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+The Project Gutenberg EBook of Candide, by Voltaire
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: Candide
+
+Author: Voltaire
+
+Release Date: November, 2003 [Etext #4650]
+[This file was first posted on February 20, 2002]
+[Last updated: August 7, 2022]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CANDIDE ***
+
+
+The Project Gutenberg Etext of Candide
+by Voltaire
+(#6 in our series by Voltaire)
+
+***
+
+Produced by Carlo Traverso
+
+We thank the Bibliotheque Nationale de France that has made available
+the image files at www://gallica.bnf.fr, authorizing the preparation
+of the etext through OCR.
+
+Nous remercions la Bibliothèque Nationale de France qui a mis à
+dispositions les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donné
+l'authorization à les utilizer pour preparer ce texte.
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+
+
+
+
+ OEUVRES
+
+ DE
+
+ VOLTAIRE.
+
+ TOME XXXIII
+
+ DE L' IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,
+
+ RUE JACOB, Nº 24.
+
+
+
+
+ OEUVRES
+
+ DE
+
+ VOLTAIRE
+
+ PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.
+
+ PAR M. BEUCHOT.
+
+ TOME XXXIII.
+
+ ROMANS. TOME I.
+
+ A PARIS,
+
+ CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,
+
+ RUE DE L'ÉPERON, Kº 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,
+
+ RUE DU BATTOIR, Nº 20.
+
+ MDCCCXXIX.
+
+
+
+ CANDIDE,
+
+ ou
+
+ L'OPTIMISME.
+
+
+
+Préface de l'Éditeur
+
+
+_Candide_ parut au plus tard en mars 1759. Le roi de Prusse en
+accuse réception par sa lettre du 28 du mois d'avril.
+
+Voltaire en avait envoyé le manuscrit à la duchesse de La
+Vallière, qui lui fit répondre qu'il aurait pu se passer d'y
+mettre tant d'indécences, et qu'un écrivain tel que lui n'avait
+pas besoin d'avoir recours à cette ressource pour se procurer des
+lecteurs.
+
+Beaucoup d'autres personnes furent scandalisées de _Candide_, et
+Voltaire désavoua cet ouvrage, qu'il appelle lui-même une
+coïonnerie. Il ne faut pas, au reste, prendre à la lettre son
+titre d'optimisme. L'optimisme, dit-il ailleurs[1], n'est qu'une
+fatalité désespérante.
+
+ [1] _Homélie sur l'athéisme_. Voyez les _Mélanges_, année
+ 1767; et aussi, tome XII, une des notes du troisième _Discours
+ sur l'homme_.
+
+
+Voltaire écrivit, sous le nom de Mead, une lettre relative à
+Candide, qui fut insérée dans le _Journal encyclopédique_, du 15
+juillet 1759: on la trouvera dans les Mélanges, à cette date.
+
+C'est à Thorel de Campigneulles, mort en 1809, qu'çn attribue
+une _Seconde partie de Candide_, publiée en 1761, et plusieurs
+fois réimprimée à la suite de l'ouvrage de Voltaire, comme étant
+de lui. On l'a même admise dans une édition intitulée:
+_Collection complète des Oeuvres de M, de Voltaire, 1764, in-12_.
+L'édition de Candide, 1778, avec des figures dessinées et gravées
+par Daniel Chodowicky, contient les deux parties.
+
+Le _Remercîment de Candide à M. de Voltaire_ (par Marconnay) est
+de 1760.
+
+Linguet publia, en 1766, la _Cacomonade, histoire politique et
+morale, traduite de l'allemand, du docteur Pangloss, par le
+docteur lui-même, depuis son retour de Constantinople_, 1766,
+in-12; nouvelle édition, augmentée d'une lettre du même auteur,
+1766, in-12. Un arrêt de la cour royale de Paris, du 16 novembre
+1822 (inséré dans le _Moniteur_ du 26 mars 1825), ordonne la
+destruction de la _Canonnade, ou Histoire du Mal de Naples, par
+Linguet_. Ce n'est pas la première fois que les ouvrages
+condamnés sont mal désignés dans les jugements. L'arrêt de la
+cour du parlement, du 6 août 1761, ordonne de lacérer et brûler
+le tome XIII du Commentaire de Salmeron, qui n'a que quatre
+volumes.
+
+_Candide en Danemarck, ou l'Optimisme des honnêtes gens_, est
+d'un auteur qu'on ne connaît pas.
+
+_Antoine Bernard et Rosalie, ou le Petit Candide_, a paru en
+1796, un volume in-i8.
+
+Le _Voyage de Candide fils au pays d'Eldorado, vers la fin du
+dix-huitième siècle, pour servir de suite aux aventures de M. son
+père_, an XI-1803, a deux volumes in-8º.
+
+Le chapitre XXVI de _Candide_ a été imité, en 1815, par Lemontey,
+dans un article intitulé: _Le Carnaval de Vénise_. J'ai renoncé
+à reproduire ce petit morceau, lorsque j'ai vu l'annonce des
+_Oeuvres de Lemonley_, où sans doute on le trouvera.
+
+J.-J. Rousseau prétendait[2] que c'est sa _Lettre sur la
+Providence_ qui a donné naissance à _Candide_; _Candide en est la
+réponse_. Voltaire en avait fait _une de deux pages où il bat la
+campagne, et Candide parut dix mois après_.
+
+ [2] Lettre de J. J. Rousseau au prince de Wirtemberg, du 11
+ mars 1764.
+
+
+Ce que Rousseau appelle sa _Lettre sur la Providence_, est sa
+lettre à Voltaire du 18 août 1756; la réponse de Voltaire est du
+21 septembre 1766; Candide ne vit le jour que vingt-sept à
+vingt-neuf mois plus tard.
+
+ ------
+
+Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres,
+sont de Voltaire.
+
+Les notes signées d'un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet
+et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de
+chacun.
+
+Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes
+des éditeurs de Kehl, en sont séparées par un--, et sont, comme
+mes notes, signées de l'initiale de mon nom.
+
+ BEUCHOT.
+
+4 octobre 1829.
+
+
+
+
+
+ CANDIDE,
+
+ ou
+
+ L'OPTIMISME,
+
+ TRADUIT DE L'ALLEMAND
+
+ DE M. LE DOCTEUR RALPH,
+
+ AVEC LES ADDITIONS
+
+ QU'ON A TROUVÉES DANS LA POCHE DU DOCTEUR, LORSQU'IL MOURUT
+
+ À MINDEN, L'AN DE GRÂCE 1759
+
+ 1759
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+Comment Candide fut élevé dans un beau château, et comment il fut
+chassé d'icelui.
+
+Il y avait en Vestphalie, dans le château de M. le baron de
+Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné
+les moeurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son âme.
+Il avait le jugement assez droit, avec l'esprit le plus simple;
+c'est, je crois, pour cette raison qu'on le nommait Candide. Les
+anciens domestiques de la maison soupçonnaient qu'il était fils
+de la soeur de monsieur le baron et d'un bon et honnête
+gentilhomme du voisinage, que cette demoiselle ne voulut jamais
+épouser parce qu'il n'avait pu prouver que soixante et onze
+quartiers, et que le reste de son arbre généalogique avait été
+perdu par l'injure du temps.
+
+Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la
+Westphalie, car son château avait une porte et des fenêtres. Sa
+grande salle même était ornée d'une tapisserie. Tous les chiens
+de ses basses-cours composaient une meute dans le besoin; ses
+palefreniers étaient ses piqueurs; le vicaire du village était
+son grand-aumônier. Ils l'appelaient tous monseigneur, et ils
+riaient quand il fesait des contes.
+
+Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante
+livres, s'attirait par là une très grande considération, et
+fesait les honneurs de la maison avec une dignité qui la rendait
+encore plus respectable. Sa fille Cunégonde, âgée de dix-sept
+ans, était haute en couleur, fraîche, grasse, appétissante. Le
+fils du baron paraissait en tout digne de son père. Le
+précepteur Pangloss[1] était l'oracle de la maison, et le petit
+Candide écoutait ses leçons avec toute la bonne foi de son âge et
+de son caractère.
+
+ [1] De _pan_, tout, et _glossa_, langue. B.
+
+
+Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il
+prouvait admirablement qu'il n'y a point d'effet sans cause, et
+que, dans ce meilleur des mondes possibles, le château de
+monseigneur le baron était le plus beau des châteaux, et madame
+la meilleure des baronnes possibles.
+
+Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être
+autrement; car tout étant fait pour une fin, tout est
+nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez
+ont été faits pour porter des lunettes; aussi avons-nous des
+lunettes[2]. Les jambes sont visiblement instituées pour être
+chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été
+formées pour être taillées et pour en faire des châteaux; aussi
+monseigneur a un très beau château: le plus grand baron de la
+province doit être le mieux logé; et les cochons étant faits pour
+être mangés, nous mangeons du porc toute l'année: par conséquent,
+ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise; il
+fallait dire que tout est au mieux.
+
+ [2] Voyez tome XXVII, page 528; et dans les _Mélanges_, année
+ 1738, le chapitre XI de la troisième partie des _Éléments de la
+ philosophie de Newton_; et année 1768, le chapitre X des
+ _Singularités de la nature_. B.
+
+
+Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment; car il
+trouvait mademoiselle Cunégonde extrêmement belle, quoiqu'il ne
+prît jamais la hardiesse de le lui dire. Il concluait qu'après
+le bonheur d'être né baron de Thunder-ten-tronckh, le second
+degré de bonheur était d'être mademoiselle Cunégonde; le
+troisième, de la voir tous les jours; et le quatrième, d'entendre
+maître Pangloss, le plus grand philosophe de la province, et par
+conséquent de toute la terre.
+
+Un jour Cunégonde, en se promenant auprès du château, dans le
+petit bois qu'on appelait parc, vit entre des broussailles le
+docteur Pangloss qui donnait une leçon de physique expérimentale
+à la femme de chambre de sa mère, petite brune très jolie et très
+docile. Comme mademoiselle Cunégonde avait beaucoup de
+disposition pour les sciences, elle observa, sans souffler, les
+expériences réitérées dont elle fut témoin; elle vit clairement
+la raison suffisante du docteur, les effets et les causes, et
+s'en retourna tout agitée, toute pensive, toute remplie du désir
+d'être savante, songeant qu'elle pourrait bien être la raison
+suffisante du jeune Candide, qui pouvait aussi être la sienne.
+
+Elle rencontra Candide en revenant au château, et rougit: Candide
+rougit aussi. Elle lui dit bonjour d'une voix entrecoupée; et
+Candide lui parla sans savoir ce qu'il disait. Le lendemain,
+après le dîner, comme on sortait de table, Cunégonde et Candide
+se trouvèrent derrière un paravent; Cunégonde laissa tomber son
+mouchoir, Candide le ramassa; elle lui prit innocemment la main;
+le jeune homme baisa innocemment la main de la jeune demoiselle
+avec une vivacité, une sensibilité, une grâce toute particulière;
+leurs bouches se rencontrèrent, leurs yeux s'enflammèrent, leurs
+genoux tremblèrent, leurs mains s'égarèrent. M. le baron de
+Thunder-ten-tronckh passa auprès du paravent, et voyant cette
+cause et cet effet, chassa Candide du château à grands coups de
+pied dans le derrière. Cunégonde s'évanouit: elle fut souffletée
+par madame la baronne dès qu'elle fut revenue à elle-même; et
+tout fut consterné dans le plus beau et le plus agréable des
+châteaux possibles.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Ce que devint Candide parmi les Bulgares.
+
+
+Candide, chassé du paradis terrestre, marcha longtemps sans
+savoir où, pleurant, levant les yeux au ciel, les tournant
+souvent vers le plus beau des châteaux qui renfermait la plus
+belle des baronnettes; il se coucha sans souper au milieu des
+champs entre deux sillons; la neige tombait à gros flocons.
+Candide, tout transi, se traîna le lendemain vers la ville
+voisine, qui s'appelle _Valdberghoff-trarbk-dikdorff_, n'ayant
+point d'argent, mourant de faim et de lassitude. Il s'arrêta
+tristement à la porte d'un cabaret. Deux hommes habillés de bleu
+le remarquèrent: Camarade, dit l'un, voilà un jeune homme très
+bien fait, et qui a la taille requise; ils s'avancèrent vers
+Candide et le prièrent à dîner très civilement.--Messieurs, leur
+dit Candide avec une modestie charmante, vous me faites beaucoup
+d'honneur, mais je n'ai pas de quoi payer mon écot.--Ah!
+monsieur, lui dit un des bleus, les personnes de votre figure et
+de votre mérite ne paient jamais rien: n'avez-vous pas cinq pieds
+cinq pouces de haut?--Oui, messieurs, c'est ma taille, dit-il en
+fesant la révérence.--Ah! monsieur, mettez-vous à table; non
+seulement nous vous défraierons, mais nous ne souffrirons jamais
+qu'un homme comme vous manque d'argent; les hommes ne sont faits
+que pour se secourir les uns les autres.--Vous avez raison, dit
+Candide; c'est ce que M. Pangloss m'a toujours dit, et je vois
+bien que tout est au mieux. On le prie d'accepter quelques écus,
+il les prend et veut faire son billet; on n'en veut point, on se
+met à table. N'aimez-vous pas tendrement?....--Oh! oui,
+répond-il, j'aime tendrement mademoiselle Cunégonde.--Non, dit
+l'un de ces messieurs, nous vous demandons si vous n'aimez pas
+tendrement le roi des Bulgares?--Point du tout, dit-il, car je ne
+l'ai jamais vu.--Comment! c'est le plus charmant des rois, et il
+faut boire à sa santé.--Oh! très volontiers, messieurs. Et il
+boit. C'en est assez, lui dit-on, vous voilà l'appui, le
+soutien, le défenseur, le héros des Bulgares; votre fortune est
+faite, et votre gloire est assurée. On lui met sur-le-champ les
+fers aux pieds, et on le mène au régiment. On le fait tourner à
+droite, à gauche, hausser la baguette, remettre la baguette,
+coucher en joue, tirer, doubler le pas, et on lui donne trente
+coups de bâton; le lendemain, il fait l'exercice un peu moins
+mal, et il ne reçoit que vingt coups; le surlendemain, on ne lui
+en donne que dix, et il est regardé par ses camarades comme un
+prodige.
+
+Candide, tout stupéfait, ne démêlait pas encore trop bien comment
+il était un héros. Il s'avisa un beau jour de printemps de
+s'aller promener, marchant tout droit devant lui, croyant que
+c'était un privilège de l'espèce humaine, comme de l'espèce
+animale, de se servir de ses jambes à son plaisir. Il n'eut pas
+fait deux lieues que voilà quatre autres héros de six pieds qui
+l'atteignent, qui le lient, qui le mènent dans un cachot. On lui
+demanda juridiquement ce qu'il aimait le mieux d'être fustigé
+trente-six fois par tout le régiment, ou de recevoir à-la-fois
+douze balles de plomb dans la cervelle. Il eut beau dire que les
+volontés sont libres, et qu'il ne voulait ni l'un ni l'autre, il
+fallut faire un choix; il se détermina, en vertu du don de Dieu
+qu'on nomme _liberté_, à passer trente-six fois par les
+baguettes; il essuya deux promenades. Le régiment était composé
+de deux mille hommes; cela lui composa quatre mille coups de
+baguette, qui, depuis la nuque du cou jusqu'au cul, lui
+découvrirent les muscles et les nerfs. Comme on allait procéder
+à la troisième course, Candide, n'en pouvant plus, demanda en
+grâce qu'on voulût bien avoir la bonté de lui casser la tête; il
+obtint cette faveur; on lui bande les yeux; on le fait mettre à
+genoux. Le roi des Bulgares passe dans ce moment, s'informe du
+crime du patient; et comme ce roi avait un grand génie, il
+comprit, par tout ce qu'il apprit de Candide, que c'était un
+jeune métaphysicien fort ignorant des choses de ce monde, et il
+lui accorda sa grâce avec une clémence qui sera louée dans tous
+les journaux et dans tous les siècles. Un brave chirurgien
+guérit Candide en trois semaines avec les émollients enseignés
+par Dioscoride. Il avait déjà un peu de peau et pouvait marcher,
+quand le roi des Bulgares livra bataille au roi des Abares.
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Comment Candide se sauva d'entre les Bulgares, et ce qu'il
+devint.
+
+
+Rien n'était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que
+les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les
+tambours, les canons; formaient une harmonie telle qu'il n'y en
+eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d'abord à peu près
+six mille hommes de chaque côté; ensuite la mousqueterie ôta du
+meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en
+infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison
+suffisante de la mort de quelques milliers d'hommes. Le tout
+pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide,
+qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu'il put
+pendant cette boucherie héroïque.
+
+Enfin, tandis que les deux rois fesaient chanter des _Te Deum_,
+chacun dans son camp, il prit le parti d'aller raisonner ailleurs
+des effets et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts
+et de mourants, et gagna d'abord un village voisin; il était en
+cendres: c'était un village abare que les Bulgares avaient brûlé,
+selon les lois du droit public. Ici des vieillards criblés de
+coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient
+leurs enfants à leurs mamelles sanglantes; là des filles
+éventrées après avoir assouvi les besoins naturels de quelques
+héros, rendaient les derniers soupirs; d'autres à demi brûlées
+criaient qu'on achevât de leur donner la mort. Des cervelles
+étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes
+coupés.
+
+Candide s'enfuit au plus vite dans un autre village: il
+appartenait à des Bulgares, et les héros abares l'avaient traité
+de même. Candide, toujours marchant sur des membres palpitants
+ou à travers des ruines, arriva enfin hors du théâtre de la
+guerre, portant quelques petites provisions dans son bissac, et
+n'oubliant jamais mademoiselle Cunégonde. Ses provisions lui
+manquèrent quand il fut en Hollande; mais ayant entendu dire que
+tout le monde était riche dans ce pays-là, et qu'on y était
+chrétien, il ne douta pas qu'on ne le traitât aussi bien qu'il
+l'avait été dans le château de M. le baron, avant qu'il en eût
+été chassé pour les beaux yeux de mademoiselle Cunégonde.
+
+Il demanda l'aumône à plusieurs graves personnages, qui lui
+répondirent tous que, s'il continuait à faire ce métier, on
+l'enfermerait dans une maison de correction pour lui apprendre à
+vivre.
+
+Il s'adressa ensuite à un homme qui venait de parler tout seul
+une heure de suite sur la charité dans une grande assemblée. Cet
+orateur le regardant de travers lui dit: Que venez-vous faire
+ici? y êtes-vous pour la bonne cause? Il n'y a point d'effet sans
+cause, répondit modestement Candide; tout est enchaîné
+nécessairement et arrangé pour le mieux. Il a fallu que je fusse
+chassé d'auprès de mademoiselle Cunégonde, que j'aie passé par
+les baguettes, et il faut que je demande mon pain, jusqu'à ce que
+je puisse en gagner; tout cela ne pouvait être autrement. Mon
+ami, lui dit l'orateur, croyez-vous que le pape soit
+l'antechrist? Je ne l'avais pas encore entendu dire, répondit
+Candide: mais qu'il le soit, ou qu'il ne le soit pas, je manque
+de pain. Tu ne mérites pas d'en manger, dit l'autre: va, coquin,
+va, misérable, ne m'approche de ta vie. La femme de l'orateur
+ayant mis la tête à la fenêtre, et avisant un homme qui doutait
+que le pape fût antechrist, lui répandit sur le chef un
+plein..... O ciel! à quel excès se porte le zèle de la religion
+dans les dames!
+
+Un homme qui n'avait point été baptisé, un bon anabaptiste, nommé
+Jacques, vit la manière cruelle et ignominieuse dont on traitait
+ainsi un de ses frères, un être à deux pieds sans plumes, qui
+avait une âme; il l'amena chez lui, le nettoya, lui donna du pain
+et de la bière, lui fit présent de deux florins, et voulut même
+lui apprendre à travailler dans ses manufactures aux étoffes de
+Perse qu'on fabrique en Hollande. Candide se prosternant presque
+devant lui, s'écriait: Maître Pangloss me l'avait bien dit que
+tout est au mieux dans ce monde, car je suis infiniment plus
+touché de votre extrême générosité que de la dureté de ce
+monsieur à manteau noir, et de madame son épouse.
+
+Le lendemain, en se promenant, il rencontra un gueux tout couvert
+de pustules, les yeux morts, le bout du nez rongé, la bouche de
+travers, les dents noires, et parlant de la gorge, tourmenté
+d'une toux violente, et crachant une dent à chaque effort.
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Comment Candide rencontra son ancien maître de philosophie, le
+docteur Pangloss, et ce qui en advint.
+
+
+Candide, plus ému encore de compassion que d'horreur, donna à cet
+épouvantable gueux les deux florins qu'il avait reçus de son
+honnête anabaptiste Jacques. Le fantôme le regarda fixement,
+versa des larmes, et sauta à son cou. Candide effrayé recule.
+Hélas! dit le misérable à l'autre misérable, ne reconnaissez-vous
+plus votre cher Pangloss? Qu'entends-je? vous, mon cher maître!
+vous, dans cet état horrible! quel malheur vous est-il donc
+arrivé? pourquoi n'êtes-vous plus dans le plus beau des châteaux?
+qu'est devenue mademoiselle Cunégonde, la perle des filles, le
+chef-d'oeuvre de la nature? Je n'en peux plus, dit Pangloss.
+Aussitôt Candide le mena dans l'étable de l'anabaptiste, où il
+lui fit manger un peu de pain; et quand Pangloss fut refait: Eh
+bien! lui dit-il, Cunégonde? Elle est morte, reprit l'autre.
+Candide s'évanouit à ce mot: son ami rappela ses sens avec un peu
+de mauvais vinaigre qui se trouva par hasard dans l'étable.
+Candide rouvre les yeux. Cunégonde est morte! Ah! meilleur des
+mondes, où êtes-vous? Mais de quelle maladie est-elle morte? ne
+serait-ce point de m'avoir vu chasser du beau château de monsieur
+son père à grands coups de pied? Non, dit Pangloss, elle a été
+éventrée par des soldats bulgares, après avoir été violée autant
+qu'on peut l'être; ils ont cassé la tête à monsieur le baron qui
+voulait la défendre; madame la baronne a été coupée en morceaux;
+mon pauvre pupille traité précisément comme sa soeur; et quant au
+château, il n'est pas resté pierre sur pierre, pas une grange,
+pas un mouton, pas un canard, pas un arbre; mais nous avons été
+bien vengés, car les Abares en ont fait autant dans une baronnie
+voisine qui appartenait à un seigneur bulgare.
+
+A ce discours, Candide s'évanouit encore; mais revenu à soi, et
+ayant dit tout ce qu'il devait dire, il s'enquit de la cause et
+de l'effet, et de la raison suffisante qui avait mis Pangloss
+dans un si piteux état. Hélas! dit l'autre, c'est l'amour:
+l'amour, le consolateur du genre humain, le conservateur de
+l'univers, l'âme de tous les êtres sensibles, le tendre amour.
+Hélas! dit Candide, je l'ai connu cet amour, ce souverain des
+coeurs, cette âme de notre âme; il ne m'a jamais valu qu'un
+baiser et vingt coups de pied au cul. Comment cette belle cause
+a-t-elle pu produire en vous un effet si abominable?
+
+Pangloss répondit en ces termes: O mon cher Candide! vous avez
+connu Paquette, cette jolie suivante de notre auguste baronne:
+j'ai goûté dans ses bras les délices du paradis, qui ont produit
+ces tourments d'enfer dont vous me voyez dévoré; elle en était
+infectée, elle en est peut-être morte. Paquette tenait ce
+présent d'un cordelier très savant qui avait remonté à la source,
+car il l'avait eu d'une vieille comtesse, qui l'avait reçu d'un
+capitaine de cavalerie, qui le devait à une marquise, qui le
+tenait d'un page, qui l'avait reçu d'un jésuite, qui, étant
+novice, l'avait eu en droite ligne d'un des compagnons de
+Christophe Colomb. Pour moi, je ne le donnerai à personne, car
+je me meurs.
+
+O Pangloss! s'écria Candide, voilà une étrange généalogie!
+n'est-ce pas le diable qui en fut la souche? Point du tout,
+répliqua ce grand homme; c'était une chose indispensable dans le
+meilleur des mondes, un ingrédient nécessaire; car si Colomb
+n'avait pas attrapé dans une île de l'Amérique cette maladie[1]
+qui empoisonne la source de la génération, qui souvent même
+empêche la génération, et qui est évidemment l'opposé du grand
+but de la nature, nous n'aurions ni le chocolat ni la cochenille;
+il faut encore observer que jusqu'aujourd'hui, dans notre
+continent, cette maladie nous est particulière, comme la
+controverse. Les Turcs, les Indiens, les Persans, les Chinois,
+les Siamois, les Japonais, ne la connaissent pas encore; mais il
+y a une raison suffisante pour qu'ils la connaissent à leur tour
+dans quelques siècles. En attendant elle a fait un merveilleux
+progrès parmi nous, et surtout dans ces grandes armées composées
+d'honnêtes stipendiaires bien élevés, qui décident du destin des
+états; on peut assurer que, quand trente mille hommes combattent
+en bataille rangée contre des troupes égales en nombre, il y a
+environ vingt mille vérolés de chaque côté.
+
+ [1] Voyez tome XXXI, page 7. B.
+
+
+Voilà qui est admirable, dit Candide; mais il faut vous faire
+guérir. Et comment le puis-je? dit Pangloss; je n'ai pas le sou,
+mon ami, et dans toute l'étendue de ce globe on ne peut ni se
+faire saigner, ni prendre un lavement sans payer, ou sans qu'il y
+ait quelqu'un qui paie pour nous.
+
+Ce dernier discours détermina Candide; il alla se jeter aux pieds
+de son charitable anabaptiste Jacques, et lui fit une peinture si
+touchante de l'état où son ami était réduit, que le bon-homme
+n'hésita pas à recueillir le docteur Pangloss; il le fit guérir à
+ses dépens. Pangloss, dans la cure, ne perdit qu'un oeil et une
+oreille. Il écrivait bien, et savait parfaitement
+l'arithmétique. L'anabaptiste Jacques en fit son teneur de
+livres. Au bout de deux mois, étant obligé d'aller à Lisbonne
+pour les affaires de son commerce, il mena dans son vaisseau ses
+deux philosophes. Pangloss lui expliqua comment tout était on ne
+peut mieux. Jacques n'était pas de cet avis. Il faut bien,
+disait-il, que les hommes aient un peu corrompu la nature, car
+ils ne sont point nés loups, et ils sont devenus loups. Dieu ne
+leur a donné ni canons de vingt-quatre, ni baïonnettes, et ils se
+sont fait des baïonnettes et des canons pour se détruire. Je
+pourrais mettre en ligne de compte les banqueroutes, et la
+justice qui s'empare des biens des banqueroutiers pour en
+frustrer les créanciers. Tout cela était indispensable,
+répliquait le docteur borgne, et les malheurs particuliers font
+le bien général; de sorte que plus il y a de malheurs
+particuliers, et plus tout est bien. Tandis qu'il raisonnait,
+l'air s'obscurcit, les vents soufflèrent des quatre coins du
+monde, et le vaisseau fut assailli de la plus horrible tempête, à
+la vue du port de Lisbonne.
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint du
+docteur Pangloss, de Candide, et de l'anabaptiste Jacques.
+
+La moitié des passagers affaiblis, expirants de ces angoisses
+inconcevables que le roulis d'un vaisseau porte dans les nerfs et
+dans toutes les humeurs du corps agitées en sens contraires,
+n'avait pas même la force de s'inquiéter du danger. L'autre
+moitié jetait des cris et fesait des prières; les voiles étaient
+déchirées, les mâts brisés, le vaisseau entr'ouvert. Travaillait
+qui pouvait, personne ne s'entendait, personne ne commandait.
+L'anabaptiste aidait un peu à la manoeuvre; il était sur le
+tillac; un matelot furieux le frappe rudement et l'étend sur les
+planches; mais du coup qu'il lui donna, il eut lui-même une si
+violente secousse, qu'il tomba hors du vaisseau, la tête la
+première. Il restait suspendu et accroché à une partie de mât
+rompu. Le bon Jacques court à son secours, l'aide à remonter, et
+de l'effort qu'il fait, il est précipité dans la mer à la vue du
+matelot, qui le laissa périr sans daigner seulement le regarder.
+Candide approche, voit son bienfaiteur qui reparaît un moment, et
+qui est englouti pour jamais. Il veut se jeter après lui dans la
+mer: le philosophe Pangloss l'en empêche, en lui prouvant que la
+rade de Lisbonne avait été formée exprès pour que cet anabaptiste
+s'y noyât. Tandis qu'il le prouvait _à priori_, le vaisseau
+s'entr'ouvre, tout périt à la réserve de Pangloss, de Candide, et
+de ce brutal de matelot qui avait noyé le vertueux anabaptiste;
+le coquin nagea heureusement jusqu'au rivage, où Pangloss et
+Candide furent portés sur une planche.
+
+Quand ils furent revenus un peu à eux, ils marchèrent vers
+Lisbonne; il leur restait quelque argent, avec lequel ils
+espéraient se sauver de la faim après avoir échappé à la tempête.
+
+A peine ont-ils mis le pied dans la ville, en pleurant la mort de
+leur bienfaiteur, qu'ils sentent la terre trembler sous leurs
+pas[1]; la mer s'élève en bouillonnant dans le port, et brise les
+vaisseaux qui sont à l'ancre. Des tourbillons de flammes et de
+cendres couvrent les rues et les places publiques; les maisons
+s'écroulent, les toits sont renversés sur les fondements, et les
+fondements se dispersent; trente mille habitants de tout âge et
+de tout sexe sont écrasés sous des ruines. Le matelot disait en
+sifflant et en jurant: il y aura quelque chose à gagner ici.
+Quelle peut être la raison suffisante de ce phénomène? disait
+Pangloss. Voici le dernier jour du monde! s'écriait Candide.
+Le matelot court incontinent au milieu des débris, affronte la
+mort pour trouver de l'argent, en trouve, s'en empare, s'enivre,
+et ayant cuvé son vin, achète les faveurs de la première fille de
+bonne volonté qu'il rencontre sur les ruines des maisons
+détruites, et au milieu des mourants et des morts. Pangloss le
+tirait cependant par la manche: Mon ami, lui disait-il, cela
+n'est pas bien, vous manquez à la raison universelle, vous prenez
+mal votre temps. Tête et sang, répondit l'autre, je suis matelot
+et né à Batavia; j'ai marché quatre fois sur le crucifix dans
+quatre voyages au Japon[2]; tu as bien trouvé ton homme avec ta
+raison universelle!
+
+
+ [1] Le tremblement de terre de Lisbonne est du 1er novembre 1755.
+ B.
+
+ [2] Voyez tome XVIII, page 470. B.
+
+
+Quelques éclats de pierre avaient blessé Candide; il était étendu
+dans la rue et couvert de débris. Il disait à Pangloss: Hélas!
+procure-moi un peu de vin et d'huile; je me meurs. Ce
+tremblement de terre n'est pas une chose nouvelle, répondit
+Pangloss; la ville de Lima éprouva les mêmes secousses en
+Amérique l'année passée; mêmes causes, mêmes effets; il y a
+certainement une traînée de soufre sous terre depuis Lima jusqu'à
+Lisbonne. Rien n'est plus probable, dit Candide; mais, pour
+Dieu, un peu d'huile et de vin. Comment probable? répliqua le
+philosophe, je soutiens que la chose est démontrée. Candide
+perdit connaissance, et Pangloss lui apporta un peu d'eau d'une
+fontaine voisine.
+
+Le lendemain, ayant trouvé quelques provisions de bouche en se
+glissant à travers des décombres, ils réparèrent un peu leurs
+forces. Ensuite ils travaillèrent comme les autres à soulager
+les habitants échappés à la mort. Quelques citoyens, secourus
+par eux, leur donnèrent un aussi bon dîner qu'on le pouvait dans
+un tel désastre: il est vrai que le repas était triste; les
+convives arrosaient leur pain de leurs larmes; mais Pangloss les
+consola, en les assurant que les choses ne pouvaient être
+autrement: Car, dit-il, tout ceci est ce qu'il y a de mieux; car
+s'il y a un volcan à Lisbonne, il ne pouvait être ailleurs; car
+il est impossible que les choses ne soient pas où elles sont, car
+tout est bien.
+
+Un petit homme noir, familier de l'inquisition, lequel était à
+côté de lui, prit poliment la parole et dit: Apparemment que
+monsieur ne croit pas au péché originel; car si tout est au
+mieux, il n'y a donc eu ni chute ni punition.
+
+Je demande très humblement pardon à votre excellence, répondit
+Pangloss encore plus poliment, car la chute de l'homme et la
+malédiction entraient nécessairement dans le meilleur des mondes
+possibles. Monsieur ne croit donc pas à la liberté? dit le
+familier. Votre excellence m'excusera, dit Pangloss; la liberté
+peut subsister avec la nécessité absolue; car il était nécessaire
+que nous fussions libres; car enfin la volonté déterminée......
+Pangloss était au milieu de sa phrase, quand le familier fit un
+signe de tête à son estafier qui lui servait à boire du vin de
+Porto ou d'Oporto.
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements
+de terre, et comment Candide fut fessé.
+
+
+Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts
+de Lisbonne, les sages du pays n'avaient pas trouvé un moyen plus
+efficace pour prévenir une ruine totale que de donner au peuple
+un bel auto-da-fé[1]; il était décidé par l'université de Coïmbre
+que le spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en
+grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la
+terre de trembler.
+
+ [1] Après le tremblement de terre de Lisbonne, on y fit en
+ effet un autoda-fé, le 20 juin 1756; voyez, tome XXI, le
+ chapitre XXXI du _Précis du Siècle de Louis XV_. B.
+
+
+On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d'avoir
+épousé sa commère, et deux Portugais qui en mangeant un poulet en
+avaient arraché le lard: on vint lier après le dîner le docteur
+Pangloss et son disciple Candide, l'un pour avoir parlé, et
+l'autre pour l'avoir écouté avec un air d'approbation: tous deux
+furent menés séparément dans des appartements d'une extrême
+fraîcheur, dans lesquels on n'était jamais incommodé du soleil:
+huit jours après ils furent tous deux revêtus d'un san-benito, et
+on orna leurs têtes de mitres de papier: la mitre et le
+san-benito de Candide étaient peints de flammes renversées, et de
+diables qui n'avaient ni queues ni griffes; mais les diables de
+Pangloss portaient griffes et queues, et les flammes étaient
+droites. Ils marchèrent en procession ainsi vêtus, et
+entendirent un sermon très pathétique, suivi d'une belle musique
+en faux-bourdon. Candide fut fessé en cadence, pendant qu'on
+chantait; le Biscayen et les deux hommes qui n'avaient point
+voulu manger de lard furent brûlés, et Pangloss fut pendu,
+quoique ce ne soit pas la coutume. Le même jour la terre trembla
+de nouveau avec un fracas épouvantable.
+
+Candide épouvanté, interdit, éperdu, tout sanglant, tout
+palpitant, se disait à lui-même: Si c'est ici le meilleur des
+mondes possibles, que sont donc les autres? passe encore si je
+n'étais que fessé, je l'ai été chez les Bulgares; mais, ô mon
+cher Pangloss! le plus grand des philosophes, faut-il vous avoir
+vu pendre, sans que je sache pourquoi! ô mon cher anabaptiste!
+le meilleur des hommes, faut-il que vous ayez été noyé dans le
+port! ô mademoiselle Cunégonde! la perle des filles, faut-il
+qu'on vous ait fendu le ventre!
+
+Il s'en retournait, se soutenant à peine, prêché, fessé, absous,
+et béni, lorsqu'une vieille l'aborda, et lui dit: Mon fils,
+prenez courage, suivez-moi.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva
+ce qu'il aimait.
+
+
+Candide ne prit point courage, mais il suivit la vieille dans une
+masure: elle lui donna un pot de pommade pour se frotter, lui
+laissa à manger et à boire; elle lui montra un petit lit assez
+propre; il y avait auprès du lit un habit complet. Mangez,
+buvez, dormez, lui dit-elle, et que Notre-Dame d'Atocha[1],
+monseigneur saint Antoine de Padoue, et monseigneur saint Jacques
+de Compostelle prennent soin de vous! je reviendrai demain.
+Candide, toujours étonné de tout ce qu'il avait vu, de tout ce
+qu'il avait souffert, et encore plus de la charité de la vieille,
+voulut lui baiser la main. Ce n'est pas ma main qu'il faut
+baiser, dit la vieille; je reviendrai demain. Frottez-vous de
+pommade, mangez et dormez.
+
+ [1] Sur Notre-Dame d'Atocha, voyez dans les _Mélanges_, année
+ 1769, une des notes de Voltaire sur son _Extrait d'un journal_
+ (ou Mémoires de Dangeau). B.
+
+
+Candide, malgré tant de malheurs, mangea et dormit. Le lendemain
+la vieille lui apporte à déjeuner, visite son dos, le frotte
+elle-même d'une autre pommade: elle lui apporte ensuite à dîner:
+elle revient sur le soir et apporte à souper. Le surlendemain
+elle fit encore les mêmes cérémonies. Qui êtes-vous? lui disait
+toujours Candide; qui vous a inspiré tant de bonté? quelles
+grâces puis-je vous rendre? La bonne femme ne répondait jamais
+rien. Elle revint sur le soir, et n'apporta point à souper:
+Venez avec moi, dit-elle, et ne dites mot. Elle le prend sous le
+bras, et marche avec lui dans la campagne environ un quart de
+mille: ils arrivent à une maison isolée, entourée de jardins et
+de canaux. La vieille frappe à une petite porte. On ouvre; elle
+mène Candide, par un escalier dérobé, dans un cabinet doré, le
+laisse sur un canapé de brocart, referme la porte, et s'en va.
+Candide croyait rêver, et regardait toute sa vie comme un songe
+funeste, et le moment présent comme un songe agréable.
+
+La vieille reparut bientôt; elle soutenait avec peine une femme
+tremblante, d'une taille majestueuse, brillante de pierreries, et
+couverte d'un voile. Otez ce voile, dit la vieille à Candide.
+Le jeune homme approche; il lève le voile d'une main timide.
+Quel moment! quelle surprise! il croit voir mademoiselle
+Cunégonde; il la voyait en effet, c'était elle-même. La force
+lui manque, il ne peut proférer une parole, il tombe à ses pieds.
+Cunégonde tombe sur le canapé. La vieille les accable d'eaux
+spiritueuses, ils reprennent leurs sens, ils se parlent: ce sont
+d'abord des mots entrecoupés, des demandes et des réponses qui se
+croisent, des soupirs, des larmes, des cris. La vieille leur
+recommande de faire moins de bruit, et les laisse en liberté.
+Quoi! c'est vous, lui dit Candide, vous vivez! je vous retrouve
+en Portugal! On ne vous a donc pas violée? on ne vous a point
+fendu le ventre, comme le philosophe Pangloss me l'avait assuré?
+Si fait, dit la belle Cunégonde; mais on ne meurt pas toujours de
+ces deux accidents.--Mais votre père et votre mère ont-ils été
+tués?--Il n'est que trop vrai, dit Cunégonde en pleurant.--Et
+votre frère?--Mon frère a été tué aussi.--Et pourquoi êtes-vous
+en Portugal? et comment avez-vous su que j'y étais? et par quelle
+étrange aventure m'avez-vous fait conduire dans cette maison?--Je
+vous dirai tout cela, répliqua la dame; mais il faut auparavant
+que vous m'appreniez tout ce qui vous est arrivé depuis le baiser
+innocent que vous me donnâtes, et les coups de pied que vous
+reçûtes.
+
+Candide lui obéit avec un profond respect; et quoiqu'il fût
+interdit, quoique sa voix fût faible et tremblante, quoique
+l'échine lui fît encore un peu mal, il lui raconta de la manière
+la plus naïve tout ce qu'il avait éprouvé depuis le moment de
+leur séparation. Cunégonde levait les yeux au ciel: elle donna
+des larmes à la mort du bon anabaptiste et de Pangloss; après
+quoi elle parla en ces termes à Candide, qui ne perdait pas une
+parole, et qui la dévorait des yeux.
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+Histoire de Cunégonde.
+
+
+J'étais dans mon lit et je dormais profondément, quand il plut au
+ciel d'envoyer les Bulgares dans notre beau château de
+Thunder-ten-tronckh; ils égorgèrent mon père et mon frère, et
+coupèrent ma mère par morceaux. Un grand Bulgare, haut de six
+pieds, voyant qu'à ce spectacle j'avais perdu connaissance, se
+mit à me violer; cela me fit revenir, je repris mes sens, je
+criai, je me débattis, je mordis, j'égratignai, je voulais
+arracher les yeux à ce grand Bulgare, ne sachant pas que tout ce
+qui arrivait dans le château de mon père était une chose d'usage:
+le brutal me donna un coup de couteau dans le flanc gauche dont
+je porte encore la marque. Hélas! j'espère bien la voir, dit le
+naïf Candide. Vous la verrez, dit Cunégonde; mais continuons.
+Continuez, dit Candide.
+
+Elle reprit ainsi le fil de son histoire: Un capitaine bulgare
+entra, il me vit toute sanglante, et le soldat ne se dérangeait
+pas. Le capitaine se mit en colère du peu de respect que lui
+témoignait, ce brutal, et le tua sur mon corps. Ensuite il me
+fit panser, et m'emmena prisonnière de guerre dans son quartier.
+Je blanchissais le peu de chemises qu'il avait, je fesais sa
+cuisine; il me trouvait fort jolie, il faut l'avouer; et je ne
+nierai pas qu'il ne fût très bien fait, et qu'il n'eût la peau
+blanche et douce; d'ailleurs peu d'esprit, peu de philosophie: on
+voyait bien qu'il n'avait pas été élevé par le docteur Pangloss.
+Au bout de trois mois, ayant perdu tout son argent, et s'étant
+dégoûté de moi, il me vendit à un Juif nommé don Issachar, qui
+trafiquait en Hollande et en Portugal, et qui aimait
+passionnément les femmes. Ce Juif s'attacha beaucoup à ma
+personne, mais il ne pouvait en triompher; je lui ai mieux
+résisté qu'au soldat bulgare: une personne d'honneur peut être
+violée une fois, mais sa vertu s'en affermit. Le Juif, pour
+m'apprivoiser, me mena dans cette maison de campagne que vous
+voyez. J'avais cru jusque-là qu'il n'y avait rien sur la terre
+de si beau que le château de Thunder-ten-tronckh; j'ai été
+détrompée.
+
+Le grand-inquisiteur m'aperçut un jour à la messe; il me lorgna
+beaucoup, et me fit dire qu'il avait à me parler pour des
+affaires secrètes. Je fus conduite à son palais; je lui appris
+ma naissance; il me représenta combien il était au-dessous de mon
+rang d'appartenir à un Israélite. On proposa de sa part à don
+Issachar de me céder à monseigneur. Don Issachar, qui est le
+banquier de la cour, et homme de crédit, n'en voulut rien faire.
+L'inquisiteur le menaça d'un auto-da-fé. Enfin mon Juif intimidé
+conclut un marché par lequel la maison et moi leur
+appartiendraient à tous deux en commun; que le Juif aurait pour
+lui les lundis, mercredis, et le jour du sabbat, et que
+l'inquisiteur aurait les autres jours de la semaine. Il y a six
+mois que cette convention subsiste. Ce n'a pas été sans
+querelles; car souvent il a été indécis si la nuit du samedi au
+dimanche appartenait à l'ancienne loi ou à la nouvelle. Pour
+moi, j'ai résisté jusqu'à présent à toutes les deux; et je crois
+que c'est pour cette raison que j'ai toujours été aimée.
+
+Enfin, pour détourner le fléau des tremblements de terre, et pour
+intimider don Issachar, il plut à monseigneur l'inquisiteur de
+célébrer un auto-da-fé. Il me fit l'honneur de m'y inviter. Je
+fus très bien placée; on servit aux dames des rafraîchissements
+entre la messe et l'exécution. Je fus, à la vérité, saisie
+d'horreur en voyant brûler ces deux Juifs et cet honnête Biscayen
+qui avait épousé sa commère: mais quelle fut ma surprise, mon
+effroi, mon trouble, quand je vis dans un san-benito, et sous une
+mitre, une figure qui ressemblait à celle de Pangloss! Je me
+frottai les yeux, je regardai attentivement, je le vis pendre;
+je tombai en faiblesse. A peine reprenais-je mes sens, que je
+vous vis dépouillé tout nu; ce fut là le comble de l'horreur, de
+la consternation, de la douleur, du désespoir. Je vous dirai,
+avec vérité, que votre peau est encore plus blanche, et d'un
+incarnat plus parfait que celle de mon capitaine des Bulgares.
+Cette vue redoubla tous les sentiments qui m'accablaient, qui me
+dévoraient. Je m'écriai, je voulus dire, Arrêtez, barbares!
+mais la voix me manqua, et mes cris auraient été inutiles. Quand
+vous eûtes été bien fessé: Comment se peut-il faire, disais-je,
+que l'aimable Candide et le sage Pangloss se trouvent à Lisbonne,
+l'un pour recevoir cent coups de fouet, et l'autre pour être
+pendu par l'ordre de monseigneur l'inquisiteur, dont je suis la
+bien-aimée? Pangloss m'a donc bien cruellement trompée, quand il
+me disait que tout va le mieux du monde!
+
+Agitée, éperdue, tantôt hors de moi-même, et tantôt prête de
+mourir de faiblesse, j'avais la tête remplie du massacre de mon
+père, de ma mère, de mon frère, de l'insolence de mon vilain
+soldat bulgare, du coup de couteau qu'il me donna, de ma
+servitude, de mon métier de cuisinière, de mon capitaine bulgare,
+de mon vilain don Issachar, de mon abominable inquisiteur, de la
+pendaison du docteur Pangloss, de ce grand miserere en
+faux-bourdon pendant lequel on vous fessait, et surtout du baiser
+que je vous avais donné derrière un paravent, le jour que je vous
+avais vu pour la dernière fois. Je louai Dieu, qui vous ramenait
+à moi par tant d'épreuves. Je recommandai à ma vieille d'avoir
+soin de vous, et de vous amener ici dès qu'elle le pourrait.
+Elle a très bien exécuté ma commission; j'ai goûté le plaisir
+inexprimable de vous revoir, de vous entendre, de vous parler.
+Vous devez avoir une faim dévorante; j'ai grand appétit;
+commençons par souper.
+
+Les voilà qui se mettent tous deux à table; et, après le souper,
+ils se replacent sur ce beau canapé dont on a déjà parlé; ils y
+étaient quand le signor don Issachar, l'un des maîtres de la
+maison, arriva. C'était le jour du sabbat. Il venait jouir de
+ses droits, et expliquer son tendre amour.
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du grand-inquisiteur, et
+d'un Juif.
+
+
+Cet Issachar était le plus colérique Hébreu qu'on eût vu dans
+Israël, depuis la captivité en Babylone. Quoi! dit-il, chienne
+de galiléenne, ce n'est pas assez de monsieur l'inquisiteur? il
+faut que ce coquin partage aussi avec moi? En disant cela il tire
+un long poignard dont il était toujours pourvu, et, ne croyant
+pas que son adverse partie eût des armes, il se jette sur
+Candide; mais notre bon Vestphalien avait reçu une belle épée de
+la vieille avec l'habit complet. Il tire son épée, quoiqu'il eût
+les moeurs fort douces, et vous étend l'Israélite roide mort sur
+le carreau, aux pieds de la belle Cunégonde.
+
+Sainte Vierge! s'écria-t-elle, qu'allons-nous devenir? un homme
+tué chez moi! si la justice vient, nous sommes perdus. Si
+Pangloss n'avait pas été pendu, dit Candide, il nous donnerait un
+bon conseil dans cette extrémité, car c'était un grand
+philosophe. A son défaut, consultons la vieille. Elle était
+fort prudente, et commençait à dire son avis quand une autre
+petite porte s'ouvrit. Il était une heure après minuit, c'était
+le commencement du dimanche. Ce jour appartenait à monseigneur
+l'inquisiteur. Il entre et voit le fessé Candide, l'épée à la
+main, un mort étendu par terre, Cunégonde effarée, et la vieille
+donnant des conseils.
+
+Voici dans ce moment ce qui se passa dans l'âme de Candide, et
+comment il raisonna: Si ce saint homme appelle du secours, il me
+fera infailliblement brûler, il pourra en faire autant de
+Cunégonde; il m'a fait fouetter impitoyablement; il est mon
+rival; je suis en train de tuer; il n'y a pas à balancer. Ce
+raisonnement fut net et rapide; et, sans donner le temps à
+l'inquisiteur de revenir de sa surprise, il le perce d'outre en
+outre, et le jette à côté du Juif. En voici bien d'une autre,
+dit Cunégonde; il n'y a plus de rémission; nous sommes
+excommuniés, notre dernière heure est venue! Comment avez-vous
+fait, vous qui êtes né si doux, pour tuer en deux minutes un Juif
+et un prélat? Ma belle demoiselle, répondit Candide, quand on est
+amoureux, jaloux, et fouetté par l'inquisition, on ne se connaît
+plus.
+
+La vieille prit alors la parole, et dit: Il y a trois chevaux
+andalous dans l'écurie, avec leurs selles et leurs brides, que le
+brave Candide les prépare; madame a des moyadors et des diamants,
+montons vite à cheval, quoique je ne puisse me tenir que sur une
+fesse, et allons à Cadix; il fait le plus beau temps du monde, et
+c'est un grand plaisir de voyager pendant la fraîcheur de la
+nuit.
+
+Aussitôt Candide selle les trois chevaux; Cunégonde, la vieille,
+et lui, font trente milles d'une traite. Pendant qu'ils
+s'éloignaient, la sainte hermandad arrive dans la maison, on
+enterre monseigneur dans une belle église, on jette Issachar à la
+voirie.
+
+Candide, Cunégonde, et la vieille, étaient déjà dans la petite
+ville d'Avacéna, au milieu des montagnes de la Sierra-Morena; et
+ils parlaient ainsi dans un cabaret.
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la vieille, arrivent
+à Cadix, et leur embarquement.
+
+
+Qui a donc pu me voler mes pistoles et mes diamants? disait en
+pleurant Cunégonde; de quoi vivrons-nous? comment ferons-nous? où
+trouver des inquisiteurs et des Juifs qui m'en donnent d'autres?
+Hélas! dit la vieille, je soupçonne fort un révérend père
+cordelier, qui coucha hier dans la même auberge que nous à
+Badajos; Dieu me garde de faire un jugement téméraire! mais il
+entra deux fois dans notre chambre, et il partit long-temps avant
+nous. Hélas! dit Candide, le bon Pangloss m'avait souvent
+prouvé que les biens de la terre sont communs à tous les hommes,
+que chacun y a un droit égal. Ce cordelier devait bien, suivant
+ces principes, nous laisser de quoi achever notre voyage. Il ne
+vous reste donc rien du tout, ma belle Cunégonde? Pas un
+maravédis, dit-elle. Quel parti prendre? dit Candide. Vendons
+un des chevaux, dit la vieille; je monterai en croupe derrière
+mademoiselle, quoique je ne puisse me tenir que sur une fesse, et
+nous arriverons à Cadix.
+
+Il y avait dans la même hôtellerie un prieur de bénédictins; il
+acheta le cheval bon marché. Candide, Cunégonde, et la vieille,
+passèrent par Lucena, par Chillas, par Lebrixa, et arrivèrent
+enfin à Cadix. On y équipait une flotte, et on y assemblait des
+troupes pour mettre à la raison les révérends pères jésuites du
+Paraguai, qu'on accusait d'avoir fait révolter une de leurs
+hordes contre les rois d'Espagne et de Portugal, auprès de la
+ville du Saint-Sacrement[1]. Candide, ayant servi chez les
+Bulgares, fit l'exercice bulgarien devant le général de la petite
+armée avec tant de grâce, de célérité, d'adresse, de fierté,
+d'agilité, qu'on lui donna une compagnie d'infanterie à
+commander. Le voilà capitaine; il s'embarque avec mademoiselle
+Cunégonde, la vieille, deux valets, et les deux chevaux andalous
+qui avaient appartenu à M. le grand-inquisiteur de Portugal.
+
+ [1] Voyez tome XVII, page 470; et dans les _Mélanges_, année
+ 1759, la _Lettre_ de M. Mead _aux auteurs du Journal
+ encyclopédique_. B.
+
+
+Pendant toute la traversée ils raisonnèrent beaucoup sur la
+philosophie du pauvre Pangloss. Nous allons dans un autre
+univers, disait Candide; c'est dans celui-là, sans doute, que
+tout est bien: car il faut avouer qu'on pourrait gémir un peu de
+ce qui se passe dans le nôtre en physique et en morale. Je vous
+aime de tout mon coeur, disait Cunégonde; mais j'ai encore l'âme
+tout effarouchée de ce que j'ai vu, de ce que j'ai éprouvé. Tout
+ira bien, répliquait Candide; la mer de ce nouveau monde vaut
+déjà mieux que les mers de notre Europe; elle est plus calme, les
+vents plus constants. C'est certainement le Nouveau-Monde qui
+est le meilleur des univers possibles. Dieu le veuille! disait
+Cunégonde: mais j'ai été si horriblement malheureuse dans le
+mien, que mon coeur est presque fermé à l'espérance. Vous vous
+plaignez, leur dit la vieille; hélas! vous n'avez pas éprouvé
+des infortunes telles que les miennes. Cunégonde se mit presque
+à rire, et trouva cette bonne femme fort plaisante de prétendre
+être plus malheureuse qu'elle. Hélas! lui dit-elle, ma bonne, à
+moins que vous n'ayez été violée par deux Bulgares, que vous
+n'ayez reçu deux coups de couteau dans le ventre, qu'on n'ait
+démoli deux de vos châteaux, qu'on n'ait égorgé à vos yeux deux
+mères et deux pères, et que vous n'ayez vu deux de vos amants
+fouettés dans un auto-da-fé, je ne vois pas que vous puissiez
+l'emporter sur moi; ajoutez que je suis née baronne avec soixante
+et douze quartiers, et que j'ai été cuisinière. Mademoiselle,
+répondit la vieille, vous ne savez pas quelle est ma naissance;
+et si je vous montrais mon derrière, vous ne parleriez pas comme
+vous faites, et vous suspendriez votre jugement. Ce discours fit
+naître une extrême curiosité dans l'esprit de Cunégonde et de
+Candide. La vieille leur parla en ces termes.
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+Histoire de la vieille.
+
+
+Je n'ai pas eu toujours les yeux éraillés et bordés d'écarlate;
+mon nez n'a pas toujours touché à mon menton, et je n'ai pas
+toujours été servante. Je suis la fille du pape Urbain X et de
+la princesse de Palestrine[a]. On m'éleva jusqu'à quatorze ans
+dans un palais auquel tous les châteaux de vos barons allemands
+n'auraient pas servi d'écurie; et une de mes robes valait mieux
+que toutes les magnificences de la Vestphalie. Je croissais en
+beauté, en grâces, en talents, au milieu des plaisirs, des
+respects, et des espérances: j'inspirais déjà de l'amour; ma
+gorge se formait; et quelle gorge! blanche, ferme, taillée comme
+celle de la Vénus de Médicis; et quels yeux! quelles paupières!
+quels sourcils noirs! quelles flammes brillaient dans mes deux
+prunelles, et effaçaient la scintillation des étoiles! comme me
+disaient les poètes du quartier. Les femmes qui m'habillaient et
+qui me déshabillaient tombaient en extase en me regardant
+par-devant et par-derrière; et tous les hommes auraient voulu
+être à leur place.
+
+ [a] Voyez l'extrême discrétion de l'auteur; il n'y eut jusqu'à
+ présent aucun pape nommé Urbain X; il craint de donner une
+ bâtarde à un pape connu. Quelle circonspection! quelle
+ délicatesse de conscience!--Cette note de Voltaire est
+ posthume. Elle n'était même pas dans les éditions de Kehl. Je
+ la tiens de feu Décrois. Le dernier pape du nom d'Urbain est
+ Urbain VIII, mort en 1644. B.
+
+
+Je fus fiancée à un prince souverain de Massa-Carrara: quel
+prince! aussi beau que moi, pétri de douceur et d'agréments,
+brillant d'esprit et brûlant d'amour; je l'aimais comme on aime
+pour la première fois, avec idolâtrie, avec emportement. Les
+noces furent préparées: c'était une pompe, une magnificence
+inouïe; c'étaient des fêtes, des carrousels, des opéra-buffa
+continuels; et toute l'Italie fit pour moi des sonnets dont il
+n'y eut pas un seul de passable. Je touchais au moment de mon
+bonheur, quand une vieille marquise, qui avait été maîtresse de
+mon prince, l'invita à prendre du chocolat chez elle; il mourut
+en moins de deux heures avec des convulsions épouvantables; mais
+ce n'est qu'une bagatelle. Ma mère au désespoir, et bien moins
+affligée que moi, voulut s'arracher pour quelque temps à un
+séjour si funeste. Elle avait une très belle terre auprès de
+Gaïète: nous nous embarquâmes sur une galère du pays, dorée comme
+l'autel de Saint-Pierre de Rome. Voilà qu'un corsaire de Salé
+fond sur nous et nous aborde: nos soldats se défendirent comme
+des soldats du pape; ils se mirent tous à genoux en jetant leurs
+armes, et en demandant au corsaire une absolution _in articulo
+mortis_.
+
+Aussitôt on les dépouilla nus comme des singes, et ma mère aussi,
+nos filles d'honneur aussi, et moi aussi. C'est une chose
+admirable que la diligence avec laquelle ces messieurs
+déshabillent le monde; mais ce qui me surprit davantage, c'est
+qu'ils nous mirent à tous le doigt dans un endroit où nous autres
+femmes nous ne nous laissons mettre d'ordinaire que des canules.
+Cette cérémonie me paraissait bien étrange: voilà comme on juge
+de tout quand on n'est pas sorti de son pays. J'appris bientôt
+que c'était pour voir si nous n'avions pas caché là quelques
+diamants; c'est un usage établi de temps immémorial parmi les
+nations policées qui courent sur mer. J'ai su que messieurs les
+religieux chevaliers de Malte n'y manquent jamais quand ils
+prennent des Turcs et des Turques; c'est une loi du droit des
+gens à laquelle on n'a jamais dérogé.
+
+Je ne vous dirai point combien il est dur pour une jeune
+princesse d'être menée esclave à Maroc avec sa mère: vous
+concevez assez tout ce que nous eûmes à souffrir dans le vaisseau
+corsaire. Ma mère était encore très belle: nos filles d'honneur,
+nos simples femmes de chambre avaient plus de charmes qu'on n'en
+peut trouver dans toute l'Afrique: pour moi, j'étais ravissante,
+j'étais la beauté, la grâce même, et j'étais pucelle: je ne le
+fus pas long-temps; cette fleur, qui avait été réservée pour le
+beau prince de Massa-Carrara, me fut ravie par le capitaine
+corsaire; c'était un nègre abominable, qui croyait encore me
+faire beaucoup d'honneur. Certes il fallait que madame la
+princesse de Palestrine et moi fussions bien fortes pour résister
+à tout ce que nous éprouvâmes jusqu'à notre arrivée à Maroc! Mais
+passons; ce sont des choses si communes, qu'elles ne valent pas
+la peine qu'on en parle.
+
+Maroc nageait dans le sang quand nous arrivâmes. Cinquante fils
+de l'empereur Muley Ismael[1] avaient chacun leur parti; ce qui
+produisait en effet cinquante guerres civiles, de noirs contre
+noirs, de noirs contre basanés, de basanés contre basanés, de
+mulâtres contre mulâtres: c'était un carnage continuel dans toute
+l'étendue de l'empire.
+
+ [1] Sur Muley Ismael, qui régnait en 1702, et vécut cent cinq
+ ans, voyez tome XVI, page 197; tome XVIII, page 420; tome XX,
+ le chapitre XVIII du _Siècle de Louis XIV_; tome XXX, page 126.
+ B.
+
+
+A peine fûmes-nous débarquées, que des noirs d'une faction
+ennemie de celle de mon corsaire se présentèrent pour lui enlever
+son butin. Nous étions, après les diamants et l'or, ce qu'il
+avait de plus précieux. Je fus témoin d'un combat tel que vous
+n'en voyez jamais dans vos climats d'Europe. Les peuples
+septentrionaux n'ont pas le sang assez ardent; ils n'ont pas la
+rage des femmes au point où elle est commune en Afrique. Il
+semble que vos Européans aient du lait dans les veines; c'est du
+vitriol, c'est du feu qui coule dans celles des habitants du mont
+Atlas et des pays voisins. On combattit avec la fureur des
+lions, des tigres, et des serpents de la contrée, pour savoir qui
+nous aurait. Un Maure saisit ma mère par le bras droit, le
+lieutenant de mon capitaine la retint par le bras gauche; un
+soldat maure la prit par une jambe, un de nos pirates la tenait
+par l'autre. Nos filles se trouvèrent presque toutes en un
+moment tirées ainsi à quatre soldats. Mon capitaine me tenait
+cachée derrière lui; il avait le cimeterre au poing, et tuait
+tout ce qui s'opposait à sa rage. Enfin je vis toutes nos
+Italiennes et ma mère déchirées, coupées, massacrées par les
+monstres qui se les disputaient. Les captifs, mes compagnons,
+ceux qui les avaient pris, soldats, matelots, noirs, basanés,
+blancs, mulâtres, et enfin mon capitaine, tout fut tué, et je
+demeurai mourante sur un tas de morts. Des scènes pareilles se
+passaient, comme on sait, dans l'étendue de plus de trois cents
+lieues, sans qu'on manquât aux cinq prières par jour ordonnées
+par Mahomet.
+
+Je me débarrassai avec beaucoup de peine de la foule de tant de
+cadavres sanglants entassés, et je me traînai sous un grand
+oranger au bord d'un ruisseau voisin; j'y tombai d'effroi, de
+lassitude, d'horreur, de désespoir, et de faim. Bientôt après
+mes sens accablés se livrèrent à un sommeil qui tenait plus de
+l'évanouissement que du repos. J'étais dans cet état de
+faiblesse et d'insensibilité, entre la mort et la vie, quand je
+me sentis pressée de quelque chose qui s'agitait sur mon corps;
+j'ouvris les yeux, je vis un homme blanc et de bonne mine qui
+soupirait, et qui disait entre ses dents: _O che sciagura
+d'essere senza coglioni!_
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+Suite des malheurs de la vieille.
+
+
+Étonnée et ravie d'entendre la langue de ma patrie, et non moins
+surprise des paroles que proférait cet homme, je lui répondis
+qu'il y avait de plus grands malheurs que celui dont il se
+plaignait; je l'instruisis en peu de mots des horreurs que
+j'avais essuyées, et je retombai en faiblesse. Il m'emporta dans
+une maison voisine, me fit mettre au lit, me fit donner à manger,
+me servit, me consola, me flatta, me dit qu'il n'avait rien vu de
+si beau que moi, et que jamais il n'avait tant regretté ce que
+personne ne pouvait lui rendre. Je suis né à Naples, me dit-il;
+on y chaponne deux ou trois mille enfants tous les ans; les uns
+en meurent, les autres acquièrent une voix plus belle que celle
+des femmes, les autres vont gouverner des états[1]. On me fit
+cette opération avec un très grand succès, et j'ai été musicien
+de la chapelle de madame la princesse de Palestrine. De ma mère!
+m'écriai-je. De votre mère! s'écria-t-il en pleurant: quoi!
+vous seriez cette jeune princesse que j'ai élevée jusqu'à l'âge
+de six ans, et qui promettait déjà d'être aussi belle que vous
+êtes?--C'est moi-même; ma mère est à quatre cents pas d'ici
+coupée en quartiers sous un tas de morts.....
+
+ [1] Farinelli, chanteur italien, né à Naples en 1705, sans être
+ ministre, gouvernait l'Espagne sous Ferdinand VI; il est mort
+ en 1782. Voltaire reparle de ce Farinelli dans la
+ _Conversation de l'Intendant des menus en exercice_: voyez les
+ _Mélanges_, année 1761. B.
+
+
+Je lui contai tout ce qui m'était arrivé; il me conta aussi ses
+aventures, et m'apprit comment il avait été envoyé chez le roi de
+Maroc par une puissance chrétienne, pour conclure avec ce
+monarque un traité par lequel on lui fournirait de la poudre, des
+canons, et des vaisseaux, pour l'aider à exterminer le commerce
+des autres chrétiens. Ma mission est faite, dit cet honnête
+eunuque; je vais m'embarquer à Ceuta, et je vous ramènerai en
+Italie. _Ma che sciagura d'essere senza coglioni!_
+
+Je le remerciai avec des larmes d'attendrissement; et au lieu de
+me mener en Italie, il me conduisit à Alger, et me vendit au dey
+de cette province. A peine fus-je vendue, que cette peste qui a
+fait le tour de l'Afrique, de l'Asie, de l'Europe, se déclara
+dans Alger avec fureur. Vous avez vu des tremblements de terre;
+mais, mademoiselle, avez-vous jamais eu la peste? Jamais,
+répondit la baronne.
+
+Si vous l'aviez eue, reprit la vieille, vous avoueriez qu'elle
+est bien au-dessus d'un tremblement de terre. Elle est fort
+commune en Afrique; j'en fus attaquée. Figurez-vous quelle
+situation pour la fille d'un pape, âgée de quinze ans, qui en
+trois mois de temps avait éprouvé la pauvreté, l'esclavage, avait
+été violée presque tous les jours, avait vu couper sa mère en
+quatre, avait essuyé la faim et la guerre, et mourait pestiférée
+dans Alger! Je n'en mourus pourtant pas; mais mon eunuque et le
+dey, et presque tout le sérail d'Alger périrent.
+
+Quand les premiers ravages de cette épouvantable peste furent
+passés, on vendit les esclaves du dey. Un marchand m'acheta, et
+me mena à Tunis; il me vendit à un autre marchand qui me revendit
+à Tripoli; de Tripoli je fus revendue à Alexandrie, d'Alexandrie
+revendue à Smyrne; de Smyrne à Constantinople. J'appartins enfin
+à un aga des janissaires, qui fut bientôt commandé pour aller
+défendre Azof contre les Russes qui l'assiégeaient.
+
+L'aga, qui était un très galant homme, mena avec lui tout son
+sérail, et nous logea dans un petit fort sur les Palus-Méotides,
+gardé par deux eunuques noirs et vingt soldats. On tua
+prodigieusement de Russes, mais ils nous le rendirent bien: Azof
+fut mis à feu et à sang[2], et on ne pardonna ni au sexe, ni à
+l'âge; il ne resta que notre petit fort; les ennemis voulurent
+nous prendre par famine. Les vingt janissaires avaient juré de
+ne se jamais rendre. Les extrémités de la faim où ils furent
+réduits les contraignirent à manger nos deux eunuques, de peur de
+violer leur serment. Au bout de quelques jours ils résolurent de
+manger les femmes.
+
+ [2] Les Russes prirent Azof sous Pierre-le-Grand, en 1696, et
+ la rendirent à la paix, en 1711; la reprirent en 1739, la
+ fortifièrent; mais à la paix de 1789, ils la rendirent après
+ l'avoir démantelée. La prise d'Azof, sous Catherine II, est
+ postérieure de dix ans à _Candide_. B.
+
+
+Nous avions un iman très pieux et très compatissant, qui leur
+fit un beau sermon par lequel il leur persuada de ne nous pas
+tuer tout-à-fait. Coupez, dit-il, seulement une fesse à chacune
+de ces dames, vous ferez très bonne chère; s'il faut y revenir,
+vous en aurez encore autant dans quelques jours; le ciel vous
+saura gré d'une action si charitable, et vous serez secourus.
+
+Il avait beaucoup d'éloquence; il les persuada: on nous fit cette
+horrible opération; l'iman nous appliqua le même baume qu'on met
+aux enfants qu'on vient de circoncire: nous étions toutes à la
+mort.
+
+A peine les janissaires eurent-ils fait le repas que nous leur
+avions fourni, que les Russes arrivent sur des bateaux plats; pas
+un janissaire ne réchappa. Les Russes ne firent aucune attention
+à l'état où nous étions. Il y a partout des chirurgiens
+français: un d'eux qui était fort adroit prit soin de nous, il
+nous guérit; et je me souviendrai toute ma vie, que quand mes
+plaies furent bien fermées, il me fit des propositions. Au
+reste, il nous dit à toutes de nous consoler; il nous assura que
+dans plusieurs sièges pareille chose était arrivée, et que
+c'était la loi de la guerre.
+
+Dès que mes compagnes purent marcher, on les fit aller à Moscou;
+j'échus en partage à un boïard qui me fit sa jardinière, et qui
+me donnait vingt coups de fouet par jour; mais ce seigneur ayant
+été roué au bout de deux ans avec une trentaine de boïards pour
+quelque tracasserie de cour, je profitai de cette aventure; je
+m'enfuis; je traversai toute la Russie; je fus long-temps
+servante de cabaret à Riga, puis à Rostock, à Vismar, à Leipsick,
+à Cassel, à Utrecht, à Leyde, à la Haye, à Rotterdam: j'ai
+vieilli dans la misère et dans l'opprobre, n'ayant que la moitié
+d'un derrière, me souvenant toujours que j'étais fille d'un pape;
+je voulus cent fois me tuer, mais j'aimais encore la vie. Cette
+faiblesse ridicule est peut-être un de nos penchants les plus
+funestes; car y a-t-il rien de plus sot que de vouloir porter
+continuellement un fardeau qu'on veut toujours jeter par terre;
+d'avoir son être en horreur, et de tenir à son être; enfin de
+caresser le serpent qui nous dévore, jusqu'à ce qu'il nous ait
+mangé le coeur?
+
+J'ai vu dans les pays que le sort m'a fait parcourir, et dans les
+cabarets où j'ai servi, un nombre prodigieux de personnes qui
+avaient leur existence en exécration; mais je n'en ai vu que
+douze qui aient mis volontairement fin à leur misère, trois
+nègres, quatre Anglais, quatre Genevois, et un professeur
+allemand nommé Robeck[3]. J'ai fini par être servante chez le
+Juif don Issachar; il me mit auprès de vous, ma belle demoiselle;
+je me suis attachée à votre destinée, et j'ai été plus occupée de
+vos aventures que des miennes. Je ne vous aurais même jamais
+parlé de mes malheurs, si vous ne m'aviez pas un peu piquée, et
+s'il n'était d'usage, dans un vaisseau, de conter des histoires
+pour se désennuyer. Enfin, mademoiselle, j'ai de l'expérience,
+je connais le monde; donnez-vous un plaisir, engagez chaque
+passager à vous conter son histoire, et s'il s'en trouve un seul
+qui n'ait souvent maudit sa vie, qui ne se soit souvent dit à
+lui-même qu'il était le plus malheureux des hommes, jetez-moi
+dans la mer la tête la première.
+
+ [3] Robeck (Jean), né à Calmar en Suède, en 1672, se noya
+ volontairement en 1739. J.-J. Rousseau parle de Robeck dans
+ sa _Nouvelle Héloïse_, lettre vingt et unième de la troisième
+ partie. B.
+
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Cunégonde et
+de la vieille.
+
+
+La belle Cunégonde, ayant entendu l'histoire de la vieille, lui
+fit toutes les politesses qu'on devait à une personne de son rang
+et de son mérite. Elle accepta la proposition; elle engagea tous
+les passagers, l'un après l'autre, à lui conter leurs aventures.
+Candide et elle avouèrent que la vieille avait raison. C'est
+bien dommage, disait Candide, que le sage Pangloss ait été pendu
+contre la coutume dans un auto-da-fé; il nous dirait des choses
+admirables sur le mal physique et sur le mal moral qui couvrent
+la terre et la mer, et je me sentirais assez de force pour oser
+lui faire respectueusement quelques objections.
+
+A mesure que chacun racontait son histoire, le vaisseau avançait.
+On aborda dans Buénos-Ayres. Cunégonde, le capitaine Candide, et
+la vieille, allèrent chez le gouverneur don Fernando d'Ibaraa, y
+Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza. Ce seigneur avait
+une fierté convenable à un homme qui portait tant de noms. Il
+parlait aux hommes avec le dédain le plus noble, portant le nez
+si haut, élevant si impitoyablement la voix, prenant un ton si
+imposant, affectant une démarche si altière, que tous ceux qui
+le saluaient étaient tentés de le battre. Il aimait les femmes à
+la fureur. Cunégonde lui parut ce qu'il avait jamais vu de plus
+beau. La première chose qu'il fit fut de demander si elle
+n'était point la femme du capitaine. L'air dont il fit cette
+question alarma Candide: il n'osa pas dire qu'elle était sa
+femme, parcequ'en effet elle ne l'était point; il n'osait pas
+dire que c'était sa soeur, parcequ'elle ne l'était pas non plus;
+et quoique ce mensonge officieux eût été autrefois très à la mode
+chez les anciens[1], et qu'il pût être utile aux modernes, son
+âme était trop pure pour trahir la vérité. Mademoiselle
+Cunégonde, dit-il, doit me faire l'honneur de m'épouser, et nous
+supplions votre excellence de daigner faire notre noce.
+
+ [1] Voyez l'article ABRAHAM, tome XXVI, page 48. B.
+
+
+Don Fernando d'Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y
+Souza, relevant sa moustache, sourit amèrement, et ordonna au
+capitaine Candide d'aller faire la revue de sa compagnie.
+Candide obéit; le gouverneur demeura avec mademoiselle Cunégonde.
+Il lui déclara sa passion, lui protesta que le lendemain il
+l'épouserait à la face de l'Église, ou autrement, ainsi qu'il
+plairait à ses charmes. Cunégonde lui demanda un quart d'heure
+pour se recueillir, pour consulter la vieille, et pour se
+déterminer.
+
+La vieille dit à Cunégonde: Mademoiselle, vous avez soixante et
+douze quartiers et pas une obole; il ne tient qu'à vous d'être la
+femme du plus grand seigneur de l'Amérique méridionale, qui a une
+très belle moustache; est-ce à vous de vous piquer d'une fidélité
+à toute épreuve? Vous avez été violée par les Bulgares; un Juif
+et un inquisiteur ont eu vos bonnes grâces: les malheurs donnent
+des droits. J'avoue que si j'étais à votre place, je ne ferais
+aucun scrupule d'épouser monsieur le gouverneur, et de faire la
+fortune de monsieur le capitaine Candide. Tandis que la vieille
+parlait avec toute la prudence que l'âge et l'expérience donnent,
+on vit entrer dans le port un petit vaisseau; il portait un
+alcade et des alguazils, et voici ce qui était arrivé.
+
+La vieille avait très bien deviné que ce fut un cordelier à la
+grande manche qui vola l'argent et les bijoux de Cunégonde dans
+la ville de Badajos, lorsqu'elle fuyait en hâte avec Candide. Ce
+moine voulut vendre quelques unes des pierreries à un joaillier.
+Le marchand les reconnut pour celles du grand-inquisiteur. Le
+cordelier, avant d'être pendu, avoua qu'il les avait volées: il
+indiqua les personnes, et la route qu'elles prenaient. La fuite
+de Cunégonde et de Candide était déjà connue. On les suivit à
+Cadix: on envoya, sans perdre de temps, un vaisseau à leur
+poursuite. Le vaisseau était déjà dans le port de Buénos-Ayres.
+Le bruit se répandit qu'un alcade allait débarquer, et qu'on
+poursuivait les meurtriers de monseigneur le grand-inquisiteur.
+La prudente vieille vit dans l'instant tout ce qui était à faire.
+Vous ne pouvez fuir, dit-elle à Cunégonde, et vous n'avez rien à
+craindre; ce n'est pas vous qui avez tué monseigneur, et
+d'ailleurs le gouverneur, qui vous aime, ne souffrira pas qu'on
+vous maltraite; demeurez. Elle court sur-le-champ à Candide:
+Fuyez, dit-elle, ou dans une heure vous allez être brûlé. Il n'y
+avait pas un moment à perdre; mais comment se séparer de
+Cunégonde, et où se réfugier?
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les jésuites du
+Paraguai.
+
+
+Candide avait amené de Cadix un valet tel qu'on en trouve
+beaucoup sur les côtes d'Espagne et dans les colonies. C'était
+un quart d'Espagnol, né d'un métis dans le Tucuman; il avait été
+enfant de choeur, sacristain, matelot, moine, facteur, soldat,
+laquais. Il s'appelait Cacambo, et aimait fort son maître,
+parceque son maître était un fort bon homme. Il sella au plus
+vite les deux chevaux andalous. Allons, mon maître, suivons le
+conseil de la vieille, partons, et courons sans regarder derrière
+nous. Candide versa des larmes: O ma chère Cunégonde! faut-il
+vous abandonner dans le temps que monsieur le gouverneur va faire
+nos noces! Cunégonde amenée de si loin, que deviendrez-vous? Elle
+deviendra ce qu'elle pourra, dit Cacambo; les femmes ne sont
+jamais embarrassées d'elles; Dieu y pourvoit; courons. Où me
+mènes-tu? où allons-nous? que ferons-nous sans Cunégonde?
+disait Candide. Par saint Jacques de Compostelle, dit Cacambo,
+vous alliez faire la guerre aux jésuites, allons la faire pour
+eux; je sais assez les chemins, je vous mènerai dans leur
+royaume, ils seront charmés d'avoir un capitaine qui fasse
+l'exercice à la bulgare; vous ferez une fortune prodigieuse;
+quand on n'a pas son compte dans un monde, on le trouve dans un
+autre. C'est un très grand plaisir de voir et de faire des
+choses nouvelles.
+
+Tu as donc été déjà dans le Paraguai? dit Candide. Eh vraiment
+oui! dit Cacambo; j'ai été cuistre dans le collège de
+l'Assomption, et je connais le gouvernement de los padres comme
+je connais les rues de Cadix. C'est une chose admirable que ce
+gouvernement. Le royaume a déjà plus de trois cents lieues de
+diamètre; il est divisé en trente provinces. Los padres y ont
+tout, et les peuples rien; c'est le chef-d'oeuvre de la raison et
+de la justice. Pour moi, je ne vois rien de si divin que los
+padres, qui font ici la guerre au roi d'Espagne et au roi de
+Portugal, et qui en Europe confessent ces rois; qui tuent ici des
+Espagnols, et qui à Madrid les envoient au ciel; cela me ravit;
+avançons: vous allez être le plus heureux de tous les hommes.
+Quel plaisir auront los padres, quand ils sauront qu'il leur
+vient un capitaine qui sait l'exercice bulgare!
+
+Dès qu'ils furent arrivés à la première barrière, Cacambo dit à
+la garde avancée qu'un capitaine demandait à parler à monseigneur
+le commandant. On alla avertir la grande garde. Un officier
+paraguain courut aux pieds du commandant lui donner part de la
+nouvelle. Candide et Cacambo furent d'abord désarmés; on se
+saisit de leurs deux chevaux andalous. Les deux étrangers sont
+introduits au milieu de deux files de soldats; le commandant
+était au bout, le bonnet à trois cornes en tête, la robe
+retroussée, l'épée au côté, l'esponton à la main. Il fit un
+signe; aussitôt vingt-quatre soldats entourent les deux nouveaux
+venus. Un sergent leur dit qu'il faut attendre, que le
+commandant ne peut leur parler, que le révérend père provincial
+ne permet pas qu'aucun Espagnol ouvre la bouche qu'en sa
+présence, et demeure plus de trois heures dans le pays. Et où
+est le révérend père provincial? dit Cacambo. Il est à la parade
+après avoir dit sa messe, répondit le sergent, et vous ne pourrez
+baiser ses éperons que dans trois heures. Mais, dit Cacambo,
+monsieur le capitaine, qui meurt de faim comme moi, n'est point
+Espagnol, il est Allemand; ne pourrions-nous point déjeuner en
+attendant sa révérence?
+
+Le sergent alla sur-le-champ rendre compte de ce discours au
+commandant. Dieu soit béni! dit ce seigneur, puisqu'il est
+Allemand, je peux lui parler; qu'on le mène dans ma feuillée.
+Aussitôt on conduit Candide dans un cabinet de verdure, orné
+d'une très jolie colonnade de marbre vert et or, et de treillages
+qui renfermaient des perroquets, des colibris, des
+oiseaux-mouches, des pintades, et tous les oiseaux les plus
+rares. Un excellent déjeuner était préparé dans des vases d'or;
+et tandis que les Paraguains mangèrent du maïs dans des écuelles
+de bois, en plein champ, à l'ardeur du soleil, le révérend père
+commandant entra dans la feuillée.
+
+C'était un très beau jeune homme, le visage plein, assez blanc,
+haut en couleur, le sourcil relevé, l'oeil vif, l'oreille rouge,
+les lèvres vermeilles, l'air fier, mais d'une fierté qui n'était
+ni celle d'un Espagnol ni celle d'un jésuite. On rendit à
+Candide et à Cacambo leurs armes, qu'on leur avait saisies, ainsi
+que les deux chevaux andalous; Cacambo leur fit manger l'avoine
+auprès de la feuillée, ayant toujours l'oeil sur eux, crainte de
+surprise.
+
+Candide baisa d'abord le bas de la robe du commandant, ensuite
+ils se mirent à table. Vous êtes donc Allemand? lui dit le
+jésuite en cette langue. Oui, mon révérend père, dit Candide.
+L'un et l'autre, en prononçant ces paroles, se regardaient avec
+une extrême surprise, et une émotion dont ils n'étaient pas les
+maîtres. Et de quel pays d'Allemagne êtes-vous? dit le jésuite.
+De la sale province de Vestphalie, dit Candide: je suis né dans
+le château de Thunder-ten-tronckh. O ciel! est-il possible!
+s'écria le commandant. Quel miracle! s'écria Candide. Serait-ce
+vous? dit le commandant. Cela n'est pas possible, dit Candide.
+Ils se laissent tomber tous deux à la renverse, ils s'embrassent,
+ils versent des ruisseaux de larmes. Quoi! serait-ce vous, mon
+révérend père? vous, le frère de la belle Cunégonde! vous qui
+fûtes tué par les Bulgares! vous le fils de monsieur le baron!
+vous jésuite au Paraguai! Il faut avouer que ce monde est une
+étrange chose. O Pangloss! Pangloss! que vous sériez aise si
+vous n'aviez pas été pendu!
+
+Le commandant fit retirer les esclaves nègres et les Paraguains
+qui servaient à boire dans des gobelets de cristal de roche. Il
+remercia Dieu et saint Ignace mille fois; il serrait Candide
+entre ses bras, leurs visages étaient baignés de pleurs. Vous
+seriez bien plus étonné, plus attendri, plus hors de vous-même,
+dit Candide, si je vous disais que mademoiselle Cunégonde, votre
+soeur, que vous avez crue éventrée, est pleine de
+santé.--Où?--Dans votre voisinage, chez M. le gouverneur de
+Buénos-Ayres; et je venais pour vous faire la guerre. Chaque mot
+qu'ils prononcèrent dans cette longue conversation accumulait
+prodige sur prodige. Leur âme tout entière volait sur leur
+langue, était attentive dans leurs oreilles, et étincelante dans
+leurs yeux. Comme ils étaient Allemands, ils tinrent table
+long-temps, en attendant le révérend père provincial; et le
+commandant parla ainsi à son cher Candide.
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+Comment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde.
+
+
+J'aurai toute ma vie présent à la mémoire le jour horrible où je
+vis tuer mon père et ma mère, et violer ma soeur. Quand les
+Bulgares furent retirés, on ne trouva point cette soeur adorable,
+et on mit dans une charrette ma mère, mon père, et moi, deux
+servantes et trois petits garçons égorgés, pour nous aller
+enterrer dans une chapelle de jésuites, à deux lieues du château
+de mes pères. Un jésuite nous jeta de l'eau bénite; elle était
+horriblement salée; il en entra quelques gouttes dans mes yeux:
+le père s'aperçut que ma paupière fesait un petit mouvement: il
+mit la main sur mon coeur, et le sentit palpiter; je fus secouru,
+et au bout de trois semaines il n'y paraissait pas. Vous savez,
+mon cher Candide, que j'étais fort joli; je le devins encore
+davantage; aussi le révérend père Croust[1], supérieur de la
+maison, prit pour moi la plus tendre amitié: il me donna l'habit
+de novice: quelque temps après je fus envoyé à Rome. Le père
+général avait besoin d'une recrue de jeunes jésuites allemands.
+Les souverains du Paraguai reçoivent le moins qu'ils peuvent de
+jésuites espagnols; ils aiment mieux les étrangers, dont ils se
+croient plus maîtres. Je fus jugé propre par le révérend père
+général pour aller travailler dans cette vigne. Nous partîmes,
+un Polonais, un Tyrolien, et moi. Je fus honoré, en arrivant, du
+sous-diaconat et d'une lieutenance: je suis aujourd'hui colonel
+et prêtre. Nous recevrons vigoureusement les troupes du roi
+d'Espagne; je vous réponds qu'elles seront excommuniées et
+battues. La Providence vous envoie ici pour nous seconder. Mais
+est-il bien vrai que ma chère soeur Cunégonde soit dans le
+voisinage, chez le gouverneur de Buénos-Ayres? Candide l'assura
+par serment que rien n'était plus vrai. Leurs larmes
+recommencèrent à couler.
+
+ [1] Dans les premières éditions, au lieu de _Croust_, on lit:
+ _Didrie_. Mais l'édition fesant partie du volume intitulé:
+ _Seconde suite des Mélanges_, 1761, porte déjà Croust. Il est
+ question du révérend P. Croust, _le plus brutal de la société_,
+ dans le tome XXX, page 429. B.
+
+
+Le baron ne pouvait se lasser d'embrasser Candide; il l'appelait
+son frère, son sauveur. Ah! peut-être, lui dit-il, nous pourrons
+ensemble, mon cher Candide, entrer en vainqueurs dans la ville,
+et reprendre ma soeur Cunégonde. C'est tout ce que je souhaite,
+dit Candide; car je comptais l'épouser, et je l'espère encore.
+Vous, insolent! répondit le baron, vous auriez l'impudence
+d'épouser ma soeur qui a soixante et douze quartiers! Je vous
+trouve bien effronté d'oser me parler d'un dessein si téméraire!
+Candide, pétrifié d'un tel discours, lui répondit: Mon révérend
+père, tous les quartiers du monde n'y font rien; j'ai tiré votre
+soeur des bras d'un Juif et d'un inquisiteur; elle m'a assez
+d'obligations, elle veut m'épouser. Maître Pangloss m'a toujours
+dit que les hommes sont égaux; et assurément je l'épouserai.
+C'est ce que nous verrons, coquin! dit le jésuite baron de
+Thunder-ten-tronckh; et en même temps il lui donna un grand coup
+du plat de son épée sur le visage. Candide dans l'instant tire
+la sienne, et l'enfonce jusqu'à la garde dans le ventre du baron
+jésuite; mais en la retirant toute fumante, il se mit à pleurer:
+Hélas! mon Dieu! dit-il, j'ai tué mon ancien maître, mon ami,
+mon beau-frère; je suis le meilleur homme du monde, et voilà déjà
+trois hommes que je tue; et dans ces trois il y a deux prêtres.
+
+Cacambo, qui fesait sentinelle à la porte de la feuillée,
+accourut. Il ne nous reste qu'à vendre cher notre vie, lui dit
+son maître; on va, sans doute, entrer dans la feuillée; il faut
+mourir les armes à la main. Cacambo, qui en avait bien vu
+d'autres, ne perdit point la tête; il prit la robe de jésuite que
+portait le baron, la mit sur le corps de Candide, lui donna le
+bonnet carré du mort, et le fit monter à cheval. Tout cela se
+fit en un clin d'oeil. Galopons, mon maître; tout le monde vous
+prendra pour un jésuite qui va donner des ordres; et nous aurons
+passé les frontières avant qu'on puisse courir après nous. Il
+volait déjà en prononçant ces paroles, et en criant en espagnol:
+Place, place pour le révérend père colonel!
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles, deux singes,
+et les sauvages nommés Oreillons.
+
+
+Candide et son valet furent au-delà des barrières, et personne ne
+savait encore dans le camp la mort du jésuite allemand. Le
+vigilant Cacambo avait eu soin de remplir sa valise de pain, de
+chocolat, de jambon, de fruits, et de quelques mesures de vin.
+Ils s'enfoncèrent avec leurs chevaux andalous dans un pays
+inconnu où ils ne découvrirent aucune route. Enfin une belle
+prairie entrecoupée de ruisseaux se présenta devant eux. Nos
+deux voyageurs font repaître leurs montures. Cacambo propose à
+son maître de manger, et lui en donne l'exemple. Comment
+veux-tu, disait Candide, que je mange du jambon, quand j'ai tué
+le fils de monsieur le baron, et que je me vois condamné à ne
+revoir la belle Cunégonde de ma vie? à quoi me servira de
+prolonger mes misérables jours, puisque je dois les traîner loin
+d'elle dans les remords et dans le désespoir? et que dira le
+Journal de Trévoux[1]?
+
+ [1] L'ouvrage cité sous le titre de _Journal de Trévoux_, du
+ nom de la ville où il s'imprima, est intitulé: _Mémoires pour
+ servir à l'histoire des sciences et des beaux-arts_. Ce titre
+ a subi plusieurs changements. B.
+
+
+En parlant ainsi, il ne laissa pas de manger. Le soleil se
+couchait. Les deux égarés entendirent quelques petits cris qui
+paraissaient poussés par des femmes. Ils ne savaient si ces cris
+étaient de douleur ou de joie; mais ils se levèrent
+précipitamment avec cette inquiétude et cette alarme que tout
+inspire dans un pays inconnu. Ces clameurs partaient de deux
+filles toutes nues qui couraient légèrement au bord de la
+prairie, tandis que deux singes les suivaient en leur mordant les
+fesses. Candide fut touché de pitié; il avait appris à tirer
+chez les Bulgares, et il aurait abattu une noisette dans un
+buisson sans toucher aux feuilles. Il prend son fusil espagnol à
+deux coups, tire, et tue les deux singes. Dieu soit loué, mon
+cher Cacambo! j'ai délivré d'un grand péril ces deux pauvres
+créatures: si j'ai commis un péché en tuant un inquisiteur et un
+jésuite, je l'ai bien réparé en sauvant la vie à deux filles. Ce
+sont peut-être deux demoiselles de condition, et cette aventure
+nous peut procurer de très grands avantages dans le pays.
+
+Il allait continuer, mais sa langue devint percluse quand il vit
+ces deux filles embrasser tendrement les deux singes, fondre en
+larmes sur leurs corps, et remplir l'air des cris les plus
+douloureux. Je ne m'attendais pas à tant de bonté d'âme, dit-il
+enfin à Cacambo; lequel lui répliqua: Vous avez fait là un beau
+chef d'oeuvre, mon maître; vous avez tué les deux amants de ces
+demoiselles. Leurs amants! serait-il possible? vous vous
+moquez de moi, Cacambo; le moyen de vous croire? Mon cher maître,
+repartit Cacambo, vous êtes toujours étonné de tout; pourquoi
+trouvez-vous si étrange que dans quelques pays il y ait des
+singes qui obtiennent les bonnes grâces des dames? ils sont des
+quarts d'homme, comme je suis un quart d'Espagnol. Hélas!
+reprit Candide, je me souviens d'avoir entendu dire à maître
+Pangloss qu'autrefois pareils accidents étaient arrivés, et que
+ces mélanges avaient produit des égypans, des faunes, des
+satyres; que plusieurs grands personnages de l'antiquité en
+avaient vu; mais je prenais cela pour des fables. Vous devez
+être convaincu à présent, dit Cacambo, que c'est une vérité, et
+vous voyez comment en usent les personnes qui n'ont pas reçu une
+certaine éducation; tout ce que je crains, c'est que ces dames ne
+nous fassent quelque méchante affaire.
+
+Ces réflexions solides engagèrent Candide à quitter la prairie,
+et à s'enfoncer dans un bois. Il y soupa avec Cacambo; et tous
+deux, après avoir maudit l'inquisiteur de Portugal, le gouverneur
+de Buénos-Ayres, et le baron, s'endormirent sur de la mousse. A
+leur réveil, ils sentirent qu'ils ne pouvaient remuer; la raison
+en était que pendant la nuit les Oreillons, habitants du pays, à
+qui les deux dames les avaient dénoncés, les avaient garrottés
+avec des cordes d'écorces d'arbre.
+
+Ils étaient entourés d'une cinquantaine d'Oreillons tout nus,
+armés de flèches, de massues, et de haches de caillou: les uns
+fesaient bouillir une grande chaudière; les autres préparaient
+des broches, et tous criaient: C'est un jésuite, c'est un
+jésuite! nous serons vengés, et nous ferons bonne chère; mangeons
+du jésuite, mangeons du jésuite!
+
+Je vous l'avais bien dit, mon cher maître, s'écria tristement
+Cacambo, que ces deux filles nous joueraient d'un mauvais tour.
+Candide apercevant la chaudière et les broches s'écria: Nous
+allons certainement être rôtis ou bouillis. Ah! que dirait
+maître Pangloss, s'il voyait comme la pure nature est faite? Tout
+est bien; soit, mais j'avoue qu'il est bien cruel, d'avoir perdu
+mademoiselle Cunégonde, et d'être mis à la broche par des
+Oreillons. Cacambo ne perdait jamais la tête. Ne désespérez de
+rien, dit-il au désolé Candide; j'entends un peu le jargon de
+ces peuples, je vais leur parler. Ne manquez pas, dit Candide,
+de leur représenter quelle est l'inhumanité affreuse de faire
+cuire des hommes, et combien cela est peu chrétien.
+
+Messieurs, dit Cacambo, vous comptez donc manger aujourd'hui un
+jésuite? c'est très bien fait; rien n'est plus juste que de
+traiter ainsi ses ennemis. En effet le droit naturel nous
+enseigne à tuer notre prochain, et c'est ainsi qu'on en agit dans
+toute la terre. Si nous n'usons pas du droit de le manger, c'est
+que nous avons d'ailleurs de quoi faire bonne chère; mais vous
+n'avez pas les mêmes ressources que nous: certainement il vaut
+mieux manger ses ennemis que d'abandonner aux corbeaux et aux
+corneilles le fruit de sa victoire. Mais, messieurs, vous ne
+voudriez pas manger vos amis. Vous croyez aller mettre un
+jésuite en broche, et c'est votre défenseur, c'est l'ennemi de
+vos ennemis que vous allez rôtir. Pour moi, je suis né dans
+votre pays; monsieur que vous voyez est mon maître, et bien loin
+d'être jésuite, il vient de tuer un jésuite, il en porte les
+dépouilles; voilà le sujet de votre méprise. Pour vérifier ce
+que je vous dis, prenez sa robe, portez-la à la première barrière
+du royaume de los padres; informez-vous si mon maître n'a pas tué
+un officier jésuite. Il vous faudra peu de temps; vous pourrez
+toujours nous manger, si vous trouvez que je vous ai menti.
+Mais, si je vous ai dit la vérité, vous connaissez trop les
+principes du droit public, les moeurs, et les lois, pour ne nous
+pas faire grâce.
+
+Les Oreillons trouvèrent ce discours très raisonnable; ils
+députèrent deux notables pour aller en diligence s'informer de la
+vérité; les deux députés s'acquittèrent de leur commission en
+gens d'esprit, et revinrent bientôt apporter de bonnes nouvelles.
+Les Oreillons délièrent leurs deux prisonniers, leur firent
+toutes sortes de civilités, leur offrirent des filles, leur
+donnèrent des rafraîchissements, et les reconduisirent jusqu'aux
+confins de leurs états, en criant avec allégresse: Il n'est point
+jésuite, il n'est point jésuite!
+
+Candide ne se lassait point d'admirer le sujet de sa délivrance.
+Quel peuple! disait-il, quels hommes! quelles moeurs! si je
+n'avais pas eu le bonheur de donner un grand coup d'épée au
+travers du corps du frère de mademoiselle Cunégonde, j'étais
+mangé sans rémission. Mais, après tout, la pure nature est
+bonne, puisque ces gens-ci, au lieu de me manger, m'ont fait
+mille honnêtetés, dès qu'ils ont su que je n'étais pas jésuite.
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+Arrivée de Candide et de son valet au pays d'Eldorado, et ce
+qu'ils y virent.
+
+
+Quand ils furent aux frontières des Oreillons: Vous voyez, dit
+Cacambo à Candide, que cet hémisphère-ci ne vaut pas mieux que
+l'autre; croyez-moi, retournons en Europe par le plus court
+chemin. Comment y retourner, dit Candide; et où aller? Si je
+vais dans mon pays, les Bulgares et les Abares y égorgent tout;
+si je retourne en Portugal, j'y suis brûlé; si nous restons dans
+ce pays-ci, nous risquons à tout moment d'être mis en broche.
+Mais comment se résoudre à quitter la partie du monde que
+mademoiselle Cunégonde habite?
+
+--Tournons vers la Cayenne, dit Cacambo, nous y trouverons des
+Français qui vont par tout le monde; ils pourront nous aider.
+Dieu aura peut-être pitié de nous.»
+
+Il n'était pas facile d'aller à la Cayenne: ils savaient bien à
+peu près de quel côté il fallait marcher; mais des montagnes, des
+fleuves, des précipices, des brigands, des sauvages, étaient
+partout de terribles obstacles. Leurs chevaux moururent de
+fatigue; leurs provisions furent consumées; ils se nourrirent un
+mois entier de fruits sauvages, et se trouvèrent enfin auprès
+d'une petite rivière bordée de cocotiers qui soutinrent leur vie
+et leurs espérances.
+
+Cacambo, qui donnait toujours d'aussi bons conseils que la
+vieille, dit à Candide: Nous n'en pouvons plus, nous avons assez
+marché; j'aperçois un canot vide sur le rivage, emplissons-le de
+cocos, jetons-nous dans cette petite barque, laissons-nous aller
+au courant; une rivière mène toujours à quelque endroit habité.
+Si nous ne trouvons pas des choses agréables, nous trouverons du
+moins des choses nouvelles. Allons, dit Candide,
+recommandons-nous à la Providence.
+
+Ils voguèrent quelques lieues entre des bords, tantôt fleuris,
+tantôt arides, tantôt unis, tantôt escarpés. La rivière
+s'élargissait toujours; enfin elle se perdait sous une voûte de
+rochers épouvantables qui s'élevaient jusqu'au ciel. Les deux
+voyageurs eurent la hardiesse de s'abandonner aux flots sous
+cette voûte. Le fleuve resserré en cet endroit les porta avec
+une rapidité et un bruit horrible. Au bout de vingt-quatre
+heures ils revirent le jour; mais leur canot se fracassa contre
+les écueils; il fallut se traîner de rocher en rocher pendant une
+lieue entière; enfin ils découvrirent un horizon immense, bordé
+de montagnes inaccessibles. Le pays était cultivé pour le
+plaisir comme pour le besoin; partout l'utile était agréable[1]:
+les chemins étaient couverts ou plutôt ornés de voitures d'une
+forme et d'une matière brillante, portant des hommes et des
+femmes d'une beauté singulière, traînés rapidement par de gros
+moutons rouges qui surpassaient en vitesse les plus beaux chevaux
+d'Andalousie, de Tétuan, et de Méquinez.
+
+ [1] Tel est le texte de toutes les éditions données du vivant
+ de l'auteur, et même des éditions de Kehl. Quelques éditeurs
+ récents ont mis: _l'utile était_ joint à _l'agréable_. B.
+
+
+Voilà pourtant, dit Candide, un pays qui vaut mieux que la
+Vestphalie. Il mit pied à terre avec Cacambo auprès du premier
+village qu'il rencontra. Quelques enfants du village, couverts
+de brocarts d'or tout déchirés, jouaient au palet à l'entrée du
+bourg; nos deux hommes de l'autre monde s'amusèrent à les
+regarder: leurs palets étaient d'assez larges pièces rondes,
+jaunes, rouges, vertes, qui jetaient un éclat singulier. Il prit
+envie aux voyageurs d'en ramasser quelques uns; c'était de l'or,
+c'était des émeraudes, des rubis, dont le moindre aurait été le
+plus grand ornement du trône du Mogol. Sans doute, dit Cacambo,
+ces enfants sont les fils du roi du pays qui jouent au petit
+palet. Le magister du village parut dans ce moment pour les
+faire rentrer à l'école. Voilà, dit Candide, le précepteur de la
+famille royale.
+
+Les petits gueux quittèrent aussitôt le jeu, en laissant à terre
+leurs palets, et tout ce qui avait servi à leurs divertissements.
+Candide les ramasse, court au précepteur et les lui présente
+humblement, lui fesant entendre par signes que leurs altesses
+royales avaient oublié leur or et leurs pierreries. Le magister
+du village, en souriant, les jeta par terre, regarda un moment la
+figure de Candide avec beaucoup de surprise, et continua son
+chemin.
+
+Les voyageurs ne manquèrent pas de ramasser l'or, les rubis, et
+les émeraudes. Où sommes-nous? s'écria Candide. Il faut que les
+enfants des rois de ce pays soient bien élevés, puisqu'on leur
+apprend à mépriser l'or et les pierreries. Cacambo était aussi
+surpris que Candide. Ils approchèrent enfin de la première
+maison du village; elle était bâtie comme un palais d'Europe.
+Une foule de monde s'empressait à la porte, et encore plus dans
+le logis; une musique très agréable se fesait entendre, et une
+odeur délicieuse de cuisine se fesait sentir. Cacambo s'approcha
+de la porte, et entendit qu'on parlait péruvien; c'était sa
+langue maternelle; car tout le monde sait que Cacambo était né au
+Tucuman, dans un village où l'on ne connaissait que cette langue.
+Je vous servirai d'interprète, dit-il à Candide; entrons, c'est
+ici un cabaret.
+
+Aussitôt deux garçons et deux filles de l'hôtellerie, vêtus de
+drap d'or, et les cheveux renoués avec des rubans, les invitent à
+se mettre à la table de l'hôte. On servit quatre potages garnis
+chacun de deux perroquets, un contour bouilli qui pesait deux
+cents livres, deux singes rôtis d'un goût excellent, trois cents
+colibris dans un plat, et six cents oiseaux-mouches dans un
+autre; des ragoûts exquis, des pâtisseries délicieuses; le tout
+dans des plats d'une espèce de cristal de roche. Les garçons et
+les filles de l'hôtellerie versaient plusieurs liqueurs faites de
+cannes de sucre.
+
+Les convives étaient pour la plupart des marchands et des
+voituriers, tous d'une politesse extrême, qui firent quelques
+questions à Cacambo avec la discrétion la plus circonspecte, et
+qui répondirent aux siennes d'une manière à le satisfaire.
+
+Quand le repas fut fini, Cacambo crut, ainsi que Candide, bien
+payer son écot, en jetant sur la table de l'hôte deux de ces
+larges pièces d'or qu'il avait ramassées; l'hôte et l'hôtesse
+éclatèrent de rire, et se tinrent long-temps les côtés. Enfin
+ils se remirent. Messieurs, dit l'hôte, nous voyons bien que
+vous êtes des étrangers; nous ne sommes pas accoutumés à en voir.
+Pardonnez-nous si nous nous sommes mis à rire quand vous nous
+avez offert en paiement les cailloux de nos grands chemins. Vous
+n'avez pas sans doute de la monnaie du pays, mais il n'est pas
+nécessaire d'en avoir pour dîner ici. Toutes les hôtelleries
+établies pour la commodité du commerce sont payées par le
+gouvernement. Vous avez fait mauvaise chère ici, parceque c'est
+un pauvre village, mais partout ailleurs vous serez reçus comme
+vous méritez de l'être. Cacambo expliquait à Candide tous les
+discours de l'hôte, et Candide les écoutait avec la même
+admiration et le même égarement que son ami Cacambo les rendait.
+Quel est donc ce pays, disaient-ils l'un et l'autre, inconnu à
+tout le reste de la terre, et où toute la nature est d'une espèce
+si différente de la nôtre? C'est probablement le pays où tout va
+bien; car il faut absolument qu'il y en ait un de cette espèce.
+Et, quoi qu'en dît maître Pangloss, je me suis souvent aperçu que
+tout allait assez mal en Vestphalie.
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+Ce qu'ils virent dans le pays d'Eldorado[1].
+
+ [1] Sur le pays d'Eldorado, voyez tome XVII, page 436. B.
+
+
+Cacambo témoigna à son hôte toute sa curiosité; l'hôte lui dit:
+Je suis fort ignorant, et je m'en trouve bien; mais nous avons
+ici un vieillard retiré de la cour qui est le plus savant homme
+du royaume, et le plus communicatif. Aussitôt il mène Cacambo
+chez le vieillard. Candide ne jouait plus que le second
+personnage, et accompagnait son valet. Ils entrèrent dans une
+maison fort simple, car la porte n'était que d'argent, et les
+lambris des appartements n'étaient que d'or, mais travaillés avec
+tant de goût, que les plus riches lambris ne l'effaçaient pas.
+L'antichambre n'était à la vérité incrustée que de rubis et
+d'émeraudes; mais l'ordre dans lequel tout était arrangé réparait
+bien cette extrême simplicité.
+
+Le vieillard reçut les deux étrangers sur un sofa matelassé de
+plumes de colibri, et leur fit présenter des liqueurs dans des
+vases de diamant; après quoi il satisfit à leur curiosité en ces
+termes:
+
+Je suis âgé de cent soixante et douze ans, et j'ai appris de feu
+mon père, écuyer du roi, les étonnantes révolutions du Pérou dont
+il avait été témoin. Le royaume où nous sommes est l'ancienne
+patrie des incas, qui en sortirent très imprudemment pour aller
+subjuguer une partie du monde, et qui furent enfin détruits par
+les Espagnols.
+
+Les princes de leur famille qui restèrent dans leur pays natal
+furent plus sages; ils ordonnèrent, du consentement de la nation,
+qu'aucun habitant ne sortirait jamais de notre petit royaume; et
+c'est ce qui nous a conservé notre innocence et notre félicité.
+Les Espagnols ont eu une connaissance confuse de ce pays, ils
+l'ont appelé _Eldorado_; et un Anglais, nommé le chevalier
+Raleigh, en a même approché il y a environ cent années; mais,
+comme nous sommes entourés de rochers inabordables et de
+précipices, nous avons toujours été jusqu'à présent à l'abri de
+la rapacité des nations de l'Europe, qui ont une fureur
+inconcevable pour les cailloux et pour la fange de notre terre,
+et qui, pour en avoir, nous tueraient tous jusqu'au dernier.
+
+La conversation fut longue; elle roula sur la forme du
+gouvernement, sur les moeurs, sur les femmes, sur les spectacles
+publics, sur les arts. Enfin Candide, qui avait toujours du goût
+pour la métaphysique, fit demander par Cacambo si dans le pays il
+y avait une religion.
+
+Le vieillard rougit un peu. Comment donc! dit-il, en pouvez-vous
+douter? Est-ce que vous nous prenez pour des ingrats? Cacambo
+demanda humblement quelle était la religion d'Eldorado. Le
+vieillard rougit encore: Est-ce qu'il peut y avoir deux
+religions? dit-il. Nous avons, je crois, la religion de tout le
+monde; nous adorons Dieu du soir jusqu'au matin. N'adorez vous
+qu'un seul Dieu? dit Cacambo, qui servait toujours d'interprète
+aux doutes de Candide. Apparemment, dit le vieillard, qu'il n'y
+en a ni deux, ni trois, ni quatre. Je vous avoue que les gens de
+votre monde font des questions bien singulières. Candide ne se
+lassait pas de faire interroger ce bon vieillard; il voulut
+savoir comment on priait Dieu dans Eldorado. Nous ne le prions
+point, dit le bon et respectable sage; nous n'avons rien à lui
+demander, il nous a donné tout ce qu'il nous faut; nous le
+remercions sans cesse. Candide eut la curiosité de voir des
+prêtres; il fit demander où ils étaient. Le bon vieillard
+sourit. Mes amis, dit-il, nous sommes tous prêtres; le roi et
+tous les chefs de famille chantent des cantiques d'actions de
+grâces solennellement tous les matins, et cinq ou six mille
+musiciens les accompagnent.--Quoi! vous n'avez point de moines
+qui enseignent, qui disputent, qui gouvernent, qui cabalent, et
+qui font brûler les gens qui ne sont pas de leur avis?--Il
+faudrait que nous fussions fous, dit le vieillard; nous sommes
+tous ici du même avis, et nous n'entendons pas ce que vous voulez
+dire avec vos moines. Candide à tous ces discours demeurait en
+extase, et disait en lui-même: Ceci est bien différent de la
+Vestphalie et du château de monsieur le baron: si notre ami
+Pangloss avait vu Eldorado, il n'aurait plus dit que le château
+de Thunder-ten-tronckh était ce qu'il y avait de mieux sur la
+terre; il est certain qu'il faut voyager.
+
+Après cette longue conversation, le bon vieillard fit atteler un
+carrosse à six moutons, et donna douze de ses domestiques aux
+deux voyageurs pour les conduire à la cour. Excusez-moi, leur
+dit-il, si mon âge me prive de l'honneur de vous accompagner. Le
+roi vous recevra d'une manière dont vous ne serez pas mécontents,
+et vous pardonnerez sans doute aux usages du pays, s'il y en a
+quelques uns qui vous déplaisent.
+
+Candide et Cacambo montent en carrosse; les six moutons volaient,
+et en moins de quatre heures on arriva au palais du roi, situé à
+un bout de la capitale. Le portail était de deux cent vingt
+pieds de haut, et de cent de large; il est impossible d'exprimer
+quelle en était la matière. On voit assez quelle supériorité
+prodigieuse elle devait avoir sur ces cailloux et sur ce sable
+que nous nommons or et pierreries.
+
+Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la
+descente du carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de
+robes d'un tissu de duvet de colibri; après quoi les grands
+officiers et les grandes officières de la couronne les menèrent à
+l'appartement de sa majesté au milieu de deux files, chacune de
+mille musiciens, selon l'usage ordinaire. Quand ils approchèrent
+de la salle du trône, Cacambo demanda à un grand officier comment
+il fallait s'y prendre pour saluer sa majesté: si on se jetait à
+genoux ou ventre à terre; si on mettait les mains sur la tête ou
+sur le derrière; si on léchait la poussière de la salle: en un
+mot, quelle était la cérémonie. L'usage, dit le grand-officier,
+est d'embrasser le roi et de le baiser des deux côtés. Candide
+et Cacambo sautèrent au cou de sa majesté, qui les reçut avec
+toute la grâce imaginable, et qui les pria poliment à souper.
+
+En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics
+élevés jusqu'aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les
+fontaines d'eau pure, les fontaines d'eau-rose, celles de
+liqueurs de cannes de sucre qui coulaient continuellement dans de
+grandes places pavées d'une espèce de pierreries qui répandaient
+une odeur semblable à celle du girofle et de la cannelle.
+Candide demanda à voir la cour de justice, le parlement; on lui
+dit qu'il n'y en avait point, et qu'on ne plaidait jamais. Il
+s'informa s'il y avait des prisons, et on lui dit que non. Ce
+qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce
+fut le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de
+deux mille pas, toute pleine d'instruments de mathématiques et de
+physique.
+
+Après avoir parcouru toute l'après-dinée à peu près la millième partie
+de la ville, on les remena chez le roi. Candide se mit à table entre
+sa majesté, son valet Cacambo, et plusieurs dames. Jamais on ne fit
+meilleure chère, et jamais on n'eut plus d'esprit à souper qu'en eut
+sa majesté. Cacambo expliquait les bons mots du roi à Candide, et
+quoique traduits, ils paraissaient toujours des bons mots. De tout ce
+qui étonnait Candide, ce n'était pas ce qui l'étonna le moins.
+
+Ils passèrent un mois dans cet hospice. Candide ne cessait de
+dire à Cacambo: Il est vrai, mon ami, encore une fois, que le
+château où je suis né ne vaut pas le pays où nous sommes; mais
+enfin mademoiselle Cunégonde n'y est pas, et vous avez sans doute
+quelque maîtresse en Europe. Si nous restons ici, nous n'y
+serons que comme les autres; au lieu que si nous retournons dans
+notre monde, seulement avec douze moutons chargés de cailloux
+d'Eldorado, nous serons plus riches que tous les rois ensemble,
+nous n'aurons plus d'inquisiteurs à craindre, et nous pourrons
+aisément reprendre mademoiselle Cunégonde.
+
+Ce discours plut à Cacambo; on aime tant à courir, à se faire
+valoir chez les siens, à faire parade de ce qu'on a vu dans ses
+voyages, que les deux heureux résolurent de ne plus l'être, et de
+demander leur congé à sa majesté.
+
+Vous faites une sottise, leur dit le roi: je sais bien que mon
+pays est peu de chose; mais, quand on est passablement quelque
+part, il faut y rester. Je n'ai pas assurément le droit de
+retenir des étrangers; c'est une tyrannie qui n'est ni dans nos
+moeurs ni dans nos lois; tous les hommes sont libres; partez
+quand vous voudrez, mais la sortie est bien difficile. Il est
+impossible de remonter la rivière rapide sur laquelle vous êtes
+arrivés par miracle, et qui court sous des voûtes de rochers.
+Les montagnes qui entourent tout mon royaume ont dix mille pieds
+de hauteur, et sont droites comme des murailles: elles occupent
+chacune en largeur un espace de plus de dix lieues; on ne peut en
+descendre que par des précipices. Cependant, puisque vous voulez
+absolument partir, je vais donner ordre aux intendants des
+machines d'en faire une qui puisse vous transporter commodément.
+Quand on vous aura conduits au revers des montagnes, personne ne
+pourra vous accompagner; car mes sujets ont fait voeu de ne
+jamais sortir de leur enceinte, et ils sont trop sages pour
+rompre leur voeu. Demandez-moi d'ailleurs tout ce qu'il vous
+plaira. Nous ne demandons à votre majesté, dit Cacambo, que
+quelques moutons chargés de vivres, de cailloux, et de la boue du
+pays. Le roi rit: Je ne conçois pas, dit-il, quel goût vos gens
+d'Europe ont pour notre boue jaune: mais emportez-en tant que
+vous voudrez, et grand bien vous fasse.
+
+Il donna l'ordre sur-le-champ à ses ingénieurs de faire une
+machine pour guinder ces deux hommes extraordinaires hors du
+royaume. Trois mille bons physiciens y travaillèrent; elle fut
+prête au bout de quinze jours, et ne coûta pas plus de vingt
+millions de livres sterling, monnaie du pays. On mit sur la
+machine Candide et Cacambo; il y avait deux grands moutons rouges
+sellés et bridés pour leur servir de monture quand ils auraient
+franchi les montagnes, vingt moutons de bât chargés de vivres,
+trente qui portaient des présents de ce que le pays a de plus
+curieux, et cinquante chargés d'or, de pierreries, et de
+diamants. Le roi embrassa tendrement les deux vagabonds.
+
+Ce fut un beau spectacle que leur départ, et la manière
+ingénieuse dont ils furent hissés eux et leurs moutons au haut
+des montagnes. Les physiciens prirent congé d'eux après les
+avoir mis en sûreté, et Candide n'eut plus d'autre désir et
+d'autre objet que d'aller présenter ses moutons à mademoiselle
+Cunégonde. Nous avons, dit-il, de quoi payer le gouverneur de
+Buénos-Ayres, si mademoiselle Cunégonde peut être mise à prix.
+Marchons vers la Cayenne, embarquons-nous, et nous verrons
+ensuite quel royaume nous pourrons acheter.
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance
+avec Martin.
+
+
+La première journée de nos deux voyageurs fut assez agréable.
+Ils étaient encouragés par l'idée de se voir possesseurs de plus
+de trésors que l'Asie, l'Europe, et l'Afrique, n'en pouvaient
+rassembler. Candide transporté écrivit le nom de Cunégonde sur
+les arbres. A la seconde journée deux de leurs moutons
+s'enfoncèrent dans des marais, et y furent abîmés avec leurs
+charges; deux autres moutons moururent de fatigue quelques jours
+après; sept ou huit périrent ensuite de faim dans un désert;
+d'autres tombèrent au bout de quelques jours dans des précipices.
+Enfin, après cent jours de marche, il ne leur resta que deux
+moutons. Candide dit à Cacambo: Mon ami, vous voyez comme les
+richesses de ce monde sont périssables; il n'y a rien de solide
+que la vertu et le bonheur de revoir mademoiselle Cunégonde. Je
+l'avoue, dit Cacambo; mais il nous reste encore deux moutons avec
+plus de trésors que n'en aura jamais le roi d'Espagne; et je vois
+bien de loin une ville que je soupçonne être Surinam,
+appartenante aux Hollandais. Nous sommes au bout de nos peines
+et au commencement de notre félicité.
+
+En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par
+terre, n'ayant plus que la moitié de son habit, c'est-à-dire d'un
+caleçon de toile bleue; il manquait à ce pauvre homme la jambe
+gauche et la main droite. Eh! mon Dieu! lui dit Candide en
+hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans l'état horrible où je
+te vois? J'attends mon maître, M. Vanderdendur, le fameux
+négociant, répondit le nègre. Est-ce M. Vanderdendur, dit
+Candide, qui t'a traité ainsi? Oui, monsieur, dit le nègre,
+c'est l'usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout
+vêtement deux fois l'année. Quand nous travaillons aux
+sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe
+la main: quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe:
+je me suis trouvé dans les deux cas. C'est à ce prix que vous
+mangez du sucre en Europe. Cependant, lorsque ma mère me vendit
+dix écus patagons sur la côte de Guinée, elle me disait: Mon cher
+enfant, bénis nos fétiches, adore-les toujours, ils te feront
+vivre heureux; tu as l'honneur d'être esclave de nos seigneurs
+les blancs, et tu fais par là la fortune de ton père et de ta
+mère. Hélas! je ne sais pas si j'ai fait leur fortune, mais ils
+n'ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes, et les
+perroquets, sont mille fois moins malheureux que nous: les
+fétiches hollandais qui m'ont converti me disent tous les
+dimanches que nous sommes tous enfants d'Adam, blancs et noirs.
+Je ne suis pas généalogiste; mais si ces prêcheurs disent vrai,
+nous sommes tous cousins issus de germain. Or vous m'avouerez
+qu'on ne peut pas en user avec ses parents d'une manière plus
+horrible.
+
+O Pangloss! s'écria Candide, tu n'avais pas deviné cette
+abomination; c'en est fait, il faudra qu'à la fin je renonce à
+ton optimisme. Qu'est-ce qu'optimisme? disait Cacambo. Hélas!
+dit Candide, c'est la rage de soutenir que tout est bien quand on
+est mal; et il versait des larmes en regardant son nègre; et en
+pleurant, il entra dans Surinam.
+
+La première chose dont ils s'informent, c'est s'il n'y a point au
+port quelque vaisseau qu'on pût envoyer à Buénos-Ayres. Celui à
+qui ils s'adressèrent était justement un patron espagnol qui
+s'offrit à faire avec eux un marché honnête. Il leur donna
+rendez-vous dans un cabaret. Candide et le fidèle Cacambo
+allèrent l'y attendre avec leurs deux moutons.
+
+Candide, qui avait le coeur sur les lèvres, conta à l'Espagnol
+toutes ses aventures, et lui avoua qu'il voulait enlever
+mademoiselle Cunégonde. Je me garderai bien de vous passer à
+Buénos-Ayres, dit le patron: je serais pendu, et vous aussi; la
+belle Cunégonde est la maîtresse favorite de monseigneur. Ce fut
+un coup de foudre pour Candide, il pleura longtemps; enfin il
+tira à part Cacambo. Voici, mon cher ami, lui dit-il, ce qu'il
+faut que tu fasses. Nous avons chacun dans nos poches pour cinq
+ou six millions de diamants, tu es plus habile que moi; va
+prendre mademoiselle Cunégonde à Buénos-Ayres. Si le gouverneur
+fait quelque difficulté, donne-lui un million: s'il ne se rend
+pas, donne-lui-en deux; tu n'as point tué d'inquisiteur, on ne se
+défiera point de toi. J'équiperai un autre vaisseau, j'irai
+t'attendre à Venise: c'est un pays libre où l'on n'a rien à
+craindre ni des Bulgares, ni des Abares, ni des Juifs, ni des
+inquisiteurs. Cacambo applaudit, à cette sage résolution. Il
+était au désespoir de se séparer d'un bon maître devenu son ami
+intime; mais le plaisir de lui être utile l'emporta sur la
+douleur de le quitter. Ils s'embrassèrent en versant des larmes:
+Candide lui recommanda de ne point oublier la bonne vieille.
+Cacambo partit dès le jour même: c'était un très bon homme que ce
+Cacambo.
+
+Candide resta encore quelque temps à Surinam, et attendit qu'un
+autre patron voulût le mener en Italie lui et les deux moutons
+qui lui restaient. Il prit des domestiques, et acheta tout ce
+qui lui était nécessaire pour un long voyage; enfin
+M. Vanderdendur, maître d'un gros vaisseau, vint se présenter à
+lui. Combien voulez-vous, demanda-t-il à cet homme, pour me
+mener en droiture à Venise, moi, mes gens, mon bagage, et les
+deux moutons que voilà? Le patron s'accorda à dix mille piastres:
+Candide n'hésita pas.
+
+Oh! oh! dit à part soi le prudent Vanderdendur, cet étranger
+donne dix mille piastres tout d'un coup! il faut qu'il soit bien
+riche. Puis revenant un moment après, il signifia qu'il ne
+pouvait partir à moins de vingt mille. Eh bien! vous les aurez,
+dit Candide.
+
+Ouais, se dit tout bas le marchand, cet homme donne vingt mille
+piastres aussi aisément que dix mille. Il revint encore, et dit
+qu'il ne pouvait le conduire à Venise à moins de trente mille
+piastres. Vous en aurez donc trente mille, répondit Candide.
+
+Oh! oh! se dit encore le marchand hollandais, trente mille
+piastres ne coûtent rien à cet homme-ci; sans doute les deux
+moutons portent des trésors immenses; n'insistons pas davantage:
+faisons-nous d'abord payer les trente mille piastres, et puis nous
+verrons. Candide, vendit deux petits diamants, dont le moindre
+valait plus que tout l'argent que demandait le patron. Il le
+paya d'avance. Les deux moutons furent embarqués. Candide
+suivait dans un petit bateau pour joindre le vaisseau à la rade;
+le patron prend son temps, met à la voile, démarre; le vent le
+favorise. Candide éperdu et stupéfait le perd bientôt de vue.
+Hélas! cria-t-il, voilà un tour digne de l'Ancien Monde. Il
+retourne au rivage, abîmé dans la douleur; car enfin il avait
+perdu de quoi faire la fortune de vingt monarques.
+
+Il se transporte chez le juge hollandais; et, comme il était un
+peu troublé, il frappe rudement à la porte; il entre, expose son
+aventure, et crie un peu plus haut qu'il ne convenait. Le juge
+commença par lui faire payer dix mille piastres pour le bruit
+qu'il avait fait: ensuite il l'écouta patiemment, lui promit
+d'examiner son affaire sitôt que le marchand serait revenu, et se
+fit payer dix mille autres piastres pour les frais de l'audience.
+
+Ce procédé acheva de désespérer Candide; il avait à la vérité
+essuyé des malheurs mille fois plus douloureux; mais le sang
+froid du juge, et celui du patron dont il était volé, alluma sa
+bile, et le plongea dans une noire mélancolie. La méchanceté des
+hommes se présentait à son esprit dans toute sa laideur, il ne se
+nourrissait que d'idées tristes. Enfin un vaisseau français
+étant sur le point de partir pour Bordeaux, comme il n'avait plus
+de moutons chargés de diamants à embarquer, il loua une chambre
+du vaisseau à juste prix, et fit signifier dans la ville qu'il
+paierait le passage, la nourriture, et donnerait deux mille
+piastres à un honnête homme qui voudrait faire le voyage avec
+lui, à condition que cet homme serait le plus dégoûté de son
+état, et le plus malheureux de la province.
+
+Il se présenta une foule de prétendants qu'une flotte n'aurait pu
+contenir. Candide, voulant choisir entre les plus apparents, il
+distingua une vingtaine de personnes qui lui paraissaient
+sociables, et qui toutes prétendaient mériter la préférence. Il
+les assembla dans son cabaret, et leur donna à souper, à
+condition que chacun ferait serment de raconter fidèlement son
+histoire, promettant de choisir celui qui lui paraîtrait le plus
+à plaindre et le plus mécontent de son état, à plus juste titre,
+et de donner aux autres quelques gratifications.
+
+La séance dura jusqu'à quatre heures du matin. Candide, en
+écoutant toutes leurs aventures, se ressouvenait de ce que lui
+avait dit la vieille en allant à Buénos-Ayres, et de la gageure
+qu'elle avait faite, qu'il n'y avait personne sur le vaisseau à
+qui il ne fût arrivé de très grands malheurs. Il songeait à
+Pangloss à chaque aventure qu'on lui contait. Ce Pangloss,
+disait-il, serait bien embarrassé à démontrer son système. Je
+voudrais qu'il fût ici. Certainement si tout va bien, c'est dans
+Eldorado, et non pas dans le reste de la terre. Enfin il se
+détermina en faveur d'un pauvre savant qui avait travaillé dix
+ans pour les libraires à Amsterdam. Il jugea qu'il n'y avait
+point de métier au monde dont on dût être plus dégoûté.
+
+Ce savant, qui était d'ailleurs un bon-homme, avait été volé par
+sa femme, battu par son fils, et abandonné de sa fille, qui
+s'était fait enlever par un Portugais. Il venait d'être privé
+d'un petit emploi duquel il subsistait; et les prédicants de
+Surinam le persécutaient, parcequ'ils le prenaient pour un
+socinien. Il faut avouer que les autres étaient pour le moins
+aussi malheureux que lui; mais Candide espérait que le savant le
+désennuierait dans le voyage. Tous ses autres rivaux trouvèrent
+que Candide leur fesait une grande injustice; mais il les apaisa
+en leur donnant à chacun cent piastres.
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin.
+
+
+Le vieux savant, qui s'appelait Martin, s'embarqua donc pour
+Bordeaux avec Candide. L'un et l'autre avaient beaucoup vu et
+beaucoup souffert; et quand le vaisseau aurait dû faire voile de
+Surinam au Japon par le cap de Bonne-Espérance, ils auraient eu
+de quoi s'entretenir du mal moral et du mal physique pendant tout
+le voyage.
+
+Cependant Candide avait un grand avantage sur Martin, c'est qu'il
+espérait toujours revoir mademoiselle Cunégonde, et que Martin
+n'avait rien à espérer; de plus il avait de l'or et des diamants;
+et, quoiqu'il eût perdu cent gros moutons rouges chargés des plus
+grands trésors de la terre, quoiqu'il eût toujours sur le coeur
+la friponnerie du patron hollandais; cependant quand il songeait
+à ce qui lui restait dans ses poches, et quand il parlait de
+Cunégonde, surtout à la fin du repas, il penchait alors pour le
+système de Pangloss.
+
+Mais vous, monsieur Martin, dit-il au savant, que pensez-vous de
+tout cela? quelle est votre idée sur le mal moral et le mal
+physique? Monsieur, répondit Martin, mes prêtres m'ont accusé
+d'être socinien[1]; mais la vérité du fait est que je suis
+manichéen[2]. Vous vous moquez de moi, dit Candide; il n'y a
+plus de manichéens dans le monde. Il y a moi, dit Martin: je ne
+sais qu'y faire; mais je ne peux penser autrement. Il faut que
+vous ayez le diable au corps, dit Candide. Il se mêle si fort
+des affaires de ce monde, dit Martin, qu'il pourrait bien être
+dans mon corps, comme partout ailleurs: mais je vous avoue qu'en
+jetant la vue sur ce globe, ou plutôt sur ce globule, je pense
+que Dieu l'a abandonné à quelque être malfaisant; j'en excepte
+toujours Eldorado. Je n'ai guère vu de ville qui ne désirât la
+ruine de la ville voisine, point de famille qui ne voulût
+exterminer quelque autre famille. Partout les faibles ont en
+exécration les puissants devant lesquels ils rampent, et les
+puissants les traitent comme des troupeaux dont on vend la laine
+et la chair. Un million d'assassins enrégimentés, courant d'un
+bout de l'Europe à l'autre, exerce le meurtre et le brigandage
+avec discipline pour gagner son pain, parcequ'il n'a pas de
+métier plus honnête; et dans les villes qui paraissent jouir de
+la paix, et où les arts fleurissent, les hommes sont dévorés de
+plus d'envie, de soins, et d'inquiétudes, qu'une ville assiégée
+n'éprouve de fléaux. Les chagrins secrets sont encore plus
+cruels que les misères publiques. En un mot j'en ai tant vu et
+tant éprouvé, que je suis manichéen.
+
+ [1] Les sociniens rejettent les mystères et n'admettent que
+ l'évidence: voyez tome XXVIII, page 435. B.
+
+ [2] Les manichéens admettent un bon et un mauvais principe:
+ voyez tome XV, pages 27, 314-315. B.
+
+
+Il y a pourtant du bon, répliquait Candide. Cela peut être,
+disait Martin; mais je ne le connais pas.
+
+Au milieu de cette dispute, on entendit un bruit de canon. Le
+bruit redouble de moment en moment. Chacun prend sa lunette. On
+aperçoit deux vaisseaux qui combattaient à la distance d'environ
+trois milles: le vent les amena l'un et l'autre si près du
+vaisseau français, qu'on eut le plaisir de voir le combat tout à
+son aise. Enfin l'un des deux vaisseaux lâcha à l'autre une
+bordée si bas et si juste, qu'il le coula à fond. Candide et
+Martin aperçurent distinctement une centaine d'hommes sur le
+tillac du vaisseau qui s'enfonçait; ils levaient tous les mains
+au ciel, et jetaient des clameurs effroyables: en un moment tout
+fut englouti.
+
+Eh bien! dit Martin, voilà comme les hommes se traitent les uns
+les autres. Il est vrai, dit Candide, qu'il y a quelque chose de
+diabolique dans cette affaire. En parlant ainsi, il aperçut je
+ne sais quoi d'un rouge éclatant, qui nageait auprès de son
+vaisseau. On détacha la chaloupe pour voir ce que ce pouvait
+être; c'était un de ses moutons. Candide eut plus de joie de
+retrouver ce mouton, qu'il n'avait été affligé d'en perdre cent
+tous chargés de gros diamants d'Eldorado.
+
+Le capitaine français aperçut bientôt que le capitaine du
+vaisseau submergeant était espagnol, et que celui du vaisseau
+submergé était un pirate hollandais; c'était celui-là même qui
+avait volé Candide. Les richesses immenses dont ce scélérat
+s'était emparé furent ensevelies avec lui dans la mer, et il n'y
+eut qu'un mouton de sauvé. Vous voyez, dit Candide à Martin, que
+le crime est puni quelquefois; ce coquin de patron hollandais a
+eu le sort qu'il méritait. Oui, dit Martin; mais fallait-il que
+les passagers qui étaient sur son vaisseau périssent aussi? Dieu
+a puni ce fripon, le diable a noyé les autres.
+
+Cependant le vaisseau français et l'espagnol continuèrent leur
+route, et Candide continua ses conversations avec Martin. Ils
+disputèrent quinze jours de suite, et au bout de quinze jours ils
+étaient aussi avancés que le premier. Mais enfin ils parlaient,
+ils se communiquaient des idées, ils se consolaient. Candide
+caressait son mouton. Puisque je t'ai retrouvé, dit-il, je
+pourrai bien retrouver Cunégonde.
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+Candide et Martin approchent des côtes de France, et raisonnent.
+
+
+On aperçut enfin les côtes de France. Avez-vous jamais été en
+France, monsieur Martin? dit Candide. Oui, dit Martin, j'ai
+parcouru plusieurs provinces. Il y en a où la moitié des
+habitants est folle, quelques unes où l'on est trop rusé,
+d'autres où l'on est communément assez doux et assez bête:
+d'autres où l'on fait le bel esprit; et, dans toutes, la
+principale occupation est l'amour; la seconde, de médire; et la
+troisième, de dire des sottises. Mais, monsieur Martin,
+avez-vous vu Paris? Oui, j'ai vu Paris; il tient de toutes ces
+espèces-là; c'est un chaos, c'est une presse dans laquelle tout
+le monde cherche le plaisir, et où presque personne ne le trouve,
+du moins à ce qu'il m'a paru. J'y ai séjourné peu; j'y fus volé,
+en arrivant, de tout ce que j'avais, par des filous, à la foire
+Saint-Germain; on me prit moi-même pour un voleur, et je fus huit
+jours en prison; après quoi je me fis correcteur d'imprimerie
+pour gagner de quoi retourner à pied en Hollande. Je connus la
+canaille écrivante, la canaille cabalante, et la canaille
+convulsionnaire. On dit qu'il y a des gens fort polis dans cette
+ville-là: je le veux croire.
+
+Pour moi, je n'ai nulle curiosité de voir la France, dit Candide;
+vous devinez aisément que quand on a passé un mois dans Eldorado,
+on ne se soucie plus de rien voir sur la terre que mademoiselle
+Cunégonde: je vais l'attendre à Venise; nous traverserons la
+France pour aller en Italie; ne m'accompagnerez-vous pas? Très
+volontiers, dit Martin: on dit que Venise n'est bonne que pour
+les nobles vénitiens, mais que cependant on y reçoit très bien
+les étrangers quand ils ont beaucoup d'argent; je n'en ai point;
+vous en avez, je vous suivrai partout. A propos, dit Candide,
+pensez-vous que la terre ait été originairement une mer, comme on
+l'assure dans ce gros livre qui appartient au capitaine du
+vaisseau[1]? Je n'en crois rien du tout, dit Martin, non plus que
+de toutes les rêveries qu'on nous débite depuis quelque temps.
+Mais à quelle fin ce monde a-t-il donc été formé? dit Candide.
+Pour nous faire enrager, répondit Martin. N'êtes-vous pas bien
+étonné, continua Candide, de l'amour que ces deux filles du pays
+des Oreillons avaient pour ces deux singes, et dont je vous ai
+conté l'aventure? Point du tout, dit Martin, je ne vois pas ce
+que cette passion a d'étrange; j'ai tant vu de choses
+extraordinaires, qu'il n'y a plus rien d'extraordinaire pour moi.
+Croyez-vous, dit Candide, que les hommes se soient toujours
+mutuellement massacrés comme ils font aujourd'hui? qu'ils aient
+toujours été menteurs, fourbes, perfides, ingrats, brigands,
+faibles, volages, lâches, envieux, gourmands, ivrognes, avares,
+ambitieux, sanguinaires, calomniateurs, débauchés, fanatiques,
+hypocrites, et sots? Croyez-vous, dit Martin, que les éperviers
+aient toujours mangé des pigeons quand ils en ont trouvé? Oui,
+sans doute, dit Candide. Eh bien! dit Martin, si les éperviers
+ont toujours eu le même caractère, pourquoi voulez-vous que les
+hommes aient changé le leur? Oh! dit Candide, il y a bien de la
+différence, car le libre arbitre.... En raisonnant ainsi, ils
+arrivèrent à Bordeaux.
+
+
+ [1] La Bible. On lit dans la Genèse, chapitre Ier, verset 2:
+ Tenebrae erant super faciem abyssi, paroles que De Maillet
+ donne comme présentant la même idée que ce vers d'Ovide
+ (_Métam_., 1, 15):
+
+ «Quaque erat et tellus, illic et pontus et aer.»
+
+ Voyez la première journée de _Telliamed_, où il est dit que _la
+ mer a été supérieure d'an grand nombre de coudées à la plus
+ haute de toutes nos montagnes_. Voltaire parle souvent de De
+ Maillet et de son _Telliamed_. Voyez entre autres, dans les
+ _Mélanges_, année 1768, le chapitre XVIII des _Singularités de
+ la nature_; et année 1777, le onzième des _Dialogues
+ d'Evhémère_. B.
+
+
+CHAPITRE XXII[1].
+
+Ce qui arriva en France à Candide et à Martin.
+
+ [1] Ce chapitre XXII a été beaucoup augmenté en 1761; voyez ma
+ note, plus en bas. B.
+
+
+Candide ne s'arrêta dans Bordeaux qu'autant de temps qu'il en
+fallait pour vendre quelques cailloux du Dorado, et pour
+s'accommoder d'une bonne chaise à deux places; car il ne pouvait
+plus se passer de son philosophe Martin; il fut seulement très
+fâché de se séparer de son mouton, qu'il laissa à l'académie des
+sciences de Bordeaux, laquelle proposa pour le sujet du prix de
+cette année de trouver pourquoi la laine de ce mouton était
+rouge; et le prix fut adjugé à un savant du Nord, qui démontra
+par A, plus B, moins C divisé par Z, que le mouton devait être
+rouge, et mourir de la clavelée[2].
+
+ [2] Quelques progrès que les sciences aient faits, il est
+ impossible que, sur dix mille hommes qui les cultivent en
+ Europe, et sur trois cents académies qui y sont établies, il ne
+ se trouve point quelque académie qui propose des prix
+ ridicules, et quelques savants qui fassent d'étranges
+ applications des sciences les plus utiles. Ce ridicule avait
+ frappé M. de Voltaire dans son séjour à Berlin. Les savants du
+ Nord conservaient encore à cette époque quelques restes de
+ l'ancienne barbarie scolastique; et la philosophie hardie, mais
+ hypothétique et absurde de Leibnitz, n'avait pas contribué à
+ les en dépouiller. K.
+
+
+Cependant tous les voyageurs que Candide rencontra dans les
+cabarets de la route lui disaient: Nous allons à Paris. Cet
+empressement général lui donna enfin l'envie de voir cette
+capitale; ce n'était pas beaucoup se détourner du chemin de
+Venise.
+
+Il entra par le faubourg Saint-Marceau, et crut être dans le plus
+vilain village de la Vestphalie.
+
+A peine Candide fut-il dans son auberge, qu'il fut attaqué d'une
+maladie légère, causée par ses fatigues. Comme il avait au doigt
+un diamant énorme, et qu'on avait aperçu dans son équipage une
+cassette prodigieusement pesante, il eut aussitôt auprès de lui
+deux médecins qu'il n'avait pas mandés, quelques amis intimes qui
+ne le quittèrent pas, et deux dévotes qui fesaient chauffer ses
+bouillons. Martin disait: Je me souviens d'avoir été malade
+aussi à Paris dans mon premier voyage; j'étais fort pauvre: aussi
+n'eus-je ni amis, ni dévotes, ni médecins, et je guéris.
+
+Cependant, à force de médecines et de saignées, la maladie de
+Candide devint sérieuse. Un habitué du quartier vint avec
+douceur lui demander un billet payable au porteur pour l'autre
+monde: Candide n'en voulut rien faire; les dévotes l'assurèrent
+que c'était une nouvelle mode: Candide répondit qu'il n'était
+point homme à la mode. Martin voulut jeter l'habitué par les
+fenêtres. Le clerc jura qu'on n'enterrerait point Candide.
+Martin jura qu'il enterrerait le clerc, s'il continuait à les
+importuner. La querelle s'échauffa: Martin le prit par les
+épaules, et le chassa rudement; ce qui causa un grand scandale,
+dont on fit un procès-verbal.
+
+Candide guérit; et pendant sa convalescence il eut très bonne
+compagnie à souper chez lui. On jouait gros jeu. Candide était
+tout étonné que jamais les as ne lui vinssent; et Martin ne s'en
+étonnait pas.
+
+Parmi ceux qui lui fesaient les honneurs de la ville, il y avait
+un petit abbé périgourdin, l'un de ces gens empressés, toujours
+alertes, toujours serviables, effrontés, caressants,
+accommodants, qui guettent les étrangers à leur passage, leur
+content l'histoire scandaleuse de la ville, et leur offrent des
+plaisirs à tout prix. Celui-ci mena d'abord Candide et Martin à
+la comédie. On y jouait une tragédie nouvelle. Candide se
+trouva placé auprès de quelques beaux esprits. Cela ne l'empêcha
+pas de pleurer à des scènes jouées parfaitement. Un des
+raisonneurs qui étaient à ses côtés lui dit dans un entr'acte:
+Vous avez grand tort de pleurer, cette actrice est fort mauvaise;
+l'acteur qui joue avec elle est plus mauvais acteur encore; la
+pièce est encore plus mauvaise que les acteurs; l'auteur ne sait
+pas un mot d'arabe, et cependant la scène est en Arabie[3]; et,
+de plus, c'est un homme qui ne croit pas aux idées innées; je
+vous apporterai demain vingt brochures contre lui[4]. Monsieur,
+combien avez-vous de pièces de théâtre en France? dit Candide à
+l'abbé; lequel répondit: Cinq ou six mille. C'est beaucoup, dit
+Candide: combien y en a-t-il de bonnes? Quinze ou seize,
+répliqua l'autre. C'est beaucoup, dit Martin.
+
+ [3] La Grange Chancel adressa à Voltaire, en 1718, une _Épitre
+ à M. Arouet de Voltaire_, dans laquelle on trouve ces vers :
+
+ Que ton exactitude à dépeindre les moeurs
+ S'étende jusqu'aux noms de tes moindres acteurs,
+ Et qu'en les prononçant ils nous fassent connaître
+ Les pays et les temps où tu les fais renaître.
+ Je vois avec dépit, pour ne produire rien,
+ Chez le Thébain Oedipe, Hidaspe l'Indien.
+
+ Voltaire profita de la critique, et mit _Araspe_ au lieu de
+ _Hidaspe_. C'est peut-être à ces vers de La Grange Chancel que
+ Voltaire fait ici allusion. B.
+
+ [4] Dans l'édition de 1759, on lit:
+
+ «... contre lui. Monsieur, lui dit l'abbé périgourdin,
+ avez-vous remarqué cette jeune personne qui a un visage si
+ piquant et une taille si fine? Il ne vous en coûtera que dix
+ mille francs par mois, et pour cinquante mille écus de
+ diamants. Je n'ai qu'un jour ou deux à lui donner, répondit
+ Candide, parceque j'ai un rendez-vous à Venise, qui presse.
+
+ Le soir, après souper, l'insinuant Périgourdin redoubla de
+ politesses et d'attentions. Vous avez donc, monsieur, lui
+ dit-il, un rendez-vous à Venise, etc.» (Voyez page 306.)
+
+ Le texte actuel existe dès 1761. B.
+
+
+Candide fut très content d'une actrice qui fesait la reine
+Élizabeth, dans une assez plate tragédie[5], que l'on joue
+quelquefois. Cette actrice, dit-il à Martin, me plaît beaucoup;
+elle a un faux air de mademoiselle Cunégonde; je serais bien aise
+de la saluer. L'abbé périgourdin s'offrit à l'introduire chez
+elle. Candide, élevé en Allemagne, demanda quelle était
+l'étiquette, et comment on traitait en France les reines
+d'Angleterre. Il faut distinguer, dit l'abbé: en province, on
+les mène au cabaret; à Paris, on les respecte quand elles sont
+belles, et on les jette à la voirie quand elles sont mortes. Des
+reines à la voirie! dit Candide. Oui vraiment, dit Martin;
+monsieur l'abbé a raison; j'étais à Paris quand mademoiselle
+Monime[6] passa, comme on dit, de cette vie à l'autre; on lui
+refusa, ce que ces gens-ci appellent les _honneurs de la
+sépulture_, c'est-à-dire de pourrir avec tous les gueux du
+quartier dans un vilain cimetière; elle fut enterrée toute seule
+de sa bande au coin de la rue de Bourgogne; ce qui dut lui faire
+une peine extrême, car elle pensait très noblement. Cela est
+bien impoli, dit Candide. Que voulez-vous? dit Martin; ces
+gens-ci sont ainsi faits. Imaginez toutes les contradictions,
+toutes les incompatibilités possibles, vous les verrez dans le
+gouvernement, dans les tribunaux, dans les églises, dans les
+spectacles de cette drôle de nation. Est-il vrai qu'on rit
+toujours à Paris? dit Candide. Oui, dit l'abbé, mais c'est en
+enrageant; car on s'y plaint de tout avec de grands éclats de
+rire; même[7] on y fait en riant les actions les plus
+détestables.
+
+ [5] C'est probablement _le Comte d'Essex_, tragédie de Thomas
+ Corneille. (Note de M. Decroix.)
+
+ [6] Mademoiselle Lecouvreur.--Sur le refus de sépulture à
+ mademoiselle Lecouvreur, en 1730, voyez, tome XII, la pièce
+ intitulée: _La Mort de mademoiselle Lecouvreur_. B.
+
+ [7] Feu Decroix proposait, au lieu de _même_, de mettre ici
+ _comme_. Je n'ai trouvé cette version dans aucune édition. B.
+
+
+Quel est, dit Candide, ce gros cochon qui me disait tant de mal
+de la pièce où j'ai tant pleuré, et des acteurs qui m'ont fait
+tant de plaisir? C'est un mal-vivant, répondit l'abbé, qui gagne
+sa vie à dire du mal de toutes les pièces et de tous les livres;
+il hait quiconque réussit, comme les eunuques haïssent les
+jouissants; c'est un de ces serpents de la littérature qui se
+nourrissent de fange et de venin; c'est un folliculaire.
+Qu'appelez-vous folliculaire? dit Candide. C'est, dit l'abbé, un
+feseur de feuilles, un Fréron.
+
+C'est ainsi que Candide, Martin, et le Périgourdin, raisonnaient
+sur l'escalier, en voyant défiler le monde au sortir de la pièce.
+Quoique je sois très empressé de revoir mademoiselle Cunégonde,
+dit Candide, je voudrais pourtant souper avec mademoiselle
+Clairon, car elle m'a paru admirable.
+
+L'abbé n'était pas homme à approcher de mademoiselle Clairon, qui
+ne voyait que bonne compagnie. Elle est engagée pour ce soir,
+dit-il; mais j'aurai l'honneur de vous mener chez une dame de
+qualité, et là vous connaîtrez Paris comme si vous y aviez été
+quatre ans.
+
+Candide, qui était naturellement curieux, se laissa mener chez la
+dame, au fond du faubourg Saint-Honoré; on y était occupé d'un
+pharaon; douze tristes pontes tenaient chacun en main un petit
+livre de cartes, registre cornu de leurs infortunes. Un profond
+silence régnait, la pâleur était sur le front des pontes,
+l'inquiétude sur celui du banquier; et la dame du logis, assise
+auprès de ce banquier impitoyable, remarquait avec des yeux de
+lynx tous les parolis, tous les sept-et-le-va de campagne, dont
+chaque joueur cornait ses cartes; elle les fesait décorner avec
+une attention sévère, mais polie, et ne se fâchait point, de peur
+de perdre ses pratiques. La dame se fesait appeler la marquise
+de Parolignac. Sa fille, âgée de quinze ans, était au nombre des
+pontes, et avertissait d'un clin d'oeil des friponneries de ces
+pauvres gens qui tâchaient de réparer les cruautés du sort.
+L'abbé périgourdin, Candide, et Martin, entrèrent; personne ne se
+leva, ni les salua, ni les regarda; tous étaient profondément
+occupés de leurs cartes. Madame la baronne de
+Thunder-ten-tronckh était plus civile, dit Candide.
+
+Cependant l'abbé s'approcha de l'oreille de la marquise, qui se
+leva à moitié, honora Candide d'un sourire gracieux, et Martin
+d'un air de tête tout-à-fait noble; elle fit donner un siège et
+un jeu de cartes à Candide, qui perdit cinquante mille francs en
+deux tailles: après quoi on soupa très gaiement; et tout le monde
+était étonné que Candide ne fût pas ému de sa perte; les laquais
+disaient entre eux, dans leur langage de laquais: Il faut que ce
+soit quelque milord anglais. Le souper fut comme la plupart des
+soupers de Paris, d'abord du silence, ensuite un bruit de paroles
+qu'on ne distingue point, puis des plaisanteries dont la plupart
+sont insipides, de fausses nouvelles, de mauvais raisonnements,
+un peu de politique, et beaucoup de médisance; on parla même de
+livres nouveaux. Avez-vous vu, dit l'abbé périgourdin, le roman
+du sieur Gauchat, docteur en théologie? Oui, répondit un des
+convives, mais je n'ai pu l'achever. Nous avons une foule
+d'écrits impertinents; mais tous ensemble n'approchent pas de
+l'impertinence de Gauchat, docteur en théologie[8]; je suis si
+rassasié de cette immensité de détestables livres qui nous
+inondent, que je me suis mis à ponter au pharaon. Et les
+_Mélanges_ de l'archidiacre Trublet, qu'en dites-vous? dit l'abbé.
+Ah! dit madame de Parolignac, l'ennuyeux mortel! comme il vous
+dit curieusement ce que tout le monde sait! comme il discute
+pesamment ce qui ne vaut pas la peine d'être remarqué légèrement!
+comme il s'approprie, sans esprit, l'esprit des autres! comme il
+gâte ce qu'il pille! comme il me dégoûte! mais il ne me dégoûtera
+plus; c'est assez d'avoir lu quelques pages de l'archidiacre.
+
+ [8] Il fesait un mauvais ouvrage intitulé: _Lettres sur
+ quelques écrits de ce temps_. On lui donna une abbaye, et il
+ fut plus richement récompensé que s'il avait fait _L'Esprit des
+ Lois_, et résolu le problème de la précession des équinoxes.
+ K.--C'est D'Alembert qui a résolu le problème de la précession
+ des équinoxes: voyez, tome XXI, la note des éditeurs sur le
+ chapitre XLIII du _Précis du Siècle de Louis XV_. B.
+
+
+Il y avait à table un homme savant et de goût qui appuya ce que
+disait la marquise. On parla ensuite de tragédies; la dame
+demanda pourquoi il y avait des tragédies qu'on jouait
+quelquefois, et qu'on ne pouvait lire. L'homme de goût expliqua
+très bien comment une pièce pouvait avoir quelque intérêt, et
+n'avoir presque aucun mérite; il prouva en peu de mots que ce
+n'était pas assez d'amener une ou deux de ces situations qu'on
+trouve dans tous les romans, et qui séduisent toujours les
+spectateurs; mais qu'il faut être neuf sans être bizarre, souvent
+sublime et toujours naturel, connaître le coeur humain et le
+faire parler; être grand poëte, sans que jamais aucun personnage
+de la pièce paraisse poëte; savoir parfaitement sa langue, la
+parler avec pureté, avec une harmonie continue, sans que jamais
+la rime coûte rien au sens. Quiconque, ajouta-t-il, n'observe
+pas toutes ces règles, peut faire une ou deux tragédies
+applaudies au théâtre, mais il ne sera jamais compté au rang des
+bons écrivains; il y a très peu de bonnes tragédies: les unes
+sont des idylles en dialogues bien écrits et bien rimés; les
+autres, des raisonnements politiques qui endorment, ou des
+amplifications qui rebutent; les autres, des rêves d'énergumène,
+en style barbare, des propos interrompus, de longues apostrophes
+aux dieux, parcequ'on ne sait point parler aux hommes, des
+maximes fausses, des lieux communs ampoulés.
+
+Candide écouta ce propos avec attention, et conçut une grande
+idée du discoureur; et, comme la marquise avait eu soin de le
+placer à côté d'elle, il s'approcha de son oreille, et prit la
+liberté de lui demander qui était cet homme qui parlait si bien.
+C'est un savant, dit la dame, qui ne ponte point, et que l'abbé
+m'amène quelquefois à souper; il se connaît parfaitement en
+tragédies et en livres, et il a fait une tragédie sifflée, et un
+livre dont on n'a jamais vu hors de la boutique de son libraire
+qu'un exemplaire qu'il m'a dédié. Le grand homme! dit Candide,
+c'est un autre Pangloss.
+
+Alors se tournant vers lui, il lui dit: Monsieur, vous pensez,
+sans doute, que tout est au mieux dans le monde physique et dans
+le moral, et que rien ne pouvait être autrement? Moi, monsieur,
+lui répondit le savant, je ne pense rien de tout cela; je trouve
+que tout va de travers chez nous; que personne ne sait ni quel
+est son rang, ni quelle est sa charge, ni ce qu'il fait, ni ce
+qu'il doit faire, et qu'excepté le souper, qui est assez gai, et
+où il paraît assez d'union, tout le reste du temps se passe en
+querelles impertinentes; jansénistes contre molinistes, gens du
+parlement contre gens d'église, gens de lettres contre gens de
+lettres, courtisans contre courtisans, financiers contre le
+peuple, femmes contre maris, parents contre parents; c'est une
+guerre éternelle.
+
+Candide lui répliqua: J'ai vu pis; mais un sage, qui depuis a eu
+le malheur d'être pendu, m'apprit que tout cela est à merveille;
+ce sont des ombres à un beau tableau. Votre pendu se moquait du
+monde, dit Martin; vos ombres sont des taches horribles. Ce sont
+les hommes qui font les taches, dit Candide, et ils ne peuvent
+pas s'en dispenser. Ce n'est donc pas leur faute, dit Martin.
+La plupart des pontes, qui n'entendaient rien à ce langage,
+buvaient; et Martin raisonna avec le savant, et Candide raconta
+une partie de ses aventures à la dame du logis.
+
+Après souper, la marquise mena Candide dans son cabinet, et le
+fit asseoir sur un canapé. Eh bien! lui dit-elle, vous aimez
+donc toujours éperdument mademoiselle Cunégonde de
+Thunder-ten-tronckh? Oui, madame, répondit Candide. La marquise
+lui répliqua avec un souris tendre: Vous me répondez comme un
+jeune homme de Vestphalie; un Français m'aurait dit: Il est vrai
+que j'ai aimé mademoiselle Cunégonde; mais en vous voyant,
+madame, je crains de ne la plus aimer. Hélas! madame, dit
+Candide, je répondrai comme vous voudrez. Votre passion pour
+elle, dit la marquise, a commencé en ramassant son mouchoir; je
+veux que vous ramassiez ma jarretière. De tout mon coeur, dit
+Candide; et il la ramassa. Mais je veux que vous me la
+remettiez, dit la dame; et Candide la lui remit. Voyez-vous, dit
+la dame, vous êtes étranger; je fais quelquefois languir mes
+amants de Paris quinze jours, mais je me rends à vous dès la
+première nuit, parcequ'il faut faire les honneurs de son pays à
+un jeune homme de Vestphalie. La belle ayant aperçu deux énormes
+diamants aux deux mains de son jeune étranger, les loua de si
+bonne foi, que des doigts de Candide ils passèrent aux doigts de
+la marquise.
+
+Candide, en s'en retournant avec son abbé périgourdin, sentit
+quelques remords d'avoir fait une infidélité à mademoiselle
+Cunégonde. M. l'abbé entra dans sa peine; il n'avait qu'une
+légère part aux cinquante mille livres perdues au jeu par
+Candide, et à la valeur des deux brillants moitié donnés, moitié
+extorqués. Son dessein était de profiter, autant qu'il le
+pourrait, des avantages que la connaissance de Candide pouvait
+lui procurer. Il lui parla beaucoup de Cunégonde; et Candide lui
+dit qu'il demanderait bien pardon à cette belle de son
+infidélité, quand il la verrait à Venise.
+
+Le Périgourdin redoublait de politesses et d'attentions, et
+prenait un intérêt tendre à tout ce que Candide disait, à tout ce
+qu'il fesait, à tout ce qu'il voulait faire.
+
+Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise?
+Oui, monsieur l'abbé, dit Candide; il faut absolument que j'aille
+trouver mademoiselle Cunégonde. Alors, engagé par le plaisir de
+parler de ce qu'il aimait, il conta, selon son usage, une partie
+de ses aventures avec cette illustre Vestphalienne.
+
+Je crois, dit l'abbé, que mademoiselle Cunégonde a bien de
+l'esprit, et qu'elle écrit des lettres charmantes. Je n'en ai
+jamais reçu, dit Candide; car, figurez-vous qu'ayant été chassé
+du château pour l'amour d'elle, je ne pus lui écrire; que bientôt
+après j'appris qu'elle était morte, qu'ensuite je la retrouvai,
+et que je la perdis, et que je lui ai envoyé à deux mille cinq
+cents lieues d'ici un exprès dont j'attends la réponse.
+
+L'abbé écoutait attentivement, et paraissait un peu rêveur. Il
+prit bientôt congé des deux étrangers, après les avoir tendrement
+embrassés. Le lendemain Candide reçut à son réveil une lettre
+conçue en ces termes:
+
+ «Monsieur mon très cher amant, il y a huit jours que je suis
+ malade en cette ville; j'apprends que vous y êtes. Je volerais
+ dans vos bras si je pouvais remuer. J'ai su votre passage à
+ Bordeaux; j'y ai laissé le fidèle Cacambo et la vieille, qui
+ doivent bientôt me suivre. Le gouverneur de Buénos-Ayres a
+ tout pris, mais il me reste votre coeur. Venez; votre présence
+ me rendra la vie ou me fera mourir de plaisir.»
+
+Cette lettre charmante, cette lettre inespérée, transporta
+Candide d'une joie inexprimable; et la maladie de sa chère
+Cunégonde l'accabla de douleur. Partagé entre ces deux
+sentiments, il prend son or et ses diamants, et se fait conduire
+avec Martin à l'hôtel où mademoiselle Cunégonde demeurait. Il
+entre en tremblant d'émotion, son coeur palpite, sa voix
+sanglote; il veut ouvrir les rideaux du lit; il veut faire
+apporter de la lumière. Gardez-vous-en bien, lui dit la
+suivante; la lumière la tue; et soudain elle referme le rideau.
+Ma chère Cunégonde, dit Candide en pleurant, comment vous
+portez-vous? si vous ne pouvez me voir, parlez-moi du moins.
+Elle ne peut parler, dit la suivante, la dame alors tire du lit
+une main potelée que Candide arrose long-temps de ses larmes, et
+qu'il remplit ensuite de diamants, en laissant un sac plein d'or
+sur le fauteuil.
+
+Au milieu de ses transports arrive un exempt suivi de l'abbé
+périgourdin et d'une escouade. Voilà donc, dit-il, ces deux
+étrangers suspects? Il les fait incontinent saisir, et ordonne à
+ses braves de les traîner en prison. Ce n'est pas ainsi qu'on
+traite les voyageurs dans Eldorado, dit Candide. Je suis plus
+manichéen que jamais, dit Martin. Mais, monsieur, où nous
+menez-vous? dit Candide. Dans un cul de basse-fosse, dit
+l'exempt.
+
+Martin, ayant repris son sang froid, jugea que la dame qui se
+prétendait Cunégonde était une friponne, monsieur l'abbé
+périgourdin un fripon, qui avait abusé au plus vite de
+l'innocence de Candide, et l'exempt un autre fripon dont on
+pouvait aisément se débarrasser.
+
+Plutôt que de s'exposer aux procédures de la justice, Candide,
+éclairé par son conseil, et d'ailleurs toujours impatient de
+revoir la véritable Cunégonde, propose à l'exempt trois petits
+diamants d'environ trois mille pistoles chacun. Ah! monsieur,
+lui dit l'homme au bâton d'ivoire, eussiez-vous commis tous les
+crimes imaginables, vous êtes le plus honnête homme du monde;
+trois diamants! chacun de trois mille pistoles! Monsieur! je me
+ferais tuer pour vous, au lieu de vous mener dans un cachot. On
+arrête tous les étrangers, mais laissez-moi faire; j'ai un frère
+à Dieppe en Normandie; je vais vous y mener; et si vous avez
+quelque diamant à lui donner, il aura soin de vous comme
+moi-même.
+
+Et pourquoi arrête-t-on tous les étrangers? dit Candide. L'abbé
+périgourdin prit alors la parole, et dit: C'est parcequ'un gueux
+du pays d'Atrébatie[9] a entendu dire des sottises; cela seul lui
+a fait commettre un parricide, non pas tel que celui de 1610 au
+mois de mai[10], mais tel que celui de 1594 au mois de
+décembre[11], et tel que plusieurs autres commis dans d'autres
+années et dans d'autres mois par d'autres gueux qui avaient
+entendu dire des sottises.
+
+ [9] Artois. Damiens était né à Arras, capitale de l'Artois.
+ K. --L'attentat de Damiens est du 5 janvier 1757: voyez, tome
+ XXI, le chapitre XXXVII du _Précis du Siècle de Louis XV_; et
+ tome XXII, page 339. B.
+
+ [10] Le 14 mai 1610 est le jour de l'assassinat de Henri IV par
+ Ravaillac: voyez tome XVIII, page 152. B.
+
+ [11] Le 27 décembre 1594, Jean Châtel, élève des jésuites,
+ donna un coup de couteau à Henri IV: voyez tome XVIII, page
+ 147. B.
+
+
+
+L'exempt alors expliqua de quoi il s'agissait. Ah! les monstres!
+s'écria Candide; quoi! de telles horreurs chez un peuple qui
+danse et qui chante! Ne pourrai-je sortir au plus vite de ce pays
+où des singes agacent des tigres? J'ai vu des ours dans mon pays;
+je n'ai vu des hommes que dans le Dorado. Au nom de Dieu,
+monsieur l'exempt, menez-moi à Venise, où je dois attendre
+mademoiselle Cunégonde. Je ne peux vous mener qu'en
+Basse-Normandie, dit le barigel[12]. Aussitôt il lui fait ôter
+ses fers, dit qu'il s'est mépris, renvoie ses gens, emmène à
+Dieppe Candide et Martin, et les laisse entre les mains de son
+frère. Il y avait un petit vaisseau hollandais à la rade. Le
+Normand, à l'aide de trois autres diamants, devenu le plus
+serviable des hommes, embarque Candide et ses gens dans le
+vaisseau qui allait faire voile pour Portsmouth en Angleterre.
+Ce n'était pas le chemin de Venise; mais Candide croyait être
+délivré de l'enfer; et il comptait bien reprendre la route de
+Venise à la première occasion.
+
+ [12] Chef de sbires. B.
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+Candide et Martin vont sur les côtes d'Angleterre; ce qu'ils y
+voient.
+
+
+Ah! Pangloss! Pangloss! Ah! Martin! Martin! Ah! ma chère
+Cunégonde! qu'est-ce que ce monde-ci? disait Candide sur le
+vaisseau hollandais. Quelque chose de bien fou et de bien
+abominable, répondait Martin.--Vous connaissez l'Angleterre; y
+est-on aussi fou qu'en France? C'est une autre espèce de folie,
+dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour
+quelques arpents de neige vers le Canada[1], et qu'elles
+dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le
+Canada ne vaut. De vous dire précisément s'il y a plus de gens à
+lier dans un pays que dans un autre, c'est ce que mes faibles
+lumières ne me permettent pas; je sais seulement qu'en général
+les gens que nous allons voir sont fort atrabilaires.
+
+ [1] Voyez, tome XXI, _Le précis du Siècle de Louis XV_,
+ chapitre XXXV. B.
+
+
+En causant ainsi ils abordèrent à Portsmouth; une multitude de
+peuple couvrait le rivage, et regardait attentivement un assez
+gros homme qui était à genoux, les yeux bandés, sur le tillac
+d'un des vaisseaux de la flotte; quatre soldats, postés vis-à-vis
+de cet homme, lui tirèrent chacun trois balles dans le crâne, le
+plus paisiblement du monde; et toute l'assemblée s'en retourna
+extrêmement satisfaite[2]. Qu'est-ce donc que tout ceci? dit
+Candide; et quel démon exerce partout son empire? Il demanda qui
+était ce gros homme qu'on venait de tuer en cérémonie. C'est un
+amiral, lui répondit-on. Et pourquoi tuer cet amiral? C'est,
+lui dit-on, parcequ'il n'a pas fait tuer assez de monde; il a
+livré un combat à un amiral français, et on a trouvé qu'il
+n'était pas assez près de lui. Mais, dit Candide, l'amiral
+français était aussi loin de l'amiral anglais que celui-ci
+l'était de l'autre! Cela est incontestable, lui répliqua-t-on;
+mais dans ce pays-ci il est bon de tuer de temps en temps un
+amiral pour encourager les autres.
+
+ [2] L'amiral Byng. M. de Voltaire ne le connaissait pas, et
+ fit des efforts pour le sauver. Il n'abhorrait pas moins les
+ atrocités politiques que les atrocités théologiques; et il
+ savait que Byng était une victime que les ministres anglais
+ sacrifiaient à l'ambition de garder leurs places. K.--L'amiral
+ Byng fut exécuté le 14 mars 1757: voyez, tome XXI, le chapitre
+ XXXI du _Précis du Siècle de Louis XV_. B.
+
+
+Candide fut si étourdi et si choqué de ce qu'il voyait et de ce
+qu'il entendait, qu'il ne voulut pas seulement mettre pied à
+terre, et qu'il fit son marché avec le patron hollandais (dût-il
+le voler comme celui de Surinam), pour le conduire sans délai à
+Venise.
+
+Le patron fut prêt au bout de deux jours. On côtoya la France;
+on passa à la vue de Lisbonne, et Candide frémit. On entra dans
+le détroit et dans la Méditerranée, enfin on aborda à Venise.
+Dieu soit loué! dit Candide, en embrassant Martin; c'est ici que
+je reverrai la belle Cunégonde. Je compte sur Cacambo comme sur
+moi-même. Tout est bien, tout va bien, tout va le mieux qu'il
+soit possible.
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+De Paquette, et de frère Giroflée.
+
+
+Dès qu'il fut à Venise, il fit chercher Cacambo dans tous les
+cabarets, dans tous les cafés, chez toutes les filles de joie, et
+ne le trouva point. Il envoyait tous les jours à la découverte
+de tous les vaisseaux et de toutes les barques: nulles nouvelles
+de Cacambo. Quoi! disait-il à Martin, j'ai eu le temps de passer
+de Surinam à Bordeaux, d'aller de Bordeaux à Paris, de Paris à
+Dieppe, de Dieppe à Portsmouth, de côtoyer le Portugal et
+l'Espagne, de traverser toute la Méditerranée, de passer quelques
+mois à Venise; et la belle Cunégonde n'est point venue! Je n'ai
+rencontré au lieu d'elle qu'une drôlesse et un abbé périgourdin!
+Cunégonde est morte, sans doute; je n'ai plus qu'à mourir. Ah!
+il valait mieux rester dans le paradis du Dorado que de revenir
+dans cette maudite Europe. Que vous avez raison, mon cher
+Martin! tout n'est qu'illusion et calamité.
+
+Il tomba dans une mélancolie noire, et ne prit aucune part à
+l'opéra _alla moda_, ni aux autres divertissements du carnaval;
+pas une dame ne lui donna la moindre tentation. Martin lui dit:
+Vous êtes bien simple, en vérité, de vous figurer qu'un valet
+métis, qui a cinq ou six millions dans ses poches, ira chercher
+votre maîtresse au bout du monde, et vous l'amènera à Venise. Il
+la prendra pour lui, s'il la trouve; s'il ne la trouve pas, il en
+prendra une autre: je vous conseille d'oublier votre valet
+Cacambo et votre maîtresse Cunégonde. Martin n'était pas
+consolant. La mélancolie de Candide augmenta, et Martin ne
+cessait de lui prouver qu'il y avait peu de vertu et peu de
+bonheur sur la terre; excepté peut-être dans Eldorado[1], où
+personne ne pouvait aller.
+
+ [1] Voyez chapitre XVIII. B.
+
+
+En disputant sur cette matière importante, et en attendant
+Cunégonde, Candide aperçut un jeune théatin dans la place
+Saint-Marc, qui tenait sous le bras une fille. Le théatin
+paraissait frais, potelé, vigoureux; ses yeux étaient brillants,
+son air assuré, sa mine haute, sa démarche fière. La fille était
+très jolie, et chantait; elle regardait amoureusement son
+théatin, et de temps en temps lui pinçait ses grosses joues.
+Vous m'avouerez du moins, dit Candide à Martin, que ces gens-ci
+sont heureux. Je n'ai trouvé jusqu'à présent dans toute la terre
+habitable, excepté dans Eldorado, que des infortunés; mais pour
+cette fille et ce théatin, je gage que ce sont des créatures très
+heureuses. Je gage que non, dit Martin. Il n'y a qu'à les prier
+à dîner, dit Candide, et vous verrez si je me trompe.
+
+Aussitôt il les aborde, il leur fait son compliment, et les
+invite à venir à son hôtellerie manger des macaronis, des perdrix
+de Lombardie, des oeufs d'esturgeon, et à boire du vin de
+Montepulciano, du lacryma-christi, du chypre, et du samos. La
+demoiselle rougit, le théatin accepta la partie, et la fille le
+suivit en regardant Candide avec des yeux de surprise et de
+confusion, qui furent obscurcis de quelques larmes. A peine
+fut-elle entrée dans la chambre de Candide, qu'elle lui dit: Eh
+quoi! monsieur Candide ne reconnaît plus Paquette! A ces mots
+Candide, qui ne l'avait pas considérée jusque-là avec attention,
+parcequ'il n'était occupé que de Cunégonde, lui dit: Hélas! ma
+pauvre enfant, c'est donc vous qui avez mis le docteur Pangloss
+dans le bel état où je l'ai vu?
+
+Hélas! monsieur, c'est moi-même, dit Paquette; je vois que vous
+êtes instruit de tout. J'ai su les malheurs épouvantables
+arrivés à toute la maison de madame la baronne et à la belle
+Cunégonde. Je vous jure que ma destinée n'a guère été moins
+triste. J'étais fort innocente quand vous m'avez vue. Un
+cordelier, qui était mon confesseur, me séduisit aisément. Les
+suites en furent affreuses; je fus obligée de sortir du château
+quelque temps après que M. le baron vous eut renvoyé à grands
+coups de pied dans le derrière. Si un fameux médecin n'avait pas
+pris pitié de moi, j'étais morte. Je fus quelque temps par
+reconnaissance la maîtresse de ce médecin. Sa femme, qui était
+jalouse à la rage, me battait tous les jours impitoyablement;
+c'était une furie. Ce médecin était le plus laid de tous les
+hommes, et moi la plus malheureuse de toutes les créatures d'être
+battue continuellement pour un homme que je n'aimais pas. Vous
+savez, monsieur, combien il est dangereux pour une femme
+acariâtre d'être l'épouse d'un médecin. Celui-ci, outré des
+procédés de sa femme, lui donna un jour, pour la guérir d'un
+petit rhume, une médecine si efficace, qu'elle en mourut en deux
+heures de temps dans des convulsions horribles. Les parents de
+madame intentèrent à monsieur un procès criminel; il prit la
+fuite, et moi je fus mise en prison. Mon innocence ne m'aurait
+pas sauvée, si je n'avais été un peu jolie. Le juge m'élargit à
+condition qu'il succéderait au médecin. Je fus bientôt
+supplantée par une rivale, chassée sans récompense, et obligée de
+continuer ce métier abominable qui vous paraît si plaisant à vous
+autres hommes, et qui n'est pour nous qu'un abîme de misère.
+J'allai exercer la profession à Venise. Ah! monsieur, si vous
+pouviez vous imaginer ce que c'est que d'être obligée de caresser
+indifféremment un vieux marchand, un avocat, un moine, un
+gondolier, un abbé; d'être exposée à toutes les insultes, à
+toutes les avanies; d'être souvent réduite à emprunter une jupe
+pour aller se la faire lever par un homme dégoûtant; d'être volée
+par l'un de ce qu'on a gagné avec l'autre; d'être rançonnée par
+les officiers de justice, et de n'avoir en perspective qu'une
+vieillesse affreuse, un hôpital, et un fumier, vous concluriez
+que je suis une des plus malheureuses créatures du monde.
+
+Paquette ouvrait ainsi son coeur au bon Candide, dans un cabinet,
+en présence de Martin, qui disait à Candide: Vous voyez que j'ai
+déjà gagné la moitié de la gageure.
+
+Frère Giroflée était resté dans la salle à manger, et buvait un
+coup en attendant le dîner. Mais, dit Candide à Paquette, vous
+aviez l'air si gai, si content, quand je vous ai rencontrée; vous
+chantiez, vous caressiez le théatin avec une complaisance
+naturelle; vous m'avez paru aussi heureuse que vous prétendez
+être infortunée. Ah! monsieur, répondit Paquette, c'est encore
+là une des misères du métier. J'ai été hier volée et battue par
+un officier, et il faut aujourd'hui que je paraisse de bonne
+humeur pour plaire à un moine.
+
+Candide n'en voulut pas davantage; il avoua que Martin avait
+raison. On se mit à table avec Paquette et le théatin; le repas
+fut assez amusant, et sur la fin on se parla avec quelque
+confiance. Mon père, dit Candide au moine, vous me paraissez
+jouir d'une destinée que tout le monde doit envier; la fleur de
+la santé brille sur votre visage, votre physionomie annonce le
+bonheur; vous avez une très jolie fille pour votre récréation, et
+vous paraissez très content de votre état de théatin.
+
+Ma foi, monsieur, dit frère Giroflée, je voudrais que tous les
+théatins fussent au fond de la mer. J'ai été tenté cent fois de
+mettre le feu au couvent, et d'aller me faire turc. Mes parents
+me forcèrent, à l'âge de quinze ans, d'endosser cette détestable
+robe, pour laisser plus de fortune à un maudit frère aîné, que
+Dieu confonde! La jalousie, la discorde, la rage, habitent dans
+le couvent. Il est vrai que j'ai prêché quelques mauvais sermons
+qui m'ont valu un peu d'argent dont le prieur me vole la moitié;
+le reste me sert à entretenir des filles: mais quand je rentre le
+soir dans le monastère, je suis prêt à me casser la tête contre
+les murs du dortoir; et tous mes confrères sont dans le même cas.
+
+Martin se tournant vers Candide avec son sang froid ordinaire: Eh
+bien! lui dit-il, n'ai-je pas gagné la gageure tout entière?
+Candide donna deux mille piastres à Paquette, et mille piastres à
+frère Giroflée. Je vous réponds, dit-il, qu'avec cela ils seront
+heureux. Je n'en crois rien du tout, dit Martin; vous les
+rendrez peut-être avec ces piastres beaucoup plus malheureux
+encore. Il en sera ce qui pourra, dit Candide: mais une chose me
+console, je vois qu'on retrouve souvent les gens qu'on ne croyait
+jamais retrouver; il se pourra bien faire qu'ayant rencontré mon
+mouton rouge et Paquette, je rencontre aussi Cunégonde. Je
+souhaite, dit Martin, qu'elle fasse un jour votre bonheur; mais
+c'est de quoi je doute fort. Vous êtes bien dur, dit Candide.
+C'est que j'ai vécu, dit Martin. Mais regardez ces gondoliers,
+dit Candide: ne chantent-ils pas sans cesse? Vous ne les voyez
+pas dans leur ménage, avec leurs femmes et leurs marmots
+d'enfants, dit Martin. Le doge a ses chagrins, les gondoliers
+ont les leurs. Il est vrai qu'à tout prendre le sort d'un
+gondolier est préférable à celui d'un doge; mais je crois la
+différence si médiocre, que cela ne vaut pas la peine d'être
+examiné.
+
+On parle, dit Candide, du sénateur Pococurante, qui demeure dans
+ce beau palais sur la Brenta, et qui reçoit assez bien les
+étrangers. On prétend que c'est un homme qui n'a jamais eu de
+chagrin. Je voudrais voir une espèce si rare, dit Martin.
+Candide aussitôt fit demander au seigneur Pococurante la
+permission de venir le voir le lendemain.
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien.
+
+
+Candide et Martin allèrent en gondole sur la Brenta, et
+arrivèrent au palais du noble Pococurante. Les jardins étaient
+bien entendus, et ornés de belles statues de marbre; le palais
+d'une belle architecture. Le maître du logis, homme de soixante
+ans, fort riche, reçut très poliment les deux curieux, mais avec
+très peu d'empressement, ce qui déconcerta Candide, et ne déplut
+point à Martin.
+
+D'abord deux filles jolies et proprement mises servirent du
+chocolat, qu'elles firent très bien mousser. Candide ne put
+s'empêcher de les louer sur leur beauté, sur leur bonne grâce, et
+sur leur adresse. Ce sont d'assez bonnes créatures, dit le
+sénateur Pococurante; je les fais quelquefois coucher dans mon
+lit; car je suis bien las des dames de la ville, de leurs
+coquetteries, de leurs jalousies, de leurs querelles, de leurs
+humeurs, de leurs petitesses, de leur orgueil, de leurs sottises,
+et des sonnets qu'il faut faire ou commander pour elles; mais,
+après tout, ces deux filles commencent fort à m'ennuyer.
+
+Candide, après le déjeuner, se promenant dans une longue galerie,
+fut surpris de la beauté des tableaux. Il demanda de quel maître
+étaient les deux premiers. Ils sont de Raphaël, dit le sénateur;
+je les achetai fort cher par vanité, il y a quelques années; on
+dit que c'est ce qu'il y a de plus beau en Italie, mais ils ne me
+plaisent point du tout: la couleur en est très rembrunie, les
+figures ne sont pas assez arrondies, et ne sortent point assez;
+les draperies ne ressemblent en rien à une étoffe: en un mot,
+quoi qu'on en dise, je ne trouve point là une imitation vraie de
+la nature. Je n'aimerai un tableau que quand je croirai voir la
+nature elle-même: il n'y en a point de cette espèce. J'ai
+beaucoup de tableaux, mais je ne les regarde plus.
+
+Pococurante, en attendant le dîner, se fit donner un concerto.
+Candide trouva la musique délicieuse. Ce bruit, dit Pococurante,
+peut amuser une demi-heure; mais s'il dure plus long-temps, il
+fatigue tout le monde, quoique personne n'ose l'avouer. La
+musique aujourd'hui n'est plus que l'art d'exécuter des choses
+difficiles, et ce qui n'est que difficile ne plaît point à la
+longue.
+
+J'aimerais peut être mieux l'opéra, si on n'avait pas trouvé le
+secret d'en faire un monstre qui me révolte. Ira voir qui voudra
+de mauvaises tragédies en musique, où les scènes ne sont faites
+que pour amener très mal à propos deux ou trois chansons
+ridicules qui font valoir le gosier d'une actrice; se pâmera de
+plaisir qui voudra ou qui pourra, en voyant un châtré fredonner
+le rôle de César et de Caton, et se promener d'un air gauche sur
+des planches: pour moi, il y a long-temps que j'ai renoncé à ces
+pauvretés qui font aujourd'hui la gloire de l'Italie, et que des
+souverains paient si chèrement. Candide disputa un peu, mais
+avec discrétion. Martin fut entièrement de l'avis du sénateur.
+
+On se mit à table; et, après un excellent dîner, on entra dans la
+bibliothèque. Candide, en voyant un Homère magnifiquement relié,
+loua l'illustrissime sur son bon goût. Voilà, dit-il, un livre
+qui fesait les délices du grand Pangloss, le meilleur philosophe
+de l'Allemagne. Il ne fait pas les miennes, dit froidement
+Pococurante: on me fit accroire autrefois que j'avais du plaisir
+en le lisant; mais cette répétition continuelle de combats qui se
+ressemblent tous, ces dieux qui agissent toujours pour ne rien
+faire de décisif, cette Hélène qui est le sujet de la guerre, et
+qui à peine est une actrice de la pièce; cette Troie qu'on
+assiège et qu'on ne prend point; tout cela me causait le plus
+mortel ennui. J'ai demandé quelquefois à des savants s'ils
+s'ennuyaient autant que moi à cette lecture: tous les gens
+sincères m'ont avoué que le livre leur tombait des mains, mais
+qu'il fallait toujours l'avoir dans sa bibliothèque, comme un
+monument de l'antiquité, et comme ces médailles rouillées qui ne
+peuvent être de commerce.
+
+Votre excellence ne pense pas ainsi de Virgile? dit Candide. Je
+conviens, dit Pococurante, que le second, le quatrième, et le
+sixième livre de son Énéide, sont excellents; mais pour son pieux
+Énée, et le fort Cloanthe, et l'ami Achates, et le petit
+Ascanius, et l'imbécile roi Latinus, et la bourgeoise Amata, et
+l'insipide Lavinia, je ne crois pas qu'il y ait rien de si froid
+et de plus désagréable. J'aime mieux le Tasse et les contes à
+dormir debout de l'Arioste.
+
+Oserais-je vous demander, monsieur, dit Candide, si vous n'avez
+pas un grand plaisir à lire Horace? Il y a des maximes, dit
+Pococurante, dont un homme du monde peut faire son profit, et
+qui, étant resserrées dans des vers énergiques, se gravent plus
+aisément dans la mémoire: mais je me soucie fort peu de son
+voyage à Brindes, et de sa description d'un mauvais dîner, et de
+la querelle de crocheteurs entre je ne sais quel Pupilus[1] dont
+les paroles, dit-il, _étaient pleines de pus_, et un autre dont
+les paroles _étaient du vinaigre_[2]. Je n'ai lu qu'avec un
+extrême dégoût ses vers grossiers contre des vieilles et contre
+des sorcières; et je ne vois pas quel mérite il peut y avoir à
+dire à son ami Mecenas que, s'il est mis par lui au rang des
+poètes lyriques, il frappera les astres de son front sublime[3].
+Les sots admirent tout dans un auteur estimé. Je ne lis que pour
+moi; je n'aime que ce qui est à mon usage. Candide, qui avait
+été élevé à ne jamais juger de rien par lui-même, était fort
+étonné de ce qu'il entendait; et Martin trouvait la façon de
+penser de Pococurante assez raisonnable.
+
+ [1] Ce n'est pas Pupilus, mais Rupilius, que nomme Horace,
+ livre Ier, satire VII, vers I:
+
+ Rupili pus atque venenum. B.
+
+ [2] _Italo perfusus aceto_, dit Horace, dans la même pièce,
+ vers 32. B.
+
+ [3] Horace, odes, I, I. B.
+
+
+Oh! voici un Cicéron, dit Candide: pour ce grand homme-là, je
+pense que vous ne vous lassez point de le lire. Je ne le lis
+jamais, répondit le Vénitien. Que m'importe qu'il ait plaidé
+pour Rabirius ou pour Cluentius? J'ai bien assez des procès que
+je juge; je me serais mieux accommodé de ses oeuvres
+philosophiques; mais quand j'ai vu qu'il doutait de tout, j'ai
+conclu que j'en savais autant que lui, et que je n'avais besoin
+de personne pour être ignorant.
+
+Ah! voilà quatre-vingts volumes de recueils d'une académie des
+sciences, s'écria Martin; il se peut qu'il y ait là du bon. Il y
+en aurait, dit Pococurante, si un seul des auteurs de ces fatras
+avait inventé seulement l'art de faire des épingles; mais il n'y
+a dans tous ces livres que de vains systèmes, et pas une seule
+chose utile.
+
+Que de pièces de théâtre je vois là, dit Candide, en italien, en
+espagnol, en français! Oui, dit le sénateur, il y en a trois
+mille, et pas trois douzaines de bonnes. Pour ces recueils de
+sermons, qui tous ensemble ne valent pas une page de Sénèque, et
+tous ces gros volumes de théologie, vous pensez bien que je ne
+les ouvre jamais, ni moi, ni personne.
+
+Martin aperçut des rayons chargés de livres anglais. Je crois,
+dit-il, qu'un républicain doit se plaire à la plupart de ces
+ouvrages écrits si librement. Oui, répondit Pococurante, il est
+beau d'écrire ce qu'on pense; c'est le privilège de l'homme.
+Dans toute notre Italie, on n'écrit que ce qu'on ne pense pas;
+ceux qui habitent la patrie des Césars et des Antonins n'osent
+avoir une idée sans la permission d'un jacobin. Je serais
+content de la liberté qui inspire les génies anglais, si la
+passion et l'esprit de parti ne corrompaient pas tout ce que
+cette précieuse liberté a d'estimable.
+
+Candide apercevant un Milton, lui demanda s'il ne regardait pas
+cet auteur comme un grand homme. Qui? dit Pococurante, ce
+barbare, qui fait un long commentaire du premier chapitre de la
+Genèse, en dix livres de vers durs? ce grossier imitateur des
+Grecs, qui défigure la création, et qui, tandis que Moïse
+représente l'Etre éternel produisant le monde par la parole,
+fait prendre un grand compas par le Messiah dans une armoire du
+ciel pour tracer son ouvrage? Moi, j'estimerais celui qui a gâté
+l'enfer et le diable du Tasse; qui déguise Lucifer tantôt en
+crapaud, tantôt en pygmée; qui lui fait rebattre cent fois les
+mêmes discours; qui le fait disputer sur la théologie; qui, en
+imitant sérieusement l'invention comique des armes à feu de
+l'Arioste, fait tirer le canon dans le ciel par les diables? Ni
+moi ni personne en Italie n'a pu se plaire à toutes ces tristes
+extravagances. Le _Mariage du Péché et de la Mort_, et les
+couleuvres dont le Péché accouche, font vomir tout homme qui a le
+goût un peu délicat; et sa longue description d'un hôpital n'est
+bonne que pour un fossoyeur. Ce poëme obscur, bizarre, et
+dégoûtant, fut méprisé à sa naissance; je le traite aujourd'hui
+comme il fut traité dans sa patrie par les contemporains[4]. Au
+reste je dis ce que je pense, et je me soucie fort peu que les
+autres pensent comme moi. Candide était affligé de ces discours;
+il respectait Homère, il aimait un peu Milton. Hélas! dit-il
+tout bas à Martin, j'ai bien peur que cet homme-ci n'ait un
+souverain mépris pour nos poètes allemands. Il n'y aurait pas
+grand mal à cela, dit Martin. Oh! quel homme supérieur! disait
+encore Candide entre ses dents, quel grand génie que ce
+Pococurante! rien ne peut lui plaire.
+
+ [4] Voyez ce que Voltaire dit du _Paradis perdu_ de Milton,
+ dans le chapitre IX de l'_ Essai sur la poésie épique_, imprimé
+ dans le tome X, à la suite de la _Henriade_. B.
+
+
+Après avoir fait ainsi la revue de tous les livres, ils
+descendirent dans le jardin. Candide en loua toutes les beautés.
+Je ne sais rien de si mauvais goût, dit le maître; nous n'avons
+ici que des colifichets: mais je vais dès demain en faire planter
+un d'un dessin plus noble.
+
+Quand les deux curieux eurent pris congé de son excellence: Or
+çà, dit Candide à Martin, vous conviendrez que voilà le plus
+heureux de tous les hommes, car il est au-dessus de tout ce qu'il
+possède. Ne voyez-vous pas, dit Martin, qu'il est dégoûté de
+tout ce qu'il possède? Platon a dit, il y a long-temps, que les
+meilleurs estomacs ne sont pas ceux qui rebutent tous les
+aliments. Mais, dit Candide, n'y a-t-il pas du plaisir à tout
+critiquer, à sentir des défauts où les autres hommes croient voir
+des beautés? C'est-à-dire, reprit Martin, qu'il y a du plaisir à
+n'avoir pas de plaisir? Oh bien! dit Candide, il n'y a donc
+d'heureux que moi, quand je reverrai mademoiselle Cunégonde.
+C'est toujours bien fait d'espérer, dit Martin.
+
+Cependant les jours, les semaines, s'écoulaient; Cacambo ne
+revenait point, et Candide était si abîmé dans sa douleur, qu'il
+ne fit pas même réflexion que Paquette et frère Giroflée
+n'étaient pas venus seulement le remercier.
+
+
+
+CHAPITRE XXVI.
+
+D'un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et
+qui ils étaient.
+
+
+Un soir que Candide, suivi de Martin, allait se mettre à table
+avec les étrangers qui logeaient dans la même hôtellerie, un
+homme à visage couleur de suie l'aborda par derrière, et, le
+prenant par le bras, lui dit: Soyez prêt à partir avec nous, n'y
+manquez pas. Il se retourne, et voit Cacambo. Il n'y avait que
+la vue de Cunégonde qui pût l'étonner et lui plaire davantage.
+Il fut sur le point de devenir fou de joie. Il embrasse son cher
+ami. Cunégonde est ici, sans doute? où est-elle? Mène-moi vers
+elle, que je meure de joie avec elle. Cunégonde n'est point ici,
+dit Cacambo, elle est à Constantinople. Ah ciel! à
+Constantinople! mais fût-elle à la Chine, j'y vole, partons.
+Nous partirons après souper, reprit Cacambo; je ne peux vous en
+dire davantage; je suis esclave, mon maître m'attend; il faut que
+j'aille le servir à table: ne dites mot, soupez, et tenez-vous
+prêt.
+
+Candide, partagé entre la joie et la douleur, charmé d'avoir revu
+son agent fidèle, étonné de le voir esclave, plein de l'idée de
+retrouver sa maîtresse, le coeur agité, l'esprit bouleversé, se
+mit à table avec Martin, qui voyait de sang froid toutes ces
+aventures, et avec six étrangers, qui étaient venus passer le
+carnaval à Venise.
+
+Cacambo, qui versait à boire à l'un de ces six étrangers,
+s'approcha de l'oreille de son maître, sur la fin du repas, et
+lui dit: Sire, votre majesté partira quand elle voudra, le
+vaisseau est prêt. Ayant dit ces mots, il sortit. Les convives
+étonnés se regardaient sans proférer une seule parole, lorsqu'un
+autre domestique s'approchant de son maître, lui dit: Sire, la
+chaise de votre majesté est à Padoue, et la barque est prête. Le
+maître fit un signe, et le domestique partit. Tous les convives
+se regardèrent encore, et la surprise commune redoubla. Un
+troisième valet s'approchant aussi d'un troisième étranger, lui
+dit: Sire, croyez-moi, votre majesté ne doit pas rester ici plus
+long-temps, je vais tout préparer; et aussitôt il disparut.
+
+Candide et Martin ne doutèrent pas alors que ce ne fût une
+mascarade du carnaval. Un quatrième domestique dit au quatrième
+maître: Votre majesté partira quand elle voudra, et sortit comme
+les autres. Le cinquième valet en dit autant au cinquième
+maître. Mais le sixième valet parla différemment au sixième
+étranger qui était auprès de Candide; il lui dit: Ma foi, sire,
+on ne veut plus faire crédit à votre majesté ni à moi non plus,
+et nous pourrions bien être coffrés cette nuit vous et moi; je
+vais pourvoir à mes affaires: adieu.
+
+Tous les domestiques ayant disparu, les six étrangers, Candide,
+et Martin, demeurèrent dans un profond silence. Enfin Candide le
+rompit: Messieurs, dit-il, voilà une singulière plaisanterie.
+Pourquoi êtes-vous tous rois? pour moi, je vous avoue que ni moi
+ni Martin nous ne le sommes.
+
+Le maître de Cacambo prit alors gravement la parole, et dit en
+italien: Je ne suis point plaisant, je m'appelle Achmet III[1];
+j'ai été grand-sultan plusieurs années; je détrônai mon frère;
+mon neveu m'a détrôné; on a coupé le cou à mes vizirs; j'achève
+ma vie dans le vieux sérail; mon neveu le grand-sultan Mahmoud me
+permet de voyager quelquefois pour ma santé; et je suis venu
+passer le carnaval à Venise.
+
+ [1] Achmet III, dont il est parlé dans l'_Histoire de Charles
+ XII_ et dans l'_Histoire de Russie sous Pierre-le-Grand_, avait
+ été déposé en 1730; il est mort en 1736. B.
+
+
+Un jeune homme qui était auprès d'Achmet parla après lui, et dit:
+Je m'appelle Ivan[2]; j'ai été empereur de toutes les Russies;
+j'ai été détrôné au berceau; mon père et ma mère ont été
+enfermés; on m'a élevé en prison; j'ai quelquefois la permission
+de voyager, accompagné de ceux qui me gardent; et je suis venu
+passer le carnaval à Venise.
+
+ [2] Ivan, né en 1730, détrôné la même année, emprisonné, et enfin
+ poignardé en 1762. B,
+
+
+Le troisième dit: Je suis Charles-Édouard[3], roi d'Angleterre;
+mon père m'a cédé ses droits au royaume; j'ai combattu pour les
+soutenir; on a arraché le coeur à huit cents de mes partisans, et
+on leur en a battu les joues; j'ai été mis en prison; je vais à
+Rome faire une visite au roi mon père, détrôné ainsi que moi et
+mon grand-père; et je suis venu passer le carnaval à Venise.
+
+ [3] Sur Charles-Édouard, voyez, tome XXI, le chapitre XXXV du
+ _Précis du Siècle de Louis XV_. B.
+
+
+Le quatrième prit alors la parole et dit: Je suis roi des
+Polaques; le sort de la guerre m'a privé de mes états
+héréditaires[4]; mon père a éprouvé les mêmes revers; je me
+résigne à la Providence comme le sultan Achmet, l'empereur Ivan,
+et le roi Charles-Édouard, à qui Dieu donne une longue vie; et je
+suis venu passer le carnaval à Venise.
+
+ [4] Auguste, électeur de Saxe et roi de Pologne, chassé de ses
+ états héréditaires pendant la guerre de 1756, se réfugia en
+ Pologne: voyez, tome XXI, le chapitre XXXII du _Précis du
+ Siècle de Louis XV_; il est mort en 1763. B.
+
+
+Le cinquième dit; Je suis aussi roi des Polaques[5]; j'ai perdu
+mon royaume deux fois; mais la Providence m'a donné un autre état
+dans lequel j'ai fait plus de bien que tous les rois des Sarmates
+ensemble n'en ont jamais pu faire sur les bords de la Vistule.
+Je me résigne aussi à la Providence; et je suis venu passer le
+carnaval à Venise.
+
+ [5] Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV: voyez, tome
+ XXI, le chapitre IV du _Précis du Siècle de Louis XV_; il est
+ mort en 1763. B.
+
+
+Il restait au sixième monarque à parler. Messieurs, dit-il, je
+ne suis pas si grand seigneur que vous; mais enfin j'ai été roi
+tout comme un autre; je suis Théodore[6]; on m'a élu roi en
+Corse; on m'a appelé _Votre Majesté_, et à présent à peine
+m'appelle-t-on _Monsieur_; j'ai fait frapper de la monnaie, et je
+ne possède pas un denier; j'ai eu deux secrétaires d'état, et
+j'ai à peine un valet; je me suis vu sur un trône, et j'ai
+long-temps été à Londres en prison sur la paille; j'ai bien peur
+d'être traité de même ici, quoique je sois venu, comme vos
+majestés, passer le carnaval à Venise.
+
+ [6] Sur le roi de Corse, Théodore, mort le 2 décembre 1756,
+ voyez tome XXI, le chapitre XL du _Précis du Siècle de Louis
+ XV_. B.
+
+
+Les cinq autres rois écoutèrent ce discours avec une noble
+compassion. Chacun d'eux donna vingt sequins au roi Théodore
+pour avoir des habits et des chemises; Candide lui fit présent
+d'un diamant de deux mille sequins. Quel est donc, disaient les
+cinq rois, cet homme qui est en état de donner cent fois autant
+que chacun de nous, et qui le donne? Etes-vous roi aussi,
+monsieur?--Non, messieurs, et n'en ai nulle envie.
+
+Dans l'instant qu'on sortait de table, il arriva dans la même
+hôtellerie quatre altesses sérénissimes qui avaient aussi perdu
+leurs états par le sort de la guerre, et qui venaient passer le
+reste du carnaval à Venise; mais Candide ne prit pas seulement
+garde à ces nouveaux venus. Il n'était occupé que d'aller
+trouver sa chère Cunégonde à Constantinople.
+
+
+
+CHAPITRE XXVII.
+
+Voyage de Candide à Constantinople.
+
+
+Le fidèle Cacambo avait déjà obtenu du patron turc qui allait
+reconduire le sultan Achmet à Constantinople qu'il recevrait
+Candide et Martin sur son bord. L'un et l'autre s'y rendirent
+après s'être prosternés devant sa misérable hautesse. Candide,
+chemin fesant, disait à Martin: Voilà pourtant six rois détrônés
+avec qui nous avons soupé! et encore dans ces six rois il y en a
+un à qui j'ai fait l'aumône. Peut-être y a-t-il beaucoup
+d'autres princes plus infortunés. Pour moi, je n'ai perdu que
+cent moutons, et je vole dans les bras de Cunégonde. Mon cher
+Martin, encore une fois, Pangloss avait raison, tout est bien.
+Je le souhaite, dit Martin. Mais, dit Candide, voilà une
+aventure bien peu vraisemblable que nous avons eue à Venise. On
+n'avait jamais vu ni ouï conter que six rois détrônés soupassent
+ensemble au cabaret. Cela n'est pas plus extraordinaire, dit
+Martin, que la plupart des choses qui nous sont arrivées. Il est
+très commun que des rois soient détrônés; et à l'égard de
+l'honneur que nous avons eu de souper avec eux, c'est une
+bagatelle qui ne mérite pas notre attention. Qu'importé avec qui
+l'on soupe, pourvu qu'on fasse bonne chère?
+
+A peine Candide fut-il dans le vaisseau, qu'il sauta au cou de
+son ancien valet, de son ami Cacambo. Eh bien! lui dit-il, que
+fait Cunégonde? est-elle toujours un prodige de beauté?
+m'aime-t-elle toujours? comment se porte-t-elle? Tu lui as, sans
+doute, acheté un palais à Constantinople?
+
+Mon cher maître, répondit Cacambo, Cunégonde lave les écuelles
+sur le bord de la Propontide, chez un prince qui a très peu
+d'écuelles; elle est esclave dans la maison d'un ancien
+souverain, nommé Ragotski[1], à qui le Grand-Turc donne trois
+écus par jour dans son asile; mais, ce qui est bien plus triste,
+c'est qu'elle a perdu sa beauté, et qu'elle est devenue
+horriblement laide. Ah! belle ou laide, dit Candide, je suis
+honnête homme, et mon devoir est de l'aimer toujours. Mais
+comment peut-elle être réduite à un état si abject avec les cinq
+ou six millions que tu avais emportés? Bon, dit Cacambo, ne m'en
+a-t-il pas fallu donner deux au senor don Fernando d'Ibaraa, y
+Figueora, y Mascarenès, y Lampourdos, y Souza, gouverneur de
+Buénos-Ayres, pour avoir la permission de reprendre mademoiselle
+Cunégonde? et un pirate ne nous a-t-il pas bravement dépouillés
+de tout le reste? Ce pirate ne nous a-t-il pas menés au cap de
+Matapan, à Milo, à Nicarie, à Samos, à Petra, aux Dardanelles, à
+Marmara, à Scutari? Cunégonde et la vieille servent chez ce
+prince dont je vous ai parlé, et moi je suis esclave du sultan
+détrôné. Que d'épouvantables calamités enchaînées les unes aux
+autres! dit Candide. Mais, après tout, j'ai encore quelques
+diamants; je délivrerai aisément Cunégonde. C'est bien dommage
+qu'elle soit devenue si laide.
+
+ [1] Voltaire a parlé de Ragotski dans le chap. XXII du _Siècle
+ de Louis XIV_; voyez tome XX. Ragotski est mort en 1785. B.
+
+
+Ensuite, se tournant vers Martin: Que pensez-vous, dit-il, qui
+soit le plus à plaindre, de l'empereur Achmet, de l'empereur
+Ivan, du roi Charles-Édouard, ou de moi? Je n'en sais rien, dit
+Martin; il faudrait que je fusse dans vos coeurs pour le savoir.
+Ah! dit Candide, si Pangloss était ici, il le saurait, et nous
+l'apprendrait. Je ne sais, dit Martin, avec quelles balances
+votre Pangloss aurait pu peser les infortunes des hommes, et
+apprécier leurs douleurs. Tout ce que je présume c'est qu'il y a
+des millions d'hommes sur la terre cent fois plus à plaindre que
+le roi Charles-Édouard, l'empereur Ivan, et le sultan Achmet.
+Cela pourrait bien être, dit Candide.
+
+On arriva en peu de jours sur le canal de la mer Noire. Candide
+commença par racheter Cacambo fort cher; et, sans perdre de
+temps, il se jeta dans une galère, avec ses compagnons, pour
+aller sur le rivage de la Propontide chercher Cunégonde, quelque
+laide qu'elle pût être.
+
+Il y avait dans la chiourme deux forçats qui ramaient fort mal,
+et à qui le levanti patron appliquait de temps en temps quelques
+coups de nerf de boeuf sur leurs épaules nues; Candide, par un
+mouvement naturel, les regarda plus attentivement que les autres
+galériens, et s'approcha d'eux avec pitié. Quelques traits de
+leurs visages défigurés lui parurent avoir un peu de ressemblance
+avec Pangloss et avec ce malheureux jésuite, ce baron, ce frère
+de mademoiselle Cunégonde. Cette idée l'émut et l'attrista. Il
+les considéra encore plus attentivement. En vérité, dit-il à
+Cacambo, si je n'avais pas vu pendre maître Pangloss, et si je
+n'avais pas eu le malheur de tuer le baron, je croirais que ce
+sont eux qui rament dans cette galère.
+
+Au nom du baron et de Pangloss les deux forçats poussèrent un
+grand cri, s'arrêtèrent sur leur banc, et laissèrent tomber leurs
+rames. Le levanti patron accourait sur eux, et les coups de nerf
+de boeuf redoublaient. Arrêtez! arrêtez! seigneur, s'écria
+Candide; je vous donnerai tant, d'argent que vous voudrez. Quoi!
+c'est Candide! disait l'un des forçats; quoi! c'est Candide!
+disait l'autre. Est-ce un songe? dit Candide; veille-je? suis-je
+dans cette galère? Est-ce là monsieur le baron, que j'ai tué?
+est-ce là maître Pangloss, que j'ai vu pendre?
+
+C'est nous-mêmes, c'est nous-mêmes, répondaient-ils. Quoi! c'est
+là ce grand philosophe? disait Martin. Eh! monsieur le levanti
+patron, dit Candide, combien voulez-vous d'argent pour la rançon
+de M. de Thunder-ten-tronckh, un des premiers barons de l'empire,
+et de M. Pangloss, le plus profond métaphysicien d'Allemagne?
+Chien de chrétien, répondit le levanti patron, puisque ces deux
+chiens de forçats chrétiens sont des barons et des
+métaphysiciens, ce qui est sans doute une grande dignité dans
+leur pays, tu m'en donneras cinquante mille sequins. Vous les
+aurez, monsieur; remenez-moi comme un éclair à Constantinople, et
+vous serez payé sur-le-champ. Mais non, menez-moi chez
+mademoiselle Cunégonde. Le levanti patron, sur la première offre
+de Candide, avait déjà tourné la proue vers la ville, et il
+fesait ramer plus vite qu'un oiseau ne fend les airs.
+
+Candide embrassa cent fois le baron et Pangloss. Et comment ne
+vous ai-je pas tué, mon cher baron? et mon cher Pangloss,
+comment êtes-vous en vie, après avoir été pendu? et pourquoi
+êtes-vous tous deux aux galères en Turquie? Est-il bien vrai que
+ma chère soeur soit dans ce pays? disait le baron. Oui,
+répondait Cacambo. Je revois donc mon cher Candide! s'écriait
+Pangloss. Candide leur présentait Martin et Cacambo. Ils
+s'embrassaient tous; ils parlaient tous à-la-fois. La galère
+volait, ils étaient déjà dans le port. On fit venir un Juif, à
+qui Candide vendit pour cinquante mille sequins un diamant de la
+valeur de cent mille, et qui lui jura par Abraham qu'il n'en
+pouvait donner davantage. Il paya incontinent la rançon du baron
+et de Pangloss. Celui-ci se jeta aux pieds de son libérateur, et
+les baigna de larmes; l'autre le remercia par un signe de tête,
+et lui promit de lui rendre cet argent à la première occasion.
+Mais est-il bien possible que ma soeur soit en Turquie?
+disait-il. Rien n'est si possible, reprit Cacambo, puisqu'elle
+écure la vaisselle chez un prince de Transylvanie. On fit
+aussitôt venir deux Juifs; Candide vendit encore des diamants; et
+ils repartirent tous dans une autre galère pour aller délivrer
+Cunégonde.
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII.
+
+Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à Martin, etc.
+
+
+Pardon, encore une fois, dit Candide au baron; pardon, mon
+révérend père, de vous avoir donné un grand coup d'épée au
+travers du corps. N'en parlons plus, dit le baron; je fus un peu
+trop vif, je l'avoue; mais puisque vous voulez savoir par quel
+hasard vous m'avez vu aux galères, je vous dirai qu'après avoir
+été guéri de ma blessure par le frère apothicaire du collège, je
+fus attaqué et enlevé par un parti espagnol; on me mit en prison
+à Buénos-Ayres dans le temps que ma soeur venait d'en partir. Je
+demandai à retourner à Rome auprès du père général. Je fus nommé
+pour aller servir d'aumônier à Constantinople auprès de monsieur
+l'ambassadeur de France. Il n'y avait pas huit jours que j'étais
+entré en fonction, quand je trouvai sur le soir un jeune icoglan
+très bien fait. Il fesait fort chaud: le jeune homme voulut se
+baigner; je pris cette occasion de me baigner aussi. Je ne
+savais pas que ce fût un crime capital pour un chrétien d'être
+trouvé tout nu avec un jeune musulman. Un cadi me fit donner
+cent coups de bâton sous la plante des pieds, et me condamna aux
+galères. Je ne crois pas qu'on ait fait une plus horrible
+injustice. Mais je voudrais bien savoir pourquoi ma soeur est
+dans la cuisine d'un souverain de Transylvanie réfugié chez les
+Turcs.
+
+Mais vous, mon cher Pangloss, dit Candide, comment se peut-il que
+je vous revoie? Il est vrai, dit Pangloss, que vous m'avez vu
+pendre; je devais naturellement être brûlé mais vous vous
+souvenez qu'il plut à verse lorsqu'on allait me cuire: l'orage
+fut si violent qu'on désespéra d'allumer le feu; je fus pendu,
+parcequ'on ne put mieux faire: un chirurgien acheta mon corps,
+m'emporta chez lui, et me disséqua. Il me fit d'abord une
+incision cruciale depuis le nombril jusqu'à la clavicule. On ne
+pouvait pas avoir été plus mal pendu que je l'avais été.
+L'exécuteur des hautes oeuvres de la sainte inquisition, lequel
+était sous-diacre, brûlait à la vérité les gens à merveille, mais
+il n'était pas accoutumé à pendre: la corde était mouillée et
+glissa mal, elle fut mal nouée; enfin je respirais encore:
+l'incision cruciale me fit jeter un si grand cri, que mon
+chirurgien tomba à la renverse; et croyant qu'il disséquait le
+diable, il s'enfuit en mourant de peur, et tomba encore sur
+l'escalier en fuyant. Sa femme accourut au bruit d'un cabinet
+voisin: elle me vit sur la table étendu avec mon incision
+cruciale; elle eut encore plus de peur que son mari, s'enfuit, et
+tomba sur lui. Quand ils furent un peu revenus à eux, j'entendis
+la chirurgienne qui disait au chirurgien: Mon bon, de quoi vous
+avisez-vous aussi de disséquer un hérétique? ne savez-vous pas
+que le diable est toujours dans le corps de ces gens-là? je vais
+vite chercher un prêtre pour l'exorciser. Je frémis à ce propos,
+et je ramassai le peu de forces qui me restaient pour crier: Ayez
+pitié de moi! Enfin le barbier portugais s'enhardit: il recousit
+ma peau; sa femme même eut soin de moi; je fus sur pied au bout
+de quinze jours. Le barbier me trouva une condition, et me fit
+laquais d'un chevalier de Malte qui allait à Venise: mais mon
+maître n'ayant pas de quoi me payer, je me mis au service d'un
+marchand vénitien, et je le suivis à Constantinople.
+
+Un jour il me prit fantaisie d'entrer dans une mosquée; il n'y
+avait qu'un vieux iman et une jeune dévote très jolie qui disait
+ses patenôtres; sa gorge était toute découverte: elle avait entre
+ses deux tétons un beau bouquet de tulipes, de roses, d'anémones,
+de renoncules, d'hyacinthes, et d'oreilles d'ours: elle laissa
+tomber son bouquet; je le ramassai, et je le lui remis avec un
+empressement très respectueux. Je fus si long-temps à le lui
+remettre, que l'iman se mit en colère, et voyant que j'étais
+chrétien, il cria à l'aide. On me mena chez le cadi, qui me fit
+donner cent coups de latte sous la plante des pieds, et m'envoya
+aux galères. Je fus enchaîné précisément dans la même galère et
+au même banc que monsieur le baron. Il y avait dans cette galère
+quatre jeunes gens de Marseille, cinq prêtres napolitains, et
+deux moines de Corfou, qui nous dirent que de pareilles aventures
+arrivaient tous les jours. Monsieur le baron prétendait qu'il
+avait essuyé une plus grande injustice que moi: je prétendais,
+moi, qu'il était beaucoup plus permis de remettre un bouquet sur
+la gorge d'une femme que d'être tout nu avec un icoglan. Nous
+disputions sans cesse, et nous recevions vingt coups de nerf de
+boeuf par jour, lorsque l'enchaînement des événements de cet
+univers vous a conduit dans notre galère, et que vous nous avez
+rachetés.
+
+Eh bien! mon cher Pangloss, lui dit Candide, quand vous avez été
+pendu, disséqué, roué de coups, et que vous avez ramé aux
+galères, avez-vous toujours pensé que tout allait le mieux du
+monde? Je suis toujours de mon premier sentiment, répondit
+Pangloss; car enfin je suis philosophe; il ne me convient pas de
+me dédire, Leibnitz ne pouvant pas avoir tort, et l'harmonie
+préétablie étant d'ailleurs la plus belle chose du monde, aussi
+bien que le plein et la matière subtile.
+
+
+
+CHAPITRE XXIX.
+
+Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille.
+
+
+Pendant que Candide, le baron, Pangloss, Martin, et Cacambo,
+contaient leurs aventures, qu'ils raisonnaient sur les événements
+contingents ou non contingents de cet univers, qu'ils disputaient
+sur les effets et les causes, sur le mal moral et sur le mal
+physique, sur la liberté et la nécessité, sur les consolations
+que l'on peut éprouver lorsqu'on est aux galères en Turquie, ils
+abordèrent sur le rivage de la Propontide, à la maison du prince
+de Transylvanie. Les premiers objets qui se présentèrent furent
+Cunégonde et la vieille, qui étendaient des serviettes sur des
+ficelles pour les faire sécher.
+
+Le baron pâlit à cette vue. Le tendre amant Candide en voyant sa
+belle Cunégonde rembrunie, les yeux éraillés, la gorge sèche, les
+joues ridées, les bras rouges et écaillés, recula trois pas,
+saisi d'horreur, et avança ensuite par bon procédé. Elle
+embrassa Candide et son frère: on embrassa la vieille: Candide
+les racheta toutes deux.
+
+Il y avait une petite métairie dans le voisinage; la vieille
+proposa à Candide de s'en accommoder, en attendant que toute la
+troupe eût une meilleure destinée. Cunégonde ne savait pas
+qu'elle était enlaidie, personne ne l'en avait avertie: elle fit
+souvenir Candide de ses promesses avec un ton si absolu, que le
+bon Candide n'osa pas la refuser. Il signifia donc au baron
+qu'il allait se marier avec sa soeur. Je ne souffrirai jamais,
+dit le baron, une telle bassesse de sa part, et une telle
+insolence de la vôtre; cette infamie ne me sera jamais reprochée:
+les enfants de ma soeur ne pourraient entrer dans les chapitres
+d'Allemagne. Non, jamais ma soeur n'épousera qu'un baron de
+l'empire. Cunégonde se jeta à ses pieds, et les baigna de
+larmes; il fut inflexible. Maître fou, lui dit Candide, je t'ai
+réchappé des galères, j'ai payé ta rançon, j'ai payé celle de ta
+soeur; elle lavait ici des écuelles, elle est laide, j'ai la
+bonté d'en faire ma femme; et tu prétends encore t'y opposer! je
+te retuerais si j'en croyais ma colère. Tu peux me tuer encore,
+dit le baron, mais tu n'épouseras pas ma soeur de mon vivant.
+
+
+
+CHAPITRE XXX.
+
+Conclusion.
+
+
+Candide, dans le fond de son coeur, n'avait aucune envie
+d'épouser Cunégonde; mais l'impertinence extrême du baron le
+déterminait à conclure le mariage; et Cunégonde le pressait si
+vivement qu'il ne pouvait s'en dédire. Il consulta Pangloss,
+Martin, et le fidèle Cacambo. Pangloss fit un beau mémoire par
+lequel il prouvait que le baron n'avait nul droit sur sa soeur,
+et qu'elle pouvait, selon toutes les lois de l'empire, épouser
+Candide de la main gauche. Martin conclut à jeter le baron dans
+la mer; Cacambo décida qu'il fallait le rendre au levanti patron,
+et le remettre aux galères, après quoi on l'enverrait à Rome au
+père général par le premier vaisseau. L'avis fut trouvé fort
+bon; la vieille l'approuva; on n'en dit rien à sa soeur; la chose
+fut exécutée pour quelque argent, et on eut le plaisir d'attraper
+un jésuite, et de punir l'orgueil d'un baron allemand.
+
+Il était tout naturel d'imaginer qu'après tant de désastres,
+Candide marié avec sa maîtresse, et vivant avec le philosophe
+Pangloss, le philosophe Martin, le prudent Cacambo, et la
+vieille, ayant d'ailleurs rapporté tant de diamants de la patrie
+des anciens Incas, mènerait la vie du monde la plus agréable;
+mais il fut tant friponné par les Juifs, qu'il ne lui resta plus
+rien que sa petite métairie; sa femme devenant tous les jours
+plus laide devint acariâtre et insupportable: la vieille était
+infirme, et fut encore de plus mauvaise humeur que Cunégonde.
+Cacambo, qui travaillait au jardin, et qui allait vendre des
+légumes à Constantinople, était excédé de travail, et maudissait
+sa destinée. Pangloss était au désespoir de ne pas briller dans
+quelque université d'Allemagne. Pour Martin, il était fermement
+persuadé qu'on est également mal partout; il prenait les choses
+en patience. Candide, Martin, et Pangloss, disputaient
+quelquefois de métaphysique et de morale. On voyait souvent
+passer sous les fenêtres de la métairie des bateaux chargés
+d'effendis, de bachas, de cadis, qu'on envoyait en exil à Lemnos,
+à Mytilène, à Erzeroum: on voyait venir d'autres cadis, d'autres
+bachas, d'autres effendis, qui prenaient la place des expulsés,
+et qui étaient expulsés à leur tour: on voyait des têtes
+proprement empaillées qu'on allait présenter à la sublime Porte.
+Ces spectacles fesaient redoubler les dissertations; et quand on
+ne disputait pas, l'ennui était si excessif, que la vieille osa
+un jour leur dire: Je voudrais savoir lequel est le pire, ou
+d'être violée cent fois par des pirates nègres, d'avoir une fesse
+coupée, de passer par les baguettes chez les Bulgares, d'être
+fouetté et pendu dans un auto-da-fé, d'être disséqué, de ramer en
+galère, d'éprouver enfin toutes les misères par lesquelles nous
+avons tous passé, ou bien de rester ici à ne rien faire? C'est
+une grande question, dit Candide.
+
+Ce discours fit naître de nouvelles réflexions, et Martin surtout
+conclut que l'homme était né pour vivre dans les convulsions de
+l'inquiétude, ou dans la léthargie de l'ennui. Candide n'en
+convenait pas, mais il n'assurait rien. Pangloss avouait qu'il
+avait toujours horriblement souffert; mais ayant soutenu une fois
+que tout allait à merveille, il le soutenait toujours, et n'en
+croyait rien.
+
+Une chose acheva de confirmer Martin dans ses détestables
+principes, de faire hésiter plus que jamais Candide et
+d'embarrasser Pangloss. C'est qu'ils virent un jour aborder dans
+leur métairie Paquette et le frère Giroflée, qui étaient dans la
+plus extrême misère; ils avaient bien vite mangé leurs trois
+mille piastres, s'étaient quittés, s'étaient raccommodés,
+s'étaient brouillés, avaient été mis en prison; s'étaient enfuis,
+et enfin frère Giroflée s'était fait turc. Paquette continuait
+son métier partout, et n'y gagnait plus rien. Je l'avais bien
+prévu, dit Martin à Candide, que vos présents seraient bientôt
+dissipés, et ne les rendraient que plus misérables. Vous avez
+regorgé de millions de piastres, vous et Cacambo, et vous n'êtes
+pas plus heureux que frère Giroflée et Paquette. Ah! ah! dit
+Pangloss à Paquette, le ciel vous ramène donc ici parmi nous. Ma
+pauvre enfant! savez-vous bien que vous m'avez coûté le bout du
+nez, un oeil, et une oreille? Comme vous voilà faite! eh!
+qu'est-ce que ce monde! Cette nouvelle aventure les engagea à
+philosopher plus que jamais.
+
+Il y avait dans le voisinage un derviche très fameux qui passait
+pour le meilleur philosophe de la Turquie; ils allèrent le
+consulter; Pangloss porta la parole, et lui dit: Maître, nous
+venons vous prier de nous dire pourquoi un aussi étrange animal
+que l'homme a été formé.
+
+De quoi te mêles-tu? lui dit le derviche; est-ce là ton affaire?
+Mais, mon révérend père, dit Candide, il y a horriblement de mal
+sur la terre. Qu'importé, dit le derviche, qu'il y ait du mal ou
+du bien? quand sa hautesse envoie un vaisseau en Égypte,
+s'embarrasse-t-elle si les souris qui sont dans le vaisseau sont
+à leur aise ou non? Que faut-il donc faire? dit Pangloss. Te
+taire, dit le derviche. Je me flattais, dit Pangloss, de
+raisonner un peu avec vous des effets et des causes, du meilleur
+des mondes possibles, de l'origine du mal, de la nature de l'âme,
+et de l'harmonie préétablie. Le derviche, à ces mots, leur ferma
+la porte au nez.
+
+Pendant cette conversation, la nouvelle s'était répandue qu'on
+venait d'étrangler à Constantinople deux vizirs du banc et le
+muphti, et qu'on avait empalé plusieurs de leurs amis. Cette
+catastrophe fesait partout un grand bruit pendant quelques
+heures. Pangloss, Candide, et Martin, en retournant à la petite
+métairie, rencontrèrent un bon vieillard qui prenait le frais à
+sa porte sous un berceau d'orangers. Pangloss, qui était aussi
+curieux que raisonneur, lui demanda comment se nommait le muphti
+qu'on venait d'étrangler. Je n'en sais rien, répondit le
+bon-homme, et je n'ai jamais su le nom d'aucun muphti ni d'aucun
+vizir. J'ignore absolument l'aventure dont vous me parlez; je
+présume qu'en général ceux qui se mêlent des affaires publiques
+périssent quelquefois misérablement, et qu'ils le méritent; mais
+je ne m'informe jamais de ce qu'on fait à Constantinople; je me
+contente d'y envoyer vendre les fruits du jardin que je cultive.
+Ayant dit ces mots, il fit entrer les étrangers dans sa maison;
+ses deux filles et ses deux fils leur présentèrent plusieurs
+sortes de sorbets qu'ils fesaient eux-mêmes, du kaïmak piqué
+d'écorces de cédrat confit, des oranges, des citrons, des limons,
+des ananas, des dattes, des pistaches, du café de Moka qui
+n'était point mêlé avec le mauvais café de Batavia et des îles.
+Après quoi les deux filles de ce bon musulman parfumèrent les
+barbes de Candide, de Pangloss, et de Martin.
+
+Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique
+terre? Je n'ai que vingt arpents, répondit le Turc; je les
+cultive avec mes enfants; le travail éloigne de nous trois grands
+maux, l'ennui, le vice, et le besoin.
+
+Candide en retournant dans sa métairie fit de profondes
+réflexions sur le discours du Turc. Il dit à Pangloss et à
+Martin: Ce bon vieillard me paraît s'être fait un sort bien
+préférable à celui des six rois avec qui nous avons eu l'honneur
+de souper. Les grandeurs, dit Pangloss, sont fort dangereuses,
+selon le rapport de tous les philosophes; car enfin Églon, roi
+des Moabites, fut assassiné par Aod; Absalon fut pendu par les
+cheveux et percé de trois dards; le roi Nadab, fils de Jéroboam,
+fut tué par Baasa; le roi Éla, par Zambri; Ochosias, par Jéhu;
+Athalie, par Joïada; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias,
+furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage,
+Darius, Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha,
+Arioviste, César, Pompée, Néron, Othon, Vitellius, Domitien,
+Richard II d'Angleterre, Édouard II, Henri VI, Richard III, Marie
+Stuart, Charles Ier, les trois Henri de France, l'empereur Henri
+IV? Vous savez..... Je sais aussi, dit Candide, qu'il faut
+cultiver notre jardin. Vous avez raison, dit Pangloss; car,
+quand l'homme fut mis dans le jardin d'Éden, il y fut mis _ut
+operaretur eum_, pour qu'il travaillât; ce qui prouve que l'homme
+n'est pas né pour le repos. Travaillons sans raisonner, dit
+Martin, c'est le seul moyen de rendre la vie supportable.
+
+Toute la petite société entra dans ce louable dessein; chacun se
+mit à exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup.
+Cunégonde était, à la vérité, bien laide; mais elle devint une
+excellente pâtissière; Paquette broda; la vieille eut soin du
+linge. Il n'y eut pas jusqu'à frère Giroflée qui ne rendît
+service; il fut un très bon menuisier, et même devint honnête
+homme: et Pangloss disait quelquefois à Candide: Tous les
+événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles;
+car enfin si vous n'aviez pas été chassé d'un beau château à
+grands coups de pied dans le derrière pour l'amour de
+mademoiselle Cunégonde, si vous n'aviez pas été mis à
+l'inquisition, si vous n'aviez pas couru l'Amérique à pied, si
+vous n'aviez pas donné un bon coup d'épée au baron, si vous
+n'aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d'Eldorado, vous
+ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches. Cela
+est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre
+jardin[1].
+
+ [1] Voyez, dans les _Mélanges_, année 1759, la _Lettre aux
+ auteurs du Journal encyclopédique_, datée du Ier avril. B.
+
+
+ FIN DE CANDIDE.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Candide, by Voltaire
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CANDIDE ***
+
+***** This file should be named 4650-8.txt or 4650-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/4/6/5/4650/
+
+Produced by Carlo Traverso
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
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+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
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+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
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+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
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+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
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+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+1.E.9.
+
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+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
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+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
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+
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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