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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:23:54 -0700 |
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Please read this +important information, as it gives you specific rights and +tells you about restrictions in how the file may be used. + +*** +Produced by Carlo Traverso + +We thank the Bibliothèque Nationale de France that has made available +the image files at www://gallica.bnf.fr, authorizing the preparation +of the etext through OCR. + +Nous remercions la Bibliothèque Nationale de France qui a mis à +dispositions les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donné +l'authorization à les utilizer pour preparer ce texte. + + + + + OEUVRES + + DE + + VOLTAIRE. + + TOME XXXIII + + DE L' IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT, + + RUE JACOB, N° 24. + + + + + OEUVRES + + DE + + VOLTAIRE + + PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC. + + PAR M. BEUCHOT. + + TOME XXXIII. + + ROMANS. TOME I. + + A PARIS, + + CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE, + + RUE DE L'ÉPERON, K° 6. WERDET ET LEQUIEN FILS, + + RUE DU BATTOIR, N° 2O. + + MDCCCXXIX. + + + + + + + ZADIG. + + ou + + LA DESTINÉE, + + HISTOIRE ORIENTALE. + + 1747 + + +Préface de l'Éditeur + +Je possède un volume petit in-8°, intitulé: _Memnon, histoire +orientale_, Londres (Paris), 1747. Ce volume, réimprimé sous le +même titre, en 1748, contient quinze chapitres, qui font partie +de _Zadig, ou la Destinée, histoire orientale_, 1748, in-12. +Zadig a de plus que Memnon trois chapitres, qui sont aujourd'hui +les XII, XIII, et XVII. L'édition encadrée de I775 est la +première qui contienne le chapitre VII. Deux autres chapitres, +les XIV et XV, et des additions au chapitre vi, parurent pour la +première fois dans les éditions de Kehl. Colini, secrétaire de +Voltaire en 1753, raconte[1] que les additions faites alors à +Zadig, «les calomnies et les méchancetés des courtisans, la +fausse interprétation donnée par ceux-ci à des demi-vers trouvés +dans un buisson, la disgrâce du héros, sont autant d'allégories +dont l'explication se présente naturellement.» Cependant, dès +l'édition de 1747, le chapitre iv contient les demi-vers; les +chapitres XIV et XV n'ont été, comme je l'ai dit, ajoutés qu'en +1785; les chapitres XII, XIII et XVII sont, comme on l'a vu, de +1748. Ce serait donc au chapitre VII que se borneraient les +additions faites en 1753; et ce chapitre n'a été publié qu'en +1775. + + [1] _Mon séjour auprès de Voltaire_, page 61. + +A l'occasion de Zadig, Longchamp raconte que Voltaire désirant +faire imprimer ce roman pour son compte, mais craignant que les +imprimeurs n'en tirassent des exemplaires au-delà du nombre +convenu, et que le livre ne fût répandu dans le public avant que +l'auteur l'eût offert à ses amis, eut recours au moyen suivant, +pour parer aux inconvénients qu'il redoutait. Il fit venir +l'imprimeur Prault, et lui demanda quel serait le prix d'une +édition tirée à mille exemplaires. Le prix parut trop élevé à +Voltaire; mais, dès le lendemain, Prault vint de lui-même +proposer une diminution d'un tiers dans le prix, et _Voltaire lui +donna la première moitié du roman de Zadig, qui était écrit sur +des cahiers détachés, dont le dernier se terminait avec la fin +d'un chapitre_, annonçant que pendant que cette partie serait +sous presse, il reverrait l'autre. Voltaire fit avertir Machuel, +libraire de Rouen , momentanément à Paris, et après les +conventions sur le prix, lui remit la fin de l'ouvrage, en +indiquant à quelle page' il devait commencer. Lorsque tout fut +terminé, Voltaire fit brocher les exemplaires qu'il destinait à +ses amis, en fit faire la distribution , et répondit aux plaintes +des imprimeurs par l'exposé des craintes qu'il avait eues: + +J'ai abrégé le récit de Longchamp, sans le rendre plus vrai. Je +ne connais aucune édition de Zadig qui le confirme, aucune dont +une feuille se termine avec la fin d'un chapitre. + + ------ + +Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres, +sont de Voltaire. + +Les notes signées d'un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet +et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de +chacun. + +Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes +des éditeurs de Kehl, en sont séparées par un--, et sont, comme +mes notes, signées de l'initiale de mon nom. + + BEUCHOT. + 4 octobre 1829. + + + + + + ZADIG. + + ou + + LA DESTINÉE, + + HISTOIRE ORIENTALE. + + 1747 + + + + APPROBATION[1]. + + +Je soussigné, qui me suis fait passer pour savant, et même pour +homme d'esprit, ai lu ce manuscrit, que j'ai trouvé, malgré moi, +curieux, amusant, moral, philosophique, digne de plaire à ceux +mêmes qui haïssent les romans. Ainsi je l'ai décrié, et j'ai +assuré monsieur le cadi-lesquier que c'est un ouvrage détestable. + + + [1] Cette plaisanterie était dans l'édition de Zadig de 1748. + Elle existait encore dans l'édition in-4° (tome XVII, publié en + 1771). Mais ayant été omise dans l'édition encadrée de 1795, + elle ne fut pas reproduite dans les éditions de Kehl. La + première des éditions modernes où on la trouve est celle de + M. Lequien, 1823. B. + + + + + + ÉPITRE DÉDICATOIRE + + DE ZADIG + + A LA SULTANE SHERAA, + + PAR SADI. + + Le 10 du mois de schewal, l'an 837 de l'hégire. + + ------ + + + +Charme des prunelles, tourment des coeurs, lumière de l'esprit, +je ne baise point la poussière de vos pieds, parceque vous ne +marchez guère, ou que vous marchez sur des tapis d'Iran ou sur +des roses. Je vous offre la traduction d'un livre d'un ancien +sage qui, ayant le bonheur de n'avoir rien à faire, eut celui de +s'amuser à écrire l'histoire de Zadig, ouvrage qui dit plus qu'il +ne semble dire. Je vous prie de le lire et d'en juger; car, +quoique vous soyez dans le printemps de votre vie, quoique tous +les plaisirs vous cherchent, quoique vous soyez belle, et que vos +talents ajoutent à votre beauté; quoiqu'on vous loue du soir au +matin, et que par toutes ces raisons vous soyez en droit de +n'avoir pas le sens commun, cependant vous avez l'esprit très +sage et le goût très fin, et je vous ai entendue raisonner mieux +que de vieux derviches à longue barbe et à bonnet pointu. Vous +êtes discrète et vous n'êtes point défiante; vous êtes douce sans +être faible; vous êtes bienfesante avec discernement; vous aimez +vos amis, et vous ne vous faites point d'ennemis. Votre esprit +n'emprunte jamais ses agréments des traits de la médisance; vous +ne dites de mal ni n'en faites, malgré la prodigieuse facilité +que vous y auriez. Enfin votre âme m'a toujours paru pure comme +votre beauté. Vous avez même un petit fonds de philosophie qui +m'a fait croire que vous prendriez plus de goût qu'une autre à +cet ouvrage d'un sage. + +Il fut écrit d'abord en ancien chaldéen, que ni vous ni moi +n'entendons. On le traduisit en arabe, pour amuser le célèbre +sultan Ouloug-beb. C'était du temps où les Arabes et les Persans +commençaient à écrire des _Mille et une nuits_, des _Mille et un +jours_, etc. Ouloug aimait mieux la lecture de Zadig; mais les +sultanes aimaient mieux les _Mille et un_. Comment pouvez-vous +préférer, leur disait le sage Ouloug, des contes qui sont sans +raison, et qui ne signifient rien? C'est précisément pour cela +que nous les aimons, répondaient les sultanes. + +Je me flatte que vous ne leur ressemblerez pas, et que vous serez +un vrai Ouloug. J'espère même que, quand vous serez lasse des +conversations générales, qui ressemblent assez aux _Mille et un_, +à cela près qu'elles sont moins amusantes, je pourrai trouver une +minute pour avoir l'honneur de vous parler raison. Si vous aviez +été Thalestris du temps de Scander, fils de Philippe; si vous +aviez été la reine de Sabée du temps de Soleiman, c'eussent été +ces rois qui auraient fait le voyage. + +Je prie les vertus célestes que vos plaisirs soient sans mélange, +votre beauté durable, et votre bonheur sans fin. + + SADI. + + + + + + ZAD1G, + + ou + + LA DESTINÉE. + + ------ + + +CHAPITRE 1. + +Le borgne + + +Du temps du roi Moabdar il y avait à Babylone un jeune homme +nommé Zadig, né avec un beau naturel fortifié par l'éducation. +Quoique riche et jeune, il savait modérer ses passions; il +n'affectait rien; il ne voulait point toujours avoir raison, et +savait respecter la faiblesse des hommes. On était étonné de +voir qu'avec beaucoup d'esprit il n'insultât jamais par des +railleries à ces propos si vagues, si rompus, si tumultueux, à +ces médisances téméraires, à ces décisions ignorantes, à ces +turlupinades grossières, à ce vain bruit de paroles, qu'on +appelait _conversation_ dans Babylone. Il avait appris, dans le +premier livre de Zoroastre, que l'amour-propre est un ballon +gonflé de vent, dont il sort des tempêtes quand on lui a fait une +piqûre. Zadig surtout ne se vantait pas de mépriser les femmes +et de les subjuguer. Il était généreux; il ne craignait point +d'obliger des ingrats, suivant ce grand précepte de Zoroastre, +_Quand tu manges, donne à manger aux chiens, dussent-ils te +mordre_. Il était aussi sage qu'on peut l'être; car il cherchait +à vivre avec des sages. Instruit dans les sciences des anciens +Chaldéens, il n'ignorait pas les principes physiques de la +nature, tels qu'on les connaissait alors, et savait de la +métaphysique ce qu'on en a su dans tous les âges, c'est-à-dire +fort peu de chose. Il était fermement persuadé que l'année était +de trois cent soixante et cinq jours et un quart, malgré la +nouvelle philosophie de son temps, et que le soleil était au +centre du monde; et quand les principaux mages lui disaient, avec +une hauteur insultante, qu'il avait de mauvais sentiments, et que +c'était être ennemi de l'état que de croire que le soleil +tournait sur lui-même, et que l'année avait douze mois, il se +taisait sans colère et sans dédain. + +Zadig, avec de grandes richesses, et par conséquent avec des +amis, ayant de la santé, une figure aimable, un esprit juste et +modéré, un coeur sincère et noble, crut qu'il pouvait être +heureux. Il devait se marier à Sémire, que sa beauté, sa +naissance et sa fortune rendaient le premier parti de Babylone. +Il avait pour elle un attachement solide et vertueux, et Sémire +l'aimait avec passion. Ils touchaient au moment fortuné qui +allait les unir, lorsque, se promenant ensemble vers une porte de +Babylone, sous les palmiers qui ornaient le rivage de l'Euphrate, +ils virent venir à eux des hommes armés de sabres et de flèches. +C'étaient les satellites du jeune Orcan, neveu d'un ministre, à +qui les courtisans de son oncle avaient fait accroire que tout +lui était permis. Il n'avait aucune des grâces ni des vertus de +Zadig; mais, croyant valoir beaucoup mieux, il était désespéré de +n'être pas préféré. Cette jalousie, qui ne venait que de sa +vanité, lui fit penser qu'il aimait éperdument Sémire. Il +voulait l'enlever. Les ravisseurs la saisirent, et dans les +emportements de leur violence ils la blessèrent, et firent couler +le sang d'une personne dont la vue aurait attendri les tigres du +mont Imaüs. Elle perçait le ciel de ses plaintes. Elle +s'écriait, Mon cher époux! on m'arrache à ce que j'adore. Elle +n'était point occupée de son danger; elle ne pensait qu'à son +cher Zadig. Celui-ci, dans le même temps, la défendait avec +toute la force que donnent la valeur et l'amour. Aidé seulement +de deux esclaves, il mit les ravisseurs en fuite, et ramena chez +elle Sémire évanouie et sanglante, qui en ouvrant les yeux vit +son libérateur. Elle lui dit: O Zadig! je vous aimais comme mon +époux, je vous aime comme celui à qui je dois l'honneur et la +vie. Jamais il n'y eut un coeur plus pénétré que celui de +Sémire; jamais bouche plus ravissante n'exprima des sentiments +plus touchants par ces paroles de feu qu'inspirent le sentiment +du plus grand des bienfaits et le transport le plus tendre de +l'amour le plus légitime. Sa blessure était légère; elle guérit +bientôt. Zadig était blessé plus dangereusement; un coup de +flèche reçu près de l'oeil lui avait fait une plaie profonde. +Sémire ne demandait aux dieux que la guérison de son amant. Ses +yeux étaient nuit et jour baignés de larmes: elle attendait le +moment où ceux de Zadig pourraient jouir de ses regards; mais un +abcès survenu à l'oeil blessé fit tout craindre. On envoya +jusqu'à Memphis chercher le grand médecin Hermès, qui vint avec +un nombreux cortège. Il visita le malade, et déclara qu'il +perdrait l'oeil; il prédit même le jour et l'heure où ce funeste +accident devait arriver. Si c'eût été l'oeil droit, dit-il, je +l'aurais guéri; mais les plaies de l'oeil gauche sont incurables. +Tout Babylone, en plaignant la destinée de Zadig, admira la +profondeur de la science d'Hermès. Deux jours après l'abcès +perça de lui-même; Zadig fut guéri parfaitement. Hermès écrivit +un livre où il lui prouva qu'il n'avait pas dû guérir. Zadig ne +le lut point; mais, dès qu'il put sortir, il se prépara à rendre +visite à celle qui fesait l'espérance du bonheur de sa vie, et +pour qui seule il voulait avoir des yeux. Sémire était à la +campagne depuis trois jours. Il apprit en chemin que cette belle +dame, ayant déclaré hautement qu'elle avait une aversion +insurmontable pour les borgnes, venait de se marier à Orcan la +nuit même. A cette nouvelle il tomba sans connaissance; sa +douleur le mit au bord du tombeau; il fut long-temps malade, mais +enfin la raison l'emporta sur son affliction; et l'atrocité de ce +qu'il éprouvait servit même à le consoler. + +Puisque j'ai essuyé, dit-il, un si cruel caprice d'une fille +élevée à la cour, il faut que j'épouse une citoyenne. Il choisit +Azora, la plus sage et la mieux née de la ville; il l'épousa, et +vécut un mois avec elle dans les douceurs de l'union la plus +tendre. Seulement il remarquait en elle un peu de légèreté, et +beaucoup de penchant à trouver toujours que les jeunes gens les +mieux faits étaient ceux qui avaient le plus d'esprit et de +vertu. + + + +CHAPITRE II[1]. + +Le nez. + + [1] Le chapitre est imité d'un conte chinois, que Durand a + réimprimé, en 1803, sons le titre de, _La Matrone chinoise_, à + la suite de sa traduction de la _Satire de Pétrone_, et que Du + Halde avait déjà imprimé dans le tome III de sa _Description de + la Chine_. B. + + +Un jour Azora revint d'une promenade, tout en colère, et fesant +de grandes exclamations. Qu'avez-vous, lui dit-il, ma chère +épouse? qui vous peut mettre ainsi hors de vous-même? Hélas! +dit-elle, vous seriez indigné comme moi, si vous aviez vu le +spectacle dont je viens d'être témoin. J'ai été consoler la +jeune veuve Cosrou, qui vient d'élever, depuis deux jours, un +tombeau à son jeune époux auprès du ruisseau qui borde cette +prairie. Elle a promis aux dieux, dans sa douleur, de demeurer +auprès de ce tombeau tant que l'eau de ce ruisseau coulerait +auprès. Eh bien! dit Zadig, voilà une femme estimable qui +aimait véritablement son mari! Ah! reprit Azora, si vous saviez à +quoi elle s'occupait quand je lui ai rendu visite! A quoi donc, +belle Azora? Elle fesait détourner le ruisseau. Azora se +répandit en des invectives si longues, éclata en reproches si +violents contre la jeune veuve, que ce faste de vertu ne plut pas +à Zadig. + +Il avait un ami, nommé Cador, qui était un de ces jeunes gens à +qui sa femme trouvait plus de probité et de mérite qu'aux autres: +il le mit dans sa confidence, et s'assura, autant qu'il le +pouvait, de sa fidélité par un présent considérable. Azora ayant +passé deux jours chez une de ses amies à la campagne, revint le +troisième jour à la maison. Des domestiques en pleurs lui +annoncèrent que son mari était mort subitement, la nuit même, +qu'on n'avait pas osé lui porter cette funeste nouvelle, et qu'on +venait d'ensevelir Zadig dans le tombeau de ses pères, au bout du +jardin. Elle pleura, s'arracha les cheveux, et jura de mourir. +Le soir, Cador lui demanda la permission de lui parler, et ils +pleurèrent tous deux. Le lendemain ils pleurèrent moins, et +dînèrent ensemble. Cador lui confia que son ami lui avait laissé +la plus grande partie de son bien, et lui fit entendre qu'il +mettrait son bonheur à partager sa fortune avec elle. La dame +pleura, se fâcha, s'adoucit; le souper fut plus long que le +dîner; on se parla avec plus de confiance. Azora fit l'éloge du +défunt; mais elle avoua qu'il avait des défauts dont Cador était +exempt. + +Au milieu du souper, Cador se plaignit d'un mal de rate violent; +la dame, inquiète et empressée, fit apporter toutes les essences +dont elle se parfumait, pour essayer s'il n'y en avait pas +quelqu'une qui fût bonne pour le mal de rate; elle regretta +beaucoup que le grand Hermès ne fût pas encore à Babylone; elle +daigna même toucher le côté où Cador sentait de si vives +douleurs. Etes-vous sujet à cette cruelle maladie? lui dit-elle +avec compassion. Elle me met quelquefois au bord du tombeau, lui +répondit Cador, et il n'y a qu'un seul remède qui puisse me +soulager: c'est de m'appliquer sur le côté le nez d'un homme qui +soit mort la veille. Voilà un étrange remède, dit Azora. Pas +plus étrange, répondit-il, que les sachets du sieur Arnoult[a] +contre l'apoplexie. Cette raison, jointe à l'extrême mérite du +jeune homme, détermina enfin la dame. Après tout, dit-elle, +quand mon mari passera du monde d'hier dans le monde du lendemain +sur le pont Tchinavar, l'ange Asrael lui accordera-t-il moins le +passage parceque son nez sera un peu moins long dans la seconde +vie que dans la première? Elle prit donc un rasoir; elle alla au +tombeau de son époux, l'arrosa de ses larmes, et s'approcha pour +couper le nez à Zadig, qu'elle trouva tout étendu dans la tombe. +Zadig se relève en tenant son nez d'une main, et arrêtant le +rasoir de l'autre. Madame, lui dit-il, ne criez plus tant contre +la jeune Cosrou; le projet de me couper le nez vaut bien celui de +détourner un ruisseau. + + [a] Il y avait dans ce temps un Babylonien, nommé Arnoult, qui + guérissait el prévenait toutes les apoplexies, dans les + gazettes, avec un sachet pendu au cou.--Cette note est de 1748; + on y lit, ainsi que dans le texte, _Arnou_. Mais l'édition de + 1747, sous le titre de _Memnon_, dont j'ai parlé dans ma + préface de ce volume, porte _Arnoult_, qui est le véritable + nom: voyez tome XXVI, page 186. B. + + + +CHAPITRE III. + +Le chien et le cheval. + +Zadig éprouva que le premier mois du mariage, comme il est écrit +dans le livre du Zend, est la lune du miel, et que le second est +la lune de l'absinthe. Il fut quelque temps après obligé de +répudier Azora, qui était devenue trop difficile à vivre, et il +chercha son bonheur dans l'étude de la nature. Rien n'est plus +heureux, disait-il, qu'un philosophe qui lit dans ce grand livre +que Dieu a mis sous nos yeux. Les vérités qu'il découvre sont à +lui: il nourrit et il élève son âme, il vit tranquille; il ne +craint rien des hommes, et sa tendre épouse ne vient point lui +couper le nez. + +Plein de ces idées, il se retira dans une maison de campagne sur +les bords de l'Euphrate. Là il ne s'occupait pas à calculer +combien de pouces d'eau coulaient en une seconde sous les arches +d'un pont, ou s'il tombait une ligne cube de pluie dans le mois +de la souris plus que dans le mois du mouton. Il n'imaginait +point de faire de la soie avec des toiles d'araignée, ni de la +porcelaine avec des bouteilles cassées; mais il étudia surtout +les propriétés des animaux et des plantes, et il acquit bientôt +une sagacité qui lui découvrait mille différences où les autres +hommes ne voient rien que d'uniforme. + +[1]Un jour, se promenant auprès d'un petit bois, il vit accourir +à lui un eunuque de la reine, suivi de plusieurs officiers qui +paraissaient dans la plus grande inquiétude, et qui couraient çà +et là comme des hommes égarés qui cherchent ce qu'ils ont perdu +de plus précieux. Jeune homme, lui dit le premier eunuque, +n'avez-vous point vu le chien de la reine? Zadig répondit +modestement, C'est une chienne, et non pas un chien. Vous avez +raison, reprit le premier eunuque. C'est une épagneule très +petite, ajouta Zadig; elle a fait depuis peu des chiens; elle +boite du pied gauche de devant, et elle a les oreilles très +longues. Vous l'avez donc vue? dit le premier eunuque tout +essoufflé. Non, répondit Zadig, je ne l'ai jamais vue, et je +n'ai jamais su si la reine avait une chienne. + + [1] L'_Année littéraire_, 1767, I, 145 et suiv., reproche à + Voltaire d'avoir pris l'idée de ce chapitre au chevalier de + Mailly, auteur anonyme de _Le Voyâge et les Aventures des trois + princes de Sarendip, traduits du persan_, 1719 (et non 1716), + iii-12. B. + + +Précisément dans le même temps, par une bizarrerie ordinaire de +la fortune, le plus beau cheval de l'écurie du roi s'était +échappé des mains d'un palefrenier dans les plaines de Babylone. +Le grand-veneur et tous les autres officiers couraient après lui +avec autant d'inquiétude que le premier eunuque après la chienne. +Le grand-veneur s'adressa à Zadig, et lui demanda s'il n'avait +point vu passer le cheval du roi. C'est, répondit Zadig, le +cheval qui galope le mieux; il a cinq pieds de haut, le sabot +fort petit; il porte une queue de trois pieds et demi de long; +les bossettes de son mors sont d'or à vingt-trois carats; ses +fers sont d'argent à onze deniers. Quel chemin a-t-il pris? où +est-il? demanda le grand-veneur. Je ne l'ai point vu, répondit +Zadig, et je n'en ai jamais entendu parler. + +Le grand-veneur et le premier eunuque ne doutèrent pas que Zadig +n'eût volé le cheval du roi et la chienne de la reine; ils le +firent conduire devant l'assemblée du grand Desterham, qui le +condamna au knout, et à passer le reste de ses jours en Sibérie. +A peine le jugement fut-il rendu qu'on retrouva le cheval et la +chienne. Les juges furent dans la douloureuse nécessité de +réformer leur arrêt; mais ils condamnèrent Zadig à payer quatre +cents onces d'or, pour avoir dit qu'il n'avait point vu ce qu'il +avait vu. Il fallut d'abord payer cette amende; après quoi il +fut permis à Zadig de plaider sa cause au conseil du grand +Desterham; il parla en ces termes: + +«Étoiles de justice, abîmes de science, miroirs de vérité, qui +avez la pesanteur du plomb, la dureté du fer, l'éclat du diamant, +et beaucoup d'affinité avec l'or, puisqu'il m'est permis de +parler devant cette auguste assemblée, je vous jure par Orosmade, +que je n'ai jamais vu la chienne respectable de la reine, ni le +cheval sacré du roi des rois. Voici ce qui m'est arrivé: Je me +promenais vers le petit bois où j'ai rencontré depuis le +vénérable eunuque et le très illustre grand-veneur. J'ai vu sur +le sable les traces d'un animal, et j'ai jugé aisément que +c'étaient celles d'un petit chien. Des sillons légers et longs, +imprimés sur de petites éminences de sable entre les traces des +pattes, m'ont fait connaître que c'était une chienne dont les +mamelles étaient pendantes, et qu'ainsi elle avait fait des +petits il y a peu de jours. D'autres traces en un sens +différent, qui paraissaient toujours avoir rasé la surface du +sable à côté des pattes de devant, m'ont appris qu'elle avait les +oreilles très longues; et comme j'ai remarqué que le sable était +toujours moins creusé par une patte que par les trois autres, +j'ai compris que la chienne de notre auguste reine était un peu +boiteuse, si je l'ose dire. + +«A l'égard du cheval du roi des rois, vous saurez que, me +promenant dans les routes de ce bois, j'ai aperçu les marques des +fers d'un cheval; elles étaient toutes à égales distances. +Voilà, ai-je dit, un cheval qui a un galop parfait. La poussière +des arbres, dans une route étroite qui n'a que sept pieds de +large, était un peu enlevée à droite et à gauche, à trois pieds +et demi du milieu de la route. Ce cheval, ai-je dit, a une queue +de trois pieds et demi, qui, par ses mouvements de droite et de +gauche, a balayé cette poussière. J'ai vu sous les arbres qui +formaient un berceau de cinq pieds de haut, les feuilles des +branches nouvellement tombées; et j'ai connu que ce cheval y +avait touché, et qu'ainsi il avait cinq pieds de haut. Quant à +son mors, il doit être d'or à vingt-trois carats; car il en a +frotté les bossettes contre une pierre que j'ai reconnue être une +pierre de touche, et dont j'ai fait l'essai. J'ai jugé enfin par +les marques que ses fers ont laissées sur des cailloux, d'une +autre espèce, qu'il était ferré d'argent à onze deniers de fin.» + +Tous les juges admirèrent le profond et subtil discernement de +Zadig; la nouvelle en vint jusqu'au roi et à la reine. On ne +parlait que de Zadig dans les antichambres, dans la chambre, et +dans le cabinet; et quoique plusieurs mages opinassent qu'on +devait le brûler comme sorcier, le roi ordonna qu'on lui rendît +l'amende des quatre cents onces d'or à laquelle il avait été +condamné. Le greffier, les huissiers, les procureurs, vinrent +chez lui en grand appareil lui rapporter ses quatre cents onces; +ils en retinrent seulement trois cent quatre-vingt-dix-huit pour +les frais de justice, et leurs valets demandèrent des honoraires. + +Zadig vit combien il était dangereux quelquefois d'être trop +savant, et se promit bien, à la première occasion, de ne point +dire ce qu'il avait vu. + +Cette occasion se trouva bientôt. Un prisonnier d'état +s'échappa; il passa sous les fenêtres de sa maison. On +interrogea Zadig, il ne répondit rien; mais on lui prouva qu'il +avait regardé par la fenêtre. Il fut condamné pour ce crime à +cinq cents onces d'or, et il remercia ses juges de leur +indulgence, selon la coutume de Babylone. + +Grand Dieu! dit-il en lui-même, qu'on est à plaindre quand on se +promène dans un bois où la chienne de la reine et le cheval du +roi ont passé! qu'il est dangereux de se mettre à la fenêtre! et +qu'il est difficile d'être heureux dans cette vie! + + + +CHAPITRE IV. + +L'envieux. + + +Zadig voulut se consoler, par la philosophie et par l'amitié, des +maux que lui avait faits la fortune. Il avait, dans un faubourg +de Babylone, une maison ornée avec goût, où il rassemblait tous +les arts et tous les plaisirs dignes d'un honnête homme. Le +matin sa bibliothèque était ouverte à tous les savants; le soir, +sa table l'était à la bonne compagnie; mais il connut bientôt +combien les savants sont dangereux; il s'éleva une grande dispute +sur une loi de Zoroastre, qui défendait de manger du griffon. +Comment défendre le griffon, disaient les uns, si cet animal +n'existe pas? Il faut bien qu'il existe, disaient les autres, +puisque Zoroastre ne veut pas qu'on en mange. Zadig voulut les +accorder, en leur disant, S'il y a des griffons, n'en mangeons +point; s'il n'y en a point, nous en mangerons encore moins; et +par là nous obéirons tous à Zoroastre. + +Un savant qui avait composé treize volumes sur les propriétés du +griffon, et qui de plus était grand théurgite, se hâta d'aller +accuser Zadig devant un archimage nommé Yébor[1], le plus sot des +Chaldéens, et partant le plus fanatique. Cet homme aurait fait +empaler Zadig pour la plus grande gloire du soleil, et en aurait +récité le bréviaire de Zoroastre d'un ton plus satisfait. L'ami +Cador (un ami vaut mieux que cent prêtres) alla trouver le vieux +Yébor, et lui dit: + +Vivent le soleil et les griffons! gardez-vous bien de punir +Zadig: c'est un saint; il a des griffons dans sa basse-cour, et +il n'en mange point; et son accusateur est un hérétique qui ose +soutenir que les lapins ont le pied fendu, et ne sont point +immondes. Eh bien! dit Yébor en branlant sa tête chauve, il +faut empaler Zadig pour avoir mal pensé des griffons, et l'autre +pour avoir mal parlé des lapins. Cador apaisa l'affaire par le +moyen d'une fille d'honneur à laquelle il avait fait un enfant, +et qui avait beaucoup de crédit dans le collège des mages. +Personne ne fut empalé; de quoi plusieurs docteurs murmurèrent, +et en présagèrent la décadence de Babylone. Zadig s'écria: A +quoi tient le bonheur! tout me persécute dans ce monde, jusqu'aux +êtres qui n'existent pas. Il maudit les savants, et ne voulut +plus vivre qu'en bonne compagnie. + + [1] Anagramme de Boyer, théatin, confesseur de dévotes titrées, + évêque par leurs intrigues, qui n'avaient pu réussir à le faire + supérieur de son couvent; puis précepteur du dauphin, et enfin + ministre de la feuille, par le conseil du cardinal de Fleury, + qui, comme tous les hommes médiocres, aimait à faire donner les + places à des hommes incapables de les remplir, mais aussi + incapables de se rendre dangereux. Ce Boyer était un fanatique + imbécile qui persécuta M. de Voltaire dans plus d'une occasion. + K. + + +Il rassemblait chez lui les plus honnêtes gens de Babylone, et +les dames les plus aimables; il donnait des soupers délicats, +souvent précédés de concerts, et animés par des conversations +charmantes dont il avait su bannir l'empressement de montrer de +l'esprit, qui est la plus sûre manière de n'en point avoir, et de +gâter la société la plus brillante. Ni le choix de ses amis, ni +celui des mets, n'étaient faits par la vanité; car en tout il +préférait l'être au paraître, et par là il s'attirait la +considération véritable, à laquelle il ne prétendait pas. + +Vis-à-vis sa maison demeurait Arimaze, personnage dont la +méchante âme était peinte sur sa grossière physionomie. Il était +rongé de fiel et bouffi d'orgueil, et pour comble, c'était un bel +esprit ennuyeux. N'ayant jamais pu réussir dans le monde, il se +vengeait par en médire[2]. Tout riche qu'il était, il avait de +la peine à rassembler chez lui des flatteurs. Le bruit des chars +qui entraient le soir chez Zadig l'importunait, le bruit de ses +louanges l'irritait davantage. Il allait quelquefois chez Zadig, +et se mettait à table sans être prié: il y corrompait toute la +joie de la société, comme on dit que les harpies infectent les +viandes qu'elles touchent. Il lui arriva un jour de vouloir +donner une fête à une dame qui, au lieu de la recevoir, alla +souper chez Zadig. Un autre jour, causant avec lui dans le +palais, ils abordèrent un ministre qui pria Zadig à souper, et ne +pria point Arimaze. Les plus implacables haines n'ont pas +souvent des fondements plus importants. Cet homme, qu'on +appelait l'_Envieux_ dans Babylone, voulut perdre Zadig, +parcequ'on l'appelait l'_Heureux_. L'occasion de faire du mal se +trouve cent fois par jour, et celle de faire du bien, une fois +dans l'année, comme dit Zoroastre. + + [2] Imitation d'une phrase de Montaigne, citée p. 119 du tome + XXVII. B. + + + +L'Envieux alla chez Zadig, qui se promenait dans ses jardins avec +deux amis et une dame à laquelle il disait souvent des choses +galantes, sans autre intention que celle de les dire. La +conversation roulait sur une guerre que le roi venait de terminer +heureusement contre le prince d'Hyrcanie, son vassal. Zadig, qui +avait signalé son courage dans cette courte guerre, louait +beaucoup le roi, et encore plus la dame. Il prit ses tablettes, +et écrivit quatre vers qu'il fit sur-le-champ, et qu'il donna à +lire à cette belle personne. Ses amis le prièrent de leur en +faire part: la modestie, ou plutôt un amour-propre bien entendu, +l'en empêcha. Il savait que des vers impromptus ne sont jamais +bons que pour celle en l'honneur de qui ils sont faits: il brisa +en deux la feuille des tablettes sur laquelle il venait d'écrire, +et jeta les deux moitiés dans un buisson de roses, où on les +chercha inutilement. Une petite pluie survint; on regagna la +maison. L'Envieux, qui resta dans le jardin, chercha tant, qu'il +trouva un morceau de la feuille. Elle avait été tellement +rompue, que chaque moitié de vers qui remplissait la ligne fesait +un sens, et même un vers d'une plus petite mesure; mais, par un +hasard encore plus étrange, ces petits vers se trouvaient former +un sens qui contenait les injures les plus horribles contre le +roi; on y lisait: + + Par les plus grands forfaits + Sur le trône affermi, + Dans la publique paix + C'est le seul ennemi. + +L'Envieux fut heureux pour la première fois de sa vie. Il avait +entre les mains de quoi perdre un homme vertueux et aimable. +Plein de cette cruelle joie, il fit parvenir jusqu'au roi cette +satire écrite de la main de Zadig: on le fit mettre en prison, +lui, ses deux amis, et la dame. Son procès lui fut bientôt fait, +sans qu'on daignât l'entendre. Lorsqu'il vint recevoir sa +sentence, l'Envieux se trouva sur son passage, et lui dit tout +haut que ses vers ne valaient rien. Zadig ne se piquait pas +d'être bon poëte; mais il était au désespoir d'être condamné +comme criminel de lèse-majesté, et de voir qu'on retînt en prison +une belle dame et deux amis pour un crime qu'il n'avait pas fait. +On ne lui permit pas de parler, parceque ses tablettes parlaient. +Telle était la loi de Babylone. On le fit donc aller au supplice +à travers une foule de curieux dont aucun n'osait le plaindre, et +qui se précipitaient pour examiner son visage, et pour voir s'il +mourrait avec bonne grâce. Ses parents seulement étaient +affligés, car ils n'héritaient pas. Les trois quarts de son bien +étaient confisqués au profit du roi, et l'autre quart au profit +de l'Envieux. + +Dans le temps qu'il se préparait à la mort, le perroquet du roi +s'envola de son balcon, et s'abattit dans le jardin de Zadig sur +un buisson de roses. Une pêche y avait été portée d'un arbre +voisin par le vent; elle était tombée sur un morceau de tablettes +à écrire auquel elle s'était collée. L'oiseau enleva la pêche et +la tablette, et les porta sur les genoux du monarque. Le prince +curieux y lut des mots qui ne formaient aucun sens, et qui +paraissaient des fins de vers. Il aimait la poésie, et il y a +toujours de la ressource avec les princes qui aiment les vers: +l'aventure de son perroquet le fit rêver. La reine, qui se +souvenait de ce qui avait été écrit sur une pièce de la tablette +de Zadig, se la fit apporter. + +On confronta les deux morceaux, qui s'ajustaient ensemble +parfaitement; on lut alors les vers tels que Zadig les avait +faits: + + Par les plus grands forfaits j'ai vu troubler la terre. + Sur le trône affermi le roi sait tout dompter. + Dans la publique paix l'amour seul fait la guerre: + C'est le seul ennemi qui soit à redouter. + +Le roi ordonna aussitôt qu'on fît venir Zadig devant lui, et +qu'on fît sortir de prison ses deux amis et la belle dame. Zadig +se jeta le visage contre terre aux pieds du roi et de la reine: +il leur demanda très humblement pardon d'avoir fait de mauvais +vers: il parla avec tant de grâce, d'esprit, et de raison, que le +roi et la reine voulurent le revoir. Il revint, et plut encore +davantage. On lui donna tous les biens de l'Envieux, qui l'avait +injustement accusé: mais Zadig les rendit tous; et l'Envieux ne +fut touché que du plaisir de ne pas perdre son bien. L'estime du +roi s'accrut de jour en jour pour Zadig. Il le mettait de tous +ses plaisirs, et le consultait dans toutes ses affaires. La +reine le regarda dès-lors avec une complaisance qui pouvait +devenir dangereuse pour elle, pour le roi son auguste époux, pour +Zadig, et pour le royaume. Zadig commençait à croire qu'il n'est +pas si difficile d'être heureux. + + + +CHAPITRE V. + +Les généreux. + + +Le temps arriva où l'on célébrait une grande fête qui revenait tous +les cinq ans. C'était la coutume à Babylone de déclarer solennellement, +au bout de cinq années, celui des citoyens qui avait fait l'action la +plus généreuse. Les grands et les mages étaient les juges. Le +premier satrape, chargé du soin de la ville, exposait les plus belles +actions qui s'étaient passées sous son gouvernement. On allait aux +voix: le roi prononçait le jugement. On venait à cette solennité des +extrémités de la terre. Le vainqueur recevait des mains du monarque +une coupe d'or garnie de pierreries, et le roi lui disait ces paroles: +«Recevez ce prix de la générosité, et puissent les dieux me donner +beaucoup de sujets qui vous ressemblent!» + +Ce jour mémorable venu, le roi parut sur son trône, environné des +grands, des mages, et des députés de toutes les nations, qui +venaient à ces jeux où la gloire s'acquérait, non par la légèreté +des chevaux, non par la force du corps, mais par la vertu. Le +premier satrape rapporta à haute voix les actions qui pouvaient +mériter à leurs auteurs ce prix inestimable. Il ne parla point +de la grandeur d'âme avec laquelle Zadig avait rendu à l'Envieux +toute sa fortune: ce n'était pas une action qui méritât de +disputer le prix. + +Il présenta d'abord un juge qui, ayant fait perdre un procès +considérable à un citoyen, par une méprise dont il n'était pas +même responsable, lui avait donné tout son bien, qui était la +valeur de ce que l'autre avait perdu[1]. + + [1] C'est à peu près le trait de Des Barreaux. Voyez, tome + XIX, le _Catalogue des écrivains_, en tête du _Siècle de Louis + XIV_; et dans les _Mélanges_, année 1767, la septième des + _Lettres à S. A. monseigneur le prince de***_. B. + +Il produisit ensuite un jeune homme qui, étant éperdument épris +d'une fille qu'il allait épouser, l'avait cédée à un ami près +d'expirer d'amour pour elle, et qui avait encore payé la dot en +cédant la fille. + +Ensuite il fit paraître un soldat qui, dans la guerre d'Hyrcanie, +avait donné encore un plus grand exemple de générosité. Des +soldats ennemis lui enlevaient sa maîtresse, et il la défendait +contre eux: on vint lui dire que d'autres Hyrcaniens enlevaient +sa mère à quelques pas de là: il quitta en pleurant sa maîtresse, +et courut délivrer sa mère: il retourna ensuite vers celle qu'il +aimait, et la trouva expirante. Il voulut se tuer; sa mère lui +remontra qu'elle n'avait que lui pour tout secours, et il eut le +courage de souffrir la vie. + +Les juges penchaient pour ce soldat. Le roi prit la parole, et +dit: Son action et celles des autres sont belles, mais elles ne +m'étonnent point; hier Zadig en a fait une qui m'a étonné. +J'avais disgracié depuis quelques jours mon ministre et mon +favori Coreb. Je plaignais de lui avec violence, et tous mes +courtisans m'assuraient que j'étais trop doux; c'était à qui me +dirait le plus de mal de Coreb. Je demandai à Zadig ce qu'il en +pensait, et il osa en dire du bien. J'avoue que j'ai vu, dans +nos histoires, des exemples qu'on a payé de son bien une erreur, +qu'on a cédé sa maîtresse qu'on a préféré une mère à l'objet de +son amour; mais je n'ai jamais lu qu'un courtisan ait parlé +avantageusement d'un ministre disgracié contre qui son souverain +était en colère. Je donne vingt mille pièces d'or à chacun de +ceux dont on vient de réciter les actions généreuses; mais je +donne la coupe à Zadig. + +Sire, lui dit-il, c'est votre majesté seule qui mérite la coupe, +c'est elle qui a fait l'action la plus inouïe, puisque étant roi +vous ne vous êtes point fâché contre votre esclave, lorsqu'il +contredisait votre passion. On admira le roi et Zadig. Le juge +qui avait donné son bien, l'amant qui avait marié sa maîtresse à +son ami, le soldat qui avait préféré le salut de sa mère à celui +de sa maîtresse, reçurent les présents du monarque: ils virent +leurs noms écrits dans le livre des généreux. Zadig eut la +coupe. Le roi acquit la réputation d'un bon prince, qu'il ne +garda pas long-temps. Ce jour fut consacré par des fêtes plus +longues que la loi ne le portait. La mémoire s'en conserve +encore dans l'Asie. Zadig disait: Je suis donc enfin heureux! +Mais il se trompait. + + + +CHAPITRE VI. + +Le ministre. + + +Le roi avait perdu son premier ministre. Il choisit Zadig pour +remplir cette place. Toutes les belles dames de Babylone +applaudirent à ce choix, car depuis la fondation de l'empire il +n'y avait jamais eu de ministre si jeune. Tous les courtisans +furent fâchés; l'Envieux en eut un crachement de sang, et le nez +lui enfla prodigieusement. Zadig ayant remercié le roi et la +reine, alla remercier aussi le perroquet: Bel oiseau, lui dit-il, +c'est vous qui m'avez sauvé la vie, et qui m'avez fait premier +ministre: la chienne et le cheval de leurs majestés m'avaient +fait beaucoup de mal, mais vous m'avez fait du bien. Voilà donc +de quoi dépendent les destins des hommes! Mais, ajouta-t-il, un +bonheur si étrange sera peut-être bientôt évanoui. Le perroquet +répondit, Oui. Ce mot frappe Zadig. Cependant, comme il était +bon physicien, et qu'il ne croyait pas que les perroquets fussent +prophètes, il se rassura bientôt; il se mit à exercer son +ministère de son mieux. + +Il fit sentir à tout le monde le pouvoir sacré des lois, et ne +fit sentir à personne le poids de sa dignité. Il ne gêna point +les voix du divan, et chaque vizir pouvait avoir un avis sans lui +déplaire. Quand il jugeait une affaire, ce n'était pas lui qui +jugeait, c'était la loi; mais quand elle était trop sévère, il la +tempérait; et quand on manquait de lois, son équité en fesait +qu'on aurait prises pour celles de Zoroastre. + +C'est de lui que les nations tiennent ce grand principe, Qu'il +vaut mieux hasarder de sauver un coupable que de condamner un +innocent. Il croyait que les lois étaient faites pour secourir +les citoyens autant que pour les intimider. Son principal talent +était de démêler la vérité, que tous les hommes cherchent à +obscurcir. Dès les premiers jours de son administration il mit +ce grand talent en usage. Un fameux négociant de Babylone était +mort aux Indes; il avait fait ses héritiers ses deux fils par +portions égales, après avoir marié leur soeur, et il laissait un +présent de trente mille pièces d'or à celui de ses deux fils qui +serait jugé l'aimer davantage. L'aîné lui bâtit un tombeau, le +second augmenta d'une partie de son héritage la dot de sa soeur; +chacun disait: C'est l'aîné qui aime le mieux son père, le cadet +aime mieux sa soeur; c'est à l'aîné qu'appartiennent les trente +mille pièces. + +Zadig les fit venir tous deux l'un après l'autre. Il dit à +l'aîné: Votre père n'est point mort, il est guéri de sa dernière +maladie, il revient à Babylone. Dieu soit loué, répondit le +jeune homme; mais voilà un tombeau qui m'a coûté bien cher! Zadig +dit ensuite la même chose au cadet. Dieu soit loué! répondit-il, +je vais rendre à mon père tout ce que j'ai; mais je voudrais +qu'il laissât à ma soeur ce que je lui ai donné. Vous ne rendrez +rien, dit Zadig, et vous aurez les trente mille pièces; c'est +vous qui aimez le mieux votre père. + +Une fille fort riche avait fait une promesse de mariage à deux +mages, et, après avoir reçu quelques mois des instructions de +l'un et de l'autre, elle se trouva grosse. Ils voulaient tous +deux l'épouser. Je prendrai pour mon mari, dit-elle, celui des +deux qui m'a mise en état de donner un citoyen à l'empire. C'est +moi qui ai fait cette bonne oeuvre, dit l'un. C'est moi qui ai +eu cet avantage, dit l'autre. Eh bien! répondit-elle, je +reconnais pour père de l'enfant celui des deux qui lui pourra +donner la meilleure éducation. Elle accoucha d'un fils. Chacun +des mages veut l'élever. La cause est portée devant Zadig. Il +fait venir les deux mages. Qu'enseigneras-tu à ton pupille? +dit-il au premier. Je lui apprendrai, dit le docteur, les huit +parties d'oraison, la dialectique, l'astrologie, la démonomanie; +ce que c'est que la substance et l'accident, l'abstrait et le +concret, les monades et l'harmonie préétablie. Moi, dit le +second, je tâcherai de le rendre juste et digne d'avoir des amis. +Zadig prononça: Que tu sois son père ou non, tu épouseras sa +mère. + +[1]Il venait tous les jours des plaintes à la cour contre +l'itimadoulet de Médie, nommé _Irax_. C'était un grand seigneur +dont le fonds n'était pas mauvais, mais qui était corrompu par la +vanité et par la volupté. Il souffrait rarement qu'on lui +parlât, et jamais qu'on l'osât contredire. Les paons ne sont pas +plus vains, les colombes ne sont pas plus voluptueuses, les +tortues ont moins de paresse; il ne respirait que la fausse +gloire et les faux plaisirs: Zadig entreprit de le corriger. + + [1]Toute la fin de ce chapitre a paru, pour la première fois + dans les éditions de Kehl. B. + + +Il lui envoya de la part du roi un maître de musique avec douze +voix et vingt-quatre violons, un maître-d'hôtel avec six +cuisiniers et quatre chambellans, qui ne devaient pas le quitter. +L'ordre du roi portait que l'étiquette suivante serait +inviolablement observée; et voici comme les choses se passèrent. + +Le premier jour, dès que le voluptueux Irax fut éveillé, le +maître de musique entra, suivi des voix et des violons: on chanta +une cantate qui dura deux heures, et, de trois minutes en trois +minutes, le refrain était: + + Que son mérite est extrême! + Que de grâces! que de grandeur! + Ah! combien monseigneur + Doit être content de lui-même! + +Après l'exécution de la cantate un chambellan lui fit une +harangue de trois quarts d'heure, dans laquelle on le louait +expressément de toutes les bonnes qualités qui lui manquaient. +La harangue finie, on le conduisit à table au son des instruments. +Le dîner dura trois heures; dès qu'il ouvrit la bouche pour +parler, le premier chambellan dit: II aura raison. A peine +eut-il prononcé quatre paroles que le second chambellan s'écria: +II a raison! Les deux autres chambellans firent de grands éclats +de rire des bons mots qu'Irax avait dits ou qu'il avait dû dire. +Après dîner on lui répéta la cantate. + +Cette première journée lui parut délicieuse, il crut que le roi +des rois l'honorait selon ses mérites; la seconde lui parut moins +agréable; la troisième fut gênante; la quatrième-fût +insupportable; la cinquième fut un supplice: enfin, outré +d'entendre toujours cbanter, + + Ah! combien monseigneur + Doit être content de lui-même! + +d'entendre toujours dire qu'il avait raison, et d'être harangué +chaque jour à la même heure, il écrivit en cour pour supplier le +roi qu'il daignât rappeler ses chambellans, ses musiciens, son +maître-d'hôtel; il promit d'être désormais moins vain et plus +appliqué; il se fit moins encenser, eut moins de fêtes, et fut +plus heureux; car, comme dit le Sadder[1], toujours du plaisir +n'est pas du plaisir. + + [1] Sur le Sadder, voyez tome XV, pages 309-314; et dans les + _Mélanges_, année 1777, la _troisième niaiserie_, fesant partie + de: _Un chrétien contre six Juifs_. B. + + + +CHAPITRE VII + +Les disputes et les audiences. + + +C'est ainsi que Zadig montrait tous les jours la subtilité de son +génie et la bonté de son âme; on l'admirait, et cependant on +l'aimait. Il passait pour le plus fortuné de tous les hommes, +tout l'empire était rempli de son nom; toutes les femmes le +lorgnaient; tous les citoyens célébraient sa justice; les savants +le regardaient comme leur oracle; les prêtres même avouaient +qu'il en savait plus que le vieux archimage Yébor. On était bien +loin alors de lui faire des procès sur les griffons; on ne +croyait que ce qui lui semblait croyable. + +Il y avait une grande querelle dans Babylone qui durait depuis +quinze cents années, et qui partageait l'empire en deux sectes +opiniâtres: l'une prétendait qu'il ne fallait jamais entrer dans +le temple de Mithra que du pied gauche; l'autre avait cette +coutume en abomination, et n'entrait jamais que du pied droit. +On attendait le jour de la fête solennelle du feu sacré pour +savoir quelle secte serait favorisée par Zadig. L'univers avait +les yeux sur ses deux pieds, et toute la ville était en agitation +et en suspens. Zadig entra dans le temple en sautant à pieds +joints, et il prouva ensuite, par un discours éloquent, que le +Dieu du ciel et de la terre, qui n'a acception de personne, ne +fait pas plus de cas de la jambe gauche que de la jambe droite. +L'Envieux et sa femme prétendirent que dans son discours il n'y +avait pas assez de figures, qu'il n'avait pas fait assez danser +les montagnes et les collines[1]. Il est sec et sans génie, +disaient-ils; on ne voit chez lui ni la mer s'enfuir[2], ni les +étoiles tomber[3], ni le soleil se fondre comme de la cire[4]; il +n'a point le bon style oriental. Zadig se contentait d'avoir le +style de la raison. Tout le monde fut pour lui, non pas +parcequ'il était dans le bon chemin, non pas parcequ'il était +raisonnable, non pas parcequ'il était aimable, mais parcequ'il +était premier vizir. + + + [1] Allusion aux versets 4 et 6 du psaume CXIII. B. + + [2] Versets 3 et 5 du même psaume. B. + + [3] Verset 12 du chapitre XIV d'Isaïe. B. + + [4] On lit dans l'_Exode_, XVI, 21: _Cumque incaluisset sol, + liquefiebat_; el dans Judith, XVI, 18: _Petrae, sicut cera, + liquescent_. B. + + +Il termina aussi heureusement le grand procès entre les mages +blancs et les mages noirs. Les blancs soutenaient que c'était +une impiété de se tourner, en priant Dieu, vers l'orient d'hiver; +les noirs assuraient que Dieu avait en horreur les prières des +hommes qui se tournaient vers le couchant d'été. Zadig ordonna +qu'on se tournât comme on voudrait. + +Il trouva ainsi le secret d'expédier le matin les affaires +particulières et les générales: le reste du jour il s'occupait +des embellissements de Babylone: il fesait représenter des +tragédies où l'on pleurait, et des comédies où l'on riait; ce qui +était passé de mode depuis long-temps, et ce qu'il fit renaître +parcequ'il avait du goût. Il ne prétendait pas en savoir plus +que les artistes; il les récompensait par des bienfaits et des +distinctions, et n'était point jaloux en secret de leurs talents. +Le soir il amusait beaucoup le roi, et surtout la reine. Le roi +disait: Le grand ministre! la reine disait: L'aimable ministre! +et tous deux ajoutaient: C'eût été grand dommage qu'il eût été +pendu. + +Jamais homme en place ne fut obligé de donner tant d'audiences +aux dames. La plupart venaient lui parler des affaires qu'elles +n'avaient point, pour en avoir une avec lui. La femme de +l'Envieux s'y présenta des premières; elle lui jura par Mithra, +par le Zenda-Vesta, et par le feu sacré, qu'elle avait détesté la +conduite de son mari; elle lui confia ensuite que ce mari était +un jaloux, un brutal; elle lui fit entendre que les dieux le +punissaient, en lui refusant les précieux effets de ce feu sacré +par lequel seul l'homme est semblable aux immortels: elle finit +par laisser tomber sa jarretière; Zadig la ramassa avec sa +politesse ordinaire; mais il ne la rattacha point au genou de la +dame; et cette petite faute, si c'en est une, fut la cause des +plus horribles infortunes. Zadig n'y pensa pas, et la femme de +l'Envieux y pensa beaucoup. + +D'autres dames se présentaient tous les jours. Les annales +secrètes de Babylone prétendent qu'il succomba une fois, mais +qu'il fut tout étonné de jouir sans volupté, et d'embrasser son +amante avec distraction. Celle à qui il donna, sans presque s'en +apercevoir, des marques de sa protection, était une femme de +chambre de la reine Astarté. Cette tendre Babylonienne se disait +à elle-même pour se consoler: Il faut que cet homme-là ait +prodigieusement d'affaires dans la tête, puisqu'il y songe encore +même en fesant l'amour. Il échappa à Zadig, dans les instants où +plusieurs personnes ne disent mot, et où d'autres ne prononcent +que des paroles sacrées, de s'écrier tout d'un coup. La reine! +La Babylonienne crut qu'enfin il était revenu à lui dans un bon +moment, et qu'il lui disait: Ma reine. Mais Zadig, toujours très +distrait, prononça le nom d'Astarté. La dame, qui dans ces +heureuses circonstances interprétait tout à son avantage, +s'imagina que cela voulait dire: Vous êtes plus belle que la +reine Astarté. Elle sortit du sérail de Zadig avec de très beaux +présents. Elle alla conter son aventure à l'Envieuse, qui était +son amie intime; celle-ci fut cruellement piquée de la +préférence. Il n'a pas daigné seulement, dit-elle, me rattacher +cette jarretière que voici, et dont je ne veux plus me servir. +Oh! oh! dit la fortunée à l'Envieuse, vous portez les mêmes +jarretières que la reine! Vous les prenez donc chez la même +feseuse? L'Envieuse rêva profondément, ne répondit rien, et alla +consulter son mari l'Envieux. + +Cependant Zadig s'apercevait qu'il avait toujours des +distractions quand il donnait des audiences, et quand il jugeait: +il ne savait à quoi les attribuer; c'était là sa seule peine. + +Il eut un songe: il lui semblait qu'il était couché d'abord sur +des herbes sèches, parmi lesquelles il y en avait quelques unes +de piquantes qui l'incommodaient; et qu'ensuite il reposait +mollement sur un lit de roses, dont il sortait un serpent qui le +blessait au coeur de sa langue acérée et envenimée. Hélas! +disait-il, j'ai été long-temps couché sur ces herbes sèches et +piquantes, je suis maintenant sur le lit de roses; mais quel sera +le serpent? + + + +CHAPITRE VIII. + +La jalousie. + + +Le malheur de Zadig vint de son bonheur même, et surtout de son +mérite. Il avait tous les jours des entretiens avec le roi et +avec Astarté son auguste épouse. Les charmes de sa conversation +redoublaient encore par cette envie de plaire qui est à l'esprit +ce que la parure est à la beauté; sa jeunesse et ses grâces +firent insensiblement sur Astarté une impression dont elle ne +s'aperçut pas d'abord. Sa passion croissait dans le sein de +l'innocence. Astarté se livrait sans scrupule et sans crainte au +plaisir de voir et d'entendre un homme cher à son époux et à +l'état; elle ne cessait de le vanter au roi; elle en parlait à +ses femmes, qui enchérissaient encore sur ses louanges; tout +servait à enfoncer dans son coeur le trait qu'elle ne sentait +pas. Elle fesait des présents à Zadig, dans lesquels il entrait +plus de galanterie qu'elle ne pensait; elle croyait ne lui parler +qu'en reine contente de ses services, et quelquefois ses +expressions étaient d'une femme sensible. + +Astarté était beaucoup plus belle que cette Sémire qui haïssait +tant les borgnes, et que cette autre femme qui avait voulu couper +le nez à son époux. La familiarité d'Astarté, ses discours +tendres, dont elle commençait à rougir, ses regards, qu'elle +voulait détourner, et qui se fixaient sur les siens, allumèrent +dans le coeur de Zadig un feu dont il s'étonna. Il combattit; il +appela à son secours la philosophie, qui l'avait toujours +secouru; il n'en tira que des lumières, et n'en reçut aucun +soulagement. Le devoir, la reconnaissance, la majesté souveraine +violée, se présentaient à ses yeux comme des dieux vengeurs; il +combattait, il triomphait; mais cette victoire, qu'il fallait +remporter à tout moment, lui coûtait des gémissements et des +larmes. Il n'osait plus parler à la reine avec cette douce +liberté qui avait eu tant de charmes pour tous deux: ses yeux se +couvraient d'un nuage; ses discours étaient contraints et sans +suite: il baissait la vue; et quand, malgré lui, ses regards se +tournaient vers Astarté, ils rencontraient ceux de la reine +mouillés de pleurs, dont il partait des traits de flamme; ils +semblaient se dire l'un à l'autre: Nous nous adorons, et nous +craignons de nous aimer; nous brûlons tous deux d'un feu que nous +condamnons. + +Zadig sortait d'auprès d'elle égaré, éperdu, le coeur surchargé +d'un fardeau qu'il ne pouvait plus porter: dans la violence de +ses agitations, il laissa pénétrer son secret à son ami Cador, +comme un homme qui, ayant soutenu long-temps les atteintes d'une +vive douleur, fait enfin connaître son mal par un cri qu'un +redoublement aigu lui arrache, et par la sueur froide qui coule +sur son front. + +Cador lui dit: J'ai déjà démêlé les sentiments que vous vouliez +vous cacher à vous-même; les passions ont des signes auxquels on +ne peut se méprendre. Jugez, mon cher Zadig, puisque j'ai lu +dans votre coeur, si le roi n'y découvrira pas un sentiment qui +l'offense. Il n'a d'autre défaut que celui d'être le plus jaloux +des hommes. Vous résistez à votre passion avec plus de force que +la reine ne combat la sienne, parccque vous êtes philosophe, et +parceque vous êtes Zadig. Astarté est femme; elle laisse parler +ses regards avec d'autant plus d'imprudence qu'elle ne se croit +pas encore coupable. Malheureusement rassurée sur son innocence, +elle néglige des dehors nécessaires. Je tremblerai pour elle, +tant qu'elle n'aura rien à se reprocher. Si vous étiez d'accord +l'un et l'autre, vous sauriez tromper tous les yeux: une passion +naissante et combattue éclate; un amour satisfait sait se cacher. +Zadig frémit à la proposition de trahir le roi, son bienfaiteur; +et jamais il ne fut plus fidèle à son prince que quand il fut +coupable envers lui d'un crime involontaire. Cependant la reine +prononçait si souvent le nom de Zadig, son front se couvrait de +tant de rougeur en le prononçant, elle était tantôt si animée; +tantôt si interdite, quand elle lui parlait en présence du roi; +une rêverie si profonde s'emparait d'elle quand il était sorti, +que le roi fut troublé. Il crut tout ce qu'il voyait, et imagina +tout ce qu'il ne voyait point. Il remarqua surtout que les +babouches de sa femme étaient bleues, et que les babouches de +Zadig étaient bleues, que les rubans de sa femme étaient jaunes, +et que le bonnet de Zadig était jaune; c'étaient là de terribles +indices pour un prince délicat. Les soupçons se tournèrent en +certitude dans son esprit aigri. + +Tous les esclaves des rois et des reines sont autant d'espions de +leurs coeurs. On pénétra bientôt qu'Astarté était tendre, et que +Moabdar était jaloux. L'Envieux engagea l'Envieuse à envoyer au +roi sa jarretière, qui ressemblait à celle de la reine. Pour +surcroît de malheur, cette jarretière était bleue. Le monarque +ne songea plus qu'à la manière de se venger. Il résolut une nuit +d'empoisonner la reine, et de faire mourir Zadig par le cordeau +au point du jour. L'ordre en fut donné à un impitoyable eunuque, +exécuteur de ses vengeances. Il y avait alors dans la chambre du +roi un petit nain qui était muet, mais qui n'était pas sourd. On +le souffrait toujours: il était témoin de ce qui se passait de +plus secret, comme un animal domestique. Ce petit muet était +très attaché à la reine et à Zadig. Il entendit, avec autant de +surprise que d'horreur, donner l'ordre de leur mort. Mais +comment faire pour prévenir cet ordre effroyable, qui allait +s'exécuter dans peu d'heures? Il ne savait pas écrire; mais il +avait appris à peindre, et savait surtout faire ressembler. Il +passa une partie de la nuit à crayonner ce qu'il voulait faire +entendre à la reine. Son dessin représentait le roi agité de +fureur, dans un coin du tableau, donnant des ordres à son +eunuque; un cordeau bleu et un vase sur une table, avec des +jarretières bleues et des rubans jaunes; la reine, dans le milieu +du tableau, expirante entre les bras de ses femmes; et Zadig +étranglé à ses pieds. L'horizon représentait un soleil levant +pour marquer que cette horrible exécution devait se faire aux +premiers rayons de l'aurore. Dès qu'il eut fini cet ouvrage, il +courut chez une femme d'Astarté, la réveilla, et lui fit entendre +qu'il fallait dans l'instant même porter ce tableau à la reine. + +Cependant, au milieu de la nuit, on vient frapper à la porte de +Zadig; on le réveille; on lui donne un billet de la reine; il +doute si c'est un songe; il ouvre la lettre d'une main +tremblante. Quelle fut sa surprise, et qui pourrait exprimer la +consternation et le désespoir dont il fut accablé quand il lut +ces paroles: «Fuyez dans l'instant même, ou l'on va vous +arracher la vie! Fuyez, Zadig; je vous l'ordonne au nom de notre +amour et de mes rubans jaunes. Je n'étais point coupable; mais +je sens que je vais mourir criminelle.» + +Zadig eut à peine la force de parler. Il ordonna qu'on fît venir +Cador; et, sans lui rien dire, il lui donna ce billet. Cador le +força d'obéir, et de prendre sur-le-champ la route de Memphis. +Si vous osez aller trouver la reine, lui dit-il, vous hâtez sa +mort; si vous parlez au roi, vous la perdez encore. Je me charge +de sa destinée; suivez la vôtre. Je répandrai le bruit que vous +avez pris la route des Indes. Je viendrai bientôt vous trouver, +et je vous apprendrai ce qui se sera passé à Babylone. + +Cador, dans le moment même, fit placer deux dromadaires des plus +légers à la course vers une porte secrète du palais: il y fit +monter Zadig, qu'il fallut porter, et qui était près de rendre +l'âme. Un seul domestique l'accompagna; et bientôt Cador, plongé +dans l'étonnement et dans la douleur, perdit son ami de vue. + +Cet illustre fugitif, arrivé sur le bord d'une colline dont on +voyait Babylone, tourna la vue sur le palais de la reine, et +s'évanouit; il ne reprit ses sens que pour verser des larmes, et +pour souhaiter la mort. Enfin, après s'être occupé de la +destinée déplorable de la plus aimable des femmes et de la +première reine du monde, il fit un moment[1] de retour sur +lui-même, et s'écria: Qu'est-ce donc que la vie humaine? O vertu! +à quoi m'avez-vous servi? Deux femmes m'ont indignement trompé; +la troisième, qui n'est point coupable, et qui est plus belle que +les autres, va mourir! Tout ce que j'ai fait de bien a toujours +été pour moi une source de malédictions, et je n'ai été élevé au +comble de la grandeur que pour tomber dans le plus horrible +précipice de l'infortune. Si j'eusse été méchant comme tant +d'autres, je serais heureux comme eux. Accablé de ces réflexions +funestes, les yeux chargés du voile de la douleur, la pâleur de +la mort sur le visage, et l'âme abîmée dans l'excès d'un sombre +désespoir, il continuait son voyage vers l'Egypte. + + [1] L'erratum de l'édition de Kehl dit de mettre, _un mouvement + de retour_. J'ai suivi le texte de 1747,1748, etc. B. + + + +CHAPITRE IX. + +La femme battue. + + +Zadig dirigeait sa route sur les étoiles. La constellation +d'Orion et le brillant astre de Sirius le guidaient vers le +port[1] de Canope. Il admirait ces vastes globes de lumière qui +ne paraissent que de faibles étincelles à nos yeux, tandis que la +terre, qui n'est en effet qu'un point imperceptible dans la +nature, paraît à notre cupidité quelque chose de si grand et de +si noble. Il se figurait alors les hommes tels qu'ils sont en +effet, des insectes se dévorant les uns les autres sur un petit +atome de boue. Cette image vraie semblait anéantir ses malheurs, +en lui retraçant le néant de son être et celui de Babylone. Son +âme s'élançait jusque dans l'infini, et contemplait, détachée de +ses sens, l'ordre immuable de l'univers. Mais lorsque ensuite, +rendu à lui-même et rentrant dans son coeur, il pensait +qu'Astarté était peut-être morte pour lui, l'univers +disparaissait à ses yeux, et il ne voyait dans la nature entière +qu'Astarté mourante et Zadig infortuné. Comme il se livrait à ce +flux et à ce reflux de philosophie sublime et de douleur +accablante, il avançait vers les frontières de l'Egypte; et +déjà son domestique fidèle était dans la première bourgade, où il +lui cherchait un logement. Zadig cependant se promenait vers les +jardins qui bordaient ce village. Il vit, non loin du grand +chemin, une femme éplorée qui appelait le ciel et la terre à son +secours, et un homme furieux qui la suivait. Elle était déjà +atteinte par lui, elle embrassait ses genoux. Cet homme +l'accablait de coups et de reproches. Il jugea, à la violence de +l'Egyptien et aux pardons réitérés que lui demandait la dame, que +l'un était un jaloux, et l'autre une infidèle; mais quand il eut +considéré cette femme, qui était d'une beauté touchante, et qui +même ressemblait un peu à la malheureuse Astarté, il se sentit +pénétré de compassion pour elle, et d'horreur pour l'Égyptien. +Secourez-moi, s'écria-t-elle à Zadig avec des sanglots; tirez-moi +des mains du plus barbare des hommes, sauvez-moi la vie! A ces +cris, Zadig courut se jeter entre elle et ce barbare. Il avait +quelque connaissance de la langue égyptienne. Il lui dit en +cette langue: Si vous avez quelque humanité, je vous conjure de +respecter la beauté et la faiblesse. Pouvez-vous outrager ainsi +un chef-d'oeuvre de la nature, qui est à vos pieds, et qui n'a +pour sa défense que des larmes? Ah! ah! lui dit cet emporté, tu +l'aimes donc aussi! et c'est de toi qu'il faut que je me venge. +En disant ces paroles, il laisse la dame, qu'il tenait d'une main +par les cheveux, et, prenant sa lance, il veut en percer +l'étranger. Celui-ci, qui était de sang-froid, évita aisément le +coup d'un furieux. Il se saisit de la lance près du fer dont +elle est armée. L'un veut la retirer, l'autre l'arracher. Elle +se brise entre leurs mains. L'Égyptien tire son épée; Zadig +s'arme de la sienne. Ils s'attaquent l'un l'autre. Celui-là +porte cent coups précipités; celui-ci les pare avec adresse. La +dame, assise sur un gazon, rajuste sa coiffure, et les regarde. +L'Egyptien était plus robuste que son adversaire, Zadig était +plus adroit. Celui-ci se battait en homme dont la tête +conduisait le bras, et celui-là comme un emporté dont une colère +aveugle guidait les mouvements au hasard. Zadig passe à lui, et +le désarme; et tandis que l'Egyptien, devenu plus furieux, veut +se jeter sur lui, il le saisit, le presse, le fait tomber en lui +tenant l'épée sur la poitrine; il lui offre de lui donner la vie. +L'Egyptien hors de lui tire son poignard; il en blesse Zadig dans +le temps même que le vainqueur lui pardonnait. Zadig indigné lui +plonge son épée dans le sein. L'Egyptien jette un cri horrible, +et meurt en se débattant. Zadig alors s'avança vers la dame, et +lui dit d'une voix soumise: Il m'a forcé de le tuer: je vous ai +vengée; vous êtes délivrée de l'homme le plus violent que j'aie +jamais vu. Que voulez-vous maintenant de moi, madame? Que tu +meures, scélérat, lui répondit-elle; que tu meures! tu as tué mon +amant; je voudrais pouvoir déchirer ton coeur. En vérité, +madame, vous aviez là un étrange homme pour amant, lui répondit +Zadig; il vous battait de toutes ses forces, et il voulait +m'arracher la vie parceque vous m'avez conjuré de vous secourir. +Je voudrais qu'il me battît encore, reprit la dame en poussant +des cris. Je le méritais bien, je lui avais donné de la +jalousie. Plût au ciel qu'il me battît, et que tu fusses à sa +place! Zadig, plus surpris et plus en colère qu'il ne l'avait été +de sa vie, lui dit: Madame, toute belle que vous êtes, vous +mériteriez que je vous battisse à mon tour, tant vous êtes +extravagante; mais je n'en prendrai pas la peine. Là-dessus il +remonta sur son chameau, et avança vers le bourg. A peine +avait-il fait quelques pas qu'il se retourne au bruit que +fesaient quatre courriers de Babylone. Ils venaient à toute +bride. L'un d'eux, en voyant cette femme, s'écria: C'est +elle-même! elle ressemble au portrait qu'on nous en a fait. Ils +ne s'embarrassèrent pas du mort, et se saisirent incontinent de +la dame. Elle ne cessait de crier à Zadig: Secourez-moi encore +une fois, étranger généreux! je vous demande pardon de m'être +plainte de vous: secourez-moi, et je suis à vous jusqu'au +tombeau! L'envie avait passé à Zadig de se battre désormais pour +elle. A d'autres, répond-il; vous ne m'y attraperez plus. +D'ailleurs il était blessé, son sang coulait, il avait besoin de +secours; et la vue des quatre Babyloniens, probablement envoyés +par le roi Moabdar, le remplissait d'inquiétude. Il s'avance en +hâte vers le village, n'imaginant pas pourquoi quatre courriers +de Babylone venaient prendre cette Egyptienne, mais encore plus +étonné du caractère de cette dame. + + [1] C'est d'après un erratum manuscrit de feu Decroix que j'ai + mis _port_. Les éditions que j'ai vues portent toutes, sans + exception, le _pôle de Canope_. Voltaire a dit, dans le + chapitre V du Taureau blanc (tome XXXIV): _Je m'en vais auprès + du lac de Sirbon, par Canope_. B. + + + +CHAPITRE X. + +L'esclavage. + + +Comme il entrait dans la bourgade égyptienne, il se vit entouré +par le peuple. Chacun criait: Voilà celui qui a enlevé la belle +Missouf, et qui vient d'assassiner Clétofis! Messieurs, dit-il, +Dieu me préserve d'enlever jamais votre belle Missouf! elle est +trop capricieuse; et, à l'égard de Clétofis, je ne l'ai point +assassiné; je me suis défendu seulement contre lui. Il voulait +me tuer, parceque je lui avais demandé très humblement grâce pour +la belle Missouf, qu'il battait impitoyablement. Je suis un +étranger qui vient chercher un asile dans l'Egypte; et il n'y a +pas d'apparence qu'en venant demander votre protection, j'aie +commencé par enlever une femme, et par assassiner un homme. + +Les Egyptiens étaient alors justes et humains. Le peuple +conduisit Zadig à la maison de ville. On commença par le faire +panser de sa blessure, et ensuite on l'interrogea, lui et son +domestique séparément, pour savoir la vérité. On reconnut que +Zadig n'était point un assassin; mais il était coupable du sang +d'un homme: la loi le condamnait à être esclave. On vendit au +profit de la bourgade ses deux chameaux; on distribua aux +habitants tout l'or qu'il avait apporté; sa personne fut exposée +en vente dans la place publique, ainsi que celle de son compagnon +de voyage. Un marchand arabe, nommé Sétoc, y mit l'enchère; mais +le valet, plus propre à la fatigue, fut vendu bien plus chèrement +que le maître. On ne fesait pas de comparaison entre ces deux +hommes. Zadig fut donc esclave subordonné à son valet: on les +attacha ensemble avec une chaîne qu'on leur passa aux pieds, et +en cet état ils suivirent le marchand arabe dans sa maison. +Zadig, en chemin, consolait son domestique, et l'exhortait à la +patience; mais, selon sa coutume, il fesait des réflexions sur la +vie humaine. Je vois, lui disait-il, que les malheurs de ma +destinée se répandent sur la tienne. Tout m'a tourné jusqu'ici +d'une façon bien étrange. J'ai été condamné à l'amende pour +avoir vu passer une chienne; j'ai pensé être empalé pour un +griffon; j'ai été envoyé au supplice parceque j'avais fait des +vers à la louange du roi; j'ai été sur le point d'être étranglé +parceque la reine avait des rubans jaunes, et me voici esclave +avec toi parcequ'un brutal a battu sa maîtresse. Allons, ne +perdons point courage; tout ceci finira peut-être; il faut bien +que les marchands arabes aient des esclaves; et pourquoi ne le +serais-je pas comme un autre, puisque je suis homme comme un +autre? Ce marchand ne sera pas impitoyable; il faut qu'il traite +bien ses esclaves, s'il en veut tirer des services. Il parlait +ainsi, et dans le fond de son coeur il était occupé du sort de la +reine de Babylone. + +Sétoc, le marchand, partit deux jours après pour l'Arabie déserte +avec ses esclaves et ses chameaux. Sa tribu habitait vers le +désert d'Horeb. Le chemin fut long et pénible. Sétoc, dans la +route, fesait bien plus de cas du valet que du maître, parceque +le premier chargeait bien mieux les chameaux; et toutes les +petites distinctions furent pour lui. Un chameau mourut à deux +journées d'Horeb: on répartit sa charge sur le dos de chacun des +serviteurs; Zadig en eut sa part. Sétoc se mit à rire en voyant +tous ses esclaves marcher courbés. Zadig prit la liberté de lui +en expliquer la raison, et lui apprit les lois de l'équilibre. +Le marchand étonné commença à le regarder d'un autre oeil. +Zadig, voyant qu'il avait excité sa curiosité, la redoubla en lui +apprenant beaucoup de choses qui n'étaient point étrangères à son +commerce; les pesanteurs spécifiques des métaux et des denrées +sous un volume égal; les propriétés de plusieurs animaux utiles; +le moyen de rendre tels ceux qui ne l'étaient pas; enfin il lui +parut un sage. Sétoc lui donna la préférence sur son camarade, +qu'il avait tant estimé. Il le traita bien, et n'eut pas sujet +de s'en repentir. + +Arrivé dans sa tribu, Sétoc commença par redemander cinq cents +onces d'argent à un Hébreu auquel il les avait prêtées en +présence de deux témoins; mais ces deux témoins étaient morts, et +l'Hébreu, ne pouvant être convaincu, s'appropriait l'argent du +marchand, en remerciant Dieu de ce qu'il lui avait donné le moyen +de tromper un Arabe. Sétoc confia sa peine à Zadig, qui était +devenu son conseil. En quel endroit, demanda Zadig, +prêtâtes-vous vos cinq cents onces à cet infidèle? Sur une large +pierre, répondit le marchand, qui est auprès du mont Horeb. Quel +est le caractère de votre débiteur? dit Zadig. Celui d'un +fripon, reprit Sétoc. Mais je vous demande si c'est un homme vif +ou flegmatique, avisé ou imprudent. C'est de tous les mauvais +payeurs, dit Sétoc, le plus vif que je connaisse. Eh bien! +insista Zadig, permettez que je plaide votre cause devant le +juge. En effet il cita l'Hébreu au tribunal, et il parla ainsi +au juge: Oreiller du trône d'équité, je viens redemander à cet +homme, au nom de mon maître, cinq cents onces d'argent qu'il ne +veut pas rendre. Avez-vous des témoins? dit le juge. Non, ils +sont morts; mais il reste une large pierre sur laquelle l'argent +fut compté; et s'il plaît à votre grandeur d'ordonner qu'on aille +chercher la pierre, j'espère qu'elle portera témoignage; nous +resterons ici l'Hébreu et moi, en attendant que la pierre vienne; +je l'enverrai chercher aux dépens de Sétoc, mon maître. Très +volontiers, répondit le juge; et il se mit à expédier d'autres +affaires. + +A la fin de l'audience: Eh bien! dit-il à Zadig, votre pierre +n'est pas encore venue? L'Hébreu, en riant, répondit: Votre +grandeur resterait ici jusqu'à demain que la pierre ne serait pas +encore arrivée; elle est à plus de six milles d'ici, et il +faudrait quinze hommes pour la remuer. Eh bien! s'écria Zadig, +je vous avais bien dit que la pierre porterait témoignage; +puisque cet homme sait où elle est, il avoue donc que c'est sur +elle que l'argent fut compté. L'Hébreu déconcerté fut bientôt +contraint de tout avouer. Le juge ordonna qu'il serait lié à la +pierre, sans boire ni manger, jusqu'à ce qu'il eût rendu les cinq +cents onces, qui furent bientôt payées. + +L'esclave Zadig et la pierre furent en grande recommandation dans +l'Arabie. + + + +CHAPITRE XI. + +Le bûcher. + + +Sétoc enchanté fit de son esclave son ami intime. Il ne pouvait +pas plus se passer de lui qu'avait fait le roi de Babylone; et +Zadig fut heureux que Sétoc n'eût point de femme. Il découvrait +dans son maître un naturel porté au bien, beaucoup de droiture et +de bon sens. Il fut fâché de voir qu'il adorait l'armée céleste, +c'est-à-dire le soleil, la lune, et les étoiles, selon l'ancien +usage d'Arabie. Il lui en parlait quelquefois avec beaucoup de +discrétion. Enfin il lui dit que c'étaient des corps comme les +autres, qui ne méritaient pas plus son hommage qu'un arbre ou un +rocher. Mais, disait Sétoc, ce sont des êtres éternels dont nous +tirons tous nos avantages; ils animent la nature; ils règlent les +saisons; ils sont d'ailleurs si loin de nous qu'on ne peut pas +s'empêcher de les révérer. Vous recevez plus d'avantages, +répondit Zadig, des eaux de la mer Rouge, qui porte vos +marchandises aux Indes. Pourquoi ne serait-elle pas aussi +ancienne que les étoiles? Et si vous adorez ce qui est éloigné de +vous, vous devez adorer la terre des Gangarides, qui est aux +extrémités du monde. Non, disait Sétoc, les étoiles sont trop +brillantes pour que je ne les adore pas. Le soir venu, Zadig +alluma un grand nombre de flambeaux dans la tente où il devait +souper avec Sétoc; et dès que son patron parut, il se jeta à +genoux devant ces cires allumées, et leur dit: Éternelles et +brillantes clartés, soyez-moi toujours propices! Ayant proféré +ces paroles, il se mit à table sans regarder Sétoc. Que +faites-vous donc? lui dit Sétoc étonné. Je fais comme vous, +répondit Zadig; j'adore ces chandelles, et je néglige leur maître +et le mien. Sétoc comprit le sens profond de cet apologue. La +sagesse de son esclave entra dans son âme; il ne prodigua plus +son encens aux créatures, et adora l'Etre éternel qui les a +faites. + +Il y avait alors dans l'Arabie une coutume affreuse, venue +originairement de Scythie, et qui, s'étant établie dans les Indes +par le crédit des brachmanes, menaçait d'envahir tout l'orient. +Lorsqu'un homme marié était mort, et que sa femme bien-aimée +voulait être sainte, elle se brûlait en public sur le corps de +son mari. C'était une fête solennelle qui s'appelait le _bûcher +du veuvage_. La tribu dans laquelle il y avait eu le plus de +femmes brûlées était la plus considérée. Un Arabe de la tribu de +Sétoc étant mort, sa veuve, nommée _Almona_, qui était fort +dévote, fit savoir le jour et l'heure où elle se jetterait dans +le feu au son des tambours et des trompettes. Zadig remontra à +Sétoc combien cette horrible coutume était contraire au bien du +genre humain; qu'on laissait brûler tous les jours de jeunes +veuves qui pouvaient donner des enfants à l'état, ou du moins +élever les leurs; et il le fit convenir qu'il fallait, si on +pouvait, abolir un usage si barbare. Sétoc répondit: Il y a plus +de mille ans que les femmes sont en possession de se brûler. Qui +de nous osera changer une loi que le temps a consacrée? Y a-t-il +rien de plus respectable qu'un ancien abus? La raison est plus +ancienne, reprit Zadig. Parlez aux chefs des tribus, et je vais +trouver la jeune veuve. + +Il se fit présenter à elle; et après s'être insinué dans son +esprit par des louanges sur sa beauté, après lui avoir dit +combien c'était dommage de mettre au feu tant de charmes, il la +loua encore sur sa constance et sur son courage. Vous aimiez +donc prodigieusement votre mari? lui dit-il. Moi? point du tout, +répondit la dame arabe. C'était un brutal, un jaloux, un homme +insupportable; mais je suis fermement résolue de me jeter sur son +bûcher. Il faut, dit Zadig, qu'il y ait apparemment un plaisir +bien délicieux à être brûlée vive. Ah! cela fait frémir la +nature, dit la dame; mais il faut en passer par là. Je suis +dévote; je serais perdue de réputation, et tout le monde se +moquerait de moi si je ne me brûlais pas. Zadig, l'ayant fait +convenir qu'elle se brûlait pour les autres et par vanité, lui +parla long-temps d'une manière à lui faire aimer un peu la vie, +et parvint même à lui inspirer quelque bienveillance pour celui +qui lui parlait. Que feriez-vous enfin, lui dit-il, si la vanité +de vous brûler ne vous tenait pas? Hélas! dit la dame, je crois +que je vous prierais de m'épouser. + +Zadig était trop rempli de l'idée d'Astarté pour ne pas éluder +cette déclaration; mais il alla dans l'instant trouver les chefs +des tribus, leur dit ce qui s'était passé, et leur conseilla de +faire une loi par laquelle il ne serait permis à une veuve de se +brûler qu'après avoir entretenu un jeune homme tête à tête +pendant une heure entière. Depuis ce temps, aucune dame ne se +brûla en Arabie. On eut au seul Zadig l'obligation d'avoir +détruit en un jour une coutume si cruelle, qui durait depuis tant +de siècles. Il était donc le bienfaiteur de l'Arabie. + + + +CHAPITRE XII. + +Le souper. + + +Sétoc, qui ne pouvait se séparer de cet homme en qui habitait la +sagesse, le mena à la grande foire de Bassora, où devaient se +rendre les plus grands négociants de la terre habitable. Ce fut +pour Zadig une consolation sensible de voir tant d'hommes de +diverses contrées réunis dans la même place. Il lui paraissait +que l'univers était une grande famille qui se rassemblait à +Bassora. Il se trouva à table dès le second jour avec un +Egyptien, un Indien gangaride, un habitant du Cathay, un Grec, un +Celte, et plusieurs autres étrangers qui, dans leurs fréquents +voyages vers le golfe Arabique, avaient appris assez d'arabe pour +se faire entendre. L'Egyptien paraissait fort en colère. Quel +abominable pays que Bassora! disait-il; on m'y refuse mille onces +d'or sur le meilleur effet du monde. Comment donc, dit Sétoc, +sur quel effet vous a-t-on refusé cette somme? Sur le corps de ma +tante, répondit l'Égyptien; c'était la plus brave femme d'Egypte. +Elle m'accompagnait toujours; elle est morte en chemin; j'en ai +fait une des plus belles momies que nous ayons; et je trouverais +dans mon pays tout ce que je voudrais en la mettant en gage. Il +est bien étrange qu'on ne veuille pas seulement me donner ici +mille onces d'or sur un effet si solide. Tout en se courrouçant, +il était prêt de manger d'une excellente poule bouillie, quand +l'Indien, le prenant par la main, s'écria avec douleur: Ah! +qu'allez-vous faire? Manger de cette poule, dit l'homme à la +momie. Gardez-vous-en bien, dit le Gangaride; il se pourrait +faire que l'âme de la défunte fût passée dans le corps de cette +poule, et vous ne voudriez pas vous exposer à manger votre tante. +Faire cuire des poules, c'est outrager manifestement la nature. +Que voulez-vous dire avec votre nature et vos poules? reprit le +colérique Egyptien; nous adorons un boeuf, et nous en mangeons +bien. Vous adorez un boeuf! est-il possible? dit l'homme du +Gange. Il n'y a rien de si possible, repartit l'autre; il y a +cent trente-cinq mille ans que nous en usons ainsi, et personne +parmi nous n'y trouve à redire. Ah! cent trente-cinq mille ans! +dit l'Indien, ce compte est un peu exagéré; il n'y en a que +quatre-vingt mille que l'Inde est peuplée, et assurément nous +sommes vos anciens; et Brama nous avait défendu de manger des +boeufs avant que vous vous fussiez avisés de les mettre sur les +autels et à la broche. Voilà un plaisant animal que votre Brama, +pour le comparer à Apis! dit l'Egyptien; qu'a donc fait votre +Brama de si beau? Le bramin répondit: C'est lui qui a appris aux +hommes à lire et à écrire, et à qui toute la terre doit le jeu +des échecs. Vous vous trompez, dit un Chaldéen qui était auprès +de lui; c'est le poisson Oannès à qui on doit de si grands +bienfaits, et il est juste de ne rendre qu'à lui ses hommages. +Tout le monde vous dira que c'était un être divin, qu'il avait la +queue dorée, avec une belle tête d'homme, et qu'il sortait de +l'eau pour venir prêcher à terre trois heures par jour. Il eut +plusieurs enfants qui furent tous rois, comme chacun sait. J'ai +son portrait chez moi, que je révère comme je le dois. On peut +manger du boeuf tant qu'on veut; mais c'est assurément une très +grande impiété de faire cuire du poisson; d'ailleurs vous êtes +tous deux d'une origine trop peu noble et trop récente pour me +rien disputer. La nation égyptienne ne compte que cent +trente-cinq mille ans, et les Indiens ne se vantent que de +quatre-vingt mille, tandis que nous avons des almanachs de quatre +mille siècles. Croyez-moi, renoncez à vos folies, et je vous +donnerai à chacun un beau portrait d'Oannès. + +L'homme de Cambalu, prenant la parole, dit: Je respecte fort les +Egyptiens, les Chaldéens, les Grecs, les Celtes, Brama, le boeuf +Apis, le beau poisson Oannès; mais peut-être que le Li ou le +Tien[a], comme on voudra l'appeler, vaut bien les boeufs et les +poissons. Je ne dirai rien de mon pays; il est aussi grand que +la terre d'Egypte, la Chaldée, et les Indes ensemble. Je ne +dispute pas d'antiquité, parcequ'il suffit d'être heureux, et que +c'est fort peu de chose d'être ancien; mais, s'il fallait parler +d'almanachs, je dirais que toute l'Asie prend les nôtres, et que +nous en avions de fort bons avant qu'on sût l'arithmétique en +Chaldée. + + [a] Mots chinois qui signifient proprement: _li_, la lumière + naturelle, la raison; et _tien_, le ciel; et qui signifient aussi + Dieu. + +Vous êtes de grands ignorants tous tant que vous êtes! s'écria le +Grec: est-ce que vous ne savez pas que le chaos est le père de +tout, et que la forme et la matière ont mis le monde dans l'état +où il est? Ce Grec parla long-temps; mais il fut enfin +interrompu par le Celte, qui, ayant beaucoup bu pendant qu'on +disputait, se crut alors plus savant que tous les autres, et dit +en jurant qu'il n'y avait que Teutath et le gui de chêne qui +valussent la peine qu'on en parlât; que, pour lui, il avait +toujours du gui dans sa poche; que les Scythes, ses ancêtres, +étaient les seules gens de bien qui eussent jamais été au monde; +qu'ils avaient, à la vérité, quelquefois mangé des hommes, mais +que cela n'empêchait pas qu'on ne dût avoir beaucoup de respect +pour sa nation; et qu'enfin, si quelqu'un parlait mal de Teutath, +il lui apprendrait à vivre. La querelle s'échauffa pour lors, et +Sétoc vit le moment où la table allait être ensanglantée. Zadig, +qui avait gardé le silence pendant toute la dispute, se leva +enfin: il s'adressa d'abord au Celte, comme au plus furieux; il +lui dit qu'il avait raison, et lui demanda du gui; il loua le +Grec sur son éloquence, et adoucit tous les esprits échauffés. +Il ne dit que très peu de chose à l'homme du Cathay, parcequ'il +avait été le plus raisonnable de tous. Ensuite il leur dit: Mes +amis, vous alliez vous quereller pour rien, car vous êtes tous du +même avis. A ce mot, ils se récrièrent tous. N'est-il pas vrai, +dit-il au Celte, que vous n'adorez pas ce gui, mais celui qui a +fait le gui et le chêne? Assurément, répondit le Celte. Et vous, +monsieur l'Egyptien, vous révérez apparemment dans un certain +boeuf celui qui vous a donné les boeufs? Oui, dit l'Egyptien. +Le poisson Oannès, continua-t-il, doit céder à celui qui a fait +la mer et les poissons. D'accord, dit le Chaldéen. L'Indien, +ajouta-t-il, et le Cathayen, reconnaissent comme vous un premier +principe; je n'ai pas trop bien compris les choses admirables que +le Grec a dites, mais je suis sûr qu'il admet aussi un Etre +supérieur, de qui la forme et la matière dépendent. Le Grec +qu'on admirait, dit que Zadig avait très bien pris sa pensée. +Vous êtes donc tous de même avis, répliqua Zadig, et il n'y a pas +là de quoi se quereller. Tout le monde l'embrassa. Sétoc, après +avoir vendu fort cher ses denrées, reconduisit son ami Zadig dans +sa tribu. Zadig apprit en arrivant qu'on lui avait fait son +procès en son absence, et qu'il allait être brûlé à petit feu. + + + +CHAPITRE XIII. + +Le rendez-vous. + + +Pendant son voyage à Bassora, les prêtres des étoiles avaient +résolu de le punir. Les pierreries et les ornements des jeunes +veuves qu'ils envoyaient au bûcher leur appartenaient de droit; +c'était bien le moins qu'ils fissent brûler Zadig pour le mauvais +tour qu'il leur avait joué. Ils accusèrent donc Zadig d'avoir +des sentiments erronés sur l'armée céleste; ils déposèrent contre +lui, et jurèrent qu'ils lui avaient entendu dire que les étoiles +ne se couchaient pas dans la mer. Ce blasphème effroyable +fit frémir les juges; ils furent prêts de déchirer leurs +vêtements, quand ils ouïrent ces paroles impies, et ils +l'auraient fait, sans doute, si Zadig avait eu de quoi les payer; +mais, dans l'excès de leur douleur, ils se contentèrent de le +condamner à être brûlé à petit feu. Sétoc, désespéré, employa en +vain son crédit pour sauver son ami; il fut bientôt obligé de se +taire. La jeune veuve Almona, qui avait pris beaucoup de goût à +la vie, et qui en avait obligation à Zadig, résolut de le tirer +du bûcher, dont il lui avait fait connaître l'abus. Elle roula +son dessein dans sa tête, sans en parler à personne. Zadig +devait être exécuté le lendemain; elle n'avait que la nuit pour +le sauver: voici comme elle s'y prit en femme charitable et +prudente. + +Elle se parfuma; elle releva sa beauté par l'ajustement le plus +riche et le plus galant, et alla demander une audience secrète au +chef des prêtres des étoiles. Quand elle fut devant ce vieillard +vénérable, elle lui parla en ces termes: Fils aîné de la grande +Ourse, frère du Taureau, cousin du grand Chien (c'étaient les +titres de ce pontife), je viens vous confier mes scrupules. J'ai +bien peur d'avoir commis un péché énorme, en ne me brûlant pas +dans le bûcher de mon cher mari. En effet qu'avais-je à +conserver? une chair périssable, et qui est déjà toute flétrie. +En disant ces paroles elle tira de ses longues manches de soie, +ses bras nus d'une forme admirable et d'une blancheur +éblouissante. Vous voyez, dit-elle, le peu que cela vaut. Le +pontife trouva dans son coeur que cela valait beaucoup. Ses yeux +le dirent, et sa bouche le confirma; il jura qu'il n'avait vu de +sa vie de si beaux bras. Hélas! lui dit la veuve, les bras +peuvent être un peu moins mal que le reste; mais vous m'avouerez +que la gorge n'était pas digne de mes attentions. Alors elle +laissa voir le sein le plus charmant que la nature eût jamais +formé. Un bouton de rose sur une pomme d'ivoire n'eût paru +auprès que de la garance sur du buis, et les agneaux sortant du +lavoir auraient semblé d'un jaune brun. Cette gorge, ses grands +yeux noirs qui languissaient en brillant doucement d'un feu +tendre, ses joues animées de la plus belle pourpre mêlée au blanc +de lait le plus pur; son nez, qui n'était pas comme la tour du +mont Liban; ses lèvres, qui étaient comme deux bordures de corail +renfermant les plus belles perles de la mer d'Arabie, tout cela +ensemble fit croire au vieillard qu'il avait vingt ans. Il fit +en bégayant une déclaration tendre. Almona le voyant enflammé +lui demanda la grâce de Zadig. Hélas! dit-il, ma belle dame, +quand je vous accorderais sa grâce, mon indulgence ne servirait +de rien; il faut qu'elle soit signée de trois autres de mes +confrères. Signez toujours, dit Almona. Volontiers, dit le +prêtre, à condition que vos faveurs seront le prix de ma +facilité. Vous me faites trop d'honneur, dit Almona; ayez +seulement pour agréable de venir dans ma chambre après que le +soleil sera couché, et dès que la brillante étoile _Sheat_ sera +sur l'horizon, vous me trouverez sur un sofa couleur de rose, et +vous en userez comme vous pourrez avec votre servante. Elle +sortit alors, emportant avec elle la signature, et laissa le +vieillard plein d'amour et de défiance de ses forces. Il employa +le reste du jour à se baigner; il but une liqueur composée de la +cannelle de Ceylan, et des précieuses épices de Tidor et de +Ternate, et attendit avec impatience que l'étoile _Sheat_ vînt à +paraître. + +Cependant la belle Almona alla trouver le second pontife. +Celui-ci l'assura que le soleil, la lune, et tous les feux du +firmament, n'étaient que des feux follets en comparaison de ses +charmes. Elle lui demanda la même grâce, et on lui proposa d'en +donner le prix. Elle se laissa vaincre, et donna rendez-vous au +second pontife au lever de l'étoile _Algénib_. De là elle passa +chez le troisième et chez le quatrième prêtre, prenant toujours +une signature, et donnant un rendez-vous d'étoile en étoile. +Alors elle fit avertir les juges de venir chez elle pour une +affaire importante. Ils s'y rendirent: elle leur montra les +quatre noms, et leur dit à quel prix les prêtres avaient vendu la +grâce de Zadig. Chacun d'eux arriva à l'heure prescrite; chacun +fut bien étonné d'y trouver ses confrères, et plus encore d'y +trouver les juges devant qui leur honte fut manifestée. Zadig +fut sauvé. Sétoc fut si charmé de l'habileté d'Almona, qu'il en +fit sa femme [1]. + + [1] Dans l'édition de 1748 et dans toutes celles qui l'ont + suivie, jusques à l'édition de Kehl exclusivement, ce chapitre + se terminait ainsi: «Zadig partit après s'être jeté aux pieds + de sa belle libératrice. Sétoc et lui se quittèrent en + pleurant, en se jurant une amitié éternelle, et en se + promettant que le premier des deux qui ferait une grande + fortune en ferait part à l'autre. + + «Zadig marcha du côté de la Syrie, toujours pensant à la + malheureuse Astarté,et toujours réfléchissant sur le sort qui + s'obstinait à se jouer de lui et à le persécuter. Quoi! + disait-il, quatre cents onces d'or pour avoir vu passer une + chienne! condamné à être décapité pour quatre mauvais vers à la + louange du roi! prêt à être étranglé parceque la reine avait + des babouches de la couleur de mon bonnet! réduit en esclavage + pour avoir secouru une femme qu'on battait; et sur le point + d'être brûlé pour avoir sauvé la vie à toutes les jeunes veuves + arabes!» + + Venait ensuite ce qui forme aujourd'hui le chapitre XVI. B. + + + +CHAPITRE XIV. + +La danse. + + +Sétoc devait aller, pour les affaires de son commerce, dans l'île +de Serendib; mais le premier mois de son mariage, qui est, comme +on sait, la lune du Miel, ne lui permettait ni de quitter sa +femme, ni de croire qu'il pût jamais la quitter: il pria son ami +Zadig de faire pour lui le voyage. Hélas! disait Zadig, faut-il +que je mette encore un plus vaste espace entre la belle Astarté +et moi? mais il faut servir mes bienfaiteurs: il dit, il pleura; +et il partit. + +Il ne fut pas long-temps dans l'île de Serendib, sans y être +regardé comme un homme extraordinaire. Il devint l'arbitre de +tous les différents entre les négociants, l'ami des sages, le +conseil du petit nombre de gens qui prennent conseil. Le roi +voulut le voir et l'entendre. Il connut bientôt tout ce que +valait Zadig; il eut confiance en sa sagesse, et en fit son ami. +La familiarité et l'estime du roi fit trembler Zadig. Il était +nuit et jour pénétré du malheur que lui avaient attiré les bontés +de Moabdar. Je plais au roi, disait-il, ne serai-je pas perdu? +Cependant il ne pouvait se dérober aux caresses de sa majesté; +car il faut avouer que Nabussan, roi de Serendib, fils de +Nussanab, fils de Nabassun, fils de Sanbusna, était un des +meilleurs princes de l'Asie; et quand on lui parlait il était +difficile de ne le pas aimer. + + +Ce bon prince était toujours loué, trompé, et volé: c'était à qui +pillerait ses trésors. Le receveur-général de l'île de Serendib +donnait toujours cet exemple fidèlement suivi par les autres. Le +roi le savait; il avait changé de trésorier plusieurs fois; mais +il n'avait pu changer la mode établie de partager les revenus du +roi en deux moitiés inégales, dont la plus petite revenait +toujours à sa majesté, et la plus grosse aux administrateurs. + +Le roi Nabussan confia sa peine au sage Zadig. Vous qui savez +tant de belles choses, lui dit-il, ne sauriez-vous pas le moyen +de me faire trouver un trésorier qui ne me vole point? +Assurément, répondit Zadig, je sais une façon infaillible de vous +donner un homme qui ait les mains nettes. Le roi charmé lui +demanda, en l'embrassant, comment il fallait s'y prendre. Il n'y +a, dit Zadig, qu'à faire danser tous ceux qui se présenteront +pour la dignité de trésorier, et celui qui dansera avec le plus +de légèreté sera infailliblement le plus honnête homme. Vous +vous moquez, dit le roi; voilà une plaisante façon de choisir un +receveur de mes finances! Quoi! vous prétendez que celui qui fera +le mieux un entrechat sera le financier le plus intègre et le +plus habile! Je ne vous réponds pas qu'il sera le plus habile, +repartit Zadig; mais je vous assure que ce sera indubitablement +le plus honnête homme. Zadig parlait avec tant de confiance, que +le roi crut qu'il avait quelque secret surnaturel pour connaître +les financiers. Je n'aime pas le surnaturel, dit Zadig; les gens +et les livres à prodiges m'ont toujours déplu: si votre majesté +veut me laisser faire l'épreuve que je lui propose, elle sera +bien convaincue que mon secret est la chose la plus simple et la +plus aisée. Nabussan, roi de Serendib, fut bien plus étonné +d'entendre que ce secret était simple, que si on le lui avait +donné pour un miracle: Or bien, dit-il, faites comme vous +l'entendrez. Laissez-moi faire, dit Zadig, vous gagnerez à cette +épreuve plus que vous ne pensez. Le jour même il fit publier, au +nom du roi, que tous ceux qui prétendaient à l'emploi de haut +receveur des deniers de sa gracieuse majesté Nabussan, fils de +Nussanab, eussent à se rendre, en habits de soie légère, le +premier de la lune du Crocodile, dans l'antichambre du roi. Ils +s'y rendirent au nombre de soixante et quatre. On avait fait +venir des violons dans un salon voisin; tout était préparé pour +le bal; mais la porte de ce salon était fermée, et il fallait, +pour y entrer, passer par une petite galerie assez obscure. Un +huissier vint chercher et introduire chaque candidat, l'un après +l'autre, par ce passage dans lequel on le laissait seul quelques +minutes. Le roi, qui avait le mot, avait étalé tous ses trésors +dans cette galerie. Lorsque tous les prétendants furent arrivés +dans le salon, sa majesté ordonna qu'on les fît danser. Jamais +on ne dansa plus pesamment et avec moins de grâce; ils avaient +tous la tête baissée, les reins courbés, les mains collées à +leurs côtés? Quels fripons! disait tout bas Zadig. Un seul +d'entre eux formait des pas avec agilité, la tête haute, le +regard assuré, les bras étendus, le corps droit, le jarret ferme. +Ah! l'honnête homme! le brave homme! disait Zadig. Le roi +embrassa ce bon danseur, le déclara trésorier, et tous les autres +furent punis et taxés avec la plus grande justice du monde; car +chacun, dans le temps qu'il avait été dans la galerie, avait +rempli ses poches, et pouvait à peine marcher. Le roi fut fâché +pour la nature humaine que de ces soixante et quatre danseurs il +y eût soixante et trois filous. La galerie obscure fut appelée +_le corridor de la Tentation_. On aurait en Perse empalé ces +soixante et trois seigneurs; en d'autres pays on eût fait une +chambre de justice qui eût consommé en frais le triple de +l'argent volé, et qui n'eût rien remis dans les coffres du +souverain; dans un autre royaume, ils se seraient pleinement +justifiés, et auraient fait disgracier ce danseur si léger: à +Serendib, ils ne furent condamnés qu'à augmenter le trésor +public, car Nabussan était fort indulgent. + +Il était aussi fort reconnaissant; il donna à Zadig une somme +d'argent plus considérable qu'aucun trésorier n'en avait jamais +volé au roi son maître. Zadig s'en servit pour envoyer des +exprès à Babylone, qui devaient l'informer de la destinée +d'Astarté. Sa voix trembla en donnant cet ordre, son sang reflua +vers son coeur, ses yeux se couvrirent de ténèbres, son âme fut +prête à l'abandonner. Le courrier partit, Zadig le vit +embarquer; il rentra chez le roi, ne voyant personne, croyant +être dans sa chambre, et prononçant le nom d'amour. Ah! l'amour, +dit le roi; c'est précisément ce dont il s'agit; vous avez deviné +ce qui fait ma peine. Que vous êtes un grand homme! j'espère +que vous m'apprendrez à connaître une femme à toute épreuve, +comme vous m'avez fait trouver un trésorier désintéressé. Zadig, +ayant repris ses sens, lui promit de le servir en amour comme en +finance, quoique la chose parût plus difficile encore. + + + +CHAPITRE XV. + +Les yeux bleus. + + +Le corps et le coeur, dit le roi à Zadig.... A ces mots le +Babylonien ne put s'empêcher d'interrompre sa majesté. Que je +vous sais bon gré, dit-il, de n'avoir point dit l'esprit et le +coeur! car on n'entend que ces mots dans les conversations de +Babylone: on ne voit que des livres où il est question du coeur +et de l'esprit[1], composés par des gens qui n'ont ni de l'un ni +de l'autre; mais, de grâce, sire, poursuivez. Nabussan continua +ainsi: Le corps et le coeur sont chez moi destinés à aimer; la +première de ces deux puissances a tout lieu d'être satisfaite. +J'ai ici cent femmes à mon service, toutes belles, complaisantes, +prévenantes, voluptueuses même, ou feignant de l'être avec moi. +Mon coeur n'est pas à beaucoup près si heureux. Je n'ai que trop +éprouvé qu'on caresse beaucoup le roi de Serendib, et qu'on se +soucie fort peu de Nabussan. Ce n'est pas que je croie mes +femmes infidèles; mais je voudrais trouver une âme qui fût à moi; +je donnerais pour un pareil trésor les cent beautés dont je +possède les charmes: voyez si, sur ces cent sultanes, vous pouvez +m'en trouver une dont je sois sûr d'être aimé. + + [1] Ce trait porte surtout contre Rollin, qui emploie souvent + ces expressions dans son _Traité des études_. Voltaire y + revient souvent: voyez, dans le présent volume, le chapitre I + de _Micromégas_, et dans le tome XXXIV, le chapitre XI de + l'_Homme aux quarante écus_, le chapitre IX du _Taureau blanc_; + et tome XI, le second vers du chant VIII de _la Pucelle_. B. + +Zadig lui répondit comme il avait fait sur l'article des +financiers: Sire, laissez-moi faire; mais permettez d'abord que +je dispose de ce que vous aviez étalé dans la galerie de la +Tentation; je vous en rendrai bon compte, et vous n'y perdrez +rien. Le roi le laissa le maître absolu. Il choisit dans +Serendib trente-trois petits bossus des plus vilains qu'il put +trouver, trente-trois pages des plus beaux, et trente-trois +bonzes des plus éloquents et des plus robustes. Il leur laissa à +tous la liberté d'entrer dans les cellules des sultanes; chaque +petit bossu eut quatre mille pièces d'or à donner; et dès le +premier jour tous les bossus furent heureux. Les pages, qui +n'avaient rien à donner qu'eux-mêmes, ne triomphèrent qu'au bout +de deux ou trois jours. Les bonzes eurent un peu plus de peine; +mais enfin trente-trois dévotes se rendirent à eux. Le roi, par +des jalousies qui avaient vue sur toutes les cellules, vit toutes +ces épreuves, et fut émerveillé. De ses cent femmes, +quatre-vingt-dix-neuf succombèrent à ses yeux. Il en restait une +toute jeune, toute neuve, de qui sa majesté n'avait jamais +approché. On lui détacha un, deux, trois bossus, qui lui +offrirent jusqu'à vingt mille pièces; elle fut incorruptible, et +ne put s'empêcher de rire de l'idée qu'avaient ces bossus de +croire que de l'argent les rendrait mieux faits. On lui présenta +les deux plus beaux pages; elle dit qu'elle trouvait le roi +encore plus beau. On lui lâcha le plus éloquent des bonzes, et +ensuite le plus intrépide; elle trouva le premier un bavard, et +ne daigna pas même soupçonner le mérite du second. Le coeur fait +tout, disait-elle; je ne céderai jamais ni à l'or d'un bossu, ni +aux grâces d'un jeune homme, ni aux séductions d'un bonze: +j'aimerai uniquement Nabussan, fils de Nussanab, et j'attendrai +qu'il daigne m'aimer. Le roi fut transporté de joie, +d'étonnement, et de tendresse. Il reprit tout l'argent qui avait +fait réussir les bossus, et en fit présent à la belle Falide; +c'était le nom de cette jeune personne. Il lui donna son coeur: +elle le méritait bien. Jamais la fleur de la jeunesse ne fut si +brillante; jamais les charmes de la beauté ne furent si +enchanteurs. La vérité de l'histoire ne permet pas de taire +qu'elle fesait mal la révérence, mais elle dansait comme les +fées, chantait comme les sirènes, et parlait comme les Grâces: +elle était pleine de talents et de vertus. + +Nabussan aimé l'adora: mais elle avait les yeux bleus, et ce fut +la source des plus grands malheurs. Il y avait une ancienne loi +qui défendait aux rois d'aimer une de ces femmes que les Grecs +ont appelées depuis <bo_o^pis>. Le chef des bonzes avait établi +cette loi il y avait plus de cinq mille ans; c'était pour +s'approprier la maîtresse du premier roi de l'île de Serendib que +ce premier bonze avait fait passer l'anathème des yeux bleus en +constitution fondamentale d'état. Tous les ordres de l'empire +vinrent faire à Nabussan des remontrances. On disait +publiquement que les derniers jours du royaume étaient arrivés, +que l'abomination était à son comble, que toute la nature était +menacée d'un événement sinistre; qu'en un mot Nabussan, fils de +Nussanab, aimait deux grands yeux bleus. Les bossus, les +financiers, les bonzes, et les brunes, remplirent le royaume de +leurs plaintes. + +Les peuples sauvages qui habitent le nord de Serendib profitèrent +de ce mécontentement général. Ils firent une irruption dans les +états du bon Nabussan. Il demanda des subsides à ses sujets; les +bonzes, qui possédaient la moitié des revenus de l'état, se +contentèrent de lever les mains au ciel, et refusèrent de les +mettre dans leurs coffres pour aider le roi. Ils firent de +belles prières en musique, et laissèrent l'état en proie aux +barbares. + +O mon cher Zadig, me tireras-tu encore de cet horrible embarras? +s'écria douloureusement Nabussan. Très volontiers, répondit +Zadig; vous aurez de l'argent des bonzes tant que vous en +voudrez. Laissez à l'abandon les terres où sont situés leurs +châteaux, et défendez seulement les vôtres. Nabussan n'y manqua +pas: les bonzes vinrent se jeter aux pieds du roi, et implorer +son assistance. Le roi leur répondit par une belle musique dont +les paroles étaient des prières au ciel pour la conservation de +leurs terres. Les bonzes enfin donnèrent de l'argent, et le roi +finit heureusement la guerre. Ainsi Zadig, par ses conseils +sages et heureux, et par les plus grands services, s'était attiré +l'irréconciliable inimitié des hommes les plus puissants de +l'état; les bonzes et les brunes jurèrent sa perte; les +financiers et les bossus ne l'épargnèrent pas; on le rendit +suspect au bon Nabussan. Les services rendus restent souvent +dans l'antichambre, et les soupçons entrent dans le cabinet, +selon la sentence de Zoroastre: c'était tous les jours de +nouvelles accusations; la première est repoussée, la seconde +effleure, la troisième blesse, la quatrième tue. + +Zadig intimidé, qui avait bien fait les affaires de son ami +Sétoc, et qui lui avait fait tenir son argent, ne songea plus +qu'à partir de l'île, et résolut d'aller lui-même chercher des +nouvelles d'Astarté; car, disait-il, si je reste dans Serendib, +les bonzes me feront empaler; mais où aller? je serai esclave en +Egypte, brûlé selon toutes les apparences en Arabie, étranglé à +Babylone. Cependant il faut savoir ce qu'Astarté est devenue: +partons, et voyons à quoi me réserve ma triste destinée. + + + +CHAPITRE XVI. + +Le brigand. + + +En arrivant aux frontières qui séparent l'Arabie pétrée de la +Syrie, comme il passait près d'un château assez fort, des Arabes +armés en sortirent. Il se vit entouré; on lui criait: Tout ce +que vous avez nous appartient, et votre personne appartient à +notre maître. Zadig, pour réponse, tira son épée; son valet, qui +avait du courage, en fit autant. Ils renversèrent morts les +premiers Arabes qui mirent la main sur eux; le nombre redoubla; +ils ne s'étonnèrent point, et résolurent de périr en combattant. +On voyait deux hommes se défendre contre une multitude; un tel +combat ne pouvait durer long-temps. Le maître du château, nommé +Arbogad, ayant vu d'une fenêtre les prodiges de valeur que fesait +Zadig, conçut de l'estime pour lui. Il descendit en hâte, et +vint lui-même écarter ses gens, et délivrer les deux voyageurs. +Tout ce qui passe sur mes terres est à moi, dit-il, aussi bien +que ce que je trouve sur les terres des autres; mais vous me +paraissez un si brave homme, que je vous exempte de la loi +commune. Il le fit entrer dans son château, ordonnant à ses gens +de le bien traiter; et le soir Arbogad voulut souper avec Zadig. + +Le seigneur du château était un de ces Arabes qu'on appelle +_voleurs_; mais il fesait quelquefois de bonnes actions parmi une +foule de mauvaises; il volait avec une rapacité furieuse, et +donnait libéralement: intrépide dans l'action, assez doux dans le +commerce, débauché à table, gai dans la débauche, et surtout +plein de franchise. Zadig lui plut beaucoup; sa conversation, +qui s'anima, fit durer le repas: enfin Arbogad lui dit: Je vous +conseille de vous enrôler sous moi, vous ne sauriez mieux faire; +ce métier-ci n'est pas mauvais; vous pourrez un jour devenir ce +que je suis. Puis-je vous demander, dit Zadig, depuis quel temps +vous exercez cette noble profession? Dès ma plus tendre jeunesse, +reprit le seigneur. J'étais valet d'un Arabe assez habile; ma +situation m'était insupportable. J'étais au désespoir de voir +que, dans toute la terre qui appartient également aux hommes, la +destinée ne m'eût pas réservé ma portion. Je confiai mes peines +à un vieil Arabe qui me dit: Mon fils, ne désespérez pas; il y +avait autrefois un grain de sable qui se lamentait d'être un +atome ignoré dans les déserts; au bout de quelques années il +devint diamant, et il est à présent le plus bel ornement de la +couronne du roi des Indes. Ce discours me fit impression; +j'étais le grain de sable, je résolus de devenir diamant. Je +commençai par voler deux chevaux; je m'associai des camarades; je +me mis en état de voler de petites caravanes: ainsi je fis cesser +peu-à-peu la disproportion qui était d'abord entre les hommes et +moi. J'eus ma part aux biens de ce monde, et je fus même +dédommagé avec usure: on me considéra beaucoup; je devins +seigneur brigand; j'acquis ce château par voie de fait. Le +satrape de Syrie voulut m'en déposséder; mais j'étais déjà trop +riche pour avoir rien à craindre; je donnai de l'argent au +satrape, moyennant quoi je conservai ce château, et j'agrandis +mes domaines; il me nomma même trésorier des tributs que l'Arabie +pétrée payait au roi des rois. Je fis ma charge de receveur, et +point du tout celle de payeur. + +Le grand desterham de Babylone envoya ici, au nom du roi Moabdar, +un petit satrape, pour me faire étrangler. Cet homme arriva avec +son ordre: j'étais instruit de tout; je fis étrangler en sa +présence les quatre personnes qu'il avait amenées avec lui pour +serrer le lacet; après quoi je lui demandai ce que pouvait lui +valoir la commission de m'étrangler. Il me répondit que ses +honoraires pouvaient aller à trois cents pièces d'or. Je lui fis +voir clair qu'il y aurait plus à gagner avec moi. Je le fis +sous-brigand; il est aujourd'hui un de mes meilleurs officiers, +et des plus riches. Si vous m'en croyez, vous réussirez comme +lui. Jamais la saison de voler n'a été meilleure, depuis que +Moabdar est tué, et que tout est en confusion dans Babylone. + +Moabdar est tué! dit Zadig; et qu'est devenue la reine Astarté? +Je n'en sais rien, reprit Arbogad; tout ce que je sais, c'est que +Moabdar est devenu fou, qu'il a été tué, que Babylone est un +grand coupe-gorge, que tout l'empire est désolé, qu'il y a de +beaux coups à faire encore, et que pour ma part j'en ai fait +d'admirables. Mais la reine, dit Zadig; de grâce, ne savez-vous +rien de la destinée de la reine? On m'a parlé d'un prince +d'Hyrcanie, reprit-il; elle est probablement parmi ses +concubines, si elle n'a pas été tuée dans le tumulte; mais je +suis plus curieux de butin que de nouvelles. J'ai pris plusieurs +femmes dans mes courses, je n'en garde aucune; je les vends cher +quand elles sont belles, sans m'informer de ce qu'elles sont. On +n'achète point le rang; une reine qui serait laide ne trouverait +pas marchand; peut-être ai-je vendu la reine Astarté, peut-être +est-elle morte; mais peu m'importe, et je pense que vous ne devez +pas vous en soucier plus que moi. En parlant ainsi il buvait +avec tant de courage, il confondait tellement toutes les idées, +que Zadig n'en put tirer aucun éclaircissement. + +Il restait interdit, accablé, immobile. Arbogad buvait toujours, +fesait des contes, répétait sans cesse qu'il était le plus +heureux de tous les hommes, exhortant Zadig à se rendre aussi +heureux que lui. Enfin doucement assoupi par les fumées du vin, +il alla dormir d'un sommeil tranquille. Zadig passa la nuit dans +l'agitation la plus violente. Quoi, disait-il, le roi est devenu +fou! il est tué! Je ne puis m'empêcher de le plaindre. L'empire +est déchiré, et ce brigand est heureux: ô fortune! ô destinée! +un voleur est heureux, et ce que la nature a fait de plus aimable +a péri peut-être d'une manière affreuse, ou vit dans un état pire +que la mort. O Astarté! qu'êtes-vous devenue? + +Dès le point du jour il interrogea tous ceux qu'il rencontrait +dans le château; mais tout le monde était occupé, personne ne lui +répondit: on avait fait pendant la nuit de nouvelles conquêtes, +on partageait les dépouilles. Tout ce qu'il put obtenir dans +cette confusion tumultueuse, ce fut la permission de partir. Il +en profita sans tarder, plus abîmé que jamais dans ses réflexions +douloureuses. + +Zadig marchait inquiet, agité, l'esprit tout occupé de la +malheureuse Astarté, du roi de Babylone, de son fidèle Cador, de +l'heureux brigand Arbogad, de cette femme si capricieuse que des +Babyloniens avaient enlevée sur les confins de l'Egypte, enfin de +tous les contre-temps et de toutes les infortunes qu'il avait +éprouvées. + + + +CHAPITRE XVII. + +Le pêcheur. + + +A quelques lieues du château d'Arbogad, il se trouva sur le bord +d'une petite rivière, toujours déplorant sa destinée, et se +regardant comme le modèle du malheur. Il vit un pêcheur couché +sur la rive, tenant à peine d'une main languissante son filet, +qu'il semblait abandonner, et levant les yeux vers le ciel. + +Je suis certainement le plus malheureux de tous les hommes, +disait le pêcheur. J'ai été, de l'aveu de tout le monde, le plus +célèbre marchand de fromages à la crème dans Babylone, et j'ai +été ruiné. J'avais la plus jolie femme qu'homme pût posséder, et +j'en ai été trahi. Il me restait une chétive maison, je l'ai vue +pillée et détruite. Réfugié dans une cabane, je n'ai de +ressource que ma pêche, et je ne prends pas un poisson. O mon +filet! je ne te jetterai plus dans l'eau, c'est à moi de m'y +jeter. En disant ces mots il se lève, et s'avance dans +l'attitude d'un homme qui allait se précipiter et finir sa vie. + +Eh quoi! se dit Zadig à lui-même, il y a donc des hommes aussi +malheureux que moi! L'ardeur de sauver la vie au pêcheur fut +aussi prompte que cette réflexion. Il court à lui, il l'arrête, +il l'interroge d'un air attendri et consolant. On prétend qu'on +en est moins malheureux quand on ne l'est pas seul: mais, selon +Zoroastre, ce n'est pas par malignité, c'est par besoin. On se +sent alors entraîné vers un infortuné comme vers son semblable. +La joie d'un homme heureux serait une insulte; mais deux +malheureux sont comme deux arbrisseaux faibles qui, s'appuyant +l'un sur l'autre, se fortifient contre l'orage. + +Pourquoi succombez-vous à vos malheurs? dit Zadig au pêcheur. +C'est, répondit-il, parceque je n'y vois pas de ressource. J'ai +été le plus considéré du village de Derlback auprès de Babylone, +et je fesais, avec l'aide de ma femme, les meilleurs fromages à +la crème de l'empire. La reine Astarté et le fameux ministre +Zadig les aimaient passionnément. J'avais fourni à leurs maisons +six cents fromages. J'allai un jour à la ville pour être payé; +j'appris en arrivant dans Babylone que la reine et Zadig avaient +disparu. Je courus chez le seigneur Zadig, que je n'avais jamais +vu; je trouvai les archers du grand desterham, qui, munis d'un +papier royal, pillaient sa maison loyalement et avec ordre. Je +volai aux cuisines de la reine; quelques uns des seigneurs de la +bouche me dirent qu'elle était morte; d'autres dirent qu'elle +était en prison; d'autres prétendirent qu'elle avait pris la +fuite; mais tous m'assurèrent qu'on ne me paierait point mes +fromages. J'allai avec ma femme chez le seigneur Orcan, qui +était une de mes pratiques: nous lui demandâmes sa protection +dans notre disgrâce. Il l'accorda à ma femme, et me la refusa. +Elle était plus blanche que ces fromages à la crème qui +commencèrent mon malheur; et l'éclat de la pourpre de Tyr n'était +pas plus brillant que l'incarnat qui animait cette blancheur. +C'est ce qui fit qu'Orcan la retint, et me chassa de sa maison. +J'écrivis à ma chère femme la lettre d'un désespéré. Elle dit au +porteur: Ah, ah! oui! je sais quel est l'homme qui m'écrit, j'en +ai entendu parler: on dit qu'il fait des fromages à la crème +excellents; qu'on m'en apporte, et qu'on les lui paie. + +Dans mon malheur, je voulus m'adresser à la justice. Il me +restait six onces d'or: il fallut en donner deux onces à l'homme +de loi que je consultai, deux au procureur qui entreprit mon +affaire, deux au secrétaire du premier juge. Quand tout cela fut +fait, mon procès n'était pas encore commencé, et j'avais déjà +dépensé plus d'argent que mes fromages et ma femme ne valaient. +Je retournai à mon village dans l'intention de vendre ma maison +pour avoir ma femme. + +Ma maison valait bien soixante onces d'or; mais on me voyait +pauvre et pressé de vendre. Le premier à qui je m'adressai m'en +offrit trente onces; le second, vingt; et le troisième, dix. +J'étais prêt enfin de conclure, tant j'étais aveuglé, lorsqu'un +prince d'Hyrcanie vint à Babylone, et ravagea tout sur son +passage. Ma maison fut d'abord saccagée, et ensuite brûlée. + +Ayant ainsi perdu mon argent, ma femme, et ma maison, je me suis +retiré dans ce pays où vous me voyez; j'ai tâché de subsister du +métier de pêcheur. Les poissons se moquent de moi comme les +hommes; je ne prends rien, je meurs de faim; et sans vous, +auguste consolateur, j'allais mourir dans la rivière. + +Le pêcheur ne fit point ce récit tout de suite; car à tout moment +Zadig ému et transporté lui disait: Quoi! vous ne savez rien de +la destinée de la reine? Non, seigneur, répondait le pêcheur; +mais je sais que la reine et Zadig ne m'ont point payé mes +fromages à la crème, qu'on a pris ma femme, et que je suis au +désespoir. Je me flatte, dit Zadig, que vous ne perdrez pas tout +votre argent. J'ai entendu parler de ce Zadig; il est honnête +homme; et s'il retourne à Babylone, comme il l'espère, il vous +donnera plus qu'il ne vous doit; mais pour votre femme, qui n'est +pas si honnête, je vous conseille de ne pas chercher à la +reprendre. Croyez-moi, allez à Babylone; j'y serai avant vous, +parceque je suis à cheval, et que vous êtes à pied. +Adressez-vous à l'illustre Cador; dites-lui que vous avez +rencontré son ami; attendez-moi chez lui; allez; peut-être ne +serez-vous pas toujours malheureux. + +O puissant Orosmade! continua-t-il, vous vous servez de moi pour +consoler cet homme; de qui vous servirez-vous pour me consoler? +En parlant ainsi il donnait au pêcheur la moitié de tout l'argent +qu'il avait apporté d'Arabie, et le pêcheur, confondu et ravi, +baisait les pieds de l'ami de Cador, et disait: Vous êtes un ange +sauveur. + +Cependant Zadig demandait toujours des nouvelles, et versait des +larmes. Quoi! seigneur, s'écria le pêcheur, vous seriez donc +aussi malheureux, vous qui faites du bien? Plus malheureux que +toi cent fois, répondait Zadig. Mais comment se peut-il faire, +disait le bonhomme, que celui qui donne soit plus à plaindre que +celui qui reçoit? C'est que ton plus grand malheur, reprit Zadig, +était le besoin, et que je suis infortuné par le coeur. Orcan +vous aurait-il pris votre femme? dit le pêcheur. Ce mot rappela +dans l'esprit de Zadig toutes ses aventures; il répétait la liste +de ses infortunes, à commencer depuis la chienne de la reine +jusqu'à son arrivée chez le brigand Arbogad. Ah! dit-il au +pêcheur, Orcan mérite d'être puni. Mais d'ordinaire ce sont ces +gens-là qui sont les favoris de la destinée. Quoi qu'il en soit, +va chez le seigneur Cador, et attends-moi. Ils se séparèrent: le +pêcheur marcha en remerciant son destin, et Zadig courut en +accusant toujours le sien. + + + +CHAPITRE XVIII. + +Le basilic. + + +Arrivé dans une belle prairie, il y vit plusieurs femmes qui +cherchaient quelque chose avec beaucoup d'application. Il prit +la liberté de s'approcher de l'une d'elles, et de lui demander +s'il pouvait avoir l'honneur de les aider dans leurs recherches. +Gardez-vous-en bien, répondit la Syrienne; ce que nous cherchons +ne peut être touché que par des femmes. Voilà qui est bien +étrange, dit Zadig; oserai-je vous prier de m'apprendre ce que +c'est qu'il n'est permis qu'aux femmes de toucher? C'est un +basilic, dit-elle. Un basilic, madame! et pour quelle raison, +s'il vous plaît, cherchez-vous un basilic? C'est pour notre +seigneur et maître Ogul, dont vous voyez le château sur le bord +de cette rivière, au bout de la prairie. Nous sommes ses très +humbles esclaves; le seigneur Ogul est malade; son médecin lui a +ordonné de manger un basilic cuit dans l'eau rose; et comme c'est +un animal fort rare, et qui ne se laisse jamais prendre que par +des femmes, le seigneur Ogul a promis de choisir pour sa femme +bien-aimée celle de nous qui lui apporterait un basilic: +laissez-moi chercher, s'il vous plaît: car vous voyez ce qu'il +m'en coûterait si j'étais prévenue par mes compagnes. + +Zadig laissa cette Syrienne et les autres chercher leur basilic, +et continua de marcher dans la prairie. Quand il fut au bord +d'un petit ruisseau, il y trouva une autre dame couchée sur le +gazon, et qui ne cherchait rien. Sa taille paraissait +majestueuse, mais son visage était couvert d'un voile. Elle +était penchée vers le ruisseau; de profonds soupirs sortaient de +sa bouche. Elle tenait en main une petite baguette, avec +laquelle elle traçait des caractères sur un sable fin qui se +trouvait entre le gazon et le ruisseau. Zadig eut la curiosité +de voir ce que cette femme écrivait; il s'approcha, il vit la +lettre Z, puis un A; il fut étonné; puis parut un D; il +tressaillit. Jamais surprise ne fut égale à la sienne, quand il +vit les deux dernières lettres de son nom. Il demeura quelque +temps immobile: enfin rompant le silence d'une voix entrecoupée: +O généreuse dame! pardonnez à un étranger, à un infortuné, d'oser +vous demander par quelle aventure étonnante je trouve ici le nom +de ZADIG tracé de votre main divine? A cette voix, à ces paroles, +la dame releva son voile d'une main tremblante, regarda Zadig, +jeta un cri d'attendrissement, de surprise, et de joie, et +succombant sous tous les mouvements divers qui assaillaient +à-la-fois son âme, elle tomba évanouie entre ses bras. C'était +Astarté elle-même, c'était la reine de Babylone, c'était celle +que Zadig adorait, et qu'il se reprochait d'adorer; c'était celle +dont il avait tant pleuré et tant craint la destinée. Il fut un +moment privé de l'usage de ses sens; et quand il eut attaché ses +regards sur les yeux d'Astarté, qui se rouvraient avec une +langueur mêlée de confusion et de tendresse: O puissances +immortelles! s'écria-t-il, qui présidez aux destins des faibles +humains, me rendez-vous Astarté? En quel temps, en quels lieux, +en quel état la revois-je? Il se jeta à genoux devant Astarté, et +il attacha son front à la poussière de ses pieds. La reine de +Babylone le relève, et le fait asseoir auprès d'elle sur le bord +de ce ruisseau; elle essuyait à plusieurs reprises ses yeux dont +les larmes recommençaient toujours à couler. Elle reprenait +vingt fois des discours que ses gémissements interrompaient; elle +l'interrogeait sur le hasard qui les rassemblait, et prévenait +soudain ses réponses par d'autres questions. Elle entamait le +récit de ses malheurs, et voulait savoir ceux de Zadig. Enfin +tous deux ayant un peu apaisé le tumulte de leurs âmes, Zadig lui +conta en peu de mots par quelle aventure il se trouvait dans +cette prairie. Mais, ô malheureuse et respectable reine! +comment vous retrouvé-je en ce lieu écarté, vêtue en esclave, et +accompagnée d'autres femmes esclaves qui cherchent un basilic +pour le faire cuire dans de l'eau rose par ordonnance du médecin? + +Pendant qu'elles cherchent leur basilic, dit la belle Astarté, je +vais vous apprendre tout ce que j'ai souffert, et tout ce que je +pardonne au ciel depuis que je vous revois. Vous savez que le +roi mon mari trouva mauvais que vous fussiez le plus aimable de +tous les hommes; et ce fut pour cette raison qu'il prit une nuit +la résolution de vous faire étrangler et de m'empoisonner. Vous +savez comme le ciel permit que mon petit muet m'avertît de +l'ordre de sa sublime majesté. A peine le fidèle Cador vous +eut-il forcé de m'obéir et de partir, qu'il osa entrer chez moi +au milieu de la nuit par une issue secrète. Il m'enleva, et me +conduisit dans le temple d'Orosmade, où le mage, son frère, +m'enferma dans une statue colossale dont la base touche aux +fondements du temple, et dont la tête atteint la voûte. Je fus +là comme ensevelie, mais servie par le mage, et ne manquant +d'aucune chose nécessaire. Cependant au point du jour +l'apothicaire de sa majesté entra dans ma chambre avec une potion +mêlée de jusquiame, d'opium, de ciguë, d'ellébore noir, et +d'aconit; et un autre officier alla chez vous avec un lacet de +soie bleue. On ne trouva personne. Cador, pour mieux tromper le +roi, feignit de venir nous accuser tous deux. Il dit que vous +aviez pris la route des Indes, et moi celle de Memphis: on envoya +des satellites après vous et après moi. + +Les courriers qui me cherchaient ne me connaissaient pas. Je +n'avais presque jamais montré mon visage qu'à vous seul, en +présence et par ordre de mon époux. Ils coururent à ma +poursuite, sur le portrait qu'on leur fesait de ma personne: une +femme de la même taille que moi, et qui peut-être avait plus de +charmes, s'offrit à leurs regards sur les frontières de l'Egypte. +Elle était éplorée, errante; ils ne doutèrent pas que cette femme +ne fût la reine de Babylone; ils la menèrent à Moabdar. Leur +méprise fit entrer d'abord le roi dans une violente colère; mais +bientôt ayant considéré de plus près cette femme, il la trouva +très belle, et fut consolé. On l'appelait Missouf. On m'a dit +depuis que ce nom signifie en langue égyptienne _la belle +capricieuse_. Elle l'était en effet; mais elle avait autant +d'art que de caprice. Elle plut à Moabdar. Elle le subjugua au +point de se faire déclarer sa femme. Alors son caractère se +développa tout entier: elle se livra sans crainte à toutes les +folies de son imagination. Elle voulut obliger le chef des +mages, qui était vieux et goutteux, de danser devant elle; et sur +le refus du mage, elle le persécuta violemment. Elle ordonna à +son grand-écuyer de lui faire une tourte de confitures. Le +grand-écuyer eut beau lui représenter qu'il n'était point +pâtissier, il fallut qu'il fît la tourte; et on le chassa, +parcequ'elle était trop brûlée. Elle donna la charge de +grand-écuyer à son nain, et la place de chancelier à un page. +C'est ainsi qu'elle gouverna Babylone. Tout le monde me +regrettait. Le roi, qui avait été assez honnête homme jusqu'au +moment où il avait voulu m'empoisonner et vous faire étrangler, +semblait avoir noyé ses vertus dans l'amour prodigieux qu'il +avait pour la belle capricieuse. Il vint au temple le grand jour +du feu sacré. Je le vis implorer les dieux pour Missouf aux +pieds de la statue où j'étais renfermée. J'élevai la voix; je +lui criai: «Les dieux refusent les voeux d'un roi devenu tyran, +qui a voulu faire mourir une femme raisonnable pour épouser une +extravagante.» Moabdar fut confondu de ces paroles au point que +sa tête se troubla. L'oracle que j'avais rendu, et la tyrannie +de Missouf, suffisaient pour lui faire perdre le jugement. Il +devint fou en peu de jours. + +Sa folie, qui parut un châtiment du ciel, fut le signal de la +révolte. On se souleva, on courut aux armes. Babylone, si +long-temps plongée dans une mollesse oisive, devint le théâtre +d'une guerre civile affreuse. On me tira du creux de ma statue, +et on me mit à la tête d'un parti. Cador courut à Memphis, pour +vous ramener à Babylone. Le prince d'Hyrcanie, apprenant ces +funestes nouvelles, revint avec son armée faire un troisième +parti dans la Chaldée. Il attaqua le roi, qui courut au-devant +de lui avec son extravagante Egyptienne. Moabdar mourut percé de +coups. Missouf tomba aux mains du vainqueur. Mon malheur voulut +que je fusse prise moi-même par un parti hyrcanien, et qu'on me +menât devant le prince précisément dans le temps qu'on lui +amenait Missouf. Vous serez flatté, sans doute, en apprenant que +le prince me trouva plus belle que l'Égyptienne; mais vous serez +fâché d'apprendre qu'il me destina à son sérail. Il me dit fort +résolument que, dès qu'il aurait fini une expédition militaire +qu'il allait exécuter, il viendrait à moi. Jugez de ma douleur. +Mes liens avec Moabdar étaient rompus, je pouvais être à Zadig; +et je tombais dans les chaînes de ce barbare! Je lui répondis +avec toute la fierté que me donnaient mon rang et mes sentiments. +J'avais toujours entendu dire que le ciel attachait aux personnes +de ma sorte un caractère de grandeur qui d'un mot et d'un coup +d'oeil fesait rentrer dans l'abaissement du plus profond respect +les téméraires qui osaient s'en écarter. Je parlai en reine, +mais je fus traitée en demoiselle suivante. L'Hyrcanien, sans +daigner seulement m'adresser la parole, dit à son eunuque noir +que j'étais une impertinente, mais qu'il me trouvait jolie. Il +lui ordonna d'avoir soin de moi et de me mettre au régime des +favorites, afin de me rafraîchir le teint, et de me rendre plus +digne de ses faveurs, pour le jour où il aurait la commodité de +m'en honorer. Je lui dis que je me tuerais: il répliqua, en +riant, qu'on ne se tuait point, qu'il était fait à ces façons-là, +et me quitta comme un homme qui vient de mettre un perroquet dans +sa ménagerie. Quel état pour la première reine de l'univers, et, +je dirai plus, pour un coeur qui était à Zadig! + +A ces paroles il se jeta à ses genoux, et les baigna de larmes. +Astarté le releva tendrement, et elle continua ainsi: Je me +voyais au pouvoir d'un barbare, et rivale d'une folle avec qui +j'étais renfermée. Elle me raconta son aventure d'Egypte. Je +jugeai par les traits dont elle vous peignait, par le temps, par +le dromadaire sur lequel vous étiez monté, par toutes les +circonstances, que c'était Zadig qui avait combattu pour elle. +Je ne doutai pas que vous ne fussiez à Memphis; je pris la +résolution de m'y retirer. Belle Missouf, lui dis-je, vous êtes +beaucoup plus plaisante que moi, vous divertirez bien mieux que +moi le prince d'Hyrcanie. Facilitez-moi les moyens de me sauver; +vous régnerez seule; vous me rendrez heureuse, en vous +débarrassant d'une rivale. Missouf concerta avec moi les moyens +de ma fuite. Je partis donc secrètement avec une esclave +égyptienne. + +J'étais déjà près de l'Arabie, lorsqu'un fameux voleur, nommé +Arbogad, m'enleva, et me vendit à des marchands qui m'ont amenée +dans ce château, où demeure le seigneur Ogul. Il m'a achetée +sans savoir qui j'étais. C'est un homme voluptueux qui ne +cherche qu'à faire grande chère, et qui croit que Dieu l'a mis au +monde pour tenir table. Il est d'un embonpoint excessif, qui est +toujours prêt à le suffoquer. Son médecin, qui n'a que peu de +crédit auprès de lui quand il digère bien, le gouverne +despotiquement quand il a trop mangé. Il lui a persuadé qu'il le +guérirait avec un basilic cuit dans de l'eau rose. Le seigneur +Ogul a promis sa main à celle de ses esclaves qui lui apporterait +un basilic. Vous voyez que je les laisse s'empresser à mériter +cet honneur, et je n'ai jamais eu moins d'envie de trouver ce +basilic que depuis que le ciel a permis que je vous revisse. + +Alors Astarté et Zadig se dirent tout ce que des sentiments +long-temps retenus, tout ce que leurs malheurs et leurs amours +pouvaient inspirer aux coeurs les plus nobles et les plus +passionnés; et les génies qui président à l'amour portèrent leurs +paroles jusqu'à la sphère de Vénus. + +Les femmes rentrèrent chez Ogul sans avoir rien trouvé. Zadig se +fit présenter à lui, et lui parla en ces termes: Que la santé +immortelle descende du ciel pour avoir soin de tous vos jours! +Je suis médecin, j'ai accouru vers vous sur le bruit de votre +maladie, et je vous ai apporté un basilic cuit dans de l'eau +rose. Ce n'est pas que je prétende vous épouser: je ne vous +demande que la liberté d'une jeune esclave de Babylone que vous +avez depuis quelques jours; et je consens de rester en esclavage +à sa place, si je n'ai pas le bonheur de guérir le magnifique +seigneur Ogul. + +La proposition fut acceptée. Astarté partit pour Babylone avec +le domestique de Zadig, en lui promettant de lui envoyer +incessamment un courrier, pour l'instruire de tout ce qui se +serait passé. Leurs adieux furent aussi tendres que l'avait été +leur reconnaissance. Le moment où l'on se retrouve, et celui où +l'on se sépare, sont les deux plus grandes époques de la vie, +comme dit le grand livre du Zend. Zadig aimait la reine autant +qu'il le jurait, et la reine aimait Zadig plus qu'elle ne le lui +disait. + +Cependant Zadig parla ainsi à Ogul: Seigneur, on ne mange point +mon basilic, toute sa vertu doit entrer chez vous par les pores. +Je l'ai mis dans une petite outre bien enflée et couverte d'une +peau fine: il faut que vous poussiez cette outre de toute votre +force, et que je vous la renvoie à plusieurs reprises; et en peu +de jours de régime vous verrez ce que peut mon art. Ogul dès le +premier jour fut tout essoufflé, et crut qu'il mourrait de +fatigue. Le second il fut moins fatigué, et dormit mieux. En +huit jours il recouvra toute la force, la santé, la légèreté, et +la gaieté de ses plus brillantes années. Vous avez joué au +ballon, et vous avez été sobre, lui dit Zadig: apprenez qu'il n'y +a point de basilic dans la nature, qu'on se porte toujours bien +avec de la sobriété et de l'exercice, et que l'art de faire +subsister ensemble l'intempérance et la santé est un art aussi +chimérique que la pierre philosophale, l'astrologie judiciaire, +et la théologie des mages. + +Le premier médecin d'Ogul, sentant combien cet homme était +dangereux pour la médecine, s'unit avec l'apothicaire du corps +pour envoyer Zadig chercher des basilics dans l'autre monde. +Ainsi, après avoir été toujours puni pour avoir bien fait, il +était près de périr pour avoir guéri un seigneur gourmand. On +l'invita à un excellent dîner. Il devait être empoisonné au +second service; mais il reçut un courrier de la belle Astarté au +premier. Il quitta la table, et partit. Quand on est aimé d'une +belle femme, dit le grand Zoroastre, on se tire toujours +d'affaire dans ce monde. + + + +CHAPITRE XIX. + +Les combats. + + +La reine avait été reçue à Babylone avec les transports qu'on a +toujours pour une belle princesse qui a été malheureuse. +Babylone alors paraissait être plus tranquille. Le prince +d'Hyrcanie avait été tué dans un combat. Les Babyloniens +vainqueurs déclarèrent qu'Astarté épouserait celui qu'on +choisirait pour souverain. On ne voulut point que la première +place du monde, qui serait celle de mari d'Astarté et de roi de +Babylone, dépendît des intrigues et des cabales. On jura de +reconnaître pour roi le plus vaillant et le plus sage. Une +grande lice, bordée d'amphithéâtres magnifiquement ornés, fut +formée à quelques lieues de la ville. Les combattants devaient +s'y rendre armés de toutes pièces. Chacun d'eux avait derrière +les amphithéâtres un appartement séparé, où il ne devait être vu +ni connu de personne. Il fallait courir quatre lances. Ceux qui +seraient assez heureux pour vaincre quatre chevaliers devaient +combattre ensuite les uns contre les autres; de façon que celui +qui resterait le dernier maître du camp serait proclamé le +vainqueur des jeux. Il devait revenir quatre jours après avec +les mêmes armes, et expliquer les énigmes proposées par les +mages. S'il n'expliquait point les énigmes, il n'était point +roi, et il fallait recommencer à courir des lances, jusqu'à ce +qu'on trouvât un homme qui fût vainqueur dans ces deux combats; +car on voulait absolument pour roi le plus vaillant et le plus +sage. La reine, pendant tout ce temps, devait être étroitement +gardée: on lui permettait seulement d'assister aux jeux, couverte +d'un voile; mais on ne souffrait pas qu'elle parlât à aucun des +prétendants, afin qu'il n'y eût ni faveur ni injustice. + +Voilà ce qu'Astarté fesait savoir à son amant, espérant qu'il +montrerait pour elle plus de valeur et d'esprit que personne. Il +partit, et pria Vénus de fortifier son courage et d'éclairer son +esprit. Il arriva sur le rivage de l'Euphrate, la veille de ce +grand jour. Il fit inscrire sa devise parmi celles des +combattants, en cachant son visage et son nom, comme la loi +l'ordonnait, et alla se reposer dans l'appartement qui lui échut +par le sort. Son ami Cador, qui était revenu à Babylone, après +l'avoir inutilement cherché en Egypte, fit porter dans sa loge +une armure complète que la reine lui envoyait. Il lui fit amener +aussi de sa part le plus beau cheval de Perse. Zadig reconnut +Astarté à ces présents: son courage et son amour en prirent de +nouvelles forces et de nouvelles espérances. + +Le lendemain la reine étant venue se placer sous un dais de +pierreries, et les amphithéâtres étant remplis de toutes les +dames et de tous les ordres de Babylone, les combattants parurent +dans le cirque. Chacun d'eux vint mettre sa devise aux pieds du +grand-mage. On tira au sort les devises; celle de Zadig fut la +dernière. Le premier qui s'avança était un seigneur très riche, +nommé Itobad, fort vain, peu courageux, très maladroit, et sans +esprit. Ses domestiques l'avaient persuadé qu'un homme comme lui +devait être roi; il leur avait répondu: Un homme comme moi doit +régner; ainsi on l'avait armé de pied en cap. Il portait une +armure d'or émaillée de vert, un panache vert, une lance ornée de +rubans verts. On s'aperçut d'abord, à la manière dont Itobad +gouvernait son cheval, que ce n'était pas un homme comme lui à +qui le ciel réservait le sceptre de Babylone. Le premier +chevalier qui courut contre lui le désarçonna; le second le +renversa sur la croupe de son cheval, les deux jambes en l'air et +les bras étendus. Itobad se remit, mais de si mauvaise grâce que +tout l'amphithéâtre se mit à rire. Un troisième ne daigna pas se +servir de sa lance; mais en lui fesant une passe, il le prit par +la jambe droite, et lui fesant faire un demitour, il le fit +tomber sur le sable: les écuyers des jeux accoururent à lui en +riant, et le remirent en selle. Le quatrième combattant le prend +par la jambe gauche, et le fait tomber de l'autre côté. On le +conduisit avec des huées à sa loge, où il devait passer la nuit +selon la loi; et il disait en marchant à peine: Quelle aventure +pour un homme comme moi! + +Les autres chevaliers s'acquittèrent mieux de leur devoir. Il y +en eut qui vainquirent deux combattants de suite; quelques uns +allèrent jusqu'à trois. Il n'y eut que le prince Otame qui en +vainquit quatre. Enfin Zadig combattit à son tour: il désarçonna +quatre cavaliers de suite avec toute la grâce possible. Il +fallut donc voir qui serait vainqueur d'Otame ou de Zadig. Le +premier portait des armes bleues et or, avec un panache de même; +celles de Zadig étaient blanches. Tous les voeux se partageaient +entre le chevalier bleu et le chevalier blanc. La reine, à qui +le coeur palpitait, fesait des prières au ciel pour la couleur +blanche. Les deux champions firent des passes et des voltes avec +tant d'agilité, ils se donnèrent de si beaux coups de lance, ils +étaient si fermes sur leurs arçons, que tout le monde, hors la +reine, souhaitait qu'il y eût deux rois dans Babylone. Enfin, +leurs chevaux étant lassés et leurs lances rompues, Zadig usa de +cette adresse: il passe derrière le prince bleu, s'élance sur la +croupe de son cheval, le prend par le milieu du corps, le jette à +terre, se met en selle à sa place, et caracole autour d'Otame +étendu sur la place. Tout l'amphithéâtre crie: Victoire au +chevalier blanc! Otame indigné se relève, tire son épée; Zadig +saute de cheval, le sabre à la main. Les voilà tous deux sur +l'arène, livrant un nouveau combat, où la force et l'agilité +triomphent tour-à-tour. Les plumes de leur casque, les clous de +leurs brassards, les mailles de leur armure sautent au loin sous +mille coups précipités. Ils frappent de pointe et de taille, à +droite, à gauche, sur la tête, sur la poitrine; ils reculent, ils +avancent, ils se mesurent, ils se rejoignent, ils se saisissent, +ils se replient comme des serpents, ils s'attaquent comme des +lions; le feu jaillit à tout moment des coups qu'ils se portent. +Enfin Zadig ayant un moment repris ses esprits s'arrête, fait une +feinte, passe sur Otame, le fait tomber, le désarme, et Otame +s'écrie: O chevalier blanc! c'est vous qui devez régner sur +Babylone. La reine était au comble de la joie. On reconduisit +le chevalier bleu et le chevalier blanc chacun à leur loge, ainsi +que tous les autres, selon ce qui était porté par la loi. Des +muets vinrent les servir et leur apporter à manger. On peut +juger si le petit muet de la reine ne fut pas celui qui servit +Zadig. Ensuite on les laissa dormir seuls jusqu'au lendemain +matin, temps où le vainqueur devait apporter sa devise au +grand-mage, pour la confronter et se faire reconnaître. + +Zadig dormit, quoique amoureux, tant il était fatigué. Itobad, +qui était couché auprès de lui, ne dormit point. Il se leva +pendant la nuit, entra dans sa loge, prit les armes blanches de +Zadig avec sa devise, et mit son armure verte à la place. Le +point du jour étant venu, il alla fièrement au grand-mage, +déclarer qu'un homme comme lui était vainqueur. On ne s'y +attendait pas; mais il fut proclamé pendant que Zadig dormait +encore. Astarté surprise, et le désespoir dans le coeur, s'en +retourna dans Babylone. Tout l'amphithéâtre était déjà presque +vide, lorsque Zadig s'éveilla; il chercha ses armes, et ne trouva +que cette armure verte. Il était obligé de s'en couvrir, n'ayant +rien autre chose auprès de lui. Etonné et indigné, il les +endosse avec fureur, il avance dans cet équipage. + +Tout ce qui était encore sur l'amphithéâtre et dans le cirque le +reçut avec des huées. On l'entourait; on lui insultait en face. +Jamais homme n'essuya des mortifications si humiliantes. La +patience lui échappa; il écarta à coups de sabre la populace qui +osait l'outrager; mais il ne savait quel parti prendre. Il ne +pouvait voir la reine; il ne pouvait réclamer l'armure blanche +qu'elle lui avait envoyée; c'eût été la compromettre: ainsi, +tandis qu'elle était plongée dans la douleur, il était pénétré de +fureur et d'inquiétude. Il se promenait sur les bords de +l'Euphrate, persuadé que son étoile le destinait à être +malheureux sans ressource, repassant dans son esprit toutes ses +disgrâces depuis l'aventure de la femme qui haïssait les borgnes, +jusqu'à celle de son armure. Voilà ce que c'est, disait-il, de +m'être éveillé trop tard; si j'avais moins dormi, je serais roi +de Babylone, je posséderais Astarté. Les sciences, les moeurs, +le courage, n'ont donc jamais servi qu'à mon infortune. Il lui +échappa enfin de murmurer contre la Providence, et il fut tenté +de croire que tout était gouverné par une destinée cruelle qui +opprimait les bons et qui fesait prospérer les chevaliers verts. +Un de ses chagrins était de porter cette armure verte qui lui +avait attiré tant de huées. Un marchand passa, il la lui vendit +à vil prix, et prit du marchand une robe et un bonnet long. Dans +cet équipage, il côtoyait l'Euphrate, rempli de désespoir, et +accusant en secret la Providence qui le persécutait toujours. + + + +CHAPITRE XX. + +L'ermite[1]. + + [1] Fréron (_Année littéraire_, 1767,I, 30 et suiv.), reproche + à Voltaire d'avoir tiré presque mot pour mot ce chapitre d'une + pièce de cent cinquante vers, intitulée _The hermite_ + (l'ermite), par Th. Parnell. Avant Parnell, plusieurs auteurs + avaient traité le même sujet, et entre autres l'auteur + français, Bluel d'Arbères, comte de Permission, dans le livre + CV de ses Oeuvres; c'est en 1604 qu'avaient paru les livres CIV + et CXIII, dont on ne connaît encore qu'un seul exemplaire, + découvert en 1824. B. + + +Il rencontra en marchant un ermite, dont la barbe blanche et +vénérable lui descendait jusqu'à la ceinture. Il tenait en main +un livre qu'il lisait attentivement. Zadig s'arrêta, et lui fit +une profonde inclination. L'ermite le salua d'un air si noble et +si doux, que Zadig eut la curiosité de l'entretenir. Il lui +demanda quel livre il lisait. C'est le livre des destinées, dit +l'ermite; voulez-vous en lire quelque chose? Il mit le livre dans +les mains de Zadig, qui, tout instruit qu'il était dans plusieurs +langues, ne put déchiffrer un seul caractère du livre. Cela +redoubla encore sa curiosité. Vous me paraissez bien chagrin, +lui dit ce bon père. Hélas! que j'en ai sujet! dit Zadig. Si +vous permettez que je vous accompagne, repartit le vieillard, +peut-être vous serai-je utile: j'ai quelquefois répandu des +sentiments de consolation dans l'âme des malheureux. Zadig se +sentit du respect pour l'air, pour la barbe, et pour le livre de +l'ermite. Il lui trouva dans la conversation des lumières +supérieures. L'ermite parlait de la destinée, de la justice, de +la morale, du souverain bien, de la faiblesse humaine, des +vertus, et des vices, avec une éloquence si vive et si touchante, +que Zadig se sentit entraîné vers lui par un charme invincible.Il +le pria avec instance de ne le point quitter, jusqu'à ce qu'ils +fussent de retour à Babylone. Je vous demande moi-même cette +grâce, lui dit le vieillard; jurez-moi par Orosmade que vous ne +vous séparerez point de moi d'ici à quelques jours, quelque chose +que je fasse. Zadig jura, et ils partirent ensemble. + +Les deux voyageurs arrivèrent le soir à un château superbe. +L'ermite demanda l'hospitalité pour lui et pour le jeune homme +qui l'accompagnait. Le portier, qu'on aurait pris pour un grand +seigneur, les introduisit avec une espèce de bonté dédaigneuse. +On les présenta à un principal domestique, qui leur fit voir les +appartements magnifiques du maître. Ils furent admis à sa table +au bas bout, sans que le seigneur du château les honorât d'un +regard; mais ils furent servis comme les autres avec délicatesse +et profusion. On leur donna ensuite à laver dans un bassin d'or +garni d'émeraudes et de rubis. On les mena coucher dans un bel +appartement, et le lendemain matin un domestique leur apporta à +chacun une pièce d'or, après quoi on les congédia. + +Le maître de la maison, dit Zadig en chemin, me paraît être un +homme généreux, quoique un peu fier; il exerce noblement +l'hospitalité. En disant ces paroles, il aperçut qu'une espèce +de poche très large que portait l'ermite paraissait tendue et +enflée: il y vit le bassin d'or garni de pierreries, que celui-ci +avait volé. Il n'osa d'abord en rien témoigner; mais il était +dans une étrange surprise. + +Vers le midi, l'ermite se présenta à la porte d'une maison très +petite, où logeait un riche avare; il y demanda l'hospitalité +pour quelques heures. Un vieux valet mal habillé le reçut d'un +ton rude, et fit entrer l'ermite et Zadig dans l'écurie, où on +leur donna quelques olives pourries, de mauvais pain, et de la +bière gâtée. L'ermite but et mangea d'un air aussi content que +la veille; puis s'adressant à ce vieux valet qui les observait +tous deux pour voir s'ils ne volaient rien, et qui les pressait +de partir, il lui donna les deux pièces d'or qu'il avait reçues +le matin, et le remercia de toutes ses attentions. Je vous prie, +ajouta-t-il, faites-moi parler à votre maître. Le valet étonné +introduisit les deux voyageurs: Magnifique seigneur, dit +l'ermite, je ne puis que vous rendre de très humbles grâces de la +manière noble dont vous nous avez reçus: daignez accepter ce +bassin d'or comme un faible gage de ma reconnaissance. L'avare +fut près de tomber à la renverse. L'ermite ne lui donna pas le +temps de revenir de son saisissement, il partit au plus vite avec +son jeune voyageur. Mon père, lui dit Zadig, qu'est-ce que tout +ce que je vois? Vous ne me paraissez ressembler en rien aux +autres hommes: vous volez un bassin d'or garni de pierreries à un +seigneur qui vous reçoit magnifiquement, et vous le donnez à un +avare, qui vous traite avec indignité. Mon fils, répondit le +vieillard, cet homme magnifique, qui ne reçoit les étrangers que +par vanité, et pour faire admirer ses richesses, deviendra plus +sage; l'avare apprendra à exercer l'hospitalité: ne vous étonnez +de rien, et suivez-moi. Zadig ne savait encore s'il avait +affaire au plus fou ou au plus sage de tous les hommes; mais +l'ermite parlait avec tant d'ascendant, que Zadig, lié d'ailleurs +par son serment, ne put s'empêcher de le suivre. + +Ils arrivèrent le soir à une maison agréablement bâtie, mais +simple, où rien ne sentait ni la prodigalité ni l'avarice. Le +maître était un philosophe retiré du monde, qui cultivait en paix +la sagesse et la vertu, et qui cependant ne s'ennuyait pas. Il +s'était plu à bâtir cette retraite dans laquelle il recevait les +étrangers avec une noblesse qui n'avait rien de l'ostentation. +Il alla lui-même au-devant des deux voyageurs, qu'il fit reposer +d'abord dans un appartement commode. Quelque temps après, il les +vint prendre lui-même pour les inviter à un repas propre et bien +entendu, pendant lequel il parla avec discrétion des dernières +révolutions de Babylone. Il parut sincèrement attaché à la +reine, et souhaita que Zadig eût paru dans la lice pour disputer +la couronne; mais les hommes, ajouta-t-il, ne méritent pas +d'avoir un roi comme Zadig. Celui-ci rougissait, et sentait +redoubler ses douleurs. On convint dans la conversation que les +choses de ce monde n'allaient pas toujours au gré des plus sages. +L'ermite soutint toujours qu'on ne connaissait pas les voies de +la Providence, et que les hommes avaient tort de juger d'un tout +dont ils n'apercevaient que la plus petite partie. + +On parla des passions. Ah! qu'elles sont funestes! disait +Zadig. Ce sont les vents qui enflent les voiles du vaisseau, +repartit l'ermite: elles le submergent quelquefois; mais sans +elles il ne pourrait voguer. La bile rend colère et malade; mais +sans la bile l'homme ne saurait vivre. Tout est dangereux +ici-bas, et tout est nécessaire. + +On parla de plaisir, et l'ermite prouva que c'est un présent de +la Divinité; car, dit-il, l'homme ne peut se donner ni sensation +ni idées, il reçoit tout; la peine et le plaisir lui viennent +d'ailleurs comme son être. + +Zadig admirait comment un homme qui avait fait des choses si +extravagantes pouvait raisonner si bien. Enfin, après un +entretien aussi instructif qu'agréable, l'hôte reconduisit ses +deux voyageurs dans leur appartement, en bénissant le ciel qui +lui avait envoyé deux hommes si sages et si vertueux. Il leur +offrit de l'argent d'une manière aisée et noble qui ne pouvait +déplaire. L'ermite le refusa, et lui dit qu'il prenait congé de +lui, comptant partir pour Babylone avant le jour. Leur +séparation fut tendre, Zadig surtout se sentait plein d'estime et +d'inclination pour un homme si aimable. + +Quand l'ermite et lui furent dans leur appartement, ils firent +long-temps l'éloge de leur hôte. Le vieillard au point du jour +éveilla son camarade. Il faut partir, dit-il; mais tandis que +tout le monde dort encore, je veux laisser à cet homme un +témoignage de mon estime et de mon affection. En disant ces +mots, il prit un flambeau, et mit le feu à la maison. Zadig +épouvanté jeta des cris, et voulut l'empêcher de commettre une +action si affreuse. L'ermite l'entraînait par une force +supérieure; la maison était enflammée. L'ermite, qui était déjà +assez loin avec son compagnon, la regardait brûler +tranquillement. Dieu merci! dit-il, voilà la maison de mon cher +hôte détruite de fond en comble! L'heureux homme! A ces mots +Zadig fut tenté à-la-fois d'éclater de rire, de dire des injures +au révérend père, de le battre, et de s'enfuir; mais il ne fit +rien de tout cela, et toujours subjugué par l'ascendant de +l'ermite, il le suivit malgré lui à la dernière couchée. + +Ce fut chez une veuve charitable et vertueuse qui avait un neveu +de quatorze ans, plein d'agréments et son unique espérance. Elle +fit du mieux qu'elle put les honneurs de sa maison. Le +lendemain, elle ordonna à son neveu d'accompagner les voyageurs +jusqu'à un pont qui, étant rompu depuis peu, était devenu un +passage dangereux. Le jeune homme empressé marche au-devant +d'eux. Quand ils furent sur le pont: Venez, dit l'ermite au +jeune homme, il faut que je marque ma reconnaissance à votre +tante. Il le prend alors par les cheveux, et le jette dans la +rivière. L'enfant tombe, reparaît un moment sur l'eau, et est +engouffré dans le torrent. O monstre! ô le plus scélérat de tous +les hommes! s'écria Zadig. Vous m'aviez promis plus de +patience, lui dit l'ermite en l'interrompant: apprenez que sous +les ruines de cette maison où la Providence a mis le feu, le +maître a trouvé un trésor immense: apprenez que ce jeune homme +dont la Providence a tordu le cou aurait assassiné sa tante dans +un an, et vous dans deux. Qui te l'a dit, barbare? cria Zadig; +et quand tu aurais lu cet événement dans ton livre des destinées, +t'est-il permis de noyer un enfant qui ne t'a point fait de mal? + +Tandis que le Babylonien parlait, il aperçut que le vieillard +n'avait plus de barbe, que son visage prenait les traits de la +jeunesse. Son habit d'ermite disparut; quatre belles ailes +couvraient un corps majestueux et resplendissant de lumière. O +envoyé du ciel! ô ange divin! s'écria Zadig en se prosternant, tu +es donc descendu de l'empyrée pour apprendre à un faible mortel à +se soumettre aux ordres éternels? Les hommes, dit l'ange Jesrad, +jugent de tout sans rien connaître: tu étais celui de tous les +hommes qui méritait le plus d'être éclairé. Zadig lui demanda la +permission de parler. Je me défie de moi-même, dit-il; mais +oserai-je te prier de m'éclaircir un doute: ne vaudrait-il pas +mieux avoir corrigé cet enfant, et l'avoir rendu vertueux, que de +le noyer? Jesrad reprit: S'il avait été vertueux, et s'il eût +vécu, son destin était d'être assassiné lui-même avec la femme +qu'il devait épouser, et le fils qui en devait naître. Mais +quoi! dit Zadig, il est donc nécessaire qu'il y ait des crimes et +des malheurs? et les malheurs tombent sur les gens de bien! Les +méchants, répondit Jesrad, sont toujours malheureux: ils servent +à éprouver un petit nombre de justes répandus sur la terre, et il +n'y a point de mal dont il ne naisse un bien. Mais, dit Zadig, +s'il n'y avait que du bien, et point de mal? Alors, reprit +Jesrad, cette terre serait une autre terre, l'enchaînement des +événements serait un autre ordre de sagesse; et cet ordre, qui +serait parfait, ne peut être que dans la demeure éternelle de +l'Être suprême, de qui le mal ne peut approcher. Il a créé des +millions de mondes, dont aucun ne peut ressembler à l'autre. +Cette immense variété est un attribut de sa puissance immense. +Il n'y a ni deux feuilles d'arbre sur la terre, ni deux globes +dans les champs infinis du ciel, qui soient semblables, et tout +ce que tu vois sur le petit atome où tu es né devait être dans sa +place et dans son temps fixe, selon les ordres immuables de celui +qui embrasse tout. Les hommes pensent que cet enfant qui vient +de périr est tombé dans l'eau par hasard, que c'est par un même +hasard que cette maison est brûlée: mais il n'y a point de +hasard; tout est épreuve, ou punition, ou récompense, ou +prévoyance. Souviens-toi de ce pêcheur qui se croyait le plus +malheureux de tous les hommes. Orosmade t'a envoyé pour changer +sa destinée. Faible mortel! cesse de disputer contre ce qu'il +faut adorer. Mais, dit Zadig.... Comme il disait _mais_, l'ange +prenait déjà son vol vers la dixième sphère. Zadig à genoux +adora la Providence, et se soumit. L'ange lui cria du haut des +airs: Prends ton chemin vers Babylone. + + + +CHAPITRE XXI. + +Les énigmes. + + +Zadig hors de lui-même, et comme un homme auprès de qui est tombé +le tonnerre, marchait au hasard. Il entra dans Babylone le jour +où ceux qui avaient combattu dans la lice étaient déjà assemblés +dans le grand vestibule du palais pour expliquer les énigmes, et +pour répondre aux questions du grand-mage. Tous les chevaliers +étaient arrivés, excepté l'armure verte. Dès que Zadig parut +dans la ville, le peuple s'assembla autour de lui; les yeux ne se +rassasiaient point de le voir, les bouches de le bénir, les +coeurs de lui souhaiter l'empire. L'Envieux le vit passer, +frémit, et se détourna; le peuple le porta jusqu'au lieu de +l'assemblée. La reine, à qui on apprit son arrivée, fut en proie +à l'agitation de la crainte et de l'espérance; l'inquiétude la +dévorait: elle ne pouvait comprendre, ni pourquoi Zadig était +sans armes, ni comment Itobad portait l'armure blanche. Un +murmure confus s'éleva à la vue de Zadig. On était surpris et +charmé de le revoir; mais il n'était permis qu'aux chevaliers qui +avaient combattu de paraître dans l'assemblée. + +J'ai combattu comme un autre, dit-il; mais un autre porte ici mes +armes; et en attendant que j'aie l'honneur de le prouver, je +demande la permission de me présenter pour expliquer les énigmes. +On alla aux voix: sa réputation de probité était encore si +fortement imprimée dans les esprits, qu'on ne balança pas à +l'admettre. + +Le grand-mage proposa d'abord cette question: Quelle est de +toutes les choses du monde la plus longue et la plus courte, la +plus prompte et la plus lente, la plus divisible et la plus +étendue, la plus négligée et la plus regrettée, sans qui rien ne +se peut faire, qui dévore tout ce qui est petit, et qui vivifie +tout ce qui est grand? + +C'était à Itobad à parler. Il répondit qu'un homme comme lui +n'entendait rien aux énigmes, et qu'il lui suffisait d'avoir +vaincu à grands coups de lance. Les uns dirent que le mot de +l'énigme était la fortune, d'autres la terre, d'autres la +lumière. Zadig dit que c'était le temps: Rien n'est plus long, +ajouta-t-il, puisqu'il est la mesure de l'éternité; rien n'est +plus court, puisqu'il manque à tous nos projets; rien n'est plus +lent pour qui attend; rien de plus rapide pour qui jouit; il +s'étend jusqu'à l'infini en grand; il se divise jusque dans +l'infini en petit; tous les hommes le négligent, tous en +regrettent la perte; rien ne se fait sans lui; il fait oublier +tout ce qui est indigne de la postérité, et il immortalise les +grandes choses. L'assemblée convint que Zadig avait raison. + +On demanda ensuite: Quelle est la chose qu'on reçoit sans +remercier, dont on jouit sans savoir comment, qu'on donne aux +autres quand on ne sait où l'on en est, et qu'on perd sans s'en +apercevoir? + +Chacun dit son mot: Zadig devina seul que c'était la vie. Il +expliqua toutes les autres énigmes avec la même facilité. Itobad +disait toujours que rien n'était plus aisé, et qu'il en serait +venu à bout tout aussi facilement, s'il avait voulu s'en donner +la peine. On proposa des questions sur la justice, sur le +souverain bien, sur l'art de régner. Les réponses de Zadig +furent jugées les plus solides. C'est bien dommage, disait-on, +qu'un si bon esprit soit un si mauvais cavalier. + +Illustres seigneurs, dit Zadig, j'ai eu l'honneur de vaincre dans +la lice. C'est à moi qu'appartient l'armure blanche. Le +seigneur Itobad s'en empara pendant mon sommeil: il jugea +apparemment qu'elle lui siérait mieux que la verte. Je suis +prêt à lui prouver d'abord devant vous, avec ma robe et mon épée, +contre toute cette belle armure blanche qu'il m'a prise, que +c'est moi qui ai eu l'honneur de vaincre le brave Otame. + +Itobad accepta le défi avec la plus grande confiance. Il ne +doutait pas qu'étant casqué, cuirassé, brassardé, il ne vînt +aisément à bout d'un champion en bonnet de nuit et en robe de +chambre. Zadig tira son épée, en saluant la reine qui le +regardait, pénétrée de joie et de crainte. Itobad tira la +sienne, en ne saluant personne. Il s'avança sur Zadig comme un +homme qui n'avait rien à craindre. Il était prêt à lui fendre la +tête: Zadig sut parer le coup, en opposant ce qu'on appelle le +fort de l'épée au faible de son adversaire, de façon que l'épée +d'Itobad se rompit. Alors Zadig saisissant son ennemi au corps +le renversa par terre; et lui portant la pointe de son épée au +défaut de la cuirasse: Laissez-vous désarmer, dit-il, ou je vous +tue. Itobad, toujours surpris des disgrâces qui arrivaient à un +homme comme lui, laissa faire Zadig, qui lui ôta paisiblement son +magnifique casque, sa superbe cuirasse, ses beaux brassards, ses +brillants cuissards; s'en revêtit, et courut dans cet équipage se +jeter aux genoux d'Astarté. Cador prouva aisément que l'armure +appartenait à Zadig. Il fut reconnu roi d'un consentement +unanime, et surtout de celui d'Astarté, qui goûtait, après tant +d'adversités, la douceur de voir son amant digne aux yeux de +l'univers d'être son époux. Itobad alla se faire appeler +monseigneur dans sa maison. Zadig fut roi, et fut heureux. Il +avait présent à l'esprit ce que lui avait dit l'ange Jesrad. Il +se souvenait même du grain de sable devenu diamant. La reine et +lui adorèrent la Providence. Zadig laissa la belle capricieuse +Missouf courir le monde. Il envoya chercher le brigand Arbogad, +auquel il donna un grade honorable dans son armée, avec promesse +de l'avancer aux premières dignités s'il se comportait en vrai +guerrier, et de le faire pendre s'il fesait le métier de brigand. + +Sétoc fut appelé du fond de l'Arabie, avec la belle Almona, pour +être à la tête du commerce de Babylone. Cador fut placé et chéri +selon ses services; il fut l'ami du roi, et le roi fut alors le +seul monarque de la terre qui eût un ami. Le petit muet ne fut +pas oublié. On donna une belle maison au pêcheur. Orcan fut +condamné à lui payer une grosse somme, et à lui rendre sa femme; +mais le pêcheur, devenu sage, ne prit que l'argent. + +Ni la belle Sémire ne se consolait d'avoir cru que Zadig serait +borgne, ni Azora ne cessait de pleurer d'avoir voulu lui couper +le nez. Il adoucit leurs douleurs par des présents. L'Envieux +mourut de rage et de honte. L'empire jouit de la paix, de la +gloire, et de l'abondance: ce fut le plus beau siècle de la +terre; elle était gouvernée par la justice et par l'amour. On +bénissait Zadig, et Zadig bénissait le ciel[a]. + + [a] C'est-ici que finit le manuscrit qu'on a retrouvé de + l'histoire de Zadig. On sait qu'il a essuyé bien d'autres + aventures qui ont été fidèlement écrites. On prie messieurs + les interprètes des langues orientales de les communiquer, si + elles parviennent jusqu'à eux.--Cette note de Voltaire parut + pour la première fois dans les éditions de Kehl. B. + + FIN DE L'HISTOIRE DE ZADIG. +The Project Gutenberg Etext of Zadig +by Voltaire +******This file should be named zadig10.txt or zadig10.zip****** + +Corrected EDITIONS of our etexts get a new NUMBER, zadig11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, zadig10a.txt + +Produced by Carlo Traverso + +*** + +More information about this book is at the top of this file. + + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +https://gutenberg.org or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/eBook03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/eBook03 + +Or /eBook02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +The most recent list of states, along with all methods for donations +(including credit card donations and international donations), may be +found online at https://www.gutenberg.org/donation.html + +Donations by check or money order may be sent to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are +tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising +requirements for other states are met, additions to this list will be +made and fund-raising will begin in the additional states. + +We need your donations more than ever! + +You can get up to date donation information at: + +https://www.gutenberg.org/donation.html + + +*** + +If you can't reach Project Gutenberg, +you can always email directly to: + +Michael S. Hart <hart@pobox.com> + +Prof. Hart will answer or forward your message. + +We would prefer to send you information by email. + + +**The Legal Small Print** + + +(Three Pages) + +***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START*** +Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers. +They tell us you might sue us if there is something wrong with +your copy of this eBook, even if you got it for free from +someone other than us, and even if what's wrong is not our +fault. 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