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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:23:54 -0700 |
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diff --git a/4650-0.txt b/4650-0.txt new file mode 100644 index 0000000..eb884d8 --- /dev/null +++ b/4650-0.txt @@ -0,0 +1,4056 @@ +The Project Gutenberg eBook of Candide, ou l’optimisme, by Voltaire + +This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and +most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions +whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms +of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at +www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you +will have to check the laws of the country where you are located before +using this eBook. + +Title: Candide, ou l’optimisme + +Author: Voltaire + +Release Date: November 1, 2003 [eBook #4650] +[Most recently updated: November 17, 2022] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +Produced by: Carlo Traverso + +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CANDIDE, OU L’OPTIMISME *** + + + + +OEUVRES + +DE + +VOLTAIRE. + +TOME XXXIII + +DE L’ IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT, + + +RUE JACOB, Nº 24. + +OEUVRES + +DE + +VOLTAIRE + +PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC. + +PAR M. BEUCHOT. + +TOME XXXIII. + +ROMANS. TOME I. + +A PARIS, + +CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE, + + +RUE DE L’ÉPERON, Kº 6. WERDET ET LEQUIEN FILS, + + +RUE DU BATTOIR, Nº 20. + +MDCCCXXIX. + +CANDIDE, + +OU L’OPTIMISME + + + + + Préface de l’Éditeur + CHAPITRE I. Comment Candide fut élevé dans un beau château, et comment il fut chassé d’icelui. + CHAPITRE II Ce que devint Candide parmi les Bulgares. + CHAPITRE III. Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares, et ce qu’il devint. + CHAPITRE IV. Comment Candide rencontra son ancien maître de philosophie, le docteur Pangloss, et ce qui en advint. + CHAPITRE V. Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint du docteur Pangloss, de Candide, et de l’anabaptiste Jacques. + CHAPITRE VI. Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de terre, et comment Candide fut fessé. + CHAPITRE VII Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva ce qu’il aimait. + CHAPITRE VIII. Histoire de Cunégonde. + CHAPITRE IX. Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du grand-inquisiteur, et d’un Juif. + CHAPITRE X. Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la vieille, arrivent à Cadix, et leur embarquement. + CHAPITRE XI. Histoire de la vieille. + CHAPITRE XII. Suite des malheurs de la vieille. + CHAPITRE XIII. Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Cunégonde et de la vieille. + CHAPITRE XIV. Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les jésuites du Paraguai. + CHAPITRE XV. Comment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde. + CHAPITRE XVI. Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles, deux singes, et les sauvages nommés Oreillons. + CHAPITRE XVII. Arrivée de Candide et de son valet au pays d’Eldorado, et ce qu’ils y virent. + CHAPITRE XVIII Ce qu’ils virent dans le pays d’Eldorado[1]. + CHAPITRE XIX. Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance avec Martin. + CHAPITRE XX. Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin. + CHAPITRE XXI. Candide et Martin approchent des côtes de France, et raisonnent. + CHAPITRE XXII[1]. Ce qui arriva en France à Candide et à Martin. + CHAPITRE XXIII. Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient. + CHAPITRE XXIV. De Paquette, et de frère Giroflée. + CHAPITRE XXV. Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien. + CHAPITRE XXVI. D’un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et qui ils étaient. + CHAPITRE XXVII. Voyage de Candide à Constantinople. + CHAPITRE XXVIII. Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à Martin, etc. + CHAPITRE XXIX. Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille. + CHAPITRE XXX. Conclusion. + + + + +Préface de l’Éditeur + + +_Candide_ parut au plus tard en mars 1759. Le roi de Prusse en accuse +réception par sa lettre du 28 du mois d’avril. + +Voltaire en avait envoyé le manuscrit à la duchesse de La Vallière, qui +lui fit répondre qu’il aurait pu se passer d’y mettre tant +d’indécences, et qu’un écrivain tel que lui n’avait pas besoin d’avoir +recours à cette ressource pour se procurer des lecteurs. + +Beaucoup d’autres personnes furent scandalisées de _Candide_, et +Voltaire désavoua cet ouvrage, qu’il appelle lui-même une coïonnerie. +Il ne faut pas, au reste, prendre à la lettre son titre d’optimisme. +L’optimisme, dit-il ailleurs[1], n’est qu’une fatalité désespérante. + +[1] _Homélie sur l’athéisme_. Voyez les _Mélanges_, année 1767; et +aussi, tome XII, une des notes du troisième _Discours sur l’homme_. + + +Voltaire écrivit, sous le nom de Mead, une lettre relative à Candide, +qui fut insérée dans le _Journal encyclopédique_, du 15 juillet 1759: +on la trouvera dans les Mélanges, à cette date. + +C’est à Thorel de Campigneulles, mort en 1809, qu’on attribue une +_Seconde partie de Candide_, publiée en 1761, et plusieurs fois +réimprimée à la suite de l’ouvrage de Voltaire, comme étant de lui. On +l’a même admise dans une édition intitulée: _Collection complète des +Oeuvres de M, de Voltaire, 1764, in-12_. L’édition de Candide, 1778, +avec des figures dessinées et gravées par Daniel Chodowicky, contient +les deux parties. + +Le _Remercîment de Candide à M. de Voltaire_ (par Marconnay) est de +1760. + +Linguet publia, en 1766, la _Cacomonade, histoire politique et morale, +traduite de l’allemand, du docteur Pangloss, par le docteur lui-même, +depuis son retour de Constantinople_, 1766, in-12; nouvelle édition, +augmentée d’une lettre du même auteur, 1766, in-12. Un arrêt de la cour +royale de Paris, du 16 novembre 1822 (inséré dans le _Moniteur_ du 26 +mars 1825), ordonne la destruction de la _Canonnade, ou Histoire du Mal +de Naples, par Linguet_. Ce n’est pas la première fois que les ouvrages +condamnés sont mal désignés dans les jugements. L’arrêt de la cour du +parlement, du 6 août 1761, ordonne de lacérer et brûler le tome XIII du +Commentaire de Salmeron, qui n’a que quatre volumes. + +_Candide en Danemarck, ou l’Optimisme des honnêtes gens_, est d’un +auteur qu’on ne connaît pas. + +_Antoine Bernard et Rosalie, ou le Petit Candide_, a paru en 1796, un +volume in-i8. + +Le _Voyage de Candide fils au pays d’Eldorado, vers la fin du +dix-huitième siècle, pour servir de suite aux aventures de M. son +père_, an XI-1803, a deux volumes in-8º. + +Le chapitre XXVI de _Candide_ a été imité, en 1815, par Lemontey, dans +un article intitulé: _Le Carnaval de Vénise_. J’ai renoncé à reproduire +ce petit morceau, lorsque j’ai vu l’annonce des _Oeuvres de Lemonley_, +où sans doute on le trouvera. + +J.-J. Rousseau prétendait[2] que c’est sa _Lettre sur la Providence_ +qui a donné naissance à _Candide_; _Candide en est la réponse_. +Voltaire en avait fait _une de deux pages où il bat la campagne, et +Candide parut dix mois après_. + +[2] Lettre de J. J. Rousseau au prince de Wirtemberg, du 11 mars 1764. + + +Ce que Rousseau appelle sa _Lettre sur la Providence_, est sa lettre à +Voltaire du 18 août 1756; la réponse de Voltaire est du 21 septembre +1766; Candide ne vit le jour que vingt-sept à vingt-neuf mois plus +tard. + +——— + +Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres, sont +de Voltaire. + +Les notes signées d’un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet et +Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de chacun. + +Les additions que j’ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes des +éditeurs de Kehl, en sont séparées par un—, et sont, comme mes notes, +signées de l’initiale de mon nom. + +BEUCHOT. + + +4 octobre 1829. + + + + +CANDIDE, + + +ou + +L’OPTIMISME, + +TRADUIT DE L’ALLEMAND + +DE M. LE DOCTEUR RALPH, + +AVEC LES ADDITIONS + +QU’ON A TROUVÉES DANS LA POCHE DU DOCTEUR, LORSQU’IL MOURUT + +À MINDEN, L’AN DE GRÂCE 1759 + + +1759 + + + + +CHAPITRE I. +Comment Candide fut élevé dans un beau château, et comment il fut +chassé d’icelui. + + +Il y avait en Vestphalie, dans le château de M. le baron de +Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les +moeurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le +jugement assez droit, avec l’esprit le plus simple; c’est, je crois, +pour cette raison qu’on le nommait Candide. Les anciens domestiques de +la maison soupçonnaient qu’il était fils de la soeur de monsieur le +baron et d’un bon et honnête gentilhomme du voisinage, que cette +demoiselle ne voulut jamais épouser parce qu’il n’avait pu prouver que +soixante et onze quartiers, et que le reste de son arbre généalogique +avait été perdu par l’injure du temps. + +Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la +Westphalie, car son château avait une porte et des fenêtres. Sa grande +salle même était ornée d’une tapisserie. Tous les chiens de ses +basses-cours composaient une meute dans le besoin; ses palefreniers +étaient ses piqueurs; le vicaire du village était son grand-aumônier. +Ils l’appelaient tous monseigneur, et ils riaient quand il fesait des +contes. + +Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante livres, +s’attirait par là une très grande considération, et fesait les honneurs +de la maison avec une dignité qui la rendait encore plus respectable. +Sa fille Cunégonde, âgée de dix-sept ans, était haute en couleur, +fraîche, grasse, appétissante. Le fils du baron paraissait en tout +digne de son père. Le précepteur Pangloss[1] était l’oracle de la +maison, et le petit Candide écoutait ses leçons avec toute la bonne foi +de son âge et de son caractère. + +[1] De _pan_, tout, et _glossa_, langue. B. + + +Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il +prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que, +dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le +baron était le plus beau des châteaux, et madame la meilleure des +baronnes possibles. + +Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement; +car tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la +meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des +lunettes; aussi avons-nous des lunettes[2]. Les jambes sont visiblement +instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres +ont été formées pour être taillées et pour en faire des châteaux; aussi +monseigneur a un très beau château: le plus grand baron de la province +doit être le mieux logé; et les cochons étant faits pour être mangés, +nous mangeons du porc toute l’année: par conséquent, ceux qui ont +avancé que tout est bien ont dit une sottise; il fallait dire que tout +est au mieux. + +[2] Voyez tome XXVII, page 528; et dans les _Mélanges_, année 1738, le +chapitre XI de la troisième partie des _Éléments de la philosophie de +Newton_; et année 1768, le chapitre X des _Singularités de la nature_. +B. + + +Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment; car il trouvait +mademoiselle Cunégonde extrêmement belle, quoiqu’il ne prît jamais la +hardiesse de le lui dire. Il concluait qu’après le bonheur d’être né +baron de Thunder-ten-tronckh, le second degré de bonheur était d’être +mademoiselle Cunégonde; le troisième, de la voir tous les jours; et le +quatrième, d’entendre maître Pangloss, le plus grand philosophe de la +province, et par conséquent de toute la terre. + +Un jour Cunégonde, en se promenant auprès du château, dans le petit +bois qu’on appelait parc, vit entre des broussailles le docteur +Pangloss qui donnait une leçon de physique expérimentale à la femme de +chambre de sa mère, petite brune très jolie et très docile. Comme +mademoiselle Cunégonde avait beaucoup de disposition pour les sciences, +elle observa, sans souffler, les expériences réitérées dont elle fut +témoin; elle vit clairement la raison suffisante du docteur, les effets +et les causes, et s’en retourna tout agitée, toute pensive, toute +remplie du désir d’être savante, songeant qu’elle pourrait bien être la +raison suffisante du jeune Candide, qui pouvait aussi être la sienne. + +Elle rencontra Candide en revenant au château, et rougit: Candide +rougit aussi. Elle lui dit bonjour d’une voix entrecoupée; et Candide +lui parla sans savoir ce qu’il disait. Le lendemain, après le dîner, +comme on sortait de table, Cunégonde et Candide se trouvèrent derrière +un paravent; Cunégonde laissa tomber son mouchoir, Candide le ramassa; +elle lui prit innocemment la main; le jeune homme baisa innocemment la +main de la jeune demoiselle avec une vivacité, une sensibilité, une +grâce toute particulière; leurs bouches se rencontrèrent, leurs yeux +s’enflammèrent, leurs genoux tremblèrent, leurs mains s’égarèrent. M. +le baron de Thunder-ten-tronckh passa auprès du paravent, et voyant +cette cause et cet effet, chassa Candide du château à grands coups de +pied dans le derrière. Cunégonde s’évanouit: elle fut souffletée par +madame la baronne dès qu’elle fut revenue à elle-même; et tout fut +consterné dans le plus beau et le plus agréable des châteaux possibles. + + + + +CHAPITRE II +Ce que devint Candide parmi les Bulgares. + + +Candide, chassé du paradis terrestre, marcha longtemps sans savoir où, +pleurant, levant les yeux au ciel, les tournant souvent vers le plus +beau des châteaux qui renfermait la plus belle des baronnettes; il se +coucha sans souper au milieu des champs entre deux sillons; la neige +tombait à gros flocons. Candide, tout transi, se traîna le lendemain +vers la ville voisine, qui s’appelle _Valdberghoff-trarbk-dikdorff_, +n’ayant point d’argent, mourant de faim et de lassitude. Il s’arrêta +tristement à la porte d’un cabaret. Deux hommes habillés de bleu le +remarquèrent: Camarade, dit l’un, voilà un jeune homme très bien fait, +et qui a la taille requise; ils s’avancèrent vers Candide et le +prièrent à dîner très civilement.—Messieurs, leur dit Candide avec une +modestie charmante, vous me faites beaucoup d’honneur, mais je n’ai pas +de quoi payer mon écot.—Ah! monsieur, lui dit un des bleus, les +personnes de votre figure et de votre mérite ne paient jamais rien: +n’avez-vous pas cinq pieds cinq pouces de haut?—Oui, messieurs, c’est +ma taille, dit-il en fesant la révérence.—Ah! monsieur, mettez-vous à +table; non seulement nous vous défraierons, mais nous ne souffrirons +jamais qu’un homme comme vous manque d’argent; les hommes ne sont faits +que pour se secourir les uns les autres.—Vous avez raison, dit Candide; +c’est ce que M. Pangloss m’a toujours dit, et je vois bien que tout est +au mieux. On le prie d’accepter quelques écus, il les prend et veut +faire son billet; on n’en veut point, on se met à table. N’aimez-vous +pas tendrement?….—Oh! oui, répond-il, j’aime tendrement mademoiselle +Cunégonde.—Non, dit l’un de ces messieurs, nous vous demandons si vous +n’aimez pas tendrement le roi des Bulgares?—Point du tout, dit-il, car +je ne l’ai jamais vu.—Comment! c’est le plus charmant des rois, et il +faut boire à sa santé.—Oh! très volontiers, messieurs. Et il boit. C’en +est assez, lui dit-on, vous voilà l’appui, le soutien, le défenseur, le +héros des Bulgares; votre fortune est faite, et votre gloire est +assurée. On lui met sur-le-champ les fers aux pieds, et on le mène au +régiment. On le fait tourner à droite, à gauche, hausser la baguette, +remettre la baguette, coucher en joue, tirer, doubler le pas, et on lui +donne trente coups de bâton; le lendemain, il fait l’exercice un peu +moins mal, et il ne reçoit que vingt coups; le surlendemain, on ne lui +en donne que dix, et il est regardé par ses camarades comme un prodige. + +Candide, tout stupéfait, ne démêlait pas encore trop bien comment il +était un héros. Il s’avisa un beau jour de printemps de s’aller +promener, marchant tout droit devant lui, croyant que c’était un +privilège de l’espèce humaine, comme de l’espèce animale, de se servir +de ses jambes à son plaisir. Il n’eut pas fait deux lieues que voilà +quatre autres héros de six pieds qui l’atteignent, qui le lient, qui le +mènent dans un cachot. On lui demanda juridiquement ce qu’il aimait le +mieux d’être fustigé trente-six fois par tout le régiment, ou de +recevoir à-la-fois douze balles de plomb dans la cervelle. Il eut beau +dire que les volontés sont libres, et qu’il ne voulait ni l’un ni +l’autre, il fallut faire un choix; il se détermina, en vertu du don de +Dieu qu’on nomme _liberté_, à passer trente-six fois par les baguettes; +il essuya deux promenades. Le régiment était composé de deux mille +hommes; cela lui composa quatre mille coups de baguette, qui, depuis la +nuque du cou jusqu’au cul, lui découvrirent les muscles et les nerfs. +Comme on allait procéder à la troisième course, Candide, n’en pouvant +plus, demanda en grâce qu’on voulût bien avoir la bonté de lui casser +la tête; il obtint cette faveur; on lui bande les yeux; on le fait +mettre à genoux. Le roi des Bulgares passe dans ce moment, s’informe du +crime du patient; et comme ce roi avait un grand génie, il comprit, par +tout ce qu’il apprit de Candide, que c’était un jeune métaphysicien +fort ignorant des choses de ce monde, et il lui accorda sa grâce avec +une clémence qui sera louée dans tous les journaux et dans tous les +siècles. Un brave chirurgien guérit Candide en trois semaines avec les +émollients enseignés par Dioscoride. Il avait déjà un peu de peau et +pouvait marcher, quand le roi des Bulgares livra bataille au roi des +Abares. + + + + +CHAPITRE III. +Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares, et ce qu’il devint. + + +Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les +deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, +les canons; formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en +enfer. Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de +chaque côté; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ +neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette +fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers +d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. +Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu’il put +pendant cette boucherie héroïque. + +Enfin, tandis que les deux rois fesaient chanter des _Te Deum_, chacun +dans son camp, il prit le parti d’aller raisonner ailleurs des effets +et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et +gagna d’abord un village voisin; il était en cendres: c’était un +village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit +public. Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs +femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles +sanglantes; là des filles éventrées après avoir assouvi les besoins +naturels de quelques héros, rendaient les derniers soupirs; d’autres à +demi brûlées criaient qu’on achevât de leur donner la mort. Des +cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes +coupés. + +Candide s’enfuit au plus vite dans un autre village: il appartenait à +des Bulgares, et les héros abares l’avaient traité de même. Candide, +toujours marchant sur des membres palpitants ou à travers des ruines, +arriva enfin hors du théâtre de la guerre, portant quelques petites +provisions dans son bissac, et n’oubliant jamais mademoiselle +Cunégonde. Ses provisions lui manquèrent quand il fut en Hollande; mais +ayant entendu dire que tout le monde était riche dans ce pays-là, et +qu’on y était chrétien, il ne douta pas qu’on ne le traitât aussi bien +qu’il l’avait été dans le château de M. le baron, avant qu’il en eût +été chassé pour les beaux yeux de mademoiselle Cunégonde. + +Il demanda l’aumône à plusieurs graves personnages, qui lui répondirent +tous que, s’il continuait à faire ce métier, on l’enfermerait dans une +maison de correction pour lui apprendre à vivre. + +Il s’adressa ensuite à un homme qui venait de parler tout seul une +heure de suite sur la charité dans une grande assemblée. Cet orateur le +regardant de travers lui dit: Que venez-vous faire ici? y êtes-vous +pour la bonne cause? Il n’y a point d’effet sans cause, répondit +modestement Candide; tout est enchaîné nécessairement et arrangé pour +le mieux. Il a fallu que je fusse chassé d’auprès de mademoiselle +Cunégonde, que j’aie passé par les baguettes, et il faut que je demande +mon pain, jusqu’à ce que je puisse en gagner; tout cela ne pouvait être +autrement. Mon ami, lui dit l’orateur, croyez-vous que le pape soit +l’antechrist? Je ne l’avais pas encore entendu dire, répondit Candide: +mais qu’il le soit, ou qu’il ne le soit pas, je manque de pain. Tu ne +mérites pas d’en manger, dit l’autre: va, coquin, va, misérable, ne +m’approche de ta vie. La femme de l’orateur ayant mis la tête à la +fenêtre, et avisant un homme qui doutait que le pape fût antechrist, +lui répandit sur le chef un plein….. O ciel! à quel excès se porte le +zèle de la religion dans les dames! + +Un homme qui n’avait point été baptisé, un bon anabaptiste, nommé +Jacques, vit la manière cruelle et ignominieuse dont on traitait ainsi +un de ses frères, un être à deux pieds sans plumes, qui avait une âme; +il l’amena chez lui, le nettoya, lui donna du pain et de la bière, lui +fit présent de deux florins, et voulut même lui apprendre à travailler +dans ses manufactures aux étoffes de Perse qu’on fabrique en Hollande. +Candide se prosternant presque devant lui, s’écriait: Maître Pangloss +me l’avait bien dit que tout est au mieux dans ce monde, car je suis +infiniment plus touché de votre extrême générosité que de la dureté de +ce monsieur à manteau noir, et de madame son épouse. + +Le lendemain, en se promenant, il rencontra un gueux tout couvert de +pustules, les yeux morts, le bout du nez rongé, la bouche de travers, +les dents noires, et parlant de la gorge, tourmenté d’une toux +violente, et crachant une dent à chaque effort. + + + + +CHAPITRE IV. +Comment Candide rencontra son ancien maître de philosophie, le docteur +Pangloss, et ce qui en advint. + + +Candide, plus ému encore de compassion que d’horreur, donna à cet +épouvantable gueux les deux florins qu’il avait reçus de son honnête +anabaptiste Jacques. Le fantôme le regarda fixement, versa des larmes, +et sauta à son cou. Candide effrayé recule. Hélas! dit le misérable à +l’autre misérable, ne reconnaissez-vous plus votre cher Pangloss? +Qu’entends-je? vous, mon cher maître! vous, dans cet état horrible! +quel malheur vous est-il donc arrivé? pourquoi n’êtes-vous plus dans le +plus beau des châteaux? qu’est devenue mademoiselle Cunégonde, la perle +des filles, le chef-d’oeuvre de la nature? Je n’en peux plus, dit +Pangloss. Aussitôt Candide le mena dans l’étable de l’anabaptiste, où +il lui fit manger un peu de pain; et quand Pangloss fut refait: Eh +bien! lui dit-il, Cunégonde? Elle est morte, reprit l’autre. Candide +s’évanouit à ce mot: son ami rappela ses sens avec un peu de mauvais +vinaigre qui se trouva par hasard dans l’étable. Candide rouvre les +yeux. Cunégonde est morte! Ah! meilleur des mondes, où êtes-vous? Mais +de quelle maladie est-elle morte? ne serait-ce point de m’avoir vu +chasser du beau château de monsieur son père à grands coups de pied? +Non, dit Pangloss, elle a été éventrée par des soldats bulgares, après +avoir été violée autant qu’on peut l’être; ils ont cassé la tête à +monsieur le baron qui voulait la défendre; madame la baronne a été +coupée en morceaux; mon pauvre pupille traité précisément comme sa +soeur; et quant au château, il n’est pas resté pierre sur pierre, pas +une grange, pas un mouton, pas un canard, pas un arbre; mais nous avons +été bien vengés, car les Abares en ont fait autant dans une baronnie +voisine qui appartenait à un seigneur bulgare. + +A ce discours, Candide s’évanouit encore; mais revenu à soi, et ayant +dit tout ce qu’il devait dire, il s’enquit de la cause et de l’effet, +et de la raison suffisante qui avait mis Pangloss dans un si piteux +état. Hélas! dit l’autre, c’est l’amour: l’amour, le consolateur du +genre humain, le conservateur de l’univers, l’âme de tous les êtres +sensibles, le tendre amour. Hélas! dit Candide, je l’ai connu cet +amour, ce souverain des coeurs, cette âme de notre âme; il ne m’a +jamais valu qu’un baiser et vingt coups de pied au cul. Comment cette +belle cause a-t-elle pu produire en vous un effet si abominable? + +Pangloss répondit en ces termes: O mon cher Candide! vous avez connu +Paquette, cette jolie suivante de notre auguste baronne: j’ai goûté +dans ses bras les délices du paradis, qui ont produit ces tourments +d’enfer dont vous me voyez dévoré; elle en était infectée, elle en est +peut-être morte. Paquette tenait ce présent d’un cordelier très savant +qui avait remonté à la source, car il l’avait eu d’une vieille +comtesse, qui l’avait reçu d’un capitaine de cavalerie, qui le devait à +une marquise, qui le tenait d’un page, qui l’avait reçu d’un jésuite, +qui, étant novice, l’avait eu en droite ligne d’un des compagnons de +Christophe Colomb. Pour moi, je ne le donnerai à personne, car je me +meurs. + +O Pangloss! s’écria Candide, voilà une étrange généalogie! n’est-ce pas +le diable qui en fut la souche? Point du tout, répliqua ce grand homme; +c’était une chose indispensable dans le meilleur des mondes, un +ingrédient nécessaire; car si Colomb n’avait pas attrapé dans une île +de l’Amérique cette maladie[1] qui empoisonne la source de la +génération, qui souvent même empêche la génération, et qui est +évidemment l’opposé du grand but de la nature, nous n’aurions ni le +chocolat ni la cochenille; il faut encore observer que +jusqu’aujourd’hui, dans notre continent, cette maladie nous est +particulière, comme la controverse. Les Turcs, les Indiens, les +Persans, les Chinois, les Siamois, les Japonais, ne la connaissent pas +encore; mais il y a une raison suffisante pour qu’ils la connaissent à +leur tour dans quelques siècles. En attendant elle a fait un +merveilleux progrès parmi nous, et surtout dans ces grandes armées +composées d’honnêtes stipendiaires bien élevés, qui décident du destin +des états; on peut assurer que, quand trente mille hommes combattent en +bataille rangée contre des troupes égales en nombre, il y a environ +vingt mille vérolés de chaque côté. + +[1] Voyez tome XXXI, page 7. B. + + +Voilà qui est admirable, dit Candide; mais il faut vous faire guérir. +Et comment le puis-je? dit Pangloss; je n’ai pas le sou, mon ami, et +dans toute l’étendue de ce globe on ne peut ni se faire saigner, ni +prendre un lavement sans payer, ou sans qu’il y ait quelqu’un qui paie +pour nous. + +Ce dernier discours détermina Candide; il alla se jeter aux pieds de +son charitable anabaptiste Jacques, et lui fit une peinture si +touchante de l’état où son ami était réduit, que le bon-homme n’hésita +pas à recueillir le docteur Pangloss; il le fit guérir à ses dépens. +Pangloss, dans la cure, ne perdit qu’un oeil et une oreille. Il +écrivait bien, et savait parfaitement l’arithmétique. L’anabaptiste +Jacques en fit son teneur de livres. Au bout de deux mois, étant obligé +d’aller à Lisbonne pour les affaires de son commerce, il mena dans son +vaisseau ses deux philosophes. Pangloss lui expliqua comment tout était +on ne peut mieux. Jacques n’était pas de cet avis. Il faut bien, +disait-il, que les hommes aient un peu corrompu la nature, car ils ne +sont point nés loups, et ils sont devenus loups. Dieu ne leur a donné +ni canons de vingt-quatre, ni baïonnettes, et ils se sont fait des +baïonnettes et des canons pour se détruire. Je pourrais mettre en ligne +de compte les banqueroutes, et la justice qui s’empare des biens des +banqueroutiers pour en frustrer les créanciers. Tout cela était +indispensable, répliquait le docteur borgne, et les malheurs +particuliers font le bien général; de sorte que plus il y a de malheurs +particuliers, et plus tout est bien. Tandis qu’il raisonnait, l’air +s’obscurcit, les vents soufflèrent des quatre coins du monde, et le +vaisseau fut assailli de la plus horrible tempête, à la vue du port de +Lisbonne. + + + + +CHAPITRE V. +Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint du docteur +Pangloss, de Candide, et de l’anabaptiste Jacques. + + +La moitié des passagers affaiblis, expirants de ces angoisses +inconcevables que le roulis d’un vaisseau porte dans les nerfs et dans +toutes les humeurs du corps agitées en sens contraires, n’avait pas +même la force de s’inquiéter du danger. L’autre moitié jetait des cris +et fesait des prières; les voiles étaient déchirées, les mâts brisés, +le vaisseau entr’ouvert. Travaillait qui pouvait, personne ne +s’entendait, personne ne commandait. L’anabaptiste aidait un peu à la +manoeuvre; il était sur le tillac; un matelot furieux le frappe +rudement et l’étend sur les planches; mais du coup qu’il lui donna, il +eut lui-même une si violente secousse, qu’il tomba hors du vaisseau, la +tête la première. Il restait suspendu et accroché à une partie de mât +rompu. Le bon Jacques court à son secours, l’aide à remonter, et de +l’effort qu’il fait, il est précipité dans la mer à la vue du matelot, +qui le laissa périr sans daigner seulement le regarder. Candide +approche, voit son bienfaiteur qui reparaît un moment, et qui est +englouti pour jamais. Il veut se jeter après lui dans la mer: le +philosophe Pangloss l’en empêche, en lui prouvant que la rade de +Lisbonne avait été formée exprès pour que cet anabaptiste s’y noyât. +Tandis qu’il le prouvait _à priori_, le vaisseau s’entr’ouvre, tout +périt à la réserve de Pangloss, de Candide, et de ce brutal de matelot +qui avait noyé le vertueux anabaptiste; le coquin nagea heureusement +jusqu’au rivage, où Pangloss et Candide furent portés sur une planche. + +Quand ils furent revenus un peu à eux, ils marchèrent vers Lisbonne; il +leur restait quelque argent, avec lequel ils espéraient se sauver de la +faim après avoir échappé à la tempête. + +A peine ont-ils mis le pied dans la ville, en pleurant la mort de leur +bienfaiteur, qu’ils sentent la terre trembler sous leurs pas[1]; la mer +s’élève en bouillonnant dans le port, et brise les vaisseaux qui sont à +l’ancre. Des tourbillons de flammes et de cendres couvrent les rues et +les places publiques; les maisons s’écroulent, les toits sont renversés +sur les fondements, et les fondements se dispersent; trente mille +habitants de tout âge et de tout sexe sont écrasés sous des ruines. Le +matelot disait en sifflant et en jurant: il y aura quelque chose à +gagner ici. Quelle peut être la raison suffisante de ce phénomène? +disait Pangloss. Voici le dernier jour du monde! s’écriait Candide. Le +matelot court incontinent au milieu des débris, affronte la mort pour +trouver de l’argent, en trouve, s’en empare, s’enivre, et ayant cuvé +son vin, achète les faveurs de la première fille de bonne volonté qu’il +rencontre sur les ruines des maisons détruites, et au milieu des +mourants et des morts. Pangloss le tirait cependant par la manche: Mon +ami, lui disait-il, cela n’est pas bien, vous manquez à la raison +universelle, vous prenez mal votre temps. Tête et sang, répondit +l’autre, je suis matelot et né à Batavia; j’ai marché quatre fois sur +le crucifix dans quatre voyages au Japon[2]; tu as bien trouvé ton +homme avec ta raison universelle! + +[1] Le tremblement de terre de Lisbonne est du 1er novembre 1755. B. + + +[2] Voyez tome XVIII, page 470. B. + + +Quelques éclats de pierre avaient blessé Candide; il était étendu dans +la rue et couvert de débris. Il disait à Pangloss: Hélas! procure-moi +un peu de vin et d’huile; je me meurs. Ce tremblement de terre n’est +pas une chose nouvelle, répondit Pangloss; la ville de Lima éprouva les +mêmes secousses en Amérique l’année passée; mêmes causes, mêmes effets; +il y a certainement une traînée de soufre sous terre depuis Lima +jusqu’à Lisbonne. Rien n’est plus probable, dit Candide; mais, pour +Dieu, un peu d’huile et de vin. Comment probable? répliqua le +philosophe, je soutiens que la chose est démontrée. Candide perdit +connaissance, et Pangloss lui apporta un peu d’eau d’une fontaine +voisine. + +Le lendemain, ayant trouvé quelques provisions de bouche en se glissant +à travers des décombres, ils réparèrent un peu leurs forces. Ensuite +ils travaillèrent comme les autres à soulager les habitants échappés à +la mort. Quelques citoyens, secourus par eux, leur donnèrent un aussi +bon dîner qu’on le pouvait dans un tel désastre: il est vrai que le +repas était triste; les convives arrosaient leur pain de leurs larmes; +mais Pangloss les consola, en les assurant que les choses ne pouvaient +être autrement: Car, dit-il, tout ceci est ce qu’il y a de mieux; car +s’il y a un volcan à Lisbonne, il ne pouvait être ailleurs; car il est +impossible que les choses ne soient pas où elles sont, car tout est +bien. + +Un petit homme noir, familier de l’inquisition, lequel était à côté de +lui, prit poliment la parole et dit: Apparemment que monsieur ne croit +pas au péché originel; car si tout est au mieux, il n’y a donc eu ni +chute ni punition. + +Je demande très humblement pardon à votre excellence, répondit Pangloss +encore plus poliment, car la chute de l’homme et la malédiction +entraient nécessairement dans le meilleur des mondes possibles. +Monsieur ne croit donc pas à la liberté? dit le familier. Votre +excellence m’excusera, dit Pangloss; la liberté peut subsister avec la +nécessité absolue; car il était nécessaire que nous fussions libres; +car enfin la volonté déterminée…… Pangloss était au milieu de sa +phrase, quand le familier fit un signe de tête à son estafier qui lui +servait à boire du vin de Porto ou d’Oporto. + + + + +CHAPITRE VI. +Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de +terre, et comment Candide fut fessé. + + +Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de +Lisbonne, les sages du pays n’avaient pas trouvé un moyen plus efficace +pour prévenir une ruine totale que de donner au peuple un bel +auto-da-fé[1]; il était décidé par l’université de Coïmbre que le +spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en grande +cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de +trembler. + +[1] Après le tremblement de terre de Lisbonne, on y fit en effet un +autoda-fé, le 20 juin 1756; voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du +_Précis du Siècle de Louis XV_. B. + + +On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d’avoir épousé sa +commère, et deux Portugais qui en mangeant un poulet en avaient arraché +le lard: on vint lier après le dîner le docteur Pangloss et son +disciple Candide, l’un pour avoir parlé, et l’autre pour l’avoir écouté +avec un air d’approbation: tous deux furent menés séparément dans des +appartements d’une extrême fraîcheur, dans lesquels on n’était jamais +incommodé du soleil: huit jours après ils furent tous deux revêtus d’un +san-benito, et on orna leurs têtes de mitres de papier: la mitre et le +san-benito de Candide étaient peints de flammes renversées, et de +diables qui n’avaient ni queues ni griffes; mais les diables de +Pangloss portaient griffes et queues, et les flammes étaient droites. +Ils marchèrent en procession ainsi vêtus, et entendirent un sermon très +pathétique, suivi d’une belle musique en faux-bourdon. Candide fut +fessé en cadence, pendant qu’on chantait; le Biscayen et les deux +hommes qui n’avaient point voulu manger de lard furent brûlés, et +Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit pas la coutume. Le même jour la +terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable. + +Candide épouvanté, interdit, éperdu, tout sanglant, tout palpitant, se +disait à lui-même: Si c’est ici le meilleur des mondes possibles, que +sont donc les autres? passe encore si je n’étais que fessé, je l’ai été +chez les Bulgares; mais, ô mon cher Pangloss! le plus grand des +philosophes, faut-il vous avoir vu pendre, sans que je sache pourquoi! +ô mon cher anabaptiste! le meilleur des hommes, faut-il que vous ayez +été noyé dans le port! ô mademoiselle Cunégonde! la perle des filles, +faut-il qu’on vous ait fendu le ventre! + +Il s’en retournait, se soutenant à peine, prêché, fessé, absous, et +béni, lorsqu’une vieille l’aborda, et lui dit: Mon fils, prenez +courage, suivez-moi. + + + + +CHAPITRE VII +Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva ce +qu’il aimait. + + +Candide ne prit point courage, mais il suivit la vieille dans une +masure: elle lui donna un pot de pommade pour se frotter, lui laissa à +manger et à boire; elle lui montra un petit lit assez propre; il y +avait auprès du lit un habit complet. Mangez, buvez, dormez, lui +dit-elle, et que Notre-Dame d’Atocha[1], monseigneur saint Antoine de +Padoue, et monseigneur saint Jacques de Compostelle prennent soin de +vous! je reviendrai demain. Candide, toujours étonné de tout ce qu’il +avait vu, de tout ce qu’il avait souffert, et encore plus de la charité +de la vieille, voulut lui baiser la main. Ce n’est pas ma main qu’il +faut baiser, dit la vieille; je reviendrai demain. Frottez-vous de +pommade, mangez et dormez. + +[1] Sur Notre-Dame d’Atocha, voyez dans les _Mélanges_, année 1769, une +des notes de Voltaire sur son _Extrait d’un journal_ (ou Mémoires de +Dangeau). B. + + +Candide, malgré tant de malheurs, mangea et dormit. Le lendemain la +vieille lui apporte à déjeuner, visite son dos, le frotte elle-même +d’une autre pommade: elle lui apporte ensuite à dîner: elle revient sur +le soir et apporte à souper. Le surlendemain elle fit encore les mêmes +cérémonies. Qui êtes-vous? lui disait toujours Candide; qui vous a +inspiré tant de bonté? quelles grâces puis-je vous rendre? La bonne +femme ne répondait jamais rien. Elle revint sur le soir, et n’apporta +point à souper: Venez avec moi, dit-elle, et ne dites mot. Elle le +prend sous le bras, et marche avec lui dans la campagne environ un +quart de mille: ils arrivent à une maison isolée, entourée de jardins +et de canaux. La vieille frappe à une petite porte. On ouvre; elle mène +Candide, par un escalier dérobé, dans un cabinet doré, le laisse sur un +canapé de brocart, referme la porte, et s’en va. Candide croyait rêver, +et regardait toute sa vie comme un songe funeste, et le moment présent +comme un songe agréable. + +La vieille reparut bientôt; elle soutenait avec peine une femme +tremblante, d’une taille majestueuse, brillante de pierreries, et +couverte d’un voile. Otez ce voile, dit la vieille à Candide. Le jeune +homme approche; il lève le voile d’une main timide. Quel moment! quelle +surprise! il croit voir mademoiselle Cunégonde; il la voyait en effet, +c’était elle-même. La force lui manque, il ne peut proférer une parole, +il tombe à ses pieds. Cunégonde tombe sur le canapé. La vieille les +accable d’eaux spiritueuses, ils reprennent leurs sens, ils se parlent: +ce sont d’abord des mots entrecoupés, des demandes et des réponses qui +se croisent, des soupirs, des larmes, des cris. La vieille leur +recommande de faire moins de bruit, et les laisse en liberté. Quoi! +c’est vous, lui dit Candide, vous vivez! je vous retrouve en Portugal! +On ne vous a donc pas violée? on ne vous a point fendu le ventre, comme +le philosophe Pangloss me l’avait assuré? Si fait, dit la belle +Cunégonde; mais on ne meurt pas toujours de ces deux accidents.—Mais +votre père et votre mère ont-ils été tués?—Il n’est que trop vrai, dit +Cunégonde en pleurant.—Et votre frère?—Mon frère a été tué aussi.—Et +pourquoi êtes-vous en Portugal? et comment avez-vous su que j’y étais? +et par quelle étrange aventure m’avez-vous fait conduire dans cette +maison?—Je vous dirai tout cela, répliqua la dame; mais il faut +auparavant que vous m’appreniez tout ce qui vous est arrivé depuis le +baiser innocent que vous me donnâtes, et les coups de pied que vous +reçûtes. + +Candide lui obéit avec un profond respect; et quoiqu’il fût interdit, +quoique sa voix fût faible et tremblante, quoique l’échine lui fît +encore un peu mal, il lui raconta de la manière la plus naïve tout ce +qu’il avait éprouvé depuis le moment de leur séparation. Cunégonde +levait les yeux au ciel: elle donna des larmes à la mort du bon +anabaptiste et de Pangloss; après quoi elle parla en ces termes à +Candide, qui ne perdait pas une parole, et qui la dévorait des yeux. + + + + +CHAPITRE VIII. +Histoire de Cunégonde. + + +J’étais dans mon lit et je dormais profondément, quand il plut au ciel +d’envoyer les Bulgares dans notre beau château de Thunder-ten-tronckh; +ils égorgèrent mon père et mon frère, et coupèrent ma mère par +morceaux. Un grand Bulgare, haut de six pieds, voyant qu’à ce spectacle +j’avais perdu connaissance, se mit à me violer; cela me fit revenir, je +repris mes sens, je criai, je me débattis, je mordis, j’égratignai, je +voulais arracher les yeux à ce grand Bulgare, ne sachant pas que tout +ce qui arrivait dans le château de mon père était une chose d’usage: le +brutal me donna un coup de couteau dans le flanc gauche dont je porte +encore la marque. Hélas! j’espère bien la voir, dit le naïf Candide. +Vous la verrez, dit Cunégonde; mais continuons. Continuez, dit Candide. + +Elle reprit ainsi le fil de son histoire: Un capitaine bulgare entra, +il me vit toute sanglante, et le soldat ne se dérangeait pas. Le +capitaine se mit en colère du peu de respect que lui témoignait, ce +brutal, et le tua sur mon corps. Ensuite il me fit panser, et m’emmena +prisonnière de guerre dans son quartier. Je blanchissais le peu de +chemises qu’il avait, je fesais sa cuisine; il me trouvait fort jolie, +il faut l’avouer; et je ne nierai pas qu’il ne fût très bien fait, et +qu’il n’eût la peau blanche et douce; d’ailleurs peu d’esprit, peu de +philosophie: on voyait bien qu’il n’avait pas été élevé par le docteur +Pangloss. Au bout de trois mois, ayant perdu tout son argent, et +s’étant dégoûté de moi, il me vendit à un Juif nommé don Issachar, qui +trafiquait en Hollande et en Portugal, et qui aimait passionnément les +femmes. Ce Juif s’attacha beaucoup à ma personne, mais il ne pouvait en +triompher; je lui ai mieux résisté qu’au soldat bulgare: une personne +d’honneur peut être violée une fois, mais sa vertu s’en affermit. Le +Juif, pour m’apprivoiser, me mena dans cette maison de campagne que +vous voyez. J’avais cru jusque-là qu’il n’y avait rien sur la terre de +si beau que le château de Thunder-ten-tronckh; j’ai été détrompée. + +Le grand-inquisiteur m’aperçut un jour à la messe; il me lorgna +beaucoup, et me fit dire qu’il avait à me parler pour des affaires +secrètes. Je fus conduite à son palais; je lui appris ma naissance; il +me représenta combien il était au-dessous de mon rang d’appartenir à un +Israélite. On proposa de sa part à don Issachar de me céder à +monseigneur. Don Issachar, qui est le banquier de la cour, et homme de +crédit, n’en voulut rien faire. L’inquisiteur le menaça d’un +auto-da-fé. Enfin mon Juif intimidé conclut un marché par lequel la +maison et moi leur appartiendraient à tous deux en commun; que le Juif +aurait pour lui les lundis, mercredis, et le jour du sabbat, et que +l’inquisiteur aurait les autres jours de la semaine. Il y a six mois +que cette convention subsiste. Ce n’a pas été sans querelles; car +souvent il a été indécis si la nuit du samedi au dimanche appartenait à +l’ancienne loi ou à la nouvelle. Pour moi, j’ai résisté jusqu’à présent +à toutes les deux; et je crois que c’est pour cette raison que j’ai +toujours été aimée. + +Enfin, pour détourner le fléau des tremblements de terre, et pour +intimider don Issachar, il plut à monseigneur l’inquisiteur de célébrer +un auto-da-fé. Il me fit l’honneur de m’y inviter. Je fus très bien +placée; on servit aux dames des rafraîchissements entre la messe et +l’exécution. Je fus, à la vérité, saisie d’horreur en voyant brûler ces +deux Juifs et cet honnête Biscayen qui avait épousé sa commère: mais +quelle fut ma surprise, mon effroi, mon trouble, quand je vis dans un +san-benito, et sous une mitre, une figure qui ressemblait à celle de +Pangloss! Je me frottai les yeux, je regardai attentivement, je le vis +pendre; je tombai en faiblesse. A peine reprenais-je mes sens, que je +vous vis dépouillé tout nu; ce fut là le comble de l’horreur, de la +consternation, de la douleur, du désespoir. Je vous dirai, avec vérité, +que votre peau est encore plus blanche, et d’un incarnat plus parfait +que celle de mon capitaine des Bulgares. Cette vue redoubla tous les +sentiments qui m’accablaient, qui me dévoraient. Je m’écriai, je voulus +dire, Arrêtez, barbares! mais la voix me manqua, et mes cris auraient +été inutiles. Quand vous eûtes été bien fessé: Comment se peut-il +faire, disais-je, que l’aimable Candide et le sage Pangloss se trouvent +à Lisbonne, l’un pour recevoir cent coups de fouet, et l’autre pour +être pendu par l’ordre de monseigneur l’inquisiteur, dont je suis la +bien-aimée? Pangloss m’a donc bien cruellement trompée, quand il me +disait que tout va le mieux du monde! + +Agitée, éperdue, tantôt hors de moi-même, et tantôt prête de mourir de +faiblesse, j’avais la tête remplie du massacre de mon père, de ma mère, +de mon frère, de l’insolence de mon vilain soldat bulgare, du coup de +couteau qu’il me donna, de ma servitude, de mon métier de cuisinière, +de mon capitaine bulgare, de mon vilain don Issachar, de mon abominable +inquisiteur, de la pendaison du docteur Pangloss, de ce grand miserere +en faux-bourdon pendant lequel on vous fessait, et surtout du baiser +que je vous avais donné derrière un paravent, le jour que je vous avais +vu pour la dernière fois. Je louai Dieu, qui vous ramenait à moi par +tant d’épreuves. Je recommandai à ma vieille d’avoir soin de vous, et +de vous amener ici dès qu’elle le pourrait. Elle a très bien exécuté ma +commission; j’ai goûté le plaisir inexprimable de vous revoir, de vous +entendre, de vous parler. Vous devez avoir une faim dévorante; j’ai +grand appétit; commençons par souper. + +Les voilà qui se mettent tous deux à table; et, après le souper, ils se +replacent sur ce beau canapé dont on a déjà parlé; ils y étaient quand +le signor don Issachar, l’un des maîtres de la maison, arriva. C’était +le jour du sabbat. Il venait jouir de ses droits, et expliquer son +tendre amour. + + + + +CHAPITRE IX. +Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du grand-inquisiteur, et d’un +Juif. + + +Cet Issachar était le plus colérique Hébreu qu’on eût vu dans Israël, +depuis la captivité en Babylone. Quoi! dit-il, chienne de galiléenne, +ce n’est pas assez de monsieur l’inquisiteur? il faut que ce coquin +partage aussi avec moi? En disant cela il tire un long poignard dont il +était toujours pourvu, et, ne croyant pas que son adverse partie eût +des armes, il se jette sur Candide; mais notre bon Vestphalien avait +reçu une belle épée de la vieille avec l’habit complet. Il tire son +épée, quoiqu’il eût les moeurs fort douces, et vous étend l’Israélite +roide mort sur le carreau, aux pieds de la belle Cunégonde. + +Sainte Vierge! s’écria-t-elle, qu’allons-nous devenir? un homme tué +chez moi! si la justice vient, nous sommes perdus. Si Pangloss n’avait +pas été pendu, dit Candide, il nous donnerait un bon conseil dans cette +extrémité, car c’était un grand philosophe. A son défaut, consultons la +vieille. Elle était fort prudente, et commençait à dire son avis quand +une autre petite porte s’ouvrit. Il était une heure après minuit, +c’était le commencement du dimanche. Ce jour appartenait à monseigneur +l’inquisiteur. Il entre et voit le fessé Candide, l’épée à la main, un +mort étendu par terre, Cunégonde effarée, et la vieille donnant des +conseils. + +Voici dans ce moment ce qui se passa dans l’âme de Candide, et comment +il raisonna: Si ce saint homme appelle du secours, il me fera +infailliblement brûler, il pourra en faire autant de Cunégonde; il m’a +fait fouetter impitoyablement; il est mon rival; je suis en train de +tuer; il n’y a pas à balancer. Ce raisonnement fut net et rapide; et, +sans donner le temps à l’inquisiteur de revenir de sa surprise, il le +perce d’outre en outre, et le jette à côté du Juif. En voici bien d’une +autre, dit Cunégonde; il n’y a plus de rémission; nous sommes +excommuniés, notre dernière heure est venue! Comment avez-vous fait, +vous qui êtes né si doux, pour tuer en deux minutes un Juif et un +prélat? Ma belle demoiselle, répondit Candide, quand on est amoureux, +jaloux, et fouetté par l’inquisition, on ne se connaît plus. + +La vieille prit alors la parole, et dit: Il y a trois chevaux andalous +dans l’écurie, avec leurs selles et leurs brides, que le brave Candide +les prépare; madame a des moyadors et des diamants, montons vite à +cheval, quoique je ne puisse me tenir que sur une fesse, et allons à +Cadix; il fait le plus beau temps du monde, et c’est un grand plaisir +de voyager pendant la fraîcheur de la nuit. + +Aussitôt Candide selle les trois chevaux; Cunégonde, la vieille, et +lui, font trente milles d’une traite. Pendant qu’ils s’éloignaient, la +sainte hermandad arrive dans la maison, on enterre monseigneur dans une +belle église, on jette Issachar à la voirie. + +Candide, Cunégonde, et la vieille, étaient déjà dans la petite ville +d’Avacéna, au milieu des montagnes de la Sierra-Morena; et ils +parlaient ainsi dans un cabaret. + + + + +CHAPITRE X. +Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la vieille, arrivent à +Cadix, et leur embarquement. + + +Qui a donc pu me voler mes pistoles et mes diamants? disait en pleurant +Cunégonde; de quoi vivrons-nous? comment ferons-nous? où trouver des +inquisiteurs et des Juifs qui m’en donnent d’autres? Hélas! dit la +vieille, je soupçonne fort un révérend père cordelier, qui coucha hier +dans la même auberge que nous à Badajos; Dieu me garde de faire un +jugement téméraire! mais il entra deux fois dans notre chambre, et il +partit long-temps avant nous. Hélas! dit Candide, le bon Pangloss +m’avait souvent prouvé que les biens de la terre sont communs à tous +les hommes, que chacun y a un droit égal. Ce cordelier devait bien, +suivant ces principes, nous laisser de quoi achever notre voyage. Il ne +vous reste donc rien du tout, ma belle Cunégonde? Pas un maravédis, +dit-elle. Quel parti prendre? dit Candide. Vendons un des chevaux, dit +la vieille; je monterai en croupe derrière mademoiselle, quoique je ne +puisse me tenir que sur une fesse, et nous arriverons à Cadix. + +Il y avait dans la même hôtellerie un prieur de bénédictins; il acheta +le cheval bon marché. Candide, Cunégonde, et la vieille, passèrent par +Lucena, par Chillas, par Lebrixa, et arrivèrent enfin à Cadix. On y +équipait une flotte, et on y assemblait des troupes pour mettre à la +raison les révérends pères jésuites du Paraguai, qu’on accusait d’avoir +fait révolter une de leurs hordes contre les rois d’Espagne et de +Portugal, auprès de la ville du Saint-Sacrement[1]. Candide, ayant +servi chez les Bulgares, fit l’exercice bulgarien devant le général de +la petite armée avec tant de grâce, de célérité, d’adresse, de fierté, +d’agilité, qu’on lui donna une compagnie d’infanterie à commander. Le +voilà capitaine; il s’embarque avec mademoiselle Cunégonde, la vieille, +deux valets, et les deux chevaux andalous qui avaient appartenu à M. le +grand-inquisiteur de Portugal. + +[1] Voyez tome XVII, page 470; et dans les _Mélanges_, année 1759, la +_Lettre_ de M. Mead _aux auteurs du Journal encyclopédique_. B. + + +Pendant toute la traversée ils raisonnèrent beaucoup sur la philosophie +du pauvre Pangloss. Nous allons dans un autre univers, disait Candide; +c’est dans celui-là, sans doute, que tout est bien: car il faut avouer +qu’on pourrait gémir un peu de ce qui se passe dans le nôtre en +physique et en morale. Je vous aime de tout mon coeur, disait +Cunégonde; mais j’ai encore l’âme tout effarouchée de ce que j’ai vu, +de ce que j’ai éprouvé. Tout ira bien, répliquait Candide; la mer de ce +nouveau monde vaut déjà mieux que les mers de notre Europe; elle est +plus calme, les vents plus constants. C’est certainement le +Nouveau-Monde qui est le meilleur des univers possibles. Dieu le +veuille! disait Cunégonde: mais j’ai été si horriblement malheureuse +dans le mien, que mon coeur est presque fermé à l’espérance. Vous vous +plaignez, leur dit la vieille; hélas! vous n’avez pas éprouvé des +infortunes telles que les miennes. Cunégonde se mit presque à rire, et +trouva cette bonne femme fort plaisante de prétendre être plus +malheureuse qu’elle. Hélas! lui dit-elle, ma bonne, à moins que vous +n’ayez été violée par deux Bulgares, que vous n’ayez reçu deux coups de +couteau dans le ventre, qu’on n’ait démoli deux de vos châteaux, qu’on +n’ait égorgé à vos yeux deux mères et deux pères, et que vous n’ayez vu +deux de vos amants fouettés dans un auto-da-fé, je ne vois pas que vous +puissiez l’emporter sur moi; ajoutez que je suis née baronne avec +soixante et douze quartiers, et que j’ai été cuisinière. Mademoiselle, +répondit la vieille, vous ne savez pas quelle est ma naissance; et si +je vous montrais mon derrière, vous ne parleriez pas comme vous faites, +et vous suspendriez votre jugement. Ce discours fit naître une extrême +curiosité dans l’esprit de Cunégonde et de Candide. La vieille leur +parla en ces termes. + + + + +CHAPITRE XI. +Histoire de la vieille. + + +Je n’ai pas eu toujours les yeux éraillés et bordés d’écarlate; mon nez +n’a pas toujours touché à mon menton, et je n’ai pas toujours été +servante. Je suis la fille du pape Urbain X et de la princesse de +Palestrine[a]. On m’éleva jusqu’à quatorze ans dans un palais auquel +tous les châteaux de vos barons allemands n’auraient pas servi +d’écurie; et une de mes robes valait mieux que toutes les magnificences +de la Vestphalie. Je croissais en beauté, en grâces, en talents, au +milieu des plaisirs, des respects, et des espérances: j’inspirais déjà +de l’amour; ma gorge se formait; et quelle gorge! blanche, ferme, +taillée comme celle de la Vénus de Médicis; et quels yeux! quelles +paupières! quels sourcils noirs! quelles flammes brillaient dans mes +deux prunelles, et effaçaient la scintillation des étoiles! comme me +disaient les poètes du quartier. Les femmes qui m’habillaient et qui me +déshabillaient tombaient en extase en me regardant par-devant et +par-derrière; et tous les hommes auraient voulu être à leur place. + +[a] Voyez l’extrême discrétion de l’auteur; il n’y eut jusqu’à présent +aucun pape nommé Urbain X; il craint de donner une bâtarde à un pape +connu. Quelle circonspection! quelle délicatesse de conscience!—Cette +note de Voltaire est posthume. Elle n’était même pas dans les éditions +de Kehl. Je la tiens de feu Décrois. Le dernier pape du nom d’Urbain +est Urbain VIII, mort en 1644. B. + + +Je fus fiancée à un prince souverain de Massa-Carrara: quel prince! +aussi beau que moi, pétri de douceur et d’agréments, brillant d’esprit +et brûlant d’amour; je l’aimais comme on aime pour la première fois, +avec idolâtrie, avec emportement. Les noces furent préparées: c’était +une pompe, une magnificence inouïe; c’étaient des fêtes, des +carrousels, des opéra-buffa continuels; et toute l’Italie fit pour moi +des sonnets dont il n’y eut pas un seul de passable. Je touchais au +moment de mon bonheur, quand une vieille marquise, qui avait été +maîtresse de mon prince, l’invita à prendre du chocolat chez elle; il +mourut en moins de deux heures avec des convulsions épouvantables; mais +ce n’est qu’une bagatelle. Ma mère au désespoir, et bien moins affligée +que moi, voulut s’arracher pour quelque temps à un séjour si funeste. +Elle avait une très belle terre auprès de Gaïète: nous nous embarquâmes +sur une galère du pays, dorée comme l’autel de Saint-Pierre de Rome. +Voilà qu’un corsaire de Salé fond sur nous et nous aborde: nos soldats +se défendirent comme des soldats du pape; ils se mirent tous à genoux +en jetant leurs armes, et en demandant au corsaire une absolution _in +articulo mortis_. + +Aussitôt on les dépouilla nus comme des singes, et ma mère aussi, nos +filles d’honneur aussi, et moi aussi. C’est une chose admirable que la +diligence avec laquelle ces messieurs déshabillent le monde; mais ce +qui me surprit davantage, c’est qu’ils nous mirent à tous le doigt dans +un endroit où nous autres femmes nous ne nous laissons mettre +d’ordinaire que des canules. Cette cérémonie me paraissait bien +étrange: voilà comme on juge de tout quand on n’est pas sorti de son +pays. J’appris bientôt que c’était pour voir si nous n’avions pas caché +là quelques diamants; c’est un usage établi de temps immémorial parmi +les nations policées qui courent sur mer. J’ai su que messieurs les +religieux chevaliers de Malte n’y manquent jamais quand ils prennent +des Turcs et des Turques; c’est une loi du droit des gens à laquelle on +n’a jamais dérogé. + +Je ne vous dirai point combien il est dur pour une jeune princesse +d’être menée esclave à Maroc avec sa mère: vous concevez assez tout ce +que nous eûmes à souffrir dans le vaisseau corsaire. Ma mère était +encore très belle: nos filles d’honneur, nos simples femmes de chambre +avaient plus de charmes qu’on n’en peut trouver dans toute l’Afrique: +pour moi, j’étais ravissante, j’étais la beauté, la grâce même, et +j’étais pucelle: je ne le fus pas long-temps; cette fleur, qui avait +été réservée pour le beau prince de Massa-Carrara, me fut ravie par le +capitaine corsaire; c’était un nègre abominable, qui croyait encore me +faire beaucoup d’honneur. Certes il fallait que madame la princesse de +Palestrine et moi fussions bien fortes pour résister à tout ce que nous +éprouvâmes jusqu’à notre arrivée à Maroc! Mais passons; ce sont des +choses si communes, qu’elles ne valent pas la peine qu’on en parle. + +Maroc nageait dans le sang quand nous arrivâmes. Cinquante fils de +l’empereur Muley Ismael[1] avaient chacun leur parti; ce qui produisait +en effet cinquante guerres civiles, de noirs contre noirs, de noirs +contre basanés, de basanés contre basanés, de mulâtres contre mulâtres: +c’était un carnage continuel dans toute l’étendue de l’empire. + +[1] Sur Muley Ismael, qui régnait en 1702, et vécut cent cinq ans, +voyez tome XVI, page 197; tome XVIII, page 420; tome XX, le chapitre +XVIII du _Siècle de Louis XIV_; tome XXX, page 126. B. + + +A peine fûmes-nous débarquées, que des noirs d’une faction ennemie de +celle de mon corsaire se présentèrent pour lui enlever son butin. Nous +étions, après les diamants et l’or, ce qu’il avait de plus précieux. Je +fus témoin d’un combat tel que vous n’en voyez jamais dans vos climats +d’Europe. Les peuples septentrionaux n’ont pas le sang assez ardent; +ils n’ont pas la rage des femmes au point où elle est commune en +Afrique. Il semble que vos Européans aient du lait dans les veines; +c’est du vitriol, c’est du feu qui coule dans celles des habitants du +mont Atlas et des pays voisins. On combattit avec la fureur des lions, +des tigres, et des serpents de la contrée, pour savoir qui nous aurait. +Un Maure saisit ma mère par le bras droit, le lieutenant de mon +capitaine la retint par le bras gauche; un soldat maure la prit par une +jambe, un de nos pirates la tenait par l’autre. Nos filles se +trouvèrent presque toutes en un moment tirées ainsi à quatre soldats. +Mon capitaine me tenait cachée derrière lui; il avait le cimeterre au +poing, et tuait tout ce qui s’opposait à sa rage. Enfin je vis toutes +nos Italiennes et ma mère déchirées, coupées, massacrées par les +monstres qui se les disputaient. Les captifs, mes compagnons, ceux qui +les avaient pris, soldats, matelots, noirs, basanés, blancs, mulâtres, +et enfin mon capitaine, tout fut tué, et je demeurai mourante sur un +tas de morts. Des scènes pareilles se passaient, comme on sait, dans +l’étendue de plus de trois cents lieues, sans qu’on manquât aux cinq +prières par jour ordonnées par Mahomet. + +Je me débarrassai avec beaucoup de peine de la foule de tant de +cadavres sanglants entassés, et je me traînai sous un grand oranger au +bord d’un ruisseau voisin; j’y tombai d’effroi, de lassitude, +d’horreur, de désespoir, et de faim. Bientôt après mes sens accablés se +livrèrent à un sommeil qui tenait plus de l’évanouissement que du +repos. J’étais dans cet état de faiblesse et d’insensibilité, entre la +mort et la vie, quand je me sentis pressée de quelque chose qui +s’agitait sur mon corps; j’ouvris les yeux, je vis un homme blanc et de +bonne mine qui soupirait, et qui disait entre ses dents: _O che +sciagura d’essere senza coglioni!_ + + + + +CHAPITRE XII. +Suite des malheurs de la vieille. + + +Étonnée et ravie d’entendre la langue de ma patrie, et non moins +surprise des paroles que proférait cet homme, je lui répondis qu’il y +avait de plus grands malheurs que celui dont il se plaignait; je +l’instruisis en peu de mots des horreurs que j’avais essuyées, et je +retombai en faiblesse. Il m’emporta dans une maison voisine, me fit +mettre au lit, me fit donner à manger, me servit, me consola, me +flatta, me dit qu’il n’avait rien vu de si beau que moi, et que jamais +il n’avait tant regretté ce que personne ne pouvait lui rendre. Je suis +né à Naples, me dit-il; on y chaponne deux ou trois mille enfants tous +les ans; les uns en meurent, les autres acquièrent une voix plus belle +que celle des femmes, les autres vont gouverner des états[1]. On me fit +cette opération avec un très grand succès, et j’ai été musicien de la +chapelle de madame la princesse de Palestrine. De ma mère! m’écriai-je. +De votre mère! s’écria-t-il en pleurant: quoi! vous seriez cette jeune +princesse que j’ai élevée jusqu’à l’âge de six ans, et qui promettait +déjà d’être aussi belle que vous êtes?—C’est moi-même; ma mère est à +quatre cents pas d’ici coupée en quartiers sous un tas de morts….. + +[1] Farinelli, chanteur italien, né à Naples en 1705, sans être +ministre, gouvernait l’Espagne sous Ferdinand VI; il est mort en 1782. +Voltaire reparle de ce Farinelli dans la _Conversation de l’Intendant +des menus en exercice_: voyez les _Mélanges_, année 1761. B. + + +Je lui contai tout ce qui m’était arrivé; il me conta aussi ses +aventures, et m’apprit comment il avait été envoyé chez le roi de Maroc +par une puissance chrétienne, pour conclure avec ce monarque un traité +par lequel on lui fournirait de la poudre, des canons, et des +vaisseaux, pour l’aider à exterminer le commerce des autres chrétiens. +Ma mission est faite, dit cet honnête eunuque; je vais m’embarquer à +Ceuta, et je vous ramènerai en Italie. _Ma che sciagura d’essere senza +coglioni!_ + +Je le remerciai avec des larmes d’attendrissement; et au lieu de me +mener en Italie, il me conduisit à Alger, et me vendit au dey de cette +province. A peine fus-je vendue, que cette peste qui a fait le tour de +l’Afrique, de l’Asie, de l’Europe, se déclara dans Alger avec fureur. +Vous avez vu des tremblements de terre; mais, mademoiselle, avez-vous +jamais eu la peste? Jamais, répondit la baronne. + +Si vous l’aviez eue, reprit la vieille, vous avoueriez qu’elle est bien +au-dessus d’un tremblement de terre. Elle est fort commune en Afrique; +j’en fus attaquée. Figurez-vous quelle situation pour la fille d’un +pape, âgée de quinze ans, qui en trois mois de temps avait éprouvé la +pauvreté, l’esclavage, avait été violée presque tous les jours, avait +vu couper sa mère en quatre, avait essuyé la faim et la guerre, et +mourait pestiférée dans Alger! Je n’en mourus pourtant pas; mais mon +eunuque et le dey, et presque tout le sérail d’Alger périrent. + +Quand les premiers ravages de cette épouvantable peste furent passés, +on vendit les esclaves du dey. Un marchand m’acheta, et me mena à +Tunis; il me vendit à un autre marchand qui me revendit à Tripoli; de +Tripoli je fus revendue à Alexandrie, d’Alexandrie revendue à Smyrne; +de Smyrne à Constantinople. J’appartins enfin à un aga des janissaires, +qui fut bientôt commandé pour aller défendre Azof contre les Russes qui +l’assiégeaient. + +L’aga, qui était un très galant homme, mena avec lui tout son sérail, +et nous logea dans un petit fort sur les Palus-Méotides, gardé par deux +eunuques noirs et vingt soldats. On tua prodigieusement de Russes, mais +ils nous le rendirent bien: Azof fut mis à feu et à sang[2], et on ne +pardonna ni au sexe, ni à l’âge; il ne resta que notre petit fort; les +ennemis voulurent nous prendre par famine. Les vingt janissaires +avaient juré de ne se jamais rendre. Les extrémités de la faim où ils +furent réduits les contraignirent à manger nos deux eunuques, de peur +de violer leur serment. Au bout de quelques jours ils résolurent de +manger les femmes. + +[2] Les Russes prirent Azof sous Pierre-le-Grand, en 1696, et la +rendirent à la paix, en 1711; la reprirent en 1739, la fortifièrent; +mais à la paix de 1789, ils la rendirent après l’avoir démantelée. La +prise d’Azof, sous Catherine II, est postérieure de dix ans à +_Candide_. B. + + +Nous avions un iman très pieux et très compatissant, qui leur fit un +beau sermon par lequel il leur persuada de ne nous pas tuer +tout-à-fait. Coupez, dit-il, seulement une fesse à chacune de ces +dames, vous ferez très bonne chère; s’il faut y revenir, vous en aurez +encore autant dans quelques jours; le ciel vous saura gré d’une action +si charitable, et vous serez secourus. + +Il avait beaucoup d’éloquence; il les persuada: on nous fit cette +horrible opération; l’iman nous appliqua le même baume qu’on met aux +enfants qu’on vient de circoncire: nous étions toutes à la mort. + +A peine les janissaires eurent-ils fait le repas que nous leur avions +fourni, que les Russes arrivent sur des bateaux plats; pas un +janissaire ne réchappa. Les Russes ne firent aucune attention à l’état +où nous étions. Il y a partout des chirurgiens français: un d’eux qui +était fort adroit prit soin de nous, il nous guérit; et je me +souviendrai toute ma vie, que quand mes plaies furent bien fermées, il +me fit des propositions. Au reste, il nous dit à toutes de nous +consoler; il nous assura que dans plusieurs sièges pareille chose était +arrivée, et que c’était la loi de la guerre. + +Dès que mes compagnes purent marcher, on les fit aller à Moscou; +j’échus en partage à un boïard qui me fit sa jardinière, et qui me +donnait vingt coups de fouet par jour; mais ce seigneur ayant été roué +au bout de deux ans avec une trentaine de boïards pour quelque +tracasserie de cour, je profitai de cette aventure; je m’enfuis; je +traversai toute la Russie; je fus long-temps servante de cabaret à +Riga, puis à Rostock, à Vismar, à Leipsick, à Cassel, à Utrecht, à +Leyde, à la Haye, à Rotterdam: j’ai vieilli dans la misère et dans +l’opprobre, n’ayant que la moitié d’un derrière, me souvenant toujours +que j’étais fille d’un pape; je voulus cent fois me tuer, mais j’aimais +encore la vie. Cette faiblesse ridicule est peut-être un de nos +penchants les plus funestes; car y a-t-il rien de plus sot que de +vouloir porter continuellement un fardeau qu’on veut toujours jeter par +terre; d’avoir son être en horreur, et de tenir à son être; enfin de +caresser le serpent qui nous dévore, jusqu’à ce qu’il nous ait mangé le +coeur? + +J’ai vu dans les pays que le sort m’a fait parcourir, et dans les +cabarets où j’ai servi, un nombre prodigieux de personnes qui avaient +leur existence en exécration; mais je n’en ai vu que douze qui aient +mis volontairement fin à leur misère, trois nègres, quatre Anglais, +quatre Genevois, et un professeur allemand nommé Robeck[3]. J’ai fini +par être servante chez le Juif don Issachar; il me mit auprès de vous, +ma belle demoiselle; je me suis attachée à votre destinée, et j’ai été +plus occupée de vos aventures que des miennes. Je ne vous aurais même +jamais parlé de mes malheurs, si vous ne m’aviez pas un peu piquée, et +s’il n’était d’usage, dans un vaisseau, de conter des histoires pour se +désennuyer. Enfin, mademoiselle, j’ai de l’expérience, je connais le +monde; donnez-vous un plaisir, engagez chaque passager à vous conter +son histoire, et s’il s’en trouve un seul qui n’ait souvent maudit sa +vie, qui ne se soit souvent dit à lui-même qu’il était le plus +malheureux des hommes, jetez-moi dans la mer la tête la première. + +[3] Robeck (Jean), né à Calmar en Suède, en 1672, se noya +volontairement en 1739. J.-J. Rousseau parle de Robeck dans sa +_Nouvelle Héloïse_, lettre vingt et unième de la troisième partie. B. + + + + +CHAPITRE XIII. +Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Cunégonde et de la +vieille. + + +La belle Cunégonde, ayant entendu l’histoire de la vieille, lui fit +toutes les politesses qu’on devait à une personne de son rang et de son +mérite. Elle accepta la proposition; elle engagea tous les passagers, +l’un après l’autre, à lui conter leurs aventures. Candide et elle +avouèrent que la vieille avait raison. C’est bien dommage, disait +Candide, que le sage Pangloss ait été pendu contre la coutume dans un +auto-da-fé; il nous dirait des choses admirables sur le mal physique et +sur le mal moral qui couvrent la terre et la mer, et je me sentirais +assez de force pour oser lui faire respectueusement quelques +objections. + +A mesure que chacun racontait son histoire, le vaisseau avançait. On +aborda dans Buénos-Ayres. Cunégonde, le capitaine Candide, et la +vieille, allèrent chez le gouverneur don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, +y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza. Ce seigneur avait une fierté +convenable à un homme qui portait tant de noms. Il parlait aux hommes +avec le dédain le plus noble, portant le nez si haut, élevant si +impitoyablement la voix, prenant un ton si imposant, affectant une +démarche si altière, que tous ceux qui le saluaient étaient tentés de +le battre. Il aimait les femmes à la fureur. Cunégonde lui parut ce +qu’il avait jamais vu de plus beau. La première chose qu’il fit fut de +demander si elle n’était point la femme du capitaine. L’air dont il fit +cette question alarma Candide: il n’osa pas dire qu’elle était sa +femme, parcequ’en effet elle ne l’était point; il n’osait pas dire que +c’était sa soeur, parcequ’elle ne l’était pas non plus; et quoique ce +mensonge officieux eût été autrefois très à la mode chez les +anciens[1], et qu’il pût être utile aux modernes, son âme était trop +pure pour trahir la vérité. Mademoiselle Cunégonde, dit-il, doit me +faire l’honneur de m’épouser, et nous supplions votre excellence de +daigner faire notre noce. + +[1] Voyez l’article ABRAHAM, tome XXVI, page 48. B. + + +Don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza, +relevant sa moustache, sourit amèrement, et ordonna au capitaine +Candide d’aller faire la revue de sa compagnie. Candide obéit; le +gouverneur demeura avec mademoiselle Cunégonde. Il lui déclara sa +passion, lui protesta que le lendemain il l’épouserait à la face de +l’Église, ou autrement, ainsi qu’il plairait à ses charmes. Cunégonde +lui demanda un quart d’heure pour se recueillir, pour consulter la +vieille, et pour se déterminer. + +La vieille dit à Cunégonde: Mademoiselle, vous avez soixante et douze +quartiers et pas une obole; il ne tient qu’à vous d’être la femme du +plus grand seigneur de l’Amérique méridionale, qui a une très belle +moustache; est-ce à vous de vous piquer d’une fidélité à toute épreuve? +Vous avez été violée par les Bulgares; un Juif et un inquisiteur ont eu +vos bonnes grâces: les malheurs donnent des droits. J’avoue que si +j’étais à votre place, je ne ferais aucun scrupule d’épouser monsieur +le gouverneur, et de faire la fortune de monsieur le capitaine Candide. +Tandis que la vieille parlait avec toute la prudence que l’âge et +l’expérience donnent, on vit entrer dans le port un petit vaisseau; il +portait un alcade et des alguazils, et voici ce qui était arrivé. + +La vieille avait très bien deviné que ce fut un cordelier à la grande +manche qui vola l’argent et les bijoux de Cunégonde dans la ville de +Badajos, lorsqu’elle fuyait en hâte avec Candide. Ce moine voulut +vendre quelques unes des pierreries à un joaillier. Le marchand les +reconnut pour celles du grand-inquisiteur. Le cordelier, avant d’être +pendu, avoua qu’il les avait volées: il indiqua les personnes, et la +route qu’elles prenaient. La fuite de Cunégonde et de Candide était +déjà connue. On les suivit à Cadix: on envoya, sans perdre de temps, un +vaisseau à leur poursuite. Le vaisseau était déjà dans le port de +Buénos-Ayres. Le bruit se répandit qu’un alcade allait débarquer, et +qu’on poursuivait les meurtriers de monseigneur le grand-inquisiteur. +La prudente vieille vit dans l’instant tout ce qui était à faire. Vous +ne pouvez fuir, dit-elle à Cunégonde, et vous n’avez rien à craindre; +ce n’est pas vous qui avez tué monseigneur, et d’ailleurs le +gouverneur, qui vous aime, ne souffrira pas qu’on vous maltraite; +demeurez. Elle court sur-le-champ à Candide: Fuyez, dit-elle, ou dans +une heure vous allez être brûlé. Il n’y avait pas un moment à perdre; +mais comment se séparer de Cunégonde, et où se réfugier? + + + + +CHAPITRE XIV. +Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les jésuites du Paraguai. + + +Candide avait amené de Cadix un valet tel qu’on en trouve beaucoup sur +les côtes d’Espagne et dans les colonies. C’était un quart d’Espagnol, +né d’un métis dans le Tucuman; il avait été enfant de choeur, +sacristain, matelot, moine, facteur, soldat, laquais. Il s’appelait +Cacambo, et aimait fort son maître, parceque son maître était un fort +bon homme. Il sella au plus vite les deux chevaux andalous. Allons, mon +maître, suivons le conseil de la vieille, partons, et courons sans +regarder derrière nous. Candide versa des larmes: O ma chère Cunégonde! +faut-il vous abandonner dans le temps que monsieur le gouverneur va +faire nos noces! Cunégonde amenée de si loin, que deviendrez-vous? Elle +deviendra ce qu’elle pourra, dit Cacambo; les femmes ne sont jamais +embarrassées d’elles; Dieu y pourvoit; courons. Où me mènes-tu? où +allons-nous? que ferons-nous sans Cunégonde? disait Candide. Par saint +Jacques de Compostelle, dit Cacambo, vous alliez faire la guerre aux +jésuites, allons la faire pour eux; je sais assez les chemins, je vous +mènerai dans leur royaume, ils seront charmés d’avoir un capitaine qui +fasse l’exercice à la bulgare; vous ferez une fortune prodigieuse; +quand on n’a pas son compte dans un monde, on le trouve dans un autre. +C’est un très grand plaisir de voir et de faire des choses nouvelles. + +Tu as donc été déjà dans le Paraguai? dit Candide. Eh vraiment oui! dit +Cacambo; j’ai été cuistre dans le collège de l’Assomption, et je +connais le gouvernement de los padres comme je connais les rues de +Cadix. C’est une chose admirable que ce gouvernement. Le royaume a déjà +plus de trois cents lieues de diamètre; il est divisé en trente +provinces. Los padres y ont tout, et les peuples rien; c’est le +chef-d’oeuvre de la raison et de la justice. Pour moi, je ne vois rien +de si divin que los padres, qui font ici la guerre au roi d’Espagne et +au roi de Portugal, et qui en Europe confessent ces rois; qui tuent ici +des Espagnols, et qui à Madrid les envoient au ciel; cela me ravit; +avançons: vous allez être le plus heureux de tous les hommes. Quel +plaisir auront los padres, quand ils sauront qu’il leur vient un +capitaine qui sait l’exercice bulgare! + +Dès qu’ils furent arrivés à la première barrière, Cacambo dit à la +garde avancée qu’un capitaine demandait à parler à monseigneur le +commandant. On alla avertir la grande garde. Un officier paraguain +courut aux pieds du commandant lui donner part de la nouvelle. Candide +et Cacambo furent d’abord désarmés; on se saisit de leurs deux chevaux +andalous. Les deux étrangers sont introduits au milieu de deux files de +soldats; le commandant était au bout, le bonnet à trois cornes en tête, +la robe retroussée, l’épée au côté, l’esponton à la main. Il fit un +signe; aussitôt vingt-quatre soldats entourent les deux nouveaux venus. +Un sergent leur dit qu’il faut attendre, que le commandant ne peut leur +parler, que le révérend père provincial ne permet pas qu’aucun Espagnol +ouvre la bouche qu’en sa présence, et demeure plus de trois heures dans +le pays. Et où est le révérend père provincial? dit Cacambo. Il est à +la parade après avoir dit sa messe, répondit le sergent, et vous ne +pourrez baiser ses éperons que dans trois heures. Mais, dit Cacambo, +monsieur le capitaine, qui meurt de faim comme moi, n’est point +Espagnol, il est Allemand; ne pourrions-nous point déjeuner en +attendant sa révérence? + +Le sergent alla sur-le-champ rendre compte de ce discours au +commandant. Dieu soit béni! dit ce seigneur, puisqu’il est Allemand, je +peux lui parler; qu’on le mène dans ma feuillée. Aussitôt on conduit +Candide dans un cabinet de verdure, orné d’une très jolie colonnade de +marbre vert et or, et de treillages qui renfermaient des perroquets, +des colibris, des oiseaux-mouches, des pintades, et tous les oiseaux +les plus rares. Un excellent déjeuner était préparé dans des vases +d’or; et tandis que les Paraguains mangèrent du maïs dans des écuelles +de bois, en plein champ, à l’ardeur du soleil, le révérend père +commandant entra dans la feuillée. + +C’était un très beau jeune homme, le visage plein, assez blanc, haut en +couleur, le sourcil relevé, l’oeil vif, l’oreille rouge, les lèvres +vermeilles, l’air fier, mais d’une fierté qui n’était ni celle d’un +Espagnol ni celle d’un jésuite. On rendit à Candide et à Cacambo leurs +armes, qu’on leur avait saisies, ainsi que les deux chevaux andalous; +Cacambo leur fit manger l’avoine auprès de la feuillée, ayant toujours +l’oeil sur eux, crainte de surprise. + +Candide baisa d’abord le bas de la robe du commandant, ensuite ils se +mirent à table. Vous êtes donc Allemand? lui dit le jésuite en cette +langue. Oui, mon révérend père, dit Candide. L’un et l’autre, en +prononçant ces paroles, se regardaient avec une extrême surprise, et +une émotion dont ils n’étaient pas les maîtres. Et de quel pays +d’Allemagne êtes-vous? dit le jésuite. De la sale province de +Vestphalie, dit Candide: je suis né dans le château de +Thunder-ten-tronckh. O ciel! est-il possible! s’écria le commandant. +Quel miracle! s’écria Candide. Serait-ce vous? dit le commandant. Cela +n’est pas possible, dit Candide. Ils se laissent tomber tous deux à la +renverse, ils s’embrassent, ils versent des ruisseaux de larmes. Quoi! +serait-ce vous, mon révérend père? vous, le frère de la belle +Cunégonde! vous qui fûtes tué par les Bulgares! vous le fils de +monsieur le baron! vous jésuite au Paraguai! Il faut avouer que ce +monde est une étrange chose. O Pangloss! Pangloss! que vous sériez aise +si vous n’aviez pas été pendu! + +Le commandant fit retirer les esclaves nègres et les Paraguains qui +servaient à boire dans des gobelets de cristal de roche. Il remercia +Dieu et saint Ignace mille fois; il serrait Candide entre ses bras, +leurs visages étaient baignés de pleurs. Vous seriez bien plus étonné, +plus attendri, plus hors de vous-même, dit Candide, si je vous disais +que mademoiselle Cunégonde, votre soeur, que vous avez crue éventrée, +est pleine de santé.—Où?—Dans votre voisinage, chez M. le gouverneur de +Buénos-Ayres; et je venais pour vous faire la guerre. Chaque mot qu’ils +prononcèrent dans cette longue conversation accumulait prodige sur +prodige. Leur âme tout entière volait sur leur langue, était attentive +dans leurs oreilles, et étincelante dans leurs yeux. Comme ils étaient +Allemands, ils tinrent table long-temps, en attendant le révérend père +provincial; et le commandant parla ainsi à son cher Candide. + + + + +CHAPITRE XV. +Comment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde. + + +J’aurai toute ma vie présent à la mémoire le jour horrible où je vis +tuer mon père et ma mère, et violer ma soeur. Quand les Bulgares furent +retirés, on ne trouva point cette soeur adorable, et on mit dans une +charrette ma mère, mon père, et moi, deux servantes et trois petits +garçons égorgés, pour nous aller enterrer dans une chapelle de +jésuites, à deux lieues du château de mes pères. Un jésuite nous jeta +de l’eau bénite; elle était horriblement salée; il en entra quelques +gouttes dans mes yeux: le père s’aperçut que ma paupière fesait un +petit mouvement: il mit la main sur mon coeur, et le sentit palpiter; +je fus secouru, et au bout de trois semaines il n’y paraissait pas. +Vous savez, mon cher Candide, que j’étais fort joli; je le devins +encore davantage; aussi le révérend père Croust[1], supérieur de la +maison, prit pour moi la plus tendre amitié: il me donna l’habit de +novice: quelque temps après je fus envoyé à Rome. Le père général avait +besoin d’une recrue de jeunes jésuites allemands. Les souverains du +Paraguai reçoivent le moins qu’ils peuvent de jésuites espagnols; ils +aiment mieux les étrangers, dont ils se croient plus maîtres. Je fus +jugé propre par le révérend père général pour aller travailler dans +cette vigne. Nous partîmes, un Polonais, un Tyrolien, et moi. Je fus +honoré, en arrivant, du sous-diaconat et d’une lieutenance: je suis +aujourd’hui colonel et prêtre. Nous recevrons vigoureusement les +troupes du roi d’Espagne; je vous réponds qu’elles seront excommuniées +et battues. La Providence vous envoie ici pour nous seconder. Mais +est-il bien vrai que ma chère soeur Cunégonde soit dans le voisinage, +chez le gouverneur de Buénos-Ayres? Candide l’assura par serment que +rien n’était plus vrai. Leurs larmes recommencèrent à couler. + +[1] Dans les premières éditions, au lieu de _Croust_, on lit: _Didrie_. +Mais l’édition fesant partie du volume intitulé: _Seconde suite des +Mélanges_, 1761, porte déjà Croust. Il est question du révérend P. +Croust, _le plus brutal de la société_, dans le tome XXX, page 429. B. + + +Le baron ne pouvait se lasser d’embrasser Candide; il l’appelait son +frère, son sauveur. Ah! peut-être, lui dit-il, nous pourrons ensemble, +mon cher Candide, entrer en vainqueurs dans la ville, et reprendre ma +soeur Cunégonde. C’est tout ce que je souhaite, dit Candide; car je +comptais l’épouser, et je l’espère encore. Vous, insolent! répondit le +baron, vous auriez l’impudence d’épouser ma soeur qui a soixante et +douze quartiers! Je vous trouve bien effronté d’oser me parler d’un +dessein si téméraire! Candide, pétrifié d’un tel discours, lui +répondit: Mon révérend père, tous les quartiers du monde n’y font rien; +j’ai tiré votre soeur des bras d’un Juif et d’un inquisiteur; elle m’a +assez d’obligations, elle veut m’épouser. Maître Pangloss m’a toujours +dit que les hommes sont égaux; et assurément je l’épouserai. C’est ce +que nous verrons, coquin! dit le jésuite baron de Thunder-ten-tronckh; +et en même temps il lui donna un grand coup du plat de son épée sur le +visage. Candide dans l’instant tire la sienne, et l’enfonce jusqu’à la +garde dans le ventre du baron jésuite; mais en la retirant toute +fumante, il se mit à pleurer: Hélas! mon Dieu! dit-il, j’ai tué mon +ancien maître, mon ami, mon beau-frère; je suis le meilleur homme du +monde, et voilà déjà trois hommes que je tue; et dans ces trois il y a +deux prêtres. + +Cacambo, qui fesait sentinelle à la porte de la feuillée, accourut. Il +ne nous reste qu’à vendre cher notre vie, lui dit son maître; on va, +sans doute, entrer dans la feuillée; il faut mourir les armes à la +main. Cacambo, qui en avait bien vu d’autres, ne perdit point la tête; +il prit la robe de jésuite que portait le baron, la mit sur le corps de +Candide, lui donna le bonnet carré du mort, et le fit monter à cheval. +Tout cela se fit en un clin d’oeil. Galopons, mon maître; tout le monde +vous prendra pour un jésuite qui va donner des ordres; et nous aurons +passé les frontières avant qu’on puisse courir après nous. Il volait +déjà en prononçant ces paroles, et en criant en espagnol: Place, place +pour le révérend père colonel! + + + + +CHAPITRE XVI. +Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles, deux singes, et les +sauvages nommés Oreillons. + + +Candide et son valet furent au-delà des barrières, et personne ne +savait encore dans le camp la mort du jésuite allemand. Le vigilant +Cacambo avait eu soin de remplir sa valise de pain, de chocolat, de +jambon, de fruits, et de quelques mesures de vin. Ils s’enfoncèrent +avec leurs chevaux andalous dans un pays inconnu où ils ne découvrirent +aucune route. Enfin une belle prairie entrecoupée de ruisseaux se +présenta devant eux. Nos deux voyageurs font repaître leurs montures. +Cacambo propose à son maître de manger, et lui en donne l’exemple. +Comment veux-tu, disait Candide, que je mange du jambon, quand j’ai tué +le fils de monsieur le baron, et que je me vois condamné à ne revoir la +belle Cunégonde de ma vie? à quoi me servira de prolonger mes +misérables jours, puisque je dois les traîner loin d’elle dans les +remords et dans le désespoir? et que dira le Journal de Trévoux[1]? + +[1] L’ouvrage cité sous le titre de _Journal de Trévoux_, du nom de la +ville où il s’imprima, est intitulé: _Mémoires pour servir à l’histoire +des sciences et des beaux-arts_. Ce titre a subi plusieurs changements. +B. + + +En parlant ainsi, il ne laissa pas de manger. Le soleil se couchait. +Les deux égarés entendirent quelques petits cris qui paraissaient +poussés par des femmes. Ils ne savaient si ces cris étaient de douleur +ou de joie; mais ils se levèrent précipitamment avec cette inquiétude +et cette alarme que tout inspire dans un pays inconnu. Ces clameurs +partaient de deux filles toutes nues qui couraient légèrement au bord +de la prairie, tandis que deux singes les suivaient en leur mordant les +fesses. Candide fut touché de pitié; il avait appris à tirer chez les +Bulgares, et il aurait abattu une noisette dans un buisson sans toucher +aux feuilles. Il prend son fusil espagnol à deux coups, tire, et tue +les deux singes. Dieu soit loué, mon cher Cacambo! j’ai délivré d’un +grand péril ces deux pauvres créatures: si j’ai commis un péché en +tuant un inquisiteur et un jésuite, je l’ai bien réparé en sauvant la +vie à deux filles. Ce sont peut-être deux demoiselles de condition, et +cette aventure nous peut procurer de très grands avantages dans le +pays. + +Il allait continuer, mais sa langue devint percluse quand il vit ces +deux filles embrasser tendrement les deux singes, fondre en larmes sur +leurs corps, et remplir l’air des cris les plus douloureux. Je ne +m’attendais pas à tant de bonté d’âme, dit-il enfin à Cacambo; lequel +lui répliqua: Vous avez fait là un beau chef d’oeuvre, mon maître; vous +avez tué les deux amants de ces demoiselles. Leurs amants! serait-il +possible? vous vous moquez de moi, Cacambo; le moyen de vous croire? +Mon cher maître, repartit Cacambo, vous êtes toujours étonné de tout; +pourquoi trouvez-vous si étrange que dans quelques pays il y ait des +singes qui obtiennent les bonnes grâces des dames? ils sont des quarts +d’homme, comme je suis un quart d’Espagnol. Hélas! reprit Candide, je +me souviens d’avoir entendu dire à maître Pangloss qu’autrefois pareils +accidents étaient arrivés, et que ces mélanges avaient produit des +égypans, des faunes, des satyres; que plusieurs grands personnages de +l’antiquité en avaient vu; mais je prenais cela pour des fables. Vous +devez être convaincu à présent, dit Cacambo, que c’est une vérité, et +vous voyez comment en usent les personnes qui n’ont pas reçu une +certaine éducation; tout ce que je crains, c’est que ces dames ne nous +fassent quelque méchante affaire. + +Ces réflexions solides engagèrent Candide à quitter la prairie, et à +s’enfoncer dans un bois. Il y soupa avec Cacambo; et tous deux, après +avoir maudit l’inquisiteur de Portugal, le gouverneur de Buénos-Ayres, +et le baron, s’endormirent sur de la mousse. A leur réveil, ils +sentirent qu’ils ne pouvaient remuer; la raison en était que pendant la +nuit les Oreillons, habitants du pays, à qui les deux dames les avaient +dénoncés, les avaient garrottés avec des cordes d’écorces d’arbre. + +Ils étaient entourés d’une cinquantaine d’Oreillons tout nus, armés de +flèches, de massues, et de haches de caillou: les uns fesaient bouillir +une grande chaudière; les autres préparaient des broches, et tous +criaient: C’est un jésuite, c’est un jésuite! nous serons vengés, et +nous ferons bonne chère; mangeons du jésuite, mangeons du jésuite! + +Je vous l’avais bien dit, mon cher maître, s’écria tristement Cacambo, +que ces deux filles nous joueraient d’un mauvais tour. Candide +apercevant la chaudière et les broches s’écria: Nous allons +certainement être rôtis ou bouillis. Ah! que dirait maître Pangloss, +s’il voyait comme la pure nature est faite? Tout est bien; soit, mais +j’avoue qu’il est bien cruel, d’avoir perdu mademoiselle Cunégonde, et +d’être mis à la broche par des Oreillons. Cacambo ne perdait jamais la +tête. Ne désespérez de rien, dit-il au désolé Candide; j’entends un peu +le jargon de ces peuples, je vais leur parler. Ne manquez pas, dit +Candide, de leur représenter quelle est l’inhumanité affreuse de faire +cuire des hommes, et combien cela est peu chrétien. + +Messieurs, dit Cacambo, vous comptez donc manger aujourd’hui un +jésuite? c’est très bien fait; rien n’est plus juste que de traiter +ainsi ses ennemis. En effet le droit naturel nous enseigne à tuer notre +prochain, et c’est ainsi qu’on en agit dans toute la terre. Si nous +n’usons pas du droit de le manger, c’est que nous avons d’ailleurs de +quoi faire bonne chère; mais vous n’avez pas les mêmes ressources que +nous: certainement il vaut mieux manger ses ennemis que d’abandonner +aux corbeaux et aux corneilles le fruit de sa victoire. Mais, +messieurs, vous ne voudriez pas manger vos amis. Vous croyez aller +mettre un jésuite en broche, et c’est votre défenseur, c’est l’ennemi +de vos ennemis que vous allez rôtir. Pour moi, je suis né dans votre +pays; monsieur que vous voyez est mon maître, et bien loin d’être +jésuite, il vient de tuer un jésuite, il en porte les dépouilles; voilà +le sujet de votre méprise. Pour vérifier ce que je vous dis, prenez sa +robe, portez-la à la première barrière du royaume de los padres; +informez-vous si mon maître n’a pas tué un officier jésuite. Il vous +faudra peu de temps; vous pourrez toujours nous manger, si vous trouvez +que je vous ai menti. Mais, si je vous ai dit la vérité, vous +connaissez trop les principes du droit public, les moeurs, et les lois, +pour ne nous pas faire grâce. + +Les Oreillons trouvèrent ce discours très raisonnable; ils députèrent +deux notables pour aller en diligence s’informer de la vérité; les deux +députés s’acquittèrent de leur commission en gens d’esprit, et +revinrent bientôt apporter de bonnes nouvelles. Les Oreillons délièrent +leurs deux prisonniers, leur firent toutes sortes de civilités, leur +offrirent des filles, leur donnèrent des rafraîchissements, et les +reconduisirent jusqu’aux confins de leurs états, en criant avec +allégresse: Il n’est point jésuite, il n’est point jésuite! + +Candide ne se lassait point d’admirer le sujet de sa délivrance. Quel +peuple! disait-il, quels hommes! quelles moeurs! si je n’avais pas eu +le bonheur de donner un grand coup d’épée au travers du corps du frère +de mademoiselle Cunégonde, j’étais mangé sans rémission. Mais, après +tout, la pure nature est bonne, puisque ces gens-ci, au lieu de me +manger, m’ont fait mille honnêtetés, dès qu’ils ont su que je n’étais +pas jésuite. + + + + +CHAPITRE XVII. +Arrivée de Candide et de son valet au pays d’Eldorado, et ce qu’ils y +virent. + + +Quand ils furent aux frontières des Oreillons: Vous voyez, dit Cacambo +à Candide, que cet hémisphère-ci ne vaut pas mieux que l’autre; +croyez-moi, retournons en Europe par le plus court chemin. Comment y +retourner, dit Candide; et où aller? Si je vais dans mon pays, les +Bulgares et les Abares y égorgent tout; si je retourne en Portugal, j’y +suis brûlé; si nous restons dans ce pays-ci, nous risquons à tout +moment d’être mis en broche. Mais comment se résoudre à quitter la +partie du monde que mademoiselle Cunégonde habite? + +—Tournons vers la Cayenne, dit Cacambo, nous y trouverons des Français +qui vont par tout le monde; ils pourront nous aider. Dieu aura +peut-être pitié de nous.» + +Il n’était pas facile d’aller à la Cayenne: ils savaient bien à peu +près de quel côté il fallait marcher; mais des montagnes, des fleuves, +des précipices, des brigands, des sauvages, étaient partout de +terribles obstacles. Leurs chevaux moururent de fatigue; leurs +provisions furent consumées; ils se nourrirent un mois entier de fruits +sauvages, et se trouvèrent enfin auprès d’une petite rivière bordée de +cocotiers qui soutinrent leur vie et leurs espérances. + +Cacambo, qui donnait toujours d’aussi bons conseils que la vieille, dit +à Candide: Nous n’en pouvons plus, nous avons assez marché; j’aperçois +un canot vide sur le rivage, emplissons-le de cocos, jetons-nous dans +cette petite barque, laissons-nous aller au courant; une rivière mène +toujours à quelque endroit habité. Si nous ne trouvons pas des choses +agréables, nous trouverons du moins des choses nouvelles. Allons, dit +Candide, recommandons-nous à la Providence. + +Ils voguèrent quelques lieues entre des bords, tantôt fleuris, tantôt +arides, tantôt unis, tantôt escarpés. La rivière s’élargissait +toujours; enfin elle se perdait sous une voûte de rochers épouvantables +qui s’élevaient jusqu’au ciel. Les deux voyageurs eurent la hardiesse +de s’abandonner aux flots sous cette voûte. Le fleuve resserré en cet +endroit les porta avec une rapidité et un bruit horrible. Au bout de +vingt-quatre heures ils revirent le jour; mais leur canot se fracassa +contre les écueils; il fallut se traîner de rocher en rocher pendant +une lieue entière; enfin ils découvrirent un horizon immense, bordé de +montagnes inaccessibles. Le pays était cultivé pour le plaisir comme +pour le besoin; partout l’utile était agréable[1]: les chemins étaient +couverts ou plutôt ornés de voitures d’une forme et d’une matière +brillante, portant des hommes et des femmes d’une beauté singulière, +traînés rapidement par de gros moutons rouges qui surpassaient en +vitesse les plus beaux chevaux d’Andalousie, de Tétuan, et de Méquinez. + +[1] Tel est le texte de toutes les éditions données du vivant de +l’auteur, et même des éditions de Kehl. Quelques éditeurs récents ont +mis: _l’utile était_ joint à _l’agréable_. B. + + +Voilà pourtant, dit Candide, un pays qui vaut mieux que la Vestphalie. +Il mit pied à terre avec Cacambo auprès du premier village qu’il +rencontra. Quelques enfants du village, couverts de brocarts d’or tout +déchirés, jouaient au palet à l’entrée du bourg; nos deux hommes de +l’autre monde s’amusèrent à les regarder: leurs palets étaient d’assez +larges pièces rondes, jaunes, rouges, vertes, qui jetaient un éclat +singulier. Il prit envie aux voyageurs d’en ramasser quelques uns; +c’était de l’or, c’était des émeraudes, des rubis, dont le moindre +aurait été le plus grand ornement du trône du Mogol. Sans doute, dit +Cacambo, ces enfants sont les fils du roi du pays qui jouent au petit +palet. Le magister du village parut dans ce moment pour les faire +rentrer à l’école. Voilà, dit Candide, le précepteur de la famille +royale. + +Les petits gueux quittèrent aussitôt le jeu, en laissant à terre leurs +palets, et tout ce qui avait servi à leurs divertissements. Candide les +ramasse, court au précepteur et les lui présente humblement, lui fesant +entendre par signes que leurs altesses royales avaient oublié leur or +et leurs pierreries. Le magister du village, en souriant, les jeta par +terre, regarda un moment la figure de Candide avec beaucoup de +surprise, et continua son chemin. + +Les voyageurs ne manquèrent pas de ramasser l’or, les rubis, et les +émeraudes. Où sommes-nous? s’écria Candide. Il faut que les enfants des +rois de ce pays soient bien élevés, puisqu’on leur apprend à mépriser +l’or et les pierreries. Cacambo était aussi surpris que Candide. Ils +approchèrent enfin de la première maison du village; elle était bâtie +comme un palais d’Europe. Une foule de monde s’empressait à la porte, +et encore plus dans le logis; une musique très agréable se fesait +entendre, et une odeur délicieuse de cuisine se fesait sentir. Cacambo +s’approcha de la porte, et entendit qu’on parlait péruvien; c’était sa +langue maternelle; car tout le monde sait que Cacambo était né au +Tucuman, dans un village où l’on ne connaissait que cette langue. Je +vous servirai d’interprète, dit-il à Candide; entrons, c’est ici un +cabaret. + +Aussitôt deux garçons et deux filles de l’hôtellerie, vêtus de drap +d’or, et les cheveux renoués avec des rubans, les invitent à se mettre +à la table de l’hôte. On servit quatre potages garnis chacun de deux +perroquets, un contour bouilli qui pesait deux cents livres, deux +singes rôtis d’un goût excellent, trois cents colibris dans un plat, et +six cents oiseaux-mouches dans un autre; des ragoûts exquis, des +pâtisseries délicieuses; le tout dans des plats d’une espèce de cristal +de roche. Les garçons et les filles de l’hôtellerie versaient plusieurs +liqueurs faites de cannes de sucre. + +Les convives étaient pour la plupart des marchands et des voituriers, +tous d’une politesse extrême, qui firent quelques questions à Cacambo +avec la discrétion la plus circonspecte, et qui répondirent aux siennes +d’une manière à le satisfaire. + +Quand le repas fut fini, Cacambo crut, ainsi que Candide, bien payer +son écot, en jetant sur la table de l’hôte deux de ces larges pièces +d’or qu’il avait ramassées; l’hôte et l’hôtesse éclatèrent de rire, et +se tinrent long-temps les côtés. Enfin ils se remirent. Messieurs, dit +l’hôte, nous voyons bien que vous êtes des étrangers; nous ne sommes +pas accoutumés à en voir. Pardonnez-nous si nous nous sommes mis à rire +quand vous nous avez offert en paiement les cailloux de nos grands +chemins. Vous n’avez pas sans doute de la monnaie du pays, mais il +n’est pas nécessaire d’en avoir pour dîner ici. Toutes les hôtelleries +établies pour la commodité du commerce sont payées par le gouvernement. +Vous avez fait mauvaise chère ici, parceque c’est un pauvre village, +mais partout ailleurs vous serez reçus comme vous méritez de l’être. +Cacambo expliquait à Candide tous les discours de l’hôte, et Candide +les écoutait avec la même admiration et le même égarement que son ami +Cacambo les rendait. Quel est donc ce pays, disaient-ils l’un et +l’autre, inconnu à tout le reste de la terre, et où toute la nature est +d’une espèce si différente de la nôtre? C’est probablement le pays où +tout va bien; car il faut absolument qu’il y en ait un de cette espèce. +Et, quoi qu’en dît maître Pangloss, je me suis souvent aperçu que tout +allait assez mal en Vestphalie. + + + + +CHAPITRE XVIII +Ce qu’ils virent dans le pays d’Eldorado[1]. + + +[1] Sur le pays d’Eldorado, voyez tome XVII, page 436. B. + + +Cacambo témoigna à son hôte toute sa curiosité; l’hôte lui dit: Je suis +fort ignorant, et je m’en trouve bien; mais nous avons ici un vieillard +retiré de la cour qui est le plus savant homme du royaume, et le plus +communicatif. Aussitôt il mène Cacambo chez le vieillard. Candide ne +jouait plus que le second personnage, et accompagnait son valet. Ils +entrèrent dans une maison fort simple, car la porte n’était que +d’argent, et les lambris des appartements n’étaient que d’or, mais +travaillés avec tant de goût, que les plus riches lambris ne +l’effaçaient pas. L’antichambre n’était à la vérité incrustée que de +rubis et d’émeraudes; mais l’ordre dans lequel tout était arrangé +réparait bien cette extrême simplicité. + +Le vieillard reçut les deux étrangers sur un sofa matelassé de plumes +de colibri, et leur fit présenter des liqueurs dans des vases de +diamant; après quoi il satisfit à leur curiosité en ces termes: + +Je suis âgé de cent soixante et douze ans, et j’ai appris de feu mon +père, écuyer du roi, les étonnantes révolutions du Pérou dont il avait +été témoin. Le royaume où nous sommes est l’ancienne patrie des incas, +qui en sortirent très imprudemment pour aller subjuguer une partie du +monde, et qui furent enfin détruits par les Espagnols. + +Les princes de leur famille qui restèrent dans leur pays natal furent +plus sages; ils ordonnèrent, du consentement de la nation, qu’aucun +habitant ne sortirait jamais de notre petit royaume; et c’est ce qui +nous a conservé notre innocence et notre félicité. Les Espagnols ont eu +une connaissance confuse de ce pays, ils l’ont appelé _Eldorado_; et un +Anglais, nommé le chevalier Raleigh, en a même approché il y a environ +cent années; mais, comme nous sommes entourés de rochers inabordables +et de précipices, nous avons toujours été jusqu’à présent à l’abri de +la rapacité des nations de l’Europe, qui ont une fureur inconcevable +pour les cailloux et pour la fange de notre terre, et qui, pour en +avoir, nous tueraient tous jusqu’au dernier. + +La conversation fut longue; elle roula sur la forme du gouvernement, +sur les moeurs, sur les femmes, sur les spectacles publics, sur les +arts. Enfin Candide, qui avait toujours du goût pour la métaphysique, +fit demander par Cacambo si dans le pays il y avait une religion. + +Le vieillard rougit un peu. Comment donc! dit-il, en pouvez-vous +douter? Est-ce que vous nous prenez pour des ingrats? Cacambo demanda +humblement quelle était la religion d’Eldorado. Le vieillard rougit +encore: Est-ce qu’il peut y avoir deux religions? dit-il. Nous avons, +je crois, la religion de tout le monde; nous adorons Dieu du soir +jusqu’au matin. N’adorez vous qu’un seul Dieu? dit Cacambo, qui servait +toujours d’interprète aux doutes de Candide. Apparemment, dit le +vieillard, qu’il n’y en a ni deux, ni trois, ni quatre. Je vous avoue +que les gens de votre monde font des questions bien singulières. +Candide ne se lassait pas de faire interroger ce bon vieillard; il +voulut savoir comment on priait Dieu dans Eldorado. Nous ne le prions +point, dit le bon et respectable sage; nous n’avons rien à lui +demander, il nous a donné tout ce qu’il nous faut; nous le remercions +sans cesse. Candide eut la curiosité de voir des prêtres; il fit +demander où ils étaient. Le bon vieillard sourit. Mes amis, dit-il, +nous sommes tous prêtres; le roi et tous les chefs de famille chantent +des cantiques d’actions de grâces solennellement tous les matins, et +cinq ou six mille musiciens les accompagnent.—Quoi! vous n’avez point +de moines qui enseignent, qui disputent, qui gouvernent, qui cabalent, +et qui font brûler les gens qui ne sont pas de leur avis?—Il faudrait +que nous fussions fous, dit le vieillard; nous sommes tous ici du même +avis, et nous n’entendons pas ce que vous voulez dire avec vos moines. +Candide à tous ces discours demeurait en extase, et disait en lui-même: +Ceci est bien différent de la Vestphalie et du château de monsieur le +baron: si notre ami Pangloss avait vu Eldorado, il n’aurait plus dit +que le château de Thunder-ten-tronckh était ce qu’il y avait de mieux +sur la terre; il est certain qu’il faut voyager. + +Après cette longue conversation, le bon vieillard fit atteler un +carrosse à six moutons, et donna douze de ses domestiques aux deux +voyageurs pour les conduire à la cour. Excusez-moi, leur dit-il, si mon +âge me prive de l’honneur de vous accompagner. Le roi vous recevra +d’une manière dont vous ne serez pas mécontents, et vous pardonnerez +sans doute aux usages du pays, s’il y en a quelques uns qui vous +déplaisent. + +Candide et Cacambo montent en carrosse; les six moutons volaient, et en +moins de quatre heures on arriva au palais du roi, situé à un bout de +la capitale. Le portail était de deux cent vingt pieds de haut, et de +cent de large; il est impossible d’exprimer quelle en était la matière. +On voit assez quelle supériorité prodigieuse elle devait avoir sur ces +cailloux et sur ce sable que nous nommons or et pierreries. + +Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la +descente du carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de robes +d’un tissu de duvet de colibri; après quoi les grands officiers et les +grandes officières de la couronne les menèrent à l’appartement de sa +majesté au milieu de deux files, chacune de mille musiciens, selon +l’usage ordinaire. Quand ils approchèrent de la salle du trône, Cacambo +demanda à un grand officier comment il fallait s’y prendre pour saluer +sa majesté: si on se jetait à genoux ou ventre à terre; si on mettait +les mains sur la tête ou sur le derrière; si on léchait la poussière de +la salle: en un mot, quelle était la cérémonie. L’usage, dit le +grand-officier, est d’embrasser le roi et de le baiser des deux côtés. +Candide et Cacambo sautèrent au cou de sa majesté, qui les reçut avec +toute la grâce imaginable, et qui les pria poliment à souper. + +En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés +jusqu’aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines +d’eau pure, les fontaines d’eau-rose, celles de liqueurs de cannes de +sucre qui coulaient continuellement dans de grandes places pavées d’une +espèce de pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle du +girofle et de la cannelle. Candide demanda à voir la cour de justice, +le parlement; on lui dit qu’il n’y en avait point, et qu’on ne plaidait +jamais. Il s’informa s’il y avait des prisons, et on lui dit que non. +Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce fut +le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux mille +pas, toute pleine d’instruments de mathématiques et de physique. + +Après avoir parcouru toute l’après-dinée à peu près la millième partie +de la ville, on les remena chez le roi. Candide se mit à table entre sa +majesté, son valet Cacambo, et plusieurs dames. Jamais on ne fit +meilleure chère, et jamais on n’eut plus d’esprit à souper qu’en eut sa +majesté. Cacambo expliquait les bons mots du roi à Candide, et quoique +traduits, ils paraissaient toujours des bons mots. De tout ce qui +étonnait Candide, ce n’était pas ce qui l’étonna le moins. + +Ils passèrent un mois dans cet hospice. Candide ne cessait de dire à +Cacambo: Il est vrai, mon ami, encore une fois, que le château où je +suis né ne vaut pas le pays où nous sommes; mais enfin mademoiselle +Cunégonde n’y est pas, et vous avez sans doute quelque maîtresse en +Europe. Si nous restons ici, nous n’y serons que comme les autres; au +lieu que si nous retournons dans notre monde, seulement avec douze +moutons chargés de cailloux d’Eldorado, nous serons plus riches que +tous les rois ensemble, nous n’aurons plus d’inquisiteurs à craindre, +et nous pourrons aisément reprendre mademoiselle Cunégonde. + +Ce discours plut à Cacambo; on aime tant à courir, à se faire valoir +chez les siens, à faire parade de ce qu’on a vu dans ses voyages, que +les deux heureux résolurent de ne plus l’être, et de demander leur +congé à sa majesté. + +Vous faites une sottise, leur dit le roi: je sais bien que mon pays est +peu de chose; mais, quand on est passablement quelque part, il faut y +rester. Je n’ai pas assurément le droit de retenir des étrangers; c’est +une tyrannie qui n’est ni dans nos moeurs ni dans nos lois; tous les +hommes sont libres; partez quand vous voudrez, mais la sortie est bien +difficile. Il est impossible de remonter la rivière rapide sur laquelle +vous êtes arrivés par miracle, et qui court sous des voûtes de rochers. +Les montagnes qui entourent tout mon royaume ont dix mille pieds de +hauteur, et sont droites comme des murailles: elles occupent chacune en +largeur un espace de plus de dix lieues; on ne peut en descendre que +par des précipices. Cependant, puisque vous voulez absolument partir, +je vais donner ordre aux intendants des machines d’en faire une qui +puisse vous transporter commodément. Quand on vous aura conduits au +revers des montagnes, personne ne pourra vous accompagner; car mes +sujets ont fait voeu de ne jamais sortir de leur enceinte, et ils sont +trop sages pour rompre leur voeu. Demandez-moi d’ailleurs tout ce qu’il +vous plaira. Nous ne demandons à votre majesté, dit Cacambo, que +quelques moutons chargés de vivres, de cailloux, et de la boue du pays. +Le roi rit: Je ne conçois pas, dit-il, quel goût vos gens d’Europe ont +pour notre boue jaune: mais emportez-en tant que vous voudrez, et grand +bien vous fasse. + +Il donna l’ordre sur-le-champ à ses ingénieurs de faire une machine +pour guinder ces deux hommes extraordinaires hors du royaume. Trois +mille bons physiciens y travaillèrent; elle fut prête au bout de quinze +jours, et ne coûta pas plus de vingt millions de livres sterling, +monnaie du pays. On mit sur la machine Candide et Cacambo; il y avait +deux grands moutons rouges sellés et bridés pour leur servir de monture +quand ils auraient franchi les montagnes, vingt moutons de bât chargés +de vivres, trente qui portaient des présents de ce que le pays a de +plus curieux, et cinquante chargés d’or, de pierreries, et de diamants. +Le roi embrassa tendrement les deux vagabonds. + +Ce fut un beau spectacle que leur départ, et la manière ingénieuse dont +ils furent hissés eux et leurs moutons au haut des montagnes. Les +physiciens prirent congé d’eux après les avoir mis en sûreté, et +Candide n’eut plus d’autre désir et d’autre objet que d’aller présenter +ses moutons à mademoiselle Cunégonde. Nous avons, dit-il, de quoi payer +le gouverneur de Buénos-Ayres, si mademoiselle Cunégonde peut être mise +à prix. Marchons vers la Cayenne, embarquons-nous, et nous verrons +ensuite quel royaume nous pourrons acheter. + + + + +CHAPITRE XIX. +Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance avec +Martin. + + +La première journée de nos deux voyageurs fut assez agréable. Ils +étaient encouragés par l’idée de se voir possesseurs de plus de trésors +que l’Asie, l’Europe, et l’Afrique, n’en pouvaient rassembler. Candide +transporté écrivit le nom de Cunégonde sur les arbres. A la seconde +journée deux de leurs moutons s’enfoncèrent dans des marais, et y +furent abîmés avec leurs charges; deux autres moutons moururent de +fatigue quelques jours après; sept ou huit périrent ensuite de faim +dans un désert; d’autres tombèrent au bout de quelques jours dans des +précipices. Enfin, après cent jours de marche, il ne leur resta que +deux moutons. Candide dit à Cacambo: Mon ami, vous voyez comme les +richesses de ce monde sont périssables; il n’y a rien de solide que la +vertu et le bonheur de revoir mademoiselle Cunégonde. Je l’avoue, dit +Cacambo; mais il nous reste encore deux moutons avec plus de trésors +que n’en aura jamais le roi d’Espagne; et je vois bien de loin une +ville que je soupçonne être Surinam, appartenante aux Hollandais. Nous +sommes au bout de nos peines et au commencement de notre félicité. + +En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, +n’ayant plus que la moitié de son habit, c’est-à-dire d’un caleçon de +toile bleue; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main +droite. Eh! mon Dieu! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là, +mon ami, dans l’état horrible où je te vois? J’attends mon maître, M. +Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre. Est-ce M. +Vanderdendur, dit Candide, qui t’a traité ainsi? Oui, monsieur, dit le +nègre, c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout +vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et +que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main: quand nous +voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe: je me suis trouvé dans les +deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. +Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la côte de +Guinée, elle me disait: Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les +toujours, ils te feront vivre heureux; tu as l’honneur d’être esclave +de nos seigneurs les blancs, et tu fais par là la fortune de ton père +et de ta mère. Hélas! je ne sais pas si j’ai fait leur fortune, mais +ils n’ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes, et les +perroquets, sont mille fois moins malheureux que nous: les fétiches +hollandais qui m’ont converti me disent tous les dimanches que nous +sommes tous enfants d’Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas +généalogiste; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous +cousins issus de germain. Or vous m’avouerez qu’on ne peut pas en user +avec ses parents d’une manière plus horrible. + +O Pangloss! s’écria Candide, tu n’avais pas deviné cette abomination; +c’en est fait, il faudra qu’à la fin je renonce à ton optimisme. +Qu’est-ce qu’optimisme? disait Cacambo. Hélas! dit Candide, c’est la +rage de soutenir que tout est bien quand on est mal; et il versait des +larmes en regardant son nègre; et en pleurant, il entra dans Surinam. + +La première chose dont ils s’informent, c’est s’il n’y a point au port +quelque vaisseau qu’on pût envoyer à Buénos-Ayres. Celui à qui ils +s’adressèrent était justement un patron espagnol qui s’offrit à faire +avec eux un marché honnête. Il leur donna rendez-vous dans un cabaret. +Candide et le fidèle Cacambo allèrent l’y attendre avec leurs deux +moutons. + +Candide, qui avait le coeur sur les lèvres, conta à l’Espagnol toutes +ses aventures, et lui avoua qu’il voulait enlever mademoiselle +Cunégonde. Je me garderai bien de vous passer à Buénos-Ayres, dit le +patron: je serais pendu, et vous aussi; la belle Cunégonde est la +maîtresse favorite de monseigneur. Ce fut un coup de foudre pour +Candide, il pleura longtemps; enfin il tira à part Cacambo. Voici, mon +cher ami, lui dit-il, ce qu’il faut que tu fasses. Nous avons chacun +dans nos poches pour cinq ou six millions de diamants, tu es plus +habile que moi; va prendre mademoiselle Cunégonde à Buénos-Ayres. Si le +gouverneur fait quelque difficulté, donne-lui un million: s’il ne se +rend pas, donne-lui-en deux; tu n’as point tué d’inquisiteur, on ne se +défiera point de toi. J’équiperai un autre vaisseau, j’irai t’attendre +à Venise: c’est un pays libre où l’on n’a rien à craindre ni des +Bulgares, ni des Abares, ni des Juifs, ni des inquisiteurs. Cacambo +applaudit, à cette sage résolution. Il était au désespoir de se séparer +d’un bon maître devenu son ami intime; mais le plaisir de lui être +utile l’emporta sur la douleur de le quitter. Ils s’embrassèrent en +versant des larmes: Candide lui recommanda de ne point oublier la bonne +vieille. Cacambo partit dès le jour même: c’était un très bon homme que +ce Cacambo. + +Candide resta encore quelque temps à Surinam, et attendit qu’un autre +patron voulût le mener en Italie lui et les deux moutons qui lui +restaient. Il prit des domestiques, et acheta tout ce qui lui était +nécessaire pour un long voyage; enfin M. Vanderdendur, maître d’un gros +vaisseau, vint se présenter à lui. Combien voulez-vous, demanda-t-il à +cet homme, pour me mener en droiture à Venise, moi, mes gens, mon +bagage, et les deux moutons que voilà? Le patron s’accorda à dix mille +piastres: Candide n’hésita pas. + +Oh! oh! dit à part soi le prudent Vanderdendur, cet étranger donne dix +mille piastres tout d’un coup! il faut qu’il soit bien riche. Puis +revenant un moment après, il signifia qu’il ne pouvait partir à moins +de vingt mille. Eh bien! vous les aurez, dit Candide. + +Ouais, se dit tout bas le marchand, cet homme donne vingt mille +piastres aussi aisément que dix mille. Il revint encore, et dit qu’il +ne pouvait le conduire à Venise à moins de trente mille piastres. Vous +en aurez donc trente mille, répondit Candide. + +Oh! oh! se dit encore le marchand hollandais, trente mille piastres ne +coûtent rien à cet homme-ci; sans doute les deux moutons portent des +trésors immenses; n’insistons pas davantage: faisons-nous d’abord payer +les trente mille piastres, et puis nous verrons. Candide, vendit deux +petits diamants, dont le moindre valait plus que tout l’argent que +demandait le patron. Il le paya d’avance. Les deux moutons furent +embarqués. Candide suivait dans un petit bateau pour joindre le +vaisseau à la rade; le patron prend son temps, met à la voile, démarre; +le vent le favorise. Candide éperdu et stupéfait le perd bientôt de +vue. Hélas! cria-t-il, voilà un tour digne de l’Ancien Monde. Il +retourne au rivage, abîmé dans la douleur; car enfin il avait perdu de +quoi faire la fortune de vingt monarques. + +Il se transporte chez le juge hollandais; et, comme il était un peu +troublé, il frappe rudement à la porte; il entre, expose son aventure, +et crie un peu plus haut qu’il ne convenait. Le juge commença par lui +faire payer dix mille piastres pour le bruit qu’il avait fait: ensuite +il l’écouta patiemment, lui promit d’examiner son affaire sitôt que le +marchand serait revenu, et se fit payer dix mille autres piastres pour +les frais de l’audience. + +Ce procédé acheva de désespérer Candide; il avait à la vérité essuyé +des malheurs mille fois plus douloureux; mais le sang froid du juge, et +celui du patron dont il était volé, alluma sa bile, et le plongea dans +une noire mélancolie. La méchanceté des hommes se présentait à son +esprit dans toute sa laideur, il ne se nourrissait que d’idées tristes. +Enfin un vaisseau français étant sur le point de partir pour Bordeaux, +comme il n’avait plus de moutons chargés de diamants à embarquer, il +loua une chambre du vaisseau à juste prix, et fit signifier dans la +ville qu’il paierait le passage, la nourriture, et donnerait deux mille +piastres à un honnête homme qui voudrait faire le voyage avec lui, à +condition que cet homme serait le plus dégoûté de son état, et le plus +malheureux de la province. + +Il se présenta une foule de prétendants qu’une flotte n’aurait pu +contenir. Candide, voulant choisir entre les plus apparents, il +distingua une vingtaine de personnes qui lui paraissaient sociables, et +qui toutes prétendaient mériter la préférence. Il les assembla dans son +cabaret, et leur donna à souper, à condition que chacun ferait serment +de raconter fidèlement son histoire, promettant de choisir celui qui +lui paraîtrait le plus à plaindre et le plus mécontent de son état, à +plus juste titre, et de donner aux autres quelques gratifications. + +La séance dura jusqu’à quatre heures du matin. Candide, en écoutant +toutes leurs aventures, se ressouvenait de ce que lui avait dit la +vieille en allant à Buénos-Ayres, et de la gageure qu’elle avait faite, +qu’il n’y avait personne sur le vaisseau à qui il ne fût arrivé de très +grands malheurs. Il songeait à Pangloss à chaque aventure qu’on lui +contait. Ce Pangloss, disait-il, serait bien embarrassé à démontrer son +système. Je voudrais qu’il fût ici. Certainement si tout va bien, c’est +dans Eldorado, et non pas dans le reste de la terre. Enfin il se +détermina en faveur d’un pauvre savant qui avait travaillé dix ans pour +les libraires à Amsterdam. Il jugea qu’il n’y avait point de métier au +monde dont on dût être plus dégoûté. + +Ce savant, qui était d’ailleurs un bon-homme, avait été volé par sa +femme, battu par son fils, et abandonné de sa fille, qui s’était fait +enlever par un Portugais. Il venait d’être privé d’un petit emploi +duquel il subsistait; et les prédicants de Surinam le persécutaient, +parcequ’ils le prenaient pour un socinien. Il faut avouer que les +autres étaient pour le moins aussi malheureux que lui; mais Candide +espérait que le savant le désennuierait dans le voyage. Tous ses autres +rivaux trouvèrent que Candide leur fesait une grande injustice; mais il +les apaisa en leur donnant à chacun cent piastres. + + + + +CHAPITRE XX. +Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin. + + +Le vieux savant, qui s’appelait Martin, s’embarqua donc pour Bordeaux +avec Candide. L’un et l’autre avaient beaucoup vu et beaucoup souffert; +et quand le vaisseau aurait dû faire voile de Surinam au Japon par le +cap de Bonne-Espérance, ils auraient eu de quoi s’entretenir du mal +moral et du mal physique pendant tout le voyage. + +Cependant Candide avait un grand avantage sur Martin, c’est qu’il +espérait toujours revoir mademoiselle Cunégonde, et que Martin n’avait +rien à espérer; de plus il avait de l’or et des diamants; et, quoiqu’il +eût perdu cent gros moutons rouges chargés des plus grands trésors de +la terre, quoiqu’il eût toujours sur le coeur la friponnerie du patron +hollandais; cependant quand il songeait à ce qui lui restait dans ses +poches, et quand il parlait de Cunégonde, surtout à la fin du repas, il +penchait alors pour le système de Pangloss. + +Mais vous, monsieur Martin, dit-il au savant, que pensez-vous de tout +cela? quelle est votre idée sur le mal moral et le mal physique? +Monsieur, répondit Martin, mes prêtres m’ont accusé d’être socinien[1]; +mais la vérité du fait est que je suis manichéen[2]. Vous vous moquez +de moi, dit Candide; il n’y a plus de manichéens dans le monde. Il y a +moi, dit Martin: je ne sais qu’y faire; mais je ne peux penser +autrement. Il faut que vous ayez le diable au corps, dit Candide. Il se +mêle si fort des affaires de ce monde, dit Martin, qu’il pourrait bien +être dans mon corps, comme partout ailleurs: mais je vous avoue qu’en +jetant la vue sur ce globe, ou plutôt sur ce globule, je pense que Dieu +l’a abandonné à quelque être malfaisant; j’en excepte toujours +Eldorado. Je n’ai guère vu de ville qui ne désirât la ruine de la ville +voisine, point de famille qui ne voulût exterminer quelque autre +famille. Partout les faibles ont en exécration les puissants devant +lesquels ils rampent, et les puissants les traitent comme des troupeaux +dont on vend la laine et la chair. Un million d’assassins enrégimentés, +courant d’un bout de l’Europe à l’autre, exerce le meurtre et le +brigandage avec discipline pour gagner son pain, parcequ’il n’a pas de +métier plus honnête; et dans les villes qui paraissent jouir de la +paix, et où les arts fleurissent, les hommes sont dévorés de plus +d’envie, de soins, et d’inquiétudes, qu’une ville assiégée n’éprouve de +fléaux. Les chagrins secrets sont encore plus cruels que les misères +publiques. En un mot j’en ai tant vu et tant éprouvé, que je suis +manichéen. + +[1] Les sociniens rejettent les mystères et n’admettent que l’évidence: +voyez tome XXVIII, page 435. B. + + +[2] Les manichéens admettent un bon et un mauvais principe: voyez tome +XV, pages 27, 314-315. B. + + +Il y a pourtant du bon, répliquait Candide. Cela peut être, disait +Martin; mais je ne le connais pas. + +Au milieu de cette dispute, on entendit un bruit de canon. Le bruit +redouble de moment en moment. Chacun prend sa lunette. On aperçoit deux +vaisseaux qui combattaient à la distance d’environ trois milles: le +vent les amena l’un et l’autre si près du vaisseau français, qu’on eut +le plaisir de voir le combat tout à son aise. Enfin l’un des deux +vaisseaux lâcha à l’autre une bordée si bas et si juste, qu’il le coula +à fond. Candide et Martin aperçurent distinctement une centaine +d’hommes sur le tillac du vaisseau qui s’enfonçait; ils levaient tous +les mains au ciel, et jetaient des clameurs effroyables: en un moment +tout fut englouti. + +Eh bien! dit Martin, voilà comme les hommes se traitent les uns les +autres. Il est vrai, dit Candide, qu’il y a quelque chose de diabolique +dans cette affaire. En parlant ainsi, il aperçut je ne sais quoi d’un +rouge éclatant, qui nageait auprès de son vaisseau. On détacha la +chaloupe pour voir ce que ce pouvait être; c’était un de ses moutons. +Candide eut plus de joie de retrouver ce mouton, qu’il n’avait été +affligé d’en perdre cent tous chargés de gros diamants d’Eldorado. + +Le capitaine français aperçut bientôt que le capitaine du vaisseau +submergeant était espagnol, et que celui du vaisseau submergé était un +pirate hollandais; c’était celui-là même qui avait volé Candide. Les +richesses immenses dont ce scélérat s’était emparé furent ensevelies +avec lui dans la mer, et il n’y eut qu’un mouton de sauvé. Vous voyez, +dit Candide à Martin, que le crime est puni quelquefois; ce coquin de +patron hollandais a eu le sort qu’il méritait. Oui, dit Martin; mais +fallait-il que les passagers qui étaient sur son vaisseau périssent +aussi? Dieu a puni ce fripon, le diable a noyé les autres. + +Cependant le vaisseau français et l’espagnol continuèrent leur route, +et Candide continua ses conversations avec Martin. Ils disputèrent +quinze jours de suite, et au bout de quinze jours ils étaient aussi +avancés que le premier. Mais enfin ils parlaient, ils se communiquaient +des idées, ils se consolaient. Candide caressait son mouton. Puisque je +t’ai retrouvé, dit-il, je pourrai bien retrouver Cunégonde. + + + + +CHAPITRE XXI. +Candide et Martin approchent des côtes de France, et raisonnent. + + +On aperçut enfin les côtes de France. Avez-vous jamais été en France, +monsieur Martin? dit Candide. Oui, dit Martin, j’ai parcouru plusieurs +provinces. Il y en a où la moitié des habitants est folle, quelques +unes où l’on est trop rusé, d’autres où l’on est communément assez doux +et assez bête: d’autres où l’on fait le bel esprit; et, dans toutes, la +principale occupation est l’amour; la seconde, de médire; et la +troisième, de dire des sottises. Mais, monsieur Martin, avez-vous vu +Paris? Oui, j’ai vu Paris; il tient de toutes ces espèces-là; c’est un +chaos, c’est une presse dans laquelle tout le monde cherche le plaisir, +et où presque personne ne le trouve, du moins à ce qu’il m’a paru. J’y +ai séjourné peu; j’y fus volé, en arrivant, de tout ce que j’avais, par +des filous, à la foire Saint-Germain; on me prit moi-même pour un +voleur, et je fus huit jours en prison; après quoi je me fis correcteur +d’imprimerie pour gagner de quoi retourner à pied en Hollande. Je +connus la canaille écrivante, la canaille cabalante, et la canaille +convulsionnaire. On dit qu’il y a des gens fort polis dans cette +ville-là: je le veux croire. + +Pour moi, je n’ai nulle curiosité de voir la France, dit Candide; vous +devinez aisément que quand on a passé un mois dans Eldorado, on ne se +soucie plus de rien voir sur la terre que mademoiselle Cunégonde: je +vais l’attendre à Venise; nous traverserons la France pour aller en +Italie; ne m’accompagnerez-vous pas? Très volontiers, dit Martin: on +dit que Venise n’est bonne que pour les nobles vénitiens, mais que +cependant on y reçoit très bien les étrangers quand ils ont beaucoup +d’argent; je n’en ai point; vous en avez, je vous suivrai partout. A +propos, dit Candide, pensez-vous que la terre ait été originairement +une mer, comme on l’assure dans ce gros livre qui appartient au +capitaine du vaisseau[1]? Je n’en crois rien du tout, dit Martin, non +plus que de toutes les rêveries qu’on nous débite depuis quelque temps. +Mais à quelle fin ce monde a-t-il donc été formé? dit Candide. Pour +nous faire enrager, répondit Martin. N’êtes-vous pas bien étonné, +continua Candide, de l’amour que ces deux filles du pays des Oreillons +avaient pour ces deux singes, et dont je vous ai conté l’aventure? +Point du tout, dit Martin, je ne vois pas ce que cette passion a +d’étrange; j’ai tant vu de choses extraordinaires, qu’il n’y a plus +rien d’extraordinaire pour moi. Croyez-vous, dit Candide, que les +hommes se soient toujours mutuellement massacrés comme ils font +aujourd’hui? qu’ils aient toujours été menteurs, fourbes, perfides, +ingrats, brigands, faibles, volages, lâches, envieux, gourmands, +ivrognes, avares, ambitieux, sanguinaires, calomniateurs, débauchés, +fanatiques, hypocrites, et sots? Croyez-vous, dit Martin, que les +éperviers aient toujours mangé des pigeons quand ils en ont trouvé? +Oui, sans doute, dit Candide. Eh bien! dit Martin, si les éperviers ont +toujours eu le même caractère, pourquoi voulez-vous que les hommes +aient changé le leur? Oh! dit Candide, il y a bien de la différence, +car le libre arbitre…. En raisonnant ainsi, ils arrivèrent à Bordeaux. + +[1] La Bible. On lit dans la Genèse, chapitre Ier, verset 2: Tenebrae +erant super faciem abyssi, paroles que De Maillet donne comme +présentant la même idée que ce vers d’Ovide (_Métam_., 1, 15): + + +«Quaque erat et tellus, illic et pontus et aer.» + +Voyez la première journée de _Telliamed_, où il est dit que _la mer a +été supérieure d’an grand nombre de coudées à la plus haute de toutes +nos montagnes_. Voltaire parle souvent de De Maillet et de son +_Telliamed_. Voyez entre autres, dans les _Mélanges_, année 1768, le +chapitre XVIII des _Singularités de la nature_; et année 1777, le +onzième des _Dialogues d’Evhémère_. B. + + + + +CHAPITRE XXII[1]. +Ce qui arriva en France à Candide et à Martin. + + +[1] Ce chapitre XXII a été beaucoup augmenté en 1761; voyez ma note, +plus en bas. B. + + +Candide ne s’arrêta dans Bordeaux qu’autant de temps qu’il en fallait +pour vendre quelques cailloux du Dorado, et pour s’accommoder d’une +bonne chaise à deux places; car il ne pouvait plus se passer de son +philosophe Martin; il fut seulement très fâché de se séparer de son +mouton, qu’il laissa à l’académie des sciences de Bordeaux, laquelle +proposa pour le sujet du prix de cette année de trouver pourquoi la +laine de ce mouton était rouge; et le prix fut adjugé à un savant du +Nord, qui démontra par A, plus B, moins C divisé par Z, que le mouton +devait être rouge, et mourir de la clavelée[2]. + +[2] Quelques progrès que les sciences aient faits, il est impossible +que, sur dix mille hommes qui les cultivent en Europe, et sur trois +cents académies qui y sont établies, il ne se trouve point quelque +académie qui propose des prix ridicules, et quelques savants qui +fassent d’étranges applications des sciences les plus utiles. Ce +ridicule avait frappé M. de Voltaire dans son séjour à Berlin. Les +savants du Nord conservaient encore à cette époque quelques restes de +l’ancienne barbarie scolastique; et la philosophie hardie, mais +hypothétique et absurde de Leibnitz, n’avait pas contribué à les en +dépouiller. K. + + +Cependant tous les voyageurs que Candide rencontra dans les cabarets de +la route lui disaient: Nous allons à Paris. Cet empressement général +lui donna enfin l’envie de voir cette capitale; ce n’était pas beaucoup +se détourner du chemin de Venise. + +Il entra par le faubourg Saint-Marceau, et crut être dans le plus +vilain village de la Vestphalie. + +A peine Candide fut-il dans son auberge, qu’il fut attaqué d’une +maladie légère, causée par ses fatigues. Comme il avait au doigt un +diamant énorme, et qu’on avait aperçu dans son équipage une cassette +prodigieusement pesante, il eut aussitôt auprès de lui deux médecins +qu’il n’avait pas mandés, quelques amis intimes qui ne le quittèrent +pas, et deux dévotes qui fesaient chauffer ses bouillons. Martin +disait: Je me souviens d’avoir été malade aussi à Paris dans mon +premier voyage; j’étais fort pauvre: aussi n’eus-je ni amis, ni +dévotes, ni médecins, et je guéris. + +Cependant, à force de médecines et de saignées, la maladie de Candide +devint sérieuse. Un habitué du quartier vint avec douceur lui demander +un billet payable au porteur pour l’autre monde: Candide n’en voulut +rien faire; les dévotes l’assurèrent que c’était une nouvelle mode: +Candide répondit qu’il n’était point homme à la mode. Martin voulut +jeter l’habitué par les fenêtres. Le clerc jura qu’on n’enterrerait +point Candide. Martin jura qu’il enterrerait le clerc, s’il continuait +à les importuner. La querelle s’échauffa: Martin le prit par les +épaules, et le chassa rudement; ce qui causa un grand scandale, dont on +fit un procès-verbal. + +Candide guérit; et pendant sa convalescence il eut très bonne compagnie +à souper chez lui. On jouait gros jeu. Candide était tout étonné que +jamais les as ne lui vinssent; et Martin ne s’en étonnait pas. + +Parmi ceux qui lui fesaient les honneurs de la ville, il y avait un +petit abbé périgourdin, l’un de ces gens empressés, toujours alertes, +toujours serviables, effrontés, caressants, accommodants, qui guettent +les étrangers à leur passage, leur content l’histoire scandaleuse de la +ville, et leur offrent des plaisirs à tout prix. Celui-ci mena d’abord +Candide et Martin à la comédie. On y jouait une tragédie nouvelle. +Candide se trouva placé auprès de quelques beaux esprits. Cela ne +l’empêcha pas de pleurer à des scènes jouées parfaitement. Un des +raisonneurs qui étaient à ses côtés lui dit dans un entr’acte: Vous +avez grand tort de pleurer, cette actrice est fort mauvaise; l’acteur +qui joue avec elle est plus mauvais acteur encore; la pièce est encore +plus mauvaise que les acteurs; l’auteur ne sait pas un mot d’arabe, et +cependant la scène est en Arabie[3]; et, de plus, c’est un homme qui ne +croit pas aux idées innées; je vous apporterai demain vingt brochures +contre lui[4]. Monsieur, combien avez-vous de pièces de théâtre en +France? dit Candide à l’abbé; lequel répondit: Cinq ou six mille. C’est +beaucoup, dit Candide: combien y en a-t-il de bonnes? Quinze ou seize, +répliqua l’autre. C’est beaucoup, dit Martin. + +[3] La Grange Chancel adressa à Voltaire, en 1718, une _Épitre à M. +Arouet de Voltaire_, dans laquelle on trouve ces vers: + + +Que ton exactitude à dépeindre les moeurs +S’étende jusqu’aux noms de tes moindres acteurs, +Et qu’en les prononçant ils nous fassent connaître +Les pays et les temps où tu les fais renaître. +Je vois avec dépit, pour ne produire rien, +Chez le Thébain Oedipe, Hidaspe l’Indien. + + +Voltaire profita de la critique, et mit _Araspe_ au lieu de _Hidaspe_. +C’est peut-être à ces vers de La Grange Chancel que Voltaire fait ici +allusion. B. + +[4] Dans l’édition de 1759, on lit: + + +«… contre lui. Monsieur, lui dit l’abbé périgourdin, avez-vous remarqué +cette jeune personne qui a un visage si piquant et une taille si fine? +Il ne vous en coûtera que dix mille francs par mois, et pour cinquante +mille écus de diamants. Je n’ai qu’un jour ou deux à lui donner, +répondit Candide, parceque j’ai un rendez-vous à Venise, qui presse. + +Le soir, après souper, l’insinuant Périgourdin redoubla de politesses +et d’attentions. Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à +Venise, etc.» (Voyez page 306.) + +Le texte actuel existe dès 1761. B. + +Candide fut très content d’une actrice qui fesait la reine Élizabeth, +dans une assez plate tragédie[5], que l’on joue quelquefois. Cette +actrice, dit-il à Martin, me plaît beaucoup; elle a un faux air de +mademoiselle Cunégonde; je serais bien aise de la saluer. L’abbé +périgourdin s’offrit à l’introduire chez elle. Candide, élevé en +Allemagne, demanda quelle était l’étiquette, et comment on traitait en +France les reines d’Angleterre. Il faut distinguer, dit l’abbé: en +province, on les mène au cabaret; à Paris, on les respecte quand elles +sont belles, et on les jette à la voirie quand elles sont mortes. Des +reines à la voirie! dit Candide. Oui vraiment, dit Martin; monsieur +l’abbé a raison; j’étais à Paris quand mademoiselle Monime[6] passa, +comme on dit, de cette vie à l’autre; on lui refusa, ce que ces gens-ci +appellent les _honneurs de la sépulture_, c’est-à-dire de pourrir avec +tous les gueux du quartier dans un vilain cimetière; elle fut enterrée +toute seule de sa bande au coin de la rue de Bourgogne; ce qui dut lui +faire une peine extrême, car elle pensait très noblement. Cela est bien +impoli, dit Candide. Que voulez-vous? dit Martin; ces gens-ci sont +ainsi faits. Imaginez toutes les contradictions, toutes les +incompatibilités possibles, vous les verrez dans le gouvernement, dans +les tribunaux, dans les églises, dans les spectacles de cette drôle de +nation. Est-il vrai qu’on rit toujours à Paris? dit Candide. Oui, dit +l’abbé, mais c’est en enrageant; car on s’y plaint de tout avec de +grands éclats de rire; même[7] on y fait en riant les actions les plus +détestables. + +[5] C’est probablement _le Comte d’Essex_, tragédie de Thomas +Corneille. (Note de M. Decroix.) + + +[6] Mademoiselle Lecouvreur.—Sur le refus de sépulture à mademoiselle +Lecouvreur, en 1730, voyez, tome XII, la pièce intitulée: _La Mort de +mademoiselle Lecouvreur_. B. + + +[7] Feu Decroix proposait, au lieu de _même_, de mettre ici _comme_. Je +n’ai trouvé cette version dans aucune édition. B. + + +Quel est, dit Candide, ce gros cochon qui me disait tant de mal de la +pièce où j’ai tant pleuré, et des acteurs qui m’ont fait tant de +plaisir? C’est un mal-vivant, répondit l’abbé, qui gagne sa vie à dire +du mal de toutes les pièces et de tous les livres; il hait quiconque +réussit, comme les eunuques haïssent les jouissants; c’est un de ces +serpents de la littérature qui se nourrissent de fange et de venin; +c’est un folliculaire. Qu’appelez-vous folliculaire? dit Candide. +C’est, dit l’abbé, un feseur de feuilles, un Fréron. + +C’est ainsi que Candide, Martin, et le Périgourdin, raisonnaient sur +l’escalier, en voyant défiler le monde au sortir de la pièce. Quoique +je sois très empressé de revoir mademoiselle Cunégonde, dit Candide, je +voudrais pourtant souper avec mademoiselle Clairon, car elle m’a paru +admirable. + +L’abbé n’était pas homme à approcher de mademoiselle Clairon, qui ne +voyait que bonne compagnie. Elle est engagée pour ce soir, dit-il; mais +j’aurai l’honneur de vous mener chez une dame de qualité, et là vous +connaîtrez Paris comme si vous y aviez été quatre ans. + +Candide, qui était naturellement curieux, se laissa mener chez la dame, +au fond du faubourg Saint-Honoré; on y était occupé d’un pharaon; douze +tristes pontes tenaient chacun en main un petit livre de cartes, +registre cornu de leurs infortunes. Un profond silence régnait, la +pâleur était sur le front des pontes, l’inquiétude sur celui du +banquier; et la dame du logis, assise auprès de ce banquier +impitoyable, remarquait avec des yeux de lynx tous les parolis, tous +les sept-et-le-va de campagne, dont chaque joueur cornait ses cartes; +elle les fesait décorner avec une attention sévère, mais polie, et ne +se fâchait point, de peur de perdre ses pratiques. La dame se fesait +appeler la marquise de Parolignac. Sa fille, âgée de quinze ans, était +au nombre des pontes, et avertissait d’un clin d’oeil des friponneries +de ces pauvres gens qui tâchaient de réparer les cruautés du sort. +L’abbé périgourdin, Candide, et Martin, entrèrent; personne ne se leva, +ni les salua, ni les regarda; tous étaient profondément occupés de +leurs cartes. Madame la baronne de Thunder-ten-tronckh était plus +civile, dit Candide. + +Cependant l’abbé s’approcha de l’oreille de la marquise, qui se leva à +moitié, honora Candide d’un sourire gracieux, et Martin d’un air de +tête tout-à-fait noble; elle fit donner un siège et un jeu de cartes à +Candide, qui perdit cinquante mille francs en deux tailles: après quoi +on soupa très gaiement; et tout le monde était étonné que Candide ne +fût pas ému de sa perte; les laquais disaient entre eux, dans leur +langage de laquais: Il faut que ce soit quelque milord anglais. Le +souper fut comme la plupart des soupers de Paris, d’abord du silence, +ensuite un bruit de paroles qu’on ne distingue point, puis des +plaisanteries dont la plupart sont insipides, de fausses nouvelles, de +mauvais raisonnements, un peu de politique, et beaucoup de médisance; +on parla même de livres nouveaux. Avez-vous vu, dit l’abbé périgourdin, +le roman du sieur Gauchat, docteur en théologie? Oui, répondit un des +convives, mais je n’ai pu l’achever. Nous avons une foule d’écrits +impertinents; mais tous ensemble n’approchent pas de l’impertinence de +Gauchat, docteur en théologie[8]; je suis si rassasié de cette +immensité de détestables livres qui nous inondent, que je me suis mis à +ponter au pharaon. Et les _Mélanges_ de l’archidiacre Trublet, qu’en +dites-vous? dit l’abbé. Ah! dit madame de Parolignac, l’ennuyeux +mortel! comme il vous dit curieusement ce que tout le monde sait! comme +il discute pesamment ce qui ne vaut pas la peine d’être remarqué +légèrement! comme il s’approprie, sans esprit, l’esprit des autres! +comme il gâte ce qu’il pille! comme il me dégoûte! mais il ne me +dégoûtera plus; c’est assez d’avoir lu quelques pages de l’archidiacre. + +[8] Il fesait un mauvais ouvrage intitulé: _Lettres sur quelques écrits +de ce temps_. On lui donna une abbaye, et il fut plus richement +récompensé que s’il avait fait _L’Esprit des Lois_, et résolu le +problème de la précession des équinoxes. K.—C’est D’Alembert qui a +résolu le problème de la précession des équinoxes: voyez, tome XXI, la +note des éditeurs sur le chapitre XLIII du _Précis du Siècle de Louis +XV_. B. + + +Il y avait à table un homme savant et de goût qui appuya ce que disait +la marquise. On parla ensuite de tragédies; la dame demanda pourquoi il +y avait des tragédies qu’on jouait quelquefois, et qu’on ne pouvait +lire. L’homme de goût expliqua très bien comment une pièce pouvait +avoir quelque intérêt, et n’avoir presque aucun mérite; il prouva en +peu de mots que ce n’était pas assez d’amener une ou deux de ces +situations qu’on trouve dans tous les romans, et qui séduisent toujours +les spectateurs; mais qu’il faut être neuf sans être bizarre, souvent +sublime et toujours naturel, connaître le coeur humain et le faire +parler; être grand poëte, sans que jamais aucun personnage de la pièce +paraisse poëte; savoir parfaitement sa langue, la parler avec pureté, +avec une harmonie continue, sans que jamais la rime coûte rien au sens. +Quiconque, ajouta-t-il, n’observe pas toutes ces règles, peut faire une +ou deux tragédies applaudies au théâtre, mais il ne sera jamais compté +au rang des bons écrivains; il y a très peu de bonnes tragédies: les +unes sont des idylles en dialogues bien écrits et bien rimés; les +autres, des raisonnements politiques qui endorment, ou des +amplifications qui rebutent; les autres, des rêves d’énergumène, en +style barbare, des propos interrompus, de longues apostrophes aux +dieux, parcequ’on ne sait point parler aux hommes, des maximes fausses, +des lieux communs ampoulés. + +Candide écouta ce propos avec attention, et conçut une grande idée du +discoureur; et, comme la marquise avait eu soin de le placer à côté +d’elle, il s’approcha de son oreille, et prit la liberté de lui +demander qui était cet homme qui parlait si bien. C’est un savant, dit +la dame, qui ne ponte point, et que l’abbé m’amène quelquefois à +souper; il se connaît parfaitement en tragédies et en livres, et il a +fait une tragédie sifflée, et un livre dont on n’a jamais vu hors de la +boutique de son libraire qu’un exemplaire qu’il m’a dédié. Le grand +homme! dit Candide, c’est un autre Pangloss. + +Alors se tournant vers lui, il lui dit: Monsieur, vous pensez, sans +doute, que tout est au mieux dans le monde physique et dans le moral, +et que rien ne pouvait être autrement? Moi, monsieur, lui répondit le +savant, je ne pense rien de tout cela; je trouve que tout va de travers +chez nous; que personne ne sait ni quel est son rang, ni quelle est sa +charge, ni ce qu’il fait, ni ce qu’il doit faire, et qu’excepté le +souper, qui est assez gai, et où il paraît assez d’union, tout le reste +du temps se passe en querelles impertinentes; jansénistes contre +molinistes, gens du parlement contre gens d’église, gens de lettres +contre gens de lettres, courtisans contre courtisans, financiers contre +le peuple, femmes contre maris, parents contre parents; c’est une +guerre éternelle. + +Candide lui répliqua: J’ai vu pis; mais un sage, qui depuis a eu le +malheur d’être pendu, m’apprit que tout cela est à merveille; ce sont +des ombres à un beau tableau. Votre pendu se moquait du monde, dit +Martin; vos ombres sont des taches horribles. Ce sont les hommes qui +font les taches, dit Candide, et ils ne peuvent pas s’en dispenser. Ce +n’est donc pas leur faute, dit Martin. La plupart des pontes, qui +n’entendaient rien à ce langage, buvaient; et Martin raisonna avec le +savant, et Candide raconta une partie de ses aventures à la dame du +logis. + +Après souper, la marquise mena Candide dans son cabinet, et le fit +asseoir sur un canapé. Eh bien! lui dit-elle, vous aimez donc toujours +éperdument mademoiselle Cunégonde de Thunder-ten-tronckh? Oui, madame, +répondit Candide. La marquise lui répliqua avec un souris tendre: Vous +me répondez comme un jeune homme de Vestphalie; un Français m’aurait +dit: Il est vrai que j’ai aimé mademoiselle Cunégonde; mais en vous +voyant, madame, je crains de ne la plus aimer. Hélas! madame, dit +Candide, je répondrai comme vous voudrez. Votre passion pour elle, dit +la marquise, a commencé en ramassant son mouchoir; je veux que vous +ramassiez ma jarretière. De tout mon coeur, dit Candide; et il la +ramassa. Mais je veux que vous me la remettiez, dit la dame; et Candide +la lui remit. Voyez-vous, dit la dame, vous êtes étranger; je fais +quelquefois languir mes amants de Paris quinze jours, mais je me rends +à vous dès la première nuit, parcequ’il faut faire les honneurs de son +pays à un jeune homme de Vestphalie. La belle ayant aperçu deux énormes +diamants aux deux mains de son jeune étranger, les loua de si bonne +foi, que des doigts de Candide ils passèrent aux doigts de la marquise. + +Candide, en s’en retournant avec son abbé périgourdin, sentit quelques +remords d’avoir fait une infidélité à mademoiselle Cunégonde. M. l’abbé +entra dans sa peine; il n’avait qu’une légère part aux cinquante mille +livres perdues au jeu par Candide, et à la valeur des deux brillants +moitié donnés, moitié extorqués. Son dessein était de profiter, autant +qu’il le pourrait, des avantages que la connaissance de Candide pouvait +lui procurer. Il lui parla beaucoup de Cunégonde; et Candide lui dit +qu’il demanderait bien pardon à cette belle de son infidélité, quand il +la verrait à Venise. + +Le Périgourdin redoublait de politesses et d’attentions, et prenait un +intérêt tendre à tout ce que Candide disait, à tout ce qu’il fesait, à +tout ce qu’il voulait faire. + +Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise? Oui, +monsieur l’abbé, dit Candide; il faut absolument que j’aille trouver +mademoiselle Cunégonde. Alors, engagé par le plaisir de parler de ce +qu’il aimait, il conta, selon son usage, une partie de ses aventures +avec cette illustre Vestphalienne. + +Je crois, dit l’abbé, que mademoiselle Cunégonde a bien de l’esprit, et +qu’elle écrit des lettres charmantes. Je n’en ai jamais reçu, dit +Candide; car, figurez-vous qu’ayant été chassé du château pour l’amour +d’elle, je ne pus lui écrire; que bientôt après j’appris qu’elle était +morte, qu’ensuite je la retrouvai, et que je la perdis, et que je lui +ai envoyé à deux mille cinq cents lieues d’ici un exprès dont j’attends +la réponse. + +L’abbé écoutait attentivement, et paraissait un peu rêveur. Il prit +bientôt congé des deux étrangers, après les avoir tendrement embrassés. +Le lendemain Candide reçut à son réveil une lettre conçue en ces +termes: + +«Monsieur mon très cher amant, il y a huit jours que je suis malade en +cette ville; j’apprends que vous y êtes. Je volerais dans vos bras si +je pouvais remuer. J’ai su votre passage à Bordeaux; j’y ai laissé le +fidèle Cacambo et la vieille, qui doivent bientôt me suivre. Le +gouverneur de Buénos-Ayres a tout pris, mais il me reste votre coeur. +Venez; votre présence me rendra la vie ou me fera mourir de plaisir.» + +Cette lettre charmante, cette lettre inespérée, transporta Candide +d’une joie inexprimable; et la maladie de sa chère Cunégonde l’accabla +de douleur. Partagé entre ces deux sentiments, il prend son or et ses +diamants, et se fait conduire avec Martin à l’hôtel où mademoiselle +Cunégonde demeurait. Il entre en tremblant d’émotion, son coeur +palpite, sa voix sanglote; il veut ouvrir les rideaux du lit; il veut +faire apporter de la lumière. Gardez-vous-en bien, lui dit la suivante; +la lumière la tue; et soudain elle referme le rideau. Ma chère +Cunégonde, dit Candide en pleurant, comment vous portez-vous? si vous +ne pouvez me voir, parlez-moi du moins. Elle ne peut parler, dit la +suivante, la dame alors tire du lit une main potelée que Candide arrose +long-temps de ses larmes, et qu’il remplit ensuite de diamants, en +laissant un sac plein d’or sur le fauteuil. + +Au milieu de ses transports arrive un exempt suivi de l’abbé +périgourdin et d’une escouade. Voilà donc, dit-il, ces deux étrangers +suspects? Il les fait incontinent saisir, et ordonne à ses braves de +les traîner en prison. Ce n’est pas ainsi qu’on traite les voyageurs +dans Eldorado, dit Candide. Je suis plus manichéen que jamais, dit +Martin. Mais, monsieur, où nous menez-vous? dit Candide. Dans un cul de +basse-fosse, dit l’exempt. + +Martin, ayant repris son sang froid, jugea que la dame qui se +prétendait Cunégonde était une friponne, monsieur l’abbé périgourdin un +fripon, qui avait abusé au plus vite de l’innocence de Candide, et +l’exempt un autre fripon dont on pouvait aisément se débarrasser. + +Plutôt que de s’exposer aux procédures de la justice, Candide, éclairé +par son conseil, et d’ailleurs toujours impatient de revoir la +véritable Cunégonde, propose à l’exempt trois petits diamants d’environ +trois mille pistoles chacun. Ah! monsieur, lui dit l’homme au bâton +d’ivoire, eussiez-vous commis tous les crimes imaginables, vous êtes le +plus honnête homme du monde; trois diamants! chacun de trois mille +pistoles! Monsieur! je me ferais tuer pour vous, au lieu de vous mener +dans un cachot. On arrête tous les étrangers, mais laissez-moi faire; +j’ai un frère à Dieppe en Normandie; je vais vous y mener; et si vous +avez quelque diamant à lui donner, il aura soin de vous comme moi-même. + +Et pourquoi arrête-t-on tous les étrangers? dit Candide. L’abbé +périgourdin prit alors la parole, et dit: C’est parcequ’un gueux du +pays d’Atrébatie[9] a entendu dire des sottises; cela seul lui a fait +commettre un parricide, non pas tel que celui de 1610 au mois de +mai[10], mais tel que celui de 1594 au mois de décembre[11], et tel que +plusieurs autres commis dans d’autres années et dans d’autres mois par +d’autres gueux qui avaient entendu dire des sottises. + +[9] Artois. Damiens était né à Arras, capitale de l’Artois. K. +—L’attentat de Damiens est du 5 janvier 1757: voyez, tome XXI, le +chapitre XXXVII du _Précis du Siècle de Louis XV_; et tome XXII, page +339. B. + + +[10] Le 14 mai 1610 est le jour de l’assassinat de Henri IV par +Ravaillac: voyez tome XVIII, page 152. B. + + +[11] Le 27 décembre 1594, Jean Châtel, élève des jésuites, donna un +coup de couteau à Henri IV: voyez tome XVIII, page 147. B. + + +L’exempt alors expliqua de quoi il s’agissait. Ah! les monstres! +s’écria Candide; quoi! de telles horreurs chez un peuple qui danse et +qui chante! Ne pourrai-je sortir au plus vite de ce pays où des singes +agacent des tigres? J’ai vu des ours dans mon pays; je n’ai vu des +hommes que dans le Dorado. Au nom de Dieu, monsieur l’exempt, menez-moi +à Venise, où je dois attendre mademoiselle Cunégonde. Je ne peux vous +mener qu’en Basse-Normandie, dit le barigel[12]. Aussitôt il lui fait +ôter ses fers, dit qu’il s’est mépris, renvoie ses gens, emmène à +Dieppe Candide et Martin, et les laisse entre les mains de son frère. +Il y avait un petit vaisseau hollandais à la rade. Le Normand, à l’aide +de trois autres diamants, devenu le plus serviable des hommes, embarque +Candide et ses gens dans le vaisseau qui allait faire voile pour +Portsmouth en Angleterre. Ce n’était pas le chemin de Venise; mais +Candide croyait être délivré de l’enfer; et il comptait bien reprendre +la route de Venise à la première occasion. + +[12] Chef de sbires. B. + + + + +CHAPITRE XXIII. +Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient. + + +Ah! Pangloss! Pangloss! Ah! Martin! Martin! Ah! ma chère Cunégonde! +qu’est-ce que ce monde-ci? disait Candide sur le vaisseau hollandais. +Quelque chose de bien fou et de bien abominable, répondait Martin.—Vous +connaissez l’Angleterre; y est-on aussi fou qu’en France? C’est une +autre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont +en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada[1], et qu’elles +dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne +vaut. De vous dire précisément s’il y a plus de gens à lier dans un +pays que dans un autre, c’est ce que mes faibles lumières ne me +permettent pas; je sais seulement qu’en général les gens que nous +allons voir sont fort atrabilaires. + +[1] Voyez, tome XXI, _Le précis du Siècle de Louis XV_, chapitre XXXV. +B. + + +En causant ainsi ils abordèrent à Portsmouth; une multitude de peuple +couvrait le rivage, et regardait attentivement un assez gros homme qui +était à genoux, les yeux bandés, sur le tillac d’un des vaisseaux de la +flotte; quatre soldats, postés vis-à-vis de cet homme, lui tirèrent +chacun trois balles dans le crâne, le plus paisiblement du monde; et +toute l’assemblée s’en retourna extrêmement satisfaite[2]. Qu’est-ce +donc que tout ceci? dit Candide; et quel démon exerce partout son +empire? Il demanda qui était ce gros homme qu’on venait de tuer en +cérémonie. C’est un amiral, lui répondit-on. Et pourquoi tuer cet +amiral? C’est, lui dit-on, parcequ’il n’a pas fait tuer assez de monde; +il a livré un combat à un amiral français, et on a trouvé qu’il n’était +pas assez près de lui. Mais, dit Candide, l’amiral français était aussi +loin de l’amiral anglais que celui-ci l’était de l’autre! Cela est +incontestable, lui répliqua-t-on; mais dans ce pays-ci il est bon de +tuer de temps en temps un amiral pour encourager les autres. + +[2] L’amiral Byng. M. de Voltaire ne le connaissait pas, et fit des +efforts pour le sauver. Il n’abhorrait pas moins les atrocités +politiques que les atrocités théologiques; et il savait que Byng était +une victime que les ministres anglais sacrifiaient à l’ambition de +garder leurs places. K.—L’amiral Byng fut exécuté le 14 mars 1757: +voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du _Précis du Siècle de Louis XV_. B. + + +Candide fut si étourdi et si choqué de ce qu’il voyait et de ce qu’il +entendait, qu’il ne voulut pas seulement mettre pied à terre, et qu’il +fit son marché avec le patron hollandais (dût-il le voler comme celui +de Surinam), pour le conduire sans délai à Venise. + +Le patron fut prêt au bout de deux jours. On côtoya la France; on passa +à la vue de Lisbonne, et Candide frémit. On entra dans le détroit et +dans la Méditerranée, enfin on aborda à Venise. Dieu soit loué! dit +Candide, en embrassant Martin; c’est ici que je reverrai la belle +Cunégonde. Je compte sur Cacambo comme sur moi-même. Tout est bien, +tout va bien, tout va le mieux qu’il soit possible. + + + + +CHAPITRE XXIV. +De Paquette, et de frère Giroflée. + + +Dès qu’il fut à Venise, il fit chercher Cacambo dans tous les cabarets, +dans tous les cafés, chez toutes les filles de joie, et ne le trouva +point. Il envoyait tous les jours à la découverte de tous les vaisseaux +et de toutes les barques: nulles nouvelles de Cacambo. Quoi! disait-il +à Martin, j’ai eu le temps de passer de Surinam à Bordeaux, d’aller de +Bordeaux à Paris, de Paris à Dieppe, de Dieppe à Portsmouth, de côtoyer +le Portugal et l’Espagne, de traverser toute la Méditerranée, de passer +quelques mois à Venise; et la belle Cunégonde n’est point venue! Je +n’ai rencontré au lieu d’elle qu’une drôlesse et un abbé périgourdin! +Cunégonde est morte, sans doute; je n’ai plus qu’à mourir. Ah! il +valait mieux rester dans le paradis du Dorado que de revenir dans cette +maudite Europe. Que vous avez raison, mon cher Martin! tout n’est +qu’illusion et calamité. + +Il tomba dans une mélancolie noire, et ne prit aucune part à l’opéra +_alla moda_, ni aux autres divertissements du carnaval; pas une dame ne +lui donna la moindre tentation. Martin lui dit: Vous êtes bien simple, +en vérité, de vous figurer qu’un valet métis, qui a cinq ou six +millions dans ses poches, ira chercher votre maîtresse au bout du +monde, et vous l’amènera à Venise. Il la prendra pour lui, s’il la +trouve; s’il ne la trouve pas, il en prendra une autre: je vous +conseille d’oublier votre valet Cacambo et votre maîtresse Cunégonde. +Martin n’était pas consolant. La mélancolie de Candide augmenta, et +Martin ne cessait de lui prouver qu’il y avait peu de vertu et peu de +bonheur sur la terre; excepté peut-être dans Eldorado[1], où personne +ne pouvait aller. + +[1] Voyez chapitre XVIII. B. + + +En disputant sur cette matière importante, et en attendant Cunégonde, +Candide aperçut un jeune théatin dans la place Saint-Marc, qui tenait +sous le bras une fille. Le théatin paraissait frais, potelé, vigoureux; +ses yeux étaient brillants, son air assuré, sa mine haute, sa démarche +fière. La fille était très jolie, et chantait; elle regardait +amoureusement son théatin, et de temps en temps lui pinçait ses grosses +joues. Vous m’avouerez du moins, dit Candide à Martin, que ces gens-ci +sont heureux. Je n’ai trouvé jusqu’à présent dans toute la terre +habitable, excepté dans Eldorado, que des infortunés; mais pour cette +fille et ce théatin, je gage que ce sont des créatures très heureuses. +Je gage que non, dit Martin. Il n’y a qu’à les prier à dîner, dit +Candide, et vous verrez si je me trompe. + +Aussitôt il les aborde, il leur fait son compliment, et les invite à +venir à son hôtellerie manger des macaronis, des perdrix de Lombardie, +des oeufs d’esturgeon, et à boire du vin de Montepulciano, du +lacryma-christi, du chypre, et du samos. La demoiselle rougit, le +théatin accepta la partie, et la fille le suivit en regardant Candide +avec des yeux de surprise et de confusion, qui furent obscurcis de +quelques larmes. A peine fut-elle entrée dans la chambre de Candide, +qu’elle lui dit: Eh quoi! monsieur Candide ne reconnaît plus Paquette! +A ces mots Candide, qui ne l’avait pas considérée jusque-là avec +attention, parcequ’il n’était occupé que de Cunégonde, lui dit: Hélas! +ma pauvre enfant, c’est donc vous qui avez mis le docteur Pangloss dans +le bel état où je l’ai vu? + +Hélas! monsieur, c’est moi-même, dit Paquette; je vois que vous êtes +instruit de tout. J’ai su les malheurs épouvantables arrivés à toute la +maison de madame la baronne et à la belle Cunégonde. Je vous jure que +ma destinée n’a guère été moins triste. J’étais fort innocente quand +vous m’avez vue. Un cordelier, qui était mon confesseur, me séduisit +aisément. Les suites en furent affreuses; je fus obligée de sortir du +château quelque temps après que M. le baron vous eut renvoyé à grands +coups de pied dans le derrière. Si un fameux médecin n’avait pas pris +pitié de moi, j’étais morte. Je fus quelque temps par reconnaissance la +maîtresse de ce médecin. Sa femme, qui était jalouse à la rage, me +battait tous les jours impitoyablement; c’était une furie. Ce médecin +était le plus laid de tous les hommes, et moi la plus malheureuse de +toutes les créatures d’être battue continuellement pour un homme que je +n’aimais pas. Vous savez, monsieur, combien il est dangereux pour une +femme acariâtre d’être l’épouse d’un médecin. Celui-ci, outré des +procédés de sa femme, lui donna un jour, pour la guérir d’un petit +rhume, une médecine si efficace, qu’elle en mourut en deux heures de +temps dans des convulsions horribles. Les parents de madame intentèrent +à monsieur un procès criminel; il prit la fuite, et moi je fus mise en +prison. Mon innocence ne m’aurait pas sauvée, si je n’avais été un peu +jolie. Le juge m’élargit à condition qu’il succéderait au médecin. Je +fus bientôt supplantée par une rivale, chassée sans récompense, et +obligée de continuer ce métier abominable qui vous paraît si plaisant à +vous autres hommes, et qui n’est pour nous qu’un abîme de misère. +J’allai exercer la profession à Venise. Ah! monsieur, si vous pouviez +vous imaginer ce que c’est que d’être obligée de caresser +indifféremment un vieux marchand, un avocat, un moine, un gondolier, un +abbé; d’être exposée à toutes les insultes, à toutes les avanies; +d’être souvent réduite à emprunter une jupe pour aller se la faire +lever par un homme dégoûtant; d’être volée par l’un de ce qu’on a gagné +avec l’autre; d’être rançonnée par les officiers de justice, et de +n’avoir en perspective qu’une vieillesse affreuse, un hôpital, et un +fumier, vous concluriez que je suis une des plus malheureuses créatures +du monde. + +Paquette ouvrait ainsi son coeur au bon Candide, dans un cabinet, en +présence de Martin, qui disait à Candide: Vous voyez que j’ai déjà +gagné la moitié de la gageure. + +Frère Giroflée était resté dans la salle à manger, et buvait un coup en +attendant le dîner. Mais, dit Candide à Paquette, vous aviez l’air si +gai, si content, quand je vous ai rencontrée; vous chantiez, vous +caressiez le théatin avec une complaisance naturelle; vous m’avez paru +aussi heureuse que vous prétendez être infortunée. Ah! monsieur, +répondit Paquette, c’est encore là une des misères du métier. J’ai été +hier volée et battue par un officier, et il faut aujourd’hui que je +paraisse de bonne humeur pour plaire à un moine. + +Candide n’en voulut pas davantage; il avoua que Martin avait raison. On +se mit à table avec Paquette et le théatin; le repas fut assez amusant, +et sur la fin on se parla avec quelque confiance. Mon père, dit Candide +au moine, vous me paraissez jouir d’une destinée que tout le monde doit +envier; la fleur de la santé brille sur votre visage, votre physionomie +annonce le bonheur; vous avez une très jolie fille pour votre +récréation, et vous paraissez très content de votre état de théatin. + +Ma foi, monsieur, dit frère Giroflée, je voudrais que tous les théatins +fussent au fond de la mer. J’ai été tenté cent fois de mettre le feu au +couvent, et d’aller me faire turc. Mes parents me forcèrent, à l’âge de +quinze ans, d’endosser cette détestable robe, pour laisser plus de +fortune à un maudit frère aîné, que Dieu confonde! La jalousie, la +discorde, la rage, habitent dans le couvent. Il est vrai que j’ai +prêché quelques mauvais sermons qui m’ont valu un peu d’argent dont le +prieur me vole la moitié; le reste me sert à entretenir des filles: +mais quand je rentre le soir dans le monastère, je suis prêt à me +casser la tête contre les murs du dortoir; et tous mes confrères sont +dans le même cas. + +Martin se tournant vers Candide avec son sang froid ordinaire: Eh bien! +lui dit-il, n’ai-je pas gagné la gageure tout entière? Candide donna +deux mille piastres à Paquette, et mille piastres à frère Giroflée. Je +vous réponds, dit-il, qu’avec cela ils seront heureux. Je n’en crois +rien du tout, dit Martin; vous les rendrez peut-être avec ces piastres +beaucoup plus malheureux encore. Il en sera ce qui pourra, dit Candide: +mais une chose me console, je vois qu’on retrouve souvent les gens +qu’on ne croyait jamais retrouver; il se pourra bien faire qu’ayant +rencontré mon mouton rouge et Paquette, je rencontre aussi Cunégonde. +Je souhaite, dit Martin, qu’elle fasse un jour votre bonheur; mais +c’est de quoi je doute fort. Vous êtes bien dur, dit Candide. C’est que +j’ai vécu, dit Martin. Mais regardez ces gondoliers, dit Candide: ne +chantent-ils pas sans cesse? Vous ne les voyez pas dans leur ménage, +avec leurs femmes et leurs marmots d’enfants, dit Martin. Le doge a ses +chagrins, les gondoliers ont les leurs. Il est vrai qu’à tout prendre +le sort d’un gondolier est préférable à celui d’un doge; mais je crois +la différence si médiocre, que cela ne vaut pas la peine d’être +examiné. + +On parle, dit Candide, du sénateur Pococurante, qui demeure dans ce +beau palais sur la Brenta, et qui reçoit assez bien les étrangers. On +prétend que c’est un homme qui n’a jamais eu de chagrin. Je voudrais +voir une espèce si rare, dit Martin. Candide aussitôt fit demander au +seigneur Pococurante la permission de venir le voir le lendemain. + + + + +CHAPITRE XXV. +Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien. + + +Candide et Martin allèrent en gondole sur la Brenta, et arrivèrent au +palais du noble Pococurante. Les jardins étaient bien entendus, et +ornés de belles statues de marbre; le palais d’une belle architecture. +Le maître du logis, homme de soixante ans, fort riche, reçut très +poliment les deux curieux, mais avec très peu d’empressement, ce qui +déconcerta Candide, et ne déplut point à Martin. + +D’abord deux filles jolies et proprement mises servirent du chocolat, +qu’elles firent très bien mousser. Candide ne put s’empêcher de les +louer sur leur beauté, sur leur bonne grâce, et sur leur adresse. Ce +sont d’assez bonnes créatures, dit le sénateur Pococurante; je les fais +quelquefois coucher dans mon lit; car je suis bien las des dames de la +ville, de leurs coquetteries, de leurs jalousies, de leurs querelles, +de leurs humeurs, de leurs petitesses, de leur orgueil, de leurs +sottises, et des sonnets qu’il faut faire ou commander pour elles; +mais, après tout, ces deux filles commencent fort à m’ennuyer. + +Candide, après le déjeuner, se promenant dans une longue galerie, fut +surpris de la beauté des tableaux. Il demanda de quel maître étaient +les deux premiers. Ils sont de Raphaël, dit le sénateur; je les achetai +fort cher par vanité, il y a quelques années; on dit que c’est ce qu’il +y a de plus beau en Italie, mais ils ne me plaisent point du tout: la +couleur en est très rembrunie, les figures ne sont pas assez arrondies, +et ne sortent point assez; les draperies ne ressemblent en rien à une +étoffe: en un mot, quoi qu’on en dise, je ne trouve point là une +imitation vraie de la nature. Je n’aimerai un tableau que quand je +croirai voir la nature elle-même: il n’y en a point de cette espèce. +J’ai beaucoup de tableaux, mais je ne les regarde plus. + +Pococurante, en attendant le dîner, se fit donner un concerto. Candide +trouva la musique délicieuse. Ce bruit, dit Pococurante, peut amuser +une demi-heure; mais s’il dure plus long-temps, il fatigue tout le +monde, quoique personne n’ose l’avouer. La musique aujourd’hui n’est +plus que l’art d’exécuter des choses difficiles, et ce qui n’est que +difficile ne plaît point à la longue. + +J’aimerais peut être mieux l’opéra, si on n’avait pas trouvé le secret +d’en faire un monstre qui me révolte. Ira voir qui voudra de mauvaises +tragédies en musique, où les scènes ne sont faites que pour amener très +mal à propos deux ou trois chansons ridicules qui font valoir le gosier +d’une actrice; se pâmera de plaisir qui voudra ou qui pourra, en voyant +un châtré fredonner le rôle de César et de Caton, et se promener d’un +air gauche sur des planches: pour moi, il y a long-temps que j’ai +renoncé à ces pauvretés qui font aujourd’hui la gloire de l’Italie, et +que des souverains paient si chèrement. Candide disputa un peu, mais +avec discrétion. Martin fut entièrement de l’avis du sénateur. + +On se mit à table; et, après un excellent dîner, on entra dans la +bibliothèque. Candide, en voyant un Homère magnifiquement relié, loua +l’illustrissime sur son bon goût. Voilà, dit-il, un livre qui fesait +les délices du grand Pangloss, le meilleur philosophe de l’Allemagne. +Il ne fait pas les miennes, dit froidement Pococurante: on me fit +accroire autrefois que j’avais du plaisir en le lisant; mais cette +répétition continuelle de combats qui se ressemblent tous, ces dieux +qui agissent toujours pour ne rien faire de décisif, cette Hélène qui +est le sujet de la guerre, et qui à peine est une actrice de la pièce; +cette Troie qu’on assiège et qu’on ne prend point; tout cela me causait +le plus mortel ennui. J’ai demandé quelquefois à des savants s’ils +s’ennuyaient autant que moi à cette lecture: tous les gens sincères +m’ont avoué que le livre leur tombait des mains, mais qu’il fallait +toujours l’avoir dans sa bibliothèque, comme un monument de +l’antiquité, et comme ces médailles rouillées qui ne peuvent être de +commerce. + +Votre excellence ne pense pas ainsi de Virgile? dit Candide. Je +conviens, dit Pococurante, que le second, le quatrième, et le sixième +livre de son Énéide, sont excellents; mais pour son pieux Énée, et le +fort Cloanthe, et l’ami Achates, et le petit Ascanius, et l’imbécile +roi Latinus, et la bourgeoise Amata, et l’insipide Lavinia, je ne crois +pas qu’il y ait rien de si froid et de plus désagréable. J’aime mieux +le Tasse et les contes à dormir debout de l’Arioste. + +Oserais-je vous demander, monsieur, dit Candide, si vous n’avez pas un +grand plaisir à lire Horace? Il y a des maximes, dit Pococurante, dont +un homme du monde peut faire son profit, et qui, étant resserrées dans +des vers énergiques, se gravent plus aisément dans la mémoire: mais je +me soucie fort peu de son voyage à Brindes, et de sa description d’un +mauvais dîner, et de la querelle de crocheteurs entre je ne sais quel +Pupilus[1] dont les paroles, dit-il, _étaient pleines de pus_, et un +autre dont les paroles _étaient du vinaigre_[2]. Je n’ai lu qu’avec un +extrême dégoût ses vers grossiers contre des vieilles et contre des +sorcières; et je ne vois pas quel mérite il peut y avoir à dire à son +ami Mecenas que, s’il est mis par lui au rang des poètes lyriques, il +frappera les astres de son front sublime[3]. Les sots admirent tout +dans un auteur estimé. Je ne lis que pour moi; je n’aime que ce qui est +à mon usage. Candide, qui avait été élevé à ne jamais juger de rien par +lui-même, était fort étonné de ce qu’il entendait; et Martin trouvait +la façon de penser de Pococurante assez raisonnable. + +[1] Ce n’est pas Pupilus, mais Rupilius, que nomme Horace, livre Ier, +satire VII, vers I: + + +Rupili pus atque venenum. B. + +[2] _Italo perfusus aceto_, dit Horace, dans la même pièce, vers 32. B. + + +[3] Horace, odes, I, I. B. + + +Oh! voici un Cicéron, dit Candide: pour ce grand homme-là, je pense que +vous ne vous lassez point de le lire. Je ne le lis jamais, répondit le +Vénitien. Que m’importe qu’il ait plaidé pour Rabirius ou pour +Cluentius? J’ai bien assez des procès que je juge; je me serais mieux +accommodé de ses oeuvres philosophiques; mais quand j’ai vu qu’il +doutait de tout, j’ai conclu que j’en savais autant que lui, et que je +n’avais besoin de personne pour être ignorant. + +Ah! voilà quatre-vingts volumes de recueils d’une académie des +sciences, s’écria Martin; il se peut qu’il y ait là du bon. Il y en +aurait, dit Pococurante, si un seul des auteurs de ces fatras avait +inventé seulement l’art de faire des épingles; mais il n’y a dans tous +ces livres que de vains systèmes, et pas une seule chose utile. + +Que de pièces de théâtre je vois là, dit Candide, en italien, en +espagnol, en français! Oui, dit le sénateur, il y en a trois mille, et +pas trois douzaines de bonnes. Pour ces recueils de sermons, qui tous +ensemble ne valent pas une page de Sénèque, et tous ces gros volumes de +théologie, vous pensez bien que je ne les ouvre jamais, ni moi, ni +personne. + +Martin aperçut des rayons chargés de livres anglais. Je crois, dit-il, +qu’un républicain doit se plaire à la plupart de ces ouvrages écrits si +librement. Oui, répondit Pococurante, il est beau d’écrire ce qu’on +pense; c’est le privilège de l’homme. Dans toute notre Italie, on +n’écrit que ce qu’on ne pense pas; ceux qui habitent la patrie des +Césars et des Antonins n’osent avoir une idée sans la permission d’un +jacobin. Je serais content de la liberté qui inspire les génies +anglais, si la passion et l’esprit de parti ne corrompaient pas tout ce +que cette précieuse liberté a d’estimable. + +Candide apercevant un Milton, lui demanda s’il ne regardait pas cet +auteur comme un grand homme. Qui? dit Pococurante, ce barbare, qui fait +un long commentaire du premier chapitre de la Genèse, en dix livres de +vers durs? ce grossier imitateur des Grecs, qui défigure la création, +et qui, tandis que Moïse représente l’Etre éternel produisant le monde +par la parole, fait prendre un grand compas par le Messiah dans une +armoire du ciel pour tracer son ouvrage? Moi, j’estimerais celui qui a +gâté l’enfer et le diable du Tasse; qui déguise Lucifer tantôt en +crapaud, tantôt en pygmée; qui lui fait rebattre cent fois les mêmes +discours; qui le fait disputer sur la théologie; qui, en imitant +sérieusement l’invention comique des armes à feu de l’Arioste, fait +tirer le canon dans le ciel par les diables? Ni moi ni personne en +Italie n’a pu se plaire à toutes ces tristes extravagances. Le _Mariage +du Péché et de la Mort_, et les couleuvres dont le Péché accouche, font +vomir tout homme qui a le goût un peu délicat; et sa longue description +d’un hôpital n’est bonne que pour un fossoyeur. Ce poëme obscur, +bizarre, et dégoûtant, fut méprisé à sa naissance; je le traite +aujourd’hui comme il fut traité dans sa patrie par les +contemporains[4]. Au reste je dis ce que je pense, et je me soucie fort +peu que les autres pensent comme moi. Candide était affligé de ces +discours; il respectait Homère, il aimait un peu Milton. Hélas! dit-il +tout bas à Martin, j’ai bien peur que cet homme-ci n’ait un souverain +mépris pour nos poètes allemands. Il n’y aurait pas grand mal à cela, +dit Martin. Oh! quel homme supérieur! disait encore Candide entre ses +dents, quel grand génie que ce Pococurante! rien ne peut lui plaire. + +[4] Voyez ce que Voltaire dit du _Paradis perdu_ de Milton, dans le +chapitre IX de l’_ Essai sur la poésie épique_, imprimé dans le tome X, +à la suite de la _Henriade_. B. + + +Après avoir fait ainsi la revue de tous les livres, ils descendirent +dans le jardin. Candide en loua toutes les beautés. Je ne sais rien de +si mauvais goût, dit le maître; nous n’avons ici que des colifichets: +mais je vais dès demain en faire planter un d’un dessin plus noble. + +Quand les deux curieux eurent pris congé de son excellence: Or çà, dit +Candide à Martin, vous conviendrez que voilà le plus heureux de tous +les hommes, car il est au-dessus de tout ce qu’il possède. Ne +voyez-vous pas, dit Martin, qu’il est dégoûté de tout ce qu’il possède? +Platon a dit, il y a long-temps, que les meilleurs estomacs ne sont pas +ceux qui rebutent tous les aliments. Mais, dit Candide, n’y a-t-il pas +du plaisir à tout critiquer, à sentir des défauts où les autres hommes +croient voir des beautés? C’est-à-dire, reprit Martin, qu’il y a du +plaisir à n’avoir pas de plaisir? Oh bien! dit Candide, il n’y a donc +d’heureux que moi, quand je reverrai mademoiselle Cunégonde. C’est +toujours bien fait d’espérer, dit Martin. + +Cependant les jours, les semaines, s’écoulaient; Cacambo ne revenait +point, et Candide était si abîmé dans sa douleur, qu’il ne fit pas même +réflexion que Paquette et frère Giroflée n’étaient pas venus seulement +le remercier. + + + + +CHAPITRE XXVI. +D’un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et qui ils +étaient. + + +Un soir que Candide, suivi de Martin, allait se mettre à table avec les +étrangers qui logeaient dans la même hôtellerie, un homme à visage +couleur de suie l’aborda par derrière, et, le prenant par le bras, lui +dit: Soyez prêt à partir avec nous, n’y manquez pas. Il se retourne, et +voit Cacambo. Il n’y avait que la vue de Cunégonde qui pût l’étonner et +lui plaire davantage. Il fut sur le point de devenir fou de joie. Il +embrasse son cher ami. Cunégonde est ici, sans doute? où est-elle? +Mène-moi vers elle, que je meure de joie avec elle. Cunégonde n’est +point ici, dit Cacambo, elle est à Constantinople. Ah ciel! à +Constantinople! mais fût-elle à la Chine, j’y vole, partons. Nous +partirons après souper, reprit Cacambo; je ne peux vous en dire +davantage; je suis esclave, mon maître m’attend; il faut que j’aille le +servir à table: ne dites mot, soupez, et tenez-vous prêt. + +Candide, partagé entre la joie et la douleur, charmé d’avoir revu son +agent fidèle, étonné de le voir esclave, plein de l’idée de retrouver +sa maîtresse, le coeur agité, l’esprit bouleversé, se mit à table avec +Martin, qui voyait de sang froid toutes ces aventures, et avec six +étrangers, qui étaient venus passer le carnaval à Venise. + +Cacambo, qui versait à boire à l’un de ces six étrangers, s’approcha de +l’oreille de son maître, sur la fin du repas, et lui dit: Sire, votre +majesté partira quand elle voudra, le vaisseau est prêt. Ayant dit ces +mots, il sortit. Les convives étonnés se regardaient sans proférer une +seule parole, lorsqu’un autre domestique s’approchant de son maître, +lui dit: Sire, la chaise de votre majesté est à Padoue, et la barque +est prête. Le maître fit un signe, et le domestique partit. Tous les +convives se regardèrent encore, et la surprise commune redoubla. Un +troisième valet s’approchant aussi d’un troisième étranger, lui dit: +Sire, croyez-moi, votre majesté ne doit pas rester ici plus long-temps, +je vais tout préparer; et aussitôt il disparut. + +Candide et Martin ne doutèrent pas alors que ce ne fût une mascarade du +carnaval. Un quatrième domestique dit au quatrième maître: Votre +majesté partira quand elle voudra, et sortit comme les autres. Le +cinquième valet en dit autant au cinquième maître. Mais le sixième +valet parla différemment au sixième étranger qui était auprès de +Candide; il lui dit: Ma foi, sire, on ne veut plus faire crédit à votre +majesté ni à moi non plus, et nous pourrions bien être coffrés cette +nuit vous et moi; je vais pourvoir à mes affaires: adieu. + +Tous les domestiques ayant disparu, les six étrangers, Candide, et +Martin, demeurèrent dans un profond silence. Enfin Candide le rompit: +Messieurs, dit-il, voilà une singulière plaisanterie. Pourquoi +êtes-vous tous rois? pour moi, je vous avoue que ni moi ni Martin nous +ne le sommes. + +Le maître de Cacambo prit alors gravement la parole, et dit en italien: +Je ne suis point plaisant, je m’appelle Achmet III[1]; j’ai été +grand-sultan plusieurs années; je détrônai mon frère; mon neveu m’a +détrôné; on a coupé le cou à mes vizirs; j’achève ma vie dans le vieux +sérail; mon neveu le grand-sultan Mahmoud me permet de voyager +quelquefois pour ma santé; et je suis venu passer le carnaval à Venise. + +[1] Achmet III, dont il est parlé dans l’_Histoire de Charles XII_ et +dans l’_Histoire de Russie sous Pierre-le-Grand_, avait été déposé en +1730; il est mort en 1736. B. + + +Un jeune homme qui était auprès d’Achmet parla après lui, et dit: Je +m’appelle Ivan[2]; j’ai été empereur de toutes les Russies; j’ai été +détrôné au berceau; mon père et ma mère ont été enfermés; on m’a élevé +en prison; j’ai quelquefois la permission de voyager, accompagné de +ceux qui me gardent; et je suis venu passer le carnaval à Venise. + +[2] Ivan, né en 1730, détrôné la même année, emprisonné, et enfin +poignardé en 1762. B, + + +Le troisième dit: Je suis Charles-Édouard[3], roi d’Angleterre; mon +père m’a cédé ses droits au royaume; j’ai combattu pour les soutenir; +on a arraché le coeur à huit cents de mes partisans, et on leur en a +battu les joues; j’ai été mis en prison; je vais à Rome faire une +visite au roi mon père, détrôné ainsi que moi et mon grand-père; et je +suis venu passer le carnaval à Venise. + +[3] Sur Charles-Édouard, voyez, tome XXI, le chapitre XXXV du _Précis +du Siècle de Louis XV_. B. + + +Le quatrième prit alors la parole et dit: Je suis roi des Polaques; le +sort de la guerre m’a privé de mes états héréditaires[4]; mon père a +éprouvé les mêmes revers; je me résigne à la Providence comme le sultan +Achmet, l’empereur Ivan, et le roi Charles-Édouard, à qui Dieu donne +une longue vie; et je suis venu passer le carnaval à Venise. + +[4] Auguste, électeur de Saxe et roi de Pologne, chassé de ses états +héréditaires pendant la guerre de 1756, se réfugia en Pologne: voyez, +tome XXI, le chapitre XXXII du _Précis du Siècle de Louis XV_; il est +mort en 1763. B. + + +Le cinquième dit; Je suis aussi roi des Polaques[5]; j’ai perdu mon +royaume deux fois; mais la Providence m’a donné un autre état dans +lequel j’ai fait plus de bien que tous les rois des Sarmates ensemble +n’en ont jamais pu faire sur les bords de la Vistule. Je me résigne +aussi à la Providence; et je suis venu passer le carnaval à Venise. + +[5] Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV: voyez, tome XXI, le +chapitre IV du _Précis du Siècle de Louis XV_; il est mort en 1763. B. + + +Il restait au sixième monarque à parler. Messieurs, dit-il, je ne suis +pas si grand seigneur que vous; mais enfin j’ai été roi tout comme un +autre; je suis Théodore[6]; on m’a élu roi en Corse; on m’a appelé +_Votre Majesté_, et à présent à peine m’appelle-t-on _Monsieur_; j’ai +fait frapper de la monnaie, et je ne possède pas un denier; j’ai eu +deux secrétaires d’état, et j’ai à peine un valet; je me suis vu sur un +trône, et j’ai long-temps été à Londres en prison sur la paille; j’ai +bien peur d’être traité de même ici, quoique je sois venu, comme vos +majestés, passer le carnaval à Venise. + +[6] Sur le roi de Corse, Théodore, mort le 2 décembre 1756, voyez tome +XXI, le chapitre XL du _Précis du Siècle de Louis XV_. B. + + +Les cinq autres rois écoutèrent ce discours avec une noble compassion. +Chacun d’eux donna vingt sequins au roi Théodore pour avoir des habits +et des chemises; Candide lui fit présent d’un diamant de deux mille +sequins. Quel est donc, disaient les cinq rois, cet homme qui est en +état de donner cent fois autant que chacun de nous, et qui le donne? +Etes-vous roi aussi, monsieur?—Non, messieurs, et n’en ai nulle envie. + +Dans l’instant qu’on sortait de table, il arriva dans la même +hôtellerie quatre altesses sérénissimes qui avaient aussi perdu leurs +états par le sort de la guerre, et qui venaient passer le reste du +carnaval à Venise; mais Candide ne prit pas seulement garde à ces +nouveaux venus. Il n’était occupé que d’aller trouver sa chère +Cunégonde à Constantinople. + + + + +CHAPITRE XXVII. +Voyage de Candide à Constantinople. + + +Le fidèle Cacambo avait déjà obtenu du patron turc qui allait +reconduire le sultan Achmet à Constantinople qu’il recevrait Candide et +Martin sur son bord. L’un et l’autre s’y rendirent après s’être +prosternés devant sa misérable hautesse. Candide, chemin fesant, disait +à Martin: Voilà pourtant six rois détrônés avec qui nous avons soupé! +et encore dans ces six rois il y en a un à qui j’ai fait l’aumône. +Peut-être y a-t-il beaucoup d’autres princes plus infortunés. Pour moi, +je n’ai perdu que cent moutons, et je vole dans les bras de Cunégonde. +Mon cher Martin, encore une fois, Pangloss avait raison, tout est bien. +Je le souhaite, dit Martin. Mais, dit Candide, voilà une aventure bien +peu vraisemblable que nous avons eue à Venise. On n’avait jamais vu ni +ouï conter que six rois détrônés soupassent ensemble au cabaret. Cela +n’est pas plus extraordinaire, dit Martin, que la plupart des choses +qui nous sont arrivées. Il est très commun que des rois soient +détrônés; et à l’égard de l’honneur que nous avons eu de souper avec +eux, c’est une bagatelle qui ne mérite pas notre attention. Qu’importé +avec qui l’on soupe, pourvu qu’on fasse bonne chère? + +A peine Candide fut-il dans le vaisseau, qu’il sauta au cou de son +ancien valet, de son ami Cacambo. Eh bien! lui dit-il, que fait +Cunégonde? est-elle toujours un prodige de beauté? m’aime-t-elle +toujours? comment se porte-t-elle? Tu lui as, sans doute, acheté un +palais à Constantinople? + +Mon cher maître, répondit Cacambo, Cunégonde lave les écuelles sur le +bord de la Propontide, chez un prince qui a très peu d’écuelles; elle +est esclave dans la maison d’un ancien souverain, nommé Ragotski[1], à +qui le Grand-Turc donne trois écus par jour dans son asile; mais, ce +qui est bien plus triste, c’est qu’elle a perdu sa beauté, et qu’elle +est devenue horriblement laide. Ah! belle ou laide, dit Candide, je +suis honnête homme, et mon devoir est de l’aimer toujours. Mais comment +peut-elle être réduite à un état si abject avec les cinq ou six +millions que tu avais emportés? Bon, dit Cacambo, ne m’en a-t-il pas +fallu donner deux au senor don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y +Mascarenès, y Lampourdos, y Souza, gouverneur de Buénos-Ayres, pour +avoir la permission de reprendre mademoiselle Cunégonde? et un pirate +ne nous a-t-il pas bravement dépouillés de tout le reste? Ce pirate ne +nous a-t-il pas menés au cap de Matapan, à Milo, à Nicarie, à Samos, à +Petra, aux Dardanelles, à Marmara, à Scutari? Cunégonde et la vieille +servent chez ce prince dont je vous ai parlé, et moi je suis esclave du +sultan détrôné. Que d’épouvantables calamités enchaînées les unes aux +autres! dit Candide. Mais, après tout, j’ai encore quelques diamants; +je délivrerai aisément Cunégonde. C’est bien dommage qu’elle soit +devenue si laide. + +[1] Voltaire a parlé de Ragotski dans le chap. XXII du _Siècle de Louis +XIV_; voyez tome XX. Ragotski est mort en 1785. B. + + +Ensuite, se tournant vers Martin: Que pensez-vous, dit-il, qui soit le +plus à plaindre, de l’empereur Achmet, de l’empereur Ivan, du roi +Charles-Édouard, ou de moi? Je n’en sais rien, dit Martin; il faudrait +que je fusse dans vos coeurs pour le savoir. Ah! dit Candide, si +Pangloss était ici, il le saurait, et nous l’apprendrait. Je ne sais, +dit Martin, avec quelles balances votre Pangloss aurait pu peser les +infortunes des hommes, et apprécier leurs douleurs. Tout ce que je +présume c’est qu’il y a des millions d’hommes sur la terre cent fois +plus à plaindre que le roi Charles-Édouard, l’empereur Ivan, et le +sultan Achmet. Cela pourrait bien être, dit Candide. + +On arriva en peu de jours sur le canal de la mer Noire. Candide +commença par racheter Cacambo fort cher; et, sans perdre de temps, il +se jeta dans une galère, avec ses compagnons, pour aller sur le rivage +de la Propontide chercher Cunégonde, quelque laide qu’elle pût être. + +Il y avait dans la chiourme deux forçats qui ramaient fort mal, et à +qui le levanti patron appliquait de temps en temps quelques coups de +nerf de boeuf sur leurs épaules nues; Candide, par un mouvement +naturel, les regarda plus attentivement que les autres galériens, et +s’approcha d’eux avec pitié. Quelques traits de leurs visages défigurés +lui parurent avoir un peu de ressemblance avec Pangloss et avec ce +malheureux jésuite, ce baron, ce frère de mademoiselle Cunégonde. Cette +idée l’émut et l’attrista. Il les considéra encore plus attentivement. +En vérité, dit-il à Cacambo, si je n’avais pas vu pendre maître +Pangloss, et si je n’avais pas eu le malheur de tuer le baron, je +croirais que ce sont eux qui rament dans cette galère. + +Au nom du baron et de Pangloss les deux forçats poussèrent un grand +cri, s’arrêtèrent sur leur banc, et laissèrent tomber leurs rames. Le +levanti patron accourait sur eux, et les coups de nerf de boeuf +redoublaient. Arrêtez! arrêtez! seigneur, s’écria Candide; je vous +donnerai tant, d’argent que vous voudrez. Quoi! c’est Candide! disait +l’un des forçats; quoi! c’est Candide! disait l’autre. Est-ce un songe? +dit Candide; veille-je? suis-je dans cette galère? Est-ce là monsieur +le baron, que j’ai tué? est-ce là maître Pangloss, que j’ai vu pendre? + +C’est nous-mêmes, c’est nous-mêmes, répondaient-ils. Quoi! c’est là ce +grand philosophe? disait Martin. Eh! monsieur le levanti patron, dit +Candide, combien voulez-vous d’argent pour la rançon de M. de +Thunder-ten-tronckh, un des premiers barons de l’empire, et de M. +Pangloss, le plus profond métaphysicien d’Allemagne? Chien de chrétien, +répondit le levanti patron, puisque ces deux chiens de forçats +chrétiens sont des barons et des métaphysiciens, ce qui est sans doute +une grande dignité dans leur pays, tu m’en donneras cinquante mille +sequins. Vous les aurez, monsieur; remenez-moi comme un éclair à +Constantinople, et vous serez payé sur-le-champ. Mais non, menez-moi +chez mademoiselle Cunégonde. Le levanti patron, sur la première offre +de Candide, avait déjà tourné la proue vers la ville, et il fesait +ramer plus vite qu’un oiseau ne fend les airs. + +Candide embrassa cent fois le baron et Pangloss. Et comment ne vous +ai-je pas tué, mon cher baron? et mon cher Pangloss, comment êtes-vous +en vie, après avoir été pendu? et pourquoi êtes-vous tous deux aux +galères en Turquie? Est-il bien vrai que ma chère soeur soit dans ce +pays? disait le baron. Oui, répondait Cacambo. Je revois donc mon cher +Candide! s’écriait Pangloss. Candide leur présentait Martin et Cacambo. +Ils s’embrassaient tous; ils parlaient tous à-la-fois. La galère +volait, ils étaient déjà dans le port. On fit venir un Juif, à qui +Candide vendit pour cinquante mille sequins un diamant de la valeur de +cent mille, et qui lui jura par Abraham qu’il n’en pouvait donner +davantage. Il paya incontinent la rançon du baron et de Pangloss. +Celui-ci se jeta aux pieds de son libérateur, et les baigna de larmes; +l’autre le remercia par un signe de tête, et lui promit de lui rendre +cet argent à la première occasion. Mais est-il bien possible que ma +soeur soit en Turquie? disait-il. Rien n’est si possible, reprit +Cacambo, puisqu’elle écure la vaisselle chez un prince de Transylvanie. +On fit aussitôt venir deux Juifs; Candide vendit encore des diamants; +et ils repartirent tous dans une autre galère pour aller délivrer +Cunégonde. + + + + +CHAPITRE XXVIII. +Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à Martin, etc. + + +Pardon, encore une fois, dit Candide au baron; pardon, mon révérend +père, de vous avoir donné un grand coup d’épée au travers du corps. +N’en parlons plus, dit le baron; je fus un peu trop vif, je l’avoue; +mais puisque vous voulez savoir par quel hasard vous m’avez vu aux +galères, je vous dirai qu’après avoir été guéri de ma blessure par le +frère apothicaire du collège, je fus attaqué et enlevé par un parti +espagnol; on me mit en prison à Buénos-Ayres dans le temps que ma soeur +venait d’en partir. Je demandai à retourner à Rome auprès du père +général. Je fus nommé pour aller servir d’aumônier à Constantinople +auprès de monsieur l’ambassadeur de France. Il n’y avait pas huit jours +que j’étais entré en fonction, quand je trouvai sur le soir un jeune +icoglan très bien fait. Il fesait fort chaud: le jeune homme voulut se +baigner; je pris cette occasion de me baigner aussi. Je ne savais pas +que ce fût un crime capital pour un chrétien d’être trouvé tout nu avec +un jeune musulman. Un cadi me fit donner cent coups de bâton sous la +plante des pieds, et me condamna aux galères. Je ne crois pas qu’on ait +fait une plus horrible injustice. Mais je voudrais bien savoir pourquoi +ma soeur est dans la cuisine d’un souverain de Transylvanie réfugié +chez les Turcs. + +Mais vous, mon cher Pangloss, dit Candide, comment se peut-il que je +vous revoie? Il est vrai, dit Pangloss, que vous m’avez vu pendre; je +devais naturellement être brûlé mais vous vous souvenez qu’il plut à +verse lorsqu’on allait me cuire: l’orage fut si violent qu’on désespéra +d’allumer le feu; je fus pendu, parcequ’on ne put mieux faire: un +chirurgien acheta mon corps, m’emporta chez lui, et me disséqua. Il me +fit d’abord une incision cruciale depuis le nombril jusqu’à la +clavicule. On ne pouvait pas avoir été plus mal pendu que je l’avais +été. L’exécuteur des hautes oeuvres de la sainte inquisition, lequel +était sous-diacre, brûlait à la vérité les gens à merveille, mais il +n’était pas accoutumé à pendre: la corde était mouillée et glissa mal, +elle fut mal nouée; enfin je respirais encore: l’incision cruciale me +fit jeter un si grand cri, que mon chirurgien tomba à la renverse; et +croyant qu’il disséquait le diable, il s’enfuit en mourant de peur, et +tomba encore sur l’escalier en fuyant. Sa femme accourut au bruit d’un +cabinet voisin: elle me vit sur la table étendu avec mon incision +cruciale; elle eut encore plus de peur que son mari, s’enfuit, et tomba +sur lui. Quand ils furent un peu revenus à eux, j’entendis la +chirurgienne qui disait au chirurgien: Mon bon, de quoi vous +avisez-vous aussi de disséquer un hérétique? ne savez-vous pas que le +diable est toujours dans le corps de ces gens-là? je vais vite chercher +un prêtre pour l’exorciser. Je frémis à ce propos, et je ramassai le +peu de forces qui me restaient pour crier: Ayez pitié de moi! Enfin le +barbier portugais s’enhardit: il recousit ma peau; sa femme même eut +soin de moi; je fus sur pied au bout de quinze jours. Le barbier me +trouva une condition, et me fit laquais d’un chevalier de Malte qui +allait à Venise: mais mon maître n’ayant pas de quoi me payer, je me +mis au service d’un marchand vénitien, et je le suivis à +Constantinople. + +Un jour il me prit fantaisie d’entrer dans une mosquée; il n’y avait +qu’un vieux iman et une jeune dévote très jolie qui disait ses +patenôtres; sa gorge était toute découverte: elle avait entre ses deux +tétons un beau bouquet de tulipes, de roses, d’anémones, de renoncules, +d’hyacinthes, et d’oreilles d’ours: elle laissa tomber son bouquet; je +le ramassai, et je le lui remis avec un empressement très respectueux. +Je fus si long-temps à le lui remettre, que l’iman se mit en colère, et +voyant que j’étais chrétien, il cria à l’aide. On me mena chez le cadi, +qui me fit donner cent coups de latte sous la plante des pieds, et +m’envoya aux galères. Je fus enchaîné précisément dans la même galère +et au même banc que monsieur le baron. Il y avait dans cette galère +quatre jeunes gens de Marseille, cinq prêtres napolitains, et deux +moines de Corfou, qui nous dirent que de pareilles aventures arrivaient +tous les jours. Monsieur le baron prétendait qu’il avait essuyé une +plus grande injustice que moi: je prétendais, moi, qu’il était beaucoup +plus permis de remettre un bouquet sur la gorge d’une femme que d’être +tout nu avec un icoglan. Nous disputions sans cesse, et nous recevions +vingt coups de nerf de boeuf par jour, lorsque l’enchaînement des +événements de cet univers vous a conduit dans notre galère, et que vous +nous avez rachetés. + +Eh bien! mon cher Pangloss, lui dit Candide, quand vous avez été pendu, +disséqué, roué de coups, et que vous avez ramé aux galères, avez-vous +toujours pensé que tout allait le mieux du monde? Je suis toujours de +mon premier sentiment, répondit Pangloss; car enfin je suis philosophe; +il ne me convient pas de me dédire, Leibnitz ne pouvant pas avoir tort, +et l’harmonie préétablie étant d’ailleurs la plus belle chose du monde, +aussi bien que le plein et la matière subtile. + + + + +CHAPITRE XXIX. +Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille. + + +Pendant que Candide, le baron, Pangloss, Martin, et Cacambo, contaient +leurs aventures, qu’ils raisonnaient sur les événements contingents ou +non contingents de cet univers, qu’ils disputaient sur les effets et +les causes, sur le mal moral et sur le mal physique, sur la liberté et +la nécessité, sur les consolations que l’on peut éprouver lorsqu’on est +aux galères en Turquie, ils abordèrent sur le rivage de la Propontide, +à la maison du prince de Transylvanie. Les premiers objets qui se +présentèrent furent Cunégonde et la vieille, qui étendaient des +serviettes sur des ficelles pour les faire sécher. + +Le baron pâlit à cette vue. Le tendre amant Candide en voyant sa belle +Cunégonde rembrunie, les yeux éraillés, la gorge sèche, les joues +ridées, les bras rouges et écaillés, recula trois pas, saisi d’horreur, +et avança ensuite par bon procédé. Elle embrassa Candide et son frère: +on embrassa la vieille: Candide les racheta toutes deux. + +Il y avait une petite métairie dans le voisinage; la vieille proposa à +Candide de s’en accommoder, en attendant que toute la troupe eût une +meilleure destinée. Cunégonde ne savait pas qu’elle était enlaidie, +personne ne l’en avait avertie: elle fit souvenir Candide de ses +promesses avec un ton si absolu, que le bon Candide n’osa pas la +refuser. Il signifia donc au baron qu’il allait se marier avec sa +soeur. Je ne souffrirai jamais, dit le baron, une telle bassesse de sa +part, et une telle insolence de la vôtre; cette infamie ne me sera +jamais reprochée: les enfants de ma soeur ne pourraient entrer dans les +chapitres d’Allemagne. Non, jamais ma soeur n’épousera qu’un baron de +l’empire. Cunégonde se jeta à ses pieds, et les baigna de larmes; il +fut inflexible. Maître fou, lui dit Candide, je t’ai réchappé des +galères, j’ai payé ta rançon, j’ai payé celle de ta soeur; elle lavait +ici des écuelles, elle est laide, j’ai la bonté d’en faire ma femme; et +tu prétends encore t’y opposer! je te retuerais si j’en croyais ma +colère. Tu peux me tuer encore, dit le baron, mais tu n’épouseras pas +ma soeur de mon vivant. + + + + +CHAPITRE XXX. +Conclusion. + + +Candide, dans le fond de son coeur, n’avait aucune envie d’épouser +Cunégonde; mais l’impertinence extrême du baron le déterminait à +conclure le mariage; et Cunégonde le pressait si vivement qu’il ne +pouvait s’en dédire. Il consulta Pangloss, Martin, et le fidèle +Cacambo. Pangloss fit un beau mémoire par lequel il prouvait que le +baron n’avait nul droit sur sa soeur, et qu’elle pouvait, selon toutes +les lois de l’empire, épouser Candide de la main gauche. Martin conclut +à jeter le baron dans la mer; Cacambo décida qu’il fallait le rendre au +levanti patron, et le remettre aux galères, après quoi on l’enverrait à +Rome au père général par le premier vaisseau. L’avis fut trouvé fort +bon; la vieille l’approuva; on n’en dit rien à sa soeur; la chose fut +exécutée pour quelque argent, et on eut le plaisir d’attraper un +jésuite, et de punir l’orgueil d’un baron allemand. + +Il était tout naturel d’imaginer qu’après tant de désastres, Candide +marié avec sa maîtresse, et vivant avec le philosophe Pangloss, le +philosophe Martin, le prudent Cacambo, et la vieille, ayant d’ailleurs +rapporté tant de diamants de la patrie des anciens Incas, mènerait la +vie du monde la plus agréable; mais il fut tant friponné par les Juifs, +qu’il ne lui resta plus rien que sa petite métairie; sa femme devenant +tous les jours plus laide devint acariâtre et insupportable: la vieille +était infirme, et fut encore de plus mauvaise humeur que Cunégonde. +Cacambo, qui travaillait au jardin, et qui allait vendre des légumes à +Constantinople, était excédé de travail, et maudissait sa destinée. +Pangloss était au désespoir de ne pas briller dans quelque université +d’Allemagne. Pour Martin, il était fermement persuadé qu’on est +également mal partout; il prenait les choses en patience. Candide, +Martin, et Pangloss, disputaient quelquefois de métaphysique et de +morale. On voyait souvent passer sous les fenêtres de la métairie des +bateaux chargés d’effendis, de bachas, de cadis, qu’on envoyait en exil +à Lemnos, à Mytilène, à Erzeroum: on voyait venir d’autres cadis, +d’autres bachas, d’autres effendis, qui prenaient la place des +expulsés, et qui étaient expulsés à leur tour: on voyait des têtes +proprement empaillées qu’on allait présenter à la sublime Porte. Ces +spectacles fesaient redoubler les dissertations; et quand on ne +disputait pas, l’ennui était si excessif, que la vieille osa un jour +leur dire: Je voudrais savoir lequel est le pire, ou d’être violée cent +fois par des pirates nègres, d’avoir une fesse coupée, de passer par +les baguettes chez les Bulgares, d’être fouetté et pendu dans un +auto-da-fé, d’être disséqué, de ramer en galère, d’éprouver enfin +toutes les misères par lesquelles nous avons tous passé, ou bien de +rester ici à ne rien faire? C’est une grande question, dit Candide. + +Ce discours fit naître de nouvelles réflexions, et Martin surtout +conclut que l’homme était né pour vivre dans les convulsions de +l’inquiétude, ou dans la léthargie de l’ennui. Candide n’en convenait +pas, mais il n’assurait rien. Pangloss avouait qu’il avait toujours +horriblement souffert; mais ayant soutenu une fois que tout allait à +merveille, il le soutenait toujours, et n’en croyait rien. + +Une chose acheva de confirmer Martin dans ses détestables principes, de +faire hésiter plus que jamais Candide et d’embarrasser Pangloss. C’est +qu’ils virent un jour aborder dans leur métairie Paquette et le frère +Giroflée, qui étaient dans la plus extrême misère; ils avaient bien +vite mangé leurs trois mille piastres, s’étaient quittés, s’étaient +raccommodés, s’étaient brouillés, avaient été mis en prison; s’étaient +enfuis, et enfin frère Giroflée s’était fait turc. Paquette continuait +son métier partout, et n’y gagnait plus rien. Je l’avais bien prévu, +dit Martin à Candide, que vos présents seraient bientôt dissipés, et ne +les rendraient que plus misérables. Vous avez regorgé de millions de +piastres, vous et Cacambo, et vous n’êtes pas plus heureux que frère +Giroflée et Paquette. Ah! ah! dit Pangloss à Paquette, le ciel vous +ramène donc ici parmi nous. Ma pauvre enfant! savez-vous bien que vous +m’avez coûté le bout du nez, un oeil, et une oreille? Comme vous voilà +faite! eh! qu’est-ce que ce monde! Cette nouvelle aventure les engagea +à philosopher plus que jamais. + +Il y avait dans le voisinage un derviche très fameux qui passait pour +le meilleur philosophe de la Turquie; ils allèrent le consulter; +Pangloss porta la parole, et lui dit: Maître, nous venons vous prier de +nous dire pourquoi un aussi étrange animal que l’homme a été formé. + +De quoi te mêles-tu? lui dit le derviche; est-ce là ton affaire? Mais, +mon révérend père, dit Candide, il y a horriblement de mal sur la +terre. Qu’importé, dit le derviche, qu’il y ait du mal ou du bien? +quand sa hautesse envoie un vaisseau en Égypte, s’embarrasse-t-elle si +les souris qui sont dans le vaisseau sont à leur aise ou non? Que +faut-il donc faire? dit Pangloss. Te taire, dit le derviche. Je me +flattais, dit Pangloss, de raisonner un peu avec vous des effets et des +causes, du meilleur des mondes possibles, de l’origine du mal, de la +nature de l’âme, et de l’harmonie préétablie. Le derviche, à ces mots, +leur ferma la porte au nez. + +Pendant cette conversation, la nouvelle s’était répandue qu’on venait +d’étrangler à Constantinople deux vizirs du banc et le muphti, et qu’on +avait empalé plusieurs de leurs amis. Cette catastrophe fesait partout +un grand bruit pendant quelques heures. Pangloss, Candide, et Martin, +en retournant à la petite métairie, rencontrèrent un bon vieillard qui +prenait le frais à sa porte sous un berceau d’orangers. Pangloss, qui +était aussi curieux que raisonneur, lui demanda comment se nommait le +muphti qu’on venait d’étrangler. Je n’en sais rien, répondit le +bon-homme, et je n’ai jamais su le nom d’aucun muphti ni d’aucun vizir. +J’ignore absolument l’aventure dont vous me parlez; je présume qu’en +général ceux qui se mêlent des affaires publiques périssent quelquefois +misérablement, et qu’ils le méritent; mais je ne m’informe jamais de ce +qu’on fait à Constantinople; je me contente d’y envoyer vendre les +fruits du jardin que je cultive. Ayant dit ces mots, il fit entrer les +étrangers dans sa maison; ses deux filles et ses deux fils leur +présentèrent plusieurs sortes de sorbets qu’ils fesaient eux-mêmes, du +kaïmak piqué d’écorces de cédrat confit, des oranges, des citrons, des +limons, des ananas, des dattes, des pistaches, du café de Moka qui +n’était point mêlé avec le mauvais café de Batavia et des îles. Après +quoi les deux filles de ce bon musulman parfumèrent les barbes de +Candide, de Pangloss, et de Martin. + +Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre? +Je n’ai que vingt arpents, répondit le Turc; je les cultive avec mes +enfants; le travail éloigne de nous trois grands maux, l’ennui, le +vice, et le besoin. + +Candide en retournant dans sa métairie fit de profondes réflexions sur +le discours du Turc. Il dit à Pangloss et à Martin: Ce bon vieillard me +paraît s’être fait un sort bien préférable à celui des six rois avec +qui nous avons eu l’honneur de souper. Les grandeurs, dit Pangloss, +sont fort dangereuses, selon le rapport de tous les philosophes; car +enfin Églon, roi des Moabites, fut assassiné par Aod; Absalon fut pendu +par les cheveux et percé de trois dards; le roi Nadab, fils de +Jéroboam, fut tué par Baasa; le roi Éla, par Zambri; Ochosias, par +Jéhu; Athalie, par Joïada; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias, +furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, Darius, +Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste, +César, Pompée, Néron, Othon, Vitellius, Domitien, Richard II +d’Angleterre, Édouard II, Henri VI, Richard III, Marie Stuart, Charles +Ier, les trois Henri de France, l’empereur Henri IV? Vous savez….. Je +sais aussi, dit Candide, qu’il faut cultiver notre jardin. Vous avez +raison, dit Pangloss; car, quand l’homme fut mis dans le jardin d’Éden, +il y fut mis _ut operaretur eum_, pour qu’il travaillât; ce qui prouve +que l’homme n’est pas né pour le repos. Travaillons sans raisonner, dit +Martin, c’est le seul moyen de rendre la vie supportable. + +Toute la petite société entra dans ce louable dessein; chacun se mit à +exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde +était, à la vérité, bien laide; mais elle devint une excellente +pâtissière; Paquette broda; la vieille eut soin du linge. Il n’y eut +pas jusqu’à frère Giroflée qui ne rendît service; il fut un très bon +menuisier, et même devint honnête homme: et Pangloss disait quelquefois +à Candide: Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des +mondes possibles; car enfin si vous n’aviez pas été chassé d’un beau +château à grands coups de pied dans le derrière pour l’amour de +mademoiselle Cunégonde, si vous n’aviez pas été mis à l’inquisition, si +vous n’aviez pas couru l’Amérique à pied, si vous n’aviez pas donné un +bon coup d’épée au baron, si vous n’aviez pas perdu tous vos moutons du +bon pays d’Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et +des pistaches. Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut +cultiver notre jardin[1]. + +[1] Voyez, dans les _Mélanges_, année 1759, la _Lettre aux auteurs du +Journal encyclopédique_, datée du Ier avril. B. + + FIN DE CANDIDE. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CANDIDE, OU L’OPTIMISME *** + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the +United States without permission and without paying copyright +royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part +of this license, apply to copying and distributing Project +Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm +concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, +and may not be used if you charge for an eBook, except by following +the terms of the trademark license, including paying royalties for use +of the Project Gutenberg trademark. 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