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diff --git a/4650-h/4650-h.htm b/4650-h/4650-h.htm new file mode 100644 index 0000000..8ddd80a --- /dev/null +++ b/4650-h/4650-h.htm @@ -0,0 +1,4641 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" +"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> +<meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> +<title>The Project Gutenberg eBook of Candide, ou l’optimisme, by Voltaire</title> + +<style type="text/css"> + +body { margin-left: 20%; + margin-right: 20%; + text-align: justify; } + +h1, h2, h3, h4, h5 {text-align: center; font-style: normal; font-weight: +normal; line-height: 1.5; margin-top: .5em; margin-bottom: .5em;} + +h1 {font-size: 300%; + margin-top: 0.6em; + margin-bottom: 0.6em; + letter-spacing: 0.12em; + word-spacing: 0.2em; + text-indent: 0em;} +h2 {font-size: 150%; margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} +h3 {font-size: 130%; margin-top: 1em;} +h4 {font-size: 120%;} +h5 {font-size: 110%;} + +div.chapter {page-break-before: always; margin-top: 4em;} + +hr {width: 80%; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} + +p {text-indent: 1em; + margin-top: 0.25em; + margin-bottom: 0.25em; } + +p.poem {text-indent: 0%; + margin-left: 10%; + font-size: 90%; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em; } + +p.center {text-align: center; + text-indent: 0em; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em; } + +p.footnote {font-size: 90%; + text-indent: 0%; + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em; } + +sup { vertical-align: top; font-size: 0.6em; } + +a:link {color:blue; text-decoration:none} +a:visited {color:blue; text-decoration:none} +a:hover {color:red} + +</style> + +</head> + +<body> + +<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Candide, ou l’optimisme, by Voltaire</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'> +This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and +most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions +whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms +of the Project Gutenberg License included with this eBook or online +at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you +are not located in the United States, you will have to check the laws of the +country where you are located before using this eBook. +</div> +<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Candide, ou l’optimisme</div> +<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Voltaire</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: November 1, 2003 [eBook #4650]<br /> +[Most recently updated: November 17, 2022]</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> +<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Carlo Traverso</div> +<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CANDIDE, OU L’OPTIMISME ***</div> + +<h3>OEUVRES</h3> + +<h5>DE</h5> + +<h5>VOLTAIRE.</h5> + +<h5>TOME XXXIII</h5> + +<h5>DE L’ IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,</h5> + +<p class="center"> +RUE JACOB, Nº 24. +</p> + +<h3>OEUVRES</h3> + +<h5>DE</h5> + +<h5>VOLTAIRE</h5> + +<h5>PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.</h5> + +<h5>PAR M. BEUCHOT.</h5> + +<h5>TOME XXXIII.</h5> + +<h5>ROMANS. TOME I.</h5> + +<h5>A PARIS,</h5> + +<h5>CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,</h5> + +<p class="center"> +RUE DE L’ÉPERON, Kº 6. WERDET ET LEQUIEN FILS, +</p> + +<p class="center"> +RUE DU BATTOIR, Nº 20. +</p> + +<h5>MDCCCXXIX.</h5> + +<h1>CANDIDE,</h1> + +<h5>OU L’OPTIMISME</h5> + +<hr /> + +<div class="chapter"> + +<table summary="" style=""> + +<tr> +<td> <a href="#pref01">Préface de l’Éditeur</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap01">CHAPITRE I. Comment Candide fut élevé dans un beau château, et comment il fut chassé d’icelui.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap02">CHAPITRE II Ce que devint Candide parmi les Bulgares.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap03">CHAPITRE III. Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares, et ce qu’il devint.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap04">CHAPITRE IV. Comment Candide rencontra son ancien maître de philosophie, le docteur Pangloss, et ce qui en advint.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap05">CHAPITRE V. Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint du docteur Pangloss, de Candide, et de l’anabaptiste Jacques.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap06">CHAPITRE VI. Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de terre, et comment Candide fut fessé.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap07">CHAPITRE VII Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva ce qu’il aimait.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap08">CHAPITRE VIII. Histoire de Cunégonde.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap09">CHAPITRE IX. Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du grand-inquisiteur, et d’un Juif.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap10">CHAPITRE X. Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la vieille, arrivent à Cadix, et leur embarquement.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap11">CHAPITRE XI. Histoire de la vieille.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap12">CHAPITRE XII. Suite des malheurs de la vieille.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap13">CHAPITRE XIII. Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Cunégonde et de la vieille.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap14">CHAPITRE XIV. Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les jésuites du Paraguai.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap15">CHAPITRE XV. Comment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap16">CHAPITRE XVI. Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles, deux singes, et les sauvages nommés Oreillons.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap17">CHAPITRE XVII. Arrivée de Candide et de son valet au pays d’Eldorado, et ce qu’ils y virent.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap18">CHAPITRE XVIII Ce qu’ils virent dans le pays d’Eldorado[1].</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap19">CHAPITRE XIX. Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance avec Martin.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap20">CHAPITRE XX. Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap21">CHAPITRE XXI. Candide et Martin approchent des côtes de France, et raisonnent.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap22">CHAPITRE XXII[1]. Ce qui arriva en France à Candide et à Martin.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap23">CHAPITRE XXIII. Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap24">CHAPITRE XXIV. De Paquette, et de frère Giroflée.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap25">CHAPITRE XXV. Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap26">CHAPITRE XXVI. D’un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et qui ils étaient.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap27">CHAPITRE XXVII. Voyage de Candide à Constantinople.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap28">CHAPITRE XXVIII. Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à Martin, etc.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap29">CHAPITRE XXIX. Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille.</a></td> +</tr> + +<tr> +<td> <a href="#chap30">CHAPITRE XXX. Conclusion.</a></td> +</tr> + +</table> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="pref01"></a>Préface de l’Éditeur</h2> + +<p> +<i>Candide</i> parut au plus tard en mars 1759. Le roi de Prusse en accuse +réception par sa lettre du 28 du mois d’avril. +</p> + +<p> +Voltaire en avait envoyé le manuscrit à la duchesse de La Vallière, qui lui fit +répondre qu’il aurait pu se passer d’y mettre tant d’indécences, et qu’un +écrivain tel que lui n’avait pas besoin d’avoir recours à cette ressource pour +se procurer des lecteurs. +</p> + +<p> +Beaucoup d’autres personnes furent scandalisées de <i>Candide</i>, et Voltaire +désavoua cet ouvrage, qu’il appelle lui-même une coïonnerie. Il ne faut pas, au +reste, prendre à la lettre son titre d’optimisme. L’optimisme, dit-il +ailleurs[1], n’est qu’une fatalité désespérante. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] <i>Homélie sur l’athéisme</i>. Voyez les <i>Mélanges</i>, année 1767; et +aussi, tome XII, une des notes du troisième <i>Discours sur l’homme</i>. +</p> + +<p> +Voltaire écrivit, sous le nom de Mead, une lettre relative à Candide, qui fut +insérée dans le <i>Journal encyclopédique</i>, du 15 juillet 1759: on la +trouvera dans les Mélanges, à cette date. +</p> + +<p> +C’est à Thorel de Campigneulles, mort en 1809, qu’on attribue une <i>Seconde +partie de Candide</i>, publiée en 1761, et plusieurs fois réimprimée à la suite +de l’ouvrage de Voltaire, comme étant de lui. On l’a même admise dans une +édition intitulée: <i>Collection complète des Oeuvres de M, de Voltaire, 1764, +in-12</i>. L’édition de Candide, 1778, avec des figures dessinées et gravées +par Daniel Chodowicky, contient les deux parties. +</p> + +<p> +Le <i>Remercîment de Candide à M. de Voltaire</i> (par Marconnay) est de 1760. +</p> + +<p> +Linguet publia, en 1766, la <i>Cacomonade, histoire politique et morale, +traduite de l’allemand, du docteur Pangloss, par le docteur lui-même, depuis +son retour de Constantinople</i>, 1766, in-12; nouvelle édition, augmentée +d’une lettre du même auteur, 1766, in-12. Un arrêt de la cour royale de Paris, +du 16 novembre 1822 (inséré dans le <i>Moniteur</i> du 26 mars 1825), ordonne +la destruction de la <i>Canonnade, ou Histoire du Mal de Naples, par +Linguet</i>. Ce n’est pas la première fois que les ouvrages condamnés sont mal +désignés dans les jugements. L’arrêt de la cour du parlement, du 6 août 1761, +ordonne de lacérer et brûler le tome XIII du Commentaire de Salmeron, qui n’a +que quatre volumes. +</p> + +<p> +<i>Candide en Danemarck, ou l’Optimisme des honnêtes gens</i>, est d’un auteur +qu’on ne connaît pas. +</p> + +<p> +<i>Antoine Bernard et Rosalie, ou le Petit Candide</i>, a paru en 1796, un +volume in-i8. +</p> + +<p> +Le <i>Voyage de Candide fils au pays d’Eldorado, vers la fin du dix-huitième +siècle, pour servir de suite aux aventures de M. son père</i>, an XI-1803, a +deux volumes in-8º. +</p> + +<p> +Le chapitre XXVI de <i>Candide</i> a été imité, en 1815, par Lemontey, dans un +article intitulé: <i>Le Carnaval de Vénise</i>. J’ai renoncé à reproduire ce +petit morceau, lorsque j’ai vu l’annonce des <i>Oeuvres de Lemonley</i>, où +sans doute on le trouvera. +</p> + +<p> +J.-J. Rousseau prétendait[2] que c’est sa <i>Lettre sur la Providence</i> qui a +donné naissance à <i>Candide</i>; <i>Candide en est la réponse</i>. Voltaire en +avait fait <i>une de deux pages où il bat la campagne, et Candide parut dix +mois après</i>. +</p> + +<p class="footnote"> +[2] Lettre de J. J. Rousseau au prince de Wirtemberg, du 11 mars 1764. +</p> + +<p> +Ce que Rousseau appelle sa <i>Lettre sur la Providence</i>, est sa lettre à +Voltaire du 18 août 1756; la réponse de Voltaire est du 21 septembre 1766; +Candide ne vit le jour que vingt-sept à vingt-neuf mois plus tard. +</p> + +<p> +——— +</p> + +<p> +Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres, sont de +Voltaire. +</p> + +<p> +Les notes signées d’un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet et Decroix. +Il est impossible de faire rigoureusement la part de chacun. +</p> + +<p> +Les additions que j’ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes des éditeurs +de Kehl, en sont séparées par un—, et sont, comme mes notes, signées de +l’initiale de mon nom. +</p> + +<h5>BEUCHOT.</h5> + +<p> +4 octobre 1829. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2>CANDIDE,</h2> + +<p class="center"> +ou +</p> + +<h5>L’OPTIMISME,</h5> + +<h5>TRADUIT DE L’ALLEMAND</h5> + +<h5>DE M. LE DOCTEUR RALPH,</h5> + +<h5>AVEC LES ADDITIONS</h5> + +<h5>QU’ON A TROUVÉES DANS LA POCHE DU DOCTEUR, LORSQU’IL MOURUT</h5> + +<h5>À MINDEN, L’AN DE GRÂCE 1759</h5> + +<p class="center"> +1759 +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap01"></a>CHAPITRE I.<br/> +Comment Candide fut élevé dans un beau château, et comment il fut chassé +d’icelui.</h2> + +<p> +Il y avait en Vestphalie, dans le château de M. le baron de +Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les moeurs les +plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le jugement assez +droit, avec l’esprit le plus simple; c’est, je crois, pour cette raison qu’on +le nommait Candide. Les anciens domestiques de la maison soupçonnaient qu’il +était fils de la soeur de monsieur le baron et d’un bon et honnête gentilhomme +du voisinage, que cette demoiselle ne voulut jamais épouser parce qu’il n’avait +pu prouver que soixante et onze quartiers, et que le reste de son arbre +généalogique avait été perdu par l’injure du temps. +</p> + +<p> +Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la Westphalie, car +son château avait une porte et des fenêtres. Sa grande salle même était ornée +d’une tapisserie. Tous les chiens de ses basses-cours composaient une meute +dans le besoin; ses palefreniers étaient ses piqueurs; le vicaire du village +était son grand-aumônier. Ils l’appelaient tous monseigneur, et ils riaient +quand il fesait des contes. +</p> + +<p> +Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante livres, s’attirait +par là une très grande considération, et fesait les honneurs de la maison avec +une dignité qui la rendait encore plus respectable. Sa fille Cunégonde, âgée de +dix-sept ans, était haute en couleur, fraîche, grasse, appétissante. Le fils du +baron paraissait en tout digne de son père. Le précepteur Pangloss[1] était +l’oracle de la maison, et le petit Candide écoutait ses leçons avec toute la +bonne foi de son âge et de son caractère. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] De <i>pan</i>, tout, et <i>glossa</i>, langue. B. +</p> + +<p> +Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il prouvait +admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que, dans ce meilleur +des mondes possibles, le château de monseigneur le baron était le plus beau des +châteaux, et madame la meilleure des baronnes possibles. +</p> + +<p> +Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement; car tout +étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin. +Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes; aussi +avons-nous des lunettes[2]. Les jambes sont visiblement instituées pour être +chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été formées pour être +taillées et pour en faire des châteaux; aussi monseigneur a un très beau +château: le plus grand baron de la province doit être le mieux logé; et les +cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l’année: par +conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise; il +fallait dire que tout est au mieux. +</p> + +<p class="footnote"> +[2] Voyez tome XXVII, page 528; et dans les <i>Mélanges</i>, année 1738, le +chapitre XI de la troisième partie des <i>Éléments de la philosophie de +Newton</i>; et année 1768, le chapitre X des <i>Singularités de la nature</i>. +B. +</p> + +<p> +Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment; car il trouvait +mademoiselle Cunégonde extrêmement belle, quoiqu’il ne prît jamais la hardiesse +de le lui dire. Il concluait qu’après le bonheur d’être né baron de +Thunder-ten-tronckh, le second degré de bonheur était d’être mademoiselle +Cunégonde; le troisième, de la voir tous les jours; et le quatrième, d’entendre +maître Pangloss, le plus grand philosophe de la province, et par conséquent de +toute la terre. +</p> + +<p> +Un jour Cunégonde, en se promenant auprès du château, dans le petit bois qu’on +appelait parc, vit entre des broussailles le docteur Pangloss qui donnait une +leçon de physique expérimentale à la femme de chambre de sa mère, petite brune +très jolie et très docile. Comme mademoiselle Cunégonde avait beaucoup de +disposition pour les sciences, elle observa, sans souffler, les expériences +réitérées dont elle fut témoin; elle vit clairement la raison suffisante du +docteur, les effets et les causes, et s’en retourna tout agitée, toute pensive, +toute remplie du désir d’être savante, songeant qu’elle pourrait bien être la +raison suffisante du jeune Candide, qui pouvait aussi être la sienne. +</p> + +<p> +Elle rencontra Candide en revenant au château, et rougit: Candide rougit aussi. +Elle lui dit bonjour d’une voix entrecoupée; et Candide lui parla sans savoir +ce qu’il disait. Le lendemain, après le dîner, comme on sortait de table, +Cunégonde et Candide se trouvèrent derrière un paravent; Cunégonde laissa +tomber son mouchoir, Candide le ramassa; elle lui prit innocemment la main; le +jeune homme baisa innocemment la main de la jeune demoiselle avec une vivacité, +une sensibilité, une grâce toute particulière; leurs bouches se rencontrèrent, +leurs yeux s’enflammèrent, leurs genoux tremblèrent, leurs mains s’égarèrent. +M. le baron de Thunder-ten-tronckh passa auprès du paravent, et voyant cette +cause et cet effet, chassa Candide du château à grands coups de pied dans le +derrière. Cunégonde s’évanouit: elle fut souffletée par madame la baronne dès +qu’elle fut revenue à elle-même; et tout fut consterné dans le plus beau et le +plus agréable des châteaux possibles. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap02"></a>CHAPITRE II<br/> +Ce que devint Candide parmi les Bulgares.</h2> + +<p> +Candide, chassé du paradis terrestre, marcha longtemps sans savoir où, +pleurant, levant les yeux au ciel, les tournant souvent vers le plus beau des +châteaux qui renfermait la plus belle des baronnettes; il se coucha sans souper +au milieu des champs entre deux sillons; la neige tombait à gros flocons. +Candide, tout transi, se traîna le lendemain vers la ville voisine, qui +s’appelle <i>Valdberghoff-trarbk-dikdorff</i>, n’ayant point d’argent, mourant +de faim et de lassitude. Il s’arrêta tristement à la porte d’un cabaret. Deux +hommes habillés de bleu le remarquèrent: Camarade, dit l’un, voilà un jeune +homme très bien fait, et qui a la taille requise; ils s’avancèrent vers Candide +et le prièrent à dîner très civilement.—Messieurs, leur dit Candide avec une +modestie charmante, vous me faites beaucoup d’honneur, mais je n’ai pas de quoi +payer mon écot.—Ah! monsieur, lui dit un des bleus, les personnes de votre +figure et de votre mérite ne paient jamais rien: n’avez-vous pas cinq pieds +cinq pouces de haut?—Oui, messieurs, c’est ma taille, dit-il en fesant la +révérence.—Ah! monsieur, mettez-vous à table; non seulement nous vous +défraierons, mais nous ne souffrirons jamais qu’un homme comme vous manque +d’argent; les hommes ne sont faits que pour se secourir les uns les +autres.—Vous avez raison, dit Candide; c’est ce que M. Pangloss m’a toujours +dit, et je vois bien que tout est au mieux. On le prie d’accepter quelques +écus, il les prend et veut faire son billet; on n’en veut point, on se met à +table. N’aimez-vous pas tendrement?….—Oh! oui, répond-il, j’aime tendrement +mademoiselle Cunégonde.—Non, dit l’un de ces messieurs, nous vous demandons si +vous n’aimez pas tendrement le roi des Bulgares?—Point du tout, dit-il, car je +ne l’ai jamais vu.—Comment! c’est le plus charmant des rois, et il faut boire à +sa santé.—Oh! très volontiers, messieurs. Et il boit. C’en est assez, lui +dit-on, vous voilà l’appui, le soutien, le défenseur, le héros des Bulgares; +votre fortune est faite, et votre gloire est assurée. On lui met sur-le-champ +les fers aux pieds, et on le mène au régiment. On le fait tourner à droite, à +gauche, hausser la baguette, remettre la baguette, coucher en joue, tirer, +doubler le pas, et on lui donne trente coups de bâton; le lendemain, il fait +l’exercice un peu moins mal, et il ne reçoit que vingt coups; le surlendemain, +on ne lui en donne que dix, et il est regardé par ses camarades comme un +prodige. +</p> + +<p> +Candide, tout stupéfait, ne démêlait pas encore trop bien comment il était un +héros. Il s’avisa un beau jour de printemps de s’aller promener, marchant tout +droit devant lui, croyant que c’était un privilège de l’espèce humaine, comme +de l’espèce animale, de se servir de ses jambes à son plaisir. Il n’eut pas +fait deux lieues que voilà quatre autres héros de six pieds qui l’atteignent, +qui le lient, qui le mènent dans un cachot. On lui demanda juridiquement ce +qu’il aimait le mieux d’être fustigé trente-six fois par tout le régiment, ou +de recevoir à-la-fois douze balles de plomb dans la cervelle. Il eut beau dire +que les volontés sont libres, et qu’il ne voulait ni l’un ni l’autre, il fallut +faire un choix; il se détermina, en vertu du don de Dieu qu’on nomme +<i>liberté</i>, à passer trente-six fois par les baguettes; il essuya deux +promenades. Le régiment était composé de deux mille hommes; cela lui composa +quatre mille coups de baguette, qui, depuis la nuque du cou jusqu’au cul, lui +découvrirent les muscles et les nerfs. Comme on allait procéder à la troisième +course, Candide, n’en pouvant plus, demanda en grâce qu’on voulût bien avoir la +bonté de lui casser la tête; il obtint cette faveur; on lui bande les yeux; on +le fait mettre à genoux. Le roi des Bulgares passe dans ce moment, s’informe du +crime du patient; et comme ce roi avait un grand génie, il comprit, par tout ce +qu’il apprit de Candide, que c’était un jeune métaphysicien fort ignorant des +choses de ce monde, et il lui accorda sa grâce avec une clémence qui sera louée +dans tous les journaux et dans tous les siècles. Un brave chirurgien guérit +Candide en trois semaines avec les émollients enseignés par Dioscoride. Il +avait déjà un peu de peau et pouvait marcher, quand le roi des Bulgares livra +bataille au roi des Abares. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap03"></a>CHAPITRE III.<br/> +Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares, et ce qu’il devint.</h2> + +<p> +Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux +armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons; +formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en enfer. Les canons +renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de chaque côté; ensuite la +mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en +infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort +de quelques milliers d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine +de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux +qu’il put pendant cette boucherie héroïque. +</p> + +<p> +Enfin, tandis que les deux rois fesaient chanter des <i>Te Deum</i>, chacun +dans son camp, il prit le parti d’aller raisonner ailleurs des effets et des +causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna d’abord +un village voisin; il était en cendres: c’était un village abare que les +Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit public. Ici des vieillards +criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs +enfants à leurs mamelles sanglantes; là des filles éventrées après avoir +assouvi les besoins naturels de quelques héros, rendaient les derniers soupirs; +d’autres à demi brûlées criaient qu’on achevât de leur donner la mort. Des +cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés. +</p> + +<p> +Candide s’enfuit au plus vite dans un autre village: il appartenait à des +Bulgares, et les héros abares l’avaient traité de même. Candide, toujours +marchant sur des membres palpitants ou à travers des ruines, arriva enfin hors +du théâtre de la guerre, portant quelques petites provisions dans son bissac, +et n’oubliant jamais mademoiselle Cunégonde. Ses provisions lui manquèrent +quand il fut en Hollande; mais ayant entendu dire que tout le monde était riche +dans ce pays-là, et qu’on y était chrétien, il ne douta pas qu’on ne le traitât +aussi bien qu’il l’avait été dans le château de M. le baron, avant qu’il en eût +été chassé pour les beaux yeux de mademoiselle Cunégonde. +</p> + +<p> +Il demanda l’aumône à plusieurs graves personnages, qui lui répondirent tous +que, s’il continuait à faire ce métier, on l’enfermerait dans une maison de +correction pour lui apprendre à vivre. +</p> + +<p> +Il s’adressa ensuite à un homme qui venait de parler tout seul une heure de +suite sur la charité dans une grande assemblée. Cet orateur le regardant de +travers lui dit: Que venez-vous faire ici? y êtes-vous pour la bonne cause? Il +n’y a point d’effet sans cause, répondit modestement Candide; tout est enchaîné +nécessairement et arrangé pour le mieux. Il a fallu que je fusse chassé +d’auprès de mademoiselle Cunégonde, que j’aie passé par les baguettes, et il +faut que je demande mon pain, jusqu’à ce que je puisse en gagner; tout cela ne +pouvait être autrement. Mon ami, lui dit l’orateur, croyez-vous que le pape +soit l’antechrist? Je ne l’avais pas encore entendu dire, répondit Candide: +mais qu’il le soit, ou qu’il ne le soit pas, je manque de pain. Tu ne mérites +pas d’en manger, dit l’autre: va, coquin, va, misérable, ne m’approche de ta +vie. La femme de l’orateur ayant mis la tête à la fenêtre, et avisant un homme +qui doutait que le pape fût antechrist, lui répandit sur le chef un plein….. O +ciel! à quel excès se porte le zèle de la religion dans les dames! +</p> + +<p> +Un homme qui n’avait point été baptisé, un bon anabaptiste, nommé Jacques, vit +la manière cruelle et ignominieuse dont on traitait ainsi un de ses frères, un +être à deux pieds sans plumes, qui avait une âme; il l’amena chez lui, le +nettoya, lui donna du pain et de la bière, lui fit présent de deux florins, et +voulut même lui apprendre à travailler dans ses manufactures aux étoffes de +Perse qu’on fabrique en Hollande. Candide se prosternant presque devant lui, +s’écriait: Maître Pangloss me l’avait bien dit que tout est au mieux dans ce +monde, car je suis infiniment plus touché de votre extrême générosité que de la +dureté de ce monsieur à manteau noir, et de madame son épouse. +</p> + +<p> +Le lendemain, en se promenant, il rencontra un gueux tout couvert de pustules, +les yeux morts, le bout du nez rongé, la bouche de travers, les dents noires, +et parlant de la gorge, tourmenté d’une toux violente, et crachant une dent à +chaque effort. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap04"></a>CHAPITRE IV.<br/> +Comment Candide rencontra son ancien maître de philosophie, le docteur +Pangloss, et ce qui en advint.</h2> + +<p> +Candide, plus ému encore de compassion que d’horreur, donna à cet épouvantable +gueux les deux florins qu’il avait reçus de son honnête anabaptiste Jacques. Le +fantôme le regarda fixement, versa des larmes, et sauta à son cou. Candide +effrayé recule. Hélas! dit le misérable à l’autre misérable, ne +reconnaissez-vous plus votre cher Pangloss? Qu’entends-je? vous, mon cher +maître! vous, dans cet état horrible! quel malheur vous est-il donc arrivé? +pourquoi n’êtes-vous plus dans le plus beau des châteaux? qu’est devenue +mademoiselle Cunégonde, la perle des filles, le chef-d’oeuvre de la nature? Je +n’en peux plus, dit Pangloss. Aussitôt Candide le mena dans l’étable de +l’anabaptiste, où il lui fit manger un peu de pain; et quand Pangloss fut +refait: Eh bien! lui dit-il, Cunégonde? Elle est morte, reprit l’autre. Candide +s’évanouit à ce mot: son ami rappela ses sens avec un peu de mauvais vinaigre +qui se trouva par hasard dans l’étable. Candide rouvre les yeux. Cunégonde est +morte! Ah! meilleur des mondes, où êtes-vous? Mais de quelle maladie est-elle +morte? ne serait-ce point de m’avoir vu chasser du beau château de monsieur son +père à grands coups de pied? Non, dit Pangloss, elle a été éventrée par des +soldats bulgares, après avoir été violée autant qu’on peut l’être; ils ont +cassé la tête à monsieur le baron qui voulait la défendre; madame la baronne a +été coupée en morceaux; mon pauvre pupille traité précisément comme sa soeur; +et quant au château, il n’est pas resté pierre sur pierre, pas une grange, pas +un mouton, pas un canard, pas un arbre; mais nous avons été bien vengés, car +les Abares en ont fait autant dans une baronnie voisine qui appartenait à un +seigneur bulgare. +</p> + +<p> +A ce discours, Candide s’évanouit encore; mais revenu à soi, et ayant dit tout +ce qu’il devait dire, il s’enquit de la cause et de l’effet, et de la raison +suffisante qui avait mis Pangloss dans un si piteux état. Hélas! dit l’autre, +c’est l’amour: l’amour, le consolateur du genre humain, le conservateur de +l’univers, l’âme de tous les êtres sensibles, le tendre amour. Hélas! dit +Candide, je l’ai connu cet amour, ce souverain des coeurs, cette âme de notre +âme; il ne m’a jamais valu qu’un baiser et vingt coups de pied au cul. Comment +cette belle cause a-t-elle pu produire en vous un effet si abominable? +</p> + +<p> +Pangloss répondit en ces termes: O mon cher Candide! vous avez connu Paquette, +cette jolie suivante de notre auguste baronne: j’ai goûté dans ses bras les +délices du paradis, qui ont produit ces tourments d’enfer dont vous me voyez +dévoré; elle en était infectée, elle en est peut-être morte. Paquette tenait ce +présent d’un cordelier très savant qui avait remonté à la source, car il +l’avait eu d’une vieille comtesse, qui l’avait reçu d’un capitaine de +cavalerie, qui le devait à une marquise, qui le tenait d’un page, qui l’avait +reçu d’un jésuite, qui, étant novice, l’avait eu en droite ligne d’un des +compagnons de Christophe Colomb. Pour moi, je ne le donnerai à personne, car je +me meurs. +</p> + +<p> +O Pangloss! s’écria Candide, voilà une étrange généalogie! n’est-ce pas le +diable qui en fut la souche? Point du tout, répliqua ce grand homme; c’était +une chose indispensable dans le meilleur des mondes, un ingrédient nécessaire; +car si Colomb n’avait pas attrapé dans une île de l’Amérique cette maladie[1] +qui empoisonne la source de la génération, qui souvent même empêche la +génération, et qui est évidemment l’opposé du grand but de la nature, nous +n’aurions ni le chocolat ni la cochenille; il faut encore observer que +jusqu’aujourd’hui, dans notre continent, cette maladie nous est particulière, +comme la controverse. Les Turcs, les Indiens, les Persans, les Chinois, les +Siamois, les Japonais, ne la connaissent pas encore; mais il y a une raison +suffisante pour qu’ils la connaissent à leur tour dans quelques siècles. En +attendant elle a fait un merveilleux progrès parmi nous, et surtout dans ces +grandes armées composées d’honnêtes stipendiaires bien élevés, qui décident du +destin des états; on peut assurer que, quand trente mille hommes combattent en +bataille rangée contre des troupes égales en nombre, il y a environ vingt mille +vérolés de chaque côté. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Voyez tome XXXI, page 7. B. +</p> + +<p> +Voilà qui est admirable, dit Candide; mais il faut vous faire guérir. Et +comment le puis-je? dit Pangloss; je n’ai pas le sou, mon ami, et dans toute +l’étendue de ce globe on ne peut ni se faire saigner, ni prendre un lavement +sans payer, ou sans qu’il y ait quelqu’un qui paie pour nous. +</p> + +<p> +Ce dernier discours détermina Candide; il alla se jeter aux pieds de son +charitable anabaptiste Jacques, et lui fit une peinture si touchante de l’état +où son ami était réduit, que le bon-homme n’hésita pas à recueillir le docteur +Pangloss; il le fit guérir à ses dépens. Pangloss, dans la cure, ne perdit +qu’un oeil et une oreille. Il écrivait bien, et savait parfaitement +l’arithmétique. L’anabaptiste Jacques en fit son teneur de livres. Au bout de +deux mois, étant obligé d’aller à Lisbonne pour les affaires de son commerce, +il mena dans son vaisseau ses deux philosophes. Pangloss lui expliqua comment +tout était on ne peut mieux. Jacques n’était pas de cet avis. Il faut bien, +disait-il, que les hommes aient un peu corrompu la nature, car ils ne sont +point nés loups, et ils sont devenus loups. Dieu ne leur a donné ni canons de +vingt-quatre, ni baïonnettes, et ils se sont fait des baïonnettes et des canons +pour se détruire. Je pourrais mettre en ligne de compte les banqueroutes, et la +justice qui s’empare des biens des banqueroutiers pour en frustrer les +créanciers. Tout cela était indispensable, répliquait le docteur borgne, et les +malheurs particuliers font le bien général; de sorte que plus il y a de +malheurs particuliers, et plus tout est bien. Tandis qu’il raisonnait, l’air +s’obscurcit, les vents soufflèrent des quatre coins du monde, et le vaisseau +fut assailli de la plus horrible tempête, à la vue du port de Lisbonne. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap05"></a>CHAPITRE V.<br/> +Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint du docteur Pangloss, +de Candide, et de l’anabaptiste Jacques.</h2> + +<p> +La moitié des passagers affaiblis, expirants de ces angoisses inconcevables que +le roulis d’un vaisseau porte dans les nerfs et dans toutes les humeurs du +corps agitées en sens contraires, n’avait pas même la force de s’inquiéter du +danger. L’autre moitié jetait des cris et fesait des prières; les voiles +étaient déchirées, les mâts brisés, le vaisseau entr’ouvert. Travaillait qui +pouvait, personne ne s’entendait, personne ne commandait. L’anabaptiste aidait +un peu à la manoeuvre; il était sur le tillac; un matelot furieux le frappe +rudement et l’étend sur les planches; mais du coup qu’il lui donna, il eut +lui-même une si violente secousse, qu’il tomba hors du vaisseau, la tête la +première. Il restait suspendu et accroché à une partie de mât rompu. Le bon +Jacques court à son secours, l’aide à remonter, et de l’effort qu’il fait, il +est précipité dans la mer à la vue du matelot, qui le laissa périr sans daigner +seulement le regarder. Candide approche, voit son bienfaiteur qui reparaît un +moment, et qui est englouti pour jamais. Il veut se jeter après lui dans la +mer: le philosophe Pangloss l’en empêche, en lui prouvant que la rade de +Lisbonne avait été formée exprès pour que cet anabaptiste s’y noyât. Tandis +qu’il le prouvait <i>à priori</i>, le vaisseau s’entr’ouvre, tout périt à la +réserve de Pangloss, de Candide, et de ce brutal de matelot qui avait noyé le +vertueux anabaptiste; le coquin nagea heureusement jusqu’au rivage, où Pangloss +et Candide furent portés sur une planche. +</p> + +<p> +Quand ils furent revenus un peu à eux, ils marchèrent vers Lisbonne; il leur +restait quelque argent, avec lequel ils espéraient se sauver de la faim après +avoir échappé à la tempête. +</p> + +<p> +A peine ont-ils mis le pied dans la ville, en pleurant la mort de leur +bienfaiteur, qu’ils sentent la terre trembler sous leurs pas[1]; la mer s’élève +en bouillonnant dans le port, et brise les vaisseaux qui sont à l’ancre. Des +tourbillons de flammes et de cendres couvrent les rues et les places publiques; +les maisons s’écroulent, les toits sont renversés sur les fondements, et les +fondements se dispersent; trente mille habitants de tout âge et de tout sexe +sont écrasés sous des ruines. Le matelot disait en sifflant et en jurant: il y +aura quelque chose à gagner ici. Quelle peut être la raison suffisante de ce +phénomène? disait Pangloss. Voici le dernier jour du monde! s’écriait Candide. +Le matelot court incontinent au milieu des débris, affronte la mort pour +trouver de l’argent, en trouve, s’en empare, s’enivre, et ayant cuvé son vin, +achète les faveurs de la première fille de bonne volonté qu’il rencontre sur +les ruines des maisons détruites, et au milieu des mourants et des morts. +Pangloss le tirait cependant par la manche: Mon ami, lui disait-il, cela n’est +pas bien, vous manquez à la raison universelle, vous prenez mal votre temps. +Tête et sang, répondit l’autre, je suis matelot et né à Batavia; j’ai marché +quatre fois sur le crucifix dans quatre voyages au Japon[2]; tu as bien trouvé +ton homme avec ta raison universelle! +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Le tremblement de terre de Lisbonne est du 1er novembre 1755. B. +</p> + +<p class="footnote"> +[2] Voyez tome XVIII, page 470. B. +</p> + +<p> +Quelques éclats de pierre avaient blessé Candide; il était étendu dans la rue +et couvert de débris. Il disait à Pangloss: Hélas! procure-moi un peu de vin et +d’huile; je me meurs. Ce tremblement de terre n’est pas une chose nouvelle, +répondit Pangloss; la ville de Lima éprouva les mêmes secousses en Amérique +l’année passée; mêmes causes, mêmes effets; il y a certainement une traînée de +soufre sous terre depuis Lima jusqu’à Lisbonne. Rien n’est plus probable, dit +Candide; mais, pour Dieu, un peu d’huile et de vin. Comment probable? répliqua +le philosophe, je soutiens que la chose est démontrée. Candide perdit +connaissance, et Pangloss lui apporta un peu d’eau d’une fontaine voisine. +</p> + +<p> +Le lendemain, ayant trouvé quelques provisions de bouche en se glissant à +travers des décombres, ils réparèrent un peu leurs forces. Ensuite ils +travaillèrent comme les autres à soulager les habitants échappés à la mort. +Quelques citoyens, secourus par eux, leur donnèrent un aussi bon dîner qu’on le +pouvait dans un tel désastre: il est vrai que le repas était triste; les +convives arrosaient leur pain de leurs larmes; mais Pangloss les consola, en +les assurant que les choses ne pouvaient être autrement: Car, dit-il, tout ceci +est ce qu’il y a de mieux; car s’il y a un volcan à Lisbonne, il ne pouvait +être ailleurs; car il est impossible que les choses ne soient pas où elles +sont, car tout est bien. +</p> + +<p> +Un petit homme noir, familier de l’inquisition, lequel était à côté de lui, +prit poliment la parole et dit: Apparemment que monsieur ne croit pas au péché +originel; car si tout est au mieux, il n’y a donc eu ni chute ni punition. +</p> + +<p> +Je demande très humblement pardon à votre excellence, répondit Pangloss encore +plus poliment, car la chute de l’homme et la malédiction entraient +nécessairement dans le meilleur des mondes possibles. Monsieur ne croit donc +pas à la liberté? dit le familier. Votre excellence m’excusera, dit Pangloss; +la liberté peut subsister avec la nécessité absolue; car il était nécessaire +que nous fussions libres; car enfin la volonté déterminée…… Pangloss était au +milieu de sa phrase, quand le familier fit un signe de tête à son estafier qui +lui servait à boire du vin de Porto ou d’Oporto. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap06"></a>CHAPITRE VI.<br/> +Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de terre, et +comment Candide fut fessé.</h2> + +<p> +Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de Lisbonne, +les sages du pays n’avaient pas trouvé un moyen plus efficace pour prévenir une +ruine totale que de donner au peuple un bel auto-da-fé[1]; il était décidé par +l’université de Coïmbre que le spectacle de quelques personnes brûlées à petit +feu, en grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de +trembler. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Après le tremblement de terre de Lisbonne, on y fit en effet un autoda-fé, +le 20 juin 1756; voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du <i>Précis du Siècle de +Louis XV</i>. B. +</p> + +<p> +On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d’avoir épousé sa commère, +et deux Portugais qui en mangeant un poulet en avaient arraché le lard: on vint +lier après le dîner le docteur Pangloss et son disciple Candide, l’un pour +avoir parlé, et l’autre pour l’avoir écouté avec un air d’approbation: tous +deux furent menés séparément dans des appartements d’une extrême fraîcheur, +dans lesquels on n’était jamais incommodé du soleil: huit jours après ils +furent tous deux revêtus d’un san-benito, et on orna leurs têtes de mitres de +papier: la mitre et le san-benito de Candide étaient peints de flammes +renversées, et de diables qui n’avaient ni queues ni griffes; mais les diables +de Pangloss portaient griffes et queues, et les flammes étaient droites. Ils +marchèrent en procession ainsi vêtus, et entendirent un sermon très pathétique, +suivi d’une belle musique en faux-bourdon. Candide fut fessé en cadence, +pendant qu’on chantait; le Biscayen et les deux hommes qui n’avaient point +voulu manger de lard furent brûlés, et Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit +pas la coutume. Le même jour la terre trembla de nouveau avec un fracas +épouvantable. +</p> + +<p> +Candide épouvanté, interdit, éperdu, tout sanglant, tout palpitant, se disait à +lui-même: Si c’est ici le meilleur des mondes possibles, que sont donc les +autres? passe encore si je n’étais que fessé, je l’ai été chez les Bulgares; +mais, ô mon cher Pangloss! le plus grand des philosophes, faut-il vous avoir vu +pendre, sans que je sache pourquoi! ô mon cher anabaptiste! le meilleur des +hommes, faut-il que vous ayez été noyé dans le port! ô mademoiselle Cunégonde! +la perle des filles, faut-il qu’on vous ait fendu le ventre! +</p> + +<p> +Il s’en retournait, se soutenant à peine, prêché, fessé, absous, et béni, +lorsqu’une vieille l’aborda, et lui dit: Mon fils, prenez courage, suivez-moi. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap07"></a>CHAPITRE VII<br/> +Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva ce qu’il +aimait.</h2> + +<p> +Candide ne prit point courage, mais il suivit la vieille dans une masure: elle +lui donna un pot de pommade pour se frotter, lui laissa à manger et à boire; +elle lui montra un petit lit assez propre; il y avait auprès du lit un habit +complet. Mangez, buvez, dormez, lui dit-elle, et que Notre-Dame d’Atocha[1], +monseigneur saint Antoine de Padoue, et monseigneur saint Jacques de +Compostelle prennent soin de vous! je reviendrai demain. Candide, toujours +étonné de tout ce qu’il avait vu, de tout ce qu’il avait souffert, et encore +plus de la charité de la vieille, voulut lui baiser la main. Ce n’est pas ma +main qu’il faut baiser, dit la vieille; je reviendrai demain. Frottez-vous de +pommade, mangez et dormez. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Sur Notre-Dame d’Atocha, voyez dans les <i>Mélanges</i>, année 1769, une +des notes de Voltaire sur son <i>Extrait d’un journal</i> (ou Mémoires de +Dangeau). B. +</p> + +<p> +Candide, malgré tant de malheurs, mangea et dormit. Le lendemain la vieille lui +apporte à déjeuner, visite son dos, le frotte elle-même d’une autre pommade: +elle lui apporte ensuite à dîner: elle revient sur le soir et apporte à souper. +Le surlendemain elle fit encore les mêmes cérémonies. Qui êtes-vous? lui disait +toujours Candide; qui vous a inspiré tant de bonté? quelles grâces puis-je vous +rendre? La bonne femme ne répondait jamais rien. Elle revint sur le soir, et +n’apporta point à souper: Venez avec moi, dit-elle, et ne dites mot. Elle le +prend sous le bras, et marche avec lui dans la campagne environ un quart de +mille: ils arrivent à une maison isolée, entourée de jardins et de canaux. La +vieille frappe à une petite porte. On ouvre; elle mène Candide, par un escalier +dérobé, dans un cabinet doré, le laisse sur un canapé de brocart, referme la +porte, et s’en va. Candide croyait rêver, et regardait toute sa vie comme un +songe funeste, et le moment présent comme un songe agréable. +</p> + +<p> +La vieille reparut bientôt; elle soutenait avec peine une femme tremblante, +d’une taille majestueuse, brillante de pierreries, et couverte d’un voile. Otez +ce voile, dit la vieille à Candide. Le jeune homme approche; il lève le voile +d’une main timide. Quel moment! quelle surprise! il croit voir mademoiselle +Cunégonde; il la voyait en effet, c’était elle-même. La force lui manque, il ne +peut proférer une parole, il tombe à ses pieds. Cunégonde tombe sur le canapé. +La vieille les accable d’eaux spiritueuses, ils reprennent leurs sens, ils se +parlent: ce sont d’abord des mots entrecoupés, des demandes et des réponses qui +se croisent, des soupirs, des larmes, des cris. La vieille leur recommande de +faire moins de bruit, et les laisse en liberté. Quoi! c’est vous, lui dit +Candide, vous vivez! je vous retrouve en Portugal! On ne vous a donc pas +violée? on ne vous a point fendu le ventre, comme le philosophe Pangloss me +l’avait assuré? Si fait, dit la belle Cunégonde; mais on ne meurt pas toujours +de ces deux accidents.—Mais votre père et votre mère ont-ils été tués?—Il n’est +que trop vrai, dit Cunégonde en pleurant.—Et votre frère?—Mon frère a été tué +aussi.—Et pourquoi êtes-vous en Portugal? et comment avez-vous su que j’y +étais? et par quelle étrange aventure m’avez-vous fait conduire dans cette +maison?—Je vous dirai tout cela, répliqua la dame; mais il faut auparavant que +vous m’appreniez tout ce qui vous est arrivé depuis le baiser innocent que vous +me donnâtes, et les coups de pied que vous reçûtes. +</p> + +<p> +Candide lui obéit avec un profond respect; et quoiqu’il fût interdit, quoique +sa voix fût faible et tremblante, quoique l’échine lui fît encore un peu mal, +il lui raconta de la manière la plus naïve tout ce qu’il avait éprouvé depuis +le moment de leur séparation. Cunégonde levait les yeux au ciel: elle donna des +larmes à la mort du bon anabaptiste et de Pangloss; après quoi elle parla en +ces termes à Candide, qui ne perdait pas une parole, et qui la dévorait des +yeux. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap08"></a>CHAPITRE VIII.<br/> +Histoire de Cunégonde.</h2> + +<p> +J’étais dans mon lit et je dormais profondément, quand il plut au ciel +d’envoyer les Bulgares dans notre beau château de Thunder-ten-tronckh; ils +égorgèrent mon père et mon frère, et coupèrent ma mère par morceaux. Un grand +Bulgare, haut de six pieds, voyant qu’à ce spectacle j’avais perdu +connaissance, se mit à me violer; cela me fit revenir, je repris mes sens, je +criai, je me débattis, je mordis, j’égratignai, je voulais arracher les yeux à +ce grand Bulgare, ne sachant pas que tout ce qui arrivait dans le château de +mon père était une chose d’usage: le brutal me donna un coup de couteau dans le +flanc gauche dont je porte encore la marque. Hélas! j’espère bien la voir, dit +le naïf Candide. Vous la verrez, dit Cunégonde; mais continuons. Continuez, dit +Candide. +</p> + +<p> +Elle reprit ainsi le fil de son histoire: Un capitaine bulgare entra, il me vit +toute sanglante, et le soldat ne se dérangeait pas. Le capitaine se mit en +colère du peu de respect que lui témoignait, ce brutal, et le tua sur mon +corps. Ensuite il me fit panser, et m’emmena prisonnière de guerre dans son +quartier. Je blanchissais le peu de chemises qu’il avait, je fesais sa cuisine; +il me trouvait fort jolie, il faut l’avouer; et je ne nierai pas qu’il ne fût +très bien fait, et qu’il n’eût la peau blanche et douce; d’ailleurs peu +d’esprit, peu de philosophie: on voyait bien qu’il n’avait pas été élevé par le +docteur Pangloss. Au bout de trois mois, ayant perdu tout son argent, et +s’étant dégoûté de moi, il me vendit à un Juif nommé don Issachar, qui +trafiquait en Hollande et en Portugal, et qui aimait passionnément les femmes. +Ce Juif s’attacha beaucoup à ma personne, mais il ne pouvait en triompher; je +lui ai mieux résisté qu’au soldat bulgare: une personne d’honneur peut être +violée une fois, mais sa vertu s’en affermit. Le Juif, pour m’apprivoiser, me +mena dans cette maison de campagne que vous voyez. J’avais cru jusque-là qu’il +n’y avait rien sur la terre de si beau que le château de Thunder-ten-tronckh; +j’ai été détrompée. +</p> + +<p> +Le grand-inquisiteur m’aperçut un jour à la messe; il me lorgna beaucoup, et me +fit dire qu’il avait à me parler pour des affaires secrètes. Je fus conduite à +son palais; je lui appris ma naissance; il me représenta combien il était +au-dessous de mon rang d’appartenir à un Israélite. On proposa de sa part à don +Issachar de me céder à monseigneur. Don Issachar, qui est le banquier de la +cour, et homme de crédit, n’en voulut rien faire. L’inquisiteur le menaça d’un +auto-da-fé. Enfin mon Juif intimidé conclut un marché par lequel la maison et +moi leur appartiendraient à tous deux en commun; que le Juif aurait pour lui +les lundis, mercredis, et le jour du sabbat, et que l’inquisiteur aurait les +autres jours de la semaine. Il y a six mois que cette convention subsiste. Ce +n’a pas été sans querelles; car souvent il a été indécis si la nuit du samedi +au dimanche appartenait à l’ancienne loi ou à la nouvelle. Pour moi, j’ai +résisté jusqu’à présent à toutes les deux; et je crois que c’est pour cette +raison que j’ai toujours été aimée. +</p> + +<p> +Enfin, pour détourner le fléau des tremblements de terre, et pour intimider don +Issachar, il plut à monseigneur l’inquisiteur de célébrer un auto-da-fé. Il me +fit l’honneur de m’y inviter. Je fus très bien placée; on servit aux dames des +rafraîchissements entre la messe et l’exécution. Je fus, à la vérité, saisie +d’horreur en voyant brûler ces deux Juifs et cet honnête Biscayen qui avait +épousé sa commère: mais quelle fut ma surprise, mon effroi, mon trouble, quand +je vis dans un san-benito, et sous une mitre, une figure qui ressemblait à +celle de Pangloss! Je me frottai les yeux, je regardai attentivement, je le vis +pendre; je tombai en faiblesse. A peine reprenais-je mes sens, que je vous vis +dépouillé tout nu; ce fut là le comble de l’horreur, de la consternation, de la +douleur, du désespoir. Je vous dirai, avec vérité, que votre peau est encore +plus blanche, et d’un incarnat plus parfait que celle de mon capitaine des +Bulgares. Cette vue redoubla tous les sentiments qui m’accablaient, qui me +dévoraient. Je m’écriai, je voulus dire, Arrêtez, barbares! mais la voix me +manqua, et mes cris auraient été inutiles. Quand vous eûtes été bien fessé: +Comment se peut-il faire, disais-je, que l’aimable Candide et le sage Pangloss +se trouvent à Lisbonne, l’un pour recevoir cent coups de fouet, et l’autre pour +être pendu par l’ordre de monseigneur l’inquisiteur, dont je suis la +bien-aimée? Pangloss m’a donc bien cruellement trompée, quand il me disait que +tout va le mieux du monde! +</p> + +<p> +Agitée, éperdue, tantôt hors de moi-même, et tantôt prête de mourir de +faiblesse, j’avais la tête remplie du massacre de mon père, de ma mère, de mon +frère, de l’insolence de mon vilain soldat bulgare, du coup de couteau qu’il me +donna, de ma servitude, de mon métier de cuisinière, de mon capitaine bulgare, +de mon vilain don Issachar, de mon abominable inquisiteur, de la pendaison du +docteur Pangloss, de ce grand miserere en faux-bourdon pendant lequel on vous +fessait, et surtout du baiser que je vous avais donné derrière un paravent, le +jour que je vous avais vu pour la dernière fois. Je louai Dieu, qui vous +ramenait à moi par tant d’épreuves. Je recommandai à ma vieille d’avoir soin de +vous, et de vous amener ici dès qu’elle le pourrait. Elle a très bien exécuté +ma commission; j’ai goûté le plaisir inexprimable de vous revoir, de vous +entendre, de vous parler. Vous devez avoir une faim dévorante; j’ai grand +appétit; commençons par souper. +</p> + +<p> +Les voilà qui se mettent tous deux à table; et, après le souper, ils se +replacent sur ce beau canapé dont on a déjà parlé; ils y étaient quand le +signor don Issachar, l’un des maîtres de la maison, arriva. C’était le jour du +sabbat. Il venait jouir de ses droits, et expliquer son tendre amour. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap09"></a>CHAPITRE IX.<br/> +Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du grand-inquisiteur, et d’un Juif.</h2> + +<p> +Cet Issachar était le plus colérique Hébreu qu’on eût vu dans Israël, depuis la +captivité en Babylone. Quoi! dit-il, chienne de galiléenne, ce n’est pas assez +de monsieur l’inquisiteur? il faut que ce coquin partage aussi avec moi? En +disant cela il tire un long poignard dont il était toujours pourvu, et, ne +croyant pas que son adverse partie eût des armes, il se jette sur Candide; mais +notre bon Vestphalien avait reçu une belle épée de la vieille avec l’habit +complet. Il tire son épée, quoiqu’il eût les moeurs fort douces, et vous étend +l’Israélite roide mort sur le carreau, aux pieds de la belle Cunégonde. +</p> + +<p> +Sainte Vierge! s’écria-t-elle, qu’allons-nous devenir? un homme tué chez moi! +si la justice vient, nous sommes perdus. Si Pangloss n’avait pas été pendu, dit +Candide, il nous donnerait un bon conseil dans cette extrémité, car c’était un +grand philosophe. A son défaut, consultons la vieille. Elle était fort +prudente, et commençait à dire son avis quand une autre petite porte s’ouvrit. +Il était une heure après minuit, c’était le commencement du dimanche. Ce jour +appartenait à monseigneur l’inquisiteur. Il entre et voit le fessé Candide, +l’épée à la main, un mort étendu par terre, Cunégonde effarée, et la vieille +donnant des conseils. +</p> + +<p> +Voici dans ce moment ce qui se passa dans l’âme de Candide, et comment il +raisonna: Si ce saint homme appelle du secours, il me fera infailliblement +brûler, il pourra en faire autant de Cunégonde; il m’a fait fouetter +impitoyablement; il est mon rival; je suis en train de tuer; il n’y a pas à +balancer. Ce raisonnement fut net et rapide; et, sans donner le temps à +l’inquisiteur de revenir de sa surprise, il le perce d’outre en outre, et le +jette à côté du Juif. En voici bien d’une autre, dit Cunégonde; il n’y a plus +de rémission; nous sommes excommuniés, notre dernière heure est venue! Comment +avez-vous fait, vous qui êtes né si doux, pour tuer en deux minutes un Juif et +un prélat? Ma belle demoiselle, répondit Candide, quand on est amoureux, +jaloux, et fouetté par l’inquisition, on ne se connaît plus. +</p> + +<p> +La vieille prit alors la parole, et dit: Il y a trois chevaux andalous dans +l’écurie, avec leurs selles et leurs brides, que le brave Candide les prépare; +madame a des moyadors et des diamants, montons vite à cheval, quoique je ne +puisse me tenir que sur une fesse, et allons à Cadix; il fait le plus beau +temps du monde, et c’est un grand plaisir de voyager pendant la fraîcheur de la +nuit. +</p> + +<p> +Aussitôt Candide selle les trois chevaux; Cunégonde, la vieille, et lui, font +trente milles d’une traite. Pendant qu’ils s’éloignaient, la sainte hermandad +arrive dans la maison, on enterre monseigneur dans une belle église, on jette +Issachar à la voirie. +</p> + +<p> +Candide, Cunégonde, et la vieille, étaient déjà dans la petite ville d’Avacéna, +au milieu des montagnes de la Sierra-Morena; et ils parlaient ainsi dans un +cabaret. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap10"></a>CHAPITRE X.<br/> +Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la vieille, arrivent à Cadix, et +leur embarquement.</h2> + +<p> +Qui a donc pu me voler mes pistoles et mes diamants? disait en pleurant +Cunégonde; de quoi vivrons-nous? comment ferons-nous? où trouver des +inquisiteurs et des Juifs qui m’en donnent d’autres? Hélas! dit la vieille, je +soupçonne fort un révérend père cordelier, qui coucha hier dans la même auberge +que nous à Badajos; Dieu me garde de faire un jugement téméraire! mais il entra +deux fois dans notre chambre, et il partit long-temps avant nous. Hélas! dit +Candide, le bon Pangloss m’avait souvent prouvé que les biens de la terre sont +communs à tous les hommes, que chacun y a un droit égal. Ce cordelier devait +bien, suivant ces principes, nous laisser de quoi achever notre voyage. Il ne +vous reste donc rien du tout, ma belle Cunégonde? Pas un maravédis, dit-elle. +Quel parti prendre? dit Candide. Vendons un des chevaux, dit la vieille; je +monterai en croupe derrière mademoiselle, quoique je ne puisse me tenir que sur +une fesse, et nous arriverons à Cadix. +</p> + +<p> +Il y avait dans la même hôtellerie un prieur de bénédictins; il acheta le +cheval bon marché. Candide, Cunégonde, et la vieille, passèrent par Lucena, par +Chillas, par Lebrixa, et arrivèrent enfin à Cadix. On y équipait une flotte, et +on y assemblait des troupes pour mettre à la raison les révérends pères +jésuites du Paraguai, qu’on accusait d’avoir fait révolter une de leurs hordes +contre les rois d’Espagne et de Portugal, auprès de la ville du +Saint-Sacrement[1]. Candide, ayant servi chez les Bulgares, fit l’exercice +bulgarien devant le général de la petite armée avec tant de grâce, de célérité, +d’adresse, de fierté, d’agilité, qu’on lui donna une compagnie d’infanterie à +commander. Le voilà capitaine; il s’embarque avec mademoiselle Cunégonde, la +vieille, deux valets, et les deux chevaux andalous qui avaient appartenu à M. +le grand-inquisiteur de Portugal. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Voyez tome XVII, page 470; et dans les <i>Mélanges</i>, année 1759, la +<i>Lettre</i> de M. Mead <i>aux auteurs du Journal encyclopédique</i>. B. +</p> + +<p> +Pendant toute la traversée ils raisonnèrent beaucoup sur la philosophie du +pauvre Pangloss. Nous allons dans un autre univers, disait Candide; c’est dans +celui-là, sans doute, que tout est bien: car il faut avouer qu’on pourrait +gémir un peu de ce qui se passe dans le nôtre en physique et en morale. Je vous +aime de tout mon coeur, disait Cunégonde; mais j’ai encore l’âme tout +effarouchée de ce que j’ai vu, de ce que j’ai éprouvé. Tout ira bien, +répliquait Candide; la mer de ce nouveau monde vaut déjà mieux que les mers de +notre Europe; elle est plus calme, les vents plus constants. C’est certainement +le Nouveau-Monde qui est le meilleur des univers possibles. Dieu le veuille! +disait Cunégonde: mais j’ai été si horriblement malheureuse dans le mien, que +mon coeur est presque fermé à l’espérance. Vous vous plaignez, leur dit la +vieille; hélas! vous n’avez pas éprouvé des infortunes telles que les miennes. +Cunégonde se mit presque à rire, et trouva cette bonne femme fort plaisante de +prétendre être plus malheureuse qu’elle. Hélas! lui dit-elle, ma bonne, à moins +que vous n’ayez été violée par deux Bulgares, que vous n’ayez reçu deux coups +de couteau dans le ventre, qu’on n’ait démoli deux de vos châteaux, qu’on n’ait +égorgé à vos yeux deux mères et deux pères, et que vous n’ayez vu deux de vos +amants fouettés dans un auto-da-fé, je ne vois pas que vous puissiez l’emporter +sur moi; ajoutez que je suis née baronne avec soixante et douze quartiers, et +que j’ai été cuisinière. Mademoiselle, répondit la vieille, vous ne savez pas +quelle est ma naissance; et si je vous montrais mon derrière, vous ne parleriez +pas comme vous faites, et vous suspendriez votre jugement. Ce discours fit +naître une extrême curiosité dans l’esprit de Cunégonde et de Candide. La +vieille leur parla en ces termes. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap11"></a>CHAPITRE XI.<br/> +Histoire de la vieille.</h2> + +<p> +Je n’ai pas eu toujours les yeux éraillés et bordés d’écarlate; mon nez n’a pas +toujours touché à mon menton, et je n’ai pas toujours été servante. Je suis la +fille du pape Urbain X et de la princesse de Palestrine[a]. On m’éleva jusqu’à +quatorze ans dans un palais auquel tous les châteaux de vos barons allemands +n’auraient pas servi d’écurie; et une de mes robes valait mieux que toutes les +magnificences de la Vestphalie. Je croissais en beauté, en grâces, en talents, +au milieu des plaisirs, des respects, et des espérances: j’inspirais déjà de +l’amour; ma gorge se formait; et quelle gorge! blanche, ferme, taillée comme +celle de la Vénus de Médicis; et quels yeux! quelles paupières! quels sourcils +noirs! quelles flammes brillaient dans mes deux prunelles, et effaçaient la +scintillation des étoiles! comme me disaient les poètes du quartier. Les femmes +qui m’habillaient et qui me déshabillaient tombaient en extase en me regardant +par-devant et par-derrière; et tous les hommes auraient voulu être à leur +place. +</p> + +<p class="footnote"> +[a] Voyez l’extrême discrétion de l’auteur; il n’y eut jusqu’à présent aucun +pape nommé Urbain X; il craint de donner une bâtarde à un pape connu. Quelle +circonspection! quelle délicatesse de conscience!—Cette note de Voltaire est +posthume. Elle n’était même pas dans les éditions de Kehl. Je la tiens de feu +Décrois. Le dernier pape du nom d’Urbain est Urbain VIII, mort en 1644. B. +</p> + +<p> +Je fus fiancée à un prince souverain de Massa-Carrara: quel prince! aussi beau +que moi, pétri de douceur et d’agréments, brillant d’esprit et brûlant d’amour; +je l’aimais comme on aime pour la première fois, avec idolâtrie, avec +emportement. Les noces furent préparées: c’était une pompe, une magnificence +inouïe; c’étaient des fêtes, des carrousels, des opéra-buffa continuels; et +toute l’Italie fit pour moi des sonnets dont il n’y eut pas un seul de +passable. Je touchais au moment de mon bonheur, quand une vieille marquise, qui +avait été maîtresse de mon prince, l’invita à prendre du chocolat chez elle; il +mourut en moins de deux heures avec des convulsions épouvantables; mais ce +n’est qu’une bagatelle. Ma mère au désespoir, et bien moins affligée que moi, +voulut s’arracher pour quelque temps à un séjour si funeste. Elle avait une +très belle terre auprès de Gaïète: nous nous embarquâmes sur une galère du +pays, dorée comme l’autel de Saint-Pierre de Rome. Voilà qu’un corsaire de Salé +fond sur nous et nous aborde: nos soldats se défendirent comme des soldats du +pape; ils se mirent tous à genoux en jetant leurs armes, et en demandant au +corsaire une absolution <i>in articulo mortis</i>. +</p> + +<p> +Aussitôt on les dépouilla nus comme des singes, et ma mère aussi, nos filles +d’honneur aussi, et moi aussi. C’est une chose admirable que la diligence avec +laquelle ces messieurs déshabillent le monde; mais ce qui me surprit davantage, +c’est qu’ils nous mirent à tous le doigt dans un endroit où nous autres femmes +nous ne nous laissons mettre d’ordinaire que des canules. Cette cérémonie me +paraissait bien étrange: voilà comme on juge de tout quand on n’est pas sorti +de son pays. J’appris bientôt que c’était pour voir si nous n’avions pas caché +là quelques diamants; c’est un usage établi de temps immémorial parmi les +nations policées qui courent sur mer. J’ai su que messieurs les religieux +chevaliers de Malte n’y manquent jamais quand ils prennent des Turcs et des +Turques; c’est une loi du droit des gens à laquelle on n’a jamais dérogé. +</p> + +<p> +Je ne vous dirai point combien il est dur pour une jeune princesse d’être menée +esclave à Maroc avec sa mère: vous concevez assez tout ce que nous eûmes à +souffrir dans le vaisseau corsaire. Ma mère était encore très belle: nos filles +d’honneur, nos simples femmes de chambre avaient plus de charmes qu’on n’en +peut trouver dans toute l’Afrique: pour moi, j’étais ravissante, j’étais la +beauté, la grâce même, et j’étais pucelle: je ne le fus pas long-temps; cette +fleur, qui avait été réservée pour le beau prince de Massa-Carrara, me fut +ravie par le capitaine corsaire; c’était un nègre abominable, qui croyait +encore me faire beaucoup d’honneur. Certes il fallait que madame la princesse +de Palestrine et moi fussions bien fortes pour résister à tout ce que nous +éprouvâmes jusqu’à notre arrivée à Maroc! Mais passons; ce sont des choses si +communes, qu’elles ne valent pas la peine qu’on en parle. +</p> + +<p> +Maroc nageait dans le sang quand nous arrivâmes. Cinquante fils de l’empereur +Muley Ismael[1] avaient chacun leur parti; ce qui produisait en effet cinquante +guerres civiles, de noirs contre noirs, de noirs contre basanés, de basanés +contre basanés, de mulâtres contre mulâtres: c’était un carnage continuel dans +toute l’étendue de l’empire. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Sur Muley Ismael, qui régnait en 1702, et vécut cent cinq ans, voyez tome +XVI, page 197; tome XVIII, page 420; tome XX, le chapitre XVIII du <i>Siècle de +Louis XIV</i>; tome XXX, page 126. B. +</p> + +<p> +A peine fûmes-nous débarquées, que des noirs d’une faction ennemie de celle de +mon corsaire se présentèrent pour lui enlever son butin. Nous étions, après les +diamants et l’or, ce qu’il avait de plus précieux. Je fus témoin d’un combat +tel que vous n’en voyez jamais dans vos climats d’Europe. Les peuples +septentrionaux n’ont pas le sang assez ardent; ils n’ont pas la rage des femmes +au point où elle est commune en Afrique. Il semble que vos Européans aient du +lait dans les veines; c’est du vitriol, c’est du feu qui coule dans celles des +habitants du mont Atlas et des pays voisins. On combattit avec la fureur des +lions, des tigres, et des serpents de la contrée, pour savoir qui nous aurait. +Un Maure saisit ma mère par le bras droit, le lieutenant de mon capitaine la +retint par le bras gauche; un soldat maure la prit par une jambe, un de nos +pirates la tenait par l’autre. Nos filles se trouvèrent presque toutes en un +moment tirées ainsi à quatre soldats. Mon capitaine me tenait cachée derrière +lui; il avait le cimeterre au poing, et tuait tout ce qui s’opposait à sa rage. +Enfin je vis toutes nos Italiennes et ma mère déchirées, coupées, massacrées +par les monstres qui se les disputaient. Les captifs, mes compagnons, ceux qui +les avaient pris, soldats, matelots, noirs, basanés, blancs, mulâtres, et enfin +mon capitaine, tout fut tué, et je demeurai mourante sur un tas de morts. Des +scènes pareilles se passaient, comme on sait, dans l’étendue de plus de trois +cents lieues, sans qu’on manquât aux cinq prières par jour ordonnées par +Mahomet. +</p> + +<p> +Je me débarrassai avec beaucoup de peine de la foule de tant de cadavres +sanglants entassés, et je me traînai sous un grand oranger au bord d’un +ruisseau voisin; j’y tombai d’effroi, de lassitude, d’horreur, de désespoir, et +de faim. Bientôt après mes sens accablés se livrèrent à un sommeil qui tenait +plus de l’évanouissement que du repos. J’étais dans cet état de faiblesse et +d’insensibilité, entre la mort et la vie, quand je me sentis pressée de quelque +chose qui s’agitait sur mon corps; j’ouvris les yeux, je vis un homme blanc et +de bonne mine qui soupirait, et qui disait entre ses dents: <i>O che sciagura +d’essere senza coglioni!</i> +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap12"></a>CHAPITRE XII.<br/> +Suite des malheurs de la vieille.</h2> + +<p> +Étonnée et ravie d’entendre la langue de ma patrie, et non moins surprise des +paroles que proférait cet homme, je lui répondis qu’il y avait de plus grands +malheurs que celui dont il se plaignait; je l’instruisis en peu de mots des +horreurs que j’avais essuyées, et je retombai en faiblesse. Il m’emporta dans +une maison voisine, me fit mettre au lit, me fit donner à manger, me servit, me +consola, me flatta, me dit qu’il n’avait rien vu de si beau que moi, et que +jamais il n’avait tant regretté ce que personne ne pouvait lui rendre. Je suis +né à Naples, me dit-il; on y chaponne deux ou trois mille enfants tous les ans; +les uns en meurent, les autres acquièrent une voix plus belle que celle des +femmes, les autres vont gouverner des états[1]. On me fit cette opération avec +un très grand succès, et j’ai été musicien de la chapelle de madame la +princesse de Palestrine. De ma mère! m’écriai-je. De votre mère! s’écria-t-il +en pleurant: quoi! vous seriez cette jeune princesse que j’ai élevée jusqu’à +l’âge de six ans, et qui promettait déjà d’être aussi belle que vous +êtes?—C’est moi-même; ma mère est à quatre cents pas d’ici coupée en quartiers +sous un tas de morts….. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Farinelli, chanteur italien, né à Naples en 1705, sans être ministre, +gouvernait l’Espagne sous Ferdinand VI; il est mort en 1782. Voltaire reparle +de ce Farinelli dans la <i>Conversation de l’Intendant des menus en +exercice</i>: voyez les <i>Mélanges</i>, année 1761. B. +</p> + +<p> +Je lui contai tout ce qui m’était arrivé; il me conta aussi ses aventures, et +m’apprit comment il avait été envoyé chez le roi de Maroc par une puissance +chrétienne, pour conclure avec ce monarque un traité par lequel on lui +fournirait de la poudre, des canons, et des vaisseaux, pour l’aider à +exterminer le commerce des autres chrétiens. Ma mission est faite, dit cet +honnête eunuque; je vais m’embarquer à Ceuta, et je vous ramènerai en Italie. +<i>Ma che sciagura d’essere senza coglioni!</i> +</p> + +<p> +Je le remerciai avec des larmes d’attendrissement; et au lieu de me mener en +Italie, il me conduisit à Alger, et me vendit au dey de cette province. A peine +fus-je vendue, que cette peste qui a fait le tour de l’Afrique, de l’Asie, de +l’Europe, se déclara dans Alger avec fureur. Vous avez vu des tremblements de +terre; mais, mademoiselle, avez-vous jamais eu la peste? Jamais, répondit la +baronne. +</p> + +<p> +Si vous l’aviez eue, reprit la vieille, vous avoueriez qu’elle est bien +au-dessus d’un tremblement de terre. Elle est fort commune en Afrique; j’en fus +attaquée. Figurez-vous quelle situation pour la fille d’un pape, âgée de quinze +ans, qui en trois mois de temps avait éprouvé la pauvreté, l’esclavage, avait +été violée presque tous les jours, avait vu couper sa mère en quatre, avait +essuyé la faim et la guerre, et mourait pestiférée dans Alger! Je n’en mourus +pourtant pas; mais mon eunuque et le dey, et presque tout le sérail d’Alger +périrent. +</p> + +<p> +Quand les premiers ravages de cette épouvantable peste furent passés, on vendit +les esclaves du dey. Un marchand m’acheta, et me mena à Tunis; il me vendit à +un autre marchand qui me revendit à Tripoli; de Tripoli je fus revendue à +Alexandrie, d’Alexandrie revendue à Smyrne; de Smyrne à Constantinople. +J’appartins enfin à un aga des janissaires, qui fut bientôt commandé pour aller +défendre Azof contre les Russes qui l’assiégeaient. +</p> + +<p> +L’aga, qui était un très galant homme, mena avec lui tout son sérail, et nous +logea dans un petit fort sur les Palus-Méotides, gardé par deux eunuques noirs +et vingt soldats. On tua prodigieusement de Russes, mais ils nous le rendirent +bien: Azof fut mis à feu et à sang[2], et on ne pardonna ni au sexe, ni à +l’âge; il ne resta que notre petit fort; les ennemis voulurent nous prendre par +famine. Les vingt janissaires avaient juré de ne se jamais rendre. Les +extrémités de la faim où ils furent réduits les contraignirent à manger nos +deux eunuques, de peur de violer leur serment. Au bout de quelques jours ils +résolurent de manger les femmes. +</p> + +<p class="footnote"> +[2] Les Russes prirent Azof sous Pierre-le-Grand, en 1696, et la rendirent à la +paix, en 1711; la reprirent en 1739, la fortifièrent; mais à la paix de 1789, +ils la rendirent après l’avoir démantelée. La prise d’Azof, sous Catherine II, +est postérieure de dix ans à <i>Candide</i>. B. +</p> + +<p> +Nous avions un iman très pieux et très compatissant, qui leur fit un beau +sermon par lequel il leur persuada de ne nous pas tuer tout-à-fait. Coupez, +dit-il, seulement une fesse à chacune de ces dames, vous ferez très bonne +chère; s’il faut y revenir, vous en aurez encore autant dans quelques jours; le +ciel vous saura gré d’une action si charitable, et vous serez secourus. +</p> + +<p> +Il avait beaucoup d’éloquence; il les persuada: on nous fit cette horrible +opération; l’iman nous appliqua le même baume qu’on met aux enfants qu’on vient +de circoncire: nous étions toutes à la mort. +</p> + +<p> +A peine les janissaires eurent-ils fait le repas que nous leur avions fourni, +que les Russes arrivent sur des bateaux plats; pas un janissaire ne réchappa. +Les Russes ne firent aucune attention à l’état où nous étions. Il y a partout +des chirurgiens français: un d’eux qui était fort adroit prit soin de nous, il +nous guérit; et je me souviendrai toute ma vie, que quand mes plaies furent +bien fermées, il me fit des propositions. Au reste, il nous dit à toutes de +nous consoler; il nous assura que dans plusieurs sièges pareille chose était +arrivée, et que c’était la loi de la guerre. +</p> + +<p> +Dès que mes compagnes purent marcher, on les fit aller à Moscou; j’échus en +partage à un boïard qui me fit sa jardinière, et qui me donnait vingt coups de +fouet par jour; mais ce seigneur ayant été roué au bout de deux ans avec une +trentaine de boïards pour quelque tracasserie de cour, je profitai de cette +aventure; je m’enfuis; je traversai toute la Russie; je fus long-temps servante +de cabaret à Riga, puis à Rostock, à Vismar, à Leipsick, à Cassel, à Utrecht, à +Leyde, à la Haye, à Rotterdam: j’ai vieilli dans la misère et dans l’opprobre, +n’ayant que la moitié d’un derrière, me souvenant toujours que j’étais fille +d’un pape; je voulus cent fois me tuer, mais j’aimais encore la vie. Cette +faiblesse ridicule est peut-être un de nos penchants les plus funestes; car y +a-t-il rien de plus sot que de vouloir porter continuellement un fardeau qu’on +veut toujours jeter par terre; d’avoir son être en horreur, et de tenir à son +être; enfin de caresser le serpent qui nous dévore, jusqu’à ce qu’il nous ait +mangé le coeur? +</p> + +<p> +J’ai vu dans les pays que le sort m’a fait parcourir, et dans les cabarets où +j’ai servi, un nombre prodigieux de personnes qui avaient leur existence en +exécration; mais je n’en ai vu que douze qui aient mis volontairement fin à +leur misère, trois nègres, quatre Anglais, quatre Genevois, et un professeur +allemand nommé Robeck[3]. J’ai fini par être servante chez le Juif don +Issachar; il me mit auprès de vous, ma belle demoiselle; je me suis attachée à +votre destinée, et j’ai été plus occupée de vos aventures que des miennes. Je +ne vous aurais même jamais parlé de mes malheurs, si vous ne m’aviez pas un peu +piquée, et s’il n’était d’usage, dans un vaisseau, de conter des histoires pour +se désennuyer. Enfin, mademoiselle, j’ai de l’expérience, je connais le monde; +donnez-vous un plaisir, engagez chaque passager à vous conter son histoire, et +s’il s’en trouve un seul qui n’ait souvent maudit sa vie, qui ne se soit +souvent dit à lui-même qu’il était le plus malheureux des hommes, jetez-moi +dans la mer la tête la première. +</p> + +<p class="footnote"> +[3] Robeck (Jean), né à Calmar en Suède, en 1672, se noya volontairement en +1739. J.-J. Rousseau parle de Robeck dans sa <i>Nouvelle Héloïse</i>, lettre +vingt et unième de la troisième partie. B. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap13"></a>CHAPITRE XIII.<br/> +Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Cunégonde et de la +vieille.</h2> + +<p> +La belle Cunégonde, ayant entendu l’histoire de la vieille, lui fit toutes les +politesses qu’on devait à une personne de son rang et de son mérite. Elle +accepta la proposition; elle engagea tous les passagers, l’un après l’autre, à +lui conter leurs aventures. Candide et elle avouèrent que la vieille avait +raison. C’est bien dommage, disait Candide, que le sage Pangloss ait été pendu +contre la coutume dans un auto-da-fé; il nous dirait des choses admirables sur +le mal physique et sur le mal moral qui couvrent la terre et la mer, et je me +sentirais assez de force pour oser lui faire respectueusement quelques +objections. +</p> + +<p> +A mesure que chacun racontait son histoire, le vaisseau avançait. On aborda +dans Buénos-Ayres. Cunégonde, le capitaine Candide, et la vieille, allèrent +chez le gouverneur don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y +Lampourdos, y Souza. Ce seigneur avait une fierté convenable à un homme qui +portait tant de noms. Il parlait aux hommes avec le dédain le plus noble, +portant le nez si haut, élevant si impitoyablement la voix, prenant un ton si +imposant, affectant une démarche si altière, que tous ceux qui le saluaient +étaient tentés de le battre. Il aimait les femmes à la fureur. Cunégonde lui +parut ce qu’il avait jamais vu de plus beau. La première chose qu’il fit fut de +demander si elle n’était point la femme du capitaine. L’air dont il fit cette +question alarma Candide: il n’osa pas dire qu’elle était sa femme, parcequ’en +effet elle ne l’était point; il n’osait pas dire que c’était sa soeur, +parcequ’elle ne l’était pas non plus; et quoique ce mensonge officieux eût été +autrefois très à la mode chez les anciens[1], et qu’il pût être utile aux +modernes, son âme était trop pure pour trahir la vérité. Mademoiselle +Cunégonde, dit-il, doit me faire l’honneur de m’épouser, et nous supplions +votre excellence de daigner faire notre noce. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Voyez l’article ABRAHAM, tome XXVI, page 48. B. +</p> + +<p> +Don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza, +relevant sa moustache, sourit amèrement, et ordonna au capitaine Candide +d’aller faire la revue de sa compagnie. Candide obéit; le gouverneur demeura +avec mademoiselle Cunégonde. Il lui déclara sa passion, lui protesta que le +lendemain il l’épouserait à la face de l’Église, ou autrement, ainsi qu’il +plairait à ses charmes. Cunégonde lui demanda un quart d’heure pour se +recueillir, pour consulter la vieille, et pour se déterminer. +</p> + +<p> +La vieille dit à Cunégonde: Mademoiselle, vous avez soixante et douze quartiers +et pas une obole; il ne tient qu’à vous d’être la femme du plus grand seigneur +de l’Amérique méridionale, qui a une très belle moustache; est-ce à vous de +vous piquer d’une fidélité à toute épreuve? Vous avez été violée par les +Bulgares; un Juif et un inquisiteur ont eu vos bonnes grâces: les malheurs +donnent des droits. J’avoue que si j’étais à votre place, je ne ferais aucun +scrupule d’épouser monsieur le gouverneur, et de faire la fortune de monsieur +le capitaine Candide. Tandis que la vieille parlait avec toute la prudence que +l’âge et l’expérience donnent, on vit entrer dans le port un petit vaisseau; il +portait un alcade et des alguazils, et voici ce qui était arrivé. +</p> + +<p> +La vieille avait très bien deviné que ce fut un cordelier à la grande manche +qui vola l’argent et les bijoux de Cunégonde dans la ville de Badajos, +lorsqu’elle fuyait en hâte avec Candide. Ce moine voulut vendre quelques unes +des pierreries à un joaillier. Le marchand les reconnut pour celles du +grand-inquisiteur. Le cordelier, avant d’être pendu, avoua qu’il les avait +volées: il indiqua les personnes, et la route qu’elles prenaient. La fuite de +Cunégonde et de Candide était déjà connue. On les suivit à Cadix: on envoya, +sans perdre de temps, un vaisseau à leur poursuite. Le vaisseau était déjà dans +le port de Buénos-Ayres. Le bruit se répandit qu’un alcade allait débarquer, et +qu’on poursuivait les meurtriers de monseigneur le grand-inquisiteur. La +prudente vieille vit dans l’instant tout ce qui était à faire. Vous ne pouvez +fuir, dit-elle à Cunégonde, et vous n’avez rien à craindre; ce n’est pas vous +qui avez tué monseigneur, et d’ailleurs le gouverneur, qui vous aime, ne +souffrira pas qu’on vous maltraite; demeurez. Elle court sur-le-champ à +Candide: Fuyez, dit-elle, ou dans une heure vous allez être brûlé. Il n’y avait +pas un moment à perdre; mais comment se séparer de Cunégonde, et où se +réfugier? +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap14"></a>CHAPITRE XIV.<br/> +Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les jésuites du Paraguai.</h2> + +<p> +Candide avait amené de Cadix un valet tel qu’on en trouve beaucoup sur les +côtes d’Espagne et dans les colonies. C’était un quart d’Espagnol, né d’un +métis dans le Tucuman; il avait été enfant de choeur, sacristain, matelot, +moine, facteur, soldat, laquais. Il s’appelait Cacambo, et aimait fort son +maître, parceque son maître était un fort bon homme. Il sella au plus vite les +deux chevaux andalous. Allons, mon maître, suivons le conseil de la vieille, +partons, et courons sans regarder derrière nous. Candide versa des larmes: O ma +chère Cunégonde! faut-il vous abandonner dans le temps que monsieur le +gouverneur va faire nos noces! Cunégonde amenée de si loin, que +deviendrez-vous? Elle deviendra ce qu’elle pourra, dit Cacambo; les femmes ne +sont jamais embarrassées d’elles; Dieu y pourvoit; courons. Où me mènes-tu? où +allons-nous? que ferons-nous sans Cunégonde? disait Candide. Par saint Jacques +de Compostelle, dit Cacambo, vous alliez faire la guerre aux jésuites, allons +la faire pour eux; je sais assez les chemins, je vous mènerai dans leur +royaume, ils seront charmés d’avoir un capitaine qui fasse l’exercice à la +bulgare; vous ferez une fortune prodigieuse; quand on n’a pas son compte dans +un monde, on le trouve dans un autre. C’est un très grand plaisir de voir et de +faire des choses nouvelles. +</p> + +<p> +Tu as donc été déjà dans le Paraguai? dit Candide. Eh vraiment oui! dit +Cacambo; j’ai été cuistre dans le collège de l’Assomption, et je connais le +gouvernement de los padres comme je connais les rues de Cadix. C’est une chose +admirable que ce gouvernement. Le royaume a déjà plus de trois cents lieues de +diamètre; il est divisé en trente provinces. Los padres y ont tout, et les +peuples rien; c’est le chef-d’oeuvre de la raison et de la justice. Pour moi, +je ne vois rien de si divin que los padres, qui font ici la guerre au roi +d’Espagne et au roi de Portugal, et qui en Europe confessent ces rois; qui +tuent ici des Espagnols, et qui à Madrid les envoient au ciel; cela me ravit; +avançons: vous allez être le plus heureux de tous les hommes. Quel plaisir +auront los padres, quand ils sauront qu’il leur vient un capitaine qui sait +l’exercice bulgare! +</p> + +<p> +Dès qu’ils furent arrivés à la première barrière, Cacambo dit à la garde +avancée qu’un capitaine demandait à parler à monseigneur le commandant. On alla +avertir la grande garde. Un officier paraguain courut aux pieds du commandant +lui donner part de la nouvelle. Candide et Cacambo furent d’abord désarmés; on +se saisit de leurs deux chevaux andalous. Les deux étrangers sont introduits au +milieu de deux files de soldats; le commandant était au bout, le bonnet à trois +cornes en tête, la robe retroussée, l’épée au côté, l’esponton à la main. Il +fit un signe; aussitôt vingt-quatre soldats entourent les deux nouveaux venus. +Un sergent leur dit qu’il faut attendre, que le commandant ne peut leur parler, +que le révérend père provincial ne permet pas qu’aucun Espagnol ouvre la bouche +qu’en sa présence, et demeure plus de trois heures dans le pays. Et où est le +révérend père provincial? dit Cacambo. Il est à la parade après avoir dit sa +messe, répondit le sergent, et vous ne pourrez baiser ses éperons que dans +trois heures. Mais, dit Cacambo, monsieur le capitaine, qui meurt de faim comme +moi, n’est point Espagnol, il est Allemand; ne pourrions-nous point déjeuner en +attendant sa révérence? +</p> + +<p> +Le sergent alla sur-le-champ rendre compte de ce discours au commandant. Dieu +soit béni! dit ce seigneur, puisqu’il est Allemand, je peux lui parler; qu’on +le mène dans ma feuillée. Aussitôt on conduit Candide dans un cabinet de +verdure, orné d’une très jolie colonnade de marbre vert et or, et de treillages +qui renfermaient des perroquets, des colibris, des oiseaux-mouches, des +pintades, et tous les oiseaux les plus rares. Un excellent déjeuner était +préparé dans des vases d’or; et tandis que les Paraguains mangèrent du maïs +dans des écuelles de bois, en plein champ, à l’ardeur du soleil, le révérend +père commandant entra dans la feuillée. +</p> + +<p> +C’était un très beau jeune homme, le visage plein, assez blanc, haut en +couleur, le sourcil relevé, l’oeil vif, l’oreille rouge, les lèvres vermeilles, +l’air fier, mais d’une fierté qui n’était ni celle d’un Espagnol ni celle d’un +jésuite. On rendit à Candide et à Cacambo leurs armes, qu’on leur avait +saisies, ainsi que les deux chevaux andalous; Cacambo leur fit manger l’avoine +auprès de la feuillée, ayant toujours l’oeil sur eux, crainte de surprise. +</p> + +<p> +Candide baisa d’abord le bas de la robe du commandant, ensuite ils se mirent à +table. Vous êtes donc Allemand? lui dit le jésuite en cette langue. Oui, mon +révérend père, dit Candide. L’un et l’autre, en prononçant ces paroles, se +regardaient avec une extrême surprise, et une émotion dont ils n’étaient pas +les maîtres. Et de quel pays d’Allemagne êtes-vous? dit le jésuite. De la sale +province de Vestphalie, dit Candide: je suis né dans le château de +Thunder-ten-tronckh. O ciel! est-il possible! s’écria le commandant. Quel +miracle! s’écria Candide. Serait-ce vous? dit le commandant. Cela n’est pas +possible, dit Candide. Ils se laissent tomber tous deux à la renverse, ils +s’embrassent, ils versent des ruisseaux de larmes. Quoi! serait-ce vous, mon +révérend père? vous, le frère de la belle Cunégonde! vous qui fûtes tué par les +Bulgares! vous le fils de monsieur le baron! vous jésuite au Paraguai! Il faut +avouer que ce monde est une étrange chose. O Pangloss! Pangloss! que vous +sériez aise si vous n’aviez pas été pendu! +</p> + +<p> +Le commandant fit retirer les esclaves nègres et les Paraguains qui servaient à +boire dans des gobelets de cristal de roche. Il remercia Dieu et saint Ignace +mille fois; il serrait Candide entre ses bras, leurs visages étaient baignés de +pleurs. Vous seriez bien plus étonné, plus attendri, plus hors de vous-même, +dit Candide, si je vous disais que mademoiselle Cunégonde, votre soeur, que +vous avez crue éventrée, est pleine de santé.—Où?—Dans votre voisinage, chez M. +le gouverneur de Buénos-Ayres; et je venais pour vous faire la guerre. Chaque +mot qu’ils prononcèrent dans cette longue conversation accumulait prodige sur +prodige. Leur âme tout entière volait sur leur langue, était attentive dans +leurs oreilles, et étincelante dans leurs yeux. Comme ils étaient Allemands, +ils tinrent table long-temps, en attendant le révérend père provincial; et le +commandant parla ainsi à son cher Candide. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap15"></a>CHAPITRE XV.<br/> +Comment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde.</h2> + +<p> +J’aurai toute ma vie présent à la mémoire le jour horrible où je vis tuer mon +père et ma mère, et violer ma soeur. Quand les Bulgares furent retirés, on ne +trouva point cette soeur adorable, et on mit dans une charrette ma mère, mon +père, et moi, deux servantes et trois petits garçons égorgés, pour nous aller +enterrer dans une chapelle de jésuites, à deux lieues du château de mes pères. +Un jésuite nous jeta de l’eau bénite; elle était horriblement salée; il en +entra quelques gouttes dans mes yeux: le père s’aperçut que ma paupière fesait +un petit mouvement: il mit la main sur mon coeur, et le sentit palpiter; je fus +secouru, et au bout de trois semaines il n’y paraissait pas. Vous savez, mon +cher Candide, que j’étais fort joli; je le devins encore davantage; aussi le +révérend père Croust[1], supérieur de la maison, prit pour moi la plus tendre +amitié: il me donna l’habit de novice: quelque temps après je fus envoyé à +Rome. Le père général avait besoin d’une recrue de jeunes jésuites allemands. +Les souverains du Paraguai reçoivent le moins qu’ils peuvent de jésuites +espagnols; ils aiment mieux les étrangers, dont ils se croient plus maîtres. Je +fus jugé propre par le révérend père général pour aller travailler dans cette +vigne. Nous partîmes, un Polonais, un Tyrolien, et moi. Je fus honoré, en +arrivant, du sous-diaconat et d’une lieutenance: je suis aujourd’hui colonel et +prêtre. Nous recevrons vigoureusement les troupes du roi d’Espagne; je vous +réponds qu’elles seront excommuniées et battues. La Providence vous envoie ici +pour nous seconder. Mais est-il bien vrai que ma chère soeur Cunégonde soit +dans le voisinage, chez le gouverneur de Buénos-Ayres? Candide l’assura par +serment que rien n’était plus vrai. Leurs larmes recommencèrent à couler. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Dans les premières éditions, au lieu de <i>Croust</i>, on lit: +<i>Didrie</i>. Mais l’édition fesant partie du volume intitulé: <i>Seconde +suite des Mélanges</i>, 1761, porte déjà Croust. Il est question du révérend P. +Croust, <i>le plus brutal de la société</i>, dans le tome XXX, page 429. B. +</p> + +<p> +Le baron ne pouvait se lasser d’embrasser Candide; il l’appelait son frère, son +sauveur. Ah! peut-être, lui dit-il, nous pourrons ensemble, mon cher Candide, +entrer en vainqueurs dans la ville, et reprendre ma soeur Cunégonde. C’est tout +ce que je souhaite, dit Candide; car je comptais l’épouser, et je l’espère +encore. Vous, insolent! répondit le baron, vous auriez l’impudence d’épouser ma +soeur qui a soixante et douze quartiers! Je vous trouve bien effronté d’oser me +parler d’un dessein si téméraire! Candide, pétrifié d’un tel discours, lui +répondit: Mon révérend père, tous les quartiers du monde n’y font rien; j’ai +tiré votre soeur des bras d’un Juif et d’un inquisiteur; elle m’a assez +d’obligations, elle veut m’épouser. Maître Pangloss m’a toujours dit que les +hommes sont égaux; et assurément je l’épouserai. C’est ce que nous verrons, +coquin! dit le jésuite baron de Thunder-ten-tronckh; et en même temps il lui +donna un grand coup du plat de son épée sur le visage. Candide dans l’instant +tire la sienne, et l’enfonce jusqu’à la garde dans le ventre du baron jésuite; +mais en la retirant toute fumante, il se mit à pleurer: Hélas! mon Dieu! +dit-il, j’ai tué mon ancien maître, mon ami, mon beau-frère; je suis le +meilleur homme du monde, et voilà déjà trois hommes que je tue; et dans ces +trois il y a deux prêtres. +</p> + +<p> +Cacambo, qui fesait sentinelle à la porte de la feuillée, accourut. Il ne nous +reste qu’à vendre cher notre vie, lui dit son maître; on va, sans doute, entrer +dans la feuillée; il faut mourir les armes à la main. Cacambo, qui en avait +bien vu d’autres, ne perdit point la tête; il prit la robe de jésuite que +portait le baron, la mit sur le corps de Candide, lui donna le bonnet carré du +mort, et le fit monter à cheval. Tout cela se fit en un clin d’oeil. Galopons, +mon maître; tout le monde vous prendra pour un jésuite qui va donner des +ordres; et nous aurons passé les frontières avant qu’on puisse courir après +nous. Il volait déjà en prononçant ces paroles, et en criant en espagnol: +Place, place pour le révérend père colonel! +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap16"></a>CHAPITRE XVI.<br/> +Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles, deux singes, et les sauvages +nommés Oreillons.</h2> + +<p> +Candide et son valet furent au-delà des barrières, et personne ne savait encore +dans le camp la mort du jésuite allemand. Le vigilant Cacambo avait eu soin de +remplir sa valise de pain, de chocolat, de jambon, de fruits, et de quelques +mesures de vin. Ils s’enfoncèrent avec leurs chevaux andalous dans un pays +inconnu où ils ne découvrirent aucune route. Enfin une belle prairie +entrecoupée de ruisseaux se présenta devant eux. Nos deux voyageurs font +repaître leurs montures. Cacambo propose à son maître de manger, et lui en +donne l’exemple. Comment veux-tu, disait Candide, que je mange du jambon, quand +j’ai tué le fils de monsieur le baron, et que je me vois condamné à ne revoir +la belle Cunégonde de ma vie? à quoi me servira de prolonger mes misérables +jours, puisque je dois les traîner loin d’elle dans les remords et dans le +désespoir? et que dira le Journal de Trévoux[1]? +</p> + +<p class="footnote"> +[1] L’ouvrage cité sous le titre de <i>Journal de Trévoux</i>, du nom de la +ville où il s’imprima, est intitulé: <i>Mémoires pour servir à l’histoire des +sciences et des beaux-arts</i>. Ce titre a subi plusieurs changements. B. +</p> + +<p> +En parlant ainsi, il ne laissa pas de manger. Le soleil se couchait. Les deux +égarés entendirent quelques petits cris qui paraissaient poussés par des +femmes. Ils ne savaient si ces cris étaient de douleur ou de joie; mais ils se +levèrent précipitamment avec cette inquiétude et cette alarme que tout inspire +dans un pays inconnu. Ces clameurs partaient de deux filles toutes nues qui +couraient légèrement au bord de la prairie, tandis que deux singes les +suivaient en leur mordant les fesses. Candide fut touché de pitié; il avait +appris à tirer chez les Bulgares, et il aurait abattu une noisette dans un +buisson sans toucher aux feuilles. Il prend son fusil espagnol à deux coups, +tire, et tue les deux singes. Dieu soit loué, mon cher Cacambo! j’ai délivré +d’un grand péril ces deux pauvres créatures: si j’ai commis un péché en tuant +un inquisiteur et un jésuite, je l’ai bien réparé en sauvant la vie à deux +filles. Ce sont peut-être deux demoiselles de condition, et cette aventure nous +peut procurer de très grands avantages dans le pays. +</p> + +<p> +Il allait continuer, mais sa langue devint percluse quand il vit ces deux +filles embrasser tendrement les deux singes, fondre en larmes sur leurs corps, +et remplir l’air des cris les plus douloureux. Je ne m’attendais pas à tant de +bonté d’âme, dit-il enfin à Cacambo; lequel lui répliqua: Vous avez fait là un +beau chef d’oeuvre, mon maître; vous avez tué les deux amants de ces +demoiselles. Leurs amants! serait-il possible? vous vous moquez de moi, +Cacambo; le moyen de vous croire? Mon cher maître, repartit Cacambo, vous êtes +toujours étonné de tout; pourquoi trouvez-vous si étrange que dans quelques +pays il y ait des singes qui obtiennent les bonnes grâces des dames? ils sont +des quarts d’homme, comme je suis un quart d’Espagnol. Hélas! reprit Candide, +je me souviens d’avoir entendu dire à maître Pangloss qu’autrefois pareils +accidents étaient arrivés, et que ces mélanges avaient produit des égypans, des +faunes, des satyres; que plusieurs grands personnages de l’antiquité en avaient +vu; mais je prenais cela pour des fables. Vous devez être convaincu à présent, +dit Cacambo, que c’est une vérité, et vous voyez comment en usent les personnes +qui n’ont pas reçu une certaine éducation; tout ce que je crains, c’est que ces +dames ne nous fassent quelque méchante affaire. +</p> + +<p> +Ces réflexions solides engagèrent Candide à quitter la prairie, et à s’enfoncer +dans un bois. Il y soupa avec Cacambo; et tous deux, après avoir maudit +l’inquisiteur de Portugal, le gouverneur de Buénos-Ayres, et le baron, +s’endormirent sur de la mousse. A leur réveil, ils sentirent qu’ils ne +pouvaient remuer; la raison en était que pendant la nuit les Oreillons, +habitants du pays, à qui les deux dames les avaient dénoncés, les avaient +garrottés avec des cordes d’écorces d’arbre. +</p> + +<p> +Ils étaient entourés d’une cinquantaine d’Oreillons tout nus, armés de flèches, +de massues, et de haches de caillou: les uns fesaient bouillir une grande +chaudière; les autres préparaient des broches, et tous criaient: C’est un +jésuite, c’est un jésuite! nous serons vengés, et nous ferons bonne chère; +mangeons du jésuite, mangeons du jésuite! +</p> + +<p> +Je vous l’avais bien dit, mon cher maître, s’écria tristement Cacambo, que ces +deux filles nous joueraient d’un mauvais tour. Candide apercevant la chaudière +et les broches s’écria: Nous allons certainement être rôtis ou bouillis. Ah! +que dirait maître Pangloss, s’il voyait comme la pure nature est faite? Tout +est bien; soit, mais j’avoue qu’il est bien cruel, d’avoir perdu mademoiselle +Cunégonde, et d’être mis à la broche par des Oreillons. Cacambo ne perdait +jamais la tête. Ne désespérez de rien, dit-il au désolé Candide; j’entends un +peu le jargon de ces peuples, je vais leur parler. Ne manquez pas, dit Candide, +de leur représenter quelle est l’inhumanité affreuse de faire cuire des hommes, +et combien cela est peu chrétien. +</p> + +<p> +Messieurs, dit Cacambo, vous comptez donc manger aujourd’hui un jésuite? c’est +très bien fait; rien n’est plus juste que de traiter ainsi ses ennemis. En +effet le droit naturel nous enseigne à tuer notre prochain, et c’est ainsi +qu’on en agit dans toute la terre. Si nous n’usons pas du droit de le manger, +c’est que nous avons d’ailleurs de quoi faire bonne chère; mais vous n’avez pas +les mêmes ressources que nous: certainement il vaut mieux manger ses ennemis +que d’abandonner aux corbeaux et aux corneilles le fruit de sa victoire. Mais, +messieurs, vous ne voudriez pas manger vos amis. Vous croyez aller mettre un +jésuite en broche, et c’est votre défenseur, c’est l’ennemi de vos ennemis que +vous allez rôtir. Pour moi, je suis né dans votre pays; monsieur que vous voyez +est mon maître, et bien loin d’être jésuite, il vient de tuer un jésuite, il en +porte les dépouilles; voilà le sujet de votre méprise. Pour vérifier ce que je +vous dis, prenez sa robe, portez-la à la première barrière du royaume de los +padres; informez-vous si mon maître n’a pas tué un officier jésuite. Il vous +faudra peu de temps; vous pourrez toujours nous manger, si vous trouvez que je +vous ai menti. Mais, si je vous ai dit la vérité, vous connaissez trop les +principes du droit public, les moeurs, et les lois, pour ne nous pas faire +grâce. +</p> + +<p> +Les Oreillons trouvèrent ce discours très raisonnable; ils députèrent deux +notables pour aller en diligence s’informer de la vérité; les deux députés +s’acquittèrent de leur commission en gens d’esprit, et revinrent bientôt +apporter de bonnes nouvelles. Les Oreillons délièrent leurs deux prisonniers, +leur firent toutes sortes de civilités, leur offrirent des filles, leur +donnèrent des rafraîchissements, et les reconduisirent jusqu’aux confins de +leurs états, en criant avec allégresse: Il n’est point jésuite, il n’est point +jésuite! +</p> + +<p> +Candide ne se lassait point d’admirer le sujet de sa délivrance. Quel peuple! +disait-il, quels hommes! quelles moeurs! si je n’avais pas eu le bonheur de +donner un grand coup d’épée au travers du corps du frère de mademoiselle +Cunégonde, j’étais mangé sans rémission. Mais, après tout, la pure nature est +bonne, puisque ces gens-ci, au lieu de me manger, m’ont fait mille honnêtetés, +dès qu’ils ont su que je n’étais pas jésuite. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap17"></a>CHAPITRE XVII.<br/> +Arrivée de Candide et de son valet au pays d’Eldorado, et ce qu’ils y virent.</h2> + +<p> +Quand ils furent aux frontières des Oreillons: Vous voyez, dit Cacambo à +Candide, que cet hémisphère-ci ne vaut pas mieux que l’autre; croyez-moi, +retournons en Europe par le plus court chemin. Comment y retourner, dit +Candide; et où aller? Si je vais dans mon pays, les Bulgares et les Abares y +égorgent tout; si je retourne en Portugal, j’y suis brûlé; si nous restons dans +ce pays-ci, nous risquons à tout moment d’être mis en broche. Mais comment se +résoudre à quitter la partie du monde que mademoiselle Cunégonde habite? +</p> + +<p> +—Tournons vers la Cayenne, dit Cacambo, nous y trouverons des Français qui vont +par tout le monde; ils pourront nous aider. Dieu aura peut-être pitié de nous.» +</p> + +<p> +Il n’était pas facile d’aller à la Cayenne: ils savaient bien à peu près de +quel côté il fallait marcher; mais des montagnes, des fleuves, des précipices, +des brigands, des sauvages, étaient partout de terribles obstacles. Leurs +chevaux moururent de fatigue; leurs provisions furent consumées; ils se +nourrirent un mois entier de fruits sauvages, et se trouvèrent enfin auprès +d’une petite rivière bordée de cocotiers qui soutinrent leur vie et leurs +espérances. +</p> + +<p> +Cacambo, qui donnait toujours d’aussi bons conseils que la vieille, dit à +Candide: Nous n’en pouvons plus, nous avons assez marché; j’aperçois un canot +vide sur le rivage, emplissons-le de cocos, jetons-nous dans cette petite +barque, laissons-nous aller au courant; une rivière mène toujours à quelque +endroit habité. Si nous ne trouvons pas des choses agréables, nous trouverons +du moins des choses nouvelles. Allons, dit Candide, recommandons-nous à la +Providence. +</p> + +<p> +Ils voguèrent quelques lieues entre des bords, tantôt fleuris, tantôt arides, +tantôt unis, tantôt escarpés. La rivière s’élargissait toujours; enfin elle se +perdait sous une voûte de rochers épouvantables qui s’élevaient jusqu’au ciel. +Les deux voyageurs eurent la hardiesse de s’abandonner aux flots sous cette +voûte. Le fleuve resserré en cet endroit les porta avec une rapidité et un +bruit horrible. Au bout de vingt-quatre heures ils revirent le jour; mais leur +canot se fracassa contre les écueils; il fallut se traîner de rocher en rocher +pendant une lieue entière; enfin ils découvrirent un horizon immense, bordé de +montagnes inaccessibles. Le pays était cultivé pour le plaisir comme pour le +besoin; partout l’utile était agréable[1]: les chemins étaient couverts ou +plutôt ornés de voitures d’une forme et d’une matière brillante, portant des +hommes et des femmes d’une beauté singulière, traînés rapidement par de gros +moutons rouges qui surpassaient en vitesse les plus beaux chevaux d’Andalousie, +de Tétuan, et de Méquinez. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Tel est le texte de toutes les éditions données du vivant de l’auteur, et +même des éditions de Kehl. Quelques éditeurs récents ont mis: <i>l’utile +était</i> joint à <i>l’agréable</i>. B. +</p> + +<p> +Voilà pourtant, dit Candide, un pays qui vaut mieux que la Vestphalie. Il mit +pied à terre avec Cacambo auprès du premier village qu’il rencontra. Quelques +enfants du village, couverts de brocarts d’or tout déchirés, jouaient au palet +à l’entrée du bourg; nos deux hommes de l’autre monde s’amusèrent à les +regarder: leurs palets étaient d’assez larges pièces rondes, jaunes, rouges, +vertes, qui jetaient un éclat singulier. Il prit envie aux voyageurs d’en +ramasser quelques uns; c’était de l’or, c’était des émeraudes, des rubis, dont +le moindre aurait été le plus grand ornement du trône du Mogol. Sans doute, dit +Cacambo, ces enfants sont les fils du roi du pays qui jouent au petit palet. Le +magister du village parut dans ce moment pour les faire rentrer à l’école. +Voilà, dit Candide, le précepteur de la famille royale. +</p> + +<p> +Les petits gueux quittèrent aussitôt le jeu, en laissant à terre leurs palets, +et tout ce qui avait servi à leurs divertissements. Candide les ramasse, court +au précepteur et les lui présente humblement, lui fesant entendre par signes +que leurs altesses royales avaient oublié leur or et leurs pierreries. Le +magister du village, en souriant, les jeta par terre, regarda un moment la +figure de Candide avec beaucoup de surprise, et continua son chemin. +</p> + +<p> +Les voyageurs ne manquèrent pas de ramasser l’or, les rubis, et les émeraudes. +Où sommes-nous? s’écria Candide. Il faut que les enfants des rois de ce pays +soient bien élevés, puisqu’on leur apprend à mépriser l’or et les pierreries. +Cacambo était aussi surpris que Candide. Ils approchèrent enfin de la première +maison du village; elle était bâtie comme un palais d’Europe. Une foule de +monde s’empressait à la porte, et encore plus dans le logis; une musique très +agréable se fesait entendre, et une odeur délicieuse de cuisine se fesait +sentir. Cacambo s’approcha de la porte, et entendit qu’on parlait péruvien; +c’était sa langue maternelle; car tout le monde sait que Cacambo était né au +Tucuman, dans un village où l’on ne connaissait que cette langue. Je vous +servirai d’interprète, dit-il à Candide; entrons, c’est ici un cabaret. +</p> + +<p> +Aussitôt deux garçons et deux filles de l’hôtellerie, vêtus de drap d’or, et +les cheveux renoués avec des rubans, les invitent à se mettre à la table de +l’hôte. On servit quatre potages garnis chacun de deux perroquets, un contour +bouilli qui pesait deux cents livres, deux singes rôtis d’un goût excellent, +trois cents colibris dans un plat, et six cents oiseaux-mouches dans un autre; +des ragoûts exquis, des pâtisseries délicieuses; le tout dans des plats d’une +espèce de cristal de roche. Les garçons et les filles de l’hôtellerie versaient +plusieurs liqueurs faites de cannes de sucre. +</p> + +<p> +Les convives étaient pour la plupart des marchands et des voituriers, tous +d’une politesse extrême, qui firent quelques questions à Cacambo avec la +discrétion la plus circonspecte, et qui répondirent aux siennes d’une manière à +le satisfaire. +</p> + +<p> +Quand le repas fut fini, Cacambo crut, ainsi que Candide, bien payer son écot, +en jetant sur la table de l’hôte deux de ces larges pièces d’or qu’il avait +ramassées; l’hôte et l’hôtesse éclatèrent de rire, et se tinrent long-temps les +côtés. Enfin ils se remirent. Messieurs, dit l’hôte, nous voyons bien que vous +êtes des étrangers; nous ne sommes pas accoutumés à en voir. Pardonnez-nous si +nous nous sommes mis à rire quand vous nous avez offert en paiement les +cailloux de nos grands chemins. Vous n’avez pas sans doute de la monnaie du +pays, mais il n’est pas nécessaire d’en avoir pour dîner ici. Toutes les +hôtelleries établies pour la commodité du commerce sont payées par le +gouvernement. Vous avez fait mauvaise chère ici, parceque c’est un pauvre +village, mais partout ailleurs vous serez reçus comme vous méritez de l’être. +Cacambo expliquait à Candide tous les discours de l’hôte, et Candide les +écoutait avec la même admiration et le même égarement que son ami Cacambo les +rendait. Quel est donc ce pays, disaient-ils l’un et l’autre, inconnu à tout le +reste de la terre, et où toute la nature est d’une espèce si différente de la +nôtre? C’est probablement le pays où tout va bien; car il faut absolument qu’il +y en ait un de cette espèce. Et, quoi qu’en dît maître Pangloss, je me suis +souvent aperçu que tout allait assez mal en Vestphalie. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap18"></a>CHAPITRE XVIII<br/> +Ce qu’ils virent dans le pays d’Eldorado[1].</h2> + +<p class="footnote"> +[1] Sur le pays d’Eldorado, voyez tome XVII, page 436. B. +</p> + +<p> +Cacambo témoigna à son hôte toute sa curiosité; l’hôte lui dit: Je suis fort +ignorant, et je m’en trouve bien; mais nous avons ici un vieillard retiré de la +cour qui est le plus savant homme du royaume, et le plus communicatif. Aussitôt +il mène Cacambo chez le vieillard. Candide ne jouait plus que le second +personnage, et accompagnait son valet. Ils entrèrent dans une maison fort +simple, car la porte n’était que d’argent, et les lambris des appartements +n’étaient que d’or, mais travaillés avec tant de goût, que les plus riches +lambris ne l’effaçaient pas. L’antichambre n’était à la vérité incrustée que de +rubis et d’émeraudes; mais l’ordre dans lequel tout était arrangé réparait bien +cette extrême simplicité. +</p> + +<p> +Le vieillard reçut les deux étrangers sur un sofa matelassé de plumes de +colibri, et leur fit présenter des liqueurs dans des vases de diamant; après +quoi il satisfit à leur curiosité en ces termes: +</p> + +<p> +Je suis âgé de cent soixante et douze ans, et j’ai appris de feu mon père, +écuyer du roi, les étonnantes révolutions du Pérou dont il avait été témoin. Le +royaume où nous sommes est l’ancienne patrie des incas, qui en sortirent très +imprudemment pour aller subjuguer une partie du monde, et qui furent enfin +détruits par les Espagnols. +</p> + +<p> +Les princes de leur famille qui restèrent dans leur pays natal furent plus +sages; ils ordonnèrent, du consentement de la nation, qu’aucun habitant ne +sortirait jamais de notre petit royaume; et c’est ce qui nous a conservé notre +innocence et notre félicité. Les Espagnols ont eu une connaissance confuse de +ce pays, ils l’ont appelé <i>Eldorado</i>; et un Anglais, nommé le chevalier +Raleigh, en a même approché il y a environ cent années; mais, comme nous sommes +entourés de rochers inabordables et de précipices, nous avons toujours été +jusqu’à présent à l’abri de la rapacité des nations de l’Europe, qui ont une +fureur inconcevable pour les cailloux et pour la fange de notre terre, et qui, +pour en avoir, nous tueraient tous jusqu’au dernier. +</p> + +<p> +La conversation fut longue; elle roula sur la forme du gouvernement, sur les +moeurs, sur les femmes, sur les spectacles publics, sur les arts. Enfin +Candide, qui avait toujours du goût pour la métaphysique, fit demander par +Cacambo si dans le pays il y avait une religion. +</p> + +<p> +Le vieillard rougit un peu. Comment donc! dit-il, en pouvez-vous douter? Est-ce +que vous nous prenez pour des ingrats? Cacambo demanda humblement quelle était +la religion d’Eldorado. Le vieillard rougit encore: Est-ce qu’il peut y avoir +deux religions? dit-il. Nous avons, je crois, la religion de tout le monde; +nous adorons Dieu du soir jusqu’au matin. N’adorez vous qu’un seul Dieu? dit +Cacambo, qui servait toujours d’interprète aux doutes de Candide. Apparemment, +dit le vieillard, qu’il n’y en a ni deux, ni trois, ni quatre. Je vous avoue +que les gens de votre monde font des questions bien singulières. Candide ne se +lassait pas de faire interroger ce bon vieillard; il voulut savoir comment on +priait Dieu dans Eldorado. Nous ne le prions point, dit le bon et respectable +sage; nous n’avons rien à lui demander, il nous a donné tout ce qu’il nous +faut; nous le remercions sans cesse. Candide eut la curiosité de voir des +prêtres; il fit demander où ils étaient. Le bon vieillard sourit. Mes amis, +dit-il, nous sommes tous prêtres; le roi et tous les chefs de famille chantent +des cantiques d’actions de grâces solennellement tous les matins, et cinq ou +six mille musiciens les accompagnent.—Quoi! vous n’avez point de moines qui +enseignent, qui disputent, qui gouvernent, qui cabalent, et qui font brûler les +gens qui ne sont pas de leur avis?—Il faudrait que nous fussions fous, dit le +vieillard; nous sommes tous ici du même avis, et nous n’entendons pas ce que +vous voulez dire avec vos moines. Candide à tous ces discours demeurait en +extase, et disait en lui-même: Ceci est bien différent de la Vestphalie et du +château de monsieur le baron: si notre ami Pangloss avait vu Eldorado, il +n’aurait plus dit que le château de Thunder-ten-tronckh était ce qu’il y avait +de mieux sur la terre; il est certain qu’il faut voyager. +</p> + +<p> +Après cette longue conversation, le bon vieillard fit atteler un carrosse à six +moutons, et donna douze de ses domestiques aux deux voyageurs pour les conduire +à la cour. Excusez-moi, leur dit-il, si mon âge me prive de l’honneur de vous +accompagner. Le roi vous recevra d’une manière dont vous ne serez pas +mécontents, et vous pardonnerez sans doute aux usages du pays, s’il y en a +quelques uns qui vous déplaisent. +</p> + +<p> +Candide et Cacambo montent en carrosse; les six moutons volaient, et en moins +de quatre heures on arriva au palais du roi, situé à un bout de la capitale. Le +portail était de deux cent vingt pieds de haut, et de cent de large; il est +impossible d’exprimer quelle en était la matière. On voit assez quelle +supériorité prodigieuse elle devait avoir sur ces cailloux et sur ce sable que +nous nommons or et pierreries. +</p> + +<p> +Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la descente du +carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de robes d’un tissu de duvet +de colibri; après quoi les grands officiers et les grandes officières de la +couronne les menèrent à l’appartement de sa majesté au milieu de deux files, +chacune de mille musiciens, selon l’usage ordinaire. Quand ils approchèrent de +la salle du trône, Cacambo demanda à un grand officier comment il fallait s’y +prendre pour saluer sa majesté: si on se jetait à genoux ou ventre à terre; si +on mettait les mains sur la tête ou sur le derrière; si on léchait la poussière +de la salle: en un mot, quelle était la cérémonie. L’usage, dit le +grand-officier, est d’embrasser le roi et de le baiser des deux côtés. Candide +et Cacambo sautèrent au cou de sa majesté, qui les reçut avec toute la grâce +imaginable, et qui les pria poliment à souper. +</p> + +<p> +En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés jusqu’aux +nues, les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines d’eau pure, les +fontaines d’eau-rose, celles de liqueurs de cannes de sucre qui coulaient +continuellement dans de grandes places pavées d’une espèce de pierreries qui +répandaient une odeur semblable à celle du girofle et de la cannelle. Candide +demanda à voir la cour de justice, le parlement; on lui dit qu’il n’y en avait +point, et qu’on ne plaidait jamais. Il s’informa s’il y avait des prisons, et +on lui dit que non. Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de +plaisir, ce fut le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux +mille pas, toute pleine d’instruments de mathématiques et de physique. +</p> + +<p> +Après avoir parcouru toute l’après-dinée à peu près la millième partie de la +ville, on les remena chez le roi. Candide se mit à table entre sa majesté, son +valet Cacambo, et plusieurs dames. Jamais on ne fit meilleure chère, et jamais +on n’eut plus d’esprit à souper qu’en eut sa majesté. Cacambo expliquait les +bons mots du roi à Candide, et quoique traduits, ils paraissaient toujours des +bons mots. De tout ce qui étonnait Candide, ce n’était pas ce qui l’étonna le +moins. +</p> + +<p> +Ils passèrent un mois dans cet hospice. Candide ne cessait de dire à Cacambo: +Il est vrai, mon ami, encore une fois, que le château où je suis né ne vaut pas +le pays où nous sommes; mais enfin mademoiselle Cunégonde n’y est pas, et vous +avez sans doute quelque maîtresse en Europe. Si nous restons ici, nous n’y +serons que comme les autres; au lieu que si nous retournons dans notre monde, +seulement avec douze moutons chargés de cailloux d’Eldorado, nous serons plus +riches que tous les rois ensemble, nous n’aurons plus d’inquisiteurs à +craindre, et nous pourrons aisément reprendre mademoiselle Cunégonde. +</p> + +<p> +Ce discours plut à Cacambo; on aime tant à courir, à se faire valoir chez les +siens, à faire parade de ce qu’on a vu dans ses voyages, que les deux heureux +résolurent de ne plus l’être, et de demander leur congé à sa majesté. +</p> + +<p> +Vous faites une sottise, leur dit le roi: je sais bien que mon pays est peu de +chose; mais, quand on est passablement quelque part, il faut y rester. Je n’ai +pas assurément le droit de retenir des étrangers; c’est une tyrannie qui n’est +ni dans nos moeurs ni dans nos lois; tous les hommes sont libres; partez quand +vous voudrez, mais la sortie est bien difficile. Il est impossible de remonter +la rivière rapide sur laquelle vous êtes arrivés par miracle, et qui court sous +des voûtes de rochers. Les montagnes qui entourent tout mon royaume ont dix +mille pieds de hauteur, et sont droites comme des murailles: elles occupent +chacune en largeur un espace de plus de dix lieues; on ne peut en descendre que +par des précipices. Cependant, puisque vous voulez absolument partir, je vais +donner ordre aux intendants des machines d’en faire une qui puisse vous +transporter commodément. Quand on vous aura conduits au revers des montagnes, +personne ne pourra vous accompagner; car mes sujets ont fait voeu de ne jamais +sortir de leur enceinte, et ils sont trop sages pour rompre leur voeu. +Demandez-moi d’ailleurs tout ce qu’il vous plaira. Nous ne demandons à votre +majesté, dit Cacambo, que quelques moutons chargés de vivres, de cailloux, et +de la boue du pays. Le roi rit: Je ne conçois pas, dit-il, quel goût vos gens +d’Europe ont pour notre boue jaune: mais emportez-en tant que vous voudrez, et +grand bien vous fasse. +</p> + +<p> +Il donna l’ordre sur-le-champ à ses ingénieurs de faire une machine pour +guinder ces deux hommes extraordinaires hors du royaume. Trois mille bons +physiciens y travaillèrent; elle fut prête au bout de quinze jours, et ne coûta +pas plus de vingt millions de livres sterling, monnaie du pays. On mit sur la +machine Candide et Cacambo; il y avait deux grands moutons rouges sellés et +bridés pour leur servir de monture quand ils auraient franchi les montagnes, +vingt moutons de bât chargés de vivres, trente qui portaient des présents de ce +que le pays a de plus curieux, et cinquante chargés d’or, de pierreries, et de +diamants. Le roi embrassa tendrement les deux vagabonds. +</p> + +<p> +Ce fut un beau spectacle que leur départ, et la manière ingénieuse dont ils +furent hissés eux et leurs moutons au haut des montagnes. Les physiciens +prirent congé d’eux après les avoir mis en sûreté, et Candide n’eut plus +d’autre désir et d’autre objet que d’aller présenter ses moutons à mademoiselle +Cunégonde. Nous avons, dit-il, de quoi payer le gouverneur de Buénos-Ayres, si +mademoiselle Cunégonde peut être mise à prix. Marchons vers la Cayenne, +embarquons-nous, et nous verrons ensuite quel royaume nous pourrons acheter. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap19"></a>CHAPITRE XIX.<br/> +Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance avec Martin.</h2> + +<p> +La première journée de nos deux voyageurs fut assez agréable. Ils étaient +encouragés par l’idée de se voir possesseurs de plus de trésors que l’Asie, +l’Europe, et l’Afrique, n’en pouvaient rassembler. Candide transporté écrivit +le nom de Cunégonde sur les arbres. A la seconde journée deux de leurs moutons +s’enfoncèrent dans des marais, et y furent abîmés avec leurs charges; deux +autres moutons moururent de fatigue quelques jours après; sept ou huit périrent +ensuite de faim dans un désert; d’autres tombèrent au bout de quelques jours +dans des précipices. Enfin, après cent jours de marche, il ne leur resta que +deux moutons. Candide dit à Cacambo: Mon ami, vous voyez comme les richesses de +ce monde sont périssables; il n’y a rien de solide que la vertu et le bonheur +de revoir mademoiselle Cunégonde. Je l’avoue, dit Cacambo; mais il nous reste +encore deux moutons avec plus de trésors que n’en aura jamais le roi d’Espagne; +et je vois bien de loin une ville que je soupçonne être Surinam, appartenante +aux Hollandais. Nous sommes au bout de nos peines et au commencement de notre +félicité. +</p> + +<p> +En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n’ayant +plus que la moitié de son habit, c’est-à-dire d’un caleçon de toile bleue; il +manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite. Eh! mon Dieu! lui +dit Candide en hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans l’état horrible où je +te vois? J’attends mon maître, M. Vanderdendur, le fameux négociant, répondit +le nègre. Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide, qui t’a traité ainsi? Oui, +monsieur, dit le nègre, c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile pour +tout vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que +la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main: quand nous voulons nous +enfuir, on nous coupe la jambe: je me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce +prix que vous mangez du sucre en Europe. Cependant, lorsque ma mère me vendit +dix écus patagons sur la côte de Guinée, elle me disait: Mon cher enfant, bénis +nos fétiches, adore-les toujours, ils te feront vivre heureux; tu as l’honneur +d’être esclave de nos seigneurs les blancs, et tu fais par là la fortune de ton +père et de ta mère. Hélas! je ne sais pas si j’ai fait leur fortune, mais ils +n’ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes, et les perroquets, sont mille +fois moins malheureux que nous: les fétiches hollandais qui m’ont converti me +disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d’Adam, blancs et noirs. +Je ne suis pas généalogiste; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes +tous cousins issus de germain. Or vous m’avouerez qu’on ne peut pas en user +avec ses parents d’une manière plus horrible. +</p> + +<p> +O Pangloss! s’écria Candide, tu n’avais pas deviné cette abomination; c’en est +fait, il faudra qu’à la fin je renonce à ton optimisme. Qu’est-ce qu’optimisme? +disait Cacambo. Hélas! dit Candide, c’est la rage de soutenir que tout est bien +quand on est mal; et il versait des larmes en regardant son nègre; et en +pleurant, il entra dans Surinam. +</p> + +<p> +La première chose dont ils s’informent, c’est s’il n’y a point au port quelque +vaisseau qu’on pût envoyer à Buénos-Ayres. Celui à qui ils s’adressèrent était +justement un patron espagnol qui s’offrit à faire avec eux un marché honnête. +Il leur donna rendez-vous dans un cabaret. Candide et le fidèle Cacambo +allèrent l’y attendre avec leurs deux moutons. +</p> + +<p> +Candide, qui avait le coeur sur les lèvres, conta à l’Espagnol toutes ses +aventures, et lui avoua qu’il voulait enlever mademoiselle Cunégonde. Je me +garderai bien de vous passer à Buénos-Ayres, dit le patron: je serais pendu, et +vous aussi; la belle Cunégonde est la maîtresse favorite de monseigneur. Ce fut +un coup de foudre pour Candide, il pleura longtemps; enfin il tira à part +Cacambo. Voici, mon cher ami, lui dit-il, ce qu’il faut que tu fasses. Nous +avons chacun dans nos poches pour cinq ou six millions de diamants, tu es plus +habile que moi; va prendre mademoiselle Cunégonde à Buénos-Ayres. Si le +gouverneur fait quelque difficulté, donne-lui un million: s’il ne se rend pas, +donne-lui-en deux; tu n’as point tué d’inquisiteur, on ne se défiera point de +toi. J’équiperai un autre vaisseau, j’irai t’attendre à Venise: c’est un pays +libre où l’on n’a rien à craindre ni des Bulgares, ni des Abares, ni des Juifs, +ni des inquisiteurs. Cacambo applaudit, à cette sage résolution. Il était au +désespoir de se séparer d’un bon maître devenu son ami intime; mais le plaisir +de lui être utile l’emporta sur la douleur de le quitter. Ils s’embrassèrent en +versant des larmes: Candide lui recommanda de ne point oublier la bonne +vieille. Cacambo partit dès le jour même: c’était un très bon homme que ce +Cacambo. +</p> + +<p> +Candide resta encore quelque temps à Surinam, et attendit qu’un autre patron +voulût le mener en Italie lui et les deux moutons qui lui restaient. Il prit +des domestiques, et acheta tout ce qui lui était nécessaire pour un long +voyage; enfin M. Vanderdendur, maître d’un gros vaisseau, vint se présenter à +lui. Combien voulez-vous, demanda-t-il à cet homme, pour me mener en droiture à +Venise, moi, mes gens, mon bagage, et les deux moutons que voilà? Le patron +s’accorda à dix mille piastres: Candide n’hésita pas. +</p> + +<p> +Oh! oh! dit à part soi le prudent Vanderdendur, cet étranger donne dix mille +piastres tout d’un coup! il faut qu’il soit bien riche. Puis revenant un moment +après, il signifia qu’il ne pouvait partir à moins de vingt mille. Eh bien! +vous les aurez, dit Candide. +</p> + +<p> +Ouais, se dit tout bas le marchand, cet homme donne vingt mille piastres aussi +aisément que dix mille. Il revint encore, et dit qu’il ne pouvait le conduire à +Venise à moins de trente mille piastres. Vous en aurez donc trente mille, +répondit Candide. +</p> + +<p> +Oh! oh! se dit encore le marchand hollandais, trente mille piastres ne coûtent +rien à cet homme-ci; sans doute les deux moutons portent des trésors immenses; +n’insistons pas davantage: faisons-nous d’abord payer les trente mille +piastres, et puis nous verrons. Candide, vendit deux petits diamants, dont le +moindre valait plus que tout l’argent que demandait le patron. Il le paya +d’avance. Les deux moutons furent embarqués. Candide suivait dans un petit +bateau pour joindre le vaisseau à la rade; le patron prend son temps, met à la +voile, démarre; le vent le favorise. Candide éperdu et stupéfait le perd +bientôt de vue. Hélas! cria-t-il, voilà un tour digne de l’Ancien Monde. Il +retourne au rivage, abîmé dans la douleur; car enfin il avait perdu de quoi +faire la fortune de vingt monarques. +</p> + +<p> +Il se transporte chez le juge hollandais; et, comme il était un peu troublé, il +frappe rudement à la porte; il entre, expose son aventure, et crie un peu plus +haut qu’il ne convenait. Le juge commença par lui faire payer dix mille +piastres pour le bruit qu’il avait fait: ensuite il l’écouta patiemment, lui +promit d’examiner son affaire sitôt que le marchand serait revenu, et se fit +payer dix mille autres piastres pour les frais de l’audience. +</p> + +<p> +Ce procédé acheva de désespérer Candide; il avait à la vérité essuyé des +malheurs mille fois plus douloureux; mais le sang froid du juge, et celui du +patron dont il était volé, alluma sa bile, et le plongea dans une noire +mélancolie. La méchanceté des hommes se présentait à son esprit dans toute sa +laideur, il ne se nourrissait que d’idées tristes. Enfin un vaisseau français +étant sur le point de partir pour Bordeaux, comme il n’avait plus de moutons +chargés de diamants à embarquer, il loua une chambre du vaisseau à juste prix, +et fit signifier dans la ville qu’il paierait le passage, la nourriture, et +donnerait deux mille piastres à un honnête homme qui voudrait faire le voyage +avec lui, à condition que cet homme serait le plus dégoûté de son état, et le +plus malheureux de la province. +</p> + +<p> +Il se présenta une foule de prétendants qu’une flotte n’aurait pu contenir. +Candide, voulant choisir entre les plus apparents, il distingua une vingtaine +de personnes qui lui paraissaient sociables, et qui toutes prétendaient mériter +la préférence. Il les assembla dans son cabaret, et leur donna à souper, à +condition que chacun ferait serment de raconter fidèlement son histoire, +promettant de choisir celui qui lui paraîtrait le plus à plaindre et le plus +mécontent de son état, à plus juste titre, et de donner aux autres quelques +gratifications. +</p> + +<p> +La séance dura jusqu’à quatre heures du matin. Candide, en écoutant toutes +leurs aventures, se ressouvenait de ce que lui avait dit la vieille en allant à +Buénos-Ayres, et de la gageure qu’elle avait faite, qu’il n’y avait personne +sur le vaisseau à qui il ne fût arrivé de très grands malheurs. Il songeait à +Pangloss à chaque aventure qu’on lui contait. Ce Pangloss, disait-il, serait +bien embarrassé à démontrer son système. Je voudrais qu’il fût ici. +Certainement si tout va bien, c’est dans Eldorado, et non pas dans le reste de +la terre. Enfin il se détermina en faveur d’un pauvre savant qui avait +travaillé dix ans pour les libraires à Amsterdam. Il jugea qu’il n’y avait +point de métier au monde dont on dût être plus dégoûté. +</p> + +<p> +Ce savant, qui était d’ailleurs un bon-homme, avait été volé par sa femme, +battu par son fils, et abandonné de sa fille, qui s’était fait enlever par un +Portugais. Il venait d’être privé d’un petit emploi duquel il subsistait; et +les prédicants de Surinam le persécutaient, parcequ’ils le prenaient pour un +socinien. Il faut avouer que les autres étaient pour le moins aussi malheureux +que lui; mais Candide espérait que le savant le désennuierait dans le voyage. +Tous ses autres rivaux trouvèrent que Candide leur fesait une grande injustice; +mais il les apaisa en leur donnant à chacun cent piastres. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap20"></a>CHAPITRE XX.<br/> +Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin.</h2> + +<p> +Le vieux savant, qui s’appelait Martin, s’embarqua donc pour Bordeaux avec +Candide. L’un et l’autre avaient beaucoup vu et beaucoup souffert; et quand le +vaisseau aurait dû faire voile de Surinam au Japon par le cap de +Bonne-Espérance, ils auraient eu de quoi s’entretenir du mal moral et du mal +physique pendant tout le voyage. +</p> + +<p> +Cependant Candide avait un grand avantage sur Martin, c’est qu’il espérait +toujours revoir mademoiselle Cunégonde, et que Martin n’avait rien à espérer; +de plus il avait de l’or et des diamants; et, quoiqu’il eût perdu cent gros +moutons rouges chargés des plus grands trésors de la terre, quoiqu’il eût +toujours sur le coeur la friponnerie du patron hollandais; cependant quand il +songeait à ce qui lui restait dans ses poches, et quand il parlait de +Cunégonde, surtout à la fin du repas, il penchait alors pour le système de +Pangloss. +</p> + +<p> +Mais vous, monsieur Martin, dit-il au savant, que pensez-vous de tout cela? +quelle est votre idée sur le mal moral et le mal physique? Monsieur, répondit +Martin, mes prêtres m’ont accusé d’être socinien[1]; mais la vérité du fait est +que je suis manichéen[2]. Vous vous moquez de moi, dit Candide; il n’y a plus +de manichéens dans le monde. Il y a moi, dit Martin: je ne sais qu’y faire; +mais je ne peux penser autrement. Il faut que vous ayez le diable au corps, dit +Candide. Il se mêle si fort des affaires de ce monde, dit Martin, qu’il +pourrait bien être dans mon corps, comme partout ailleurs: mais je vous avoue +qu’en jetant la vue sur ce globe, ou plutôt sur ce globule, je pense que Dieu +l’a abandonné à quelque être malfaisant; j’en excepte toujours Eldorado. Je +n’ai guère vu de ville qui ne désirât la ruine de la ville voisine, point de +famille qui ne voulût exterminer quelque autre famille. Partout les faibles ont +en exécration les puissants devant lesquels ils rampent, et les puissants les +traitent comme des troupeaux dont on vend la laine et la chair. Un million +d’assassins enrégimentés, courant d’un bout de l’Europe à l’autre, exerce le +meurtre et le brigandage avec discipline pour gagner son pain, parcequ’il n’a +pas de métier plus honnête; et dans les villes qui paraissent jouir de la paix, +et où les arts fleurissent, les hommes sont dévorés de plus d’envie, de soins, +et d’inquiétudes, qu’une ville assiégée n’éprouve de fléaux. Les chagrins +secrets sont encore plus cruels que les misères publiques. En un mot j’en ai +tant vu et tant éprouvé, que je suis manichéen. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Les sociniens rejettent les mystères et n’admettent que l’évidence: voyez +tome XXVIII, page 435. B. +</p> + +<p class="footnote"> +[2] Les manichéens admettent un bon et un mauvais principe: voyez tome XV, +pages 27, 314-315. B. +</p> + +<p> +Il y a pourtant du bon, répliquait Candide. Cela peut être, disait Martin; mais +je ne le connais pas. +</p> + +<p> +Au milieu de cette dispute, on entendit un bruit de canon. Le bruit redouble de +moment en moment. Chacun prend sa lunette. On aperçoit deux vaisseaux qui +combattaient à la distance d’environ trois milles: le vent les amena l’un et +l’autre si près du vaisseau français, qu’on eut le plaisir de voir le combat +tout à son aise. Enfin l’un des deux vaisseaux lâcha à l’autre une bordée si +bas et si juste, qu’il le coula à fond. Candide et Martin aperçurent +distinctement une centaine d’hommes sur le tillac du vaisseau qui s’enfonçait; +ils levaient tous les mains au ciel, et jetaient des clameurs effroyables: en +un moment tout fut englouti. +</p> + +<p> +Eh bien! dit Martin, voilà comme les hommes se traitent les uns les autres. Il +est vrai, dit Candide, qu’il y a quelque chose de diabolique dans cette +affaire. En parlant ainsi, il aperçut je ne sais quoi d’un rouge éclatant, qui +nageait auprès de son vaisseau. On détacha la chaloupe pour voir ce que ce +pouvait être; c’était un de ses moutons. Candide eut plus de joie de retrouver +ce mouton, qu’il n’avait été affligé d’en perdre cent tous chargés de gros +diamants d’Eldorado. +</p> + +<p> +Le capitaine français aperçut bientôt que le capitaine du vaisseau submergeant +était espagnol, et que celui du vaisseau submergé était un pirate hollandais; +c’était celui-là même qui avait volé Candide. Les richesses immenses dont ce +scélérat s’était emparé furent ensevelies avec lui dans la mer, et il n’y eut +qu’un mouton de sauvé. Vous voyez, dit Candide à Martin, que le crime est puni +quelquefois; ce coquin de patron hollandais a eu le sort qu’il méritait. Oui, +dit Martin; mais fallait-il que les passagers qui étaient sur son vaisseau +périssent aussi? Dieu a puni ce fripon, le diable a noyé les autres. +</p> + +<p> +Cependant le vaisseau français et l’espagnol continuèrent leur route, et +Candide continua ses conversations avec Martin. Ils disputèrent quinze jours de +suite, et au bout de quinze jours ils étaient aussi avancés que le premier. +Mais enfin ils parlaient, ils se communiquaient des idées, ils se consolaient. +Candide caressait son mouton. Puisque je t’ai retrouvé, dit-il, je pourrai bien +retrouver Cunégonde. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap21"></a>CHAPITRE XXI.<br/> +Candide et Martin approchent des côtes de France, et raisonnent.</h2> + +<p> +On aperçut enfin les côtes de France. Avez-vous jamais été en France, monsieur +Martin? dit Candide. Oui, dit Martin, j’ai parcouru plusieurs provinces. Il y +en a où la moitié des habitants est folle, quelques unes où l’on est trop rusé, +d’autres où l’on est communément assez doux et assez bête: d’autres où l’on +fait le bel esprit; et, dans toutes, la principale occupation est l’amour; la +seconde, de médire; et la troisième, de dire des sottises. Mais, monsieur +Martin, avez-vous vu Paris? Oui, j’ai vu Paris; il tient de toutes ces +espèces-là; c’est un chaos, c’est une presse dans laquelle tout le monde +cherche le plaisir, et où presque personne ne le trouve, du moins à ce qu’il +m’a paru. J’y ai séjourné peu; j’y fus volé, en arrivant, de tout ce que +j’avais, par des filous, à la foire Saint-Germain; on me prit moi-même pour un +voleur, et je fus huit jours en prison; après quoi je me fis correcteur +d’imprimerie pour gagner de quoi retourner à pied en Hollande. Je connus la +canaille écrivante, la canaille cabalante, et la canaille convulsionnaire. On +dit qu’il y a des gens fort polis dans cette ville-là: je le veux croire. +</p> + +<p> +Pour moi, je n’ai nulle curiosité de voir la France, dit Candide; vous devinez +aisément que quand on a passé un mois dans Eldorado, on ne se soucie plus de +rien voir sur la terre que mademoiselle Cunégonde: je vais l’attendre à Venise; +nous traverserons la France pour aller en Italie; ne m’accompagnerez-vous pas? +Très volontiers, dit Martin: on dit que Venise n’est bonne que pour les nobles +vénitiens, mais que cependant on y reçoit très bien les étrangers quand ils ont +beaucoup d’argent; je n’en ai point; vous en avez, je vous suivrai partout. A +propos, dit Candide, pensez-vous que la terre ait été originairement une mer, +comme on l’assure dans ce gros livre qui appartient au capitaine du +vaisseau[1]? Je n’en crois rien du tout, dit Martin, non plus que de toutes les +rêveries qu’on nous débite depuis quelque temps. Mais à quelle fin ce monde +a-t-il donc été formé? dit Candide. Pour nous faire enrager, répondit Martin. +N’êtes-vous pas bien étonné, continua Candide, de l’amour que ces deux filles +du pays des Oreillons avaient pour ces deux singes, et dont je vous ai conté +l’aventure? Point du tout, dit Martin, je ne vois pas ce que cette passion a +d’étrange; j’ai tant vu de choses extraordinaires, qu’il n’y a plus rien +d’extraordinaire pour moi. Croyez-vous, dit Candide, que les hommes se soient +toujours mutuellement massacrés comme ils font aujourd’hui? qu’ils aient +toujours été menteurs, fourbes, perfides, ingrats, brigands, faibles, volages, +lâches, envieux, gourmands, ivrognes, avares, ambitieux, sanguinaires, +calomniateurs, débauchés, fanatiques, hypocrites, et sots? Croyez-vous, dit +Martin, que les éperviers aient toujours mangé des pigeons quand ils en ont +trouvé? Oui, sans doute, dit Candide. Eh bien! dit Martin, si les éperviers ont +toujours eu le même caractère, pourquoi voulez-vous que les hommes aient changé +le leur? Oh! dit Candide, il y a bien de la différence, car le libre arbitre…. +En raisonnant ainsi, ils arrivèrent à Bordeaux. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] La Bible. On lit dans la Genèse, chapitre Ier, verset 2: Tenebrae erant +super faciem abyssi, paroles que De Maillet donne comme présentant la même idée +que ce vers d’Ovide (<i>Métam</i>., 1, 15): +</p> + +<p> +«Quaque erat et tellus, illic et pontus et aer.» +</p> + +<p> +Voyez la première journée de <i>Telliamed</i>, où il est dit que <i>la mer a +été supérieure d’an grand nombre de coudées à la plus haute de toutes nos +montagnes</i>. Voltaire parle souvent de De Maillet et de son <i>Telliamed</i>. +Voyez entre autres, dans les <i>Mélanges</i>, année 1768, le chapitre XVIII des +<i>Singularités de la nature</i>; et année 1777, le onzième des <i>Dialogues +d’Evhémère</i>. B. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap22"></a>CHAPITRE XXII[1].<br/> +Ce qui arriva en France à Candide et à Martin.</h2> + +<p class="footnote"> +[1] Ce chapitre XXII a été beaucoup augmenté en 1761; voyez ma note, plus en +bas. B. +</p> + +<p> +Candide ne s’arrêta dans Bordeaux qu’autant de temps qu’il en fallait pour +vendre quelques cailloux du Dorado, et pour s’accommoder d’une bonne chaise à +deux places; car il ne pouvait plus se passer de son philosophe Martin; il fut +seulement très fâché de se séparer de son mouton, qu’il laissa à l’académie des +sciences de Bordeaux, laquelle proposa pour le sujet du prix de cette année de +trouver pourquoi la laine de ce mouton était rouge; et le prix fut adjugé à un +savant du Nord, qui démontra par A, plus B, moins C divisé par Z, que le mouton +devait être rouge, et mourir de la clavelée[2]. +</p> + +<p class="footnote"> +[2] Quelques progrès que les sciences aient faits, il est impossible que, sur +dix mille hommes qui les cultivent en Europe, et sur trois cents académies qui +y sont établies, il ne se trouve point quelque académie qui propose des prix +ridicules, et quelques savants qui fassent d’étranges applications des sciences +les plus utiles. Ce ridicule avait frappé M. de Voltaire dans son séjour à +Berlin. Les savants du Nord conservaient encore à cette époque quelques restes +de l’ancienne barbarie scolastique; et la philosophie hardie, mais hypothétique +et absurde de Leibnitz, n’avait pas contribué à les en dépouiller. K. +</p> + +<p> +Cependant tous les voyageurs que Candide rencontra dans les cabarets de la +route lui disaient: Nous allons à Paris. Cet empressement général lui donna +enfin l’envie de voir cette capitale; ce n’était pas beaucoup se détourner du +chemin de Venise. +</p> + +<p> +Il entra par le faubourg Saint-Marceau, et crut être dans le plus vilain +village de la Vestphalie. +</p> + +<p> +A peine Candide fut-il dans son auberge, qu’il fut attaqué d’une maladie +légère, causée par ses fatigues. Comme il avait au doigt un diamant énorme, et +qu’on avait aperçu dans son équipage une cassette prodigieusement pesante, il +eut aussitôt auprès de lui deux médecins qu’il n’avait pas mandés, quelques +amis intimes qui ne le quittèrent pas, et deux dévotes qui fesaient chauffer +ses bouillons. Martin disait: Je me souviens d’avoir été malade aussi à Paris +dans mon premier voyage; j’étais fort pauvre: aussi n’eus-je ni amis, ni +dévotes, ni médecins, et je guéris. +</p> + +<p> +Cependant, à force de médecines et de saignées, la maladie de Candide devint +sérieuse. Un habitué du quartier vint avec douceur lui demander un billet +payable au porteur pour l’autre monde: Candide n’en voulut rien faire; les +dévotes l’assurèrent que c’était une nouvelle mode: Candide répondit qu’il +n’était point homme à la mode. Martin voulut jeter l’habitué par les fenêtres. +Le clerc jura qu’on n’enterrerait point Candide. Martin jura qu’il enterrerait +le clerc, s’il continuait à les importuner. La querelle s’échauffa: Martin le +prit par les épaules, et le chassa rudement; ce qui causa un grand scandale, +dont on fit un procès-verbal. +</p> + +<p> +Candide guérit; et pendant sa convalescence il eut très bonne compagnie à +souper chez lui. On jouait gros jeu. Candide était tout étonné que jamais les +as ne lui vinssent; et Martin ne s’en étonnait pas. +</p> + +<p> +Parmi ceux qui lui fesaient les honneurs de la ville, il y avait un petit abbé +périgourdin, l’un de ces gens empressés, toujours alertes, toujours serviables, +effrontés, caressants, accommodants, qui guettent les étrangers à leur passage, +leur content l’histoire scandaleuse de la ville, et leur offrent des plaisirs à +tout prix. Celui-ci mena d’abord Candide et Martin à la comédie. On y jouait +une tragédie nouvelle. Candide se trouva placé auprès de quelques beaux +esprits. Cela ne l’empêcha pas de pleurer à des scènes jouées parfaitement. Un +des raisonneurs qui étaient à ses côtés lui dit dans un entr’acte: Vous avez +grand tort de pleurer, cette actrice est fort mauvaise; l’acteur qui joue avec +elle est plus mauvais acteur encore; la pièce est encore plus mauvaise que les +acteurs; l’auteur ne sait pas un mot d’arabe, et cependant la scène est en +Arabie[3]; et, de plus, c’est un homme qui ne croit pas aux idées innées; je +vous apporterai demain vingt brochures contre lui[4]. Monsieur, combien +avez-vous de pièces de théâtre en France? dit Candide à l’abbé; lequel +répondit: Cinq ou six mille. C’est beaucoup, dit Candide: combien y en a-t-il +de bonnes? Quinze ou seize, répliqua l’autre. C’est beaucoup, dit Martin. +</p> + +<p class="footnote"> +[3] La Grange Chancel adressa à Voltaire, en 1718, une <i>Épitre à M. Arouet de +Voltaire</i>, dans laquelle on trouve ces vers: +</p> + +<p class="poem"> +Que ton exactitude à dépeindre les moeurs<br/> +S’étende jusqu’aux noms de tes moindres acteurs,<br/> +Et qu’en les prononçant ils nous fassent connaître<br/> +Les pays et les temps où tu les fais renaître.<br/> +Je vois avec dépit, pour ne produire rien,<br/> +Chez le Thébain Oedipe, Hidaspe l’Indien. +</p> + +<p> +Voltaire profita de la critique, et mit <i>Araspe</i> au lieu de +<i>Hidaspe</i>. C’est peut-être à ces vers de La Grange Chancel que Voltaire +fait ici allusion. B. +</p> + +<p class="footnote"> +[4] Dans l’édition de 1759, on lit: +</p> + +<p> +«… contre lui. Monsieur, lui dit l’abbé périgourdin, avez-vous remarqué cette +jeune personne qui a un visage si piquant et une taille si fine? Il ne vous en +coûtera que dix mille francs par mois, et pour cinquante mille écus de +diamants. Je n’ai qu’un jour ou deux à lui donner, répondit Candide, parceque +j’ai un rendez-vous à Venise, qui presse. +</p> + +<p> +Le soir, après souper, l’insinuant Périgourdin redoubla de politesses et +d’attentions. Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise, +etc.» (Voyez page 306.) +</p> + +<p> +Le texte actuel existe dès 1761. B. +</p> + +<p> +Candide fut très content d’une actrice qui fesait la reine Élizabeth, dans une +assez plate tragédie[5], que l’on joue quelquefois. Cette actrice, dit-il à +Martin, me plaît beaucoup; elle a un faux air de mademoiselle Cunégonde; je +serais bien aise de la saluer. L’abbé périgourdin s’offrit à l’introduire chez +elle. Candide, élevé en Allemagne, demanda quelle était l’étiquette, et comment +on traitait en France les reines d’Angleterre. Il faut distinguer, dit l’abbé: +en province, on les mène au cabaret; à Paris, on les respecte quand elles sont +belles, et on les jette à la voirie quand elles sont mortes. Des reines à la +voirie! dit Candide. Oui vraiment, dit Martin; monsieur l’abbé a raison; +j’étais à Paris quand mademoiselle Monime[6] passa, comme on dit, de cette vie +à l’autre; on lui refusa, ce que ces gens-ci appellent les <i>honneurs de la +sépulture</i>, c’est-à-dire de pourrir avec tous les gueux du quartier dans un +vilain cimetière; elle fut enterrée toute seule de sa bande au coin de la rue +de Bourgogne; ce qui dut lui faire une peine extrême, car elle pensait très +noblement. Cela est bien impoli, dit Candide. Que voulez-vous? dit Martin; ces +gens-ci sont ainsi faits. Imaginez toutes les contradictions, toutes les +incompatibilités possibles, vous les verrez dans le gouvernement, dans les +tribunaux, dans les églises, dans les spectacles de cette drôle de nation. +Est-il vrai qu’on rit toujours à Paris? dit Candide. Oui, dit l’abbé, mais +c’est en enrageant; car on s’y plaint de tout avec de grands éclats de rire; +même[7] on y fait en riant les actions les plus détestables. +</p> + +<p class="footnote"> +[5] C’est probablement <i>le Comte d’Essex</i>, tragédie de Thomas Corneille. +(Note de M. Decroix.) +</p> + +<p class="footnote"> +[6] Mademoiselle Lecouvreur.—Sur le refus de sépulture à mademoiselle +Lecouvreur, en 1730, voyez, tome XII, la pièce intitulée: <i>La Mort de +mademoiselle Lecouvreur</i>. B. +</p> + +<p class="footnote"> +[7] Feu Decroix proposait, au lieu de <i>même</i>, de mettre ici <i>comme</i>. +Je n’ai trouvé cette version dans aucune édition. B. +</p> + +<p> +Quel est, dit Candide, ce gros cochon qui me disait tant de mal de la pièce où +j’ai tant pleuré, et des acteurs qui m’ont fait tant de plaisir? C’est un +mal-vivant, répondit l’abbé, qui gagne sa vie à dire du mal de toutes les +pièces et de tous les livres; il hait quiconque réussit, comme les eunuques +haïssent les jouissants; c’est un de ces serpents de la littérature qui se +nourrissent de fange et de venin; c’est un folliculaire. Qu’appelez-vous +folliculaire? dit Candide. C’est, dit l’abbé, un feseur de feuilles, un Fréron. +</p> + +<p> +C’est ainsi que Candide, Martin, et le Périgourdin, raisonnaient sur +l’escalier, en voyant défiler le monde au sortir de la pièce. Quoique je sois +très empressé de revoir mademoiselle Cunégonde, dit Candide, je voudrais +pourtant souper avec mademoiselle Clairon, car elle m’a paru admirable. +</p> + +<p> +L’abbé n’était pas homme à approcher de mademoiselle Clairon, qui ne voyait que +bonne compagnie. Elle est engagée pour ce soir, dit-il; mais j’aurai l’honneur +de vous mener chez une dame de qualité, et là vous connaîtrez Paris comme si +vous y aviez été quatre ans. +</p> + +<p> +Candide, qui était naturellement curieux, se laissa mener chez la dame, au fond +du faubourg Saint-Honoré; on y était occupé d’un pharaon; douze tristes pontes +tenaient chacun en main un petit livre de cartes, registre cornu de leurs +infortunes. Un profond silence régnait, la pâleur était sur le front des +pontes, l’inquiétude sur celui du banquier; et la dame du logis, assise auprès +de ce banquier impitoyable, remarquait avec des yeux de lynx tous les parolis, +tous les sept-et-le-va de campagne, dont chaque joueur cornait ses cartes; elle +les fesait décorner avec une attention sévère, mais polie, et ne se fâchait +point, de peur de perdre ses pratiques. La dame se fesait appeler la marquise +de Parolignac. Sa fille, âgée de quinze ans, était au nombre des pontes, et +avertissait d’un clin d’oeil des friponneries de ces pauvres gens qui tâchaient +de réparer les cruautés du sort. L’abbé périgourdin, Candide, et Martin, +entrèrent; personne ne se leva, ni les salua, ni les regarda; tous étaient +profondément occupés de leurs cartes. Madame la baronne de Thunder-ten-tronckh +était plus civile, dit Candide. +</p> + +<p> +Cependant l’abbé s’approcha de l’oreille de la marquise, qui se leva à moitié, +honora Candide d’un sourire gracieux, et Martin d’un air de tête tout-à-fait +noble; elle fit donner un siège et un jeu de cartes à Candide, qui perdit +cinquante mille francs en deux tailles: après quoi on soupa très gaiement; et +tout le monde était étonné que Candide ne fût pas ému de sa perte; les laquais +disaient entre eux, dans leur langage de laquais: Il faut que ce soit quelque +milord anglais. Le souper fut comme la plupart des soupers de Paris, d’abord du +silence, ensuite un bruit de paroles qu’on ne distingue point, puis des +plaisanteries dont la plupart sont insipides, de fausses nouvelles, de mauvais +raisonnements, un peu de politique, et beaucoup de médisance; on parla même de +livres nouveaux. Avez-vous vu, dit l’abbé périgourdin, le roman du sieur +Gauchat, docteur en théologie? Oui, répondit un des convives, mais je n’ai pu +l’achever. Nous avons une foule d’écrits impertinents; mais tous ensemble +n’approchent pas de l’impertinence de Gauchat, docteur en théologie[8]; je suis +si rassasié de cette immensité de détestables livres qui nous inondent, que je +me suis mis à ponter au pharaon. Et les <i>Mélanges</i> de l’archidiacre +Trublet, qu’en dites-vous? dit l’abbé. Ah! dit madame de Parolignac, l’ennuyeux +mortel! comme il vous dit curieusement ce que tout le monde sait! comme il +discute pesamment ce qui ne vaut pas la peine d’être remarqué légèrement! comme +il s’approprie, sans esprit, l’esprit des autres! comme il gâte ce qu’il pille! +comme il me dégoûte! mais il ne me dégoûtera plus; c’est assez d’avoir lu +quelques pages de l’archidiacre. +</p> + +<p class="footnote"> +[8] Il fesait un mauvais ouvrage intitulé: <i>Lettres sur quelques écrits de ce +temps</i>. On lui donna une abbaye, et il fut plus richement récompensé que +s’il avait fait <i>L’Esprit des Lois</i>, et résolu le problème de la +précession des équinoxes. K.—C’est D’Alembert qui a résolu le problème de la +précession des équinoxes: voyez, tome XXI, la note des éditeurs sur le chapitre +XLIII du <i>Précis du Siècle de Louis XV</i>. B. +</p> + +<p> +Il y avait à table un homme savant et de goût qui appuya ce que disait la +marquise. On parla ensuite de tragédies; la dame demanda pourquoi il y avait +des tragédies qu’on jouait quelquefois, et qu’on ne pouvait lire. L’homme de +goût expliqua très bien comment une pièce pouvait avoir quelque intérêt, et +n’avoir presque aucun mérite; il prouva en peu de mots que ce n’était pas assez +d’amener une ou deux de ces situations qu’on trouve dans tous les romans, et +qui séduisent toujours les spectateurs; mais qu’il faut être neuf sans être +bizarre, souvent sublime et toujours naturel, connaître le coeur humain et le +faire parler; être grand poëte, sans que jamais aucun personnage de la pièce +paraisse poëte; savoir parfaitement sa langue, la parler avec pureté, avec une +harmonie continue, sans que jamais la rime coûte rien au sens. Quiconque, +ajouta-t-il, n’observe pas toutes ces règles, peut faire une ou deux tragédies +applaudies au théâtre, mais il ne sera jamais compté au rang des bons +écrivains; il y a très peu de bonnes tragédies: les unes sont des idylles en +dialogues bien écrits et bien rimés; les autres, des raisonnements politiques +qui endorment, ou des amplifications qui rebutent; les autres, des rêves +d’énergumène, en style barbare, des propos interrompus, de longues apostrophes +aux dieux, parcequ’on ne sait point parler aux hommes, des maximes fausses, des +lieux communs ampoulés. +</p> + +<p> +Candide écouta ce propos avec attention, et conçut une grande idée du +discoureur; et, comme la marquise avait eu soin de le placer à côté d’elle, il +s’approcha de son oreille, et prit la liberté de lui demander qui était cet +homme qui parlait si bien. C’est un savant, dit la dame, qui ne ponte point, et +que l’abbé m’amène quelquefois à souper; il se connaît parfaitement en +tragédies et en livres, et il a fait une tragédie sifflée, et un livre dont on +n’a jamais vu hors de la boutique de son libraire qu’un exemplaire qu’il m’a +dédié. Le grand homme! dit Candide, c’est un autre Pangloss. +</p> + +<p> +Alors se tournant vers lui, il lui dit: Monsieur, vous pensez, sans doute, que +tout est au mieux dans le monde physique et dans le moral, et que rien ne +pouvait être autrement? Moi, monsieur, lui répondit le savant, je ne pense rien +de tout cela; je trouve que tout va de travers chez nous; que personne ne sait +ni quel est son rang, ni quelle est sa charge, ni ce qu’il fait, ni ce qu’il +doit faire, et qu’excepté le souper, qui est assez gai, et où il paraît assez +d’union, tout le reste du temps se passe en querelles impertinentes; +jansénistes contre molinistes, gens du parlement contre gens d’église, gens de +lettres contre gens de lettres, courtisans contre courtisans, financiers contre +le peuple, femmes contre maris, parents contre parents; c’est une guerre +éternelle. +</p> + +<p> +Candide lui répliqua: J’ai vu pis; mais un sage, qui depuis a eu le malheur +d’être pendu, m’apprit que tout cela est à merveille; ce sont des ombres à un +beau tableau. Votre pendu se moquait du monde, dit Martin; vos ombres sont des +taches horribles. Ce sont les hommes qui font les taches, dit Candide, et ils +ne peuvent pas s’en dispenser. Ce n’est donc pas leur faute, dit Martin. La +plupart des pontes, qui n’entendaient rien à ce langage, buvaient; et Martin +raisonna avec le savant, et Candide raconta une partie de ses aventures à la +dame du logis. +</p> + +<p> +Après souper, la marquise mena Candide dans son cabinet, et le fit asseoir sur +un canapé. Eh bien! lui dit-elle, vous aimez donc toujours éperdument +mademoiselle Cunégonde de Thunder-ten-tronckh? Oui, madame, répondit Candide. +La marquise lui répliqua avec un souris tendre: Vous me répondez comme un jeune +homme de Vestphalie; un Français m’aurait dit: Il est vrai que j’ai aimé +mademoiselle Cunégonde; mais en vous voyant, madame, je crains de ne la plus +aimer. Hélas! madame, dit Candide, je répondrai comme vous voudrez. Votre +passion pour elle, dit la marquise, a commencé en ramassant son mouchoir; je +veux que vous ramassiez ma jarretière. De tout mon coeur, dit Candide; et il la +ramassa. Mais je veux que vous me la remettiez, dit la dame; et Candide la lui +remit. Voyez-vous, dit la dame, vous êtes étranger; je fais quelquefois languir +mes amants de Paris quinze jours, mais je me rends à vous dès la première nuit, +parcequ’il faut faire les honneurs de son pays à un jeune homme de Vestphalie. +La belle ayant aperçu deux énormes diamants aux deux mains de son jeune +étranger, les loua de si bonne foi, que des doigts de Candide ils passèrent aux +doigts de la marquise. +</p> + +<p> +Candide, en s’en retournant avec son abbé périgourdin, sentit quelques remords +d’avoir fait une infidélité à mademoiselle Cunégonde. M. l’abbé entra dans sa +peine; il n’avait qu’une légère part aux cinquante mille livres perdues au jeu +par Candide, et à la valeur des deux brillants moitié donnés, moitié extorqués. +Son dessein était de profiter, autant qu’il le pourrait, des avantages que la +connaissance de Candide pouvait lui procurer. Il lui parla beaucoup de +Cunégonde; et Candide lui dit qu’il demanderait bien pardon à cette belle de +son infidélité, quand il la verrait à Venise. +</p> + +<p> +Le Périgourdin redoublait de politesses et d’attentions, et prenait un intérêt +tendre à tout ce que Candide disait, à tout ce qu’il fesait, à tout ce qu’il +voulait faire. +</p> + +<p> +Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise? Oui, monsieur +l’abbé, dit Candide; il faut absolument que j’aille trouver mademoiselle +Cunégonde. Alors, engagé par le plaisir de parler de ce qu’il aimait, il conta, +selon son usage, une partie de ses aventures avec cette illustre Vestphalienne. +</p> + +<p> +Je crois, dit l’abbé, que mademoiselle Cunégonde a bien de l’esprit, et qu’elle +écrit des lettres charmantes. Je n’en ai jamais reçu, dit Candide; car, +figurez-vous qu’ayant été chassé du château pour l’amour d’elle, je ne pus lui +écrire; que bientôt après j’appris qu’elle était morte, qu’ensuite je la +retrouvai, et que je la perdis, et que je lui ai envoyé à deux mille cinq cents +lieues d’ici un exprès dont j’attends la réponse. +</p> + +<p> +L’abbé écoutait attentivement, et paraissait un peu rêveur. Il prit bientôt +congé des deux étrangers, après les avoir tendrement embrassés. Le lendemain +Candide reçut à son réveil une lettre conçue en ces termes: +</p> + +<p> +«Monsieur mon très cher amant, il y a huit jours que je suis malade en cette +ville; j’apprends que vous y êtes. Je volerais dans vos bras si je pouvais +remuer. J’ai su votre passage à Bordeaux; j’y ai laissé le fidèle Cacambo et la +vieille, qui doivent bientôt me suivre. Le gouverneur de Buénos-Ayres a tout +pris, mais il me reste votre coeur. Venez; votre présence me rendra la vie ou +me fera mourir de plaisir.» +</p> + +<p> +Cette lettre charmante, cette lettre inespérée, transporta Candide d’une joie +inexprimable; et la maladie de sa chère Cunégonde l’accabla de douleur. Partagé +entre ces deux sentiments, il prend son or et ses diamants, et se fait conduire +avec Martin à l’hôtel où mademoiselle Cunégonde demeurait. Il entre en +tremblant d’émotion, son coeur palpite, sa voix sanglote; il veut ouvrir les +rideaux du lit; il veut faire apporter de la lumière. Gardez-vous-en bien, lui +dit la suivante; la lumière la tue; et soudain elle referme le rideau. Ma chère +Cunégonde, dit Candide en pleurant, comment vous portez-vous? si vous ne pouvez +me voir, parlez-moi du moins. Elle ne peut parler, dit la suivante, la dame +alors tire du lit une main potelée que Candide arrose long-temps de ses larmes, +et qu’il remplit ensuite de diamants, en laissant un sac plein d’or sur le +fauteuil. +</p> + +<p> +Au milieu de ses transports arrive un exempt suivi de l’abbé périgourdin et +d’une escouade. Voilà donc, dit-il, ces deux étrangers suspects? Il les fait +incontinent saisir, et ordonne à ses braves de les traîner en prison. Ce n’est +pas ainsi qu’on traite les voyageurs dans Eldorado, dit Candide. Je suis plus +manichéen que jamais, dit Martin. Mais, monsieur, où nous menez-vous? dit +Candide. Dans un cul de basse-fosse, dit l’exempt. +</p> + +<p> +Martin, ayant repris son sang froid, jugea que la dame qui se prétendait +Cunégonde était une friponne, monsieur l’abbé périgourdin un fripon, qui avait +abusé au plus vite de l’innocence de Candide, et l’exempt un autre fripon dont +on pouvait aisément se débarrasser. +</p> + +<p> +Plutôt que de s’exposer aux procédures de la justice, Candide, éclairé par son +conseil, et d’ailleurs toujours impatient de revoir la véritable Cunégonde, +propose à l’exempt trois petits diamants d’environ trois mille pistoles chacun. +Ah! monsieur, lui dit l’homme au bâton d’ivoire, eussiez-vous commis tous les +crimes imaginables, vous êtes le plus honnête homme du monde; trois diamants! +chacun de trois mille pistoles! Monsieur! je me ferais tuer pour vous, au lieu +de vous mener dans un cachot. On arrête tous les étrangers, mais laissez-moi +faire; j’ai un frère à Dieppe en Normandie; je vais vous y mener; et si vous +avez quelque diamant à lui donner, il aura soin de vous comme moi-même. +</p> + +<p> +Et pourquoi arrête-t-on tous les étrangers? dit Candide. L’abbé périgourdin +prit alors la parole, et dit: C’est parcequ’un gueux du pays d’Atrébatie[9] a +entendu dire des sottises; cela seul lui a fait commettre un parricide, non pas +tel que celui de 1610 au mois de mai[10], mais tel que celui de 1594 au mois de +décembre[11], et tel que plusieurs autres commis dans d’autres années et dans +d’autres mois par d’autres gueux qui avaient entendu dire des sottises. +</p> + +<p class="footnote"> +[9] Artois. Damiens était né à Arras, capitale de l’Artois. K. —L’attentat de +Damiens est du 5 janvier 1757: voyez, tome XXI, le chapitre XXXVII du <i>Précis +du Siècle de Louis XV</i>; et tome XXII, page 339. B. +</p> + +<p class="footnote"> +[10] Le 14 mai 1610 est le jour de l’assassinat de Henri IV par Ravaillac: +voyez tome XVIII, page 152. B. +</p> + +<p class="footnote"> +[11] Le 27 décembre 1594, Jean Châtel, élève des jésuites, donna un coup de +couteau à Henri IV: voyez tome XVIII, page 147. B. +</p> + +<p> +L’exempt alors expliqua de quoi il s’agissait. Ah! les monstres! s’écria +Candide; quoi! de telles horreurs chez un peuple qui danse et qui chante! Ne +pourrai-je sortir au plus vite de ce pays où des singes agacent des tigres? +J’ai vu des ours dans mon pays; je n’ai vu des hommes que dans le Dorado. Au +nom de Dieu, monsieur l’exempt, menez-moi à Venise, où je dois attendre +mademoiselle Cunégonde. Je ne peux vous mener qu’en Basse-Normandie, dit le +barigel[12]. Aussitôt il lui fait ôter ses fers, dit qu’il s’est mépris, +renvoie ses gens, emmène à Dieppe Candide et Martin, et les laisse entre les +mains de son frère. Il y avait un petit vaisseau hollandais à la rade. Le +Normand, à l’aide de trois autres diamants, devenu le plus serviable des +hommes, embarque Candide et ses gens dans le vaisseau qui allait faire voile +pour Portsmouth en Angleterre. Ce n’était pas le chemin de Venise; mais Candide +croyait être délivré de l’enfer; et il comptait bien reprendre la route de +Venise à la première occasion. +</p> + +<p class="footnote"> +[12] Chef de sbires. B. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap23"></a>CHAPITRE XXIII.<br/> +Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient.</h2> + +<p> +Ah! Pangloss! Pangloss! Ah! Martin! Martin! Ah! ma chère Cunégonde! qu’est-ce +que ce monde-ci? disait Candide sur le vaisseau hollandais. Quelque chose de +bien fou et de bien abominable, répondait Martin.—Vous connaissez l’Angleterre; +y est-on aussi fou qu’en France? C’est une autre espèce de folie, dit Martin. +Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige +vers le Canada[1], et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus +que tout le Canada ne vaut. De vous dire précisément s’il y a plus de gens à +lier dans un pays que dans un autre, c’est ce que mes faibles lumières ne me +permettent pas; je sais seulement qu’en général les gens que nous allons voir +sont fort atrabilaires. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Voyez, tome XXI, <i>Le précis du Siècle de Louis XV</i>, chapitre XXXV. B. +</p> + +<p> +En causant ainsi ils abordèrent à Portsmouth; une multitude de peuple couvrait +le rivage, et regardait attentivement un assez gros homme qui était à genoux, +les yeux bandés, sur le tillac d’un des vaisseaux de la flotte; quatre soldats, +postés vis-à-vis de cet homme, lui tirèrent chacun trois balles dans le crâne, +le plus paisiblement du monde; et toute l’assemblée s’en retourna extrêmement +satisfaite[2]. Qu’est-ce donc que tout ceci? dit Candide; et quel démon exerce +partout son empire? Il demanda qui était ce gros homme qu’on venait de tuer en +cérémonie. C’est un amiral, lui répondit-on. Et pourquoi tuer cet amiral? +C’est, lui dit-on, parcequ’il n’a pas fait tuer assez de monde; il a livré un +combat à un amiral français, et on a trouvé qu’il n’était pas assez près de +lui. Mais, dit Candide, l’amiral français était aussi loin de l’amiral anglais +que celui-ci l’était de l’autre! Cela est incontestable, lui répliqua-t-on; +mais dans ce pays-ci il est bon de tuer de temps en temps un amiral pour +encourager les autres. +</p> + +<p class="footnote"> +[2] L’amiral Byng. M. de Voltaire ne le connaissait pas, et fit des efforts +pour le sauver. Il n’abhorrait pas moins les atrocités politiques que les +atrocités théologiques; et il savait que Byng était une victime que les +ministres anglais sacrifiaient à l’ambition de garder leurs places. K.—L’amiral +Byng fut exécuté le 14 mars 1757: voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du +<i>Précis du Siècle de Louis XV</i>. B. +</p> + +<p> +Candide fut si étourdi et si choqué de ce qu’il voyait et de ce qu’il +entendait, qu’il ne voulut pas seulement mettre pied à terre, et qu’il fit son +marché avec le patron hollandais (dût-il le voler comme celui de Surinam), pour +le conduire sans délai à Venise. +</p> + +<p> +Le patron fut prêt au bout de deux jours. On côtoya la France; on passa à la +vue de Lisbonne, et Candide frémit. On entra dans le détroit et dans la +Méditerranée, enfin on aborda à Venise. Dieu soit loué! dit Candide, en +embrassant Martin; c’est ici que je reverrai la belle Cunégonde. Je compte sur +Cacambo comme sur moi-même. Tout est bien, tout va bien, tout va le mieux qu’il +soit possible. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap24"></a>CHAPITRE XXIV.<br/> +De Paquette, et de frère Giroflée.</h2> + +<p> +Dès qu’il fut à Venise, il fit chercher Cacambo dans tous les cabarets, dans +tous les cafés, chez toutes les filles de joie, et ne le trouva point. Il +envoyait tous les jours à la découverte de tous les vaisseaux et de toutes les +barques: nulles nouvelles de Cacambo. Quoi! disait-il à Martin, j’ai eu le +temps de passer de Surinam à Bordeaux, d’aller de Bordeaux à Paris, de Paris à +Dieppe, de Dieppe à Portsmouth, de côtoyer le Portugal et l’Espagne, de +traverser toute la Méditerranée, de passer quelques mois à Venise; et la belle +Cunégonde n’est point venue! Je n’ai rencontré au lieu d’elle qu’une drôlesse +et un abbé périgourdin! Cunégonde est morte, sans doute; je n’ai plus qu’à +mourir. Ah! il valait mieux rester dans le paradis du Dorado que de revenir +dans cette maudite Europe. Que vous avez raison, mon cher Martin! tout n’est +qu’illusion et calamité. +</p> + +<p> +Il tomba dans une mélancolie noire, et ne prit aucune part à l’opéra <i>alla +moda</i>, ni aux autres divertissements du carnaval; pas une dame ne lui donna +la moindre tentation. Martin lui dit: Vous êtes bien simple, en vérité, de vous +figurer qu’un valet métis, qui a cinq ou six millions dans ses poches, ira +chercher votre maîtresse au bout du monde, et vous l’amènera à Venise. Il la +prendra pour lui, s’il la trouve; s’il ne la trouve pas, il en prendra une +autre: je vous conseille d’oublier votre valet Cacambo et votre maîtresse +Cunégonde. Martin n’était pas consolant. La mélancolie de Candide augmenta, et +Martin ne cessait de lui prouver qu’il y avait peu de vertu et peu de bonheur +sur la terre; excepté peut-être dans Eldorado[1], où personne ne pouvait aller. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Voyez chapitre XVIII. B. +</p> + +<p> +En disputant sur cette matière importante, et en attendant Cunégonde, Candide +aperçut un jeune théatin dans la place Saint-Marc, qui tenait sous le bras une +fille. Le théatin paraissait frais, potelé, vigoureux; ses yeux étaient +brillants, son air assuré, sa mine haute, sa démarche fière. La fille était +très jolie, et chantait; elle regardait amoureusement son théatin, et de temps +en temps lui pinçait ses grosses joues. Vous m’avouerez du moins, dit Candide à +Martin, que ces gens-ci sont heureux. Je n’ai trouvé jusqu’à présent dans toute +la terre habitable, excepté dans Eldorado, que des infortunés; mais pour cette +fille et ce théatin, je gage que ce sont des créatures très heureuses. Je gage +que non, dit Martin. Il n’y a qu’à les prier à dîner, dit Candide, et vous +verrez si je me trompe. +</p> + +<p> +Aussitôt il les aborde, il leur fait son compliment, et les invite à venir à +son hôtellerie manger des macaronis, des perdrix de Lombardie, des oeufs +d’esturgeon, et à boire du vin de Montepulciano, du lacryma-christi, du chypre, +et du samos. La demoiselle rougit, le théatin accepta la partie, et la fille le +suivit en regardant Candide avec des yeux de surprise et de confusion, qui +furent obscurcis de quelques larmes. A peine fut-elle entrée dans la chambre de +Candide, qu’elle lui dit: Eh quoi! monsieur Candide ne reconnaît plus Paquette! +A ces mots Candide, qui ne l’avait pas considérée jusque-là avec attention, +parcequ’il n’était occupé que de Cunégonde, lui dit: Hélas! ma pauvre enfant, +c’est donc vous qui avez mis le docteur Pangloss dans le bel état où je l’ai +vu? +</p> + +<p> +Hélas! monsieur, c’est moi-même, dit Paquette; je vois que vous êtes instruit +de tout. J’ai su les malheurs épouvantables arrivés à toute la maison de madame +la baronne et à la belle Cunégonde. Je vous jure que ma destinée n’a guère été +moins triste. J’étais fort innocente quand vous m’avez vue. Un cordelier, qui +était mon confesseur, me séduisit aisément. Les suites en furent affreuses; je +fus obligée de sortir du château quelque temps après que M. le baron vous eut +renvoyé à grands coups de pied dans le derrière. Si un fameux médecin n’avait +pas pris pitié de moi, j’étais morte. Je fus quelque temps par reconnaissance +la maîtresse de ce médecin. Sa femme, qui était jalouse à la rage, me battait +tous les jours impitoyablement; c’était une furie. Ce médecin était le plus +laid de tous les hommes, et moi la plus malheureuse de toutes les créatures +d’être battue continuellement pour un homme que je n’aimais pas. Vous savez, +monsieur, combien il est dangereux pour une femme acariâtre d’être l’épouse +d’un médecin. Celui-ci, outré des procédés de sa femme, lui donna un jour, pour +la guérir d’un petit rhume, une médecine si efficace, qu’elle en mourut en deux +heures de temps dans des convulsions horribles. Les parents de madame +intentèrent à monsieur un procès criminel; il prit la fuite, et moi je fus mise +en prison. Mon innocence ne m’aurait pas sauvée, si je n’avais été un peu +jolie. Le juge m’élargit à condition qu’il succéderait au médecin. Je fus +bientôt supplantée par une rivale, chassée sans récompense, et obligée de +continuer ce métier abominable qui vous paraît si plaisant à vous autres +hommes, et qui n’est pour nous qu’un abîme de misère. J’allai exercer la +profession à Venise. Ah! monsieur, si vous pouviez vous imaginer ce que c’est +que d’être obligée de caresser indifféremment un vieux marchand, un avocat, un +moine, un gondolier, un abbé; d’être exposée à toutes les insultes, à toutes +les avanies; d’être souvent réduite à emprunter une jupe pour aller se la faire +lever par un homme dégoûtant; d’être volée par l’un de ce qu’on a gagné avec +l’autre; d’être rançonnée par les officiers de justice, et de n’avoir en +perspective qu’une vieillesse affreuse, un hôpital, et un fumier, vous +concluriez que je suis une des plus malheureuses créatures du monde. +</p> + +<p> +Paquette ouvrait ainsi son coeur au bon Candide, dans un cabinet, en présence +de Martin, qui disait à Candide: Vous voyez que j’ai déjà gagné la moitié de la +gageure. +</p> + +<p> +Frère Giroflée était resté dans la salle à manger, et buvait un coup en +attendant le dîner. Mais, dit Candide à Paquette, vous aviez l’air si gai, si +content, quand je vous ai rencontrée; vous chantiez, vous caressiez le théatin +avec une complaisance naturelle; vous m’avez paru aussi heureuse que vous +prétendez être infortunée. Ah! monsieur, répondit Paquette, c’est encore là une +des misères du métier. J’ai été hier volée et battue par un officier, et il +faut aujourd’hui que je paraisse de bonne humeur pour plaire à un moine. +</p> + +<p> +Candide n’en voulut pas davantage; il avoua que Martin avait raison. On se mit +à table avec Paquette et le théatin; le repas fut assez amusant, et sur la fin +on se parla avec quelque confiance. Mon père, dit Candide au moine, vous me +paraissez jouir d’une destinée que tout le monde doit envier; la fleur de la +santé brille sur votre visage, votre physionomie annonce le bonheur; vous avez +une très jolie fille pour votre récréation, et vous paraissez très content de +votre état de théatin. +</p> + +<p> +Ma foi, monsieur, dit frère Giroflée, je voudrais que tous les théatins fussent +au fond de la mer. J’ai été tenté cent fois de mettre le feu au couvent, et +d’aller me faire turc. Mes parents me forcèrent, à l’âge de quinze ans, +d’endosser cette détestable robe, pour laisser plus de fortune à un maudit +frère aîné, que Dieu confonde! La jalousie, la discorde, la rage, habitent dans +le couvent. Il est vrai que j’ai prêché quelques mauvais sermons qui m’ont valu +un peu d’argent dont le prieur me vole la moitié; le reste me sert à entretenir +des filles: mais quand je rentre le soir dans le monastère, je suis prêt à me +casser la tête contre les murs du dortoir; et tous mes confrères sont dans le +même cas. +</p> + +<p> +Martin se tournant vers Candide avec son sang froid ordinaire: Eh bien! lui +dit-il, n’ai-je pas gagné la gageure tout entière? Candide donna deux mille +piastres à Paquette, et mille piastres à frère Giroflée. Je vous réponds, +dit-il, qu’avec cela ils seront heureux. Je n’en crois rien du tout, dit +Martin; vous les rendrez peut-être avec ces piastres beaucoup plus malheureux +encore. Il en sera ce qui pourra, dit Candide: mais une chose me console, je +vois qu’on retrouve souvent les gens qu’on ne croyait jamais retrouver; il se +pourra bien faire qu’ayant rencontré mon mouton rouge et Paquette, je rencontre +aussi Cunégonde. Je souhaite, dit Martin, qu’elle fasse un jour votre bonheur; +mais c’est de quoi je doute fort. Vous êtes bien dur, dit Candide. C’est que +j’ai vécu, dit Martin. Mais regardez ces gondoliers, dit Candide: ne +chantent-ils pas sans cesse? Vous ne les voyez pas dans leur ménage, avec leurs +femmes et leurs marmots d’enfants, dit Martin. Le doge a ses chagrins, les +gondoliers ont les leurs. Il est vrai qu’à tout prendre le sort d’un gondolier +est préférable à celui d’un doge; mais je crois la différence si médiocre, que +cela ne vaut pas la peine d’être examiné. +</p> + +<p> +On parle, dit Candide, du sénateur Pococurante, qui demeure dans ce beau palais +sur la Brenta, et qui reçoit assez bien les étrangers. On prétend que c’est un +homme qui n’a jamais eu de chagrin. Je voudrais voir une espèce si rare, dit +Martin. Candide aussitôt fit demander au seigneur Pococurante la permission de +venir le voir le lendemain. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap25"></a>CHAPITRE XXV.<br/> +Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien.</h2> + +<p> +Candide et Martin allèrent en gondole sur la Brenta, et arrivèrent au palais du +noble Pococurante. Les jardins étaient bien entendus, et ornés de belles +statues de marbre; le palais d’une belle architecture. Le maître du logis, +homme de soixante ans, fort riche, reçut très poliment les deux curieux, mais +avec très peu d’empressement, ce qui déconcerta Candide, et ne déplut point à +Martin. +</p> + +<p> +D’abord deux filles jolies et proprement mises servirent du chocolat, qu’elles +firent très bien mousser. Candide ne put s’empêcher de les louer sur leur +beauté, sur leur bonne grâce, et sur leur adresse. Ce sont d’assez bonnes +créatures, dit le sénateur Pococurante; je les fais quelquefois coucher dans +mon lit; car je suis bien las des dames de la ville, de leurs coquetteries, de +leurs jalousies, de leurs querelles, de leurs humeurs, de leurs petitesses, de +leur orgueil, de leurs sottises, et des sonnets qu’il faut faire ou commander +pour elles; mais, après tout, ces deux filles commencent fort à m’ennuyer. +</p> + +<p> +Candide, après le déjeuner, se promenant dans une longue galerie, fut surpris +de la beauté des tableaux. Il demanda de quel maître étaient les deux premiers. +Ils sont de Raphaël, dit le sénateur; je les achetai fort cher par vanité, il y +a quelques années; on dit que c’est ce qu’il y a de plus beau en Italie, mais +ils ne me plaisent point du tout: la couleur en est très rembrunie, les figures +ne sont pas assez arrondies, et ne sortent point assez; les draperies ne +ressemblent en rien à une étoffe: en un mot, quoi qu’on en dise, je ne trouve +point là une imitation vraie de la nature. Je n’aimerai un tableau que quand je +croirai voir la nature elle-même: il n’y en a point de cette espèce. J’ai +beaucoup de tableaux, mais je ne les regarde plus. +</p> + +<p> +Pococurante, en attendant le dîner, se fit donner un concerto. Candide trouva +la musique délicieuse. Ce bruit, dit Pococurante, peut amuser une demi-heure; +mais s’il dure plus long-temps, il fatigue tout le monde, quoique personne +n’ose l’avouer. La musique aujourd’hui n’est plus que l’art d’exécuter des +choses difficiles, et ce qui n’est que difficile ne plaît point à la longue. +</p> + +<p> +J’aimerais peut être mieux l’opéra, si on n’avait pas trouvé le secret d’en +faire un monstre qui me révolte. Ira voir qui voudra de mauvaises tragédies en +musique, où les scènes ne sont faites que pour amener très mal à propos deux ou +trois chansons ridicules qui font valoir le gosier d’une actrice; se pâmera de +plaisir qui voudra ou qui pourra, en voyant un châtré fredonner le rôle de +César et de Caton, et se promener d’un air gauche sur des planches: pour moi, +il y a long-temps que j’ai renoncé à ces pauvretés qui font aujourd’hui la +gloire de l’Italie, et que des souverains paient si chèrement. Candide disputa +un peu, mais avec discrétion. Martin fut entièrement de l’avis du sénateur. +</p> + +<p> +On se mit à table; et, après un excellent dîner, on entra dans la bibliothèque. +Candide, en voyant un Homère magnifiquement relié, loua l’illustrissime sur son +bon goût. Voilà, dit-il, un livre qui fesait les délices du grand Pangloss, le +meilleur philosophe de l’Allemagne. Il ne fait pas les miennes, dit froidement +Pococurante: on me fit accroire autrefois que j’avais du plaisir en le lisant; +mais cette répétition continuelle de combats qui se ressemblent tous, ces dieux +qui agissent toujours pour ne rien faire de décisif, cette Hélène qui est le +sujet de la guerre, et qui à peine est une actrice de la pièce; cette Troie +qu’on assiège et qu’on ne prend point; tout cela me causait le plus mortel +ennui. J’ai demandé quelquefois à des savants s’ils s’ennuyaient autant que moi +à cette lecture: tous les gens sincères m’ont avoué que le livre leur tombait +des mains, mais qu’il fallait toujours l’avoir dans sa bibliothèque, comme un +monument de l’antiquité, et comme ces médailles rouillées qui ne peuvent être +de commerce. +</p> + +<p> +Votre excellence ne pense pas ainsi de Virgile? dit Candide. Je conviens, dit +Pococurante, que le second, le quatrième, et le sixième livre de son Énéide, +sont excellents; mais pour son pieux Énée, et le fort Cloanthe, et l’ami +Achates, et le petit Ascanius, et l’imbécile roi Latinus, et la bourgeoise +Amata, et l’insipide Lavinia, je ne crois pas qu’il y ait rien de si froid et +de plus désagréable. J’aime mieux le Tasse et les contes à dormir debout de +l’Arioste. +</p> + +<p> +Oserais-je vous demander, monsieur, dit Candide, si vous n’avez pas un grand +plaisir à lire Horace? Il y a des maximes, dit Pococurante, dont un homme du +monde peut faire son profit, et qui, étant resserrées dans des vers énergiques, +se gravent plus aisément dans la mémoire: mais je me soucie fort peu de son +voyage à Brindes, et de sa description d’un mauvais dîner, et de la querelle de +crocheteurs entre je ne sais quel Pupilus[1] dont les paroles, dit-il, +<i>étaient pleines de pus</i>, et un autre dont les paroles <i>étaient du +vinaigre</i>[2]. Je n’ai lu qu’avec un extrême dégoût ses vers grossiers contre +des vieilles et contre des sorcières; et je ne vois pas quel mérite il peut y +avoir à dire à son ami Mecenas que, s’il est mis par lui au rang des poètes +lyriques, il frappera les astres de son front sublime[3]. Les sots admirent +tout dans un auteur estimé. Je ne lis que pour moi; je n’aime que ce qui est à +mon usage. Candide, qui avait été élevé à ne jamais juger de rien par lui-même, +était fort étonné de ce qu’il entendait; et Martin trouvait la façon de penser +de Pococurante assez raisonnable. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Ce n’est pas Pupilus, mais Rupilius, que nomme Horace, livre Ier, satire +VII, vers I: +</p> + +<p> +Rupili pus atque venenum. B. +</p> + +<p class="footnote"> +[2] <i>Italo perfusus aceto</i>, dit Horace, dans la même pièce, vers 32. B. +</p> + +<p class="footnote"> +[3] Horace, odes, I, I. B. +</p> + +<p> +Oh! voici un Cicéron, dit Candide: pour ce grand homme-là, je pense que vous ne +vous lassez point de le lire. Je ne le lis jamais, répondit le Vénitien. Que +m’importe qu’il ait plaidé pour Rabirius ou pour Cluentius? J’ai bien assez des +procès que je juge; je me serais mieux accommodé de ses oeuvres philosophiques; +mais quand j’ai vu qu’il doutait de tout, j’ai conclu que j’en savais autant +que lui, et que je n’avais besoin de personne pour être ignorant. +</p> + +<p> +Ah! voilà quatre-vingts volumes de recueils d’une académie des sciences, +s’écria Martin; il se peut qu’il y ait là du bon. Il y en aurait, dit +Pococurante, si un seul des auteurs de ces fatras avait inventé seulement l’art +de faire des épingles; mais il n’y a dans tous ces livres que de vains +systèmes, et pas une seule chose utile. +</p> + +<p> +Que de pièces de théâtre je vois là, dit Candide, en italien, en espagnol, en +français! Oui, dit le sénateur, il y en a trois mille, et pas trois douzaines +de bonnes. Pour ces recueils de sermons, qui tous ensemble ne valent pas une +page de Sénèque, et tous ces gros volumes de théologie, vous pensez bien que je +ne les ouvre jamais, ni moi, ni personne. +</p> + +<p> +Martin aperçut des rayons chargés de livres anglais. Je crois, dit-il, qu’un +républicain doit se plaire à la plupart de ces ouvrages écrits si librement. +Oui, répondit Pococurante, il est beau d’écrire ce qu’on pense; c’est le +privilège de l’homme. Dans toute notre Italie, on n’écrit que ce qu’on ne pense +pas; ceux qui habitent la patrie des Césars et des Antonins n’osent avoir une +idée sans la permission d’un jacobin. Je serais content de la liberté qui +inspire les génies anglais, si la passion et l’esprit de parti ne corrompaient +pas tout ce que cette précieuse liberté a d’estimable. +</p> + +<p> +Candide apercevant un Milton, lui demanda s’il ne regardait pas cet auteur +comme un grand homme. Qui? dit Pococurante, ce barbare, qui fait un long +commentaire du premier chapitre de la Genèse, en dix livres de vers durs? ce +grossier imitateur des Grecs, qui défigure la création, et qui, tandis que +Moïse représente l’Etre éternel produisant le monde par la parole, fait prendre +un grand compas par le Messiah dans une armoire du ciel pour tracer son +ouvrage? Moi, j’estimerais celui qui a gâté l’enfer et le diable du Tasse; qui +déguise Lucifer tantôt en crapaud, tantôt en pygmée; qui lui fait rebattre cent +fois les mêmes discours; qui le fait disputer sur la théologie; qui, en imitant +sérieusement l’invention comique des armes à feu de l’Arioste, fait tirer le +canon dans le ciel par les diables? Ni moi ni personne en Italie n’a pu se +plaire à toutes ces tristes extravagances. Le <i>Mariage du Péché et de la +Mort</i>, et les couleuvres dont le Péché accouche, font vomir tout homme qui a +le goût un peu délicat; et sa longue description d’un hôpital n’est bonne que +pour un fossoyeur. Ce poëme obscur, bizarre, et dégoûtant, fut méprisé à sa +naissance; je le traite aujourd’hui comme il fut traité dans sa patrie par les +contemporains[4]. Au reste je dis ce que je pense, et je me soucie fort peu que +les autres pensent comme moi. Candide était affligé de ces discours; il +respectait Homère, il aimait un peu Milton. Hélas! dit-il tout bas à Martin, +j’ai bien peur que cet homme-ci n’ait un souverain mépris pour nos poètes +allemands. Il n’y aurait pas grand mal à cela, dit Martin. Oh! quel homme +supérieur! disait encore Candide entre ses dents, quel grand génie que ce +Pococurante! rien ne peut lui plaire. +</p> + +<p class="footnote"> +[4] Voyez ce que Voltaire dit du <i>Paradis perdu</i> de Milton, dans le +chapitre IX de l’<i> Essai sur la poésie épique</i>, imprimé dans le tome X, à +la suite de la <i>Henriade</i>. B. +</p> + +<p> +Après avoir fait ainsi la revue de tous les livres, ils descendirent dans le +jardin. Candide en loua toutes les beautés. Je ne sais rien de si mauvais goût, +dit le maître; nous n’avons ici que des colifichets: mais je vais dès demain en +faire planter un d’un dessin plus noble. +</p> + +<p> +Quand les deux curieux eurent pris congé de son excellence: Or çà, dit Candide +à Martin, vous conviendrez que voilà le plus heureux de tous les hommes, car il +est au-dessus de tout ce qu’il possède. Ne voyez-vous pas, dit Martin, qu’il +est dégoûté de tout ce qu’il possède? Platon a dit, il y a long-temps, que les +meilleurs estomacs ne sont pas ceux qui rebutent tous les aliments. Mais, dit +Candide, n’y a-t-il pas du plaisir à tout critiquer, à sentir des défauts où +les autres hommes croient voir des beautés? C’est-à-dire, reprit Martin, qu’il +y a du plaisir à n’avoir pas de plaisir? Oh bien! dit Candide, il n’y a donc +d’heureux que moi, quand je reverrai mademoiselle Cunégonde. C’est toujours +bien fait d’espérer, dit Martin. +</p> + +<p> +Cependant les jours, les semaines, s’écoulaient; Cacambo ne revenait point, et +Candide était si abîmé dans sa douleur, qu’il ne fit pas même réflexion que +Paquette et frère Giroflée n’étaient pas venus seulement le remercier. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap26"></a>CHAPITRE XXVI.<br/> +D’un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et qui ils +étaient.</h2> + +<p> +Un soir que Candide, suivi de Martin, allait se mettre à table avec les +étrangers qui logeaient dans la même hôtellerie, un homme à visage couleur de +suie l’aborda par derrière, et, le prenant par le bras, lui dit: Soyez prêt à +partir avec nous, n’y manquez pas. Il se retourne, et voit Cacambo. Il n’y +avait que la vue de Cunégonde qui pût l’étonner et lui plaire davantage. Il fut +sur le point de devenir fou de joie. Il embrasse son cher ami. Cunégonde est +ici, sans doute? où est-elle? Mène-moi vers elle, que je meure de joie avec +elle. Cunégonde n’est point ici, dit Cacambo, elle est à Constantinople. Ah +ciel! à Constantinople! mais fût-elle à la Chine, j’y vole, partons. Nous +partirons après souper, reprit Cacambo; je ne peux vous en dire davantage; je +suis esclave, mon maître m’attend; il faut que j’aille le servir à table: ne +dites mot, soupez, et tenez-vous prêt. +</p> + +<p> +Candide, partagé entre la joie et la douleur, charmé d’avoir revu son agent +fidèle, étonné de le voir esclave, plein de l’idée de retrouver sa maîtresse, +le coeur agité, l’esprit bouleversé, se mit à table avec Martin, qui voyait de +sang froid toutes ces aventures, et avec six étrangers, qui étaient venus +passer le carnaval à Venise. +</p> + +<p> +Cacambo, qui versait à boire à l’un de ces six étrangers, s’approcha de +l’oreille de son maître, sur la fin du repas, et lui dit: Sire, votre majesté +partira quand elle voudra, le vaisseau est prêt. Ayant dit ces mots, il sortit. +Les convives étonnés se regardaient sans proférer une seule parole, lorsqu’un +autre domestique s’approchant de son maître, lui dit: Sire, la chaise de votre +majesté est à Padoue, et la barque est prête. Le maître fit un signe, et le +domestique partit. Tous les convives se regardèrent encore, et la surprise +commune redoubla. Un troisième valet s’approchant aussi d’un troisième +étranger, lui dit: Sire, croyez-moi, votre majesté ne doit pas rester ici plus +long-temps, je vais tout préparer; et aussitôt il disparut. +</p> + +<p> +Candide et Martin ne doutèrent pas alors que ce ne fût une mascarade du +carnaval. Un quatrième domestique dit au quatrième maître: Votre majesté +partira quand elle voudra, et sortit comme les autres. Le cinquième valet en +dit autant au cinquième maître. Mais le sixième valet parla différemment au +sixième étranger qui était auprès de Candide; il lui dit: Ma foi, sire, on ne +veut plus faire crédit à votre majesté ni à moi non plus, et nous pourrions +bien être coffrés cette nuit vous et moi; je vais pourvoir à mes affaires: +adieu. +</p> + +<p> +Tous les domestiques ayant disparu, les six étrangers, Candide, et Martin, +demeurèrent dans un profond silence. Enfin Candide le rompit: Messieurs, +dit-il, voilà une singulière plaisanterie. Pourquoi êtes-vous tous rois? pour +moi, je vous avoue que ni moi ni Martin nous ne le sommes. +</p> + +<p> +Le maître de Cacambo prit alors gravement la parole, et dit en italien: Je ne +suis point plaisant, je m’appelle Achmet III[1]; j’ai été grand-sultan +plusieurs années; je détrônai mon frère; mon neveu m’a détrôné; on a coupé le +cou à mes vizirs; j’achève ma vie dans le vieux sérail; mon neveu le +grand-sultan Mahmoud me permet de voyager quelquefois pour ma santé; et je suis +venu passer le carnaval à Venise. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Achmet III, dont il est parlé dans l’<i>Histoire de Charles XII</i> et dans +l’<i>Histoire de Russie sous Pierre-le-Grand</i>, avait été déposé en 1730; il +est mort en 1736. B. +</p> + +<p> +Un jeune homme qui était auprès d’Achmet parla après lui, et dit: Je m’appelle +Ivan[2]; j’ai été empereur de toutes les Russies; j’ai été détrôné au berceau; +mon père et ma mère ont été enfermés; on m’a élevé en prison; j’ai quelquefois +la permission de voyager, accompagné de ceux qui me gardent; et je suis venu +passer le carnaval à Venise. +</p> + +<p class="footnote"> +[2] Ivan, né en 1730, détrôné la même année, emprisonné, et enfin poignardé en +1762. B, +</p> + +<p> +Le troisième dit: Je suis Charles-Édouard[3], roi d’Angleterre; mon père m’a +cédé ses droits au royaume; j’ai combattu pour les soutenir; on a arraché le +coeur à huit cents de mes partisans, et on leur en a battu les joues; j’ai été +mis en prison; je vais à Rome faire une visite au roi mon père, détrôné ainsi +que moi et mon grand-père; et je suis venu passer le carnaval à Venise. +</p> + +<p class="footnote"> +[3] Sur Charles-Édouard, voyez, tome XXI, le chapitre XXXV du <i>Précis du +Siècle de Louis XV</i>. B. +</p> + +<p> +Le quatrième prit alors la parole et dit: Je suis roi des Polaques; le sort de +la guerre m’a privé de mes états héréditaires[4]; mon père a éprouvé les mêmes +revers; je me résigne à la Providence comme le sultan Achmet, l’empereur Ivan, +et le roi Charles-Édouard, à qui Dieu donne une longue vie; et je suis venu +passer le carnaval à Venise. +</p> + +<p class="footnote"> +[4] Auguste, électeur de Saxe et roi de Pologne, chassé de ses états +héréditaires pendant la guerre de 1756, se réfugia en Pologne: voyez, tome XXI, +le chapitre XXXII du <i>Précis du Siècle de Louis XV</i>; il est mort en 1763. +B. +</p> + +<p> +Le cinquième dit; Je suis aussi roi des Polaques[5]; j’ai perdu mon royaume +deux fois; mais la Providence m’a donné un autre état dans lequel j’ai fait +plus de bien que tous les rois des Sarmates ensemble n’en ont jamais pu faire +sur les bords de la Vistule. Je me résigne aussi à la Providence; et je suis +venu passer le carnaval à Venise. +</p> + +<p class="footnote"> +[5] Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV: voyez, tome XXI, le chapitre IV +du <i>Précis du Siècle de Louis XV</i>; il est mort en 1763. B. +</p> + +<p> +Il restait au sixième monarque à parler. Messieurs, dit-il, je ne suis pas si +grand seigneur que vous; mais enfin j’ai été roi tout comme un autre; je suis +Théodore[6]; on m’a élu roi en Corse; on m’a appelé <i>Votre Majesté</i>, et à +présent à peine m’appelle-t-on <i>Monsieur</i>; j’ai fait frapper de la +monnaie, et je ne possède pas un denier; j’ai eu deux secrétaires d’état, et +j’ai à peine un valet; je me suis vu sur un trône, et j’ai long-temps été à +Londres en prison sur la paille; j’ai bien peur d’être traité de même ici, +quoique je sois venu, comme vos majestés, passer le carnaval à Venise. +</p> + +<p class="footnote"> +[6] Sur le roi de Corse, Théodore, mort le 2 décembre 1756, voyez tome XXI, le +chapitre XL du <i>Précis du Siècle de Louis XV</i>. B. +</p> + +<p> +Les cinq autres rois écoutèrent ce discours avec une noble compassion. Chacun +d’eux donna vingt sequins au roi Théodore pour avoir des habits et des +chemises; Candide lui fit présent d’un diamant de deux mille sequins. Quel est +donc, disaient les cinq rois, cet homme qui est en état de donner cent fois +autant que chacun de nous, et qui le donne? Etes-vous roi aussi, monsieur?—Non, +messieurs, et n’en ai nulle envie. +</p> + +<p> +Dans l’instant qu’on sortait de table, il arriva dans la même hôtellerie quatre +altesses sérénissimes qui avaient aussi perdu leurs états par le sort de la +guerre, et qui venaient passer le reste du carnaval à Venise; mais Candide ne +prit pas seulement garde à ces nouveaux venus. Il n’était occupé que d’aller +trouver sa chère Cunégonde à Constantinople. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap27"></a>CHAPITRE XXVII.<br/> +Voyage de Candide à Constantinople.</h2> + +<p> +Le fidèle Cacambo avait déjà obtenu du patron turc qui allait reconduire le +sultan Achmet à Constantinople qu’il recevrait Candide et Martin sur son bord. +L’un et l’autre s’y rendirent après s’être prosternés devant sa misérable +hautesse. Candide, chemin fesant, disait à Martin: Voilà pourtant six rois +détrônés avec qui nous avons soupé! et encore dans ces six rois il y en a un à +qui j’ai fait l’aumône. Peut-être y a-t-il beaucoup d’autres princes plus +infortunés. Pour moi, je n’ai perdu que cent moutons, et je vole dans les bras +de Cunégonde. Mon cher Martin, encore une fois, Pangloss avait raison, tout est +bien. Je le souhaite, dit Martin. Mais, dit Candide, voilà une aventure bien +peu vraisemblable que nous avons eue à Venise. On n’avait jamais vu ni ouï +conter que six rois détrônés soupassent ensemble au cabaret. Cela n’est pas +plus extraordinaire, dit Martin, que la plupart des choses qui nous sont +arrivées. Il est très commun que des rois soient détrônés; et à l’égard de +l’honneur que nous avons eu de souper avec eux, c’est une bagatelle qui ne +mérite pas notre attention. Qu’importé avec qui l’on soupe, pourvu qu’on fasse +bonne chère? +</p> + +<p> +A peine Candide fut-il dans le vaisseau, qu’il sauta au cou de son ancien +valet, de son ami Cacambo. Eh bien! lui dit-il, que fait Cunégonde? est-elle +toujours un prodige de beauté? m’aime-t-elle toujours? comment se porte-t-elle? +Tu lui as, sans doute, acheté un palais à Constantinople? +</p> + +<p> +Mon cher maître, répondit Cacambo, Cunégonde lave les écuelles sur le bord de +la Propontide, chez un prince qui a très peu d’écuelles; elle est esclave dans +la maison d’un ancien souverain, nommé Ragotski[1], à qui le Grand-Turc donne +trois écus par jour dans son asile; mais, ce qui est bien plus triste, c’est +qu’elle a perdu sa beauté, et qu’elle est devenue horriblement laide. Ah! belle +ou laide, dit Candide, je suis honnête homme, et mon devoir est de l’aimer +toujours. Mais comment peut-elle être réduite à un état si abject avec les cinq +ou six millions que tu avais emportés? Bon, dit Cacambo, ne m’en a-t-il pas +fallu donner deux au senor don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenès, y +Lampourdos, y Souza, gouverneur de Buénos-Ayres, pour avoir la permission de +reprendre mademoiselle Cunégonde? et un pirate ne nous a-t-il pas bravement +dépouillés de tout le reste? Ce pirate ne nous a-t-il pas menés au cap de +Matapan, à Milo, à Nicarie, à Samos, à Petra, aux Dardanelles, à Marmara, à +Scutari? Cunégonde et la vieille servent chez ce prince dont je vous ai parlé, +et moi je suis esclave du sultan détrôné. Que d’épouvantables calamités +enchaînées les unes aux autres! dit Candide. Mais, après tout, j’ai encore +quelques diamants; je délivrerai aisément Cunégonde. C’est bien dommage qu’elle +soit devenue si laide. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Voltaire a parlé de Ragotski dans le chap. XXII du <i>Siècle de Louis +XIV</i>; voyez tome XX. Ragotski est mort en 1785. B. +</p> + +<p> +Ensuite, se tournant vers Martin: Que pensez-vous, dit-il, qui soit le plus à +plaindre, de l’empereur Achmet, de l’empereur Ivan, du roi Charles-Édouard, ou +de moi? Je n’en sais rien, dit Martin; il faudrait que je fusse dans vos coeurs +pour le savoir. Ah! dit Candide, si Pangloss était ici, il le saurait, et nous +l’apprendrait. Je ne sais, dit Martin, avec quelles balances votre Pangloss +aurait pu peser les infortunes des hommes, et apprécier leurs douleurs. Tout ce +que je présume c’est qu’il y a des millions d’hommes sur la terre cent fois +plus à plaindre que le roi Charles-Édouard, l’empereur Ivan, et le sultan +Achmet. Cela pourrait bien être, dit Candide. +</p> + +<p> +On arriva en peu de jours sur le canal de la mer Noire. Candide commença par +racheter Cacambo fort cher; et, sans perdre de temps, il se jeta dans une +galère, avec ses compagnons, pour aller sur le rivage de la Propontide chercher +Cunégonde, quelque laide qu’elle pût être. +</p> + +<p> +Il y avait dans la chiourme deux forçats qui ramaient fort mal, et à qui le +levanti patron appliquait de temps en temps quelques coups de nerf de boeuf sur +leurs épaules nues; Candide, par un mouvement naturel, les regarda plus +attentivement que les autres galériens, et s’approcha d’eux avec pitié. +Quelques traits de leurs visages défigurés lui parurent avoir un peu de +ressemblance avec Pangloss et avec ce malheureux jésuite, ce baron, ce frère de +mademoiselle Cunégonde. Cette idée l’émut et l’attrista. Il les considéra +encore plus attentivement. En vérité, dit-il à Cacambo, si je n’avais pas vu +pendre maître Pangloss, et si je n’avais pas eu le malheur de tuer le baron, je +croirais que ce sont eux qui rament dans cette galère. +</p> + +<p> +Au nom du baron et de Pangloss les deux forçats poussèrent un grand cri, +s’arrêtèrent sur leur banc, et laissèrent tomber leurs rames. Le levanti patron +accourait sur eux, et les coups de nerf de boeuf redoublaient. Arrêtez! +arrêtez! seigneur, s’écria Candide; je vous donnerai tant, d’argent que vous +voudrez. Quoi! c’est Candide! disait l’un des forçats; quoi! c’est Candide! +disait l’autre. Est-ce un songe? dit Candide; veille-je? suis-je dans cette +galère? Est-ce là monsieur le baron, que j’ai tué? est-ce là maître Pangloss, +que j’ai vu pendre? +</p> + +<p> +C’est nous-mêmes, c’est nous-mêmes, répondaient-ils. Quoi! c’est là ce grand +philosophe? disait Martin. Eh! monsieur le levanti patron, dit Candide, combien +voulez-vous d’argent pour la rançon de M. de Thunder-ten-tronckh, un des +premiers barons de l’empire, et de M. Pangloss, le plus profond métaphysicien +d’Allemagne? Chien de chrétien, répondit le levanti patron, puisque ces deux +chiens de forçats chrétiens sont des barons et des métaphysiciens, ce qui est +sans doute une grande dignité dans leur pays, tu m’en donneras cinquante mille +sequins. Vous les aurez, monsieur; remenez-moi comme un éclair à +Constantinople, et vous serez payé sur-le-champ. Mais non, menez-moi chez +mademoiselle Cunégonde. Le levanti patron, sur la première offre de Candide, +avait déjà tourné la proue vers la ville, et il fesait ramer plus vite qu’un +oiseau ne fend les airs. +</p> + +<p> +Candide embrassa cent fois le baron et Pangloss. Et comment ne vous ai-je pas +tué, mon cher baron? et mon cher Pangloss, comment êtes-vous en vie, après +avoir été pendu? et pourquoi êtes-vous tous deux aux galères en Turquie? Est-il +bien vrai que ma chère soeur soit dans ce pays? disait le baron. Oui, répondait +Cacambo. Je revois donc mon cher Candide! s’écriait Pangloss. Candide leur +présentait Martin et Cacambo. Ils s’embrassaient tous; ils parlaient tous +à-la-fois. La galère volait, ils étaient déjà dans le port. On fit venir un +Juif, à qui Candide vendit pour cinquante mille sequins un diamant de la valeur +de cent mille, et qui lui jura par Abraham qu’il n’en pouvait donner davantage. +Il paya incontinent la rançon du baron et de Pangloss. Celui-ci se jeta aux +pieds de son libérateur, et les baigna de larmes; l’autre le remercia par un +signe de tête, et lui promit de lui rendre cet argent à la première occasion. +Mais est-il bien possible que ma soeur soit en Turquie? disait-il. Rien n’est +si possible, reprit Cacambo, puisqu’elle écure la vaisselle chez un prince de +Transylvanie. On fit aussitôt venir deux Juifs; Candide vendit encore des +diamants; et ils repartirent tous dans une autre galère pour aller délivrer +Cunégonde. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap28"></a>CHAPITRE XXVIII.<br/> +Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à Martin, etc.</h2> + +<p> +Pardon, encore une fois, dit Candide au baron; pardon, mon révérend père, de +vous avoir donné un grand coup d’épée au travers du corps. N’en parlons plus, +dit le baron; je fus un peu trop vif, je l’avoue; mais puisque vous voulez +savoir par quel hasard vous m’avez vu aux galères, je vous dirai qu’après avoir +été guéri de ma blessure par le frère apothicaire du collège, je fus attaqué et +enlevé par un parti espagnol; on me mit en prison à Buénos-Ayres dans le temps +que ma soeur venait d’en partir. Je demandai à retourner à Rome auprès du père +général. Je fus nommé pour aller servir d’aumônier à Constantinople auprès de +monsieur l’ambassadeur de France. Il n’y avait pas huit jours que j’étais entré +en fonction, quand je trouvai sur le soir un jeune icoglan très bien fait. Il +fesait fort chaud: le jeune homme voulut se baigner; je pris cette occasion de +me baigner aussi. Je ne savais pas que ce fût un crime capital pour un chrétien +d’être trouvé tout nu avec un jeune musulman. Un cadi me fit donner cent coups +de bâton sous la plante des pieds, et me condamna aux galères. Je ne crois pas +qu’on ait fait une plus horrible injustice. Mais je voudrais bien savoir +pourquoi ma soeur est dans la cuisine d’un souverain de Transylvanie réfugié +chez les Turcs. +</p> + +<p> +Mais vous, mon cher Pangloss, dit Candide, comment se peut-il que je vous +revoie? Il est vrai, dit Pangloss, que vous m’avez vu pendre; je devais +naturellement être brûlé mais vous vous souvenez qu’il plut à verse lorsqu’on +allait me cuire: l’orage fut si violent qu’on désespéra d’allumer le feu; je +fus pendu, parcequ’on ne put mieux faire: un chirurgien acheta mon corps, +m’emporta chez lui, et me disséqua. Il me fit d’abord une incision cruciale +depuis le nombril jusqu’à la clavicule. On ne pouvait pas avoir été plus mal +pendu que je l’avais été. L’exécuteur des hautes oeuvres de la sainte +inquisition, lequel était sous-diacre, brûlait à la vérité les gens à +merveille, mais il n’était pas accoutumé à pendre: la corde était mouillée et +glissa mal, elle fut mal nouée; enfin je respirais encore: l’incision cruciale +me fit jeter un si grand cri, que mon chirurgien tomba à la renverse; et +croyant qu’il disséquait le diable, il s’enfuit en mourant de peur, et tomba +encore sur l’escalier en fuyant. Sa femme accourut au bruit d’un cabinet +voisin: elle me vit sur la table étendu avec mon incision cruciale; elle eut +encore plus de peur que son mari, s’enfuit, et tomba sur lui. Quand ils furent +un peu revenus à eux, j’entendis la chirurgienne qui disait au chirurgien: Mon +bon, de quoi vous avisez-vous aussi de disséquer un hérétique? ne savez-vous +pas que le diable est toujours dans le corps de ces gens-là? je vais vite +chercher un prêtre pour l’exorciser. Je frémis à ce propos, et je ramassai le +peu de forces qui me restaient pour crier: Ayez pitié de moi! Enfin le barbier +portugais s’enhardit: il recousit ma peau; sa femme même eut soin de moi; je +fus sur pied au bout de quinze jours. Le barbier me trouva une condition, et me +fit laquais d’un chevalier de Malte qui allait à Venise: mais mon maître +n’ayant pas de quoi me payer, je me mis au service d’un marchand vénitien, et +je le suivis à Constantinople. +</p> + +<p> +Un jour il me prit fantaisie d’entrer dans une mosquée; il n’y avait qu’un +vieux iman et une jeune dévote très jolie qui disait ses patenôtres; sa gorge +était toute découverte: elle avait entre ses deux tétons un beau bouquet de +tulipes, de roses, d’anémones, de renoncules, d’hyacinthes, et d’oreilles +d’ours: elle laissa tomber son bouquet; je le ramassai, et je le lui remis avec +un empressement très respectueux. Je fus si long-temps à le lui remettre, que +l’iman se mit en colère, et voyant que j’étais chrétien, il cria à l’aide. On +me mena chez le cadi, qui me fit donner cent coups de latte sous la plante des +pieds, et m’envoya aux galères. Je fus enchaîné précisément dans la même galère +et au même banc que monsieur le baron. Il y avait dans cette galère quatre +jeunes gens de Marseille, cinq prêtres napolitains, et deux moines de Corfou, +qui nous dirent que de pareilles aventures arrivaient tous les jours. Monsieur +le baron prétendait qu’il avait essuyé une plus grande injustice que moi: je +prétendais, moi, qu’il était beaucoup plus permis de remettre un bouquet sur la +gorge d’une femme que d’être tout nu avec un icoglan. Nous disputions sans +cesse, et nous recevions vingt coups de nerf de boeuf par jour, lorsque +l’enchaînement des événements de cet univers vous a conduit dans notre galère, +et que vous nous avez rachetés. +</p> + +<p> +Eh bien! mon cher Pangloss, lui dit Candide, quand vous avez été pendu, +disséqué, roué de coups, et que vous avez ramé aux galères, avez-vous toujours +pensé que tout allait le mieux du monde? Je suis toujours de mon premier +sentiment, répondit Pangloss; car enfin je suis philosophe; il ne me convient +pas de me dédire, Leibnitz ne pouvant pas avoir tort, et l’harmonie préétablie +étant d’ailleurs la plus belle chose du monde, aussi bien que le plein et la +matière subtile. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap29"></a>CHAPITRE XXIX.<br/> +Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille.</h2> + +<p> +Pendant que Candide, le baron, Pangloss, Martin, et Cacambo, contaient leurs +aventures, qu’ils raisonnaient sur les événements contingents ou non +contingents de cet univers, qu’ils disputaient sur les effets et les causes, +sur le mal moral et sur le mal physique, sur la liberté et la nécessité, sur +les consolations que l’on peut éprouver lorsqu’on est aux galères en Turquie, +ils abordèrent sur le rivage de la Propontide, à la maison du prince de +Transylvanie. Les premiers objets qui se présentèrent furent Cunégonde et la +vieille, qui étendaient des serviettes sur des ficelles pour les faire sécher. +</p> + +<p> +Le baron pâlit à cette vue. Le tendre amant Candide en voyant sa belle +Cunégonde rembrunie, les yeux éraillés, la gorge sèche, les joues ridées, les +bras rouges et écaillés, recula trois pas, saisi d’horreur, et avança ensuite +par bon procédé. Elle embrassa Candide et son frère: on embrassa la vieille: +Candide les racheta toutes deux. +</p> + +<p> +Il y avait une petite métairie dans le voisinage; la vieille proposa à Candide +de s’en accommoder, en attendant que toute la troupe eût une meilleure +destinée. Cunégonde ne savait pas qu’elle était enlaidie, personne ne l’en +avait avertie: elle fit souvenir Candide de ses promesses avec un ton si +absolu, que le bon Candide n’osa pas la refuser. Il signifia donc au baron +qu’il allait se marier avec sa soeur. Je ne souffrirai jamais, dit le baron, +une telle bassesse de sa part, et une telle insolence de la vôtre; cette +infamie ne me sera jamais reprochée: les enfants de ma soeur ne pourraient +entrer dans les chapitres d’Allemagne. Non, jamais ma soeur n’épousera qu’un +baron de l’empire. Cunégonde se jeta à ses pieds, et les baigna de larmes; il +fut inflexible. Maître fou, lui dit Candide, je t’ai réchappé des galères, j’ai +payé ta rançon, j’ai payé celle de ta soeur; elle lavait ici des écuelles, elle +est laide, j’ai la bonté d’en faire ma femme; et tu prétends encore t’y +opposer! je te retuerais si j’en croyais ma colère. Tu peux me tuer encore, dit +le baron, mais tu n’épouseras pas ma soeur de mon vivant. +</p> + +</div><!--end chapter--> + +<div class="chapter"> + +<h2><a name="chap30"></a>CHAPITRE XXX.<br/> +Conclusion.</h2> + +<p> +Candide, dans le fond de son coeur, n’avait aucune envie d’épouser Cunégonde; +mais l’impertinence extrême du baron le déterminait à conclure le mariage; et +Cunégonde le pressait si vivement qu’il ne pouvait s’en dédire. Il consulta +Pangloss, Martin, et le fidèle Cacambo. Pangloss fit un beau mémoire par lequel +il prouvait que le baron n’avait nul droit sur sa soeur, et qu’elle pouvait, +selon toutes les lois de l’empire, épouser Candide de la main gauche. Martin +conclut à jeter le baron dans la mer; Cacambo décida qu’il fallait le rendre au +levanti patron, et le remettre aux galères, après quoi on l’enverrait à Rome au +père général par le premier vaisseau. L’avis fut trouvé fort bon; la vieille +l’approuva; on n’en dit rien à sa soeur; la chose fut exécutée pour quelque +argent, et on eut le plaisir d’attraper un jésuite, et de punir l’orgueil d’un +baron allemand. +</p> + +<p> +Il était tout naturel d’imaginer qu’après tant de désastres, Candide marié avec +sa maîtresse, et vivant avec le philosophe Pangloss, le philosophe Martin, le +prudent Cacambo, et la vieille, ayant d’ailleurs rapporté tant de diamants de +la patrie des anciens Incas, mènerait la vie du monde la plus agréable; mais il +fut tant friponné par les Juifs, qu’il ne lui resta plus rien que sa petite +métairie; sa femme devenant tous les jours plus laide devint acariâtre et +insupportable: la vieille était infirme, et fut encore de plus mauvaise humeur +que Cunégonde. Cacambo, qui travaillait au jardin, et qui allait vendre des +légumes à Constantinople, était excédé de travail, et maudissait sa destinée. +Pangloss était au désespoir de ne pas briller dans quelque université +d’Allemagne. Pour Martin, il était fermement persuadé qu’on est également mal +partout; il prenait les choses en patience. Candide, Martin, et Pangloss, +disputaient quelquefois de métaphysique et de morale. On voyait souvent passer +sous les fenêtres de la métairie des bateaux chargés d’effendis, de bachas, de +cadis, qu’on envoyait en exil à Lemnos, à Mytilène, à Erzeroum: on voyait venir +d’autres cadis, d’autres bachas, d’autres effendis, qui prenaient la place des +expulsés, et qui étaient expulsés à leur tour: on voyait des têtes proprement +empaillées qu’on allait présenter à la sublime Porte. Ces spectacles fesaient +redoubler les dissertations; et quand on ne disputait pas, l’ennui était si +excessif, que la vieille osa un jour leur dire: Je voudrais savoir lequel est +le pire, ou d’être violée cent fois par des pirates nègres, d’avoir une fesse +coupée, de passer par les baguettes chez les Bulgares, d’être fouetté et pendu +dans un auto-da-fé, d’être disséqué, de ramer en galère, d’éprouver enfin +toutes les misères par lesquelles nous avons tous passé, ou bien de rester ici +à ne rien faire? C’est une grande question, dit Candide. +</p> + +<p> +Ce discours fit naître de nouvelles réflexions, et Martin surtout conclut que +l’homme était né pour vivre dans les convulsions de l’inquiétude, ou dans la +léthargie de l’ennui. Candide n’en convenait pas, mais il n’assurait rien. +Pangloss avouait qu’il avait toujours horriblement souffert; mais ayant soutenu +une fois que tout allait à merveille, il le soutenait toujours, et n’en croyait +rien. +</p> + +<p> +Une chose acheva de confirmer Martin dans ses détestables principes, de faire +hésiter plus que jamais Candide et d’embarrasser Pangloss. C’est qu’ils virent +un jour aborder dans leur métairie Paquette et le frère Giroflée, qui étaient +dans la plus extrême misère; ils avaient bien vite mangé leurs trois mille +piastres, s’étaient quittés, s’étaient raccommodés, s’étaient brouillés, +avaient été mis en prison; s’étaient enfuis, et enfin frère Giroflée s’était +fait turc. Paquette continuait son métier partout, et n’y gagnait plus rien. Je +l’avais bien prévu, dit Martin à Candide, que vos présents seraient bientôt +dissipés, et ne les rendraient que plus misérables. Vous avez regorgé de +millions de piastres, vous et Cacambo, et vous n’êtes pas plus heureux que +frère Giroflée et Paquette. Ah! ah! dit Pangloss à Paquette, le ciel vous +ramène donc ici parmi nous. Ma pauvre enfant! savez-vous bien que vous m’avez +coûté le bout du nez, un oeil, et une oreille? Comme vous voilà faite! eh! +qu’est-ce que ce monde! Cette nouvelle aventure les engagea à philosopher plus +que jamais. +</p> + +<p> +Il y avait dans le voisinage un derviche très fameux qui passait pour le +meilleur philosophe de la Turquie; ils allèrent le consulter; Pangloss porta la +parole, et lui dit: Maître, nous venons vous prier de nous dire pourquoi un +aussi étrange animal que l’homme a été formé. +</p> + +<p> +De quoi te mêles-tu? lui dit le derviche; est-ce là ton affaire? Mais, mon +révérend père, dit Candide, il y a horriblement de mal sur la terre. +Qu’importé, dit le derviche, qu’il y ait du mal ou du bien? quand sa hautesse +envoie un vaisseau en Égypte, s’embarrasse-t-elle si les souris qui sont dans +le vaisseau sont à leur aise ou non? Que faut-il donc faire? dit Pangloss. Te +taire, dit le derviche. Je me flattais, dit Pangloss, de raisonner un peu avec +vous des effets et des causes, du meilleur des mondes possibles, de l’origine +du mal, de la nature de l’âme, et de l’harmonie préétablie. Le derviche, à ces +mots, leur ferma la porte au nez. +</p> + +<p> +Pendant cette conversation, la nouvelle s’était répandue qu’on venait +d’étrangler à Constantinople deux vizirs du banc et le muphti, et qu’on avait +empalé plusieurs de leurs amis. Cette catastrophe fesait partout un grand bruit +pendant quelques heures. Pangloss, Candide, et Martin, en retournant à la +petite métairie, rencontrèrent un bon vieillard qui prenait le frais à sa porte +sous un berceau d’orangers. Pangloss, qui était aussi curieux que raisonneur, +lui demanda comment se nommait le muphti qu’on venait d’étrangler. Je n’en sais +rien, répondit le bon-homme, et je n’ai jamais su le nom d’aucun muphti ni +d’aucun vizir. J’ignore absolument l’aventure dont vous me parlez; je présume +qu’en général ceux qui se mêlent des affaires publiques périssent quelquefois +misérablement, et qu’ils le méritent; mais je ne m’informe jamais de ce qu’on +fait à Constantinople; je me contente d’y envoyer vendre les fruits du jardin +que je cultive. Ayant dit ces mots, il fit entrer les étrangers dans sa maison; +ses deux filles et ses deux fils leur présentèrent plusieurs sortes de sorbets +qu’ils fesaient eux-mêmes, du kaïmak piqué d’écorces de cédrat confit, des +oranges, des citrons, des limons, des ananas, des dattes, des pistaches, du +café de Moka qui n’était point mêlé avec le mauvais café de Batavia et des +îles. Après quoi les deux filles de ce bon musulman parfumèrent les barbes de +Candide, de Pangloss, et de Martin. +</p> + +<p> +Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre? Je n’ai +que vingt arpents, répondit le Turc; je les cultive avec mes enfants; le +travail éloigne de nous trois grands maux, l’ennui, le vice, et le besoin. +</p> + +<p> +Candide en retournant dans sa métairie fit de profondes réflexions sur le +discours du Turc. Il dit à Pangloss et à Martin: Ce bon vieillard me paraît +s’être fait un sort bien préférable à celui des six rois avec qui nous avons eu +l’honneur de souper. Les grandeurs, dit Pangloss, sont fort dangereuses, selon +le rapport de tous les philosophes; car enfin Églon, roi des Moabites, fut +assassiné par Aod; Absalon fut pendu par les cheveux et percé de trois dards; +le roi Nadab, fils de Jéroboam, fut tué par Baasa; le roi Éla, par Zambri; +Ochosias, par Jéhu; Athalie, par Joïada; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias, +furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, Darius, Denys de +Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste, César, Pompée, Néron, +Othon, Vitellius, Domitien, Richard II d’Angleterre, Édouard II, Henri VI, +Richard III, Marie Stuart, Charles Ier, les trois Henri de France, l’empereur +Henri IV? Vous savez….. Je sais aussi, dit Candide, qu’il faut cultiver notre +jardin. Vous avez raison, dit Pangloss; car, quand l’homme fut mis dans le +jardin d’Éden, il y fut mis <i>ut operaretur eum</i>, pour qu’il travaillât; ce +qui prouve que l’homme n’est pas né pour le repos. Travaillons sans raisonner, +dit Martin, c’est le seul moyen de rendre la vie supportable. +</p> + +<p> +Toute la petite société entra dans ce louable dessein; chacun se mit à exercer +ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde était, à la vérité, +bien laide; mais elle devint une excellente pâtissière; Paquette broda; la +vieille eut soin du linge. Il n’y eut pas jusqu’à frère Giroflée qui ne rendît +service; il fut un très bon menuisier, et même devint honnête homme: et +Pangloss disait quelquefois à Candide: Tous les événements sont enchaînés dans +le meilleur des mondes possibles; car enfin si vous n’aviez pas été chassé d’un +beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l’amour de +mademoiselle Cunégonde, si vous n’aviez pas été mis à l’inquisition, si vous +n’aviez pas couru l’Amérique à pied, si vous n’aviez pas donné un bon coup +d’épée au baron, si vous n’aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays +d’Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches. +Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin[1]. +</p> + +<p class="footnote"> +[1] Voyez, dans les <i>Mélanges</i>, année 1759, la <i>Lettre aux auteurs du +Journal encyclopédique</i>, datée du Ier avril. B. +</p> + +<h4> FIN DE CANDIDE.</h4> + +</div><!--end chapter--> + +<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CANDIDE, OU L’OPTIMISME ***</div> +<div style='text-align:left'> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Updated editions will replace the previous one—the old editions will +be renamed. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part +of this license, apply to copying and distributing Project +Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ +concept and trademark. 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