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+The Project Gutenberg eBook of Candide, ou l’optimisme, by Voltaire
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
+will have to check the laws of the country where you are located before
+using this eBook.
+
+Title: Candide, ou l’optimisme
+
+Author: Voltaire
+
+Release Date: November 1, 2003 [eBook #4650]
+[Most recently updated: November 17, 2022]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+Produced by: Carlo Traverso
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CANDIDE, OU L’OPTIMISME ***
+
+
+
+
+OEUVRES
+
+DE
+
+VOLTAIRE.
+
+TOME XXXIII
+
+DE L’ IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,
+
+
+RUE JACOB, Nº 24.
+
+OEUVRES
+
+DE
+
+VOLTAIRE
+
+PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.
+
+PAR M. BEUCHOT.
+
+TOME XXXIII.
+
+ROMANS. TOME I.
+
+A PARIS,
+
+CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,
+
+
+RUE DE L’ÉPERON, Kº 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,
+
+
+RUE DU BATTOIR, Nº 20.
+
+MDCCCXXIX.
+
+CANDIDE,
+
+OU L’OPTIMISME
+
+
+
+
+ Préface de l’Éditeur
+ CHAPITRE I. Comment Candide fut élevé dans un beau château, et comment il fut chassé d’icelui.
+ CHAPITRE II Ce que devint Candide parmi les Bulgares.
+ CHAPITRE III. Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares, et ce qu’il devint.
+ CHAPITRE IV. Comment Candide rencontra son ancien maître de philosophie, le docteur Pangloss, et ce qui en advint.
+ CHAPITRE V. Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint du docteur Pangloss, de Candide, et de l’anabaptiste Jacques.
+ CHAPITRE VI. Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de terre, et comment Candide fut fessé.
+ CHAPITRE VII Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva ce qu’il aimait.
+ CHAPITRE VIII. Histoire de Cunégonde.
+ CHAPITRE IX. Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du grand-inquisiteur, et d’un Juif.
+ CHAPITRE X. Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la vieille, arrivent à Cadix, et leur embarquement.
+ CHAPITRE XI. Histoire de la vieille.
+ CHAPITRE XII. Suite des malheurs de la vieille.
+ CHAPITRE XIII. Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Cunégonde et de la vieille.
+ CHAPITRE XIV. Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les jésuites du Paraguai.
+ CHAPITRE XV. Comment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde.
+ CHAPITRE XVI. Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles, deux singes, et les sauvages nommés Oreillons.
+ CHAPITRE XVII. Arrivée de Candide et de son valet au pays d’Eldorado, et ce qu’ils y virent.
+ CHAPITRE XVIII Ce qu’ils virent dans le pays d’Eldorado[1].
+ CHAPITRE XIX. Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance avec Martin.
+ CHAPITRE XX. Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin.
+ CHAPITRE XXI. Candide et Martin approchent des côtes de France, et raisonnent.
+ CHAPITRE XXII[1]. Ce qui arriva en France à Candide et à Martin.
+ CHAPITRE XXIII. Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient.
+ CHAPITRE XXIV. De Paquette, et de frère Giroflée.
+ CHAPITRE XXV. Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien.
+ CHAPITRE XXVI. D’un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et qui ils étaient.
+ CHAPITRE XXVII. Voyage de Candide à Constantinople.
+ CHAPITRE XXVIII. Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à Martin, etc.
+ CHAPITRE XXIX. Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille.
+ CHAPITRE XXX. Conclusion.
+
+
+
+
+Préface de l’Éditeur
+
+
+_Candide_ parut au plus tard en mars 1759. Le roi de Prusse en accuse
+réception par sa lettre du 28 du mois d’avril.
+
+Voltaire en avait envoyé le manuscrit à la duchesse de La Vallière, qui
+lui fit répondre qu’il aurait pu se passer d’y mettre tant
+d’indécences, et qu’un écrivain tel que lui n’avait pas besoin d’avoir
+recours à cette ressource pour se procurer des lecteurs.
+
+Beaucoup d’autres personnes furent scandalisées de _Candide_, et
+Voltaire désavoua cet ouvrage, qu’il appelle lui-même une coïonnerie.
+Il ne faut pas, au reste, prendre à la lettre son titre d’optimisme.
+L’optimisme, dit-il ailleurs[1], n’est qu’une fatalité désespérante.
+
+[1] _Homélie sur l’athéisme_. Voyez les _Mélanges_, année 1767; et
+aussi, tome XII, une des notes du troisième _Discours sur l’homme_.
+
+
+Voltaire écrivit, sous le nom de Mead, une lettre relative à Candide,
+qui fut insérée dans le _Journal encyclopédique_, du 15 juillet 1759:
+on la trouvera dans les Mélanges, à cette date.
+
+C’est à Thorel de Campigneulles, mort en 1809, qu’on attribue une
+_Seconde partie de Candide_, publiée en 1761, et plusieurs fois
+réimprimée à la suite de l’ouvrage de Voltaire, comme étant de lui. On
+l’a même admise dans une édition intitulée: _Collection complète des
+Oeuvres de M, de Voltaire, 1764, in-12_. L’édition de Candide, 1778,
+avec des figures dessinées et gravées par Daniel Chodowicky, contient
+les deux parties.
+
+Le _Remercîment de Candide à M. de Voltaire_ (par Marconnay) est de
+1760.
+
+Linguet publia, en 1766, la _Cacomonade, histoire politique et morale,
+traduite de l’allemand, du docteur Pangloss, par le docteur lui-même,
+depuis son retour de Constantinople_, 1766, in-12; nouvelle édition,
+augmentée d’une lettre du même auteur, 1766, in-12. Un arrêt de la cour
+royale de Paris, du 16 novembre 1822 (inséré dans le _Moniteur_ du 26
+mars 1825), ordonne la destruction de la _Canonnade, ou Histoire du Mal
+de Naples, par Linguet_. Ce n’est pas la première fois que les ouvrages
+condamnés sont mal désignés dans les jugements. L’arrêt de la cour du
+parlement, du 6 août 1761, ordonne de lacérer et brûler le tome XIII du
+Commentaire de Salmeron, qui n’a que quatre volumes.
+
+_Candide en Danemarck, ou l’Optimisme des honnêtes gens_, est d’un
+auteur qu’on ne connaît pas.
+
+_Antoine Bernard et Rosalie, ou le Petit Candide_, a paru en 1796, un
+volume in-i8.
+
+Le _Voyage de Candide fils au pays d’Eldorado, vers la fin du
+dix-huitième siècle, pour servir de suite aux aventures de M. son
+père_, an XI-1803, a deux volumes in-8º.
+
+Le chapitre XXVI de _Candide_ a été imité, en 1815, par Lemontey, dans
+un article intitulé: _Le Carnaval de Vénise_. J’ai renoncé à reproduire
+ce petit morceau, lorsque j’ai vu l’annonce des _Oeuvres de Lemonley_,
+où sans doute on le trouvera.
+
+J.-J. Rousseau prétendait[2] que c’est sa _Lettre sur la Providence_
+qui a donné naissance à _Candide_; _Candide en est la réponse_.
+Voltaire en avait fait _une de deux pages où il bat la campagne, et
+Candide parut dix mois après_.
+
+[2] Lettre de J. J. Rousseau au prince de Wirtemberg, du 11 mars 1764.
+
+
+Ce que Rousseau appelle sa _Lettre sur la Providence_, est sa lettre à
+Voltaire du 18 août 1756; la réponse de Voltaire est du 21 septembre
+1766; Candide ne vit le jour que vingt-sept à vingt-neuf mois plus
+tard.
+
+———
+
+Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres, sont
+de Voltaire.
+
+Les notes signées d’un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet et
+Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de chacun.
+
+Les additions que j’ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes des
+éditeurs de Kehl, en sont séparées par un—, et sont, comme mes notes,
+signées de l’initiale de mon nom.
+
+BEUCHOT.
+
+
+4 octobre 1829.
+
+
+
+
+CANDIDE,
+
+
+ou
+
+L’OPTIMISME,
+
+TRADUIT DE L’ALLEMAND
+
+DE M. LE DOCTEUR RALPH,
+
+AVEC LES ADDITIONS
+
+QU’ON A TROUVÉES DANS LA POCHE DU DOCTEUR, LORSQU’IL MOURUT
+
+À MINDEN, L’AN DE GRÂCE 1759
+
+
+1759
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+Comment Candide fut élevé dans un beau château, et comment il fut
+chassé d’icelui.
+
+
+Il y avait en Vestphalie, dans le château de M. le baron de
+Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les
+moeurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le
+jugement assez droit, avec l’esprit le plus simple; c’est, je crois,
+pour cette raison qu’on le nommait Candide. Les anciens domestiques de
+la maison soupçonnaient qu’il était fils de la soeur de monsieur le
+baron et d’un bon et honnête gentilhomme du voisinage, que cette
+demoiselle ne voulut jamais épouser parce qu’il n’avait pu prouver que
+soixante et onze quartiers, et que le reste de son arbre généalogique
+avait été perdu par l’injure du temps.
+
+Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la
+Westphalie, car son château avait une porte et des fenêtres. Sa grande
+salle même était ornée d’une tapisserie. Tous les chiens de ses
+basses-cours composaient une meute dans le besoin; ses palefreniers
+étaient ses piqueurs; le vicaire du village était son grand-aumônier.
+Ils l’appelaient tous monseigneur, et ils riaient quand il fesait des
+contes.
+
+Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante livres,
+s’attirait par là une très grande considération, et fesait les honneurs
+de la maison avec une dignité qui la rendait encore plus respectable.
+Sa fille Cunégonde, âgée de dix-sept ans, était haute en couleur,
+fraîche, grasse, appétissante. Le fils du baron paraissait en tout
+digne de son père. Le précepteur Pangloss[1] était l’oracle de la
+maison, et le petit Candide écoutait ses leçons avec toute la bonne foi
+de son âge et de son caractère.
+
+[1] De _pan_, tout, et _glossa_, langue. B.
+
+
+Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il
+prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que,
+dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le
+baron était le plus beau des châteaux, et madame la meilleure des
+baronnes possibles.
+
+Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement;
+car tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la
+meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des
+lunettes; aussi avons-nous des lunettes[2]. Les jambes sont visiblement
+instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres
+ont été formées pour être taillées et pour en faire des châteaux; aussi
+monseigneur a un très beau château: le plus grand baron de la province
+doit être le mieux logé; et les cochons étant faits pour être mangés,
+nous mangeons du porc toute l’année: par conséquent, ceux qui ont
+avancé que tout est bien ont dit une sottise; il fallait dire que tout
+est au mieux.
+
+[2] Voyez tome XXVII, page 528; et dans les _Mélanges_, année 1738, le
+chapitre XI de la troisième partie des _Éléments de la philosophie de
+Newton_; et année 1768, le chapitre X des _Singularités de la nature_.
+B.
+
+
+Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment; car il trouvait
+mademoiselle Cunégonde extrêmement belle, quoiqu’il ne prît jamais la
+hardiesse de le lui dire. Il concluait qu’après le bonheur d’être né
+baron de Thunder-ten-tronckh, le second degré de bonheur était d’être
+mademoiselle Cunégonde; le troisième, de la voir tous les jours; et le
+quatrième, d’entendre maître Pangloss, le plus grand philosophe de la
+province, et par conséquent de toute la terre.
+
+Un jour Cunégonde, en se promenant auprès du château, dans le petit
+bois qu’on appelait parc, vit entre des broussailles le docteur
+Pangloss qui donnait une leçon de physique expérimentale à la femme de
+chambre de sa mère, petite brune très jolie et très docile. Comme
+mademoiselle Cunégonde avait beaucoup de disposition pour les sciences,
+elle observa, sans souffler, les expériences réitérées dont elle fut
+témoin; elle vit clairement la raison suffisante du docteur, les effets
+et les causes, et s’en retourna tout agitée, toute pensive, toute
+remplie du désir d’être savante, songeant qu’elle pourrait bien être la
+raison suffisante du jeune Candide, qui pouvait aussi être la sienne.
+
+Elle rencontra Candide en revenant au château, et rougit: Candide
+rougit aussi. Elle lui dit bonjour d’une voix entrecoupée; et Candide
+lui parla sans savoir ce qu’il disait. Le lendemain, après le dîner,
+comme on sortait de table, Cunégonde et Candide se trouvèrent derrière
+un paravent; Cunégonde laissa tomber son mouchoir, Candide le ramassa;
+elle lui prit innocemment la main; le jeune homme baisa innocemment la
+main de la jeune demoiselle avec une vivacité, une sensibilité, une
+grâce toute particulière; leurs bouches se rencontrèrent, leurs yeux
+s’enflammèrent, leurs genoux tremblèrent, leurs mains s’égarèrent. M.
+le baron de Thunder-ten-tronckh passa auprès du paravent, et voyant
+cette cause et cet effet, chassa Candide du château à grands coups de
+pied dans le derrière. Cunégonde s’évanouit: elle fut souffletée par
+madame la baronne dès qu’elle fut revenue à elle-même; et tout fut
+consterné dans le plus beau et le plus agréable des châteaux possibles.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+Ce que devint Candide parmi les Bulgares.
+
+
+Candide, chassé du paradis terrestre, marcha longtemps sans savoir où,
+pleurant, levant les yeux au ciel, les tournant souvent vers le plus
+beau des châteaux qui renfermait la plus belle des baronnettes; il se
+coucha sans souper au milieu des champs entre deux sillons; la neige
+tombait à gros flocons. Candide, tout transi, se traîna le lendemain
+vers la ville voisine, qui s’appelle _Valdberghoff-trarbk-dikdorff_,
+n’ayant point d’argent, mourant de faim et de lassitude. Il s’arrêta
+tristement à la porte d’un cabaret. Deux hommes habillés de bleu le
+remarquèrent: Camarade, dit l’un, voilà un jeune homme très bien fait,
+et qui a la taille requise; ils s’avancèrent vers Candide et le
+prièrent à dîner très civilement.—Messieurs, leur dit Candide avec une
+modestie charmante, vous me faites beaucoup d’honneur, mais je n’ai pas
+de quoi payer mon écot.—Ah! monsieur, lui dit un des bleus, les
+personnes de votre figure et de votre mérite ne paient jamais rien:
+n’avez-vous pas cinq pieds cinq pouces de haut?—Oui, messieurs, c’est
+ma taille, dit-il en fesant la révérence.—Ah! monsieur, mettez-vous à
+table; non seulement nous vous défraierons, mais nous ne souffrirons
+jamais qu’un homme comme vous manque d’argent; les hommes ne sont faits
+que pour se secourir les uns les autres.—Vous avez raison, dit Candide;
+c’est ce que M. Pangloss m’a toujours dit, et je vois bien que tout est
+au mieux. On le prie d’accepter quelques écus, il les prend et veut
+faire son billet; on n’en veut point, on se met à table. N’aimez-vous
+pas tendrement?….—Oh! oui, répond-il, j’aime tendrement mademoiselle
+Cunégonde.—Non, dit l’un de ces messieurs, nous vous demandons si vous
+n’aimez pas tendrement le roi des Bulgares?—Point du tout, dit-il, car
+je ne l’ai jamais vu.—Comment! c’est le plus charmant des rois, et il
+faut boire à sa santé.—Oh! très volontiers, messieurs. Et il boit. C’en
+est assez, lui dit-on, vous voilà l’appui, le soutien, le défenseur, le
+héros des Bulgares; votre fortune est faite, et votre gloire est
+assurée. On lui met sur-le-champ les fers aux pieds, et on le mène au
+régiment. On le fait tourner à droite, à gauche, hausser la baguette,
+remettre la baguette, coucher en joue, tirer, doubler le pas, et on lui
+donne trente coups de bâton; le lendemain, il fait l’exercice un peu
+moins mal, et il ne reçoit que vingt coups; le surlendemain, on ne lui
+en donne que dix, et il est regardé par ses camarades comme un prodige.
+
+Candide, tout stupéfait, ne démêlait pas encore trop bien comment il
+était un héros. Il s’avisa un beau jour de printemps de s’aller
+promener, marchant tout droit devant lui, croyant que c’était un
+privilège de l’espèce humaine, comme de l’espèce animale, de se servir
+de ses jambes à son plaisir. Il n’eut pas fait deux lieues que voilà
+quatre autres héros de six pieds qui l’atteignent, qui le lient, qui le
+mènent dans un cachot. On lui demanda juridiquement ce qu’il aimait le
+mieux d’être fustigé trente-six fois par tout le régiment, ou de
+recevoir à-la-fois douze balles de plomb dans la cervelle. Il eut beau
+dire que les volontés sont libres, et qu’il ne voulait ni l’un ni
+l’autre, il fallut faire un choix; il se détermina, en vertu du don de
+Dieu qu’on nomme _liberté_, à passer trente-six fois par les baguettes;
+il essuya deux promenades. Le régiment était composé de deux mille
+hommes; cela lui composa quatre mille coups de baguette, qui, depuis la
+nuque du cou jusqu’au cul, lui découvrirent les muscles et les nerfs.
+Comme on allait procéder à la troisième course, Candide, n’en pouvant
+plus, demanda en grâce qu’on voulût bien avoir la bonté de lui casser
+la tête; il obtint cette faveur; on lui bande les yeux; on le fait
+mettre à genoux. Le roi des Bulgares passe dans ce moment, s’informe du
+crime du patient; et comme ce roi avait un grand génie, il comprit, par
+tout ce qu’il apprit de Candide, que c’était un jeune métaphysicien
+fort ignorant des choses de ce monde, et il lui accorda sa grâce avec
+une clémence qui sera louée dans tous les journaux et dans tous les
+siècles. Un brave chirurgien guérit Candide en trois semaines avec les
+émollients enseignés par Dioscoride. Il avait déjà un peu de peau et
+pouvait marcher, quand le roi des Bulgares livra bataille au roi des
+Abares.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares, et ce qu’il devint.
+
+
+Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les
+deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours,
+les canons; formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en
+enfer. Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de
+chaque côté; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ
+neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette
+fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers
+d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes.
+Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu’il put
+pendant cette boucherie héroïque.
+
+Enfin, tandis que les deux rois fesaient chanter des _Te Deum_, chacun
+dans son camp, il prit le parti d’aller raisonner ailleurs des effets
+et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et
+gagna d’abord un village voisin; il était en cendres: c’était un
+village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit
+public. Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs
+femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles
+sanglantes; là des filles éventrées après avoir assouvi les besoins
+naturels de quelques héros, rendaient les derniers soupirs; d’autres à
+demi brûlées criaient qu’on achevât de leur donner la mort. Des
+cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes
+coupés.
+
+Candide s’enfuit au plus vite dans un autre village: il appartenait à
+des Bulgares, et les héros abares l’avaient traité de même. Candide,
+toujours marchant sur des membres palpitants ou à travers des ruines,
+arriva enfin hors du théâtre de la guerre, portant quelques petites
+provisions dans son bissac, et n’oubliant jamais mademoiselle
+Cunégonde. Ses provisions lui manquèrent quand il fut en Hollande; mais
+ayant entendu dire que tout le monde était riche dans ce pays-là, et
+qu’on y était chrétien, il ne douta pas qu’on ne le traitât aussi bien
+qu’il l’avait été dans le château de M. le baron, avant qu’il en eût
+été chassé pour les beaux yeux de mademoiselle Cunégonde.
+
+Il demanda l’aumône à plusieurs graves personnages, qui lui répondirent
+tous que, s’il continuait à faire ce métier, on l’enfermerait dans une
+maison de correction pour lui apprendre à vivre.
+
+Il s’adressa ensuite à un homme qui venait de parler tout seul une
+heure de suite sur la charité dans une grande assemblée. Cet orateur le
+regardant de travers lui dit: Que venez-vous faire ici? y êtes-vous
+pour la bonne cause? Il n’y a point d’effet sans cause, répondit
+modestement Candide; tout est enchaîné nécessairement et arrangé pour
+le mieux. Il a fallu que je fusse chassé d’auprès de mademoiselle
+Cunégonde, que j’aie passé par les baguettes, et il faut que je demande
+mon pain, jusqu’à ce que je puisse en gagner; tout cela ne pouvait être
+autrement. Mon ami, lui dit l’orateur, croyez-vous que le pape soit
+l’antechrist? Je ne l’avais pas encore entendu dire, répondit Candide:
+mais qu’il le soit, ou qu’il ne le soit pas, je manque de pain. Tu ne
+mérites pas d’en manger, dit l’autre: va, coquin, va, misérable, ne
+m’approche de ta vie. La femme de l’orateur ayant mis la tête à la
+fenêtre, et avisant un homme qui doutait que le pape fût antechrist,
+lui répandit sur le chef un plein….. O ciel! à quel excès se porte le
+zèle de la religion dans les dames!
+
+Un homme qui n’avait point été baptisé, un bon anabaptiste, nommé
+Jacques, vit la manière cruelle et ignominieuse dont on traitait ainsi
+un de ses frères, un être à deux pieds sans plumes, qui avait une âme;
+il l’amena chez lui, le nettoya, lui donna du pain et de la bière, lui
+fit présent de deux florins, et voulut même lui apprendre à travailler
+dans ses manufactures aux étoffes de Perse qu’on fabrique en Hollande.
+Candide se prosternant presque devant lui, s’écriait: Maître Pangloss
+me l’avait bien dit que tout est au mieux dans ce monde, car je suis
+infiniment plus touché de votre extrême générosité que de la dureté de
+ce monsieur à manteau noir, et de madame son épouse.
+
+Le lendemain, en se promenant, il rencontra un gueux tout couvert de
+pustules, les yeux morts, le bout du nez rongé, la bouche de travers,
+les dents noires, et parlant de la gorge, tourmenté d’une toux
+violente, et crachant une dent à chaque effort.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+Comment Candide rencontra son ancien maître de philosophie, le docteur
+Pangloss, et ce qui en advint.
+
+
+Candide, plus ému encore de compassion que d’horreur, donna à cet
+épouvantable gueux les deux florins qu’il avait reçus de son honnête
+anabaptiste Jacques. Le fantôme le regarda fixement, versa des larmes,
+et sauta à son cou. Candide effrayé recule. Hélas! dit le misérable à
+l’autre misérable, ne reconnaissez-vous plus votre cher Pangloss?
+Qu’entends-je? vous, mon cher maître! vous, dans cet état horrible!
+quel malheur vous est-il donc arrivé? pourquoi n’êtes-vous plus dans le
+plus beau des châteaux? qu’est devenue mademoiselle Cunégonde, la perle
+des filles, le chef-d’oeuvre de la nature? Je n’en peux plus, dit
+Pangloss. Aussitôt Candide le mena dans l’étable de l’anabaptiste, où
+il lui fit manger un peu de pain; et quand Pangloss fut refait: Eh
+bien! lui dit-il, Cunégonde? Elle est morte, reprit l’autre. Candide
+s’évanouit à ce mot: son ami rappela ses sens avec un peu de mauvais
+vinaigre qui se trouva par hasard dans l’étable. Candide rouvre les
+yeux. Cunégonde est morte! Ah! meilleur des mondes, où êtes-vous? Mais
+de quelle maladie est-elle morte? ne serait-ce point de m’avoir vu
+chasser du beau château de monsieur son père à grands coups de pied?
+Non, dit Pangloss, elle a été éventrée par des soldats bulgares, après
+avoir été violée autant qu’on peut l’être; ils ont cassé la tête à
+monsieur le baron qui voulait la défendre; madame la baronne a été
+coupée en morceaux; mon pauvre pupille traité précisément comme sa
+soeur; et quant au château, il n’est pas resté pierre sur pierre, pas
+une grange, pas un mouton, pas un canard, pas un arbre; mais nous avons
+été bien vengés, car les Abares en ont fait autant dans une baronnie
+voisine qui appartenait à un seigneur bulgare.
+
+A ce discours, Candide s’évanouit encore; mais revenu à soi, et ayant
+dit tout ce qu’il devait dire, il s’enquit de la cause et de l’effet,
+et de la raison suffisante qui avait mis Pangloss dans un si piteux
+état. Hélas! dit l’autre, c’est l’amour: l’amour, le consolateur du
+genre humain, le conservateur de l’univers, l’âme de tous les êtres
+sensibles, le tendre amour. Hélas! dit Candide, je l’ai connu cet
+amour, ce souverain des coeurs, cette âme de notre âme; il ne m’a
+jamais valu qu’un baiser et vingt coups de pied au cul. Comment cette
+belle cause a-t-elle pu produire en vous un effet si abominable?
+
+Pangloss répondit en ces termes: O mon cher Candide! vous avez connu
+Paquette, cette jolie suivante de notre auguste baronne: j’ai goûté
+dans ses bras les délices du paradis, qui ont produit ces tourments
+d’enfer dont vous me voyez dévoré; elle en était infectée, elle en est
+peut-être morte. Paquette tenait ce présent d’un cordelier très savant
+qui avait remonté à la source, car il l’avait eu d’une vieille
+comtesse, qui l’avait reçu d’un capitaine de cavalerie, qui le devait à
+une marquise, qui le tenait d’un page, qui l’avait reçu d’un jésuite,
+qui, étant novice, l’avait eu en droite ligne d’un des compagnons de
+Christophe Colomb. Pour moi, je ne le donnerai à personne, car je me
+meurs.
+
+O Pangloss! s’écria Candide, voilà une étrange généalogie! n’est-ce pas
+le diable qui en fut la souche? Point du tout, répliqua ce grand homme;
+c’était une chose indispensable dans le meilleur des mondes, un
+ingrédient nécessaire; car si Colomb n’avait pas attrapé dans une île
+de l’Amérique cette maladie[1] qui empoisonne la source de la
+génération, qui souvent même empêche la génération, et qui est
+évidemment l’opposé du grand but de la nature, nous n’aurions ni le
+chocolat ni la cochenille; il faut encore observer que
+jusqu’aujourd’hui, dans notre continent, cette maladie nous est
+particulière, comme la controverse. Les Turcs, les Indiens, les
+Persans, les Chinois, les Siamois, les Japonais, ne la connaissent pas
+encore; mais il y a une raison suffisante pour qu’ils la connaissent à
+leur tour dans quelques siècles. En attendant elle a fait un
+merveilleux progrès parmi nous, et surtout dans ces grandes armées
+composées d’honnêtes stipendiaires bien élevés, qui décident du destin
+des états; on peut assurer que, quand trente mille hommes combattent en
+bataille rangée contre des troupes égales en nombre, il y a environ
+vingt mille vérolés de chaque côté.
+
+[1] Voyez tome XXXI, page 7. B.
+
+
+Voilà qui est admirable, dit Candide; mais il faut vous faire guérir.
+Et comment le puis-je? dit Pangloss; je n’ai pas le sou, mon ami, et
+dans toute l’étendue de ce globe on ne peut ni se faire saigner, ni
+prendre un lavement sans payer, ou sans qu’il y ait quelqu’un qui paie
+pour nous.
+
+Ce dernier discours détermina Candide; il alla se jeter aux pieds de
+son charitable anabaptiste Jacques, et lui fit une peinture si
+touchante de l’état où son ami était réduit, que le bon-homme n’hésita
+pas à recueillir le docteur Pangloss; il le fit guérir à ses dépens.
+Pangloss, dans la cure, ne perdit qu’un oeil et une oreille. Il
+écrivait bien, et savait parfaitement l’arithmétique. L’anabaptiste
+Jacques en fit son teneur de livres. Au bout de deux mois, étant obligé
+d’aller à Lisbonne pour les affaires de son commerce, il mena dans son
+vaisseau ses deux philosophes. Pangloss lui expliqua comment tout était
+on ne peut mieux. Jacques n’était pas de cet avis. Il faut bien,
+disait-il, que les hommes aient un peu corrompu la nature, car ils ne
+sont point nés loups, et ils sont devenus loups. Dieu ne leur a donné
+ni canons de vingt-quatre, ni baïonnettes, et ils se sont fait des
+baïonnettes et des canons pour se détruire. Je pourrais mettre en ligne
+de compte les banqueroutes, et la justice qui s’empare des biens des
+banqueroutiers pour en frustrer les créanciers. Tout cela était
+indispensable, répliquait le docteur borgne, et les malheurs
+particuliers font le bien général; de sorte que plus il y a de malheurs
+particuliers, et plus tout est bien. Tandis qu’il raisonnait, l’air
+s’obscurcit, les vents soufflèrent des quatre coins du monde, et le
+vaisseau fut assailli de la plus horrible tempête, à la vue du port de
+Lisbonne.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint du docteur
+Pangloss, de Candide, et de l’anabaptiste Jacques.
+
+
+La moitié des passagers affaiblis, expirants de ces angoisses
+inconcevables que le roulis d’un vaisseau porte dans les nerfs et dans
+toutes les humeurs du corps agitées en sens contraires, n’avait pas
+même la force de s’inquiéter du danger. L’autre moitié jetait des cris
+et fesait des prières; les voiles étaient déchirées, les mâts brisés,
+le vaisseau entr’ouvert. Travaillait qui pouvait, personne ne
+s’entendait, personne ne commandait. L’anabaptiste aidait un peu à la
+manoeuvre; il était sur le tillac; un matelot furieux le frappe
+rudement et l’étend sur les planches; mais du coup qu’il lui donna, il
+eut lui-même une si violente secousse, qu’il tomba hors du vaisseau, la
+tête la première. Il restait suspendu et accroché à une partie de mât
+rompu. Le bon Jacques court à son secours, l’aide à remonter, et de
+l’effort qu’il fait, il est précipité dans la mer à la vue du matelot,
+qui le laissa périr sans daigner seulement le regarder. Candide
+approche, voit son bienfaiteur qui reparaît un moment, et qui est
+englouti pour jamais. Il veut se jeter après lui dans la mer: le
+philosophe Pangloss l’en empêche, en lui prouvant que la rade de
+Lisbonne avait été formée exprès pour que cet anabaptiste s’y noyât.
+Tandis qu’il le prouvait _à priori_, le vaisseau s’entr’ouvre, tout
+périt à la réserve de Pangloss, de Candide, et de ce brutal de matelot
+qui avait noyé le vertueux anabaptiste; le coquin nagea heureusement
+jusqu’au rivage, où Pangloss et Candide furent portés sur une planche.
+
+Quand ils furent revenus un peu à eux, ils marchèrent vers Lisbonne; il
+leur restait quelque argent, avec lequel ils espéraient se sauver de la
+faim après avoir échappé à la tempête.
+
+A peine ont-ils mis le pied dans la ville, en pleurant la mort de leur
+bienfaiteur, qu’ils sentent la terre trembler sous leurs pas[1]; la mer
+s’élève en bouillonnant dans le port, et brise les vaisseaux qui sont à
+l’ancre. Des tourbillons de flammes et de cendres couvrent les rues et
+les places publiques; les maisons s’écroulent, les toits sont renversés
+sur les fondements, et les fondements se dispersent; trente mille
+habitants de tout âge et de tout sexe sont écrasés sous des ruines. Le
+matelot disait en sifflant et en jurant: il y aura quelque chose à
+gagner ici. Quelle peut être la raison suffisante de ce phénomène?
+disait Pangloss. Voici le dernier jour du monde! s’écriait Candide. Le
+matelot court incontinent au milieu des débris, affronte la mort pour
+trouver de l’argent, en trouve, s’en empare, s’enivre, et ayant cuvé
+son vin, achète les faveurs de la première fille de bonne volonté qu’il
+rencontre sur les ruines des maisons détruites, et au milieu des
+mourants et des morts. Pangloss le tirait cependant par la manche: Mon
+ami, lui disait-il, cela n’est pas bien, vous manquez à la raison
+universelle, vous prenez mal votre temps. Tête et sang, répondit
+l’autre, je suis matelot et né à Batavia; j’ai marché quatre fois sur
+le crucifix dans quatre voyages au Japon[2]; tu as bien trouvé ton
+homme avec ta raison universelle!
+
+[1] Le tremblement de terre de Lisbonne est du 1er novembre 1755. B.
+
+
+[2] Voyez tome XVIII, page 470. B.
+
+
+Quelques éclats de pierre avaient blessé Candide; il était étendu dans
+la rue et couvert de débris. Il disait à Pangloss: Hélas! procure-moi
+un peu de vin et d’huile; je me meurs. Ce tremblement de terre n’est
+pas une chose nouvelle, répondit Pangloss; la ville de Lima éprouva les
+mêmes secousses en Amérique l’année passée; mêmes causes, mêmes effets;
+il y a certainement une traînée de soufre sous terre depuis Lima
+jusqu’à Lisbonne. Rien n’est plus probable, dit Candide; mais, pour
+Dieu, un peu d’huile et de vin. Comment probable? répliqua le
+philosophe, je soutiens que la chose est démontrée. Candide perdit
+connaissance, et Pangloss lui apporta un peu d’eau d’une fontaine
+voisine.
+
+Le lendemain, ayant trouvé quelques provisions de bouche en se glissant
+à travers des décombres, ils réparèrent un peu leurs forces. Ensuite
+ils travaillèrent comme les autres à soulager les habitants échappés à
+la mort. Quelques citoyens, secourus par eux, leur donnèrent un aussi
+bon dîner qu’on le pouvait dans un tel désastre: il est vrai que le
+repas était triste; les convives arrosaient leur pain de leurs larmes;
+mais Pangloss les consola, en les assurant que les choses ne pouvaient
+être autrement: Car, dit-il, tout ceci est ce qu’il y a de mieux; car
+s’il y a un volcan à Lisbonne, il ne pouvait être ailleurs; car il est
+impossible que les choses ne soient pas où elles sont, car tout est
+bien.
+
+Un petit homme noir, familier de l’inquisition, lequel était à côté de
+lui, prit poliment la parole et dit: Apparemment que monsieur ne croit
+pas au péché originel; car si tout est au mieux, il n’y a donc eu ni
+chute ni punition.
+
+Je demande très humblement pardon à votre excellence, répondit Pangloss
+encore plus poliment, car la chute de l’homme et la malédiction
+entraient nécessairement dans le meilleur des mondes possibles.
+Monsieur ne croit donc pas à la liberté? dit le familier. Votre
+excellence m’excusera, dit Pangloss; la liberté peut subsister avec la
+nécessité absolue; car il était nécessaire que nous fussions libres;
+car enfin la volonté déterminée…… Pangloss était au milieu de sa
+phrase, quand le familier fit un signe de tête à son estafier qui lui
+servait à boire du vin de Porto ou d’Oporto.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de
+terre, et comment Candide fut fessé.
+
+
+Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de
+Lisbonne, les sages du pays n’avaient pas trouvé un moyen plus efficace
+pour prévenir une ruine totale que de donner au peuple un bel
+auto-da-fé[1]; il était décidé par l’université de Coïmbre que le
+spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en grande
+cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de
+trembler.
+
+[1] Après le tremblement de terre de Lisbonne, on y fit en effet un
+autoda-fé, le 20 juin 1756; voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du
+_Précis du Siècle de Louis XV_. B.
+
+
+On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d’avoir épousé sa
+commère, et deux Portugais qui en mangeant un poulet en avaient arraché
+le lard: on vint lier après le dîner le docteur Pangloss et son
+disciple Candide, l’un pour avoir parlé, et l’autre pour l’avoir écouté
+avec un air d’approbation: tous deux furent menés séparément dans des
+appartements d’une extrême fraîcheur, dans lesquels on n’était jamais
+incommodé du soleil: huit jours après ils furent tous deux revêtus d’un
+san-benito, et on orna leurs têtes de mitres de papier: la mitre et le
+san-benito de Candide étaient peints de flammes renversées, et de
+diables qui n’avaient ni queues ni griffes; mais les diables de
+Pangloss portaient griffes et queues, et les flammes étaient droites.
+Ils marchèrent en procession ainsi vêtus, et entendirent un sermon très
+pathétique, suivi d’une belle musique en faux-bourdon. Candide fut
+fessé en cadence, pendant qu’on chantait; le Biscayen et les deux
+hommes qui n’avaient point voulu manger de lard furent brûlés, et
+Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit pas la coutume. Le même jour la
+terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable.
+
+Candide épouvanté, interdit, éperdu, tout sanglant, tout palpitant, se
+disait à lui-même: Si c’est ici le meilleur des mondes possibles, que
+sont donc les autres? passe encore si je n’étais que fessé, je l’ai été
+chez les Bulgares; mais, ô mon cher Pangloss! le plus grand des
+philosophes, faut-il vous avoir vu pendre, sans que je sache pourquoi!
+ô mon cher anabaptiste! le meilleur des hommes, faut-il que vous ayez
+été noyé dans le port! ô mademoiselle Cunégonde! la perle des filles,
+faut-il qu’on vous ait fendu le ventre!
+
+Il s’en retournait, se soutenant à peine, prêché, fessé, absous, et
+béni, lorsqu’une vieille l’aborda, et lui dit: Mon fils, prenez
+courage, suivez-moi.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva ce
+qu’il aimait.
+
+
+Candide ne prit point courage, mais il suivit la vieille dans une
+masure: elle lui donna un pot de pommade pour se frotter, lui laissa à
+manger et à boire; elle lui montra un petit lit assez propre; il y
+avait auprès du lit un habit complet. Mangez, buvez, dormez, lui
+dit-elle, et que Notre-Dame d’Atocha[1], monseigneur saint Antoine de
+Padoue, et monseigneur saint Jacques de Compostelle prennent soin de
+vous! je reviendrai demain. Candide, toujours étonné de tout ce qu’il
+avait vu, de tout ce qu’il avait souffert, et encore plus de la charité
+de la vieille, voulut lui baiser la main. Ce n’est pas ma main qu’il
+faut baiser, dit la vieille; je reviendrai demain. Frottez-vous de
+pommade, mangez et dormez.
+
+[1] Sur Notre-Dame d’Atocha, voyez dans les _Mélanges_, année 1769, une
+des notes de Voltaire sur son _Extrait d’un journal_ (ou Mémoires de
+Dangeau). B.
+
+
+Candide, malgré tant de malheurs, mangea et dormit. Le lendemain la
+vieille lui apporte à déjeuner, visite son dos, le frotte elle-même
+d’une autre pommade: elle lui apporte ensuite à dîner: elle revient sur
+le soir et apporte à souper. Le surlendemain elle fit encore les mêmes
+cérémonies. Qui êtes-vous? lui disait toujours Candide; qui vous a
+inspiré tant de bonté? quelles grâces puis-je vous rendre? La bonne
+femme ne répondait jamais rien. Elle revint sur le soir, et n’apporta
+point à souper: Venez avec moi, dit-elle, et ne dites mot. Elle le
+prend sous le bras, et marche avec lui dans la campagne environ un
+quart de mille: ils arrivent à une maison isolée, entourée de jardins
+et de canaux. La vieille frappe à une petite porte. On ouvre; elle mène
+Candide, par un escalier dérobé, dans un cabinet doré, le laisse sur un
+canapé de brocart, referme la porte, et s’en va. Candide croyait rêver,
+et regardait toute sa vie comme un songe funeste, et le moment présent
+comme un songe agréable.
+
+La vieille reparut bientôt; elle soutenait avec peine une femme
+tremblante, d’une taille majestueuse, brillante de pierreries, et
+couverte d’un voile. Otez ce voile, dit la vieille à Candide. Le jeune
+homme approche; il lève le voile d’une main timide. Quel moment! quelle
+surprise! il croit voir mademoiselle Cunégonde; il la voyait en effet,
+c’était elle-même. La force lui manque, il ne peut proférer une parole,
+il tombe à ses pieds. Cunégonde tombe sur le canapé. La vieille les
+accable d’eaux spiritueuses, ils reprennent leurs sens, ils se parlent:
+ce sont d’abord des mots entrecoupés, des demandes et des réponses qui
+se croisent, des soupirs, des larmes, des cris. La vieille leur
+recommande de faire moins de bruit, et les laisse en liberté. Quoi!
+c’est vous, lui dit Candide, vous vivez! je vous retrouve en Portugal!
+On ne vous a donc pas violée? on ne vous a point fendu le ventre, comme
+le philosophe Pangloss me l’avait assuré? Si fait, dit la belle
+Cunégonde; mais on ne meurt pas toujours de ces deux accidents.—Mais
+votre père et votre mère ont-ils été tués?—Il n’est que trop vrai, dit
+Cunégonde en pleurant.—Et votre frère?—Mon frère a été tué aussi.—Et
+pourquoi êtes-vous en Portugal? et comment avez-vous su que j’y étais?
+et par quelle étrange aventure m’avez-vous fait conduire dans cette
+maison?—Je vous dirai tout cela, répliqua la dame; mais il faut
+auparavant que vous m’appreniez tout ce qui vous est arrivé depuis le
+baiser innocent que vous me donnâtes, et les coups de pied que vous
+reçûtes.
+
+Candide lui obéit avec un profond respect; et quoiqu’il fût interdit,
+quoique sa voix fût faible et tremblante, quoique l’échine lui fît
+encore un peu mal, il lui raconta de la manière la plus naïve tout ce
+qu’il avait éprouvé depuis le moment de leur séparation. Cunégonde
+levait les yeux au ciel: elle donna des larmes à la mort du bon
+anabaptiste et de Pangloss; après quoi elle parla en ces termes à
+Candide, qui ne perdait pas une parole, et qui la dévorait des yeux.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+Histoire de Cunégonde.
+
+
+J’étais dans mon lit et je dormais profondément, quand il plut au ciel
+d’envoyer les Bulgares dans notre beau château de Thunder-ten-tronckh;
+ils égorgèrent mon père et mon frère, et coupèrent ma mère par
+morceaux. Un grand Bulgare, haut de six pieds, voyant qu’à ce spectacle
+j’avais perdu connaissance, se mit à me violer; cela me fit revenir, je
+repris mes sens, je criai, je me débattis, je mordis, j’égratignai, je
+voulais arracher les yeux à ce grand Bulgare, ne sachant pas que tout
+ce qui arrivait dans le château de mon père était une chose d’usage: le
+brutal me donna un coup de couteau dans le flanc gauche dont je porte
+encore la marque. Hélas! j’espère bien la voir, dit le naïf Candide.
+Vous la verrez, dit Cunégonde; mais continuons. Continuez, dit Candide.
+
+Elle reprit ainsi le fil de son histoire: Un capitaine bulgare entra,
+il me vit toute sanglante, et le soldat ne se dérangeait pas. Le
+capitaine se mit en colère du peu de respect que lui témoignait, ce
+brutal, et le tua sur mon corps. Ensuite il me fit panser, et m’emmena
+prisonnière de guerre dans son quartier. Je blanchissais le peu de
+chemises qu’il avait, je fesais sa cuisine; il me trouvait fort jolie,
+il faut l’avouer; et je ne nierai pas qu’il ne fût très bien fait, et
+qu’il n’eût la peau blanche et douce; d’ailleurs peu d’esprit, peu de
+philosophie: on voyait bien qu’il n’avait pas été élevé par le docteur
+Pangloss. Au bout de trois mois, ayant perdu tout son argent, et
+s’étant dégoûté de moi, il me vendit à un Juif nommé don Issachar, qui
+trafiquait en Hollande et en Portugal, et qui aimait passionnément les
+femmes. Ce Juif s’attacha beaucoup à ma personne, mais il ne pouvait en
+triompher; je lui ai mieux résisté qu’au soldat bulgare: une personne
+d’honneur peut être violée une fois, mais sa vertu s’en affermit. Le
+Juif, pour m’apprivoiser, me mena dans cette maison de campagne que
+vous voyez. J’avais cru jusque-là qu’il n’y avait rien sur la terre de
+si beau que le château de Thunder-ten-tronckh; j’ai été détrompée.
+
+Le grand-inquisiteur m’aperçut un jour à la messe; il me lorgna
+beaucoup, et me fit dire qu’il avait à me parler pour des affaires
+secrètes. Je fus conduite à son palais; je lui appris ma naissance; il
+me représenta combien il était au-dessous de mon rang d’appartenir à un
+Israélite. On proposa de sa part à don Issachar de me céder à
+monseigneur. Don Issachar, qui est le banquier de la cour, et homme de
+crédit, n’en voulut rien faire. L’inquisiteur le menaça d’un
+auto-da-fé. Enfin mon Juif intimidé conclut un marché par lequel la
+maison et moi leur appartiendraient à tous deux en commun; que le Juif
+aurait pour lui les lundis, mercredis, et le jour du sabbat, et que
+l’inquisiteur aurait les autres jours de la semaine. Il y a six mois
+que cette convention subsiste. Ce n’a pas été sans querelles; car
+souvent il a été indécis si la nuit du samedi au dimanche appartenait à
+l’ancienne loi ou à la nouvelle. Pour moi, j’ai résisté jusqu’à présent
+à toutes les deux; et je crois que c’est pour cette raison que j’ai
+toujours été aimée.
+
+Enfin, pour détourner le fléau des tremblements de terre, et pour
+intimider don Issachar, il plut à monseigneur l’inquisiteur de célébrer
+un auto-da-fé. Il me fit l’honneur de m’y inviter. Je fus très bien
+placée; on servit aux dames des rafraîchissements entre la messe et
+l’exécution. Je fus, à la vérité, saisie d’horreur en voyant brûler ces
+deux Juifs et cet honnête Biscayen qui avait épousé sa commère: mais
+quelle fut ma surprise, mon effroi, mon trouble, quand je vis dans un
+san-benito, et sous une mitre, une figure qui ressemblait à celle de
+Pangloss! Je me frottai les yeux, je regardai attentivement, je le vis
+pendre; je tombai en faiblesse. A peine reprenais-je mes sens, que je
+vous vis dépouillé tout nu; ce fut là le comble de l’horreur, de la
+consternation, de la douleur, du désespoir. Je vous dirai, avec vérité,
+que votre peau est encore plus blanche, et d’un incarnat plus parfait
+que celle de mon capitaine des Bulgares. Cette vue redoubla tous les
+sentiments qui m’accablaient, qui me dévoraient. Je m’écriai, je voulus
+dire, Arrêtez, barbares! mais la voix me manqua, et mes cris auraient
+été inutiles. Quand vous eûtes été bien fessé: Comment se peut-il
+faire, disais-je, que l’aimable Candide et le sage Pangloss se trouvent
+à Lisbonne, l’un pour recevoir cent coups de fouet, et l’autre pour
+être pendu par l’ordre de monseigneur l’inquisiteur, dont je suis la
+bien-aimée? Pangloss m’a donc bien cruellement trompée, quand il me
+disait que tout va le mieux du monde!
+
+Agitée, éperdue, tantôt hors de moi-même, et tantôt prête de mourir de
+faiblesse, j’avais la tête remplie du massacre de mon père, de ma mère,
+de mon frère, de l’insolence de mon vilain soldat bulgare, du coup de
+couteau qu’il me donna, de ma servitude, de mon métier de cuisinière,
+de mon capitaine bulgare, de mon vilain don Issachar, de mon abominable
+inquisiteur, de la pendaison du docteur Pangloss, de ce grand miserere
+en faux-bourdon pendant lequel on vous fessait, et surtout du baiser
+que je vous avais donné derrière un paravent, le jour que je vous avais
+vu pour la dernière fois. Je louai Dieu, qui vous ramenait à moi par
+tant d’épreuves. Je recommandai à ma vieille d’avoir soin de vous, et
+de vous amener ici dès qu’elle le pourrait. Elle a très bien exécuté ma
+commission; j’ai goûté le plaisir inexprimable de vous revoir, de vous
+entendre, de vous parler. Vous devez avoir une faim dévorante; j’ai
+grand appétit; commençons par souper.
+
+Les voilà qui se mettent tous deux à table; et, après le souper, ils se
+replacent sur ce beau canapé dont on a déjà parlé; ils y étaient quand
+le signor don Issachar, l’un des maîtres de la maison, arriva. C’était
+le jour du sabbat. Il venait jouir de ses droits, et expliquer son
+tendre amour.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du grand-inquisiteur, et d’un
+Juif.
+
+
+Cet Issachar était le plus colérique Hébreu qu’on eût vu dans Israël,
+depuis la captivité en Babylone. Quoi! dit-il, chienne de galiléenne,
+ce n’est pas assez de monsieur l’inquisiteur? il faut que ce coquin
+partage aussi avec moi? En disant cela il tire un long poignard dont il
+était toujours pourvu, et, ne croyant pas que son adverse partie eût
+des armes, il se jette sur Candide; mais notre bon Vestphalien avait
+reçu une belle épée de la vieille avec l’habit complet. Il tire son
+épée, quoiqu’il eût les moeurs fort douces, et vous étend l’Israélite
+roide mort sur le carreau, aux pieds de la belle Cunégonde.
+
+Sainte Vierge! s’écria-t-elle, qu’allons-nous devenir? un homme tué
+chez moi! si la justice vient, nous sommes perdus. Si Pangloss n’avait
+pas été pendu, dit Candide, il nous donnerait un bon conseil dans cette
+extrémité, car c’était un grand philosophe. A son défaut, consultons la
+vieille. Elle était fort prudente, et commençait à dire son avis quand
+une autre petite porte s’ouvrit. Il était une heure après minuit,
+c’était le commencement du dimanche. Ce jour appartenait à monseigneur
+l’inquisiteur. Il entre et voit le fessé Candide, l’épée à la main, un
+mort étendu par terre, Cunégonde effarée, et la vieille donnant des
+conseils.
+
+Voici dans ce moment ce qui se passa dans l’âme de Candide, et comment
+il raisonna: Si ce saint homme appelle du secours, il me fera
+infailliblement brûler, il pourra en faire autant de Cunégonde; il m’a
+fait fouetter impitoyablement; il est mon rival; je suis en train de
+tuer; il n’y a pas à balancer. Ce raisonnement fut net et rapide; et,
+sans donner le temps à l’inquisiteur de revenir de sa surprise, il le
+perce d’outre en outre, et le jette à côté du Juif. En voici bien d’une
+autre, dit Cunégonde; il n’y a plus de rémission; nous sommes
+excommuniés, notre dernière heure est venue! Comment avez-vous fait,
+vous qui êtes né si doux, pour tuer en deux minutes un Juif et un
+prélat? Ma belle demoiselle, répondit Candide, quand on est amoureux,
+jaloux, et fouetté par l’inquisition, on ne se connaît plus.
+
+La vieille prit alors la parole, et dit: Il y a trois chevaux andalous
+dans l’écurie, avec leurs selles et leurs brides, que le brave Candide
+les prépare; madame a des moyadors et des diamants, montons vite à
+cheval, quoique je ne puisse me tenir que sur une fesse, et allons à
+Cadix; il fait le plus beau temps du monde, et c’est un grand plaisir
+de voyager pendant la fraîcheur de la nuit.
+
+Aussitôt Candide selle les trois chevaux; Cunégonde, la vieille, et
+lui, font trente milles d’une traite. Pendant qu’ils s’éloignaient, la
+sainte hermandad arrive dans la maison, on enterre monseigneur dans une
+belle église, on jette Issachar à la voirie.
+
+Candide, Cunégonde, et la vieille, étaient déjà dans la petite ville
+d’Avacéna, au milieu des montagnes de la Sierra-Morena; et ils
+parlaient ainsi dans un cabaret.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la vieille, arrivent à
+Cadix, et leur embarquement.
+
+
+Qui a donc pu me voler mes pistoles et mes diamants? disait en pleurant
+Cunégonde; de quoi vivrons-nous? comment ferons-nous? où trouver des
+inquisiteurs et des Juifs qui m’en donnent d’autres? Hélas! dit la
+vieille, je soupçonne fort un révérend père cordelier, qui coucha hier
+dans la même auberge que nous à Badajos; Dieu me garde de faire un
+jugement téméraire! mais il entra deux fois dans notre chambre, et il
+partit long-temps avant nous. Hélas! dit Candide, le bon Pangloss
+m’avait souvent prouvé que les biens de la terre sont communs à tous
+les hommes, que chacun y a un droit égal. Ce cordelier devait bien,
+suivant ces principes, nous laisser de quoi achever notre voyage. Il ne
+vous reste donc rien du tout, ma belle Cunégonde? Pas un maravédis,
+dit-elle. Quel parti prendre? dit Candide. Vendons un des chevaux, dit
+la vieille; je monterai en croupe derrière mademoiselle, quoique je ne
+puisse me tenir que sur une fesse, et nous arriverons à Cadix.
+
+Il y avait dans la même hôtellerie un prieur de bénédictins; il acheta
+le cheval bon marché. Candide, Cunégonde, et la vieille, passèrent par
+Lucena, par Chillas, par Lebrixa, et arrivèrent enfin à Cadix. On y
+équipait une flotte, et on y assemblait des troupes pour mettre à la
+raison les révérends pères jésuites du Paraguai, qu’on accusait d’avoir
+fait révolter une de leurs hordes contre les rois d’Espagne et de
+Portugal, auprès de la ville du Saint-Sacrement[1]. Candide, ayant
+servi chez les Bulgares, fit l’exercice bulgarien devant le général de
+la petite armée avec tant de grâce, de célérité, d’adresse, de fierté,
+d’agilité, qu’on lui donna une compagnie d’infanterie à commander. Le
+voilà capitaine; il s’embarque avec mademoiselle Cunégonde, la vieille,
+deux valets, et les deux chevaux andalous qui avaient appartenu à M. le
+grand-inquisiteur de Portugal.
+
+[1] Voyez tome XVII, page 470; et dans les _Mélanges_, année 1759, la
+_Lettre_ de M. Mead _aux auteurs du Journal encyclopédique_. B.
+
+
+Pendant toute la traversée ils raisonnèrent beaucoup sur la philosophie
+du pauvre Pangloss. Nous allons dans un autre univers, disait Candide;
+c’est dans celui-là, sans doute, que tout est bien: car il faut avouer
+qu’on pourrait gémir un peu de ce qui se passe dans le nôtre en
+physique et en morale. Je vous aime de tout mon coeur, disait
+Cunégonde; mais j’ai encore l’âme tout effarouchée de ce que j’ai vu,
+de ce que j’ai éprouvé. Tout ira bien, répliquait Candide; la mer de ce
+nouveau monde vaut déjà mieux que les mers de notre Europe; elle est
+plus calme, les vents plus constants. C’est certainement le
+Nouveau-Monde qui est le meilleur des univers possibles. Dieu le
+veuille! disait Cunégonde: mais j’ai été si horriblement malheureuse
+dans le mien, que mon coeur est presque fermé à l’espérance. Vous vous
+plaignez, leur dit la vieille; hélas! vous n’avez pas éprouvé des
+infortunes telles que les miennes. Cunégonde se mit presque à rire, et
+trouva cette bonne femme fort plaisante de prétendre être plus
+malheureuse qu’elle. Hélas! lui dit-elle, ma bonne, à moins que vous
+n’ayez été violée par deux Bulgares, que vous n’ayez reçu deux coups de
+couteau dans le ventre, qu’on n’ait démoli deux de vos châteaux, qu’on
+n’ait égorgé à vos yeux deux mères et deux pères, et que vous n’ayez vu
+deux de vos amants fouettés dans un auto-da-fé, je ne vois pas que vous
+puissiez l’emporter sur moi; ajoutez que je suis née baronne avec
+soixante et douze quartiers, et que j’ai été cuisinière. Mademoiselle,
+répondit la vieille, vous ne savez pas quelle est ma naissance; et si
+je vous montrais mon derrière, vous ne parleriez pas comme vous faites,
+et vous suspendriez votre jugement. Ce discours fit naître une extrême
+curiosité dans l’esprit de Cunégonde et de Candide. La vieille leur
+parla en ces termes.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+Histoire de la vieille.
+
+
+Je n’ai pas eu toujours les yeux éraillés et bordés d’écarlate; mon nez
+n’a pas toujours touché à mon menton, et je n’ai pas toujours été
+servante. Je suis la fille du pape Urbain X et de la princesse de
+Palestrine[a]. On m’éleva jusqu’à quatorze ans dans un palais auquel
+tous les châteaux de vos barons allemands n’auraient pas servi
+d’écurie; et une de mes robes valait mieux que toutes les magnificences
+de la Vestphalie. Je croissais en beauté, en grâces, en talents, au
+milieu des plaisirs, des respects, et des espérances: j’inspirais déjà
+de l’amour; ma gorge se formait; et quelle gorge! blanche, ferme,
+taillée comme celle de la Vénus de Médicis; et quels yeux! quelles
+paupières! quels sourcils noirs! quelles flammes brillaient dans mes
+deux prunelles, et effaçaient la scintillation des étoiles! comme me
+disaient les poètes du quartier. Les femmes qui m’habillaient et qui me
+déshabillaient tombaient en extase en me regardant par-devant et
+par-derrière; et tous les hommes auraient voulu être à leur place.
+
+[a] Voyez l’extrême discrétion de l’auteur; il n’y eut jusqu’à présent
+aucun pape nommé Urbain X; il craint de donner une bâtarde à un pape
+connu. Quelle circonspection! quelle délicatesse de conscience!—Cette
+note de Voltaire est posthume. Elle n’était même pas dans les éditions
+de Kehl. Je la tiens de feu Décrois. Le dernier pape du nom d’Urbain
+est Urbain VIII, mort en 1644. B.
+
+
+Je fus fiancée à un prince souverain de Massa-Carrara: quel prince!
+aussi beau que moi, pétri de douceur et d’agréments, brillant d’esprit
+et brûlant d’amour; je l’aimais comme on aime pour la première fois,
+avec idolâtrie, avec emportement. Les noces furent préparées: c’était
+une pompe, une magnificence inouïe; c’étaient des fêtes, des
+carrousels, des opéra-buffa continuels; et toute l’Italie fit pour moi
+des sonnets dont il n’y eut pas un seul de passable. Je touchais au
+moment de mon bonheur, quand une vieille marquise, qui avait été
+maîtresse de mon prince, l’invita à prendre du chocolat chez elle; il
+mourut en moins de deux heures avec des convulsions épouvantables; mais
+ce n’est qu’une bagatelle. Ma mère au désespoir, et bien moins affligée
+que moi, voulut s’arracher pour quelque temps à un séjour si funeste.
+Elle avait une très belle terre auprès de Gaïète: nous nous embarquâmes
+sur une galère du pays, dorée comme l’autel de Saint-Pierre de Rome.
+Voilà qu’un corsaire de Salé fond sur nous et nous aborde: nos soldats
+se défendirent comme des soldats du pape; ils se mirent tous à genoux
+en jetant leurs armes, et en demandant au corsaire une absolution _in
+articulo mortis_.
+
+Aussitôt on les dépouilla nus comme des singes, et ma mère aussi, nos
+filles d’honneur aussi, et moi aussi. C’est une chose admirable que la
+diligence avec laquelle ces messieurs déshabillent le monde; mais ce
+qui me surprit davantage, c’est qu’ils nous mirent à tous le doigt dans
+un endroit où nous autres femmes nous ne nous laissons mettre
+d’ordinaire que des canules. Cette cérémonie me paraissait bien
+étrange: voilà comme on juge de tout quand on n’est pas sorti de son
+pays. J’appris bientôt que c’était pour voir si nous n’avions pas caché
+là quelques diamants; c’est un usage établi de temps immémorial parmi
+les nations policées qui courent sur mer. J’ai su que messieurs les
+religieux chevaliers de Malte n’y manquent jamais quand ils prennent
+des Turcs et des Turques; c’est une loi du droit des gens à laquelle on
+n’a jamais dérogé.
+
+Je ne vous dirai point combien il est dur pour une jeune princesse
+d’être menée esclave à Maroc avec sa mère: vous concevez assez tout ce
+que nous eûmes à souffrir dans le vaisseau corsaire. Ma mère était
+encore très belle: nos filles d’honneur, nos simples femmes de chambre
+avaient plus de charmes qu’on n’en peut trouver dans toute l’Afrique:
+pour moi, j’étais ravissante, j’étais la beauté, la grâce même, et
+j’étais pucelle: je ne le fus pas long-temps; cette fleur, qui avait
+été réservée pour le beau prince de Massa-Carrara, me fut ravie par le
+capitaine corsaire; c’était un nègre abominable, qui croyait encore me
+faire beaucoup d’honneur. Certes il fallait que madame la princesse de
+Palestrine et moi fussions bien fortes pour résister à tout ce que nous
+éprouvâmes jusqu’à notre arrivée à Maroc! Mais passons; ce sont des
+choses si communes, qu’elles ne valent pas la peine qu’on en parle.
+
+Maroc nageait dans le sang quand nous arrivâmes. Cinquante fils de
+l’empereur Muley Ismael[1] avaient chacun leur parti; ce qui produisait
+en effet cinquante guerres civiles, de noirs contre noirs, de noirs
+contre basanés, de basanés contre basanés, de mulâtres contre mulâtres:
+c’était un carnage continuel dans toute l’étendue de l’empire.
+
+[1] Sur Muley Ismael, qui régnait en 1702, et vécut cent cinq ans,
+voyez tome XVI, page 197; tome XVIII, page 420; tome XX, le chapitre
+XVIII du _Siècle de Louis XIV_; tome XXX, page 126. B.
+
+
+A peine fûmes-nous débarquées, que des noirs d’une faction ennemie de
+celle de mon corsaire se présentèrent pour lui enlever son butin. Nous
+étions, après les diamants et l’or, ce qu’il avait de plus précieux. Je
+fus témoin d’un combat tel que vous n’en voyez jamais dans vos climats
+d’Europe. Les peuples septentrionaux n’ont pas le sang assez ardent;
+ils n’ont pas la rage des femmes au point où elle est commune en
+Afrique. Il semble que vos Européans aient du lait dans les veines;
+c’est du vitriol, c’est du feu qui coule dans celles des habitants du
+mont Atlas et des pays voisins. On combattit avec la fureur des lions,
+des tigres, et des serpents de la contrée, pour savoir qui nous aurait.
+Un Maure saisit ma mère par le bras droit, le lieutenant de mon
+capitaine la retint par le bras gauche; un soldat maure la prit par une
+jambe, un de nos pirates la tenait par l’autre. Nos filles se
+trouvèrent presque toutes en un moment tirées ainsi à quatre soldats.
+Mon capitaine me tenait cachée derrière lui; il avait le cimeterre au
+poing, et tuait tout ce qui s’opposait à sa rage. Enfin je vis toutes
+nos Italiennes et ma mère déchirées, coupées, massacrées par les
+monstres qui se les disputaient. Les captifs, mes compagnons, ceux qui
+les avaient pris, soldats, matelots, noirs, basanés, blancs, mulâtres,
+et enfin mon capitaine, tout fut tué, et je demeurai mourante sur un
+tas de morts. Des scènes pareilles se passaient, comme on sait, dans
+l’étendue de plus de trois cents lieues, sans qu’on manquât aux cinq
+prières par jour ordonnées par Mahomet.
+
+Je me débarrassai avec beaucoup de peine de la foule de tant de
+cadavres sanglants entassés, et je me traînai sous un grand oranger au
+bord d’un ruisseau voisin; j’y tombai d’effroi, de lassitude,
+d’horreur, de désespoir, et de faim. Bientôt après mes sens accablés se
+livrèrent à un sommeil qui tenait plus de l’évanouissement que du
+repos. J’étais dans cet état de faiblesse et d’insensibilité, entre la
+mort et la vie, quand je me sentis pressée de quelque chose qui
+s’agitait sur mon corps; j’ouvris les yeux, je vis un homme blanc et de
+bonne mine qui soupirait, et qui disait entre ses dents: _O che
+sciagura d’essere senza coglioni!_
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+Suite des malheurs de la vieille.
+
+
+Étonnée et ravie d’entendre la langue de ma patrie, et non moins
+surprise des paroles que proférait cet homme, je lui répondis qu’il y
+avait de plus grands malheurs que celui dont il se plaignait; je
+l’instruisis en peu de mots des horreurs que j’avais essuyées, et je
+retombai en faiblesse. Il m’emporta dans une maison voisine, me fit
+mettre au lit, me fit donner à manger, me servit, me consola, me
+flatta, me dit qu’il n’avait rien vu de si beau que moi, et que jamais
+il n’avait tant regretté ce que personne ne pouvait lui rendre. Je suis
+né à Naples, me dit-il; on y chaponne deux ou trois mille enfants tous
+les ans; les uns en meurent, les autres acquièrent une voix plus belle
+que celle des femmes, les autres vont gouverner des états[1]. On me fit
+cette opération avec un très grand succès, et j’ai été musicien de la
+chapelle de madame la princesse de Palestrine. De ma mère! m’écriai-je.
+De votre mère! s’écria-t-il en pleurant: quoi! vous seriez cette jeune
+princesse que j’ai élevée jusqu’à l’âge de six ans, et qui promettait
+déjà d’être aussi belle que vous êtes?—C’est moi-même; ma mère est à
+quatre cents pas d’ici coupée en quartiers sous un tas de morts…..
+
+[1] Farinelli, chanteur italien, né à Naples en 1705, sans être
+ministre, gouvernait l’Espagne sous Ferdinand VI; il est mort en 1782.
+Voltaire reparle de ce Farinelli dans la _Conversation de l’Intendant
+des menus en exercice_: voyez les _Mélanges_, année 1761. B.
+
+
+Je lui contai tout ce qui m’était arrivé; il me conta aussi ses
+aventures, et m’apprit comment il avait été envoyé chez le roi de Maroc
+par une puissance chrétienne, pour conclure avec ce monarque un traité
+par lequel on lui fournirait de la poudre, des canons, et des
+vaisseaux, pour l’aider à exterminer le commerce des autres chrétiens.
+Ma mission est faite, dit cet honnête eunuque; je vais m’embarquer à
+Ceuta, et je vous ramènerai en Italie. _Ma che sciagura d’essere senza
+coglioni!_
+
+Je le remerciai avec des larmes d’attendrissement; et au lieu de me
+mener en Italie, il me conduisit à Alger, et me vendit au dey de cette
+province. A peine fus-je vendue, que cette peste qui a fait le tour de
+l’Afrique, de l’Asie, de l’Europe, se déclara dans Alger avec fureur.
+Vous avez vu des tremblements de terre; mais, mademoiselle, avez-vous
+jamais eu la peste? Jamais, répondit la baronne.
+
+Si vous l’aviez eue, reprit la vieille, vous avoueriez qu’elle est bien
+au-dessus d’un tremblement de terre. Elle est fort commune en Afrique;
+j’en fus attaquée. Figurez-vous quelle situation pour la fille d’un
+pape, âgée de quinze ans, qui en trois mois de temps avait éprouvé la
+pauvreté, l’esclavage, avait été violée presque tous les jours, avait
+vu couper sa mère en quatre, avait essuyé la faim et la guerre, et
+mourait pestiférée dans Alger! Je n’en mourus pourtant pas; mais mon
+eunuque et le dey, et presque tout le sérail d’Alger périrent.
+
+Quand les premiers ravages de cette épouvantable peste furent passés,
+on vendit les esclaves du dey. Un marchand m’acheta, et me mena à
+Tunis; il me vendit à un autre marchand qui me revendit à Tripoli; de
+Tripoli je fus revendue à Alexandrie, d’Alexandrie revendue à Smyrne;
+de Smyrne à Constantinople. J’appartins enfin à un aga des janissaires,
+qui fut bientôt commandé pour aller défendre Azof contre les Russes qui
+l’assiégeaient.
+
+L’aga, qui était un très galant homme, mena avec lui tout son sérail,
+et nous logea dans un petit fort sur les Palus-Méotides, gardé par deux
+eunuques noirs et vingt soldats. On tua prodigieusement de Russes, mais
+ils nous le rendirent bien: Azof fut mis à feu et à sang[2], et on ne
+pardonna ni au sexe, ni à l’âge; il ne resta que notre petit fort; les
+ennemis voulurent nous prendre par famine. Les vingt janissaires
+avaient juré de ne se jamais rendre. Les extrémités de la faim où ils
+furent réduits les contraignirent à manger nos deux eunuques, de peur
+de violer leur serment. Au bout de quelques jours ils résolurent de
+manger les femmes.
+
+[2] Les Russes prirent Azof sous Pierre-le-Grand, en 1696, et la
+rendirent à la paix, en 1711; la reprirent en 1739, la fortifièrent;
+mais à la paix de 1789, ils la rendirent après l’avoir démantelée. La
+prise d’Azof, sous Catherine II, est postérieure de dix ans à
+_Candide_. B.
+
+
+Nous avions un iman très pieux et très compatissant, qui leur fit un
+beau sermon par lequel il leur persuada de ne nous pas tuer
+tout-à-fait. Coupez, dit-il, seulement une fesse à chacune de ces
+dames, vous ferez très bonne chère; s’il faut y revenir, vous en aurez
+encore autant dans quelques jours; le ciel vous saura gré d’une action
+si charitable, et vous serez secourus.
+
+Il avait beaucoup d’éloquence; il les persuada: on nous fit cette
+horrible opération; l’iman nous appliqua le même baume qu’on met aux
+enfants qu’on vient de circoncire: nous étions toutes à la mort.
+
+A peine les janissaires eurent-ils fait le repas que nous leur avions
+fourni, que les Russes arrivent sur des bateaux plats; pas un
+janissaire ne réchappa. Les Russes ne firent aucune attention à l’état
+où nous étions. Il y a partout des chirurgiens français: un d’eux qui
+était fort adroit prit soin de nous, il nous guérit; et je me
+souviendrai toute ma vie, que quand mes plaies furent bien fermées, il
+me fit des propositions. Au reste, il nous dit à toutes de nous
+consoler; il nous assura que dans plusieurs sièges pareille chose était
+arrivée, et que c’était la loi de la guerre.
+
+Dès que mes compagnes purent marcher, on les fit aller à Moscou;
+j’échus en partage à un boïard qui me fit sa jardinière, et qui me
+donnait vingt coups de fouet par jour; mais ce seigneur ayant été roué
+au bout de deux ans avec une trentaine de boïards pour quelque
+tracasserie de cour, je profitai de cette aventure; je m’enfuis; je
+traversai toute la Russie; je fus long-temps servante de cabaret à
+Riga, puis à Rostock, à Vismar, à Leipsick, à Cassel, à Utrecht, à
+Leyde, à la Haye, à Rotterdam: j’ai vieilli dans la misère et dans
+l’opprobre, n’ayant que la moitié d’un derrière, me souvenant toujours
+que j’étais fille d’un pape; je voulus cent fois me tuer, mais j’aimais
+encore la vie. Cette faiblesse ridicule est peut-être un de nos
+penchants les plus funestes; car y a-t-il rien de plus sot que de
+vouloir porter continuellement un fardeau qu’on veut toujours jeter par
+terre; d’avoir son être en horreur, et de tenir à son être; enfin de
+caresser le serpent qui nous dévore, jusqu’à ce qu’il nous ait mangé le
+coeur?
+
+J’ai vu dans les pays que le sort m’a fait parcourir, et dans les
+cabarets où j’ai servi, un nombre prodigieux de personnes qui avaient
+leur existence en exécration; mais je n’en ai vu que douze qui aient
+mis volontairement fin à leur misère, trois nègres, quatre Anglais,
+quatre Genevois, et un professeur allemand nommé Robeck[3]. J’ai fini
+par être servante chez le Juif don Issachar; il me mit auprès de vous,
+ma belle demoiselle; je me suis attachée à votre destinée, et j’ai été
+plus occupée de vos aventures que des miennes. Je ne vous aurais même
+jamais parlé de mes malheurs, si vous ne m’aviez pas un peu piquée, et
+s’il n’était d’usage, dans un vaisseau, de conter des histoires pour se
+désennuyer. Enfin, mademoiselle, j’ai de l’expérience, je connais le
+monde; donnez-vous un plaisir, engagez chaque passager à vous conter
+son histoire, et s’il s’en trouve un seul qui n’ait souvent maudit sa
+vie, qui ne se soit souvent dit à lui-même qu’il était le plus
+malheureux des hommes, jetez-moi dans la mer la tête la première.
+
+[3] Robeck (Jean), né à Calmar en Suède, en 1672, se noya
+volontairement en 1739. J.-J. Rousseau parle de Robeck dans sa
+_Nouvelle Héloïse_, lettre vingt et unième de la troisième partie. B.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Cunégonde et de la
+vieille.
+
+
+La belle Cunégonde, ayant entendu l’histoire de la vieille, lui fit
+toutes les politesses qu’on devait à une personne de son rang et de son
+mérite. Elle accepta la proposition; elle engagea tous les passagers,
+l’un après l’autre, à lui conter leurs aventures. Candide et elle
+avouèrent que la vieille avait raison. C’est bien dommage, disait
+Candide, que le sage Pangloss ait été pendu contre la coutume dans un
+auto-da-fé; il nous dirait des choses admirables sur le mal physique et
+sur le mal moral qui couvrent la terre et la mer, et je me sentirais
+assez de force pour oser lui faire respectueusement quelques
+objections.
+
+A mesure que chacun racontait son histoire, le vaisseau avançait. On
+aborda dans Buénos-Ayres. Cunégonde, le capitaine Candide, et la
+vieille, allèrent chez le gouverneur don Fernando d’Ibaraa, y Figueora,
+y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza. Ce seigneur avait une fierté
+convenable à un homme qui portait tant de noms. Il parlait aux hommes
+avec le dédain le plus noble, portant le nez si haut, élevant si
+impitoyablement la voix, prenant un ton si imposant, affectant une
+démarche si altière, que tous ceux qui le saluaient étaient tentés de
+le battre. Il aimait les femmes à la fureur. Cunégonde lui parut ce
+qu’il avait jamais vu de plus beau. La première chose qu’il fit fut de
+demander si elle n’était point la femme du capitaine. L’air dont il fit
+cette question alarma Candide: il n’osa pas dire qu’elle était sa
+femme, parcequ’en effet elle ne l’était point; il n’osait pas dire que
+c’était sa soeur, parcequ’elle ne l’était pas non plus; et quoique ce
+mensonge officieux eût été autrefois très à la mode chez les
+anciens[1], et qu’il pût être utile aux modernes, son âme était trop
+pure pour trahir la vérité. Mademoiselle Cunégonde, dit-il, doit me
+faire l’honneur de m’épouser, et nous supplions votre excellence de
+daigner faire notre noce.
+
+[1] Voyez l’article ABRAHAM, tome XXVI, page 48. B.
+
+
+Don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza,
+relevant sa moustache, sourit amèrement, et ordonna au capitaine
+Candide d’aller faire la revue de sa compagnie. Candide obéit; le
+gouverneur demeura avec mademoiselle Cunégonde. Il lui déclara sa
+passion, lui protesta que le lendemain il l’épouserait à la face de
+l’Église, ou autrement, ainsi qu’il plairait à ses charmes. Cunégonde
+lui demanda un quart d’heure pour se recueillir, pour consulter la
+vieille, et pour se déterminer.
+
+La vieille dit à Cunégonde: Mademoiselle, vous avez soixante et douze
+quartiers et pas une obole; il ne tient qu’à vous d’être la femme du
+plus grand seigneur de l’Amérique méridionale, qui a une très belle
+moustache; est-ce à vous de vous piquer d’une fidélité à toute épreuve?
+Vous avez été violée par les Bulgares; un Juif et un inquisiteur ont eu
+vos bonnes grâces: les malheurs donnent des droits. J’avoue que si
+j’étais à votre place, je ne ferais aucun scrupule d’épouser monsieur
+le gouverneur, et de faire la fortune de monsieur le capitaine Candide.
+Tandis que la vieille parlait avec toute la prudence que l’âge et
+l’expérience donnent, on vit entrer dans le port un petit vaisseau; il
+portait un alcade et des alguazils, et voici ce qui était arrivé.
+
+La vieille avait très bien deviné que ce fut un cordelier à la grande
+manche qui vola l’argent et les bijoux de Cunégonde dans la ville de
+Badajos, lorsqu’elle fuyait en hâte avec Candide. Ce moine voulut
+vendre quelques unes des pierreries à un joaillier. Le marchand les
+reconnut pour celles du grand-inquisiteur. Le cordelier, avant d’être
+pendu, avoua qu’il les avait volées: il indiqua les personnes, et la
+route qu’elles prenaient. La fuite de Cunégonde et de Candide était
+déjà connue. On les suivit à Cadix: on envoya, sans perdre de temps, un
+vaisseau à leur poursuite. Le vaisseau était déjà dans le port de
+Buénos-Ayres. Le bruit se répandit qu’un alcade allait débarquer, et
+qu’on poursuivait les meurtriers de monseigneur le grand-inquisiteur.
+La prudente vieille vit dans l’instant tout ce qui était à faire. Vous
+ne pouvez fuir, dit-elle à Cunégonde, et vous n’avez rien à craindre;
+ce n’est pas vous qui avez tué monseigneur, et d’ailleurs le
+gouverneur, qui vous aime, ne souffrira pas qu’on vous maltraite;
+demeurez. Elle court sur-le-champ à Candide: Fuyez, dit-elle, ou dans
+une heure vous allez être brûlé. Il n’y avait pas un moment à perdre;
+mais comment se séparer de Cunégonde, et où se réfugier?
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les jésuites du Paraguai.
+
+
+Candide avait amené de Cadix un valet tel qu’on en trouve beaucoup sur
+les côtes d’Espagne et dans les colonies. C’était un quart d’Espagnol,
+né d’un métis dans le Tucuman; il avait été enfant de choeur,
+sacristain, matelot, moine, facteur, soldat, laquais. Il s’appelait
+Cacambo, et aimait fort son maître, parceque son maître était un fort
+bon homme. Il sella au plus vite les deux chevaux andalous. Allons, mon
+maître, suivons le conseil de la vieille, partons, et courons sans
+regarder derrière nous. Candide versa des larmes: O ma chère Cunégonde!
+faut-il vous abandonner dans le temps que monsieur le gouverneur va
+faire nos noces! Cunégonde amenée de si loin, que deviendrez-vous? Elle
+deviendra ce qu’elle pourra, dit Cacambo; les femmes ne sont jamais
+embarrassées d’elles; Dieu y pourvoit; courons. Où me mènes-tu? où
+allons-nous? que ferons-nous sans Cunégonde? disait Candide. Par saint
+Jacques de Compostelle, dit Cacambo, vous alliez faire la guerre aux
+jésuites, allons la faire pour eux; je sais assez les chemins, je vous
+mènerai dans leur royaume, ils seront charmés d’avoir un capitaine qui
+fasse l’exercice à la bulgare; vous ferez une fortune prodigieuse;
+quand on n’a pas son compte dans un monde, on le trouve dans un autre.
+C’est un très grand plaisir de voir et de faire des choses nouvelles.
+
+Tu as donc été déjà dans le Paraguai? dit Candide. Eh vraiment oui! dit
+Cacambo; j’ai été cuistre dans le collège de l’Assomption, et je
+connais le gouvernement de los padres comme je connais les rues de
+Cadix. C’est une chose admirable que ce gouvernement. Le royaume a déjà
+plus de trois cents lieues de diamètre; il est divisé en trente
+provinces. Los padres y ont tout, et les peuples rien; c’est le
+chef-d’oeuvre de la raison et de la justice. Pour moi, je ne vois rien
+de si divin que los padres, qui font ici la guerre au roi d’Espagne et
+au roi de Portugal, et qui en Europe confessent ces rois; qui tuent ici
+des Espagnols, et qui à Madrid les envoient au ciel; cela me ravit;
+avançons: vous allez être le plus heureux de tous les hommes. Quel
+plaisir auront los padres, quand ils sauront qu’il leur vient un
+capitaine qui sait l’exercice bulgare!
+
+Dès qu’ils furent arrivés à la première barrière, Cacambo dit à la
+garde avancée qu’un capitaine demandait à parler à monseigneur le
+commandant. On alla avertir la grande garde. Un officier paraguain
+courut aux pieds du commandant lui donner part de la nouvelle. Candide
+et Cacambo furent d’abord désarmés; on se saisit de leurs deux chevaux
+andalous. Les deux étrangers sont introduits au milieu de deux files de
+soldats; le commandant était au bout, le bonnet à trois cornes en tête,
+la robe retroussée, l’épée au côté, l’esponton à la main. Il fit un
+signe; aussitôt vingt-quatre soldats entourent les deux nouveaux venus.
+Un sergent leur dit qu’il faut attendre, que le commandant ne peut leur
+parler, que le révérend père provincial ne permet pas qu’aucun Espagnol
+ouvre la bouche qu’en sa présence, et demeure plus de trois heures dans
+le pays. Et où est le révérend père provincial? dit Cacambo. Il est à
+la parade après avoir dit sa messe, répondit le sergent, et vous ne
+pourrez baiser ses éperons que dans trois heures. Mais, dit Cacambo,
+monsieur le capitaine, qui meurt de faim comme moi, n’est point
+Espagnol, il est Allemand; ne pourrions-nous point déjeuner en
+attendant sa révérence?
+
+Le sergent alla sur-le-champ rendre compte de ce discours au
+commandant. Dieu soit béni! dit ce seigneur, puisqu’il est Allemand, je
+peux lui parler; qu’on le mène dans ma feuillée. Aussitôt on conduit
+Candide dans un cabinet de verdure, orné d’une très jolie colonnade de
+marbre vert et or, et de treillages qui renfermaient des perroquets,
+des colibris, des oiseaux-mouches, des pintades, et tous les oiseaux
+les plus rares. Un excellent déjeuner était préparé dans des vases
+d’or; et tandis que les Paraguains mangèrent du maïs dans des écuelles
+de bois, en plein champ, à l’ardeur du soleil, le révérend père
+commandant entra dans la feuillée.
+
+C’était un très beau jeune homme, le visage plein, assez blanc, haut en
+couleur, le sourcil relevé, l’oeil vif, l’oreille rouge, les lèvres
+vermeilles, l’air fier, mais d’une fierté qui n’était ni celle d’un
+Espagnol ni celle d’un jésuite. On rendit à Candide et à Cacambo leurs
+armes, qu’on leur avait saisies, ainsi que les deux chevaux andalous;
+Cacambo leur fit manger l’avoine auprès de la feuillée, ayant toujours
+l’oeil sur eux, crainte de surprise.
+
+Candide baisa d’abord le bas de la robe du commandant, ensuite ils se
+mirent à table. Vous êtes donc Allemand? lui dit le jésuite en cette
+langue. Oui, mon révérend père, dit Candide. L’un et l’autre, en
+prononçant ces paroles, se regardaient avec une extrême surprise, et
+une émotion dont ils n’étaient pas les maîtres. Et de quel pays
+d’Allemagne êtes-vous? dit le jésuite. De la sale province de
+Vestphalie, dit Candide: je suis né dans le château de
+Thunder-ten-tronckh. O ciel! est-il possible! s’écria le commandant.
+Quel miracle! s’écria Candide. Serait-ce vous? dit le commandant. Cela
+n’est pas possible, dit Candide. Ils se laissent tomber tous deux à la
+renverse, ils s’embrassent, ils versent des ruisseaux de larmes. Quoi!
+serait-ce vous, mon révérend père? vous, le frère de la belle
+Cunégonde! vous qui fûtes tué par les Bulgares! vous le fils de
+monsieur le baron! vous jésuite au Paraguai! Il faut avouer que ce
+monde est une étrange chose. O Pangloss! Pangloss! que vous sériez aise
+si vous n’aviez pas été pendu!
+
+Le commandant fit retirer les esclaves nègres et les Paraguains qui
+servaient à boire dans des gobelets de cristal de roche. Il remercia
+Dieu et saint Ignace mille fois; il serrait Candide entre ses bras,
+leurs visages étaient baignés de pleurs. Vous seriez bien plus étonné,
+plus attendri, plus hors de vous-même, dit Candide, si je vous disais
+que mademoiselle Cunégonde, votre soeur, que vous avez crue éventrée,
+est pleine de santé.—Où?—Dans votre voisinage, chez M. le gouverneur de
+Buénos-Ayres; et je venais pour vous faire la guerre. Chaque mot qu’ils
+prononcèrent dans cette longue conversation accumulait prodige sur
+prodige. Leur âme tout entière volait sur leur langue, était attentive
+dans leurs oreilles, et étincelante dans leurs yeux. Comme ils étaient
+Allemands, ils tinrent table long-temps, en attendant le révérend père
+provincial; et le commandant parla ainsi à son cher Candide.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+Comment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde.
+
+
+J’aurai toute ma vie présent à la mémoire le jour horrible où je vis
+tuer mon père et ma mère, et violer ma soeur. Quand les Bulgares furent
+retirés, on ne trouva point cette soeur adorable, et on mit dans une
+charrette ma mère, mon père, et moi, deux servantes et trois petits
+garçons égorgés, pour nous aller enterrer dans une chapelle de
+jésuites, à deux lieues du château de mes pères. Un jésuite nous jeta
+de l’eau bénite; elle était horriblement salée; il en entra quelques
+gouttes dans mes yeux: le père s’aperçut que ma paupière fesait un
+petit mouvement: il mit la main sur mon coeur, et le sentit palpiter;
+je fus secouru, et au bout de trois semaines il n’y paraissait pas.
+Vous savez, mon cher Candide, que j’étais fort joli; je le devins
+encore davantage; aussi le révérend père Croust[1], supérieur de la
+maison, prit pour moi la plus tendre amitié: il me donna l’habit de
+novice: quelque temps après je fus envoyé à Rome. Le père général avait
+besoin d’une recrue de jeunes jésuites allemands. Les souverains du
+Paraguai reçoivent le moins qu’ils peuvent de jésuites espagnols; ils
+aiment mieux les étrangers, dont ils se croient plus maîtres. Je fus
+jugé propre par le révérend père général pour aller travailler dans
+cette vigne. Nous partîmes, un Polonais, un Tyrolien, et moi. Je fus
+honoré, en arrivant, du sous-diaconat et d’une lieutenance: je suis
+aujourd’hui colonel et prêtre. Nous recevrons vigoureusement les
+troupes du roi d’Espagne; je vous réponds qu’elles seront excommuniées
+et battues. La Providence vous envoie ici pour nous seconder. Mais
+est-il bien vrai que ma chère soeur Cunégonde soit dans le voisinage,
+chez le gouverneur de Buénos-Ayres? Candide l’assura par serment que
+rien n’était plus vrai. Leurs larmes recommencèrent à couler.
+
+[1] Dans les premières éditions, au lieu de _Croust_, on lit: _Didrie_.
+Mais l’édition fesant partie du volume intitulé: _Seconde suite des
+Mélanges_, 1761, porte déjà Croust. Il est question du révérend P.
+Croust, _le plus brutal de la société_, dans le tome XXX, page 429. B.
+
+
+Le baron ne pouvait se lasser d’embrasser Candide; il l’appelait son
+frère, son sauveur. Ah! peut-être, lui dit-il, nous pourrons ensemble,
+mon cher Candide, entrer en vainqueurs dans la ville, et reprendre ma
+soeur Cunégonde. C’est tout ce que je souhaite, dit Candide; car je
+comptais l’épouser, et je l’espère encore. Vous, insolent! répondit le
+baron, vous auriez l’impudence d’épouser ma soeur qui a soixante et
+douze quartiers! Je vous trouve bien effronté d’oser me parler d’un
+dessein si téméraire! Candide, pétrifié d’un tel discours, lui
+répondit: Mon révérend père, tous les quartiers du monde n’y font rien;
+j’ai tiré votre soeur des bras d’un Juif et d’un inquisiteur; elle m’a
+assez d’obligations, elle veut m’épouser. Maître Pangloss m’a toujours
+dit que les hommes sont égaux; et assurément je l’épouserai. C’est ce
+que nous verrons, coquin! dit le jésuite baron de Thunder-ten-tronckh;
+et en même temps il lui donna un grand coup du plat de son épée sur le
+visage. Candide dans l’instant tire la sienne, et l’enfonce jusqu’à la
+garde dans le ventre du baron jésuite; mais en la retirant toute
+fumante, il se mit à pleurer: Hélas! mon Dieu! dit-il, j’ai tué mon
+ancien maître, mon ami, mon beau-frère; je suis le meilleur homme du
+monde, et voilà déjà trois hommes que je tue; et dans ces trois il y a
+deux prêtres.
+
+Cacambo, qui fesait sentinelle à la porte de la feuillée, accourut. Il
+ne nous reste qu’à vendre cher notre vie, lui dit son maître; on va,
+sans doute, entrer dans la feuillée; il faut mourir les armes à la
+main. Cacambo, qui en avait bien vu d’autres, ne perdit point la tête;
+il prit la robe de jésuite que portait le baron, la mit sur le corps de
+Candide, lui donna le bonnet carré du mort, et le fit monter à cheval.
+Tout cela se fit en un clin d’oeil. Galopons, mon maître; tout le monde
+vous prendra pour un jésuite qui va donner des ordres; et nous aurons
+passé les frontières avant qu’on puisse courir après nous. Il volait
+déjà en prononçant ces paroles, et en criant en espagnol: Place, place
+pour le révérend père colonel!
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles, deux singes, et les
+sauvages nommés Oreillons.
+
+
+Candide et son valet furent au-delà des barrières, et personne ne
+savait encore dans le camp la mort du jésuite allemand. Le vigilant
+Cacambo avait eu soin de remplir sa valise de pain, de chocolat, de
+jambon, de fruits, et de quelques mesures de vin. Ils s’enfoncèrent
+avec leurs chevaux andalous dans un pays inconnu où ils ne découvrirent
+aucune route. Enfin une belle prairie entrecoupée de ruisseaux se
+présenta devant eux. Nos deux voyageurs font repaître leurs montures.
+Cacambo propose à son maître de manger, et lui en donne l’exemple.
+Comment veux-tu, disait Candide, que je mange du jambon, quand j’ai tué
+le fils de monsieur le baron, et que je me vois condamné à ne revoir la
+belle Cunégonde de ma vie? à quoi me servira de prolonger mes
+misérables jours, puisque je dois les traîner loin d’elle dans les
+remords et dans le désespoir? et que dira le Journal de Trévoux[1]?
+
+[1] L’ouvrage cité sous le titre de _Journal de Trévoux_, du nom de la
+ville où il s’imprima, est intitulé: _Mémoires pour servir à l’histoire
+des sciences et des beaux-arts_. Ce titre a subi plusieurs changements.
+B.
+
+
+En parlant ainsi, il ne laissa pas de manger. Le soleil se couchait.
+Les deux égarés entendirent quelques petits cris qui paraissaient
+poussés par des femmes. Ils ne savaient si ces cris étaient de douleur
+ou de joie; mais ils se levèrent précipitamment avec cette inquiétude
+et cette alarme que tout inspire dans un pays inconnu. Ces clameurs
+partaient de deux filles toutes nues qui couraient légèrement au bord
+de la prairie, tandis que deux singes les suivaient en leur mordant les
+fesses. Candide fut touché de pitié; il avait appris à tirer chez les
+Bulgares, et il aurait abattu une noisette dans un buisson sans toucher
+aux feuilles. Il prend son fusil espagnol à deux coups, tire, et tue
+les deux singes. Dieu soit loué, mon cher Cacambo! j’ai délivré d’un
+grand péril ces deux pauvres créatures: si j’ai commis un péché en
+tuant un inquisiteur et un jésuite, je l’ai bien réparé en sauvant la
+vie à deux filles. Ce sont peut-être deux demoiselles de condition, et
+cette aventure nous peut procurer de très grands avantages dans le
+pays.
+
+Il allait continuer, mais sa langue devint percluse quand il vit ces
+deux filles embrasser tendrement les deux singes, fondre en larmes sur
+leurs corps, et remplir l’air des cris les plus douloureux. Je ne
+m’attendais pas à tant de bonté d’âme, dit-il enfin à Cacambo; lequel
+lui répliqua: Vous avez fait là un beau chef d’oeuvre, mon maître; vous
+avez tué les deux amants de ces demoiselles. Leurs amants! serait-il
+possible? vous vous moquez de moi, Cacambo; le moyen de vous croire?
+Mon cher maître, repartit Cacambo, vous êtes toujours étonné de tout;
+pourquoi trouvez-vous si étrange que dans quelques pays il y ait des
+singes qui obtiennent les bonnes grâces des dames? ils sont des quarts
+d’homme, comme je suis un quart d’Espagnol. Hélas! reprit Candide, je
+me souviens d’avoir entendu dire à maître Pangloss qu’autrefois pareils
+accidents étaient arrivés, et que ces mélanges avaient produit des
+égypans, des faunes, des satyres; que plusieurs grands personnages de
+l’antiquité en avaient vu; mais je prenais cela pour des fables. Vous
+devez être convaincu à présent, dit Cacambo, que c’est une vérité, et
+vous voyez comment en usent les personnes qui n’ont pas reçu une
+certaine éducation; tout ce que je crains, c’est que ces dames ne nous
+fassent quelque méchante affaire.
+
+Ces réflexions solides engagèrent Candide à quitter la prairie, et à
+s’enfoncer dans un bois. Il y soupa avec Cacambo; et tous deux, après
+avoir maudit l’inquisiteur de Portugal, le gouverneur de Buénos-Ayres,
+et le baron, s’endormirent sur de la mousse. A leur réveil, ils
+sentirent qu’ils ne pouvaient remuer; la raison en était que pendant la
+nuit les Oreillons, habitants du pays, à qui les deux dames les avaient
+dénoncés, les avaient garrottés avec des cordes d’écorces d’arbre.
+
+Ils étaient entourés d’une cinquantaine d’Oreillons tout nus, armés de
+flèches, de massues, et de haches de caillou: les uns fesaient bouillir
+une grande chaudière; les autres préparaient des broches, et tous
+criaient: C’est un jésuite, c’est un jésuite! nous serons vengés, et
+nous ferons bonne chère; mangeons du jésuite, mangeons du jésuite!
+
+Je vous l’avais bien dit, mon cher maître, s’écria tristement Cacambo,
+que ces deux filles nous joueraient d’un mauvais tour. Candide
+apercevant la chaudière et les broches s’écria: Nous allons
+certainement être rôtis ou bouillis. Ah! que dirait maître Pangloss,
+s’il voyait comme la pure nature est faite? Tout est bien; soit, mais
+j’avoue qu’il est bien cruel, d’avoir perdu mademoiselle Cunégonde, et
+d’être mis à la broche par des Oreillons. Cacambo ne perdait jamais la
+tête. Ne désespérez de rien, dit-il au désolé Candide; j’entends un peu
+le jargon de ces peuples, je vais leur parler. Ne manquez pas, dit
+Candide, de leur représenter quelle est l’inhumanité affreuse de faire
+cuire des hommes, et combien cela est peu chrétien.
+
+Messieurs, dit Cacambo, vous comptez donc manger aujourd’hui un
+jésuite? c’est très bien fait; rien n’est plus juste que de traiter
+ainsi ses ennemis. En effet le droit naturel nous enseigne à tuer notre
+prochain, et c’est ainsi qu’on en agit dans toute la terre. Si nous
+n’usons pas du droit de le manger, c’est que nous avons d’ailleurs de
+quoi faire bonne chère; mais vous n’avez pas les mêmes ressources que
+nous: certainement il vaut mieux manger ses ennemis que d’abandonner
+aux corbeaux et aux corneilles le fruit de sa victoire. Mais,
+messieurs, vous ne voudriez pas manger vos amis. Vous croyez aller
+mettre un jésuite en broche, et c’est votre défenseur, c’est l’ennemi
+de vos ennemis que vous allez rôtir. Pour moi, je suis né dans votre
+pays; monsieur que vous voyez est mon maître, et bien loin d’être
+jésuite, il vient de tuer un jésuite, il en porte les dépouilles; voilà
+le sujet de votre méprise. Pour vérifier ce que je vous dis, prenez sa
+robe, portez-la à la première barrière du royaume de los padres;
+informez-vous si mon maître n’a pas tué un officier jésuite. Il vous
+faudra peu de temps; vous pourrez toujours nous manger, si vous trouvez
+que je vous ai menti. Mais, si je vous ai dit la vérité, vous
+connaissez trop les principes du droit public, les moeurs, et les lois,
+pour ne nous pas faire grâce.
+
+Les Oreillons trouvèrent ce discours très raisonnable; ils députèrent
+deux notables pour aller en diligence s’informer de la vérité; les deux
+députés s’acquittèrent de leur commission en gens d’esprit, et
+revinrent bientôt apporter de bonnes nouvelles. Les Oreillons délièrent
+leurs deux prisonniers, leur firent toutes sortes de civilités, leur
+offrirent des filles, leur donnèrent des rafraîchissements, et les
+reconduisirent jusqu’aux confins de leurs états, en criant avec
+allégresse: Il n’est point jésuite, il n’est point jésuite!
+
+Candide ne se lassait point d’admirer le sujet de sa délivrance. Quel
+peuple! disait-il, quels hommes! quelles moeurs! si je n’avais pas eu
+le bonheur de donner un grand coup d’épée au travers du corps du frère
+de mademoiselle Cunégonde, j’étais mangé sans rémission. Mais, après
+tout, la pure nature est bonne, puisque ces gens-ci, au lieu de me
+manger, m’ont fait mille honnêtetés, dès qu’ils ont su que je n’étais
+pas jésuite.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+Arrivée de Candide et de son valet au pays d’Eldorado, et ce qu’ils y
+virent.
+
+
+Quand ils furent aux frontières des Oreillons: Vous voyez, dit Cacambo
+à Candide, que cet hémisphère-ci ne vaut pas mieux que l’autre;
+croyez-moi, retournons en Europe par le plus court chemin. Comment y
+retourner, dit Candide; et où aller? Si je vais dans mon pays, les
+Bulgares et les Abares y égorgent tout; si je retourne en Portugal, j’y
+suis brûlé; si nous restons dans ce pays-ci, nous risquons à tout
+moment d’être mis en broche. Mais comment se résoudre à quitter la
+partie du monde que mademoiselle Cunégonde habite?
+
+—Tournons vers la Cayenne, dit Cacambo, nous y trouverons des Français
+qui vont par tout le monde; ils pourront nous aider. Dieu aura
+peut-être pitié de nous.»
+
+Il n’était pas facile d’aller à la Cayenne: ils savaient bien à peu
+près de quel côté il fallait marcher; mais des montagnes, des fleuves,
+des précipices, des brigands, des sauvages, étaient partout de
+terribles obstacles. Leurs chevaux moururent de fatigue; leurs
+provisions furent consumées; ils se nourrirent un mois entier de fruits
+sauvages, et se trouvèrent enfin auprès d’une petite rivière bordée de
+cocotiers qui soutinrent leur vie et leurs espérances.
+
+Cacambo, qui donnait toujours d’aussi bons conseils que la vieille, dit
+à Candide: Nous n’en pouvons plus, nous avons assez marché; j’aperçois
+un canot vide sur le rivage, emplissons-le de cocos, jetons-nous dans
+cette petite barque, laissons-nous aller au courant; une rivière mène
+toujours à quelque endroit habité. Si nous ne trouvons pas des choses
+agréables, nous trouverons du moins des choses nouvelles. Allons, dit
+Candide, recommandons-nous à la Providence.
+
+Ils voguèrent quelques lieues entre des bords, tantôt fleuris, tantôt
+arides, tantôt unis, tantôt escarpés. La rivière s’élargissait
+toujours; enfin elle se perdait sous une voûte de rochers épouvantables
+qui s’élevaient jusqu’au ciel. Les deux voyageurs eurent la hardiesse
+de s’abandonner aux flots sous cette voûte. Le fleuve resserré en cet
+endroit les porta avec une rapidité et un bruit horrible. Au bout de
+vingt-quatre heures ils revirent le jour; mais leur canot se fracassa
+contre les écueils; il fallut se traîner de rocher en rocher pendant
+une lieue entière; enfin ils découvrirent un horizon immense, bordé de
+montagnes inaccessibles. Le pays était cultivé pour le plaisir comme
+pour le besoin; partout l’utile était agréable[1]: les chemins étaient
+couverts ou plutôt ornés de voitures d’une forme et d’une matière
+brillante, portant des hommes et des femmes d’une beauté singulière,
+traînés rapidement par de gros moutons rouges qui surpassaient en
+vitesse les plus beaux chevaux d’Andalousie, de Tétuan, et de Méquinez.
+
+[1] Tel est le texte de toutes les éditions données du vivant de
+l’auteur, et même des éditions de Kehl. Quelques éditeurs récents ont
+mis: _l’utile était_ joint à _l’agréable_. B.
+
+
+Voilà pourtant, dit Candide, un pays qui vaut mieux que la Vestphalie.
+Il mit pied à terre avec Cacambo auprès du premier village qu’il
+rencontra. Quelques enfants du village, couverts de brocarts d’or tout
+déchirés, jouaient au palet à l’entrée du bourg; nos deux hommes de
+l’autre monde s’amusèrent à les regarder: leurs palets étaient d’assez
+larges pièces rondes, jaunes, rouges, vertes, qui jetaient un éclat
+singulier. Il prit envie aux voyageurs d’en ramasser quelques uns;
+c’était de l’or, c’était des émeraudes, des rubis, dont le moindre
+aurait été le plus grand ornement du trône du Mogol. Sans doute, dit
+Cacambo, ces enfants sont les fils du roi du pays qui jouent au petit
+palet. Le magister du village parut dans ce moment pour les faire
+rentrer à l’école. Voilà, dit Candide, le précepteur de la famille
+royale.
+
+Les petits gueux quittèrent aussitôt le jeu, en laissant à terre leurs
+palets, et tout ce qui avait servi à leurs divertissements. Candide les
+ramasse, court au précepteur et les lui présente humblement, lui fesant
+entendre par signes que leurs altesses royales avaient oublié leur or
+et leurs pierreries. Le magister du village, en souriant, les jeta par
+terre, regarda un moment la figure de Candide avec beaucoup de
+surprise, et continua son chemin.
+
+Les voyageurs ne manquèrent pas de ramasser l’or, les rubis, et les
+émeraudes. Où sommes-nous? s’écria Candide. Il faut que les enfants des
+rois de ce pays soient bien élevés, puisqu’on leur apprend à mépriser
+l’or et les pierreries. Cacambo était aussi surpris que Candide. Ils
+approchèrent enfin de la première maison du village; elle était bâtie
+comme un palais d’Europe. Une foule de monde s’empressait à la porte,
+et encore plus dans le logis; une musique très agréable se fesait
+entendre, et une odeur délicieuse de cuisine se fesait sentir. Cacambo
+s’approcha de la porte, et entendit qu’on parlait péruvien; c’était sa
+langue maternelle; car tout le monde sait que Cacambo était né au
+Tucuman, dans un village où l’on ne connaissait que cette langue. Je
+vous servirai d’interprète, dit-il à Candide; entrons, c’est ici un
+cabaret.
+
+Aussitôt deux garçons et deux filles de l’hôtellerie, vêtus de drap
+d’or, et les cheveux renoués avec des rubans, les invitent à se mettre
+à la table de l’hôte. On servit quatre potages garnis chacun de deux
+perroquets, un contour bouilli qui pesait deux cents livres, deux
+singes rôtis d’un goût excellent, trois cents colibris dans un plat, et
+six cents oiseaux-mouches dans un autre; des ragoûts exquis, des
+pâtisseries délicieuses; le tout dans des plats d’une espèce de cristal
+de roche. Les garçons et les filles de l’hôtellerie versaient plusieurs
+liqueurs faites de cannes de sucre.
+
+Les convives étaient pour la plupart des marchands et des voituriers,
+tous d’une politesse extrême, qui firent quelques questions à Cacambo
+avec la discrétion la plus circonspecte, et qui répondirent aux siennes
+d’une manière à le satisfaire.
+
+Quand le repas fut fini, Cacambo crut, ainsi que Candide, bien payer
+son écot, en jetant sur la table de l’hôte deux de ces larges pièces
+d’or qu’il avait ramassées; l’hôte et l’hôtesse éclatèrent de rire, et
+se tinrent long-temps les côtés. Enfin ils se remirent. Messieurs, dit
+l’hôte, nous voyons bien que vous êtes des étrangers; nous ne sommes
+pas accoutumés à en voir. Pardonnez-nous si nous nous sommes mis à rire
+quand vous nous avez offert en paiement les cailloux de nos grands
+chemins. Vous n’avez pas sans doute de la monnaie du pays, mais il
+n’est pas nécessaire d’en avoir pour dîner ici. Toutes les hôtelleries
+établies pour la commodité du commerce sont payées par le gouvernement.
+Vous avez fait mauvaise chère ici, parceque c’est un pauvre village,
+mais partout ailleurs vous serez reçus comme vous méritez de l’être.
+Cacambo expliquait à Candide tous les discours de l’hôte, et Candide
+les écoutait avec la même admiration et le même égarement que son ami
+Cacambo les rendait. Quel est donc ce pays, disaient-ils l’un et
+l’autre, inconnu à tout le reste de la terre, et où toute la nature est
+d’une espèce si différente de la nôtre? C’est probablement le pays où
+tout va bien; car il faut absolument qu’il y en ait un de cette espèce.
+Et, quoi qu’en dît maître Pangloss, je me suis souvent aperçu que tout
+allait assez mal en Vestphalie.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+Ce qu’ils virent dans le pays d’Eldorado[1].
+
+
+[1] Sur le pays d’Eldorado, voyez tome XVII, page 436. B.
+
+
+Cacambo témoigna à son hôte toute sa curiosité; l’hôte lui dit: Je suis
+fort ignorant, et je m’en trouve bien; mais nous avons ici un vieillard
+retiré de la cour qui est le plus savant homme du royaume, et le plus
+communicatif. Aussitôt il mène Cacambo chez le vieillard. Candide ne
+jouait plus que le second personnage, et accompagnait son valet. Ils
+entrèrent dans une maison fort simple, car la porte n’était que
+d’argent, et les lambris des appartements n’étaient que d’or, mais
+travaillés avec tant de goût, que les plus riches lambris ne
+l’effaçaient pas. L’antichambre n’était à la vérité incrustée que de
+rubis et d’émeraudes; mais l’ordre dans lequel tout était arrangé
+réparait bien cette extrême simplicité.
+
+Le vieillard reçut les deux étrangers sur un sofa matelassé de plumes
+de colibri, et leur fit présenter des liqueurs dans des vases de
+diamant; après quoi il satisfit à leur curiosité en ces termes:
+
+Je suis âgé de cent soixante et douze ans, et j’ai appris de feu mon
+père, écuyer du roi, les étonnantes révolutions du Pérou dont il avait
+été témoin. Le royaume où nous sommes est l’ancienne patrie des incas,
+qui en sortirent très imprudemment pour aller subjuguer une partie du
+monde, et qui furent enfin détruits par les Espagnols.
+
+Les princes de leur famille qui restèrent dans leur pays natal furent
+plus sages; ils ordonnèrent, du consentement de la nation, qu’aucun
+habitant ne sortirait jamais de notre petit royaume; et c’est ce qui
+nous a conservé notre innocence et notre félicité. Les Espagnols ont eu
+une connaissance confuse de ce pays, ils l’ont appelé _Eldorado_; et un
+Anglais, nommé le chevalier Raleigh, en a même approché il y a environ
+cent années; mais, comme nous sommes entourés de rochers inabordables
+et de précipices, nous avons toujours été jusqu’à présent à l’abri de
+la rapacité des nations de l’Europe, qui ont une fureur inconcevable
+pour les cailloux et pour la fange de notre terre, et qui, pour en
+avoir, nous tueraient tous jusqu’au dernier.
+
+La conversation fut longue; elle roula sur la forme du gouvernement,
+sur les moeurs, sur les femmes, sur les spectacles publics, sur les
+arts. Enfin Candide, qui avait toujours du goût pour la métaphysique,
+fit demander par Cacambo si dans le pays il y avait une religion.
+
+Le vieillard rougit un peu. Comment donc! dit-il, en pouvez-vous
+douter? Est-ce que vous nous prenez pour des ingrats? Cacambo demanda
+humblement quelle était la religion d’Eldorado. Le vieillard rougit
+encore: Est-ce qu’il peut y avoir deux religions? dit-il. Nous avons,
+je crois, la religion de tout le monde; nous adorons Dieu du soir
+jusqu’au matin. N’adorez vous qu’un seul Dieu? dit Cacambo, qui servait
+toujours d’interprète aux doutes de Candide. Apparemment, dit le
+vieillard, qu’il n’y en a ni deux, ni trois, ni quatre. Je vous avoue
+que les gens de votre monde font des questions bien singulières.
+Candide ne se lassait pas de faire interroger ce bon vieillard; il
+voulut savoir comment on priait Dieu dans Eldorado. Nous ne le prions
+point, dit le bon et respectable sage; nous n’avons rien à lui
+demander, il nous a donné tout ce qu’il nous faut; nous le remercions
+sans cesse. Candide eut la curiosité de voir des prêtres; il fit
+demander où ils étaient. Le bon vieillard sourit. Mes amis, dit-il,
+nous sommes tous prêtres; le roi et tous les chefs de famille chantent
+des cantiques d’actions de grâces solennellement tous les matins, et
+cinq ou six mille musiciens les accompagnent.—Quoi! vous n’avez point
+de moines qui enseignent, qui disputent, qui gouvernent, qui cabalent,
+et qui font brûler les gens qui ne sont pas de leur avis?—Il faudrait
+que nous fussions fous, dit le vieillard; nous sommes tous ici du même
+avis, et nous n’entendons pas ce que vous voulez dire avec vos moines.
+Candide à tous ces discours demeurait en extase, et disait en lui-même:
+Ceci est bien différent de la Vestphalie et du château de monsieur le
+baron: si notre ami Pangloss avait vu Eldorado, il n’aurait plus dit
+que le château de Thunder-ten-tronckh était ce qu’il y avait de mieux
+sur la terre; il est certain qu’il faut voyager.
+
+Après cette longue conversation, le bon vieillard fit atteler un
+carrosse à six moutons, et donna douze de ses domestiques aux deux
+voyageurs pour les conduire à la cour. Excusez-moi, leur dit-il, si mon
+âge me prive de l’honneur de vous accompagner. Le roi vous recevra
+d’une manière dont vous ne serez pas mécontents, et vous pardonnerez
+sans doute aux usages du pays, s’il y en a quelques uns qui vous
+déplaisent.
+
+Candide et Cacambo montent en carrosse; les six moutons volaient, et en
+moins de quatre heures on arriva au palais du roi, situé à un bout de
+la capitale. Le portail était de deux cent vingt pieds de haut, et de
+cent de large; il est impossible d’exprimer quelle en était la matière.
+On voit assez quelle supériorité prodigieuse elle devait avoir sur ces
+cailloux et sur ce sable que nous nommons or et pierreries.
+
+Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la
+descente du carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de robes
+d’un tissu de duvet de colibri; après quoi les grands officiers et les
+grandes officières de la couronne les menèrent à l’appartement de sa
+majesté au milieu de deux files, chacune de mille musiciens, selon
+l’usage ordinaire. Quand ils approchèrent de la salle du trône, Cacambo
+demanda à un grand officier comment il fallait s’y prendre pour saluer
+sa majesté: si on se jetait à genoux ou ventre à terre; si on mettait
+les mains sur la tête ou sur le derrière; si on léchait la poussière de
+la salle: en un mot, quelle était la cérémonie. L’usage, dit le
+grand-officier, est d’embrasser le roi et de le baiser des deux côtés.
+Candide et Cacambo sautèrent au cou de sa majesté, qui les reçut avec
+toute la grâce imaginable, et qui les pria poliment à souper.
+
+En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés
+jusqu’aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines
+d’eau pure, les fontaines d’eau-rose, celles de liqueurs de cannes de
+sucre qui coulaient continuellement dans de grandes places pavées d’une
+espèce de pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle du
+girofle et de la cannelle. Candide demanda à voir la cour de justice,
+le parlement; on lui dit qu’il n’y en avait point, et qu’on ne plaidait
+jamais. Il s’informa s’il y avait des prisons, et on lui dit que non.
+Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce fut
+le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux mille
+pas, toute pleine d’instruments de mathématiques et de physique.
+
+Après avoir parcouru toute l’après-dinée à peu près la millième partie
+de la ville, on les remena chez le roi. Candide se mit à table entre sa
+majesté, son valet Cacambo, et plusieurs dames. Jamais on ne fit
+meilleure chère, et jamais on n’eut plus d’esprit à souper qu’en eut sa
+majesté. Cacambo expliquait les bons mots du roi à Candide, et quoique
+traduits, ils paraissaient toujours des bons mots. De tout ce qui
+étonnait Candide, ce n’était pas ce qui l’étonna le moins.
+
+Ils passèrent un mois dans cet hospice. Candide ne cessait de dire à
+Cacambo: Il est vrai, mon ami, encore une fois, que le château où je
+suis né ne vaut pas le pays où nous sommes; mais enfin mademoiselle
+Cunégonde n’y est pas, et vous avez sans doute quelque maîtresse en
+Europe. Si nous restons ici, nous n’y serons que comme les autres; au
+lieu que si nous retournons dans notre monde, seulement avec douze
+moutons chargés de cailloux d’Eldorado, nous serons plus riches que
+tous les rois ensemble, nous n’aurons plus d’inquisiteurs à craindre,
+et nous pourrons aisément reprendre mademoiselle Cunégonde.
+
+Ce discours plut à Cacambo; on aime tant à courir, à se faire valoir
+chez les siens, à faire parade de ce qu’on a vu dans ses voyages, que
+les deux heureux résolurent de ne plus l’être, et de demander leur
+congé à sa majesté.
+
+Vous faites une sottise, leur dit le roi: je sais bien que mon pays est
+peu de chose; mais, quand on est passablement quelque part, il faut y
+rester. Je n’ai pas assurément le droit de retenir des étrangers; c’est
+une tyrannie qui n’est ni dans nos moeurs ni dans nos lois; tous les
+hommes sont libres; partez quand vous voudrez, mais la sortie est bien
+difficile. Il est impossible de remonter la rivière rapide sur laquelle
+vous êtes arrivés par miracle, et qui court sous des voûtes de rochers.
+Les montagnes qui entourent tout mon royaume ont dix mille pieds de
+hauteur, et sont droites comme des murailles: elles occupent chacune en
+largeur un espace de plus de dix lieues; on ne peut en descendre que
+par des précipices. Cependant, puisque vous voulez absolument partir,
+je vais donner ordre aux intendants des machines d’en faire une qui
+puisse vous transporter commodément. Quand on vous aura conduits au
+revers des montagnes, personne ne pourra vous accompagner; car mes
+sujets ont fait voeu de ne jamais sortir de leur enceinte, et ils sont
+trop sages pour rompre leur voeu. Demandez-moi d’ailleurs tout ce qu’il
+vous plaira. Nous ne demandons à votre majesté, dit Cacambo, que
+quelques moutons chargés de vivres, de cailloux, et de la boue du pays.
+Le roi rit: Je ne conçois pas, dit-il, quel goût vos gens d’Europe ont
+pour notre boue jaune: mais emportez-en tant que vous voudrez, et grand
+bien vous fasse.
+
+Il donna l’ordre sur-le-champ à ses ingénieurs de faire une machine
+pour guinder ces deux hommes extraordinaires hors du royaume. Trois
+mille bons physiciens y travaillèrent; elle fut prête au bout de quinze
+jours, et ne coûta pas plus de vingt millions de livres sterling,
+monnaie du pays. On mit sur la machine Candide et Cacambo; il y avait
+deux grands moutons rouges sellés et bridés pour leur servir de monture
+quand ils auraient franchi les montagnes, vingt moutons de bât chargés
+de vivres, trente qui portaient des présents de ce que le pays a de
+plus curieux, et cinquante chargés d’or, de pierreries, et de diamants.
+Le roi embrassa tendrement les deux vagabonds.
+
+Ce fut un beau spectacle que leur départ, et la manière ingénieuse dont
+ils furent hissés eux et leurs moutons au haut des montagnes. Les
+physiciens prirent congé d’eux après les avoir mis en sûreté, et
+Candide n’eut plus d’autre désir et d’autre objet que d’aller présenter
+ses moutons à mademoiselle Cunégonde. Nous avons, dit-il, de quoi payer
+le gouverneur de Buénos-Ayres, si mademoiselle Cunégonde peut être mise
+à prix. Marchons vers la Cayenne, embarquons-nous, et nous verrons
+ensuite quel royaume nous pourrons acheter.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance avec
+Martin.
+
+
+La première journée de nos deux voyageurs fut assez agréable. Ils
+étaient encouragés par l’idée de se voir possesseurs de plus de trésors
+que l’Asie, l’Europe, et l’Afrique, n’en pouvaient rassembler. Candide
+transporté écrivit le nom de Cunégonde sur les arbres. A la seconde
+journée deux de leurs moutons s’enfoncèrent dans des marais, et y
+furent abîmés avec leurs charges; deux autres moutons moururent de
+fatigue quelques jours après; sept ou huit périrent ensuite de faim
+dans un désert; d’autres tombèrent au bout de quelques jours dans des
+précipices. Enfin, après cent jours de marche, il ne leur resta que
+deux moutons. Candide dit à Cacambo: Mon ami, vous voyez comme les
+richesses de ce monde sont périssables; il n’y a rien de solide que la
+vertu et le bonheur de revoir mademoiselle Cunégonde. Je l’avoue, dit
+Cacambo; mais il nous reste encore deux moutons avec plus de trésors
+que n’en aura jamais le roi d’Espagne; et je vois bien de loin une
+ville que je soupçonne être Surinam, appartenante aux Hollandais. Nous
+sommes au bout de nos peines et au commencement de notre félicité.
+
+En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre,
+n’ayant plus que la moitié de son habit, c’est-à-dire d’un caleçon de
+toile bleue; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main
+droite. Eh! mon Dieu! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là,
+mon ami, dans l’état horrible où je te vois? J’attends mon maître, M.
+Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre. Est-ce M.
+Vanderdendur, dit Candide, qui t’a traité ainsi? Oui, monsieur, dit le
+nègre, c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout
+vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et
+que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main: quand nous
+voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe: je me suis trouvé dans les
+deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe.
+Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la côte de
+Guinée, elle me disait: Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les
+toujours, ils te feront vivre heureux; tu as l’honneur d’être esclave
+de nos seigneurs les blancs, et tu fais par là la fortune de ton père
+et de ta mère. Hélas! je ne sais pas si j’ai fait leur fortune, mais
+ils n’ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes, et les
+perroquets, sont mille fois moins malheureux que nous: les fétiches
+hollandais qui m’ont converti me disent tous les dimanches que nous
+sommes tous enfants d’Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas
+généalogiste; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous
+cousins issus de germain. Or vous m’avouerez qu’on ne peut pas en user
+avec ses parents d’une manière plus horrible.
+
+O Pangloss! s’écria Candide, tu n’avais pas deviné cette abomination;
+c’en est fait, il faudra qu’à la fin je renonce à ton optimisme.
+Qu’est-ce qu’optimisme? disait Cacambo. Hélas! dit Candide, c’est la
+rage de soutenir que tout est bien quand on est mal; et il versait des
+larmes en regardant son nègre; et en pleurant, il entra dans Surinam.
+
+La première chose dont ils s’informent, c’est s’il n’y a point au port
+quelque vaisseau qu’on pût envoyer à Buénos-Ayres. Celui à qui ils
+s’adressèrent était justement un patron espagnol qui s’offrit à faire
+avec eux un marché honnête. Il leur donna rendez-vous dans un cabaret.
+Candide et le fidèle Cacambo allèrent l’y attendre avec leurs deux
+moutons.
+
+Candide, qui avait le coeur sur les lèvres, conta à l’Espagnol toutes
+ses aventures, et lui avoua qu’il voulait enlever mademoiselle
+Cunégonde. Je me garderai bien de vous passer à Buénos-Ayres, dit le
+patron: je serais pendu, et vous aussi; la belle Cunégonde est la
+maîtresse favorite de monseigneur. Ce fut un coup de foudre pour
+Candide, il pleura longtemps; enfin il tira à part Cacambo. Voici, mon
+cher ami, lui dit-il, ce qu’il faut que tu fasses. Nous avons chacun
+dans nos poches pour cinq ou six millions de diamants, tu es plus
+habile que moi; va prendre mademoiselle Cunégonde à Buénos-Ayres. Si le
+gouverneur fait quelque difficulté, donne-lui un million: s’il ne se
+rend pas, donne-lui-en deux; tu n’as point tué d’inquisiteur, on ne se
+défiera point de toi. J’équiperai un autre vaisseau, j’irai t’attendre
+à Venise: c’est un pays libre où l’on n’a rien à craindre ni des
+Bulgares, ni des Abares, ni des Juifs, ni des inquisiteurs. Cacambo
+applaudit, à cette sage résolution. Il était au désespoir de se séparer
+d’un bon maître devenu son ami intime; mais le plaisir de lui être
+utile l’emporta sur la douleur de le quitter. Ils s’embrassèrent en
+versant des larmes: Candide lui recommanda de ne point oublier la bonne
+vieille. Cacambo partit dès le jour même: c’était un très bon homme que
+ce Cacambo.
+
+Candide resta encore quelque temps à Surinam, et attendit qu’un autre
+patron voulût le mener en Italie lui et les deux moutons qui lui
+restaient. Il prit des domestiques, et acheta tout ce qui lui était
+nécessaire pour un long voyage; enfin M. Vanderdendur, maître d’un gros
+vaisseau, vint se présenter à lui. Combien voulez-vous, demanda-t-il à
+cet homme, pour me mener en droiture à Venise, moi, mes gens, mon
+bagage, et les deux moutons que voilà? Le patron s’accorda à dix mille
+piastres: Candide n’hésita pas.
+
+Oh! oh! dit à part soi le prudent Vanderdendur, cet étranger donne dix
+mille piastres tout d’un coup! il faut qu’il soit bien riche. Puis
+revenant un moment après, il signifia qu’il ne pouvait partir à moins
+de vingt mille. Eh bien! vous les aurez, dit Candide.
+
+Ouais, se dit tout bas le marchand, cet homme donne vingt mille
+piastres aussi aisément que dix mille. Il revint encore, et dit qu’il
+ne pouvait le conduire à Venise à moins de trente mille piastres. Vous
+en aurez donc trente mille, répondit Candide.
+
+Oh! oh! se dit encore le marchand hollandais, trente mille piastres ne
+coûtent rien à cet homme-ci; sans doute les deux moutons portent des
+trésors immenses; n’insistons pas davantage: faisons-nous d’abord payer
+les trente mille piastres, et puis nous verrons. Candide, vendit deux
+petits diamants, dont le moindre valait plus que tout l’argent que
+demandait le patron. Il le paya d’avance. Les deux moutons furent
+embarqués. Candide suivait dans un petit bateau pour joindre le
+vaisseau à la rade; le patron prend son temps, met à la voile, démarre;
+le vent le favorise. Candide éperdu et stupéfait le perd bientôt de
+vue. Hélas! cria-t-il, voilà un tour digne de l’Ancien Monde. Il
+retourne au rivage, abîmé dans la douleur; car enfin il avait perdu de
+quoi faire la fortune de vingt monarques.
+
+Il se transporte chez le juge hollandais; et, comme il était un peu
+troublé, il frappe rudement à la porte; il entre, expose son aventure,
+et crie un peu plus haut qu’il ne convenait. Le juge commença par lui
+faire payer dix mille piastres pour le bruit qu’il avait fait: ensuite
+il l’écouta patiemment, lui promit d’examiner son affaire sitôt que le
+marchand serait revenu, et se fit payer dix mille autres piastres pour
+les frais de l’audience.
+
+Ce procédé acheva de désespérer Candide; il avait à la vérité essuyé
+des malheurs mille fois plus douloureux; mais le sang froid du juge, et
+celui du patron dont il était volé, alluma sa bile, et le plongea dans
+une noire mélancolie. La méchanceté des hommes se présentait à son
+esprit dans toute sa laideur, il ne se nourrissait que d’idées tristes.
+Enfin un vaisseau français étant sur le point de partir pour Bordeaux,
+comme il n’avait plus de moutons chargés de diamants à embarquer, il
+loua une chambre du vaisseau à juste prix, et fit signifier dans la
+ville qu’il paierait le passage, la nourriture, et donnerait deux mille
+piastres à un honnête homme qui voudrait faire le voyage avec lui, à
+condition que cet homme serait le plus dégoûté de son état, et le plus
+malheureux de la province.
+
+Il se présenta une foule de prétendants qu’une flotte n’aurait pu
+contenir. Candide, voulant choisir entre les plus apparents, il
+distingua une vingtaine de personnes qui lui paraissaient sociables, et
+qui toutes prétendaient mériter la préférence. Il les assembla dans son
+cabaret, et leur donna à souper, à condition que chacun ferait serment
+de raconter fidèlement son histoire, promettant de choisir celui qui
+lui paraîtrait le plus à plaindre et le plus mécontent de son état, à
+plus juste titre, et de donner aux autres quelques gratifications.
+
+La séance dura jusqu’à quatre heures du matin. Candide, en écoutant
+toutes leurs aventures, se ressouvenait de ce que lui avait dit la
+vieille en allant à Buénos-Ayres, et de la gageure qu’elle avait faite,
+qu’il n’y avait personne sur le vaisseau à qui il ne fût arrivé de très
+grands malheurs. Il songeait à Pangloss à chaque aventure qu’on lui
+contait. Ce Pangloss, disait-il, serait bien embarrassé à démontrer son
+système. Je voudrais qu’il fût ici. Certainement si tout va bien, c’est
+dans Eldorado, et non pas dans le reste de la terre. Enfin il se
+détermina en faveur d’un pauvre savant qui avait travaillé dix ans pour
+les libraires à Amsterdam. Il jugea qu’il n’y avait point de métier au
+monde dont on dût être plus dégoûté.
+
+Ce savant, qui était d’ailleurs un bon-homme, avait été volé par sa
+femme, battu par son fils, et abandonné de sa fille, qui s’était fait
+enlever par un Portugais. Il venait d’être privé d’un petit emploi
+duquel il subsistait; et les prédicants de Surinam le persécutaient,
+parcequ’ils le prenaient pour un socinien. Il faut avouer que les
+autres étaient pour le moins aussi malheureux que lui; mais Candide
+espérait que le savant le désennuierait dans le voyage. Tous ses autres
+rivaux trouvèrent que Candide leur fesait une grande injustice; mais il
+les apaisa en leur donnant à chacun cent piastres.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin.
+
+
+Le vieux savant, qui s’appelait Martin, s’embarqua donc pour Bordeaux
+avec Candide. L’un et l’autre avaient beaucoup vu et beaucoup souffert;
+et quand le vaisseau aurait dû faire voile de Surinam au Japon par le
+cap de Bonne-Espérance, ils auraient eu de quoi s’entretenir du mal
+moral et du mal physique pendant tout le voyage.
+
+Cependant Candide avait un grand avantage sur Martin, c’est qu’il
+espérait toujours revoir mademoiselle Cunégonde, et que Martin n’avait
+rien à espérer; de plus il avait de l’or et des diamants; et, quoiqu’il
+eût perdu cent gros moutons rouges chargés des plus grands trésors de
+la terre, quoiqu’il eût toujours sur le coeur la friponnerie du patron
+hollandais; cependant quand il songeait à ce qui lui restait dans ses
+poches, et quand il parlait de Cunégonde, surtout à la fin du repas, il
+penchait alors pour le système de Pangloss.
+
+Mais vous, monsieur Martin, dit-il au savant, que pensez-vous de tout
+cela? quelle est votre idée sur le mal moral et le mal physique?
+Monsieur, répondit Martin, mes prêtres m’ont accusé d’être socinien[1];
+mais la vérité du fait est que je suis manichéen[2]. Vous vous moquez
+de moi, dit Candide; il n’y a plus de manichéens dans le monde. Il y a
+moi, dit Martin: je ne sais qu’y faire; mais je ne peux penser
+autrement. Il faut que vous ayez le diable au corps, dit Candide. Il se
+mêle si fort des affaires de ce monde, dit Martin, qu’il pourrait bien
+être dans mon corps, comme partout ailleurs: mais je vous avoue qu’en
+jetant la vue sur ce globe, ou plutôt sur ce globule, je pense que Dieu
+l’a abandonné à quelque être malfaisant; j’en excepte toujours
+Eldorado. Je n’ai guère vu de ville qui ne désirât la ruine de la ville
+voisine, point de famille qui ne voulût exterminer quelque autre
+famille. Partout les faibles ont en exécration les puissants devant
+lesquels ils rampent, et les puissants les traitent comme des troupeaux
+dont on vend la laine et la chair. Un million d’assassins enrégimentés,
+courant d’un bout de l’Europe à l’autre, exerce le meurtre et le
+brigandage avec discipline pour gagner son pain, parcequ’il n’a pas de
+métier plus honnête; et dans les villes qui paraissent jouir de la
+paix, et où les arts fleurissent, les hommes sont dévorés de plus
+d’envie, de soins, et d’inquiétudes, qu’une ville assiégée n’éprouve de
+fléaux. Les chagrins secrets sont encore plus cruels que les misères
+publiques. En un mot j’en ai tant vu et tant éprouvé, que je suis
+manichéen.
+
+[1] Les sociniens rejettent les mystères et n’admettent que l’évidence:
+voyez tome XXVIII, page 435. B.
+
+
+[2] Les manichéens admettent un bon et un mauvais principe: voyez tome
+XV, pages 27, 314-315. B.
+
+
+Il y a pourtant du bon, répliquait Candide. Cela peut être, disait
+Martin; mais je ne le connais pas.
+
+Au milieu de cette dispute, on entendit un bruit de canon. Le bruit
+redouble de moment en moment. Chacun prend sa lunette. On aperçoit deux
+vaisseaux qui combattaient à la distance d’environ trois milles: le
+vent les amena l’un et l’autre si près du vaisseau français, qu’on eut
+le plaisir de voir le combat tout à son aise. Enfin l’un des deux
+vaisseaux lâcha à l’autre une bordée si bas et si juste, qu’il le coula
+à fond. Candide et Martin aperçurent distinctement une centaine
+d’hommes sur le tillac du vaisseau qui s’enfonçait; ils levaient tous
+les mains au ciel, et jetaient des clameurs effroyables: en un moment
+tout fut englouti.
+
+Eh bien! dit Martin, voilà comme les hommes se traitent les uns les
+autres. Il est vrai, dit Candide, qu’il y a quelque chose de diabolique
+dans cette affaire. En parlant ainsi, il aperçut je ne sais quoi d’un
+rouge éclatant, qui nageait auprès de son vaisseau. On détacha la
+chaloupe pour voir ce que ce pouvait être; c’était un de ses moutons.
+Candide eut plus de joie de retrouver ce mouton, qu’il n’avait été
+affligé d’en perdre cent tous chargés de gros diamants d’Eldorado.
+
+Le capitaine français aperçut bientôt que le capitaine du vaisseau
+submergeant était espagnol, et que celui du vaisseau submergé était un
+pirate hollandais; c’était celui-là même qui avait volé Candide. Les
+richesses immenses dont ce scélérat s’était emparé furent ensevelies
+avec lui dans la mer, et il n’y eut qu’un mouton de sauvé. Vous voyez,
+dit Candide à Martin, que le crime est puni quelquefois; ce coquin de
+patron hollandais a eu le sort qu’il méritait. Oui, dit Martin; mais
+fallait-il que les passagers qui étaient sur son vaisseau périssent
+aussi? Dieu a puni ce fripon, le diable a noyé les autres.
+
+Cependant le vaisseau français et l’espagnol continuèrent leur route,
+et Candide continua ses conversations avec Martin. Ils disputèrent
+quinze jours de suite, et au bout de quinze jours ils étaient aussi
+avancés que le premier. Mais enfin ils parlaient, ils se communiquaient
+des idées, ils se consolaient. Candide caressait son mouton. Puisque je
+t’ai retrouvé, dit-il, je pourrai bien retrouver Cunégonde.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+Candide et Martin approchent des côtes de France, et raisonnent.
+
+
+On aperçut enfin les côtes de France. Avez-vous jamais été en France,
+monsieur Martin? dit Candide. Oui, dit Martin, j’ai parcouru plusieurs
+provinces. Il y en a où la moitié des habitants est folle, quelques
+unes où l’on est trop rusé, d’autres où l’on est communément assez doux
+et assez bête: d’autres où l’on fait le bel esprit; et, dans toutes, la
+principale occupation est l’amour; la seconde, de médire; et la
+troisième, de dire des sottises. Mais, monsieur Martin, avez-vous vu
+Paris? Oui, j’ai vu Paris; il tient de toutes ces espèces-là; c’est un
+chaos, c’est une presse dans laquelle tout le monde cherche le plaisir,
+et où presque personne ne le trouve, du moins à ce qu’il m’a paru. J’y
+ai séjourné peu; j’y fus volé, en arrivant, de tout ce que j’avais, par
+des filous, à la foire Saint-Germain; on me prit moi-même pour un
+voleur, et je fus huit jours en prison; après quoi je me fis correcteur
+d’imprimerie pour gagner de quoi retourner à pied en Hollande. Je
+connus la canaille écrivante, la canaille cabalante, et la canaille
+convulsionnaire. On dit qu’il y a des gens fort polis dans cette
+ville-là: je le veux croire.
+
+Pour moi, je n’ai nulle curiosité de voir la France, dit Candide; vous
+devinez aisément que quand on a passé un mois dans Eldorado, on ne se
+soucie plus de rien voir sur la terre que mademoiselle Cunégonde: je
+vais l’attendre à Venise; nous traverserons la France pour aller en
+Italie; ne m’accompagnerez-vous pas? Très volontiers, dit Martin: on
+dit que Venise n’est bonne que pour les nobles vénitiens, mais que
+cependant on y reçoit très bien les étrangers quand ils ont beaucoup
+d’argent; je n’en ai point; vous en avez, je vous suivrai partout. A
+propos, dit Candide, pensez-vous que la terre ait été originairement
+une mer, comme on l’assure dans ce gros livre qui appartient au
+capitaine du vaisseau[1]? Je n’en crois rien du tout, dit Martin, non
+plus que de toutes les rêveries qu’on nous débite depuis quelque temps.
+Mais à quelle fin ce monde a-t-il donc été formé? dit Candide. Pour
+nous faire enrager, répondit Martin. N’êtes-vous pas bien étonné,
+continua Candide, de l’amour que ces deux filles du pays des Oreillons
+avaient pour ces deux singes, et dont je vous ai conté l’aventure?
+Point du tout, dit Martin, je ne vois pas ce que cette passion a
+d’étrange; j’ai tant vu de choses extraordinaires, qu’il n’y a plus
+rien d’extraordinaire pour moi. Croyez-vous, dit Candide, que les
+hommes se soient toujours mutuellement massacrés comme ils font
+aujourd’hui? qu’ils aient toujours été menteurs, fourbes, perfides,
+ingrats, brigands, faibles, volages, lâches, envieux, gourmands,
+ivrognes, avares, ambitieux, sanguinaires, calomniateurs, débauchés,
+fanatiques, hypocrites, et sots? Croyez-vous, dit Martin, que les
+éperviers aient toujours mangé des pigeons quand ils en ont trouvé?
+Oui, sans doute, dit Candide. Eh bien! dit Martin, si les éperviers ont
+toujours eu le même caractère, pourquoi voulez-vous que les hommes
+aient changé le leur? Oh! dit Candide, il y a bien de la différence,
+car le libre arbitre…. En raisonnant ainsi, ils arrivèrent à Bordeaux.
+
+[1] La Bible. On lit dans la Genèse, chapitre Ier, verset 2: Tenebrae
+erant super faciem abyssi, paroles que De Maillet donne comme
+présentant la même idée que ce vers d’Ovide (_Métam_., 1, 15):
+
+
+«Quaque erat et tellus, illic et pontus et aer.»
+
+Voyez la première journée de _Telliamed_, où il est dit que _la mer a
+été supérieure d’an grand nombre de coudées à la plus haute de toutes
+nos montagnes_. Voltaire parle souvent de De Maillet et de son
+_Telliamed_. Voyez entre autres, dans les _Mélanges_, année 1768, le
+chapitre XVIII des _Singularités de la nature_; et année 1777, le
+onzième des _Dialogues d’Evhémère_. B.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII[1].
+Ce qui arriva en France à Candide et à Martin.
+
+
+[1] Ce chapitre XXII a été beaucoup augmenté en 1761; voyez ma note,
+plus en bas. B.
+
+
+Candide ne s’arrêta dans Bordeaux qu’autant de temps qu’il en fallait
+pour vendre quelques cailloux du Dorado, et pour s’accommoder d’une
+bonne chaise à deux places; car il ne pouvait plus se passer de son
+philosophe Martin; il fut seulement très fâché de se séparer de son
+mouton, qu’il laissa à l’académie des sciences de Bordeaux, laquelle
+proposa pour le sujet du prix de cette année de trouver pourquoi la
+laine de ce mouton était rouge; et le prix fut adjugé à un savant du
+Nord, qui démontra par A, plus B, moins C divisé par Z, que le mouton
+devait être rouge, et mourir de la clavelée[2].
+
+[2] Quelques progrès que les sciences aient faits, il est impossible
+que, sur dix mille hommes qui les cultivent en Europe, et sur trois
+cents académies qui y sont établies, il ne se trouve point quelque
+académie qui propose des prix ridicules, et quelques savants qui
+fassent d’étranges applications des sciences les plus utiles. Ce
+ridicule avait frappé M. de Voltaire dans son séjour à Berlin. Les
+savants du Nord conservaient encore à cette époque quelques restes de
+l’ancienne barbarie scolastique; et la philosophie hardie, mais
+hypothétique et absurde de Leibnitz, n’avait pas contribué à les en
+dépouiller. K.
+
+
+Cependant tous les voyageurs que Candide rencontra dans les cabarets de
+la route lui disaient: Nous allons à Paris. Cet empressement général
+lui donna enfin l’envie de voir cette capitale; ce n’était pas beaucoup
+se détourner du chemin de Venise.
+
+Il entra par le faubourg Saint-Marceau, et crut être dans le plus
+vilain village de la Vestphalie.
+
+A peine Candide fut-il dans son auberge, qu’il fut attaqué d’une
+maladie légère, causée par ses fatigues. Comme il avait au doigt un
+diamant énorme, et qu’on avait aperçu dans son équipage une cassette
+prodigieusement pesante, il eut aussitôt auprès de lui deux médecins
+qu’il n’avait pas mandés, quelques amis intimes qui ne le quittèrent
+pas, et deux dévotes qui fesaient chauffer ses bouillons. Martin
+disait: Je me souviens d’avoir été malade aussi à Paris dans mon
+premier voyage; j’étais fort pauvre: aussi n’eus-je ni amis, ni
+dévotes, ni médecins, et je guéris.
+
+Cependant, à force de médecines et de saignées, la maladie de Candide
+devint sérieuse. Un habitué du quartier vint avec douceur lui demander
+un billet payable au porteur pour l’autre monde: Candide n’en voulut
+rien faire; les dévotes l’assurèrent que c’était une nouvelle mode:
+Candide répondit qu’il n’était point homme à la mode. Martin voulut
+jeter l’habitué par les fenêtres. Le clerc jura qu’on n’enterrerait
+point Candide. Martin jura qu’il enterrerait le clerc, s’il continuait
+à les importuner. La querelle s’échauffa: Martin le prit par les
+épaules, et le chassa rudement; ce qui causa un grand scandale, dont on
+fit un procès-verbal.
+
+Candide guérit; et pendant sa convalescence il eut très bonne compagnie
+à souper chez lui. On jouait gros jeu. Candide était tout étonné que
+jamais les as ne lui vinssent; et Martin ne s’en étonnait pas.
+
+Parmi ceux qui lui fesaient les honneurs de la ville, il y avait un
+petit abbé périgourdin, l’un de ces gens empressés, toujours alertes,
+toujours serviables, effrontés, caressants, accommodants, qui guettent
+les étrangers à leur passage, leur content l’histoire scandaleuse de la
+ville, et leur offrent des plaisirs à tout prix. Celui-ci mena d’abord
+Candide et Martin à la comédie. On y jouait une tragédie nouvelle.
+Candide se trouva placé auprès de quelques beaux esprits. Cela ne
+l’empêcha pas de pleurer à des scènes jouées parfaitement. Un des
+raisonneurs qui étaient à ses côtés lui dit dans un entr’acte: Vous
+avez grand tort de pleurer, cette actrice est fort mauvaise; l’acteur
+qui joue avec elle est plus mauvais acteur encore; la pièce est encore
+plus mauvaise que les acteurs; l’auteur ne sait pas un mot d’arabe, et
+cependant la scène est en Arabie[3]; et, de plus, c’est un homme qui ne
+croit pas aux idées innées; je vous apporterai demain vingt brochures
+contre lui[4]. Monsieur, combien avez-vous de pièces de théâtre en
+France? dit Candide à l’abbé; lequel répondit: Cinq ou six mille. C’est
+beaucoup, dit Candide: combien y en a-t-il de bonnes? Quinze ou seize,
+répliqua l’autre. C’est beaucoup, dit Martin.
+
+[3] La Grange Chancel adressa à Voltaire, en 1718, une _Épitre à M.
+Arouet de Voltaire_, dans laquelle on trouve ces vers:
+
+
+Que ton exactitude à dépeindre les moeurs
+S’étende jusqu’aux noms de tes moindres acteurs,
+Et qu’en les prononçant ils nous fassent connaître
+Les pays et les temps où tu les fais renaître.
+Je vois avec dépit, pour ne produire rien,
+Chez le Thébain Oedipe, Hidaspe l’Indien.
+
+
+Voltaire profita de la critique, et mit _Araspe_ au lieu de _Hidaspe_.
+C’est peut-être à ces vers de La Grange Chancel que Voltaire fait ici
+allusion. B.
+
+[4] Dans l’édition de 1759, on lit:
+
+
+«… contre lui. Monsieur, lui dit l’abbé périgourdin, avez-vous remarqué
+cette jeune personne qui a un visage si piquant et une taille si fine?
+Il ne vous en coûtera que dix mille francs par mois, et pour cinquante
+mille écus de diamants. Je n’ai qu’un jour ou deux à lui donner,
+répondit Candide, parceque j’ai un rendez-vous à Venise, qui presse.
+
+Le soir, après souper, l’insinuant Périgourdin redoubla de politesses
+et d’attentions. Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à
+Venise, etc.» (Voyez page 306.)
+
+Le texte actuel existe dès 1761. B.
+
+Candide fut très content d’une actrice qui fesait la reine Élizabeth,
+dans une assez plate tragédie[5], que l’on joue quelquefois. Cette
+actrice, dit-il à Martin, me plaît beaucoup; elle a un faux air de
+mademoiselle Cunégonde; je serais bien aise de la saluer. L’abbé
+périgourdin s’offrit à l’introduire chez elle. Candide, élevé en
+Allemagne, demanda quelle était l’étiquette, et comment on traitait en
+France les reines d’Angleterre. Il faut distinguer, dit l’abbé: en
+province, on les mène au cabaret; à Paris, on les respecte quand elles
+sont belles, et on les jette à la voirie quand elles sont mortes. Des
+reines à la voirie! dit Candide. Oui vraiment, dit Martin; monsieur
+l’abbé a raison; j’étais à Paris quand mademoiselle Monime[6] passa,
+comme on dit, de cette vie à l’autre; on lui refusa, ce que ces gens-ci
+appellent les _honneurs de la sépulture_, c’est-à-dire de pourrir avec
+tous les gueux du quartier dans un vilain cimetière; elle fut enterrée
+toute seule de sa bande au coin de la rue de Bourgogne; ce qui dut lui
+faire une peine extrême, car elle pensait très noblement. Cela est bien
+impoli, dit Candide. Que voulez-vous? dit Martin; ces gens-ci sont
+ainsi faits. Imaginez toutes les contradictions, toutes les
+incompatibilités possibles, vous les verrez dans le gouvernement, dans
+les tribunaux, dans les églises, dans les spectacles de cette drôle de
+nation. Est-il vrai qu’on rit toujours à Paris? dit Candide. Oui, dit
+l’abbé, mais c’est en enrageant; car on s’y plaint de tout avec de
+grands éclats de rire; même[7] on y fait en riant les actions les plus
+détestables.
+
+[5] C’est probablement _le Comte d’Essex_, tragédie de Thomas
+Corneille. (Note de M. Decroix.)
+
+
+[6] Mademoiselle Lecouvreur.—Sur le refus de sépulture à mademoiselle
+Lecouvreur, en 1730, voyez, tome XII, la pièce intitulée: _La Mort de
+mademoiselle Lecouvreur_. B.
+
+
+[7] Feu Decroix proposait, au lieu de _même_, de mettre ici _comme_. Je
+n’ai trouvé cette version dans aucune édition. B.
+
+
+Quel est, dit Candide, ce gros cochon qui me disait tant de mal de la
+pièce où j’ai tant pleuré, et des acteurs qui m’ont fait tant de
+plaisir? C’est un mal-vivant, répondit l’abbé, qui gagne sa vie à dire
+du mal de toutes les pièces et de tous les livres; il hait quiconque
+réussit, comme les eunuques haïssent les jouissants; c’est un de ces
+serpents de la littérature qui se nourrissent de fange et de venin;
+c’est un folliculaire. Qu’appelez-vous folliculaire? dit Candide.
+C’est, dit l’abbé, un feseur de feuilles, un Fréron.
+
+C’est ainsi que Candide, Martin, et le Périgourdin, raisonnaient sur
+l’escalier, en voyant défiler le monde au sortir de la pièce. Quoique
+je sois très empressé de revoir mademoiselle Cunégonde, dit Candide, je
+voudrais pourtant souper avec mademoiselle Clairon, car elle m’a paru
+admirable.
+
+L’abbé n’était pas homme à approcher de mademoiselle Clairon, qui ne
+voyait que bonne compagnie. Elle est engagée pour ce soir, dit-il; mais
+j’aurai l’honneur de vous mener chez une dame de qualité, et là vous
+connaîtrez Paris comme si vous y aviez été quatre ans.
+
+Candide, qui était naturellement curieux, se laissa mener chez la dame,
+au fond du faubourg Saint-Honoré; on y était occupé d’un pharaon; douze
+tristes pontes tenaient chacun en main un petit livre de cartes,
+registre cornu de leurs infortunes. Un profond silence régnait, la
+pâleur était sur le front des pontes, l’inquiétude sur celui du
+banquier; et la dame du logis, assise auprès de ce banquier
+impitoyable, remarquait avec des yeux de lynx tous les parolis, tous
+les sept-et-le-va de campagne, dont chaque joueur cornait ses cartes;
+elle les fesait décorner avec une attention sévère, mais polie, et ne
+se fâchait point, de peur de perdre ses pratiques. La dame se fesait
+appeler la marquise de Parolignac. Sa fille, âgée de quinze ans, était
+au nombre des pontes, et avertissait d’un clin d’oeil des friponneries
+de ces pauvres gens qui tâchaient de réparer les cruautés du sort.
+L’abbé périgourdin, Candide, et Martin, entrèrent; personne ne se leva,
+ni les salua, ni les regarda; tous étaient profondément occupés de
+leurs cartes. Madame la baronne de Thunder-ten-tronckh était plus
+civile, dit Candide.
+
+Cependant l’abbé s’approcha de l’oreille de la marquise, qui se leva à
+moitié, honora Candide d’un sourire gracieux, et Martin d’un air de
+tête tout-à-fait noble; elle fit donner un siège et un jeu de cartes à
+Candide, qui perdit cinquante mille francs en deux tailles: après quoi
+on soupa très gaiement; et tout le monde était étonné que Candide ne
+fût pas ému de sa perte; les laquais disaient entre eux, dans leur
+langage de laquais: Il faut que ce soit quelque milord anglais. Le
+souper fut comme la plupart des soupers de Paris, d’abord du silence,
+ensuite un bruit de paroles qu’on ne distingue point, puis des
+plaisanteries dont la plupart sont insipides, de fausses nouvelles, de
+mauvais raisonnements, un peu de politique, et beaucoup de médisance;
+on parla même de livres nouveaux. Avez-vous vu, dit l’abbé périgourdin,
+le roman du sieur Gauchat, docteur en théologie? Oui, répondit un des
+convives, mais je n’ai pu l’achever. Nous avons une foule d’écrits
+impertinents; mais tous ensemble n’approchent pas de l’impertinence de
+Gauchat, docteur en théologie[8]; je suis si rassasié de cette
+immensité de détestables livres qui nous inondent, que je me suis mis à
+ponter au pharaon. Et les _Mélanges_ de l’archidiacre Trublet, qu’en
+dites-vous? dit l’abbé. Ah! dit madame de Parolignac, l’ennuyeux
+mortel! comme il vous dit curieusement ce que tout le monde sait! comme
+il discute pesamment ce qui ne vaut pas la peine d’être remarqué
+légèrement! comme il s’approprie, sans esprit, l’esprit des autres!
+comme il gâte ce qu’il pille! comme il me dégoûte! mais il ne me
+dégoûtera plus; c’est assez d’avoir lu quelques pages de l’archidiacre.
+
+[8] Il fesait un mauvais ouvrage intitulé: _Lettres sur quelques écrits
+de ce temps_. On lui donna une abbaye, et il fut plus richement
+récompensé que s’il avait fait _L’Esprit des Lois_, et résolu le
+problème de la précession des équinoxes. K.—C’est D’Alembert qui a
+résolu le problème de la précession des équinoxes: voyez, tome XXI, la
+note des éditeurs sur le chapitre XLIII du _Précis du Siècle de Louis
+XV_. B.
+
+
+Il y avait à table un homme savant et de goût qui appuya ce que disait
+la marquise. On parla ensuite de tragédies; la dame demanda pourquoi il
+y avait des tragédies qu’on jouait quelquefois, et qu’on ne pouvait
+lire. L’homme de goût expliqua très bien comment une pièce pouvait
+avoir quelque intérêt, et n’avoir presque aucun mérite; il prouva en
+peu de mots que ce n’était pas assez d’amener une ou deux de ces
+situations qu’on trouve dans tous les romans, et qui séduisent toujours
+les spectateurs; mais qu’il faut être neuf sans être bizarre, souvent
+sublime et toujours naturel, connaître le coeur humain et le faire
+parler; être grand poëte, sans que jamais aucun personnage de la pièce
+paraisse poëte; savoir parfaitement sa langue, la parler avec pureté,
+avec une harmonie continue, sans que jamais la rime coûte rien au sens.
+Quiconque, ajouta-t-il, n’observe pas toutes ces règles, peut faire une
+ou deux tragédies applaudies au théâtre, mais il ne sera jamais compté
+au rang des bons écrivains; il y a très peu de bonnes tragédies: les
+unes sont des idylles en dialogues bien écrits et bien rimés; les
+autres, des raisonnements politiques qui endorment, ou des
+amplifications qui rebutent; les autres, des rêves d’énergumène, en
+style barbare, des propos interrompus, de longues apostrophes aux
+dieux, parcequ’on ne sait point parler aux hommes, des maximes fausses,
+des lieux communs ampoulés.
+
+Candide écouta ce propos avec attention, et conçut une grande idée du
+discoureur; et, comme la marquise avait eu soin de le placer à côté
+d’elle, il s’approcha de son oreille, et prit la liberté de lui
+demander qui était cet homme qui parlait si bien. C’est un savant, dit
+la dame, qui ne ponte point, et que l’abbé m’amène quelquefois à
+souper; il se connaît parfaitement en tragédies et en livres, et il a
+fait une tragédie sifflée, et un livre dont on n’a jamais vu hors de la
+boutique de son libraire qu’un exemplaire qu’il m’a dédié. Le grand
+homme! dit Candide, c’est un autre Pangloss.
+
+Alors se tournant vers lui, il lui dit: Monsieur, vous pensez, sans
+doute, que tout est au mieux dans le monde physique et dans le moral,
+et que rien ne pouvait être autrement? Moi, monsieur, lui répondit le
+savant, je ne pense rien de tout cela; je trouve que tout va de travers
+chez nous; que personne ne sait ni quel est son rang, ni quelle est sa
+charge, ni ce qu’il fait, ni ce qu’il doit faire, et qu’excepté le
+souper, qui est assez gai, et où il paraît assez d’union, tout le reste
+du temps se passe en querelles impertinentes; jansénistes contre
+molinistes, gens du parlement contre gens d’église, gens de lettres
+contre gens de lettres, courtisans contre courtisans, financiers contre
+le peuple, femmes contre maris, parents contre parents; c’est une
+guerre éternelle.
+
+Candide lui répliqua: J’ai vu pis; mais un sage, qui depuis a eu le
+malheur d’être pendu, m’apprit que tout cela est à merveille; ce sont
+des ombres à un beau tableau. Votre pendu se moquait du monde, dit
+Martin; vos ombres sont des taches horribles. Ce sont les hommes qui
+font les taches, dit Candide, et ils ne peuvent pas s’en dispenser. Ce
+n’est donc pas leur faute, dit Martin. La plupart des pontes, qui
+n’entendaient rien à ce langage, buvaient; et Martin raisonna avec le
+savant, et Candide raconta une partie de ses aventures à la dame du
+logis.
+
+Après souper, la marquise mena Candide dans son cabinet, et le fit
+asseoir sur un canapé. Eh bien! lui dit-elle, vous aimez donc toujours
+éperdument mademoiselle Cunégonde de Thunder-ten-tronckh? Oui, madame,
+répondit Candide. La marquise lui répliqua avec un souris tendre: Vous
+me répondez comme un jeune homme de Vestphalie; un Français m’aurait
+dit: Il est vrai que j’ai aimé mademoiselle Cunégonde; mais en vous
+voyant, madame, je crains de ne la plus aimer. Hélas! madame, dit
+Candide, je répondrai comme vous voudrez. Votre passion pour elle, dit
+la marquise, a commencé en ramassant son mouchoir; je veux que vous
+ramassiez ma jarretière. De tout mon coeur, dit Candide; et il la
+ramassa. Mais je veux que vous me la remettiez, dit la dame; et Candide
+la lui remit. Voyez-vous, dit la dame, vous êtes étranger; je fais
+quelquefois languir mes amants de Paris quinze jours, mais je me rends
+à vous dès la première nuit, parcequ’il faut faire les honneurs de son
+pays à un jeune homme de Vestphalie. La belle ayant aperçu deux énormes
+diamants aux deux mains de son jeune étranger, les loua de si bonne
+foi, que des doigts de Candide ils passèrent aux doigts de la marquise.
+
+Candide, en s’en retournant avec son abbé périgourdin, sentit quelques
+remords d’avoir fait une infidélité à mademoiselle Cunégonde. M. l’abbé
+entra dans sa peine; il n’avait qu’une légère part aux cinquante mille
+livres perdues au jeu par Candide, et à la valeur des deux brillants
+moitié donnés, moitié extorqués. Son dessein était de profiter, autant
+qu’il le pourrait, des avantages que la connaissance de Candide pouvait
+lui procurer. Il lui parla beaucoup de Cunégonde; et Candide lui dit
+qu’il demanderait bien pardon à cette belle de son infidélité, quand il
+la verrait à Venise.
+
+Le Périgourdin redoublait de politesses et d’attentions, et prenait un
+intérêt tendre à tout ce que Candide disait, à tout ce qu’il fesait, à
+tout ce qu’il voulait faire.
+
+Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise? Oui,
+monsieur l’abbé, dit Candide; il faut absolument que j’aille trouver
+mademoiselle Cunégonde. Alors, engagé par le plaisir de parler de ce
+qu’il aimait, il conta, selon son usage, une partie de ses aventures
+avec cette illustre Vestphalienne.
+
+Je crois, dit l’abbé, que mademoiselle Cunégonde a bien de l’esprit, et
+qu’elle écrit des lettres charmantes. Je n’en ai jamais reçu, dit
+Candide; car, figurez-vous qu’ayant été chassé du château pour l’amour
+d’elle, je ne pus lui écrire; que bientôt après j’appris qu’elle était
+morte, qu’ensuite je la retrouvai, et que je la perdis, et que je lui
+ai envoyé à deux mille cinq cents lieues d’ici un exprès dont j’attends
+la réponse.
+
+L’abbé écoutait attentivement, et paraissait un peu rêveur. Il prit
+bientôt congé des deux étrangers, après les avoir tendrement embrassés.
+Le lendemain Candide reçut à son réveil une lettre conçue en ces
+termes:
+
+«Monsieur mon très cher amant, il y a huit jours que je suis malade en
+cette ville; j’apprends que vous y êtes. Je volerais dans vos bras si
+je pouvais remuer. J’ai su votre passage à Bordeaux; j’y ai laissé le
+fidèle Cacambo et la vieille, qui doivent bientôt me suivre. Le
+gouverneur de Buénos-Ayres a tout pris, mais il me reste votre coeur.
+Venez; votre présence me rendra la vie ou me fera mourir de plaisir.»
+
+Cette lettre charmante, cette lettre inespérée, transporta Candide
+d’une joie inexprimable; et la maladie de sa chère Cunégonde l’accabla
+de douleur. Partagé entre ces deux sentiments, il prend son or et ses
+diamants, et se fait conduire avec Martin à l’hôtel où mademoiselle
+Cunégonde demeurait. Il entre en tremblant d’émotion, son coeur
+palpite, sa voix sanglote; il veut ouvrir les rideaux du lit; il veut
+faire apporter de la lumière. Gardez-vous-en bien, lui dit la suivante;
+la lumière la tue; et soudain elle referme le rideau. Ma chère
+Cunégonde, dit Candide en pleurant, comment vous portez-vous? si vous
+ne pouvez me voir, parlez-moi du moins. Elle ne peut parler, dit la
+suivante, la dame alors tire du lit une main potelée que Candide arrose
+long-temps de ses larmes, et qu’il remplit ensuite de diamants, en
+laissant un sac plein d’or sur le fauteuil.
+
+Au milieu de ses transports arrive un exempt suivi de l’abbé
+périgourdin et d’une escouade. Voilà donc, dit-il, ces deux étrangers
+suspects? Il les fait incontinent saisir, et ordonne à ses braves de
+les traîner en prison. Ce n’est pas ainsi qu’on traite les voyageurs
+dans Eldorado, dit Candide. Je suis plus manichéen que jamais, dit
+Martin. Mais, monsieur, où nous menez-vous? dit Candide. Dans un cul de
+basse-fosse, dit l’exempt.
+
+Martin, ayant repris son sang froid, jugea que la dame qui se
+prétendait Cunégonde était une friponne, monsieur l’abbé périgourdin un
+fripon, qui avait abusé au plus vite de l’innocence de Candide, et
+l’exempt un autre fripon dont on pouvait aisément se débarrasser.
+
+Plutôt que de s’exposer aux procédures de la justice, Candide, éclairé
+par son conseil, et d’ailleurs toujours impatient de revoir la
+véritable Cunégonde, propose à l’exempt trois petits diamants d’environ
+trois mille pistoles chacun. Ah! monsieur, lui dit l’homme au bâton
+d’ivoire, eussiez-vous commis tous les crimes imaginables, vous êtes le
+plus honnête homme du monde; trois diamants! chacun de trois mille
+pistoles! Monsieur! je me ferais tuer pour vous, au lieu de vous mener
+dans un cachot. On arrête tous les étrangers, mais laissez-moi faire;
+j’ai un frère à Dieppe en Normandie; je vais vous y mener; et si vous
+avez quelque diamant à lui donner, il aura soin de vous comme moi-même.
+
+Et pourquoi arrête-t-on tous les étrangers? dit Candide. L’abbé
+périgourdin prit alors la parole, et dit: C’est parcequ’un gueux du
+pays d’Atrébatie[9] a entendu dire des sottises; cela seul lui a fait
+commettre un parricide, non pas tel que celui de 1610 au mois de
+mai[10], mais tel que celui de 1594 au mois de décembre[11], et tel que
+plusieurs autres commis dans d’autres années et dans d’autres mois par
+d’autres gueux qui avaient entendu dire des sottises.
+
+[9] Artois. Damiens était né à Arras, capitale de l’Artois. K.
+—L’attentat de Damiens est du 5 janvier 1757: voyez, tome XXI, le
+chapitre XXXVII du _Précis du Siècle de Louis XV_; et tome XXII, page
+339. B.
+
+
+[10] Le 14 mai 1610 est le jour de l’assassinat de Henri IV par
+Ravaillac: voyez tome XVIII, page 152. B.
+
+
+[11] Le 27 décembre 1594, Jean Châtel, élève des jésuites, donna un
+coup de couteau à Henri IV: voyez tome XVIII, page 147. B.
+
+
+L’exempt alors expliqua de quoi il s’agissait. Ah! les monstres!
+s’écria Candide; quoi! de telles horreurs chez un peuple qui danse et
+qui chante! Ne pourrai-je sortir au plus vite de ce pays où des singes
+agacent des tigres? J’ai vu des ours dans mon pays; je n’ai vu des
+hommes que dans le Dorado. Au nom de Dieu, monsieur l’exempt, menez-moi
+à Venise, où je dois attendre mademoiselle Cunégonde. Je ne peux vous
+mener qu’en Basse-Normandie, dit le barigel[12]. Aussitôt il lui fait
+ôter ses fers, dit qu’il s’est mépris, renvoie ses gens, emmène à
+Dieppe Candide et Martin, et les laisse entre les mains de son frère.
+Il y avait un petit vaisseau hollandais à la rade. Le Normand, à l’aide
+de trois autres diamants, devenu le plus serviable des hommes, embarque
+Candide et ses gens dans le vaisseau qui allait faire voile pour
+Portsmouth en Angleterre. Ce n’était pas le chemin de Venise; mais
+Candide croyait être délivré de l’enfer; et il comptait bien reprendre
+la route de Venise à la première occasion.
+
+[12] Chef de sbires. B.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient.
+
+
+Ah! Pangloss! Pangloss! Ah! Martin! Martin! Ah! ma chère Cunégonde!
+qu’est-ce que ce monde-ci? disait Candide sur le vaisseau hollandais.
+Quelque chose de bien fou et de bien abominable, répondait Martin.—Vous
+connaissez l’Angleterre; y est-on aussi fou qu’en France? C’est une
+autre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont
+en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada[1], et qu’elles
+dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne
+vaut. De vous dire précisément s’il y a plus de gens à lier dans un
+pays que dans un autre, c’est ce que mes faibles lumières ne me
+permettent pas; je sais seulement qu’en général les gens que nous
+allons voir sont fort atrabilaires.
+
+[1] Voyez, tome XXI, _Le précis du Siècle de Louis XV_, chapitre XXXV.
+B.
+
+
+En causant ainsi ils abordèrent à Portsmouth; une multitude de peuple
+couvrait le rivage, et regardait attentivement un assez gros homme qui
+était à genoux, les yeux bandés, sur le tillac d’un des vaisseaux de la
+flotte; quatre soldats, postés vis-à-vis de cet homme, lui tirèrent
+chacun trois balles dans le crâne, le plus paisiblement du monde; et
+toute l’assemblée s’en retourna extrêmement satisfaite[2]. Qu’est-ce
+donc que tout ceci? dit Candide; et quel démon exerce partout son
+empire? Il demanda qui était ce gros homme qu’on venait de tuer en
+cérémonie. C’est un amiral, lui répondit-on. Et pourquoi tuer cet
+amiral? C’est, lui dit-on, parcequ’il n’a pas fait tuer assez de monde;
+il a livré un combat à un amiral français, et on a trouvé qu’il n’était
+pas assez près de lui. Mais, dit Candide, l’amiral français était aussi
+loin de l’amiral anglais que celui-ci l’était de l’autre! Cela est
+incontestable, lui répliqua-t-on; mais dans ce pays-ci il est bon de
+tuer de temps en temps un amiral pour encourager les autres.
+
+[2] L’amiral Byng. M. de Voltaire ne le connaissait pas, et fit des
+efforts pour le sauver. Il n’abhorrait pas moins les atrocités
+politiques que les atrocités théologiques; et il savait que Byng était
+une victime que les ministres anglais sacrifiaient à l’ambition de
+garder leurs places. K.—L’amiral Byng fut exécuté le 14 mars 1757:
+voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du _Précis du Siècle de Louis XV_. B.
+
+
+Candide fut si étourdi et si choqué de ce qu’il voyait et de ce qu’il
+entendait, qu’il ne voulut pas seulement mettre pied à terre, et qu’il
+fit son marché avec le patron hollandais (dût-il le voler comme celui
+de Surinam), pour le conduire sans délai à Venise.
+
+Le patron fut prêt au bout de deux jours. On côtoya la France; on passa
+à la vue de Lisbonne, et Candide frémit. On entra dans le détroit et
+dans la Méditerranée, enfin on aborda à Venise. Dieu soit loué! dit
+Candide, en embrassant Martin; c’est ici que je reverrai la belle
+Cunégonde. Je compte sur Cacambo comme sur moi-même. Tout est bien,
+tout va bien, tout va le mieux qu’il soit possible.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+De Paquette, et de frère Giroflée.
+
+
+Dès qu’il fut à Venise, il fit chercher Cacambo dans tous les cabarets,
+dans tous les cafés, chez toutes les filles de joie, et ne le trouva
+point. Il envoyait tous les jours à la découverte de tous les vaisseaux
+et de toutes les barques: nulles nouvelles de Cacambo. Quoi! disait-il
+à Martin, j’ai eu le temps de passer de Surinam à Bordeaux, d’aller de
+Bordeaux à Paris, de Paris à Dieppe, de Dieppe à Portsmouth, de côtoyer
+le Portugal et l’Espagne, de traverser toute la Méditerranée, de passer
+quelques mois à Venise; et la belle Cunégonde n’est point venue! Je
+n’ai rencontré au lieu d’elle qu’une drôlesse et un abbé périgourdin!
+Cunégonde est morte, sans doute; je n’ai plus qu’à mourir. Ah! il
+valait mieux rester dans le paradis du Dorado que de revenir dans cette
+maudite Europe. Que vous avez raison, mon cher Martin! tout n’est
+qu’illusion et calamité.
+
+Il tomba dans une mélancolie noire, et ne prit aucune part à l’opéra
+_alla moda_, ni aux autres divertissements du carnaval; pas une dame ne
+lui donna la moindre tentation. Martin lui dit: Vous êtes bien simple,
+en vérité, de vous figurer qu’un valet métis, qui a cinq ou six
+millions dans ses poches, ira chercher votre maîtresse au bout du
+monde, et vous l’amènera à Venise. Il la prendra pour lui, s’il la
+trouve; s’il ne la trouve pas, il en prendra une autre: je vous
+conseille d’oublier votre valet Cacambo et votre maîtresse Cunégonde.
+Martin n’était pas consolant. La mélancolie de Candide augmenta, et
+Martin ne cessait de lui prouver qu’il y avait peu de vertu et peu de
+bonheur sur la terre; excepté peut-être dans Eldorado[1], où personne
+ne pouvait aller.
+
+[1] Voyez chapitre XVIII. B.
+
+
+En disputant sur cette matière importante, et en attendant Cunégonde,
+Candide aperçut un jeune théatin dans la place Saint-Marc, qui tenait
+sous le bras une fille. Le théatin paraissait frais, potelé, vigoureux;
+ses yeux étaient brillants, son air assuré, sa mine haute, sa démarche
+fière. La fille était très jolie, et chantait; elle regardait
+amoureusement son théatin, et de temps en temps lui pinçait ses grosses
+joues. Vous m’avouerez du moins, dit Candide à Martin, que ces gens-ci
+sont heureux. Je n’ai trouvé jusqu’à présent dans toute la terre
+habitable, excepté dans Eldorado, que des infortunés; mais pour cette
+fille et ce théatin, je gage que ce sont des créatures très heureuses.
+Je gage que non, dit Martin. Il n’y a qu’à les prier à dîner, dit
+Candide, et vous verrez si je me trompe.
+
+Aussitôt il les aborde, il leur fait son compliment, et les invite à
+venir à son hôtellerie manger des macaronis, des perdrix de Lombardie,
+des oeufs d’esturgeon, et à boire du vin de Montepulciano, du
+lacryma-christi, du chypre, et du samos. La demoiselle rougit, le
+théatin accepta la partie, et la fille le suivit en regardant Candide
+avec des yeux de surprise et de confusion, qui furent obscurcis de
+quelques larmes. A peine fut-elle entrée dans la chambre de Candide,
+qu’elle lui dit: Eh quoi! monsieur Candide ne reconnaît plus Paquette!
+A ces mots Candide, qui ne l’avait pas considérée jusque-là avec
+attention, parcequ’il n’était occupé que de Cunégonde, lui dit: Hélas!
+ma pauvre enfant, c’est donc vous qui avez mis le docteur Pangloss dans
+le bel état où je l’ai vu?
+
+Hélas! monsieur, c’est moi-même, dit Paquette; je vois que vous êtes
+instruit de tout. J’ai su les malheurs épouvantables arrivés à toute la
+maison de madame la baronne et à la belle Cunégonde. Je vous jure que
+ma destinée n’a guère été moins triste. J’étais fort innocente quand
+vous m’avez vue. Un cordelier, qui était mon confesseur, me séduisit
+aisément. Les suites en furent affreuses; je fus obligée de sortir du
+château quelque temps après que M. le baron vous eut renvoyé à grands
+coups de pied dans le derrière. Si un fameux médecin n’avait pas pris
+pitié de moi, j’étais morte. Je fus quelque temps par reconnaissance la
+maîtresse de ce médecin. Sa femme, qui était jalouse à la rage, me
+battait tous les jours impitoyablement; c’était une furie. Ce médecin
+était le plus laid de tous les hommes, et moi la plus malheureuse de
+toutes les créatures d’être battue continuellement pour un homme que je
+n’aimais pas. Vous savez, monsieur, combien il est dangereux pour une
+femme acariâtre d’être l’épouse d’un médecin. Celui-ci, outré des
+procédés de sa femme, lui donna un jour, pour la guérir d’un petit
+rhume, une médecine si efficace, qu’elle en mourut en deux heures de
+temps dans des convulsions horribles. Les parents de madame intentèrent
+à monsieur un procès criminel; il prit la fuite, et moi je fus mise en
+prison. Mon innocence ne m’aurait pas sauvée, si je n’avais été un peu
+jolie. Le juge m’élargit à condition qu’il succéderait au médecin. Je
+fus bientôt supplantée par une rivale, chassée sans récompense, et
+obligée de continuer ce métier abominable qui vous paraît si plaisant à
+vous autres hommes, et qui n’est pour nous qu’un abîme de misère.
+J’allai exercer la profession à Venise. Ah! monsieur, si vous pouviez
+vous imaginer ce que c’est que d’être obligée de caresser
+indifféremment un vieux marchand, un avocat, un moine, un gondolier, un
+abbé; d’être exposée à toutes les insultes, à toutes les avanies;
+d’être souvent réduite à emprunter une jupe pour aller se la faire
+lever par un homme dégoûtant; d’être volée par l’un de ce qu’on a gagné
+avec l’autre; d’être rançonnée par les officiers de justice, et de
+n’avoir en perspective qu’une vieillesse affreuse, un hôpital, et un
+fumier, vous concluriez que je suis une des plus malheureuses créatures
+du monde.
+
+Paquette ouvrait ainsi son coeur au bon Candide, dans un cabinet, en
+présence de Martin, qui disait à Candide: Vous voyez que j’ai déjà
+gagné la moitié de la gageure.
+
+Frère Giroflée était resté dans la salle à manger, et buvait un coup en
+attendant le dîner. Mais, dit Candide à Paquette, vous aviez l’air si
+gai, si content, quand je vous ai rencontrée; vous chantiez, vous
+caressiez le théatin avec une complaisance naturelle; vous m’avez paru
+aussi heureuse que vous prétendez être infortunée. Ah! monsieur,
+répondit Paquette, c’est encore là une des misères du métier. J’ai été
+hier volée et battue par un officier, et il faut aujourd’hui que je
+paraisse de bonne humeur pour plaire à un moine.
+
+Candide n’en voulut pas davantage; il avoua que Martin avait raison. On
+se mit à table avec Paquette et le théatin; le repas fut assez amusant,
+et sur la fin on se parla avec quelque confiance. Mon père, dit Candide
+au moine, vous me paraissez jouir d’une destinée que tout le monde doit
+envier; la fleur de la santé brille sur votre visage, votre physionomie
+annonce le bonheur; vous avez une très jolie fille pour votre
+récréation, et vous paraissez très content de votre état de théatin.
+
+Ma foi, monsieur, dit frère Giroflée, je voudrais que tous les théatins
+fussent au fond de la mer. J’ai été tenté cent fois de mettre le feu au
+couvent, et d’aller me faire turc. Mes parents me forcèrent, à l’âge de
+quinze ans, d’endosser cette détestable robe, pour laisser plus de
+fortune à un maudit frère aîné, que Dieu confonde! La jalousie, la
+discorde, la rage, habitent dans le couvent. Il est vrai que j’ai
+prêché quelques mauvais sermons qui m’ont valu un peu d’argent dont le
+prieur me vole la moitié; le reste me sert à entretenir des filles:
+mais quand je rentre le soir dans le monastère, je suis prêt à me
+casser la tête contre les murs du dortoir; et tous mes confrères sont
+dans le même cas.
+
+Martin se tournant vers Candide avec son sang froid ordinaire: Eh bien!
+lui dit-il, n’ai-je pas gagné la gageure tout entière? Candide donna
+deux mille piastres à Paquette, et mille piastres à frère Giroflée. Je
+vous réponds, dit-il, qu’avec cela ils seront heureux. Je n’en crois
+rien du tout, dit Martin; vous les rendrez peut-être avec ces piastres
+beaucoup plus malheureux encore. Il en sera ce qui pourra, dit Candide:
+mais une chose me console, je vois qu’on retrouve souvent les gens
+qu’on ne croyait jamais retrouver; il se pourra bien faire qu’ayant
+rencontré mon mouton rouge et Paquette, je rencontre aussi Cunégonde.
+Je souhaite, dit Martin, qu’elle fasse un jour votre bonheur; mais
+c’est de quoi je doute fort. Vous êtes bien dur, dit Candide. C’est que
+j’ai vécu, dit Martin. Mais regardez ces gondoliers, dit Candide: ne
+chantent-ils pas sans cesse? Vous ne les voyez pas dans leur ménage,
+avec leurs femmes et leurs marmots d’enfants, dit Martin. Le doge a ses
+chagrins, les gondoliers ont les leurs. Il est vrai qu’à tout prendre
+le sort d’un gondolier est préférable à celui d’un doge; mais je crois
+la différence si médiocre, que cela ne vaut pas la peine d’être
+examiné.
+
+On parle, dit Candide, du sénateur Pococurante, qui demeure dans ce
+beau palais sur la Brenta, et qui reçoit assez bien les étrangers. On
+prétend que c’est un homme qui n’a jamais eu de chagrin. Je voudrais
+voir une espèce si rare, dit Martin. Candide aussitôt fit demander au
+seigneur Pococurante la permission de venir le voir le lendemain.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien.
+
+
+Candide et Martin allèrent en gondole sur la Brenta, et arrivèrent au
+palais du noble Pococurante. Les jardins étaient bien entendus, et
+ornés de belles statues de marbre; le palais d’une belle architecture.
+Le maître du logis, homme de soixante ans, fort riche, reçut très
+poliment les deux curieux, mais avec très peu d’empressement, ce qui
+déconcerta Candide, et ne déplut point à Martin.
+
+D’abord deux filles jolies et proprement mises servirent du chocolat,
+qu’elles firent très bien mousser. Candide ne put s’empêcher de les
+louer sur leur beauté, sur leur bonne grâce, et sur leur adresse. Ce
+sont d’assez bonnes créatures, dit le sénateur Pococurante; je les fais
+quelquefois coucher dans mon lit; car je suis bien las des dames de la
+ville, de leurs coquetteries, de leurs jalousies, de leurs querelles,
+de leurs humeurs, de leurs petitesses, de leur orgueil, de leurs
+sottises, et des sonnets qu’il faut faire ou commander pour elles;
+mais, après tout, ces deux filles commencent fort à m’ennuyer.
+
+Candide, après le déjeuner, se promenant dans une longue galerie, fut
+surpris de la beauté des tableaux. Il demanda de quel maître étaient
+les deux premiers. Ils sont de Raphaël, dit le sénateur; je les achetai
+fort cher par vanité, il y a quelques années; on dit que c’est ce qu’il
+y a de plus beau en Italie, mais ils ne me plaisent point du tout: la
+couleur en est très rembrunie, les figures ne sont pas assez arrondies,
+et ne sortent point assez; les draperies ne ressemblent en rien à une
+étoffe: en un mot, quoi qu’on en dise, je ne trouve point là une
+imitation vraie de la nature. Je n’aimerai un tableau que quand je
+croirai voir la nature elle-même: il n’y en a point de cette espèce.
+J’ai beaucoup de tableaux, mais je ne les regarde plus.
+
+Pococurante, en attendant le dîner, se fit donner un concerto. Candide
+trouva la musique délicieuse. Ce bruit, dit Pococurante, peut amuser
+une demi-heure; mais s’il dure plus long-temps, il fatigue tout le
+monde, quoique personne n’ose l’avouer. La musique aujourd’hui n’est
+plus que l’art d’exécuter des choses difficiles, et ce qui n’est que
+difficile ne plaît point à la longue.
+
+J’aimerais peut être mieux l’opéra, si on n’avait pas trouvé le secret
+d’en faire un monstre qui me révolte. Ira voir qui voudra de mauvaises
+tragédies en musique, où les scènes ne sont faites que pour amener très
+mal à propos deux ou trois chansons ridicules qui font valoir le gosier
+d’une actrice; se pâmera de plaisir qui voudra ou qui pourra, en voyant
+un châtré fredonner le rôle de César et de Caton, et se promener d’un
+air gauche sur des planches: pour moi, il y a long-temps que j’ai
+renoncé à ces pauvretés qui font aujourd’hui la gloire de l’Italie, et
+que des souverains paient si chèrement. Candide disputa un peu, mais
+avec discrétion. Martin fut entièrement de l’avis du sénateur.
+
+On se mit à table; et, après un excellent dîner, on entra dans la
+bibliothèque. Candide, en voyant un Homère magnifiquement relié, loua
+l’illustrissime sur son bon goût. Voilà, dit-il, un livre qui fesait
+les délices du grand Pangloss, le meilleur philosophe de l’Allemagne.
+Il ne fait pas les miennes, dit froidement Pococurante: on me fit
+accroire autrefois que j’avais du plaisir en le lisant; mais cette
+répétition continuelle de combats qui se ressemblent tous, ces dieux
+qui agissent toujours pour ne rien faire de décisif, cette Hélène qui
+est le sujet de la guerre, et qui à peine est une actrice de la pièce;
+cette Troie qu’on assiège et qu’on ne prend point; tout cela me causait
+le plus mortel ennui. J’ai demandé quelquefois à des savants s’ils
+s’ennuyaient autant que moi à cette lecture: tous les gens sincères
+m’ont avoué que le livre leur tombait des mains, mais qu’il fallait
+toujours l’avoir dans sa bibliothèque, comme un monument de
+l’antiquité, et comme ces médailles rouillées qui ne peuvent être de
+commerce.
+
+Votre excellence ne pense pas ainsi de Virgile? dit Candide. Je
+conviens, dit Pococurante, que le second, le quatrième, et le sixième
+livre de son Énéide, sont excellents; mais pour son pieux Énée, et le
+fort Cloanthe, et l’ami Achates, et le petit Ascanius, et l’imbécile
+roi Latinus, et la bourgeoise Amata, et l’insipide Lavinia, je ne crois
+pas qu’il y ait rien de si froid et de plus désagréable. J’aime mieux
+le Tasse et les contes à dormir debout de l’Arioste.
+
+Oserais-je vous demander, monsieur, dit Candide, si vous n’avez pas un
+grand plaisir à lire Horace? Il y a des maximes, dit Pococurante, dont
+un homme du monde peut faire son profit, et qui, étant resserrées dans
+des vers énergiques, se gravent plus aisément dans la mémoire: mais je
+me soucie fort peu de son voyage à Brindes, et de sa description d’un
+mauvais dîner, et de la querelle de crocheteurs entre je ne sais quel
+Pupilus[1] dont les paroles, dit-il, _étaient pleines de pus_, et un
+autre dont les paroles _étaient du vinaigre_[2]. Je n’ai lu qu’avec un
+extrême dégoût ses vers grossiers contre des vieilles et contre des
+sorcières; et je ne vois pas quel mérite il peut y avoir à dire à son
+ami Mecenas que, s’il est mis par lui au rang des poètes lyriques, il
+frappera les astres de son front sublime[3]. Les sots admirent tout
+dans un auteur estimé. Je ne lis que pour moi; je n’aime que ce qui est
+à mon usage. Candide, qui avait été élevé à ne jamais juger de rien par
+lui-même, était fort étonné de ce qu’il entendait; et Martin trouvait
+la façon de penser de Pococurante assez raisonnable.
+
+[1] Ce n’est pas Pupilus, mais Rupilius, que nomme Horace, livre Ier,
+satire VII, vers I:
+
+
+Rupili pus atque venenum. B.
+
+[2] _Italo perfusus aceto_, dit Horace, dans la même pièce, vers 32. B.
+
+
+[3] Horace, odes, I, I. B.
+
+
+Oh! voici un Cicéron, dit Candide: pour ce grand homme-là, je pense que
+vous ne vous lassez point de le lire. Je ne le lis jamais, répondit le
+Vénitien. Que m’importe qu’il ait plaidé pour Rabirius ou pour
+Cluentius? J’ai bien assez des procès que je juge; je me serais mieux
+accommodé de ses oeuvres philosophiques; mais quand j’ai vu qu’il
+doutait de tout, j’ai conclu que j’en savais autant que lui, et que je
+n’avais besoin de personne pour être ignorant.
+
+Ah! voilà quatre-vingts volumes de recueils d’une académie des
+sciences, s’écria Martin; il se peut qu’il y ait là du bon. Il y en
+aurait, dit Pococurante, si un seul des auteurs de ces fatras avait
+inventé seulement l’art de faire des épingles; mais il n’y a dans tous
+ces livres que de vains systèmes, et pas une seule chose utile.
+
+Que de pièces de théâtre je vois là, dit Candide, en italien, en
+espagnol, en français! Oui, dit le sénateur, il y en a trois mille, et
+pas trois douzaines de bonnes. Pour ces recueils de sermons, qui tous
+ensemble ne valent pas une page de Sénèque, et tous ces gros volumes de
+théologie, vous pensez bien que je ne les ouvre jamais, ni moi, ni
+personne.
+
+Martin aperçut des rayons chargés de livres anglais. Je crois, dit-il,
+qu’un républicain doit se plaire à la plupart de ces ouvrages écrits si
+librement. Oui, répondit Pococurante, il est beau d’écrire ce qu’on
+pense; c’est le privilège de l’homme. Dans toute notre Italie, on
+n’écrit que ce qu’on ne pense pas; ceux qui habitent la patrie des
+Césars et des Antonins n’osent avoir une idée sans la permission d’un
+jacobin. Je serais content de la liberté qui inspire les génies
+anglais, si la passion et l’esprit de parti ne corrompaient pas tout ce
+que cette précieuse liberté a d’estimable.
+
+Candide apercevant un Milton, lui demanda s’il ne regardait pas cet
+auteur comme un grand homme. Qui? dit Pococurante, ce barbare, qui fait
+un long commentaire du premier chapitre de la Genèse, en dix livres de
+vers durs? ce grossier imitateur des Grecs, qui défigure la création,
+et qui, tandis que Moïse représente l’Etre éternel produisant le monde
+par la parole, fait prendre un grand compas par le Messiah dans une
+armoire du ciel pour tracer son ouvrage? Moi, j’estimerais celui qui a
+gâté l’enfer et le diable du Tasse; qui déguise Lucifer tantôt en
+crapaud, tantôt en pygmée; qui lui fait rebattre cent fois les mêmes
+discours; qui le fait disputer sur la théologie; qui, en imitant
+sérieusement l’invention comique des armes à feu de l’Arioste, fait
+tirer le canon dans le ciel par les diables? Ni moi ni personne en
+Italie n’a pu se plaire à toutes ces tristes extravagances. Le _Mariage
+du Péché et de la Mort_, et les couleuvres dont le Péché accouche, font
+vomir tout homme qui a le goût un peu délicat; et sa longue description
+d’un hôpital n’est bonne que pour un fossoyeur. Ce poëme obscur,
+bizarre, et dégoûtant, fut méprisé à sa naissance; je le traite
+aujourd’hui comme il fut traité dans sa patrie par les
+contemporains[4]. Au reste je dis ce que je pense, et je me soucie fort
+peu que les autres pensent comme moi. Candide était affligé de ces
+discours; il respectait Homère, il aimait un peu Milton. Hélas! dit-il
+tout bas à Martin, j’ai bien peur que cet homme-ci n’ait un souverain
+mépris pour nos poètes allemands. Il n’y aurait pas grand mal à cela,
+dit Martin. Oh! quel homme supérieur! disait encore Candide entre ses
+dents, quel grand génie que ce Pococurante! rien ne peut lui plaire.
+
+[4] Voyez ce que Voltaire dit du _Paradis perdu_ de Milton, dans le
+chapitre IX de l’_ Essai sur la poésie épique_, imprimé dans le tome X,
+à la suite de la _Henriade_. B.
+
+
+Après avoir fait ainsi la revue de tous les livres, ils descendirent
+dans le jardin. Candide en loua toutes les beautés. Je ne sais rien de
+si mauvais goût, dit le maître; nous n’avons ici que des colifichets:
+mais je vais dès demain en faire planter un d’un dessin plus noble.
+
+Quand les deux curieux eurent pris congé de son excellence: Or çà, dit
+Candide à Martin, vous conviendrez que voilà le plus heureux de tous
+les hommes, car il est au-dessus de tout ce qu’il possède. Ne
+voyez-vous pas, dit Martin, qu’il est dégoûté de tout ce qu’il possède?
+Platon a dit, il y a long-temps, que les meilleurs estomacs ne sont pas
+ceux qui rebutent tous les aliments. Mais, dit Candide, n’y a-t-il pas
+du plaisir à tout critiquer, à sentir des défauts où les autres hommes
+croient voir des beautés? C’est-à-dire, reprit Martin, qu’il y a du
+plaisir à n’avoir pas de plaisir? Oh bien! dit Candide, il n’y a donc
+d’heureux que moi, quand je reverrai mademoiselle Cunégonde. C’est
+toujours bien fait d’espérer, dit Martin.
+
+Cependant les jours, les semaines, s’écoulaient; Cacambo ne revenait
+point, et Candide était si abîmé dans sa douleur, qu’il ne fit pas même
+réflexion que Paquette et frère Giroflée n’étaient pas venus seulement
+le remercier.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI.
+D’un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et qui ils
+étaient.
+
+
+Un soir que Candide, suivi de Martin, allait se mettre à table avec les
+étrangers qui logeaient dans la même hôtellerie, un homme à visage
+couleur de suie l’aborda par derrière, et, le prenant par le bras, lui
+dit: Soyez prêt à partir avec nous, n’y manquez pas. Il se retourne, et
+voit Cacambo. Il n’y avait que la vue de Cunégonde qui pût l’étonner et
+lui plaire davantage. Il fut sur le point de devenir fou de joie. Il
+embrasse son cher ami. Cunégonde est ici, sans doute? où est-elle?
+Mène-moi vers elle, que je meure de joie avec elle. Cunégonde n’est
+point ici, dit Cacambo, elle est à Constantinople. Ah ciel! à
+Constantinople! mais fût-elle à la Chine, j’y vole, partons. Nous
+partirons après souper, reprit Cacambo; je ne peux vous en dire
+davantage; je suis esclave, mon maître m’attend; il faut que j’aille le
+servir à table: ne dites mot, soupez, et tenez-vous prêt.
+
+Candide, partagé entre la joie et la douleur, charmé d’avoir revu son
+agent fidèle, étonné de le voir esclave, plein de l’idée de retrouver
+sa maîtresse, le coeur agité, l’esprit bouleversé, se mit à table avec
+Martin, qui voyait de sang froid toutes ces aventures, et avec six
+étrangers, qui étaient venus passer le carnaval à Venise.
+
+Cacambo, qui versait à boire à l’un de ces six étrangers, s’approcha de
+l’oreille de son maître, sur la fin du repas, et lui dit: Sire, votre
+majesté partira quand elle voudra, le vaisseau est prêt. Ayant dit ces
+mots, il sortit. Les convives étonnés se regardaient sans proférer une
+seule parole, lorsqu’un autre domestique s’approchant de son maître,
+lui dit: Sire, la chaise de votre majesté est à Padoue, et la barque
+est prête. Le maître fit un signe, et le domestique partit. Tous les
+convives se regardèrent encore, et la surprise commune redoubla. Un
+troisième valet s’approchant aussi d’un troisième étranger, lui dit:
+Sire, croyez-moi, votre majesté ne doit pas rester ici plus long-temps,
+je vais tout préparer; et aussitôt il disparut.
+
+Candide et Martin ne doutèrent pas alors que ce ne fût une mascarade du
+carnaval. Un quatrième domestique dit au quatrième maître: Votre
+majesté partira quand elle voudra, et sortit comme les autres. Le
+cinquième valet en dit autant au cinquième maître. Mais le sixième
+valet parla différemment au sixième étranger qui était auprès de
+Candide; il lui dit: Ma foi, sire, on ne veut plus faire crédit à votre
+majesté ni à moi non plus, et nous pourrions bien être coffrés cette
+nuit vous et moi; je vais pourvoir à mes affaires: adieu.
+
+Tous les domestiques ayant disparu, les six étrangers, Candide, et
+Martin, demeurèrent dans un profond silence. Enfin Candide le rompit:
+Messieurs, dit-il, voilà une singulière plaisanterie. Pourquoi
+êtes-vous tous rois? pour moi, je vous avoue que ni moi ni Martin nous
+ne le sommes.
+
+Le maître de Cacambo prit alors gravement la parole, et dit en italien:
+Je ne suis point plaisant, je m’appelle Achmet III[1]; j’ai été
+grand-sultan plusieurs années; je détrônai mon frère; mon neveu m’a
+détrôné; on a coupé le cou à mes vizirs; j’achève ma vie dans le vieux
+sérail; mon neveu le grand-sultan Mahmoud me permet de voyager
+quelquefois pour ma santé; et je suis venu passer le carnaval à Venise.
+
+[1] Achmet III, dont il est parlé dans l’_Histoire de Charles XII_ et
+dans l’_Histoire de Russie sous Pierre-le-Grand_, avait été déposé en
+1730; il est mort en 1736. B.
+
+
+Un jeune homme qui était auprès d’Achmet parla après lui, et dit: Je
+m’appelle Ivan[2]; j’ai été empereur de toutes les Russies; j’ai été
+détrôné au berceau; mon père et ma mère ont été enfermés; on m’a élevé
+en prison; j’ai quelquefois la permission de voyager, accompagné de
+ceux qui me gardent; et je suis venu passer le carnaval à Venise.
+
+[2] Ivan, né en 1730, détrôné la même année, emprisonné, et enfin
+poignardé en 1762. B,
+
+
+Le troisième dit: Je suis Charles-Édouard[3], roi d’Angleterre; mon
+père m’a cédé ses droits au royaume; j’ai combattu pour les soutenir;
+on a arraché le coeur à huit cents de mes partisans, et on leur en a
+battu les joues; j’ai été mis en prison; je vais à Rome faire une
+visite au roi mon père, détrôné ainsi que moi et mon grand-père; et je
+suis venu passer le carnaval à Venise.
+
+[3] Sur Charles-Édouard, voyez, tome XXI, le chapitre XXXV du _Précis
+du Siècle de Louis XV_. B.
+
+
+Le quatrième prit alors la parole et dit: Je suis roi des Polaques; le
+sort de la guerre m’a privé de mes états héréditaires[4]; mon père a
+éprouvé les mêmes revers; je me résigne à la Providence comme le sultan
+Achmet, l’empereur Ivan, et le roi Charles-Édouard, à qui Dieu donne
+une longue vie; et je suis venu passer le carnaval à Venise.
+
+[4] Auguste, électeur de Saxe et roi de Pologne, chassé de ses états
+héréditaires pendant la guerre de 1756, se réfugia en Pologne: voyez,
+tome XXI, le chapitre XXXII du _Précis du Siècle de Louis XV_; il est
+mort en 1763. B.
+
+
+Le cinquième dit; Je suis aussi roi des Polaques[5]; j’ai perdu mon
+royaume deux fois; mais la Providence m’a donné un autre état dans
+lequel j’ai fait plus de bien que tous les rois des Sarmates ensemble
+n’en ont jamais pu faire sur les bords de la Vistule. Je me résigne
+aussi à la Providence; et je suis venu passer le carnaval à Venise.
+
+[5] Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV: voyez, tome XXI, le
+chapitre IV du _Précis du Siècle de Louis XV_; il est mort en 1763. B.
+
+
+Il restait au sixième monarque à parler. Messieurs, dit-il, je ne suis
+pas si grand seigneur que vous; mais enfin j’ai été roi tout comme un
+autre; je suis Théodore[6]; on m’a élu roi en Corse; on m’a appelé
+_Votre Majesté_, et à présent à peine m’appelle-t-on _Monsieur_; j’ai
+fait frapper de la monnaie, et je ne possède pas un denier; j’ai eu
+deux secrétaires d’état, et j’ai à peine un valet; je me suis vu sur un
+trône, et j’ai long-temps été à Londres en prison sur la paille; j’ai
+bien peur d’être traité de même ici, quoique je sois venu, comme vos
+majestés, passer le carnaval à Venise.
+
+[6] Sur le roi de Corse, Théodore, mort le 2 décembre 1756, voyez tome
+XXI, le chapitre XL du _Précis du Siècle de Louis XV_. B.
+
+
+Les cinq autres rois écoutèrent ce discours avec une noble compassion.
+Chacun d’eux donna vingt sequins au roi Théodore pour avoir des habits
+et des chemises; Candide lui fit présent d’un diamant de deux mille
+sequins. Quel est donc, disaient les cinq rois, cet homme qui est en
+état de donner cent fois autant que chacun de nous, et qui le donne?
+Etes-vous roi aussi, monsieur?—Non, messieurs, et n’en ai nulle envie.
+
+Dans l’instant qu’on sortait de table, il arriva dans la même
+hôtellerie quatre altesses sérénissimes qui avaient aussi perdu leurs
+états par le sort de la guerre, et qui venaient passer le reste du
+carnaval à Venise; mais Candide ne prit pas seulement garde à ces
+nouveaux venus. Il n’était occupé que d’aller trouver sa chère
+Cunégonde à Constantinople.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII.
+Voyage de Candide à Constantinople.
+
+
+Le fidèle Cacambo avait déjà obtenu du patron turc qui allait
+reconduire le sultan Achmet à Constantinople qu’il recevrait Candide et
+Martin sur son bord. L’un et l’autre s’y rendirent après s’être
+prosternés devant sa misérable hautesse. Candide, chemin fesant, disait
+à Martin: Voilà pourtant six rois détrônés avec qui nous avons soupé!
+et encore dans ces six rois il y en a un à qui j’ai fait l’aumône.
+Peut-être y a-t-il beaucoup d’autres princes plus infortunés. Pour moi,
+je n’ai perdu que cent moutons, et je vole dans les bras de Cunégonde.
+Mon cher Martin, encore une fois, Pangloss avait raison, tout est bien.
+Je le souhaite, dit Martin. Mais, dit Candide, voilà une aventure bien
+peu vraisemblable que nous avons eue à Venise. On n’avait jamais vu ni
+ouï conter que six rois détrônés soupassent ensemble au cabaret. Cela
+n’est pas plus extraordinaire, dit Martin, que la plupart des choses
+qui nous sont arrivées. Il est très commun que des rois soient
+détrônés; et à l’égard de l’honneur que nous avons eu de souper avec
+eux, c’est une bagatelle qui ne mérite pas notre attention. Qu’importé
+avec qui l’on soupe, pourvu qu’on fasse bonne chère?
+
+A peine Candide fut-il dans le vaisseau, qu’il sauta au cou de son
+ancien valet, de son ami Cacambo. Eh bien! lui dit-il, que fait
+Cunégonde? est-elle toujours un prodige de beauté? m’aime-t-elle
+toujours? comment se porte-t-elle? Tu lui as, sans doute, acheté un
+palais à Constantinople?
+
+Mon cher maître, répondit Cacambo, Cunégonde lave les écuelles sur le
+bord de la Propontide, chez un prince qui a très peu d’écuelles; elle
+est esclave dans la maison d’un ancien souverain, nommé Ragotski[1], à
+qui le Grand-Turc donne trois écus par jour dans son asile; mais, ce
+qui est bien plus triste, c’est qu’elle a perdu sa beauté, et qu’elle
+est devenue horriblement laide. Ah! belle ou laide, dit Candide, je
+suis honnête homme, et mon devoir est de l’aimer toujours. Mais comment
+peut-elle être réduite à un état si abject avec les cinq ou six
+millions que tu avais emportés? Bon, dit Cacambo, ne m’en a-t-il pas
+fallu donner deux au senor don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y
+Mascarenès, y Lampourdos, y Souza, gouverneur de Buénos-Ayres, pour
+avoir la permission de reprendre mademoiselle Cunégonde? et un pirate
+ne nous a-t-il pas bravement dépouillés de tout le reste? Ce pirate ne
+nous a-t-il pas menés au cap de Matapan, à Milo, à Nicarie, à Samos, à
+Petra, aux Dardanelles, à Marmara, à Scutari? Cunégonde et la vieille
+servent chez ce prince dont je vous ai parlé, et moi je suis esclave du
+sultan détrôné. Que d’épouvantables calamités enchaînées les unes aux
+autres! dit Candide. Mais, après tout, j’ai encore quelques diamants;
+je délivrerai aisément Cunégonde. C’est bien dommage qu’elle soit
+devenue si laide.
+
+[1] Voltaire a parlé de Ragotski dans le chap. XXII du _Siècle de Louis
+XIV_; voyez tome XX. Ragotski est mort en 1785. B.
+
+
+Ensuite, se tournant vers Martin: Que pensez-vous, dit-il, qui soit le
+plus à plaindre, de l’empereur Achmet, de l’empereur Ivan, du roi
+Charles-Édouard, ou de moi? Je n’en sais rien, dit Martin; il faudrait
+que je fusse dans vos coeurs pour le savoir. Ah! dit Candide, si
+Pangloss était ici, il le saurait, et nous l’apprendrait. Je ne sais,
+dit Martin, avec quelles balances votre Pangloss aurait pu peser les
+infortunes des hommes, et apprécier leurs douleurs. Tout ce que je
+présume c’est qu’il y a des millions d’hommes sur la terre cent fois
+plus à plaindre que le roi Charles-Édouard, l’empereur Ivan, et le
+sultan Achmet. Cela pourrait bien être, dit Candide.
+
+On arriva en peu de jours sur le canal de la mer Noire. Candide
+commença par racheter Cacambo fort cher; et, sans perdre de temps, il
+se jeta dans une galère, avec ses compagnons, pour aller sur le rivage
+de la Propontide chercher Cunégonde, quelque laide qu’elle pût être.
+
+Il y avait dans la chiourme deux forçats qui ramaient fort mal, et à
+qui le levanti patron appliquait de temps en temps quelques coups de
+nerf de boeuf sur leurs épaules nues; Candide, par un mouvement
+naturel, les regarda plus attentivement que les autres galériens, et
+s’approcha d’eux avec pitié. Quelques traits de leurs visages défigurés
+lui parurent avoir un peu de ressemblance avec Pangloss et avec ce
+malheureux jésuite, ce baron, ce frère de mademoiselle Cunégonde. Cette
+idée l’émut et l’attrista. Il les considéra encore plus attentivement.
+En vérité, dit-il à Cacambo, si je n’avais pas vu pendre maître
+Pangloss, et si je n’avais pas eu le malheur de tuer le baron, je
+croirais que ce sont eux qui rament dans cette galère.
+
+Au nom du baron et de Pangloss les deux forçats poussèrent un grand
+cri, s’arrêtèrent sur leur banc, et laissèrent tomber leurs rames. Le
+levanti patron accourait sur eux, et les coups de nerf de boeuf
+redoublaient. Arrêtez! arrêtez! seigneur, s’écria Candide; je vous
+donnerai tant, d’argent que vous voudrez. Quoi! c’est Candide! disait
+l’un des forçats; quoi! c’est Candide! disait l’autre. Est-ce un songe?
+dit Candide; veille-je? suis-je dans cette galère? Est-ce là monsieur
+le baron, que j’ai tué? est-ce là maître Pangloss, que j’ai vu pendre?
+
+C’est nous-mêmes, c’est nous-mêmes, répondaient-ils. Quoi! c’est là ce
+grand philosophe? disait Martin. Eh! monsieur le levanti patron, dit
+Candide, combien voulez-vous d’argent pour la rançon de M. de
+Thunder-ten-tronckh, un des premiers barons de l’empire, et de M.
+Pangloss, le plus profond métaphysicien d’Allemagne? Chien de chrétien,
+répondit le levanti patron, puisque ces deux chiens de forçats
+chrétiens sont des barons et des métaphysiciens, ce qui est sans doute
+une grande dignité dans leur pays, tu m’en donneras cinquante mille
+sequins. Vous les aurez, monsieur; remenez-moi comme un éclair à
+Constantinople, et vous serez payé sur-le-champ. Mais non, menez-moi
+chez mademoiselle Cunégonde. Le levanti patron, sur la première offre
+de Candide, avait déjà tourné la proue vers la ville, et il fesait
+ramer plus vite qu’un oiseau ne fend les airs.
+
+Candide embrassa cent fois le baron et Pangloss. Et comment ne vous
+ai-je pas tué, mon cher baron? et mon cher Pangloss, comment êtes-vous
+en vie, après avoir été pendu? et pourquoi êtes-vous tous deux aux
+galères en Turquie? Est-il bien vrai que ma chère soeur soit dans ce
+pays? disait le baron. Oui, répondait Cacambo. Je revois donc mon cher
+Candide! s’écriait Pangloss. Candide leur présentait Martin et Cacambo.
+Ils s’embrassaient tous; ils parlaient tous à-la-fois. La galère
+volait, ils étaient déjà dans le port. On fit venir un Juif, à qui
+Candide vendit pour cinquante mille sequins un diamant de la valeur de
+cent mille, et qui lui jura par Abraham qu’il n’en pouvait donner
+davantage. Il paya incontinent la rançon du baron et de Pangloss.
+Celui-ci se jeta aux pieds de son libérateur, et les baigna de larmes;
+l’autre le remercia par un signe de tête, et lui promit de lui rendre
+cet argent à la première occasion. Mais est-il bien possible que ma
+soeur soit en Turquie? disait-il. Rien n’est si possible, reprit
+Cacambo, puisqu’elle écure la vaisselle chez un prince de Transylvanie.
+On fit aussitôt venir deux Juifs; Candide vendit encore des diamants;
+et ils repartirent tous dans une autre galère pour aller délivrer
+Cunégonde.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII.
+Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à Martin, etc.
+
+
+Pardon, encore une fois, dit Candide au baron; pardon, mon révérend
+père, de vous avoir donné un grand coup d’épée au travers du corps.
+N’en parlons plus, dit le baron; je fus un peu trop vif, je l’avoue;
+mais puisque vous voulez savoir par quel hasard vous m’avez vu aux
+galères, je vous dirai qu’après avoir été guéri de ma blessure par le
+frère apothicaire du collège, je fus attaqué et enlevé par un parti
+espagnol; on me mit en prison à Buénos-Ayres dans le temps que ma soeur
+venait d’en partir. Je demandai à retourner à Rome auprès du père
+général. Je fus nommé pour aller servir d’aumônier à Constantinople
+auprès de monsieur l’ambassadeur de France. Il n’y avait pas huit jours
+que j’étais entré en fonction, quand je trouvai sur le soir un jeune
+icoglan très bien fait. Il fesait fort chaud: le jeune homme voulut se
+baigner; je pris cette occasion de me baigner aussi. Je ne savais pas
+que ce fût un crime capital pour un chrétien d’être trouvé tout nu avec
+un jeune musulman. Un cadi me fit donner cent coups de bâton sous la
+plante des pieds, et me condamna aux galères. Je ne crois pas qu’on ait
+fait une plus horrible injustice. Mais je voudrais bien savoir pourquoi
+ma soeur est dans la cuisine d’un souverain de Transylvanie réfugié
+chez les Turcs.
+
+Mais vous, mon cher Pangloss, dit Candide, comment se peut-il que je
+vous revoie? Il est vrai, dit Pangloss, que vous m’avez vu pendre; je
+devais naturellement être brûlé mais vous vous souvenez qu’il plut à
+verse lorsqu’on allait me cuire: l’orage fut si violent qu’on désespéra
+d’allumer le feu; je fus pendu, parcequ’on ne put mieux faire: un
+chirurgien acheta mon corps, m’emporta chez lui, et me disséqua. Il me
+fit d’abord une incision cruciale depuis le nombril jusqu’à la
+clavicule. On ne pouvait pas avoir été plus mal pendu que je l’avais
+été. L’exécuteur des hautes oeuvres de la sainte inquisition, lequel
+était sous-diacre, brûlait à la vérité les gens à merveille, mais il
+n’était pas accoutumé à pendre: la corde était mouillée et glissa mal,
+elle fut mal nouée; enfin je respirais encore: l’incision cruciale me
+fit jeter un si grand cri, que mon chirurgien tomba à la renverse; et
+croyant qu’il disséquait le diable, il s’enfuit en mourant de peur, et
+tomba encore sur l’escalier en fuyant. Sa femme accourut au bruit d’un
+cabinet voisin: elle me vit sur la table étendu avec mon incision
+cruciale; elle eut encore plus de peur que son mari, s’enfuit, et tomba
+sur lui. Quand ils furent un peu revenus à eux, j’entendis la
+chirurgienne qui disait au chirurgien: Mon bon, de quoi vous
+avisez-vous aussi de disséquer un hérétique? ne savez-vous pas que le
+diable est toujours dans le corps de ces gens-là? je vais vite chercher
+un prêtre pour l’exorciser. Je frémis à ce propos, et je ramassai le
+peu de forces qui me restaient pour crier: Ayez pitié de moi! Enfin le
+barbier portugais s’enhardit: il recousit ma peau; sa femme même eut
+soin de moi; je fus sur pied au bout de quinze jours. Le barbier me
+trouva une condition, et me fit laquais d’un chevalier de Malte qui
+allait à Venise: mais mon maître n’ayant pas de quoi me payer, je me
+mis au service d’un marchand vénitien, et je le suivis à
+Constantinople.
+
+Un jour il me prit fantaisie d’entrer dans une mosquée; il n’y avait
+qu’un vieux iman et une jeune dévote très jolie qui disait ses
+patenôtres; sa gorge était toute découverte: elle avait entre ses deux
+tétons un beau bouquet de tulipes, de roses, d’anémones, de renoncules,
+d’hyacinthes, et d’oreilles d’ours: elle laissa tomber son bouquet; je
+le ramassai, et je le lui remis avec un empressement très respectueux.
+Je fus si long-temps à le lui remettre, que l’iman se mit en colère, et
+voyant que j’étais chrétien, il cria à l’aide. On me mena chez le cadi,
+qui me fit donner cent coups de latte sous la plante des pieds, et
+m’envoya aux galères. Je fus enchaîné précisément dans la même galère
+et au même banc que monsieur le baron. Il y avait dans cette galère
+quatre jeunes gens de Marseille, cinq prêtres napolitains, et deux
+moines de Corfou, qui nous dirent que de pareilles aventures arrivaient
+tous les jours. Monsieur le baron prétendait qu’il avait essuyé une
+plus grande injustice que moi: je prétendais, moi, qu’il était beaucoup
+plus permis de remettre un bouquet sur la gorge d’une femme que d’être
+tout nu avec un icoglan. Nous disputions sans cesse, et nous recevions
+vingt coups de nerf de boeuf par jour, lorsque l’enchaînement des
+événements de cet univers vous a conduit dans notre galère, et que vous
+nous avez rachetés.
+
+Eh bien! mon cher Pangloss, lui dit Candide, quand vous avez été pendu,
+disséqué, roué de coups, et que vous avez ramé aux galères, avez-vous
+toujours pensé que tout allait le mieux du monde? Je suis toujours de
+mon premier sentiment, répondit Pangloss; car enfin je suis philosophe;
+il ne me convient pas de me dédire, Leibnitz ne pouvant pas avoir tort,
+et l’harmonie préétablie étant d’ailleurs la plus belle chose du monde,
+aussi bien que le plein et la matière subtile.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX.
+Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille.
+
+
+Pendant que Candide, le baron, Pangloss, Martin, et Cacambo, contaient
+leurs aventures, qu’ils raisonnaient sur les événements contingents ou
+non contingents de cet univers, qu’ils disputaient sur les effets et
+les causes, sur le mal moral et sur le mal physique, sur la liberté et
+la nécessité, sur les consolations que l’on peut éprouver lorsqu’on est
+aux galères en Turquie, ils abordèrent sur le rivage de la Propontide,
+à la maison du prince de Transylvanie. Les premiers objets qui se
+présentèrent furent Cunégonde et la vieille, qui étendaient des
+serviettes sur des ficelles pour les faire sécher.
+
+Le baron pâlit à cette vue. Le tendre amant Candide en voyant sa belle
+Cunégonde rembrunie, les yeux éraillés, la gorge sèche, les joues
+ridées, les bras rouges et écaillés, recula trois pas, saisi d’horreur,
+et avança ensuite par bon procédé. Elle embrassa Candide et son frère:
+on embrassa la vieille: Candide les racheta toutes deux.
+
+Il y avait une petite métairie dans le voisinage; la vieille proposa à
+Candide de s’en accommoder, en attendant que toute la troupe eût une
+meilleure destinée. Cunégonde ne savait pas qu’elle était enlaidie,
+personne ne l’en avait avertie: elle fit souvenir Candide de ses
+promesses avec un ton si absolu, que le bon Candide n’osa pas la
+refuser. Il signifia donc au baron qu’il allait se marier avec sa
+soeur. Je ne souffrirai jamais, dit le baron, une telle bassesse de sa
+part, et une telle insolence de la vôtre; cette infamie ne me sera
+jamais reprochée: les enfants de ma soeur ne pourraient entrer dans les
+chapitres d’Allemagne. Non, jamais ma soeur n’épousera qu’un baron de
+l’empire. Cunégonde se jeta à ses pieds, et les baigna de larmes; il
+fut inflexible. Maître fou, lui dit Candide, je t’ai réchappé des
+galères, j’ai payé ta rançon, j’ai payé celle de ta soeur; elle lavait
+ici des écuelles, elle est laide, j’ai la bonté d’en faire ma femme; et
+tu prétends encore t’y opposer! je te retuerais si j’en croyais ma
+colère. Tu peux me tuer encore, dit le baron, mais tu n’épouseras pas
+ma soeur de mon vivant.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX.
+Conclusion.
+
+
+Candide, dans le fond de son coeur, n’avait aucune envie d’épouser
+Cunégonde; mais l’impertinence extrême du baron le déterminait à
+conclure le mariage; et Cunégonde le pressait si vivement qu’il ne
+pouvait s’en dédire. Il consulta Pangloss, Martin, et le fidèle
+Cacambo. Pangloss fit un beau mémoire par lequel il prouvait que le
+baron n’avait nul droit sur sa soeur, et qu’elle pouvait, selon toutes
+les lois de l’empire, épouser Candide de la main gauche. Martin conclut
+à jeter le baron dans la mer; Cacambo décida qu’il fallait le rendre au
+levanti patron, et le remettre aux galères, après quoi on l’enverrait à
+Rome au père général par le premier vaisseau. L’avis fut trouvé fort
+bon; la vieille l’approuva; on n’en dit rien à sa soeur; la chose fut
+exécutée pour quelque argent, et on eut le plaisir d’attraper un
+jésuite, et de punir l’orgueil d’un baron allemand.
+
+Il était tout naturel d’imaginer qu’après tant de désastres, Candide
+marié avec sa maîtresse, et vivant avec le philosophe Pangloss, le
+philosophe Martin, le prudent Cacambo, et la vieille, ayant d’ailleurs
+rapporté tant de diamants de la patrie des anciens Incas, mènerait la
+vie du monde la plus agréable; mais il fut tant friponné par les Juifs,
+qu’il ne lui resta plus rien que sa petite métairie; sa femme devenant
+tous les jours plus laide devint acariâtre et insupportable: la vieille
+était infirme, et fut encore de plus mauvaise humeur que Cunégonde.
+Cacambo, qui travaillait au jardin, et qui allait vendre des légumes à
+Constantinople, était excédé de travail, et maudissait sa destinée.
+Pangloss était au désespoir de ne pas briller dans quelque université
+d’Allemagne. Pour Martin, il était fermement persuadé qu’on est
+également mal partout; il prenait les choses en patience. Candide,
+Martin, et Pangloss, disputaient quelquefois de métaphysique et de
+morale. On voyait souvent passer sous les fenêtres de la métairie des
+bateaux chargés d’effendis, de bachas, de cadis, qu’on envoyait en exil
+à Lemnos, à Mytilène, à Erzeroum: on voyait venir d’autres cadis,
+d’autres bachas, d’autres effendis, qui prenaient la place des
+expulsés, et qui étaient expulsés à leur tour: on voyait des têtes
+proprement empaillées qu’on allait présenter à la sublime Porte. Ces
+spectacles fesaient redoubler les dissertations; et quand on ne
+disputait pas, l’ennui était si excessif, que la vieille osa un jour
+leur dire: Je voudrais savoir lequel est le pire, ou d’être violée cent
+fois par des pirates nègres, d’avoir une fesse coupée, de passer par
+les baguettes chez les Bulgares, d’être fouetté et pendu dans un
+auto-da-fé, d’être disséqué, de ramer en galère, d’éprouver enfin
+toutes les misères par lesquelles nous avons tous passé, ou bien de
+rester ici à ne rien faire? C’est une grande question, dit Candide.
+
+Ce discours fit naître de nouvelles réflexions, et Martin surtout
+conclut que l’homme était né pour vivre dans les convulsions de
+l’inquiétude, ou dans la léthargie de l’ennui. Candide n’en convenait
+pas, mais il n’assurait rien. Pangloss avouait qu’il avait toujours
+horriblement souffert; mais ayant soutenu une fois que tout allait à
+merveille, il le soutenait toujours, et n’en croyait rien.
+
+Une chose acheva de confirmer Martin dans ses détestables principes, de
+faire hésiter plus que jamais Candide et d’embarrasser Pangloss. C’est
+qu’ils virent un jour aborder dans leur métairie Paquette et le frère
+Giroflée, qui étaient dans la plus extrême misère; ils avaient bien
+vite mangé leurs trois mille piastres, s’étaient quittés, s’étaient
+raccommodés, s’étaient brouillés, avaient été mis en prison; s’étaient
+enfuis, et enfin frère Giroflée s’était fait turc. Paquette continuait
+son métier partout, et n’y gagnait plus rien. Je l’avais bien prévu,
+dit Martin à Candide, que vos présents seraient bientôt dissipés, et ne
+les rendraient que plus misérables. Vous avez regorgé de millions de
+piastres, vous et Cacambo, et vous n’êtes pas plus heureux que frère
+Giroflée et Paquette. Ah! ah! dit Pangloss à Paquette, le ciel vous
+ramène donc ici parmi nous. Ma pauvre enfant! savez-vous bien que vous
+m’avez coûté le bout du nez, un oeil, et une oreille? Comme vous voilà
+faite! eh! qu’est-ce que ce monde! Cette nouvelle aventure les engagea
+à philosopher plus que jamais.
+
+Il y avait dans le voisinage un derviche très fameux qui passait pour
+le meilleur philosophe de la Turquie; ils allèrent le consulter;
+Pangloss porta la parole, et lui dit: Maître, nous venons vous prier de
+nous dire pourquoi un aussi étrange animal que l’homme a été formé.
+
+De quoi te mêles-tu? lui dit le derviche; est-ce là ton affaire? Mais,
+mon révérend père, dit Candide, il y a horriblement de mal sur la
+terre. Qu’importé, dit le derviche, qu’il y ait du mal ou du bien?
+quand sa hautesse envoie un vaisseau en Égypte, s’embarrasse-t-elle si
+les souris qui sont dans le vaisseau sont à leur aise ou non? Que
+faut-il donc faire? dit Pangloss. Te taire, dit le derviche. Je me
+flattais, dit Pangloss, de raisonner un peu avec vous des effets et des
+causes, du meilleur des mondes possibles, de l’origine du mal, de la
+nature de l’âme, et de l’harmonie préétablie. Le derviche, à ces mots,
+leur ferma la porte au nez.
+
+Pendant cette conversation, la nouvelle s’était répandue qu’on venait
+d’étrangler à Constantinople deux vizirs du banc et le muphti, et qu’on
+avait empalé plusieurs de leurs amis. Cette catastrophe fesait partout
+un grand bruit pendant quelques heures. Pangloss, Candide, et Martin,
+en retournant à la petite métairie, rencontrèrent un bon vieillard qui
+prenait le frais à sa porte sous un berceau d’orangers. Pangloss, qui
+était aussi curieux que raisonneur, lui demanda comment se nommait le
+muphti qu’on venait d’étrangler. Je n’en sais rien, répondit le
+bon-homme, et je n’ai jamais su le nom d’aucun muphti ni d’aucun vizir.
+J’ignore absolument l’aventure dont vous me parlez; je présume qu’en
+général ceux qui se mêlent des affaires publiques périssent quelquefois
+misérablement, et qu’ils le méritent; mais je ne m’informe jamais de ce
+qu’on fait à Constantinople; je me contente d’y envoyer vendre les
+fruits du jardin que je cultive. Ayant dit ces mots, il fit entrer les
+étrangers dans sa maison; ses deux filles et ses deux fils leur
+présentèrent plusieurs sortes de sorbets qu’ils fesaient eux-mêmes, du
+kaïmak piqué d’écorces de cédrat confit, des oranges, des citrons, des
+limons, des ananas, des dattes, des pistaches, du café de Moka qui
+n’était point mêlé avec le mauvais café de Batavia et des îles. Après
+quoi les deux filles de ce bon musulman parfumèrent les barbes de
+Candide, de Pangloss, et de Martin.
+
+Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre?
+Je n’ai que vingt arpents, répondit le Turc; je les cultive avec mes
+enfants; le travail éloigne de nous trois grands maux, l’ennui, le
+vice, et le besoin.
+
+Candide en retournant dans sa métairie fit de profondes réflexions sur
+le discours du Turc. Il dit à Pangloss et à Martin: Ce bon vieillard me
+paraît s’être fait un sort bien préférable à celui des six rois avec
+qui nous avons eu l’honneur de souper. Les grandeurs, dit Pangloss,
+sont fort dangereuses, selon le rapport de tous les philosophes; car
+enfin Églon, roi des Moabites, fut assassiné par Aod; Absalon fut pendu
+par les cheveux et percé de trois dards; le roi Nadab, fils de
+Jéroboam, fut tué par Baasa; le roi Éla, par Zambri; Ochosias, par
+Jéhu; Athalie, par Joïada; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias,
+furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, Darius,
+Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste,
+César, Pompée, Néron, Othon, Vitellius, Domitien, Richard II
+d’Angleterre, Édouard II, Henri VI, Richard III, Marie Stuart, Charles
+Ier, les trois Henri de France, l’empereur Henri IV? Vous savez….. Je
+sais aussi, dit Candide, qu’il faut cultiver notre jardin. Vous avez
+raison, dit Pangloss; car, quand l’homme fut mis dans le jardin d’Éden,
+il y fut mis _ut operaretur eum_, pour qu’il travaillât; ce qui prouve
+que l’homme n’est pas né pour le repos. Travaillons sans raisonner, dit
+Martin, c’est le seul moyen de rendre la vie supportable.
+
+Toute la petite société entra dans ce louable dessein; chacun se mit à
+exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde
+était, à la vérité, bien laide; mais elle devint une excellente
+pâtissière; Paquette broda; la vieille eut soin du linge. Il n’y eut
+pas jusqu’à frère Giroflée qui ne rendît service; il fut un très bon
+menuisier, et même devint honnête homme: et Pangloss disait quelquefois
+à Candide: Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des
+mondes possibles; car enfin si vous n’aviez pas été chassé d’un beau
+château à grands coups de pied dans le derrière pour l’amour de
+mademoiselle Cunégonde, si vous n’aviez pas été mis à l’inquisition, si
+vous n’aviez pas couru l’Amérique à pied, si vous n’aviez pas donné un
+bon coup d’épée au baron, si vous n’aviez pas perdu tous vos moutons du
+bon pays d’Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et
+des pistaches. Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut
+cultiver notre jardin[1].
+
+[1] Voyez, dans les _Mélanges_, année 1759, la _Lettre aux auteurs du
+Journal encyclopédique_, datée du Ier avril. B.
+
+ FIN DE CANDIDE.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CANDIDE, OU L’OPTIMISME ***
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions will
+be renamed.
+
+Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
+law means that no one owns a United States copyright in these works,
+so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the
+United States without permission and without paying copyright
+royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
+of this license, apply to copying and distributing Project
+Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
+concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
+and may not be used if you charge for an eBook, except by following
+the terms of the trademark license, including paying royalties for use
+of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
+copies of this eBook, complying with the trademark license is very
+easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
+of derivative works, reports, performances and research. Project
+Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may
+do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
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+license, especially commercial redistribution.
+
+START: FULL LICENSE
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
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+www.gutenberg.org/license.
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+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
+Gutenberg-tm electronic works
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+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
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+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or
+destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
+possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
+Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
+by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
+person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
+1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
+agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
+electronic works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
+Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
+of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
+works in the collection are in the public domain in the United
+States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
+United States and you are located in the United States, we do not
+claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
+displaying or creating derivative works based on the work as long as
+all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
+that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
+free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
+works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
+Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
+comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
+same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
+you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
+in a constant state of change. If you are outside the United States,
+check the laws of your country in addition to the terms of this
+agreement before downloading, copying, displaying, performing,
+distributing or creating derivative works based on this work or any
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+representations concerning the copyright status of any work in any
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+on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
+phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
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+
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+contain a notice indicating that it is posted with permission of the
+copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
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+redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
+Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
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+obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
+trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
+
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+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
+additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
+will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
+posted with the permission of the copyright holder found at the
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+
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+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
+any word processing or hypertext form. However, if you provide access
+to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
+other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
+version posted on the official Project Gutenberg-tm website
+(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
+to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
+of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
+Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
+full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
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+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
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+ within 60 days following each date on which you prepare (or are
+ legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
+ payments should be clearly marked as such and sent to the Project
+ Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
+ Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
+ Literary Archive Foundation."
+
+* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or destroy all
+ copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
+ all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
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+
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+ any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
+ receipt of the work.
+
+* You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
+Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
+are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
+from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
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+forth in Section 3 below.
+
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+DAMAGE.
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium
+with your written explanation. The person or entity that provided you
+with the defective work may elect to provide a replacement copy in
+lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
+or entity providing it to you may choose to give you a second
+opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
+the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
+without further opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
+OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of
+damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
+violates the law of the state applicable to this agreement, the
+agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
+limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
+unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
+remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
+including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
+the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
+or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
+additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
+Defect you cause.
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
+www.gutenberg.org
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation's website
+and official page at www.gutenberg.org/contact
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
+widespread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
+state visit www.gutenberg.org/donate
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: www.gutenberg.org
+
+This website includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
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Binary files differ
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+<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Candide, ou l’optimisme, by Voltaire</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
+at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
+are not located in the United States, you will have to check the laws of the
+country where you are located before using this eBook.
+</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Candide, ou l’optimisme</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Voltaire</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: November 1, 2003 [eBook #4650]<br />
+[Most recently updated: November 17, 2022]</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
+<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Carlo Traverso</div>
+<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CANDIDE, OU L’OPTIMISME ***</div>
+
+<h3>OEUVRES</h3>
+
+<h5>DE</h5>
+
+<h5>VOLTAIRE.</h5>
+
+<h5>TOME XXXIII</h5>
+
+<h5>DE L’ IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,</h5>
+
+<p class="center">
+RUE JACOB, Nº 24.
+</p>
+
+<h3>OEUVRES</h3>
+
+<h5>DE</h5>
+
+<h5>VOLTAIRE</h5>
+
+<h5>PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.</h5>
+
+<h5>PAR M. BEUCHOT.</h5>
+
+<h5>TOME XXXIII.</h5>
+
+<h5>ROMANS. TOME I.</h5>
+
+<h5>A PARIS,</h5>
+
+<h5>CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,</h5>
+
+<p class="center">
+RUE DE L’ÉPERON, Kº 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,
+</p>
+
+<p class="center">
+RUE DU BATTOIR, Nº 20.
+</p>
+
+<h5>MDCCCXXIX.</h5>
+
+<h1>CANDIDE,</h1>
+
+<h5>OU L’OPTIMISME</h5>
+
+<hr />
+
+<div class="chapter">
+
+<table summary="" style="">
+
+<tr>
+<td> <a href="#pref01">Préface de l’Éditeur</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap01">CHAPITRE I. Comment Candide fut élevé dans un beau château, et comment il fut chassé d’icelui.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap02">CHAPITRE II Ce que devint Candide parmi les Bulgares.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap03">CHAPITRE III. Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares, et ce qu’il devint.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap04">CHAPITRE IV. Comment Candide rencontra son ancien maître de philosophie, le docteur Pangloss, et ce qui en advint.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap05">CHAPITRE V. Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint du docteur Pangloss, de Candide, et de l’anabaptiste Jacques.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap06">CHAPITRE VI. Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de terre, et comment Candide fut fessé.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap07">CHAPITRE VII Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva ce qu’il aimait.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap08">CHAPITRE VIII. Histoire de Cunégonde.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap09">CHAPITRE IX. Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du grand-inquisiteur, et d’un Juif.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap10">CHAPITRE X. Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la vieille, arrivent à Cadix, et leur embarquement.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap11">CHAPITRE XI. Histoire de la vieille.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap12">CHAPITRE XII. Suite des malheurs de la vieille.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap13">CHAPITRE XIII. Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Cunégonde et de la vieille.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap14">CHAPITRE XIV. Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les jésuites du Paraguai.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap15">CHAPITRE XV. Comment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap16">CHAPITRE XVI. Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles, deux singes, et les sauvages nommés Oreillons.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap17">CHAPITRE XVII. Arrivée de Candide et de son valet au pays d’Eldorado, et ce qu’ils y virent.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap18">CHAPITRE XVIII Ce qu’ils virent dans le pays d’Eldorado[1].</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap19">CHAPITRE XIX. Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance avec Martin.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap20">CHAPITRE XX. Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap21">CHAPITRE XXI. Candide et Martin approchent des côtes de France, et raisonnent.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap22">CHAPITRE XXII[1]. Ce qui arriva en France à Candide et à Martin.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap23">CHAPITRE XXIII. Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap24">CHAPITRE XXIV. De Paquette, et de frère Giroflée.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap25">CHAPITRE XXV. Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap26">CHAPITRE XXVI. D’un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et qui ils étaient.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap27">CHAPITRE XXVII. Voyage de Candide à Constantinople.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap28">CHAPITRE XXVIII. Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à Martin, etc.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap29">CHAPITRE XXIX. Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille.</a></td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td> <a href="#chap30">CHAPITRE XXX. Conclusion.</a></td>
+</tr>
+
+</table>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="pref01"></a>Préface de l’Éditeur</h2>
+
+<p>
+<i>Candide</i> parut au plus tard en mars 1759. Le roi de Prusse en accuse
+réception par sa lettre du 28 du mois d’avril.
+</p>
+
+<p>
+Voltaire en avait envoyé le manuscrit à la duchesse de La Vallière, qui lui fit
+répondre qu’il aurait pu se passer d’y mettre tant d’indécences, et qu’un
+écrivain tel que lui n’avait pas besoin d’avoir recours à cette ressource pour
+se procurer des lecteurs.
+</p>
+
+<p>
+Beaucoup d’autres personnes furent scandalisées de <i>Candide</i>, et Voltaire
+désavoua cet ouvrage, qu’il appelle lui-même une coïonnerie. Il ne faut pas, au
+reste, prendre à la lettre son titre d’optimisme. L’optimisme, dit-il
+ailleurs[1], n’est qu’une fatalité désespérante.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] <i>Homélie sur l’athéisme</i>. Voyez les <i>Mélanges</i>, année 1767; et
+aussi, tome XII, une des notes du troisième <i>Discours sur l’homme</i>.
+</p>
+
+<p>
+Voltaire écrivit, sous le nom de Mead, une lettre relative à Candide, qui fut
+insérée dans le <i>Journal encyclopédique</i>, du 15 juillet 1759: on la
+trouvera dans les Mélanges, à cette date.
+</p>
+
+<p>
+C’est à Thorel de Campigneulles, mort en 1809, qu’on attribue une <i>Seconde
+partie de Candide</i>, publiée en 1761, et plusieurs fois réimprimée à la suite
+de l’ouvrage de Voltaire, comme étant de lui. On l’a même admise dans une
+édition intitulée: <i>Collection complète des Oeuvres de M, de Voltaire, 1764,
+in-12</i>. L’édition de Candide, 1778, avec des figures dessinées et gravées
+par Daniel Chodowicky, contient les deux parties.
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Remercîment de Candide à M. de Voltaire</i> (par Marconnay) est de 1760.
+</p>
+
+<p>
+Linguet publia, en 1766, la <i>Cacomonade, histoire politique et morale,
+traduite de l’allemand, du docteur Pangloss, par le docteur lui-même, depuis
+son retour de Constantinople</i>, 1766, in-12; nouvelle édition, augmentée
+d’une lettre du même auteur, 1766, in-12. Un arrêt de la cour royale de Paris,
+du 16 novembre 1822 (inséré dans le <i>Moniteur</i> du 26 mars 1825), ordonne
+la destruction de la <i>Canonnade, ou Histoire du Mal de Naples, par
+Linguet</i>. Ce n’est pas la première fois que les ouvrages condamnés sont mal
+désignés dans les jugements. L’arrêt de la cour du parlement, du 6 août 1761,
+ordonne de lacérer et brûler le tome XIII du Commentaire de Salmeron, qui n’a
+que quatre volumes.
+</p>
+
+<p>
+<i>Candide en Danemarck, ou l’Optimisme des honnêtes gens</i>, est d’un auteur
+qu’on ne connaît pas.
+</p>
+
+<p>
+<i>Antoine Bernard et Rosalie, ou le Petit Candide</i>, a paru en 1796, un
+volume in-i8.
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Voyage de Candide fils au pays d’Eldorado, vers la fin du dix-huitième
+siècle, pour servir de suite aux aventures de M. son père</i>, an XI-1803, a
+deux volumes in-8º.
+</p>
+
+<p>
+Le chapitre XXVI de <i>Candide</i> a été imité, en 1815, par Lemontey, dans un
+article intitulé: <i>Le Carnaval de Vénise</i>. J’ai renoncé à reproduire ce
+petit morceau, lorsque j’ai vu l’annonce des <i>Oeuvres de Lemonley</i>, où
+sans doute on le trouvera.
+</p>
+
+<p>
+J.-J. Rousseau prétendait[2] que c’est sa <i>Lettre sur la Providence</i> qui a
+donné naissance à <i>Candide</i>; <i>Candide en est la réponse</i>. Voltaire en
+avait fait <i>une de deux pages où il bat la campagne, et Candide parut dix
+mois après</i>.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[2] Lettre de J. J. Rousseau au prince de Wirtemberg, du 11 mars 1764.
+</p>
+
+<p>
+Ce que Rousseau appelle sa <i>Lettre sur la Providence</i>, est sa lettre à
+Voltaire du 18 août 1756; la réponse de Voltaire est du 21 septembre 1766;
+Candide ne vit le jour que vingt-sept à vingt-neuf mois plus tard.
+</p>
+
+<p>
+———
+</p>
+
+<p>
+Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres, sont de
+Voltaire.
+</p>
+
+<p>
+Les notes signées d’un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet et Decroix.
+Il est impossible de faire rigoureusement la part de chacun.
+</p>
+
+<p>
+Les additions que j’ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes des éditeurs
+de Kehl, en sont séparées par un—, et sont, comme mes notes, signées de
+l’initiale de mon nom.
+</p>
+
+<h5>BEUCHOT.</h5>
+
+<p>
+4 octobre 1829.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2>CANDIDE,</h2>
+
+<p class="center">
+ou
+</p>
+
+<h5>L’OPTIMISME,</h5>
+
+<h5>TRADUIT DE L’ALLEMAND</h5>
+
+<h5>DE M. LE DOCTEUR RALPH,</h5>
+
+<h5>AVEC LES ADDITIONS</h5>
+
+<h5>QU’ON A TROUVÉES DANS LA POCHE DU DOCTEUR, LORSQU’IL MOURUT</h5>
+
+<h5>À MINDEN, L’AN DE GRÂCE 1759</h5>
+
+<p class="center">
+1759
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap01"></a>CHAPITRE I.<br/>
+Comment Candide fut élevé dans un beau château, et comment il fut chassé
+d’icelui.</h2>
+
+<p>
+Il y avait en Vestphalie, dans le château de M. le baron de
+Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les moeurs les
+plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le jugement assez
+droit, avec l’esprit le plus simple; c’est, je crois, pour cette raison qu’on
+le nommait Candide. Les anciens domestiques de la maison soupçonnaient qu’il
+était fils de la soeur de monsieur le baron et d’un bon et honnête gentilhomme
+du voisinage, que cette demoiselle ne voulut jamais épouser parce qu’il n’avait
+pu prouver que soixante et onze quartiers, et que le reste de son arbre
+généalogique avait été perdu par l’injure du temps.
+</p>
+
+<p>
+Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la Westphalie, car
+son château avait une porte et des fenêtres. Sa grande salle même était ornée
+d’une tapisserie. Tous les chiens de ses basses-cours composaient une meute
+dans le besoin; ses palefreniers étaient ses piqueurs; le vicaire du village
+était son grand-aumônier. Ils l’appelaient tous monseigneur, et ils riaient
+quand il fesait des contes.
+</p>
+
+<p>
+Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante livres, s’attirait
+par là une très grande considération, et fesait les honneurs de la maison avec
+une dignité qui la rendait encore plus respectable. Sa fille Cunégonde, âgée de
+dix-sept ans, était haute en couleur, fraîche, grasse, appétissante. Le fils du
+baron paraissait en tout digne de son père. Le précepteur Pangloss[1] était
+l’oracle de la maison, et le petit Candide écoutait ses leçons avec toute la
+bonne foi de son âge et de son caractère.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] De <i>pan</i>, tout, et <i>glossa</i>, langue. B.
+</p>
+
+<p>
+Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il prouvait
+admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que, dans ce meilleur
+des mondes possibles, le château de monseigneur le baron était le plus beau des
+châteaux, et madame la meilleure des baronnes possibles.
+</p>
+
+<p>
+Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement; car tout
+étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin.
+Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes; aussi
+avons-nous des lunettes[2]. Les jambes sont visiblement instituées pour être
+chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été formées pour être
+taillées et pour en faire des châteaux; aussi monseigneur a un très beau
+château: le plus grand baron de la province doit être le mieux logé; et les
+cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l’année: par
+conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise; il
+fallait dire que tout est au mieux.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[2] Voyez tome XXVII, page 528; et dans les <i>Mélanges</i>, année 1738, le
+chapitre XI de la troisième partie des <i>Éléments de la philosophie de
+Newton</i>; et année 1768, le chapitre X des <i>Singularités de la nature</i>.
+B.
+</p>
+
+<p>
+Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment; car il trouvait
+mademoiselle Cunégonde extrêmement belle, quoiqu’il ne prît jamais la hardiesse
+de le lui dire. Il concluait qu’après le bonheur d’être né baron de
+Thunder-ten-tronckh, le second degré de bonheur était d’être mademoiselle
+Cunégonde; le troisième, de la voir tous les jours; et le quatrième, d’entendre
+maître Pangloss, le plus grand philosophe de la province, et par conséquent de
+toute la terre.
+</p>
+
+<p>
+Un jour Cunégonde, en se promenant auprès du château, dans le petit bois qu’on
+appelait parc, vit entre des broussailles le docteur Pangloss qui donnait une
+leçon de physique expérimentale à la femme de chambre de sa mère, petite brune
+très jolie et très docile. Comme mademoiselle Cunégonde avait beaucoup de
+disposition pour les sciences, elle observa, sans souffler, les expériences
+réitérées dont elle fut témoin; elle vit clairement la raison suffisante du
+docteur, les effets et les causes, et s’en retourna tout agitée, toute pensive,
+toute remplie du désir d’être savante, songeant qu’elle pourrait bien être la
+raison suffisante du jeune Candide, qui pouvait aussi être la sienne.
+</p>
+
+<p>
+Elle rencontra Candide en revenant au château, et rougit: Candide rougit aussi.
+Elle lui dit bonjour d’une voix entrecoupée; et Candide lui parla sans savoir
+ce qu’il disait. Le lendemain, après le dîner, comme on sortait de table,
+Cunégonde et Candide se trouvèrent derrière un paravent; Cunégonde laissa
+tomber son mouchoir, Candide le ramassa; elle lui prit innocemment la main; le
+jeune homme baisa innocemment la main de la jeune demoiselle avec une vivacité,
+une sensibilité, une grâce toute particulière; leurs bouches se rencontrèrent,
+leurs yeux s’enflammèrent, leurs genoux tremblèrent, leurs mains s’égarèrent.
+M. le baron de Thunder-ten-tronckh passa auprès du paravent, et voyant cette
+cause et cet effet, chassa Candide du château à grands coups de pied dans le
+derrière. Cunégonde s’évanouit: elle fut souffletée par madame la baronne dès
+qu’elle fut revenue à elle-même; et tout fut consterné dans le plus beau et le
+plus agréable des châteaux possibles.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap02"></a>CHAPITRE II<br/>
+Ce que devint Candide parmi les Bulgares.</h2>
+
+<p>
+Candide, chassé du paradis terrestre, marcha longtemps sans savoir où,
+pleurant, levant les yeux au ciel, les tournant souvent vers le plus beau des
+châteaux qui renfermait la plus belle des baronnettes; il se coucha sans souper
+au milieu des champs entre deux sillons; la neige tombait à gros flocons.
+Candide, tout transi, se traîna le lendemain vers la ville voisine, qui
+s’appelle <i>Valdberghoff-trarbk-dikdorff</i>, n’ayant point d’argent, mourant
+de faim et de lassitude. Il s’arrêta tristement à la porte d’un cabaret. Deux
+hommes habillés de bleu le remarquèrent: Camarade, dit l’un, voilà un jeune
+homme très bien fait, et qui a la taille requise; ils s’avancèrent vers Candide
+et le prièrent à dîner très civilement.—Messieurs, leur dit Candide avec une
+modestie charmante, vous me faites beaucoup d’honneur, mais je n’ai pas de quoi
+payer mon écot.—Ah! monsieur, lui dit un des bleus, les personnes de votre
+figure et de votre mérite ne paient jamais rien: n’avez-vous pas cinq pieds
+cinq pouces de haut?—Oui, messieurs, c’est ma taille, dit-il en fesant la
+révérence.—Ah! monsieur, mettez-vous à table; non seulement nous vous
+défraierons, mais nous ne souffrirons jamais qu’un homme comme vous manque
+d’argent; les hommes ne sont faits que pour se secourir les uns les
+autres.—Vous avez raison, dit Candide; c’est ce que M. Pangloss m’a toujours
+dit, et je vois bien que tout est au mieux. On le prie d’accepter quelques
+écus, il les prend et veut faire son billet; on n’en veut point, on se met à
+table. N’aimez-vous pas tendrement?….—Oh! oui, répond-il, j’aime tendrement
+mademoiselle Cunégonde.—Non, dit l’un de ces messieurs, nous vous demandons si
+vous n’aimez pas tendrement le roi des Bulgares?—Point du tout, dit-il, car je
+ne l’ai jamais vu.—Comment! c’est le plus charmant des rois, et il faut boire à
+sa santé.—Oh! très volontiers, messieurs. Et il boit. C’en est assez, lui
+dit-on, vous voilà l’appui, le soutien, le défenseur, le héros des Bulgares;
+votre fortune est faite, et votre gloire est assurée. On lui met sur-le-champ
+les fers aux pieds, et on le mène au régiment. On le fait tourner à droite, à
+gauche, hausser la baguette, remettre la baguette, coucher en joue, tirer,
+doubler le pas, et on lui donne trente coups de bâton; le lendemain, il fait
+l’exercice un peu moins mal, et il ne reçoit que vingt coups; le surlendemain,
+on ne lui en donne que dix, et il est regardé par ses camarades comme un
+prodige.
+</p>
+
+<p>
+Candide, tout stupéfait, ne démêlait pas encore trop bien comment il était un
+héros. Il s’avisa un beau jour de printemps de s’aller promener, marchant tout
+droit devant lui, croyant que c’était un privilège de l’espèce humaine, comme
+de l’espèce animale, de se servir de ses jambes à son plaisir. Il n’eut pas
+fait deux lieues que voilà quatre autres héros de six pieds qui l’atteignent,
+qui le lient, qui le mènent dans un cachot. On lui demanda juridiquement ce
+qu’il aimait le mieux d’être fustigé trente-six fois par tout le régiment, ou
+de recevoir à-la-fois douze balles de plomb dans la cervelle. Il eut beau dire
+que les volontés sont libres, et qu’il ne voulait ni l’un ni l’autre, il fallut
+faire un choix; il se détermina, en vertu du don de Dieu qu’on nomme
+<i>liberté</i>, à passer trente-six fois par les baguettes; il essuya deux
+promenades. Le régiment était composé de deux mille hommes; cela lui composa
+quatre mille coups de baguette, qui, depuis la nuque du cou jusqu’au cul, lui
+découvrirent les muscles et les nerfs. Comme on allait procéder à la troisième
+course, Candide, n’en pouvant plus, demanda en grâce qu’on voulût bien avoir la
+bonté de lui casser la tête; il obtint cette faveur; on lui bande les yeux; on
+le fait mettre à genoux. Le roi des Bulgares passe dans ce moment, s’informe du
+crime du patient; et comme ce roi avait un grand génie, il comprit, par tout ce
+qu’il apprit de Candide, que c’était un jeune métaphysicien fort ignorant des
+choses de ce monde, et il lui accorda sa grâce avec une clémence qui sera louée
+dans tous les journaux et dans tous les siècles. Un brave chirurgien guérit
+Candide en trois semaines avec les émollients enseignés par Dioscoride. Il
+avait déjà un peu de peau et pouvait marcher, quand le roi des Bulgares livra
+bataille au roi des Abares.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap03"></a>CHAPITRE III.<br/>
+Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares, et ce qu’il devint.</h2>
+
+<p>
+Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux
+armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons;
+formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en enfer. Les canons
+renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de chaque côté; ensuite la
+mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en
+infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort
+de quelques milliers d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine
+de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux
+qu’il put pendant cette boucherie héroïque.
+</p>
+
+<p>
+Enfin, tandis que les deux rois fesaient chanter des <i>Te Deum</i>, chacun
+dans son camp, il prit le parti d’aller raisonner ailleurs des effets et des
+causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna d’abord
+un village voisin; il était en cendres: c’était un village abare que les
+Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit public. Ici des vieillards
+criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs
+enfants à leurs mamelles sanglantes; là des filles éventrées après avoir
+assouvi les besoins naturels de quelques héros, rendaient les derniers soupirs;
+d’autres à demi brûlées criaient qu’on achevât de leur donner la mort. Des
+cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés.
+</p>
+
+<p>
+Candide s’enfuit au plus vite dans un autre village: il appartenait à des
+Bulgares, et les héros abares l’avaient traité de même. Candide, toujours
+marchant sur des membres palpitants ou à travers des ruines, arriva enfin hors
+du théâtre de la guerre, portant quelques petites provisions dans son bissac,
+et n’oubliant jamais mademoiselle Cunégonde. Ses provisions lui manquèrent
+quand il fut en Hollande; mais ayant entendu dire que tout le monde était riche
+dans ce pays-là, et qu’on y était chrétien, il ne douta pas qu’on ne le traitât
+aussi bien qu’il l’avait été dans le château de M. le baron, avant qu’il en eût
+été chassé pour les beaux yeux de mademoiselle Cunégonde.
+</p>
+
+<p>
+Il demanda l’aumône à plusieurs graves personnages, qui lui répondirent tous
+que, s’il continuait à faire ce métier, on l’enfermerait dans une maison de
+correction pour lui apprendre à vivre.
+</p>
+
+<p>
+Il s’adressa ensuite à un homme qui venait de parler tout seul une heure de
+suite sur la charité dans une grande assemblée. Cet orateur le regardant de
+travers lui dit: Que venez-vous faire ici? y êtes-vous pour la bonne cause? Il
+n’y a point d’effet sans cause, répondit modestement Candide; tout est enchaîné
+nécessairement et arrangé pour le mieux. Il a fallu que je fusse chassé
+d’auprès de mademoiselle Cunégonde, que j’aie passé par les baguettes, et il
+faut que je demande mon pain, jusqu’à ce que je puisse en gagner; tout cela ne
+pouvait être autrement. Mon ami, lui dit l’orateur, croyez-vous que le pape
+soit l’antechrist? Je ne l’avais pas encore entendu dire, répondit Candide:
+mais qu’il le soit, ou qu’il ne le soit pas, je manque de pain. Tu ne mérites
+pas d’en manger, dit l’autre: va, coquin, va, misérable, ne m’approche de ta
+vie. La femme de l’orateur ayant mis la tête à la fenêtre, et avisant un homme
+qui doutait que le pape fût antechrist, lui répandit sur le chef un plein….. O
+ciel! à quel excès se porte le zèle de la religion dans les dames!
+</p>
+
+<p>
+Un homme qui n’avait point été baptisé, un bon anabaptiste, nommé Jacques, vit
+la manière cruelle et ignominieuse dont on traitait ainsi un de ses frères, un
+être à deux pieds sans plumes, qui avait une âme; il l’amena chez lui, le
+nettoya, lui donna du pain et de la bière, lui fit présent de deux florins, et
+voulut même lui apprendre à travailler dans ses manufactures aux étoffes de
+Perse qu’on fabrique en Hollande. Candide se prosternant presque devant lui,
+s’écriait: Maître Pangloss me l’avait bien dit que tout est au mieux dans ce
+monde, car je suis infiniment plus touché de votre extrême générosité que de la
+dureté de ce monsieur à manteau noir, et de madame son épouse.
+</p>
+
+<p>
+Le lendemain, en se promenant, il rencontra un gueux tout couvert de pustules,
+les yeux morts, le bout du nez rongé, la bouche de travers, les dents noires,
+et parlant de la gorge, tourmenté d’une toux violente, et crachant une dent à
+chaque effort.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap04"></a>CHAPITRE IV.<br/>
+Comment Candide rencontra son ancien maître de philosophie, le docteur
+Pangloss, et ce qui en advint.</h2>
+
+<p>
+Candide, plus ému encore de compassion que d’horreur, donna à cet épouvantable
+gueux les deux florins qu’il avait reçus de son honnête anabaptiste Jacques. Le
+fantôme le regarda fixement, versa des larmes, et sauta à son cou. Candide
+effrayé recule. Hélas! dit le misérable à l’autre misérable, ne
+reconnaissez-vous plus votre cher Pangloss? Qu’entends-je? vous, mon cher
+maître! vous, dans cet état horrible! quel malheur vous est-il donc arrivé?
+pourquoi n’êtes-vous plus dans le plus beau des châteaux? qu’est devenue
+mademoiselle Cunégonde, la perle des filles, le chef-d’oeuvre de la nature? Je
+n’en peux plus, dit Pangloss. Aussitôt Candide le mena dans l’étable de
+l’anabaptiste, où il lui fit manger un peu de pain; et quand Pangloss fut
+refait: Eh bien! lui dit-il, Cunégonde? Elle est morte, reprit l’autre. Candide
+s’évanouit à ce mot: son ami rappela ses sens avec un peu de mauvais vinaigre
+qui se trouva par hasard dans l’étable. Candide rouvre les yeux. Cunégonde est
+morte! Ah! meilleur des mondes, où êtes-vous? Mais de quelle maladie est-elle
+morte? ne serait-ce point de m’avoir vu chasser du beau château de monsieur son
+père à grands coups de pied? Non, dit Pangloss, elle a été éventrée par des
+soldats bulgares, après avoir été violée autant qu’on peut l’être; ils ont
+cassé la tête à monsieur le baron qui voulait la défendre; madame la baronne a
+été coupée en morceaux; mon pauvre pupille traité précisément comme sa soeur;
+et quant au château, il n’est pas resté pierre sur pierre, pas une grange, pas
+un mouton, pas un canard, pas un arbre; mais nous avons été bien vengés, car
+les Abares en ont fait autant dans une baronnie voisine qui appartenait à un
+seigneur bulgare.
+</p>
+
+<p>
+A ce discours, Candide s’évanouit encore; mais revenu à soi, et ayant dit tout
+ce qu’il devait dire, il s’enquit de la cause et de l’effet, et de la raison
+suffisante qui avait mis Pangloss dans un si piteux état. Hélas! dit l’autre,
+c’est l’amour: l’amour, le consolateur du genre humain, le conservateur de
+l’univers, l’âme de tous les êtres sensibles, le tendre amour. Hélas! dit
+Candide, je l’ai connu cet amour, ce souverain des coeurs, cette âme de notre
+âme; il ne m’a jamais valu qu’un baiser et vingt coups de pied au cul. Comment
+cette belle cause a-t-elle pu produire en vous un effet si abominable?
+</p>
+
+<p>
+Pangloss répondit en ces termes: O mon cher Candide! vous avez connu Paquette,
+cette jolie suivante de notre auguste baronne: j’ai goûté dans ses bras les
+délices du paradis, qui ont produit ces tourments d’enfer dont vous me voyez
+dévoré; elle en était infectée, elle en est peut-être morte. Paquette tenait ce
+présent d’un cordelier très savant qui avait remonté à la source, car il
+l’avait eu d’une vieille comtesse, qui l’avait reçu d’un capitaine de
+cavalerie, qui le devait à une marquise, qui le tenait d’un page, qui l’avait
+reçu d’un jésuite, qui, étant novice, l’avait eu en droite ligne d’un des
+compagnons de Christophe Colomb. Pour moi, je ne le donnerai à personne, car je
+me meurs.
+</p>
+
+<p>
+O Pangloss! s’écria Candide, voilà une étrange généalogie! n’est-ce pas le
+diable qui en fut la souche? Point du tout, répliqua ce grand homme; c’était
+une chose indispensable dans le meilleur des mondes, un ingrédient nécessaire;
+car si Colomb n’avait pas attrapé dans une île de l’Amérique cette maladie[1]
+qui empoisonne la source de la génération, qui souvent même empêche la
+génération, et qui est évidemment l’opposé du grand but de la nature, nous
+n’aurions ni le chocolat ni la cochenille; il faut encore observer que
+jusqu’aujourd’hui, dans notre continent, cette maladie nous est particulière,
+comme la controverse. Les Turcs, les Indiens, les Persans, les Chinois, les
+Siamois, les Japonais, ne la connaissent pas encore; mais il y a une raison
+suffisante pour qu’ils la connaissent à leur tour dans quelques siècles. En
+attendant elle a fait un merveilleux progrès parmi nous, et surtout dans ces
+grandes armées composées d’honnêtes stipendiaires bien élevés, qui décident du
+destin des états; on peut assurer que, quand trente mille hommes combattent en
+bataille rangée contre des troupes égales en nombre, il y a environ vingt mille
+vérolés de chaque côté.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] Voyez tome XXXI, page 7. B.
+</p>
+
+<p>
+Voilà qui est admirable, dit Candide; mais il faut vous faire guérir. Et
+comment le puis-je? dit Pangloss; je n’ai pas le sou, mon ami, et dans toute
+l’étendue de ce globe on ne peut ni se faire saigner, ni prendre un lavement
+sans payer, ou sans qu’il y ait quelqu’un qui paie pour nous.
+</p>
+
+<p>
+Ce dernier discours détermina Candide; il alla se jeter aux pieds de son
+charitable anabaptiste Jacques, et lui fit une peinture si touchante de l’état
+où son ami était réduit, que le bon-homme n’hésita pas à recueillir le docteur
+Pangloss; il le fit guérir à ses dépens. Pangloss, dans la cure, ne perdit
+qu’un oeil et une oreille. Il écrivait bien, et savait parfaitement
+l’arithmétique. L’anabaptiste Jacques en fit son teneur de livres. Au bout de
+deux mois, étant obligé d’aller à Lisbonne pour les affaires de son commerce,
+il mena dans son vaisseau ses deux philosophes. Pangloss lui expliqua comment
+tout était on ne peut mieux. Jacques n’était pas de cet avis. Il faut bien,
+disait-il, que les hommes aient un peu corrompu la nature, car ils ne sont
+point nés loups, et ils sont devenus loups. Dieu ne leur a donné ni canons de
+vingt-quatre, ni baïonnettes, et ils se sont fait des baïonnettes et des canons
+pour se détruire. Je pourrais mettre en ligne de compte les banqueroutes, et la
+justice qui s’empare des biens des banqueroutiers pour en frustrer les
+créanciers. Tout cela était indispensable, répliquait le docteur borgne, et les
+malheurs particuliers font le bien général; de sorte que plus il y a de
+malheurs particuliers, et plus tout est bien. Tandis qu’il raisonnait, l’air
+s’obscurcit, les vents soufflèrent des quatre coins du monde, et le vaisseau
+fut assailli de la plus horrible tempête, à la vue du port de Lisbonne.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap05"></a>CHAPITRE V.<br/>
+Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint du docteur Pangloss,
+de Candide, et de l’anabaptiste Jacques.</h2>
+
+<p>
+La moitié des passagers affaiblis, expirants de ces angoisses inconcevables que
+le roulis d’un vaisseau porte dans les nerfs et dans toutes les humeurs du
+corps agitées en sens contraires, n’avait pas même la force de s’inquiéter du
+danger. L’autre moitié jetait des cris et fesait des prières; les voiles
+étaient déchirées, les mâts brisés, le vaisseau entr’ouvert. Travaillait qui
+pouvait, personne ne s’entendait, personne ne commandait. L’anabaptiste aidait
+un peu à la manoeuvre; il était sur le tillac; un matelot furieux le frappe
+rudement et l’étend sur les planches; mais du coup qu’il lui donna, il eut
+lui-même une si violente secousse, qu’il tomba hors du vaisseau, la tête la
+première. Il restait suspendu et accroché à une partie de mât rompu. Le bon
+Jacques court à son secours, l’aide à remonter, et de l’effort qu’il fait, il
+est précipité dans la mer à la vue du matelot, qui le laissa périr sans daigner
+seulement le regarder. Candide approche, voit son bienfaiteur qui reparaît un
+moment, et qui est englouti pour jamais. Il veut se jeter après lui dans la
+mer: le philosophe Pangloss l’en empêche, en lui prouvant que la rade de
+Lisbonne avait été formée exprès pour que cet anabaptiste s’y noyât. Tandis
+qu’il le prouvait <i>à priori</i>, le vaisseau s’entr’ouvre, tout périt à la
+réserve de Pangloss, de Candide, et de ce brutal de matelot qui avait noyé le
+vertueux anabaptiste; le coquin nagea heureusement jusqu’au rivage, où Pangloss
+et Candide furent portés sur une planche.
+</p>
+
+<p>
+Quand ils furent revenus un peu à eux, ils marchèrent vers Lisbonne; il leur
+restait quelque argent, avec lequel ils espéraient se sauver de la faim après
+avoir échappé à la tempête.
+</p>
+
+<p>
+A peine ont-ils mis le pied dans la ville, en pleurant la mort de leur
+bienfaiteur, qu’ils sentent la terre trembler sous leurs pas[1]; la mer s’élève
+en bouillonnant dans le port, et brise les vaisseaux qui sont à l’ancre. Des
+tourbillons de flammes et de cendres couvrent les rues et les places publiques;
+les maisons s’écroulent, les toits sont renversés sur les fondements, et les
+fondements se dispersent; trente mille habitants de tout âge et de tout sexe
+sont écrasés sous des ruines. Le matelot disait en sifflant et en jurant: il y
+aura quelque chose à gagner ici. Quelle peut être la raison suffisante de ce
+phénomène? disait Pangloss. Voici le dernier jour du monde! s’écriait Candide.
+Le matelot court incontinent au milieu des débris, affronte la mort pour
+trouver de l’argent, en trouve, s’en empare, s’enivre, et ayant cuvé son vin,
+achète les faveurs de la première fille de bonne volonté qu’il rencontre sur
+les ruines des maisons détruites, et au milieu des mourants et des morts.
+Pangloss le tirait cependant par la manche: Mon ami, lui disait-il, cela n’est
+pas bien, vous manquez à la raison universelle, vous prenez mal votre temps.
+Tête et sang, répondit l’autre, je suis matelot et né à Batavia; j’ai marché
+quatre fois sur le crucifix dans quatre voyages au Japon[2]; tu as bien trouvé
+ton homme avec ta raison universelle!
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] Le tremblement de terre de Lisbonne est du 1er novembre 1755. B.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[2] Voyez tome XVIII, page 470. B.
+</p>
+
+<p>
+Quelques éclats de pierre avaient blessé Candide; il était étendu dans la rue
+et couvert de débris. Il disait à Pangloss: Hélas! procure-moi un peu de vin et
+d’huile; je me meurs. Ce tremblement de terre n’est pas une chose nouvelle,
+répondit Pangloss; la ville de Lima éprouva les mêmes secousses en Amérique
+l’année passée; mêmes causes, mêmes effets; il y a certainement une traînée de
+soufre sous terre depuis Lima jusqu’à Lisbonne. Rien n’est plus probable, dit
+Candide; mais, pour Dieu, un peu d’huile et de vin. Comment probable? répliqua
+le philosophe, je soutiens que la chose est démontrée. Candide perdit
+connaissance, et Pangloss lui apporta un peu d’eau d’une fontaine voisine.
+</p>
+
+<p>
+Le lendemain, ayant trouvé quelques provisions de bouche en se glissant à
+travers des décombres, ils réparèrent un peu leurs forces. Ensuite ils
+travaillèrent comme les autres à soulager les habitants échappés à la mort.
+Quelques citoyens, secourus par eux, leur donnèrent un aussi bon dîner qu’on le
+pouvait dans un tel désastre: il est vrai que le repas était triste; les
+convives arrosaient leur pain de leurs larmes; mais Pangloss les consola, en
+les assurant que les choses ne pouvaient être autrement: Car, dit-il, tout ceci
+est ce qu’il y a de mieux; car s’il y a un volcan à Lisbonne, il ne pouvait
+être ailleurs; car il est impossible que les choses ne soient pas où elles
+sont, car tout est bien.
+</p>
+
+<p>
+Un petit homme noir, familier de l’inquisition, lequel était à côté de lui,
+prit poliment la parole et dit: Apparemment que monsieur ne croit pas au péché
+originel; car si tout est au mieux, il n’y a donc eu ni chute ni punition.
+</p>
+
+<p>
+Je demande très humblement pardon à votre excellence, répondit Pangloss encore
+plus poliment, car la chute de l’homme et la malédiction entraient
+nécessairement dans le meilleur des mondes possibles. Monsieur ne croit donc
+pas à la liberté? dit le familier. Votre excellence m’excusera, dit Pangloss;
+la liberté peut subsister avec la nécessité absolue; car il était nécessaire
+que nous fussions libres; car enfin la volonté déterminée…… Pangloss était au
+milieu de sa phrase, quand le familier fit un signe de tête à son estafier qui
+lui servait à boire du vin de Porto ou d’Oporto.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap06"></a>CHAPITRE VI.<br/>
+Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de terre, et
+comment Candide fut fessé.</h2>
+
+<p>
+Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de Lisbonne,
+les sages du pays n’avaient pas trouvé un moyen plus efficace pour prévenir une
+ruine totale que de donner au peuple un bel auto-da-fé[1]; il était décidé par
+l’université de Coïmbre que le spectacle de quelques personnes brûlées à petit
+feu, en grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de
+trembler.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] Après le tremblement de terre de Lisbonne, on y fit en effet un autoda-fé,
+le 20 juin 1756; voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du <i>Précis du Siècle de
+Louis XV</i>. B.
+</p>
+
+<p>
+On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d’avoir épousé sa commère,
+et deux Portugais qui en mangeant un poulet en avaient arraché le lard: on vint
+lier après le dîner le docteur Pangloss et son disciple Candide, l’un pour
+avoir parlé, et l’autre pour l’avoir écouté avec un air d’approbation: tous
+deux furent menés séparément dans des appartements d’une extrême fraîcheur,
+dans lesquels on n’était jamais incommodé du soleil: huit jours après ils
+furent tous deux revêtus d’un san-benito, et on orna leurs têtes de mitres de
+papier: la mitre et le san-benito de Candide étaient peints de flammes
+renversées, et de diables qui n’avaient ni queues ni griffes; mais les diables
+de Pangloss portaient griffes et queues, et les flammes étaient droites. Ils
+marchèrent en procession ainsi vêtus, et entendirent un sermon très pathétique,
+suivi d’une belle musique en faux-bourdon. Candide fut fessé en cadence,
+pendant qu’on chantait; le Biscayen et les deux hommes qui n’avaient point
+voulu manger de lard furent brûlés, et Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit
+pas la coutume. Le même jour la terre trembla de nouveau avec un fracas
+épouvantable.
+</p>
+
+<p>
+Candide épouvanté, interdit, éperdu, tout sanglant, tout palpitant, se disait à
+lui-même: Si c’est ici le meilleur des mondes possibles, que sont donc les
+autres? passe encore si je n’étais que fessé, je l’ai été chez les Bulgares;
+mais, ô mon cher Pangloss! le plus grand des philosophes, faut-il vous avoir vu
+pendre, sans que je sache pourquoi! ô mon cher anabaptiste! le meilleur des
+hommes, faut-il que vous ayez été noyé dans le port! ô mademoiselle Cunégonde!
+la perle des filles, faut-il qu’on vous ait fendu le ventre!
+</p>
+
+<p>
+Il s’en retournait, se soutenant à peine, prêché, fessé, absous, et béni,
+lorsqu’une vieille l’aborda, et lui dit: Mon fils, prenez courage, suivez-moi.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap07"></a>CHAPITRE VII<br/>
+Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva ce qu’il
+aimait.</h2>
+
+<p>
+Candide ne prit point courage, mais il suivit la vieille dans une masure: elle
+lui donna un pot de pommade pour se frotter, lui laissa à manger et à boire;
+elle lui montra un petit lit assez propre; il y avait auprès du lit un habit
+complet. Mangez, buvez, dormez, lui dit-elle, et que Notre-Dame d’Atocha[1],
+monseigneur saint Antoine de Padoue, et monseigneur saint Jacques de
+Compostelle prennent soin de vous! je reviendrai demain. Candide, toujours
+étonné de tout ce qu’il avait vu, de tout ce qu’il avait souffert, et encore
+plus de la charité de la vieille, voulut lui baiser la main. Ce n’est pas ma
+main qu’il faut baiser, dit la vieille; je reviendrai demain. Frottez-vous de
+pommade, mangez et dormez.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] Sur Notre-Dame d’Atocha, voyez dans les <i>Mélanges</i>, année 1769, une
+des notes de Voltaire sur son <i>Extrait d’un journal</i> (ou Mémoires de
+Dangeau). B.
+</p>
+
+<p>
+Candide, malgré tant de malheurs, mangea et dormit. Le lendemain la vieille lui
+apporte à déjeuner, visite son dos, le frotte elle-même d’une autre pommade:
+elle lui apporte ensuite à dîner: elle revient sur le soir et apporte à souper.
+Le surlendemain elle fit encore les mêmes cérémonies. Qui êtes-vous? lui disait
+toujours Candide; qui vous a inspiré tant de bonté? quelles grâces puis-je vous
+rendre? La bonne femme ne répondait jamais rien. Elle revint sur le soir, et
+n’apporta point à souper: Venez avec moi, dit-elle, et ne dites mot. Elle le
+prend sous le bras, et marche avec lui dans la campagne environ un quart de
+mille: ils arrivent à une maison isolée, entourée de jardins et de canaux. La
+vieille frappe à une petite porte. On ouvre; elle mène Candide, par un escalier
+dérobé, dans un cabinet doré, le laisse sur un canapé de brocart, referme la
+porte, et s’en va. Candide croyait rêver, et regardait toute sa vie comme un
+songe funeste, et le moment présent comme un songe agréable.
+</p>
+
+<p>
+La vieille reparut bientôt; elle soutenait avec peine une femme tremblante,
+d’une taille majestueuse, brillante de pierreries, et couverte d’un voile. Otez
+ce voile, dit la vieille à Candide. Le jeune homme approche; il lève le voile
+d’une main timide. Quel moment! quelle surprise! il croit voir mademoiselle
+Cunégonde; il la voyait en effet, c’était elle-même. La force lui manque, il ne
+peut proférer une parole, il tombe à ses pieds. Cunégonde tombe sur le canapé.
+La vieille les accable d’eaux spiritueuses, ils reprennent leurs sens, ils se
+parlent: ce sont d’abord des mots entrecoupés, des demandes et des réponses qui
+se croisent, des soupirs, des larmes, des cris. La vieille leur recommande de
+faire moins de bruit, et les laisse en liberté. Quoi! c’est vous, lui dit
+Candide, vous vivez! je vous retrouve en Portugal! On ne vous a donc pas
+violée? on ne vous a point fendu le ventre, comme le philosophe Pangloss me
+l’avait assuré? Si fait, dit la belle Cunégonde; mais on ne meurt pas toujours
+de ces deux accidents.—Mais votre père et votre mère ont-ils été tués?—Il n’est
+que trop vrai, dit Cunégonde en pleurant.—Et votre frère?—Mon frère a été tué
+aussi.—Et pourquoi êtes-vous en Portugal? et comment avez-vous su que j’y
+étais? et par quelle étrange aventure m’avez-vous fait conduire dans cette
+maison?—Je vous dirai tout cela, répliqua la dame; mais il faut auparavant que
+vous m’appreniez tout ce qui vous est arrivé depuis le baiser innocent que vous
+me donnâtes, et les coups de pied que vous reçûtes.
+</p>
+
+<p>
+Candide lui obéit avec un profond respect; et quoiqu’il fût interdit, quoique
+sa voix fût faible et tremblante, quoique l’échine lui fît encore un peu mal,
+il lui raconta de la manière la plus naïve tout ce qu’il avait éprouvé depuis
+le moment de leur séparation. Cunégonde levait les yeux au ciel: elle donna des
+larmes à la mort du bon anabaptiste et de Pangloss; après quoi elle parla en
+ces termes à Candide, qui ne perdait pas une parole, et qui la dévorait des
+yeux.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap08"></a>CHAPITRE VIII.<br/>
+Histoire de Cunégonde.</h2>
+
+<p>
+J’étais dans mon lit et je dormais profondément, quand il plut au ciel
+d’envoyer les Bulgares dans notre beau château de Thunder-ten-tronckh; ils
+égorgèrent mon père et mon frère, et coupèrent ma mère par morceaux. Un grand
+Bulgare, haut de six pieds, voyant qu’à ce spectacle j’avais perdu
+connaissance, se mit à me violer; cela me fit revenir, je repris mes sens, je
+criai, je me débattis, je mordis, j’égratignai, je voulais arracher les yeux à
+ce grand Bulgare, ne sachant pas que tout ce qui arrivait dans le château de
+mon père était une chose d’usage: le brutal me donna un coup de couteau dans le
+flanc gauche dont je porte encore la marque. Hélas! j’espère bien la voir, dit
+le naïf Candide. Vous la verrez, dit Cunégonde; mais continuons. Continuez, dit
+Candide.
+</p>
+
+<p>
+Elle reprit ainsi le fil de son histoire: Un capitaine bulgare entra, il me vit
+toute sanglante, et le soldat ne se dérangeait pas. Le capitaine se mit en
+colère du peu de respect que lui témoignait, ce brutal, et le tua sur mon
+corps. Ensuite il me fit panser, et m’emmena prisonnière de guerre dans son
+quartier. Je blanchissais le peu de chemises qu’il avait, je fesais sa cuisine;
+il me trouvait fort jolie, il faut l’avouer; et je ne nierai pas qu’il ne fût
+très bien fait, et qu’il n’eût la peau blanche et douce; d’ailleurs peu
+d’esprit, peu de philosophie: on voyait bien qu’il n’avait pas été élevé par le
+docteur Pangloss. Au bout de trois mois, ayant perdu tout son argent, et
+s’étant dégoûté de moi, il me vendit à un Juif nommé don Issachar, qui
+trafiquait en Hollande et en Portugal, et qui aimait passionnément les femmes.
+Ce Juif s’attacha beaucoup à ma personne, mais il ne pouvait en triompher; je
+lui ai mieux résisté qu’au soldat bulgare: une personne d’honneur peut être
+violée une fois, mais sa vertu s’en affermit. Le Juif, pour m’apprivoiser, me
+mena dans cette maison de campagne que vous voyez. J’avais cru jusque-là qu’il
+n’y avait rien sur la terre de si beau que le château de Thunder-ten-tronckh;
+j’ai été détrompée.
+</p>
+
+<p>
+Le grand-inquisiteur m’aperçut un jour à la messe; il me lorgna beaucoup, et me
+fit dire qu’il avait à me parler pour des affaires secrètes. Je fus conduite à
+son palais; je lui appris ma naissance; il me représenta combien il était
+au-dessous de mon rang d’appartenir à un Israélite. On proposa de sa part à don
+Issachar de me céder à monseigneur. Don Issachar, qui est le banquier de la
+cour, et homme de crédit, n’en voulut rien faire. L’inquisiteur le menaça d’un
+auto-da-fé. Enfin mon Juif intimidé conclut un marché par lequel la maison et
+moi leur appartiendraient à tous deux en commun; que le Juif aurait pour lui
+les lundis, mercredis, et le jour du sabbat, et que l’inquisiteur aurait les
+autres jours de la semaine. Il y a six mois que cette convention subsiste. Ce
+n’a pas été sans querelles; car souvent il a été indécis si la nuit du samedi
+au dimanche appartenait à l’ancienne loi ou à la nouvelle. Pour moi, j’ai
+résisté jusqu’à présent à toutes les deux; et je crois que c’est pour cette
+raison que j’ai toujours été aimée.
+</p>
+
+<p>
+Enfin, pour détourner le fléau des tremblements de terre, et pour intimider don
+Issachar, il plut à monseigneur l’inquisiteur de célébrer un auto-da-fé. Il me
+fit l’honneur de m’y inviter. Je fus très bien placée; on servit aux dames des
+rafraîchissements entre la messe et l’exécution. Je fus, à la vérité, saisie
+d’horreur en voyant brûler ces deux Juifs et cet honnête Biscayen qui avait
+épousé sa commère: mais quelle fut ma surprise, mon effroi, mon trouble, quand
+je vis dans un san-benito, et sous une mitre, une figure qui ressemblait à
+celle de Pangloss! Je me frottai les yeux, je regardai attentivement, je le vis
+pendre; je tombai en faiblesse. A peine reprenais-je mes sens, que je vous vis
+dépouillé tout nu; ce fut là le comble de l’horreur, de la consternation, de la
+douleur, du désespoir. Je vous dirai, avec vérité, que votre peau est encore
+plus blanche, et d’un incarnat plus parfait que celle de mon capitaine des
+Bulgares. Cette vue redoubla tous les sentiments qui m’accablaient, qui me
+dévoraient. Je m’écriai, je voulus dire, Arrêtez, barbares! mais la voix me
+manqua, et mes cris auraient été inutiles. Quand vous eûtes été bien fessé:
+Comment se peut-il faire, disais-je, que l’aimable Candide et le sage Pangloss
+se trouvent à Lisbonne, l’un pour recevoir cent coups de fouet, et l’autre pour
+être pendu par l’ordre de monseigneur l’inquisiteur, dont je suis la
+bien-aimée? Pangloss m’a donc bien cruellement trompée, quand il me disait que
+tout va le mieux du monde!
+</p>
+
+<p>
+Agitée, éperdue, tantôt hors de moi-même, et tantôt prête de mourir de
+faiblesse, j’avais la tête remplie du massacre de mon père, de ma mère, de mon
+frère, de l’insolence de mon vilain soldat bulgare, du coup de couteau qu’il me
+donna, de ma servitude, de mon métier de cuisinière, de mon capitaine bulgare,
+de mon vilain don Issachar, de mon abominable inquisiteur, de la pendaison du
+docteur Pangloss, de ce grand miserere en faux-bourdon pendant lequel on vous
+fessait, et surtout du baiser que je vous avais donné derrière un paravent, le
+jour que je vous avais vu pour la dernière fois. Je louai Dieu, qui vous
+ramenait à moi par tant d’épreuves. Je recommandai à ma vieille d’avoir soin de
+vous, et de vous amener ici dès qu’elle le pourrait. Elle a très bien exécuté
+ma commission; j’ai goûté le plaisir inexprimable de vous revoir, de vous
+entendre, de vous parler. Vous devez avoir une faim dévorante; j’ai grand
+appétit; commençons par souper.
+</p>
+
+<p>
+Les voilà qui se mettent tous deux à table; et, après le souper, ils se
+replacent sur ce beau canapé dont on a déjà parlé; ils y étaient quand le
+signor don Issachar, l’un des maîtres de la maison, arriva. C’était le jour du
+sabbat. Il venait jouir de ses droits, et expliquer son tendre amour.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap09"></a>CHAPITRE IX.<br/>
+Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du grand-inquisiteur, et d’un Juif.</h2>
+
+<p>
+Cet Issachar était le plus colérique Hébreu qu’on eût vu dans Israël, depuis la
+captivité en Babylone. Quoi! dit-il, chienne de galiléenne, ce n’est pas assez
+de monsieur l’inquisiteur? il faut que ce coquin partage aussi avec moi? En
+disant cela il tire un long poignard dont il était toujours pourvu, et, ne
+croyant pas que son adverse partie eût des armes, il se jette sur Candide; mais
+notre bon Vestphalien avait reçu une belle épée de la vieille avec l’habit
+complet. Il tire son épée, quoiqu’il eût les moeurs fort douces, et vous étend
+l’Israélite roide mort sur le carreau, aux pieds de la belle Cunégonde.
+</p>
+
+<p>
+Sainte Vierge! s’écria-t-elle, qu’allons-nous devenir? un homme tué chez moi!
+si la justice vient, nous sommes perdus. Si Pangloss n’avait pas été pendu, dit
+Candide, il nous donnerait un bon conseil dans cette extrémité, car c’était un
+grand philosophe. A son défaut, consultons la vieille. Elle était fort
+prudente, et commençait à dire son avis quand une autre petite porte s’ouvrit.
+Il était une heure après minuit, c’était le commencement du dimanche. Ce jour
+appartenait à monseigneur l’inquisiteur. Il entre et voit le fessé Candide,
+l’épée à la main, un mort étendu par terre, Cunégonde effarée, et la vieille
+donnant des conseils.
+</p>
+
+<p>
+Voici dans ce moment ce qui se passa dans l’âme de Candide, et comment il
+raisonna: Si ce saint homme appelle du secours, il me fera infailliblement
+brûler, il pourra en faire autant de Cunégonde; il m’a fait fouetter
+impitoyablement; il est mon rival; je suis en train de tuer; il n’y a pas à
+balancer. Ce raisonnement fut net et rapide; et, sans donner le temps à
+l’inquisiteur de revenir de sa surprise, il le perce d’outre en outre, et le
+jette à côté du Juif. En voici bien d’une autre, dit Cunégonde; il n’y a plus
+de rémission; nous sommes excommuniés, notre dernière heure est venue! Comment
+avez-vous fait, vous qui êtes né si doux, pour tuer en deux minutes un Juif et
+un prélat? Ma belle demoiselle, répondit Candide, quand on est amoureux,
+jaloux, et fouetté par l’inquisition, on ne se connaît plus.
+</p>
+
+<p>
+La vieille prit alors la parole, et dit: Il y a trois chevaux andalous dans
+l’écurie, avec leurs selles et leurs brides, que le brave Candide les prépare;
+madame a des moyadors et des diamants, montons vite à cheval, quoique je ne
+puisse me tenir que sur une fesse, et allons à Cadix; il fait le plus beau
+temps du monde, et c’est un grand plaisir de voyager pendant la fraîcheur de la
+nuit.
+</p>
+
+<p>
+Aussitôt Candide selle les trois chevaux; Cunégonde, la vieille, et lui, font
+trente milles d’une traite. Pendant qu’ils s’éloignaient, la sainte hermandad
+arrive dans la maison, on enterre monseigneur dans une belle église, on jette
+Issachar à la voirie.
+</p>
+
+<p>
+Candide, Cunégonde, et la vieille, étaient déjà dans la petite ville d’Avacéna,
+au milieu des montagnes de la Sierra-Morena; et ils parlaient ainsi dans un
+cabaret.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap10"></a>CHAPITRE X.<br/>
+Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la vieille, arrivent à Cadix, et
+leur embarquement.</h2>
+
+<p>
+Qui a donc pu me voler mes pistoles et mes diamants? disait en pleurant
+Cunégonde; de quoi vivrons-nous? comment ferons-nous? où trouver des
+inquisiteurs et des Juifs qui m’en donnent d’autres? Hélas! dit la vieille, je
+soupçonne fort un révérend père cordelier, qui coucha hier dans la même auberge
+que nous à Badajos; Dieu me garde de faire un jugement téméraire! mais il entra
+deux fois dans notre chambre, et il partit long-temps avant nous. Hélas! dit
+Candide, le bon Pangloss m’avait souvent prouvé que les biens de la terre sont
+communs à tous les hommes, que chacun y a un droit égal. Ce cordelier devait
+bien, suivant ces principes, nous laisser de quoi achever notre voyage. Il ne
+vous reste donc rien du tout, ma belle Cunégonde? Pas un maravédis, dit-elle.
+Quel parti prendre? dit Candide. Vendons un des chevaux, dit la vieille; je
+monterai en croupe derrière mademoiselle, quoique je ne puisse me tenir que sur
+une fesse, et nous arriverons à Cadix.
+</p>
+
+<p>
+Il y avait dans la même hôtellerie un prieur de bénédictins; il acheta le
+cheval bon marché. Candide, Cunégonde, et la vieille, passèrent par Lucena, par
+Chillas, par Lebrixa, et arrivèrent enfin à Cadix. On y équipait une flotte, et
+on y assemblait des troupes pour mettre à la raison les révérends pères
+jésuites du Paraguai, qu’on accusait d’avoir fait révolter une de leurs hordes
+contre les rois d’Espagne et de Portugal, auprès de la ville du
+Saint-Sacrement[1]. Candide, ayant servi chez les Bulgares, fit l’exercice
+bulgarien devant le général de la petite armée avec tant de grâce, de célérité,
+d’adresse, de fierté, d’agilité, qu’on lui donna une compagnie d’infanterie à
+commander. Le voilà capitaine; il s’embarque avec mademoiselle Cunégonde, la
+vieille, deux valets, et les deux chevaux andalous qui avaient appartenu à M.
+le grand-inquisiteur de Portugal.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] Voyez tome XVII, page 470; et dans les <i>Mélanges</i>, année 1759, la
+<i>Lettre</i> de M. Mead <i>aux auteurs du Journal encyclopédique</i>. B.
+</p>
+
+<p>
+Pendant toute la traversée ils raisonnèrent beaucoup sur la philosophie du
+pauvre Pangloss. Nous allons dans un autre univers, disait Candide; c’est dans
+celui-là, sans doute, que tout est bien: car il faut avouer qu’on pourrait
+gémir un peu de ce qui se passe dans le nôtre en physique et en morale. Je vous
+aime de tout mon coeur, disait Cunégonde; mais j’ai encore l’âme tout
+effarouchée de ce que j’ai vu, de ce que j’ai éprouvé. Tout ira bien,
+répliquait Candide; la mer de ce nouveau monde vaut déjà mieux que les mers de
+notre Europe; elle est plus calme, les vents plus constants. C’est certainement
+le Nouveau-Monde qui est le meilleur des univers possibles. Dieu le veuille!
+disait Cunégonde: mais j’ai été si horriblement malheureuse dans le mien, que
+mon coeur est presque fermé à l’espérance. Vous vous plaignez, leur dit la
+vieille; hélas! vous n’avez pas éprouvé des infortunes telles que les miennes.
+Cunégonde se mit presque à rire, et trouva cette bonne femme fort plaisante de
+prétendre être plus malheureuse qu’elle. Hélas! lui dit-elle, ma bonne, à moins
+que vous n’ayez été violée par deux Bulgares, que vous n’ayez reçu deux coups
+de couteau dans le ventre, qu’on n’ait démoli deux de vos châteaux, qu’on n’ait
+égorgé à vos yeux deux mères et deux pères, et que vous n’ayez vu deux de vos
+amants fouettés dans un auto-da-fé, je ne vois pas que vous puissiez l’emporter
+sur moi; ajoutez que je suis née baronne avec soixante et douze quartiers, et
+que j’ai été cuisinière. Mademoiselle, répondit la vieille, vous ne savez pas
+quelle est ma naissance; et si je vous montrais mon derrière, vous ne parleriez
+pas comme vous faites, et vous suspendriez votre jugement. Ce discours fit
+naître une extrême curiosité dans l’esprit de Cunégonde et de Candide. La
+vieille leur parla en ces termes.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap11"></a>CHAPITRE XI.<br/>
+Histoire de la vieille.</h2>
+
+<p>
+Je n’ai pas eu toujours les yeux éraillés et bordés d’écarlate; mon nez n’a pas
+toujours touché à mon menton, et je n’ai pas toujours été servante. Je suis la
+fille du pape Urbain X et de la princesse de Palestrine[a]. On m’éleva jusqu’à
+quatorze ans dans un palais auquel tous les châteaux de vos barons allemands
+n’auraient pas servi d’écurie; et une de mes robes valait mieux que toutes les
+magnificences de la Vestphalie. Je croissais en beauté, en grâces, en talents,
+au milieu des plaisirs, des respects, et des espérances: j’inspirais déjà de
+l’amour; ma gorge se formait; et quelle gorge! blanche, ferme, taillée comme
+celle de la Vénus de Médicis; et quels yeux! quelles paupières! quels sourcils
+noirs! quelles flammes brillaient dans mes deux prunelles, et effaçaient la
+scintillation des étoiles! comme me disaient les poètes du quartier. Les femmes
+qui m’habillaient et qui me déshabillaient tombaient en extase en me regardant
+par-devant et par-derrière; et tous les hommes auraient voulu être à leur
+place.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[a] Voyez l’extrême discrétion de l’auteur; il n’y eut jusqu’à présent aucun
+pape nommé Urbain X; il craint de donner une bâtarde à un pape connu. Quelle
+circonspection! quelle délicatesse de conscience!—Cette note de Voltaire est
+posthume. Elle n’était même pas dans les éditions de Kehl. Je la tiens de feu
+Décrois. Le dernier pape du nom d’Urbain est Urbain VIII, mort en 1644. B.
+</p>
+
+<p>
+Je fus fiancée à un prince souverain de Massa-Carrara: quel prince! aussi beau
+que moi, pétri de douceur et d’agréments, brillant d’esprit et brûlant d’amour;
+je l’aimais comme on aime pour la première fois, avec idolâtrie, avec
+emportement. Les noces furent préparées: c’était une pompe, une magnificence
+inouïe; c’étaient des fêtes, des carrousels, des opéra-buffa continuels; et
+toute l’Italie fit pour moi des sonnets dont il n’y eut pas un seul de
+passable. Je touchais au moment de mon bonheur, quand une vieille marquise, qui
+avait été maîtresse de mon prince, l’invita à prendre du chocolat chez elle; il
+mourut en moins de deux heures avec des convulsions épouvantables; mais ce
+n’est qu’une bagatelle. Ma mère au désespoir, et bien moins affligée que moi,
+voulut s’arracher pour quelque temps à un séjour si funeste. Elle avait une
+très belle terre auprès de Gaïète: nous nous embarquâmes sur une galère du
+pays, dorée comme l’autel de Saint-Pierre de Rome. Voilà qu’un corsaire de Salé
+fond sur nous et nous aborde: nos soldats se défendirent comme des soldats du
+pape; ils se mirent tous à genoux en jetant leurs armes, et en demandant au
+corsaire une absolution <i>in articulo mortis</i>.
+</p>
+
+<p>
+Aussitôt on les dépouilla nus comme des singes, et ma mère aussi, nos filles
+d’honneur aussi, et moi aussi. C’est une chose admirable que la diligence avec
+laquelle ces messieurs déshabillent le monde; mais ce qui me surprit davantage,
+c’est qu’ils nous mirent à tous le doigt dans un endroit où nous autres femmes
+nous ne nous laissons mettre d’ordinaire que des canules. Cette cérémonie me
+paraissait bien étrange: voilà comme on juge de tout quand on n’est pas sorti
+de son pays. J’appris bientôt que c’était pour voir si nous n’avions pas caché
+là quelques diamants; c’est un usage établi de temps immémorial parmi les
+nations policées qui courent sur mer. J’ai su que messieurs les religieux
+chevaliers de Malte n’y manquent jamais quand ils prennent des Turcs et des
+Turques; c’est une loi du droit des gens à laquelle on n’a jamais dérogé.
+</p>
+
+<p>
+Je ne vous dirai point combien il est dur pour une jeune princesse d’être menée
+esclave à Maroc avec sa mère: vous concevez assez tout ce que nous eûmes à
+souffrir dans le vaisseau corsaire. Ma mère était encore très belle: nos filles
+d’honneur, nos simples femmes de chambre avaient plus de charmes qu’on n’en
+peut trouver dans toute l’Afrique: pour moi, j’étais ravissante, j’étais la
+beauté, la grâce même, et j’étais pucelle: je ne le fus pas long-temps; cette
+fleur, qui avait été réservée pour le beau prince de Massa-Carrara, me fut
+ravie par le capitaine corsaire; c’était un nègre abominable, qui croyait
+encore me faire beaucoup d’honneur. Certes il fallait que madame la princesse
+de Palestrine et moi fussions bien fortes pour résister à tout ce que nous
+éprouvâmes jusqu’à notre arrivée à Maroc! Mais passons; ce sont des choses si
+communes, qu’elles ne valent pas la peine qu’on en parle.
+</p>
+
+<p>
+Maroc nageait dans le sang quand nous arrivâmes. Cinquante fils de l’empereur
+Muley Ismael[1] avaient chacun leur parti; ce qui produisait en effet cinquante
+guerres civiles, de noirs contre noirs, de noirs contre basanés, de basanés
+contre basanés, de mulâtres contre mulâtres: c’était un carnage continuel dans
+toute l’étendue de l’empire.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] Sur Muley Ismael, qui régnait en 1702, et vécut cent cinq ans, voyez tome
+XVI, page 197; tome XVIII, page 420; tome XX, le chapitre XVIII du <i>Siècle de
+Louis XIV</i>; tome XXX, page 126. B.
+</p>
+
+<p>
+A peine fûmes-nous débarquées, que des noirs d’une faction ennemie de celle de
+mon corsaire se présentèrent pour lui enlever son butin. Nous étions, après les
+diamants et l’or, ce qu’il avait de plus précieux. Je fus témoin d’un combat
+tel que vous n’en voyez jamais dans vos climats d’Europe. Les peuples
+septentrionaux n’ont pas le sang assez ardent; ils n’ont pas la rage des femmes
+au point où elle est commune en Afrique. Il semble que vos Européans aient du
+lait dans les veines; c’est du vitriol, c’est du feu qui coule dans celles des
+habitants du mont Atlas et des pays voisins. On combattit avec la fureur des
+lions, des tigres, et des serpents de la contrée, pour savoir qui nous aurait.
+Un Maure saisit ma mère par le bras droit, le lieutenant de mon capitaine la
+retint par le bras gauche; un soldat maure la prit par une jambe, un de nos
+pirates la tenait par l’autre. Nos filles se trouvèrent presque toutes en un
+moment tirées ainsi à quatre soldats. Mon capitaine me tenait cachée derrière
+lui; il avait le cimeterre au poing, et tuait tout ce qui s’opposait à sa rage.
+Enfin je vis toutes nos Italiennes et ma mère déchirées, coupées, massacrées
+par les monstres qui se les disputaient. Les captifs, mes compagnons, ceux qui
+les avaient pris, soldats, matelots, noirs, basanés, blancs, mulâtres, et enfin
+mon capitaine, tout fut tué, et je demeurai mourante sur un tas de morts. Des
+scènes pareilles se passaient, comme on sait, dans l’étendue de plus de trois
+cents lieues, sans qu’on manquât aux cinq prières par jour ordonnées par
+Mahomet.
+</p>
+
+<p>
+Je me débarrassai avec beaucoup de peine de la foule de tant de cadavres
+sanglants entassés, et je me traînai sous un grand oranger au bord d’un
+ruisseau voisin; j’y tombai d’effroi, de lassitude, d’horreur, de désespoir, et
+de faim. Bientôt après mes sens accablés se livrèrent à un sommeil qui tenait
+plus de l’évanouissement que du repos. J’étais dans cet état de faiblesse et
+d’insensibilité, entre la mort et la vie, quand je me sentis pressée de quelque
+chose qui s’agitait sur mon corps; j’ouvris les yeux, je vis un homme blanc et
+de bonne mine qui soupirait, et qui disait entre ses dents: <i>O che sciagura
+d’essere senza coglioni!</i>
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap12"></a>CHAPITRE XII.<br/>
+Suite des malheurs de la vieille.</h2>
+
+<p>
+Étonnée et ravie d’entendre la langue de ma patrie, et non moins surprise des
+paroles que proférait cet homme, je lui répondis qu’il y avait de plus grands
+malheurs que celui dont il se plaignait; je l’instruisis en peu de mots des
+horreurs que j’avais essuyées, et je retombai en faiblesse. Il m’emporta dans
+une maison voisine, me fit mettre au lit, me fit donner à manger, me servit, me
+consola, me flatta, me dit qu’il n’avait rien vu de si beau que moi, et que
+jamais il n’avait tant regretté ce que personne ne pouvait lui rendre. Je suis
+né à Naples, me dit-il; on y chaponne deux ou trois mille enfants tous les ans;
+les uns en meurent, les autres acquièrent une voix plus belle que celle des
+femmes, les autres vont gouverner des états[1]. On me fit cette opération avec
+un très grand succès, et j’ai été musicien de la chapelle de madame la
+princesse de Palestrine. De ma mère! m’écriai-je. De votre mère! s’écria-t-il
+en pleurant: quoi! vous seriez cette jeune princesse que j’ai élevée jusqu’à
+l’âge de six ans, et qui promettait déjà d’être aussi belle que vous
+êtes?—C’est moi-même; ma mère est à quatre cents pas d’ici coupée en quartiers
+sous un tas de morts…..
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] Farinelli, chanteur italien, né à Naples en 1705, sans être ministre,
+gouvernait l’Espagne sous Ferdinand VI; il est mort en 1782. Voltaire reparle
+de ce Farinelli dans la <i>Conversation de l’Intendant des menus en
+exercice</i>: voyez les <i>Mélanges</i>, année 1761. B.
+</p>
+
+<p>
+Je lui contai tout ce qui m’était arrivé; il me conta aussi ses aventures, et
+m’apprit comment il avait été envoyé chez le roi de Maroc par une puissance
+chrétienne, pour conclure avec ce monarque un traité par lequel on lui
+fournirait de la poudre, des canons, et des vaisseaux, pour l’aider à
+exterminer le commerce des autres chrétiens. Ma mission est faite, dit cet
+honnête eunuque; je vais m’embarquer à Ceuta, et je vous ramènerai en Italie.
+<i>Ma che sciagura d’essere senza coglioni!</i>
+</p>
+
+<p>
+Je le remerciai avec des larmes d’attendrissement; et au lieu de me mener en
+Italie, il me conduisit à Alger, et me vendit au dey de cette province. A peine
+fus-je vendue, que cette peste qui a fait le tour de l’Afrique, de l’Asie, de
+l’Europe, se déclara dans Alger avec fureur. Vous avez vu des tremblements de
+terre; mais, mademoiselle, avez-vous jamais eu la peste? Jamais, répondit la
+baronne.
+</p>
+
+<p>
+Si vous l’aviez eue, reprit la vieille, vous avoueriez qu’elle est bien
+au-dessus d’un tremblement de terre. Elle est fort commune en Afrique; j’en fus
+attaquée. Figurez-vous quelle situation pour la fille d’un pape, âgée de quinze
+ans, qui en trois mois de temps avait éprouvé la pauvreté, l’esclavage, avait
+été violée presque tous les jours, avait vu couper sa mère en quatre, avait
+essuyé la faim et la guerre, et mourait pestiférée dans Alger! Je n’en mourus
+pourtant pas; mais mon eunuque et le dey, et presque tout le sérail d’Alger
+périrent.
+</p>
+
+<p>
+Quand les premiers ravages de cette épouvantable peste furent passés, on vendit
+les esclaves du dey. Un marchand m’acheta, et me mena à Tunis; il me vendit à
+un autre marchand qui me revendit à Tripoli; de Tripoli je fus revendue à
+Alexandrie, d’Alexandrie revendue à Smyrne; de Smyrne à Constantinople.
+J’appartins enfin à un aga des janissaires, qui fut bientôt commandé pour aller
+défendre Azof contre les Russes qui l’assiégeaient.
+</p>
+
+<p>
+L’aga, qui était un très galant homme, mena avec lui tout son sérail, et nous
+logea dans un petit fort sur les Palus-Méotides, gardé par deux eunuques noirs
+et vingt soldats. On tua prodigieusement de Russes, mais ils nous le rendirent
+bien: Azof fut mis à feu et à sang[2], et on ne pardonna ni au sexe, ni à
+l’âge; il ne resta que notre petit fort; les ennemis voulurent nous prendre par
+famine. Les vingt janissaires avaient juré de ne se jamais rendre. Les
+extrémités de la faim où ils furent réduits les contraignirent à manger nos
+deux eunuques, de peur de violer leur serment. Au bout de quelques jours ils
+résolurent de manger les femmes.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[2] Les Russes prirent Azof sous Pierre-le-Grand, en 1696, et la rendirent à la
+paix, en 1711; la reprirent en 1739, la fortifièrent; mais à la paix de 1789,
+ils la rendirent après l’avoir démantelée. La prise d’Azof, sous Catherine II,
+est postérieure de dix ans à <i>Candide</i>. B.
+</p>
+
+<p>
+Nous avions un iman très pieux et très compatissant, qui leur fit un beau
+sermon par lequel il leur persuada de ne nous pas tuer tout-à-fait. Coupez,
+dit-il, seulement une fesse à chacune de ces dames, vous ferez très bonne
+chère; s’il faut y revenir, vous en aurez encore autant dans quelques jours; le
+ciel vous saura gré d’une action si charitable, et vous serez secourus.
+</p>
+
+<p>
+Il avait beaucoup d’éloquence; il les persuada: on nous fit cette horrible
+opération; l’iman nous appliqua le même baume qu’on met aux enfants qu’on vient
+de circoncire: nous étions toutes à la mort.
+</p>
+
+<p>
+A peine les janissaires eurent-ils fait le repas que nous leur avions fourni,
+que les Russes arrivent sur des bateaux plats; pas un janissaire ne réchappa.
+Les Russes ne firent aucune attention à l’état où nous étions. Il y a partout
+des chirurgiens français: un d’eux qui était fort adroit prit soin de nous, il
+nous guérit; et je me souviendrai toute ma vie, que quand mes plaies furent
+bien fermées, il me fit des propositions. Au reste, il nous dit à toutes de
+nous consoler; il nous assura que dans plusieurs sièges pareille chose était
+arrivée, et que c’était la loi de la guerre.
+</p>
+
+<p>
+Dès que mes compagnes purent marcher, on les fit aller à Moscou; j’échus en
+partage à un boïard qui me fit sa jardinière, et qui me donnait vingt coups de
+fouet par jour; mais ce seigneur ayant été roué au bout de deux ans avec une
+trentaine de boïards pour quelque tracasserie de cour, je profitai de cette
+aventure; je m’enfuis; je traversai toute la Russie; je fus long-temps servante
+de cabaret à Riga, puis à Rostock, à Vismar, à Leipsick, à Cassel, à Utrecht, à
+Leyde, à la Haye, à Rotterdam: j’ai vieilli dans la misère et dans l’opprobre,
+n’ayant que la moitié d’un derrière, me souvenant toujours que j’étais fille
+d’un pape; je voulus cent fois me tuer, mais j’aimais encore la vie. Cette
+faiblesse ridicule est peut-être un de nos penchants les plus funestes; car y
+a-t-il rien de plus sot que de vouloir porter continuellement un fardeau qu’on
+veut toujours jeter par terre; d’avoir son être en horreur, et de tenir à son
+être; enfin de caresser le serpent qui nous dévore, jusqu’à ce qu’il nous ait
+mangé le coeur?
+</p>
+
+<p>
+J’ai vu dans les pays que le sort m’a fait parcourir, et dans les cabarets où
+j’ai servi, un nombre prodigieux de personnes qui avaient leur existence en
+exécration; mais je n’en ai vu que douze qui aient mis volontairement fin à
+leur misère, trois nègres, quatre Anglais, quatre Genevois, et un professeur
+allemand nommé Robeck[3]. J’ai fini par être servante chez le Juif don
+Issachar; il me mit auprès de vous, ma belle demoiselle; je me suis attachée à
+votre destinée, et j’ai été plus occupée de vos aventures que des miennes. Je
+ne vous aurais même jamais parlé de mes malheurs, si vous ne m’aviez pas un peu
+piquée, et s’il n’était d’usage, dans un vaisseau, de conter des histoires pour
+se désennuyer. Enfin, mademoiselle, j’ai de l’expérience, je connais le monde;
+donnez-vous un plaisir, engagez chaque passager à vous conter son histoire, et
+s’il s’en trouve un seul qui n’ait souvent maudit sa vie, qui ne se soit
+souvent dit à lui-même qu’il était le plus malheureux des hommes, jetez-moi
+dans la mer la tête la première.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[3] Robeck (Jean), né à Calmar en Suède, en 1672, se noya volontairement en
+1739. J.-J. Rousseau parle de Robeck dans sa <i>Nouvelle Héloïse</i>, lettre
+vingt et unième de la troisième partie. B.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap13"></a>CHAPITRE XIII.<br/>
+Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Cunégonde et de la
+vieille.</h2>
+
+<p>
+La belle Cunégonde, ayant entendu l’histoire de la vieille, lui fit toutes les
+politesses qu’on devait à une personne de son rang et de son mérite. Elle
+accepta la proposition; elle engagea tous les passagers, l’un après l’autre, à
+lui conter leurs aventures. Candide et elle avouèrent que la vieille avait
+raison. C’est bien dommage, disait Candide, que le sage Pangloss ait été pendu
+contre la coutume dans un auto-da-fé; il nous dirait des choses admirables sur
+le mal physique et sur le mal moral qui couvrent la terre et la mer, et je me
+sentirais assez de force pour oser lui faire respectueusement quelques
+objections.
+</p>
+
+<p>
+A mesure que chacun racontait son histoire, le vaisseau avançait. On aborda
+dans Buénos-Ayres. Cunégonde, le capitaine Candide, et la vieille, allèrent
+chez le gouverneur don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y
+Lampourdos, y Souza. Ce seigneur avait une fierté convenable à un homme qui
+portait tant de noms. Il parlait aux hommes avec le dédain le plus noble,
+portant le nez si haut, élevant si impitoyablement la voix, prenant un ton si
+imposant, affectant une démarche si altière, que tous ceux qui le saluaient
+étaient tentés de le battre. Il aimait les femmes à la fureur. Cunégonde lui
+parut ce qu’il avait jamais vu de plus beau. La première chose qu’il fit fut de
+demander si elle n’était point la femme du capitaine. L’air dont il fit cette
+question alarma Candide: il n’osa pas dire qu’elle était sa femme, parcequ’en
+effet elle ne l’était point; il n’osait pas dire que c’était sa soeur,
+parcequ’elle ne l’était pas non plus; et quoique ce mensonge officieux eût été
+autrefois très à la mode chez les anciens[1], et qu’il pût être utile aux
+modernes, son âme était trop pure pour trahir la vérité. Mademoiselle
+Cunégonde, dit-il, doit me faire l’honneur de m’épouser, et nous supplions
+votre excellence de daigner faire notre noce.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] Voyez l’article ABRAHAM, tome XXVI, page 48. B.
+</p>
+
+<p>
+Don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza,
+relevant sa moustache, sourit amèrement, et ordonna au capitaine Candide
+d’aller faire la revue de sa compagnie. Candide obéit; le gouverneur demeura
+avec mademoiselle Cunégonde. Il lui déclara sa passion, lui protesta que le
+lendemain il l’épouserait à la face de l’Église, ou autrement, ainsi qu’il
+plairait à ses charmes. Cunégonde lui demanda un quart d’heure pour se
+recueillir, pour consulter la vieille, et pour se déterminer.
+</p>
+
+<p>
+La vieille dit à Cunégonde: Mademoiselle, vous avez soixante et douze quartiers
+et pas une obole; il ne tient qu’à vous d’être la femme du plus grand seigneur
+de l’Amérique méridionale, qui a une très belle moustache; est-ce à vous de
+vous piquer d’une fidélité à toute épreuve? Vous avez été violée par les
+Bulgares; un Juif et un inquisiteur ont eu vos bonnes grâces: les malheurs
+donnent des droits. J’avoue que si j’étais à votre place, je ne ferais aucun
+scrupule d’épouser monsieur le gouverneur, et de faire la fortune de monsieur
+le capitaine Candide. Tandis que la vieille parlait avec toute la prudence que
+l’âge et l’expérience donnent, on vit entrer dans le port un petit vaisseau; il
+portait un alcade et des alguazils, et voici ce qui était arrivé.
+</p>
+
+<p>
+La vieille avait très bien deviné que ce fut un cordelier à la grande manche
+qui vola l’argent et les bijoux de Cunégonde dans la ville de Badajos,
+lorsqu’elle fuyait en hâte avec Candide. Ce moine voulut vendre quelques unes
+des pierreries à un joaillier. Le marchand les reconnut pour celles du
+grand-inquisiteur. Le cordelier, avant d’être pendu, avoua qu’il les avait
+volées: il indiqua les personnes, et la route qu’elles prenaient. La fuite de
+Cunégonde et de Candide était déjà connue. On les suivit à Cadix: on envoya,
+sans perdre de temps, un vaisseau à leur poursuite. Le vaisseau était déjà dans
+le port de Buénos-Ayres. Le bruit se répandit qu’un alcade allait débarquer, et
+qu’on poursuivait les meurtriers de monseigneur le grand-inquisiteur. La
+prudente vieille vit dans l’instant tout ce qui était à faire. Vous ne pouvez
+fuir, dit-elle à Cunégonde, et vous n’avez rien à craindre; ce n’est pas vous
+qui avez tué monseigneur, et d’ailleurs le gouverneur, qui vous aime, ne
+souffrira pas qu’on vous maltraite; demeurez. Elle court sur-le-champ à
+Candide: Fuyez, dit-elle, ou dans une heure vous allez être brûlé. Il n’y avait
+pas un moment à perdre; mais comment se séparer de Cunégonde, et où se
+réfugier?
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap14"></a>CHAPITRE XIV.<br/>
+Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les jésuites du Paraguai.</h2>
+
+<p>
+Candide avait amené de Cadix un valet tel qu’on en trouve beaucoup sur les
+côtes d’Espagne et dans les colonies. C’était un quart d’Espagnol, né d’un
+métis dans le Tucuman; il avait été enfant de choeur, sacristain, matelot,
+moine, facteur, soldat, laquais. Il s’appelait Cacambo, et aimait fort son
+maître, parceque son maître était un fort bon homme. Il sella au plus vite les
+deux chevaux andalous. Allons, mon maître, suivons le conseil de la vieille,
+partons, et courons sans regarder derrière nous. Candide versa des larmes: O ma
+chère Cunégonde! faut-il vous abandonner dans le temps que monsieur le
+gouverneur va faire nos noces! Cunégonde amenée de si loin, que
+deviendrez-vous? Elle deviendra ce qu’elle pourra, dit Cacambo; les femmes ne
+sont jamais embarrassées d’elles; Dieu y pourvoit; courons. Où me mènes-tu? où
+allons-nous? que ferons-nous sans Cunégonde? disait Candide. Par saint Jacques
+de Compostelle, dit Cacambo, vous alliez faire la guerre aux jésuites, allons
+la faire pour eux; je sais assez les chemins, je vous mènerai dans leur
+royaume, ils seront charmés d’avoir un capitaine qui fasse l’exercice à la
+bulgare; vous ferez une fortune prodigieuse; quand on n’a pas son compte dans
+un monde, on le trouve dans un autre. C’est un très grand plaisir de voir et de
+faire des choses nouvelles.
+</p>
+
+<p>
+Tu as donc été déjà dans le Paraguai? dit Candide. Eh vraiment oui! dit
+Cacambo; j’ai été cuistre dans le collège de l’Assomption, et je connais le
+gouvernement de los padres comme je connais les rues de Cadix. C’est une chose
+admirable que ce gouvernement. Le royaume a déjà plus de trois cents lieues de
+diamètre; il est divisé en trente provinces. Los padres y ont tout, et les
+peuples rien; c’est le chef-d’oeuvre de la raison et de la justice. Pour moi,
+je ne vois rien de si divin que los padres, qui font ici la guerre au roi
+d’Espagne et au roi de Portugal, et qui en Europe confessent ces rois; qui
+tuent ici des Espagnols, et qui à Madrid les envoient au ciel; cela me ravit;
+avançons: vous allez être le plus heureux de tous les hommes. Quel plaisir
+auront los padres, quand ils sauront qu’il leur vient un capitaine qui sait
+l’exercice bulgare!
+</p>
+
+<p>
+Dès qu’ils furent arrivés à la première barrière, Cacambo dit à la garde
+avancée qu’un capitaine demandait à parler à monseigneur le commandant. On alla
+avertir la grande garde. Un officier paraguain courut aux pieds du commandant
+lui donner part de la nouvelle. Candide et Cacambo furent d’abord désarmés; on
+se saisit de leurs deux chevaux andalous. Les deux étrangers sont introduits au
+milieu de deux files de soldats; le commandant était au bout, le bonnet à trois
+cornes en tête, la robe retroussée, l’épée au côté, l’esponton à la main. Il
+fit un signe; aussitôt vingt-quatre soldats entourent les deux nouveaux venus.
+Un sergent leur dit qu’il faut attendre, que le commandant ne peut leur parler,
+que le révérend père provincial ne permet pas qu’aucun Espagnol ouvre la bouche
+qu’en sa présence, et demeure plus de trois heures dans le pays. Et où est le
+révérend père provincial? dit Cacambo. Il est à la parade après avoir dit sa
+messe, répondit le sergent, et vous ne pourrez baiser ses éperons que dans
+trois heures. Mais, dit Cacambo, monsieur le capitaine, qui meurt de faim comme
+moi, n’est point Espagnol, il est Allemand; ne pourrions-nous point déjeuner en
+attendant sa révérence?
+</p>
+
+<p>
+Le sergent alla sur-le-champ rendre compte de ce discours au commandant. Dieu
+soit béni! dit ce seigneur, puisqu’il est Allemand, je peux lui parler; qu’on
+le mène dans ma feuillée. Aussitôt on conduit Candide dans un cabinet de
+verdure, orné d’une très jolie colonnade de marbre vert et or, et de treillages
+qui renfermaient des perroquets, des colibris, des oiseaux-mouches, des
+pintades, et tous les oiseaux les plus rares. Un excellent déjeuner était
+préparé dans des vases d’or; et tandis que les Paraguains mangèrent du maïs
+dans des écuelles de bois, en plein champ, à l’ardeur du soleil, le révérend
+père commandant entra dans la feuillée.
+</p>
+
+<p>
+C’était un très beau jeune homme, le visage plein, assez blanc, haut en
+couleur, le sourcil relevé, l’oeil vif, l’oreille rouge, les lèvres vermeilles,
+l’air fier, mais d’une fierté qui n’était ni celle d’un Espagnol ni celle d’un
+jésuite. On rendit à Candide et à Cacambo leurs armes, qu’on leur avait
+saisies, ainsi que les deux chevaux andalous; Cacambo leur fit manger l’avoine
+auprès de la feuillée, ayant toujours l’oeil sur eux, crainte de surprise.
+</p>
+
+<p>
+Candide baisa d’abord le bas de la robe du commandant, ensuite ils se mirent à
+table. Vous êtes donc Allemand? lui dit le jésuite en cette langue. Oui, mon
+révérend père, dit Candide. L’un et l’autre, en prononçant ces paroles, se
+regardaient avec une extrême surprise, et une émotion dont ils n’étaient pas
+les maîtres. Et de quel pays d’Allemagne êtes-vous? dit le jésuite. De la sale
+province de Vestphalie, dit Candide: je suis né dans le château de
+Thunder-ten-tronckh. O ciel! est-il possible! s’écria le commandant. Quel
+miracle! s’écria Candide. Serait-ce vous? dit le commandant. Cela n’est pas
+possible, dit Candide. Ils se laissent tomber tous deux à la renverse, ils
+s’embrassent, ils versent des ruisseaux de larmes. Quoi! serait-ce vous, mon
+révérend père? vous, le frère de la belle Cunégonde! vous qui fûtes tué par les
+Bulgares! vous le fils de monsieur le baron! vous jésuite au Paraguai! Il faut
+avouer que ce monde est une étrange chose. O Pangloss! Pangloss! que vous
+sériez aise si vous n’aviez pas été pendu!
+</p>
+
+<p>
+Le commandant fit retirer les esclaves nègres et les Paraguains qui servaient à
+boire dans des gobelets de cristal de roche. Il remercia Dieu et saint Ignace
+mille fois; il serrait Candide entre ses bras, leurs visages étaient baignés de
+pleurs. Vous seriez bien plus étonné, plus attendri, plus hors de vous-même,
+dit Candide, si je vous disais que mademoiselle Cunégonde, votre soeur, que
+vous avez crue éventrée, est pleine de santé.—Où?—Dans votre voisinage, chez M.
+le gouverneur de Buénos-Ayres; et je venais pour vous faire la guerre. Chaque
+mot qu’ils prononcèrent dans cette longue conversation accumulait prodige sur
+prodige. Leur âme tout entière volait sur leur langue, était attentive dans
+leurs oreilles, et étincelante dans leurs yeux. Comme ils étaient Allemands,
+ils tinrent table long-temps, en attendant le révérend père provincial; et le
+commandant parla ainsi à son cher Candide.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap15"></a>CHAPITRE XV.<br/>
+Comment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde.</h2>
+
+<p>
+J’aurai toute ma vie présent à la mémoire le jour horrible où je vis tuer mon
+père et ma mère, et violer ma soeur. Quand les Bulgares furent retirés, on ne
+trouva point cette soeur adorable, et on mit dans une charrette ma mère, mon
+père, et moi, deux servantes et trois petits garçons égorgés, pour nous aller
+enterrer dans une chapelle de jésuites, à deux lieues du château de mes pères.
+Un jésuite nous jeta de l’eau bénite; elle était horriblement salée; il en
+entra quelques gouttes dans mes yeux: le père s’aperçut que ma paupière fesait
+un petit mouvement: il mit la main sur mon coeur, et le sentit palpiter; je fus
+secouru, et au bout de trois semaines il n’y paraissait pas. Vous savez, mon
+cher Candide, que j’étais fort joli; je le devins encore davantage; aussi le
+révérend père Croust[1], supérieur de la maison, prit pour moi la plus tendre
+amitié: il me donna l’habit de novice: quelque temps après je fus envoyé à
+Rome. Le père général avait besoin d’une recrue de jeunes jésuites allemands.
+Les souverains du Paraguai reçoivent le moins qu’ils peuvent de jésuites
+espagnols; ils aiment mieux les étrangers, dont ils se croient plus maîtres. Je
+fus jugé propre par le révérend père général pour aller travailler dans cette
+vigne. Nous partîmes, un Polonais, un Tyrolien, et moi. Je fus honoré, en
+arrivant, du sous-diaconat et d’une lieutenance: je suis aujourd’hui colonel et
+prêtre. Nous recevrons vigoureusement les troupes du roi d’Espagne; je vous
+réponds qu’elles seront excommuniées et battues. La Providence vous envoie ici
+pour nous seconder. Mais est-il bien vrai que ma chère soeur Cunégonde soit
+dans le voisinage, chez le gouverneur de Buénos-Ayres? Candide l’assura par
+serment que rien n’était plus vrai. Leurs larmes recommencèrent à couler.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] Dans les premières éditions, au lieu de <i>Croust</i>, on lit:
+<i>Didrie</i>. Mais l’édition fesant partie du volume intitulé: <i>Seconde
+suite des Mélanges</i>, 1761, porte déjà Croust. Il est question du révérend P.
+Croust, <i>le plus brutal de la société</i>, dans le tome XXX, page 429. B.
+</p>
+
+<p>
+Le baron ne pouvait se lasser d’embrasser Candide; il l’appelait son frère, son
+sauveur. Ah! peut-être, lui dit-il, nous pourrons ensemble, mon cher Candide,
+entrer en vainqueurs dans la ville, et reprendre ma soeur Cunégonde. C’est tout
+ce que je souhaite, dit Candide; car je comptais l’épouser, et je l’espère
+encore. Vous, insolent! répondit le baron, vous auriez l’impudence d’épouser ma
+soeur qui a soixante et douze quartiers! Je vous trouve bien effronté d’oser me
+parler d’un dessein si téméraire! Candide, pétrifié d’un tel discours, lui
+répondit: Mon révérend père, tous les quartiers du monde n’y font rien; j’ai
+tiré votre soeur des bras d’un Juif et d’un inquisiteur; elle m’a assez
+d’obligations, elle veut m’épouser. Maître Pangloss m’a toujours dit que les
+hommes sont égaux; et assurément je l’épouserai. C’est ce que nous verrons,
+coquin! dit le jésuite baron de Thunder-ten-tronckh; et en même temps il lui
+donna un grand coup du plat de son épée sur le visage. Candide dans l’instant
+tire la sienne, et l’enfonce jusqu’à la garde dans le ventre du baron jésuite;
+mais en la retirant toute fumante, il se mit à pleurer: Hélas! mon Dieu!
+dit-il, j’ai tué mon ancien maître, mon ami, mon beau-frère; je suis le
+meilleur homme du monde, et voilà déjà trois hommes que je tue; et dans ces
+trois il y a deux prêtres.
+</p>
+
+<p>
+Cacambo, qui fesait sentinelle à la porte de la feuillée, accourut. Il ne nous
+reste qu’à vendre cher notre vie, lui dit son maître; on va, sans doute, entrer
+dans la feuillée; il faut mourir les armes à la main. Cacambo, qui en avait
+bien vu d’autres, ne perdit point la tête; il prit la robe de jésuite que
+portait le baron, la mit sur le corps de Candide, lui donna le bonnet carré du
+mort, et le fit monter à cheval. Tout cela se fit en un clin d’oeil. Galopons,
+mon maître; tout le monde vous prendra pour un jésuite qui va donner des
+ordres; et nous aurons passé les frontières avant qu’on puisse courir après
+nous. Il volait déjà en prononçant ces paroles, et en criant en espagnol:
+Place, place pour le révérend père colonel!
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap16"></a>CHAPITRE XVI.<br/>
+Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles, deux singes, et les sauvages
+nommés Oreillons.</h2>
+
+<p>
+Candide et son valet furent au-delà des barrières, et personne ne savait encore
+dans le camp la mort du jésuite allemand. Le vigilant Cacambo avait eu soin de
+remplir sa valise de pain, de chocolat, de jambon, de fruits, et de quelques
+mesures de vin. Ils s’enfoncèrent avec leurs chevaux andalous dans un pays
+inconnu où ils ne découvrirent aucune route. Enfin une belle prairie
+entrecoupée de ruisseaux se présenta devant eux. Nos deux voyageurs font
+repaître leurs montures. Cacambo propose à son maître de manger, et lui en
+donne l’exemple. Comment veux-tu, disait Candide, que je mange du jambon, quand
+j’ai tué le fils de monsieur le baron, et que je me vois condamné à ne revoir
+la belle Cunégonde de ma vie? à quoi me servira de prolonger mes misérables
+jours, puisque je dois les traîner loin d’elle dans les remords et dans le
+désespoir? et que dira le Journal de Trévoux[1]?
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] L’ouvrage cité sous le titre de <i>Journal de Trévoux</i>, du nom de la
+ville où il s’imprima, est intitulé: <i>Mémoires pour servir à l’histoire des
+sciences et des beaux-arts</i>. Ce titre a subi plusieurs changements. B.
+</p>
+
+<p>
+En parlant ainsi, il ne laissa pas de manger. Le soleil se couchait. Les deux
+égarés entendirent quelques petits cris qui paraissaient poussés par des
+femmes. Ils ne savaient si ces cris étaient de douleur ou de joie; mais ils se
+levèrent précipitamment avec cette inquiétude et cette alarme que tout inspire
+dans un pays inconnu. Ces clameurs partaient de deux filles toutes nues qui
+couraient légèrement au bord de la prairie, tandis que deux singes les
+suivaient en leur mordant les fesses. Candide fut touché de pitié; il avait
+appris à tirer chez les Bulgares, et il aurait abattu une noisette dans un
+buisson sans toucher aux feuilles. Il prend son fusil espagnol à deux coups,
+tire, et tue les deux singes. Dieu soit loué, mon cher Cacambo! j’ai délivré
+d’un grand péril ces deux pauvres créatures: si j’ai commis un péché en tuant
+un inquisiteur et un jésuite, je l’ai bien réparé en sauvant la vie à deux
+filles. Ce sont peut-être deux demoiselles de condition, et cette aventure nous
+peut procurer de très grands avantages dans le pays.
+</p>
+
+<p>
+Il allait continuer, mais sa langue devint percluse quand il vit ces deux
+filles embrasser tendrement les deux singes, fondre en larmes sur leurs corps,
+et remplir l’air des cris les plus douloureux. Je ne m’attendais pas à tant de
+bonté d’âme, dit-il enfin à Cacambo; lequel lui répliqua: Vous avez fait là un
+beau chef d’oeuvre, mon maître; vous avez tué les deux amants de ces
+demoiselles. Leurs amants! serait-il possible? vous vous moquez de moi,
+Cacambo; le moyen de vous croire? Mon cher maître, repartit Cacambo, vous êtes
+toujours étonné de tout; pourquoi trouvez-vous si étrange que dans quelques
+pays il y ait des singes qui obtiennent les bonnes grâces des dames? ils sont
+des quarts d’homme, comme je suis un quart d’Espagnol. Hélas! reprit Candide,
+je me souviens d’avoir entendu dire à maître Pangloss qu’autrefois pareils
+accidents étaient arrivés, et que ces mélanges avaient produit des égypans, des
+faunes, des satyres; que plusieurs grands personnages de l’antiquité en avaient
+vu; mais je prenais cela pour des fables. Vous devez être convaincu à présent,
+dit Cacambo, que c’est une vérité, et vous voyez comment en usent les personnes
+qui n’ont pas reçu une certaine éducation; tout ce que je crains, c’est que ces
+dames ne nous fassent quelque méchante affaire.
+</p>
+
+<p>
+Ces réflexions solides engagèrent Candide à quitter la prairie, et à s’enfoncer
+dans un bois. Il y soupa avec Cacambo; et tous deux, après avoir maudit
+l’inquisiteur de Portugal, le gouverneur de Buénos-Ayres, et le baron,
+s’endormirent sur de la mousse. A leur réveil, ils sentirent qu’ils ne
+pouvaient remuer; la raison en était que pendant la nuit les Oreillons,
+habitants du pays, à qui les deux dames les avaient dénoncés, les avaient
+garrottés avec des cordes d’écorces d’arbre.
+</p>
+
+<p>
+Ils étaient entourés d’une cinquantaine d’Oreillons tout nus, armés de flèches,
+de massues, et de haches de caillou: les uns fesaient bouillir une grande
+chaudière; les autres préparaient des broches, et tous criaient: C’est un
+jésuite, c’est un jésuite! nous serons vengés, et nous ferons bonne chère;
+mangeons du jésuite, mangeons du jésuite!
+</p>
+
+<p>
+Je vous l’avais bien dit, mon cher maître, s’écria tristement Cacambo, que ces
+deux filles nous joueraient d’un mauvais tour. Candide apercevant la chaudière
+et les broches s’écria: Nous allons certainement être rôtis ou bouillis. Ah!
+que dirait maître Pangloss, s’il voyait comme la pure nature est faite? Tout
+est bien; soit, mais j’avoue qu’il est bien cruel, d’avoir perdu mademoiselle
+Cunégonde, et d’être mis à la broche par des Oreillons. Cacambo ne perdait
+jamais la tête. Ne désespérez de rien, dit-il au désolé Candide; j’entends un
+peu le jargon de ces peuples, je vais leur parler. Ne manquez pas, dit Candide,
+de leur représenter quelle est l’inhumanité affreuse de faire cuire des hommes,
+et combien cela est peu chrétien.
+</p>
+
+<p>
+Messieurs, dit Cacambo, vous comptez donc manger aujourd’hui un jésuite? c’est
+très bien fait; rien n’est plus juste que de traiter ainsi ses ennemis. En
+effet le droit naturel nous enseigne à tuer notre prochain, et c’est ainsi
+qu’on en agit dans toute la terre. Si nous n’usons pas du droit de le manger,
+c’est que nous avons d’ailleurs de quoi faire bonne chère; mais vous n’avez pas
+les mêmes ressources que nous: certainement il vaut mieux manger ses ennemis
+que d’abandonner aux corbeaux et aux corneilles le fruit de sa victoire. Mais,
+messieurs, vous ne voudriez pas manger vos amis. Vous croyez aller mettre un
+jésuite en broche, et c’est votre défenseur, c’est l’ennemi de vos ennemis que
+vous allez rôtir. Pour moi, je suis né dans votre pays; monsieur que vous voyez
+est mon maître, et bien loin d’être jésuite, il vient de tuer un jésuite, il en
+porte les dépouilles; voilà le sujet de votre méprise. Pour vérifier ce que je
+vous dis, prenez sa robe, portez-la à la première barrière du royaume de los
+padres; informez-vous si mon maître n’a pas tué un officier jésuite. Il vous
+faudra peu de temps; vous pourrez toujours nous manger, si vous trouvez que je
+vous ai menti. Mais, si je vous ai dit la vérité, vous connaissez trop les
+principes du droit public, les moeurs, et les lois, pour ne nous pas faire
+grâce.
+</p>
+
+<p>
+Les Oreillons trouvèrent ce discours très raisonnable; ils députèrent deux
+notables pour aller en diligence s’informer de la vérité; les deux députés
+s’acquittèrent de leur commission en gens d’esprit, et revinrent bientôt
+apporter de bonnes nouvelles. Les Oreillons délièrent leurs deux prisonniers,
+leur firent toutes sortes de civilités, leur offrirent des filles, leur
+donnèrent des rafraîchissements, et les reconduisirent jusqu’aux confins de
+leurs états, en criant avec allégresse: Il n’est point jésuite, il n’est point
+jésuite!
+</p>
+
+<p>
+Candide ne se lassait point d’admirer le sujet de sa délivrance. Quel peuple!
+disait-il, quels hommes! quelles moeurs! si je n’avais pas eu le bonheur de
+donner un grand coup d’épée au travers du corps du frère de mademoiselle
+Cunégonde, j’étais mangé sans rémission. Mais, après tout, la pure nature est
+bonne, puisque ces gens-ci, au lieu de me manger, m’ont fait mille honnêtetés,
+dès qu’ils ont su que je n’étais pas jésuite.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap17"></a>CHAPITRE XVII.<br/>
+Arrivée de Candide et de son valet au pays d’Eldorado, et ce qu’ils y virent.</h2>
+
+<p>
+Quand ils furent aux frontières des Oreillons: Vous voyez, dit Cacambo à
+Candide, que cet hémisphère-ci ne vaut pas mieux que l’autre; croyez-moi,
+retournons en Europe par le plus court chemin. Comment y retourner, dit
+Candide; et où aller? Si je vais dans mon pays, les Bulgares et les Abares y
+égorgent tout; si je retourne en Portugal, j’y suis brûlé; si nous restons dans
+ce pays-ci, nous risquons à tout moment d’être mis en broche. Mais comment se
+résoudre à quitter la partie du monde que mademoiselle Cunégonde habite?
+</p>
+
+<p>
+—Tournons vers la Cayenne, dit Cacambo, nous y trouverons des Français qui vont
+par tout le monde; ils pourront nous aider. Dieu aura peut-être pitié de nous.»
+</p>
+
+<p>
+Il n’était pas facile d’aller à la Cayenne: ils savaient bien à peu près de
+quel côté il fallait marcher; mais des montagnes, des fleuves, des précipices,
+des brigands, des sauvages, étaient partout de terribles obstacles. Leurs
+chevaux moururent de fatigue; leurs provisions furent consumées; ils se
+nourrirent un mois entier de fruits sauvages, et se trouvèrent enfin auprès
+d’une petite rivière bordée de cocotiers qui soutinrent leur vie et leurs
+espérances.
+</p>
+
+<p>
+Cacambo, qui donnait toujours d’aussi bons conseils que la vieille, dit à
+Candide: Nous n’en pouvons plus, nous avons assez marché; j’aperçois un canot
+vide sur le rivage, emplissons-le de cocos, jetons-nous dans cette petite
+barque, laissons-nous aller au courant; une rivière mène toujours à quelque
+endroit habité. Si nous ne trouvons pas des choses agréables, nous trouverons
+du moins des choses nouvelles. Allons, dit Candide, recommandons-nous à la
+Providence.
+</p>
+
+<p>
+Ils voguèrent quelques lieues entre des bords, tantôt fleuris, tantôt arides,
+tantôt unis, tantôt escarpés. La rivière s’élargissait toujours; enfin elle se
+perdait sous une voûte de rochers épouvantables qui s’élevaient jusqu’au ciel.
+Les deux voyageurs eurent la hardiesse de s’abandonner aux flots sous cette
+voûte. Le fleuve resserré en cet endroit les porta avec une rapidité et un
+bruit horrible. Au bout de vingt-quatre heures ils revirent le jour; mais leur
+canot se fracassa contre les écueils; il fallut se traîner de rocher en rocher
+pendant une lieue entière; enfin ils découvrirent un horizon immense, bordé de
+montagnes inaccessibles. Le pays était cultivé pour le plaisir comme pour le
+besoin; partout l’utile était agréable[1]: les chemins étaient couverts ou
+plutôt ornés de voitures d’une forme et d’une matière brillante, portant des
+hommes et des femmes d’une beauté singulière, traînés rapidement par de gros
+moutons rouges qui surpassaient en vitesse les plus beaux chevaux d’Andalousie,
+de Tétuan, et de Méquinez.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] Tel est le texte de toutes les éditions données du vivant de l’auteur, et
+même des éditions de Kehl. Quelques éditeurs récents ont mis: <i>l’utile
+était</i> joint à <i>l’agréable</i>. B.
+</p>
+
+<p>
+Voilà pourtant, dit Candide, un pays qui vaut mieux que la Vestphalie. Il mit
+pied à terre avec Cacambo auprès du premier village qu’il rencontra. Quelques
+enfants du village, couverts de brocarts d’or tout déchirés, jouaient au palet
+à l’entrée du bourg; nos deux hommes de l’autre monde s’amusèrent à les
+regarder: leurs palets étaient d’assez larges pièces rondes, jaunes, rouges,
+vertes, qui jetaient un éclat singulier. Il prit envie aux voyageurs d’en
+ramasser quelques uns; c’était de l’or, c’était des émeraudes, des rubis, dont
+le moindre aurait été le plus grand ornement du trône du Mogol. Sans doute, dit
+Cacambo, ces enfants sont les fils du roi du pays qui jouent au petit palet. Le
+magister du village parut dans ce moment pour les faire rentrer à l’école.
+Voilà, dit Candide, le précepteur de la famille royale.
+</p>
+
+<p>
+Les petits gueux quittèrent aussitôt le jeu, en laissant à terre leurs palets,
+et tout ce qui avait servi à leurs divertissements. Candide les ramasse, court
+au précepteur et les lui présente humblement, lui fesant entendre par signes
+que leurs altesses royales avaient oublié leur or et leurs pierreries. Le
+magister du village, en souriant, les jeta par terre, regarda un moment la
+figure de Candide avec beaucoup de surprise, et continua son chemin.
+</p>
+
+<p>
+Les voyageurs ne manquèrent pas de ramasser l’or, les rubis, et les émeraudes.
+Où sommes-nous? s’écria Candide. Il faut que les enfants des rois de ce pays
+soient bien élevés, puisqu’on leur apprend à mépriser l’or et les pierreries.
+Cacambo était aussi surpris que Candide. Ils approchèrent enfin de la première
+maison du village; elle était bâtie comme un palais d’Europe. Une foule de
+monde s’empressait à la porte, et encore plus dans le logis; une musique très
+agréable se fesait entendre, et une odeur délicieuse de cuisine se fesait
+sentir. Cacambo s’approcha de la porte, et entendit qu’on parlait péruvien;
+c’était sa langue maternelle; car tout le monde sait que Cacambo était né au
+Tucuman, dans un village où l’on ne connaissait que cette langue. Je vous
+servirai d’interprète, dit-il à Candide; entrons, c’est ici un cabaret.
+</p>
+
+<p>
+Aussitôt deux garçons et deux filles de l’hôtellerie, vêtus de drap d’or, et
+les cheveux renoués avec des rubans, les invitent à se mettre à la table de
+l’hôte. On servit quatre potages garnis chacun de deux perroquets, un contour
+bouilli qui pesait deux cents livres, deux singes rôtis d’un goût excellent,
+trois cents colibris dans un plat, et six cents oiseaux-mouches dans un autre;
+des ragoûts exquis, des pâtisseries délicieuses; le tout dans des plats d’une
+espèce de cristal de roche. Les garçons et les filles de l’hôtellerie versaient
+plusieurs liqueurs faites de cannes de sucre.
+</p>
+
+<p>
+Les convives étaient pour la plupart des marchands et des voituriers, tous
+d’une politesse extrême, qui firent quelques questions à Cacambo avec la
+discrétion la plus circonspecte, et qui répondirent aux siennes d’une manière à
+le satisfaire.
+</p>
+
+<p>
+Quand le repas fut fini, Cacambo crut, ainsi que Candide, bien payer son écot,
+en jetant sur la table de l’hôte deux de ces larges pièces d’or qu’il avait
+ramassées; l’hôte et l’hôtesse éclatèrent de rire, et se tinrent long-temps les
+côtés. Enfin ils se remirent. Messieurs, dit l’hôte, nous voyons bien que vous
+êtes des étrangers; nous ne sommes pas accoutumés à en voir. Pardonnez-nous si
+nous nous sommes mis à rire quand vous nous avez offert en paiement les
+cailloux de nos grands chemins. Vous n’avez pas sans doute de la monnaie du
+pays, mais il n’est pas nécessaire d’en avoir pour dîner ici. Toutes les
+hôtelleries établies pour la commodité du commerce sont payées par le
+gouvernement. Vous avez fait mauvaise chère ici, parceque c’est un pauvre
+village, mais partout ailleurs vous serez reçus comme vous méritez de l’être.
+Cacambo expliquait à Candide tous les discours de l’hôte, et Candide les
+écoutait avec la même admiration et le même égarement que son ami Cacambo les
+rendait. Quel est donc ce pays, disaient-ils l’un et l’autre, inconnu à tout le
+reste de la terre, et où toute la nature est d’une espèce si différente de la
+nôtre? C’est probablement le pays où tout va bien; car il faut absolument qu’il
+y en ait un de cette espèce. Et, quoi qu’en dît maître Pangloss, je me suis
+souvent aperçu que tout allait assez mal en Vestphalie.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap18"></a>CHAPITRE XVIII<br/>
+Ce qu’ils virent dans le pays d’Eldorado[1].</h2>
+
+<p class="footnote">
+[1] Sur le pays d’Eldorado, voyez tome XVII, page 436. B.
+</p>
+
+<p>
+Cacambo témoigna à son hôte toute sa curiosité; l’hôte lui dit: Je suis fort
+ignorant, et je m’en trouve bien; mais nous avons ici un vieillard retiré de la
+cour qui est le plus savant homme du royaume, et le plus communicatif. Aussitôt
+il mène Cacambo chez le vieillard. Candide ne jouait plus que le second
+personnage, et accompagnait son valet. Ils entrèrent dans une maison fort
+simple, car la porte n’était que d’argent, et les lambris des appartements
+n’étaient que d’or, mais travaillés avec tant de goût, que les plus riches
+lambris ne l’effaçaient pas. L’antichambre n’était à la vérité incrustée que de
+rubis et d’émeraudes; mais l’ordre dans lequel tout était arrangé réparait bien
+cette extrême simplicité.
+</p>
+
+<p>
+Le vieillard reçut les deux étrangers sur un sofa matelassé de plumes de
+colibri, et leur fit présenter des liqueurs dans des vases de diamant; après
+quoi il satisfit à leur curiosité en ces termes:
+</p>
+
+<p>
+Je suis âgé de cent soixante et douze ans, et j’ai appris de feu mon père,
+écuyer du roi, les étonnantes révolutions du Pérou dont il avait été témoin. Le
+royaume où nous sommes est l’ancienne patrie des incas, qui en sortirent très
+imprudemment pour aller subjuguer une partie du monde, et qui furent enfin
+détruits par les Espagnols.
+</p>
+
+<p>
+Les princes de leur famille qui restèrent dans leur pays natal furent plus
+sages; ils ordonnèrent, du consentement de la nation, qu’aucun habitant ne
+sortirait jamais de notre petit royaume; et c’est ce qui nous a conservé notre
+innocence et notre félicité. Les Espagnols ont eu une connaissance confuse de
+ce pays, ils l’ont appelé <i>Eldorado</i>; et un Anglais, nommé le chevalier
+Raleigh, en a même approché il y a environ cent années; mais, comme nous sommes
+entourés de rochers inabordables et de précipices, nous avons toujours été
+jusqu’à présent à l’abri de la rapacité des nations de l’Europe, qui ont une
+fureur inconcevable pour les cailloux et pour la fange de notre terre, et qui,
+pour en avoir, nous tueraient tous jusqu’au dernier.
+</p>
+
+<p>
+La conversation fut longue; elle roula sur la forme du gouvernement, sur les
+moeurs, sur les femmes, sur les spectacles publics, sur les arts. Enfin
+Candide, qui avait toujours du goût pour la métaphysique, fit demander par
+Cacambo si dans le pays il y avait une religion.
+</p>
+
+<p>
+Le vieillard rougit un peu. Comment donc! dit-il, en pouvez-vous douter? Est-ce
+que vous nous prenez pour des ingrats? Cacambo demanda humblement quelle était
+la religion d’Eldorado. Le vieillard rougit encore: Est-ce qu’il peut y avoir
+deux religions? dit-il. Nous avons, je crois, la religion de tout le monde;
+nous adorons Dieu du soir jusqu’au matin. N’adorez vous qu’un seul Dieu? dit
+Cacambo, qui servait toujours d’interprète aux doutes de Candide. Apparemment,
+dit le vieillard, qu’il n’y en a ni deux, ni trois, ni quatre. Je vous avoue
+que les gens de votre monde font des questions bien singulières. Candide ne se
+lassait pas de faire interroger ce bon vieillard; il voulut savoir comment on
+priait Dieu dans Eldorado. Nous ne le prions point, dit le bon et respectable
+sage; nous n’avons rien à lui demander, il nous a donné tout ce qu’il nous
+faut; nous le remercions sans cesse. Candide eut la curiosité de voir des
+prêtres; il fit demander où ils étaient. Le bon vieillard sourit. Mes amis,
+dit-il, nous sommes tous prêtres; le roi et tous les chefs de famille chantent
+des cantiques d’actions de grâces solennellement tous les matins, et cinq ou
+six mille musiciens les accompagnent.—Quoi! vous n’avez point de moines qui
+enseignent, qui disputent, qui gouvernent, qui cabalent, et qui font brûler les
+gens qui ne sont pas de leur avis?—Il faudrait que nous fussions fous, dit le
+vieillard; nous sommes tous ici du même avis, et nous n’entendons pas ce que
+vous voulez dire avec vos moines. Candide à tous ces discours demeurait en
+extase, et disait en lui-même: Ceci est bien différent de la Vestphalie et du
+château de monsieur le baron: si notre ami Pangloss avait vu Eldorado, il
+n’aurait plus dit que le château de Thunder-ten-tronckh était ce qu’il y avait
+de mieux sur la terre; il est certain qu’il faut voyager.
+</p>
+
+<p>
+Après cette longue conversation, le bon vieillard fit atteler un carrosse à six
+moutons, et donna douze de ses domestiques aux deux voyageurs pour les conduire
+à la cour. Excusez-moi, leur dit-il, si mon âge me prive de l’honneur de vous
+accompagner. Le roi vous recevra d’une manière dont vous ne serez pas
+mécontents, et vous pardonnerez sans doute aux usages du pays, s’il y en a
+quelques uns qui vous déplaisent.
+</p>
+
+<p>
+Candide et Cacambo montent en carrosse; les six moutons volaient, et en moins
+de quatre heures on arriva au palais du roi, situé à un bout de la capitale. Le
+portail était de deux cent vingt pieds de haut, et de cent de large; il est
+impossible d’exprimer quelle en était la matière. On voit assez quelle
+supériorité prodigieuse elle devait avoir sur ces cailloux et sur ce sable que
+nous nommons or et pierreries.
+</p>
+
+<p>
+Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la descente du
+carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de robes d’un tissu de duvet
+de colibri; après quoi les grands officiers et les grandes officières de la
+couronne les menèrent à l’appartement de sa majesté au milieu de deux files,
+chacune de mille musiciens, selon l’usage ordinaire. Quand ils approchèrent de
+la salle du trône, Cacambo demanda à un grand officier comment il fallait s’y
+prendre pour saluer sa majesté: si on se jetait à genoux ou ventre à terre; si
+on mettait les mains sur la tête ou sur le derrière; si on léchait la poussière
+de la salle: en un mot, quelle était la cérémonie. L’usage, dit le
+grand-officier, est d’embrasser le roi et de le baiser des deux côtés. Candide
+et Cacambo sautèrent au cou de sa majesté, qui les reçut avec toute la grâce
+imaginable, et qui les pria poliment à souper.
+</p>
+
+<p>
+En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés jusqu’aux
+nues, les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines d’eau pure, les
+fontaines d’eau-rose, celles de liqueurs de cannes de sucre qui coulaient
+continuellement dans de grandes places pavées d’une espèce de pierreries qui
+répandaient une odeur semblable à celle du girofle et de la cannelle. Candide
+demanda à voir la cour de justice, le parlement; on lui dit qu’il n’y en avait
+point, et qu’on ne plaidait jamais. Il s’informa s’il y avait des prisons, et
+on lui dit que non. Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de
+plaisir, ce fut le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux
+mille pas, toute pleine d’instruments de mathématiques et de physique.
+</p>
+
+<p>
+Après avoir parcouru toute l’après-dinée à peu près la millième partie de la
+ville, on les remena chez le roi. Candide se mit à table entre sa majesté, son
+valet Cacambo, et plusieurs dames. Jamais on ne fit meilleure chère, et jamais
+on n’eut plus d’esprit à souper qu’en eut sa majesté. Cacambo expliquait les
+bons mots du roi à Candide, et quoique traduits, ils paraissaient toujours des
+bons mots. De tout ce qui étonnait Candide, ce n’était pas ce qui l’étonna le
+moins.
+</p>
+
+<p>
+Ils passèrent un mois dans cet hospice. Candide ne cessait de dire à Cacambo:
+Il est vrai, mon ami, encore une fois, que le château où je suis né ne vaut pas
+le pays où nous sommes; mais enfin mademoiselle Cunégonde n’y est pas, et vous
+avez sans doute quelque maîtresse en Europe. Si nous restons ici, nous n’y
+serons que comme les autres; au lieu que si nous retournons dans notre monde,
+seulement avec douze moutons chargés de cailloux d’Eldorado, nous serons plus
+riches que tous les rois ensemble, nous n’aurons plus d’inquisiteurs à
+craindre, et nous pourrons aisément reprendre mademoiselle Cunégonde.
+</p>
+
+<p>
+Ce discours plut à Cacambo; on aime tant à courir, à se faire valoir chez les
+siens, à faire parade de ce qu’on a vu dans ses voyages, que les deux heureux
+résolurent de ne plus l’être, et de demander leur congé à sa majesté.
+</p>
+
+<p>
+Vous faites une sottise, leur dit le roi: je sais bien que mon pays est peu de
+chose; mais, quand on est passablement quelque part, il faut y rester. Je n’ai
+pas assurément le droit de retenir des étrangers; c’est une tyrannie qui n’est
+ni dans nos moeurs ni dans nos lois; tous les hommes sont libres; partez quand
+vous voudrez, mais la sortie est bien difficile. Il est impossible de remonter
+la rivière rapide sur laquelle vous êtes arrivés par miracle, et qui court sous
+des voûtes de rochers. Les montagnes qui entourent tout mon royaume ont dix
+mille pieds de hauteur, et sont droites comme des murailles: elles occupent
+chacune en largeur un espace de plus de dix lieues; on ne peut en descendre que
+par des précipices. Cependant, puisque vous voulez absolument partir, je vais
+donner ordre aux intendants des machines d’en faire une qui puisse vous
+transporter commodément. Quand on vous aura conduits au revers des montagnes,
+personne ne pourra vous accompagner; car mes sujets ont fait voeu de ne jamais
+sortir de leur enceinte, et ils sont trop sages pour rompre leur voeu.
+Demandez-moi d’ailleurs tout ce qu’il vous plaira. Nous ne demandons à votre
+majesté, dit Cacambo, que quelques moutons chargés de vivres, de cailloux, et
+de la boue du pays. Le roi rit: Je ne conçois pas, dit-il, quel goût vos gens
+d’Europe ont pour notre boue jaune: mais emportez-en tant que vous voudrez, et
+grand bien vous fasse.
+</p>
+
+<p>
+Il donna l’ordre sur-le-champ à ses ingénieurs de faire une machine pour
+guinder ces deux hommes extraordinaires hors du royaume. Trois mille bons
+physiciens y travaillèrent; elle fut prête au bout de quinze jours, et ne coûta
+pas plus de vingt millions de livres sterling, monnaie du pays. On mit sur la
+machine Candide et Cacambo; il y avait deux grands moutons rouges sellés et
+bridés pour leur servir de monture quand ils auraient franchi les montagnes,
+vingt moutons de bât chargés de vivres, trente qui portaient des présents de ce
+que le pays a de plus curieux, et cinquante chargés d’or, de pierreries, et de
+diamants. Le roi embrassa tendrement les deux vagabonds.
+</p>
+
+<p>
+Ce fut un beau spectacle que leur départ, et la manière ingénieuse dont ils
+furent hissés eux et leurs moutons au haut des montagnes. Les physiciens
+prirent congé d’eux après les avoir mis en sûreté, et Candide n’eut plus
+d’autre désir et d’autre objet que d’aller présenter ses moutons à mademoiselle
+Cunégonde. Nous avons, dit-il, de quoi payer le gouverneur de Buénos-Ayres, si
+mademoiselle Cunégonde peut être mise à prix. Marchons vers la Cayenne,
+embarquons-nous, et nous verrons ensuite quel royaume nous pourrons acheter.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap19"></a>CHAPITRE XIX.<br/>
+Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance avec Martin.</h2>
+
+<p>
+La première journée de nos deux voyageurs fut assez agréable. Ils étaient
+encouragés par l’idée de se voir possesseurs de plus de trésors que l’Asie,
+l’Europe, et l’Afrique, n’en pouvaient rassembler. Candide transporté écrivit
+le nom de Cunégonde sur les arbres. A la seconde journée deux de leurs moutons
+s’enfoncèrent dans des marais, et y furent abîmés avec leurs charges; deux
+autres moutons moururent de fatigue quelques jours après; sept ou huit périrent
+ensuite de faim dans un désert; d’autres tombèrent au bout de quelques jours
+dans des précipices. Enfin, après cent jours de marche, il ne leur resta que
+deux moutons. Candide dit à Cacambo: Mon ami, vous voyez comme les richesses de
+ce monde sont périssables; il n’y a rien de solide que la vertu et le bonheur
+de revoir mademoiselle Cunégonde. Je l’avoue, dit Cacambo; mais il nous reste
+encore deux moutons avec plus de trésors que n’en aura jamais le roi d’Espagne;
+et je vois bien de loin une ville que je soupçonne être Surinam, appartenante
+aux Hollandais. Nous sommes au bout de nos peines et au commencement de notre
+félicité.
+</p>
+
+<p>
+En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n’ayant
+plus que la moitié de son habit, c’est-à-dire d’un caleçon de toile bleue; il
+manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite. Eh! mon Dieu! lui
+dit Candide en hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans l’état horrible où je
+te vois? J’attends mon maître, M. Vanderdendur, le fameux négociant, répondit
+le nègre. Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide, qui t’a traité ainsi? Oui,
+monsieur, dit le nègre, c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile pour
+tout vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que
+la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main: quand nous voulons nous
+enfuir, on nous coupe la jambe: je me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce
+prix que vous mangez du sucre en Europe. Cependant, lorsque ma mère me vendit
+dix écus patagons sur la côte de Guinée, elle me disait: Mon cher enfant, bénis
+nos fétiches, adore-les toujours, ils te feront vivre heureux; tu as l’honneur
+d’être esclave de nos seigneurs les blancs, et tu fais par là la fortune de ton
+père et de ta mère. Hélas! je ne sais pas si j’ai fait leur fortune, mais ils
+n’ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes, et les perroquets, sont mille
+fois moins malheureux que nous: les fétiches hollandais qui m’ont converti me
+disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d’Adam, blancs et noirs.
+Je ne suis pas généalogiste; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes
+tous cousins issus de germain. Or vous m’avouerez qu’on ne peut pas en user
+avec ses parents d’une manière plus horrible.
+</p>
+
+<p>
+O Pangloss! s’écria Candide, tu n’avais pas deviné cette abomination; c’en est
+fait, il faudra qu’à la fin je renonce à ton optimisme. Qu’est-ce qu’optimisme?
+disait Cacambo. Hélas! dit Candide, c’est la rage de soutenir que tout est bien
+quand on est mal; et il versait des larmes en regardant son nègre; et en
+pleurant, il entra dans Surinam.
+</p>
+
+<p>
+La première chose dont ils s’informent, c’est s’il n’y a point au port quelque
+vaisseau qu’on pût envoyer à Buénos-Ayres. Celui à qui ils s’adressèrent était
+justement un patron espagnol qui s’offrit à faire avec eux un marché honnête.
+Il leur donna rendez-vous dans un cabaret. Candide et le fidèle Cacambo
+allèrent l’y attendre avec leurs deux moutons.
+</p>
+
+<p>
+Candide, qui avait le coeur sur les lèvres, conta à l’Espagnol toutes ses
+aventures, et lui avoua qu’il voulait enlever mademoiselle Cunégonde. Je me
+garderai bien de vous passer à Buénos-Ayres, dit le patron: je serais pendu, et
+vous aussi; la belle Cunégonde est la maîtresse favorite de monseigneur. Ce fut
+un coup de foudre pour Candide, il pleura longtemps; enfin il tira à part
+Cacambo. Voici, mon cher ami, lui dit-il, ce qu’il faut que tu fasses. Nous
+avons chacun dans nos poches pour cinq ou six millions de diamants, tu es plus
+habile que moi; va prendre mademoiselle Cunégonde à Buénos-Ayres. Si le
+gouverneur fait quelque difficulté, donne-lui un million: s’il ne se rend pas,
+donne-lui-en deux; tu n’as point tué d’inquisiteur, on ne se défiera point de
+toi. J’équiperai un autre vaisseau, j’irai t’attendre à Venise: c’est un pays
+libre où l’on n’a rien à craindre ni des Bulgares, ni des Abares, ni des Juifs,
+ni des inquisiteurs. Cacambo applaudit, à cette sage résolution. Il était au
+désespoir de se séparer d’un bon maître devenu son ami intime; mais le plaisir
+de lui être utile l’emporta sur la douleur de le quitter. Ils s’embrassèrent en
+versant des larmes: Candide lui recommanda de ne point oublier la bonne
+vieille. Cacambo partit dès le jour même: c’était un très bon homme que ce
+Cacambo.
+</p>
+
+<p>
+Candide resta encore quelque temps à Surinam, et attendit qu’un autre patron
+voulût le mener en Italie lui et les deux moutons qui lui restaient. Il prit
+des domestiques, et acheta tout ce qui lui était nécessaire pour un long
+voyage; enfin M. Vanderdendur, maître d’un gros vaisseau, vint se présenter à
+lui. Combien voulez-vous, demanda-t-il à cet homme, pour me mener en droiture à
+Venise, moi, mes gens, mon bagage, et les deux moutons que voilà? Le patron
+s’accorda à dix mille piastres: Candide n’hésita pas.
+</p>
+
+<p>
+Oh! oh! dit à part soi le prudent Vanderdendur, cet étranger donne dix mille
+piastres tout d’un coup! il faut qu’il soit bien riche. Puis revenant un moment
+après, il signifia qu’il ne pouvait partir à moins de vingt mille. Eh bien!
+vous les aurez, dit Candide.
+</p>
+
+<p>
+Ouais, se dit tout bas le marchand, cet homme donne vingt mille piastres aussi
+aisément que dix mille. Il revint encore, et dit qu’il ne pouvait le conduire à
+Venise à moins de trente mille piastres. Vous en aurez donc trente mille,
+répondit Candide.
+</p>
+
+<p>
+Oh! oh! se dit encore le marchand hollandais, trente mille piastres ne coûtent
+rien à cet homme-ci; sans doute les deux moutons portent des trésors immenses;
+n’insistons pas davantage: faisons-nous d’abord payer les trente mille
+piastres, et puis nous verrons. Candide, vendit deux petits diamants, dont le
+moindre valait plus que tout l’argent que demandait le patron. Il le paya
+d’avance. Les deux moutons furent embarqués. Candide suivait dans un petit
+bateau pour joindre le vaisseau à la rade; le patron prend son temps, met à la
+voile, démarre; le vent le favorise. Candide éperdu et stupéfait le perd
+bientôt de vue. Hélas! cria-t-il, voilà un tour digne de l’Ancien Monde. Il
+retourne au rivage, abîmé dans la douleur; car enfin il avait perdu de quoi
+faire la fortune de vingt monarques.
+</p>
+
+<p>
+Il se transporte chez le juge hollandais; et, comme il était un peu troublé, il
+frappe rudement à la porte; il entre, expose son aventure, et crie un peu plus
+haut qu’il ne convenait. Le juge commença par lui faire payer dix mille
+piastres pour le bruit qu’il avait fait: ensuite il l’écouta patiemment, lui
+promit d’examiner son affaire sitôt que le marchand serait revenu, et se fit
+payer dix mille autres piastres pour les frais de l’audience.
+</p>
+
+<p>
+Ce procédé acheva de désespérer Candide; il avait à la vérité essuyé des
+malheurs mille fois plus douloureux; mais le sang froid du juge, et celui du
+patron dont il était volé, alluma sa bile, et le plongea dans une noire
+mélancolie. La méchanceté des hommes se présentait à son esprit dans toute sa
+laideur, il ne se nourrissait que d’idées tristes. Enfin un vaisseau français
+étant sur le point de partir pour Bordeaux, comme il n’avait plus de moutons
+chargés de diamants à embarquer, il loua une chambre du vaisseau à juste prix,
+et fit signifier dans la ville qu’il paierait le passage, la nourriture, et
+donnerait deux mille piastres à un honnête homme qui voudrait faire le voyage
+avec lui, à condition que cet homme serait le plus dégoûté de son état, et le
+plus malheureux de la province.
+</p>
+
+<p>
+Il se présenta une foule de prétendants qu’une flotte n’aurait pu contenir.
+Candide, voulant choisir entre les plus apparents, il distingua une vingtaine
+de personnes qui lui paraissaient sociables, et qui toutes prétendaient mériter
+la préférence. Il les assembla dans son cabaret, et leur donna à souper, à
+condition que chacun ferait serment de raconter fidèlement son histoire,
+promettant de choisir celui qui lui paraîtrait le plus à plaindre et le plus
+mécontent de son état, à plus juste titre, et de donner aux autres quelques
+gratifications.
+</p>
+
+<p>
+La séance dura jusqu’à quatre heures du matin. Candide, en écoutant toutes
+leurs aventures, se ressouvenait de ce que lui avait dit la vieille en allant à
+Buénos-Ayres, et de la gageure qu’elle avait faite, qu’il n’y avait personne
+sur le vaisseau à qui il ne fût arrivé de très grands malheurs. Il songeait à
+Pangloss à chaque aventure qu’on lui contait. Ce Pangloss, disait-il, serait
+bien embarrassé à démontrer son système. Je voudrais qu’il fût ici.
+Certainement si tout va bien, c’est dans Eldorado, et non pas dans le reste de
+la terre. Enfin il se détermina en faveur d’un pauvre savant qui avait
+travaillé dix ans pour les libraires à Amsterdam. Il jugea qu’il n’y avait
+point de métier au monde dont on dût être plus dégoûté.
+</p>
+
+<p>
+Ce savant, qui était d’ailleurs un bon-homme, avait été volé par sa femme,
+battu par son fils, et abandonné de sa fille, qui s’était fait enlever par un
+Portugais. Il venait d’être privé d’un petit emploi duquel il subsistait; et
+les prédicants de Surinam le persécutaient, parcequ’ils le prenaient pour un
+socinien. Il faut avouer que les autres étaient pour le moins aussi malheureux
+que lui; mais Candide espérait que le savant le désennuierait dans le voyage.
+Tous ses autres rivaux trouvèrent que Candide leur fesait une grande injustice;
+mais il les apaisa en leur donnant à chacun cent piastres.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap20"></a>CHAPITRE XX.<br/>
+Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin.</h2>
+
+<p>
+Le vieux savant, qui s’appelait Martin, s’embarqua donc pour Bordeaux avec
+Candide. L’un et l’autre avaient beaucoup vu et beaucoup souffert; et quand le
+vaisseau aurait dû faire voile de Surinam au Japon par le cap de
+Bonne-Espérance, ils auraient eu de quoi s’entretenir du mal moral et du mal
+physique pendant tout le voyage.
+</p>
+
+<p>
+Cependant Candide avait un grand avantage sur Martin, c’est qu’il espérait
+toujours revoir mademoiselle Cunégonde, et que Martin n’avait rien à espérer;
+de plus il avait de l’or et des diamants; et, quoiqu’il eût perdu cent gros
+moutons rouges chargés des plus grands trésors de la terre, quoiqu’il eût
+toujours sur le coeur la friponnerie du patron hollandais; cependant quand il
+songeait à ce qui lui restait dans ses poches, et quand il parlait de
+Cunégonde, surtout à la fin du repas, il penchait alors pour le système de
+Pangloss.
+</p>
+
+<p>
+Mais vous, monsieur Martin, dit-il au savant, que pensez-vous de tout cela?
+quelle est votre idée sur le mal moral et le mal physique? Monsieur, répondit
+Martin, mes prêtres m’ont accusé d’être socinien[1]; mais la vérité du fait est
+que je suis manichéen[2]. Vous vous moquez de moi, dit Candide; il n’y a plus
+de manichéens dans le monde. Il y a moi, dit Martin: je ne sais qu’y faire;
+mais je ne peux penser autrement. Il faut que vous ayez le diable au corps, dit
+Candide. Il se mêle si fort des affaires de ce monde, dit Martin, qu’il
+pourrait bien être dans mon corps, comme partout ailleurs: mais je vous avoue
+qu’en jetant la vue sur ce globe, ou plutôt sur ce globule, je pense que Dieu
+l’a abandonné à quelque être malfaisant; j’en excepte toujours Eldorado. Je
+n’ai guère vu de ville qui ne désirât la ruine de la ville voisine, point de
+famille qui ne voulût exterminer quelque autre famille. Partout les faibles ont
+en exécration les puissants devant lesquels ils rampent, et les puissants les
+traitent comme des troupeaux dont on vend la laine et la chair. Un million
+d’assassins enrégimentés, courant d’un bout de l’Europe à l’autre, exerce le
+meurtre et le brigandage avec discipline pour gagner son pain, parcequ’il n’a
+pas de métier plus honnête; et dans les villes qui paraissent jouir de la paix,
+et où les arts fleurissent, les hommes sont dévorés de plus d’envie, de soins,
+et d’inquiétudes, qu’une ville assiégée n’éprouve de fléaux. Les chagrins
+secrets sont encore plus cruels que les misères publiques. En un mot j’en ai
+tant vu et tant éprouvé, que je suis manichéen.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] Les sociniens rejettent les mystères et n’admettent que l’évidence: voyez
+tome XXVIII, page 435. B.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[2] Les manichéens admettent un bon et un mauvais principe: voyez tome XV,
+pages 27, 314-315. B.
+</p>
+
+<p>
+Il y a pourtant du bon, répliquait Candide. Cela peut être, disait Martin; mais
+je ne le connais pas.
+</p>
+
+<p>
+Au milieu de cette dispute, on entendit un bruit de canon. Le bruit redouble de
+moment en moment. Chacun prend sa lunette. On aperçoit deux vaisseaux qui
+combattaient à la distance d’environ trois milles: le vent les amena l’un et
+l’autre si près du vaisseau français, qu’on eut le plaisir de voir le combat
+tout à son aise. Enfin l’un des deux vaisseaux lâcha à l’autre une bordée si
+bas et si juste, qu’il le coula à fond. Candide et Martin aperçurent
+distinctement une centaine d’hommes sur le tillac du vaisseau qui s’enfonçait;
+ils levaient tous les mains au ciel, et jetaient des clameurs effroyables: en
+un moment tout fut englouti.
+</p>
+
+<p>
+Eh bien! dit Martin, voilà comme les hommes se traitent les uns les autres. Il
+est vrai, dit Candide, qu’il y a quelque chose de diabolique dans cette
+affaire. En parlant ainsi, il aperçut je ne sais quoi d’un rouge éclatant, qui
+nageait auprès de son vaisseau. On détacha la chaloupe pour voir ce que ce
+pouvait être; c’était un de ses moutons. Candide eut plus de joie de retrouver
+ce mouton, qu’il n’avait été affligé d’en perdre cent tous chargés de gros
+diamants d’Eldorado.
+</p>
+
+<p>
+Le capitaine français aperçut bientôt que le capitaine du vaisseau submergeant
+était espagnol, et que celui du vaisseau submergé était un pirate hollandais;
+c’était celui-là même qui avait volé Candide. Les richesses immenses dont ce
+scélérat s’était emparé furent ensevelies avec lui dans la mer, et il n’y eut
+qu’un mouton de sauvé. Vous voyez, dit Candide à Martin, que le crime est puni
+quelquefois; ce coquin de patron hollandais a eu le sort qu’il méritait. Oui,
+dit Martin; mais fallait-il que les passagers qui étaient sur son vaisseau
+périssent aussi? Dieu a puni ce fripon, le diable a noyé les autres.
+</p>
+
+<p>
+Cependant le vaisseau français et l’espagnol continuèrent leur route, et
+Candide continua ses conversations avec Martin. Ils disputèrent quinze jours de
+suite, et au bout de quinze jours ils étaient aussi avancés que le premier.
+Mais enfin ils parlaient, ils se communiquaient des idées, ils se consolaient.
+Candide caressait son mouton. Puisque je t’ai retrouvé, dit-il, je pourrai bien
+retrouver Cunégonde.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap21"></a>CHAPITRE XXI.<br/>
+Candide et Martin approchent des côtes de France, et raisonnent.</h2>
+
+<p>
+On aperçut enfin les côtes de France. Avez-vous jamais été en France, monsieur
+Martin? dit Candide. Oui, dit Martin, j’ai parcouru plusieurs provinces. Il y
+en a où la moitié des habitants est folle, quelques unes où l’on est trop rusé,
+d’autres où l’on est communément assez doux et assez bête: d’autres où l’on
+fait le bel esprit; et, dans toutes, la principale occupation est l’amour; la
+seconde, de médire; et la troisième, de dire des sottises. Mais, monsieur
+Martin, avez-vous vu Paris? Oui, j’ai vu Paris; il tient de toutes ces
+espèces-là; c’est un chaos, c’est une presse dans laquelle tout le monde
+cherche le plaisir, et où presque personne ne le trouve, du moins à ce qu’il
+m’a paru. J’y ai séjourné peu; j’y fus volé, en arrivant, de tout ce que
+j’avais, par des filous, à la foire Saint-Germain; on me prit moi-même pour un
+voleur, et je fus huit jours en prison; après quoi je me fis correcteur
+d’imprimerie pour gagner de quoi retourner à pied en Hollande. Je connus la
+canaille écrivante, la canaille cabalante, et la canaille convulsionnaire. On
+dit qu’il y a des gens fort polis dans cette ville-là: je le veux croire.
+</p>
+
+<p>
+Pour moi, je n’ai nulle curiosité de voir la France, dit Candide; vous devinez
+aisément que quand on a passé un mois dans Eldorado, on ne se soucie plus de
+rien voir sur la terre que mademoiselle Cunégonde: je vais l’attendre à Venise;
+nous traverserons la France pour aller en Italie; ne m’accompagnerez-vous pas?
+Très volontiers, dit Martin: on dit que Venise n’est bonne que pour les nobles
+vénitiens, mais que cependant on y reçoit très bien les étrangers quand ils ont
+beaucoup d’argent; je n’en ai point; vous en avez, je vous suivrai partout. A
+propos, dit Candide, pensez-vous que la terre ait été originairement une mer,
+comme on l’assure dans ce gros livre qui appartient au capitaine du
+vaisseau[1]? Je n’en crois rien du tout, dit Martin, non plus que de toutes les
+rêveries qu’on nous débite depuis quelque temps. Mais à quelle fin ce monde
+a-t-il donc été formé? dit Candide. Pour nous faire enrager, répondit Martin.
+N’êtes-vous pas bien étonné, continua Candide, de l’amour que ces deux filles
+du pays des Oreillons avaient pour ces deux singes, et dont je vous ai conté
+l’aventure? Point du tout, dit Martin, je ne vois pas ce que cette passion a
+d’étrange; j’ai tant vu de choses extraordinaires, qu’il n’y a plus rien
+d’extraordinaire pour moi. Croyez-vous, dit Candide, que les hommes se soient
+toujours mutuellement massacrés comme ils font aujourd’hui? qu’ils aient
+toujours été menteurs, fourbes, perfides, ingrats, brigands, faibles, volages,
+lâches, envieux, gourmands, ivrognes, avares, ambitieux, sanguinaires,
+calomniateurs, débauchés, fanatiques, hypocrites, et sots? Croyez-vous, dit
+Martin, que les éperviers aient toujours mangé des pigeons quand ils en ont
+trouvé? Oui, sans doute, dit Candide. Eh bien! dit Martin, si les éperviers ont
+toujours eu le même caractère, pourquoi voulez-vous que les hommes aient changé
+le leur? Oh! dit Candide, il y a bien de la différence, car le libre arbitre….
+En raisonnant ainsi, ils arrivèrent à Bordeaux.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] La Bible. On lit dans la Genèse, chapitre Ier, verset 2: Tenebrae erant
+super faciem abyssi, paroles que De Maillet donne comme présentant la même idée
+que ce vers d’Ovide (<i>Métam</i>., 1, 15):
+</p>
+
+<p>
+«Quaque erat et tellus, illic et pontus et aer.»
+</p>
+
+<p>
+Voyez la première journée de <i>Telliamed</i>, où il est dit que <i>la mer a
+été supérieure d’an grand nombre de coudées à la plus haute de toutes nos
+montagnes</i>. Voltaire parle souvent de De Maillet et de son <i>Telliamed</i>.
+Voyez entre autres, dans les <i>Mélanges</i>, année 1768, le chapitre XVIII des
+<i>Singularités de la nature</i>; et année 1777, le onzième des <i>Dialogues
+d’Evhémère</i>. B.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap22"></a>CHAPITRE XXII[1].<br/>
+Ce qui arriva en France à Candide et à Martin.</h2>
+
+<p class="footnote">
+[1] Ce chapitre XXII a été beaucoup augmenté en 1761; voyez ma note, plus en
+bas. B.
+</p>
+
+<p>
+Candide ne s’arrêta dans Bordeaux qu’autant de temps qu’il en fallait pour
+vendre quelques cailloux du Dorado, et pour s’accommoder d’une bonne chaise à
+deux places; car il ne pouvait plus se passer de son philosophe Martin; il fut
+seulement très fâché de se séparer de son mouton, qu’il laissa à l’académie des
+sciences de Bordeaux, laquelle proposa pour le sujet du prix de cette année de
+trouver pourquoi la laine de ce mouton était rouge; et le prix fut adjugé à un
+savant du Nord, qui démontra par A, plus B, moins C divisé par Z, que le mouton
+devait être rouge, et mourir de la clavelée[2].
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[2] Quelques progrès que les sciences aient faits, il est impossible que, sur
+dix mille hommes qui les cultivent en Europe, et sur trois cents académies qui
+y sont établies, il ne se trouve point quelque académie qui propose des prix
+ridicules, et quelques savants qui fassent d’étranges applications des sciences
+les plus utiles. Ce ridicule avait frappé M. de Voltaire dans son séjour à
+Berlin. Les savants du Nord conservaient encore à cette époque quelques restes
+de l’ancienne barbarie scolastique; et la philosophie hardie, mais hypothétique
+et absurde de Leibnitz, n’avait pas contribué à les en dépouiller. K.
+</p>
+
+<p>
+Cependant tous les voyageurs que Candide rencontra dans les cabarets de la
+route lui disaient: Nous allons à Paris. Cet empressement général lui donna
+enfin l’envie de voir cette capitale; ce n’était pas beaucoup se détourner du
+chemin de Venise.
+</p>
+
+<p>
+Il entra par le faubourg Saint-Marceau, et crut être dans le plus vilain
+village de la Vestphalie.
+</p>
+
+<p>
+A peine Candide fut-il dans son auberge, qu’il fut attaqué d’une maladie
+légère, causée par ses fatigues. Comme il avait au doigt un diamant énorme, et
+qu’on avait aperçu dans son équipage une cassette prodigieusement pesante, il
+eut aussitôt auprès de lui deux médecins qu’il n’avait pas mandés, quelques
+amis intimes qui ne le quittèrent pas, et deux dévotes qui fesaient chauffer
+ses bouillons. Martin disait: Je me souviens d’avoir été malade aussi à Paris
+dans mon premier voyage; j’étais fort pauvre: aussi n’eus-je ni amis, ni
+dévotes, ni médecins, et je guéris.
+</p>
+
+<p>
+Cependant, à force de médecines et de saignées, la maladie de Candide devint
+sérieuse. Un habitué du quartier vint avec douceur lui demander un billet
+payable au porteur pour l’autre monde: Candide n’en voulut rien faire; les
+dévotes l’assurèrent que c’était une nouvelle mode: Candide répondit qu’il
+n’était point homme à la mode. Martin voulut jeter l’habitué par les fenêtres.
+Le clerc jura qu’on n’enterrerait point Candide. Martin jura qu’il enterrerait
+le clerc, s’il continuait à les importuner. La querelle s’échauffa: Martin le
+prit par les épaules, et le chassa rudement; ce qui causa un grand scandale,
+dont on fit un procès-verbal.
+</p>
+
+<p>
+Candide guérit; et pendant sa convalescence il eut très bonne compagnie à
+souper chez lui. On jouait gros jeu. Candide était tout étonné que jamais les
+as ne lui vinssent; et Martin ne s’en étonnait pas.
+</p>
+
+<p>
+Parmi ceux qui lui fesaient les honneurs de la ville, il y avait un petit abbé
+périgourdin, l’un de ces gens empressés, toujours alertes, toujours serviables,
+effrontés, caressants, accommodants, qui guettent les étrangers à leur passage,
+leur content l’histoire scandaleuse de la ville, et leur offrent des plaisirs à
+tout prix. Celui-ci mena d’abord Candide et Martin à la comédie. On y jouait
+une tragédie nouvelle. Candide se trouva placé auprès de quelques beaux
+esprits. Cela ne l’empêcha pas de pleurer à des scènes jouées parfaitement. Un
+des raisonneurs qui étaient à ses côtés lui dit dans un entr’acte: Vous avez
+grand tort de pleurer, cette actrice est fort mauvaise; l’acteur qui joue avec
+elle est plus mauvais acteur encore; la pièce est encore plus mauvaise que les
+acteurs; l’auteur ne sait pas un mot d’arabe, et cependant la scène est en
+Arabie[3]; et, de plus, c’est un homme qui ne croit pas aux idées innées; je
+vous apporterai demain vingt brochures contre lui[4]. Monsieur, combien
+avez-vous de pièces de théâtre en France? dit Candide à l’abbé; lequel
+répondit: Cinq ou six mille. C’est beaucoup, dit Candide: combien y en a-t-il
+de bonnes? Quinze ou seize, répliqua l’autre. C’est beaucoup, dit Martin.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[3] La Grange Chancel adressa à Voltaire, en 1718, une <i>Épitre à M. Arouet de
+Voltaire</i>, dans laquelle on trouve ces vers:
+</p>
+
+<p class="poem">
+Que ton exactitude à dépeindre les moeurs<br/>
+S’étende jusqu’aux noms de tes moindres acteurs,<br/>
+Et qu’en les prononçant ils nous fassent connaître<br/>
+Les pays et les temps où tu les fais renaître.<br/>
+Je vois avec dépit, pour ne produire rien,<br/>
+Chez le Thébain Oedipe, Hidaspe l’Indien.
+</p>
+
+<p>
+Voltaire profita de la critique, et mit <i>Araspe</i> au lieu de
+<i>Hidaspe</i>. C’est peut-être à ces vers de La Grange Chancel que Voltaire
+fait ici allusion. B.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[4] Dans l’édition de 1759, on lit:
+</p>
+
+<p>
+«… contre lui. Monsieur, lui dit l’abbé périgourdin, avez-vous remarqué cette
+jeune personne qui a un visage si piquant et une taille si fine? Il ne vous en
+coûtera que dix mille francs par mois, et pour cinquante mille écus de
+diamants. Je n’ai qu’un jour ou deux à lui donner, répondit Candide, parceque
+j’ai un rendez-vous à Venise, qui presse.
+</p>
+
+<p>
+Le soir, après souper, l’insinuant Périgourdin redoubla de politesses et
+d’attentions. Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise,
+etc.» (Voyez page 306.)
+</p>
+
+<p>
+Le texte actuel existe dès 1761. B.
+</p>
+
+<p>
+Candide fut très content d’une actrice qui fesait la reine Élizabeth, dans une
+assez plate tragédie[5], que l’on joue quelquefois. Cette actrice, dit-il à
+Martin, me plaît beaucoup; elle a un faux air de mademoiselle Cunégonde; je
+serais bien aise de la saluer. L’abbé périgourdin s’offrit à l’introduire chez
+elle. Candide, élevé en Allemagne, demanda quelle était l’étiquette, et comment
+on traitait en France les reines d’Angleterre. Il faut distinguer, dit l’abbé:
+en province, on les mène au cabaret; à Paris, on les respecte quand elles sont
+belles, et on les jette à la voirie quand elles sont mortes. Des reines à la
+voirie! dit Candide. Oui vraiment, dit Martin; monsieur l’abbé a raison;
+j’étais à Paris quand mademoiselle Monime[6] passa, comme on dit, de cette vie
+à l’autre; on lui refusa, ce que ces gens-ci appellent les <i>honneurs de la
+sépulture</i>, c’est-à-dire de pourrir avec tous les gueux du quartier dans un
+vilain cimetière; elle fut enterrée toute seule de sa bande au coin de la rue
+de Bourgogne; ce qui dut lui faire une peine extrême, car elle pensait très
+noblement. Cela est bien impoli, dit Candide. Que voulez-vous? dit Martin; ces
+gens-ci sont ainsi faits. Imaginez toutes les contradictions, toutes les
+incompatibilités possibles, vous les verrez dans le gouvernement, dans les
+tribunaux, dans les églises, dans les spectacles de cette drôle de nation.
+Est-il vrai qu’on rit toujours à Paris? dit Candide. Oui, dit l’abbé, mais
+c’est en enrageant; car on s’y plaint de tout avec de grands éclats de rire;
+même[7] on y fait en riant les actions les plus détestables.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[5] C’est probablement <i>le Comte d’Essex</i>, tragédie de Thomas Corneille.
+(Note de M. Decroix.)
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[6] Mademoiselle Lecouvreur.—Sur le refus de sépulture à mademoiselle
+Lecouvreur, en 1730, voyez, tome XII, la pièce intitulée: <i>La Mort de
+mademoiselle Lecouvreur</i>. B.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[7] Feu Decroix proposait, au lieu de <i>même</i>, de mettre ici <i>comme</i>.
+Je n’ai trouvé cette version dans aucune édition. B.
+</p>
+
+<p>
+Quel est, dit Candide, ce gros cochon qui me disait tant de mal de la pièce où
+j’ai tant pleuré, et des acteurs qui m’ont fait tant de plaisir? C’est un
+mal-vivant, répondit l’abbé, qui gagne sa vie à dire du mal de toutes les
+pièces et de tous les livres; il hait quiconque réussit, comme les eunuques
+haïssent les jouissants; c’est un de ces serpents de la littérature qui se
+nourrissent de fange et de venin; c’est un folliculaire. Qu’appelez-vous
+folliculaire? dit Candide. C’est, dit l’abbé, un feseur de feuilles, un Fréron.
+</p>
+
+<p>
+C’est ainsi que Candide, Martin, et le Périgourdin, raisonnaient sur
+l’escalier, en voyant défiler le monde au sortir de la pièce. Quoique je sois
+très empressé de revoir mademoiselle Cunégonde, dit Candide, je voudrais
+pourtant souper avec mademoiselle Clairon, car elle m’a paru admirable.
+</p>
+
+<p>
+L’abbé n’était pas homme à approcher de mademoiselle Clairon, qui ne voyait que
+bonne compagnie. Elle est engagée pour ce soir, dit-il; mais j’aurai l’honneur
+de vous mener chez une dame de qualité, et là vous connaîtrez Paris comme si
+vous y aviez été quatre ans.
+</p>
+
+<p>
+Candide, qui était naturellement curieux, se laissa mener chez la dame, au fond
+du faubourg Saint-Honoré; on y était occupé d’un pharaon; douze tristes pontes
+tenaient chacun en main un petit livre de cartes, registre cornu de leurs
+infortunes. Un profond silence régnait, la pâleur était sur le front des
+pontes, l’inquiétude sur celui du banquier; et la dame du logis, assise auprès
+de ce banquier impitoyable, remarquait avec des yeux de lynx tous les parolis,
+tous les sept-et-le-va de campagne, dont chaque joueur cornait ses cartes; elle
+les fesait décorner avec une attention sévère, mais polie, et ne se fâchait
+point, de peur de perdre ses pratiques. La dame se fesait appeler la marquise
+de Parolignac. Sa fille, âgée de quinze ans, était au nombre des pontes, et
+avertissait d’un clin d’oeil des friponneries de ces pauvres gens qui tâchaient
+de réparer les cruautés du sort. L’abbé périgourdin, Candide, et Martin,
+entrèrent; personne ne se leva, ni les salua, ni les regarda; tous étaient
+profondément occupés de leurs cartes. Madame la baronne de Thunder-ten-tronckh
+était plus civile, dit Candide.
+</p>
+
+<p>
+Cependant l’abbé s’approcha de l’oreille de la marquise, qui se leva à moitié,
+honora Candide d’un sourire gracieux, et Martin d’un air de tête tout-à-fait
+noble; elle fit donner un siège et un jeu de cartes à Candide, qui perdit
+cinquante mille francs en deux tailles: après quoi on soupa très gaiement; et
+tout le monde était étonné que Candide ne fût pas ému de sa perte; les laquais
+disaient entre eux, dans leur langage de laquais: Il faut que ce soit quelque
+milord anglais. Le souper fut comme la plupart des soupers de Paris, d’abord du
+silence, ensuite un bruit de paroles qu’on ne distingue point, puis des
+plaisanteries dont la plupart sont insipides, de fausses nouvelles, de mauvais
+raisonnements, un peu de politique, et beaucoup de médisance; on parla même de
+livres nouveaux. Avez-vous vu, dit l’abbé périgourdin, le roman du sieur
+Gauchat, docteur en théologie? Oui, répondit un des convives, mais je n’ai pu
+l’achever. Nous avons une foule d’écrits impertinents; mais tous ensemble
+n’approchent pas de l’impertinence de Gauchat, docteur en théologie[8]; je suis
+si rassasié de cette immensité de détestables livres qui nous inondent, que je
+me suis mis à ponter au pharaon. Et les <i>Mélanges</i> de l’archidiacre
+Trublet, qu’en dites-vous? dit l’abbé. Ah! dit madame de Parolignac, l’ennuyeux
+mortel! comme il vous dit curieusement ce que tout le monde sait! comme il
+discute pesamment ce qui ne vaut pas la peine d’être remarqué légèrement! comme
+il s’approprie, sans esprit, l’esprit des autres! comme il gâte ce qu’il pille!
+comme il me dégoûte! mais il ne me dégoûtera plus; c’est assez d’avoir lu
+quelques pages de l’archidiacre.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[8] Il fesait un mauvais ouvrage intitulé: <i>Lettres sur quelques écrits de ce
+temps</i>. On lui donna une abbaye, et il fut plus richement récompensé que
+s’il avait fait <i>L’Esprit des Lois</i>, et résolu le problème de la
+précession des équinoxes. K.—C’est D’Alembert qui a résolu le problème de la
+précession des équinoxes: voyez, tome XXI, la note des éditeurs sur le chapitre
+XLIII du <i>Précis du Siècle de Louis XV</i>. B.
+</p>
+
+<p>
+Il y avait à table un homme savant et de goût qui appuya ce que disait la
+marquise. On parla ensuite de tragédies; la dame demanda pourquoi il y avait
+des tragédies qu’on jouait quelquefois, et qu’on ne pouvait lire. L’homme de
+goût expliqua très bien comment une pièce pouvait avoir quelque intérêt, et
+n’avoir presque aucun mérite; il prouva en peu de mots que ce n’était pas assez
+d’amener une ou deux de ces situations qu’on trouve dans tous les romans, et
+qui séduisent toujours les spectateurs; mais qu’il faut être neuf sans être
+bizarre, souvent sublime et toujours naturel, connaître le coeur humain et le
+faire parler; être grand poëte, sans que jamais aucun personnage de la pièce
+paraisse poëte; savoir parfaitement sa langue, la parler avec pureté, avec une
+harmonie continue, sans que jamais la rime coûte rien au sens. Quiconque,
+ajouta-t-il, n’observe pas toutes ces règles, peut faire une ou deux tragédies
+applaudies au théâtre, mais il ne sera jamais compté au rang des bons
+écrivains; il y a très peu de bonnes tragédies: les unes sont des idylles en
+dialogues bien écrits et bien rimés; les autres, des raisonnements politiques
+qui endorment, ou des amplifications qui rebutent; les autres, des rêves
+d’énergumène, en style barbare, des propos interrompus, de longues apostrophes
+aux dieux, parcequ’on ne sait point parler aux hommes, des maximes fausses, des
+lieux communs ampoulés.
+</p>
+
+<p>
+Candide écouta ce propos avec attention, et conçut une grande idée du
+discoureur; et, comme la marquise avait eu soin de le placer à côté d’elle, il
+s’approcha de son oreille, et prit la liberté de lui demander qui était cet
+homme qui parlait si bien. C’est un savant, dit la dame, qui ne ponte point, et
+que l’abbé m’amène quelquefois à souper; il se connaît parfaitement en
+tragédies et en livres, et il a fait une tragédie sifflée, et un livre dont on
+n’a jamais vu hors de la boutique de son libraire qu’un exemplaire qu’il m’a
+dédié. Le grand homme! dit Candide, c’est un autre Pangloss.
+</p>
+
+<p>
+Alors se tournant vers lui, il lui dit: Monsieur, vous pensez, sans doute, que
+tout est au mieux dans le monde physique et dans le moral, et que rien ne
+pouvait être autrement? Moi, monsieur, lui répondit le savant, je ne pense rien
+de tout cela; je trouve que tout va de travers chez nous; que personne ne sait
+ni quel est son rang, ni quelle est sa charge, ni ce qu’il fait, ni ce qu’il
+doit faire, et qu’excepté le souper, qui est assez gai, et où il paraît assez
+d’union, tout le reste du temps se passe en querelles impertinentes;
+jansénistes contre molinistes, gens du parlement contre gens d’église, gens de
+lettres contre gens de lettres, courtisans contre courtisans, financiers contre
+le peuple, femmes contre maris, parents contre parents; c’est une guerre
+éternelle.
+</p>
+
+<p>
+Candide lui répliqua: J’ai vu pis; mais un sage, qui depuis a eu le malheur
+d’être pendu, m’apprit que tout cela est à merveille; ce sont des ombres à un
+beau tableau. Votre pendu se moquait du monde, dit Martin; vos ombres sont des
+taches horribles. Ce sont les hommes qui font les taches, dit Candide, et ils
+ne peuvent pas s’en dispenser. Ce n’est donc pas leur faute, dit Martin. La
+plupart des pontes, qui n’entendaient rien à ce langage, buvaient; et Martin
+raisonna avec le savant, et Candide raconta une partie de ses aventures à la
+dame du logis.
+</p>
+
+<p>
+Après souper, la marquise mena Candide dans son cabinet, et le fit asseoir sur
+un canapé. Eh bien! lui dit-elle, vous aimez donc toujours éperdument
+mademoiselle Cunégonde de Thunder-ten-tronckh? Oui, madame, répondit Candide.
+La marquise lui répliqua avec un souris tendre: Vous me répondez comme un jeune
+homme de Vestphalie; un Français m’aurait dit: Il est vrai que j’ai aimé
+mademoiselle Cunégonde; mais en vous voyant, madame, je crains de ne la plus
+aimer. Hélas! madame, dit Candide, je répondrai comme vous voudrez. Votre
+passion pour elle, dit la marquise, a commencé en ramassant son mouchoir; je
+veux que vous ramassiez ma jarretière. De tout mon coeur, dit Candide; et il la
+ramassa. Mais je veux que vous me la remettiez, dit la dame; et Candide la lui
+remit. Voyez-vous, dit la dame, vous êtes étranger; je fais quelquefois languir
+mes amants de Paris quinze jours, mais je me rends à vous dès la première nuit,
+parcequ’il faut faire les honneurs de son pays à un jeune homme de Vestphalie.
+La belle ayant aperçu deux énormes diamants aux deux mains de son jeune
+étranger, les loua de si bonne foi, que des doigts de Candide ils passèrent aux
+doigts de la marquise.
+</p>
+
+<p>
+Candide, en s’en retournant avec son abbé périgourdin, sentit quelques remords
+d’avoir fait une infidélité à mademoiselle Cunégonde. M. l’abbé entra dans sa
+peine; il n’avait qu’une légère part aux cinquante mille livres perdues au jeu
+par Candide, et à la valeur des deux brillants moitié donnés, moitié extorqués.
+Son dessein était de profiter, autant qu’il le pourrait, des avantages que la
+connaissance de Candide pouvait lui procurer. Il lui parla beaucoup de
+Cunégonde; et Candide lui dit qu’il demanderait bien pardon à cette belle de
+son infidélité, quand il la verrait à Venise.
+</p>
+
+<p>
+Le Périgourdin redoublait de politesses et d’attentions, et prenait un intérêt
+tendre à tout ce que Candide disait, à tout ce qu’il fesait, à tout ce qu’il
+voulait faire.
+</p>
+
+<p>
+Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise? Oui, monsieur
+l’abbé, dit Candide; il faut absolument que j’aille trouver mademoiselle
+Cunégonde. Alors, engagé par le plaisir de parler de ce qu’il aimait, il conta,
+selon son usage, une partie de ses aventures avec cette illustre Vestphalienne.
+</p>
+
+<p>
+Je crois, dit l’abbé, que mademoiselle Cunégonde a bien de l’esprit, et qu’elle
+écrit des lettres charmantes. Je n’en ai jamais reçu, dit Candide; car,
+figurez-vous qu’ayant été chassé du château pour l’amour d’elle, je ne pus lui
+écrire; que bientôt après j’appris qu’elle était morte, qu’ensuite je la
+retrouvai, et que je la perdis, et que je lui ai envoyé à deux mille cinq cents
+lieues d’ici un exprès dont j’attends la réponse.
+</p>
+
+<p>
+L’abbé écoutait attentivement, et paraissait un peu rêveur. Il prit bientôt
+congé des deux étrangers, après les avoir tendrement embrassés. Le lendemain
+Candide reçut à son réveil une lettre conçue en ces termes:
+</p>
+
+<p>
+«Monsieur mon très cher amant, il y a huit jours que je suis malade en cette
+ville; j’apprends que vous y êtes. Je volerais dans vos bras si je pouvais
+remuer. J’ai su votre passage à Bordeaux; j’y ai laissé le fidèle Cacambo et la
+vieille, qui doivent bientôt me suivre. Le gouverneur de Buénos-Ayres a tout
+pris, mais il me reste votre coeur. Venez; votre présence me rendra la vie ou
+me fera mourir de plaisir.»
+</p>
+
+<p>
+Cette lettre charmante, cette lettre inespérée, transporta Candide d’une joie
+inexprimable; et la maladie de sa chère Cunégonde l’accabla de douleur. Partagé
+entre ces deux sentiments, il prend son or et ses diamants, et se fait conduire
+avec Martin à l’hôtel où mademoiselle Cunégonde demeurait. Il entre en
+tremblant d’émotion, son coeur palpite, sa voix sanglote; il veut ouvrir les
+rideaux du lit; il veut faire apporter de la lumière. Gardez-vous-en bien, lui
+dit la suivante; la lumière la tue; et soudain elle referme le rideau. Ma chère
+Cunégonde, dit Candide en pleurant, comment vous portez-vous? si vous ne pouvez
+me voir, parlez-moi du moins. Elle ne peut parler, dit la suivante, la dame
+alors tire du lit une main potelée que Candide arrose long-temps de ses larmes,
+et qu’il remplit ensuite de diamants, en laissant un sac plein d’or sur le
+fauteuil.
+</p>
+
+<p>
+Au milieu de ses transports arrive un exempt suivi de l’abbé périgourdin et
+d’une escouade. Voilà donc, dit-il, ces deux étrangers suspects? Il les fait
+incontinent saisir, et ordonne à ses braves de les traîner en prison. Ce n’est
+pas ainsi qu’on traite les voyageurs dans Eldorado, dit Candide. Je suis plus
+manichéen que jamais, dit Martin. Mais, monsieur, où nous menez-vous? dit
+Candide. Dans un cul de basse-fosse, dit l’exempt.
+</p>
+
+<p>
+Martin, ayant repris son sang froid, jugea que la dame qui se prétendait
+Cunégonde était une friponne, monsieur l’abbé périgourdin un fripon, qui avait
+abusé au plus vite de l’innocence de Candide, et l’exempt un autre fripon dont
+on pouvait aisément se débarrasser.
+</p>
+
+<p>
+Plutôt que de s’exposer aux procédures de la justice, Candide, éclairé par son
+conseil, et d’ailleurs toujours impatient de revoir la véritable Cunégonde,
+propose à l’exempt trois petits diamants d’environ trois mille pistoles chacun.
+Ah! monsieur, lui dit l’homme au bâton d’ivoire, eussiez-vous commis tous les
+crimes imaginables, vous êtes le plus honnête homme du monde; trois diamants!
+chacun de trois mille pistoles! Monsieur! je me ferais tuer pour vous, au lieu
+de vous mener dans un cachot. On arrête tous les étrangers, mais laissez-moi
+faire; j’ai un frère à Dieppe en Normandie; je vais vous y mener; et si vous
+avez quelque diamant à lui donner, il aura soin de vous comme moi-même.
+</p>
+
+<p>
+Et pourquoi arrête-t-on tous les étrangers? dit Candide. L’abbé périgourdin
+prit alors la parole, et dit: C’est parcequ’un gueux du pays d’Atrébatie[9] a
+entendu dire des sottises; cela seul lui a fait commettre un parricide, non pas
+tel que celui de 1610 au mois de mai[10], mais tel que celui de 1594 au mois de
+décembre[11], et tel que plusieurs autres commis dans d’autres années et dans
+d’autres mois par d’autres gueux qui avaient entendu dire des sottises.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[9] Artois. Damiens était né à Arras, capitale de l’Artois. K. —L’attentat de
+Damiens est du 5 janvier 1757: voyez, tome XXI, le chapitre XXXVII du <i>Précis
+du Siècle de Louis XV</i>; et tome XXII, page 339. B.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[10] Le 14 mai 1610 est le jour de l’assassinat de Henri IV par Ravaillac:
+voyez tome XVIII, page 152. B.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[11] Le 27 décembre 1594, Jean Châtel, élève des jésuites, donna un coup de
+couteau à Henri IV: voyez tome XVIII, page 147. B.
+</p>
+
+<p>
+L’exempt alors expliqua de quoi il s’agissait. Ah! les monstres! s’écria
+Candide; quoi! de telles horreurs chez un peuple qui danse et qui chante! Ne
+pourrai-je sortir au plus vite de ce pays où des singes agacent des tigres?
+J’ai vu des ours dans mon pays; je n’ai vu des hommes que dans le Dorado. Au
+nom de Dieu, monsieur l’exempt, menez-moi à Venise, où je dois attendre
+mademoiselle Cunégonde. Je ne peux vous mener qu’en Basse-Normandie, dit le
+barigel[12]. Aussitôt il lui fait ôter ses fers, dit qu’il s’est mépris,
+renvoie ses gens, emmène à Dieppe Candide et Martin, et les laisse entre les
+mains de son frère. Il y avait un petit vaisseau hollandais à la rade. Le
+Normand, à l’aide de trois autres diamants, devenu le plus serviable des
+hommes, embarque Candide et ses gens dans le vaisseau qui allait faire voile
+pour Portsmouth en Angleterre. Ce n’était pas le chemin de Venise; mais Candide
+croyait être délivré de l’enfer; et il comptait bien reprendre la route de
+Venise à la première occasion.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[12] Chef de sbires. B.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap23"></a>CHAPITRE XXIII.<br/>
+Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient.</h2>
+
+<p>
+Ah! Pangloss! Pangloss! Ah! Martin! Martin! Ah! ma chère Cunégonde! qu’est-ce
+que ce monde-ci? disait Candide sur le vaisseau hollandais. Quelque chose de
+bien fou et de bien abominable, répondait Martin.—Vous connaissez l’Angleterre;
+y est-on aussi fou qu’en France? C’est une autre espèce de folie, dit Martin.
+Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige
+vers le Canada[1], et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus
+que tout le Canada ne vaut. De vous dire précisément s’il y a plus de gens à
+lier dans un pays que dans un autre, c’est ce que mes faibles lumières ne me
+permettent pas; je sais seulement qu’en général les gens que nous allons voir
+sont fort atrabilaires.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] Voyez, tome XXI, <i>Le précis du Siècle de Louis XV</i>, chapitre XXXV. B.
+</p>
+
+<p>
+En causant ainsi ils abordèrent à Portsmouth; une multitude de peuple couvrait
+le rivage, et regardait attentivement un assez gros homme qui était à genoux,
+les yeux bandés, sur le tillac d’un des vaisseaux de la flotte; quatre soldats,
+postés vis-à-vis de cet homme, lui tirèrent chacun trois balles dans le crâne,
+le plus paisiblement du monde; et toute l’assemblée s’en retourna extrêmement
+satisfaite[2]. Qu’est-ce donc que tout ceci? dit Candide; et quel démon exerce
+partout son empire? Il demanda qui était ce gros homme qu’on venait de tuer en
+cérémonie. C’est un amiral, lui répondit-on. Et pourquoi tuer cet amiral?
+C’est, lui dit-on, parcequ’il n’a pas fait tuer assez de monde; il a livré un
+combat à un amiral français, et on a trouvé qu’il n’était pas assez près de
+lui. Mais, dit Candide, l’amiral français était aussi loin de l’amiral anglais
+que celui-ci l’était de l’autre! Cela est incontestable, lui répliqua-t-on;
+mais dans ce pays-ci il est bon de tuer de temps en temps un amiral pour
+encourager les autres.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[2] L’amiral Byng. M. de Voltaire ne le connaissait pas, et fit des efforts
+pour le sauver. Il n’abhorrait pas moins les atrocités politiques que les
+atrocités théologiques; et il savait que Byng était une victime que les
+ministres anglais sacrifiaient à l’ambition de garder leurs places. K.—L’amiral
+Byng fut exécuté le 14 mars 1757: voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du
+<i>Précis du Siècle de Louis XV</i>. B.
+</p>
+
+<p>
+Candide fut si étourdi et si choqué de ce qu’il voyait et de ce qu’il
+entendait, qu’il ne voulut pas seulement mettre pied à terre, et qu’il fit son
+marché avec le patron hollandais (dût-il le voler comme celui de Surinam), pour
+le conduire sans délai à Venise.
+</p>
+
+<p>
+Le patron fut prêt au bout de deux jours. On côtoya la France; on passa à la
+vue de Lisbonne, et Candide frémit. On entra dans le détroit et dans la
+Méditerranée, enfin on aborda à Venise. Dieu soit loué! dit Candide, en
+embrassant Martin; c’est ici que je reverrai la belle Cunégonde. Je compte sur
+Cacambo comme sur moi-même. Tout est bien, tout va bien, tout va le mieux qu’il
+soit possible.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap24"></a>CHAPITRE XXIV.<br/>
+De Paquette, et de frère Giroflée.</h2>
+
+<p>
+Dès qu’il fut à Venise, il fit chercher Cacambo dans tous les cabarets, dans
+tous les cafés, chez toutes les filles de joie, et ne le trouva point. Il
+envoyait tous les jours à la découverte de tous les vaisseaux et de toutes les
+barques: nulles nouvelles de Cacambo. Quoi! disait-il à Martin, j’ai eu le
+temps de passer de Surinam à Bordeaux, d’aller de Bordeaux à Paris, de Paris à
+Dieppe, de Dieppe à Portsmouth, de côtoyer le Portugal et l’Espagne, de
+traverser toute la Méditerranée, de passer quelques mois à Venise; et la belle
+Cunégonde n’est point venue! Je n’ai rencontré au lieu d’elle qu’une drôlesse
+et un abbé périgourdin! Cunégonde est morte, sans doute; je n’ai plus qu’à
+mourir. Ah! il valait mieux rester dans le paradis du Dorado que de revenir
+dans cette maudite Europe. Que vous avez raison, mon cher Martin! tout n’est
+qu’illusion et calamité.
+</p>
+
+<p>
+Il tomba dans une mélancolie noire, et ne prit aucune part à l’opéra <i>alla
+moda</i>, ni aux autres divertissements du carnaval; pas une dame ne lui donna
+la moindre tentation. Martin lui dit: Vous êtes bien simple, en vérité, de vous
+figurer qu’un valet métis, qui a cinq ou six millions dans ses poches, ira
+chercher votre maîtresse au bout du monde, et vous l’amènera à Venise. Il la
+prendra pour lui, s’il la trouve; s’il ne la trouve pas, il en prendra une
+autre: je vous conseille d’oublier votre valet Cacambo et votre maîtresse
+Cunégonde. Martin n’était pas consolant. La mélancolie de Candide augmenta, et
+Martin ne cessait de lui prouver qu’il y avait peu de vertu et peu de bonheur
+sur la terre; excepté peut-être dans Eldorado[1], où personne ne pouvait aller.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] Voyez chapitre XVIII. B.
+</p>
+
+<p>
+En disputant sur cette matière importante, et en attendant Cunégonde, Candide
+aperçut un jeune théatin dans la place Saint-Marc, qui tenait sous le bras une
+fille. Le théatin paraissait frais, potelé, vigoureux; ses yeux étaient
+brillants, son air assuré, sa mine haute, sa démarche fière. La fille était
+très jolie, et chantait; elle regardait amoureusement son théatin, et de temps
+en temps lui pinçait ses grosses joues. Vous m’avouerez du moins, dit Candide à
+Martin, que ces gens-ci sont heureux. Je n’ai trouvé jusqu’à présent dans toute
+la terre habitable, excepté dans Eldorado, que des infortunés; mais pour cette
+fille et ce théatin, je gage que ce sont des créatures très heureuses. Je gage
+que non, dit Martin. Il n’y a qu’à les prier à dîner, dit Candide, et vous
+verrez si je me trompe.
+</p>
+
+<p>
+Aussitôt il les aborde, il leur fait son compliment, et les invite à venir à
+son hôtellerie manger des macaronis, des perdrix de Lombardie, des oeufs
+d’esturgeon, et à boire du vin de Montepulciano, du lacryma-christi, du chypre,
+et du samos. La demoiselle rougit, le théatin accepta la partie, et la fille le
+suivit en regardant Candide avec des yeux de surprise et de confusion, qui
+furent obscurcis de quelques larmes. A peine fut-elle entrée dans la chambre de
+Candide, qu’elle lui dit: Eh quoi! monsieur Candide ne reconnaît plus Paquette!
+A ces mots Candide, qui ne l’avait pas considérée jusque-là avec attention,
+parcequ’il n’était occupé que de Cunégonde, lui dit: Hélas! ma pauvre enfant,
+c’est donc vous qui avez mis le docteur Pangloss dans le bel état où je l’ai
+vu?
+</p>
+
+<p>
+Hélas! monsieur, c’est moi-même, dit Paquette; je vois que vous êtes instruit
+de tout. J’ai su les malheurs épouvantables arrivés à toute la maison de madame
+la baronne et à la belle Cunégonde. Je vous jure que ma destinée n’a guère été
+moins triste. J’étais fort innocente quand vous m’avez vue. Un cordelier, qui
+était mon confesseur, me séduisit aisément. Les suites en furent affreuses; je
+fus obligée de sortir du château quelque temps après que M. le baron vous eut
+renvoyé à grands coups de pied dans le derrière. Si un fameux médecin n’avait
+pas pris pitié de moi, j’étais morte. Je fus quelque temps par reconnaissance
+la maîtresse de ce médecin. Sa femme, qui était jalouse à la rage, me battait
+tous les jours impitoyablement; c’était une furie. Ce médecin était le plus
+laid de tous les hommes, et moi la plus malheureuse de toutes les créatures
+d’être battue continuellement pour un homme que je n’aimais pas. Vous savez,
+monsieur, combien il est dangereux pour une femme acariâtre d’être l’épouse
+d’un médecin. Celui-ci, outré des procédés de sa femme, lui donna un jour, pour
+la guérir d’un petit rhume, une médecine si efficace, qu’elle en mourut en deux
+heures de temps dans des convulsions horribles. Les parents de madame
+intentèrent à monsieur un procès criminel; il prit la fuite, et moi je fus mise
+en prison. Mon innocence ne m’aurait pas sauvée, si je n’avais été un peu
+jolie. Le juge m’élargit à condition qu’il succéderait au médecin. Je fus
+bientôt supplantée par une rivale, chassée sans récompense, et obligée de
+continuer ce métier abominable qui vous paraît si plaisant à vous autres
+hommes, et qui n’est pour nous qu’un abîme de misère. J’allai exercer la
+profession à Venise. Ah! monsieur, si vous pouviez vous imaginer ce que c’est
+que d’être obligée de caresser indifféremment un vieux marchand, un avocat, un
+moine, un gondolier, un abbé; d’être exposée à toutes les insultes, à toutes
+les avanies; d’être souvent réduite à emprunter une jupe pour aller se la faire
+lever par un homme dégoûtant; d’être volée par l’un de ce qu’on a gagné avec
+l’autre; d’être rançonnée par les officiers de justice, et de n’avoir en
+perspective qu’une vieillesse affreuse, un hôpital, et un fumier, vous
+concluriez que je suis une des plus malheureuses créatures du monde.
+</p>
+
+<p>
+Paquette ouvrait ainsi son coeur au bon Candide, dans un cabinet, en présence
+de Martin, qui disait à Candide: Vous voyez que j’ai déjà gagné la moitié de la
+gageure.
+</p>
+
+<p>
+Frère Giroflée était resté dans la salle à manger, et buvait un coup en
+attendant le dîner. Mais, dit Candide à Paquette, vous aviez l’air si gai, si
+content, quand je vous ai rencontrée; vous chantiez, vous caressiez le théatin
+avec une complaisance naturelle; vous m’avez paru aussi heureuse que vous
+prétendez être infortunée. Ah! monsieur, répondit Paquette, c’est encore là une
+des misères du métier. J’ai été hier volée et battue par un officier, et il
+faut aujourd’hui que je paraisse de bonne humeur pour plaire à un moine.
+</p>
+
+<p>
+Candide n’en voulut pas davantage; il avoua que Martin avait raison. On se mit
+à table avec Paquette et le théatin; le repas fut assez amusant, et sur la fin
+on se parla avec quelque confiance. Mon père, dit Candide au moine, vous me
+paraissez jouir d’une destinée que tout le monde doit envier; la fleur de la
+santé brille sur votre visage, votre physionomie annonce le bonheur; vous avez
+une très jolie fille pour votre récréation, et vous paraissez très content de
+votre état de théatin.
+</p>
+
+<p>
+Ma foi, monsieur, dit frère Giroflée, je voudrais que tous les théatins fussent
+au fond de la mer. J’ai été tenté cent fois de mettre le feu au couvent, et
+d’aller me faire turc. Mes parents me forcèrent, à l’âge de quinze ans,
+d’endosser cette détestable robe, pour laisser plus de fortune à un maudit
+frère aîné, que Dieu confonde! La jalousie, la discorde, la rage, habitent dans
+le couvent. Il est vrai que j’ai prêché quelques mauvais sermons qui m’ont valu
+un peu d’argent dont le prieur me vole la moitié; le reste me sert à entretenir
+des filles: mais quand je rentre le soir dans le monastère, je suis prêt à me
+casser la tête contre les murs du dortoir; et tous mes confrères sont dans le
+même cas.
+</p>
+
+<p>
+Martin se tournant vers Candide avec son sang froid ordinaire: Eh bien! lui
+dit-il, n’ai-je pas gagné la gageure tout entière? Candide donna deux mille
+piastres à Paquette, et mille piastres à frère Giroflée. Je vous réponds,
+dit-il, qu’avec cela ils seront heureux. Je n’en crois rien du tout, dit
+Martin; vous les rendrez peut-être avec ces piastres beaucoup plus malheureux
+encore. Il en sera ce qui pourra, dit Candide: mais une chose me console, je
+vois qu’on retrouve souvent les gens qu’on ne croyait jamais retrouver; il se
+pourra bien faire qu’ayant rencontré mon mouton rouge et Paquette, je rencontre
+aussi Cunégonde. Je souhaite, dit Martin, qu’elle fasse un jour votre bonheur;
+mais c’est de quoi je doute fort. Vous êtes bien dur, dit Candide. C’est que
+j’ai vécu, dit Martin. Mais regardez ces gondoliers, dit Candide: ne
+chantent-ils pas sans cesse? Vous ne les voyez pas dans leur ménage, avec leurs
+femmes et leurs marmots d’enfants, dit Martin. Le doge a ses chagrins, les
+gondoliers ont les leurs. Il est vrai qu’à tout prendre le sort d’un gondolier
+est préférable à celui d’un doge; mais je crois la différence si médiocre, que
+cela ne vaut pas la peine d’être examiné.
+</p>
+
+<p>
+On parle, dit Candide, du sénateur Pococurante, qui demeure dans ce beau palais
+sur la Brenta, et qui reçoit assez bien les étrangers. On prétend que c’est un
+homme qui n’a jamais eu de chagrin. Je voudrais voir une espèce si rare, dit
+Martin. Candide aussitôt fit demander au seigneur Pococurante la permission de
+venir le voir le lendemain.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap25"></a>CHAPITRE XXV.<br/>
+Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien.</h2>
+
+<p>
+Candide et Martin allèrent en gondole sur la Brenta, et arrivèrent au palais du
+noble Pococurante. Les jardins étaient bien entendus, et ornés de belles
+statues de marbre; le palais d’une belle architecture. Le maître du logis,
+homme de soixante ans, fort riche, reçut très poliment les deux curieux, mais
+avec très peu d’empressement, ce qui déconcerta Candide, et ne déplut point à
+Martin.
+</p>
+
+<p>
+D’abord deux filles jolies et proprement mises servirent du chocolat, qu’elles
+firent très bien mousser. Candide ne put s’empêcher de les louer sur leur
+beauté, sur leur bonne grâce, et sur leur adresse. Ce sont d’assez bonnes
+créatures, dit le sénateur Pococurante; je les fais quelquefois coucher dans
+mon lit; car je suis bien las des dames de la ville, de leurs coquetteries, de
+leurs jalousies, de leurs querelles, de leurs humeurs, de leurs petitesses, de
+leur orgueil, de leurs sottises, et des sonnets qu’il faut faire ou commander
+pour elles; mais, après tout, ces deux filles commencent fort à m’ennuyer.
+</p>
+
+<p>
+Candide, après le déjeuner, se promenant dans une longue galerie, fut surpris
+de la beauté des tableaux. Il demanda de quel maître étaient les deux premiers.
+Ils sont de Raphaël, dit le sénateur; je les achetai fort cher par vanité, il y
+a quelques années; on dit que c’est ce qu’il y a de plus beau en Italie, mais
+ils ne me plaisent point du tout: la couleur en est très rembrunie, les figures
+ne sont pas assez arrondies, et ne sortent point assez; les draperies ne
+ressemblent en rien à une étoffe: en un mot, quoi qu’on en dise, je ne trouve
+point là une imitation vraie de la nature. Je n’aimerai un tableau que quand je
+croirai voir la nature elle-même: il n’y en a point de cette espèce. J’ai
+beaucoup de tableaux, mais je ne les regarde plus.
+</p>
+
+<p>
+Pococurante, en attendant le dîner, se fit donner un concerto. Candide trouva
+la musique délicieuse. Ce bruit, dit Pococurante, peut amuser une demi-heure;
+mais s’il dure plus long-temps, il fatigue tout le monde, quoique personne
+n’ose l’avouer. La musique aujourd’hui n’est plus que l’art d’exécuter des
+choses difficiles, et ce qui n’est que difficile ne plaît point à la longue.
+</p>
+
+<p>
+J’aimerais peut être mieux l’opéra, si on n’avait pas trouvé le secret d’en
+faire un monstre qui me révolte. Ira voir qui voudra de mauvaises tragédies en
+musique, où les scènes ne sont faites que pour amener très mal à propos deux ou
+trois chansons ridicules qui font valoir le gosier d’une actrice; se pâmera de
+plaisir qui voudra ou qui pourra, en voyant un châtré fredonner le rôle de
+César et de Caton, et se promener d’un air gauche sur des planches: pour moi,
+il y a long-temps que j’ai renoncé à ces pauvretés qui font aujourd’hui la
+gloire de l’Italie, et que des souverains paient si chèrement. Candide disputa
+un peu, mais avec discrétion. Martin fut entièrement de l’avis du sénateur.
+</p>
+
+<p>
+On se mit à table; et, après un excellent dîner, on entra dans la bibliothèque.
+Candide, en voyant un Homère magnifiquement relié, loua l’illustrissime sur son
+bon goût. Voilà, dit-il, un livre qui fesait les délices du grand Pangloss, le
+meilleur philosophe de l’Allemagne. Il ne fait pas les miennes, dit froidement
+Pococurante: on me fit accroire autrefois que j’avais du plaisir en le lisant;
+mais cette répétition continuelle de combats qui se ressemblent tous, ces dieux
+qui agissent toujours pour ne rien faire de décisif, cette Hélène qui est le
+sujet de la guerre, et qui à peine est une actrice de la pièce; cette Troie
+qu’on assiège et qu’on ne prend point; tout cela me causait le plus mortel
+ennui. J’ai demandé quelquefois à des savants s’ils s’ennuyaient autant que moi
+à cette lecture: tous les gens sincères m’ont avoué que le livre leur tombait
+des mains, mais qu’il fallait toujours l’avoir dans sa bibliothèque, comme un
+monument de l’antiquité, et comme ces médailles rouillées qui ne peuvent être
+de commerce.
+</p>
+
+<p>
+Votre excellence ne pense pas ainsi de Virgile? dit Candide. Je conviens, dit
+Pococurante, que le second, le quatrième, et le sixième livre de son Énéide,
+sont excellents; mais pour son pieux Énée, et le fort Cloanthe, et l’ami
+Achates, et le petit Ascanius, et l’imbécile roi Latinus, et la bourgeoise
+Amata, et l’insipide Lavinia, je ne crois pas qu’il y ait rien de si froid et
+de plus désagréable. J’aime mieux le Tasse et les contes à dormir debout de
+l’Arioste.
+</p>
+
+<p>
+Oserais-je vous demander, monsieur, dit Candide, si vous n’avez pas un grand
+plaisir à lire Horace? Il y a des maximes, dit Pococurante, dont un homme du
+monde peut faire son profit, et qui, étant resserrées dans des vers énergiques,
+se gravent plus aisément dans la mémoire: mais je me soucie fort peu de son
+voyage à Brindes, et de sa description d’un mauvais dîner, et de la querelle de
+crocheteurs entre je ne sais quel Pupilus[1] dont les paroles, dit-il,
+<i>étaient pleines de pus</i>, et un autre dont les paroles <i>étaient du
+vinaigre</i>[2]. Je n’ai lu qu’avec un extrême dégoût ses vers grossiers contre
+des vieilles et contre des sorcières; et je ne vois pas quel mérite il peut y
+avoir à dire à son ami Mecenas que, s’il est mis par lui au rang des poètes
+lyriques, il frappera les astres de son front sublime[3]. Les sots admirent
+tout dans un auteur estimé. Je ne lis que pour moi; je n’aime que ce qui est à
+mon usage. Candide, qui avait été élevé à ne jamais juger de rien par lui-même,
+était fort étonné de ce qu’il entendait; et Martin trouvait la façon de penser
+de Pococurante assez raisonnable.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] Ce n’est pas Pupilus, mais Rupilius, que nomme Horace, livre Ier, satire
+VII, vers I:
+</p>
+
+<p>
+Rupili pus atque venenum. B.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[2] <i>Italo perfusus aceto</i>, dit Horace, dans la même pièce, vers 32. B.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[3] Horace, odes, I, I. B.
+</p>
+
+<p>
+Oh! voici un Cicéron, dit Candide: pour ce grand homme-là, je pense que vous ne
+vous lassez point de le lire. Je ne le lis jamais, répondit le Vénitien. Que
+m’importe qu’il ait plaidé pour Rabirius ou pour Cluentius? J’ai bien assez des
+procès que je juge; je me serais mieux accommodé de ses oeuvres philosophiques;
+mais quand j’ai vu qu’il doutait de tout, j’ai conclu que j’en savais autant
+que lui, et que je n’avais besoin de personne pour être ignorant.
+</p>
+
+<p>
+Ah! voilà quatre-vingts volumes de recueils d’une académie des sciences,
+s’écria Martin; il se peut qu’il y ait là du bon. Il y en aurait, dit
+Pococurante, si un seul des auteurs de ces fatras avait inventé seulement l’art
+de faire des épingles; mais il n’y a dans tous ces livres que de vains
+systèmes, et pas une seule chose utile.
+</p>
+
+<p>
+Que de pièces de théâtre je vois là, dit Candide, en italien, en espagnol, en
+français! Oui, dit le sénateur, il y en a trois mille, et pas trois douzaines
+de bonnes. Pour ces recueils de sermons, qui tous ensemble ne valent pas une
+page de Sénèque, et tous ces gros volumes de théologie, vous pensez bien que je
+ne les ouvre jamais, ni moi, ni personne.
+</p>
+
+<p>
+Martin aperçut des rayons chargés de livres anglais. Je crois, dit-il, qu’un
+républicain doit se plaire à la plupart de ces ouvrages écrits si librement.
+Oui, répondit Pococurante, il est beau d’écrire ce qu’on pense; c’est le
+privilège de l’homme. Dans toute notre Italie, on n’écrit que ce qu’on ne pense
+pas; ceux qui habitent la patrie des Césars et des Antonins n’osent avoir une
+idée sans la permission d’un jacobin. Je serais content de la liberté qui
+inspire les génies anglais, si la passion et l’esprit de parti ne corrompaient
+pas tout ce que cette précieuse liberté a d’estimable.
+</p>
+
+<p>
+Candide apercevant un Milton, lui demanda s’il ne regardait pas cet auteur
+comme un grand homme. Qui? dit Pococurante, ce barbare, qui fait un long
+commentaire du premier chapitre de la Genèse, en dix livres de vers durs? ce
+grossier imitateur des Grecs, qui défigure la création, et qui, tandis que
+Moïse représente l’Etre éternel produisant le monde par la parole, fait prendre
+un grand compas par le Messiah dans une armoire du ciel pour tracer son
+ouvrage? Moi, j’estimerais celui qui a gâté l’enfer et le diable du Tasse; qui
+déguise Lucifer tantôt en crapaud, tantôt en pygmée; qui lui fait rebattre cent
+fois les mêmes discours; qui le fait disputer sur la théologie; qui, en imitant
+sérieusement l’invention comique des armes à feu de l’Arioste, fait tirer le
+canon dans le ciel par les diables? Ni moi ni personne en Italie n’a pu se
+plaire à toutes ces tristes extravagances. Le <i>Mariage du Péché et de la
+Mort</i>, et les couleuvres dont le Péché accouche, font vomir tout homme qui a
+le goût un peu délicat; et sa longue description d’un hôpital n’est bonne que
+pour un fossoyeur. Ce poëme obscur, bizarre, et dégoûtant, fut méprisé à sa
+naissance; je le traite aujourd’hui comme il fut traité dans sa patrie par les
+contemporains[4]. Au reste je dis ce que je pense, et je me soucie fort peu que
+les autres pensent comme moi. Candide était affligé de ces discours; il
+respectait Homère, il aimait un peu Milton. Hélas! dit-il tout bas à Martin,
+j’ai bien peur que cet homme-ci n’ait un souverain mépris pour nos poètes
+allemands. Il n’y aurait pas grand mal à cela, dit Martin. Oh! quel homme
+supérieur! disait encore Candide entre ses dents, quel grand génie que ce
+Pococurante! rien ne peut lui plaire.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[4] Voyez ce que Voltaire dit du <i>Paradis perdu</i> de Milton, dans le
+chapitre IX de l’<i> Essai sur la poésie épique</i>, imprimé dans le tome X, à
+la suite de la <i>Henriade</i>. B.
+</p>
+
+<p>
+Après avoir fait ainsi la revue de tous les livres, ils descendirent dans le
+jardin. Candide en loua toutes les beautés. Je ne sais rien de si mauvais goût,
+dit le maître; nous n’avons ici que des colifichets: mais je vais dès demain en
+faire planter un d’un dessin plus noble.
+</p>
+
+<p>
+Quand les deux curieux eurent pris congé de son excellence: Or çà, dit Candide
+à Martin, vous conviendrez que voilà le plus heureux de tous les hommes, car il
+est au-dessus de tout ce qu’il possède. Ne voyez-vous pas, dit Martin, qu’il
+est dégoûté de tout ce qu’il possède? Platon a dit, il y a long-temps, que les
+meilleurs estomacs ne sont pas ceux qui rebutent tous les aliments. Mais, dit
+Candide, n’y a-t-il pas du plaisir à tout critiquer, à sentir des défauts où
+les autres hommes croient voir des beautés? C’est-à-dire, reprit Martin, qu’il
+y a du plaisir à n’avoir pas de plaisir? Oh bien! dit Candide, il n’y a donc
+d’heureux que moi, quand je reverrai mademoiselle Cunégonde. C’est toujours
+bien fait d’espérer, dit Martin.
+</p>
+
+<p>
+Cependant les jours, les semaines, s’écoulaient; Cacambo ne revenait point, et
+Candide était si abîmé dans sa douleur, qu’il ne fit pas même réflexion que
+Paquette et frère Giroflée n’étaient pas venus seulement le remercier.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap26"></a>CHAPITRE XXVI.<br/>
+D’un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et qui ils
+étaient.</h2>
+
+<p>
+Un soir que Candide, suivi de Martin, allait se mettre à table avec les
+étrangers qui logeaient dans la même hôtellerie, un homme à visage couleur de
+suie l’aborda par derrière, et, le prenant par le bras, lui dit: Soyez prêt à
+partir avec nous, n’y manquez pas. Il se retourne, et voit Cacambo. Il n’y
+avait que la vue de Cunégonde qui pût l’étonner et lui plaire davantage. Il fut
+sur le point de devenir fou de joie. Il embrasse son cher ami. Cunégonde est
+ici, sans doute? où est-elle? Mène-moi vers elle, que je meure de joie avec
+elle. Cunégonde n’est point ici, dit Cacambo, elle est à Constantinople. Ah
+ciel! à Constantinople! mais fût-elle à la Chine, j’y vole, partons. Nous
+partirons après souper, reprit Cacambo; je ne peux vous en dire davantage; je
+suis esclave, mon maître m’attend; il faut que j’aille le servir à table: ne
+dites mot, soupez, et tenez-vous prêt.
+</p>
+
+<p>
+Candide, partagé entre la joie et la douleur, charmé d’avoir revu son agent
+fidèle, étonné de le voir esclave, plein de l’idée de retrouver sa maîtresse,
+le coeur agité, l’esprit bouleversé, se mit à table avec Martin, qui voyait de
+sang froid toutes ces aventures, et avec six étrangers, qui étaient venus
+passer le carnaval à Venise.
+</p>
+
+<p>
+Cacambo, qui versait à boire à l’un de ces six étrangers, s’approcha de
+l’oreille de son maître, sur la fin du repas, et lui dit: Sire, votre majesté
+partira quand elle voudra, le vaisseau est prêt. Ayant dit ces mots, il sortit.
+Les convives étonnés se regardaient sans proférer une seule parole, lorsqu’un
+autre domestique s’approchant de son maître, lui dit: Sire, la chaise de votre
+majesté est à Padoue, et la barque est prête. Le maître fit un signe, et le
+domestique partit. Tous les convives se regardèrent encore, et la surprise
+commune redoubla. Un troisième valet s’approchant aussi d’un troisième
+étranger, lui dit: Sire, croyez-moi, votre majesté ne doit pas rester ici plus
+long-temps, je vais tout préparer; et aussitôt il disparut.
+</p>
+
+<p>
+Candide et Martin ne doutèrent pas alors que ce ne fût une mascarade du
+carnaval. Un quatrième domestique dit au quatrième maître: Votre majesté
+partira quand elle voudra, et sortit comme les autres. Le cinquième valet en
+dit autant au cinquième maître. Mais le sixième valet parla différemment au
+sixième étranger qui était auprès de Candide; il lui dit: Ma foi, sire, on ne
+veut plus faire crédit à votre majesté ni à moi non plus, et nous pourrions
+bien être coffrés cette nuit vous et moi; je vais pourvoir à mes affaires:
+adieu.
+</p>
+
+<p>
+Tous les domestiques ayant disparu, les six étrangers, Candide, et Martin,
+demeurèrent dans un profond silence. Enfin Candide le rompit: Messieurs,
+dit-il, voilà une singulière plaisanterie. Pourquoi êtes-vous tous rois? pour
+moi, je vous avoue que ni moi ni Martin nous ne le sommes.
+</p>
+
+<p>
+Le maître de Cacambo prit alors gravement la parole, et dit en italien: Je ne
+suis point plaisant, je m’appelle Achmet III[1]; j’ai été grand-sultan
+plusieurs années; je détrônai mon frère; mon neveu m’a détrôné; on a coupé le
+cou à mes vizirs; j’achève ma vie dans le vieux sérail; mon neveu le
+grand-sultan Mahmoud me permet de voyager quelquefois pour ma santé; et je suis
+venu passer le carnaval à Venise.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] Achmet III, dont il est parlé dans l’<i>Histoire de Charles XII</i> et dans
+l’<i>Histoire de Russie sous Pierre-le-Grand</i>, avait été déposé en 1730; il
+est mort en 1736. B.
+</p>
+
+<p>
+Un jeune homme qui était auprès d’Achmet parla après lui, et dit: Je m’appelle
+Ivan[2]; j’ai été empereur de toutes les Russies; j’ai été détrôné au berceau;
+mon père et ma mère ont été enfermés; on m’a élevé en prison; j’ai quelquefois
+la permission de voyager, accompagné de ceux qui me gardent; et je suis venu
+passer le carnaval à Venise.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[2] Ivan, né en 1730, détrôné la même année, emprisonné, et enfin poignardé en
+1762. B,
+</p>
+
+<p>
+Le troisième dit: Je suis Charles-Édouard[3], roi d’Angleterre; mon père m’a
+cédé ses droits au royaume; j’ai combattu pour les soutenir; on a arraché le
+coeur à huit cents de mes partisans, et on leur en a battu les joues; j’ai été
+mis en prison; je vais à Rome faire une visite au roi mon père, détrôné ainsi
+que moi et mon grand-père; et je suis venu passer le carnaval à Venise.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[3] Sur Charles-Édouard, voyez, tome XXI, le chapitre XXXV du <i>Précis du
+Siècle de Louis XV</i>. B.
+</p>
+
+<p>
+Le quatrième prit alors la parole et dit: Je suis roi des Polaques; le sort de
+la guerre m’a privé de mes états héréditaires[4]; mon père a éprouvé les mêmes
+revers; je me résigne à la Providence comme le sultan Achmet, l’empereur Ivan,
+et le roi Charles-Édouard, à qui Dieu donne une longue vie; et je suis venu
+passer le carnaval à Venise.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[4] Auguste, électeur de Saxe et roi de Pologne, chassé de ses états
+héréditaires pendant la guerre de 1756, se réfugia en Pologne: voyez, tome XXI,
+le chapitre XXXII du <i>Précis du Siècle de Louis XV</i>; il est mort en 1763.
+B.
+</p>
+
+<p>
+Le cinquième dit; Je suis aussi roi des Polaques[5]; j’ai perdu mon royaume
+deux fois; mais la Providence m’a donné un autre état dans lequel j’ai fait
+plus de bien que tous les rois des Sarmates ensemble n’en ont jamais pu faire
+sur les bords de la Vistule. Je me résigne aussi à la Providence; et je suis
+venu passer le carnaval à Venise.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[5] Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV: voyez, tome XXI, le chapitre IV
+du <i>Précis du Siècle de Louis XV</i>; il est mort en 1763. B.
+</p>
+
+<p>
+Il restait au sixième monarque à parler. Messieurs, dit-il, je ne suis pas si
+grand seigneur que vous; mais enfin j’ai été roi tout comme un autre; je suis
+Théodore[6]; on m’a élu roi en Corse; on m’a appelé <i>Votre Majesté</i>, et à
+présent à peine m’appelle-t-on <i>Monsieur</i>; j’ai fait frapper de la
+monnaie, et je ne possède pas un denier; j’ai eu deux secrétaires d’état, et
+j’ai à peine un valet; je me suis vu sur un trône, et j’ai long-temps été à
+Londres en prison sur la paille; j’ai bien peur d’être traité de même ici,
+quoique je sois venu, comme vos majestés, passer le carnaval à Venise.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[6] Sur le roi de Corse, Théodore, mort le 2 décembre 1756, voyez tome XXI, le
+chapitre XL du <i>Précis du Siècle de Louis XV</i>. B.
+</p>
+
+<p>
+Les cinq autres rois écoutèrent ce discours avec une noble compassion. Chacun
+d’eux donna vingt sequins au roi Théodore pour avoir des habits et des
+chemises; Candide lui fit présent d’un diamant de deux mille sequins. Quel est
+donc, disaient les cinq rois, cet homme qui est en état de donner cent fois
+autant que chacun de nous, et qui le donne? Etes-vous roi aussi, monsieur?—Non,
+messieurs, et n’en ai nulle envie.
+</p>
+
+<p>
+Dans l’instant qu’on sortait de table, il arriva dans la même hôtellerie quatre
+altesses sérénissimes qui avaient aussi perdu leurs états par le sort de la
+guerre, et qui venaient passer le reste du carnaval à Venise; mais Candide ne
+prit pas seulement garde à ces nouveaux venus. Il n’était occupé que d’aller
+trouver sa chère Cunégonde à Constantinople.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap27"></a>CHAPITRE XXVII.<br/>
+Voyage de Candide à Constantinople.</h2>
+
+<p>
+Le fidèle Cacambo avait déjà obtenu du patron turc qui allait reconduire le
+sultan Achmet à Constantinople qu’il recevrait Candide et Martin sur son bord.
+L’un et l’autre s’y rendirent après s’être prosternés devant sa misérable
+hautesse. Candide, chemin fesant, disait à Martin: Voilà pourtant six rois
+détrônés avec qui nous avons soupé! et encore dans ces six rois il y en a un à
+qui j’ai fait l’aumône. Peut-être y a-t-il beaucoup d’autres princes plus
+infortunés. Pour moi, je n’ai perdu que cent moutons, et je vole dans les bras
+de Cunégonde. Mon cher Martin, encore une fois, Pangloss avait raison, tout est
+bien. Je le souhaite, dit Martin. Mais, dit Candide, voilà une aventure bien
+peu vraisemblable que nous avons eue à Venise. On n’avait jamais vu ni ouï
+conter que six rois détrônés soupassent ensemble au cabaret. Cela n’est pas
+plus extraordinaire, dit Martin, que la plupart des choses qui nous sont
+arrivées. Il est très commun que des rois soient détrônés; et à l’égard de
+l’honneur que nous avons eu de souper avec eux, c’est une bagatelle qui ne
+mérite pas notre attention. Qu’importé avec qui l’on soupe, pourvu qu’on fasse
+bonne chère?
+</p>
+
+<p>
+A peine Candide fut-il dans le vaisseau, qu’il sauta au cou de son ancien
+valet, de son ami Cacambo. Eh bien! lui dit-il, que fait Cunégonde? est-elle
+toujours un prodige de beauté? m’aime-t-elle toujours? comment se porte-t-elle?
+Tu lui as, sans doute, acheté un palais à Constantinople?
+</p>
+
+<p>
+Mon cher maître, répondit Cacambo, Cunégonde lave les écuelles sur le bord de
+la Propontide, chez un prince qui a très peu d’écuelles; elle est esclave dans
+la maison d’un ancien souverain, nommé Ragotski[1], à qui le Grand-Turc donne
+trois écus par jour dans son asile; mais, ce qui est bien plus triste, c’est
+qu’elle a perdu sa beauté, et qu’elle est devenue horriblement laide. Ah! belle
+ou laide, dit Candide, je suis honnête homme, et mon devoir est de l’aimer
+toujours. Mais comment peut-elle être réduite à un état si abject avec les cinq
+ou six millions que tu avais emportés? Bon, dit Cacambo, ne m’en a-t-il pas
+fallu donner deux au senor don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenès, y
+Lampourdos, y Souza, gouverneur de Buénos-Ayres, pour avoir la permission de
+reprendre mademoiselle Cunégonde? et un pirate ne nous a-t-il pas bravement
+dépouillés de tout le reste? Ce pirate ne nous a-t-il pas menés au cap de
+Matapan, à Milo, à Nicarie, à Samos, à Petra, aux Dardanelles, à Marmara, à
+Scutari? Cunégonde et la vieille servent chez ce prince dont je vous ai parlé,
+et moi je suis esclave du sultan détrôné. Que d’épouvantables calamités
+enchaînées les unes aux autres! dit Candide. Mais, après tout, j’ai encore
+quelques diamants; je délivrerai aisément Cunégonde. C’est bien dommage qu’elle
+soit devenue si laide.
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] Voltaire a parlé de Ragotski dans le chap. XXII du <i>Siècle de Louis
+XIV</i>; voyez tome XX. Ragotski est mort en 1785. B.
+</p>
+
+<p>
+Ensuite, se tournant vers Martin: Que pensez-vous, dit-il, qui soit le plus à
+plaindre, de l’empereur Achmet, de l’empereur Ivan, du roi Charles-Édouard, ou
+de moi? Je n’en sais rien, dit Martin; il faudrait que je fusse dans vos coeurs
+pour le savoir. Ah! dit Candide, si Pangloss était ici, il le saurait, et nous
+l’apprendrait. Je ne sais, dit Martin, avec quelles balances votre Pangloss
+aurait pu peser les infortunes des hommes, et apprécier leurs douleurs. Tout ce
+que je présume c’est qu’il y a des millions d’hommes sur la terre cent fois
+plus à plaindre que le roi Charles-Édouard, l’empereur Ivan, et le sultan
+Achmet. Cela pourrait bien être, dit Candide.
+</p>
+
+<p>
+On arriva en peu de jours sur le canal de la mer Noire. Candide commença par
+racheter Cacambo fort cher; et, sans perdre de temps, il se jeta dans une
+galère, avec ses compagnons, pour aller sur le rivage de la Propontide chercher
+Cunégonde, quelque laide qu’elle pût être.
+</p>
+
+<p>
+Il y avait dans la chiourme deux forçats qui ramaient fort mal, et à qui le
+levanti patron appliquait de temps en temps quelques coups de nerf de boeuf sur
+leurs épaules nues; Candide, par un mouvement naturel, les regarda plus
+attentivement que les autres galériens, et s’approcha d’eux avec pitié.
+Quelques traits de leurs visages défigurés lui parurent avoir un peu de
+ressemblance avec Pangloss et avec ce malheureux jésuite, ce baron, ce frère de
+mademoiselle Cunégonde. Cette idée l’émut et l’attrista. Il les considéra
+encore plus attentivement. En vérité, dit-il à Cacambo, si je n’avais pas vu
+pendre maître Pangloss, et si je n’avais pas eu le malheur de tuer le baron, je
+croirais que ce sont eux qui rament dans cette galère.
+</p>
+
+<p>
+Au nom du baron et de Pangloss les deux forçats poussèrent un grand cri,
+s’arrêtèrent sur leur banc, et laissèrent tomber leurs rames. Le levanti patron
+accourait sur eux, et les coups de nerf de boeuf redoublaient. Arrêtez!
+arrêtez! seigneur, s’écria Candide; je vous donnerai tant, d’argent que vous
+voudrez. Quoi! c’est Candide! disait l’un des forçats; quoi! c’est Candide!
+disait l’autre. Est-ce un songe? dit Candide; veille-je? suis-je dans cette
+galère? Est-ce là monsieur le baron, que j’ai tué? est-ce là maître Pangloss,
+que j’ai vu pendre?
+</p>
+
+<p>
+C’est nous-mêmes, c’est nous-mêmes, répondaient-ils. Quoi! c’est là ce grand
+philosophe? disait Martin. Eh! monsieur le levanti patron, dit Candide, combien
+voulez-vous d’argent pour la rançon de M. de Thunder-ten-tronckh, un des
+premiers barons de l’empire, et de M. Pangloss, le plus profond métaphysicien
+d’Allemagne? Chien de chrétien, répondit le levanti patron, puisque ces deux
+chiens de forçats chrétiens sont des barons et des métaphysiciens, ce qui est
+sans doute une grande dignité dans leur pays, tu m’en donneras cinquante mille
+sequins. Vous les aurez, monsieur; remenez-moi comme un éclair à
+Constantinople, et vous serez payé sur-le-champ. Mais non, menez-moi chez
+mademoiselle Cunégonde. Le levanti patron, sur la première offre de Candide,
+avait déjà tourné la proue vers la ville, et il fesait ramer plus vite qu’un
+oiseau ne fend les airs.
+</p>
+
+<p>
+Candide embrassa cent fois le baron et Pangloss. Et comment ne vous ai-je pas
+tué, mon cher baron? et mon cher Pangloss, comment êtes-vous en vie, après
+avoir été pendu? et pourquoi êtes-vous tous deux aux galères en Turquie? Est-il
+bien vrai que ma chère soeur soit dans ce pays? disait le baron. Oui, répondait
+Cacambo. Je revois donc mon cher Candide! s’écriait Pangloss. Candide leur
+présentait Martin et Cacambo. Ils s’embrassaient tous; ils parlaient tous
+à-la-fois. La galère volait, ils étaient déjà dans le port. On fit venir un
+Juif, à qui Candide vendit pour cinquante mille sequins un diamant de la valeur
+de cent mille, et qui lui jura par Abraham qu’il n’en pouvait donner davantage.
+Il paya incontinent la rançon du baron et de Pangloss. Celui-ci se jeta aux
+pieds de son libérateur, et les baigna de larmes; l’autre le remercia par un
+signe de tête, et lui promit de lui rendre cet argent à la première occasion.
+Mais est-il bien possible que ma soeur soit en Turquie? disait-il. Rien n’est
+si possible, reprit Cacambo, puisqu’elle écure la vaisselle chez un prince de
+Transylvanie. On fit aussitôt venir deux Juifs; Candide vendit encore des
+diamants; et ils repartirent tous dans une autre galère pour aller délivrer
+Cunégonde.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap28"></a>CHAPITRE XXVIII.<br/>
+Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à Martin, etc.</h2>
+
+<p>
+Pardon, encore une fois, dit Candide au baron; pardon, mon révérend père, de
+vous avoir donné un grand coup d’épée au travers du corps. N’en parlons plus,
+dit le baron; je fus un peu trop vif, je l’avoue; mais puisque vous voulez
+savoir par quel hasard vous m’avez vu aux galères, je vous dirai qu’après avoir
+été guéri de ma blessure par le frère apothicaire du collège, je fus attaqué et
+enlevé par un parti espagnol; on me mit en prison à Buénos-Ayres dans le temps
+que ma soeur venait d’en partir. Je demandai à retourner à Rome auprès du père
+général. Je fus nommé pour aller servir d’aumônier à Constantinople auprès de
+monsieur l’ambassadeur de France. Il n’y avait pas huit jours que j’étais entré
+en fonction, quand je trouvai sur le soir un jeune icoglan très bien fait. Il
+fesait fort chaud: le jeune homme voulut se baigner; je pris cette occasion de
+me baigner aussi. Je ne savais pas que ce fût un crime capital pour un chrétien
+d’être trouvé tout nu avec un jeune musulman. Un cadi me fit donner cent coups
+de bâton sous la plante des pieds, et me condamna aux galères. Je ne crois pas
+qu’on ait fait une plus horrible injustice. Mais je voudrais bien savoir
+pourquoi ma soeur est dans la cuisine d’un souverain de Transylvanie réfugié
+chez les Turcs.
+</p>
+
+<p>
+Mais vous, mon cher Pangloss, dit Candide, comment se peut-il que je vous
+revoie? Il est vrai, dit Pangloss, que vous m’avez vu pendre; je devais
+naturellement être brûlé mais vous vous souvenez qu’il plut à verse lorsqu’on
+allait me cuire: l’orage fut si violent qu’on désespéra d’allumer le feu; je
+fus pendu, parcequ’on ne put mieux faire: un chirurgien acheta mon corps,
+m’emporta chez lui, et me disséqua. Il me fit d’abord une incision cruciale
+depuis le nombril jusqu’à la clavicule. On ne pouvait pas avoir été plus mal
+pendu que je l’avais été. L’exécuteur des hautes oeuvres de la sainte
+inquisition, lequel était sous-diacre, brûlait à la vérité les gens à
+merveille, mais il n’était pas accoutumé à pendre: la corde était mouillée et
+glissa mal, elle fut mal nouée; enfin je respirais encore: l’incision cruciale
+me fit jeter un si grand cri, que mon chirurgien tomba à la renverse; et
+croyant qu’il disséquait le diable, il s’enfuit en mourant de peur, et tomba
+encore sur l’escalier en fuyant. Sa femme accourut au bruit d’un cabinet
+voisin: elle me vit sur la table étendu avec mon incision cruciale; elle eut
+encore plus de peur que son mari, s’enfuit, et tomba sur lui. Quand ils furent
+un peu revenus à eux, j’entendis la chirurgienne qui disait au chirurgien: Mon
+bon, de quoi vous avisez-vous aussi de disséquer un hérétique? ne savez-vous
+pas que le diable est toujours dans le corps de ces gens-là? je vais vite
+chercher un prêtre pour l’exorciser. Je frémis à ce propos, et je ramassai le
+peu de forces qui me restaient pour crier: Ayez pitié de moi! Enfin le barbier
+portugais s’enhardit: il recousit ma peau; sa femme même eut soin de moi; je
+fus sur pied au bout de quinze jours. Le barbier me trouva une condition, et me
+fit laquais d’un chevalier de Malte qui allait à Venise: mais mon maître
+n’ayant pas de quoi me payer, je me mis au service d’un marchand vénitien, et
+je le suivis à Constantinople.
+</p>
+
+<p>
+Un jour il me prit fantaisie d’entrer dans une mosquée; il n’y avait qu’un
+vieux iman et une jeune dévote très jolie qui disait ses patenôtres; sa gorge
+était toute découverte: elle avait entre ses deux tétons un beau bouquet de
+tulipes, de roses, d’anémones, de renoncules, d’hyacinthes, et d’oreilles
+d’ours: elle laissa tomber son bouquet; je le ramassai, et je le lui remis avec
+un empressement très respectueux. Je fus si long-temps à le lui remettre, que
+l’iman se mit en colère, et voyant que j’étais chrétien, il cria à l’aide. On
+me mena chez le cadi, qui me fit donner cent coups de latte sous la plante des
+pieds, et m’envoya aux galères. Je fus enchaîné précisément dans la même galère
+et au même banc que monsieur le baron. Il y avait dans cette galère quatre
+jeunes gens de Marseille, cinq prêtres napolitains, et deux moines de Corfou,
+qui nous dirent que de pareilles aventures arrivaient tous les jours. Monsieur
+le baron prétendait qu’il avait essuyé une plus grande injustice que moi: je
+prétendais, moi, qu’il était beaucoup plus permis de remettre un bouquet sur la
+gorge d’une femme que d’être tout nu avec un icoglan. Nous disputions sans
+cesse, et nous recevions vingt coups de nerf de boeuf par jour, lorsque
+l’enchaînement des événements de cet univers vous a conduit dans notre galère,
+et que vous nous avez rachetés.
+</p>
+
+<p>
+Eh bien! mon cher Pangloss, lui dit Candide, quand vous avez été pendu,
+disséqué, roué de coups, et que vous avez ramé aux galères, avez-vous toujours
+pensé que tout allait le mieux du monde? Je suis toujours de mon premier
+sentiment, répondit Pangloss; car enfin je suis philosophe; il ne me convient
+pas de me dédire, Leibnitz ne pouvant pas avoir tort, et l’harmonie préétablie
+étant d’ailleurs la plus belle chose du monde, aussi bien que le plein et la
+matière subtile.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap29"></a>CHAPITRE XXIX.<br/>
+Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille.</h2>
+
+<p>
+Pendant que Candide, le baron, Pangloss, Martin, et Cacambo, contaient leurs
+aventures, qu’ils raisonnaient sur les événements contingents ou non
+contingents de cet univers, qu’ils disputaient sur les effets et les causes,
+sur le mal moral et sur le mal physique, sur la liberté et la nécessité, sur
+les consolations que l’on peut éprouver lorsqu’on est aux galères en Turquie,
+ils abordèrent sur le rivage de la Propontide, à la maison du prince de
+Transylvanie. Les premiers objets qui se présentèrent furent Cunégonde et la
+vieille, qui étendaient des serviettes sur des ficelles pour les faire sécher.
+</p>
+
+<p>
+Le baron pâlit à cette vue. Le tendre amant Candide en voyant sa belle
+Cunégonde rembrunie, les yeux éraillés, la gorge sèche, les joues ridées, les
+bras rouges et écaillés, recula trois pas, saisi d’horreur, et avança ensuite
+par bon procédé. Elle embrassa Candide et son frère: on embrassa la vieille:
+Candide les racheta toutes deux.
+</p>
+
+<p>
+Il y avait une petite métairie dans le voisinage; la vieille proposa à Candide
+de s’en accommoder, en attendant que toute la troupe eût une meilleure
+destinée. Cunégonde ne savait pas qu’elle était enlaidie, personne ne l’en
+avait avertie: elle fit souvenir Candide de ses promesses avec un ton si
+absolu, que le bon Candide n’osa pas la refuser. Il signifia donc au baron
+qu’il allait se marier avec sa soeur. Je ne souffrirai jamais, dit le baron,
+une telle bassesse de sa part, et une telle insolence de la vôtre; cette
+infamie ne me sera jamais reprochée: les enfants de ma soeur ne pourraient
+entrer dans les chapitres d’Allemagne. Non, jamais ma soeur n’épousera qu’un
+baron de l’empire. Cunégonde se jeta à ses pieds, et les baigna de larmes; il
+fut inflexible. Maître fou, lui dit Candide, je t’ai réchappé des galères, j’ai
+payé ta rançon, j’ai payé celle de ta soeur; elle lavait ici des écuelles, elle
+est laide, j’ai la bonté d’en faire ma femme; et tu prétends encore t’y
+opposer! je te retuerais si j’en croyais ma colère. Tu peux me tuer encore, dit
+le baron, mais tu n’épouseras pas ma soeur de mon vivant.
+</p>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<h2><a name="chap30"></a>CHAPITRE XXX.<br/>
+Conclusion.</h2>
+
+<p>
+Candide, dans le fond de son coeur, n’avait aucune envie d’épouser Cunégonde;
+mais l’impertinence extrême du baron le déterminait à conclure le mariage; et
+Cunégonde le pressait si vivement qu’il ne pouvait s’en dédire. Il consulta
+Pangloss, Martin, et le fidèle Cacambo. Pangloss fit un beau mémoire par lequel
+il prouvait que le baron n’avait nul droit sur sa soeur, et qu’elle pouvait,
+selon toutes les lois de l’empire, épouser Candide de la main gauche. Martin
+conclut à jeter le baron dans la mer; Cacambo décida qu’il fallait le rendre au
+levanti patron, et le remettre aux galères, après quoi on l’enverrait à Rome au
+père général par le premier vaisseau. L’avis fut trouvé fort bon; la vieille
+l’approuva; on n’en dit rien à sa soeur; la chose fut exécutée pour quelque
+argent, et on eut le plaisir d’attraper un jésuite, et de punir l’orgueil d’un
+baron allemand.
+</p>
+
+<p>
+Il était tout naturel d’imaginer qu’après tant de désastres, Candide marié avec
+sa maîtresse, et vivant avec le philosophe Pangloss, le philosophe Martin, le
+prudent Cacambo, et la vieille, ayant d’ailleurs rapporté tant de diamants de
+la patrie des anciens Incas, mènerait la vie du monde la plus agréable; mais il
+fut tant friponné par les Juifs, qu’il ne lui resta plus rien que sa petite
+métairie; sa femme devenant tous les jours plus laide devint acariâtre et
+insupportable: la vieille était infirme, et fut encore de plus mauvaise humeur
+que Cunégonde. Cacambo, qui travaillait au jardin, et qui allait vendre des
+légumes à Constantinople, était excédé de travail, et maudissait sa destinée.
+Pangloss était au désespoir de ne pas briller dans quelque université
+d’Allemagne. Pour Martin, il était fermement persuadé qu’on est également mal
+partout; il prenait les choses en patience. Candide, Martin, et Pangloss,
+disputaient quelquefois de métaphysique et de morale. On voyait souvent passer
+sous les fenêtres de la métairie des bateaux chargés d’effendis, de bachas, de
+cadis, qu’on envoyait en exil à Lemnos, à Mytilène, à Erzeroum: on voyait venir
+d’autres cadis, d’autres bachas, d’autres effendis, qui prenaient la place des
+expulsés, et qui étaient expulsés à leur tour: on voyait des têtes proprement
+empaillées qu’on allait présenter à la sublime Porte. Ces spectacles fesaient
+redoubler les dissertations; et quand on ne disputait pas, l’ennui était si
+excessif, que la vieille osa un jour leur dire: Je voudrais savoir lequel est
+le pire, ou d’être violée cent fois par des pirates nègres, d’avoir une fesse
+coupée, de passer par les baguettes chez les Bulgares, d’être fouetté et pendu
+dans un auto-da-fé, d’être disséqué, de ramer en galère, d’éprouver enfin
+toutes les misères par lesquelles nous avons tous passé, ou bien de rester ici
+à ne rien faire? C’est une grande question, dit Candide.
+</p>
+
+<p>
+Ce discours fit naître de nouvelles réflexions, et Martin surtout conclut que
+l’homme était né pour vivre dans les convulsions de l’inquiétude, ou dans la
+léthargie de l’ennui. Candide n’en convenait pas, mais il n’assurait rien.
+Pangloss avouait qu’il avait toujours horriblement souffert; mais ayant soutenu
+une fois que tout allait à merveille, il le soutenait toujours, et n’en croyait
+rien.
+</p>
+
+<p>
+Une chose acheva de confirmer Martin dans ses détestables principes, de faire
+hésiter plus que jamais Candide et d’embarrasser Pangloss. C’est qu’ils virent
+un jour aborder dans leur métairie Paquette et le frère Giroflée, qui étaient
+dans la plus extrême misère; ils avaient bien vite mangé leurs trois mille
+piastres, s’étaient quittés, s’étaient raccommodés, s’étaient brouillés,
+avaient été mis en prison; s’étaient enfuis, et enfin frère Giroflée s’était
+fait turc. Paquette continuait son métier partout, et n’y gagnait plus rien. Je
+l’avais bien prévu, dit Martin à Candide, que vos présents seraient bientôt
+dissipés, et ne les rendraient que plus misérables. Vous avez regorgé de
+millions de piastres, vous et Cacambo, et vous n’êtes pas plus heureux que
+frère Giroflée et Paquette. Ah! ah! dit Pangloss à Paquette, le ciel vous
+ramène donc ici parmi nous. Ma pauvre enfant! savez-vous bien que vous m’avez
+coûté le bout du nez, un oeil, et une oreille? Comme vous voilà faite! eh!
+qu’est-ce que ce monde! Cette nouvelle aventure les engagea à philosopher plus
+que jamais.
+</p>
+
+<p>
+Il y avait dans le voisinage un derviche très fameux qui passait pour le
+meilleur philosophe de la Turquie; ils allèrent le consulter; Pangloss porta la
+parole, et lui dit: Maître, nous venons vous prier de nous dire pourquoi un
+aussi étrange animal que l’homme a été formé.
+</p>
+
+<p>
+De quoi te mêles-tu? lui dit le derviche; est-ce là ton affaire? Mais, mon
+révérend père, dit Candide, il y a horriblement de mal sur la terre.
+Qu’importé, dit le derviche, qu’il y ait du mal ou du bien? quand sa hautesse
+envoie un vaisseau en Égypte, s’embarrasse-t-elle si les souris qui sont dans
+le vaisseau sont à leur aise ou non? Que faut-il donc faire? dit Pangloss. Te
+taire, dit le derviche. Je me flattais, dit Pangloss, de raisonner un peu avec
+vous des effets et des causes, du meilleur des mondes possibles, de l’origine
+du mal, de la nature de l’âme, et de l’harmonie préétablie. Le derviche, à ces
+mots, leur ferma la porte au nez.
+</p>
+
+<p>
+Pendant cette conversation, la nouvelle s’était répandue qu’on venait
+d’étrangler à Constantinople deux vizirs du banc et le muphti, et qu’on avait
+empalé plusieurs de leurs amis. Cette catastrophe fesait partout un grand bruit
+pendant quelques heures. Pangloss, Candide, et Martin, en retournant à la
+petite métairie, rencontrèrent un bon vieillard qui prenait le frais à sa porte
+sous un berceau d’orangers. Pangloss, qui était aussi curieux que raisonneur,
+lui demanda comment se nommait le muphti qu’on venait d’étrangler. Je n’en sais
+rien, répondit le bon-homme, et je n’ai jamais su le nom d’aucun muphti ni
+d’aucun vizir. J’ignore absolument l’aventure dont vous me parlez; je présume
+qu’en général ceux qui se mêlent des affaires publiques périssent quelquefois
+misérablement, et qu’ils le méritent; mais je ne m’informe jamais de ce qu’on
+fait à Constantinople; je me contente d’y envoyer vendre les fruits du jardin
+que je cultive. Ayant dit ces mots, il fit entrer les étrangers dans sa maison;
+ses deux filles et ses deux fils leur présentèrent plusieurs sortes de sorbets
+qu’ils fesaient eux-mêmes, du kaïmak piqué d’écorces de cédrat confit, des
+oranges, des citrons, des limons, des ananas, des dattes, des pistaches, du
+café de Moka qui n’était point mêlé avec le mauvais café de Batavia et des
+îles. Après quoi les deux filles de ce bon musulman parfumèrent les barbes de
+Candide, de Pangloss, et de Martin.
+</p>
+
+<p>
+Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre? Je n’ai
+que vingt arpents, répondit le Turc; je les cultive avec mes enfants; le
+travail éloigne de nous trois grands maux, l’ennui, le vice, et le besoin.
+</p>
+
+<p>
+Candide en retournant dans sa métairie fit de profondes réflexions sur le
+discours du Turc. Il dit à Pangloss et à Martin: Ce bon vieillard me paraît
+s’être fait un sort bien préférable à celui des six rois avec qui nous avons eu
+l’honneur de souper. Les grandeurs, dit Pangloss, sont fort dangereuses, selon
+le rapport de tous les philosophes; car enfin Églon, roi des Moabites, fut
+assassiné par Aod; Absalon fut pendu par les cheveux et percé de trois dards;
+le roi Nadab, fils de Jéroboam, fut tué par Baasa; le roi Éla, par Zambri;
+Ochosias, par Jéhu; Athalie, par Joïada; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias,
+furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, Darius, Denys de
+Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste, César, Pompée, Néron,
+Othon, Vitellius, Domitien, Richard II d’Angleterre, Édouard II, Henri VI,
+Richard III, Marie Stuart, Charles Ier, les trois Henri de France, l’empereur
+Henri IV? Vous savez….. Je sais aussi, dit Candide, qu’il faut cultiver notre
+jardin. Vous avez raison, dit Pangloss; car, quand l’homme fut mis dans le
+jardin d’Éden, il y fut mis <i>ut operaretur eum</i>, pour qu’il travaillât; ce
+qui prouve que l’homme n’est pas né pour le repos. Travaillons sans raisonner,
+dit Martin, c’est le seul moyen de rendre la vie supportable.
+</p>
+
+<p>
+Toute la petite société entra dans ce louable dessein; chacun se mit à exercer
+ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde était, à la vérité,
+bien laide; mais elle devint une excellente pâtissière; Paquette broda; la
+vieille eut soin du linge. Il n’y eut pas jusqu’à frère Giroflée qui ne rendît
+service; il fut un très bon menuisier, et même devint honnête homme: et
+Pangloss disait quelquefois à Candide: Tous les événements sont enchaînés dans
+le meilleur des mondes possibles; car enfin si vous n’aviez pas été chassé d’un
+beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l’amour de
+mademoiselle Cunégonde, si vous n’aviez pas été mis à l’inquisition, si vous
+n’aviez pas couru l’Amérique à pied, si vous n’aviez pas donné un bon coup
+d’épée au baron, si vous n’aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays
+d’Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches.
+Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin[1].
+</p>
+
+<p class="footnote">
+[1] Voyez, dans les <i>Mélanges</i>, année 1759, la <i>Lettre aux auteurs du
+Journal encyclopédique</i>, datée du Ier avril. B.
+</p>
+
+<h4> FIN DE CANDIDE.</h4>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CANDIDE, OU L’OPTIMISME ***</div>
+<div style='text-align:left'>
+
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
+goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
+</div>
+
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+</div>
+
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
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+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
+</div>
+
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+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
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+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
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+</div>
+
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+Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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+The Project Gutenberg EBook of Candide, by Voltaire
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: Candide
+
+Author: Voltaire
+
+Release Date: November, 2003 [Etext #4650]
+[This file was first posted on February 20, 2002]
+[Last updated: August 7, 2022]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CANDIDE ***
+
+
+The Project Gutenberg Etext of Candide
+by Voltaire
+(#6 in our series by Voltaire)
+
+***
+
+Produced by Carlo Traverso
+
+We thank the Bibliotheque Nationale de France that has made available
+the image files at www://gallica.bnf.fr, authorizing the preparation
+of the etext through OCR.
+
+Nous remercions la Bibliothèque Nationale de France qui a mis à
+dispositions les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donné
+l'authorization à les utilizer pour preparer ce texte.
+
+
+
+
+
+
+
+ OEUVRES
+
+ DE
+
+ VOLTAIRE.
+
+ TOME XXXIII
+
+ DE L' IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,
+
+ RUE JACOB, Nº 24.
+
+
+
+
+ OEUVRES
+
+ DE
+
+ VOLTAIRE
+
+ PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.
+
+ PAR M. BEUCHOT.
+
+ TOME XXXIII.
+
+ ROMANS. TOME I.
+
+ A PARIS,
+
+ CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,
+
+ RUE DE L'ÉPERON, Kº 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,
+
+ RUE DU BATTOIR, Nº 20.
+
+ MDCCCXXIX.
+
+
+
+ CANDIDE,
+
+ ou
+
+ L'OPTIMISME.
+
+
+
+Préface de l'Éditeur
+
+
+_Candide_ parut au plus tard en mars 1759. Le roi de Prusse en
+accuse réception par sa lettre du 28 du mois d'avril.
+
+Voltaire en avait envoyé le manuscrit à la duchesse de La
+Vallière, qui lui fit répondre qu'il aurait pu se passer d'y
+mettre tant d'indécences, et qu'un écrivain tel que lui n'avait
+pas besoin d'avoir recours à cette ressource pour se procurer des
+lecteurs.
+
+Beaucoup d'autres personnes furent scandalisées de _Candide_, et
+Voltaire désavoua cet ouvrage, qu'il appelle lui-même une
+coïonnerie. Il ne faut pas, au reste, prendre à la lettre son
+titre d'optimisme. L'optimisme, dit-il ailleurs[1], n'est qu'une
+fatalité désespérante.
+
+ [1] _Homélie sur l'athéisme_. Voyez les _Mélanges_, année
+ 1767; et aussi, tome XII, une des notes du troisième _Discours
+ sur l'homme_.
+
+
+Voltaire écrivit, sous le nom de Mead, une lettre relative à
+Candide, qui fut insérée dans le _Journal encyclopédique_, du 15
+juillet 1759: on la trouvera dans les Mélanges, à cette date.
+
+C'est à Thorel de Campigneulles, mort en 1809, qu'çn attribue
+une _Seconde partie de Candide_, publiée en 1761, et plusieurs
+fois réimprimée à la suite de l'ouvrage de Voltaire, comme étant
+de lui. On l'a même admise dans une édition intitulée:
+_Collection complète des Oeuvres de M, de Voltaire, 1764, in-12_.
+L'édition de Candide, 1778, avec des figures dessinées et gravées
+par Daniel Chodowicky, contient les deux parties.
+
+Le _Remercîment de Candide à M. de Voltaire_ (par Marconnay) est
+de 1760.
+
+Linguet publia, en 1766, la _Cacomonade, histoire politique et
+morale, traduite de l'allemand, du docteur Pangloss, par le
+docteur lui-même, depuis son retour de Constantinople_, 1766,
+in-12; nouvelle édition, augmentée d'une lettre du même auteur,
+1766, in-12. Un arrêt de la cour royale de Paris, du 16 novembre
+1822 (inséré dans le _Moniteur_ du 26 mars 1825), ordonne la
+destruction de la _Canonnade, ou Histoire du Mal de Naples, par
+Linguet_. Ce n'est pas la première fois que les ouvrages
+condamnés sont mal désignés dans les jugements. L'arrêt de la
+cour du parlement, du 6 août 1761, ordonne de lacérer et brûler
+le tome XIII du Commentaire de Salmeron, qui n'a que quatre
+volumes.
+
+_Candide en Danemarck, ou l'Optimisme des honnêtes gens_, est
+d'un auteur qu'on ne connaît pas.
+
+_Antoine Bernard et Rosalie, ou le Petit Candide_, a paru en
+1796, un volume in-i8.
+
+Le _Voyage de Candide fils au pays d'Eldorado, vers la fin du
+dix-huitième siècle, pour servir de suite aux aventures de M. son
+père_, an XI-1803, a deux volumes in-8º.
+
+Le chapitre XXVI de _Candide_ a été imité, en 1815, par Lemontey,
+dans un article intitulé: _Le Carnaval de Vénise_. J'ai renoncé
+à reproduire ce petit morceau, lorsque j'ai vu l'annonce des
+_Oeuvres de Lemonley_, où sans doute on le trouvera.
+
+J.-J. Rousseau prétendait[2] que c'est sa _Lettre sur la
+Providence_ qui a donné naissance à _Candide_; _Candide en est la
+réponse_. Voltaire en avait fait _une de deux pages où il bat la
+campagne, et Candide parut dix mois après_.
+
+ [2] Lettre de J. J. Rousseau au prince de Wirtemberg, du 11
+ mars 1764.
+
+
+Ce que Rousseau appelle sa _Lettre sur la Providence_, est sa
+lettre à Voltaire du 18 août 1756; la réponse de Voltaire est du
+21 septembre 1766; Candide ne vit le jour que vingt-sept à
+vingt-neuf mois plus tard.
+
+ ------
+
+Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres,
+sont de Voltaire.
+
+Les notes signées d'un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet
+et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de
+chacun.
+
+Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes
+des éditeurs de Kehl, en sont séparées par un--, et sont, comme
+mes notes, signées de l'initiale de mon nom.
+
+ BEUCHOT.
+
+4 octobre 1829.
+
+
+
+
+
+ CANDIDE,
+
+ ou
+
+ L'OPTIMISME,
+
+ TRADUIT DE L'ALLEMAND
+
+ DE M. LE DOCTEUR RALPH,
+
+ AVEC LES ADDITIONS
+
+ QU'ON A TROUVÉES DANS LA POCHE DU DOCTEUR, LORSQU'IL MOURUT
+
+ À MINDEN, L'AN DE GRÂCE 1759
+
+ 1759
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+Comment Candide fut élevé dans un beau château, et comment il fut
+chassé d'icelui.
+
+Il y avait en Vestphalie, dans le château de M. le baron de
+Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné
+les moeurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son âme.
+Il avait le jugement assez droit, avec l'esprit le plus simple;
+c'est, je crois, pour cette raison qu'on le nommait Candide. Les
+anciens domestiques de la maison soupçonnaient qu'il était fils
+de la soeur de monsieur le baron et d'un bon et honnête
+gentilhomme du voisinage, que cette demoiselle ne voulut jamais
+épouser parce qu'il n'avait pu prouver que soixante et onze
+quartiers, et que le reste de son arbre généalogique avait été
+perdu par l'injure du temps.
+
+Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la
+Westphalie, car son château avait une porte et des fenêtres. Sa
+grande salle même était ornée d'une tapisserie. Tous les chiens
+de ses basses-cours composaient une meute dans le besoin; ses
+palefreniers étaient ses piqueurs; le vicaire du village était
+son grand-aumônier. Ils l'appelaient tous monseigneur, et ils
+riaient quand il fesait des contes.
+
+Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante
+livres, s'attirait par là une très grande considération, et
+fesait les honneurs de la maison avec une dignité qui la rendait
+encore plus respectable. Sa fille Cunégonde, âgée de dix-sept
+ans, était haute en couleur, fraîche, grasse, appétissante. Le
+fils du baron paraissait en tout digne de son père. Le
+précepteur Pangloss[1] était l'oracle de la maison, et le petit
+Candide écoutait ses leçons avec toute la bonne foi de son âge et
+de son caractère.
+
+ [1] De _pan_, tout, et _glossa_, langue. B.
+
+
+Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il
+prouvait admirablement qu'il n'y a point d'effet sans cause, et
+que, dans ce meilleur des mondes possibles, le château de
+monseigneur le baron était le plus beau des châteaux, et madame
+la meilleure des baronnes possibles.
+
+Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être
+autrement; car tout étant fait pour une fin, tout est
+nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez
+ont été faits pour porter des lunettes; aussi avons-nous des
+lunettes[2]. Les jambes sont visiblement instituées pour être
+chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été
+formées pour être taillées et pour en faire des châteaux; aussi
+monseigneur a un très beau château: le plus grand baron de la
+province doit être le mieux logé; et les cochons étant faits pour
+être mangés, nous mangeons du porc toute l'année: par conséquent,
+ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise; il
+fallait dire que tout est au mieux.
+
+ [2] Voyez tome XXVII, page 528; et dans les _Mélanges_, année
+ 1738, le chapitre XI de la troisième partie des _Éléments de la
+ philosophie de Newton_; et année 1768, le chapitre X des
+ _Singularités de la nature_. B.
+
+
+Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment; car il
+trouvait mademoiselle Cunégonde extrêmement belle, quoiqu'il ne
+prît jamais la hardiesse de le lui dire. Il concluait qu'après
+le bonheur d'être né baron de Thunder-ten-tronckh, le second
+degré de bonheur était d'être mademoiselle Cunégonde; le
+troisième, de la voir tous les jours; et le quatrième, d'entendre
+maître Pangloss, le plus grand philosophe de la province, et par
+conséquent de toute la terre.
+
+Un jour Cunégonde, en se promenant auprès du château, dans le
+petit bois qu'on appelait parc, vit entre des broussailles le
+docteur Pangloss qui donnait une leçon de physique expérimentale
+à la femme de chambre de sa mère, petite brune très jolie et très
+docile. Comme mademoiselle Cunégonde avait beaucoup de
+disposition pour les sciences, elle observa, sans souffler, les
+expériences réitérées dont elle fut témoin; elle vit clairement
+la raison suffisante du docteur, les effets et les causes, et
+s'en retourna tout agitée, toute pensive, toute remplie du désir
+d'être savante, songeant qu'elle pourrait bien être la raison
+suffisante du jeune Candide, qui pouvait aussi être la sienne.
+
+Elle rencontra Candide en revenant au château, et rougit: Candide
+rougit aussi. Elle lui dit bonjour d'une voix entrecoupée; et
+Candide lui parla sans savoir ce qu'il disait. Le lendemain,
+après le dîner, comme on sortait de table, Cunégonde et Candide
+se trouvèrent derrière un paravent; Cunégonde laissa tomber son
+mouchoir, Candide le ramassa; elle lui prit innocemment la main;
+le jeune homme baisa innocemment la main de la jeune demoiselle
+avec une vivacité, une sensibilité, une grâce toute particulière;
+leurs bouches se rencontrèrent, leurs yeux s'enflammèrent, leurs
+genoux tremblèrent, leurs mains s'égarèrent. M. le baron de
+Thunder-ten-tronckh passa auprès du paravent, et voyant cette
+cause et cet effet, chassa Candide du château à grands coups de
+pied dans le derrière. Cunégonde s'évanouit: elle fut souffletée
+par madame la baronne dès qu'elle fut revenue à elle-même; et
+tout fut consterné dans le plus beau et le plus agréable des
+châteaux possibles.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Ce que devint Candide parmi les Bulgares.
+
+
+Candide, chassé du paradis terrestre, marcha longtemps sans
+savoir où, pleurant, levant les yeux au ciel, les tournant
+souvent vers le plus beau des châteaux qui renfermait la plus
+belle des baronnettes; il se coucha sans souper au milieu des
+champs entre deux sillons; la neige tombait à gros flocons.
+Candide, tout transi, se traîna le lendemain vers la ville
+voisine, qui s'appelle _Valdberghoff-trarbk-dikdorff_, n'ayant
+point d'argent, mourant de faim et de lassitude. Il s'arrêta
+tristement à la porte d'un cabaret. Deux hommes habillés de bleu
+le remarquèrent: Camarade, dit l'un, voilà un jeune homme très
+bien fait, et qui a la taille requise; ils s'avancèrent vers
+Candide et le prièrent à dîner très civilement.--Messieurs, leur
+dit Candide avec une modestie charmante, vous me faites beaucoup
+d'honneur, mais je n'ai pas de quoi payer mon écot.--Ah!
+monsieur, lui dit un des bleus, les personnes de votre figure et
+de votre mérite ne paient jamais rien: n'avez-vous pas cinq pieds
+cinq pouces de haut?--Oui, messieurs, c'est ma taille, dit-il en
+fesant la révérence.--Ah! monsieur, mettez-vous à table; non
+seulement nous vous défraierons, mais nous ne souffrirons jamais
+qu'un homme comme vous manque d'argent; les hommes ne sont faits
+que pour se secourir les uns les autres.--Vous avez raison, dit
+Candide; c'est ce que M. Pangloss m'a toujours dit, et je vois
+bien que tout est au mieux. On le prie d'accepter quelques écus,
+il les prend et veut faire son billet; on n'en veut point, on se
+met à table. N'aimez-vous pas tendrement?....--Oh! oui,
+répond-il, j'aime tendrement mademoiselle Cunégonde.--Non, dit
+l'un de ces messieurs, nous vous demandons si vous n'aimez pas
+tendrement le roi des Bulgares?--Point du tout, dit-il, car je ne
+l'ai jamais vu.--Comment! c'est le plus charmant des rois, et il
+faut boire à sa santé.--Oh! très volontiers, messieurs. Et il
+boit. C'en est assez, lui dit-on, vous voilà l'appui, le
+soutien, le défenseur, le héros des Bulgares; votre fortune est
+faite, et votre gloire est assurée. On lui met sur-le-champ les
+fers aux pieds, et on le mène au régiment. On le fait tourner à
+droite, à gauche, hausser la baguette, remettre la baguette,
+coucher en joue, tirer, doubler le pas, et on lui donne trente
+coups de bâton; le lendemain, il fait l'exercice un peu moins
+mal, et il ne reçoit que vingt coups; le surlendemain, on ne lui
+en donne que dix, et il est regardé par ses camarades comme un
+prodige.
+
+Candide, tout stupéfait, ne démêlait pas encore trop bien comment
+il était un héros. Il s'avisa un beau jour de printemps de
+s'aller promener, marchant tout droit devant lui, croyant que
+c'était un privilège de l'espèce humaine, comme de l'espèce
+animale, de se servir de ses jambes à son plaisir. Il n'eut pas
+fait deux lieues que voilà quatre autres héros de six pieds qui
+l'atteignent, qui le lient, qui le mènent dans un cachot. On lui
+demanda juridiquement ce qu'il aimait le mieux d'être fustigé
+trente-six fois par tout le régiment, ou de recevoir à-la-fois
+douze balles de plomb dans la cervelle. Il eut beau dire que les
+volontés sont libres, et qu'il ne voulait ni l'un ni l'autre, il
+fallut faire un choix; il se détermina, en vertu du don de Dieu
+qu'on nomme _liberté_, à passer trente-six fois par les
+baguettes; il essuya deux promenades. Le régiment était composé
+de deux mille hommes; cela lui composa quatre mille coups de
+baguette, qui, depuis la nuque du cou jusqu'au cul, lui
+découvrirent les muscles et les nerfs. Comme on allait procéder
+à la troisième course, Candide, n'en pouvant plus, demanda en
+grâce qu'on voulût bien avoir la bonté de lui casser la tête; il
+obtint cette faveur; on lui bande les yeux; on le fait mettre à
+genoux. Le roi des Bulgares passe dans ce moment, s'informe du
+crime du patient; et comme ce roi avait un grand génie, il
+comprit, par tout ce qu'il apprit de Candide, que c'était un
+jeune métaphysicien fort ignorant des choses de ce monde, et il
+lui accorda sa grâce avec une clémence qui sera louée dans tous
+les journaux et dans tous les siècles. Un brave chirurgien
+guérit Candide en trois semaines avec les émollients enseignés
+par Dioscoride. Il avait déjà un peu de peau et pouvait marcher,
+quand le roi des Bulgares livra bataille au roi des Abares.
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Comment Candide se sauva d'entre les Bulgares, et ce qu'il
+devint.
+
+
+Rien n'était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que
+les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les
+tambours, les canons; formaient une harmonie telle qu'il n'y en
+eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d'abord à peu près
+six mille hommes de chaque côté; ensuite la mousqueterie ôta du
+meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en
+infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison
+suffisante de la mort de quelques milliers d'hommes. Le tout
+pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide,
+qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu'il put
+pendant cette boucherie héroïque.
+
+Enfin, tandis que les deux rois fesaient chanter des _Te Deum_,
+chacun dans son camp, il prit le parti d'aller raisonner ailleurs
+des effets et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts
+et de mourants, et gagna d'abord un village voisin; il était en
+cendres: c'était un village abare que les Bulgares avaient brûlé,
+selon les lois du droit public. Ici des vieillards criblés de
+coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient
+leurs enfants à leurs mamelles sanglantes; là des filles
+éventrées après avoir assouvi les besoins naturels de quelques
+héros, rendaient les derniers soupirs; d'autres à demi brûlées
+criaient qu'on achevât de leur donner la mort. Des cervelles
+étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes
+coupés.
+
+Candide s'enfuit au plus vite dans un autre village: il
+appartenait à des Bulgares, et les héros abares l'avaient traité
+de même. Candide, toujours marchant sur des membres palpitants
+ou à travers des ruines, arriva enfin hors du théâtre de la
+guerre, portant quelques petites provisions dans son bissac, et
+n'oubliant jamais mademoiselle Cunégonde. Ses provisions lui
+manquèrent quand il fut en Hollande; mais ayant entendu dire que
+tout le monde était riche dans ce pays-là, et qu'on y était
+chrétien, il ne douta pas qu'on ne le traitât aussi bien qu'il
+l'avait été dans le château de M. le baron, avant qu'il en eût
+été chassé pour les beaux yeux de mademoiselle Cunégonde.
+
+Il demanda l'aumône à plusieurs graves personnages, qui lui
+répondirent tous que, s'il continuait à faire ce métier, on
+l'enfermerait dans une maison de correction pour lui apprendre à
+vivre.
+
+Il s'adressa ensuite à un homme qui venait de parler tout seul
+une heure de suite sur la charité dans une grande assemblée. Cet
+orateur le regardant de travers lui dit: Que venez-vous faire
+ici? y êtes-vous pour la bonne cause? Il n'y a point d'effet sans
+cause, répondit modestement Candide; tout est enchaîné
+nécessairement et arrangé pour le mieux. Il a fallu que je fusse
+chassé d'auprès de mademoiselle Cunégonde, que j'aie passé par
+les baguettes, et il faut que je demande mon pain, jusqu'à ce que
+je puisse en gagner; tout cela ne pouvait être autrement. Mon
+ami, lui dit l'orateur, croyez-vous que le pape soit
+l'antechrist? Je ne l'avais pas encore entendu dire, répondit
+Candide: mais qu'il le soit, ou qu'il ne le soit pas, je manque
+de pain. Tu ne mérites pas d'en manger, dit l'autre: va, coquin,
+va, misérable, ne m'approche de ta vie. La femme de l'orateur
+ayant mis la tête à la fenêtre, et avisant un homme qui doutait
+que le pape fût antechrist, lui répandit sur le chef un
+plein..... O ciel! à quel excès se porte le zèle de la religion
+dans les dames!
+
+Un homme qui n'avait point été baptisé, un bon anabaptiste, nommé
+Jacques, vit la manière cruelle et ignominieuse dont on traitait
+ainsi un de ses frères, un être à deux pieds sans plumes, qui
+avait une âme; il l'amena chez lui, le nettoya, lui donna du pain
+et de la bière, lui fit présent de deux florins, et voulut même
+lui apprendre à travailler dans ses manufactures aux étoffes de
+Perse qu'on fabrique en Hollande. Candide se prosternant presque
+devant lui, s'écriait: Maître Pangloss me l'avait bien dit que
+tout est au mieux dans ce monde, car je suis infiniment plus
+touché de votre extrême générosité que de la dureté de ce
+monsieur à manteau noir, et de madame son épouse.
+
+Le lendemain, en se promenant, il rencontra un gueux tout couvert
+de pustules, les yeux morts, le bout du nez rongé, la bouche de
+travers, les dents noires, et parlant de la gorge, tourmenté
+d'une toux violente, et crachant une dent à chaque effort.
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Comment Candide rencontra son ancien maître de philosophie, le
+docteur Pangloss, et ce qui en advint.
+
+
+Candide, plus ému encore de compassion que d'horreur, donna à cet
+épouvantable gueux les deux florins qu'il avait reçus de son
+honnête anabaptiste Jacques. Le fantôme le regarda fixement,
+versa des larmes, et sauta à son cou. Candide effrayé recule.
+Hélas! dit le misérable à l'autre misérable, ne reconnaissez-vous
+plus votre cher Pangloss? Qu'entends-je? vous, mon cher maître!
+vous, dans cet état horrible! quel malheur vous est-il donc
+arrivé? pourquoi n'êtes-vous plus dans le plus beau des châteaux?
+qu'est devenue mademoiselle Cunégonde, la perle des filles, le
+chef-d'oeuvre de la nature? Je n'en peux plus, dit Pangloss.
+Aussitôt Candide le mena dans l'étable de l'anabaptiste, où il
+lui fit manger un peu de pain; et quand Pangloss fut refait: Eh
+bien! lui dit-il, Cunégonde? Elle est morte, reprit l'autre.
+Candide s'évanouit à ce mot: son ami rappela ses sens avec un peu
+de mauvais vinaigre qui se trouva par hasard dans l'étable.
+Candide rouvre les yeux. Cunégonde est morte! Ah! meilleur des
+mondes, où êtes-vous? Mais de quelle maladie est-elle morte? ne
+serait-ce point de m'avoir vu chasser du beau château de monsieur
+son père à grands coups de pied? Non, dit Pangloss, elle a été
+éventrée par des soldats bulgares, après avoir été violée autant
+qu'on peut l'être; ils ont cassé la tête à monsieur le baron qui
+voulait la défendre; madame la baronne a été coupée en morceaux;
+mon pauvre pupille traité précisément comme sa soeur; et quant au
+château, il n'est pas resté pierre sur pierre, pas une grange,
+pas un mouton, pas un canard, pas un arbre; mais nous avons été
+bien vengés, car les Abares en ont fait autant dans une baronnie
+voisine qui appartenait à un seigneur bulgare.
+
+A ce discours, Candide s'évanouit encore; mais revenu à soi, et
+ayant dit tout ce qu'il devait dire, il s'enquit de la cause et
+de l'effet, et de la raison suffisante qui avait mis Pangloss
+dans un si piteux état. Hélas! dit l'autre, c'est l'amour:
+l'amour, le consolateur du genre humain, le conservateur de
+l'univers, l'âme de tous les êtres sensibles, le tendre amour.
+Hélas! dit Candide, je l'ai connu cet amour, ce souverain des
+coeurs, cette âme de notre âme; il ne m'a jamais valu qu'un
+baiser et vingt coups de pied au cul. Comment cette belle cause
+a-t-elle pu produire en vous un effet si abominable?
+
+Pangloss répondit en ces termes: O mon cher Candide! vous avez
+connu Paquette, cette jolie suivante de notre auguste baronne:
+j'ai goûté dans ses bras les délices du paradis, qui ont produit
+ces tourments d'enfer dont vous me voyez dévoré; elle en était
+infectée, elle en est peut-être morte. Paquette tenait ce
+présent d'un cordelier très savant qui avait remonté à la source,
+car il l'avait eu d'une vieille comtesse, qui l'avait reçu d'un
+capitaine de cavalerie, qui le devait à une marquise, qui le
+tenait d'un page, qui l'avait reçu d'un jésuite, qui, étant
+novice, l'avait eu en droite ligne d'un des compagnons de
+Christophe Colomb. Pour moi, je ne le donnerai à personne, car
+je me meurs.
+
+O Pangloss! s'écria Candide, voilà une étrange généalogie!
+n'est-ce pas le diable qui en fut la souche? Point du tout,
+répliqua ce grand homme; c'était une chose indispensable dans le
+meilleur des mondes, un ingrédient nécessaire; car si Colomb
+n'avait pas attrapé dans une île de l'Amérique cette maladie[1]
+qui empoisonne la source de la génération, qui souvent même
+empêche la génération, et qui est évidemment l'opposé du grand
+but de la nature, nous n'aurions ni le chocolat ni la cochenille;
+il faut encore observer que jusqu'aujourd'hui, dans notre
+continent, cette maladie nous est particulière, comme la
+controverse. Les Turcs, les Indiens, les Persans, les Chinois,
+les Siamois, les Japonais, ne la connaissent pas encore; mais il
+y a une raison suffisante pour qu'ils la connaissent à leur tour
+dans quelques siècles. En attendant elle a fait un merveilleux
+progrès parmi nous, et surtout dans ces grandes armées composées
+d'honnêtes stipendiaires bien élevés, qui décident du destin des
+états; on peut assurer que, quand trente mille hommes combattent
+en bataille rangée contre des troupes égales en nombre, il y a
+environ vingt mille vérolés de chaque côté.
+
+ [1] Voyez tome XXXI, page 7. B.
+
+
+Voilà qui est admirable, dit Candide; mais il faut vous faire
+guérir. Et comment le puis-je? dit Pangloss; je n'ai pas le sou,
+mon ami, et dans toute l'étendue de ce globe on ne peut ni se
+faire saigner, ni prendre un lavement sans payer, ou sans qu'il y
+ait quelqu'un qui paie pour nous.
+
+Ce dernier discours détermina Candide; il alla se jeter aux pieds
+de son charitable anabaptiste Jacques, et lui fit une peinture si
+touchante de l'état où son ami était réduit, que le bon-homme
+n'hésita pas à recueillir le docteur Pangloss; il le fit guérir à
+ses dépens. Pangloss, dans la cure, ne perdit qu'un oeil et une
+oreille. Il écrivait bien, et savait parfaitement
+l'arithmétique. L'anabaptiste Jacques en fit son teneur de
+livres. Au bout de deux mois, étant obligé d'aller à Lisbonne
+pour les affaires de son commerce, il mena dans son vaisseau ses
+deux philosophes. Pangloss lui expliqua comment tout était on ne
+peut mieux. Jacques n'était pas de cet avis. Il faut bien,
+disait-il, que les hommes aient un peu corrompu la nature, car
+ils ne sont point nés loups, et ils sont devenus loups. Dieu ne
+leur a donné ni canons de vingt-quatre, ni baïonnettes, et ils se
+sont fait des baïonnettes et des canons pour se détruire. Je
+pourrais mettre en ligne de compte les banqueroutes, et la
+justice qui s'empare des biens des banqueroutiers pour en
+frustrer les créanciers. Tout cela était indispensable,
+répliquait le docteur borgne, et les malheurs particuliers font
+le bien général; de sorte que plus il y a de malheurs
+particuliers, et plus tout est bien. Tandis qu'il raisonnait,
+l'air s'obscurcit, les vents soufflèrent des quatre coins du
+monde, et le vaisseau fut assailli de la plus horrible tempête, à
+la vue du port de Lisbonne.
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint du
+docteur Pangloss, de Candide, et de l'anabaptiste Jacques.
+
+La moitié des passagers affaiblis, expirants de ces angoisses
+inconcevables que le roulis d'un vaisseau porte dans les nerfs et
+dans toutes les humeurs du corps agitées en sens contraires,
+n'avait pas même la force de s'inquiéter du danger. L'autre
+moitié jetait des cris et fesait des prières; les voiles étaient
+déchirées, les mâts brisés, le vaisseau entr'ouvert. Travaillait
+qui pouvait, personne ne s'entendait, personne ne commandait.
+L'anabaptiste aidait un peu à la manoeuvre; il était sur le
+tillac; un matelot furieux le frappe rudement et l'étend sur les
+planches; mais du coup qu'il lui donna, il eut lui-même une si
+violente secousse, qu'il tomba hors du vaisseau, la tête la
+première. Il restait suspendu et accroché à une partie de mât
+rompu. Le bon Jacques court à son secours, l'aide à remonter, et
+de l'effort qu'il fait, il est précipité dans la mer à la vue du
+matelot, qui le laissa périr sans daigner seulement le regarder.
+Candide approche, voit son bienfaiteur qui reparaît un moment, et
+qui est englouti pour jamais. Il veut se jeter après lui dans la
+mer: le philosophe Pangloss l'en empêche, en lui prouvant que la
+rade de Lisbonne avait été formée exprès pour que cet anabaptiste
+s'y noyât. Tandis qu'il le prouvait _à priori_, le vaisseau
+s'entr'ouvre, tout périt à la réserve de Pangloss, de Candide, et
+de ce brutal de matelot qui avait noyé le vertueux anabaptiste;
+le coquin nagea heureusement jusqu'au rivage, où Pangloss et
+Candide furent portés sur une planche.
+
+Quand ils furent revenus un peu à eux, ils marchèrent vers
+Lisbonne; il leur restait quelque argent, avec lequel ils
+espéraient se sauver de la faim après avoir échappé à la tempête.
+
+A peine ont-ils mis le pied dans la ville, en pleurant la mort de
+leur bienfaiteur, qu'ils sentent la terre trembler sous leurs
+pas[1]; la mer s'élève en bouillonnant dans le port, et brise les
+vaisseaux qui sont à l'ancre. Des tourbillons de flammes et de
+cendres couvrent les rues et les places publiques; les maisons
+s'écroulent, les toits sont renversés sur les fondements, et les
+fondements se dispersent; trente mille habitants de tout âge et
+de tout sexe sont écrasés sous des ruines. Le matelot disait en
+sifflant et en jurant: il y aura quelque chose à gagner ici.
+Quelle peut être la raison suffisante de ce phénomène? disait
+Pangloss. Voici le dernier jour du monde! s'écriait Candide.
+Le matelot court incontinent au milieu des débris, affronte la
+mort pour trouver de l'argent, en trouve, s'en empare, s'enivre,
+et ayant cuvé son vin, achète les faveurs de la première fille de
+bonne volonté qu'il rencontre sur les ruines des maisons
+détruites, et au milieu des mourants et des morts. Pangloss le
+tirait cependant par la manche: Mon ami, lui disait-il, cela
+n'est pas bien, vous manquez à la raison universelle, vous prenez
+mal votre temps. Tête et sang, répondit l'autre, je suis matelot
+et né à Batavia; j'ai marché quatre fois sur le crucifix dans
+quatre voyages au Japon[2]; tu as bien trouvé ton homme avec ta
+raison universelle!
+
+
+ [1] Le tremblement de terre de Lisbonne est du 1er novembre 1755.
+ B.
+
+ [2] Voyez tome XVIII, page 470. B.
+
+
+Quelques éclats de pierre avaient blessé Candide; il était étendu
+dans la rue et couvert de débris. Il disait à Pangloss: Hélas!
+procure-moi un peu de vin et d'huile; je me meurs. Ce
+tremblement de terre n'est pas une chose nouvelle, répondit
+Pangloss; la ville de Lima éprouva les mêmes secousses en
+Amérique l'année passée; mêmes causes, mêmes effets; il y a
+certainement une traînée de soufre sous terre depuis Lima jusqu'à
+Lisbonne. Rien n'est plus probable, dit Candide; mais, pour
+Dieu, un peu d'huile et de vin. Comment probable? répliqua le
+philosophe, je soutiens que la chose est démontrée. Candide
+perdit connaissance, et Pangloss lui apporta un peu d'eau d'une
+fontaine voisine.
+
+Le lendemain, ayant trouvé quelques provisions de bouche en se
+glissant à travers des décombres, ils réparèrent un peu leurs
+forces. Ensuite ils travaillèrent comme les autres à soulager
+les habitants échappés à la mort. Quelques citoyens, secourus
+par eux, leur donnèrent un aussi bon dîner qu'on le pouvait dans
+un tel désastre: il est vrai que le repas était triste; les
+convives arrosaient leur pain de leurs larmes; mais Pangloss les
+consola, en les assurant que les choses ne pouvaient être
+autrement: Car, dit-il, tout ceci est ce qu'il y a de mieux; car
+s'il y a un volcan à Lisbonne, il ne pouvait être ailleurs; car
+il est impossible que les choses ne soient pas où elles sont, car
+tout est bien.
+
+Un petit homme noir, familier de l'inquisition, lequel était à
+côté de lui, prit poliment la parole et dit: Apparemment que
+monsieur ne croit pas au péché originel; car si tout est au
+mieux, il n'y a donc eu ni chute ni punition.
+
+Je demande très humblement pardon à votre excellence, répondit
+Pangloss encore plus poliment, car la chute de l'homme et la
+malédiction entraient nécessairement dans le meilleur des mondes
+possibles. Monsieur ne croit donc pas à la liberté? dit le
+familier. Votre excellence m'excusera, dit Pangloss; la liberté
+peut subsister avec la nécessité absolue; car il était nécessaire
+que nous fussions libres; car enfin la volonté déterminée......
+Pangloss était au milieu de sa phrase, quand le familier fit un
+signe de tête à son estafier qui lui servait à boire du vin de
+Porto ou d'Oporto.
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements
+de terre, et comment Candide fut fessé.
+
+
+Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts
+de Lisbonne, les sages du pays n'avaient pas trouvé un moyen plus
+efficace pour prévenir une ruine totale que de donner au peuple
+un bel auto-da-fé[1]; il était décidé par l'université de Coïmbre
+que le spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en
+grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la
+terre de trembler.
+
+ [1] Après le tremblement de terre de Lisbonne, on y fit en
+ effet un autoda-fé, le 20 juin 1756; voyez, tome XXI, le
+ chapitre XXXI du _Précis du Siècle de Louis XV_. B.
+
+
+On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d'avoir
+épousé sa commère, et deux Portugais qui en mangeant un poulet en
+avaient arraché le lard: on vint lier après le dîner le docteur
+Pangloss et son disciple Candide, l'un pour avoir parlé, et
+l'autre pour l'avoir écouté avec un air d'approbation: tous deux
+furent menés séparément dans des appartements d'une extrême
+fraîcheur, dans lesquels on n'était jamais incommodé du soleil:
+huit jours après ils furent tous deux revêtus d'un san-benito, et
+on orna leurs têtes de mitres de papier: la mitre et le
+san-benito de Candide étaient peints de flammes renversées, et de
+diables qui n'avaient ni queues ni griffes; mais les diables de
+Pangloss portaient griffes et queues, et les flammes étaient
+droites. Ils marchèrent en procession ainsi vêtus, et
+entendirent un sermon très pathétique, suivi d'une belle musique
+en faux-bourdon. Candide fut fessé en cadence, pendant qu'on
+chantait; le Biscayen et les deux hommes qui n'avaient point
+voulu manger de lard furent brûlés, et Pangloss fut pendu,
+quoique ce ne soit pas la coutume. Le même jour la terre trembla
+de nouveau avec un fracas épouvantable.
+
+Candide épouvanté, interdit, éperdu, tout sanglant, tout
+palpitant, se disait à lui-même: Si c'est ici le meilleur des
+mondes possibles, que sont donc les autres? passe encore si je
+n'étais que fessé, je l'ai été chez les Bulgares; mais, ô mon
+cher Pangloss! le plus grand des philosophes, faut-il vous avoir
+vu pendre, sans que je sache pourquoi! ô mon cher anabaptiste!
+le meilleur des hommes, faut-il que vous ayez été noyé dans le
+port! ô mademoiselle Cunégonde! la perle des filles, faut-il
+qu'on vous ait fendu le ventre!
+
+Il s'en retournait, se soutenant à peine, prêché, fessé, absous,
+et béni, lorsqu'une vieille l'aborda, et lui dit: Mon fils,
+prenez courage, suivez-moi.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva
+ce qu'il aimait.
+
+
+Candide ne prit point courage, mais il suivit la vieille dans une
+masure: elle lui donna un pot de pommade pour se frotter, lui
+laissa à manger et à boire; elle lui montra un petit lit assez
+propre; il y avait auprès du lit un habit complet. Mangez,
+buvez, dormez, lui dit-elle, et que Notre-Dame d'Atocha[1],
+monseigneur saint Antoine de Padoue, et monseigneur saint Jacques
+de Compostelle prennent soin de vous! je reviendrai demain.
+Candide, toujours étonné de tout ce qu'il avait vu, de tout ce
+qu'il avait souffert, et encore plus de la charité de la vieille,
+voulut lui baiser la main. Ce n'est pas ma main qu'il faut
+baiser, dit la vieille; je reviendrai demain. Frottez-vous de
+pommade, mangez et dormez.
+
+ [1] Sur Notre-Dame d'Atocha, voyez dans les _Mélanges_, année
+ 1769, une des notes de Voltaire sur son _Extrait d'un journal_
+ (ou Mémoires de Dangeau). B.
+
+
+Candide, malgré tant de malheurs, mangea et dormit. Le lendemain
+la vieille lui apporte à déjeuner, visite son dos, le frotte
+elle-même d'une autre pommade: elle lui apporte ensuite à dîner:
+elle revient sur le soir et apporte à souper. Le surlendemain
+elle fit encore les mêmes cérémonies. Qui êtes-vous? lui disait
+toujours Candide; qui vous a inspiré tant de bonté? quelles
+grâces puis-je vous rendre? La bonne femme ne répondait jamais
+rien. Elle revint sur le soir, et n'apporta point à souper:
+Venez avec moi, dit-elle, et ne dites mot. Elle le prend sous le
+bras, et marche avec lui dans la campagne environ un quart de
+mille: ils arrivent à une maison isolée, entourée de jardins et
+de canaux. La vieille frappe à une petite porte. On ouvre; elle
+mène Candide, par un escalier dérobé, dans un cabinet doré, le
+laisse sur un canapé de brocart, referme la porte, et s'en va.
+Candide croyait rêver, et regardait toute sa vie comme un songe
+funeste, et le moment présent comme un songe agréable.
+
+La vieille reparut bientôt; elle soutenait avec peine une femme
+tremblante, d'une taille majestueuse, brillante de pierreries, et
+couverte d'un voile. Otez ce voile, dit la vieille à Candide.
+Le jeune homme approche; il lève le voile d'une main timide.
+Quel moment! quelle surprise! il croit voir mademoiselle
+Cunégonde; il la voyait en effet, c'était elle-même. La force
+lui manque, il ne peut proférer une parole, il tombe à ses pieds.
+Cunégonde tombe sur le canapé. La vieille les accable d'eaux
+spiritueuses, ils reprennent leurs sens, ils se parlent: ce sont
+d'abord des mots entrecoupés, des demandes et des réponses qui se
+croisent, des soupirs, des larmes, des cris. La vieille leur
+recommande de faire moins de bruit, et les laisse en liberté.
+Quoi! c'est vous, lui dit Candide, vous vivez! je vous retrouve
+en Portugal! On ne vous a donc pas violée? on ne vous a point
+fendu le ventre, comme le philosophe Pangloss me l'avait assuré?
+Si fait, dit la belle Cunégonde; mais on ne meurt pas toujours de
+ces deux accidents.--Mais votre père et votre mère ont-ils été
+tués?--Il n'est que trop vrai, dit Cunégonde en pleurant.--Et
+votre frère?--Mon frère a été tué aussi.--Et pourquoi êtes-vous
+en Portugal? et comment avez-vous su que j'y étais? et par quelle
+étrange aventure m'avez-vous fait conduire dans cette maison?--Je
+vous dirai tout cela, répliqua la dame; mais il faut auparavant
+que vous m'appreniez tout ce qui vous est arrivé depuis le baiser
+innocent que vous me donnâtes, et les coups de pied que vous
+reçûtes.
+
+Candide lui obéit avec un profond respect; et quoiqu'il fût
+interdit, quoique sa voix fût faible et tremblante, quoique
+l'échine lui fît encore un peu mal, il lui raconta de la manière
+la plus naïve tout ce qu'il avait éprouvé depuis le moment de
+leur séparation. Cunégonde levait les yeux au ciel: elle donna
+des larmes à la mort du bon anabaptiste et de Pangloss; après
+quoi elle parla en ces termes à Candide, qui ne perdait pas une
+parole, et qui la dévorait des yeux.
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+Histoire de Cunégonde.
+
+
+J'étais dans mon lit et je dormais profondément, quand il plut au
+ciel d'envoyer les Bulgares dans notre beau château de
+Thunder-ten-tronckh; ils égorgèrent mon père et mon frère, et
+coupèrent ma mère par morceaux. Un grand Bulgare, haut de six
+pieds, voyant qu'à ce spectacle j'avais perdu connaissance, se
+mit à me violer; cela me fit revenir, je repris mes sens, je
+criai, je me débattis, je mordis, j'égratignai, je voulais
+arracher les yeux à ce grand Bulgare, ne sachant pas que tout ce
+qui arrivait dans le château de mon père était une chose d'usage:
+le brutal me donna un coup de couteau dans le flanc gauche dont
+je porte encore la marque. Hélas! j'espère bien la voir, dit le
+naïf Candide. Vous la verrez, dit Cunégonde; mais continuons.
+Continuez, dit Candide.
+
+Elle reprit ainsi le fil de son histoire: Un capitaine bulgare
+entra, il me vit toute sanglante, et le soldat ne se dérangeait
+pas. Le capitaine se mit en colère du peu de respect que lui
+témoignait, ce brutal, et le tua sur mon corps. Ensuite il me
+fit panser, et m'emmena prisonnière de guerre dans son quartier.
+Je blanchissais le peu de chemises qu'il avait, je fesais sa
+cuisine; il me trouvait fort jolie, il faut l'avouer; et je ne
+nierai pas qu'il ne fût très bien fait, et qu'il n'eût la peau
+blanche et douce; d'ailleurs peu d'esprit, peu de philosophie: on
+voyait bien qu'il n'avait pas été élevé par le docteur Pangloss.
+Au bout de trois mois, ayant perdu tout son argent, et s'étant
+dégoûté de moi, il me vendit à un Juif nommé don Issachar, qui
+trafiquait en Hollande et en Portugal, et qui aimait
+passionnément les femmes. Ce Juif s'attacha beaucoup à ma
+personne, mais il ne pouvait en triompher; je lui ai mieux
+résisté qu'au soldat bulgare: une personne d'honneur peut être
+violée une fois, mais sa vertu s'en affermit. Le Juif, pour
+m'apprivoiser, me mena dans cette maison de campagne que vous
+voyez. J'avais cru jusque-là qu'il n'y avait rien sur la terre
+de si beau que le château de Thunder-ten-tronckh; j'ai été
+détrompée.
+
+Le grand-inquisiteur m'aperçut un jour à la messe; il me lorgna
+beaucoup, et me fit dire qu'il avait à me parler pour des
+affaires secrètes. Je fus conduite à son palais; je lui appris
+ma naissance; il me représenta combien il était au-dessous de mon
+rang d'appartenir à un Israélite. On proposa de sa part à don
+Issachar de me céder à monseigneur. Don Issachar, qui est le
+banquier de la cour, et homme de crédit, n'en voulut rien faire.
+L'inquisiteur le menaça d'un auto-da-fé. Enfin mon Juif intimidé
+conclut un marché par lequel la maison et moi leur
+appartiendraient à tous deux en commun; que le Juif aurait pour
+lui les lundis, mercredis, et le jour du sabbat, et que
+l'inquisiteur aurait les autres jours de la semaine. Il y a six
+mois que cette convention subsiste. Ce n'a pas été sans
+querelles; car souvent il a été indécis si la nuit du samedi au
+dimanche appartenait à l'ancienne loi ou à la nouvelle. Pour
+moi, j'ai résisté jusqu'à présent à toutes les deux; et je crois
+que c'est pour cette raison que j'ai toujours été aimée.
+
+Enfin, pour détourner le fléau des tremblements de terre, et pour
+intimider don Issachar, il plut à monseigneur l'inquisiteur de
+célébrer un auto-da-fé. Il me fit l'honneur de m'y inviter. Je
+fus très bien placée; on servit aux dames des rafraîchissements
+entre la messe et l'exécution. Je fus, à la vérité, saisie
+d'horreur en voyant brûler ces deux Juifs et cet honnête Biscayen
+qui avait épousé sa commère: mais quelle fut ma surprise, mon
+effroi, mon trouble, quand je vis dans un san-benito, et sous une
+mitre, une figure qui ressemblait à celle de Pangloss! Je me
+frottai les yeux, je regardai attentivement, je le vis pendre;
+je tombai en faiblesse. A peine reprenais-je mes sens, que je
+vous vis dépouillé tout nu; ce fut là le comble de l'horreur, de
+la consternation, de la douleur, du désespoir. Je vous dirai,
+avec vérité, que votre peau est encore plus blanche, et d'un
+incarnat plus parfait que celle de mon capitaine des Bulgares.
+Cette vue redoubla tous les sentiments qui m'accablaient, qui me
+dévoraient. Je m'écriai, je voulus dire, Arrêtez, barbares!
+mais la voix me manqua, et mes cris auraient été inutiles. Quand
+vous eûtes été bien fessé: Comment se peut-il faire, disais-je,
+que l'aimable Candide et le sage Pangloss se trouvent à Lisbonne,
+l'un pour recevoir cent coups de fouet, et l'autre pour être
+pendu par l'ordre de monseigneur l'inquisiteur, dont je suis la
+bien-aimée? Pangloss m'a donc bien cruellement trompée, quand il
+me disait que tout va le mieux du monde!
+
+Agitée, éperdue, tantôt hors de moi-même, et tantôt prête de
+mourir de faiblesse, j'avais la tête remplie du massacre de mon
+père, de ma mère, de mon frère, de l'insolence de mon vilain
+soldat bulgare, du coup de couteau qu'il me donna, de ma
+servitude, de mon métier de cuisinière, de mon capitaine bulgare,
+de mon vilain don Issachar, de mon abominable inquisiteur, de la
+pendaison du docteur Pangloss, de ce grand miserere en
+faux-bourdon pendant lequel on vous fessait, et surtout du baiser
+que je vous avais donné derrière un paravent, le jour que je vous
+avais vu pour la dernière fois. Je louai Dieu, qui vous ramenait
+à moi par tant d'épreuves. Je recommandai à ma vieille d'avoir
+soin de vous, et de vous amener ici dès qu'elle le pourrait.
+Elle a très bien exécuté ma commission; j'ai goûté le plaisir
+inexprimable de vous revoir, de vous entendre, de vous parler.
+Vous devez avoir une faim dévorante; j'ai grand appétit;
+commençons par souper.
+
+Les voilà qui se mettent tous deux à table; et, après le souper,
+ils se replacent sur ce beau canapé dont on a déjà parlé; ils y
+étaient quand le signor don Issachar, l'un des maîtres de la
+maison, arriva. C'était le jour du sabbat. Il venait jouir de
+ses droits, et expliquer son tendre amour.
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du grand-inquisiteur, et
+d'un Juif.
+
+
+Cet Issachar était le plus colérique Hébreu qu'on eût vu dans
+Israël, depuis la captivité en Babylone. Quoi! dit-il, chienne
+de galiléenne, ce n'est pas assez de monsieur l'inquisiteur? il
+faut que ce coquin partage aussi avec moi? En disant cela il tire
+un long poignard dont il était toujours pourvu, et, ne croyant
+pas que son adverse partie eût des armes, il se jette sur
+Candide; mais notre bon Vestphalien avait reçu une belle épée de
+la vieille avec l'habit complet. Il tire son épée, quoiqu'il eût
+les moeurs fort douces, et vous étend l'Israélite roide mort sur
+le carreau, aux pieds de la belle Cunégonde.
+
+Sainte Vierge! s'écria-t-elle, qu'allons-nous devenir? un homme
+tué chez moi! si la justice vient, nous sommes perdus. Si
+Pangloss n'avait pas été pendu, dit Candide, il nous donnerait un
+bon conseil dans cette extrémité, car c'était un grand
+philosophe. A son défaut, consultons la vieille. Elle était
+fort prudente, et commençait à dire son avis quand une autre
+petite porte s'ouvrit. Il était une heure après minuit, c'était
+le commencement du dimanche. Ce jour appartenait à monseigneur
+l'inquisiteur. Il entre et voit le fessé Candide, l'épée à la
+main, un mort étendu par terre, Cunégonde effarée, et la vieille
+donnant des conseils.
+
+Voici dans ce moment ce qui se passa dans l'âme de Candide, et
+comment il raisonna: Si ce saint homme appelle du secours, il me
+fera infailliblement brûler, il pourra en faire autant de
+Cunégonde; il m'a fait fouetter impitoyablement; il est mon
+rival; je suis en train de tuer; il n'y a pas à balancer. Ce
+raisonnement fut net et rapide; et, sans donner le temps à
+l'inquisiteur de revenir de sa surprise, il le perce d'outre en
+outre, et le jette à côté du Juif. En voici bien d'une autre,
+dit Cunégonde; il n'y a plus de rémission; nous sommes
+excommuniés, notre dernière heure est venue! Comment avez-vous
+fait, vous qui êtes né si doux, pour tuer en deux minutes un Juif
+et un prélat? Ma belle demoiselle, répondit Candide, quand on est
+amoureux, jaloux, et fouetté par l'inquisition, on ne se connaît
+plus.
+
+La vieille prit alors la parole, et dit: Il y a trois chevaux
+andalous dans l'écurie, avec leurs selles et leurs brides, que le
+brave Candide les prépare; madame a des moyadors et des diamants,
+montons vite à cheval, quoique je ne puisse me tenir que sur une
+fesse, et allons à Cadix; il fait le plus beau temps du monde, et
+c'est un grand plaisir de voyager pendant la fraîcheur de la
+nuit.
+
+Aussitôt Candide selle les trois chevaux; Cunégonde, la vieille,
+et lui, font trente milles d'une traite. Pendant qu'ils
+s'éloignaient, la sainte hermandad arrive dans la maison, on
+enterre monseigneur dans une belle église, on jette Issachar à la
+voirie.
+
+Candide, Cunégonde, et la vieille, étaient déjà dans la petite
+ville d'Avacéna, au milieu des montagnes de la Sierra-Morena; et
+ils parlaient ainsi dans un cabaret.
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la vieille, arrivent
+à Cadix, et leur embarquement.
+
+
+Qui a donc pu me voler mes pistoles et mes diamants? disait en
+pleurant Cunégonde; de quoi vivrons-nous? comment ferons-nous? où
+trouver des inquisiteurs et des Juifs qui m'en donnent d'autres?
+Hélas! dit la vieille, je soupçonne fort un révérend père
+cordelier, qui coucha hier dans la même auberge que nous à
+Badajos; Dieu me garde de faire un jugement téméraire! mais il
+entra deux fois dans notre chambre, et il partit long-temps avant
+nous. Hélas! dit Candide, le bon Pangloss m'avait souvent
+prouvé que les biens de la terre sont communs à tous les hommes,
+que chacun y a un droit égal. Ce cordelier devait bien, suivant
+ces principes, nous laisser de quoi achever notre voyage. Il ne
+vous reste donc rien du tout, ma belle Cunégonde? Pas un
+maravédis, dit-elle. Quel parti prendre? dit Candide. Vendons
+un des chevaux, dit la vieille; je monterai en croupe derrière
+mademoiselle, quoique je ne puisse me tenir que sur une fesse, et
+nous arriverons à Cadix.
+
+Il y avait dans la même hôtellerie un prieur de bénédictins; il
+acheta le cheval bon marché. Candide, Cunégonde, et la vieille,
+passèrent par Lucena, par Chillas, par Lebrixa, et arrivèrent
+enfin à Cadix. On y équipait une flotte, et on y assemblait des
+troupes pour mettre à la raison les révérends pères jésuites du
+Paraguai, qu'on accusait d'avoir fait révolter une de leurs
+hordes contre les rois d'Espagne et de Portugal, auprès de la
+ville du Saint-Sacrement[1]. Candide, ayant servi chez les
+Bulgares, fit l'exercice bulgarien devant le général de la petite
+armée avec tant de grâce, de célérité, d'adresse, de fierté,
+d'agilité, qu'on lui donna une compagnie d'infanterie à
+commander. Le voilà capitaine; il s'embarque avec mademoiselle
+Cunégonde, la vieille, deux valets, et les deux chevaux andalous
+qui avaient appartenu à M. le grand-inquisiteur de Portugal.
+
+ [1] Voyez tome XVII, page 470; et dans les _Mélanges_, année
+ 1759, la _Lettre_ de M. Mead _aux auteurs du Journal
+ encyclopédique_. B.
+
+
+Pendant toute la traversée ils raisonnèrent beaucoup sur la
+philosophie du pauvre Pangloss. Nous allons dans un autre
+univers, disait Candide; c'est dans celui-là, sans doute, que
+tout est bien: car il faut avouer qu'on pourrait gémir un peu de
+ce qui se passe dans le nôtre en physique et en morale. Je vous
+aime de tout mon coeur, disait Cunégonde; mais j'ai encore l'âme
+tout effarouchée de ce que j'ai vu, de ce que j'ai éprouvé. Tout
+ira bien, répliquait Candide; la mer de ce nouveau monde vaut
+déjà mieux que les mers de notre Europe; elle est plus calme, les
+vents plus constants. C'est certainement le Nouveau-Monde qui
+est le meilleur des univers possibles. Dieu le veuille! disait
+Cunégonde: mais j'ai été si horriblement malheureuse dans le
+mien, que mon coeur est presque fermé à l'espérance. Vous vous
+plaignez, leur dit la vieille; hélas! vous n'avez pas éprouvé
+des infortunes telles que les miennes. Cunégonde se mit presque
+à rire, et trouva cette bonne femme fort plaisante de prétendre
+être plus malheureuse qu'elle. Hélas! lui dit-elle, ma bonne, à
+moins que vous n'ayez été violée par deux Bulgares, que vous
+n'ayez reçu deux coups de couteau dans le ventre, qu'on n'ait
+démoli deux de vos châteaux, qu'on n'ait égorgé à vos yeux deux
+mères et deux pères, et que vous n'ayez vu deux de vos amants
+fouettés dans un auto-da-fé, je ne vois pas que vous puissiez
+l'emporter sur moi; ajoutez que je suis née baronne avec soixante
+et douze quartiers, et que j'ai été cuisinière. Mademoiselle,
+répondit la vieille, vous ne savez pas quelle est ma naissance;
+et si je vous montrais mon derrière, vous ne parleriez pas comme
+vous faites, et vous suspendriez votre jugement. Ce discours fit
+naître une extrême curiosité dans l'esprit de Cunégonde et de
+Candide. La vieille leur parla en ces termes.
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+Histoire de la vieille.
+
+
+Je n'ai pas eu toujours les yeux éraillés et bordés d'écarlate;
+mon nez n'a pas toujours touché à mon menton, et je n'ai pas
+toujours été servante. Je suis la fille du pape Urbain X et de
+la princesse de Palestrine[a]. On m'éleva jusqu'à quatorze ans
+dans un palais auquel tous les châteaux de vos barons allemands
+n'auraient pas servi d'écurie; et une de mes robes valait mieux
+que toutes les magnificences de la Vestphalie. Je croissais en
+beauté, en grâces, en talents, au milieu des plaisirs, des
+respects, et des espérances: j'inspirais déjà de l'amour; ma
+gorge se formait; et quelle gorge! blanche, ferme, taillée comme
+celle de la Vénus de Médicis; et quels yeux! quelles paupières!
+quels sourcils noirs! quelles flammes brillaient dans mes deux
+prunelles, et effaçaient la scintillation des étoiles! comme me
+disaient les poètes du quartier. Les femmes qui m'habillaient et
+qui me déshabillaient tombaient en extase en me regardant
+par-devant et par-derrière; et tous les hommes auraient voulu
+être à leur place.
+
+ [a] Voyez l'extrême discrétion de l'auteur; il n'y eut jusqu'à
+ présent aucun pape nommé Urbain X; il craint de donner une
+ bâtarde à un pape connu. Quelle circonspection! quelle
+ délicatesse de conscience!--Cette note de Voltaire est
+ posthume. Elle n'était même pas dans les éditions de Kehl. Je
+ la tiens de feu Décrois. Le dernier pape du nom d'Urbain est
+ Urbain VIII, mort en 1644. B.
+
+
+Je fus fiancée à un prince souverain de Massa-Carrara: quel
+prince! aussi beau que moi, pétri de douceur et d'agréments,
+brillant d'esprit et brûlant d'amour; je l'aimais comme on aime
+pour la première fois, avec idolâtrie, avec emportement. Les
+noces furent préparées: c'était une pompe, une magnificence
+inouïe; c'étaient des fêtes, des carrousels, des opéra-buffa
+continuels; et toute l'Italie fit pour moi des sonnets dont il
+n'y eut pas un seul de passable. Je touchais au moment de mon
+bonheur, quand une vieille marquise, qui avait été maîtresse de
+mon prince, l'invita à prendre du chocolat chez elle; il mourut
+en moins de deux heures avec des convulsions épouvantables; mais
+ce n'est qu'une bagatelle. Ma mère au désespoir, et bien moins
+affligée que moi, voulut s'arracher pour quelque temps à un
+séjour si funeste. Elle avait une très belle terre auprès de
+Gaïète: nous nous embarquâmes sur une galère du pays, dorée comme
+l'autel de Saint-Pierre de Rome. Voilà qu'un corsaire de Salé
+fond sur nous et nous aborde: nos soldats se défendirent comme
+des soldats du pape; ils se mirent tous à genoux en jetant leurs
+armes, et en demandant au corsaire une absolution _in articulo
+mortis_.
+
+Aussitôt on les dépouilla nus comme des singes, et ma mère aussi,
+nos filles d'honneur aussi, et moi aussi. C'est une chose
+admirable que la diligence avec laquelle ces messieurs
+déshabillent le monde; mais ce qui me surprit davantage, c'est
+qu'ils nous mirent à tous le doigt dans un endroit où nous autres
+femmes nous ne nous laissons mettre d'ordinaire que des canules.
+Cette cérémonie me paraissait bien étrange: voilà comme on juge
+de tout quand on n'est pas sorti de son pays. J'appris bientôt
+que c'était pour voir si nous n'avions pas caché là quelques
+diamants; c'est un usage établi de temps immémorial parmi les
+nations policées qui courent sur mer. J'ai su que messieurs les
+religieux chevaliers de Malte n'y manquent jamais quand ils
+prennent des Turcs et des Turques; c'est une loi du droit des
+gens à laquelle on n'a jamais dérogé.
+
+Je ne vous dirai point combien il est dur pour une jeune
+princesse d'être menée esclave à Maroc avec sa mère: vous
+concevez assez tout ce que nous eûmes à souffrir dans le vaisseau
+corsaire. Ma mère était encore très belle: nos filles d'honneur,
+nos simples femmes de chambre avaient plus de charmes qu'on n'en
+peut trouver dans toute l'Afrique: pour moi, j'étais ravissante,
+j'étais la beauté, la grâce même, et j'étais pucelle: je ne le
+fus pas long-temps; cette fleur, qui avait été réservée pour le
+beau prince de Massa-Carrara, me fut ravie par le capitaine
+corsaire; c'était un nègre abominable, qui croyait encore me
+faire beaucoup d'honneur. Certes il fallait que madame la
+princesse de Palestrine et moi fussions bien fortes pour résister
+à tout ce que nous éprouvâmes jusqu'à notre arrivée à Maroc! Mais
+passons; ce sont des choses si communes, qu'elles ne valent pas
+la peine qu'on en parle.
+
+Maroc nageait dans le sang quand nous arrivâmes. Cinquante fils
+de l'empereur Muley Ismael[1] avaient chacun leur parti; ce qui
+produisait en effet cinquante guerres civiles, de noirs contre
+noirs, de noirs contre basanés, de basanés contre basanés, de
+mulâtres contre mulâtres: c'était un carnage continuel dans toute
+l'étendue de l'empire.
+
+ [1] Sur Muley Ismael, qui régnait en 1702, et vécut cent cinq
+ ans, voyez tome XVI, page 197; tome XVIII, page 420; tome XX,
+ le chapitre XVIII du _Siècle de Louis XIV_; tome XXX, page 126.
+ B.
+
+
+A peine fûmes-nous débarquées, que des noirs d'une faction
+ennemie de celle de mon corsaire se présentèrent pour lui enlever
+son butin. Nous étions, après les diamants et l'or, ce qu'il
+avait de plus précieux. Je fus témoin d'un combat tel que vous
+n'en voyez jamais dans vos climats d'Europe. Les peuples
+septentrionaux n'ont pas le sang assez ardent; ils n'ont pas la
+rage des femmes au point où elle est commune en Afrique. Il
+semble que vos Européans aient du lait dans les veines; c'est du
+vitriol, c'est du feu qui coule dans celles des habitants du mont
+Atlas et des pays voisins. On combattit avec la fureur des
+lions, des tigres, et des serpents de la contrée, pour savoir qui
+nous aurait. Un Maure saisit ma mère par le bras droit, le
+lieutenant de mon capitaine la retint par le bras gauche; un
+soldat maure la prit par une jambe, un de nos pirates la tenait
+par l'autre. Nos filles se trouvèrent presque toutes en un
+moment tirées ainsi à quatre soldats. Mon capitaine me tenait
+cachée derrière lui; il avait le cimeterre au poing, et tuait
+tout ce qui s'opposait à sa rage. Enfin je vis toutes nos
+Italiennes et ma mère déchirées, coupées, massacrées par les
+monstres qui se les disputaient. Les captifs, mes compagnons,
+ceux qui les avaient pris, soldats, matelots, noirs, basanés,
+blancs, mulâtres, et enfin mon capitaine, tout fut tué, et je
+demeurai mourante sur un tas de morts. Des scènes pareilles se
+passaient, comme on sait, dans l'étendue de plus de trois cents
+lieues, sans qu'on manquât aux cinq prières par jour ordonnées
+par Mahomet.
+
+Je me débarrassai avec beaucoup de peine de la foule de tant de
+cadavres sanglants entassés, et je me traînai sous un grand
+oranger au bord d'un ruisseau voisin; j'y tombai d'effroi, de
+lassitude, d'horreur, de désespoir, et de faim. Bientôt après
+mes sens accablés se livrèrent à un sommeil qui tenait plus de
+l'évanouissement que du repos. J'étais dans cet état de
+faiblesse et d'insensibilité, entre la mort et la vie, quand je
+me sentis pressée de quelque chose qui s'agitait sur mon corps;
+j'ouvris les yeux, je vis un homme blanc et de bonne mine qui
+soupirait, et qui disait entre ses dents: _O che sciagura
+d'essere senza coglioni!_
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+Suite des malheurs de la vieille.
+
+
+Étonnée et ravie d'entendre la langue de ma patrie, et non moins
+surprise des paroles que proférait cet homme, je lui répondis
+qu'il y avait de plus grands malheurs que celui dont il se
+plaignait; je l'instruisis en peu de mots des horreurs que
+j'avais essuyées, et je retombai en faiblesse. Il m'emporta dans
+une maison voisine, me fit mettre au lit, me fit donner à manger,
+me servit, me consola, me flatta, me dit qu'il n'avait rien vu de
+si beau que moi, et que jamais il n'avait tant regretté ce que
+personne ne pouvait lui rendre. Je suis né à Naples, me dit-il;
+on y chaponne deux ou trois mille enfants tous les ans; les uns
+en meurent, les autres acquièrent une voix plus belle que celle
+des femmes, les autres vont gouverner des états[1]. On me fit
+cette opération avec un très grand succès, et j'ai été musicien
+de la chapelle de madame la princesse de Palestrine. De ma mère!
+m'écriai-je. De votre mère! s'écria-t-il en pleurant: quoi!
+vous seriez cette jeune princesse que j'ai élevée jusqu'à l'âge
+de six ans, et qui promettait déjà d'être aussi belle que vous
+êtes?--C'est moi-même; ma mère est à quatre cents pas d'ici
+coupée en quartiers sous un tas de morts.....
+
+ [1] Farinelli, chanteur italien, né à Naples en 1705, sans être
+ ministre, gouvernait l'Espagne sous Ferdinand VI; il est mort
+ en 1782. Voltaire reparle de ce Farinelli dans la
+ _Conversation de l'Intendant des menus en exercice_: voyez les
+ _Mélanges_, année 1761. B.
+
+
+Je lui contai tout ce qui m'était arrivé; il me conta aussi ses
+aventures, et m'apprit comment il avait été envoyé chez le roi de
+Maroc par une puissance chrétienne, pour conclure avec ce
+monarque un traité par lequel on lui fournirait de la poudre, des
+canons, et des vaisseaux, pour l'aider à exterminer le commerce
+des autres chrétiens. Ma mission est faite, dit cet honnête
+eunuque; je vais m'embarquer à Ceuta, et je vous ramènerai en
+Italie. _Ma che sciagura d'essere senza coglioni!_
+
+Je le remerciai avec des larmes d'attendrissement; et au lieu de
+me mener en Italie, il me conduisit à Alger, et me vendit au dey
+de cette province. A peine fus-je vendue, que cette peste qui a
+fait le tour de l'Afrique, de l'Asie, de l'Europe, se déclara
+dans Alger avec fureur. Vous avez vu des tremblements de terre;
+mais, mademoiselle, avez-vous jamais eu la peste? Jamais,
+répondit la baronne.
+
+Si vous l'aviez eue, reprit la vieille, vous avoueriez qu'elle
+est bien au-dessus d'un tremblement de terre. Elle est fort
+commune en Afrique; j'en fus attaquée. Figurez-vous quelle
+situation pour la fille d'un pape, âgée de quinze ans, qui en
+trois mois de temps avait éprouvé la pauvreté, l'esclavage, avait
+été violée presque tous les jours, avait vu couper sa mère en
+quatre, avait essuyé la faim et la guerre, et mourait pestiférée
+dans Alger! Je n'en mourus pourtant pas; mais mon eunuque et le
+dey, et presque tout le sérail d'Alger périrent.
+
+Quand les premiers ravages de cette épouvantable peste furent
+passés, on vendit les esclaves du dey. Un marchand m'acheta, et
+me mena à Tunis; il me vendit à un autre marchand qui me revendit
+à Tripoli; de Tripoli je fus revendue à Alexandrie, d'Alexandrie
+revendue à Smyrne; de Smyrne à Constantinople. J'appartins enfin
+à un aga des janissaires, qui fut bientôt commandé pour aller
+défendre Azof contre les Russes qui l'assiégeaient.
+
+L'aga, qui était un très galant homme, mena avec lui tout son
+sérail, et nous logea dans un petit fort sur les Palus-Méotides,
+gardé par deux eunuques noirs et vingt soldats. On tua
+prodigieusement de Russes, mais ils nous le rendirent bien: Azof
+fut mis à feu et à sang[2], et on ne pardonna ni au sexe, ni à
+l'âge; il ne resta que notre petit fort; les ennemis voulurent
+nous prendre par famine. Les vingt janissaires avaient juré de
+ne se jamais rendre. Les extrémités de la faim où ils furent
+réduits les contraignirent à manger nos deux eunuques, de peur de
+violer leur serment. Au bout de quelques jours ils résolurent de
+manger les femmes.
+
+ [2] Les Russes prirent Azof sous Pierre-le-Grand, en 1696, et
+ la rendirent à la paix, en 1711; la reprirent en 1739, la
+ fortifièrent; mais à la paix de 1789, ils la rendirent après
+ l'avoir démantelée. La prise d'Azof, sous Catherine II, est
+ postérieure de dix ans à _Candide_. B.
+
+
+Nous avions un iman très pieux et très compatissant, qui leur
+fit un beau sermon par lequel il leur persuada de ne nous pas
+tuer tout-à-fait. Coupez, dit-il, seulement une fesse à chacune
+de ces dames, vous ferez très bonne chère; s'il faut y revenir,
+vous en aurez encore autant dans quelques jours; le ciel vous
+saura gré d'une action si charitable, et vous serez secourus.
+
+Il avait beaucoup d'éloquence; il les persuada: on nous fit cette
+horrible opération; l'iman nous appliqua le même baume qu'on met
+aux enfants qu'on vient de circoncire: nous étions toutes à la
+mort.
+
+A peine les janissaires eurent-ils fait le repas que nous leur
+avions fourni, que les Russes arrivent sur des bateaux plats; pas
+un janissaire ne réchappa. Les Russes ne firent aucune attention
+à l'état où nous étions. Il y a partout des chirurgiens
+français: un d'eux qui était fort adroit prit soin de nous, il
+nous guérit; et je me souviendrai toute ma vie, que quand mes
+plaies furent bien fermées, il me fit des propositions. Au
+reste, il nous dit à toutes de nous consoler; il nous assura que
+dans plusieurs sièges pareille chose était arrivée, et que
+c'était la loi de la guerre.
+
+Dès que mes compagnes purent marcher, on les fit aller à Moscou;
+j'échus en partage à un boïard qui me fit sa jardinière, et qui
+me donnait vingt coups de fouet par jour; mais ce seigneur ayant
+été roué au bout de deux ans avec une trentaine de boïards pour
+quelque tracasserie de cour, je profitai de cette aventure; je
+m'enfuis; je traversai toute la Russie; je fus long-temps
+servante de cabaret à Riga, puis à Rostock, à Vismar, à Leipsick,
+à Cassel, à Utrecht, à Leyde, à la Haye, à Rotterdam: j'ai
+vieilli dans la misère et dans l'opprobre, n'ayant que la moitié
+d'un derrière, me souvenant toujours que j'étais fille d'un pape;
+je voulus cent fois me tuer, mais j'aimais encore la vie. Cette
+faiblesse ridicule est peut-être un de nos penchants les plus
+funestes; car y a-t-il rien de plus sot que de vouloir porter
+continuellement un fardeau qu'on veut toujours jeter par terre;
+d'avoir son être en horreur, et de tenir à son être; enfin de
+caresser le serpent qui nous dévore, jusqu'à ce qu'il nous ait
+mangé le coeur?
+
+J'ai vu dans les pays que le sort m'a fait parcourir, et dans les
+cabarets où j'ai servi, un nombre prodigieux de personnes qui
+avaient leur existence en exécration; mais je n'en ai vu que
+douze qui aient mis volontairement fin à leur misère, trois
+nègres, quatre Anglais, quatre Genevois, et un professeur
+allemand nommé Robeck[3]. J'ai fini par être servante chez le
+Juif don Issachar; il me mit auprès de vous, ma belle demoiselle;
+je me suis attachée à votre destinée, et j'ai été plus occupée de
+vos aventures que des miennes. Je ne vous aurais même jamais
+parlé de mes malheurs, si vous ne m'aviez pas un peu piquée, et
+s'il n'était d'usage, dans un vaisseau, de conter des histoires
+pour se désennuyer. Enfin, mademoiselle, j'ai de l'expérience,
+je connais le monde; donnez-vous un plaisir, engagez chaque
+passager à vous conter son histoire, et s'il s'en trouve un seul
+qui n'ait souvent maudit sa vie, qui ne se soit souvent dit à
+lui-même qu'il était le plus malheureux des hommes, jetez-moi
+dans la mer la tête la première.
+
+ [3] Robeck (Jean), né à Calmar en Suède, en 1672, se noya
+ volontairement en 1739. J.-J. Rousseau parle de Robeck dans
+ sa _Nouvelle Héloïse_, lettre vingt et unième de la troisième
+ partie. B.
+
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Cunégonde et
+de la vieille.
+
+
+La belle Cunégonde, ayant entendu l'histoire de la vieille, lui
+fit toutes les politesses qu'on devait à une personne de son rang
+et de son mérite. Elle accepta la proposition; elle engagea tous
+les passagers, l'un après l'autre, à lui conter leurs aventures.
+Candide et elle avouèrent que la vieille avait raison. C'est
+bien dommage, disait Candide, que le sage Pangloss ait été pendu
+contre la coutume dans un auto-da-fé; il nous dirait des choses
+admirables sur le mal physique et sur le mal moral qui couvrent
+la terre et la mer, et je me sentirais assez de force pour oser
+lui faire respectueusement quelques objections.
+
+A mesure que chacun racontait son histoire, le vaisseau avançait.
+On aborda dans Buénos-Ayres. Cunégonde, le capitaine Candide, et
+la vieille, allèrent chez le gouverneur don Fernando d'Ibaraa, y
+Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza. Ce seigneur avait
+une fierté convenable à un homme qui portait tant de noms. Il
+parlait aux hommes avec le dédain le plus noble, portant le nez
+si haut, élevant si impitoyablement la voix, prenant un ton si
+imposant, affectant une démarche si altière, que tous ceux qui
+le saluaient étaient tentés de le battre. Il aimait les femmes à
+la fureur. Cunégonde lui parut ce qu'il avait jamais vu de plus
+beau. La première chose qu'il fit fut de demander si elle
+n'était point la femme du capitaine. L'air dont il fit cette
+question alarma Candide: il n'osa pas dire qu'elle était sa
+femme, parcequ'en effet elle ne l'était point; il n'osait pas
+dire que c'était sa soeur, parcequ'elle ne l'était pas non plus;
+et quoique ce mensonge officieux eût été autrefois très à la mode
+chez les anciens[1], et qu'il pût être utile aux modernes, son
+âme était trop pure pour trahir la vérité. Mademoiselle
+Cunégonde, dit-il, doit me faire l'honneur de m'épouser, et nous
+supplions votre excellence de daigner faire notre noce.
+
+ [1] Voyez l'article ABRAHAM, tome XXVI, page 48. B.
+
+
+Don Fernando d'Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y
+Souza, relevant sa moustache, sourit amèrement, et ordonna au
+capitaine Candide d'aller faire la revue de sa compagnie.
+Candide obéit; le gouverneur demeura avec mademoiselle Cunégonde.
+Il lui déclara sa passion, lui protesta que le lendemain il
+l'épouserait à la face de l'Église, ou autrement, ainsi qu'il
+plairait à ses charmes. Cunégonde lui demanda un quart d'heure
+pour se recueillir, pour consulter la vieille, et pour se
+déterminer.
+
+La vieille dit à Cunégonde: Mademoiselle, vous avez soixante et
+douze quartiers et pas une obole; il ne tient qu'à vous d'être la
+femme du plus grand seigneur de l'Amérique méridionale, qui a une
+très belle moustache; est-ce à vous de vous piquer d'une fidélité
+à toute épreuve? Vous avez été violée par les Bulgares; un Juif
+et un inquisiteur ont eu vos bonnes grâces: les malheurs donnent
+des droits. J'avoue que si j'étais à votre place, je ne ferais
+aucun scrupule d'épouser monsieur le gouverneur, et de faire la
+fortune de monsieur le capitaine Candide. Tandis que la vieille
+parlait avec toute la prudence que l'âge et l'expérience donnent,
+on vit entrer dans le port un petit vaisseau; il portait un
+alcade et des alguazils, et voici ce qui était arrivé.
+
+La vieille avait très bien deviné que ce fut un cordelier à la
+grande manche qui vola l'argent et les bijoux de Cunégonde dans
+la ville de Badajos, lorsqu'elle fuyait en hâte avec Candide. Ce
+moine voulut vendre quelques unes des pierreries à un joaillier.
+Le marchand les reconnut pour celles du grand-inquisiteur. Le
+cordelier, avant d'être pendu, avoua qu'il les avait volées: il
+indiqua les personnes, et la route qu'elles prenaient. La fuite
+de Cunégonde et de Candide était déjà connue. On les suivit à
+Cadix: on envoya, sans perdre de temps, un vaisseau à leur
+poursuite. Le vaisseau était déjà dans le port de Buénos-Ayres.
+Le bruit se répandit qu'un alcade allait débarquer, et qu'on
+poursuivait les meurtriers de monseigneur le grand-inquisiteur.
+La prudente vieille vit dans l'instant tout ce qui était à faire.
+Vous ne pouvez fuir, dit-elle à Cunégonde, et vous n'avez rien à
+craindre; ce n'est pas vous qui avez tué monseigneur, et
+d'ailleurs le gouverneur, qui vous aime, ne souffrira pas qu'on
+vous maltraite; demeurez. Elle court sur-le-champ à Candide:
+Fuyez, dit-elle, ou dans une heure vous allez être brûlé. Il n'y
+avait pas un moment à perdre; mais comment se séparer de
+Cunégonde, et où se réfugier?
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les jésuites du
+Paraguai.
+
+
+Candide avait amené de Cadix un valet tel qu'on en trouve
+beaucoup sur les côtes d'Espagne et dans les colonies. C'était
+un quart d'Espagnol, né d'un métis dans le Tucuman; il avait été
+enfant de choeur, sacristain, matelot, moine, facteur, soldat,
+laquais. Il s'appelait Cacambo, et aimait fort son maître,
+parceque son maître était un fort bon homme. Il sella au plus
+vite les deux chevaux andalous. Allons, mon maître, suivons le
+conseil de la vieille, partons, et courons sans regarder derrière
+nous. Candide versa des larmes: O ma chère Cunégonde! faut-il
+vous abandonner dans le temps que monsieur le gouverneur va faire
+nos noces! Cunégonde amenée de si loin, que deviendrez-vous? Elle
+deviendra ce qu'elle pourra, dit Cacambo; les femmes ne sont
+jamais embarrassées d'elles; Dieu y pourvoit; courons. Où me
+mènes-tu? où allons-nous? que ferons-nous sans Cunégonde?
+disait Candide. Par saint Jacques de Compostelle, dit Cacambo,
+vous alliez faire la guerre aux jésuites, allons la faire pour
+eux; je sais assez les chemins, je vous mènerai dans leur
+royaume, ils seront charmés d'avoir un capitaine qui fasse
+l'exercice à la bulgare; vous ferez une fortune prodigieuse;
+quand on n'a pas son compte dans un monde, on le trouve dans un
+autre. C'est un très grand plaisir de voir et de faire des
+choses nouvelles.
+
+Tu as donc été déjà dans le Paraguai? dit Candide. Eh vraiment
+oui! dit Cacambo; j'ai été cuistre dans le collège de
+l'Assomption, et je connais le gouvernement de los padres comme
+je connais les rues de Cadix. C'est une chose admirable que ce
+gouvernement. Le royaume a déjà plus de trois cents lieues de
+diamètre; il est divisé en trente provinces. Los padres y ont
+tout, et les peuples rien; c'est le chef-d'oeuvre de la raison et
+de la justice. Pour moi, je ne vois rien de si divin que los
+padres, qui font ici la guerre au roi d'Espagne et au roi de
+Portugal, et qui en Europe confessent ces rois; qui tuent ici des
+Espagnols, et qui à Madrid les envoient au ciel; cela me ravit;
+avançons: vous allez être le plus heureux de tous les hommes.
+Quel plaisir auront los padres, quand ils sauront qu'il leur
+vient un capitaine qui sait l'exercice bulgare!
+
+Dès qu'ils furent arrivés à la première barrière, Cacambo dit à
+la garde avancée qu'un capitaine demandait à parler à monseigneur
+le commandant. On alla avertir la grande garde. Un officier
+paraguain courut aux pieds du commandant lui donner part de la
+nouvelle. Candide et Cacambo furent d'abord désarmés; on se
+saisit de leurs deux chevaux andalous. Les deux étrangers sont
+introduits au milieu de deux files de soldats; le commandant
+était au bout, le bonnet à trois cornes en tête, la robe
+retroussée, l'épée au côté, l'esponton à la main. Il fit un
+signe; aussitôt vingt-quatre soldats entourent les deux nouveaux
+venus. Un sergent leur dit qu'il faut attendre, que le
+commandant ne peut leur parler, que le révérend père provincial
+ne permet pas qu'aucun Espagnol ouvre la bouche qu'en sa
+présence, et demeure plus de trois heures dans le pays. Et où
+est le révérend père provincial? dit Cacambo. Il est à la parade
+après avoir dit sa messe, répondit le sergent, et vous ne pourrez
+baiser ses éperons que dans trois heures. Mais, dit Cacambo,
+monsieur le capitaine, qui meurt de faim comme moi, n'est point
+Espagnol, il est Allemand; ne pourrions-nous point déjeuner en
+attendant sa révérence?
+
+Le sergent alla sur-le-champ rendre compte de ce discours au
+commandant. Dieu soit béni! dit ce seigneur, puisqu'il est
+Allemand, je peux lui parler; qu'on le mène dans ma feuillée.
+Aussitôt on conduit Candide dans un cabinet de verdure, orné
+d'une très jolie colonnade de marbre vert et or, et de treillages
+qui renfermaient des perroquets, des colibris, des
+oiseaux-mouches, des pintades, et tous les oiseaux les plus
+rares. Un excellent déjeuner était préparé dans des vases d'or;
+et tandis que les Paraguains mangèrent du maïs dans des écuelles
+de bois, en plein champ, à l'ardeur du soleil, le révérend père
+commandant entra dans la feuillée.
+
+C'était un très beau jeune homme, le visage plein, assez blanc,
+haut en couleur, le sourcil relevé, l'oeil vif, l'oreille rouge,
+les lèvres vermeilles, l'air fier, mais d'une fierté qui n'était
+ni celle d'un Espagnol ni celle d'un jésuite. On rendit à
+Candide et à Cacambo leurs armes, qu'on leur avait saisies, ainsi
+que les deux chevaux andalous; Cacambo leur fit manger l'avoine
+auprès de la feuillée, ayant toujours l'oeil sur eux, crainte de
+surprise.
+
+Candide baisa d'abord le bas de la robe du commandant, ensuite
+ils se mirent à table. Vous êtes donc Allemand? lui dit le
+jésuite en cette langue. Oui, mon révérend père, dit Candide.
+L'un et l'autre, en prononçant ces paroles, se regardaient avec
+une extrême surprise, et une émotion dont ils n'étaient pas les
+maîtres. Et de quel pays d'Allemagne êtes-vous? dit le jésuite.
+De la sale province de Vestphalie, dit Candide: je suis né dans
+le château de Thunder-ten-tronckh. O ciel! est-il possible!
+s'écria le commandant. Quel miracle! s'écria Candide. Serait-ce
+vous? dit le commandant. Cela n'est pas possible, dit Candide.
+Ils se laissent tomber tous deux à la renverse, ils s'embrassent,
+ils versent des ruisseaux de larmes. Quoi! serait-ce vous, mon
+révérend père? vous, le frère de la belle Cunégonde! vous qui
+fûtes tué par les Bulgares! vous le fils de monsieur le baron!
+vous jésuite au Paraguai! Il faut avouer que ce monde est une
+étrange chose. O Pangloss! Pangloss! que vous sériez aise si
+vous n'aviez pas été pendu!
+
+Le commandant fit retirer les esclaves nègres et les Paraguains
+qui servaient à boire dans des gobelets de cristal de roche. Il
+remercia Dieu et saint Ignace mille fois; il serrait Candide
+entre ses bras, leurs visages étaient baignés de pleurs. Vous
+seriez bien plus étonné, plus attendri, plus hors de vous-même,
+dit Candide, si je vous disais que mademoiselle Cunégonde, votre
+soeur, que vous avez crue éventrée, est pleine de
+santé.--Où?--Dans votre voisinage, chez M. le gouverneur de
+Buénos-Ayres; et je venais pour vous faire la guerre. Chaque mot
+qu'ils prononcèrent dans cette longue conversation accumulait
+prodige sur prodige. Leur âme tout entière volait sur leur
+langue, était attentive dans leurs oreilles, et étincelante dans
+leurs yeux. Comme ils étaient Allemands, ils tinrent table
+long-temps, en attendant le révérend père provincial; et le
+commandant parla ainsi à son cher Candide.
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+Comment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde.
+
+
+J'aurai toute ma vie présent à la mémoire le jour horrible où je
+vis tuer mon père et ma mère, et violer ma soeur. Quand les
+Bulgares furent retirés, on ne trouva point cette soeur adorable,
+et on mit dans une charrette ma mère, mon père, et moi, deux
+servantes et trois petits garçons égorgés, pour nous aller
+enterrer dans une chapelle de jésuites, à deux lieues du château
+de mes pères. Un jésuite nous jeta de l'eau bénite; elle était
+horriblement salée; il en entra quelques gouttes dans mes yeux:
+le père s'aperçut que ma paupière fesait un petit mouvement: il
+mit la main sur mon coeur, et le sentit palpiter; je fus secouru,
+et au bout de trois semaines il n'y paraissait pas. Vous savez,
+mon cher Candide, que j'étais fort joli; je le devins encore
+davantage; aussi le révérend père Croust[1], supérieur de la
+maison, prit pour moi la plus tendre amitié: il me donna l'habit
+de novice: quelque temps après je fus envoyé à Rome. Le père
+général avait besoin d'une recrue de jeunes jésuites allemands.
+Les souverains du Paraguai reçoivent le moins qu'ils peuvent de
+jésuites espagnols; ils aiment mieux les étrangers, dont ils se
+croient plus maîtres. Je fus jugé propre par le révérend père
+général pour aller travailler dans cette vigne. Nous partîmes,
+un Polonais, un Tyrolien, et moi. Je fus honoré, en arrivant, du
+sous-diaconat et d'une lieutenance: je suis aujourd'hui colonel
+et prêtre. Nous recevrons vigoureusement les troupes du roi
+d'Espagne; je vous réponds qu'elles seront excommuniées et
+battues. La Providence vous envoie ici pour nous seconder. Mais
+est-il bien vrai que ma chère soeur Cunégonde soit dans le
+voisinage, chez le gouverneur de Buénos-Ayres? Candide l'assura
+par serment que rien n'était plus vrai. Leurs larmes
+recommencèrent à couler.
+
+ [1] Dans les premières éditions, au lieu de _Croust_, on lit:
+ _Didrie_. Mais l'édition fesant partie du volume intitulé:
+ _Seconde suite des Mélanges_, 1761, porte déjà Croust. Il est
+ question du révérend P. Croust, _le plus brutal de la société_,
+ dans le tome XXX, page 429. B.
+
+
+Le baron ne pouvait se lasser d'embrasser Candide; il l'appelait
+son frère, son sauveur. Ah! peut-être, lui dit-il, nous pourrons
+ensemble, mon cher Candide, entrer en vainqueurs dans la ville,
+et reprendre ma soeur Cunégonde. C'est tout ce que je souhaite,
+dit Candide; car je comptais l'épouser, et je l'espère encore.
+Vous, insolent! répondit le baron, vous auriez l'impudence
+d'épouser ma soeur qui a soixante et douze quartiers! Je vous
+trouve bien effronté d'oser me parler d'un dessein si téméraire!
+Candide, pétrifié d'un tel discours, lui répondit: Mon révérend
+père, tous les quartiers du monde n'y font rien; j'ai tiré votre
+soeur des bras d'un Juif et d'un inquisiteur; elle m'a assez
+d'obligations, elle veut m'épouser. Maître Pangloss m'a toujours
+dit que les hommes sont égaux; et assurément je l'épouserai.
+C'est ce que nous verrons, coquin! dit le jésuite baron de
+Thunder-ten-tronckh; et en même temps il lui donna un grand coup
+du plat de son épée sur le visage. Candide dans l'instant tire
+la sienne, et l'enfonce jusqu'à la garde dans le ventre du baron
+jésuite; mais en la retirant toute fumante, il se mit à pleurer:
+Hélas! mon Dieu! dit-il, j'ai tué mon ancien maître, mon ami,
+mon beau-frère; je suis le meilleur homme du monde, et voilà déjà
+trois hommes que je tue; et dans ces trois il y a deux prêtres.
+
+Cacambo, qui fesait sentinelle à la porte de la feuillée,
+accourut. Il ne nous reste qu'à vendre cher notre vie, lui dit
+son maître; on va, sans doute, entrer dans la feuillée; il faut
+mourir les armes à la main. Cacambo, qui en avait bien vu
+d'autres, ne perdit point la tête; il prit la robe de jésuite que
+portait le baron, la mit sur le corps de Candide, lui donna le
+bonnet carré du mort, et le fit monter à cheval. Tout cela se
+fit en un clin d'oeil. Galopons, mon maître; tout le monde vous
+prendra pour un jésuite qui va donner des ordres; et nous aurons
+passé les frontières avant qu'on puisse courir après nous. Il
+volait déjà en prononçant ces paroles, et en criant en espagnol:
+Place, place pour le révérend père colonel!
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles, deux singes,
+et les sauvages nommés Oreillons.
+
+
+Candide et son valet furent au-delà des barrières, et personne ne
+savait encore dans le camp la mort du jésuite allemand. Le
+vigilant Cacambo avait eu soin de remplir sa valise de pain, de
+chocolat, de jambon, de fruits, et de quelques mesures de vin.
+Ils s'enfoncèrent avec leurs chevaux andalous dans un pays
+inconnu où ils ne découvrirent aucune route. Enfin une belle
+prairie entrecoupée de ruisseaux se présenta devant eux. Nos
+deux voyageurs font repaître leurs montures. Cacambo propose à
+son maître de manger, et lui en donne l'exemple. Comment
+veux-tu, disait Candide, que je mange du jambon, quand j'ai tué
+le fils de monsieur le baron, et que je me vois condamné à ne
+revoir la belle Cunégonde de ma vie? à quoi me servira de
+prolonger mes misérables jours, puisque je dois les traîner loin
+d'elle dans les remords et dans le désespoir? et que dira le
+Journal de Trévoux[1]?
+
+ [1] L'ouvrage cité sous le titre de _Journal de Trévoux_, du
+ nom de la ville où il s'imprima, est intitulé: _Mémoires pour
+ servir à l'histoire des sciences et des beaux-arts_. Ce titre
+ a subi plusieurs changements. B.
+
+
+En parlant ainsi, il ne laissa pas de manger. Le soleil se
+couchait. Les deux égarés entendirent quelques petits cris qui
+paraissaient poussés par des femmes. Ils ne savaient si ces cris
+étaient de douleur ou de joie; mais ils se levèrent
+précipitamment avec cette inquiétude et cette alarme que tout
+inspire dans un pays inconnu. Ces clameurs partaient de deux
+filles toutes nues qui couraient légèrement au bord de la
+prairie, tandis que deux singes les suivaient en leur mordant les
+fesses. Candide fut touché de pitié; il avait appris à tirer
+chez les Bulgares, et il aurait abattu une noisette dans un
+buisson sans toucher aux feuilles. Il prend son fusil espagnol à
+deux coups, tire, et tue les deux singes. Dieu soit loué, mon
+cher Cacambo! j'ai délivré d'un grand péril ces deux pauvres
+créatures: si j'ai commis un péché en tuant un inquisiteur et un
+jésuite, je l'ai bien réparé en sauvant la vie à deux filles. Ce
+sont peut-être deux demoiselles de condition, et cette aventure
+nous peut procurer de très grands avantages dans le pays.
+
+Il allait continuer, mais sa langue devint percluse quand il vit
+ces deux filles embrasser tendrement les deux singes, fondre en
+larmes sur leurs corps, et remplir l'air des cris les plus
+douloureux. Je ne m'attendais pas à tant de bonté d'âme, dit-il
+enfin à Cacambo; lequel lui répliqua: Vous avez fait là un beau
+chef d'oeuvre, mon maître; vous avez tué les deux amants de ces
+demoiselles. Leurs amants! serait-il possible? vous vous
+moquez de moi, Cacambo; le moyen de vous croire? Mon cher maître,
+repartit Cacambo, vous êtes toujours étonné de tout; pourquoi
+trouvez-vous si étrange que dans quelques pays il y ait des
+singes qui obtiennent les bonnes grâces des dames? ils sont des
+quarts d'homme, comme je suis un quart d'Espagnol. Hélas!
+reprit Candide, je me souviens d'avoir entendu dire à maître
+Pangloss qu'autrefois pareils accidents étaient arrivés, et que
+ces mélanges avaient produit des égypans, des faunes, des
+satyres; que plusieurs grands personnages de l'antiquité en
+avaient vu; mais je prenais cela pour des fables. Vous devez
+être convaincu à présent, dit Cacambo, que c'est une vérité, et
+vous voyez comment en usent les personnes qui n'ont pas reçu une
+certaine éducation; tout ce que je crains, c'est que ces dames ne
+nous fassent quelque méchante affaire.
+
+Ces réflexions solides engagèrent Candide à quitter la prairie,
+et à s'enfoncer dans un bois. Il y soupa avec Cacambo; et tous
+deux, après avoir maudit l'inquisiteur de Portugal, le gouverneur
+de Buénos-Ayres, et le baron, s'endormirent sur de la mousse. A
+leur réveil, ils sentirent qu'ils ne pouvaient remuer; la raison
+en était que pendant la nuit les Oreillons, habitants du pays, à
+qui les deux dames les avaient dénoncés, les avaient garrottés
+avec des cordes d'écorces d'arbre.
+
+Ils étaient entourés d'une cinquantaine d'Oreillons tout nus,
+armés de flèches, de massues, et de haches de caillou: les uns
+fesaient bouillir une grande chaudière; les autres préparaient
+des broches, et tous criaient: C'est un jésuite, c'est un
+jésuite! nous serons vengés, et nous ferons bonne chère; mangeons
+du jésuite, mangeons du jésuite!
+
+Je vous l'avais bien dit, mon cher maître, s'écria tristement
+Cacambo, que ces deux filles nous joueraient d'un mauvais tour.
+Candide apercevant la chaudière et les broches s'écria: Nous
+allons certainement être rôtis ou bouillis. Ah! que dirait
+maître Pangloss, s'il voyait comme la pure nature est faite? Tout
+est bien; soit, mais j'avoue qu'il est bien cruel, d'avoir perdu
+mademoiselle Cunégonde, et d'être mis à la broche par des
+Oreillons. Cacambo ne perdait jamais la tête. Ne désespérez de
+rien, dit-il au désolé Candide; j'entends un peu le jargon de
+ces peuples, je vais leur parler. Ne manquez pas, dit Candide,
+de leur représenter quelle est l'inhumanité affreuse de faire
+cuire des hommes, et combien cela est peu chrétien.
+
+Messieurs, dit Cacambo, vous comptez donc manger aujourd'hui un
+jésuite? c'est très bien fait; rien n'est plus juste que de
+traiter ainsi ses ennemis. En effet le droit naturel nous
+enseigne à tuer notre prochain, et c'est ainsi qu'on en agit dans
+toute la terre. Si nous n'usons pas du droit de le manger, c'est
+que nous avons d'ailleurs de quoi faire bonne chère; mais vous
+n'avez pas les mêmes ressources que nous: certainement il vaut
+mieux manger ses ennemis que d'abandonner aux corbeaux et aux
+corneilles le fruit de sa victoire. Mais, messieurs, vous ne
+voudriez pas manger vos amis. Vous croyez aller mettre un
+jésuite en broche, et c'est votre défenseur, c'est l'ennemi de
+vos ennemis que vous allez rôtir. Pour moi, je suis né dans
+votre pays; monsieur que vous voyez est mon maître, et bien loin
+d'être jésuite, il vient de tuer un jésuite, il en porte les
+dépouilles; voilà le sujet de votre méprise. Pour vérifier ce
+que je vous dis, prenez sa robe, portez-la à la première barrière
+du royaume de los padres; informez-vous si mon maître n'a pas tué
+un officier jésuite. Il vous faudra peu de temps; vous pourrez
+toujours nous manger, si vous trouvez que je vous ai menti.
+Mais, si je vous ai dit la vérité, vous connaissez trop les
+principes du droit public, les moeurs, et les lois, pour ne nous
+pas faire grâce.
+
+Les Oreillons trouvèrent ce discours très raisonnable; ils
+députèrent deux notables pour aller en diligence s'informer de la
+vérité; les deux députés s'acquittèrent de leur commission en
+gens d'esprit, et revinrent bientôt apporter de bonnes nouvelles.
+Les Oreillons délièrent leurs deux prisonniers, leur firent
+toutes sortes de civilités, leur offrirent des filles, leur
+donnèrent des rafraîchissements, et les reconduisirent jusqu'aux
+confins de leurs états, en criant avec allégresse: Il n'est point
+jésuite, il n'est point jésuite!
+
+Candide ne se lassait point d'admirer le sujet de sa délivrance.
+Quel peuple! disait-il, quels hommes! quelles moeurs! si je
+n'avais pas eu le bonheur de donner un grand coup d'épée au
+travers du corps du frère de mademoiselle Cunégonde, j'étais
+mangé sans rémission. Mais, après tout, la pure nature est
+bonne, puisque ces gens-ci, au lieu de me manger, m'ont fait
+mille honnêtetés, dès qu'ils ont su que je n'étais pas jésuite.
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+Arrivée de Candide et de son valet au pays d'Eldorado, et ce
+qu'ils y virent.
+
+
+Quand ils furent aux frontières des Oreillons: Vous voyez, dit
+Cacambo à Candide, que cet hémisphère-ci ne vaut pas mieux que
+l'autre; croyez-moi, retournons en Europe par le plus court
+chemin. Comment y retourner, dit Candide; et où aller? Si je
+vais dans mon pays, les Bulgares et les Abares y égorgent tout;
+si je retourne en Portugal, j'y suis brûlé; si nous restons dans
+ce pays-ci, nous risquons à tout moment d'être mis en broche.
+Mais comment se résoudre à quitter la partie du monde que
+mademoiselle Cunégonde habite?
+
+--Tournons vers la Cayenne, dit Cacambo, nous y trouverons des
+Français qui vont par tout le monde; ils pourront nous aider.
+Dieu aura peut-être pitié de nous.»
+
+Il n'était pas facile d'aller à la Cayenne: ils savaient bien à
+peu près de quel côté il fallait marcher; mais des montagnes, des
+fleuves, des précipices, des brigands, des sauvages, étaient
+partout de terribles obstacles. Leurs chevaux moururent de
+fatigue; leurs provisions furent consumées; ils se nourrirent un
+mois entier de fruits sauvages, et se trouvèrent enfin auprès
+d'une petite rivière bordée de cocotiers qui soutinrent leur vie
+et leurs espérances.
+
+Cacambo, qui donnait toujours d'aussi bons conseils que la
+vieille, dit à Candide: Nous n'en pouvons plus, nous avons assez
+marché; j'aperçois un canot vide sur le rivage, emplissons-le de
+cocos, jetons-nous dans cette petite barque, laissons-nous aller
+au courant; une rivière mène toujours à quelque endroit habité.
+Si nous ne trouvons pas des choses agréables, nous trouverons du
+moins des choses nouvelles. Allons, dit Candide,
+recommandons-nous à la Providence.
+
+Ils voguèrent quelques lieues entre des bords, tantôt fleuris,
+tantôt arides, tantôt unis, tantôt escarpés. La rivière
+s'élargissait toujours; enfin elle se perdait sous une voûte de
+rochers épouvantables qui s'élevaient jusqu'au ciel. Les deux
+voyageurs eurent la hardiesse de s'abandonner aux flots sous
+cette voûte. Le fleuve resserré en cet endroit les porta avec
+une rapidité et un bruit horrible. Au bout de vingt-quatre
+heures ils revirent le jour; mais leur canot se fracassa contre
+les écueils; il fallut se traîner de rocher en rocher pendant une
+lieue entière; enfin ils découvrirent un horizon immense, bordé
+de montagnes inaccessibles. Le pays était cultivé pour le
+plaisir comme pour le besoin; partout l'utile était agréable[1]:
+les chemins étaient couverts ou plutôt ornés de voitures d'une
+forme et d'une matière brillante, portant des hommes et des
+femmes d'une beauté singulière, traînés rapidement par de gros
+moutons rouges qui surpassaient en vitesse les plus beaux chevaux
+d'Andalousie, de Tétuan, et de Méquinez.
+
+ [1] Tel est le texte de toutes les éditions données du vivant
+ de l'auteur, et même des éditions de Kehl. Quelques éditeurs
+ récents ont mis: _l'utile était_ joint à _l'agréable_. B.
+
+
+Voilà pourtant, dit Candide, un pays qui vaut mieux que la
+Vestphalie. Il mit pied à terre avec Cacambo auprès du premier
+village qu'il rencontra. Quelques enfants du village, couverts
+de brocarts d'or tout déchirés, jouaient au palet à l'entrée du
+bourg; nos deux hommes de l'autre monde s'amusèrent à les
+regarder: leurs palets étaient d'assez larges pièces rondes,
+jaunes, rouges, vertes, qui jetaient un éclat singulier. Il prit
+envie aux voyageurs d'en ramasser quelques uns; c'était de l'or,
+c'était des émeraudes, des rubis, dont le moindre aurait été le
+plus grand ornement du trône du Mogol. Sans doute, dit Cacambo,
+ces enfants sont les fils du roi du pays qui jouent au petit
+palet. Le magister du village parut dans ce moment pour les
+faire rentrer à l'école. Voilà, dit Candide, le précepteur de la
+famille royale.
+
+Les petits gueux quittèrent aussitôt le jeu, en laissant à terre
+leurs palets, et tout ce qui avait servi à leurs divertissements.
+Candide les ramasse, court au précepteur et les lui présente
+humblement, lui fesant entendre par signes que leurs altesses
+royales avaient oublié leur or et leurs pierreries. Le magister
+du village, en souriant, les jeta par terre, regarda un moment la
+figure de Candide avec beaucoup de surprise, et continua son
+chemin.
+
+Les voyageurs ne manquèrent pas de ramasser l'or, les rubis, et
+les émeraudes. Où sommes-nous? s'écria Candide. Il faut que les
+enfants des rois de ce pays soient bien élevés, puisqu'on leur
+apprend à mépriser l'or et les pierreries. Cacambo était aussi
+surpris que Candide. Ils approchèrent enfin de la première
+maison du village; elle était bâtie comme un palais d'Europe.
+Une foule de monde s'empressait à la porte, et encore plus dans
+le logis; une musique très agréable se fesait entendre, et une
+odeur délicieuse de cuisine se fesait sentir. Cacambo s'approcha
+de la porte, et entendit qu'on parlait péruvien; c'était sa
+langue maternelle; car tout le monde sait que Cacambo était né au
+Tucuman, dans un village où l'on ne connaissait que cette langue.
+Je vous servirai d'interprète, dit-il à Candide; entrons, c'est
+ici un cabaret.
+
+Aussitôt deux garçons et deux filles de l'hôtellerie, vêtus de
+drap d'or, et les cheveux renoués avec des rubans, les invitent à
+se mettre à la table de l'hôte. On servit quatre potages garnis
+chacun de deux perroquets, un contour bouilli qui pesait deux
+cents livres, deux singes rôtis d'un goût excellent, trois cents
+colibris dans un plat, et six cents oiseaux-mouches dans un
+autre; des ragoûts exquis, des pâtisseries délicieuses; le tout
+dans des plats d'une espèce de cristal de roche. Les garçons et
+les filles de l'hôtellerie versaient plusieurs liqueurs faites de
+cannes de sucre.
+
+Les convives étaient pour la plupart des marchands et des
+voituriers, tous d'une politesse extrême, qui firent quelques
+questions à Cacambo avec la discrétion la plus circonspecte, et
+qui répondirent aux siennes d'une manière à le satisfaire.
+
+Quand le repas fut fini, Cacambo crut, ainsi que Candide, bien
+payer son écot, en jetant sur la table de l'hôte deux de ces
+larges pièces d'or qu'il avait ramassées; l'hôte et l'hôtesse
+éclatèrent de rire, et se tinrent long-temps les côtés. Enfin
+ils se remirent. Messieurs, dit l'hôte, nous voyons bien que
+vous êtes des étrangers; nous ne sommes pas accoutumés à en voir.
+Pardonnez-nous si nous nous sommes mis à rire quand vous nous
+avez offert en paiement les cailloux de nos grands chemins. Vous
+n'avez pas sans doute de la monnaie du pays, mais il n'est pas
+nécessaire d'en avoir pour dîner ici. Toutes les hôtelleries
+établies pour la commodité du commerce sont payées par le
+gouvernement. Vous avez fait mauvaise chère ici, parceque c'est
+un pauvre village, mais partout ailleurs vous serez reçus comme
+vous méritez de l'être. Cacambo expliquait à Candide tous les
+discours de l'hôte, et Candide les écoutait avec la même
+admiration et le même égarement que son ami Cacambo les rendait.
+Quel est donc ce pays, disaient-ils l'un et l'autre, inconnu à
+tout le reste de la terre, et où toute la nature est d'une espèce
+si différente de la nôtre? C'est probablement le pays où tout va
+bien; car il faut absolument qu'il y en ait un de cette espèce.
+Et, quoi qu'en dît maître Pangloss, je me suis souvent aperçu que
+tout allait assez mal en Vestphalie.
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+Ce qu'ils virent dans le pays d'Eldorado[1].
+
+ [1] Sur le pays d'Eldorado, voyez tome XVII, page 436. B.
+
+
+Cacambo témoigna à son hôte toute sa curiosité; l'hôte lui dit:
+Je suis fort ignorant, et je m'en trouve bien; mais nous avons
+ici un vieillard retiré de la cour qui est le plus savant homme
+du royaume, et le plus communicatif. Aussitôt il mène Cacambo
+chez le vieillard. Candide ne jouait plus que le second
+personnage, et accompagnait son valet. Ils entrèrent dans une
+maison fort simple, car la porte n'était que d'argent, et les
+lambris des appartements n'étaient que d'or, mais travaillés avec
+tant de goût, que les plus riches lambris ne l'effaçaient pas.
+L'antichambre n'était à la vérité incrustée que de rubis et
+d'émeraudes; mais l'ordre dans lequel tout était arrangé réparait
+bien cette extrême simplicité.
+
+Le vieillard reçut les deux étrangers sur un sofa matelassé de
+plumes de colibri, et leur fit présenter des liqueurs dans des
+vases de diamant; après quoi il satisfit à leur curiosité en ces
+termes:
+
+Je suis âgé de cent soixante et douze ans, et j'ai appris de feu
+mon père, écuyer du roi, les étonnantes révolutions du Pérou dont
+il avait été témoin. Le royaume où nous sommes est l'ancienne
+patrie des incas, qui en sortirent très imprudemment pour aller
+subjuguer une partie du monde, et qui furent enfin détruits par
+les Espagnols.
+
+Les princes de leur famille qui restèrent dans leur pays natal
+furent plus sages; ils ordonnèrent, du consentement de la nation,
+qu'aucun habitant ne sortirait jamais de notre petit royaume; et
+c'est ce qui nous a conservé notre innocence et notre félicité.
+Les Espagnols ont eu une connaissance confuse de ce pays, ils
+l'ont appelé _Eldorado_; et un Anglais, nommé le chevalier
+Raleigh, en a même approché il y a environ cent années; mais,
+comme nous sommes entourés de rochers inabordables et de
+précipices, nous avons toujours été jusqu'à présent à l'abri de
+la rapacité des nations de l'Europe, qui ont une fureur
+inconcevable pour les cailloux et pour la fange de notre terre,
+et qui, pour en avoir, nous tueraient tous jusqu'au dernier.
+
+La conversation fut longue; elle roula sur la forme du
+gouvernement, sur les moeurs, sur les femmes, sur les spectacles
+publics, sur les arts. Enfin Candide, qui avait toujours du goût
+pour la métaphysique, fit demander par Cacambo si dans le pays il
+y avait une religion.
+
+Le vieillard rougit un peu. Comment donc! dit-il, en pouvez-vous
+douter? Est-ce que vous nous prenez pour des ingrats? Cacambo
+demanda humblement quelle était la religion d'Eldorado. Le
+vieillard rougit encore: Est-ce qu'il peut y avoir deux
+religions? dit-il. Nous avons, je crois, la religion de tout le
+monde; nous adorons Dieu du soir jusqu'au matin. N'adorez vous
+qu'un seul Dieu? dit Cacambo, qui servait toujours d'interprète
+aux doutes de Candide. Apparemment, dit le vieillard, qu'il n'y
+en a ni deux, ni trois, ni quatre. Je vous avoue que les gens de
+votre monde font des questions bien singulières. Candide ne se
+lassait pas de faire interroger ce bon vieillard; il voulut
+savoir comment on priait Dieu dans Eldorado. Nous ne le prions
+point, dit le bon et respectable sage; nous n'avons rien à lui
+demander, il nous a donné tout ce qu'il nous faut; nous le
+remercions sans cesse. Candide eut la curiosité de voir des
+prêtres; il fit demander où ils étaient. Le bon vieillard
+sourit. Mes amis, dit-il, nous sommes tous prêtres; le roi et
+tous les chefs de famille chantent des cantiques d'actions de
+grâces solennellement tous les matins, et cinq ou six mille
+musiciens les accompagnent.--Quoi! vous n'avez point de moines
+qui enseignent, qui disputent, qui gouvernent, qui cabalent, et
+qui font brûler les gens qui ne sont pas de leur avis?--Il
+faudrait que nous fussions fous, dit le vieillard; nous sommes
+tous ici du même avis, et nous n'entendons pas ce que vous voulez
+dire avec vos moines. Candide à tous ces discours demeurait en
+extase, et disait en lui-même: Ceci est bien différent de la
+Vestphalie et du château de monsieur le baron: si notre ami
+Pangloss avait vu Eldorado, il n'aurait plus dit que le château
+de Thunder-ten-tronckh était ce qu'il y avait de mieux sur la
+terre; il est certain qu'il faut voyager.
+
+Après cette longue conversation, le bon vieillard fit atteler un
+carrosse à six moutons, et donna douze de ses domestiques aux
+deux voyageurs pour les conduire à la cour. Excusez-moi, leur
+dit-il, si mon âge me prive de l'honneur de vous accompagner. Le
+roi vous recevra d'une manière dont vous ne serez pas mécontents,
+et vous pardonnerez sans doute aux usages du pays, s'il y en a
+quelques uns qui vous déplaisent.
+
+Candide et Cacambo montent en carrosse; les six moutons volaient,
+et en moins de quatre heures on arriva au palais du roi, situé à
+un bout de la capitale. Le portail était de deux cent vingt
+pieds de haut, et de cent de large; il est impossible d'exprimer
+quelle en était la matière. On voit assez quelle supériorité
+prodigieuse elle devait avoir sur ces cailloux et sur ce sable
+que nous nommons or et pierreries.
+
+Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la
+descente du carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de
+robes d'un tissu de duvet de colibri; après quoi les grands
+officiers et les grandes officières de la couronne les menèrent à
+l'appartement de sa majesté au milieu de deux files, chacune de
+mille musiciens, selon l'usage ordinaire. Quand ils approchèrent
+de la salle du trône, Cacambo demanda à un grand officier comment
+il fallait s'y prendre pour saluer sa majesté: si on se jetait à
+genoux ou ventre à terre; si on mettait les mains sur la tête ou
+sur le derrière; si on léchait la poussière de la salle: en un
+mot, quelle était la cérémonie. L'usage, dit le grand-officier,
+est d'embrasser le roi et de le baiser des deux côtés. Candide
+et Cacambo sautèrent au cou de sa majesté, qui les reçut avec
+toute la grâce imaginable, et qui les pria poliment à souper.
+
+En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics
+élevés jusqu'aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les
+fontaines d'eau pure, les fontaines d'eau-rose, celles de
+liqueurs de cannes de sucre qui coulaient continuellement dans de
+grandes places pavées d'une espèce de pierreries qui répandaient
+une odeur semblable à celle du girofle et de la cannelle.
+Candide demanda à voir la cour de justice, le parlement; on lui
+dit qu'il n'y en avait point, et qu'on ne plaidait jamais. Il
+s'informa s'il y avait des prisons, et on lui dit que non. Ce
+qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce
+fut le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de
+deux mille pas, toute pleine d'instruments de mathématiques et de
+physique.
+
+Après avoir parcouru toute l'après-dinée à peu près la millième partie
+de la ville, on les remena chez le roi. Candide se mit à table entre
+sa majesté, son valet Cacambo, et plusieurs dames. Jamais on ne fit
+meilleure chère, et jamais on n'eut plus d'esprit à souper qu'en eut
+sa majesté. Cacambo expliquait les bons mots du roi à Candide, et
+quoique traduits, ils paraissaient toujours des bons mots. De tout ce
+qui étonnait Candide, ce n'était pas ce qui l'étonna le moins.
+
+Ils passèrent un mois dans cet hospice. Candide ne cessait de
+dire à Cacambo: Il est vrai, mon ami, encore une fois, que le
+château où je suis né ne vaut pas le pays où nous sommes; mais
+enfin mademoiselle Cunégonde n'y est pas, et vous avez sans doute
+quelque maîtresse en Europe. Si nous restons ici, nous n'y
+serons que comme les autres; au lieu que si nous retournons dans
+notre monde, seulement avec douze moutons chargés de cailloux
+d'Eldorado, nous serons plus riches que tous les rois ensemble,
+nous n'aurons plus d'inquisiteurs à craindre, et nous pourrons
+aisément reprendre mademoiselle Cunégonde.
+
+Ce discours plut à Cacambo; on aime tant à courir, à se faire
+valoir chez les siens, à faire parade de ce qu'on a vu dans ses
+voyages, que les deux heureux résolurent de ne plus l'être, et de
+demander leur congé à sa majesté.
+
+Vous faites une sottise, leur dit le roi: je sais bien que mon
+pays est peu de chose; mais, quand on est passablement quelque
+part, il faut y rester. Je n'ai pas assurément le droit de
+retenir des étrangers; c'est une tyrannie qui n'est ni dans nos
+moeurs ni dans nos lois; tous les hommes sont libres; partez
+quand vous voudrez, mais la sortie est bien difficile. Il est
+impossible de remonter la rivière rapide sur laquelle vous êtes
+arrivés par miracle, et qui court sous des voûtes de rochers.
+Les montagnes qui entourent tout mon royaume ont dix mille pieds
+de hauteur, et sont droites comme des murailles: elles occupent
+chacune en largeur un espace de plus de dix lieues; on ne peut en
+descendre que par des précipices. Cependant, puisque vous voulez
+absolument partir, je vais donner ordre aux intendants des
+machines d'en faire une qui puisse vous transporter commodément.
+Quand on vous aura conduits au revers des montagnes, personne ne
+pourra vous accompagner; car mes sujets ont fait voeu de ne
+jamais sortir de leur enceinte, et ils sont trop sages pour
+rompre leur voeu. Demandez-moi d'ailleurs tout ce qu'il vous
+plaira. Nous ne demandons à votre majesté, dit Cacambo, que
+quelques moutons chargés de vivres, de cailloux, et de la boue du
+pays. Le roi rit: Je ne conçois pas, dit-il, quel goût vos gens
+d'Europe ont pour notre boue jaune: mais emportez-en tant que
+vous voudrez, et grand bien vous fasse.
+
+Il donna l'ordre sur-le-champ à ses ingénieurs de faire une
+machine pour guinder ces deux hommes extraordinaires hors du
+royaume. Trois mille bons physiciens y travaillèrent; elle fut
+prête au bout de quinze jours, et ne coûta pas plus de vingt
+millions de livres sterling, monnaie du pays. On mit sur la
+machine Candide et Cacambo; il y avait deux grands moutons rouges
+sellés et bridés pour leur servir de monture quand ils auraient
+franchi les montagnes, vingt moutons de bât chargés de vivres,
+trente qui portaient des présents de ce que le pays a de plus
+curieux, et cinquante chargés d'or, de pierreries, et de
+diamants. Le roi embrassa tendrement les deux vagabonds.
+
+Ce fut un beau spectacle que leur départ, et la manière
+ingénieuse dont ils furent hissés eux et leurs moutons au haut
+des montagnes. Les physiciens prirent congé d'eux après les
+avoir mis en sûreté, et Candide n'eut plus d'autre désir et
+d'autre objet que d'aller présenter ses moutons à mademoiselle
+Cunégonde. Nous avons, dit-il, de quoi payer le gouverneur de
+Buénos-Ayres, si mademoiselle Cunégonde peut être mise à prix.
+Marchons vers la Cayenne, embarquons-nous, et nous verrons
+ensuite quel royaume nous pourrons acheter.
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance
+avec Martin.
+
+
+La première journée de nos deux voyageurs fut assez agréable.
+Ils étaient encouragés par l'idée de se voir possesseurs de plus
+de trésors que l'Asie, l'Europe, et l'Afrique, n'en pouvaient
+rassembler. Candide transporté écrivit le nom de Cunégonde sur
+les arbres. A la seconde journée deux de leurs moutons
+s'enfoncèrent dans des marais, et y furent abîmés avec leurs
+charges; deux autres moutons moururent de fatigue quelques jours
+après; sept ou huit périrent ensuite de faim dans un désert;
+d'autres tombèrent au bout de quelques jours dans des précipices.
+Enfin, après cent jours de marche, il ne leur resta que deux
+moutons. Candide dit à Cacambo: Mon ami, vous voyez comme les
+richesses de ce monde sont périssables; il n'y a rien de solide
+que la vertu et le bonheur de revoir mademoiselle Cunégonde. Je
+l'avoue, dit Cacambo; mais il nous reste encore deux moutons avec
+plus de trésors que n'en aura jamais le roi d'Espagne; et je vois
+bien de loin une ville que je soupçonne être Surinam,
+appartenante aux Hollandais. Nous sommes au bout de nos peines
+et au commencement de notre félicité.
+
+En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par
+terre, n'ayant plus que la moitié de son habit, c'est-à-dire d'un
+caleçon de toile bleue; il manquait à ce pauvre homme la jambe
+gauche et la main droite. Eh! mon Dieu! lui dit Candide en
+hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans l'état horrible où je
+te vois? J'attends mon maître, M. Vanderdendur, le fameux
+négociant, répondit le nègre. Est-ce M. Vanderdendur, dit
+Candide, qui t'a traité ainsi? Oui, monsieur, dit le nègre,
+c'est l'usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout
+vêtement deux fois l'année. Quand nous travaillons aux
+sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe
+la main: quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe:
+je me suis trouvé dans les deux cas. C'est à ce prix que vous
+mangez du sucre en Europe. Cependant, lorsque ma mère me vendit
+dix écus patagons sur la côte de Guinée, elle me disait: Mon cher
+enfant, bénis nos fétiches, adore-les toujours, ils te feront
+vivre heureux; tu as l'honneur d'être esclave de nos seigneurs
+les blancs, et tu fais par là la fortune de ton père et de ta
+mère. Hélas! je ne sais pas si j'ai fait leur fortune, mais ils
+n'ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes, et les
+perroquets, sont mille fois moins malheureux que nous: les
+fétiches hollandais qui m'ont converti me disent tous les
+dimanches que nous sommes tous enfants d'Adam, blancs et noirs.
+Je ne suis pas généalogiste; mais si ces prêcheurs disent vrai,
+nous sommes tous cousins issus de germain. Or vous m'avouerez
+qu'on ne peut pas en user avec ses parents d'une manière plus
+horrible.
+
+O Pangloss! s'écria Candide, tu n'avais pas deviné cette
+abomination; c'en est fait, il faudra qu'à la fin je renonce à
+ton optimisme. Qu'est-ce qu'optimisme? disait Cacambo. Hélas!
+dit Candide, c'est la rage de soutenir que tout est bien quand on
+est mal; et il versait des larmes en regardant son nègre; et en
+pleurant, il entra dans Surinam.
+
+La première chose dont ils s'informent, c'est s'il n'y a point au
+port quelque vaisseau qu'on pût envoyer à Buénos-Ayres. Celui à
+qui ils s'adressèrent était justement un patron espagnol qui
+s'offrit à faire avec eux un marché honnête. Il leur donna
+rendez-vous dans un cabaret. Candide et le fidèle Cacambo
+allèrent l'y attendre avec leurs deux moutons.
+
+Candide, qui avait le coeur sur les lèvres, conta à l'Espagnol
+toutes ses aventures, et lui avoua qu'il voulait enlever
+mademoiselle Cunégonde. Je me garderai bien de vous passer à
+Buénos-Ayres, dit le patron: je serais pendu, et vous aussi; la
+belle Cunégonde est la maîtresse favorite de monseigneur. Ce fut
+un coup de foudre pour Candide, il pleura longtemps; enfin il
+tira à part Cacambo. Voici, mon cher ami, lui dit-il, ce qu'il
+faut que tu fasses. Nous avons chacun dans nos poches pour cinq
+ou six millions de diamants, tu es plus habile que moi; va
+prendre mademoiselle Cunégonde à Buénos-Ayres. Si le gouverneur
+fait quelque difficulté, donne-lui un million: s'il ne se rend
+pas, donne-lui-en deux; tu n'as point tué d'inquisiteur, on ne se
+défiera point de toi. J'équiperai un autre vaisseau, j'irai
+t'attendre à Venise: c'est un pays libre où l'on n'a rien à
+craindre ni des Bulgares, ni des Abares, ni des Juifs, ni des
+inquisiteurs. Cacambo applaudit, à cette sage résolution. Il
+était au désespoir de se séparer d'un bon maître devenu son ami
+intime; mais le plaisir de lui être utile l'emporta sur la
+douleur de le quitter. Ils s'embrassèrent en versant des larmes:
+Candide lui recommanda de ne point oublier la bonne vieille.
+Cacambo partit dès le jour même: c'était un très bon homme que ce
+Cacambo.
+
+Candide resta encore quelque temps à Surinam, et attendit qu'un
+autre patron voulût le mener en Italie lui et les deux moutons
+qui lui restaient. Il prit des domestiques, et acheta tout ce
+qui lui était nécessaire pour un long voyage; enfin
+M. Vanderdendur, maître d'un gros vaisseau, vint se présenter à
+lui. Combien voulez-vous, demanda-t-il à cet homme, pour me
+mener en droiture à Venise, moi, mes gens, mon bagage, et les
+deux moutons que voilà? Le patron s'accorda à dix mille piastres:
+Candide n'hésita pas.
+
+Oh! oh! dit à part soi le prudent Vanderdendur, cet étranger
+donne dix mille piastres tout d'un coup! il faut qu'il soit bien
+riche. Puis revenant un moment après, il signifia qu'il ne
+pouvait partir à moins de vingt mille. Eh bien! vous les aurez,
+dit Candide.
+
+Ouais, se dit tout bas le marchand, cet homme donne vingt mille
+piastres aussi aisément que dix mille. Il revint encore, et dit
+qu'il ne pouvait le conduire à Venise à moins de trente mille
+piastres. Vous en aurez donc trente mille, répondit Candide.
+
+Oh! oh! se dit encore le marchand hollandais, trente mille
+piastres ne coûtent rien à cet homme-ci; sans doute les deux
+moutons portent des trésors immenses; n'insistons pas davantage:
+faisons-nous d'abord payer les trente mille piastres, et puis nous
+verrons. Candide, vendit deux petits diamants, dont le moindre
+valait plus que tout l'argent que demandait le patron. Il le
+paya d'avance. Les deux moutons furent embarqués. Candide
+suivait dans un petit bateau pour joindre le vaisseau à la rade;
+le patron prend son temps, met à la voile, démarre; le vent le
+favorise. Candide éperdu et stupéfait le perd bientôt de vue.
+Hélas! cria-t-il, voilà un tour digne de l'Ancien Monde. Il
+retourne au rivage, abîmé dans la douleur; car enfin il avait
+perdu de quoi faire la fortune de vingt monarques.
+
+Il se transporte chez le juge hollandais; et, comme il était un
+peu troublé, il frappe rudement à la porte; il entre, expose son
+aventure, et crie un peu plus haut qu'il ne convenait. Le juge
+commença par lui faire payer dix mille piastres pour le bruit
+qu'il avait fait: ensuite il l'écouta patiemment, lui promit
+d'examiner son affaire sitôt que le marchand serait revenu, et se
+fit payer dix mille autres piastres pour les frais de l'audience.
+
+Ce procédé acheva de désespérer Candide; il avait à la vérité
+essuyé des malheurs mille fois plus douloureux; mais le sang
+froid du juge, et celui du patron dont il était volé, alluma sa
+bile, et le plongea dans une noire mélancolie. La méchanceté des
+hommes se présentait à son esprit dans toute sa laideur, il ne se
+nourrissait que d'idées tristes. Enfin un vaisseau français
+étant sur le point de partir pour Bordeaux, comme il n'avait plus
+de moutons chargés de diamants à embarquer, il loua une chambre
+du vaisseau à juste prix, et fit signifier dans la ville qu'il
+paierait le passage, la nourriture, et donnerait deux mille
+piastres à un honnête homme qui voudrait faire le voyage avec
+lui, à condition que cet homme serait le plus dégoûté de son
+état, et le plus malheureux de la province.
+
+Il se présenta une foule de prétendants qu'une flotte n'aurait pu
+contenir. Candide, voulant choisir entre les plus apparents, il
+distingua une vingtaine de personnes qui lui paraissaient
+sociables, et qui toutes prétendaient mériter la préférence. Il
+les assembla dans son cabaret, et leur donna à souper, à
+condition que chacun ferait serment de raconter fidèlement son
+histoire, promettant de choisir celui qui lui paraîtrait le plus
+à plaindre et le plus mécontent de son état, à plus juste titre,
+et de donner aux autres quelques gratifications.
+
+La séance dura jusqu'à quatre heures du matin. Candide, en
+écoutant toutes leurs aventures, se ressouvenait de ce que lui
+avait dit la vieille en allant à Buénos-Ayres, et de la gageure
+qu'elle avait faite, qu'il n'y avait personne sur le vaisseau à
+qui il ne fût arrivé de très grands malheurs. Il songeait à
+Pangloss à chaque aventure qu'on lui contait. Ce Pangloss,
+disait-il, serait bien embarrassé à démontrer son système. Je
+voudrais qu'il fût ici. Certainement si tout va bien, c'est dans
+Eldorado, et non pas dans le reste de la terre. Enfin il se
+détermina en faveur d'un pauvre savant qui avait travaillé dix
+ans pour les libraires à Amsterdam. Il jugea qu'il n'y avait
+point de métier au monde dont on dût être plus dégoûté.
+
+Ce savant, qui était d'ailleurs un bon-homme, avait été volé par
+sa femme, battu par son fils, et abandonné de sa fille, qui
+s'était fait enlever par un Portugais. Il venait d'être privé
+d'un petit emploi duquel il subsistait; et les prédicants de
+Surinam le persécutaient, parcequ'ils le prenaient pour un
+socinien. Il faut avouer que les autres étaient pour le moins
+aussi malheureux que lui; mais Candide espérait que le savant le
+désennuierait dans le voyage. Tous ses autres rivaux trouvèrent
+que Candide leur fesait une grande injustice; mais il les apaisa
+en leur donnant à chacun cent piastres.
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin.
+
+
+Le vieux savant, qui s'appelait Martin, s'embarqua donc pour
+Bordeaux avec Candide. L'un et l'autre avaient beaucoup vu et
+beaucoup souffert; et quand le vaisseau aurait dû faire voile de
+Surinam au Japon par le cap de Bonne-Espérance, ils auraient eu
+de quoi s'entretenir du mal moral et du mal physique pendant tout
+le voyage.
+
+Cependant Candide avait un grand avantage sur Martin, c'est qu'il
+espérait toujours revoir mademoiselle Cunégonde, et que Martin
+n'avait rien à espérer; de plus il avait de l'or et des diamants;
+et, quoiqu'il eût perdu cent gros moutons rouges chargés des plus
+grands trésors de la terre, quoiqu'il eût toujours sur le coeur
+la friponnerie du patron hollandais; cependant quand il songeait
+à ce qui lui restait dans ses poches, et quand il parlait de
+Cunégonde, surtout à la fin du repas, il penchait alors pour le
+système de Pangloss.
+
+Mais vous, monsieur Martin, dit-il au savant, que pensez-vous de
+tout cela? quelle est votre idée sur le mal moral et le mal
+physique? Monsieur, répondit Martin, mes prêtres m'ont accusé
+d'être socinien[1]; mais la vérité du fait est que je suis
+manichéen[2]. Vous vous moquez de moi, dit Candide; il n'y a
+plus de manichéens dans le monde. Il y a moi, dit Martin: je ne
+sais qu'y faire; mais je ne peux penser autrement. Il faut que
+vous ayez le diable au corps, dit Candide. Il se mêle si fort
+des affaires de ce monde, dit Martin, qu'il pourrait bien être
+dans mon corps, comme partout ailleurs: mais je vous avoue qu'en
+jetant la vue sur ce globe, ou plutôt sur ce globule, je pense
+que Dieu l'a abandonné à quelque être malfaisant; j'en excepte
+toujours Eldorado. Je n'ai guère vu de ville qui ne désirât la
+ruine de la ville voisine, point de famille qui ne voulût
+exterminer quelque autre famille. Partout les faibles ont en
+exécration les puissants devant lesquels ils rampent, et les
+puissants les traitent comme des troupeaux dont on vend la laine
+et la chair. Un million d'assassins enrégimentés, courant d'un
+bout de l'Europe à l'autre, exerce le meurtre et le brigandage
+avec discipline pour gagner son pain, parcequ'il n'a pas de
+métier plus honnête; et dans les villes qui paraissent jouir de
+la paix, et où les arts fleurissent, les hommes sont dévorés de
+plus d'envie, de soins, et d'inquiétudes, qu'une ville assiégée
+n'éprouve de fléaux. Les chagrins secrets sont encore plus
+cruels que les misères publiques. En un mot j'en ai tant vu et
+tant éprouvé, que je suis manichéen.
+
+ [1] Les sociniens rejettent les mystères et n'admettent que
+ l'évidence: voyez tome XXVIII, page 435. B.
+
+ [2] Les manichéens admettent un bon et un mauvais principe:
+ voyez tome XV, pages 27, 314-315. B.
+
+
+Il y a pourtant du bon, répliquait Candide. Cela peut être,
+disait Martin; mais je ne le connais pas.
+
+Au milieu de cette dispute, on entendit un bruit de canon. Le
+bruit redouble de moment en moment. Chacun prend sa lunette. On
+aperçoit deux vaisseaux qui combattaient à la distance d'environ
+trois milles: le vent les amena l'un et l'autre si près du
+vaisseau français, qu'on eut le plaisir de voir le combat tout à
+son aise. Enfin l'un des deux vaisseaux lâcha à l'autre une
+bordée si bas et si juste, qu'il le coula à fond. Candide et
+Martin aperçurent distinctement une centaine d'hommes sur le
+tillac du vaisseau qui s'enfonçait; ils levaient tous les mains
+au ciel, et jetaient des clameurs effroyables: en un moment tout
+fut englouti.
+
+Eh bien! dit Martin, voilà comme les hommes se traitent les uns
+les autres. Il est vrai, dit Candide, qu'il y a quelque chose de
+diabolique dans cette affaire. En parlant ainsi, il aperçut je
+ne sais quoi d'un rouge éclatant, qui nageait auprès de son
+vaisseau. On détacha la chaloupe pour voir ce que ce pouvait
+être; c'était un de ses moutons. Candide eut plus de joie de
+retrouver ce mouton, qu'il n'avait été affligé d'en perdre cent
+tous chargés de gros diamants d'Eldorado.
+
+Le capitaine français aperçut bientôt que le capitaine du
+vaisseau submergeant était espagnol, et que celui du vaisseau
+submergé était un pirate hollandais; c'était celui-là même qui
+avait volé Candide. Les richesses immenses dont ce scélérat
+s'était emparé furent ensevelies avec lui dans la mer, et il n'y
+eut qu'un mouton de sauvé. Vous voyez, dit Candide à Martin, que
+le crime est puni quelquefois; ce coquin de patron hollandais a
+eu le sort qu'il méritait. Oui, dit Martin; mais fallait-il que
+les passagers qui étaient sur son vaisseau périssent aussi? Dieu
+a puni ce fripon, le diable a noyé les autres.
+
+Cependant le vaisseau français et l'espagnol continuèrent leur
+route, et Candide continua ses conversations avec Martin. Ils
+disputèrent quinze jours de suite, et au bout de quinze jours ils
+étaient aussi avancés que le premier. Mais enfin ils parlaient,
+ils se communiquaient des idées, ils se consolaient. Candide
+caressait son mouton. Puisque je t'ai retrouvé, dit-il, je
+pourrai bien retrouver Cunégonde.
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+Candide et Martin approchent des côtes de France, et raisonnent.
+
+
+On aperçut enfin les côtes de France. Avez-vous jamais été en
+France, monsieur Martin? dit Candide. Oui, dit Martin, j'ai
+parcouru plusieurs provinces. Il y en a où la moitié des
+habitants est folle, quelques unes où l'on est trop rusé,
+d'autres où l'on est communément assez doux et assez bête:
+d'autres où l'on fait le bel esprit; et, dans toutes, la
+principale occupation est l'amour; la seconde, de médire; et la
+troisième, de dire des sottises. Mais, monsieur Martin,
+avez-vous vu Paris? Oui, j'ai vu Paris; il tient de toutes ces
+espèces-là; c'est un chaos, c'est une presse dans laquelle tout
+le monde cherche le plaisir, et où presque personne ne le trouve,
+du moins à ce qu'il m'a paru. J'y ai séjourné peu; j'y fus volé,
+en arrivant, de tout ce que j'avais, par des filous, à la foire
+Saint-Germain; on me prit moi-même pour un voleur, et je fus huit
+jours en prison; après quoi je me fis correcteur d'imprimerie
+pour gagner de quoi retourner à pied en Hollande. Je connus la
+canaille écrivante, la canaille cabalante, et la canaille
+convulsionnaire. On dit qu'il y a des gens fort polis dans cette
+ville-là: je le veux croire.
+
+Pour moi, je n'ai nulle curiosité de voir la France, dit Candide;
+vous devinez aisément que quand on a passé un mois dans Eldorado,
+on ne se soucie plus de rien voir sur la terre que mademoiselle
+Cunégonde: je vais l'attendre à Venise; nous traverserons la
+France pour aller en Italie; ne m'accompagnerez-vous pas? Très
+volontiers, dit Martin: on dit que Venise n'est bonne que pour
+les nobles vénitiens, mais que cependant on y reçoit très bien
+les étrangers quand ils ont beaucoup d'argent; je n'en ai point;
+vous en avez, je vous suivrai partout. A propos, dit Candide,
+pensez-vous que la terre ait été originairement une mer, comme on
+l'assure dans ce gros livre qui appartient au capitaine du
+vaisseau[1]? Je n'en crois rien du tout, dit Martin, non plus que
+de toutes les rêveries qu'on nous débite depuis quelque temps.
+Mais à quelle fin ce monde a-t-il donc été formé? dit Candide.
+Pour nous faire enrager, répondit Martin. N'êtes-vous pas bien
+étonné, continua Candide, de l'amour que ces deux filles du pays
+des Oreillons avaient pour ces deux singes, et dont je vous ai
+conté l'aventure? Point du tout, dit Martin, je ne vois pas ce
+que cette passion a d'étrange; j'ai tant vu de choses
+extraordinaires, qu'il n'y a plus rien d'extraordinaire pour moi.
+Croyez-vous, dit Candide, que les hommes se soient toujours
+mutuellement massacrés comme ils font aujourd'hui? qu'ils aient
+toujours été menteurs, fourbes, perfides, ingrats, brigands,
+faibles, volages, lâches, envieux, gourmands, ivrognes, avares,
+ambitieux, sanguinaires, calomniateurs, débauchés, fanatiques,
+hypocrites, et sots? Croyez-vous, dit Martin, que les éperviers
+aient toujours mangé des pigeons quand ils en ont trouvé? Oui,
+sans doute, dit Candide. Eh bien! dit Martin, si les éperviers
+ont toujours eu le même caractère, pourquoi voulez-vous que les
+hommes aient changé le leur? Oh! dit Candide, il y a bien de la
+différence, car le libre arbitre.... En raisonnant ainsi, ils
+arrivèrent à Bordeaux.
+
+
+ [1] La Bible. On lit dans la Genèse, chapitre Ier, verset 2:
+ Tenebrae erant super faciem abyssi, paroles que De Maillet
+ donne comme présentant la même idée que ce vers d'Ovide
+ (_Métam_., 1, 15):
+
+ «Quaque erat et tellus, illic et pontus et aer.»
+
+ Voyez la première journée de _Telliamed_, où il est dit que _la
+ mer a été supérieure d'an grand nombre de coudées à la plus
+ haute de toutes nos montagnes_. Voltaire parle souvent de De
+ Maillet et de son _Telliamed_. Voyez entre autres, dans les
+ _Mélanges_, année 1768, le chapitre XVIII des _Singularités de
+ la nature_; et année 1777, le onzième des _Dialogues
+ d'Evhémère_. B.
+
+
+CHAPITRE XXII[1].
+
+Ce qui arriva en France à Candide et à Martin.
+
+ [1] Ce chapitre XXII a été beaucoup augmenté en 1761; voyez ma
+ note, plus en bas. B.
+
+
+Candide ne s'arrêta dans Bordeaux qu'autant de temps qu'il en
+fallait pour vendre quelques cailloux du Dorado, et pour
+s'accommoder d'une bonne chaise à deux places; car il ne pouvait
+plus se passer de son philosophe Martin; il fut seulement très
+fâché de se séparer de son mouton, qu'il laissa à l'académie des
+sciences de Bordeaux, laquelle proposa pour le sujet du prix de
+cette année de trouver pourquoi la laine de ce mouton était
+rouge; et le prix fut adjugé à un savant du Nord, qui démontra
+par A, plus B, moins C divisé par Z, que le mouton devait être
+rouge, et mourir de la clavelée[2].
+
+ [2] Quelques progrès que les sciences aient faits, il est
+ impossible que, sur dix mille hommes qui les cultivent en
+ Europe, et sur trois cents académies qui y sont établies, il ne
+ se trouve point quelque académie qui propose des prix
+ ridicules, et quelques savants qui fassent d'étranges
+ applications des sciences les plus utiles. Ce ridicule avait
+ frappé M. de Voltaire dans son séjour à Berlin. Les savants du
+ Nord conservaient encore à cette époque quelques restes de
+ l'ancienne barbarie scolastique; et la philosophie hardie, mais
+ hypothétique et absurde de Leibnitz, n'avait pas contribué à
+ les en dépouiller. K.
+
+
+Cependant tous les voyageurs que Candide rencontra dans les
+cabarets de la route lui disaient: Nous allons à Paris. Cet
+empressement général lui donna enfin l'envie de voir cette
+capitale; ce n'était pas beaucoup se détourner du chemin de
+Venise.
+
+Il entra par le faubourg Saint-Marceau, et crut être dans le plus
+vilain village de la Vestphalie.
+
+A peine Candide fut-il dans son auberge, qu'il fut attaqué d'une
+maladie légère, causée par ses fatigues. Comme il avait au doigt
+un diamant énorme, et qu'on avait aperçu dans son équipage une
+cassette prodigieusement pesante, il eut aussitôt auprès de lui
+deux médecins qu'il n'avait pas mandés, quelques amis intimes qui
+ne le quittèrent pas, et deux dévotes qui fesaient chauffer ses
+bouillons. Martin disait: Je me souviens d'avoir été malade
+aussi à Paris dans mon premier voyage; j'étais fort pauvre: aussi
+n'eus-je ni amis, ni dévotes, ni médecins, et je guéris.
+
+Cependant, à force de médecines et de saignées, la maladie de
+Candide devint sérieuse. Un habitué du quartier vint avec
+douceur lui demander un billet payable au porteur pour l'autre
+monde: Candide n'en voulut rien faire; les dévotes l'assurèrent
+que c'était une nouvelle mode: Candide répondit qu'il n'était
+point homme à la mode. Martin voulut jeter l'habitué par les
+fenêtres. Le clerc jura qu'on n'enterrerait point Candide.
+Martin jura qu'il enterrerait le clerc, s'il continuait à les
+importuner. La querelle s'échauffa: Martin le prit par les
+épaules, et le chassa rudement; ce qui causa un grand scandale,
+dont on fit un procès-verbal.
+
+Candide guérit; et pendant sa convalescence il eut très bonne
+compagnie à souper chez lui. On jouait gros jeu. Candide était
+tout étonné que jamais les as ne lui vinssent; et Martin ne s'en
+étonnait pas.
+
+Parmi ceux qui lui fesaient les honneurs de la ville, il y avait
+un petit abbé périgourdin, l'un de ces gens empressés, toujours
+alertes, toujours serviables, effrontés, caressants,
+accommodants, qui guettent les étrangers à leur passage, leur
+content l'histoire scandaleuse de la ville, et leur offrent des
+plaisirs à tout prix. Celui-ci mena d'abord Candide et Martin à
+la comédie. On y jouait une tragédie nouvelle. Candide se
+trouva placé auprès de quelques beaux esprits. Cela ne l'empêcha
+pas de pleurer à des scènes jouées parfaitement. Un des
+raisonneurs qui étaient à ses côtés lui dit dans un entr'acte:
+Vous avez grand tort de pleurer, cette actrice est fort mauvaise;
+l'acteur qui joue avec elle est plus mauvais acteur encore; la
+pièce est encore plus mauvaise que les acteurs; l'auteur ne sait
+pas un mot d'arabe, et cependant la scène est en Arabie[3]; et,
+de plus, c'est un homme qui ne croit pas aux idées innées; je
+vous apporterai demain vingt brochures contre lui[4]. Monsieur,
+combien avez-vous de pièces de théâtre en France? dit Candide à
+l'abbé; lequel répondit: Cinq ou six mille. C'est beaucoup, dit
+Candide: combien y en a-t-il de bonnes? Quinze ou seize,
+répliqua l'autre. C'est beaucoup, dit Martin.
+
+ [3] La Grange Chancel adressa à Voltaire, en 1718, une _Épitre
+ à M. Arouet de Voltaire_, dans laquelle on trouve ces vers :
+
+ Que ton exactitude à dépeindre les moeurs
+ S'étende jusqu'aux noms de tes moindres acteurs,
+ Et qu'en les prononçant ils nous fassent connaître
+ Les pays et les temps où tu les fais renaître.
+ Je vois avec dépit, pour ne produire rien,
+ Chez le Thébain Oedipe, Hidaspe l'Indien.
+
+ Voltaire profita de la critique, et mit _Araspe_ au lieu de
+ _Hidaspe_. C'est peut-être à ces vers de La Grange Chancel que
+ Voltaire fait ici allusion. B.
+
+ [4] Dans l'édition de 1759, on lit:
+
+ «... contre lui. Monsieur, lui dit l'abbé périgourdin,
+ avez-vous remarqué cette jeune personne qui a un visage si
+ piquant et une taille si fine? Il ne vous en coûtera que dix
+ mille francs par mois, et pour cinquante mille écus de
+ diamants. Je n'ai qu'un jour ou deux à lui donner, répondit
+ Candide, parceque j'ai un rendez-vous à Venise, qui presse.
+
+ Le soir, après souper, l'insinuant Périgourdin redoubla de
+ politesses et d'attentions. Vous avez donc, monsieur, lui
+ dit-il, un rendez-vous à Venise, etc.» (Voyez page 306.)
+
+ Le texte actuel existe dès 1761. B.
+
+
+Candide fut très content d'une actrice qui fesait la reine
+Élizabeth, dans une assez plate tragédie[5], que l'on joue
+quelquefois. Cette actrice, dit-il à Martin, me plaît beaucoup;
+elle a un faux air de mademoiselle Cunégonde; je serais bien aise
+de la saluer. L'abbé périgourdin s'offrit à l'introduire chez
+elle. Candide, élevé en Allemagne, demanda quelle était
+l'étiquette, et comment on traitait en France les reines
+d'Angleterre. Il faut distinguer, dit l'abbé: en province, on
+les mène au cabaret; à Paris, on les respecte quand elles sont
+belles, et on les jette à la voirie quand elles sont mortes. Des
+reines à la voirie! dit Candide. Oui vraiment, dit Martin;
+monsieur l'abbé a raison; j'étais à Paris quand mademoiselle
+Monime[6] passa, comme on dit, de cette vie à l'autre; on lui
+refusa, ce que ces gens-ci appellent les _honneurs de la
+sépulture_, c'est-à-dire de pourrir avec tous les gueux du
+quartier dans un vilain cimetière; elle fut enterrée toute seule
+de sa bande au coin de la rue de Bourgogne; ce qui dut lui faire
+une peine extrême, car elle pensait très noblement. Cela est
+bien impoli, dit Candide. Que voulez-vous? dit Martin; ces
+gens-ci sont ainsi faits. Imaginez toutes les contradictions,
+toutes les incompatibilités possibles, vous les verrez dans le
+gouvernement, dans les tribunaux, dans les églises, dans les
+spectacles de cette drôle de nation. Est-il vrai qu'on rit
+toujours à Paris? dit Candide. Oui, dit l'abbé, mais c'est en
+enrageant; car on s'y plaint de tout avec de grands éclats de
+rire; même[7] on y fait en riant les actions les plus
+détestables.
+
+ [5] C'est probablement _le Comte d'Essex_, tragédie de Thomas
+ Corneille. (Note de M. Decroix.)
+
+ [6] Mademoiselle Lecouvreur.--Sur le refus de sépulture à
+ mademoiselle Lecouvreur, en 1730, voyez, tome XII, la pièce
+ intitulée: _La Mort de mademoiselle Lecouvreur_. B.
+
+ [7] Feu Decroix proposait, au lieu de _même_, de mettre ici
+ _comme_. Je n'ai trouvé cette version dans aucune édition. B.
+
+
+Quel est, dit Candide, ce gros cochon qui me disait tant de mal
+de la pièce où j'ai tant pleuré, et des acteurs qui m'ont fait
+tant de plaisir? C'est un mal-vivant, répondit l'abbé, qui gagne
+sa vie à dire du mal de toutes les pièces et de tous les livres;
+il hait quiconque réussit, comme les eunuques haïssent les
+jouissants; c'est un de ces serpents de la littérature qui se
+nourrissent de fange et de venin; c'est un folliculaire.
+Qu'appelez-vous folliculaire? dit Candide. C'est, dit l'abbé, un
+feseur de feuilles, un Fréron.
+
+C'est ainsi que Candide, Martin, et le Périgourdin, raisonnaient
+sur l'escalier, en voyant défiler le monde au sortir de la pièce.
+Quoique je sois très empressé de revoir mademoiselle Cunégonde,
+dit Candide, je voudrais pourtant souper avec mademoiselle
+Clairon, car elle m'a paru admirable.
+
+L'abbé n'était pas homme à approcher de mademoiselle Clairon, qui
+ne voyait que bonne compagnie. Elle est engagée pour ce soir,
+dit-il; mais j'aurai l'honneur de vous mener chez une dame de
+qualité, et là vous connaîtrez Paris comme si vous y aviez été
+quatre ans.
+
+Candide, qui était naturellement curieux, se laissa mener chez la
+dame, au fond du faubourg Saint-Honoré; on y était occupé d'un
+pharaon; douze tristes pontes tenaient chacun en main un petit
+livre de cartes, registre cornu de leurs infortunes. Un profond
+silence régnait, la pâleur était sur le front des pontes,
+l'inquiétude sur celui du banquier; et la dame du logis, assise
+auprès de ce banquier impitoyable, remarquait avec des yeux de
+lynx tous les parolis, tous les sept-et-le-va de campagne, dont
+chaque joueur cornait ses cartes; elle les fesait décorner avec
+une attention sévère, mais polie, et ne se fâchait point, de peur
+de perdre ses pratiques. La dame se fesait appeler la marquise
+de Parolignac. Sa fille, âgée de quinze ans, était au nombre des
+pontes, et avertissait d'un clin d'oeil des friponneries de ces
+pauvres gens qui tâchaient de réparer les cruautés du sort.
+L'abbé périgourdin, Candide, et Martin, entrèrent; personne ne se
+leva, ni les salua, ni les regarda; tous étaient profondément
+occupés de leurs cartes. Madame la baronne de
+Thunder-ten-tronckh était plus civile, dit Candide.
+
+Cependant l'abbé s'approcha de l'oreille de la marquise, qui se
+leva à moitié, honora Candide d'un sourire gracieux, et Martin
+d'un air de tête tout-à-fait noble; elle fit donner un siège et
+un jeu de cartes à Candide, qui perdit cinquante mille francs en
+deux tailles: après quoi on soupa très gaiement; et tout le monde
+était étonné que Candide ne fût pas ému de sa perte; les laquais
+disaient entre eux, dans leur langage de laquais: Il faut que ce
+soit quelque milord anglais. Le souper fut comme la plupart des
+soupers de Paris, d'abord du silence, ensuite un bruit de paroles
+qu'on ne distingue point, puis des plaisanteries dont la plupart
+sont insipides, de fausses nouvelles, de mauvais raisonnements,
+un peu de politique, et beaucoup de médisance; on parla même de
+livres nouveaux. Avez-vous vu, dit l'abbé périgourdin, le roman
+du sieur Gauchat, docteur en théologie? Oui, répondit un des
+convives, mais je n'ai pu l'achever. Nous avons une foule
+d'écrits impertinents; mais tous ensemble n'approchent pas de
+l'impertinence de Gauchat, docteur en théologie[8]; je suis si
+rassasié de cette immensité de détestables livres qui nous
+inondent, que je me suis mis à ponter au pharaon. Et les
+_Mélanges_ de l'archidiacre Trublet, qu'en dites-vous? dit l'abbé.
+Ah! dit madame de Parolignac, l'ennuyeux mortel! comme il vous
+dit curieusement ce que tout le monde sait! comme il discute
+pesamment ce qui ne vaut pas la peine d'être remarqué légèrement!
+comme il s'approprie, sans esprit, l'esprit des autres! comme il
+gâte ce qu'il pille! comme il me dégoûte! mais il ne me dégoûtera
+plus; c'est assez d'avoir lu quelques pages de l'archidiacre.
+
+ [8] Il fesait un mauvais ouvrage intitulé: _Lettres sur
+ quelques écrits de ce temps_. On lui donna une abbaye, et il
+ fut plus richement récompensé que s'il avait fait _L'Esprit des
+ Lois_, et résolu le problème de la précession des équinoxes.
+ K.--C'est D'Alembert qui a résolu le problème de la précession
+ des équinoxes: voyez, tome XXI, la note des éditeurs sur le
+ chapitre XLIII du _Précis du Siècle de Louis XV_. B.
+
+
+Il y avait à table un homme savant et de goût qui appuya ce que
+disait la marquise. On parla ensuite de tragédies; la dame
+demanda pourquoi il y avait des tragédies qu'on jouait
+quelquefois, et qu'on ne pouvait lire. L'homme de goût expliqua
+très bien comment une pièce pouvait avoir quelque intérêt, et
+n'avoir presque aucun mérite; il prouva en peu de mots que ce
+n'était pas assez d'amener une ou deux de ces situations qu'on
+trouve dans tous les romans, et qui séduisent toujours les
+spectateurs; mais qu'il faut être neuf sans être bizarre, souvent
+sublime et toujours naturel, connaître le coeur humain et le
+faire parler; être grand poëte, sans que jamais aucun personnage
+de la pièce paraisse poëte; savoir parfaitement sa langue, la
+parler avec pureté, avec une harmonie continue, sans que jamais
+la rime coûte rien au sens. Quiconque, ajouta-t-il, n'observe
+pas toutes ces règles, peut faire une ou deux tragédies
+applaudies au théâtre, mais il ne sera jamais compté au rang des
+bons écrivains; il y a très peu de bonnes tragédies: les unes
+sont des idylles en dialogues bien écrits et bien rimés; les
+autres, des raisonnements politiques qui endorment, ou des
+amplifications qui rebutent; les autres, des rêves d'énergumène,
+en style barbare, des propos interrompus, de longues apostrophes
+aux dieux, parcequ'on ne sait point parler aux hommes, des
+maximes fausses, des lieux communs ampoulés.
+
+Candide écouta ce propos avec attention, et conçut une grande
+idée du discoureur; et, comme la marquise avait eu soin de le
+placer à côté d'elle, il s'approcha de son oreille, et prit la
+liberté de lui demander qui était cet homme qui parlait si bien.
+C'est un savant, dit la dame, qui ne ponte point, et que l'abbé
+m'amène quelquefois à souper; il se connaît parfaitement en
+tragédies et en livres, et il a fait une tragédie sifflée, et un
+livre dont on n'a jamais vu hors de la boutique de son libraire
+qu'un exemplaire qu'il m'a dédié. Le grand homme! dit Candide,
+c'est un autre Pangloss.
+
+Alors se tournant vers lui, il lui dit: Monsieur, vous pensez,
+sans doute, que tout est au mieux dans le monde physique et dans
+le moral, et que rien ne pouvait être autrement? Moi, monsieur,
+lui répondit le savant, je ne pense rien de tout cela; je trouve
+que tout va de travers chez nous; que personne ne sait ni quel
+est son rang, ni quelle est sa charge, ni ce qu'il fait, ni ce
+qu'il doit faire, et qu'excepté le souper, qui est assez gai, et
+où il paraît assez d'union, tout le reste du temps se passe en
+querelles impertinentes; jansénistes contre molinistes, gens du
+parlement contre gens d'église, gens de lettres contre gens de
+lettres, courtisans contre courtisans, financiers contre le
+peuple, femmes contre maris, parents contre parents; c'est une
+guerre éternelle.
+
+Candide lui répliqua: J'ai vu pis; mais un sage, qui depuis a eu
+le malheur d'être pendu, m'apprit que tout cela est à merveille;
+ce sont des ombres à un beau tableau. Votre pendu se moquait du
+monde, dit Martin; vos ombres sont des taches horribles. Ce sont
+les hommes qui font les taches, dit Candide, et ils ne peuvent
+pas s'en dispenser. Ce n'est donc pas leur faute, dit Martin.
+La plupart des pontes, qui n'entendaient rien à ce langage,
+buvaient; et Martin raisonna avec le savant, et Candide raconta
+une partie de ses aventures à la dame du logis.
+
+Après souper, la marquise mena Candide dans son cabinet, et le
+fit asseoir sur un canapé. Eh bien! lui dit-elle, vous aimez
+donc toujours éperdument mademoiselle Cunégonde de
+Thunder-ten-tronckh? Oui, madame, répondit Candide. La marquise
+lui répliqua avec un souris tendre: Vous me répondez comme un
+jeune homme de Vestphalie; un Français m'aurait dit: Il est vrai
+que j'ai aimé mademoiselle Cunégonde; mais en vous voyant,
+madame, je crains de ne la plus aimer. Hélas! madame, dit
+Candide, je répondrai comme vous voudrez. Votre passion pour
+elle, dit la marquise, a commencé en ramassant son mouchoir; je
+veux que vous ramassiez ma jarretière. De tout mon coeur, dit
+Candide; et il la ramassa. Mais je veux que vous me la
+remettiez, dit la dame; et Candide la lui remit. Voyez-vous, dit
+la dame, vous êtes étranger; je fais quelquefois languir mes
+amants de Paris quinze jours, mais je me rends à vous dès la
+première nuit, parcequ'il faut faire les honneurs de son pays à
+un jeune homme de Vestphalie. La belle ayant aperçu deux énormes
+diamants aux deux mains de son jeune étranger, les loua de si
+bonne foi, que des doigts de Candide ils passèrent aux doigts de
+la marquise.
+
+Candide, en s'en retournant avec son abbé périgourdin, sentit
+quelques remords d'avoir fait une infidélité à mademoiselle
+Cunégonde. M. l'abbé entra dans sa peine; il n'avait qu'une
+légère part aux cinquante mille livres perdues au jeu par
+Candide, et à la valeur des deux brillants moitié donnés, moitié
+extorqués. Son dessein était de profiter, autant qu'il le
+pourrait, des avantages que la connaissance de Candide pouvait
+lui procurer. Il lui parla beaucoup de Cunégonde; et Candide lui
+dit qu'il demanderait bien pardon à cette belle de son
+infidélité, quand il la verrait à Venise.
+
+Le Périgourdin redoublait de politesses et d'attentions, et
+prenait un intérêt tendre à tout ce que Candide disait, à tout ce
+qu'il fesait, à tout ce qu'il voulait faire.
+
+Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise?
+Oui, monsieur l'abbé, dit Candide; il faut absolument que j'aille
+trouver mademoiselle Cunégonde. Alors, engagé par le plaisir de
+parler de ce qu'il aimait, il conta, selon son usage, une partie
+de ses aventures avec cette illustre Vestphalienne.
+
+Je crois, dit l'abbé, que mademoiselle Cunégonde a bien de
+l'esprit, et qu'elle écrit des lettres charmantes. Je n'en ai
+jamais reçu, dit Candide; car, figurez-vous qu'ayant été chassé
+du château pour l'amour d'elle, je ne pus lui écrire; que bientôt
+après j'appris qu'elle était morte, qu'ensuite je la retrouvai,
+et que je la perdis, et que je lui ai envoyé à deux mille cinq
+cents lieues d'ici un exprès dont j'attends la réponse.
+
+L'abbé écoutait attentivement, et paraissait un peu rêveur. Il
+prit bientôt congé des deux étrangers, après les avoir tendrement
+embrassés. Le lendemain Candide reçut à son réveil une lettre
+conçue en ces termes:
+
+ «Monsieur mon très cher amant, il y a huit jours que je suis
+ malade en cette ville; j'apprends que vous y êtes. Je volerais
+ dans vos bras si je pouvais remuer. J'ai su votre passage à
+ Bordeaux; j'y ai laissé le fidèle Cacambo et la vieille, qui
+ doivent bientôt me suivre. Le gouverneur de Buénos-Ayres a
+ tout pris, mais il me reste votre coeur. Venez; votre présence
+ me rendra la vie ou me fera mourir de plaisir.»
+
+Cette lettre charmante, cette lettre inespérée, transporta
+Candide d'une joie inexprimable; et la maladie de sa chère
+Cunégonde l'accabla de douleur. Partagé entre ces deux
+sentiments, il prend son or et ses diamants, et se fait conduire
+avec Martin à l'hôtel où mademoiselle Cunégonde demeurait. Il
+entre en tremblant d'émotion, son coeur palpite, sa voix
+sanglote; il veut ouvrir les rideaux du lit; il veut faire
+apporter de la lumière. Gardez-vous-en bien, lui dit la
+suivante; la lumière la tue; et soudain elle referme le rideau.
+Ma chère Cunégonde, dit Candide en pleurant, comment vous
+portez-vous? si vous ne pouvez me voir, parlez-moi du moins.
+Elle ne peut parler, dit la suivante, la dame alors tire du lit
+une main potelée que Candide arrose long-temps de ses larmes, et
+qu'il remplit ensuite de diamants, en laissant un sac plein d'or
+sur le fauteuil.
+
+Au milieu de ses transports arrive un exempt suivi de l'abbé
+périgourdin et d'une escouade. Voilà donc, dit-il, ces deux
+étrangers suspects? Il les fait incontinent saisir, et ordonne à
+ses braves de les traîner en prison. Ce n'est pas ainsi qu'on
+traite les voyageurs dans Eldorado, dit Candide. Je suis plus
+manichéen que jamais, dit Martin. Mais, monsieur, où nous
+menez-vous? dit Candide. Dans un cul de basse-fosse, dit
+l'exempt.
+
+Martin, ayant repris son sang froid, jugea que la dame qui se
+prétendait Cunégonde était une friponne, monsieur l'abbé
+périgourdin un fripon, qui avait abusé au plus vite de
+l'innocence de Candide, et l'exempt un autre fripon dont on
+pouvait aisément se débarrasser.
+
+Plutôt que de s'exposer aux procédures de la justice, Candide,
+éclairé par son conseil, et d'ailleurs toujours impatient de
+revoir la véritable Cunégonde, propose à l'exempt trois petits
+diamants d'environ trois mille pistoles chacun. Ah! monsieur,
+lui dit l'homme au bâton d'ivoire, eussiez-vous commis tous les
+crimes imaginables, vous êtes le plus honnête homme du monde;
+trois diamants! chacun de trois mille pistoles! Monsieur! je me
+ferais tuer pour vous, au lieu de vous mener dans un cachot. On
+arrête tous les étrangers, mais laissez-moi faire; j'ai un frère
+à Dieppe en Normandie; je vais vous y mener; et si vous avez
+quelque diamant à lui donner, il aura soin de vous comme
+moi-même.
+
+Et pourquoi arrête-t-on tous les étrangers? dit Candide. L'abbé
+périgourdin prit alors la parole, et dit: C'est parcequ'un gueux
+du pays d'Atrébatie[9] a entendu dire des sottises; cela seul lui
+a fait commettre un parricide, non pas tel que celui de 1610 au
+mois de mai[10], mais tel que celui de 1594 au mois de
+décembre[11], et tel que plusieurs autres commis dans d'autres
+années et dans d'autres mois par d'autres gueux qui avaient
+entendu dire des sottises.
+
+ [9] Artois. Damiens était né à Arras, capitale de l'Artois.
+ K. --L'attentat de Damiens est du 5 janvier 1757: voyez, tome
+ XXI, le chapitre XXXVII du _Précis du Siècle de Louis XV_; et
+ tome XXII, page 339. B.
+
+ [10] Le 14 mai 1610 est le jour de l'assassinat de Henri IV par
+ Ravaillac: voyez tome XVIII, page 152. B.
+
+ [11] Le 27 décembre 1594, Jean Châtel, élève des jésuites,
+ donna un coup de couteau à Henri IV: voyez tome XVIII, page
+ 147. B.
+
+
+
+L'exempt alors expliqua de quoi il s'agissait. Ah! les monstres!
+s'écria Candide; quoi! de telles horreurs chez un peuple qui
+danse et qui chante! Ne pourrai-je sortir au plus vite de ce pays
+où des singes agacent des tigres? J'ai vu des ours dans mon pays;
+je n'ai vu des hommes que dans le Dorado. Au nom de Dieu,
+monsieur l'exempt, menez-moi à Venise, où je dois attendre
+mademoiselle Cunégonde. Je ne peux vous mener qu'en
+Basse-Normandie, dit le barigel[12]. Aussitôt il lui fait ôter
+ses fers, dit qu'il s'est mépris, renvoie ses gens, emmène à
+Dieppe Candide et Martin, et les laisse entre les mains de son
+frère. Il y avait un petit vaisseau hollandais à la rade. Le
+Normand, à l'aide de trois autres diamants, devenu le plus
+serviable des hommes, embarque Candide et ses gens dans le
+vaisseau qui allait faire voile pour Portsmouth en Angleterre.
+Ce n'était pas le chemin de Venise; mais Candide croyait être
+délivré de l'enfer; et il comptait bien reprendre la route de
+Venise à la première occasion.
+
+ [12] Chef de sbires. B.
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+Candide et Martin vont sur les côtes d'Angleterre; ce qu'ils y
+voient.
+
+
+Ah! Pangloss! Pangloss! Ah! Martin! Martin! Ah! ma chère
+Cunégonde! qu'est-ce que ce monde-ci? disait Candide sur le
+vaisseau hollandais. Quelque chose de bien fou et de bien
+abominable, répondait Martin.--Vous connaissez l'Angleterre; y
+est-on aussi fou qu'en France? C'est une autre espèce de folie,
+dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour
+quelques arpents de neige vers le Canada[1], et qu'elles
+dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le
+Canada ne vaut. De vous dire précisément s'il y a plus de gens à
+lier dans un pays que dans un autre, c'est ce que mes faibles
+lumières ne me permettent pas; je sais seulement qu'en général
+les gens que nous allons voir sont fort atrabilaires.
+
+ [1] Voyez, tome XXI, _Le précis du Siècle de Louis XV_,
+ chapitre XXXV. B.
+
+
+En causant ainsi ils abordèrent à Portsmouth; une multitude de
+peuple couvrait le rivage, et regardait attentivement un assez
+gros homme qui était à genoux, les yeux bandés, sur le tillac
+d'un des vaisseaux de la flotte; quatre soldats, postés vis-à-vis
+de cet homme, lui tirèrent chacun trois balles dans le crâne, le
+plus paisiblement du monde; et toute l'assemblée s'en retourna
+extrêmement satisfaite[2]. Qu'est-ce donc que tout ceci? dit
+Candide; et quel démon exerce partout son empire? Il demanda qui
+était ce gros homme qu'on venait de tuer en cérémonie. C'est un
+amiral, lui répondit-on. Et pourquoi tuer cet amiral? C'est,
+lui dit-on, parcequ'il n'a pas fait tuer assez de monde; il a
+livré un combat à un amiral français, et on a trouvé qu'il
+n'était pas assez près de lui. Mais, dit Candide, l'amiral
+français était aussi loin de l'amiral anglais que celui-ci
+l'était de l'autre! Cela est incontestable, lui répliqua-t-on;
+mais dans ce pays-ci il est bon de tuer de temps en temps un
+amiral pour encourager les autres.
+
+ [2] L'amiral Byng. M. de Voltaire ne le connaissait pas, et
+ fit des efforts pour le sauver. Il n'abhorrait pas moins les
+ atrocités politiques que les atrocités théologiques; et il
+ savait que Byng était une victime que les ministres anglais
+ sacrifiaient à l'ambition de garder leurs places. K.--L'amiral
+ Byng fut exécuté le 14 mars 1757: voyez, tome XXI, le chapitre
+ XXXI du _Précis du Siècle de Louis XV_. B.
+
+
+Candide fut si étourdi et si choqué de ce qu'il voyait et de ce
+qu'il entendait, qu'il ne voulut pas seulement mettre pied à
+terre, et qu'il fit son marché avec le patron hollandais (dût-il
+le voler comme celui de Surinam), pour le conduire sans délai à
+Venise.
+
+Le patron fut prêt au bout de deux jours. On côtoya la France;
+on passa à la vue de Lisbonne, et Candide frémit. On entra dans
+le détroit et dans la Méditerranée, enfin on aborda à Venise.
+Dieu soit loué! dit Candide, en embrassant Martin; c'est ici que
+je reverrai la belle Cunégonde. Je compte sur Cacambo comme sur
+moi-même. Tout est bien, tout va bien, tout va le mieux qu'il
+soit possible.
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+De Paquette, et de frère Giroflée.
+
+
+Dès qu'il fut à Venise, il fit chercher Cacambo dans tous les
+cabarets, dans tous les cafés, chez toutes les filles de joie, et
+ne le trouva point. Il envoyait tous les jours à la découverte
+de tous les vaisseaux et de toutes les barques: nulles nouvelles
+de Cacambo. Quoi! disait-il à Martin, j'ai eu le temps de passer
+de Surinam à Bordeaux, d'aller de Bordeaux à Paris, de Paris à
+Dieppe, de Dieppe à Portsmouth, de côtoyer le Portugal et
+l'Espagne, de traverser toute la Méditerranée, de passer quelques
+mois à Venise; et la belle Cunégonde n'est point venue! Je n'ai
+rencontré au lieu d'elle qu'une drôlesse et un abbé périgourdin!
+Cunégonde est morte, sans doute; je n'ai plus qu'à mourir. Ah!
+il valait mieux rester dans le paradis du Dorado que de revenir
+dans cette maudite Europe. Que vous avez raison, mon cher
+Martin! tout n'est qu'illusion et calamité.
+
+Il tomba dans une mélancolie noire, et ne prit aucune part à
+l'opéra _alla moda_, ni aux autres divertissements du carnaval;
+pas une dame ne lui donna la moindre tentation. Martin lui dit:
+Vous êtes bien simple, en vérité, de vous figurer qu'un valet
+métis, qui a cinq ou six millions dans ses poches, ira chercher
+votre maîtresse au bout du monde, et vous l'amènera à Venise. Il
+la prendra pour lui, s'il la trouve; s'il ne la trouve pas, il en
+prendra une autre: je vous conseille d'oublier votre valet
+Cacambo et votre maîtresse Cunégonde. Martin n'était pas
+consolant. La mélancolie de Candide augmenta, et Martin ne
+cessait de lui prouver qu'il y avait peu de vertu et peu de
+bonheur sur la terre; excepté peut-être dans Eldorado[1], où
+personne ne pouvait aller.
+
+ [1] Voyez chapitre XVIII. B.
+
+
+En disputant sur cette matière importante, et en attendant
+Cunégonde, Candide aperçut un jeune théatin dans la place
+Saint-Marc, qui tenait sous le bras une fille. Le théatin
+paraissait frais, potelé, vigoureux; ses yeux étaient brillants,
+son air assuré, sa mine haute, sa démarche fière. La fille était
+très jolie, et chantait; elle regardait amoureusement son
+théatin, et de temps en temps lui pinçait ses grosses joues.
+Vous m'avouerez du moins, dit Candide à Martin, que ces gens-ci
+sont heureux. Je n'ai trouvé jusqu'à présent dans toute la terre
+habitable, excepté dans Eldorado, que des infortunés; mais pour
+cette fille et ce théatin, je gage que ce sont des créatures très
+heureuses. Je gage que non, dit Martin. Il n'y a qu'à les prier
+à dîner, dit Candide, et vous verrez si je me trompe.
+
+Aussitôt il les aborde, il leur fait son compliment, et les
+invite à venir à son hôtellerie manger des macaronis, des perdrix
+de Lombardie, des oeufs d'esturgeon, et à boire du vin de
+Montepulciano, du lacryma-christi, du chypre, et du samos. La
+demoiselle rougit, le théatin accepta la partie, et la fille le
+suivit en regardant Candide avec des yeux de surprise et de
+confusion, qui furent obscurcis de quelques larmes. A peine
+fut-elle entrée dans la chambre de Candide, qu'elle lui dit: Eh
+quoi! monsieur Candide ne reconnaît plus Paquette! A ces mots
+Candide, qui ne l'avait pas considérée jusque-là avec attention,
+parcequ'il n'était occupé que de Cunégonde, lui dit: Hélas! ma
+pauvre enfant, c'est donc vous qui avez mis le docteur Pangloss
+dans le bel état où je l'ai vu?
+
+Hélas! monsieur, c'est moi-même, dit Paquette; je vois que vous
+êtes instruit de tout. J'ai su les malheurs épouvantables
+arrivés à toute la maison de madame la baronne et à la belle
+Cunégonde. Je vous jure que ma destinée n'a guère été moins
+triste. J'étais fort innocente quand vous m'avez vue. Un
+cordelier, qui était mon confesseur, me séduisit aisément. Les
+suites en furent affreuses; je fus obligée de sortir du château
+quelque temps après que M. le baron vous eut renvoyé à grands
+coups de pied dans le derrière. Si un fameux médecin n'avait pas
+pris pitié de moi, j'étais morte. Je fus quelque temps par
+reconnaissance la maîtresse de ce médecin. Sa femme, qui était
+jalouse à la rage, me battait tous les jours impitoyablement;
+c'était une furie. Ce médecin était le plus laid de tous les
+hommes, et moi la plus malheureuse de toutes les créatures d'être
+battue continuellement pour un homme que je n'aimais pas. Vous
+savez, monsieur, combien il est dangereux pour une femme
+acariâtre d'être l'épouse d'un médecin. Celui-ci, outré des
+procédés de sa femme, lui donna un jour, pour la guérir d'un
+petit rhume, une médecine si efficace, qu'elle en mourut en deux
+heures de temps dans des convulsions horribles. Les parents de
+madame intentèrent à monsieur un procès criminel; il prit la
+fuite, et moi je fus mise en prison. Mon innocence ne m'aurait
+pas sauvée, si je n'avais été un peu jolie. Le juge m'élargit à
+condition qu'il succéderait au médecin. Je fus bientôt
+supplantée par une rivale, chassée sans récompense, et obligée de
+continuer ce métier abominable qui vous paraît si plaisant à vous
+autres hommes, et qui n'est pour nous qu'un abîme de misère.
+J'allai exercer la profession à Venise. Ah! monsieur, si vous
+pouviez vous imaginer ce que c'est que d'être obligée de caresser
+indifféremment un vieux marchand, un avocat, un moine, un
+gondolier, un abbé; d'être exposée à toutes les insultes, à
+toutes les avanies; d'être souvent réduite à emprunter une jupe
+pour aller se la faire lever par un homme dégoûtant; d'être volée
+par l'un de ce qu'on a gagné avec l'autre; d'être rançonnée par
+les officiers de justice, et de n'avoir en perspective qu'une
+vieillesse affreuse, un hôpital, et un fumier, vous concluriez
+que je suis une des plus malheureuses créatures du monde.
+
+Paquette ouvrait ainsi son coeur au bon Candide, dans un cabinet,
+en présence de Martin, qui disait à Candide: Vous voyez que j'ai
+déjà gagné la moitié de la gageure.
+
+Frère Giroflée était resté dans la salle à manger, et buvait un
+coup en attendant le dîner. Mais, dit Candide à Paquette, vous
+aviez l'air si gai, si content, quand je vous ai rencontrée; vous
+chantiez, vous caressiez le théatin avec une complaisance
+naturelle; vous m'avez paru aussi heureuse que vous prétendez
+être infortunée. Ah! monsieur, répondit Paquette, c'est encore
+là une des misères du métier. J'ai été hier volée et battue par
+un officier, et il faut aujourd'hui que je paraisse de bonne
+humeur pour plaire à un moine.
+
+Candide n'en voulut pas davantage; il avoua que Martin avait
+raison. On se mit à table avec Paquette et le théatin; le repas
+fut assez amusant, et sur la fin on se parla avec quelque
+confiance. Mon père, dit Candide au moine, vous me paraissez
+jouir d'une destinée que tout le monde doit envier; la fleur de
+la santé brille sur votre visage, votre physionomie annonce le
+bonheur; vous avez une très jolie fille pour votre récréation, et
+vous paraissez très content de votre état de théatin.
+
+Ma foi, monsieur, dit frère Giroflée, je voudrais que tous les
+théatins fussent au fond de la mer. J'ai été tenté cent fois de
+mettre le feu au couvent, et d'aller me faire turc. Mes parents
+me forcèrent, à l'âge de quinze ans, d'endosser cette détestable
+robe, pour laisser plus de fortune à un maudit frère aîné, que
+Dieu confonde! La jalousie, la discorde, la rage, habitent dans
+le couvent. Il est vrai que j'ai prêché quelques mauvais sermons
+qui m'ont valu un peu d'argent dont le prieur me vole la moitié;
+le reste me sert à entretenir des filles: mais quand je rentre le
+soir dans le monastère, je suis prêt à me casser la tête contre
+les murs du dortoir; et tous mes confrères sont dans le même cas.
+
+Martin se tournant vers Candide avec son sang froid ordinaire: Eh
+bien! lui dit-il, n'ai-je pas gagné la gageure tout entière?
+Candide donna deux mille piastres à Paquette, et mille piastres à
+frère Giroflée. Je vous réponds, dit-il, qu'avec cela ils seront
+heureux. Je n'en crois rien du tout, dit Martin; vous les
+rendrez peut-être avec ces piastres beaucoup plus malheureux
+encore. Il en sera ce qui pourra, dit Candide: mais une chose me
+console, je vois qu'on retrouve souvent les gens qu'on ne croyait
+jamais retrouver; il se pourra bien faire qu'ayant rencontré mon
+mouton rouge et Paquette, je rencontre aussi Cunégonde. Je
+souhaite, dit Martin, qu'elle fasse un jour votre bonheur; mais
+c'est de quoi je doute fort. Vous êtes bien dur, dit Candide.
+C'est que j'ai vécu, dit Martin. Mais regardez ces gondoliers,
+dit Candide: ne chantent-ils pas sans cesse? Vous ne les voyez
+pas dans leur ménage, avec leurs femmes et leurs marmots
+d'enfants, dit Martin. Le doge a ses chagrins, les gondoliers
+ont les leurs. Il est vrai qu'à tout prendre le sort d'un
+gondolier est préférable à celui d'un doge; mais je crois la
+différence si médiocre, que cela ne vaut pas la peine d'être
+examiné.
+
+On parle, dit Candide, du sénateur Pococurante, qui demeure dans
+ce beau palais sur la Brenta, et qui reçoit assez bien les
+étrangers. On prétend que c'est un homme qui n'a jamais eu de
+chagrin. Je voudrais voir une espèce si rare, dit Martin.
+Candide aussitôt fit demander au seigneur Pococurante la
+permission de venir le voir le lendemain.
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien.
+
+
+Candide et Martin allèrent en gondole sur la Brenta, et
+arrivèrent au palais du noble Pococurante. Les jardins étaient
+bien entendus, et ornés de belles statues de marbre; le palais
+d'une belle architecture. Le maître du logis, homme de soixante
+ans, fort riche, reçut très poliment les deux curieux, mais avec
+très peu d'empressement, ce qui déconcerta Candide, et ne déplut
+point à Martin.
+
+D'abord deux filles jolies et proprement mises servirent du
+chocolat, qu'elles firent très bien mousser. Candide ne put
+s'empêcher de les louer sur leur beauté, sur leur bonne grâce, et
+sur leur adresse. Ce sont d'assez bonnes créatures, dit le
+sénateur Pococurante; je les fais quelquefois coucher dans mon
+lit; car je suis bien las des dames de la ville, de leurs
+coquetteries, de leurs jalousies, de leurs querelles, de leurs
+humeurs, de leurs petitesses, de leur orgueil, de leurs sottises,
+et des sonnets qu'il faut faire ou commander pour elles; mais,
+après tout, ces deux filles commencent fort à m'ennuyer.
+
+Candide, après le déjeuner, se promenant dans une longue galerie,
+fut surpris de la beauté des tableaux. Il demanda de quel maître
+étaient les deux premiers. Ils sont de Raphaël, dit le sénateur;
+je les achetai fort cher par vanité, il y a quelques années; on
+dit que c'est ce qu'il y a de plus beau en Italie, mais ils ne me
+plaisent point du tout: la couleur en est très rembrunie, les
+figures ne sont pas assez arrondies, et ne sortent point assez;
+les draperies ne ressemblent en rien à une étoffe: en un mot,
+quoi qu'on en dise, je ne trouve point là une imitation vraie de
+la nature. Je n'aimerai un tableau que quand je croirai voir la
+nature elle-même: il n'y en a point de cette espèce. J'ai
+beaucoup de tableaux, mais je ne les regarde plus.
+
+Pococurante, en attendant le dîner, se fit donner un concerto.
+Candide trouva la musique délicieuse. Ce bruit, dit Pococurante,
+peut amuser une demi-heure; mais s'il dure plus long-temps, il
+fatigue tout le monde, quoique personne n'ose l'avouer. La
+musique aujourd'hui n'est plus que l'art d'exécuter des choses
+difficiles, et ce qui n'est que difficile ne plaît point à la
+longue.
+
+J'aimerais peut être mieux l'opéra, si on n'avait pas trouvé le
+secret d'en faire un monstre qui me révolte. Ira voir qui voudra
+de mauvaises tragédies en musique, où les scènes ne sont faites
+que pour amener très mal à propos deux ou trois chansons
+ridicules qui font valoir le gosier d'une actrice; se pâmera de
+plaisir qui voudra ou qui pourra, en voyant un châtré fredonner
+le rôle de César et de Caton, et se promener d'un air gauche sur
+des planches: pour moi, il y a long-temps que j'ai renoncé à ces
+pauvretés qui font aujourd'hui la gloire de l'Italie, et que des
+souverains paient si chèrement. Candide disputa un peu, mais
+avec discrétion. Martin fut entièrement de l'avis du sénateur.
+
+On se mit à table; et, après un excellent dîner, on entra dans la
+bibliothèque. Candide, en voyant un Homère magnifiquement relié,
+loua l'illustrissime sur son bon goût. Voilà, dit-il, un livre
+qui fesait les délices du grand Pangloss, le meilleur philosophe
+de l'Allemagne. Il ne fait pas les miennes, dit froidement
+Pococurante: on me fit accroire autrefois que j'avais du plaisir
+en le lisant; mais cette répétition continuelle de combats qui se
+ressemblent tous, ces dieux qui agissent toujours pour ne rien
+faire de décisif, cette Hélène qui est le sujet de la guerre, et
+qui à peine est une actrice de la pièce; cette Troie qu'on
+assiège et qu'on ne prend point; tout cela me causait le plus
+mortel ennui. J'ai demandé quelquefois à des savants s'ils
+s'ennuyaient autant que moi à cette lecture: tous les gens
+sincères m'ont avoué que le livre leur tombait des mains, mais
+qu'il fallait toujours l'avoir dans sa bibliothèque, comme un
+monument de l'antiquité, et comme ces médailles rouillées qui ne
+peuvent être de commerce.
+
+Votre excellence ne pense pas ainsi de Virgile? dit Candide. Je
+conviens, dit Pococurante, que le second, le quatrième, et le
+sixième livre de son Énéide, sont excellents; mais pour son pieux
+Énée, et le fort Cloanthe, et l'ami Achates, et le petit
+Ascanius, et l'imbécile roi Latinus, et la bourgeoise Amata, et
+l'insipide Lavinia, je ne crois pas qu'il y ait rien de si froid
+et de plus désagréable. J'aime mieux le Tasse et les contes à
+dormir debout de l'Arioste.
+
+Oserais-je vous demander, monsieur, dit Candide, si vous n'avez
+pas un grand plaisir à lire Horace? Il y a des maximes, dit
+Pococurante, dont un homme du monde peut faire son profit, et
+qui, étant resserrées dans des vers énergiques, se gravent plus
+aisément dans la mémoire: mais je me soucie fort peu de son
+voyage à Brindes, et de sa description d'un mauvais dîner, et de
+la querelle de crocheteurs entre je ne sais quel Pupilus[1] dont
+les paroles, dit-il, _étaient pleines de pus_, et un autre dont
+les paroles _étaient du vinaigre_[2]. Je n'ai lu qu'avec un
+extrême dégoût ses vers grossiers contre des vieilles et contre
+des sorcières; et je ne vois pas quel mérite il peut y avoir à
+dire à son ami Mecenas que, s'il est mis par lui au rang des
+poètes lyriques, il frappera les astres de son front sublime[3].
+Les sots admirent tout dans un auteur estimé. Je ne lis que pour
+moi; je n'aime que ce qui est à mon usage. Candide, qui avait
+été élevé à ne jamais juger de rien par lui-même, était fort
+étonné de ce qu'il entendait; et Martin trouvait la façon de
+penser de Pococurante assez raisonnable.
+
+ [1] Ce n'est pas Pupilus, mais Rupilius, que nomme Horace,
+ livre Ier, satire VII, vers I:
+
+ Rupili pus atque venenum. B.
+
+ [2] _Italo perfusus aceto_, dit Horace, dans la même pièce,
+ vers 32. B.
+
+ [3] Horace, odes, I, I. B.
+
+
+Oh! voici un Cicéron, dit Candide: pour ce grand homme-là, je
+pense que vous ne vous lassez point de le lire. Je ne le lis
+jamais, répondit le Vénitien. Que m'importe qu'il ait plaidé
+pour Rabirius ou pour Cluentius? J'ai bien assez des procès que
+je juge; je me serais mieux accommodé de ses oeuvres
+philosophiques; mais quand j'ai vu qu'il doutait de tout, j'ai
+conclu que j'en savais autant que lui, et que je n'avais besoin
+de personne pour être ignorant.
+
+Ah! voilà quatre-vingts volumes de recueils d'une académie des
+sciences, s'écria Martin; il se peut qu'il y ait là du bon. Il y
+en aurait, dit Pococurante, si un seul des auteurs de ces fatras
+avait inventé seulement l'art de faire des épingles; mais il n'y
+a dans tous ces livres que de vains systèmes, et pas une seule
+chose utile.
+
+Que de pièces de théâtre je vois là, dit Candide, en italien, en
+espagnol, en français! Oui, dit le sénateur, il y en a trois
+mille, et pas trois douzaines de bonnes. Pour ces recueils de
+sermons, qui tous ensemble ne valent pas une page de Sénèque, et
+tous ces gros volumes de théologie, vous pensez bien que je ne
+les ouvre jamais, ni moi, ni personne.
+
+Martin aperçut des rayons chargés de livres anglais. Je crois,
+dit-il, qu'un républicain doit se plaire à la plupart de ces
+ouvrages écrits si librement. Oui, répondit Pococurante, il est
+beau d'écrire ce qu'on pense; c'est le privilège de l'homme.
+Dans toute notre Italie, on n'écrit que ce qu'on ne pense pas;
+ceux qui habitent la patrie des Césars et des Antonins n'osent
+avoir une idée sans la permission d'un jacobin. Je serais
+content de la liberté qui inspire les génies anglais, si la
+passion et l'esprit de parti ne corrompaient pas tout ce que
+cette précieuse liberté a d'estimable.
+
+Candide apercevant un Milton, lui demanda s'il ne regardait pas
+cet auteur comme un grand homme. Qui? dit Pococurante, ce
+barbare, qui fait un long commentaire du premier chapitre de la
+Genèse, en dix livres de vers durs? ce grossier imitateur des
+Grecs, qui défigure la création, et qui, tandis que Moïse
+représente l'Etre éternel produisant le monde par la parole,
+fait prendre un grand compas par le Messiah dans une armoire du
+ciel pour tracer son ouvrage? Moi, j'estimerais celui qui a gâté
+l'enfer et le diable du Tasse; qui déguise Lucifer tantôt en
+crapaud, tantôt en pygmée; qui lui fait rebattre cent fois les
+mêmes discours; qui le fait disputer sur la théologie; qui, en
+imitant sérieusement l'invention comique des armes à feu de
+l'Arioste, fait tirer le canon dans le ciel par les diables? Ni
+moi ni personne en Italie n'a pu se plaire à toutes ces tristes
+extravagances. Le _Mariage du Péché et de la Mort_, et les
+couleuvres dont le Péché accouche, font vomir tout homme qui a le
+goût un peu délicat; et sa longue description d'un hôpital n'est
+bonne que pour un fossoyeur. Ce poëme obscur, bizarre, et
+dégoûtant, fut méprisé à sa naissance; je le traite aujourd'hui
+comme il fut traité dans sa patrie par les contemporains[4]. Au
+reste je dis ce que je pense, et je me soucie fort peu que les
+autres pensent comme moi. Candide était affligé de ces discours;
+il respectait Homère, il aimait un peu Milton. Hélas! dit-il
+tout bas à Martin, j'ai bien peur que cet homme-ci n'ait un
+souverain mépris pour nos poètes allemands. Il n'y aurait pas
+grand mal à cela, dit Martin. Oh! quel homme supérieur! disait
+encore Candide entre ses dents, quel grand génie que ce
+Pococurante! rien ne peut lui plaire.
+
+ [4] Voyez ce que Voltaire dit du _Paradis perdu_ de Milton,
+ dans le chapitre IX de l'_ Essai sur la poésie épique_, imprimé
+ dans le tome X, à la suite de la _Henriade_. B.
+
+
+Après avoir fait ainsi la revue de tous les livres, ils
+descendirent dans le jardin. Candide en loua toutes les beautés.
+Je ne sais rien de si mauvais goût, dit le maître; nous n'avons
+ici que des colifichets: mais je vais dès demain en faire planter
+un d'un dessin plus noble.
+
+Quand les deux curieux eurent pris congé de son excellence: Or
+çà, dit Candide à Martin, vous conviendrez que voilà le plus
+heureux de tous les hommes, car il est au-dessus de tout ce qu'il
+possède. Ne voyez-vous pas, dit Martin, qu'il est dégoûté de
+tout ce qu'il possède? Platon a dit, il y a long-temps, que les
+meilleurs estomacs ne sont pas ceux qui rebutent tous les
+aliments. Mais, dit Candide, n'y a-t-il pas du plaisir à tout
+critiquer, à sentir des défauts où les autres hommes croient voir
+des beautés? C'est-à-dire, reprit Martin, qu'il y a du plaisir à
+n'avoir pas de plaisir? Oh bien! dit Candide, il n'y a donc
+d'heureux que moi, quand je reverrai mademoiselle Cunégonde.
+C'est toujours bien fait d'espérer, dit Martin.
+
+Cependant les jours, les semaines, s'écoulaient; Cacambo ne
+revenait point, et Candide était si abîmé dans sa douleur, qu'il
+ne fit pas même réflexion que Paquette et frère Giroflée
+n'étaient pas venus seulement le remercier.
+
+
+
+CHAPITRE XXVI.
+
+D'un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et
+qui ils étaient.
+
+
+Un soir que Candide, suivi de Martin, allait se mettre à table
+avec les étrangers qui logeaient dans la même hôtellerie, un
+homme à visage couleur de suie l'aborda par derrière, et, le
+prenant par le bras, lui dit: Soyez prêt à partir avec nous, n'y
+manquez pas. Il se retourne, et voit Cacambo. Il n'y avait que
+la vue de Cunégonde qui pût l'étonner et lui plaire davantage.
+Il fut sur le point de devenir fou de joie. Il embrasse son cher
+ami. Cunégonde est ici, sans doute? où est-elle? Mène-moi vers
+elle, que je meure de joie avec elle. Cunégonde n'est point ici,
+dit Cacambo, elle est à Constantinople. Ah ciel! à
+Constantinople! mais fût-elle à la Chine, j'y vole, partons.
+Nous partirons après souper, reprit Cacambo; je ne peux vous en
+dire davantage; je suis esclave, mon maître m'attend; il faut que
+j'aille le servir à table: ne dites mot, soupez, et tenez-vous
+prêt.
+
+Candide, partagé entre la joie et la douleur, charmé d'avoir revu
+son agent fidèle, étonné de le voir esclave, plein de l'idée de
+retrouver sa maîtresse, le coeur agité, l'esprit bouleversé, se
+mit à table avec Martin, qui voyait de sang froid toutes ces
+aventures, et avec six étrangers, qui étaient venus passer le
+carnaval à Venise.
+
+Cacambo, qui versait à boire à l'un de ces six étrangers,
+s'approcha de l'oreille de son maître, sur la fin du repas, et
+lui dit: Sire, votre majesté partira quand elle voudra, le
+vaisseau est prêt. Ayant dit ces mots, il sortit. Les convives
+étonnés se regardaient sans proférer une seule parole, lorsqu'un
+autre domestique s'approchant de son maître, lui dit: Sire, la
+chaise de votre majesté est à Padoue, et la barque est prête. Le
+maître fit un signe, et le domestique partit. Tous les convives
+se regardèrent encore, et la surprise commune redoubla. Un
+troisième valet s'approchant aussi d'un troisième étranger, lui
+dit: Sire, croyez-moi, votre majesté ne doit pas rester ici plus
+long-temps, je vais tout préparer; et aussitôt il disparut.
+
+Candide et Martin ne doutèrent pas alors que ce ne fût une
+mascarade du carnaval. Un quatrième domestique dit au quatrième
+maître: Votre majesté partira quand elle voudra, et sortit comme
+les autres. Le cinquième valet en dit autant au cinquième
+maître. Mais le sixième valet parla différemment au sixième
+étranger qui était auprès de Candide; il lui dit: Ma foi, sire,
+on ne veut plus faire crédit à votre majesté ni à moi non plus,
+et nous pourrions bien être coffrés cette nuit vous et moi; je
+vais pourvoir à mes affaires: adieu.
+
+Tous les domestiques ayant disparu, les six étrangers, Candide,
+et Martin, demeurèrent dans un profond silence. Enfin Candide le
+rompit: Messieurs, dit-il, voilà une singulière plaisanterie.
+Pourquoi êtes-vous tous rois? pour moi, je vous avoue que ni moi
+ni Martin nous ne le sommes.
+
+Le maître de Cacambo prit alors gravement la parole, et dit en
+italien: Je ne suis point plaisant, je m'appelle Achmet III[1];
+j'ai été grand-sultan plusieurs années; je détrônai mon frère;
+mon neveu m'a détrôné; on a coupé le cou à mes vizirs; j'achève
+ma vie dans le vieux sérail; mon neveu le grand-sultan Mahmoud me
+permet de voyager quelquefois pour ma santé; et je suis venu
+passer le carnaval à Venise.
+
+ [1] Achmet III, dont il est parlé dans l'_Histoire de Charles
+ XII_ et dans l'_Histoire de Russie sous Pierre-le-Grand_, avait
+ été déposé en 1730; il est mort en 1736. B.
+
+
+Un jeune homme qui était auprès d'Achmet parla après lui, et dit:
+Je m'appelle Ivan[2]; j'ai été empereur de toutes les Russies;
+j'ai été détrôné au berceau; mon père et ma mère ont été
+enfermés; on m'a élevé en prison; j'ai quelquefois la permission
+de voyager, accompagné de ceux qui me gardent; et je suis venu
+passer le carnaval à Venise.
+
+ [2] Ivan, né en 1730, détrôné la même année, emprisonné, et enfin
+ poignardé en 1762. B,
+
+
+Le troisième dit: Je suis Charles-Édouard[3], roi d'Angleterre;
+mon père m'a cédé ses droits au royaume; j'ai combattu pour les
+soutenir; on a arraché le coeur à huit cents de mes partisans, et
+on leur en a battu les joues; j'ai été mis en prison; je vais à
+Rome faire une visite au roi mon père, détrôné ainsi que moi et
+mon grand-père; et je suis venu passer le carnaval à Venise.
+
+ [3] Sur Charles-Édouard, voyez, tome XXI, le chapitre XXXV du
+ _Précis du Siècle de Louis XV_. B.
+
+
+Le quatrième prit alors la parole et dit: Je suis roi des
+Polaques; le sort de la guerre m'a privé de mes états
+héréditaires[4]; mon père a éprouvé les mêmes revers; je me
+résigne à la Providence comme le sultan Achmet, l'empereur Ivan,
+et le roi Charles-Édouard, à qui Dieu donne une longue vie; et je
+suis venu passer le carnaval à Venise.
+
+ [4] Auguste, électeur de Saxe et roi de Pologne, chassé de ses
+ états héréditaires pendant la guerre de 1756, se réfugia en
+ Pologne: voyez, tome XXI, le chapitre XXXII du _Précis du
+ Siècle de Louis XV_; il est mort en 1763. B.
+
+
+Le cinquième dit; Je suis aussi roi des Polaques[5]; j'ai perdu
+mon royaume deux fois; mais la Providence m'a donné un autre état
+dans lequel j'ai fait plus de bien que tous les rois des Sarmates
+ensemble n'en ont jamais pu faire sur les bords de la Vistule.
+Je me résigne aussi à la Providence; et je suis venu passer le
+carnaval à Venise.
+
+ [5] Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV: voyez, tome
+ XXI, le chapitre IV du _Précis du Siècle de Louis XV_; il est
+ mort en 1763. B.
+
+
+Il restait au sixième monarque à parler. Messieurs, dit-il, je
+ne suis pas si grand seigneur que vous; mais enfin j'ai été roi
+tout comme un autre; je suis Théodore[6]; on m'a élu roi en
+Corse; on m'a appelé _Votre Majesté_, et à présent à peine
+m'appelle-t-on _Monsieur_; j'ai fait frapper de la monnaie, et je
+ne possède pas un denier; j'ai eu deux secrétaires d'état, et
+j'ai à peine un valet; je me suis vu sur un trône, et j'ai
+long-temps été à Londres en prison sur la paille; j'ai bien peur
+d'être traité de même ici, quoique je sois venu, comme vos
+majestés, passer le carnaval à Venise.
+
+ [6] Sur le roi de Corse, Théodore, mort le 2 décembre 1756,
+ voyez tome XXI, le chapitre XL du _Précis du Siècle de Louis
+ XV_. B.
+
+
+Les cinq autres rois écoutèrent ce discours avec une noble
+compassion. Chacun d'eux donna vingt sequins au roi Théodore
+pour avoir des habits et des chemises; Candide lui fit présent
+d'un diamant de deux mille sequins. Quel est donc, disaient les
+cinq rois, cet homme qui est en état de donner cent fois autant
+que chacun de nous, et qui le donne? Etes-vous roi aussi,
+monsieur?--Non, messieurs, et n'en ai nulle envie.
+
+Dans l'instant qu'on sortait de table, il arriva dans la même
+hôtellerie quatre altesses sérénissimes qui avaient aussi perdu
+leurs états par le sort de la guerre, et qui venaient passer le
+reste du carnaval à Venise; mais Candide ne prit pas seulement
+garde à ces nouveaux venus. Il n'était occupé que d'aller
+trouver sa chère Cunégonde à Constantinople.
+
+
+
+CHAPITRE XXVII.
+
+Voyage de Candide à Constantinople.
+
+
+Le fidèle Cacambo avait déjà obtenu du patron turc qui allait
+reconduire le sultan Achmet à Constantinople qu'il recevrait
+Candide et Martin sur son bord. L'un et l'autre s'y rendirent
+après s'être prosternés devant sa misérable hautesse. Candide,
+chemin fesant, disait à Martin: Voilà pourtant six rois détrônés
+avec qui nous avons soupé! et encore dans ces six rois il y en a
+un à qui j'ai fait l'aumône. Peut-être y a-t-il beaucoup
+d'autres princes plus infortunés. Pour moi, je n'ai perdu que
+cent moutons, et je vole dans les bras de Cunégonde. Mon cher
+Martin, encore une fois, Pangloss avait raison, tout est bien.
+Je le souhaite, dit Martin. Mais, dit Candide, voilà une
+aventure bien peu vraisemblable que nous avons eue à Venise. On
+n'avait jamais vu ni ouï conter que six rois détrônés soupassent
+ensemble au cabaret. Cela n'est pas plus extraordinaire, dit
+Martin, que la plupart des choses qui nous sont arrivées. Il est
+très commun que des rois soient détrônés; et à l'égard de
+l'honneur que nous avons eu de souper avec eux, c'est une
+bagatelle qui ne mérite pas notre attention. Qu'importé avec qui
+l'on soupe, pourvu qu'on fasse bonne chère?
+
+A peine Candide fut-il dans le vaisseau, qu'il sauta au cou de
+son ancien valet, de son ami Cacambo. Eh bien! lui dit-il, que
+fait Cunégonde? est-elle toujours un prodige de beauté?
+m'aime-t-elle toujours? comment se porte-t-elle? Tu lui as, sans
+doute, acheté un palais à Constantinople?
+
+Mon cher maître, répondit Cacambo, Cunégonde lave les écuelles
+sur le bord de la Propontide, chez un prince qui a très peu
+d'écuelles; elle est esclave dans la maison d'un ancien
+souverain, nommé Ragotski[1], à qui le Grand-Turc donne trois
+écus par jour dans son asile; mais, ce qui est bien plus triste,
+c'est qu'elle a perdu sa beauté, et qu'elle est devenue
+horriblement laide. Ah! belle ou laide, dit Candide, je suis
+honnête homme, et mon devoir est de l'aimer toujours. Mais
+comment peut-elle être réduite à un état si abject avec les cinq
+ou six millions que tu avais emportés? Bon, dit Cacambo, ne m'en
+a-t-il pas fallu donner deux au senor don Fernando d'Ibaraa, y
+Figueora, y Mascarenès, y Lampourdos, y Souza, gouverneur de
+Buénos-Ayres, pour avoir la permission de reprendre mademoiselle
+Cunégonde? et un pirate ne nous a-t-il pas bravement dépouillés
+de tout le reste? Ce pirate ne nous a-t-il pas menés au cap de
+Matapan, à Milo, à Nicarie, à Samos, à Petra, aux Dardanelles, à
+Marmara, à Scutari? Cunégonde et la vieille servent chez ce
+prince dont je vous ai parlé, et moi je suis esclave du sultan
+détrôné. Que d'épouvantables calamités enchaînées les unes aux
+autres! dit Candide. Mais, après tout, j'ai encore quelques
+diamants; je délivrerai aisément Cunégonde. C'est bien dommage
+qu'elle soit devenue si laide.
+
+ [1] Voltaire a parlé de Ragotski dans le chap. XXII du _Siècle
+ de Louis XIV_; voyez tome XX. Ragotski est mort en 1785. B.
+
+
+Ensuite, se tournant vers Martin: Que pensez-vous, dit-il, qui
+soit le plus à plaindre, de l'empereur Achmet, de l'empereur
+Ivan, du roi Charles-Édouard, ou de moi? Je n'en sais rien, dit
+Martin; il faudrait que je fusse dans vos coeurs pour le savoir.
+Ah! dit Candide, si Pangloss était ici, il le saurait, et nous
+l'apprendrait. Je ne sais, dit Martin, avec quelles balances
+votre Pangloss aurait pu peser les infortunes des hommes, et
+apprécier leurs douleurs. Tout ce que je présume c'est qu'il y a
+des millions d'hommes sur la terre cent fois plus à plaindre que
+le roi Charles-Édouard, l'empereur Ivan, et le sultan Achmet.
+Cela pourrait bien être, dit Candide.
+
+On arriva en peu de jours sur le canal de la mer Noire. Candide
+commença par racheter Cacambo fort cher; et, sans perdre de
+temps, il se jeta dans une galère, avec ses compagnons, pour
+aller sur le rivage de la Propontide chercher Cunégonde, quelque
+laide qu'elle pût être.
+
+Il y avait dans la chiourme deux forçats qui ramaient fort mal,
+et à qui le levanti patron appliquait de temps en temps quelques
+coups de nerf de boeuf sur leurs épaules nues; Candide, par un
+mouvement naturel, les regarda plus attentivement que les autres
+galériens, et s'approcha d'eux avec pitié. Quelques traits de
+leurs visages défigurés lui parurent avoir un peu de ressemblance
+avec Pangloss et avec ce malheureux jésuite, ce baron, ce frère
+de mademoiselle Cunégonde. Cette idée l'émut et l'attrista. Il
+les considéra encore plus attentivement. En vérité, dit-il à
+Cacambo, si je n'avais pas vu pendre maître Pangloss, et si je
+n'avais pas eu le malheur de tuer le baron, je croirais que ce
+sont eux qui rament dans cette galère.
+
+Au nom du baron et de Pangloss les deux forçats poussèrent un
+grand cri, s'arrêtèrent sur leur banc, et laissèrent tomber leurs
+rames. Le levanti patron accourait sur eux, et les coups de nerf
+de boeuf redoublaient. Arrêtez! arrêtez! seigneur, s'écria
+Candide; je vous donnerai tant, d'argent que vous voudrez. Quoi!
+c'est Candide! disait l'un des forçats; quoi! c'est Candide!
+disait l'autre. Est-ce un songe? dit Candide; veille-je? suis-je
+dans cette galère? Est-ce là monsieur le baron, que j'ai tué?
+est-ce là maître Pangloss, que j'ai vu pendre?
+
+C'est nous-mêmes, c'est nous-mêmes, répondaient-ils. Quoi! c'est
+là ce grand philosophe? disait Martin. Eh! monsieur le levanti
+patron, dit Candide, combien voulez-vous d'argent pour la rançon
+de M. de Thunder-ten-tronckh, un des premiers barons de l'empire,
+et de M. Pangloss, le plus profond métaphysicien d'Allemagne?
+Chien de chrétien, répondit le levanti patron, puisque ces deux
+chiens de forçats chrétiens sont des barons et des
+métaphysiciens, ce qui est sans doute une grande dignité dans
+leur pays, tu m'en donneras cinquante mille sequins. Vous les
+aurez, monsieur; remenez-moi comme un éclair à Constantinople, et
+vous serez payé sur-le-champ. Mais non, menez-moi chez
+mademoiselle Cunégonde. Le levanti patron, sur la première offre
+de Candide, avait déjà tourné la proue vers la ville, et il
+fesait ramer plus vite qu'un oiseau ne fend les airs.
+
+Candide embrassa cent fois le baron et Pangloss. Et comment ne
+vous ai-je pas tué, mon cher baron? et mon cher Pangloss,
+comment êtes-vous en vie, après avoir été pendu? et pourquoi
+êtes-vous tous deux aux galères en Turquie? Est-il bien vrai que
+ma chère soeur soit dans ce pays? disait le baron. Oui,
+répondait Cacambo. Je revois donc mon cher Candide! s'écriait
+Pangloss. Candide leur présentait Martin et Cacambo. Ils
+s'embrassaient tous; ils parlaient tous à-la-fois. La galère
+volait, ils étaient déjà dans le port. On fit venir un Juif, à
+qui Candide vendit pour cinquante mille sequins un diamant de la
+valeur de cent mille, et qui lui jura par Abraham qu'il n'en
+pouvait donner davantage. Il paya incontinent la rançon du baron
+et de Pangloss. Celui-ci se jeta aux pieds de son libérateur, et
+les baigna de larmes; l'autre le remercia par un signe de tête,
+et lui promit de lui rendre cet argent à la première occasion.
+Mais est-il bien possible que ma soeur soit en Turquie?
+disait-il. Rien n'est si possible, reprit Cacambo, puisqu'elle
+écure la vaisselle chez un prince de Transylvanie. On fit
+aussitôt venir deux Juifs; Candide vendit encore des diamants; et
+ils repartirent tous dans une autre galère pour aller délivrer
+Cunégonde.
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII.
+
+Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à Martin, etc.
+
+
+Pardon, encore une fois, dit Candide au baron; pardon, mon
+révérend père, de vous avoir donné un grand coup d'épée au
+travers du corps. N'en parlons plus, dit le baron; je fus un peu
+trop vif, je l'avoue; mais puisque vous voulez savoir par quel
+hasard vous m'avez vu aux galères, je vous dirai qu'après avoir
+été guéri de ma blessure par le frère apothicaire du collège, je
+fus attaqué et enlevé par un parti espagnol; on me mit en prison
+à Buénos-Ayres dans le temps que ma soeur venait d'en partir. Je
+demandai à retourner à Rome auprès du père général. Je fus nommé
+pour aller servir d'aumônier à Constantinople auprès de monsieur
+l'ambassadeur de France. Il n'y avait pas huit jours que j'étais
+entré en fonction, quand je trouvai sur le soir un jeune icoglan
+très bien fait. Il fesait fort chaud: le jeune homme voulut se
+baigner; je pris cette occasion de me baigner aussi. Je ne
+savais pas que ce fût un crime capital pour un chrétien d'être
+trouvé tout nu avec un jeune musulman. Un cadi me fit donner
+cent coups de bâton sous la plante des pieds, et me condamna aux
+galères. Je ne crois pas qu'on ait fait une plus horrible
+injustice. Mais je voudrais bien savoir pourquoi ma soeur est
+dans la cuisine d'un souverain de Transylvanie réfugié chez les
+Turcs.
+
+Mais vous, mon cher Pangloss, dit Candide, comment se peut-il que
+je vous revoie? Il est vrai, dit Pangloss, que vous m'avez vu
+pendre; je devais naturellement être brûlé mais vous vous
+souvenez qu'il plut à verse lorsqu'on allait me cuire: l'orage
+fut si violent qu'on désespéra d'allumer le feu; je fus pendu,
+parcequ'on ne put mieux faire: un chirurgien acheta mon corps,
+m'emporta chez lui, et me disséqua. Il me fit d'abord une
+incision cruciale depuis le nombril jusqu'à la clavicule. On ne
+pouvait pas avoir été plus mal pendu que je l'avais été.
+L'exécuteur des hautes oeuvres de la sainte inquisition, lequel
+était sous-diacre, brûlait à la vérité les gens à merveille, mais
+il n'était pas accoutumé à pendre: la corde était mouillée et
+glissa mal, elle fut mal nouée; enfin je respirais encore:
+l'incision cruciale me fit jeter un si grand cri, que mon
+chirurgien tomba à la renverse; et croyant qu'il disséquait le
+diable, il s'enfuit en mourant de peur, et tomba encore sur
+l'escalier en fuyant. Sa femme accourut au bruit d'un cabinet
+voisin: elle me vit sur la table étendu avec mon incision
+cruciale; elle eut encore plus de peur que son mari, s'enfuit, et
+tomba sur lui. Quand ils furent un peu revenus à eux, j'entendis
+la chirurgienne qui disait au chirurgien: Mon bon, de quoi vous
+avisez-vous aussi de disséquer un hérétique? ne savez-vous pas
+que le diable est toujours dans le corps de ces gens-là? je vais
+vite chercher un prêtre pour l'exorciser. Je frémis à ce propos,
+et je ramassai le peu de forces qui me restaient pour crier: Ayez
+pitié de moi! Enfin le barbier portugais s'enhardit: il recousit
+ma peau; sa femme même eut soin de moi; je fus sur pied au bout
+de quinze jours. Le barbier me trouva une condition, et me fit
+laquais d'un chevalier de Malte qui allait à Venise: mais mon
+maître n'ayant pas de quoi me payer, je me mis au service d'un
+marchand vénitien, et je le suivis à Constantinople.
+
+Un jour il me prit fantaisie d'entrer dans une mosquée; il n'y
+avait qu'un vieux iman et une jeune dévote très jolie qui disait
+ses patenôtres; sa gorge était toute découverte: elle avait entre
+ses deux tétons un beau bouquet de tulipes, de roses, d'anémones,
+de renoncules, d'hyacinthes, et d'oreilles d'ours: elle laissa
+tomber son bouquet; je le ramassai, et je le lui remis avec un
+empressement très respectueux. Je fus si long-temps à le lui
+remettre, que l'iman se mit en colère, et voyant que j'étais
+chrétien, il cria à l'aide. On me mena chez le cadi, qui me fit
+donner cent coups de latte sous la plante des pieds, et m'envoya
+aux galères. Je fus enchaîné précisément dans la même galère et
+au même banc que monsieur le baron. Il y avait dans cette galère
+quatre jeunes gens de Marseille, cinq prêtres napolitains, et
+deux moines de Corfou, qui nous dirent que de pareilles aventures
+arrivaient tous les jours. Monsieur le baron prétendait qu'il
+avait essuyé une plus grande injustice que moi: je prétendais,
+moi, qu'il était beaucoup plus permis de remettre un bouquet sur
+la gorge d'une femme que d'être tout nu avec un icoglan. Nous
+disputions sans cesse, et nous recevions vingt coups de nerf de
+boeuf par jour, lorsque l'enchaînement des événements de cet
+univers vous a conduit dans notre galère, et que vous nous avez
+rachetés.
+
+Eh bien! mon cher Pangloss, lui dit Candide, quand vous avez été
+pendu, disséqué, roué de coups, et que vous avez ramé aux
+galères, avez-vous toujours pensé que tout allait le mieux du
+monde? Je suis toujours de mon premier sentiment, répondit
+Pangloss; car enfin je suis philosophe; il ne me convient pas de
+me dédire, Leibnitz ne pouvant pas avoir tort, et l'harmonie
+préétablie étant d'ailleurs la plus belle chose du monde, aussi
+bien que le plein et la matière subtile.
+
+
+
+CHAPITRE XXIX.
+
+Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille.
+
+
+Pendant que Candide, le baron, Pangloss, Martin, et Cacambo,
+contaient leurs aventures, qu'ils raisonnaient sur les événements
+contingents ou non contingents de cet univers, qu'ils disputaient
+sur les effets et les causes, sur le mal moral et sur le mal
+physique, sur la liberté et la nécessité, sur les consolations
+que l'on peut éprouver lorsqu'on est aux galères en Turquie, ils
+abordèrent sur le rivage de la Propontide, à la maison du prince
+de Transylvanie. Les premiers objets qui se présentèrent furent
+Cunégonde et la vieille, qui étendaient des serviettes sur des
+ficelles pour les faire sécher.
+
+Le baron pâlit à cette vue. Le tendre amant Candide en voyant sa
+belle Cunégonde rembrunie, les yeux éraillés, la gorge sèche, les
+joues ridées, les bras rouges et écaillés, recula trois pas,
+saisi d'horreur, et avança ensuite par bon procédé. Elle
+embrassa Candide et son frère: on embrassa la vieille: Candide
+les racheta toutes deux.
+
+Il y avait une petite métairie dans le voisinage; la vieille
+proposa à Candide de s'en accommoder, en attendant que toute la
+troupe eût une meilleure destinée. Cunégonde ne savait pas
+qu'elle était enlaidie, personne ne l'en avait avertie: elle fit
+souvenir Candide de ses promesses avec un ton si absolu, que le
+bon Candide n'osa pas la refuser. Il signifia donc au baron
+qu'il allait se marier avec sa soeur. Je ne souffrirai jamais,
+dit le baron, une telle bassesse de sa part, et une telle
+insolence de la vôtre; cette infamie ne me sera jamais reprochée:
+les enfants de ma soeur ne pourraient entrer dans les chapitres
+d'Allemagne. Non, jamais ma soeur n'épousera qu'un baron de
+l'empire. Cunégonde se jeta à ses pieds, et les baigna de
+larmes; il fut inflexible. Maître fou, lui dit Candide, je t'ai
+réchappé des galères, j'ai payé ta rançon, j'ai payé celle de ta
+soeur; elle lavait ici des écuelles, elle est laide, j'ai la
+bonté d'en faire ma femme; et tu prétends encore t'y opposer! je
+te retuerais si j'en croyais ma colère. Tu peux me tuer encore,
+dit le baron, mais tu n'épouseras pas ma soeur de mon vivant.
+
+
+
+CHAPITRE XXX.
+
+Conclusion.
+
+
+Candide, dans le fond de son coeur, n'avait aucune envie
+d'épouser Cunégonde; mais l'impertinence extrême du baron le
+déterminait à conclure le mariage; et Cunégonde le pressait si
+vivement qu'il ne pouvait s'en dédire. Il consulta Pangloss,
+Martin, et le fidèle Cacambo. Pangloss fit un beau mémoire par
+lequel il prouvait que le baron n'avait nul droit sur sa soeur,
+et qu'elle pouvait, selon toutes les lois de l'empire, épouser
+Candide de la main gauche. Martin conclut à jeter le baron dans
+la mer; Cacambo décida qu'il fallait le rendre au levanti patron,
+et le remettre aux galères, après quoi on l'enverrait à Rome au
+père général par le premier vaisseau. L'avis fut trouvé fort
+bon; la vieille l'approuva; on n'en dit rien à sa soeur; la chose
+fut exécutée pour quelque argent, et on eut le plaisir d'attraper
+un jésuite, et de punir l'orgueil d'un baron allemand.
+
+Il était tout naturel d'imaginer qu'après tant de désastres,
+Candide marié avec sa maîtresse, et vivant avec le philosophe
+Pangloss, le philosophe Martin, le prudent Cacambo, et la
+vieille, ayant d'ailleurs rapporté tant de diamants de la patrie
+des anciens Incas, mènerait la vie du monde la plus agréable;
+mais il fut tant friponné par les Juifs, qu'il ne lui resta plus
+rien que sa petite métairie; sa femme devenant tous les jours
+plus laide devint acariâtre et insupportable: la vieille était
+infirme, et fut encore de plus mauvaise humeur que Cunégonde.
+Cacambo, qui travaillait au jardin, et qui allait vendre des
+légumes à Constantinople, était excédé de travail, et maudissait
+sa destinée. Pangloss était au désespoir de ne pas briller dans
+quelque université d'Allemagne. Pour Martin, il était fermement
+persuadé qu'on est également mal partout; il prenait les choses
+en patience. Candide, Martin, et Pangloss, disputaient
+quelquefois de métaphysique et de morale. On voyait souvent
+passer sous les fenêtres de la métairie des bateaux chargés
+d'effendis, de bachas, de cadis, qu'on envoyait en exil à Lemnos,
+à Mytilène, à Erzeroum: on voyait venir d'autres cadis, d'autres
+bachas, d'autres effendis, qui prenaient la place des expulsés,
+et qui étaient expulsés à leur tour: on voyait des têtes
+proprement empaillées qu'on allait présenter à la sublime Porte.
+Ces spectacles fesaient redoubler les dissertations; et quand on
+ne disputait pas, l'ennui était si excessif, que la vieille osa
+un jour leur dire: Je voudrais savoir lequel est le pire, ou
+d'être violée cent fois par des pirates nègres, d'avoir une fesse
+coupée, de passer par les baguettes chez les Bulgares, d'être
+fouetté et pendu dans un auto-da-fé, d'être disséqué, de ramer en
+galère, d'éprouver enfin toutes les misères par lesquelles nous
+avons tous passé, ou bien de rester ici à ne rien faire? C'est
+une grande question, dit Candide.
+
+Ce discours fit naître de nouvelles réflexions, et Martin surtout
+conclut que l'homme était né pour vivre dans les convulsions de
+l'inquiétude, ou dans la léthargie de l'ennui. Candide n'en
+convenait pas, mais il n'assurait rien. Pangloss avouait qu'il
+avait toujours horriblement souffert; mais ayant soutenu une fois
+que tout allait à merveille, il le soutenait toujours, et n'en
+croyait rien.
+
+Une chose acheva de confirmer Martin dans ses détestables
+principes, de faire hésiter plus que jamais Candide et
+d'embarrasser Pangloss. C'est qu'ils virent un jour aborder dans
+leur métairie Paquette et le frère Giroflée, qui étaient dans la
+plus extrême misère; ils avaient bien vite mangé leurs trois
+mille piastres, s'étaient quittés, s'étaient raccommodés,
+s'étaient brouillés, avaient été mis en prison; s'étaient enfuis,
+et enfin frère Giroflée s'était fait turc. Paquette continuait
+son métier partout, et n'y gagnait plus rien. Je l'avais bien
+prévu, dit Martin à Candide, que vos présents seraient bientôt
+dissipés, et ne les rendraient que plus misérables. Vous avez
+regorgé de millions de piastres, vous et Cacambo, et vous n'êtes
+pas plus heureux que frère Giroflée et Paquette. Ah! ah! dit
+Pangloss à Paquette, le ciel vous ramène donc ici parmi nous. Ma
+pauvre enfant! savez-vous bien que vous m'avez coûté le bout du
+nez, un oeil, et une oreille? Comme vous voilà faite! eh!
+qu'est-ce que ce monde! Cette nouvelle aventure les engagea à
+philosopher plus que jamais.
+
+Il y avait dans le voisinage un derviche très fameux qui passait
+pour le meilleur philosophe de la Turquie; ils allèrent le
+consulter; Pangloss porta la parole, et lui dit: Maître, nous
+venons vous prier de nous dire pourquoi un aussi étrange animal
+que l'homme a été formé.
+
+De quoi te mêles-tu? lui dit le derviche; est-ce là ton affaire?
+Mais, mon révérend père, dit Candide, il y a horriblement de mal
+sur la terre. Qu'importé, dit le derviche, qu'il y ait du mal ou
+du bien? quand sa hautesse envoie un vaisseau en Égypte,
+s'embarrasse-t-elle si les souris qui sont dans le vaisseau sont
+à leur aise ou non? Que faut-il donc faire? dit Pangloss. Te
+taire, dit le derviche. Je me flattais, dit Pangloss, de
+raisonner un peu avec vous des effets et des causes, du meilleur
+des mondes possibles, de l'origine du mal, de la nature de l'âme,
+et de l'harmonie préétablie. Le derviche, à ces mots, leur ferma
+la porte au nez.
+
+Pendant cette conversation, la nouvelle s'était répandue qu'on
+venait d'étrangler à Constantinople deux vizirs du banc et le
+muphti, et qu'on avait empalé plusieurs de leurs amis. Cette
+catastrophe fesait partout un grand bruit pendant quelques
+heures. Pangloss, Candide, et Martin, en retournant à la petite
+métairie, rencontrèrent un bon vieillard qui prenait le frais à
+sa porte sous un berceau d'orangers. Pangloss, qui était aussi
+curieux que raisonneur, lui demanda comment se nommait le muphti
+qu'on venait d'étrangler. Je n'en sais rien, répondit le
+bon-homme, et je n'ai jamais su le nom d'aucun muphti ni d'aucun
+vizir. J'ignore absolument l'aventure dont vous me parlez; je
+présume qu'en général ceux qui se mêlent des affaires publiques
+périssent quelquefois misérablement, et qu'ils le méritent; mais
+je ne m'informe jamais de ce qu'on fait à Constantinople; je me
+contente d'y envoyer vendre les fruits du jardin que je cultive.
+Ayant dit ces mots, il fit entrer les étrangers dans sa maison;
+ses deux filles et ses deux fils leur présentèrent plusieurs
+sortes de sorbets qu'ils fesaient eux-mêmes, du kaïmak piqué
+d'écorces de cédrat confit, des oranges, des citrons, des limons,
+des ananas, des dattes, des pistaches, du café de Moka qui
+n'était point mêlé avec le mauvais café de Batavia et des îles.
+Après quoi les deux filles de ce bon musulman parfumèrent les
+barbes de Candide, de Pangloss, et de Martin.
+
+Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique
+terre? Je n'ai que vingt arpents, répondit le Turc; je les
+cultive avec mes enfants; le travail éloigne de nous trois grands
+maux, l'ennui, le vice, et le besoin.
+
+Candide en retournant dans sa métairie fit de profondes
+réflexions sur le discours du Turc. Il dit à Pangloss et à
+Martin: Ce bon vieillard me paraît s'être fait un sort bien
+préférable à celui des six rois avec qui nous avons eu l'honneur
+de souper. Les grandeurs, dit Pangloss, sont fort dangereuses,
+selon le rapport de tous les philosophes; car enfin Églon, roi
+des Moabites, fut assassiné par Aod; Absalon fut pendu par les
+cheveux et percé de trois dards; le roi Nadab, fils de Jéroboam,
+fut tué par Baasa; le roi Éla, par Zambri; Ochosias, par Jéhu;
+Athalie, par Joïada; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias,
+furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage,
+Darius, Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha,
+Arioviste, César, Pompée, Néron, Othon, Vitellius, Domitien,
+Richard II d'Angleterre, Édouard II, Henri VI, Richard III, Marie
+Stuart, Charles Ier, les trois Henri de France, l'empereur Henri
+IV? Vous savez..... Je sais aussi, dit Candide, qu'il faut
+cultiver notre jardin. Vous avez raison, dit Pangloss; car,
+quand l'homme fut mis dans le jardin d'Éden, il y fut mis _ut
+operaretur eum_, pour qu'il travaillât; ce qui prouve que l'homme
+n'est pas né pour le repos. Travaillons sans raisonner, dit
+Martin, c'est le seul moyen de rendre la vie supportable.
+
+Toute la petite société entra dans ce louable dessein; chacun se
+mit à exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup.
+Cunégonde était, à la vérité, bien laide; mais elle devint une
+excellente pâtissière; Paquette broda; la vieille eut soin du
+linge. Il n'y eut pas jusqu'à frère Giroflée qui ne rendît
+service; il fut un très bon menuisier, et même devint honnête
+homme: et Pangloss disait quelquefois à Candide: Tous les
+événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles;
+car enfin si vous n'aviez pas été chassé d'un beau château à
+grands coups de pied dans le derrière pour l'amour de
+mademoiselle Cunégonde, si vous n'aviez pas été mis à
+l'inquisition, si vous n'aviez pas couru l'Amérique à pied, si
+vous n'aviez pas donné un bon coup d'épée au baron, si vous
+n'aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d'Eldorado, vous
+ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches. Cela
+est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre
+jardin[1].
+
+ [1] Voyez, dans les _Mélanges_, année 1759, la _Lettre aux
+ auteurs du Journal encyclopédique_, datée du Ier avril. B.
+
+
+ FIN DE CANDIDE.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Candide, by Voltaire
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CANDIDE ***
+
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+
+Produced by Carlo Traverso
+
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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