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+<title>The Project Gutenberg eBook of Cinq Semaines En Ballon, by Jules Verne</title>
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+<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Cinq Semaines En Ballon, by Jules Verne</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
+at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
+are not located in the United States, you will have to check the laws of the
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+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Cinq Semaines En Ballon</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Jules Verne</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: February 7, 2002 [eBook #4548]<br />
+[Most recently updated: April 18, 2023]</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
+<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Charles Aldarondo</div>
+<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CINQ SEMAINES EN BALLON ***</div>
+
+<h1>CINQ SEMAINES<br/>
+<small>EN</small><br/>
+BALLON</h1>
+
+<p class="center">
+VOYAGE DE DÉCOUVERTES EN AFRIQUE<br/>
+<i>PAR TROIS ANGLAIS</i>
+</p>
+
+<p class="center">
+ILLUSTRATIONS PAR MM. RIOU ET DE MONTAUT
+</p>
+
+<p class="center">
+BIBLIOTHÉQUE<br/>
+D'EDUCATION ET DE RÉCREATION<br/>
+J. HETZEL ET C<sup>ie</sup>, 18, RUE JACOB<br/>
+<br/>
+PARIS<br/>
+</p>
+
+<hr />
+
+<h2>CHAPITRE I</h2>
+
+<p class="letter">
+La fin d'un discours très applaudi.—Présentation du docteur Samuel
+Fergusson—« Excelsior. »—Portrait en pied du docteur.—Un fataliste
+convaincu.—Dîner au Traveller's club.—Nombreux toasts de circonstance
+</p>
+
+<p>
+Il y avait une grande affluence d'auditeurs, le 14 janvier 1862, à la séance de
+la Société royale géographique de Londres, Waterloo place, 3. Le président, sir
+Francis M , faisait à ses honorables collègues une importante communication
+dans un discours fréquemment interrompu par les applaudissements.
+</p>
+
+<p>
+Ce rare morceau d'éloquence se terminait enfin par quelques phrases ronflantes
+dans lesquelles le patriotisme se déversait à pleines périodes ;
+</p>
+
+<p>
+« L'Angleterre a toujours à la tête des nations (car, on l'a remarqué, les
+nations marchent universellement à la tête les unes des autres), par
+l'intrépidité de ses voyageurs dans la voie des découvertes géographiques.
+-(Assentiments nombreux.) <i>Le docteur Samuel Fergusson, l'un de ses glorieux
+enfants, ne faillira pas à son origine.</i> (De toutes parts : Non ! non !)
+<i>Cette tentative, si elle réussit</i> (elle réussira !) <i>reliera, en les
+complétant, les notions éparses de la cartologie africaine</i> (véhémente
+approbation)<i>, et si elle échoue</i> (jamais ! jamais !)<i>, elle restera du
+moins comme l'un des plus audacieuses conceptions du génie humain !</i>
+(Trépignements frénétiques.) »
+</p>
+
+<p>
+—Hourra ! hourra ! fit l'assemblée électrisée par ces émouvantes paroles.
+</p>
+
+<p>
+—Hourra pour l'intrépide Fergusson !» s'écria l'un des membres les plus
+expansifs de l'auditoire.
+</p>
+
+<p>
+Des cris enthousiastes retentirent. Le nom de Fergusson éclata dans toutes les
+bouches, et nous sommes fondés à croire qu'il gagna singulièrement à passer par
+des gosiers anglais. La salle des séances en fut ébranlée.
+</p>
+
+<p>
+Ils étaient là pourtant, nombreux, vieillis, fatigués, ces intrépides voyageurs
+que leur tempérament mobile promena dans les cinq parties du monde ! Tous, plus
+ou moins, physiquement ou moralement, ils avaient échappé aux naufrages, aux
+incendies. aux tomahawks de l'Indien, aux casse-têtes du sauvage, au poteau du
+supplice, aux estomacs de la Polynésie ! Mais rien ne put comprimer les
+battements de leurs cœurs pendant le discours de sir Francis M..., et, de
+mémoire humaine, ce fut là certainement le plus beau succès oratoire de la
+Société royale géographique de Londres Mais, en Angleterre, l'enthousiasme ne
+s'en tient pas seulement aux paroles. Il bat monnaie plus rapidement encore que
+le balancier de « the Royal Mint [La Monnaie à Londres.]. » Une indemnité
+d'encouragement fut votée, séance tenante, en faveur du docteur Fergusson, et
+s'éleva au chiffre de deux mille cinq cents livres[Soixante-deux mille cinq
+cents francs.]. L'importance de la somme se proportionnait à l'importance de
+l'entreprise.
+</p>
+
+<p>
+L'un des membres de la Société interpella le président sur la question de
+savoir si le docteur Fergusson ne serait pas officiellement présenté.
+</p>
+
+<p>
+« Le docteur se tient à la disposition de l'assemblée, répondit sir Francis M
+</p>
+
+<p>
+—Qu'il entre ! s'écria-t-on, qu'il entre ! Il est bon de voir par ses propres
+yeux un homme d'une audace aussi extraordinaire !
+</p>
+
+<p>
+—Peut-être cette incroyable proposition, dit un vieux commodore apoplectique,
+n'a-t-elle eu d'autre but que de nous mystifier !
+</p>
+
+<p>
+—Et si le docteur Fergusson n'existait pas ! cria une voix malicieuse.
+</p>
+
+<p>
+—Il faudrait l'inventer, répondit un membre plaisant de cette grave Société.
+</p>
+
+<p>
+—Faites entrer le docteur Fergusson, » dit simplement sir Francis M ...
+</p>
+
+<p>
+Et le docteur entra au milieu d'un tonnerre d'applaudissements, pas le moins du
+monde ému d'ailleurs.
+</p>
+
+<p>
+C'était un homme d'une quarantaine d'années, de taille et de constitution
+ordinaires ; son tempérament sanguin se trahissait par une coloration forcée du
+visage, il avait une figure froide, aux traits réguliers, avec un nez fort, le
+nez en proue de vaisseau de l'homme prédestiné aux découvertes ; ses yeux fort
+doux, plus intelligents que hardis, donnaient un grand charme à sa physionomie
+; ses bras étaient longs, et ses pieds se posaient à terre avec l'aplomb du
+grand marcheur.
+</p>
+
+<p>
+La gravité calme respirait dans toute la personne du docteur, et l'idée ne
+venait pas à l'esprit qu'il put être l'instrument de la plus innocente
+mystification.
+</p>
+
+<p>
+Aussi, les hourras et les applaudissements ne cessèrent qu'au moment où le
+docteur Fergusson réclama le silence par un geste aimable. Il se dirigea vers
+le fauteuil préparé pour sa présentation ; puis, debout, fixe, le regard
+énergique, il leva vers le ciel l'index de la main droite ; ouvrit la bouche et
+prononça ce seul mot :
+</p>
+
+<p>
+« Excelsior ! »
+</p>
+
+<p>
+Non ! jamais interpellation inattendue de MM. Bright et Cobden, jamais demande
+de fonds extraordinaires de lord Palmerston pour cuirasser les rochers de
+l'Angleterre, n'obtinrent un pareil succès. Le discours de sir Francis M...
+était dépassé, et de haut. Le docteur se montrait à la fois sublime, grand,
+sobre et mesuré ; il avait dit le mot de la situation :
+</p>
+
+<p>
+« Excelsior ! »
+</p>
+
+<p>
+Le vieux commodore, complètement rallié à cet homme étrange, réclama
+l'insertion « intégrale » du discours Fergusson dans <i>the Proceedings of the
+Royal Geographical Society of London</i> [Bulletins de la Société Royale
+Géographique de Londres.].
+</p>
+
+<p>
+Qu'était donc ce docteur, et à quelle entreprise allait-il se dévouer ?
+</p>
+
+<p>
+Le père du jeune Fergusson, un brave capitaine de la marine anglaise, avait
+associé son fils, dès son plus jeune âge, aux dangers et aux aventures de sa
+profession. Ce digne enfant, qui paraît n'avoir jamais connu la crainte,
+annonça promptement un esprit vif, une intelligence de chercheur, une
+propension remarquable vers les travaux scientifiques ; il montrait, en outre,
+une adresse peu commune à se tirer d'affaire ; il ne fut jamais embarrassé de
+rien, pas même de se servir de sa première fourchette, à quoi les enfants
+réussissent si peu en général.
+</p>
+
+<p>
+Bientôt son imagination s'enflamma à la lecture des entreprises hardies, des
+explorations maritimes ; il suivit avec passion les découvertes qui signalèrent
+la première partie du XlXe siècle ; il rêva la gloire des Mungo-Park, des
+Bruce, des Caillié, des Levaillant, et même un peu, je crois, celle de Selkirk,
+le Robinson Crusoé, qui ne lui paraissait pas inférieure. Que d'heures bien
+occupées il passa avec lui dans son île de Juan Fernandez ! Il approuva souvent
+les idées du matelot abandonné ; parfois il discuta ses plans et ses projets ;
+il eût fait autrement, mieux peut-être, tout aussi bien, à coup sûr ! Mais,
+chose certaine, il n'eût jamais fui cette bienheureuse île, où il était heureux
+comme un roi sans sujets.... ; non, quand il se fût agi de devenir premier lord
+de l'amirauté !
+</p>
+
+<p>
+Je vous laisse à penser si ces tendances se développèrent pendant sa jeunesse
+aventureuse jetée aux quatre coins du monde. Son père, en homme instruit, ne
+manquait pas d'ailleurs de consolider cette vive intelligence par des études
+sérieuses en hydrographie, en physique et en mécanique, avec une légère
+teinture de botanique, de médecine et d'astronomie.
+</p>
+
+<p>
+A la mort du digne capitaine, Samuel Fergusson, âgé de vingt-deux ans, avait
+déjà fait son tour du monde ; il s'enrôla dans le corps des ingénieurs
+bengalais, et se distingua en plusieurs affaires ; mais cette existence de
+soldat ne lui convenait pas ; se souciant peu de commander, il n'aimait pas à
+obéir. Il donna sa démission, et, moitié chassant, moitié herborisant, il
+remonta vers le nord de la péninsule indienne et la traversa de Calcutta à
+Surate. Une simple promenade d'amateur.
+</p>
+
+<p>
+De Surate, nous le voyons passer en Australie, et prendre part en 1845 à
+l'expédition du capitaine Sturt, chargé de découvrir cette mer Caspienne que
+l'on suppose exister au centre de la Nouvelle-Hollande.
+</p>
+
+<p>
+Samuel Fergusson revint en Angleterre vers 1830, et, plus que jamais possédé du
+démon des découvertes, il accompagna jusqu'en 1853 le capitaine Mac Clure dans
+l'expédition qui contourna le continent américain du détroit de Behring au cap
+Farewel.
+</p>
+
+<p>
+En dépit des fatigues de tous genres, et sous tous les climats, la constitution
+de Fergusson résistait merveilleusement ; il vivait à son aise au milieu des
+plus complètes privations ; c'était le type du parfait voyageur, dont l'estomac
+se resserre ou se dilate à volonté, dont les jambes s'allongent ou se
+raccourcissent suivant la couche improvisée, qui s'endort à toute heure du jour
+et se réveille à toute heure de la nuit.
+</p>
+
+<p>
+Rien de moins étonnant, dès lors, que de retrouver notre infatigable voyageur
+visitant de 1855 à 1857 tout l'ouest du Tibet en compagnie des frères
+Schlagintweit, et rapportant de cette exploration de curieuses observations
+d'ethnographie.
+</p>
+
+<p>
+Pendant ces divers voyages, Samuel Fergusson fut le correspondant le plus actif
+et le plus intéressant du <i>Daily Telegraph</i>, ce journal à un penny, dont
+le tirage monte jusqu'à cent quarante mille exemplaires par jour, et suffit à
+peine à plusieurs millions de lecteurs. Aussi le connaissait-on bien, ce
+docteur, quoiqu'il ne fût membre d'aucune institution savante, ni des Sociétés
+royales géographiques de Londres, de Paris, de Berlin, de Vienne ou de
+Saint-Pétersbourg, ni du Club des Voyageurs, ni même de <i>Royal Polytechnic
+Institution</i>, où trônait son ami le statisticien Kokburn.
+</p>
+
+<p>
+Ce savant lui proposa même un jour de résoudre le problème suivant, dans le but
+de lui être agréable : Étant donné le nombre de milles parcourus par le docteur
+autour du monde, combien sa tête en a-t-elle fait de plus que ses pieds, par
+suite de la différence des rayons ? Ou bien, étant connu ce nombre de milles
+parcourus par les pieds et par la tête du docteur, calculer sa taille exacte à
+une ligne près ?
+</p>
+
+<p>
+Mais Fergusson se tenait toujours éloigné des corps savants, étant de l'église
+militante et non bavardante ; il trouvait le temps mieux employé à chercher
+qu'à discuter, à découvrir qu'à discourir.
+</p>
+
+<p>
+On raconte qu'un Anglais vint un jour à Genève avec l'intention de visiter le
+lac ; on le fit monter dans l'une de ces vieilles voitures où l'on s'asseyait
+de côté comme dans les omnibus : or il advint que, par hasard, notre Anglais
+fut placé de manière à présenter le dos au lac ; la voiture accomplit
+paisiblement son voyage circulaire, sans qu'il songeât à se retourner une seule
+fois, et il revint à Londres, enchanté du lac de Genève.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur Fergusson s'était retourné, lui, et plus d'une fois pendant ses
+voyages, et si bien retourné qu'il avait beaucoup vu. En cela, d'ailleurs, il
+obéissait à sa nature, et nous avons de bonnes raisons de croire qu'il était un
+peu fataliste, mais d'un fatalisme très orthodoxe, comptant sur lui, et même
+sur la Providence ;`il se disait poussé plutôt qu'attiré dans ses voyages, et
+parcourait le monde, semblable à une locomotive, qui ne se dirige pas, mais que
+la route dirige.
+</p>
+
+<p>
+« Je ne poursuis pas mon chemin, disait-il souvent, c'est mon chemin qui me
+poursuit. »
+</p>
+
+<p>
+On ne s'étonnera donc pas du sang-froid avec lequel il accueillit les
+applaudissements de la Société Royale ; il était au-dessus de ces misères,
+n'ayant pas d'orgueil et encore moins de vanité ; il trouvait toute simple la
+proposition qu'il avait adressée au président sir Francis M ... et ne s'aperçut
+même pas de l'effet immense qu'elle produisit.
+</p>
+
+<p>
+Après la séance, le docteur fut conduit au <i>Traveller's club</i>, dans Pall
+Mall ; un superbe festin s'y trouvait dressé à son intention ; la dimension des
+pièces servies fut en rapport avec l'importance du personnage, et l'esturgeon
+qui figura dans ce splendide repas n'avait pas trois pouces de moins en
+longueur que Samuel Fergusson lui-même.
+</p>
+
+<p>
+Des toasts nombreux furent portés avec les vins de France aux célèbres
+voyageurs qui s'étaient illustrés sur la terre d'Afrique. On but à leur santé
+ou à leur mémoire, et par ordre alphabétique, ce qui est très anglais : à
+Abbadie, Adams, Adamson, Anderson, Arnaud, Baikie, Baldwin, Barth, Batouda,
+Beke, Beltrame, du Berba, Bimbachi, Bolognesi, Bolwik, Bolzoni, Bonnemain,
+Brisson, Browne, Bruce, Brun-Rollet, Burchell, Burckhardt, Burton, Caillaud,
+Caillié, Campbell, Chapman, Clapperton, Clot, Bey, Colomieu, Courval, Cumming,
+Cuny, Debono, Decken, Denham, Desavanchers, Dicksen, Dickson ; Dochard,
+Duchaillu, Duncan, Durand, Duroulé, Duveyrier, Erhardt, d'Escayrac de Lauture,
+Ferret, Fresnel, Galinier, Galton, Geoffroy, Golberry, Hahn, Halm, Harnier,
+Hecquart, Heuglin, Hornemann, Houghton, Imbert, Kaufmann, Knoblecher, Krapf,
+Kummer, Lafargue, Laing, Lajaille, Lambert, Lamiral, Lamprière, John Lander,
+Richard Lander, Lefebvre, Lejean, Levaillant, Livingstone, Maccarthie, Maggiar,
+Maizan, Malzac, Moffat, Mollien, Monteiro, Morrisson, Mungo-Park, Neimans,
+Overwev, Panet, Partarrieau, Pascal, Pearse, Peddie, Peney, Petherick, Poncet,
+Prax, Raffenel, Rath, Rebmann, Richardson, Riley, Ritchie, Rochet d'Héricourt,
+Rongâwi, Roscher, Ruppel, Saugnier, Speke, Steidner, Thibaud, Thompson,
+Thornton, Toole, Tousny, Trotter, Tuckey, Tyrwitt, Vaudey, Veyssière, Vincent,
+Vinco, Vogel, Wahlberg, Warington, Washington, Werne, Wild, et enfin au docteur
+Samuel Fergusson qui, par son incroyable tentative, devait relier les travaux
+de ces voyageurs et compléter la série des découvertes africaines.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE II</h2>
+
+<p class="letter">
+Un article du « Daily Telegraph. »—Guerre de journaux savants. —M. Petermann
+soutient son ami le docteur Fergusson.—Réponse du savant Koner. —Paris engagés.
+—Diverses propositions faites au docteur.
+</p>
+
+<p>
+Le lendemain, dans son numéro du 16 janvier, le <i>Daily Telegraph</i> publiait
+un article ainsi conçu :
+</p>
+
+<p>
+« L'Afrique va livrer enfin le secret de ses vastes solitudes ; un Œdipe
+moderne nous donnera le mot de cette énigme que les savants de soixante siècles
+n'ont pu déchiffrer. Autrefois, rechercher les sources du Nil, <i>fontes Nili
+quœrere</i>, était regardé comme une tentative insensée, une irréalisable
+chimère. »
+</p>
+
+<p>
+« Le docteur Barth, en suivant jusqu'au Soudan la route tracée par Denham et
+Clapperton ; le docteur Livingstone, en multipliant ses intrépides
+investigations depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'au bassin du Zambezi ;
+les capitaines Burton et Speke, par la découverte des Grands Lacs intérieurs,
+ont ouvert trois chemins à la civilisation moderne ; leur point d'intersection,
+où nul voyageur n'a encore pu parvenir, est le cœur même de l'Afrique. C'est là
+que doivent tendre tous les efforts. »
+</p>
+
+<p>
+« Or, les travaux de ces hardis pionniers de la science vont être renoués par
+l'audacieuse tentative du docteur Samuel Fergusson, dont nos lecteurs ont
+souvent apprécié les belles explorations. »
+</p>
+
+<p>
+« Cet intrépide découvreur <i>(discoverer)</i> se propose de traverser en
+ballon toute l'Afrique de l'est à l'ouest. Si nous sommes bien informés, le
+point de départ de ce surprenant voyage serait l'île de Zanzibar sur la côte
+orientale. Quant au point d'arrivée, à la Providence seule il est réservé de le
+connaître. »
+</p>
+
+<p>
+« La proposition de cette exploration scientifique a été faite hier
+officiellement à la Société Royale de Géographie ; une somme de deux mille cinq
+cents livres est votée pour subvenir aux frais de l'entreprise.
+</p>
+
+<p>
+« Nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette tentative, qui est sans
+précédents dans les fastes géographiques. »
+</p>
+
+<p>
+Comme on le pense, cet article eut un énorme retentissement ; il souleva
+d'abord les tempêtes de l'incrédulité, le docteur Fergusson passa pour un être
+purement chimérique, de l'invention de M. Barnum, qui, après avoir travaillé
+aux États-Unis, s'apprêtait à « faire » les Iles Britanniques.
+</p>
+
+<p>
+Une réponse plaisante parut à Genève dans le numéro de février des « Bulletins
+de la Société Géographique », elle raillait spirituellement la Société Royale
+de Londres, le Traveller's club et l'esturgeon phénoménal.
+</p>
+
+<p>
+Mais M. Petermann, dans ses « Mittheilungen, » publiés à Gotha, réduisit au
+silence le plus absolu le journal de Genève. M. Petermann connaissait
+personnellement le docteur Fergusson, et se rendait garant de l'intrépidité de
+son audacieux ami
+</p>
+
+<p>
+Bientôt d'ailleurs le doute ne fut plus possible ; les préparatifs du voyage se
+faisaient à Londres ; les fabriques de Lyon avaient reçu une commande
+importante de taffetas pour la construction de l'aérostat ; enfin le
+gouvernement britannique mettait à la disposition du docteur le transport <i>le
+Resolute</i>, capitaine Pennet
+</p>
+
+<p>
+Aussitôt mille encouragements se firent jour, mille félicitations éclatèrent.
+Les détails de l'entreprise parurent tout au long dans les Bulletins de la
+Société Géographique de Paris ; un article remarquable fut imprimé dans les «
+Nouvelles Annales des voyages , de la géographie, de l'histoire et de
+l'archéologie de M. V.-A. Malte-Brun » ; un travail minutieux publié dans «
+Zeitschrift für Allgemeine Erdkunde, » par le docteur W. Koner, démontra
+victorieusement la possibilité du voyage, ses chances de succès, la nature des
+obstacles, les immenses avantages du mode de locomotion par la voie aérienne ;
+il blâma seulement le point de départ ; il indiquait plutôt Masuah, petit port
+de l'Abyssinie, d'où James Bruce, en 1768, s'était élancé à la recherche des
+sources du Nil. D'ailleurs il admirait sans réserve cet esprit énergique du
+docteur Fergusson, et ce cœur couvert d'un triple airain qui concevait et
+tentait un pareil voyage.
+</p>
+
+<p>
+Le « North American Review » ne vit pas sans déplaisir une telle gloire
+réservée à l'Angleterre ; il tourna la proposition du docteur en plaisanterie,
+et l'engagea à pousser jusqu'en Amérique, pendant qu'il serait en si bon
+chemin.
+</p>
+
+<p>
+Bref, sans compter les journaux du monde entier, il n'y eut pas de recueil
+scientifique, depuis le « Journal des Missions évangéliques » jusqu'à la «
+Revue algérienne et coloniale, » depuis les « Annales de la propagation de la
+foi » jusqu'au « Church missionnary intelligencer, » qui ne relatât le fait
+sous toutes ses formes.
+</p>
+
+<p>
+Des paris considérables s'établirent à Londres et dans l'Angleterre, 1° sur
+l'existence réelle ou supposée du docteur Fergusson ; 2° sur le voyage
+lui-même, qui ne serait pas tenté suivant les uns, qui serait entrepris suivant
+les autres ; 3° sur la question de savoir s'il réussirait ou s'il ne réussirait
+pas ; 4° sur les probabilités ou les improbabilités du retour du docteur
+Fergusson. On engagea des sommes énormes au livre des paris, comme s'il se fût
+agi des courses d'Epsom.
+</p>
+
+<p>
+Ainsi donc, croyants, incrédules, ignorants et savants, tous eurent les yeux
+fixés sur le docteur ; il devint le lion du jour sans se douter qu'il portât
+une crinière. Il donna volontiers des renseignements précis sur son expédition.
+Il fut aisément abordable et l'homme le plus naturel du monde. Plus d'un
+aventurier hardi se présenta, qui voulait partager la gloire et les dangers de
+sa tentative ; mais il refusa sans donner de raisons de son refus.
+</p>
+
+<p>
+De nombreux inventeurs de mécanismes applicables à la direction des ballons
+vinrent lui proposer leur système. Il n'en voulut accepter aucun. A qui lui
+demanda s'il avait découvert quelque chose à cet égard, il refusa constamment
+de s'expliquer, et s'occupa plus activement que jamais des préparatifs de son
+voyage.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE III</h2>
+
+<p class="letter">
+L'ami du docteur. —D'où datait leur amitié. —Dick Kennedy à Londres.—
+Proposition inattendue, mais point rassurante.—Proverbe peu consolant.—Quelques
+mots du martyrologe africain —Avantages d'un aérostat. —Le secret du docteur
+Fergusson
+</p>
+
+<p>
+Le docteur Fergusson avait un ami. Non pas un autre lui-même, un alter ego ;
+l'amitié ne saurait exister entre deux êtres parfaitement identiques.
+</p>
+
+<p>
+Mais s'ils possédaient des qualités, des aptitudes, un tempérament distincts,
+Dick Kennedy et Samuel Fergusson vivaient d'un seul et même cœur, et cela ne
+les gênait pas trop. Au contraire.
+</p>
+
+<p>
+Ce Dick Kennedy était un Écossais dans toute l'acception du mot, ouvert,
+résolu, entêté. Il habitait la petite ville de Leith, près d'Édimbourg, une
+véritable banlieue de la « Vieille Enfumée » [Sobriquet d'Édimbourg, Auld
+Reekie,]. C'était quelquefois un pêcheur, mais partout et toujours un chasseur
+déterminé : rien de moins étonnant de la part d'un enfant de la Calédonie,
+quelque peu coureur des montagnes des Highlands. On le citait comme un
+merveilleux tireur à la carabine ; non seulement il tranchait des balles sur
+une lame de couteau, mais il les coupait en deux moitiés si égales, qu'en les
+pesant ensuite on ne pouvait y trouver de différence appréciable.
+</p>
+
+<p>
+La physionomie de Kennedy rappelait beaucoup celle de Halbert Glendinning,
+telle que l'a peinte Walter Scott dans « le Monastére » ; sa taille dépassait
+six pieds anglais [Environ cinq pieds huit pouces.] ; plein de grâce et
+d'aisance, il paraissait doué d'une force herculéenne ; une figure fortement
+hâlée par le soleil, des yeux vifs et noirs, une hardiesse naturelle très
+décidée, enfin quelque chose de bon et de solide dans toute sa personne
+prévenait en faveur de l'Écossais.
+</p>
+
+<p>
+La connaissance des deux amis se fit dans l'Inde, à l'époque où tous deux
+appartenaient au même régiment ; pendant que Dick chassait au tigre et à
+l'éléphant, Samuel chassait à la plante et à l'insecte ; chacun pouvait se dire
+adroit dans sa partie, et plus d'une plante rare devint la proie du docteur,
+qui valut à conquérir autant qu'une paire de défenses en ivoire.
+</p>
+
+<p>
+Ces deux jeunes gens n'eurent jamais l'occasion de se sauver la vie, ni de se
+rendre un service quelconque. De là une amitié inaltérable. La destinée les
+éloigna parfois, mais la sympathie les réunit toujours.
+</p>
+
+<p>
+Depuis leur rentrée en Angleterre, ils furent souvent séparés par les
+lointaines expéditions du docteur ; mais, de retour, celui-ci ne manqua, jamais
+d'aller, non pas demander, mais donner quelques semaines de lui-même à son ami
+l'Écossais.
+</p>
+
+<p>
+Dick causait du passé, Samuel préparait l'avenir : l'un regardait en avant,
+l'autre en arrière. De là un esprit inquiet, celui de Fergusson, une placidité
+parfaite, celle de Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+Après son voyage au Tibet, le docteur resta près de deux ans sans parler
+d'explorations nouvelles ; Dick supposa que ses instincts de voyage, ses
+appétits d'aventures se calmaient. Il en fut ravi. Cela, pensait-il, devait
+finir mal un jour ou l'autre ; quelque habitude que l'on ait des hommes, on ne
+voyage pas impunément au milieu des anthropophages et des bêtes féroces ;
+Kennedy engageait donc Samuel à enrayer, ayant assez fait d'ailleurs pour la
+science, et trop pour la gratitude humaine.
+</p>
+
+<p>
+A cela, le docteur se contentait de ne rien répondre ; il demeurait pensif,
+puis il se livrait à de secrets calculs, passant ses nuits dans des travaux de
+chiffres, expérimentant même des engins singuliers dont personne ne pouvait se
+rendre compte. On sentait qu'une grande pensée fermentait dans son cerveau.
+</p>
+
+<p>
+« Qu'a-t-il pu ruminer ainsi ?» se demanda Kennedy, quand son ami l'eut quitté
+pour retourner à Londres, au mois de janvier.
+</p>
+
+<p>
+Il l'apprit un matin par l'article du <i>Daily Telegraph</i>.
+</p>
+
+<p>
+« Miséricorde ! s'écria-t-il. Le fou ! l'insensé traverser l'Afrique en ballon
+! Il ne manquait plus que cela ! Voilà donc ce qu'il méditait depuis deux ans !
+</p>
+
+<p>
+A la place de tous ces points d'exclamation, mettez des coups de poing
+solidement appliqués sur la tête, et vous aurez une idée de l'exercice auquel
+se livrait le brave Dick en parlant ainsi .
+</p>
+
+<p>
+Lorsque sa femme de confiance, la vieille Elspeth, voulut insinuer que ce
+pourrait bien être une mystification :
+</p>
+
+<p>
+« Allons donc ! répondit-il, est-ce que je ne reconnais pas mon homme ?
+</p>
+
+<p>
+Est-ce que ce n'est pas de lui ? Voyager à travers les airs ! Le voilà jaloux
+des aigles maintenant ! Non, certes, cela ne sera pas ! je saurai bien
+l'empêcher ! Eh ! si on le laissait faire, il partirait un beau jour pour la
+lune ! »
+</p>
+
+<p>
+Le soir même, Kennedy, moitié inquiet, moitié exaspéré, prenait le chemin de
+fer à General Railway station, et le lendemain il arrivait à Londres.
+</p>
+
+<p>
+Trois quarts d'heure après un cab le déposait à la petite maison du docteur,
+Soho square, Greek street ; il en franchit le perron, et s'annonça en frappant
+à la porte cinq coups solidement appuyés.
+</p>
+
+<p>
+Fergusson lui ouvrit en personne.
+</p>
+
+<p>
+« Dick ? fit-il sans trop d`étonnement.
+</p>
+
+<p>
+—Dick lui-même, riposta Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Comment, mon cher Dick, toi à Londres, pendant les chasses d'hiver ?
+</p>
+
+<p>
+—Moi, à Londres.
+</p>
+
+<p>
+—Et qu'y viens-tu faire ?
+</p>
+
+<p>
+—Empêcher une folie sans nom !
+</p>
+
+<p>
+—Une folie ? dit le docteur.
+</p>
+
+<p>
+—Est-ce vrai ce que raconte ce journal, répondit Kennedy en tendant le numéro
+du <i>Daily Telegraph</i>.
+</p>
+
+<p>
+—Ah ! c'est de cela que tu parles ! Ces journaux sont bien indiscrets ! Mais
+asseois-toi donc, mon cher Dick.
+</p>
+
+<p>
+—Je ne m'asseoirai pas. Tu as parfaitement l'intention d'entreprendre ce voyage
+?
+</p>
+
+<p>
+—Parfaitement ; mes préparatifs vont bon train, et je
+</p>
+
+<p>
+—Où sont-ils que je les mette en pièces, tes préparatifs ? Où sont-ils que j'en
+fasse des morceaux »
+</p>
+
+<p>
+Le digne Écossais se mettait très sérieusement en colère.
+</p>
+
+<p>
+« Du calme, mon cher Dick reprit le docteur. Je conçois ton irritation.
+</p>
+
+<p>
+Tu m'en veux de ce que je ne t'ai pas encore appris mes nouveaux projets.
+</p>
+
+<p>
+—Il appelle cela de nouveaux projets !
+</p>
+
+<p>
+—J'ai été fort occupé, reprit Samuel sans admettre l'interruption, j'ai eu fort
+à faire ! Mais sois tranquille, je ne serais pas parti sans t'écrire
+</p>
+
+<p>
+—Eh ! je me moque bien.
+</p>
+
+<p>
+—Parce que j'ai l'intention de t'emmener avec moi. »
+</p>
+
+<p>
+L'Écossais fit un bond qu'un chamois n'eût pas désavoué.
+</p>
+
+<p>
+« Ah ca ! dit-il, tu veux donc que l'on nous renferme tous les deux à l'hôpital
+de Betlehem ! l'hôpital de fous à Londres.]
+</p>
+
+<p>
+—J'ai positivement compté sur toi, mon cher Dick, et je t'ai choisi à
+l'exclusion de bien d'autres. »
+</p>
+
+<p>
+Kennedy demeurait en pleine stupéfaction.
+</p>
+
+<p>
+« Quand tu m'auras écouté pendant dix minutes, répondit tranquillement le
+docteur, tu me remercieras
+</p>
+
+<p>
+—Tu parles sérieusement ?
+</p>
+
+<p>
+—Très sérieusement.
+</p>
+
+<p>
+—Et si je refuse de t'accompagner ?
+</p>
+
+<p>
+—Tu ne refuseras pas.
+</p>
+
+<p>
+—Mais enfin, si je refuse ?
+</p>
+
+<p>
+—Je partirai seul.
+</p>
+
+<p>
+—Asseyons-nous, dit le chasseur, et parlons sans passion. Du moment que tu ne
+plaisantes pas, cela vaut la peine que l'on discute.
+</p>
+
+<p>
+—Discutons en déjeunant, si tu n'y vois pas d'obstacle, mon cher Dick. »
+</p>
+
+<p>
+Les deux amis se placèrent l'un en face de l'autre devant une petite table,
+entre une pile de sandwichs et une théière énorme
+</p>
+
+<p>
+« Mon cher Samuel, dit le chasseur, ton projet est insensé ! il est impossible
+! il ne ressemble à rien de sérieux ni de praticable !
+</p>
+
+<p>
+—C'est ce que nous verrons bien après avoir essayé.
+</p>
+
+<p>
+—Mais ce que précisément il ne faut pas faire, c'est d'essayer.
+</p>
+
+<p>
+—Pourquoi cela, s'il te plaît ?
+</p>
+
+<p>
+—Et les dangers, et les obstacles de toute nature !
+</p>
+
+<p>
+—Les obstacles, répondit sérieusement Fergusson, sont inventés pour être
+vaincus ; quant aux dangers, qui peut se flatter de les fuir ? Tout est danger
+dans la vie ; il peut être très dangereux de s'asseoir devant sa table ou de
+mettre son chapeau sur sa tête ; il faut d'ailleurs considérer ce qui doit
+arriver comme arrivé déjà, et ne voir que le présent dans l'avenir, car
+l'avenir n'est qu'un présent un peu plus éloigné.
+</p>
+
+<p>
+—Que cela ! fit Kennedy en levant les épaules. Tu es toujours fataliste !
+</p>
+
+<p>
+—Toujours, mais dans le bon sens du mot. Ne nous préoccupons donc pas de ce que
+le sort nous réserve et n'oublions jamais notre bon proverbe d'Angleterre :
+</p>
+
+<p>
+« L'homme né pour être pendu ne sera jamais noyé ! »
+</p>
+
+<p>
+Il n'y avait rien à répondre, ce qui n'empêcha pas Kennedy de reprendre une
+série d'arguments faciles à imaginer, mais trop longs à rapporter ici
+</p>
+
+<p>
+« Mais enfin, dit-il après une heure de discussion, si tu veux absolument
+traverser l'Afrique, si cela est nécessaire à ton bonheur, pourquoi ne pas
+prendre les routes ordinaires ?
+</p>
+
+<p>
+—Pourquoi ? répondit le docteur en s'animant ; parce que jusqu'ici toutes les
+tentatives ont échoué ! Parce que depuis Mungo-Park assassiné sur le Niger
+jusqu'à Yogel disparu dans le Wadaï, depuis Oudney mort à Murmur, Clapperton
+mort à Sackatou, jusqu'au Français Maizan coupé en morceaux, depuis le major
+Laing tué par les Touaregs jusqu'à Roscher de Hambourg massacré au commencement
+de l860, de nombreuses victimes ont été inscrites au martyrologe africain !
+Parce que lutter contre les éléments, contre la faim, la soif, la fièvre,
+contre les animaux féroces et contre des peuplades plus féroces encore, est
+impossible ! Parce que ce qui ne peut être fait d'une façon doit être entrepris
+d'une autre ! Enfin parce que, là où l'on ne peut passer au milieu, il faut
+passer à côté ou passer dessus !
+</p>
+
+<p>
+—S'il ne s'agissait que de passer dessus ! répliqua Kennedy ; mais passer
+par-dessus !
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien, reprit le docteur avec le plus grand sang-froid du monde, qu'ai-je à
+redouter ! Tu admettras bien que j'ai pris mes précautions de manière à ne pas
+craindre une chute de mon ballon ; si donc il vient à me faire défaut, je me
+retrouverai sur terre dans les conditions normales des explorateurs ; mais mon
+ballon ne me manquera pas, il n'y faut pas compter.
+</p>
+
+<p>
+—-Il faut y compter, au contraire.
+</p>
+
+<p>
+—Non pas, mon cher Dick. J'entends bien ne pas m'en séparer avant mon arrivée à
+la côte occidentale d'Afrique. Avec lui, tout est possible ; sans lui, je
+retombe dans les dangers et les obstacles naturels d'une pareille expédition ;
+avec lui, ni la chaleur, ni les torrents, ni les tempêtes, ni le simoun, ni les
+climats insalubres, ni les animaux sauvages, ni les hommes ne sont à craindre !
+Si j'ai trop chaud, je monte, si j'ai froid, je descends ; une montagne, je la
+dépasse ; un précipice, je le franchis ; un fleuve, je le traverse ; un orage,
+je le domine ; un torrent, je le rase comme un oiseau ! Je marche sans fatigue,
+je m'arrête sans avoir besoin de repos ! Je plane sur les cités nouvelles ! Je
+vole avec la rapidité de l'ouragan tantôt au plus haut des airs, tantôt à cent
+pieds du sol, et la carte africaine se déroule sous mes yeux dans le grand
+atlas du monde ! »
+</p>
+
+<p>
+Le brave Kennedy commençait à se sentir ému, et cependant le spectacle évoqué
+devant ses yeux lui donnait le vertige. Il contemplait Samuel avec admiration,
+mais avec crainte aussi ; il se sentait déjà balancé dans l'espace.
+</p>
+
+<p>
+« Voyons, fit-il, voyons un peu, mon cher Samuel, tu as donc trouvé le moyen de
+diriger les ballons ?
+</p>
+
+<p>
+—Pas le moins du monde. C'est une utopie.
+</p>
+
+<p>
+—Mais alors tu iras
+</p>
+
+<p>
+—Où voudra la Providence ; mais cependant de l'est à l'ouest.
+</p>
+
+<p>
+—Pourquoi cela ?
+</p>
+
+<p>
+—Parce que je compte me servir des vents alizés, dont la direction est
+constante.
+</p>
+
+<p>
+—Oh ! vraiment ! fit Kennedy en réfléchissant : les vents alizés....
+certainement... on peut à la rigueur... il y a quelque chose...
+</p>
+
+<p>
+—S'il y a quelque chose ! non, mon brave ami, il y a tout. Le gouvernement
+anglais a mis un transport à ma disposition ; il a été convenu également que
+trois ou quatre navires iraient croiser sur la côte occidentale vers l'époque
+présumée de mon arrivée. Dans trois mois au plus, je serai à Zanzibar, où
+j'opérerai le gonflement de mon ballon, et de là nous nous élancerons
+</p>
+
+<p>
+—Nous ! fit Dick.
+</p>
+
+<p>
+—Aurais-tu encore l'apparence d'une objection à me faire ? Parle, ami Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Une objection ! j'en aurais mille ; mais, entre autres, dis-moi : si tu
+comptes voir le pays, si tu comptes monter et descendre à ta volonté, tu ne le
+pourras faire sans perdre ton gaz ; il n'y a pas eu jusqu'ici d'autres moyens
+de procéder, et c'est ce qui a toujours empêché les longues pérégrinations dans
+l'atmosphère.
+</p>
+
+<p>
+—Mon cher Dick, je ne te dirai qu'une seule chose : je ne perdrai pas un atome
+de gaz, pas une molécule.
+</p>
+
+<p>
+—Et tu descendras à volonté
+</p>
+
+<p>
+—Je descendrai à volonté.
+</p>
+
+<p>
+—Et comment feras-tu ?
+</p>
+
+<p>
+—Ceci est mon secret, ami Dick. Aie confiance, et que ma devise soit la tienne
+: « Excelcior ! »
+</p>
+
+<p>
+—Va pour « Excelsior ! » répondit le chasseur, qui ne savait pas un mot de
+latin.
+</p>
+
+<p>
+Mais il était bien décidé à s'opposer, par tous les moyens possibles, au départ
+de son ami. Il fit donc mine d'être de son avis et se contenta d'observer.
+Quant à Samuel, il alla surveiller ses apprêts.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE IV</h2>
+
+<p class="letter">
+Explorations africaines.—Barth, Richardson, Overweg, Werne, Brun-Rollet, Pency,
+Andrea Dehono, Miani, Guillaume Lejean, Bruce, Krapf et Rebmann, Maizan,
+Roscher, Burton et Speke.
+</p>
+
+<p>
+La ligne aérienne que le docteur Fergusson comptait suivre n'avait pas été
+choisie au hasard ; son point de départ fut sérieusement étudié, et ce ne fut
+pas sans raison qu'il résolut de s'élever de l'île de Zanzibar. Cette île,
+située près de la côte orientale d'Afrique, se trouve par 6° de latitude
+australe, c'est-à-dire à quatre cent trente milles géographiques au-dessous de
+l'équateur [Cent soixante-douze lieues.].
+</p>
+
+<p>
+De cette île venait de partir la dernière expédition envoyée par les Grands
+Lacs à la découverte des sources du Nil.
+</p>
+
+<p>
+Mais il est bon d'indiquer quelles explorations le docteur Fergusson espérait
+rattacher entre elles. Il y en a deux principales : celle du docteur Barth en
+1849, celle des lieutenants Burton et Speke en 1858.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur Barth est un Hambourgeois qui obtint pour son compatriote Overweg et
+pour lui la permission de se joindre à l'expédition de l'Anglais Richardson ;
+celui-ci était chargé d'une mission dans le Soudan.
+</p>
+
+<p>
+Ce vaste pays est situé entre 15° et 10° de latitude nord, c'est-à-dire que,
+pour y parvenir, il faut s'avancer de plus de quinze cent milles [Six cent
+vingt-cinq lieues.] dans l'intérieur de l'Afrique
+</p>
+
+<p>
+Jusque-là, cette contrée n'était connue que par le voyage de Denham, de
+Clapperton et d'Ouduey, de 1822 à 1824. Richardson, Barth et Overweg, jaloux de
+pousser plus loin leurs investigations, arrivent à Tunis et à Tripoli, comme
+leurs devanciers, et parviennent à Mourzouk, capitale du Fezzan.
+</p>
+
+<p>
+Ils abandonnent alors la ligne perpendiculaire et font un crochet dans l'ouest
+vers Ghât, guidés, non sans difficultés, par les Touaregs. Après mille scènes
+de pillage, de vexations, d'attaques à main armée, leur caravane arrive en
+octobre dans le vaste oasis de l'Asben. Le docteur Barth se détache de ses
+compagnons, fait une excursion à la ville d'Agbadès, et rejoint l'expédition,
+qui se remet en marche le 12 décembre. Elle arrive dans la province du
+Damerghou ; là, les trois voyageurs se séparent, et Barth prend la route de
+Kano, où il parvient à force de patience et en payant des tributs
+considérables.
+</p>
+
+<p>
+Malgré une fièvre intense, il quitte cette ville le 7 mars, suivi d'un seul
+domestique. Le principal but de son voyage est de reconnaître le lac Tchad,
+dont il est encore séparé par trois cent cinquante milles. Il s'avance donc
+vers l'est et atteint la ville de Zouricolo, dans le Bornou, qui est le noyau
+du grand empire central de l'Afrique. Là il apprend la mort de Richardson, tué
+par la fatigue et les privations. Il arrive à Kouka, capitale du Bornou, sur
+les bords du lac. Enfin, au bout de trois semaines, le 14 avril, douze mois et
+demi après avoir quitté Tripoli, il atteint la ville de Ngornou.
+</p>
+
+<p>
+Nous le retrouvons partant le 29 mars 185l, avec Overweg, pour visiter le
+royaume d'Adamaoua, au sud du lac ; il parvient jusqu'à la ville d'Yola, un peu
+au-dessous du 9° degré de latitude nord. C'est la limite extrême atteinte au
+sud par ce hardi voyageur.
+</p>
+
+<p>
+Il revient au mois d'août à Kouka, de là parcourt successivement le Mandara, le
+Barghimi, le Kanem, et atteint comme limite extrême dans l'est la ville de
+Masena, située par 17° 20' de longitude ouest [Il s'agit du méridien anglais,
+qui passe par l'observatoire de Greenwich.].
+</p>
+
+<p>
+Le 25 novembre l852, après la mort d'Overweg, son dernier compagnon, il
+s'enfonce dans l'ouest, visite Sockoto, traverse le Niger, et arrive enfin à
+Tombouctou, oh il doit languir huit longs mois, au milieu des vexations du
+cheik, des mauvais traitements et de la misère. Mais la présence d'un chrétien
+dans la ville ne peut être plus longtemps tolérée ; les Foullannes menacent de
+l'assiéger. Le docteur la quitte donc le 17 mars 1854, se réfugie sur la
+frontière, où il demeure trente trois jours dans le dénûment le plus complet,
+revient à Kano en novembre, rentre à Kouka, d'où il reprend la route de Denham,
+après quatre mois d'attente ; il revoit Tripoli vers la fin d'août 1855, et
+rentre à Londres le 6 septembre, seul de ses compagnons.
+</p>
+
+<p>
+Voilà ce que fut ce hardi voyage de Barth.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur Fergusson nota soigneusement qu'il s'était arrêté à 4° de latitude
+nord et à l7° de longitude ouest.
+</p>
+
+<p>
+Voyons maintenant ce que firent les lieutenants Burton et Speke dans l'Afrique
+orientale.
+</p>
+
+<p>
+Les diverses expéditions qui remontèrent le Nil ne purent jamais parvenir aux
+sources mystérieuses de ce fleuve. D'après la relation du médecin allemand
+Ferdinand Werne, l'expédition tentée en 1840, sous les auspices de Mehemet-Ali,
+s'arrêta à Gondokoro, entre les 4° et 5° parallèles nord.
+</p>
+
+<p>
+En 1855, Brun-Rollet, un Savoisien, nommé consul de Sardaigne dans le Soudan
+oriental, en remplacement de Vaudey, mort à la peine, partit de Karthoum, et
+sous le nom de marchand Yacoub, trafiquant de gomme et d'ivoire, il parvint à
+Belenia, au-delà du 4e degré, et retourna malade à Karthoum, où il mourut en
+1837.
+</p>
+
+<p>
+Ni le docteur Peney, chef du service médical égyptien, qui sur un petit steamer
+atteignit un degré au-dessous de Gondokoro, et revint mourir d'épuisement à
+Karthoum, — ni le Venitien Miani, qui, contournant les cataractes situées
+au-dessous de Gondokoro, atteignit le 2e parallèle, — ni le négociant maltais
+Andrea Debono, qui poussa plus loin encore son excursion sur le Nil — ne purent
+franchir l'infranchissable limite.
+</p>
+
+<p>
+En 1859, M. Guillaume Lejean, chargé d'une mission par le gouvernement
+français, se rendit à Karthoum par la mer Rouge, s'embarqua sur le Nil avec
+vingt et un hommes d'équipage et vingt soldats ; mais il ne put dépasser
+Gondokoro, et courut les plus grands dangers au milieu des nègres en pleine
+révolte. L'expédition dirigée par M. d'Escayrac de Lauture tenta également
+d'arriver aux fameuses sources.
+</p>
+
+<p>
+Mais ce terme fatal arrêta toujours les voyageurs ; les envoyés de Néron
+avaient atteint autrefois le 9e degré de latitude ; on ne gagna donc en dix
+huit siècles que 5 ou 6 degrés, soit de trois cents à trois cent soixante
+milles géographiques.
+</p>
+
+<p>
+Plusieurs voyageurs tentèrent de parvenir aux sources du Nil, en prenant un
+point de départ sur la côte orientale de l'Afrique.
+</p>
+
+<p>
+De 1768 à 1772, l'Écossais Bruce partit de Masuah, port de l'Abyssinie,
+parcourut le Tigré, visita les ruines d'Axum, vit les sources du Nil où elles
+n'étaient pas, et n'obtint aucun résultat sérieux.
+</p>
+
+<p>
+En 1844, le docteur Krapf, missionnaire anglican, fondait un établissement à
+Monbaz sur la côte de Zanguebar, et découvrait, en compagnie du révérend
+Rebmann, deux montagnes à trois cents milles de la côte ; ce sont les monts
+Kilimandjaro et Kenia, que MM. de Heuglin et Thornton viennent de gravir en
+partie.
+</p>
+
+<p>
+En l845, le Français Maizan débarquait seul à Bagamayo, en face de Zanzibar, et
+parvenait à Deje-la-Mhora, où le chef le faisait périr dans de cruels
+supplices.
+</p>
+
+<p>
+En 1859, au mois d'août, le jeune voyageur Roscher, de Hambourg parti avec une
+caravane de marchands arabes, atteignait le lac Nyassa, où il fut assassiné
+pendant son sommeil.
+</p>
+
+<p>
+Enfin, en l857, les lieutenants Burton et Speke, tous deux officiers à l'armée
+du Bengale, furent envoyés par la Société de Géographie de Londres pour
+explorer les Grands Lacs africains ; le 17 juin ils quittèrent Zanzibar et
+s'enfoncèrent directement dans l'ouest.
+</p>
+
+<p>
+Après quatre mois de souffrances inouïes, leurs bagages pillés, leurs porteurs
+assommés, ils arrivèrent à Kazeh, centre de réunion des trafiquants et des
+caravanes ; ils étaient en pleine terre de la Lune ; là ils recueillirent des
+documents précieux sur les mœurs, le gouvernement, la religion, la faune et la
+flore du pays ; puis ils se dirigèrent vers le premier des Grands Lacs, le
+Tanganayika situé entre 3° et 8° de latitude australe ; ils y parvinrent le 14
+février 1858, et visitèrent les diverses peuplades des rives, pour la plupart
+cannibales.
+</p>
+
+<p>
+Ils repartirent le 26 mai, et rentrèrent à Kazeh le 20 juin. Là, Burton épuisé
+resta plusieurs mois malade ; pendant ce temps, Speke fit au nord une pointe de
+plus de trois cents milles, jusqu'au lac Oukérooué, qu'il aperçut le 3 août ;
+mais il n'en put voir que l'ouverture par 2° 30' de latitude.
+</p>
+
+<p>
+Il était de retour à Kazeh le 25 août, et reprenait avec Burton le chemin de
+Zanzibar, qu'ils revirent au mois de mars de l'année suivante. Ces deux hardis
+explorateurs revinrent alors en Angleterre, et la Société de Géographie de
+Paris leur décerna son prix annuel.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur Fergusson remarqua avec soin qu'ils n'avaient franchi ni le 2e degré
+de latitude australe, ni le 29e degré de longitude est.
+</p>
+
+<p>
+Il s'agissait donc de réunir les explorations de Burton et Speke à celles du
+docteur Barth ; c'était s'engager à franchir une étendue de pays de plus de
+douze degrés.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE V</h2>
+
+<p class="letter">
+Rêves de Kennedy.—Articles et pronoms au pluriel.—Insinuations de
+Dick.—Promenade sur la carte d'Afrique —Ce qui reste entre les deux pointes du
+compas.—Expéditions actuelles.—Speke et Grant.—Kraff, de Decken, de Heuglin.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur Fergusson pressait activement les préparatifs de son départ ; il
+dirigeait lui-même la construction de son aérostat, suivant certaines
+modifications sur lesquelles il gardait un silence absolu.
+</p>
+
+<p>
+Depuis longtemps déjà, il s'était appliqué à l'étude de la langue arabe et de
+divers idiomes mandingues ; grâce à ses dispositions de polyglotte, il fit de
+rapides progrès.
+</p>
+
+<p>
+En attendant, son ami le chasseur ne le quittait pas d'une semelle ; il
+craignait sans doute que le docteur ne prît son vol sans rien dire ; il lui
+tenait encore à ce sujet les discours les plus persuasifs, qui ne persuadaient
+pas Samuel Fergusson, et s'échappait en supplications pathétiques, dont
+celui-ci se montrait peu touché Dick le sentait glisser entre ses doigts.
+</p>
+
+<p>
+Le pauvre Écossais était réellement à plaindre ; il ne considérait plus la
+voûte azurée sans de sombres terreurs ; il éprouvait, en dormant, des
+balancements vertigineux, et chaque nuit il se sentait choir d'incommensurables
+hauteurs.
+</p>
+
+<p>
+Nous devons ajouter que, pendant ces terribles cauchemars, il tomba de son lit
+une fois ou deux. Son premier soin fut de montrer à Fergusson une forte
+contusion qu'il se fit à la tête.
+</p>
+
+<p>
+« Et pourtant, ajouta-t-il avec bonhomie, trois pieds de hauteur ! pas plus !
+et une bosse pareille ! Juge donc ! »
+</p>
+
+<p>
+Cette insinuation, pleine de mélancolie, n'émût pas le docteur.
+</p>
+
+<p>
+« Nous ne tomberons pas, fit-il.
+</p>
+
+<p>
+—Mais enfin, si nous tombons ?
+</p>
+
+<p>
+—Nous ne tomberons pas. »
+</p>
+
+<p>
+Ce fut net, et Kennedy n'eut rien à répondre.
+</p>
+
+<p>
+Ce qui exaspérait particulièrement Dick, c'est que le docteur semblait faire
+une abnégation parfaite de sa personnalité, à lui Kennedy ; il le considérait
+comme irrévocablement destiné à devenir son compagnon aérien. Cela n'était plus
+l'objet d'un doute. Samuel faisait un intolérable abus du pronom pluriel de la
+première personne.
+</p>
+
+<p>
+« Nous » avançons..., « nous » serons prêts le..., « nous » partirons le
+</p>
+
+<p>
+Et de l'adjectif possessif au singulier :
+</p>
+
+<p>
+« Notre » ballon..., « notre » nacelle..., « notre » exploration...
+</p>
+
+<p>
+Et du pluriel donc !
+</p>
+
+<p>
+« Nos » préparatifs..., « nos » découvertes .., « nos » ascensions...
+</p>
+
+<p>
+Dick en frissonnait, quoique décidé à ne point partir ; mais il ne voulait pas
+trop contrarier son ami. Avouons même que, sans s'en rendre bien compte, il
+avait fait venir tout doucement d'Édimbourg quelques vêtements assortis et ses
+meilleurs fusils de chasse.
+</p>
+
+<p>
+Un jour, après avoir reconnu qu'avec un bonheur insolent, on pouvait avoir une
+chance sur mille de réussir, il feignit de se rendre aux désirs du docteur ;
+mais, pour reculer le voyage, il entama la série des échappatoires les plus
+variées. Il se rejeta sur l'utilité de l'expédition et sur son opportunité.
+Cette découverte des sources du Nil était-elle vraiment nécessaire ?...
+Aurait-on réellement travaillé pour le bonheur de l'humanité ?... Quand, au
+bout du compte, les peuplades de l'Afrique seraient civilisées, en
+seraient-elles plus heureuses ?... Était-on certain, d'ailleurs, que la
+civilisation ne fût pas plutôt là qu'en Europe — Peut-être. — Et d'abord ne
+pouvait-on attendre encore ?... La traversée de l'Afrique serait certainement
+faite un jour, et d'une façon moins hasardeuse... Dans un mois, dans dix mois,
+avant un an, quelque explorateur arriverait sans doute...
+</p>
+
+<p>
+Ces insinuations produisaient un effet tout contraire à leur but, et le docteur
+frémissait d'impatience.
+</p>
+
+<p>
+« Veux-tu donc, malheureux Dick, veux-tu donc, faux ami, que cette gloire
+profite à un autre ? Faut-il donc mentir à mon passé ? reculer devant des
+obstacles qui ne sont pas sérieux ? reconnaître par de lâches hésitations ce
+qu'ont fait pour moi, et le gouvernement anglais, et la Société Royale de
+Londres ?
+</p>
+
+<p>
+—Mais , reprit Kennedy, qui avait une grande habitude de cette conjonction.
+</p>
+
+<p>
+—Mais, fit le docteur, ne sais-tu pas que mon voyage doit concourir au succès
+des entreprises actuelles. Ignores-tu que de nouveaux explorateurs s'avancent
+vers le centre de l'Afrique
+</p>
+
+<p>
+—Cependant...
+</p>
+
+<p>
+—Écoute-moi bien, Dick, et jette les yeux sur cette carte. »
+</p>
+
+<p>
+Dick les jeta avec résignation.
+</p>
+
+<p>
+« Remonte le cours du Nil, dit Fergusson.
+</p>
+
+<p>
+—Je le remonte, dit docilement l'Écossais.
+</p>
+
+<p>
+—Arrive à Gondokoro.
+</p>
+
+<p>
+—J'y suis. »
+</p>
+
+<p>
+Et Kennedy songeait combien était facile un pareil voyage... sur la carte.
+</p>
+
+<p>
+« Prends une des pointes de ce compas, reprit le docteur, et appuie-la sur
+cette ville que les plus hardis ont à peine dépassée.
+</p>
+
+<p>
+—J'appuie.
+</p>
+
+<p>
+—Et maintenant cherche sur la côte l'île de Zanzibar, par 6° de latitude sud.
+</p>
+
+<p>
+—Je la tiens.
+</p>
+
+<p>
+—Suis maintenant ce parallèle et arrive à Kazeh.
+</p>
+
+<p>
+—C'est fait.
+</p>
+
+<p>
+—Remonte par le 33e degré de longitude jusqu'à l'ouverture du lac Oukéréoué, à
+l'endroit où s'arrêta le lieutenant Speke.
+</p>
+
+<p>
+—M'y voici ! Un peu plus, je tombais dans le lac.
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien ! sais-tu ce qu'on a le droit de supposer d'après les renseignements
+donnés par les peuplades riveraines ?
+</p>
+
+<p>
+—Je ne m'en doute pas.
+</p>
+
+<p>
+—C'est que ce lac, dont l'extrémité inférieure est par 2° 30' de latitude, doit
+s'étendre également de deux degrés et demi au-dessus de l'équateur.
+</p>
+
+<p>
+—Vraiment !
+</p>
+
+<p>
+—Or, de cette extrémité septentrionale s'échappe un cours d'eau qui doit
+nécessairement rejoindre le Nil, si ce n'est le Nil lui-même.
+</p>
+
+<p>
+—Voilà qui est curieux.
+</p>
+
+<p>
+—Or, appuie la seconde pointe de ton compas sur cette extrémité du lac
+Oukéréoué.
+</p>
+
+<p>
+—C'est fait, ami Fergusson
+</p>
+
+<p>
+—Combien comptes-tu de degrés entre les deux pointes ?
+</p>
+
+<p>
+—A peine deux.
+</p>
+
+<p>
+—Et sais-tu ce que cela fait, Dick ?
+</p>
+
+<p>
+—Pas le moins du monde.
+</p>
+
+<p>
+—Cela fait à peine cent vingt milles [Cinquante lieues], c'est-à-dire rien.
+</p>
+
+<p>
+—Presque rien, Samuel.
+</p>
+
+<p>
+—Or, sais-tu ce qui se passe en ce moment ?
+</p>
+
+<p>
+—Non, sur ma vie !
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien ! le voici. La Société de Géographie a regardé comme très importante
+l'exploration de ce lac entrevu par Speke. Sous ses auspices, le lieutenant,
+aujourd'hui capitaine Speke, s'est associé le capitaine Grant de l'armée des
+Indes ; ils se sont mis à la tête d'une expédition nombreuse et largement
+subventionnée ; ils ont mission de remonter le lac et de re-venir jusqu'à
+Gondokoro ; ils ont reçu un subside de plus de cinq mille livres, et le
+gouverneur du Cap a mis des soldats hottentots à leur dispo-sition ; ils sont
+partis de Zanzibar à la fin d'octobre 1860. Pendant ce temps, l'Anglais John
+Petherick, consul de Sa Majesté à Kartoum, a reçu du Foreign-office sept cents
+livres environ ; il doit équiper un bateau à vapeur à Karthoum, le charger de
+provisions suffisantes, et se rendre à Gondokoro ; là il attendra la caravane
+du capitaine Speke et sera en mesure de la ravitailler.
+</p>
+
+<p>
+—Bien imaginé, dit Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Tu vois bien que cela presse, si nous voulons participer à ces travaux
+d'exploration. Et ce n'est pas tout ; pendant que l'on marche d'un pas sûr à la
+découverte des sources du Nil, d'autres voyageurs vont hardiment au cœur de
+l'Afrique.
+</p>
+
+<p>
+—A pied, fit Kennedy
+</p>
+
+<p>
+—A pied, répondit le docteur sans relever l'insinuation. Le docteur Krapf se
+propose de pousser dans l'ouest par le Djob, rivière située sous l'équateur. Le
+baron de Decken a quitté Monbaz, a reconnu les montagnes de Kenia et de
+Kilimandjaro, et s'enfonce vers le centre.
+</p>
+
+<p>
+—A pied toujours ?
+</p>
+
+<p>
+—Toujours à pied, ou à dos de mulet.
+</p>
+
+<p>
+—C'est exactement la même chose pour moi, répliqua Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Enfin, reprit le docteur, M. de Heuglin, vice-consul d'Autriche à Karthoum,
+vient d'organiser une expédition très importante, dont le premier but est de
+rechercher le voyageur Vogel, qui, en 1853, fut envoyé dans le Soudan pour
+s'associer aux travaux du docteur Barth. En 1856, il quitta le Bornou, et
+résolut d'explorer ce pays inconnu qui s'étend entre le lac Tchad et le
+Darfour. Or, depuis ce temps, il nia pas reparu. Des lettres arrivées en juin
+1860 à Alexandrie rapportent qu'il fut assassiné par les ordres du roi du Wadaï
+; mais d'autres lettres, adressées par le docteur Hartmann au père du voyageur,
+disent, d'après les récits d'un fellatah du Bornou, que Vogel serait seulement
+un prisonnier à Wara ; tout espoir n'est donc pas perdu. Un comité s'est formé
+sous la présidence du duc régent de Saxe-Cobourg-Gotha ; mon ami Petermann en
+est le secrétaire ; une souscription nationale a fait les frais de
+l'expédition, à laquelle se sont joints de nombreux savants ; M. de Heuglin est
+parti de Masuah dans le mois de juin, et en même temps qu'il recherche les
+traces de Vogel, il doit explorer tout le pays compris entre le Nil et le
+Tchad, c'est-à-dire relier les opérations du capitaine Speke à celles du
+docteur Barth. Et alors l'Afrique aura été traversée de l'est à l'ouest [Depuis
+le départ du docteur Fergusson, on a appris que M. de Heuglin, à la suite de
+certaines discussions, a pris une route différente de celle assignée à son
+expédition, dont le commandement a été remis à M. Munzinger.].
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien ! reprit l'Écossais, puisque tout cela s'emmanche si bien,
+qu'allons-nous faire là-bas ? »
+</p>
+
+<p>
+Le docteur Fergusson ne répondit pas, et se contenta de hausser les épaules.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE VI</h2>
+
+<p class="letter">
+Un domestique Impossible. — Il aperçoit les satellites de Jupiter.—Dick et Joe
+aux prises.—Le doute et la croyance.—Le pesage. Joe Wellington.— Il reçoit une
+demi-couronne.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur Fergusson avait un domestique ; il répondait avec empressement au
+nom de Joe ; une excellente nature ; ayant voué à son maître une confiance
+absolue et un dévouement sans bornes ; devançant même ses ordres, toujours
+interprétés d'une façon intelligente ; un Caleb pas grognon et d'une éternelle
+bonne humeur ; on l'eût fait exprès qu'on n'eût pas mieux réussi. Fergusson
+s'en rapportait entièrement à lui pour les détails de son existence, et il
+avait raison. Rare et honnête Joe ! un domestique qui commande votre dîner, et
+dont le goût est le vôtre qui fait votre malle et n'oublie ni les bas ni les
+chemises, qui possède vos clefs et vos secrets, et n'en abuse pas !
+</p>
+
+<p>
+Mais aussi quel homme était le docteur pour ce digne Joe ! avec quel respect et
+quelle confiance il accueillait ses décisions. Quand Fergusson avait parlé, fou
+qui eût voulu répondre. Tout ce qu'il pensait était juste ; tout ce qu'il
+disait, sensé ; tout ce qu'il commandait, faisable ; tout ce qu'il
+entreprenait, possible ; tout ce qu'il achevait, admirable. Vous auriez découpé
+Joe en morceaux, ce qui vous eût répugné sans doute, qu'il n'aurait pas changé
+d'avis à l'égard de son maître.
+</p>
+
+<p>
+Aussi, quand le docteur conçut ce projet de traverser l'Afrique par les airs,
+ce fut pour Joe chose faite ; il n'existait plus d'obstacles ; dès l'instant
+que le docteur Fergusson avait résolu de partir, il était arrivé — avec son
+fidèle serviteur, car ce brave garçon, sans en avoir jamais parlé, savait bien
+qu'il serait du voyage.
+</p>
+
+<p>
+Il devait d'ailleurs y rendre les plus grands services par son intelligence et
+sa merveilleuse agilité. S'il eut fallu nommer un professeur de gymnastique
+pour les singes du Zoological Garden, qui sont bien dégourdis cependant, Joe
+aurait certainement obtenu cette place. Sauter, grimper, voler, exécuter mille
+tours impossibles, il s'en faisait un jeu.
+</p>
+
+<p>
+Si Fergusson était la tête et Kennedy le bras, Joe devait être la main. Il
+avait déjà accompagné son maître pendant plusieurs voyages, et possédait
+quelque teinture de science appropriée à sa façon ; mais il se distinguait
+surtout par une philosophie douce, un optimisme charmant ; il trouvait tout
+facile, logique, naturel, et par conséquent il ignorait le besoin de se
+plaindre ou de maugréer.
+</p>
+
+<p>
+Entre autres qualités, il possédait une puissance et une étendue de vision
+étonnantes ; il partageait avec Moestlin, le professeur de Képler, la rare
+faculté de distinguer sans lunettes les satellites de Jupiter et de compter
+dans le groupe des pléiades quatorze étoiles, dont les dernières sont de
+neuvième grandeur. Il ne s'en montrait pas plus fier pour cela ; au contraire :
+il vous saluait de très loin, et, à l'occasion, il savait joliment se servir de
+ses yeux.
+</p>
+
+<p>
+Avec cette confiance que Joe témoignait au docteur, il ne faut donc pas
+s'étonner des incessantes discussions qui s'élevaient entre Kennedy et le digne
+serviteur, toute déférence gardée d'ailleurs.
+</p>
+
+<p>
+L'un doutait, l'autre croyait ; l'un était la prudence clairvoyante, l'autre la
+confiance aveugle ; le docteur se trouvait entre le doute et la croyance ! je
+dois dire qu'il ne se préoccupait ni de l'une ni de l'autre.
+</p>
+
+<p>
+« Eh bien ! monsieur Kennedy ? disait Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien ! mon garçon ?
+</p>
+
+<p>
+—Voilà le moment qui approche il parait que nous nous embarquons pour la lune.
+</p>
+
+<p>
+—Tu veux dire la terre de la Lune, ce qui n'est pas tout à fait aussi loin ;
+mais sois tranquille, c'est aussi dangereux.
+</p>
+
+<p>
+—Dangereux ! avec un homme comme le docteur Fergusson !
+</p>
+
+<p>
+—Je ne voudrais pas t'enlever tes illusions, mon cher Joe ; mais ce qu'il
+entreprend là est tout bonnement le fait d'un insensé : il ne partira pas.
+</p>
+
+<p>
+—Il ne partira pas ! Vous n'avez donc pas vu son ballon à l'atelier de MM.
+Mittchell, dans le Borough [ Faubourg méridional de Londres.].
+</p>
+
+<p>
+—Je me garderais bien de l'aller voir.
+</p>
+
+<p>
+—Vous perdez là un beau spectacle, Monsieur ! Quelle belle chose ! quelle jolie
+coupe ! quelle charmante nacelle ! Comme nous serons à notre aise là-dedans !
+</p>
+
+<p>
+—Tu comptes donc sérieusement accompagner ton maître ?
+</p>
+
+<p>
+—Moi, répliqua Joe avec conviction, mais je l'accompagnerai où il voudra ! Il
+ne manquerait plus que cela ! le laisser aller seul, quand nous avons couru le
+monde ensemble ! Et qui le soutiendrait donc quand il serait fatigué ? qui lui
+tendrait une main vigoureuse pour sauter un précipice ? qui le soignerait s'il
+tombait malade ? Non, monsieur Dick, Joe sera toujours à son poste auprès du
+docteur, que dis-je, autour du docteur Fergusson
+</p>
+
+<p>
+—Brave garçon !
+</p>
+
+<p>
+—D'ailleurs, vous venez avec nous, reprit Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Sans doute ! fit Kennedy ; c'est-à-dire je vous accompagne pour empêcher
+jusqu'au dernier moment Samuel de commettre une pareille folie ! Je le suivrai
+même jusqu'à Zanzibar, afin que là encore la main d'un ami l'arrête dans son
+projet insensé.
+</p>
+
+<p>
+—Vous n'arrêterez rien du tout, monsieur Kennedy, sauf votre respect. Mon
+maître n'est point un cerveau brûlé ; il médite longuement ce qu'il veut
+entreprendre, et quand sa résolution est prise, le diable serait bien qui l'en
+ferait démordre.
+</p>
+
+<p>
+—C'est ce que nous verrons !
+</p>
+
+<p>
+—Ne vous flattez pas de cet espoir. D'ailleurs, l'important est que vous
+veniez. Pour un chasseur comme vous, l'Afrique est un pays merveilleux. Ainsi,
+de toute façon, vous ne regretterez point votre voyage.
+</p>
+
+<p>
+—Non, certes, je ne le regretterai pas, surtout si cet entêté se rend enfin à
+l'évidence.
+</p>
+
+<p>
+—A propos, dit Joe, vous savez que c'est aujourd'hui le pesage.
+</p>
+
+<p>
+—Comment, le pesage ?
+</p>
+
+<p>
+—Sans doute, mon maître, vous et moi, nous allons tous trois nous peser.
+</p>
+
+<p>
+—Comme des jockeys !
+</p>
+
+<p>
+—Comme des jockeys. Seulement, rassurez-vous, on ne vous fera pas maigrir si
+vous êtes trop lourd. On vous prendra comme vous serez.
+</p>
+
+<p>
+—Je ne me laisserai certainement pas peser, dit l'Écossais avec fermeté.
+</p>
+
+<p>
+—Mais, Monsieur, il paraît que c'est nécessaire pour sa machine
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien ! sa machine s'en passera
+</p>
+
+<p>
+—Par exemple ! et si, faute de calculs exacts, nous n'allions pas pouvoir
+monter !
+</p>
+
+<p>
+—Eh parbleu ! je ne demande que cela !
+</p>
+
+<p>
+—Voyons, monsieur Kennedy, mon maître va venir à l'instant nous chercher
+</p>
+
+<p>
+—Je n'irai pas.
+</p>
+
+<p>
+—Vous ne voudrez pas lui faire cette peine.
+</p>
+
+<p>
+—Je la lui ferai.
+</p>
+
+<p>
+—Bon ! fit Joe en riant, vous parlez ainsi parce qu'il n'est pas là ; mais
+quand il vous dira face à face : « Dick (sauf votre respect), Dick, j'ai besoin
+de connaître exactement ton poids, » vous irez, je vous en réponds.
+</p>
+
+<p>
+—Je n'irai pas.
+</p>
+
+<p>
+En ce moment le docteur rentra dans son cabinet de travail où se tenait cette
+conversation ; il regarda Kennedy, qui ne se sentit pas trop à son aise.
+</p>
+
+<p>
+« Dick, dit le docteur, viens avec Joe ; j'ai besoin de savoir ce que vous
+pesez tous les deux.
+</p>
+
+<p>
+—Mais...
+</p>
+
+<p>
+—Tu pourras garder ton chapeau sur ta tête. Viens. »
+</p>
+
+<p>
+Et Kennedy y alla.
+</p>
+
+<p>
+Ils se rendirent tous les trois à l'atelier de MM. Mittchell, où l'une de ces
+balances dites romaines avait été préparée. Il fallait effectivement que le
+docteur connût le poids de ses compagnons pour établir l'équilibre de son
+aérostat. Il fit donc monter Dick sur la plate-forme de la balance ; celui-ci,
+sans faire de résistance, disait à mi-voix :
+</p>
+
+<p>
+« C'est bon ! c'est bon ! cela n'engage à rien.
+</p>
+
+<p>
+—Cent cinquante-trois livres, dit le docteur, en inscrivant ce nombre sur son
+carnet.
+</p>
+
+<p>
+—Suis-je trop lourd ?
+</p>
+
+<p>
+—Mais non, monsieur Kennedy, répliqua Joe ; d'ailleurs, je suis léger, cela
+fera compensation. »
+</p>
+
+<p>
+Et ce disant, Joe prit avec enthousiasme la place du chasseur ; il faillit même
+renverser la balance dans son emportement ; il se posa dans l'attitude du
+Wellington qui singe Achille à l'entrée d'Hyde-Park, et fut magnifique ; sans
+bouclier.
+</p>
+
+<p>
+« Cent vingt livres, inscrivit le docteur..
+</p>
+
+<p>
+Eh ! eh ! » fit Joe avec un sourire de satisfaction. Pourquoi souriait-il ? Il
+n'eut jamais pu le dire.
+</p>
+
+<p>
+« A mon tour, dit Fergusson, et il inscrivit cent trente-cinq livres pour son
+propre compte.
+</p>
+
+<p>
+—A nous trois, dit-il, nous ne pesons pas plus de quatre cents livres.
+</p>
+
+<p>
+—Mais, mon maître, reprit Joe, si cela était nécessaire pour votre expédition,
+je pourrais bien me faire maigrir d'une vingtaine de livres en ne mangeant pas.
+</p>
+
+<p>
+—C'est inutile, mon garçon, répondit le docteur ; tu peux manger à ton aise, et
+voilà une demi-couronne pour te lester à ta fantaisie. »
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE VII</h2>
+
+<p class="letter">
+Détails géométriques.—Calcul de la capacité du ballon. l'aérostat
+double.—L'enveloppe.—La nacelle. l'appareil mystérieux.—Les vivres.—L'addition
+finale.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur Fergusson s'était préoccupé depuis longtemps des détails de son
+expédition. On comprend que le ballon, ce merveilleux véhicule destiné à le
+transporter par air, fut l'objet de sa constante sollicitude.
+</p>
+
+<p>
+Tout d'abord, et pour ne pas donner de trop grandes dimensions à l'aérostat, il
+résolut de le gonfler avec du gaz hydrogène, qui est quatorze fois et demie
+plus léger que l'air. La production de ce gaz est facile, et c'est celui qui a
+donné les meilleurs résultats dans les expériences aérostatiques.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur, d'après des calculs très exacts, trouva que, pour les objets
+indispensables à son voyage et pour son appareil, il devait emporter un poids
+de quatre mille livres ; il fallut donc rechercher quelle serait la force
+ascensionnelle capable d'enlever ce poids, et, par conséquent, quelle en serait
+la capacité.
+</p>
+
+<p>
+Un poids de quatre mille livres est représenté par un déplacement d'air de
+quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes [1,661 mètres
+cubes.], ce qui revient à dire que quarante-quatre mille huit cent
+quarante-sept pieds cubes d'air pèsent quatre mille livres environ.
+</p>
+
+<p>
+En donnant au ballon cette capacité de quarante-quatre mille huit cent
+quarante-sept pieds cubes et en le remplissant, au lieu d'air, de gaz
+hydrogène, qui, quatorze fois et demie plus léger, ne pèse que deux cent
+soixante seize livres, il reste une rupture d'équilibre, soit une différence de
+trois mille sept cent vingt-quatre livrés. C'est cette différence entre le
+poids du gaz contenu dans le ballon et le poids de l'air environnant qui
+constitue la force ascensionnelle de l'aérostat.
+</p>
+
+<p>
+Toutefois, si l'on introduisait dans le ballon les quarante-quatre mille huit
+cent quarante pieds cubes de gaz dont nous parlons, il serait entièrement
+rempli ; or cela ne doit pas être, car à mesure que le ballon monte dans les
+couches moins denses de l'air, le gaz qu'il renferme tend à se dilater et ne
+tarderait pas à crever l'enveloppe. On ne remplit donc généralement les ballons
+qu'aux deux tiers.
+</p>
+
+<p>
+Mais le docteur, par suite de certain projet connu de lui seul, résolut de ne
+remplir son aérostat qu'à moitié, et puisqu'il lui fallait emporter
+quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes d'hydrogène, de
+donner à son ballon une capacité à peu près double.
+</p>
+
+<p>
+Il le disposa suivant cette forme allongée que l'on sait être préférable ; le
+diamètre horizontal fut de cinquante pieds et le diamètre vertical de
+soixante-quinze [Cette dimension n'a rien d'extraordinaire : en 1784, à Lyon,
+M. Montgolfier construisit un aérostat dont la capacité était de 340,000 pieds
+cubes, ou 20,000 mètres cubes, et il pouvait enlever un poids de 20 tonnes,
+soit 20,000 kilogrammes] ; il obtint ainsi un sphéroïde dont la capacité
+s'élevait en chiffres ronds à quatre-vingt-dix mille pieds cubes.
+</p>
+
+<p>
+Si le docteur Fergusson avait pu employer deux ballons, ses chances de réussite
+se seraient accrues ; en effet, au cas où l'un vient à se rompre dans l'air, on
+peut en jetant du lest se soutenir au moyen de l'autre. Mais la manœuvre de
+deux aérostats devient fort difficile, lorsqu'il s'agit de leur conserver une
+force d'ascension égale.
+</p>
+
+<p>
+Après avoir longuement réfléchi, Fergusson, par une disposition ingénieuse,
+réunit les avantages de deux ballons sans en avoir les inconvénients ; il en
+construisit deux d'inégale grandeur et les renferma l'un dans l'autre. Son
+ballon extérieur, auquel il conserva les dimensions que nous avons données plus
+haut, en contint un plus petit, de même forme, qui n'eût que quarante-cinq
+pieds de diamètre horizontal et soixante-huit pieds de diamètre vertical. La
+capacité de ce ballon intérieur n'était donc que de soixante-sept mille pieds
+cubes ; il devait nager dans le fluide qui l'entourait ; une soupape s'ouvrait
+d'un ballon à l'autre et permettait au besoin de les faire communiquer entre
+eux.
+</p>
+
+<p>
+Cette disposition présentait cet avantage que, s'il fallait donner issue au gaz
+pour descendre, on laisserait échapper d'abord celui du grand ballon ; dût-on
+même le vider entièrement, le petit resterait intact ; on pouvait alors se
+débarrasser de l'enveloppe extérieure, comme d'un poids incommode, et le second
+aérostat, demeuré seul, n'offrait pas au vent la prise que donnent les ballons
+à demi dégonflés.
+</p>
+
+<p>
+De plus, dans le cas d'un accident, d'une déchirure arrivée au ballon
+extérieur, l'autre avait l'avantage d'être préservé.
+</p>
+
+<p>
+Les deux aérostats furent construits avec un taffetas croisé de Lyon enduit de
+: gutta-percha. Cette substance gommo-résineuse jouit d'une imperméabilité
+absolue ; elle est entièrement inattaquable aux acides et aux gaz. Le taffetas
+fut juxtaposé en double au pôle supérieur du globe, où se fait presque tout
+l'effort.
+</p>
+
+<p>
+Cette enveloppe pouvait retenir le fluide pendant un temps illimité. Elle
+pesait une demi-livre par neuf pieds carrés. Or, la surface du ballon extérieur
+étant d'environ onze mille six cents pieds carrés, son enveloppe pesa six cent
+cinquante livres. L'enveloppe du second ayant neuf mille deux cents pieds
+carrés de surface ne pesait que cinq cent dix livres : soit donc, en tout, onze
+cent soixante livres.
+</p>
+
+<p>
+Le filet destiné à supporter la nacelle fut fait en corde de chanvre d'une très
+grande solidité ; les deux soupapes devinrent l'objet de soins minutieux, comme
+l'eut été le gouvernail d'un navire.
+</p>
+
+<p>
+La nacelle, de forme circulaire et d'un diamètre de quinze pieds, était
+construite en osier, renforcée par une légère armure de fer, et revêtue à la
+partie inférieure de ressorts élastiques destinés à amortir les chocs. Son
+poids et celui du filet ne dépassaient pas deux cent quatre vingt livres.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur fit construire, en outre, quatre caisses de tôle de deux lignes
+d'épaisseur ; elles étaient réunies entre elles par des tuyaux munis de
+robinets ; il y joignit un serpentin de deux pouces de diamètre environ qui se
+terminait par deux branches droites d'inégale longueur, mais dont la plus
+grande mesurait vingt-cinq pieds de haut, et la plus courte quinze pieds
+seulement.
+</p>
+
+<p>
+Les caisses de tôle s'emboîtaient dans la nacelle de façon à occuper le moins
+d'espace possible ; le serpentin, qui ne devait s'ajuster que plus tard, fut
+emballé séparément, ainsi qu'une très forte pile électrique de Buntzen. Cet
+appareil avait été si ingénieusement combiné qu'il ne pesait pas plus de sept
+cents livres, en y comprenant même vingt-cinq gallons d'eau contenus dans une
+caisse spéciale.
+</p>
+
+<p>
+Les instruments destinés au voyage consistèrent en deux baromètres, deux
+thermomètres, deux boussoles, un sextant, deux chronomètres, un horizon
+artificiel et un altazimuth pour relever les objets lointains et inaccessibles.
+L'Observatoire de Greenwich s'était mis à la disposition du docteur. Celui-ci
+d'ailleurs ne se proposait pas de faire des expériences de physique ; il
+voulait seulement reconnaître sa direction, et déterminer la position des
+principales rivières, montagnes et villes.
+</p>
+
+<p>
+Il se munit de trois ancres en fer bien éprouvées, ainsi que d'une échelle de
+soie légère et résistante, longue d'une cinquantaine de pieds.
+</p>
+
+<p>
+Il calcula également ]e poids exact de ses vivres ; ils consistèrent en thé, en
+café, en biscuits, en viande salée et en pemmican, préparation qui, sous un
+mince volume, renferme beaucoup d'éléments nutritifs. Indépendamment d'une
+suffisante réserve d'eau-de-vie, il disposa deux caisses à eau qui contenaient
+chacune vingt-deux gallons [Cent litres à peu près. Le gallon, qui contient 8
+pintes, vaut 4 litres 453].
+</p>
+
+<p>
+La consommation de ces divers aliments devait peu à peu diminuer le poids
+enlevé par l'aérostat. Car il faut savoir que l'équilibre d'un ballon dans
+l'atmosphère est d'une extrême sensibilité. La perte d'un poids presque
+insignifiant suffit pour produire un déplacement très appréciable.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur n'oublia ni une tente qui devait recouvrir une partie de la nacelle,
+ni les couvertures qui composaient toute la literie de voyage, ni les fusils du
+chasseur, ni ses provisions de poudre et de balles.
+</p>
+
+<p>
+Voici le résumé de ses différents calculs :
+</p>
+
+<table width="60%">
+
+<tr>
+<td>Fergusson.</td><td>135           </td><td>livres.</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Kennedy...</td><td>153</td><td>—</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Joe</td><td>120</td><td>—</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Poids du premier ballon...</td><td>650</td><td>—</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Poids du second ballon</td><td>510</td><td>—</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Nacelle et filet.</td><td>280</td><td>—</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Ancres, instruments,<br/>
+Fusils, couvertures,<br/>
+Tente, ustensiles divers,</td><td>190</td><td>—</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Viande, pemmican,<br/>
+Biscuits, thé,<br/>
+Café, eau-de-vie,</td><td>386</td><td>—</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Eau...</td><td>400</td><td>—</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Appareil</td><td>700</td><td>—</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Poids de l'hydrogène.</td><td>276</td><td>—</td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td>Lest</td><td>200</td><td>—</td>
+</tr>
+
+<tr> <td align="center">Total.</td><td>4000</td><td>livres</td>
+</tr>
+
+</table>
+
+<p>
+Tel était le décompte des quatre mille livres que le docteur Fergusson se
+proposait d'enlever ; il n'emportait que deux cents livres de lest, pour « les
+cas imprévus seulement, » disait-il, car il comptait bien n'en pas user, grâce
+à son appareil.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE VIII</h2>
+
+<p class="letter">
+Importance de Joe. —Le commandant de la Resolute.—L'arsenal de
+Kennedy.—Aménagements.—Le dîner d'adieu.—Le départ du 21 février.—Séances
+scientifiques du docteur. —Duveyrier, Livingstone. —Détails du voyage
+aérien.—Kennedy réduit au silence.
+</p>
+
+<p>
+Vers le 10 février, les préparatifs touchaient à la fin, les aérostats
+renfermés l'un dans l'autre étaient entièrement terminés ; ils avaient subi une
+forte pression d'air refoulé dans leurs flancs ; cette épreuve donnait bonne
+opinion de leur solidité, et témoignait des soins apportés à leur construction.
+</p>
+
+<p>
+Joe ne se sentait pas de joie ; il allait incessamment de Greek street aux
+ateliers de MM. Mittchell, toujours affairé, mais toujours épanoui, donnant
+volontiers des détails sur l'affaire aux gens qui ne lui en demandaient point,
+fier entre toutes choses d'accompagner son maître. Je crois même qu'à montrer
+l'aérostat, à développer les idées et les plans du docteur, à laisser
+apercevoir celui-ci par une fenêtre entr'ouverte, ou à son passage dans les
+rues, le digne garçon gagna quelques demi-couronnes ; il ne faut pas lui en
+vouloir ; il avait bien le droit de spéculer un peu sur l'admiration et la
+curiosité de ses contemporains.
+</p>
+
+<p>
+Le 16 février, le <i>Resolute</i> vint jeter l'ancre devant Greenwich. C'était
+un navire à hélice du port de huit cents tonneaux, bon marcheur, et qui fut
+chargé de ravitailler la dernière expédition de sir James Ross aux régions
+polaires. Le commandant Pennet passait pour un aimable homme, il s'intéressait
+particulièrement au voyage du docteur, qu'il appréciait de longue date. Ce
+Pennet faisait plutôt un savant qu'un soldat, cela n'empêchait pas son bâtiment
+de porter quatre caronades, qui n'avaient jamais fait de mal à personne, et
+servaient seulement à produire les bruits les plus pacifiques du monde.
+</p>
+
+<p>
+La cale du <i>Resolute</i> fut aménagée de manière à loger l'aérostat ; il y
+fut transporté avec les plus grandes précautions dans la journée du 18 février
+; on l'emmagasina au fond du navire, de manière à prévenir tout accident ; la
+nacelle et ses accessoires, les ancres, les cordes, les vivres, les caisses à
+eau que l'on devait remplir à l'arrivée, tout fut arrimé sous les yeux de
+Fergusson.
+</p>
+
+<p>
+On embarqua dix tonneaux d'acide sulfurique et dix tonneaux de vieille
+ferraille pour la production du gaz hydrogène. Cette quantité était plus que
+suffisante, mais il fallait parer aux pertes possibles. L'appareil destiné à
+développer le gaz, et composé d'une trentaine de barils, fut mis à fond de
+cale.
+</p>
+
+<p>
+Ces divers préparatifs se terminèrent le 18 février au soir. Deux cabines
+confortablement disposées attendaient le docteur Fergusson et son ami Kennedy.
+Ce dernier, tout en jurant qu'il ne partirait pas, se rendit à bord avec un
+véritable arsenal de chasse, deux excellents fusil à deux coups, se chargeant
+par la culasse, et une carabine à toute épreuve de la fabrique de Purdey Moore
+et Dickson d'Edimbourg ; avec une pareille arme le chasseur n'était pas
+embarrassé de loger à deux mille pas de distance une balle dans l'œil d'un
+chamois ; il y joignit deux revolvers Colt à six coups pour les besoins
+imprévus ; sa poudrière, son sac à cartouches, son plomb et ses balles, en
+quantité suffisante, ne dépassaient pas les limites de poids assignées par le
+docteur.
+</p>
+
+<p>
+Les trois voyageurs s'installèrent à bord dans la journée du 19 février ; ils
+furent reçus avec une grande distinction par le capitaine et ses officiers, le
+docteur toujours assez froid, uniquement préoccupé de son expédition, Dick ému
+sans trop vouloir le paraître, Joe bondissant, éclatant en propos burlesques ;
+il devint promptement le loustic du poste des maîtres, où un cadre lui avait :
+été réservé.
+</p>
+
+<p>
+Le 20, un grand dîner d'adieu fut donné au docteur Fergusson et à Kennedy par
+la Société Royale de Géographie. Le commandant Pennet et ses officiers
+assistaient à ce repas, qui fut très animé et très fourni en libations
+flatteuses ; les santés y furent portées en assez grand nombre pour assurer à
+tous les convives une existence de centenaires. Sir Francis M présidait avec
+une émotion contenue, mais pleine de dignité.
+</p>
+
+<p>
+A sa grande confusion ; Dick Kennedy eut une large part dans les félicitations
+bachiques. Après avoir bu « à l'intrépide Fergusson, la gloire de «
+l'Angleterre, » on dut boire « au non moins courageux Kennedy, son audacieux
+compagnon. »
+</p>
+
+<p>
+Dick rougit beaucoup, ce qui passa pour de la modestie : les applaudissements
+redoublèrent Dick rougit encore davantage.
+</p>
+
+<p>
+Un message de la reine arriva au dessert ; elle présentait ses compliments aux
+deux voyageurs et faisait des vœux pour la réussite de l'entreprise.
+</p>
+
+<p>
+Ce qui nécessita de nouveau toasts « à Sa Très Gracieuse Majesté. »
+</p>
+
+<p>
+A minuit, après des adieux émouvants et de chaleureuses poignées de mains, les
+convives se séparèrent.
+</p>
+
+<p>
+Les embarcations du <i>Resolute</i> attendaient au pont de Westminster ; le
+commandant y prit place en compagnie de ses passagers et de ses officiers, et
+le courant rapide de la Tamise les porta vers Greenwich,
+</p>
+
+<p>
+A une heure, chacun dormait à bord.
+</p>
+
+<p>
+Le lendemain, 21 février, à trois heures du matin, les fourneaux ronflaient ; à
+cinq heures, on levait l'ancre, et sous l'impulsion de son hélice, le
+<i>Resolute</i> fila vers l'embouchure de la Tamise.
+</p>
+
+<p>
+Nous n'avons pas besoin de dire que les conversations du bord roulèrent
+uniquement sur l'expédition du docteur Fergusson. A le voir comme à l'entendre,
+il inspirait une telle confiance bientôt, sauf l'Écossais, personne ne mit en
+question le succès de son entreprise.
+</p>
+
+<p>
+Pendant les longues heures inoccupées du voyage docteur faisait un véritable
+cours de géographie dans le carré des officiers. Ces jeunes gens se
+passionnaient pour les découvertes faites depuis quarante ans en Afrique ; il
+leur raconta les explorations de Barth, de Burton, de Speke, de Grant, il leur
+dépeignit cette mystérieuse contrée livrée de toutes part aux investigations de
+la science. Dans le nord, le jeune Duveyrier explorait le Sahara et ramenait à
+Paris les chefs Touaregs. Sous l'inspiration du gouvernement français, deux
+expéditions se préparaient, qui, descendant du nord et venant à l'ouest, se
+croiseraient à Tembouctou. Au sud, l'infatigable Livingstone s'avançait
+toujours vers l'équateur, et depuis mars l862, il remontait, en compagnie de
+Mackensie, la rivière Rovoonia. Le dix-neuvième siècle ne se passerait
+certainement pas sans que l'Afrique n'eût révélé les secrets enfouis dans son
+sein depuis six mille ans.
+</p>
+
+<p>
+L'intérêt des auditeurs de Fergusson fut excité surtout quand il leur fit
+connaître en détail les préparatifs de son voyage ; ils voulurent vérifier ses
+calculs ; ils discutèrent, et le docteur entra franchement dans la discussion.
+</p>
+
+<p>
+En général, on s'étonnait de la quantité relativement restreinte de vivres
+qu'il emportait avec lui. Un jour, l'un des officiers interrogea le docteur à
+cet égard
+</p>
+
+<p>
+« Cela vous surprend, répondit Fergusson.
+</p>
+
+<p>
+—Sans doute.
+</p>
+
+<p>
+—Mais quelle durée supposez-vous donc qu'aura mon voyage ? Des mois entiers ?
+C'est une grande erreur ; s'il se prolongeait, nous serions perdus, nous
+n'arriverions pas. Sachez donc qu'il n'y a pas plus de trois mille cinq cents,
+mettez quatre mille milles [Environ 400 lieues] de Zanzibar à la côte du
+Sénégal. Or, à deux cent quarante milles [Cent lieues. Le docteur compte
+toujours par milles géographiques de 60 au degré] par douze heures, ce qui
+n'approche pas de la vitesse de nos chemins de fer, en voyageant jour et nuit,
+il suffirait de sept jours pour traverser l'Afrique.
+</p>
+
+<p>
+—Mais alors vous ne pourriez rien voir, ni faire de relèvements géographiques,
+ni reconnaître le pays.
+</p>
+
+<p>
+—Aussi, répondit le docteur, si je suis maître de mon ballon, si je monte ou
+descends à ma volonté, je m'arrêterai quand bon me semblera, surtout lorsque
+des courants trop violents menaceront de m'entraîner.
+</p>
+
+<p>
+—Et vous en rencontrerez, dit le commandant Pennet ; il y a des ouragans qui
+font plus de deux cent quatre milles à l'heure.
+</p>
+
+<p>
+—Vous le voyez, répliqua le docteur, avec une telle rapidité, on traverserait
+l'Afrique en douze heures ; on se lèverait à Zanzibar pour aller se coucher à
+Saint-Louis.
+</p>
+
+<p>
+—Mais, reprit un officier, est-ce qu'un ballon pourrait être entraîné par une
+vitesse pareille ?
+</p>
+
+<p>
+—Cela s'est vu, répondit Fergusson.
+</p>
+
+<p>
+—Et le ballon a résisté ?
+</p>
+
+<p>
+—Parfaitement. C'était à l'époque du couronnement de Napoléon en 1804.
+L'aéronaute Garnerin lança de Paris, à onze heures du soir, un ballon qui
+portait l'inscription suivante tracée en lettres d'or : « Paris, 25 frimaire an
+XIII, couronnement de l'empereur Napoléon par S. S. Pie VII.» Le lendemain
+matin, à cinq heures, les habitants de Rome voyaient le même ballon planer
+au-dessus du Vatican, parcourir la campagne romaine, et aller s'abattre dans le
+lac de Bracciano. Ainsi, Messieurs, un ballon peut résister à de pareilles
+vitesses.
+</p>
+
+<p>
+—Un ballon, oui ; mais un homme, se hasarda à dire Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Mais un homme aussi ! Car un ballon est toujours immobile par rapport à l'air
+qui l'environne ; ce n'est pas lui qui marche, et est la masse de l'air
+elle-même ; aussi, allumez une bougie dans votre nacelle, et la flamme ne
+vacillera pas. Un aéronaute montant le ballon de Garnerin n'aurait aucunement
+souffert de cette vitesse. D'ailleurs, je ne tiens pas à expérimenter une
+semblable rapidité, et si je puis m'accrocher pendant la nuit à quelque arbre
+ou quelque accident de terrain, je ne m'en ferai pas faute. Nous emportons
+d'ailleurs pour deux mois de vivres, et rien n'empêchera notre adroit chasseur
+de nous fournir du gibier en abondance quand nous prendrons terre.
+</p>
+
+<p>
+—Ah ! monsieur Kennedy ! vous allez faire là des coups de maître, dit un Jeune
+midshipman en regardant l'Écossais avec des yeux d'envie.
+</p>
+
+<p>
+—Sans compter, reprit un autre, que votre plaisir sera doublé d'une grande
+gloire.
+</p>
+
+<p>
+—Messieurs, répondit le chasseur, je suis fort sensible à vos compliments...
+mais il ne m'appartient pas de les recevoir. . .
+</p>
+
+<p>
+—Hein ! fit-on de tous côtés vous ne partirez pas ?
+</p>
+
+<p>
+—Je ne partirai pas.
+</p>
+
+<p>
+—Vous n'accompagnerez pas le docteur Fergusson ?
+</p>
+
+<p>
+—Non seulement je ne l'accompagnerai pas, mais je ne suis ici que pour
+l'arrêter au dernier moment. »
+</p>
+
+<p>
+Tous les regards se dirigèrent vers le docteur.
+</p>
+
+<p>
+« Ne l'écoutez pas, répondit-il avec son air calme. C'est une chose qu'il ne
+faut pas discuter avec lui ; au fond il sait parfaitement qu'il partira.
+</p>
+
+<p>
+—Par saint Patrick ! s'écria Kennedy j'atteste
+</p>
+
+<p>
+—N'atteste rien, ami Dick ; tu es jaugé, tu es pesé , toi, ta poudre, tes
+fusils et tes balles ; ainsi n'en parlons plus. »
+</p>
+
+<p>
+Et de fait, depuis ce jour jusqu'à l'arrivée à Zanzibar, Dick n'ouvrit plus la
+bouche ; il ne parla pas plus de cela que d'autre chose. Il se tut.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE IX</h2>
+
+<p class="letter">
+On double le cap.—Le gaillard d'avant—Cours de cosmographie par le progrès
+Joe.—Do direction des ballons.—De la recherche des courants atmosphériques.
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Resolute</i> filait rapidement vers le cap de Bonne-Espérance ; le temps
+se maintenait au beau, quoique la mer devint plus forte.
+</p>
+
+<p>
+Le 30 mars, vingt-sept jours après le départ de Londres, la montagne de la
+Table se profila sur l'horizon ; la ville du Cap, située au pied d'un
+amphithéâtre de collines, apparut au bout des lunettes marines, et bientôt le
+<i>Resolute</i> jeta l'ancre dans le port. Mais le commandant n'y relâchait que
+pour prendre du charbon ; ce fut l'affaire d'un jour ; le lendemain, le navire
+donnait dans le sud pour doubler la pointe méridionale de l'Afrique et entrer
+dans le canal de Mozambique.
+</p>
+
+<p>
+Joe n'en était pas à son premier voyage sur mer ; il n'avait pas tardé à se
+trouver chez lui à bord. Chacun l'aimait pour sa franchise et sa bonne humeur.
+Une grande part de la célébrité de son maître rejaillissait sur lui. On
+l'écoutait comme un oracle, et il ne se trompait pas plus qu'un autre.
+</p>
+
+<p>
+Or, tandis que le docteur poursuivait le cours de ses descriptions dans le
+carré des officiers, Joe trônait sur le gaillard d'avant, et faisait de
+l'histoire à sa manière, procédé suivi d'ailleurs par les plus grands
+historiens de tous les temps.
+</p>
+
+<p>
+Il était naturellement question du voyage aérien. Joe avait eu de la peine à
+faire accepter l'entreprise par des esprits récalcitrants ; mais aussi, la
+chose une fois acceptée, l'imagination des matelots, stimulée par le récit de
+Joe, ne connut plus rien d'impossible.
+</p>
+
+<p>
+L'éblouissant conteur persuadait à son auditoire qu'après ce voyage-là on en
+ferait bien d'autres. Ce n'était que le commencement d'une longue série
+d'entreprises surhumaines.
+</p>
+
+<p>
+« Voyez-vous, mes amis, quand on a goûté de ce genre de locomotion, on ne peut
+plus s'en passer ; aussi, à notre prochaine expédition, au lieu d'aller de
+côté, nous irons droit devant nous en montant toujours.
+</p>
+
+<p>
+—Bon ! dans la lune alors, dit un auditeur émerveillé.
+</p>
+
+<p>
+—Dans la lune ! riposta Joe ; non, ma foi, c'est trop commun ! tout le monde y
+va dans la lune. D'ailleurs, il n'y a pas d'eau, et on est obligé d'en emporter
+des provisions énormes, et même de l'atmosphère en fioles, pour peu qu'on
+tienne à respirer.
+</p>
+
+<p>
+—Bon ! si on y trouve du gin ! dit un matelot fort amateur de cette boisson.
+</p>
+
+<p>
+—Pas davantage, mon brave. Non ! point de lune ; mais nous nous promènerons
+dans ces jolies étoiles, dans ces charmantes planètes dont mon maître m'a parlé
+si souvent. Ainsi, nous commencerons par visiter Saturne...
+</p>
+
+<p>
+—Celui qui a un anneau ? demanda le quartier-maître.
+</p>
+
+<p>
+—Oui ! un anneau de mariage. Seulement on ne sait pas ce que sa femme est
+devenue !
+</p>
+
+<p>
+—Comment vous iriez si haut que cela ? fit un mousse stupéfait. C'est donc le
+diable, votre maître ?
+</p>
+
+<p>
+—Le diable ! il est trop bon pour cela !
+</p>
+
+<p>
+—Mais après Saturne ? demanda l'un des plus impatients de l'auditoire.
+</p>
+
+<p>
+—Après Saturne ? Eh bien, nous rendrons visite à Jupiter ; un drôle de pays,
+allez, où les journées ne sont que de neuf heures et demie, ce qui est commode
+pour les paresseux, et où les années, par exemple, durent douze ans, ce qui est
+avantageux pour les gens qui n'ont plus que six mois à vivre.
+</p>
+
+<p>
+Ça prolonge un peu leur existence !
+</p>
+
+<p>
+—Douze ans ? reprit le mousse.
+</p>
+
+<p>
+—Oui, mon petit ; ainsi, dans cette contrée-là, tu téterais encore ta maman, et
+le vieux là-bas, qui court sur sa cinquantaine, serait un bambin de quatre ans
+et demi.
+</p>
+
+<p>
+—Voilà qui n'est pas croyable ! s'écria le gaillard d'avant d'une seule voix.
+</p>
+
+<p>
+—Pure vérité, fit Joe avec assurance. Mais que voulez-vous quand on persiste à
+végéter dans ce monde-ci, on n'apprend rien, on reste ignorant comme un
+marsouin. Venez un peu dans Jupiter et vous verrez ! par exemple, il faut de la
+tenue là-haut, car il a des satellites qui ne sont pas commodes ! »
+</p>
+
+<p>
+Et l'on riait, mais on le croyait à demi ; et il leur parlait de Neptune où les
+marins sont joliment reçus, et de Mars où les militaires prennent le haut du
+pavé, ce qui finit par devenir assommant. Quant à Mercure, vilain monde, rien
+que des voleurs et des marchands, et se ressemblant tellement les uns aux
+autres qu'il est difficile de les distinguer. Et enfin il leur faisait de Vénus
+un tableau vraiment enchanteur.
+</p>
+
+<p>
+« Et quand nous reviendrons de cette expédition-là, dit l'aimable conteur, on
+nous décorera de la croix du Sud, qui brille là-haut à la boutonnière du bon
+Dieu.
+</p>
+
+<p>
+—Et vous l'aurez bien gagnée ! » dirent les matelots.
+</p>
+
+<p>
+Ainsi se passaient en joyeux propos les longues soirées du gaillard d'avant. Et
+pendant ce temps, les conversations instructives du docteur allaient leur
+train.
+</p>
+
+<p>
+Un jour, on s'entretenait de la direction des ballons, et Fergusson fut
+sollicité de donner son avis à cet égard.
+</p>
+
+<p>
+« Je ne crois pas, dit-il, que l'on puisse parvenir à diriger les ballons. Je
+connais tous les systèmes essayés ou proposés ; pas un n'a réussi, pas un n'est
+praticable. Vous comprenez bien que j'ai du me préoccuper de cette question qui
+devait avoir un si grand intérêt pour moi ; mais je n'ai pu la résoudre avec
+les moyens fournis par les connaissances actuelles de la mécanique. Il faudrait
+découvrir un moteur d'une puissance extraordinaire, et d'une légèreté
+impossible ! Et encore, on ne pourra résister à des courants de quelque
+importance ! Jusqu'ici, d'ailleurs, on s'est plutôt occupé de diriger la
+nacelle que le ballon. C'est une faute.
+</p>
+
+<p>
+—Il y a cependant, répliqua-t-on, de grands rapports entre un aérostat et un
+navire, que l'on dirige à volonté.
+</p>
+
+<p>
+Mais non, répondit le docteur Fergusson, il y en a peu ou point. L'air est
+infiniment moins dense que l'eau, dans laquelle le navire n'est submergé qu'à
+moitié, tandis que l'aérostat plonge tout entier dans l'atmosphère, et reste
+immobile par rapport au fluide environnant.
+</p>
+
+<p>
+—Vous pensez alors que la science aérostatique a dit son dernier mot ?
+</p>
+
+<p>
+—Non pas ! non pas ! Il faut chercher autre chose, et, si l'on ne peut diriger
+un ballon, le maintenir au moins dans les courants atmosphériques favorables. A
+mesure que l'on s'élève, ceux-ci deviennent beaucoup plus uniformes, et sont
+constants dans leur direction ; ils ne sont plus troublés par les vallées et
+les montagnes qui sillonnent la surface du globe, et là, vous le savez, est la
+principale cause des changements du vent et de l'inégalité de son souffle. Or,
+une fois ces zones déterminées, le ballon n'aura qu'à se placer dans les
+courants qui lui conviendront.
+</p>
+
+<p>
+—Mais alors, reprit le commandant Pennet, pour les atteindre, il faudra
+constamment monter ou descendre. Là est la vraie difficulté, mon cher docteur.
+</p>
+
+<p>
+—Et pourquoi, mon cher commandant ?
+</p>
+
+<p>
+—Entendons-nous : ce ne sera une difficulté et un obstacle que pour les voyages
+de long cours, et non pas pour les simples promenades aériennes.
+</p>
+
+<p>
+—Et la raison, s'il vous plaît ?
+</p>
+
+<p>
+—Parce que vous ne montez qu'à la condition de jeter du lest, vous ne descendez
+qu'à la condition de perdre du gaz, et à ce manège-là, vos provisions de gaz et
+de lest seront vite épuisées.
+</p>
+
+<p>
+—Mon cher Pennet, là est toute la question. Là est la seule difficulté que la
+science doive tendre à vaincre. Il ne s'agit pas de diriger les ballons ; il
+s'agit de les mouvoir de haut en bas, sans dépenser ce gaz qui est sa force,
+son sang, son âme, si l'on peut s'exprimer ainsi.
+</p>
+
+<p>
+—Vous avez raison, mon cher docteur, mais cette difficulté n'est pas encore
+résolue, ce moyen n'est pas encore trouvé.
+</p>
+
+<p>
+—Je vous demande pardon, il est trouvé.
+</p>
+
+<p>
+— Par qui ?
+</p>
+
+<p>
+—Par moi !
+</p>
+
+<p>
+—Par vous ?
+</p>
+
+<p>
+—Vous comprenez bien que, sans cela, je n'aurais pas risqué cette traversée de
+l'Afrique en ballon. Au bout de vingt-quatre heures, j'aurais été à sec de gaz
+!
+</p>
+
+<p>
+—Mais vous n'avez pas parlé de cela en Angleterre !
+</p>
+
+<p>
+—Non. Je ne tenais pas à me faire discuter en public. Cela me paraissait
+inutile. J'ai fait en secret des expériences préparatoires, et j'ai été
+satisfait ; je n'avais donc pas besoin d'en apprendre davantage.
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien ! mon cher Fergusson, peut-on vous demander votre secret ?
+</p>
+
+<p>
+—Le voici, Messieurs, et mon moyen est bien simple. »
+</p>
+
+<p>
+L'attention de l'auditoire fut portée au plus haut point, et le docteur prit
+tranquillement la parole en ces termes :
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE X</h2>
+
+<p class="letter">
+Essais antérieurs.—Les cinq caisses du docteur.—Le chalumeau à gaz.—Le
+calorifère.—Manière de manœuvrer.—Succès certain.
+</p>
+
+<p>
+« On a tenté souvent, Messieurs, de s'élever ou de descendre à volonté, sans
+perdre le gaz ou le lest d'un ballon Un aéronaute français, M. Meunier, voulait
+atteindre ce but en comprimant de l'air dans une capacité intérieure. Un belge,
+M. le docteur van Hecke, au moyen d'ailes et de palettes, déployait une force
+verticale qui eut été insuffisante dans la plupart des cas. Les résultats
+pratiques obtenus par ses divers moyens ont été insignifiants.
+</p>
+
+<p>
+« J'ai donc résolu d'aborder la question plus franchement. Et d'abord je
+supprime complètement le lest, si ce n'est pour les cas de force majeure, tels
+que la rupture de mon appareil, ou l'obligation de m'élever instantanément pour
+éviter un obstacle imprévu.
+</p>
+
+<p>
+« Mes moyens d'ascension et de descente consistent uniquement à dilater ou à
+contracter par des températures diverses le gaz renfermé dans l'intérieur de
+l'aérostat. Et voici comment j'obtiens ce résultat.
+</p>
+
+<p>
+"Vous avez vu embarquer avec la nacelle plusieurs caisses dont l'usage vous est
+inconnu. Ces caisses sont au nombre de cinq.
+</p>
+
+<p>
+« La première renferme environ vingt-cinq gallons d'eau, à laquelle j'ajoute
+quelques gouttes d'acide sulfurique pour augmenter sa conductibilité, et je la
+décompose au moyen d'une forte pile de Buntzen. L'eau, comme vous le savez, se
+compose de deux volumes en gaz hydrogène et d'un volume en gaz oxygène.
+</p>
+
+<p>
+« Ce dernier, sous l'action de la pile, se rend par son pôle positif dans une
+seconde caisse. Une troisième, placée au-dessus de celle-ci, et d'une capacité
+double, reçoit l'hydrogène qui arrive par le pôle négatif.
+</p>
+
+<p>
+« Des robinets, dont l'un a une ouverture double de l'autre, font communiquer
+ces deux caisses avec une quatrième, qui s'appelle caisse de mélange. Là, en
+effet, se mélangent ces deux gaz provenant de la décomposition de l'eau. La
+capacité de cette caisse de mélange est environ de quarante et un pieds cubes
+[Un mètre 50 centimètres carrés].
+</p>
+
+<p>
+« A la partie supérieure de cette caisse est un tube en platine, muni d'un
+robinet.
+</p>
+
+<p>
+« Vous l'avez déjà compris, Messieurs : l'appareil que je vous décris est tout
+bonnement un chalumeau à gaz oxygène et hydrogène, dont la chaleur dépasse
+celle des feux de forge.
+</p>
+
+<p>
+« Ceci établi, je passe à la seconde partie de l'appareil.
+</p>
+
+<p>
+« De la partie inférieure de mon ballon, qui est hermétiquement clos, sortent
+deux tubes séparés par un petit intervalle. L'un prend naissance au milieu des
+couches supérieures du gaz hydrogène, l'autre au milieu des couches
+inférieures.
+</p>
+
+<p>
+« Ces deux tuyaux sont munis de distance en distance de fortes articulations en
+caoutchouc, qui leur permettent de se prêter aux oscillations de l'aérostat.
+</p>
+
+<p>
+« Ils descendent tous deux jusqu'à la nacelle, et se perdent dans une caisse de
+fer de forme cylindrique, qui s'appelle caisse de chaleur. Elle est fermée à
+ses deux extrémités par deux forts disques de même métal.
+</p>
+
+<p>
+« Le tuyau parti de la région inférieure du ballon se rend dans cette boite
+cylindrique par le disque du bas ; il y pénètre, et adopte alors la forme d'un
+serpentin hélicoïdal dont les anneaux superposés occupent presque toute la
+hauteur de la caisse. Avant d'en sortir, le serpentin se rend dans un petit
+cône, dont la base concave, en forme de calotte sphérique, est dirigée en bas.
+</p>
+
+<p>
+« C'est par le sommet de ce cône que sort le second tuyau, et il se rend, comme
+je vous l'ai dit, dans les couches supérieures du ballon.
+</p>
+
+<p>
+« La calotte sphérique du petit cône est en platine. afin de ne pas fondre sous
+l'action du chalumeau. Car celui-ci est placé sur le fond de la caisse en fer,
+au milieu du serpentin hélicoïdal, et l'extrémité de sa flamme viendra
+légèrement lécher cette calotte.
+</p>
+
+<p>
+« Vous savez, Messieurs, ce que c'est qu'un calorifère destiné à chauffer les
+appartements. Vous savez comment il agit. L'air de l'appartement est forcé de
+passer par les tuyaux, et il est restitué avec une température plus élevée. Or,
+ce que je viens de vous décrire là n'est, à vrai dire, qu'un calorifère.
+</p>
+
+<p>
+« En effet, que se passera-t-il ? Une fois le chalumeau allumé, l'hydrogène du
+serpentin et du cône concave s'échauffe, et monte rapidement par le tuyau qui
+le mène aux régions supérieures de l'aérostat. Le vide se fait en dessous, et
+il attire le gaz des régions inférieures qui se chauffe à son tour, et est
+continuellement remplacé ; il s'établit ainsi dans les tuyaux et le serpentin
+un courant extrêmement rapide de gaz, sortant du ballon, y retournant et se
+surchauffant sans cesse.
+</p>
+
+<p>
+« Or, les gaz augmentent de 1/480 de leur volume par degré de chaleur. Si donc
+je force la température de dix-huit degrés [10° centigrades. Les gaz augmentent
+de 1/267 de leur volume par 1° centigrade], l'hydrogène de l'aérostat se
+dilatera de 18/480, ou de seize cent quatorze pieds cubes [Soixante-deux mètres
+cubes environ], il déplacera donc seize cent soixante-quatorze pieds cubes
+d'air de plus, ce qui augmentera sa force ascensionnelle de cent soixante
+livres. Cela revient donc à jeter ce même poids de lest. Si j'augmente la
+température de cent quatre-vingt degrés [100° centigrades], le gaz se dilatera
+de, 180/480 : il déplacera seize mille sept cent quarante pieds cubes de plus,
+et sa force ascensionnelle s'accroîtra de seize cents livres.
+</p>
+
+<p>
+« Vous le comprenez, Messieurs, je puis donc facilement obtenir des ruptures
+d'équilibre considérables. Le volume de l'aérostat a été calculé de telle
+façon, qu'étant à demi gonflé, il déplace un poids d'air exactement égal à
+celui de l'enveloppe du gaz hydrogène et de la nacelle chargée de voyageurs et
+de tous ses accessoires. A ce point de gonflement, il est exactement en
+équilibre dans l'air, il ne monte ni ne descend.
+</p>
+
+<p>
+« Pour opérer l'ascension, je porte le gaz à une température supérieure à la
+température ambiante au moyen de mon chalumeau ; par cet excès de chaleur, il
+obtient une tension plus forte, et gonfle davantage le ballon, qui monte
+d'autant plus que je dilate l'hydrogène.
+</p>
+
+<p>
+« La descente se fait naturellement en modérant la chaleur du chalumeau, et en
+laissant la température se refroidir. L'ascension sera donc généralement
+beaucoup plus rapide que la descente. Mais c'est là une heureuse circonstance ;
+je n'ai jamais d'intérêt à descendre rapidement, et c'est au contraire par une
+marche ascensionnelle très prompte que j'évite les obstacles. Les dangers sont
+en bas et non en haut.
+</p>
+
+<p>
+« D'ailleurs, comme je vous l'ai dit, j'ai une certaine quantité de lest qui me
+permettra de m'élever plus vite encore, si cela devient nécessaire. Ma soupape,
+située au pôle supérieur du ballon, n'est plus qu'une soupape de sûreté. Le
+ballon garde toujours sa même charge d'hydrogène ; les variations de
+température que je produis dans ce milieu de gaz clos pourvoient seules à tous
+ses mouvements de montée et de descente.
+</p>
+
+<p>
+« Maintenant, Messieurs, comme détail pratique, j'ajouterai ceci.
+</p>
+
+<p>
+« La combustion de l'hydrogène et de l'oxygène à la pointe du chalumeau produit
+uniquement de la vapeur d'eau. J'ai donc muni la partie inférieure de la caisse
+cylindrique en fer d'un tube de dégagement avec soupape fonctionnant à moins de
+deux atmosphères de pression ; par conséquent, dès qu'elle a atteint cette
+tension, la vapeur s'échappe d'elle même.
+</p>
+
+<p>
+« Voici maintenant des chiffres très exacts.
+</p>
+
+<p>
+« Vingt-cinq gallons d'eau décomposée en ses éléments constitutifs donnent deux
+cents livres d'oxygène et vingt-cinq livres d'hydrogène. Cela représente, à la
+tension atmosphérique, dix-huit cent quatre-vingt-dix pieds cubes [Soixante-dix
+mètres cubes d'oxygène] du premier, et trois mille sept cent quatre-vingts
+pieds cubes [Cent quarante mètres cubes d'hydrogène] du second, en tout cinq
+mille six cent soixante-dix pieds cubes du mélange [Deux cent dix mètres
+cubes].
+</p>
+
+<p>
+« Or, le robinet de mon chalumeau, ouvert en plein, dépense vingt-sept pieds
+cubes [Un mètre cube] à l'heure avec une flamme au moins six fois plus forte
+que celle des grandes lanternes d'éclairage. En moyenne donc, et pour me
+maintenir à une hauteur peu considérable, je ne brûlerai pas plus de neuf pieds
+cubes à l'heure [Un tiers de mètre cube] ; mes vingt-cinq gallons d'eau me
+représentent donc six cent trente heures de navigation aérienne, ou un peu plus
+de vingt-six jours.
+</p>
+
+<p>
+« Or, comme je puis descendre à volonté, et renouveler ma provision d'eau sur
+la route, mon voyage peut avoir une durée indéfinie.
+</p>
+
+<p>
+« Voilà mon secret, Messieurs, il est simple, et, comme les choses simples, il
+ne peut manquer de réussir. La dilatation et la contraction du gaz de
+l'aérostat, tel est mon moyen, qui n'exige ni ailes embarrassantes, ni moteur
+mécanique. Un calorifère pour produire mes changements de température, un
+chalumeau pour le chauffer, cela n'est ni incommode, ni lourd. Je crois donc
+avoir réuni toutes les conditions sérieuses de succès. »
+</p>
+
+<p>
+Le docteur Fergusson termina ainsi son discours, et fut applaudi de bon cœur.
+Il n'y avait pas une objection à lui faire ; tout était prévu et résolu.
+</p>
+
+<p>
+« Cependant, dit le commandant, cela peut être dangereux.
+</p>
+
+<p>
+—Qu'importe, répondit simplement le docteur, si cela est praticable ?
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XI</h2>
+
+<p class="letter">
+Arrivée à Zanzibar,—Le consul anglais.—Mauvaises dispositions des habitants.
+—L'île Koumbeni.—Les faiseurs de pluie —Gonflement du ballon.—Départ du 18
+avril.— Dernier adieu.—Le Victoria.
+</p>
+
+<p>
+Un vent constamment favorable avait hâté la marche du <i>Resolute</i> vers le
+lieu de sa destination. La navigation du canal de Mozambique fut
+particulièrement paisible. La traversée maritime faisait bien augurer de la
+traversée aérienne. Chacun aspirait au moment de l'arrivée, et voulait mettre
+la dernière main aux préparatifs du docteur Fergusson.
+</p>
+
+<p>
+Enfin le bâtiment vint en vue de la ville de Zanzibar, située sur l'île du même
+nom, et le 15 avril, à onze heures du matin, l'laissa tomber l'ancre dans le
+port
+</p>
+
+<p>
+L'île de Zanzibar appartient à l'imam de Mascate, allié de la France et de
+l'Angleterre, et c'est à coup sûr sa plus belle colonie. Le port reçoit un
+grand nombre de navires des contrées avoisinantes.
+</p>
+
+<p>
+L'île n'est séparée de la côte africaine que par un canal dont la plus grande
+largeur n'excède pas trente milles [Douze lieues et demie].
+</p>
+
+<p>
+Elle fait un grand commerce de gomme, d'ivoire, et surtout d'ébène, car
+Zanzibar est le grand marché d'esclaves. Là vient se concentrer tout ce butin
+conquis dans les batailles que les chefs de l'intérieur se livrent
+incessamment. Ce trafic s'étend aussi sur toute la côte orientale, et jusque
+sous les latitudes du Nil, et M G. Lejean y a vu faire ouvertement la traite
+sous pavillon français.   Dès l'arrivée du <i>Resolute</i>, le
+consul anglais de Zanzibar vint à bord se mettre à la disposition du docteur,
+des projets duquel, depuis un mois, les journaux d'Europe l'avaient tenu au
+courant. Mais jusque-là il faisait partie de la nombreuse phalange des
+incrédules.
+</p>
+
+<p>
+« Je doutais, dit-il en tendant la main à Samuel Fergusson, mais maintenant je
+ne doute plus. »
+</p>
+
+<p>
+Il offrit sa propre maison au docteur, à Dick Kennedy, et naturellement au
+brave Joe.
+</p>
+
+<p>
+Par ses soins, le docteur prit connaissance de diverses lettres qu'il avait
+reçues du capitaine Speke. Le capitaine et ses compagnons avaient eu à souffrir
+terriblement de la faim et du mauvais temps avant d'atteindre le pays d'Ugogo ;
+ils ne s'avançaient qu'avec une extrême difficulté et ne pensaient plus pouvoir
+donner promptement de leurs nouvelles.
+</p>
+
+<p>
+« Voilà des périls et des privations que nous saurons éviter, » dit le docteur.
+</p>
+
+<p>
+Les bagages des trois voyageurs furent transportés à la maison du consul. On se
+disposait à débarquer le ballon sur la plage de Zanzibar ; il y avait près du
+mât des signaux un emplacement favorable, auprès d'une énorme construction qui
+l'eut abrité des vents d'est. Cette grosse tour, semblable à un tonneau dressé
+sur sa base, et près duquel la tonne d'Heidelberg n'eut été qu'un simple baril,
+servait de fort, et sur sa plate-forme veillaient des Beloutchis armés de
+lances, sorte de garnisaires fainéants et braillards.
+</p>
+
+<p>
+Mais, lors du débarquement de l'aérostat, le consul fut averti que la
+population de l'île s'y opposerait par la force. Rien de plus aveugle que les
+passions fanatisées. La nouvelle de l'arrivée d'un chrétien qui devait
+s'enlever dans les airs fut reçue avec irritation ; les nègres, plus émus que
+les Arabes, virent dans ce projet des intentions hostiles à leur religion ; ils
+se figuraient qu'on en voulait au soleil et à la lune. Or, ces deux astres sont
+un objet de vénération pour les peuplades africaines. On résolut donc de
+s'opposer à cette expédition sacrilège.
+</p>
+
+<p>
+Le consul, instruit de ces dispositions, en conféra avec le docteur Fergusson
+et le commandant Pennet. Celui-ci ne voulait pas reculer devant des menaces ;
+mais son ami lui fit entendre raison à ce sujet.
+</p>
+
+<p>
+« Nous finirons certainement par l'emporter lui dit-il ; les garnisaires mêmes
+de l'iman nous prêteraient main-forte ; au besoin ; mais, mon cher commandant,
+un accident est vite arrivé ; il suffirait d'un mauvais coup pour causer au
+ballon un accident irréparable, et le voyage serait compromis sans remise ; il
+faut donc agir avec de grandes précautions.
+</p>
+
+<p>
+—Mais que faire ? Si nous débarquons sur la côte d'Afrique, nous rencontrerons
+les mêmes difficultés ! Que faire ?
+</p>
+
+<p>
+—Rien n'est plus simple, répondit le consul. Voyez ces îles situées au delà du
+port ; débarquez votre aérostat dans l'une d'elles, entourez-vous d'une
+ceinture de matelots, et vous n'aurez aucun risque à courir :
+</p>
+
+<p>
+—Parfait, dit le docteur, et nous serons à notre aise pour achever nos
+préparatifs.
+</p>
+
+<p>
+Le commandant se rendit à ce conseil. Le <i>Resolute</i> s'approcha de l'île de
+Koumbeni. Pendant la matinée du 16 avril, le ballon fut mis en sûreté au milieu
+d'une clairière, entre les grands bois dont le sol est hérissé.
+</p>
+
+<p>
+On dressa deux mats hauts de quatre-vingts pieds et placés à une pareille
+distance l'un de l'autre ; un jeu de poulies fixées à leur extrémité permit
+d'enlever l'aérostat au moyen d'un câble transversal ; il était alors
+entièrement dégonflé. Le ballon intérieur se trouvait rattaché au sommet du
+ballon extérieur de manière à être soulevé comme lui.
+</p>
+
+<p>
+C'est à l'appendice inférieur de chaque ballon que furent fixés les deux tuyaux
+d'introduction de l'hydrogène.
+</p>
+
+<p>
+La journée du 17 se passa à disposer l'appareil destiné à produire le gaz ; il
+se composait de trente tonneaux, dans lesquels la décomposition de l'eau se
+faisait au moyen de ferraille et d'acide sulfurique mis en présence dans une
+grande quantité d'eau. L'hydrogène se rendait dans une vaste tonne centrale
+après avoir été lavé à son passage, et de là il passait dans chaque aérostat
+par les tuyaux d'introduction. De cette façon, chacun d'eux se remplissait
+d'une quantité de gaz parfaitement déterminée.
+</p>
+
+<p>
+Il fallut employer, pour cette opération, dix-huit cent soixante-six gallons
+[Trois mille deux cent cinquante litres] d'acide sulfurique, seize mille
+cinquante livres de fer [Plus de huit tonnes de fer] et neuf cent soixante-six
+gallons d'eau [Prés de quarante et un mille deux cent cinquante litres].
+</p>
+
+<p>
+Cette opération commença dans la nuit suivante, vers trois heures du matin ;
+elle dura près de huit heures. Le lendemain, l'aérostat, recouvert de son
+filet, se balançait gracieusement au-dessus de-là nacelle, retenu par un grand
+nombre de sacs de terre. L'appareil de dilatation fut monté avec un grand soin,
+et les tuyaux sortant de l'aérostat furent adaptés à la boîte cylindrique.
+</p>
+
+<p>
+Les ancres, les cordes, les instruments, les couvertures de voyage, la tente,
+les vivres, les armes, durent prendre dans la nacelle la place qui leur était
+assignée ; la provision d'eau fut faite à Zanzibar. Les deux cents livres de
+lest furent réparties dans cinquante sacs placés au fond de la nacelle, mais
+cependant à portée de la main.
+</p>
+
+<p>
+Ces préparatifs se terminaient vers cinq heures du soir ; des sentinelles
+veillaient sans cesse autour de l'île, et les embarcations du <i>Resolute</i>
+sillonnaient le canal.
+</p>
+
+<p>
+Les nègres continuaient à manifester leur colère par des cris, des grimaces et
+des contorsions. Les sorciers parcouraient les groupes irrités, en soufflant
+sur toute cette irritation ; quelques fanatiques essayèrent de ga-gner l'île à
+la nage, mais on les éloigna facilement.
+</p>
+
+<p>
+Alors les sortilèges et les incantations commencèrent ; les faiseurs de pluie,
+qui prétendent commander aux nuages, appelèrent les ouragans et les « averses
+de pierres [Nom que les Nègres donnent à la grêle] » à leur secours ; pour
+cela, ils cueillirent des feuilles de tous les arbres différents du pays ; ils
+les firent bouillir à petit feu, pendant que l'on tuait un mouton en lui
+enfonçant une longue aiguille dans le cœur. Mais, en dépit de leurs cérémonies,
+le ciel demeura pur, et ils en furent pour leur mouton et leurs grimaces.
+</p>
+
+<p>
+Les nègres se livrèrent alors à de furieuses orgies, s'enivrant du « tembo,»
+liqueur ardente tirée du cocotier, ou d'une bière extrêmement capiteuse appelée
+« togwa. » Leurs chants, sans mélodie appréciable, mais dont le rythme est très
+juste, se poursuivirent fort avant dans la nuit.
+</p>
+
+<p>
+Vers six heures du soir un dernier dîner réunit les voyageurs à la table du
+commandant et de ses officiers. Kennedy, que personne n'interrogeait plus,
+murmurait tout bas des paroles insaisissables ; il ne quittait pas des yeux le
+docteur Fergusson.
+</p>
+
+<p>
+Ce repas d'ailleurs fut triste. L'approche du moment suprême inspirait à tous
+de pénibles réflexions. Que réservait la destinée à ces hardis voyageurs ? Se
+retrouveraient-ils jamais au milieu de leurs amis, assis au foyer domestique ?
+Si les moyens de transport venaient à manquer, que devenir au sein de peuplades
+féroces, dans ces contrées inexplorées, au milieu de déserts immenses ?
+</p>
+
+<p>
+Ces idées, éparses jusque-là, et auxquelles on s'attachait peu, assiégeaient
+alors les imaginations surexcitées ; Le docteur Fergusson, toujours froid,
+toujours impassible, causa de choses et d'autres ; mais en vain chercha-t-il à
+dissiper cette tristesse communicative ; il ne put y parvenir.
+</p>
+
+<p>
+Comme on craignait quelques démonstrations contre la personne du docteur et de
+ses compagnons, ils couchèrent tous les trois à bord du <i>Resolute</i>. A six
+heures du matin, ils quittaient leur cabine et se rendaient à l'île de
+Koumbeni.
+</p>
+
+<p>
+Le ballon se balançait légèrement au souffle du vent de l'est. Les sacs de
+terre qui le retenaient avaient été remplacés par vingt matelots. Le commandant
+Pennet et ses officiers assistaient à ce départ solennel.
+</p>
+
+<p>
+En ce moment, Kennedy alla droit au docteur, lui prit la main et dit :
+</p>
+
+<p>
+« Il est bien décidé, Samuel, que tu pars ? Cela est très décidé, mon cher
+Dick.
+</p>
+
+<p>
+—J'ai bien fait tout ce qui dépendait de moi pour empêcher ce voyage ?
+</p>
+
+<p>
+—Tout.
+</p>
+
+<p>
+—-Alors j'ai la conscience tranquille à cet égard, et je t'accompagne.
+</p>
+
+<p>
+—J'en étais sûr, » répondit le docteur, en laissant voir sur ses traits une
+rapide émotion.
+</p>
+
+<p>
+L'instant des derniers adieux arrivait. Le commandant et ses officiers
+embrassèrent avec effusion leurs intrépides amis, sans en excepter le digne
+Joe, fier et joyeux. Chacun des assistants voulut prendre sa part des poignées
+de main du docteur Fergusson.
+</p>
+
+<p>
+A neuf heures, les trois compagnons de route prirent place dans la nacelle : le
+docteur alluma son chalumeau et poussa la flamme de manière à produire une
+chaleur rapide. Le ballon, qui se maintenait à terre en parfait équilibre,
+commença à se soulever au bout de quelques minutes. Les matelots durent filer
+un peu des cordes qui le retenaient. La nacelle s'éleva d'une vingtaine de
+pieds.
+</p>
+
+<p>
+« Mes amis, s'écria le docteur debout entre ses deux compagnons et ôtant son
+chapeau, donnons à notre navire aérien un nom qui lui porte bonheur ! qu'il
+soit baptisé le <i>Victoria</i> ! »
+</p>
+
+<p>
+Un hourra formidable retentit :
+</p>
+
+<p>
+«Vive la reine ! Vive l'Angleterre !»
+</p>
+
+<p>
+En ce moment, la force ascensionnelle de l'aérostat s'accroissait
+prodigieusement. Fergusson, Kennedy et Joe lancèrent un dernier adieu à leur
+amis.
+</p>
+
+<p>
+« Lâchez tout ! s'écria le docteur. »
+</p>
+
+<p>
+Et le <i>Victoria</i> s'éleva rapidement dans les airs, tandis que les quatre
+caronades du <i>Resolute</i> tonnaient en son honneur.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XII</h2>
+
+<p class="letter">
+Traversée du détroit.—Le Mrima.—Propos de Dick et proposition de Joe.— Recette
+pour le café.—L'Uzaramo.—L'infortuné Maizan.—Le mont Duthumi.—Les cartes du
+docteur—Nuit sur un nopal.
+</p>
+
+<p>
+L'air était pur, le vent modéré ; le <i>Victoria</i> monta presque
+perpendiculairement à une hauteur de 1,500 pieds, qui fut indiquée par une
+dépression de 2 pouces moins 2 lignes [Environ cinq centimètres. La dépression
+est à peu prés d'un centimètre par cent mètres d'élévation] dans la colonne
+barométrique.
+</p>
+
+<p>
+A cette élévation, un courant plus marqué porta le ballon vers le sudouest.
+Quel magnifique spectacle se déroulait aux yeux des voyageurs !
+</p>
+
+<p>
+L'île de Zanzibar s'offrait tout entière à la vue et se détachait en couleur
+plus foncée, comme sur un vaste planisphère ; les champs prenaient une
+apparence d'échantillons de diverses couleurs ; de gros bouquets d'arbres
+indiquaient les bois et les taillis.
+</p>
+
+<p>
+Les habitants de l'île apparaissaient comme des insectes. Les hourras et les
+cris s'éteignaient peu à peu dans l'atmosphère, et les coups de canon du navire
+vibraient seuls dans la concavité inférieure de l'aérostat.
+</p>
+
+<p>
+« Que tout cela est beau ! »s'écria Joe en rompant le silence pour la première
+fois.
+</p>
+
+<p>
+Il n'obtint pas de réponse. Le docteur s'occupait d'observer les variations
+barométriques et de prendre note des divers détails de son ascension.
+</p>
+
+<p>
+Kennedy regardait et n'avait pas assez d'yeux pour tout voir.
+</p>
+
+<p>
+Les rayons du soleil venant en aide au chalumeau, la tension du gaz augmenta.
+Le <i>Victoria</i> atteignit une hauteur de 2,500 pieds.
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Resolute</i> apparaissait sous l'aspect d'une simple barque, et la côte
+africaine apparaissait dans l'ouest par une immense bordure d'écume.
+</p>
+
+<p>
+« Vous ne parlez pas ? fit Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Nous regardons, répondit le docteur en dirigeant sa lunette vers le continent.
+</p>
+
+<p>
+—Pour mon compte, il faut que je parle.
+</p>
+
+<p>
+—A ton aise ! Joe, parle tant qu'il te plaira. »
+</p>
+
+<p>
+Et Joe fit à lui seul une terrible consommation d'onomatopées. Les oh ! les ah
+! les hein ! éclataient entre ses lèvres.
+</p>
+
+<p>
+Pendant la traversée de la mer, le docteur jugea convenable de se maintenir à
+cette élévation ; il pouvait observer la côte sur une plus grande étendue ; le
+thermomètre et le baromètre, suspendus dans l'intérieur de la tente
+entr'ouverte, se trouvaient sans cesse à portée de sa vue ; un second
+baromètre, placé extérieurement, devait servir pendant les quarts de nuit.
+</p>
+
+<p>
+Au bout de deux heures, le <i>Victoria</i>, poussé avec une vitesse d'un peu
+plus de huit milles, gagna sensiblement la côte. Le docteur résolut de se
+rapprocher de terre ; il modéra la flamme du chalumeau, et bientôt le ballon
+descendit à 300 pieds du sol.
+</p>
+
+<p>
+Il se trouvait au-dessus du Mrima, nom que porte cette portion de la côte
+orientale de l'Afrique ; d'épaisses bordures de mangliers en protégeaient les
+bords ; la marée basse laissait apercevoir leurs épaisses racines rongées par
+la dent de l'Océan Indien. Les dunes qui formaient autrefois la ligne côtière
+s'arrondissaient à l'horizon ; et le mont Nguru dressait son pic dans le
+nord-ouest.
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i> passa près d'un village que, sur sa carte, le docteur
+reconnut être le Kaole. Toute la population rassemblée poussait des hurlements
+de colère et de crainte ; des flèches furent vainement dirigées contre ce
+monstre des airs, qui se balançait majestueusement au-dessus de toutes ces
+fureurs impuissantes.
+</p>
+
+<p>
+Le vent portait au sud, mais le docteur ne s'inquiéta pas de cette direction ;
+elle lui permettait au contraire de suivre la route tracée par les capitaines
+Burton et Speke.
+</p>
+
+<p>
+Kennedy était enfin devenu aussi loquace que Joe ; ils se renvoyaient
+mutuellement leurs phrases admiratives.
+</p>
+
+<p>
+« Fi des diligences ! disait l'un.
+</p>
+
+<p>
+—Fi des steamers ! disait l'autre.
+</p>
+
+<p>
+—Fi des chemins de fer ! ripostait Kennedy, avec lesquels on traverse les pays
+sans les voir !
+</p>
+
+<p>
+—Parlez-moi d'un ballon, reprenait Joe ; on ne se sent pas marcher, et la
+nature prend la peine de se dérouler à vos yeux !
+</p>
+
+<p>
+—Quel spectacle ! quelle admiration ! quelle extase ! un rêve dans un hamac !
+</p>
+
+<p>
+—Si nous déjeunions ? fit Joe, que le grand air mettait en appétit.
+</p>
+
+<p>
+—C'est une idée mon garçon.
+</p>
+
+<p>
+—Oh ! la cuisine ne sera pas longue à faire ! du biscuit et de la viande
+conservée.
+</p>
+
+<p>
+—Et du café à discrétion, ajouta le docteur. Je te permets d'emprunter un peu
+de chaleur à mon chalumeau ; il en a de reste. Et de cette façon nous n'aurons
+point à craindre d'incendie.
+</p>
+
+<p>
+—Ce serait terrible, reprit Kennedy. C'est comme une poudrière que nous avons
+au-dessus de nous.
+</p>
+
+<p>
+—Pas tout à fait, répondit Fergusson ; mais enfin, si le gaz s'enflammait, il
+se consumerait peu à peu, et nous descendrions à terre, ce qui nous
+désobligerait ; mais soyez sans crainte, notre aérostat est hermétiquement
+clos.
+</p>
+
+<p>
+—Mangeons donc, fit Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Voilà, Messieurs, dit Joe, et, tout en vous imitant, je vais confectionner un
+café dont vous me direz des nouvelles.
+</p>
+
+<p>
+—Le fait est, reprit le docteur, que Joe, entre mille vertus, a un talent
+remarquable pour préparer ce délicieux breuvage ; il le compose d'un mélange de
+diverses provenances, qu'il n'a jamais voulu me faire connaître.
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien ! mon maître, puisque nous sommes en plein air, je peux bien vous
+confier ma recette. C'est tout bonnement un mélange en parties égales de moka,
+de bourbon et de rio-nunez. »
+</p>
+
+<p>
+Quelques instants après, trois tasses fumantes étaient servies et terminaient
+un déjeuner substantiel assaisonné par la bonne humeur des convives ; puis
+chacun se remit à son poste d'observation.
+</p>
+
+<p>
+Le pays se distinguait par une extrême fertilité. Des sentiers sinueux et
+étroits s'enfonçaient sous des voûtes de verdure. On passait au-dessus des
+champs cultivés de tabac, de maïs, d'orge, en pleine maturité ; ça et là de
+vastes rizières avec leurs tiges droites et leurs fleurs de couleur purpurine.
+</p>
+
+<p>
+On apercevait des moutons et des chèvres renfermés dans de grandes cages
+élevées sur pilotis, ce qui les préservait de la dent du léopard. Une
+végétation luxuriante s'échevelait sur ce sol prodigue. Dans de nombreux
+villages se reproduisaient des scènes de cris et de stupéfaction à la vue du
+<i>Victoria</i>, et le docteur Fergusson se tenait prudemment hors de la portés
+des flèches ; les habitants, attroupés autour de leurs huttes contiguës,
+poursuivaient longtemps les voyageurs de leurs vaines imprécations.
+</p>
+
+<p>
+A midi, le docteur en consultant sa carte, estima qu'il se trouvait au-dessus
+du pays d'Uzaramo [U, ou, signifient contrée dans la langue du pays]. La
+campagne se montrait hérissée de cocotiers, de papayers, de cotonniers,
+au-dessus desquels le <i>Victoria</i> paraissait se jouer. Joe trouvait cette
+végétation toute naturelle, du moment qu'il s'agissait de l'Afrique. Kennedy
+apercevait des lièvres et des cailles qui ne demandaient pas mieux que de
+recevoir un coup de fusil ; mais c'eût été de la poudre perdue, attendu
+l'impossibilité de ramasser le gibier.
+</p>
+
+<p>
+Les aéronautes marchaient avec une vitesse de douze milles à l'heure, et se
+trouvèrent bientôt par 38° 2` de longitude au-dessus du village de Tounda.
+</p>
+
+<p>
+« C'est là, dit le docteur, que Burton et Speke furent pris de fièvres
+violentes et crurent un instant leur expédition compromise. Et cependant ils
+étaient encore peu éloignés de la côte, mais déjà la fatigue et les privations
+se faisaient rudement sentir. »
+</p>
+
+<p>
+En effet, dans cette contrée règne une malaria perpétuelle ; le docteur n'en
+put même éviter les atteintes qu'en élevant le ballon au-dessus des miasmes de
+cette terre humide, dont un soleil ardent pompait les émanations.
+</p>
+
+<p>
+Parfois on put apercevoir une caravane se reposant dans un « kraal » en
+attendant la fraîcheur du soir pour reprendre sa route. Ce sont de vastes
+emplacements entourés de haies et de jungles, où les trafiquants s'abritent non
+seulement contre les bêtes fauves, mais aussi contre les tribus pillardes de la
+contrée. On voyait les indigènes courir, se disperser à la vue du
+<i>Victoria</i>. Kennedy désirait les contempler de plus près ; mais Samuel
+s'opposa constamment à ce dessein.
+</p>
+
+<p>
+« Les chefs sont armés de mousquets, dit-il, et notre ballon serait un point de
+mire trop facile pour y loger une balle.
+</p>
+
+<p>
+—Est-ce qu'un trou de balle amènerait une chute ? demanda Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Immédiatement, non ; mais bientôt ce trou deviendrait une vaste déchirure par
+laquelle s'envolerait tout notre gaz
+</p>
+
+<p>
+—Alors tenons-nous à une distance respectueuse de ces mécréants. Que
+doivent-ils penser à nous voir planer dans les airs ? Je suis sur qu'ils ont
+envie de nous adorer.
+</p>
+
+<p>
+Laissons-nous adorer, répondit le docteur, mais de loin. On y gagne toujours.
+Voyez, le pays change déjà d'aspect ; les villages sont plus rares ; les
+manguiers ont disparu ; leur végétation s'arrête a cette latitude.Le sol
+devient montueux et fait pressentir de prochaines montagnes.
+</p>
+
+<p>
+—En effet, dit Kennedy, il me semble apercevoir quelques hauteurs de ce côté.
+</p>
+
+<p>
+—Dans l'ouest..., ce sont les premières chaînes d'Ourizara, le mont Duthumi,
+sans doute, derrière lequel j'espère nous abriter pour passer la nuit. Je vais
+donner plus d'activité à la flamme du chalumeau : nous sommes obligés de nous
+tenir à une hauteur de cinq à six cents pieds.
+</p>
+
+<p>
+—C'est tout de même une fameuse idée que vous avez eue là, Monsieur, dit Joe ;
+la manœuvre n'est difficile ni fatigante, on tourne un robinet, et tout est
+dit.
+</p>
+
+<p>
+—Nous voici plus à l'aise, fit le chasseur lorsque le ballon se fut élevé ; la
+réflexion des rayons du soleil sur ce sable rouge devenait insupportable.
+</p>
+
+<p>
+—Quels arbres magnifiques ! s'écria Joe ; quoique très naturel, c'est très beau
+! Il n'en faudrait pas une douzaine pour faire une forêt.
+</p>
+
+<p>
+—Ce sont des baobabs, répondit le docteur Fergusson ; tenez, en voici un dont
+le tronc peut avoir cent pieds de circonférence. C'est peut-être au pied de ce
+même arbre que périt le Français Maizan en 1845, car nous sommes au-dessus du
+village de Deje la Mhora, où il s'aventura seul ; il fut saisi par le chef de
+cette contrée, attaché au pied d'un baobab, et ce nègre féroce lui coupa
+lentement les articulations, pendant que retentissait le chant de guerre ; puis
+il entama la gorge, s'arrêta pour aiguiser son couteau émoussé, et arracha la
+tête du malheureux avant qu'elle ne fût coupée ! Ce pauvre Français avait
+vingt-six ans !
+</p>
+
+<p>
+—Et la France n'a pas tiré vengeance d'un pareil crime ? demanda Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—La France a réclamé ; le saïd de Zanzibar a tout fait pour s'emparer du
+meurtrier, mais il n'a pu y réussir.
+</p>
+
+<p>
+—Je demande à ne pas m'arrêter en route, dit Joe ; montons, mon maître,
+montons, si vous m'en croyez.
+</p>
+
+<p>
+—D'autant plus volontiers, Joe, que le mont Duthumi se dresse devant nous. Si
+mes calculs sont exacts, nous l'aurons dépassé avant sept heures du soir.
+</p>
+
+<p>
+—Nous ne voyagerons pas la nuit ? demanda le chasseur.
+</p>
+
+<p>
+—Non, autant que possible ; avec des précautions et de la vigilance, on le
+ferait sans danger, mais il ne suffit pas de traverser l'Afrique, il faut la
+voir.
+</p>
+
+<p>
+—Jusqu'ici nous n'avons pas à nous plaindre, mon maître, Le pays le plus
+cultivé et le plus fertile du monde, au lieu d'un désert ! Croyez donc aux
+géographes !
+</p>
+
+<p>
+—Attendons, Joe, attendons ; nous verrons plus tard. »
+</p>
+
+<p>
+Vers six heures et demie du soir, le <i>Victoria</i> se trouva en face du mont
+Duthumi ; il dut, pour le franchir, s'élever à plus de trois mille pieds, et
+pour cela le docteur n'eut à élever la température que de dix-huit degrés [10°
+centigrades]. On peut dire qu'il manœuvrait véritablement son ballon à la main.
+Kennedy lui indiquait les obstacles à surmonter, et le <i>Victoria</i> volait
+par les airs en rasant la montagne.
+</p>
+
+<p>
+A huit heures, il descendait le versant opposé, dont la pente était plus
+adoucie ; les ancres furent lancées au dehors de la nacelle, et l'une d'elles,
+rencontrant les branches d'un nopal énorme, s'y accrocha fortement. Aussitôt
+Joe se laissa glisser par la cordé et l'assujettit avec la plus grande
+solidité. L'échelle de soie lui fut tendue, et il remonta lestement. L'aérostat
+demeurait presque immobile, à l'abri des vents de l'est.
+</p>
+
+<p>
+Le repas du soir fut préparé ; les voyageurs, excités par leur promenade
+aérienne, firent une large brèche à leurs provisions
+</p>
+
+<p>
+« Quel chemin avons-nous fait aujourd'hui ? » demanda Kennedy en avalant des
+morceaux inquiétants.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur fit le point au moyen d'observations lunaires, et consulta
+l'excellente carte qui lui servait de guide ; elle appartenait à l'atlas « der
+Neuester Entedekungen Afrika », publié à Gotha par son savant ami Petermann, et
+que celui-ci lui avait adressé. Cet atlas, devait servir au voyage tout entier
+du docteur, car il contenait l'itinéraire de Burton et Speke aux Grands Lacs,
+le Soudan d'après le docteur Barth, le bas Sénégal d'après Guillaume Lejean, et
+le delta du Niger par le docteur Baikie.
+</p>
+
+<p>
+Fergusson s'était également muni d'un ouvrage qui réunissait en un seul corps
+toutes les notions acquises sur le Nil, et intitulé : « The sources of the Nil,
+being a general survey of the basin of that river and of its head stream with
+the history of the Nilotic discovery by Charles Beke, th. D. »
+</p>
+
+<p>
+Il possédait aussi les excellentes cartes publiées dans les « Bulletins de la
+Société de Géographie de Londres, » et aucun point des contrées découvertes ne
+devait lui échapper.
+</p>
+
+<p>
+En pointant sa carte, il trouva que sa route latitudinale était de deux degrés,
+ou cent vingt milles dans l'ouest [Cinquante lieues].
+</p>
+
+<p>
+Kennedy remarqua que la route se dirigeait vers le midi. Mais cette direction
+satisfaisait le docteur, qui voulait, autant que possible, reconnaître les
+traces de ses devanciers.
+</p>
+
+<p>
+Il fut décidé que la nuit serait divisée en trois quarts, afin que chacun pût à
+son tour veiller à la sûreté des deux autres. Le docteur dut prendre le quart
+de neuf heures, Kennedy celui de minuit et Joe celui de trois heures du matin.
+</p>
+
+<p>
+Donc, Kennedy et Joe, enveloppés de leurs couvertures, s'étendirent sous la
+tente et dormirent paisiblement tandis que veillait le docteur Fergusson.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XIII</h2>
+
+<p class="letter">
+Changement de temps,—Fièvre de Kennedy. — La médecine du docteur—Voyage par
+terre.—Le bassin d'Imengé. — Le mont Rubeho.—A six mille pieds.—Joe. Une halte
+de jour.
+</p>
+
+<p>
+La nuit fut paisible ; cependant le samedi matin, en se réveillant, Kennedy se
+plaignit de lassitude et de frissons de fièvre. Le temps changeait ; le ciel
+couvert de nuages épais semblait s'approvisionner pour un nouveau déluge. Un
+triste pays que ce Zungomero, où il pleut continuellement, sauf peut-être
+pendant une quinzaine de jours du mois de janvier.
+</p>
+
+<p>
+Une pluie violente ne tarda pas à assaillir les voyageurs ; au-dessous d'eux,
+les chemins coupés par des « nullabs », sortes de torrents momentanés,
+devenaient impraticables, embarrassés d'ailleurs de buissons épineux et de
+lianes gigantesques. On saisissait distinctement ces émanations d'hydrogène
+sulfuré dont parle le capitaine Burton.
+</p>
+
+<p>
+« D'après lui, dit le docteur, et il a raison, c'est à croire qu'un cadavre est
+caché derrière chaque hallier.
+</p>
+
+<p>
+—Un vilain pays dit Joe, et il me semble que monsieur Kennedy ne se porte pas
+bien pour y avoir passé la nuit.
+</p>
+
+<p>
+—En effet, j'ai une fièvre assez forte, fit le chasseur.
+</p>
+
+<p>
+—Cela n'a rien d'étonnant, mon cher Dick, nous nous trouvons dans l'une des
+régions les plus insalubres de l'Afrique. Mais nous n'y resterons pas
+longtemps. En route. »
+</p>
+
+<p>
+Grâce à une manœuvre adroite de Joe, l'ancre fut décrochée, et, au moyen de
+l'échelle, Joe regagna la nacelle. Le docteur dilata vivement le gaz, et le
+<i>Victoria</i> reprit son vol, poussé par un vent assez fort.
+</p>
+
+<p>
+Quelques huttes apparaissaient à peine au milieu de ce brouillard pestilentiel.
+Le pays changeait d'aspect. Il arrive fréquemment en Afrique qu'une région
+malsaine et de peu d'étendue confine à des contrées parfaitement salubres.
+</p>
+
+<p>
+Kennedy soufrait visiblement, et la fièvre accablait sa nature vigoureuse.
+</p>
+
+<p>
+« Ce n'est pourtant pas le cas d'être malade, fit-il en s'enveloppant de sa
+couverture et se couchant sous la tente.
+</p>
+
+<p>
+—Un peu de patience, mon cher Dick, répondit le docteur Fergusson, et tu seras
+guéri rapidement.
+</p>
+
+<p>
+—Guéri ! ma foi ! Samuel, si tu as dans ta pharmacie de voyage quelque drogue
+qui me remette sur pied, administre-la-moi sans retard Je l'avalerai les yeux
+fermés.
+</p>
+
+<p>
+—J'ai mieux que cela, ami Dick, et je vais naturellement te donner un fébrifuge
+qui ne coûtera rien.
+</p>
+
+<p>
+—Et comment feras-tu ?
+</p>
+
+<p>
+—C'est fort simple. Je vais tout bonnement monter au-dessus de ces nuages qui
+nous inondent, et m'éloigner de cette atmosphère pestilentielle. Je te demande
+dix minutes pour dilater l'hydrogène. »
+</p>
+
+<p>
+« Les dix minutes n'étaient pas écoulés que les voyageurs avaient dépassé la
+zone humide.
+</p>
+
+<p>
+« Attends un peu, Dick, et tu vas sentir l'influence de l'air pur et du soleil.
+</p>
+
+<p>
+—En voilà un remède ! dit Joe. Mais c'est merveilleux
+</p>
+
+<p>
+—Non ! c'est tout naturel.
+</p>
+
+<p>
+—Oh ! pour naturel, je n'en doute pas.
+</p>
+
+<p>
+—J'envoie Dick en bon air, comme cela se fait tous les jours en Europe, et
+comme à la Martinique je l'enverrais aux Pitons [Montagne élevée de la
+Martinique] pour fuir la fièvre jaune.
+</p>
+
+<p>
+—Ah ça ! mais c'est un paradis que ce ballon, dit Kennedy déjà plus à l'aise
+</p>
+
+<p>
+—En tout cas, il y mène, répondit sérieusement Joe. »
+</p>
+
+<p>
+C'était un curieux spectacle que celui des masses de nuages agglomérées en ce
+moment au-dessous de la nacelle ; elles roulaient les unes sur les autres, et
+se confondaient dans un éclat magnifique en réfléchissant les rayons du soleil.
+Le <i>Victoria</i> atteignit une hauteur de quatre mille pieds. Le thermomètre
+indiquait un certain abaissement dans la température ; On ne voyait plus la
+terre. A une cinquantaine de milles dans l'ouest, le mont Rubeho dressait sa
+tête étincelante ; il formait la limite du pays d'Ugogo par 36° 20' de
+longitude. Le vent soufflait avec une vitesse de vingt milles à l'heure, mais
+les voyageurs ne sentaient rien de cette rapidité ; ils n'éprouvaient aucune
+secousse, n'ayant pas même le sentiment de la locomotion.
+</p>
+
+<p>
+—Trois heures plus tard, la prédiction du docteur se réalisait. Kennedy ne
+sentait plus aucun frisson de fièvre, et déjeuna avec appétit.
+</p>
+
+<p>
+« Voilà qui enfonce le sulfate de quinine, dit-il avec satisfaction.
+</p>
+
+<p>
+—Précisément, fit Joe, c'est ici que je me retirerai pendant mes vieux jours. »
+</p>
+
+<p>
+Vers dix heures l'atmosphère s'éclaircit. Il se fit une trouée dans les nuages,
+la terre reparut ; le <i>Victoria</i> s'en approchait insensiblement. Le
+docteur Fergusson cherchait un courant qui le portât plus au nord est, et il le
+rencontra à six cents pieds du sol. Le pays devenait accidenté, montueux même.
+Le district du Zungomero s'effaçait dans l'est avec les derniers cocotiers de
+cette latitude.
+</p>
+
+<p>
+Bientôt les crêtes d'une montagne prirent une taille plus arrêtée. Quelques
+pics s'élevaient ça et là. Il fallut veiller à chaque instant aux cônes aigus
+qui semblaient surgir inopinément.
+</p>
+
+<p>
+« Nous sommes au milieu des brisants, dit Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Sois tranquille, Dick, nous ne toucherons pas.
+</p>
+
+<p>
+—Jolie manière de voyager, tout de même ! » répliqua Joe.
+</p>
+
+<p>
+En effet, le docteur manœuvrait son ballon avec une merveilleuse dextérité.
+</p>
+
+<p>
+« S'il nous fallait marcher sur ce terrain détrempé, dit-il nous nous
+traînerions dans une boue malsaine. Depuis notre départ de Zanzibar, la moitié
+de nos bêtes de somme seraient déjà mortes de fatigue. Nous aurions l'air de
+spectres, et le désespoir nous prendrait au cœur. Nous serions en lutte
+incessante avec nos guides, nos porteurs, exposés à leur brutalité sans frein.
+Le jour, une chaleur humide, insupportable, accablante ! La nuit, un froid
+souvent intolérable, et les piqûres de certaines mouches, dont les mandibules
+percent la toile la plus épaisse, et qui rendent fou ! Et tout cela sans parler
+des bêtes et des peuplades féroces !
+</p>
+
+<p>
+—Je demande à ne pas en essayer, répliqua simplement Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Je n'exagère rien, reprit le docteur Fergusson, car, au récit des voyageurs
+qui ont eu l'audace de s'aventurer dans ces contrées, les larmes vous
+viendraient aux yeux. »
+</p>
+
+<p>
+Vers onze heures, on dépassait le bassin d'Imengé ; les tribus éparses sur ces
+collines menaçaient vainement le <i>Victoria</i> de leurs armes ; il arrivait
+enfin aux dernières ondulations de terrain qui précèdent le Rubeho ; elles
+forment la troisième chaîne et la plus élevée des montagnes de l'Usagara.
+</p>
+
+<p>
+Les voyageurs se rendaient parfaitement compte de la conformation orographique
+du pays. Ces trois ramifications, dont le Duthumi forme le premier échelon,
+sont séparées par de vastes plaines longitudinales ; ces croupes élevées se
+composent de cônes arrondis, entre lesquels le sol est parsemé de blocs
+erratiques et de galets. La déclivité la plus roide de ces montagnes fait face
+à la côte de Zanzibar ; les pentes occidentales ne sont guère que des plateaux
+inclinés. Les dépressions de terrain sont couvertes d'une terre noire et
+fertile, où la végétation est vigoureuse. Divers cours d'eau s'infiltrent vers
+l'est, et vont affluer dans le Kingani, au milieu de bouquets gigantesques de
+sycomores, de tamarins, de calebassiers et de palmyras
+</p>
+
+<p>
+« Attention! dit le docteur Fergusson. Nous approchons du Rubeho, dont le nom
+signifie dans la langue du pays : « Passage des vents. » Nous ferons bien d'en
+doubler les arêtes aiguës à une certaine hauteur. Si ma carte est exacte, nous
+allons nous porter à une élévation de plus de cinq mille pieds.
+</p>
+
+<p>
+—Est-ce que nous aurons souvent l'occasion d'atteindre ces zones supérieures ?
+</p>
+
+<p>
+—Rarement ; l'altitude des montagnes de l'Afrique parait être médiocre
+relativement aux sommets de l'Europe et de l'Asie. Mais, en tout cas, notre
+<i>Victoria</i> ne serait pas embarrassé de les franchir. »
+</p>
+
+<p>
+En peu de temps, le gaz se dilata sous l'action de la chaleur, et le ballon
+prit une marche ascensionnelle très marquée. La dilatation de l'hydrogène
+n'offrait rien de dangereux d'ailleurs, et la vaste capacité de l'aérostat
+n'était remplie qu'aux trois quarts ; le baromètre, par une dépression de près
+de huit pouces, indiqua une élévation de six mille pieds.
+</p>
+
+<p>
+« Irions-nous longtemps ainsi ? demanda Joe
+</p>
+
+<p>
+—L'atmosphère terrestre a une hauteur de six mille toises, répondit le docteur.
+Avec un vaste ballon, on irait loin. C'est ce qu'ont fait MM. Brioschi et
+Gay-Lussac ; mais alors le sang leur sortait par la bouche et par les oreilles.
+L'air respirable manquait. Il y a quelques années, deux hardis Français, MM.
+Barral et Bixio, s'aventurèrent aussi dans les hautes régions ; mais leur
+ballon se déchira...
+</p>
+
+<p>
+—Et ils tombèrent ! demanda vivement Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Sans doute ! mais comme doivent tomber des savants, sans se faire aucun mal.
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien ! Messieurs, dit Joe, libre à vous de recommencer leur chute ; mais
+pour moi, qui ne suis qu'un ignorant, je préfère rester dans un milieu honnête,
+ni trop haut, ni trop bas. Il ne faut point être ambitieux.
+</p>
+
+<p>
+A six mille pieds, la densité de l'air a déjà diminué sensiblement ; le son s'y
+transporte avec difficulté, et la voix se fait moins bien entendre. La vue des
+objets devient confuse. Le regard ne perçoit plus que de grandes masses assez
+indéterminées ; les hommes, les animaux, deviennent absolument invisibles : les
+routes sont des lacets, et les lacs, des étangs.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur et ses compagnons se sentaient dans un état anormal ; un courant
+atmosphérique d'une extrême vélocité les entraînait au-delà des montagnes
+arides, sur le sommet desquelles de vastes plaques de neige étonnaient le
+regard ; leur aspect convulsionné démontrait quelque travail neptunien des
+premiers jours du monde.
+</p>
+
+<p>
+Le soleil brillait au zénith, et ses rayons tombaient d'aplomb sur ces cimes
+désertes. Le docteur prit un dessin exact de ces montagnes, qui sont faites de
+quatre croupes distinctes, presque en ligne droite, et dont la plus
+septentrionale est la plus allongée.
+</p>
+
+<p>
+Bientôt le <i>Victoria</i> descendit le versant opposé du Rubeho, en longeant
+une côte boisée et parsemée d'arbres d'un vert très sombre ; puis vinrent des
+crêtes et des ravins, dans une sorte de désert qui précédait le pays d'Ugogo ;
+plus bas s'étalaient des plaines jaunes, torréfiées, craquelées, jonchées ça et
+là de plantes salines et de buissons épineux.
+</p>
+
+<p>
+Quelques taillis, plus loin devenus forêts, embellirent l'horizon. Le docteur
+s'approcha du sol, les ancres furent lancées, et l'une d'elles s'accrocha
+bientôt dans les branches d'un vaste sycomore.
+</p>
+
+<p>
+Joe, se glissant rapidement dans l'arbre ; assujettit l'ancre avec précaution ;
+le docteur laissa son chalumeau en activité pour conserver à l'aérostat une
+certaine force ascensionnelle qui le maintint en l'air. Le vent s'était presque
+subitement calmé.
+</p>
+
+<p>
+Maintenant, dit Fergusson, prends deux fusils, ami Dick, l'un pour toi, l'autre
+pour Joe, et tâchez, à vous deux, de rapporter quelques belles tranches
+d'antilope. Ce sera pour notre dîner.
+</p>
+
+<p>
+—En chasse ! » s'écria Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+Il escalada la nacelle et descendit. Joe s'était laissé dégringoler de branche
+en branche et l'attendait en se détirant les membres. Le docteur, allégé du
+poids de ses deux compagnons, put éteindre entièrement son chalumeau.
+</p>
+
+<p>
+N'allez pas vous envoler, mon maître, s'écria Joe
+</p>
+
+<p>
+—Sois tranquille, mon garçon, je suis solidement retenu. Je vais mettre mes
+notes en ordre. Bonne chasse et soyez prudents. D'ailleurs, de mon poste,
+j'observerai le pays, et, à la moindre chose suspecte, je tire un coup de
+carabine. Ce sera le signal de ralliement.
+</p>
+
+<p>
+—Convenu, » répondit le chasseur.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XIV</h2>
+
+<p class="letter">
+La forêt de gommiers.—L'antilope bleue.—Le signa de ralliement.—Un assaut
+inattendu.—Le Kanyenye.—Une nuit en plein air.—Le Mabunguru.—Jihoue la
+Mkoa.—Provision d'eau. —Arrivée à Kazeh.
+</p>
+
+<p>
+Le pays, aride, desséché, fait d'une terre argileuse qui se fendillait à la
+chaleur, paraissait désert ; ça et là, quelques traces de caravanes, des
+ossements blanchis d'hommes et de bêtes, à demi rongés, et confondus dans la
+même poussière.
+</p>
+
+<p>
+Après une demi-heure de marche, Dick et Joe s'enfonçaient dans une forêt de
+gommiers, l'œil aux aguets et le doigt sur la détente du fusil On ne savait pas
+à qui on aurait affaire. Sans être un rifleman, Joe maniait adroitement une
+arme à feu
+</p>
+
+<p>
+Cela fait du bien de marcher monsieur Dick, et cependant ce terrain là n'est
+pas trop commode,» fit-il en heurtant les fragments de quartz dont il était
+parsemé
+</p>
+
+<p>
+Kennedy fit signe à son compagnon de se taire et de s'arrêter. Il fallait
+savoir se passer de chiens, et, quelle que fût l'agilité de Joe, il ne pouvait
+avoir le nez d'un braque ou d'un lévrier.
+</p>
+
+<p>
+Dans le lit d'un torrent où stagnaient encore quelques mares, se désaltérait
+une troupe d'une dizaine d'antilopes. Ces gracieux animaux, flairant un danger,
+paraissaient inquiets ; entre chaque lampée, leur jolie tête se redressait avec
+vivacité, humant de ses narines mobiles l'air au vent des chasseurs.
+</p>
+
+<p>
+Kennedy contourna quelques massifs, tandis que Joe demeurait immobile ; il
+parvint à portée de fusil et fit feu. La troupe disparut en un clin d'œil ;
+seule, une antilope mâle, frappée au défaut de l'épaule, tombait foudroyée.
+Kennedy se précipita sur sa proie.
+</p>
+
+<p>
+C'était un blawe-bock, un magnifique animal d'un bleu pâle tirant sur le gris,
+avec le ventre et l'intérieur des jambes d'une blancheur de neige.
+</p>
+
+<p>
+Le beau coup de fusil ! s'écria le chasseur. C'est une espèce très rare
+d'antilope, et j'espère bien préparer sa peau de manière à la conserver.
+</p>
+
+<p>
+—Par exemple ! y pensez-vous, monsieur Dick !
+</p>
+
+<p>
+—Sans doute ! Regarde donc ce splendide pelage.
+</p>
+
+<p>
+—Mais le docteur Fergusson n'admettra jamais une pareille surcharge.
+</p>
+
+<p>
+—Tu as raison, Joe ! Il est pourtant fâcheux d'abandonner tout entier un si bel
+animal !
+</p>
+
+<p>
+—Tout entier ! non pas, monsieur Dick ; nous allons en tirer tous les avantages
+nutritifs qu'il possède, et, si vous le permettez, je vais m'en acquitter aussi
+bien que le syndic de l'honorable corporation des bouchers de Londres.
+</p>
+
+<p>
+—A ton aise, mon ami ; tu sais pourtant qu'en ma qualité de chasseur, je ne
+suis pas plus embarrassé de dépouiller une pièce de gibier que de l'abattre.
+</p>
+
+<p>
+—J'en suis sûr, monsieur Dick ; alors ne vous gênez pas pour établir un
+fourneau sur trois pierres ; vous aurez du bois mort en quantité, et je ne vous
+demande que quelques minutes pour utiliser vos charbons ardents.
+</p>
+
+<p>
+—Ce ne sera pas long, » répliqua Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+Il procéda aussitôt à la construction de son foyer, qui flambait quelques
+instants plus tard.
+</p>
+
+<p>
+Joe avait retiré du corps de l'antilope une douzaine de côtelettes et les
+morceaux les plus tendres du filet, qui se transformèrent bientôt en grillades
+savoureuses.
+</p>
+
+<p>
+« Voilà qui fera plaisir à l'ami Samuel, dit le chasseur.
+</p>
+
+<p>
+—Savez-vous à quoi je pense, monsieur Dick ?
+</p>
+
+<p>
+—Mais à ce que tu fais, sans doute, à tes beefsteaks.
+</p>
+
+<p>
+—Pas le moins du monde. Je pense à la figure que nous ferions si nous ne
+retrouvions plus l'aérostat.
+</p>
+
+<p>
+—Bon ! quelle idée ! tu veux que le docteur nous abandonne ?
+</p>
+
+<p>
+—Non ; mais si son ancre venait à se détacher ?
+</p>
+
+<p>
+—Impossible. D'ailleurs Samuel ne serait pas embarrassé de redescendre avec son
+ballon ; il le manœuvre assez proprement.
+</p>
+
+<p>
+—Mais si le vent l'emportait, s'il ne pouvait revenir vers nous
+</p>
+
+<p>
+—Voyons, Joe, trêve à tes suppositions ; elles n'ont rien de plaisant.
+</p>
+
+<p>
+—Ah ! Monsieur, tout ce qui arrive en ce monde est naturel ; or, tout peut
+arriver, donc il faut tout prévoir... »
+</p>
+
+<p>
+En ce moment un coup de fusil retentit dans l'air.
+</p>
+
+<p>
+« Hein ! fit Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Ma carabine ! je reconnais sa détonation.
+</p>
+
+<p>
+—Un signal !
+</p>
+
+<p>
+—Un danger pour nous !
+</p>
+
+<p>
+—Pour lui peut-être, répliqua Joe.
+</p>
+
+<p>
+—En route ! »
+</p>
+
+<p>
+Les chasseurs avaient rapidement ramassé le produit de leur chasse, et ils
+reprirent le « chemin » en se guidant sur des brisées que Kennedy avait faites.
+L'épaisseur du fourré les empêchait d'apercevoir le <i>Victoria</i>, dont ils
+ne pouvaient être bien éloignés.
+</p>
+
+<p>
+Un second coup de feu se fit entendre.
+</p>
+
+<p>
+« Cela presse, fit Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Bon ! encore une autre détonation.
+</p>
+
+<p>
+—Cela m'a l'air d'une défense personnelle.
+</p>
+
+<p>
+—Hâtons-nous. »
+</p>
+
+<p>
+Et ils coururent à toutes jambes. Arrivés à la lisière du bois, ils virent tout
+d'abord le <i>Victoria</i> à sa place, et le docteur dans la nacelle.
+</p>
+
+<p>
+« Qu'y a-t-il donc ! demanda Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Grand Dieu ! s'écria Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Que vois tu ?
+</p>
+
+<p>
+—Là-bas, une troupe de nègres qui assiègent le ballon ! »
+</p>
+
+<p>
+En effet, à deux milles de là, une trentaine d'individus se pressaient en
+gesticulant, en hurlant, en gambadant au pied du sycomore. Quelques-uns,
+grimpés dans l'arbre, s'avançaient jusque sur les branches les plus élevées. Le
+danger semblait imminent.
+</p>
+
+<p>
+« Mon maître est perdu, s'écria Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Allons, Joe, du sang-froid et du coup d'œil. Nous tenons la vie de quatre de
+ces moricauds dans nos mains. En ayant ! »
+</p>
+
+<p>
+Ils avaient franchi un mille avec une extrême rapidité, quand un nouveau coup
+de fusil partit de la nacelle ; il atteignit un grand diable qui se hissait par
+la corde de l'ancre. Un corps sans vie tomba de branches en branches, et resta
+suspendu à une vingtaine de pieds du sol, ses deux bras et ses deux jambes se
+balançant dans l'air.
+</p>
+
+<p>
+« Hein ! fit Joe en s'arrêtant, par où diable se tient-il donc, cet animal ?
+</p>
+
+<p>
+Peu importe, répondit Kennedy, courons ! courons !
+</p>
+
+<p>
+—Ah ! monsieur Kennedy, s'écria Joe, en éclatant de rire : par sa queue ! c'est
+par sa queue ! Un singe ! ce ne sont que des singes.
+</p>
+
+<p>
+—Ça vaut encore mieux que des hommes, » répliqua Kennedy en se précipitant au
+milieu de la bande hurlante.
+</p>
+
+<p>
+C'était une troupe de cynocéphales assez redoutables, féroces et brutaux,
+horribles à voir avec leurs museaux de chien. Cependant quelques coups de fusil
+en eurent facilement raison, et cette horde grimaçante s'échappa, laissant
+plusieurs des siens à terre.
+</p>
+
+<p>
+En un instant, Kennedy s'accrochait à l'échelle ; Joe se hissait dans les
+sycomores et détachait l'ancre ; la nacelle s'abaissait jusqu'à lui, et il y
+rentrait sans difficulté. Quelques minutes après, le <i>Victoria</i> s'élevait
+dans l'air et se dirigeait vers l'est sous l'impulsion d'un vent modéré.
+</p>
+
+<p>
+« En voilà un assaut ! dit Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Nous t'avions cru assiégé par des indigènes.
+</p>
+
+<p>
+—Ce n'étaient que des singes, heureusement ! répondit le docteur
+</p>
+
+<p>
+—De loin, la différence n'est pas grande, mon cher Samuel.
+</p>
+
+<p>
+—Ni même de près, répliqua Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Quoi qu'il en soit, reprit Fergusson, cette attaqué de singes pouvait avoir
+les plus graves conséquences. Si l'ancre avait perdu prise sous leurs secousses
+réitérées, qui sait où le vent m'eût entraîné !
+</p>
+
+<p>
+—Que vous disais-je, monsieur Kennedy !
+</p>
+
+<p>
+—Tu avais raison, Joe ; mais, tout en ayant raison, à ce moment-là tu préparais
+des beefsteaks d'antilope, dont la vue me mettait déjà en appétit.
+</p>
+
+<p>
+—Je le crois bien, répondit le docteur, la chair d'antilope est exquise.
+</p>
+
+<p>
+—Vous pouvez en juger, Monsieur, la table est servie.
+</p>
+
+<p>
+—Sur ma foi, dit le chasseur, ces tranches de venaison ont un fumet sauvage qui
+n'est point à dédaigner.
+</p>
+
+<p>
+—Bon! je vivrais d'antilope jusqu'à la fin de mes jours répondit Joe la bouche
+pleine, surtout avec un verre de grog pour en faciliter la digestion »
+</p>
+
+<p>
+Joe prépara le breuvage en question, qui fut dégusté avec recueillement.
+</p>
+
+<p>
+« Jusqu'ici cela va assez bien, dit-il.
+</p>
+
+<p>
+—Très bien, riposta Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Voyons, monsieur Dick, regrettez-vous de nous avoir accompagnés ?
+</p>
+
+<p>
+—J'aurais voulu voir qu'on m'en eût empêché ! » répondit le chasseur avec un
+air résolu.
+</p>
+
+<p>
+Il était alors quatre heures du soir ; le <i>Victoria</i> rencontra un courant
+plus rapide ; le sol montait insensiblement, et bientôt la colonne barométrique
+indiqua une hauteur de l,500 pieds au-dessus du niveau de la mer. Le docteur
+fut alors obligé de soutenir son aérostat par une dilatation de gaz assez
+forte, et le chalumeau fonctionnait sans cesse.
+</p>
+
+<p>
+Vers sept heures, le <i>Victoria</i> planait sur le bassin de Kanyemé ; le
+docteur reconnut aussitôt ce vaste défrichement de dix milles d'étendue, avec
+ses villages perdus au milieu des baobabs et des calebassiers. Là est la
+résidence de l'un des sultans du pays de l'Ugogo, où la civilisation est
+peut-être moins arriérée, on y vend plus rarement les membres de sa famille ;
+mais, bêtes et gens, tous vivent ensemble dans des huttes rondes sans
+charpente, et qui ressemblent à des meules de foin.
+</p>
+
+<p>
+Après Kanyemé, le terrain devint aride et rocailleux ; mais, au bout d'une
+heure, dans une dépression fertile, la végétation reprit toute sa vigueur, à
+quelque distance du Mdaburu. Le vent tombait avec le jour, et l'atmosphère
+semblait s'endormir. Le docteur chercha vainement un courant à différentes
+hauteurs en voyant ce calme de la nature, il résolut de passer la nuit dans les
+airs, et pour plus de sûreté, il s'éleva de 1,000 pieds environ. Le
+<i>Victoria</i> demeurait immobile. La nuit magnifiquement étoilée se fit en
+silence.
+</p>
+
+<p>
+Dick et Joe s'étendirent sur leur couche paisible, et s'endormirent d'un
+profond sommeil pendant le quart du docteur ; à minuit, celui-ci fut remplacé
+par l'Écossais.
+</p>
+
+<p>
+« S'il survenait le moindre incident, réveille-moi, lui dit-il ; et surtout ne
+perds pas le baromètre des yeux. C'est notre boussole, à nous autres ! »
+</p>
+
+<p>
+La nuit fut froide, il y eut jusqu'à 27° degrés [14° centigrades] de différence
+entre sa température et celle du jour. Avec les ténèbres avait éclaté le
+concert nocturne les animaux, que la soif et la faim chassent de leurs repaires
+; les grenouilles firent retentir leur voix de soprano, doublée du glapissement
+des chacals, pendant que la basse imposante des lions soutenait les accords de
+cet orchestre vivant.
+</p>
+
+<p>
+En reprenant son poste le matin, le docteur Fergusson consulta sa boussole, et
+s'aperçut que la direction du vent avait changé pendant la nuit. Le
+<i>Victoria</i> dérivait dans le nord-est d'une trentaine de milles depuis deux
+heures environ ; il passait au-dessus du Mabunguru, pays pierreux, parsemé de
+blocs de syénite d'un beau poli, et tout bosselé de roches en dos d'âne ; des
+masses coniques, semblables aux rochers de Karnak, hérissaient le sol comme
+autant de dolmens druidiques ; de nombreux ossements de buffles et d'éléphants
+blanchissaient ça et là ; il y avait peu d'arbres, sinon dans l'est, des bois
+profonds, sous lesquels se cachaient quelques villages.
+</p>
+
+<p>
+Vers sept heures, une roche ronde, de près de deux milles d'étendue, apparut
+comme une immense carapace.
+</p>
+
+<p>
+« Nous sommes en bon chemin, dit le docteur Fergusson. Voilà Jihoue-la-Mkoa, où
+nous allons faire halte pendant quelques instants. Je vais renouveler la
+provision d'eau nécessaire à l'alimentation de mon chalumeau, essayons de nous
+accrocher quelque part.
+</p>
+
+<p>
+—Il y a peu d'arbres, répondit le chasseur.
+</p>
+
+<p>
+—Essayons cependant ; Joe, jette les ancres. »
+</p>
+
+<p>
+Le ballon, perdant peu à peu de sa force ascensionnelle, s'approcha de terre ;
+les ancres coururent ; la patte de l'une d'elles s'engagea dans une fissure de
+rocher, et le <i>Victoria</i> demeura immobile.
+</p>
+
+<p>
+Il ne faut pas croire que le docteur pût éteindre complètement son chalumeau
+pendant ses haltes. L'équilibre du ballon avait été calculé au niveau de la mer
+; or le pays allait toujours en montant, et se trouvant élevé de 600 à 700
+pieds, le ballon aurait eu une tendance à descendre plus bas que le sol
+lui-même ; il fallait donc le soutenir par une certaine dilatation du gaz. Dans
+le cas seulement où, en l'absence de tout vent, le docteur eût laissé la
+nacelle reposer sur terre, l'aérostat, alors délesté d'un poids considérable,
+se serait maintenu sans le secours du chalumeau.
+</p>
+
+<p>
+Les cartes indiquaient de vastes mares sur le versant occidental de
+Jihoue-la-Mkoa, Joe s'y rendit seul avec un baril, qui pouvait contenir une
+dizaine de gallons ; il trouva sans peine l'endroit indiqué, non loin d'un
+petit village désert, fit sa provision d'eau, et revint en moins de trois
+quarts d'heure ; il n'avait rien vu de particulier, si ce n'est d'immenses
+trappes à éléphant ; il faillit même choir dans l'une d'elles, où gisait une
+carcasse à demi-rongée.
+</p>
+
+<p>
+Il rapporta de son excursion une sorte de nèfles, que des singes mangeaient
+avidement. Le docteur reconnut le fruit du « mbenbu,» arbre très abondant sur
+la partie occidentale de Jihoue-la-Mkoa. Fergusson attendait Joe avec une
+certaine impatience, car un séjour même rapide sur cette terre inhospitalière
+lui inspirait toujours des craintes.
+</p>
+
+<p>
+L'eau fut embarquée sans difficulté, car la nacelle descendit presque au niveau
+du sol ; Joe put arracher l'ancre, et remonta lestement auprès de son maître.
+Aussitôt celui-ci raviva sa flamme, et le <i>Victoria</i> reprit la route des
+airs.
+</p>
+
+<p>
+Il se trouvait alors à une centaine de milles de Kazeh, important établissement
+de l'intérieur de l'Afrique, où, grâce à un courant de sud-est, les voyageurs
+pouvaient espérer de parvenir pendant cette journée ; ils marchaient avec une
+vitesse de 14 milles à l'heure ; la conduite de l'aérostat devint alors assez
+difficile ; on ne pouvait s'élever trop haut sans dilater beaucoup le gaz, car
+le pays se trouvait déjà à une hauteur moyenne de 3,000 pieds. Or, autant que
+possible, le docteur préférait ne pas forcer sa dilatation ; il suivit donc
+fort adroitement les sinuosités d'une pente assez roide, et rasa de près les
+villages de Thembo et de Tura-Wels. Ce dernier fait partie de l'Unyamwezy,
+magnifique contrée où les arbres atteignent les plus grandes dimensions, entre
+autres les cactus, qui deviennent gigantesques.
+</p>
+
+<p>
+Vers deux heures, par un temps magnifique, sous un soleil de feu qui dévorait
+le moindre courant d'air, le <i>Victoria</i> planait au-dessus de la ville de
+Kazeh, située à 330 milles de la côte.
+</p>
+
+<p>
+« Nous sommes partis de Zanzibar à neuf heures du matin, dit le docteur
+Fergusson en consultant ses notes, et après deux jours de traversée nous avons
+parcouru par nos déviations près de 500 milles géographiques [Près de deux
+cents lieues]. Les capitaines Burton et Speke mirent quatre mois et demi à
+faire le même chemin !
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XV</h2>
+
+<p class="letter">
+Kazeh.—Le marché bruyant.—Apparition du Victoria.—Les Wanganga.—Les fils de la
+Lune.—Promenade du docteur.—Population.—Le tembé royal.—Les femmes du
+sultan.—Une ivresse royale.—Joe adoré.—Comment on danse dans la
+Lune.—Revirement. Deux lunes au firmament.—Instabilité des grandeurs divine.
+</p>
+
+<p>
+Kazeh, point important de l'Afrique centrale, n'est point une ville ; à vrai
+dire, il n'y a pas de ville à l'intérieur. Kazeh n'est qu'un ensemble de six
+vastes excavations. Là sont renfermées des cases, des huttes à esclaves, avec
+de petites cours et de petits jardins, soigneusement cultivés ; oignons,
+patates, aubergines, citrouilles et champignons d'une saveur parfaite y
+poussent à ravir.
+</p>
+
+<p>
+L'Unyamwezy est la terre de la Lune par excellence, le parc fertile et
+splendide de l'Afrique ; au centre se trouve le district de l'Unyanembé, une
+contrée délicieuse, où vivent paresseusement quelques familles d'Omani, qui
+sont des Arabes d'origine très pure.
+</p>
+
+<p>
+Ils ont longtemps fait le commerce à l'intérieur de l'Afrique et dans l'Arabie
+; ils ont trafiqué de gommes, d'ivoire, d'indienne, d'esclaves ; leurs
+caravanes sillonnaient ces régions équatoriales ; elles vont encore chercher à
+la côté les objets de luxe et de plaisir pour ces marchands enrichis, et
+ceux-ci, au milieu de femmes et de serviteurs, mènent dans cette contrée
+charmante l'existence la moins agitée et la plus horizontale, toujours étendus,
+riant, fumant ou dormant.
+</p>
+
+<p>
+Autour de ces excavations, de nombreuses cases d'indigènes, de vastes
+emplacements pour les marchés, des champs de cannabis et de datura, de beaux
+arbres et de frais ombrages, voilà Kazeh.
+</p>
+
+<p>
+Là est le rendez-vous général des caravanes : celles du Sud avec leurs esclaves
+et leurs chargements d'ivoire ; celles de l'Ouest, qui exportent le coton et
+les verroteries aux tribus des Grands Lacs.
+</p>
+
+<p>
+Aussi, dans les marchés, règne-t-il une agitation perpétuelle, un brouhaha sans
+nom, composé du cri des porteurs métis, du son des tambours et des cornets, des
+hennissements des mules, du braiement des ânes, du chant des femmes,
+piaillement des enfants, et des coups de rotin du Jemadar [Chef de la caravane]
+, qui bat là mesure dans cette symphonie pastorale.
+</p>
+
+<p>
+Là s'étalent sans ordre, et même avec un désordre charmant, les étoffes
+voyantes, les rassades, les ivoires, les dents de rhinocéros, les dents de
+requins, le miel, le tabac, le coton ; là se pratiquent les marchés les plus
+étranges, où chaque objet n'a de valeur que par les désirs qu'il excite.
+</p>
+
+<p>
+Tout d'un coup, cette agitation, ce mouvement, ce bruit tomba subitement. Le
+<i>Victoria</i> venait d'apparaître dans les airs ; il planait majestueusement
+et descendait peu à peu, sans s'écarter de la verticale. Hommes, femmes,
+enfants, esclaves, marchands, Arabes et nègres, tout disparut et se glissa dans
+les « tembés » et sous les huttes.
+</p>
+
+<p>
+« Mon cher Samuel, dit Kennedy, si nous continuons à produire de pareils
+effets, nous aurons de la peine à établir des relations commerciales avec ces
+gens-là.
+</p>
+
+<p>
+—Il y aurait cependant, dit Joe, une opération commerciale d'une grande
+simplicité à faire. Ce serait de descendre tranquillement et d'emporter les
+marchandises les plus précieuses, sans nous préoccuper des marchands. On
+s'enrichirait.
+</p>
+
+<p>
+—Bon ! répliqua le docteur, ces indigènes ont eu peur au premier moment. Mais
+ils ne tarderont pas à revenir par superstition ou par curiosité.
+</p>
+
+<p>
+—Vous croyez, mon maître ?
+</p>
+
+<p>
+—Nous verrons bien ; mais il sera prudent de ne point trop les approcher, le
+<i>Victoria</i> n'est pas un ballon blindé ni cuirassé ; il n'est donc à l'abri
+ni d'une balle, ni d'une flèche.
+</p>
+
+<p>
+—Comptes-tu donc, mon cher Samuel, entrer en pourparlers avec ces Africains ?
+</p>
+
+<p>
+—Si cela se peut, pourquoi pas ? répondit le docteur ; il doit se trouver à
+Kazeh des marchands arabes plus instruits, moins sauvages. Je me rappelle que
+MM. Burton et Speke n'eurent qu'à se louer de l'hospitalité des habitants de la
+ville. Ainsi, nous pouvons tenter l'aventure.
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i>, s'étant insensiblement rapproché de terre, accrocha l'une
+de ses ancres au sommet d'un arbre près de la place du marché. Toute la
+population reparaissait en ce moment hors de ses trous ; les têtes sortaient
+avec circonspection. Plusieurs « Waganga, » reconnaissables à leurs insignes de
+coquillages coniques, s'avancèrent hardiment ; c'étaient les sorciers de
+l'endroit. Ils portaient à leur ceinture de petites gourdes noires enduites de
+graisse, et divers objets de magie, d'une malpropreté d'ailleurs toute
+doctorale.
+</p>
+
+<p>
+Peu à peu, la foule se fit à leurs côtés, les femmes et les enfants les
+entourèrent, les tambours rivalisèrent de fracas, les mains se choquèrent et
+furent tendues vers le ciel.
+</p>
+
+<p>
+C'est leur manière de supplier, dit le docteur Fergusson si je ne me trompe,
+nous allons être appelés à jouer un grand rôle.
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien ! Monsieur, jouez-le.
+</p>
+
+<p>
+—Toi-même, mon brave Joe, tu vas peut-être devenir un dieu.
+</p>
+
+<p>
+—Eh ! Monsieur, cela ne m'inquiète guère, et l'encens ne me déplait pas. »
+</p>
+
+<p>
+En ce moment, un des sorciers, un « Myanga » fit un geste, et toute cette
+clameur s'éteignit dans un profond silence. Il adressa quelques paroles aux
+voyageurs, mais dans une langue inconnue.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur Fergusson, n'ayant pas compris, lança à tout hasard quelques mots
+d'arabe, et il lui fut immédiatement répondu dans cette langue.
+</p>
+
+<p>
+L'orateur se livra à une abondante harangue, très fleurie, très écoutée ; le
+docteur ne tarda pas à reconnaître que le <i>Victoria</i> était tout bonnement
+pris pour la Lune en personne, et que cette aimable déesse avait daigné
+s'approcher de la ville avec ses trois Fils, honneur qui ne serait jamais
+oublié dans cette terre aimée du Soleil. Le docteur répondit avec une grande
+dignité que la Lune faisait tous les mille ans sa tournée départementale,
+éprouvant le besoin de se montrer de plus près à ses adorateurs ; il les priait
+donc de ne pas se gêner et d'abuser de sa divine présence pour faire connaître
+leurs besoins et leurs vœux.
+</p>
+
+<p>
+Le sorcier répondit à son tour que le sultan, le « Mwani, » malade depuis de
+longues années, réclamait les secours du ciel, et il invitait les fils de la
+Lune à se rendre auprès de lui.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur fit part de l'invitation à ses compagnons.
+</p>
+
+<p>
+« Et tu vas te rendre auprès de ce roi nègre dit le chasseur.
+</p>
+
+<p>
+—Sans doute. Ces gens-là me paraissent bien disposés ; l'atmosphère est calme ;
+il n'y a pas un souffle de vent ! Nous n'avons rien à craindre pour le
+<i>Victoria</i>.
+</p>
+
+<p>
+—Mais que feras-tu ?
+</p>
+
+<p>
+Sois tranquille, mon cher Dick ; avec un peu de médecine je m'en tirerai. »
+</p>
+
+<p>
+Puis, s'adressant à la foule :
+</p>
+
+<p>
+« La Lune, prenant en pitié le souverain cher aux enfants de l'Unyamwezy, nous
+a confié le soin de sa guérison. Qu'il se prépare à nous recevoir ! »
+</p>
+
+<p>
+Les clameurs, les chants, les démonstrations redoublèrent, et toute cette vaste
+fourmilière de têtes noires se remit en mouvement.
+</p>
+
+<p>
+Maintenant, mes amis, dit le docteur Fergusson, il faut tout prévoir nous
+pouvons, à un moment donné, être forcés de repartir rapidement. Dick restera
+donc dans la nacelle, et, au moyen du chalumeau, il maintiendra une force
+ascensionnelle suffisante. L'ancre est solidement assujettie ; il n'y a rien à
+craindre. Je vais descendre à terre. Joe m'accompagnera ; seulement il restera
+au pied de l'échelle.
+</p>
+
+<p>
+—Comment ! tu iras seul chez ce moricaud ? dit Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Comment ! monsieur Samuel, s'écria Joe, vous ne voulez pas que je vous suive
+jusqu'au bout !
+</p>
+
+<p>
+—Non ; j'irai seul ; ces braves gens se figurent que leur grande déesse la Lune
+est venue leur rendre visite, je suis protégé par la superstition ; ainsi,
+n'ayez aucune crainte, et restez chacun au poste que je vous assigne.
+</p>
+
+<p>
+—Puisque tu le veux, répondit le chasseur.
+</p>
+
+<p>
+—Veille à la dilatation du gaz.
+</p>
+
+<p>
+—C'est convenu. »
+</p>
+
+<p>
+Les cris des indigènes redoublaient ; ils réclamaient énergiquement
+l'intervention céleste.
+</p>
+
+<p>
+« Voilà ! voilà ! fit Joe. Je les trouve un peu impérieux envers leur bonne
+Lune et ses divins Fils. »
+</p>
+
+<p>
+Le docteur, muni de sa pharmacie de voyage, descendit à terre, précédé de Joe.
+Celui-ci grave et digne comme il convenait, s'assit au pied de l'échelle, les
+jambes croisées sous lui à la façon arabe, et une partie de la foule l'entoura
+d'un cercle respectueux.
+</p>
+
+<p>
+Pendant ce temps, le docteur Fergusson, conduit au son des instruments, escorté
+par des pyrrhiques religieuses, s'avança lentement vers le « tembé royal, »
+situé assez loin hors de la ville ; il était environ trois heures, et le soleil
+resplendissait ; il ne pouvait faire moins pour la circonstance
+</p>
+
+<p>
+Le docteur marchait avec dignité ; les « Waganga » l'entouraient et contenaient
+la foule. Fergusson fut bientôt rejoint par le fils naturel du sultan, jeune
+garçon assez bien tourné, qui, suivant la coutume du pays, était le seul
+héritier des biens paternels, à l'exclusion des enfants légitimes ; il se
+prosterna devant le Fils de la Lune ; celui-ci le releva d'un geste gracieux.
+</p>
+
+<p>
+Trois quarts d'heure après, par des sentiers ombreux, au milieu de tout le luxe
+d'une végétation tropicale, cette procession enthousiasmée arriva au palais du
+sultan, sorte d'édifice carré, appelé Ititénya, et situé au versant d'une
+colline. Une espèce de verandah, formée par le toit de chaume, régnait à
+l'extérieur, appuyée sur des poteaux de bois qui avaient la prétention d'être
+sculptés. De longues lignes d'argile rougeâtre ornaient les murs, cherchant à
+reproduire des figures d'hommes et de serpents, ceux-ci naturellement mieux
+réussis que ceux-là. La toiture de cette habitation ne reposait pas
+immédiatement sur les murailles, et l'air pouvait y circuler librement ;
+d'ailleurs, pas de fenêtres, et à peine une porte.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur Fergusson fut reçu avec de grands honneurs par les gardes et les
+favoris, des hommes de belle race, des Wanyamwezi, type pur des populations de
+l'Afrique centrale, forts et robustes, bien faits et bien portants. Leurs
+cheveux divisés en un grand nombre de petites tresses retombaient sur leurs
+épaules ; au moyen d'incisions noire. ou bleues, ils zébraient leurs joues
+depuis les tempes jusqu'à la bouche. Leurs oreilles, affreusement distendues,
+supportaient des disques en bois et des plaques de gomme copal ; ils étaient
+vêtus de toiles brillamment peintes ; les soldats, armés de la sagaie, de
+l'arc, de la flèche barbelée et empoisonnée du suc de l'euphorbe, du coutelas,
+du « sime », long sabre à dents de scie, et de petites haches d'armes.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur pénétra dans le palais. Là, en dépit de la maladie du sultan, le
+vacarme déjà terrible redoubla à son arrivée. Il remarqua au linteau de la
+porte des queues de lièvre, des crinières de zèbre, suspendues en manière de
+talisman. Il fut reçu par la troupe des femmes de Sa Majesté, aux accords
+harmonieux de « l'upatu », de cymbale faite avec le fond d'un pot de cuivre, et
+; au fracas du « kilindo », tambour de cinq pieds de haut creusé dans un tronc
+d'arbre, et contre lequel deux virtuoses s'escrimaient à coups de poing.
+</p>
+
+<p>
+La plupart de ces femmes paraissaient fort jolies, et fumaient en riant le
+tabac et le thang dans de grandes pipes noires ; elles semblaient bien faites
+sous leur longue robe drapée avec grâce, et portaient le « kilt » en fibres de
+calebasse, fixé autour de leur ceinture.
+</p>
+
+<p>
+Six d'entre elles n'étaient pas les moins gaies de la bande, quoique placées à
+l'écart et réservées à un cruel supplice. A la mort du sultan, elles devaient
+être enterrées vivantes auprès de lui, pour le distraire pendant l'éternelle
+solitude.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur Fergusson, après avoir embrassé tout cet ensemble d'un coup d'œil,
+s'avança jusqu'au lit de bois du souverain. Il vit là un homme d'une
+quarantaine d'années, parfaitement abruti par les orgies de toutes sortes et
+dont il n'y avait rien à faire. Cette maladie, qui se prolongeait depuis des
+années, n'était qu'une ivresse perpétuelle. Ce royal ivrogne avait à peu près
+perdu connaissance, et tout l'ammoniaque du monde ne l'aurait pas remis sur
+pied
+</p>
+
+<p>
+Les favoris et les femmes, fléchissant le genou, se courbaient pendant cette
+visite solennelle. Au moyen de quelques gouttes d'un violent cordial, le
+docteur ranima un instant ce corps abruti ; le sultan fit un mouvement, et,
+pour un cadavre qui ne donnait plus signe d'existence depuis quelques heures,
+ce symptôme fut accueilli par un redoublement de cris en l'honneur du médecin.
+</p>
+
+<p>
+Celui-ci, qui en avait assez, écarta par un mouvement rapide ses adorateurs
+trop démonstratifs et sortit du palais. Il se dirigea vers le <i>Victoria</i>.
+Il était six heures du soir.
+</p>
+
+<p>
+Joe, pendant son absence, attendait tranquillement au bas de l'échelle ; la
+foule lui rendait les plus grands devoirs. En véritable Fils de la Lune, il se
+laissait faire. Pour une divinité, il avait l'air d'un assez brave homme, pas
+fier, familier même avec les jeunes Africaines, qui ne se lassaient pas de le
+contempler. Il leur tenait d'ailleurs d'aimables discours.
+</p>
+
+<p>
+« Adorez, Mesdemoiselles, adorez, leur disait-il ; je suis un bon diable,
+quoique fils de déesse ! »
+</p>
+
+<p>
+On lui présenta les dons propitiatoires, ordinairement déposés dans les « mzimu
+» ou huttes-fétiches. Cela consistait en épis d'orge et en « pombé. » Joe se
+crut obligé de goûter à cette espèce de bière forte ; mais son palais, quoique
+fait au gin et au wiskey, ne put en supporter la violence. Il fit une affreuse
+grimace, que l'assistance prit pour un sourire aimable.
+</p>
+
+<p>
+Et puis les jeunes filles, confondant leurs voix dans une mélopée traînante,
+exécutèrent une danse grave autour de lui.
+</p>
+
+<p>
+« Ah ! vous dansez, dit-il, eh bien ! je ne serai pas en reste avec vous, et je
+vais vous montrer une danse de mon pays »
+</p>
+
+<p>
+Et il entama une gigue étourdissante, se contournant, se détirant, se déjetant,
+dansant des pieds, dansant des genoux, dansant des mains, se développant en
+contorsions extravagantes, en poses incroyables, en grimaces impossibles,
+donnant ainsi à ces populations une étrange idée de la manière dont les dieux
+dansent dans la Lune.
+</p>
+
+<p>
+Or, tous ces Africains, imitateurs comme des singes, eurent bientôt fait de
+reproduire ses manières, ses gambades, ses trémoussements ; ils ne perdaient
+pas un geste, ils n'oubliaient pas une attitude ; ce fut alors un tohubohu, un
+remuement, une agitation dont il est difficile de donner une idée, même faible.
+Au plus beau de la fête, Joe aperçut le docteur.
+</p>
+
+<p>
+Celui-ci revenait en toute hâte, au milieu d'une foule hurlante et désordonnée.
+Les sorciers et les chefs semblaient fort animés. On entourait le docteur ; on
+le pressait, on le menaçait.
+</p>
+
+<p>
+Étrange revirement ! Que s'était-il passé ? Le sultan avait-il maladroitement
+succombé entre les mains de son médecin céleste ?
+</p>
+
+<p>
+Kennedy, de son poste, vit le danger sans en comprendre la cause. Le ballon,
+fortement sollicité par la dilatation du gaz, tendait sa corde de retenue,
+impatient de s'élever dans les airs.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur parvint au pied de l'échelle. Une crainte superstitieuse retenait
+encore la foule et l'empêchait de se porter à des violences contre sa personne
+; il gravit rapidement les échelons, et Joe le suivit avec agilité.
+</p>
+
+<p>
+« Pas un instant à perdre, lui dit son maître. Ne cherche pas à décrocher
+l'ancre ! Nous couperons la corde ! Suis-moi !
+</p>
+
+<p>
+—Mais qu'y a-t-il donc ? demanda Joe en escaladant la nacelle.
+</p>
+
+<p>
+—Qu'est-il arrivé ? fit Kennedy, sa carabine à la main.
+</p>
+
+<p>
+—Regardez, répondit le docteur en montrant l'horizon.
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien ! demanda le chasseur.
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien ! la lune ! »
+</p>
+
+<p>
+La lune, en effet, se levait rouge et splendide, un globe de feu sur un fond
+d'azur. C'était bien elle ! Elle et le <i>Victoria</i>!
+</p>
+
+<p>
+Ou il y avait deux lunes, ou les étrangers n'étaient que des imposteurs, des
+intrigants, des faux dieux !
+</p>
+
+<p>
+Telles avaient été les réflexions naturelles de la foule. De là le revirement.
+</p>
+
+<p>
+Joe ne put retenir un immense éclat de rire. La population de Kazeh, comprenant
+que sa proie lui échappait, poussa des hurlements prolongés ; des arcs, des
+mousquets furent dirigés vers le ballon.
+</p>
+
+<p>
+Mais un des sorciers fit un signe. Les armes s'abaissèrent ; il grimpa dans
+l'arbre, avec l'intention de saisir la corde de l'ancre, et d'amener la machine
+à terre.
+</p>
+
+<p>
+Joe s'élança une hachette à la main.
+</p>
+
+<p>
+« Faut-il couper ? dit-il.
+</p>
+
+<p>
+—Attends, répondit le docteur.
+</p>
+
+<p>
+—Mais ce nègre !...
+</p>
+
+<p>
+—Nous pourrons peut-être sauver notre ancre, et j'y tiens. Il sera toujours
+temps de couper. »
+</p>
+
+<p>
+Le sorcier, arrivé dans l'arbre, fit si bien qu'en rompant les branches il
+parvint à décrocher l'ancre ; celle-ci, violemment attirée par l'aérostat,
+attrapa le sorcier entre les jambes, et celui-ci, à cheval sur cet hippogriffe
+inattendu, partit pour les régions de l'air.
+</p>
+
+<p>
+La stupeur de la foule fut immense de voir l'un de ses Waganga s'élancer dans
+l'espace.
+</p>
+
+<p>
+« Hurrah ! s'écria Joe pendant que le <i>Victoria</i>, grâce à sa puissance
+ascensionnelle, montait avec une grande rapidité.
+</p>
+
+<p>
+—Il se tient bien, dit Kennedy ; un petit voyage ne lui fera pas de mal.
+</p>
+
+<p>
+—Est-ce que nous allons lâcher ce nègre tout d'un coup ? demanda Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Fi donc ! répliqua le docteur ! nous le replacerons tranquillement à terre, et
+je crois qu'après une telle aventure, son pouvoir de magicien s'accroîtra
+singulièrement dans l'esprit de ses contemporains.
+</p>
+
+<p>
+—Ils sont capables d'en faire un dieu, » s'écria Joe.
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i> était parvenu à une hauteur de mille pieds environ. Le nègre
+se cramponnait à la corde avec une énergie terrible. Il se taisait, ses yeux
+demeuraient fixes. Sa terreur se mêlait d'étonnement. Un léger vent d'ouest
+poussait le ballon au-delà de la ville.
+</p>
+
+<p>
+Une demi-heure plus tard, le docteur, voyant le pays désert, modéra la flamme
+du chalumeau, et se rapprocha de terre. A vingt pieds du sol, le nègre prit
+rapidement son parti ; il s'élança, tomba sur les jambes, et se mit à fuir vers
+Kazeh, tandis que, subitement délesté, le <i>Victoria</i> remontait dans les
+airs
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XVI</h2>
+
+<p class="letter">
+Symptômes d'orage.—Le pays de la Lune.—L'avenir du continent africain.—La
+machine de la dernière heure.—Vue du pays au soleil couchant —Flore et
+Faune.—L'orage.—La zone de feu.—Le ciel étoilé.
+</p>
+
+<p>
+« Voilà ce que c'est, dit Joe, de faire les Fils de la Lune sans sa permission
+! Ce satellite a failli nous jouer là un vilain tour ! Est-ce que, par hasard,
+mon maître, vous auriez compromis sa réputation par votre médecine
+</p>
+
+<p>
+—Au fait, dit le chasseur, qu'était ce sultan de Kazzeb ?
+</p>
+
+<p>
+—Un vieil ivrogne à demi-mort, répondit le docteur et dont la perte ne se fera
+pas trop vivement sentir. Mais la morale de ceci, c'est que les honneurs sont
+éphémères, et il ne faut pas trop y prendre goût.
+</p>
+
+<p>
+—Tant pis, répliqua Joe. Cela m'allait ! Être adoré ! faire le dieu à sa
+fantaisie ! Mais que voulez-vous ! la Lune s'est montrée, et toute rouge, ce
+qui prouve bien qu'elle était fâchée ! »
+</p>
+
+<p>
+Pendant ces discours et autres, dans lesquels Joe examina l'astre des nuits à
+un point de vue entièrement nouveau le ciel se chargeait de gros nuages vers le
+nord, de ces nuages sinistres et pesants. Un vent assez vif, ramassé à trois
+cents pieds du sol, poussait le <i>Victoria</i> vers le nord-nord-est.
+Au-dessus de lui, la voûte azurée était pure, mais on la sentait lourde
+</p>
+
+<p>
+Les voyageurs se trouvèrent, vers huit heures du soir, par 32° 40' de longitude
+et 4° 17' de latitude ; les courants atmosphériques, sous l'influence d'un
+orage prochain, les poussaient avec une vitesse de trente cinq milles à
+l'heure. Sous leurs pieds passaient rapidement les plaines ondulées et fertiles
+de Mfuto. Le spectacle en était admirable, et fut admiré.
+</p>
+
+<p>
+« Nous sommes en plein pays de la Lune, dit le docteur Fergusson, car il a
+conservé ce nom que lui donna l'antiquité, sans doute parce que la lune y fut
+adorée de tout temps. C'est vraiment une contrée magnifique, et l'on
+rencontrerait difficilement une végétation plus belle.
+</p>
+
+<p>
+—Si on la trouvait autour de Londres, ce ne serait pas naturel, répondit Joe ;
+mais ce serait fort agréable ! Pourquoi ces belles choses-là sont-elle
+réservées à des pays aussi barbares ?
+</p>
+
+<p>
+—Et sait-on, répliqua le docteur, si quelque jour cette contrée ne deviendra
+pas le centre de la civilisation ? Les peuples de l'avenir s'y porteront
+peut-être, quand les régions de l'Europe se seront épuisées à nourrir leurs
+habitants.
+</p>
+
+<p>
+—Tu crois cela ? fit Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Sans doute, mon cher Dick. Vois la marche des événements ; considère les
+migrations successives des peuples, et tu arriveras à la même conclusion que
+moi. L'Asie est la première nourrice du monde, n'est-il pas vrai ? Pendant
+quatre mille ans peut-être, elle travaille, elle est fécondée, elle produit, et
+puis quand les pierres ont poussé là où poussaient les moissons dorées
+d'Homère, ses enfants abandonnent son sein épuisé et flétri. Tu les vois alors
+se jeter sur l'Europe, jeune et puissante, qui les nourrit depuis deux mille
+ans. Mais déjà sa fertilité se perd ; ses facultés productrices diminuent
+chaque jour ; ces maladies nouvelles dont sont frappés chaque année les
+produits de la terre, ces fausses récoltes, ces insuffisantes ressources, tout
+cela est le signe certain d'une vitalité qui s'altère, d'un épuisement
+prochain. Aussi voyons-nous déjà les peuples se précipiter aux nourrissantes
+mamelles de l'Amérique, comme à une source non pas inépuisable, mais encore
+inépuisée. A son tour, ce nouveau continent se fera vieux, ses forêts vierges
+tomberont sous la hache de l'industrie ; son sol s'affaiblira pour avoir trop
+produit ce qu'on lui aura trop demandé ; là où deux moissons s'épanouissaient
+chaque année, à peine une sortira-t-elle de ces terrains à bout de forces.
+Alors l'Afrique offrira aux races nouvelles les trésors accumulés depuis des
+siècles dans son sein. Ces climats fatals aux étrangers s'épureront par les
+assolements et les drainages ; ces eaux éparses se réuniront dans un lit commun
+pour former une artère navigable. Et ce pays sur lequel nous planons, plus
+fertile, plus riche, plus vital que les autres, deviendra quelque grand
+royaume, où se produiront des découvertes plus étonnantes encore que la vapeur
+et l'électricité.
+</p>
+
+<p>
+—Ah ! Monsieur, dit Joe, je voudrais bien voir cela.
+</p>
+
+<p>
+—Tu t'es levé trop matin, mon garçon.
+</p>
+
+<p>
+—D'ailleurs, dit Kennedy, cela sera peut-être une fort ennuyeuse époque que
+celle où l'industrie absorbera tout à son profit ! A force d'inventer des
+machines, les hommes se feront dévorer par elles ! Je me suis toujours figuré
+que le dernier jour du monde sera celui où quelque immense chaudière chauffée à
+trois milliards d'atmosphères fera sauter notre globe !
+</p>
+
+<p>
+—Et j'ajoute, dit Joe, que les Américains n'auront pas été les derniers à
+travailler à la machine !
+</p>
+
+<p>
+—En effet, répondit le docteur, ce sont de grands chaudronniers ! Mais, sans
+nous laisser emporter à de semblables discussions, contentons-nous d'admirer
+cette terre de la Lune, puisqu'il nous est donné de la voir. »
+</p>
+
+<p>
+Le soleil, glissant ses derniers rayons sous la masse des nuages amoncelés,
+ornait d'une crête d'or les moindres accidents du sol : arbres gigantesques,
+herbes arborescentes, mousses à ras de terre, tout avait sa part de cette
+effluve lumineuse ; le terrain, légèrement ondulé, ressautait ça et là en
+petites collines coniques ; pas de montagnes à l'horizon ; d'immenses
+palissades broussaillées, des haies impénétrables, des jungles épineux
+séparaient les clairières où s'étalaient de nombreux villages ; les euphorbes
+gigantesques les entouraient de fortifications naturelles, en s'entremêlant aux
+branches coralliformes des arbustes.
+</p>
+
+<p>
+Bientôt le Malagazari, principal affluent du lac Tanganayika, se mit à
+serpenter sous les massifs de verdure ; il donnait asile à ces nombreux cours
+d'eau, nés de torrents gonflés à l'époque des crues, ou d'étangs creusés dans
+la couche argileuse du sol. Pour observateurs élevés, c'était un réseau de
+cascades jeté sur toute la face occidentale du pays.
+</p>
+
+<p>
+Des bestiaux à grosses bosses pâturaient dans les prairie grasses et
+disparaissaient sous les grandes herbes ; les forêts, aux essences magnifiques,
+s'offraient aux yeux comme de vastes bouquets ; mais dans ces bouquets, lions,
+léopards, hyènes, tigres, se réfugiaient pour échapper aux dernières chaleurs
+du jour. Parfois un éléphant faisait ondoyer la cime des taillis, et l'on
+entendait le craquement des arbres cédant à ses cornes d'ivoire.
+</p>
+
+<p>
+« Quel pays de chasse ! s'écria Kennedy enthousiasmé ; une balle lancée à tout
+hasard, en pleine forêt, rencontrerait un gibier digne d'elle ! Est-ce qu'on ne
+pourrait pas en essayer un peu ?
+</p>
+
+<p>
+—Non pas, mon cher Dick ; voici la nuit, une nuit menaçante, escortée d'un
+orage. Or les orages sont terribles dans cette contrée, où le sol est disposé
+comme une immense batterie électrique.
+</p>
+
+<p>
+—Vous avez raison, Monsieur, dit Joe la chaleur est devenue étouffante, le vent
+est complètement qu'il se prépare quelque chose.
+</p>
+
+<p>
+—L'atmosphère est surchargée d'électricité, répondit le docteur ; tout être
+vivant est sensible à cet état de l'air qui précède la lutte des éléments, et
+j'avoue que je n'en fus jamais imprégné à ce point.
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien ! demanda le chasseur, ne serait-ce pas le cas de descendre ?
+</p>
+
+<p>
+—Au contraire, Dick, j'aimerais mieux monter. Je crains seulement d'être
+entraîné au delà de ma route pendant ces croisements de courants atmosphériques
+.
+</p>
+
+<p>
+—Veux-tu donc abandonner la direction que nous suivons depuis la côte.
+</p>
+
+<p>
+—Si cela m'est possible, répondit Fergusson, je me porterai plus directement au
+nord pendant sept à huit degrés ; j'essayerai de remonter vers des latitudes
+présumées des sources du Nil ; peut-être apercevrons-nous quelques traces de
+l'expédition du capitaine Speke, ou même la caravane de M. de Heuglin. Si mes
+calculs sont exacts, nous nous trouvons par 32° 40' de longitude, et je
+voudrais monter droit au delà de l'équateur.
+</p>
+
+<p>
+—Vois donc ! s'écria Kennedy en interrompant son compagnon, vois donc ces
+hippopotames qui se glissent hors des étangs, ces masses de chair
+sanguinolente, et ces crocodiles qui aspirent bruyamment l'air !
+</p>
+
+<p>
+—Ils étouffent ! fit Joe. Ah ! quelle manière charmante de voyager, et comme on
+méprise toute cette malfaisante vermine ! Monsieur Samuel ! monsieur Kennedy !
+voyez donc ces bandes d'animaux qui marchent en rangs pressés ! Ils sont bien
+deux cents ; ce sont des loups.
+</p>
+
+<p>
+—Non, Joe, mais des chiens sauvages ; une fameuse race, qui ne craint pas de
+s'attaquer aux lions. C'est la plus terrible rencontre que puisse faire un
+voyageur. Il est immédiatement mis en pièces.
+</p>
+
+<p>
+—Bon ! ce ne sera pas Joe qui se chargera de leur mettre une muselière,
+répondit l'aimable garçon. Après ca, si c'est leur naturel, il ne faut pas trop
+leur en vouloir. » ;
+</p>
+
+<p>
+Le silence se faisait peu à peu sous l'influence de l'orage ; il semblait que
+l'air épaissi devint impropre à transmettre les sons ; l'atmosphère paraissait
+ouatée et, comme une salle tendue de tapisseries, perdait toute sonorité.
+L'oiseau rameur, la grue couronnée, les geais rouges et bleus, le moqueur, les
+moucherolles, disparaissaient dans les grands arbres. La nature entière offrait
+les symptômes d'un cataclysme prochain.
+</p>
+
+<p>
+A neuf heures du soir, le <i>Victoria</i> demeurait immobile au-dessus de
+Mséné, vaste réunion de villages à peine distincts dans l'ombre ; parfois la
+réverbération d'un rayon égaré dans l'eau morne indiquait des fossés distribués
+régulièrement, et, par une dernière éclaircie, le regard put saisir la forme
+calme et sombre des palmiers, des tamarins, des sycomores et des euphorbes
+gigantesques.
+</p>
+
+<p>
+« J'étouffe ! dit l'Écossais en aspirant à pleins poumons le plus possible de
+cet air raréfié ; nous ne bougeons plus ! Descendrons-nous ?
+</p>
+
+<p>
+—Mais l'orage ? fit le docteur assez inquiet.
+</p>
+
+<p>
+—Si tu crains d'être entraîné par le vent, il me semble que tu n'as pas d'autre
+parti à prendre.
+</p>
+
+<p>
+—L'orage n'éclatera peut-être cette nuit, reprit Joe ; les nuages sont très
+haut.
+</p>
+
+<p>
+—C'est une raison qui me fait hésiter à les dépasser ; il faudrait monter à une
+grande élévation, perdre la terre de vue, et ne savoir pendant toute la nuit si
+nous avançons et de quel côté nous avançons.
+</p>
+
+<p>
+—Décide-toi, mon cher Samuel, cela presse.
+</p>
+
+<p>
+—Il est fâcheux que le vent soit tombé, reprit Joe ; il nous eut entraînés loin
+de l'orage.
+</p>
+
+<p>
+—Cela est regrettable, mes amis, car les nuages sont un danger pour nous ; ils
+renferment des courants opposés qui peuvent nous enlacer dans leurs
+tourbillons, et des éclairs capables de nous incendier. D'un autre côté, la
+force, de la rafale peut nous précipiter à terre, si nous jetons l'ancre au
+sommet d'un arbre
+</p>
+
+<p>
+—Alors que faire ?
+</p>
+
+<p>
+—Il faut maintenir le <i>Victoria</i> dans une zone moyenne entre les périls de
+la terre et les périls du ciel. Nous avons de l'eau en quantité suffisante pour
+le chalumeau, et nos deux cents livres de lest sont intactes. Au besoin, je
+m'en servirais.
+</p>
+
+<p>
+—Nous allons veiller avec toi, dit le chasseur.
+</p>
+
+<p>
+—Non, mes amis ; mettez les provisions à l'abri et couchez-vous ; je vous
+réveillerai si cela est nécessaire.
+</p>
+
+<p>
+—Mais, mon maître, ne feriez-vous pas bien de prendre du repos vous même,
+puisque rien ne nous menace encore !
+</p>
+
+<p>
+—Non, merci, mon garçon je préfère veiller. Nous sommes immobiles, et si les
+circonstances ne changent pas, demain nous nous trouverons exactement à la même
+place.
+</p>
+
+<p>
+—Bonsoir, Monsieur.
+</p>
+
+<p>
+—Bonne nuit, si c'est possible. »
+</p>
+
+<p>
+Kennedy et Joe s'allongèrent sous leurs couvertures, et le docteur demeura seul
+dans l'immensité.Cependant le dôme de nuages s'abaissait insensiblement, et
+l'obscurité se faisait profonde. La voûte noire s'arrondissait autour du globe
+terrestre comme pour l'écraser.
+</p>
+
+<p>
+Tout d'un coup un éclair violent, rapide, incisif, raya l'ombre ; sa déchirure
+n'était pas refermée qu'un effrayant éclat de tonnerre ébranlait le profondeurs
+du ciel.
+</p>
+
+<p>
+« Alerte !» s'écria Fergusson.
+</p>
+
+<p>
+Les deux dormeurs, réveillés à ce bruit épouvantable, se tenaient à ses ordres.
+</p>
+
+<p>
+« Descendons-nous ? fit Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Non! le ballon n'y résisterait pas. Montons avant que ces nuages se résolvent
+en eau et que le vent ne se déchaîne ! »
+</p>
+
+<p>
+Et il poussa activement la flamme du chalumeau dans les spirales du serpentin.
+</p>
+
+<p>
+Les orages des tropiques se développent avec une rapidité comparable à leur
+violence. Un second éclair déchira la nue, et fut suivi de vin autres
+immédiats. Le ciel était zébré d'étincelles électriques qui grésillaient sous
+les larges gouttes de la pluie.
+</p>
+
+<p>
+« Nous nous sommes attardés, dit le docteur. Il nous faut maintenant traverser
+une zone de feu avec notre ballon rempli d'air inflammable !
+</p>
+
+<p>
+—Mais à terre ! à terre ! reprenait toujours Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Le risque d'être foudroyé serait presque le même, et nous serions vite
+déchirés aux branches des arbres !
+</p>
+
+<p>
+—Nous montons, monsieur Samuel !
+</p>
+
+<p>
+—Plus vite ! plus vite encore. »
+</p>
+
+<p>
+Dans cette partie de l'Afrique, pendant les orages équatoriaux, il n'est pas
+rare de compter de trente-cinq éclairs par minute. Le ciel est littéralement en
+feu, et les éclats du tonnerre ne discontinuent pas.
+</p>
+
+<p>
+Le vent se déchaînait avec une violence effrayante dans cette atmosphère
+embrasée ; il tordait les nuages incandescents ; on eut dit le souffle d'un
+ventilateur immense qui activait tout cet incendie.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur Fergusson maintenait son chalumeau à pleine chaleur ; le ballon se
+dilatait et montait ; à genoux, au centre de la nacelle, Kennedy retenait les
+rideaux de la tente. Le ballon tourbillonnait à donner le vertige, et les
+voyageurs subissaient d'inquiétantes oscillations. Il se faisait de grandes
+cavités dans l'enveloppe de l'aérostat ; le vent s'y engouffrait avec violence,
+et le taffetas détonait sous sa pression. Une sorte de grêle, précédée d'un
+bruit tumultueux, sillonnait l'atmosphère et crépitait sur le <i>Victoria</i>.
+Celui-ci, cependant, continuait sa marche ascensionnelle ; les éclairs
+dessinaient des tangentes enflammées à sa circonférence ; il était plein feu.
+</p>
+
+<p>
+« A la garde de Dieu! dit le docteur Fergusson ; nous sommes entre ses mains
+lui seul peut nous sauver. Préparons-nous à tout événement, même à un incendie
+; notre chute peut n'être pas rapide. »
+</p>
+
+<p>
+La voix du docteur parvenait à peine à l'oreille de ses compagnons ; mais ils
+pouvaient voir sa figure calme au milieu du sillonnement des éclairs ; il
+regardait les phénomènes de phosphorescence produits par le feu Saint-Elme qui
+voltigeait sur le filet de l'aérostat.
+</p>
+
+<p>
+Celui-ci tournoyait, tourbillonnait, mais il montait toujours ; au bout d'un
+quart d'heure, il avait dépassé la zone des nuages orageux, les effluences
+électriques se développaient au-dessous de lui, comme une vaste couronne de
+feux d'artifices suspendus à sa nacelle.
+</p>
+
+<p>
+C'était là l'un des plus beaux spectacles que la nature put donner à l'homme.
+En bas, l'orage. En haut le ciel étoilé, tranquille, muet, impassible, avec la
+lune projetant ses paisibles rayons sur ces nuages irrités.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur Fergusson consulta le baromètre ; il donna douze mille pieds
+d'élévation. Il était onze heures du soir.
+</p>
+
+<p>
+« Grâce au ciel, tout danger est passé, dit-il ; il nous suffit de nous
+maintenir à cette hauteur.
+</p>
+
+<p>
+C'était effrayant ! répondit Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Bon, répliqua Joe, cela jette de la diversité dans le voyage, et je ne suis
+pas fâché d'avoir vu un orage d'un peu haut. C'est un joli spectacle ! »
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XVII</h2>
+
+<p class="letter">
+Les montagnes de la Lune.—Un océan de verdure.—On jette l'ancre.—L'éléphant
+remorqueur.— Feu nourri.—Mort du pachyderme.—Le four de campagne.—Repas sur
+l'herbe.—Une nuit
+</p>
+
+<p>
+Vers six heures du matin, le lundi, le soleil s'élevait au-dessus de l'horizon
+; les nuages se dissipèrent, et un joli vent rafraîchit ces première lueurs
+matinales.
+</p>
+
+<p>
+La terre, toute parfumée, reparut aux yeux des voyageurs. Le ballon, tournant
+sur place au milieu des courants opposés, avait à peine dérivé ; le docteur,
+laissant se contracter le gaz, descendit afin de saisir une direction plus
+septentrionale. Longtemps ses recherches furent vaines ; le vent l'entraîna
+dans l'ouest, jusqu'en vue des célèbres montagnes de la Lune, qui
+s'arrondissent en demi-cercle autour de la pointe du lac Tanganayika ; leur
+chaîne, peu accidentée, se détachait sur l'horizon bleuâtre ; on eut dit une
+fortification naturelle, infranchissable aux explorateur du centre de l'Afrique
+; quelques cônes isolés portaient la trace des neiges éternelles.
+</p>
+
+<p>
+Nous voilà, dit le docteur, dans un pays inexploré ; le capitaine Burton s'est
+avancé fort avant dans l'ouest ; mais il n'a pu atteindre ces montagnes
+célèbres ; il en a même nié l'existence, affirmée par Speke son compagnon ; il
+prétend qu'elles sont nées dans l'imagination de ce dernier ; pour nous, mes
+amis, il n'y a plus de doute possible
+</p>
+
+<p>
+—Est-ce que nous les franchirons ! demanda Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Non pas, s'il plaît à Dieu ; j'espère trouver un vent favorable qui me
+ramènera à l'équateur ; j'attendrai même, s'il le faut, et je ferai du
+<i>Victoria</i> comme d'un navire qui jette l'ancre par les vents contraires.
+</p>
+
+<p>
+Mais les prévisions du docteur ne devaient pas tarder à se réaliser. Après
+avoir essayé différentes hauteurs, le <i>Victoria</i> fila dans le nord-est
+avec une vitesse moyenne.
+</p>
+
+<p>
+« Nous sommes dans la bonne direction, dit-il en consultant sa boussole, et à
+peine à deux cents pieds de terre, toutes circonstances heureuses pour
+reconnaître ces régions nouvelles ; le capitaine Speke, en allant à la
+découverte du lac Ukéréoué remontait plus à l'est, en droite ligne au dessus de
+Kazeh.
+</p>
+
+<p>
+—Irons-nous longtemps de la sorte ? demanda Kennedy
+</p>
+
+<p>
+—Peut-être ; notre but est de pousser une pointe du côté des sources du Nil, et
+nous avons plus de six cents milles à parcourir, jusqu'à la limite extrême
+atteinte par les explorateurs venus du Nord.
+</p>
+
+<p>
+—Et nous ne mettrons pied à terre, fit Joe, histoire de se dégourdir les jambes
+?
+</p>
+
+<p>
+—Si vraiment ; il faudra d'ailleurs ménager nos vivres, et, chemin faisant, mon
+brave Dick, tu nous approvisionneras de viande fraîche.
+</p>
+
+<p>
+—Dès que tu le voudras, ami Samuel.
+</p>
+
+<p>
+—Nous aurons aussi à renouveler notre réserve d'eau. Qui sait si nous ne serons
+pas entraînés vers des contrées arides. On ne saurait donc prendre trop de
+précautions. »
+</p>
+
+<p>
+A midi, le <i>Victoria</i> se trouvait par 29° l5, de longitude et 3° 15' de
+latitude. Il dépassait le village d'Uyofu, dernière limite septentrionale de
+l'Unyamwezi, par le travers du lac Ukéréoué, que l'on ne pouvait encore
+apercevoir.
+</p>
+
+<p>
+Les peuplades rapprochées de l'équateur semblent être un peu plus civilisées,
+et sont gouvernées par des monarques absolus, dont le despotisme est sans
+bornes ; leur réunion la plus compacte constitue la province de Karagwah.
+</p>
+
+<p>
+Il fut décidé entre les trois voyageurs qu'ils accosteraient la terre au
+premier emplacement favorable. On devait faire une halte prolongée, et
+l'aérostat serait soigneusement passé en revue ; la flamme du chalumeau fut
+modérée ; les ancres lancées au dehors de la nacelle vinrent bientôt raser les
+hautes herbes d'une immense prairie ; d'une certaine hauteur, elle paraissait
+couverte d'un gazon ras, mais en réalité ce gazon avait de sept à huit pieds
+d'épaisseur.
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i> effleurait ces herbes sans les courber, comme un papillon
+gigantesque. Pas un obstacle en vue. C'était comme un océan de verdure sans un
+seul brisant.
+</p>
+
+<p>
+« Nous pourrons courir longtemps de la sorte, dit Kennedy ; je n'aperçois pas
+un arbre dont nous puissions nous approcher ; la chasse me parait compromise
+</p>
+
+<p>
+—Attends, mon cher Dick ; tu ne pourrais pas chasser dans ces herbes plus
+hautes que toi ; nous finirons par trouver une place favorable. »
+</p>
+
+<p>
+C'était en vérité une promenade charmante, une véritable navigation sur cette
+mer si verte, presque transparente, avec de douces ondulations au souffle du
+vent. La nacelle justifiait bien son nom, et semblait fendre des flots, à cela
+près qu'une volée d'oiseaux aux splendides couleurs s'échappait parfois des
+hautes herbes avec mille cris joyeux ; les ancres plongeaient dans ce lac de
+fleurs, et traçaient un sillon qui se refermait derrière elles, comme le
+sillage d'un vaisseau.
+</p>
+
+<p>
+Tout à coup, le ballon éprouva une forte secousse ; l'ancre avait mordu sans
+doute une fissure de roc cachée sous ce gazon gigantesque.
+</p>
+
+<p>
+« Nous sommes pris, fit Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien ! jette l'échelle, » répliqua le chasseur.
+</p>
+
+<p>
+Ces paroles n'étaient pas achevées, qu'un cri aigu retentit dans l'air, et les
+phrases suivantes, entrecoupées d'exclamations, s'échappèrent de la bouche des
+trois voyageurs.
+</p>
+
+<p>
+« Qu'est cela ?
+</p>
+
+<p>
+—Un cri singulier !
+</p>
+
+<p>
+—Tiens ! nous marchons !
+</p>
+
+<p>
+—L'ancre a dérapé.
+</p>
+
+<p>
+—Mais non ! elle tient toujours, fit Joe, qui halait sur la corde.
+</p>
+
+<p>
+—C'est le rocher qui marche !
+</p>
+
+<p>
+Un vaste remuement se fit dans les herbes, et bientôt une forme allongée et
+sinueuse s'éleva au-dessus d'elles.
+</p>
+
+<p>
+« Un serpent ! fit Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Un serpent ! s'écria Kennedy en armant sa carabine.
+</p>
+
+<p>
+—Eh non ! dit le docteur, c'est une trompe d'éléphant.
+</p>
+
+<p>
+—Un éléphant, Samuel ! »
+</p>
+
+<p>
+Et Kennedy, ce disant, épaula son arme.
+</p>
+
+<p>
+« Attends, Dick, attends !
+</p>
+
+<p>
+—Sans doute ! L'animal nous remorque.
+</p>
+
+<p>
+—Et du bon côté, Joe, du bon côté. »
+</p>
+
+<p>
+L'éléphant s'avançait avec une certaine rapidité ; il arriva bientôt à une
+clairière, où l'on put le voir tout entier ; à sa taille gigantesque, le
+docteur reconnut un mâle d'une magnifique espèce ; il portait deux défenses
+blanchâtres, d'une courbure admirable, et qui pouvaient avoir huit pieds de
+long ; les pattes de l'ancre étaient fortement prises entre elles.
+</p>
+
+<p>
+L'animal essayait vainement de se débarrasser avec sa trompe de la corde qui le
+rattachait à la nacelle.
+</p>
+
+<p>
+« En avant ! hardi ! s'écria Joe au comble de la joie, excitant de son mieux
+cet étrange équipage. Voilà encore une nouvelle manière de voyager ! Plus que
+cela de cheval ! un éléphant, s'il vous plaît.
+</p>
+
+<p>
+—Mais où nous mène-t-il ! demanda Kennedy, agitant sa carabine qui lui brillait
+les mains.
+</p>
+
+<p>
+—Il nous mène où nous voulons aller, mon cher Dick ! Un peu de patience !
+</p>
+
+<p>
+—« Wig a more ! Wig a more ! » comme disent les paysans d'Écosse, s'écriait le
+joyeux Joe. En avant ! en avant ! »
+</p>
+
+<p>
+L'animal prit un galop fort rapide ; il projetait sa trompe de droite et de
+gauche, et, dans ses ressauts, il donnait de violentes secousses à la nacelle.
+Le docteur, la hache à la main, était prêt à couper la corde s'il y avait lieu.
+</p>
+
+<p>
+« Mais, dit-il, nous ne nous séparerons de notre ancre qu'au dernier moment. »
+</p>
+
+<p>
+Cette course, à la suite d'un éléphant, dura prés d'une heure et demie ;
+l'animal ne paraissait aucunement fatigué ; ces énormes pachydermes peuvent
+fournir des trottes considérables, et, d'un jour à l'autre, on les retrouve à
+des distances immenses, comme les baleines dont ils ont la masse et la
+rapidité.
+</p>
+
+<p>
+« Au fait, disait Joe, c'est une baleine que nous avons harponnée, et nous ne
+faisons qu'imiter la manœuvre des baleiniers pendant leurs pêches. »
+</p>
+
+<p>
+Mais un changement dans la nature du terrain obligea le docteur à modifier son
+moyen de locomotion.
+</p>
+
+<p>
+Un bois épais de camaldores apparaissait au nord de la prairie et à trois
+milles environ ; il devenait dès lors nécessaire que le ballon fût séparé de
+son conducteur.
+</p>
+
+<p>
+Kennedy fut donc chargé d'arrêter l'éléphant dans sa course ; il épaula sa
+carabine ; mais sa position n'était pas favorable pour atteindre l'animal avec
+succès ; une première balle, tirée au crâne, s'aplatit comme sur une plaque de
+tôle ; l'animal n'en parut aucunement troublé ; au bruit de la décharge, son
+pas s'accéléra, et sa vitesse fut celle d'un cheval lancé au galop.
+</p>
+
+<p>
+« Diable ! dit Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Quelle tête dure ! fit Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Nous allons essayer de quelques balles coniques au défaut doré au défaut de
+l'épaule, » reprit Dick en chargeant ; sa carabine avec soin, et il fit feu.
+</p>
+
+<p>
+L'animal poussa un cri terrible, et continua de plus belle.
+</p>
+
+<p>
+« Voyons, dit Joe en s'armant de l'un des fusils, il faut que je vous aide,
+Monsieur Dick, ou cela n'en finira pas. »
+</p>
+
+<p>
+Et deux balles allèrent se loger dans les flancs de la bête.
+</p>
+
+<p>
+L'éléphant s'arrêta, dressa sa trompe, et reprit à toute vitesse sa course vers
+le bois ; il secouait sa vaste tête, et le sang commençait à couler à flots de
+ses blessures
+</p>
+
+<p>
+Continuons notre feu, Monsieur Dick.
+</p>
+
+<p>
+—Et un feu nourri, ajouta le docteur, nous ne sommes pas à vingt toises du bois
+! »
+</p>
+
+<p>
+Dix coups retentirent encore. l'éléphant fit un bond effrayant ; la nacelle et
+le ballon craquèrent à faire croire que tout était brisé ; la secousse fit
+tomber la hache des mains du docteur sur le sol.
+</p>
+
+<p>
+La situation devenait terrible alors ; le câble de l'ancre fortement assujetti
+ne pouvait être ni détaché, ni entamé par les couteaux des voyageurs ; le
+ballon approchait rapidement du bois, quand l'animal reçut une balle dans l'œil
+au moment où il relevait la tête ; il s'arrêta, hésita ; ses genoux plièrent ;
+il présenta son flanc au chasseur.
+</p>
+
+<p>
+« Une balle au cœur, » dit celui-ci, en déchargeant une dernière fois la
+carabine.
+</p>
+
+<p>
+L'éléphant poussa un rugissement de détresse et d'agonie ; il se redressa un
+instant en faisant tournoyer sa trompe, puis il retomba de tout son poids sur
+une de ses défenses qu'il brisa net. Il était mort.
+</p>
+
+<p>
+« Sa défense est brisée ! s'écria Kennedy. De l'ivoire qui en Angleterre
+vaudrait trente-cinq guinées les demi-livres !
+</p>
+
+<p>
+—Tant que cela, fit Joe, en s'affalant jusqu'à terre par la corde de l'ancre.
+</p>
+
+<p>
+—A quoi servent tes regrets, mon cher Dick ? répondit le docteur Fergusson.
+Est-ce que nous sommes des trafiquants d'ivoire ? Sommes-nous venus ici pour
+faire fortune ? »
+</p>
+
+<p>
+Joe visita l'ancre ; elle était solidement retenue à la défense demeurée
+intacte. Samuel et Dick sautèrent sur le sol, tandis que l'aérostat à demi
+dégonflé se balançait au-dessus du corps de l'animal.
+</p>
+
+<p>
+La magnifique bête ! s'écria Kennedy. Quelle masse ! Je n'ai jamais vu dans
+l'Inde un éléphant de cette taille !
+</p>
+
+<p>
+—Cela n'a rien d'étonnant, mon cher Dick ; les éléphants du centre de L'Afrique
+sont les plus beaux. Les Anderson, les Cumming les ont tellement chassés aux
+environs du Cap, qu'ils émigrent vers l'équateur, où nous les rencontrerons
+souvent en troupes nombreuses.
+</p>
+
+<p>
+—En attendant, répondit Joe, j'espère que nous goûterons un peu de celui-là !
+Je m'engage à vous procurer un repas succulent aux dépens de cet animal. M.
+Kennedy va chasser pendant une heure ou deux, M. Samuel va passer l'inspection
+du <i>Victoria</i> , et, pendant ce temps, je vais faire la cuisine.
+</p>
+
+<p>
+—Voilà qui est bien ordonné, répondit le docteur. Fais à ta guise.
+</p>
+
+<p>
+—Pour moi, dit le chasseur, Je vais prendre le deux heures de liberté que Joe a
+daigné m'octroyer.
+</p>
+
+<p>
+—Va, mon ami ; mais pas d'imprudence. Ne t'éloigne pas.
+</p>
+
+<p>
+—Sois tranquille. »
+</p>
+
+<p>
+Et Dick, armé de son fusil, s'enfonça dans le bois.
+</p>
+
+<p>
+Alors Joe s'occupa de ses fonctions. Il fit d'abord dans la terre un trou
+profond de deux pieds ; il le remplit de branches sèches qui couvraient le sol,
+et provenaient des trouées faites dans le bois par les éléphants dont on voyait
+les traces. Le trou rempli, il entassa au-dessus du bûcher haut de deux pieds,
+et il y mit le feu.
+</p>
+
+<p>
+Ensuite il retourna vers le cadavre de l'éléphant, tombé à dix toises du bois à
+peine ; il détacha adroitement la trompe qui mesurait près de deux pieds de
+largeur à sa naissance ; il en choisit la partie la plus délicate, et y joignit
+un des pieds spongieux de l'animal ; ce sont en effet les morceaux par
+excellence, comme la bosse du bison, la patte de l'ours ou la hure du sanglier.
+</p>
+
+<p>
+Lorsque le bûcher fut entièrement consumé à l'intérieur et à l'extérieur, le
+trou, débarrassé des cendres et des charbons, offrit une température très
+élevée ; les morceaux de l'éléphant, entourés de feuilles aromatiques, furent
+déposés au fond de ce four improvisé, et recouverts de cendres chaudes ; puis,
+Joe éleva un second bûcher sur le tout, et quand le bois fut consumé, la viande
+était cuite à point.
+</p>
+
+<p>
+Alors Joe retira le dîner de la fournaise ; il déposa cette viande appétissante
+sur des feuilles vertes, et disposa son repas au milieu d'une magnifique
+pelouse ; il apporta des biscuits, de l'eau-de-vie, du café, et puisa une eau
+fraîche et limpide à un ruisseau voisin.
+</p>
+
+<p>
+Ce festin ainsi dressé faisait plaisir à voir, et Joe pensait, sans être trop
+fier, qu'il ferait encore plus de plaisir à manger.
+</p>
+
+<p>
+Un voyage sans fatigue et sans danger ! répétait-il. Un repas à ses heures ! un
+hamac perpétuel ! qu'est-ce que l'on peut demander de plus ?
+</p>
+
+<p>
+Et ce bon M. Kennedy qui ne voulait pas venir ! »
+</p>
+
+<p>
+De son côté, le docteur Fergusson se livrait à un examen sérieux de l'aérostat.
+Celui-ci ne paraissait pas avoir souffert de la tourmente ; le taffetas et la
+gutta-percha avaient merveilleusement résisté ; en prenant la hauteur actuelle
+du sol, et en calculant la force ascensionnelle du ballon, il vit avec
+satisfaction que l'hydrogène était en même quantité ; l'enveloppe jusque-là
+demeurait entièrement imperméable.
+</p>
+
+<p>
+Depuis cinq jours seulement, les voyageurs avaient quitté Zanzibar ; le
+pemmican n'était pas encore entamé ; les provisions de biscuit et de viande
+conservée suffisaient pour un long voyage ; il n'y eut donc que la réserve
+d'eau à renouveler.
+</p>
+
+<p>
+Les tuyaux et le serpentin paraissaient être en parfait état ; grâce à leurs
+articulations de caoutchouc, ils s'étaient prêtés à toutes les oscillations de
+l'aérostat.
+</p>
+
+<p>
+Son examen terminé, le docteur s'occupa de mettre ses notes en ordre. Il fit
+une esquisse très réussie de la campagne environnante, avec la longue prairie à
+perte de vue, la forêt de camaldores, et le ballon immobile sur le corps du
+monstrueux éléphant.
+</p>
+
+<p>
+Au bout de ses deux heures, Kennedy revint avec un chapelet de perdrix grasses,
+et un cuissot d'oryx, sorte de gemsbok, appartenant à l'espèce la plus agile
+des antilopes. Joe se chargea de préparer ce surcroît de provisions.
+</p>
+
+<p>
+« Le dîner est servi, » s'écria-t-il bientôt de sa plus belle voix.
+</p>
+
+<p>
+Et les trois voyageurs n'eurent qu'à s'asseoir sur la pelouse verte ; les pieds
+et la trompe d'éléphant furent déclarés exquis ; on but à l'Angleterre comme
+toujours, et de délicieux havanes parfumèrent pour la première fois cette
+contrée charmante.
+</p>
+
+<p>
+Kennedy mangeait, buvait et causait comme quatre ; il était enivré ; il proposa
+sérieusement à son ami le docteur de s'établir dans cette forêt, d'y construire
+une cabane de feuillage, et d'y commencer la dynastie des Robinsons africains.
+</p>
+
+<p>
+La proposition n'eut pas autrement de suite, bien que Joe se fût proposé pour
+remplir le rôle de Vendredi.
+</p>
+
+<p>
+La campagne semblait si tranquille, si déserte, que le docteur résolut de
+passer la nuit à terre. Joe dressa un cercle de feux, barricade indispensable
+contre les bêtes féroces ; les hyènes, les couguars, les chacals, attirés par
+l'odeur de la chair d'éléphant, rodèrent aux alentours. Kennedy dut à plusieurs
+reprises décharger sa carabine sur des visiteurs trop audacieux ; mais enfin la
+nuit s'acheva sans incident fâcheux.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XVIII</h2>
+
+<p class="letter">
+Le Karagwah.—Le lac Ukéréoué.—Une nuit dans une île.—L'Équateur.—Traversée du
+lac.—Les cascades.—Vue du pays.—Les sources du Nil.—L'île Benga.—La signature
+d'Andres.—Debono.—Le pavillon aux armes d'Angleterre.
+</p>
+
+<p>
+Le lendemain dès cinq heures, commençaient les préparatifs du départ. Joe, avec
+la hache qu'il avait heureusement retrouvée, brisa les défenses de l'éléphant.
+Le <i>Victoria</i>, rendu à la liberté, entraîna les voyageurs vers le nord-est
+avec une vitesse de dix-huit milles.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur avait soigneusement relevé sa position par la hauteur des étoiles
+pendant la soirée précédente. Il était par 2° 40' de latitude au-dessous de
+l'équateur, soit à cent soixante milles géographiques ; il traversa de nombreux
+villages sans se préoccuper des cris provoqués par son apparition ; il prit
+note de la conformation des lieux avec des vues sommaires ; il franchit les
+rampes du Rubemhé, presque aussi roides que les sommets de l'Ousagara, et
+rencontra plus tard, à Tenga, les premiers ressauts des chaînes de Karagwah,
+qui, selon lui, dérivent nécessairement des montagnes de la Lune. Or, la
+légende ancienne qui faisait de ces montagnes le berceau du Nil s'approchait de
+la vérité, puisqu'elles confinent au lac Ukéréoué, réservoir présumé des eaux
+du grand fleuve.
+</p>
+
+<p>
+De Kafuro, grand district des marchands du pays, il aperçut enfin à l'horizon
+ce lac tant cherché, que le capitaine Speke entrevit le 3 août 1858.
+</p>
+
+<p>
+Samuel Fergusson se sentait ému, il touchait presque à l'un des points
+principaux de son exploration, et, la lunette à l'œil, il ne perdait pas un
+coin de cette contrée mystérieuse que son regard détaillait ainsi :
+</p>
+
+<p>
+Au-dessous de lui, une terre généralement effritée ; à peine quelques ravins
+cultivés ; le terrain, parsemé de cônes d'une altitude moyenne, se faisait plat
+aux approches du lac ; les champs d'orge remplaçaient les rizières ; là
+croissaient ce plantain d'où se lire le vin du pays, et le « mwani », plante
+sauvage qui sert de café. La réunion d'une cinquantaine de huttes circulaires
+recouvertes d'un chaume en fleurs, constituait la capitale du Karagwah. :
+</p>
+
+<p>
+On apercevait facilement les figures ébahies d'une race assez belle, au teint
+jaune brun. Des femmes d'une corpulence invraisemblable se traînaient dans les
+plantations, et le docteur étonna bien ses compagnons en leur apprenant que cet
+embonpoint, très apprécié, s'obtenait par un régime obligatoire de lait caillé.
+</p>
+
+<p>
+A midi, le <i>Victoria</i> se trouvait par 1° 45' de latitude australe ; à une
+heure, le vent le poussait sur le lac.
+</p>
+
+<p>
+Ce lac a été nommé Nyanza [Nyanza signifie lac] <i>Victoria</i> par le
+capitaine Speke. En cet endroit, il pouvait mesurer quatre-vingt-dix milles de
+largeur ; à son extrémité méridionale, le capitaine trouva un groupe d'îles,
+qu'il nomma archipel du Bengale. Il poussa sa reconnaissance jusqu'à Muanza,
+sur la côte de l'est, où il fut bien reçu par le sultan. Il fit la
+triangulation de cette partie du lac, mais il ne put se procurer une barque, ni
+pour le traverser, ni pour visiter la grande île d'Ukéréoué ; cette île, très
+populeuse, est gouvernée par trois sultans, et ne forme qu'une presqu'île à
+marée basse.
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i> abordait le lac plus au nord, au grand regret du docteur,
+qui aurait voulu en déterminer les contours inférieurs. Les bords, hérissés de
+buissons épineux et de broussailles enchevêtrées, disparaissaient littéralement
+sous des myriades de moustiques d'un brun clair ; ce pays devait être
+inhabitable et inhabité ; on voyait des troupes d'hippopotames se vautrer dans
+des forêts de roseaux, ou s'enfuir sous les eaux blanchâtres du lac.
+</p>
+
+<p>
+Celui-ci, vu de haut offrait vers l'ouest un horizon si large qu'on eut dit une
+mer ; la distance est assez grande entre les deux rives pour que des
+communications ne puissent s'établir ; d'ailleurs les, tempêtes y sont fortes
+et fréquentes, car les vents font rage dans ce bassin élevé et découvert.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur eut de la peine à se diriger ; il craignait d'être entraîné vers
+l'est ; mais heureusement un courant le porta directement au nord, et, à six
+heures du soir, le <i>Victoria</i> s'établit dans une petite île déserte, par
+0° 30' de latitude, et 32° 52' de longitude à vingt milles de la côte.
+</p>
+
+<p>
+Les voyageurs purent s'accrocher à un arbre, et, le vent s'étant calmé vers le
+soir, ils demeurèrent tranquillement sur leur ancre. On ne pouvait songer à
+prendre terre ; ici, comme sur les bords du Nyanza, des légions de moustiques
+couvraient le sol d'un nuage épais Joe même revint de l'arbre couvert de
+piqûres ; mais il ne se fâcha pas, tant il trouvait cela naturel de la part des
+moustiques.
+</p>
+
+<p>
+Néanmoins, le docteur, moins optimiste ; fila le plus de corde qu'il put, afin
+d'échapper à ces impitoyables insectes qui s'élevaient avec un murmure
+inquiétant.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur reconnut la hauteur du lac au-dessus du niveau de la mer, telle que
+l'avait déterminée le capitaine Speke, soit trois mille sept cent cinquante
+pieds.
+</p>
+
+<p>
+« Nous voici donc dans une île ! dit Joe, qui se grattait à se rompre les
+poignets.
+</p>
+
+<p>
+—Nous en aurions vite fait le tour, répondit le chasseur, et, sauf ces aimables
+insectes, on n'y aperçoit pas un être vivant.
+</p>
+
+<p>
+—-Les îles dont le lac est parsemé, répondit le docteur Fergusson, ne sont, à
+vrai dire, que des sommets de collines immergées ; mais nous sommes heureux d'y
+avoir rencontré un abri, car les rives du lac sont habitées par des tribus
+féroces. Dormez donc, puisque le ciel nous prépare une nuit tranquille.
+</p>
+
+<p>
+—Est-ce que tu n'en feras pas autant, Samuel ?
+</p>
+
+<p>
+—Non ; je ne pourrais fermer l'œil. Mes pensées chasseraient tout sommeil.
+Demain, mes amis, si le vent est favorable, nous marcherons droit au nord, et
+nous découvrirons peut-être les sources du Nil, ce secret demeuré impénétrable.
+Si prés des sources du grand fleuve, je ne saurais dormir. »
+</p>
+
+<p>
+Kennedy et Joe, que les préoccupations scientifiques ne troublaient pas à ce
+point, ne tardèrent pas à s'endormir profondément sous la garde du docteur.
+</p>
+
+<p>
+Le mercredi 23 avril, le <i>Victoria</i> appareillait à quatre heures du matin
+par un ciel grisâtre ; la nuit quittait difficilement les eaux du lac, qu'un
+épais brouillard enveloppait, mais bientôt un vent violent dissipa toute cette
+brume. Le <i>Victoria</i> fut balancé pendant quelques minutes en sens divers
+et enfin remonta directement vers le nord.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur Fergusson frappa des mains avec joie.
+</p>
+
+<p>
+« Nous sommes en bon chemin ! s'écria-t-il. Aujourd'hui ou jamais nous verrons
+le Nil ! Mes amis, voici que nous franchissons l'Équateur ! nous entrons dans
+notre hémisphère !
+</p>
+
+<p>
+—Oh ! fit Joe ; vous pensez, mon maître, que l'équateur passe par ici ?
+</p>
+
+<p>
+—Ici même mon brave garçon !
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien ! sauf votre respect, il me paraît convenable de l'arroser sans perdre
+de temps.
+</p>
+
+<p>
+—Va pour un verre de grog ! répondit le docteur en riant ; tu as une manière
+d'entendre la cosmographie qui n'est point sotte.
+</p>
+
+<p>
+Et voilà comment fut célébré le passage de la ligne à bord du <i>Victoria</i>.
+</p>
+
+<p>
+Celui-ci filait rapidement. On apercevait dans l'ouest la côte basse et peu
+accidentée ; au fond, les plateaux plus élevés de l'Uganda et de l'Usoga. La
+vitesse du vent devenait excessive : près de trente milles à l'heure.
+</p>
+
+<p>
+Les eaux du Nyanza, soulevées avec violence, écumaient comme les vagues d'une
+mer. A certaines lames de fond qui se balançaient longtemps après les
+accalmies, le docteur reconnut que le lac devait avoir une grande profondeur A
+peine une ou deux barques grossières furent-elles entrevues pendant cette
+rapide traversée.
+</p>
+
+<p>
+« Le lac, dit le docteur, est évidemment, par sa position élevée, le réservoir
+naturel des fleuves de la partie orientale d'Afrique ; le ciel lui rend en
+pluie ce qu'il enlève en vapeurs à ses effluents Il me paraît certain que le
+Nil doit y prendre sa source.
+</p>
+
+<p>
+—Nous verrons bien, » répliqua Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+Vers neuf heures, la côte de l'ouest se rapprocha ; elle paraissait déserte et
+boisée. Le vent s'éleva un peu vers l'est, et l'on put entrevoir l'autre rive
+du lac. Elle se courbait de manière à se terminer par un angle très ouvert,
+vers 2°40' de latitude septentrionale. De hautes montagnes dressaient leurs
+pics arides à cette extrémité du Nyanza ; mais entre elles une gorge profonde
+et sinueuse livrait passage à une rivière bouillonnante.
+</p>
+
+<p>
+Tout en manœuvrant son aérostat, le docteur Fergusson examinait le pays d'un
+regard avide.
+</p>
+
+<p>
+« Voyez ! s'écria-t-il, voyez, mes amis ! les récits des Arabes étaient exacts
+! Ils parlaient d'un fleuve par lequel le lac Ukéréoué se déchargeait vers le
+nord, et ce fleuve existe, et nous le descendons, et il coule avec une rapidité
+comparable à notre propre vitesse ! Et cette goutte d'eau qui s'enfuit sous nos
+pieds va certainement se confondre avec les flots de la Méditerranée ! C'est le
+Nil !
+</p>
+
+<p>
+—C'est le Nil ! répéta Kennedy, qui se laissait prendre à l'enthousiasme de
+Samuel Fergusson.
+</p>
+
+<p>
+—Vive le Nil ! dit Joe, qui s'écriait volontiers vive quelque chose quand il
+était en joie.
+</p>
+
+<p>
+Des rochers énormes embarrassaient çà et là le cours de cette mystérieuse
+rivière. L'eau écumait ; il se faisait des rapides et des cataractes qui
+confirmaient le docteur dans ses prévisions. Des montagnes environnantes se
+déversaient de nombreux torrents, écumants dans leur chute ; l'œil les comptait
+par centaines. On voyait sourdre du sol de minces filets d'eau éparpillés, se
+croisant, se confondant, luttant de vitesse, et tous couraient à cette rivière
+naissante, qui se faisait fleuve après les avoir absorbés.
+</p>
+
+<p>
+« Voilà bien le Nil, répéta le docteur avec conviction. L'origine de son nom a
+passionné les savants comme l'origine de ses eaux ; on l'a fait venir du grec,
+du copte, du sanscrit [Un savant byzantin voyait dans Neilos un nom
+arithmétique. N représentait 50, E 5, I 10, L 30, O 70, S 200 : ce qui fait le
+nombre des jours de l'année] ; peu importe, après tout, puisqu'il a dû livrer
+enfin le secret de ses sources !
+</p>
+
+<p>
+—Mais, dit le chasseur, comment s'assurer de l'identité de cette rivière et de
+celle que les voyageurs du nord ont reconnue !
+</p>
+
+<p>
+—Nous aurons des preuves certaines, irrécusables, infaillibles, répondit
+Fergusson, si le vent nous favorise une heure encore. »
+</p>
+
+<p>
+Les montagnes se séparaient, faisant place à des villages nombreux, à des
+champs cultivés de sésame, de dourrah, de cannes à sucre. Les tribus de ces
+contrées se montraient agitées, hostiles ; elles semblaient plus près de la
+colère que de l'adoration ; elles pressentaient des étrangers, et non des
+dieux. Il semblait qu'en remontant aux sources du Nil on vint leur voler
+quelque chose. Le <i>Victoria</i> dut se tenir hors de la portée des mousquets.
+</p>
+
+<p>
+Aborder ici sera difficile, dit l'Ecossais.
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien ! répliqua Joe, tant pis pour ces indigènes ; nous les priverons du
+charme de notre conversation.
+</p>
+
+<p>
+—Il faut pourtant que je descende, répondit le docteur Fergusson, ne fût-ce
+qu'un quart d'heure. Sans cela, je ne puis constater les résultats de notre
+exploration.
+</p>
+
+<p>
+—C'est donc indispensable, Samuel ?
+</p>
+
+<p>
+—Indispensable, et nous descendrons, quand même nous devrions faire le coup de
+fusil !
+</p>
+
+<p>
+—La chose me va, répondit Kennedy en caressant sa carabine.
+</p>
+
+<p>
+—Quand vous voudrez, mon maître, dit Joe en se préparant au combat.
+</p>
+
+<p>
+Ce ne sera pas la première fois, répondit le docteur, que l'on aura fait de la
+science les armes à la main ; pareille chose est arrivée à un savant français,
+dans les montagnes d'Espagne, quand il mesurait le méridien terrestre.
+</p>
+
+<p>
+—Sois tranquille, Samuel, et fie-toi à tes deux gardés du corps.
+</p>
+
+<p>
+—Y sommes-nous, Monsieur ?
+</p>
+
+<p>
+—Pas encore. Nous allons même nous élever pour saisir la configuration exacte
+du pays. »
+</p>
+
+<p>
+L'hydrogène se dilata, et, en moins de dix minutes, le <i>Victoria</i> planait
+à une hauteur de deux mille cinq cents pieds au-dessus du sol.
+</p>
+
+<p>
+On distinguait de là un inextricable réseau de rivières que le fleuve recevait
+dans son lit ; il en venait davantage de l'ouest, entre les collines
+nombreuses, au milieu de campagnes fertiles.
+</p>
+
+<p>
+« Nous ne sommes pas à quatre-vingt-dix milles de Gondokoro, dit le docteur en
+pointant sa tête, et à moins de cinq milles du point atteint par les
+explorateurs venus du nord. Rapprochons-nous de terre avec précaution. »
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i> s'abaissa de plus de deux mille pieds.
+</p>
+
+<p>
+« Maintenant, mes amis, soyez prêts à tout hasard.
+</p>
+
+<p>
+—Nous sommes prêts, répondirent Dick et Joe.
+</p>
+
+<p>
+- -Bien ! »
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i> marcha bientôt en suivant le lit du fleuve, et à cent pied
+peine. Le Nil mesurait cinquante toises en cet endroit, et les indigène
+s'agitaient tumultueusement dans les villages qui bordaient ses rives. Au
+deuxième degré, il forme une cascade à pic de dix pieds de hauteur environ, et
+par conséquent infranchissable.
+</p>
+
+<p>
+« Voilà bien la cascade indiquée par M. Debono, » s'écria le docteur.
+</p>
+
+<p>
+Le bassin du fleuve s'élargissait, parsemé d'îles nombreuses que Samuel
+Fergusson dévorait du regard ; il semblait chercher un point de repère qu'il
+n'apercevait pas encore.
+</p>
+
+<p>
+Quelques nègres s'étant avancés dans une barque au-dessous du ballon, Kennedy
+les salua d'un coup de fusil, qui, sans les atteindre, les obligea à regagner
+la rive au plus vite.
+</p>
+
+<p>
+« Bon voyage ! leur souhaita Joe ; à leur place, je ne me hasardera pas à
+revenir ! j'aurais singulièrement peur d'un monstre qui lance la foudre à
+volonté. »
+</p>
+
+<p>
+Mais voici que le docteur Fergusson saisit soudain sa lunette et la braqua vers
+une île couchée au milieu du fleuve.
+</p>
+
+<p>
+Quatre arbres! s'écria-t-il ; voyez, là-bas ! »
+</p>
+
+<p>
+En effet, quatre arbres isolés s'élevaient à son extrémité.
+</p>
+
+<p>
+C'est l'île de Benga ! c'est bien elle ! ajouta-t-il.
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien, après ? demanda Dick.
+</p>
+
+<p>
+—C'est là que nous descendrons, s'il plaît à Dieu !
+</p>
+
+<p>
+—Mais elle paraît habitée, Monsieur Samuel !
+</p>
+
+<p>
+—Joe a raison ; si je ne me trompe, voilà un rassemblement d'une vingtaine
+d'indigènes.
+</p>
+
+<p>
+—Nous les mettrons en fuite ; cela ne sera pas difficile, répondit Fergusson.
+</p>
+
+<p>
+—Va comme il est dit, » répliqua le chasseur.
+</p>
+
+<p>
+Le soleil était au zénith. Le <i>Victoria</i> se rapprocha de l'île.
+</p>
+
+<p>
+Les nègres, appartenant à la tribu de Makado, poussèrent des cris énergiques.
+L'un d'eux agitait en l'air son chapeau d'écorce. Kennedy le prit pour point de
+mire, fit feu, et le chapeau vola en éclats.
+</p>
+
+<p>
+Ce fut une déroute générale. Les indigènes se précipitèrent dans le fleuve et
+le traversèrent à la nage ; des deux rives, il vint une grêle de balles et une
+pluie de flèches, mais sans danger pour l'aérostat dont l'ancre avait mordu une
+fissure de roc. Joe se laissa couler à terre.
+</p>
+
+<p>
+« L'échelle ! s'écria le docteur. Suis-moi, Kennedy
+</p>
+
+<p>
+—Que veux-tu faire ?
+</p>
+
+<p>
+—Descendons ; il me faut un témoin.
+</p>
+
+<p>
+—Me voici.
+</p>
+
+<p>
+—Joe, fais bonne garde.
+</p>
+
+<p>
+—Soyez tranquille, Monsieur, je réponds de tout.
+</p>
+
+<p>
+« Viens, Dick ! » dit le docteur en mettant pied à terre.
+</p>
+
+<p>
+Il entraîna son compagnon vers un groupe de rochers qui se dressaient à la
+pointe de l'île ; là, il chercha quelque temps, fureta dans les broussailles,
+et se mit les mains en sang.
+</p>
+
+<p>
+Tout d'un coup, il saisit vivement le bras du chasseur.
+</p>
+
+<p>
+« Regarde, dit-il.
+</p>
+
+<p>
+—Des lettres ! » s'écria Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+En effet, deux lettres gravées sur le roc apparaissaient dans toute leur
+netteté. On lisait distinctement :
+</p>
+
+<p>
+                                     A. D.
+</p>
+
+<p>
+« A. D., reprit le docteur Fergusson ! Andrea Debono ! La signature même du
+voyageur qui a remonté le plus avant le cours du Nil !
+</p>
+
+<p>
+—Voilà qui est irrécusable, ami Samuel.
+</p>
+
+<p>
+—Es-tu convaincu maintenant !
+</p>
+
+<p>
+—C'est le Nil ! nous n'en pouvons douter. »
+</p>
+
+<p>
+Le docteur regarda une dernière fois ces précieuses initiales, dont il prit
+exactement la forme et les dimensions.
+</p>
+
+<p>
+« Et maintenant, dit-il, au ballon !
+</p>
+
+<p>
+—Vite alors, car voici quelques indigènes qui se préparent à repasser le
+fleuve.
+</p>
+
+<p>
+—Peu nous importe maintenant ! Que le vent nous pousse dans le nord pendant
+quelques heures, nous atteindrons Gondokoro, et nous presserons la main de nos
+compatriotes ! »
+</p>
+
+<p>
+Dix minutes après, le <i>Victoria</i> s'enlevait majestueusement, pendant que
+le docteur Fergusson, en signe de succès, déployait le pavillon aux armes
+d'Angleterre.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XIX</h2>
+
+<p class="letter">
+Le Nil.—La Montagne tremblante.—Souvenir du pays.—Les récits des Arahes.—Les
+Nyam-Nyam.—Réflexions sensées de Joe.—Le <i>Victoria</i> court des bordées.—Les
+ascensions aérostatiques.—Madame Blanchard.
+</p>
+
+<p>
+Quelle est notre direction ? demanda Kennedy en voyant son ami consulter la
+boussole.
+</p>
+
+<p>
+—Nord-nord-ouest.
+</p>
+
+<p>
+—Diable ! mais ce n'est pas le nord, cela !
+</p>
+
+<p>
+—Non, Dick, et je crois que nous aurons de la peine à gagner Gondokoro ; je le
+regrette, mais enfin nous avons relié les explorations de l'est à celles du
+nord ; il ne faut pas se plaindre. »
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i> s'éloignait peu à peu du Nil.
+</p>
+
+<p>
+« Un dernier regard, fit le docteur, à cette infranchissable latitude que les
+plus intrépides voyageurs n'ont jamais pu dépasser ! Voilà bien ces
+intraitables tribus signalées par MM. Petherick, d'Arnaud, Miani, et ce jeune
+voyageur, M. Lejean, auquel nous sommes redevables des meilleurs travaux sur le
+haut Nil.
+</p>
+
+<p>
+—Ainsi, demanda Kennedy, nos découvertes sont d'accord avec les pressentiments
+de la science
+</p>
+
+<p>
+—Tout à fait d'accord. Les sources du fleuve Blanc, du Bahr-el-Abiad, sont
+immergées dans un lac grand comme une mer ; c'est là qu'il prend naissance ; la
+poésie y perdra sans doute ; on aimait à supposer à ce roi des fleuves une
+origine céleste ; les anciens l'appelaient du nom d'Océan, et l'on n'était pas
+éloigné de croire qu'il découlait directement du soleil ! Mais il faut en
+rabattre et accepter de temps en temps ce que la science nous enseigne ; il n'y
+aura peut-être pas toujours des savants, il y aura toujours des poètes.
+</p>
+
+<p>
+—On aperçoit encore des cataractes, dit Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Ce sont les cataractes de Makedo, par trois degrés de latitude. Rien n'est
+plus exact ! Que n'avons-nous pu suivre pendant quelques heures le cours du Nil
+!
+</p>
+
+<p>
+—Et là-bas, devant nous, dit le chasseur, j'aperçois le sommet d'une montagne.
+</p>
+
+<p>
+—C'est le mont Logwek, la Montagne tremblante des Arabes ; toute cette contrée
+a été visitée par M. Debono, qui la parcourait sous le nom de Latif Effendi.
+Les tribus voisines du Nil sont ennemies et se font une guerre d'extermination.
+Vous jugez sans peine des périls, qu'il a dû affronter. »
+</p>
+
+<p>
+Le vent portait alors le <i>Victoria</i> vers le nord-ouest. Pour éviter le
+mont Logwek, il fallut chercher un courant plus incliné.
+</p>
+
+<p>
+« Mes amis, dit le docteur à ses deux compagnons, voici que nous commençons
+véritablement notre traversée africaine. Jusqu'ici nous avons surtout suivi les
+traces de nos devanciers. Nous allons nous lancer dans l'inconnu désormais. Le
+courage ne nous fera pas défaut ?
+</p>
+
+<p>
+—Jamais, s'écrièrent d'une seule voix Dick et Joe.
+</p>
+
+<p>
+—En route donc, et que le ciel nous soit en aide ! »
+</p>
+
+<p>
+A dix heures du soir, par-dessus des ravins, des forêts, des villages
+dispersés, les voyageurs arrivaient au flanc de la Montagne tremblante, dont
+ils longeaient les rampes adoucies.
+</p>
+
+<p>
+En cette mémorable journée du 23 avril, pendant une marche de quinze heures,
+ils avaient, sous l'impulsion d'un vent rapide, parcouru une distance de plus
+de trois cent quinze milles [Plus de cent vingt-cinq lieues].
+</p>
+
+<p>
+Mais cette dernière partie du voyage les avait laissés sous une impression
+triste. Un silence complet régnait dans la nacelle. Le docteur Fergusson
+était-il absorbé par ses découvertes ? Ses deux compagnons songeaient-ils à
+cette traversée au milieu de régions inconnues ? Il y avait de tout cela, sans
+doute, mêlé à de plus vifs souvenirs de l'Angleterre et des amis éloignés. Joe
+seul montrait une insouciante philosophie, trouvant tout naturel que la patrie
+ne fût pas là du moment qu'elle était absente ; mais il respecta le silence de
+Samuel Fergusson et de Dick Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+A dix heures du soir, le <i>Victoria</i> « mouillait » par le travers de la
+Montagne-Tremblante [La tradition rapporte qu'elle tremble dès qu'un musulman y
+pose le pied] ; on prit un repas substantiel, et tous s'endormirent
+successivement sous la garde de chacun.
+</p>
+
+<p>
+Le lendemain, des idées plus sereines revinrent au réveil ; il faisait un joli
+temps, et le vent soufflait du bon côté ; un déjeuner, fort égayé par Joe,
+acheva de remettre les esprits en belle humeur.
+</p>
+
+<p>
+La contrée parcourue en ce moment est immense ; elle confiné aux montagnes de
+la Lune et aux montagnes du Darfour ; quelque chose de grand comme l'Europe.
+</p>
+
+<p>
+Nous traversons, sans doute, dit le docteur, ce que l'on suppose être le
+royaume d'Usoga ; des géographes ont prétendu qu'il existait au centre de
+l'Afrique une vaste dépression, un immense lac central. Nous verrons si ce
+système a quelque apparence de vérité.
+</p>
+
+<p>
+—Mais comment a-t-on pu faire cette supposition ? demanda Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Par les récits des Arabes. Ces gens-là sont très conteurs, trop conteurs
+peut-être. Quelques voyageurs, arrivés à Kazeh ou aux Grands Lacs, ont vu des
+esclaves venus des contrées centrales, ils les ont interrogés sur leur pays,
+ils ont réuni un faisceau de ces documents divers, et en ont déduit des
+systèmes. Au fond de tout cela, il y a toujours quelque chose de vrai, et, tu
+le vois, on ne se trompait pas sur l'origine du Nil.
+</p>
+
+<p>
+—Rien de plus juste, répondit Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—C'est au moyen de ces documents que des essais de cartes ont été tentés. Aussi
+vais-je suivre notre route sur l'une d'elles, et la rectifier au besoin.
+</p>
+
+<p>
+—Est-ce que toute cette région est habitée ? demanda Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Sans doute, et mal habitée.
+</p>
+
+<p>
+—Je m'en doutais.
+</p>
+
+<p>
+—Ces tribus éparses sont comprises sous la dénomination générale de Nyam-Nyam,
+et ce nom n'est autre chose qu'une onomatopée ; il reproduit le bruit de la
+mastication.
+</p>
+
+<p>
+—Parfait, dit Joe ; nyam ! nyam !
+</p>
+
+<p>
+—Mon brave Joe, si tu étais la cause immédiate de cette onomatopée, tu ne
+trouverais pas cela parfait.
+</p>
+
+<p>
+— Que voulez-vous dire ?
+</p>
+
+<p>
+— Que ces peuplades sont considérées comme anthropophages.
+</p>
+
+<p>
+— Cela est-il certain ?
+</p>
+
+<p>
+—Très certain ; on avait aussi prétendu que ces indigènes étaient pourvus d'une
+queue comme de simples quadrupèdes ; mais on a bientôt reconnu que cet
+appendice appartenait aux peaux de bête dont ils sont revêtus.
+</p>
+
+<p>
+—Tant pis ! une queue est fort agréable pour chasser les moustiques.
+</p>
+
+<p>
+—C'est possible, Joe ; mais il faut reléguer cela au rang des fables, tout
+comme les têtes de chiens que le voyageur Brun-Rollet attribuait à certaines
+peuplades.
+</p>
+
+<p>
+—Des têtes de chiens ? Commode pour aboyer et même pour être anthropophage !
+</p>
+
+<p>
+—Ce qui est malheureusement avéré, c'est la férocité de ces peuples, très
+avides de la chair humaine qu'ils recherchent avec passion.
+</p>
+
+<p>
+—Je demande, dit Joe, qu'ils ne se passionnent pas trop pour mon individu.
+</p>
+
+<p>
+—Voyez-vous cela ! dit le chasseur.
+</p>
+
+<p>
+—C'est ainsi, Monsieur Dick. Si jamais je dois être mangé dans un moment de
+disette, je veux que ce soit à votre profit et à celui de mon maître ! Mais
+nourrir ces moricauds, fi donc ! j'en mourrais de honte !
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien ! mon brave Joe, fit Kennedy, voilà qui est entendu, nous comptons sur
+toi à l'occasion.
+</p>
+
+<p>
+—A votre service, Messieurs.
+</p>
+
+<p>
+—Joe parle de la sorte, répliqua le docteur, pour que nous prenions soin de
+lui, en l'engraissant bien.
+</p>
+
+<p>
+—Peut-être ! répondit Joe ; l'homme est un animal si égoïste ! »
+</p>
+
+<p>
+Dans l'après-midi, le ciel se couvrit d'un brouillard chaud qui suintait du sol
+; l'embrun permettait à peine de distinguer les objets terrestres ; aussi,
+craignant de se heurter contre quelque pic imprévu, le docteur donna vers cinq
+heures le signal d'arrêt.
+</p>
+
+<p>
+La nuit se passa sans accident, mais il avait fallu redoubler de vigilance par
+cette profonde obscurité.
+</p>
+
+<p>
+La mousson souffla avec une violence extrême pendant la matinée du lendemain ;
+le vent s'engouffrait dans les cavités inférieures du ballon ; s'agitait
+violemment l'appendice par lequel pénétraient les tuyaux de dilatation ; on dut
+les assujettir par des cordes, manœuvre dont Joe s'acquitta fort adroitement.
+</p>
+
+<p>
+Il constata en même temps que l'orifice de l'aérostat demeurait hermétiquement
+fermé.
+</p>
+
+<p>
+« Ceci a un a double importance pour nous, dit le docteur Fergusson ; nous
+évitons d'abord la déperdition d'un gaz précieux ; ensuite, nous ne laissons
+point autour de nous une traînée inflammable, à laquelle nous finirions par
+mettre le feu.
+</p>
+
+<p>
+—Ce serait un fâcheux incident de voyage, dit Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Est-ce que nous serions précipités à terre ? demanda Dick.
+</p>
+
+<p>
+—Précipités, non ! Le gaz brûlerait tranquillement, et nous descendrions peu à
+peu. Pareil accident est arrivé à une aéronaute française, madame Blanchard ;
+elle mit le feu à son ballon en lançant des pièces d'artifice, mais elle ne
+tomba pas, et elle ne se serait pas tuée, sans doute, si sa nacelle ne se fût
+heurtée à une cheminée, d'où elle fut jetée à terre.
+</p>
+
+<p>
+—Espérons que rien de semblable ne nous arrivera, dit le chasseur ; jusqu'ici
+notre traversée ne me parait pas dangereuse, et je ne vois pas de raison qui
+nous empêche d'arriver à notre but.
+</p>
+
+<p>
+—Je n'en vois pas non plus, mon cher Dick ; les accidents, d'ailleurs, ont
+toujours été causés par l'imprudence des aéronautes ou par la mauvaise
+construction de leurs appareils. Cependant, sur plusieurs milliers d'ascensions
+aérostatiques, on ne compte pas vingt accidents ayant causé la mort. En
+général, ce sont les attérissements et les départs qui offrent le plus de
+dangers. Aussi, en pareil cas, ne devons-nous négliger aucune précaution.
+</p>
+
+<p>
+—Voici l'heure du déjeuner, dit Joe ; nous nous contenterons de viande
+conservée et de café, jusqu'à ce que M. Kennedy ait trouvé moyen de nous
+régaler d'un bon morceau de venaison.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XX</h2>
+
+<p class="letter">
+La bouteille céleste.—Les figuiers-palmiers.—Les « mammoth trees. » L'arbre de
+guerre.—L'attelage ailé.—Combats de deux peuplades.—Massacre.—Intervention
+divine.
+</p>
+
+<p>
+Le vent devenait violent et irrégulier. Le <i>Victoria</i> courait de
+véritables bordées dans les airs. Rejeté tantôt dans le nord, tantôt dans le
+sud, il ne pouvait rencontrer un souffle constant.
+</p>
+
+<p>
+« Nous marchons très vite sans avancer beaucoup, dit Kennedy, en remarquant les
+fréquentes oscillations de l'aiguille aimantée,
+</p>
+
+<p>
+—Le <i>Victoria</i> file avec une vitesse d'au moins trente lieues à l'heure,
+dit Samuel Fergusson. Penchez-vous, et voyez comme la campagne disparaît
+rapidement sous nos pieds. Tenez ! cette forêt a l'air de se précipiter
+au-devant de nous !
+</p>
+
+<p>
+—La forêt est déjà devenue une clairière, répondit le chasseur.
+</p>
+
+<p>
+—Et la clairière un village, riposta Joe, quelques instants plus tard.
+Voilà-t-il des faces de nègres assez ébahies !
+</p>
+
+<p>
+—C'est bien naturel, répondit le docteur. Les paysans de France, à la première
+apparition des ballons, ont tiré dessus, les prenant pour de monstres aériens ;
+il est donc permis à un nègre du Soudan d'ouvrir de grands yeux.
+</p>
+
+<p>
+—Ma foi! dit Joe, pendant que le <i>Victoria</i> rasait un village à cent pied
+du sol, je m'en vais leur jeter une bouteille vide, avec votre permission mon
+maître ; si elle arrive saine et sauve, ils l'adoreront ; si elle se casse ils
+se feront des talismans avec les morceaux! »
+</p>
+
+<p>
+Et, ce disant, il lança une bouteille, qui ne manqua pas de se briser en mille
+pièces, tandis que les indigènes se précipitaient dans leurs hutte rondes, en
+poussant de grands cris.
+</p>
+
+<p>
+Un peu plus loin, Kennedy s'écria :
+</p>
+
+<p>
+« Regardez donc cet arbre singulier ! il est d'une espèce par en haut, et d'une
+autre par en bas.
+</p>
+
+<p>
+—Bon ! fit Joe ; voilà un pays où les arbres poussent les uns sur les autres.
+</p>
+
+<p>
+—C'est tout simplement un tronc de figuier, répondit le docteur, sur lequel il
+s'est répandu un peu de terre végétale. Le vent un beau jour y a jeté une
+graine de palmier, et le palmier a poussé comme en plein champ.
+</p>
+
+<p>
+—Une fameuse mode, dit Joe, et que j'importerai en Angleterre ; cela fera bien
+dans les parcs de Londres ; sans compter que ce serait un moyen de multiplier
+les arbres à fruit ; on aurait des jardins en hauteur ; voilà qui sera goûté de
+tous les petits propriétaires. »
+</p>
+
+<p>
+En ce moment, il fallut élever le <i>Victoria</i> pour franchir une forêt
+d'arbres hauts de plus de trois cents pieds, sortes de banians séculaires.
+</p>
+
+<p>
+« Voilà de magnifiques arbres, s'écria Kennedy ; je ne connais rien de beau
+comme l'aspect de ces vénérables forêts. Vois donc, Samuel.
+</p>
+
+<p>
+—La hauteur de ces banians est vraiment merveilleuse, mon cher Dick ; et
+cependant elle n'aurait rien d'étonnant dans les forêts du Nouveau-Monde.
+</p>
+
+<p>
+—Comment ! il existe des arbres plus élevés ?
+</p>
+
+<p>
+—Sans doute, parmi ceux que nous appelons les « mammouth trees. »
+</p>
+
+<p>
+Ainsi, en Californie, on a trouvé un cèdre élevé de quatre cent cinquante
+pieds, hauteur qui dépasse la tour du Parlement, et même la grande pyramide
+d'Égypte. La base avait cent vingt pieds de tour, et les couches concentriques
+de son bois lui donnaient plus de quatre mille ans d'existence.
+</p>
+
+<p>
+—Eh ! Monsieur, cela n'a rien d'étonnant alors ! Quand on vit quatre mille ans,
+quoi de plus naturel que d'avoir une belle taille ? »
+</p>
+
+<p>
+Mais, pendant l'histoire du docteur et la réponse de Joe, la forêt avait déjà
+fait place à une grande réunion de huttes circulairement disposées autour d'une
+place. Au milieu croissait un arbre unique, et Joe de s'écrier à sa vue :
+</p>
+
+<p>
+Eh bien ! s'il y a quatre mille ans que celui-là produit de pareilles fleurs,
+je ne lui en fais pas mon compliment. »
+</p>
+
+<p>
+Et il montrait un sycomore gigantesque dont le tronc disparaissait en entier
+sous un amas d'ossements humains. Les fleurs dont parlait Joe étaient des têtes
+fraîchement coupées, suspendues à des poignards fixés dans l'écorce.
+</p>
+
+<p>
+L'arbre de guerre des cannibales ! dit le docteur. Les Indiens enlèvent la peau
+du crâne, les Africains la tête entière.
+</p>
+
+<p>
+—Affaire de mode, » dit Joe.
+</p>
+
+<p>
+Mais déjà le village aux têtes sanglantes disparaissait à l'horizon ; un autre
+plus loin offrait un spectacle non moins repoussant ; des cadavres à demi
+dévorés, des squelettes tombant en poussière, des membres humains épars çà et
+là, étaient laissés en pâture aux hyènes et aux chacals.
+</p>
+
+<p>
+« Ce sont sans doute les corps des criminels ; ainsi que cela se pratique dans
+l'Abyssinie, on les expose aux bêtes féroces, qui achèvent de les dévorer à
+leur aise, après les avoir étranglés d'un coup de dent.
+</p>
+
+<p>
+—Ce n'est pas beaucoup plus cruel que la potence, dit l'Écossais. C'est plus
+sale, voilà tout.
+</p>
+
+<p>
+—Dans les régions du sud de l'Afrique, reprit le docteur, on se contente de
+renfermer le criminel dans sa propre hutte, avec ses bestiaux, et peut-être sa
+famille ; on y met le feu, et tout brûle en même temps. J'appelle cela de la
+cruauté, mais j'avoue avec Kennedy que, si la potence est moins cruelle, elle
+est aussi barbare. »
+</p>
+
+<p>
+Joe, avec l'excellente vue dont il se servait si bien, signala quelques bandes
+d'oiseaux carnassiers qui planaient à l'horizon.
+</p>
+
+<p>
+« Ce sont des aigles, s'écria Kennedy, après les avoir reconnus avec la
+lunette, de magnifiques oiseaux dont le vol est aussi rapide que le notre.
+</p>
+
+<p>
+—Le ciel nous préserve de leurs attaques ! dit le docteur ; ils sont plutôt à
+craindre pour nous que les bêtes féroces ou les tribus sauvages.
+</p>
+
+<p>
+—Bah ! répondit le chasseur, nous les écarterions à coups de fusil.
+</p>
+
+<p>
+—J'aime autant, mon cher Dick, ne pas recourir à ton adresse ; le taffetas de
+notre ballon ne résisterait pas à un de leurs coups de bec ; heureusement, je
+crois ces redoutables oiseaux plus effrayés qu'attirés par notre machine.
+</p>
+
+<p>
+— Eh mais ! une idée, dit Joe, car aujourd'hui les idées me poussent par
+douzaines ; si nous parvenions à prendre un attelage d'aigles vivants, nous les
+attacherions à notre nacelle, et ils nous traîneraient dans les airs !
+</p>
+
+<p>
+—Le moyen a été sérieusement proposé, répondit le docteur ; mais je le crois
+peu praticable avec des animaux assez rétifs de leur naturel.
+</p>
+
+<p>
+—On les dresserait, reprit Joe ; au lieu de mors, on les guiderait avec des
+œillères qui leur intercepteraient la vue ; borgnes, ils iraient à droite ou à
+gauche ; aveugles, ils s'arrêteraient.
+</p>
+
+<p>
+—Permets-moi, mon brave Joe, de préférer un vent favorable à tes aigles attelés
+; cela coûte moins cher à nourrir, et c'est plus sûr.
+</p>
+
+<p>
+—Je vous le permets, Monsieur, mais je garde mon idée. »
+</p>
+
+<p>
+Il était midi ; le <i>Victoria</i>, depuis quelque temps, se tenait à une
+allure plus modérée ; le pays marchait au-dessous de lui, il ne fuyait plus.
+</p>
+
+<p>
+Tout d'un coup, des cris et des sifflements parvinrent aux oreilles des
+voyageurs ; ceux-ci se penchèrent et aperçurent dans une plaine ouverte un
+spectacle fait pour les émouvoir
+</p>
+
+<p>
+Deux peuplades aux prises se battaient avec acharnement et faisaient voler des
+nuées de flèches dans les airs. Les combattants, avides de s'entre-tuer, ne
+s'apercevaient pas de l'arrivée du <i>Victoria</i> ; ils étaient environ trois
+cents, se choquant dans une inextricable mêlée ; la plupart d'entre eux, rouges
+du sang des blessés dans lequel ils se vautraient, formaient un ensemble hideux
+à voir.
+</p>
+
+<p>
+A l'apparition de l'aérostat, il y eut un temps d'arrêt ; les hurlements
+redoublèrent ; quelques flèches furent lancées vers la nacelle, et l'une
+d'elles assez près pour que Joe l'arrêtât de la main.
+</p>
+
+<p>
+« Montons hors de leur portée ! s'écria le docteur Fergusson! Pas d'imprudence
+! cela ne nous est pas permis »
+</p>
+
+<p>
+Le massacre continuait de part et d'autre, à coups de haches et de sagaies ;
+dès qu'un ennemi gisait sur le sol, son adversaire se hâtait de lui couper la
+tête ; les femmes, mêlées à cette cohue, ramassaient les têtes sanglantes et
+les empilaient à chaque extrémité du champ de bataille ; souvent elles se
+battaient pour conquérir ce hideux trophée.
+</p>
+
+<p>
+« L'affreuse scène ! s'écria Kennedy avec un profond dégoût.
+</p>
+
+<p>
+—Ce sont de vilains bonshommes ! dit Joe. Après cela, s'ils avaient un
+uniforme, ils seraient comme tous les guerriers du monde.
+</p>
+
+<p>
+—J'ai une furieuse envie d'intervenir dans le combat, reprit le chasseur en
+brandissant sa carabine.
+</p>
+
+<p>
+—Non pas répondit vivement le docteur ! non pas ! mêlons-nous de ce qui nous
+regarde ? Sais-tu qui a tort ou raison, pour jouer le rôle de la Providence ?
+Fuyons au plus tôt ce spectacle repoussant ! Si les grands capitaines pouvaient
+dominer ainsi le théâtre de leurs exploits, ils finiraient peut-être par perdre
+le goût du sang et des conquêtes ! »
+</p>
+
+<p>
+Le chef de l'un de ces partis sauvages se distinguait par une taille
+athlétique, jointe à une force d'hercule. D'une main il plongeait sa lance dans
+les rangées compactes de ses ennemis, et de l'autre y faisait de grandes
+trouées à coups de hache. A un moment, il rejeta loin de lui sa sagaie rouge de
+sang, se précipita sur un blessé dont il trancha le bras d'un seul coup, prit
+ce bras d'une main, et, le portant à sa bouche, il y mordit à pleines dents.
+</p>
+
+<p>
+« Ah ! dit Kennedy, l'horrible bête! je n'y tiens plus ! »
+</p>
+
+<p>
+Et le guerrier, frappé d'une balle au front, tomba en arrière.
+</p>
+
+<p>
+A sa chute, une profonde stupeur s'empara de ses guerriers ; cette mort
+surnaturelle les épouvanta en ranimant l'ardeur de leurs adversaires, et en une
+seconde le champ de bataille fut abandonné de la moitié des combattants.
+</p>
+
+<p>
+« Allons chercher plus haut un courant qui nous emporte, dit le docteur. Je
+suis écœuré de ce spectacle. »
+</p>
+
+<p>
+Mais il ne partit pas si vite qu'il ne pût voir la tribu victorieuse, se
+précipitant sur les morts et les blessés, se disputer cette chair encore
+chaude, et s'en repaître avidement.
+</p>
+
+<p>
+« Pouah ! fit Joe, cela est repoussant ! »
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i> s'élevait en se dilatant ; les hurlements de cette horde en
+délire le poursuivirent pendant quelques instants ; mais enfin, ramené vers le
+sud, il s'éloigna de cette scène de carnage et de cannibalisme.
+</p>
+
+<p>
+Le terrain offrait alors des accidents variés, avec de nombreux cours d'eau qui
+s'écoulaient vers l'est ; ils se jetaient sans doute dans ces affluents du lac
+Nû ou du fleuve des Gazelles, sur lequel M. Guillaume Lejean a donné de si
+curieux détails.
+</p>
+
+<p>
+La nuit venue, le <i>Victoria</i> jeta l'ancre par 27° de longitude, et 4° 20'
+de latitude septentrionale, après une traversée de 150 milles.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXI</h2>
+
+<p class="letter">
+Rumeurs étranges.—Une attaque nocturne.—Kennedy et Joe dans l'arbre.—Deux coups
+de feu.— A moi ! à moi !—Réponse en français.—Le matin.—Le missionnaire.—Le
+plan de sauvetage.
+</p>
+
+<p>
+La nuit se faisait très obscure. Le docteur n'avait pu reconnaître le pays ; il
+s'était accroché à un arbre fort élevé, dont il distinguait à peine la masse
+confuse dans l'ombre.
+</p>
+
+<p>
+Suivant son habitude, il prit le quart de neuf heures, et à minuit Dick vint le
+remplacer.
+</p>
+
+<p>
+« Veille bien, Dick, veille avec grand soin.
+</p>
+
+<p>
+—Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau
+</p>
+
+<p>
+—Non ! cependant j'ai cru surprendre de vagues rumeurs au-dessous de nous ; je
+ne sais trop où le vent nous a portés ; un excès de prudence ne peut pas nuire.
+</p>
+
+<p>
+—Tu auras entendu les cris de quelques bêtes sauvages.
+</p>
+
+<p>
+—Non ! cela m'a semblé tout autre chose ; enfin, à la moindre alerte, ne manque
+pas de nous réveiller.
+</p>
+
+<p>
+—Sois tranquille. »
+</p>
+
+<p>
+Après avoir écouté attentivement une dernière fois, le docteur, n'entendant
+rien, se jeta sur sa couverture et s'endormit bientôt.
+</p>
+
+<p>
+Le ciel était couvert d'épais nuages, mais pas un souffle n'agitait l'air. Le
+<i>Victoria</i>, retenu sur une seule ancre, n'éprouvait aucune oscillation.
+</p>
+
+<p>
+Kennedy, accoudé sur la nacelle de manière à surveiller le chalumeau en
+activité, considérait ce calme obscur ; il interrogeait l'horizon, et, comme il
+arrive aux esprits inquiets ou prévenus, son regard croyait parfois surprendre
+de vagues lueurs.
+</p>
+
+<p>
+Un moment même il crut distinctement en saisir une à deux cents pas de distance
+; mais ce ne fut qu'un éclair, après lequel il ne vit plus rien.
+</p>
+
+<p>
+C'était sans doute l'une de ces sensations lumineuses que l'œil perçoit dans
+les profondes obscurités.
+</p>
+
+<p>
+Kennedy se rassurait et retombait dans sa contemplation indécise, quand un
+sifflement aigu traversa les airs.
+</p>
+
+<p>
+Était-ce le cri d'un animal, d'un oiseau de nuit ? Sortait-il de lèvres
+humaines ?
+</p>
+
+<p>
+Kennedy, sachant toute la gravité de la situation, fut sur le point d'éveiller
+ses compagnons ; mais il se dit qu'en tout cas, hommes ou bêtes se trouvaient
+hors de portée ; il visita donc ses armes, et, avec sa lunette de nuit, il
+plongea de nouveau son regard dans l'espace.
+</p>
+
+<p>
+Il crut bientôt entrevoir au-dessous de lui des formes vagues qui se glissaient
+vers l'arbre ; à un rayon de lune qui filtra comme un éclair entre deux nuages,
+il reconnut distinctement un groupe d'individus s'agitant dans l'ombre.
+</p>
+
+<p>
+L'aventure des cynocéphales lui revint à l'esprit ; il mit la main sur l'épaule
+du docteur.
+</p>
+
+<p>
+Celui-ci se réveilla aussitôt.
+</p>
+
+<p>
+« Silence, fit Kennedy, parlons à voix basse.
+</p>
+
+<p>
+—Il y a quelque chose ?
+</p>
+
+<p>
+—Oui, réveillons Joe. »
+</p>
+
+<p>
+Dès que Joe se fut levé, le chasseur raconta ce qu'il avait vu.
+</p>
+
+<p>
+« Encore ces maudits singes ? dit Joe.
+</p>
+
+<p>
+—C'est possible ; mais il faut prendre ses précautions.
+</p>
+
+<p>
+—Joe et moi, dit Kennedy, nous allons descendre dans l'arbre par l'échelle.
+</p>
+
+<p>
+—Et pendant ce temps, répartit le docteur, je prendrai mes mesures de manière à
+pouvoir nous enlever rapidement.
+</p>
+
+<p>
+—C'est convenu.
+</p>
+
+<p>
+—Descendons, dit Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Ne vous servez de vos armes qu'à la dernière extrémité, dit le docteur ; il
+est inutile de révéler notre présence dans ces parages. »
+</p>
+
+<p>
+Dick et Joe répondirent par un signe. Ils se laissèrent glisser sans bruit vers
+l'arbre, et prirent position sur une fourche de fortes branches que l'ancre
+avait mordue.
+</p>
+
+<p>
+Depuis quelques minutés, ils écoutaient muets et immobiles dans le feuillage. A
+un certain froissement d'écorce qui se produisit, Joe saisit la main de
+l'Écossais.
+</p>
+
+<p>
+« N'entendez-vous pas ?
+</p>
+
+<p>
+—Oui, cela approche.
+</p>
+
+<p>
+—Si c'était un serpent ? Ce sifflement que vous avez surpris...
+</p>
+
+<p>
+—Non ! il avait quelque chose d'humain.
+</p>
+
+<p>
+—J'aime encore mieux des sauvages, se dit Joe. Ces reptiles me répugnent.
+</p>
+
+<p>
+—Le bruit augmente, reprit Kennedy, quelques instants après.
+</p>
+
+<p>
+—Oui ! on monte, on grimpe.
+</p>
+
+<p>
+—Veille de ce côté, je me charge de l'autre.
+</p>
+
+<p>
+—Bien. »
+</p>
+
+<p>
+Ils se trouvaient tous les deux isolés au sommet d'une maîtresse branche,
+poussée droit au milieu de cette forêt qu'on appelle un baobab ; l'obscurité
+accrue par l'épaisseur du feuillage était profonde ; cependant Joe, se penchant
+à l'oreille de Kennedy et lui indiquant la partie inférieure de l'arbre, dit :
+</p>
+
+<p>
+« Des nègres. »
+</p>
+
+<p>
+Quelques mots échangés à voix basse parvinrent même jusqu'aux deux voyageurs.
+</p>
+
+<p>
+Joe épaula son fusil.
+</p>
+
+<p>
+« Attends, » dit Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+Des sauvages avaient en effet escaladé le baobab ; ils surgissaient de toutes
+parts, se coulant sur les branches comme des reptiles, gravissant lentement,
+mais sûrement ; ils se trahissaient alors par les émanations de leurs corps
+frottés d'une graisse infecte.
+</p>
+
+<p>
+Bientôt deux têtes apparurent aux regards de Kennedy et de Joe, au niveau même
+de la branche qu'ils occupaient.
+</p>
+
+<p>
+« Attention, dit Kennedy, feu ! »
+</p>
+
+<p>
+La double détonation retentit comme un tonnerre, et s'éteignit au milieu des
+cris de douleur. En un moment, toute la horde avait disparu.
+</p>
+
+<p>
+Mais, au milieu des hurlements, il s'était produit un cri étrange, inattendu,
+impossible ! Une voix humaine avait manifestement proféré ces mots en français
+:
+</p>
+
+<p>
+« A moi ! à moi ! »
+</p>
+
+<p>
+Kennedy et Joe, stupéfaits, regagnèrent la nacelle au plus vite.
+</p>
+
+<p>
+Avez-vous entendu ? leur dit le docteur.
+</p>
+
+<p>
+—Sans doute ! ce cri surnaturel : A moi ! à moi!
+</p>
+
+<p>
+—Un Français aux mains de ces barbares !
+</p>
+
+<p>
+—Un voyageur !
+</p>
+
+<p>
+—Un missionnaire, peut-être !
+</p>
+
+<p>
+—Le malheureux, s'écria le chasseur ? on l'assassine, on le martyrise ! »
+</p>
+
+<p>
+Le docteur cherchait vainement à déguiser son émotion.
+</p>
+
+<p>
+« On ne peut en douter, dit-il. Un malheureux Français est tombé entre les
+mains de ces sauvages Mais nous ne partirons pas sans avoir fait tout au monde
+pour le sauver. A nos coups de fusil, il aura reconnu un secours inespéré, une
+intervention providentielle. Nous ne mentirons pas à cette dernière espérance.
+Est-ce votre avis ?
+</p>
+
+<p>
+—C'est notre avis, Samuel, et nous sommes prêts à t'obéir.
+</p>
+
+<p>
+—Combinons donc nos manœuvres, et dès le matin, nous chercherons à l'enlever.
+</p>
+
+<p>
+—Mais comment écarterons-nous ces misérables nègres ? Demanda Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Il est évident pour moi, dit le docteur, à la manière dont ils ont déguerpi,
+qu'ils ne connaissent pas les armes à feu ; nous devrons donc profiter de leur
+épouvante ; mais il faut attendre le jour avant d'agir, et nous formerons notre
+plan de sauvetage d'après la disposition des lieux.
+</p>
+
+<p>
+Ce pauvre malheureux ne doit pas être loin, dit Joe, car...
+</p>
+
+<p>
+—A moi ! à moi ! répéta la voix plus affaiblie.
+</p>
+
+<p>
+—Les barbares ! s'écria Joe palpitant. Mais s'ils le tuent cette nuit ?
+</p>
+
+<p>
+—Entends-tu, Samuel, reprit Kennedy en saisissant la main du docteur, s'ils le
+tuent cette nuit ?
+</p>
+
+<p>
+—Ce n'est pas probable, mes amis ; ces peuplades sauvages font mourir leurs
+prisonniers au grand jour ; il leur faut du soleil !
+</p>
+
+<p>
+—Si je profitais de la nuit, dit l'Écossais, pour me glisser vers ce malheureux
+?
+</p>
+
+<p>
+—Je vous accompagne, Monsieur Dick
+</p>
+
+<p>
+—Arrêtez mes amis ! arrêtez ! Ce dessein fait honneur à votre cœur et à votre
+courage ; mais vous nous exposeriez tous, et vous nuiriez plus encore à celui
+que nous voulons sauver.
+</p>
+
+<p>
+—Pourquoi cela ? reprit Kennedy. Ces sauvages sont effrayés, dispersés ! Ils ne
+reviendront pas.
+</p>
+
+<p>
+Dick, je t'en supplie, obéis-moi ; j'agis pour le salut commun ; si, par
+hasard, tu te laissais surprendre, tout serait perdu !
+</p>
+
+<p>
+—Mais cet infortuné qui attend, qui espère ! Rien ne lui répond ! Personne ne
+vient à son secours ! Il doit croire que ses sens ont été abusés, qu'il n'a
+rien entendu !...
+</p>
+
+<p>
+—On peut le rassurer, » dit le docteur Fergusson.
+</p>
+
+<p>
+Et debout, au milieu de l'obscurité, faisant de ses mains un porte-voix, il
+s'écria avec énergie dans la langue de l'étranger :
+</p>
+
+<p>
+« Qui que vous soyez, ayez confiance ! Trois amis veillent sur vous ! »
+</p>
+
+<p>
+Un hurlement terrible lui répondit, étouffant sans doute la réponse du
+prisonnier.
+</p>
+
+<p>
+« On l'égorge ! on va l'égorger ! s'écria Kennedy. Notre intervention n'aura
+servi qu'à hâter l'heure de son supplice ! Il faut agir !
+</p>
+
+<p>
+—Mais comment, Dick ! Que prétends-tu faire au milieu de cette obscurité ?
+</p>
+
+<p>
+—Oh ! s'il faisait jour ! s'écria Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien, s'il faisait jour ? demanda le docteur d'un ton singulier.
+</p>
+
+<p>
+—Rien de plus simple, Samuel, répondit le chasseur. Je descendrais à terre et
+je disperserais cette canaille à coups de fusil.
+</p>
+
+<p>
+—Et toi, Joe ? demanda Fergusson.
+</p>
+
+<p>
+—Moi, mon maître, j'agirais plus prudemment, en faisant savoir au prisonnier de
+s'enfuir dans une direction convenue.
+</p>
+
+<p>
+—Et comment lui ferais-tu parvenir cet avis ?
+</p>
+
+<p>
+—Au moyen de cette flèche que j'ai ramassée au vol, et à laquelle j'attacherais
+un billet, ou tout simplement en lui parlant à voix haute, puisque ces nègres
+ne comprennent pas notre langue.
+</p>
+
+<p>
+—Vos plans sont impraticables, mes amis ; la difficulté la plus grande serait
+pour cet infortuné de se sauver, en admettant qu'il parvint à tromper la
+vigilance de ses bourreaux. Quant à toi, mon cher Dick, avec beaucoup d'audace,
+et en profitant de l'épouvante jetée par nos armes à feu, ton projet réussirait
+peut-être ; mais s'il échouait, tu serais perdu, et nous aurions deux personnes
+à sauver au lieu d'une. Non, il faut mettre toutes les chances de notre côté et
+agir autrement.
+</p>
+
+<p>
+—Mais agir tout de suite, répliqua le chasseur.
+</p>
+
+<p>
+—Peut-être ! répondit Samuel en insistant sur ce mot.
+</p>
+
+<p>
+—Mon maître, êtes-vous donc capable de dissiper ces ténèbres !
+</p>
+
+<p>
+—Qui sait, Joe ?
+</p>
+
+<p>
+—Ah ! si vous faites une chose pareille, je vous proclame le premier savant du
+monde. »
+</p>
+
+<p>
+Le docteur se tut pendant quelques instants ; il réfléchissait. Ses deux
+compagnons le considéraient avec émotion ; ils étaient surexcités par cette
+situation extraordinaire. Bientôt Fergusson reprit la parole :
+</p>
+
+<p>
+« Voici mon plan, dit-il. Il nous reste deux cents livres de lest, puisque les
+sacs que nous avons emportés : sont encore intacts. J'admets que ce prisonnier,
+un homme évidemment épuisé par les souffrances, pèse autant que l'un de nous ;
+il nous restera encore une soixantaine de livres à jeter afin de monter plus
+rapidement
+</p>
+
+<p>
+—Comment comptes-tu donc manœuvrer ? demanda Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Voici, Dick : tu admets bien que si je parviens jusqu'au prisonnier, et que je
+jette une quantité de lest égale à son poids, je n'ai rien changé à l'équilibre
+du ballon ; mais alors, si je veux obtenir une ascension rapide pour échapper à
+cette tribu de nègres, il me put employer des moyens plus énergiques que le
+chalumeau ; or, en précipitant cet excédant de lest au moment voulu, je suis
+certain de m'enlever avec une grande rapidité.
+</p>
+
+<p>
+—Cela est évident.
+</p>
+
+<p>
+—Oui, mais il y a un inconvénient ; c'est que, pour descendre plus tard, je
+devrai perdre une quantité de gaz proportionnelle au surcroît de lest que
+j'aurai jeté. Or, ce gaz est chose précieuse ; mais on ne peut en regretter la
+perte, quand il s'agit du salut d'un homme.
+</p>
+
+<p>
+—Tu as raison, Samuel, nous devons tout sacrifier pour le sauver !
+</p>
+
+<p>
+—Agissons donc, et disposez ces sacs sur le bord de la nacelle, de façon à ce
+qu'ils puissent être précipités d'un seul coup.
+</p>
+
+<p>
+—Mais cette obscurité ?
+</p>
+
+<p>
+—Elle cache nos préparatifs, et ne se dissipera que lorsqu'ils seront terminés
+Ayez soin de tenir toutes les armes à portée de notre main. Peut-être
+faudra-t-il faire le coup de feu ; or nous avons pour la carabine un coup, pour
+les deux fusils quatre, pour les deux revolvers douze, en tout dix-sept, qui
+peuvent être tirés en un quart de minute. Mais peut-être n'aurons-nous pas
+besoin de recourir à tout ce fracas. Etes-vous prêts ?
+</p>
+
+<p>
+—Nous sommes prêts, » répondit Joe.
+</p>
+
+<p>
+Les sacs étaient disposés, les armes étaient en état.
+</p>
+
+<p>
+« Bien ; fit le docteur. Ayez l'œil à tout. Joe sera chargé de précipiter le
+lest, et Dick d'enlever le prisonnier ; mais que rien ne se fasse avant mes
+ordres. Joe, va d'abord ; détacher l'ancre, et remonte promptement dans la
+nacelle. »
+</p>
+
+<p>
+Joe se laissa glisser par le câble, et reparut au bout de quelques instants Le
+<i>Victoria</i> rendu libre flottait dans l'air, à peu près immobile.
+</p>
+
+<p>
+Pendant ce temps, le docteur s'assura de la présence d'une suffisante quantité
+de gaz dans la caisse de mélange pour alimenter au besoin le chalumeau sans
+qu'il fût nécessaire de recourir pendant quelque temps à l'action de la pile de
+Bunzen ; il enleva les deux fils conducteurs parfaitement isolés qui servaient
+à la décomposition de l'eau ; puis, fouillant dans son sac de voyage, il en
+retira deux morceaux de charbon taillés en pointe, qu'il fixa à l'extrémité de
+chaque fil.
+</p>
+
+<p>
+Ses deux amis le regardaient sans comprendre, mais ils se taisaient ; lorsque
+le docteur eut terminé son travail, il se tint debout au milieu de la nacelle ;
+il prit de chaque main les deux charbons, et en rapprocha les deux pointes
+</p>
+
+<p>
+Soudain, une intense et éblouissante lueur fut produite avec un insoutenable
+éclat entre les deux pointes de charbon ; une gerbe immense de lumière
+électrique brisait littéralement l'obscurité de la nuit.
+</p>
+
+<p>
+« Oh ! fit Joe, mon maître !
+</p>
+
+<p>
+—Pas un mot, » dit le docteur
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXII</h2>
+
+<p class="letter">
+La gerbe de lumière. — Le missionnaire.—Enlèvement dans un rayon de lumière.—Le
+prêtre lazariste.—Peu d'espoir.—Soins du docteur.—Une vie d'abnégation.—Passage
+d'un volcan.
+</p>
+
+<p>
+Fergusson projeta vers les divers points de l'espace son puissant rayon de
+lumière et l'arrêta sur un endroit où des cris d'épouvante se firent entendre.
+Ses deux compagnons y jetèrent un regard avide.
+</p>
+
+<p>
+Le baobab au-dessus duquel se maintenait le <i>Victoria</i> presque immobile
+s'élevait au centre d'une clairière ; entre des champs de sésame et de cannes à
+sucre, on distinguait une cinquantaine de huttes basses et coniques autour
+desquelles fourmillait une tribu nombreuse
+</p>
+
+<p>
+A cent pieds au-dessous du ballon se dressait un poteau. Au pied de ce poteau
+gisait une créature humaine, un jeune homme de trente ans au plus, avec de
+longs cheveux noirs, à demi nu, maigre, ensanglanté, couvert de blessures, la
+tête inclinée sur la poitrine, comme le Christ en croix.
+</p>
+
+<p>
+Quelques cheveux plus ras sur le sommet du crâne indiquaient encore la place
+d'une tonsure à demi effacée.
+</p>
+
+<p>
+« Un missionnaire ! un prêtre ! s'écria Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Pauvre malheureux ! répondit le chasseur.
+</p>
+
+<p>
+—Nous le sauverons, Dick ! fit le docteur, nous le sauverons ! »
+</p>
+
+<p>
+La foule des nègres, en apercevant le ballon, semblable à une comète énorme
+avec une queue de lumière éclatante, fut prise d'une épouvante facile à
+concevoir. A ses cris, le prisonnier releva la tête. Ses yeux brillèrent d'un
+rapide espoir, et sans trop comprendre ce qui se passait, il tendit ses mains
+vers ces sauveurs inespérés.
+</p>
+
+<p>
+« Il vit ! il vit ! s'écria Fergusson ; Dieu soit loué ! Ces sauvages sont
+plongés dans un magnifique effroi ! Nous le sauverons! Vous êtes prêts, mes
+amis.
+</p>
+
+<p>
+—Nous sommes prêts Samuel.
+</p>
+
+<p>
+—Joe, éteins le chalumeau. »
+</p>
+
+<p>
+L'ordre du docteur fut exécuté. Une brise à peine saisissable poussait
+doucement le <i>Victoria</i> au-dessus du prisonnier, en même temps qu'il
+s'abaissait insensiblement avec la contraction du gaz. Pendant dix minutes
+environ, il resta flottant au milieu des ondes lumineuses. Fergusson plongeait
+sur la foule son faisceau étincelant qui dessinait ça et là de rapides et vives
+plaques de lumière. La tribu, sous l'empire d'une indescriptible crainte,
+disparut peu à peu dans ses huttes, et la solitude se fit autour du poteau. Le
+docteur avait donc eu raison de compter sur l'apparition fantastique du
+<i>Victoria</i> qui projetait des rayons de soleil dans cette intense
+obscurité.
+</p>
+
+<p>
+La nacelle s'approcha du sol. Cependant quelques nègres, plus audacieux,
+comprenant que leur victime allait leur échapper, revinrent avec de grands
+cris. Kennedy prit son fusil, mais le docteur lui ordonna de ne point tirer.
+</p>
+
+<p>
+Le prêtre, agenouillé, n'ayant plus la force de se tenir debout, n'était pas
+même lié à ce poteau, car sa faiblesse rendait des liens inutiles. Au moment où
+la nacelle arriva près du sol, le chasseur, jetant son arme et saisissant le
+prêtre à bras-le-corps, le déposa dans la nacelle, à l'instant même où Joe
+précipitait brusquement les deux cents livres de lest.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur s'attendait à monter avec une rapidité extrême ; mais, contrairement
+à ses prévisions, le ballon, après s'être élevé de trois à quatre pieds
+au-dessus du sol, demeura immobile !
+</p>
+
+<p>
+« Qui nous retient ? » s'écria-t-il avec l'accent la terreur.
+</p>
+
+<p>
+Quelques sauvages accouraient en poussant, des cris féroces.
+</p>
+
+<p>
+« Oh ! s'écria Joe en se penchant au dehors. Un de ces maudits noirs s'est
+accroché au-dessous de la nacelle !
+</p>
+
+<p>
+—Dick ! Dick ! s'écria le docteur, la caisse à eau ! »
+</p>
+
+<p>
+Dick comprit la pensée de son ami, et soulevant une des caisses à eau qui
+pesait plus de cent livres, il la précipita par-dessus le bord.
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i>, subitement délesté, fit un bond de trois cents pieds dans
+les airs, au milieu de rugissements de la tribu, à laquelle le prisonnier
+échappait dans un rayon d'une éblouissante lumière.
+</p>
+
+<p>
+« Hurrah ! » s'écrièrent les deux compagnons du docteur.
+</p>
+
+<p>
+Soudain le ballon fit un nouveau bond, qui le porta à plus de mille pieds
+d'élévation.
+</p>
+
+<p>
+« Qu'est-ce donc ? demanda Kennedy qui faillit perdre l'équilibre.
+</p>
+
+<p>
+« Ce n'est rien ! c'est ce gredin qui nous lâche, » répondit tranquillement
+Samuel Fergusson.
+</p>
+
+<p>
+Et Joe, se penchant rapidement, put encore apercevoir le sauvage, les mains
+étendues, tournoyant dans l'espace, et bientôt se brisant contre terre. Le
+docteur écarta alors les deux fils électriques, et l'obscurité redevint
+profonde. Il était une heure du matin.
+</p>
+
+<p>
+Le Français évanoui ouvrit enfin les yeux.
+</p>
+
+<p>
+« Vous êtes sauvé, lui dit le docteur.
+</p>
+
+<p>
+—Sauvé, répondit-il en anglais, avec un triste sourire, sauvé d'une mort
+cruelle ! Mes frères, je vous remercie ; mais mes jours sont comptés, mes
+heures même, et je n'ai plus beaucoup de temps à vivre ! »
+</p>
+
+<p>
+Et le missionnaire, épuisé, retomba dans son assoupissement.
+</p>
+
+<p>
+« Il se meurt, s'écria Dick.
+</p>
+
+<p>
+—Non, non, répondit Fergusson en se penchant sur lui, mais il est bien faible ;
+couchons-le sous la tente. »
+</p>
+
+<p>
+Ils étendirent doucement sur leurs couvertures ce pauvre corps amaigri, couvert
+de cicatrices et de blessures encore saignantes, où le fer et le feu avaient
+laissé en vingt endroits leurs traces douloureuses. Le docteur fit, avec un
+mouchoir, un peu de charpie qu'il étendit sur les plaies après les avoir lavées
+; ces soins, il les donna adroitement avec l'habileté d'un médecin ; puis,
+prenant un cordial dans sa pharmacie, il en versa quelques gouttes sur les
+lèvres du prêtre.
+</p>
+
+<p>
+Celui-ci pressa faiblement ses lèvres compatissantes et eut à peine la force de
+dire : « Merci ! merci ! »
+</p>
+
+<p>
+Le docteur comprit qu'il fallait lui laisser un repos absolu ; il ramena les
+rideaux de la tente, et revint prendre la direction du ballon.
+</p>
+
+<p>
+Celui-ci, en tenant compte du poids de son nouvel hôte, avait été délesté de
+prés de cent quatre-vingts livres ; il se maintenait donc sans l'aide du
+chalumeau. Au premier rayon du jour, un courant le poussait doucement vers
+l'ouest-nord-ouest. Fergusson alla considérer pendant quelques instants le
+prêtre assoupi.
+</p>
+
+<p>
+« Puissions-nous conserver ce compagnon que le ciel nous a envoyé dit le
+chasseur. As-tu quelque espoir ?
+</p>
+
+<p>
+—Oui, Dick, avec des soins, dans cet air si pur.
+</p>
+
+<p>
+—Comme cet homme a souffert ! dit Joe avec émotion. Savez-vous qu'il faisait là
+des choses plus hardies que nous, en venant seul au milieu de ces peuplades !
+</p>
+
+<p>
+—Cela n'est pas douteux, » répondit le chasseur.
+</p>
+
+<p>
+Pendant toute cette journée, le docteur ne voulut pas que le sommeil du
+malheureux fut interrompu ; c'était un long assoupissement, entrecoupé de
+quelques murmures de souffrance qui ne laissaient pas d'inquiéter Fergusson.
+</p>
+
+<p>
+Vers le soir, le <i>Victoria</i> demeurait stationnaire au milieu de
+l'obscurité, et pendant cette nuit, tandis que Joe et Kennedy se relayaient aux
+côtés du malade, Fergusson veillait à la sûreté de tous.
+</p>
+
+<p>
+Le lendemain au matin, le <i>Victoria</i> avait à peine dérivé dans l'ouest. La
+journée s'annonçait pure et magnifique. Le malade put appeler ses nouveaux amis
+d'une voix meilleure. On releva les rideaux de la tente, et il aspira avec
+bonheur l'air vif du matin.
+</p>
+
+<p>
+« Comment vous trouvez-vous ? lui demanda Fergusson .
+</p>
+
+<p>
+—Mieux peut-être, répondit-il. Mais vous, mes amis, je ne vous ai encore vus
+que dans un rêve ! A peine puis-je me rendre compte de ce qui s'est passé ! Qui
+êtes-vous, afin que vos noms ne soient pas oubliés dans ma dernière prière ?
+</p>
+
+<p>
+—Nous sommes des voyageurs anglais, répondit Samuel ; nous avons tenté de
+traverser l'Afrique en ballon, et, pendant notre passage, nous avons eu le
+bonheur de vous sauver.
+</p>
+
+<p>
+—La science a ses héros, dit le missionnaire
+</p>
+
+<p>
+—Mais la religion a ses martyrs, répondit l'Écossais.
+</p>
+
+<p>
+—Vous êtes missionnaire ? demanda le docteur.
+</p>
+
+<p>
+—Je suis un prêtre de la mission des Lazaristes. Le ciel vous a envoyés vers
+moi, le ciel en soit loué ! Le sacrifice de ma vie était fait ! Mais vous venez
+d'Europe. Parlez-moi de l'Europe, de la France ! Je suis sans nouvelles depuis
+cinq ans ?
+</p>
+
+<p>
+—Cinq ans, seul, parmi ces sauvages ! s'écria Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Ce sont des âmes à racheter, dit le jeune prêtre, des frères ignorants et
+barbares, que la religion seule peut instruire et civiliser. »
+</p>
+
+<p>
+Samuel Fergusson, répondant au désir du missionnaire, l'entretint longuement de
+la France.
+</p>
+
+<p>
+Celui-ci l'écoutait avidement et des larmes coulèrent de ses yeux. Le pauvre
+jeune homme prenait tour à tour les mains de Kennedy et de Joe dans les
+siennes, brûlantes de fièvre ; le docteur lui prépara quelques tasses de thé
+qu'il but avec plaisir ; il eut alors la force de se relever un peu et de
+sourire en se voyant emporté dans ce ciel si pur !
+</p>
+
+<p>
+« Vous êtes de hardis voyageurs, dit-il, et vous réussirez dans votre
+audacieuse entreprise ; vous reverrez vos parents, vos amis, votre patrie, vous
+!... »
+</p>
+
+<p>
+La faiblesse du jeune prêtre devint si grande alors, qu'il fallut le coucher de
+nouveau. Une prostration de quelques heures le tint comme mort entre les mains
+de Fergusson. Celui-ci ne pouvait contenir son émotion ; il sentait cette
+existence s'enfuir. Allaient-ils donc perdre si vite celui qu'ils avaient
+arraché au supplice ? Il pansa de nouveau les plaies horribles du martyr et dut
+sacrifier la plus grande partie de sa provision d'eau pour rafraîchir ses
+membres brûlants. Il l'entoura des soins les plus tendres et les plus
+intelligents. Le malade renaissait peu à peu entre ses bras, et reprenait le
+sentiment, sinon la vie.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur surprit son histoire entre ses paroles entrecoupées.
+</p>
+
+<p>
+« Parlez votre langue maternelle, lui avait-il dit ; je la comprends, et cela
+vous fatiguera moins. »
+</p>
+
+<p>
+Le missionnaire était un pauvre jeune du village d'Aradon, en Bretagne, en
+plein Morbihan ; ses premiers instincts l'entraînèrent vers la carrière
+ecclésiastique ; à cette vie d'abnégation il voulut encore joindre la vie de
+danger, en entrant dans l'ordre des prêtres de la Mission, dont saint Vincent
+de Paul fut le glorieux fondateur ; à vingt ans, il quittait son pays pour les
+plages inhospitalières de l'Afrique. Et de là peu à peu, franchissant les
+obstacles, bravant les privations, marchant et priant, il s'avança jusqu'au
+sein des tribus qui habitent les affluents du Nil supérieur ; pendant deux ans,
+sa religion fut repoussée, son zèle fut méconnu, ses charités furent malaisés ;
+il demeura prisonnier de l'une des plus cruelles peuplades du Nyambarra, en
+butte à mille mauvais traitements. Mais toujours il enseignait, il instruisait,
+il priait. Cette tribu dispersée et lui laissé pour mort après un de ces
+combats si fréquents de peuplade à peuplade, au lieu de retourner sur ses pas,
+il continua son pèlerinage évangélique. Son temps le plus paisible fut celui où
+on le prit pour un fou, il s'était familiarisé avec les idiomes de ces contrées
+; il catéchisait. Enfin, pendant deux longues années encore, il parcourut ces
+régions barbares, poussé par cette force surhumaine qui vient de Dieu ; depuis
+un an, il résidait dans cette tribu des Nyam-Nyam, nommée Barafri, l'une des
+plus sauvages. Le chef étant mort il y a quelques jours, ce fut à lui qu'on
+attribua cette mort inattendue ; on résolut de l'immoler ; depuis quarante
+heures déjà durait son supplice ; ainsi que l'avait supposé le docteur, il
+devait mourir au soleil de midi. Quand il entendit le bruit des armes à feu, la
+nature l'emporta : « A moi ! à moi ! » s'écria-t-il, et il crut avoir rêvé,
+lorsqu'une voix venue du ciel lui lança des paroles de consolation.
+</p>
+
+<p>
+« Je ne regrette pas, ajouta-t-il, cette existence qui s'en va, ma vie est Dieu
+!
+</p>
+
+<p>
+—Espérez encore, lui répondit le docteur ; nous sommes près de vous ; nous vous
+sauverons de la mort comme nous vous avons arraché au supplice.
+</p>
+
+<p>
+—Je n'en demande pas tant au ciel, répondit le prêtre résigné ! Béni soit Dieu
+de m'avoir donné avant de mourir cette joie de presser des mains amies, et
+d'entendre la langue de mon pays. »
+</p>
+
+<p>
+Le missionnaire s'affaiblit de nouveau. La journée se passa ainsi entre
+l'espoir et la crainte, Kennedy très ému et Joe s'essuyant les yeux à l'écart.
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i> faisait peu de chemin, et le vent semblait vouloir ménager
+son précieux fardeau.
+</p>
+
+<p>
+Joe signala vers le soir une lueur immense dans l'ouest. Sous des latitudes
+plus élevées, on eût pu croire une vaste aurore boréale ; le ciel paraissait en
+feu. Le docteur vint examiner attentivement ce phénomène.
+</p>
+
+<p>
+« Ce ne peut être qu'un volcan en activité, dit-il.
+</p>
+
+<p>
+—Mais le vent nous porte au-dessus, répliqua Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien ! nous le franchirons à une hauteur rassurante. »
+</p>
+
+<p>
+Trois heures après le <i>Victoria</i> se trouvait en pleines montagnes ; sa
+position exacte était par 24° 15' de longitude et 4° 42' de latitude ; devant
+lui, un ciel embrasé déversait des torrents de lave en fusion, et projetait des
+quartiers de roches à une grande élévation ; il y avait des coulées de feu
+liquide qui retombaient en cascades éblouissantes. Magnifique et dangereux
+spectacle, car le vent, avec une fixité constante, portait le ballon vers cette
+atmosphère incendiée.
+</p>
+
+<p>
+Cet obstacle que l'on ne pouvait tourner, il fallut le franchir ; le chalumeau
+fut développé à toute flamme, et le <i>Victoria</i> parvint à six mille pieds,
+laissant entre le volcan et lui un espace de plus de trois cents toises.
+</p>
+
+<p>
+De son lit de douleur, le prêtre mourant put contempler ce cratère en feu d'où
+s'échappaient avec fracas mille gerbes éblouissantes.
+</p>
+
+<p>
+« Que c'est beau, dit-il, et que la puissance de Dieu est infinie jusque dans
+ses plus terribles manifestations ! »
+</p>
+
+<p>
+Cet épanchement de laves en ignition revêtait les flancs de la montagne d'un
+véritable tapis de flammes ; l'hémisphère inférieur du ballon resplendissait
+dans la nuit ; une chaleur torride montait jusqu'à la nacelle, et le docteur
+Fergusson eut hâte de fuir cette périlleuse situation.
+</p>
+
+<p>
+Vers dix heures du soir, la montagne n'était plus qu'un point rouge à
+l'horizon, et le <i>Victoria</i> poursuivait tranquillement son voyage dans une
+zone moins élevée.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXIII</h2>
+
+<p class="letter">
+Colère de Joe.—La mort d'un juste.—La veillée du corps.—Aridité. -
+L'ensevelissement.—Les blocs de quartz.—Hallucination de Joe.—Un lest
+précieux.—Relèvement des montagnes aurifères.—Commencement des désespoirs de
+Joe.
+</p>
+
+<p>
+Une nuit magnifique s'étendait sur la terre. Le prêtre s'endormit dans une
+prostration paisible. « Il n'en reviendra pas, dit Joe ! Pauvre jeune homme !
+trente ans à peine !
+</p>
+
+<p>
+—Il s'éteindra dans nos bras ! dit le docteur avec désespoir. Sa respiration
+déjà si faible s'affaiblit encore, et je ne puis rien pour le sauver !
+</p>
+
+<p>
+—Les infâmes gueux ! s'écriait Joe, que ces subites colères prenaient de temps
+à autre. Et penser que ce digne prêtre a trouvé encore des paroles pour les
+plaindre, pour les excuser, pour leur pardonner !
+</p>
+
+<p>
+—Le ciel lui fait une nuit bien belle, Joe, sa dernière nuit peut-être. Il
+souffrira peu désormais, et sa mort ne sera qu'un paisible sommeil. »
+</p>
+
+<p>
+Le mourant prononça quelques paroles entrecoupées ; le docteur s'approcha ; la
+respiration du malade devenait embarrassée ; il demandait de l'air ; les
+rideaux furent entièrement retirés, et il aspira avec délices les souffles
+légers de cette nuit transparente ; les étoiles lui adressaient leur tremblante
+lumière, et la lune l'enveloppait dans le blanc linceul de ses rayons.
+</p>
+
+<p>
+Mes amis, dit-il d'une voix affaiblie, Je m'en vais ! Que le Dieu qui
+récompense vous conduise au port ! qu'il vous paye pour moi ma dette de
+reconnaissance !
+</p>
+
+<p>
+—Espérez encore, lui répondit Kennedy. Ce n'est qu'un affaiblissement passager.
+Vous ne mourrez pas ! Peut-on mourir par cette belle nuit d'été.
+</p>
+
+<p>
+—La mort est là, reprit le missionnaire, je le sais ! Laissez-moi la regarder
+en face ! La mort, commencement des choses éternelles, n'est que la fin des
+soucis terrestres. Mettez-moi à genoux, mes frères, je vous en prie ! »
+</p>
+
+<p>
+Kennedy le souleva ; ce fut pitié de voir ses membres sans forces se replier
+sous lui.
+</p>
+
+<p>
+« Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria l'apôtre mourant, ayez pitié de moi ! »
+</p>
+
+<p>
+Sa figure resplendit. Loin de cette terre dont il n'avait jamais connu les
+joies, au milieu de cette nuit qui lui jetait ses plus douces clartés, sur le
+chemin de ce ciel vers lequel il s'élevait comme dans une assomption
+miraculeuse, il semblait déjà revivre de l'existence nouvelle.
+</p>
+
+<p>
+Son dernier geste fut une bénédiction suprême à ses amis d'un jour.
+</p>
+
+<p>
+Et il retomba dans les bras de Kennedy, dont le visage se baignait de grosses
+larmes.
+</p>
+
+<p>
+« Mort ! dit le docteur en se penchant sur lui, mort ! »
+</p>
+
+<p>
+Et d'un commun accord les trois amis s'agenouillèrent pour prier en silence.
+</p>
+
+<p>
+« Demain matin, reprit bientôt Fergusson, nous l'ensevelirons dans cette terre
+d'Afrique arrosée de son sang. »
+</p>
+
+<p>
+Pendant le reste de la nuit, le corps fut veillé tour à tour par le docteur,
+Kennedy, Joe, et pas une parole ne troubla ce religieux silence ; chacun
+pleurait.
+</p>
+
+<p>
+Le lendemain, le vent venait du sud, et le <i>Victoria</i> marchait assez
+lentement au-dessus d'un vaste plateau de montagnes ; là des cratères éteints,
+ici des ravins incultes ; pas une goutte d'eau sur ces crêtes desséchées ; des
+rocs amoncelés, des blocs erratiques, des marnières blanchâtres, tout dénotait
+une stérilité profonde.
+</p>
+
+<p>
+Vers midi, le docteur, pour procéder à l'ensevelissement du corps, résolut de
+descendre dans un ravin, au milieu de roches plutoniques de formation
+primitive, les montagnes environnantes devaient l'abriter et lui permettre
+d'amener sa nacelle jusqu'au sol, car il n'existait aucun arbre qui pût lui
+offrir un point d'arrêt.
+</p>
+
+<p>
+Mais, ainsi qu'il l'avait fait comprendre à Kennedy, par suite de sa perte de
+lest lors de l'enlèvement du prêtre, il ne pouvait descendre maintenant qu'à la
+condition de lâcher une quantité proportionnelle de gaz ; il ouvrit donc la
+soupape du ballon extérieur. L'hydrogène fusa, et le <i>Victoria</i> s'abaissa
+tranquillement vers le ravin.
+</p>
+
+<p>
+Dès que la nacelle toucha à terre, le docteur ferma sa soupape ; Joe sauta sur
+le sol, tout en se retenant d'une main au bord extérieur, et de l'autre, il
+ramassa un certain nombre de pierres qui bientôt remplacèrent son propre poids
+; alors il put employer ses deux mains, et il eut bientôt entassé dans la
+nacelle plus de cinq cents livres de pierres ; alors le docteur et Kennedy
+purent descendre à leur tour. Le <i>Victoria</i> se trouvait équilibré, et sa
+force ascensionnelle était impuissante à l'enlever.
+</p>
+
+<p>
+D'ailleurs, il ne fallut pas employer une grande quantité de ces pierres, car
+les blocs ramassés par Joe étaient d'une pesanteur extrême, ce qui éveilla un
+instant l'attention de Fergusson. Le sol était parsemé de quartz et de roches
+porphyriteuses.
+</p>
+
+<p>
+« Voilà une singulière découverte, » se dit mentalement le docteur.
+</p>
+
+<p>
+Pendant ce temps, Kennedy et Joe allèrent à quelques pas choisir un emplacement
+pour la fosse. Il faisait une chaleur extrême dans ce ravin encaissé comme une
+sorte de fournaise. Le soleil de midi y versait d'aplomb ses rayons brûlants.
+</p>
+
+<p>
+Il fallut d'abord déblayer le terrain des fragments de roc qui l'encombraient ;
+puis une fosse fut creusée assez profondément pour que les animaux féroces ne
+pussent déterrer le cadavre.
+</p>
+
+<p>
+Le corps du martyr y fut déposé avec respect.
+</p>
+
+<p>
+La terre retomba sur ces dépouilles mortelles, et au-dessus de gros fragments
+de roches furent disposés comme un tombeau.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur cependant demeurait immobile et perdu dans ses réflexions. Il
+n'entendait pas l'appel de ses compagnons, il ne revenait pas avec eux chercher
+un abri contre la chaleur du jour.
+</p>
+
+<p>
+« A quoi penses-tu donc, Samuel ? lui demanda Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—A un contraste bizarre de la nature, à un singulier effet du hasard.
+Savez-vous dans quelle terre cet homme d'abnégation, ce pauvre de cœur a été
+enseveli ?
+</p>
+
+<p>
+—Que veux-tu dire ? Samuel, demanda l'Écossais.
+</p>
+
+<p>
+—Ce prêtre, qui avait fait vœu de pauvreté, repose maintenant dans une mine
+d'or !
+</p>
+
+<p>
+—Une mine d'or ! s'écrièrent Kennedy et Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Une mine d'or, répondit tranquillement le docteur. Ces blocs que vous foulez
+aux pieds comme des pierres sans valeur sont du minerai d'une grande pureté.
+</p>
+
+<p>
+—Impossible ! impossible! répéta Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Vous ne chercheriez pas longtemps dans ces fissures de schiste ardoisé sans
+rencontrer des pépites importantes. »
+</p>
+
+<p>
+Joe se précipita comme un fou sur ces fragments épars. Kennedy n'était pas loin
+de l'imiter.
+</p>
+
+<p>
+Calme-toi, mon brave Joe, lui dit son maître.
+</p>
+
+<p>
+—Monsieur, vous en parlez à votre aise.
+</p>
+
+<p>
+—Comment ! un philosophe de ta trempe...
+</p>
+
+<p>
+—Eh ! Monsieur, il n'y a pas de philosophie qui tienne.
+</p>
+
+<p>
+—Voyons ! réfléchis un peu. A quoi nous servirait toute cette richesse nous ne
+pouvons pas l'emporter.
+</p>
+
+<p>
+—Nous ne pouvons pas l'emporter ! par exemple !
+</p>
+
+<p>
+—C'est un peu lourd pour notre nacelle ! J'hésitais même à te faire part de
+cette découverte, dans la crainte d'exciter tes regrets.
+</p>
+
+<p>
+—Comment ! dit Joe, abandonner ces trésors! Une fortune à nous ! bien à nous !
+la laisser !
+</p>
+
+<p>
+—Prends garde, mon ami. Est-ce que la fièvre de l'or te prendrait ? est-ce que
+ce mort, que tu viens d'ensevelir, ne t'a pas enseigné la vanité des choses
+humaines ?
+</p>
+
+<p>
+—Tout cela est vrai, répondit Joe ; mais enfin, de l'or ! Monsieur Kennedy,
+est-ce que vous ne m'aiderez pas à ramasser un peu de ces millions ?
+</p>
+
+<p>
+—Qu'en ferions-nous, mon pauvre Joe ? dit le chasseur qui ne put s'empêcher de
+sourire. Nous ne sommes pas venus ici chercher la fortune, et nous ne devons
+pas la rapporter.
+</p>
+
+<p>
+—C'est un peu lourd, les millions, reprit le docteur, et cela ne se met pas
+aisément dans la poche.
+</p>
+
+<p>
+—Mais enfin, répondit Joe, poussé dans ses derniers retranchements ne peut-on,
+au lieu de sable, emporter ce minerai pour lest ?
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien ! J'y consens, dit Fergusson ; mais tu ne feras pas trop la grimace,
+quand nous jetterons quelques milliers de livres par-dessus le bord.
+</p>
+
+<p>
+—Des milliers de livres ! reprenait Joe, est-il possible que tout cela soit de
+l'or !
+</p>
+
+<p>
+—Oui, mon ami ; c'est un réservoir où la nature a entassé ses trésors depuis
+des siècles ; il y a là de quoi enrichir des pays tout entiers ! Une Australie
+et une Californie réunies au fond d'un désert !
+</p>
+
+<p>
+—Et tout cela demeurera inutile !
+</p>
+
+<p>
+—Peut-être ! En tout cas, voici ce que je ferai pour te consoler.
+</p>
+
+<p>
+—Ce sera difficile, répliqua Joe d'un air contrit.
+</p>
+
+<p>
+—Ecoute. Je vais prendre la situation exacte de ce placer, je te la donnerai,
+et, à ton retour en Angleterre, tu en feras part à tes concitoyens, si tu crois
+que tant d'or puisse faire leur bonheur.
+</p>
+
+<p>
+—Allons, mon maître, je vois bien que vous avez raison ; je me résigne,
+puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Emplissons notre nacelle de ce
+précieux minerai. Ce qui restera à la fin du voyage sera toujours autant de
+gagné.
+</p>
+
+<p>
+Et Joe se mit à l'ouvrage ; il y allait de bon cœur ; il eut bientôt entassé
+près de mille livres de fragments de quartz, dans lequel l'or se trouve
+renfermé comme dans une gangue d'une grande dureté.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur le regardait faire en souriant ; pendant ce travail, il prit ses
+hauteurs, et trouva pour le gisement de la tombe du missionnaire 22° 23' de
+longitude, et 4° 55' de latitude septentrionale.
+</p>
+
+<p>
+Puis, jetant un dernier regard sur ce renflement du sol sous lequel reposait le
+corps du pauvre Français, il revint vers la nacelle.
+</p>
+
+<p>
+Il eût voulu dresser une croix modeste et grossière sur ce tombeau abandonné au
+milieu des déserts de l'Afrique ; mais pas un arbre ne croissait aux environs.
+</p>
+
+<p>
+« Dieu la reconnaîtra, » dit-il.
+</p>
+
+<p>
+Une préoccupation assez sérieuse se glissait aussi dans l'esprit de Fergusson ;
+il aurait donné beaucoup de cet or pour trouver un peu d'eau ; il voulait
+remplacer celle qu'il avait jetée avec la caisse pendant l'enlèvement du nègre,
+mais c'était chose impossible dans ces terrains arides ; cela ne laissait pas
+de l'inquiéter ; obligé d'alimenter sans cesse son chalumeau, il commençait à
+se trouver à court pour les besoins de la soif ; il se promit donc de ne
+négliger aucune occasion de renouveler sa réserve.
+</p>
+
+<p>
+De retour à la nacelle, il la trouva encombrée par les pierres de l'avide Joe ;
+il y monta sans rien dire, Kennedy prit sa place habituelle, et Joe les suivit
+tous deux, non sans jeter un regard de convoitise sur les trésors du ravin.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur alluma son chalumeau ; le serpentin s'échauffa, le courant
+d'hydrogène se fit au bout de quelques minutes, le gaz se dilata, mais le
+ballon ne bougea pas.
+</p>
+
+<p>
+Joe le regardait faire avec inquiétude et ne disait mot.
+</p>
+
+<p>
+« Joe, » fit le docteur.
+</p>
+
+<p>
+Joe ne répondit pas.
+</p>
+
+<p>
+« Joe, m'entends-tu ? »
+</p>
+
+<p>
+Joe fit signe qu'il entendait, mais qu'il ne voulait pas comprendre.
+</p>
+
+<p>
+« Tu vas me faire le plaisir, reprit Fergusson, de jeter une certaine quantité
+de ce minerai à terre.
+</p>
+
+<p>
+—Mais, Monsieur, vous m'avez permis
+</p>
+
+<p>
+—Je t'ai permis de remplacer le lest, voilà tout.
+</p>
+
+<p>
+—Cependant.
+</p>
+
+<p>
+—Veux-tu donc que nous restions éternellement dans ce désert ! »
+</p>
+
+<p>
+Il jeta un regard désespéré vers Kennedy ; mais le chasseur prit l'air d'un
+homme qui n'y pouvait rien.
+</p>
+
+<p>
+« Eh bien, Joe ?
+</p>
+
+<p>
+—Votre chalumeau ne fonctionne donc pas ? reprit l'entêté.
+</p>
+
+<p>
+—Mon chalumeau est allumé, tu le vois bien ! mais le ballon ne s'enlèvera que
+lorsque tu l'auras délesté un peu. »
+</p>
+
+<p>
+Joe se gratta l'oreille, prit un fragment de quartz, le plus petit de tous, le
+pesa, le repesa, le fit sauter dans ses mains ; c'était un poids de trois ou
+quatre livres ; il le jeta.
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i> ne bougea pas.
+</p>
+
+<p>
+« Hein ! fit-il, nous ne montons pas encore
+</p>
+
+<p>
+—Pas encore, répondit le docteur. Continue. »
+</p>
+
+<p>
+Kennedy riait. Joe jeta encore une dizaine de livres. Le ballon demeurait
+toujours immobile. Joe pâlit.
+</p>
+
+<p>
+« Mon pauvre garçon, dit Fergusson, Dick, toi et moi, nous pesons, si je ne me
+trompe, environ quatre cents livres ; il faut donc te débarrasser d'un poids au
+moins égal au notre, puisqu'il nous remplaçait.
+</p>
+
+<p>
+—Quatre cents livres à jeter ! s'écria Joe piteusement.
+</p>
+
+<p>
+—Et quelque chose avec pour nous enlever. Allons, courage ! »
+</p>
+
+<p>
+Le digne garçon, poussant de profonds soupirs, se mit à délester le ballon. De
+temps en temps il s'arrêtait :
+</p>
+
+<p>
+Nous montons ! disait-il.
+</p>
+
+<p>
+—Nous ne montons pas, lui était-il invariablement répondu.
+</p>
+
+<p>
+—Il remue, dit-il enfin.
+</p>
+
+<p>
+—Va encore, répétait Fergusson.
+</p>
+
+<p>
+— Il monte ! j'en suis sûr.
+</p>
+
+<p>
+—Va toujours, » répliquait Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+Alors Joe, prenant un dernier bloc avec désespoir, le précipita en dehors de la
+nacelle. Le <i>Victoria</i> s'éleva d'une centaine de pieds, et, le chalumeau
+aidant, il dépassa bientôt les cimes environnantes.
+</p>
+
+<p>
+« Maintenant, Joe, dit le docteur, il te reste encore une jolie fortune, si
+nous parvenons à garder cette provision jusqu'à la fin du voyage, et tu seras
+riche pour le reste de tes jours. »
+</p>
+
+<p>
+Joe ne répondit rien et s'étendit moelleusement sur son lit de minerai.
+</p>
+
+<p>
+« Vois, mon cher Dick, reprit le docteur, ce que peut la puissance de ce métal
+sur le meilleur garçon du monde. Que de passions, que d'avidités, que de crimes
+enfanterait la connaissance d'une pareille mine ! Cela est attristant. »
+</p>
+
+<p>
+Au soir, le <i>Victoria</i> s'était avancé de quatre-vingt-dix milles dans
+l'ouest ; il se trouvait alors en droite ligne à quatorze cents milles de
+Zanzibar.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXIV</h2>
+
+<p class="letter">
+Le vent tombe.—Les approches du Désert.—Le décompte de la provision d'eau.—Les
+nuits de l'Équateur.—Inquiétudes de Samuel Fergusson.—La situation telle
+qu'elle est. Énergique réponses de Kennedy et de Joe.—Encore une nuit.
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i>, accroché à un arbre solitaire et presque desséché, passa la
+nuit dans une tranquillité parfaite ; les voyageurs purent goûter un peu de ce
+sommeil dont ils avaient si grand besoin ; les émotions des journées
+précédentes leur avaient laissé de tristes souvenirs.
+</p>
+
+<p>
+Vers le matin, le ciel reprit sa limpidité brillante et sa chaleur. Le ballon
+s'éleva dans les airs ; après plusieurs essais infructueux, il rencontra un
+courant, peu rapide d'ailleurs, qui le porta vers le nord-ouest.
+</p>
+
+<p>
+« Nous n'avançons plus, dit le docteur ; si je ne me trompe, nous avons
+accompli la moitié de notre voyage à peu près en dix jours ; mais, au train
+dont nous marchons, il nous faudra des mois pour le terminer. Cela est d'autant
+plus fâcheux que nous sommes menacés de manquer d'eau.
+</p>
+
+<p>
+—Mais nous en trouverons, répondit Dick ; il est impossible de ne pas
+rencontrer quelque rivière, quelque ruisseau, quelque étang, dans cette vaste
+étendue de pays.
+</p>
+
+<p>
+—Je le désire.
+</p>
+
+<p>
+—Ne serait-ce pas le chargement de Joe qui retarderait notre marche ? »
+</p>
+
+<p>
+Kennedy parlait ainsi pour taquiner le brave garçon ; il le faisait d'autant
+plus volontiers, qu'il avait un instant éprouvé les hallucinations de Joe ;
+mais, n'en ayant rien fait paraître, il se posait en esprit fort ; le tout en
+riant, du reste.
+</p>
+
+<p>
+Joe lui lança un coup d'œil piteux. Mais le docteur ne répondit pas. Il
+songeait, non sans de secrètes terreurs, aux vastes solitudes du Sahara ; là,
+des semaines se passant sans que les caravanes rencontrent un puits où se
+désaltérer. Aussi surveillait-il avec la plus soigneuse attention les moindres
+dépressions du sol.
+</p>
+
+<p>
+Ces précautions et les derniers incidents avaient sensiblement modifié la
+disposition d'esprit des trois voyageurs ; ils parlaient moins ; ils
+s'absorbaient davantage dans leurs propres pensées.
+</p>
+
+<p>
+Le digne Joe n'était plus le même depuis que ses regards avaient plongé dans
+cet océan d'or ; il se taisait ; il considérait avec avidité ces pierres
+entassées dans la nacelle sans valeur aujourd'hui, inestimables demain.
+</p>
+
+<p>
+L'aspect de cette partie de l'Afrique était inquiétant d'ailleurs. Le désert se
+faisait peu à peu. Plus un village, pas même une réunion de quelques huttes ;
+La végétation se retirait. A peine quelques plantes rabougries comme dans les
+terrains bruyéreux de l'Écosse, un commencement de sables blanchâtres et des
+pierres de feu, quelques lentisques et des buissons épineux. Au milieu de cette
+stérilité, la carcasse rudimentaire du globe apparaissant en arêtes de roches
+vives et tranchantes. Ces symptômes d'aridité donnaient à penser au docteur
+Fergusson.
+</p>
+
+<p>
+Il ne semblait pas qu'une caravane eût jamais affronté cette contrée déserte ;
+elle aurait laissé des traces visibles de campement, les ossements blanchis de
+ses hommes ou de ses bêtes. Mais rien. Et l'on sentait que bientôt une
+immensité de sable s'emparerait de cette région désolée.
+</p>
+
+<p>
+Cependant on ne pouvait reculer ; il fallait aller en avant ; le docteur ne
+demandait pas mieux ; il eut souhaité une tempête pour l'entraînerait delà de
+ce pays. Et pas un nuage au ciel ! A la fin de cette journée, le
+<i>Victoria</i> n'avait pas franchi trente milles.
+</p>
+
+<p>
+Si l'eau n'eut pas manqué ! Mais il en restait en tout trois gallons [Treize
+litres et demi environ] ! Fergusson mit de côté un gallon destiné à étancher la
+soif ardente qu'une chaleur de quatre-vingt-dix degrés [50° centigrades]
+rendait intolérable ; deux gallons restaient donc pour alimenter le chalumeau ;
+ils ne pouvaient produire que quatre cent quatre-vingts pieds cubes de gaz ; or
+le chalumeau en dépensait neuf pieds cubes par heure environ ; on ne pouvait
+donc plus marcher que pendant cinquante-quatre heures. Tout cela était
+rigoureusement mathématique.
+</p>
+
+<p>
+« Cinquante-quatre heures ! dit-il à ses compagnons. Or, comme je suis bien
+décidé à ne pas voyager la nuit, de peur de manquer un ruisseau, une source,
+une mare, c'est trois jours et demi de voyage qu'il nous reste, et pendant
+lesquels il faut trouver de l'eau à tout prix. J'ai cru devoir vous prévenir de
+cette situation grave, mes amis, car je ne réserve qu'un seul gallon pour notre
+soif, et nous devrons nous mettre à une ration sévère.
+</p>
+
+<p>
+—Rationne-nous, répondit le chasseur ; mais il n'est pas encore temps de se
+désespérer ; nous avons trois jours devant nous, dis-tu ?
+</p>
+
+<p>
+—Oui, mon cher Dick.
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien ! comme nos regrets ne sauraient qu'y faire, dans trois jours il sera
+temps de prendre un parti ; jusque-là redoublons de vigilance. »
+</p>
+
+<p>
+Au repas du soir, l'eau fut donc strictement mesurée ; la quantité d'eau-de-vie
+s'accrut dans les grogs ; mais il fallait se défier de cette liqueur plus
+propre à altérer qu'à rafraîchir.
+</p>
+
+<p>
+La nacelle reposa pendant la nuit sur un immense plateau qui présentait une
+forte dépression. Sa hauteur était à peine de huit cents pieds au-dessus du
+niveau de la mer. Cette circonstance rendit quelque espoir au docteur ; elle
+lui rappela les présomptions des géographes sur l'existence d'une vaste étendue
+d'eau au centre de l'Afrique. Mais, si ce lac existait, il y fallait parvenir ;
+or, pas un changement ne se faisait dans le ciel immobile.
+</p>
+
+<p>
+A la nuit paisible, à sa magnificence étoilée, succédèrent le jour immuable et
+les rayons ardents du soleil ; dès ses premières lueurs, la température
+devenait brûlante. A cinq heures du matin, le docteur donna le signal du
+départ, et pendant un temps, assez long le <i>Victoria</i> demeura sans
+mouvement dans une atmosphère de plomb.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur aurait pu échapper à cette chaleur intense en s'élevant dans des
+zones supérieures ; mais il fallait dépenser une plus grande quantité d'eau,
+chose impossible alors. Il se contenta donc de maintenir son aérostat à cent
+pieds du sol ; là, un courant faible le poussait vers l'horizon occidental.
+</p>
+
+<p>
+Le déjeuner se composa d'un peu de viande séchée et de pemmican. Vers midi, le
+<i>Victoria</i> avait à peine fait quelques milles.
+</p>
+
+<p>
+« Nous ne pouvons aller plus vite, dit le docteur. Nous ne commandons pas, nous
+obéissons.
+</p>
+
+<p>
+—Ah ! mon cher Samuel, dit le chasseur, voilà une de ces occasions où un
+propulseur ne serait pas à dédaigner.
+</p>
+
+<p>
+—Sans doute, Dick, en admettant toutefois qu'il ne dépensât pas d'eau pour se
+mettre en mouvement, car alors la situation serait exactement la même ;
+jusqu'ici, d'ailleurs, on n'a rien inventé qui fût praticable. Les ballons en
+sont encore au point où se trouvaient les navires avant l'invention de la
+vapeur. On a mis six mille ans à imaginer les aubes et les hélices ; nous avons
+donc le temps d'attendre.
+</p>
+
+<p>
+—Maudite chaleur ! fit Joe en essuyant son front ruisselant.
+</p>
+
+<p>
+—Si nous avions de l'eau, cette chaleur nous rendrait quelque service, car elle
+dilate l'hydrogène de l'aérostat et nécessite une flamme moins forte dans le
+serpentin. Il est vrai que si nous n'étions pas à bout de liquide, nous
+n'aurions pas à l'économiser. Ah ! maudit sauvage qui nous a coûté cette
+précieuse caisse !
+</p>
+
+<p>
+—Tu ne regrettes pas ce que tu as fait, Samuel ?
+</p>
+
+<p>
+—Non, Dick, puisque nous avons pu soustraire cet infortuné à une mort horrible.
+Mais les cent livres d'eau que nous avons jetées nous seraient bien utiles ;
+c'étaient encore douze ou treize jours de marche assurés, et de quoi traverser
+certainement ce désert.
+</p>
+
+<p>
+—Nous avons fait au moins la moitié du voyage ? demanda Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Comme distance, oui ; comme durée, non, si le vent nous abandonne. Or il a une
+tendance à diminuer tout à fait.
+</p>
+
+<p>
+—Allons, Monsieur, reprit Joe, il ne faut pas nous plaindre ; nous nous en
+sommes assez bien tirés jusqu'ici, et, quoi que je fasse, il m'est impossible
+de me désespérer. Nous trouverons de l'eau, c'est moi qui vous le dis.
+</p>
+
+<p>
+Le sol, cependant, se déprimait de mille en mille ; les ondulations des
+montagnes aurifères venaient mourir sur la plaine ; c'étaient les derniers
+ressauts d'une nature épuisée. Les herbes éparses remplaçaient les beaux arbres
+de l'est ; quelques bandes d'une verdure altérée luttaient encore contre
+l'envahissement des sables ; les grandes roches tombées des sommets lointains,
+écrasées dans leur chute, s'éparpillaient en cailloux aigus, qui bientôt se
+feraient sable grossier, puis poussière impalpable.
+</p>
+
+<p>
+« Voici l'Afrique, telle que tu te la représentais, Joe ; j'avais raison de te
+dire : Prends patience !
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien, Monsieur, répliqua Joe, voilà qui est naturel, au moins ! de la
+chaleur et du sable ! il serait absurde de rechercher autre chose dans un
+pareil pays. Voyez-vous, ajouta-t-il en riant, moi je n'avais pas confiance
+dans vos forêts et vos prairies ; c'est un contre-sens ! ce n'est pas la peine
+de venir si loin pour rencontrer la campagne d'Angleterre. Voici la première
+fois que je me crois en Afrique, et je ne suis pas fâché d'en goûter un peu. »
+</p>
+
+<p>
+Vers le soir, le docteur constata que le <i>Victoria</i> n'avait pas gagné
+vingt milles pendant cette journée brûlante. Une obscurité chaude l'enveloppa
+dès que le soleil eut disparu derrière, un horizon tracé avec la netteté d'une
+ligne droite.
+</p>
+
+<p>
+Le lendemain était le 1er mai, un jeudi ; mais les jours se succédaient avec
+une monotonie désespérante ; le matin valait le matin qui l'avait précédé ;
+midi jetait à profusion ses mêmes rayons toujours inépuisables, et la nuit
+condensait dans son ombre cette chaleur éparse que le jour suivant devait
+léguer encore à la nuit suivante. Le vent, à peine sensible, devenait plutôt
+une expiration qu'un souffle, et l'on pouvait pressentir le moment où cette
+haleine s'éteindrait elle-même.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur réagissait contre la tristesse de cette situation ; il conservait le
+calme et le sang-froid d'un cœur aguerri. Sa lunette à la main, il interrogeait
+tous les points de l'horizon ; il voyait décroître insensiblement les dernières
+collines et s'effacer la dernière végétation ; devant lui s'étendait toute
+l'immensité du désert.
+</p>
+
+<p>
+La responsabilité qui pesait sur lui l'affectait beaucoup, bien qu'il n'en
+laissât rien paraître. Ces deux hommes, Dick et Joe, deux amis tous les deux,
+il les avait entraînés au loin, presque par la force de l'amitié ou du devoir.
+Avait-il bien agit ? N'était-ce pas tenter les voies défendues ? N'essayait-il
+pas dans ce voyage de franchir les limites de l'impossible ? Dieu n'avait-il
+pas réservé à des siècles plus reculés la connaissance de ce continent ingrat !
+</p>
+
+<p>
+Toutes ces pensées, comme il arrive aux heures de découragement, se
+multiplièrent dans sa tête, et, par une irrésistible association d'idées,
+Samuel s'emportait au-delà de la logique et du raisonnement. Après avoir
+constaté ce qu'il n'eût pas dû faire. il se demandait ce qu'il fallait faire
+alors. Serait-il impossible de retourner sur ses pas ? N'existait-il pas des
+courants supérieurs qui le repousseraient vers des contrées moins arides. Sûr
+du pays passé, il ignorait le pays à venir ; aussi, sa conscience parlant haut,
+il résolut de s'expliquer franchement avec ses deux compagnons ; il leur exposa
+nettement la situation ; il leur montra ce qui avait été fait et ce qui restait
+à faire ; à la rigueur on pouvait revenir, le tenter du moins ; quelle était
+leur opinion ?
+</p>
+
+<p>
+Je n'ai d'autre opinion que celle de mon maître, répondit Joe. Ce qu'il
+souffrira, je puis le souffrir, et mieux que lui où il ira, j'irai.
+</p>
+
+<p>
+—Et toi, Kennedy !
+</p>
+
+<p>
+—Moi ? mon cher Samuel, je ne suis pas homme à me désespérer ; personne
+n'ignorait moins que moi les périls de l'entreprise ; mais je n'ai plus voulu
+les voir du moment que tu les affrontais. Je suis donc à toi corps et âme. Dans
+la situation présente, mon avis est que nous devons persévérer, aller jusqu'au
+bout. Les dangers, d'ailleurs, me paraissent aussi grands pour revenir. Ainsi
+donc, en avant, tu peux compter sur nous.
+</p>
+
+<p>
+—Merci, mes dignes amis, répondit le docteur véritablement ému. Je m'attendais
+à tant de dévouement ; mais il me fallait ces encourageantes paroles. Encore
+une fois, merci. »
+</p>
+
+<p>
+Et ces trois hommes se serrèrent la main avec effusion.
+</p>
+
+<p>
+« Écoutez-moi, reprit Fergusson. D'après mes relèvements, nous ne sommes pas à
+plus de trois cents milles du golfe de Guinée ; le désert ne peut donc
+s'étendre indéfiniment, puisque la côte est habitée et reconnue jusqu'à une
+certaine profondeur dans les terres. S'il le faut, nous nous dirigerons vers
+cette côte, et il est impossible que nous ne rencontrions pas quelque oasis,
+quelque puits où renouveler notre provision d'eau.
+</p>
+
+<p>
+Mais ce qui nous manque, c'est le vent, et, sans lui, nous sommes retenus en
+calme plat au milieu des airs.
+</p>
+
+<p>
+—Attendons avec résignation, » dit le chasseur.
+</p>
+
+<p>
+Mais chacun à son tour interrogea vainement l'espace pendant cette interminable
+journée ; rien n'apparut qui pût faire naître une espérance. Les derniers
+mouvements du sol disparurent au soleil couchant, dont les rayons horizontaux
+s'allongèrent en longues lignes de feu sur cette plate immensité. C'était le
+désert.
+</p>
+
+<p>
+Les voyageurs n'avaient pas franchi une distance de quinze milles, ayant
+dépensé, ainsi que le jour précèdent, cent trente pieds cube de gaz pour
+alimenter le chalumeau, et deux pintes d'eau sur huit durent être sacrifiées à
+l'étanchement d'une soif ardente.
+</p>
+
+<p>
+La nuit se passa tranquille, trop tranquille ! Le docteur ne dormit pas.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXV</h2>
+
+<p class="letter">
+Un peu de philosophie.—Un nuage à l'horizon.—Au milieu d'un brouillard.—Le
+ballon inattendu.—Les signaux.—Vue exacte du Victoria.—Les palmiers.—Traces
+d'une caravane.—Le puits au milieu du désert.
+</p>
+
+<p>
+Le lendemain, même pureté du ciel, même immobilité de l'atmosphère.
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i> s'éleva jusqu'à une hauteur de cinq cents pieds ; mais c'est
+à peine s'il se déplaça sensiblement dans l'ouest.
+</p>
+
+<p>
+« Nous sommes en plein désert, dit le docteur. Voici l'immensité de sable !
+Quel étrange spectacle ! Quelle singulière disposition de la nature ! Pourquoi
+là-bas cette végétation excessive, ici cette extrême aridité, et cela, par la
+même latitude, sous les mêmes rayons de soleil !
+</p>
+
+<p>
+—Le pourquoi, mon cher Samuel, m'inquiète peu, répondit Kennedy ; la raison me
+préoccupe moins que le fait. Cela est ainsi, voilà l'important.
+</p>
+
+<p>
+—Il faut bien philosopher un peu, mon cher Dick ; cela ne peut pas faire de mal
+</p>
+
+<p>
+—Philosophons, je le veux bien ; nous en avons le temps ; à peine si nous
+marchons. Le vent a peur de souffler, il dort.
+</p>
+
+<p>
+—Cela ne durera pas, dit Joe, il me semble apercevoir quelques bandes de nuages
+dans l'est.
+</p>
+
+<p>
+—Joe a raison, répondit le docteur.
+</p>
+
+<p>
+—Bon, fit Kennedy, est-ce que nous tiendrions notre nuage ; avec une bonne
+pluie et un bon vent qu'il nous jetterait au visage !
+</p>
+
+<p>
+—Nous verrons bien, Dick, nous verrons bien.
+</p>
+
+<p>
+—C'est pourtant vendredi, mon maître, et je me défie des vendredis
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien ! j'espère qu'aujourd'hui même tu reviendras de tes prétentions.
+</p>
+
+<p>
+—Je le désire, Monsieur. Ouf ! fit-il en s'épongeant le visage, la chaleur est
+une bonne chose, en hiver surtout ; mais en été, il ne faut pas en abuser.
+</p>
+
+<p>
+—Est-ce que tu ne crains pas l'ardeur du soleil pour notre ballon demanda
+Kennedy au docteur.
+</p>
+
+<p>
+—Non ; la gutta-percha dont le taffetas est enduit supporte des températures
+beaucoup plus élevées. Celle à laquelle je l'ai soumise intérieurement au moyen
+du serpentin a été quelquefois de cent cinquante-huit degrés [70° centigrades]
+et l'enveloppe ne paraît pas avoir souffert.
+</p>
+
+<p>
+—Un nuage ! un vrai nuage ! » s'écria en ce moment Joe, dont la vue perçante
+défiait toutes les lunettes.
+</p>
+
+<p>
+En effet, une bande épaisse et maintenant distincte s'élevait lentement
+au-dessus de l'horizon ; elle paraissait profonde et comme boursouflée ;
+c'était un amoncellement de petits nuages qui conservaient invariablement leur
+forme première, d'où le docteur conclut qu'il n'existait aucun courant d'air
+dans leur agglomération.
+</p>
+
+<p>
+Cette masse compacte avait paru vers huit heures du matin, et à onze heures
+seulement, elle atteignait le disque du soleil, qui disparut tout entier
+derrière cet épais rideau ; à ce moment même, la bande inférieure du nuage
+abandonnait la ligne de l'horizon qui éclatait en pleine lumière.
+</p>
+
+<p>
+« Ce n'est qu'un nuage isolé, dit le docteur, il ne faut pas trop compter sur
+lui. Regarde, Dick, sa forme est encore exactement celle qu'il avait ce matin.
+</p>
+
+<p>
+—En effet, Samuel, il n'y a là ni pluie ni vent, pour nous du moins.
+</p>
+
+<p>
+—C'est à craindre, car il se maintient à une très grande hauteur.
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien ! Samuel, si nous allions chercher ce nuage qui ne veut pas crever sur
+nous ?
+</p>
+
+<p>
+—J'imagine que cela ne servira pas grand-chose, répondit le docteur ; ce sera
+une dépense de gaz et par conséquent d'eau plus considérable. Mais, dans notre
+situation, il ne faut rien négliger ; nous allons monter. »
+</p>
+
+<p>
+Le docteur poussa toute grande la flamme du chalumeau dans les spirales du
+serpentin ; une violente chaleur se développa, et bientôt le ballon s'éleva
+sous l'action de son hydrogène dilaté.
+</p>
+
+<p>
+A quinze cents pieds environ du sol, il rencontra la masse opaque du nuage, et
+entra dans un épais brouillard, se maintenant à cette élévation ; mais il n'y
+trouva pas le moindre souffle de vent ; ce brouillard paraissait même dépourvu
+d'humidité, et les objets exposés à son contact furent à peine humectés. Le
+<i>Victoria</i>, enveloppé dans cette vapeur, y gagna peut-être une marche plus
+sensible, mais ce fut tout.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur constatait avec tristesse le médiocre résultat obtenu par sa
+manœuvre, quand il entendit Joe s'écrier avec les accents de la plus vive
+surprise :
+</p>
+
+<p>
+« Ah ! par exemple !
+</p>
+
+<p>
+—Qu'est-ce donc, Joe ?
+</p>
+
+<p>
+—Mon maître ! Monsieur Kennedy ! voilà qui est étrange !
+</p>
+
+<p>
+—Qu'y a-t-il donc ?
+</p>
+
+<p>
+—Nous ne sommes pas seuls ici ! il y a des intrigants ! On nous a volé notre
+invention !
+</p>
+
+<p>
+—Devient-il fou ? » demanda Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+Joe représentait la statue de la stupéfaction ! Il restait immobile
+</p>
+
+<p>
+« Est-ce que le soleil aurait dérangé l'esprit de ca pauvre garçon ? dit le
+docteur en se tournant vers lui.
+</p>
+
+<p>
+« Me diras-tu ?... dit-il.
+</p>
+
+<p>
+—Mais voyez, Monsieur, dit Joe en indiquant un point dans l'espace,
+</p>
+
+<p>
+—Par saint Patrick! s'écria Kennedy à son tour, ceci n'est pas croyable !
+Samuel, Samuel, vois donc !
+</p>
+
+<p>
+—Je vois, répondit tranquillement le docteur.
+</p>
+
+<p>
+—Un autre ballon ! d'autres voyageurs comme nous ! »
+</p>
+
+<p>
+En effet, à deux cents pieds, un aérostat flottait dans l'air avec sa nacelle
+et ses voyageurs ; il suivait exactement la même route que le <i>Victoria</i>.
+</p>
+
+<p>
+« Eh bien ! dit le docteur, il ne nous reste qu'à lui faire des signaux ;
+prends le pavillon, Kennedy, et montrons nos couleurs.
+</p>
+
+<p>
+Il paraît que les voyageurs du second aérostat avaient eu au même moment la
+même pensée, car le même drapeau répétait identiquement le même salut dans une
+main qui l'agitait de la même façon.
+</p>
+
+<p>
+« Qu'est-ce que cela signifie ? demanda le chasseur.
+</p>
+
+<p>
+—Ce sont des singes, s'écria Joe, ils se moquent de nous !
+</p>
+
+<p>
+—Cela signifie, répondit Fergusson en riant, que c'est toi-même qui te fais ce
+signal, mon cher Dick ; cela veut dire que nous-mêmes nous sommes dans cette
+seconde nacelle, et que ce ballon est tout bonnement notre <i>Victoria</i>.
+</p>
+
+<p>
+—Quant à cela, mon maître, sauf votre respect, dit Joe, vous ne me le ferez
+jamais croire.
+</p>
+
+<p>
+—Monte sur le bord, Joe, agite tes bras, et tu verras. »
+</p>
+
+<p>
+Joe obéit : il vit ses gestes exactement et instantanément reproduits.
+</p>
+
+<p>
+« Ce n'est qu'un effet de mirage, dit le docteur, et pas autre chose ; un
+simple phénomène d'optique ; il est du à la réfraction inégale des couches de
+l'air, et voilà tout.
+</p>
+
+<p>
+—C'est merveilleux ! répétait Joe, qui ne pouvait se rendre et multipliait ses
+expériences à tour de bras.
+</p>
+
+<p>
+—Quel curieux spectacle ! reprit Kennedy. Cela fait plaisir de voir notre brave
+<i>Victoria</i> ! Savez-vous qu'il a bon air et se tient majestueusement !
+</p>
+
+<p>
+—Vous avez beau expliquer la chose à votre façon, répliqua Joe, c'est un
+singulier effet tout de même. »
+</p>
+
+<p>
+Mais bientôt cette image s'effaça graduellement ; les nuages s'élevèrent à une
+plus grande hauteur abandonnant le Victoria, qui n'essaya plus de les suivre,
+et, au bout d'une heure, ils disparurent en plein ciel.
+</p>
+
+<p>
+Le vent, à peine sensible, sembla diminuer encore. Le docteur désespéré se
+rapprocha du sol.
+</p>
+
+<p>
+Les voyageurs, que cet incident avait arrachés à leurs préoccupations
+retombèrent dans de tristes pensées, accablés par une chaleur dévorante.
+</p>
+
+<p>
+Vers quatre heures, Joe signala un objet en relief sur l'immense plateau de
+sable et il put affirmer bientôt que deux palmiers s'élevaient à une distance
+peu éloignée.
+</p>
+
+<p>
+« Des palmiers ! dit Fergusson, mais il y a donc une fontaine, un puits ? »
+</p>
+
+<p>
+Il prit une lunette et s'assura que les yeux de Joe ne le trompaient pas.
+</p>
+
+<p>
+« Enfin, répéta-t-il, de l'eau ! de l'eau ! et nous sommes sauvés, car, si peu
+que nous marchions, nous avançons toujours et nous finirons par arriver !
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien, Monsieur ! dit Joe, si nous buvions en attendant ? L'air est vraiment
+étouffant.
+</p>
+
+<p>
+—Buvons, mon garçon. »
+</p>
+
+<p>
+Personne ne se fit prier. Une pinte entière y passa, ce qui réduisit la
+provision à trois pintes et demie seulement.
+</p>
+
+<p>
+« Ah ! cela fait du bien ! fit Joe. Que c'est bon ! Jamais bière de Perkins ne
+m'a fait autant de plaisir
+</p>
+
+<p>
+—Voilà les avantages de la privation, répondit le docteur.
+</p>
+
+<p>
+—Ils sont faibles, en somme, dit le chasseur, et quand je devrais ne jamais
+éprouver de plaisir à boire de l'eau, j'y consentirais à la condition de n'en
+être jamais privé »
+</p>
+
+<p>
+A six heures, le <i>Victoria</i> planait au-dessus des palmiers.
+</p>
+
+<p>
+C'étaient deux maigres arbres, chétifs, desséchés, deux spectres d'arbres sans
+feuillage, plus morts que vivants. Fergusson les considéra avec effroi.
+</p>
+
+<p>
+A leur pied, on distinguait les pierres à demi rongées d'un puits ; mais ces
+pierres, effritées sous les ardeurs du soleil, semblaient ne former qu'une
+impalpable poussière. Il n'y avait pas apparence d'humidité. Le cœur de Samuel
+se serra, et il allait faire part de ses craintes à ses compagnons, quand les
+exclamations de ceux-ci attirèrent son attention.
+</p>
+
+<p>
+A perte de vue dans l'ouest s'étendait une longue ligne d'ossements blanchis ;
+des fragments de squelettes entouraient la fontaine ; une caravane avait poussé
+jusque-là, marquant son passage par ce long ossuaire ; les plus faibles étaient
+tombés peu à peu sur le sable ; les plus forts, parvenus à cette source tant
+désirée, avaient trouvé sur ses bords une mort horrible.
+</p>
+
+<p>
+Les voyageurs se regardèrent en palissant.
+</p>
+
+<p>
+Ne descendons pas, dit Kennedy, fuyons ce hideux spectacle ! Il n'y a pas là
+une goutte d'eau à recueillir.
+</p>
+
+<p>
+—Non pas, Dick, il faut en avoir la conscience nette. Autant passer la nuit ici
+qu'ailleurs. Nous fouillerons ce puits jusqu'au fond ; il y a eu là une source
+; peut-être en reste-t-il quelque chose.
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i> prit terre ; Joe et Kennedy mirent dans la nacelle un poids
+de sable équivalent au leur et ils descendirent. Ils coururent au puits et
+pénétrèrent à l'intérieur par un escalier qui n'était plus que poussière. La
+source paraissait tarie depuis de longues années. Ils creusèrent dans un sable
+sec et friable, le plus aride des sables ; il n'y avait pas trace d'humidité.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur les vit remonter à la surface du désert, suants, défaits couverts
+d'une poussière fine, abattus, découragés, désespérés.
+</p>
+
+<p>
+Il comprit l'inutilité de leurs recherches ; il s'y attendait, il ne dit rien.
+Il sentait qu'à partir de ce moment il devrait avoir du courage et de l'énergie
+pour trois.
+</p>
+
+<p>
+Joe rapportait les fragments d'une outre racornie, qu'il jeta avec colère au
+milieu des ossements dispersés sur le sol.
+</p>
+
+<p>
+Pendant le souper, pas une parole ne fut échangée entre les voyageurs ; ils
+mangeaient avec répugnance.
+</p>
+
+<p>
+Et pourtant, ils n'avaient pas encore véritablement enduré les tourments de la
+soif, et ils ne se désespéraient que pour l'avenir.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXVI</h2>
+
+<p class="letter">
+Cent treize degrés.—Réflexions du docteur.—Recherche désespérée.—Le chalumeau
+s'éteint. Cent vingt-deux degrés.—La contemplation du désert.—Une promenade
+dans la nuit.—Solitude.—Défaillance.—Projets de Joe.—Il se donne un jour
+encore.
+</p>
+
+<p>
+La route parcourue par le <i>Victoria</i> pendant la journée précédente
+n'excédait pas dix milles, et, pour se maintenir, on avait dépensé cent
+soixante-deux pieds cubes de gaz.
+</p>
+
+<p>
+Le samedi matin, le docteur donna le signal du départ.
+</p>
+
+<p>
+« Le chalumeau ne peut plus marcher que six heures, dit-il. Si dans six heures
+nous n'avons découvert ni un puits, ni une source, Dieu seul sait ce que nous
+deviendrons.
+</p>
+
+<p>
+—Peu de vent ce matin, maître ! dit Joe, mais il se lèvera peut-être,
+ajouta-t-il en voyant la tristesse mal dissimulée de Fergusson.
+</p>
+
+<p>
+Vain espoir ! Il faisait dans l'air un calme plat, un de ces calmes qui dans
+les mers tropicales enchaînent obstinément les navires. La chaleur devint
+intolérable, et le thermomètre à l'ombre, sous la tente, marqua cent treize
+degrés [45° centigrades].
+</p>
+
+<p>
+Joe et Kennedy, étendus l'un prés de l'autre, cherchaient sinon dans le
+sommeil, au moins dans la torpeur, l'oubli de la situation. Une inactivité
+forcée leur faisait de pénibles loisirs. L'homme est plus à plaindre qui ne
+peut s'arracher à sa pensée par un travail ou une occupation matérielle ; mais
+ici, rien à surveiller ; à tenter, pas davantage ; il fallait subir la
+situation sans pouvoir l'améliorer.
+</p>
+
+<p>
+Les souffrances de la soif commencèrent à se faire sentir cruellement ;
+l'eau-de-vie, loin d'apaiser ce besoin impérieux, l'accroissait au contraire,
+et méritait bien ce nom de « lait de tigres » que lui donnent les naturels de
+l'Afrique. Il restait à peine deux pintes d'un liquide échauffé. Chacun couvait
+du regard ces quelques gouttes si précieuses, et personne n'osai y tremper ses
+lèvres. Deux pintes d'eau, au milieu d'un désert !
+</p>
+
+<p>
+Alors le docteur Fergusson, plongé dans ses réflexions, se demanda s'il avait
+prudemment agi N'aurait-il pas mieux valu conserver cette eau qu'il avait
+décomposée en pure perte pour se maintenir dans l'atmosphère ?
+</p>
+
+<p>
+Il avait fait un peu de chemin sans doute, mais en était-il plus avancé ! Quand
+il se trouverait de soixante milles en arrière sous cette latitude,
+qu'importait puisque l'eau lui manquait en ce lieu ? Le vent, s'il se levait
+enfin, soufflerait là-bas comme ici, moins vite ici même, s'il venait de l'est
+! Mais l'espoir poussait Samuel en avant ! Et cependant, ces deux gallons d'eau
+dépensés en vain, c'était de quoi suffire à neuf jours de halte dans ce désert
+! Et quels changements pouvaient se produire en neuf jours ! Peut-être aussi,
+tout en conservant cette eau, eut-il dû s'élever en jetant du lest, quitte à
+perdre du gaz pour redescendre après ! Mais le gaz de son ballon, c'était son
+sang, c'était sa vie !
+</p>
+
+<p>
+Ces mille réflexions se heurtaient dans sa tête qu'il prenait dans ses mains,
+et pendant des heures entières il ne la relevait pas.
+</p>
+
+<p>
+« Il faut faire un dernier effort ! se dit-il vers dix heures du matin. Il faut
+tenter une dernière fois. de découvrir un courant atmosphérique qui nous
+emporte ! Il faut risquer nos dernières ressources. »
+</p>
+
+<p>
+Et, pendant que ses compagnons sommeillaient, il porta à une haute température
+l'hydrogène de l'aérostat ; celui-ci s'arrondit sous la dilatation du gaz et
+monta droit dans les rayons perpendiculaires du soleil. Le docteur chercha
+vainement un souffle de vent depuis cent pieds jusqu'à cinq milles ; son point
+de départ demeura obstinément au-dessous de lui ; un calme absolu semblait
+régner jusqu'au, dernières limites de l'air respirable.
+</p>
+
+<p>
+Enfin l'eau d'alimentation s'épuisa ; le chalumeau s'éteignit faute de gaz ; la
+pile de Bunzen cessa de fonctionner, et le <i>Victoria</i>, se contractant,
+descendit doucement sur le sable à la place même que la nacelle y avait
+creusée.
+</p>
+
+<p>
+Il était midi ; le relèvement donna 19° 35' de longitude et 6° 51' de latitude,
+à près de cinq cents milles du lac Tchad, à plus de quatre cents milles des
+côtes occidentales de l'Afrique.
+</p>
+
+<p>
+En prenant terre, Dick et Joe sortirent de leur pesante torpeur.
+</p>
+
+<p>
+Nous nous arrêtons, dit l'Écossais.
+</p>
+
+<p>
+—Il le faut, » répondit Samuel d'un ton grave.
+</p>
+
+<p>
+Ses compagnons le comprirent. Le niveau du sol se trouvait alors au niveau de
+la mer, par suite de sa constante dépression ; aussi le ballon se maintint-il
+dans un équilibre parfait et une immobilité absolue.
+</p>
+
+<p>
+Le poids des voyageurs fut remplacé par une charge équivalente de sable, et ils
+mirent pied à terre ; chacun s'absorba dans ses pensées, et, pendant plusieurs
+heures, ils ne parlèrent pas. Joe prépara le souper, composé de biscuit et de
+pemmican, auquel on toucha à peine ; une gorgée d'eau brûlante compléta ce
+triste repas.
+</p>
+
+<p>
+Pendant la nuit, personne ne veilla, mais personne ne dormit. La chaleur fut
+étouffante. Le lendemain, il ne restait plus qu'une demi-pinte d'eau ; le
+docteur la mit en réserve, et on résolut de n'y toucher qu'à la dernière
+extrémité.
+</p>
+
+<p>
+« J'étouffe, s'écria bientôt Joe, la chaleur redouble ! Cela ne m'étonne pas,
+dit-il après avoir consulté le thermomètre, cent quarante degrés [60°
+centigrades] !
+</p>
+
+<p>
+—Le sable vous brûle, répondit le chasseur, comme s'il sortait d'un four. Et
+pas un nuage dans ce ciel en feu ! C'est à devenir fou !
+</p>
+
+<p>
+—Ne nous désespérons pas, dit le docteur ; à ces grandes chaleurs succèdent
+inévitablement des tempêtes sous cette latitude, et elles arrivent avec la
+rapidité de l'éclair ; malgré l'accablante sérénité du ciel, il peut s'y
+produire de grands changements en moins d'une heure.
+</p>
+
+<p>
+—Mais enfin, reprit Kennedy, il y aurait quelque indice !
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien ! dit le docteur, il me semble que le baromètre a une légère tendance
+à baisser.
+</p>
+
+<p>
+—Le ciel t'entende ! Samuel, car nous voici cloués à ce sol comme un oiseau
+dont les ailes sont brisées.
+</p>
+
+<p>
+—Avec cette différence pourtant, mon cher Dick, que nos ailes sont intactes, et
+j'espère bien nous en servir encore.
+</p>
+
+<p>
+—Ah ! du vent ! du vent ! s'écria Joe ! De quoi nous rendre à un ruisseau, à un
+puits, et il ne nous manquera rien ; nos vivres sont suffisants, et avec de
+l'eau nous attendrons un mois sans souffrir ! Mais la soif est une cruelle
+chose. »
+</p>
+
+<p>
+La soif, mais aussi la contemplation incessante du désert fatiguait l'esprit ;
+il n'y avait pas un accident de terrain, pas un monticule de sable, pas un
+caillou pour arrêter le regard. Cette planité écœurait et donnait ce malaise
+qu'on appelle le mal du désert. L'impassibilité de ce bleu aride du ciel et de
+ce jaune immense du sable finissait par effrayer. Dans cette atmosphère
+incendiée, la chaleur paraissait vibrante, comme au-dessus d'un foyer
+incandescent ; l'esprit se désespérait à voir ce calme immense, et
+n'entrevoyait aucune raison pour qu'un tel état de choses vint à cesser, car
+l'immensité est une sorte d'éternité.
+</p>
+
+<p>
+Aussi les malheureux, privés d'eau sous cette température torride, commencèrent
+à ressentir des symptômes d'hallucination ; leurs yeux s'agrandissaient, leur
+regard devenait trouble.
+</p>
+
+<p>
+Lorsque la nuit fut venue, le docteur résolut de combattre cette disposition
+inquiétante par une marche rapide ; il voulut parcourir cette plaine de sable
+pendant quelques heures, non pour chercher, mais pour marcher.
+</p>
+
+<p>
+« Venez, dit-il à ses compagnons, croyez-moi, cela vous fera du bien.
+</p>
+
+<p>
+—Impossible, répondit Kennedy, je ne pourrais faire un pas.
+</p>
+
+<p>
+—J'aime encore mieux dormir, fit Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Mais le sommeil ou le repos vous seront funestes, mes amis. Réagissez donc
+contre cette torpeur. Voyons, venez. »
+</p>
+
+<p>
+Le docteur ne put rien obtenir d'eux, et il partit seul au milieu de la
+transparence étoilée de la nuit. Ses premiers pas furent pénibles, les pas d'un
+homme affaibli et déshabitué de la marche ; mais il reconnut bientôt que cet
+exercice lui serait salutaire ; il s'avança de plusieurs milles dans l'ouest,
+et son esprit se réconfortait déjà, lorsque, tout d'un coup, il fut pris de
+vertige ; il se crut penché sur un abîme ; il sentit ses genoux plier ; cette
+vaste solitude l'effraya ; il était le point mathématique, le centre d'une
+circonférence infinie, c'est-à-dire, rien ! Le <i>Victoria</i> disparaissait
+entièrement dans l'ombre. Le docteur fut envahi par un insurmontable effroi,
+lui, l'impassible, l'audacieux voyageur ! Il voulut revenir sur ses pas, mais
+en vain ; il appela, pas même un écho pour lui répondre, et sa voix tomba dans
+l'espace comme une pierre dans un gouffre sans fond. Il se coucha défaillant
+sur le sable, seul, au milieu des grands silences du désert.
+</p>
+
+<p>
+A minuit, il reprenait connaissance entre les bras de son fidèle Joe ;
+celui-ci, inquiet de l'absence prolongée de son maître, s'était lancé sur ses
+traces nettement imprimées dans la plaine ; il l'avait trouvé évanoui.
+</p>
+
+<p>
+« Qu'avez-vous eu, mon maître ? demanda-t-il.
+</p>
+
+<p>
+—Ce ne sera rien, mon brave Joe ; un moment de faiblesse, voilà tout.
+</p>
+
+<p>
+—Ce ne sera rien, en effet, Monsieur ; mais relevez-vous ; appuyez-vous sur
+moi, et regagnons le <i>Victoria</i>.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur, au bras de Joe, reprit la route qu'il avait suivie.
+</p>
+
+<p>
+« C'était imprudent, Monsieur, on ne s'aventure pas ainsi. Vous auriez pu être
+dévalisé, ajouta-t-il en riant. Voyons, Monsieur, parlons sérieusement.
+</p>
+
+<p>
+—Parle, je t'écoute !
+</p>
+
+<p>
+—Il faut absolument prendre un parti. Notre situation ne peut pas durer plus de
+quelques jours encore, et si le vent n'arrive pas, nous sommes perdus. »
+</p>
+
+<p>
+Le docteur ne répondit pas.
+</p>
+
+<p>
+« Eh bien ! il faut que quelqu'un se dévoue au sort commun, et il est tout
+naturel que ce soit moi !
+</p>
+
+<p>
+—Que veux-tu dire ? quel est ton projet ?
+</p>
+
+<p>
+—Un projet bien simple : prendre des vivres, et marcher toujours devant moi
+jusqu'à ce que j'arrive quelque part, ce qui ne peut manquer. Pendant ce temps,
+si le ciel vous envoie un vent favorable, vous ne m'attendrez pas, vous
+partirez. De mon côté, si je parviens à un village, je me tirerai d'affaire
+avec les quelques mots d'arabe que vous me donnerez par écrit, et je vous
+ramènerai du secours, ou j'y laisserai ma peau ! Que dites-vous de mon dessein
+?
+</p>
+
+<p>
+—Il est insensé, mais digne de ton brave cœur, Joe. Cela est impossible, tu ne
+nous quitteras pas.
+</p>
+
+<p>
+—Enfin, Monsieur, il faut tenter quelque chose ; cela ne peut vous nuire en
+rien, puisque, je vous le répète, vous ne m'attendrez pas, et, à la rigueur, je
+puis réussir !
+</p>
+
+<p>
+—Non, Joe ! non ! ne nous séparons pas ! ce serait une douleur ajoutée aux
+autres. Il était écrit qu'il en serait ainsi, et il est très probablement écrit
+qu'il en sera autrement plus tard. Ainsi, attendons avec résignation.
+</p>
+
+<p>
+—Soit, Monsieur, mais je vous préviens d'une chose : je vous donne encore un
+jour ; je, n'attendrai pas davantage ; c'est aujourd'hui dimanche, ou plutôt
+lundi, car il est une heure du matin ; si mardi nous ne partons pas, je
+tenterai l'aventure ; c'est un projet irrévocablement décidé. »
+</p>
+
+<p>
+Le docteur ne répondit pas ; bientôt il rejoignait la nacelle, et il y prit
+place auprès de Kennedy. Celui-ci était plongé dans un silence absolu qui ne
+devait pas être le sommeil.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXVII</h2>
+
+<p class="letter">
+Chaleur effrayante.—Hallucinations.—Les dernières gouttes d'eau.—Nuit de
+désespoir.—Tentative de suicide.—Le simoun.—L'oasis.—Lion et lionne.
+</p>
+
+<p>
+Le premier soin du docteur fut, le lendemain, de consulter le baromètre. C'est
+à peine si la colonne de mercure avait subi une dépression appréciable.
+</p>
+
+<p>
+« Rien ! se dit-il, rien ! »
+</p>
+
+<p>
+Il sortit de la nacelle, et vint examiner le temps ; même chaleur, même dureté,
+même implacabilité.
+</p>
+
+<p>
+« Faut-il donc désespérer ! » s'écria-t-il.
+</p>
+
+<p>
+Joe ne disait mot, absorbé dans sa pensée, et méditant son projet
+d'exploration.
+</p>
+
+<p>
+Kennedy se releva fort malade, et en proie à une surexcitation inquiétante. Il
+souffrait horriblement de la soif. Sa langue et ses lèvres tuméfiées pouvaient
+à peine articuler un son.
+</p>
+
+<p>
+Il y avait encore là quelques gouttes d'eau ; chacun le savait, chacun y
+pensait et se sentait attiré vers elles ; mais personne n'osait faire un pas.
+</p>
+
+<p>
+Ces trois compagnons, ces trois amis se regardaient avec des yeux hagards, avec
+un sentiment d'avidité bestiale, qui se décelait surtout chez Kennedy ; sa
+puissante organisation succombait plus vite à ces intolérables privations ;
+pendant toute la journée, il fut en proie au délire ; il allait et venait,
+poussant des cris rauques, se mordant les poings, prêt à s'ouvrir les veines
+pour en boire le sang.
+</p>
+
+<p>
+« Ah! s'écria-t-il ! pays de la soif ! tu serais bien nommé pays du désespoir !
+</p>
+
+<p>
+Puis il tomba dans une prostration profonde ; on n'entendit plus que le
+sifflement de sa respiration entre ses lèvres altérées.
+</p>
+
+<p>
+Vers le soir, Joe fut pris à son tour d'un commencement de folie ; ce vaste
+oasis de sable lui paraissait comme un étang immense, avec des eaux claires et
+limpides ; plus d'une fois il se précipita sur ce sol enflammé pour boire à
+même, et il se relevait la bouche pleine de poussière.
+</p>
+
+<p>
+« Malédiction ! dit-il avec colère ! c'est de l'eau salée ! »
+</p>
+
+<p>
+Alors, tandis que Fergusson et Kennedy demeuraient étendus sans mouvement, il
+fut saisi par l'invincible pensée d'épuiser les quelques gouttes d'eau mises en
+réserve. Ce fut plus fort que lui ; il s'avança vers la nacelle en se traînant
+sur les genoux, il couva des yeux la bouteille où s'agitait ce liquide, il y
+jeta un regard démesuré, il la saisit et la porta à ses lèvres.
+</p>
+
+<p>
+En ce moment, ces mots : « A boire ! à boire ! » furent prononcés avec un
+accent déchirant.
+</p>
+
+<p>
+C'était Kennedy qui se traînait près de lui ; le malheureux faisait pitié, il
+demandait à genoux, il pleurait.
+</p>
+
+<p>
+Joe, pleurant aussi, lui présenta la bouteille, et jusqu'à la dernière goutte,
+Kennedy en épuisa le contenu.
+</p>
+
+<p>
+« Merci, » fit-il.
+</p>
+
+<p>
+Mais Joe ne l'entendit pas ; il était comme lui retombé sur le sable.
+</p>
+
+<p>
+Ce qui se passa pendant cette nuit orageuse, on l'ignore. Mais le mardi matin,
+sous ces douches de feu que versait le soleil, les infortunés sentirent leurs
+membres se dessécher peu à peu. Quand Joe voulut se lever, cela lui fut
+impossible ; il ne put mettre son projet à exécution.
+</p>
+
+<p>
+Il jeta les yeux autour de lui. Dans la nacelle, le docteur accablé, les bras
+croisés sur la poitrine, regardait dans l'espace un point imaginaire avec une
+fixité idiote. Kennedy était effrayant ; il balançait la tête de droite et de
+gauche comme une bête féroce en cage.
+</p>
+
+<p>
+Tout d'un coup, les regards du chasseur se portèrent sur sa carabine dont la
+crosse dépassait le bord de la nacelle.
+</p>
+
+<p>
+« Ah ! » s'écria-t-il en se relevant par un effort surhumain.
+</p>
+
+<p>
+Il se précipita sur l'arme, éperdu, fou, et il en dirigea le canon vers sa
+bouche.
+</p>
+
+<p>
+« Monsieur ! Monsieur ! fit Joe, se précipitant sur lui.
+</p>
+
+<p>
+—Laisse-moi ! va-t-en, » dit en râlant l'Écossais.
+</p>
+
+<p>
+Tous les deux luttaient avec acharnement.
+</p>
+
+<p>
+« Va-t-en, ou je te tue, » répéta Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+Mais Joe s'accrochait à lui avec force ; ils se débattirent ainsi, sans que le
+docteur parût les apercevoir, et pendant près d'une minute ; dans la lutte, la
+carabine partit soudain ; au bruit de la détonation, le docteur se releva droit
+comme un spectre ; il regarda autour de lui.
+</p>
+
+<p>
+Mais, tout d'un coup. voici que son regard s'anime, sa main s'étend vers
+l'horizon, et, d'une voix qui n'avait plus rien d'humain, il s'écrie :
+</p>
+
+<p>
+« Là ! là ! là-bas ! »
+</p>
+
+<p>
+Il y avait une telle énergie dans son geste, que Joe et Kennedy se séparèrent,
+et tous deux regardèrent.
+</p>
+
+<p>
+La plaine s'agitait comme une mer en fureur par un jour de tempête ; des vagues
+de sable déferlaient les unes sur les autres au milieu d'une poussière intense
+; une immense colonne venait du sud-est en tournoyant avec une extrême rapidité
+; le soleil disparaissait derrière un nuage opaque dont l'ombre démesurée
+s'allongeait jusqu'au <i>Victoria</i> ; les grains de sable fin glissaient avec
+la facilité de molécules liquides, et cette marée montante gagnait peu à peu.
+</p>
+
+<p>
+Un regard énergique d'espoir brilla dans les yeux de Fergusson.
+</p>
+
+<p>
+« Le simoun ! s'écria-t-il.
+</p>
+
+<p>
+—Le simoun ! répéta Joe sans trop comprendre.
+</p>
+
+<p>
+—Tant mieux, s'écria Kennedy avec une rage désespérée ! tant mieux ! nous
+allons mourir !
+</p>
+
+<p>
+—Tant mieux ! répliqua le docteur, nous allons vivre au contraire !
+</p>
+
+<p>
+Il se mit à rejeter rapidement le sable qui lestait la nacelle.
+</p>
+
+<p>
+Ses compagnons le comprirent enfin, se joignirent à lui, et prirent place à ses
+côtés.
+</p>
+
+<p>
+« Et maintenant, Joe, dit le docteur, jette-moi en dehors une cinquantaine de
+livres de ton minerai ! »
+</p>
+
+<p>
+Joe n'hésita pas, et cependant il éprouva quelque chose comme un regret rapide.
+Le ballon s'enleva.
+</p>
+
+<p>
+« Il était temps, » s'écria le docteur.
+</p>
+
+<p>
+Le simoun arrivait en effet avec la rapidité de la foudre. Un peu plus le
+<i>Victoria</i> était écrasé, mis en pièces, anéanti. L'immense trombe allait
+l'atteindre ; il fut couvert d'une grêle de sable.
+</p>
+
+<p>
+« Encore du lest ! cria le docteur à Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Voilà, » répondit ce dernier en précipitant un énorme fragment de quartz.
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i> monta rapidement au-dessus de la trombe ; mais, enveloppé
+dans l'immense déplacement d'air, il fut entraîné avec une vitesse incalculable
+au-dessus de cette mer écumante.
+</p>
+
+<p>
+Samuel, Dick et Joe ne parlaient pas ; ils regardaient, ils espéraient,
+rafraîchis d'ailleurs par le vent de ce tourbillon.
+</p>
+
+<p>
+A trois heures, la tourmente cessait ; le sable, en retombant, formait une
+innombrable quantité de monticules ; le ciel reprenait sa tranquillité
+première.
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i>, redevenu immobile, planait en vue d'une oasis, île couverte
+d'arbres verts et remontée à la surface de cet océan.
+</p>
+
+<p>
+« L'eau ! l'eau est là ! s'écria le docteur.
+</p>
+
+<p>
+Aussitôt, ouvrant la soupape supérieure, il donna passage à l'hydrogène, et
+descendit doucement à deux cents pas de l'oasis.
+</p>
+
+<p>
+En quatre heures, les voyageurs avaient franchi un espace de deux cent quarante
+milles [Cent lieues].
+</p>
+
+<p>
+La nacelle fut aussitôt équilibrée, et Kennedy, suivi de Joe, s'élança sur le
+sol.
+</p>
+
+<p>
+« Vos fusils ! s'écria le docteur, vos fusils, et soyez prudents. »
+</p>
+
+<p>
+Dick se précipita sur sa carabine, et Joe s'empara de l'un des fusils. Ils
+s'avancèrent rapidement jusqu'aux arbres et pénétrèrent sous cette fraîche
+verdure qui leur annonçait des sources abondantes ; ils ne prirent pas garde à
+de larges piétinements, à des traces fraîches qui marquaient çà et là le sol
+humide.
+</p>
+
+<p>
+Soudain, un rugissement retentit à vingt pas d'eux.
+</p>
+
+<p>
+« Le rugissement d'un lion ! dit Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Tant mieux ! répliqua le chasseur exaspéré, nous nous battrons ! On est fort
+quand il ne s'agit que de se battre.
+</p>
+
+<p>
+—De la prudence, Monsieur Dick, de la prudence ! de la vie de l'un dépend la
+vie de tous. »
+</p>
+
+<p>
+Mais Kennedy ne l'écoutait pas ; il s'avançait, l'œil flamboyant, la carabine
+armée, terrible dans son audace. Sous un palmier, un énorme lion à crinière
+noire se tenait dans une posture d'attaque. A peine eut-il aperçu le chasseur
+qu'il bondit ; mais il n'avait pas touché terre qu'une balle au cœur le
+foudroyait ; il tomba mort.
+</p>
+
+<p>
+« Hourra ! hourra ! » s'écria Joe.
+</p>
+
+<p>
+Kennedy se précipita vers le puits, glissa sur les marches humides, et s'étala
+devant une source fraîche, dans laquelle il trempa ses lèvres avidement ; Joe
+l'imita, et l'on n'entendit plus que ces clappements de langue des animaux qui
+se désaltèrent.
+</p>
+
+<p>
+« Prenons garde, Monsieur Dick, dit Joe en respirant. N'abusons pas ! »
+</p>
+
+<p>
+Mais Dick, sans répondre, buvait toujours. Il plongeait sa tête et ses mains
+dans cette eau bienfaisante ; il s'enivrait.
+</p>
+
+<p>
+« Et monsieur Fergusson ? » dit Joe.
+</p>
+
+<p>
+Ce seul mot rappela Kennedy à lui-même ! il remplit une bouteille qu'il avait
+apportée, et s'élança sur les marches du puits.
+</p>
+
+<p>
+Mais quelle fut sa stupéfaction ! Un corps opaque, énorme, en fermait
+l'ouverture. Joe, qui suivait Dick, dut reculer avec lui.
+</p>
+
+<p>
+« Nous sommes enfermés !
+</p>
+
+<p>
+—C'est impossible! qu'est-ce que cela veut dire ?... »
+</p>
+
+<p>
+Dick n'acheva pas ; un rugissement terrible lui fit comprendre à quel nouvel
+ennemi il avait affaire.
+</p>
+
+<p>
+« Un autre lion ! s'écria Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Non pas, une lionne ! Ah! maudite bête, attends, » dit le chasseur en
+rechargeant prestement sa carabine.
+</p>
+
+<p>
+Un instant après, il faisait feu, mais l'animal avait disparu.
+</p>
+
+<p>
+« En avant ! s'écria-t-il.
+</p>
+
+<p>
+—Non, Monsieur Dick, non, vous ne l'avez pas tuée du coup ; son corps eut roulé
+jusqu'ici ; elle est là prête à bondir sur le premier d'entre nous qui
+paraîtra, et celui-là est perdu !
+</p>
+
+<p>
+—Mais que faire ? Il faut sortir ! Et Samuel qui nous attend !
+</p>
+
+<p>
+—Attirons l'animal ; prenez mon fusil, et passez-moi votre carabine
+</p>
+
+<p>
+—Quel est ton projet ?
+</p>
+
+<p>
+—Vous allez voir. »
+</p>
+
+<p>
+Joe, retirant sa veste de toile, la disposa au bout de l'arme et la présenta
+comme appât au-dessus de l'ouverture. La bête furieuse se précipita dessus ;
+Kennedy l'attendait au passage, et d'une balle il lui fracassa l'épaule. La
+lionne rugissante roula sur l'escalier, renversant Joe. Celui-ci croyait déjà
+sentir les énormes pattes de l'animal s'abattre sur lui, quand une seconde
+détonation retentit, et le docteur Fergusson apparut à l'ouverture, son fusil à
+la main et fumant encore.
+</p>
+
+<p>
+Joe se releva prestement, franchit le corps de la bête, et passa à son maître
+la bouteille pleine d'eau.
+</p>
+
+<p>
+La porter à ses lèvres, la vider à demi fut pour Fergusson l'affaire d'un
+instant, et les trois voyageurs remercièrent du fond du cœur la Providence qui
+les avait si miraculeusement sauvés.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXVIII</h2>
+
+<p class="letter">
+Soirée délicieuse.—La cuisine de Joe.—Dissertation sur la viande crue.—Histoire
+de James Bruce.—Le bivouac.—Les rêves de Joe.—Le baromètre baisse.—Le baromètre
+remonte.—Préparatifs de départ.—L'ouragan.
+</p>
+
+<p>
+La soirée fut charmante et se passa sous de frais ombrages de mimosas, après un
+repas réconfortant ; le thé et le grog n'y furent pas ménagés.
+</p>
+
+<p>
+Kennedy avait parcouru ce petit domaine dans tous les sens, il en avait fouillé
+les buissons ; les voyageurs étaient les seuls êtres animés de ce paradis
+terrestre ; ils s'étendirent sur leurs couvertures et passèrent une nuit
+paisible, qui leur apporta l'oubli des douleurs passées.
+</p>
+
+<p>
+Le lendemain, 7 mai, le soleil brillait de tout son éclat, mais ses rayons ne
+pouvaient traverser l'épais rideau d'ombrage. Comme il avait des vivres en
+suffisante quantité, le docteur résolut d'attendre en cet endroit un vent
+favorable.
+</p>
+
+<p>
+Joe y avait transporté sa cuisine portative, et il se livrait à une foule de
+combinaisons culinaires, en dépensant l'eau avec une insouciante prodigalité.
+</p>
+
+<p>
+« Quelle étrange succession de chagrins et de plaisirs ! s'écria Kennedy ;
+cette abondance après cette privation ! ce luxe succédant à cette misère ! Ah !
+j'ai été bien près de devenir fou !
+</p>
+
+<p>
+—Mon cher Dick, lui dit le docteur, sans Joe, tu ne serais pas là en train de
+discourir sur l'instabilité des choses humaines.
+</p>
+
+<p>
+—Brave ami ! fit Dick en tendant la main à Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Il n'y a pas de quoi, répondit celui-ci. A charge de revanche, Monsieur Dick,
+en préférant toutefois que l'occasion ne se présente pas de me rendre la
+pareille !
+</p>
+
+<p>
+—C'est une pauvre nature que la notre ! reprit Fergusson. Se laisser abattre
+pour si peu !
+</p>
+
+<p>
+—Pour si peu d'eau, voulez-vous dire, mon maître! Il faut que cet élément soit
+bien nécessaire à la vie !
+</p>
+
+<p>
+—Sans doute, Joe, et les gens privés de manger résistent plus longtemps que les
+gens privés de boire.
+</p>
+
+<p>
+—Je le crois ; d'ailleurs, au besoin, on mange ce qui se rencontre, même son
+semblable, quoique cela doive faire un repas à vous rester longtemps sur le
+cœur !
+</p>
+
+<p>
+—Les sauvages ne s'en font pas faute, cependant, dit Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Oui, mais ce sont des sauvages, et qui sont habitués à manger de la viande
+crue ; voilà une coutume qui me répugnerait !
+</p>
+
+<p>
+—Cela est assez répugnant, en effet, reprit le docteur, pour que personne n'ait
+ajouté foi aux récits des premiers voyageurs en Afrique ; ceux-ci rapportèrent
+que plusieurs peuplades se nourrissaient de viande crue, et on refusa
+généralement d'admettre le fait. Ce fut dans ces circonstances qu'il arriva une
+singulière aventure à James Bruce.
+</p>
+
+<p>
+—Contez-nous cela, Monsieur ; nous avons le temps de vous entendre, dit Joe en
+s'étalant voluptueusement sur l'herbe fraîche.
+</p>
+
+<p>
+—Volontiers. James Bruce était un Écossais du comté de Stirling, qui, de 1768 à
+1772, parcourut toute l'Abyssinie jusqu'au lac Tyana, à la recherche des
+sources du Nil ; puis, il revint en Angleterre, où il publia ses voyages en
+1790 seulement. Ses récits furent accueillis avec une incrédulité extrême,
+incrédulité qui sans doute est réservée aux nôtres. Les habitudes des
+Abyssiniens semblaient si différentes des us et coutumes anglais, que personne
+ne voulait y croire. Entre autres détails, James Bruce avait avancé que les
+peuples de l'Afrique orientale mangeaient de la viande crue. Ce fait souleva
+tout le monde contre lui. Il pouvait en parler à son aise ! on n'irait point
+voir ! Bruce était un homme très courageux et très rageur. Ces doutes
+l'irritaient au suprême degré. Un jour, dans un salon d'Édimbourg, un Écossais
+reprit en sa présence le thème des plaisanteries quotidiennes, et à l'endroit
+de la viande crue, il déclara nettement que la chose n'était ni possible ni
+vraie. Bruce ne dit rien ; il sortit, et rentra quelques instants après avec un
+beefsteack cru, saupoudré de sel et de poivre à là mode africaine. « Monsieur,
+dit-il à l'Écossais, en doutant d'une chose que j'ai avancée, vous m'avez fait
+une injure grave ; en la croyant impraticable, vous vous êtes complètement
+trompé. Et, pour le prouver à tous, vous allez manger tout de suite ce
+beefsteack cru, ou vous me rendrez raison de vos paroles. »
+</p>
+
+<p>
+L'Écossais eut peur, et il obéit non sans de fortes grimaces. Alors, avec le
+plus grand sang-froid, James Bruce ajouta : « En admettant même que la chose ne
+soit pas vraie, Monsieur, vous ne soutiendrez plus, du moins, qu'elle est
+impossible. »
+</p>
+
+<p>
+—Bien riposté, fit Joe. Si l'Écossais a pu attraper une indigestion, il n'a eu
+que ce qu'il méritait. Et si, à notre retour en Angleterre, on met notre voyage
+en doute...
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien ! que feras-tu ? Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Je ferai manger aux incrédules les morceaux du <i>Victoria</i>, sans sel et
+sans poivre ! »
+</p>
+
+<p>
+Et chacun de rire des expédients de Joe. La journée se passa de la sorte, en
+agréables propos ; avec la force revenait l'espoir ; avec l'espoir, l'audace.
+Le passé s'effaçait devant l'avenir avec une providentielle rapidité.
+</p>
+
+<p>
+Joe n'aurait jamais voulu quitter cet asile enchanteur ; c'était le royaume de
+ses rêves ; il se sentait chez lui ; il fallut que son maître lui en donnât le
+relèvement exact, et ce fut avec un grand sérieux qu'il inscrivit sur ses
+tablettes de voyage : 15° 43' de longitude et 8° 32' de latitude.
+</p>
+
+<p>
+Kennedy ne regrettait qu'une seule chose, de ne pouvoir chasser dans cette
+forêt en miniature ; selon lui, la situation manquait un peu de bêtes féroces.
+</p>
+
+<p>
+« Cependant, mon cher Dick, reprit le docteur, tu oublies promptement. Et ce
+lion, et cette lionne ?
+</p>
+
+<p>
+— Ça ! fit-il avec le dédain du vrai chasseur pour l'animal abattu ! Mais, au
+fait leur présence dans cette oasis peut faire supposer que nous ne sommes pas
+très éloignés de contrées plus fertiles.
+</p>
+
+<p>
+—Preuve médiocre, Dick ; ces animaux-là, pressés par la faim ou la soif,
+franchissent souvent des distances considérables ; pendant la nuit prochaine,
+nous ferons même bien de veiller avec plus de vigilance et d'allumer des feux.
+</p>
+
+<p>
+—Par cette température, fit Joe ! Enfin, si cela est nécessaire, on le fera.
+Mais j'éprouverai une véritable peine à brûler ce joli bois, qui nous a été si
+utile.
+</p>
+
+<p>
+—Nous ferons surtout attention à ne pas l'incendier, répondit le docteur, afin
+que d'autres puissent y trouver quelque jour un refuge au milieu du désert !
+</p>
+
+<p>
+—On y veillera, Monsieur ; mais pensez-vous que cette oasis soit connue ?
+</p>
+
+<p>
+—Certainement. C'est un lieu de halte pour les caravanes qui fréquentent le
+centre de l'Afrique, et leur visite pourrait bien ne pas te plaire, Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Est-ce qu'il y a encore par ici de ces affreux Nyam-Nyam ?
+</p>
+
+<p>
+—Sans doute, c'est le nom général de toutes ces populations, et, sous le même
+climat, les mêmes races doivent avoir des habitudes pareilles.
+</p>
+
+<p>
+—Pouah ! fit Joe! Après tout, cela est bien naturel ! Si des sauvages avaient
+les goûts des gentlemen, où serait la différence ? Par exemple, voilà des
+braves gens qui ne se seraient pas fait prier pour avaler le beefsteak de
+l'Écossais, et même l'Écossais par-dessus le marché. »
+</p>
+
+<p>
+Sur cette réflexion très sensée, Joe alla dresser ses bûchers pour la nuit, les
+faisant aussi minces que possible. Ces précautions furent heureusement
+inutiles, et chacun s'endormit tour à tour dans un profond sommeil.
+</p>
+
+<p>
+Le lendemain, le temps ne changea pas encore ; il se maintenait au beau avec
+obstination. Le ballon demeurait immobile, sans qu'aucune oscillation ne vînt
+trahir un souffle de vent.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur recommençait à s'inquiéter : si le voyage devait ainsi se prolonger,
+les vivres seraient insuffisants. Après avoir failli succomber faute d'eau, en
+serait-on réduit à mourir de faim ?
+</p>
+
+<p>
+Mais il reprit assurance en voyant le mercure baisser très sensiblement dans le
+baromètre ; il y avait des signes évidents d'un changement prochain dans
+l'atmosphère ; il résolut donc de faire ses préparatifs de départ pour profiter
+de la première occasion ; la caisse d'alimentation et la caisse à eau furent
+entièrement remplies toutes les deux.
+</p>
+
+<p>
+Fergusson dut rétablir ensuite l'équilibre de l'aérostat, et Joe fut obligé de
+sacrifier une notable partie de son précieux minerai. Avec la santé, les idées
+d'ambition lui étaient revenues ; il fit plus d'une grimace avant d'obéir à son
+maître ; mais celui-ci lui démontra qu'il ne pouvait enlever un poids aussi
+considérable ; il lui donna à choisir entre l'eau ou l'or ; Joe n'hésita plus,
+et il jeta sur le sable une forte quantité de ses précieux cailloux
+</p>
+
+<p>
+« Voilà pour ceux qui viendront après nous, dit-il ; ils seront bien étonnés de
+trouver la fortune en pareil lieu.
+</p>
+
+<p>
+—Eh ! fit Kennedy, si quelque savant voyageur vient à rencontrer ces
+échantillons ?...
+</p>
+
+<p>
+—Ne doute pas, mon cher Dick, qu'il n'en soit fort surpris et qu'il ne publie
+sa surprise en nombreux in-folios ! Nous entendrons parler quelque jour d'un
+merveilleux gisement de quartz aurifère au milieu des sables de l'Afrique.
+</p>
+
+<p>
+—Et c'est Joe qui en sera la cause. »
+</p>
+
+<p>
+L'idée de mystifier peut-être quelque savant consola le brave garçon et le fit
+sourire.
+</p>
+
+<p>
+Pendant le reste de la journée, le docteur attendit vainement un changement
+dans l'atmosphère. La température s'éleva et, sans les ombrages de l'oasis,
+elle eut été insoutenable. Le thermomètre marqua au soleil cent quarante-neuf
+degrés [69° centigrades]. Une véritable pluie de feu traversait l'air. Ce fut
+la plus haute chaleur qui eut encore été observée.
+</p>
+
+<p>
+Joe disposa comme la veille le bivouac du soir, et, pendant les quarts du
+docteur et de Kennedy, il ne se produisit aucun incident nouveau.
+</p>
+
+<p>
+Mais, vers trois heures du matin, Joe veillant, la température s'abaissa
+subitement, le ciel se couvrit de nuages, et l'obscurité augmenta.
+</p>
+
+<p>
+« Alerte ! s'écria Joe en réveillant ses deux compagnons ! alerte ! voici le
+vent.
+</p>
+
+<p>
+—Enfin ! dit le docteur en considérant le ciel, c'est une tempête ! Au
+<i>Victoria</i> ! au <i>Victoria</i> ! »
+</p>
+
+<p>
+Il était temps d'y arriver. Le <i>Victoria</i> se courbait sous l'effort de
+l'ouragan et entraînait la nacelle qui rayait le sable. Si, par hasard, une
+partie du lest eut été précipitée à terre, le ballon serait parti, et tout
+espoir de le retrouver eut été à jamais perdu.
+</p>
+
+<p>
+Mais le rapide Joe courut à toutes jambes et arrêta la nacelle, tandis que
+l'aérostat se couchait sur le sable au risque de se déchirer. Le docteur prit
+sa place habituelle, alluma son chalumeau, et jeta l'excès de poids.
+</p>
+
+<p>
+Les voyageurs regardèrent une dernière fois les arbres de l'oasis qui pliaient
+sous la tempête, et bientôt, ramassant le vent d'est à deux cents pieds du sol,
+ils disparurent dans la nuit.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXIX</h2>
+
+<p class="letter">
+Symptômes de végétation.—Idée fantaisiste d'un auteur français.—Pays
+magnifique.—Royaume d'Adamova.—Les explorations de Speke et Burton reliées à
+celles de Barth.—Les monts Atlantika.—Le fleuve Benoué.—La ville d'Yola.—Le
+Bagélé.—Le mont Mendif.
+</p>
+
+<p>
+Depuis le moment de leur départ, les voyageurs marchèrent avec une grande
+rapidité ; il leur tardait de quitter ce désert qui avait failli leur être si
+funeste.
+</p>
+
+<p>
+Vers neuf heures un quart du matin, quelques symptômes de végétation furent
+entrevus, herbes flottant sur cette mer de sable, et leur annonçant, comme à
+Christophe Colomb, la proximité de la terre ; des pousses vertes pointaient
+timidement entre des cailloux qui allaient eux-mêmes redevenir les rochers de
+cet Océan.
+</p>
+
+<p>
+Des collines encore peu élevées ondulaient à l'horizon ; leur profil, estompé
+par la brume, se dessinait vaguement ; la monotonie disparaissait. Le docteur
+saluait avec joie cette contrée nouvelle, et, comme un marin en vigie, il était
+sur le point de s'écrier :
+</p>
+
+<p>
+« Terre ! terre ! »
+</p>
+
+<p>
+Une heure plus tard, le continent s'étalait sous ses yeux, d'un aspect encore
+sauvage, mais moins plat, moins nu, quelques arbres se profilaient sur le ciel
+gris.
+</p>
+
+<p>
+Nous sommes donc en pays civilisé ? dit le chasseur.
+</p>
+
+<p>
+—Civilisé ? Monsieur Dick ; c'est une manière de parler ; on ne voit pas encore
+d'habitants.
+</p>
+
+<p>
+—Ce ne sera pas long, répondit Fergusson, au train dont nous marchons.
+</p>
+
+<p>
+—Est-ce que nous sommes toujours dans le pays des nègres, Monsieur Samuel ?
+</p>
+
+<p>
+—Toujours, Joe, en attendant le pays des Arabes.
+</p>
+
+<p>
+—Des Arabes, Monsieur, de vrais Arabes, avec leurs chameaux ?
+</p>
+
+<p>
+—Non, sans chameaux ; ces animaux sont rares, pour ne pas dire inconnus dans
+ces contrées ; il faut remonter quelques degrés au nord pour les rencontrer.
+</p>
+
+<p>
+—C'est fâcheux.
+</p>
+
+<p>
+—Et pourquoi, Joe
+</p>
+
+<p>
+—Parce que, si le vent devenait contraire, ils pourraient nous servir.
+</p>
+
+<p>
+—Comment ?
+</p>
+
+<p>
+—Monsieur, c'est une idée qui me vient : on pourrait les atteler à la nacelle
+et se faire remorquer par eux. Qu'en dites-vous ?
+</p>
+
+<p>
+—Mon pauvre Joe, cette idée, un autre l'a eue avant toi ; elle a été exploitée
+par un très spirituel auteur français [M. Méry] ... dans un roman, il est vrai.
+Des voyageurs se font traîner en ballon par des chameaux ; arrive un lion qui
+dévore les chameaux, avale la remorque, et traîne à leur place ; ainsi de
+suite. Tu vois que tout ceci est de la haute fantaisie, et n'a rien de commun
+avec notre genre de locomotion.
+</p>
+
+<p>
+Joe, un peu humilié à la pensée que son idée avait déjà servi, chercha quel
+animal aurait pu dévorer le lion ; mais il ne trouva pas et se remit à examiner
+le pays.
+</p>
+
+<p>
+Un lac d'une moyenne étendue s'étendait sous ses regards, avec un amphithéâtre
+de collines qui n'avaient pas encore le droit de s'appeler des montagnes ; là,
+serpentaient des vallées nombreuses et fécondes, et leurs inextricables
+fouillis d'arbres les plus variés ; l'élaïs dominait cette masse, portant des
+feuilles de quinze pieds de longueur sur sa tige hérissée d'épines aiguës ; le
+bombax chargeait le vent à son passage du fin duvet de ses semences ; les
+parfums actifs du pendanus, ce « kenda » des Arabes, embaumaient les airs
+jusqu'à la zone que traversait le <i>Victoria</i> ; le papayer aux feuilles
+palmées, le sterculier qui produit la noix du Soudan, le baobab et les
+bananiers complétaient cette flore luxuriante des régions intertropicales.
+</p>
+
+<p>
+« Le pays est superbe, dit le docteur.
+</p>
+
+<p>
+—Voici les animaux, fit Joe ; les hommes ne sont pas loin.
+</p>
+
+<p>
+—Ah ! les magnifiques éléphants ! s'écria Kennedy. Est-ce qu'il n'y aurait pas
+moyen de chasser un peu ?
+</p>
+
+<p>
+—Et comment nous arrêter, mon cher Dick, avec un courant de cette violence ?
+Non, goûte un peu le supplice de Tantale ! Tu te dédommageras plus tard. »
+</p>
+
+<p>
+Il y avait de quoi, en effet, exciter l'imagination d'un chasseur ; le cœur de
+Dick bondissait dans sa poitrine, et ses doigts se crispaient sur la crosse de
+son Purdey.
+</p>
+
+<p>
+La faune de ce pays en valait la flore. Le bœuf sauvage se vautrait dans une
+herbe épaisse sous laquelle il disparaissait tout entier ; des éléphants gris,
+noirs ou jaunes, de la plus grande taille, passaient comme une trombe au milieu
+des forêts, brisant, rongeant, saccageant, marquant leur passage par une
+dévastation ; sur le versant boisé des collines suintaient des cascades et des
+cours d'eau entraînés vers le nord ; là, les hippopotames se baignaient à grand
+bruit, et des lamentins de douze pieds de long, au corps pisciforme,
+s'étalaient sur les rives, en dressant vers le ciel leurs rondes mamelles
+gonflées de lait.
+</p>
+
+<p>
+C'était toute une ménagerie rare dans une serre merveilleuse, où des oiseaux
+sans nombre et de mille couleurs chatoyaient à travers les plantes
+arborescentes.
+</p>
+
+<p>
+A cette prodigalité de la nature, le docteur reconnut le superbe royaume
+d'Adamova.
+</p>
+
+<p>
+« Nous empiétons, dit-il, sur les découvertes modernes ; j'ai repris la piste
+interrompue des voyageurs ; c'est une heureuse fatalité, mes amis ; nous allons
+pouvoir rattacher les travaux des capitaines Burton et Speke aux explorations
+du docteur Barth ; nous avons quitté des Anglais pour retrouver un
+Hambourgeois, et bientôt nous arriverons au point extrême atteint par ce savant
+audacieux.
+</p>
+
+<p>
+—Il me semble, dit Kennedy, qu'entre ces deux explorations, il y a une vaste
+étendue de pays, si j'en juge par le chemin que nous avons fait.
+</p>
+
+<p>
+—C'est facile à calculer ; prends la carte et vois quelle est la longitude de
+la pointe méridionale du lac Ukéréoué atteinte par Speke.
+</p>
+
+<p>
+—Elle se trouve à peu près sur le trente-septième degré.
+</p>
+
+<p>
+—Et la ville d'Yola, que nous relèverons ce soir, et à laquelle Barth parvint,
+comment est-elle située ?
+</p>
+
+<p>
+—Sur le douzième degré de longitude environ.
+</p>
+
+<p>
+—Cela fait donc vingt-cinq degrés ; à soixante milles chaque, soit quinze cents
+milles [Six cent vingt-cinq lieues].
+</p>
+
+<p>
+—Un joli bout de promenade, fit Joe, pour les gens qui iraient à pied.
+</p>
+
+<p>
+—Cela se fera cependant. Livingstone et Moffat montent toujours vers
+l'intérieur ; le Nyassa, qu'ils ont découvert, n'est pas très éloigné du lac
+Tanganayka, reconnu par Burton ; avant la fin du siècle, ces contrées immenses
+seront certainement explorées Mais, ajouta le docteur en consultant sa
+boussole, je regrette que le vent nous porte tant à l'ouest ; j'aurais voulu
+remonter au nord. »
+</p>
+
+<p>
+Après douze heures de marche, le <i>Victoria</i> se trouva sur les confins de
+la Nigritie. Les premiers habitants de cette terre, des Arabes Chouas,
+paissaient leurs troupeaux nomades. Les vastes sommets des monts Atlantika
+passaient par-dessus l'horizon, montagnes que nul pied européen n'a encore
+foulées, et dont l'altitude est estimée à treize cents toises environ. Leur
+pente occidentale détermine l'écoulement de toutes les eaux de cette partie de
+l'Afrique vers l'Océan ; ce sont les montagnes de la Lune de cette région.
+</p>
+
+<p>
+Enfin, un vrai fleuve apparut aux yeux des voyageurs, et, aux immenses
+fourmilières qui l'avoisinaient, le docteur reconnut le Bénoué, l'un des grands
+affluents du Niger, celui que les Indigènes ont nommé la « Source des eaux. »
+</p>
+
+<p>
+Ce fleuve, dit le docteur à ses compagnons, deviendra un jour la voie naturelle
+de communication avec l'intérieur de la Nigritie ; sous le commandement de l'un
+de nos braves capitaines, le steamboat <i>la Pléiade</i> l'a déjà remonté
+jusqu'à la ville d'Yola ; vous voyez que nous sommes en pays de connaissance. »
+</p>
+
+<p>
+De nombreux esclaves s'occupaient des champs, cultivant le sorgho, sorte de
+millet qui forme la base de leur alimentation ; les plus stupides étonnements
+se succédaient au passage du <i>Victoria</i>, qui filait comme un météore. Le
+soir, il s'arrêtait à quarante milles d'Yola, et devant lui, mais au loin, se
+dressaient les deux cônes aigus du mont Mendif.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur fit jeter les ancres, et s'accrocha au sommet d'un arbre élevé ;
+mais un vent très dur ballottait le <i>Victoria</i> jusqu'à le coucher
+horizontalement, et rendait parfois la position de la nacelle extrêmement
+dangereuse. Fergusson ne ferma pas l'œil de la nuit, souvent il fut sur le
+point de couper le câble d'attache et de fuir devant la tourmente. Enfin la
+tempête se calma, et les oscillations de l'aérostat n'eurent plus rien
+d'inquiétant.
+</p>
+
+<p>
+Le lendemain, le vent se montra plus modéré, mais il éloignait les voyageurs de
+la ville d'Yola, qui, nouvellement reconstruite par les Foullannes, excitait la
+curiosité de Fergusson ; néanmoins il fallut se résigner à s'élever dans le
+nord, et même un peu dans l'est.
+</p>
+
+<p>
+Kennedy proposa dé faire une halte dans ce pays de chasse ; Joe prétendait que
+le besoin de viande fraîche se faisait sentir ; mais les mœurs sauvages de ce
+pays, l'attitude de là population, quelques coups de fusil tirés dans la
+direction du <i>Victoria</i>, engagèrent le docteur à continuer son voyage. On
+traversait alors une contrée, théâtre de massacres et d'incendies, où les
+luttes guerrières sont incessantes, et dans lesquelles les sultans jouent leur
+royaume au milieu des plus atroces carnages.
+</p>
+
+<p>
+Des villages nombreux, populeux, à longues cases, s'étendaient entre les grands
+pâturages, dont l'herbe épaisse était semée de fleurs violettes ; les huttes,
+semblables à de vastes ruches, s'abritaient derrière des palissades hérissées.
+Les versants sauvages des collines rappelaient les « glen » des hautes terres
+d'Écosse, et Kennedy en fit plusieurs fois la remarque.
+</p>
+
+<p>
+En dépit de ses efforts, le docteur portait en plein dans le nord-est, vers le
+mont Mendif, qui disparaissait au milieu des nuages ; les hauts sommets de ces
+montagnes séparent le bassin du Niger du bassin du lac Tchad.
+</p>
+
+<p>
+Bientôt apparut le Bagelé, avec ses dix-huit villages accrochés à ses flancs,
+comme toute une nichée d'enfants au sein de leur mère, magnifique spectacle
+pour des regards qui dominaient et saisissaient cet ensemble ; les ravins, se
+montraient couverts de champs de riz et d'arachides.
+</p>
+
+<p>
+A trois heures, le <i>Victoria</i> se trouvait en face du mont Mendif. On
+n'avait pu l'éviter, il fallut le franchir. Le docteur, au moyen d'une
+température qu'il accrut de cent quatre-vingts degrés [100° centigrades] ,
+donna au ballon une nouvelle force ascensionnelle de près de seize cents livres
+; il s'éleva à plus de huit mille pieds. Ce fut la plus grande élévation
+obtenue pendant le voyage, et la température s'abaissa tellement que le docteur
+et ses compagnons durent recourir à leurs couvertures.
+</p>
+
+<p>
+Fergusson eut hâte de descendre, car l'enveloppe de l'aérostat se tendait à
+rompre ; il eut le temps de constater cependant l'origine volcanique de la
+montagne, dont les cratères éteints ne sont plus que de profonds abîmes. De
+grandes agglomérations de fientes d'oiseaux donnaient aux flancs du Mendif
+l'apparence de roches calcaires, et il y avait là de quoi fumer les terres de
+tout le Royaume-Uni.
+</p>
+
+<p>
+A cinq heures, le <i>Victoria</i>, abrité des vents du sud, longeait doucement
+les pentes de la montagne, et s'arrêtait dans une vaste clairière éloignée de
+toute habitation ; dès qu'il eut touché le sol, les précautions furent prises
+pour l'y retenir fortement, et Kennedy, son fusil à la main, s'élança dans la
+plaine inclinée ; il ne tarda pas à revenir avec une demi-douzaine de canards
+sauvages et une sorte de bécassine, que Joe accommoda de son mieux. Le repas
+fut agréable, et la nuit se passa dans un repos profond.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXX</h2>
+
+<p class="letter">
+Mosfeia.—Le cheik.—Denham, Clapperton, Oudney.—Vogel.—La capitale du
+Loggoum.—Toole.—Calme au-dessus du Kernak.—Le gouverneur et sa
+cour.—L'attaque.—Les pigeons incendiaires.
+</p>
+
+<p>
+Le lendemain, 1er mai, le <i>Victoria</i> reprit sa course aventureuse ; les
+voyageurs avaient en lui la confiance d'un marin pour son navire.
+</p>
+
+<p>
+D'ouragans terribles, de chaleurs tropicales, de départs dangereux, de
+descentes plus dangereuses encore, il s'était partout et toujours tiré avec
+bonheur. On peut dire que Fergusson le guidait d'un geste ; aussi, sans
+connaître le point d'arrivée, le docteur n'avait plus de craintes sur l'issue
+du voyage. Seulement, dans ce pays de barbares et de fanatiques, la prudence
+l'obligeait à prendre les plus sévères précautions ; il recommanda donc à ses
+compagnons d'avoir l'œil ouvert à tout venant et à toute heure.
+</p>
+
+<p>
+Le vent les ramenait un peu plus au nord, et vers neuf heures, ils entrevirent
+la grande ville de Mosfeia, bâtie sur une éminence encaissée elle-même entre
+deux hautes montagnes ; elle était située dans une position inexpugnable ; une
+route étroite entre un marais et un bois y donnait seule accès.
+</p>
+
+<p>
+En ce moment, un cheik, accompagné d'une escorte à cheval, revêtu de vêtements
+aux couleurs vives, précédé de joueurs de trompette et de coureurs qui
+écartaient les branches sur son passage, faisait son entrée dans la ville.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur descendit, afin de contempler ces indigènes de plus prés ; mais, à
+mesure que le ballon grossissait à leurs yeux, les signes d'une profonde
+terreur se manifestèrent, et ils ne tardèrent pas à détaler de toute la vitesse
+de leurs jambes ou de celles de leurs chevaux.
+</p>
+
+<p>
+Seul, le cheik ne bougea pas ; il prit son long mousquet, l'arma et attendit
+fièrement. Le docteur s'approcha à cent cinquante pieds à peine, et, de sa plus
+belle voix, il lui adressa le salut en arabe.
+</p>
+
+<p>
+Mais, à ces paroles descendues du ciel, le cheik mit pied à terre, se prosterna
+sur la poussière du chemin, et le docteur ne put le distraire de son adoration.
+</p>
+
+<p>
+« Il est impossible, dit-il, que ces gens-là ne nous prennent pas pour des
+êtres surnaturels, puisque, à l'arrivée des premiers Européens parmi eux, ils
+les crurent d'une race surhumaine. Et quand ce cheik parlera de cette
+rencontre, il ne manquera pas d'amplifier le fait avec toutes les ressources
+d'une imagination arabe. Jugez donc un peu de ce que les légendes feront de
+nous quelque jour.
+</p>
+
+<p>
+—Ce sera peut-être fâcheux, répondit le chasseur ; au point de vue de la
+civilisation, il vaudrait mieux passer pour de simples hommes ; cela donnerait
+à ces nègres une bien autre idée de la puissance européenne.
+</p>
+
+<p>
+—D'accord, mon cher Dick ; mais que pouvons-nous y faire ? Tu expliquerais
+longuement aux savants du pays le mécanisme d'un aérostat, qu'ils ne sauraient
+te comprendre, et admettraient toujours là une intervention surnaturelle.
+</p>
+
+<p>
+—Monsieur, demanda Joe, vous avez parlé des premiers Européens qui ont exploré
+ce pays ; quels sont-ils donc, s'il vous plaît ?
+</p>
+
+<p>
+—Mon cher garçon, nous sommes précisément sur la route du major Denham ; c'est
+à Mosfeia même qu'il fut reçu par le sultan du Mandara ; il avait quitté le
+Bornou, il accompagnait le cheik dans une expédition contre les Fellatahs, il
+assista à l'attaque de la ville, qui résista bravement avec ses flèches aux
+balles arabes et mit en fuite les troupes du cheik ; tout cela n'était que
+prétexte à meurtres, à pillages, à razzias ; le major fut complètement
+dépouillé, mis à nu, et sans un cheval sous le ventre duquel il se glissa et
+qui lui permit de fuir les vainqueurs par son galop effréné, il ne fût jamais
+rentré dans Kouka, la capitale du Bornou.
+</p>
+
+<p>
+—Mais quel était ce major Denham ?
+</p>
+
+<p>
+—Un intrépide Anglais, qui de 1822 à 1824 commanda une expédition dans le
+Bornou en compagnie du capitaine Clapperton et du docteur Oudney. Ils partirent
+de Tripoli au mois de mars, parvinrent à Mourzouk, la capitale du Fezzan, et,
+suivant le chemin que plus tard devait prendre le docteur Barth pour revenir en
+Europe, ils arrivèrent le 16 février 1823 à Kouka, prés du lac Tchad. Denham
+fit diverses explorations dans le Bornou, dans le Mandara, et aux rives
+orientales du lac ; pendant ce temps, le l5 décembre 1823, le capitaine
+Clapperton et le docteur Oudney s'enfonçaient dans le Soudan jusqu'à Sackatou,
+et Oudney mourait de fatigue et d'épuisement dans la ville de Murmur.
+</p>
+
+<p>
+—Cette partie de l'Afrique, demanda Kennedy, a donc payé un large tribut de
+victimes à la science !
+</p>
+
+<p>
+—Oui, cette contrée est fatale ! Nous marchons directement vers le royaume de
+Barghimi, que Vogel traversa en 1856 pour pénétrer dans le Wadaï, où il a
+disparu. Ce jeune homme, à vingt-trois ans, était envoyé pour coopérer aux
+travaux du docteur Barth ; ils se rencontrèrent tous deux le 1er décembre 1854
+; puis Vogel commença les explorations du pays ; vers 1856, il annonça dans ses
+dernières lettres son intention de reconnaître le royaume du Wadaï, dans lequel
+aucun Européen n'avait encore pénétré ; il parait qu'il parvint jusqu'à Wara,
+la capitale, où il fut fait prisonnier suivant les uns, mis à mort suivant les
+autres, pour avoir tenté l'ascension d'une montagne sacrée des environs ; mais
+il ne faut pas admettre légèrement la mort des voyageurs, car cela dispense
+d'aller à leur recherche ; ainsi, que de fois la mort du docteur Barth
+n'a-t-elle pas été officiellement répandue, ce qui lui a causé souvent une
+légitime irritation ! Il est donc fort possible que Vogel soit retenu
+prisonnier par le sultan du Wadaï, qui espère le rançonner. Le baron de Neimans
+se mettait en route pour le Wadaï, quand il mourut au Caire en 1855. Nous
+savons maintenant que M. de Heuglin, avec l'expédition envoyée de Leipzig,
+s'est lancé sur les traces de Vogel. Ainsi nous devrons être prochainement
+fixés sur le sort de ce jeune et intéressant voyageur [ Depuis le départ du
+docteur, des lettres adressées d'El'Obeid par M. Munzinger, le nouveau chef de
+l'expédition, ne, laissent malheureusement plus de doute sur la mort de Vogel ]
+. »
+</p>
+
+<p>
+Mosfeia avait depuis longtemps déjà disparu à l'horizon. Le Mandara développait
+sous les regards des voyageurs son étonnante fertilité avec les forêts
+d'acacias, de locustes aux fleurs rouges, et les plantes herbacées des champs
+de cotonniers et d'indigotiers ; le Shari, qui va se jeter quatre-vingts milles
+plus loin dans le Tchad, roulait son cours impétueux.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur le fit suivre à ses compagnons sur les cartes de Barth.
+</p>
+
+<p>
+« Vous voyez, dit-il, que les travaux de ce savant sont d'une extrême précision
+; nous nous dirigeons droit sur le district au Loggoum, et peut-être même sur
+Kernak, sa capitale. C'est là que mourut le pauvre Toole, à peine Agé de
+vingt-deux ans : c'était un jeune Anglais, enseigne au 80e régiment, qui avait
+depuis quelques semaines rejoint le major Denham en Afrique, et il ne tarda pas
+à y rencontrer la mort. Ah ! l'on peut appeler justement cette immense contrée
+le cimetière des Européens ! »
+</p>
+
+<p>
+Quelques canots, longs de cinquante pieds, descendaient le cours du Shari ; le
+<i>Victoria</i>, à 1,000 pieds de terre, attirait peu l'attention des indigènes
+; mais le vent, qui jusque-là soufflait avec une certaine force, tendit à
+diminuer.
+</p>
+
+<p>
+« Est-ce que nous allons encore être pris par un calme plat ? dit le docteur.
+</p>
+
+<p>
+—Bon, mon maître ! nous n'aurons toujours ni le manque d'eau ni le désert à
+craindre.
+</p>
+
+<p>
+—Non, mais des populations plus redoutables encore.
+</p>
+
+<p>
+—Voici, dit Joe, quelque chose qui ressemble à une ville.
+</p>
+
+<p>
+—C'est Kernak. Les derniers souffles du vent nous y portent, et, si cela nous
+convient, nous pourrons en lever le plan exact.
+</p>
+
+<p>
+—Ne nous rapprocherons-nous pas ? demanda Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Rien n'est plus facile, Dick ; nous sommes droit au-dessus de la ville ;
+permets-moi de tourner un peu le robinet du chalumeau, et nous ne tarderons pas
+à descendre. »
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i>, une demi-heure après, se maintenait immobile à deux cents
+pieds du sol.
+</p>
+
+<p>
+« Nous voici plus près de Kernak, dit le docteur, que ne le serait de Londres
+un homme juché dans la boule de Saint-Paul. Ainsi nous pouvons voir à notre
+aise.
+</p>
+
+<p>
+—Quel est donc ce bruit de maillets que l'on entend de tous côtés ? »
+</p>
+
+<p>
+Joe regarda attentivement, et vit que ce bruit était produit par les nombreux
+tisserands qui frappaient en plein air leurs toiles tendues sur de vastes
+troncs d'arbres.
+</p>
+
+<p>
+La capitale du Loggoum se laissait saisir alors dans tout son ensemble, comme
+sur un plan déroulé ; c'était une véritable ville, avec des maisons alignées et
+des rues assez larges ; au milieu d'une vaste place se tenait un marché
+d'esclaves ; il y avait grande affluence de chalands, car les mandaraines, aux
+pieds et aux mains d'une extrême petitesse, sont fort recherchées et se placent
+avantageusement.
+</p>
+
+<p>
+A la vue du <i>Victoria</i>, l'effet si souvent produit se reproduisit encore :
+d'abord des cris, puis une stupéfaction profonde ; les affaires furent
+abandonnées, les travaux suspendus, le bruit cessa. Les voyageurs demeuraient
+dans une immobilité parfaite et ne perdaient pas un détail de cette populeuse
+cité ; ils descendirent même à soixante pieds du sol.
+</p>
+
+<p>
+Alors le gouverneur de Loggoum sortit de sa demeure, déployant son étendard
+vert, et accompagné de ses musiciens qui soufflaient à tout rompre, excepté
+leurs poumons, dans de rauques cornes de buffle. La foule se rassembla autour
+de lui. Le docteur Fergusson voulut se faire entendre ; il ne put y parvenir.
+</p>
+
+<p>
+Cette population au front haut, aux cheveux bouclés, au nez presque aquilin,
+paraissait fière et intelligente ; mais la présence du <i>Victoria</i> la
+troublait singulièrement ; on voyait des cavaliers courir dans toutes les
+directions ; bientôt il devint évident que les troupes du gouverneur se
+rassemblaient pour combattre un ennemi si extraordinaire Joe eut beau déployer
+des mouchoirs de toutes les couleurs, il n'obtint aucun résultat.
+</p>
+
+<p>
+Cependant le cheik, entouré de sa cour, réclama le silence et prononça un
+discours auquel le docteur ne put rien comprendre ; de l'arabe mêlé de baghirmi
+; seulement il reconnut, à la langue universelle des gestes, une invitation
+expresse de s'en aller ; il n'eut pas mieux demandé, mais, faute de vent, cela
+devenait impossible. Son immobilité exaspéra le gouverneur, et ses courtisans
+se prirent à hurler pour obliger le monstre à s'enfuir.
+</p>
+
+<p>
+C'étaient de singuliers personnages que ces courtisans, avec leurs cinq ou six
+chemises bariolées sur le corps ; ils avaient des ventres énormes, dont
+quelques-uns semblaient postiches. Le docteur étonna ses compagnons en leur
+apprenant que c'était la manière de faire sa cour au sultan. La rotondité de
+l'abdomen indiquait l'ambition des gens. Ces gros hommes gesticulaient et
+criaient, un d'entre eux surtout, qui devait être premier ministre, si son
+ampleur trouvait ici-bas sa récompense. La foule des nègres unissait ses
+hurlements aux cris de la cour, répétant ses gesticulations à la manière des
+singes, ce qui produisait un mouvement unique et instantané de dix mille bras
+</p>
+
+<p>
+A ces moyens d'intimidation qui furent jugés insuffisants, s'en joignirent
+d'autres plus redoutables. Des soldats armés d'arcs et de flèches se rangèrent
+en ordre de bataille ; mais déjà le <i>Victoria</i> se gonflait et s'élevait
+tranquillement hors de leur portée. Le gouverneur, saisissant alors un
+mousquet, le dirigea vers le ballon. Mais Kennedy le surveillait, et, d'une
+balle de sa carabine, il brisa l'arme dans la main du cheik.
+</p>
+
+<p>
+A ce coup inattendu, ce fut une déroute générale ; chacun rentra au plus vite
+dans sa case, et, pendant le reste du jour, la ville demeura absolument
+déserte.
+</p>
+
+<p>
+La nuit vint. Le vent ne soufflait plus. Il fallut se résoudre à rester
+immobile à trois cents pieds du sol. Pas un feu ne brillait dans l'ombre ; il
+régnait un silence de mort. Le docteur redoubla de prudence ; ce calme pouvait
+cacher un piège.
+</p>
+
+<p>
+Et Fergusson eut raison de veiller. Vers minuit, toute la ville parut comme
+embrasée ; des centaines de raies de feu se croisaient comme des fusées,
+formant un enchevêtrement de lignes de flamme.
+</p>
+
+<p>
+« Voilà qui est singulier ! fit le docteur.
+</p>
+
+<p>
+—Mais, Dieu me pardonne ! répliqua Kennedy, on dirait que l'incendie monte et
+s'approche de nous. »
+</p>
+
+<p>
+En effet, au bruit de cris effroyables et des détonations des mousquets, cette
+masse de feu s'élevait vers le <i>Victoria</i>. Joe se prépara à jeter du lest.
+Fergusson ne tarda pas à avoir l'explication de ce phénomène.
+</p>
+
+<p>
+Des milliers de pigeons, la queue garnie de matières combustibles, avaient été
+lancés contre le <i>Victoria</i> ; effrayés, ils montaient en traçant dans
+l'atmosphère leurs zigzags de feu. Kennedy se mit à faire une décharge de
+toutes ses armes au milieu de cette masse ; mais que pouvait-il contre une
+innombrable armée ! Déjà les pigeons environnaient la nacelle et le ballon dont
+les parois, réfléchissant cette lumière, semblaient enveloppées dans un réseau
+de feu.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur n'hésita pas, et précipitant un fragment de quartz, il se tint hors
+des atteintes de ces oiseaux dangereux. Pendant deux heures, on les aperçut
+courant çà et là dans la nuit ; puis peu à peu leur nombre diminua, et ils
+s'éteignirent
+</p>
+
+<p>
+Maintenant nous pouvons dormir tranquilles, dit le docteur.
+</p>
+
+<p>
+—Pas mal imaginé pour des sauvages ! fit Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Oui, ils emploient assez communément ces pigeons pour incendier les chaumes
+des villages ; mais cette fois, le village volait encore plus haut que leurs
+volatiles incendiaires !
+</p>
+
+<p>
+Décidément un ballon n'a pas d'ennemis à craindre, dit Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Si fait, répliqua le docteur.
+</p>
+
+<p>
+—Lesquels, donc ?
+</p>
+
+<p>
+—Les imprudents qu'il porte dans sa nacelle ; ainsi, mes amis, de la vigilance
+partout, de la vigilance toujours. »
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXXI</h2>
+
+<p class="letter">
+Départ dans la nuit.—Tous les trois.—Les instincts de Kennedy.—Précautions.—Le
+cours du Shari.—Le lac Tchad.—L'eau du lac.—L'hippopotame.—Une balle perdue.
+</p>
+
+<p>
+Vers trois heures du matin, Joe, étant de quart, vit enfin la ville se déplacer
+sous ses pieds. Le <i>Victoria</i> reprenait sa marche. Kennedy et le docteur
+se réveillèrent.
+</p>
+
+<p>
+Ce dernier consulta la boussole, et reconnut avec satisfaction que le vent les
+portait vers le nord-nord-est.
+</p>
+
+<p>
+« Nous jouons de bonheur, dit-il ; tout nous réussit ; nous découvrirons le lac
+Tchad aujourd'hui même.
+</p>
+
+<p>
+—Est-ce une grande étendue d'eau ! demanda Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Considérable, mon cher Dick ; dans sa plus grande longueur et sa plus grande
+largeur, ce lac peut mesurer cent vingt milles.
+</p>
+
+<p>
+—Cela variera un peu notre voyage de nous promener sur une nappe liquide.
+</p>
+
+<p>
+—Mais il me semble que nous n'avons pas à nous plaindre ; il est très varié, et
+surtout il se passe dans les meilleures conditions possibles.
+</p>
+
+<p>
+—Sans doute, Samuel ; sauf les privations du désert, nous n'auront couru aucun
+danger sérieux.
+</p>
+
+<p>
+—Il est certain que notre brave <i>Victoria</i> s'est toujours merveilleusement
+comporté. C'est aujourd'hui le 12 mai ; nous sommes partis le l8 avril ; c'est
+donc vingt-cinq jours de marche. Encore une dizaine de jours, et nous serons
+arrivés.
+</p>
+
+<p>
+—Où !
+</p>
+
+<p>
+—Je n'en sais rien ; mais que nous importe ?
+</p>
+
+<p>
+—Tu as raison, Samuel ; fions-nous à la Providence du soin de nous diriger et
+de nous maintenir en bonne santé, comme nous voilà ! On n'a pas l'air d'avoir
+traversé les pays les plus pestilentiels du monde !
+</p>
+
+<p>
+—Nous étions à même de nous élever, et c'est ce que nous avons fait.
+</p>
+
+<p>
+—Vivent les voyages aériens ! s'écria Joe. Nous voici, après vingt-cinq jours,
+bien portants, bien nourris, bien reposés, trop reposés peut-être, car mes
+jambes commencent à se rouiller, et je ne serais pas fâché de les dégourdir
+pendant une trentaine de milles
+</p>
+
+<p>
+—Tu te donneras ce plaisir-là dans les rues de Londres, Joe ; mais, pour
+conclure, nous sommes partis trois comme Denham, Clapperton, Overweg, comme
+Barth, Richardson et Vogel, et, plus heureux que nos devanciers, tous trois
+nous nous retrouvons encore ! Mais il est bien important de ne pas nous
+séparer. Si pendant que l'un de nous est à terre, le <i>Victoria</i> devait
+s'enlever pour éviter un danger subit, imprévu, qui sait si nous le reverrions
+jamais ! Aussi, je le dis franchement à Kennedy, je n'aime pas qu'il s'éloigne
+sous prétexte de chasse.
+</p>
+
+<p>
+—Tu me permettras pourtant bien, ami Samuel, de me passer encore cette
+fantaisie ; il n'y a pas de mal à renouveler nos provisions ; d'ailleurs, avant
+notre départ, tu m'as fait entrevoir toute une série de chasses superbes, et
+jusqu'ici j'ai peu fait dans la voie des Anderson et des Cumming.
+</p>
+
+<p>
+—Mais, mon cher Dick, la mémoire te fait défaut, ou ta modestie t'engage à
+oublier tes prouesses ; il me semble que, sans parler du menu gibier, tu as
+déjà une antilope, un éléphant et deux lions sur la conscience.
+</p>
+
+<p>
+—Bon ! qu'est-ce que cela pour un chasseur africain qui voit passer tous les
+animaux de la création au bout de son fusil ? Tiens! tiens ! regarde cette
+troupe de girafes !
+</p>
+
+<p>
+—Ça, des girafes ! fit Joe. elles sont grosses comme le poing !
+</p>
+
+<p>
+—Parce que nous sommes à mille pieds au-dessus d'elles ; mais, de près, tu
+verrais qu'elles ont trois fois ta hauteur.
+</p>
+
+<p>
+—Et que dis-tu de ce troupeau de gazelles ? reprit Kennedy, et ces autruches
+qui fuient avec la rapidité du vent ?
+</p>
+
+<p>
+—Ça ! des autruches ! fit Joe, ce sont des poules, tout ce qu'il y a de plus
+poules !
+</p>
+
+<p>
+—Voyons, Samuel, ne peut-on s'approcher ?
+</p>
+
+<p>
+—On peut s'approcher, Dick, mais non prendre terre. A quoi bon, dès lors,
+frapper ces animaux qui ne te seront d'aucune utilité ? S'il s'agissait de
+détruire un lion, un chat-tigre, une hyène, je le comprendrais ; ce serait
+toujours une bête dangereuse de moins ; mais une antilope, une gazelle, sans
+autre profit que la vaine satisfaction de tes instincts de chasseur, cela n'en
+vaut vraiment pas la peine. Après tout, mon ami, nous allons nous maintenir à
+cent pieds du sol, et si tu distingues quelque animal féroce, tu nous feras
+plaisir en lui envoyant une balle dans le cœur. »
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i> descendit peu à peu, et se maintint néanmoins à une hauteur
+rassurante. Dans cette contrée sauvage et très peuplée, il fallait se défier de
+périls inattendus.
+</p>
+
+<p>
+Les voyageurs suivaient directement alors le cours du Shari ; les bords
+charmants de ce fleuve disparaissaient sous les ombrages d'arbres aux nuances
+variées ; des lianes et des plantes grimpantes serpentaient de toutes parts et
+produisaient de curieux enchevêtrements de couleurs. Les crocodiles
+s'ébattaient en plein soleil ou plongeaient sous les eaux avec une vivacité de
+lézard ; en se jouant, ils accostaient les nombreuses îles vertes qui rompaient
+le courant du fleuve.
+</p>
+
+<p>
+Ce fut ainsi, au milieu d'une nature riche et verdoyante, que passa le district
+de Maffatay. Vers neuf heures du matin, le docteur Fergusson et ses amis
+atteignaient enfin la rive méridionale du lac Tchad.
+</p>
+
+<p>
+C'était donc là cette Caspienne de l'Afrique, dont l'existence fut si longtemps
+reléguée au rang des fables, cette mer intérieure à laquelle parvinrent
+seulement les expéditions de Denham et de Barth.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur essaya d'en fixer la configuration actuelle, bien différente déjà de
+celle de 1847 ; en effet, la carte de ce lac est impossible à tracer ; il est
+entouré de marais fangeux et presque infranchissables, dans lesquels Barth
+pensa périr ; d'une année à l'autre, ces marais, couverts de roseaux et de
+papyrus de quinze pieds, deviennent le lac lui-même ; souvent aussi, les villes
+étalées sur ses bords sont à demi submergées, comme il arriva à Ngornou en
+1856, et maintenant les hippopotames et les alligators plongent aux lieux mêmes
+où s'élevaient les habitations du Bornou.
+</p>
+
+<p>
+Le soleil versait ses rayons éblouissants sur cette eau tranquille, et au nord
+les deux éléments se confondaient dans un même horizon.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur voulut constater la nature de l'eau, que longtemps on crut salée ;
+il n'y avait aucun danger à s'approcher de la surface du lac, et la nacelle
+vint le raser comme un oiseau à cinq pieds de distance.
+</p>
+
+<p>
+Joe plongea une bouteille, et la ramena à demi pleine ; cette eau fut goûtée et
+trouvée peu potable, avec un certain goût de natron.
+</p>
+
+<p>
+Tandis que le docteur inscrivait le résultat de son expérience, un coup de
+fusil éclata à ses côtés. Kennedy n'avait pu résister au désir d'envoyer une
+balle à un monstrueux hippopotame ; celui-ci, qui respirait tranquillement,
+disparut au bruit de la détonation, et la balle conique du chasseur ne parut
+pas le troubler autrement.
+</p>
+
+<p>
+« Il aurait mieux valu le harponner, dit Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Et comment !
+</p>
+
+<p>
+—Avec une de nos ancres. C'eût été un hameçon convenable pour un pareil animal.
+</p>
+
+<p>
+—Mais, dit Kennedy, Joe a vraiment une idée..
+</p>
+
+<p>
+—Que je vous prie de ne pas mettre à exécution ! répliqua le docteur. L'animal
+nous aurait vite entraînés où nous n'avons que faire.
+</p>
+
+<p>
+—Surtout maintenant que nous sommes fixés sur la qualité de l'eau du Tchad.
+Est-ce que cela se mange, ce poisson-là, Monsieur Fergusson ?
+</p>
+
+<p>
+—Ton poisson, Joe, est tout bonnement un mammifère du genre des pachydermes ;
+sa chair est excellente, dit-on, et fait l'objet d'un grand commerce entre les
+tribus riveraines du lac.
+</p>
+
+<p>
+—Alors je regrette que le coup de fusil de M. Dick n'ait pas mieux réussi.
+</p>
+
+<p>
+—Cet animal n'est vulnérable qu'au ventre et entre les cuisses ; la balle de
+Dick ne l'aura pas même entamé. Mais, si le terrain me parait propice, nous
+nous arrêterons à l'extrémité septentrionale du lac ; là, Kennedy se trouvera
+en pleine ménagerie, et il pourra se dédommager à son aise.
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien ! dit Joe, que Monsieur Dick chasse un peu à l'hippopotame ! Je
+voudrais goûter la chair de cet amphibie. Il n'est vraiment pas naturel de
+pénétrer jusqu'au centre de l'Afrique pour y vivre de bécassines et de perdrix
+comme en Angleterre ! »
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXXII</h2>
+
+<p class="letter">
+La capitale du Bornou.—Les îles des Biddiomahs.—Les gypaètes.—Les inquiétudes
+du docteur.— Ses précautions.—Une attaque au milieu des airs.—L'enveloppe
+déchirée.—La chute.—Dévouement sublime.—La côte septentrionale du lac.
+</p>
+
+<p>
+Depuis son arrivée au lac Tchad, le <i>Victoria</i> avait rencontré un courant
+qui s'inclinait plus à l'ouest ; quelques nuages tempéraient alors la chaleur
+du jour ; on sentait d'ailleurs un peu d'air sur cette vaste étendue d'eau ;
+mais, vers une heure, le ballon, ayant coupé de biais cette partie du lac,
+s'avança de nouveau dans les terres pendant l'espace de sept ou huit milles.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur, un peu fâché d'abord de cette direction, ne pensa plus à s'en
+plaindre quand il aperçut la ville de Kouka, la célèbre capitale du Bornou ; il
+put l'entrevoir un instant, ceinte de ses murailles d'argile blanche ; quelques
+mosquées assez grossières s'élevaient lourdement au-dessus de cette multitude
+de dés à jouer qui forment les maisons arabes. Dans les cours des maisons et
+sur les places publiques poussaient des palmiers et des arbres à caoutchouc,
+couronnés par un dôme de feuillage large de plus de cent pieds. Joe fit
+observer que ces immenses parasols étaient en rapport avec l'ardeur des rayons
+solaires, et il en tira des conclusions fort aimables pour la Providence.
+</p>
+
+<p>
+Kouka se compose réellement de deux villes distinctes, séparées par le «
+dendal, » large boulevard de trois cents toises, alors encombré de piétons et
+de cavaliers. D'un côté se carre la ville riche avec ses cases hautes et aérées
+; de l'autre se presse la ville pauvre, triste assemblage de huttes basses et
+coniques, où végète une indigente population, car Kouka n'est ni commerçante ni
+industrielle.
+</p>
+
+<p>
+Kennedy lui trouva quelque ressemblance avec un Édimbourg qui s'étalerait dans
+une plaine, avec ses deux villes parfaitement déterminées.
+</p>
+
+<p>
+Mais à peine les voyageurs purent-ils saisir ce coup d'œil, car, avec la
+mobilité qui caractérise les courants de cette contrée, un vent contraire les
+saisit brusquement et les ramena pendant une quarantaine de milles sur le
+Tchad.
+</p>
+
+<p>
+Ce fut alors un nouveau spectacle ; ils pouvaient compter les îles nombreuses
+du lac, habitées par les Biddiomahs, pirates sanguinaires très redoutés, et
+dont le voisinage est aussi craint que celui des Touareg du Sahara. Ces
+sauvages se préparaient à recevoir courageusement le <i>Victoria</i> à coups de
+flèches et de pierres, mais celui-ci eut bientôt fait de dépasser ces îles, sur
+lesquelles il semblait papillonner comme un scarabée gigantesque.
+</p>
+
+<p>
+En ce moment, Joe regardait l'horizon, et, s'adressant à Kennedy, il lui dit :
+</p>
+
+<p>
+« A la foi, Monsieur Dick, vous qui êtes toujours à rêver chasse, voilà
+justement votre affaire.
+</p>
+
+<p>
+—Qu'est-ce donc, Joe ?
+</p>
+
+<p>
+—Et, cette fois, mon maître ne s'opposera pas à vos coups de fusil.
+</p>
+
+<p>
+—Mais qu'y a-t-il ?
+</p>
+
+<p>
+—Voyez-vous là-bas cette troupe de gros oiseaux qui se dirigent sur nous ?
+</p>
+
+<p>
+—Des oiseaux ! fit le docteur en saisissant sa lunette.
+</p>
+
+<p>
+—Je les vois, répliqua Kennedy ; ils sont au moins une douzaine
+</p>
+
+<p>
+—Quatorze, si vous voulez bien, répondit Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Fasse le ciel qu'ils soient d'une espèce assez malfaisante pour que le tendre
+Samuel n'ait rien à m'objecter !
+</p>
+
+<p>
+—Je n'aurai rien à dire, répondit Fergusson, mais j'aimerais mieux voir ces
+oiseaux-là loin de nous !
+</p>
+
+<p>
+Vous avez peur de ces volatiles ! fit Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Ce sont des gypaètes, Joe, et de la plus grande taille ; et s'ils nous
+attaquent...
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien ! nous nous défendrons, Samuel ! Nous avons un arsenal pour les
+recevoir ! je ne pense pas que ces animaux-là soient bien redoutables !
+</p>
+
+<p>
+—Qui sait ? » répondit le docteur.
+</p>
+
+<p>
+Dix minutes après, la troupe s'était approchée à portée de fusil ; ces quatorze
+oiseaux faisaient retentir l'air de leurs cris rauques ; ils s'avançaient vers
+le <i>Victoria</i>, plus irrités qu'effrayés de sa présence.
+</p>
+
+<p>
+« Comme ils crient ! fit Joe ; quel tapage ! Cela ne leur convient probablement
+pas qu'on empiète sur leurs domaines, et que l'on se permette de voler comme
+eux ?
+</p>
+
+<p>
+—A la vérité, dit le chasseur, ils ont un air assez terrible, et je les
+croirais assez redoutables s'ils étaient armés d'une carabine de Purdey Moore !
+</p>
+
+<p>
+—Ils n'en ont pas besoin, » répondit Fergusson qui devenait très sérieux.
+</p>
+
+<p>
+Les gypaètes volaient en traçant d'immenses cercles, et leurs orbes se
+rétrécissaient peu à peu autour du <i>Victoria</i> ; ils rayaient le ciel dans
+une fantastique rapidité, se précipitant parfois avec la vitesse d'un boulet,
+et brisant leur ligne de projection par un angle brusque et
+hardi.   Le docteur, inquiet, résolut de s'élever dans
+l'atmosphère pour échapper à ce dangereux voisinage ; il dilata l'hydrogène du
+ballon, qui ne tarda pas à monter.
+</p>
+
+<p>
+Mais les gypaètes montèrent avec lui, peu disposés à l'abandonner.
+</p>
+
+<p>
+« Ils ont l'air de nous en vouloir, » dit le chasseur en armant sa carabine.
+</p>
+
+<p>
+En effet, ces oiseaux s'approchaient, et plus d'un, arrivant à cinquante pieds
+à peine, semblait braver les armes de Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+« J'ai une furieuse envie de tirer dessus, dit celui-ci.
+</p>
+
+<p>
+—Non, Dick, non pas ! Ne les rendons point furieux sans raison ! Ce serait les
+exciter à nous attaquer.
+</p>
+
+<p>
+—Mais j'en viendrai facilement à bout.
+</p>
+
+<p>
+—Tu te trompes, Dick.
+</p>
+
+<p>
+—Nous avons une balle pour chacun d'eux.
+</p>
+
+<p>
+—Et s'ils s'élancent vers la partie supérieure du ballon, comment les
+atteindras-tu ? Figure-toi donc que tu te trouves en présence d'une troupe de
+lions sur terre, ou de requins en plein Océan ! Pour des aéronautes, la
+situation est aussi dangereuse.
+</p>
+
+<p>
+—Parles-tu sérieusement, Samuel ?
+</p>
+
+<p>
+—Très sérieusement, Dick.
+</p>
+
+<p>
+—Attendons alors.
+</p>
+
+<p>
+—Attends. Tiens-toi prêt en cas d'attaque, mais ne fais pas feu sans mon ordre.
+</p>
+
+<p>
+Les oiseaux se massaient alors à une faible distance ; on distinguait
+parfaitement leur gorge pelée tendue sous l'effort de leurs cris, leur crête
+cartilagineuse, garnie de papilles violettes, qui se dressait avec fureur. Ils
+étaient de la plus forte taille ; leur corps dépassait trois pieds en longueur,
+et le dessous de leurs ailes blanches resplendissait au soleil ; on eut dit des
+requins ailés, avec lesquels ils avaient une formidable ressemblance.
+</p>
+
+<p>
+« Ils nous suivent, dit le docteur en les voyant s'élever avec lui, et nous
+aurions beau monter, leur vol les porterait plus haut que nous encore !
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien, que faire ? » demanda Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur ne répondit pas.
+</p>
+
+<p>
+« Écoute, Samuel, reprit le chasseur : ces oiseaux sont quatorze ; nous avons
+dix-sept coups à notre disposition, en faisant feu de toutes nos armes. N'y
+a-t-il pas moyen de les détruire ou de les disperser ? Je me charge d'un
+certain nombre d'entre eux.
+</p>
+
+<p>
+—Je ne doute pas de ton adresse, Dick ; je regarde volontiers comme morts ceux
+qui passeront devant ta carabine ; mais, je te le répète, pour peu qu'ils
+s'attaquent à l'hémisphère supérieur du ballon, tu ne pourras plus les voir ;
+ils crèveront cette enveloppe qui nous soutient, et nous sommes à trois mille
+pieds de hauteur ! »
+</p>
+
+<p>
+En cet instant, l'un des plus farouches oiseaux piqua droit sur le
+<i>Victoria</i>, le bec et les serres ouvertes, prêt à mordre, prêt à déchirer.
+</p>
+
+<p>
+« Feu ! feu ! » s'écria le docteur.
+</p>
+
+<p>
+Il avait à peine achevé, que l'oiseau, frappé à mort, tombait en tournoyant
+dans l'espace.
+</p>
+
+<p>
+Kennedy avait saisi l'un des fusils à deux coups. Joe épaulait l'autre.
+</p>
+
+<p>
+Effrayés de la détonation, les gypaètes s'écartèrent un instant ; mais ils
+revinrent presque aussitôt à la charge avec une rage extrême. Kennedy d'une
+première balle coupa net le cou du plus rapproché. Joe fracassa l'aile de
+l'autre.
+</p>
+
+<p>
+« Plus que onze, » dit-il.
+</p>
+
+<p>
+Mais alors les oiseaux changèrent de tactique, et d'un commun accord ils
+s'élevèrent au-dessus du <i>Victoria</i>, Kennedy regarda Fergusson.
+</p>
+
+<p>
+Malgré son énergie et son impassibilité, celui-ci devint pale. Il y eut un
+moment de silence effrayant. Puis un déchirement strident se fit entendre comme
+celui de la soie qu'on arrache, et la nacelle manqua sous les pieds des trois
+voyageurs.
+</p>
+
+<p>
+« Nous sommes perdus, s'écria Fergusson en portant les yeux sur le baromètre
+qui montait avec rapidité. »
+</p>
+
+<p>
+Puis il ajouta : « Dehors le lest, dehors ! »
+</p>
+
+<p>
+En quelques secondes tous les fragments de quartz avaient disparu.
+</p>
+
+<p>
+« Nous tombons toujours !.. Videz les caisses à eau !.. Joe entends-tu ?.. Nous
+sommes précipités dans le lac ! »
+</p>
+
+<p>
+Joe obéit. Le docteur se pencha. Le lac semblait venir à lui comme une marée
+montante ; les objets grossissaient à vue d'œil ; la nacelle n'était pas à deux
+cents pieds de la surface du Tchad.
+</p>
+
+<p>
+« Les provisions ! les provisions! » s'écria le docteur.
+</p>
+
+<p>
+Et la caisse qui les renfermait fut jetée dans l'espace.
+</p>
+
+<p>
+La chute devint moins rapide, mais les malheureux tombaient toujours !
+</p>
+
+<p>
+« Jetez ! jetez encore ! s'écria une dernière fois le docteur.
+</p>
+
+<p>
+—Il n'y a plus rien, dit Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Si ! » répondit laconiquement Joe en se signant d'une main rapide.
+</p>
+
+<p>
+Et il disparut par-dessus le bord de la nacelle
+</p>
+
+<p>
+« Joe ! Joe ! » fit le docteur terrifié.
+</p>
+
+<p>
+Mais Joe ne pouvait plus l'entendre. Le <i>Victoria</i> délesté reprenait sa
+marche ascensionnelle, remontait à mille pieds dans les airs, et le vent
+s'engouffrant dans l'enveloppe dégonflée l'entraînait vers les côtes
+septentrionales du lac.
+</p>
+
+<p>
+« Perdu ! dit le chasseur avec un geste de désespoir.
+</p>
+
+<p>
+—Perdu pour nous sauver ! » répondit Fergusson.
+</p>
+
+<p>
+Et ces hommes si intrépides sentirent deux grosses larmes couler de leurs yeux.
+Ils se penchèrent, en cherchant à distinguer quelque trace du malheureux Joe,
+mais ils étaient déjà loin.
+</p>
+
+<p>
+« Quel parti prendre ! demanda Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Descendre à terre, dès que cela sera possible, Dick, et puis attendre. »
+</p>
+
+<p>
+Après une marche de soixante milles, le <i>Victoria</i> s'abattit sur une côte
+déserte, au nord du lac. Les ancres s'accrochèrent dans un arbre peu élevé, et
+le chasseur les assujettit fortement.
+</p>
+
+<p>
+La nuit vint, mais ni Fergusson ni Kennedy ne purent trouver un instant de
+sommeil.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXXIII</h2>
+
+<p class="letter">
+Conjectures.—Rétablissement de l'équilibre du <i>Victoria</i>.—Nouveaux calculs
+du docteur Fergusson.—Chasse de Kennedy.—Exploration complète du lac
+Tchad.—Tangalia.—Retour. Lari.
+</p>
+
+<p>
+Le lendemain, 13 mai, les voyageurs reconnurent tout d'abord la partie de la
+côte qu'ils occupaient. C'était une sorte d'île de terre ferme au milieu d'un
+immense marais. Autour de ce morceau de terrain solide s'élevaient des roseaux
+grands comme des arbres d'Europe et qui s'étendaient à perte de vue.
+</p>
+
+<p>
+Ces marécages infranchissables rendaient sûre la position du <i>Victoria</i> ;
+il fallait seulement surveiller le côté du lac ; la vaste nappe d'eau allait
+s'élargissant, surtout dans l'est, et rien ne paraissait à l'horizon, ni
+continent ni îles.
+</p>
+
+<p>
+Les deux amis n'avaient pas encore osé parler de leur infortuné compagnon.
+Kennedy fut le premier à faire part de ses conjectures au docteur.
+</p>
+
+<p>
+« Joe n'est peut-être pas perdu, dit-il. C'est un garçon adroit, un nageur
+comme il en existe peu. Il n'était pas embarrassé de traverser le Frith of
+Forth à Édimbourg. Nous le reverrons, quand et comment, je l'ignore ; mais, de
+notre côté, ne négligeons rien pour lui donner l'occasion de nous rejoindre.
+</p>
+
+<p>
+—Dieu t'entende, Dick, répondit le docteur d'une voix émue. Nous ferons tout au
+monde pour retrouver notre ami ! Orientons-nous d'abord. Mais, avant tout,
+débarrassons le <i>Victoria</i> de cette enveloppe extérieure, qui n'est plus
+utile ; ce sera nous délivrer d'un poids considérable, six cent cinquante
+livres, ce qui en vaut la peine. »
+</p>
+
+<p>
+Le docteur et Kennedy se mirent à l'ouvrage ; ils éprouvèrent de grandes
+difficultés ; il fallut arracher morceau par morceau ce taffetas très
+résistant, et le découper en minces bandes pour le dégager des mailles du
+filet. La déchirure produite par le bec des oiseaux de proie s'étendait sur une
+longueur de plusieurs pieds.
+</p>
+
+<p>
+Cette opération prit quatre heures au moins ; mais enfin le ballon intérieur,
+entièrement dégagé, parut n'avoir aucunement souffert. Le <i>Victoria</i> était
+alors diminué d'un cinquième. Cette différence fut assez sensible pour étonner
+Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+« Sera-t-il suffisant ? demanda-t-il au docteur.
+</p>
+
+<p>
+—Ne crains rien à cet égard, Dick ; je rétablirai l'équilibre, et si notre
+pauvre Joe revient, nous saurons bien reprendre avec lui notre route
+accoutumée.
+</p>
+
+<p>
+—Au moment de notre chute, Samuel, si mes souvenirs sont exacts, nous ne
+devions pas être éloignés d'une île.
+</p>
+
+<p>
+—Je me le rappelle en effet ; mais cette île, comme toutes celles du Tchad, est
+sans doute habitée par une race de pirates et de meurtriers ; ces sauvages
+auront été certainement témoins de notre catastrophe, et si Joe tombe entre
+leurs mains, à moins que la superstition ne le protège, que deviendra-t-il ?
+</p>
+
+<p>
+—Il est homme à se tirer d'affaire, je te le répète ; j'ai confiance dans son
+adresse et son intelligence.
+</p>
+
+<p>
+—Je l'espère. Maintenant, Dick, tu vas chasser aux environs, sans t'éloigner
+toutefois ; il devient urgent de renouveler nos vivres, dont la plus grande
+partie a été sacrifiée.
+</p>
+
+<p>
+—Bien, Samuel ; je ne serai pas longtemps absent. »
+</p>
+
+<p>
+Kennedy prit un fusil à deux coups et s'avança dans les grandes herbes vers un
+taillis assez rapproché ; de fréquentes détonations apprirent bientôt au
+docteur que sa chasse serait fructueuse.
+</p>
+
+<p>
+Pendant ce temps, celui-ci s'occupa de faire le relevé des objets conservés
+dans la nacelle et d'établir l'équilibre du second aérostat ; il restait une
+trentaine de livres de pemmican, quelques provisions de thé et de café, environ
+un gallon et demi d'eau-de-vie, une caisse à eau parfaitement vide ; toute la
+viande sèche avait disparu.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur savait que ; par la perte de l'hydrogène du premier ballon, sa force
+ascensionnelle se trouvait réduite de neuf cents livres environ ; il dut donc
+se baser sur cette différence pour reconstituer son équilibre. Le nouveau
+<i>Victoria</i> cubait soixante-sept mille pieds et renfermait trente-trois
+mille quatre cent quatre-vingts pieds cubes de gaz ; l'appareil de dilatation
+paraissait être en bon état ; ni la pile ni le serpentin n'avaient été
+endommagés.
+</p>
+
+<p>
+La force ascensionnelle du nouveau ballon était donc de trois mille livres
+environ ; en réunissant les poids de l'appareil, des voyageurs, de la provision
+d'eau, de la nacelle et de ses accessoires, en embarquant cinquante gallons
+d'eau et cent livres de viande fraîche, le docteur arrivait à un total de deux
+mille huit cent trente livres. Il pouvait donc emporter cent soixante-dix
+livres de lest pour les cas imprévus, et l'aérostat se trouverait alors
+équilibré avec l'air ambiant
+</p>
+
+<p>
+Ses dispositions furent prises en conséquence, et il remplaça le poids de Joe
+par un supplément de lest. Il employa la journée entière à ces divers
+préparatifs, et ceux-ci se terminaient au retour de Kennedy. Le chasseur avait
+fait bonne chasse ; il apportait une véritable charge d'oies, de canards
+sauvages, de bécassines, de sarcelles et de pluviers. Il s'occupa de préparer
+ce gibier et de le fumer. Chaque pièce, embrochée par une mince baguette, fut
+suspendue au-dessus d'un foyer de bois vert. Quand la préparation parut
+convenable à Kennedy, qui s'y entendait d'ailleurs, le tout fut emmagasiné dans
+la nacelle.
+</p>
+
+<p>
+Le lendemain, le chasseur devait compléter ses approvisionnements.
+</p>
+
+<p>
+Le soir surprit les voyageurs au milieu de ces travaux. Leur souper se composa
+de pemmican, de biscuits et de thé. La fatigue après leur avoir donné
+l'appétit, leur donna le sommeil. Chacun pendant son quart interrogea les
+ténèbres, croyant parfois saisir la voix de Joe ; mais, hélas, elle était bien
+loin, cette voix qu'ils eussent voulu entendre !
+</p>
+
+<p>
+Aux premiers rayons du jour, le docteur réveilla Kennedy
+</p>
+
+<p>
+« J'ai longuement médité, lui dit-il, sur ce qu'il convient de faire pour
+retrouver notre compagnon.
+</p>
+
+<p>
+—Quel que soit ton projet, Samuel, il me va ; parle.
+</p>
+
+<p>
+—Avant tout, il est important que Joe ait de nos nouvelles.
+</p>
+
+<p>
+—Sans doute ! Si ce digne garçon allait se figurer que nous l'abandonnons !
+</p>
+
+<p>
+—Lui ! il nous connaît trop! Jamais pareille idée ne lui viendrait l'esprit ;
+mais il faut qu'il apprenne où nous sommes.
+</p>
+
+<p>
+—Comment cela ?
+</p>
+
+<p>
+—Nous allons reprendre notre place dans la nacelle et nous élever dans l'air.
+</p>
+
+<p>
+—Mais si le vent nous entraîne ?
+</p>
+
+<p>
+—Il n'en sera rien, heureusement. Vois, Dick ; la brise nous ramène sur le lac,
+et cette circonstance, qui eut été fâcheuse hier, est propice aujourd'hui. Nos
+efforts se borneront donc à nous maintenir sur cette vaste étendue d'eau
+pendant toute la journée. Joe ne pourra manquer de nous voir là où ses regards
+doivent se diriger sans cesse. Peut-être même parviendra-t-il à nous informer
+du lieu de sa retraite.
+</p>
+
+<p>
+—S'il est seul et libre, il le fera certainement.
+</p>
+
+<p>
+—Et s'il est prisonnier, reprit le docteur, l'habitude des indigènes n'étant
+pas d'enfermer leurs captifs, il nous verra et comprendra le but de nos
+recherches.
+</p>
+
+<p>
+—Mais enfin, reprit Kennedy, — car il faut prévoir tous les cas, — si nous ne
+trouvons aucun indice, s'il n'a pas laissé une trace de son passage, que
+ferons-nous ?
+</p>
+
+<p>
+—Nous essayerons de regagner la partie septentrionale du lac, en nous
+maintenant le plus en vue possible ; là, nous attendrons, nous explorerons les
+rives, nous fouillerons ces bords, auxquels Joe tentera certainement de
+parvenir, et nous ne quitterons pas la place sans avoir tout fait pour le
+retrouver.
+</p>
+
+<p>
+—Partons donc, » répondit le chasseur.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur prit le relèvement exact de ce morceau de terre ferme qu'il allait
+quitter ; il estima, d'après sa carte et son point, qu'il se trouvait au nord
+du Tchad, entre la ville de Lari et le village d'Ingemini, visités tous deux
+par le major Denham. Pendant ce temps, Kennedy compléta ses approvisionnements
+de viande fraîche. Bien que les marais environnants portaient des marques de
+rhinocéros, de lamentins et d'hippopotames, il n'eut pas l'occasion de
+rencontrer un seul de ces énormes animaux.
+</p>
+
+<p>
+A sept heures du matin, non sans de grandes difficultés dont le pauvre Joe
+savait se tirer à merveille, l'ancre fut détachée de l'arbre. Le gaz se dilata
+et le nouveau <i>Victoria</i> parvint à deux cents pieds dans l'air. Il hésita
+d'abord en tournant sur lui-même ; mais enfin, pris dans un courant assez vif,
+il s'avança sur le lac et bientôt fut emporté avec une vitesse de vingt milles
+à l'heure.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur se maintint constamment à une hauteur qui variait entre deux cents
+et cinq cents pieds. Kennedy déchargeait souvent sa carabine. Au-dessus des
+îles, les voyageurs se rapprochaient même imprudemment, fouillant du regard les
+taillis, les buissons, les halliers, partout où quelque ombrage, quelque
+anfractuosité de roc eût pu donner asile à leur compagnon. Ils descendaient
+près des longues pirogues qui sillonnaient le lac. Les pécheurs, à leur vue, se
+précipitaient à l'eau et regagnaient leur île avec les démonstrations de
+crainte les moins dissimulées.
+</p>
+
+<p>
+« Nous ne voyons rien, dit Kennedy après deux heures de recherches.
+</p>
+
+<p>
+—Attendons, Dick, et ne perdons pas courage ; nous ne devons pas être éloignés
+du lieu de l'accident. »
+</p>
+
+<p>
+A onze heures, le <i>Victoria</i> s'était avancé de quatre-vingt-dix milles ;
+il rencontra alors un nouveau courant qui, sous un angle presque droit, le
+poussa vers l'est pendant une soixantaine de milles. Il planait au-dessus d'une
+île très vaste et très peuplée que le docteur jugea devoir être Farram, où se
+trouve la capitale des Biddiomahs. Il s'attendait à voir Joe surgir de chaque
+buisson, s'échappant, l'appelant. Libre, on l'eut enlevé sans difficulté ;
+prisonnier, en renouvelant la manœuvre employée pour le missionnaire, il aurait
+bientôt rejoint ses amis ; mais rien ne parut, rien ne bougea ! C'était à se
+désespérer.
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i> arrivait à deux heures et demie en vue de Tangalia, village
+situé sur la rive orientale du Tchad, et qui marqua le point extrême atteint
+par Denham à l'époque de son exploration.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur devint inquiet de cette direction persistante du vent. Il se sentait
+rejeté vers l'est, repoussé dans le centre de l'Afrique, vers d'interminables
+déserts.
+</p>
+
+<p>
+« Il faut absolument nous arrêter, dit-il, et même prendre terre ; dans
+l'intérêt de Joe surtout, nous devons revenir sur le lac ; mais, auparavant,
+tâchons de trouver un courant opposé. »
+</p>
+
+<p>
+Pendant plus d'une heure, il chercha à différentes zones. Le <i>Victoria</i>
+dérivait toujours sur la terre ferme ; mais, heureusement, à mille pieds un
+souffle très violent le ramena dans le nord-ouest.
+</p>
+
+<p>
+Il n'était pas possible que Joe fût retenu sur une des îles du lac ; il eût
+certainement trouvé moyen de manifester sa présence ; peut-être l'avait-on
+entraîné sur terre. Ce fut ainsi que raisonna le docteur, quand il revit la
+rive septentrionale du Tchad.
+</p>
+
+<p>
+Quant à penser que Joe se fût noyé, c'était inadmissible. Il y eut bien une
+idée horrible qui traversa l'esprit de Fergusson et de Kennedy : les caïmans
+sont nombreux dans ces parages ! Mais ni l'un ni l'autre n'eut le courage de
+formuler cette appréhension. Cependant elle vint si manifestement à leur
+pensée, que le docteur dit sans autre préambule :
+</p>
+
+<p>
+« Les crocodiles ne se rencontrent que sur les rives des îles ou du lac ; Joe
+aura assez d'adresse pour les éviter ; d'ailleurs, ils sont peu dangereux, et
+les Africains se baignent impunément sans craindre leurs attaques »
+</p>
+
+<p>
+Kennedy ne répondit pas ; il préférait se taire à discuter cette terrible
+possibilité.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur signala la ville de Lari vers les cinq heures du soir. Les habitants
+travaillaient à la récolte du coton devant des cabanes de roseaux tressés, au
+milieu d'enclos propres et soigneusement entretenus.
+</p>
+
+<p>
+Cette réunion d'une cinquantaine de cases occupait une légère dépression de
+terrain dans une vallée étendue entre de basses montagnes. La violence du vent
+portait plus avant qu'il ne convenait au docteur ; mais il changea une seconde
+fois et le ramena précisément à son point de départ, dans cette sorte d'île
+ferme où il avait passé la nuit précédente. L'ancre, au lieu de rencontrer les
+branches de l'arbre, se prit dans des paquets de roseaux mêlés à la vase
+épaisse du marais et d'une résistance considérable
+</p>
+
+<p>
+Le docteur eut beaucoup de peine à contenir l'aérostat ; mais enfin le vent
+tomba avec la nuit, et les deux amis veillèrent ensemble, presque désespérés.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXXIV</h2>
+
+<p class="letter">
+L'ouragan.—Départ forcé.—Perte d'une ancre.—Tristes réflexions.—Résolution
+prise.—La trombe.—La caravane engloutie.—Vent contraire et favorable.—Retour au
+sud.—Kennedy à son poste.
+</p>
+
+<p>
+A trois heures du matin, le vent faisait rage, et soufflait avec une violence
+telle que le <i>Victoria</i> ne pouvait demeurer près de terre sans danger ;
+les roseaux froissaient son enveloppe, qu'ils menaçaient de déchirer.
+</p>
+
+<p>
+« Il faut partir, Dick, fit le docteur ; nous ne pouvons rester dans cette
+situation.
+</p>
+
+<p>
+—Mais Joe, Samuel ?
+</p>
+
+<p>
+—Je ne l'abandonne pas ! non certes ! et dut l'ouragan m'emporter à cent milles
+dans le nord, je reviendrai ! Mais ici nous compromettons la sûreté de tous.
+</p>
+
+<p>
+—Partir sans lui ! s'écria l'Écossais avec l'accent d'une profonde douleur.
+</p>
+
+<p>
+—Crois-tu donc, reprit Fergusson, que le cœur ne me saigne pas comme à toi ?
+Est-ce que je n'obéis pas à une impérieuse nécessité ?
+</p>
+
+<p>
+—Je suis à tes ordres, répondit le chasseur. Partons. »
+</p>
+
+<p>
+Mais le départ présentait de grandes difficultés. L'ancre, profondément
+engagée, résistait à tous les efforts, et le ballon, tirant en sens inverse,
+accroissait encore sa tenue. Kennedy ne put parvenir à l'arracher ; d'ailleurs,
+dans la position actuelle, sa manœuvre devenait fort périlleuse, car le
+<i>Victoria</i> risquait de s'enlever avant qu'il ne l'eut rejoint.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur, ne voulant pas courir une pareille chance, fit rentrer l'Écossais
+dans la nacelle, et se résigna à couper la corde de l'ancre. Le <i>Victoria</i>
+fit un bond de trois cents pieds dans l'air, et prit directement la route du
+nord.
+</p>
+
+<p>
+Fergusson ne pouvait qu'obéir à cette tourmente ; il se croisa les bras et
+s'absorba dans ses tristes réflexions.
+</p>
+
+<p>
+Après quelques instants d'un profond silence, il se retourna vers Kennedy non
+moins taciturne.
+</p>
+
+<p>
+« Nous avons peut-être tenté Dieu, dit-il. Il n'appartenait pas à des hommes
+d'entreprendre un pareil voyage ! »
+</p>
+
+<p>
+Et un soupir de douleur s'échappa de sa poitrine.
+</p>
+
+<p>
+« Il y a quelques jours à peine, répondit le chasseur, nous nous félicitions
+d'avoir échappé à bien des dangers ! Nous nous serrions la main tous les trois!
+</p>
+
+<p>
+—Pauvre Joe ! bonne et excellente nature ! cœur brave et franc ! Un moment
+ébloui par ses richesses, il faisait volontiers le sacrifice de ses trésors !
+Le voilà maintenant loin de nous ! Et le vent nous emporte avec une
+irrésistible vitesse !
+</p>
+
+<p>
+—Voyons, Samuel, en admettant qu'il ait trouvé asile parmi les tribus du lac,
+ne pourra-t-il faire comme les voyageurs qui les ont visitées avant nous, comme
+Denham, comme Barth ? Ceux là ont revu leur pays.
+</p>
+
+<p>
+—Eh ! mon pauvre Dick, Joe ne sait pas un mot de la langue ! Il est seul et
+sans ressources ! Les voyageurs dont tu parles ne s'avançaient qu'en envoyant
+aux chefs de nombreux présents, au milieu d'une escorte, armés et préparés pour
+ces expéditions. Et encore, ils ne pouvaient éviter des souffrances et des
+tribulations de la pire espèce ! Que veux-tu que devienne notre infortuné
+compagnon ? C'est horrible à penser, et voilà l'un des plus grands chagrins
+qu'il m'ait été donné de ressentir !
+</p>
+
+<p>
+—Mais nous reviendrons, Samuel.
+</p>
+
+<p>
+—Nous reviendrons, Dick, dussions-nous abandonner le <i>Victoria</i>, quand il
+nous faudrait regagner à pied le lac Tchad, et nous mettre en communication
+avec le sultan du Bornou ! Les Arabes ne peuvent avoir conservé un mauvais
+souvenir des premiers Européens.
+</p>
+
+<p>
+—Je te suivrai, Samuel, répondit le chasseur avec énergie, tu peux compter sur
+moi ! Nous renoncerons plutôt à terminer ce voyage ! Joe s'est dévoué pour
+nous, nous nous sacrifierons pour lui ! »
+</p>
+
+<p>
+Cette résolution ramena quelque courage au cœur de ces deux hommes. Ils se
+sentirent forts de la même idée. Fergusson mit tout en œuvre pour se jeter dans
+un courant contraire qui pût le rapprocher du Tchad ; mais c'était impossible
+alors, et la descente même devenait impraticable sur un terrain dénudé et par
+un ouragan de cette violence.
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i> traversa ainsi le pays des Tibbous ; il franchit le Belad el
+Djérid, désert épineux qui forme la lisière du Soudan, et pénétra dans le
+désert de sable, sillonné par de longues traces de caravanes ; la dernière
+ligne de végétation se confondit bientôt avec le ciel à l'horizon méridional,
+non loin de la principale oasis de cette partie de l'Afrique, dont les
+cinquante puits sont ombragés par des arbres magnifiques ; mais il fut
+impossible de s'arrêter. Un campement arabe, des tentes d'étoffes rayées,
+quelques chameaux allongeant sur le sable leur tête de vipère, animaient cette
+solitude ; mais le <i>Victoria</i> passa comme une étoile filante, et parcourut
+ainsi une distance de soixante milles en trois heures, sans que Fergusson
+parvînt à maîtriser sa course.
+</p>
+
+<p>
+« Nous ne pouvons faire halte ! dit-il, nous ne pouvons descendre ! pas un
+arbre ! pas une saillie de terrain ! allons-nous donc franchir le Sahara ?
+Décidément le ciel est contre nous ! »
+</p>
+
+<p>
+Il parlait ainsi avec une rage de désespéré, quand il vit dans le nord les
+sables du désert se soulever au milieu d'une épaisse poussière, et tournoyer
+sous l'impulsion des courants opposés.
+</p>
+
+<p>
+Au milieu du tourbillon, brisée, rompue, renversée, une caravane entière
+disparaissait sous l'avalanche de sable ; les chameaux pêle-mêle poussaient des
+gémissements sourds et lamentables ; des cris, des hurlements sortaient de ce
+brouillard étouffant. Quelquefois, un vêtement bariolé tranchait avec ces
+couleurs vives dans ce chaos, et le mugissement de la tempête dominait cette
+scène de destruction.
+</p>
+
+<p>
+Bientôt le sable s'accumula en masses compactes, et là où naguère s'étendait la
+plaine unie, s'élevait une colline encore agitée, tombe immense d'une caravane
+engloutie.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur et Kennedy, pales, assistaient à ce terrible spectacle ; ils ne
+pouvaient plus manœuvrer leur ballon, qui tournoyait au milieu des courants
+contraires et n'obéissait plus aux différentes dilatations du gaz. Enlacé dans
+ces remous de l'air, il tourbillonnait avec une rapidité vertigineuse ; la
+nacelle décrivait de larges oscillations ; les instruments suspendus sous la
+tente s'entrechoquaient à se briser, les tuyaux du serpentin se courbaient à se
+rompre, les caisses à eau se déplaçaient avec fracas ; à deux pieds l'un de
+l'autre, les voyageurs ne pouvaient s'entendre, et d'une main crispée
+s'accrochant aux cordages ; ils essayaient de se maintenir contre la fureur de
+l'ouragan.
+</p>
+
+<p>
+Kennedy, les cheveux épars, regardait sans parler ; le docteur avait repris son
+audace au milieu du danger, et rien ne parut sur ses traits de ses violentes
+émotions, pas même quand, après un dernier tournoiement, le <i>Victoria</i> se
+trouva subitement arrêté dans un calme inattendu ; le vent du nord avait pris
+le dessus et le chassait en sens inverse sur la route du matin avec une
+rapidité non moins égale.
+</p>
+
+<p>
+« Où allons-nous ? s'écria Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Laissons faire la Providence, mon cher Dick ; j'ai eu tort de douter d'elle ;
+ce qui convient, elle le sait mieux que nous, et nous voici retournant vers les
+lieux que nous n'espérions plus revoir. »
+</p>
+
+<p>
+Le sol si plat, si égal pendant l'aller, était alors bouleversé comme les flots
+après la tempête ; une suite de petits monticules à peine fixés jalonnaient le
+désert ; le vent soufflait avec violence, et le <i>Victoria</i> volait dans
+l'espace.
+</p>
+
+<p>
+La direction suivie par les voyageurs différait un peu de celle qu'ils avaient
+prise le matin ; aussi vers les neuf heures, au lieu de retrouver les rives du
+Tchad, ils virent encore le désert s'étendre devant eux.
+</p>
+
+<p>
+Kennedy en fit l'observation.
+</p>
+
+<p>
+Peu importe, répondit le docteur ; l'important est de revenir au sud ; nous
+rencontrerons les villes de Bornou, Wouddie ou Kouka, et je n'hésiterai pas à
+m'y arrêter.
+</p>
+
+<p>
+—Si tu es satisfait, je le suis, répondit le chasseur ; mais fasse le ciel que
+nous ne soyons pas réduits à traverser le désert comme ces malheureux Arabes !
+Ce que nous avons vu est horrible.
+</p>
+
+<p>
+—Et se reproduit fréquemment ? Dick. Les traversées du désert sont autrement
+dangereuses que celles de l'Océan ; le désert a tous les périls de la mer, même
+l'engloutissement, et de plus, des fatigues et des privations insoutenables.
+</p>
+
+<p>
+—Il me semble, dit Kennedy, que le vent tend à se calmer ; la poussière des
+sables est moins compacte, leurs ondulations diminuent, l'horizon s'éclaircit
+</p>
+
+<p>
+—Tant mieux, il faut l'examiner attentivement avec la lunette, et que pas un
+point n'échappe à notre vue !
+</p>
+
+<p>
+—Je m'en charge, Samuel, et le premier arbre n'apparaîtra pas sans que tu n'en
+sois prévenu. »
+</p>
+
+<p>
+Et Kennedy, la lunette à la main, se plaça sur le devant de la nacelle.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXXV</h2>
+
+<p class="letter">
+L'histoire de Joe.—L'île des Biddiomahs.—L'adoration.—L'île engloutie.—Les
+rives du lac.—L'arbre aux serpents.—Voyage à pied.—Souffrances.—Moustiques et
+fourmis.—La faim.—Passage du <i>Victoria</i>.—Disparition du
+<i>Victoria</i>.—Désespoir.—Le marais.—Un dernier cri.
+</p>
+
+<p>
+Qu'était devenu Joe pendant les vaines recherches de son maître ?
+</p>
+
+<p>
+Lorsqu'il se fut précipité dans le lac, son premier mouvement à la surface fut
+de lever les yeux en l'air ; il vit le <i>Victoria</i>, déjà fort élevé
+au-dessus du lac, remonter avec rapidité, diminuer peu à peu, et, pris bientôt
+par un courant rapide, disparaître vers le nord. Son maître, ses amis étaient
+sauvés.
+</p>
+
+<p>
+« Il est heureux, se dit-il, que j'aie eu cette pensée de me jeter dans le
+Tchad ; elle n'eût pas manqué de venir à l'esprit de M. Kennedy, et certes il
+n'aurait pas hésité à faire comme moi, car il est bien naturel qu'un homme se
+sacrifie pour en sauver deux autres. C'est mathématique.»
+</p>
+
+<p>
+Rassuré sur ce point, Joe se mit à songer à lui ; il était au milieu d'un lac
+immense, entouré de peuplades inconnues, et probablement féroces. Raison de
+plus pour se tirer d'affaire en ne comptant que sur lui ; il ne s'effraya donc
+pas autrement.
+</p>
+
+<p>
+Avant l'attaque des oiseaux de proie, qui, selon lui, s'étaient conduits comme
+de vrais gypaètes, il avait avisé une île à l'horizon ; il résolut donc de se
+diriger vers elle, et se mit à déployer toutes ses connaissances dans l'art de
+la natation, après s'être débarrassé de la partie la plus gênante de ses
+vêtements ; il ne s'embarrassait guère d'une promenade de cinq ou six milles ;
+aussi, tant qu'il fut en plein lac, il ne songea qu'à nager vigoureusement et
+directement.
+</p>
+
+<p>
+Au bout d'une heure et demie, la distance qui le séparait de l'île se trouvait
+fort diminuée.
+</p>
+
+<p>
+Mais à mesure qu'il s'approchait de terre, une pensée d'abord fugitive, tenace
+alors, s'empara de son esprit. Il savait que les rives du lac sont hantées par
+d'énormes alligators, et il connaissait la voracité de ces animaux.
+</p>
+
+<p>
+Quelle que fût sa manie de trouver tout naturel en ce monde, le digne garçon se
+sentait invinciblement ému ; il craignait que la chair blanche ne fût
+particulièrement du goût des crocodiles, et il ne s'avança donc qu'avec une
+extrême précaution, l'œil aux aguets. Il n'était plus qu'à une centaine de
+brasses d'un rivage ombragé d'arbres verts, quand une bouffée d'air chargé de
+l'odeur pénétrante du musc arriva jusqu'à lui.
+</p>
+
+<p>
+« Bon, se dit-il ! voilà ce que je craignais ! le caïman n'est pas loin. »
+</p>
+
+<p>
+Et il plongea rapidement, mais pas assez pour éviter le contact d'un corps
+énorme dont l'épiderme écailleux l'écorcha au passage ; il se crut perdu, et se
+mit à nager avec une vitesse désespérée ; il revint à la surface de l'eau,
+respira et disparut de nouveau. Il eut là un quart d'heure d'une indicible
+angoisse que toute sa philosophie ne put surmonter, et croyait entendre
+derrière lui le bruit de cette vaste mâchoire prête à le happer. Il filait
+alors entre deux eaux, le plus doucement possible, quand il se sentit saisir
+par un bras, puis par le milieu du corps.
+</p>
+
+<p>
+Pauvre Joe ! il eut une dernière pensée pour son maître, et se prit à lutter
+avec désespoir, en se sentant attiré non vers le fond du lac, ainsi que les
+crocodiles ont l'habitude de faire pour dévorer leur proie, mais à la surface
+même.
+</p>
+
+<p>
+A peine eut-il pu respirer et ouvrir les yeux, qu'il se vit entre deux nègres
+d'un noir d'ébène ; ces Africains le tenaient vigoureusement et poussaient des
+cris étranges.
+</p>
+
+<p>
+« Tiens! ne put s'empêcher de s'écrier Joe! des nègres au lieu de caïmans ! Ma
+foi, j'aime encore mieux cela ! Mais comment ces gaillards-là osent-ils se
+baigner dans ces parages ! »
+</p>
+
+<p>
+Joe ignorait que les habitants des îles du Tchad, comme beaucoup de noirs,
+plongent impunément dans les eaux infestées d'alligators, sans se préoccuper de
+leur présence ; les amphibies de ce lac ont particulièrement une réputation
+assez mérité de sauriens inoffensifs.
+</p>
+
+<p>
+Mais Joe n'avait-il évité un danger que pour tomber dans un autre ? C'est ce
+qu'il donna aux événements à décider, et puisqu'il ne pouvait faire autrement,
+il se laissa conduire jusqu'au rivage sans montrer aucune crainte.
+</p>
+
+<p>
+« Évidemment, se disait-il, ces gens-là ont vu le <i>Victoria</i> raser les
+eaux du lac comme un monstre des airs ; ils ont été les témoins éloignés de ma
+chute, et ils ne peuvent manquer d'avoir des égards pour un homme tombé du ciel
+! Laissons-les faire ! »
+</p>
+
+<p>
+Joe en était là de ses réflexions, quand il prit terre au milieu d'une foule
+hurlante, de tout sexe, de tout âge, mais non de toutes couleurs. Il se
+trouvait au milieu d'une tribu de Biddiomahs d'un noir superbe. Il n'eut même
+pas à rougir de la légèreté de son costume ; il se trouvait « déshabillé » à la
+dernière mode du pays.
+</p>
+
+<p>
+Mais avant qu'il eut le temps de se rendre compte de sa situation, il ne put se
+méprendre aux adorations dont il devint l'objet. Cela ne laissa pas de le
+rassurer, bien que l'histoire de Kazeh lui revint à la mémoire.
+</p>
+
+<p>
+« Je pressens que je vais redevenir un dieu, un fils de la Lune quelconque ! Eh
+bien, autant ce métier-là qu'un autre quand on n'a pas le choix. Ce qu'il
+importe, c'est de gagner du temps. Si le <i>Victoria</i> vient à repasser, je
+profiterai de ma nouvelle position pour donner à mes adorateurs le spectacle
+d'une ascension miraculeuse. »
+</p>
+
+<p>
+Pendant que Joe réfléchissait de la sorte, là foule se resserrait autour de lui
+; elle se prosternait, elle hurlait, elle le palpait, elle devenait familière ;
+mais, au moins, elle eut la pensée de lui offrir un festin magnifique, composé
+de lait aigre avec du riz pilé dans du miel, le digne garçon, prenant son parti
+de toutes choses, fit alors un des meilleurs repas de sa vie et donna à son
+peuple une haute idée de la façon dont les dieux dévorent dans les grandes
+occasions.
+</p>
+
+<p>
+Lorsque le soir fut arrivé, les sorciers de l'île le prirent respectueusement
+par la main, et le conduisirent à une espèce de case entourée de talismans ;
+avant d'y pénétrer, Joe jeta un regard assez inquiet sur des monceaux
+d'ossements qui s'élevaient autour de ce sanctuaire ; il eut d'ailleurs tout le
+temps de réfléchir à sa position quand il fut enfermé dans sa cabane.
+</p>
+
+<p>
+Pendant la soirée et une partie de la nuit, il entendit des chants de fête, les
+retentissements d'une espèce de tambour et un bruit de ferraille bien doux pour
+des oreilles africaines ; des chœurs hurlés accompagnèrent d'interminables
+danses qui enlaçaient la cabane sacrée de leurs contorsions et de leurs
+grimaces.
+</p>
+
+<p>
+Joe pouvait saisir cet ensemble assourdissant à travers les murailles de boue
+et de roseau de la case ; peut-être, en toute autre circonstance, eût-il pris
+un plaisir assez vif à ces étranges cérémonies ; mais son esprit fut bientôt
+tourmenté d'une idée fort déplaisante. Tout en prenant les choses de leur bon
+côté, il trouvait stupide et même triste d'être perdu dans cette contrée
+sauvage, au milieu de pareilles peuplades. Peu de voyageurs avaient revu leur
+patrie, de ceux qui osèrent s'aventurer jusqu'à ces contrées. D'ailleurs
+pouvait-il se fier aux adorations dont il se voyait l'objet ! Il avait de
+bonnes raisons de croire à la vanité des grandeurs humaines ! Il se demanda si,
+dans ce pays, l'adoration n'allait pas jusqu'à manger l'adoré !
+</p>
+
+<p>
+Malgré cette fâcheuse perspective, après quelques heures de réflexion, la
+fatigue l'emporta sur les idées noires, et Joe tomba dans un sommeil assez
+profond, qui se fût prolongé sans doute jusqu'au lever du jour, si une humidité
+inattendue n'eût réveillé le dormeur.
+</p>
+
+<p>
+Bientôt cette humidité se fit eau, et cette eau monta si bien que Joe en eut
+jusqu'à mi-corps.
+</p>
+
+<p>
+« Qu'est-ce là ? dit-il, une inondation ! une trombe ! un nouveau supplice de
+ces nègres ! Ma foi, je n'attendrai pas d'en avoir jusqu'au cou ! »
+</p>
+
+<p>
+Et ce disant, il enfonça la muraille d'un coup d'épaule et se trouva où ? en
+plein lac ! D'île, il n'y en avait plus ! Submergée pendant la nuit ! A sa
+place l'immensité du Tchad !
+</p>
+
+<p>
+« Triste pays pour les propriétaires ! » se dit Joe, et il reprit avec vigueur
+l'exercice de ses facultés natatoires.
+</p>
+
+<p>
+Un de ces phénomènes assez fréquents sur le lac Tchad avait délivré le brave
+garçon ; plus d'une île a disparu ainsi, qui paraissait avoir la solidité du
+roc, et souvent les populations riveraines durent recueillir les malheureux
+échappés à ces terribles catastrophes.
+</p>
+
+<p>
+Joe ignorait cette particularité, mais il ne se fit pas faute d'en profiter. Il
+avisa une barque errante et l'accosta rapidement. C'était une sorte de tronc
+d'arbre grossièrement creusé une paire de pagaies s'y trouvait heureusement, et
+Joe, profitant d'un courant assez rapide, se laissa dériver.
+</p>
+
+<p>
+« Orientons-nous, dit-il. L'étoile polaire, qui fait honnêtement son métier
+d'indiquer la route du nord à tout le monde, voudra bien me venir en aide. »
+</p>
+
+<p>
+Il reconnut avec satisfaction que le courant le portait vers la rive
+septentrionale du Tchad, et il le laissa faire. Vers deux heures du matin, il
+prenait pied sur un promontoire couvert de roseaux épineux qui parurent fort
+importuns, même à un philosophe ; mais un arbre poussait là tout exprès pour
+lui offrir un lit dans ses branches. Joe y grimpa pour plus de sûreté, et
+attendit là, sans trop dormir, les premiers rayons du jour.
+</p>
+
+<p>
+Le matin venu avec cette rapidité particulière aux régions équatoriales, Joe
+jeta un coup d'œil sur l'arbre qui l'avait abrité pendant la nuit ; un
+spectacle assez inattendu le terrifia. Les branches de cet arbre étaient
+littéralement couvertes de serpents et de caméléons ; le feuillage
+disparaissait sous leurs entrelacements ; on eût dit un arbre d'une nouvelle
+espèce qui produisait des reptiles ; sous les premiers rayons du soleil, tout
+cela rampait et se tordait. Joe éprouva un vif sentiment de terreur mêlé de
+dégoût, et s'élança à terre au milieu des sifflements de la bande.
+</p>
+
+<p>
+« Voilà une chose qu'on ne voudra jamais croire, » dit-il.
+</p>
+
+<p>
+Il ne savait pas que les dernières lettres du docteur Vogel avaient fait
+connaître cette singularité des rives du Tchad, où les reptiles sont plus
+nombreux qu'en aucun pays du monde. Après ce qu'il venait de voir, Joe résolut
+d'être plus circonspect à l'avenir, et, s'orientant sur le soleil, il se mit en
+marche en se dirigeant vers le nord-est. Il évitait avec le plus grand soin
+cabanes, cases, huttes, tanières, en un mot tout ce qui peut servir de
+réceptacle à la race humaine.
+</p>
+
+<p>
+Que de fois ses regards se portèrent en l'air ! Il espérait apercevoir le
+<i>Victoria</i>, et bien qu'il l'eut vainement cherché pendant toute cette
+journée de marche, cela ne diminua pas sa confiance en son maître ; il lui
+fallait une grande énergie de caractère pour prendre si philosophiquement sa
+situation. La faim se joignait à la fatigue, car à le nourrir de racines, de
+moelle d'arbustes, tels que le « mélé, » ou des fruits du palmier doum, on ne
+refait pas un homme ; et cependant, suivant son estime, il s'avança d'une
+trentaine de milles vers l'ouest. Son corps portait en vingt endroits les
+traces des milliers d'épines dont les roseaux du lac, les acacias et les
+mimosas sont hérissés, et ses pieds ensanglantés rendaient sa marche
+extrêmement douloureuse. Mais enfin il put réagir contre ses souffrances, et,
+le soir venu, il résolut de passer la nuit sur les rives du Tchad.
+</p>
+
+<p>
+Là, il eut à subir les atroces piqûres de myriades d'insectes : mouches,
+moustiques, fourmis longues d'un demi-pouce y couvrent littéralement la terre.
+Au bout de deux heures, il ne restait pas à Joe un lambeau du peu de vêtements
+qui le couvraient ; les insectes avaient tout dévoré ! Ce fut une nuit
+terrible, qui ne donna pas une heure de sommeil au voyageur fatigué ; pendant
+ce temps, les sangliers, les buffles sauvages, l'ajoub, sorte de lamentin assez
+dangereux faisaient rage dans les buissons et sous les eaux du lac ; le concert
+des bêtes féroces retentissait au milieu de la nuit. Joe n'osa remuer. Sa
+résignation et sa patience eurent de la peine à tenir contre une pareille
+situation.
+</p>
+
+<p>
+Enfin le jour revint ; Joe se releva précipitamment, et que l'on juge du dégoût
+qu'il ressentit en voyant quel animal immonde avait partagé sa couche : un
+crapaud ! mais un crapaud de cinq pouces de large, une bête monstrueuse,
+repoussante, qui le regardait avec des yeux ronds. Joe sentit son cœur se
+soulever, et, reprenant quelque force dans sa répugnance, il courut à grands
+pas se plonger dans les eaux du lac. Ce bain calma un peu les démangeaisons qui
+le torturaient, et, après avoir mâché quelques feuilles, il reprit sa route
+avec une obstination, un entêtement dont il ne pouvait se rendre compte ; il
+n'avait plus le sentiment de ses actes, et néanmoins il sentait. en lui une
+puissance supérieure au désespoir.
+</p>
+
+<p>
+Cependant une faim terrible le torturait ; son estomac, moins résigné que lui,
+se plaignait ; il fut obligé de serrer fortement une liane autour de son corps
+; heureusement, sa soif pouvait s'étancher à chaque pas, et, en se rappelant
+les souffrances du désert, il trouvait un bonheur relatif à ne pas subir les
+tourments de cet impérieux besoin.
+</p>
+
+<p>
+« Où peut être le <i>Victoria</i> ? se demandait-il... Le vent souffle du nord
+! Il devrait revenir sur le lac ! Sans doute M. Samuel aura procédé à une
+nouvelle installation pour rétablir l'équilibre ; mais la journée d'hier a dû
+suffire à ces travaux ; il ne serait donc pas impossible qu'aujourd'hui... Mais
+agissons comme si je ne devais jamais le revoir. Après tout, si je parvenais à
+gagner une des grandes villes du lac, je me trouverais dans la position des
+voyageurs dont mon maître nous a parlé. Pourquoi ne me tirerais-je pas
+d'affaire comme eux ? Il y en a qui en sont revenus, que diable !... Allons !
+courage ! »
+</p>
+
+<p>
+Or, en parlant ainsi et en marchant toujours, l'intrépide Joe tomba en pleine
+forêt au milieu d'un attroupement de sauvages ; il s'arrêta à temps et ne fut
+pas vu. Les nègres s'occupaient à empoisonner leurs flèches avec le suc de
+l'euphorbe, grande occupation des peuplades de ces contrées, et qui se fait
+avec une sorte de cérémonie solennelle.
+</p>
+
+<p>
+Joe, immobile, retenant son souffle, se cachait au milieu d'un fourré,
+lorsqu'en levant les yeux, par une éclaircie du feuillage, il aperçut le
+<i>Victoria</i>, le <i>Victoria</i> lui-même, se dirigeant vers le lac, à cent
+pieds à peine au-dessus de lui. Impossible de se faire entendre ! impossible de
+se faire voir !
+</p>
+
+<p>
+Une larme lui vint aux yeux, non de désespoir, mais de reconnaissance : son
+maître était à sa recherche ! son maître ne l'abandonnait pas ! Il lui fallut
+attendre le départ des noirs ; il put alors quitter sa retraite et courir vers
+les bords du Tchad.
+</p>
+
+<p>
+Mais alors le <i>Victoria</i> se perdait au loin dans le ciel. Joe résolut de
+l'attendre : il repasserait certainement ! Il repassa, en effet, mais plus à
+l'est. Joe courut, gesticula, cria... Ce fut en vain ! Un vent violent
+en-traînait le ballon avec une irrésistible vitesse !
+</p>
+
+<p>
+Pour la première fois, l'énergie, l'espérance manquèrent au cœur de l'infortuné
+; il se vit perdu ; il crut son maître parti sans retour ; il n'osait plus
+penser, il ne voulait plus réfléchir.
+</p>
+
+<p>
+Comme un fou, les pieds en sang, le corps meurtri, il marcha pendant toute
+cette journée et une partie de la nuit. Il se traînait, tantôt sur les genoux,
+tantôt sur les mains ; il voyait venir le moment où la force lui manquerait et
+où il faudrait mourir.
+</p>
+
+<p>
+En avançant ainsi, il finit par se trouver en face d'un marais, ou plutôt de ce
+qu'il sut bientôt être un marais, car la nuit était venue depuis quelques
+heures ; il tomba inopinément dans une boue tenace ; malgré ses efforts, malgré
+sa résistance désespérée, il se sentit enfoncer peu à peu au milieu de ce
+terrain vaseux ; quelques minutes plus tard il en avait jusqu'à mi-corps.
+</p>
+
+<p>
+« Voilà donc la mort ! se dit-il ; et quelle mort !... »
+</p>
+
+<p>
+Il se débattit avec rage ; mais ces efforts ne servaient qu'à l'ensevelir
+davantage dans cette tombe que le malheureux se creusait lui-même. Pas un
+morceau de bois qui pût l'arrêter, pas un roseau pour le retenir !.. Il comprit
+que c'en était fait de lui !... Ses yeux se fermèrent.
+</p>
+
+<p>
+« Mon maître ! mon maître ! à moi !... » s'écria-t-il.
+</p>
+
+<p>
+Et cette voix désespérée, isolée, étouffée déjà, se perdit dans la nuit.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXXVI</h2>
+
+<p class="letter">
+Un rassemblement à l'horizon.—Une troupe d'arabes.—La poursuite.—C'est lui
+!—Chute de cheval.—L'Arabe étranglé.—Une balle de Kennedy.—Manœuvre.—Enlèvement
+au vol.—Joe sauvé.
+</p>
+
+<p>
+Depuis que Kennedy avait repris son poste d'observation sur le devant de la
+nacelle, il ne cessait d'observer l'horizon avec une grande attention.
+</p>
+
+<p>
+Au bout de quelque temps, il se retourna vers le docteur et dit :
+</p>
+
+<p>
+« Si je ne me trompe, voici là-bas une troupe en mouvement, hommes ou animaux ;
+il est encore impossible de les distinguer. En tout cas, ils s'agitent
+violemment, car ils soulèvent un nuage de poussière.
+</p>
+
+<p>
+—Ne serait-ce pas encore un vent contraire, dit Samuel, une trombe qui
+viendrait nous repousser au nord ? »
+</p>
+
+<p>
+Il se leva pour examiner l'horizon.
+</p>
+
+<p>
+« Je ne crois pas, Samuel, répondit Kennedy ; c'est un troupeau de gazelles ou
+de bœufs sauvages.
+</p>
+
+<p>
+—Peut-être, Dick ; mais ce rassemblement est au moins à neuf ou dix milles de
+nous, et pour mon compte, même avec la lunette, je n'y puis rien reconnaître.
+</p>
+
+<p>
+—En tout cas, je ne le perdrai pas de vue ; il y a là quelque chose
+d'extraordinaire qui m'intrigue ; on dirait parfois comme une manœuvre de
+cavalerie. Eh ! je ne me trompe pas ! ce sont bien des cavaliers ! regarde ! »
+</p>
+
+<p>
+Le docteur observa avec attention le groupe indiqué.
+</p>
+
+<p>
+« Je crois que tu as raison, dit-il, c'est un détachement d'Arabes ou de
+Tibbous ; ils s'enfuient dans la même direction que nous ; mais nous avons plus
+de vitesse et nous les gagnons facilement. Dans une demi-heure, nous serons à
+portée de voir et de juger ce qu'il faudra faire. »
+</p>
+
+<p>
+Kennedy avait repris sa lunette et lorgnait attentivement. La masse des
+cavaliers se faisait plus visible ; quelques-uns d'entre eux s'isolaient.
+</p>
+
+<p>
+« C'est évidemment, reprit Kennedy, une manœuvre ou une chasse.
+</p>
+
+<p>
+—On dirait que ces gens-là poursuivent quelque chose. Je voudrais bien savoir
+ce qui en est.
+</p>
+
+<p>
+—Patience, Dick. Dans peu de temps nous les rattraperons et nous les
+dépasserons même, s'ils continuent de suivre cette route ; nous marchons avec
+une rapidité de vingt milles à l'heure, et il n'y a pas de chevaux qui puissent
+soutenir un pareil train. »
+</p>
+
+<p>
+Kennedy reprit son observation, et, quelques minutes après, il dit :
+</p>
+
+<p>
+« Ce sont des Arabes lancés à toute vitesse. Je les distingue parfaitement. Ils
+sont une cinquantaine. Je vois leurs burnous qui se gonflent contre le vent.
+C'est un exercice de cavalerie ; leur chef les précède à cent pas, et ils se
+précipitent sur ses traces.
+</p>
+
+<p>
+—Quels qu'ils soient, Dick, ils ne sont pas à redouter, et, si cela est
+nécessaire, je m'élèverai.
+</p>
+
+<p>
+—Attends ! attends encore, Samuel !
+</p>
+
+<p>
+—C'est singulier, ajouta Dick après un nouvel examen, il y a quelque chose dont
+je ne me rends pas compte ; à leurs efforts et à l'irrégularité de leur ligne,
+ces Arabes ont plutôt l'air de poursuivre que de suivre.
+</p>
+
+<p>
+—En es-tu certain, Dick,
+</p>
+
+<p>
+—Evidemment. Je ne me trompe pas ! C'est une chasse, mais une chasse à l'homme
+! Ce n'est point un chef qui les précède, mais un fugitif.
+</p>
+
+<p>
+—Un fugitif ! dit Samuel avec émotion.
+</p>
+
+<p>
+—Oui !
+</p>
+
+<p>
+—Ne le perdons pas de vue et attendons. »
+</p>
+
+<p>
+Trois ou quatre milles furent promptement gagnés sur ces cavaliers qui filaient
+cependant avec une prodigieuse vélocité.
+</p>
+
+<p>
+« Samuel ! Samuel ! s'écria Kennedy d'une voix tremblante.
+</p>
+
+<p>
+—Qu'as-tu, Dick ?
+</p>
+
+<p>
+—Est-ce une hallucination ? est-ce possible ?
+</p>
+
+<p>
+—Que veux-tu dire ?
+</p>
+
+<p>
+—Attends.
+</p>
+
+<p>
+Et le chasseur essuya rapidement les verres de la lunette et se prit à
+regarder.
+</p>
+
+<p>
+« Eh bien ? fit le docteur.
+</p>
+
+<p>
+—C'est lui, Samuel !
+</p>
+
+<p>
+—Lui ! » s'écria ce dernier.
+</p>
+
+<p>
+« Lui » disait tout ! Il n'y avait pas besoin de le nommer !
+</p>
+
+<p>
+« C'est lui à cheval ! à cent pas à peine de ses ennemis ! il fuit !
+</p>
+
+<p>
+—C'est bien Joe! dit le docteur en palissant.
+</p>
+
+<p>
+—Il ne peut nous voir dans sa fuite !
+</p>
+
+<p>
+—Il nous verra, répondit Fergusson en abaissant la flamme de son chalumeau.
+</p>
+
+<p>
+—Mais comment ?
+</p>
+
+<p>
+—Dans cinq minutes nous serons à cinquante pieds du sol ; dans quinze, nous
+serons au-dessus de lui.
+</p>
+
+<p>
+—Il faut le prévenir par un coup de fusil !
+</p>
+
+<p>
+—Non ! il ne peut revenir sur ses pas, il est coupé.
+</p>
+
+<p>
+—Que faire alors ?
+</p>
+
+<p>
+—Attendre.
+</p>
+
+<p>
+—Attendre ! Et ces Arabes ?
+</p>
+
+<p>
+—Nous les atteindrons ! Nous les dépasserons ! Nous ne sommes pas éloignés de
+deux milles, et pourvu que le cheval de Joe tienne encore
+</p>
+
+<p>
+—Grand Dieu ! fit Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Qu'y-a-t-il ? »
+</p>
+
+<p>
+Kennedy avait poussé un cri de désespoir en voyant Joe précipité à terre. Son
+cheval, évidemment rendu, épuisé, venait de s'abattre.
+</p>
+
+<p>
+« Il nous a vus, s'écria le docteur ; en se relevant il nous a fait signe !
+</p>
+
+<p>
+—Mais les Arabes vont l'atteindre ! qu'attend-il ! Ah ! le courageux garçon !
+Hourra ! » fit le chasseur qui ne se contenait plus.
+</p>
+
+<p>
+Joe, immédiatement relevé après sa chute, à l'instant où l'un des plus rapides
+cavaliers se précipitait sur lui, bondissait comme une panthère, l'évitait par
+un écart, se jetait en croupe, saisissait l'Arabe à la gorge, de ses mains
+nerveuses, de ses doigts de fer, il l'étranglait, le renversait sur le sable,
+et continuait sa course effrayante.
+</p>
+
+<p>
+Un immense cri des Arabes s'éleva dans l'air ; mais, tout entiers à leur
+poursuite, ils n'avaient pas vu le <i>Victoria</i> à cinq cents pas derrière
+eux, et à trente pieds du sol à peine ; eux-mêmes, ils n'étaient pas à vingt
+longueurs de cheval du fugitif.
+</p>
+
+<p>
+L'un d'eux se rapprocha sensiblement de Joe, et il allait le percer de sa
+lance, quand Kennedy, l'œil fixe, la main ferme, l'arrêta net d'une balle et le
+précipita à terre.
+</p>
+
+<p>
+Joe ne se retourna pas même au bruit. Une partie de la troupe suspendit sa
+course, et tomba la face dans la poussière à la vue du <i>Victoria</i> ;
+l'autre continua sa poursuite.
+</p>
+
+<p>
+« Mais que fait Joe ? s'écria Kennedy, il ne s'arrête pas !
+</p>
+
+<p>
+—Il fait mieux que cela, Dick ; je l'ai compris ! il se maintient dans la
+direction de l'aérostat. Il compte sur notre intelligence ! Ah ! le brave
+garçon ! Nous l'enlèverons à la barbe de ces Arabes ! Nous ne sommes plus qu'à
+deux cents pas.
+</p>
+
+<p>
+—Que faut-il faire ? demanda Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Laisse ton fusil de côté.
+</p>
+
+<p>
+—Voilà, fit le chasseur en déposant son arme.
+</p>
+
+<p>
+—Peux-tu soutenir dans les bras cent cinquante livres de lest ?
+</p>
+
+<p>
+—Plus encore.
+</p>
+
+<p>
+—Non, cela suffira. »
+</p>
+
+<p>
+Et des sacs de sable furent empilés par le docteur entre les bras de Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+« Tiens-toi à l'arrière de la nacelle, et sois prêt à jeter ce lest d'un seul
+coup. Mais, sur ta vie ! ne le fais pas avant mon ordre !
+</p>
+
+<p>
+—Sois tranquille !
+</p>
+
+<p>
+—Sans cela, nous manquerions Joe, et il serait perdu !
+</p>
+
+<p>
+—Compte sur moi ! »
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i> dominait presque alors la troupe des cavaliers qui
+s'élançaient bride abattue sur les pas de Joe. Le docteur, à l'avant de la
+nacelle, tenait l'échelle déployée, prêt à la lancer au moment voulu. Joe avait
+maintenu sa distance entre ses poursuivants et lui, cinquante pieds environ. Le
+<i>Victoria</i> les dépassa.
+</p>
+
+<p>
+« Attention ! dit Samuel à Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Je suis prêt.
+</p>
+
+<p>
+—Joe ! garde à toi ! » cria le docteur de sa voix retentissante en jetant
+l'échelle, dont les premiers échelons soulevèrent la poussière du sol.
+</p>
+
+<p>
+A l'appel du docteur, Joe, sans arrêter son cheval, s'était retourné ;
+l'échelle arriva près de lui, et au moment où il s'y accrochait
+</p>
+
+<p>
+« Jette, cria le docteur à Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—C'est fait »
+</p>
+
+<p>
+Et le <i>Victoria</i>, délesté d'un poids supérieur à celui de Joe, s'éleva à
+cent cinquante pieds dans les airs.
+</p>
+
+<p>
+Joe se cramponna fortement à l'échelle pendant les vastes oscillations qu'elle
+eut à décrire ; puis faisant un geste indescriptible aux Arabes, et grimpant
+avec l'agilité d'un clown, il arriva jusqu'à ses compagnons qui le reçurent
+dans leurs bras.
+</p>
+
+<p>
+Les Arabes poussèrent un cri de surprise et de rage. Le fugitif venait de leur
+être enlevé au vol, et le <i>Victoria</i> s'éloignait rapidement.
+</p>
+
+<p>
+« Mon maître ! Monsieur Dick ! » avait dit Joe.
+</p>
+
+<p>
+Et succombant à l'émotion, à la fatigue, il s'était évanoui, pendant que
+Kennedy, presque en délire, s'écriait :
+</p>
+
+<p>
+« Sauvé ! sauvé !
+</p>
+
+<p>
+—Parbleu ! » fit le docteur, qui avait repris sa tranquille impassibilité.
+</p>
+
+<p>
+Joe était presque nu ; ses bras ensanglantés, son corps couvert de
+meurtrissures, tout cela disait ses souffrances. Le docteur pansa ses blessures
+et le coucha sous la tente.
+</p>
+
+<p>
+Joe revint bientôt de son évanouissement, et demanda un verre d'eau-de-vie, que
+le docteur ne crut pas devoir lui refuser, Joe n'étant pas un homme à traiter
+comme tout le monde. Après avoir bu, il serra la main de ses deux compagnons et
+se déclara prêt à raconter son histoire.
+</p>
+
+<p>
+Mais on ne lui permit pas de parler, et le brave garçon retomba dans un profond
+sommeil, dont il paraissait avoir grand besoin.
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i> prenait alors une ligne oblique vers l'ouest. Sous les
+efforts d'un vent excessif, il revit la lisière du désert épineux, au-dessus
+des palmiers courbés ou arrachés par la tempête ; et après avoir fourni une
+marche de près de deux cents milles depuis l'enlèvement de Joe, il dépassa vers
+le soir le dixième degré de longitude.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXXVII</h2>
+
+<p class="letter">
+La route de l'ouest.—Le réveil de Joe.—Son entêtement.—Fin de l'histoire de
+Joe.—Tagelel.—Inquiétudes de Kennedy.—Route au nord.—Une nuit prés d'Agbadès.
+</p>
+
+<p>
+Le vent pendant la nuit se reposa de ses violences du jour, et le
+<i>Victoria</i> demeura paisiblement au sommet d'un grand sycomore ; le docteur
+et Kennedy veillèrent à tour de rôle, et Joe en profita pour dormir
+vigoureusement et tout d'un somme pendant vingt-quatre heures.
+</p>
+
+<p>
+Voilà le remède qu'il lui faut, dit Fergusson ; la nature se chargera de sa
+guérison. »
+</p>
+
+<p>
+Au jour, le vent revint assez fort, mais capricieux ; il se jetait brusquement
+dans le nord et le sud, mais en dernier lieu, le <i>Victoria</i> fut entraîné
+vers l'ouest.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur, la carte à la main, reconnut le royaume du Damerghou, terrain
+onduleux d'une grande fertilité, avec les huttes de ses villages faites de
+longs roseaux entremêlés des branchages de l'asclepia ; les meules de grains
+s'élevaient, dans les champs cultivés, sur de petits échafaudages destinés à
+les préserver de l'invasion des souris et des termites.
+</p>
+
+<p>
+Bientôt on atteignit la ville de Zinder, reconnaissable à sa vaste place des
+exécutions ; au centre se dresse l'arbre de mort ; le bourreau veille au pied,
+et quiconque passe sous son ombre est immédiatement pendu !
+</p>
+
+<p>
+En consultant la boussole, Kennedy ne put s'empêcher de dire :
+</p>
+
+<p>
+« Voilà que nous reprenons encore la route du nord !
+</p>
+
+<p>
+—Qu'importe ? Si elle nous mène à Tombouctou, nous ne nous en plaindrons pas !
+Jamais plus beau voyage n'aura été accompli en de meilleures circonstances !...
+</p>
+
+<p>
+—Ni en meilleure santé, riposta Joe, qui passait sa bonne figure toute réjouie
+à travers les rideaux de la tente.
+</p>
+
+<p>
+—Voilà notre brave ami ! s'écria le chasseur, notre sauveur ! Comment cela
+va-t-il ?
+</p>
+
+<p>
+—Mais très naturellement, Monsieur Kennedy, très naturellement ! Jamais je ne
+me suis si bien porté ! Rien qui vous rapproche un homme comme un petit voyage
+d'agrément précédé d'un bain dans le Tchad ! n'est-ce pas, mon maître ?
+</p>
+
+<p>
+—Digne cœur ! répondit Fergusson en lui serrant la main. Que d'angoisses et
+d'inquiétudes tu nous a causées !
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien, et vous donc ! Croyez-vous que j'étais tranquille sur votre sort ?
+Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait une fière peur !
+</p>
+
+<p>
+—Nous ne nous entendrons jamais, Joe, si tu prends les choses de cette façon.
+</p>
+
+<p>
+—Je vois que sa chute ne l'a pas changé, ajouta Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Ton dévouement a été sublime, mon garçon, et il nous a sauvés ; car le
+<i>Victoria</i> tombait dans le lac, et une fois là, personne n'eût pu l'en
+tirer.
+</p>
+
+<p>
+—Mais si mon dévouement, comme il vous plaît d'appeler ma culbute, vous a
+sauvés, est-ce qu'il ne m'a pas sauvé aussi, puisque nous voilà tous les trois
+en bonne santé ? Par conséquent, dans tout cela, nous n'avons rien à nous
+reprocher.
+</p>
+
+<p>
+—On ne s'entendra jamais avec ce garçon-là, dit le chasseur.
+</p>
+
+<p>
+—Le meilleur moyen de s'entendre, répliqua Joe, c'est de ne plus parler de
+cela. Ce qui est fait est fait ! Bon ou mauvais, il n'y a pas à y revenir.
+</p>
+
+<p>
+—Entêté ! fit le docteur en riant. Au moins tu voudras bien nous raconter ton
+histoire ?
+</p>
+
+<p>
+—Si vous y tenez beaucoup ! Mais, auparavant, je vais mettre cette oie grasse
+en état de parfaite cuisson, car je vois que Dick n'a pas perdu son temps
+</p>
+
+<p>
+—Comme tu dis, Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien ! nous allons voir comment ce gibier d'Afrique se comporte dans un
+estomac européen. »
+</p>
+
+<p>
+L'oie fut bientôt grillée à la flamme du chalumeau, et, peu après, dévorée. Joe
+en prit sa bonne part, comme un homme qui n'a pas mangé depuis plusieurs jours.
+Après le thé et les grogs, il mit ses compagnons au courant de ses aventures ;
+il parla avec une certaine émotion, tout en envisageant les événements avec sa
+philosophie habituelle. Le docteur ne put s'empêcher de lui presser plusieurs
+fois la main, quand il vit ce digne serviteur plus préoccupé du salut de son
+maître que du sien ; à propos de la submersion de l'île des Biddiomahs, il lui
+expliqua la fréquence de ce phénomène sur le lac Tchad.
+</p>
+
+<p>
+Enfin Joe, en poursuivant son récit, arriva au moment où, plongé dans le
+marais, il jeta un dernier cri de désespoir.
+</p>
+
+<p>
+« Je me croyais perdu, mon maître, dit-il, et mes pensées s'adressaient à vous.
+Je me mis à me débattre. Comment ? je ne vous le dirai pas ; j'étais bien
+décidé à ne pas me laisser engloutir sans discussion, quand, à deux pas de moi,
+je distingue, quoi ? un bout de corde fraîchement coupée ; je me permets de
+faire un dernier effort, et, tant bien que mal, j'arrive au câble ; je tire ;
+cela résiste ; je me hale, et finalement me voilà en terre ferme ! Au bout de
+la corde je trouve une ancre !... Ah ! mon maître ! j'ai bien le droit de
+l'appeler l'ancre du salut, si toutefois vous n'y voyez pas d'inconvénient. Je
+la reconnais ! une ancre du <i>Victoria</i> ! vous aviez pris terre en cet
+endroit ! Je suis la direction de la corde qui me donne votre direction, et,
+après de nouveaux efforts, je me tire de la fondrière. J'avais repris mes
+forces avec mon courage, et je marchai pendant une partie de la nuit, en
+m'éloignant du lac. J'arrivai enfin à la lisière d'une immense forêt. Là dans
+un enclos des chevaux paissaient sans songer à mal. Il y a des moments dans
+l'existence où tout le monde sait monter à cheval, n'est-il pas vrai ? Je ne
+perds pas une minute à réfléchir, je saute sur le dos de l'un de ces
+quadrupèdes, et nous voilà filant vers le nord à toute vitesse. Je ne vous
+parlerai point des villes que je n'ai pas vues, ni des villages que j'ai
+évités. Non. Je traverse les champs ensemencés, je franchis les halliers,
+j'escalade les palissades, je pousse ma bête, je l'excite, je l'enlève !
+J'arrive à la limite des terres cultivées. Bon ! le désert ! cela me va ; je
+verrai mieux devant moi, et de plus loin. J'espérais toujours apercevoir le
+<i>Victoria</i> m'attendant en courant des bordées. Mais rien. Au bout de trois
+heures, je tombai comme un sot dans un campement d'Arabes ! Ah ! quelle chasse
+!... Voyez-vous, Monsieur Kennedy, un chasseur ne sait pas ce qu'est une
+chasse, s'il n'a été chassé lui-même ! Et cependant, s'il le peut, je lui donne
+le conseil de ne pas en essayer ! Mon cheval tombait de lassitude ; on me serre
+de prés ; je m'abats ; je saute en croupe d'un Arabe ! Je ne lui en voulais
+pas, et j'espère bien qu'il ne me garde pas rancune de l'avoir étranglé ! Mais
+je vous avais vus !.. et vous savez le reste. Le <i>Victoria</i> court sur mes
+traces, et vous me ramassez au vol, comme un cavalier fait d'une bague.
+N'avais-je pas raison de compter sur vous ? Eh bien ! Monsieur Samuel, vous
+voyez combien tout cela est simple. Rien de plus naturel au monde ! Je suis
+prêt à recommencer, si cela peut vous rendre service encore ! et, d'ailleurs,
+comme je vous le disais, mon maître, cela ne vaut pas la peine d'en parler.
+</p>
+
+<p>
+—Mon brave Joe ! répondit le docteur avec émotion. Nous n'avions donc pas tort
+de nous fier à ton intelligence et à ton adresse !
+</p>
+
+<p>
+—Bah ! Monsieur, il n'y a qu'à suivre les événements, et on se tire d'affaire !
+Le plus sûr, voyez-vous, c'est encore d'accepter les choses comme elles se
+présentent. »
+</p>
+
+<p>
+Pendant cette histoire de Joe, le ballon avait rapidement franchi une longue
+étendue de pays. Kennedy fit bientôt remarquer à l'horizon un amas de cases qui
+se présentait avec l'apparence d'une ville. Le docteur consulta sa carte, et
+reconnut la bourgade de Tagelel dans le Damerghou.
+</p>
+
+<p>
+« Nous retrouvons ici, dit-il, la route de Barth. C'est là qu'il se sépara de
+ses deux compagnons Richardson et Overweg. Le premier devait suivre la route de
+Zinder, le second celle de Maradi, et vous vous rappelez que, de ces trois
+voyageurs, Barth est le seul qui revit l'Europe.
+</p>
+
+<p>
+—Ainsi, dit le chasseur, en suivant sur la carte la direction du
+<i>Victoria</i>, nous remontons directement vers le nord ?
+</p>
+
+<p>
+—Directement, mon cher Dick.
+</p>
+
+<p>
+—Et cela ne t'inquiète pas un peu ?
+</p>
+
+<p>
+—Pourquoi ?
+</p>
+
+<p>
+—C'est que ce chemin-là nous mène à Tripoli et au-dessus du grand désert.
+</p>
+
+<p>
+—Oh ! nous n'irons pas si loin, mon ami ; du moins, je l'espère.
+</p>
+
+<p>
+—Mais où prétends-tu t'arrêter ?
+</p>
+
+<p>
+—Voyons, Dick, ne serais-tu pas curieux de visiter Tembouctou.
+</p>
+
+<p>
+—Tembouctou ?
+</p>
+
+<p>
+—Sans doute, reprit Joe. On ne peut pas se permettre de faire un voyage en
+Afrique sans visiter Tembouctou !
+</p>
+
+<p>
+—Tu seras le cinquième ou sixième Européen qui aura vu cette ville mystérieuse
+!
+</p>
+
+<p>
+—Va pour Tembouctou !
+</p>
+
+<p>
+—Alors laisse-nous arriver entre le dix-septième et le dix-huitième degré de
+latitude, et là nous chercherons un vent favorable qui puisse nous chasser vers
+l'ouest.
+</p>
+
+<p>
+—Bien, répondit le chasseur, mais avons-nous encore une longue route à
+parcourir dans le nord ?
+</p>
+
+<p>
+—Cent cinquante milles au moins.
+</p>
+
+<p>
+—Alors, répliqua Kennedy, je vais dormir un peu.
+</p>
+
+<p>
+—Dormez, Monsieur, répondit Joe ; vous-même, mon maître, imitez M. Kennedy ;
+vous devez avoir besoin de repos, car je vous ai fait veiller d'une façon
+indiscrète. »
+</p>
+
+<p>
+Le chasseur s'étendit sous la tente ; mais Fergusson, sur qui la fatigue avait
+peu de prise, demeura à son poste d'observation.
+</p>
+
+<p>
+Au bout de trois heures, le <i>Victoria</i> franchissait avec une extrême
+rapidité un terrain caillouteux, avec des rangées de hautes montagnes nues à
+base granitique ; certains pics isolés atteignaient même quatre mille pieds de
+hauteur ; les girafes, les antilopes, les autruches bondissaient avec une
+merveilleuse agilité au milieu des forêts d'acacias, de mimosas, de souahs et
+de dattiers ; après l'aridité du désert, la végétation reprenait son empire.
+C'était le pays des Kailouas qui se voilent le visage au moyen d'une bande de
+coton, ainsi que leurs dangereux voisins les Touareg,.
+</p>
+
+<p>
+A dix heures du soir, après une superbe traversée de deux cent cinquante
+milles, le <i>Victoria</i> s'arrêta au-dessus d'une ville importante ; la lune
+en laissait entrevoir une partie à demi ruinée ; quelques pointes de mosquées
+s'élançaient çà et là frappées d'un blanc rayon de lumière ; le docteur prit la
+hauteur des étoiles, et reconnut qu'il se trouvait sous la latitude d'Aghadés.
+</p>
+
+<p>
+Cette ville, autrefois le centre d'un immense commerce, tombait déjà en ruines
+à l'époque où la visita le docteur Barth.
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i>, n'étant pas aperçu dans l'ombre, prit terre à deux milles
+au-dessus d'Agbadès, dans un vaste champ de millet. La nuit fut assez
+tranquille et disparut vers les cinq heures du matin, pendant qu'un vent léger
+sollicitait le ballon vers l'ouest, et même un peu au sud.
+</p>
+
+<p>
+Fergusson s'empressa de saisir cette bonne fortune. Il s'enleva rapidement et
+s'enfuit dans une longue traînée des rayons du soleil.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXXVIII</h2>
+
+<p class="letter">
+Traversée rapide.—Résolutions prudentes.—Caravanes.—Averses
+continuelles.—Gao.—Le Niger.—Golberry, Geoffroy, Gray.—Mungo-Park.—Laing.—René
+Caillié.—Clapperton.—John et Richard Lander.
+</p>
+
+<p>
+La journée du 17 mai fut tranquille et exempte de tout incident ; le désert
+recommençait ; un vent moyen ramenait le <i>Victoria</i> dans le sud-ouest ; il
+ne déviait ni à droite ni à gauche ; son ombre traçait sur le sable une ligne
+rigoureusement droite.
+</p>
+
+<p>
+Avant son départ, le docteur avait renouvelé prudemment sa provision d'eau ; il
+craignait de ne pouvoir prendre terre sur ces contrées infestées par les
+Touareg Aouelimminien. Le plateau, élevé de dix-huit cents pieds au-dessus du
+niveau de la mer, se déprimait vers le sud. Les voyageurs, ayant coupé la route
+d'Aghadès à Mourzouk, souvent battue par le pied des chameaux, arrivèrent au
+soir par 16° de latitude et 4° 55' de longitude, après avoir franchi cent
+quatre-vingts milles d'une longue monotonie.
+</p>
+
+<p>
+Pendant cette journée, Joe apprêta les dernières pièces de gibier, qui
+n'avaient reçu qu'une préparation sommaire ; il servit au souper des brochette
+de bécassines fort appétissantes. Le vent étant bon, le docteur résolut de
+continuer sa route pendant une nuit que la lune, presque pleine encore, faisait
+resplendissante. Le <i>Victoria</i> s'éleva à une hauteur de cinq cents pieds,
+et, pendant cette traversée nocturne de soixante milles environ, le léger
+sommeil d'un enfant n'eût même pas été troublé.
+</p>
+
+<p>
+Le dimanche matin, nouveau changement dans la direction du vent ; il porta vers
+le nord-ouest ; quelques corbeaux volaient dans les airs, et, vers l'horizon,
+une troupe de vautours, qui se tint fort heureusement éloignée.
+</p>
+
+<p>
+La vue de ces oiseaux amena Joe à complimenter son maître sur son idée des deux
+ballons.
+</p>
+
+<p>
+« Où en serions-nous, dit-il, avec une seule enveloppe ? Ce second ballon,
+c'est comme la chaloupe d'un navire ; en cas de naufrage, on peut toujours la
+prendre pour se sauver.
+</p>
+
+<p>
+—Tu as raison, mon ami ; seulement ma chaloupe m'inquiète un peu ; elle ne vaut
+pas le bâtiment.
+</p>
+
+<p>
+—Que veux-tu dire ? demanda Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Je veux dire que le nouveau <i>Victoria</i> ne vaut pas l'ancien ; soit que le
+tissu en ait été trop éprouvé, soit que la gutta-percha se soit fondue à la
+chaleur du serpentin, je constate une certaine déperdition de gaz ; ce n'est
+pas grand chose jusqu'ici, mais enfin c'est appréciable ; nous avons une
+tendance à baisser, et, pour me maintenir, je suis forcé de donner plus de
+dilatation à l'hydrogène.
+</p>
+
+<p>
+—Diable ! fit Kennedy, je ne vois guère de remède à cela.
+</p>
+
+<p>
+—Il n'y en a pas, mon cher Dick ; c'est pourquoi nous ferions bien de nous
+presser, en évitant même les haltes de nuit.
+</p>
+
+<p>
+—Sommes-nous encore loin de la côte ? demanda Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Quelle côte, mon garçon ? Savons-nous donc où le hasard nous conduira ; tout
+ce que je puis te dire, c'est que Tembouctou se trouve encore à quatre cents
+milles dans l'ouest.
+</p>
+
+<p>
+—Et quel temps mettrons-nous à y parvenir ?
+</p>
+
+<p>
+—Si le vent ne nous écarte pas trop, je compte rencontrer cette ville mardi
+vers le soir.
+</p>
+
+<p>
+—Alors, fit Joe en indiquant une longue file de bêtes et d'hommes qui
+serpentait en plein désert, nous arriverons plus vite que cette caravane.»
+</p>
+
+<p>
+Fergusson et Kennedy se penchèrent et aperçurent une vaste agglomération
+d'êtres de toute espèce ; il y avait là plus de cent cinquante chameaux, de
+ceux qui pour douze mutkals d'or [Cent vingt-cinq francs.] vont de Tembouctou à
+Tafilet avec une charge de cinq cents livres sur le dos ; tous portaient sous
+la queue un petit sac destiné à recevoir leurs excréments, seul combustible sur
+lequel on puisse compter dans le désert.
+</p>
+
+<p>
+Ces chameaux des Touaregs sont de la meilleure espèce ; ils peuvent rester de
+trois à sept jours sans boire, et deux jours sans manger ; leur vitesse est
+supérieure à celle des chevaux, et ils obéissent avec intelligence à la voix du
+khabir, le guide de la caravane. On les connaît dans le pays sous le nom de «
+mehari. »
+</p>
+
+<p>
+Tels furent les détails donnés par le docteur, pendant que ses compagnons
+considéraient cette multitude d'hommes, de femmes, d'enfants, marchant avec
+peine sur un sable à demi mouvant, à peine contenu par quelques chardons, des
+herbes flétries et des buissons chétifs. Le vent effaçait la trace de leurs pas
+presque instantanément.
+</p>
+
+<p>
+Joe demanda comment les Arabes parvenaient à se diriger dans le désert, et à
+gagner les puits épars dans cette immense solitude.
+</p>
+
+<p>
+« Les Arabes, répondit Fergusson, ont reçu de la nature un merveilleux instinct
+pour reconnaître leur route ; là où un Européen serait désorienté, ils
+n'hésitent jamais ; une pierre insignifiante, un caillou, une touffe d'herbe,
+la nuance différente des sables, leur suffit pour marcher sûrement ; pendant la
+nuit, ils se guident sur l'étoile polaire ; ils ne font pas plus de deux milles
+à l'heure, et se reposent pendant les grandes chaleurs de midi ; ainsi jugez du
+temps qu'ils mettent à traverser le Sahara, un désert de plus de neuf cents
+milles. »
+</p>
+
+<p>
+Mais le <i>Victoria</i> avait déjà disparu aux yeux étonnés des Arabes, qui
+devaient envier sa rapidité. Au soir, il passait par 2° 20' de longitude [Le
+zéro du méridien de Paris.] , et, pendant la nuit, il franchissait encore plus
+d'un degré.
+</p>
+
+<p>
+Le lundi, le temps changea complètement ; la pluie se mit à tomber avec une
+grande violence ; il fallut résister à ce déluge et à l'accroissement de poids
+dont il chargeait le ballon et la nacelle ; cette perpétuelle averse expliquait
+les marais et les marécages qui composaient uniquement la surface du pays ; la
+végétation y reparaissait avec les mimosas, les baobabs et les tamarins.
+</p>
+
+<p>
+Tel était le Sonray avec ses villages coiffés de toits renversés comme des
+bonnets arméniens ; il y avait peu de montagnes, mais seulement ce qu'il
+fallait de collines pour faire des ravins et des réservoirs, que les pintades
+et les bécassines sillonnaient de leur vol ; çà et là un torrent impétueux
+coupait les routes ; les indigènes le traversaient en se cramponnant à une
+liane tendue d'un arbre à un autre ; les forêts faisaient place aux jungles
+dans lesquels remuaient alligators, hippopotames et rhinocéros.
+</p>
+
+<p>
+« Nous ne tarderons pas à voir le Niger, dit le docteur ; la contrée se
+métamorphose aux approches des grands fleuves. Ces chemins qui marchent,
+suivant une juste expression, ont d'abord apporté la végétation avec eux, comme
+ils apporteront la civilisation plus tard. Ainsi, dans son parcours de deux
+mille cinq cents milles ? le Niger a semé sur ses bords les plus importantes
+cités de l'Afrique.
+</p>
+
+<p>
+—Tiens, dit Joe, cela me rappelle l'histoire de ce grand admirateur de la
+Providence ; qui la louait du soin qu'elle avait eu de faire passer les fleuves
+au milieu des grandes villes ! »
+</p>
+
+<p>
+A midi, le <i>Victoria</i> passa au-dessus d'une bourgade, d'une réunion de
+huttes assez misérables, qui fut autrefois une grande capitale.
+</p>
+
+<p>
+« C'est là, dit le docteur, Barth traversa le Niger à son retour de Tembouctou
+: voici le fleuve fameux dans l'antiquité, le rival du Nil, auquel la
+superstition païenne donna une origine céleste ; comme lui, il préoccupa
+l'attention des géographes de tous les temps ; comme celle du Nil, et plus
+encore, son exploration a coûté de nombreuses victimes.
+</p>
+
+<p>
+Le Niger coulait entre deux rives largement séparées ; ses eaux roulaient vers
+le sud avec une certaine violence ; mais les voyageurs entraînés purent à peine
+en saisir les curieux contours.
+</p>
+
+<p>
+« Je veux vous parler de ce fleuve, dit Fergusson, et il est déjà loin de nous
+! Sous les noms de Dhiouleba, de Mayo, d'Egghirreou, de Quorra, et autres
+encore, il parcourt une étendue immense de pays, et lutterait presque de
+longueur avec le Nil. Ces noms signifient tout simplement « le fleuve »,
+suivant les contrées qu'il traverse.
+</p>
+
+<p>
+—Est-ce que le docteur Barth a suivi cette route ? demanda Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Non, Dick ; en quittant le lac Tchad, il traversa les villes principales du
+Bornou et vint couper le Niger à Say, quatre degrés au-dessous de Gao ; puis il
+pénétra au sein de ces contrées inexplorées que le Niger renferme dans son
+coude, et, après huit mois de nouvelles fatigues, il parvint à Tembouctou ; ce
+que nous ferons en trois jours à peine, avec un vent aussi rapide.
+</p>
+
+<p>
+—Est-ce qu'on a découvert les sources du Niger ? demanda Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Il y a longtemps, répondit le docteur. La reconnaissance du Niger et de ses
+affluents attira de nombreuses explorations, et je puis vous indiquer les
+principales. De 1749 à 1758, Adamson reconnaît le fleuve et visite Gorée ; de
+1785 à 1788, Golberry et Geoffroy parcourent les déserts de la Sénégambie et
+remontent jusqu'au pays des Maures, qui assassinèrent Saugnier, Brisson, Adam,
+Riley, Cochelet, et tant d'autres infortunés. Vient alors l'illustre
+Mungo-Park, l'ami de Walter-Scott, Écossais comme lui. Envoyé en 1795 par la
+Société africaine de Londres, il atteint Bambarra, voit le Niger, fait cinq
+cents milles avec un marchand d'esclaves, reconnaît la rivière de Gambie et
+revient en Angleterre en 1797, il repart le 30 janvier 1805 avec son beau-frère
+Anderson, Scott le dessinateur et une troupe d'ouvriers ; il arrive à Gorée ;
+s'adjoint un détachement de trente-cinq soldats, revoit le Niger le 19 août ; :
+mais alors, par suite des fatigues, des privations, des mauvais traitements,
+des inclémences du ciel, de l'insalubrité du pays, il ne reste plus que onze
+vivants de quarante Européens ; le 16 novembre, les dernières lettres de
+Mungo-Park parvenaient à sa femme, et, un an plus tard, on apprenait par un
+trafiquant du pays qu'arrivé à Boussa, sur le Niger, le 23 décembre l'infortuné
+voyageur vit sa barque renversée par les cataractes du fleuve, et que lui-même
+fut massacré par les indigènes.
+</p>
+
+<p>
+—Et cette fin terrible n'arrêta pas les explorateurs ?
+</p>
+
+<p>
+—Au contraire, Dick ; car alors on avait non seulement à reconnaître le fleuve,
+mais à retrouver les papier du voyageur. Dès 1816, une expédition s'organise à
+Londres, à laquelle prend part le major Gray ; elle arrive au Sénégal, pénètre
+dans le Fouta-Djallon, visite les populations foullahs et mandingues, et
+revient en Angleterre sans autre résultat. En 1822, le major Laing explore
+toute la partie de l'Afrique occidentale voisine des possessions anglaises, et
+ce fut lui qui arriva le premier aux sources du Niger ; d'après ses documents,
+la source de ce fleuve immense n'aurait pas deux pieds de largeur.
+</p>
+
+<p>
+—Facile à sauter, dit Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Eh ! eh ! facile ! répliqua le docteur. Si l'on s'en rapporte à la tradition,
+quiconque essaye de franchir cette source en la sautant est immédiatement
+englouti ; qui veut y puiser de l'eau se sent repoussé par une main invisible.
+</p>
+
+<p>
+—Et il est permis de ne pas en croire un mot ? demanda Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Cela est permis. Cinq ans plus tard, le major Laing devait s'élancer au
+travers du Sahara, pénétrer jusqu'à Tembouctou, et mourir étranglé à quelques
+milles au-dessus par les Oulad-Shiman, qui voulaient l'obliger à se faire
+musulman.
+</p>
+
+<p>
+—Encore une victime ! dit le chasseur.
+</p>
+
+<p>
+—C'est alors qu'un courageux jeune homme entreprit avec ses faibles ressources
+et accomplit le plus étonnant des voyages modernes ; je veux parler du Français
+René Caillié. Après diverses tentatives en 1819 et en l824, il partit à
+nouveau, le 19 avril 1827, du Rio-Nunez ; le 3 août, il arriva tellement épuisé
+et malade à Timé, qu'il ne put reprendre son voyage qu'en janvier 1828, six
+mois après ; il se joignit alors à une caravane, protégé par son vêtement
+oriental, atteignit le Niger le 10 mars, pénétra dans la ville de Jenné,
+s'embarqua sur le fleuve et le descendit jusqu'à Tembouctou, où il arriva le 30
+avril. Un autre Français, Imbert, en 1670, un Anglais, Robert Adams, en 1810,
+avaient peut-être vu cette ville curieuse ; mais René Caillié devait être le
+premier Européen qui en ait rapporté des données exactes ; le 4 mai, il quitta
+cette reine du désert ; le 9, il reconnut l'endroit même où fut assassiné le
+major Laing ; le 19, il arriva à El-Araouan et quitta cette ville commerçante
+pour franchir, à travers mille dangers, les vastes solitudes comprises entre le
+Soudan et les régions septentrionales de l'Afrique ; enfin il entra à Tanger,
+et, le 28 septembre, il s'embarqua pour Toulon ; en dix-neuf mois, malgré cent
+quatre-vingts jours de maladie, il avait traversé l'Afrique de l'ouest au nord.
+Ah ! si Caillié fût né en Angleterre, on l'eut honoré comme le plus intrépide
+voyageur des temps modernes ; à l'égal de Mungo-Park. Mais, en France, il n'est
+pas apprécié à sa valeur [Le docteur Fergusson, en sa qualité d'Anglais,
+exagère peut-être ; néanmoins, nous devons reconnaître que René Caillié ne
+jouit pas en France, parmi les voyageurs, d'une célébrité digne de son
+dévouement et de son courage ] .
+</p>
+
+<p>
+—C'était un hardi compagnon, dit le chasseur. Et qu'est-il devenu ?
+</p>
+
+<p>
+—Il est mort à trente-neuf ans, des suites de ses fatigues ; on crut avoir
+assez fait en lui décernant le prix de la Société de géographie en 1828 ; les
+plus grands honneurs lui eussent été rendus en Angleterre ! Au reste, tandis
+qu'il accomplissait ce merveilleux voyage, un Anglais concevait la même
+entreprise et la tentait avec autant de courage, sinon autant de bonheur. C'est
+le capitaine Clapperton, le compagnon de Denham. En 1829, il rentra en Afrique
+par la côte ouest dans le golfe de Bénin ; il reprit les traces de Mungo-Park
+et de Laing, retrouva dans Boussa les documents relatifs à la mort du premier,
+arriva le 20 août à Sakcatou où, retenu prisonnier, il rendit le dernier soupir
+entre les mains de son fidèle domestique Richard Lander.
+</p>
+
+<p>
+—Et que devint ce Lander ? demanda Joe fort intéressé.
+</p>
+
+<p>
+—Il parvint à regagner la côte et revint à Londres, rapportant les papiers du
+capitaine et une relation exacte de son propre voyage ; il offrit alors ses
+services au gouvernement pour compléter la reconnaissance du Niger ; il
+s'adjoignit son frère John, second enfant de pauvres gens des Cornouailles, et
+tous les deux, de 1829 à 1831, ils redescendirent le fleuve depuis Boussa
+jusqu'à son embouchure, le décrivant village par village, mille par mille.
+</p>
+
+<p>
+—Ainsi, ces deux frères échappèrent au sort commun ? demanda Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Oui, pendant cette exploration du moins, car en 1833 Richard entreprit un
+troisième voyage au Niger, et périt frappé d'une balle inconnue prés de
+l'embouchure du fleuve. Vous le voyez donc, mes amis, ce pays, que nous
+traversons, a été témoin de nobles dévouements, qui n'ont eu trop souvent que
+la mort pour récompense ! »
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XXXIX</h2>
+
+<p class="letter">
+Le pays dans le coude du Niger.—Vue fantastique des monts
+Hombori.—Kabra.—Tembouctou. — Plan du docteur Barth.—Décadence.—Où le Ciel
+voudra.
+</p>
+
+<p>
+Pendant cette maussade journée du lundi, le docteur Fergusson se plut à donner
+à ses compagnons mille détails sur la contrée qu'ils traversaient. Le sol assez
+plat n'offrait aucun obstacle à leur marche. Le seul souci du docteur était
+causé par ce maudit vent du nord-est qui soufflait avec rage et l'éloignait de
+la latitude de Tembouctou.
+</p>
+
+<p>
+Le Niger, après avoir remonté au nord jusqu'à cette ville, s'arrondit comme un
+immense jet d'eau et retombe dans l'océan Atlantique en gerbe largement
+épanouie ; dans ce coude, le pays est très varié, tantôt d'une fertilité
+luxuriante, tantôt d'une extrême aridité ; les plaines incultes succèdent aux
+champs de maïs, qui sont remplacés par de vastes terrains couverts de genêts ;
+toutes les espèces d'oiseaux d'humeur aquatique, pélicans, sarcelles
+martins-pêcheurs, vivent en troupes nombreuses sur les bords des torrents et
+des marigots.
+</p>
+
+<p>
+De temps en temps apparaissait un camp de Touareg, abrités sous leurs tentes de
+cuir, tandis que les femmes vaquaient aux travaux extérieurs, trayant leurs
+chamelles et fumant leurs pipes à gros foyer.
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i>, vers huit heures du soir, s'était avancé de plus de deux
+cents milles à l'ouest, et les voyageurs furent alors témoins d'un magnifique
+spectacle.
+</p>
+
+<p>
+Quelques rayons de lune se frayèrent un chemin par une fissure des nuages, et,
+glissant entre les raies de pluie, tombèrent sur la chaîne des monts Hombori.
+Rien de plus étrange que ces crêtes d'apparence basaltique ; elles se
+profilaient en silhouettes fantastiques sur le ciel assombri ; on eut dit les
+ruines légendaires d'une immense ville du moyen âge, telles que, par les nuits
+sombres, les banquises des mers glaciales en présentent au regard étonné.
+</p>
+
+<p>
+« Voilà un site des <i>Mystères d'Udolphe</i>, dit le docteur ; Ann Radcliff
+n'aurait pas découpé ces montagnes sous un plus effrayant aspect.
+</p>
+
+<p>
+—Ma foi ! répondit Joe, je n'aimerais pas à me promener seul le soir dans ce
+pays de fantômes. Voyez-vous, mon maître, si ce n'était pas si lourd,
+j'emporterais tout ce paysage en Écosse. Cela ferait bien sur les bords du lac
+Lomond, et les touristes y courraient en foule.
+</p>
+
+<p>
+—Notre ballon n'est pas assez grand pour te permettre cette fantaisie. Mais il
+me semble que notre direction change. Bon ! les lutins de l'endroit sont fort
+aimables ; ils nous soufflent un petit vent de sud-est qui va nous remettre en
+bon chemin. »
+</p>
+
+<p>
+En effet, le <i>Victoria</i> reprenait une route plus au nord, et le 20, au
+matin, il passait au-dessus d'un inextricable réseau de canaux, de torrents, de
+rivières, tout l'enchevêtrement complet des affluents du Niger. Plusieurs de
+ces canaux, recouverts d'une herbe épaisse, ressemblaient à de grasses
+prairies. Là, le docteur retrouva la route de Barth, quand celui-ci s'embarqua
+sur le fleuve pour le descendre jusqu'à Tembouctou. Large de huit cents toises,
+le Niger coulait ici entre deux rives riches en crucifères et en tamarins ; les
+troupeaux bondissants des gazelles mêlaient leurs cornes annelées aux grandes
+herbes, entre lesquelles l'alligator les guettait en silence.
+</p>
+
+<p>
+De longues files d'ânes et de chameaux, chargés des marchandises de Jenné,
+s'enfonçaient sous les beaux arbres ; bientôt un amphithéâtre de maisons basses
+apparut à un détour du fleuve ; sur les terrasses et les toits était amoncelé
+tout le fourrage recueilli dans les contrées environnantes.
+</p>
+
+<p>
+« C'est Kabra, s'écria joyeusement le docteur ; c'est le port de Tembouctou ;
+la ville n'est pas à cinq milles d'ici !
+</p>
+
+<p>
+Alors vous êtes satisfait, Monsieur ? demanda Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Enchanté, mon garçon.
+</p>
+
+<p>
+—Bon, tout est pour le mieux, »
+</p>
+
+<p>
+En effet, à deux heures, la reine du désert, la mystérieuse Tembouctou, qui
+eut, comme Athènes et Rome, ses écoles de savants et ses chaires de
+philosophie, se déploya sous les regards des voyageurs.
+</p>
+
+<p>
+Fergusson en suivait les moindres détails sur le plan tracé par Barth lui-même,
+il en reconnut l'extrême exactitude.
+</p>
+
+<p>
+La ville forme un vaste triangle inscrit dans une immense plaine de sable blanc
+; sa pointe se dirige vers le nord et perce un coin du désert ; rien aux
+alentours ; à peine quelques graminées, des mimosas nains et des arbrisseaux
+rabougris.
+</p>
+
+<p>
+Quant à l'aspect de Tembouctou , que l'on se figure un entassement de billes et
+de dés à jour ; voilà l'effet produit à vol d'oiseau ; les rues, assez
+étroites, sont bordées de maisons qui n'ont qu'un rez-de-chaussée, construites
+en briques cuites au soleil, et de huttes de paille et de roseaux, celles-ci
+coniques, celles-là carrées ; sur les terrasses sont nonchalamment étendus
+quelques habitants drapés dans leur robe éclatante, la lance ou le mousquet à
+la main ; de femmes point, à cette heure du jour.
+</p>
+
+<p>
+« Mais on les dit belles, ajouta le docteur. Vous voyez les trois tours des
+trois mosquées, restées seules entre un grand nombre. La ville est bien déchue
+de son ancienne splendeur ! Au sommet du triangle s'élève la mosquée de Sankore
+avec ses rangées de galeries soutenues par des arcades d'un dessin assez pur ;
+plus loin, près du quartier de Sane-Gungu, la mosquée de Sidi-Yahia et quelques
+maisons à deux étages. Ne cherchez ni palais ni monuments. Le cheik est un
+simple trafiquant, et sa demeure royale un comptoir.
+</p>
+
+<p>
+—Il me semble, dit Kennedy, apercevoir des remparts à demi renversés.
+</p>
+
+<p>
+—Ils ont été détruits par les Foullannes en 1826 ; alors la ville était plus
+grande d'un tiers, car Tembouctou, depuis le XIe siècle, objet de convoitise
+générale, a successivement appartenu aux Touareg, aux Sourayens, aux Marocains,
+aux Foullannes ; et ce grand centre de civilisation, où un savant comme
+Ahmed-Baba possédait au XVIe siècle une bibliothèque de seize cents manuscrits,
+n'est plus qu'un entrepôt de commerce de l'Afrique centrale. »
+</p>
+
+<p>
+La ville paraissait livrée, en effet, à une grande incurie ; elle accusait la
+nonchalance épidémique des cités qui s'en vont ; d'immenses décombres
+s'amoncelaient dans les faubourgs et formaient avec la colline du marché les
+seuls accidents du terrain.
+</p>
+
+<p>
+Au passage du <i>Victoria</i>, il se fit bien quelque mouvement, le tambour fut
+battu ; mais à peine si le dernier savant de l'endroit eut le temps d'observer
+ce nouveau phénomène ; les voyageurs ; repoussés par le vent du désert,
+reprirent le cours sinueux du fleuve, et bientôt Tembouctou ne fut plus qu'un
+des souvenirs rapides de leur voyage.
+</p>
+
+<p>
+« Et maintenant, dit le docteur, le ciel nous conduise où il lui plaira !
+</p>
+
+<p>
+—Pourvu que ce soit dans l'ouest ! répliqua Kennedy !
+</p>
+
+<p>
+—Bah ! fit Joe, il s'agirait de revenir à Zanzibar par le même chemin, et de
+traverser l'Océan jusqu'en Amérique, cela ne m'effrayerait guère !
+</p>
+
+<p>
+—Il faudrait d'abord le pouvoir, Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Et que nous manque-t-il pour cela !
+</p>
+
+<p>
+—Du gaz, mon garçon ; la force ascensionnelle du ballon diminue sensiblement,
+et il faudra de grands ménagements pour qu'il nous porte jusqu'à la côte. Je
+vais même être forcé de jeter du lest. Nous sommes trop lourds.
+</p>
+
+<p>
+—Voilà ce que c'est que de ne rien faire, mon maître ! A rester toute la
+journée étendu comme un fainéant dans son hamac, on engraisse et l'on devient
+pesant. C'est un voyage de paresseux que le notre, et, au retour, on nous
+trouvera affreusement gros et gras.
+</p>
+
+<p>
+—Voilà bien des réflexions dignes de Joe, répondit le chasseur ; mais attends
+donc la fin ; sais-tu ce que le ciel nous réserve ? Nous sommes encore loin du
+terme de notre voyage. Où crois-tu rencontrer la côte d'Afrique, Samuel ?
+</p>
+
+<p>
+—Je serais fort empêché de te répondre, Dick ; nous sommes à la merci de vents
+très variables ; mais enfin je m'estimerai heureux si j'arrive entre
+Sierra-Leone et Portendick ; il y a là une certaine étendue le pays où nous
+rencontrerons des amis.
+</p>
+
+<p>
+—Et ce sera plaisir de leur serrer la main ; mais suivons-nous, au moins, la
+direction voulue !
+</p>
+
+<p>
+—Pas trop, Dick, pas trop ; regarde l'aiguille aimantée nous portons au sud, et
+nous remontons le Niger vers ses sources.
+</p>
+
+<p>
+—Une fameuse occasion de les découvrir, riposta Joe, si elles n'étaient déjà
+connues. Est-ce qu'à la rigueur on ne pourrait pas lui en trouver d'autres ?
+</p>
+
+<p>
+—Non, Joe ; mais sois tranquille, j'espère bien ne pas aller jusque-là. »
+</p>
+
+<p>
+A la nuit tombante, le docteur jeta les derniers sacs de lest ; le
+<i>Victoria</i> se releva, le chalumeau, quoique fonctionnant à pleine flamme,
+pouvait à peine le maintenir ; il se trouvait alors à soixante milles dans le
+sud de Tembouctou, et, le lendemain, il se réveillait sur les bords du Niger,
+non loin du lac Debo.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XL</h2>
+
+<p class="letter">
+Inquiétudes du docteur Fergusson.—Direction persistante vers le sud.—Un nuage
+de sauterelles.—Vue de Jenné.—Vue de Ségo.—Changement de vent.—Regrets de Joe.
+</p>
+
+<p>
+Le lit du fleuve était alors partagé par de grandes îles en branches étroites
+d'un courant fort rapide. Sur l'une d'entre elles s'élevaient quelques cases de
+bergers ; mais il fut impossible d'en faire un relèvement exact, car la vitesse
+du <i>Victoria</i> s'accroissait toujours. Malheureusement, il inclinait encore
+plus au sud et franchit en quelques instants le lac Debo.
+</p>
+
+<p>
+Fergusson chercha à diverses élévations, en forçant extrêmement sa dilatation,
+d'autres courants dans l'atmosphère, mais en vain. Il abandonna promptement
+cette manœuvre, qui augmentait encore la déperdition de son gaz, en le pressant
+contre les parois fatiguées de l'aérostat.
+</p>
+
+<p>
+Il ne dit rien, mais il devint fort inquiet. Cette obstination du vent à le
+rejeter vers la partie méridionale de l'Afrique déjouait ses calculs. Il ne
+savait plus sur qui ni sur quoi compter. S'il n'atteignait pas les territoires
+anglais ou français, que devenir au milieu des barbares qui infestaient les
+côtes de Guinée ? Comment y attendre un navire pour retourner en Angleterre ?
+Et la direction actuelle du vent le chassait sur le royaume de Dahomey, parmi
+les peuplades les plus sauvages, à la merci d'un roi qui, dans les fêtes
+publiques, sacrifiait des milliers de victimes humaines ! Là, on serait perdu.
+</p>
+
+<p>
+D'un autre côté, le ballon se fatiguait visiblement, et le docteur le sentait
+lui manquer ! Cependant, le temps se levant un peu, il espéra que la fin de la
+pluie amènerait un changement dans les courants atmosphériques.
+</p>
+
+<p>
+Il fut donc désagréablement ramené au sentiment de la situation par cette
+réflexion de Joe :
+</p>
+
+<p>
+« Bon ! disait celui-ci, voici la pluie qui va redoubler, et cette fois, ce
+sera le déluge, s'il faut en juger par ce nuage qui s'avance !
+</p>
+
+<p>
+—Encore un nuage ! dit Fergusson.
+</p>
+
+<p>
+—Et un fameux ! répondit Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Comme je n'en ai jamais vu, répliqua Joe, avec des arêtes tirées au cordeau.
+</p>
+
+<p>
+—Je respire, dit le docteur en déposant sa lunette. Ce n'est pas un nuage
+</p>
+
+<p>
+—Par exemple ! fit Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Non ! c'est une nuée !
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien ?
+</p>
+
+<p>
+—Mais une nuée de sauterelles.
+</p>
+
+<p>
+—Ça, des sauterelles !
+</p>
+
+<p>
+—Des milliards de sauterelles qui vont passer sur ce pays comme une trombe, et
+malheur à lui, car si elles s'abattent, il sera dévasté !
+</p>
+
+<p>
+—Je voudrais bien voir cela !
+</p>
+
+<p>
+—Attends un peu, Joe ; dans dix minutes, ce nuage nous aura atteints et tu en
+jugeras par tes propres yeux. »
+</p>
+
+<p>
+Fergusson disait vrai ; ce nuage épais, opaque, d'une étendue de plusieurs
+milles, arrivait avec un bruit assourdissant, promenant sur le sol son ombre
+immense, c'était une innombrable légion de ces sauterelles auxquelles on a
+donné le nom de criquets. A cent pas du <i>Victoria</i>, elles s'abattirent sur
+un pays verdoyant ; un quart d'heure plus tard, la masse reprenait son vol, et
+les voyageurs pouvaient encore apercevoir de loin les arbres, les buissons
+entièrement dénudés, les prairies comme fauchées. On eut dit qu'un subit hiver
+venait de plonger la campagne dans la plus profonde stérilité.
+</p>
+
+<p>
+« Eh bien, Joe !
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien ! Monsieur, c'est fort curieux, mais fort naturel. Ce qu'une
+sauterelle ferait en petit, des milliards le font en grand.
+</p>
+
+<p>
+—C'est une effrayante pluie, dit le chasseur, et plus terrible encore que la
+grêle par ses dévastations.
+</p>
+
+<p>
+—Et il est impossible de s'en préserver, répondit Fergusson ; quelque. fois les
+habitants ont eu l'idée d'incendier des forêts, des moissons même pour arrêter
+le vol de ces insectes ; mais les premiers rangs, se précipitant dans les
+flammes, les éteignaient sous leur masse, et le reste de la bande passait
+irrésistiblement. Heureusement, dans ces contrées, il y a une sorte de
+compensation à leurs ravages ; les indigènes recueillent ces insectes en grand
+nombre et les mangent avec plaisir.
+</p>
+
+<p>
+—Ce sont les crevettes de l'air, » dit Joe, qui, « pour s'instruire,»
+ajouta-t-il, regretta de n'avoir pu en goûter.
+</p>
+
+<p>
+Le pays devint plus marécageux vers le soir ; les forêts firent place des
+bouquets d'arbres isolés ; sur les bords du fleuve, on distinguait quelques
+plantations de tabac et des marais gras de fourrages. Dans une grande île
+apparut alors la ville de Jenné, avec les deux tours de sa mosquée de terre ,
+et l'odeur infecte qui s'échappait de millions de nids d'hirondelles accumulés
+sur ses murs. Quelques cimes de baobabs, de mimosas et de dattiers perçaient
+entre les maisons ; même à la nuit, l'activité paraissait très grande. Jenné
+est en effet une ville fort commerçante ; elle fournit à tous les besoins de
+Tembouctou ; ses barques sur le fleuve, ses caravanes par les chemins ombragés,
+y transportent les diverses productions de son industrie.
+</p>
+
+<p>
+« Si cela n'eût pas dû prolonger notre voyage, dit le docteur, j'aurais tenté
+de descendre dans cette ville ; il doit s'y trouver plus d'un Arabe qui a
+voyagé en France ou en Angleterre, et auquel notre genre de locomotion n'est
+peut-être pas étranger. Mais ce ne serait pas prudent.
+</p>
+
+<p>
+—Remettons cette visite à notre prochaine excursion, dit Joe en riant,
+</p>
+
+<p>
+—D'ailleurs, si je ne me trompe, mes amis, le vent a une légère tendance à
+souffler de l'est ; il ne faut pas perdre une pareille occasion. » Le docteur
+jeta quelques objets devenus inutiles, des bouteilles vides et une caisse de
+viande qui n'était plus d'aucun usage ; il réussit à maintenir le
+<i>Victoria</i> dans une zone plus favorable à ses projets. A quatre heures du
+matin, les premiers rayons du soleil éclairaient Sego, la capitale du Bambarra,
+parfaitement reconnaissable aux quatre villes qui la composent, à ses mosquées
+mauresques, et au va-et-vient incessant des bacs qui transportent les habitants
+dans les divers quartiers. Mais les voyageurs ne furent pas plus vus qu'ils ne
+virent ; ils fuyaient rapidement et directement dans le nord-ouest, et les
+inquiétudes du docteur se calmaient peu à peu.
+</p>
+
+<p>
+« Encore deux jours dans cette direction, et avec cette vitesse nous
+atteindrons le fleuve du Sénégal.
+</p>
+
+<p>
+—Et nous serons en pays ami ? demanda le chasseur.
+</p>
+
+<p>
+—Pas tout à fait encore ; à la rigueur, si le <i>Victoria</i> venait à nous
+manquer, nous pourrions gagner des établissements français ! Mais puisse-t-il
+tenir pendant quelques centaines de milles, et nous arriverons sans fatigues,
+sans craintes, sans dangers, jusqu'à la côte occidentale.
+</p>
+
+<p>
+—Et ce sera fini ! fit Joe. Eh bien, tant pis ! Si ce n'était le plaisir de
+raconter, je ne voudrais plus jamais mettre pied à terre ! Pensez-vous qu'on
+ajoute foi à nos récits, mon maître ?
+</p>
+
+<p>
+—Qui sait, mon brave Joe ? Enfin, il y aura toujours un fait incontestable ;
+mille témoins nous auront vu partir d'un côté de l'Afrique ; mille témoins nous
+verront arriver à l'autre côté.
+</p>
+
+<p>
+—En ce cas, répondit Kennedy, il me paraît difficile de dire que nous n'avons
+pas traversé !
+</p>
+
+<p>
+—Ah ! Monsieur Samuel ! reprit Joe avec un gros soupir, je regretterai plus
+d'une fois mes cailloux en or massif ! Voilà qui aurait donné du poids à nos
+histoires et de la vraisemblance à nos récits. A un gramme d'or par auditeur,
+je me serais composé une jolie foule pour m'entendre et même pour m'admirer !
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XLI</h2>
+
+<p class="letter">
+Les approches du Sénégal.—Le <i>Victoria</i> baisse de plus en plus.—On jette,
+on jette toujours.—Le marabout El-Hadji.—MM. Pascal, Vincent, Lambert.—Un rival
+de Mahomet. —Les montagnes difficiles.—Les armes de Kennedy.—Une manœuvre de
+Joe.—Halte au-dessus d'un forêt.
+</p>
+
+<p>
+Le 27 mai, vers neuf heures du matin, le pays se présenta sous un nouvel aspect
+: les rampes longuement étendues se changeaient en collines qui faisaient
+présager de prochaines montagnes ; on aurait à franchir la chaîne qui sépare le
+bassin du Niger du bassin du Sénegal et détermine l'écoulement des eaux soit au
+golfe de Guinée, soit à la baie du cap Vert.
+</p>
+
+<p>
+Jusqu'au Sénégal, cette partie de l'Afrique est signalée comme dangereuse. Le
+docteur Fergusson le savait par les récits de ses devanciers ; ils avaient
+souffert mille privations et couru mille dangers au milieu de ces nègres
+barbares ; ce climat funeste dévora la plus grande partie des compagnons de
+Mungo-Park. Fergusson fut donc plus que jamais décidé à ne pas prendre pied sur
+cette contrée inhospitalière.
+</p>
+
+<p>
+Mais il n'eut pas un moment de repos ; le <i>Victoria</i> baissait d'une
+manière sensible ; il fallut jeter encore une foule d'objets plus ou moins
+inutiles, surtout au moment de franchir une crête. Et ce fut ainsi pendant plus
+de cent vingt milles ; on se fatigua à monter et à descendre ; le ballon, ce
+nouveau rocher de Sisyphe, retombait incessamment ; les formes de l'aérostat
+peu gonflé s'efflanquaient déjà ; il s'allongeait, et le vent creusait de
+vastes poches dans son enveloppe détendue.
+</p>
+
+<p>
+Kennedy ne put s'empêcher d'en faire la remarque.
+</p>
+
+<p>
+« Est-ce que le ballon aurait une fissure ? dit-il.
+</p>
+
+<p>
+—Non, répondit le docteur ; mais la gutta-percha s'est évidemment ramollie ou
+fondue sous la chaleur, et l'hydrogène fuit à travers le taffetas.
+</p>
+
+<p>
+—Comment empêcher cette fuite
+</p>
+
+<p>
+—C'est impossible. Allégeons-nous ; c'est le seul moyen ; jetons tout ce qu'on
+peut jeter.
+</p>
+
+<p>
+—Mais quoi ? fit le chasseur en regardant la nacelle déjà fort dégarnie.
+</p>
+
+<p>
+—Débarrassons-nous de la tente, dont le poids est assez considérable.»
+</p>
+
+<p>
+Joe, que cet ordre concernait, monta au-dessus du cercle qui réunissait les
+cordes du filet ; de là, il vint facilement à bout de détacher les épais
+rideaux de la tente, et il les précipita au dehors.
+</p>
+
+<p>
+« Voilà qui fera le bonheur de toute une tribu de nègres, dit-il ; il y a là de
+quoi habiller un millier d'indigènes, car ils sont assez discrets sur l'étoffe.
+</p>
+
+<p>
+Le ballon s'était relevé un peu, mais bientôt il devint évident qu'il se
+rapprochait encore du sol.
+</p>
+
+<p>
+Descendons, dit Kennedy, et voyons ce que l'on peut faire à cette enveloppe.
+</p>
+
+<p>
+—Je te le répète, Dick, nous n'avons aucun moyen de la réparer.
+</p>
+
+<p>
+—Alors comment ferons-nous ?
+</p>
+
+<p>
+—Nous sacrifierons tout ce qui ne sera pas complètement indispensable ; je veux
+à tout prix éviter une halte dans ces parages ; les forêts dont nous rasons la
+cime en ce moment ne sont rien moins que sûres.
+</p>
+
+<p>
+—Quoi ! des lions, des hyènes ? fit Joe avec mépris.
+</p>
+
+<p>
+—Mieux que cela, mon garçon, des hommes, et des plus cruels qui soient en
+Afrique.
+</p>
+
+<p>
+—Comment le sait-on ?
+</p>
+
+<p>
+—Par les voyageurs qui nous ont précédés ; puis les Français, qui occupent la
+colonie du Sénégal, ont eu forcément des rapports avec les peuplades
+environnantes ; sous le gouvernement du colonel Faidherbe, des reconnaissances
+ont été poussées fort avant dans le pays ; des officiers, tels que MM. Pascal,
+Vincent, Lambert, ont rapporté des documents précieux de leurs expéditions. Ils
+ont exploré ces contrées formées par le coude du Sénégal, là où la guerre et le
+pillage n'ont plus laissé que des ruines.
+</p>
+
+<p>
+—Que s'est-il donc passé ?
+</p>
+
+<p>
+—Le voici. En 1854, un marabout du Fouta sénégalais, Al-Hadji, se disant
+inspiré comme Mahomet, poussa toutes les tribus à la guerre contre les
+infidèles, c'est-à-dire les Européens. Il porta la destruction et la désolation
+entre le fleuve Sénégal et son affluent la Falémé. Trois hordes de fanatiques
+guidées par lui sillonnèrent le pays de façon à n'épargner ni un village ni une
+hutte, pillant et massacrant ; il s'avança même dans la vallée du Niger,
+jusqu'à la ville de Sego, qui fut longtemps menacée. En 1857, il remontait plus
+au nord et investissait le fort de Médine, bâti par les Français sur les bords
+du fleuve ; cet établissement fut défendu par un héros, Paul Holl, qui pendant
+plusieurs mois, sans nourriture, sans munitions presque, tint jusqu'au moment
+où le colonel Faidherbe vint le délivrer. Al-Hadji et ses bandes repassèrent
+alors le Sénégal, et revinrent dans le Kaarta continuer leurs rapines et leurs
+massacres ; or, voici les contrées dans lesquelles il s'est enfui et réfugié
+avec ses hordes de bandits, et je vous affirme qu'il ne ferait pas bon tomber
+entre ses mains.
+</p>
+
+<p>
+—Nous n'y tomberons pas, dit Joe, quand nous devrions sacrifier jusqu'à nos
+chaussures pour relever le <i>Victoria</i>.
+</p>
+
+<p>
+—Nous ne sommes pas éloignés du fleuve, dit le docteur ; mais je prévois que
+notre ballon ne pourra nous porter au-delà.
+</p>
+
+<p>
+—Arrivons toujours sur les bords, répliqua le chasseur, ce sera cela de gagné.
+</p>
+
+<p>
+—C'est ce que nous essayons de faire, dit le docteur ; seulement, une chose
+m'inquiète.
+</p>
+
+<p>
+—Laquelle ?
+</p>
+
+<p>
+—Nous aurons des montagnes à dépasser, et ce sera difficile, puisque je ne puis
+augmenter la force ascensionnelle de l'aérostat, même en produisant la plus
+grande chaleur possible.
+</p>
+
+<p>
+—Attendons, fit Kennedy, et nous verrons alors.
+</p>
+
+<p>
+—Pauvre <i>Victoria</i> ! fit Joe, je m'y suis attaché comme le marin à son
+navire ; je ne m'en séparerai pas sans peine ! Il n'est plus ce qu'il était au
+départ, soit ! mais il ne faut pas en dire du mal ! Il nous a rendu de fiers
+services, et ce sera pour moi un crève-cœur de l'abandonner.
+</p>
+
+<p>
+—Sois tranquille, Joe ; si nous l'abandonnons, ce sera malgré nous. Il nous
+servira jusqu'à ce qu'il soit au bout de ses forces. Je lui demande encore
+vingt-quatre heures.
+</p>
+
+<p>
+—Il s'épuise, fit Joe en le considérant, il maigrit, sa vie s'en va. Pauvre
+ballon !
+</p>
+
+<p>
+—Si je ne me trompe, dit Kennedy, voici à l'horizon les montagnes dont tu
+parlais, Samuel.
+</p>
+
+<p>
+—Ce sont bien elles, dit le docteur après les avoir examinées avec sa lunette ;
+elles me paraissent fort élevées, nous aurons du mal à les franchir.
+</p>
+
+<p>
+—Ne pourrait-on les éviter ?
+</p>
+
+<p>
+—Je ne pense pas, Dick ; vois l'immense espace qu'elles occupent : près de la
+moitié de l'horizon !
+</p>
+
+<p>
+—Elles ont même l'air de se resserrer autour de nous, dit Joe ; elles gagnent
+sur la droite et sur la gauche.
+</p>
+
+<p>
+—Il faut absolument passer par-dessus. »
+</p>
+
+<p>
+Ces obstacles si dangereux paraissaient approcher avec une rapidité extrême,
+ou, pour mieux dire, le vent très fort précipitait le <i>Victoria</i> vers des
+pics aigus. Il fallait s'élever à tout prix, sous peine de les heurter.
+</p>
+
+<p>
+« Vidons notre caisse à eau, dit Fergusson ; ne réservons que le nécessaire
+pour un jour.
+</p>
+
+<p>
+—Voilà ! dit Joe
+</p>
+
+<p>
+—Le ballon se relève-t-il ? demanda Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Un peu, d'une cinquantaine de pieds, répondit le docteur, qui ne quittait pas
+le baromètre des yeux. Mais ce n'est pas assez. »
+</p>
+
+<p>
+En effet, les hautes cimes arrivaient sur les voyageurs à faire croire qu'elles
+se précipitaient sur eux ; ils étaient loin de les dominer ; il s'en fallait de
+plus de cinq cents pieds encore.
+</p>
+
+<p>
+La provision d'eau du chalumeau fut également jetée au dehors ; on n'en
+conserva que quelques pintes ; mais cela fut encore insuffisant.
+</p>
+
+<p>
+« Il faut pourtant passer, dit le docteur.
+</p>
+
+<p>
+—Jetons les caisses, puisque nous les avons vidées, dit Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Jetez-les.
+</p>
+
+<p>
+—Voilà ! fit Joe. C'est triste de s'en aller morceau par morceau.
+</p>
+
+<p>
+—Pour toi, Joe, ne va pas renouveler ton dévouement de l'autre jour ! Quoi
+qu'il arrive, jure-moi de ne pas nous quitter.
+</p>
+
+<p>
+—Soyez tranquille, mon maître, nous ne nous quitterons pas. »
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i> avait regagné en hauteur une vingtaine de toises, mais la
+crête de la montagne le dominait toujours. C'était une arête assez droite qui
+terminait une véritable muraille coupée à pic. Elle s'élevait encore de plus de
+deux cents pieds au-dessus des voyageurs.
+</p>
+
+<p>
+« Dans dix minutes, se dit le docteur, notre nacelle sera brisée contre ces
+roches, si nous ne parvenons pas à les dépasser !
+</p>
+
+<p>
+—Eh bien, Monsieur Samuel ? fit Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Ne conserve que notre provision de pemmican, et jette toute cette viande qui
+pèse. »
+</p>
+
+<p>
+Le ballon fut encore délesté d'une cinquantaine de livres ; il s'éleva très
+sensiblement, mais peu importait, s'il n'arrivait pas au-dessus de la ligne des
+montagnes. La situation était effrayante ; le <i>Victoria</i> courait avec une
+grande rapidité ; on sentait qu'il allait se mettre en pièces ; le choc serait
+terrible en effet.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur regarda autour de lui dans la nacelle.
+</p>
+
+<p>
+Elle était presque vide.
+</p>
+
+<p>
+« S'il le faut, Dicks, tu te tiendras prêt à sacrifier tes armes.
+</p>
+
+<p>
+—Sacrifier mes armes ! répondit le chasseur avec émotion.
+</p>
+
+<p>
+—Mon ami, si je te le demande, c'est que ce sera nécessaire.
+</p>
+
+<p>
+—Samuel ! Samuel !
+</p>
+
+<p>
+—Tes armes, tes provisions de plomb et de poudre peuvent nous coûter la vie.
+</p>
+
+<p>
+—Nous approchons ! s'écria Joe, nous approchons ! »
+</p>
+
+<p>
+Dix toises! La montagne dépassait le <i>Victoria</i> de dix toises encore.
+</p>
+
+<p>
+Joe prit les couvertures et les précipita au dehors. Sans en rien dire à
+Kennedy, il lança également plusieurs sacs de balles et de plomb.
+</p>
+
+<p>
+Le ballon remonta, il dépassa la cime dangereuse, et son pôle supérieur
+s'éclaira des rayons du soleil. Mais la nacelle se trouvait encore un peu
+au-dessous des quartiers de rocs, contre lesquels elle allait inévitablement se
+briser.
+</p>
+
+<p>
+« Kennedy ! Kennedy! s'écria le docteur, jette tes armes, ou nous sommes
+perdus.
+</p>
+
+<p>
+—Attendez, Monsieur Dick ! fit Joe, attendez ! »
+</p>
+
+<p>
+Et Kennedy, se retournant, le vit disparaître au dehors de la nacelle.
+</p>
+
+<p>
+« Joe ! Joe! cria-t-il.
+</p>
+
+<p>
+—Le malheureux ! » fit le docteur.
+</p>
+
+<p>
+La crête de la montagne pouvait avoir en cet endroit une vingtaine de pieds de
+largeur, et de l'autre côté, la pente présentait une moindre déclivité. La
+nacelle arriva juste au niveau de ce plateau assez uni ; elle glissa sur un sol
+composé de cailloux aigus qui criaient sous son passage,
+</p>
+
+<p>
+« Nous passons ! nous passons ! nous sommes passés ! » cria une voix qui fit
+bondir le cœur de Fergusson.
+</p>
+
+<p>
+L'intrépide garçon se soutenait par les mains au bord inférieur de la nacelle ;
+il courait à pied sur la crête, délestant ainsi le ballon de la totalité de son
+poids ; il était même obligé de le retenir fortement, car il tendait à lui
+échapper.
+</p>
+
+<p>
+Lorsqu'il fut arrivé au versant opposé, et que l'abîme se présenta devant lui,
+Joe, par un vigoureux effort du poignet, se releva, et s'accrochant aux
+cordages, il remonta auprès de ses compagnons.
+</p>
+
+<p>
+« Pas plus difficile que cela, fit-il.
+</p>
+
+<p>
+—Mon brave Joe ! mon ami ! dit le docteur avec effusion.
+</p>
+
+<p>
+—Oh ! ce que j'en ai fait ; répondit celui-ci, ce n'est pas pour vous ; c'est
+pour la carabine de M. Dick ! Je lui devais bien cela depuis l'affaire de
+l'Arabe ! J'aime à payer mes dettes, et maintenant nous sommes quittes,
+ajouta-t-il en présentant au chasseur son arme de prédilection. J'aurais eu
+trop de peine à vous voir vous en séparer. »
+</p>
+
+<p>
+Kennedy lui serra vigoureusement la main sans pouvoir dire un mot.
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i> n'avait plus qu'à descendre ; cela lui était facile ; il se
+retrouva bientôt à deux cents pieds du sol, et fut alors en équilibre. Le
+terrain semblait convulsionné ; il présentait de nombreux accidents fort
+difficiles à éviter pendant la nuit avec un ballon qui n'obéissait plus. Le
+soir arrivait rapidement, et, malgré ses répugnances, le docteur dut se
+résoudre à faire halte jusqu'au lendemain.
+</p>
+
+<p>
+« Nous allons chercher un lieu favorable pour nous arrêter, dit-il.
+</p>
+
+<p>
+—Ah ! répondit Kennedy, tu te décides enfin ?
+</p>
+
+<p>
+—Oui, j'ai médité longuement un projet que nous allons mettre à exécution ; il
+n'est encore que six heures du soir, nous aurons le temps. Jette les ancres,
+Joe. »
+</p>
+
+<p>
+Joe obéit, et les deux ancres pendirent au-dessous de la nacelle.
+</p>
+
+<p>
+« J'aperçois de vastes forêts, dit le docteur ; nous allons courir au-dessus de
+leurs cimes, et nous nous accrocherons à quelque arbre. Pour rien au monde, je
+ne consentirais à passer la nuit à terre.
+</p>
+
+<p>
+—Pourrons-nous descendre ? demanda Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—A quoi bon ? Je vous répète qu'il serait dangereux de nous séparer.
+D'ailleurs, je réclame votre aide pour un travail difficile. »
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i>, qui rasait le sommet de forêts immenses, ne tarda pas à
+s'arrêter brusquement ; ses ancres étaient prises ; le vent tomba avec le soir,
+et il demeura presque immobile au-dessus de ce vaste champ de verdure formé par
+la cime d'une forêt de sycomores.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XLII</h2>
+
+<p class="letter">
+Combat de générosité.—Dernier sacrifice.—L'appareil de dilatation.—Adresse de
+Joe.—Minuit.—Le quart du docteur.—Le quart de Kennedy.—Il
+s'endort.—L'incendie.—Les hurlements.—Hors de portée.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur Fergusson commença par relever sa position d'après la hauteur des
+étoiles ; il se trouvait à vingt-cinq milles à peine du Sénégal.
+</p>
+
+<p>
+« Tout ce que nous pouvons faire, mes amis, dit-il après avoir pointé sa carte,
+c'est de passer le fleuve ; mais comme il n'y a ni pont ni barques, il faut à
+tout prix le passer en ballon ; pour cela, nous devons nous alléger encore.
+</p>
+
+<p>
+—Mais je ne vois pas trop comment nous y parviendrons, répondit le chasseur qui
+craignait pour ses armes ; à moins que l'un de nous se décide à se sacrifier,
+de rester en arrière... et, à mon tour, je réclame cet honneur.
+</p>
+
+<p>
+—Par exemple ! répondit Joe ; est-ce que je n'ai pas l'habitude...
+</p>
+
+<p>
+—Il ne s'agit pas de se jeter, mon ami, mais de regagner à pied la côte
+d'Afrique ; je suis bon marcheur, bon chasseur...
+</p>
+
+<p>
+—Je ne consentirai jamais ! répliqua Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Votre combat de générosité est inutile, mes braves amis, dit Fergusson ;
+j'espère que nous n'en arriverons pas à cette extrémité ; d'ailleurs, s'il le
+fallait, loin de nous séparer, nous resterions ensemble pour traverser ce pays.
+</p>
+
+<p>
+—Voilà qui est parlé, fit Joe ; une petite promenade ne nous fera pas de mal.
+</p>
+
+<p>
+—Mais auparavant, reprit le docteur, nous allons employer un dernier moyen pour
+alléger notre <i>Victoria</i>.
+</p>
+
+<p>
+—Lequel ? fit Kennedy ; je serais assez curieux de le connaître.
+</p>
+
+<p>
+—Il faut nous débarrasser des caisses du chalumeau, de la pile de bunzen et du
+serpentin ; nous avons là près de neuf cents livres bien lourdes à traîner par
+les airs.
+</p>
+
+<p>
+—Mais, Samuel, comment ensuite obtiendras-tu la dilatation du gaz ?
+</p>
+
+<p>
+—Je ne l'obtiendrai pas ; nous nous en passerons.
+</p>
+
+<p>
+—Mais enfin...
+</p>
+
+<p>
+—Écoutez-moi, mes amis ; j'ai calculé fort exactement ce qui nous reste de
+force ascensionnelle ; elle est suffisante pour nous transporter tous les trois
+avec le peu d'objets qui nous restent ; nous ferons à peine un poids de cinq
+cents livres, en y comprenant nos deux ancres que je tiens à conserver.
+</p>
+
+<p>
+—Mon cher Samuel, répondit le chasseur, tu es plus compétent que nous en
+pareille matière ; tu es le seul juge de la situation ; dis-nous ce que nous
+devons faire, et nous le ferons.
+</p>
+
+<p>
+—A vos ordres, mon maître.
+</p>
+
+<p>
+—Je vous répète, mes amis, quelque grave que soit cette détermination, il faut
+sacrifier notre appareil.
+</p>
+
+<p>
+—Sacrifions le ! répliqua Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—A l'ouvrage ! » fit Joe.
+</p>
+
+<p>
+Ce ne fut pas un petit travail ; il fallut démonter l'appareil pièce par pièce
+; on enleva d'abord la caisse de mélange, puis celle du chalumeau, et enfin la
+caisse où s'opérait la décomposition de l'eau ; il ne fallut pas moins de la
+force réunie des trois voyageurs pour arracher les récipients du fond de la
+nacelle dans laquelle ils étaient fortement encastrés ; mais Kennedy était si
+vigoureux, Joe si adroit, Samuel si ingénieux, qu'ils en vinrent à bout ; ces
+diverses pièces furent successivement jetées au dehors, et elles disparurent en
+faisant de vastes trouées dans le feuillage des sycomores.
+</p>
+
+<p>
+« Les nègres seront bien étonnés, dit Joe, de rencontrer de pareils objets dans
+les bois ; ils sont capables d'en faire des idoles ! »
+</p>
+
+<p>
+On dut ensuite s'occuper des tuyaux engagés dans le ballon, et qui se
+rattachaient au serpentin. Joe parvint à couper à quelques pieds au-dessus de
+la nacelle les articulations de caoutchouc ; mais quant aux tuyaux, ce fut plus
+difficile, car ils étaient retenus par leur extrémité supérieure et fixés par
+des fils de laiton au cercle même de la soupape.
+</p>
+
+<p>
+Ce fut alors que Joe déploya une merveilleuse adresse ; les pieds nus, pour ne
+pas érailler l'enveloppe, il parvint à l'aide du filet, et malgré les
+oscillations, à grimper jusqu'au sommet extérieur de l'aérostat ; et là, après
+mille difficultés, accroché d'une main à cette surface glissante, il détacha
+les écrous extérieurs qui retenaient les tuyaux. Ceux-ci alors se détachèrent
+aisément, et furent retirés par l'appendice inférieur, qui fut hermétiquement
+refermé au moyen d'une forte ligature.
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i> , délivré de ce poids considérable, se redressa dans l'air
+et tendit fortement la corde de l'ancre.
+</p>
+
+<p>
+A minuit, ces divers travaux se terminaient heureusement, au prix de bien des
+fatigues ; on prit rapidement un repas fait de pemmican et de grog froid, car
+le docteur n'avait plus de chaleur à mettre à la disposition de Joe.
+</p>
+
+<p>
+Celui-ci, d'ailleurs, et Kennedy tombaient de fatigue.
+</p>
+
+<p>
+« Couchez-vous et dormez, mes amis, leur dit Fergusson ; je vais prendre le
+premier quart ; à deux heures, je réveillerai Kennedy ; à quatre heures,
+Kennedy réveillera Joe ; à six heures, nous partirons, et que le ciel veille
+encore sur nous pendant cette dernière journée ! »
+</p>
+
+<p>
+Sans se faire prier davantage, les deux compagnons du docteur s'étendirent au
+fond de la nacelle, et s'endormirent d'un sommeil aussi rapide que profond.
+</p>
+
+<p>
+La nuit était paisible ; quelques nuages s'écrasaient contre le dernier
+quartier de la lune, dont les rayons indécis rompaient à peine l'obscurité.
+Fergusson, accoudé sur le bord de la nacelle, promenait ses regards autour de
+lui ; il surveillait avec attention le sombre rideau de feuillage qui
+s'étendait sous ses pieds en lui dérobant la vue du sol ; le moindre bruit lui
+semblait suspect, et il cherchait à s'expliquer jusqu'au léger frémissement des
+feuilles.
+</p>
+
+<p>
+Il se trouvait dans cette disposition d'esprit que la solitude rend plus
+sensible encore, et pendant laquelle de vagues terreurs vous montent au
+cerveau. A la fin d'un pareil voyage, après avoir surmonté tant d'obstacles, au
+moment de toucher le but, les craintes sont plus vives, les émotions plus
+fortes, le point d'arrivée semble fuir devant les yeux.
+</p>
+
+<p>
+D'ailleurs, la situation actuelle n'offrait rien de rassurant, au milieu d'un
+pays barbare, et avec un moyen de transport qui, en définitive, pouvait faire
+défaut d'un moment à l'autre. Le docteur ne comptait plus sur son ballon d'une
+façon absolue ; le temps était passé où il le manœuvrait avec audace parce
+qu'il était sûr de lui.
+</p>
+
+<p>
+Sous ces impressions, le docteur put saisir parfois quelques rumeurs
+indéterminées dans ces vastes forêts ; il crut même voir un feu rapide briller
+entre les arbres ; il regarda vivement, et porta sa lunette de nuit dans cette
+direction ; mais rien n'apparut, et il se fit même comme un silence plus
+profond.
+</p>
+
+<p>
+Fergusson avait sans doute éprouvé une hallucination ; il écouta sans
+surprendre le moindre bruit ; le temps de son quart étant alors écoulé, il
+réveilla Kennedy, lui recommanda une vigilance extrême, et prit place aux côtés
+de Joe qui dormait de toutes ses forces.
+</p>
+
+<p>
+Kennedy alluma tranquillement sa pipe, tout en frottant ses yeux, qu'il avait
+de la peine à tenir ouverts ; il s'accouda dans un coin, et se mit à fumer
+vigoureusement pour chasser le sommeil.
+</p>
+
+<p>
+Le silence le plus absolu régnait autour de loi ; un vent léger agitait la cime
+des arbres et balançait doucement la nacelle, invitant le chasseur a ce sommeil
+qui l'envahissait malgré lui ; il voulut y résister, ouvrit plusieurs fois les
+paupières, plongea dans la nuit quelques-uns de ces regards qui ne voient pas,
+et enfin, succombant à la fatigue, il s'endormit.
+</p>
+
+<p>
+Combien de temps fut-il plongé dans cet état d'inertie ? Il ne put s'en rendre
+compte à son réveil, qui fut brusquement provoqué par un pétillement inattendu.
+</p>
+
+<p>
+Il se frotta les yeux, il se leva. Une chaleur intense se projetait sur sa
+figure. La forêt était en flammes.
+</p>
+
+<p>
+« Au feu ! au feu ! s'écria-t-il, » sans trop comprendre l'événement.
+</p>
+
+<p>
+Ses deux compagnons se relevèrent.
+</p>
+
+<p>
+« Qu'est-ce donc ! demanda Samuel.
+</p>
+
+<p>
+—L'incendie ! fit Joe... Mais qui peut... »
+</p>
+
+<p>
+En ce moment des hurlements éclatèrent sous le feuillage violemment illuminé.
+</p>
+
+<p>
+« Ah ! les sauvages ! s'écria Joe. Ils ont mis le feu à la forêt pour nous
+incendier plus sûrement !
+</p>
+
+<p>
+—Les Talibas ! les marabouts d'Al-Hadji, sans doute ! » dit le docteur.
+</p>
+
+<p>
+Un cercle de feu entourait le <i>Victoria</i> ; les craquements du bois mort se
+mêlaient aux gémissements des branches vertes ; les lianes, les feuilles, toute
+la partie vivante de cette végétation se tordait dans l'élément destructeur ;
+le regard ne saisissait qu'un océan de flammes ; les grands arbres se
+dessinaient en noir dans la fournaise, avec leurs branches couvertes de
+charbons incandescents ; cet amas enflammé, cet embrasement se réfléchissait
+dans les nuages, et les voyageurs se crurent enveloppés dans une sphère de feu.
+</p>
+
+<p>
+« Fuyons ! s'écria Kennedy ! à terre ! c'est notre seule chance de salut ! »
+</p>
+
+<p>
+Mais Fergusson l'arrêta d'une main ferme, et, se précipitant sur la corde de
+l'ancre, il la trancha d'un coup de hache. Les flammes, s'allongeant vers le
+ballon, léchaient déjà ses parois illuminées ; mais le <i>Victoria</i>,
+débarrassé de ses liens, monta de plus de mille pieds dans les airs.
+</p>
+
+<p>
+Des cris épouvantables éclatèrent sous la forêt, avec de violentes détonations
+d'armes à feu ; le ballon, pris par un courant qui se levait avec le jour, se
+porta vers l'ouest
+</p>
+
+<p>
+Il était quatre heures du matin.
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XLIII</h2>
+
+<p class="letter">
+Les Talibas.—La poursuite.—Un pays dévasté.—Vent modéré.—Le <i>Victoria</i>
+baisse—Les dernières provisions.—Les bonds du Victoria.—Défense à coups de
+fusil.—Le vent fraîchit,—Le fleuve du Sénégal.—Les cataractes de Gouina.—L'air
+chaud.—Traversée du fleuve.
+</p>
+
+<p>
+« Si nous n'avions pas pris la précaution de nous alléger hier soir, dit le
+docteur, nous étions perdus sans ressources.
+</p>
+
+<p>
+Voilà ce que c'est que de faire les choses à temps, répliqua Joe ; on se sauve
+alors, et rien n'est plus naturel.
+</p>
+
+<p>
+—Nous ne sommes pas hors de danger, répliqua Fergusson.
+</p>
+
+<p>
+—Que crains-tu donc ? demanda Dick. Le <i>Victoria</i> ne peut pas descendre
+sans ta permission, et quand il descendrait ?
+</p>
+
+<p>
+—Quand il descendrait ! Dick, regarde ! »
+</p>
+
+<p>
+La lisière de la forêt venait d'être dépassée, et les voyageurs purent
+apercevoir une trentaine de cavaliers, revêtus du large pantalon et du burnous
+flottant ; ils étaient armés, les uns de lances, les autres de longs mousquets
+; ils suivaient au petit galop de leurs chevaux vifs et ardents la direction du
+<i>Victoria</i>, qui marchait avec une vitesse modérée.
+</p>
+
+<p>
+A la vue des voyageurs, ils poussèrent des cris sauvages, en brandissant leurs
+armes ; la colère et les menaces se lisaient sur leurs figures basanées,
+rendues plus féroces par une barbe rare, mais hérissée ; ils traversaient sans
+peine ces plateaux abaissés et ces rampes adoucies qui descendent au Sénégal.
+</p>
+
+<p>
+« Ce sont bien eux ! dit le docteur, les cruels Talibas, les farouches
+marabouts d'Al-Eladji ! J'aimerais mieux me trouver en pleine forêt, au milieu
+d'un cercle de bêtes fauves, que de tomber entre les mains de ces bandits.
+</p>
+
+<p>
+—Ils n'ont pas l'air accommodant ! fit Kennedy, et ce sont de vigoureux
+gaillards !
+</p>
+
+<p>
+—Heureusement, ces bêtes-là, ça ne vole pas, répondit Joe ; c'est toujours
+quelque chose
+</p>
+
+<p>
+—Voyez, dit Fergusson, ces villages en ruines, ces huttes incendiées ! voilà
+leur ouvrage ; et là où s'étendaient de vastes cultures, ils ont apporté
+l'aridité et la dévastation.
+</p>
+
+<p>
+—Enfin, ils ne peuvent nous atteindre, répliqua Kennedy, et si nous parvenons à
+mettre le fleuve entre eux et nous, nous serons en sûreté.
+</p>
+
+<p>
+—Parfaitement, Dick ; mais il ne faut pas tomber, répondit le docteur en
+portant ses yeux sur le baromètre
+</p>
+
+<p>
+—En tout cas, Joe, reprit Kennedy, nous ne ferons pas mal de préparer nos
+armes.
+</p>
+
+<p>
+—Cela ne peut pas nuire, Monsieur Dick ; nous nous trouverons bien de ne pas
+les avoir semées sur notre route.
+</p>
+
+<p>
+—Ma carabine ! s'écria le chasseur, j'espère ne m'en séparer jamais. »
+</p>
+
+<p>
+Et Kennedy la chargea avec le plus grand soin ; il lui restait de la poudre et
+des balles en quantité suffisante.
+</p>
+
+<p>
+« A quelle hauteur nous maintenons-nous ? demanda-t-il à Fergusson.
+</p>
+
+<p>
+—A sept cent cinquante pieds environ ; mais nous n'avons plus la faculté de
+chercher des courants favorables, en montant ou en descendant ; nous sommes à
+la merci du ballon.
+</p>
+
+<p>
+—Cela est fâcheux, reprit Kennedy ; le vent est assez médiocre, et si nous
+avions rencontré un ouragan pareil à celui des jours précédents, depuis
+longtemps ces affreux bandits seraient hors de vue.
+</p>
+
+<p>
+—Ces coquins-là nous suivent sans se gêner, dit Joe, au petit galop ; une vraie
+promenade.
+</p>
+
+<p>
+—Si nous étions à bonne portée, dit le chasseur, je m'amuserais à les démonter
+les uns après les autres.
+</p>
+
+<p>
+—Oui-da ! répondit Fergusson ; mais ils seraient à bonne portée aussi, et notre
+<i>Victoria</i> offrirait un but trop facile aux balles de leurs longs
+mousquets ; or, s'ils le déchiraient, je te laisse à juger quelle serait notre
+situation. »
+</p>
+
+<p>
+La poursuite des Talibas continua toute la matinée. Vers onze heures du matin,
+les voyageurs avaient à peine gagné une quinzaine de milles dans l'ouest.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur épiait les moindres nuages à l'horizon. Il craignait toujours un
+changement dans l'atmosphère. S'il venait à être rejeté vers le Niger, que
+deviendrait-il ! D'ailleurs, il constatait que le ballon tendait à baisser
+sensiblement ; depuis son départ, il avait déjà perdu plus de trois cents
+pieds, et le Sénégal devait être éloigné d'une douzaine de milles ; avec la
+vitesse actuelle, il lui fallait compter encore trois heures de voyage.
+</p>
+
+<p>
+En ce moment, son attention fut attirée par de nouveaux cri ; les Talibas
+s'agitaient en pressant leurs chevaux.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur consulta le baromètre, et comprit la cause de ces hurlements :
+</p>
+
+<p>
+« Nous descendons, fit Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Oui, répondit Fergusson.
+</p>
+
+<p>
+—Diable ! » pensa Joe.
+</p>
+
+<p>
+Au bout d'un quart d'heure, la nacelle n'était pas à cent cinquante pieds du
+sol, mais le vent soufflait avec plus de force.
+</p>
+
+<p>
+Les Talibas enlevèrent leurs chevaux, et bientôt une décharge de mousquets
+éclata dans les airs.
+</p>
+
+<p>
+« Trop loin, imbéciles ! s'écria Joe ; il me paraît bon de tenir ces gredins-là
+à distance. »
+</p>
+
+<p>
+Et, visant l'un des cavaliers les plus avancés, il fit feu ; le Talibas roula à
+terre ; ses compagnons s'arrêtèrent et le <i>Victoria</i> gagna sur eux.
+</p>
+
+<p>
+« Ils sont prudents ; dit Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Parce qu'ils se croient assurés de nous prendre, répondit le docteur ; et ils
+y réussiront, si nous descendons encore ! Il faut absolument nous relever !
+</p>
+
+<p>
+—Que jeter ! demanda Joe.
+</p>
+
+<p>
+—Tout ce qui reste de provision de pemmican ! C'est encore une trentaine de
+livres dont nous nous débarrasserons !
+</p>
+
+<p>
+—Voilà, Monsieur ! » fit Joe en obéissant aux ordres de son maître.
+</p>
+
+<p>
+La nacelle, qui touchait presque le sol, se releva au milieu des cris des
+Talibas ; mais, une demi-heure plus tard, le <i>Victoria</i> redescendait avec
+rapidité ; le gaz fuyait par les pores de l'enveloppe.
+</p>
+
+<p>
+Bientôt la nacelle vint raser le sol ; les nègres d'Al-Hadji se précipitèrent
+vers elle ; mais, comme il arrive en pareille circonstance, à peine eut-il
+touché terre, que le <i>Victoria</i> se releva d'un bond pour s'abattre de
+nouveau un mille plus loin.
+</p>
+
+<p>
+« Nous n'échapperons donc pas ! fit Kennedy avec rage.
+</p>
+
+<p>
+—Jette notre réserve d'eau-de-vie, Joe, s'écria le docteur, nos instruments,
+tout ce qui peut avoir une pesanteur quelconque, et notre dernière ancre,
+puisqu'il le faut ! »
+</p>
+
+<p>
+Joe arracha les baromètres, les thermomètres ; mais tout cela était peu de
+chose, et le ballon, qui remonta un instant, retomba bientôt vers la terre. Les
+Talibas volaient sur ses traces et n'étaient qu'à deux cents pas de lui.
+</p>
+
+<p>
+« Jette les deux fusils ! s'écria le docteur.
+</p>
+
+<p>
+Pas avant de les avoir déchargés, du moins, » répondit le chasseur.
+</p>
+
+<p>
+Et quatre coups successifs frappèrent dans la masse des cavaliers ; quatre
+Talibas tombèrent au milieu des cris frénétiques de la bande. Le
+<i>Victoria</i> se releva de nouveau ; il faisait des bonds d'une énorme
+étendue, comme une immense balle élastique rebondissant sur le sol.
+</p>
+
+<p>
+Étrange spectacle que celui de ces infortunés cherchant à fuir par des
+enjambées gigantesques, et qui, semblables à Antée, paraissaient reprendre une
+force nouvelle dès qu'ils touchaient terre ! Mais il fallait que cette
+situation eut une fin. Il était près de midi. Le <i>Victoria</i> s'épuisait, se
+vidait, s'allongeait ; son enveloppe devenait flasque et flottante ; les plis
+du taffetas distendu grinçaient les uns sur les autres.
+</p>
+
+<p>
+« Le ciel nous abandonne, dit Kennedy, il faudra tomber ! »
+</p>
+
+<p>
+Joe ne répondit pas, il regardait son maître.
+</p>
+
+<p>
+« Non ! dit celui-ci, nous avons encore plus de cent cinquante livres à jeter.
+</p>
+
+<p>
+—Quoi donc ? demanda Kennedy, pensant que le docteur devenait fou.
+</p>
+
+<p>
+—La nacelle ! répondit celui-ci. Accrochons-nous au filet ! Nous pouvons nous
+retenir aux mailles et gagner le fleuve ! Vite ! vite !
+</p>
+
+<p>
+Et ces hommes audacieux n'hésitèrent pas à tenter un pareil moyen de salut. Ils
+se suspendirent aux mailles du filet, ainsi que l'avait indiqué le docteur, et
+Joe, se retenant d'une main, coupa les cordes de la nacelle ; elle tomba au
+moment où l'aérostat allait définitivement s'abattre.
+</p>
+
+<p>
+« Hourra ! hourra ! » s'écria-t-il, pendant que le ballon délesté remontait à
+trois cents pieds dans l'air.
+</p>
+
+<p>
+Les Talibas excitaient leurs chevaux ; ils couraient ventre à terre ; mais le
+<i>Victoria</i>, rencontrant un vent plus actif, les devança et fila rapidement
+vers une colline qui barrait l'horizon de l'ouest. Ce fut une circonstance
+favorable pour les voyageurs, car ils purent la dépasser, tandis que la horde
+d'Al Hadji était forcée de prendre par le nord pour tourner ce dernier
+obstacle.
+</p>
+
+<p>
+Les trois amis se tenaient accrochés au filet ; ils avaient pu le rattacher
+au-dessous d'eux, et il formait comme une poche flottante.
+</p>
+
+<p>
+Soudain, après avoir franchi la colline, le docteur s'écria :
+</p>
+
+<p>
+« Le fleuve ! le fleuve ! le Sénégal ! »
+</p>
+
+<p>
+A deux milles, en effet, le fleuve roulait une masse d'eau fort étendue ; la
+rive opposée, basse et fertile, offrait une sûre retraite et un endroit
+favorable pour opérer la descente.
+</p>
+
+<p>
+« Encore un quart d'heure, dit Fergusson, et nous sommes sauvés ! »
+</p>
+
+<p>
+Mais il ne devait pas en être ainsi ; le ballon vide retombait peu à peu sur un
+terrain presque entièrement dépourvu de végétation. C'étaient de longues pentes
+et des plaines rocailleuses ; à peine quelques buissons, une herbe épaisse et
+desséchée sous l'ardeur du soleil.
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i> toucha plusieurs fois le sol et se releva ; ses bonds
+diminuaient de hauteur et d'étendue ; au dernier, il s'accrocha par la partie
+supérieure du filet aux branches élevées d'un baobab, seul arbre isolé au
+milieu de ce pays désert.
+</p>
+
+<p>
+« C'est fini, fit le chasseur.
+</p>
+
+<p>
+—Et à cent pas du fleuve, » dit Joe.
+</p>
+
+<p>
+Les trois infortunés mirent pied à terre, et le docteur entraîna ses deux
+compagnons vers le Sénégal.
+</p>
+
+<p>
+En cet endroit, le fleuve faisait entendre un mugissement prolongé ; arrivé sur
+les bords, Fergusson reconnut les chutes de Gouina ! Pas une barque sur la rive
+; pas un être animé.
+</p>
+
+<p>
+Sur une largeur de deux mille pieds, le Sénégal se précipitait d'une hauteur de
+cent cinquante, avec un bruit retentissant. Il coulait de l'est à l'ouest, et
+la ligne de rochers qui barrait son cours s'étendait du nord au sud. Au milieu
+de la chute se dressaient des rochers aux formes étranges, comme d'immenses
+animaux antédiluviens pétrifiés au milieu des eaux.
+</p>
+
+<p>
+L'impossibilité de traverser ce gouffre était évidente ; Kennedy ne put retenir
+un geste de désespoir.
+</p>
+
+<p>
+Mais le docteur Fergusson, avec un énergique accent d'audace, s'écria :
+</p>
+
+<p>
+« Tout n'est pas fini !
+</p>
+
+<p>
+—Je le savais bien, » fit Joe avec cette confiance en son maître qu'il ne
+pouvait jamais perdre.
+</p>
+
+<p>
+La vue de cette herbe desséchée avait inspiré au docteur une idée hardie.
+C'était la seule chance de salut. Il ramena rapidement ses compagnons vers
+l'enveloppe de l'aérostat.
+</p>
+
+<p>
+« Nous avons au moins une heure d'avance sur ces bandits, dit-il ; ne perdons
+pas de temps, mes amis, ramassez une grande quantité de cette herbe sèche ; il
+m'en faut cent livres au moins.
+</p>
+
+<p>
+—Pourquoi faire ? demanda Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—Je n'ai plus de gaz ; eh bien ! je traverserai le fleuve avec de l'air chaud !
+</p>
+
+<p>
+—Ah ! mon brave ! Samuel ! s'écria Kennedy, tu es vraiment un grand homme !
+</p>
+
+<p>
+Joe et Kennedy se mirent au travail, et bientôt une énorme meule fut empilée
+prés du baobab.
+</p>
+
+<p>
+Pendant ce temps, le docteur avait agrandi l'orifice de l'aérostat en le
+coupant dans sa partie inférieure ; il eut soin préalablement de chasser ce qui
+pouvait rester d'hydrogène par la soupape ; puis il empila une certaine
+quantité d'herbe sèche sous l'enveloppe, et il y mit le feu.
+</p>
+
+<p>
+Il faut peu de temps pour gonfler un ballon avec de l'air chaud ; une chaleur
+de cent quatre-vingts degrés [100° centigrades,] suffit à diminuer de moitié la
+pesanteur de l'air qu'il renferme en le raréfiant ; aussi le <i>Victoria</i>
+commença à reprendre sensiblement sa forme arrondie ; l'herbe ne manquait pas ;
+le feu s'activait par les soins du docteur, et l'aérostat grossissait à vue
+d'œil.
+</p>
+
+<p>
+Il était alors une heure moins le quart.
+</p>
+
+<p>
+En ce moment, à deux milles dans le nord, apparut la bande des Talibas ; on
+entendait leurs cris et le galop des chevaux lancés à toute vitesse.
+</p>
+
+<p>
+« Dans vingt minutes ils seront ici, fit Kennedy.
+</p>
+
+<p>
+—De l'herbe ! de l'herbe! Joe. Dans dix minutes nous serons en plein air !
+</p>
+
+<p>
+—Voilà, Monsieur. »
+</p>
+
+<p>
+Le <i>Victoria</i> était aux deux tiers gonflé.
+</p>
+
+<p>
+« Mes amis ! accrochons-nous au filet, comme nous l'avons fait déjà.
+</p>
+
+<p>
+—C'est fait, » répondit le chasseur. »
+</p>
+
+<p>
+Au bout de dix minutes, quelques secousses du ballon indiquèrent sa tendance à
+s'enlever. Les Talibas approchaient ; ils étaient à peine à cinq cents pas.
+</p>
+
+<p>
+« Tenez-vous bien, s'écria Fergusson.
+</p>
+
+<p>
+—N'ayez pas peur, mon maître ! n'ayez pas peur ! »
+</p>
+
+<p>
+Et du pied le docteur poussa dans le foyer une nouvelle quantité d'herbe.
+</p>
+
+<p>
+Le ballon, entièrement dilaté par l'accroissement de température, s'envola en
+frôlant les branches du baobab.
+</p>
+
+<p>
+« En route ! » cria Joe.
+</p>
+
+<p>
+Une décharge de mousquets lui répondit ; une balle même lui laboura l'épaule ;
+mais Kennedy, se penchant et déchargeant sa carabine d'une main, jeta un ennemi
+de plus à terre.
+</p>
+
+<p>
+Des cris de rage impossibles à rendre accueillirent l'enlèvement de l'aérostat,
+qui monta à plus de huit cents pieds. Un vent rapide le saisit, et il décrivit
+d'inquiétantes oscillations, pendant que l'intrépide docteur et ses compagnons
+contemplaient le gouffre des cataractes ouvert sous leurs yeux.
+</p>
+
+<p>
+Dix minutes après, sans avoir échangé une parole, les intrépides voyageurs
+descendaient peu à peu vers l'autre rive du fleuve.
+</p>
+
+<p>
+Là, surpris, émerveillé, effrayé, se tenait un groupe d'une dizaine d'hommes
+qui portaient l'uniforme français. Qu'on juge de leur étonnement quand ils
+virent ce ballon s'élever de la rive droite du fleuve. Ils n'étaient pas
+éloignés de croire à un phénomène céleste. Mais leurs chefs, un lieutenant de
+marine et un enseigne de vaisseau, connaissaient par les journaux d'Europe
+l'audacieuse tentative du docteur Fergusson, et ils se rendirent tout de suite
+compte de l'événement.
+</p>
+
+<p>
+Le ballon, se dégonflant peu à peu, retombait avec les hardis aéronautes
+retenus à son filet ; mais il était douteux qu'il put atteindre la terre, aussi
+les Français se précipitèrent dans le fleuve, et reçurent les trois Anglais
+entre leurs bras, au moment où le <i>Victoria</i> s'abattait à quelques toises
+de la rive gauche du Sénégal.
+</p>
+
+<p>
+« Le docteur Fergusson ! s'écria le lieutenant.
+</p>
+
+<p>
+—Lui-même, répondit tranquillement le docteur, et ses deux amis. »
+</p>
+
+<p>
+Les Français emportèrent les voyageurs au delà du fleuve, tandis que le ballon
+à demi dégonflé, entraîné par un courant rapide, s'en alla comme une bulle
+immense s'engloutir avec les eaux du Sénégal dans les cataractes de Gouina.
+</p>
+
+<p>
+« Pauvre <i>Victoria</i> ! » fit Joe.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur ne put retenir une larme ; il ouvrit ses bras, et ses deux amis s'y
+précipitèrent sous l'empire d'une grande émotion
+</p>
+
+<h2>CHAPITRE XLIV</h2>
+
+<p class="letter">
+Conclusion.—Le procès-verbal.—Les établissements français.—Le poste de
+Médine.—Le Basilic.—Saint-Louis.—La frégate anglaise.—Retour à Londres.
+</p>
+
+<p>
+L'expédition qui se trouvait sur le bord du fleuve avait été envoyée par le
+gouverneur du Sénégal ; elle se composait de deux officiers, MM. Dufraisse,
+lieutenant d'infanterie de marine, et Rodamel, enseigne de vaisseau ; d'un
+sergent et de sept soldats. Depuis deux jours, ils s'occupaient de reconnaître
+la situation la plus favorable pour l'établissement d'un poste à Gouina,
+lorsqu'ils furent témoins de l'arrivée du docteur Fergusson.
+</p>
+
+<p>
+On se figure aisément les félicitations et les embrassements dont furent
+accablés les trois voyageurs. Les Français, ayant pu contrôler par eux mêmes
+l'accomplissement de cet audacieux projet, devenaient les témoins naturels de
+Samuel Fergusson.
+</p>
+
+<p>
+Aussi le docteur leur demanda-t-il tout d'abord de constater officiellement son
+arrivée aux cataractes de Gouina.
+</p>
+
+<p>
+« Vous ne refuserez pas de signer un procès-verbal ? demanda-t-il au lieutenant
+Dufraisse.
+</p>
+
+<p>
+—A vos ordres, » répondit ce dernier.
+</p>
+
+<p>
+Les Anglais furent conduits à un poste provisoire établi sur le bord du fleuve
+; ils y trouvèrent les soins les plus attentifs et des provisions en abondance.
+Et c'est là que fut rédigé en ces termes le procès-verbal qui figure
+aujourd'hui dans les archives de la Société Géographique de Londres :
+</p>
+
+<p>
+« Nous, soussignés, déclarons que ledit jour nous avons vu arriver suspendus au
+filet d'un ballon le docteur Fergusson et ses deux compagnons Richard Kennedy
+et Joseph Wilson [Dick est le diminutif de Richard, et Joe celui de Joseph.] ;
+lequel ballon est tombé à quelques pas de nous dans le lit même du fleuve, et,
+entraîné par le courant, s'est abîmé dans les cataractes de Gouina. En foi de
+quoi nous avons signé le présent procès-verbal, contradictoirement avec les sus
+nommés, pour valoir ce que de droit.
+</p>
+
+<p>
+                      Fait aux cataractes de Gouina,
+le 24 mai 1862.
+</p>
+
+<p>
+   « SAMUEL FERGUSSON, RICHARD KENNEDY, JOSEPH WILSON
+</p>
+
+<p>
+       DUFRAISSE, lieutenant d'infanterie de
+marine ; RODAMEL,
+</p>
+
+<p>
+       enseigne de vaisseau ; DUFAYS, sergent ;
+FLIPPEAU, MAYOR,
+</p>
+
+<p>
+       PÉLISSIER, LOROIS, RASCAGNET, GUILLON,
+LEBEL, soldats. »
+</p>
+
+<p>
+Ici finit l'étonnante traversée du docteur Fergusson et de ses braves
+compagnons, constatée par d'irrécusables témoignages ; ils se trouvaient avec
+des amis au milieu de tribus plus hospitalières et dont les rapports sont
+fréquents avec les établissements français.
+</p>
+
+<p>
+Ils étaient arrivés au Sénégal le samedi 24 mai, et, le 27 du même mois, ils
+atteignaient le poste de Médine, situé un peu plus au nord sur le fleuve.
+</p>
+
+<p>
+Là les français les reçurent à bras ouverts, et déployèrent envers eux toutes
+les ressources de leur hospitalité ; le docteur et ses compagnons purent
+s'embarquer presque immédiatement sur le petit bateau à vapeur le Basilic, qui
+descendait le Sénégal jusqu'à son embouchure.
+</p>
+
+<p>
+Quatorze jours après, le 10 juin, ils arrivèrent à Saint-Louis, où le
+gouverneur les reçut magnifiquement ; ils étaient complètement remis de leurs
+émotions et de leurs fatigues. D'ailleurs Joe disait à qui voulait l'entendre :
+</p>
+
+<p>
+« C'est un piètre voyage que le notre, après tout, et si quelqu'un est avide
+d'émotions, je ne lui conseille pas de l'entreprendre ; cela devient fastidieux
+à la fin, et, sans les aventures du lac Tchad et du Sénégal, je crois
+véritablement que nous serions morts d'ennui ! »
+</p>
+
+<p>
+Une frégate anglaise était en partance ; les trois voyageurs prirent passage à
+bord ; le 26 juin, ils arrivaient à Portsmouth, et le lendemain à Londres.
+</p>
+
+<p>
+Nous ne décrirons pas l'accueil qu'ils reçurent à la Société Royale de
+Géographie, ni l'empressement dont ils furent l'objet ; Kennedy repartit
+aussitôt pour Édimbourg avec sa fameuse carabine ; il avait hâte de rassurer sa
+vieille gouvernante.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur Fergusson et son fidèle Joe demeurèrent les mêmes hommes que nous
+avons connus. Cependant il s'était fait en eux un changement à leur insu.
+</p>
+
+<p>
+Ils étaient devenus deux amis.
+</p>
+
+<p>
+Les journaux de l'Europe entière ne tarirent pas en éloges sur les audacieux
+explorateurs, et le <i>Daily Telegraph</i> fit un tirage de neuf cent
+soixante-dix-sept mille exemplaires le jour où il publia un extrait du voyage.
+</p>
+
+<p>
+Le docteur Fergusson fit en séance publique à la Société Royale de Géographie
+le récit de son expédition aéronautique, et il obtint pour lui et ses deux
+compagnons la médaille d'or destinée à récompenser la plus remarquable
+exploration de l'année 1862.
+</p>
+
+<p>
+Le voyage du docteur Fergusson a eu tout d'abord pour résultat de constater de
+la manière la plus précise les faits et les relèvements géographiques reconnus
+par MM. Barth, Burton, Speke et autres. Grâce aux expéditions actuelles de MM.
+Speke et Grant, de Heuglin et Munzinger, qui remontent aux sources du Nil ou se
+dirigent vers le centre de l'Afrique, nous pourrons avant peu contrôler les
+propres découvertes du docteur Fergusson dans cette immense contrée comprise
+entre les quatorzième et trente-troisième degrés de longitude.
+</p>
+
+<p class="center">
+—Fin du Voyage—
+</p>
+
+<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CINQ SEMAINES EN BALLON ***</div>
+<div style='text-align:left'>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Updated editions will replace the previous one&#8212;the old editions will
+be renamed.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
+law means that no one owns a United States copyright in these works,
+so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
+States without permission and without paying copyright
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+of this license, apply to copying and distributing Project
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+</div>
+
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+</div>
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
+Defect you cause.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
+goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
+and official page at www.gutenberg.org/contact
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
+public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
+visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+</div>
+
+</div>
+
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+</html>
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