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If you are not located in the United States, you +will have to check the laws of the country where you are located before +using this eBook. + +Title: Candide, ou l’optimisme + +Author: Voltaire + +Release Date: November 1, 2003 [eBook #4650] +[Most recently updated: November 17, 2022] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +Produced by: Carlo Traverso + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CANDIDE, OU L’OPTIMISME *** + + + + +OEUVRES + +DE + +VOLTAIRE. + +TOME XXXIII + +DE L’ IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT, + + +RUE JACOB, Nº 24. + +OEUVRES + +DE + +VOLTAIRE + +PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC. + +PAR M. BEUCHOT. + +TOME XXXIII. + +ROMANS. TOME I. + +A PARIS, + +CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE, + + +RUE DE L’ÉPERON, Kº 6. WERDET ET LEQUIEN FILS, + + +RUE DU BATTOIR, Nº 20. + +MDCCCXXIX. + +CANDIDE, + +OU L’OPTIMISME + + + + + Préface de l’Éditeur + CHAPITRE I. Comment Candide fut élevé dans un beau château, et comment il fut chassé d’icelui. + CHAPITRE II Ce que devint Candide parmi les Bulgares. + CHAPITRE III. Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares, et ce qu’il devint. + CHAPITRE IV. Comment Candide rencontra son ancien maître de philosophie, le docteur Pangloss, et ce qui en advint. + CHAPITRE V. Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint du docteur Pangloss, de Candide, et de l’anabaptiste Jacques. + CHAPITRE VI. Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de terre, et comment Candide fut fessé. + CHAPITRE VII Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva ce qu’il aimait. + CHAPITRE VIII. Histoire de Cunégonde. + CHAPITRE IX. Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du grand-inquisiteur, et d’un Juif. + CHAPITRE X. Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la vieille, arrivent à Cadix, et leur embarquement. + CHAPITRE XI. Histoire de la vieille. + CHAPITRE XII. Suite des malheurs de la vieille. + CHAPITRE XIII. Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Cunégonde et de la vieille. + CHAPITRE XIV. Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les jésuites du Paraguai. + CHAPITRE XV. Comment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde. + CHAPITRE XVI. Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles, deux singes, et les sauvages nommés Oreillons. + CHAPITRE XVII. Arrivée de Candide et de son valet au pays d’Eldorado, et ce qu’ils y virent. + CHAPITRE XVIII Ce qu’ils virent dans le pays d’Eldorado[1]. + CHAPITRE XIX. Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance avec Martin. + CHAPITRE XX. Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin. + CHAPITRE XXI. Candide et Martin approchent des côtes de France, et raisonnent. + CHAPITRE XXII[1]. Ce qui arriva en France à Candide et à Martin. + CHAPITRE XXIII. Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient. + CHAPITRE XXIV. De Paquette, et de frère Giroflée. + CHAPITRE XXV. Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien. + CHAPITRE XXVI. D’un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et qui ils étaient. + CHAPITRE XXVII. Voyage de Candide à Constantinople. + CHAPITRE XXVIII. Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à Martin, etc. + CHAPITRE XXIX. Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille. + CHAPITRE XXX. Conclusion. + + + + +Préface de l’Éditeur + + +_Candide_ parut au plus tard en mars 1759. Le roi de Prusse en accuse +réception par sa lettre du 28 du mois d’avril. + +Voltaire en avait envoyé le manuscrit à la duchesse de La Vallière, qui +lui fit répondre qu’il aurait pu se passer d’y mettre tant +d’indécences, et qu’un écrivain tel que lui n’avait pas besoin d’avoir +recours à cette ressource pour se procurer des lecteurs. + +Beaucoup d’autres personnes furent scandalisées de _Candide_, et +Voltaire désavoua cet ouvrage, qu’il appelle lui-même une coïonnerie. +Il ne faut pas, au reste, prendre à la lettre son titre d’optimisme. +L’optimisme, dit-il ailleurs[1], n’est qu’une fatalité désespérante. + +[1] _Homélie sur l’athéisme_. Voyez les _Mélanges_, année 1767; et +aussi, tome XII, une des notes du troisième _Discours sur l’homme_. + + +Voltaire écrivit, sous le nom de Mead, une lettre relative à Candide, +qui fut insérée dans le _Journal encyclopédique_, du 15 juillet 1759: +on la trouvera dans les Mélanges, à cette date. + +C’est à Thorel de Campigneulles, mort en 1809, qu’on attribue une +_Seconde partie de Candide_, publiée en 1761, et plusieurs fois +réimprimée à la suite de l’ouvrage de Voltaire, comme étant de lui. On +l’a même admise dans une édition intitulée: _Collection complète des +Oeuvres de M, de Voltaire, 1764, in-12_. L’édition de Candide, 1778, +avec des figures dessinées et gravées par Daniel Chodowicky, contient +les deux parties. + +Le _Remercîment de Candide à M. de Voltaire_ (par Marconnay) est de +1760. + +Linguet publia, en 1766, la _Cacomonade, histoire politique et morale, +traduite de l’allemand, du docteur Pangloss, par le docteur lui-même, +depuis son retour de Constantinople_, 1766, in-12; nouvelle édition, +augmentée d’une lettre du même auteur, 1766, in-12. Un arrêt de la cour +royale de Paris, du 16 novembre 1822 (inséré dans le _Moniteur_ du 26 +mars 1825), ordonne la destruction de la _Canonnade, ou Histoire du Mal +de Naples, par Linguet_. Ce n’est pas la première fois que les ouvrages +condamnés sont mal désignés dans les jugements. L’arrêt de la cour du +parlement, du 6 août 1761, ordonne de lacérer et brûler le tome XIII du +Commentaire de Salmeron, qui n’a que quatre volumes. + +_Candide en Danemarck, ou l’Optimisme des honnêtes gens_, est d’un +auteur qu’on ne connaît pas. + +_Antoine Bernard et Rosalie, ou le Petit Candide_, a paru en 1796, un +volume in-i8. + +Le _Voyage de Candide fils au pays d’Eldorado, vers la fin du +dix-huitième siècle, pour servir de suite aux aventures de M. son +père_, an XI-1803, a deux volumes in-8º. + +Le chapitre XXVI de _Candide_ a été imité, en 1815, par Lemontey, dans +un article intitulé: _Le Carnaval de Vénise_. J’ai renoncé à reproduire +ce petit morceau, lorsque j’ai vu l’annonce des _Oeuvres de Lemonley_, +où sans doute on le trouvera. + +J.-J. Rousseau prétendait[2] que c’est sa _Lettre sur la Providence_ +qui a donné naissance à _Candide_; _Candide en est la réponse_. +Voltaire en avait fait _une de deux pages où il bat la campagne, et +Candide parut dix mois après_. + +[2] Lettre de J. J. Rousseau au prince de Wirtemberg, du 11 mars 1764. + + +Ce que Rousseau appelle sa _Lettre sur la Providence_, est sa lettre à +Voltaire du 18 août 1756; la réponse de Voltaire est du 21 septembre +1766; Candide ne vit le jour que vingt-sept à vingt-neuf mois plus +tard. + +——— + +Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres, sont +de Voltaire. + +Les notes signées d’un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet et +Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de chacun. + +Les additions que j’ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes des +éditeurs de Kehl, en sont séparées par un—, et sont, comme mes notes, +signées de l’initiale de mon nom. + +BEUCHOT. + + +4 octobre 1829. + + + + +CANDIDE, + + +ou + +L’OPTIMISME, + +TRADUIT DE L’ALLEMAND + +DE M. LE DOCTEUR RALPH, + +AVEC LES ADDITIONS + +QU’ON A TROUVÉES DANS LA POCHE DU DOCTEUR, LORSQU’IL MOURUT + +À MINDEN, L’AN DE GRÂCE 1759 + + +1759 + + + + +CHAPITRE I. +Comment Candide fut élevé dans un beau château, et comment il fut +chassé d’icelui. + + +Il y avait en Vestphalie, dans le château de M. le baron de +Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les +moeurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le +jugement assez droit, avec l’esprit le plus simple; c’est, je crois, +pour cette raison qu’on le nommait Candide. Les anciens domestiques de +la maison soupçonnaient qu’il était fils de la soeur de monsieur le +baron et d’un bon et honnête gentilhomme du voisinage, que cette +demoiselle ne voulut jamais épouser parce qu’il n’avait pu prouver que +soixante et onze quartiers, et que le reste de son arbre généalogique +avait été perdu par l’injure du temps. + +Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la +Westphalie, car son château avait une porte et des fenêtres. Sa grande +salle même était ornée d’une tapisserie. Tous les chiens de ses +basses-cours composaient une meute dans le besoin; ses palefreniers +étaient ses piqueurs; le vicaire du village était son grand-aumônier. +Ils l’appelaient tous monseigneur, et ils riaient quand il fesait des +contes. + +Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante livres, +s’attirait par là une très grande considération, et fesait les honneurs +de la maison avec une dignité qui la rendait encore plus respectable. +Sa fille Cunégonde, âgée de dix-sept ans, était haute en couleur, +fraîche, grasse, appétissante. Le fils du baron paraissait en tout +digne de son père. Le précepteur Pangloss[1] était l’oracle de la +maison, et le petit Candide écoutait ses leçons avec toute la bonne foi +de son âge et de son caractère. + +[1] De _pan_, tout, et _glossa_, langue. B. + + +Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il +prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que, +dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le +baron était le plus beau des châteaux, et madame la meilleure des +baronnes possibles. + +Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement; +car tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la +meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des +lunettes; aussi avons-nous des lunettes[2]. Les jambes sont visiblement +instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres +ont été formées pour être taillées et pour en faire des châteaux; aussi +monseigneur a un très beau château: le plus grand baron de la province +doit être le mieux logé; et les cochons étant faits pour être mangés, +nous mangeons du porc toute l’année: par conséquent, ceux qui ont +avancé que tout est bien ont dit une sottise; il fallait dire que tout +est au mieux. + +[2] Voyez tome XXVII, page 528; et dans les _Mélanges_, année 1738, le +chapitre XI de la troisième partie des _Éléments de la philosophie de +Newton_; et année 1768, le chapitre X des _Singularités de la nature_. +B. + + +Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment; car il trouvait +mademoiselle Cunégonde extrêmement belle, quoiqu’il ne prît jamais la +hardiesse de le lui dire. Il concluait qu’après le bonheur d’être né +baron de Thunder-ten-tronckh, le second degré de bonheur était d’être +mademoiselle Cunégonde; le troisième, de la voir tous les jours; et le +quatrième, d’entendre maître Pangloss, le plus grand philosophe de la +province, et par conséquent de toute la terre. + +Un jour Cunégonde, en se promenant auprès du château, dans le petit +bois qu’on appelait parc, vit entre des broussailles le docteur +Pangloss qui donnait une leçon de physique expérimentale à la femme de +chambre de sa mère, petite brune très jolie et très docile. Comme +mademoiselle Cunégonde avait beaucoup de disposition pour les sciences, +elle observa, sans souffler, les expériences réitérées dont elle fut +témoin; elle vit clairement la raison suffisante du docteur, les effets +et les causes, et s’en retourna tout agitée, toute pensive, toute +remplie du désir d’être savante, songeant qu’elle pourrait bien être la +raison suffisante du jeune Candide, qui pouvait aussi être la sienne. + +Elle rencontra Candide en revenant au château, et rougit: Candide +rougit aussi. Elle lui dit bonjour d’une voix entrecoupée; et Candide +lui parla sans savoir ce qu’il disait. Le lendemain, après le dîner, +comme on sortait de table, Cunégonde et Candide se trouvèrent derrière +un paravent; Cunégonde laissa tomber son mouchoir, Candide le ramassa; +elle lui prit innocemment la main; le jeune homme baisa innocemment la +main de la jeune demoiselle avec une vivacité, une sensibilité, une +grâce toute particulière; leurs bouches se rencontrèrent, leurs yeux +s’enflammèrent, leurs genoux tremblèrent, leurs mains s’égarèrent. M. +le baron de Thunder-ten-tronckh passa auprès du paravent, et voyant +cette cause et cet effet, chassa Candide du château à grands coups de +pied dans le derrière. Cunégonde s’évanouit: elle fut souffletée par +madame la baronne dès qu’elle fut revenue à elle-même; et tout fut +consterné dans le plus beau et le plus agréable des châteaux possibles. + + + + +CHAPITRE II +Ce que devint Candide parmi les Bulgares. + + +Candide, chassé du paradis terrestre, marcha longtemps sans savoir où, +pleurant, levant les yeux au ciel, les tournant souvent vers le plus +beau des châteaux qui renfermait la plus belle des baronnettes; il se +coucha sans souper au milieu des champs entre deux sillons; la neige +tombait à gros flocons. Candide, tout transi, se traîna le lendemain +vers la ville voisine, qui s’appelle _Valdberghoff-trarbk-dikdorff_, +n’ayant point d’argent, mourant de faim et de lassitude. Il s’arrêta +tristement à la porte d’un cabaret. Deux hommes habillés de bleu le +remarquèrent: Camarade, dit l’un, voilà un jeune homme très bien fait, +et qui a la taille requise; ils s’avancèrent vers Candide et le +prièrent à dîner très civilement.—Messieurs, leur dit Candide avec une +modestie charmante, vous me faites beaucoup d’honneur, mais je n’ai pas +de quoi payer mon écot.—Ah! monsieur, lui dit un des bleus, les +personnes de votre figure et de votre mérite ne paient jamais rien: +n’avez-vous pas cinq pieds cinq pouces de haut?—Oui, messieurs, c’est +ma taille, dit-il en fesant la révérence.—Ah! monsieur, mettez-vous à +table; non seulement nous vous défraierons, mais nous ne souffrirons +jamais qu’un homme comme vous manque d’argent; les hommes ne sont faits +que pour se secourir les uns les autres.—Vous avez raison, dit Candide; +c’est ce que M. Pangloss m’a toujours dit, et je vois bien que tout est +au mieux. On le prie d’accepter quelques écus, il les prend et veut +faire son billet; on n’en veut point, on se met à table. N’aimez-vous +pas tendrement?….—Oh! oui, répond-il, j’aime tendrement mademoiselle +Cunégonde.—Non, dit l’un de ces messieurs, nous vous demandons si vous +n’aimez pas tendrement le roi des Bulgares?—Point du tout, dit-il, car +je ne l’ai jamais vu.—Comment! c’est le plus charmant des rois, et il +faut boire à sa santé.—Oh! très volontiers, messieurs. Et il boit. C’en +est assez, lui dit-on, vous voilà l’appui, le soutien, le défenseur, le +héros des Bulgares; votre fortune est faite, et votre gloire est +assurée. On lui met sur-le-champ les fers aux pieds, et on le mène au +régiment. On le fait tourner à droite, à gauche, hausser la baguette, +remettre la baguette, coucher en joue, tirer, doubler le pas, et on lui +donne trente coups de bâton; le lendemain, il fait l’exercice un peu +moins mal, et il ne reçoit que vingt coups; le surlendemain, on ne lui +en donne que dix, et il est regardé par ses camarades comme un prodige. + +Candide, tout stupéfait, ne démêlait pas encore trop bien comment il +était un héros. Il s’avisa un beau jour de printemps de s’aller +promener, marchant tout droit devant lui, croyant que c’était un +privilège de l’espèce humaine, comme de l’espèce animale, de se servir +de ses jambes à son plaisir. Il n’eut pas fait deux lieues que voilà +quatre autres héros de six pieds qui l’atteignent, qui le lient, qui le +mènent dans un cachot. On lui demanda juridiquement ce qu’il aimait le +mieux d’être fustigé trente-six fois par tout le régiment, ou de +recevoir à -la-fois douze balles de plomb dans la cervelle. Il eut beau +dire que les volontés sont libres, et qu’il ne voulait ni l’un ni +l’autre, il fallut faire un choix; il se détermina, en vertu du don de +Dieu qu’on nomme _liberté_, à passer trente-six fois par les baguettes; +il essuya deux promenades. Le régiment était composé de deux mille +hommes; cela lui composa quatre mille coups de baguette, qui, depuis la +nuque du cou jusqu’au cul, lui découvrirent les muscles et les nerfs. +Comme on allait procéder à la troisième course, Candide, n’en pouvant +plus, demanda en grâce qu’on voulût bien avoir la bonté de lui casser +la tête; il obtint cette faveur; on lui bande les yeux; on le fait +mettre à genoux. Le roi des Bulgares passe dans ce moment, s’informe du +crime du patient; et comme ce roi avait un grand génie, il comprit, par +tout ce qu’il apprit de Candide, que c’était un jeune métaphysicien +fort ignorant des choses de ce monde, et il lui accorda sa grâce avec +une clémence qui sera louée dans tous les journaux et dans tous les +siècles. Un brave chirurgien guérit Candide en trois semaines avec les +émollients enseignés par Dioscoride. Il avait déjà un peu de peau et +pouvait marcher, quand le roi des Bulgares livra bataille au roi des +Abares. + + + + +CHAPITRE III. +Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares, et ce qu’il devint. + + +Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les +deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, +les canons; formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en +enfer. Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de +chaque côté; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ +neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette +fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers +d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. +Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu’il put +pendant cette boucherie héroïque. + +Enfin, tandis que les deux rois fesaient chanter des _Te Deum_, chacun +dans son camp, il prit le parti d’aller raisonner ailleurs des effets +et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et +gagna d’abord un village voisin; il était en cendres: c’était un +village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit +public. Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs +femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles +sanglantes; là des filles éventrées après avoir assouvi les besoins +naturels de quelques héros, rendaient les derniers soupirs; d’autres à +demi brûlées criaient qu’on achevât de leur donner la mort. Des +cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes +coupés. + +Candide s’enfuit au plus vite dans un autre village: il appartenait à +des Bulgares, et les héros abares l’avaient traité de même. Candide, +toujours marchant sur des membres palpitants ou à travers des ruines, +arriva enfin hors du théâtre de la guerre, portant quelques petites +provisions dans son bissac, et n’oubliant jamais mademoiselle +Cunégonde. Ses provisions lui manquèrent quand il fut en Hollande; mais +ayant entendu dire que tout le monde était riche dans ce pays-là , et +qu’on y était chrétien, il ne douta pas qu’on ne le traitât aussi bien +qu’il l’avait été dans le château de M. le baron, avant qu’il en eût +été chassé pour les beaux yeux de mademoiselle Cunégonde. + +Il demanda l’aumône à plusieurs graves personnages, qui lui répondirent +tous que, s’il continuait à faire ce métier, on l’enfermerait dans une +maison de correction pour lui apprendre à vivre. + +Il s’adressa ensuite à un homme qui venait de parler tout seul une +heure de suite sur la charité dans une grande assemblée. Cet orateur le +regardant de travers lui dit: Que venez-vous faire ici? y êtes-vous +pour la bonne cause? Il n’y a point d’effet sans cause, répondit +modestement Candide; tout est enchaîné nécessairement et arrangé pour +le mieux. Il a fallu que je fusse chassé d’auprès de mademoiselle +Cunégonde, que j’aie passé par les baguettes, et il faut que je demande +mon pain, jusqu’à ce que je puisse en gagner; tout cela ne pouvait être +autrement. Mon ami, lui dit l’orateur, croyez-vous que le pape soit +l’antechrist? Je ne l’avais pas encore entendu dire, répondit Candide: +mais qu’il le soit, ou qu’il ne le soit pas, je manque de pain. Tu ne +mérites pas d’en manger, dit l’autre: va, coquin, va, misérable, ne +m’approche de ta vie. La femme de l’orateur ayant mis la tête à la +fenêtre, et avisant un homme qui doutait que le pape fût antechrist, +lui répandit sur le chef un plein….. O ciel! à quel excès se porte le +zèle de la religion dans les dames! + +Un homme qui n’avait point été baptisé, un bon anabaptiste, nommé +Jacques, vit la manière cruelle et ignominieuse dont on traitait ainsi +un de ses frères, un être à deux pieds sans plumes, qui avait une âme; +il l’amena chez lui, le nettoya, lui donna du pain et de la bière, lui +fit présent de deux florins, et voulut même lui apprendre à travailler +dans ses manufactures aux étoffes de Perse qu’on fabrique en Hollande. +Candide se prosternant presque devant lui, s’écriait: Maître Pangloss +me l’avait bien dit que tout est au mieux dans ce monde, car je suis +infiniment plus touché de votre extrême générosité que de la dureté de +ce monsieur à manteau noir, et de madame son épouse. + +Le lendemain, en se promenant, il rencontra un gueux tout couvert de +pustules, les yeux morts, le bout du nez rongé, la bouche de travers, +les dents noires, et parlant de la gorge, tourmenté d’une toux +violente, et crachant une dent à chaque effort. + + + + +CHAPITRE IV. +Comment Candide rencontra son ancien maître de philosophie, le docteur +Pangloss, et ce qui en advint. + + +Candide, plus ému encore de compassion que d’horreur, donna à cet +épouvantable gueux les deux florins qu’il avait reçus de son honnête +anabaptiste Jacques. Le fantôme le regarda fixement, versa des larmes, +et sauta à son cou. Candide effrayé recule. Hélas! dit le misérable à +l’autre misérable, ne reconnaissez-vous plus votre cher Pangloss? +Qu’entends-je? vous, mon cher maître! vous, dans cet état horrible! +quel malheur vous est-il donc arrivé? pourquoi n’êtes-vous plus dans le +plus beau des châteaux? qu’est devenue mademoiselle Cunégonde, la perle +des filles, le chef-d’oeuvre de la nature? Je n’en peux plus, dit +Pangloss. Aussitôt Candide le mena dans l’étable de l’anabaptiste, où +il lui fit manger un peu de pain; et quand Pangloss fut refait: Eh +bien! lui dit-il, Cunégonde? Elle est morte, reprit l’autre. Candide +s’évanouit à ce mot: son ami rappela ses sens avec un peu de mauvais +vinaigre qui se trouva par hasard dans l’étable. Candide rouvre les +yeux. Cunégonde est morte! Ah! meilleur des mondes, où êtes-vous? Mais +de quelle maladie est-elle morte? ne serait-ce point de m’avoir vu +chasser du beau château de monsieur son père à grands coups de pied? +Non, dit Pangloss, elle a été éventrée par des soldats bulgares, après +avoir été violée autant qu’on peut l’être; ils ont cassé la tête à +monsieur le baron qui voulait la défendre; madame la baronne a été +coupée en morceaux; mon pauvre pupille traité précisément comme sa +soeur; et quant au château, il n’est pas resté pierre sur pierre, pas +une grange, pas un mouton, pas un canard, pas un arbre; mais nous avons +été bien vengés, car les Abares en ont fait autant dans une baronnie +voisine qui appartenait à un seigneur bulgare. + +A ce discours, Candide s’évanouit encore; mais revenu à soi, et ayant +dit tout ce qu’il devait dire, il s’enquit de la cause et de l’effet, +et de la raison suffisante qui avait mis Pangloss dans un si piteux +état. Hélas! dit l’autre, c’est l’amour: l’amour, le consolateur du +genre humain, le conservateur de l’univers, l’âme de tous les êtres +sensibles, le tendre amour. Hélas! dit Candide, je l’ai connu cet +amour, ce souverain des coeurs, cette âme de notre âme; il ne m’a +jamais valu qu’un baiser et vingt coups de pied au cul. Comment cette +belle cause a-t-elle pu produire en vous un effet si abominable? + +Pangloss répondit en ces termes: O mon cher Candide! vous avez connu +Paquette, cette jolie suivante de notre auguste baronne: j’ai goûté +dans ses bras les délices du paradis, qui ont produit ces tourments +d’enfer dont vous me voyez dévoré; elle en était infectée, elle en est +peut-être morte. Paquette tenait ce présent d’un cordelier très savant +qui avait remonté à la source, car il l’avait eu d’une vieille +comtesse, qui l’avait reçu d’un capitaine de cavalerie, qui le devait à +une marquise, qui le tenait d’un page, qui l’avait reçu d’un jésuite, +qui, étant novice, l’avait eu en droite ligne d’un des compagnons de +Christophe Colomb. Pour moi, je ne le donnerai à personne, car je me +meurs. + +O Pangloss! s’écria Candide, voilà une étrange généalogie! n’est-ce pas +le diable qui en fut la souche? Point du tout, répliqua ce grand homme; +c’était une chose indispensable dans le meilleur des mondes, un +ingrédient nécessaire; car si Colomb n’avait pas attrapé dans une île +de l’Amérique cette maladie[1] qui empoisonne la source de la +génération, qui souvent même empêche la génération, et qui est +évidemment l’opposé du grand but de la nature, nous n’aurions ni le +chocolat ni la cochenille; il faut encore observer que +jusqu’aujourd’hui, dans notre continent, cette maladie nous est +particulière, comme la controverse. Les Turcs, les Indiens, les +Persans, les Chinois, les Siamois, les Japonais, ne la connaissent pas +encore; mais il y a une raison suffisante pour qu’ils la connaissent à +leur tour dans quelques siècles. En attendant elle a fait un +merveilleux progrès parmi nous, et surtout dans ces grandes armées +composées d’honnêtes stipendiaires bien élevés, qui décident du destin +des états; on peut assurer que, quand trente mille hommes combattent en +bataille rangée contre des troupes égales en nombre, il y a environ +vingt mille vérolés de chaque côté. + +[1] Voyez tome XXXI, page 7. B. + + +Voilà qui est admirable, dit Candide; mais il faut vous faire guérir. +Et comment le puis-je? dit Pangloss; je n’ai pas le sou, mon ami, et +dans toute l’étendue de ce globe on ne peut ni se faire saigner, ni +prendre un lavement sans payer, ou sans qu’il y ait quelqu’un qui paie +pour nous. + +Ce dernier discours détermina Candide; il alla se jeter aux pieds de +son charitable anabaptiste Jacques, et lui fit une peinture si +touchante de l’état où son ami était réduit, que le bon-homme n’hésita +pas à recueillir le docteur Pangloss; il le fit guérir à ses dépens. +Pangloss, dans la cure, ne perdit qu’un oeil et une oreille. Il +écrivait bien, et savait parfaitement l’arithmétique. L’anabaptiste +Jacques en fit son teneur de livres. Au bout de deux mois, étant obligé +d’aller à Lisbonne pour les affaires de son commerce, il mena dans son +vaisseau ses deux philosophes. Pangloss lui expliqua comment tout était +on ne peut mieux. Jacques n’était pas de cet avis. Il faut bien, +disait-il, que les hommes aient un peu corrompu la nature, car ils ne +sont point nés loups, et ils sont devenus loups. Dieu ne leur a donné +ni canons de vingt-quatre, ni baïonnettes, et ils se sont fait des +baïonnettes et des canons pour se détruire. Je pourrais mettre en ligne +de compte les banqueroutes, et la justice qui s’empare des biens des +banqueroutiers pour en frustrer les créanciers. Tout cela était +indispensable, répliquait le docteur borgne, et les malheurs +particuliers font le bien général; de sorte que plus il y a de malheurs +particuliers, et plus tout est bien. Tandis qu’il raisonnait, l’air +s’obscurcit, les vents soufflèrent des quatre coins du monde, et le +vaisseau fut assailli de la plus horrible tempête, à la vue du port de +Lisbonne. + + + + +CHAPITRE V. +Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint du docteur +Pangloss, de Candide, et de l’anabaptiste Jacques. + + +La moitié des passagers affaiblis, expirants de ces angoisses +inconcevables que le roulis d’un vaisseau porte dans les nerfs et dans +toutes les humeurs du corps agitées en sens contraires, n’avait pas +même la force de s’inquiéter du danger. L’autre moitié jetait des cris +et fesait des prières; les voiles étaient déchirées, les mâts brisés, +le vaisseau entr’ouvert. Travaillait qui pouvait, personne ne +s’entendait, personne ne commandait. L’anabaptiste aidait un peu à la +manoeuvre; il était sur le tillac; un matelot furieux le frappe +rudement et l’étend sur les planches; mais du coup qu’il lui donna, il +eut lui-même une si violente secousse, qu’il tomba hors du vaisseau, la +tête la première. Il restait suspendu et accroché à une partie de mât +rompu. Le bon Jacques court à son secours, l’aide à remonter, et de +l’effort qu’il fait, il est précipité dans la mer à la vue du matelot, +qui le laissa périr sans daigner seulement le regarder. Candide +approche, voit son bienfaiteur qui reparaît un moment, et qui est +englouti pour jamais. Il veut se jeter après lui dans la mer: le +philosophe Pangloss l’en empêche, en lui prouvant que la rade de +Lisbonne avait été formée exprès pour que cet anabaptiste s’y noyât. +Tandis qu’il le prouvait _à priori_, le vaisseau s’entr’ouvre, tout +périt à la réserve de Pangloss, de Candide, et de ce brutal de matelot +qui avait noyé le vertueux anabaptiste; le coquin nagea heureusement +jusqu’au rivage, où Pangloss et Candide furent portés sur une planche. + +Quand ils furent revenus un peu à eux, ils marchèrent vers Lisbonne; il +leur restait quelque argent, avec lequel ils espéraient se sauver de la +faim après avoir échappé à la tempête. + +A peine ont-ils mis le pied dans la ville, en pleurant la mort de leur +bienfaiteur, qu’ils sentent la terre trembler sous leurs pas[1]; la mer +s’élève en bouillonnant dans le port, et brise les vaisseaux qui sont à +l’ancre. Des tourbillons de flammes et de cendres couvrent les rues et +les places publiques; les maisons s’écroulent, les toits sont renversés +sur les fondements, et les fondements se dispersent; trente mille +habitants de tout âge et de tout sexe sont écrasés sous des ruines. Le +matelot disait en sifflant et en jurant: il y aura quelque chose à +gagner ici. Quelle peut être la raison suffisante de ce phénomène? +disait Pangloss. Voici le dernier jour du monde! s’écriait Candide. Le +matelot court incontinent au milieu des débris, affronte la mort pour +trouver de l’argent, en trouve, s’en empare, s’enivre, et ayant cuvé +son vin, achète les faveurs de la première fille de bonne volonté qu’il +rencontre sur les ruines des maisons détruites, et au milieu des +mourants et des morts. Pangloss le tirait cependant par la manche: Mon +ami, lui disait-il, cela n’est pas bien, vous manquez à la raison +universelle, vous prenez mal votre temps. Tête et sang, répondit +l’autre, je suis matelot et né à Batavia; j’ai marché quatre fois sur +le crucifix dans quatre voyages au Japon[2]; tu as bien trouvé ton +homme avec ta raison universelle! + +[1] Le tremblement de terre de Lisbonne est du 1er novembre 1755. B. + + +[2] Voyez tome XVIII, page 470. B. + + +Quelques éclats de pierre avaient blessé Candide; il était étendu dans +la rue et couvert de débris. Il disait à Pangloss: Hélas! procure-moi +un peu de vin et d’huile; je me meurs. Ce tremblement de terre n’est +pas une chose nouvelle, répondit Pangloss; la ville de Lima éprouva les +mêmes secousses en Amérique l’année passée; mêmes causes, mêmes effets; +il y a certainement une traînée de soufre sous terre depuis Lima +jusqu’à Lisbonne. Rien n’est plus probable, dit Candide; mais, pour +Dieu, un peu d’huile et de vin. Comment probable? répliqua le +philosophe, je soutiens que la chose est démontrée. Candide perdit +connaissance, et Pangloss lui apporta un peu d’eau d’une fontaine +voisine. + +Le lendemain, ayant trouvé quelques provisions de bouche en se glissant +à travers des décombres, ils réparèrent un peu leurs forces. Ensuite +ils travaillèrent comme les autres à soulager les habitants échappés à +la mort. Quelques citoyens, secourus par eux, leur donnèrent un aussi +bon dîner qu’on le pouvait dans un tel désastre: il est vrai que le +repas était triste; les convives arrosaient leur pain de leurs larmes; +mais Pangloss les consola, en les assurant que les choses ne pouvaient +être autrement: Car, dit-il, tout ceci est ce qu’il y a de mieux; car +s’il y a un volcan à Lisbonne, il ne pouvait être ailleurs; car il est +impossible que les choses ne soient pas où elles sont, car tout est +bien. + +Un petit homme noir, familier de l’inquisition, lequel était à côté de +lui, prit poliment la parole et dit: Apparemment que monsieur ne croit +pas au péché originel; car si tout est au mieux, il n’y a donc eu ni +chute ni punition. + +Je demande très humblement pardon à votre excellence, répondit Pangloss +encore plus poliment, car la chute de l’homme et la malédiction +entraient nécessairement dans le meilleur des mondes possibles. +Monsieur ne croit donc pas à la liberté? dit le familier. Votre +excellence m’excusera, dit Pangloss; la liberté peut subsister avec la +nécessité absolue; car il était nécessaire que nous fussions libres; +car enfin la volonté déterminée…… Pangloss était au milieu de sa +phrase, quand le familier fit un signe de tête à son estafier qui lui +servait à boire du vin de Porto ou d’Oporto. + + + + +CHAPITRE VI. +Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de +terre, et comment Candide fut fessé. + + +Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de +Lisbonne, les sages du pays n’avaient pas trouvé un moyen plus efficace +pour prévenir une ruine totale que de donner au peuple un bel +auto-da-fé[1]; il était décidé par l’université de Coïmbre que le +spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en grande +cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de +trembler. + +[1] Après le tremblement de terre de Lisbonne, on y fit en effet un +autoda-fé, le 20 juin 1756; voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du +_Précis du Siècle de Louis XV_. B. + + +On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d’avoir épousé sa +commère, et deux Portugais qui en mangeant un poulet en avaient arraché +le lard: on vint lier après le dîner le docteur Pangloss et son +disciple Candide, l’un pour avoir parlé, et l’autre pour l’avoir écouté +avec un air d’approbation: tous deux furent menés séparément dans des +appartements d’une extrême fraîcheur, dans lesquels on n’était jamais +incommodé du soleil: huit jours après ils furent tous deux revêtus d’un +san-benito, et on orna leurs têtes de mitres de papier: la mitre et le +san-benito de Candide étaient peints de flammes renversées, et de +diables qui n’avaient ni queues ni griffes; mais les diables de +Pangloss portaient griffes et queues, et les flammes étaient droites. +Ils marchèrent en procession ainsi vêtus, et entendirent un sermon très +pathétique, suivi d’une belle musique en faux-bourdon. Candide fut +fessé en cadence, pendant qu’on chantait; le Biscayen et les deux +hommes qui n’avaient point voulu manger de lard furent brûlés, et +Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit pas la coutume. Le même jour la +terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable. + +Candide épouvanté, interdit, éperdu, tout sanglant, tout palpitant, se +disait à lui-même: Si c’est ici le meilleur des mondes possibles, que +sont donc les autres? passe encore si je n’étais que fessé, je l’ai été +chez les Bulgares; mais, ô mon cher Pangloss! le plus grand des +philosophes, faut-il vous avoir vu pendre, sans que je sache pourquoi! +ô mon cher anabaptiste! le meilleur des hommes, faut-il que vous ayez +été noyé dans le port! ô mademoiselle Cunégonde! la perle des filles, +faut-il qu’on vous ait fendu le ventre! + +Il s’en retournait, se soutenant à peine, prêché, fessé, absous, et +béni, lorsqu’une vieille l’aborda, et lui dit: Mon fils, prenez +courage, suivez-moi. + + + + +CHAPITRE VII +Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva ce +qu’il aimait. + + +Candide ne prit point courage, mais il suivit la vieille dans une +masure: elle lui donna un pot de pommade pour se frotter, lui laissa à +manger et à boire; elle lui montra un petit lit assez propre; il y +avait auprès du lit un habit complet. Mangez, buvez, dormez, lui +dit-elle, et que Notre-Dame d’Atocha[1], monseigneur saint Antoine de +Padoue, et monseigneur saint Jacques de Compostelle prennent soin de +vous! je reviendrai demain. Candide, toujours étonné de tout ce qu’il +avait vu, de tout ce qu’il avait souffert, et encore plus de la charité +de la vieille, voulut lui baiser la main. Ce n’est pas ma main qu’il +faut baiser, dit la vieille; je reviendrai demain. Frottez-vous de +pommade, mangez et dormez. + +[1] Sur Notre-Dame d’Atocha, voyez dans les _Mélanges_, année 1769, une +des notes de Voltaire sur son _Extrait d’un journal_ (ou Mémoires de +Dangeau). B. + + +Candide, malgré tant de malheurs, mangea et dormit. Le lendemain la +vieille lui apporte à déjeuner, visite son dos, le frotte elle-même +d’une autre pommade: elle lui apporte ensuite à dîner: elle revient sur +le soir et apporte à souper. Le surlendemain elle fit encore les mêmes +cérémonies. Qui êtes-vous? lui disait toujours Candide; qui vous a +inspiré tant de bonté? quelles grâces puis-je vous rendre? La bonne +femme ne répondait jamais rien. Elle revint sur le soir, et n’apporta +point à souper: Venez avec moi, dit-elle, et ne dites mot. Elle le +prend sous le bras, et marche avec lui dans la campagne environ un +quart de mille: ils arrivent à une maison isolée, entourée de jardins +et de canaux. La vieille frappe à une petite porte. On ouvre; elle mène +Candide, par un escalier dérobé, dans un cabinet doré, le laisse sur un +canapé de brocart, referme la porte, et s’en va. Candide croyait rêver, +et regardait toute sa vie comme un songe funeste, et le moment présent +comme un songe agréable. + +La vieille reparut bientôt; elle soutenait avec peine une femme +tremblante, d’une taille majestueuse, brillante de pierreries, et +couverte d’un voile. Otez ce voile, dit la vieille à Candide. Le jeune +homme approche; il lève le voile d’une main timide. Quel moment! quelle +surprise! il croit voir mademoiselle Cunégonde; il la voyait en effet, +c’était elle-même. La force lui manque, il ne peut proférer une parole, +il tombe à ses pieds. Cunégonde tombe sur le canapé. La vieille les +accable d’eaux spiritueuses, ils reprennent leurs sens, ils se parlent: +ce sont d’abord des mots entrecoupés, des demandes et des réponses qui +se croisent, des soupirs, des larmes, des cris. La vieille leur +recommande de faire moins de bruit, et les laisse en liberté. Quoi! +c’est vous, lui dit Candide, vous vivez! je vous retrouve en Portugal! +On ne vous a donc pas violée? on ne vous a point fendu le ventre, comme +le philosophe Pangloss me l’avait assuré? Si fait, dit la belle +Cunégonde; mais on ne meurt pas toujours de ces deux accidents.—Mais +votre père et votre mère ont-ils été tués?—Il n’est que trop vrai, dit +Cunégonde en pleurant.—Et votre frère?—Mon frère a été tué aussi.—Et +pourquoi êtes-vous en Portugal? et comment avez-vous su que j’y étais? +et par quelle étrange aventure m’avez-vous fait conduire dans cette +maison?—Je vous dirai tout cela, répliqua la dame; mais il faut +auparavant que vous m’appreniez tout ce qui vous est arrivé depuis le +baiser innocent que vous me donnâtes, et les coups de pied que vous +reçûtes. + +Candide lui obéit avec un profond respect; et quoiqu’il fût interdit, +quoique sa voix fût faible et tremblante, quoique l’échine lui fît +encore un peu mal, il lui raconta de la manière la plus naïve tout ce +qu’il avait éprouvé depuis le moment de leur séparation. Cunégonde +levait les yeux au ciel: elle donna des larmes à la mort du bon +anabaptiste et de Pangloss; après quoi elle parla en ces termes à +Candide, qui ne perdait pas une parole, et qui la dévorait des yeux. + + + + +CHAPITRE VIII. +Histoire de Cunégonde. + + +J’étais dans mon lit et je dormais profondément, quand il plut au ciel +d’envoyer les Bulgares dans notre beau château de Thunder-ten-tronckh; +ils égorgèrent mon père et mon frère, et coupèrent ma mère par +morceaux. Un grand Bulgare, haut de six pieds, voyant qu’à ce spectacle +j’avais perdu connaissance, se mit à me violer; cela me fit revenir, je +repris mes sens, je criai, je me débattis, je mordis, j’égratignai, je +voulais arracher les yeux à ce grand Bulgare, ne sachant pas que tout +ce qui arrivait dans le château de mon père était une chose d’usage: le +brutal me donna un coup de couteau dans le flanc gauche dont je porte +encore la marque. Hélas! j’espère bien la voir, dit le naïf Candide. +Vous la verrez, dit Cunégonde; mais continuons. Continuez, dit Candide. + +Elle reprit ainsi le fil de son histoire: Un capitaine bulgare entra, +il me vit toute sanglante, et le soldat ne se dérangeait pas. Le +capitaine se mit en colère du peu de respect que lui témoignait, ce +brutal, et le tua sur mon corps. Ensuite il me fit panser, et m’emmena +prisonnière de guerre dans son quartier. Je blanchissais le peu de +chemises qu’il avait, je fesais sa cuisine; il me trouvait fort jolie, +il faut l’avouer; et je ne nierai pas qu’il ne fût très bien fait, et +qu’il n’eût la peau blanche et douce; d’ailleurs peu d’esprit, peu de +philosophie: on voyait bien qu’il n’avait pas été élevé par le docteur +Pangloss. Au bout de trois mois, ayant perdu tout son argent, et +s’étant dégoûté de moi, il me vendit à un Juif nommé don Issachar, qui +trafiquait en Hollande et en Portugal, et qui aimait passionnément les +femmes. Ce Juif s’attacha beaucoup à ma personne, mais il ne pouvait en +triompher; je lui ai mieux résisté qu’au soldat bulgare: une personne +d’honneur peut être violée une fois, mais sa vertu s’en affermit. Le +Juif, pour m’apprivoiser, me mena dans cette maison de campagne que +vous voyez. J’avais cru jusque-là qu’il n’y avait rien sur la terre de +si beau que le château de Thunder-ten-tronckh; j’ai été détrompée. + +Le grand-inquisiteur m’aperçut un jour à la messe; il me lorgna +beaucoup, et me fit dire qu’il avait à me parler pour des affaires +secrètes. Je fus conduite à son palais; je lui appris ma naissance; il +me représenta combien il était au-dessous de mon rang d’appartenir à un +Israélite. On proposa de sa part à don Issachar de me céder à +monseigneur. Don Issachar, qui est le banquier de la cour, et homme de +crédit, n’en voulut rien faire. L’inquisiteur le menaça d’un +auto-da-fé. Enfin mon Juif intimidé conclut un marché par lequel la +maison et moi leur appartiendraient à tous deux en commun; que le Juif +aurait pour lui les lundis, mercredis, et le jour du sabbat, et que +l’inquisiteur aurait les autres jours de la semaine. Il y a six mois +que cette convention subsiste. Ce n’a pas été sans querelles; car +souvent il a été indécis si la nuit du samedi au dimanche appartenait à +l’ancienne loi ou à la nouvelle. Pour moi, j’ai résisté jusqu’à présent +à toutes les deux; et je crois que c’est pour cette raison que j’ai +toujours été aimée. + +Enfin, pour détourner le fléau des tremblements de terre, et pour +intimider don Issachar, il plut à monseigneur l’inquisiteur de célébrer +un auto-da-fé. Il me fit l’honneur de m’y inviter. Je fus très bien +placée; on servit aux dames des rafraîchissements entre la messe et +l’exécution. Je fus, à la vérité, saisie d’horreur en voyant brûler ces +deux Juifs et cet honnête Biscayen qui avait épousé sa commère: mais +quelle fut ma surprise, mon effroi, mon trouble, quand je vis dans un +san-benito, et sous une mitre, une figure qui ressemblait à celle de +Pangloss! Je me frottai les yeux, je regardai attentivement, je le vis +pendre; je tombai en faiblesse. A peine reprenais-je mes sens, que je +vous vis dépouillé tout nu; ce fut là le comble de l’horreur, de la +consternation, de la douleur, du désespoir. Je vous dirai, avec vérité, +que votre peau est encore plus blanche, et d’un incarnat plus parfait +que celle de mon capitaine des Bulgares. Cette vue redoubla tous les +sentiments qui m’accablaient, qui me dévoraient. Je m’écriai, je voulus +dire, Arrêtez, barbares! mais la voix me manqua, et mes cris auraient +été inutiles. Quand vous eûtes été bien fessé: Comment se peut-il +faire, disais-je, que l’aimable Candide et le sage Pangloss se trouvent +à Lisbonne, l’un pour recevoir cent coups de fouet, et l’autre pour +être pendu par l’ordre de monseigneur l’inquisiteur, dont je suis la +bien-aimée? Pangloss m’a donc bien cruellement trompée, quand il me +disait que tout va le mieux du monde! + +Agitée, éperdue, tantôt hors de moi-même, et tantôt prête de mourir de +faiblesse, j’avais la tête remplie du massacre de mon père, de ma mère, +de mon frère, de l’insolence de mon vilain soldat bulgare, du coup de +couteau qu’il me donna, de ma servitude, de mon métier de cuisinière, +de mon capitaine bulgare, de mon vilain don Issachar, de mon abominable +inquisiteur, de la pendaison du docteur Pangloss, de ce grand miserere +en faux-bourdon pendant lequel on vous fessait, et surtout du baiser +que je vous avais donné derrière un paravent, le jour que je vous avais +vu pour la dernière fois. Je louai Dieu, qui vous ramenait à moi par +tant d’épreuves. Je recommandai à ma vieille d’avoir soin de vous, et +de vous amener ici dès qu’elle le pourrait. Elle a très bien exécuté ma +commission; j’ai goûté le plaisir inexprimable de vous revoir, de vous +entendre, de vous parler. Vous devez avoir une faim dévorante; j’ai +grand appétit; commençons par souper. + +Les voilà qui se mettent tous deux à table; et, après le souper, ils se +replacent sur ce beau canapé dont on a déjà parlé; ils y étaient quand +le signor don Issachar, l’un des maîtres de la maison, arriva. C’était +le jour du sabbat. Il venait jouir de ses droits, et expliquer son +tendre amour. + + + + +CHAPITRE IX. +Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du grand-inquisiteur, et d’un +Juif. + + +Cet Issachar était le plus colérique Hébreu qu’on eût vu dans Israël, +depuis la captivité en Babylone. Quoi! dit-il, chienne de galiléenne, +ce n’est pas assez de monsieur l’inquisiteur? il faut que ce coquin +partage aussi avec moi? En disant cela il tire un long poignard dont il +était toujours pourvu, et, ne croyant pas que son adverse partie eût +des armes, il se jette sur Candide; mais notre bon Vestphalien avait +reçu une belle épée de la vieille avec l’habit complet. Il tire son +épée, quoiqu’il eût les moeurs fort douces, et vous étend l’Israélite +roide mort sur le carreau, aux pieds de la belle Cunégonde. + +Sainte Vierge! s’écria-t-elle, qu’allons-nous devenir? un homme tué +chez moi! si la justice vient, nous sommes perdus. Si Pangloss n’avait +pas été pendu, dit Candide, il nous donnerait un bon conseil dans cette +extrémité, car c’était un grand philosophe. A son défaut, consultons la +vieille. Elle était fort prudente, et commençait à dire son avis quand +une autre petite porte s’ouvrit. Il était une heure après minuit, +c’était le commencement du dimanche. Ce jour appartenait à monseigneur +l’inquisiteur. Il entre et voit le fessé Candide, l’épée à la main, un +mort étendu par terre, Cunégonde effarée, et la vieille donnant des +conseils. + +Voici dans ce moment ce qui se passa dans l’âme de Candide, et comment +il raisonna: Si ce saint homme appelle du secours, il me fera +infailliblement brûler, il pourra en faire autant de Cunégonde; il m’a +fait fouetter impitoyablement; il est mon rival; je suis en train de +tuer; il n’y a pas à balancer. Ce raisonnement fut net et rapide; et, +sans donner le temps à l’inquisiteur de revenir de sa surprise, il le +perce d’outre en outre, et le jette à côté du Juif. En voici bien d’une +autre, dit Cunégonde; il n’y a plus de rémission; nous sommes +excommuniés, notre dernière heure est venue! Comment avez-vous fait, +vous qui êtes né si doux, pour tuer en deux minutes un Juif et un +prélat? Ma belle demoiselle, répondit Candide, quand on est amoureux, +jaloux, et fouetté par l’inquisition, on ne se connaît plus. + +La vieille prit alors la parole, et dit: Il y a trois chevaux andalous +dans l’écurie, avec leurs selles et leurs brides, que le brave Candide +les prépare; madame a des moyadors et des diamants, montons vite à +cheval, quoique je ne puisse me tenir que sur une fesse, et allons à +Cadix; il fait le plus beau temps du monde, et c’est un grand plaisir +de voyager pendant la fraîcheur de la nuit. + +Aussitôt Candide selle les trois chevaux; Cunégonde, la vieille, et +lui, font trente milles d’une traite. Pendant qu’ils s’éloignaient, la +sainte hermandad arrive dans la maison, on enterre monseigneur dans une +belle église, on jette Issachar à la voirie. + +Candide, Cunégonde, et la vieille, étaient déjà dans la petite ville +d’Avacéna, au milieu des montagnes de la Sierra-Morena; et ils +parlaient ainsi dans un cabaret. + + + + +CHAPITRE X. +Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la vieille, arrivent à +Cadix, et leur embarquement. + + +Qui a donc pu me voler mes pistoles et mes diamants? disait en pleurant +Cunégonde; de quoi vivrons-nous? comment ferons-nous? où trouver des +inquisiteurs et des Juifs qui m’en donnent d’autres? Hélas! dit la +vieille, je soupçonne fort un révérend père cordelier, qui coucha hier +dans la même auberge que nous à Badajos; Dieu me garde de faire un +jugement téméraire! mais il entra deux fois dans notre chambre, et il +partit long-temps avant nous. Hélas! dit Candide, le bon Pangloss +m’avait souvent prouvé que les biens de la terre sont communs à tous +les hommes, que chacun y a un droit égal. Ce cordelier devait bien, +suivant ces principes, nous laisser de quoi achever notre voyage. Il ne +vous reste donc rien du tout, ma belle Cunégonde? Pas un maravédis, +dit-elle. Quel parti prendre? dit Candide. Vendons un des chevaux, dit +la vieille; je monterai en croupe derrière mademoiselle, quoique je ne +puisse me tenir que sur une fesse, et nous arriverons à Cadix. + +Il y avait dans la même hôtellerie un prieur de bénédictins; il acheta +le cheval bon marché. Candide, Cunégonde, et la vieille, passèrent par +Lucena, par Chillas, par Lebrixa, et arrivèrent enfin à Cadix. On y +équipait une flotte, et on y assemblait des troupes pour mettre à la +raison les révérends pères jésuites du Paraguai, qu’on accusait d’avoir +fait révolter une de leurs hordes contre les rois d’Espagne et de +Portugal, auprès de la ville du Saint-Sacrement[1]. Candide, ayant +servi chez les Bulgares, fit l’exercice bulgarien devant le général de +la petite armée avec tant de grâce, de célérité, d’adresse, de fierté, +d’agilité, qu’on lui donna une compagnie d’infanterie à commander. Le +voilà capitaine; il s’embarque avec mademoiselle Cunégonde, la vieille, +deux valets, et les deux chevaux andalous qui avaient appartenu à M. le +grand-inquisiteur de Portugal. + +[1] Voyez tome XVII, page 470; et dans les _Mélanges_, année 1759, la +_Lettre_ de M. Mead _aux auteurs du Journal encyclopédique_. B. + + +Pendant toute la traversée ils raisonnèrent beaucoup sur la philosophie +du pauvre Pangloss. Nous allons dans un autre univers, disait Candide; +c’est dans celui-là , sans doute, que tout est bien: car il faut avouer +qu’on pourrait gémir un peu de ce qui se passe dans le nôtre en +physique et en morale. Je vous aime de tout mon coeur, disait +Cunégonde; mais j’ai encore l’âme tout effarouchée de ce que j’ai vu, +de ce que j’ai éprouvé. Tout ira bien, répliquait Candide; la mer de ce +nouveau monde vaut déjà mieux que les mers de notre Europe; elle est +plus calme, les vents plus constants. C’est certainement le +Nouveau-Monde qui est le meilleur des univers possibles. Dieu le +veuille! disait Cunégonde: mais j’ai été si horriblement malheureuse +dans le mien, que mon coeur est presque fermé à l’espérance. Vous vous +plaignez, leur dit la vieille; hélas! vous n’avez pas éprouvé des +infortunes telles que les miennes. Cunégonde se mit presque à rire, et +trouva cette bonne femme fort plaisante de prétendre être plus +malheureuse qu’elle. Hélas! lui dit-elle, ma bonne, à moins que vous +n’ayez été violée par deux Bulgares, que vous n’ayez reçu deux coups de +couteau dans le ventre, qu’on n’ait démoli deux de vos châteaux, qu’on +n’ait égorgé à vos yeux deux mères et deux pères, et que vous n’ayez vu +deux de vos amants fouettés dans un auto-da-fé, je ne vois pas que vous +puissiez l’emporter sur moi; ajoutez que je suis née baronne avec +soixante et douze quartiers, et que j’ai été cuisinière. Mademoiselle, +répondit la vieille, vous ne savez pas quelle est ma naissance; et si +je vous montrais mon derrière, vous ne parleriez pas comme vous faites, +et vous suspendriez votre jugement. Ce discours fit naître une extrême +curiosité dans l’esprit de Cunégonde et de Candide. La vieille leur +parla en ces termes. + + + + +CHAPITRE XI. +Histoire de la vieille. + + +Je n’ai pas eu toujours les yeux éraillés et bordés d’écarlate; mon nez +n’a pas toujours touché à mon menton, et je n’ai pas toujours été +servante. Je suis la fille du pape Urbain X et de la princesse de +Palestrine[a]. On m’éleva jusqu’à quatorze ans dans un palais auquel +tous les châteaux de vos barons allemands n’auraient pas servi +d’écurie; et une de mes robes valait mieux que toutes les magnificences +de la Vestphalie. Je croissais en beauté, en grâces, en talents, au +milieu des plaisirs, des respects, et des espérances: j’inspirais déjà +de l’amour; ma gorge se formait; et quelle gorge! blanche, ferme, +taillée comme celle de la Vénus de Médicis; et quels yeux! quelles +paupières! quels sourcils noirs! quelles flammes brillaient dans mes +deux prunelles, et effaçaient la scintillation des étoiles! comme me +disaient les poètes du quartier. Les femmes qui m’habillaient et qui me +déshabillaient tombaient en extase en me regardant par-devant et +par-derrière; et tous les hommes auraient voulu être à leur place. + +[a] Voyez l’extrême discrétion de l’auteur; il n’y eut jusqu’à présent +aucun pape nommé Urbain X; il craint de donner une bâtarde à un pape +connu. Quelle circonspection! quelle délicatesse de conscience!—Cette +note de Voltaire est posthume. Elle n’était même pas dans les éditions +de Kehl. Je la tiens de feu Décrois. Le dernier pape du nom d’Urbain +est Urbain VIII, mort en 1644. B. + + +Je fus fiancée à un prince souverain de Massa-Carrara: quel prince! +aussi beau que moi, pétri de douceur et d’agréments, brillant d’esprit +et brûlant d’amour; je l’aimais comme on aime pour la première fois, +avec idolâtrie, avec emportement. Les noces furent préparées: c’était +une pompe, une magnificence inouïe; c’étaient des fêtes, des +carrousels, des opéra-buffa continuels; et toute l’Italie fit pour moi +des sonnets dont il n’y eut pas un seul de passable. Je touchais au +moment de mon bonheur, quand une vieille marquise, qui avait été +maîtresse de mon prince, l’invita à prendre du chocolat chez elle; il +mourut en moins de deux heures avec des convulsions épouvantables; mais +ce n’est qu’une bagatelle. Ma mère au désespoir, et bien moins affligée +que moi, voulut s’arracher pour quelque temps à un séjour si funeste. +Elle avait une très belle terre auprès de Gaïète: nous nous embarquâmes +sur une galère du pays, dorée comme l’autel de Saint-Pierre de Rome. +Voilà qu’un corsaire de Salé fond sur nous et nous aborde: nos soldats +se défendirent comme des soldats du pape; ils se mirent tous à genoux +en jetant leurs armes, et en demandant au corsaire une absolution _in +articulo mortis_. + +Aussitôt on les dépouilla nus comme des singes, et ma mère aussi, nos +filles d’honneur aussi, et moi aussi. C’est une chose admirable que la +diligence avec laquelle ces messieurs déshabillent le monde; mais ce +qui me surprit davantage, c’est qu’ils nous mirent à tous le doigt dans +un endroit où nous autres femmes nous ne nous laissons mettre +d’ordinaire que des canules. Cette cérémonie me paraissait bien +étrange: voilà comme on juge de tout quand on n’est pas sorti de son +pays. J’appris bientôt que c’était pour voir si nous n’avions pas caché +là quelques diamants; c’est un usage établi de temps immémorial parmi +les nations policées qui courent sur mer. J’ai su que messieurs les +religieux chevaliers de Malte n’y manquent jamais quand ils prennent +des Turcs et des Turques; c’est une loi du droit des gens à laquelle on +n’a jamais dérogé. + +Je ne vous dirai point combien il est dur pour une jeune princesse +d’être menée esclave à Maroc avec sa mère: vous concevez assez tout ce +que nous eûmes à souffrir dans le vaisseau corsaire. Ma mère était +encore très belle: nos filles d’honneur, nos simples femmes de chambre +avaient plus de charmes qu’on n’en peut trouver dans toute l’Afrique: +pour moi, j’étais ravissante, j’étais la beauté, la grâce même, et +j’étais pucelle: je ne le fus pas long-temps; cette fleur, qui avait +été réservée pour le beau prince de Massa-Carrara, me fut ravie par le +capitaine corsaire; c’était un nègre abominable, qui croyait encore me +faire beaucoup d’honneur. Certes il fallait que madame la princesse de +Palestrine et moi fussions bien fortes pour résister à tout ce que nous +éprouvâmes jusqu’à notre arrivée à Maroc! Mais passons; ce sont des +choses si communes, qu’elles ne valent pas la peine qu’on en parle. + +Maroc nageait dans le sang quand nous arrivâmes. Cinquante fils de +l’empereur Muley Ismael[1] avaient chacun leur parti; ce qui produisait +en effet cinquante guerres civiles, de noirs contre noirs, de noirs +contre basanés, de basanés contre basanés, de mulâtres contre mulâtres: +c’était un carnage continuel dans toute l’étendue de l’empire. + +[1] Sur Muley Ismael, qui régnait en 1702, et vécut cent cinq ans, +voyez tome XVI, page 197; tome XVIII, page 420; tome XX, le chapitre +XVIII du _Siècle de Louis XIV_; tome XXX, page 126. B. + + +A peine fûmes-nous débarquées, que des noirs d’une faction ennemie de +celle de mon corsaire se présentèrent pour lui enlever son butin. Nous +étions, après les diamants et l’or, ce qu’il avait de plus précieux. Je +fus témoin d’un combat tel que vous n’en voyez jamais dans vos climats +d’Europe. Les peuples septentrionaux n’ont pas le sang assez ardent; +ils n’ont pas la rage des femmes au point où elle est commune en +Afrique. Il semble que vos Européans aient du lait dans les veines; +c’est du vitriol, c’est du feu qui coule dans celles des habitants du +mont Atlas et des pays voisins. On combattit avec la fureur des lions, +des tigres, et des serpents de la contrée, pour savoir qui nous aurait. +Un Maure saisit ma mère par le bras droit, le lieutenant de mon +capitaine la retint par le bras gauche; un soldat maure la prit par une +jambe, un de nos pirates la tenait par l’autre. Nos filles se +trouvèrent presque toutes en un moment tirées ainsi à quatre soldats. +Mon capitaine me tenait cachée derrière lui; il avait le cimeterre au +poing, et tuait tout ce qui s’opposait à sa rage. Enfin je vis toutes +nos Italiennes et ma mère déchirées, coupées, massacrées par les +monstres qui se les disputaient. Les captifs, mes compagnons, ceux qui +les avaient pris, soldats, matelots, noirs, basanés, blancs, mulâtres, +et enfin mon capitaine, tout fut tué, et je demeurai mourante sur un +tas de morts. Des scènes pareilles se passaient, comme on sait, dans +l’étendue de plus de trois cents lieues, sans qu’on manquât aux cinq +prières par jour ordonnées par Mahomet. + +Je me débarrassai avec beaucoup de peine de la foule de tant de +cadavres sanglants entassés, et je me traînai sous un grand oranger au +bord d’un ruisseau voisin; j’y tombai d’effroi, de lassitude, +d’horreur, de désespoir, et de faim. Bientôt après mes sens accablés se +livrèrent à un sommeil qui tenait plus de l’évanouissement que du +repos. J’étais dans cet état de faiblesse et d’insensibilité, entre la +mort et la vie, quand je me sentis pressée de quelque chose qui +s’agitait sur mon corps; j’ouvris les yeux, je vis un homme blanc et de +bonne mine qui soupirait, et qui disait entre ses dents: _O che +sciagura d’essere senza coglioni!_ + + + + +CHAPITRE XII. +Suite des malheurs de la vieille. + + +Étonnée et ravie d’entendre la langue de ma patrie, et non moins +surprise des paroles que proférait cet homme, je lui répondis qu’il y +avait de plus grands malheurs que celui dont il se plaignait; je +l’instruisis en peu de mots des horreurs que j’avais essuyées, et je +retombai en faiblesse. Il m’emporta dans une maison voisine, me fit +mettre au lit, me fit donner à manger, me servit, me consola, me +flatta, me dit qu’il n’avait rien vu de si beau que moi, et que jamais +il n’avait tant regretté ce que personne ne pouvait lui rendre. Je suis +né à Naples, me dit-il; on y chaponne deux ou trois mille enfants tous +les ans; les uns en meurent, les autres acquièrent une voix plus belle +que celle des femmes, les autres vont gouverner des états[1]. On me fit +cette opération avec un très grand succès, et j’ai été musicien de la +chapelle de madame la princesse de Palestrine. De ma mère! m’écriai-je. +De votre mère! s’écria-t-il en pleurant: quoi! vous seriez cette jeune +princesse que j’ai élevée jusqu’à l’âge de six ans, et qui promettait +déjà d’être aussi belle que vous êtes?—C’est moi-même; ma mère est à +quatre cents pas d’ici coupée en quartiers sous un tas de morts….. + +[1] Farinelli, chanteur italien, né à Naples en 1705, sans être +ministre, gouvernait l’Espagne sous Ferdinand VI; il est mort en 1782. +Voltaire reparle de ce Farinelli dans la _Conversation de l’Intendant +des menus en exercice_: voyez les _Mélanges_, année 1761. B. + + +Je lui contai tout ce qui m’était arrivé; il me conta aussi ses +aventures, et m’apprit comment il avait été envoyé chez le roi de Maroc +par une puissance chrétienne, pour conclure avec ce monarque un traité +par lequel on lui fournirait de la poudre, des canons, et des +vaisseaux, pour l’aider à exterminer le commerce des autres chrétiens. +Ma mission est faite, dit cet honnête eunuque; je vais m’embarquer à +Ceuta, et je vous ramènerai en Italie. _Ma che sciagura d’essere senza +coglioni!_ + +Je le remerciai avec des larmes d’attendrissement; et au lieu de me +mener en Italie, il me conduisit à Alger, et me vendit au dey de cette +province. A peine fus-je vendue, que cette peste qui a fait le tour de +l’Afrique, de l’Asie, de l’Europe, se déclara dans Alger avec fureur. +Vous avez vu des tremblements de terre; mais, mademoiselle, avez-vous +jamais eu la peste? Jamais, répondit la baronne. + +Si vous l’aviez eue, reprit la vieille, vous avoueriez qu’elle est bien +au-dessus d’un tremblement de terre. Elle est fort commune en Afrique; +j’en fus attaquée. Figurez-vous quelle situation pour la fille d’un +pape, âgée de quinze ans, qui en trois mois de temps avait éprouvé la +pauvreté, l’esclavage, avait été violée presque tous les jours, avait +vu couper sa mère en quatre, avait essuyé la faim et la guerre, et +mourait pestiférée dans Alger! Je n’en mourus pourtant pas; mais mon +eunuque et le dey, et presque tout le sérail d’Alger périrent. + +Quand les premiers ravages de cette épouvantable peste furent passés, +on vendit les esclaves du dey. Un marchand m’acheta, et me mena à +Tunis; il me vendit à un autre marchand qui me revendit à Tripoli; de +Tripoli je fus revendue à Alexandrie, d’Alexandrie revendue à Smyrne; +de Smyrne à Constantinople. J’appartins enfin à un aga des janissaires, +qui fut bientôt commandé pour aller défendre Azof contre les Russes qui +l’assiégeaient. + +L’aga, qui était un très galant homme, mena avec lui tout son sérail, +et nous logea dans un petit fort sur les Palus-Méotides, gardé par deux +eunuques noirs et vingt soldats. On tua prodigieusement de Russes, mais +ils nous le rendirent bien: Azof fut mis à feu et à sang[2], et on ne +pardonna ni au sexe, ni à l’âge; il ne resta que notre petit fort; les +ennemis voulurent nous prendre par famine. Les vingt janissaires +avaient juré de ne se jamais rendre. Les extrémités de la faim où ils +furent réduits les contraignirent à manger nos deux eunuques, de peur +de violer leur serment. Au bout de quelques jours ils résolurent de +manger les femmes. + +[2] Les Russes prirent Azof sous Pierre-le-Grand, en 1696, et la +rendirent à la paix, en 1711; la reprirent en 1739, la fortifièrent; +mais à la paix de 1789, ils la rendirent après l’avoir démantelée. La +prise d’Azof, sous Catherine II, est postérieure de dix ans à +_Candide_. B. + + +Nous avions un iman très pieux et très compatissant, qui leur fit un +beau sermon par lequel il leur persuada de ne nous pas tuer +tout-à -fait. Coupez, dit-il, seulement une fesse à chacune de ces +dames, vous ferez très bonne chère; s’il faut y revenir, vous en aurez +encore autant dans quelques jours; le ciel vous saura gré d’une action +si charitable, et vous serez secourus. + +Il avait beaucoup d’éloquence; il les persuada: on nous fit cette +horrible opération; l’iman nous appliqua le même baume qu’on met aux +enfants qu’on vient de circoncire: nous étions toutes à la mort. + +A peine les janissaires eurent-ils fait le repas que nous leur avions +fourni, que les Russes arrivent sur des bateaux plats; pas un +janissaire ne réchappa. Les Russes ne firent aucune attention à l’état +où nous étions. Il y a partout des chirurgiens français: un d’eux qui +était fort adroit prit soin de nous, il nous guérit; et je me +souviendrai toute ma vie, que quand mes plaies furent bien fermées, il +me fit des propositions. Au reste, il nous dit à toutes de nous +consoler; il nous assura que dans plusieurs sièges pareille chose était +arrivée, et que c’était la loi de la guerre. + +Dès que mes compagnes purent marcher, on les fit aller à Moscou; +j’échus en partage à un boïard qui me fit sa jardinière, et qui me +donnait vingt coups de fouet par jour; mais ce seigneur ayant été roué +au bout de deux ans avec une trentaine de boïards pour quelque +tracasserie de cour, je profitai de cette aventure; je m’enfuis; je +traversai toute la Russie; je fus long-temps servante de cabaret à +Riga, puis à Rostock, à Vismar, à Leipsick, à Cassel, à Utrecht, à +Leyde, à la Haye, à Rotterdam: j’ai vieilli dans la misère et dans +l’opprobre, n’ayant que la moitié d’un derrière, me souvenant toujours +que j’étais fille d’un pape; je voulus cent fois me tuer, mais j’aimais +encore la vie. Cette faiblesse ridicule est peut-être un de nos +penchants les plus funestes; car y a-t-il rien de plus sot que de +vouloir porter continuellement un fardeau qu’on veut toujours jeter par +terre; d’avoir son être en horreur, et de tenir à son être; enfin de +caresser le serpent qui nous dévore, jusqu’à ce qu’il nous ait mangé le +coeur? + +J’ai vu dans les pays que le sort m’a fait parcourir, et dans les +cabarets où j’ai servi, un nombre prodigieux de personnes qui avaient +leur existence en exécration; mais je n’en ai vu que douze qui aient +mis volontairement fin à leur misère, trois nègres, quatre Anglais, +quatre Genevois, et un professeur allemand nommé Robeck[3]. J’ai fini +par être servante chez le Juif don Issachar; il me mit auprès de vous, +ma belle demoiselle; je me suis attachée à votre destinée, et j’ai été +plus occupée de vos aventures que des miennes. Je ne vous aurais même +jamais parlé de mes malheurs, si vous ne m’aviez pas un peu piquée, et +s’il n’était d’usage, dans un vaisseau, de conter des histoires pour se +désennuyer. Enfin, mademoiselle, j’ai de l’expérience, je connais le +monde; donnez-vous un plaisir, engagez chaque passager à vous conter +son histoire, et s’il s’en trouve un seul qui n’ait souvent maudit sa +vie, qui ne se soit souvent dit à lui-même qu’il était le plus +malheureux des hommes, jetez-moi dans la mer la tête la première. + +[3] Robeck (Jean), né à Calmar en Suède, en 1672, se noya +volontairement en 1739. J.-J. Rousseau parle de Robeck dans sa +_Nouvelle Héloïse_, lettre vingt et unième de la troisième partie. B. + + + + +CHAPITRE XIII. +Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Cunégonde et de la +vieille. + + +La belle Cunégonde, ayant entendu l’histoire de la vieille, lui fit +toutes les politesses qu’on devait à une personne de son rang et de son +mérite. Elle accepta la proposition; elle engagea tous les passagers, +l’un après l’autre, à lui conter leurs aventures. Candide et elle +avouèrent que la vieille avait raison. C’est bien dommage, disait +Candide, que le sage Pangloss ait été pendu contre la coutume dans un +auto-da-fé; il nous dirait des choses admirables sur le mal physique et +sur le mal moral qui couvrent la terre et la mer, et je me sentirais +assez de force pour oser lui faire respectueusement quelques +objections. + +A mesure que chacun racontait son histoire, le vaisseau avançait. On +aborda dans Buénos-Ayres. Cunégonde, le capitaine Candide, et la +vieille, allèrent chez le gouverneur don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, +y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza. Ce seigneur avait une fierté +convenable à un homme qui portait tant de noms. Il parlait aux hommes +avec le dédain le plus noble, portant le nez si haut, élevant si +impitoyablement la voix, prenant un ton si imposant, affectant une +démarche si altière, que tous ceux qui le saluaient étaient tentés de +le battre. Il aimait les femmes à la fureur. Cunégonde lui parut ce +qu’il avait jamais vu de plus beau. La première chose qu’il fit fut de +demander si elle n’était point la femme du capitaine. L’air dont il fit +cette question alarma Candide: il n’osa pas dire qu’elle était sa +femme, parcequ’en effet elle ne l’était point; il n’osait pas dire que +c’était sa soeur, parcequ’elle ne l’était pas non plus; et quoique ce +mensonge officieux eût été autrefois très à la mode chez les +anciens[1], et qu’il pût être utile aux modernes, son âme était trop +pure pour trahir la vérité. Mademoiselle Cunégonde, dit-il, doit me +faire l’honneur de m’épouser, et nous supplions votre excellence de +daigner faire notre noce. + +[1] Voyez l’article ABRAHAM, tome XXVI, page 48. B. + + +Don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza, +relevant sa moustache, sourit amèrement, et ordonna au capitaine +Candide d’aller faire la revue de sa compagnie. Candide obéit; le +gouverneur demeura avec mademoiselle Cunégonde. Il lui déclara sa +passion, lui protesta que le lendemain il l’épouserait à la face de +l’Église, ou autrement, ainsi qu’il plairait à ses charmes. Cunégonde +lui demanda un quart d’heure pour se recueillir, pour consulter la +vieille, et pour se déterminer. + +La vieille dit à Cunégonde: Mademoiselle, vous avez soixante et douze +quartiers et pas une obole; il ne tient qu’à vous d’être la femme du +plus grand seigneur de l’Amérique méridionale, qui a une très belle +moustache; est-ce à vous de vous piquer d’une fidélité à toute épreuve? +Vous avez été violée par les Bulgares; un Juif et un inquisiteur ont eu +vos bonnes grâces: les malheurs donnent des droits. J’avoue que si +j’étais à votre place, je ne ferais aucun scrupule d’épouser monsieur +le gouverneur, et de faire la fortune de monsieur le capitaine Candide. +Tandis que la vieille parlait avec toute la prudence que l’âge et +l’expérience donnent, on vit entrer dans le port un petit vaisseau; il +portait un alcade et des alguazils, et voici ce qui était arrivé. + +La vieille avait très bien deviné que ce fut un cordelier à la grande +manche qui vola l’argent et les bijoux de Cunégonde dans la ville de +Badajos, lorsqu’elle fuyait en hâte avec Candide. Ce moine voulut +vendre quelques unes des pierreries à un joaillier. Le marchand les +reconnut pour celles du grand-inquisiteur. Le cordelier, avant d’être +pendu, avoua qu’il les avait volées: il indiqua les personnes, et la +route qu’elles prenaient. La fuite de Cunégonde et de Candide était +déjà connue. On les suivit à Cadix: on envoya, sans perdre de temps, un +vaisseau à leur poursuite. Le vaisseau était déjà dans le port de +Buénos-Ayres. Le bruit se répandit qu’un alcade allait débarquer, et +qu’on poursuivait les meurtriers de monseigneur le grand-inquisiteur. +La prudente vieille vit dans l’instant tout ce qui était à faire. Vous +ne pouvez fuir, dit-elle à Cunégonde, et vous n’avez rien à craindre; +ce n’est pas vous qui avez tué monseigneur, et d’ailleurs le +gouverneur, qui vous aime, ne souffrira pas qu’on vous maltraite; +demeurez. Elle court sur-le-champ à Candide: Fuyez, dit-elle, ou dans +une heure vous allez être brûlé. Il n’y avait pas un moment à perdre; +mais comment se séparer de Cunégonde, et où se réfugier? + + + + +CHAPITRE XIV. +Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les jésuites du Paraguai. + + +Candide avait amené de Cadix un valet tel qu’on en trouve beaucoup sur +les côtes d’Espagne et dans les colonies. C’était un quart d’Espagnol, +né d’un métis dans le Tucuman; il avait été enfant de choeur, +sacristain, matelot, moine, facteur, soldat, laquais. Il s’appelait +Cacambo, et aimait fort son maître, parceque son maître était un fort +bon homme. Il sella au plus vite les deux chevaux andalous. Allons, mon +maître, suivons le conseil de la vieille, partons, et courons sans +regarder derrière nous. Candide versa des larmes: O ma chère Cunégonde! +faut-il vous abandonner dans le temps que monsieur le gouverneur va +faire nos noces! Cunégonde amenée de si loin, que deviendrez-vous? Elle +deviendra ce qu’elle pourra, dit Cacambo; les femmes ne sont jamais +embarrassées d’elles; Dieu y pourvoit; courons. Où me mènes-tu? où +allons-nous? que ferons-nous sans Cunégonde? disait Candide. Par saint +Jacques de Compostelle, dit Cacambo, vous alliez faire la guerre aux +jésuites, allons la faire pour eux; je sais assez les chemins, je vous +mènerai dans leur royaume, ils seront charmés d’avoir un capitaine qui +fasse l’exercice à la bulgare; vous ferez une fortune prodigieuse; +quand on n’a pas son compte dans un monde, on le trouve dans un autre. +C’est un très grand plaisir de voir et de faire des choses nouvelles. + +Tu as donc été déjà dans le Paraguai? dit Candide. Eh vraiment oui! dit +Cacambo; j’ai été cuistre dans le collège de l’Assomption, et je +connais le gouvernement de los padres comme je connais les rues de +Cadix. C’est une chose admirable que ce gouvernement. Le royaume a déjà +plus de trois cents lieues de diamètre; il est divisé en trente +provinces. Los padres y ont tout, et les peuples rien; c’est le +chef-d’oeuvre de la raison et de la justice. Pour moi, je ne vois rien +de si divin que los padres, qui font ici la guerre au roi d’Espagne et +au roi de Portugal, et qui en Europe confessent ces rois; qui tuent ici +des Espagnols, et qui à Madrid les envoient au ciel; cela me ravit; +avançons: vous allez être le plus heureux de tous les hommes. Quel +plaisir auront los padres, quand ils sauront qu’il leur vient un +capitaine qui sait l’exercice bulgare! + +Dès qu’ils furent arrivés à la première barrière, Cacambo dit à la +garde avancée qu’un capitaine demandait à parler à monseigneur le +commandant. On alla avertir la grande garde. Un officier paraguain +courut aux pieds du commandant lui donner part de la nouvelle. Candide +et Cacambo furent d’abord désarmés; on se saisit de leurs deux chevaux +andalous. Les deux étrangers sont introduits au milieu de deux files de +soldats; le commandant était au bout, le bonnet à trois cornes en tête, +la robe retroussée, l’épée au côté, l’esponton à la main. Il fit un +signe; aussitôt vingt-quatre soldats entourent les deux nouveaux venus. +Un sergent leur dit qu’il faut attendre, que le commandant ne peut leur +parler, que le révérend père provincial ne permet pas qu’aucun Espagnol +ouvre la bouche qu’en sa présence, et demeure plus de trois heures dans +le pays. Et où est le révérend père provincial? dit Cacambo. Il est à +la parade après avoir dit sa messe, répondit le sergent, et vous ne +pourrez baiser ses éperons que dans trois heures. Mais, dit Cacambo, +monsieur le capitaine, qui meurt de faim comme moi, n’est point +Espagnol, il est Allemand; ne pourrions-nous point déjeuner en +attendant sa révérence? + +Le sergent alla sur-le-champ rendre compte de ce discours au +commandant. Dieu soit béni! dit ce seigneur, puisqu’il est Allemand, je +peux lui parler; qu’on le mène dans ma feuillée. Aussitôt on conduit +Candide dans un cabinet de verdure, orné d’une très jolie colonnade de +marbre vert et or, et de treillages qui renfermaient des perroquets, +des colibris, des oiseaux-mouches, des pintades, et tous les oiseaux +les plus rares. Un excellent déjeuner était préparé dans des vases +d’or; et tandis que les Paraguains mangèrent du maïs dans des écuelles +de bois, en plein champ, à l’ardeur du soleil, le révérend père +commandant entra dans la feuillée. + +C’était un très beau jeune homme, le visage plein, assez blanc, haut en +couleur, le sourcil relevé, l’oeil vif, l’oreille rouge, les lèvres +vermeilles, l’air fier, mais d’une fierté qui n’était ni celle d’un +Espagnol ni celle d’un jésuite. On rendit à Candide et à Cacambo leurs +armes, qu’on leur avait saisies, ainsi que les deux chevaux andalous; +Cacambo leur fit manger l’avoine auprès de la feuillée, ayant toujours +l’oeil sur eux, crainte de surprise. + +Candide baisa d’abord le bas de la robe du commandant, ensuite ils se +mirent à table. Vous êtes donc Allemand? lui dit le jésuite en cette +langue. Oui, mon révérend père, dit Candide. L’un et l’autre, en +prononçant ces paroles, se regardaient avec une extrême surprise, et +une émotion dont ils n’étaient pas les maîtres. Et de quel pays +d’Allemagne êtes-vous? dit le jésuite. De la sale province de +Vestphalie, dit Candide: je suis né dans le château de +Thunder-ten-tronckh. O ciel! est-il possible! s’écria le commandant. +Quel miracle! s’écria Candide. Serait-ce vous? dit le commandant. Cela +n’est pas possible, dit Candide. Ils se laissent tomber tous deux à la +renverse, ils s’embrassent, ils versent des ruisseaux de larmes. Quoi! +serait-ce vous, mon révérend père? vous, le frère de la belle +Cunégonde! vous qui fûtes tué par les Bulgares! vous le fils de +monsieur le baron! vous jésuite au Paraguai! Il faut avouer que ce +monde est une étrange chose. O Pangloss! Pangloss! que vous sériez aise +si vous n’aviez pas été pendu! + +Le commandant fit retirer les esclaves nègres et les Paraguains qui +servaient à boire dans des gobelets de cristal de roche. Il remercia +Dieu et saint Ignace mille fois; il serrait Candide entre ses bras, +leurs visages étaient baignés de pleurs. Vous seriez bien plus étonné, +plus attendri, plus hors de vous-même, dit Candide, si je vous disais +que mademoiselle Cunégonde, votre soeur, que vous avez crue éventrée, +est pleine de santé.—Où?—Dans votre voisinage, chez M. le gouverneur de +Buénos-Ayres; et je venais pour vous faire la guerre. Chaque mot qu’ils +prononcèrent dans cette longue conversation accumulait prodige sur +prodige. Leur âme tout entière volait sur leur langue, était attentive +dans leurs oreilles, et étincelante dans leurs yeux. Comme ils étaient +Allemands, ils tinrent table long-temps, en attendant le révérend père +provincial; et le commandant parla ainsi à son cher Candide. + + + + +CHAPITRE XV. +Comment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde. + + +J’aurai toute ma vie présent à la mémoire le jour horrible où je vis +tuer mon père et ma mère, et violer ma soeur. Quand les Bulgares furent +retirés, on ne trouva point cette soeur adorable, et on mit dans une +charrette ma mère, mon père, et moi, deux servantes et trois petits +garçons égorgés, pour nous aller enterrer dans une chapelle de +jésuites, à deux lieues du château de mes pères. Un jésuite nous jeta +de l’eau bénite; elle était horriblement salée; il en entra quelques +gouttes dans mes yeux: le père s’aperçut que ma paupière fesait un +petit mouvement: il mit la main sur mon coeur, et le sentit palpiter; +je fus secouru, et au bout de trois semaines il n’y paraissait pas. +Vous savez, mon cher Candide, que j’étais fort joli; je le devins +encore davantage; aussi le révérend père Croust[1], supérieur de la +maison, prit pour moi la plus tendre amitié: il me donna l’habit de +novice: quelque temps après je fus envoyé à Rome. Le père général avait +besoin d’une recrue de jeunes jésuites allemands. Les souverains du +Paraguai reçoivent le moins qu’ils peuvent de jésuites espagnols; ils +aiment mieux les étrangers, dont ils se croient plus maîtres. Je fus +jugé propre par le révérend père général pour aller travailler dans +cette vigne. Nous partîmes, un Polonais, un Tyrolien, et moi. Je fus +honoré, en arrivant, du sous-diaconat et d’une lieutenance: je suis +aujourd’hui colonel et prêtre. Nous recevrons vigoureusement les +troupes du roi d’Espagne; je vous réponds qu’elles seront excommuniées +et battues. La Providence vous envoie ici pour nous seconder. Mais +est-il bien vrai que ma chère soeur Cunégonde soit dans le voisinage, +chez le gouverneur de Buénos-Ayres? Candide l’assura par serment que +rien n’était plus vrai. Leurs larmes recommencèrent à couler. + +[1] Dans les premières éditions, au lieu de _Croust_, on lit: _Didrie_. +Mais l’édition fesant partie du volume intitulé: _Seconde suite des +Mélanges_, 1761, porte déjà Croust. Il est question du révérend P. +Croust, _le plus brutal de la société_, dans le tome XXX, page 429. B. + + +Le baron ne pouvait se lasser d’embrasser Candide; il l’appelait son +frère, son sauveur. Ah! peut-être, lui dit-il, nous pourrons ensemble, +mon cher Candide, entrer en vainqueurs dans la ville, et reprendre ma +soeur Cunégonde. C’est tout ce que je souhaite, dit Candide; car je +comptais l’épouser, et je l’espère encore. Vous, insolent! répondit le +baron, vous auriez l’impudence d’épouser ma soeur qui a soixante et +douze quartiers! Je vous trouve bien effronté d’oser me parler d’un +dessein si téméraire! Candide, pétrifié d’un tel discours, lui +répondit: Mon révérend père, tous les quartiers du monde n’y font rien; +j’ai tiré votre soeur des bras d’un Juif et d’un inquisiteur; elle m’a +assez d’obligations, elle veut m’épouser. Maître Pangloss m’a toujours +dit que les hommes sont égaux; et assurément je l’épouserai. C’est ce +que nous verrons, coquin! dit le jésuite baron de Thunder-ten-tronckh; +et en même temps il lui donna un grand coup du plat de son épée sur le +visage. Candide dans l’instant tire la sienne, et l’enfonce jusqu’à la +garde dans le ventre du baron jésuite; mais en la retirant toute +fumante, il se mit à pleurer: Hélas! mon Dieu! dit-il, j’ai tué mon +ancien maître, mon ami, mon beau-frère; je suis le meilleur homme du +monde, et voilà déjà trois hommes que je tue; et dans ces trois il y a +deux prêtres. + +Cacambo, qui fesait sentinelle à la porte de la feuillée, accourut. Il +ne nous reste qu’à vendre cher notre vie, lui dit son maître; on va, +sans doute, entrer dans la feuillée; il faut mourir les armes à la +main. Cacambo, qui en avait bien vu d’autres, ne perdit point la tête; +il prit la robe de jésuite que portait le baron, la mit sur le corps de +Candide, lui donna le bonnet carré du mort, et le fit monter à cheval. +Tout cela se fit en un clin d’oeil. Galopons, mon maître; tout le monde +vous prendra pour un jésuite qui va donner des ordres; et nous aurons +passé les frontières avant qu’on puisse courir après nous. Il volait +déjà en prononçant ces paroles, et en criant en espagnol: Place, place +pour le révérend père colonel! + + + + +CHAPITRE XVI. +Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles, deux singes, et les +sauvages nommés Oreillons. + + +Candide et son valet furent au-delà des barrières, et personne ne +savait encore dans le camp la mort du jésuite allemand. Le vigilant +Cacambo avait eu soin de remplir sa valise de pain, de chocolat, de +jambon, de fruits, et de quelques mesures de vin. Ils s’enfoncèrent +avec leurs chevaux andalous dans un pays inconnu où ils ne découvrirent +aucune route. Enfin une belle prairie entrecoupée de ruisseaux se +présenta devant eux. Nos deux voyageurs font repaître leurs montures. +Cacambo propose à son maître de manger, et lui en donne l’exemple. +Comment veux-tu, disait Candide, que je mange du jambon, quand j’ai tué +le fils de monsieur le baron, et que je me vois condamné à ne revoir la +belle Cunégonde de ma vie? à quoi me servira de prolonger mes +misérables jours, puisque je dois les traîner loin d’elle dans les +remords et dans le désespoir? et que dira le Journal de Trévoux[1]? + +[1] L’ouvrage cité sous le titre de _Journal de Trévoux_, du nom de la +ville où il s’imprima, est intitulé: _Mémoires pour servir à l’histoire +des sciences et des beaux-arts_. Ce titre a subi plusieurs changements. +B. + + +En parlant ainsi, il ne laissa pas de manger. Le soleil se couchait. +Les deux égarés entendirent quelques petits cris qui paraissaient +poussés par des femmes. Ils ne savaient si ces cris étaient de douleur +ou de joie; mais ils se levèrent précipitamment avec cette inquiétude +et cette alarme que tout inspire dans un pays inconnu. Ces clameurs +partaient de deux filles toutes nues qui couraient légèrement au bord +de la prairie, tandis que deux singes les suivaient en leur mordant les +fesses. Candide fut touché de pitié; il avait appris à tirer chez les +Bulgares, et il aurait abattu une noisette dans un buisson sans toucher +aux feuilles. Il prend son fusil espagnol à deux coups, tire, et tue +les deux singes. Dieu soit loué, mon cher Cacambo! j’ai délivré d’un +grand péril ces deux pauvres créatures: si j’ai commis un péché en +tuant un inquisiteur et un jésuite, je l’ai bien réparé en sauvant la +vie à deux filles. Ce sont peut-être deux demoiselles de condition, et +cette aventure nous peut procurer de très grands avantages dans le +pays. + +Il allait continuer, mais sa langue devint percluse quand il vit ces +deux filles embrasser tendrement les deux singes, fondre en larmes sur +leurs corps, et remplir l’air des cris les plus douloureux. Je ne +m’attendais pas à tant de bonté d’âme, dit-il enfin à Cacambo; lequel +lui répliqua: Vous avez fait là un beau chef d’oeuvre, mon maître; vous +avez tué les deux amants de ces demoiselles. Leurs amants! serait-il +possible? vous vous moquez de moi, Cacambo; le moyen de vous croire? +Mon cher maître, repartit Cacambo, vous êtes toujours étonné de tout; +pourquoi trouvez-vous si étrange que dans quelques pays il y ait des +singes qui obtiennent les bonnes grâces des dames? ils sont des quarts +d’homme, comme je suis un quart d’Espagnol. Hélas! reprit Candide, je +me souviens d’avoir entendu dire à maître Pangloss qu’autrefois pareils +accidents étaient arrivés, et que ces mélanges avaient produit des +égypans, des faunes, des satyres; que plusieurs grands personnages de +l’antiquité en avaient vu; mais je prenais cela pour des fables. Vous +devez être convaincu à présent, dit Cacambo, que c’est une vérité, et +vous voyez comment en usent les personnes qui n’ont pas reçu une +certaine éducation; tout ce que je crains, c’est que ces dames ne nous +fassent quelque méchante affaire. + +Ces réflexions solides engagèrent Candide à quitter la prairie, et à +s’enfoncer dans un bois. Il y soupa avec Cacambo; et tous deux, après +avoir maudit l’inquisiteur de Portugal, le gouverneur de Buénos-Ayres, +et le baron, s’endormirent sur de la mousse. A leur réveil, ils +sentirent qu’ils ne pouvaient remuer; la raison en était que pendant la +nuit les Oreillons, habitants du pays, à qui les deux dames les avaient +dénoncés, les avaient garrottés avec des cordes d’écorces d’arbre. + +Ils étaient entourés d’une cinquantaine d’Oreillons tout nus, armés de +flèches, de massues, et de haches de caillou: les uns fesaient bouillir +une grande chaudière; les autres préparaient des broches, et tous +criaient: C’est un jésuite, c’est un jésuite! nous serons vengés, et +nous ferons bonne chère; mangeons du jésuite, mangeons du jésuite! + +Je vous l’avais bien dit, mon cher maître, s’écria tristement Cacambo, +que ces deux filles nous joueraient d’un mauvais tour. Candide +apercevant la chaudière et les broches s’écria: Nous allons +certainement être rôtis ou bouillis. Ah! que dirait maître Pangloss, +s’il voyait comme la pure nature est faite? Tout est bien; soit, mais +j’avoue qu’il est bien cruel, d’avoir perdu mademoiselle Cunégonde, et +d’être mis à la broche par des Oreillons. Cacambo ne perdait jamais la +tête. Ne désespérez de rien, dit-il au désolé Candide; j’entends un peu +le jargon de ces peuples, je vais leur parler. Ne manquez pas, dit +Candide, de leur représenter quelle est l’inhumanité affreuse de faire +cuire des hommes, et combien cela est peu chrétien. + +Messieurs, dit Cacambo, vous comptez donc manger aujourd’hui un +jésuite? c’est très bien fait; rien n’est plus juste que de traiter +ainsi ses ennemis. En effet le droit naturel nous enseigne à tuer notre +prochain, et c’est ainsi qu’on en agit dans toute la terre. Si nous +n’usons pas du droit de le manger, c’est que nous avons d’ailleurs de +quoi faire bonne chère; mais vous n’avez pas les mêmes ressources que +nous: certainement il vaut mieux manger ses ennemis que d’abandonner +aux corbeaux et aux corneilles le fruit de sa victoire. Mais, +messieurs, vous ne voudriez pas manger vos amis. Vous croyez aller +mettre un jésuite en broche, et c’est votre défenseur, c’est l’ennemi +de vos ennemis que vous allez rôtir. Pour moi, je suis né dans votre +pays; monsieur que vous voyez est mon maître, et bien loin d’être +jésuite, il vient de tuer un jésuite, il en porte les dépouilles; voilà +le sujet de votre méprise. Pour vérifier ce que je vous dis, prenez sa +robe, portez-la à la première barrière du royaume de los padres; +informez-vous si mon maître n’a pas tué un officier jésuite. Il vous +faudra peu de temps; vous pourrez toujours nous manger, si vous trouvez +que je vous ai menti. Mais, si je vous ai dit la vérité, vous +connaissez trop les principes du droit public, les moeurs, et les lois, +pour ne nous pas faire grâce. + +Les Oreillons trouvèrent ce discours très raisonnable; ils députèrent +deux notables pour aller en diligence s’informer de la vérité; les deux +députés s’acquittèrent de leur commission en gens d’esprit, et +revinrent bientôt apporter de bonnes nouvelles. Les Oreillons délièrent +leurs deux prisonniers, leur firent toutes sortes de civilités, leur +offrirent des filles, leur donnèrent des rafraîchissements, et les +reconduisirent jusqu’aux confins de leurs états, en criant avec +allégresse: Il n’est point jésuite, il n’est point jésuite! + +Candide ne se lassait point d’admirer le sujet de sa délivrance. Quel +peuple! disait-il, quels hommes! quelles moeurs! si je n’avais pas eu +le bonheur de donner un grand coup d’épée au travers du corps du frère +de mademoiselle Cunégonde, j’étais mangé sans rémission. Mais, après +tout, la pure nature est bonne, puisque ces gens-ci, au lieu de me +manger, m’ont fait mille honnêtetés, dès qu’ils ont su que je n’étais +pas jésuite. + + + + +CHAPITRE XVII. +Arrivée de Candide et de son valet au pays d’Eldorado, et ce qu’ils y +virent. + + +Quand ils furent aux frontières des Oreillons: Vous voyez, dit Cacambo +à Candide, que cet hémisphère-ci ne vaut pas mieux que l’autre; +croyez-moi, retournons en Europe par le plus court chemin. Comment y +retourner, dit Candide; et où aller? Si je vais dans mon pays, les +Bulgares et les Abares y égorgent tout; si je retourne en Portugal, j’y +suis brûlé; si nous restons dans ce pays-ci, nous risquons à tout +moment d’être mis en broche. Mais comment se résoudre à quitter la +partie du monde que mademoiselle Cunégonde habite? + +—Tournons vers la Cayenne, dit Cacambo, nous y trouverons des Français +qui vont par tout le monde; ils pourront nous aider. Dieu aura +peut-être pitié de nous.» + +Il n’était pas facile d’aller à la Cayenne: ils savaient bien à peu +près de quel côté il fallait marcher; mais des montagnes, des fleuves, +des précipices, des brigands, des sauvages, étaient partout de +terribles obstacles. Leurs chevaux moururent de fatigue; leurs +provisions furent consumées; ils se nourrirent un mois entier de fruits +sauvages, et se trouvèrent enfin auprès d’une petite rivière bordée de +cocotiers qui soutinrent leur vie et leurs espérances. + +Cacambo, qui donnait toujours d’aussi bons conseils que la vieille, dit +à Candide: Nous n’en pouvons plus, nous avons assez marché; j’aperçois +un canot vide sur le rivage, emplissons-le de cocos, jetons-nous dans +cette petite barque, laissons-nous aller au courant; une rivière mène +toujours à quelque endroit habité. Si nous ne trouvons pas des choses +agréables, nous trouverons du moins des choses nouvelles. Allons, dit +Candide, recommandons-nous à la Providence. + +Ils voguèrent quelques lieues entre des bords, tantôt fleuris, tantôt +arides, tantôt unis, tantôt escarpés. La rivière s’élargissait +toujours; enfin elle se perdait sous une voûte de rochers épouvantables +qui s’élevaient jusqu’au ciel. Les deux voyageurs eurent la hardiesse +de s’abandonner aux flots sous cette voûte. Le fleuve resserré en cet +endroit les porta avec une rapidité et un bruit horrible. Au bout de +vingt-quatre heures ils revirent le jour; mais leur canot se fracassa +contre les écueils; il fallut se traîner de rocher en rocher pendant +une lieue entière; enfin ils découvrirent un horizon immense, bordé de +montagnes inaccessibles. Le pays était cultivé pour le plaisir comme +pour le besoin; partout l’utile était agréable[1]: les chemins étaient +couverts ou plutôt ornés de voitures d’une forme et d’une matière +brillante, portant des hommes et des femmes d’une beauté singulière, +traînés rapidement par de gros moutons rouges qui surpassaient en +vitesse les plus beaux chevaux d’Andalousie, de Tétuan, et de Méquinez. + +[1] Tel est le texte de toutes les éditions données du vivant de +l’auteur, et même des éditions de Kehl. Quelques éditeurs récents ont +mis: _l’utile était_ joint à _l’agréable_. B. + + +Voilà pourtant, dit Candide, un pays qui vaut mieux que la Vestphalie. +Il mit pied à terre avec Cacambo auprès du premier village qu’il +rencontra. Quelques enfants du village, couverts de brocarts d’or tout +déchirés, jouaient au palet à l’entrée du bourg; nos deux hommes de +l’autre monde s’amusèrent à les regarder: leurs palets étaient d’assez +larges pièces rondes, jaunes, rouges, vertes, qui jetaient un éclat +singulier. Il prit envie aux voyageurs d’en ramasser quelques uns; +c’était de l’or, c’était des émeraudes, des rubis, dont le moindre +aurait été le plus grand ornement du trône du Mogol. Sans doute, dit +Cacambo, ces enfants sont les fils du roi du pays qui jouent au petit +palet. Le magister du village parut dans ce moment pour les faire +rentrer à l’école. Voilà , dit Candide, le précepteur de la famille +royale. + +Les petits gueux quittèrent aussitôt le jeu, en laissant à terre leurs +palets, et tout ce qui avait servi à leurs divertissements. Candide les +ramasse, court au précepteur et les lui présente humblement, lui fesant +entendre par signes que leurs altesses royales avaient oublié leur or +et leurs pierreries. Le magister du village, en souriant, les jeta par +terre, regarda un moment la figure de Candide avec beaucoup de +surprise, et continua son chemin. + +Les voyageurs ne manquèrent pas de ramasser l’or, les rubis, et les +émeraudes. Où sommes-nous? s’écria Candide. Il faut que les enfants des +rois de ce pays soient bien élevés, puisqu’on leur apprend à mépriser +l’or et les pierreries. Cacambo était aussi surpris que Candide. Ils +approchèrent enfin de la première maison du village; elle était bâtie +comme un palais d’Europe. Une foule de monde s’empressait à la porte, +et encore plus dans le logis; une musique très agréable se fesait +entendre, et une odeur délicieuse de cuisine se fesait sentir. Cacambo +s’approcha de la porte, et entendit qu’on parlait péruvien; c’était sa +langue maternelle; car tout le monde sait que Cacambo était né au +Tucuman, dans un village où l’on ne connaissait que cette langue. Je +vous servirai d’interprète, dit-il à Candide; entrons, c’est ici un +cabaret. + +Aussitôt deux garçons et deux filles de l’hôtellerie, vêtus de drap +d’or, et les cheveux renoués avec des rubans, les invitent à se mettre +à la table de l’hôte. On servit quatre potages garnis chacun de deux +perroquets, un contour bouilli qui pesait deux cents livres, deux +singes rôtis d’un goût excellent, trois cents colibris dans un plat, et +six cents oiseaux-mouches dans un autre; des ragoûts exquis, des +pâtisseries délicieuses; le tout dans des plats d’une espèce de cristal +de roche. Les garçons et les filles de l’hôtellerie versaient plusieurs +liqueurs faites de cannes de sucre. + +Les convives étaient pour la plupart des marchands et des voituriers, +tous d’une politesse extrême, qui firent quelques questions à Cacambo +avec la discrétion la plus circonspecte, et qui répondirent aux siennes +d’une manière à le satisfaire. + +Quand le repas fut fini, Cacambo crut, ainsi que Candide, bien payer +son écot, en jetant sur la table de l’hôte deux de ces larges pièces +d’or qu’il avait ramassées; l’hôte et l’hôtesse éclatèrent de rire, et +se tinrent long-temps les côtés. Enfin ils se remirent. Messieurs, dit +l’hôte, nous voyons bien que vous êtes des étrangers; nous ne sommes +pas accoutumés à en voir. Pardonnez-nous si nous nous sommes mis à rire +quand vous nous avez offert en paiement les cailloux de nos grands +chemins. Vous n’avez pas sans doute de la monnaie du pays, mais il +n’est pas nécessaire d’en avoir pour dîner ici. Toutes les hôtelleries +établies pour la commodité du commerce sont payées par le gouvernement. +Vous avez fait mauvaise chère ici, parceque c’est un pauvre village, +mais partout ailleurs vous serez reçus comme vous méritez de l’être. +Cacambo expliquait à Candide tous les discours de l’hôte, et Candide +les écoutait avec la même admiration et le même égarement que son ami +Cacambo les rendait. Quel est donc ce pays, disaient-ils l’un et +l’autre, inconnu à tout le reste de la terre, et où toute la nature est +d’une espèce si différente de la nôtre? C’est probablement le pays où +tout va bien; car il faut absolument qu’il y en ait un de cette espèce. +Et, quoi qu’en dît maître Pangloss, je me suis souvent aperçu que tout +allait assez mal en Vestphalie. + + + + +CHAPITRE XVIII +Ce qu’ils virent dans le pays d’Eldorado[1]. + + +[1] Sur le pays d’Eldorado, voyez tome XVII, page 436. B. + + +Cacambo témoigna à son hôte toute sa curiosité; l’hôte lui dit: Je suis +fort ignorant, et je m’en trouve bien; mais nous avons ici un vieillard +retiré de la cour qui est le plus savant homme du royaume, et le plus +communicatif. Aussitôt il mène Cacambo chez le vieillard. Candide ne +jouait plus que le second personnage, et accompagnait son valet. Ils +entrèrent dans une maison fort simple, car la porte n’était que +d’argent, et les lambris des appartements n’étaient que d’or, mais +travaillés avec tant de goût, que les plus riches lambris ne +l’effaçaient pas. L’antichambre n’était à la vérité incrustée que de +rubis et d’émeraudes; mais l’ordre dans lequel tout était arrangé +réparait bien cette extrême simplicité. + +Le vieillard reçut les deux étrangers sur un sofa matelassé de plumes +de colibri, et leur fit présenter des liqueurs dans des vases de +diamant; après quoi il satisfit à leur curiosité en ces termes: + +Je suis âgé de cent soixante et douze ans, et j’ai appris de feu mon +père, écuyer du roi, les étonnantes révolutions du Pérou dont il avait +été témoin. Le royaume où nous sommes est l’ancienne patrie des incas, +qui en sortirent très imprudemment pour aller subjuguer une partie du +monde, et qui furent enfin détruits par les Espagnols. + +Les princes de leur famille qui restèrent dans leur pays natal furent +plus sages; ils ordonnèrent, du consentement de la nation, qu’aucun +habitant ne sortirait jamais de notre petit royaume; et c’est ce qui +nous a conservé notre innocence et notre félicité. Les Espagnols ont eu +une connaissance confuse de ce pays, ils l’ont appelé _Eldorado_; et un +Anglais, nommé le chevalier Raleigh, en a même approché il y a environ +cent années; mais, comme nous sommes entourés de rochers inabordables +et de précipices, nous avons toujours été jusqu’à présent à l’abri de +la rapacité des nations de l’Europe, qui ont une fureur inconcevable +pour les cailloux et pour la fange de notre terre, et qui, pour en +avoir, nous tueraient tous jusqu’au dernier. + +La conversation fut longue; elle roula sur la forme du gouvernement, +sur les moeurs, sur les femmes, sur les spectacles publics, sur les +arts. Enfin Candide, qui avait toujours du goût pour la métaphysique, +fit demander par Cacambo si dans le pays il y avait une religion. + +Le vieillard rougit un peu. Comment donc! dit-il, en pouvez-vous +douter? Est-ce que vous nous prenez pour des ingrats? Cacambo demanda +humblement quelle était la religion d’Eldorado. Le vieillard rougit +encore: Est-ce qu’il peut y avoir deux religions? dit-il. Nous avons, +je crois, la religion de tout le monde; nous adorons Dieu du soir +jusqu’au matin. N’adorez vous qu’un seul Dieu? dit Cacambo, qui servait +toujours d’interprète aux doutes de Candide. Apparemment, dit le +vieillard, qu’il n’y en a ni deux, ni trois, ni quatre. Je vous avoue +que les gens de votre monde font des questions bien singulières. +Candide ne se lassait pas de faire interroger ce bon vieillard; il +voulut savoir comment on priait Dieu dans Eldorado. Nous ne le prions +point, dit le bon et respectable sage; nous n’avons rien à lui +demander, il nous a donné tout ce qu’il nous faut; nous le remercions +sans cesse. Candide eut la curiosité de voir des prêtres; il fit +demander où ils étaient. Le bon vieillard sourit. Mes amis, dit-il, +nous sommes tous prêtres; le roi et tous les chefs de famille chantent +des cantiques d’actions de grâces solennellement tous les matins, et +cinq ou six mille musiciens les accompagnent.—Quoi! vous n’avez point +de moines qui enseignent, qui disputent, qui gouvernent, qui cabalent, +et qui font brûler les gens qui ne sont pas de leur avis?—Il faudrait +que nous fussions fous, dit le vieillard; nous sommes tous ici du même +avis, et nous n’entendons pas ce que vous voulez dire avec vos moines. +Candide à tous ces discours demeurait en extase, et disait en lui-même: +Ceci est bien différent de la Vestphalie et du château de monsieur le +baron: si notre ami Pangloss avait vu Eldorado, il n’aurait plus dit +que le château de Thunder-ten-tronckh était ce qu’il y avait de mieux +sur la terre; il est certain qu’il faut voyager. + +Après cette longue conversation, le bon vieillard fit atteler un +carrosse à six moutons, et donna douze de ses domestiques aux deux +voyageurs pour les conduire à la cour. Excusez-moi, leur dit-il, si mon +âge me prive de l’honneur de vous accompagner. Le roi vous recevra +d’une manière dont vous ne serez pas mécontents, et vous pardonnerez +sans doute aux usages du pays, s’il y en a quelques uns qui vous +déplaisent. + +Candide et Cacambo montent en carrosse; les six moutons volaient, et en +moins de quatre heures on arriva au palais du roi, situé à un bout de +la capitale. Le portail était de deux cent vingt pieds de haut, et de +cent de large; il est impossible d’exprimer quelle en était la matière. +On voit assez quelle supériorité prodigieuse elle devait avoir sur ces +cailloux et sur ce sable que nous nommons or et pierreries. + +Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la +descente du carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de robes +d’un tissu de duvet de colibri; après quoi les grands officiers et les +grandes officières de la couronne les menèrent à l’appartement de sa +majesté au milieu de deux files, chacune de mille musiciens, selon +l’usage ordinaire. Quand ils approchèrent de la salle du trône, Cacambo +demanda à un grand officier comment il fallait s’y prendre pour saluer +sa majesté: si on se jetait à genoux ou ventre à terre; si on mettait +les mains sur la tête ou sur le derrière; si on léchait la poussière de +la salle: en un mot, quelle était la cérémonie. L’usage, dit le +grand-officier, est d’embrasser le roi et de le baiser des deux côtés. +Candide et Cacambo sautèrent au cou de sa majesté, qui les reçut avec +toute la grâce imaginable, et qui les pria poliment à souper. + +En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés +jusqu’aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines +d’eau pure, les fontaines d’eau-rose, celles de liqueurs de cannes de +sucre qui coulaient continuellement dans de grandes places pavées d’une +espèce de pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle du +girofle et de la cannelle. Candide demanda à voir la cour de justice, +le parlement; on lui dit qu’il n’y en avait point, et qu’on ne plaidait +jamais. Il s’informa s’il y avait des prisons, et on lui dit que non. +Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce fut +le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux mille +pas, toute pleine d’instruments de mathématiques et de physique. + +Après avoir parcouru toute l’après-dinée à peu près la millième partie +de la ville, on les remena chez le roi. Candide se mit à table entre sa +majesté, son valet Cacambo, et plusieurs dames. Jamais on ne fit +meilleure chère, et jamais on n’eut plus d’esprit à souper qu’en eut sa +majesté. Cacambo expliquait les bons mots du roi à Candide, et quoique +traduits, ils paraissaient toujours des bons mots. De tout ce qui +étonnait Candide, ce n’était pas ce qui l’étonna le moins. + +Ils passèrent un mois dans cet hospice. Candide ne cessait de dire à +Cacambo: Il est vrai, mon ami, encore une fois, que le château où je +suis né ne vaut pas le pays où nous sommes; mais enfin mademoiselle +Cunégonde n’y est pas, et vous avez sans doute quelque maîtresse en +Europe. Si nous restons ici, nous n’y serons que comme les autres; au +lieu que si nous retournons dans notre monde, seulement avec douze +moutons chargés de cailloux d’Eldorado, nous serons plus riches que +tous les rois ensemble, nous n’aurons plus d’inquisiteurs à craindre, +et nous pourrons aisément reprendre mademoiselle Cunégonde. + +Ce discours plut à Cacambo; on aime tant à courir, à se faire valoir +chez les siens, à faire parade de ce qu’on a vu dans ses voyages, que +les deux heureux résolurent de ne plus l’être, et de demander leur +congé à sa majesté. + +Vous faites une sottise, leur dit le roi: je sais bien que mon pays est +peu de chose; mais, quand on est passablement quelque part, il faut y +rester. Je n’ai pas assurément le droit de retenir des étrangers; c’est +une tyrannie qui n’est ni dans nos moeurs ni dans nos lois; tous les +hommes sont libres; partez quand vous voudrez, mais la sortie est bien +difficile. Il est impossible de remonter la rivière rapide sur laquelle +vous êtes arrivés par miracle, et qui court sous des voûtes de rochers. +Les montagnes qui entourent tout mon royaume ont dix mille pieds de +hauteur, et sont droites comme des murailles: elles occupent chacune en +largeur un espace de plus de dix lieues; on ne peut en descendre que +par des précipices. Cependant, puisque vous voulez absolument partir, +je vais donner ordre aux intendants des machines d’en faire une qui +puisse vous transporter commodément. Quand on vous aura conduits au +revers des montagnes, personne ne pourra vous accompagner; car mes +sujets ont fait voeu de ne jamais sortir de leur enceinte, et ils sont +trop sages pour rompre leur voeu. Demandez-moi d’ailleurs tout ce qu’il +vous plaira. Nous ne demandons à votre majesté, dit Cacambo, que +quelques moutons chargés de vivres, de cailloux, et de la boue du pays. +Le roi rit: Je ne conçois pas, dit-il, quel goût vos gens d’Europe ont +pour notre boue jaune: mais emportez-en tant que vous voudrez, et grand +bien vous fasse. + +Il donna l’ordre sur-le-champ à ses ingénieurs de faire une machine +pour guinder ces deux hommes extraordinaires hors du royaume. Trois +mille bons physiciens y travaillèrent; elle fut prête au bout de quinze +jours, et ne coûta pas plus de vingt millions de livres sterling, +monnaie du pays. On mit sur la machine Candide et Cacambo; il y avait +deux grands moutons rouges sellés et bridés pour leur servir de monture +quand ils auraient franchi les montagnes, vingt moutons de bât chargés +de vivres, trente qui portaient des présents de ce que le pays a de +plus curieux, et cinquante chargés d’or, de pierreries, et de diamants. +Le roi embrassa tendrement les deux vagabonds. + +Ce fut un beau spectacle que leur départ, et la manière ingénieuse dont +ils furent hissés eux et leurs moutons au haut des montagnes. Les +physiciens prirent congé d’eux après les avoir mis en sûreté, et +Candide n’eut plus d’autre désir et d’autre objet que d’aller présenter +ses moutons à mademoiselle Cunégonde. Nous avons, dit-il, de quoi payer +le gouverneur de Buénos-Ayres, si mademoiselle Cunégonde peut être mise +à prix. Marchons vers la Cayenne, embarquons-nous, et nous verrons +ensuite quel royaume nous pourrons acheter. + + + + +CHAPITRE XIX. +Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance avec +Martin. + + +La première journée de nos deux voyageurs fut assez agréable. Ils +étaient encouragés par l’idée de se voir possesseurs de plus de trésors +que l’Asie, l’Europe, et l’Afrique, n’en pouvaient rassembler. Candide +transporté écrivit le nom de Cunégonde sur les arbres. A la seconde +journée deux de leurs moutons s’enfoncèrent dans des marais, et y +furent abîmés avec leurs charges; deux autres moutons moururent de +fatigue quelques jours après; sept ou huit périrent ensuite de faim +dans un désert; d’autres tombèrent au bout de quelques jours dans des +précipices. Enfin, après cent jours de marche, il ne leur resta que +deux moutons. Candide dit à Cacambo: Mon ami, vous voyez comme les +richesses de ce monde sont périssables; il n’y a rien de solide que la +vertu et le bonheur de revoir mademoiselle Cunégonde. Je l’avoue, dit +Cacambo; mais il nous reste encore deux moutons avec plus de trésors +que n’en aura jamais le roi d’Espagne; et je vois bien de loin une +ville que je soupçonne être Surinam, appartenante aux Hollandais. Nous +sommes au bout de nos peines et au commencement de notre félicité. + +En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, +n’ayant plus que la moitié de son habit, c’est-à -dire d’un caleçon de +toile bleue; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main +droite. Eh! mon Dieu! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là , +mon ami, dans l’état horrible où je te vois? J’attends mon maître, M. +Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre. Est-ce M. +Vanderdendur, dit Candide, qui t’a traité ainsi? Oui, monsieur, dit le +nègre, c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout +vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et +que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main: quand nous +voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe: je me suis trouvé dans les +deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. +Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la côte de +Guinée, elle me disait: Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les +toujours, ils te feront vivre heureux; tu as l’honneur d’être esclave +de nos seigneurs les blancs, et tu fais par là la fortune de ton père +et de ta mère. Hélas! je ne sais pas si j’ai fait leur fortune, mais +ils n’ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes, et les +perroquets, sont mille fois moins malheureux que nous: les fétiches +hollandais qui m’ont converti me disent tous les dimanches que nous +sommes tous enfants d’Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas +généalogiste; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous +cousins issus de germain. Or vous m’avouerez qu’on ne peut pas en user +avec ses parents d’une manière plus horrible. + +O Pangloss! s’écria Candide, tu n’avais pas deviné cette abomination; +c’en est fait, il faudra qu’à la fin je renonce à ton optimisme. +Qu’est-ce qu’optimisme? disait Cacambo. Hélas! dit Candide, c’est la +rage de soutenir que tout est bien quand on est mal; et il versait des +larmes en regardant son nègre; et en pleurant, il entra dans Surinam. + +La première chose dont ils s’informent, c’est s’il n’y a point au port +quelque vaisseau qu’on pût envoyer à Buénos-Ayres. Celui à qui ils +s’adressèrent était justement un patron espagnol qui s’offrit à faire +avec eux un marché honnête. Il leur donna rendez-vous dans un cabaret. +Candide et le fidèle Cacambo allèrent l’y attendre avec leurs deux +moutons. + +Candide, qui avait le coeur sur les lèvres, conta à l’Espagnol toutes +ses aventures, et lui avoua qu’il voulait enlever mademoiselle +Cunégonde. Je me garderai bien de vous passer à Buénos-Ayres, dit le +patron: je serais pendu, et vous aussi; la belle Cunégonde est la +maîtresse favorite de monseigneur. Ce fut un coup de foudre pour +Candide, il pleura longtemps; enfin il tira à part Cacambo. Voici, mon +cher ami, lui dit-il, ce qu’il faut que tu fasses. Nous avons chacun +dans nos poches pour cinq ou six millions de diamants, tu es plus +habile que moi; va prendre mademoiselle Cunégonde à Buénos-Ayres. Si le +gouverneur fait quelque difficulté, donne-lui un million: s’il ne se +rend pas, donne-lui-en deux; tu n’as point tué d’inquisiteur, on ne se +défiera point de toi. J’équiperai un autre vaisseau, j’irai t’attendre +à Venise: c’est un pays libre où l’on n’a rien à craindre ni des +Bulgares, ni des Abares, ni des Juifs, ni des inquisiteurs. Cacambo +applaudit, à cette sage résolution. Il était au désespoir de se séparer +d’un bon maître devenu son ami intime; mais le plaisir de lui être +utile l’emporta sur la douleur de le quitter. Ils s’embrassèrent en +versant des larmes: Candide lui recommanda de ne point oublier la bonne +vieille. Cacambo partit dès le jour même: c’était un très bon homme que +ce Cacambo. + +Candide resta encore quelque temps à Surinam, et attendit qu’un autre +patron voulût le mener en Italie lui et les deux moutons qui lui +restaient. Il prit des domestiques, et acheta tout ce qui lui était +nécessaire pour un long voyage; enfin M. Vanderdendur, maître d’un gros +vaisseau, vint se présenter à lui. Combien voulez-vous, demanda-t-il à +cet homme, pour me mener en droiture à Venise, moi, mes gens, mon +bagage, et les deux moutons que voilà ? Le patron s’accorda à dix mille +piastres: Candide n’hésita pas. + +Oh! oh! dit à part soi le prudent Vanderdendur, cet étranger donne dix +mille piastres tout d’un coup! il faut qu’il soit bien riche. Puis +revenant un moment après, il signifia qu’il ne pouvait partir à moins +de vingt mille. Eh bien! vous les aurez, dit Candide. + +Ouais, se dit tout bas le marchand, cet homme donne vingt mille +piastres aussi aisément que dix mille. Il revint encore, et dit qu’il +ne pouvait le conduire à Venise à moins de trente mille piastres. Vous +en aurez donc trente mille, répondit Candide. + +Oh! oh! se dit encore le marchand hollandais, trente mille piastres ne +coûtent rien à cet homme-ci; sans doute les deux moutons portent des +trésors immenses; n’insistons pas davantage: faisons-nous d’abord payer +les trente mille piastres, et puis nous verrons. Candide, vendit deux +petits diamants, dont le moindre valait plus que tout l’argent que +demandait le patron. Il le paya d’avance. Les deux moutons furent +embarqués. Candide suivait dans un petit bateau pour joindre le +vaisseau à la rade; le patron prend son temps, met à la voile, démarre; +le vent le favorise. Candide éperdu et stupéfait le perd bientôt de +vue. Hélas! cria-t-il, voilà un tour digne de l’Ancien Monde. Il +retourne au rivage, abîmé dans la douleur; car enfin il avait perdu de +quoi faire la fortune de vingt monarques. + +Il se transporte chez le juge hollandais; et, comme il était un peu +troublé, il frappe rudement à la porte; il entre, expose son aventure, +et crie un peu plus haut qu’il ne convenait. Le juge commença par lui +faire payer dix mille piastres pour le bruit qu’il avait fait: ensuite +il l’écouta patiemment, lui promit d’examiner son affaire sitôt que le +marchand serait revenu, et se fit payer dix mille autres piastres pour +les frais de l’audience. + +Ce procédé acheva de désespérer Candide; il avait à la vérité essuyé +des malheurs mille fois plus douloureux; mais le sang froid du juge, et +celui du patron dont il était volé, alluma sa bile, et le plongea dans +une noire mélancolie. La méchanceté des hommes se présentait à son +esprit dans toute sa laideur, il ne se nourrissait que d’idées tristes. +Enfin un vaisseau français étant sur le point de partir pour Bordeaux, +comme il n’avait plus de moutons chargés de diamants à embarquer, il +loua une chambre du vaisseau à juste prix, et fit signifier dans la +ville qu’il paierait le passage, la nourriture, et donnerait deux mille +piastres à un honnête homme qui voudrait faire le voyage avec lui, à +condition que cet homme serait le plus dégoûté de son état, et le plus +malheureux de la province. + +Il se présenta une foule de prétendants qu’une flotte n’aurait pu +contenir. Candide, voulant choisir entre les plus apparents, il +distingua une vingtaine de personnes qui lui paraissaient sociables, et +qui toutes prétendaient mériter la préférence. Il les assembla dans son +cabaret, et leur donna à souper, à condition que chacun ferait serment +de raconter fidèlement son histoire, promettant de choisir celui qui +lui paraîtrait le plus à plaindre et le plus mécontent de son état, à +plus juste titre, et de donner aux autres quelques gratifications. + +La séance dura jusqu’à quatre heures du matin. Candide, en écoutant +toutes leurs aventures, se ressouvenait de ce que lui avait dit la +vieille en allant à Buénos-Ayres, et de la gageure qu’elle avait faite, +qu’il n’y avait personne sur le vaisseau à qui il ne fût arrivé de très +grands malheurs. Il songeait à Pangloss à chaque aventure qu’on lui +contait. Ce Pangloss, disait-il, serait bien embarrassé à démontrer son +système. Je voudrais qu’il fût ici. Certainement si tout va bien, c’est +dans Eldorado, et non pas dans le reste de la terre. Enfin il se +détermina en faveur d’un pauvre savant qui avait travaillé dix ans pour +les libraires à Amsterdam. Il jugea qu’il n’y avait point de métier au +monde dont on dût être plus dégoûté. + +Ce savant, qui était d’ailleurs un bon-homme, avait été volé par sa +femme, battu par son fils, et abandonné de sa fille, qui s’était fait +enlever par un Portugais. Il venait d’être privé d’un petit emploi +duquel il subsistait; et les prédicants de Surinam le persécutaient, +parcequ’ils le prenaient pour un socinien. Il faut avouer que les +autres étaient pour le moins aussi malheureux que lui; mais Candide +espérait que le savant le désennuierait dans le voyage. Tous ses autres +rivaux trouvèrent que Candide leur fesait une grande injustice; mais il +les apaisa en leur donnant à chacun cent piastres. + + + + +CHAPITRE XX. +Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin. + + +Le vieux savant, qui s’appelait Martin, s’embarqua donc pour Bordeaux +avec Candide. L’un et l’autre avaient beaucoup vu et beaucoup souffert; +et quand le vaisseau aurait dû faire voile de Surinam au Japon par le +cap de Bonne-Espérance, ils auraient eu de quoi s’entretenir du mal +moral et du mal physique pendant tout le voyage. + +Cependant Candide avait un grand avantage sur Martin, c’est qu’il +espérait toujours revoir mademoiselle Cunégonde, et que Martin n’avait +rien à espérer; de plus il avait de l’or et des diamants; et, quoiqu’il +eût perdu cent gros moutons rouges chargés des plus grands trésors de +la terre, quoiqu’il eût toujours sur le coeur la friponnerie du patron +hollandais; cependant quand il songeait à ce qui lui restait dans ses +poches, et quand il parlait de Cunégonde, surtout à la fin du repas, il +penchait alors pour le système de Pangloss. + +Mais vous, monsieur Martin, dit-il au savant, que pensez-vous de tout +cela? quelle est votre idée sur le mal moral et le mal physique? +Monsieur, répondit Martin, mes prêtres m’ont accusé d’être socinien[1]; +mais la vérité du fait est que je suis manichéen[2]. Vous vous moquez +de moi, dit Candide; il n’y a plus de manichéens dans le monde. Il y a +moi, dit Martin: je ne sais qu’y faire; mais je ne peux penser +autrement. Il faut que vous ayez le diable au corps, dit Candide. Il se +mêle si fort des affaires de ce monde, dit Martin, qu’il pourrait bien +être dans mon corps, comme partout ailleurs: mais je vous avoue qu’en +jetant la vue sur ce globe, ou plutôt sur ce globule, je pense que Dieu +l’a abandonné à quelque être malfaisant; j’en excepte toujours +Eldorado. Je n’ai guère vu de ville qui ne désirât la ruine de la ville +voisine, point de famille qui ne voulût exterminer quelque autre +famille. Partout les faibles ont en exécration les puissants devant +lesquels ils rampent, et les puissants les traitent comme des troupeaux +dont on vend la laine et la chair. Un million d’assassins enrégimentés, +courant d’un bout de l’Europe à l’autre, exerce le meurtre et le +brigandage avec discipline pour gagner son pain, parcequ’il n’a pas de +métier plus honnête; et dans les villes qui paraissent jouir de la +paix, et où les arts fleurissent, les hommes sont dévorés de plus +d’envie, de soins, et d’inquiétudes, qu’une ville assiégée n’éprouve de +fléaux. Les chagrins secrets sont encore plus cruels que les misères +publiques. En un mot j’en ai tant vu et tant éprouvé, que je suis +manichéen. + +[1] Les sociniens rejettent les mystères et n’admettent que l’évidence: +voyez tome XXVIII, page 435. B. + + +[2] Les manichéens admettent un bon et un mauvais principe: voyez tome +XV, pages 27, 314-315. B. + + +Il y a pourtant du bon, répliquait Candide. Cela peut être, disait +Martin; mais je ne le connais pas. + +Au milieu de cette dispute, on entendit un bruit de canon. Le bruit +redouble de moment en moment. Chacun prend sa lunette. On aperçoit deux +vaisseaux qui combattaient à la distance d’environ trois milles: le +vent les amena l’un et l’autre si près du vaisseau français, qu’on eut +le plaisir de voir le combat tout à son aise. Enfin l’un des deux +vaisseaux lâcha à l’autre une bordée si bas et si juste, qu’il le coula +à fond. Candide et Martin aperçurent distinctement une centaine +d’hommes sur le tillac du vaisseau qui s’enfonçait; ils levaient tous +les mains au ciel, et jetaient des clameurs effroyables: en un moment +tout fut englouti. + +Eh bien! dit Martin, voilà comme les hommes se traitent les uns les +autres. Il est vrai, dit Candide, qu’il y a quelque chose de diabolique +dans cette affaire. En parlant ainsi, il aperçut je ne sais quoi d’un +rouge éclatant, qui nageait auprès de son vaisseau. On détacha la +chaloupe pour voir ce que ce pouvait être; c’était un de ses moutons. +Candide eut plus de joie de retrouver ce mouton, qu’il n’avait été +affligé d’en perdre cent tous chargés de gros diamants d’Eldorado. + +Le capitaine français aperçut bientôt que le capitaine du vaisseau +submergeant était espagnol, et que celui du vaisseau submergé était un +pirate hollandais; c’était celui-là même qui avait volé Candide. Les +richesses immenses dont ce scélérat s’était emparé furent ensevelies +avec lui dans la mer, et il n’y eut qu’un mouton de sauvé. Vous voyez, +dit Candide à Martin, que le crime est puni quelquefois; ce coquin de +patron hollandais a eu le sort qu’il méritait. Oui, dit Martin; mais +fallait-il que les passagers qui étaient sur son vaisseau périssent +aussi? Dieu a puni ce fripon, le diable a noyé les autres. + +Cependant le vaisseau français et l’espagnol continuèrent leur route, +et Candide continua ses conversations avec Martin. Ils disputèrent +quinze jours de suite, et au bout de quinze jours ils étaient aussi +avancés que le premier. Mais enfin ils parlaient, ils se communiquaient +des idées, ils se consolaient. Candide caressait son mouton. Puisque je +t’ai retrouvé, dit-il, je pourrai bien retrouver Cunégonde. + + + + +CHAPITRE XXI. +Candide et Martin approchent des côtes de France, et raisonnent. + + +On aperçut enfin les côtes de France. Avez-vous jamais été en France, +monsieur Martin? dit Candide. Oui, dit Martin, j’ai parcouru plusieurs +provinces. Il y en a où la moitié des habitants est folle, quelques +unes où l’on est trop rusé, d’autres où l’on est communément assez doux +et assez bête: d’autres où l’on fait le bel esprit; et, dans toutes, la +principale occupation est l’amour; la seconde, de médire; et la +troisième, de dire des sottises. Mais, monsieur Martin, avez-vous vu +Paris? Oui, j’ai vu Paris; il tient de toutes ces espèces-là ; c’est un +chaos, c’est une presse dans laquelle tout le monde cherche le plaisir, +et où presque personne ne le trouve, du moins à ce qu’il m’a paru. J’y +ai séjourné peu; j’y fus volé, en arrivant, de tout ce que j’avais, par +des filous, à la foire Saint-Germain; on me prit moi-même pour un +voleur, et je fus huit jours en prison; après quoi je me fis correcteur +d’imprimerie pour gagner de quoi retourner à pied en Hollande. Je +connus la canaille écrivante, la canaille cabalante, et la canaille +convulsionnaire. On dit qu’il y a des gens fort polis dans cette +ville-là : je le veux croire. + +Pour moi, je n’ai nulle curiosité de voir la France, dit Candide; vous +devinez aisément que quand on a passé un mois dans Eldorado, on ne se +soucie plus de rien voir sur la terre que mademoiselle Cunégonde: je +vais l’attendre à Venise; nous traverserons la France pour aller en +Italie; ne m’accompagnerez-vous pas? Très volontiers, dit Martin: on +dit que Venise n’est bonne que pour les nobles vénitiens, mais que +cependant on y reçoit très bien les étrangers quand ils ont beaucoup +d’argent; je n’en ai point; vous en avez, je vous suivrai partout. A +propos, dit Candide, pensez-vous que la terre ait été originairement +une mer, comme on l’assure dans ce gros livre qui appartient au +capitaine du vaisseau[1]? Je n’en crois rien du tout, dit Martin, non +plus que de toutes les rêveries qu’on nous débite depuis quelque temps. +Mais à quelle fin ce monde a-t-il donc été formé? dit Candide. Pour +nous faire enrager, répondit Martin. N’êtes-vous pas bien étonné, +continua Candide, de l’amour que ces deux filles du pays des Oreillons +avaient pour ces deux singes, et dont je vous ai conté l’aventure? +Point du tout, dit Martin, je ne vois pas ce que cette passion a +d’étrange; j’ai tant vu de choses extraordinaires, qu’il n’y a plus +rien d’extraordinaire pour moi. Croyez-vous, dit Candide, que les +hommes se soient toujours mutuellement massacrés comme ils font +aujourd’hui? qu’ils aient toujours été menteurs, fourbes, perfides, +ingrats, brigands, faibles, volages, lâches, envieux, gourmands, +ivrognes, avares, ambitieux, sanguinaires, calomniateurs, débauchés, +fanatiques, hypocrites, et sots? Croyez-vous, dit Martin, que les +éperviers aient toujours mangé des pigeons quand ils en ont trouvé? +Oui, sans doute, dit Candide. Eh bien! dit Martin, si les éperviers ont +toujours eu le même caractère, pourquoi voulez-vous que les hommes +aient changé le leur? Oh! dit Candide, il y a bien de la différence, +car le libre arbitre…. En raisonnant ainsi, ils arrivèrent à Bordeaux. + +[1] La Bible. On lit dans la Genèse, chapitre Ier, verset 2: Tenebrae +erant super faciem abyssi, paroles que De Maillet donne comme +présentant la même idée que ce vers d’Ovide (_Métam_., 1, 15): + + +«Quaque erat et tellus, illic et pontus et aer.» + +Voyez la première journée de _Telliamed_, où il est dit que _la mer a +été supérieure d’an grand nombre de coudées à la plus haute de toutes +nos montagnes_. Voltaire parle souvent de De Maillet et de son +_Telliamed_. Voyez entre autres, dans les _Mélanges_, année 1768, le +chapitre XVIII des _Singularités de la nature_; et année 1777, le +onzième des _Dialogues d’Evhémère_. B. + + + + +CHAPITRE XXII[1]. +Ce qui arriva en France à Candide et à Martin. + + +[1] Ce chapitre XXII a été beaucoup augmenté en 1761; voyez ma note, +plus en bas. B. + + +Candide ne s’arrêta dans Bordeaux qu’autant de temps qu’il en fallait +pour vendre quelques cailloux du Dorado, et pour s’accommoder d’une +bonne chaise à deux places; car il ne pouvait plus se passer de son +philosophe Martin; il fut seulement très fâché de se séparer de son +mouton, qu’il laissa à l’académie des sciences de Bordeaux, laquelle +proposa pour le sujet du prix de cette année de trouver pourquoi la +laine de ce mouton était rouge; et le prix fut adjugé à un savant du +Nord, qui démontra par A, plus B, moins C divisé par Z, que le mouton +devait être rouge, et mourir de la clavelée[2]. + +[2] Quelques progrès que les sciences aient faits, il est impossible +que, sur dix mille hommes qui les cultivent en Europe, et sur trois +cents académies qui y sont établies, il ne se trouve point quelque +académie qui propose des prix ridicules, et quelques savants qui +fassent d’étranges applications des sciences les plus utiles. Ce +ridicule avait frappé M. de Voltaire dans son séjour à Berlin. Les +savants du Nord conservaient encore à cette époque quelques restes de +l’ancienne barbarie scolastique; et la philosophie hardie, mais +hypothétique et absurde de Leibnitz, n’avait pas contribué à les en +dépouiller. K. + + +Cependant tous les voyageurs que Candide rencontra dans les cabarets de +la route lui disaient: Nous allons à Paris. Cet empressement général +lui donna enfin l’envie de voir cette capitale; ce n’était pas beaucoup +se détourner du chemin de Venise. + +Il entra par le faubourg Saint-Marceau, et crut être dans le plus +vilain village de la Vestphalie. + +A peine Candide fut-il dans son auberge, qu’il fut attaqué d’une +maladie légère, causée par ses fatigues. Comme il avait au doigt un +diamant énorme, et qu’on avait aperçu dans son équipage une cassette +prodigieusement pesante, il eut aussitôt auprès de lui deux médecins +qu’il n’avait pas mandés, quelques amis intimes qui ne le quittèrent +pas, et deux dévotes qui fesaient chauffer ses bouillons. Martin +disait: Je me souviens d’avoir été malade aussi à Paris dans mon +premier voyage; j’étais fort pauvre: aussi n’eus-je ni amis, ni +dévotes, ni médecins, et je guéris. + +Cependant, à force de médecines et de saignées, la maladie de Candide +devint sérieuse. Un habitué du quartier vint avec douceur lui demander +un billet payable au porteur pour l’autre monde: Candide n’en voulut +rien faire; les dévotes l’assurèrent que c’était une nouvelle mode: +Candide répondit qu’il n’était point homme à la mode. Martin voulut +jeter l’habitué par les fenêtres. Le clerc jura qu’on n’enterrerait +point Candide. Martin jura qu’il enterrerait le clerc, s’il continuait +à les importuner. La querelle s’échauffa: Martin le prit par les +épaules, et le chassa rudement; ce qui causa un grand scandale, dont on +fit un procès-verbal. + +Candide guérit; et pendant sa convalescence il eut très bonne compagnie +à souper chez lui. On jouait gros jeu. Candide était tout étonné que +jamais les as ne lui vinssent; et Martin ne s’en étonnait pas. + +Parmi ceux qui lui fesaient les honneurs de la ville, il y avait un +petit abbé périgourdin, l’un de ces gens empressés, toujours alertes, +toujours serviables, effrontés, caressants, accommodants, qui guettent +les étrangers à leur passage, leur content l’histoire scandaleuse de la +ville, et leur offrent des plaisirs à tout prix. Celui-ci mena d’abord +Candide et Martin à la comédie. On y jouait une tragédie nouvelle. +Candide se trouva placé auprès de quelques beaux esprits. Cela ne +l’empêcha pas de pleurer à des scènes jouées parfaitement. Un des +raisonneurs qui étaient à ses côtés lui dit dans un entr’acte: Vous +avez grand tort de pleurer, cette actrice est fort mauvaise; l’acteur +qui joue avec elle est plus mauvais acteur encore; la pièce est encore +plus mauvaise que les acteurs; l’auteur ne sait pas un mot d’arabe, et +cependant la scène est en Arabie[3]; et, de plus, c’est un homme qui ne +croit pas aux idées innées; je vous apporterai demain vingt brochures +contre lui[4]. Monsieur, combien avez-vous de pièces de théâtre en +France? dit Candide à l’abbé; lequel répondit: Cinq ou six mille. C’est +beaucoup, dit Candide: combien y en a-t-il de bonnes? Quinze ou seize, +répliqua l’autre. C’est beaucoup, dit Martin. + +[3] La Grange Chancel adressa à Voltaire, en 1718, une _Épitre à M. +Arouet de Voltaire_, dans laquelle on trouve ces vers: + + +Que ton exactitude à dépeindre les moeurs +S’étende jusqu’aux noms de tes moindres acteurs, +Et qu’en les prononçant ils nous fassent connaître +Les pays et les temps où tu les fais renaître. +Je vois avec dépit, pour ne produire rien, +Chez le Thébain Oedipe, Hidaspe l’Indien. + + +Voltaire profita de la critique, et mit _Araspe_ au lieu de _Hidaspe_. +C’est peut-être à ces vers de La Grange Chancel que Voltaire fait ici +allusion. B. + +[4] Dans l’édition de 1759, on lit: + + +«… contre lui. Monsieur, lui dit l’abbé périgourdin, avez-vous remarqué +cette jeune personne qui a un visage si piquant et une taille si fine? +Il ne vous en coûtera que dix mille francs par mois, et pour cinquante +mille écus de diamants. Je n’ai qu’un jour ou deux à lui donner, +répondit Candide, parceque j’ai un rendez-vous à Venise, qui presse. + +Le soir, après souper, l’insinuant Périgourdin redoubla de politesses +et d’attentions. Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à +Venise, etc.» (Voyez page 306.) + +Le texte actuel existe dès 1761. B. + +Candide fut très content d’une actrice qui fesait la reine Élizabeth, +dans une assez plate tragédie[5], que l’on joue quelquefois. Cette +actrice, dit-il à Martin, me plaît beaucoup; elle a un faux air de +mademoiselle Cunégonde; je serais bien aise de la saluer. L’abbé +périgourdin s’offrit à l’introduire chez elle. Candide, élevé en +Allemagne, demanda quelle était l’étiquette, et comment on traitait en +France les reines d’Angleterre. Il faut distinguer, dit l’abbé: en +province, on les mène au cabaret; à Paris, on les respecte quand elles +sont belles, et on les jette à la voirie quand elles sont mortes. Des +reines à la voirie! dit Candide. Oui vraiment, dit Martin; monsieur +l’abbé a raison; j’étais à Paris quand mademoiselle Monime[6] passa, +comme on dit, de cette vie à l’autre; on lui refusa, ce que ces gens-ci +appellent les _honneurs de la sépulture_, c’est-à -dire de pourrir avec +tous les gueux du quartier dans un vilain cimetière; elle fut enterrée +toute seule de sa bande au coin de la rue de Bourgogne; ce qui dut lui +faire une peine extrême, car elle pensait très noblement. Cela est bien +impoli, dit Candide. Que voulez-vous? dit Martin; ces gens-ci sont +ainsi faits. Imaginez toutes les contradictions, toutes les +incompatibilités possibles, vous les verrez dans le gouvernement, dans +les tribunaux, dans les églises, dans les spectacles de cette drôle de +nation. Est-il vrai qu’on rit toujours à Paris? dit Candide. Oui, dit +l’abbé, mais c’est en enrageant; car on s’y plaint de tout avec de +grands éclats de rire; même[7] on y fait en riant les actions les plus +détestables. + +[5] C’est probablement _le Comte d’Essex_, tragédie de Thomas +Corneille. (Note de M. Decroix.) + + +[6] Mademoiselle Lecouvreur.—Sur le refus de sépulture à mademoiselle +Lecouvreur, en 1730, voyez, tome XII, la pièce intitulée: _La Mort de +mademoiselle Lecouvreur_. B. + + +[7] Feu Decroix proposait, au lieu de _même_, de mettre ici _comme_. Je +n’ai trouvé cette version dans aucune édition. B. + + +Quel est, dit Candide, ce gros cochon qui me disait tant de mal de la +pièce où j’ai tant pleuré, et des acteurs qui m’ont fait tant de +plaisir? C’est un mal-vivant, répondit l’abbé, qui gagne sa vie à dire +du mal de toutes les pièces et de tous les livres; il hait quiconque +réussit, comme les eunuques haïssent les jouissants; c’est un de ces +serpents de la littérature qui se nourrissent de fange et de venin; +c’est un folliculaire. Qu’appelez-vous folliculaire? dit Candide. +C’est, dit l’abbé, un feseur de feuilles, un Fréron. + +C’est ainsi que Candide, Martin, et le Périgourdin, raisonnaient sur +l’escalier, en voyant défiler le monde au sortir de la pièce. Quoique +je sois très empressé de revoir mademoiselle Cunégonde, dit Candide, je +voudrais pourtant souper avec mademoiselle Clairon, car elle m’a paru +admirable. + +L’abbé n’était pas homme à approcher de mademoiselle Clairon, qui ne +voyait que bonne compagnie. Elle est engagée pour ce soir, dit-il; mais +j’aurai l’honneur de vous mener chez une dame de qualité, et là vous +connaîtrez Paris comme si vous y aviez été quatre ans. + +Candide, qui était naturellement curieux, se laissa mener chez la dame, +au fond du faubourg Saint-Honoré; on y était occupé d’un pharaon; douze +tristes pontes tenaient chacun en main un petit livre de cartes, +registre cornu de leurs infortunes. Un profond silence régnait, la +pâleur était sur le front des pontes, l’inquiétude sur celui du +banquier; et la dame du logis, assise auprès de ce banquier +impitoyable, remarquait avec des yeux de lynx tous les parolis, tous +les sept-et-le-va de campagne, dont chaque joueur cornait ses cartes; +elle les fesait décorner avec une attention sévère, mais polie, et ne +se fâchait point, de peur de perdre ses pratiques. La dame se fesait +appeler la marquise de Parolignac. Sa fille, âgée de quinze ans, était +au nombre des pontes, et avertissait d’un clin d’oeil des friponneries +de ces pauvres gens qui tâchaient de réparer les cruautés du sort. +L’abbé périgourdin, Candide, et Martin, entrèrent; personne ne se leva, +ni les salua, ni les regarda; tous étaient profondément occupés de +leurs cartes. Madame la baronne de Thunder-ten-tronckh était plus +civile, dit Candide. + +Cependant l’abbé s’approcha de l’oreille de la marquise, qui se leva à +moitié, honora Candide d’un sourire gracieux, et Martin d’un air de +tête tout-à -fait noble; elle fit donner un siège et un jeu de cartes à +Candide, qui perdit cinquante mille francs en deux tailles: après quoi +on soupa très gaiement; et tout le monde était étonné que Candide ne +fût pas ému de sa perte; les laquais disaient entre eux, dans leur +langage de laquais: Il faut que ce soit quelque milord anglais. Le +souper fut comme la plupart des soupers de Paris, d’abord du silence, +ensuite un bruit de paroles qu’on ne distingue point, puis des +plaisanteries dont la plupart sont insipides, de fausses nouvelles, de +mauvais raisonnements, un peu de politique, et beaucoup de médisance; +on parla même de livres nouveaux. Avez-vous vu, dit l’abbé périgourdin, +le roman du sieur Gauchat, docteur en théologie? Oui, répondit un des +convives, mais je n’ai pu l’achever. Nous avons une foule d’écrits +impertinents; mais tous ensemble n’approchent pas de l’impertinence de +Gauchat, docteur en théologie[8]; je suis si rassasié de cette +immensité de détestables livres qui nous inondent, que je me suis mis à +ponter au pharaon. Et les _Mélanges_ de l’archidiacre Trublet, qu’en +dites-vous? dit l’abbé. Ah! dit madame de Parolignac, l’ennuyeux +mortel! comme il vous dit curieusement ce que tout le monde sait! comme +il discute pesamment ce qui ne vaut pas la peine d’être remarqué +légèrement! comme il s’approprie, sans esprit, l’esprit des autres! +comme il gâte ce qu’il pille! comme il me dégoûte! mais il ne me +dégoûtera plus; c’est assez d’avoir lu quelques pages de l’archidiacre. + +[8] Il fesait un mauvais ouvrage intitulé: _Lettres sur quelques écrits +de ce temps_. On lui donna une abbaye, et il fut plus richement +récompensé que s’il avait fait _L’Esprit des Lois_, et résolu le +problème de la précession des équinoxes. K.—C’est D’Alembert qui a +résolu le problème de la précession des équinoxes: voyez, tome XXI, la +note des éditeurs sur le chapitre XLIII du _Précis du Siècle de Louis +XV_. B. + + +Il y avait à table un homme savant et de goût qui appuya ce que disait +la marquise. On parla ensuite de tragédies; la dame demanda pourquoi il +y avait des tragédies qu’on jouait quelquefois, et qu’on ne pouvait +lire. L’homme de goût expliqua très bien comment une pièce pouvait +avoir quelque intérêt, et n’avoir presque aucun mérite; il prouva en +peu de mots que ce n’était pas assez d’amener une ou deux de ces +situations qu’on trouve dans tous les romans, et qui séduisent toujours +les spectateurs; mais qu’il faut être neuf sans être bizarre, souvent +sublime et toujours naturel, connaître le coeur humain et le faire +parler; être grand poëte, sans que jamais aucun personnage de la pièce +paraisse poëte; savoir parfaitement sa langue, la parler avec pureté, +avec une harmonie continue, sans que jamais la rime coûte rien au sens. +Quiconque, ajouta-t-il, n’observe pas toutes ces règles, peut faire une +ou deux tragédies applaudies au théâtre, mais il ne sera jamais compté +au rang des bons écrivains; il y a très peu de bonnes tragédies: les +unes sont des idylles en dialogues bien écrits et bien rimés; les +autres, des raisonnements politiques qui endorment, ou des +amplifications qui rebutent; les autres, des rêves d’énergumène, en +style barbare, des propos interrompus, de longues apostrophes aux +dieux, parcequ’on ne sait point parler aux hommes, des maximes fausses, +des lieux communs ampoulés. + +Candide écouta ce propos avec attention, et conçut une grande idée du +discoureur; et, comme la marquise avait eu soin de le placer à côté +d’elle, il s’approcha de son oreille, et prit la liberté de lui +demander qui était cet homme qui parlait si bien. C’est un savant, dit +la dame, qui ne ponte point, et que l’abbé m’amène quelquefois à +souper; il se connaît parfaitement en tragédies et en livres, et il a +fait une tragédie sifflée, et un livre dont on n’a jamais vu hors de la +boutique de son libraire qu’un exemplaire qu’il m’a dédié. Le grand +homme! dit Candide, c’est un autre Pangloss. + +Alors se tournant vers lui, il lui dit: Monsieur, vous pensez, sans +doute, que tout est au mieux dans le monde physique et dans le moral, +et que rien ne pouvait être autrement? Moi, monsieur, lui répondit le +savant, je ne pense rien de tout cela; je trouve que tout va de travers +chez nous; que personne ne sait ni quel est son rang, ni quelle est sa +charge, ni ce qu’il fait, ni ce qu’il doit faire, et qu’excepté le +souper, qui est assez gai, et où il paraît assez d’union, tout le reste +du temps se passe en querelles impertinentes; jansénistes contre +molinistes, gens du parlement contre gens d’église, gens de lettres +contre gens de lettres, courtisans contre courtisans, financiers contre +le peuple, femmes contre maris, parents contre parents; c’est une +guerre éternelle. + +Candide lui répliqua: J’ai vu pis; mais un sage, qui depuis a eu le +malheur d’être pendu, m’apprit que tout cela est à merveille; ce sont +des ombres à un beau tableau. Votre pendu se moquait du monde, dit +Martin; vos ombres sont des taches horribles. Ce sont les hommes qui +font les taches, dit Candide, et ils ne peuvent pas s’en dispenser. Ce +n’est donc pas leur faute, dit Martin. La plupart des pontes, qui +n’entendaient rien à ce langage, buvaient; et Martin raisonna avec le +savant, et Candide raconta une partie de ses aventures à la dame du +logis. + +Après souper, la marquise mena Candide dans son cabinet, et le fit +asseoir sur un canapé. Eh bien! lui dit-elle, vous aimez donc toujours +éperdument mademoiselle Cunégonde de Thunder-ten-tronckh? Oui, madame, +répondit Candide. La marquise lui répliqua avec un souris tendre: Vous +me répondez comme un jeune homme de Vestphalie; un Français m’aurait +dit: Il est vrai que j’ai aimé mademoiselle Cunégonde; mais en vous +voyant, madame, je crains de ne la plus aimer. Hélas! madame, dit +Candide, je répondrai comme vous voudrez. Votre passion pour elle, dit +la marquise, a commencé en ramassant son mouchoir; je veux que vous +ramassiez ma jarretière. De tout mon coeur, dit Candide; et il la +ramassa. Mais je veux que vous me la remettiez, dit la dame; et Candide +la lui remit. Voyez-vous, dit la dame, vous êtes étranger; je fais +quelquefois languir mes amants de Paris quinze jours, mais je me rends +à vous dès la première nuit, parcequ’il faut faire les honneurs de son +pays à un jeune homme de Vestphalie. La belle ayant aperçu deux énormes +diamants aux deux mains de son jeune étranger, les loua de si bonne +foi, que des doigts de Candide ils passèrent aux doigts de la marquise. + +Candide, en s’en retournant avec son abbé périgourdin, sentit quelques +remords d’avoir fait une infidélité à mademoiselle Cunégonde. M. l’abbé +entra dans sa peine; il n’avait qu’une légère part aux cinquante mille +livres perdues au jeu par Candide, et à la valeur des deux brillants +moitié donnés, moitié extorqués. Son dessein était de profiter, autant +qu’il le pourrait, des avantages que la connaissance de Candide pouvait +lui procurer. Il lui parla beaucoup de Cunégonde; et Candide lui dit +qu’il demanderait bien pardon à cette belle de son infidélité, quand il +la verrait à Venise. + +Le Périgourdin redoublait de politesses et d’attentions, et prenait un +intérêt tendre à tout ce que Candide disait, à tout ce qu’il fesait, à +tout ce qu’il voulait faire. + +Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise? Oui, +monsieur l’abbé, dit Candide; il faut absolument que j’aille trouver +mademoiselle Cunégonde. Alors, engagé par le plaisir de parler de ce +qu’il aimait, il conta, selon son usage, une partie de ses aventures +avec cette illustre Vestphalienne. + +Je crois, dit l’abbé, que mademoiselle Cunégonde a bien de l’esprit, et +qu’elle écrit des lettres charmantes. Je n’en ai jamais reçu, dit +Candide; car, figurez-vous qu’ayant été chassé du château pour l’amour +d’elle, je ne pus lui écrire; que bientôt après j’appris qu’elle était +morte, qu’ensuite je la retrouvai, et que je la perdis, et que je lui +ai envoyé à deux mille cinq cents lieues d’ici un exprès dont j’attends +la réponse. + +L’abbé écoutait attentivement, et paraissait un peu rêveur. Il prit +bientôt congé des deux étrangers, après les avoir tendrement embrassés. +Le lendemain Candide reçut à son réveil une lettre conçue en ces +termes: + +«Monsieur mon très cher amant, il y a huit jours que je suis malade en +cette ville; j’apprends que vous y êtes. Je volerais dans vos bras si +je pouvais remuer. J’ai su votre passage à Bordeaux; j’y ai laissé le +fidèle Cacambo et la vieille, qui doivent bientôt me suivre. Le +gouverneur de Buénos-Ayres a tout pris, mais il me reste votre coeur. +Venez; votre présence me rendra la vie ou me fera mourir de plaisir.» + +Cette lettre charmante, cette lettre inespérée, transporta Candide +d’une joie inexprimable; et la maladie de sa chère Cunégonde l’accabla +de douleur. Partagé entre ces deux sentiments, il prend son or et ses +diamants, et se fait conduire avec Martin à l’hôtel où mademoiselle +Cunégonde demeurait. Il entre en tremblant d’émotion, son coeur +palpite, sa voix sanglote; il veut ouvrir les rideaux du lit; il veut +faire apporter de la lumière. Gardez-vous-en bien, lui dit la suivante; +la lumière la tue; et soudain elle referme le rideau. Ma chère +Cunégonde, dit Candide en pleurant, comment vous portez-vous? si vous +ne pouvez me voir, parlez-moi du moins. Elle ne peut parler, dit la +suivante, la dame alors tire du lit une main potelée que Candide arrose +long-temps de ses larmes, et qu’il remplit ensuite de diamants, en +laissant un sac plein d’or sur le fauteuil. + +Au milieu de ses transports arrive un exempt suivi de l’abbé +périgourdin et d’une escouade. Voilà donc, dit-il, ces deux étrangers +suspects? Il les fait incontinent saisir, et ordonne à ses braves de +les traîner en prison. Ce n’est pas ainsi qu’on traite les voyageurs +dans Eldorado, dit Candide. Je suis plus manichéen que jamais, dit +Martin. Mais, monsieur, où nous menez-vous? dit Candide. Dans un cul de +basse-fosse, dit l’exempt. + +Martin, ayant repris son sang froid, jugea que la dame qui se +prétendait Cunégonde était une friponne, monsieur l’abbé périgourdin un +fripon, qui avait abusé au plus vite de l’innocence de Candide, et +l’exempt un autre fripon dont on pouvait aisément se débarrasser. + +Plutôt que de s’exposer aux procédures de la justice, Candide, éclairé +par son conseil, et d’ailleurs toujours impatient de revoir la +véritable Cunégonde, propose à l’exempt trois petits diamants d’environ +trois mille pistoles chacun. Ah! monsieur, lui dit l’homme au bâton +d’ivoire, eussiez-vous commis tous les crimes imaginables, vous êtes le +plus honnête homme du monde; trois diamants! chacun de trois mille +pistoles! Monsieur! je me ferais tuer pour vous, au lieu de vous mener +dans un cachot. On arrête tous les étrangers, mais laissez-moi faire; +j’ai un frère à Dieppe en Normandie; je vais vous y mener; et si vous +avez quelque diamant à lui donner, il aura soin de vous comme moi-même. + +Et pourquoi arrête-t-on tous les étrangers? dit Candide. L’abbé +périgourdin prit alors la parole, et dit: C’est parcequ’un gueux du +pays d’Atrébatie[9] a entendu dire des sottises; cela seul lui a fait +commettre un parricide, non pas tel que celui de 1610 au mois de +mai[10], mais tel que celui de 1594 au mois de décembre[11], et tel que +plusieurs autres commis dans d’autres années et dans d’autres mois par +d’autres gueux qui avaient entendu dire des sottises. + +[9] Artois. Damiens était né à Arras, capitale de l’Artois. K. +—L’attentat de Damiens est du 5 janvier 1757: voyez, tome XXI, le +chapitre XXXVII du _Précis du Siècle de Louis XV_; et tome XXII, page +339. B. + + +[10] Le 14 mai 1610 est le jour de l’assassinat de Henri IV par +Ravaillac: voyez tome XVIII, page 152. B. + + +[11] Le 27 décembre 1594, Jean Châtel, élève des jésuites, donna un +coup de couteau à Henri IV: voyez tome XVIII, page 147. B. + + +L’exempt alors expliqua de quoi il s’agissait. Ah! les monstres! +s’écria Candide; quoi! de telles horreurs chez un peuple qui danse et +qui chante! Ne pourrai-je sortir au plus vite de ce pays où des singes +agacent des tigres? J’ai vu des ours dans mon pays; je n’ai vu des +hommes que dans le Dorado. Au nom de Dieu, monsieur l’exempt, menez-moi +à Venise, où je dois attendre mademoiselle Cunégonde. Je ne peux vous +mener qu’en Basse-Normandie, dit le barigel[12]. Aussitôt il lui fait +ôter ses fers, dit qu’il s’est mépris, renvoie ses gens, emmène à +Dieppe Candide et Martin, et les laisse entre les mains de son frère. +Il y avait un petit vaisseau hollandais à la rade. Le Normand, à l’aide +de trois autres diamants, devenu le plus serviable des hommes, embarque +Candide et ses gens dans le vaisseau qui allait faire voile pour +Portsmouth en Angleterre. Ce n’était pas le chemin de Venise; mais +Candide croyait être délivré de l’enfer; et il comptait bien reprendre +la route de Venise à la première occasion. + +[12] Chef de sbires. B. + + + + +CHAPITRE XXIII. +Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient. + + +Ah! Pangloss! Pangloss! Ah! Martin! Martin! Ah! ma chère Cunégonde! +qu’est-ce que ce monde-ci? disait Candide sur le vaisseau hollandais. +Quelque chose de bien fou et de bien abominable, répondait Martin.—Vous +connaissez l’Angleterre; y est-on aussi fou qu’en France? C’est une +autre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont +en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada[1], et qu’elles +dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne +vaut. De vous dire précisément s’il y a plus de gens à lier dans un +pays que dans un autre, c’est ce que mes faibles lumières ne me +permettent pas; je sais seulement qu’en général les gens que nous +allons voir sont fort atrabilaires. + +[1] Voyez, tome XXI, _Le précis du Siècle de Louis XV_, chapitre XXXV. +B. + + +En causant ainsi ils abordèrent à Portsmouth; une multitude de peuple +couvrait le rivage, et regardait attentivement un assez gros homme qui +était à genoux, les yeux bandés, sur le tillac d’un des vaisseaux de la +flotte; quatre soldats, postés vis-à -vis de cet homme, lui tirèrent +chacun trois balles dans le crâne, le plus paisiblement du monde; et +toute l’assemblée s’en retourna extrêmement satisfaite[2]. Qu’est-ce +donc que tout ceci? dit Candide; et quel démon exerce partout son +empire? Il demanda qui était ce gros homme qu’on venait de tuer en +cérémonie. C’est un amiral, lui répondit-on. Et pourquoi tuer cet +amiral? C’est, lui dit-on, parcequ’il n’a pas fait tuer assez de monde; +il a livré un combat à un amiral français, et on a trouvé qu’il n’était +pas assez près de lui. Mais, dit Candide, l’amiral français était aussi +loin de l’amiral anglais que celui-ci l’était de l’autre! Cela est +incontestable, lui répliqua-t-on; mais dans ce pays-ci il est bon de +tuer de temps en temps un amiral pour encourager les autres. + +[2] L’amiral Byng. M. de Voltaire ne le connaissait pas, et fit des +efforts pour le sauver. Il n’abhorrait pas moins les atrocités +politiques que les atrocités théologiques; et il savait que Byng était +une victime que les ministres anglais sacrifiaient à l’ambition de +garder leurs places. K.—L’amiral Byng fut exécuté le 14 mars 1757: +voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du _Précis du Siècle de Louis XV_. B. + + +Candide fut si étourdi et si choqué de ce qu’il voyait et de ce qu’il +entendait, qu’il ne voulut pas seulement mettre pied à terre, et qu’il +fit son marché avec le patron hollandais (dût-il le voler comme celui +de Surinam), pour le conduire sans délai à Venise. + +Le patron fut prêt au bout de deux jours. On côtoya la France; on passa +à la vue de Lisbonne, et Candide frémit. On entra dans le détroit et +dans la Méditerranée, enfin on aborda à Venise. Dieu soit loué! dit +Candide, en embrassant Martin; c’est ici que je reverrai la belle +Cunégonde. Je compte sur Cacambo comme sur moi-même. Tout est bien, +tout va bien, tout va le mieux qu’il soit possible. + + + + +CHAPITRE XXIV. +De Paquette, et de frère Giroflée. + + +Dès qu’il fut à Venise, il fit chercher Cacambo dans tous les cabarets, +dans tous les cafés, chez toutes les filles de joie, et ne le trouva +point. Il envoyait tous les jours à la découverte de tous les vaisseaux +et de toutes les barques: nulles nouvelles de Cacambo. Quoi! disait-il +à Martin, j’ai eu le temps de passer de Surinam à Bordeaux, d’aller de +Bordeaux à Paris, de Paris à Dieppe, de Dieppe à Portsmouth, de côtoyer +le Portugal et l’Espagne, de traverser toute la Méditerranée, de passer +quelques mois à Venise; et la belle Cunégonde n’est point venue! Je +n’ai rencontré au lieu d’elle qu’une drôlesse et un abbé périgourdin! +Cunégonde est morte, sans doute; je n’ai plus qu’à mourir. Ah! il +valait mieux rester dans le paradis du Dorado que de revenir dans cette +maudite Europe. Que vous avez raison, mon cher Martin! tout n’est +qu’illusion et calamité. + +Il tomba dans une mélancolie noire, et ne prit aucune part à l’opéra +_alla moda_, ni aux autres divertissements du carnaval; pas une dame ne +lui donna la moindre tentation. Martin lui dit: Vous êtes bien simple, +en vérité, de vous figurer qu’un valet métis, qui a cinq ou six +millions dans ses poches, ira chercher votre maîtresse au bout du +monde, et vous l’amènera à Venise. Il la prendra pour lui, s’il la +trouve; s’il ne la trouve pas, il en prendra une autre: je vous +conseille d’oublier votre valet Cacambo et votre maîtresse Cunégonde. +Martin n’était pas consolant. La mélancolie de Candide augmenta, et +Martin ne cessait de lui prouver qu’il y avait peu de vertu et peu de +bonheur sur la terre; excepté peut-être dans Eldorado[1], où personne +ne pouvait aller. + +[1] Voyez chapitre XVIII. B. + + +En disputant sur cette matière importante, et en attendant Cunégonde, +Candide aperçut un jeune théatin dans la place Saint-Marc, qui tenait +sous le bras une fille. Le théatin paraissait frais, potelé, vigoureux; +ses yeux étaient brillants, son air assuré, sa mine haute, sa démarche +fière. La fille était très jolie, et chantait; elle regardait +amoureusement son théatin, et de temps en temps lui pinçait ses grosses +joues. Vous m’avouerez du moins, dit Candide à Martin, que ces gens-ci +sont heureux. Je n’ai trouvé jusqu’à présent dans toute la terre +habitable, excepté dans Eldorado, que des infortunés; mais pour cette +fille et ce théatin, je gage que ce sont des créatures très heureuses. +Je gage que non, dit Martin. Il n’y a qu’à les prier à dîner, dit +Candide, et vous verrez si je me trompe. + +Aussitôt il les aborde, il leur fait son compliment, et les invite à +venir à son hôtellerie manger des macaronis, des perdrix de Lombardie, +des oeufs d’esturgeon, et à boire du vin de Montepulciano, du +lacryma-christi, du chypre, et du samos. La demoiselle rougit, le +théatin accepta la partie, et la fille le suivit en regardant Candide +avec des yeux de surprise et de confusion, qui furent obscurcis de +quelques larmes. A peine fut-elle entrée dans la chambre de Candide, +qu’elle lui dit: Eh quoi! monsieur Candide ne reconnaît plus Paquette! +A ces mots Candide, qui ne l’avait pas considérée jusque-là avec +attention, parcequ’il n’était occupé que de Cunégonde, lui dit: Hélas! +ma pauvre enfant, c’est donc vous qui avez mis le docteur Pangloss dans +le bel état où je l’ai vu? + +Hélas! monsieur, c’est moi-même, dit Paquette; je vois que vous êtes +instruit de tout. J’ai su les malheurs épouvantables arrivés à toute la +maison de madame la baronne et à la belle Cunégonde. Je vous jure que +ma destinée n’a guère été moins triste. J’étais fort innocente quand +vous m’avez vue. Un cordelier, qui était mon confesseur, me séduisit +aisément. Les suites en furent affreuses; je fus obligée de sortir du +château quelque temps après que M. le baron vous eut renvoyé à grands +coups de pied dans le derrière. Si un fameux médecin n’avait pas pris +pitié de moi, j’étais morte. Je fus quelque temps par reconnaissance la +maîtresse de ce médecin. Sa femme, qui était jalouse à la rage, me +battait tous les jours impitoyablement; c’était une furie. Ce médecin +était le plus laid de tous les hommes, et moi la plus malheureuse de +toutes les créatures d’être battue continuellement pour un homme que je +n’aimais pas. Vous savez, monsieur, combien il est dangereux pour une +femme acariâtre d’être l’épouse d’un médecin. Celui-ci, outré des +procédés de sa femme, lui donna un jour, pour la guérir d’un petit +rhume, une médecine si efficace, qu’elle en mourut en deux heures de +temps dans des convulsions horribles. Les parents de madame intentèrent +à monsieur un procès criminel; il prit la fuite, et moi je fus mise en +prison. Mon innocence ne m’aurait pas sauvée, si je n’avais été un peu +jolie. Le juge m’élargit à condition qu’il succéderait au médecin. Je +fus bientôt supplantée par une rivale, chassée sans récompense, et +obligée de continuer ce métier abominable qui vous paraît si plaisant à +vous autres hommes, et qui n’est pour nous qu’un abîme de misère. +J’allai exercer la profession à Venise. Ah! monsieur, si vous pouviez +vous imaginer ce que c’est que d’être obligée de caresser +indifféremment un vieux marchand, un avocat, un moine, un gondolier, un +abbé; d’être exposée à toutes les insultes, à toutes les avanies; +d’être souvent réduite à emprunter une jupe pour aller se la faire +lever par un homme dégoûtant; d’être volée par l’un de ce qu’on a gagné +avec l’autre; d’être rançonnée par les officiers de justice, et de +n’avoir en perspective qu’une vieillesse affreuse, un hôpital, et un +fumier, vous concluriez que je suis une des plus malheureuses créatures +du monde. + +Paquette ouvrait ainsi son coeur au bon Candide, dans un cabinet, en +présence de Martin, qui disait à Candide: Vous voyez que j’ai déjà +gagné la moitié de la gageure. + +Frère Giroflée était resté dans la salle à manger, et buvait un coup en +attendant le dîner. Mais, dit Candide à Paquette, vous aviez l’air si +gai, si content, quand je vous ai rencontrée; vous chantiez, vous +caressiez le théatin avec une complaisance naturelle; vous m’avez paru +aussi heureuse que vous prétendez être infortunée. Ah! monsieur, +répondit Paquette, c’est encore là une des misères du métier. J’ai été +hier volée et battue par un officier, et il faut aujourd’hui que je +paraisse de bonne humeur pour plaire à un moine. + +Candide n’en voulut pas davantage; il avoua que Martin avait raison. On +se mit à table avec Paquette et le théatin; le repas fut assez amusant, +et sur la fin on se parla avec quelque confiance. Mon père, dit Candide +au moine, vous me paraissez jouir d’une destinée que tout le monde doit +envier; la fleur de la santé brille sur votre visage, votre physionomie +annonce le bonheur; vous avez une très jolie fille pour votre +récréation, et vous paraissez très content de votre état de théatin. + +Ma foi, monsieur, dit frère Giroflée, je voudrais que tous les théatins +fussent au fond de la mer. J’ai été tenté cent fois de mettre le feu au +couvent, et d’aller me faire turc. Mes parents me forcèrent, à l’âge de +quinze ans, d’endosser cette détestable robe, pour laisser plus de +fortune à un maudit frère aîné, que Dieu confonde! La jalousie, la +discorde, la rage, habitent dans le couvent. Il est vrai que j’ai +prêché quelques mauvais sermons qui m’ont valu un peu d’argent dont le +prieur me vole la moitié; le reste me sert à entretenir des filles: +mais quand je rentre le soir dans le monastère, je suis prêt à me +casser la tête contre les murs du dortoir; et tous mes confrères sont +dans le même cas. + +Martin se tournant vers Candide avec son sang froid ordinaire: Eh bien! +lui dit-il, n’ai-je pas gagné la gageure tout entière? Candide donna +deux mille piastres à Paquette, et mille piastres à frère Giroflée. Je +vous réponds, dit-il, qu’avec cela ils seront heureux. Je n’en crois +rien du tout, dit Martin; vous les rendrez peut-être avec ces piastres +beaucoup plus malheureux encore. Il en sera ce qui pourra, dit Candide: +mais une chose me console, je vois qu’on retrouve souvent les gens +qu’on ne croyait jamais retrouver; il se pourra bien faire qu’ayant +rencontré mon mouton rouge et Paquette, je rencontre aussi Cunégonde. +Je souhaite, dit Martin, qu’elle fasse un jour votre bonheur; mais +c’est de quoi je doute fort. Vous êtes bien dur, dit Candide. C’est que +j’ai vécu, dit Martin. Mais regardez ces gondoliers, dit Candide: ne +chantent-ils pas sans cesse? Vous ne les voyez pas dans leur ménage, +avec leurs femmes et leurs marmots d’enfants, dit Martin. Le doge a ses +chagrins, les gondoliers ont les leurs. Il est vrai qu’à tout prendre +le sort d’un gondolier est préférable à celui d’un doge; mais je crois +la différence si médiocre, que cela ne vaut pas la peine d’être +examiné. + +On parle, dit Candide, du sénateur Pococurante, qui demeure dans ce +beau palais sur la Brenta, et qui reçoit assez bien les étrangers. On +prétend que c’est un homme qui n’a jamais eu de chagrin. Je voudrais +voir une espèce si rare, dit Martin. Candide aussitôt fit demander au +seigneur Pococurante la permission de venir le voir le lendemain. + + + + +CHAPITRE XXV. +Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien. + + +Candide et Martin allèrent en gondole sur la Brenta, et arrivèrent au +palais du noble Pococurante. Les jardins étaient bien entendus, et +ornés de belles statues de marbre; le palais d’une belle architecture. +Le maître du logis, homme de soixante ans, fort riche, reçut très +poliment les deux curieux, mais avec très peu d’empressement, ce qui +déconcerta Candide, et ne déplut point à Martin. + +D’abord deux filles jolies et proprement mises servirent du chocolat, +qu’elles firent très bien mousser. Candide ne put s’empêcher de les +louer sur leur beauté, sur leur bonne grâce, et sur leur adresse. Ce +sont d’assez bonnes créatures, dit le sénateur Pococurante; je les fais +quelquefois coucher dans mon lit; car je suis bien las des dames de la +ville, de leurs coquetteries, de leurs jalousies, de leurs querelles, +de leurs humeurs, de leurs petitesses, de leur orgueil, de leurs +sottises, et des sonnets qu’il faut faire ou commander pour elles; +mais, après tout, ces deux filles commencent fort à m’ennuyer. + +Candide, après le déjeuner, se promenant dans une longue galerie, fut +surpris de la beauté des tableaux. Il demanda de quel maître étaient +les deux premiers. Ils sont de Raphaël, dit le sénateur; je les achetai +fort cher par vanité, il y a quelques années; on dit que c’est ce qu’il +y a de plus beau en Italie, mais ils ne me plaisent point du tout: la +couleur en est très rembrunie, les figures ne sont pas assez arrondies, +et ne sortent point assez; les draperies ne ressemblent en rien à une +étoffe: en un mot, quoi qu’on en dise, je ne trouve point là une +imitation vraie de la nature. Je n’aimerai un tableau que quand je +croirai voir la nature elle-même: il n’y en a point de cette espèce. +J’ai beaucoup de tableaux, mais je ne les regarde plus. + +Pococurante, en attendant le dîner, se fit donner un concerto. Candide +trouva la musique délicieuse. Ce bruit, dit Pococurante, peut amuser +une demi-heure; mais s’il dure plus long-temps, il fatigue tout le +monde, quoique personne n’ose l’avouer. La musique aujourd’hui n’est +plus que l’art d’exécuter des choses difficiles, et ce qui n’est que +difficile ne plaît point à la longue. + +J’aimerais peut être mieux l’opéra, si on n’avait pas trouvé le secret +d’en faire un monstre qui me révolte. Ira voir qui voudra de mauvaises +tragédies en musique, où les scènes ne sont faites que pour amener très +mal à propos deux ou trois chansons ridicules qui font valoir le gosier +d’une actrice; se pâmera de plaisir qui voudra ou qui pourra, en voyant +un châtré fredonner le rôle de César et de Caton, et se promener d’un +air gauche sur des planches: pour moi, il y a long-temps que j’ai +renoncé à ces pauvretés qui font aujourd’hui la gloire de l’Italie, et +que des souverains paient si chèrement. Candide disputa un peu, mais +avec discrétion. Martin fut entièrement de l’avis du sénateur. + +On se mit à table; et, après un excellent dîner, on entra dans la +bibliothèque. Candide, en voyant un Homère magnifiquement relié, loua +l’illustrissime sur son bon goût. Voilà , dit-il, un livre qui fesait +les délices du grand Pangloss, le meilleur philosophe de l’Allemagne. +Il ne fait pas les miennes, dit froidement Pococurante: on me fit +accroire autrefois que j’avais du plaisir en le lisant; mais cette +répétition continuelle de combats qui se ressemblent tous, ces dieux +qui agissent toujours pour ne rien faire de décisif, cette Hélène qui +est le sujet de la guerre, et qui à peine est une actrice de la pièce; +cette Troie qu’on assiège et qu’on ne prend point; tout cela me causait +le plus mortel ennui. J’ai demandé quelquefois à des savants s’ils +s’ennuyaient autant que moi à cette lecture: tous les gens sincères +m’ont avoué que le livre leur tombait des mains, mais qu’il fallait +toujours l’avoir dans sa bibliothèque, comme un monument de +l’antiquité, et comme ces médailles rouillées qui ne peuvent être de +commerce. + +Votre excellence ne pense pas ainsi de Virgile? dit Candide. Je +conviens, dit Pococurante, que le second, le quatrième, et le sixième +livre de son Énéide, sont excellents; mais pour son pieux Énée, et le +fort Cloanthe, et l’ami Achates, et le petit Ascanius, et l’imbécile +roi Latinus, et la bourgeoise Amata, et l’insipide Lavinia, je ne crois +pas qu’il y ait rien de si froid et de plus désagréable. J’aime mieux +le Tasse et les contes à dormir debout de l’Arioste. + +Oserais-je vous demander, monsieur, dit Candide, si vous n’avez pas un +grand plaisir à lire Horace? Il y a des maximes, dit Pococurante, dont +un homme du monde peut faire son profit, et qui, étant resserrées dans +des vers énergiques, se gravent plus aisément dans la mémoire: mais je +me soucie fort peu de son voyage à Brindes, et de sa description d’un +mauvais dîner, et de la querelle de crocheteurs entre je ne sais quel +Pupilus[1] dont les paroles, dit-il, _étaient pleines de pus_, et un +autre dont les paroles _étaient du vinaigre_[2]. Je n’ai lu qu’avec un +extrême dégoût ses vers grossiers contre des vieilles et contre des +sorcières; et je ne vois pas quel mérite il peut y avoir à dire à son +ami Mecenas que, s’il est mis par lui au rang des poètes lyriques, il +frappera les astres de son front sublime[3]. Les sots admirent tout +dans un auteur estimé. Je ne lis que pour moi; je n’aime que ce qui est +à mon usage. Candide, qui avait été élevé à ne jamais juger de rien par +lui-même, était fort étonné de ce qu’il entendait; et Martin trouvait +la façon de penser de Pococurante assez raisonnable. + +[1] Ce n’est pas Pupilus, mais Rupilius, que nomme Horace, livre Ier, +satire VII, vers I: + + +Rupili pus atque venenum. B. + +[2] _Italo perfusus aceto_, dit Horace, dans la même pièce, vers 32. B. + + +[3] Horace, odes, I, I. B. + + +Oh! voici un Cicéron, dit Candide: pour ce grand homme-là , je pense que +vous ne vous lassez point de le lire. Je ne le lis jamais, répondit le +Vénitien. Que m’importe qu’il ait plaidé pour Rabirius ou pour +Cluentius? J’ai bien assez des procès que je juge; je me serais mieux +accommodé de ses oeuvres philosophiques; mais quand j’ai vu qu’il +doutait de tout, j’ai conclu que j’en savais autant que lui, et que je +n’avais besoin de personne pour être ignorant. + +Ah! voilà quatre-vingts volumes de recueils d’une académie des +sciences, s’écria Martin; il se peut qu’il y ait là du bon. Il y en +aurait, dit Pococurante, si un seul des auteurs de ces fatras avait +inventé seulement l’art de faire des épingles; mais il n’y a dans tous +ces livres que de vains systèmes, et pas une seule chose utile. + +Que de pièces de théâtre je vois là , dit Candide, en italien, en +espagnol, en français! Oui, dit le sénateur, il y en a trois mille, et +pas trois douzaines de bonnes. Pour ces recueils de sermons, qui tous +ensemble ne valent pas une page de Sénèque, et tous ces gros volumes de +théologie, vous pensez bien que je ne les ouvre jamais, ni moi, ni +personne. + +Martin aperçut des rayons chargés de livres anglais. Je crois, dit-il, +qu’un républicain doit se plaire à la plupart de ces ouvrages écrits si +librement. Oui, répondit Pococurante, il est beau d’écrire ce qu’on +pense; c’est le privilège de l’homme. Dans toute notre Italie, on +n’écrit que ce qu’on ne pense pas; ceux qui habitent la patrie des +Césars et des Antonins n’osent avoir une idée sans la permission d’un +jacobin. Je serais content de la liberté qui inspire les génies +anglais, si la passion et l’esprit de parti ne corrompaient pas tout ce +que cette précieuse liberté a d’estimable. + +Candide apercevant un Milton, lui demanda s’il ne regardait pas cet +auteur comme un grand homme. Qui? dit Pococurante, ce barbare, qui fait +un long commentaire du premier chapitre de la Genèse, en dix livres de +vers durs? ce grossier imitateur des Grecs, qui défigure la création, +et qui, tandis que Moïse représente l’Etre éternel produisant le monde +par la parole, fait prendre un grand compas par le Messiah dans une +armoire du ciel pour tracer son ouvrage? Moi, j’estimerais celui qui a +gâté l’enfer et le diable du Tasse; qui déguise Lucifer tantôt en +crapaud, tantôt en pygmée; qui lui fait rebattre cent fois les mêmes +discours; qui le fait disputer sur la théologie; qui, en imitant +sérieusement l’invention comique des armes à feu de l’Arioste, fait +tirer le canon dans le ciel par les diables? Ni moi ni personne en +Italie n’a pu se plaire à toutes ces tristes extravagances. Le _Mariage +du Péché et de la Mort_, et les couleuvres dont le Péché accouche, font +vomir tout homme qui a le goût un peu délicat; et sa longue description +d’un hôpital n’est bonne que pour un fossoyeur. Ce poëme obscur, +bizarre, et dégoûtant, fut méprisé à sa naissance; je le traite +aujourd’hui comme il fut traité dans sa patrie par les +contemporains[4]. Au reste je dis ce que je pense, et je me soucie fort +peu que les autres pensent comme moi. Candide était affligé de ces +discours; il respectait Homère, il aimait un peu Milton. Hélas! dit-il +tout bas à Martin, j’ai bien peur que cet homme-ci n’ait un souverain +mépris pour nos poètes allemands. Il n’y aurait pas grand mal à cela, +dit Martin. Oh! quel homme supérieur! disait encore Candide entre ses +dents, quel grand génie que ce Pococurante! rien ne peut lui plaire. + +[4] Voyez ce que Voltaire dit du _Paradis perdu_ de Milton, dans le +chapitre IX de l’_ Essai sur la poésie épique_, imprimé dans le tome X, +à la suite de la _Henriade_. B. + + +Après avoir fait ainsi la revue de tous les livres, ils descendirent +dans le jardin. Candide en loua toutes les beautés. Je ne sais rien de +si mauvais goût, dit le maître; nous n’avons ici que des colifichets: +mais je vais dès demain en faire planter un d’un dessin plus noble. + +Quand les deux curieux eurent pris congé de son excellence: Or çà , dit +Candide à Martin, vous conviendrez que voilà le plus heureux de tous +les hommes, car il est au-dessus de tout ce qu’il possède. Ne +voyez-vous pas, dit Martin, qu’il est dégoûté de tout ce qu’il possède? +Platon a dit, il y a long-temps, que les meilleurs estomacs ne sont pas +ceux qui rebutent tous les aliments. Mais, dit Candide, n’y a-t-il pas +du plaisir à tout critiquer, à sentir des défauts où les autres hommes +croient voir des beautés? C’est-à -dire, reprit Martin, qu’il y a du +plaisir à n’avoir pas de plaisir? Oh bien! dit Candide, il n’y a donc +d’heureux que moi, quand je reverrai mademoiselle Cunégonde. C’est +toujours bien fait d’espérer, dit Martin. + +Cependant les jours, les semaines, s’écoulaient; Cacambo ne revenait +point, et Candide était si abîmé dans sa douleur, qu’il ne fit pas même +réflexion que Paquette et frère Giroflée n’étaient pas venus seulement +le remercier. + + + + +CHAPITRE XXVI. +D’un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et qui ils +étaient. + + +Un soir que Candide, suivi de Martin, allait se mettre à table avec les +étrangers qui logeaient dans la même hôtellerie, un homme à visage +couleur de suie l’aborda par derrière, et, le prenant par le bras, lui +dit: Soyez prêt à partir avec nous, n’y manquez pas. Il se retourne, et +voit Cacambo. Il n’y avait que la vue de Cunégonde qui pût l’étonner et +lui plaire davantage. Il fut sur le point de devenir fou de joie. Il +embrasse son cher ami. Cunégonde est ici, sans doute? où est-elle? +Mène-moi vers elle, que je meure de joie avec elle. Cunégonde n’est +point ici, dit Cacambo, elle est à Constantinople. Ah ciel! à +Constantinople! mais fût-elle à la Chine, j’y vole, partons. Nous +partirons après souper, reprit Cacambo; je ne peux vous en dire +davantage; je suis esclave, mon maître m’attend; il faut que j’aille le +servir à table: ne dites mot, soupez, et tenez-vous prêt. + +Candide, partagé entre la joie et la douleur, charmé d’avoir revu son +agent fidèle, étonné de le voir esclave, plein de l’idée de retrouver +sa maîtresse, le coeur agité, l’esprit bouleversé, se mit à table avec +Martin, qui voyait de sang froid toutes ces aventures, et avec six +étrangers, qui étaient venus passer le carnaval à Venise. + +Cacambo, qui versait à boire à l’un de ces six étrangers, s’approcha de +l’oreille de son maître, sur la fin du repas, et lui dit: Sire, votre +majesté partira quand elle voudra, le vaisseau est prêt. Ayant dit ces +mots, il sortit. Les convives étonnés se regardaient sans proférer une +seule parole, lorsqu’un autre domestique s’approchant de son maître, +lui dit: Sire, la chaise de votre majesté est à Padoue, et la barque +est prête. Le maître fit un signe, et le domestique partit. Tous les +convives se regardèrent encore, et la surprise commune redoubla. Un +troisième valet s’approchant aussi d’un troisième étranger, lui dit: +Sire, croyez-moi, votre majesté ne doit pas rester ici plus long-temps, +je vais tout préparer; et aussitôt il disparut. + +Candide et Martin ne doutèrent pas alors que ce ne fût une mascarade du +carnaval. Un quatrième domestique dit au quatrième maître: Votre +majesté partira quand elle voudra, et sortit comme les autres. Le +cinquième valet en dit autant au cinquième maître. Mais le sixième +valet parla différemment au sixième étranger qui était auprès de +Candide; il lui dit: Ma foi, sire, on ne veut plus faire crédit à votre +majesté ni à moi non plus, et nous pourrions bien être coffrés cette +nuit vous et moi; je vais pourvoir à mes affaires: adieu. + +Tous les domestiques ayant disparu, les six étrangers, Candide, et +Martin, demeurèrent dans un profond silence. Enfin Candide le rompit: +Messieurs, dit-il, voilà une singulière plaisanterie. Pourquoi +êtes-vous tous rois? pour moi, je vous avoue que ni moi ni Martin nous +ne le sommes. + +Le maître de Cacambo prit alors gravement la parole, et dit en italien: +Je ne suis point plaisant, je m’appelle Achmet III[1]; j’ai été +grand-sultan plusieurs années; je détrônai mon frère; mon neveu m’a +détrôné; on a coupé le cou à mes vizirs; j’achève ma vie dans le vieux +sérail; mon neveu le grand-sultan Mahmoud me permet de voyager +quelquefois pour ma santé; et je suis venu passer le carnaval à Venise. + +[1] Achmet III, dont il est parlé dans l’_Histoire de Charles XII_ et +dans l’_Histoire de Russie sous Pierre-le-Grand_, avait été déposé en +1730; il est mort en 1736. B. + + +Un jeune homme qui était auprès d’Achmet parla après lui, et dit: Je +m’appelle Ivan[2]; j’ai été empereur de toutes les Russies; j’ai été +détrôné au berceau; mon père et ma mère ont été enfermés; on m’a élevé +en prison; j’ai quelquefois la permission de voyager, accompagné de +ceux qui me gardent; et je suis venu passer le carnaval à Venise. + +[2] Ivan, né en 1730, détrôné la même année, emprisonné, et enfin +poignardé en 1762. B, + + +Le troisième dit: Je suis Charles-Édouard[3], roi d’Angleterre; mon +père m’a cédé ses droits au royaume; j’ai combattu pour les soutenir; +on a arraché le coeur à huit cents de mes partisans, et on leur en a +battu les joues; j’ai été mis en prison; je vais à Rome faire une +visite au roi mon père, détrôné ainsi que moi et mon grand-père; et je +suis venu passer le carnaval à Venise. + +[3] Sur Charles-Édouard, voyez, tome XXI, le chapitre XXXV du _Précis +du Siècle de Louis XV_. B. + + +Le quatrième prit alors la parole et dit: Je suis roi des Polaques; le +sort de la guerre m’a privé de mes états héréditaires[4]; mon père a +éprouvé les mêmes revers; je me résigne à la Providence comme le sultan +Achmet, l’empereur Ivan, et le roi Charles-Édouard, à qui Dieu donne +une longue vie; et je suis venu passer le carnaval à Venise. + +[4] Auguste, électeur de Saxe et roi de Pologne, chassé de ses états +héréditaires pendant la guerre de 1756, se réfugia en Pologne: voyez, +tome XXI, le chapitre XXXII du _Précis du Siècle de Louis XV_; il est +mort en 1763. B. + + +Le cinquième dit; Je suis aussi roi des Polaques[5]; j’ai perdu mon +royaume deux fois; mais la Providence m’a donné un autre état dans +lequel j’ai fait plus de bien que tous les rois des Sarmates ensemble +n’en ont jamais pu faire sur les bords de la Vistule. Je me résigne +aussi à la Providence; et je suis venu passer le carnaval à Venise. + +[5] Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV: voyez, tome XXI, le +chapitre IV du _Précis du Siècle de Louis XV_; il est mort en 1763. B. + + +Il restait au sixième monarque à parler. Messieurs, dit-il, je ne suis +pas si grand seigneur que vous; mais enfin j’ai été roi tout comme un +autre; je suis Théodore[6]; on m’a élu roi en Corse; on m’a appelé +_Votre Majesté_, et à présent à peine m’appelle-t-on _Monsieur_; j’ai +fait frapper de la monnaie, et je ne possède pas un denier; j’ai eu +deux secrétaires d’état, et j’ai à peine un valet; je me suis vu sur un +trône, et j’ai long-temps été à Londres en prison sur la paille; j’ai +bien peur d’être traité de même ici, quoique je sois venu, comme vos +majestés, passer le carnaval à Venise. + +[6] Sur le roi de Corse, Théodore, mort le 2 décembre 1756, voyez tome +XXI, le chapitre XL du _Précis du Siècle de Louis XV_. B. + + +Les cinq autres rois écoutèrent ce discours avec une noble compassion. +Chacun d’eux donna vingt sequins au roi Théodore pour avoir des habits +et des chemises; Candide lui fit présent d’un diamant de deux mille +sequins. Quel est donc, disaient les cinq rois, cet homme qui est en +état de donner cent fois autant que chacun de nous, et qui le donne? +Etes-vous roi aussi, monsieur?—Non, messieurs, et n’en ai nulle envie. + +Dans l’instant qu’on sortait de table, il arriva dans la même +hôtellerie quatre altesses sérénissimes qui avaient aussi perdu leurs +états par le sort de la guerre, et qui venaient passer le reste du +carnaval à Venise; mais Candide ne prit pas seulement garde à ces +nouveaux venus. Il n’était occupé que d’aller trouver sa chère +Cunégonde à Constantinople. + + + + +CHAPITRE XXVII. +Voyage de Candide à Constantinople. + + +Le fidèle Cacambo avait déjà obtenu du patron turc qui allait +reconduire le sultan Achmet à Constantinople qu’il recevrait Candide et +Martin sur son bord. L’un et l’autre s’y rendirent après s’être +prosternés devant sa misérable hautesse. Candide, chemin fesant, disait +à Martin: Voilà pourtant six rois détrônés avec qui nous avons soupé! +et encore dans ces six rois il y en a un à qui j’ai fait l’aumône. +Peut-être y a-t-il beaucoup d’autres princes plus infortunés. Pour moi, +je n’ai perdu que cent moutons, et je vole dans les bras de Cunégonde. +Mon cher Martin, encore une fois, Pangloss avait raison, tout est bien. +Je le souhaite, dit Martin. Mais, dit Candide, voilà une aventure bien +peu vraisemblable que nous avons eue à Venise. On n’avait jamais vu ni +ouï conter que six rois détrônés soupassent ensemble au cabaret. Cela +n’est pas plus extraordinaire, dit Martin, que la plupart des choses +qui nous sont arrivées. Il est très commun que des rois soient +détrônés; et à l’égard de l’honneur que nous avons eu de souper avec +eux, c’est une bagatelle qui ne mérite pas notre attention. Qu’importé +avec qui l’on soupe, pourvu qu’on fasse bonne chère? + +A peine Candide fut-il dans le vaisseau, qu’il sauta au cou de son +ancien valet, de son ami Cacambo. Eh bien! lui dit-il, que fait +Cunégonde? est-elle toujours un prodige de beauté? m’aime-t-elle +toujours? comment se porte-t-elle? Tu lui as, sans doute, acheté un +palais à Constantinople? + +Mon cher maître, répondit Cacambo, Cunégonde lave les écuelles sur le +bord de la Propontide, chez un prince qui a très peu d’écuelles; elle +est esclave dans la maison d’un ancien souverain, nommé Ragotski[1], à +qui le Grand-Turc donne trois écus par jour dans son asile; mais, ce +qui est bien plus triste, c’est qu’elle a perdu sa beauté, et qu’elle +est devenue horriblement laide. Ah! belle ou laide, dit Candide, je +suis honnête homme, et mon devoir est de l’aimer toujours. Mais comment +peut-elle être réduite à un état si abject avec les cinq ou six +millions que tu avais emportés? Bon, dit Cacambo, ne m’en a-t-il pas +fallu donner deux au senor don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y +Mascarenès, y Lampourdos, y Souza, gouverneur de Buénos-Ayres, pour +avoir la permission de reprendre mademoiselle Cunégonde? et un pirate +ne nous a-t-il pas bravement dépouillés de tout le reste? Ce pirate ne +nous a-t-il pas menés au cap de Matapan, à Milo, à Nicarie, à Samos, à +Petra, aux Dardanelles, à Marmara, à Scutari? Cunégonde et la vieille +servent chez ce prince dont je vous ai parlé, et moi je suis esclave du +sultan détrôné. Que d’épouvantables calamités enchaînées les unes aux +autres! dit Candide. Mais, après tout, j’ai encore quelques diamants; +je délivrerai aisément Cunégonde. C’est bien dommage qu’elle soit +devenue si laide. + +[1] Voltaire a parlé de Ragotski dans le chap. XXII du _Siècle de Louis +XIV_; voyez tome XX. Ragotski est mort en 1785. B. + + +Ensuite, se tournant vers Martin: Que pensez-vous, dit-il, qui soit le +plus à plaindre, de l’empereur Achmet, de l’empereur Ivan, du roi +Charles-Édouard, ou de moi? Je n’en sais rien, dit Martin; il faudrait +que je fusse dans vos coeurs pour le savoir. Ah! dit Candide, si +Pangloss était ici, il le saurait, et nous l’apprendrait. Je ne sais, +dit Martin, avec quelles balances votre Pangloss aurait pu peser les +infortunes des hommes, et apprécier leurs douleurs. Tout ce que je +présume c’est qu’il y a des millions d’hommes sur la terre cent fois +plus à plaindre que le roi Charles-Édouard, l’empereur Ivan, et le +sultan Achmet. Cela pourrait bien être, dit Candide. + +On arriva en peu de jours sur le canal de la mer Noire. Candide +commença par racheter Cacambo fort cher; et, sans perdre de temps, il +se jeta dans une galère, avec ses compagnons, pour aller sur le rivage +de la Propontide chercher Cunégonde, quelque laide qu’elle pût être. + +Il y avait dans la chiourme deux forçats qui ramaient fort mal, et à +qui le levanti patron appliquait de temps en temps quelques coups de +nerf de boeuf sur leurs épaules nues; Candide, par un mouvement +naturel, les regarda plus attentivement que les autres galériens, et +s’approcha d’eux avec pitié. Quelques traits de leurs visages défigurés +lui parurent avoir un peu de ressemblance avec Pangloss et avec ce +malheureux jésuite, ce baron, ce frère de mademoiselle Cunégonde. Cette +idée l’émut et l’attrista. Il les considéra encore plus attentivement. +En vérité, dit-il à Cacambo, si je n’avais pas vu pendre maître +Pangloss, et si je n’avais pas eu le malheur de tuer le baron, je +croirais que ce sont eux qui rament dans cette galère. + +Au nom du baron et de Pangloss les deux forçats poussèrent un grand +cri, s’arrêtèrent sur leur banc, et laissèrent tomber leurs rames. Le +levanti patron accourait sur eux, et les coups de nerf de boeuf +redoublaient. Arrêtez! arrêtez! seigneur, s’écria Candide; je vous +donnerai tant, d’argent que vous voudrez. Quoi! c’est Candide! disait +l’un des forçats; quoi! c’est Candide! disait l’autre. Est-ce un songe? +dit Candide; veille-je? suis-je dans cette galère? Est-ce là monsieur +le baron, que j’ai tué? est-ce là maître Pangloss, que j’ai vu pendre? + +C’est nous-mêmes, c’est nous-mêmes, répondaient-ils. Quoi! c’est là ce +grand philosophe? disait Martin. Eh! monsieur le levanti patron, dit +Candide, combien voulez-vous d’argent pour la rançon de M. de +Thunder-ten-tronckh, un des premiers barons de l’empire, et de M. +Pangloss, le plus profond métaphysicien d’Allemagne? Chien de chrétien, +répondit le levanti patron, puisque ces deux chiens de forçats +chrétiens sont des barons et des métaphysiciens, ce qui est sans doute +une grande dignité dans leur pays, tu m’en donneras cinquante mille +sequins. Vous les aurez, monsieur; remenez-moi comme un éclair à +Constantinople, et vous serez payé sur-le-champ. Mais non, menez-moi +chez mademoiselle Cunégonde. Le levanti patron, sur la première offre +de Candide, avait déjà tourné la proue vers la ville, et il fesait +ramer plus vite qu’un oiseau ne fend les airs. + +Candide embrassa cent fois le baron et Pangloss. Et comment ne vous +ai-je pas tué, mon cher baron? et mon cher Pangloss, comment êtes-vous +en vie, après avoir été pendu? et pourquoi êtes-vous tous deux aux +galères en Turquie? Est-il bien vrai que ma chère soeur soit dans ce +pays? disait le baron. Oui, répondait Cacambo. Je revois donc mon cher +Candide! s’écriait Pangloss. Candide leur présentait Martin et Cacambo. +Ils s’embrassaient tous; ils parlaient tous à -la-fois. La galère +volait, ils étaient déjà dans le port. On fit venir un Juif, à qui +Candide vendit pour cinquante mille sequins un diamant de la valeur de +cent mille, et qui lui jura par Abraham qu’il n’en pouvait donner +davantage. Il paya incontinent la rançon du baron et de Pangloss. +Celui-ci se jeta aux pieds de son libérateur, et les baigna de larmes; +l’autre le remercia par un signe de tête, et lui promit de lui rendre +cet argent à la première occasion. Mais est-il bien possible que ma +soeur soit en Turquie? disait-il. Rien n’est si possible, reprit +Cacambo, puisqu’elle écure la vaisselle chez un prince de Transylvanie. +On fit aussitôt venir deux Juifs; Candide vendit encore des diamants; +et ils repartirent tous dans une autre galère pour aller délivrer +Cunégonde. + + + + +CHAPITRE XXVIII. +Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à Martin, etc. + + +Pardon, encore une fois, dit Candide au baron; pardon, mon révérend +père, de vous avoir donné un grand coup d’épée au travers du corps. +N’en parlons plus, dit le baron; je fus un peu trop vif, je l’avoue; +mais puisque vous voulez savoir par quel hasard vous m’avez vu aux +galères, je vous dirai qu’après avoir été guéri de ma blessure par le +frère apothicaire du collège, je fus attaqué et enlevé par un parti +espagnol; on me mit en prison à Buénos-Ayres dans le temps que ma soeur +venait d’en partir. Je demandai à retourner à Rome auprès du père +général. Je fus nommé pour aller servir d’aumônier à Constantinople +auprès de monsieur l’ambassadeur de France. Il n’y avait pas huit jours +que j’étais entré en fonction, quand je trouvai sur le soir un jeune +icoglan très bien fait. Il fesait fort chaud: le jeune homme voulut se +baigner; je pris cette occasion de me baigner aussi. Je ne savais pas +que ce fût un crime capital pour un chrétien d’être trouvé tout nu avec +un jeune musulman. Un cadi me fit donner cent coups de bâton sous la +plante des pieds, et me condamna aux galères. Je ne crois pas qu’on ait +fait une plus horrible injustice. Mais je voudrais bien savoir pourquoi +ma soeur est dans la cuisine d’un souverain de Transylvanie réfugié +chez les Turcs. + +Mais vous, mon cher Pangloss, dit Candide, comment se peut-il que je +vous revoie? Il est vrai, dit Pangloss, que vous m’avez vu pendre; je +devais naturellement être brûlé mais vous vous souvenez qu’il plut à +verse lorsqu’on allait me cuire: l’orage fut si violent qu’on désespéra +d’allumer le feu; je fus pendu, parcequ’on ne put mieux faire: un +chirurgien acheta mon corps, m’emporta chez lui, et me disséqua. Il me +fit d’abord une incision cruciale depuis le nombril jusqu’à la +clavicule. On ne pouvait pas avoir été plus mal pendu que je l’avais +été. L’exécuteur des hautes oeuvres de la sainte inquisition, lequel +était sous-diacre, brûlait à la vérité les gens à merveille, mais il +n’était pas accoutumé à pendre: la corde était mouillée et glissa mal, +elle fut mal nouée; enfin je respirais encore: l’incision cruciale me +fit jeter un si grand cri, que mon chirurgien tomba à la renverse; et +croyant qu’il disséquait le diable, il s’enfuit en mourant de peur, et +tomba encore sur l’escalier en fuyant. Sa femme accourut au bruit d’un +cabinet voisin: elle me vit sur la table étendu avec mon incision +cruciale; elle eut encore plus de peur que son mari, s’enfuit, et tomba +sur lui. Quand ils furent un peu revenus à eux, j’entendis la +chirurgienne qui disait au chirurgien: Mon bon, de quoi vous +avisez-vous aussi de disséquer un hérétique? ne savez-vous pas que le +diable est toujours dans le corps de ces gens-là ? je vais vite chercher +un prêtre pour l’exorciser. Je frémis à ce propos, et je ramassai le +peu de forces qui me restaient pour crier: Ayez pitié de moi! Enfin le +barbier portugais s’enhardit: il recousit ma peau; sa femme même eut +soin de moi; je fus sur pied au bout de quinze jours. Le barbier me +trouva une condition, et me fit laquais d’un chevalier de Malte qui +allait à Venise: mais mon maître n’ayant pas de quoi me payer, je me +mis au service d’un marchand vénitien, et je le suivis à +Constantinople. + +Un jour il me prit fantaisie d’entrer dans une mosquée; il n’y avait +qu’un vieux iman et une jeune dévote très jolie qui disait ses +patenôtres; sa gorge était toute découverte: elle avait entre ses deux +tétons un beau bouquet de tulipes, de roses, d’anémones, de renoncules, +d’hyacinthes, et d’oreilles d’ours: elle laissa tomber son bouquet; je +le ramassai, et je le lui remis avec un empressement très respectueux. +Je fus si long-temps à le lui remettre, que l’iman se mit en colère, et +voyant que j’étais chrétien, il cria à l’aide. On me mena chez le cadi, +qui me fit donner cent coups de latte sous la plante des pieds, et +m’envoya aux galères. Je fus enchaîné précisément dans la même galère +et au même banc que monsieur le baron. Il y avait dans cette galère +quatre jeunes gens de Marseille, cinq prêtres napolitains, et deux +moines de Corfou, qui nous dirent que de pareilles aventures arrivaient +tous les jours. Monsieur le baron prétendait qu’il avait essuyé une +plus grande injustice que moi: je prétendais, moi, qu’il était beaucoup +plus permis de remettre un bouquet sur la gorge d’une femme que d’être +tout nu avec un icoglan. Nous disputions sans cesse, et nous recevions +vingt coups de nerf de boeuf par jour, lorsque l’enchaînement des +événements de cet univers vous a conduit dans notre galère, et que vous +nous avez rachetés. + +Eh bien! mon cher Pangloss, lui dit Candide, quand vous avez été pendu, +disséqué, roué de coups, et que vous avez ramé aux galères, avez-vous +toujours pensé que tout allait le mieux du monde? Je suis toujours de +mon premier sentiment, répondit Pangloss; car enfin je suis philosophe; +il ne me convient pas de me dédire, Leibnitz ne pouvant pas avoir tort, +et l’harmonie préétablie étant d’ailleurs la plus belle chose du monde, +aussi bien que le plein et la matière subtile. + + + + +CHAPITRE XXIX. +Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille. + + +Pendant que Candide, le baron, Pangloss, Martin, et Cacambo, contaient +leurs aventures, qu’ils raisonnaient sur les événements contingents ou +non contingents de cet univers, qu’ils disputaient sur les effets et +les causes, sur le mal moral et sur le mal physique, sur la liberté et +la nécessité, sur les consolations que l’on peut éprouver lorsqu’on est +aux galères en Turquie, ils abordèrent sur le rivage de la Propontide, +à la maison du prince de Transylvanie. Les premiers objets qui se +présentèrent furent Cunégonde et la vieille, qui étendaient des +serviettes sur des ficelles pour les faire sécher. + +Le baron pâlit à cette vue. Le tendre amant Candide en voyant sa belle +Cunégonde rembrunie, les yeux éraillés, la gorge sèche, les joues +ridées, les bras rouges et écaillés, recula trois pas, saisi d’horreur, +et avança ensuite par bon procédé. Elle embrassa Candide et son frère: +on embrassa la vieille: Candide les racheta toutes deux. + +Il y avait une petite métairie dans le voisinage; la vieille proposa à +Candide de s’en accommoder, en attendant que toute la troupe eût une +meilleure destinée. Cunégonde ne savait pas qu’elle était enlaidie, +personne ne l’en avait avertie: elle fit souvenir Candide de ses +promesses avec un ton si absolu, que le bon Candide n’osa pas la +refuser. Il signifia donc au baron qu’il allait se marier avec sa +soeur. Je ne souffrirai jamais, dit le baron, une telle bassesse de sa +part, et une telle insolence de la vôtre; cette infamie ne me sera +jamais reprochée: les enfants de ma soeur ne pourraient entrer dans les +chapitres d’Allemagne. Non, jamais ma soeur n’épousera qu’un baron de +l’empire. Cunégonde se jeta à ses pieds, et les baigna de larmes; il +fut inflexible. Maître fou, lui dit Candide, je t’ai réchappé des +galères, j’ai payé ta rançon, j’ai payé celle de ta soeur; elle lavait +ici des écuelles, elle est laide, j’ai la bonté d’en faire ma femme; et +tu prétends encore t’y opposer! je te retuerais si j’en croyais ma +colère. Tu peux me tuer encore, dit le baron, mais tu n’épouseras pas +ma soeur de mon vivant. + + + + +CHAPITRE XXX. +Conclusion. + + +Candide, dans le fond de son coeur, n’avait aucune envie d’épouser +Cunégonde; mais l’impertinence extrême du baron le déterminait à +conclure le mariage; et Cunégonde le pressait si vivement qu’il ne +pouvait s’en dédire. Il consulta Pangloss, Martin, et le fidèle +Cacambo. Pangloss fit un beau mémoire par lequel il prouvait que le +baron n’avait nul droit sur sa soeur, et qu’elle pouvait, selon toutes +les lois de l’empire, épouser Candide de la main gauche. Martin conclut +à jeter le baron dans la mer; Cacambo décida qu’il fallait le rendre au +levanti patron, et le remettre aux galères, après quoi on l’enverrait à +Rome au père général par le premier vaisseau. L’avis fut trouvé fort +bon; la vieille l’approuva; on n’en dit rien à sa soeur; la chose fut +exécutée pour quelque argent, et on eut le plaisir d’attraper un +jésuite, et de punir l’orgueil d’un baron allemand. + +Il était tout naturel d’imaginer qu’après tant de désastres, Candide +marié avec sa maîtresse, et vivant avec le philosophe Pangloss, le +philosophe Martin, le prudent Cacambo, et la vieille, ayant d’ailleurs +rapporté tant de diamants de la patrie des anciens Incas, mènerait la +vie du monde la plus agréable; mais il fut tant friponné par les Juifs, +qu’il ne lui resta plus rien que sa petite métairie; sa femme devenant +tous les jours plus laide devint acariâtre et insupportable: la vieille +était infirme, et fut encore de plus mauvaise humeur que Cunégonde. +Cacambo, qui travaillait au jardin, et qui allait vendre des légumes à +Constantinople, était excédé de travail, et maudissait sa destinée. +Pangloss était au désespoir de ne pas briller dans quelque université +d’Allemagne. Pour Martin, il était fermement persuadé qu’on est +également mal partout; il prenait les choses en patience. Candide, +Martin, et Pangloss, disputaient quelquefois de métaphysique et de +morale. On voyait souvent passer sous les fenêtres de la métairie des +bateaux chargés d’effendis, de bachas, de cadis, qu’on envoyait en exil +à Lemnos, à Mytilène, à Erzeroum: on voyait venir d’autres cadis, +d’autres bachas, d’autres effendis, qui prenaient la place des +expulsés, et qui étaient expulsés à leur tour: on voyait des têtes +proprement empaillées qu’on allait présenter à la sublime Porte. Ces +spectacles fesaient redoubler les dissertations; et quand on ne +disputait pas, l’ennui était si excessif, que la vieille osa un jour +leur dire: Je voudrais savoir lequel est le pire, ou d’être violée cent +fois par des pirates nègres, d’avoir une fesse coupée, de passer par +les baguettes chez les Bulgares, d’être fouetté et pendu dans un +auto-da-fé, d’être disséqué, de ramer en galère, d’éprouver enfin +toutes les misères par lesquelles nous avons tous passé, ou bien de +rester ici à ne rien faire? C’est une grande question, dit Candide. + +Ce discours fit naître de nouvelles réflexions, et Martin surtout +conclut que l’homme était né pour vivre dans les convulsions de +l’inquiétude, ou dans la léthargie de l’ennui. Candide n’en convenait +pas, mais il n’assurait rien. Pangloss avouait qu’il avait toujours +horriblement souffert; mais ayant soutenu une fois que tout allait à +merveille, il le soutenait toujours, et n’en croyait rien. + +Une chose acheva de confirmer Martin dans ses détestables principes, de +faire hésiter plus que jamais Candide et d’embarrasser Pangloss. C’est +qu’ils virent un jour aborder dans leur métairie Paquette et le frère +Giroflée, qui étaient dans la plus extrême misère; ils avaient bien +vite mangé leurs trois mille piastres, s’étaient quittés, s’étaient +raccommodés, s’étaient brouillés, avaient été mis en prison; s’étaient +enfuis, et enfin frère Giroflée s’était fait turc. Paquette continuait +son métier partout, et n’y gagnait plus rien. Je l’avais bien prévu, +dit Martin à Candide, que vos présents seraient bientôt dissipés, et ne +les rendraient que plus misérables. Vous avez regorgé de millions de +piastres, vous et Cacambo, et vous n’êtes pas plus heureux que frère +Giroflée et Paquette. Ah! ah! dit Pangloss à Paquette, le ciel vous +ramène donc ici parmi nous. Ma pauvre enfant! savez-vous bien que vous +m’avez coûté le bout du nez, un oeil, et une oreille? Comme vous voilà +faite! eh! qu’est-ce que ce monde! Cette nouvelle aventure les engagea +à philosopher plus que jamais. + +Il y avait dans le voisinage un derviche très fameux qui passait pour +le meilleur philosophe de la Turquie; ils allèrent le consulter; +Pangloss porta la parole, et lui dit: Maître, nous venons vous prier de +nous dire pourquoi un aussi étrange animal que l’homme a été formé. + +De quoi te mêles-tu? lui dit le derviche; est-ce là ton affaire? Mais, +mon révérend père, dit Candide, il y a horriblement de mal sur la +terre. Qu’importé, dit le derviche, qu’il y ait du mal ou du bien? +quand sa hautesse envoie un vaisseau en Égypte, s’embarrasse-t-elle si +les souris qui sont dans le vaisseau sont à leur aise ou non? Que +faut-il donc faire? dit Pangloss. Te taire, dit le derviche. Je me +flattais, dit Pangloss, de raisonner un peu avec vous des effets et des +causes, du meilleur des mondes possibles, de l’origine du mal, de la +nature de l’âme, et de l’harmonie préétablie. Le derviche, à ces mots, +leur ferma la porte au nez. + +Pendant cette conversation, la nouvelle s’était répandue qu’on venait +d’étrangler à Constantinople deux vizirs du banc et le muphti, et qu’on +avait empalé plusieurs de leurs amis. Cette catastrophe fesait partout +un grand bruit pendant quelques heures. Pangloss, Candide, et Martin, +en retournant à la petite métairie, rencontrèrent un bon vieillard qui +prenait le frais à sa porte sous un berceau d’orangers. Pangloss, qui +était aussi curieux que raisonneur, lui demanda comment se nommait le +muphti qu’on venait d’étrangler. Je n’en sais rien, répondit le +bon-homme, et je n’ai jamais su le nom d’aucun muphti ni d’aucun vizir. +J’ignore absolument l’aventure dont vous me parlez; je présume qu’en +général ceux qui se mêlent des affaires publiques périssent quelquefois +misérablement, et qu’ils le méritent; mais je ne m’informe jamais de ce +qu’on fait à Constantinople; je me contente d’y envoyer vendre les +fruits du jardin que je cultive. Ayant dit ces mots, il fit entrer les +étrangers dans sa maison; ses deux filles et ses deux fils leur +présentèrent plusieurs sortes de sorbets qu’ils fesaient eux-mêmes, du +kaïmak piqué d’écorces de cédrat confit, des oranges, des citrons, des +limons, des ananas, des dattes, des pistaches, du café de Moka qui +n’était point mêlé avec le mauvais café de Batavia et des îles. Après +quoi les deux filles de ce bon musulman parfumèrent les barbes de +Candide, de Pangloss, et de Martin. + +Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre? +Je n’ai que vingt arpents, répondit le Turc; je les cultive avec mes +enfants; le travail éloigne de nous trois grands maux, l’ennui, le +vice, et le besoin. + +Candide en retournant dans sa métairie fit de profondes réflexions sur +le discours du Turc. Il dit à Pangloss et à Martin: Ce bon vieillard me +paraît s’être fait un sort bien préférable à celui des six rois avec +qui nous avons eu l’honneur de souper. Les grandeurs, dit Pangloss, +sont fort dangereuses, selon le rapport de tous les philosophes; car +enfin Églon, roi des Moabites, fut assassiné par Aod; Absalon fut pendu +par les cheveux et percé de trois dards; le roi Nadab, fils de +Jéroboam, fut tué par Baasa; le roi Éla, par Zambri; Ochosias, par +Jéhu; Athalie, par Joïada; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias, +furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, Darius, +Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste, +César, Pompée, Néron, Othon, Vitellius, Domitien, Richard II +d’Angleterre, Édouard II, Henri VI, Richard III, Marie Stuart, Charles +Ier, les trois Henri de France, l’empereur Henri IV? Vous savez….. Je +sais aussi, dit Candide, qu’il faut cultiver notre jardin. Vous avez +raison, dit Pangloss; car, quand l’homme fut mis dans le jardin d’Éden, +il y fut mis _ut operaretur eum_, pour qu’il travaillât; ce qui prouve +que l’homme n’est pas né pour le repos. Travaillons sans raisonner, dit +Martin, c’est le seul moyen de rendre la vie supportable. + +Toute la petite société entra dans ce louable dessein; chacun se mit à +exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde +était, à la vérité, bien laide; mais elle devint une excellente +pâtissière; Paquette broda; la vieille eut soin du linge. Il n’y eut +pas jusqu’à frère Giroflée qui ne rendît service; il fut un très bon +menuisier, et même devint honnête homme: et Pangloss disait quelquefois +à Candide: Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des +mondes possibles; car enfin si vous n’aviez pas été chassé d’un beau +château à grands coups de pied dans le derrière pour l’amour de +mademoiselle Cunégonde, si vous n’aviez pas été mis à l’inquisition, si +vous n’aviez pas couru l’Amérique à pied, si vous n’aviez pas donné un +bon coup d’épée au baron, si vous n’aviez pas perdu tous vos moutons du +bon pays d’Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et +des pistaches. Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut +cultiver notre jardin[1]. + +[1] Voyez, dans les _Mélanges_, année 1759, la _Lettre aux auteurs du +Journal encyclopédique_, datée du Ier avril. B. + + FIN DE CANDIDE. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CANDIDE, OU L’OPTIMISME *** + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the +United States without permission and without paying copyright +royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part +of this license, apply to copying and distributing Project +Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm +concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, +and may not be used if you charge for an eBook, except by following +the terms of the trademark license, including paying royalties for use +of the Project Gutenberg trademark. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms +of the Project Gutenberg License included with this eBook or online +at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you +are not located in the United States, you will have to check the laws of the +country where you are located before using this eBook. +</div> +<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Candide, ou l’optimisme</div> +<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Voltaire</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: November 1, 2003 [eBook #4650]<br /> +[Most recently updated: November 17, 2022]</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> +<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Carlo Traverso</div> +<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CANDIDE, OU L’OPTIMISME ***</div> + +<h3>OEUVRES</h3> + +<h5>DE</h5> + +<h5>VOLTAIRE.</h5> + +<h5>TOME XXXIII</h5> + +<h5>DE L’ IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,</h5> + +<p class="center"> +RUE JACOB, Nº 24. +</p> + +<h3>OEUVRES</h3> + +<h5>DE</h5> + +<h5>VOLTAIRE</h5> + +<h5>PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.</h5> + +<h5>PAR M. BEUCHOT.</h5> + +<h5>TOME XXXIII.</h5> + +<h5>ROMANS. TOME I.</h5> + +<h5>A PARIS,</h5> + +<h5>CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,</h5> + +<p class="center"> +RUE DE L’ÉPERON, Kº 6. WERDET ET LEQUIEN FILS, +</p> + +<p class="center"> +RUE DU BATTOIR, Nº 20. +</p> + +<h5>MDCCCXXIX.</h5> + +<h1>CANDIDE,</h1> + +<h5>OU L’OPTIMISME</h5> + +<hr /> + +<div class="chapter"> + +<table summary="" style=""> + +<tr> +<td> <a href="#pref01">Préface de l’Éditeur</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap01">CHAPITRE I. Comment Candide fut élevé dans un beau château, et comment il fut chassé d’icelui.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap02">CHAPITRE II Ce que devint Candide parmi les Bulgares.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap03">CHAPITRE III. Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares, et ce qu’il devint.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap04">CHAPITRE IV. Comment Candide rencontra son ancien maître de philosophie, le docteur Pangloss, et ce qui en advint.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap05">CHAPITRE V. Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint du docteur Pangloss, de Candide, et de l’anabaptiste Jacques.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap06">CHAPITRE VI. Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de terre, et comment Candide fut fessé.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap07">CHAPITRE VII Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva ce qu’il aimait.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap08">CHAPITRE VIII. Histoire de Cunégonde.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap09">CHAPITRE IX. Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du grand-inquisiteur, et d’un Juif.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap10">CHAPITRE X. Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la vieille, arrivent à Cadix, et leur embarquement.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap11">CHAPITRE XI. Histoire de la vieille.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap12">CHAPITRE XII. Suite des malheurs de la vieille.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap13">CHAPITRE XIII. Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Cunégonde et de la vieille.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap14">CHAPITRE XIV. Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les jésuites du Paraguai.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap15">CHAPITRE XV. Comment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap16">CHAPITRE XVI. Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles, deux singes, et les sauvages nommés Oreillons.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap17">CHAPITRE XVII. Arrivée de Candide et de son valet au pays d’Eldorado, et ce qu’ils y virent.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap18">CHAPITRE XVIII Ce qu’ils virent dans le pays d’Eldorado[1].</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap19">CHAPITRE XIX. Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance avec Martin.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap20">CHAPITRE XX. Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap21">CHAPITRE XXI. Candide et Martin approchent des côtes de France, et raisonnent.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap22">CHAPITRE XXII[1]. Ce qui arriva en France à Candide et à Martin.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap23">CHAPITRE XXIII. Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap24">CHAPITRE XXIV. De Paquette, et de frère Giroflée.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap25">CHAPITRE XXV. Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap26">CHAPITRE XXVI. D’un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et qui ils étaient.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap27">CHAPITRE XXVII. Voyage de Candide à Constantinople.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap28">CHAPITRE XXVIII. Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à Martin, etc.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap29">CHAPITRE XXIX. Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap30">CHAPITRE XXX. Conclusion.</a></td> +</tr> + +</table> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="pref01"></a>Préface de l’Éditeur</h2> + +<p> +<i>Candide</i> parut au plus tard en mars 1759. Le roi de Prusse en accuse +réception par sa lettre du 28 du mois d’avril. +</p> + +<p> +Voltaire en avait envoyé le manuscrit à la duchesse de La Vallière, qui lui fit +répondre qu’il aurait pu se passer d’y mettre tant d’indécences, et qu’un +écrivain tel que lui n’avait pas besoin d’avoir recours à cette ressource pour +se procurer des lecteurs. +</p> + +<p> +Beaucoup d’autres personnes furent scandalisées de <i>Candide</i>, et Voltaire +désavoua cet ouvrage, qu’il appelle lui-même une coïonnerie. Il ne faut pas, au +reste, prendre à la lettre son titre d’optimisme. L’optimisme, dit-il +ailleurs[1], n’est qu’une fatalité désespérante. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] <i>Homélie sur l’athéisme</i>. Voyez les <i>Mélanges</i>, année 1767; et +aussi, tome XII, une des notes du troisième <i>Discours sur l’homme</i>. +</p> + +<p> +Voltaire écrivit, sous le nom de Mead, une lettre relative à Candide, qui fut +insérée dans le <i>Journal encyclopédique</i>, du 15 juillet 1759: on la +trouvera dans les Mélanges, à cette date. +</p> + +<p> +C’est à Thorel de Campigneulles, mort en 1809, qu’on attribue une <i>Seconde +partie de Candide</i>, publiée en 1761, et plusieurs fois réimprimée à la suite +de l’ouvrage de Voltaire, comme étant de lui. On l’a même admise dans une +édition intitulée: <i>Collection complète des Oeuvres de M, de Voltaire, 1764, +in-12</i>. L’édition de Candide, 1778, avec des figures dessinées et gravées +par Daniel Chodowicky, contient les deux parties. +</p> + +<p> +Le <i>Remercîment de Candide à M. de Voltaire</i> (par Marconnay) est de 1760. +</p> + +<p> +Linguet publia, en 1766, la <i>Cacomonade, histoire politique et morale, +traduite de l’allemand, du docteur Pangloss, par le docteur lui-même, depuis +son retour de Constantinople</i>, 1766, in-12; nouvelle édition, augmentée +d’une lettre du même auteur, 1766, in-12. Un arrêt de la cour royale de Paris, +du 16 novembre 1822 (inséré dans le <i>Moniteur</i> du 26 mars 1825), ordonne +la destruction de la <i>Canonnade, ou Histoire du Mal de Naples, par +Linguet</i>. Ce n’est pas la première fois que les ouvrages condamnés sont mal +désignés dans les jugements. L’arrêt de la cour du parlement, du 6 août 1761, +ordonne de lacérer et brûler le tome XIII du Commentaire de Salmeron, qui n’a +que quatre volumes. +</p> + +<p> +<i>Candide en Danemarck, ou l’Optimisme des honnêtes gens</i>, est d’un auteur +qu’on ne connaît pas. +</p> + +<p> +<i>Antoine Bernard et Rosalie, ou le Petit Candide</i>, a paru en 1796, un +volume in-i8. +</p> + +<p> +Le <i>Voyage de Candide fils au pays d’Eldorado, vers la fin du dix-huitième +siècle, pour servir de suite aux aventures de M. son père</i>, an XI-1803, a +deux volumes in-8º. +</p> + +<p> +Le chapitre XXVI de <i>Candide</i> a été imité, en 1815, par Lemontey, dans un +article intitulé: <i>Le Carnaval de Vénise</i>. J’ai renoncé à reproduire ce +petit morceau, lorsque j’ai vu l’annonce des <i>Oeuvres de Lemonley</i>, où +sans doute on le trouvera. +</p> + +<p> +J.-J. Rousseau prétendait[2] que c’est sa <i>Lettre sur la Providence</i> qui a +donné naissance à <i>Candide</i>; <i>Candide en est la réponse</i>. Voltaire en +avait fait <i>une de deux pages où il bat la campagne, et Candide parut dix +mois après</i>. +</p> + +<p class="footnote"> +[2] Lettre de J. J. Rousseau au prince de Wirtemberg, du 11 mars 1764. +</p> + +<p> +Ce que Rousseau appelle sa <i>Lettre sur la Providence</i>, est sa lettre à +Voltaire du 18 août 1756; la réponse de Voltaire est du 21 septembre 1766; +Candide ne vit le jour que vingt-sept à vingt-neuf mois plus tard. +</p> + +<p> +——— +</p> + +<p> +Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres, sont de +Voltaire. +</p> + +<p> +Les notes signées d’un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet et Decroix. +Il est impossible de faire rigoureusement la part de chacun. +</p> + +<p> +Les additions que j’ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes des éditeurs +de Kehl, en sont séparées par un—, et sont, comme mes notes, signées de +l’initiale de mon nom. +</p> + +<h5>BEUCHOT.</h5> + +<p> +4 octobre 1829. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2>CANDIDE,</h2> + +<p class="center"> +ou +</p> + +<h5>L’OPTIMISME,</h5> + +<h5>TRADUIT DE L’ALLEMAND</h5> + +<h5>DE M. LE DOCTEUR RALPH,</h5> + +<h5>AVEC LES ADDITIONS</h5> + +<h5>QU’ON A TROUVÉES DANS LA POCHE DU DOCTEUR, LORSQU’IL MOURUT</h5> + +<h5>À MINDEN, L’AN DE GRÂCE 1759</h5> + +<p class="center"> +1759 +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap01"></a>CHAPITRE I.<br/> +Comment Candide fut élevé dans un beau château, et comment il fut chassé +d’icelui.</h2> + +<p> +Il y avait en Vestphalie, dans le château de M. le baron de +Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les moeurs les +plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le jugement assez +droit, avec l’esprit le plus simple; c’est, je crois, pour cette raison qu’on +le nommait Candide. Les anciens domestiques de la maison soupçonnaient qu’il +était fils de la soeur de monsieur le baron et d’un bon et honnête gentilhomme +du voisinage, que cette demoiselle ne voulut jamais épouser parce qu’il n’avait +pu prouver que soixante et onze quartiers, et que le reste de son arbre +généalogique avait été perdu par l’injure du temps. +</p> + +<p> +Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la Westphalie, car +son château avait une porte et des fenêtres. Sa grande salle même était ornée +d’une tapisserie. Tous les chiens de ses basses-cours composaient une meute +dans le besoin; ses palefreniers étaient ses piqueurs; le vicaire du village +était son grand-aumônier. Ils l’appelaient tous monseigneur, et ils riaient +quand il fesait des contes. +</p> + +<p> +Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante livres, s’attirait +par là une très grande considération, et fesait les honneurs de la maison avec +une dignité qui la rendait encore plus respectable. Sa fille Cunégonde, âgée de +dix-sept ans, était haute en couleur, fraîche, grasse, appétissante. Le fils du +baron paraissait en tout digne de son père. Le précepteur Pangloss[1] était +l’oracle de la maison, et le petit Candide écoutait ses leçons avec toute la +bonne foi de son âge et de son caractère. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] De <i>pan</i>, tout, et <i>glossa</i>, langue. B. +</p> + +<p> +Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il prouvait +admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que, dans ce meilleur +des mondes possibles, le château de monseigneur le baron était le plus beau des +châteaux, et madame la meilleure des baronnes possibles. +</p> + +<p> +Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement; car tout +étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. +Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes; aussi +avons-nous des lunettes[2]. Les jambes sont visiblement instituées pour être +chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été formées pour être +taillées et pour en faire des châteaux; aussi monseigneur a un très beau +château: le plus grand baron de la province doit être le mieux logé; et les +cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l’année: par +conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise; il +fallait dire que tout est au mieux. +</p> + +<p class="footnote"> +[2] Voyez tome XXVII, page 528; et dans les <i>Mélanges</i>, année 1738, le +chapitre XI de la troisième partie des <i>Éléments de la philosophie de +Newton</i>; et année 1768, le chapitre X des <i>Singularités de la nature</i>. +B. +</p> + +<p> +Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment; car il trouvait +mademoiselle Cunégonde extrêmement belle, quoiqu’il ne prît jamais la hardiesse +de le lui dire. Il concluait qu’après le bonheur d’être né baron de +Thunder-ten-tronckh, le second degré de bonheur était d’être mademoiselle +Cunégonde; le troisième, de la voir tous les jours; et le quatrième, d’entendre +maître Pangloss, le plus grand philosophe de la province, et par conséquent de +toute la terre. +</p> + +<p> +Un jour Cunégonde, en se promenant auprès du château, dans le petit bois qu’on +appelait parc, vit entre des broussailles le docteur Pangloss qui donnait une +leçon de physique expérimentale à la femme de chambre de sa mère, petite brune +très jolie et très docile. Comme mademoiselle Cunégonde avait beaucoup de +disposition pour les sciences, elle observa, sans souffler, les expériences +réitérées dont elle fut témoin; elle vit clairement la raison suffisante du +docteur, les effets et les causes, et s’en retourna tout agitée, toute pensive, +toute remplie du désir d’être savante, songeant qu’elle pourrait bien être la +raison suffisante du jeune Candide, qui pouvait aussi être la sienne. +</p> + +<p> +Elle rencontra Candide en revenant au château, et rougit: Candide rougit aussi. +Elle lui dit bonjour d’une voix entrecoupée; et Candide lui parla sans savoir +ce qu’il disait. Le lendemain, après le dîner, comme on sortait de table, +Cunégonde et Candide se trouvèrent derrière un paravent; Cunégonde laissa +tomber son mouchoir, Candide le ramassa; elle lui prit innocemment la main; le +jeune homme baisa innocemment la main de la jeune demoiselle avec une vivacité, +une sensibilité, une grâce toute particulière; leurs bouches se rencontrèrent, +leurs yeux s’enflammèrent, leurs genoux tremblèrent, leurs mains s’égarèrent. +M. le baron de Thunder-ten-tronckh passa auprès du paravent, et voyant cette +cause et cet effet, chassa Candide du château à grands coups de pied dans le +derrière. Cunégonde s’évanouit: elle fut souffletée par madame la baronne dès +qu’elle fut revenue à elle-même; et tout fut consterné dans le plus beau et le +plus agréable des châteaux possibles. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap02"></a>CHAPITRE II<br/> +Ce que devint Candide parmi les Bulgares.</h2> + +<p> +Candide, chassé du paradis terrestre, marcha longtemps sans savoir où, +pleurant, levant les yeux au ciel, les tournant souvent vers le plus beau des +châteaux qui renfermait la plus belle des baronnettes; il se coucha sans souper +au milieu des champs entre deux sillons; la neige tombait à gros flocons. +Candide, tout transi, se traîna le lendemain vers la ville voisine, qui +s’appelle <i>Valdberghoff-trarbk-dikdorff</i>, n’ayant point d’argent, mourant +de faim et de lassitude. Il s’arrêta tristement à la porte d’un cabaret. Deux +hommes habillés de bleu le remarquèrent: Camarade, dit l’un, voilà un jeune +homme très bien fait, et qui a la taille requise; ils s’avancèrent vers Candide +et le prièrent à dîner très civilement.—Messieurs, leur dit Candide avec une +modestie charmante, vous me faites beaucoup d’honneur, mais je n’ai pas de quoi +payer mon écot.—Ah! monsieur, lui dit un des bleus, les personnes de votre +figure et de votre mérite ne paient jamais rien: n’avez-vous pas cinq pieds +cinq pouces de haut?—Oui, messieurs, c’est ma taille, dit-il en fesant la +révérence.—Ah! monsieur, mettez-vous à table; non seulement nous vous +défraierons, mais nous ne souffrirons jamais qu’un homme comme vous manque +d’argent; les hommes ne sont faits que pour se secourir les uns les +autres.—Vous avez raison, dit Candide; c’est ce que M. Pangloss m’a toujours +dit, et je vois bien que tout est au mieux. On le prie d’accepter quelques +écus, il les prend et veut faire son billet; on n’en veut point, on se met à +table. N’aimez-vous pas tendrement?….—Oh! oui, répond-il, j’aime tendrement +mademoiselle Cunégonde.—Non, dit l’un de ces messieurs, nous vous demandons si +vous n’aimez pas tendrement le roi des Bulgares?—Point du tout, dit-il, car je +ne l’ai jamais vu.—Comment! c’est le plus charmant des rois, et il faut boire à +sa santé.—Oh! très volontiers, messieurs. Et il boit. C’en est assez, lui +dit-on, vous voilà l’appui, le soutien, le défenseur, le héros des Bulgares; +votre fortune est faite, et votre gloire est assurée. On lui met sur-le-champ +les fers aux pieds, et on le mène au régiment. On le fait tourner à droite, à +gauche, hausser la baguette, remettre la baguette, coucher en joue, tirer, +doubler le pas, et on lui donne trente coups de bâton; le lendemain, il fait +l’exercice un peu moins mal, et il ne reçoit que vingt coups; le surlendemain, +on ne lui en donne que dix, et il est regardé par ses camarades comme un +prodige. +</p> + +<p> +Candide, tout stupéfait, ne démêlait pas encore trop bien comment il était un +héros. Il s’avisa un beau jour de printemps de s’aller promener, marchant tout +droit devant lui, croyant que c’était un privilège de l’espèce humaine, comme +de l’espèce animale, de se servir de ses jambes à son plaisir. Il n’eut pas +fait deux lieues que voilà quatre autres héros de six pieds qui l’atteignent, +qui le lient, qui le mènent dans un cachot. On lui demanda juridiquement ce +qu’il aimait le mieux d’être fustigé trente-six fois par tout le régiment, ou +de recevoir à -la-fois douze balles de plomb dans la cervelle. Il eut beau dire +que les volontés sont libres, et qu’il ne voulait ni l’un ni l’autre, il fallut +faire un choix; il se détermina, en vertu du don de Dieu qu’on nomme +<i>liberté</i>, à passer trente-six fois par les baguettes; il essuya deux +promenades. Le régiment était composé de deux mille hommes; cela lui composa +quatre mille coups de baguette, qui, depuis la nuque du cou jusqu’au cul, lui +découvrirent les muscles et les nerfs. Comme on allait procéder à la troisième +course, Candide, n’en pouvant plus, demanda en grâce qu’on voulût bien avoir la +bonté de lui casser la tête; il obtint cette faveur; on lui bande les yeux; on +le fait mettre à genoux. Le roi des Bulgares passe dans ce moment, s’informe du +crime du patient; et comme ce roi avait un grand génie, il comprit, par tout ce +qu’il apprit de Candide, que c’était un jeune métaphysicien fort ignorant des +choses de ce monde, et il lui accorda sa grâce avec une clémence qui sera louée +dans tous les journaux et dans tous les siècles. Un brave chirurgien guérit +Candide en trois semaines avec les émollients enseignés par Dioscoride. Il +avait déjà un peu de peau et pouvait marcher, quand le roi des Bulgares livra +bataille au roi des Abares. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap03"></a>CHAPITRE III.<br/> +Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares, et ce qu’il devint.</h2> + +<p> +Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux +armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons; +formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en enfer. Les canons +renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de chaque côté; ensuite la +mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en +infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort +de quelques milliers d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine +de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux +qu’il put pendant cette boucherie héroïque. +</p> + +<p> +Enfin, tandis que les deux rois fesaient chanter des <i>Te Deum</i>, chacun +dans son camp, il prit le parti d’aller raisonner ailleurs des effets et des +causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna d’abord +un village voisin; il était en cendres: c’était un village abare que les +Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit public. Ici des vieillards +criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs +enfants à leurs mamelles sanglantes; là des filles éventrées après avoir +assouvi les besoins naturels de quelques héros, rendaient les derniers soupirs; +d’autres à demi brûlées criaient qu’on achevât de leur donner la mort. Des +cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés. +</p> + +<p> +Candide s’enfuit au plus vite dans un autre village: il appartenait à des +Bulgares, et les héros abares l’avaient traité de même. Candide, toujours +marchant sur des membres palpitants ou à travers des ruines, arriva enfin hors +du théâtre de la guerre, portant quelques petites provisions dans son bissac, +et n’oubliant jamais mademoiselle Cunégonde. Ses provisions lui manquèrent +quand il fut en Hollande; mais ayant entendu dire que tout le monde était riche +dans ce pays-là , et qu’on y était chrétien, il ne douta pas qu’on ne le traitât +aussi bien qu’il l’avait été dans le château de M. le baron, avant qu’il en eût +été chassé pour les beaux yeux de mademoiselle Cunégonde. +</p> + +<p> +Il demanda l’aumône à plusieurs graves personnages, qui lui répondirent tous +que, s’il continuait à faire ce métier, on l’enfermerait dans une maison de +correction pour lui apprendre à vivre. +</p> + +<p> +Il s’adressa ensuite à un homme qui venait de parler tout seul une heure de +suite sur la charité dans une grande assemblée. Cet orateur le regardant de +travers lui dit: Que venez-vous faire ici? y êtes-vous pour la bonne cause? Il +n’y a point d’effet sans cause, répondit modestement Candide; tout est enchaîné +nécessairement et arrangé pour le mieux. Il a fallu que je fusse chassé +d’auprès de mademoiselle Cunégonde, que j’aie passé par les baguettes, et il +faut que je demande mon pain, jusqu’à ce que je puisse en gagner; tout cela ne +pouvait être autrement. Mon ami, lui dit l’orateur, croyez-vous que le pape +soit l’antechrist? Je ne l’avais pas encore entendu dire, répondit Candide: +mais qu’il le soit, ou qu’il ne le soit pas, je manque de pain. Tu ne mérites +pas d’en manger, dit l’autre: va, coquin, va, misérable, ne m’approche de ta +vie. La femme de l’orateur ayant mis la tête à la fenêtre, et avisant un homme +qui doutait que le pape fût antechrist, lui répandit sur le chef un plein….. O +ciel! à quel excès se porte le zèle de la religion dans les dames! +</p> + +<p> +Un homme qui n’avait point été baptisé, un bon anabaptiste, nommé Jacques, vit +la manière cruelle et ignominieuse dont on traitait ainsi un de ses frères, un +être à deux pieds sans plumes, qui avait une âme; il l’amena chez lui, le +nettoya, lui donna du pain et de la bière, lui fit présent de deux florins, et +voulut même lui apprendre à travailler dans ses manufactures aux étoffes de +Perse qu’on fabrique en Hollande. Candide se prosternant presque devant lui, +s’écriait: Maître Pangloss me l’avait bien dit que tout est au mieux dans ce +monde, car je suis infiniment plus touché de votre extrême générosité que de la +dureté de ce monsieur à manteau noir, et de madame son épouse. +</p> + +<p> +Le lendemain, en se promenant, il rencontra un gueux tout couvert de pustules, +les yeux morts, le bout du nez rongé, la bouche de travers, les dents noires, +et parlant de la gorge, tourmenté d’une toux violente, et crachant une dent à +chaque effort. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap04"></a>CHAPITRE IV.<br/> +Comment Candide rencontra son ancien maître de philosophie, le docteur +Pangloss, et ce qui en advint.</h2> + +<p> +Candide, plus ému encore de compassion que d’horreur, donna à cet épouvantable +gueux les deux florins qu’il avait reçus de son honnête anabaptiste Jacques. Le +fantôme le regarda fixement, versa des larmes, et sauta à son cou. Candide +effrayé recule. Hélas! dit le misérable à l’autre misérable, ne +reconnaissez-vous plus votre cher Pangloss? Qu’entends-je? vous, mon cher +maître! vous, dans cet état horrible! quel malheur vous est-il donc arrivé? +pourquoi n’êtes-vous plus dans le plus beau des châteaux? qu’est devenue +mademoiselle Cunégonde, la perle des filles, le chef-d’oeuvre de la nature? Je +n’en peux plus, dit Pangloss. Aussitôt Candide le mena dans l’étable de +l’anabaptiste, où il lui fit manger un peu de pain; et quand Pangloss fut +refait: Eh bien! lui dit-il, Cunégonde? Elle est morte, reprit l’autre. Candide +s’évanouit à ce mot: son ami rappela ses sens avec un peu de mauvais vinaigre +qui se trouva par hasard dans l’étable. Candide rouvre les yeux. Cunégonde est +morte! Ah! meilleur des mondes, où êtes-vous? Mais de quelle maladie est-elle +morte? ne serait-ce point de m’avoir vu chasser du beau château de monsieur son +père à grands coups de pied? Non, dit Pangloss, elle a été éventrée par des +soldats bulgares, après avoir été violée autant qu’on peut l’être; ils ont +cassé la tête à monsieur le baron qui voulait la défendre; madame la baronne a +été coupée en morceaux; mon pauvre pupille traité précisément comme sa soeur; +et quant au château, il n’est pas resté pierre sur pierre, pas une grange, pas +un mouton, pas un canard, pas un arbre; mais nous avons été bien vengés, car +les Abares en ont fait autant dans une baronnie voisine qui appartenait à un +seigneur bulgare. +</p> + +<p> +A ce discours, Candide s’évanouit encore; mais revenu à soi, et ayant dit tout +ce qu’il devait dire, il s’enquit de la cause et de l’effet, et de la raison +suffisante qui avait mis Pangloss dans un si piteux état. Hélas! dit l’autre, +c’est l’amour: l’amour, le consolateur du genre humain, le conservateur de +l’univers, l’âme de tous les êtres sensibles, le tendre amour. Hélas! dit +Candide, je l’ai connu cet amour, ce souverain des coeurs, cette âme de notre +âme; il ne m’a jamais valu qu’un baiser et vingt coups de pied au cul. Comment +cette belle cause a-t-elle pu produire en vous un effet si abominable? +</p> + +<p> +Pangloss répondit en ces termes: O mon cher Candide! vous avez connu Paquette, +cette jolie suivante de notre auguste baronne: j’ai goûté dans ses bras les +délices du paradis, qui ont produit ces tourments d’enfer dont vous me voyez +dévoré; elle en était infectée, elle en est peut-être morte. Paquette tenait ce +présent d’un cordelier très savant qui avait remonté à la source, car il +l’avait eu d’une vieille comtesse, qui l’avait reçu d’un capitaine de +cavalerie, qui le devait à une marquise, qui le tenait d’un page, qui l’avait +reçu d’un jésuite, qui, étant novice, l’avait eu en droite ligne d’un des +compagnons de Christophe Colomb. Pour moi, je ne le donnerai à personne, car je +me meurs. +</p> + +<p> +O Pangloss! s’écria Candide, voilà une étrange généalogie! n’est-ce pas le +diable qui en fut la souche? Point du tout, répliqua ce grand homme; c’était +une chose indispensable dans le meilleur des mondes, un ingrédient nécessaire; +car si Colomb n’avait pas attrapé dans une île de l’Amérique cette maladie[1] +qui empoisonne la source de la génération, qui souvent même empêche la +génération, et qui est évidemment l’opposé du grand but de la nature, nous +n’aurions ni le chocolat ni la cochenille; il faut encore observer que +jusqu’aujourd’hui, dans notre continent, cette maladie nous est particulière, +comme la controverse. Les Turcs, les Indiens, les Persans, les Chinois, les +Siamois, les Japonais, ne la connaissent pas encore; mais il y a une raison +suffisante pour qu’ils la connaissent à leur tour dans quelques siècles. En +attendant elle a fait un merveilleux progrès parmi nous, et surtout dans ces +grandes armées composées d’honnêtes stipendiaires bien élevés, qui décident du +destin des états; on peut assurer que, quand trente mille hommes combattent en +bataille rangée contre des troupes égales en nombre, il y a environ vingt mille +vérolés de chaque côté. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Voyez tome XXXI, page 7. B. +</p> + +<p> +Voilà qui est admirable, dit Candide; mais il faut vous faire guérir. Et +comment le puis-je? dit Pangloss; je n’ai pas le sou, mon ami, et dans toute +l’étendue de ce globe on ne peut ni se faire saigner, ni prendre un lavement +sans payer, ou sans qu’il y ait quelqu’un qui paie pour nous. +</p> + +<p> +Ce dernier discours détermina Candide; il alla se jeter aux pieds de son +charitable anabaptiste Jacques, et lui fit une peinture si touchante de l’état +où son ami était réduit, que le bon-homme n’hésita pas à recueillir le docteur +Pangloss; il le fit guérir à ses dépens. Pangloss, dans la cure, ne perdit +qu’un oeil et une oreille. Il écrivait bien, et savait parfaitement +l’arithmétique. L’anabaptiste Jacques en fit son teneur de livres. Au bout de +deux mois, étant obligé d’aller à Lisbonne pour les affaires de son commerce, +il mena dans son vaisseau ses deux philosophes. Pangloss lui expliqua comment +tout était on ne peut mieux. Jacques n’était pas de cet avis. Il faut bien, +disait-il, que les hommes aient un peu corrompu la nature, car ils ne sont +point nés loups, et ils sont devenus loups. Dieu ne leur a donné ni canons de +vingt-quatre, ni baïonnettes, et ils se sont fait des baïonnettes et des canons +pour se détruire. Je pourrais mettre en ligne de compte les banqueroutes, et la +justice qui s’empare des biens des banqueroutiers pour en frustrer les +créanciers. Tout cela était indispensable, répliquait le docteur borgne, et les +malheurs particuliers font le bien général; de sorte que plus il y a de +malheurs particuliers, et plus tout est bien. Tandis qu’il raisonnait, l’air +s’obscurcit, les vents soufflèrent des quatre coins du monde, et le vaisseau +fut assailli de la plus horrible tempête, à la vue du port de Lisbonne. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap05"></a>CHAPITRE V.<br/> +Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint du docteur Pangloss, +de Candide, et de l’anabaptiste Jacques.</h2> + +<p> +La moitié des passagers affaiblis, expirants de ces angoisses inconcevables que +le roulis d’un vaisseau porte dans les nerfs et dans toutes les humeurs du +corps agitées en sens contraires, n’avait pas même la force de s’inquiéter du +danger. L’autre moitié jetait des cris et fesait des prières; les voiles +étaient déchirées, les mâts brisés, le vaisseau entr’ouvert. Travaillait qui +pouvait, personne ne s’entendait, personne ne commandait. L’anabaptiste aidait +un peu à la manoeuvre; il était sur le tillac; un matelot furieux le frappe +rudement et l’étend sur les planches; mais du coup qu’il lui donna, il eut +lui-même une si violente secousse, qu’il tomba hors du vaisseau, la tête la +première. Il restait suspendu et accroché à une partie de mât rompu. Le bon +Jacques court à son secours, l’aide à remonter, et de l’effort qu’il fait, il +est précipité dans la mer à la vue du matelot, qui le laissa périr sans daigner +seulement le regarder. Candide approche, voit son bienfaiteur qui reparaît un +moment, et qui est englouti pour jamais. Il veut se jeter après lui dans la +mer: le philosophe Pangloss l’en empêche, en lui prouvant que la rade de +Lisbonne avait été formée exprès pour que cet anabaptiste s’y noyât. Tandis +qu’il le prouvait <i>à priori</i>, le vaisseau s’entr’ouvre, tout périt à la +réserve de Pangloss, de Candide, et de ce brutal de matelot qui avait noyé le +vertueux anabaptiste; le coquin nagea heureusement jusqu’au rivage, où Pangloss +et Candide furent portés sur une planche. +</p> + +<p> +Quand ils furent revenus un peu à eux, ils marchèrent vers Lisbonne; il leur +restait quelque argent, avec lequel ils espéraient se sauver de la faim après +avoir échappé à la tempête. +</p> + +<p> +A peine ont-ils mis le pied dans la ville, en pleurant la mort de leur +bienfaiteur, qu’ils sentent la terre trembler sous leurs pas[1]; la mer s’élève +en bouillonnant dans le port, et brise les vaisseaux qui sont à l’ancre. Des +tourbillons de flammes et de cendres couvrent les rues et les places publiques; +les maisons s’écroulent, les toits sont renversés sur les fondements, et les +fondements se dispersent; trente mille habitants de tout âge et de tout sexe +sont écrasés sous des ruines. Le matelot disait en sifflant et en jurant: il y +aura quelque chose à gagner ici. Quelle peut être la raison suffisante de ce +phénomène? disait Pangloss. Voici le dernier jour du monde! s’écriait Candide. +Le matelot court incontinent au milieu des débris, affronte la mort pour +trouver de l’argent, en trouve, s’en empare, s’enivre, et ayant cuvé son vin, +achète les faveurs de la première fille de bonne volonté qu’il rencontre sur +les ruines des maisons détruites, et au milieu des mourants et des morts. +Pangloss le tirait cependant par la manche: Mon ami, lui disait-il, cela n’est +pas bien, vous manquez à la raison universelle, vous prenez mal votre temps. +Tête et sang, répondit l’autre, je suis matelot et né à Batavia; j’ai marché +quatre fois sur le crucifix dans quatre voyages au Japon[2]; tu as bien trouvé +ton homme avec ta raison universelle! +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Le tremblement de terre de Lisbonne est du 1er novembre 1755. B. +</p> + +<p class="footnote"> +[2] Voyez tome XVIII, page 470. B. +</p> + +<p> +Quelques éclats de pierre avaient blessé Candide; il était étendu dans la rue +et couvert de débris. Il disait à Pangloss: Hélas! procure-moi un peu de vin et +d’huile; je me meurs. Ce tremblement de terre n’est pas une chose nouvelle, +répondit Pangloss; la ville de Lima éprouva les mêmes secousses en Amérique +l’année passée; mêmes causes, mêmes effets; il y a certainement une traînée de +soufre sous terre depuis Lima jusqu’à Lisbonne. Rien n’est plus probable, dit +Candide; mais, pour Dieu, un peu d’huile et de vin. Comment probable? répliqua +le philosophe, je soutiens que la chose est démontrée. Candide perdit +connaissance, et Pangloss lui apporta un peu d’eau d’une fontaine voisine. +</p> + +<p> +Le lendemain, ayant trouvé quelques provisions de bouche en se glissant à +travers des décombres, ils réparèrent un peu leurs forces. Ensuite ils +travaillèrent comme les autres à soulager les habitants échappés à la mort. +Quelques citoyens, secourus par eux, leur donnèrent un aussi bon dîner qu’on le +pouvait dans un tel désastre: il est vrai que le repas était triste; les +convives arrosaient leur pain de leurs larmes; mais Pangloss les consola, en +les assurant que les choses ne pouvaient être autrement: Car, dit-il, tout ceci +est ce qu’il y a de mieux; car s’il y a un volcan à Lisbonne, il ne pouvait +être ailleurs; car il est impossible que les choses ne soient pas où elles +sont, car tout est bien. +</p> + +<p> +Un petit homme noir, familier de l’inquisition, lequel était à côté de lui, +prit poliment la parole et dit: Apparemment que monsieur ne croit pas au péché +originel; car si tout est au mieux, il n’y a donc eu ni chute ni punition. +</p> + +<p> +Je demande très humblement pardon à votre excellence, répondit Pangloss encore +plus poliment, car la chute de l’homme et la malédiction entraient +nécessairement dans le meilleur des mondes possibles. Monsieur ne croit donc +pas à la liberté? dit le familier. Votre excellence m’excusera, dit Pangloss; +la liberté peut subsister avec la nécessité absolue; car il était nécessaire +que nous fussions libres; car enfin la volonté déterminée…… Pangloss était au +milieu de sa phrase, quand le familier fit un signe de tête à son estafier qui +lui servait à boire du vin de Porto ou d’Oporto. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap06"></a>CHAPITRE VI.<br/> +Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de terre, et +comment Candide fut fessé.</h2> + +<p> +Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de Lisbonne, +les sages du pays n’avaient pas trouvé un moyen plus efficace pour prévenir une +ruine totale que de donner au peuple un bel auto-da-fé[1]; il était décidé par +l’université de Coïmbre que le spectacle de quelques personnes brûlées à petit +feu, en grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de +trembler. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Après le tremblement de terre de Lisbonne, on y fit en effet un autoda-fé, +le 20 juin 1756; voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du <i>Précis du Siècle de +Louis XV</i>. B. +</p> + +<p> +On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d’avoir épousé sa commère, +et deux Portugais qui en mangeant un poulet en avaient arraché le lard: on vint +lier après le dîner le docteur Pangloss et son disciple Candide, l’un pour +avoir parlé, et l’autre pour l’avoir écouté avec un air d’approbation: tous +deux furent menés séparément dans des appartements d’une extrême fraîcheur, +dans lesquels on n’était jamais incommodé du soleil: huit jours après ils +furent tous deux revêtus d’un san-benito, et on orna leurs têtes de mitres de +papier: la mitre et le san-benito de Candide étaient peints de flammes +renversées, et de diables qui n’avaient ni queues ni griffes; mais les diables +de Pangloss portaient griffes et queues, et les flammes étaient droites. Ils +marchèrent en procession ainsi vêtus, et entendirent un sermon très pathétique, +suivi d’une belle musique en faux-bourdon. Candide fut fessé en cadence, +pendant qu’on chantait; le Biscayen et les deux hommes qui n’avaient point +voulu manger de lard furent brûlés, et Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit +pas la coutume. Le même jour la terre trembla de nouveau avec un fracas +épouvantable. +</p> + +<p> +Candide épouvanté, interdit, éperdu, tout sanglant, tout palpitant, se disait à +lui-même: Si c’est ici le meilleur des mondes possibles, que sont donc les +autres? passe encore si je n’étais que fessé, je l’ai été chez les Bulgares; +mais, ô mon cher Pangloss! le plus grand des philosophes, faut-il vous avoir vu +pendre, sans que je sache pourquoi! ô mon cher anabaptiste! le meilleur des +hommes, faut-il que vous ayez été noyé dans le port! ô mademoiselle Cunégonde! +la perle des filles, faut-il qu’on vous ait fendu le ventre! +</p> + +<p> +Il s’en retournait, se soutenant à peine, prêché, fessé, absous, et béni, +lorsqu’une vieille l’aborda, et lui dit: Mon fils, prenez courage, suivez-moi. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap07"></a>CHAPITRE VII<br/> +Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva ce qu’il +aimait.</h2> + +<p> +Candide ne prit point courage, mais il suivit la vieille dans une masure: elle +lui donna un pot de pommade pour se frotter, lui laissa à manger et à boire; +elle lui montra un petit lit assez propre; il y avait auprès du lit un habit +complet. Mangez, buvez, dormez, lui dit-elle, et que Notre-Dame d’Atocha[1], +monseigneur saint Antoine de Padoue, et monseigneur saint Jacques de +Compostelle prennent soin de vous! je reviendrai demain. Candide, toujours +étonné de tout ce qu’il avait vu, de tout ce qu’il avait souffert, et encore +plus de la charité de la vieille, voulut lui baiser la main. Ce n’est pas ma +main qu’il faut baiser, dit la vieille; je reviendrai demain. Frottez-vous de +pommade, mangez et dormez. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Sur Notre-Dame d’Atocha, voyez dans les <i>Mélanges</i>, année 1769, une +des notes de Voltaire sur son <i>Extrait d’un journal</i> (ou Mémoires de +Dangeau). B. +</p> + +<p> +Candide, malgré tant de malheurs, mangea et dormit. Le lendemain la vieille lui +apporte à déjeuner, visite son dos, le frotte elle-même d’une autre pommade: +elle lui apporte ensuite à dîner: elle revient sur le soir et apporte à souper. +Le surlendemain elle fit encore les mêmes cérémonies. Qui êtes-vous? lui disait +toujours Candide; qui vous a inspiré tant de bonté? quelles grâces puis-je vous +rendre? La bonne femme ne répondait jamais rien. Elle revint sur le soir, et +n’apporta point à souper: Venez avec moi, dit-elle, et ne dites mot. Elle le +prend sous le bras, et marche avec lui dans la campagne environ un quart de +mille: ils arrivent à une maison isolée, entourée de jardins et de canaux. La +vieille frappe à une petite porte. On ouvre; elle mène Candide, par un escalier +dérobé, dans un cabinet doré, le laisse sur un canapé de brocart, referme la +porte, et s’en va. Candide croyait rêver, et regardait toute sa vie comme un +songe funeste, et le moment présent comme un songe agréable. +</p> + +<p> +La vieille reparut bientôt; elle soutenait avec peine une femme tremblante, +d’une taille majestueuse, brillante de pierreries, et couverte d’un voile. Otez +ce voile, dit la vieille à Candide. Le jeune homme approche; il lève le voile +d’une main timide. Quel moment! quelle surprise! il croit voir mademoiselle +Cunégonde; il la voyait en effet, c’était elle-même. La force lui manque, il ne +peut proférer une parole, il tombe à ses pieds. Cunégonde tombe sur le canapé. +La vieille les accable d’eaux spiritueuses, ils reprennent leurs sens, ils se +parlent: ce sont d’abord des mots entrecoupés, des demandes et des réponses qui +se croisent, des soupirs, des larmes, des cris. La vieille leur recommande de +faire moins de bruit, et les laisse en liberté. Quoi! c’est vous, lui dit +Candide, vous vivez! je vous retrouve en Portugal! On ne vous a donc pas +violée? on ne vous a point fendu le ventre, comme le philosophe Pangloss me +l’avait assuré? Si fait, dit la belle Cunégonde; mais on ne meurt pas toujours +de ces deux accidents.—Mais votre père et votre mère ont-ils été tués?—Il n’est +que trop vrai, dit Cunégonde en pleurant.—Et votre frère?—Mon frère a été tué +aussi.—Et pourquoi êtes-vous en Portugal? et comment avez-vous su que j’y +étais? et par quelle étrange aventure m’avez-vous fait conduire dans cette +maison?—Je vous dirai tout cela, répliqua la dame; mais il faut auparavant que +vous m’appreniez tout ce qui vous est arrivé depuis le baiser innocent que vous +me donnâtes, et les coups de pied que vous reçûtes. +</p> + +<p> +Candide lui obéit avec un profond respect; et quoiqu’il fût interdit, quoique +sa voix fût faible et tremblante, quoique l’échine lui fît encore un peu mal, +il lui raconta de la manière la plus naïve tout ce qu’il avait éprouvé depuis +le moment de leur séparation. Cunégonde levait les yeux au ciel: elle donna des +larmes à la mort du bon anabaptiste et de Pangloss; après quoi elle parla en +ces termes à Candide, qui ne perdait pas une parole, et qui la dévorait des +yeux. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap08"></a>CHAPITRE VIII.<br/> +Histoire de Cunégonde.</h2> + +<p> +J’étais dans mon lit et je dormais profondément, quand il plut au ciel +d’envoyer les Bulgares dans notre beau château de Thunder-ten-tronckh; ils +égorgèrent mon père et mon frère, et coupèrent ma mère par morceaux. Un grand +Bulgare, haut de six pieds, voyant qu’à ce spectacle j’avais perdu +connaissance, se mit à me violer; cela me fit revenir, je repris mes sens, je +criai, je me débattis, je mordis, j’égratignai, je voulais arracher les yeux à +ce grand Bulgare, ne sachant pas que tout ce qui arrivait dans le château de +mon père était une chose d’usage: le brutal me donna un coup de couteau dans le +flanc gauche dont je porte encore la marque. Hélas! j’espère bien la voir, dit +le naïf Candide. Vous la verrez, dit Cunégonde; mais continuons. Continuez, dit +Candide. +</p> + +<p> +Elle reprit ainsi le fil de son histoire: Un capitaine bulgare entra, il me vit +toute sanglante, et le soldat ne se dérangeait pas. Le capitaine se mit en +colère du peu de respect que lui témoignait, ce brutal, et le tua sur mon +corps. Ensuite il me fit panser, et m’emmena prisonnière de guerre dans son +quartier. Je blanchissais le peu de chemises qu’il avait, je fesais sa cuisine; +il me trouvait fort jolie, il faut l’avouer; et je ne nierai pas qu’il ne fût +très bien fait, et qu’il n’eût la peau blanche et douce; d’ailleurs peu +d’esprit, peu de philosophie: on voyait bien qu’il n’avait pas été élevé par le +docteur Pangloss. Au bout de trois mois, ayant perdu tout son argent, et +s’étant dégoûté de moi, il me vendit à un Juif nommé don Issachar, qui +trafiquait en Hollande et en Portugal, et qui aimait passionnément les femmes. +Ce Juif s’attacha beaucoup à ma personne, mais il ne pouvait en triompher; je +lui ai mieux résisté qu’au soldat bulgare: une personne d’honneur peut être +violée une fois, mais sa vertu s’en affermit. Le Juif, pour m’apprivoiser, me +mena dans cette maison de campagne que vous voyez. J’avais cru jusque-là qu’il +n’y avait rien sur la terre de si beau que le château de Thunder-ten-tronckh; +j’ai été détrompée. +</p> + +<p> +Le grand-inquisiteur m’aperçut un jour à la messe; il me lorgna beaucoup, et me +fit dire qu’il avait à me parler pour des affaires secrètes. Je fus conduite à +son palais; je lui appris ma naissance; il me représenta combien il était +au-dessous de mon rang d’appartenir à un Israélite. On proposa de sa part à don +Issachar de me céder à monseigneur. Don Issachar, qui est le banquier de la +cour, et homme de crédit, n’en voulut rien faire. L’inquisiteur le menaça d’un +auto-da-fé. Enfin mon Juif intimidé conclut un marché par lequel la maison et +moi leur appartiendraient à tous deux en commun; que le Juif aurait pour lui +les lundis, mercredis, et le jour du sabbat, et que l’inquisiteur aurait les +autres jours de la semaine. Il y a six mois que cette convention subsiste. Ce +n’a pas été sans querelles; car souvent il a été indécis si la nuit du samedi +au dimanche appartenait à l’ancienne loi ou à la nouvelle. Pour moi, j’ai +résisté jusqu’à présent à toutes les deux; et je crois que c’est pour cette +raison que j’ai toujours été aimée. +</p> + +<p> +Enfin, pour détourner le fléau des tremblements de terre, et pour intimider don +Issachar, il plut à monseigneur l’inquisiteur de célébrer un auto-da-fé. Il me +fit l’honneur de m’y inviter. Je fus très bien placée; on servit aux dames des +rafraîchissements entre la messe et l’exécution. Je fus, à la vérité, saisie +d’horreur en voyant brûler ces deux Juifs et cet honnête Biscayen qui avait +épousé sa commère: mais quelle fut ma surprise, mon effroi, mon trouble, quand +je vis dans un san-benito, et sous une mitre, une figure qui ressemblait à +celle de Pangloss! Je me frottai les yeux, je regardai attentivement, je le vis +pendre; je tombai en faiblesse. A peine reprenais-je mes sens, que je vous vis +dépouillé tout nu; ce fut là le comble de l’horreur, de la consternation, de la +douleur, du désespoir. Je vous dirai, avec vérité, que votre peau est encore +plus blanche, et d’un incarnat plus parfait que celle de mon capitaine des +Bulgares. Cette vue redoubla tous les sentiments qui m’accablaient, qui me +dévoraient. Je m’écriai, je voulus dire, Arrêtez, barbares! mais la voix me +manqua, et mes cris auraient été inutiles. Quand vous eûtes été bien fessé: +Comment se peut-il faire, disais-je, que l’aimable Candide et le sage Pangloss +se trouvent à Lisbonne, l’un pour recevoir cent coups de fouet, et l’autre pour +être pendu par l’ordre de monseigneur l’inquisiteur, dont je suis la +bien-aimée? Pangloss m’a donc bien cruellement trompée, quand il me disait que +tout va le mieux du monde! +</p> + +<p> +Agitée, éperdue, tantôt hors de moi-même, et tantôt prête de mourir de +faiblesse, j’avais la tête remplie du massacre de mon père, de ma mère, de mon +frère, de l’insolence de mon vilain soldat bulgare, du coup de couteau qu’il me +donna, de ma servitude, de mon métier de cuisinière, de mon capitaine bulgare, +de mon vilain don Issachar, de mon abominable inquisiteur, de la pendaison du +docteur Pangloss, de ce grand miserere en faux-bourdon pendant lequel on vous +fessait, et surtout du baiser que je vous avais donné derrière un paravent, le +jour que je vous avais vu pour la dernière fois. Je louai Dieu, qui vous +ramenait à moi par tant d’épreuves. Je recommandai à ma vieille d’avoir soin de +vous, et de vous amener ici dès qu’elle le pourrait. Elle a très bien exécuté +ma commission; j’ai goûté le plaisir inexprimable de vous revoir, de vous +entendre, de vous parler. Vous devez avoir une faim dévorante; j’ai grand +appétit; commençons par souper. +</p> + +<p> +Les voilà qui se mettent tous deux à table; et, après le souper, ils se +replacent sur ce beau canapé dont on a déjà parlé; ils y étaient quand le +signor don Issachar, l’un des maîtres de la maison, arriva. C’était le jour du +sabbat. Il venait jouir de ses droits, et expliquer son tendre amour. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap09"></a>CHAPITRE IX.<br/> +Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du grand-inquisiteur, et d’un Juif.</h2> + +<p> +Cet Issachar était le plus colérique Hébreu qu’on eût vu dans Israël, depuis la +captivité en Babylone. Quoi! dit-il, chienne de galiléenne, ce n’est pas assez +de monsieur l’inquisiteur? il faut que ce coquin partage aussi avec moi? En +disant cela il tire un long poignard dont il était toujours pourvu, et, ne +croyant pas que son adverse partie eût des armes, il se jette sur Candide; mais +notre bon Vestphalien avait reçu une belle épée de la vieille avec l’habit +complet. Il tire son épée, quoiqu’il eût les moeurs fort douces, et vous étend +l’Israélite roide mort sur le carreau, aux pieds de la belle Cunégonde. +</p> + +<p> +Sainte Vierge! s’écria-t-elle, qu’allons-nous devenir? un homme tué chez moi! +si la justice vient, nous sommes perdus. Si Pangloss n’avait pas été pendu, dit +Candide, il nous donnerait un bon conseil dans cette extrémité, car c’était un +grand philosophe. A son défaut, consultons la vieille. Elle était fort +prudente, et commençait à dire son avis quand une autre petite porte s’ouvrit. +Il était une heure après minuit, c’était le commencement du dimanche. Ce jour +appartenait à monseigneur l’inquisiteur. Il entre et voit le fessé Candide, +l’épée à la main, un mort étendu par terre, Cunégonde effarée, et la vieille +donnant des conseils. +</p> + +<p> +Voici dans ce moment ce qui se passa dans l’âme de Candide, et comment il +raisonna: Si ce saint homme appelle du secours, il me fera infailliblement +brûler, il pourra en faire autant de Cunégonde; il m’a fait fouetter +impitoyablement; il est mon rival; je suis en train de tuer; il n’y a pas à +balancer. Ce raisonnement fut net et rapide; et, sans donner le temps à +l’inquisiteur de revenir de sa surprise, il le perce d’outre en outre, et le +jette à côté du Juif. En voici bien d’une autre, dit Cunégonde; il n’y a plus +de rémission; nous sommes excommuniés, notre dernière heure est venue! Comment +avez-vous fait, vous qui êtes né si doux, pour tuer en deux minutes un Juif et +un prélat? Ma belle demoiselle, répondit Candide, quand on est amoureux, +jaloux, et fouetté par l’inquisition, on ne se connaît plus. +</p> + +<p> +La vieille prit alors la parole, et dit: Il y a trois chevaux andalous dans +l’écurie, avec leurs selles et leurs brides, que le brave Candide les prépare; +madame a des moyadors et des diamants, montons vite à cheval, quoique je ne +puisse me tenir que sur une fesse, et allons à Cadix; il fait le plus beau +temps du monde, et c’est un grand plaisir de voyager pendant la fraîcheur de la +nuit. +</p> + +<p> +Aussitôt Candide selle les trois chevaux; Cunégonde, la vieille, et lui, font +trente milles d’une traite. Pendant qu’ils s’éloignaient, la sainte hermandad +arrive dans la maison, on enterre monseigneur dans une belle église, on jette +Issachar à la voirie. +</p> + +<p> +Candide, Cunégonde, et la vieille, étaient déjà dans la petite ville d’Avacéna, +au milieu des montagnes de la Sierra-Morena; et ils parlaient ainsi dans un +cabaret. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap10"></a>CHAPITRE X.<br/> +Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la vieille, arrivent à Cadix, et +leur embarquement.</h2> + +<p> +Qui a donc pu me voler mes pistoles et mes diamants? disait en pleurant +Cunégonde; de quoi vivrons-nous? comment ferons-nous? où trouver des +inquisiteurs et des Juifs qui m’en donnent d’autres? Hélas! dit la vieille, je +soupçonne fort un révérend père cordelier, qui coucha hier dans la même auberge +que nous à Badajos; Dieu me garde de faire un jugement téméraire! mais il entra +deux fois dans notre chambre, et il partit long-temps avant nous. Hélas! dit +Candide, le bon Pangloss m’avait souvent prouvé que les biens de la terre sont +communs à tous les hommes, que chacun y a un droit égal. Ce cordelier devait +bien, suivant ces principes, nous laisser de quoi achever notre voyage. Il ne +vous reste donc rien du tout, ma belle Cunégonde? Pas un maravédis, dit-elle. +Quel parti prendre? dit Candide. Vendons un des chevaux, dit la vieille; je +monterai en croupe derrière mademoiselle, quoique je ne puisse me tenir que sur +une fesse, et nous arriverons à Cadix. +</p> + +<p> +Il y avait dans la même hôtellerie un prieur de bénédictins; il acheta le +cheval bon marché. Candide, Cunégonde, et la vieille, passèrent par Lucena, par +Chillas, par Lebrixa, et arrivèrent enfin à Cadix. On y équipait une flotte, et +on y assemblait des troupes pour mettre à la raison les révérends pères +jésuites du Paraguai, qu’on accusait d’avoir fait révolter une de leurs hordes +contre les rois d’Espagne et de Portugal, auprès de la ville du +Saint-Sacrement[1]. Candide, ayant servi chez les Bulgares, fit l’exercice +bulgarien devant le général de la petite armée avec tant de grâce, de célérité, +d’adresse, de fierté, d’agilité, qu’on lui donna une compagnie d’infanterie à +commander. Le voilà capitaine; il s’embarque avec mademoiselle Cunégonde, la +vieille, deux valets, et les deux chevaux andalous qui avaient appartenu à M. +le grand-inquisiteur de Portugal. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Voyez tome XVII, page 470; et dans les <i>Mélanges</i>, année 1759, la +<i>Lettre</i> de M. Mead <i>aux auteurs du Journal encyclopédique</i>. B. +</p> + +<p> +Pendant toute la traversée ils raisonnèrent beaucoup sur la philosophie du +pauvre Pangloss. Nous allons dans un autre univers, disait Candide; c’est dans +celui-là , sans doute, que tout est bien: car il faut avouer qu’on pourrait +gémir un peu de ce qui se passe dans le nôtre en physique et en morale. Je vous +aime de tout mon coeur, disait Cunégonde; mais j’ai encore l’âme tout +effarouchée de ce que j’ai vu, de ce que j’ai éprouvé. Tout ira bien, +répliquait Candide; la mer de ce nouveau monde vaut déjà mieux que les mers de +notre Europe; elle est plus calme, les vents plus constants. C’est certainement +le Nouveau-Monde qui est le meilleur des univers possibles. Dieu le veuille! +disait Cunégonde: mais j’ai été si horriblement malheureuse dans le mien, que +mon coeur est presque fermé à l’espérance. Vous vous plaignez, leur dit la +vieille; hélas! vous n’avez pas éprouvé des infortunes telles que les miennes. +Cunégonde se mit presque à rire, et trouva cette bonne femme fort plaisante de +prétendre être plus malheureuse qu’elle. Hélas! lui dit-elle, ma bonne, à moins +que vous n’ayez été violée par deux Bulgares, que vous n’ayez reçu deux coups +de couteau dans le ventre, qu’on n’ait démoli deux de vos châteaux, qu’on n’ait +égorgé à vos yeux deux mères et deux pères, et que vous n’ayez vu deux de vos +amants fouettés dans un auto-da-fé, je ne vois pas que vous puissiez l’emporter +sur moi; ajoutez que je suis née baronne avec soixante et douze quartiers, et +que j’ai été cuisinière. Mademoiselle, répondit la vieille, vous ne savez pas +quelle est ma naissance; et si je vous montrais mon derrière, vous ne parleriez +pas comme vous faites, et vous suspendriez votre jugement. Ce discours fit +naître une extrême curiosité dans l’esprit de Cunégonde et de Candide. La +vieille leur parla en ces termes. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap11"></a>CHAPITRE XI.<br/> +Histoire de la vieille.</h2> + +<p> +Je n’ai pas eu toujours les yeux éraillés et bordés d’écarlate; mon nez n’a pas +toujours touché à mon menton, et je n’ai pas toujours été servante. Je suis la +fille du pape Urbain X et de la princesse de Palestrine[a]. On m’éleva jusqu’à +quatorze ans dans un palais auquel tous les châteaux de vos barons allemands +n’auraient pas servi d’écurie; et une de mes robes valait mieux que toutes les +magnificences de la Vestphalie. Je croissais en beauté, en grâces, en talents, +au milieu des plaisirs, des respects, et des espérances: j’inspirais déjà de +l’amour; ma gorge se formait; et quelle gorge! blanche, ferme, taillée comme +celle de la Vénus de Médicis; et quels yeux! quelles paupières! quels sourcils +noirs! quelles flammes brillaient dans mes deux prunelles, et effaçaient la +scintillation des étoiles! comme me disaient les poètes du quartier. Les femmes +qui m’habillaient et qui me déshabillaient tombaient en extase en me regardant +par-devant et par-derrière; et tous les hommes auraient voulu être à leur +place. +</p> + +<p class="footnote"> +[a] Voyez l’extrême discrétion de l’auteur; il n’y eut jusqu’à présent aucun +pape nommé Urbain X; il craint de donner une bâtarde à un pape connu. Quelle +circonspection! quelle délicatesse de conscience!—Cette note de Voltaire est +posthume. Elle n’était même pas dans les éditions de Kehl. Je la tiens de feu +Décrois. Le dernier pape du nom d’Urbain est Urbain VIII, mort en 1644. B. +</p> + +<p> +Je fus fiancée à un prince souverain de Massa-Carrara: quel prince! aussi beau +que moi, pétri de douceur et d’agréments, brillant d’esprit et brûlant d’amour; +je l’aimais comme on aime pour la première fois, avec idolâtrie, avec +emportement. Les noces furent préparées: c’était une pompe, une magnificence +inouïe; c’étaient des fêtes, des carrousels, des opéra-buffa continuels; et +toute l’Italie fit pour moi des sonnets dont il n’y eut pas un seul de +passable. Je touchais au moment de mon bonheur, quand une vieille marquise, qui +avait été maîtresse de mon prince, l’invita à prendre du chocolat chez elle; il +mourut en moins de deux heures avec des convulsions épouvantables; mais ce +n’est qu’une bagatelle. Ma mère au désespoir, et bien moins affligée que moi, +voulut s’arracher pour quelque temps à un séjour si funeste. Elle avait une +très belle terre auprès de Gaïète: nous nous embarquâmes sur une galère du +pays, dorée comme l’autel de Saint-Pierre de Rome. Voilà qu’un corsaire de Salé +fond sur nous et nous aborde: nos soldats se défendirent comme des soldats du +pape; ils se mirent tous à genoux en jetant leurs armes, et en demandant au +corsaire une absolution <i>in articulo mortis</i>. +</p> + +<p> +Aussitôt on les dépouilla nus comme des singes, et ma mère aussi, nos filles +d’honneur aussi, et moi aussi. C’est une chose admirable que la diligence avec +laquelle ces messieurs déshabillent le monde; mais ce qui me surprit davantage, +c’est qu’ils nous mirent à tous le doigt dans un endroit où nous autres femmes +nous ne nous laissons mettre d’ordinaire que des canules. Cette cérémonie me +paraissait bien étrange: voilà comme on juge de tout quand on n’est pas sorti +de son pays. J’appris bientôt que c’était pour voir si nous n’avions pas caché +là quelques diamants; c’est un usage établi de temps immémorial parmi les +nations policées qui courent sur mer. J’ai su que messieurs les religieux +chevaliers de Malte n’y manquent jamais quand ils prennent des Turcs et des +Turques; c’est une loi du droit des gens à laquelle on n’a jamais dérogé. +</p> + +<p> +Je ne vous dirai point combien il est dur pour une jeune princesse d’être menée +esclave à Maroc avec sa mère: vous concevez assez tout ce que nous eûmes à +souffrir dans le vaisseau corsaire. Ma mère était encore très belle: nos filles +d’honneur, nos simples femmes de chambre avaient plus de charmes qu’on n’en +peut trouver dans toute l’Afrique: pour moi, j’étais ravissante, j’étais la +beauté, la grâce même, et j’étais pucelle: je ne le fus pas long-temps; cette +fleur, qui avait été réservée pour le beau prince de Massa-Carrara, me fut +ravie par le capitaine corsaire; c’était un nègre abominable, qui croyait +encore me faire beaucoup d’honneur. Certes il fallait que madame la princesse +de Palestrine et moi fussions bien fortes pour résister à tout ce que nous +éprouvâmes jusqu’à notre arrivée à Maroc! Mais passons; ce sont des choses si +communes, qu’elles ne valent pas la peine qu’on en parle. +</p> + +<p> +Maroc nageait dans le sang quand nous arrivâmes. Cinquante fils de l’empereur +Muley Ismael[1] avaient chacun leur parti; ce qui produisait en effet cinquante +guerres civiles, de noirs contre noirs, de noirs contre basanés, de basanés +contre basanés, de mulâtres contre mulâtres: c’était un carnage continuel dans +toute l’étendue de l’empire. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Sur Muley Ismael, qui régnait en 1702, et vécut cent cinq ans, voyez tome +XVI, page 197; tome XVIII, page 420; tome XX, le chapitre XVIII du <i>Siècle de +Louis XIV</i>; tome XXX, page 126. B. +</p> + +<p> +A peine fûmes-nous débarquées, que des noirs d’une faction ennemie de celle de +mon corsaire se présentèrent pour lui enlever son butin. Nous étions, après les +diamants et l’or, ce qu’il avait de plus précieux. Je fus témoin d’un combat +tel que vous n’en voyez jamais dans vos climats d’Europe. Les peuples +septentrionaux n’ont pas le sang assez ardent; ils n’ont pas la rage des femmes +au point où elle est commune en Afrique. Il semble que vos Européans aient du +lait dans les veines; c’est du vitriol, c’est du feu qui coule dans celles des +habitants du mont Atlas et des pays voisins. On combattit avec la fureur des +lions, des tigres, et des serpents de la contrée, pour savoir qui nous aurait. +Un Maure saisit ma mère par le bras droit, le lieutenant de mon capitaine la +retint par le bras gauche; un soldat maure la prit par une jambe, un de nos +pirates la tenait par l’autre. Nos filles se trouvèrent presque toutes en un +moment tirées ainsi à quatre soldats. Mon capitaine me tenait cachée derrière +lui; il avait le cimeterre au poing, et tuait tout ce qui s’opposait à sa rage. +Enfin je vis toutes nos Italiennes et ma mère déchirées, coupées, massacrées +par les monstres qui se les disputaient. Les captifs, mes compagnons, ceux qui +les avaient pris, soldats, matelots, noirs, basanés, blancs, mulâtres, et enfin +mon capitaine, tout fut tué, et je demeurai mourante sur un tas de morts. Des +scènes pareilles se passaient, comme on sait, dans l’étendue de plus de trois +cents lieues, sans qu’on manquât aux cinq prières par jour ordonnées par +Mahomet. +</p> + +<p> +Je me débarrassai avec beaucoup de peine de la foule de tant de cadavres +sanglants entassés, et je me traînai sous un grand oranger au bord d’un +ruisseau voisin; j’y tombai d’effroi, de lassitude, d’horreur, de désespoir, et +de faim. Bientôt après mes sens accablés se livrèrent à un sommeil qui tenait +plus de l’évanouissement que du repos. J’étais dans cet état de faiblesse et +d’insensibilité, entre la mort et la vie, quand je me sentis pressée de quelque +chose qui s’agitait sur mon corps; j’ouvris les yeux, je vis un homme blanc et +de bonne mine qui soupirait, et qui disait entre ses dents: <i>O che sciagura +d’essere senza coglioni!</i> +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap12"></a>CHAPITRE XII.<br/> +Suite des malheurs de la vieille.</h2> + +<p> +Étonnée et ravie d’entendre la langue de ma patrie, et non moins surprise des +paroles que proférait cet homme, je lui répondis qu’il y avait de plus grands +malheurs que celui dont il se plaignait; je l’instruisis en peu de mots des +horreurs que j’avais essuyées, et je retombai en faiblesse. Il m’emporta dans +une maison voisine, me fit mettre au lit, me fit donner à manger, me servit, me +consola, me flatta, me dit qu’il n’avait rien vu de si beau que moi, et que +jamais il n’avait tant regretté ce que personne ne pouvait lui rendre. Je suis +né à Naples, me dit-il; on y chaponne deux ou trois mille enfants tous les ans; +les uns en meurent, les autres acquièrent une voix plus belle que celle des +femmes, les autres vont gouverner des états[1]. On me fit cette opération avec +un très grand succès, et j’ai été musicien de la chapelle de madame la +princesse de Palestrine. De ma mère! m’écriai-je. De votre mère! s’écria-t-il +en pleurant: quoi! vous seriez cette jeune princesse que j’ai élevée jusqu’à +l’âge de six ans, et qui promettait déjà d’être aussi belle que vous +êtes?—C’est moi-même; ma mère est à quatre cents pas d’ici coupée en quartiers +sous un tas de morts….. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Farinelli, chanteur italien, né à Naples en 1705, sans être ministre, +gouvernait l’Espagne sous Ferdinand VI; il est mort en 1782. Voltaire reparle +de ce Farinelli dans la <i>Conversation de l’Intendant des menus en +exercice</i>: voyez les <i>Mélanges</i>, année 1761. B. +</p> + +<p> +Je lui contai tout ce qui m’était arrivé; il me conta aussi ses aventures, et +m’apprit comment il avait été envoyé chez le roi de Maroc par une puissance +chrétienne, pour conclure avec ce monarque un traité par lequel on lui +fournirait de la poudre, des canons, et des vaisseaux, pour l’aider à +exterminer le commerce des autres chrétiens. Ma mission est faite, dit cet +honnête eunuque; je vais m’embarquer à Ceuta, et je vous ramènerai en Italie. +<i>Ma che sciagura d’essere senza coglioni!</i> +</p> + +<p> +Je le remerciai avec des larmes d’attendrissement; et au lieu de me mener en +Italie, il me conduisit à Alger, et me vendit au dey de cette province. A peine +fus-je vendue, que cette peste qui a fait le tour de l’Afrique, de l’Asie, de +l’Europe, se déclara dans Alger avec fureur. Vous avez vu des tremblements de +terre; mais, mademoiselle, avez-vous jamais eu la peste? Jamais, répondit la +baronne. +</p> + +<p> +Si vous l’aviez eue, reprit la vieille, vous avoueriez qu’elle est bien +au-dessus d’un tremblement de terre. Elle est fort commune en Afrique; j’en fus +attaquée. Figurez-vous quelle situation pour la fille d’un pape, âgée de quinze +ans, qui en trois mois de temps avait éprouvé la pauvreté, l’esclavage, avait +été violée presque tous les jours, avait vu couper sa mère en quatre, avait +essuyé la faim et la guerre, et mourait pestiférée dans Alger! Je n’en mourus +pourtant pas; mais mon eunuque et le dey, et presque tout le sérail d’Alger +périrent. +</p> + +<p> +Quand les premiers ravages de cette épouvantable peste furent passés, on vendit +les esclaves du dey. Un marchand m’acheta, et me mena à Tunis; il me vendit à +un autre marchand qui me revendit à Tripoli; de Tripoli je fus revendue à +Alexandrie, d’Alexandrie revendue à Smyrne; de Smyrne à Constantinople. +J’appartins enfin à un aga des janissaires, qui fut bientôt commandé pour aller +défendre Azof contre les Russes qui l’assiégeaient. +</p> + +<p> +L’aga, qui était un très galant homme, mena avec lui tout son sérail, et nous +logea dans un petit fort sur les Palus-Méotides, gardé par deux eunuques noirs +et vingt soldats. On tua prodigieusement de Russes, mais ils nous le rendirent +bien: Azof fut mis à feu et à sang[2], et on ne pardonna ni au sexe, ni à +l’âge; il ne resta que notre petit fort; les ennemis voulurent nous prendre par +famine. Les vingt janissaires avaient juré de ne se jamais rendre. Les +extrémités de la faim où ils furent réduits les contraignirent à manger nos +deux eunuques, de peur de violer leur serment. Au bout de quelques jours ils +résolurent de manger les femmes. +</p> + +<p class="footnote"> +[2] Les Russes prirent Azof sous Pierre-le-Grand, en 1696, et la rendirent à la +paix, en 1711; la reprirent en 1739, la fortifièrent; mais à la paix de 1789, +ils la rendirent après l’avoir démantelée. La prise d’Azof, sous Catherine II, +est postérieure de dix ans à <i>Candide</i>. B. +</p> + +<p> +Nous avions un iman très pieux et très compatissant, qui leur fit un beau +sermon par lequel il leur persuada de ne nous pas tuer tout-à -fait. Coupez, +dit-il, seulement une fesse à chacune de ces dames, vous ferez très bonne +chère; s’il faut y revenir, vous en aurez encore autant dans quelques jours; le +ciel vous saura gré d’une action si charitable, et vous serez secourus. +</p> + +<p> +Il avait beaucoup d’éloquence; il les persuada: on nous fit cette horrible +opération; l’iman nous appliqua le même baume qu’on met aux enfants qu’on vient +de circoncire: nous étions toutes à la mort. +</p> + +<p> +A peine les janissaires eurent-ils fait le repas que nous leur avions fourni, +que les Russes arrivent sur des bateaux plats; pas un janissaire ne réchappa. +Les Russes ne firent aucune attention à l’état où nous étions. Il y a partout +des chirurgiens français: un d’eux qui était fort adroit prit soin de nous, il +nous guérit; et je me souviendrai toute ma vie, que quand mes plaies furent +bien fermées, il me fit des propositions. Au reste, il nous dit à toutes de +nous consoler; il nous assura que dans plusieurs sièges pareille chose était +arrivée, et que c’était la loi de la guerre. +</p> + +<p> +Dès que mes compagnes purent marcher, on les fit aller à Moscou; j’échus en +partage à un boïard qui me fit sa jardinière, et qui me donnait vingt coups de +fouet par jour; mais ce seigneur ayant été roué au bout de deux ans avec une +trentaine de boïards pour quelque tracasserie de cour, je profitai de cette +aventure; je m’enfuis; je traversai toute la Russie; je fus long-temps servante +de cabaret à Riga, puis à Rostock, à Vismar, à Leipsick, à Cassel, à Utrecht, à +Leyde, à la Haye, à Rotterdam: j’ai vieilli dans la misère et dans l’opprobre, +n’ayant que la moitié d’un derrière, me souvenant toujours que j’étais fille +d’un pape; je voulus cent fois me tuer, mais j’aimais encore la vie. Cette +faiblesse ridicule est peut-être un de nos penchants les plus funestes; car y +a-t-il rien de plus sot que de vouloir porter continuellement un fardeau qu’on +veut toujours jeter par terre; d’avoir son être en horreur, et de tenir à son +être; enfin de caresser le serpent qui nous dévore, jusqu’à ce qu’il nous ait +mangé le coeur? +</p> + +<p> +J’ai vu dans les pays que le sort m’a fait parcourir, et dans les cabarets où +j’ai servi, un nombre prodigieux de personnes qui avaient leur existence en +exécration; mais je n’en ai vu que douze qui aient mis volontairement fin à +leur misère, trois nègres, quatre Anglais, quatre Genevois, et un professeur +allemand nommé Robeck[3]. J’ai fini par être servante chez le Juif don +Issachar; il me mit auprès de vous, ma belle demoiselle; je me suis attachée à +votre destinée, et j’ai été plus occupée de vos aventures que des miennes. Je +ne vous aurais même jamais parlé de mes malheurs, si vous ne m’aviez pas un peu +piquée, et s’il n’était d’usage, dans un vaisseau, de conter des histoires pour +se désennuyer. Enfin, mademoiselle, j’ai de l’expérience, je connais le monde; +donnez-vous un plaisir, engagez chaque passager à vous conter son histoire, et +s’il s’en trouve un seul qui n’ait souvent maudit sa vie, qui ne se soit +souvent dit à lui-même qu’il était le plus malheureux des hommes, jetez-moi +dans la mer la tête la première. +</p> + +<p class="footnote"> +[3] Robeck (Jean), né à Calmar en Suède, en 1672, se noya volontairement en +1739. J.-J. Rousseau parle de Robeck dans sa <i>Nouvelle Héloïse</i>, lettre +vingt et unième de la troisième partie. B. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap13"></a>CHAPITRE XIII.<br/> +Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Cunégonde et de la +vieille.</h2> + +<p> +La belle Cunégonde, ayant entendu l’histoire de la vieille, lui fit toutes les +politesses qu’on devait à une personne de son rang et de son mérite. Elle +accepta la proposition; elle engagea tous les passagers, l’un après l’autre, à +lui conter leurs aventures. Candide et elle avouèrent que la vieille avait +raison. C’est bien dommage, disait Candide, que le sage Pangloss ait été pendu +contre la coutume dans un auto-da-fé; il nous dirait des choses admirables sur +le mal physique et sur le mal moral qui couvrent la terre et la mer, et je me +sentirais assez de force pour oser lui faire respectueusement quelques +objections. +</p> + +<p> +A mesure que chacun racontait son histoire, le vaisseau avançait. On aborda +dans Buénos-Ayres. Cunégonde, le capitaine Candide, et la vieille, allèrent +chez le gouverneur don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y +Lampourdos, y Souza. Ce seigneur avait une fierté convenable à un homme qui +portait tant de noms. Il parlait aux hommes avec le dédain le plus noble, +portant le nez si haut, élevant si impitoyablement la voix, prenant un ton si +imposant, affectant une démarche si altière, que tous ceux qui le saluaient +étaient tentés de le battre. Il aimait les femmes à la fureur. Cunégonde lui +parut ce qu’il avait jamais vu de plus beau. La première chose qu’il fit fut de +demander si elle n’était point la femme du capitaine. L’air dont il fit cette +question alarma Candide: il n’osa pas dire qu’elle était sa femme, parcequ’en +effet elle ne l’était point; il n’osait pas dire que c’était sa soeur, +parcequ’elle ne l’était pas non plus; et quoique ce mensonge officieux eût été +autrefois très à la mode chez les anciens[1], et qu’il pût être utile aux +modernes, son âme était trop pure pour trahir la vérité. Mademoiselle +Cunégonde, dit-il, doit me faire l’honneur de m’épouser, et nous supplions +votre excellence de daigner faire notre noce. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Voyez l’article ABRAHAM, tome XXVI, page 48. B. +</p> + +<p> +Don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza, +relevant sa moustache, sourit amèrement, et ordonna au capitaine Candide +d’aller faire la revue de sa compagnie. Candide obéit; le gouverneur demeura +avec mademoiselle Cunégonde. Il lui déclara sa passion, lui protesta que le +lendemain il l’épouserait à la face de l’Église, ou autrement, ainsi qu’il +plairait à ses charmes. Cunégonde lui demanda un quart d’heure pour se +recueillir, pour consulter la vieille, et pour se déterminer. +</p> + +<p> +La vieille dit à Cunégonde: Mademoiselle, vous avez soixante et douze quartiers +et pas une obole; il ne tient qu’à vous d’être la femme du plus grand seigneur +de l’Amérique méridionale, qui a une très belle moustache; est-ce à vous de +vous piquer d’une fidélité à toute épreuve? Vous avez été violée par les +Bulgares; un Juif et un inquisiteur ont eu vos bonnes grâces: les malheurs +donnent des droits. J’avoue que si j’étais à votre place, je ne ferais aucun +scrupule d’épouser monsieur le gouverneur, et de faire la fortune de monsieur +le capitaine Candide. Tandis que la vieille parlait avec toute la prudence que +l’âge et l’expérience donnent, on vit entrer dans le port un petit vaisseau; il +portait un alcade et des alguazils, et voici ce qui était arrivé. +</p> + +<p> +La vieille avait très bien deviné que ce fut un cordelier à la grande manche +qui vola l’argent et les bijoux de Cunégonde dans la ville de Badajos, +lorsqu’elle fuyait en hâte avec Candide. Ce moine voulut vendre quelques unes +des pierreries à un joaillier. Le marchand les reconnut pour celles du +grand-inquisiteur. Le cordelier, avant d’être pendu, avoua qu’il les avait +volées: il indiqua les personnes, et la route qu’elles prenaient. La fuite de +Cunégonde et de Candide était déjà connue. On les suivit à Cadix: on envoya, +sans perdre de temps, un vaisseau à leur poursuite. Le vaisseau était déjà dans +le port de Buénos-Ayres. Le bruit se répandit qu’un alcade allait débarquer, et +qu’on poursuivait les meurtriers de monseigneur le grand-inquisiteur. La +prudente vieille vit dans l’instant tout ce qui était à faire. Vous ne pouvez +fuir, dit-elle à Cunégonde, et vous n’avez rien à craindre; ce n’est pas vous +qui avez tué monseigneur, et d’ailleurs le gouverneur, qui vous aime, ne +souffrira pas qu’on vous maltraite; demeurez. Elle court sur-le-champ à +Candide: Fuyez, dit-elle, ou dans une heure vous allez être brûlé. Il n’y avait +pas un moment à perdre; mais comment se séparer de Cunégonde, et où se +réfugier? +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap14"></a>CHAPITRE XIV.<br/> +Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les jésuites du Paraguai.</h2> + +<p> +Candide avait amené de Cadix un valet tel qu’on en trouve beaucoup sur les +côtes d’Espagne et dans les colonies. C’était un quart d’Espagnol, né d’un +métis dans le Tucuman; il avait été enfant de choeur, sacristain, matelot, +moine, facteur, soldat, laquais. Il s’appelait Cacambo, et aimait fort son +maître, parceque son maître était un fort bon homme. Il sella au plus vite les +deux chevaux andalous. Allons, mon maître, suivons le conseil de la vieille, +partons, et courons sans regarder derrière nous. Candide versa des larmes: O ma +chère Cunégonde! faut-il vous abandonner dans le temps que monsieur le +gouverneur va faire nos noces! Cunégonde amenée de si loin, que +deviendrez-vous? Elle deviendra ce qu’elle pourra, dit Cacambo; les femmes ne +sont jamais embarrassées d’elles; Dieu y pourvoit; courons. Où me mènes-tu? où +allons-nous? que ferons-nous sans Cunégonde? disait Candide. Par saint Jacques +de Compostelle, dit Cacambo, vous alliez faire la guerre aux jésuites, allons +la faire pour eux; je sais assez les chemins, je vous mènerai dans leur +royaume, ils seront charmés d’avoir un capitaine qui fasse l’exercice à la +bulgare; vous ferez une fortune prodigieuse; quand on n’a pas son compte dans +un monde, on le trouve dans un autre. C’est un très grand plaisir de voir et de +faire des choses nouvelles. +</p> + +<p> +Tu as donc été déjà dans le Paraguai? dit Candide. Eh vraiment oui! dit +Cacambo; j’ai été cuistre dans le collège de l’Assomption, et je connais le +gouvernement de los padres comme je connais les rues de Cadix. C’est une chose +admirable que ce gouvernement. Le royaume a déjà plus de trois cents lieues de +diamètre; il est divisé en trente provinces. Los padres y ont tout, et les +peuples rien; c’est le chef-d’oeuvre de la raison et de la justice. Pour moi, +je ne vois rien de si divin que los padres, qui font ici la guerre au roi +d’Espagne et au roi de Portugal, et qui en Europe confessent ces rois; qui +tuent ici des Espagnols, et qui à Madrid les envoient au ciel; cela me ravit; +avançons: vous allez être le plus heureux de tous les hommes. Quel plaisir +auront los padres, quand ils sauront qu’il leur vient un capitaine qui sait +l’exercice bulgare! +</p> + +<p> +Dès qu’ils furent arrivés à la première barrière, Cacambo dit à la garde +avancée qu’un capitaine demandait à parler à monseigneur le commandant. On alla +avertir la grande garde. Un officier paraguain courut aux pieds du commandant +lui donner part de la nouvelle. Candide et Cacambo furent d’abord désarmés; on +se saisit de leurs deux chevaux andalous. Les deux étrangers sont introduits au +milieu de deux files de soldats; le commandant était au bout, le bonnet à trois +cornes en tête, la robe retroussée, l’épée au côté, l’esponton à la main. Il +fit un signe; aussitôt vingt-quatre soldats entourent les deux nouveaux venus. +Un sergent leur dit qu’il faut attendre, que le commandant ne peut leur parler, +que le révérend père provincial ne permet pas qu’aucun Espagnol ouvre la bouche +qu’en sa présence, et demeure plus de trois heures dans le pays. Et où est le +révérend père provincial? dit Cacambo. Il est à la parade après avoir dit sa +messe, répondit le sergent, et vous ne pourrez baiser ses éperons que dans +trois heures. Mais, dit Cacambo, monsieur le capitaine, qui meurt de faim comme +moi, n’est point Espagnol, il est Allemand; ne pourrions-nous point déjeuner en +attendant sa révérence? +</p> + +<p> +Le sergent alla sur-le-champ rendre compte de ce discours au commandant. Dieu +soit béni! dit ce seigneur, puisqu’il est Allemand, je peux lui parler; qu’on +le mène dans ma feuillée. Aussitôt on conduit Candide dans un cabinet de +verdure, orné d’une très jolie colonnade de marbre vert et or, et de treillages +qui renfermaient des perroquets, des colibris, des oiseaux-mouches, des +pintades, et tous les oiseaux les plus rares. Un excellent déjeuner était +préparé dans des vases d’or; et tandis que les Paraguains mangèrent du maïs +dans des écuelles de bois, en plein champ, à l’ardeur du soleil, le révérend +père commandant entra dans la feuillée. +</p> + +<p> +C’était un très beau jeune homme, le visage plein, assez blanc, haut en +couleur, le sourcil relevé, l’oeil vif, l’oreille rouge, les lèvres vermeilles, +l’air fier, mais d’une fierté qui n’était ni celle d’un Espagnol ni celle d’un +jésuite. On rendit à Candide et à Cacambo leurs armes, qu’on leur avait +saisies, ainsi que les deux chevaux andalous; Cacambo leur fit manger l’avoine +auprès de la feuillée, ayant toujours l’oeil sur eux, crainte de surprise. +</p> + +<p> +Candide baisa d’abord le bas de la robe du commandant, ensuite ils se mirent à +table. Vous êtes donc Allemand? lui dit le jésuite en cette langue. Oui, mon +révérend père, dit Candide. L’un et l’autre, en prononçant ces paroles, se +regardaient avec une extrême surprise, et une émotion dont ils n’étaient pas +les maîtres. Et de quel pays d’Allemagne êtes-vous? dit le jésuite. De la sale +province de Vestphalie, dit Candide: je suis né dans le château de +Thunder-ten-tronckh. O ciel! est-il possible! s’écria le commandant. Quel +miracle! s’écria Candide. Serait-ce vous? dit le commandant. Cela n’est pas +possible, dit Candide. Ils se laissent tomber tous deux à la renverse, ils +s’embrassent, ils versent des ruisseaux de larmes. Quoi! serait-ce vous, mon +révérend père? vous, le frère de la belle Cunégonde! vous qui fûtes tué par les +Bulgares! vous le fils de monsieur le baron! vous jésuite au Paraguai! Il faut +avouer que ce monde est une étrange chose. O Pangloss! Pangloss! que vous +sériez aise si vous n’aviez pas été pendu! +</p> + +<p> +Le commandant fit retirer les esclaves nègres et les Paraguains qui servaient à +boire dans des gobelets de cristal de roche. Il remercia Dieu et saint Ignace +mille fois; il serrait Candide entre ses bras, leurs visages étaient baignés de +pleurs. Vous seriez bien plus étonné, plus attendri, plus hors de vous-même, +dit Candide, si je vous disais que mademoiselle Cunégonde, votre soeur, que +vous avez crue éventrée, est pleine de santé.—Où?—Dans votre voisinage, chez M. +le gouverneur de Buénos-Ayres; et je venais pour vous faire la guerre. Chaque +mot qu’ils prononcèrent dans cette longue conversation accumulait prodige sur +prodige. Leur âme tout entière volait sur leur langue, était attentive dans +leurs oreilles, et étincelante dans leurs yeux. Comme ils étaient Allemands, +ils tinrent table long-temps, en attendant le révérend père provincial; et le +commandant parla ainsi à son cher Candide. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap15"></a>CHAPITRE XV.<br/> +Comment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde.</h2> + +<p> +J’aurai toute ma vie présent à la mémoire le jour horrible où je vis tuer mon +père et ma mère, et violer ma soeur. Quand les Bulgares furent retirés, on ne +trouva point cette soeur adorable, et on mit dans une charrette ma mère, mon +père, et moi, deux servantes et trois petits garçons égorgés, pour nous aller +enterrer dans une chapelle de jésuites, à deux lieues du château de mes pères. +Un jésuite nous jeta de l’eau bénite; elle était horriblement salée; il en +entra quelques gouttes dans mes yeux: le père s’aperçut que ma paupière fesait +un petit mouvement: il mit la main sur mon coeur, et le sentit palpiter; je fus +secouru, et au bout de trois semaines il n’y paraissait pas. Vous savez, mon +cher Candide, que j’étais fort joli; je le devins encore davantage; aussi le +révérend père Croust[1], supérieur de la maison, prit pour moi la plus tendre +amitié: il me donna l’habit de novice: quelque temps après je fus envoyé à +Rome. Le père général avait besoin d’une recrue de jeunes jésuites allemands. +Les souverains du Paraguai reçoivent le moins qu’ils peuvent de jésuites +espagnols; ils aiment mieux les étrangers, dont ils se croient plus maîtres. Je +fus jugé propre par le révérend père général pour aller travailler dans cette +vigne. Nous partîmes, un Polonais, un Tyrolien, et moi. Je fus honoré, en +arrivant, du sous-diaconat et d’une lieutenance: je suis aujourd’hui colonel et +prêtre. Nous recevrons vigoureusement les troupes du roi d’Espagne; je vous +réponds qu’elles seront excommuniées et battues. La Providence vous envoie ici +pour nous seconder. Mais est-il bien vrai que ma chère soeur Cunégonde soit +dans le voisinage, chez le gouverneur de Buénos-Ayres? Candide l’assura par +serment que rien n’était plus vrai. Leurs larmes recommencèrent à couler. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Dans les premières éditions, au lieu de <i>Croust</i>, on lit: +<i>Didrie</i>. Mais l’édition fesant partie du volume intitulé: <i>Seconde +suite des Mélanges</i>, 1761, porte déjà Croust. Il est question du révérend P. +Croust, <i>le plus brutal de la société</i>, dans le tome XXX, page 429. B. +</p> + +<p> +Le baron ne pouvait se lasser d’embrasser Candide; il l’appelait son frère, son +sauveur. Ah! peut-être, lui dit-il, nous pourrons ensemble, mon cher Candide, +entrer en vainqueurs dans la ville, et reprendre ma soeur Cunégonde. C’est tout +ce que je souhaite, dit Candide; car je comptais l’épouser, et je l’espère +encore. Vous, insolent! répondit le baron, vous auriez l’impudence d’épouser ma +soeur qui a soixante et douze quartiers! Je vous trouve bien effronté d’oser me +parler d’un dessein si téméraire! Candide, pétrifié d’un tel discours, lui +répondit: Mon révérend père, tous les quartiers du monde n’y font rien; j’ai +tiré votre soeur des bras d’un Juif et d’un inquisiteur; elle m’a assez +d’obligations, elle veut m’épouser. Maître Pangloss m’a toujours dit que les +hommes sont égaux; et assurément je l’épouserai. C’est ce que nous verrons, +coquin! dit le jésuite baron de Thunder-ten-tronckh; et en même temps il lui +donna un grand coup du plat de son épée sur le visage. Candide dans l’instant +tire la sienne, et l’enfonce jusqu’à la garde dans le ventre du baron jésuite; +mais en la retirant toute fumante, il se mit à pleurer: Hélas! mon Dieu! +dit-il, j’ai tué mon ancien maître, mon ami, mon beau-frère; je suis le +meilleur homme du monde, et voilà déjà trois hommes que je tue; et dans ces +trois il y a deux prêtres. +</p> + +<p> +Cacambo, qui fesait sentinelle à la porte de la feuillée, accourut. Il ne nous +reste qu’à vendre cher notre vie, lui dit son maître; on va, sans doute, entrer +dans la feuillée; il faut mourir les armes à la main. Cacambo, qui en avait +bien vu d’autres, ne perdit point la tête; il prit la robe de jésuite que +portait le baron, la mit sur le corps de Candide, lui donna le bonnet carré du +mort, et le fit monter à cheval. Tout cela se fit en un clin d’oeil. Galopons, +mon maître; tout le monde vous prendra pour un jésuite qui va donner des +ordres; et nous aurons passé les frontières avant qu’on puisse courir après +nous. Il volait déjà en prononçant ces paroles, et en criant en espagnol: +Place, place pour le révérend père colonel! +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap16"></a>CHAPITRE XVI.<br/> +Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles, deux singes, et les sauvages +nommés Oreillons.</h2> + +<p> +Candide et son valet furent au-delà des barrières, et personne ne savait encore +dans le camp la mort du jésuite allemand. Le vigilant Cacambo avait eu soin de +remplir sa valise de pain, de chocolat, de jambon, de fruits, et de quelques +mesures de vin. Ils s’enfoncèrent avec leurs chevaux andalous dans un pays +inconnu où ils ne découvrirent aucune route. Enfin une belle prairie +entrecoupée de ruisseaux se présenta devant eux. Nos deux voyageurs font +repaître leurs montures. Cacambo propose à son maître de manger, et lui en +donne l’exemple. Comment veux-tu, disait Candide, que je mange du jambon, quand +j’ai tué le fils de monsieur le baron, et que je me vois condamné à ne revoir +la belle Cunégonde de ma vie? à quoi me servira de prolonger mes misérables +jours, puisque je dois les traîner loin d’elle dans les remords et dans le +désespoir? et que dira le Journal de Trévoux[1]? +</p> + +<p class="footnote"> +[1] L’ouvrage cité sous le titre de <i>Journal de Trévoux</i>, du nom de la +ville où il s’imprima, est intitulé: <i>Mémoires pour servir à l’histoire des +sciences et des beaux-arts</i>. Ce titre a subi plusieurs changements. B. +</p> + +<p> +En parlant ainsi, il ne laissa pas de manger. Le soleil se couchait. Les deux +égarés entendirent quelques petits cris qui paraissaient poussés par des +femmes. Ils ne savaient si ces cris étaient de douleur ou de joie; mais ils se +levèrent précipitamment avec cette inquiétude et cette alarme que tout inspire +dans un pays inconnu. Ces clameurs partaient de deux filles toutes nues qui +couraient légèrement au bord de la prairie, tandis que deux singes les +suivaient en leur mordant les fesses. Candide fut touché de pitié; il avait +appris à tirer chez les Bulgares, et il aurait abattu une noisette dans un +buisson sans toucher aux feuilles. Il prend son fusil espagnol à deux coups, +tire, et tue les deux singes. Dieu soit loué, mon cher Cacambo! j’ai délivré +d’un grand péril ces deux pauvres créatures: si j’ai commis un péché en tuant +un inquisiteur et un jésuite, je l’ai bien réparé en sauvant la vie à deux +filles. Ce sont peut-être deux demoiselles de condition, et cette aventure nous +peut procurer de très grands avantages dans le pays. +</p> + +<p> +Il allait continuer, mais sa langue devint percluse quand il vit ces deux +filles embrasser tendrement les deux singes, fondre en larmes sur leurs corps, +et remplir l’air des cris les plus douloureux. Je ne m’attendais pas à tant de +bonté d’âme, dit-il enfin à Cacambo; lequel lui répliqua: Vous avez fait là un +beau chef d’oeuvre, mon maître; vous avez tué les deux amants de ces +demoiselles. Leurs amants! serait-il possible? vous vous moquez de moi, +Cacambo; le moyen de vous croire? Mon cher maître, repartit Cacambo, vous êtes +toujours étonné de tout; pourquoi trouvez-vous si étrange que dans quelques +pays il y ait des singes qui obtiennent les bonnes grâces des dames? ils sont +des quarts d’homme, comme je suis un quart d’Espagnol. Hélas! reprit Candide, +je me souviens d’avoir entendu dire à maître Pangloss qu’autrefois pareils +accidents étaient arrivés, et que ces mélanges avaient produit des égypans, des +faunes, des satyres; que plusieurs grands personnages de l’antiquité en avaient +vu; mais je prenais cela pour des fables. Vous devez être convaincu à présent, +dit Cacambo, que c’est une vérité, et vous voyez comment en usent les personnes +qui n’ont pas reçu une certaine éducation; tout ce que je crains, c’est que ces +dames ne nous fassent quelque méchante affaire. +</p> + +<p> +Ces réflexions solides engagèrent Candide à quitter la prairie, et à s’enfoncer +dans un bois. Il y soupa avec Cacambo; et tous deux, après avoir maudit +l’inquisiteur de Portugal, le gouverneur de Buénos-Ayres, et le baron, +s’endormirent sur de la mousse. A leur réveil, ils sentirent qu’ils ne +pouvaient remuer; la raison en était que pendant la nuit les Oreillons, +habitants du pays, à qui les deux dames les avaient dénoncés, les avaient +garrottés avec des cordes d’écorces d’arbre. +</p> + +<p> +Ils étaient entourés d’une cinquantaine d’Oreillons tout nus, armés de flèches, +de massues, et de haches de caillou: les uns fesaient bouillir une grande +chaudière; les autres préparaient des broches, et tous criaient: C’est un +jésuite, c’est un jésuite! nous serons vengés, et nous ferons bonne chère; +mangeons du jésuite, mangeons du jésuite! +</p> + +<p> +Je vous l’avais bien dit, mon cher maître, s’écria tristement Cacambo, que ces +deux filles nous joueraient d’un mauvais tour. Candide apercevant la chaudière +et les broches s’écria: Nous allons certainement être rôtis ou bouillis. Ah! +que dirait maître Pangloss, s’il voyait comme la pure nature est faite? Tout +est bien; soit, mais j’avoue qu’il est bien cruel, d’avoir perdu mademoiselle +Cunégonde, et d’être mis à la broche par des Oreillons. Cacambo ne perdait +jamais la tête. Ne désespérez de rien, dit-il au désolé Candide; j’entends un +peu le jargon de ces peuples, je vais leur parler. Ne manquez pas, dit Candide, +de leur représenter quelle est l’inhumanité affreuse de faire cuire des hommes, +et combien cela est peu chrétien. +</p> + +<p> +Messieurs, dit Cacambo, vous comptez donc manger aujourd’hui un jésuite? c’est +très bien fait; rien n’est plus juste que de traiter ainsi ses ennemis. En +effet le droit naturel nous enseigne à tuer notre prochain, et c’est ainsi +qu’on en agit dans toute la terre. Si nous n’usons pas du droit de le manger, +c’est que nous avons d’ailleurs de quoi faire bonne chère; mais vous n’avez pas +les mêmes ressources que nous: certainement il vaut mieux manger ses ennemis +que d’abandonner aux corbeaux et aux corneilles le fruit de sa victoire. Mais, +messieurs, vous ne voudriez pas manger vos amis. Vous croyez aller mettre un +jésuite en broche, et c’est votre défenseur, c’est l’ennemi de vos ennemis que +vous allez rôtir. Pour moi, je suis né dans votre pays; monsieur que vous voyez +est mon maître, et bien loin d’être jésuite, il vient de tuer un jésuite, il en +porte les dépouilles; voilà le sujet de votre méprise. Pour vérifier ce que je +vous dis, prenez sa robe, portez-la à la première barrière du royaume de los +padres; informez-vous si mon maître n’a pas tué un officier jésuite. Il vous +faudra peu de temps; vous pourrez toujours nous manger, si vous trouvez que je +vous ai menti. Mais, si je vous ai dit la vérité, vous connaissez trop les +principes du droit public, les moeurs, et les lois, pour ne nous pas faire +grâce. +</p> + +<p> +Les Oreillons trouvèrent ce discours très raisonnable; ils députèrent deux +notables pour aller en diligence s’informer de la vérité; les deux députés +s’acquittèrent de leur commission en gens d’esprit, et revinrent bientôt +apporter de bonnes nouvelles. Les Oreillons délièrent leurs deux prisonniers, +leur firent toutes sortes de civilités, leur offrirent des filles, leur +donnèrent des rafraîchissements, et les reconduisirent jusqu’aux confins de +leurs états, en criant avec allégresse: Il n’est point jésuite, il n’est point +jésuite! +</p> + +<p> +Candide ne se lassait point d’admirer le sujet de sa délivrance. Quel peuple! +disait-il, quels hommes! quelles moeurs! si je n’avais pas eu le bonheur de +donner un grand coup d’épée au travers du corps du frère de mademoiselle +Cunégonde, j’étais mangé sans rémission. Mais, après tout, la pure nature est +bonne, puisque ces gens-ci, au lieu de me manger, m’ont fait mille honnêtetés, +dès qu’ils ont su que je n’étais pas jésuite. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap17"></a>CHAPITRE XVII.<br/> +Arrivée de Candide et de son valet au pays d’Eldorado, et ce qu’ils y virent.</h2> + +<p> +Quand ils furent aux frontières des Oreillons: Vous voyez, dit Cacambo à +Candide, que cet hémisphère-ci ne vaut pas mieux que l’autre; croyez-moi, +retournons en Europe par le plus court chemin. Comment y retourner, dit +Candide; et où aller? Si je vais dans mon pays, les Bulgares et les Abares y +égorgent tout; si je retourne en Portugal, j’y suis brûlé; si nous restons dans +ce pays-ci, nous risquons à tout moment d’être mis en broche. Mais comment se +résoudre à quitter la partie du monde que mademoiselle Cunégonde habite? +</p> + +<p> +—Tournons vers la Cayenne, dit Cacambo, nous y trouverons des Français qui vont +par tout le monde; ils pourront nous aider. Dieu aura peut-être pitié de nous.» +</p> + +<p> +Il n’était pas facile d’aller à la Cayenne: ils savaient bien à peu près de +quel côté il fallait marcher; mais des montagnes, des fleuves, des précipices, +des brigands, des sauvages, étaient partout de terribles obstacles. Leurs +chevaux moururent de fatigue; leurs provisions furent consumées; ils se +nourrirent un mois entier de fruits sauvages, et se trouvèrent enfin auprès +d’une petite rivière bordée de cocotiers qui soutinrent leur vie et leurs +espérances. +</p> + +<p> +Cacambo, qui donnait toujours d’aussi bons conseils que la vieille, dit à +Candide: Nous n’en pouvons plus, nous avons assez marché; j’aperçois un canot +vide sur le rivage, emplissons-le de cocos, jetons-nous dans cette petite +barque, laissons-nous aller au courant; une rivière mène toujours à quelque +endroit habité. Si nous ne trouvons pas des choses agréables, nous trouverons +du moins des choses nouvelles. Allons, dit Candide, recommandons-nous à la +Providence. +</p> + +<p> +Ils voguèrent quelques lieues entre des bords, tantôt fleuris, tantôt arides, +tantôt unis, tantôt escarpés. La rivière s’élargissait toujours; enfin elle se +perdait sous une voûte de rochers épouvantables qui s’élevaient jusqu’au ciel. +Les deux voyageurs eurent la hardiesse de s’abandonner aux flots sous cette +voûte. Le fleuve resserré en cet endroit les porta avec une rapidité et un +bruit horrible. Au bout de vingt-quatre heures ils revirent le jour; mais leur +canot se fracassa contre les écueils; il fallut se traîner de rocher en rocher +pendant une lieue entière; enfin ils découvrirent un horizon immense, bordé de +montagnes inaccessibles. Le pays était cultivé pour le plaisir comme pour le +besoin; partout l’utile était agréable[1]: les chemins étaient couverts ou +plutôt ornés de voitures d’une forme et d’une matière brillante, portant des +hommes et des femmes d’une beauté singulière, traînés rapidement par de gros +moutons rouges qui surpassaient en vitesse les plus beaux chevaux d’Andalousie, +de Tétuan, et de Méquinez. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Tel est le texte de toutes les éditions données du vivant de l’auteur, et +même des éditions de Kehl. Quelques éditeurs récents ont mis: <i>l’utile +était</i> joint à <i>l’agréable</i>. B. +</p> + +<p> +Voilà pourtant, dit Candide, un pays qui vaut mieux que la Vestphalie. Il mit +pied à terre avec Cacambo auprès du premier village qu’il rencontra. Quelques +enfants du village, couverts de brocarts d’or tout déchirés, jouaient au palet +à l’entrée du bourg; nos deux hommes de l’autre monde s’amusèrent à les +regarder: leurs palets étaient d’assez larges pièces rondes, jaunes, rouges, +vertes, qui jetaient un éclat singulier. Il prit envie aux voyageurs d’en +ramasser quelques uns; c’était de l’or, c’était des émeraudes, des rubis, dont +le moindre aurait été le plus grand ornement du trône du Mogol. Sans doute, dit +Cacambo, ces enfants sont les fils du roi du pays qui jouent au petit palet. Le +magister du village parut dans ce moment pour les faire rentrer à l’école. +Voilà , dit Candide, le précepteur de la famille royale. +</p> + +<p> +Les petits gueux quittèrent aussitôt le jeu, en laissant à terre leurs palets, +et tout ce qui avait servi à leurs divertissements. Candide les ramasse, court +au précepteur et les lui présente humblement, lui fesant entendre par signes +que leurs altesses royales avaient oublié leur or et leurs pierreries. Le +magister du village, en souriant, les jeta par terre, regarda un moment la +figure de Candide avec beaucoup de surprise, et continua son chemin. +</p> + +<p> +Les voyageurs ne manquèrent pas de ramasser l’or, les rubis, et les émeraudes. +Où sommes-nous? s’écria Candide. Il faut que les enfants des rois de ce pays +soient bien élevés, puisqu’on leur apprend à mépriser l’or et les pierreries. +Cacambo était aussi surpris que Candide. Ils approchèrent enfin de la première +maison du village; elle était bâtie comme un palais d’Europe. Une foule de +monde s’empressait à la porte, et encore plus dans le logis; une musique très +agréable se fesait entendre, et une odeur délicieuse de cuisine se fesait +sentir. Cacambo s’approcha de la porte, et entendit qu’on parlait péruvien; +c’était sa langue maternelle; car tout le monde sait que Cacambo était né au +Tucuman, dans un village où l’on ne connaissait que cette langue. Je vous +servirai d’interprète, dit-il à Candide; entrons, c’est ici un cabaret. +</p> + +<p> +Aussitôt deux garçons et deux filles de l’hôtellerie, vêtus de drap d’or, et +les cheveux renoués avec des rubans, les invitent à se mettre à la table de +l’hôte. On servit quatre potages garnis chacun de deux perroquets, un contour +bouilli qui pesait deux cents livres, deux singes rôtis d’un goût excellent, +trois cents colibris dans un plat, et six cents oiseaux-mouches dans un autre; +des ragoûts exquis, des pâtisseries délicieuses; le tout dans des plats d’une +espèce de cristal de roche. Les garçons et les filles de l’hôtellerie versaient +plusieurs liqueurs faites de cannes de sucre. +</p> + +<p> +Les convives étaient pour la plupart des marchands et des voituriers, tous +d’une politesse extrême, qui firent quelques questions à Cacambo avec la +discrétion la plus circonspecte, et qui répondirent aux siennes d’une manière à +le satisfaire. +</p> + +<p> +Quand le repas fut fini, Cacambo crut, ainsi que Candide, bien payer son écot, +en jetant sur la table de l’hôte deux de ces larges pièces d’or qu’il avait +ramassées; l’hôte et l’hôtesse éclatèrent de rire, et se tinrent long-temps les +côtés. Enfin ils se remirent. Messieurs, dit l’hôte, nous voyons bien que vous +êtes des étrangers; nous ne sommes pas accoutumés à en voir. Pardonnez-nous si +nous nous sommes mis à rire quand vous nous avez offert en paiement les +cailloux de nos grands chemins. Vous n’avez pas sans doute de la monnaie du +pays, mais il n’est pas nécessaire d’en avoir pour dîner ici. Toutes les +hôtelleries établies pour la commodité du commerce sont payées par le +gouvernement. Vous avez fait mauvaise chère ici, parceque c’est un pauvre +village, mais partout ailleurs vous serez reçus comme vous méritez de l’être. +Cacambo expliquait à Candide tous les discours de l’hôte, et Candide les +écoutait avec la même admiration et le même égarement que son ami Cacambo les +rendait. Quel est donc ce pays, disaient-ils l’un et l’autre, inconnu à tout le +reste de la terre, et où toute la nature est d’une espèce si différente de la +nôtre? C’est probablement le pays où tout va bien; car il faut absolument qu’il +y en ait un de cette espèce. Et, quoi qu’en dît maître Pangloss, je me suis +souvent aperçu que tout allait assez mal en Vestphalie. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap18"></a>CHAPITRE XVIII<br/> +Ce qu’ils virent dans le pays d’Eldorado[1].</h2> + +<p class="footnote"> +[1] Sur le pays d’Eldorado, voyez tome XVII, page 436. B. +</p> + +<p> +Cacambo témoigna à son hôte toute sa curiosité; l’hôte lui dit: Je suis fort +ignorant, et je m’en trouve bien; mais nous avons ici un vieillard retiré de la +cour qui est le plus savant homme du royaume, et le plus communicatif. Aussitôt +il mène Cacambo chez le vieillard. Candide ne jouait plus que le second +personnage, et accompagnait son valet. Ils entrèrent dans une maison fort +simple, car la porte n’était que d’argent, et les lambris des appartements +n’étaient que d’or, mais travaillés avec tant de goût, que les plus riches +lambris ne l’effaçaient pas. L’antichambre n’était à la vérité incrustée que de +rubis et d’émeraudes; mais l’ordre dans lequel tout était arrangé réparait bien +cette extrême simplicité. +</p> + +<p> +Le vieillard reçut les deux étrangers sur un sofa matelassé de plumes de +colibri, et leur fit présenter des liqueurs dans des vases de diamant; après +quoi il satisfit à leur curiosité en ces termes: +</p> + +<p> +Je suis âgé de cent soixante et douze ans, et j’ai appris de feu mon père, +écuyer du roi, les étonnantes révolutions du Pérou dont il avait été témoin. Le +royaume où nous sommes est l’ancienne patrie des incas, qui en sortirent très +imprudemment pour aller subjuguer une partie du monde, et qui furent enfin +détruits par les Espagnols. +</p> + +<p> +Les princes de leur famille qui restèrent dans leur pays natal furent plus +sages; ils ordonnèrent, du consentement de la nation, qu’aucun habitant ne +sortirait jamais de notre petit royaume; et c’est ce qui nous a conservé notre +innocence et notre félicité. Les Espagnols ont eu une connaissance confuse de +ce pays, ils l’ont appelé <i>Eldorado</i>; et un Anglais, nommé le chevalier +Raleigh, en a même approché il y a environ cent années; mais, comme nous sommes +entourés de rochers inabordables et de précipices, nous avons toujours été +jusqu’à présent à l’abri de la rapacité des nations de l’Europe, qui ont une +fureur inconcevable pour les cailloux et pour la fange de notre terre, et qui, +pour en avoir, nous tueraient tous jusqu’au dernier. +</p> + +<p> +La conversation fut longue; elle roula sur la forme du gouvernement, sur les +moeurs, sur les femmes, sur les spectacles publics, sur les arts. Enfin +Candide, qui avait toujours du goût pour la métaphysique, fit demander par +Cacambo si dans le pays il y avait une religion. +</p> + +<p> +Le vieillard rougit un peu. Comment donc! dit-il, en pouvez-vous douter? Est-ce +que vous nous prenez pour des ingrats? Cacambo demanda humblement quelle était +la religion d’Eldorado. Le vieillard rougit encore: Est-ce qu’il peut y avoir +deux religions? dit-il. Nous avons, je crois, la religion de tout le monde; +nous adorons Dieu du soir jusqu’au matin. N’adorez vous qu’un seul Dieu? dit +Cacambo, qui servait toujours d’interprète aux doutes de Candide. Apparemment, +dit le vieillard, qu’il n’y en a ni deux, ni trois, ni quatre. Je vous avoue +que les gens de votre monde font des questions bien singulières. Candide ne se +lassait pas de faire interroger ce bon vieillard; il voulut savoir comment on +priait Dieu dans Eldorado. Nous ne le prions point, dit le bon et respectable +sage; nous n’avons rien à lui demander, il nous a donné tout ce qu’il nous +faut; nous le remercions sans cesse. Candide eut la curiosité de voir des +prêtres; il fit demander où ils étaient. Le bon vieillard sourit. Mes amis, +dit-il, nous sommes tous prêtres; le roi et tous les chefs de famille chantent +des cantiques d’actions de grâces solennellement tous les matins, et cinq ou +six mille musiciens les accompagnent.—Quoi! vous n’avez point de moines qui +enseignent, qui disputent, qui gouvernent, qui cabalent, et qui font brûler les +gens qui ne sont pas de leur avis?—Il faudrait que nous fussions fous, dit le +vieillard; nous sommes tous ici du même avis, et nous n’entendons pas ce que +vous voulez dire avec vos moines. Candide à tous ces discours demeurait en +extase, et disait en lui-même: Ceci est bien différent de la Vestphalie et du +château de monsieur le baron: si notre ami Pangloss avait vu Eldorado, il +n’aurait plus dit que le château de Thunder-ten-tronckh était ce qu’il y avait +de mieux sur la terre; il est certain qu’il faut voyager. +</p> + +<p> +Après cette longue conversation, le bon vieillard fit atteler un carrosse à six +moutons, et donna douze de ses domestiques aux deux voyageurs pour les conduire +à la cour. Excusez-moi, leur dit-il, si mon âge me prive de l’honneur de vous +accompagner. Le roi vous recevra d’une manière dont vous ne serez pas +mécontents, et vous pardonnerez sans doute aux usages du pays, s’il y en a +quelques uns qui vous déplaisent. +</p> + +<p> +Candide et Cacambo montent en carrosse; les six moutons volaient, et en moins +de quatre heures on arriva au palais du roi, situé à un bout de la capitale. Le +portail était de deux cent vingt pieds de haut, et de cent de large; il est +impossible d’exprimer quelle en était la matière. On voit assez quelle +supériorité prodigieuse elle devait avoir sur ces cailloux et sur ce sable que +nous nommons or et pierreries. +</p> + +<p> +Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la descente du +carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de robes d’un tissu de duvet +de colibri; après quoi les grands officiers et les grandes officières de la +couronne les menèrent à l’appartement de sa majesté au milieu de deux files, +chacune de mille musiciens, selon l’usage ordinaire. Quand ils approchèrent de +la salle du trône, Cacambo demanda à un grand officier comment il fallait s’y +prendre pour saluer sa majesté: si on se jetait à genoux ou ventre à terre; si +on mettait les mains sur la tête ou sur le derrière; si on léchait la poussière +de la salle: en un mot, quelle était la cérémonie. L’usage, dit le +grand-officier, est d’embrasser le roi et de le baiser des deux côtés. Candide +et Cacambo sautèrent au cou de sa majesté, qui les reçut avec toute la grâce +imaginable, et qui les pria poliment à souper. +</p> + +<p> +En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés jusqu’aux +nues, les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines d’eau pure, les +fontaines d’eau-rose, celles de liqueurs de cannes de sucre qui coulaient +continuellement dans de grandes places pavées d’une espèce de pierreries qui +répandaient une odeur semblable à celle du girofle et de la cannelle. Candide +demanda à voir la cour de justice, le parlement; on lui dit qu’il n’y en avait +point, et qu’on ne plaidait jamais. Il s’informa s’il y avait des prisons, et +on lui dit que non. Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de +plaisir, ce fut le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux +mille pas, toute pleine d’instruments de mathématiques et de physique. +</p> + +<p> +Après avoir parcouru toute l’après-dinée à peu près la millième partie de la +ville, on les remena chez le roi. Candide se mit à table entre sa majesté, son +valet Cacambo, et plusieurs dames. Jamais on ne fit meilleure chère, et jamais +on n’eut plus d’esprit à souper qu’en eut sa majesté. Cacambo expliquait les +bons mots du roi à Candide, et quoique traduits, ils paraissaient toujours des +bons mots. De tout ce qui étonnait Candide, ce n’était pas ce qui l’étonna le +moins. +</p> + +<p> +Ils passèrent un mois dans cet hospice. Candide ne cessait de dire à Cacambo: +Il est vrai, mon ami, encore une fois, que le château où je suis né ne vaut pas +le pays où nous sommes; mais enfin mademoiselle Cunégonde n’y est pas, et vous +avez sans doute quelque maîtresse en Europe. Si nous restons ici, nous n’y +serons que comme les autres; au lieu que si nous retournons dans notre monde, +seulement avec douze moutons chargés de cailloux d’Eldorado, nous serons plus +riches que tous les rois ensemble, nous n’aurons plus d’inquisiteurs à +craindre, et nous pourrons aisément reprendre mademoiselle Cunégonde. +</p> + +<p> +Ce discours plut à Cacambo; on aime tant à courir, à se faire valoir chez les +siens, à faire parade de ce qu’on a vu dans ses voyages, que les deux heureux +résolurent de ne plus l’être, et de demander leur congé à sa majesté. +</p> + +<p> +Vous faites une sottise, leur dit le roi: je sais bien que mon pays est peu de +chose; mais, quand on est passablement quelque part, il faut y rester. Je n’ai +pas assurément le droit de retenir des étrangers; c’est une tyrannie qui n’est +ni dans nos moeurs ni dans nos lois; tous les hommes sont libres; partez quand +vous voudrez, mais la sortie est bien difficile. Il est impossible de remonter +la rivière rapide sur laquelle vous êtes arrivés par miracle, et qui court sous +des voûtes de rochers. Les montagnes qui entourent tout mon royaume ont dix +mille pieds de hauteur, et sont droites comme des murailles: elles occupent +chacune en largeur un espace de plus de dix lieues; on ne peut en descendre que +par des précipices. Cependant, puisque vous voulez absolument partir, je vais +donner ordre aux intendants des machines d’en faire une qui puisse vous +transporter commodément. Quand on vous aura conduits au revers des montagnes, +personne ne pourra vous accompagner; car mes sujets ont fait voeu de ne jamais +sortir de leur enceinte, et ils sont trop sages pour rompre leur voeu. +Demandez-moi d’ailleurs tout ce qu’il vous plaira. Nous ne demandons à votre +majesté, dit Cacambo, que quelques moutons chargés de vivres, de cailloux, et +de la boue du pays. Le roi rit: Je ne conçois pas, dit-il, quel goût vos gens +d’Europe ont pour notre boue jaune: mais emportez-en tant que vous voudrez, et +grand bien vous fasse. +</p> + +<p> +Il donna l’ordre sur-le-champ à ses ingénieurs de faire une machine pour +guinder ces deux hommes extraordinaires hors du royaume. Trois mille bons +physiciens y travaillèrent; elle fut prête au bout de quinze jours, et ne coûta +pas plus de vingt millions de livres sterling, monnaie du pays. On mit sur la +machine Candide et Cacambo; il y avait deux grands moutons rouges sellés et +bridés pour leur servir de monture quand ils auraient franchi les montagnes, +vingt moutons de bât chargés de vivres, trente qui portaient des présents de ce +que le pays a de plus curieux, et cinquante chargés d’or, de pierreries, et de +diamants. Le roi embrassa tendrement les deux vagabonds. +</p> + +<p> +Ce fut un beau spectacle que leur départ, et la manière ingénieuse dont ils +furent hissés eux et leurs moutons au haut des montagnes. Les physiciens +prirent congé d’eux après les avoir mis en sûreté, et Candide n’eut plus +d’autre désir et d’autre objet que d’aller présenter ses moutons à mademoiselle +Cunégonde. Nous avons, dit-il, de quoi payer le gouverneur de Buénos-Ayres, si +mademoiselle Cunégonde peut être mise à prix. Marchons vers la Cayenne, +embarquons-nous, et nous verrons ensuite quel royaume nous pourrons acheter. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap19"></a>CHAPITRE XIX.<br/> +Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance avec Martin.</h2> + +<p> +La première journée de nos deux voyageurs fut assez agréable. Ils étaient +encouragés par l’idée de se voir possesseurs de plus de trésors que l’Asie, +l’Europe, et l’Afrique, n’en pouvaient rassembler. Candide transporté écrivit +le nom de Cunégonde sur les arbres. A la seconde journée deux de leurs moutons +s’enfoncèrent dans des marais, et y furent abîmés avec leurs charges; deux +autres moutons moururent de fatigue quelques jours après; sept ou huit périrent +ensuite de faim dans un désert; d’autres tombèrent au bout de quelques jours +dans des précipices. Enfin, après cent jours de marche, il ne leur resta que +deux moutons. Candide dit à Cacambo: Mon ami, vous voyez comme les richesses de +ce monde sont périssables; il n’y a rien de solide que la vertu et le bonheur +de revoir mademoiselle Cunégonde. Je l’avoue, dit Cacambo; mais il nous reste +encore deux moutons avec plus de trésors que n’en aura jamais le roi d’Espagne; +et je vois bien de loin une ville que je soupçonne être Surinam, appartenante +aux Hollandais. Nous sommes au bout de nos peines et au commencement de notre +félicité. +</p> + +<p> +En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n’ayant +plus que la moitié de son habit, c’est-à -dire d’un caleçon de toile bleue; il +manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite. Eh! mon Dieu! lui +dit Candide en hollandais, que fais-tu là , mon ami, dans l’état horrible où je +te vois? J’attends mon maître, M. Vanderdendur, le fameux négociant, répondit +le nègre. Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide, qui t’a traité ainsi? Oui, +monsieur, dit le nègre, c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile pour +tout vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que +la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main: quand nous voulons nous +enfuir, on nous coupe la jambe: je me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce +prix que vous mangez du sucre en Europe. Cependant, lorsque ma mère me vendit +dix écus patagons sur la côte de Guinée, elle me disait: Mon cher enfant, bénis +nos fétiches, adore-les toujours, ils te feront vivre heureux; tu as l’honneur +d’être esclave de nos seigneurs les blancs, et tu fais par là la fortune de ton +père et de ta mère. Hélas! je ne sais pas si j’ai fait leur fortune, mais ils +n’ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes, et les perroquets, sont mille +fois moins malheureux que nous: les fétiches hollandais qui m’ont converti me +disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d’Adam, blancs et noirs. +Je ne suis pas généalogiste; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes +tous cousins issus de germain. Or vous m’avouerez qu’on ne peut pas en user +avec ses parents d’une manière plus horrible. +</p> + +<p> +O Pangloss! s’écria Candide, tu n’avais pas deviné cette abomination; c’en est +fait, il faudra qu’à la fin je renonce à ton optimisme. Qu’est-ce qu’optimisme? +disait Cacambo. Hélas! dit Candide, c’est la rage de soutenir que tout est bien +quand on est mal; et il versait des larmes en regardant son nègre; et en +pleurant, il entra dans Surinam. +</p> + +<p> +La première chose dont ils s’informent, c’est s’il n’y a point au port quelque +vaisseau qu’on pût envoyer à Buénos-Ayres. Celui à qui ils s’adressèrent était +justement un patron espagnol qui s’offrit à faire avec eux un marché honnête. +Il leur donna rendez-vous dans un cabaret. Candide et le fidèle Cacambo +allèrent l’y attendre avec leurs deux moutons. +</p> + +<p> +Candide, qui avait le coeur sur les lèvres, conta à l’Espagnol toutes ses +aventures, et lui avoua qu’il voulait enlever mademoiselle Cunégonde. Je me +garderai bien de vous passer à Buénos-Ayres, dit le patron: je serais pendu, et +vous aussi; la belle Cunégonde est la maîtresse favorite de monseigneur. Ce fut +un coup de foudre pour Candide, il pleura longtemps; enfin il tira à part +Cacambo. Voici, mon cher ami, lui dit-il, ce qu’il faut que tu fasses. Nous +avons chacun dans nos poches pour cinq ou six millions de diamants, tu es plus +habile que moi; va prendre mademoiselle Cunégonde à Buénos-Ayres. Si le +gouverneur fait quelque difficulté, donne-lui un million: s’il ne se rend pas, +donne-lui-en deux; tu n’as point tué d’inquisiteur, on ne se défiera point de +toi. J’équiperai un autre vaisseau, j’irai t’attendre à Venise: c’est un pays +libre où l’on n’a rien à craindre ni des Bulgares, ni des Abares, ni des Juifs, +ni des inquisiteurs. Cacambo applaudit, à cette sage résolution. Il était au +désespoir de se séparer d’un bon maître devenu son ami intime; mais le plaisir +de lui être utile l’emporta sur la douleur de le quitter. Ils s’embrassèrent en +versant des larmes: Candide lui recommanda de ne point oublier la bonne +vieille. Cacambo partit dès le jour même: c’était un très bon homme que ce +Cacambo. +</p> + +<p> +Candide resta encore quelque temps à Surinam, et attendit qu’un autre patron +voulût le mener en Italie lui et les deux moutons qui lui restaient. Il prit +des domestiques, et acheta tout ce qui lui était nécessaire pour un long +voyage; enfin M. Vanderdendur, maître d’un gros vaisseau, vint se présenter à +lui. Combien voulez-vous, demanda-t-il à cet homme, pour me mener en droiture à +Venise, moi, mes gens, mon bagage, et les deux moutons que voilà ? Le patron +s’accorda à dix mille piastres: Candide n’hésita pas. +</p> + +<p> +Oh! oh! dit à part soi le prudent Vanderdendur, cet étranger donne dix mille +piastres tout d’un coup! il faut qu’il soit bien riche. Puis revenant un moment +après, il signifia qu’il ne pouvait partir à moins de vingt mille. Eh bien! +vous les aurez, dit Candide. +</p> + +<p> +Ouais, se dit tout bas le marchand, cet homme donne vingt mille piastres aussi +aisément que dix mille. Il revint encore, et dit qu’il ne pouvait le conduire à +Venise à moins de trente mille piastres. Vous en aurez donc trente mille, +répondit Candide. +</p> + +<p> +Oh! oh! se dit encore le marchand hollandais, trente mille piastres ne coûtent +rien à cet homme-ci; sans doute les deux moutons portent des trésors immenses; +n’insistons pas davantage: faisons-nous d’abord payer les trente mille +piastres, et puis nous verrons. Candide, vendit deux petits diamants, dont le +moindre valait plus que tout l’argent que demandait le patron. Il le paya +d’avance. Les deux moutons furent embarqués. Candide suivait dans un petit +bateau pour joindre le vaisseau à la rade; le patron prend son temps, met à la +voile, démarre; le vent le favorise. Candide éperdu et stupéfait le perd +bientôt de vue. Hélas! cria-t-il, voilà un tour digne de l’Ancien Monde. Il +retourne au rivage, abîmé dans la douleur; car enfin il avait perdu de quoi +faire la fortune de vingt monarques. +</p> + +<p> +Il se transporte chez le juge hollandais; et, comme il était un peu troublé, il +frappe rudement à la porte; il entre, expose son aventure, et crie un peu plus +haut qu’il ne convenait. Le juge commença par lui faire payer dix mille +piastres pour le bruit qu’il avait fait: ensuite il l’écouta patiemment, lui +promit d’examiner son affaire sitôt que le marchand serait revenu, et se fit +payer dix mille autres piastres pour les frais de l’audience. +</p> + +<p> +Ce procédé acheva de désespérer Candide; il avait à la vérité essuyé des +malheurs mille fois plus douloureux; mais le sang froid du juge, et celui du +patron dont il était volé, alluma sa bile, et le plongea dans une noire +mélancolie. La méchanceté des hommes se présentait à son esprit dans toute sa +laideur, il ne se nourrissait que d’idées tristes. Enfin un vaisseau français +étant sur le point de partir pour Bordeaux, comme il n’avait plus de moutons +chargés de diamants à embarquer, il loua une chambre du vaisseau à juste prix, +et fit signifier dans la ville qu’il paierait le passage, la nourriture, et +donnerait deux mille piastres à un honnête homme qui voudrait faire le voyage +avec lui, à condition que cet homme serait le plus dégoûté de son état, et le +plus malheureux de la province. +</p> + +<p> +Il se présenta une foule de prétendants qu’une flotte n’aurait pu contenir. +Candide, voulant choisir entre les plus apparents, il distingua une vingtaine +de personnes qui lui paraissaient sociables, et qui toutes prétendaient mériter +la préférence. Il les assembla dans son cabaret, et leur donna à souper, à +condition que chacun ferait serment de raconter fidèlement son histoire, +promettant de choisir celui qui lui paraîtrait le plus à plaindre et le plus +mécontent de son état, à plus juste titre, et de donner aux autres quelques +gratifications. +</p> + +<p> +La séance dura jusqu’à quatre heures du matin. Candide, en écoutant toutes +leurs aventures, se ressouvenait de ce que lui avait dit la vieille en allant à +Buénos-Ayres, et de la gageure qu’elle avait faite, qu’il n’y avait personne +sur le vaisseau à qui il ne fût arrivé de très grands malheurs. Il songeait à +Pangloss à chaque aventure qu’on lui contait. Ce Pangloss, disait-il, serait +bien embarrassé à démontrer son système. Je voudrais qu’il fût ici. +Certainement si tout va bien, c’est dans Eldorado, et non pas dans le reste de +la terre. Enfin il se détermina en faveur d’un pauvre savant qui avait +travaillé dix ans pour les libraires à Amsterdam. Il jugea qu’il n’y avait +point de métier au monde dont on dût être plus dégoûté. +</p> + +<p> +Ce savant, qui était d’ailleurs un bon-homme, avait été volé par sa femme, +battu par son fils, et abandonné de sa fille, qui s’était fait enlever par un +Portugais. Il venait d’être privé d’un petit emploi duquel il subsistait; et +les prédicants de Surinam le persécutaient, parcequ’ils le prenaient pour un +socinien. Il faut avouer que les autres étaient pour le moins aussi malheureux +que lui; mais Candide espérait que le savant le désennuierait dans le voyage. +Tous ses autres rivaux trouvèrent que Candide leur fesait une grande injustice; +mais il les apaisa en leur donnant à chacun cent piastres. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap20"></a>CHAPITRE XX.<br/> +Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin.</h2> + +<p> +Le vieux savant, qui s’appelait Martin, s’embarqua donc pour Bordeaux avec +Candide. L’un et l’autre avaient beaucoup vu et beaucoup souffert; et quand le +vaisseau aurait dû faire voile de Surinam au Japon par le cap de +Bonne-Espérance, ils auraient eu de quoi s’entretenir du mal moral et du mal +physique pendant tout le voyage. +</p> + +<p> +Cependant Candide avait un grand avantage sur Martin, c’est qu’il espérait +toujours revoir mademoiselle Cunégonde, et que Martin n’avait rien à espérer; +de plus il avait de l’or et des diamants; et, quoiqu’il eût perdu cent gros +moutons rouges chargés des plus grands trésors de la terre, quoiqu’il eût +toujours sur le coeur la friponnerie du patron hollandais; cependant quand il +songeait à ce qui lui restait dans ses poches, et quand il parlait de +Cunégonde, surtout à la fin du repas, il penchait alors pour le système de +Pangloss. +</p> + +<p> +Mais vous, monsieur Martin, dit-il au savant, que pensez-vous de tout cela? +quelle est votre idée sur le mal moral et le mal physique? Monsieur, répondit +Martin, mes prêtres m’ont accusé d’être socinien[1]; mais la vérité du fait est +que je suis manichéen[2]. Vous vous moquez de moi, dit Candide; il n’y a plus +de manichéens dans le monde. Il y a moi, dit Martin: je ne sais qu’y faire; +mais je ne peux penser autrement. Il faut que vous ayez le diable au corps, dit +Candide. Il se mêle si fort des affaires de ce monde, dit Martin, qu’il +pourrait bien être dans mon corps, comme partout ailleurs: mais je vous avoue +qu’en jetant la vue sur ce globe, ou plutôt sur ce globule, je pense que Dieu +l’a abandonné à quelque être malfaisant; j’en excepte toujours Eldorado. Je +n’ai guère vu de ville qui ne désirât la ruine de la ville voisine, point de +famille qui ne voulût exterminer quelque autre famille. Partout les faibles ont +en exécration les puissants devant lesquels ils rampent, et les puissants les +traitent comme des troupeaux dont on vend la laine et la chair. Un million +d’assassins enrégimentés, courant d’un bout de l’Europe à l’autre, exerce le +meurtre et le brigandage avec discipline pour gagner son pain, parcequ’il n’a +pas de métier plus honnête; et dans les villes qui paraissent jouir de la paix, +et où les arts fleurissent, les hommes sont dévorés de plus d’envie, de soins, +et d’inquiétudes, qu’une ville assiégée n’éprouve de fléaux. Les chagrins +secrets sont encore plus cruels que les misères publiques. En un mot j’en ai +tant vu et tant éprouvé, que je suis manichéen. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Les sociniens rejettent les mystères et n’admettent que l’évidence: voyez +tome XXVIII, page 435. B. +</p> + +<p class="footnote"> +[2] Les manichéens admettent un bon et un mauvais principe: voyez tome XV, +pages 27, 314-315. B. +</p> + +<p> +Il y a pourtant du bon, répliquait Candide. Cela peut être, disait Martin; mais +je ne le connais pas. +</p> + +<p> +Au milieu de cette dispute, on entendit un bruit de canon. Le bruit redouble de +moment en moment. Chacun prend sa lunette. On aperçoit deux vaisseaux qui +combattaient à la distance d’environ trois milles: le vent les amena l’un et +l’autre si près du vaisseau français, qu’on eut le plaisir de voir le combat +tout à son aise. Enfin l’un des deux vaisseaux lâcha à l’autre une bordée si +bas et si juste, qu’il le coula à fond. Candide et Martin aperçurent +distinctement une centaine d’hommes sur le tillac du vaisseau qui s’enfonçait; +ils levaient tous les mains au ciel, et jetaient des clameurs effroyables: en +un moment tout fut englouti. +</p> + +<p> +Eh bien! dit Martin, voilà comme les hommes se traitent les uns les autres. Il +est vrai, dit Candide, qu’il y a quelque chose de diabolique dans cette +affaire. En parlant ainsi, il aperçut je ne sais quoi d’un rouge éclatant, qui +nageait auprès de son vaisseau. On détacha la chaloupe pour voir ce que ce +pouvait être; c’était un de ses moutons. Candide eut plus de joie de retrouver +ce mouton, qu’il n’avait été affligé d’en perdre cent tous chargés de gros +diamants d’Eldorado. +</p> + +<p> +Le capitaine français aperçut bientôt que le capitaine du vaisseau submergeant +était espagnol, et que celui du vaisseau submergé était un pirate hollandais; +c’était celui-là même qui avait volé Candide. Les richesses immenses dont ce +scélérat s’était emparé furent ensevelies avec lui dans la mer, et il n’y eut +qu’un mouton de sauvé. Vous voyez, dit Candide à Martin, que le crime est puni +quelquefois; ce coquin de patron hollandais a eu le sort qu’il méritait. Oui, +dit Martin; mais fallait-il que les passagers qui étaient sur son vaisseau +périssent aussi? Dieu a puni ce fripon, le diable a noyé les autres. +</p> + +<p> +Cependant le vaisseau français et l’espagnol continuèrent leur route, et +Candide continua ses conversations avec Martin. Ils disputèrent quinze jours de +suite, et au bout de quinze jours ils étaient aussi avancés que le premier. +Mais enfin ils parlaient, ils se communiquaient des idées, ils se consolaient. +Candide caressait son mouton. Puisque je t’ai retrouvé, dit-il, je pourrai bien +retrouver Cunégonde. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap21"></a>CHAPITRE XXI.<br/> +Candide et Martin approchent des côtes de France, et raisonnent.</h2> + +<p> +On aperçut enfin les côtes de France. Avez-vous jamais été en France, monsieur +Martin? dit Candide. Oui, dit Martin, j’ai parcouru plusieurs provinces. Il y +en a où la moitié des habitants est folle, quelques unes où l’on est trop rusé, +d’autres où l’on est communément assez doux et assez bête: d’autres où l’on +fait le bel esprit; et, dans toutes, la principale occupation est l’amour; la +seconde, de médire; et la troisième, de dire des sottises. Mais, monsieur +Martin, avez-vous vu Paris? Oui, j’ai vu Paris; il tient de toutes ces +espèces-là ; c’est un chaos, c’est une presse dans laquelle tout le monde +cherche le plaisir, et où presque personne ne le trouve, du moins à ce qu’il +m’a paru. J’y ai séjourné peu; j’y fus volé, en arrivant, de tout ce que +j’avais, par des filous, à la foire Saint-Germain; on me prit moi-même pour un +voleur, et je fus huit jours en prison; après quoi je me fis correcteur +d’imprimerie pour gagner de quoi retourner à pied en Hollande. Je connus la +canaille écrivante, la canaille cabalante, et la canaille convulsionnaire. On +dit qu’il y a des gens fort polis dans cette ville-là : je le veux croire. +</p> + +<p> +Pour moi, je n’ai nulle curiosité de voir la France, dit Candide; vous devinez +aisément que quand on a passé un mois dans Eldorado, on ne se soucie plus de +rien voir sur la terre que mademoiselle Cunégonde: je vais l’attendre à Venise; +nous traverserons la France pour aller en Italie; ne m’accompagnerez-vous pas? +Très volontiers, dit Martin: on dit que Venise n’est bonne que pour les nobles +vénitiens, mais que cependant on y reçoit très bien les étrangers quand ils ont +beaucoup d’argent; je n’en ai point; vous en avez, je vous suivrai partout. A +propos, dit Candide, pensez-vous que la terre ait été originairement une mer, +comme on l’assure dans ce gros livre qui appartient au capitaine du +vaisseau[1]? Je n’en crois rien du tout, dit Martin, non plus que de toutes les +rêveries qu’on nous débite depuis quelque temps. Mais à quelle fin ce monde +a-t-il donc été formé? dit Candide. Pour nous faire enrager, répondit Martin. +N’êtes-vous pas bien étonné, continua Candide, de l’amour que ces deux filles +du pays des Oreillons avaient pour ces deux singes, et dont je vous ai conté +l’aventure? Point du tout, dit Martin, je ne vois pas ce que cette passion a +d’étrange; j’ai tant vu de choses extraordinaires, qu’il n’y a plus rien +d’extraordinaire pour moi. Croyez-vous, dit Candide, que les hommes se soient +toujours mutuellement massacrés comme ils font aujourd’hui? qu’ils aient +toujours été menteurs, fourbes, perfides, ingrats, brigands, faibles, volages, +lâches, envieux, gourmands, ivrognes, avares, ambitieux, sanguinaires, +calomniateurs, débauchés, fanatiques, hypocrites, et sots? Croyez-vous, dit +Martin, que les éperviers aient toujours mangé des pigeons quand ils en ont +trouvé? Oui, sans doute, dit Candide. Eh bien! dit Martin, si les éperviers ont +toujours eu le même caractère, pourquoi voulez-vous que les hommes aient changé +le leur? Oh! dit Candide, il y a bien de la différence, car le libre arbitre…. +En raisonnant ainsi, ils arrivèrent à Bordeaux. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] La Bible. On lit dans la Genèse, chapitre Ier, verset 2: Tenebrae erant +super faciem abyssi, paroles que De Maillet donne comme présentant la même idée +que ce vers d’Ovide (<i>Métam</i>., 1, 15): +</p> + +<p> +«Quaque erat et tellus, illic et pontus et aer.» +</p> + +<p> +Voyez la première journée de <i>Telliamed</i>, où il est dit que <i>la mer a +été supérieure d’an grand nombre de coudées à la plus haute de toutes nos +montagnes</i>. Voltaire parle souvent de De Maillet et de son <i>Telliamed</i>. +Voyez entre autres, dans les <i>Mélanges</i>, année 1768, le chapitre XVIII des +<i>Singularités de la nature</i>; et année 1777, le onzième des <i>Dialogues +d’Evhémère</i>. B. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap22"></a>CHAPITRE XXII[1].<br/> +Ce qui arriva en France à Candide et à Martin.</h2> + +<p class="footnote"> +[1] Ce chapitre XXII a été beaucoup augmenté en 1761; voyez ma note, plus en +bas. B. +</p> + +<p> +Candide ne s’arrêta dans Bordeaux qu’autant de temps qu’il en fallait pour +vendre quelques cailloux du Dorado, et pour s’accommoder d’une bonne chaise à +deux places; car il ne pouvait plus se passer de son philosophe Martin; il fut +seulement très fâché de se séparer de son mouton, qu’il laissa à l’académie des +sciences de Bordeaux, laquelle proposa pour le sujet du prix de cette année de +trouver pourquoi la laine de ce mouton était rouge; et le prix fut adjugé à un +savant du Nord, qui démontra par A, plus B, moins C divisé par Z, que le mouton +devait être rouge, et mourir de la clavelée[2]. +</p> + +<p class="footnote"> +[2] Quelques progrès que les sciences aient faits, il est impossible que, sur +dix mille hommes qui les cultivent en Europe, et sur trois cents académies qui +y sont établies, il ne se trouve point quelque académie qui propose des prix +ridicules, et quelques savants qui fassent d’étranges applications des sciences +les plus utiles. Ce ridicule avait frappé M. de Voltaire dans son séjour à +Berlin. Les savants du Nord conservaient encore à cette époque quelques restes +de l’ancienne barbarie scolastique; et la philosophie hardie, mais hypothétique +et absurde de Leibnitz, n’avait pas contribué à les en dépouiller. K. +</p> + +<p> +Cependant tous les voyageurs que Candide rencontra dans les cabarets de la +route lui disaient: Nous allons à Paris. Cet empressement général lui donna +enfin l’envie de voir cette capitale; ce n’était pas beaucoup se détourner du +chemin de Venise. +</p> + +<p> +Il entra par le faubourg Saint-Marceau, et crut être dans le plus vilain +village de la Vestphalie. +</p> + +<p> +A peine Candide fut-il dans son auberge, qu’il fut attaqué d’une maladie +légère, causée par ses fatigues. Comme il avait au doigt un diamant énorme, et +qu’on avait aperçu dans son équipage une cassette prodigieusement pesante, il +eut aussitôt auprès de lui deux médecins qu’il n’avait pas mandés, quelques +amis intimes qui ne le quittèrent pas, et deux dévotes qui fesaient chauffer +ses bouillons. Martin disait: Je me souviens d’avoir été malade aussi à Paris +dans mon premier voyage; j’étais fort pauvre: aussi n’eus-je ni amis, ni +dévotes, ni médecins, et je guéris. +</p> + +<p> +Cependant, à force de médecines et de saignées, la maladie de Candide devint +sérieuse. Un habitué du quartier vint avec douceur lui demander un billet +payable au porteur pour l’autre monde: Candide n’en voulut rien faire; les +dévotes l’assurèrent que c’était une nouvelle mode: Candide répondit qu’il +n’était point homme à la mode. Martin voulut jeter l’habitué par les fenêtres. +Le clerc jura qu’on n’enterrerait point Candide. Martin jura qu’il enterrerait +le clerc, s’il continuait à les importuner. La querelle s’échauffa: Martin le +prit par les épaules, et le chassa rudement; ce qui causa un grand scandale, +dont on fit un procès-verbal. +</p> + +<p> +Candide guérit; et pendant sa convalescence il eut très bonne compagnie à +souper chez lui. On jouait gros jeu. Candide était tout étonné que jamais les +as ne lui vinssent; et Martin ne s’en étonnait pas. +</p> + +<p> +Parmi ceux qui lui fesaient les honneurs de la ville, il y avait un petit abbé +périgourdin, l’un de ces gens empressés, toujours alertes, toujours serviables, +effrontés, caressants, accommodants, qui guettent les étrangers à leur passage, +leur content l’histoire scandaleuse de la ville, et leur offrent des plaisirs à +tout prix. Celui-ci mena d’abord Candide et Martin à la comédie. On y jouait +une tragédie nouvelle. Candide se trouva placé auprès de quelques beaux +esprits. Cela ne l’empêcha pas de pleurer à des scènes jouées parfaitement. Un +des raisonneurs qui étaient à ses côtés lui dit dans un entr’acte: Vous avez +grand tort de pleurer, cette actrice est fort mauvaise; l’acteur qui joue avec +elle est plus mauvais acteur encore; la pièce est encore plus mauvaise que les +acteurs; l’auteur ne sait pas un mot d’arabe, et cependant la scène est en +Arabie[3]; et, de plus, c’est un homme qui ne croit pas aux idées innées; je +vous apporterai demain vingt brochures contre lui[4]. Monsieur, combien +avez-vous de pièces de théâtre en France? dit Candide à l’abbé; lequel +répondit: Cinq ou six mille. C’est beaucoup, dit Candide: combien y en a-t-il +de bonnes? Quinze ou seize, répliqua l’autre. C’est beaucoup, dit Martin. +</p> + +<p class="footnote"> +[3] La Grange Chancel adressa à Voltaire, en 1718, une <i>Épitre à M. Arouet de +Voltaire</i>, dans laquelle on trouve ces vers: +</p> + +<p class="poem"> +Que ton exactitude à dépeindre les moeurs<br/> +S’étende jusqu’aux noms de tes moindres acteurs,<br/> +Et qu’en les prononçant ils nous fassent connaître<br/> +Les pays et les temps où tu les fais renaître.<br/> +Je vois avec dépit, pour ne produire rien,<br/> +Chez le Thébain Oedipe, Hidaspe l’Indien. +</p> + +<p> +Voltaire profita de la critique, et mit <i>Araspe</i> au lieu de +<i>Hidaspe</i>. C’est peut-être à ces vers de La Grange Chancel que Voltaire +fait ici allusion. B. +</p> + +<p class="footnote"> +[4] Dans l’édition de 1759, on lit: +</p> + +<p> +«… contre lui. Monsieur, lui dit l’abbé périgourdin, avez-vous remarqué cette +jeune personne qui a un visage si piquant et une taille si fine? Il ne vous en +coûtera que dix mille francs par mois, et pour cinquante mille écus de +diamants. Je n’ai qu’un jour ou deux à lui donner, répondit Candide, parceque +j’ai un rendez-vous à Venise, qui presse. +</p> + +<p> +Le soir, après souper, l’insinuant Périgourdin redoubla de politesses et +d’attentions. Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise, +etc.» (Voyez page 306.) +</p> + +<p> +Le texte actuel existe dès 1761. B. +</p> + +<p> +Candide fut très content d’une actrice qui fesait la reine Élizabeth, dans une +assez plate tragédie[5], que l’on joue quelquefois. Cette actrice, dit-il à +Martin, me plaît beaucoup; elle a un faux air de mademoiselle Cunégonde; je +serais bien aise de la saluer. L’abbé périgourdin s’offrit à l’introduire chez +elle. Candide, élevé en Allemagne, demanda quelle était l’étiquette, et comment +on traitait en France les reines d’Angleterre. Il faut distinguer, dit l’abbé: +en province, on les mène au cabaret; à Paris, on les respecte quand elles sont +belles, et on les jette à la voirie quand elles sont mortes. Des reines à la +voirie! dit Candide. Oui vraiment, dit Martin; monsieur l’abbé a raison; +j’étais à Paris quand mademoiselle Monime[6] passa, comme on dit, de cette vie +à l’autre; on lui refusa, ce que ces gens-ci appellent les <i>honneurs de la +sépulture</i>, c’est-à -dire de pourrir avec tous les gueux du quartier dans un +vilain cimetière; elle fut enterrée toute seule de sa bande au coin de la rue +de Bourgogne; ce qui dut lui faire une peine extrême, car elle pensait très +noblement. Cela est bien impoli, dit Candide. Que voulez-vous? dit Martin; ces +gens-ci sont ainsi faits. Imaginez toutes les contradictions, toutes les +incompatibilités possibles, vous les verrez dans le gouvernement, dans les +tribunaux, dans les églises, dans les spectacles de cette drôle de nation. +Est-il vrai qu’on rit toujours à Paris? dit Candide. Oui, dit l’abbé, mais +c’est en enrageant; car on s’y plaint de tout avec de grands éclats de rire; +même[7] on y fait en riant les actions les plus détestables. +</p> + +<p class="footnote"> +[5] C’est probablement <i>le Comte d’Essex</i>, tragédie de Thomas Corneille. +(Note de M. Decroix.) +</p> + +<p class="footnote"> +[6] Mademoiselle Lecouvreur.—Sur le refus de sépulture à mademoiselle +Lecouvreur, en 1730, voyez, tome XII, la pièce intitulée: <i>La Mort de +mademoiselle Lecouvreur</i>. B. +</p> + +<p class="footnote"> +[7] Feu Decroix proposait, au lieu de <i>même</i>, de mettre ici <i>comme</i>. +Je n’ai trouvé cette version dans aucune édition. B. +</p> + +<p> +Quel est, dit Candide, ce gros cochon qui me disait tant de mal de la pièce où +j’ai tant pleuré, et des acteurs qui m’ont fait tant de plaisir? C’est un +mal-vivant, répondit l’abbé, qui gagne sa vie à dire du mal de toutes les +pièces et de tous les livres; il hait quiconque réussit, comme les eunuques +haïssent les jouissants; c’est un de ces serpents de la littérature qui se +nourrissent de fange et de venin; c’est un folliculaire. Qu’appelez-vous +folliculaire? dit Candide. C’est, dit l’abbé, un feseur de feuilles, un Fréron. +</p> + +<p> +C’est ainsi que Candide, Martin, et le Périgourdin, raisonnaient sur +l’escalier, en voyant défiler le monde au sortir de la pièce. Quoique je sois +très empressé de revoir mademoiselle Cunégonde, dit Candide, je voudrais +pourtant souper avec mademoiselle Clairon, car elle m’a paru admirable. +</p> + +<p> +L’abbé n’était pas homme à approcher de mademoiselle Clairon, qui ne voyait que +bonne compagnie. Elle est engagée pour ce soir, dit-il; mais j’aurai l’honneur +de vous mener chez une dame de qualité, et là vous connaîtrez Paris comme si +vous y aviez été quatre ans. +</p> + +<p> +Candide, qui était naturellement curieux, se laissa mener chez la dame, au fond +du faubourg Saint-Honoré; on y était occupé d’un pharaon; douze tristes pontes +tenaient chacun en main un petit livre de cartes, registre cornu de leurs +infortunes. Un profond silence régnait, la pâleur était sur le front des +pontes, l’inquiétude sur celui du banquier; et la dame du logis, assise auprès +de ce banquier impitoyable, remarquait avec des yeux de lynx tous les parolis, +tous les sept-et-le-va de campagne, dont chaque joueur cornait ses cartes; elle +les fesait décorner avec une attention sévère, mais polie, et ne se fâchait +point, de peur de perdre ses pratiques. La dame se fesait appeler la marquise +de Parolignac. Sa fille, âgée de quinze ans, était au nombre des pontes, et +avertissait d’un clin d’oeil des friponneries de ces pauvres gens qui tâchaient +de réparer les cruautés du sort. L’abbé périgourdin, Candide, et Martin, +entrèrent; personne ne se leva, ni les salua, ni les regarda; tous étaient +profondément occupés de leurs cartes. Madame la baronne de Thunder-ten-tronckh +était plus civile, dit Candide. +</p> + +<p> +Cependant l’abbé s’approcha de l’oreille de la marquise, qui se leva à moitié, +honora Candide d’un sourire gracieux, et Martin d’un air de tête tout-à -fait +noble; elle fit donner un siège et un jeu de cartes à Candide, qui perdit +cinquante mille francs en deux tailles: après quoi on soupa très gaiement; et +tout le monde était étonné que Candide ne fût pas ému de sa perte; les laquais +disaient entre eux, dans leur langage de laquais: Il faut que ce soit quelque +milord anglais. Le souper fut comme la plupart des soupers de Paris, d’abord du +silence, ensuite un bruit de paroles qu’on ne distingue point, puis des +plaisanteries dont la plupart sont insipides, de fausses nouvelles, de mauvais +raisonnements, un peu de politique, et beaucoup de médisance; on parla même de +livres nouveaux. Avez-vous vu, dit l’abbé périgourdin, le roman du sieur +Gauchat, docteur en théologie? Oui, répondit un des convives, mais je n’ai pu +l’achever. Nous avons une foule d’écrits impertinents; mais tous ensemble +n’approchent pas de l’impertinence de Gauchat, docteur en théologie[8]; je suis +si rassasié de cette immensité de détestables livres qui nous inondent, que je +me suis mis à ponter au pharaon. Et les <i>Mélanges</i> de l’archidiacre +Trublet, qu’en dites-vous? dit l’abbé. Ah! dit madame de Parolignac, l’ennuyeux +mortel! comme il vous dit curieusement ce que tout le monde sait! comme il +discute pesamment ce qui ne vaut pas la peine d’être remarqué légèrement! comme +il s’approprie, sans esprit, l’esprit des autres! comme il gâte ce qu’il pille! +comme il me dégoûte! mais il ne me dégoûtera plus; c’est assez d’avoir lu +quelques pages de l’archidiacre. +</p> + +<p class="footnote"> +[8] Il fesait un mauvais ouvrage intitulé: <i>Lettres sur quelques écrits de ce +temps</i>. On lui donna une abbaye, et il fut plus richement récompensé que +s’il avait fait <i>L’Esprit des Lois</i>, et résolu le problème de la +précession des équinoxes. K.—C’est D’Alembert qui a résolu le problème de la +précession des équinoxes: voyez, tome XXI, la note des éditeurs sur le chapitre +XLIII du <i>Précis du Siècle de Louis XV</i>. B. +</p> + +<p> +Il y avait à table un homme savant et de goût qui appuya ce que disait la +marquise. On parla ensuite de tragédies; la dame demanda pourquoi il y avait +des tragédies qu’on jouait quelquefois, et qu’on ne pouvait lire. L’homme de +goût expliqua très bien comment une pièce pouvait avoir quelque intérêt, et +n’avoir presque aucun mérite; il prouva en peu de mots que ce n’était pas assez +d’amener une ou deux de ces situations qu’on trouve dans tous les romans, et +qui séduisent toujours les spectateurs; mais qu’il faut être neuf sans être +bizarre, souvent sublime et toujours naturel, connaître le coeur humain et le +faire parler; être grand poëte, sans que jamais aucun personnage de la pièce +paraisse poëte; savoir parfaitement sa langue, la parler avec pureté, avec une +harmonie continue, sans que jamais la rime coûte rien au sens. Quiconque, +ajouta-t-il, n’observe pas toutes ces règles, peut faire une ou deux tragédies +applaudies au théâtre, mais il ne sera jamais compté au rang des bons +écrivains; il y a très peu de bonnes tragédies: les unes sont des idylles en +dialogues bien écrits et bien rimés; les autres, des raisonnements politiques +qui endorment, ou des amplifications qui rebutent; les autres, des rêves +d’énergumène, en style barbare, des propos interrompus, de longues apostrophes +aux dieux, parcequ’on ne sait point parler aux hommes, des maximes fausses, des +lieux communs ampoulés. +</p> + +<p> +Candide écouta ce propos avec attention, et conçut une grande idée du +discoureur; et, comme la marquise avait eu soin de le placer à côté d’elle, il +s’approcha de son oreille, et prit la liberté de lui demander qui était cet +homme qui parlait si bien. C’est un savant, dit la dame, qui ne ponte point, et +que l’abbé m’amène quelquefois à souper; il se connaît parfaitement en +tragédies et en livres, et il a fait une tragédie sifflée, et un livre dont on +n’a jamais vu hors de la boutique de son libraire qu’un exemplaire qu’il m’a +dédié. Le grand homme! dit Candide, c’est un autre Pangloss. +</p> + +<p> +Alors se tournant vers lui, il lui dit: Monsieur, vous pensez, sans doute, que +tout est au mieux dans le monde physique et dans le moral, et que rien ne +pouvait être autrement? Moi, monsieur, lui répondit le savant, je ne pense rien +de tout cela; je trouve que tout va de travers chez nous; que personne ne sait +ni quel est son rang, ni quelle est sa charge, ni ce qu’il fait, ni ce qu’il +doit faire, et qu’excepté le souper, qui est assez gai, et où il paraît assez +d’union, tout le reste du temps se passe en querelles impertinentes; +jansénistes contre molinistes, gens du parlement contre gens d’église, gens de +lettres contre gens de lettres, courtisans contre courtisans, financiers contre +le peuple, femmes contre maris, parents contre parents; c’est une guerre +éternelle. +</p> + +<p> +Candide lui répliqua: J’ai vu pis; mais un sage, qui depuis a eu le malheur +d’être pendu, m’apprit que tout cela est à merveille; ce sont des ombres à un +beau tableau. Votre pendu se moquait du monde, dit Martin; vos ombres sont des +taches horribles. Ce sont les hommes qui font les taches, dit Candide, et ils +ne peuvent pas s’en dispenser. Ce n’est donc pas leur faute, dit Martin. La +plupart des pontes, qui n’entendaient rien à ce langage, buvaient; et Martin +raisonna avec le savant, et Candide raconta une partie de ses aventures à la +dame du logis. +</p> + +<p> +Après souper, la marquise mena Candide dans son cabinet, et le fit asseoir sur +un canapé. Eh bien! lui dit-elle, vous aimez donc toujours éperdument +mademoiselle Cunégonde de Thunder-ten-tronckh? Oui, madame, répondit Candide. +La marquise lui répliqua avec un souris tendre: Vous me répondez comme un jeune +homme de Vestphalie; un Français m’aurait dit: Il est vrai que j’ai aimé +mademoiselle Cunégonde; mais en vous voyant, madame, je crains de ne la plus +aimer. Hélas! madame, dit Candide, je répondrai comme vous voudrez. Votre +passion pour elle, dit la marquise, a commencé en ramassant son mouchoir; je +veux que vous ramassiez ma jarretière. De tout mon coeur, dit Candide; et il la +ramassa. Mais je veux que vous me la remettiez, dit la dame; et Candide la lui +remit. Voyez-vous, dit la dame, vous êtes étranger; je fais quelquefois languir +mes amants de Paris quinze jours, mais je me rends à vous dès la première nuit, +parcequ’il faut faire les honneurs de son pays à un jeune homme de Vestphalie. +La belle ayant aperçu deux énormes diamants aux deux mains de son jeune +étranger, les loua de si bonne foi, que des doigts de Candide ils passèrent aux +doigts de la marquise. +</p> + +<p> +Candide, en s’en retournant avec son abbé périgourdin, sentit quelques remords +d’avoir fait une infidélité à mademoiselle Cunégonde. M. l’abbé entra dans sa +peine; il n’avait qu’une légère part aux cinquante mille livres perdues au jeu +par Candide, et à la valeur des deux brillants moitié donnés, moitié extorqués. +Son dessein était de profiter, autant qu’il le pourrait, des avantages que la +connaissance de Candide pouvait lui procurer. Il lui parla beaucoup de +Cunégonde; et Candide lui dit qu’il demanderait bien pardon à cette belle de +son infidélité, quand il la verrait à Venise. +</p> + +<p> +Le Périgourdin redoublait de politesses et d’attentions, et prenait un intérêt +tendre à tout ce que Candide disait, à tout ce qu’il fesait, à tout ce qu’il +voulait faire. +</p> + +<p> +Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise? Oui, monsieur +l’abbé, dit Candide; il faut absolument que j’aille trouver mademoiselle +Cunégonde. Alors, engagé par le plaisir de parler de ce qu’il aimait, il conta, +selon son usage, une partie de ses aventures avec cette illustre Vestphalienne. +</p> + +<p> +Je crois, dit l’abbé, que mademoiselle Cunégonde a bien de l’esprit, et qu’elle +écrit des lettres charmantes. Je n’en ai jamais reçu, dit Candide; car, +figurez-vous qu’ayant été chassé du château pour l’amour d’elle, je ne pus lui +écrire; que bientôt après j’appris qu’elle était morte, qu’ensuite je la +retrouvai, et que je la perdis, et que je lui ai envoyé à deux mille cinq cents +lieues d’ici un exprès dont j’attends la réponse. +</p> + +<p> +L’abbé écoutait attentivement, et paraissait un peu rêveur. Il prit bientôt +congé des deux étrangers, après les avoir tendrement embrassés. Le lendemain +Candide reçut à son réveil une lettre conçue en ces termes: +</p> + +<p> +«Monsieur mon très cher amant, il y a huit jours que je suis malade en cette +ville; j’apprends que vous y êtes. Je volerais dans vos bras si je pouvais +remuer. J’ai su votre passage à Bordeaux; j’y ai laissé le fidèle Cacambo et la +vieille, qui doivent bientôt me suivre. Le gouverneur de Buénos-Ayres a tout +pris, mais il me reste votre coeur. Venez; votre présence me rendra la vie ou +me fera mourir de plaisir.» +</p> + +<p> +Cette lettre charmante, cette lettre inespérée, transporta Candide d’une joie +inexprimable; et la maladie de sa chère Cunégonde l’accabla de douleur. Partagé +entre ces deux sentiments, il prend son or et ses diamants, et se fait conduire +avec Martin à l’hôtel où mademoiselle Cunégonde demeurait. Il entre en +tremblant d’émotion, son coeur palpite, sa voix sanglote; il veut ouvrir les +rideaux du lit; il veut faire apporter de la lumière. Gardez-vous-en bien, lui +dit la suivante; la lumière la tue; et soudain elle referme le rideau. Ma chère +Cunégonde, dit Candide en pleurant, comment vous portez-vous? si vous ne pouvez +me voir, parlez-moi du moins. Elle ne peut parler, dit la suivante, la dame +alors tire du lit une main potelée que Candide arrose long-temps de ses larmes, +et qu’il remplit ensuite de diamants, en laissant un sac plein d’or sur le +fauteuil. +</p> + +<p> +Au milieu de ses transports arrive un exempt suivi de l’abbé périgourdin et +d’une escouade. Voilà donc, dit-il, ces deux étrangers suspects? Il les fait +incontinent saisir, et ordonne à ses braves de les traîner en prison. Ce n’est +pas ainsi qu’on traite les voyageurs dans Eldorado, dit Candide. Je suis plus +manichéen que jamais, dit Martin. Mais, monsieur, où nous menez-vous? dit +Candide. Dans un cul de basse-fosse, dit l’exempt. +</p> + +<p> +Martin, ayant repris son sang froid, jugea que la dame qui se prétendait +Cunégonde était une friponne, monsieur l’abbé périgourdin un fripon, qui avait +abusé au plus vite de l’innocence de Candide, et l’exempt un autre fripon dont +on pouvait aisément se débarrasser. +</p> + +<p> +Plutôt que de s’exposer aux procédures de la justice, Candide, éclairé par son +conseil, et d’ailleurs toujours impatient de revoir la véritable Cunégonde, +propose à l’exempt trois petits diamants d’environ trois mille pistoles chacun. +Ah! monsieur, lui dit l’homme au bâton d’ivoire, eussiez-vous commis tous les +crimes imaginables, vous êtes le plus honnête homme du monde; trois diamants! +chacun de trois mille pistoles! Monsieur! je me ferais tuer pour vous, au lieu +de vous mener dans un cachot. On arrête tous les étrangers, mais laissez-moi +faire; j’ai un frère à Dieppe en Normandie; je vais vous y mener; et si vous +avez quelque diamant à lui donner, il aura soin de vous comme moi-même. +</p> + +<p> +Et pourquoi arrête-t-on tous les étrangers? dit Candide. L’abbé périgourdin +prit alors la parole, et dit: C’est parcequ’un gueux du pays d’Atrébatie[9] a +entendu dire des sottises; cela seul lui a fait commettre un parricide, non pas +tel que celui de 1610 au mois de mai[10], mais tel que celui de 1594 au mois de +décembre[11], et tel que plusieurs autres commis dans d’autres années et dans +d’autres mois par d’autres gueux qui avaient entendu dire des sottises. +</p> + +<p class="footnote"> +[9] Artois. Damiens était né à Arras, capitale de l’Artois. K. —L’attentat de +Damiens est du 5 janvier 1757: voyez, tome XXI, le chapitre XXXVII du <i>Précis +du Siècle de Louis XV</i>; et tome XXII, page 339. B. +</p> + +<p class="footnote"> +[10] Le 14 mai 1610 est le jour de l’assassinat de Henri IV par Ravaillac: +voyez tome XVIII, page 152. B. +</p> + +<p class="footnote"> +[11] Le 27 décembre 1594, Jean Châtel, élève des jésuites, donna un coup de +couteau à Henri IV: voyez tome XVIII, page 147. B. +</p> + +<p> +L’exempt alors expliqua de quoi il s’agissait. Ah! les monstres! s’écria +Candide; quoi! de telles horreurs chez un peuple qui danse et qui chante! Ne +pourrai-je sortir au plus vite de ce pays où des singes agacent des tigres? +J’ai vu des ours dans mon pays; je n’ai vu des hommes que dans le Dorado. Au +nom de Dieu, monsieur l’exempt, menez-moi à Venise, où je dois attendre +mademoiselle Cunégonde. Je ne peux vous mener qu’en Basse-Normandie, dit le +barigel[12]. Aussitôt il lui fait ôter ses fers, dit qu’il s’est mépris, +renvoie ses gens, emmène à Dieppe Candide et Martin, et les laisse entre les +mains de son frère. Il y avait un petit vaisseau hollandais à la rade. Le +Normand, à l’aide de trois autres diamants, devenu le plus serviable des +hommes, embarque Candide et ses gens dans le vaisseau qui allait faire voile +pour Portsmouth en Angleterre. Ce n’était pas le chemin de Venise; mais Candide +croyait être délivré de l’enfer; et il comptait bien reprendre la route de +Venise à la première occasion. +</p> + +<p class="footnote"> +[12] Chef de sbires. B. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap23"></a>CHAPITRE XXIII.<br/> +Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient.</h2> + +<p> +Ah! Pangloss! Pangloss! Ah! Martin! Martin! Ah! ma chère Cunégonde! qu’est-ce +que ce monde-ci? disait Candide sur le vaisseau hollandais. Quelque chose de +bien fou et de bien abominable, répondait Martin.—Vous connaissez l’Angleterre; +y est-on aussi fou qu’en France? C’est une autre espèce de folie, dit Martin. +Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige +vers le Canada[1], et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus +que tout le Canada ne vaut. De vous dire précisément s’il y a plus de gens à +lier dans un pays que dans un autre, c’est ce que mes faibles lumières ne me +permettent pas; je sais seulement qu’en général les gens que nous allons voir +sont fort atrabilaires. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Voyez, tome XXI, <i>Le précis du Siècle de Louis XV</i>, chapitre XXXV. B. +</p> + +<p> +En causant ainsi ils abordèrent à Portsmouth; une multitude de peuple couvrait +le rivage, et regardait attentivement un assez gros homme qui était à genoux, +les yeux bandés, sur le tillac d’un des vaisseaux de la flotte; quatre soldats, +postés vis-à -vis de cet homme, lui tirèrent chacun trois balles dans le crâne, +le plus paisiblement du monde; et toute l’assemblée s’en retourna extrêmement +satisfaite[2]. Qu’est-ce donc que tout ceci? dit Candide; et quel démon exerce +partout son empire? Il demanda qui était ce gros homme qu’on venait de tuer en +cérémonie. C’est un amiral, lui répondit-on. Et pourquoi tuer cet amiral? +C’est, lui dit-on, parcequ’il n’a pas fait tuer assez de monde; il a livré un +combat à un amiral français, et on a trouvé qu’il n’était pas assez près de +lui. Mais, dit Candide, l’amiral français était aussi loin de l’amiral anglais +que celui-ci l’était de l’autre! Cela est incontestable, lui répliqua-t-on; +mais dans ce pays-ci il est bon de tuer de temps en temps un amiral pour +encourager les autres. +</p> + +<p class="footnote"> +[2] L’amiral Byng. M. de Voltaire ne le connaissait pas, et fit des efforts +pour le sauver. Il n’abhorrait pas moins les atrocités politiques que les +atrocités théologiques; et il savait que Byng était une victime que les +ministres anglais sacrifiaient à l’ambition de garder leurs places. K.—L’amiral +Byng fut exécuté le 14 mars 1757: voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du +<i>Précis du Siècle de Louis XV</i>. B. +</p> + +<p> +Candide fut si étourdi et si choqué de ce qu’il voyait et de ce qu’il +entendait, qu’il ne voulut pas seulement mettre pied à terre, et qu’il fit son +marché avec le patron hollandais (dût-il le voler comme celui de Surinam), pour +le conduire sans délai à Venise. +</p> + +<p> +Le patron fut prêt au bout de deux jours. On côtoya la France; on passa à la +vue de Lisbonne, et Candide frémit. On entra dans le détroit et dans la +Méditerranée, enfin on aborda à Venise. Dieu soit loué! dit Candide, en +embrassant Martin; c’est ici que je reverrai la belle Cunégonde. Je compte sur +Cacambo comme sur moi-même. Tout est bien, tout va bien, tout va le mieux qu’il +soit possible. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap24"></a>CHAPITRE XXIV.<br/> +De Paquette, et de frère Giroflée.</h2> + +<p> +Dès qu’il fut à Venise, il fit chercher Cacambo dans tous les cabarets, dans +tous les cafés, chez toutes les filles de joie, et ne le trouva point. Il +envoyait tous les jours à la découverte de tous les vaisseaux et de toutes les +barques: nulles nouvelles de Cacambo. Quoi! disait-il à Martin, j’ai eu le +temps de passer de Surinam à Bordeaux, d’aller de Bordeaux à Paris, de Paris à +Dieppe, de Dieppe à Portsmouth, de côtoyer le Portugal et l’Espagne, de +traverser toute la Méditerranée, de passer quelques mois à Venise; et la belle +Cunégonde n’est point venue! Je n’ai rencontré au lieu d’elle qu’une drôlesse +et un abbé périgourdin! Cunégonde est morte, sans doute; je n’ai plus qu’à +mourir. Ah! il valait mieux rester dans le paradis du Dorado que de revenir +dans cette maudite Europe. Que vous avez raison, mon cher Martin! tout n’est +qu’illusion et calamité. +</p> + +<p> +Il tomba dans une mélancolie noire, et ne prit aucune part à l’opéra <i>alla +moda</i>, ni aux autres divertissements du carnaval; pas une dame ne lui donna +la moindre tentation. Martin lui dit: Vous êtes bien simple, en vérité, de vous +figurer qu’un valet métis, qui a cinq ou six millions dans ses poches, ira +chercher votre maîtresse au bout du monde, et vous l’amènera à Venise. Il la +prendra pour lui, s’il la trouve; s’il ne la trouve pas, il en prendra une +autre: je vous conseille d’oublier votre valet Cacambo et votre maîtresse +Cunégonde. Martin n’était pas consolant. La mélancolie de Candide augmenta, et +Martin ne cessait de lui prouver qu’il y avait peu de vertu et peu de bonheur +sur la terre; excepté peut-être dans Eldorado[1], où personne ne pouvait aller. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Voyez chapitre XVIII. B. +</p> + +<p> +En disputant sur cette matière importante, et en attendant Cunégonde, Candide +aperçut un jeune théatin dans la place Saint-Marc, qui tenait sous le bras une +fille. Le théatin paraissait frais, potelé, vigoureux; ses yeux étaient +brillants, son air assuré, sa mine haute, sa démarche fière. La fille était +très jolie, et chantait; elle regardait amoureusement son théatin, et de temps +en temps lui pinçait ses grosses joues. Vous m’avouerez du moins, dit Candide à +Martin, que ces gens-ci sont heureux. Je n’ai trouvé jusqu’à présent dans toute +la terre habitable, excepté dans Eldorado, que des infortunés; mais pour cette +fille et ce théatin, je gage que ce sont des créatures très heureuses. Je gage +que non, dit Martin. Il n’y a qu’à les prier à dîner, dit Candide, et vous +verrez si je me trompe. +</p> + +<p> +Aussitôt il les aborde, il leur fait son compliment, et les invite à venir à +son hôtellerie manger des macaronis, des perdrix de Lombardie, des oeufs +d’esturgeon, et à boire du vin de Montepulciano, du lacryma-christi, du chypre, +et du samos. La demoiselle rougit, le théatin accepta la partie, et la fille le +suivit en regardant Candide avec des yeux de surprise et de confusion, qui +furent obscurcis de quelques larmes. A peine fut-elle entrée dans la chambre de +Candide, qu’elle lui dit: Eh quoi! monsieur Candide ne reconnaît plus Paquette! +A ces mots Candide, qui ne l’avait pas considérée jusque-là avec attention, +parcequ’il n’était occupé que de Cunégonde, lui dit: Hélas! ma pauvre enfant, +c’est donc vous qui avez mis le docteur Pangloss dans le bel état où je l’ai +vu? +</p> + +<p> +Hélas! monsieur, c’est moi-même, dit Paquette; je vois que vous êtes instruit +de tout. J’ai su les malheurs épouvantables arrivés à toute la maison de madame +la baronne et à la belle Cunégonde. Je vous jure que ma destinée n’a guère été +moins triste. J’étais fort innocente quand vous m’avez vue. Un cordelier, qui +était mon confesseur, me séduisit aisément. Les suites en furent affreuses; je +fus obligée de sortir du château quelque temps après que M. le baron vous eut +renvoyé à grands coups de pied dans le derrière. Si un fameux médecin n’avait +pas pris pitié de moi, j’étais morte. Je fus quelque temps par reconnaissance +la maîtresse de ce médecin. Sa femme, qui était jalouse à la rage, me battait +tous les jours impitoyablement; c’était une furie. Ce médecin était le plus +laid de tous les hommes, et moi la plus malheureuse de toutes les créatures +d’être battue continuellement pour un homme que je n’aimais pas. Vous savez, +monsieur, combien il est dangereux pour une femme acariâtre d’être l’épouse +d’un médecin. Celui-ci, outré des procédés de sa femme, lui donna un jour, pour +la guérir d’un petit rhume, une médecine si efficace, qu’elle en mourut en deux +heures de temps dans des convulsions horribles. Les parents de madame +intentèrent à monsieur un procès criminel; il prit la fuite, et moi je fus mise +en prison. Mon innocence ne m’aurait pas sauvée, si je n’avais été un peu +jolie. Le juge m’élargit à condition qu’il succéderait au médecin. Je fus +bientôt supplantée par une rivale, chassée sans récompense, et obligée de +continuer ce métier abominable qui vous paraît si plaisant à vous autres +hommes, et qui n’est pour nous qu’un abîme de misère. J’allai exercer la +profession à Venise. Ah! monsieur, si vous pouviez vous imaginer ce que c’est +que d’être obligée de caresser indifféremment un vieux marchand, un avocat, un +moine, un gondolier, un abbé; d’être exposée à toutes les insultes, à toutes +les avanies; d’être souvent réduite à emprunter une jupe pour aller se la faire +lever par un homme dégoûtant; d’être volée par l’un de ce qu’on a gagné avec +l’autre; d’être rançonnée par les officiers de justice, et de n’avoir en +perspective qu’une vieillesse affreuse, un hôpital, et un fumier, vous +concluriez que je suis une des plus malheureuses créatures du monde. +</p> + +<p> +Paquette ouvrait ainsi son coeur au bon Candide, dans un cabinet, en présence +de Martin, qui disait à Candide: Vous voyez que j’ai déjà gagné la moitié de la +gageure. +</p> + +<p> +Frère Giroflée était resté dans la salle à manger, et buvait un coup en +attendant le dîner. Mais, dit Candide à Paquette, vous aviez l’air si gai, si +content, quand je vous ai rencontrée; vous chantiez, vous caressiez le théatin +avec une complaisance naturelle; vous m’avez paru aussi heureuse que vous +prétendez être infortunée. Ah! monsieur, répondit Paquette, c’est encore là une +des misères du métier. J’ai été hier volée et battue par un officier, et il +faut aujourd’hui que je paraisse de bonne humeur pour plaire à un moine. +</p> + +<p> +Candide n’en voulut pas davantage; il avoua que Martin avait raison. On se mit +à table avec Paquette et le théatin; le repas fut assez amusant, et sur la fin +on se parla avec quelque confiance. Mon père, dit Candide au moine, vous me +paraissez jouir d’une destinée que tout le monde doit envier; la fleur de la +santé brille sur votre visage, votre physionomie annonce le bonheur; vous avez +une très jolie fille pour votre récréation, et vous paraissez très content de +votre état de théatin. +</p> + +<p> +Ma foi, monsieur, dit frère Giroflée, je voudrais que tous les théatins fussent +au fond de la mer. J’ai été tenté cent fois de mettre le feu au couvent, et +d’aller me faire turc. Mes parents me forcèrent, à l’âge de quinze ans, +d’endosser cette détestable robe, pour laisser plus de fortune à un maudit +frère aîné, que Dieu confonde! La jalousie, la discorde, la rage, habitent dans +le couvent. Il est vrai que j’ai prêché quelques mauvais sermons qui m’ont valu +un peu d’argent dont le prieur me vole la moitié; le reste me sert à entretenir +des filles: mais quand je rentre le soir dans le monastère, je suis prêt à me +casser la tête contre les murs du dortoir; et tous mes confrères sont dans le +même cas. +</p> + +<p> +Martin se tournant vers Candide avec son sang froid ordinaire: Eh bien! lui +dit-il, n’ai-je pas gagné la gageure tout entière? Candide donna deux mille +piastres à Paquette, et mille piastres à frère Giroflée. Je vous réponds, +dit-il, qu’avec cela ils seront heureux. Je n’en crois rien du tout, dit +Martin; vous les rendrez peut-être avec ces piastres beaucoup plus malheureux +encore. Il en sera ce qui pourra, dit Candide: mais une chose me console, je +vois qu’on retrouve souvent les gens qu’on ne croyait jamais retrouver; il se +pourra bien faire qu’ayant rencontré mon mouton rouge et Paquette, je rencontre +aussi Cunégonde. Je souhaite, dit Martin, qu’elle fasse un jour votre bonheur; +mais c’est de quoi je doute fort. Vous êtes bien dur, dit Candide. C’est que +j’ai vécu, dit Martin. Mais regardez ces gondoliers, dit Candide: ne +chantent-ils pas sans cesse? Vous ne les voyez pas dans leur ménage, avec leurs +femmes et leurs marmots d’enfants, dit Martin. Le doge a ses chagrins, les +gondoliers ont les leurs. Il est vrai qu’à tout prendre le sort d’un gondolier +est préférable à celui d’un doge; mais je crois la différence si médiocre, que +cela ne vaut pas la peine d’être examiné. +</p> + +<p> +On parle, dit Candide, du sénateur Pococurante, qui demeure dans ce beau palais +sur la Brenta, et qui reçoit assez bien les étrangers. On prétend que c’est un +homme qui n’a jamais eu de chagrin. Je voudrais voir une espèce si rare, dit +Martin. Candide aussitôt fit demander au seigneur Pococurante la permission de +venir le voir le lendemain. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap25"></a>CHAPITRE XXV.<br/> +Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien.</h2> + +<p> +Candide et Martin allèrent en gondole sur la Brenta, et arrivèrent au palais du +noble Pococurante. Les jardins étaient bien entendus, et ornés de belles +statues de marbre; le palais d’une belle architecture. Le maître du logis, +homme de soixante ans, fort riche, reçut très poliment les deux curieux, mais +avec très peu d’empressement, ce qui déconcerta Candide, et ne déplut point à +Martin. +</p> + +<p> +D’abord deux filles jolies et proprement mises servirent du chocolat, qu’elles +firent très bien mousser. Candide ne put s’empêcher de les louer sur leur +beauté, sur leur bonne grâce, et sur leur adresse. Ce sont d’assez bonnes +créatures, dit le sénateur Pococurante; je les fais quelquefois coucher dans +mon lit; car je suis bien las des dames de la ville, de leurs coquetteries, de +leurs jalousies, de leurs querelles, de leurs humeurs, de leurs petitesses, de +leur orgueil, de leurs sottises, et des sonnets qu’il faut faire ou commander +pour elles; mais, après tout, ces deux filles commencent fort à m’ennuyer. +</p> + +<p> +Candide, après le déjeuner, se promenant dans une longue galerie, fut surpris +de la beauté des tableaux. Il demanda de quel maître étaient les deux premiers. +Ils sont de Raphaël, dit le sénateur; je les achetai fort cher par vanité, il y +a quelques années; on dit que c’est ce qu’il y a de plus beau en Italie, mais +ils ne me plaisent point du tout: la couleur en est très rembrunie, les figures +ne sont pas assez arrondies, et ne sortent point assez; les draperies ne +ressemblent en rien à une étoffe: en un mot, quoi qu’on en dise, je ne trouve +point là une imitation vraie de la nature. Je n’aimerai un tableau que quand je +croirai voir la nature elle-même: il n’y en a point de cette espèce. J’ai +beaucoup de tableaux, mais je ne les regarde plus. +</p> + +<p> +Pococurante, en attendant le dîner, se fit donner un concerto. Candide trouva +la musique délicieuse. Ce bruit, dit Pococurante, peut amuser une demi-heure; +mais s’il dure plus long-temps, il fatigue tout le monde, quoique personne +n’ose l’avouer. La musique aujourd’hui n’est plus que l’art d’exécuter des +choses difficiles, et ce qui n’est que difficile ne plaît point à la longue. +</p> + +<p> +J’aimerais peut être mieux l’opéra, si on n’avait pas trouvé le secret d’en +faire un monstre qui me révolte. Ira voir qui voudra de mauvaises tragédies en +musique, où les scènes ne sont faites que pour amener très mal à propos deux ou +trois chansons ridicules qui font valoir le gosier d’une actrice; se pâmera de +plaisir qui voudra ou qui pourra, en voyant un châtré fredonner le rôle de +César et de Caton, et se promener d’un air gauche sur des planches: pour moi, +il y a long-temps que j’ai renoncé à ces pauvretés qui font aujourd’hui la +gloire de l’Italie, et que des souverains paient si chèrement. Candide disputa +un peu, mais avec discrétion. Martin fut entièrement de l’avis du sénateur. +</p> + +<p> +On se mit à table; et, après un excellent dîner, on entra dans la bibliothèque. +Candide, en voyant un Homère magnifiquement relié, loua l’illustrissime sur son +bon goût. Voilà , dit-il, un livre qui fesait les délices du grand Pangloss, le +meilleur philosophe de l’Allemagne. Il ne fait pas les miennes, dit froidement +Pococurante: on me fit accroire autrefois que j’avais du plaisir en le lisant; +mais cette répétition continuelle de combats qui se ressemblent tous, ces dieux +qui agissent toujours pour ne rien faire de décisif, cette Hélène qui est le +sujet de la guerre, et qui à peine est une actrice de la pièce; cette Troie +qu’on assiège et qu’on ne prend point; tout cela me causait le plus mortel +ennui. J’ai demandé quelquefois à des savants s’ils s’ennuyaient autant que moi +à cette lecture: tous les gens sincères m’ont avoué que le livre leur tombait +des mains, mais qu’il fallait toujours l’avoir dans sa bibliothèque, comme un +monument de l’antiquité, et comme ces médailles rouillées qui ne peuvent être +de commerce. +</p> + +<p> +Votre excellence ne pense pas ainsi de Virgile? dit Candide. Je conviens, dit +Pococurante, que le second, le quatrième, et le sixième livre de son Énéide, +sont excellents; mais pour son pieux Énée, et le fort Cloanthe, et l’ami +Achates, et le petit Ascanius, et l’imbécile roi Latinus, et la bourgeoise +Amata, et l’insipide Lavinia, je ne crois pas qu’il y ait rien de si froid et +de plus désagréable. J’aime mieux le Tasse et les contes à dormir debout de +l’Arioste. +</p> + +<p> +Oserais-je vous demander, monsieur, dit Candide, si vous n’avez pas un grand +plaisir à lire Horace? Il y a des maximes, dit Pococurante, dont un homme du +monde peut faire son profit, et qui, étant resserrées dans des vers énergiques, +se gravent plus aisément dans la mémoire: mais je me soucie fort peu de son +voyage à Brindes, et de sa description d’un mauvais dîner, et de la querelle de +crocheteurs entre je ne sais quel Pupilus[1] dont les paroles, dit-il, +<i>étaient pleines de pus</i>, et un autre dont les paroles <i>étaient du +vinaigre</i>[2]. Je n’ai lu qu’avec un extrême dégoût ses vers grossiers contre +des vieilles et contre des sorcières; et je ne vois pas quel mérite il peut y +avoir à dire à son ami Mecenas que, s’il est mis par lui au rang des poètes +lyriques, il frappera les astres de son front sublime[3]. Les sots admirent +tout dans un auteur estimé. Je ne lis que pour moi; je n’aime que ce qui est à +mon usage. Candide, qui avait été élevé à ne jamais juger de rien par lui-même, +était fort étonné de ce qu’il entendait; et Martin trouvait la façon de penser +de Pococurante assez raisonnable. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Ce n’est pas Pupilus, mais Rupilius, que nomme Horace, livre Ier, satire +VII, vers I: +</p> + +<p> +Rupili pus atque venenum. B. +</p> + +<p class="footnote"> +[2] <i>Italo perfusus aceto</i>, dit Horace, dans la même pièce, vers 32. B. +</p> + +<p class="footnote"> +[3] Horace, odes, I, I. B. +</p> + +<p> +Oh! voici un Cicéron, dit Candide: pour ce grand homme-là , je pense que vous ne +vous lassez point de le lire. Je ne le lis jamais, répondit le Vénitien. Que +m’importe qu’il ait plaidé pour Rabirius ou pour Cluentius? J’ai bien assez des +procès que je juge; je me serais mieux accommodé de ses oeuvres philosophiques; +mais quand j’ai vu qu’il doutait de tout, j’ai conclu que j’en savais autant +que lui, et que je n’avais besoin de personne pour être ignorant. +</p> + +<p> +Ah! voilà quatre-vingts volumes de recueils d’une académie des sciences, +s’écria Martin; il se peut qu’il y ait là du bon. Il y en aurait, dit +Pococurante, si un seul des auteurs de ces fatras avait inventé seulement l’art +de faire des épingles; mais il n’y a dans tous ces livres que de vains +systèmes, et pas une seule chose utile. +</p> + +<p> +Que de pièces de théâtre je vois là , dit Candide, en italien, en espagnol, en +français! Oui, dit le sénateur, il y en a trois mille, et pas trois douzaines +de bonnes. Pour ces recueils de sermons, qui tous ensemble ne valent pas une +page de Sénèque, et tous ces gros volumes de théologie, vous pensez bien que je +ne les ouvre jamais, ni moi, ni personne. +</p> + +<p> +Martin aperçut des rayons chargés de livres anglais. Je crois, dit-il, qu’un +républicain doit se plaire à la plupart de ces ouvrages écrits si librement. +Oui, répondit Pococurante, il est beau d’écrire ce qu’on pense; c’est le +privilège de l’homme. Dans toute notre Italie, on n’écrit que ce qu’on ne pense +pas; ceux qui habitent la patrie des Césars et des Antonins n’osent avoir une +idée sans la permission d’un jacobin. Je serais content de la liberté qui +inspire les génies anglais, si la passion et l’esprit de parti ne corrompaient +pas tout ce que cette précieuse liberté a d’estimable. +</p> + +<p> +Candide apercevant un Milton, lui demanda s’il ne regardait pas cet auteur +comme un grand homme. Qui? dit Pococurante, ce barbare, qui fait un long +commentaire du premier chapitre de la Genèse, en dix livres de vers durs? ce +grossier imitateur des Grecs, qui défigure la création, et qui, tandis que +Moïse représente l’Etre éternel produisant le monde par la parole, fait prendre +un grand compas par le Messiah dans une armoire du ciel pour tracer son +ouvrage? Moi, j’estimerais celui qui a gâté l’enfer et le diable du Tasse; qui +déguise Lucifer tantôt en crapaud, tantôt en pygmée; qui lui fait rebattre cent +fois les mêmes discours; qui le fait disputer sur la théologie; qui, en imitant +sérieusement l’invention comique des armes à feu de l’Arioste, fait tirer le +canon dans le ciel par les diables? Ni moi ni personne en Italie n’a pu se +plaire à toutes ces tristes extravagances. Le <i>Mariage du Péché et de la +Mort</i>, et les couleuvres dont le Péché accouche, font vomir tout homme qui a +le goût un peu délicat; et sa longue description d’un hôpital n’est bonne que +pour un fossoyeur. Ce poëme obscur, bizarre, et dégoûtant, fut méprisé à sa +naissance; je le traite aujourd’hui comme il fut traité dans sa patrie par les +contemporains[4]. Au reste je dis ce que je pense, et je me soucie fort peu que +les autres pensent comme moi. Candide était affligé de ces discours; il +respectait Homère, il aimait un peu Milton. Hélas! dit-il tout bas à Martin, +j’ai bien peur que cet homme-ci n’ait un souverain mépris pour nos poètes +allemands. Il n’y aurait pas grand mal à cela, dit Martin. Oh! quel homme +supérieur! disait encore Candide entre ses dents, quel grand génie que ce +Pococurante! rien ne peut lui plaire. +</p> + +<p class="footnote"> +[4] Voyez ce que Voltaire dit du <i>Paradis perdu</i> de Milton, dans le +chapitre IX de l’<i> Essai sur la poésie épique</i>, imprimé dans le tome X, à +la suite de la <i>Henriade</i>. B. +</p> + +<p> +Après avoir fait ainsi la revue de tous les livres, ils descendirent dans le +jardin. Candide en loua toutes les beautés. Je ne sais rien de si mauvais goût, +dit le maître; nous n’avons ici que des colifichets: mais je vais dès demain en +faire planter un d’un dessin plus noble. +</p> + +<p> +Quand les deux curieux eurent pris congé de son excellence: Or çà , dit Candide +à Martin, vous conviendrez que voilà le plus heureux de tous les hommes, car il +est au-dessus de tout ce qu’il possède. Ne voyez-vous pas, dit Martin, qu’il +est dégoûté de tout ce qu’il possède? Platon a dit, il y a long-temps, que les +meilleurs estomacs ne sont pas ceux qui rebutent tous les aliments. Mais, dit +Candide, n’y a-t-il pas du plaisir à tout critiquer, à sentir des défauts où +les autres hommes croient voir des beautés? C’est-à -dire, reprit Martin, qu’il +y a du plaisir à n’avoir pas de plaisir? Oh bien! dit Candide, il n’y a donc +d’heureux que moi, quand je reverrai mademoiselle Cunégonde. C’est toujours +bien fait d’espérer, dit Martin. +</p> + +<p> +Cependant les jours, les semaines, s’écoulaient; Cacambo ne revenait point, et +Candide était si abîmé dans sa douleur, qu’il ne fit pas même réflexion que +Paquette et frère Giroflée n’étaient pas venus seulement le remercier. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap26"></a>CHAPITRE XXVI.<br/> +D’un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et qui ils +étaient.</h2> + +<p> +Un soir que Candide, suivi de Martin, allait se mettre à table avec les +étrangers qui logeaient dans la même hôtellerie, un homme à visage couleur de +suie l’aborda par derrière, et, le prenant par le bras, lui dit: Soyez prêt à +partir avec nous, n’y manquez pas. Il se retourne, et voit Cacambo. Il n’y +avait que la vue de Cunégonde qui pût l’étonner et lui plaire davantage. Il fut +sur le point de devenir fou de joie. Il embrasse son cher ami. Cunégonde est +ici, sans doute? où est-elle? Mène-moi vers elle, que je meure de joie avec +elle. Cunégonde n’est point ici, dit Cacambo, elle est à Constantinople. Ah +ciel! à Constantinople! mais fût-elle à la Chine, j’y vole, partons. Nous +partirons après souper, reprit Cacambo; je ne peux vous en dire davantage; je +suis esclave, mon maître m’attend; il faut que j’aille le servir à table: ne +dites mot, soupez, et tenez-vous prêt. +</p> + +<p> +Candide, partagé entre la joie et la douleur, charmé d’avoir revu son agent +fidèle, étonné de le voir esclave, plein de l’idée de retrouver sa maîtresse, +le coeur agité, l’esprit bouleversé, se mit à table avec Martin, qui voyait de +sang froid toutes ces aventures, et avec six étrangers, qui étaient venus +passer le carnaval à Venise. +</p> + +<p> +Cacambo, qui versait à boire à l’un de ces six étrangers, s’approcha de +l’oreille de son maître, sur la fin du repas, et lui dit: Sire, votre majesté +partira quand elle voudra, le vaisseau est prêt. Ayant dit ces mots, il sortit. +Les convives étonnés se regardaient sans proférer une seule parole, lorsqu’un +autre domestique s’approchant de son maître, lui dit: Sire, la chaise de votre +majesté est à Padoue, et la barque est prête. Le maître fit un signe, et le +domestique partit. Tous les convives se regardèrent encore, et la surprise +commune redoubla. Un troisième valet s’approchant aussi d’un troisième +étranger, lui dit: Sire, croyez-moi, votre majesté ne doit pas rester ici plus +long-temps, je vais tout préparer; et aussitôt il disparut. +</p> + +<p> +Candide et Martin ne doutèrent pas alors que ce ne fût une mascarade du +carnaval. Un quatrième domestique dit au quatrième maître: Votre majesté +partira quand elle voudra, et sortit comme les autres. Le cinquième valet en +dit autant au cinquième maître. Mais le sixième valet parla différemment au +sixième étranger qui était auprès de Candide; il lui dit: Ma foi, sire, on ne +veut plus faire crédit à votre majesté ni à moi non plus, et nous pourrions +bien être coffrés cette nuit vous et moi; je vais pourvoir à mes affaires: +adieu. +</p> + +<p> +Tous les domestiques ayant disparu, les six étrangers, Candide, et Martin, +demeurèrent dans un profond silence. Enfin Candide le rompit: Messieurs, +dit-il, voilà une singulière plaisanterie. Pourquoi êtes-vous tous rois? pour +moi, je vous avoue que ni moi ni Martin nous ne le sommes. +</p> + +<p> +Le maître de Cacambo prit alors gravement la parole, et dit en italien: Je ne +suis point plaisant, je m’appelle Achmet III[1]; j’ai été grand-sultan +plusieurs années; je détrônai mon frère; mon neveu m’a détrôné; on a coupé le +cou à mes vizirs; j’achève ma vie dans le vieux sérail; mon neveu le +grand-sultan Mahmoud me permet de voyager quelquefois pour ma santé; et je suis +venu passer le carnaval à Venise. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Achmet III, dont il est parlé dans l’<i>Histoire de Charles XII</i> et dans +l’<i>Histoire de Russie sous Pierre-le-Grand</i>, avait été déposé en 1730; il +est mort en 1736. B. +</p> + +<p> +Un jeune homme qui était auprès d’Achmet parla après lui, et dit: Je m’appelle +Ivan[2]; j’ai été empereur de toutes les Russies; j’ai été détrôné au berceau; +mon père et ma mère ont été enfermés; on m’a élevé en prison; j’ai quelquefois +la permission de voyager, accompagné de ceux qui me gardent; et je suis venu +passer le carnaval à Venise. +</p> + +<p class="footnote"> +[2] Ivan, né en 1730, détrôné la même année, emprisonné, et enfin poignardé en +1762. B, +</p> + +<p> +Le troisième dit: Je suis Charles-Édouard[3], roi d’Angleterre; mon père m’a +cédé ses droits au royaume; j’ai combattu pour les soutenir; on a arraché le +coeur à huit cents de mes partisans, et on leur en a battu les joues; j’ai été +mis en prison; je vais à Rome faire une visite au roi mon père, détrôné ainsi +que moi et mon grand-père; et je suis venu passer le carnaval à Venise. +</p> + +<p class="footnote"> +[3] Sur Charles-Édouard, voyez, tome XXI, le chapitre XXXV du <i>Précis du +Siècle de Louis XV</i>. B. +</p> + +<p> +Le quatrième prit alors la parole et dit: Je suis roi des Polaques; le sort de +la guerre m’a privé de mes états héréditaires[4]; mon père a éprouvé les mêmes +revers; je me résigne à la Providence comme le sultan Achmet, l’empereur Ivan, +et le roi Charles-Édouard, à qui Dieu donne une longue vie; et je suis venu +passer le carnaval à Venise. +</p> + +<p class="footnote"> +[4] Auguste, électeur de Saxe et roi de Pologne, chassé de ses états +héréditaires pendant la guerre de 1756, se réfugia en Pologne: voyez, tome XXI, +le chapitre XXXII du <i>Précis du Siècle de Louis XV</i>; il est mort en 1763. +B. +</p> + +<p> +Le cinquième dit; Je suis aussi roi des Polaques[5]; j’ai perdu mon royaume +deux fois; mais la Providence m’a donné un autre état dans lequel j’ai fait +plus de bien que tous les rois des Sarmates ensemble n’en ont jamais pu faire +sur les bords de la Vistule. Je me résigne aussi à la Providence; et je suis +venu passer le carnaval à Venise. +</p> + +<p class="footnote"> +[5] Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV: voyez, tome XXI, le chapitre IV +du <i>Précis du Siècle de Louis XV</i>; il est mort en 1763. B. +</p> + +<p> +Il restait au sixième monarque à parler. Messieurs, dit-il, je ne suis pas si +grand seigneur que vous; mais enfin j’ai été roi tout comme un autre; je suis +Théodore[6]; on m’a élu roi en Corse; on m’a appelé <i>Votre Majesté</i>, et à +présent à peine m’appelle-t-on <i>Monsieur</i>; j’ai fait frapper de la +monnaie, et je ne possède pas un denier; j’ai eu deux secrétaires d’état, et +j’ai à peine un valet; je me suis vu sur un trône, et j’ai long-temps été à +Londres en prison sur la paille; j’ai bien peur d’être traité de même ici, +quoique je sois venu, comme vos majestés, passer le carnaval à Venise. +</p> + +<p class="footnote"> +[6] Sur le roi de Corse, Théodore, mort le 2 décembre 1756, voyez tome XXI, le +chapitre XL du <i>Précis du Siècle de Louis XV</i>. B. +</p> + +<p> +Les cinq autres rois écoutèrent ce discours avec une noble compassion. Chacun +d’eux donna vingt sequins au roi Théodore pour avoir des habits et des +chemises; Candide lui fit présent d’un diamant de deux mille sequins. Quel est +donc, disaient les cinq rois, cet homme qui est en état de donner cent fois +autant que chacun de nous, et qui le donne? Etes-vous roi aussi, monsieur?—Non, +messieurs, et n’en ai nulle envie. +</p> + +<p> +Dans l’instant qu’on sortait de table, il arriva dans la même hôtellerie quatre +altesses sérénissimes qui avaient aussi perdu leurs états par le sort de la +guerre, et qui venaient passer le reste du carnaval à Venise; mais Candide ne +prit pas seulement garde à ces nouveaux venus. Il n’était occupé que d’aller +trouver sa chère Cunégonde à Constantinople. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap27"></a>CHAPITRE XXVII.<br/> +Voyage de Candide à Constantinople.</h2> + +<p> +Le fidèle Cacambo avait déjà obtenu du patron turc qui allait reconduire le +sultan Achmet à Constantinople qu’il recevrait Candide et Martin sur son bord. +L’un et l’autre s’y rendirent après s’être prosternés devant sa misérable +hautesse. Candide, chemin fesant, disait à Martin: Voilà pourtant six rois +détrônés avec qui nous avons soupé! et encore dans ces six rois il y en a un à +qui j’ai fait l’aumône. Peut-être y a-t-il beaucoup d’autres princes plus +infortunés. Pour moi, je n’ai perdu que cent moutons, et je vole dans les bras +de Cunégonde. Mon cher Martin, encore une fois, Pangloss avait raison, tout est +bien. Je le souhaite, dit Martin. Mais, dit Candide, voilà une aventure bien +peu vraisemblable que nous avons eue à Venise. On n’avait jamais vu ni ouï +conter que six rois détrônés soupassent ensemble au cabaret. Cela n’est pas +plus extraordinaire, dit Martin, que la plupart des choses qui nous sont +arrivées. Il est très commun que des rois soient détrônés; et à l’égard de +l’honneur que nous avons eu de souper avec eux, c’est une bagatelle qui ne +mérite pas notre attention. Qu’importé avec qui l’on soupe, pourvu qu’on fasse +bonne chère? +</p> + +<p> +A peine Candide fut-il dans le vaisseau, qu’il sauta au cou de son ancien +valet, de son ami Cacambo. Eh bien! lui dit-il, que fait Cunégonde? est-elle +toujours un prodige de beauté? m’aime-t-elle toujours? comment se porte-t-elle? +Tu lui as, sans doute, acheté un palais à Constantinople? +</p> + +<p> +Mon cher maître, répondit Cacambo, Cunégonde lave les écuelles sur le bord de +la Propontide, chez un prince qui a très peu d’écuelles; elle est esclave dans +la maison d’un ancien souverain, nommé Ragotski[1], à qui le Grand-Turc donne +trois écus par jour dans son asile; mais, ce qui est bien plus triste, c’est +qu’elle a perdu sa beauté, et qu’elle est devenue horriblement laide. Ah! belle +ou laide, dit Candide, je suis honnête homme, et mon devoir est de l’aimer +toujours. Mais comment peut-elle être réduite à un état si abject avec les cinq +ou six millions que tu avais emportés? Bon, dit Cacambo, ne m’en a-t-il pas +fallu donner deux au senor don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenès, y +Lampourdos, y Souza, gouverneur de Buénos-Ayres, pour avoir la permission de +reprendre mademoiselle Cunégonde? et un pirate ne nous a-t-il pas bravement +dépouillés de tout le reste? Ce pirate ne nous a-t-il pas menés au cap de +Matapan, à Milo, à Nicarie, à Samos, à Petra, aux Dardanelles, à Marmara, à +Scutari? Cunégonde et la vieille servent chez ce prince dont je vous ai parlé, +et moi je suis esclave du sultan détrôné. Que d’épouvantables calamités +enchaînées les unes aux autres! dit Candide. Mais, après tout, j’ai encore +quelques diamants; je délivrerai aisément Cunégonde. C’est bien dommage qu’elle +soit devenue si laide. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Voltaire a parlé de Ragotski dans le chap. XXII du <i>Siècle de Louis +XIV</i>; voyez tome XX. Ragotski est mort en 1785. B. +</p> + +<p> +Ensuite, se tournant vers Martin: Que pensez-vous, dit-il, qui soit le plus à +plaindre, de l’empereur Achmet, de l’empereur Ivan, du roi Charles-Édouard, ou +de moi? Je n’en sais rien, dit Martin; il faudrait que je fusse dans vos coeurs +pour le savoir. Ah! dit Candide, si Pangloss était ici, il le saurait, et nous +l’apprendrait. Je ne sais, dit Martin, avec quelles balances votre Pangloss +aurait pu peser les infortunes des hommes, et apprécier leurs douleurs. Tout ce +que je présume c’est qu’il y a des millions d’hommes sur la terre cent fois +plus à plaindre que le roi Charles-Édouard, l’empereur Ivan, et le sultan +Achmet. Cela pourrait bien être, dit Candide. +</p> + +<p> +On arriva en peu de jours sur le canal de la mer Noire. Candide commença par +racheter Cacambo fort cher; et, sans perdre de temps, il se jeta dans une +galère, avec ses compagnons, pour aller sur le rivage de la Propontide chercher +Cunégonde, quelque laide qu’elle pût être. +</p> + +<p> +Il y avait dans la chiourme deux forçats qui ramaient fort mal, et à qui le +levanti patron appliquait de temps en temps quelques coups de nerf de boeuf sur +leurs épaules nues; Candide, par un mouvement naturel, les regarda plus +attentivement que les autres galériens, et s’approcha d’eux avec pitié. +Quelques traits de leurs visages défigurés lui parurent avoir un peu de +ressemblance avec Pangloss et avec ce malheureux jésuite, ce baron, ce frère de +mademoiselle Cunégonde. Cette idée l’émut et l’attrista. Il les considéra +encore plus attentivement. En vérité, dit-il à Cacambo, si je n’avais pas vu +pendre maître Pangloss, et si je n’avais pas eu le malheur de tuer le baron, je +croirais que ce sont eux qui rament dans cette galère. +</p> + +<p> +Au nom du baron et de Pangloss les deux forçats poussèrent un grand cri, +s’arrêtèrent sur leur banc, et laissèrent tomber leurs rames. Le levanti patron +accourait sur eux, et les coups de nerf de boeuf redoublaient. Arrêtez! +arrêtez! seigneur, s’écria Candide; je vous donnerai tant, d’argent que vous +voudrez. Quoi! c’est Candide! disait l’un des forçats; quoi! c’est Candide! +disait l’autre. Est-ce un songe? dit Candide; veille-je? suis-je dans cette +galère? Est-ce là monsieur le baron, que j’ai tué? est-ce là maître Pangloss, +que j’ai vu pendre? +</p> + +<p> +C’est nous-mêmes, c’est nous-mêmes, répondaient-ils. Quoi! c’est là ce grand +philosophe? disait Martin. Eh! monsieur le levanti patron, dit Candide, combien +voulez-vous d’argent pour la rançon de M. de Thunder-ten-tronckh, un des +premiers barons de l’empire, et de M. Pangloss, le plus profond métaphysicien +d’Allemagne? Chien de chrétien, répondit le levanti patron, puisque ces deux +chiens de forçats chrétiens sont des barons et des métaphysiciens, ce qui est +sans doute une grande dignité dans leur pays, tu m’en donneras cinquante mille +sequins. Vous les aurez, monsieur; remenez-moi comme un éclair à +Constantinople, et vous serez payé sur-le-champ. Mais non, menez-moi chez +mademoiselle Cunégonde. Le levanti patron, sur la première offre de Candide, +avait déjà tourné la proue vers la ville, et il fesait ramer plus vite qu’un +oiseau ne fend les airs. +</p> + +<p> +Candide embrassa cent fois le baron et Pangloss. Et comment ne vous ai-je pas +tué, mon cher baron? et mon cher Pangloss, comment êtes-vous en vie, après +avoir été pendu? et pourquoi êtes-vous tous deux aux galères en Turquie? Est-il +bien vrai que ma chère soeur soit dans ce pays? disait le baron. Oui, répondait +Cacambo. Je revois donc mon cher Candide! s’écriait Pangloss. Candide leur +présentait Martin et Cacambo. Ils s’embrassaient tous; ils parlaient tous +à -la-fois. La galère volait, ils étaient déjà dans le port. On fit venir un +Juif, à qui Candide vendit pour cinquante mille sequins un diamant de la valeur +de cent mille, et qui lui jura par Abraham qu’il n’en pouvait donner davantage. +Il paya incontinent la rançon du baron et de Pangloss. Celui-ci se jeta aux +pieds de son libérateur, et les baigna de larmes; l’autre le remercia par un +signe de tête, et lui promit de lui rendre cet argent à la première occasion. +Mais est-il bien possible que ma soeur soit en Turquie? disait-il. Rien n’est +si possible, reprit Cacambo, puisqu’elle écure la vaisselle chez un prince de +Transylvanie. On fit aussitôt venir deux Juifs; Candide vendit encore des +diamants; et ils repartirent tous dans une autre galère pour aller délivrer +Cunégonde. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap28"></a>CHAPITRE XXVIII.<br/> +Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à Martin, etc.</h2> + +<p> +Pardon, encore une fois, dit Candide au baron; pardon, mon révérend père, de +vous avoir donné un grand coup d’épée au travers du corps. N’en parlons plus, +dit le baron; je fus un peu trop vif, je l’avoue; mais puisque vous voulez +savoir par quel hasard vous m’avez vu aux galères, je vous dirai qu’après avoir +été guéri de ma blessure par le frère apothicaire du collège, je fus attaqué et +enlevé par un parti espagnol; on me mit en prison à Buénos-Ayres dans le temps +que ma soeur venait d’en partir. Je demandai à retourner à Rome auprès du père +général. Je fus nommé pour aller servir d’aumônier à Constantinople auprès de +monsieur l’ambassadeur de France. Il n’y avait pas huit jours que j’étais entré +en fonction, quand je trouvai sur le soir un jeune icoglan très bien fait. Il +fesait fort chaud: le jeune homme voulut se baigner; je pris cette occasion de +me baigner aussi. Je ne savais pas que ce fût un crime capital pour un chrétien +d’être trouvé tout nu avec un jeune musulman. Un cadi me fit donner cent coups +de bâton sous la plante des pieds, et me condamna aux galères. Je ne crois pas +qu’on ait fait une plus horrible injustice. Mais je voudrais bien savoir +pourquoi ma soeur est dans la cuisine d’un souverain de Transylvanie réfugié +chez les Turcs. +</p> + +<p> +Mais vous, mon cher Pangloss, dit Candide, comment se peut-il que je vous +revoie? Il est vrai, dit Pangloss, que vous m’avez vu pendre; je devais +naturellement être brûlé mais vous vous souvenez qu’il plut à verse lorsqu’on +allait me cuire: l’orage fut si violent qu’on désespéra d’allumer le feu; je +fus pendu, parcequ’on ne put mieux faire: un chirurgien acheta mon corps, +m’emporta chez lui, et me disséqua. Il me fit d’abord une incision cruciale +depuis le nombril jusqu’à la clavicule. On ne pouvait pas avoir été plus mal +pendu que je l’avais été. L’exécuteur des hautes oeuvres de la sainte +inquisition, lequel était sous-diacre, brûlait à la vérité les gens à +merveille, mais il n’était pas accoutumé à pendre: la corde était mouillée et +glissa mal, elle fut mal nouée; enfin je respirais encore: l’incision cruciale +me fit jeter un si grand cri, que mon chirurgien tomba à la renverse; et +croyant qu’il disséquait le diable, il s’enfuit en mourant de peur, et tomba +encore sur l’escalier en fuyant. Sa femme accourut au bruit d’un cabinet +voisin: elle me vit sur la table étendu avec mon incision cruciale; elle eut +encore plus de peur que son mari, s’enfuit, et tomba sur lui. Quand ils furent +un peu revenus à eux, j’entendis la chirurgienne qui disait au chirurgien: Mon +bon, de quoi vous avisez-vous aussi de disséquer un hérétique? ne savez-vous +pas que le diable est toujours dans le corps de ces gens-là ? je vais vite +chercher un prêtre pour l’exorciser. Je frémis à ce propos, et je ramassai le +peu de forces qui me restaient pour crier: Ayez pitié de moi! Enfin le barbier +portugais s’enhardit: il recousit ma peau; sa femme même eut soin de moi; je +fus sur pied au bout de quinze jours. Le barbier me trouva une condition, et me +fit laquais d’un chevalier de Malte qui allait à Venise: mais mon maître +n’ayant pas de quoi me payer, je me mis au service d’un marchand vénitien, et +je le suivis à Constantinople. +</p> + +<p> +Un jour il me prit fantaisie d’entrer dans une mosquée; il n’y avait qu’un +vieux iman et une jeune dévote très jolie qui disait ses patenôtres; sa gorge +était toute découverte: elle avait entre ses deux tétons un beau bouquet de +tulipes, de roses, d’anémones, de renoncules, d’hyacinthes, et d’oreilles +d’ours: elle laissa tomber son bouquet; je le ramassai, et je le lui remis avec +un empressement très respectueux. Je fus si long-temps à le lui remettre, que +l’iman se mit en colère, et voyant que j’étais chrétien, il cria à l’aide. On +me mena chez le cadi, qui me fit donner cent coups de latte sous la plante des +pieds, et m’envoya aux galères. Je fus enchaîné précisément dans la même galère +et au même banc que monsieur le baron. Il y avait dans cette galère quatre +jeunes gens de Marseille, cinq prêtres napolitains, et deux moines de Corfou, +qui nous dirent que de pareilles aventures arrivaient tous les jours. Monsieur +le baron prétendait qu’il avait essuyé une plus grande injustice que moi: je +prétendais, moi, qu’il était beaucoup plus permis de remettre un bouquet sur la +gorge d’une femme que d’être tout nu avec un icoglan. Nous disputions sans +cesse, et nous recevions vingt coups de nerf de boeuf par jour, lorsque +l’enchaînement des événements de cet univers vous a conduit dans notre galère, +et que vous nous avez rachetés. +</p> + +<p> +Eh bien! mon cher Pangloss, lui dit Candide, quand vous avez été pendu, +disséqué, roué de coups, et que vous avez ramé aux galères, avez-vous toujours +pensé que tout allait le mieux du monde? Je suis toujours de mon premier +sentiment, répondit Pangloss; car enfin je suis philosophe; il ne me convient +pas de me dédire, Leibnitz ne pouvant pas avoir tort, et l’harmonie préétablie +étant d’ailleurs la plus belle chose du monde, aussi bien que le plein et la +matière subtile. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap29"></a>CHAPITRE XXIX.<br/> +Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille.</h2> + +<p> +Pendant que Candide, le baron, Pangloss, Martin, et Cacambo, contaient leurs +aventures, qu’ils raisonnaient sur les événements contingents ou non +contingents de cet univers, qu’ils disputaient sur les effets et les causes, +sur le mal moral et sur le mal physique, sur la liberté et la nécessité, sur +les consolations que l’on peut éprouver lorsqu’on est aux galères en Turquie, +ils abordèrent sur le rivage de la Propontide, à la maison du prince de +Transylvanie. Les premiers objets qui se présentèrent furent Cunégonde et la +vieille, qui étendaient des serviettes sur des ficelles pour les faire sécher. +</p> + +<p> +Le baron pâlit à cette vue. Le tendre amant Candide en voyant sa belle +Cunégonde rembrunie, les yeux éraillés, la gorge sèche, les joues ridées, les +bras rouges et écaillés, recula trois pas, saisi d’horreur, et avança ensuite +par bon procédé. Elle embrassa Candide et son frère: on embrassa la vieille: +Candide les racheta toutes deux. +</p> + +<p> +Il y avait une petite métairie dans le voisinage; la vieille proposa à Candide +de s’en accommoder, en attendant que toute la troupe eût une meilleure +destinée. Cunégonde ne savait pas qu’elle était enlaidie, personne ne l’en +avait avertie: elle fit souvenir Candide de ses promesses avec un ton si +absolu, que le bon Candide n’osa pas la refuser. Il signifia donc au baron +qu’il allait se marier avec sa soeur. Je ne souffrirai jamais, dit le baron, +une telle bassesse de sa part, et une telle insolence de la vôtre; cette +infamie ne me sera jamais reprochée: les enfants de ma soeur ne pourraient +entrer dans les chapitres d’Allemagne. Non, jamais ma soeur n’épousera qu’un +baron de l’empire. Cunégonde se jeta à ses pieds, et les baigna de larmes; il +fut inflexible. Maître fou, lui dit Candide, je t’ai réchappé des galères, j’ai +payé ta rançon, j’ai payé celle de ta soeur; elle lavait ici des écuelles, elle +est laide, j’ai la bonté d’en faire ma femme; et tu prétends encore t’y +opposer! je te retuerais si j’en croyais ma colère. Tu peux me tuer encore, dit +le baron, mais tu n’épouseras pas ma soeur de mon vivant. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap30"></a>CHAPITRE XXX.<br/> +Conclusion.</h2> + +<p> +Candide, dans le fond de son coeur, n’avait aucune envie d’épouser Cunégonde; +mais l’impertinence extrême du baron le déterminait à conclure le mariage; et +Cunégonde le pressait si vivement qu’il ne pouvait s’en dédire. Il consulta +Pangloss, Martin, et le fidèle Cacambo. Pangloss fit un beau mémoire par lequel +il prouvait que le baron n’avait nul droit sur sa soeur, et qu’elle pouvait, +selon toutes les lois de l’empire, épouser Candide de la main gauche. Martin +conclut à jeter le baron dans la mer; Cacambo décida qu’il fallait le rendre au +levanti patron, et le remettre aux galères, après quoi on l’enverrait à Rome au +père général par le premier vaisseau. L’avis fut trouvé fort bon; la vieille +l’approuva; on n’en dit rien à sa soeur; la chose fut exécutée pour quelque +argent, et on eut le plaisir d’attraper un jésuite, et de punir l’orgueil d’un +baron allemand. +</p> + +<p> +Il était tout naturel d’imaginer qu’après tant de désastres, Candide marié avec +sa maîtresse, et vivant avec le philosophe Pangloss, le philosophe Martin, le +prudent Cacambo, et la vieille, ayant d’ailleurs rapporté tant de diamants de +la patrie des anciens Incas, mènerait la vie du monde la plus agréable; mais il +fut tant friponné par les Juifs, qu’il ne lui resta plus rien que sa petite +métairie; sa femme devenant tous les jours plus laide devint acariâtre et +insupportable: la vieille était infirme, et fut encore de plus mauvaise humeur +que Cunégonde. Cacambo, qui travaillait au jardin, et qui allait vendre des +légumes à Constantinople, était excédé de travail, et maudissait sa destinée. +Pangloss était au désespoir de ne pas briller dans quelque université +d’Allemagne. Pour Martin, il était fermement persuadé qu’on est également mal +partout; il prenait les choses en patience. Candide, Martin, et Pangloss, +disputaient quelquefois de métaphysique et de morale. On voyait souvent passer +sous les fenêtres de la métairie des bateaux chargés d’effendis, de bachas, de +cadis, qu’on envoyait en exil à Lemnos, à Mytilène, à Erzeroum: on voyait venir +d’autres cadis, d’autres bachas, d’autres effendis, qui prenaient la place des +expulsés, et qui étaient expulsés à leur tour: on voyait des têtes proprement +empaillées qu’on allait présenter à la sublime Porte. Ces spectacles fesaient +redoubler les dissertations; et quand on ne disputait pas, l’ennui était si +excessif, que la vieille osa un jour leur dire: Je voudrais savoir lequel est +le pire, ou d’être violée cent fois par des pirates nègres, d’avoir une fesse +coupée, de passer par les baguettes chez les Bulgares, d’être fouetté et pendu +dans un auto-da-fé, d’être disséqué, de ramer en galère, d’éprouver enfin +toutes les misères par lesquelles nous avons tous passé, ou bien de rester ici +à ne rien faire? C’est une grande question, dit Candide. +</p> + +<p> +Ce discours fit naître de nouvelles réflexions, et Martin surtout conclut que +l’homme était né pour vivre dans les convulsions de l’inquiétude, ou dans la +léthargie de l’ennui. Candide n’en convenait pas, mais il n’assurait rien. +Pangloss avouait qu’il avait toujours horriblement souffert; mais ayant soutenu +une fois que tout allait à merveille, il le soutenait toujours, et n’en croyait +rien. +</p> + +<p> +Une chose acheva de confirmer Martin dans ses détestables principes, de faire +hésiter plus que jamais Candide et d’embarrasser Pangloss. C’est qu’ils virent +un jour aborder dans leur métairie Paquette et le frère Giroflée, qui étaient +dans la plus extrême misère; ils avaient bien vite mangé leurs trois mille +piastres, s’étaient quittés, s’étaient raccommodés, s’étaient brouillés, +avaient été mis en prison; s’étaient enfuis, et enfin frère Giroflée s’était +fait turc. Paquette continuait son métier partout, et n’y gagnait plus rien. Je +l’avais bien prévu, dit Martin à Candide, que vos présents seraient bientôt +dissipés, et ne les rendraient que plus misérables. Vous avez regorgé de +millions de piastres, vous et Cacambo, et vous n’êtes pas plus heureux que +frère Giroflée et Paquette. Ah! ah! dit Pangloss à Paquette, le ciel vous +ramène donc ici parmi nous. Ma pauvre enfant! savez-vous bien que vous m’avez +coûté le bout du nez, un oeil, et une oreille? Comme vous voilà faite! eh! +qu’est-ce que ce monde! Cette nouvelle aventure les engagea à philosopher plus +que jamais. +</p> + +<p> +Il y avait dans le voisinage un derviche très fameux qui passait pour le +meilleur philosophe de la Turquie; ils allèrent le consulter; Pangloss porta la +parole, et lui dit: Maître, nous venons vous prier de nous dire pourquoi un +aussi étrange animal que l’homme a été formé. +</p> + +<p> +De quoi te mêles-tu? lui dit le derviche; est-ce là ton affaire? Mais, mon +révérend père, dit Candide, il y a horriblement de mal sur la terre. +Qu’importé, dit le derviche, qu’il y ait du mal ou du bien? quand sa hautesse +envoie un vaisseau en Égypte, s’embarrasse-t-elle si les souris qui sont dans +le vaisseau sont à leur aise ou non? Que faut-il donc faire? dit Pangloss. Te +taire, dit le derviche. Je me flattais, dit Pangloss, de raisonner un peu avec +vous des effets et des causes, du meilleur des mondes possibles, de l’origine +du mal, de la nature de l’âme, et de l’harmonie préétablie. Le derviche, à ces +mots, leur ferma la porte au nez. +</p> + +<p> +Pendant cette conversation, la nouvelle s’était répandue qu’on venait +d’étrangler à Constantinople deux vizirs du banc et le muphti, et qu’on avait +empalé plusieurs de leurs amis. Cette catastrophe fesait partout un grand bruit +pendant quelques heures. Pangloss, Candide, et Martin, en retournant à la +petite métairie, rencontrèrent un bon vieillard qui prenait le frais à sa porte +sous un berceau d’orangers. Pangloss, qui était aussi curieux que raisonneur, +lui demanda comment se nommait le muphti qu’on venait d’étrangler. Je n’en sais +rien, répondit le bon-homme, et je n’ai jamais su le nom d’aucun muphti ni +d’aucun vizir. J’ignore absolument l’aventure dont vous me parlez; je présume +qu’en général ceux qui se mêlent des affaires publiques périssent quelquefois +misérablement, et qu’ils le méritent; mais je ne m’informe jamais de ce qu’on +fait à Constantinople; je me contente d’y envoyer vendre les fruits du jardin +que je cultive. Ayant dit ces mots, il fit entrer les étrangers dans sa maison; +ses deux filles et ses deux fils leur présentèrent plusieurs sortes de sorbets +qu’ils fesaient eux-mêmes, du kaïmak piqué d’écorces de cédrat confit, des +oranges, des citrons, des limons, des ananas, des dattes, des pistaches, du +café de Moka qui n’était point mêlé avec le mauvais café de Batavia et des +îles. Après quoi les deux filles de ce bon musulman parfumèrent les barbes de +Candide, de Pangloss, et de Martin. +</p> + +<p> +Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre? Je n’ai +que vingt arpents, répondit le Turc; je les cultive avec mes enfants; le +travail éloigne de nous trois grands maux, l’ennui, le vice, et le besoin. +</p> + +<p> +Candide en retournant dans sa métairie fit de profondes réflexions sur le +discours du Turc. Il dit à Pangloss et à Martin: Ce bon vieillard me paraît +s’être fait un sort bien préférable à celui des six rois avec qui nous avons eu +l’honneur de souper. Les grandeurs, dit Pangloss, sont fort dangereuses, selon +le rapport de tous les philosophes; car enfin Églon, roi des Moabites, fut +assassiné par Aod; Absalon fut pendu par les cheveux et percé de trois dards; +le roi Nadab, fils de Jéroboam, fut tué par Baasa; le roi Éla, par Zambri; +Ochosias, par Jéhu; Athalie, par Joïada; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias, +furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, Darius, Denys de +Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste, César, Pompée, Néron, +Othon, Vitellius, Domitien, Richard II d’Angleterre, Édouard II, Henri VI, +Richard III, Marie Stuart, Charles Ier, les trois Henri de France, l’empereur +Henri IV? Vous savez….. Je sais aussi, dit Candide, qu’il faut cultiver notre +jardin. Vous avez raison, dit Pangloss; car, quand l’homme fut mis dans le +jardin d’Éden, il y fut mis <i>ut operaretur eum</i>, pour qu’il travaillât; ce +qui prouve que l’homme n’est pas né pour le repos. Travaillons sans raisonner, +dit Martin, c’est le seul moyen de rendre la vie supportable. +</p> + +<p> +Toute la petite société entra dans ce louable dessein; chacun se mit à exercer +ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde était, à la vérité, +bien laide; mais elle devint une excellente pâtissière; Paquette broda; la +vieille eut soin du linge. Il n’y eut pas jusqu’à frère Giroflée qui ne rendît +service; il fut un très bon menuisier, et même devint honnête homme: et +Pangloss disait quelquefois à Candide: Tous les événements sont enchaînés dans +le meilleur des mondes possibles; car enfin si vous n’aviez pas été chassé d’un +beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l’amour de +mademoiselle Cunégonde, si vous n’aviez pas été mis à l’inquisition, si vous +n’aviez pas couru l’Amérique à pied, si vous n’aviez pas donné un bon coup +d’épée au baron, si vous n’aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays +d’Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches. +Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin[1]. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Voyez, dans les <i>Mélanges</i>, année 1759, la <i>Lettre aux auteurs du +Journal encyclopédique</i>, datée du Ier avril. B. +</p> + +<h4> FIN DE CANDIDE.</h4> + +</div><!--end chapter--> + +<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CANDIDE, OU L’OPTIMISME ***</div> +<div style='text-align:left'> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Updated editions will replace the previous one—the old editions will +be renamed. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part +of this license, apply to copying and distributing Project +Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ +concept and trademark. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Candide + +Author: Voltaire + +Release Date: November, 2003 [Etext #4650] +[This file was first posted on February 20, 2002] +[Last updated: August 7, 2022] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CANDIDE *** + + +The Project Gutenberg Etext of Candide +by Voltaire +(#6 in our series by Voltaire) + +*** + +Produced by Carlo Traverso + +We thank the Bibliotheque Nationale de France that has made available +the image files at www://gallica.bnf.fr, authorizing the preparation +of the etext through OCR. + +Nous remercions la Bibliothèque Nationale de France qui a mis à +dispositions les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donné +l'authorization à les utilizer pour preparer ce texte. + + + + + + + + OEUVRES + + DE + + VOLTAIRE. + + TOME XXXIII + + DE L' IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT, + + RUE JACOB, Nº 24. + + + + + OEUVRES + + DE + + VOLTAIRE + + PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC. + + PAR M. BEUCHOT. + + TOME XXXIII. + + ROMANS. TOME I. + + A PARIS, + + CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE, + + RUE DE L'ÉPERON, Kº 6. WERDET ET LEQUIEN FILS, + + RUE DU BATTOIR, Nº 20. + + MDCCCXXIX. + + + + CANDIDE, + + ou + + L'OPTIMISME. + + + +Préface de l'Éditeur + + +_Candide_ parut au plus tard en mars 1759. Le roi de Prusse en +accuse réception par sa lettre du 28 du mois d'avril. + +Voltaire en avait envoyé le manuscrit à la duchesse de La +Vallière, qui lui fit répondre qu'il aurait pu se passer d'y +mettre tant d'indécences, et qu'un écrivain tel que lui n'avait +pas besoin d'avoir recours à cette ressource pour se procurer des +lecteurs. + +Beaucoup d'autres personnes furent scandalisées de _Candide_, et +Voltaire désavoua cet ouvrage, qu'il appelle lui-même une +coïonnerie. Il ne faut pas, au reste, prendre à la lettre son +titre d'optimisme. L'optimisme, dit-il ailleurs[1], n'est qu'une +fatalité désespérante. + + [1] _Homélie sur l'athéisme_. Voyez les _Mélanges_, année + 1767; et aussi, tome XII, une des notes du troisième _Discours + sur l'homme_. + + +Voltaire écrivit, sous le nom de Mead, une lettre relative à +Candide, qui fut insérée dans le _Journal encyclopédique_, du 15 +juillet 1759: on la trouvera dans les Mélanges, à cette date. + +C'est à Thorel de Campigneulles, mort en 1809, qu'çn attribue +une _Seconde partie de Candide_, publiée en 1761, et plusieurs +fois réimprimée à la suite de l'ouvrage de Voltaire, comme étant +de lui. On l'a même admise dans une édition intitulée: +_Collection complète des Oeuvres de M, de Voltaire, 1764, in-12_. +L'édition de Candide, 1778, avec des figures dessinées et gravées +par Daniel Chodowicky, contient les deux parties. + +Le _Remercîment de Candide à M. de Voltaire_ (par Marconnay) est +de 1760. + +Linguet publia, en 1766, la _Cacomonade, histoire politique et +morale, traduite de l'allemand, du docteur Pangloss, par le +docteur lui-même, depuis son retour de Constantinople_, 1766, +in-12; nouvelle édition, augmentée d'une lettre du même auteur, +1766, in-12. Un arrêt de la cour royale de Paris, du 16 novembre +1822 (inséré dans le _Moniteur_ du 26 mars 1825), ordonne la +destruction de la _Canonnade, ou Histoire du Mal de Naples, par +Linguet_. Ce n'est pas la première fois que les ouvrages +condamnés sont mal désignés dans les jugements. L'arrêt de la +cour du parlement, du 6 août 1761, ordonne de lacérer et brûler +le tome XIII du Commentaire de Salmeron, qui n'a que quatre +volumes. + +_Candide en Danemarck, ou l'Optimisme des honnêtes gens_, est +d'un auteur qu'on ne connaît pas. + +_Antoine Bernard et Rosalie, ou le Petit Candide_, a paru en +1796, un volume in-i8. + +Le _Voyage de Candide fils au pays d'Eldorado, vers la fin du +dix-huitième siècle, pour servir de suite aux aventures de M. son +père_, an XI-1803, a deux volumes in-8º. + +Le chapitre XXVI de _Candide_ a été imité, en 1815, par Lemontey, +dans un article intitulé: _Le Carnaval de Vénise_. J'ai renoncé +à reproduire ce petit morceau, lorsque j'ai vu l'annonce des +_Oeuvres de Lemonley_, où sans doute on le trouvera. + +J.-J. Rousseau prétendait[2] que c'est sa _Lettre sur la +Providence_ qui a donné naissance à _Candide_; _Candide en est la +réponse_. Voltaire en avait fait _une de deux pages où il bat la +campagne, et Candide parut dix mois après_. + + [2] Lettre de J. J. Rousseau au prince de Wirtemberg, du 11 + mars 1764. + + +Ce que Rousseau appelle sa _Lettre sur la Providence_, est sa +lettre à Voltaire du 18 août 1756; la réponse de Voltaire est du +21 septembre 1766; Candide ne vit le jour que vingt-sept à +vingt-neuf mois plus tard. + + ------ + +Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres, +sont de Voltaire. + +Les notes signées d'un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet +et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de +chacun. + +Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes +des éditeurs de Kehl, en sont séparées par un--, et sont, comme +mes notes, signées de l'initiale de mon nom. + + BEUCHOT. + +4 octobre 1829. + + + + + + CANDIDE, + + ou + + L'OPTIMISME, + + TRADUIT DE L'ALLEMAND + + DE M. LE DOCTEUR RALPH, + + AVEC LES ADDITIONS + + QU'ON A TROUVÉES DANS LA POCHE DU DOCTEUR, LORSQU'IL MOURUT + + À MINDEN, L'AN DE GRÂCE 1759 + + 1759 + + + +CHAPITRE I. + +Comment Candide fut élevé dans un beau château, et comment il fut +chassé d'icelui. + +Il y avait en Vestphalie, dans le château de M. le baron de +Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné +les moeurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. +Il avait le jugement assez droit, avec l'esprit le plus simple; +c'est, je crois, pour cette raison qu'on le nommait Candide. Les +anciens domestiques de la maison soupçonnaient qu'il était fils +de la soeur de monsieur le baron et d'un bon et honnête +gentilhomme du voisinage, que cette demoiselle ne voulut jamais +épouser parce qu'il n'avait pu prouver que soixante et onze +quartiers, et que le reste de son arbre généalogique avait été +perdu par l'injure du temps. + +Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la +Westphalie, car son château avait une porte et des fenêtres. Sa +grande salle même était ornée d'une tapisserie. Tous les chiens +de ses basses-cours composaient une meute dans le besoin; ses +palefreniers étaient ses piqueurs; le vicaire du village était +son grand-aumônier. Ils l'appelaient tous monseigneur, et ils +riaient quand il fesait des contes. + +Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante +livres, s'attirait par là une très grande considération, et +fesait les honneurs de la maison avec une dignité qui la rendait +encore plus respectable. Sa fille Cunégonde, âgée de dix-sept +ans, était haute en couleur, fraîche, grasse, appétissante. Le +fils du baron paraissait en tout digne de son père. Le +précepteur Pangloss[1] était l'oracle de la maison, et le petit +Candide écoutait ses leçons avec toute la bonne foi de son âge et +de son caractère. + + [1] De _pan_, tout, et _glossa_, langue. B. + + +Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il +prouvait admirablement qu'il n'y a point d'effet sans cause, et +que, dans ce meilleur des mondes possibles, le château de +monseigneur le baron était le plus beau des châteaux, et madame +la meilleure des baronnes possibles. + +Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être +autrement; car tout étant fait pour une fin, tout est +nécessairement pour la meilleure fin. Remarquez bien que les nez +ont été faits pour porter des lunettes; aussi avons-nous des +lunettes[2]. Les jambes sont visiblement instituées pour être +chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été +formées pour être taillées et pour en faire des châteaux; aussi +monseigneur a un très beau château: le plus grand baron de la +province doit être le mieux logé; et les cochons étant faits pour +être mangés, nous mangeons du porc toute l'année: par conséquent, +ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise; il +fallait dire que tout est au mieux. + + [2] Voyez tome XXVII, page 528; et dans les _Mélanges_, année + 1738, le chapitre XI de la troisième partie des _Éléments de la + philosophie de Newton_; et année 1768, le chapitre X des + _Singularités de la nature_. B. + + +Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment; car il +trouvait mademoiselle Cunégonde extrêmement belle, quoiqu'il ne +prît jamais la hardiesse de le lui dire. Il concluait qu'après +le bonheur d'être né baron de Thunder-ten-tronckh, le second +degré de bonheur était d'être mademoiselle Cunégonde; le +troisième, de la voir tous les jours; et le quatrième, d'entendre +maître Pangloss, le plus grand philosophe de la province, et par +conséquent de toute la terre. + +Un jour Cunégonde, en se promenant auprès du château, dans le +petit bois qu'on appelait parc, vit entre des broussailles le +docteur Pangloss qui donnait une leçon de physique expérimentale +à la femme de chambre de sa mère, petite brune très jolie et très +docile. Comme mademoiselle Cunégonde avait beaucoup de +disposition pour les sciences, elle observa, sans souffler, les +expériences réitérées dont elle fut témoin; elle vit clairement +la raison suffisante du docteur, les effets et les causes, et +s'en retourna tout agitée, toute pensive, toute remplie du désir +d'être savante, songeant qu'elle pourrait bien être la raison +suffisante du jeune Candide, qui pouvait aussi être la sienne. + +Elle rencontra Candide en revenant au château, et rougit: Candide +rougit aussi. Elle lui dit bonjour d'une voix entrecoupée; et +Candide lui parla sans savoir ce qu'il disait. Le lendemain, +après le dîner, comme on sortait de table, Cunégonde et Candide +se trouvèrent derrière un paravent; Cunégonde laissa tomber son +mouchoir, Candide le ramassa; elle lui prit innocemment la main; +le jeune homme baisa innocemment la main de la jeune demoiselle +avec une vivacité, une sensibilité, une grâce toute particulière; +leurs bouches se rencontrèrent, leurs yeux s'enflammèrent, leurs +genoux tremblèrent, leurs mains s'égarèrent. M. le baron de +Thunder-ten-tronckh passa auprès du paravent, et voyant cette +cause et cet effet, chassa Candide du château à grands coups de +pied dans le derrière. Cunégonde s'évanouit: elle fut souffletée +par madame la baronne dès qu'elle fut revenue à elle-même; et +tout fut consterné dans le plus beau et le plus agréable des +châteaux possibles. + + + +CHAPITRE II + +Ce que devint Candide parmi les Bulgares. + + +Candide, chassé du paradis terrestre, marcha longtemps sans +savoir où, pleurant, levant les yeux au ciel, les tournant +souvent vers le plus beau des châteaux qui renfermait la plus +belle des baronnettes; il se coucha sans souper au milieu des +champs entre deux sillons; la neige tombait à gros flocons. +Candide, tout transi, se traîna le lendemain vers la ville +voisine, qui s'appelle _Valdberghoff-trarbk-dikdorff_, n'ayant +point d'argent, mourant de faim et de lassitude. Il s'arrêta +tristement à la porte d'un cabaret. Deux hommes habillés de bleu +le remarquèrent: Camarade, dit l'un, voilà un jeune homme très +bien fait, et qui a la taille requise; ils s'avancèrent vers +Candide et le prièrent à dîner très civilement.--Messieurs, leur +dit Candide avec une modestie charmante, vous me faites beaucoup +d'honneur, mais je n'ai pas de quoi payer mon écot.--Ah! +monsieur, lui dit un des bleus, les personnes de votre figure et +de votre mérite ne paient jamais rien: n'avez-vous pas cinq pieds +cinq pouces de haut?--Oui, messieurs, c'est ma taille, dit-il en +fesant la révérence.--Ah! monsieur, mettez-vous à table; non +seulement nous vous défraierons, mais nous ne souffrirons jamais +qu'un homme comme vous manque d'argent; les hommes ne sont faits +que pour se secourir les uns les autres.--Vous avez raison, dit +Candide; c'est ce que M. Pangloss m'a toujours dit, et je vois +bien que tout est au mieux. On le prie d'accepter quelques écus, +il les prend et veut faire son billet; on n'en veut point, on se +met à table. N'aimez-vous pas tendrement?....--Oh! oui, +répond-il, j'aime tendrement mademoiselle Cunégonde.--Non, dit +l'un de ces messieurs, nous vous demandons si vous n'aimez pas +tendrement le roi des Bulgares?--Point du tout, dit-il, car je ne +l'ai jamais vu.--Comment! c'est le plus charmant des rois, et il +faut boire à sa santé.--Oh! très volontiers, messieurs. Et il +boit. C'en est assez, lui dit-on, vous voilà l'appui, le +soutien, le défenseur, le héros des Bulgares; votre fortune est +faite, et votre gloire est assurée. On lui met sur-le-champ les +fers aux pieds, et on le mène au régiment. On le fait tourner à +droite, à gauche, hausser la baguette, remettre la baguette, +coucher en joue, tirer, doubler le pas, et on lui donne trente +coups de bâton; le lendemain, il fait l'exercice un peu moins +mal, et il ne reçoit que vingt coups; le surlendemain, on ne lui +en donne que dix, et il est regardé par ses camarades comme un +prodige. + +Candide, tout stupéfait, ne démêlait pas encore trop bien comment +il était un héros. Il s'avisa un beau jour de printemps de +s'aller promener, marchant tout droit devant lui, croyant que +c'était un privilège de l'espèce humaine, comme de l'espèce +animale, de se servir de ses jambes à son plaisir. Il n'eut pas +fait deux lieues que voilà quatre autres héros de six pieds qui +l'atteignent, qui le lient, qui le mènent dans un cachot. On lui +demanda juridiquement ce qu'il aimait le mieux d'être fustigé +trente-six fois par tout le régiment, ou de recevoir à-la-fois +douze balles de plomb dans la cervelle. Il eut beau dire que les +volontés sont libres, et qu'il ne voulait ni l'un ni l'autre, il +fallut faire un choix; il se détermina, en vertu du don de Dieu +qu'on nomme _liberté_, à passer trente-six fois par les +baguettes; il essuya deux promenades. Le régiment était composé +de deux mille hommes; cela lui composa quatre mille coups de +baguette, qui, depuis la nuque du cou jusqu'au cul, lui +découvrirent les muscles et les nerfs. Comme on allait procéder +à la troisième course, Candide, n'en pouvant plus, demanda en +grâce qu'on voulût bien avoir la bonté de lui casser la tête; il +obtint cette faveur; on lui bande les yeux; on le fait mettre à +genoux. Le roi des Bulgares passe dans ce moment, s'informe du +crime du patient; et comme ce roi avait un grand génie, il +comprit, par tout ce qu'il apprit de Candide, que c'était un +jeune métaphysicien fort ignorant des choses de ce monde, et il +lui accorda sa grâce avec une clémence qui sera louée dans tous +les journaux et dans tous les siècles. Un brave chirurgien +guérit Candide en trois semaines avec les émollients enseignés +par Dioscoride. Il avait déjà un peu de peau et pouvait marcher, +quand le roi des Bulgares livra bataille au roi des Abares. + + + +CHAPITRE III. + +Comment Candide se sauva d'entre les Bulgares, et ce qu'il +devint. + + +Rien n'était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que +les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les +tambours, les canons; formaient une harmonie telle qu'il n'y en +eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d'abord à peu près +six mille hommes de chaque côté; ensuite la mousqueterie ôta du +meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en +infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison +suffisante de la mort de quelques milliers d'hommes. Le tout +pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, +qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu'il put +pendant cette boucherie héroïque. + +Enfin, tandis que les deux rois fesaient chanter des _Te Deum_, +chacun dans son camp, il prit le parti d'aller raisonner ailleurs +des effets et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts +et de mourants, et gagna d'abord un village voisin; il était en +cendres: c'était un village abare que les Bulgares avaient brûlé, +selon les lois du droit public. Ici des vieillards criblés de +coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient +leurs enfants à leurs mamelles sanglantes; là des filles +éventrées après avoir assouvi les besoins naturels de quelques +héros, rendaient les derniers soupirs; d'autres à demi brûlées +criaient qu'on achevât de leur donner la mort. Des cervelles +étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes +coupés. + +Candide s'enfuit au plus vite dans un autre village: il +appartenait à des Bulgares, et les héros abares l'avaient traité +de même. Candide, toujours marchant sur des membres palpitants +ou à travers des ruines, arriva enfin hors du théâtre de la +guerre, portant quelques petites provisions dans son bissac, et +n'oubliant jamais mademoiselle Cunégonde. Ses provisions lui +manquèrent quand il fut en Hollande; mais ayant entendu dire que +tout le monde était riche dans ce pays-là, et qu'on y était +chrétien, il ne douta pas qu'on ne le traitât aussi bien qu'il +l'avait été dans le château de M. le baron, avant qu'il en eût +été chassé pour les beaux yeux de mademoiselle Cunégonde. + +Il demanda l'aumône à plusieurs graves personnages, qui lui +répondirent tous que, s'il continuait à faire ce métier, on +l'enfermerait dans une maison de correction pour lui apprendre à +vivre. + +Il s'adressa ensuite à un homme qui venait de parler tout seul +une heure de suite sur la charité dans une grande assemblée. Cet +orateur le regardant de travers lui dit: Que venez-vous faire +ici? y êtes-vous pour la bonne cause? Il n'y a point d'effet sans +cause, répondit modestement Candide; tout est enchaîné +nécessairement et arrangé pour le mieux. Il a fallu que je fusse +chassé d'auprès de mademoiselle Cunégonde, que j'aie passé par +les baguettes, et il faut que je demande mon pain, jusqu'à ce que +je puisse en gagner; tout cela ne pouvait être autrement. Mon +ami, lui dit l'orateur, croyez-vous que le pape soit +l'antechrist? Je ne l'avais pas encore entendu dire, répondit +Candide: mais qu'il le soit, ou qu'il ne le soit pas, je manque +de pain. Tu ne mérites pas d'en manger, dit l'autre: va, coquin, +va, misérable, ne m'approche de ta vie. La femme de l'orateur +ayant mis la tête à la fenêtre, et avisant un homme qui doutait +que le pape fût antechrist, lui répandit sur le chef un +plein..... O ciel! à quel excès se porte le zèle de la religion +dans les dames! + +Un homme qui n'avait point été baptisé, un bon anabaptiste, nommé +Jacques, vit la manière cruelle et ignominieuse dont on traitait +ainsi un de ses frères, un être à deux pieds sans plumes, qui +avait une âme; il l'amena chez lui, le nettoya, lui donna du pain +et de la bière, lui fit présent de deux florins, et voulut même +lui apprendre à travailler dans ses manufactures aux étoffes de +Perse qu'on fabrique en Hollande. Candide se prosternant presque +devant lui, s'écriait: Maître Pangloss me l'avait bien dit que +tout est au mieux dans ce monde, car je suis infiniment plus +touché de votre extrême générosité que de la dureté de ce +monsieur à manteau noir, et de madame son épouse. + +Le lendemain, en se promenant, il rencontra un gueux tout couvert +de pustules, les yeux morts, le bout du nez rongé, la bouche de +travers, les dents noires, et parlant de la gorge, tourmenté +d'une toux violente, et crachant une dent à chaque effort. + + + +CHAPITRE IV. + +Comment Candide rencontra son ancien maître de philosophie, le +docteur Pangloss, et ce qui en advint. + + +Candide, plus ému encore de compassion que d'horreur, donna à cet +épouvantable gueux les deux florins qu'il avait reçus de son +honnête anabaptiste Jacques. Le fantôme le regarda fixement, +versa des larmes, et sauta à son cou. Candide effrayé recule. +Hélas! dit le misérable à l'autre misérable, ne reconnaissez-vous +plus votre cher Pangloss? Qu'entends-je? vous, mon cher maître! +vous, dans cet état horrible! quel malheur vous est-il donc +arrivé? pourquoi n'êtes-vous plus dans le plus beau des châteaux? +qu'est devenue mademoiselle Cunégonde, la perle des filles, le +chef-d'oeuvre de la nature? Je n'en peux plus, dit Pangloss. +Aussitôt Candide le mena dans l'étable de l'anabaptiste, où il +lui fit manger un peu de pain; et quand Pangloss fut refait: Eh +bien! lui dit-il, Cunégonde? Elle est morte, reprit l'autre. +Candide s'évanouit à ce mot: son ami rappela ses sens avec un peu +de mauvais vinaigre qui se trouva par hasard dans l'étable. +Candide rouvre les yeux. Cunégonde est morte! Ah! meilleur des +mondes, où êtes-vous? Mais de quelle maladie est-elle morte? ne +serait-ce point de m'avoir vu chasser du beau château de monsieur +son père à grands coups de pied? Non, dit Pangloss, elle a été +éventrée par des soldats bulgares, après avoir été violée autant +qu'on peut l'être; ils ont cassé la tête à monsieur le baron qui +voulait la défendre; madame la baronne a été coupée en morceaux; +mon pauvre pupille traité précisément comme sa soeur; et quant au +château, il n'est pas resté pierre sur pierre, pas une grange, +pas un mouton, pas un canard, pas un arbre; mais nous avons été +bien vengés, car les Abares en ont fait autant dans une baronnie +voisine qui appartenait à un seigneur bulgare. + +A ce discours, Candide s'évanouit encore; mais revenu à soi, et +ayant dit tout ce qu'il devait dire, il s'enquit de la cause et +de l'effet, et de la raison suffisante qui avait mis Pangloss +dans un si piteux état. Hélas! dit l'autre, c'est l'amour: +l'amour, le consolateur du genre humain, le conservateur de +l'univers, l'âme de tous les êtres sensibles, le tendre amour. +Hélas! dit Candide, je l'ai connu cet amour, ce souverain des +coeurs, cette âme de notre âme; il ne m'a jamais valu qu'un +baiser et vingt coups de pied au cul. Comment cette belle cause +a-t-elle pu produire en vous un effet si abominable? + +Pangloss répondit en ces termes: O mon cher Candide! vous avez +connu Paquette, cette jolie suivante de notre auguste baronne: +j'ai goûté dans ses bras les délices du paradis, qui ont produit +ces tourments d'enfer dont vous me voyez dévoré; elle en était +infectée, elle en est peut-être morte. Paquette tenait ce +présent d'un cordelier très savant qui avait remonté à la source, +car il l'avait eu d'une vieille comtesse, qui l'avait reçu d'un +capitaine de cavalerie, qui le devait à une marquise, qui le +tenait d'un page, qui l'avait reçu d'un jésuite, qui, étant +novice, l'avait eu en droite ligne d'un des compagnons de +Christophe Colomb. Pour moi, je ne le donnerai à personne, car +je me meurs. + +O Pangloss! s'écria Candide, voilà une étrange généalogie! +n'est-ce pas le diable qui en fut la souche? Point du tout, +répliqua ce grand homme; c'était une chose indispensable dans le +meilleur des mondes, un ingrédient nécessaire; car si Colomb +n'avait pas attrapé dans une île de l'Amérique cette maladie[1] +qui empoisonne la source de la génération, qui souvent même +empêche la génération, et qui est évidemment l'opposé du grand +but de la nature, nous n'aurions ni le chocolat ni la cochenille; +il faut encore observer que jusqu'aujourd'hui, dans notre +continent, cette maladie nous est particulière, comme la +controverse. Les Turcs, les Indiens, les Persans, les Chinois, +les Siamois, les Japonais, ne la connaissent pas encore; mais il +y a une raison suffisante pour qu'ils la connaissent à leur tour +dans quelques siècles. En attendant elle a fait un merveilleux +progrès parmi nous, et surtout dans ces grandes armées composées +d'honnêtes stipendiaires bien élevés, qui décident du destin des +états; on peut assurer que, quand trente mille hommes combattent +en bataille rangée contre des troupes égales en nombre, il y a +environ vingt mille vérolés de chaque côté. + + [1] Voyez tome XXXI, page 7. B. + + +Voilà qui est admirable, dit Candide; mais il faut vous faire +guérir. Et comment le puis-je? dit Pangloss; je n'ai pas le sou, +mon ami, et dans toute l'étendue de ce globe on ne peut ni se +faire saigner, ni prendre un lavement sans payer, ou sans qu'il y +ait quelqu'un qui paie pour nous. + +Ce dernier discours détermina Candide; il alla se jeter aux pieds +de son charitable anabaptiste Jacques, et lui fit une peinture si +touchante de l'état où son ami était réduit, que le bon-homme +n'hésita pas à recueillir le docteur Pangloss; il le fit guérir à +ses dépens. Pangloss, dans la cure, ne perdit qu'un oeil et une +oreille. Il écrivait bien, et savait parfaitement +l'arithmétique. L'anabaptiste Jacques en fit son teneur de +livres. Au bout de deux mois, étant obligé d'aller à Lisbonne +pour les affaires de son commerce, il mena dans son vaisseau ses +deux philosophes. Pangloss lui expliqua comment tout était on ne +peut mieux. Jacques n'était pas de cet avis. Il faut bien, +disait-il, que les hommes aient un peu corrompu la nature, car +ils ne sont point nés loups, et ils sont devenus loups. Dieu ne +leur a donné ni canons de vingt-quatre, ni baïonnettes, et ils se +sont fait des baïonnettes et des canons pour se détruire. Je +pourrais mettre en ligne de compte les banqueroutes, et la +justice qui s'empare des biens des banqueroutiers pour en +frustrer les créanciers. Tout cela était indispensable, +répliquait le docteur borgne, et les malheurs particuliers font +le bien général; de sorte que plus il y a de malheurs +particuliers, et plus tout est bien. Tandis qu'il raisonnait, +l'air s'obscurcit, les vents soufflèrent des quatre coins du +monde, et le vaisseau fut assailli de la plus horrible tempête, à +la vue du port de Lisbonne. + + +CHAPITRE V. + +Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint du +docteur Pangloss, de Candide, et de l'anabaptiste Jacques. + +La moitié des passagers affaiblis, expirants de ces angoisses +inconcevables que le roulis d'un vaisseau porte dans les nerfs et +dans toutes les humeurs du corps agitées en sens contraires, +n'avait pas même la force de s'inquiéter du danger. L'autre +moitié jetait des cris et fesait des prières; les voiles étaient +déchirées, les mâts brisés, le vaisseau entr'ouvert. Travaillait +qui pouvait, personne ne s'entendait, personne ne commandait. +L'anabaptiste aidait un peu à la manoeuvre; il était sur le +tillac; un matelot furieux le frappe rudement et l'étend sur les +planches; mais du coup qu'il lui donna, il eut lui-même une si +violente secousse, qu'il tomba hors du vaisseau, la tête la +première. Il restait suspendu et accroché à une partie de mât +rompu. Le bon Jacques court à son secours, l'aide à remonter, et +de l'effort qu'il fait, il est précipité dans la mer à la vue du +matelot, qui le laissa périr sans daigner seulement le regarder. +Candide approche, voit son bienfaiteur qui reparaît un moment, et +qui est englouti pour jamais. Il veut se jeter après lui dans la +mer: le philosophe Pangloss l'en empêche, en lui prouvant que la +rade de Lisbonne avait été formée exprès pour que cet anabaptiste +s'y noyât. Tandis qu'il le prouvait _à priori_, le vaisseau +s'entr'ouvre, tout périt à la réserve de Pangloss, de Candide, et +de ce brutal de matelot qui avait noyé le vertueux anabaptiste; +le coquin nagea heureusement jusqu'au rivage, où Pangloss et +Candide furent portés sur une planche. + +Quand ils furent revenus un peu à eux, ils marchèrent vers +Lisbonne; il leur restait quelque argent, avec lequel ils +espéraient se sauver de la faim après avoir échappé à la tempête. + +A peine ont-ils mis le pied dans la ville, en pleurant la mort de +leur bienfaiteur, qu'ils sentent la terre trembler sous leurs +pas[1]; la mer s'élève en bouillonnant dans le port, et brise les +vaisseaux qui sont à l'ancre. Des tourbillons de flammes et de +cendres couvrent les rues et les places publiques; les maisons +s'écroulent, les toits sont renversés sur les fondements, et les +fondements se dispersent; trente mille habitants de tout âge et +de tout sexe sont écrasés sous des ruines. Le matelot disait en +sifflant et en jurant: il y aura quelque chose à gagner ici. +Quelle peut être la raison suffisante de ce phénomène? disait +Pangloss. Voici le dernier jour du monde! s'écriait Candide. +Le matelot court incontinent au milieu des débris, affronte la +mort pour trouver de l'argent, en trouve, s'en empare, s'enivre, +et ayant cuvé son vin, achète les faveurs de la première fille de +bonne volonté qu'il rencontre sur les ruines des maisons +détruites, et au milieu des mourants et des morts. Pangloss le +tirait cependant par la manche: Mon ami, lui disait-il, cela +n'est pas bien, vous manquez à la raison universelle, vous prenez +mal votre temps. Tête et sang, répondit l'autre, je suis matelot +et né à Batavia; j'ai marché quatre fois sur le crucifix dans +quatre voyages au Japon[2]; tu as bien trouvé ton homme avec ta +raison universelle! + + + [1] Le tremblement de terre de Lisbonne est du 1er novembre 1755. + B. + + [2] Voyez tome XVIII, page 470. B. + + +Quelques éclats de pierre avaient blessé Candide; il était étendu +dans la rue et couvert de débris. Il disait à Pangloss: Hélas! +procure-moi un peu de vin et d'huile; je me meurs. Ce +tremblement de terre n'est pas une chose nouvelle, répondit +Pangloss; la ville de Lima éprouva les mêmes secousses en +Amérique l'année passée; mêmes causes, mêmes effets; il y a +certainement une traînée de soufre sous terre depuis Lima jusqu'à +Lisbonne. Rien n'est plus probable, dit Candide; mais, pour +Dieu, un peu d'huile et de vin. Comment probable? répliqua le +philosophe, je soutiens que la chose est démontrée. Candide +perdit connaissance, et Pangloss lui apporta un peu d'eau d'une +fontaine voisine. + +Le lendemain, ayant trouvé quelques provisions de bouche en se +glissant à travers des décombres, ils réparèrent un peu leurs +forces. Ensuite ils travaillèrent comme les autres à soulager +les habitants échappés à la mort. Quelques citoyens, secourus +par eux, leur donnèrent un aussi bon dîner qu'on le pouvait dans +un tel désastre: il est vrai que le repas était triste; les +convives arrosaient leur pain de leurs larmes; mais Pangloss les +consola, en les assurant que les choses ne pouvaient être +autrement: Car, dit-il, tout ceci est ce qu'il y a de mieux; car +s'il y a un volcan à Lisbonne, il ne pouvait être ailleurs; car +il est impossible que les choses ne soient pas où elles sont, car +tout est bien. + +Un petit homme noir, familier de l'inquisition, lequel était à +côté de lui, prit poliment la parole et dit: Apparemment que +monsieur ne croit pas au péché originel; car si tout est au +mieux, il n'y a donc eu ni chute ni punition. + +Je demande très humblement pardon à votre excellence, répondit +Pangloss encore plus poliment, car la chute de l'homme et la +malédiction entraient nécessairement dans le meilleur des mondes +possibles. Monsieur ne croit donc pas à la liberté? dit le +familier. Votre excellence m'excusera, dit Pangloss; la liberté +peut subsister avec la nécessité absolue; car il était nécessaire +que nous fussions libres; car enfin la volonté déterminée...... +Pangloss était au milieu de sa phrase, quand le familier fit un +signe de tête à son estafier qui lui servait à boire du vin de +Porto ou d'Oporto. + + + +CHAPITRE VI. + +Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements +de terre, et comment Candide fut fessé. + + +Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts +de Lisbonne, les sages du pays n'avaient pas trouvé un moyen plus +efficace pour prévenir une ruine totale que de donner au peuple +un bel auto-da-fé[1]; il était décidé par l'université de Coïmbre +que le spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en +grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la +terre de trembler. + + [1] Après le tremblement de terre de Lisbonne, on y fit en + effet un autoda-fé, le 20 juin 1756; voyez, tome XXI, le + chapitre XXXI du _Précis du Siècle de Louis XV_. B. + + +On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d'avoir +épousé sa commère, et deux Portugais qui en mangeant un poulet en +avaient arraché le lard: on vint lier après le dîner le docteur +Pangloss et son disciple Candide, l'un pour avoir parlé, et +l'autre pour l'avoir écouté avec un air d'approbation: tous deux +furent menés séparément dans des appartements d'une extrême +fraîcheur, dans lesquels on n'était jamais incommodé du soleil: +huit jours après ils furent tous deux revêtus d'un san-benito, et +on orna leurs têtes de mitres de papier: la mitre et le +san-benito de Candide étaient peints de flammes renversées, et de +diables qui n'avaient ni queues ni griffes; mais les diables de +Pangloss portaient griffes et queues, et les flammes étaient +droites. Ils marchèrent en procession ainsi vêtus, et +entendirent un sermon très pathétique, suivi d'une belle musique +en faux-bourdon. Candide fut fessé en cadence, pendant qu'on +chantait; le Biscayen et les deux hommes qui n'avaient point +voulu manger de lard furent brûlés, et Pangloss fut pendu, +quoique ce ne soit pas la coutume. Le même jour la terre trembla +de nouveau avec un fracas épouvantable. + +Candide épouvanté, interdit, éperdu, tout sanglant, tout +palpitant, se disait à lui-même: Si c'est ici le meilleur des +mondes possibles, que sont donc les autres? passe encore si je +n'étais que fessé, je l'ai été chez les Bulgares; mais, ô mon +cher Pangloss! le plus grand des philosophes, faut-il vous avoir +vu pendre, sans que je sache pourquoi! ô mon cher anabaptiste! +le meilleur des hommes, faut-il que vous ayez été noyé dans le +port! ô mademoiselle Cunégonde! la perle des filles, faut-il +qu'on vous ait fendu le ventre! + +Il s'en retournait, se soutenant à peine, prêché, fessé, absous, +et béni, lorsqu'une vieille l'aborda, et lui dit: Mon fils, +prenez courage, suivez-moi. + + + +CHAPITRE VII + +Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva +ce qu'il aimait. + + +Candide ne prit point courage, mais il suivit la vieille dans une +masure: elle lui donna un pot de pommade pour se frotter, lui +laissa à manger et à boire; elle lui montra un petit lit assez +propre; il y avait auprès du lit un habit complet. Mangez, +buvez, dormez, lui dit-elle, et que Notre-Dame d'Atocha[1], +monseigneur saint Antoine de Padoue, et monseigneur saint Jacques +de Compostelle prennent soin de vous! je reviendrai demain. +Candide, toujours étonné de tout ce qu'il avait vu, de tout ce +qu'il avait souffert, et encore plus de la charité de la vieille, +voulut lui baiser la main. Ce n'est pas ma main qu'il faut +baiser, dit la vieille; je reviendrai demain. Frottez-vous de +pommade, mangez et dormez. + + [1] Sur Notre-Dame d'Atocha, voyez dans les _Mélanges_, année + 1769, une des notes de Voltaire sur son _Extrait d'un journal_ + (ou Mémoires de Dangeau). B. + + +Candide, malgré tant de malheurs, mangea et dormit. Le lendemain +la vieille lui apporte à déjeuner, visite son dos, le frotte +elle-même d'une autre pommade: elle lui apporte ensuite à dîner: +elle revient sur le soir et apporte à souper. Le surlendemain +elle fit encore les mêmes cérémonies. Qui êtes-vous? lui disait +toujours Candide; qui vous a inspiré tant de bonté? quelles +grâces puis-je vous rendre? La bonne femme ne répondait jamais +rien. Elle revint sur le soir, et n'apporta point à souper: +Venez avec moi, dit-elle, et ne dites mot. Elle le prend sous le +bras, et marche avec lui dans la campagne environ un quart de +mille: ils arrivent à une maison isolée, entourée de jardins et +de canaux. La vieille frappe à une petite porte. On ouvre; elle +mène Candide, par un escalier dérobé, dans un cabinet doré, le +laisse sur un canapé de brocart, referme la porte, et s'en va. +Candide croyait rêver, et regardait toute sa vie comme un songe +funeste, et le moment présent comme un songe agréable. + +La vieille reparut bientôt; elle soutenait avec peine une femme +tremblante, d'une taille majestueuse, brillante de pierreries, et +couverte d'un voile. Otez ce voile, dit la vieille à Candide. +Le jeune homme approche; il lève le voile d'une main timide. +Quel moment! quelle surprise! il croit voir mademoiselle +Cunégonde; il la voyait en effet, c'était elle-même. La force +lui manque, il ne peut proférer une parole, il tombe à ses pieds. +Cunégonde tombe sur le canapé. La vieille les accable d'eaux +spiritueuses, ils reprennent leurs sens, ils se parlent: ce sont +d'abord des mots entrecoupés, des demandes et des réponses qui se +croisent, des soupirs, des larmes, des cris. La vieille leur +recommande de faire moins de bruit, et les laisse en liberté. +Quoi! c'est vous, lui dit Candide, vous vivez! je vous retrouve +en Portugal! On ne vous a donc pas violée? on ne vous a point +fendu le ventre, comme le philosophe Pangloss me l'avait assuré? +Si fait, dit la belle Cunégonde; mais on ne meurt pas toujours de +ces deux accidents.--Mais votre père et votre mère ont-ils été +tués?--Il n'est que trop vrai, dit Cunégonde en pleurant.--Et +votre frère?--Mon frère a été tué aussi.--Et pourquoi êtes-vous +en Portugal? et comment avez-vous su que j'y étais? et par quelle +étrange aventure m'avez-vous fait conduire dans cette maison?--Je +vous dirai tout cela, répliqua la dame; mais il faut auparavant +que vous m'appreniez tout ce qui vous est arrivé depuis le baiser +innocent que vous me donnâtes, et les coups de pied que vous +reçûtes. + +Candide lui obéit avec un profond respect; et quoiqu'il fût +interdit, quoique sa voix fût faible et tremblante, quoique +l'échine lui fît encore un peu mal, il lui raconta de la manière +la plus naïve tout ce qu'il avait éprouvé depuis le moment de +leur séparation. Cunégonde levait les yeux au ciel: elle donna +des larmes à la mort du bon anabaptiste et de Pangloss; après +quoi elle parla en ces termes à Candide, qui ne perdait pas une +parole, et qui la dévorait des yeux. + + + +CHAPITRE VIII. + +Histoire de Cunégonde. + + +J'étais dans mon lit et je dormais profondément, quand il plut au +ciel d'envoyer les Bulgares dans notre beau château de +Thunder-ten-tronckh; ils égorgèrent mon père et mon frère, et +coupèrent ma mère par morceaux. Un grand Bulgare, haut de six +pieds, voyant qu'à ce spectacle j'avais perdu connaissance, se +mit à me violer; cela me fit revenir, je repris mes sens, je +criai, je me débattis, je mordis, j'égratignai, je voulais +arracher les yeux à ce grand Bulgare, ne sachant pas que tout ce +qui arrivait dans le château de mon père était une chose d'usage: +le brutal me donna un coup de couteau dans le flanc gauche dont +je porte encore la marque. Hélas! j'espère bien la voir, dit le +naïf Candide. Vous la verrez, dit Cunégonde; mais continuons. +Continuez, dit Candide. + +Elle reprit ainsi le fil de son histoire: Un capitaine bulgare +entra, il me vit toute sanglante, et le soldat ne se dérangeait +pas. Le capitaine se mit en colère du peu de respect que lui +témoignait, ce brutal, et le tua sur mon corps. Ensuite il me +fit panser, et m'emmena prisonnière de guerre dans son quartier. +Je blanchissais le peu de chemises qu'il avait, je fesais sa +cuisine; il me trouvait fort jolie, il faut l'avouer; et je ne +nierai pas qu'il ne fût très bien fait, et qu'il n'eût la peau +blanche et douce; d'ailleurs peu d'esprit, peu de philosophie: on +voyait bien qu'il n'avait pas été élevé par le docteur Pangloss. +Au bout de trois mois, ayant perdu tout son argent, et s'étant +dégoûté de moi, il me vendit à un Juif nommé don Issachar, qui +trafiquait en Hollande et en Portugal, et qui aimait +passionnément les femmes. Ce Juif s'attacha beaucoup à ma +personne, mais il ne pouvait en triompher; je lui ai mieux +résisté qu'au soldat bulgare: une personne d'honneur peut être +violée une fois, mais sa vertu s'en affermit. Le Juif, pour +m'apprivoiser, me mena dans cette maison de campagne que vous +voyez. J'avais cru jusque-là qu'il n'y avait rien sur la terre +de si beau que le château de Thunder-ten-tronckh; j'ai été +détrompée. + +Le grand-inquisiteur m'aperçut un jour à la messe; il me lorgna +beaucoup, et me fit dire qu'il avait à me parler pour des +affaires secrètes. Je fus conduite à son palais; je lui appris +ma naissance; il me représenta combien il était au-dessous de mon +rang d'appartenir à un Israélite. On proposa de sa part à don +Issachar de me céder à monseigneur. Don Issachar, qui est le +banquier de la cour, et homme de crédit, n'en voulut rien faire. +L'inquisiteur le menaça d'un auto-da-fé. Enfin mon Juif intimidé +conclut un marché par lequel la maison et moi leur +appartiendraient à tous deux en commun; que le Juif aurait pour +lui les lundis, mercredis, et le jour du sabbat, et que +l'inquisiteur aurait les autres jours de la semaine. Il y a six +mois que cette convention subsiste. Ce n'a pas été sans +querelles; car souvent il a été indécis si la nuit du samedi au +dimanche appartenait à l'ancienne loi ou à la nouvelle. Pour +moi, j'ai résisté jusqu'à présent à toutes les deux; et je crois +que c'est pour cette raison que j'ai toujours été aimée. + +Enfin, pour détourner le fléau des tremblements de terre, et pour +intimider don Issachar, il plut à monseigneur l'inquisiteur de +célébrer un auto-da-fé. Il me fit l'honneur de m'y inviter. Je +fus très bien placée; on servit aux dames des rafraîchissements +entre la messe et l'exécution. Je fus, à la vérité, saisie +d'horreur en voyant brûler ces deux Juifs et cet honnête Biscayen +qui avait épousé sa commère: mais quelle fut ma surprise, mon +effroi, mon trouble, quand je vis dans un san-benito, et sous une +mitre, une figure qui ressemblait à celle de Pangloss! Je me +frottai les yeux, je regardai attentivement, je le vis pendre; +je tombai en faiblesse. A peine reprenais-je mes sens, que je +vous vis dépouillé tout nu; ce fut là le comble de l'horreur, de +la consternation, de la douleur, du désespoir. Je vous dirai, +avec vérité, que votre peau est encore plus blanche, et d'un +incarnat plus parfait que celle de mon capitaine des Bulgares. +Cette vue redoubla tous les sentiments qui m'accablaient, qui me +dévoraient. Je m'écriai, je voulus dire, Arrêtez, barbares! +mais la voix me manqua, et mes cris auraient été inutiles. Quand +vous eûtes été bien fessé: Comment se peut-il faire, disais-je, +que l'aimable Candide et le sage Pangloss se trouvent à Lisbonne, +l'un pour recevoir cent coups de fouet, et l'autre pour être +pendu par l'ordre de monseigneur l'inquisiteur, dont je suis la +bien-aimée? Pangloss m'a donc bien cruellement trompée, quand il +me disait que tout va le mieux du monde! + +Agitée, éperdue, tantôt hors de moi-même, et tantôt prête de +mourir de faiblesse, j'avais la tête remplie du massacre de mon +père, de ma mère, de mon frère, de l'insolence de mon vilain +soldat bulgare, du coup de couteau qu'il me donna, de ma +servitude, de mon métier de cuisinière, de mon capitaine bulgare, +de mon vilain don Issachar, de mon abominable inquisiteur, de la +pendaison du docteur Pangloss, de ce grand miserere en +faux-bourdon pendant lequel on vous fessait, et surtout du baiser +que je vous avais donné derrière un paravent, le jour que je vous +avais vu pour la dernière fois. Je louai Dieu, qui vous ramenait +à moi par tant d'épreuves. Je recommandai à ma vieille d'avoir +soin de vous, et de vous amener ici dès qu'elle le pourrait. +Elle a très bien exécuté ma commission; j'ai goûté le plaisir +inexprimable de vous revoir, de vous entendre, de vous parler. +Vous devez avoir une faim dévorante; j'ai grand appétit; +commençons par souper. + +Les voilà qui se mettent tous deux à table; et, après le souper, +ils se replacent sur ce beau canapé dont on a déjà parlé; ils y +étaient quand le signor don Issachar, l'un des maîtres de la +maison, arriva. C'était le jour du sabbat. Il venait jouir de +ses droits, et expliquer son tendre amour. + + + +CHAPITRE IX. + +Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du grand-inquisiteur, et +d'un Juif. + + +Cet Issachar était le plus colérique Hébreu qu'on eût vu dans +Israël, depuis la captivité en Babylone. Quoi! dit-il, chienne +de galiléenne, ce n'est pas assez de monsieur l'inquisiteur? il +faut que ce coquin partage aussi avec moi? En disant cela il tire +un long poignard dont il était toujours pourvu, et, ne croyant +pas que son adverse partie eût des armes, il se jette sur +Candide; mais notre bon Vestphalien avait reçu une belle épée de +la vieille avec l'habit complet. Il tire son épée, quoiqu'il eût +les moeurs fort douces, et vous étend l'Israélite roide mort sur +le carreau, aux pieds de la belle Cunégonde. + +Sainte Vierge! s'écria-t-elle, qu'allons-nous devenir? un homme +tué chez moi! si la justice vient, nous sommes perdus. Si +Pangloss n'avait pas été pendu, dit Candide, il nous donnerait un +bon conseil dans cette extrémité, car c'était un grand +philosophe. A son défaut, consultons la vieille. Elle était +fort prudente, et commençait à dire son avis quand une autre +petite porte s'ouvrit. Il était une heure après minuit, c'était +le commencement du dimanche. Ce jour appartenait à monseigneur +l'inquisiteur. Il entre et voit le fessé Candide, l'épée à la +main, un mort étendu par terre, Cunégonde effarée, et la vieille +donnant des conseils. + +Voici dans ce moment ce qui se passa dans l'âme de Candide, et +comment il raisonna: Si ce saint homme appelle du secours, il me +fera infailliblement brûler, il pourra en faire autant de +Cunégonde; il m'a fait fouetter impitoyablement; il est mon +rival; je suis en train de tuer; il n'y a pas à balancer. Ce +raisonnement fut net et rapide; et, sans donner le temps à +l'inquisiteur de revenir de sa surprise, il le perce d'outre en +outre, et le jette à côté du Juif. En voici bien d'une autre, +dit Cunégonde; il n'y a plus de rémission; nous sommes +excommuniés, notre dernière heure est venue! Comment avez-vous +fait, vous qui êtes né si doux, pour tuer en deux minutes un Juif +et un prélat? Ma belle demoiselle, répondit Candide, quand on est +amoureux, jaloux, et fouetté par l'inquisition, on ne se connaît +plus. + +La vieille prit alors la parole, et dit: Il y a trois chevaux +andalous dans l'écurie, avec leurs selles et leurs brides, que le +brave Candide les prépare; madame a des moyadors et des diamants, +montons vite à cheval, quoique je ne puisse me tenir que sur une +fesse, et allons à Cadix; il fait le plus beau temps du monde, et +c'est un grand plaisir de voyager pendant la fraîcheur de la +nuit. + +Aussitôt Candide selle les trois chevaux; Cunégonde, la vieille, +et lui, font trente milles d'une traite. Pendant qu'ils +s'éloignaient, la sainte hermandad arrive dans la maison, on +enterre monseigneur dans une belle église, on jette Issachar à la +voirie. + +Candide, Cunégonde, et la vieille, étaient déjà dans la petite +ville d'Avacéna, au milieu des montagnes de la Sierra-Morena; et +ils parlaient ainsi dans un cabaret. + + + +CHAPITRE X. + +Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la vieille, arrivent +à Cadix, et leur embarquement. + + +Qui a donc pu me voler mes pistoles et mes diamants? disait en +pleurant Cunégonde; de quoi vivrons-nous? comment ferons-nous? où +trouver des inquisiteurs et des Juifs qui m'en donnent d'autres? +Hélas! dit la vieille, je soupçonne fort un révérend père +cordelier, qui coucha hier dans la même auberge que nous à +Badajos; Dieu me garde de faire un jugement téméraire! mais il +entra deux fois dans notre chambre, et il partit long-temps avant +nous. Hélas! dit Candide, le bon Pangloss m'avait souvent +prouvé que les biens de la terre sont communs à tous les hommes, +que chacun y a un droit égal. Ce cordelier devait bien, suivant +ces principes, nous laisser de quoi achever notre voyage. Il ne +vous reste donc rien du tout, ma belle Cunégonde? Pas un +maravédis, dit-elle. Quel parti prendre? dit Candide. Vendons +un des chevaux, dit la vieille; je monterai en croupe derrière +mademoiselle, quoique je ne puisse me tenir que sur une fesse, et +nous arriverons à Cadix. + +Il y avait dans la même hôtellerie un prieur de bénédictins; il +acheta le cheval bon marché. Candide, Cunégonde, et la vieille, +passèrent par Lucena, par Chillas, par Lebrixa, et arrivèrent +enfin à Cadix. On y équipait une flotte, et on y assemblait des +troupes pour mettre à la raison les révérends pères jésuites du +Paraguai, qu'on accusait d'avoir fait révolter une de leurs +hordes contre les rois d'Espagne et de Portugal, auprès de la +ville du Saint-Sacrement[1]. Candide, ayant servi chez les +Bulgares, fit l'exercice bulgarien devant le général de la petite +armée avec tant de grâce, de célérité, d'adresse, de fierté, +d'agilité, qu'on lui donna une compagnie d'infanterie à +commander. Le voilà capitaine; il s'embarque avec mademoiselle +Cunégonde, la vieille, deux valets, et les deux chevaux andalous +qui avaient appartenu à M. le grand-inquisiteur de Portugal. + + [1] Voyez tome XVII, page 470; et dans les _Mélanges_, année + 1759, la _Lettre_ de M. Mead _aux auteurs du Journal + encyclopédique_. B. + + +Pendant toute la traversée ils raisonnèrent beaucoup sur la +philosophie du pauvre Pangloss. Nous allons dans un autre +univers, disait Candide; c'est dans celui-là, sans doute, que +tout est bien: car il faut avouer qu'on pourrait gémir un peu de +ce qui se passe dans le nôtre en physique et en morale. Je vous +aime de tout mon coeur, disait Cunégonde; mais j'ai encore l'âme +tout effarouchée de ce que j'ai vu, de ce que j'ai éprouvé. Tout +ira bien, répliquait Candide; la mer de ce nouveau monde vaut +déjà mieux que les mers de notre Europe; elle est plus calme, les +vents plus constants. C'est certainement le Nouveau-Monde qui +est le meilleur des univers possibles. Dieu le veuille! disait +Cunégonde: mais j'ai été si horriblement malheureuse dans le +mien, que mon coeur est presque fermé à l'espérance. Vous vous +plaignez, leur dit la vieille; hélas! vous n'avez pas éprouvé +des infortunes telles que les miennes. Cunégonde se mit presque +à rire, et trouva cette bonne femme fort plaisante de prétendre +être plus malheureuse qu'elle. Hélas! lui dit-elle, ma bonne, à +moins que vous n'ayez été violée par deux Bulgares, que vous +n'ayez reçu deux coups de couteau dans le ventre, qu'on n'ait +démoli deux de vos châteaux, qu'on n'ait égorgé à vos yeux deux +mères et deux pères, et que vous n'ayez vu deux de vos amants +fouettés dans un auto-da-fé, je ne vois pas que vous puissiez +l'emporter sur moi; ajoutez que je suis née baronne avec soixante +et douze quartiers, et que j'ai été cuisinière. Mademoiselle, +répondit la vieille, vous ne savez pas quelle est ma naissance; +et si je vous montrais mon derrière, vous ne parleriez pas comme +vous faites, et vous suspendriez votre jugement. Ce discours fit +naître une extrême curiosité dans l'esprit de Cunégonde et de +Candide. La vieille leur parla en ces termes. + + + +CHAPITRE XI. + +Histoire de la vieille. + + +Je n'ai pas eu toujours les yeux éraillés et bordés d'écarlate; +mon nez n'a pas toujours touché à mon menton, et je n'ai pas +toujours été servante. Je suis la fille du pape Urbain X et de +la princesse de Palestrine[a]. On m'éleva jusqu'à quatorze ans +dans un palais auquel tous les châteaux de vos barons allemands +n'auraient pas servi d'écurie; et une de mes robes valait mieux +que toutes les magnificences de la Vestphalie. Je croissais en +beauté, en grâces, en talents, au milieu des plaisirs, des +respects, et des espérances: j'inspirais déjà de l'amour; ma +gorge se formait; et quelle gorge! blanche, ferme, taillée comme +celle de la Vénus de Médicis; et quels yeux! quelles paupières! +quels sourcils noirs! quelles flammes brillaient dans mes deux +prunelles, et effaçaient la scintillation des étoiles! comme me +disaient les poètes du quartier. Les femmes qui m'habillaient et +qui me déshabillaient tombaient en extase en me regardant +par-devant et par-derrière; et tous les hommes auraient voulu +être à leur place. + + [a] Voyez l'extrême discrétion de l'auteur; il n'y eut jusqu'à + présent aucun pape nommé Urbain X; il craint de donner une + bâtarde à un pape connu. Quelle circonspection! quelle + délicatesse de conscience!--Cette note de Voltaire est + posthume. Elle n'était même pas dans les éditions de Kehl. Je + la tiens de feu Décrois. Le dernier pape du nom d'Urbain est + Urbain VIII, mort en 1644. B. + + +Je fus fiancée à un prince souverain de Massa-Carrara: quel +prince! aussi beau que moi, pétri de douceur et d'agréments, +brillant d'esprit et brûlant d'amour; je l'aimais comme on aime +pour la première fois, avec idolâtrie, avec emportement. Les +noces furent préparées: c'était une pompe, une magnificence +inouïe; c'étaient des fêtes, des carrousels, des opéra-buffa +continuels; et toute l'Italie fit pour moi des sonnets dont il +n'y eut pas un seul de passable. Je touchais au moment de mon +bonheur, quand une vieille marquise, qui avait été maîtresse de +mon prince, l'invita à prendre du chocolat chez elle; il mourut +en moins de deux heures avec des convulsions épouvantables; mais +ce n'est qu'une bagatelle. Ma mère au désespoir, et bien moins +affligée que moi, voulut s'arracher pour quelque temps à un +séjour si funeste. Elle avait une très belle terre auprès de +Gaïète: nous nous embarquâmes sur une galère du pays, dorée comme +l'autel de Saint-Pierre de Rome. Voilà qu'un corsaire de Salé +fond sur nous et nous aborde: nos soldats se défendirent comme +des soldats du pape; ils se mirent tous à genoux en jetant leurs +armes, et en demandant au corsaire une absolution _in articulo +mortis_. + +Aussitôt on les dépouilla nus comme des singes, et ma mère aussi, +nos filles d'honneur aussi, et moi aussi. C'est une chose +admirable que la diligence avec laquelle ces messieurs +déshabillent le monde; mais ce qui me surprit davantage, c'est +qu'ils nous mirent à tous le doigt dans un endroit où nous autres +femmes nous ne nous laissons mettre d'ordinaire que des canules. +Cette cérémonie me paraissait bien étrange: voilà comme on juge +de tout quand on n'est pas sorti de son pays. J'appris bientôt +que c'était pour voir si nous n'avions pas caché là quelques +diamants; c'est un usage établi de temps immémorial parmi les +nations policées qui courent sur mer. J'ai su que messieurs les +religieux chevaliers de Malte n'y manquent jamais quand ils +prennent des Turcs et des Turques; c'est une loi du droit des +gens à laquelle on n'a jamais dérogé. + +Je ne vous dirai point combien il est dur pour une jeune +princesse d'être menée esclave à Maroc avec sa mère: vous +concevez assez tout ce que nous eûmes à souffrir dans le vaisseau +corsaire. Ma mère était encore très belle: nos filles d'honneur, +nos simples femmes de chambre avaient plus de charmes qu'on n'en +peut trouver dans toute l'Afrique: pour moi, j'étais ravissante, +j'étais la beauté, la grâce même, et j'étais pucelle: je ne le +fus pas long-temps; cette fleur, qui avait été réservée pour le +beau prince de Massa-Carrara, me fut ravie par le capitaine +corsaire; c'était un nègre abominable, qui croyait encore me +faire beaucoup d'honneur. Certes il fallait que madame la +princesse de Palestrine et moi fussions bien fortes pour résister +à tout ce que nous éprouvâmes jusqu'à notre arrivée à Maroc! Mais +passons; ce sont des choses si communes, qu'elles ne valent pas +la peine qu'on en parle. + +Maroc nageait dans le sang quand nous arrivâmes. Cinquante fils +de l'empereur Muley Ismael[1] avaient chacun leur parti; ce qui +produisait en effet cinquante guerres civiles, de noirs contre +noirs, de noirs contre basanés, de basanés contre basanés, de +mulâtres contre mulâtres: c'était un carnage continuel dans toute +l'étendue de l'empire. + + [1] Sur Muley Ismael, qui régnait en 1702, et vécut cent cinq + ans, voyez tome XVI, page 197; tome XVIII, page 420; tome XX, + le chapitre XVIII du _Siècle de Louis XIV_; tome XXX, page 126. + B. + + +A peine fûmes-nous débarquées, que des noirs d'une faction +ennemie de celle de mon corsaire se présentèrent pour lui enlever +son butin. Nous étions, après les diamants et l'or, ce qu'il +avait de plus précieux. Je fus témoin d'un combat tel que vous +n'en voyez jamais dans vos climats d'Europe. Les peuples +septentrionaux n'ont pas le sang assez ardent; ils n'ont pas la +rage des femmes au point où elle est commune en Afrique. Il +semble que vos Européans aient du lait dans les veines; c'est du +vitriol, c'est du feu qui coule dans celles des habitants du mont +Atlas et des pays voisins. On combattit avec la fureur des +lions, des tigres, et des serpents de la contrée, pour savoir qui +nous aurait. Un Maure saisit ma mère par le bras droit, le +lieutenant de mon capitaine la retint par le bras gauche; un +soldat maure la prit par une jambe, un de nos pirates la tenait +par l'autre. Nos filles se trouvèrent presque toutes en un +moment tirées ainsi à quatre soldats. Mon capitaine me tenait +cachée derrière lui; il avait le cimeterre au poing, et tuait +tout ce qui s'opposait à sa rage. Enfin je vis toutes nos +Italiennes et ma mère déchirées, coupées, massacrées par les +monstres qui se les disputaient. Les captifs, mes compagnons, +ceux qui les avaient pris, soldats, matelots, noirs, basanés, +blancs, mulâtres, et enfin mon capitaine, tout fut tué, et je +demeurai mourante sur un tas de morts. Des scènes pareilles se +passaient, comme on sait, dans l'étendue de plus de trois cents +lieues, sans qu'on manquât aux cinq prières par jour ordonnées +par Mahomet. + +Je me débarrassai avec beaucoup de peine de la foule de tant de +cadavres sanglants entassés, et je me traînai sous un grand +oranger au bord d'un ruisseau voisin; j'y tombai d'effroi, de +lassitude, d'horreur, de désespoir, et de faim. Bientôt après +mes sens accablés se livrèrent à un sommeil qui tenait plus de +l'évanouissement que du repos. J'étais dans cet état de +faiblesse et d'insensibilité, entre la mort et la vie, quand je +me sentis pressée de quelque chose qui s'agitait sur mon corps; +j'ouvris les yeux, je vis un homme blanc et de bonne mine qui +soupirait, et qui disait entre ses dents: _O che sciagura +d'essere senza coglioni!_ + + + +CHAPITRE XII. + +Suite des malheurs de la vieille. + + +Étonnée et ravie d'entendre la langue de ma patrie, et non moins +surprise des paroles que proférait cet homme, je lui répondis +qu'il y avait de plus grands malheurs que celui dont il se +plaignait; je l'instruisis en peu de mots des horreurs que +j'avais essuyées, et je retombai en faiblesse. Il m'emporta dans +une maison voisine, me fit mettre au lit, me fit donner à manger, +me servit, me consola, me flatta, me dit qu'il n'avait rien vu de +si beau que moi, et que jamais il n'avait tant regretté ce que +personne ne pouvait lui rendre. Je suis né à Naples, me dit-il; +on y chaponne deux ou trois mille enfants tous les ans; les uns +en meurent, les autres acquièrent une voix plus belle que celle +des femmes, les autres vont gouverner des états[1]. On me fit +cette opération avec un très grand succès, et j'ai été musicien +de la chapelle de madame la princesse de Palestrine. De ma mère! +m'écriai-je. De votre mère! s'écria-t-il en pleurant: quoi! +vous seriez cette jeune princesse que j'ai élevée jusqu'à l'âge +de six ans, et qui promettait déjà d'être aussi belle que vous +êtes?--C'est moi-même; ma mère est à quatre cents pas d'ici +coupée en quartiers sous un tas de morts..... + + [1] Farinelli, chanteur italien, né à Naples en 1705, sans être + ministre, gouvernait l'Espagne sous Ferdinand VI; il est mort + en 1782. Voltaire reparle de ce Farinelli dans la + _Conversation de l'Intendant des menus en exercice_: voyez les + _Mélanges_, année 1761. B. + + +Je lui contai tout ce qui m'était arrivé; il me conta aussi ses +aventures, et m'apprit comment il avait été envoyé chez le roi de +Maroc par une puissance chrétienne, pour conclure avec ce +monarque un traité par lequel on lui fournirait de la poudre, des +canons, et des vaisseaux, pour l'aider à exterminer le commerce +des autres chrétiens. Ma mission est faite, dit cet honnête +eunuque; je vais m'embarquer à Ceuta, et je vous ramènerai en +Italie. _Ma che sciagura d'essere senza coglioni!_ + +Je le remerciai avec des larmes d'attendrissement; et au lieu de +me mener en Italie, il me conduisit à Alger, et me vendit au dey +de cette province. A peine fus-je vendue, que cette peste qui a +fait le tour de l'Afrique, de l'Asie, de l'Europe, se déclara +dans Alger avec fureur. Vous avez vu des tremblements de terre; +mais, mademoiselle, avez-vous jamais eu la peste? Jamais, +répondit la baronne. + +Si vous l'aviez eue, reprit la vieille, vous avoueriez qu'elle +est bien au-dessus d'un tremblement de terre. Elle est fort +commune en Afrique; j'en fus attaquée. Figurez-vous quelle +situation pour la fille d'un pape, âgée de quinze ans, qui en +trois mois de temps avait éprouvé la pauvreté, l'esclavage, avait +été violée presque tous les jours, avait vu couper sa mère en +quatre, avait essuyé la faim et la guerre, et mourait pestiférée +dans Alger! Je n'en mourus pourtant pas; mais mon eunuque et le +dey, et presque tout le sérail d'Alger périrent. + +Quand les premiers ravages de cette épouvantable peste furent +passés, on vendit les esclaves du dey. Un marchand m'acheta, et +me mena à Tunis; il me vendit à un autre marchand qui me revendit +à Tripoli; de Tripoli je fus revendue à Alexandrie, d'Alexandrie +revendue à Smyrne; de Smyrne à Constantinople. J'appartins enfin +à un aga des janissaires, qui fut bientôt commandé pour aller +défendre Azof contre les Russes qui l'assiégeaient. + +L'aga, qui était un très galant homme, mena avec lui tout son +sérail, et nous logea dans un petit fort sur les Palus-Méotides, +gardé par deux eunuques noirs et vingt soldats. On tua +prodigieusement de Russes, mais ils nous le rendirent bien: Azof +fut mis à feu et à sang[2], et on ne pardonna ni au sexe, ni à +l'âge; il ne resta que notre petit fort; les ennemis voulurent +nous prendre par famine. Les vingt janissaires avaient juré de +ne se jamais rendre. Les extrémités de la faim où ils furent +réduits les contraignirent à manger nos deux eunuques, de peur de +violer leur serment. Au bout de quelques jours ils résolurent de +manger les femmes. + + [2] Les Russes prirent Azof sous Pierre-le-Grand, en 1696, et + la rendirent à la paix, en 1711; la reprirent en 1739, la + fortifièrent; mais à la paix de 1789, ils la rendirent après + l'avoir démantelée. La prise d'Azof, sous Catherine II, est + postérieure de dix ans à _Candide_. B. + + +Nous avions un iman très pieux et très compatissant, qui leur +fit un beau sermon par lequel il leur persuada de ne nous pas +tuer tout-à-fait. Coupez, dit-il, seulement une fesse à chacune +de ces dames, vous ferez très bonne chère; s'il faut y revenir, +vous en aurez encore autant dans quelques jours; le ciel vous +saura gré d'une action si charitable, et vous serez secourus. + +Il avait beaucoup d'éloquence; il les persuada: on nous fit cette +horrible opération; l'iman nous appliqua le même baume qu'on met +aux enfants qu'on vient de circoncire: nous étions toutes à la +mort. + +A peine les janissaires eurent-ils fait le repas que nous leur +avions fourni, que les Russes arrivent sur des bateaux plats; pas +un janissaire ne réchappa. Les Russes ne firent aucune attention +à l'état où nous étions. Il y a partout des chirurgiens +français: un d'eux qui était fort adroit prit soin de nous, il +nous guérit; et je me souviendrai toute ma vie, que quand mes +plaies furent bien fermées, il me fit des propositions. Au +reste, il nous dit à toutes de nous consoler; il nous assura que +dans plusieurs sièges pareille chose était arrivée, et que +c'était la loi de la guerre. + +Dès que mes compagnes purent marcher, on les fit aller à Moscou; +j'échus en partage à un boïard qui me fit sa jardinière, et qui +me donnait vingt coups de fouet par jour; mais ce seigneur ayant +été roué au bout de deux ans avec une trentaine de boïards pour +quelque tracasserie de cour, je profitai de cette aventure; je +m'enfuis; je traversai toute la Russie; je fus long-temps +servante de cabaret à Riga, puis à Rostock, à Vismar, à Leipsick, +à Cassel, à Utrecht, à Leyde, à la Haye, à Rotterdam: j'ai +vieilli dans la misère et dans l'opprobre, n'ayant que la moitié +d'un derrière, me souvenant toujours que j'étais fille d'un pape; +je voulus cent fois me tuer, mais j'aimais encore la vie. Cette +faiblesse ridicule est peut-être un de nos penchants les plus +funestes; car y a-t-il rien de plus sot que de vouloir porter +continuellement un fardeau qu'on veut toujours jeter par terre; +d'avoir son être en horreur, et de tenir à son être; enfin de +caresser le serpent qui nous dévore, jusqu'à ce qu'il nous ait +mangé le coeur? + +J'ai vu dans les pays que le sort m'a fait parcourir, et dans les +cabarets où j'ai servi, un nombre prodigieux de personnes qui +avaient leur existence en exécration; mais je n'en ai vu que +douze qui aient mis volontairement fin à leur misère, trois +nègres, quatre Anglais, quatre Genevois, et un professeur +allemand nommé Robeck[3]. J'ai fini par être servante chez le +Juif don Issachar; il me mit auprès de vous, ma belle demoiselle; +je me suis attachée à votre destinée, et j'ai été plus occupée de +vos aventures que des miennes. Je ne vous aurais même jamais +parlé de mes malheurs, si vous ne m'aviez pas un peu piquée, et +s'il n'était d'usage, dans un vaisseau, de conter des histoires +pour se désennuyer. Enfin, mademoiselle, j'ai de l'expérience, +je connais le monde; donnez-vous un plaisir, engagez chaque +passager à vous conter son histoire, et s'il s'en trouve un seul +qui n'ait souvent maudit sa vie, qui ne se soit souvent dit à +lui-même qu'il était le plus malheureux des hommes, jetez-moi +dans la mer la tête la première. + + [3] Robeck (Jean), né à Calmar en Suède, en 1672, se noya + volontairement en 1739. J.-J. Rousseau parle de Robeck dans + sa _Nouvelle Héloïse_, lettre vingt et unième de la troisième + partie. B. + + + + + +CHAPITRE XIII. + +Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Cunégonde et +de la vieille. + + +La belle Cunégonde, ayant entendu l'histoire de la vieille, lui +fit toutes les politesses qu'on devait à une personne de son rang +et de son mérite. Elle accepta la proposition; elle engagea tous +les passagers, l'un après l'autre, à lui conter leurs aventures. +Candide et elle avouèrent que la vieille avait raison. C'est +bien dommage, disait Candide, que le sage Pangloss ait été pendu +contre la coutume dans un auto-da-fé; il nous dirait des choses +admirables sur le mal physique et sur le mal moral qui couvrent +la terre et la mer, et je me sentirais assez de force pour oser +lui faire respectueusement quelques objections. + +A mesure que chacun racontait son histoire, le vaisseau avançait. +On aborda dans Buénos-Ayres. Cunégonde, le capitaine Candide, et +la vieille, allèrent chez le gouverneur don Fernando d'Ibaraa, y +Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza. Ce seigneur avait +une fierté convenable à un homme qui portait tant de noms. Il +parlait aux hommes avec le dédain le plus noble, portant le nez +si haut, élevant si impitoyablement la voix, prenant un ton si +imposant, affectant une démarche si altière, que tous ceux qui +le saluaient étaient tentés de le battre. Il aimait les femmes à +la fureur. Cunégonde lui parut ce qu'il avait jamais vu de plus +beau. La première chose qu'il fit fut de demander si elle +n'était point la femme du capitaine. L'air dont il fit cette +question alarma Candide: il n'osa pas dire qu'elle était sa +femme, parcequ'en effet elle ne l'était point; il n'osait pas +dire que c'était sa soeur, parcequ'elle ne l'était pas non plus; +et quoique ce mensonge officieux eût été autrefois très à la mode +chez les anciens[1], et qu'il pût être utile aux modernes, son +âme était trop pure pour trahir la vérité. Mademoiselle +Cunégonde, dit-il, doit me faire l'honneur de m'épouser, et nous +supplions votre excellence de daigner faire notre noce. + + [1] Voyez l'article ABRAHAM, tome XXVI, page 48. B. + + +Don Fernando d'Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y +Souza, relevant sa moustache, sourit amèrement, et ordonna au +capitaine Candide d'aller faire la revue de sa compagnie. +Candide obéit; le gouverneur demeura avec mademoiselle Cunégonde. +Il lui déclara sa passion, lui protesta que le lendemain il +l'épouserait à la face de l'Église, ou autrement, ainsi qu'il +plairait à ses charmes. Cunégonde lui demanda un quart d'heure +pour se recueillir, pour consulter la vieille, et pour se +déterminer. + +La vieille dit à Cunégonde: Mademoiselle, vous avez soixante et +douze quartiers et pas une obole; il ne tient qu'à vous d'être la +femme du plus grand seigneur de l'Amérique méridionale, qui a une +très belle moustache; est-ce à vous de vous piquer d'une fidélité +à toute épreuve? Vous avez été violée par les Bulgares; un Juif +et un inquisiteur ont eu vos bonnes grâces: les malheurs donnent +des droits. J'avoue que si j'étais à votre place, je ne ferais +aucun scrupule d'épouser monsieur le gouverneur, et de faire la +fortune de monsieur le capitaine Candide. Tandis que la vieille +parlait avec toute la prudence que l'âge et l'expérience donnent, +on vit entrer dans le port un petit vaisseau; il portait un +alcade et des alguazils, et voici ce qui était arrivé. + +La vieille avait très bien deviné que ce fut un cordelier à la +grande manche qui vola l'argent et les bijoux de Cunégonde dans +la ville de Badajos, lorsqu'elle fuyait en hâte avec Candide. Ce +moine voulut vendre quelques unes des pierreries à un joaillier. +Le marchand les reconnut pour celles du grand-inquisiteur. Le +cordelier, avant d'être pendu, avoua qu'il les avait volées: il +indiqua les personnes, et la route qu'elles prenaient. La fuite +de Cunégonde et de Candide était déjà connue. On les suivit à +Cadix: on envoya, sans perdre de temps, un vaisseau à leur +poursuite. Le vaisseau était déjà dans le port de Buénos-Ayres. +Le bruit se répandit qu'un alcade allait débarquer, et qu'on +poursuivait les meurtriers de monseigneur le grand-inquisiteur. +La prudente vieille vit dans l'instant tout ce qui était à faire. +Vous ne pouvez fuir, dit-elle à Cunégonde, et vous n'avez rien à +craindre; ce n'est pas vous qui avez tué monseigneur, et +d'ailleurs le gouverneur, qui vous aime, ne souffrira pas qu'on +vous maltraite; demeurez. Elle court sur-le-champ à Candide: +Fuyez, dit-elle, ou dans une heure vous allez être brûlé. Il n'y +avait pas un moment à perdre; mais comment se séparer de +Cunégonde, et où se réfugier? + + + +CHAPITRE XIV. + +Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les jésuites du +Paraguai. + + +Candide avait amené de Cadix un valet tel qu'on en trouve +beaucoup sur les côtes d'Espagne et dans les colonies. C'était +un quart d'Espagnol, né d'un métis dans le Tucuman; il avait été +enfant de choeur, sacristain, matelot, moine, facteur, soldat, +laquais. Il s'appelait Cacambo, et aimait fort son maître, +parceque son maître était un fort bon homme. Il sella au plus +vite les deux chevaux andalous. Allons, mon maître, suivons le +conseil de la vieille, partons, et courons sans regarder derrière +nous. Candide versa des larmes: O ma chère Cunégonde! faut-il +vous abandonner dans le temps que monsieur le gouverneur va faire +nos noces! Cunégonde amenée de si loin, que deviendrez-vous? Elle +deviendra ce qu'elle pourra, dit Cacambo; les femmes ne sont +jamais embarrassées d'elles; Dieu y pourvoit; courons. Où me +mènes-tu? où allons-nous? que ferons-nous sans Cunégonde? +disait Candide. Par saint Jacques de Compostelle, dit Cacambo, +vous alliez faire la guerre aux jésuites, allons la faire pour +eux; je sais assez les chemins, je vous mènerai dans leur +royaume, ils seront charmés d'avoir un capitaine qui fasse +l'exercice à la bulgare; vous ferez une fortune prodigieuse; +quand on n'a pas son compte dans un monde, on le trouve dans un +autre. C'est un très grand plaisir de voir et de faire des +choses nouvelles. + +Tu as donc été déjà dans le Paraguai? dit Candide. Eh vraiment +oui! dit Cacambo; j'ai été cuistre dans le collège de +l'Assomption, et je connais le gouvernement de los padres comme +je connais les rues de Cadix. C'est une chose admirable que ce +gouvernement. Le royaume a déjà plus de trois cents lieues de +diamètre; il est divisé en trente provinces. Los padres y ont +tout, et les peuples rien; c'est le chef-d'oeuvre de la raison et +de la justice. Pour moi, je ne vois rien de si divin que los +padres, qui font ici la guerre au roi d'Espagne et au roi de +Portugal, et qui en Europe confessent ces rois; qui tuent ici des +Espagnols, et qui à Madrid les envoient au ciel; cela me ravit; +avançons: vous allez être le plus heureux de tous les hommes. +Quel plaisir auront los padres, quand ils sauront qu'il leur +vient un capitaine qui sait l'exercice bulgare! + +Dès qu'ils furent arrivés à la première barrière, Cacambo dit à +la garde avancée qu'un capitaine demandait à parler à monseigneur +le commandant. On alla avertir la grande garde. Un officier +paraguain courut aux pieds du commandant lui donner part de la +nouvelle. Candide et Cacambo furent d'abord désarmés; on se +saisit de leurs deux chevaux andalous. Les deux étrangers sont +introduits au milieu de deux files de soldats; le commandant +était au bout, le bonnet à trois cornes en tête, la robe +retroussée, l'épée au côté, l'esponton à la main. Il fit un +signe; aussitôt vingt-quatre soldats entourent les deux nouveaux +venus. Un sergent leur dit qu'il faut attendre, que le +commandant ne peut leur parler, que le révérend père provincial +ne permet pas qu'aucun Espagnol ouvre la bouche qu'en sa +présence, et demeure plus de trois heures dans le pays. Et où +est le révérend père provincial? dit Cacambo. Il est à la parade +après avoir dit sa messe, répondit le sergent, et vous ne pourrez +baiser ses éperons que dans trois heures. Mais, dit Cacambo, +monsieur le capitaine, qui meurt de faim comme moi, n'est point +Espagnol, il est Allemand; ne pourrions-nous point déjeuner en +attendant sa révérence? + +Le sergent alla sur-le-champ rendre compte de ce discours au +commandant. Dieu soit béni! dit ce seigneur, puisqu'il est +Allemand, je peux lui parler; qu'on le mène dans ma feuillée. +Aussitôt on conduit Candide dans un cabinet de verdure, orné +d'une très jolie colonnade de marbre vert et or, et de treillages +qui renfermaient des perroquets, des colibris, des +oiseaux-mouches, des pintades, et tous les oiseaux les plus +rares. Un excellent déjeuner était préparé dans des vases d'or; +et tandis que les Paraguains mangèrent du maïs dans des écuelles +de bois, en plein champ, à l'ardeur du soleil, le révérend père +commandant entra dans la feuillée. + +C'était un très beau jeune homme, le visage plein, assez blanc, +haut en couleur, le sourcil relevé, l'oeil vif, l'oreille rouge, +les lèvres vermeilles, l'air fier, mais d'une fierté qui n'était +ni celle d'un Espagnol ni celle d'un jésuite. On rendit à +Candide et à Cacambo leurs armes, qu'on leur avait saisies, ainsi +que les deux chevaux andalous; Cacambo leur fit manger l'avoine +auprès de la feuillée, ayant toujours l'oeil sur eux, crainte de +surprise. + +Candide baisa d'abord le bas de la robe du commandant, ensuite +ils se mirent à table. Vous êtes donc Allemand? lui dit le +jésuite en cette langue. Oui, mon révérend père, dit Candide. +L'un et l'autre, en prononçant ces paroles, se regardaient avec +une extrême surprise, et une émotion dont ils n'étaient pas les +maîtres. Et de quel pays d'Allemagne êtes-vous? dit le jésuite. +De la sale province de Vestphalie, dit Candide: je suis né dans +le château de Thunder-ten-tronckh. O ciel! est-il possible! +s'écria le commandant. Quel miracle! s'écria Candide. Serait-ce +vous? dit le commandant. Cela n'est pas possible, dit Candide. +Ils se laissent tomber tous deux à la renverse, ils s'embrassent, +ils versent des ruisseaux de larmes. Quoi! serait-ce vous, mon +révérend père? vous, le frère de la belle Cunégonde! vous qui +fûtes tué par les Bulgares! vous le fils de monsieur le baron! +vous jésuite au Paraguai! Il faut avouer que ce monde est une +étrange chose. O Pangloss! Pangloss! que vous sériez aise si +vous n'aviez pas été pendu! + +Le commandant fit retirer les esclaves nègres et les Paraguains +qui servaient à boire dans des gobelets de cristal de roche. Il +remercia Dieu et saint Ignace mille fois; il serrait Candide +entre ses bras, leurs visages étaient baignés de pleurs. Vous +seriez bien plus étonné, plus attendri, plus hors de vous-même, +dit Candide, si je vous disais que mademoiselle Cunégonde, votre +soeur, que vous avez crue éventrée, est pleine de +santé.--Où?--Dans votre voisinage, chez M. le gouverneur de +Buénos-Ayres; et je venais pour vous faire la guerre. Chaque mot +qu'ils prononcèrent dans cette longue conversation accumulait +prodige sur prodige. Leur âme tout entière volait sur leur +langue, était attentive dans leurs oreilles, et étincelante dans +leurs yeux. Comme ils étaient Allemands, ils tinrent table +long-temps, en attendant le révérend père provincial; et le +commandant parla ainsi à son cher Candide. + + + +CHAPITRE XV. + +Comment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde. + + +J'aurai toute ma vie présent à la mémoire le jour horrible où je +vis tuer mon père et ma mère, et violer ma soeur. Quand les +Bulgares furent retirés, on ne trouva point cette soeur adorable, +et on mit dans une charrette ma mère, mon père, et moi, deux +servantes et trois petits garçons égorgés, pour nous aller +enterrer dans une chapelle de jésuites, à deux lieues du château +de mes pères. Un jésuite nous jeta de l'eau bénite; elle était +horriblement salée; il en entra quelques gouttes dans mes yeux: +le père s'aperçut que ma paupière fesait un petit mouvement: il +mit la main sur mon coeur, et le sentit palpiter; je fus secouru, +et au bout de trois semaines il n'y paraissait pas. Vous savez, +mon cher Candide, que j'étais fort joli; je le devins encore +davantage; aussi le révérend père Croust[1], supérieur de la +maison, prit pour moi la plus tendre amitié: il me donna l'habit +de novice: quelque temps après je fus envoyé à Rome. Le père +général avait besoin d'une recrue de jeunes jésuites allemands. +Les souverains du Paraguai reçoivent le moins qu'ils peuvent de +jésuites espagnols; ils aiment mieux les étrangers, dont ils se +croient plus maîtres. Je fus jugé propre par le révérend père +général pour aller travailler dans cette vigne. Nous partîmes, +un Polonais, un Tyrolien, et moi. Je fus honoré, en arrivant, du +sous-diaconat et d'une lieutenance: je suis aujourd'hui colonel +et prêtre. Nous recevrons vigoureusement les troupes du roi +d'Espagne; je vous réponds qu'elles seront excommuniées et +battues. La Providence vous envoie ici pour nous seconder. Mais +est-il bien vrai que ma chère soeur Cunégonde soit dans le +voisinage, chez le gouverneur de Buénos-Ayres? Candide l'assura +par serment que rien n'était plus vrai. Leurs larmes +recommencèrent à couler. + + [1] Dans les premières éditions, au lieu de _Croust_, on lit: + _Didrie_. Mais l'édition fesant partie du volume intitulé: + _Seconde suite des Mélanges_, 1761, porte déjà Croust. Il est + question du révérend P. Croust, _le plus brutal de la société_, + dans le tome XXX, page 429. B. + + +Le baron ne pouvait se lasser d'embrasser Candide; il l'appelait +son frère, son sauveur. Ah! peut-être, lui dit-il, nous pourrons +ensemble, mon cher Candide, entrer en vainqueurs dans la ville, +et reprendre ma soeur Cunégonde. C'est tout ce que je souhaite, +dit Candide; car je comptais l'épouser, et je l'espère encore. +Vous, insolent! répondit le baron, vous auriez l'impudence +d'épouser ma soeur qui a soixante et douze quartiers! Je vous +trouve bien effronté d'oser me parler d'un dessein si téméraire! +Candide, pétrifié d'un tel discours, lui répondit: Mon révérend +père, tous les quartiers du monde n'y font rien; j'ai tiré votre +soeur des bras d'un Juif et d'un inquisiteur; elle m'a assez +d'obligations, elle veut m'épouser. Maître Pangloss m'a toujours +dit que les hommes sont égaux; et assurément je l'épouserai. +C'est ce que nous verrons, coquin! dit le jésuite baron de +Thunder-ten-tronckh; et en même temps il lui donna un grand coup +du plat de son épée sur le visage. Candide dans l'instant tire +la sienne, et l'enfonce jusqu'à la garde dans le ventre du baron +jésuite; mais en la retirant toute fumante, il se mit à pleurer: +Hélas! mon Dieu! dit-il, j'ai tué mon ancien maître, mon ami, +mon beau-frère; je suis le meilleur homme du monde, et voilà déjà +trois hommes que je tue; et dans ces trois il y a deux prêtres. + +Cacambo, qui fesait sentinelle à la porte de la feuillée, +accourut. Il ne nous reste qu'à vendre cher notre vie, lui dit +son maître; on va, sans doute, entrer dans la feuillée; il faut +mourir les armes à la main. Cacambo, qui en avait bien vu +d'autres, ne perdit point la tête; il prit la robe de jésuite que +portait le baron, la mit sur le corps de Candide, lui donna le +bonnet carré du mort, et le fit monter à cheval. Tout cela se +fit en un clin d'oeil. Galopons, mon maître; tout le monde vous +prendra pour un jésuite qui va donner des ordres; et nous aurons +passé les frontières avant qu'on puisse courir après nous. Il +volait déjà en prononçant ces paroles, et en criant en espagnol: +Place, place pour le révérend père colonel! + + + +CHAPITRE XVI. + +Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles, deux singes, +et les sauvages nommés Oreillons. + + +Candide et son valet furent au-delà des barrières, et personne ne +savait encore dans le camp la mort du jésuite allemand. Le +vigilant Cacambo avait eu soin de remplir sa valise de pain, de +chocolat, de jambon, de fruits, et de quelques mesures de vin. +Ils s'enfoncèrent avec leurs chevaux andalous dans un pays +inconnu où ils ne découvrirent aucune route. Enfin une belle +prairie entrecoupée de ruisseaux se présenta devant eux. Nos +deux voyageurs font repaître leurs montures. Cacambo propose à +son maître de manger, et lui en donne l'exemple. Comment +veux-tu, disait Candide, que je mange du jambon, quand j'ai tué +le fils de monsieur le baron, et que je me vois condamné à ne +revoir la belle Cunégonde de ma vie? à quoi me servira de +prolonger mes misérables jours, puisque je dois les traîner loin +d'elle dans les remords et dans le désespoir? et que dira le +Journal de Trévoux[1]? + + [1] L'ouvrage cité sous le titre de _Journal de Trévoux_, du + nom de la ville où il s'imprima, est intitulé: _Mémoires pour + servir à l'histoire des sciences et des beaux-arts_. Ce titre + a subi plusieurs changements. B. + + +En parlant ainsi, il ne laissa pas de manger. Le soleil se +couchait. Les deux égarés entendirent quelques petits cris qui +paraissaient poussés par des femmes. Ils ne savaient si ces cris +étaient de douleur ou de joie; mais ils se levèrent +précipitamment avec cette inquiétude et cette alarme que tout +inspire dans un pays inconnu. Ces clameurs partaient de deux +filles toutes nues qui couraient légèrement au bord de la +prairie, tandis que deux singes les suivaient en leur mordant les +fesses. Candide fut touché de pitié; il avait appris à tirer +chez les Bulgares, et il aurait abattu une noisette dans un +buisson sans toucher aux feuilles. Il prend son fusil espagnol à +deux coups, tire, et tue les deux singes. Dieu soit loué, mon +cher Cacambo! j'ai délivré d'un grand péril ces deux pauvres +créatures: si j'ai commis un péché en tuant un inquisiteur et un +jésuite, je l'ai bien réparé en sauvant la vie à deux filles. Ce +sont peut-être deux demoiselles de condition, et cette aventure +nous peut procurer de très grands avantages dans le pays. + +Il allait continuer, mais sa langue devint percluse quand il vit +ces deux filles embrasser tendrement les deux singes, fondre en +larmes sur leurs corps, et remplir l'air des cris les plus +douloureux. Je ne m'attendais pas à tant de bonté d'âme, dit-il +enfin à Cacambo; lequel lui répliqua: Vous avez fait là un beau +chef d'oeuvre, mon maître; vous avez tué les deux amants de ces +demoiselles. Leurs amants! serait-il possible? vous vous +moquez de moi, Cacambo; le moyen de vous croire? Mon cher maître, +repartit Cacambo, vous êtes toujours étonné de tout; pourquoi +trouvez-vous si étrange que dans quelques pays il y ait des +singes qui obtiennent les bonnes grâces des dames? ils sont des +quarts d'homme, comme je suis un quart d'Espagnol. Hélas! +reprit Candide, je me souviens d'avoir entendu dire à maître +Pangloss qu'autrefois pareils accidents étaient arrivés, et que +ces mélanges avaient produit des égypans, des faunes, des +satyres; que plusieurs grands personnages de l'antiquité en +avaient vu; mais je prenais cela pour des fables. Vous devez +être convaincu à présent, dit Cacambo, que c'est une vérité, et +vous voyez comment en usent les personnes qui n'ont pas reçu une +certaine éducation; tout ce que je crains, c'est que ces dames ne +nous fassent quelque méchante affaire. + +Ces réflexions solides engagèrent Candide à quitter la prairie, +et à s'enfoncer dans un bois. Il y soupa avec Cacambo; et tous +deux, après avoir maudit l'inquisiteur de Portugal, le gouverneur +de Buénos-Ayres, et le baron, s'endormirent sur de la mousse. A +leur réveil, ils sentirent qu'ils ne pouvaient remuer; la raison +en était que pendant la nuit les Oreillons, habitants du pays, à +qui les deux dames les avaient dénoncés, les avaient garrottés +avec des cordes d'écorces d'arbre. + +Ils étaient entourés d'une cinquantaine d'Oreillons tout nus, +armés de flèches, de massues, et de haches de caillou: les uns +fesaient bouillir une grande chaudière; les autres préparaient +des broches, et tous criaient: C'est un jésuite, c'est un +jésuite! nous serons vengés, et nous ferons bonne chère; mangeons +du jésuite, mangeons du jésuite! + +Je vous l'avais bien dit, mon cher maître, s'écria tristement +Cacambo, que ces deux filles nous joueraient d'un mauvais tour. +Candide apercevant la chaudière et les broches s'écria: Nous +allons certainement être rôtis ou bouillis. Ah! que dirait +maître Pangloss, s'il voyait comme la pure nature est faite? Tout +est bien; soit, mais j'avoue qu'il est bien cruel, d'avoir perdu +mademoiselle Cunégonde, et d'être mis à la broche par des +Oreillons. Cacambo ne perdait jamais la tête. Ne désespérez de +rien, dit-il au désolé Candide; j'entends un peu le jargon de +ces peuples, je vais leur parler. Ne manquez pas, dit Candide, +de leur représenter quelle est l'inhumanité affreuse de faire +cuire des hommes, et combien cela est peu chrétien. + +Messieurs, dit Cacambo, vous comptez donc manger aujourd'hui un +jésuite? c'est très bien fait; rien n'est plus juste que de +traiter ainsi ses ennemis. En effet le droit naturel nous +enseigne à tuer notre prochain, et c'est ainsi qu'on en agit dans +toute la terre. Si nous n'usons pas du droit de le manger, c'est +que nous avons d'ailleurs de quoi faire bonne chère; mais vous +n'avez pas les mêmes ressources que nous: certainement il vaut +mieux manger ses ennemis que d'abandonner aux corbeaux et aux +corneilles le fruit de sa victoire. Mais, messieurs, vous ne +voudriez pas manger vos amis. Vous croyez aller mettre un +jésuite en broche, et c'est votre défenseur, c'est l'ennemi de +vos ennemis que vous allez rôtir. Pour moi, je suis né dans +votre pays; monsieur que vous voyez est mon maître, et bien loin +d'être jésuite, il vient de tuer un jésuite, il en porte les +dépouilles; voilà le sujet de votre méprise. Pour vérifier ce +que je vous dis, prenez sa robe, portez-la à la première barrière +du royaume de los padres; informez-vous si mon maître n'a pas tué +un officier jésuite. Il vous faudra peu de temps; vous pourrez +toujours nous manger, si vous trouvez que je vous ai menti. +Mais, si je vous ai dit la vérité, vous connaissez trop les +principes du droit public, les moeurs, et les lois, pour ne nous +pas faire grâce. + +Les Oreillons trouvèrent ce discours très raisonnable; ils +députèrent deux notables pour aller en diligence s'informer de la +vérité; les deux députés s'acquittèrent de leur commission en +gens d'esprit, et revinrent bientôt apporter de bonnes nouvelles. +Les Oreillons délièrent leurs deux prisonniers, leur firent +toutes sortes de civilités, leur offrirent des filles, leur +donnèrent des rafraîchissements, et les reconduisirent jusqu'aux +confins de leurs états, en criant avec allégresse: Il n'est point +jésuite, il n'est point jésuite! + +Candide ne se lassait point d'admirer le sujet de sa délivrance. +Quel peuple! disait-il, quels hommes! quelles moeurs! si je +n'avais pas eu le bonheur de donner un grand coup d'épée au +travers du corps du frère de mademoiselle Cunégonde, j'étais +mangé sans rémission. Mais, après tout, la pure nature est +bonne, puisque ces gens-ci, au lieu de me manger, m'ont fait +mille honnêtetés, dès qu'ils ont su que je n'étais pas jésuite. + + + +CHAPITRE XVII. + +Arrivée de Candide et de son valet au pays d'Eldorado, et ce +qu'ils y virent. + + +Quand ils furent aux frontières des Oreillons: Vous voyez, dit +Cacambo à Candide, que cet hémisphère-ci ne vaut pas mieux que +l'autre; croyez-moi, retournons en Europe par le plus court +chemin. Comment y retourner, dit Candide; et où aller? Si je +vais dans mon pays, les Bulgares et les Abares y égorgent tout; +si je retourne en Portugal, j'y suis brûlé; si nous restons dans +ce pays-ci, nous risquons à tout moment d'être mis en broche. +Mais comment se résoudre à quitter la partie du monde que +mademoiselle Cunégonde habite? + +--Tournons vers la Cayenne, dit Cacambo, nous y trouverons des +Français qui vont par tout le monde; ils pourront nous aider. +Dieu aura peut-être pitié de nous.» + +Il n'était pas facile d'aller à la Cayenne: ils savaient bien à +peu près de quel côté il fallait marcher; mais des montagnes, des +fleuves, des précipices, des brigands, des sauvages, étaient +partout de terribles obstacles. Leurs chevaux moururent de +fatigue; leurs provisions furent consumées; ils se nourrirent un +mois entier de fruits sauvages, et se trouvèrent enfin auprès +d'une petite rivière bordée de cocotiers qui soutinrent leur vie +et leurs espérances. + +Cacambo, qui donnait toujours d'aussi bons conseils que la +vieille, dit à Candide: Nous n'en pouvons plus, nous avons assez +marché; j'aperçois un canot vide sur le rivage, emplissons-le de +cocos, jetons-nous dans cette petite barque, laissons-nous aller +au courant; une rivière mène toujours à quelque endroit habité. +Si nous ne trouvons pas des choses agréables, nous trouverons du +moins des choses nouvelles. Allons, dit Candide, +recommandons-nous à la Providence. + +Ils voguèrent quelques lieues entre des bords, tantôt fleuris, +tantôt arides, tantôt unis, tantôt escarpés. La rivière +s'élargissait toujours; enfin elle se perdait sous une voûte de +rochers épouvantables qui s'élevaient jusqu'au ciel. Les deux +voyageurs eurent la hardiesse de s'abandonner aux flots sous +cette voûte. Le fleuve resserré en cet endroit les porta avec +une rapidité et un bruit horrible. Au bout de vingt-quatre +heures ils revirent le jour; mais leur canot se fracassa contre +les écueils; il fallut se traîner de rocher en rocher pendant une +lieue entière; enfin ils découvrirent un horizon immense, bordé +de montagnes inaccessibles. Le pays était cultivé pour le +plaisir comme pour le besoin; partout l'utile était agréable[1]: +les chemins étaient couverts ou plutôt ornés de voitures d'une +forme et d'une matière brillante, portant des hommes et des +femmes d'une beauté singulière, traînés rapidement par de gros +moutons rouges qui surpassaient en vitesse les plus beaux chevaux +d'Andalousie, de Tétuan, et de Méquinez. + + [1] Tel est le texte de toutes les éditions données du vivant + de l'auteur, et même des éditions de Kehl. Quelques éditeurs + récents ont mis: _l'utile était_ joint à _l'agréable_. B. + + +Voilà pourtant, dit Candide, un pays qui vaut mieux que la +Vestphalie. Il mit pied à terre avec Cacambo auprès du premier +village qu'il rencontra. Quelques enfants du village, couverts +de brocarts d'or tout déchirés, jouaient au palet à l'entrée du +bourg; nos deux hommes de l'autre monde s'amusèrent à les +regarder: leurs palets étaient d'assez larges pièces rondes, +jaunes, rouges, vertes, qui jetaient un éclat singulier. Il prit +envie aux voyageurs d'en ramasser quelques uns; c'était de l'or, +c'était des émeraudes, des rubis, dont le moindre aurait été le +plus grand ornement du trône du Mogol. Sans doute, dit Cacambo, +ces enfants sont les fils du roi du pays qui jouent au petit +palet. Le magister du village parut dans ce moment pour les +faire rentrer à l'école. Voilà, dit Candide, le précepteur de la +famille royale. + +Les petits gueux quittèrent aussitôt le jeu, en laissant à terre +leurs palets, et tout ce qui avait servi à leurs divertissements. +Candide les ramasse, court au précepteur et les lui présente +humblement, lui fesant entendre par signes que leurs altesses +royales avaient oublié leur or et leurs pierreries. Le magister +du village, en souriant, les jeta par terre, regarda un moment la +figure de Candide avec beaucoup de surprise, et continua son +chemin. + +Les voyageurs ne manquèrent pas de ramasser l'or, les rubis, et +les émeraudes. Où sommes-nous? s'écria Candide. Il faut que les +enfants des rois de ce pays soient bien élevés, puisqu'on leur +apprend à mépriser l'or et les pierreries. Cacambo était aussi +surpris que Candide. Ils approchèrent enfin de la première +maison du village; elle était bâtie comme un palais d'Europe. +Une foule de monde s'empressait à la porte, et encore plus dans +le logis; une musique très agréable se fesait entendre, et une +odeur délicieuse de cuisine se fesait sentir. Cacambo s'approcha +de la porte, et entendit qu'on parlait péruvien; c'était sa +langue maternelle; car tout le monde sait que Cacambo était né au +Tucuman, dans un village où l'on ne connaissait que cette langue. +Je vous servirai d'interprète, dit-il à Candide; entrons, c'est +ici un cabaret. + +Aussitôt deux garçons et deux filles de l'hôtellerie, vêtus de +drap d'or, et les cheveux renoués avec des rubans, les invitent à +se mettre à la table de l'hôte. On servit quatre potages garnis +chacun de deux perroquets, un contour bouilli qui pesait deux +cents livres, deux singes rôtis d'un goût excellent, trois cents +colibris dans un plat, et six cents oiseaux-mouches dans un +autre; des ragoûts exquis, des pâtisseries délicieuses; le tout +dans des plats d'une espèce de cristal de roche. Les garçons et +les filles de l'hôtellerie versaient plusieurs liqueurs faites de +cannes de sucre. + +Les convives étaient pour la plupart des marchands et des +voituriers, tous d'une politesse extrême, qui firent quelques +questions à Cacambo avec la discrétion la plus circonspecte, et +qui répondirent aux siennes d'une manière à le satisfaire. + +Quand le repas fut fini, Cacambo crut, ainsi que Candide, bien +payer son écot, en jetant sur la table de l'hôte deux de ces +larges pièces d'or qu'il avait ramassées; l'hôte et l'hôtesse +éclatèrent de rire, et se tinrent long-temps les côtés. Enfin +ils se remirent. Messieurs, dit l'hôte, nous voyons bien que +vous êtes des étrangers; nous ne sommes pas accoutumés à en voir. +Pardonnez-nous si nous nous sommes mis à rire quand vous nous +avez offert en paiement les cailloux de nos grands chemins. Vous +n'avez pas sans doute de la monnaie du pays, mais il n'est pas +nécessaire d'en avoir pour dîner ici. Toutes les hôtelleries +établies pour la commodité du commerce sont payées par le +gouvernement. Vous avez fait mauvaise chère ici, parceque c'est +un pauvre village, mais partout ailleurs vous serez reçus comme +vous méritez de l'être. Cacambo expliquait à Candide tous les +discours de l'hôte, et Candide les écoutait avec la même +admiration et le même égarement que son ami Cacambo les rendait. +Quel est donc ce pays, disaient-ils l'un et l'autre, inconnu à +tout le reste de la terre, et où toute la nature est d'une espèce +si différente de la nôtre? C'est probablement le pays où tout va +bien; car il faut absolument qu'il y en ait un de cette espèce. +Et, quoi qu'en dît maître Pangloss, je me suis souvent aperçu que +tout allait assez mal en Vestphalie. + + + +CHAPITRE XVIII + +Ce qu'ils virent dans le pays d'Eldorado[1]. + + [1] Sur le pays d'Eldorado, voyez tome XVII, page 436. B. + + +Cacambo témoigna à son hôte toute sa curiosité; l'hôte lui dit: +Je suis fort ignorant, et je m'en trouve bien; mais nous avons +ici un vieillard retiré de la cour qui est le plus savant homme +du royaume, et le plus communicatif. Aussitôt il mène Cacambo +chez le vieillard. Candide ne jouait plus que le second +personnage, et accompagnait son valet. Ils entrèrent dans une +maison fort simple, car la porte n'était que d'argent, et les +lambris des appartements n'étaient que d'or, mais travaillés avec +tant de goût, que les plus riches lambris ne l'effaçaient pas. +L'antichambre n'était à la vérité incrustée que de rubis et +d'émeraudes; mais l'ordre dans lequel tout était arrangé réparait +bien cette extrême simplicité. + +Le vieillard reçut les deux étrangers sur un sofa matelassé de +plumes de colibri, et leur fit présenter des liqueurs dans des +vases de diamant; après quoi il satisfit à leur curiosité en ces +termes: + +Je suis âgé de cent soixante et douze ans, et j'ai appris de feu +mon père, écuyer du roi, les étonnantes révolutions du Pérou dont +il avait été témoin. Le royaume où nous sommes est l'ancienne +patrie des incas, qui en sortirent très imprudemment pour aller +subjuguer une partie du monde, et qui furent enfin détruits par +les Espagnols. + +Les princes de leur famille qui restèrent dans leur pays natal +furent plus sages; ils ordonnèrent, du consentement de la nation, +qu'aucun habitant ne sortirait jamais de notre petit royaume; et +c'est ce qui nous a conservé notre innocence et notre félicité. +Les Espagnols ont eu une connaissance confuse de ce pays, ils +l'ont appelé _Eldorado_; et un Anglais, nommé le chevalier +Raleigh, en a même approché il y a environ cent années; mais, +comme nous sommes entourés de rochers inabordables et de +précipices, nous avons toujours été jusqu'à présent à l'abri de +la rapacité des nations de l'Europe, qui ont une fureur +inconcevable pour les cailloux et pour la fange de notre terre, +et qui, pour en avoir, nous tueraient tous jusqu'au dernier. + +La conversation fut longue; elle roula sur la forme du +gouvernement, sur les moeurs, sur les femmes, sur les spectacles +publics, sur les arts. Enfin Candide, qui avait toujours du goût +pour la métaphysique, fit demander par Cacambo si dans le pays il +y avait une religion. + +Le vieillard rougit un peu. Comment donc! dit-il, en pouvez-vous +douter? Est-ce que vous nous prenez pour des ingrats? Cacambo +demanda humblement quelle était la religion d'Eldorado. Le +vieillard rougit encore: Est-ce qu'il peut y avoir deux +religions? dit-il. Nous avons, je crois, la religion de tout le +monde; nous adorons Dieu du soir jusqu'au matin. N'adorez vous +qu'un seul Dieu? dit Cacambo, qui servait toujours d'interprète +aux doutes de Candide. Apparemment, dit le vieillard, qu'il n'y +en a ni deux, ni trois, ni quatre. Je vous avoue que les gens de +votre monde font des questions bien singulières. Candide ne se +lassait pas de faire interroger ce bon vieillard; il voulut +savoir comment on priait Dieu dans Eldorado. Nous ne le prions +point, dit le bon et respectable sage; nous n'avons rien à lui +demander, il nous a donné tout ce qu'il nous faut; nous le +remercions sans cesse. Candide eut la curiosité de voir des +prêtres; il fit demander où ils étaient. Le bon vieillard +sourit. Mes amis, dit-il, nous sommes tous prêtres; le roi et +tous les chefs de famille chantent des cantiques d'actions de +grâces solennellement tous les matins, et cinq ou six mille +musiciens les accompagnent.--Quoi! vous n'avez point de moines +qui enseignent, qui disputent, qui gouvernent, qui cabalent, et +qui font brûler les gens qui ne sont pas de leur avis?--Il +faudrait que nous fussions fous, dit le vieillard; nous sommes +tous ici du même avis, et nous n'entendons pas ce que vous voulez +dire avec vos moines. Candide à tous ces discours demeurait en +extase, et disait en lui-même: Ceci est bien différent de la +Vestphalie et du château de monsieur le baron: si notre ami +Pangloss avait vu Eldorado, il n'aurait plus dit que le château +de Thunder-ten-tronckh était ce qu'il y avait de mieux sur la +terre; il est certain qu'il faut voyager. + +Après cette longue conversation, le bon vieillard fit atteler un +carrosse à six moutons, et donna douze de ses domestiques aux +deux voyageurs pour les conduire à la cour. Excusez-moi, leur +dit-il, si mon âge me prive de l'honneur de vous accompagner. Le +roi vous recevra d'une manière dont vous ne serez pas mécontents, +et vous pardonnerez sans doute aux usages du pays, s'il y en a +quelques uns qui vous déplaisent. + +Candide et Cacambo montent en carrosse; les six moutons volaient, +et en moins de quatre heures on arriva au palais du roi, situé à +un bout de la capitale. Le portail était de deux cent vingt +pieds de haut, et de cent de large; il est impossible d'exprimer +quelle en était la matière. On voit assez quelle supériorité +prodigieuse elle devait avoir sur ces cailloux et sur ce sable +que nous nommons or et pierreries. + +Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la +descente du carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de +robes d'un tissu de duvet de colibri; après quoi les grands +officiers et les grandes officières de la couronne les menèrent à +l'appartement de sa majesté au milieu de deux files, chacune de +mille musiciens, selon l'usage ordinaire. Quand ils approchèrent +de la salle du trône, Cacambo demanda à un grand officier comment +il fallait s'y prendre pour saluer sa majesté: si on se jetait à +genoux ou ventre à terre; si on mettait les mains sur la tête ou +sur le derrière; si on léchait la poussière de la salle: en un +mot, quelle était la cérémonie. L'usage, dit le grand-officier, +est d'embrasser le roi et de le baiser des deux côtés. Candide +et Cacambo sautèrent au cou de sa majesté, qui les reçut avec +toute la grâce imaginable, et qui les pria poliment à souper. + +En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics +élevés jusqu'aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les +fontaines d'eau pure, les fontaines d'eau-rose, celles de +liqueurs de cannes de sucre qui coulaient continuellement dans de +grandes places pavées d'une espèce de pierreries qui répandaient +une odeur semblable à celle du girofle et de la cannelle. +Candide demanda à voir la cour de justice, le parlement; on lui +dit qu'il n'y en avait point, et qu'on ne plaidait jamais. Il +s'informa s'il y avait des prisons, et on lui dit que non. Ce +qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce +fut le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de +deux mille pas, toute pleine d'instruments de mathématiques et de +physique. + +Après avoir parcouru toute l'après-dinée à peu près la millième partie +de la ville, on les remena chez le roi. Candide se mit à table entre +sa majesté, son valet Cacambo, et plusieurs dames. Jamais on ne fit +meilleure chère, et jamais on n'eut plus d'esprit à souper qu'en eut +sa majesté. Cacambo expliquait les bons mots du roi à Candide, et +quoique traduits, ils paraissaient toujours des bons mots. De tout ce +qui étonnait Candide, ce n'était pas ce qui l'étonna le moins. + +Ils passèrent un mois dans cet hospice. Candide ne cessait de +dire à Cacambo: Il est vrai, mon ami, encore une fois, que le +château où je suis né ne vaut pas le pays où nous sommes; mais +enfin mademoiselle Cunégonde n'y est pas, et vous avez sans doute +quelque maîtresse en Europe. Si nous restons ici, nous n'y +serons que comme les autres; au lieu que si nous retournons dans +notre monde, seulement avec douze moutons chargés de cailloux +d'Eldorado, nous serons plus riches que tous les rois ensemble, +nous n'aurons plus d'inquisiteurs à craindre, et nous pourrons +aisément reprendre mademoiselle Cunégonde. + +Ce discours plut à Cacambo; on aime tant à courir, à se faire +valoir chez les siens, à faire parade de ce qu'on a vu dans ses +voyages, que les deux heureux résolurent de ne plus l'être, et de +demander leur congé à sa majesté. + +Vous faites une sottise, leur dit le roi: je sais bien que mon +pays est peu de chose; mais, quand on est passablement quelque +part, il faut y rester. Je n'ai pas assurément le droit de +retenir des étrangers; c'est une tyrannie qui n'est ni dans nos +moeurs ni dans nos lois; tous les hommes sont libres; partez +quand vous voudrez, mais la sortie est bien difficile. Il est +impossible de remonter la rivière rapide sur laquelle vous êtes +arrivés par miracle, et qui court sous des voûtes de rochers. +Les montagnes qui entourent tout mon royaume ont dix mille pieds +de hauteur, et sont droites comme des murailles: elles occupent +chacune en largeur un espace de plus de dix lieues; on ne peut en +descendre que par des précipices. Cependant, puisque vous voulez +absolument partir, je vais donner ordre aux intendants des +machines d'en faire une qui puisse vous transporter commodément. +Quand on vous aura conduits au revers des montagnes, personne ne +pourra vous accompagner; car mes sujets ont fait voeu de ne +jamais sortir de leur enceinte, et ils sont trop sages pour +rompre leur voeu. Demandez-moi d'ailleurs tout ce qu'il vous +plaira. Nous ne demandons à votre majesté, dit Cacambo, que +quelques moutons chargés de vivres, de cailloux, et de la boue du +pays. Le roi rit: Je ne conçois pas, dit-il, quel goût vos gens +d'Europe ont pour notre boue jaune: mais emportez-en tant que +vous voudrez, et grand bien vous fasse. + +Il donna l'ordre sur-le-champ à ses ingénieurs de faire une +machine pour guinder ces deux hommes extraordinaires hors du +royaume. Trois mille bons physiciens y travaillèrent; elle fut +prête au bout de quinze jours, et ne coûta pas plus de vingt +millions de livres sterling, monnaie du pays. On mit sur la +machine Candide et Cacambo; il y avait deux grands moutons rouges +sellés et bridés pour leur servir de monture quand ils auraient +franchi les montagnes, vingt moutons de bât chargés de vivres, +trente qui portaient des présents de ce que le pays a de plus +curieux, et cinquante chargés d'or, de pierreries, et de +diamants. Le roi embrassa tendrement les deux vagabonds. + +Ce fut un beau spectacle que leur départ, et la manière +ingénieuse dont ils furent hissés eux et leurs moutons au haut +des montagnes. Les physiciens prirent congé d'eux après les +avoir mis en sûreté, et Candide n'eut plus d'autre désir et +d'autre objet que d'aller présenter ses moutons à mademoiselle +Cunégonde. Nous avons, dit-il, de quoi payer le gouverneur de +Buénos-Ayres, si mademoiselle Cunégonde peut être mise à prix. +Marchons vers la Cayenne, embarquons-nous, et nous verrons +ensuite quel royaume nous pourrons acheter. + + + +CHAPITRE XIX. + +Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance +avec Martin. + + +La première journée de nos deux voyageurs fut assez agréable. +Ils étaient encouragés par l'idée de se voir possesseurs de plus +de trésors que l'Asie, l'Europe, et l'Afrique, n'en pouvaient +rassembler. Candide transporté écrivit le nom de Cunégonde sur +les arbres. A la seconde journée deux de leurs moutons +s'enfoncèrent dans des marais, et y furent abîmés avec leurs +charges; deux autres moutons moururent de fatigue quelques jours +après; sept ou huit périrent ensuite de faim dans un désert; +d'autres tombèrent au bout de quelques jours dans des précipices. +Enfin, après cent jours de marche, il ne leur resta que deux +moutons. Candide dit à Cacambo: Mon ami, vous voyez comme les +richesses de ce monde sont périssables; il n'y a rien de solide +que la vertu et le bonheur de revoir mademoiselle Cunégonde. Je +l'avoue, dit Cacambo; mais il nous reste encore deux moutons avec +plus de trésors que n'en aura jamais le roi d'Espagne; et je vois +bien de loin une ville que je soupçonne être Surinam, +appartenante aux Hollandais. Nous sommes au bout de nos peines +et au commencement de notre félicité. + +En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par +terre, n'ayant plus que la moitié de son habit, c'est-à-dire d'un +caleçon de toile bleue; il manquait à ce pauvre homme la jambe +gauche et la main droite. Eh! mon Dieu! lui dit Candide en +hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans l'état horrible où je +te vois? J'attends mon maître, M. Vanderdendur, le fameux +négociant, répondit le nègre. Est-ce M. Vanderdendur, dit +Candide, qui t'a traité ainsi? Oui, monsieur, dit le nègre, +c'est l'usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout +vêtement deux fois l'année. Quand nous travaillons aux +sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe +la main: quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe: +je me suis trouvé dans les deux cas. C'est à ce prix que vous +mangez du sucre en Europe. Cependant, lorsque ma mère me vendit +dix écus patagons sur la côte de Guinée, elle me disait: Mon cher +enfant, bénis nos fétiches, adore-les toujours, ils te feront +vivre heureux; tu as l'honneur d'être esclave de nos seigneurs +les blancs, et tu fais par là la fortune de ton père et de ta +mère. Hélas! je ne sais pas si j'ai fait leur fortune, mais ils +n'ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes, et les +perroquets, sont mille fois moins malheureux que nous: les +fétiches hollandais qui m'ont converti me disent tous les +dimanches que nous sommes tous enfants d'Adam, blancs et noirs. +Je ne suis pas généalogiste; mais si ces prêcheurs disent vrai, +nous sommes tous cousins issus de germain. Or vous m'avouerez +qu'on ne peut pas en user avec ses parents d'une manière plus +horrible. + +O Pangloss! s'écria Candide, tu n'avais pas deviné cette +abomination; c'en est fait, il faudra qu'à la fin je renonce à +ton optimisme. Qu'est-ce qu'optimisme? disait Cacambo. Hélas! +dit Candide, c'est la rage de soutenir que tout est bien quand on +est mal; et il versait des larmes en regardant son nègre; et en +pleurant, il entra dans Surinam. + +La première chose dont ils s'informent, c'est s'il n'y a point au +port quelque vaisseau qu'on pût envoyer à Buénos-Ayres. Celui à +qui ils s'adressèrent était justement un patron espagnol qui +s'offrit à faire avec eux un marché honnête. Il leur donna +rendez-vous dans un cabaret. Candide et le fidèle Cacambo +allèrent l'y attendre avec leurs deux moutons. + +Candide, qui avait le coeur sur les lèvres, conta à l'Espagnol +toutes ses aventures, et lui avoua qu'il voulait enlever +mademoiselle Cunégonde. Je me garderai bien de vous passer à +Buénos-Ayres, dit le patron: je serais pendu, et vous aussi; la +belle Cunégonde est la maîtresse favorite de monseigneur. Ce fut +un coup de foudre pour Candide, il pleura longtemps; enfin il +tira à part Cacambo. Voici, mon cher ami, lui dit-il, ce qu'il +faut que tu fasses. Nous avons chacun dans nos poches pour cinq +ou six millions de diamants, tu es plus habile que moi; va +prendre mademoiselle Cunégonde à Buénos-Ayres. Si le gouverneur +fait quelque difficulté, donne-lui un million: s'il ne se rend +pas, donne-lui-en deux; tu n'as point tué d'inquisiteur, on ne se +défiera point de toi. J'équiperai un autre vaisseau, j'irai +t'attendre à Venise: c'est un pays libre où l'on n'a rien à +craindre ni des Bulgares, ni des Abares, ni des Juifs, ni des +inquisiteurs. Cacambo applaudit, à cette sage résolution. Il +était au désespoir de se séparer d'un bon maître devenu son ami +intime; mais le plaisir de lui être utile l'emporta sur la +douleur de le quitter. Ils s'embrassèrent en versant des larmes: +Candide lui recommanda de ne point oublier la bonne vieille. +Cacambo partit dès le jour même: c'était un très bon homme que ce +Cacambo. + +Candide resta encore quelque temps à Surinam, et attendit qu'un +autre patron voulût le mener en Italie lui et les deux moutons +qui lui restaient. Il prit des domestiques, et acheta tout ce +qui lui était nécessaire pour un long voyage; enfin +M. Vanderdendur, maître d'un gros vaisseau, vint se présenter à +lui. Combien voulez-vous, demanda-t-il à cet homme, pour me +mener en droiture à Venise, moi, mes gens, mon bagage, et les +deux moutons que voilà? Le patron s'accorda à dix mille piastres: +Candide n'hésita pas. + +Oh! oh! dit à part soi le prudent Vanderdendur, cet étranger +donne dix mille piastres tout d'un coup! il faut qu'il soit bien +riche. Puis revenant un moment après, il signifia qu'il ne +pouvait partir à moins de vingt mille. Eh bien! vous les aurez, +dit Candide. + +Ouais, se dit tout bas le marchand, cet homme donne vingt mille +piastres aussi aisément que dix mille. Il revint encore, et dit +qu'il ne pouvait le conduire à Venise à moins de trente mille +piastres. Vous en aurez donc trente mille, répondit Candide. + +Oh! oh! se dit encore le marchand hollandais, trente mille +piastres ne coûtent rien à cet homme-ci; sans doute les deux +moutons portent des trésors immenses; n'insistons pas davantage: +faisons-nous d'abord payer les trente mille piastres, et puis nous +verrons. Candide, vendit deux petits diamants, dont le moindre +valait plus que tout l'argent que demandait le patron. Il le +paya d'avance. Les deux moutons furent embarqués. Candide +suivait dans un petit bateau pour joindre le vaisseau à la rade; +le patron prend son temps, met à la voile, démarre; le vent le +favorise. Candide éperdu et stupéfait le perd bientôt de vue. +Hélas! cria-t-il, voilà un tour digne de l'Ancien Monde. Il +retourne au rivage, abîmé dans la douleur; car enfin il avait +perdu de quoi faire la fortune de vingt monarques. + +Il se transporte chez le juge hollandais; et, comme il était un +peu troublé, il frappe rudement à la porte; il entre, expose son +aventure, et crie un peu plus haut qu'il ne convenait. Le juge +commença par lui faire payer dix mille piastres pour le bruit +qu'il avait fait: ensuite il l'écouta patiemment, lui promit +d'examiner son affaire sitôt que le marchand serait revenu, et se +fit payer dix mille autres piastres pour les frais de l'audience. + +Ce procédé acheva de désespérer Candide; il avait à la vérité +essuyé des malheurs mille fois plus douloureux; mais le sang +froid du juge, et celui du patron dont il était volé, alluma sa +bile, et le plongea dans une noire mélancolie. La méchanceté des +hommes se présentait à son esprit dans toute sa laideur, il ne se +nourrissait que d'idées tristes. Enfin un vaisseau français +étant sur le point de partir pour Bordeaux, comme il n'avait plus +de moutons chargés de diamants à embarquer, il loua une chambre +du vaisseau à juste prix, et fit signifier dans la ville qu'il +paierait le passage, la nourriture, et donnerait deux mille +piastres à un honnête homme qui voudrait faire le voyage avec +lui, à condition que cet homme serait le plus dégoûté de son +état, et le plus malheureux de la province. + +Il se présenta une foule de prétendants qu'une flotte n'aurait pu +contenir. Candide, voulant choisir entre les plus apparents, il +distingua une vingtaine de personnes qui lui paraissaient +sociables, et qui toutes prétendaient mériter la préférence. Il +les assembla dans son cabaret, et leur donna à souper, à +condition que chacun ferait serment de raconter fidèlement son +histoire, promettant de choisir celui qui lui paraîtrait le plus +à plaindre et le plus mécontent de son état, à plus juste titre, +et de donner aux autres quelques gratifications. + +La séance dura jusqu'à quatre heures du matin. Candide, en +écoutant toutes leurs aventures, se ressouvenait de ce que lui +avait dit la vieille en allant à Buénos-Ayres, et de la gageure +qu'elle avait faite, qu'il n'y avait personne sur le vaisseau à +qui il ne fût arrivé de très grands malheurs. Il songeait à +Pangloss à chaque aventure qu'on lui contait. Ce Pangloss, +disait-il, serait bien embarrassé à démontrer son système. Je +voudrais qu'il fût ici. Certainement si tout va bien, c'est dans +Eldorado, et non pas dans le reste de la terre. Enfin il se +détermina en faveur d'un pauvre savant qui avait travaillé dix +ans pour les libraires à Amsterdam. Il jugea qu'il n'y avait +point de métier au monde dont on dût être plus dégoûté. + +Ce savant, qui était d'ailleurs un bon-homme, avait été volé par +sa femme, battu par son fils, et abandonné de sa fille, qui +s'était fait enlever par un Portugais. Il venait d'être privé +d'un petit emploi duquel il subsistait; et les prédicants de +Surinam le persécutaient, parcequ'ils le prenaient pour un +socinien. Il faut avouer que les autres étaient pour le moins +aussi malheureux que lui; mais Candide espérait que le savant le +désennuierait dans le voyage. Tous ses autres rivaux trouvèrent +que Candide leur fesait une grande injustice; mais il les apaisa +en leur donnant à chacun cent piastres. + + + +CHAPITRE XX. + +Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin. + + +Le vieux savant, qui s'appelait Martin, s'embarqua donc pour +Bordeaux avec Candide. L'un et l'autre avaient beaucoup vu et +beaucoup souffert; et quand le vaisseau aurait dû faire voile de +Surinam au Japon par le cap de Bonne-Espérance, ils auraient eu +de quoi s'entretenir du mal moral et du mal physique pendant tout +le voyage. + +Cependant Candide avait un grand avantage sur Martin, c'est qu'il +espérait toujours revoir mademoiselle Cunégonde, et que Martin +n'avait rien à espérer; de plus il avait de l'or et des diamants; +et, quoiqu'il eût perdu cent gros moutons rouges chargés des plus +grands trésors de la terre, quoiqu'il eût toujours sur le coeur +la friponnerie du patron hollandais; cependant quand il songeait +à ce qui lui restait dans ses poches, et quand il parlait de +Cunégonde, surtout à la fin du repas, il penchait alors pour le +système de Pangloss. + +Mais vous, monsieur Martin, dit-il au savant, que pensez-vous de +tout cela? quelle est votre idée sur le mal moral et le mal +physique? Monsieur, répondit Martin, mes prêtres m'ont accusé +d'être socinien[1]; mais la vérité du fait est que je suis +manichéen[2]. Vous vous moquez de moi, dit Candide; il n'y a +plus de manichéens dans le monde. Il y a moi, dit Martin: je ne +sais qu'y faire; mais je ne peux penser autrement. Il faut que +vous ayez le diable au corps, dit Candide. Il se mêle si fort +des affaires de ce monde, dit Martin, qu'il pourrait bien être +dans mon corps, comme partout ailleurs: mais je vous avoue qu'en +jetant la vue sur ce globe, ou plutôt sur ce globule, je pense +que Dieu l'a abandonné à quelque être malfaisant; j'en excepte +toujours Eldorado. Je n'ai guère vu de ville qui ne désirât la +ruine de la ville voisine, point de famille qui ne voulût +exterminer quelque autre famille. Partout les faibles ont en +exécration les puissants devant lesquels ils rampent, et les +puissants les traitent comme des troupeaux dont on vend la laine +et la chair. Un million d'assassins enrégimentés, courant d'un +bout de l'Europe à l'autre, exerce le meurtre et le brigandage +avec discipline pour gagner son pain, parcequ'il n'a pas de +métier plus honnête; et dans les villes qui paraissent jouir de +la paix, et où les arts fleurissent, les hommes sont dévorés de +plus d'envie, de soins, et d'inquiétudes, qu'une ville assiégée +n'éprouve de fléaux. Les chagrins secrets sont encore plus +cruels que les misères publiques. En un mot j'en ai tant vu et +tant éprouvé, que je suis manichéen. + + [1] Les sociniens rejettent les mystères et n'admettent que + l'évidence: voyez tome XXVIII, page 435. B. + + [2] Les manichéens admettent un bon et un mauvais principe: + voyez tome XV, pages 27, 314-315. B. + + +Il y a pourtant du bon, répliquait Candide. Cela peut être, +disait Martin; mais je ne le connais pas. + +Au milieu de cette dispute, on entendit un bruit de canon. Le +bruit redouble de moment en moment. Chacun prend sa lunette. On +aperçoit deux vaisseaux qui combattaient à la distance d'environ +trois milles: le vent les amena l'un et l'autre si près du +vaisseau français, qu'on eut le plaisir de voir le combat tout à +son aise. Enfin l'un des deux vaisseaux lâcha à l'autre une +bordée si bas et si juste, qu'il le coula à fond. Candide et +Martin aperçurent distinctement une centaine d'hommes sur le +tillac du vaisseau qui s'enfonçait; ils levaient tous les mains +au ciel, et jetaient des clameurs effroyables: en un moment tout +fut englouti. + +Eh bien! dit Martin, voilà comme les hommes se traitent les uns +les autres. Il est vrai, dit Candide, qu'il y a quelque chose de +diabolique dans cette affaire. En parlant ainsi, il aperçut je +ne sais quoi d'un rouge éclatant, qui nageait auprès de son +vaisseau. On détacha la chaloupe pour voir ce que ce pouvait +être; c'était un de ses moutons. Candide eut plus de joie de +retrouver ce mouton, qu'il n'avait été affligé d'en perdre cent +tous chargés de gros diamants d'Eldorado. + +Le capitaine français aperçut bientôt que le capitaine du +vaisseau submergeant était espagnol, et que celui du vaisseau +submergé était un pirate hollandais; c'était celui-là même qui +avait volé Candide. Les richesses immenses dont ce scélérat +s'était emparé furent ensevelies avec lui dans la mer, et il n'y +eut qu'un mouton de sauvé. Vous voyez, dit Candide à Martin, que +le crime est puni quelquefois; ce coquin de patron hollandais a +eu le sort qu'il méritait. Oui, dit Martin; mais fallait-il que +les passagers qui étaient sur son vaisseau périssent aussi? Dieu +a puni ce fripon, le diable a noyé les autres. + +Cependant le vaisseau français et l'espagnol continuèrent leur +route, et Candide continua ses conversations avec Martin. Ils +disputèrent quinze jours de suite, et au bout de quinze jours ils +étaient aussi avancés que le premier. Mais enfin ils parlaient, +ils se communiquaient des idées, ils se consolaient. Candide +caressait son mouton. Puisque je t'ai retrouvé, dit-il, je +pourrai bien retrouver Cunégonde. + + + +CHAPITRE XXI. + +Candide et Martin approchent des côtes de France, et raisonnent. + + +On aperçut enfin les côtes de France. Avez-vous jamais été en +France, monsieur Martin? dit Candide. Oui, dit Martin, j'ai +parcouru plusieurs provinces. Il y en a où la moitié des +habitants est folle, quelques unes où l'on est trop rusé, +d'autres où l'on est communément assez doux et assez bête: +d'autres où l'on fait le bel esprit; et, dans toutes, la +principale occupation est l'amour; la seconde, de médire; et la +troisième, de dire des sottises. Mais, monsieur Martin, +avez-vous vu Paris? Oui, j'ai vu Paris; il tient de toutes ces +espèces-là; c'est un chaos, c'est une presse dans laquelle tout +le monde cherche le plaisir, et où presque personne ne le trouve, +du moins à ce qu'il m'a paru. J'y ai séjourné peu; j'y fus volé, +en arrivant, de tout ce que j'avais, par des filous, à la foire +Saint-Germain; on me prit moi-même pour un voleur, et je fus huit +jours en prison; après quoi je me fis correcteur d'imprimerie +pour gagner de quoi retourner à pied en Hollande. Je connus la +canaille écrivante, la canaille cabalante, et la canaille +convulsionnaire. On dit qu'il y a des gens fort polis dans cette +ville-là: je le veux croire. + +Pour moi, je n'ai nulle curiosité de voir la France, dit Candide; +vous devinez aisément que quand on a passé un mois dans Eldorado, +on ne se soucie plus de rien voir sur la terre que mademoiselle +Cunégonde: je vais l'attendre à Venise; nous traverserons la +France pour aller en Italie; ne m'accompagnerez-vous pas? Très +volontiers, dit Martin: on dit que Venise n'est bonne que pour +les nobles vénitiens, mais que cependant on y reçoit très bien +les étrangers quand ils ont beaucoup d'argent; je n'en ai point; +vous en avez, je vous suivrai partout. A propos, dit Candide, +pensez-vous que la terre ait été originairement une mer, comme on +l'assure dans ce gros livre qui appartient au capitaine du +vaisseau[1]? Je n'en crois rien du tout, dit Martin, non plus que +de toutes les rêveries qu'on nous débite depuis quelque temps. +Mais à quelle fin ce monde a-t-il donc été formé? dit Candide. +Pour nous faire enrager, répondit Martin. N'êtes-vous pas bien +étonné, continua Candide, de l'amour que ces deux filles du pays +des Oreillons avaient pour ces deux singes, et dont je vous ai +conté l'aventure? Point du tout, dit Martin, je ne vois pas ce +que cette passion a d'étrange; j'ai tant vu de choses +extraordinaires, qu'il n'y a plus rien d'extraordinaire pour moi. +Croyez-vous, dit Candide, que les hommes se soient toujours +mutuellement massacrés comme ils font aujourd'hui? qu'ils aient +toujours été menteurs, fourbes, perfides, ingrats, brigands, +faibles, volages, lâches, envieux, gourmands, ivrognes, avares, +ambitieux, sanguinaires, calomniateurs, débauchés, fanatiques, +hypocrites, et sots? Croyez-vous, dit Martin, que les éperviers +aient toujours mangé des pigeons quand ils en ont trouvé? Oui, +sans doute, dit Candide. Eh bien! dit Martin, si les éperviers +ont toujours eu le même caractère, pourquoi voulez-vous que les +hommes aient changé le leur? Oh! dit Candide, il y a bien de la +différence, car le libre arbitre.... En raisonnant ainsi, ils +arrivèrent à Bordeaux. + + + [1] La Bible. On lit dans la Genèse, chapitre Ier, verset 2: + Tenebrae erant super faciem abyssi, paroles que De Maillet + donne comme présentant la même idée que ce vers d'Ovide + (_Métam_., 1, 15): + + «Quaque erat et tellus, illic et pontus et aer.» + + Voyez la première journée de _Telliamed_, où il est dit que _la + mer a été supérieure d'an grand nombre de coudées à la plus + haute de toutes nos montagnes_. Voltaire parle souvent de De + Maillet et de son _Telliamed_. Voyez entre autres, dans les + _Mélanges_, année 1768, le chapitre XVIII des _Singularités de + la nature_; et année 1777, le onzième des _Dialogues + d'Evhémère_. B. + + +CHAPITRE XXII[1]. + +Ce qui arriva en France à Candide et à Martin. + + [1] Ce chapitre XXII a été beaucoup augmenté en 1761; voyez ma + note, plus en bas. B. + + +Candide ne s'arrêta dans Bordeaux qu'autant de temps qu'il en +fallait pour vendre quelques cailloux du Dorado, et pour +s'accommoder d'une bonne chaise à deux places; car il ne pouvait +plus se passer de son philosophe Martin; il fut seulement très +fâché de se séparer de son mouton, qu'il laissa à l'académie des +sciences de Bordeaux, laquelle proposa pour le sujet du prix de +cette année de trouver pourquoi la laine de ce mouton était +rouge; et le prix fut adjugé à un savant du Nord, qui démontra +par A, plus B, moins C divisé par Z, que le mouton devait être +rouge, et mourir de la clavelée[2]. + + [2] Quelques progrès que les sciences aient faits, il est + impossible que, sur dix mille hommes qui les cultivent en + Europe, et sur trois cents académies qui y sont établies, il ne + se trouve point quelque académie qui propose des prix + ridicules, et quelques savants qui fassent d'étranges + applications des sciences les plus utiles. Ce ridicule avait + frappé M. de Voltaire dans son séjour à Berlin. Les savants du + Nord conservaient encore à cette époque quelques restes de + l'ancienne barbarie scolastique; et la philosophie hardie, mais + hypothétique et absurde de Leibnitz, n'avait pas contribué à + les en dépouiller. K. + + +Cependant tous les voyageurs que Candide rencontra dans les +cabarets de la route lui disaient: Nous allons à Paris. Cet +empressement général lui donna enfin l'envie de voir cette +capitale; ce n'était pas beaucoup se détourner du chemin de +Venise. + +Il entra par le faubourg Saint-Marceau, et crut être dans le plus +vilain village de la Vestphalie. + +A peine Candide fut-il dans son auberge, qu'il fut attaqué d'une +maladie légère, causée par ses fatigues. Comme il avait au doigt +un diamant énorme, et qu'on avait aperçu dans son équipage une +cassette prodigieusement pesante, il eut aussitôt auprès de lui +deux médecins qu'il n'avait pas mandés, quelques amis intimes qui +ne le quittèrent pas, et deux dévotes qui fesaient chauffer ses +bouillons. Martin disait: Je me souviens d'avoir été malade +aussi à Paris dans mon premier voyage; j'étais fort pauvre: aussi +n'eus-je ni amis, ni dévotes, ni médecins, et je guéris. + +Cependant, à force de médecines et de saignées, la maladie de +Candide devint sérieuse. Un habitué du quartier vint avec +douceur lui demander un billet payable au porteur pour l'autre +monde: Candide n'en voulut rien faire; les dévotes l'assurèrent +que c'était une nouvelle mode: Candide répondit qu'il n'était +point homme à la mode. Martin voulut jeter l'habitué par les +fenêtres. Le clerc jura qu'on n'enterrerait point Candide. +Martin jura qu'il enterrerait le clerc, s'il continuait à les +importuner. La querelle s'échauffa: Martin le prit par les +épaules, et le chassa rudement; ce qui causa un grand scandale, +dont on fit un procès-verbal. + +Candide guérit; et pendant sa convalescence il eut très bonne +compagnie à souper chez lui. On jouait gros jeu. Candide était +tout étonné que jamais les as ne lui vinssent; et Martin ne s'en +étonnait pas. + +Parmi ceux qui lui fesaient les honneurs de la ville, il y avait +un petit abbé périgourdin, l'un de ces gens empressés, toujours +alertes, toujours serviables, effrontés, caressants, +accommodants, qui guettent les étrangers à leur passage, leur +content l'histoire scandaleuse de la ville, et leur offrent des +plaisirs à tout prix. Celui-ci mena d'abord Candide et Martin à +la comédie. On y jouait une tragédie nouvelle. Candide se +trouva placé auprès de quelques beaux esprits. Cela ne l'empêcha +pas de pleurer à des scènes jouées parfaitement. Un des +raisonneurs qui étaient à ses côtés lui dit dans un entr'acte: +Vous avez grand tort de pleurer, cette actrice est fort mauvaise; +l'acteur qui joue avec elle est plus mauvais acteur encore; la +pièce est encore plus mauvaise que les acteurs; l'auteur ne sait +pas un mot d'arabe, et cependant la scène est en Arabie[3]; et, +de plus, c'est un homme qui ne croit pas aux idées innées; je +vous apporterai demain vingt brochures contre lui[4]. Monsieur, +combien avez-vous de pièces de théâtre en France? dit Candide à +l'abbé; lequel répondit: Cinq ou six mille. C'est beaucoup, dit +Candide: combien y en a-t-il de bonnes? Quinze ou seize, +répliqua l'autre. C'est beaucoup, dit Martin. + + [3] La Grange Chancel adressa à Voltaire, en 1718, une _Épitre + à M. Arouet de Voltaire_, dans laquelle on trouve ces vers : + + Que ton exactitude à dépeindre les moeurs + S'étende jusqu'aux noms de tes moindres acteurs, + Et qu'en les prononçant ils nous fassent connaître + Les pays et les temps où tu les fais renaître. + Je vois avec dépit, pour ne produire rien, + Chez le Thébain Oedipe, Hidaspe l'Indien. + + Voltaire profita de la critique, et mit _Araspe_ au lieu de + _Hidaspe_. C'est peut-être à ces vers de La Grange Chancel que + Voltaire fait ici allusion. B. + + [4] Dans l'édition de 1759, on lit: + + «... contre lui. Monsieur, lui dit l'abbé périgourdin, + avez-vous remarqué cette jeune personne qui a un visage si + piquant et une taille si fine? Il ne vous en coûtera que dix + mille francs par mois, et pour cinquante mille écus de + diamants. Je n'ai qu'un jour ou deux à lui donner, répondit + Candide, parceque j'ai un rendez-vous à Venise, qui presse. + + Le soir, après souper, l'insinuant Périgourdin redoubla de + politesses et d'attentions. Vous avez donc, monsieur, lui + dit-il, un rendez-vous à Venise, etc.» (Voyez page 306.) + + Le texte actuel existe dès 1761. B. + + +Candide fut très content d'une actrice qui fesait la reine +Élizabeth, dans une assez plate tragédie[5], que l'on joue +quelquefois. Cette actrice, dit-il à Martin, me plaît beaucoup; +elle a un faux air de mademoiselle Cunégonde; je serais bien aise +de la saluer. L'abbé périgourdin s'offrit à l'introduire chez +elle. Candide, élevé en Allemagne, demanda quelle était +l'étiquette, et comment on traitait en France les reines +d'Angleterre. Il faut distinguer, dit l'abbé: en province, on +les mène au cabaret; à Paris, on les respecte quand elles sont +belles, et on les jette à la voirie quand elles sont mortes. Des +reines à la voirie! dit Candide. Oui vraiment, dit Martin; +monsieur l'abbé a raison; j'étais à Paris quand mademoiselle +Monime[6] passa, comme on dit, de cette vie à l'autre; on lui +refusa, ce que ces gens-ci appellent les _honneurs de la +sépulture_, c'est-à-dire de pourrir avec tous les gueux du +quartier dans un vilain cimetière; elle fut enterrée toute seule +de sa bande au coin de la rue de Bourgogne; ce qui dut lui faire +une peine extrême, car elle pensait très noblement. Cela est +bien impoli, dit Candide. Que voulez-vous? dit Martin; ces +gens-ci sont ainsi faits. Imaginez toutes les contradictions, +toutes les incompatibilités possibles, vous les verrez dans le +gouvernement, dans les tribunaux, dans les églises, dans les +spectacles de cette drôle de nation. Est-il vrai qu'on rit +toujours à Paris? dit Candide. Oui, dit l'abbé, mais c'est en +enrageant; car on s'y plaint de tout avec de grands éclats de +rire; même[7] on y fait en riant les actions les plus +détestables. + + [5] C'est probablement _le Comte d'Essex_, tragédie de Thomas + Corneille. (Note de M. Decroix.) + + [6] Mademoiselle Lecouvreur.--Sur le refus de sépulture à + mademoiselle Lecouvreur, en 1730, voyez, tome XII, la pièce + intitulée: _La Mort de mademoiselle Lecouvreur_. B. + + [7] Feu Decroix proposait, au lieu de _même_, de mettre ici + _comme_. Je n'ai trouvé cette version dans aucune édition. B. + + +Quel est, dit Candide, ce gros cochon qui me disait tant de mal +de la pièce où j'ai tant pleuré, et des acteurs qui m'ont fait +tant de plaisir? C'est un mal-vivant, répondit l'abbé, qui gagne +sa vie à dire du mal de toutes les pièces et de tous les livres; +il hait quiconque réussit, comme les eunuques haïssent les +jouissants; c'est un de ces serpents de la littérature qui se +nourrissent de fange et de venin; c'est un folliculaire. +Qu'appelez-vous folliculaire? dit Candide. C'est, dit l'abbé, un +feseur de feuilles, un Fréron. + +C'est ainsi que Candide, Martin, et le Périgourdin, raisonnaient +sur l'escalier, en voyant défiler le monde au sortir de la pièce. +Quoique je sois très empressé de revoir mademoiselle Cunégonde, +dit Candide, je voudrais pourtant souper avec mademoiselle +Clairon, car elle m'a paru admirable. + +L'abbé n'était pas homme à approcher de mademoiselle Clairon, qui +ne voyait que bonne compagnie. Elle est engagée pour ce soir, +dit-il; mais j'aurai l'honneur de vous mener chez une dame de +qualité, et là vous connaîtrez Paris comme si vous y aviez été +quatre ans. + +Candide, qui était naturellement curieux, se laissa mener chez la +dame, au fond du faubourg Saint-Honoré; on y était occupé d'un +pharaon; douze tristes pontes tenaient chacun en main un petit +livre de cartes, registre cornu de leurs infortunes. Un profond +silence régnait, la pâleur était sur le front des pontes, +l'inquiétude sur celui du banquier; et la dame du logis, assise +auprès de ce banquier impitoyable, remarquait avec des yeux de +lynx tous les parolis, tous les sept-et-le-va de campagne, dont +chaque joueur cornait ses cartes; elle les fesait décorner avec +une attention sévère, mais polie, et ne se fâchait point, de peur +de perdre ses pratiques. La dame se fesait appeler la marquise +de Parolignac. Sa fille, âgée de quinze ans, était au nombre des +pontes, et avertissait d'un clin d'oeil des friponneries de ces +pauvres gens qui tâchaient de réparer les cruautés du sort. +L'abbé périgourdin, Candide, et Martin, entrèrent; personne ne se +leva, ni les salua, ni les regarda; tous étaient profondément +occupés de leurs cartes. Madame la baronne de +Thunder-ten-tronckh était plus civile, dit Candide. + +Cependant l'abbé s'approcha de l'oreille de la marquise, qui se +leva à moitié, honora Candide d'un sourire gracieux, et Martin +d'un air de tête tout-à-fait noble; elle fit donner un siège et +un jeu de cartes à Candide, qui perdit cinquante mille francs en +deux tailles: après quoi on soupa très gaiement; et tout le monde +était étonné que Candide ne fût pas ému de sa perte; les laquais +disaient entre eux, dans leur langage de laquais: Il faut que ce +soit quelque milord anglais. Le souper fut comme la plupart des +soupers de Paris, d'abord du silence, ensuite un bruit de paroles +qu'on ne distingue point, puis des plaisanteries dont la plupart +sont insipides, de fausses nouvelles, de mauvais raisonnements, +un peu de politique, et beaucoup de médisance; on parla même de +livres nouveaux. Avez-vous vu, dit l'abbé périgourdin, le roman +du sieur Gauchat, docteur en théologie? Oui, répondit un des +convives, mais je n'ai pu l'achever. Nous avons une foule +d'écrits impertinents; mais tous ensemble n'approchent pas de +l'impertinence de Gauchat, docteur en théologie[8]; je suis si +rassasié de cette immensité de détestables livres qui nous +inondent, que je me suis mis à ponter au pharaon. Et les +_Mélanges_ de l'archidiacre Trublet, qu'en dites-vous? dit l'abbé. +Ah! dit madame de Parolignac, l'ennuyeux mortel! comme il vous +dit curieusement ce que tout le monde sait! comme il discute +pesamment ce qui ne vaut pas la peine d'être remarqué légèrement! +comme il s'approprie, sans esprit, l'esprit des autres! comme il +gâte ce qu'il pille! comme il me dégoûte! mais il ne me dégoûtera +plus; c'est assez d'avoir lu quelques pages de l'archidiacre. + + [8] Il fesait un mauvais ouvrage intitulé: _Lettres sur + quelques écrits de ce temps_. On lui donna une abbaye, et il + fut plus richement récompensé que s'il avait fait _L'Esprit des + Lois_, et résolu le problème de la précession des équinoxes. + K.--C'est D'Alembert qui a résolu le problème de la précession + des équinoxes: voyez, tome XXI, la note des éditeurs sur le + chapitre XLIII du _Précis du Siècle de Louis XV_. B. + + +Il y avait à table un homme savant et de goût qui appuya ce que +disait la marquise. On parla ensuite de tragédies; la dame +demanda pourquoi il y avait des tragédies qu'on jouait +quelquefois, et qu'on ne pouvait lire. L'homme de goût expliqua +très bien comment une pièce pouvait avoir quelque intérêt, et +n'avoir presque aucun mérite; il prouva en peu de mots que ce +n'était pas assez d'amener une ou deux de ces situations qu'on +trouve dans tous les romans, et qui séduisent toujours les +spectateurs; mais qu'il faut être neuf sans être bizarre, souvent +sublime et toujours naturel, connaître le coeur humain et le +faire parler; être grand poëte, sans que jamais aucun personnage +de la pièce paraisse poëte; savoir parfaitement sa langue, la +parler avec pureté, avec une harmonie continue, sans que jamais +la rime coûte rien au sens. Quiconque, ajouta-t-il, n'observe +pas toutes ces règles, peut faire une ou deux tragédies +applaudies au théâtre, mais il ne sera jamais compté au rang des +bons écrivains; il y a très peu de bonnes tragédies: les unes +sont des idylles en dialogues bien écrits et bien rimés; les +autres, des raisonnements politiques qui endorment, ou des +amplifications qui rebutent; les autres, des rêves d'énergumène, +en style barbare, des propos interrompus, de longues apostrophes +aux dieux, parcequ'on ne sait point parler aux hommes, des +maximes fausses, des lieux communs ampoulés. + +Candide écouta ce propos avec attention, et conçut une grande +idée du discoureur; et, comme la marquise avait eu soin de le +placer à côté d'elle, il s'approcha de son oreille, et prit la +liberté de lui demander qui était cet homme qui parlait si bien. +C'est un savant, dit la dame, qui ne ponte point, et que l'abbé +m'amène quelquefois à souper; il se connaît parfaitement en +tragédies et en livres, et il a fait une tragédie sifflée, et un +livre dont on n'a jamais vu hors de la boutique de son libraire +qu'un exemplaire qu'il m'a dédié. Le grand homme! dit Candide, +c'est un autre Pangloss. + +Alors se tournant vers lui, il lui dit: Monsieur, vous pensez, +sans doute, que tout est au mieux dans le monde physique et dans +le moral, et que rien ne pouvait être autrement? Moi, monsieur, +lui répondit le savant, je ne pense rien de tout cela; je trouve +que tout va de travers chez nous; que personne ne sait ni quel +est son rang, ni quelle est sa charge, ni ce qu'il fait, ni ce +qu'il doit faire, et qu'excepté le souper, qui est assez gai, et +où il paraît assez d'union, tout le reste du temps se passe en +querelles impertinentes; jansénistes contre molinistes, gens du +parlement contre gens d'église, gens de lettres contre gens de +lettres, courtisans contre courtisans, financiers contre le +peuple, femmes contre maris, parents contre parents; c'est une +guerre éternelle. + +Candide lui répliqua: J'ai vu pis; mais un sage, qui depuis a eu +le malheur d'être pendu, m'apprit que tout cela est à merveille; +ce sont des ombres à un beau tableau. Votre pendu se moquait du +monde, dit Martin; vos ombres sont des taches horribles. Ce sont +les hommes qui font les taches, dit Candide, et ils ne peuvent +pas s'en dispenser. Ce n'est donc pas leur faute, dit Martin. +La plupart des pontes, qui n'entendaient rien à ce langage, +buvaient; et Martin raisonna avec le savant, et Candide raconta +une partie de ses aventures à la dame du logis. + +Après souper, la marquise mena Candide dans son cabinet, et le +fit asseoir sur un canapé. Eh bien! lui dit-elle, vous aimez +donc toujours éperdument mademoiselle Cunégonde de +Thunder-ten-tronckh? Oui, madame, répondit Candide. La marquise +lui répliqua avec un souris tendre: Vous me répondez comme un +jeune homme de Vestphalie; un Français m'aurait dit: Il est vrai +que j'ai aimé mademoiselle Cunégonde; mais en vous voyant, +madame, je crains de ne la plus aimer. Hélas! madame, dit +Candide, je répondrai comme vous voudrez. Votre passion pour +elle, dit la marquise, a commencé en ramassant son mouchoir; je +veux que vous ramassiez ma jarretière. De tout mon coeur, dit +Candide; et il la ramassa. Mais je veux que vous me la +remettiez, dit la dame; et Candide la lui remit. Voyez-vous, dit +la dame, vous êtes étranger; je fais quelquefois languir mes +amants de Paris quinze jours, mais je me rends à vous dès la +première nuit, parcequ'il faut faire les honneurs de son pays à +un jeune homme de Vestphalie. La belle ayant aperçu deux énormes +diamants aux deux mains de son jeune étranger, les loua de si +bonne foi, que des doigts de Candide ils passèrent aux doigts de +la marquise. + +Candide, en s'en retournant avec son abbé périgourdin, sentit +quelques remords d'avoir fait une infidélité à mademoiselle +Cunégonde. M. l'abbé entra dans sa peine; il n'avait qu'une +légère part aux cinquante mille livres perdues au jeu par +Candide, et à la valeur des deux brillants moitié donnés, moitié +extorqués. Son dessein était de profiter, autant qu'il le +pourrait, des avantages que la connaissance de Candide pouvait +lui procurer. Il lui parla beaucoup de Cunégonde; et Candide lui +dit qu'il demanderait bien pardon à cette belle de son +infidélité, quand il la verrait à Venise. + +Le Périgourdin redoublait de politesses et d'attentions, et +prenait un intérêt tendre à tout ce que Candide disait, à tout ce +qu'il fesait, à tout ce qu'il voulait faire. + +Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise? +Oui, monsieur l'abbé, dit Candide; il faut absolument que j'aille +trouver mademoiselle Cunégonde. Alors, engagé par le plaisir de +parler de ce qu'il aimait, il conta, selon son usage, une partie +de ses aventures avec cette illustre Vestphalienne. + +Je crois, dit l'abbé, que mademoiselle Cunégonde a bien de +l'esprit, et qu'elle écrit des lettres charmantes. Je n'en ai +jamais reçu, dit Candide; car, figurez-vous qu'ayant été chassé +du château pour l'amour d'elle, je ne pus lui écrire; que bientôt +après j'appris qu'elle était morte, qu'ensuite je la retrouvai, +et que je la perdis, et que je lui ai envoyé à deux mille cinq +cents lieues d'ici un exprès dont j'attends la réponse. + +L'abbé écoutait attentivement, et paraissait un peu rêveur. Il +prit bientôt congé des deux étrangers, après les avoir tendrement +embrassés. Le lendemain Candide reçut à son réveil une lettre +conçue en ces termes: + + «Monsieur mon très cher amant, il y a huit jours que je suis + malade en cette ville; j'apprends que vous y êtes. Je volerais + dans vos bras si je pouvais remuer. J'ai su votre passage à + Bordeaux; j'y ai laissé le fidèle Cacambo et la vieille, qui + doivent bientôt me suivre. Le gouverneur de Buénos-Ayres a + tout pris, mais il me reste votre coeur. Venez; votre présence + me rendra la vie ou me fera mourir de plaisir.» + +Cette lettre charmante, cette lettre inespérée, transporta +Candide d'une joie inexprimable; et la maladie de sa chère +Cunégonde l'accabla de douleur. Partagé entre ces deux +sentiments, il prend son or et ses diamants, et se fait conduire +avec Martin à l'hôtel où mademoiselle Cunégonde demeurait. Il +entre en tremblant d'émotion, son coeur palpite, sa voix +sanglote; il veut ouvrir les rideaux du lit; il veut faire +apporter de la lumière. Gardez-vous-en bien, lui dit la +suivante; la lumière la tue; et soudain elle referme le rideau. +Ma chère Cunégonde, dit Candide en pleurant, comment vous +portez-vous? si vous ne pouvez me voir, parlez-moi du moins. +Elle ne peut parler, dit la suivante, la dame alors tire du lit +une main potelée que Candide arrose long-temps de ses larmes, et +qu'il remplit ensuite de diamants, en laissant un sac plein d'or +sur le fauteuil. + +Au milieu de ses transports arrive un exempt suivi de l'abbé +périgourdin et d'une escouade. Voilà donc, dit-il, ces deux +étrangers suspects? Il les fait incontinent saisir, et ordonne à +ses braves de les traîner en prison. Ce n'est pas ainsi qu'on +traite les voyageurs dans Eldorado, dit Candide. Je suis plus +manichéen que jamais, dit Martin. Mais, monsieur, où nous +menez-vous? dit Candide. Dans un cul de basse-fosse, dit +l'exempt. + +Martin, ayant repris son sang froid, jugea que la dame qui se +prétendait Cunégonde était une friponne, monsieur l'abbé +périgourdin un fripon, qui avait abusé au plus vite de +l'innocence de Candide, et l'exempt un autre fripon dont on +pouvait aisément se débarrasser. + +Plutôt que de s'exposer aux procédures de la justice, Candide, +éclairé par son conseil, et d'ailleurs toujours impatient de +revoir la véritable Cunégonde, propose à l'exempt trois petits +diamants d'environ trois mille pistoles chacun. Ah! monsieur, +lui dit l'homme au bâton d'ivoire, eussiez-vous commis tous les +crimes imaginables, vous êtes le plus honnête homme du monde; +trois diamants! chacun de trois mille pistoles! Monsieur! je me +ferais tuer pour vous, au lieu de vous mener dans un cachot. On +arrête tous les étrangers, mais laissez-moi faire; j'ai un frère +à Dieppe en Normandie; je vais vous y mener; et si vous avez +quelque diamant à lui donner, il aura soin de vous comme +moi-même. + +Et pourquoi arrête-t-on tous les étrangers? dit Candide. L'abbé +périgourdin prit alors la parole, et dit: C'est parcequ'un gueux +du pays d'Atrébatie[9] a entendu dire des sottises; cela seul lui +a fait commettre un parricide, non pas tel que celui de 1610 au +mois de mai[10], mais tel que celui de 1594 au mois de +décembre[11], et tel que plusieurs autres commis dans d'autres +années et dans d'autres mois par d'autres gueux qui avaient +entendu dire des sottises. + + [9] Artois. Damiens était né à Arras, capitale de l'Artois. + K. --L'attentat de Damiens est du 5 janvier 1757: voyez, tome + XXI, le chapitre XXXVII du _Précis du Siècle de Louis XV_; et + tome XXII, page 339. B. + + [10] Le 14 mai 1610 est le jour de l'assassinat de Henri IV par + Ravaillac: voyez tome XVIII, page 152. B. + + [11] Le 27 décembre 1594, Jean Châtel, élève des jésuites, + donna un coup de couteau à Henri IV: voyez tome XVIII, page + 147. B. + + + +L'exempt alors expliqua de quoi il s'agissait. Ah! les monstres! +s'écria Candide; quoi! de telles horreurs chez un peuple qui +danse et qui chante! Ne pourrai-je sortir au plus vite de ce pays +où des singes agacent des tigres? J'ai vu des ours dans mon pays; +je n'ai vu des hommes que dans le Dorado. Au nom de Dieu, +monsieur l'exempt, menez-moi à Venise, où je dois attendre +mademoiselle Cunégonde. Je ne peux vous mener qu'en +Basse-Normandie, dit le barigel[12]. Aussitôt il lui fait ôter +ses fers, dit qu'il s'est mépris, renvoie ses gens, emmène à +Dieppe Candide et Martin, et les laisse entre les mains de son +frère. Il y avait un petit vaisseau hollandais à la rade. Le +Normand, à l'aide de trois autres diamants, devenu le plus +serviable des hommes, embarque Candide et ses gens dans le +vaisseau qui allait faire voile pour Portsmouth en Angleterre. +Ce n'était pas le chemin de Venise; mais Candide croyait être +délivré de l'enfer; et il comptait bien reprendre la route de +Venise à la première occasion. + + [12] Chef de sbires. B. + + + +CHAPITRE XXIII. + +Candide et Martin vont sur les côtes d'Angleterre; ce qu'ils y +voient. + + +Ah! Pangloss! Pangloss! Ah! Martin! Martin! Ah! ma chère +Cunégonde! qu'est-ce que ce monde-ci? disait Candide sur le +vaisseau hollandais. Quelque chose de bien fou et de bien +abominable, répondait Martin.--Vous connaissez l'Angleterre; y +est-on aussi fou qu'en France? C'est une autre espèce de folie, +dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour +quelques arpents de neige vers le Canada[1], et qu'elles +dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le +Canada ne vaut. De vous dire précisément s'il y a plus de gens à +lier dans un pays que dans un autre, c'est ce que mes faibles +lumières ne me permettent pas; je sais seulement qu'en général +les gens que nous allons voir sont fort atrabilaires. + + [1] Voyez, tome XXI, _Le précis du Siècle de Louis XV_, + chapitre XXXV. B. + + +En causant ainsi ils abordèrent à Portsmouth; une multitude de +peuple couvrait le rivage, et regardait attentivement un assez +gros homme qui était à genoux, les yeux bandés, sur le tillac +d'un des vaisseaux de la flotte; quatre soldats, postés vis-à-vis +de cet homme, lui tirèrent chacun trois balles dans le crâne, le +plus paisiblement du monde; et toute l'assemblée s'en retourna +extrêmement satisfaite[2]. Qu'est-ce donc que tout ceci? dit +Candide; et quel démon exerce partout son empire? Il demanda qui +était ce gros homme qu'on venait de tuer en cérémonie. C'est un +amiral, lui répondit-on. Et pourquoi tuer cet amiral? C'est, +lui dit-on, parcequ'il n'a pas fait tuer assez de monde; il a +livré un combat à un amiral français, et on a trouvé qu'il +n'était pas assez près de lui. Mais, dit Candide, l'amiral +français était aussi loin de l'amiral anglais que celui-ci +l'était de l'autre! Cela est incontestable, lui répliqua-t-on; +mais dans ce pays-ci il est bon de tuer de temps en temps un +amiral pour encourager les autres. + + [2] L'amiral Byng. M. de Voltaire ne le connaissait pas, et + fit des efforts pour le sauver. Il n'abhorrait pas moins les + atrocités politiques que les atrocités théologiques; et il + savait que Byng était une victime que les ministres anglais + sacrifiaient à l'ambition de garder leurs places. K.--L'amiral + Byng fut exécuté le 14 mars 1757: voyez, tome XXI, le chapitre + XXXI du _Précis du Siècle de Louis XV_. B. + + +Candide fut si étourdi et si choqué de ce qu'il voyait et de ce +qu'il entendait, qu'il ne voulut pas seulement mettre pied à +terre, et qu'il fit son marché avec le patron hollandais (dût-il +le voler comme celui de Surinam), pour le conduire sans délai à +Venise. + +Le patron fut prêt au bout de deux jours. On côtoya la France; +on passa à la vue de Lisbonne, et Candide frémit. On entra dans +le détroit et dans la Méditerranée, enfin on aborda à Venise. +Dieu soit loué! dit Candide, en embrassant Martin; c'est ici que +je reverrai la belle Cunégonde. Je compte sur Cacambo comme sur +moi-même. Tout est bien, tout va bien, tout va le mieux qu'il +soit possible. + + + +CHAPITRE XXIV. + +De Paquette, et de frère Giroflée. + + +Dès qu'il fut à Venise, il fit chercher Cacambo dans tous les +cabarets, dans tous les cafés, chez toutes les filles de joie, et +ne le trouva point. Il envoyait tous les jours à la découverte +de tous les vaisseaux et de toutes les barques: nulles nouvelles +de Cacambo. Quoi! disait-il à Martin, j'ai eu le temps de passer +de Surinam à Bordeaux, d'aller de Bordeaux à Paris, de Paris à +Dieppe, de Dieppe à Portsmouth, de côtoyer le Portugal et +l'Espagne, de traverser toute la Méditerranée, de passer quelques +mois à Venise; et la belle Cunégonde n'est point venue! Je n'ai +rencontré au lieu d'elle qu'une drôlesse et un abbé périgourdin! +Cunégonde est morte, sans doute; je n'ai plus qu'à mourir. Ah! +il valait mieux rester dans le paradis du Dorado que de revenir +dans cette maudite Europe. Que vous avez raison, mon cher +Martin! tout n'est qu'illusion et calamité. + +Il tomba dans une mélancolie noire, et ne prit aucune part à +l'opéra _alla moda_, ni aux autres divertissements du carnaval; +pas une dame ne lui donna la moindre tentation. Martin lui dit: +Vous êtes bien simple, en vérité, de vous figurer qu'un valet +métis, qui a cinq ou six millions dans ses poches, ira chercher +votre maîtresse au bout du monde, et vous l'amènera à Venise. Il +la prendra pour lui, s'il la trouve; s'il ne la trouve pas, il en +prendra une autre: je vous conseille d'oublier votre valet +Cacambo et votre maîtresse Cunégonde. Martin n'était pas +consolant. La mélancolie de Candide augmenta, et Martin ne +cessait de lui prouver qu'il y avait peu de vertu et peu de +bonheur sur la terre; excepté peut-être dans Eldorado[1], où +personne ne pouvait aller. + + [1] Voyez chapitre XVIII. B. + + +En disputant sur cette matière importante, et en attendant +Cunégonde, Candide aperçut un jeune théatin dans la place +Saint-Marc, qui tenait sous le bras une fille. Le théatin +paraissait frais, potelé, vigoureux; ses yeux étaient brillants, +son air assuré, sa mine haute, sa démarche fière. La fille était +très jolie, et chantait; elle regardait amoureusement son +théatin, et de temps en temps lui pinçait ses grosses joues. +Vous m'avouerez du moins, dit Candide à Martin, que ces gens-ci +sont heureux. Je n'ai trouvé jusqu'à présent dans toute la terre +habitable, excepté dans Eldorado, que des infortunés; mais pour +cette fille et ce théatin, je gage que ce sont des créatures très +heureuses. Je gage que non, dit Martin. Il n'y a qu'à les prier +à dîner, dit Candide, et vous verrez si je me trompe. + +Aussitôt il les aborde, il leur fait son compliment, et les +invite à venir à son hôtellerie manger des macaronis, des perdrix +de Lombardie, des oeufs d'esturgeon, et à boire du vin de +Montepulciano, du lacryma-christi, du chypre, et du samos. La +demoiselle rougit, le théatin accepta la partie, et la fille le +suivit en regardant Candide avec des yeux de surprise et de +confusion, qui furent obscurcis de quelques larmes. A peine +fut-elle entrée dans la chambre de Candide, qu'elle lui dit: Eh +quoi! monsieur Candide ne reconnaît plus Paquette! A ces mots +Candide, qui ne l'avait pas considérée jusque-là avec attention, +parcequ'il n'était occupé que de Cunégonde, lui dit: Hélas! ma +pauvre enfant, c'est donc vous qui avez mis le docteur Pangloss +dans le bel état où je l'ai vu? + +Hélas! monsieur, c'est moi-même, dit Paquette; je vois que vous +êtes instruit de tout. J'ai su les malheurs épouvantables +arrivés à toute la maison de madame la baronne et à la belle +Cunégonde. Je vous jure que ma destinée n'a guère été moins +triste. J'étais fort innocente quand vous m'avez vue. Un +cordelier, qui était mon confesseur, me séduisit aisément. Les +suites en furent affreuses; je fus obligée de sortir du château +quelque temps après que M. le baron vous eut renvoyé à grands +coups de pied dans le derrière. Si un fameux médecin n'avait pas +pris pitié de moi, j'étais morte. Je fus quelque temps par +reconnaissance la maîtresse de ce médecin. Sa femme, qui était +jalouse à la rage, me battait tous les jours impitoyablement; +c'était une furie. Ce médecin était le plus laid de tous les +hommes, et moi la plus malheureuse de toutes les créatures d'être +battue continuellement pour un homme que je n'aimais pas. Vous +savez, monsieur, combien il est dangereux pour une femme +acariâtre d'être l'épouse d'un médecin. Celui-ci, outré des +procédés de sa femme, lui donna un jour, pour la guérir d'un +petit rhume, une médecine si efficace, qu'elle en mourut en deux +heures de temps dans des convulsions horribles. Les parents de +madame intentèrent à monsieur un procès criminel; il prit la +fuite, et moi je fus mise en prison. Mon innocence ne m'aurait +pas sauvée, si je n'avais été un peu jolie. Le juge m'élargit à +condition qu'il succéderait au médecin. Je fus bientôt +supplantée par une rivale, chassée sans récompense, et obligée de +continuer ce métier abominable qui vous paraît si plaisant à vous +autres hommes, et qui n'est pour nous qu'un abîme de misère. +J'allai exercer la profession à Venise. Ah! monsieur, si vous +pouviez vous imaginer ce que c'est que d'être obligée de caresser +indifféremment un vieux marchand, un avocat, un moine, un +gondolier, un abbé; d'être exposée à toutes les insultes, à +toutes les avanies; d'être souvent réduite à emprunter une jupe +pour aller se la faire lever par un homme dégoûtant; d'être volée +par l'un de ce qu'on a gagné avec l'autre; d'être rançonnée par +les officiers de justice, et de n'avoir en perspective qu'une +vieillesse affreuse, un hôpital, et un fumier, vous concluriez +que je suis une des plus malheureuses créatures du monde. + +Paquette ouvrait ainsi son coeur au bon Candide, dans un cabinet, +en présence de Martin, qui disait à Candide: Vous voyez que j'ai +déjà gagné la moitié de la gageure. + +Frère Giroflée était resté dans la salle à manger, et buvait un +coup en attendant le dîner. Mais, dit Candide à Paquette, vous +aviez l'air si gai, si content, quand je vous ai rencontrée; vous +chantiez, vous caressiez le théatin avec une complaisance +naturelle; vous m'avez paru aussi heureuse que vous prétendez +être infortunée. Ah! monsieur, répondit Paquette, c'est encore +là une des misères du métier. J'ai été hier volée et battue par +un officier, et il faut aujourd'hui que je paraisse de bonne +humeur pour plaire à un moine. + +Candide n'en voulut pas davantage; il avoua que Martin avait +raison. On se mit à table avec Paquette et le théatin; le repas +fut assez amusant, et sur la fin on se parla avec quelque +confiance. Mon père, dit Candide au moine, vous me paraissez +jouir d'une destinée que tout le monde doit envier; la fleur de +la santé brille sur votre visage, votre physionomie annonce le +bonheur; vous avez une très jolie fille pour votre récréation, et +vous paraissez très content de votre état de théatin. + +Ma foi, monsieur, dit frère Giroflée, je voudrais que tous les +théatins fussent au fond de la mer. J'ai été tenté cent fois de +mettre le feu au couvent, et d'aller me faire turc. Mes parents +me forcèrent, à l'âge de quinze ans, d'endosser cette détestable +robe, pour laisser plus de fortune à un maudit frère aîné, que +Dieu confonde! La jalousie, la discorde, la rage, habitent dans +le couvent. Il est vrai que j'ai prêché quelques mauvais sermons +qui m'ont valu un peu d'argent dont le prieur me vole la moitié; +le reste me sert à entretenir des filles: mais quand je rentre le +soir dans le monastère, je suis prêt à me casser la tête contre +les murs du dortoir; et tous mes confrères sont dans le même cas. + +Martin se tournant vers Candide avec son sang froid ordinaire: Eh +bien! lui dit-il, n'ai-je pas gagné la gageure tout entière? +Candide donna deux mille piastres à Paquette, et mille piastres à +frère Giroflée. Je vous réponds, dit-il, qu'avec cela ils seront +heureux. Je n'en crois rien du tout, dit Martin; vous les +rendrez peut-être avec ces piastres beaucoup plus malheureux +encore. Il en sera ce qui pourra, dit Candide: mais une chose me +console, je vois qu'on retrouve souvent les gens qu'on ne croyait +jamais retrouver; il se pourra bien faire qu'ayant rencontré mon +mouton rouge et Paquette, je rencontre aussi Cunégonde. Je +souhaite, dit Martin, qu'elle fasse un jour votre bonheur; mais +c'est de quoi je doute fort. Vous êtes bien dur, dit Candide. +C'est que j'ai vécu, dit Martin. Mais regardez ces gondoliers, +dit Candide: ne chantent-ils pas sans cesse? Vous ne les voyez +pas dans leur ménage, avec leurs femmes et leurs marmots +d'enfants, dit Martin. Le doge a ses chagrins, les gondoliers +ont les leurs. Il est vrai qu'à tout prendre le sort d'un +gondolier est préférable à celui d'un doge; mais je crois la +différence si médiocre, que cela ne vaut pas la peine d'être +examiné. + +On parle, dit Candide, du sénateur Pococurante, qui demeure dans +ce beau palais sur la Brenta, et qui reçoit assez bien les +étrangers. On prétend que c'est un homme qui n'a jamais eu de +chagrin. Je voudrais voir une espèce si rare, dit Martin. +Candide aussitôt fit demander au seigneur Pococurante la +permission de venir le voir le lendemain. + + + +CHAPITRE XXV. + +Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien. + + +Candide et Martin allèrent en gondole sur la Brenta, et +arrivèrent au palais du noble Pococurante. Les jardins étaient +bien entendus, et ornés de belles statues de marbre; le palais +d'une belle architecture. Le maître du logis, homme de soixante +ans, fort riche, reçut très poliment les deux curieux, mais avec +très peu d'empressement, ce qui déconcerta Candide, et ne déplut +point à Martin. + +D'abord deux filles jolies et proprement mises servirent du +chocolat, qu'elles firent très bien mousser. Candide ne put +s'empêcher de les louer sur leur beauté, sur leur bonne grâce, et +sur leur adresse. Ce sont d'assez bonnes créatures, dit le +sénateur Pococurante; je les fais quelquefois coucher dans mon +lit; car je suis bien las des dames de la ville, de leurs +coquetteries, de leurs jalousies, de leurs querelles, de leurs +humeurs, de leurs petitesses, de leur orgueil, de leurs sottises, +et des sonnets qu'il faut faire ou commander pour elles; mais, +après tout, ces deux filles commencent fort à m'ennuyer. + +Candide, après le déjeuner, se promenant dans une longue galerie, +fut surpris de la beauté des tableaux. Il demanda de quel maître +étaient les deux premiers. Ils sont de Raphaël, dit le sénateur; +je les achetai fort cher par vanité, il y a quelques années; on +dit que c'est ce qu'il y a de plus beau en Italie, mais ils ne me +plaisent point du tout: la couleur en est très rembrunie, les +figures ne sont pas assez arrondies, et ne sortent point assez; +les draperies ne ressemblent en rien à une étoffe: en un mot, +quoi qu'on en dise, je ne trouve point là une imitation vraie de +la nature. Je n'aimerai un tableau que quand je croirai voir la +nature elle-même: il n'y en a point de cette espèce. J'ai +beaucoup de tableaux, mais je ne les regarde plus. + +Pococurante, en attendant le dîner, se fit donner un concerto. +Candide trouva la musique délicieuse. Ce bruit, dit Pococurante, +peut amuser une demi-heure; mais s'il dure plus long-temps, il +fatigue tout le monde, quoique personne n'ose l'avouer. La +musique aujourd'hui n'est plus que l'art d'exécuter des choses +difficiles, et ce qui n'est que difficile ne plaît point à la +longue. + +J'aimerais peut être mieux l'opéra, si on n'avait pas trouvé le +secret d'en faire un monstre qui me révolte. Ira voir qui voudra +de mauvaises tragédies en musique, où les scènes ne sont faites +que pour amener très mal à propos deux ou trois chansons +ridicules qui font valoir le gosier d'une actrice; se pâmera de +plaisir qui voudra ou qui pourra, en voyant un châtré fredonner +le rôle de César et de Caton, et se promener d'un air gauche sur +des planches: pour moi, il y a long-temps que j'ai renoncé à ces +pauvretés qui font aujourd'hui la gloire de l'Italie, et que des +souverains paient si chèrement. Candide disputa un peu, mais +avec discrétion. Martin fut entièrement de l'avis du sénateur. + +On se mit à table; et, après un excellent dîner, on entra dans la +bibliothèque. Candide, en voyant un Homère magnifiquement relié, +loua l'illustrissime sur son bon goût. Voilà, dit-il, un livre +qui fesait les délices du grand Pangloss, le meilleur philosophe +de l'Allemagne. Il ne fait pas les miennes, dit froidement +Pococurante: on me fit accroire autrefois que j'avais du plaisir +en le lisant; mais cette répétition continuelle de combats qui se +ressemblent tous, ces dieux qui agissent toujours pour ne rien +faire de décisif, cette Hélène qui est le sujet de la guerre, et +qui à peine est une actrice de la pièce; cette Troie qu'on +assiège et qu'on ne prend point; tout cela me causait le plus +mortel ennui. J'ai demandé quelquefois à des savants s'ils +s'ennuyaient autant que moi à cette lecture: tous les gens +sincères m'ont avoué que le livre leur tombait des mains, mais +qu'il fallait toujours l'avoir dans sa bibliothèque, comme un +monument de l'antiquité, et comme ces médailles rouillées qui ne +peuvent être de commerce. + +Votre excellence ne pense pas ainsi de Virgile? dit Candide. Je +conviens, dit Pococurante, que le second, le quatrième, et le +sixième livre de son Énéide, sont excellents; mais pour son pieux +Énée, et le fort Cloanthe, et l'ami Achates, et le petit +Ascanius, et l'imbécile roi Latinus, et la bourgeoise Amata, et +l'insipide Lavinia, je ne crois pas qu'il y ait rien de si froid +et de plus désagréable. J'aime mieux le Tasse et les contes à +dormir debout de l'Arioste. + +Oserais-je vous demander, monsieur, dit Candide, si vous n'avez +pas un grand plaisir à lire Horace? Il y a des maximes, dit +Pococurante, dont un homme du monde peut faire son profit, et +qui, étant resserrées dans des vers énergiques, se gravent plus +aisément dans la mémoire: mais je me soucie fort peu de son +voyage à Brindes, et de sa description d'un mauvais dîner, et de +la querelle de crocheteurs entre je ne sais quel Pupilus[1] dont +les paroles, dit-il, _étaient pleines de pus_, et un autre dont +les paroles _étaient du vinaigre_[2]. Je n'ai lu qu'avec un +extrême dégoût ses vers grossiers contre des vieilles et contre +des sorcières; et je ne vois pas quel mérite il peut y avoir à +dire à son ami Mecenas que, s'il est mis par lui au rang des +poètes lyriques, il frappera les astres de son front sublime[3]. +Les sots admirent tout dans un auteur estimé. Je ne lis que pour +moi; je n'aime que ce qui est à mon usage. Candide, qui avait +été élevé à ne jamais juger de rien par lui-même, était fort +étonné de ce qu'il entendait; et Martin trouvait la façon de +penser de Pococurante assez raisonnable. + + [1] Ce n'est pas Pupilus, mais Rupilius, que nomme Horace, + livre Ier, satire VII, vers I: + + Rupili pus atque venenum. B. + + [2] _Italo perfusus aceto_, dit Horace, dans la même pièce, + vers 32. B. + + [3] Horace, odes, I, I. B. + + +Oh! voici un Cicéron, dit Candide: pour ce grand homme-là, je +pense que vous ne vous lassez point de le lire. Je ne le lis +jamais, répondit le Vénitien. Que m'importe qu'il ait plaidé +pour Rabirius ou pour Cluentius? J'ai bien assez des procès que +je juge; je me serais mieux accommodé de ses oeuvres +philosophiques; mais quand j'ai vu qu'il doutait de tout, j'ai +conclu que j'en savais autant que lui, et que je n'avais besoin +de personne pour être ignorant. + +Ah! voilà quatre-vingts volumes de recueils d'une académie des +sciences, s'écria Martin; il se peut qu'il y ait là du bon. Il y +en aurait, dit Pococurante, si un seul des auteurs de ces fatras +avait inventé seulement l'art de faire des épingles; mais il n'y +a dans tous ces livres que de vains systèmes, et pas une seule +chose utile. + +Que de pièces de théâtre je vois là, dit Candide, en italien, en +espagnol, en français! Oui, dit le sénateur, il y en a trois +mille, et pas trois douzaines de bonnes. Pour ces recueils de +sermons, qui tous ensemble ne valent pas une page de Sénèque, et +tous ces gros volumes de théologie, vous pensez bien que je ne +les ouvre jamais, ni moi, ni personne. + +Martin aperçut des rayons chargés de livres anglais. Je crois, +dit-il, qu'un républicain doit se plaire à la plupart de ces +ouvrages écrits si librement. Oui, répondit Pococurante, il est +beau d'écrire ce qu'on pense; c'est le privilège de l'homme. +Dans toute notre Italie, on n'écrit que ce qu'on ne pense pas; +ceux qui habitent la patrie des Césars et des Antonins n'osent +avoir une idée sans la permission d'un jacobin. Je serais +content de la liberté qui inspire les génies anglais, si la +passion et l'esprit de parti ne corrompaient pas tout ce que +cette précieuse liberté a d'estimable. + +Candide apercevant un Milton, lui demanda s'il ne regardait pas +cet auteur comme un grand homme. Qui? dit Pococurante, ce +barbare, qui fait un long commentaire du premier chapitre de la +Genèse, en dix livres de vers durs? ce grossier imitateur des +Grecs, qui défigure la création, et qui, tandis que Moïse +représente l'Etre éternel produisant le monde par la parole, +fait prendre un grand compas par le Messiah dans une armoire du +ciel pour tracer son ouvrage? Moi, j'estimerais celui qui a gâté +l'enfer et le diable du Tasse; qui déguise Lucifer tantôt en +crapaud, tantôt en pygmée; qui lui fait rebattre cent fois les +mêmes discours; qui le fait disputer sur la théologie; qui, en +imitant sérieusement l'invention comique des armes à feu de +l'Arioste, fait tirer le canon dans le ciel par les diables? Ni +moi ni personne en Italie n'a pu se plaire à toutes ces tristes +extravagances. Le _Mariage du Péché et de la Mort_, et les +couleuvres dont le Péché accouche, font vomir tout homme qui a le +goût un peu délicat; et sa longue description d'un hôpital n'est +bonne que pour un fossoyeur. Ce poëme obscur, bizarre, et +dégoûtant, fut méprisé à sa naissance; je le traite aujourd'hui +comme il fut traité dans sa patrie par les contemporains[4]. Au +reste je dis ce que je pense, et je me soucie fort peu que les +autres pensent comme moi. Candide était affligé de ces discours; +il respectait Homère, il aimait un peu Milton. Hélas! dit-il +tout bas à Martin, j'ai bien peur que cet homme-ci n'ait un +souverain mépris pour nos poètes allemands. Il n'y aurait pas +grand mal à cela, dit Martin. Oh! quel homme supérieur! disait +encore Candide entre ses dents, quel grand génie que ce +Pococurante! rien ne peut lui plaire. + + [4] Voyez ce que Voltaire dit du _Paradis perdu_ de Milton, + dans le chapitre IX de l'_ Essai sur la poésie épique_, imprimé + dans le tome X, à la suite de la _Henriade_. B. + + +Après avoir fait ainsi la revue de tous les livres, ils +descendirent dans le jardin. Candide en loua toutes les beautés. +Je ne sais rien de si mauvais goût, dit le maître; nous n'avons +ici que des colifichets: mais je vais dès demain en faire planter +un d'un dessin plus noble. + +Quand les deux curieux eurent pris congé de son excellence: Or +çà, dit Candide à Martin, vous conviendrez que voilà le plus +heureux de tous les hommes, car il est au-dessus de tout ce qu'il +possède. Ne voyez-vous pas, dit Martin, qu'il est dégoûté de +tout ce qu'il possède? Platon a dit, il y a long-temps, que les +meilleurs estomacs ne sont pas ceux qui rebutent tous les +aliments. Mais, dit Candide, n'y a-t-il pas du plaisir à tout +critiquer, à sentir des défauts où les autres hommes croient voir +des beautés? C'est-à-dire, reprit Martin, qu'il y a du plaisir à +n'avoir pas de plaisir? Oh bien! dit Candide, il n'y a donc +d'heureux que moi, quand je reverrai mademoiselle Cunégonde. +C'est toujours bien fait d'espérer, dit Martin. + +Cependant les jours, les semaines, s'écoulaient; Cacambo ne +revenait point, et Candide était si abîmé dans sa douleur, qu'il +ne fit pas même réflexion que Paquette et frère Giroflée +n'étaient pas venus seulement le remercier. + + + +CHAPITRE XXVI. + +D'un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et +qui ils étaient. + + +Un soir que Candide, suivi de Martin, allait se mettre à table +avec les étrangers qui logeaient dans la même hôtellerie, un +homme à visage couleur de suie l'aborda par derrière, et, le +prenant par le bras, lui dit: Soyez prêt à partir avec nous, n'y +manquez pas. Il se retourne, et voit Cacambo. Il n'y avait que +la vue de Cunégonde qui pût l'étonner et lui plaire davantage. +Il fut sur le point de devenir fou de joie. Il embrasse son cher +ami. Cunégonde est ici, sans doute? où est-elle? Mène-moi vers +elle, que je meure de joie avec elle. Cunégonde n'est point ici, +dit Cacambo, elle est à Constantinople. Ah ciel! à +Constantinople! mais fût-elle à la Chine, j'y vole, partons. +Nous partirons après souper, reprit Cacambo; je ne peux vous en +dire davantage; je suis esclave, mon maître m'attend; il faut que +j'aille le servir à table: ne dites mot, soupez, et tenez-vous +prêt. + +Candide, partagé entre la joie et la douleur, charmé d'avoir revu +son agent fidèle, étonné de le voir esclave, plein de l'idée de +retrouver sa maîtresse, le coeur agité, l'esprit bouleversé, se +mit à table avec Martin, qui voyait de sang froid toutes ces +aventures, et avec six étrangers, qui étaient venus passer le +carnaval à Venise. + +Cacambo, qui versait à boire à l'un de ces six étrangers, +s'approcha de l'oreille de son maître, sur la fin du repas, et +lui dit: Sire, votre majesté partira quand elle voudra, le +vaisseau est prêt. Ayant dit ces mots, il sortit. Les convives +étonnés se regardaient sans proférer une seule parole, lorsqu'un +autre domestique s'approchant de son maître, lui dit: Sire, la +chaise de votre majesté est à Padoue, et la barque est prête. Le +maître fit un signe, et le domestique partit. Tous les convives +se regardèrent encore, et la surprise commune redoubla. Un +troisième valet s'approchant aussi d'un troisième étranger, lui +dit: Sire, croyez-moi, votre majesté ne doit pas rester ici plus +long-temps, je vais tout préparer; et aussitôt il disparut. + +Candide et Martin ne doutèrent pas alors que ce ne fût une +mascarade du carnaval. Un quatrième domestique dit au quatrième +maître: Votre majesté partira quand elle voudra, et sortit comme +les autres. Le cinquième valet en dit autant au cinquième +maître. Mais le sixième valet parla différemment au sixième +étranger qui était auprès de Candide; il lui dit: Ma foi, sire, +on ne veut plus faire crédit à votre majesté ni à moi non plus, +et nous pourrions bien être coffrés cette nuit vous et moi; je +vais pourvoir à mes affaires: adieu. + +Tous les domestiques ayant disparu, les six étrangers, Candide, +et Martin, demeurèrent dans un profond silence. Enfin Candide le +rompit: Messieurs, dit-il, voilà une singulière plaisanterie. +Pourquoi êtes-vous tous rois? pour moi, je vous avoue que ni moi +ni Martin nous ne le sommes. + +Le maître de Cacambo prit alors gravement la parole, et dit en +italien: Je ne suis point plaisant, je m'appelle Achmet III[1]; +j'ai été grand-sultan plusieurs années; je détrônai mon frère; +mon neveu m'a détrôné; on a coupé le cou à mes vizirs; j'achève +ma vie dans le vieux sérail; mon neveu le grand-sultan Mahmoud me +permet de voyager quelquefois pour ma santé; et je suis venu +passer le carnaval à Venise. + + [1] Achmet III, dont il est parlé dans l'_Histoire de Charles + XII_ et dans l'_Histoire de Russie sous Pierre-le-Grand_, avait + été déposé en 1730; il est mort en 1736. B. + + +Un jeune homme qui était auprès d'Achmet parla après lui, et dit: +Je m'appelle Ivan[2]; j'ai été empereur de toutes les Russies; +j'ai été détrôné au berceau; mon père et ma mère ont été +enfermés; on m'a élevé en prison; j'ai quelquefois la permission +de voyager, accompagné de ceux qui me gardent; et je suis venu +passer le carnaval à Venise. + + [2] Ivan, né en 1730, détrôné la même année, emprisonné, et enfin + poignardé en 1762. B, + + +Le troisième dit: Je suis Charles-Édouard[3], roi d'Angleterre; +mon père m'a cédé ses droits au royaume; j'ai combattu pour les +soutenir; on a arraché le coeur à huit cents de mes partisans, et +on leur en a battu les joues; j'ai été mis en prison; je vais à +Rome faire une visite au roi mon père, détrôné ainsi que moi et +mon grand-père; et je suis venu passer le carnaval à Venise. + + [3] Sur Charles-Édouard, voyez, tome XXI, le chapitre XXXV du + _Précis du Siècle de Louis XV_. B. + + +Le quatrième prit alors la parole et dit: Je suis roi des +Polaques; le sort de la guerre m'a privé de mes états +héréditaires[4]; mon père a éprouvé les mêmes revers; je me +résigne à la Providence comme le sultan Achmet, l'empereur Ivan, +et le roi Charles-Édouard, à qui Dieu donne une longue vie; et je +suis venu passer le carnaval à Venise. + + [4] Auguste, électeur de Saxe et roi de Pologne, chassé de ses + états héréditaires pendant la guerre de 1756, se réfugia en + Pologne: voyez, tome XXI, le chapitre XXXII du _Précis du + Siècle de Louis XV_; il est mort en 1763. B. + + +Le cinquième dit; Je suis aussi roi des Polaques[5]; j'ai perdu +mon royaume deux fois; mais la Providence m'a donné un autre état +dans lequel j'ai fait plus de bien que tous les rois des Sarmates +ensemble n'en ont jamais pu faire sur les bords de la Vistule. +Je me résigne aussi à la Providence; et je suis venu passer le +carnaval à Venise. + + [5] Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV: voyez, tome + XXI, le chapitre IV du _Précis du Siècle de Louis XV_; il est + mort en 1763. B. + + +Il restait au sixième monarque à parler. Messieurs, dit-il, je +ne suis pas si grand seigneur que vous; mais enfin j'ai été roi +tout comme un autre; je suis Théodore[6]; on m'a élu roi en +Corse; on m'a appelé _Votre Majesté_, et à présent à peine +m'appelle-t-on _Monsieur_; j'ai fait frapper de la monnaie, et je +ne possède pas un denier; j'ai eu deux secrétaires d'état, et +j'ai à peine un valet; je me suis vu sur un trône, et j'ai +long-temps été à Londres en prison sur la paille; j'ai bien peur +d'être traité de même ici, quoique je sois venu, comme vos +majestés, passer le carnaval à Venise. + + [6] Sur le roi de Corse, Théodore, mort le 2 décembre 1756, + voyez tome XXI, le chapitre XL du _Précis du Siècle de Louis + XV_. B. + + +Les cinq autres rois écoutèrent ce discours avec une noble +compassion. Chacun d'eux donna vingt sequins au roi Théodore +pour avoir des habits et des chemises; Candide lui fit présent +d'un diamant de deux mille sequins. Quel est donc, disaient les +cinq rois, cet homme qui est en état de donner cent fois autant +que chacun de nous, et qui le donne? Etes-vous roi aussi, +monsieur?--Non, messieurs, et n'en ai nulle envie. + +Dans l'instant qu'on sortait de table, il arriva dans la même +hôtellerie quatre altesses sérénissimes qui avaient aussi perdu +leurs états par le sort de la guerre, et qui venaient passer le +reste du carnaval à Venise; mais Candide ne prit pas seulement +garde à ces nouveaux venus. Il n'était occupé que d'aller +trouver sa chère Cunégonde à Constantinople. + + + +CHAPITRE XXVII. + +Voyage de Candide à Constantinople. + + +Le fidèle Cacambo avait déjà obtenu du patron turc qui allait +reconduire le sultan Achmet à Constantinople qu'il recevrait +Candide et Martin sur son bord. L'un et l'autre s'y rendirent +après s'être prosternés devant sa misérable hautesse. Candide, +chemin fesant, disait à Martin: Voilà pourtant six rois détrônés +avec qui nous avons soupé! et encore dans ces six rois il y en a +un à qui j'ai fait l'aumône. Peut-être y a-t-il beaucoup +d'autres princes plus infortunés. Pour moi, je n'ai perdu que +cent moutons, et je vole dans les bras de Cunégonde. Mon cher +Martin, encore une fois, Pangloss avait raison, tout est bien. +Je le souhaite, dit Martin. Mais, dit Candide, voilà une +aventure bien peu vraisemblable que nous avons eue à Venise. On +n'avait jamais vu ni ouï conter que six rois détrônés soupassent +ensemble au cabaret. Cela n'est pas plus extraordinaire, dit +Martin, que la plupart des choses qui nous sont arrivées. Il est +très commun que des rois soient détrônés; et à l'égard de +l'honneur que nous avons eu de souper avec eux, c'est une +bagatelle qui ne mérite pas notre attention. Qu'importé avec qui +l'on soupe, pourvu qu'on fasse bonne chère? + +A peine Candide fut-il dans le vaisseau, qu'il sauta au cou de +son ancien valet, de son ami Cacambo. Eh bien! lui dit-il, que +fait Cunégonde? est-elle toujours un prodige de beauté? +m'aime-t-elle toujours? comment se porte-t-elle? Tu lui as, sans +doute, acheté un palais à Constantinople? + +Mon cher maître, répondit Cacambo, Cunégonde lave les écuelles +sur le bord de la Propontide, chez un prince qui a très peu +d'écuelles; elle est esclave dans la maison d'un ancien +souverain, nommé Ragotski[1], à qui le Grand-Turc donne trois +écus par jour dans son asile; mais, ce qui est bien plus triste, +c'est qu'elle a perdu sa beauté, et qu'elle est devenue +horriblement laide. Ah! belle ou laide, dit Candide, je suis +honnête homme, et mon devoir est de l'aimer toujours. Mais +comment peut-elle être réduite à un état si abject avec les cinq +ou six millions que tu avais emportés? Bon, dit Cacambo, ne m'en +a-t-il pas fallu donner deux au senor don Fernando d'Ibaraa, y +Figueora, y Mascarenès, y Lampourdos, y Souza, gouverneur de +Buénos-Ayres, pour avoir la permission de reprendre mademoiselle +Cunégonde? et un pirate ne nous a-t-il pas bravement dépouillés +de tout le reste? Ce pirate ne nous a-t-il pas menés au cap de +Matapan, à Milo, à Nicarie, à Samos, à Petra, aux Dardanelles, à +Marmara, à Scutari? Cunégonde et la vieille servent chez ce +prince dont je vous ai parlé, et moi je suis esclave du sultan +détrôné. Que d'épouvantables calamités enchaînées les unes aux +autres! dit Candide. Mais, après tout, j'ai encore quelques +diamants; je délivrerai aisément Cunégonde. C'est bien dommage +qu'elle soit devenue si laide. + + [1] Voltaire a parlé de Ragotski dans le chap. XXII du _Siècle + de Louis XIV_; voyez tome XX. Ragotski est mort en 1785. B. + + +Ensuite, se tournant vers Martin: Que pensez-vous, dit-il, qui +soit le plus à plaindre, de l'empereur Achmet, de l'empereur +Ivan, du roi Charles-Édouard, ou de moi? Je n'en sais rien, dit +Martin; il faudrait que je fusse dans vos coeurs pour le savoir. +Ah! dit Candide, si Pangloss était ici, il le saurait, et nous +l'apprendrait. Je ne sais, dit Martin, avec quelles balances +votre Pangloss aurait pu peser les infortunes des hommes, et +apprécier leurs douleurs. Tout ce que je présume c'est qu'il y a +des millions d'hommes sur la terre cent fois plus à plaindre que +le roi Charles-Édouard, l'empereur Ivan, et le sultan Achmet. +Cela pourrait bien être, dit Candide. + +On arriva en peu de jours sur le canal de la mer Noire. Candide +commença par racheter Cacambo fort cher; et, sans perdre de +temps, il se jeta dans une galère, avec ses compagnons, pour +aller sur le rivage de la Propontide chercher Cunégonde, quelque +laide qu'elle pût être. + +Il y avait dans la chiourme deux forçats qui ramaient fort mal, +et à qui le levanti patron appliquait de temps en temps quelques +coups de nerf de boeuf sur leurs épaules nues; Candide, par un +mouvement naturel, les regarda plus attentivement que les autres +galériens, et s'approcha d'eux avec pitié. Quelques traits de +leurs visages défigurés lui parurent avoir un peu de ressemblance +avec Pangloss et avec ce malheureux jésuite, ce baron, ce frère +de mademoiselle Cunégonde. Cette idée l'émut et l'attrista. Il +les considéra encore plus attentivement. En vérité, dit-il à +Cacambo, si je n'avais pas vu pendre maître Pangloss, et si je +n'avais pas eu le malheur de tuer le baron, je croirais que ce +sont eux qui rament dans cette galère. + +Au nom du baron et de Pangloss les deux forçats poussèrent un +grand cri, s'arrêtèrent sur leur banc, et laissèrent tomber leurs +rames. Le levanti patron accourait sur eux, et les coups de nerf +de boeuf redoublaient. Arrêtez! arrêtez! seigneur, s'écria +Candide; je vous donnerai tant, d'argent que vous voudrez. Quoi! +c'est Candide! disait l'un des forçats; quoi! c'est Candide! +disait l'autre. Est-ce un songe? dit Candide; veille-je? suis-je +dans cette galère? Est-ce là monsieur le baron, que j'ai tué? +est-ce là maître Pangloss, que j'ai vu pendre? + +C'est nous-mêmes, c'est nous-mêmes, répondaient-ils. Quoi! c'est +là ce grand philosophe? disait Martin. Eh! monsieur le levanti +patron, dit Candide, combien voulez-vous d'argent pour la rançon +de M. de Thunder-ten-tronckh, un des premiers barons de l'empire, +et de M. Pangloss, le plus profond métaphysicien d'Allemagne? +Chien de chrétien, répondit le levanti patron, puisque ces deux +chiens de forçats chrétiens sont des barons et des +métaphysiciens, ce qui est sans doute une grande dignité dans +leur pays, tu m'en donneras cinquante mille sequins. Vous les +aurez, monsieur; remenez-moi comme un éclair à Constantinople, et +vous serez payé sur-le-champ. Mais non, menez-moi chez +mademoiselle Cunégonde. Le levanti patron, sur la première offre +de Candide, avait déjà tourné la proue vers la ville, et il +fesait ramer plus vite qu'un oiseau ne fend les airs. + +Candide embrassa cent fois le baron et Pangloss. Et comment ne +vous ai-je pas tué, mon cher baron? et mon cher Pangloss, +comment êtes-vous en vie, après avoir été pendu? et pourquoi +êtes-vous tous deux aux galères en Turquie? Est-il bien vrai que +ma chère soeur soit dans ce pays? disait le baron. Oui, +répondait Cacambo. Je revois donc mon cher Candide! s'écriait +Pangloss. Candide leur présentait Martin et Cacambo. Ils +s'embrassaient tous; ils parlaient tous à-la-fois. La galère +volait, ils étaient déjà dans le port. On fit venir un Juif, à +qui Candide vendit pour cinquante mille sequins un diamant de la +valeur de cent mille, et qui lui jura par Abraham qu'il n'en +pouvait donner davantage. Il paya incontinent la rançon du baron +et de Pangloss. Celui-ci se jeta aux pieds de son libérateur, et +les baigna de larmes; l'autre le remercia par un signe de tête, +et lui promit de lui rendre cet argent à la première occasion. +Mais est-il bien possible que ma soeur soit en Turquie? +disait-il. Rien n'est si possible, reprit Cacambo, puisqu'elle +écure la vaisselle chez un prince de Transylvanie. On fit +aussitôt venir deux Juifs; Candide vendit encore des diamants; et +ils repartirent tous dans une autre galère pour aller délivrer +Cunégonde. + + + +CHAPITRE XXVIII. + +Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à Martin, etc. + + +Pardon, encore une fois, dit Candide au baron; pardon, mon +révérend père, de vous avoir donné un grand coup d'épée au +travers du corps. N'en parlons plus, dit le baron; je fus un peu +trop vif, je l'avoue; mais puisque vous voulez savoir par quel +hasard vous m'avez vu aux galères, je vous dirai qu'après avoir +été guéri de ma blessure par le frère apothicaire du collège, je +fus attaqué et enlevé par un parti espagnol; on me mit en prison +à Buénos-Ayres dans le temps que ma soeur venait d'en partir. Je +demandai à retourner à Rome auprès du père général. Je fus nommé +pour aller servir d'aumônier à Constantinople auprès de monsieur +l'ambassadeur de France. Il n'y avait pas huit jours que j'étais +entré en fonction, quand je trouvai sur le soir un jeune icoglan +très bien fait. Il fesait fort chaud: le jeune homme voulut se +baigner; je pris cette occasion de me baigner aussi. Je ne +savais pas que ce fût un crime capital pour un chrétien d'être +trouvé tout nu avec un jeune musulman. Un cadi me fit donner +cent coups de bâton sous la plante des pieds, et me condamna aux +galères. Je ne crois pas qu'on ait fait une plus horrible +injustice. Mais je voudrais bien savoir pourquoi ma soeur est +dans la cuisine d'un souverain de Transylvanie réfugié chez les +Turcs. + +Mais vous, mon cher Pangloss, dit Candide, comment se peut-il que +je vous revoie? Il est vrai, dit Pangloss, que vous m'avez vu +pendre; je devais naturellement être brûlé mais vous vous +souvenez qu'il plut à verse lorsqu'on allait me cuire: l'orage +fut si violent qu'on désespéra d'allumer le feu; je fus pendu, +parcequ'on ne put mieux faire: un chirurgien acheta mon corps, +m'emporta chez lui, et me disséqua. Il me fit d'abord une +incision cruciale depuis le nombril jusqu'à la clavicule. On ne +pouvait pas avoir été plus mal pendu que je l'avais été. +L'exécuteur des hautes oeuvres de la sainte inquisition, lequel +était sous-diacre, brûlait à la vérité les gens à merveille, mais +il n'était pas accoutumé à pendre: la corde était mouillée et +glissa mal, elle fut mal nouée; enfin je respirais encore: +l'incision cruciale me fit jeter un si grand cri, que mon +chirurgien tomba à la renverse; et croyant qu'il disséquait le +diable, il s'enfuit en mourant de peur, et tomba encore sur +l'escalier en fuyant. Sa femme accourut au bruit d'un cabinet +voisin: elle me vit sur la table étendu avec mon incision +cruciale; elle eut encore plus de peur que son mari, s'enfuit, et +tomba sur lui. Quand ils furent un peu revenus à eux, j'entendis +la chirurgienne qui disait au chirurgien: Mon bon, de quoi vous +avisez-vous aussi de disséquer un hérétique? ne savez-vous pas +que le diable est toujours dans le corps de ces gens-là? je vais +vite chercher un prêtre pour l'exorciser. Je frémis à ce propos, +et je ramassai le peu de forces qui me restaient pour crier: Ayez +pitié de moi! Enfin le barbier portugais s'enhardit: il recousit +ma peau; sa femme même eut soin de moi; je fus sur pied au bout +de quinze jours. Le barbier me trouva une condition, et me fit +laquais d'un chevalier de Malte qui allait à Venise: mais mon +maître n'ayant pas de quoi me payer, je me mis au service d'un +marchand vénitien, et je le suivis à Constantinople. + +Un jour il me prit fantaisie d'entrer dans une mosquée; il n'y +avait qu'un vieux iman et une jeune dévote très jolie qui disait +ses patenôtres; sa gorge était toute découverte: elle avait entre +ses deux tétons un beau bouquet de tulipes, de roses, d'anémones, +de renoncules, d'hyacinthes, et d'oreilles d'ours: elle laissa +tomber son bouquet; je le ramassai, et je le lui remis avec un +empressement très respectueux. Je fus si long-temps à le lui +remettre, que l'iman se mit en colère, et voyant que j'étais +chrétien, il cria à l'aide. On me mena chez le cadi, qui me fit +donner cent coups de latte sous la plante des pieds, et m'envoya +aux galères. Je fus enchaîné précisément dans la même galère et +au même banc que monsieur le baron. Il y avait dans cette galère +quatre jeunes gens de Marseille, cinq prêtres napolitains, et +deux moines de Corfou, qui nous dirent que de pareilles aventures +arrivaient tous les jours. Monsieur le baron prétendait qu'il +avait essuyé une plus grande injustice que moi: je prétendais, +moi, qu'il était beaucoup plus permis de remettre un bouquet sur +la gorge d'une femme que d'être tout nu avec un icoglan. Nous +disputions sans cesse, et nous recevions vingt coups de nerf de +boeuf par jour, lorsque l'enchaînement des événements de cet +univers vous a conduit dans notre galère, et que vous nous avez +rachetés. + +Eh bien! mon cher Pangloss, lui dit Candide, quand vous avez été +pendu, disséqué, roué de coups, et que vous avez ramé aux +galères, avez-vous toujours pensé que tout allait le mieux du +monde? Je suis toujours de mon premier sentiment, répondit +Pangloss; car enfin je suis philosophe; il ne me convient pas de +me dédire, Leibnitz ne pouvant pas avoir tort, et l'harmonie +préétablie étant d'ailleurs la plus belle chose du monde, aussi +bien que le plein et la matière subtile. + + + +CHAPITRE XXIX. + +Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille. + + +Pendant que Candide, le baron, Pangloss, Martin, et Cacambo, +contaient leurs aventures, qu'ils raisonnaient sur les événements +contingents ou non contingents de cet univers, qu'ils disputaient +sur les effets et les causes, sur le mal moral et sur le mal +physique, sur la liberté et la nécessité, sur les consolations +que l'on peut éprouver lorsqu'on est aux galères en Turquie, ils +abordèrent sur le rivage de la Propontide, à la maison du prince +de Transylvanie. Les premiers objets qui se présentèrent furent +Cunégonde et la vieille, qui étendaient des serviettes sur des +ficelles pour les faire sécher. + +Le baron pâlit à cette vue. Le tendre amant Candide en voyant sa +belle Cunégonde rembrunie, les yeux éraillés, la gorge sèche, les +joues ridées, les bras rouges et écaillés, recula trois pas, +saisi d'horreur, et avança ensuite par bon procédé. Elle +embrassa Candide et son frère: on embrassa la vieille: Candide +les racheta toutes deux. + +Il y avait une petite métairie dans le voisinage; la vieille +proposa à Candide de s'en accommoder, en attendant que toute la +troupe eût une meilleure destinée. Cunégonde ne savait pas +qu'elle était enlaidie, personne ne l'en avait avertie: elle fit +souvenir Candide de ses promesses avec un ton si absolu, que le +bon Candide n'osa pas la refuser. Il signifia donc au baron +qu'il allait se marier avec sa soeur. Je ne souffrirai jamais, +dit le baron, une telle bassesse de sa part, et une telle +insolence de la vôtre; cette infamie ne me sera jamais reprochée: +les enfants de ma soeur ne pourraient entrer dans les chapitres +d'Allemagne. Non, jamais ma soeur n'épousera qu'un baron de +l'empire. Cunégonde se jeta à ses pieds, et les baigna de +larmes; il fut inflexible. Maître fou, lui dit Candide, je t'ai +réchappé des galères, j'ai payé ta rançon, j'ai payé celle de ta +soeur; elle lavait ici des écuelles, elle est laide, j'ai la +bonté d'en faire ma femme; et tu prétends encore t'y opposer! je +te retuerais si j'en croyais ma colère. Tu peux me tuer encore, +dit le baron, mais tu n'épouseras pas ma soeur de mon vivant. + + + +CHAPITRE XXX. + +Conclusion. + + +Candide, dans le fond de son coeur, n'avait aucune envie +d'épouser Cunégonde; mais l'impertinence extrême du baron le +déterminait à conclure le mariage; et Cunégonde le pressait si +vivement qu'il ne pouvait s'en dédire. Il consulta Pangloss, +Martin, et le fidèle Cacambo. Pangloss fit un beau mémoire par +lequel il prouvait que le baron n'avait nul droit sur sa soeur, +et qu'elle pouvait, selon toutes les lois de l'empire, épouser +Candide de la main gauche. Martin conclut à jeter le baron dans +la mer; Cacambo décida qu'il fallait le rendre au levanti patron, +et le remettre aux galères, après quoi on l'enverrait à Rome au +père général par le premier vaisseau. L'avis fut trouvé fort +bon; la vieille l'approuva; on n'en dit rien à sa soeur; la chose +fut exécutée pour quelque argent, et on eut le plaisir d'attraper +un jésuite, et de punir l'orgueil d'un baron allemand. + +Il était tout naturel d'imaginer qu'après tant de désastres, +Candide marié avec sa maîtresse, et vivant avec le philosophe +Pangloss, le philosophe Martin, le prudent Cacambo, et la +vieille, ayant d'ailleurs rapporté tant de diamants de la patrie +des anciens Incas, mènerait la vie du monde la plus agréable; +mais il fut tant friponné par les Juifs, qu'il ne lui resta plus +rien que sa petite métairie; sa femme devenant tous les jours +plus laide devint acariâtre et insupportable: la vieille était +infirme, et fut encore de plus mauvaise humeur que Cunégonde. +Cacambo, qui travaillait au jardin, et qui allait vendre des +légumes à Constantinople, était excédé de travail, et maudissait +sa destinée. Pangloss était au désespoir de ne pas briller dans +quelque université d'Allemagne. Pour Martin, il était fermement +persuadé qu'on est également mal partout; il prenait les choses +en patience. Candide, Martin, et Pangloss, disputaient +quelquefois de métaphysique et de morale. On voyait souvent +passer sous les fenêtres de la métairie des bateaux chargés +d'effendis, de bachas, de cadis, qu'on envoyait en exil à Lemnos, +à Mytilène, à Erzeroum: on voyait venir d'autres cadis, d'autres +bachas, d'autres effendis, qui prenaient la place des expulsés, +et qui étaient expulsés à leur tour: on voyait des têtes +proprement empaillées qu'on allait présenter à la sublime Porte. +Ces spectacles fesaient redoubler les dissertations; et quand on +ne disputait pas, l'ennui était si excessif, que la vieille osa +un jour leur dire: Je voudrais savoir lequel est le pire, ou +d'être violée cent fois par des pirates nègres, d'avoir une fesse +coupée, de passer par les baguettes chez les Bulgares, d'être +fouetté et pendu dans un auto-da-fé, d'être disséqué, de ramer en +galère, d'éprouver enfin toutes les misères par lesquelles nous +avons tous passé, ou bien de rester ici à ne rien faire? C'est +une grande question, dit Candide. + +Ce discours fit naître de nouvelles réflexions, et Martin surtout +conclut que l'homme était né pour vivre dans les convulsions de +l'inquiétude, ou dans la léthargie de l'ennui. Candide n'en +convenait pas, mais il n'assurait rien. Pangloss avouait qu'il +avait toujours horriblement souffert; mais ayant soutenu une fois +que tout allait à merveille, il le soutenait toujours, et n'en +croyait rien. + +Une chose acheva de confirmer Martin dans ses détestables +principes, de faire hésiter plus que jamais Candide et +d'embarrasser Pangloss. C'est qu'ils virent un jour aborder dans +leur métairie Paquette et le frère Giroflée, qui étaient dans la +plus extrême misère; ils avaient bien vite mangé leurs trois +mille piastres, s'étaient quittés, s'étaient raccommodés, +s'étaient brouillés, avaient été mis en prison; s'étaient enfuis, +et enfin frère Giroflée s'était fait turc. Paquette continuait +son métier partout, et n'y gagnait plus rien. Je l'avais bien +prévu, dit Martin à Candide, que vos présents seraient bientôt +dissipés, et ne les rendraient que plus misérables. Vous avez +regorgé de millions de piastres, vous et Cacambo, et vous n'êtes +pas plus heureux que frère Giroflée et Paquette. Ah! ah! dit +Pangloss à Paquette, le ciel vous ramène donc ici parmi nous. Ma +pauvre enfant! savez-vous bien que vous m'avez coûté le bout du +nez, un oeil, et une oreille? Comme vous voilà faite! eh! +qu'est-ce que ce monde! Cette nouvelle aventure les engagea à +philosopher plus que jamais. + +Il y avait dans le voisinage un derviche très fameux qui passait +pour le meilleur philosophe de la Turquie; ils allèrent le +consulter; Pangloss porta la parole, et lui dit: Maître, nous +venons vous prier de nous dire pourquoi un aussi étrange animal +que l'homme a été formé. + +De quoi te mêles-tu? lui dit le derviche; est-ce là ton affaire? +Mais, mon révérend père, dit Candide, il y a horriblement de mal +sur la terre. Qu'importé, dit le derviche, qu'il y ait du mal ou +du bien? quand sa hautesse envoie un vaisseau en Égypte, +s'embarrasse-t-elle si les souris qui sont dans le vaisseau sont +à leur aise ou non? Que faut-il donc faire? dit Pangloss. Te +taire, dit le derviche. Je me flattais, dit Pangloss, de +raisonner un peu avec vous des effets et des causes, du meilleur +des mondes possibles, de l'origine du mal, de la nature de l'âme, +et de l'harmonie préétablie. Le derviche, à ces mots, leur ferma +la porte au nez. + +Pendant cette conversation, la nouvelle s'était répandue qu'on +venait d'étrangler à Constantinople deux vizirs du banc et le +muphti, et qu'on avait empalé plusieurs de leurs amis. Cette +catastrophe fesait partout un grand bruit pendant quelques +heures. Pangloss, Candide, et Martin, en retournant à la petite +métairie, rencontrèrent un bon vieillard qui prenait le frais à +sa porte sous un berceau d'orangers. Pangloss, qui était aussi +curieux que raisonneur, lui demanda comment se nommait le muphti +qu'on venait d'étrangler. Je n'en sais rien, répondit le +bon-homme, et je n'ai jamais su le nom d'aucun muphti ni d'aucun +vizir. J'ignore absolument l'aventure dont vous me parlez; je +présume qu'en général ceux qui se mêlent des affaires publiques +périssent quelquefois misérablement, et qu'ils le méritent; mais +je ne m'informe jamais de ce qu'on fait à Constantinople; je me +contente d'y envoyer vendre les fruits du jardin que je cultive. +Ayant dit ces mots, il fit entrer les étrangers dans sa maison; +ses deux filles et ses deux fils leur présentèrent plusieurs +sortes de sorbets qu'ils fesaient eux-mêmes, du kaïmak piqué +d'écorces de cédrat confit, des oranges, des citrons, des limons, +des ananas, des dattes, des pistaches, du café de Moka qui +n'était point mêlé avec le mauvais café de Batavia et des îles. +Après quoi les deux filles de ce bon musulman parfumèrent les +barbes de Candide, de Pangloss, et de Martin. + +Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique +terre? Je n'ai que vingt arpents, répondit le Turc; je les +cultive avec mes enfants; le travail éloigne de nous trois grands +maux, l'ennui, le vice, et le besoin. + +Candide en retournant dans sa métairie fit de profondes +réflexions sur le discours du Turc. Il dit à Pangloss et à +Martin: Ce bon vieillard me paraît s'être fait un sort bien +préférable à celui des six rois avec qui nous avons eu l'honneur +de souper. Les grandeurs, dit Pangloss, sont fort dangereuses, +selon le rapport de tous les philosophes; car enfin Églon, roi +des Moabites, fut assassiné par Aod; Absalon fut pendu par les +cheveux et percé de trois dards; le roi Nadab, fils de Jéroboam, +fut tué par Baasa; le roi Éla, par Zambri; Ochosias, par Jéhu; +Athalie, par Joïada; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias, +furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, +Darius, Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, +Arioviste, César, Pompée, Néron, Othon, Vitellius, Domitien, +Richard II d'Angleterre, Édouard II, Henri VI, Richard III, Marie +Stuart, Charles Ier, les trois Henri de France, l'empereur Henri +IV? Vous savez..... Je sais aussi, dit Candide, qu'il faut +cultiver notre jardin. Vous avez raison, dit Pangloss; car, +quand l'homme fut mis dans le jardin d'Éden, il y fut mis _ut +operaretur eum_, pour qu'il travaillât; ce qui prouve que l'homme +n'est pas né pour le repos. Travaillons sans raisonner, dit +Martin, c'est le seul moyen de rendre la vie supportable. + +Toute la petite société entra dans ce louable dessein; chacun se +mit à exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. +Cunégonde était, à la vérité, bien laide; mais elle devint une +excellente pâtissière; Paquette broda; la vieille eut soin du +linge. Il n'y eut pas jusqu'à frère Giroflée qui ne rendît +service; il fut un très bon menuisier, et même devint honnête +homme: et Pangloss disait quelquefois à Candide: Tous les +événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles; +car enfin si vous n'aviez pas été chassé d'un beau château à +grands coups de pied dans le derrière pour l'amour de +mademoiselle Cunégonde, si vous n'aviez pas été mis à +l'inquisition, si vous n'aviez pas couru l'Amérique à pied, si +vous n'aviez pas donné un bon coup d'épée au baron, si vous +n'aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d'Eldorado, vous +ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches. Cela +est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre +jardin[1]. + + [1] Voyez, dans les _Mélanges_, année 1759, la _Lettre aux + auteurs du Journal encyclopédique_, datée du Ier avril. B. + + + FIN DE CANDIDE. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Candide, by Voltaire + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CANDIDE *** + +***** This file should be named 4650-8.txt or 4650-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/6/5/4650/ + +Produced by Carlo Traverso + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. 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However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/4650-8.zip b/old/4650-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1e88b12 --- /dev/null +++ b/old/4650-8.zip |
