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+The Project Gutenberg Etext of Zadig
+by Voltaire
+(#3 in our series by Voltaire)
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+Title: Zadig
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+Author: Voltaire
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+Release Date: November, 2003 [Etext #4647]
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+Edition: 10
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+Language: French
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+The Project Gutenberg Etext of Zadig
+by Voltaire
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+Produced by Carlo Traverso
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+We thank the Bibliothèque Nationale de France that has made available
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+
+Nous remercions la Bibliothèque Nationale de France qui a mis à
+dispositions les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donné
+l'authorization à les utilizer pour preparer ce texte.
+
+
+
+
+ OEUVRES
+
+ DE
+
+ VOLTAIRE.
+
+ TOME XXXIII
+
+ DE L' IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,
+
+ RUE JACOB, N° 24.
+
+
+
+
+ OEUVRES
+
+ DE
+
+ VOLTAIRE
+
+ PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.
+
+ PAR M. BEUCHOT.
+
+ TOME XXXIII.
+
+ ROMANS. TOME I.
+
+ A PARIS,
+
+ CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,
+
+ RUE DE L'ÉPERON, K° 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,
+
+ RUE DU BATTOIR, N° 2O.
+
+ MDCCCXXIX.
+
+
+
+
+
+
+ ZADIG.
+
+ ou
+
+ LA DESTINÉE,
+
+ HISTOIRE ORIENTALE.
+
+ 1747
+
+
+Préface de l'Éditeur
+
+Je possède un volume petit in-8°, intitulé: _Memnon, histoire
+orientale_, Londres (Paris), 1747. Ce volume, réimprimé sous le
+même titre, en 1748, contient quinze chapitres, qui font partie
+de _Zadig, ou la Destinée, histoire orientale_, 1748, in-12.
+Zadig a de plus que Memnon trois chapitres, qui sont aujourd'hui
+les XII, XIII, et XVII. L'édition encadrée de I775 est la
+première qui contienne le chapitre VII. Deux autres chapitres,
+les XIV et XV, et des additions au chapitre vi, parurent pour la
+première fois dans les éditions de Kehl. Colini, secrétaire de
+Voltaire en 1753, raconte[1] que les additions faites alors à
+Zadig, «les calomnies et les méchancetés des courtisans, la
+fausse interprétation donnée par ceux-ci à des demi-vers trouvés
+dans un buisson, la disgrâce du héros, sont autant d'allégories
+dont l'explication se présente naturellement.» Cependant, dès
+l'édition de 1747, le chapitre iv contient les demi-vers; les
+chapitres XIV et XV n'ont été, comme je l'ai dit, ajoutés qu'en
+1785; les chapitres XII, XIII et XVII sont, comme on l'a vu, de
+1748. Ce serait donc au chapitre VII que se borneraient les
+additions faites en 1753; et ce chapitre n'a été publié qu'en
+1775.
+
+ [1] _Mon séjour auprès de Voltaire_, page 61.
+
+A l'occasion de Zadig, Longchamp raconte que Voltaire désirant
+faire imprimer ce roman pour son compte, mais craignant que les
+imprimeurs n'en tirassent des exemplaires au-delà du nombre
+convenu, et que le livre ne fût répandu dans le public avant que
+l'auteur l'eût offert à ses amis, eut recours au moyen suivant,
+pour parer aux inconvénients qu'il redoutait. Il fit venir
+l'imprimeur Prault, et lui demanda quel serait le prix d'une
+édition tirée à mille exemplaires. Le prix parut trop élevé à
+Voltaire; mais, dès le lendemain, Prault vint de lui-même
+proposer une diminution d'un tiers dans le prix, et _Voltaire lui
+donna la première moitié du roman de Zadig, qui était écrit sur
+des cahiers détachés, dont le dernier se terminait avec la fin
+d'un chapitre_, annonçant que pendant que cette partie serait
+sous presse, il reverrait l'autre. Voltaire fit avertir Machuel,
+libraire de Rouen , momentanément à Paris, et après les
+conventions sur le prix, lui remit la fin de l'ouvrage, en
+indiquant à quelle page' il devait commencer. Lorsque tout fut
+terminé, Voltaire fit brocher les exemplaires qu'il destinait à
+ses amis, en fit faire la distribution , et répondit aux plaintes
+des imprimeurs par l'exposé des craintes qu'il avait eues:
+
+J'ai abrégé le récit de Longchamp, sans le rendre plus vrai. Je
+ne connais aucune édition de Zadig qui le confirme, aucune dont
+une feuille se termine avec la fin d'un chapitre.
+
+ ------
+
+Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres,
+sont de Voltaire.
+
+Les notes signées d'un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet
+et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de
+chacun.
+
+Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes
+des éditeurs de Kehl, en sont séparées par un--, et sont, comme
+mes notes, signées de l'initiale de mon nom.
+
+ BEUCHOT.
+ 4 octobre 1829.
+
+
+
+
+
+ ZADIG.
+
+ ou
+
+ LA DESTINÉE,
+
+ HISTOIRE ORIENTALE.
+
+ 1747
+
+
+
+ APPROBATION[1].
+
+
+Je soussigné, qui me suis fait passer pour savant, et même pour
+homme d'esprit, ai lu ce manuscrit, que j'ai trouvé, malgré moi,
+curieux, amusant, moral, philosophique, digne de plaire à ceux
+mêmes qui haïssent les romans. Ainsi je l'ai décrié, et j'ai
+assuré monsieur le cadi-lesquier que c'est un ouvrage détestable.
+
+
+ [1] Cette plaisanterie était dans l'édition de Zadig de 1748.
+ Elle existait encore dans l'édition in-4° (tome XVII, publié en
+ 1771). Mais ayant été omise dans l'édition encadrée de 1795,
+ elle ne fut pas reproduite dans les éditions de Kehl. La
+ première des éditions modernes où on la trouve est celle de
+ M. Lequien, 1823. B.
+
+
+
+
+
+ ÉPITRE DÉDICATOIRE
+
+ DE ZADIG
+
+ A LA SULTANE SHERAA,
+
+ PAR SADI.
+
+ Le 10 du mois de schewal, l'an 837 de l'hégire.
+
+ ------
+
+
+
+Charme des prunelles, tourment des coeurs, lumière de l'esprit,
+je ne baise point la poussière de vos pieds, parceque vous ne
+marchez guère, ou que vous marchez sur des tapis d'Iran ou sur
+des roses. Je vous offre la traduction d'un livre d'un ancien
+sage qui, ayant le bonheur de n'avoir rien à faire, eut celui de
+s'amuser à écrire l'histoire de Zadig, ouvrage qui dit plus qu'il
+ne semble dire. Je vous prie de le lire et d'en juger; car,
+quoique vous soyez dans le printemps de votre vie, quoique tous
+les plaisirs vous cherchent, quoique vous soyez belle, et que vos
+talents ajoutent à votre beauté; quoiqu'on vous loue du soir au
+matin, et que par toutes ces raisons vous soyez en droit de
+n'avoir pas le sens commun, cependant vous avez l'esprit très
+sage et le goût très fin, et je vous ai entendue raisonner mieux
+que de vieux derviches à longue barbe et à bonnet pointu. Vous
+êtes discrète et vous n'êtes point défiante; vous êtes douce sans
+être faible; vous êtes bienfesante avec discernement; vous aimez
+vos amis, et vous ne vous faites point d'ennemis. Votre esprit
+n'emprunte jamais ses agréments des traits de la médisance; vous
+ne dites de mal ni n'en faites, malgré la prodigieuse facilité
+que vous y auriez. Enfin votre âme m'a toujours paru pure comme
+votre beauté. Vous avez même un petit fonds de philosophie qui
+m'a fait croire que vous prendriez plus de goût qu'une autre à
+cet ouvrage d'un sage.
+
+Il fut écrit d'abord en ancien chaldéen, que ni vous ni moi
+n'entendons. On le traduisit en arabe, pour amuser le célèbre
+sultan Ouloug-beb. C'était du temps où les Arabes et les Persans
+commençaient à écrire des _Mille et une nuits_, des _Mille et un
+jours_, etc. Ouloug aimait mieux la lecture de Zadig; mais les
+sultanes aimaient mieux les _Mille et un_. Comment pouvez-vous
+préférer, leur disait le sage Ouloug, des contes qui sont sans
+raison, et qui ne signifient rien? C'est précisément pour cela
+que nous les aimons, répondaient les sultanes.
+
+Je me flatte que vous ne leur ressemblerez pas, et que vous serez
+un vrai Ouloug. J'espère même que, quand vous serez lasse des
+conversations générales, qui ressemblent assez aux _Mille et un_,
+à cela près qu'elles sont moins amusantes, je pourrai trouver une
+minute pour avoir l'honneur de vous parler raison. Si vous aviez
+été Thalestris du temps de Scander, fils de Philippe; si vous
+aviez été la reine de Sabée du temps de Soleiman, c'eussent été
+ces rois qui auraient fait le voyage.
+
+Je prie les vertus célestes que vos plaisirs soient sans mélange,
+votre beauté durable, et votre bonheur sans fin.
+
+ SADI.
+
+
+
+
+
+ ZAD1G,
+
+ ou
+
+ LA DESTINÉE.
+
+ ------
+
+
+CHAPITRE 1.
+
+Le borgne
+
+
+Du temps du roi Moabdar il y avait à Babylone un jeune homme
+nommé Zadig, né avec un beau naturel fortifié par l'éducation.
+Quoique riche et jeune, il savait modérer ses passions; il
+n'affectait rien; il ne voulait point toujours avoir raison, et
+savait respecter la faiblesse des hommes. On était étonné de
+voir qu'avec beaucoup d'esprit il n'insultât jamais par des
+railleries à ces propos si vagues, si rompus, si tumultueux, à
+ces médisances téméraires, à ces décisions ignorantes, à ces
+turlupinades grossières, à ce vain bruit de paroles, qu'on
+appelait _conversation_ dans Babylone. Il avait appris, dans le
+premier livre de Zoroastre, que l'amour-propre est un ballon
+gonflé de vent, dont il sort des tempêtes quand on lui a fait une
+piqûre. Zadig surtout ne se vantait pas de mépriser les femmes
+et de les subjuguer. Il était généreux; il ne craignait point
+d'obliger des ingrats, suivant ce grand précepte de Zoroastre,
+_Quand tu manges, donne à manger aux chiens, dussent-ils te
+mordre_. Il était aussi sage qu'on peut l'être; car il cherchait
+à vivre avec des sages. Instruit dans les sciences des anciens
+Chaldéens, il n'ignorait pas les principes physiques de la
+nature, tels qu'on les connaissait alors, et savait de la
+métaphysique ce qu'on en a su dans tous les âges, c'est-à-dire
+fort peu de chose. Il était fermement persuadé que l'année était
+de trois cent soixante et cinq jours et un quart, malgré la
+nouvelle philosophie de son temps, et que le soleil était au
+centre du monde; et quand les principaux mages lui disaient, avec
+une hauteur insultante, qu'il avait de mauvais sentiments, et que
+c'était être ennemi de l'état que de croire que le soleil
+tournait sur lui-même, et que l'année avait douze mois, il se
+taisait sans colère et sans dédain.
+
+Zadig, avec de grandes richesses, et par conséquent avec des
+amis, ayant de la santé, une figure aimable, un esprit juste et
+modéré, un coeur sincère et noble, crut qu'il pouvait être
+heureux. Il devait se marier à Sémire, que sa beauté, sa
+naissance et sa fortune rendaient le premier parti de Babylone.
+Il avait pour elle un attachement solide et vertueux, et Sémire
+l'aimait avec passion. Ils touchaient au moment fortuné qui
+allait les unir, lorsque, se promenant ensemble vers une porte de
+Babylone, sous les palmiers qui ornaient le rivage de l'Euphrate,
+ils virent venir à eux des hommes armés de sabres et de flèches.
+C'étaient les satellites du jeune Orcan, neveu d'un ministre, à
+qui les courtisans de son oncle avaient fait accroire que tout
+lui était permis. Il n'avait aucune des grâces ni des vertus de
+Zadig; mais, croyant valoir beaucoup mieux, il était désespéré de
+n'être pas préféré. Cette jalousie, qui ne venait que de sa
+vanité, lui fit penser qu'il aimait éperdument Sémire. Il
+voulait l'enlever. Les ravisseurs la saisirent, et dans les
+emportements de leur violence ils la blessèrent, et firent couler
+le sang d'une personne dont la vue aurait attendri les tigres du
+mont Imaüs. Elle perçait le ciel de ses plaintes. Elle
+s'écriait, Mon cher époux! on m'arrache à ce que j'adore. Elle
+n'était point occupée de son danger; elle ne pensait qu'à son
+cher Zadig. Celui-ci, dans le même temps, la défendait avec
+toute la force que donnent la valeur et l'amour. Aidé seulement
+de deux esclaves, il mit les ravisseurs en fuite, et ramena chez
+elle Sémire évanouie et sanglante, qui en ouvrant les yeux vit
+son libérateur. Elle lui dit: O Zadig! je vous aimais comme mon
+époux, je vous aime comme celui à qui je dois l'honneur et la
+vie. Jamais il n'y eut un coeur plus pénétré que celui de
+Sémire; jamais bouche plus ravissante n'exprima des sentiments
+plus touchants par ces paroles de feu qu'inspirent le sentiment
+du plus grand des bienfaits et le transport le plus tendre de
+l'amour le plus légitime. Sa blessure était légère; elle guérit
+bientôt. Zadig était blessé plus dangereusement; un coup de
+flèche reçu près de l'oeil lui avait fait une plaie profonde.
+Sémire ne demandait aux dieux que la guérison de son amant. Ses
+yeux étaient nuit et jour baignés de larmes: elle attendait le
+moment où ceux de Zadig pourraient jouir de ses regards; mais un
+abcès survenu à l'oeil blessé fit tout craindre. On envoya
+jusqu'à Memphis chercher le grand médecin Hermès, qui vint avec
+un nombreux cortège. Il visita le malade, et déclara qu'il
+perdrait l'oeil; il prédit même le jour et l'heure où ce funeste
+accident devait arriver. Si c'eût été l'oeil droit, dit-il, je
+l'aurais guéri; mais les plaies de l'oeil gauche sont incurables.
+Tout Babylone, en plaignant la destinée de Zadig, admira la
+profondeur de la science d'Hermès. Deux jours après l'abcès
+perça de lui-même; Zadig fut guéri parfaitement. Hermès écrivit
+un livre où il lui prouva qu'il n'avait pas dû guérir. Zadig ne
+le lut point; mais, dès qu'il put sortir, il se prépara à rendre
+visite à celle qui fesait l'espérance du bonheur de sa vie, et
+pour qui seule il voulait avoir des yeux. Sémire était à la
+campagne depuis trois jours. Il apprit en chemin que cette belle
+dame, ayant déclaré hautement qu'elle avait une aversion
+insurmontable pour les borgnes, venait de se marier à Orcan la
+nuit même. A cette nouvelle il tomba sans connaissance; sa
+douleur le mit au bord du tombeau; il fut long-temps malade, mais
+enfin la raison l'emporta sur son affliction; et l'atrocité de ce
+qu'il éprouvait servit même à le consoler.
+
+Puisque j'ai essuyé, dit-il, un si cruel caprice d'une fille
+élevée à la cour, il faut que j'épouse une citoyenne. Il choisit
+Azora, la plus sage et la mieux née de la ville; il l'épousa, et
+vécut un mois avec elle dans les douceurs de l'union la plus
+tendre. Seulement il remarquait en elle un peu de légèreté, et
+beaucoup de penchant à trouver toujours que les jeunes gens les
+mieux faits étaient ceux qui avaient le plus d'esprit et de
+vertu.
+
+
+
+CHAPITRE II[1].
+
+Le nez.
+
+ [1] Le chapitre est imité d'un conte chinois, que Durand a
+ réimprimé, en 1803, sons le titre de, _La Matrone chinoise_, à
+ la suite de sa traduction de la _Satire de Pétrone_, et que Du
+ Halde avait déjà imprimé dans le tome III de sa _Description de
+ la Chine_. B.
+
+
+Un jour Azora revint d'une promenade, tout en colère, et fesant
+de grandes exclamations. Qu'avez-vous, lui dit-il, ma chère
+épouse? qui vous peut mettre ainsi hors de vous-même? Hélas!
+dit-elle, vous seriez indigné comme moi, si vous aviez vu le
+spectacle dont je viens d'être témoin. J'ai été consoler la
+jeune veuve Cosrou, qui vient d'élever, depuis deux jours, un
+tombeau à son jeune époux auprès du ruisseau qui borde cette
+prairie. Elle a promis aux dieux, dans sa douleur, de demeurer
+auprès de ce tombeau tant que l'eau de ce ruisseau coulerait
+auprès. Eh bien! dit Zadig, voilà une femme estimable qui
+aimait véritablement son mari! Ah! reprit Azora, si vous saviez à
+quoi elle s'occupait quand je lui ai rendu visite! A quoi donc,
+belle Azora? Elle fesait détourner le ruisseau. Azora se
+répandit en des invectives si longues, éclata en reproches si
+violents contre la jeune veuve, que ce faste de vertu ne plut pas
+à Zadig.
+
+Il avait un ami, nommé Cador, qui était un de ces jeunes gens à
+qui sa femme trouvait plus de probité et de mérite qu'aux autres:
+il le mit dans sa confidence, et s'assura, autant qu'il le
+pouvait, de sa fidélité par un présent considérable. Azora ayant
+passé deux jours chez une de ses amies à la campagne, revint le
+troisième jour à la maison. Des domestiques en pleurs lui
+annoncèrent que son mari était mort subitement, la nuit même,
+qu'on n'avait pas osé lui porter cette funeste nouvelle, et qu'on
+venait d'ensevelir Zadig dans le tombeau de ses pères, au bout du
+jardin. Elle pleura, s'arracha les cheveux, et jura de mourir.
+Le soir, Cador lui demanda la permission de lui parler, et ils
+pleurèrent tous deux. Le lendemain ils pleurèrent moins, et
+dînèrent ensemble. Cador lui confia que son ami lui avait laissé
+la plus grande partie de son bien, et lui fit entendre qu'il
+mettrait son bonheur à partager sa fortune avec elle. La dame
+pleura, se fâcha, s'adoucit; le souper fut plus long que le
+dîner; on se parla avec plus de confiance. Azora fit l'éloge du
+défunt; mais elle avoua qu'il avait des défauts dont Cador était
+exempt.
+
+Au milieu du souper, Cador se plaignit d'un mal de rate violent;
+la dame, inquiète et empressée, fit apporter toutes les essences
+dont elle se parfumait, pour essayer s'il n'y en avait pas
+quelqu'une qui fût bonne pour le mal de rate; elle regretta
+beaucoup que le grand Hermès ne fût pas encore à Babylone; elle
+daigna même toucher le côté où Cador sentait de si vives
+douleurs. Etes-vous sujet à cette cruelle maladie? lui dit-elle
+avec compassion. Elle me met quelquefois au bord du tombeau, lui
+répondit Cador, et il n'y a qu'un seul remède qui puisse me
+soulager: c'est de m'appliquer sur le côté le nez d'un homme qui
+soit mort la veille. Voilà un étrange remède, dit Azora. Pas
+plus étrange, répondit-il, que les sachets du sieur Arnoult[a]
+contre l'apoplexie. Cette raison, jointe à l'extrême mérite du
+jeune homme, détermina enfin la dame. Après tout, dit-elle,
+quand mon mari passera du monde d'hier dans le monde du lendemain
+sur le pont Tchinavar, l'ange Asrael lui accordera-t-il moins le
+passage parceque son nez sera un peu moins long dans la seconde
+vie que dans la première? Elle prit donc un rasoir; elle alla au
+tombeau de son époux, l'arrosa de ses larmes, et s'approcha pour
+couper le nez à Zadig, qu'elle trouva tout étendu dans la tombe.
+Zadig se relève en tenant son nez d'une main, et arrêtant le
+rasoir de l'autre. Madame, lui dit-il, ne criez plus tant contre
+la jeune Cosrou; le projet de me couper le nez vaut bien celui de
+détourner un ruisseau.
+
+ [a] Il y avait dans ce temps un Babylonien, nommé Arnoult, qui
+ guérissait el prévenait toutes les apoplexies, dans les
+ gazettes, avec un sachet pendu au cou.--Cette note est de 1748;
+ on y lit, ainsi que dans le texte, _Arnou_. Mais l'édition de
+ 1747, sous le titre de _Memnon_, dont j'ai parlé dans ma
+ préface de ce volume, porte _Arnoult_, qui est le véritable
+ nom: voyez tome XXVI, page 186. B.
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Le chien et le cheval.
+
+Zadig éprouva que le premier mois du mariage, comme il est écrit
+dans le livre du Zend, est la lune du miel, et que le second est
+la lune de l'absinthe. Il fut quelque temps après obligé de
+répudier Azora, qui était devenue trop difficile à vivre, et il
+chercha son bonheur dans l'étude de la nature. Rien n'est plus
+heureux, disait-il, qu'un philosophe qui lit dans ce grand livre
+que Dieu a mis sous nos yeux. Les vérités qu'il découvre sont à
+lui: il nourrit et il élève son âme, il vit tranquille; il ne
+craint rien des hommes, et sa tendre épouse ne vient point lui
+couper le nez.
+
+Plein de ces idées, il se retira dans une maison de campagne sur
+les bords de l'Euphrate. Là il ne s'occupait pas à calculer
+combien de pouces d'eau coulaient en une seconde sous les arches
+d'un pont, ou s'il tombait une ligne cube de pluie dans le mois
+de la souris plus que dans le mois du mouton. Il n'imaginait
+point de faire de la soie avec des toiles d'araignée, ni de la
+porcelaine avec des bouteilles cassées; mais il étudia surtout
+les propriétés des animaux et des plantes, et il acquit bientôt
+une sagacité qui lui découvrait mille différences où les autres
+hommes ne voient rien que d'uniforme.
+
+[1]Un jour, se promenant auprès d'un petit bois, il vit accourir
+à lui un eunuque de la reine, suivi de plusieurs officiers qui
+paraissaient dans la plus grande inquiétude, et qui couraient çà
+et là comme des hommes égarés qui cherchent ce qu'ils ont perdu
+de plus précieux. Jeune homme, lui dit le premier eunuque,
+n'avez-vous point vu le chien de la reine? Zadig répondit
+modestement, C'est une chienne, et non pas un chien. Vous avez
+raison, reprit le premier eunuque. C'est une épagneule très
+petite, ajouta Zadig; elle a fait depuis peu des chiens; elle
+boite du pied gauche de devant, et elle a les oreilles très
+longues. Vous l'avez donc vue? dit le premier eunuque tout
+essoufflé. Non, répondit Zadig, je ne l'ai jamais vue, et je
+n'ai jamais su si la reine avait une chienne.
+
+ [1] L'_Année littéraire_, 1767, I, 145 et suiv., reproche à
+ Voltaire d'avoir pris l'idée de ce chapitre au chevalier de
+ Mailly, auteur anonyme de _Le Voyâge et les Aventures des trois
+ princes de Sarendip, traduits du persan_, 1719 (et non 1716),
+ iii-12. B.
+
+
+Précisément dans le même temps, par une bizarrerie ordinaire de
+la fortune, le plus beau cheval de l'écurie du roi s'était
+échappé des mains d'un palefrenier dans les plaines de Babylone.
+Le grand-veneur et tous les autres officiers couraient après lui
+avec autant d'inquiétude que le premier eunuque après la chienne.
+Le grand-veneur s'adressa à Zadig, et lui demanda s'il n'avait
+point vu passer le cheval du roi. C'est, répondit Zadig, le
+cheval qui galope le mieux; il a cinq pieds de haut, le sabot
+fort petit; il porte une queue de trois pieds et demi de long;
+les bossettes de son mors sont d'or à vingt-trois carats; ses
+fers sont d'argent à onze deniers. Quel chemin a-t-il pris? où
+est-il? demanda le grand-veneur. Je ne l'ai point vu, répondit
+Zadig, et je n'en ai jamais entendu parler.
+
+Le grand-veneur et le premier eunuque ne doutèrent pas que Zadig
+n'eût volé le cheval du roi et la chienne de la reine; ils le
+firent conduire devant l'assemblée du grand Desterham, qui le
+condamna au knout, et à passer le reste de ses jours en Sibérie.
+A peine le jugement fut-il rendu qu'on retrouva le cheval et la
+chienne. Les juges furent dans la douloureuse nécessité de
+réformer leur arrêt; mais ils condamnèrent Zadig à payer quatre
+cents onces d'or, pour avoir dit qu'il n'avait point vu ce qu'il
+avait vu. Il fallut d'abord payer cette amende; après quoi il
+fut permis à Zadig de plaider sa cause au conseil du grand
+Desterham; il parla en ces termes:
+
+«Étoiles de justice, abîmes de science, miroirs de vérité, qui
+avez la pesanteur du plomb, la dureté du fer, l'éclat du diamant,
+et beaucoup d'affinité avec l'or, puisqu'il m'est permis de
+parler devant cette auguste assemblée, je vous jure par Orosmade,
+que je n'ai jamais vu la chienne respectable de la reine, ni le
+cheval sacré du roi des rois. Voici ce qui m'est arrivé: Je me
+promenais vers le petit bois où j'ai rencontré depuis le
+vénérable eunuque et le très illustre grand-veneur. J'ai vu sur
+le sable les traces d'un animal, et j'ai jugé aisément que
+c'étaient celles d'un petit chien. Des sillons légers et longs,
+imprimés sur de petites éminences de sable entre les traces des
+pattes, m'ont fait connaître que c'était une chienne dont les
+mamelles étaient pendantes, et qu'ainsi elle avait fait des
+petits il y a peu de jours. D'autres traces en un sens
+différent, qui paraissaient toujours avoir rasé la surface du
+sable à côté des pattes de devant, m'ont appris qu'elle avait les
+oreilles très longues; et comme j'ai remarqué que le sable était
+toujours moins creusé par une patte que par les trois autres,
+j'ai compris que la chienne de notre auguste reine était un peu
+boiteuse, si je l'ose dire.
+
+«A l'égard du cheval du roi des rois, vous saurez que, me
+promenant dans les routes de ce bois, j'ai aperçu les marques des
+fers d'un cheval; elles étaient toutes à égales distances.
+Voilà, ai-je dit, un cheval qui a un galop parfait. La poussière
+des arbres, dans une route étroite qui n'a que sept pieds de
+large, était un peu enlevée à droite et à gauche, à trois pieds
+et demi du milieu de la route. Ce cheval, ai-je dit, a une queue
+de trois pieds et demi, qui, par ses mouvements de droite et de
+gauche, a balayé cette poussière. J'ai vu sous les arbres qui
+formaient un berceau de cinq pieds de haut, les feuilles des
+branches nouvellement tombées; et j'ai connu que ce cheval y
+avait touché, et qu'ainsi il avait cinq pieds de haut. Quant à
+son mors, il doit être d'or à vingt-trois carats; car il en a
+frotté les bossettes contre une pierre que j'ai reconnue être une
+pierre de touche, et dont j'ai fait l'essai. J'ai jugé enfin par
+les marques que ses fers ont laissées sur des cailloux, d'une
+autre espèce, qu'il était ferré d'argent à onze deniers de fin.»
+
+Tous les juges admirèrent le profond et subtil discernement de
+Zadig; la nouvelle en vint jusqu'au roi et à la reine. On ne
+parlait que de Zadig dans les antichambres, dans la chambre, et
+dans le cabinet; et quoique plusieurs mages opinassent qu'on
+devait le brûler comme sorcier, le roi ordonna qu'on lui rendît
+l'amende des quatre cents onces d'or à laquelle il avait été
+condamné. Le greffier, les huissiers, les procureurs, vinrent
+chez lui en grand appareil lui rapporter ses quatre cents onces;
+ils en retinrent seulement trois cent quatre-vingt-dix-huit pour
+les frais de justice, et leurs valets demandèrent des honoraires.
+
+Zadig vit combien il était dangereux quelquefois d'être trop
+savant, et se promit bien, à la première occasion, de ne point
+dire ce qu'il avait vu.
+
+Cette occasion se trouva bientôt. Un prisonnier d'état
+s'échappa; il passa sous les fenêtres de sa maison. On
+interrogea Zadig, il ne répondit rien; mais on lui prouva qu'il
+avait regardé par la fenêtre. Il fut condamné pour ce crime à
+cinq cents onces d'or, et il remercia ses juges de leur
+indulgence, selon la coutume de Babylone.
+
+Grand Dieu! dit-il en lui-même, qu'on est à plaindre quand on se
+promène dans un bois où la chienne de la reine et le cheval du
+roi ont passé! qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre! et
+qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie!
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+L'envieux.
+
+
+Zadig voulut se consoler, par la philosophie et par l'amitié, des
+maux que lui avait faits la fortune. Il avait, dans un faubourg
+de Babylone, une maison ornée avec goût, où il rassemblait tous
+les arts et tous les plaisirs dignes d'un honnête homme. Le
+matin sa bibliothèque était ouverte à tous les savants; le soir,
+sa table l'était à la bonne compagnie; mais il connut bientôt
+combien les savants sont dangereux; il s'éleva une grande dispute
+sur une loi de Zoroastre, qui défendait de manger du griffon.
+Comment défendre le griffon, disaient les uns, si cet animal
+n'existe pas? Il faut bien qu'il existe, disaient les autres,
+puisque Zoroastre ne veut pas qu'on en mange. Zadig voulut les
+accorder, en leur disant, S'il y a des griffons, n'en mangeons
+point; s'il n'y en a point, nous en mangerons encore moins; et
+par là nous obéirons tous à Zoroastre.
+
+Un savant qui avait composé treize volumes sur les propriétés du
+griffon, et qui de plus était grand théurgite, se hâta d'aller
+accuser Zadig devant un archimage nommé Yébor[1], le plus sot des
+Chaldéens, et partant le plus fanatique. Cet homme aurait fait
+empaler Zadig pour la plus grande gloire du soleil, et en aurait
+récité le bréviaire de Zoroastre d'un ton plus satisfait. L'ami
+Cador (un ami vaut mieux que cent prêtres) alla trouver le vieux
+Yébor, et lui dit:
+
+Vivent le soleil et les griffons! gardez-vous bien de punir
+Zadig: c'est un saint; il a des griffons dans sa basse-cour, et
+il n'en mange point; et son accusateur est un hérétique qui ose
+soutenir que les lapins ont le pied fendu, et ne sont point
+immondes. Eh bien! dit Yébor en branlant sa tête chauve, il
+faut empaler Zadig pour avoir mal pensé des griffons, et l'autre
+pour avoir mal parlé des lapins. Cador apaisa l'affaire par le
+moyen d'une fille d'honneur à laquelle il avait fait un enfant,
+et qui avait beaucoup de crédit dans le collège des mages.
+Personne ne fut empalé; de quoi plusieurs docteurs murmurèrent,
+et en présagèrent la décadence de Babylone. Zadig s'écria: A
+quoi tient le bonheur! tout me persécute dans ce monde, jusqu'aux
+êtres qui n'existent pas. Il maudit les savants, et ne voulut
+plus vivre qu'en bonne compagnie.
+
+ [1] Anagramme de Boyer, théatin, confesseur de dévotes titrées,
+ évêque par leurs intrigues, qui n'avaient pu réussir à le faire
+ supérieur de son couvent; puis précepteur du dauphin, et enfin
+ ministre de la feuille, par le conseil du cardinal de Fleury,
+ qui, comme tous les hommes médiocres, aimait à faire donner les
+ places à des hommes incapables de les remplir, mais aussi
+ incapables de se rendre dangereux. Ce Boyer était un fanatique
+ imbécile qui persécuta M. de Voltaire dans plus d'une occasion.
+ K.
+
+
+Il rassemblait chez lui les plus honnêtes gens de Babylone, et
+les dames les plus aimables; il donnait des soupers délicats,
+souvent précédés de concerts, et animés par des conversations
+charmantes dont il avait su bannir l'empressement de montrer de
+l'esprit, qui est la plus sûre manière de n'en point avoir, et de
+gâter la société la plus brillante. Ni le choix de ses amis, ni
+celui des mets, n'étaient faits par la vanité; car en tout il
+préférait l'être au paraître, et par là il s'attirait la
+considération véritable, à laquelle il ne prétendait pas.
+
+Vis-à-vis sa maison demeurait Arimaze, personnage dont la
+méchante âme était peinte sur sa grossière physionomie. Il était
+rongé de fiel et bouffi d'orgueil, et pour comble, c'était un bel
+esprit ennuyeux. N'ayant jamais pu réussir dans le monde, il se
+vengeait par en médire[2]. Tout riche qu'il était, il avait de
+la peine à rassembler chez lui des flatteurs. Le bruit des chars
+qui entraient le soir chez Zadig l'importunait, le bruit de ses
+louanges l'irritait davantage. Il allait quelquefois chez Zadig,
+et se mettait à table sans être prié: il y corrompait toute la
+joie de la société, comme on dit que les harpies infectent les
+viandes qu'elles touchent. Il lui arriva un jour de vouloir
+donner une fête à une dame qui, au lieu de la recevoir, alla
+souper chez Zadig. Un autre jour, causant avec lui dans le
+palais, ils abordèrent un ministre qui pria Zadig à souper, et ne
+pria point Arimaze. Les plus implacables haines n'ont pas
+souvent des fondements plus importants. Cet homme, qu'on
+appelait l'_Envieux_ dans Babylone, voulut perdre Zadig,
+parcequ'on l'appelait l'_Heureux_. L'occasion de faire du mal se
+trouve cent fois par jour, et celle de faire du bien, une fois
+dans l'année, comme dit Zoroastre.
+
+ [2] Imitation d'une phrase de Montaigne, citée p. 119 du tome
+ XXVII. B.
+
+
+
+L'Envieux alla chez Zadig, qui se promenait dans ses jardins avec
+deux amis et une dame à laquelle il disait souvent des choses
+galantes, sans autre intention que celle de les dire. La
+conversation roulait sur une guerre que le roi venait de terminer
+heureusement contre le prince d'Hyrcanie, son vassal. Zadig, qui
+avait signalé son courage dans cette courte guerre, louait
+beaucoup le roi, et encore plus la dame. Il prit ses tablettes,
+et écrivit quatre vers qu'il fit sur-le-champ, et qu'il donna à
+lire à cette belle personne. Ses amis le prièrent de leur en
+faire part: la modestie, ou plutôt un amour-propre bien entendu,
+l'en empêcha. Il savait que des vers impromptus ne sont jamais
+bons que pour celle en l'honneur de qui ils sont faits: il brisa
+en deux la feuille des tablettes sur laquelle il venait d'écrire,
+et jeta les deux moitiés dans un buisson de roses, où on les
+chercha inutilement. Une petite pluie survint; on regagna la
+maison. L'Envieux, qui resta dans le jardin, chercha tant, qu'il
+trouva un morceau de la feuille. Elle avait été tellement
+rompue, que chaque moitié de vers qui remplissait la ligne fesait
+un sens, et même un vers d'une plus petite mesure; mais, par un
+hasard encore plus étrange, ces petits vers se trouvaient former
+un sens qui contenait les injures les plus horribles contre le
+roi; on y lisait:
+
+ Par les plus grands forfaits
+ Sur le trône affermi,
+ Dans la publique paix
+ C'est le seul ennemi.
+
+L'Envieux fut heureux pour la première fois de sa vie. Il avait
+entre les mains de quoi perdre un homme vertueux et aimable.
+Plein de cette cruelle joie, il fit parvenir jusqu'au roi cette
+satire écrite de la main de Zadig: on le fit mettre en prison,
+lui, ses deux amis, et la dame. Son procès lui fut bientôt fait,
+sans qu'on daignât l'entendre. Lorsqu'il vint recevoir sa
+sentence, l'Envieux se trouva sur son passage, et lui dit tout
+haut que ses vers ne valaient rien. Zadig ne se piquait pas
+d'être bon poëte; mais il était au désespoir d'être condamné
+comme criminel de lèse-majesté, et de voir qu'on retînt en prison
+une belle dame et deux amis pour un crime qu'il n'avait pas fait.
+On ne lui permit pas de parler, parceque ses tablettes parlaient.
+Telle était la loi de Babylone. On le fit donc aller au supplice
+à travers une foule de curieux dont aucun n'osait le plaindre, et
+qui se précipitaient pour examiner son visage, et pour voir s'il
+mourrait avec bonne grâce. Ses parents seulement étaient
+affligés, car ils n'héritaient pas. Les trois quarts de son bien
+étaient confisqués au profit du roi, et l'autre quart au profit
+de l'Envieux.
+
+Dans le temps qu'il se préparait à la mort, le perroquet du roi
+s'envola de son balcon, et s'abattit dans le jardin de Zadig sur
+un buisson de roses. Une pêche y avait été portée d'un arbre
+voisin par le vent; elle était tombée sur un morceau de tablettes
+à écrire auquel elle s'était collée. L'oiseau enleva la pêche et
+la tablette, et les porta sur les genoux du monarque. Le prince
+curieux y lut des mots qui ne formaient aucun sens, et qui
+paraissaient des fins de vers. Il aimait la poésie, et il y a
+toujours de la ressource avec les princes qui aiment les vers:
+l'aventure de son perroquet le fit rêver. La reine, qui se
+souvenait de ce qui avait été écrit sur une pièce de la tablette
+de Zadig, se la fit apporter.
+
+On confronta les deux morceaux, qui s'ajustaient ensemble
+parfaitement; on lut alors les vers tels que Zadig les avait
+faits:
+
+ Par les plus grands forfaits j'ai vu troubler la terre.
+ Sur le trône affermi le roi sait tout dompter.
+ Dans la publique paix l'amour seul fait la guerre:
+ C'est le seul ennemi qui soit à redouter.
+
+Le roi ordonna aussitôt qu'on fît venir Zadig devant lui, et
+qu'on fît sortir de prison ses deux amis et la belle dame. Zadig
+se jeta le visage contre terre aux pieds du roi et de la reine:
+il leur demanda très humblement pardon d'avoir fait de mauvais
+vers: il parla avec tant de grâce, d'esprit, et de raison, que le
+roi et la reine voulurent le revoir. Il revint, et plut encore
+davantage. On lui donna tous les biens de l'Envieux, qui l'avait
+injustement accusé: mais Zadig les rendit tous; et l'Envieux ne
+fut touché que du plaisir de ne pas perdre son bien. L'estime du
+roi s'accrut de jour en jour pour Zadig. Il le mettait de tous
+ses plaisirs, et le consultait dans toutes ses affaires. La
+reine le regarda dès-lors avec une complaisance qui pouvait
+devenir dangereuse pour elle, pour le roi son auguste époux, pour
+Zadig, et pour le royaume. Zadig commençait à croire qu'il n'est
+pas si difficile d'être heureux.
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Les généreux.
+
+
+Le temps arriva où l'on célébrait une grande fête qui revenait tous
+les cinq ans. C'était la coutume à Babylone de déclarer solennellement,
+au bout de cinq années, celui des citoyens qui avait fait l'action la
+plus généreuse. Les grands et les mages étaient les juges. Le
+premier satrape, chargé du soin de la ville, exposait les plus belles
+actions qui s'étaient passées sous son gouvernement. On allait aux
+voix: le roi prononçait le jugement. On venait à cette solennité des
+extrémités de la terre. Le vainqueur recevait des mains du monarque
+une coupe d'or garnie de pierreries, et le roi lui disait ces paroles:
+«Recevez ce prix de la générosité, et puissent les dieux me donner
+beaucoup de sujets qui vous ressemblent!»
+
+Ce jour mémorable venu, le roi parut sur son trône, environné des
+grands, des mages, et des députés de toutes les nations, qui
+venaient à ces jeux où la gloire s'acquérait, non par la légèreté
+des chevaux, non par la force du corps, mais par la vertu. Le
+premier satrape rapporta à haute voix les actions qui pouvaient
+mériter à leurs auteurs ce prix inestimable. Il ne parla point
+de la grandeur d'âme avec laquelle Zadig avait rendu à l'Envieux
+toute sa fortune: ce n'était pas une action qui méritât de
+disputer le prix.
+
+Il présenta d'abord un juge qui, ayant fait perdre un procès
+considérable à un citoyen, par une méprise dont il n'était pas
+même responsable, lui avait donné tout son bien, qui était la
+valeur de ce que l'autre avait perdu[1].
+
+ [1] C'est à peu près le trait de Des Barreaux. Voyez, tome
+ XIX, le _Catalogue des écrivains_, en tête du _Siècle de Louis
+ XIV_; et dans les _Mélanges_, année 1767, la septième des
+ _Lettres à S. A. monseigneur le prince de***_. B.
+
+Il produisit ensuite un jeune homme qui, étant éperdument épris
+d'une fille qu'il allait épouser, l'avait cédée à un ami près
+d'expirer d'amour pour elle, et qui avait encore payé la dot en
+cédant la fille.
+
+Ensuite il fit paraître un soldat qui, dans la guerre d'Hyrcanie,
+avait donné encore un plus grand exemple de générosité. Des
+soldats ennemis lui enlevaient sa maîtresse, et il la défendait
+contre eux: on vint lui dire que d'autres Hyrcaniens enlevaient
+sa mère à quelques pas de là: il quitta en pleurant sa maîtresse,
+et courut délivrer sa mère: il retourna ensuite vers celle qu'il
+aimait, et la trouva expirante. Il voulut se tuer; sa mère lui
+remontra qu'elle n'avait que lui pour tout secours, et il eut le
+courage de souffrir la vie.
+
+Les juges penchaient pour ce soldat. Le roi prit la parole, et
+dit: Son action et celles des autres sont belles, mais elles ne
+m'étonnent point; hier Zadig en a fait une qui m'a étonné.
+J'avais disgracié depuis quelques jours mon ministre et mon
+favori Coreb. Je plaignais de lui avec violence, et tous mes
+courtisans m'assuraient que j'étais trop doux; c'était à qui me
+dirait le plus de mal de Coreb. Je demandai à Zadig ce qu'il en
+pensait, et il osa en dire du bien. J'avoue que j'ai vu, dans
+nos histoires, des exemples qu'on a payé de son bien une erreur,
+qu'on a cédé sa maîtresse qu'on a préféré une mère à l'objet de
+son amour; mais je n'ai jamais lu qu'un courtisan ait parlé
+avantageusement d'un ministre disgracié contre qui son souverain
+était en colère. Je donne vingt mille pièces d'or à chacun de
+ceux dont on vient de réciter les actions généreuses; mais je
+donne la coupe à Zadig.
+
+Sire, lui dit-il, c'est votre majesté seule qui mérite la coupe,
+c'est elle qui a fait l'action la plus inouïe, puisque étant roi
+vous ne vous êtes point fâché contre votre esclave, lorsqu'il
+contredisait votre passion. On admira le roi et Zadig. Le juge
+qui avait donné son bien, l'amant qui avait marié sa maîtresse à
+son ami, le soldat qui avait préféré le salut de sa mère à celui
+de sa maîtresse, reçurent les présents du monarque: ils virent
+leurs noms écrits dans le livre des généreux. Zadig eut la
+coupe. Le roi acquit la réputation d'un bon prince, qu'il ne
+garda pas long-temps. Ce jour fut consacré par des fêtes plus
+longues que la loi ne le portait. La mémoire s'en conserve
+encore dans l'Asie. Zadig disait: Je suis donc enfin heureux!
+Mais il se trompait.
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Le ministre.
+
+
+Le roi avait perdu son premier ministre. Il choisit Zadig pour
+remplir cette place. Toutes les belles dames de Babylone
+applaudirent à ce choix, car depuis la fondation de l'empire il
+n'y avait jamais eu de ministre si jeune. Tous les courtisans
+furent fâchés; l'Envieux en eut un crachement de sang, et le nez
+lui enfla prodigieusement. Zadig ayant remercié le roi et la
+reine, alla remercier aussi le perroquet: Bel oiseau, lui dit-il,
+c'est vous qui m'avez sauvé la vie, et qui m'avez fait premier
+ministre: la chienne et le cheval de leurs majestés m'avaient
+fait beaucoup de mal, mais vous m'avez fait du bien. Voilà donc
+de quoi dépendent les destins des hommes! Mais, ajouta-t-il, un
+bonheur si étrange sera peut-être bientôt évanoui. Le perroquet
+répondit, Oui. Ce mot frappe Zadig. Cependant, comme il était
+bon physicien, et qu'il ne croyait pas que les perroquets fussent
+prophètes, il se rassura bientôt; il se mit à exercer son
+ministère de son mieux.
+
+Il fit sentir à tout le monde le pouvoir sacré des lois, et ne
+fit sentir à personne le poids de sa dignité. Il ne gêna point
+les voix du divan, et chaque vizir pouvait avoir un avis sans lui
+déplaire. Quand il jugeait une affaire, ce n'était pas lui qui
+jugeait, c'était la loi; mais quand elle était trop sévère, il la
+tempérait; et quand on manquait de lois, son équité en fesait
+qu'on aurait prises pour celles de Zoroastre.
+
+C'est de lui que les nations tiennent ce grand principe, Qu'il
+vaut mieux hasarder de sauver un coupable que de condamner un
+innocent. Il croyait que les lois étaient faites pour secourir
+les citoyens autant que pour les intimider. Son principal talent
+était de démêler la vérité, que tous les hommes cherchent à
+obscurcir. Dès les premiers jours de son administration il mit
+ce grand talent en usage. Un fameux négociant de Babylone était
+mort aux Indes; il avait fait ses héritiers ses deux fils par
+portions égales, après avoir marié leur soeur, et il laissait un
+présent de trente mille pièces d'or à celui de ses deux fils qui
+serait jugé l'aimer davantage. L'aîné lui bâtit un tombeau, le
+second augmenta d'une partie de son héritage la dot de sa soeur;
+chacun disait: C'est l'aîné qui aime le mieux son père, le cadet
+aime mieux sa soeur; c'est à l'aîné qu'appartiennent les trente
+mille pièces.
+
+Zadig les fit venir tous deux l'un après l'autre. Il dit à
+l'aîné: Votre père n'est point mort, il est guéri de sa dernière
+maladie, il revient à Babylone. Dieu soit loué, répondit le
+jeune homme; mais voilà un tombeau qui m'a coûté bien cher! Zadig
+dit ensuite la même chose au cadet. Dieu soit loué! répondit-il,
+je vais rendre à mon père tout ce que j'ai; mais je voudrais
+qu'il laissât à ma soeur ce que je lui ai donné. Vous ne rendrez
+rien, dit Zadig, et vous aurez les trente mille pièces; c'est
+vous qui aimez le mieux votre père.
+
+Une fille fort riche avait fait une promesse de mariage à deux
+mages, et, après avoir reçu quelques mois des instructions de
+l'un et de l'autre, elle se trouva grosse. Ils voulaient tous
+deux l'épouser. Je prendrai pour mon mari, dit-elle, celui des
+deux qui m'a mise en état de donner un citoyen à l'empire. C'est
+moi qui ai fait cette bonne oeuvre, dit l'un. C'est moi qui ai
+eu cet avantage, dit l'autre. Eh bien! répondit-elle, je
+reconnais pour père de l'enfant celui des deux qui lui pourra
+donner la meilleure éducation. Elle accoucha d'un fils. Chacun
+des mages veut l'élever. La cause est portée devant Zadig. Il
+fait venir les deux mages. Qu'enseigneras-tu à ton pupille?
+dit-il au premier. Je lui apprendrai, dit le docteur, les huit
+parties d'oraison, la dialectique, l'astrologie, la démonomanie;
+ce que c'est que la substance et l'accident, l'abstrait et le
+concret, les monades et l'harmonie préétablie. Moi, dit le
+second, je tâcherai de le rendre juste et digne d'avoir des amis.
+Zadig prononça: Que tu sois son père ou non, tu épouseras sa
+mère.
+
+[1]Il venait tous les jours des plaintes à la cour contre
+l'itimadoulet de Médie, nommé _Irax_. C'était un grand seigneur
+dont le fonds n'était pas mauvais, mais qui était corrompu par la
+vanité et par la volupté. Il souffrait rarement qu'on lui
+parlât, et jamais qu'on l'osât contredire. Les paons ne sont pas
+plus vains, les colombes ne sont pas plus voluptueuses, les
+tortues ont moins de paresse; il ne respirait que la fausse
+gloire et les faux plaisirs: Zadig entreprit de le corriger.
+
+ [1]Toute la fin de ce chapitre a paru, pour la première fois
+ dans les éditions de Kehl. B.
+
+
+Il lui envoya de la part du roi un maître de musique avec douze
+voix et vingt-quatre violons, un maître-d'hôtel avec six
+cuisiniers et quatre chambellans, qui ne devaient pas le quitter.
+L'ordre du roi portait que l'étiquette suivante serait
+inviolablement observée; et voici comme les choses se passèrent.
+
+Le premier jour, dès que le voluptueux Irax fut éveillé, le
+maître de musique entra, suivi des voix et des violons: on chanta
+une cantate qui dura deux heures, et, de trois minutes en trois
+minutes, le refrain était:
+
+ Que son mérite est extrême!
+ Que de grâces! que de grandeur!
+ Ah! combien monseigneur
+ Doit être content de lui-même!
+
+Après l'exécution de la cantate un chambellan lui fit une
+harangue de trois quarts d'heure, dans laquelle on le louait
+expressément de toutes les bonnes qualités qui lui manquaient.
+La harangue finie, on le conduisit à table au son des instruments.
+Le dîner dura trois heures; dès qu'il ouvrit la bouche pour
+parler, le premier chambellan dit: II aura raison. A peine
+eut-il prononcé quatre paroles que le second chambellan s'écria:
+II a raison! Les deux autres chambellans firent de grands éclats
+de rire des bons mots qu'Irax avait dits ou qu'il avait dû dire.
+Après dîner on lui répéta la cantate.
+
+Cette première journée lui parut délicieuse, il crut que le roi
+des rois l'honorait selon ses mérites; la seconde lui parut moins
+agréable; la troisième fut gênante; la quatrième-fût
+insupportable; la cinquième fut un supplice: enfin, outré
+d'entendre toujours cbanter,
+
+ Ah! combien monseigneur
+ Doit être content de lui-même!
+
+d'entendre toujours dire qu'il avait raison, et d'être harangué
+chaque jour à la même heure, il écrivit en cour pour supplier le
+roi qu'il daignât rappeler ses chambellans, ses musiciens, son
+maître-d'hôtel; il promit d'être désormais moins vain et plus
+appliqué; il se fit moins encenser, eut moins de fêtes, et fut
+plus heureux; car, comme dit le Sadder[1], toujours du plaisir
+n'est pas du plaisir.
+
+ [1] Sur le Sadder, voyez tome XV, pages 309-314; et dans les
+ _Mélanges_, année 1777, la _troisième niaiserie_, fesant partie
+ de: _Un chrétien contre six Juifs_. B.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+Les disputes et les audiences.
+
+
+C'est ainsi que Zadig montrait tous les jours la subtilité de son
+génie et la bonté de son âme; on l'admirait, et cependant on
+l'aimait. Il passait pour le plus fortuné de tous les hommes,
+tout l'empire était rempli de son nom; toutes les femmes le
+lorgnaient; tous les citoyens célébraient sa justice; les savants
+le regardaient comme leur oracle; les prêtres même avouaient
+qu'il en savait plus que le vieux archimage Yébor. On était bien
+loin alors de lui faire des procès sur les griffons; on ne
+croyait que ce qui lui semblait croyable.
+
+Il y avait une grande querelle dans Babylone qui durait depuis
+quinze cents années, et qui partageait l'empire en deux sectes
+opiniâtres: l'une prétendait qu'il ne fallait jamais entrer dans
+le temple de Mithra que du pied gauche; l'autre avait cette
+coutume en abomination, et n'entrait jamais que du pied droit.
+On attendait le jour de la fête solennelle du feu sacré pour
+savoir quelle secte serait favorisée par Zadig. L'univers avait
+les yeux sur ses deux pieds, et toute la ville était en agitation
+et en suspens. Zadig entra dans le temple en sautant à pieds
+joints, et il prouva ensuite, par un discours éloquent, que le
+Dieu du ciel et de la terre, qui n'a acception de personne, ne
+fait pas plus de cas de la jambe gauche que de la jambe droite.
+L'Envieux et sa femme prétendirent que dans son discours il n'y
+avait pas assez de figures, qu'il n'avait pas fait assez danser
+les montagnes et les collines[1]. Il est sec et sans génie,
+disaient-ils; on ne voit chez lui ni la mer s'enfuir[2], ni les
+étoiles tomber[3], ni le soleil se fondre comme de la cire[4]; il
+n'a point le bon style oriental. Zadig se contentait d'avoir le
+style de la raison. Tout le monde fut pour lui, non pas
+parcequ'il était dans le bon chemin, non pas parcequ'il était
+raisonnable, non pas parcequ'il était aimable, mais parcequ'il
+était premier vizir.
+
+
+ [1] Allusion aux versets 4 et 6 du psaume CXIII. B.
+
+ [2] Versets 3 et 5 du même psaume. B.
+
+ [3] Verset 12 du chapitre XIV d'Isaïe. B.
+
+ [4] On lit dans l'_Exode_, XVI, 21: _Cumque incaluisset sol,
+ liquefiebat_; el dans Judith, XVI, 18: _Petrae, sicut cera,
+ liquescent_. B.
+
+
+Il termina aussi heureusement le grand procès entre les mages
+blancs et les mages noirs. Les blancs soutenaient que c'était
+une impiété de se tourner, en priant Dieu, vers l'orient d'hiver;
+les noirs assuraient que Dieu avait en horreur les prières des
+hommes qui se tournaient vers le couchant d'été. Zadig ordonna
+qu'on se tournât comme on voudrait.
+
+Il trouva ainsi le secret d'expédier le matin les affaires
+particulières et les générales: le reste du jour il s'occupait
+des embellissements de Babylone: il fesait représenter des
+tragédies où l'on pleurait, et des comédies où l'on riait; ce qui
+était passé de mode depuis long-temps, et ce qu'il fit renaître
+parcequ'il avait du goût. Il ne prétendait pas en savoir plus
+que les artistes; il les récompensait par des bienfaits et des
+distinctions, et n'était point jaloux en secret de leurs talents.
+Le soir il amusait beaucoup le roi, et surtout la reine. Le roi
+disait: Le grand ministre! la reine disait: L'aimable ministre!
+et tous deux ajoutaient: C'eût été grand dommage qu'il eût été
+pendu.
+
+Jamais homme en place ne fut obligé de donner tant d'audiences
+aux dames. La plupart venaient lui parler des affaires qu'elles
+n'avaient point, pour en avoir une avec lui. La femme de
+l'Envieux s'y présenta des premières; elle lui jura par Mithra,
+par le Zenda-Vesta, et par le feu sacré, qu'elle avait détesté la
+conduite de son mari; elle lui confia ensuite que ce mari était
+un jaloux, un brutal; elle lui fit entendre que les dieux le
+punissaient, en lui refusant les précieux effets de ce feu sacré
+par lequel seul l'homme est semblable aux immortels: elle finit
+par laisser tomber sa jarretière; Zadig la ramassa avec sa
+politesse ordinaire; mais il ne la rattacha point au genou de la
+dame; et cette petite faute, si c'en est une, fut la cause des
+plus horribles infortunes. Zadig n'y pensa pas, et la femme de
+l'Envieux y pensa beaucoup.
+
+D'autres dames se présentaient tous les jours. Les annales
+secrètes de Babylone prétendent qu'il succomba une fois, mais
+qu'il fut tout étonné de jouir sans volupté, et d'embrasser son
+amante avec distraction. Celle à qui il donna, sans presque s'en
+apercevoir, des marques de sa protection, était une femme de
+chambre de la reine Astarté. Cette tendre Babylonienne se disait
+à elle-même pour se consoler: Il faut que cet homme-là ait
+prodigieusement d'affaires dans la tête, puisqu'il y songe encore
+même en fesant l'amour. Il échappa à Zadig, dans les instants où
+plusieurs personnes ne disent mot, et où d'autres ne prononcent
+que des paroles sacrées, de s'écrier tout d'un coup. La reine!
+La Babylonienne crut qu'enfin il était revenu à lui dans un bon
+moment, et qu'il lui disait: Ma reine. Mais Zadig, toujours très
+distrait, prononça le nom d'Astarté. La dame, qui dans ces
+heureuses circonstances interprétait tout à son avantage,
+s'imagina que cela voulait dire: Vous êtes plus belle que la
+reine Astarté. Elle sortit du sérail de Zadig avec de très beaux
+présents. Elle alla conter son aventure à l'Envieuse, qui était
+son amie intime; celle-ci fut cruellement piquée de la
+préférence. Il n'a pas daigné seulement, dit-elle, me rattacher
+cette jarretière que voici, et dont je ne veux plus me servir.
+Oh! oh! dit la fortunée à l'Envieuse, vous portez les mêmes
+jarretières que la reine! Vous les prenez donc chez la même
+feseuse? L'Envieuse rêva profondément, ne répondit rien, et alla
+consulter son mari l'Envieux.
+
+Cependant Zadig s'apercevait qu'il avait toujours des
+distractions quand il donnait des audiences, et quand il jugeait:
+il ne savait à quoi les attribuer; c'était là sa seule peine.
+
+Il eut un songe: il lui semblait qu'il était couché d'abord sur
+des herbes sèches, parmi lesquelles il y en avait quelques unes
+de piquantes qui l'incommodaient; et qu'ensuite il reposait
+mollement sur un lit de roses, dont il sortait un serpent qui le
+blessait au coeur de sa langue acérée et envenimée. Hélas!
+disait-il, j'ai été long-temps couché sur ces herbes sèches et
+piquantes, je suis maintenant sur le lit de roses; mais quel sera
+le serpent?
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+La jalousie.
+
+
+Le malheur de Zadig vint de son bonheur même, et surtout de son
+mérite. Il avait tous les jours des entretiens avec le roi et
+avec Astarté son auguste épouse. Les charmes de sa conversation
+redoublaient encore par cette envie de plaire qui est à l'esprit
+ce que la parure est à la beauté; sa jeunesse et ses grâces
+firent insensiblement sur Astarté une impression dont elle ne
+s'aperçut pas d'abord. Sa passion croissait dans le sein de
+l'innocence. Astarté se livrait sans scrupule et sans crainte au
+plaisir de voir et d'entendre un homme cher à son époux et à
+l'état; elle ne cessait de le vanter au roi; elle en parlait à
+ses femmes, qui enchérissaient encore sur ses louanges; tout
+servait à enfoncer dans son coeur le trait qu'elle ne sentait
+pas. Elle fesait des présents à Zadig, dans lesquels il entrait
+plus de galanterie qu'elle ne pensait; elle croyait ne lui parler
+qu'en reine contente de ses services, et quelquefois ses
+expressions étaient d'une femme sensible.
+
+Astarté était beaucoup plus belle que cette Sémire qui haïssait
+tant les borgnes, et que cette autre femme qui avait voulu couper
+le nez à son époux. La familiarité d'Astarté, ses discours
+tendres, dont elle commençait à rougir, ses regards, qu'elle
+voulait détourner, et qui se fixaient sur les siens, allumèrent
+dans le coeur de Zadig un feu dont il s'étonna. Il combattit; il
+appela à son secours la philosophie, qui l'avait toujours
+secouru; il n'en tira que des lumières, et n'en reçut aucun
+soulagement. Le devoir, la reconnaissance, la majesté souveraine
+violée, se présentaient à ses yeux comme des dieux vengeurs; il
+combattait, il triomphait; mais cette victoire, qu'il fallait
+remporter à tout moment, lui coûtait des gémissements et des
+larmes. Il n'osait plus parler à la reine avec cette douce
+liberté qui avait eu tant de charmes pour tous deux: ses yeux se
+couvraient d'un nuage; ses discours étaient contraints et sans
+suite: il baissait la vue; et quand, malgré lui, ses regards se
+tournaient vers Astarté, ils rencontraient ceux de la reine
+mouillés de pleurs, dont il partait des traits de flamme; ils
+semblaient se dire l'un à l'autre: Nous nous adorons, et nous
+craignons de nous aimer; nous brûlons tous deux d'un feu que nous
+condamnons.
+
+Zadig sortait d'auprès d'elle égaré, éperdu, le coeur surchargé
+d'un fardeau qu'il ne pouvait plus porter: dans la violence de
+ses agitations, il laissa pénétrer son secret à son ami Cador,
+comme un homme qui, ayant soutenu long-temps les atteintes d'une
+vive douleur, fait enfin connaître son mal par un cri qu'un
+redoublement aigu lui arrache, et par la sueur froide qui coule
+sur son front.
+
+Cador lui dit: J'ai déjà démêlé les sentiments que vous vouliez
+vous cacher à vous-même; les passions ont des signes auxquels on
+ne peut se méprendre. Jugez, mon cher Zadig, puisque j'ai lu
+dans votre coeur, si le roi n'y découvrira pas un sentiment qui
+l'offense. Il n'a d'autre défaut que celui d'être le plus jaloux
+des hommes. Vous résistez à votre passion avec plus de force que
+la reine ne combat la sienne, parccque vous êtes philosophe, et
+parceque vous êtes Zadig. Astarté est femme; elle laisse parler
+ses regards avec d'autant plus d'imprudence qu'elle ne se croit
+pas encore coupable. Malheureusement rassurée sur son innocence,
+elle néglige des dehors nécessaires. Je tremblerai pour elle,
+tant qu'elle n'aura rien à se reprocher. Si vous étiez d'accord
+l'un et l'autre, vous sauriez tromper tous les yeux: une passion
+naissante et combattue éclate; un amour satisfait sait se cacher.
+Zadig frémit à la proposition de trahir le roi, son bienfaiteur;
+et jamais il ne fut plus fidèle à son prince que quand il fut
+coupable envers lui d'un crime involontaire. Cependant la reine
+prononçait si souvent le nom de Zadig, son front se couvrait de
+tant de rougeur en le prononçant, elle était tantôt si animée;
+tantôt si interdite, quand elle lui parlait en présence du roi;
+une rêverie si profonde s'emparait d'elle quand il était sorti,
+que le roi fut troublé. Il crut tout ce qu'il voyait, et imagina
+tout ce qu'il ne voyait point. Il remarqua surtout que les
+babouches de sa femme étaient bleues, et que les babouches de
+Zadig étaient bleues, que les rubans de sa femme étaient jaunes,
+et que le bonnet de Zadig était jaune; c'étaient là de terribles
+indices pour un prince délicat. Les soupçons se tournèrent en
+certitude dans son esprit aigri.
+
+Tous les esclaves des rois et des reines sont autant d'espions de
+leurs coeurs. On pénétra bientôt qu'Astarté était tendre, et que
+Moabdar était jaloux. L'Envieux engagea l'Envieuse à envoyer au
+roi sa jarretière, qui ressemblait à celle de la reine. Pour
+surcroît de malheur, cette jarretière était bleue. Le monarque
+ne songea plus qu'à la manière de se venger. Il résolut une nuit
+d'empoisonner la reine, et de faire mourir Zadig par le cordeau
+au point du jour. L'ordre en fut donné à un impitoyable eunuque,
+exécuteur de ses vengeances. Il y avait alors dans la chambre du
+roi un petit nain qui était muet, mais qui n'était pas sourd. On
+le souffrait toujours: il était témoin de ce qui se passait de
+plus secret, comme un animal domestique. Ce petit muet était
+très attaché à la reine et à Zadig. Il entendit, avec autant de
+surprise que d'horreur, donner l'ordre de leur mort. Mais
+comment faire pour prévenir cet ordre effroyable, qui allait
+s'exécuter dans peu d'heures? Il ne savait pas écrire; mais il
+avait appris à peindre, et savait surtout faire ressembler. Il
+passa une partie de la nuit à crayonner ce qu'il voulait faire
+entendre à la reine. Son dessin représentait le roi agité de
+fureur, dans un coin du tableau, donnant des ordres à son
+eunuque; un cordeau bleu et un vase sur une table, avec des
+jarretières bleues et des rubans jaunes; la reine, dans le milieu
+du tableau, expirante entre les bras de ses femmes; et Zadig
+étranglé à ses pieds. L'horizon représentait un soleil levant
+pour marquer que cette horrible exécution devait se faire aux
+premiers rayons de l'aurore. Dès qu'il eut fini cet ouvrage, il
+courut chez une femme d'Astarté, la réveilla, et lui fit entendre
+qu'il fallait dans l'instant même porter ce tableau à la reine.
+
+Cependant, au milieu de la nuit, on vient frapper à la porte de
+Zadig; on le réveille; on lui donne un billet de la reine; il
+doute si c'est un songe; il ouvre la lettre d'une main
+tremblante. Quelle fut sa surprise, et qui pourrait exprimer la
+consternation et le désespoir dont il fut accablé quand il lut
+ces paroles: «Fuyez dans l'instant même, ou l'on va vous
+arracher la vie! Fuyez, Zadig; je vous l'ordonne au nom de notre
+amour et de mes rubans jaunes. Je n'étais point coupable; mais
+je sens que je vais mourir criminelle.»
+
+Zadig eut à peine la force de parler. Il ordonna qu'on fît venir
+Cador; et, sans lui rien dire, il lui donna ce billet. Cador le
+força d'obéir, et de prendre sur-le-champ la route de Memphis.
+Si vous osez aller trouver la reine, lui dit-il, vous hâtez sa
+mort; si vous parlez au roi, vous la perdez encore. Je me charge
+de sa destinée; suivez la vôtre. Je répandrai le bruit que vous
+avez pris la route des Indes. Je viendrai bientôt vous trouver,
+et je vous apprendrai ce qui se sera passé à Babylone.
+
+Cador, dans le moment même, fit placer deux dromadaires des plus
+légers à la course vers une porte secrète du palais: il y fit
+monter Zadig, qu'il fallut porter, et qui était près de rendre
+l'âme. Un seul domestique l'accompagna; et bientôt Cador, plongé
+dans l'étonnement et dans la douleur, perdit son ami de vue.
+
+Cet illustre fugitif, arrivé sur le bord d'une colline dont on
+voyait Babylone, tourna la vue sur le palais de la reine, et
+s'évanouit; il ne reprit ses sens que pour verser des larmes, et
+pour souhaiter la mort. Enfin, après s'être occupé de la
+destinée déplorable de la plus aimable des femmes et de la
+première reine du monde, il fit un moment[1] de retour sur
+lui-même, et s'écria: Qu'est-ce donc que la vie humaine? O vertu!
+à quoi m'avez-vous servi? Deux femmes m'ont indignement trompé;
+la troisième, qui n'est point coupable, et qui est plus belle que
+les autres, va mourir! Tout ce que j'ai fait de bien a toujours
+été pour moi une source de malédictions, et je n'ai été élevé au
+comble de la grandeur que pour tomber dans le plus horrible
+précipice de l'infortune. Si j'eusse été méchant comme tant
+d'autres, je serais heureux comme eux. Accablé de ces réflexions
+funestes, les yeux chargés du voile de la douleur, la pâleur de
+la mort sur le visage, et l'âme abîmée dans l'excès d'un sombre
+désespoir, il continuait son voyage vers l'Egypte.
+
+ [1] L'erratum de l'édition de Kehl dit de mettre, _un mouvement
+ de retour_. J'ai suivi le texte de 1747,1748, etc. B.
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+La femme battue.
+
+
+Zadig dirigeait sa route sur les étoiles. La constellation
+d'Orion et le brillant astre de Sirius le guidaient vers le
+port[1] de Canope. Il admirait ces vastes globes de lumière qui
+ne paraissent que de faibles étincelles à nos yeux, tandis que la
+terre, qui n'est en effet qu'un point imperceptible dans la
+nature, paraît à notre cupidité quelque chose de si grand et de
+si noble. Il se figurait alors les hommes tels qu'ils sont en
+effet, des insectes se dévorant les uns les autres sur un petit
+atome de boue. Cette image vraie semblait anéantir ses malheurs,
+en lui retraçant le néant de son être et celui de Babylone. Son
+âme s'élançait jusque dans l'infini, et contemplait, détachée de
+ses sens, l'ordre immuable de l'univers. Mais lorsque ensuite,
+rendu à lui-même et rentrant dans son coeur, il pensait
+qu'Astarté était peut-être morte pour lui, l'univers
+disparaissait à ses yeux, et il ne voyait dans la nature entière
+qu'Astarté mourante et Zadig infortuné. Comme il se livrait à ce
+flux et à ce reflux de philosophie sublime et de douleur
+accablante, il avançait vers les frontières de l'Egypte; et
+déjà son domestique fidèle était dans la première bourgade, où il
+lui cherchait un logement. Zadig cependant se promenait vers les
+jardins qui bordaient ce village. Il vit, non loin du grand
+chemin, une femme éplorée qui appelait le ciel et la terre à son
+secours, et un homme furieux qui la suivait. Elle était déjà
+atteinte par lui, elle embrassait ses genoux. Cet homme
+l'accablait de coups et de reproches. Il jugea, à la violence de
+l'Egyptien et aux pardons réitérés que lui demandait la dame, que
+l'un était un jaloux, et l'autre une infidèle; mais quand il eut
+considéré cette femme, qui était d'une beauté touchante, et qui
+même ressemblait un peu à la malheureuse Astarté, il se sentit
+pénétré de compassion pour elle, et d'horreur pour l'Égyptien.
+Secourez-moi, s'écria-t-elle à Zadig avec des sanglots; tirez-moi
+des mains du plus barbare des hommes, sauvez-moi la vie! A ces
+cris, Zadig courut se jeter entre elle et ce barbare. Il avait
+quelque connaissance de la langue égyptienne. Il lui dit en
+cette langue: Si vous avez quelque humanité, je vous conjure de
+respecter la beauté et la faiblesse. Pouvez-vous outrager ainsi
+un chef-d'oeuvre de la nature, qui est à vos pieds, et qui n'a
+pour sa défense que des larmes? Ah! ah! lui dit cet emporté, tu
+l'aimes donc aussi! et c'est de toi qu'il faut que je me venge.
+En disant ces paroles, il laisse la dame, qu'il tenait d'une main
+par les cheveux, et, prenant sa lance, il veut en percer
+l'étranger. Celui-ci, qui était de sang-froid, évita aisément le
+coup d'un furieux. Il se saisit de la lance près du fer dont
+elle est armée. L'un veut la retirer, l'autre l'arracher. Elle
+se brise entre leurs mains. L'Égyptien tire son épée; Zadig
+s'arme de la sienne. Ils s'attaquent l'un l'autre. Celui-là
+porte cent coups précipités; celui-ci les pare avec adresse. La
+dame, assise sur un gazon, rajuste sa coiffure, et les regarde.
+L'Egyptien était plus robuste que son adversaire, Zadig était
+plus adroit. Celui-ci se battait en homme dont la tête
+conduisait le bras, et celui-là comme un emporté dont une colère
+aveugle guidait les mouvements au hasard. Zadig passe à lui, et
+le désarme; et tandis que l'Egyptien, devenu plus furieux, veut
+se jeter sur lui, il le saisit, le presse, le fait tomber en lui
+tenant l'épée sur la poitrine; il lui offre de lui donner la vie.
+L'Egyptien hors de lui tire son poignard; il en blesse Zadig dans
+le temps même que le vainqueur lui pardonnait. Zadig indigné lui
+plonge son épée dans le sein. L'Egyptien jette un cri horrible,
+et meurt en se débattant. Zadig alors s'avança vers la dame, et
+lui dit d'une voix soumise: Il m'a forcé de le tuer: je vous ai
+vengée; vous êtes délivrée de l'homme le plus violent que j'aie
+jamais vu. Que voulez-vous maintenant de moi, madame? Que tu
+meures, scélérat, lui répondit-elle; que tu meures! tu as tué mon
+amant; je voudrais pouvoir déchirer ton coeur. En vérité,
+madame, vous aviez là un étrange homme pour amant, lui répondit
+Zadig; il vous battait de toutes ses forces, et il voulait
+m'arracher la vie parceque vous m'avez conjuré de vous secourir.
+Je voudrais qu'il me battît encore, reprit la dame en poussant
+des cris. Je le méritais bien, je lui avais donné de la
+jalousie. Plût au ciel qu'il me battît, et que tu fusses à sa
+place! Zadig, plus surpris et plus en colère qu'il ne l'avait été
+de sa vie, lui dit: Madame, toute belle que vous êtes, vous
+mériteriez que je vous battisse à mon tour, tant vous êtes
+extravagante; mais je n'en prendrai pas la peine. Là-dessus il
+remonta sur son chameau, et avança vers le bourg. A peine
+avait-il fait quelques pas qu'il se retourne au bruit que
+fesaient quatre courriers de Babylone. Ils venaient à toute
+bride. L'un d'eux, en voyant cette femme, s'écria: C'est
+elle-même! elle ressemble au portrait qu'on nous en a fait. Ils
+ne s'embarrassèrent pas du mort, et se saisirent incontinent de
+la dame. Elle ne cessait de crier à Zadig: Secourez-moi encore
+une fois, étranger généreux! je vous demande pardon de m'être
+plainte de vous: secourez-moi, et je suis à vous jusqu'au
+tombeau! L'envie avait passé à Zadig de se battre désormais pour
+elle. A d'autres, répond-il; vous ne m'y attraperez plus.
+D'ailleurs il était blessé, son sang coulait, il avait besoin de
+secours; et la vue des quatre Babyloniens, probablement envoyés
+par le roi Moabdar, le remplissait d'inquiétude. Il s'avance en
+hâte vers le village, n'imaginant pas pourquoi quatre courriers
+de Babylone venaient prendre cette Egyptienne, mais encore plus
+étonné du caractère de cette dame.
+
+ [1] C'est d'après un erratum manuscrit de feu Decroix que j'ai
+ mis _port_. Les éditions que j'ai vues portent toutes, sans
+ exception, le _pôle de Canope_. Voltaire a dit, dans le
+ chapitre V du Taureau blanc (tome XXXIV): _Je m'en vais auprès
+ du lac de Sirbon, par Canope_. B.
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+L'esclavage.
+
+
+Comme il entrait dans la bourgade égyptienne, il se vit entouré
+par le peuple. Chacun criait: Voilà celui qui a enlevé la belle
+Missouf, et qui vient d'assassiner Clétofis! Messieurs, dit-il,
+Dieu me préserve d'enlever jamais votre belle Missouf! elle est
+trop capricieuse; et, à l'égard de Clétofis, je ne l'ai point
+assassiné; je me suis défendu seulement contre lui. Il voulait
+me tuer, parceque je lui avais demandé très humblement grâce pour
+la belle Missouf, qu'il battait impitoyablement. Je suis un
+étranger qui vient chercher un asile dans l'Egypte; et il n'y a
+pas d'apparence qu'en venant demander votre protection, j'aie
+commencé par enlever une femme, et par assassiner un homme.
+
+Les Egyptiens étaient alors justes et humains. Le peuple
+conduisit Zadig à la maison de ville. On commença par le faire
+panser de sa blessure, et ensuite on l'interrogea, lui et son
+domestique séparément, pour savoir la vérité. On reconnut que
+Zadig n'était point un assassin; mais il était coupable du sang
+d'un homme: la loi le condamnait à être esclave. On vendit au
+profit de la bourgade ses deux chameaux; on distribua aux
+habitants tout l'or qu'il avait apporté; sa personne fut exposée
+en vente dans la place publique, ainsi que celle de son compagnon
+de voyage. Un marchand arabe, nommé Sétoc, y mit l'enchère; mais
+le valet, plus propre à la fatigue, fut vendu bien plus chèrement
+que le maître. On ne fesait pas de comparaison entre ces deux
+hommes. Zadig fut donc esclave subordonné à son valet: on les
+attacha ensemble avec une chaîne qu'on leur passa aux pieds, et
+en cet état ils suivirent le marchand arabe dans sa maison.
+Zadig, en chemin, consolait son domestique, et l'exhortait à la
+patience; mais, selon sa coutume, il fesait des réflexions sur la
+vie humaine. Je vois, lui disait-il, que les malheurs de ma
+destinée se répandent sur la tienne. Tout m'a tourné jusqu'ici
+d'une façon bien étrange. J'ai été condamné à l'amende pour
+avoir vu passer une chienne; j'ai pensé être empalé pour un
+griffon; j'ai été envoyé au supplice parceque j'avais fait des
+vers à la louange du roi; j'ai été sur le point d'être étranglé
+parceque la reine avait des rubans jaunes, et me voici esclave
+avec toi parcequ'un brutal a battu sa maîtresse. Allons, ne
+perdons point courage; tout ceci finira peut-être; il faut bien
+que les marchands arabes aient des esclaves; et pourquoi ne le
+serais-je pas comme un autre, puisque je suis homme comme un
+autre? Ce marchand ne sera pas impitoyable; il faut qu'il traite
+bien ses esclaves, s'il en veut tirer des services. Il parlait
+ainsi, et dans le fond de son coeur il était occupé du sort de la
+reine de Babylone.
+
+Sétoc, le marchand, partit deux jours après pour l'Arabie déserte
+avec ses esclaves et ses chameaux. Sa tribu habitait vers le
+désert d'Horeb. Le chemin fut long et pénible. Sétoc, dans la
+route, fesait bien plus de cas du valet que du maître, parceque
+le premier chargeait bien mieux les chameaux; et toutes les
+petites distinctions furent pour lui. Un chameau mourut à deux
+journées d'Horeb: on répartit sa charge sur le dos de chacun des
+serviteurs; Zadig en eut sa part. Sétoc se mit à rire en voyant
+tous ses esclaves marcher courbés. Zadig prit la liberté de lui
+en expliquer la raison, et lui apprit les lois de l'équilibre.
+Le marchand étonné commença à le regarder d'un autre oeil.
+Zadig, voyant qu'il avait excité sa curiosité, la redoubla en lui
+apprenant beaucoup de choses qui n'étaient point étrangères à son
+commerce; les pesanteurs spécifiques des métaux et des denrées
+sous un volume égal; les propriétés de plusieurs animaux utiles;
+le moyen de rendre tels ceux qui ne l'étaient pas; enfin il lui
+parut un sage. Sétoc lui donna la préférence sur son camarade,
+qu'il avait tant estimé. Il le traita bien, et n'eut pas sujet
+de s'en repentir.
+
+Arrivé dans sa tribu, Sétoc commença par redemander cinq cents
+onces d'argent à un Hébreu auquel il les avait prêtées en
+présence de deux témoins; mais ces deux témoins étaient morts, et
+l'Hébreu, ne pouvant être convaincu, s'appropriait l'argent du
+marchand, en remerciant Dieu de ce qu'il lui avait donné le moyen
+de tromper un Arabe. Sétoc confia sa peine à Zadig, qui était
+devenu son conseil. En quel endroit, demanda Zadig,
+prêtâtes-vous vos cinq cents onces à cet infidèle? Sur une large
+pierre, répondit le marchand, qui est auprès du mont Horeb. Quel
+est le caractère de votre débiteur? dit Zadig. Celui d'un
+fripon, reprit Sétoc. Mais je vous demande si c'est un homme vif
+ou flegmatique, avisé ou imprudent. C'est de tous les mauvais
+payeurs, dit Sétoc, le plus vif que je connaisse. Eh bien!
+insista Zadig, permettez que je plaide votre cause devant le
+juge. En effet il cita l'Hébreu au tribunal, et il parla ainsi
+au juge: Oreiller du trône d'équité, je viens redemander à cet
+homme, au nom de mon maître, cinq cents onces d'argent qu'il ne
+veut pas rendre. Avez-vous des témoins? dit le juge. Non, ils
+sont morts; mais il reste une large pierre sur laquelle l'argent
+fut compté; et s'il plaît à votre grandeur d'ordonner qu'on aille
+chercher la pierre, j'espère qu'elle portera témoignage; nous
+resterons ici l'Hébreu et moi, en attendant que la pierre vienne;
+je l'enverrai chercher aux dépens de Sétoc, mon maître. Très
+volontiers, répondit le juge; et il se mit à expédier d'autres
+affaires.
+
+A la fin de l'audience: Eh bien! dit-il à Zadig, votre pierre
+n'est pas encore venue? L'Hébreu, en riant, répondit: Votre
+grandeur resterait ici jusqu'à demain que la pierre ne serait pas
+encore arrivée; elle est à plus de six milles d'ici, et il
+faudrait quinze hommes pour la remuer. Eh bien! s'écria Zadig,
+je vous avais bien dit que la pierre porterait témoignage;
+puisque cet homme sait où elle est, il avoue donc que c'est sur
+elle que l'argent fut compté. L'Hébreu déconcerté fut bientôt
+contraint de tout avouer. Le juge ordonna qu'il serait lié à la
+pierre, sans boire ni manger, jusqu'à ce qu'il eût rendu les cinq
+cents onces, qui furent bientôt payées.
+
+L'esclave Zadig et la pierre furent en grande recommandation dans
+l'Arabie.
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+Le bûcher.
+
+
+Sétoc enchanté fit de son esclave son ami intime. Il ne pouvait
+pas plus se passer de lui qu'avait fait le roi de Babylone; et
+Zadig fut heureux que Sétoc n'eût point de femme. Il découvrait
+dans son maître un naturel porté au bien, beaucoup de droiture et
+de bon sens. Il fut fâché de voir qu'il adorait l'armée céleste,
+c'est-à-dire le soleil, la lune, et les étoiles, selon l'ancien
+usage d'Arabie. Il lui en parlait quelquefois avec beaucoup de
+discrétion. Enfin il lui dit que c'étaient des corps comme les
+autres, qui ne méritaient pas plus son hommage qu'un arbre ou un
+rocher. Mais, disait Sétoc, ce sont des êtres éternels dont nous
+tirons tous nos avantages; ils animent la nature; ils règlent les
+saisons; ils sont d'ailleurs si loin de nous qu'on ne peut pas
+s'empêcher de les révérer. Vous recevez plus d'avantages,
+répondit Zadig, des eaux de la mer Rouge, qui porte vos
+marchandises aux Indes. Pourquoi ne serait-elle pas aussi
+ancienne que les étoiles? Et si vous adorez ce qui est éloigné de
+vous, vous devez adorer la terre des Gangarides, qui est aux
+extrémités du monde. Non, disait Sétoc, les étoiles sont trop
+brillantes pour que je ne les adore pas. Le soir venu, Zadig
+alluma un grand nombre de flambeaux dans la tente où il devait
+souper avec Sétoc; et dès que son patron parut, il se jeta à
+genoux devant ces cires allumées, et leur dit: Éternelles et
+brillantes clartés, soyez-moi toujours propices! Ayant proféré
+ces paroles, il se mit à table sans regarder Sétoc. Que
+faites-vous donc? lui dit Sétoc étonné. Je fais comme vous,
+répondit Zadig; j'adore ces chandelles, et je néglige leur maître
+et le mien. Sétoc comprit le sens profond de cet apologue. La
+sagesse de son esclave entra dans son âme; il ne prodigua plus
+son encens aux créatures, et adora l'Etre éternel qui les a
+faites.
+
+Il y avait alors dans l'Arabie une coutume affreuse, venue
+originairement de Scythie, et qui, s'étant établie dans les Indes
+par le crédit des brachmanes, menaçait d'envahir tout l'orient.
+Lorsqu'un homme marié était mort, et que sa femme bien-aimée
+voulait être sainte, elle se brûlait en public sur le corps de
+son mari. C'était une fête solennelle qui s'appelait le _bûcher
+du veuvage_. La tribu dans laquelle il y avait eu le plus de
+femmes brûlées était la plus considérée. Un Arabe de la tribu de
+Sétoc étant mort, sa veuve, nommée _Almona_, qui était fort
+dévote, fit savoir le jour et l'heure où elle se jetterait dans
+le feu au son des tambours et des trompettes. Zadig remontra à
+Sétoc combien cette horrible coutume était contraire au bien du
+genre humain; qu'on laissait brûler tous les jours de jeunes
+veuves qui pouvaient donner des enfants à l'état, ou du moins
+élever les leurs; et il le fit convenir qu'il fallait, si on
+pouvait, abolir un usage si barbare. Sétoc répondit: Il y a plus
+de mille ans que les femmes sont en possession de se brûler. Qui
+de nous osera changer une loi que le temps a consacrée? Y a-t-il
+rien de plus respectable qu'un ancien abus? La raison est plus
+ancienne, reprit Zadig. Parlez aux chefs des tribus, et je vais
+trouver la jeune veuve.
+
+Il se fit présenter à elle; et après s'être insinué dans son
+esprit par des louanges sur sa beauté, après lui avoir dit
+combien c'était dommage de mettre au feu tant de charmes, il la
+loua encore sur sa constance et sur son courage. Vous aimiez
+donc prodigieusement votre mari? lui dit-il. Moi? point du tout,
+répondit la dame arabe. C'était un brutal, un jaloux, un homme
+insupportable; mais je suis fermement résolue de me jeter sur son
+bûcher. Il faut, dit Zadig, qu'il y ait apparemment un plaisir
+bien délicieux à être brûlée vive. Ah! cela fait frémir la
+nature, dit la dame; mais il faut en passer par là. Je suis
+dévote; je serais perdue de réputation, et tout le monde se
+moquerait de moi si je ne me brûlais pas. Zadig, l'ayant fait
+convenir qu'elle se brûlait pour les autres et par vanité, lui
+parla long-temps d'une manière à lui faire aimer un peu la vie,
+et parvint même à lui inspirer quelque bienveillance pour celui
+qui lui parlait. Que feriez-vous enfin, lui dit-il, si la vanité
+de vous brûler ne vous tenait pas? Hélas! dit la dame, je crois
+que je vous prierais de m'épouser.
+
+Zadig était trop rempli de l'idée d'Astarté pour ne pas éluder
+cette déclaration; mais il alla dans l'instant trouver les chefs
+des tribus, leur dit ce qui s'était passé, et leur conseilla de
+faire une loi par laquelle il ne serait permis à une veuve de se
+brûler qu'après avoir entretenu un jeune homme tête à tête
+pendant une heure entière. Depuis ce temps, aucune dame ne se
+brûla en Arabie. On eut au seul Zadig l'obligation d'avoir
+détruit en un jour une coutume si cruelle, qui durait depuis tant
+de siècles. Il était donc le bienfaiteur de l'Arabie.
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+Le souper.
+
+
+Sétoc, qui ne pouvait se séparer de cet homme en qui habitait la
+sagesse, le mena à la grande foire de Bassora, où devaient se
+rendre les plus grands négociants de la terre habitable. Ce fut
+pour Zadig une consolation sensible de voir tant d'hommes de
+diverses contrées réunis dans la même place. Il lui paraissait
+que l'univers était une grande famille qui se rassemblait à
+Bassora. Il se trouva à table dès le second jour avec un
+Egyptien, un Indien gangaride, un habitant du Cathay, un Grec, un
+Celte, et plusieurs autres étrangers qui, dans leurs fréquents
+voyages vers le golfe Arabique, avaient appris assez d'arabe pour
+se faire entendre. L'Egyptien paraissait fort en colère. Quel
+abominable pays que Bassora! disait-il; on m'y refuse mille onces
+d'or sur le meilleur effet du monde. Comment donc, dit Sétoc,
+sur quel effet vous a-t-on refusé cette somme? Sur le corps de ma
+tante, répondit l'Égyptien; c'était la plus brave femme d'Egypte.
+Elle m'accompagnait toujours; elle est morte en chemin; j'en ai
+fait une des plus belles momies que nous ayons; et je trouverais
+dans mon pays tout ce que je voudrais en la mettant en gage. Il
+est bien étrange qu'on ne veuille pas seulement me donner ici
+mille onces d'or sur un effet si solide. Tout en se courrouçant,
+il était prêt de manger d'une excellente poule bouillie, quand
+l'Indien, le prenant par la main, s'écria avec douleur: Ah!
+qu'allez-vous faire? Manger de cette poule, dit l'homme à la
+momie. Gardez-vous-en bien, dit le Gangaride; il se pourrait
+faire que l'âme de la défunte fût passée dans le corps de cette
+poule, et vous ne voudriez pas vous exposer à manger votre tante.
+Faire cuire des poules, c'est outrager manifestement la nature.
+Que voulez-vous dire avec votre nature et vos poules? reprit le
+colérique Egyptien; nous adorons un boeuf, et nous en mangeons
+bien. Vous adorez un boeuf! est-il possible? dit l'homme du
+Gange. Il n'y a rien de si possible, repartit l'autre; il y a
+cent trente-cinq mille ans que nous en usons ainsi, et personne
+parmi nous n'y trouve à redire. Ah! cent trente-cinq mille ans!
+dit l'Indien, ce compte est un peu exagéré; il n'y en a que
+quatre-vingt mille que l'Inde est peuplée, et assurément nous
+sommes vos anciens; et Brama nous avait défendu de manger des
+boeufs avant que vous vous fussiez avisés de les mettre sur les
+autels et à la broche. Voilà un plaisant animal que votre Brama,
+pour le comparer à Apis! dit l'Egyptien; qu'a donc fait votre
+Brama de si beau? Le bramin répondit: C'est lui qui a appris aux
+hommes à lire et à écrire, et à qui toute la terre doit le jeu
+des échecs. Vous vous trompez, dit un Chaldéen qui était auprès
+de lui; c'est le poisson Oannès à qui on doit de si grands
+bienfaits, et il est juste de ne rendre qu'à lui ses hommages.
+Tout le monde vous dira que c'était un être divin, qu'il avait la
+queue dorée, avec une belle tête d'homme, et qu'il sortait de
+l'eau pour venir prêcher à terre trois heures par jour. Il eut
+plusieurs enfants qui furent tous rois, comme chacun sait. J'ai
+son portrait chez moi, que je révère comme je le dois. On peut
+manger du boeuf tant qu'on veut; mais c'est assurément une très
+grande impiété de faire cuire du poisson; d'ailleurs vous êtes
+tous deux d'une origine trop peu noble et trop récente pour me
+rien disputer. La nation égyptienne ne compte que cent
+trente-cinq mille ans, et les Indiens ne se vantent que de
+quatre-vingt mille, tandis que nous avons des almanachs de quatre
+mille siècles. Croyez-moi, renoncez à vos folies, et je vous
+donnerai à chacun un beau portrait d'Oannès.
+
+L'homme de Cambalu, prenant la parole, dit: Je respecte fort les
+Egyptiens, les Chaldéens, les Grecs, les Celtes, Brama, le boeuf
+Apis, le beau poisson Oannès; mais peut-être que le Li ou le
+Tien[a], comme on voudra l'appeler, vaut bien les boeufs et les
+poissons. Je ne dirai rien de mon pays; il est aussi grand que
+la terre d'Egypte, la Chaldée, et les Indes ensemble. Je ne
+dispute pas d'antiquité, parcequ'il suffit d'être heureux, et que
+c'est fort peu de chose d'être ancien; mais, s'il fallait parler
+d'almanachs, je dirais que toute l'Asie prend les nôtres, et que
+nous en avions de fort bons avant qu'on sût l'arithmétique en
+Chaldée.
+
+ [a] Mots chinois qui signifient proprement: _li_, la lumière
+ naturelle, la raison; et _tien_, le ciel; et qui signifient aussi
+ Dieu.
+
+Vous êtes de grands ignorants tous tant que vous êtes! s'écria le
+Grec: est-ce que vous ne savez pas que le chaos est le père de
+tout, et que la forme et la matière ont mis le monde dans l'état
+où il est? Ce Grec parla long-temps; mais il fut enfin
+interrompu par le Celte, qui, ayant beaucoup bu pendant qu'on
+disputait, se crut alors plus savant que tous les autres, et dit
+en jurant qu'il n'y avait que Teutath et le gui de chêne qui
+valussent la peine qu'on en parlât; que, pour lui, il avait
+toujours du gui dans sa poche; que les Scythes, ses ancêtres,
+étaient les seules gens de bien qui eussent jamais été au monde;
+qu'ils avaient, à la vérité, quelquefois mangé des hommes, mais
+que cela n'empêchait pas qu'on ne dût avoir beaucoup de respect
+pour sa nation; et qu'enfin, si quelqu'un parlait mal de Teutath,
+il lui apprendrait à vivre. La querelle s'échauffa pour lors, et
+Sétoc vit le moment où la table allait être ensanglantée. Zadig,
+qui avait gardé le silence pendant toute la dispute, se leva
+enfin: il s'adressa d'abord au Celte, comme au plus furieux; il
+lui dit qu'il avait raison, et lui demanda du gui; il loua le
+Grec sur son éloquence, et adoucit tous les esprits échauffés.
+Il ne dit que très peu de chose à l'homme du Cathay, parcequ'il
+avait été le plus raisonnable de tous. Ensuite il leur dit: Mes
+amis, vous alliez vous quereller pour rien, car vous êtes tous du
+même avis. A ce mot, ils se récrièrent tous. N'est-il pas vrai,
+dit-il au Celte, que vous n'adorez pas ce gui, mais celui qui a
+fait le gui et le chêne? Assurément, répondit le Celte. Et vous,
+monsieur l'Egyptien, vous révérez apparemment dans un certain
+boeuf celui qui vous a donné les boeufs? Oui, dit l'Egyptien.
+Le poisson Oannès, continua-t-il, doit céder à celui qui a fait
+la mer et les poissons. D'accord, dit le Chaldéen. L'Indien,
+ajouta-t-il, et le Cathayen, reconnaissent comme vous un premier
+principe; je n'ai pas trop bien compris les choses admirables que
+le Grec a dites, mais je suis sûr qu'il admet aussi un Etre
+supérieur, de qui la forme et la matière dépendent. Le Grec
+qu'on admirait, dit que Zadig avait très bien pris sa pensée.
+Vous êtes donc tous de même avis, répliqua Zadig, et il n'y a pas
+là de quoi se quereller. Tout le monde l'embrassa. Sétoc, après
+avoir vendu fort cher ses denrées, reconduisit son ami Zadig dans
+sa tribu. Zadig apprit en arrivant qu'on lui avait fait son
+procès en son absence, et qu'il allait être brûlé à petit feu.
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+Le rendez-vous.
+
+
+Pendant son voyage à Bassora, les prêtres des étoiles avaient
+résolu de le punir. Les pierreries et les ornements des jeunes
+veuves qu'ils envoyaient au bûcher leur appartenaient de droit;
+c'était bien le moins qu'ils fissent brûler Zadig pour le mauvais
+tour qu'il leur avait joué. Ils accusèrent donc Zadig d'avoir
+des sentiments erronés sur l'armée céleste; ils déposèrent contre
+lui, et jurèrent qu'ils lui avaient entendu dire que les étoiles
+ne se couchaient pas dans la mer. Ce blasphème effroyable
+fit frémir les juges; ils furent prêts de déchirer leurs
+vêtements, quand ils ouïrent ces paroles impies, et ils
+l'auraient fait, sans doute, si Zadig avait eu de quoi les payer;
+mais, dans l'excès de leur douleur, ils se contentèrent de le
+condamner à être brûlé à petit feu. Sétoc, désespéré, employa en
+vain son crédit pour sauver son ami; il fut bientôt obligé de se
+taire. La jeune veuve Almona, qui avait pris beaucoup de goût à
+la vie, et qui en avait obligation à Zadig, résolut de le tirer
+du bûcher, dont il lui avait fait connaître l'abus. Elle roula
+son dessein dans sa tête, sans en parler à personne. Zadig
+devait être exécuté le lendemain; elle n'avait que la nuit pour
+le sauver: voici comme elle s'y prit en femme charitable et
+prudente.
+
+Elle se parfuma; elle releva sa beauté par l'ajustement le plus
+riche et le plus galant, et alla demander une audience secrète au
+chef des prêtres des étoiles. Quand elle fut devant ce vieillard
+vénérable, elle lui parla en ces termes: Fils aîné de la grande
+Ourse, frère du Taureau, cousin du grand Chien (c'étaient les
+titres de ce pontife), je viens vous confier mes scrupules. J'ai
+bien peur d'avoir commis un péché énorme, en ne me brûlant pas
+dans le bûcher de mon cher mari. En effet qu'avais-je à
+conserver? une chair périssable, et qui est déjà toute flétrie.
+En disant ces paroles elle tira de ses longues manches de soie,
+ses bras nus d'une forme admirable et d'une blancheur
+éblouissante. Vous voyez, dit-elle, le peu que cela vaut. Le
+pontife trouva dans son coeur que cela valait beaucoup. Ses yeux
+le dirent, et sa bouche le confirma; il jura qu'il n'avait vu de
+sa vie de si beaux bras. Hélas! lui dit la veuve, les bras
+peuvent être un peu moins mal que le reste; mais vous m'avouerez
+que la gorge n'était pas digne de mes attentions. Alors elle
+laissa voir le sein le plus charmant que la nature eût jamais
+formé. Un bouton de rose sur une pomme d'ivoire n'eût paru
+auprès que de la garance sur du buis, et les agneaux sortant du
+lavoir auraient semblé d'un jaune brun. Cette gorge, ses grands
+yeux noirs qui languissaient en brillant doucement d'un feu
+tendre, ses joues animées de la plus belle pourpre mêlée au blanc
+de lait le plus pur; son nez, qui n'était pas comme la tour du
+mont Liban; ses lèvres, qui étaient comme deux bordures de corail
+renfermant les plus belles perles de la mer d'Arabie, tout cela
+ensemble fit croire au vieillard qu'il avait vingt ans. Il fit
+en bégayant une déclaration tendre. Almona le voyant enflammé
+lui demanda la grâce de Zadig. Hélas! dit-il, ma belle dame,
+quand je vous accorderais sa grâce, mon indulgence ne servirait
+de rien; il faut qu'elle soit signée de trois autres de mes
+confrères. Signez toujours, dit Almona. Volontiers, dit le
+prêtre, à condition que vos faveurs seront le prix de ma
+facilité. Vous me faites trop d'honneur, dit Almona; ayez
+seulement pour agréable de venir dans ma chambre après que le
+soleil sera couché, et dès que la brillante étoile _Sheat_ sera
+sur l'horizon, vous me trouverez sur un sofa couleur de rose, et
+vous en userez comme vous pourrez avec votre servante. Elle
+sortit alors, emportant avec elle la signature, et laissa le
+vieillard plein d'amour et de défiance de ses forces. Il employa
+le reste du jour à se baigner; il but une liqueur composée de la
+cannelle de Ceylan, et des précieuses épices de Tidor et de
+Ternate, et attendit avec impatience que l'étoile _Sheat_ vînt à
+paraître.
+
+Cependant la belle Almona alla trouver le second pontife.
+Celui-ci l'assura que le soleil, la lune, et tous les feux du
+firmament, n'étaient que des feux follets en comparaison de ses
+charmes. Elle lui demanda la même grâce, et on lui proposa d'en
+donner le prix. Elle se laissa vaincre, et donna rendez-vous au
+second pontife au lever de l'étoile _Algénib_. De là elle passa
+chez le troisième et chez le quatrième prêtre, prenant toujours
+une signature, et donnant un rendez-vous d'étoile en étoile.
+Alors elle fit avertir les juges de venir chez elle pour une
+affaire importante. Ils s'y rendirent: elle leur montra les
+quatre noms, et leur dit à quel prix les prêtres avaient vendu la
+grâce de Zadig. Chacun d'eux arriva à l'heure prescrite; chacun
+fut bien étonné d'y trouver ses confrères, et plus encore d'y
+trouver les juges devant qui leur honte fut manifestée. Zadig
+fut sauvé. Sétoc fut si charmé de l'habileté d'Almona, qu'il en
+fit sa femme [1].
+
+ [1] Dans l'édition de 1748 et dans toutes celles qui l'ont
+ suivie, jusques à l'édition de Kehl exclusivement, ce chapitre
+ se terminait ainsi: «Zadig partit après s'être jeté aux pieds
+ de sa belle libératrice. Sétoc et lui se quittèrent en
+ pleurant, en se jurant une amitié éternelle, et en se
+ promettant que le premier des deux qui ferait une grande
+ fortune en ferait part à l'autre.
+
+ «Zadig marcha du côté de la Syrie, toujours pensant à la
+ malheureuse Astarté,et toujours réfléchissant sur le sort qui
+ s'obstinait à se jouer de lui et à le persécuter. Quoi!
+ disait-il, quatre cents onces d'or pour avoir vu passer une
+ chienne! condamné à être décapité pour quatre mauvais vers à la
+ louange du roi! prêt à être étranglé parceque la reine avait
+ des babouches de la couleur de mon bonnet! réduit en esclavage
+ pour avoir secouru une femme qu'on battait; et sur le point
+ d'être brûlé pour avoir sauvé la vie à toutes les jeunes veuves
+ arabes!»
+
+ Venait ensuite ce qui forme aujourd'hui le chapitre XVI. B.
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+La danse.
+
+
+Sétoc devait aller, pour les affaires de son commerce, dans l'île
+de Serendib; mais le premier mois de son mariage, qui est, comme
+on sait, la lune du Miel, ne lui permettait ni de quitter sa
+femme, ni de croire qu'il pût jamais la quitter: il pria son ami
+Zadig de faire pour lui le voyage. Hélas! disait Zadig, faut-il
+que je mette encore un plus vaste espace entre la belle Astarté
+et moi? mais il faut servir mes bienfaiteurs: il dit, il pleura;
+et il partit.
+
+Il ne fut pas long-temps dans l'île de Serendib, sans y être
+regardé comme un homme extraordinaire. Il devint l'arbitre de
+tous les différents entre les négociants, l'ami des sages, le
+conseil du petit nombre de gens qui prennent conseil. Le roi
+voulut le voir et l'entendre. Il connut bientôt tout ce que
+valait Zadig; il eut confiance en sa sagesse, et en fit son ami.
+La familiarité et l'estime du roi fit trembler Zadig. Il était
+nuit et jour pénétré du malheur que lui avaient attiré les bontés
+de Moabdar. Je plais au roi, disait-il, ne serai-je pas perdu?
+Cependant il ne pouvait se dérober aux caresses de sa majesté;
+car il faut avouer que Nabussan, roi de Serendib, fils de
+Nussanab, fils de Nabassun, fils de Sanbusna, était un des
+meilleurs princes de l'Asie; et quand on lui parlait il était
+difficile de ne le pas aimer.
+
+
+Ce bon prince était toujours loué, trompé, et volé: c'était à qui
+pillerait ses trésors. Le receveur-général de l'île de Serendib
+donnait toujours cet exemple fidèlement suivi par les autres. Le
+roi le savait; il avait changé de trésorier plusieurs fois; mais
+il n'avait pu changer la mode établie de partager les revenus du
+roi en deux moitiés inégales, dont la plus petite revenait
+toujours à sa majesté, et la plus grosse aux administrateurs.
+
+Le roi Nabussan confia sa peine au sage Zadig. Vous qui savez
+tant de belles choses, lui dit-il, ne sauriez-vous pas le moyen
+de me faire trouver un trésorier qui ne me vole point?
+Assurément, répondit Zadig, je sais une façon infaillible de vous
+donner un homme qui ait les mains nettes. Le roi charmé lui
+demanda, en l'embrassant, comment il fallait s'y prendre. Il n'y
+a, dit Zadig, qu'à faire danser tous ceux qui se présenteront
+pour la dignité de trésorier, et celui qui dansera avec le plus
+de légèreté sera infailliblement le plus honnête homme. Vous
+vous moquez, dit le roi; voilà une plaisante façon de choisir un
+receveur de mes finances! Quoi! vous prétendez que celui qui fera
+le mieux un entrechat sera le financier le plus intègre et le
+plus habile! Je ne vous réponds pas qu'il sera le plus habile,
+repartit Zadig; mais je vous assure que ce sera indubitablement
+le plus honnête homme. Zadig parlait avec tant de confiance, que
+le roi crut qu'il avait quelque secret surnaturel pour connaître
+les financiers. Je n'aime pas le surnaturel, dit Zadig; les gens
+et les livres à prodiges m'ont toujours déplu: si votre majesté
+veut me laisser faire l'épreuve que je lui propose, elle sera
+bien convaincue que mon secret est la chose la plus simple et la
+plus aisée. Nabussan, roi de Serendib, fut bien plus étonné
+d'entendre que ce secret était simple, que si on le lui avait
+donné pour un miracle: Or bien, dit-il, faites comme vous
+l'entendrez. Laissez-moi faire, dit Zadig, vous gagnerez à cette
+épreuve plus que vous ne pensez. Le jour même il fit publier, au
+nom du roi, que tous ceux qui prétendaient à l'emploi de haut
+receveur des deniers de sa gracieuse majesté Nabussan, fils de
+Nussanab, eussent à se rendre, en habits de soie légère, le
+premier de la lune du Crocodile, dans l'antichambre du roi. Ils
+s'y rendirent au nombre de soixante et quatre. On avait fait
+venir des violons dans un salon voisin; tout était préparé pour
+le bal; mais la porte de ce salon était fermée, et il fallait,
+pour y entrer, passer par une petite galerie assez obscure. Un
+huissier vint chercher et introduire chaque candidat, l'un après
+l'autre, par ce passage dans lequel on le laissait seul quelques
+minutes. Le roi, qui avait le mot, avait étalé tous ses trésors
+dans cette galerie. Lorsque tous les prétendants furent arrivés
+dans le salon, sa majesté ordonna qu'on les fît danser. Jamais
+on ne dansa plus pesamment et avec moins de grâce; ils avaient
+tous la tête baissée, les reins courbés, les mains collées à
+leurs côtés? Quels fripons! disait tout bas Zadig. Un seul
+d'entre eux formait des pas avec agilité, la tête haute, le
+regard assuré, les bras étendus, le corps droit, le jarret ferme.
+Ah! l'honnête homme! le brave homme! disait Zadig. Le roi
+embrassa ce bon danseur, le déclara trésorier, et tous les autres
+furent punis et taxés avec la plus grande justice du monde; car
+chacun, dans le temps qu'il avait été dans la galerie, avait
+rempli ses poches, et pouvait à peine marcher. Le roi fut fâché
+pour la nature humaine que de ces soixante et quatre danseurs il
+y eût soixante et trois filous. La galerie obscure fut appelée
+_le corridor de la Tentation_. On aurait en Perse empalé ces
+soixante et trois seigneurs; en d'autres pays on eût fait une
+chambre de justice qui eût consommé en frais le triple de
+l'argent volé, et qui n'eût rien remis dans les coffres du
+souverain; dans un autre royaume, ils se seraient pleinement
+justifiés, et auraient fait disgracier ce danseur si léger: à
+Serendib, ils ne furent condamnés qu'à augmenter le trésor
+public, car Nabussan était fort indulgent.
+
+Il était aussi fort reconnaissant; il donna à Zadig une somme
+d'argent plus considérable qu'aucun trésorier n'en avait jamais
+volé au roi son maître. Zadig s'en servit pour envoyer des
+exprès à Babylone, qui devaient l'informer de la destinée
+d'Astarté. Sa voix trembla en donnant cet ordre, son sang reflua
+vers son coeur, ses yeux se couvrirent de ténèbres, son âme fut
+prête à l'abandonner. Le courrier partit, Zadig le vit
+embarquer; il rentra chez le roi, ne voyant personne, croyant
+être dans sa chambre, et prononçant le nom d'amour. Ah! l'amour,
+dit le roi; c'est précisément ce dont il s'agit; vous avez deviné
+ce qui fait ma peine. Que vous êtes un grand homme! j'espère
+que vous m'apprendrez à connaître une femme à toute épreuve,
+comme vous m'avez fait trouver un trésorier désintéressé. Zadig,
+ayant repris ses sens, lui promit de le servir en amour comme en
+finance, quoique la chose parût plus difficile encore.
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+Les yeux bleus.
+
+
+Le corps et le coeur, dit le roi à Zadig.... A ces mots le
+Babylonien ne put s'empêcher d'interrompre sa majesté. Que je
+vous sais bon gré, dit-il, de n'avoir point dit l'esprit et le
+coeur! car on n'entend que ces mots dans les conversations de
+Babylone: on ne voit que des livres où il est question du coeur
+et de l'esprit[1], composés par des gens qui n'ont ni de l'un ni
+de l'autre; mais, de grâce, sire, poursuivez. Nabussan continua
+ainsi: Le corps et le coeur sont chez moi destinés à aimer; la
+première de ces deux puissances a tout lieu d'être satisfaite.
+J'ai ici cent femmes à mon service, toutes belles, complaisantes,
+prévenantes, voluptueuses même, ou feignant de l'être avec moi.
+Mon coeur n'est pas à beaucoup près si heureux. Je n'ai que trop
+éprouvé qu'on caresse beaucoup le roi de Serendib, et qu'on se
+soucie fort peu de Nabussan. Ce n'est pas que je croie mes
+femmes infidèles; mais je voudrais trouver une âme qui fût à moi;
+je donnerais pour un pareil trésor les cent beautés dont je
+possède les charmes: voyez si, sur ces cent sultanes, vous pouvez
+m'en trouver une dont je sois sûr d'être aimé.
+
+ [1] Ce trait porte surtout contre Rollin, qui emploie souvent
+ ces expressions dans son _Traité des études_. Voltaire y
+ revient souvent: voyez, dans le présent volume, le chapitre I
+ de _Micromégas_, et dans le tome XXXIV, le chapitre XI de
+ l'_Homme aux quarante écus_, le chapitre IX du _Taureau blanc_;
+ et tome XI, le second vers du chant VIII de _la Pucelle_. B.
+
+Zadig lui répondit comme il avait fait sur l'article des
+financiers: Sire, laissez-moi faire; mais permettez d'abord que
+je dispose de ce que vous aviez étalé dans la galerie de la
+Tentation; je vous en rendrai bon compte, et vous n'y perdrez
+rien. Le roi le laissa le maître absolu. Il choisit dans
+Serendib trente-trois petits bossus des plus vilains qu'il put
+trouver, trente-trois pages des plus beaux, et trente-trois
+bonzes des plus éloquents et des plus robustes. Il leur laissa à
+tous la liberté d'entrer dans les cellules des sultanes; chaque
+petit bossu eut quatre mille pièces d'or à donner; et dès le
+premier jour tous les bossus furent heureux. Les pages, qui
+n'avaient rien à donner qu'eux-mêmes, ne triomphèrent qu'au bout
+de deux ou trois jours. Les bonzes eurent un peu plus de peine;
+mais enfin trente-trois dévotes se rendirent à eux. Le roi, par
+des jalousies qui avaient vue sur toutes les cellules, vit toutes
+ces épreuves, et fut émerveillé. De ses cent femmes,
+quatre-vingt-dix-neuf succombèrent à ses yeux. Il en restait une
+toute jeune, toute neuve, de qui sa majesté n'avait jamais
+approché. On lui détacha un, deux, trois bossus, qui lui
+offrirent jusqu'à vingt mille pièces; elle fut incorruptible, et
+ne put s'empêcher de rire de l'idée qu'avaient ces bossus de
+croire que de l'argent les rendrait mieux faits. On lui présenta
+les deux plus beaux pages; elle dit qu'elle trouvait le roi
+encore plus beau. On lui lâcha le plus éloquent des bonzes, et
+ensuite le plus intrépide; elle trouva le premier un bavard, et
+ne daigna pas même soupçonner le mérite du second. Le coeur fait
+tout, disait-elle; je ne céderai jamais ni à l'or d'un bossu, ni
+aux grâces d'un jeune homme, ni aux séductions d'un bonze:
+j'aimerai uniquement Nabussan, fils de Nussanab, et j'attendrai
+qu'il daigne m'aimer. Le roi fut transporté de joie,
+d'étonnement, et de tendresse. Il reprit tout l'argent qui avait
+fait réussir les bossus, et en fit présent à la belle Falide;
+c'était le nom de cette jeune personne. Il lui donna son coeur:
+elle le méritait bien. Jamais la fleur de la jeunesse ne fut si
+brillante; jamais les charmes de la beauté ne furent si
+enchanteurs. La vérité de l'histoire ne permet pas de taire
+qu'elle fesait mal la révérence, mais elle dansait comme les
+fées, chantait comme les sirènes, et parlait comme les Grâces:
+elle était pleine de talents et de vertus.
+
+Nabussan aimé l'adora: mais elle avait les yeux bleus, et ce fut
+la source des plus grands malheurs. Il y avait une ancienne loi
+qui défendait aux rois d'aimer une de ces femmes que les Grecs
+ont appelées depuis <bo_o^pis>. Le chef des bonzes avait établi
+cette loi il y avait plus de cinq mille ans; c'était pour
+s'approprier la maîtresse du premier roi de l'île de Serendib que
+ce premier bonze avait fait passer l'anathème des yeux bleus en
+constitution fondamentale d'état. Tous les ordres de l'empire
+vinrent faire à Nabussan des remontrances. On disait
+publiquement que les derniers jours du royaume étaient arrivés,
+que l'abomination était à son comble, que toute la nature était
+menacée d'un événement sinistre; qu'en un mot Nabussan, fils de
+Nussanab, aimait deux grands yeux bleus. Les bossus, les
+financiers, les bonzes, et les brunes, remplirent le royaume de
+leurs plaintes.
+
+Les peuples sauvages qui habitent le nord de Serendib profitèrent
+de ce mécontentement général. Ils firent une irruption dans les
+états du bon Nabussan. Il demanda des subsides à ses sujets; les
+bonzes, qui possédaient la moitié des revenus de l'état, se
+contentèrent de lever les mains au ciel, et refusèrent de les
+mettre dans leurs coffres pour aider le roi. Ils firent de
+belles prières en musique, et laissèrent l'état en proie aux
+barbares.
+
+O mon cher Zadig, me tireras-tu encore de cet horrible embarras?
+s'écria douloureusement Nabussan. Très volontiers, répondit
+Zadig; vous aurez de l'argent des bonzes tant que vous en
+voudrez. Laissez à l'abandon les terres où sont situés leurs
+châteaux, et défendez seulement les vôtres. Nabussan n'y manqua
+pas: les bonzes vinrent se jeter aux pieds du roi, et implorer
+son assistance. Le roi leur répondit par une belle musique dont
+les paroles étaient des prières au ciel pour la conservation de
+leurs terres. Les bonzes enfin donnèrent de l'argent, et le roi
+finit heureusement la guerre. Ainsi Zadig, par ses conseils
+sages et heureux, et par les plus grands services, s'était attiré
+l'irréconciliable inimitié des hommes les plus puissants de
+l'état; les bonzes et les brunes jurèrent sa perte; les
+financiers et les bossus ne l'épargnèrent pas; on le rendit
+suspect au bon Nabussan. Les services rendus restent souvent
+dans l'antichambre, et les soupçons entrent dans le cabinet,
+selon la sentence de Zoroastre: c'était tous les jours de
+nouvelles accusations; la première est repoussée, la seconde
+effleure, la troisième blesse, la quatrième tue.
+
+Zadig intimidé, qui avait bien fait les affaires de son ami
+Sétoc, et qui lui avait fait tenir son argent, ne songea plus
+qu'à partir de l'île, et résolut d'aller lui-même chercher des
+nouvelles d'Astarté; car, disait-il, si je reste dans Serendib,
+les bonzes me feront empaler; mais où aller? je serai esclave en
+Egypte, brûlé selon toutes les apparences en Arabie, étranglé à
+Babylone. Cependant il faut savoir ce qu'Astarté est devenue:
+partons, et voyons à quoi me réserve ma triste destinée.
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+Le brigand.
+
+
+En arrivant aux frontières qui séparent l'Arabie pétrée de la
+Syrie, comme il passait près d'un château assez fort, des Arabes
+armés en sortirent. Il se vit entouré; on lui criait: Tout ce
+que vous avez nous appartient, et votre personne appartient à
+notre maître. Zadig, pour réponse, tira son épée; son valet, qui
+avait du courage, en fit autant. Ils renversèrent morts les
+premiers Arabes qui mirent la main sur eux; le nombre redoubla;
+ils ne s'étonnèrent point, et résolurent de périr en combattant.
+On voyait deux hommes se défendre contre une multitude; un tel
+combat ne pouvait durer long-temps. Le maître du château, nommé
+Arbogad, ayant vu d'une fenêtre les prodiges de valeur que fesait
+Zadig, conçut de l'estime pour lui. Il descendit en hâte, et
+vint lui-même écarter ses gens, et délivrer les deux voyageurs.
+Tout ce qui passe sur mes terres est à moi, dit-il, aussi bien
+que ce que je trouve sur les terres des autres; mais vous me
+paraissez un si brave homme, que je vous exempte de la loi
+commune. Il le fit entrer dans son château, ordonnant à ses gens
+de le bien traiter; et le soir Arbogad voulut souper avec Zadig.
+
+Le seigneur du château était un de ces Arabes qu'on appelle
+_voleurs_; mais il fesait quelquefois de bonnes actions parmi une
+foule de mauvaises; il volait avec une rapacité furieuse, et
+donnait libéralement: intrépide dans l'action, assez doux dans le
+commerce, débauché à table, gai dans la débauche, et surtout
+plein de franchise. Zadig lui plut beaucoup; sa conversation,
+qui s'anima, fit durer le repas: enfin Arbogad lui dit: Je vous
+conseille de vous enrôler sous moi, vous ne sauriez mieux faire;
+ce métier-ci n'est pas mauvais; vous pourrez un jour devenir ce
+que je suis. Puis-je vous demander, dit Zadig, depuis quel temps
+vous exercez cette noble profession? Dès ma plus tendre jeunesse,
+reprit le seigneur. J'étais valet d'un Arabe assez habile; ma
+situation m'était insupportable. J'étais au désespoir de voir
+que, dans toute la terre qui appartient également aux hommes, la
+destinée ne m'eût pas réservé ma portion. Je confiai mes peines
+à un vieil Arabe qui me dit: Mon fils, ne désespérez pas; il y
+avait autrefois un grain de sable qui se lamentait d'être un
+atome ignoré dans les déserts; au bout de quelques années il
+devint diamant, et il est à présent le plus bel ornement de la
+couronne du roi des Indes. Ce discours me fit impression;
+j'étais le grain de sable, je résolus de devenir diamant. Je
+commençai par voler deux chevaux; je m'associai des camarades; je
+me mis en état de voler de petites caravanes: ainsi je fis cesser
+peu-à-peu la disproportion qui était d'abord entre les hommes et
+moi. J'eus ma part aux biens de ce monde, et je fus même
+dédommagé avec usure: on me considéra beaucoup; je devins
+seigneur brigand; j'acquis ce château par voie de fait. Le
+satrape de Syrie voulut m'en déposséder; mais j'étais déjà trop
+riche pour avoir rien à craindre; je donnai de l'argent au
+satrape, moyennant quoi je conservai ce château, et j'agrandis
+mes domaines; il me nomma même trésorier des tributs que l'Arabie
+pétrée payait au roi des rois. Je fis ma charge de receveur, et
+point du tout celle de payeur.
+
+Le grand desterham de Babylone envoya ici, au nom du roi Moabdar,
+un petit satrape, pour me faire étrangler. Cet homme arriva avec
+son ordre: j'étais instruit de tout; je fis étrangler en sa
+présence les quatre personnes qu'il avait amenées avec lui pour
+serrer le lacet; après quoi je lui demandai ce que pouvait lui
+valoir la commission de m'étrangler. Il me répondit que ses
+honoraires pouvaient aller à trois cents pièces d'or. Je lui fis
+voir clair qu'il y aurait plus à gagner avec moi. Je le fis
+sous-brigand; il est aujourd'hui un de mes meilleurs officiers,
+et des plus riches. Si vous m'en croyez, vous réussirez comme
+lui. Jamais la saison de voler n'a été meilleure, depuis que
+Moabdar est tué, et que tout est en confusion dans Babylone.
+
+Moabdar est tué! dit Zadig; et qu'est devenue la reine Astarté?
+Je n'en sais rien, reprit Arbogad; tout ce que je sais, c'est que
+Moabdar est devenu fou, qu'il a été tué, que Babylone est un
+grand coupe-gorge, que tout l'empire est désolé, qu'il y a de
+beaux coups à faire encore, et que pour ma part j'en ai fait
+d'admirables. Mais la reine, dit Zadig; de grâce, ne savez-vous
+rien de la destinée de la reine? On m'a parlé d'un prince
+d'Hyrcanie, reprit-il; elle est probablement parmi ses
+concubines, si elle n'a pas été tuée dans le tumulte; mais je
+suis plus curieux de butin que de nouvelles. J'ai pris plusieurs
+femmes dans mes courses, je n'en garde aucune; je les vends cher
+quand elles sont belles, sans m'informer de ce qu'elles sont. On
+n'achète point le rang; une reine qui serait laide ne trouverait
+pas marchand; peut-être ai-je vendu la reine Astarté, peut-être
+est-elle morte; mais peu m'importe, et je pense que vous ne devez
+pas vous en soucier plus que moi. En parlant ainsi il buvait
+avec tant de courage, il confondait tellement toutes les idées,
+que Zadig n'en put tirer aucun éclaircissement.
+
+Il restait interdit, accablé, immobile. Arbogad buvait toujours,
+fesait des contes, répétait sans cesse qu'il était le plus
+heureux de tous les hommes, exhortant Zadig à se rendre aussi
+heureux que lui. Enfin doucement assoupi par les fumées du vin,
+il alla dormir d'un sommeil tranquille. Zadig passa la nuit dans
+l'agitation la plus violente. Quoi, disait-il, le roi est devenu
+fou! il est tué! Je ne puis m'empêcher de le plaindre. L'empire
+est déchiré, et ce brigand est heureux: ô fortune! ô destinée!
+un voleur est heureux, et ce que la nature a fait de plus aimable
+a péri peut-être d'une manière affreuse, ou vit dans un état pire
+que la mort. O Astarté! qu'êtes-vous devenue?
+
+Dès le point du jour il interrogea tous ceux qu'il rencontrait
+dans le château; mais tout le monde était occupé, personne ne lui
+répondit: on avait fait pendant la nuit de nouvelles conquêtes,
+on partageait les dépouilles. Tout ce qu'il put obtenir dans
+cette confusion tumultueuse, ce fut la permission de partir. Il
+en profita sans tarder, plus abîmé que jamais dans ses réflexions
+douloureuses.
+
+Zadig marchait inquiet, agité, l'esprit tout occupé de la
+malheureuse Astarté, du roi de Babylone, de son fidèle Cador, de
+l'heureux brigand Arbogad, de cette femme si capricieuse que des
+Babyloniens avaient enlevée sur les confins de l'Egypte, enfin de
+tous les contre-temps et de toutes les infortunes qu'il avait
+éprouvées.
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+Le pêcheur.
+
+
+A quelques lieues du château d'Arbogad, il se trouva sur le bord
+d'une petite rivière, toujours déplorant sa destinée, et se
+regardant comme le modèle du malheur. Il vit un pêcheur couché
+sur la rive, tenant à peine d'une main languissante son filet,
+qu'il semblait abandonner, et levant les yeux vers le ciel.
+
+Je suis certainement le plus malheureux de tous les hommes,
+disait le pêcheur. J'ai été, de l'aveu de tout le monde, le plus
+célèbre marchand de fromages à la crème dans Babylone, et j'ai
+été ruiné. J'avais la plus jolie femme qu'homme pût posséder, et
+j'en ai été trahi. Il me restait une chétive maison, je l'ai vue
+pillée et détruite. Réfugié dans une cabane, je n'ai de
+ressource que ma pêche, et je ne prends pas un poisson. O mon
+filet! je ne te jetterai plus dans l'eau, c'est à moi de m'y
+jeter. En disant ces mots il se lève, et s'avance dans
+l'attitude d'un homme qui allait se précipiter et finir sa vie.
+
+Eh quoi! se dit Zadig à lui-même, il y a donc des hommes aussi
+malheureux que moi! L'ardeur de sauver la vie au pêcheur fut
+aussi prompte que cette réflexion. Il court à lui, il l'arrête,
+il l'interroge d'un air attendri et consolant. On prétend qu'on
+en est moins malheureux quand on ne l'est pas seul: mais, selon
+Zoroastre, ce n'est pas par malignité, c'est par besoin. On se
+sent alors entraîné vers un infortuné comme vers son semblable.
+La joie d'un homme heureux serait une insulte; mais deux
+malheureux sont comme deux arbrisseaux faibles qui, s'appuyant
+l'un sur l'autre, se fortifient contre l'orage.
+
+Pourquoi succombez-vous à vos malheurs? dit Zadig au pêcheur.
+C'est, répondit-il, parceque je n'y vois pas de ressource. J'ai
+été le plus considéré du village de Derlback auprès de Babylone,
+et je fesais, avec l'aide de ma femme, les meilleurs fromages à
+la crème de l'empire. La reine Astarté et le fameux ministre
+Zadig les aimaient passionnément. J'avais fourni à leurs maisons
+six cents fromages. J'allai un jour à la ville pour être payé;
+j'appris en arrivant dans Babylone que la reine et Zadig avaient
+disparu. Je courus chez le seigneur Zadig, que je n'avais jamais
+vu; je trouvai les archers du grand desterham, qui, munis d'un
+papier royal, pillaient sa maison loyalement et avec ordre. Je
+volai aux cuisines de la reine; quelques uns des seigneurs de la
+bouche me dirent qu'elle était morte; d'autres dirent qu'elle
+était en prison; d'autres prétendirent qu'elle avait pris la
+fuite; mais tous m'assurèrent qu'on ne me paierait point mes
+fromages. J'allai avec ma femme chez le seigneur Orcan, qui
+était une de mes pratiques: nous lui demandâmes sa protection
+dans notre disgrâce. Il l'accorda à ma femme, et me la refusa.
+Elle était plus blanche que ces fromages à la crème qui
+commencèrent mon malheur; et l'éclat de la pourpre de Tyr n'était
+pas plus brillant que l'incarnat qui animait cette blancheur.
+C'est ce qui fit qu'Orcan la retint, et me chassa de sa maison.
+J'écrivis à ma chère femme la lettre d'un désespéré. Elle dit au
+porteur: Ah, ah! oui! je sais quel est l'homme qui m'écrit, j'en
+ai entendu parler: on dit qu'il fait des fromages à la crème
+excellents; qu'on m'en apporte, et qu'on les lui paie.
+
+Dans mon malheur, je voulus m'adresser à la justice. Il me
+restait six onces d'or: il fallut en donner deux onces à l'homme
+de loi que je consultai, deux au procureur qui entreprit mon
+affaire, deux au secrétaire du premier juge. Quand tout cela fut
+fait, mon procès n'était pas encore commencé, et j'avais déjà
+dépensé plus d'argent que mes fromages et ma femme ne valaient.
+Je retournai à mon village dans l'intention de vendre ma maison
+pour avoir ma femme.
+
+Ma maison valait bien soixante onces d'or; mais on me voyait
+pauvre et pressé de vendre. Le premier à qui je m'adressai m'en
+offrit trente onces; le second, vingt; et le troisième, dix.
+J'étais prêt enfin de conclure, tant j'étais aveuglé, lorsqu'un
+prince d'Hyrcanie vint à Babylone, et ravagea tout sur son
+passage. Ma maison fut d'abord saccagée, et ensuite brûlée.
+
+Ayant ainsi perdu mon argent, ma femme, et ma maison, je me suis
+retiré dans ce pays où vous me voyez; j'ai tâché de subsister du
+métier de pêcheur. Les poissons se moquent de moi comme les
+hommes; je ne prends rien, je meurs de faim; et sans vous,
+auguste consolateur, j'allais mourir dans la rivière.
+
+Le pêcheur ne fit point ce récit tout de suite; car à tout moment
+Zadig ému et transporté lui disait: Quoi! vous ne savez rien de
+la destinée de la reine? Non, seigneur, répondait le pêcheur;
+mais je sais que la reine et Zadig ne m'ont point payé mes
+fromages à la crème, qu'on a pris ma femme, et que je suis au
+désespoir. Je me flatte, dit Zadig, que vous ne perdrez pas tout
+votre argent. J'ai entendu parler de ce Zadig; il est honnête
+homme; et s'il retourne à Babylone, comme il l'espère, il vous
+donnera plus qu'il ne vous doit; mais pour votre femme, qui n'est
+pas si honnête, je vous conseille de ne pas chercher à la
+reprendre. Croyez-moi, allez à Babylone; j'y serai avant vous,
+parceque je suis à cheval, et que vous êtes à pied.
+Adressez-vous à l'illustre Cador; dites-lui que vous avez
+rencontré son ami; attendez-moi chez lui; allez; peut-être ne
+serez-vous pas toujours malheureux.
+
+O puissant Orosmade! continua-t-il, vous vous servez de moi pour
+consoler cet homme; de qui vous servirez-vous pour me consoler?
+En parlant ainsi il donnait au pêcheur la moitié de tout l'argent
+qu'il avait apporté d'Arabie, et le pêcheur, confondu et ravi,
+baisait les pieds de l'ami de Cador, et disait: Vous êtes un ange
+sauveur.
+
+Cependant Zadig demandait toujours des nouvelles, et versait des
+larmes. Quoi! seigneur, s'écria le pêcheur, vous seriez donc
+aussi malheureux, vous qui faites du bien? Plus malheureux que
+toi cent fois, répondait Zadig. Mais comment se peut-il faire,
+disait le bonhomme, que celui qui donne soit plus à plaindre que
+celui qui reçoit? C'est que ton plus grand malheur, reprit Zadig,
+était le besoin, et que je suis infortuné par le coeur. Orcan
+vous aurait-il pris votre femme? dit le pêcheur. Ce mot rappela
+dans l'esprit de Zadig toutes ses aventures; il répétait la liste
+de ses infortunes, à commencer depuis la chienne de la reine
+jusqu'à son arrivée chez le brigand Arbogad. Ah! dit-il au
+pêcheur, Orcan mérite d'être puni. Mais d'ordinaire ce sont ces
+gens-là qui sont les favoris de la destinée. Quoi qu'il en soit,
+va chez le seigneur Cador, et attends-moi. Ils se séparèrent: le
+pêcheur marcha en remerciant son destin, et Zadig courut en
+accusant toujours le sien.
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+Le basilic.
+
+
+Arrivé dans une belle prairie, il y vit plusieurs femmes qui
+cherchaient quelque chose avec beaucoup d'application. Il prit
+la liberté de s'approcher de l'une d'elles, et de lui demander
+s'il pouvait avoir l'honneur de les aider dans leurs recherches.
+Gardez-vous-en bien, répondit la Syrienne; ce que nous cherchons
+ne peut être touché que par des femmes. Voilà qui est bien
+étrange, dit Zadig; oserai-je vous prier de m'apprendre ce que
+c'est qu'il n'est permis qu'aux femmes de toucher? C'est un
+basilic, dit-elle. Un basilic, madame! et pour quelle raison,
+s'il vous plaît, cherchez-vous un basilic? C'est pour notre
+seigneur et maître Ogul, dont vous voyez le château sur le bord
+de cette rivière, au bout de la prairie. Nous sommes ses très
+humbles esclaves; le seigneur Ogul est malade; son médecin lui a
+ordonné de manger un basilic cuit dans l'eau rose; et comme c'est
+un animal fort rare, et qui ne se laisse jamais prendre que par
+des femmes, le seigneur Ogul a promis de choisir pour sa femme
+bien-aimée celle de nous qui lui apporterait un basilic:
+laissez-moi chercher, s'il vous plaît: car vous voyez ce qu'il
+m'en coûterait si j'étais prévenue par mes compagnes.
+
+Zadig laissa cette Syrienne et les autres chercher leur basilic,
+et continua de marcher dans la prairie. Quand il fut au bord
+d'un petit ruisseau, il y trouva une autre dame couchée sur le
+gazon, et qui ne cherchait rien. Sa taille paraissait
+majestueuse, mais son visage était couvert d'un voile. Elle
+était penchée vers le ruisseau; de profonds soupirs sortaient de
+sa bouche. Elle tenait en main une petite baguette, avec
+laquelle elle traçait des caractères sur un sable fin qui se
+trouvait entre le gazon et le ruisseau. Zadig eut la curiosité
+de voir ce que cette femme écrivait; il s'approcha, il vit la
+lettre Z, puis un A; il fut étonné; puis parut un D; il
+tressaillit. Jamais surprise ne fut égale à la sienne, quand il
+vit les deux dernières lettres de son nom. Il demeura quelque
+temps immobile: enfin rompant le silence d'une voix entrecoupée:
+O généreuse dame! pardonnez à un étranger, à un infortuné, d'oser
+vous demander par quelle aventure étonnante je trouve ici le nom
+de ZADIG tracé de votre main divine? A cette voix, à ces paroles,
+la dame releva son voile d'une main tremblante, regarda Zadig,
+jeta un cri d'attendrissement, de surprise, et de joie, et
+succombant sous tous les mouvements divers qui assaillaient
+à-la-fois son âme, elle tomba évanouie entre ses bras. C'était
+Astarté elle-même, c'était la reine de Babylone, c'était celle
+que Zadig adorait, et qu'il se reprochait d'adorer; c'était celle
+dont il avait tant pleuré et tant craint la destinée. Il fut un
+moment privé de l'usage de ses sens; et quand il eut attaché ses
+regards sur les yeux d'Astarté, qui se rouvraient avec une
+langueur mêlée de confusion et de tendresse: O puissances
+immortelles! s'écria-t-il, qui présidez aux destins des faibles
+humains, me rendez-vous Astarté? En quel temps, en quels lieux,
+en quel état la revois-je? Il se jeta à genoux devant Astarté, et
+il attacha son front à la poussière de ses pieds. La reine de
+Babylone le relève, et le fait asseoir auprès d'elle sur le bord
+de ce ruisseau; elle essuyait à plusieurs reprises ses yeux dont
+les larmes recommençaient toujours à couler. Elle reprenait
+vingt fois des discours que ses gémissements interrompaient; elle
+l'interrogeait sur le hasard qui les rassemblait, et prévenait
+soudain ses réponses par d'autres questions. Elle entamait le
+récit de ses malheurs, et voulait savoir ceux de Zadig. Enfin
+tous deux ayant un peu apaisé le tumulte de leurs âmes, Zadig lui
+conta en peu de mots par quelle aventure il se trouvait dans
+cette prairie. Mais, ô malheureuse et respectable reine!
+comment vous retrouvé-je en ce lieu écarté, vêtue en esclave, et
+accompagnée d'autres femmes esclaves qui cherchent un basilic
+pour le faire cuire dans de l'eau rose par ordonnance du médecin?
+
+Pendant qu'elles cherchent leur basilic, dit la belle Astarté, je
+vais vous apprendre tout ce que j'ai souffert, et tout ce que je
+pardonne au ciel depuis que je vous revois. Vous savez que le
+roi mon mari trouva mauvais que vous fussiez le plus aimable de
+tous les hommes; et ce fut pour cette raison qu'il prit une nuit
+la résolution de vous faire étrangler et de m'empoisonner. Vous
+savez comme le ciel permit que mon petit muet m'avertît de
+l'ordre de sa sublime majesté. A peine le fidèle Cador vous
+eut-il forcé de m'obéir et de partir, qu'il osa entrer chez moi
+au milieu de la nuit par une issue secrète. Il m'enleva, et me
+conduisit dans le temple d'Orosmade, où le mage, son frère,
+m'enferma dans une statue colossale dont la base touche aux
+fondements du temple, et dont la tête atteint la voûte. Je fus
+là comme ensevelie, mais servie par le mage, et ne manquant
+d'aucune chose nécessaire. Cependant au point du jour
+l'apothicaire de sa majesté entra dans ma chambre avec une potion
+mêlée de jusquiame, d'opium, de ciguë, d'ellébore noir, et
+d'aconit; et un autre officier alla chez vous avec un lacet de
+soie bleue. On ne trouva personne. Cador, pour mieux tromper le
+roi, feignit de venir nous accuser tous deux. Il dit que vous
+aviez pris la route des Indes, et moi celle de Memphis: on envoya
+des satellites après vous et après moi.
+
+Les courriers qui me cherchaient ne me connaissaient pas. Je
+n'avais presque jamais montré mon visage qu'à vous seul, en
+présence et par ordre de mon époux. Ils coururent à ma
+poursuite, sur le portrait qu'on leur fesait de ma personne: une
+femme de la même taille que moi, et qui peut-être avait plus de
+charmes, s'offrit à leurs regards sur les frontières de l'Egypte.
+Elle était éplorée, errante; ils ne doutèrent pas que cette femme
+ne fût la reine de Babylone; ils la menèrent à Moabdar. Leur
+méprise fit entrer d'abord le roi dans une violente colère; mais
+bientôt ayant considéré de plus près cette femme, il la trouva
+très belle, et fut consolé. On l'appelait Missouf. On m'a dit
+depuis que ce nom signifie en langue égyptienne _la belle
+capricieuse_. Elle l'était en effet; mais elle avait autant
+d'art que de caprice. Elle plut à Moabdar. Elle le subjugua au
+point de se faire déclarer sa femme. Alors son caractère se
+développa tout entier: elle se livra sans crainte à toutes les
+folies de son imagination. Elle voulut obliger le chef des
+mages, qui était vieux et goutteux, de danser devant elle; et sur
+le refus du mage, elle le persécuta violemment. Elle ordonna à
+son grand-écuyer de lui faire une tourte de confitures. Le
+grand-écuyer eut beau lui représenter qu'il n'était point
+pâtissier, il fallut qu'il fît la tourte; et on le chassa,
+parcequ'elle était trop brûlée. Elle donna la charge de
+grand-écuyer à son nain, et la place de chancelier à un page.
+C'est ainsi qu'elle gouverna Babylone. Tout le monde me
+regrettait. Le roi, qui avait été assez honnête homme jusqu'au
+moment où il avait voulu m'empoisonner et vous faire étrangler,
+semblait avoir noyé ses vertus dans l'amour prodigieux qu'il
+avait pour la belle capricieuse. Il vint au temple le grand jour
+du feu sacré. Je le vis implorer les dieux pour Missouf aux
+pieds de la statue où j'étais renfermée. J'élevai la voix; je
+lui criai: «Les dieux refusent les voeux d'un roi devenu tyran,
+qui a voulu faire mourir une femme raisonnable pour épouser une
+extravagante.» Moabdar fut confondu de ces paroles au point que
+sa tête se troubla. L'oracle que j'avais rendu, et la tyrannie
+de Missouf, suffisaient pour lui faire perdre le jugement. Il
+devint fou en peu de jours.
+
+Sa folie, qui parut un châtiment du ciel, fut le signal de la
+révolte. On se souleva, on courut aux armes. Babylone, si
+long-temps plongée dans une mollesse oisive, devint le théâtre
+d'une guerre civile affreuse. On me tira du creux de ma statue,
+et on me mit à la tête d'un parti. Cador courut à Memphis, pour
+vous ramener à Babylone. Le prince d'Hyrcanie, apprenant ces
+funestes nouvelles, revint avec son armée faire un troisième
+parti dans la Chaldée. Il attaqua le roi, qui courut au-devant
+de lui avec son extravagante Egyptienne. Moabdar mourut percé de
+coups. Missouf tomba aux mains du vainqueur. Mon malheur voulut
+que je fusse prise moi-même par un parti hyrcanien, et qu'on me
+menât devant le prince précisément dans le temps qu'on lui
+amenait Missouf. Vous serez flatté, sans doute, en apprenant que
+le prince me trouva plus belle que l'Égyptienne; mais vous serez
+fâché d'apprendre qu'il me destina à son sérail. Il me dit fort
+résolument que, dès qu'il aurait fini une expédition militaire
+qu'il allait exécuter, il viendrait à moi. Jugez de ma douleur.
+Mes liens avec Moabdar étaient rompus, je pouvais être à Zadig;
+et je tombais dans les chaînes de ce barbare! Je lui répondis
+avec toute la fierté que me donnaient mon rang et mes sentiments.
+J'avais toujours entendu dire que le ciel attachait aux personnes
+de ma sorte un caractère de grandeur qui d'un mot et d'un coup
+d'oeil fesait rentrer dans l'abaissement du plus profond respect
+les téméraires qui osaient s'en écarter. Je parlai en reine,
+mais je fus traitée en demoiselle suivante. L'Hyrcanien, sans
+daigner seulement m'adresser la parole, dit à son eunuque noir
+que j'étais une impertinente, mais qu'il me trouvait jolie. Il
+lui ordonna d'avoir soin de moi et de me mettre au régime des
+favorites, afin de me rafraîchir le teint, et de me rendre plus
+digne de ses faveurs, pour le jour où il aurait la commodité de
+m'en honorer. Je lui dis que je me tuerais: il répliqua, en
+riant, qu'on ne se tuait point, qu'il était fait à ces façons-là,
+et me quitta comme un homme qui vient de mettre un perroquet dans
+sa ménagerie. Quel état pour la première reine de l'univers, et,
+je dirai plus, pour un coeur qui était à Zadig!
+
+A ces paroles il se jeta à ses genoux, et les baigna de larmes.
+Astarté le releva tendrement, et elle continua ainsi: Je me
+voyais au pouvoir d'un barbare, et rivale d'une folle avec qui
+j'étais renfermée. Elle me raconta son aventure d'Egypte. Je
+jugeai par les traits dont elle vous peignait, par le temps, par
+le dromadaire sur lequel vous étiez monté, par toutes les
+circonstances, que c'était Zadig qui avait combattu pour elle.
+Je ne doutai pas que vous ne fussiez à Memphis; je pris la
+résolution de m'y retirer. Belle Missouf, lui dis-je, vous êtes
+beaucoup plus plaisante que moi, vous divertirez bien mieux que
+moi le prince d'Hyrcanie. Facilitez-moi les moyens de me sauver;
+vous régnerez seule; vous me rendrez heureuse, en vous
+débarrassant d'une rivale. Missouf concerta avec moi les moyens
+de ma fuite. Je partis donc secrètement avec une esclave
+égyptienne.
+
+J'étais déjà près de l'Arabie, lorsqu'un fameux voleur, nommé
+Arbogad, m'enleva, et me vendit à des marchands qui m'ont amenée
+dans ce château, où demeure le seigneur Ogul. Il m'a achetée
+sans savoir qui j'étais. C'est un homme voluptueux qui ne
+cherche qu'à faire grande chère, et qui croit que Dieu l'a mis au
+monde pour tenir table. Il est d'un embonpoint excessif, qui est
+toujours prêt à le suffoquer. Son médecin, qui n'a que peu de
+crédit auprès de lui quand il digère bien, le gouverne
+despotiquement quand il a trop mangé. Il lui a persuadé qu'il le
+guérirait avec un basilic cuit dans de l'eau rose. Le seigneur
+Ogul a promis sa main à celle de ses esclaves qui lui apporterait
+un basilic. Vous voyez que je les laisse s'empresser à mériter
+cet honneur, et je n'ai jamais eu moins d'envie de trouver ce
+basilic que depuis que le ciel a permis que je vous revisse.
+
+Alors Astarté et Zadig se dirent tout ce que des sentiments
+long-temps retenus, tout ce que leurs malheurs et leurs amours
+pouvaient inspirer aux coeurs les plus nobles et les plus
+passionnés; et les génies qui président à l'amour portèrent leurs
+paroles jusqu'à la sphère de Vénus.
+
+Les femmes rentrèrent chez Ogul sans avoir rien trouvé. Zadig se
+fit présenter à lui, et lui parla en ces termes: Que la santé
+immortelle descende du ciel pour avoir soin de tous vos jours!
+Je suis médecin, j'ai accouru vers vous sur le bruit de votre
+maladie, et je vous ai apporté un basilic cuit dans de l'eau
+rose. Ce n'est pas que je prétende vous épouser: je ne vous
+demande que la liberté d'une jeune esclave de Babylone que vous
+avez depuis quelques jours; et je consens de rester en esclavage
+à sa place, si je n'ai pas le bonheur de guérir le magnifique
+seigneur Ogul.
+
+La proposition fut acceptée. Astarté partit pour Babylone avec
+le domestique de Zadig, en lui promettant de lui envoyer
+incessamment un courrier, pour l'instruire de tout ce qui se
+serait passé. Leurs adieux furent aussi tendres que l'avait été
+leur reconnaissance. Le moment où l'on se retrouve, et celui où
+l'on se sépare, sont les deux plus grandes époques de la vie,
+comme dit le grand livre du Zend. Zadig aimait la reine autant
+qu'il le jurait, et la reine aimait Zadig plus qu'elle ne le lui
+disait.
+
+Cependant Zadig parla ainsi à Ogul: Seigneur, on ne mange point
+mon basilic, toute sa vertu doit entrer chez vous par les pores.
+Je l'ai mis dans une petite outre bien enflée et couverte d'une
+peau fine: il faut que vous poussiez cette outre de toute votre
+force, et que je vous la renvoie à plusieurs reprises; et en peu
+de jours de régime vous verrez ce que peut mon art. Ogul dès le
+premier jour fut tout essoufflé, et crut qu'il mourrait de
+fatigue. Le second il fut moins fatigué, et dormit mieux. En
+huit jours il recouvra toute la force, la santé, la légèreté, et
+la gaieté de ses plus brillantes années. Vous avez joué au
+ballon, et vous avez été sobre, lui dit Zadig: apprenez qu'il n'y
+a point de basilic dans la nature, qu'on se porte toujours bien
+avec de la sobriété et de l'exercice, et que l'art de faire
+subsister ensemble l'intempérance et la santé est un art aussi
+chimérique que la pierre philosophale, l'astrologie judiciaire,
+et la théologie des mages.
+
+Le premier médecin d'Ogul, sentant combien cet homme était
+dangereux pour la médecine, s'unit avec l'apothicaire du corps
+pour envoyer Zadig chercher des basilics dans l'autre monde.
+Ainsi, après avoir été toujours puni pour avoir bien fait, il
+était près de périr pour avoir guéri un seigneur gourmand. On
+l'invita à un excellent dîner. Il devait être empoisonné au
+second service; mais il reçut un courrier de la belle Astarté au
+premier. Il quitta la table, et partit. Quand on est aimé d'une
+belle femme, dit le grand Zoroastre, on se tire toujours
+d'affaire dans ce monde.
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+Les combats.
+
+
+La reine avait été reçue à Babylone avec les transports qu'on a
+toujours pour une belle princesse qui a été malheureuse.
+Babylone alors paraissait être plus tranquille. Le prince
+d'Hyrcanie avait été tué dans un combat. Les Babyloniens
+vainqueurs déclarèrent qu'Astarté épouserait celui qu'on
+choisirait pour souverain. On ne voulut point que la première
+place du monde, qui serait celle de mari d'Astarté et de roi de
+Babylone, dépendît des intrigues et des cabales. On jura de
+reconnaître pour roi le plus vaillant et le plus sage. Une
+grande lice, bordée d'amphithéâtres magnifiquement ornés, fut
+formée à quelques lieues de la ville. Les combattants devaient
+s'y rendre armés de toutes pièces. Chacun d'eux avait derrière
+les amphithéâtres un appartement séparé, où il ne devait être vu
+ni connu de personne. Il fallait courir quatre lances. Ceux qui
+seraient assez heureux pour vaincre quatre chevaliers devaient
+combattre ensuite les uns contre les autres; de façon que celui
+qui resterait le dernier maître du camp serait proclamé le
+vainqueur des jeux. Il devait revenir quatre jours après avec
+les mêmes armes, et expliquer les énigmes proposées par les
+mages. S'il n'expliquait point les énigmes, il n'était point
+roi, et il fallait recommencer à courir des lances, jusqu'à ce
+qu'on trouvât un homme qui fût vainqueur dans ces deux combats;
+car on voulait absolument pour roi le plus vaillant et le plus
+sage. La reine, pendant tout ce temps, devait être étroitement
+gardée: on lui permettait seulement d'assister aux jeux, couverte
+d'un voile; mais on ne souffrait pas qu'elle parlât à aucun des
+prétendants, afin qu'il n'y eût ni faveur ni injustice.
+
+Voilà ce qu'Astarté fesait savoir à son amant, espérant qu'il
+montrerait pour elle plus de valeur et d'esprit que personne. Il
+partit, et pria Vénus de fortifier son courage et d'éclairer son
+esprit. Il arriva sur le rivage de l'Euphrate, la veille de ce
+grand jour. Il fit inscrire sa devise parmi celles des
+combattants, en cachant son visage et son nom, comme la loi
+l'ordonnait, et alla se reposer dans l'appartement qui lui échut
+par le sort. Son ami Cador, qui était revenu à Babylone, après
+l'avoir inutilement cherché en Egypte, fit porter dans sa loge
+une armure complète que la reine lui envoyait. Il lui fit amener
+aussi de sa part le plus beau cheval de Perse. Zadig reconnut
+Astarté à ces présents: son courage et son amour en prirent de
+nouvelles forces et de nouvelles espérances.
+
+Le lendemain la reine étant venue se placer sous un dais de
+pierreries, et les amphithéâtres étant remplis de toutes les
+dames et de tous les ordres de Babylone, les combattants parurent
+dans le cirque. Chacun d'eux vint mettre sa devise aux pieds du
+grand-mage. On tira au sort les devises; celle de Zadig fut la
+dernière. Le premier qui s'avança était un seigneur très riche,
+nommé Itobad, fort vain, peu courageux, très maladroit, et sans
+esprit. Ses domestiques l'avaient persuadé qu'un homme comme lui
+devait être roi; il leur avait répondu: Un homme comme moi doit
+régner; ainsi on l'avait armé de pied en cap. Il portait une
+armure d'or émaillée de vert, un panache vert, une lance ornée de
+rubans verts. On s'aperçut d'abord, à la manière dont Itobad
+gouvernait son cheval, que ce n'était pas un homme comme lui à
+qui le ciel réservait le sceptre de Babylone. Le premier
+chevalier qui courut contre lui le désarçonna; le second le
+renversa sur la croupe de son cheval, les deux jambes en l'air et
+les bras étendus. Itobad se remit, mais de si mauvaise grâce que
+tout l'amphithéâtre se mit à rire. Un troisième ne daigna pas se
+servir de sa lance; mais en lui fesant une passe, il le prit par
+la jambe droite, et lui fesant faire un demitour, il le fit
+tomber sur le sable: les écuyers des jeux accoururent à lui en
+riant, et le remirent en selle. Le quatrième combattant le prend
+par la jambe gauche, et le fait tomber de l'autre côté. On le
+conduisit avec des huées à sa loge, où il devait passer la nuit
+selon la loi; et il disait en marchant à peine: Quelle aventure
+pour un homme comme moi!
+
+Les autres chevaliers s'acquittèrent mieux de leur devoir. Il y
+en eut qui vainquirent deux combattants de suite; quelques uns
+allèrent jusqu'à trois. Il n'y eut que le prince Otame qui en
+vainquit quatre. Enfin Zadig combattit à son tour: il désarçonna
+quatre cavaliers de suite avec toute la grâce possible. Il
+fallut donc voir qui serait vainqueur d'Otame ou de Zadig. Le
+premier portait des armes bleues et or, avec un panache de même;
+celles de Zadig étaient blanches. Tous les voeux se partageaient
+entre le chevalier bleu et le chevalier blanc. La reine, à qui
+le coeur palpitait, fesait des prières au ciel pour la couleur
+blanche. Les deux champions firent des passes et des voltes avec
+tant d'agilité, ils se donnèrent de si beaux coups de lance, ils
+étaient si fermes sur leurs arçons, que tout le monde, hors la
+reine, souhaitait qu'il y eût deux rois dans Babylone. Enfin,
+leurs chevaux étant lassés et leurs lances rompues, Zadig usa de
+cette adresse: il passe derrière le prince bleu, s'élance sur la
+croupe de son cheval, le prend par le milieu du corps, le jette à
+terre, se met en selle à sa place, et caracole autour d'Otame
+étendu sur la place. Tout l'amphithéâtre crie: Victoire au
+chevalier blanc! Otame indigné se relève, tire son épée; Zadig
+saute de cheval, le sabre à la main. Les voilà tous deux sur
+l'arène, livrant un nouveau combat, où la force et l'agilité
+triomphent tour-à-tour. Les plumes de leur casque, les clous de
+leurs brassards, les mailles de leur armure sautent au loin sous
+mille coups précipités. Ils frappent de pointe et de taille, à
+droite, à gauche, sur la tête, sur la poitrine; ils reculent, ils
+avancent, ils se mesurent, ils se rejoignent, ils se saisissent,
+ils se replient comme des serpents, ils s'attaquent comme des
+lions; le feu jaillit à tout moment des coups qu'ils se portent.
+Enfin Zadig ayant un moment repris ses esprits s'arrête, fait une
+feinte, passe sur Otame, le fait tomber, le désarme, et Otame
+s'écrie: O chevalier blanc! c'est vous qui devez régner sur
+Babylone. La reine était au comble de la joie. On reconduisit
+le chevalier bleu et le chevalier blanc chacun à leur loge, ainsi
+que tous les autres, selon ce qui était porté par la loi. Des
+muets vinrent les servir et leur apporter à manger. On peut
+juger si le petit muet de la reine ne fut pas celui qui servit
+Zadig. Ensuite on les laissa dormir seuls jusqu'au lendemain
+matin, temps où le vainqueur devait apporter sa devise au
+grand-mage, pour la confronter et se faire reconnaître.
+
+Zadig dormit, quoique amoureux, tant il était fatigué. Itobad,
+qui était couché auprès de lui, ne dormit point. Il se leva
+pendant la nuit, entra dans sa loge, prit les armes blanches de
+Zadig avec sa devise, et mit son armure verte à la place. Le
+point du jour étant venu, il alla fièrement au grand-mage,
+déclarer qu'un homme comme lui était vainqueur. On ne s'y
+attendait pas; mais il fut proclamé pendant que Zadig dormait
+encore. Astarté surprise, et le désespoir dans le coeur, s'en
+retourna dans Babylone. Tout l'amphithéâtre était déjà presque
+vide, lorsque Zadig s'éveilla; il chercha ses armes, et ne trouva
+que cette armure verte. Il était obligé de s'en couvrir, n'ayant
+rien autre chose auprès de lui. Etonné et indigné, il les
+endosse avec fureur, il avance dans cet équipage.
+
+Tout ce qui était encore sur l'amphithéâtre et dans le cirque le
+reçut avec des huées. On l'entourait; on lui insultait en face.
+Jamais homme n'essuya des mortifications si humiliantes. La
+patience lui échappa; il écarta à coups de sabre la populace qui
+osait l'outrager; mais il ne savait quel parti prendre. Il ne
+pouvait voir la reine; il ne pouvait réclamer l'armure blanche
+qu'elle lui avait envoyée; c'eût été la compromettre: ainsi,
+tandis qu'elle était plongée dans la douleur, il était pénétré de
+fureur et d'inquiétude. Il se promenait sur les bords de
+l'Euphrate, persuadé que son étoile le destinait à être
+malheureux sans ressource, repassant dans son esprit toutes ses
+disgrâces depuis l'aventure de la femme qui haïssait les borgnes,
+jusqu'à celle de son armure. Voilà ce que c'est, disait-il, de
+m'être éveillé trop tard; si j'avais moins dormi, je serais roi
+de Babylone, je posséderais Astarté. Les sciences, les moeurs,
+le courage, n'ont donc jamais servi qu'à mon infortune. Il lui
+échappa enfin de murmurer contre la Providence, et il fut tenté
+de croire que tout était gouverné par une destinée cruelle qui
+opprimait les bons et qui fesait prospérer les chevaliers verts.
+Un de ses chagrins était de porter cette armure verte qui lui
+avait attiré tant de huées. Un marchand passa, il la lui vendit
+à vil prix, et prit du marchand une robe et un bonnet long. Dans
+cet équipage, il côtoyait l'Euphrate, rempli de désespoir, et
+accusant en secret la Providence qui le persécutait toujours.
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+L'ermite[1].
+
+ [1] Fréron (_Année littéraire_, 1767,I, 30 et suiv.), reproche
+ à Voltaire d'avoir tiré presque mot pour mot ce chapitre d'une
+ pièce de cent cinquante vers, intitulée _The hermite_
+ (l'ermite), par Th. Parnell. Avant Parnell, plusieurs auteurs
+ avaient traité le même sujet, et entre autres l'auteur
+ français, Bluel d'Arbères, comte de Permission, dans le livre
+ CV de ses Oeuvres; c'est en 1604 qu'avaient paru les livres CIV
+ et CXIII, dont on ne connaît encore qu'un seul exemplaire,
+ découvert en 1824. B.
+
+
+Il rencontra en marchant un ermite, dont la barbe blanche et
+vénérable lui descendait jusqu'à la ceinture. Il tenait en main
+un livre qu'il lisait attentivement. Zadig s'arrêta, et lui fit
+une profonde inclination. L'ermite le salua d'un air si noble et
+si doux, que Zadig eut la curiosité de l'entretenir. Il lui
+demanda quel livre il lisait. C'est le livre des destinées, dit
+l'ermite; voulez-vous en lire quelque chose? Il mit le livre dans
+les mains de Zadig, qui, tout instruit qu'il était dans plusieurs
+langues, ne put déchiffrer un seul caractère du livre. Cela
+redoubla encore sa curiosité. Vous me paraissez bien chagrin,
+lui dit ce bon père. Hélas! que j'en ai sujet! dit Zadig. Si
+vous permettez que je vous accompagne, repartit le vieillard,
+peut-être vous serai-je utile: j'ai quelquefois répandu des
+sentiments de consolation dans l'âme des malheureux. Zadig se
+sentit du respect pour l'air, pour la barbe, et pour le livre de
+l'ermite. Il lui trouva dans la conversation des lumières
+supérieures. L'ermite parlait de la destinée, de la justice, de
+la morale, du souverain bien, de la faiblesse humaine, des
+vertus, et des vices, avec une éloquence si vive et si touchante,
+que Zadig se sentit entraîné vers lui par un charme invincible.Il
+le pria avec instance de ne le point quitter, jusqu'à ce qu'ils
+fussent de retour à Babylone. Je vous demande moi-même cette
+grâce, lui dit le vieillard; jurez-moi par Orosmade que vous ne
+vous séparerez point de moi d'ici à quelques jours, quelque chose
+que je fasse. Zadig jura, et ils partirent ensemble.
+
+Les deux voyageurs arrivèrent le soir à un château superbe.
+L'ermite demanda l'hospitalité pour lui et pour le jeune homme
+qui l'accompagnait. Le portier, qu'on aurait pris pour un grand
+seigneur, les introduisit avec une espèce de bonté dédaigneuse.
+On les présenta à un principal domestique, qui leur fit voir les
+appartements magnifiques du maître. Ils furent admis à sa table
+au bas bout, sans que le seigneur du château les honorât d'un
+regard; mais ils furent servis comme les autres avec délicatesse
+et profusion. On leur donna ensuite à laver dans un bassin d'or
+garni d'émeraudes et de rubis. On les mena coucher dans un bel
+appartement, et le lendemain matin un domestique leur apporta à
+chacun une pièce d'or, après quoi on les congédia.
+
+Le maître de la maison, dit Zadig en chemin, me paraît être un
+homme généreux, quoique un peu fier; il exerce noblement
+l'hospitalité. En disant ces paroles, il aperçut qu'une espèce
+de poche très large que portait l'ermite paraissait tendue et
+enflée: il y vit le bassin d'or garni de pierreries, que celui-ci
+avait volé. Il n'osa d'abord en rien témoigner; mais il était
+dans une étrange surprise.
+
+Vers le midi, l'ermite se présenta à la porte d'une maison très
+petite, où logeait un riche avare; il y demanda l'hospitalité
+pour quelques heures. Un vieux valet mal habillé le reçut d'un
+ton rude, et fit entrer l'ermite et Zadig dans l'écurie, où on
+leur donna quelques olives pourries, de mauvais pain, et de la
+bière gâtée. L'ermite but et mangea d'un air aussi content que
+la veille; puis s'adressant à ce vieux valet qui les observait
+tous deux pour voir s'ils ne volaient rien, et qui les pressait
+de partir, il lui donna les deux pièces d'or qu'il avait reçues
+le matin, et le remercia de toutes ses attentions. Je vous prie,
+ajouta-t-il, faites-moi parler à votre maître. Le valet étonné
+introduisit les deux voyageurs: Magnifique seigneur, dit
+l'ermite, je ne puis que vous rendre de très humbles grâces de la
+manière noble dont vous nous avez reçus: daignez accepter ce
+bassin d'or comme un faible gage de ma reconnaissance. L'avare
+fut près de tomber à la renverse. L'ermite ne lui donna pas le
+temps de revenir de son saisissement, il partit au plus vite avec
+son jeune voyageur. Mon père, lui dit Zadig, qu'est-ce que tout
+ce que je vois? Vous ne me paraissez ressembler en rien aux
+autres hommes: vous volez un bassin d'or garni de pierreries à un
+seigneur qui vous reçoit magnifiquement, et vous le donnez à un
+avare, qui vous traite avec indignité. Mon fils, répondit le
+vieillard, cet homme magnifique, qui ne reçoit les étrangers que
+par vanité, et pour faire admirer ses richesses, deviendra plus
+sage; l'avare apprendra à exercer l'hospitalité: ne vous étonnez
+de rien, et suivez-moi. Zadig ne savait encore s'il avait
+affaire au plus fou ou au plus sage de tous les hommes; mais
+l'ermite parlait avec tant d'ascendant, que Zadig, lié d'ailleurs
+par son serment, ne put s'empêcher de le suivre.
+
+Ils arrivèrent le soir à une maison agréablement bâtie, mais
+simple, où rien ne sentait ni la prodigalité ni l'avarice. Le
+maître était un philosophe retiré du monde, qui cultivait en paix
+la sagesse et la vertu, et qui cependant ne s'ennuyait pas. Il
+s'était plu à bâtir cette retraite dans laquelle il recevait les
+étrangers avec une noblesse qui n'avait rien de l'ostentation.
+Il alla lui-même au-devant des deux voyageurs, qu'il fit reposer
+d'abord dans un appartement commode. Quelque temps après, il les
+vint prendre lui-même pour les inviter à un repas propre et bien
+entendu, pendant lequel il parla avec discrétion des dernières
+révolutions de Babylone. Il parut sincèrement attaché à la
+reine, et souhaita que Zadig eût paru dans la lice pour disputer
+la couronne; mais les hommes, ajouta-t-il, ne méritent pas
+d'avoir un roi comme Zadig. Celui-ci rougissait, et sentait
+redoubler ses douleurs. On convint dans la conversation que les
+choses de ce monde n'allaient pas toujours au gré des plus sages.
+L'ermite soutint toujours qu'on ne connaissait pas les voies de
+la Providence, et que les hommes avaient tort de juger d'un tout
+dont ils n'apercevaient que la plus petite partie.
+
+On parla des passions. Ah! qu'elles sont funestes! disait
+Zadig. Ce sont les vents qui enflent les voiles du vaisseau,
+repartit l'ermite: elles le submergent quelquefois; mais sans
+elles il ne pourrait voguer. La bile rend colère et malade; mais
+sans la bile l'homme ne saurait vivre. Tout est dangereux
+ici-bas, et tout est nécessaire.
+
+On parla de plaisir, et l'ermite prouva que c'est un présent de
+la Divinité; car, dit-il, l'homme ne peut se donner ni sensation
+ni idées, il reçoit tout; la peine et le plaisir lui viennent
+d'ailleurs comme son être.
+
+Zadig admirait comment un homme qui avait fait des choses si
+extravagantes pouvait raisonner si bien. Enfin, après un
+entretien aussi instructif qu'agréable, l'hôte reconduisit ses
+deux voyageurs dans leur appartement, en bénissant le ciel qui
+lui avait envoyé deux hommes si sages et si vertueux. Il leur
+offrit de l'argent d'une manière aisée et noble qui ne pouvait
+déplaire. L'ermite le refusa, et lui dit qu'il prenait congé de
+lui, comptant partir pour Babylone avant le jour. Leur
+séparation fut tendre, Zadig surtout se sentait plein d'estime et
+d'inclination pour un homme si aimable.
+
+Quand l'ermite et lui furent dans leur appartement, ils firent
+long-temps l'éloge de leur hôte. Le vieillard au point du jour
+éveilla son camarade. Il faut partir, dit-il; mais tandis que
+tout le monde dort encore, je veux laisser à cet homme un
+témoignage de mon estime et de mon affection. En disant ces
+mots, il prit un flambeau, et mit le feu à la maison. Zadig
+épouvanté jeta des cris, et voulut l'empêcher de commettre une
+action si affreuse. L'ermite l'entraînait par une force
+supérieure; la maison était enflammée. L'ermite, qui était déjà
+assez loin avec son compagnon, la regardait brûler
+tranquillement. Dieu merci! dit-il, voilà la maison de mon cher
+hôte détruite de fond en comble! L'heureux homme! A ces mots
+Zadig fut tenté à-la-fois d'éclater de rire, de dire des injures
+au révérend père, de le battre, et de s'enfuir; mais il ne fit
+rien de tout cela, et toujours subjugué par l'ascendant de
+l'ermite, il le suivit malgré lui à la dernière couchée.
+
+Ce fut chez une veuve charitable et vertueuse qui avait un neveu
+de quatorze ans, plein d'agréments et son unique espérance. Elle
+fit du mieux qu'elle put les honneurs de sa maison. Le
+lendemain, elle ordonna à son neveu d'accompagner les voyageurs
+jusqu'à un pont qui, étant rompu depuis peu, était devenu un
+passage dangereux. Le jeune homme empressé marche au-devant
+d'eux. Quand ils furent sur le pont: Venez, dit l'ermite au
+jeune homme, il faut que je marque ma reconnaissance à votre
+tante. Il le prend alors par les cheveux, et le jette dans la
+rivière. L'enfant tombe, reparaît un moment sur l'eau, et est
+engouffré dans le torrent. O monstre! ô le plus scélérat de tous
+les hommes! s'écria Zadig. Vous m'aviez promis plus de
+patience, lui dit l'ermite en l'interrompant: apprenez que sous
+les ruines de cette maison où la Providence a mis le feu, le
+maître a trouvé un trésor immense: apprenez que ce jeune homme
+dont la Providence a tordu le cou aurait assassiné sa tante dans
+un an, et vous dans deux. Qui te l'a dit, barbare? cria Zadig;
+et quand tu aurais lu cet événement dans ton livre des destinées,
+t'est-il permis de noyer un enfant qui ne t'a point fait de mal?
+
+Tandis que le Babylonien parlait, il aperçut que le vieillard
+n'avait plus de barbe, que son visage prenait les traits de la
+jeunesse. Son habit d'ermite disparut; quatre belles ailes
+couvraient un corps majestueux et resplendissant de lumière. O
+envoyé du ciel! ô ange divin! s'écria Zadig en se prosternant, tu
+es donc descendu de l'empyrée pour apprendre à un faible mortel à
+se soumettre aux ordres éternels? Les hommes, dit l'ange Jesrad,
+jugent de tout sans rien connaître: tu étais celui de tous les
+hommes qui méritait le plus d'être éclairé. Zadig lui demanda la
+permission de parler. Je me défie de moi-même, dit-il; mais
+oserai-je te prier de m'éclaircir un doute: ne vaudrait-il pas
+mieux avoir corrigé cet enfant, et l'avoir rendu vertueux, que de
+le noyer? Jesrad reprit: S'il avait été vertueux, et s'il eût
+vécu, son destin était d'être assassiné lui-même avec la femme
+qu'il devait épouser, et le fils qui en devait naître. Mais
+quoi! dit Zadig, il est donc nécessaire qu'il y ait des crimes et
+des malheurs? et les malheurs tombent sur les gens de bien! Les
+méchants, répondit Jesrad, sont toujours malheureux: ils servent
+à éprouver un petit nombre de justes répandus sur la terre, et il
+n'y a point de mal dont il ne naisse un bien. Mais, dit Zadig,
+s'il n'y avait que du bien, et point de mal? Alors, reprit
+Jesrad, cette terre serait une autre terre, l'enchaînement des
+événements serait un autre ordre de sagesse; et cet ordre, qui
+serait parfait, ne peut être que dans la demeure éternelle de
+l'Être suprême, de qui le mal ne peut approcher. Il a créé des
+millions de mondes, dont aucun ne peut ressembler à l'autre.
+Cette immense variété est un attribut de sa puissance immense.
+Il n'y a ni deux feuilles d'arbre sur la terre, ni deux globes
+dans les champs infinis du ciel, qui soient semblables, et tout
+ce que tu vois sur le petit atome où tu es né devait être dans sa
+place et dans son temps fixe, selon les ordres immuables de celui
+qui embrasse tout. Les hommes pensent que cet enfant qui vient
+de périr est tombé dans l'eau par hasard, que c'est par un même
+hasard que cette maison est brûlée: mais il n'y a point de
+hasard; tout est épreuve, ou punition, ou récompense, ou
+prévoyance. Souviens-toi de ce pêcheur qui se croyait le plus
+malheureux de tous les hommes. Orosmade t'a envoyé pour changer
+sa destinée. Faible mortel! cesse de disputer contre ce qu'il
+faut adorer. Mais, dit Zadig.... Comme il disait _mais_, l'ange
+prenait déjà son vol vers la dixième sphère. Zadig à genoux
+adora la Providence, et se soumit. L'ange lui cria du haut des
+airs: Prends ton chemin vers Babylone.
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+Les énigmes.
+
+
+Zadig hors de lui-même, et comme un homme auprès de qui est tombé
+le tonnerre, marchait au hasard. Il entra dans Babylone le jour
+où ceux qui avaient combattu dans la lice étaient déjà assemblés
+dans le grand vestibule du palais pour expliquer les énigmes, et
+pour répondre aux questions du grand-mage. Tous les chevaliers
+étaient arrivés, excepté l'armure verte. Dès que Zadig parut
+dans la ville, le peuple s'assembla autour de lui; les yeux ne se
+rassasiaient point de le voir, les bouches de le bénir, les
+coeurs de lui souhaiter l'empire. L'Envieux le vit passer,
+frémit, et se détourna; le peuple le porta jusqu'au lieu de
+l'assemblée. La reine, à qui on apprit son arrivée, fut en proie
+à l'agitation de la crainte et de l'espérance; l'inquiétude la
+dévorait: elle ne pouvait comprendre, ni pourquoi Zadig était
+sans armes, ni comment Itobad portait l'armure blanche. Un
+murmure confus s'éleva à la vue de Zadig. On était surpris et
+charmé de le revoir; mais il n'était permis qu'aux chevaliers qui
+avaient combattu de paraître dans l'assemblée.
+
+J'ai combattu comme un autre, dit-il; mais un autre porte ici mes
+armes; et en attendant que j'aie l'honneur de le prouver, je
+demande la permission de me présenter pour expliquer les énigmes.
+On alla aux voix: sa réputation de probité était encore si
+fortement imprimée dans les esprits, qu'on ne balança pas à
+l'admettre.
+
+Le grand-mage proposa d'abord cette question: Quelle est de
+toutes les choses du monde la plus longue et la plus courte, la
+plus prompte et la plus lente, la plus divisible et la plus
+étendue, la plus négligée et la plus regrettée, sans qui rien ne
+se peut faire, qui dévore tout ce qui est petit, et qui vivifie
+tout ce qui est grand?
+
+C'était à Itobad à parler. Il répondit qu'un homme comme lui
+n'entendait rien aux énigmes, et qu'il lui suffisait d'avoir
+vaincu à grands coups de lance. Les uns dirent que le mot de
+l'énigme était la fortune, d'autres la terre, d'autres la
+lumière. Zadig dit que c'était le temps: Rien n'est plus long,
+ajouta-t-il, puisqu'il est la mesure de l'éternité; rien n'est
+plus court, puisqu'il manque à tous nos projets; rien n'est plus
+lent pour qui attend; rien de plus rapide pour qui jouit; il
+s'étend jusqu'à l'infini en grand; il se divise jusque dans
+l'infini en petit; tous les hommes le négligent, tous en
+regrettent la perte; rien ne se fait sans lui; il fait oublier
+tout ce qui est indigne de la postérité, et il immortalise les
+grandes choses. L'assemblée convint que Zadig avait raison.
+
+On demanda ensuite: Quelle est la chose qu'on reçoit sans
+remercier, dont on jouit sans savoir comment, qu'on donne aux
+autres quand on ne sait où l'on en est, et qu'on perd sans s'en
+apercevoir?
+
+Chacun dit son mot: Zadig devina seul que c'était la vie. Il
+expliqua toutes les autres énigmes avec la même facilité. Itobad
+disait toujours que rien n'était plus aisé, et qu'il en serait
+venu à bout tout aussi facilement, s'il avait voulu s'en donner
+la peine. On proposa des questions sur la justice, sur le
+souverain bien, sur l'art de régner. Les réponses de Zadig
+furent jugées les plus solides. C'est bien dommage, disait-on,
+qu'un si bon esprit soit un si mauvais cavalier.
+
+Illustres seigneurs, dit Zadig, j'ai eu l'honneur de vaincre dans
+la lice. C'est à moi qu'appartient l'armure blanche. Le
+seigneur Itobad s'en empara pendant mon sommeil: il jugea
+apparemment qu'elle lui siérait mieux que la verte. Je suis
+prêt à lui prouver d'abord devant vous, avec ma robe et mon épée,
+contre toute cette belle armure blanche qu'il m'a prise, que
+c'est moi qui ai eu l'honneur de vaincre le brave Otame.
+
+Itobad accepta le défi avec la plus grande confiance. Il ne
+doutait pas qu'étant casqué, cuirassé, brassardé, il ne vînt
+aisément à bout d'un champion en bonnet de nuit et en robe de
+chambre. Zadig tira son épée, en saluant la reine qui le
+regardait, pénétrée de joie et de crainte. Itobad tira la
+sienne, en ne saluant personne. Il s'avança sur Zadig comme un
+homme qui n'avait rien à craindre. Il était prêt à lui fendre la
+tête: Zadig sut parer le coup, en opposant ce qu'on appelle le
+fort de l'épée au faible de son adversaire, de façon que l'épée
+d'Itobad se rompit. Alors Zadig saisissant son ennemi au corps
+le renversa par terre; et lui portant la pointe de son épée au
+défaut de la cuirasse: Laissez-vous désarmer, dit-il, ou je vous
+tue. Itobad, toujours surpris des disgrâces qui arrivaient à un
+homme comme lui, laissa faire Zadig, qui lui ôta paisiblement son
+magnifique casque, sa superbe cuirasse, ses beaux brassards, ses
+brillants cuissards; s'en revêtit, et courut dans cet équipage se
+jeter aux genoux d'Astarté. Cador prouva aisément que l'armure
+appartenait à Zadig. Il fut reconnu roi d'un consentement
+unanime, et surtout de celui d'Astarté, qui goûtait, après tant
+d'adversités, la douceur de voir son amant digne aux yeux de
+l'univers d'être son époux. Itobad alla se faire appeler
+monseigneur dans sa maison. Zadig fut roi, et fut heureux. Il
+avait présent à l'esprit ce que lui avait dit l'ange Jesrad. Il
+se souvenait même du grain de sable devenu diamant. La reine et
+lui adorèrent la Providence. Zadig laissa la belle capricieuse
+Missouf courir le monde. Il envoya chercher le brigand Arbogad,
+auquel il donna un grade honorable dans son armée, avec promesse
+de l'avancer aux premières dignités s'il se comportait en vrai
+guerrier, et de le faire pendre s'il fesait le métier de brigand.
+
+Sétoc fut appelé du fond de l'Arabie, avec la belle Almona, pour
+être à la tête du commerce de Babylone. Cador fut placé et chéri
+selon ses services; il fut l'ami du roi, et le roi fut alors le
+seul monarque de la terre qui eût un ami. Le petit muet ne fut
+pas oublié. On donna une belle maison au pêcheur. Orcan fut
+condamné à lui payer une grosse somme, et à lui rendre sa femme;
+mais le pêcheur, devenu sage, ne prit que l'argent.
+
+Ni la belle Sémire ne se consolait d'avoir cru que Zadig serait
+borgne, ni Azora ne cessait de pleurer d'avoir voulu lui couper
+le nez. Il adoucit leurs douleurs par des présents. L'Envieux
+mourut de rage et de honte. L'empire jouit de la paix, de la
+gloire, et de l'abondance: ce fut le plus beau siècle de la
+terre; elle était gouvernée par la justice et par l'amour. On
+bénissait Zadig, et Zadig bénissait le ciel[a].
+
+ [a] C'est-ici que finit le manuscrit qu'on a retrouvé de
+ l'histoire de Zadig. On sait qu'il a essuyé bien d'autres
+ aventures qui ont été fidèlement écrites. On prie messieurs
+ les interprètes des langues orientales de les communiquer, si
+ elles parviennent jusqu'à eux.--Cette note de Voltaire parut
+ pour la première fois dans les éditions de Kehl. B.
+
+ FIN DE L'HISTOIRE DE ZADIG.
+The Project Gutenberg Etext of Zadig
+by Voltaire
+******This file should be named zadig10.txt or zadig10.zip******
+
+Corrected EDITIONS of our etexts get a new NUMBER, zadig11.txt
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, zadig10a.txt
+
+Produced by Carlo Traverso
+
+***
+
+More information about this book is at the top of this file.
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+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
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+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
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