amant, vaincue,
+entraînée, ne sachant où on la mène, elle se laisse conduire au souper
+fatal. Rien n’avait pu la déterminer à se parer des pendants
+d’oreilles; la confidente les apporta, elle les lui ajusta malgré elle
+avant qu’on se mît à table. Saint-Yves était si confuse, si troublée,
+qu’elle se laissait tourmenter; et le patron en tirait un augure très
+favorable. Vers la fin du repas, la confidente se retira discrètement.
+Le patron montra alors la révocation de la lettre de cachet, le brevet
+d’une gratification considérable, celui d’une compagnie, et n’épargna
+pas les promesses. Ah! lui dit Saint-Yves, que je vous aimerais si vous
+ne vouliez pas être tant aimé!
+
+Enfin, après une longue résistance, après des sanglots, des cris, des
+larmes, affaiblie du combat, éperdue, languissante, il fallut se
+rendre. Elle n’eut d’autre ressource que de se promettre de ne penser
+qu’à l’Ingénu, tandis que le cruel jouirait impitoyablement de la
+nécessité où elle était réduite.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+
+Elle délivre son amant et un janséniste.
+
+
+Au point du jour elle vole à Paris, munie de l’ordre du ministre. Il
+est difficile de peindre ce qui se passait dans son coeur pendant ce
+voyage. Qu’on imagine une âme vertueuse et noble, humiliée de son
+opprobre, enivrée de tendresse, déchirée des remords d’avoir trahi son
+amant, pénétrée du plaisir de délivrer ce qu’elle adore! Ses amertumes,
+ses combats, son succès, partageaient toutes ses réflexions. Ce n’était
+plus cette fille simple dont une éducation provinciale avait rétréci
+les idées. L’amour et le malheur l’avaient formée. Le sentiment avait
+fait autant de progrès en elle que la raison en avait fait dans
+l’esprit de son amant infortuné. Les filles apprennent à sentir plus
+aisément que les hommes n’apprennent à penser. Son aventure était plus
+instructive que quatre ans de couvent.
+
+Son habit était d’une simplicité extrême. Elle voyait avec horreur les
+ajustements sous lesquels elle avait paru devant son funeste
+bienfaiteur; elle avait laissé ses boucles de diamants à sa compagne
+sans même les regarder. Confuse et charmée, idolâtre de l’Ingénu, et se
+haïssant elle-même, elle arrive enfin à la porte de
+
+… cet affreux château, palais de la vengeance,
+Qui renferme souvent le crime et l’innocence[1].
+
+
+[1] _Henriade_,, chant IV, vers 456-57. B.
+
+
+Quand il fallut descendre du carrosse, les forces lui manquèrent; on
+l’aida; elle entra, le coeur palpitant, les yeux humides, le front
+consterné. On la présente au gouverneur; elle veut lui parler, sa voix
+expire; elle montre son ordre en articulant à peine quelques paroles.
+Le gouverneur aimait son prisonnier; il fut très aise de sa délivrance.
+Son coeur n’était pas endurci comme celui de quelques honorables
+geôliers ses confrères qui, ne pensant qu’à la rétribution attachée à
+la garde de leurs captifs, fondant leurs revenus sur leurs victimes, et
+vivant du malheur d’autrui, se fesaient en secret une joie affreuse des
+larmes des infortunés.
+
+Il fait venir le prisonnier dans son appartement. Les deux amants se
+voient, et tous deux s’évanouissent. La belle Saint-Yves resta
+long-temps sans mouvement et sans vie: l’autre rappela bientôt son
+courage. C’est apparemment là madame votre femme, lui dit le
+gouverneur; vous ne m’aviez point dit que vous fussiez marié. On me
+mande que c’est à ses soins généreux que vous devez votre délivrance.
+Ah! je ne suis pas digne d’être sa femme, dit la belle Saint-Yves d’une
+voix tremblante; et elle retomba encore en faiblesse.
+
+Quand elle eut repris ses sens, elle présenta, toujours tremblante, le
+brevet de la gratification, et la promesse par écrit d’une compagnie.
+L’Ingénu, aussi étonné qu’attendri, s’éveillait d’un songe pour
+retomber dans un autre. Pourquoi ai-je été renfermé ici? comment
+avez-vous pu m’en tirer? où sont les monstres qui m’y ont plongé? Vous
+êtes une divinité qui descendez du ciel à mon secours.
+
+La belle Saint-Yves baissait la vue, regardait son amant, rougissait,
+et détournait, le moment d’après, ses yeux mouillés de pleurs. Elle lui
+apprit enfin tout ce qu’elle savait, et tout ce qu’elle avait éprouvé,
+excepté ce qu’elle aurait voulu se cacher pour jamais, et ce qu’un
+autre que l’Ingénu, plus accoutumé au monde et plus instruit des usages
+de la cour, aurait deviné facilement.
+
+Est-il possible qu’un misérable comme ce bailli ait eu le pouvoir de me
+ravir ma liberté? Ah! je vois bien qu’il en est des hommes comme des
+plus vils animaux; tous peuvent nuire. Mais est-il possible qu’un
+moine, un jésuite confesseur du roi, ait contribué à mon infortune
+autant que ce bailli, sans que je puisse imaginer sous quel prétexte ce
+détestable fripon m’a persécuté? M’a-t-il fait passer pour un
+janséniste? Enfin, comment vous êtes-vous souvenue de moi? je ne le
+méritais pas, je n’étais alors qu’un sauvage. Quoi! vous avez pu sans
+conseil, sans secours, entreprendre le voyage de Versailles! Vous y
+avez paru, et on a brisé mes fers! Il est donc dans la beauté et dans
+la vertu un charme invincible qui fait tomber les portes de fer, et qui
+amollit les coeurs de bronze!
+
+A ce mot de _vertu_, des sanglots échappèrent à la belle Saint-Yves.
+Elle ne savait pas combien elle était vertueuse dans le crime qu’elle
+se reprochait.
+
+Son amant continua ainsi: Ange, qui avez rompu mes liens, si vous avez
+eu (ce que je ne comprends pas encore) assez de crédit pour me faire
+rendre justice, faites-la donc rendre aussi à un vieillard qui m’a le
+premier appris à penser, comme vous m’avez appris à aimer. La calamité
+nous a unis; je l’aime comme un père, je ne peux vivre ni sans vous ni
+sans lui.
+
+Moi! que je sollicite le même homme qui….—Oui, je veux tout vous
+devoir, et je ne veux devoir jamais rien qu’à vous: écrivez à cet homme
+puissant, comblez-moi de vos bienfaits, achevez ce que vous avez
+commencé, achevez vos prodiges. Elle sentait qu’elle devait faire tout
+ce que son amant exigeait: elle voulut écrire, sa main ne pouvait
+obéir. Elle recommença trois fois sa lettre, la déchira trois fois;
+elle écrivit enfin, et les deux amants sortirent après avoir embrassé
+le vieux martyr de la grâce efficace.
+
+L’heureuse et désolée Saint-Yves savait dans quelle maison logeait son
+frère; elle y alla; son amant prit un appartement dans la même maison.
+
+A peine y furent-ils arrivés que son protecteur lui envoya l’ordre de
+l’élargissement du bon-homme Gordon, et lui demanda un rendez-vous pour
+le lendemain. Ainsi, à chaque action honnête et généreuse qu’elle
+fesait, son déshonneur en était le prix. Elle regardait avec exécration
+cet usage de vendre le malheur et le bonheur des hommes. Elle donna
+l’ordre de l’élargissement à son amant, et refusa le rendez-vous d’un
+bienfaiteur qu’elle ne pouvait plus voir sans expirer de douleur et de
+honte. L’Ingénu ne pouvait se séparer d’elle que pour aller délivrer un
+ami: il y vola. Il remplit ce devoir en réfléchissant sur les étranges
+événements de ce monde, et en admirant la vertu courageuse d’une jeune
+fille à qui deux infortunés devaient plus que la vie.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+
+L’Ingénu, la belle Saint-Yves, et leurs parents, sont rassemblés.
+
+
+La généreuse et respectable infidèle était avec son frère l’abbé de
+Saint-Yves, le bon prieur de la Montagne, et la dame de Kerkabon. Tous
+étaient également étonnés; mais leur situation et leurs sentiments
+étaient bien différents. L’abbé de Saint-Yves pleurait ses torts aux
+pieds de sa soeur, qui lui pardonnait. Le prieur et sa tendre soeur
+pleuraient aussi, mais de joie; le vilain bailli et son insupportable
+fils ne troublaient point cette scène touchante. Ils étaient partis au
+premier bruit de l’élargissement de leur ennemi; ils couraient
+ensevelir dans leur province leur sottise et leur crainte.
+
+Les quatre personnages, agités de cent mouvements divers, attendaient
+que le jeune homme revînt avec l’ami qu’il devait délivrer. L’abbé de
+Saint-Yves n’osait lever les yeux devant sa soeur: la bonne Kerkabon
+disait: Je reverrai donc mon cher neveu! Vous le reverrez, dit la
+charmante Saint-Yves, mais ce n’est plus le même homme; son maintien,
+son ton, ses idées, son esprit, tout est changé. Il est devenu aussi
+respectable qu’il était naïf et étranger à tout. Il sera l’honneur et
+la consolation de votre famille: que ne puis-je être aussi le bonheur
+de la mienne! Vous n’êtes point non plus la même, dit le prieur; que
+vous est-il donc arrivé qui ait fait en vous un si grand changement?
+
+Au milieu de cette conversation l’Ingénu arrive, tenant par la main son
+janséniste. La scène alors devint plus neuve et plus intéressante. Elle
+commença par les tendres embrassements de l’oncle et de la tante.
+L’abbé de Saint-Yves se mettait presque aux genoux de l’Ingénu, qui
+n’était plus l’ingénu. Les deux amants se parlaient par des regards qui
+exprimaient tous les sentiments dont ils étaient pénétrés. On voyait
+éclater la satisfaction, la reconnaissance, sur le front de l’un;
+l’embarras était peint dans les yeux tendres et un peu égarés de
+l’autre. On était étonné qu’elle mêlât de la douleur à tant de joie.
+
+Le vieux Gordon devint en peu de moments cher à toute la famille. Il
+avait été malheureux avec le jeune prisonnier, et c’était un grand
+titre. Il devait sa délivrance aux deux amants, cela seul le
+réconciliait avec l’amour; l’âpreté de ses anciennes opinions sortait
+de son coeur: il était changé en homme, ainsi que le Huron. Chacun
+raconta ses aventures avant le souper. Les deux abbés, la tante,
+écoutaient comme des enfants qui entendent des histoires de revenants,
+et comme des hommes qui s’intéressaient tous à tant de désastres.
+Hélas! dit Gordon, il y a peut-être plus de cinq cents personnes
+vertueuses qui sont à présent dans les mêmes fers que mademoiselle de
+Saint-Yves a brisés: leurs malheurs sont inconnus. On trouve assez de
+mains qui frappent sur la foule des malheureux, et rarement une
+secourable. Cette réflexion si vraie augmentait sa sensibilité et sa
+reconnaissance: tout redoublait le triomphe de la belle Saint-Yves; on
+admirait la grandeur et la fermeté de son âme. L’admiration était mêlée
+de ce respect qu’on sent malgré soi pour une personne qu’on croit avoir
+du crédit à la cour. Mais l’abbé de Saint-Yves disait quelquefois:
+Comment ma soeur a-t-elle pu faire pour obtenir si tôt ce crédit?
+
+On allait se mettre à table de très bonne heure: voilà que la bonne
+amie de Versailles arrive, sans rien savoir de tout ce qui s’était
+passé; elle était en carrosse à six chevaux, et on voit bien à qui
+appartient l’équipage. Elle entre avec l’air imposant d’une personne de
+cour qui a de grandes affaires, salue très légèrement la compagnie, et
+tirant la belle Saint-Yves à l’écart: Pourquoi vous faire tant
+attendre? Suivez-moi; voilà vos diamants que vous aviez oubliés. Elle
+ne put dire ces paroles si bas que l’Ingénu ne les entendît: il vit les
+diamants; le frère fut interdit; l’oncle et la tante n’éprouvèrent
+qu’une surprise de bonnes gens qui n’avaient jamais vu une telle
+magnificence. Le jeune homme, qui s’était formé par un an de
+réflexions, en fit malgré lui, et parut troublé un moment. Son amante
+s’en aperçut; une pâleur mortelle se répandit sur son beau visage, un
+frisson la saisit, elle se soutenait à peine. Ah! madame, dit-elle à la
+fatale amie, vous m’avez perdue! vous me donnez la mort! Ces paroles
+percèrent le coeur de l’Ingénu; mais il avait déjà appris à se
+posséder; il ne les releva point, de peur d’inquiéter sa maîtresse
+devant son frère, mais il pâlit comme elle.
+
+Saint-Yves, éperdue de l’altération qu’elle apercevait sur le visage de
+son amant, entraîne cette femme hors de la chambre dans un petit
+passage, jette les diamants à terre devant elle. Ah! ce ne sont pas eux
+qui m’ont séduite, vous le savez; mais celui qui les a donnés ne me
+reverra jamais. L’amie les ramassait, et Saint-Yves ajoutait: Qu’il les
+reprenne ou qu’il vous les donne; allez, ne me rendez plus honteuse de
+moi-même. L’ambassadrice enfin s’en retourna, ne pouvant comprendre les
+remords dont elle était témoin.
+
+La belle Saint-Yves, oppressée, éprouvant dans son corps une révolution
+qui la suffoquait, fut obligée de se mettre au lit; mais pour n’alarmer
+personne elle ne parla point de ce qu’elle souffrait; et, ne prétextant
+que sa lassitude, elle demanda la permission de prendre du repos; mais
+ce fut après avoir rassuré la compagnie par des paroles consolantes et
+flatteuses, et jeté sur son amant des regards qui portaient le feu dans
+son âme.
+
+Le souper, qu’elle n’animait pas, fut triste dans le commencement, mais
+de cette tristesse intéressante qui fournit de ces conversations
+attachantes et utiles si supérieures à la frivole joie qu’on recherche,
+et qui n’est d’ordinaire qu’un bruit importun.
+
+Gordon fit en peu de mots l’histoire et du jansénisme et du molinisme,
+et des persécutions dont un parti accablait l’autre, et de
+l’opiniâtreté de tous les deux. L’Ingénu en fit la critique, et
+plaignit les hommes qui, non contents de tant de discordes que leurs
+intérêts allument, se font de nouveaux maux pour des intérêts
+chimériques, et pour des absurdités inintelligibles. Gordon racontait,
+l’autre jugeait; les convives écoutaient avec émotion, et s’éclairaient
+d’une lumière nouvelle. On parla de la longueur de nos infortunes et de
+la brièveté de la vie. On remarqua que chaque profession a un vice et
+un danger qui lui sont attachés, et que, depuis le prince jusqu’au
+dernier des mendiants, tout semble accuser la nature. Comment se
+trouve-t-il tant d’hommes qui, pour si peu d’argent, se font les
+persécuteurs, les satellites, les bourreaux des autres hommes? Avec
+quelle indifférence inhumaine un homme en place signe la destruction
+d’une famille, et avec quelle joie plus barbare des mercenaires
+l’exécutent!
+
+J’ai vu dans ma jeunesse, dit le bon-homme Gordon, un parent du
+maréchal de Marillac, qui, étant poursuivi dans sa province pour la
+cause de cet illustre malheureux, se cachait dans Paris sous un nom
+supposé. C’était un vieillard de soixante et douze ans. Sa femme, qui
+l’accompagnait, était à peu près de son âge. Ils avaient eu un fils
+libertin qui, à l’âge de quatorze ans, s’était enfui de la maison
+paternelle; devenu soldat, puis déserteur, il avait passé par tous les
+degrés de la débauche et de la misère: enfin, ayant pris un nom de
+terre, il était dans les gardes du cardinal de Richelieu (car ce
+prêtre, ainsi que le Mazarin, avait des gardes); il avait obtenu un
+bâton d’exempt dans cette compagnie de satellites. Cet aventurier fut
+chargé d’arrêter le vieillard et son épouse, et s’en acquitta avec
+toute la dureté d’un homme qui voulait plaire à son maître. Comme il
+les conduisait, il entendit ces deux victimes déplorer la longue suite
+des malheurs qu’elles avaient éprouvés depuis leur berceau. Le père et
+la mère comptaient parmi leurs plus grandes infortunes les égarements
+et la perte de leur fils. Il les reconnut, il ne les conduisit pas
+moins en prison, en les assurant que son éminence devait être servie de
+préférence à tout. Son éminence récompensa son zèle.
+
+J’ai vu un espion du P. de La Chaise trahir son propre frère, dans
+l’espérance d’un petit bénéfice qu’il n’eut point; et je l’ai vu
+mourir, non de remords, mais de douleur d’avoir été trompé par le
+jésuite.
+
+L’emploi de confesseur, que j’ai long-temps exercé, m’a fait connaître
+l’intérieur des familles; je n’en ai guère vu qui ne fussent plongées
+dans l’amertume, tandis qu’au dehors, couvertes du masque du bonheur,
+elles paraissaient nager dans la joie; et j’ai toujours remarqué que
+les grands chagrins étaient le fruit de notre cupidité effrénée.
+
+Pour moi, dit l’Ingénu, je pense qu’une âme noble, reconnaissante, et
+sensible, peut vivre heureuse; et je compte bien jouir d’une félicité
+sans mélange avec la belle et généreuse Saint-Yves; car je me flatte,
+ajouta-t-il, en s’adressant à son frère avec le sourire de l’amitié,
+que vous ne me refuserez pas, comme l’année passée, et que je m’y
+prendrai d’une manière plus décente. L’abbé se confondit en excuses du
+passé et en protestations d’un attachement éternel.
+
+L’oncle Kerkabon dit que ce serait le plus beau jour de sa vie. La
+bonne tante, en s’extasiant et en pleurant de joie, s’écriait: Je vous
+l’avais bien dit que vous ne seriez jamais sous-diacre! ce sacrement-ci
+vaut mieux que l’autre; plût à Dieu que j’en eusse été honorée! mais je
+vous servirai de mère. Alors ce fut à qui renchérirait sur les louanges
+de la tendre Saint-Yves.
+
+Son amant avait le coeur trop plein de ce qu’elle avait fait pour lui,
+il l’aimait trop pour que l’aventure des diamants eût fait sur son
+coeur une impression dominante. Mais ces mots qu’il avait trop
+entendus, _vous me donnez la mort_, l’effrayaient encore en secret, et
+corrompaient toute sa joie, tandis que les éloges de sa belle maîtresse
+augmentaient encore son amour. Enfin on n’était plus occupé que d’elle;
+on ne parlait que du bonheur que ces deux amants méritaient; on
+s’arrangeait pour vivre tous ensemble dans Paris; on fesait des projets
+de fortune et d’agrandissement; on se livrait à toutes ces espérances
+que la moindre lueur de félicité fait naître si aisément. Mais
+l’Ingénu, dans le fond de son coeur, éprouvait un sentiment secret qui
+repoussait cette illusion. Il relisait ces promesses signées
+Saint-Pouange, et les brevets signés Louvois; on lui dépeignit ces deux
+hommes tels qu’ils étaient, ou qu’on les croyait être. Chacun parla des
+ministres et du ministère avec cette liberté de table, regardée en
+France comme la plus précieuse liberté qu’on puisse goûter sur la
+terre.
+
+Si j’étais roi de France, dit l’Ingénu, voici le ministre de la guerre
+que je choisirais: je voudrais un homme de la plus haute naissance, par
+la raison qu’il donne des ordres à la noblesse. J’exigerais qu’il eût
+été lui-même officier, qu’il eût passé par tous les grades, qu’il fût
+au moins lieutenant-général des armées, et digne d’être maréchal de
+France; car n’est-il pas nécessaire qu’il ait servi lui-même, pour
+mieux connaître les détails du service? et les officiers n’obéiront-ils
+pas avec cent fois plus d’allégresse à un homme de guerre, qui aura
+comme eux signalé son courage, qu’à un homme de cabinet qui ne peut que
+deviner tout au plus les opérations d’une campagne, quelque esprit
+qu’il puisse avoir? Je ne serais pas fâché que mon ministre fût
+généreux, quoique mon garde du trésor royal en fût quelquefois un peu
+embarrassé. J’aimerais qu’il eût un travail facile, et que même il se
+distinguât par cette gaîté d’esprit, partage d’un homme supérieur aux
+affaires, qui plaît tant à la nation, et qui rend tous les devoirs
+moins pénibles. Il desirait que ce ministre eût ce caractère,
+parcequ’il avait toujours remarqué que cette belle humeur est
+incompatible avec la cruauté.
+
+Mons de Louvois n’aurait peut-être pas été satisfait des souhaits de
+l’Ingénu; il avait une autre sorte de mérite.
+
+Mais pendant qu’on était à table, la maladie de cette fille malheureuse
+prenait un caractère funeste; son sang s’était allumé, une fièvre
+dévorante s’était déclarée, elle souffrait, et ne se plaignait point,
+attentive à ne pas troubler la joie des convives.
+
+Son frère, sachant qu’elle ne dormait pas, alla au chevet de son lit;
+il fut surpris de l’état où elle était. Tout le monde accourut; l’amant
+se présentait à la suite du frère. Il était, sans doute, le plus alarmé
+et le plus attendri de tous; mais il avait appris à joindre la
+discrétion à tous les dons heureux que la nature lui avait prodigués,
+et le sentiment prompt des bienséances commençait à dominer dans lui.
+
+On fit venir aussitôt un médecin du voisinage. C’était un de ceux qui
+visitent leurs malades en courant, qui confondent la maladie qu’ils
+viennent de voir avec celle qu’ils voient, qui mettent une pratique
+aveugle dans une science à laquelle toute la maturité d’un discernement
+sain et réfléchi ne peut ôter son incertitude et ses dangers. Il
+redoubla le mal par sa précipitation à prescrire un remède alors à la
+mode. De la mode jusque dans la médecine! Cette manie était trop
+commune dans Paris.
+
+La triste Saint-Yves contribuait encore plus que son médecin à rendre
+sa maladie dangereuse. Son âme tuait son corps. La foule des pensées
+qui l’agitaient portait dans ses veines un poison plus dangereux que
+celui de la fièvre la plus brûlante.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+
+La belle Saint-Yves meurt, et ce qui en arrive.
+
+
+On appela un autre médecin: celui-ci, au lieu d’aider la nature, et de
+la laisser agir dans une jeune personne dans qui tous les organes
+rappelaient la vie, ne fut occupé que de contrecarrer son confrère. La
+maladie devint mortelle en deux jours. Le cerveau, qu’on croit le siège
+de l’entendement, fut attaqué aussi violemment que le coeur, qui est,
+dit-on, le siège des passions.
+
+Quelle mécanique incompréhensible a soumis les organes au sentiment et
+à la pensée? comment une seule idée douloureuse dérange-t-elle le cours
+du sang? et comment le sang à son tour porte-t-il ses irrégularités
+dans l’entendement humain? quel est ce fluide inconnu et dont
+l’existence est certaine, qui, plus prompt, plus actif que la lumière,
+vole, en moins d’un clin d’oeil, dans tous les canaux de la vie,
+produit les sensations, la mémoire, la tristesse ou la joie, la raison
+ou le vertige, rappelle avec horreur ce qu’on voudrait oublier, et fait
+d’un animal pensant ou un objet d’admiration, ou un sujet de pitié et
+de larmes?
+
+C’était là ce que disait le bon Gordon; et cette réflexion si
+naturelle, que rarement font les hommes, ne dérobait rien à son
+attendrissement; car il n’était pas de ces malheureux philosophes qui
+s’efforcent d’être insensibles. Il était touché du sort de cette jeune
+fille, comme un père qui voit mourir lentement son enfant chéri. L’abbé
+de Saint-Yves était désespéré, le prieur et sa soeur répandaient des
+ruisseaux de larmes. Mais qui pourrait peindre l’état de son amant?
+nulle langue n’a des expressions qui répondent à ce comble de douleurs;
+les langues sont trop imparfaites.
+
+La tante, presque sans vie, tenait la tête de la mourante dans ses
+faibles bras; son frère était à genoux au pied du lit; son amant
+pressait sa main qu’il baignait de pleurs, et éclatait en sanglots; il
+la nommait sa bienfaitrice, son espérance, sa vie, la moitié de
+lui-même, sa maîtresse, son épouse. A ce mot d’épouse elle soupira, le
+regarda avec une tendresse inexprimable, et soudain jeta un cri
+d’horreur; puis, dans un de ces intervalles où l’accablement, et
+l’oppression des sens, et les souffrances suspendues, laissent à l’âme
+sa liberté et sa force, elle s’écria: Moi, votre épouse! ah! cher
+amant, ce nom, ce bonheur, ce prix, n’étaient plus faits pour moi; je
+meurs, et je le mérite. O dieu de mon coeur! ô vous que j’ai sacrifié à
+des démons infernaux, c’en est fait, je suis punie, vivez heureux. Ces
+paroles tendres et terribles ne pouvaient être comprises; mais elles
+portaient dans tous les coeurs l’effroi et l’attendrissement; elle eut
+le courage de s’expliquer. Chaque mot fit frémir d’étonnement, de
+douleur, et de pitié, tous les assistants. Tous se réunissaient à
+détester l’homme puissant qui n’avait réparé une horrible injustice que
+par un crime, et qui avait forcé la plus respectable innocence à être
+sa complice.
+
+Qui? vous coupable! lui dit son amant; non, vous ne l’êtes pas; le
+crime ne peut être que dans le coeur, le vôtre est à la vertu et à moi.
+
+Il confirmait ce sentiment par des paroles qui semblaient ramener à la
+vie la belle Saint-Yves. Elle se sentit consolée, et s’étonnait d’être
+aimée encore. Le vieux Gordon l’aurait condamnée dans le temps qu’il
+n’était que janséniste; mais, étant devenu sage, il l’estimait, et il
+pleurait.
+
+Au milieu de tant de larmes et de craintes, pendant que le danger de
+cette fille si chère remplissait tous les coeurs, que tout était
+consterné, on annonce un courrier de la cour. Un courrier! et de qui?
+et pourquoi? c’était de la part du confesseur du roi pour le prieur de
+la Montagne; ce n’était pas le P. de La Chaise qui écrivait, c’était le
+frère Vadbled, son valet de chambre, homme très important dans ce
+temps-là, lui qui mandait aux archevêques les volontés du révérend
+père, lui qui donnait audience, lui qui promettait des bénéfices, lui
+qui fesait quelquefois expédier des lettres de cachet. Il écrivait à
+l’abbé de la Montagne «que sa révérence était informée des aventures de
+son neveu, que sa prison n’était qu’une méprise, que ces petites
+disgrâces arrivaient fréquemment, qu’il ne fallait pas y faire
+attention, qu’enfin il convenait que lui prieur vînt lui présenter son
+neveu le lendemain, qu’il devait amener avec lui le bon-homme Gordon,
+que lui frère Vadbled les introduirait chez sa révérence et chez mons
+de Louvois, lequel leur dirait un mot dans son antichambre.»
+
+Il ajoutait que l’histoire de l’Ingénu et son combat contre les Anglais
+avaient été contés au roi, que sûrement le roi daignerait le remarquer
+quand il passerait dans la galerie, et peut-être même lui ferait un
+signe de tête. La lettre finissait par l’espérance dont on le flattait,
+que toutes les dames de la cour s’empresseraient de faire venir son
+neveu à leur toilette, que plusieurs d’entre elles lui diraient:
+Bonjour, monsieur l’Ingénu; et qu’assurément il serait question de lui
+au souper du roi. La lettre était signée: «Votre affectionné Vadbled,
+frère jésuite.»
+
+Le prieur ayant lu la lettre tout haut, son neveu furieux, et
+commandant un moment à sa colère, ne dit rien au porteur; mais se
+tournant vers le compagnon de ses infortunes, il lui demanda ce qu’il
+pensait de ce style. Gordon lui répondit: C’est donc ainsi qu’on traite
+les hommes comme des singes! on les bat et on les fait danser.
+L’Ingénu, reprenant son caractère, qui revient toujours dans les grands
+mouvements de l’âme, déchira la lettre par morceaux, et les jeta au nez
+du courrier: Voilà ma réponse. Son oncle épouvanté crut voir le
+tonnerre et vingt lettres de cachet tomber sur lui. Il alla vite écrire
+et excuser, comme il put, ce qu’il prenait pour l’emportement d’un
+jeune homme, et qui était la saillie d’une grande âme.
+
+Mais des soins plus douloureux s’emparaient de tous les coeurs. La
+belle et infortunée Saint-Yves sentait déjà sa fin approcher; elle
+était dans le calme, mais dans ce calme affreux de la nature affaissée
+qui n’a plus la force de combattre. O mon cher amant! dit-elle d’une
+voix tombante, la mort me punit de ma faiblesse; mais j’expire avec la
+consolation de vous savoir libre.
+
+Je vous ai adoré en vous trahissant, et je vous adore en vous disant un
+éternel adieu.
+
+Elle ne se parait pas d’une vaine fermeté; elle ne concevait pas cette
+misérable gloire de faire dire à quelques voisins: Elle est morte avec
+courage. Qui peut perdre à vingt ans son amant, sa vie, et ce qu’on
+appelle l’_honneur_, sans regrets et sans déchirements? Elle sentait
+toute l’horreur de son état, et le fesait sentir par ces mots et par
+ces regards mourants qui parlent avec tant d’empire. Enfin elle
+pleurait comme les autres dans les moments où elle eut la force de
+pleurer.
+
+Que d’autres cherchent à louer les morts fastueuses de ceux qui entrent
+dans la destruction avec insensibilité: c’est le sort de tous les
+animaux. Nous ne mourons comme eux avec indifférence, que quand l’âge
+ou la maladie nous rend semblables à eux par la stupidité de nos
+organes. Quiconque fait une grande perte a de grands regrets; s’il les
+étouffe, c’est qu’il porte la vanité jusque dans les bras de la mort.
+
+Lorsque le moment fatal fut arrivé, tous les assistants jetèrent des
+larmes et des cris. L’Ingénu perdit l’usage de ses sens. Les âmes
+fortes ont des sentiments bien plus violents que les autres, quand
+elles sont tendres. Le bon Gordon le connaissait assez pour craindre
+qu’étant revenu à lui il ne se donnât la mort. On écarta toutes les
+armes; le malheureux jeune homme s’en aperçut; il dit à ses parents et
+à Gordon, sans pleurer, sans gémir, sans s’émouvoir: Pensez-vous donc
+qu’il y ait quelqu’un sur la terre qui ait le droit et le pouvoir de
+m’empêcher de finir ma vie? Gordon se garda bien de lui étaler ces
+lieux communs fastidieux par lesquels on essaie de prouver qu’il n’est
+pas permis d’user de sa liberté pour cesser d’être quand on est
+horriblement mal, qu’il ne faut pas sortir de sa maison quand on ne
+peut plus y demeurer, que l’homme est sur la terre comme un soldat à
+son poste: comme s’il importait à l’Etre des êtres que l’assemblage de
+quelques parties de matière fût dans un lieu ou dans un autre; raisons
+impuissantes qu’un désespoir ferme et réfléchi dédaigne d’écouter, et
+auxquelles Caton ne répondit que par un coup de poignard.
+
+Le morne et terrible silence de l’Ingénu, ses yeux sombres, ses lèvres
+tremblantes, les frémissements de son corps, portaient dans l’âme de
+tous ceux qui le regardaient ce mélange de compassion et d’effroi qui
+enchaîne toutes les puissances de l’âme, qui exclut tout discours, et
+qui ne se manifeste que par des mots entrecoupés. L’hôtesse et sa
+famille étaient accourues; on tremblait de son désespoir, on le gardait
+à vue, on observait tous ses mouvements. Déjà le corps glacé de la
+belle Saint-Yves avait été porté dans une salle basse, loin des yeux de
+son amant, qui semblait la chercher encore, quoiqu’il ne fût plus en
+état de rien voir.
+
+Au milieu de ce spectacle de la mort, tandis que le corps est exposé à
+la porte de la maison, que deux prêtres à côté d’un bénitier récitent
+des prières d’un air distrait, que des passants jettent quelques
+gouttes d’eau bénite sur la bière par oisiveté, que d’autres
+poursuivent leur chemin avec indifférence, que les parents pleurent, et
+qu’un amant est prêt de s’arracher la vie, le Saint-Pouange arrive avec
+l’amie de Versailles.
+
+Son goût passager, n’ayant été satisfait qu’une fois, était devenu de
+l’amour. Le refus de ses bienfaits l’avait piqué. Le P. de La Chaise
+n’aurait jamais pensé à venir dans cette maison; mais Saint-Pouange
+ayant tous les jours devant les yeux l’image de la belle Saint-Yves,
+brûlant d’assouvir une passion qui par une seule jouissance avait
+enfoncé dans son coeur l’aiguillon des désirs, ne balança pas à venir
+lui-même chercher celle qu’il n’aurait pas peut-être voulu revoir trois
+fois, si elle était venue d’elle-même.
+
+Il descend de carrosse; le premier objet qui se présente à lui est une
+bière; il détourne les yeux avec ce simple dégoût d’un homme nourri
+dans les plaisirs, qui pense qu’on doit lui épargner tout spectacle qui
+pourrait le ramener à la contemplation de la misère humaine. Il veut
+monter. La femme de Versailles demande par curiosité qui on va
+enterrer; on prononce le nom de mademoiselle de Saint-Yves. A ce nom,
+elle pâlit et pousse[1] un cri affreux; Saint-Pouange se retourne; la
+surprise et la douleur remplissent son âme. Le bon Gordon était là, les
+yeux remplis de larmes. Il interrompt ses tristes prières pour
+apprendre à l’homme de cour toute cette horrible catastrophe. Il lui
+parle avec cet empire que donnent la douleur et la vertu. Saint-Pouange
+n’était point né méchant; le torrent des affaires et des amusements
+avait emporté son âme, qui ne se connaissait pas encore. Il ne touchait
+point à la vieillesse, qui endurcit d’ordinaire le coeur des ministres;
+il écoutait Gordon, les yeux baissés, et il en essuyait quelques pleurs
+qu’il était étonné de répandre: il connut le repentir.
+
+[1] Toutes les éditions, depuis 1767 jusques et compris les éditions de
+Kehl et quelques unes de celles qui les ont suivies, portent: _poussa_.
+C’est un erratum manuscrit de feu Decrois qui a proposé de mettre
+_pousse_. B.
+
+
+Je veux voir absolument, dit-il, cet homme extraordinaire dont vous
+m’avez parlé; il m’attendrit presque autant que cette innocente victime
+dont j’ai causé la mort. Gordon le suit jusqu’à la chambre où le
+prieur, la Kerkabon, l’abbé de Saint-Yves, et quelques voisins,
+rappelaient à la vie le jeune homme retombé en défaillance.
+
+J’ai fait votre malheur, lui dit le sous-ministre, j’emploierai ma vie
+à le réparer. La première idée qui vint à l’Ingénu fut de le tuer, et
+de se tuer lui-même après. Rien n’était plus à sa place; mais il était
+sans armes et veillé de près. Saint-Pouange ne se rebuta point des
+refus accompagnés du reproche, du mépris, et de l’horreur qu’il avait
+mérités, et qu’on lui prodigua. Le temps adoucit tout. Mons de Louvois
+vint enfin à bout de faire un excellent officier de l’Ingénu, qui a
+paru sous un autre nom à Paris et dans les armées, avec l’approbation
+de tous les honnêtes gens, et qui a été à-la-fois un guerrier et un
+philosophe intrépide.
+
+Il ne parlait jamais de cette aventure sans gémir; et cependant sa
+consolation était d’en parler. Il chérit la mémoire de la tendre
+Saint-Yves jusqu’au dernier moment de sa vie. L’abbé de Saint-Yves et
+le prieur eurent chacun un bon bénéfice; la bonne Kerkabon aima mieux
+voir son neveu dans les honneurs militaires que dans le sous-diaconat.
+La dévote de Versailles garda les boucles de diamants, et reçut encore
+un beau présent. Le P. Tout-à-tous eut des boîtes de chocolat, de café,
+de sucre candi, de citrons confits, avec les _Méditations du révérend
+P. Croiset_ et _la Fleur des saints_[2] reliées en maroquin. Le bon
+Gordon vécut avec l’Ingénu jusqu’à sa mort dans la plus intime amitié;
+il eut un bénéfice aussi, et oublia pour jamais la grâce efficace et le
+concours concomitant. Il prit pour sa devise: _Malheur est bon à
+quelque chose_. Combien d’honnêtes gens dans le monde ont pu dire:
+_Malheur n’est bon à rien!_
+
+[1] La _Fleur des saints_ est du jésuite Ribadeneira; voyez tome XXIX,
+page 33; et dans le tome XIV, une note du _Russe à Paris_, et une du
+_Marseillais et le Lion_. B.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L’INGÉNU ***
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+including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
+the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
+or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
+additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
+Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
+www.gutenberg.org
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation's website
+and official page at www.gutenberg.org/contact
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
+widespread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
+state visit www.gutenberg.org/donate
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: www.gutenberg.org
+
+This website includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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