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You may copy it, give it away or re-use it under the terms +of the Project Gutenberg License included with this eBook or online +at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you +are not located in the United States, you will have to check the laws of the +country where you are located before using this eBook. +</div> +<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Cinq Semaines En Ballon</div> +<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Jules Verne</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: February 7, 2002 [eBook #4548]<br /> +[Most recently updated: April 18, 2023]</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> +<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Charles Aldarondo</div> +<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CINQ SEMAINES EN BALLON ***</div> + +<h1>CINQ SEMAINES<br/> +<small>EN</small><br/> +BALLON</h1> + +<p class="center"> +VOYAGE DE DÉCOUVERTES EN AFRIQUE<br/> +<i>PAR TROIS ANGLAIS</i> +</p> + +<p class="center"> +ILLUSTRATIONS PAR MM. RIOU ET DE MONTAUT +</p> + +<p class="center"> +BIBLIOTHÉQUE<br/> +D'EDUCATION ET DE RÉCREATION<br/> +J. HETZEL ET C<sup>ie</sup>, 18, RUE JACOB<br/> +<br/> +PARIS<br/> +</p> + +<hr /> + +<h2>CHAPITRE I</h2> + +<p class="letter"> +La fin d'un discours très applaudi.—Présentation du docteur Samuel +Fergusson—« Excelsior. »—Portrait en pied du docteur.—Un fataliste +convaincu.—Dîner au Traveller's club.—Nombreux toasts de circonstance +</p> + +<p> +Il y avait une grande affluence d'auditeurs, le 14 janvier 1862, à la séance de +la Société royale géographique de Londres, Waterloo place, 3. Le président, sir +Francis M , faisait à ses honorables collègues une importante communication +dans un discours fréquemment interrompu par les applaudissements. +</p> + +<p> +Ce rare morceau d'éloquence se terminait enfin par quelques phrases ronflantes +dans lesquelles le patriotisme se déversait à pleines périodes ; +</p> + +<p> +« L'Angleterre a toujours à la tête des nations (car, on l'a remarqué, les +nations marchent universellement à la tête les unes des autres), par +l'intrépidité de ses voyageurs dans la voie des découvertes géographiques. +-(Assentiments nombreux.) <i>Le docteur Samuel Fergusson, l'un de ses glorieux +enfants, ne faillira pas à son origine.</i> (De toutes parts : Non ! non !) +<i>Cette tentative, si elle réussit</i> (elle réussira !) <i>reliera, en les +complétant, les notions éparses de la cartologie africaine</i> (véhémente +approbation)<i>, et si elle échoue</i> (jamais ! jamais !)<i>, elle restera du +moins comme l'un des plus audacieuses conceptions du génie humain !</i> +(Trépignements frénétiques.) » +</p> + +<p> +—Hourra ! hourra ! fit l'assemblée électrisée par ces émouvantes paroles. +</p> + +<p> +—Hourra pour l'intrépide Fergusson !» s'écria l'un des membres les plus +expansifs de l'auditoire. +</p> + +<p> +Des cris enthousiastes retentirent. Le nom de Fergusson éclata dans toutes les +bouches, et nous sommes fondés à croire qu'il gagna singulièrement à passer par +des gosiers anglais. La salle des séances en fut ébranlée. +</p> + +<p> +Ils étaient là pourtant, nombreux, vieillis, fatigués, ces intrépides voyageurs +que leur tempérament mobile promena dans les cinq parties du monde ! Tous, plus +ou moins, physiquement ou moralement, ils avaient échappé aux naufrages, aux +incendies. aux tomahawks de l'Indien, aux casse-têtes du sauvage, au poteau du +supplice, aux estomacs de la Polynésie ! Mais rien ne put comprimer les +battements de leurs cœurs pendant le discours de sir Francis M..., et, de +mémoire humaine, ce fut là certainement le plus beau succès oratoire de la +Société royale géographique de Londres Mais, en Angleterre, l'enthousiasme ne +s'en tient pas seulement aux paroles. Il bat monnaie plus rapidement encore que +le balancier de « the Royal Mint [La Monnaie à Londres.]. » Une indemnité +d'encouragement fut votée, séance tenante, en faveur du docteur Fergusson, et +s'éleva au chiffre de deux mille cinq cents livres[Soixante-deux mille cinq +cents francs.]. L'importance de la somme se proportionnait à l'importance de +l'entreprise. +</p> + +<p> +L'un des membres de la Société interpella le président sur la question de +savoir si le docteur Fergusson ne serait pas officiellement présenté. +</p> + +<p> +« Le docteur se tient à la disposition de l'assemblée, répondit sir Francis M +</p> + +<p> +—Qu'il entre ! s'écria-t-on, qu'il entre ! Il est bon de voir par ses propres +yeux un homme d'une audace aussi extraordinaire ! +</p> + +<p> +—Peut-être cette incroyable proposition, dit un vieux commodore apoplectique, +n'a-t-elle eu d'autre but que de nous mystifier ! +</p> + +<p> +—Et si le docteur Fergusson n'existait pas ! cria une voix malicieuse. +</p> + +<p> +—Il faudrait l'inventer, répondit un membre plaisant de cette grave Société. +</p> + +<p> +—Faites entrer le docteur Fergusson, » dit simplement sir Francis M ... +</p> + +<p> +Et le docteur entra au milieu d'un tonnerre d'applaudissements, pas le moins du +monde ému d'ailleurs. +</p> + +<p> +C'était un homme d'une quarantaine d'années, de taille et de constitution +ordinaires ; son tempérament sanguin se trahissait par une coloration forcée du +visage, il avait une figure froide, aux traits réguliers, avec un nez fort, le +nez en proue de vaisseau de l'homme prédestiné aux découvertes ; ses yeux fort +doux, plus intelligents que hardis, donnaient un grand charme à sa physionomie +; ses bras étaient longs, et ses pieds se posaient à terre avec l'aplomb du +grand marcheur. +</p> + +<p> +La gravité calme respirait dans toute la personne du docteur, et l'idée ne +venait pas à l'esprit qu'il put être l'instrument de la plus innocente +mystification. +</p> + +<p> +Aussi, les hourras et les applaudissements ne cessèrent qu'au moment où le +docteur Fergusson réclama le silence par un geste aimable. Il se dirigea vers +le fauteuil préparé pour sa présentation ; puis, debout, fixe, le regard +énergique, il leva vers le ciel l'index de la main droite ; ouvrit la bouche et +prononça ce seul mot : +</p> + +<p> +« Excelsior ! » +</p> + +<p> +Non ! jamais interpellation inattendue de MM. Bright et Cobden, jamais demande +de fonds extraordinaires de lord Palmerston pour cuirasser les rochers de +l'Angleterre, n'obtinrent un pareil succès. Le discours de sir Francis M... +était dépassé, et de haut. Le docteur se montrait à la fois sublime, grand, +sobre et mesuré ; il avait dit le mot de la situation : +</p> + +<p> +« Excelsior ! » +</p> + +<p> +Le vieux commodore, complètement rallié à cet homme étrange, réclama +l'insertion « intégrale » du discours Fergusson dans <i>the Proceedings of the +Royal Geographical Society of London</i> [Bulletins de la Société Royale +Géographique de Londres.]. +</p> + +<p> +Qu'était donc ce docteur, et à quelle entreprise allait-il se dévouer ? +</p> + +<p> +Le père du jeune Fergusson, un brave capitaine de la marine anglaise, avait +associé son fils, dès son plus jeune âge, aux dangers et aux aventures de sa +profession. Ce digne enfant, qui paraît n'avoir jamais connu la crainte, +annonça promptement un esprit vif, une intelligence de chercheur, une +propension remarquable vers les travaux scientifiques ; il montrait, en outre, +une adresse peu commune à se tirer d'affaire ; il ne fut jamais embarrassé de +rien, pas même de se servir de sa première fourchette, à quoi les enfants +réussissent si peu en général. +</p> + +<p> +Bientôt son imagination s'enflamma à la lecture des entreprises hardies, des +explorations maritimes ; il suivit avec passion les découvertes qui signalèrent +la première partie du XlXe siècle ; il rêva la gloire des Mungo-Park, des +Bruce, des Caillié, des Levaillant, et même un peu, je crois, celle de Selkirk, +le Robinson Crusoé, qui ne lui paraissait pas inférieure. Que d'heures bien +occupées il passa avec lui dans son île de Juan Fernandez ! Il approuva souvent +les idées du matelot abandonné ; parfois il discuta ses plans et ses projets ; +il eût fait autrement, mieux peut-être, tout aussi bien, à coup sûr ! Mais, +chose certaine, il n'eût jamais fui cette bienheureuse île, où il était heureux +comme un roi sans sujets.... ; non, quand il se fût agi de devenir premier lord +de l'amirauté ! +</p> + +<p> +Je vous laisse à penser si ces tendances se développèrent pendant sa jeunesse +aventureuse jetée aux quatre coins du monde. Son père, en homme instruit, ne +manquait pas d'ailleurs de consolider cette vive intelligence par des études +sérieuses en hydrographie, en physique et en mécanique, avec une légère +teinture de botanique, de médecine et d'astronomie. +</p> + +<p> +A la mort du digne capitaine, Samuel Fergusson, âgé de vingt-deux ans, avait +déjà fait son tour du monde ; il s'enrôla dans le corps des ingénieurs +bengalais, et se distingua en plusieurs affaires ; mais cette existence de +soldat ne lui convenait pas ; se souciant peu de commander, il n'aimait pas à +obéir. Il donna sa démission, et, moitié chassant, moitié herborisant, il +remonta vers le nord de la péninsule indienne et la traversa de Calcutta à +Surate. Une simple promenade d'amateur. +</p> + +<p> +De Surate, nous le voyons passer en Australie, et prendre part en 1845 à +l'expédition du capitaine Sturt, chargé de découvrir cette mer Caspienne que +l'on suppose exister au centre de la Nouvelle-Hollande. +</p> + +<p> +Samuel Fergusson revint en Angleterre vers 1830, et, plus que jamais possédé du +démon des découvertes, il accompagna jusqu'en 1853 le capitaine Mac Clure dans +l'expédition qui contourna le continent américain du détroit de Behring au cap +Farewel. +</p> + +<p> +En dépit des fatigues de tous genres, et sous tous les climats, la constitution +de Fergusson résistait merveilleusement ; il vivait à son aise au milieu des +plus complètes privations ; c'était le type du parfait voyageur, dont l'estomac +se resserre ou se dilate à volonté, dont les jambes s'allongent ou se +raccourcissent suivant la couche improvisée, qui s'endort à toute heure du jour +et se réveille à toute heure de la nuit. +</p> + +<p> +Rien de moins étonnant, dès lors, que de retrouver notre infatigable voyageur +visitant de 1855 à 1857 tout l'ouest du Tibet en compagnie des frères +Schlagintweit, et rapportant de cette exploration de curieuses observations +d'ethnographie. +</p> + +<p> +Pendant ces divers voyages, Samuel Fergusson fut le correspondant le plus actif +et le plus intéressant du <i>Daily Telegraph</i>, ce journal à un penny, dont +le tirage monte jusqu'à cent quarante mille exemplaires par jour, et suffit à +peine à plusieurs millions de lecteurs. Aussi le connaissait-on bien, ce +docteur, quoiqu'il ne fût membre d'aucune institution savante, ni des Sociétés +royales géographiques de Londres, de Paris, de Berlin, de Vienne ou de +Saint-Pétersbourg, ni du Club des Voyageurs, ni même de <i>Royal Polytechnic +Institution</i>, où trônait son ami le statisticien Kokburn. +</p> + +<p> +Ce savant lui proposa même un jour de résoudre le problème suivant, dans le but +de lui être agréable : Étant donné le nombre de milles parcourus par le docteur +autour du monde, combien sa tête en a-t-elle fait de plus que ses pieds, par +suite de la différence des rayons ? Ou bien, étant connu ce nombre de milles +parcourus par les pieds et par la tête du docteur, calculer sa taille exacte à +une ligne près ? +</p> + +<p> +Mais Fergusson se tenait toujours éloigné des corps savants, étant de l'église +militante et non bavardante ; il trouvait le temps mieux employé à chercher +qu'à discuter, à découvrir qu'à discourir. +</p> + +<p> +On raconte qu'un Anglais vint un jour à Genève avec l'intention de visiter le +lac ; on le fit monter dans l'une de ces vieilles voitures où l'on s'asseyait +de côté comme dans les omnibus : or il advint que, par hasard, notre Anglais +fut placé de manière à présenter le dos au lac ; la voiture accomplit +paisiblement son voyage circulaire, sans qu'il songeât à se retourner une seule +fois, et il revint à Londres, enchanté du lac de Genève. +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson s'était retourné, lui, et plus d'une fois pendant ses +voyages, et si bien retourné qu'il avait beaucoup vu. En cela, d'ailleurs, il +obéissait à sa nature, et nous avons de bonnes raisons de croire qu'il était un +peu fataliste, mais d'un fatalisme très orthodoxe, comptant sur lui, et même +sur la Providence ;`il se disait poussé plutôt qu'attiré dans ses voyages, et +parcourait le monde, semblable à une locomotive, qui ne se dirige pas, mais que +la route dirige. +</p> + +<p> +« Je ne poursuis pas mon chemin, disait-il souvent, c'est mon chemin qui me +poursuit. » +</p> + +<p> +On ne s'étonnera donc pas du sang-froid avec lequel il accueillit les +applaudissements de la Société Royale ; il était au-dessus de ces misères, +n'ayant pas d'orgueil et encore moins de vanité ; il trouvait toute simple la +proposition qu'il avait adressée au président sir Francis M ... et ne s'aperçut +même pas de l'effet immense qu'elle produisit. +</p> + +<p> +Après la séance, le docteur fut conduit au <i>Traveller's club</i>, dans Pall +Mall ; un superbe festin s'y trouvait dressé à son intention ; la dimension des +pièces servies fut en rapport avec l'importance du personnage, et l'esturgeon +qui figura dans ce splendide repas n'avait pas trois pouces de moins en +longueur que Samuel Fergusson lui-même. +</p> + +<p> +Des toasts nombreux furent portés avec les vins de France aux célèbres +voyageurs qui s'étaient illustrés sur la terre d'Afrique. On but à leur santé +ou à leur mémoire, et par ordre alphabétique, ce qui est très anglais : à +Abbadie, Adams, Adamson, Anderson, Arnaud, Baikie, Baldwin, Barth, Batouda, +Beke, Beltrame, du Berba, Bimbachi, Bolognesi, Bolwik, Bolzoni, Bonnemain, +Brisson, Browne, Bruce, Brun-Rollet, Burchell, Burckhardt, Burton, Caillaud, +Caillié, Campbell, Chapman, Clapperton, Clot, Bey, Colomieu, Courval, Cumming, +Cuny, Debono, Decken, Denham, Desavanchers, Dicksen, Dickson ; Dochard, +Duchaillu, Duncan, Durand, Duroulé, Duveyrier, Erhardt, d'Escayrac de Lauture, +Ferret, Fresnel, Galinier, Galton, Geoffroy, Golberry, Hahn, Halm, Harnier, +Hecquart, Heuglin, Hornemann, Houghton, Imbert, Kaufmann, Knoblecher, Krapf, +Kummer, Lafargue, Laing, Lajaille, Lambert, Lamiral, Lamprière, John Lander, +Richard Lander, Lefebvre, Lejean, Levaillant, Livingstone, Maccarthie, Maggiar, +Maizan, Malzac, Moffat, Mollien, Monteiro, Morrisson, Mungo-Park, Neimans, +Overwev, Panet, Partarrieau, Pascal, Pearse, Peddie, Peney, Petherick, Poncet, +Prax, Raffenel, Rath, Rebmann, Richardson, Riley, Ritchie, Rochet d'Héricourt, +Rongâwi, Roscher, Ruppel, Saugnier, Speke, Steidner, Thibaud, Thompson, +Thornton, Toole, Tousny, Trotter, Tuckey, Tyrwitt, Vaudey, Veyssière, Vincent, +Vinco, Vogel, Wahlberg, Warington, Washington, Werne, Wild, et enfin au docteur +Samuel Fergusson qui, par son incroyable tentative, devait relier les travaux +de ces voyageurs et compléter la série des découvertes africaines. +</p> + +<h2>CHAPITRE II</h2> + +<p class="letter"> +Un article du « Daily Telegraph. »—Guerre de journaux savants. —M. Petermann +soutient son ami le docteur Fergusson.—Réponse du savant Koner. —Paris engagés. +—Diverses propositions faites au docteur. +</p> + +<p> +Le lendemain, dans son numéro du 16 janvier, le <i>Daily Telegraph</i> publiait +un article ainsi conçu : +</p> + +<p> +« L'Afrique va livrer enfin le secret de ses vastes solitudes ; un Œdipe +moderne nous donnera le mot de cette énigme que les savants de soixante siècles +n'ont pu déchiffrer. Autrefois, rechercher les sources du Nil, <i>fontes Nili +quœrere</i>, était regardé comme une tentative insensée, une irréalisable +chimère. » +</p> + +<p> +« Le docteur Barth, en suivant jusqu'au Soudan la route tracée par Denham et +Clapperton ; le docteur Livingstone, en multipliant ses intrépides +investigations depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'au bassin du Zambezi ; +les capitaines Burton et Speke, par la découverte des Grands Lacs intérieurs, +ont ouvert trois chemins à la civilisation moderne ; leur point d'intersection, +où nul voyageur n'a encore pu parvenir, est le cœur même de l'Afrique. C'est là +que doivent tendre tous les efforts. » +</p> + +<p> +« Or, les travaux de ces hardis pionniers de la science vont être renoués par +l'audacieuse tentative du docteur Samuel Fergusson, dont nos lecteurs ont +souvent apprécié les belles explorations. » +</p> + +<p> +« Cet intrépide découvreur <i>(discoverer)</i> se propose de traverser en +ballon toute l'Afrique de l'est à l'ouest. Si nous sommes bien informés, le +point de départ de ce surprenant voyage serait l'île de Zanzibar sur la côte +orientale. Quant au point d'arrivée, à la Providence seule il est réservé de le +connaître. » +</p> + +<p> +« La proposition de cette exploration scientifique a été faite hier +officiellement à la Société Royale de Géographie ; une somme de deux mille cinq +cents livres est votée pour subvenir aux frais de l'entreprise. +</p> + +<p> +« Nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette tentative, qui est sans +précédents dans les fastes géographiques. » +</p> + +<p> +Comme on le pense, cet article eut un énorme retentissement ; il souleva +d'abord les tempêtes de l'incrédulité, le docteur Fergusson passa pour un être +purement chimérique, de l'invention de M. Barnum, qui, après avoir travaillé +aux États-Unis, s'apprêtait à « faire » les Iles Britanniques. +</p> + +<p> +Une réponse plaisante parut à Genève dans le numéro de février des « Bulletins +de la Société Géographique », elle raillait spirituellement la Société Royale +de Londres, le Traveller's club et l'esturgeon phénoménal. +</p> + +<p> +Mais M. Petermann, dans ses « Mittheilungen, » publiés à Gotha, réduisit au +silence le plus absolu le journal de Genève. M. Petermann connaissait +personnellement le docteur Fergusson, et se rendait garant de l'intrépidité de +son audacieux ami +</p> + +<p> +Bientôt d'ailleurs le doute ne fut plus possible ; les préparatifs du voyage se +faisaient à Londres ; les fabriques de Lyon avaient reçu une commande +importante de taffetas pour la construction de l'aérostat ; enfin le +gouvernement britannique mettait à la disposition du docteur le transport <i>le +Resolute</i>, capitaine Pennet +</p> + +<p> +Aussitôt mille encouragements se firent jour, mille félicitations éclatèrent. +Les détails de l'entreprise parurent tout au long dans les Bulletins de la +Société Géographique de Paris ; un article remarquable fut imprimé dans les « +Nouvelles Annales des voyages , de la géographie, de l'histoire et de +l'archéologie de M. V.-A. Malte-Brun » ; un travail minutieux publié dans « +Zeitschrift für Allgemeine Erdkunde, » par le docteur W. Koner, démontra +victorieusement la possibilité du voyage, ses chances de succès, la nature des +obstacles, les immenses avantages du mode de locomotion par la voie aérienne ; +il blâma seulement le point de départ ; il indiquait plutôt Masuah, petit port +de l'Abyssinie, d'où James Bruce, en 1768, s'était élancé à la recherche des +sources du Nil. D'ailleurs il admirait sans réserve cet esprit énergique du +docteur Fergusson, et ce cœur couvert d'un triple airain qui concevait et +tentait un pareil voyage. +</p> + +<p> +Le « North American Review » ne vit pas sans déplaisir une telle gloire +réservée à l'Angleterre ; il tourna la proposition du docteur en plaisanterie, +et l'engagea à pousser jusqu'en Amérique, pendant qu'il serait en si bon +chemin. +</p> + +<p> +Bref, sans compter les journaux du monde entier, il n'y eut pas de recueil +scientifique, depuis le « Journal des Missions évangéliques » jusqu'à la « +Revue algérienne et coloniale, » depuis les « Annales de la propagation de la +foi » jusqu'au « Church missionnary intelligencer, » qui ne relatât le fait +sous toutes ses formes. +</p> + +<p> +Des paris considérables s'établirent à Londres et dans l'Angleterre, 1° sur +l'existence réelle ou supposée du docteur Fergusson ; 2° sur le voyage +lui-même, qui ne serait pas tenté suivant les uns, qui serait entrepris suivant +les autres ; 3° sur la question de savoir s'il réussirait ou s'il ne réussirait +pas ; 4° sur les probabilités ou les improbabilités du retour du docteur +Fergusson. On engagea des sommes énormes au livre des paris, comme s'il se fût +agi des courses d'Epsom. +</p> + +<p> +Ainsi donc, croyants, incrédules, ignorants et savants, tous eurent les yeux +fixés sur le docteur ; il devint le lion du jour sans se douter qu'il portât +une crinière. Il donna volontiers des renseignements précis sur son expédition. +Il fut aisément abordable et l'homme le plus naturel du monde. Plus d'un +aventurier hardi se présenta, qui voulait partager la gloire et les dangers de +sa tentative ; mais il refusa sans donner de raisons de son refus. +</p> + +<p> +De nombreux inventeurs de mécanismes applicables à la direction des ballons +vinrent lui proposer leur système. Il n'en voulut accepter aucun. A qui lui +demanda s'il avait découvert quelque chose à cet égard, il refusa constamment +de s'expliquer, et s'occupa plus activement que jamais des préparatifs de son +voyage. +</p> + +<h2>CHAPITRE III</h2> + +<p class="letter"> +L'ami du docteur. —D'où datait leur amitié. —Dick Kennedy à Londres.— +Proposition inattendue, mais point rassurante.—Proverbe peu consolant.—Quelques +mots du martyrologe africain —Avantages d'un aérostat. —Le secret du docteur +Fergusson +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson avait un ami. Non pas un autre lui-même, un alter ego ; +l'amitié ne saurait exister entre deux êtres parfaitement identiques. +</p> + +<p> +Mais s'ils possédaient des qualités, des aptitudes, un tempérament distincts, +Dick Kennedy et Samuel Fergusson vivaient d'un seul et même cœur, et cela ne +les gênait pas trop. Au contraire. +</p> + +<p> +Ce Dick Kennedy était un Écossais dans toute l'acception du mot, ouvert, +résolu, entêté. Il habitait la petite ville de Leith, près d'Édimbourg, une +véritable banlieue de la « Vieille Enfumée » [Sobriquet d'Édimbourg, Auld +Reekie,]. C'était quelquefois un pêcheur, mais partout et toujours un chasseur +déterminé : rien de moins étonnant de la part d'un enfant de la Calédonie, +quelque peu coureur des montagnes des Highlands. On le citait comme un +merveilleux tireur à la carabine ; non seulement il tranchait des balles sur +une lame de couteau, mais il les coupait en deux moitiés si égales, qu'en les +pesant ensuite on ne pouvait y trouver de différence appréciable. +</p> + +<p> +La physionomie de Kennedy rappelait beaucoup celle de Halbert Glendinning, +telle que l'a peinte Walter Scott dans « le Monastére » ; sa taille dépassait +six pieds anglais [Environ cinq pieds huit pouces.] ; plein de grâce et +d'aisance, il paraissait doué d'une force herculéenne ; une figure fortement +hâlée par le soleil, des yeux vifs et noirs, une hardiesse naturelle très +décidée, enfin quelque chose de bon et de solide dans toute sa personne +prévenait en faveur de l'Écossais. +</p> + +<p> +La connaissance des deux amis se fit dans l'Inde, à l'époque où tous deux +appartenaient au même régiment ; pendant que Dick chassait au tigre et à +l'éléphant, Samuel chassait à la plante et à l'insecte ; chacun pouvait se dire +adroit dans sa partie, et plus d'une plante rare devint la proie du docteur, +qui valut à conquérir autant qu'une paire de défenses en ivoire. +</p> + +<p> +Ces deux jeunes gens n'eurent jamais l'occasion de se sauver la vie, ni de se +rendre un service quelconque. De là une amitié inaltérable. La destinée les +éloigna parfois, mais la sympathie les réunit toujours. +</p> + +<p> +Depuis leur rentrée en Angleterre, ils furent souvent séparés par les +lointaines expéditions du docteur ; mais, de retour, celui-ci ne manqua, jamais +d'aller, non pas demander, mais donner quelques semaines de lui-même à son ami +l'Écossais. +</p> + +<p> +Dick causait du passé, Samuel préparait l'avenir : l'un regardait en avant, +l'autre en arrière. De là un esprit inquiet, celui de Fergusson, une placidité +parfaite, celle de Kennedy. +</p> + +<p> +Après son voyage au Tibet, le docteur resta près de deux ans sans parler +d'explorations nouvelles ; Dick supposa que ses instincts de voyage, ses +appétits d'aventures se calmaient. Il en fut ravi. Cela, pensait-il, devait +finir mal un jour ou l'autre ; quelque habitude que l'on ait des hommes, on ne +voyage pas impunément au milieu des anthropophages et des bêtes féroces ; +Kennedy engageait donc Samuel à enrayer, ayant assez fait d'ailleurs pour la +science, et trop pour la gratitude humaine. +</p> + +<p> +A cela, le docteur se contentait de ne rien répondre ; il demeurait pensif, +puis il se livrait à de secrets calculs, passant ses nuits dans des travaux de +chiffres, expérimentant même des engins singuliers dont personne ne pouvait se +rendre compte. On sentait qu'une grande pensée fermentait dans son cerveau. +</p> + +<p> +« Qu'a-t-il pu ruminer ainsi ?» se demanda Kennedy, quand son ami l'eut quitté +pour retourner à Londres, au mois de janvier. +</p> + +<p> +Il l'apprit un matin par l'article du <i>Daily Telegraph</i>. +</p> + +<p> +« Miséricorde ! s'écria-t-il. Le fou ! l'insensé traverser l'Afrique en ballon +! Il ne manquait plus que cela ! Voilà donc ce qu'il méditait depuis deux ans ! +» +</p> + +<p> +A la place de tous ces points d'exclamation, mettez des coups de poing +solidement appliqués sur la tête, et vous aurez une idée de l'exercice auquel +se livrait le brave Dick en parlant ainsi . +</p> + +<p> +Lorsque sa femme de confiance, la vieille Elspeth, voulut insinuer que ce +pourrait bien être une mystification : +</p> + +<p> +« Allons donc ! répondit-il, est-ce que je ne reconnais pas mon homme ? +</p> + +<p> +Est-ce que ce n'est pas de lui ? Voyager à travers les airs ! Le voilà jaloux +des aigles maintenant ! Non, certes, cela ne sera pas ! je saurai bien +l'empêcher ! Eh ! si on le laissait faire, il partirait un beau jour pour la +lune ! » +</p> + +<p> +Le soir même, Kennedy, moitié inquiet, moitié exaspéré, prenait le chemin de +fer à General Railway station, et le lendemain il arrivait à Londres. +</p> + +<p> +Trois quarts d'heure après un cab le déposait à la petite maison du docteur, +Soho square, Greek street ; il en franchit le perron, et s'annonça en frappant +à la porte cinq coups solidement appuyés. +</p> + +<p> +Fergusson lui ouvrit en personne. +</p> + +<p> +« Dick ? fit-il sans trop d`étonnement. +</p> + +<p> +—Dick lui-même, riposta Kennedy. +</p> + +<p> +—Comment, mon cher Dick, toi à Londres, pendant les chasses d'hiver ? +</p> + +<p> +—Moi, à Londres. +</p> + +<p> +—Et qu'y viens-tu faire ? +</p> + +<p> +—Empêcher une folie sans nom ! +</p> + +<p> +—Une folie ? dit le docteur. +</p> + +<p> +—Est-ce vrai ce que raconte ce journal, répondit Kennedy en tendant le numéro +du <i>Daily Telegraph</i>. +</p> + +<p> +—Ah ! c'est de cela que tu parles ! Ces journaux sont bien indiscrets ! Mais +asseois-toi donc, mon cher Dick. +</p> + +<p> +—Je ne m'asseoirai pas. Tu as parfaitement l'intention d'entreprendre ce voyage +? +</p> + +<p> +—Parfaitement ; mes préparatifs vont bon train, et je +</p> + +<p> +—Où sont-ils que je les mette en pièces, tes préparatifs ? Où sont-ils que j'en +fasse des morceaux » +</p> + +<p> +Le digne Écossais se mettait très sérieusement en colère. +</p> + +<p> +« Du calme, mon cher Dick reprit le docteur. Je conçois ton irritation. +</p> + +<p> +Tu m'en veux de ce que je ne t'ai pas encore appris mes nouveaux projets. +</p> + +<p> +—Il appelle cela de nouveaux projets ! +</p> + +<p> +—J'ai été fort occupé, reprit Samuel sans admettre l'interruption, j'ai eu fort +à faire ! Mais sois tranquille, je ne serais pas parti sans t'écrire +</p> + +<p> +—Eh ! je me moque bien. +</p> + +<p> +—Parce que j'ai l'intention de t'emmener avec moi. » +</p> + +<p> +L'Écossais fit un bond qu'un chamois n'eût pas désavoué. +</p> + +<p> +« Ah ca ! dit-il, tu veux donc que l'on nous renferme tous les deux à l'hôpital +de Betlehem ! l'hôpital de fous à Londres.] +</p> + +<p> +—J'ai positivement compté sur toi, mon cher Dick, et je t'ai choisi à +l'exclusion de bien d'autres. » +</p> + +<p> +Kennedy demeurait en pleine stupéfaction. +</p> + +<p> +« Quand tu m'auras écouté pendant dix minutes, répondit tranquillement le +docteur, tu me remercieras +</p> + +<p> +—Tu parles sérieusement ? +</p> + +<p> +—Très sérieusement. +</p> + +<p> +—Et si je refuse de t'accompagner ? +</p> + +<p> +—Tu ne refuseras pas. +</p> + +<p> +—Mais enfin, si je refuse ? +</p> + +<p> +—Je partirai seul. +</p> + +<p> +—Asseyons-nous, dit le chasseur, et parlons sans passion. Du moment que tu ne +plaisantes pas, cela vaut la peine que l'on discute. +</p> + +<p> +—Discutons en déjeunant, si tu n'y vois pas d'obstacle, mon cher Dick. » +</p> + +<p> +Les deux amis se placèrent l'un en face de l'autre devant une petite table, +entre une pile de sandwichs et une théière énorme +</p> + +<p> +« Mon cher Samuel, dit le chasseur, ton projet est insensé ! il est impossible +! il ne ressemble à rien de sérieux ni de praticable ! +</p> + +<p> +—C'est ce que nous verrons bien après avoir essayé. +</p> + +<p> +—Mais ce que précisément il ne faut pas faire, c'est d'essayer. +</p> + +<p> +—Pourquoi cela, s'il te plaît ? +</p> + +<p> +—Et les dangers, et les obstacles de toute nature ! +</p> + +<p> +—Les obstacles, répondit sérieusement Fergusson, sont inventés pour être +vaincus ; quant aux dangers, qui peut se flatter de les fuir ? Tout est danger +dans la vie ; il peut être très dangereux de s'asseoir devant sa table ou de +mettre son chapeau sur sa tête ; il faut d'ailleurs considérer ce qui doit +arriver comme arrivé déjà, et ne voir que le présent dans l'avenir, car +l'avenir n'est qu'un présent un peu plus éloigné. +</p> + +<p> +—Que cela ! fit Kennedy en levant les épaules. Tu es toujours fataliste ! +</p> + +<p> +—Toujours, mais dans le bon sens du mot. Ne nous préoccupons donc pas de ce que +le sort nous réserve et n'oublions jamais notre bon proverbe d'Angleterre : +</p> + +<p> +« L'homme né pour être pendu ne sera jamais noyé ! » +</p> + +<p> +Il n'y avait rien à répondre, ce qui n'empêcha pas Kennedy de reprendre une +série d'arguments faciles à imaginer, mais trop longs à rapporter ici +</p> + +<p> +« Mais enfin, dit-il après une heure de discussion, si tu veux absolument +traverser l'Afrique, si cela est nécessaire à ton bonheur, pourquoi ne pas +prendre les routes ordinaires ? +</p> + +<p> +—Pourquoi ? répondit le docteur en s'animant ; parce que jusqu'ici toutes les +tentatives ont échoué ! Parce que depuis Mungo-Park assassiné sur le Niger +jusqu'à Yogel disparu dans le Wadaï, depuis Oudney mort à Murmur, Clapperton +mort à Sackatou, jusqu'au Français Maizan coupé en morceaux, depuis le major +Laing tué par les Touaregs jusqu'à Roscher de Hambourg massacré au commencement +de l860, de nombreuses victimes ont été inscrites au martyrologe africain ! +Parce que lutter contre les éléments, contre la faim, la soif, la fièvre, +contre les animaux féroces et contre des peuplades plus féroces encore, est +impossible ! Parce que ce qui ne peut être fait d'une façon doit être entrepris +d'une autre ! Enfin parce que, là où l'on ne peut passer au milieu, il faut +passer à côté ou passer dessus ! +</p> + +<p> +—S'il ne s'agissait que de passer dessus ! répliqua Kennedy ; mais passer +par-dessus ! +</p> + +<p> +—Eh bien, reprit le docteur avec le plus grand sang-froid du monde, qu'ai-je à +redouter ! Tu admettras bien que j'ai pris mes précautions de manière à ne pas +craindre une chute de mon ballon ; si donc il vient à me faire défaut, je me +retrouverai sur terre dans les conditions normales des explorateurs ; mais mon +ballon ne me manquera pas, il n'y faut pas compter. +</p> + +<p> +—-Il faut y compter, au contraire. +</p> + +<p> +—Non pas, mon cher Dick. J'entends bien ne pas m'en séparer avant mon arrivée à +la côte occidentale d'Afrique. Avec lui, tout est possible ; sans lui, je +retombe dans les dangers et les obstacles naturels d'une pareille expédition ; +avec lui, ni la chaleur, ni les torrents, ni les tempêtes, ni le simoun, ni les +climats insalubres, ni les animaux sauvages, ni les hommes ne sont à craindre ! +Si j'ai trop chaud, je monte, si j'ai froid, je descends ; une montagne, je la +dépasse ; un précipice, je le franchis ; un fleuve, je le traverse ; un orage, +je le domine ; un torrent, je le rase comme un oiseau ! Je marche sans fatigue, +je m'arrête sans avoir besoin de repos ! Je plane sur les cités nouvelles ! Je +vole avec la rapidité de l'ouragan tantôt au plus haut des airs, tantôt à cent +pieds du sol, et la carte africaine se déroule sous mes yeux dans le grand +atlas du monde ! » +</p> + +<p> +Le brave Kennedy commençait à se sentir ému, et cependant le spectacle évoqué +devant ses yeux lui donnait le vertige. Il contemplait Samuel avec admiration, +mais avec crainte aussi ; il se sentait déjà balancé dans l'espace. +</p> + +<p> +« Voyons, fit-il, voyons un peu, mon cher Samuel, tu as donc trouvé le moyen de +diriger les ballons ? +</p> + +<p> +—Pas le moins du monde. C'est une utopie. +</p> + +<p> +—Mais alors tu iras +</p> + +<p> +—Où voudra la Providence ; mais cependant de l'est à l'ouest. +</p> + +<p> +—Pourquoi cela ? +</p> + +<p> +—Parce que je compte me servir des vents alizés, dont la direction est +constante. +</p> + +<p> +—Oh ! vraiment ! fit Kennedy en réfléchissant : les vents alizés.... +certainement... on peut à la rigueur... il y a quelque chose... +</p> + +<p> +—S'il y a quelque chose ! non, mon brave ami, il y a tout. Le gouvernement +anglais a mis un transport à ma disposition ; il a été convenu également que +trois ou quatre navires iraient croiser sur la côte occidentale vers l'époque +présumée de mon arrivée. Dans trois mois au plus, je serai à Zanzibar, où +j'opérerai le gonflement de mon ballon, et de là nous nous élancerons +</p> + +<p> +—Nous ! fit Dick. +</p> + +<p> +—Aurais-tu encore l'apparence d'une objection à me faire ? Parle, ami Kennedy. +</p> + +<p> +—Une objection ! j'en aurais mille ; mais, entre autres, dis-moi : si tu +comptes voir le pays, si tu comptes monter et descendre à ta volonté, tu ne le +pourras faire sans perdre ton gaz ; il n'y a pas eu jusqu'ici d'autres moyens +de procéder, et c'est ce qui a toujours empêché les longues pérégrinations dans +l'atmosphère. +</p> + +<p> +—Mon cher Dick, je ne te dirai qu'une seule chose : je ne perdrai pas un atome +de gaz, pas une molécule. +</p> + +<p> +—Et tu descendras à volonté +</p> + +<p> +—Je descendrai à volonté. +</p> + +<p> +—Et comment feras-tu ? +</p> + +<p> +—Ceci est mon secret, ami Dick. Aie confiance, et que ma devise soit la tienne +: « Excelcior ! » +</p> + +<p> +—Va pour « Excelsior ! » répondit le chasseur, qui ne savait pas un mot de +latin. +</p> + +<p> +Mais il était bien décidé à s'opposer, par tous les moyens possibles, au départ +de son ami. Il fit donc mine d'être de son avis et se contenta d'observer. +Quant à Samuel, il alla surveiller ses apprêts. +</p> + +<h2>CHAPITRE IV</h2> + +<p class="letter"> +Explorations africaines.—Barth, Richardson, Overweg, Werne, Brun-Rollet, Pency, +Andrea Dehono, Miani, Guillaume Lejean, Bruce, Krapf et Rebmann, Maizan, +Roscher, Burton et Speke. +</p> + +<p> +La ligne aérienne que le docteur Fergusson comptait suivre n'avait pas été +choisie au hasard ; son point de départ fut sérieusement étudié, et ce ne fut +pas sans raison qu'il résolut de s'élever de l'île de Zanzibar. Cette île, +située près de la côte orientale d'Afrique, se trouve par 6° de latitude +australe, c'est-à-dire à quatre cent trente milles géographiques au-dessous de +l'équateur [Cent soixante-douze lieues.]. +</p> + +<p> +De cette île venait de partir la dernière expédition envoyée par les Grands +Lacs à la découverte des sources du Nil. +</p> + +<p> +Mais il est bon d'indiquer quelles explorations le docteur Fergusson espérait +rattacher entre elles. Il y en a deux principales : celle du docteur Barth en +1849, celle des lieutenants Burton et Speke en 1858. +</p> + +<p> +Le docteur Barth est un Hambourgeois qui obtint pour son compatriote Overweg et +pour lui la permission de se joindre à l'expédition de l'Anglais Richardson ; +celui-ci était chargé d'une mission dans le Soudan. +</p> + +<p> +Ce vaste pays est situé entre 15° et 10° de latitude nord, c'est-à-dire que, +pour y parvenir, il faut s'avancer de plus de quinze cent milles [Six cent +vingt-cinq lieues.] dans l'intérieur de l'Afrique +</p> + +<p> +Jusque-là, cette contrée n'était connue que par le voyage de Denham, de +Clapperton et d'Ouduey, de 1822 à 1824. Richardson, Barth et Overweg, jaloux de +pousser plus loin leurs investigations, arrivent à Tunis et à Tripoli, comme +leurs devanciers, et parviennent à Mourzouk, capitale du Fezzan. +</p> + +<p> +Ils abandonnent alors la ligne perpendiculaire et font un crochet dans l'ouest +vers Ghât, guidés, non sans difficultés, par les Touaregs. Après mille scènes +de pillage, de vexations, d'attaques à main armée, leur caravane arrive en +octobre dans le vaste oasis de l'Asben. Le docteur Barth se détache de ses +compagnons, fait une excursion à la ville d'Agbadès, et rejoint l'expédition, +qui se remet en marche le 12 décembre. Elle arrive dans la province du +Damerghou ; là, les trois voyageurs se séparent, et Barth prend la route de +Kano, où il parvient à force de patience et en payant des tributs +considérables. +</p> + +<p> +Malgré une fièvre intense, il quitte cette ville le 7 mars, suivi d'un seul +domestique. Le principal but de son voyage est de reconnaître le lac Tchad, +dont il est encore séparé par trois cent cinquante milles. Il s'avance donc +vers l'est et atteint la ville de Zouricolo, dans le Bornou, qui est le noyau +du grand empire central de l'Afrique. Là il apprend la mort de Richardson, tué +par la fatigue et les privations. Il arrive à Kouka, capitale du Bornou, sur +les bords du lac. Enfin, au bout de trois semaines, le 14 avril, douze mois et +demi après avoir quitté Tripoli, il atteint la ville de Ngornou. +</p> + +<p> +Nous le retrouvons partant le 29 mars 185l, avec Overweg, pour visiter le +royaume d'Adamaoua, au sud du lac ; il parvient jusqu'à la ville d'Yola, un peu +au-dessous du 9° degré de latitude nord. C'est la limite extrême atteinte au +sud par ce hardi voyageur. +</p> + +<p> +Il revient au mois d'août à Kouka, de là parcourt successivement le Mandara, le +Barghimi, le Kanem, et atteint comme limite extrême dans l'est la ville de +Masena, située par 17° 20' de longitude ouest [Il s'agit du méridien anglais, +qui passe par l'observatoire de Greenwich.]. +</p> + +<p> +Le 25 novembre l852, après la mort d'Overweg, son dernier compagnon, il +s'enfonce dans l'ouest, visite Sockoto, traverse le Niger, et arrive enfin à +Tombouctou, oh il doit languir huit longs mois, au milieu des vexations du +cheik, des mauvais traitements et de la misère. Mais la présence d'un chrétien +dans la ville ne peut être plus longtemps tolérée ; les Foullannes menacent de +l'assiéger. Le docteur la quitte donc le 17 mars 1854, se réfugie sur la +frontière, où il demeure trente trois jours dans le dénûment le plus complet, +revient à Kano en novembre, rentre à Kouka, d'où il reprend la route de Denham, +après quatre mois d'attente ; il revoit Tripoli vers la fin d'août 1855, et +rentre à Londres le 6 septembre, seul de ses compagnons. +</p> + +<p> +Voilà ce que fut ce hardi voyage de Barth. +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson nota soigneusement qu'il s'était arrêté à 4° de latitude +nord et à l7° de longitude ouest. +</p> + +<p> +Voyons maintenant ce que firent les lieutenants Burton et Speke dans l'Afrique +orientale. +</p> + +<p> +Les diverses expéditions qui remontèrent le Nil ne purent jamais parvenir aux +sources mystérieuses de ce fleuve. D'après la relation du médecin allemand +Ferdinand Werne, l'expédition tentée en 1840, sous les auspices de Mehemet-Ali, +s'arrêta à Gondokoro, entre les 4° et 5° parallèles nord. +</p> + +<p> +En 1855, Brun-Rollet, un Savoisien, nommé consul de Sardaigne dans le Soudan +oriental, en remplacement de Vaudey, mort à la peine, partit de Karthoum, et +sous le nom de marchand Yacoub, trafiquant de gomme et d'ivoire, il parvint à +Belenia, au-delà du 4e degré, et retourna malade à Karthoum, où il mourut en +1837. +</p> + +<p> +Ni le docteur Peney, chef du service médical égyptien, qui sur un petit steamer +atteignit un degré au-dessous de Gondokoro, et revint mourir d'épuisement à +Karthoum, — ni le Venitien Miani, qui, contournant les cataractes situées +au-dessous de Gondokoro, atteignit le 2e parallèle, — ni le négociant maltais +Andrea Debono, qui poussa plus loin encore son excursion sur le Nil — ne purent +franchir l'infranchissable limite. +</p> + +<p> +En 1859, M. Guillaume Lejean, chargé d'une mission par le gouvernement +français, se rendit à Karthoum par la mer Rouge, s'embarqua sur le Nil avec +vingt et un hommes d'équipage et vingt soldats ; mais il ne put dépasser +Gondokoro, et courut les plus grands dangers au milieu des nègres en pleine +révolte. L'expédition dirigée par M. d'Escayrac de Lauture tenta également +d'arriver aux fameuses sources. +</p> + +<p> +Mais ce terme fatal arrêta toujours les voyageurs ; les envoyés de Néron +avaient atteint autrefois le 9e degré de latitude ; on ne gagna donc en dix +huit siècles que 5 ou 6 degrés, soit de trois cents à trois cent soixante +milles géographiques. +</p> + +<p> +Plusieurs voyageurs tentèrent de parvenir aux sources du Nil, en prenant un +point de départ sur la côte orientale de l'Afrique. +</p> + +<p> +De 1768 à 1772, l'Écossais Bruce partit de Masuah, port de l'Abyssinie, +parcourut le Tigré, visita les ruines d'Axum, vit les sources du Nil où elles +n'étaient pas, et n'obtint aucun résultat sérieux. +</p> + +<p> +En 1844, le docteur Krapf, missionnaire anglican, fondait un établissement à +Monbaz sur la côte de Zanguebar, et découvrait, en compagnie du révérend +Rebmann, deux montagnes à trois cents milles de la côte ; ce sont les monts +Kilimandjaro et Kenia, que MM. de Heuglin et Thornton viennent de gravir en +partie. +</p> + +<p> +En l845, le Français Maizan débarquait seul à Bagamayo, en face de Zanzibar, et +parvenait à Deje-la-Mhora, où le chef le faisait périr dans de cruels +supplices. +</p> + +<p> +En 1859, au mois d'août, le jeune voyageur Roscher, de Hambourg parti avec une +caravane de marchands arabes, atteignait le lac Nyassa, où il fut assassiné +pendant son sommeil. +</p> + +<p> +Enfin, en l857, les lieutenants Burton et Speke, tous deux officiers à l'armée +du Bengale, furent envoyés par la Société de Géographie de Londres pour +explorer les Grands Lacs africains ; le 17 juin ils quittèrent Zanzibar et +s'enfoncèrent directement dans l'ouest. +</p> + +<p> +Après quatre mois de souffrances inouïes, leurs bagages pillés, leurs porteurs +assommés, ils arrivèrent à Kazeh, centre de réunion des trafiquants et des +caravanes ; ils étaient en pleine terre de la Lune ; là ils recueillirent des +documents précieux sur les mœurs, le gouvernement, la religion, la faune et la +flore du pays ; puis ils se dirigèrent vers le premier des Grands Lacs, le +Tanganayika situé entre 3° et 8° de latitude australe ; ils y parvinrent le 14 +février 1858, et visitèrent les diverses peuplades des rives, pour la plupart +cannibales. +</p> + +<p> +Ils repartirent le 26 mai, et rentrèrent à Kazeh le 20 juin. Là, Burton épuisé +resta plusieurs mois malade ; pendant ce temps, Speke fit au nord une pointe de +plus de trois cents milles, jusqu'au lac Oukérooué, qu'il aperçut le 3 août ; +mais il n'en put voir que l'ouverture par 2° 30' de latitude. +</p> + +<p> +Il était de retour à Kazeh le 25 août, et reprenait avec Burton le chemin de +Zanzibar, qu'ils revirent au mois de mars de l'année suivante. Ces deux hardis +explorateurs revinrent alors en Angleterre, et la Société de Géographie de +Paris leur décerna son prix annuel. +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson remarqua avec soin qu'ils n'avaient franchi ni le 2e degré +de latitude australe, ni le 29e degré de longitude est. +</p> + +<p> +Il s'agissait donc de réunir les explorations de Burton et Speke à celles du +docteur Barth ; c'était s'engager à franchir une étendue de pays de plus de +douze degrés. +</p> + +<h2>CHAPITRE V</h2> + +<p class="letter"> +Rêves de Kennedy.—Articles et pronoms au pluriel.—Insinuations de +Dick.—Promenade sur la carte d'Afrique —Ce qui reste entre les deux pointes du +compas.—Expéditions actuelles.—Speke et Grant.—Kraff, de Decken, de Heuglin. +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson pressait activement les préparatifs de son départ ; il +dirigeait lui-même la construction de son aérostat, suivant certaines +modifications sur lesquelles il gardait un silence absolu. +</p> + +<p> +Depuis longtemps déjà, il s'était appliqué à l'étude de la langue arabe et de +divers idiomes mandingues ; grâce à ses dispositions de polyglotte, il fit de +rapides progrès. +</p> + +<p> +En attendant, son ami le chasseur ne le quittait pas d'une semelle ; il +craignait sans doute que le docteur ne prît son vol sans rien dire ; il lui +tenait encore à ce sujet les discours les plus persuasifs, qui ne persuadaient +pas Samuel Fergusson, et s'échappait en supplications pathétiques, dont +celui-ci se montrait peu touché Dick le sentait glisser entre ses doigts. +</p> + +<p> +Le pauvre Écossais était réellement à plaindre ; il ne considérait plus la +voûte azurée sans de sombres terreurs ; il éprouvait, en dormant, des +balancements vertigineux, et chaque nuit il se sentait choir d'incommensurables +hauteurs. +</p> + +<p> +Nous devons ajouter que, pendant ces terribles cauchemars, il tomba de son lit +une fois ou deux. Son premier soin fut de montrer à Fergusson une forte +contusion qu'il se fit à la tête. +</p> + +<p> +« Et pourtant, ajouta-t-il avec bonhomie, trois pieds de hauteur ! pas plus ! +et une bosse pareille ! Juge donc ! » +</p> + +<p> +Cette insinuation, pleine de mélancolie, n'émût pas le docteur. +</p> + +<p> +« Nous ne tomberons pas, fit-il. +</p> + +<p> +—Mais enfin, si nous tombons ? +</p> + +<p> +—Nous ne tomberons pas. » +</p> + +<p> +Ce fut net, et Kennedy n'eut rien à répondre. +</p> + +<p> +Ce qui exaspérait particulièrement Dick, c'est que le docteur semblait faire +une abnégation parfaite de sa personnalité, à lui Kennedy ; il le considérait +comme irrévocablement destiné à devenir son compagnon aérien. Cela n'était plus +l'objet d'un doute. Samuel faisait un intolérable abus du pronom pluriel de la +première personne. +</p> + +<p> +« Nous » avançons..., « nous » serons prêts le..., « nous » partirons le +</p> + +<p> +Et de l'adjectif possessif au singulier : +</p> + +<p> +« Notre » ballon..., « notre » nacelle..., « notre » exploration... +</p> + +<p> +Et du pluriel donc ! +</p> + +<p> +« Nos » préparatifs..., « nos » découvertes .., « nos » ascensions... +</p> + +<p> +Dick en frissonnait, quoique décidé à ne point partir ; mais il ne voulait pas +trop contrarier son ami. Avouons même que, sans s'en rendre bien compte, il +avait fait venir tout doucement d'Édimbourg quelques vêtements assortis et ses +meilleurs fusils de chasse. +</p> + +<p> +Un jour, après avoir reconnu qu'avec un bonheur insolent, on pouvait avoir une +chance sur mille de réussir, il feignit de se rendre aux désirs du docteur ; +mais, pour reculer le voyage, il entama la série des échappatoires les plus +variées. Il se rejeta sur l'utilité de l'expédition et sur son opportunité. +Cette découverte des sources du Nil était-elle vraiment nécessaire ?... +Aurait-on réellement travaillé pour le bonheur de l'humanité ?... Quand, au +bout du compte, les peuplades de l'Afrique seraient civilisées, en +seraient-elles plus heureuses ?... Était-on certain, d'ailleurs, que la +civilisation ne fût pas plutôt là qu'en Europe — Peut-être. — Et d'abord ne +pouvait-on attendre encore ?... La traversée de l'Afrique serait certainement +faite un jour, et d'une façon moins hasardeuse... Dans un mois, dans dix mois, +avant un an, quelque explorateur arriverait sans doute... +</p> + +<p> +Ces insinuations produisaient un effet tout contraire à leur but, et le docteur +frémissait d'impatience. +</p> + +<p> +« Veux-tu donc, malheureux Dick, veux-tu donc, faux ami, que cette gloire +profite à un autre ? Faut-il donc mentir à mon passé ? reculer devant des +obstacles qui ne sont pas sérieux ? reconnaître par de lâches hésitations ce +qu'ont fait pour moi, et le gouvernement anglais, et la Société Royale de +Londres ? +</p> + +<p> +—Mais , reprit Kennedy, qui avait une grande habitude de cette conjonction. +</p> + +<p> +—Mais, fit le docteur, ne sais-tu pas que mon voyage doit concourir au succès +des entreprises actuelles. Ignores-tu que de nouveaux explorateurs s'avancent +vers le centre de l'Afrique +</p> + +<p> +—Cependant... +</p> + +<p> +—Écoute-moi bien, Dick, et jette les yeux sur cette carte. » +</p> + +<p> +Dick les jeta avec résignation. +</p> + +<p> +« Remonte le cours du Nil, dit Fergusson. +</p> + +<p> +—Je le remonte, dit docilement l'Écossais. +</p> + +<p> +—Arrive à Gondokoro. +</p> + +<p> +—J'y suis. » +</p> + +<p> +Et Kennedy songeait combien était facile un pareil voyage... sur la carte. +</p> + +<p> +« Prends une des pointes de ce compas, reprit le docteur, et appuie-la sur +cette ville que les plus hardis ont à peine dépassée. +</p> + +<p> +—J'appuie. +</p> + +<p> +—Et maintenant cherche sur la côte l'île de Zanzibar, par 6° de latitude sud. +</p> + +<p> +—Je la tiens. +</p> + +<p> +—Suis maintenant ce parallèle et arrive à Kazeh. +</p> + +<p> +—C'est fait. +</p> + +<p> +—Remonte par le 33e degré de longitude jusqu'à l'ouverture du lac Oukéréoué, à +l'endroit où s'arrêta le lieutenant Speke. +</p> + +<p> +—M'y voici ! Un peu plus, je tombais dans le lac. +</p> + +<p> +—Eh bien ! sais-tu ce qu'on a le droit de supposer d'après les renseignements +donnés par les peuplades riveraines ? +</p> + +<p> +—Je ne m'en doute pas. +</p> + +<p> +—C'est que ce lac, dont l'extrémité inférieure est par 2° 30' de latitude, doit +s'étendre également de deux degrés et demi au-dessus de l'équateur. +</p> + +<p> +—Vraiment ! +</p> + +<p> +—Or, de cette extrémité septentrionale s'échappe un cours d'eau qui doit +nécessairement rejoindre le Nil, si ce n'est le Nil lui-même. +</p> + +<p> +—Voilà qui est curieux. +</p> + +<p> +—Or, appuie la seconde pointe de ton compas sur cette extrémité du lac +Oukéréoué. +</p> + +<p> +—C'est fait, ami Fergusson +</p> + +<p> +—Combien comptes-tu de degrés entre les deux pointes ? +</p> + +<p> +—A peine deux. +</p> + +<p> +—Et sais-tu ce que cela fait, Dick ? +</p> + +<p> +—Pas le moins du monde. +</p> + +<p> +—Cela fait à peine cent vingt milles [Cinquante lieues], c'est-à-dire rien. +</p> + +<p> +—Presque rien, Samuel. +</p> + +<p> +—Or, sais-tu ce qui se passe en ce moment ? +</p> + +<p> +—Non, sur ma vie ! +</p> + +<p> +—Eh bien ! le voici. La Société de Géographie a regardé comme très importante +l'exploration de ce lac entrevu par Speke. Sous ses auspices, le lieutenant, +aujourd'hui capitaine Speke, s'est associé le capitaine Grant de l'armée des +Indes ; ils se sont mis à la tête d'une expédition nombreuse et largement +subventionnée ; ils ont mission de remonter le lac et de re-venir jusqu'à +Gondokoro ; ils ont reçu un subside de plus de cinq mille livres, et le +gouverneur du Cap a mis des soldats hottentots à leur dispo-sition ; ils sont +partis de Zanzibar à la fin d'octobre 1860. Pendant ce temps, l'Anglais John +Petherick, consul de Sa Majesté à Kartoum, a reçu du Foreign-office sept cents +livres environ ; il doit équiper un bateau à vapeur à Karthoum, le charger de +provisions suffisantes, et se rendre à Gondokoro ; là il attendra la caravane +du capitaine Speke et sera en mesure de la ravitailler. +</p> + +<p> +—Bien imaginé, dit Kennedy. +</p> + +<p> +—Tu vois bien que cela presse, si nous voulons participer à ces travaux +d'exploration. Et ce n'est pas tout ; pendant que l'on marche d'un pas sûr à la +découverte des sources du Nil, d'autres voyageurs vont hardiment au cœur de +l'Afrique. +</p> + +<p> +—A pied, fit Kennedy +</p> + +<p> +—A pied, répondit le docteur sans relever l'insinuation. Le docteur Krapf se +propose de pousser dans l'ouest par le Djob, rivière située sous l'équateur. Le +baron de Decken a quitté Monbaz, a reconnu les montagnes de Kenia et de +Kilimandjaro, et s'enfonce vers le centre. +</p> + +<p> +—A pied toujours ? +</p> + +<p> +—Toujours à pied, ou à dos de mulet. +</p> + +<p> +—C'est exactement la même chose pour moi, répliqua Kennedy. +</p> + +<p> +—Enfin, reprit le docteur, M. de Heuglin, vice-consul d'Autriche à Karthoum, +vient d'organiser une expédition très importante, dont le premier but est de +rechercher le voyageur Vogel, qui, en 1853, fut envoyé dans le Soudan pour +s'associer aux travaux du docteur Barth. En 1856, il quitta le Bornou, et +résolut d'explorer ce pays inconnu qui s'étend entre le lac Tchad et le +Darfour. Or, depuis ce temps, il nia pas reparu. Des lettres arrivées en juin +1860 à Alexandrie rapportent qu'il fut assassiné par les ordres du roi du Wadaï +; mais d'autres lettres, adressées par le docteur Hartmann au père du voyageur, +disent, d'après les récits d'un fellatah du Bornou, que Vogel serait seulement +un prisonnier à Wara ; tout espoir n'est donc pas perdu. Un comité s'est formé +sous la présidence du duc régent de Saxe-Cobourg-Gotha ; mon ami Petermann en +est le secrétaire ; une souscription nationale a fait les frais de +l'expédition, à laquelle se sont joints de nombreux savants ; M. de Heuglin est +parti de Masuah dans le mois de juin, et en même temps qu'il recherche les +traces de Vogel, il doit explorer tout le pays compris entre le Nil et le +Tchad, c'est-à-dire relier les opérations du capitaine Speke à celles du +docteur Barth. Et alors l'Afrique aura été traversée de l'est à l'ouest [Depuis +le départ du docteur Fergusson, on a appris que M. de Heuglin, à la suite de +certaines discussions, a pris une route différente de celle assignée à son +expédition, dont le commandement a été remis à M. Munzinger.]. +</p> + +<p> +—Eh bien ! reprit l'Écossais, puisque tout cela s'emmanche si bien, +qu'allons-nous faire là-bas ? » +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson ne répondit pas, et se contenta de hausser les épaules. +</p> + +<h2>CHAPITRE VI</h2> + +<p class="letter"> +Un domestique Impossible. — Il aperçoit les satellites de Jupiter.—Dick et Joe +aux prises.—Le doute et la croyance.—Le pesage. Joe Wellington.— Il reçoit une +demi-couronne. +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson avait un domestique ; il répondait avec empressement au +nom de Joe ; une excellente nature ; ayant voué à son maître une confiance +absolue et un dévouement sans bornes ; devançant même ses ordres, toujours +interprétés d'une façon intelligente ; un Caleb pas grognon et d'une éternelle +bonne humeur ; on l'eût fait exprès qu'on n'eût pas mieux réussi. Fergusson +s'en rapportait entièrement à lui pour les détails de son existence, et il +avait raison. Rare et honnête Joe ! un domestique qui commande votre dîner, et +dont le goût est le vôtre qui fait votre malle et n'oublie ni les bas ni les +chemises, qui possède vos clefs et vos secrets, et n'en abuse pas ! +</p> + +<p> +Mais aussi quel homme était le docteur pour ce digne Joe ! avec quel respect et +quelle confiance il accueillait ses décisions. Quand Fergusson avait parlé, fou +qui eût voulu répondre. Tout ce qu'il pensait était juste ; tout ce qu'il +disait, sensé ; tout ce qu'il commandait, faisable ; tout ce qu'il +entreprenait, possible ; tout ce qu'il achevait, admirable. Vous auriez découpé +Joe en morceaux, ce qui vous eût répugné sans doute, qu'il n'aurait pas changé +d'avis à l'égard de son maître. +</p> + +<p> +Aussi, quand le docteur conçut ce projet de traverser l'Afrique par les airs, +ce fut pour Joe chose faite ; il n'existait plus d'obstacles ; dès l'instant +que le docteur Fergusson avait résolu de partir, il était arrivé — avec son +fidèle serviteur, car ce brave garçon, sans en avoir jamais parlé, savait bien +qu'il serait du voyage. +</p> + +<p> +Il devait d'ailleurs y rendre les plus grands services par son intelligence et +sa merveilleuse agilité. S'il eut fallu nommer un professeur de gymnastique +pour les singes du Zoological Garden, qui sont bien dégourdis cependant, Joe +aurait certainement obtenu cette place. Sauter, grimper, voler, exécuter mille +tours impossibles, il s'en faisait un jeu. +</p> + +<p> +Si Fergusson était la tête et Kennedy le bras, Joe devait être la main. Il +avait déjà accompagné son maître pendant plusieurs voyages, et possédait +quelque teinture de science appropriée à sa façon ; mais il se distinguait +surtout par une philosophie douce, un optimisme charmant ; il trouvait tout +facile, logique, naturel, et par conséquent il ignorait le besoin de se +plaindre ou de maugréer. +</p> + +<p> +Entre autres qualités, il possédait une puissance et une étendue de vision +étonnantes ; il partageait avec Moestlin, le professeur de Képler, la rare +faculté de distinguer sans lunettes les satellites de Jupiter et de compter +dans le groupe des pléiades quatorze étoiles, dont les dernières sont de +neuvième grandeur. Il ne s'en montrait pas plus fier pour cela ; au contraire : +il vous saluait de très loin, et, à l'occasion, il savait joliment se servir de +ses yeux. +</p> + +<p> +Avec cette confiance que Joe témoignait au docteur, il ne faut donc pas +s'étonner des incessantes discussions qui s'élevaient entre Kennedy et le digne +serviteur, toute déférence gardée d'ailleurs. +</p> + +<p> +L'un doutait, l'autre croyait ; l'un était la prudence clairvoyante, l'autre la +confiance aveugle ; le docteur se trouvait entre le doute et la croyance ! je +dois dire qu'il ne se préoccupait ni de l'une ni de l'autre. +</p> + +<p> +« Eh bien ! monsieur Kennedy ? disait Joe. +</p> + +<p> +—Eh bien ! mon garçon ? +</p> + +<p> +—Voilà le moment qui approche il parait que nous nous embarquons pour la lune. +</p> + +<p> +—Tu veux dire la terre de la Lune, ce qui n'est pas tout à fait aussi loin ; +mais sois tranquille, c'est aussi dangereux. +</p> + +<p> +—Dangereux ! avec un homme comme le docteur Fergusson ! +</p> + +<p> +—Je ne voudrais pas t'enlever tes illusions, mon cher Joe ; mais ce qu'il +entreprend là est tout bonnement le fait d'un insensé : il ne partira pas. +</p> + +<p> +—Il ne partira pas ! Vous n'avez donc pas vu son ballon à l'atelier de MM. +Mittchell, dans le Borough [ Faubourg méridional de Londres.]. +</p> + +<p> +—Je me garderais bien de l'aller voir. +</p> + +<p> +—Vous perdez là un beau spectacle, Monsieur ! Quelle belle chose ! quelle jolie +coupe ! quelle charmante nacelle ! Comme nous serons à notre aise là-dedans ! +</p> + +<p> +—Tu comptes donc sérieusement accompagner ton maître ? +</p> + +<p> +—Moi, répliqua Joe avec conviction, mais je l'accompagnerai où il voudra ! Il +ne manquerait plus que cela ! le laisser aller seul, quand nous avons couru le +monde ensemble ! Et qui le soutiendrait donc quand il serait fatigué ? qui lui +tendrait une main vigoureuse pour sauter un précipice ? qui le soignerait s'il +tombait malade ? Non, monsieur Dick, Joe sera toujours à son poste auprès du +docteur, que dis-je, autour du docteur Fergusson +</p> + +<p> +—Brave garçon ! +</p> + +<p> +—D'ailleurs, vous venez avec nous, reprit Joe. +</p> + +<p> +—Sans doute ! fit Kennedy ; c'est-à-dire je vous accompagne pour empêcher +jusqu'au dernier moment Samuel de commettre une pareille folie ! Je le suivrai +même jusqu'à Zanzibar, afin que là encore la main d'un ami l'arrête dans son +projet insensé. +</p> + +<p> +—Vous n'arrêterez rien du tout, monsieur Kennedy, sauf votre respect. Mon +maître n'est point un cerveau brûlé ; il médite longuement ce qu'il veut +entreprendre, et quand sa résolution est prise, le diable serait bien qui l'en +ferait démordre. +</p> + +<p> +—C'est ce que nous verrons ! +</p> + +<p> +—Ne vous flattez pas de cet espoir. D'ailleurs, l'important est que vous +veniez. Pour un chasseur comme vous, l'Afrique est un pays merveilleux. Ainsi, +de toute façon, vous ne regretterez point votre voyage. +</p> + +<p> +—Non, certes, je ne le regretterai pas, surtout si cet entêté se rend enfin à +l'évidence. +</p> + +<p> +—A propos, dit Joe, vous savez que c'est aujourd'hui le pesage. +</p> + +<p> +—Comment, le pesage ? +</p> + +<p> +—Sans doute, mon maître, vous et moi, nous allons tous trois nous peser. +</p> + +<p> +—Comme des jockeys ! +</p> + +<p> +—Comme des jockeys. Seulement, rassurez-vous, on ne vous fera pas maigrir si +vous êtes trop lourd. On vous prendra comme vous serez. +</p> + +<p> +—Je ne me laisserai certainement pas peser, dit l'Écossais avec fermeté. +</p> + +<p> +—Mais, Monsieur, il paraît que c'est nécessaire pour sa machine +</p> + +<p> +—Eh bien ! sa machine s'en passera +</p> + +<p> +—Par exemple ! et si, faute de calculs exacts, nous n'allions pas pouvoir +monter ! +</p> + +<p> +—Eh parbleu ! je ne demande que cela ! +</p> + +<p> +—Voyons, monsieur Kennedy, mon maître va venir à l'instant nous chercher +</p> + +<p> +—Je n'irai pas. +</p> + +<p> +—Vous ne voudrez pas lui faire cette peine. +</p> + +<p> +—Je la lui ferai. +</p> + +<p> +—Bon ! fit Joe en riant, vous parlez ainsi parce qu'il n'est pas là ; mais +quand il vous dira face à face : « Dick (sauf votre respect), Dick, j'ai besoin +de connaître exactement ton poids, » vous irez, je vous en réponds. +</p> + +<p> +—Je n'irai pas. +</p> + +<p> +En ce moment le docteur rentra dans son cabinet de travail où se tenait cette +conversation ; il regarda Kennedy, qui ne se sentit pas trop à son aise. +</p> + +<p> +« Dick, dit le docteur, viens avec Joe ; j'ai besoin de savoir ce que vous +pesez tous les deux. +</p> + +<p> +—Mais... +</p> + +<p> +—Tu pourras garder ton chapeau sur ta tête. Viens. » +</p> + +<p> +Et Kennedy y alla. +</p> + +<p> +Ils se rendirent tous les trois à l'atelier de MM. Mittchell, où l'une de ces +balances dites romaines avait été préparée. Il fallait effectivement que le +docteur connût le poids de ses compagnons pour établir l'équilibre de son +aérostat. Il fit donc monter Dick sur la plate-forme de la balance ; celui-ci, +sans faire de résistance, disait à mi-voix : +</p> + +<p> +« C'est bon ! c'est bon ! cela n'engage à rien. +</p> + +<p> +—Cent cinquante-trois livres, dit le docteur, en inscrivant ce nombre sur son +carnet. +</p> + +<p> +—Suis-je trop lourd ? +</p> + +<p> +—Mais non, monsieur Kennedy, répliqua Joe ; d'ailleurs, je suis léger, cela +fera compensation. » +</p> + +<p> +Et ce disant, Joe prit avec enthousiasme la place du chasseur ; il faillit même +renverser la balance dans son emportement ; il se posa dans l'attitude du +Wellington qui singe Achille à l'entrée d'Hyde-Park, et fut magnifique ; sans +bouclier. +</p> + +<p> +« Cent vingt livres, inscrivit le docteur.. +</p> + +<p> +Eh ! eh ! » fit Joe avec un sourire de satisfaction. Pourquoi souriait-il ? Il +n'eut jamais pu le dire. +</p> + +<p> +« A mon tour, dit Fergusson, et il inscrivit cent trente-cinq livres pour son +propre compte. +</p> + +<p> +—A nous trois, dit-il, nous ne pesons pas plus de quatre cents livres. +</p> + +<p> +—Mais, mon maître, reprit Joe, si cela était nécessaire pour votre expédition, +je pourrais bien me faire maigrir d'une vingtaine de livres en ne mangeant pas. +</p> + +<p> +—C'est inutile, mon garçon, répondit le docteur ; tu peux manger à ton aise, et +voilà une demi-couronne pour te lester à ta fantaisie. » +</p> + +<h2>CHAPITRE VII</h2> + +<p class="letter"> +Détails géométriques.—Calcul de la capacité du ballon. l'aérostat +double.—L'enveloppe.—La nacelle. l'appareil mystérieux.—Les vivres.—L'addition +finale. +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson s'était préoccupé depuis longtemps des détails de son +expédition. On comprend que le ballon, ce merveilleux véhicule destiné à le +transporter par air, fut l'objet de sa constante sollicitude. +</p> + +<p> +Tout d'abord, et pour ne pas donner de trop grandes dimensions à l'aérostat, il +résolut de le gonfler avec du gaz hydrogène, qui est quatorze fois et demie +plus léger que l'air. La production de ce gaz est facile, et c'est celui qui a +donné les meilleurs résultats dans les expériences aérostatiques. +</p> + +<p> +Le docteur, d'après des calculs très exacts, trouva que, pour les objets +indispensables à son voyage et pour son appareil, il devait emporter un poids +de quatre mille livres ; il fallut donc rechercher quelle serait la force +ascensionnelle capable d'enlever ce poids, et, par conséquent, quelle en serait +la capacité. +</p> + +<p> +Un poids de quatre mille livres est représenté par un déplacement d'air de +quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes [1,661 mètres +cubes.], ce qui revient à dire que quarante-quatre mille huit cent +quarante-sept pieds cubes d'air pèsent quatre mille livres environ. +</p> + +<p> +En donnant au ballon cette capacité de quarante-quatre mille huit cent +quarante-sept pieds cubes et en le remplissant, au lieu d'air, de gaz +hydrogène, qui, quatorze fois et demie plus léger, ne pèse que deux cent +soixante seize livres, il reste une rupture d'équilibre, soit une différence de +trois mille sept cent vingt-quatre livrés. C'est cette différence entre le +poids du gaz contenu dans le ballon et le poids de l'air environnant qui +constitue la force ascensionnelle de l'aérostat. +</p> + +<p> +Toutefois, si l'on introduisait dans le ballon les quarante-quatre mille huit +cent quarante pieds cubes de gaz dont nous parlons, il serait entièrement +rempli ; or cela ne doit pas être, car à mesure que le ballon monte dans les +couches moins denses de l'air, le gaz qu'il renferme tend à se dilater et ne +tarderait pas à crever l'enveloppe. On ne remplit donc généralement les ballons +qu'aux deux tiers. +</p> + +<p> +Mais le docteur, par suite de certain projet connu de lui seul, résolut de ne +remplir son aérostat qu'à moitié, et puisqu'il lui fallait emporter +quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes d'hydrogène, de +donner à son ballon une capacité à peu près double. +</p> + +<p> +Il le disposa suivant cette forme allongée que l'on sait être préférable ; le +diamètre horizontal fut de cinquante pieds et le diamètre vertical de +soixante-quinze [Cette dimension n'a rien d'extraordinaire : en 1784, à Lyon, +M. Montgolfier construisit un aérostat dont la capacité était de 340,000 pieds +cubes, ou 20,000 mètres cubes, et il pouvait enlever un poids de 20 tonnes, +soit 20,000 kilogrammes] ; il obtint ainsi un sphéroïde dont la capacité +s'élevait en chiffres ronds à quatre-vingt-dix mille pieds cubes. +</p> + +<p> +Si le docteur Fergusson avait pu employer deux ballons, ses chances de réussite +se seraient accrues ; en effet, au cas où l'un vient à se rompre dans l'air, on +peut en jetant du lest se soutenir au moyen de l'autre. Mais la manœuvre de +deux aérostats devient fort difficile, lorsqu'il s'agit de leur conserver une +force d'ascension égale. +</p> + +<p> +Après avoir longuement réfléchi, Fergusson, par une disposition ingénieuse, +réunit les avantages de deux ballons sans en avoir les inconvénients ; il en +construisit deux d'inégale grandeur et les renferma l'un dans l'autre. Son +ballon extérieur, auquel il conserva les dimensions que nous avons données plus +haut, en contint un plus petit, de même forme, qui n'eût que quarante-cinq +pieds de diamètre horizontal et soixante-huit pieds de diamètre vertical. La +capacité de ce ballon intérieur n'était donc que de soixante-sept mille pieds +cubes ; il devait nager dans le fluide qui l'entourait ; une soupape s'ouvrait +d'un ballon à l'autre et permettait au besoin de les faire communiquer entre +eux. +</p> + +<p> +Cette disposition présentait cet avantage que, s'il fallait donner issue au gaz +pour descendre, on laisserait échapper d'abord celui du grand ballon ; dût-on +même le vider entièrement, le petit resterait intact ; on pouvait alors se +débarrasser de l'enveloppe extérieure, comme d'un poids incommode, et le second +aérostat, demeuré seul, n'offrait pas au vent la prise que donnent les ballons +à demi dégonflés. +</p> + +<p> +De plus, dans le cas d'un accident, d'une déchirure arrivée au ballon +extérieur, l'autre avait l'avantage d'être préservé. +</p> + +<p> +Les deux aérostats furent construits avec un taffetas croisé de Lyon enduit de +: gutta-percha. Cette substance gommo-résineuse jouit d'une imperméabilité +absolue ; elle est entièrement inattaquable aux acides et aux gaz. Le taffetas +fut juxtaposé en double au pôle supérieur du globe, où se fait presque tout +l'effort. +</p> + +<p> +Cette enveloppe pouvait retenir le fluide pendant un temps illimité. Elle +pesait une demi-livre par neuf pieds carrés. Or, la surface du ballon extérieur +étant d'environ onze mille six cents pieds carrés, son enveloppe pesa six cent +cinquante livres. L'enveloppe du second ayant neuf mille deux cents pieds +carrés de surface ne pesait que cinq cent dix livres : soit donc, en tout, onze +cent soixante livres. +</p> + +<p> +Le filet destiné à supporter la nacelle fut fait en corde de chanvre d'une très +grande solidité ; les deux soupapes devinrent l'objet de soins minutieux, comme +l'eut été le gouvernail d'un navire. +</p> + +<p> +La nacelle, de forme circulaire et d'un diamètre de quinze pieds, était +construite en osier, renforcée par une légère armure de fer, et revêtue à la +partie inférieure de ressorts élastiques destinés à amortir les chocs. Son +poids et celui du filet ne dépassaient pas deux cent quatre vingt livres. +</p> + +<p> +Le docteur fit construire, en outre, quatre caisses de tôle de deux lignes +d'épaisseur ; elles étaient réunies entre elles par des tuyaux munis de +robinets ; il y joignit un serpentin de deux pouces de diamètre environ qui se +terminait par deux branches droites d'inégale longueur, mais dont la plus +grande mesurait vingt-cinq pieds de haut, et la plus courte quinze pieds +seulement. +</p> + +<p> +Les caisses de tôle s'emboîtaient dans la nacelle de façon à occuper le moins +d'espace possible ; le serpentin, qui ne devait s'ajuster que plus tard, fut +emballé séparément, ainsi qu'une très forte pile électrique de Buntzen. Cet +appareil avait été si ingénieusement combiné qu'il ne pesait pas plus de sept +cents livres, en y comprenant même vingt-cinq gallons d'eau contenus dans une +caisse spéciale. +</p> + +<p> +Les instruments destinés au voyage consistèrent en deux baromètres, deux +thermomètres, deux boussoles, un sextant, deux chronomètres, un horizon +artificiel et un altazimuth pour relever les objets lointains et inaccessibles. +L'Observatoire de Greenwich s'était mis à la disposition du docteur. Celui-ci +d'ailleurs ne se proposait pas de faire des expériences de physique ; il +voulait seulement reconnaître sa direction, et déterminer la position des +principales rivières, montagnes et villes. +</p> + +<p> +Il se munit de trois ancres en fer bien éprouvées, ainsi que d'une échelle de +soie légère et résistante, longue d'une cinquantaine de pieds. +</p> + +<p> +Il calcula également ]e poids exact de ses vivres ; ils consistèrent en thé, en +café, en biscuits, en viande salée et en pemmican, préparation qui, sous un +mince volume, renferme beaucoup d'éléments nutritifs. Indépendamment d'une +suffisante réserve d'eau-de-vie, il disposa deux caisses à eau qui contenaient +chacune vingt-deux gallons [Cent litres à peu près. Le gallon, qui contient 8 +pintes, vaut 4 litres 453]. +</p> + +<p> +La consommation de ces divers aliments devait peu à peu diminuer le poids +enlevé par l'aérostat. Car il faut savoir que l'équilibre d'un ballon dans +l'atmosphère est d'une extrême sensibilité. La perte d'un poids presque +insignifiant suffit pour produire un déplacement très appréciable. +</p> + +<p> +Le docteur n'oublia ni une tente qui devait recouvrir une partie de la nacelle, +ni les couvertures qui composaient toute la literie de voyage, ni les fusils du +chasseur, ni ses provisions de poudre et de balles. +</p> + +<p> +Voici le résumé de ses différents calculs : +</p> + +<table width="60%"> + +<tr> +<td>Fergusson.</td><td>135 </td><td>livres.</td> +</tr> + +<tr> +<td>Kennedy...</td><td>153</td><td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td>Joe</td><td>120</td><td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td>Poids du premier ballon...</td><td>650</td><td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td>Poids du second ballon</td><td>510</td><td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td>Nacelle et filet.</td><td>280</td><td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td>Ancres, instruments,<br/> +Fusils, couvertures,<br/> +Tente, ustensiles divers,</td><td>190</td><td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td>Viande, pemmican,<br/> +Biscuits, thé,<br/> +Café, eau-de-vie,</td><td>386</td><td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td>Eau...</td><td>400</td><td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td>Appareil</td><td>700</td><td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td>Poids de l'hydrogène.</td><td>276</td><td>—</td> +</tr> + +<tr> +<td>Lest</td><td>200</td><td>—</td> +</tr> + +<tr> <td align="center">Total.</td><td>4000</td><td>livres</td> +</tr> + +</table> + +<p> +Tel était le décompte des quatre mille livres que le docteur Fergusson se +proposait d'enlever ; il n'emportait que deux cents livres de lest, pour « les +cas imprévus seulement, » disait-il, car il comptait bien n'en pas user, grâce +à son appareil. +</p> + +<h2>CHAPITRE VIII</h2> + +<p class="letter"> +Importance de Joe. —Le commandant de la Resolute.—L'arsenal de +Kennedy.—Aménagements.—Le dîner d'adieu.—Le départ du 21 février.—Séances +scientifiques du docteur. —Duveyrier, Livingstone. —Détails du voyage +aérien.—Kennedy réduit au silence. +</p> + +<p> +Vers le 10 février, les préparatifs touchaient à la fin, les aérostats +renfermés l'un dans l'autre étaient entièrement terminés ; ils avaient subi une +forte pression d'air refoulé dans leurs flancs ; cette épreuve donnait bonne +opinion de leur solidité, et témoignait des soins apportés à leur construction. +</p> + +<p> +Joe ne se sentait pas de joie ; il allait incessamment de Greek street aux +ateliers de MM. Mittchell, toujours affairé, mais toujours épanoui, donnant +volontiers des détails sur l'affaire aux gens qui ne lui en demandaient point, +fier entre toutes choses d'accompagner son maître. Je crois même qu'à montrer +l'aérostat, à développer les idées et les plans du docteur, à laisser +apercevoir celui-ci par une fenêtre entr'ouverte, ou à son passage dans les +rues, le digne garçon gagna quelques demi-couronnes ; il ne faut pas lui en +vouloir ; il avait bien le droit de spéculer un peu sur l'admiration et la +curiosité de ses contemporains. +</p> + +<p> +Le 16 février, le <i>Resolute</i> vint jeter l'ancre devant Greenwich. C'était +un navire à hélice du port de huit cents tonneaux, bon marcheur, et qui fut +chargé de ravitailler la dernière expédition de sir James Ross aux régions +polaires. Le commandant Pennet passait pour un aimable homme, il s'intéressait +particulièrement au voyage du docteur, qu'il appréciait de longue date. Ce +Pennet faisait plutôt un savant qu'un soldat, cela n'empêchait pas son bâtiment +de porter quatre caronades, qui n'avaient jamais fait de mal à personne, et +servaient seulement à produire les bruits les plus pacifiques du monde. +</p> + +<p> +La cale du <i>Resolute</i> fut aménagée de manière à loger l'aérostat ; il y +fut transporté avec les plus grandes précautions dans la journée du 18 février +; on l'emmagasina au fond du navire, de manière à prévenir tout accident ; la +nacelle et ses accessoires, les ancres, les cordes, les vivres, les caisses à +eau que l'on devait remplir à l'arrivée, tout fut arrimé sous les yeux de +Fergusson. +</p> + +<p> +On embarqua dix tonneaux d'acide sulfurique et dix tonneaux de vieille +ferraille pour la production du gaz hydrogène. Cette quantité était plus que +suffisante, mais il fallait parer aux pertes possibles. L'appareil destiné à +développer le gaz, et composé d'une trentaine de barils, fut mis à fond de +cale. +</p> + +<p> +Ces divers préparatifs se terminèrent le 18 février au soir. Deux cabines +confortablement disposées attendaient le docteur Fergusson et son ami Kennedy. +Ce dernier, tout en jurant qu'il ne partirait pas, se rendit à bord avec un +véritable arsenal de chasse, deux excellents fusil à deux coups, se chargeant +par la culasse, et une carabine à toute épreuve de la fabrique de Purdey Moore +et Dickson d'Edimbourg ; avec une pareille arme le chasseur n'était pas +embarrassé de loger à deux mille pas de distance une balle dans l'œil d'un +chamois ; il y joignit deux revolvers Colt à six coups pour les besoins +imprévus ; sa poudrière, son sac à cartouches, son plomb et ses balles, en +quantité suffisante, ne dépassaient pas les limites de poids assignées par le +docteur. +</p> + +<p> +Les trois voyageurs s'installèrent à bord dans la journée du 19 février ; ils +furent reçus avec une grande distinction par le capitaine et ses officiers, le +docteur toujours assez froid, uniquement préoccupé de son expédition, Dick ému +sans trop vouloir le paraître, Joe bondissant, éclatant en propos burlesques ; +il devint promptement le loustic du poste des maîtres, où un cadre lui avait : +été réservé. +</p> + +<p> +Le 20, un grand dîner d'adieu fut donné au docteur Fergusson et à Kennedy par +la Société Royale de Géographie. Le commandant Pennet et ses officiers +assistaient à ce repas, qui fut très animé et très fourni en libations +flatteuses ; les santés y furent portées en assez grand nombre pour assurer à +tous les convives une existence de centenaires. Sir Francis M présidait avec +une émotion contenue, mais pleine de dignité. +</p> + +<p> +A sa grande confusion ; Dick Kennedy eut une large part dans les félicitations +bachiques. Après avoir bu « à l'intrépide Fergusson, la gloire de « +l'Angleterre, » on dut boire « au non moins courageux Kennedy, son audacieux +compagnon. » +</p> + +<p> +Dick rougit beaucoup, ce qui passa pour de la modestie : les applaudissements +redoublèrent Dick rougit encore davantage. +</p> + +<p> +Un message de la reine arriva au dessert ; elle présentait ses compliments aux +deux voyageurs et faisait des vœux pour la réussite de l'entreprise. +</p> + +<p> +Ce qui nécessita de nouveau toasts « à Sa Très Gracieuse Majesté. » +</p> + +<p> +A minuit, après des adieux émouvants et de chaleureuses poignées de mains, les +convives se séparèrent. +</p> + +<p> +Les embarcations du <i>Resolute</i> attendaient au pont de Westminster ; le +commandant y prit place en compagnie de ses passagers et de ses officiers, et +le courant rapide de la Tamise les porta vers Greenwich, +</p> + +<p> +A une heure, chacun dormait à bord. +</p> + +<p> +Le lendemain, 21 février, à trois heures du matin, les fourneaux ronflaient ; à +cinq heures, on levait l'ancre, et sous l'impulsion de son hélice, le +<i>Resolute</i> fila vers l'embouchure de la Tamise. +</p> + +<p> +Nous n'avons pas besoin de dire que les conversations du bord roulèrent +uniquement sur l'expédition du docteur Fergusson. A le voir comme à l'entendre, +il inspirait une telle confiance bientôt, sauf l'Écossais, personne ne mit en +question le succès de son entreprise. +</p> + +<p> +Pendant les longues heures inoccupées du voyage docteur faisait un véritable +cours de géographie dans le carré des officiers. Ces jeunes gens se +passionnaient pour les découvertes faites depuis quarante ans en Afrique ; il +leur raconta les explorations de Barth, de Burton, de Speke, de Grant, il leur +dépeignit cette mystérieuse contrée livrée de toutes part aux investigations de +la science. Dans le nord, le jeune Duveyrier explorait le Sahara et ramenait à +Paris les chefs Touaregs. Sous l'inspiration du gouvernement français, deux +expéditions se préparaient, qui, descendant du nord et venant à l'ouest, se +croiseraient à Tembouctou. Au sud, l'infatigable Livingstone s'avançait +toujours vers l'équateur, et depuis mars l862, il remontait, en compagnie de +Mackensie, la rivière Rovoonia. Le dix-neuvième siècle ne se passerait +certainement pas sans que l'Afrique n'eût révélé les secrets enfouis dans son +sein depuis six mille ans. +</p> + +<p> +L'intérêt des auditeurs de Fergusson fut excité surtout quand il leur fit +connaître en détail les préparatifs de son voyage ; ils voulurent vérifier ses +calculs ; ils discutèrent, et le docteur entra franchement dans la discussion. +</p> + +<p> +En général, on s'étonnait de la quantité relativement restreinte de vivres +qu'il emportait avec lui. Un jour, l'un des officiers interrogea le docteur à +cet égard +</p> + +<p> +« Cela vous surprend, répondit Fergusson. +</p> + +<p> +—Sans doute. +</p> + +<p> +—Mais quelle durée supposez-vous donc qu'aura mon voyage ? Des mois entiers ? +C'est une grande erreur ; s'il se prolongeait, nous serions perdus, nous +n'arriverions pas. Sachez donc qu'il n'y a pas plus de trois mille cinq cents, +mettez quatre mille milles [Environ 400 lieues] de Zanzibar à la côte du +Sénégal. Or, à deux cent quarante milles [Cent lieues. Le docteur compte +toujours par milles géographiques de 60 au degré] par douze heures, ce qui +n'approche pas de la vitesse de nos chemins de fer, en voyageant jour et nuit, +il suffirait de sept jours pour traverser l'Afrique. +</p> + +<p> +—Mais alors vous ne pourriez rien voir, ni faire de relèvements géographiques, +ni reconnaître le pays. +</p> + +<p> +—Aussi, répondit le docteur, si je suis maître de mon ballon, si je monte ou +descends à ma volonté, je m'arrêterai quand bon me semblera, surtout lorsque +des courants trop violents menaceront de m'entraîner. +</p> + +<p> +—Et vous en rencontrerez, dit le commandant Pennet ; il y a des ouragans qui +font plus de deux cent quatre milles à l'heure. +</p> + +<p> +—Vous le voyez, répliqua le docteur, avec une telle rapidité, on traverserait +l'Afrique en douze heures ; on se lèverait à Zanzibar pour aller se coucher à +Saint-Louis. +</p> + +<p> +—Mais, reprit un officier, est-ce qu'un ballon pourrait être entraîné par une +vitesse pareille ? +</p> + +<p> +—Cela s'est vu, répondit Fergusson. +</p> + +<p> +—Et le ballon a résisté ? +</p> + +<p> +—Parfaitement. C'était à l'époque du couronnement de Napoléon en 1804. +L'aéronaute Garnerin lança de Paris, à onze heures du soir, un ballon qui +portait l'inscription suivante tracée en lettres d'or : « Paris, 25 frimaire an +XIII, couronnement de l'empereur Napoléon par S. S. Pie VII.» Le lendemain +matin, à cinq heures, les habitants de Rome voyaient le même ballon planer +au-dessus du Vatican, parcourir la campagne romaine, et aller s'abattre dans le +lac de Bracciano. Ainsi, Messieurs, un ballon peut résister à de pareilles +vitesses. +</p> + +<p> +—Un ballon, oui ; mais un homme, se hasarda à dire Kennedy. +</p> + +<p> +—Mais un homme aussi ! Car un ballon est toujours immobile par rapport à l'air +qui l'environne ; ce n'est pas lui qui marche, et est la masse de l'air +elle-même ; aussi, allumez une bougie dans votre nacelle, et la flamme ne +vacillera pas. Un aéronaute montant le ballon de Garnerin n'aurait aucunement +souffert de cette vitesse. D'ailleurs, je ne tiens pas à expérimenter une +semblable rapidité, et si je puis m'accrocher pendant la nuit à quelque arbre +ou quelque accident de terrain, je ne m'en ferai pas faute. Nous emportons +d'ailleurs pour deux mois de vivres, et rien n'empêchera notre adroit chasseur +de nous fournir du gibier en abondance quand nous prendrons terre. +</p> + +<p> +—Ah ! monsieur Kennedy ! vous allez faire là des coups de maître, dit un Jeune +midshipman en regardant l'Écossais avec des yeux d'envie. +</p> + +<p> +—Sans compter, reprit un autre, que votre plaisir sera doublé d'une grande +gloire. +</p> + +<p> +—Messieurs, répondit le chasseur, je suis fort sensible à vos compliments... +mais il ne m'appartient pas de les recevoir. . . +</p> + +<p> +—Hein ! fit-on de tous côtés vous ne partirez pas ? +</p> + +<p> +—Je ne partirai pas. +</p> + +<p> +—Vous n'accompagnerez pas le docteur Fergusson ? +</p> + +<p> +—Non seulement je ne l'accompagnerai pas, mais je ne suis ici que pour +l'arrêter au dernier moment. » +</p> + +<p> +Tous les regards se dirigèrent vers le docteur. +</p> + +<p> +« Ne l'écoutez pas, répondit-il avec son air calme. C'est une chose qu'il ne +faut pas discuter avec lui ; au fond il sait parfaitement qu'il partira. +</p> + +<p> +—Par saint Patrick ! s'écria Kennedy j'atteste +</p> + +<p> +—N'atteste rien, ami Dick ; tu es jaugé, tu es pesé , toi, ta poudre, tes +fusils et tes balles ; ainsi n'en parlons plus. » +</p> + +<p> +Et de fait, depuis ce jour jusqu'à l'arrivée à Zanzibar, Dick n'ouvrit plus la +bouche ; il ne parla pas plus de cela que d'autre chose. Il se tut. +</p> + +<h2>CHAPITRE IX</h2> + +<p class="letter"> +On double le cap.—Le gaillard d'avant—Cours de cosmographie par le progrès +Joe.—Do direction des ballons.—De la recherche des courants atmosphériques. +</p> + +<p> +Le <i>Resolute</i> filait rapidement vers le cap de Bonne-Espérance ; le temps +se maintenait au beau, quoique la mer devint plus forte. +</p> + +<p> +Le 30 mars, vingt-sept jours après le départ de Londres, la montagne de la +Table se profila sur l'horizon ; la ville du Cap, située au pied d'un +amphithéâtre de collines, apparut au bout des lunettes marines, et bientôt le +<i>Resolute</i> jeta l'ancre dans le port. Mais le commandant n'y relâchait que +pour prendre du charbon ; ce fut l'affaire d'un jour ; le lendemain, le navire +donnait dans le sud pour doubler la pointe méridionale de l'Afrique et entrer +dans le canal de Mozambique. +</p> + +<p> +Joe n'en était pas à son premier voyage sur mer ; il n'avait pas tardé à se +trouver chez lui à bord. Chacun l'aimait pour sa franchise et sa bonne humeur. +Une grande part de la célébrité de son maître rejaillissait sur lui. On +l'écoutait comme un oracle, et il ne se trompait pas plus qu'un autre. +</p> + +<p> +Or, tandis que le docteur poursuivait le cours de ses descriptions dans le +carré des officiers, Joe trônait sur le gaillard d'avant, et faisait de +l'histoire à sa manière, procédé suivi d'ailleurs par les plus grands +historiens de tous les temps. +</p> + +<p> +Il était naturellement question du voyage aérien. Joe avait eu de la peine à +faire accepter l'entreprise par des esprits récalcitrants ; mais aussi, la +chose une fois acceptée, l'imagination des matelots, stimulée par le récit de +Joe, ne connut plus rien d'impossible. +</p> + +<p> +L'éblouissant conteur persuadait à son auditoire qu'après ce voyage-là on en +ferait bien d'autres. Ce n'était que le commencement d'une longue série +d'entreprises surhumaines. +</p> + +<p> +« Voyez-vous, mes amis, quand on a goûté de ce genre de locomotion, on ne peut +plus s'en passer ; aussi, à notre prochaine expédition, au lieu d'aller de +côté, nous irons droit devant nous en montant toujours. +</p> + +<p> +—Bon ! dans la lune alors, dit un auditeur émerveillé. +</p> + +<p> +—Dans la lune ! riposta Joe ; non, ma foi, c'est trop commun ! tout le monde y +va dans la lune. D'ailleurs, il n'y a pas d'eau, et on est obligé d'en emporter +des provisions énormes, et même de l'atmosphère en fioles, pour peu qu'on +tienne à respirer. +</p> + +<p> +—Bon ! si on y trouve du gin ! dit un matelot fort amateur de cette boisson. +</p> + +<p> +—Pas davantage, mon brave. Non ! point de lune ; mais nous nous promènerons +dans ces jolies étoiles, dans ces charmantes planètes dont mon maître m'a parlé +si souvent. Ainsi, nous commencerons par visiter Saturne... +</p> + +<p> +—Celui qui a un anneau ? demanda le quartier-maître. +</p> + +<p> +—Oui ! un anneau de mariage. Seulement on ne sait pas ce que sa femme est +devenue ! +</p> + +<p> +—Comment vous iriez si haut que cela ? fit un mousse stupéfait. C'est donc le +diable, votre maître ? +</p> + +<p> +—Le diable ! il est trop bon pour cela ! +</p> + +<p> +—Mais après Saturne ? demanda l'un des plus impatients de l'auditoire. +</p> + +<p> +—Après Saturne ? Eh bien, nous rendrons visite à Jupiter ; un drôle de pays, +allez, où les journées ne sont que de neuf heures et demie, ce qui est commode +pour les paresseux, et où les années, par exemple, durent douze ans, ce qui est +avantageux pour les gens qui n'ont plus que six mois à vivre. +</p> + +<p> +Ça prolonge un peu leur existence ! +</p> + +<p> +—Douze ans ? reprit le mousse. +</p> + +<p> +—Oui, mon petit ; ainsi, dans cette contrée-là, tu téterais encore ta maman, et +le vieux là-bas, qui court sur sa cinquantaine, serait un bambin de quatre ans +et demi. +</p> + +<p> +—Voilà qui n'est pas croyable ! s'écria le gaillard d'avant d'une seule voix. +</p> + +<p> +—Pure vérité, fit Joe avec assurance. Mais que voulez-vous quand on persiste à +végéter dans ce monde-ci, on n'apprend rien, on reste ignorant comme un +marsouin. Venez un peu dans Jupiter et vous verrez ! par exemple, il faut de la +tenue là-haut, car il a des satellites qui ne sont pas commodes ! » +</p> + +<p> +Et l'on riait, mais on le croyait à demi ; et il leur parlait de Neptune où les +marins sont joliment reçus, et de Mars où les militaires prennent le haut du +pavé, ce qui finit par devenir assommant. Quant à Mercure, vilain monde, rien +que des voleurs et des marchands, et se ressemblant tellement les uns aux +autres qu'il est difficile de les distinguer. Et enfin il leur faisait de Vénus +un tableau vraiment enchanteur. +</p> + +<p> +« Et quand nous reviendrons de cette expédition-là, dit l'aimable conteur, on +nous décorera de la croix du Sud, qui brille là-haut à la boutonnière du bon +Dieu. +</p> + +<p> +—Et vous l'aurez bien gagnée ! » dirent les matelots. +</p> + +<p> +Ainsi se passaient en joyeux propos les longues soirées du gaillard d'avant. Et +pendant ce temps, les conversations instructives du docteur allaient leur +train. +</p> + +<p> +Un jour, on s'entretenait de la direction des ballons, et Fergusson fut +sollicité de donner son avis à cet égard. +</p> + +<p> +« Je ne crois pas, dit-il, que l'on puisse parvenir à diriger les ballons. Je +connais tous les systèmes essayés ou proposés ; pas un n'a réussi, pas un n'est +praticable. Vous comprenez bien que j'ai du me préoccuper de cette question qui +devait avoir un si grand intérêt pour moi ; mais je n'ai pu la résoudre avec +les moyens fournis par les connaissances actuelles de la mécanique. Il faudrait +découvrir un moteur d'une puissance extraordinaire, et d'une légèreté +impossible ! Et encore, on ne pourra résister à des courants de quelque +importance ! Jusqu'ici, d'ailleurs, on s'est plutôt occupé de diriger la +nacelle que le ballon. C'est une faute. +</p> + +<p> +—Il y a cependant, répliqua-t-on, de grands rapports entre un aérostat et un +navire, que l'on dirige à volonté. +</p> + +<p> +Mais non, répondit le docteur Fergusson, il y en a peu ou point. L'air est +infiniment moins dense que l'eau, dans laquelle le navire n'est submergé qu'à +moitié, tandis que l'aérostat plonge tout entier dans l'atmosphère, et reste +immobile par rapport au fluide environnant. +</p> + +<p> +—Vous pensez alors que la science aérostatique a dit son dernier mot ? +</p> + +<p> +—Non pas ! non pas ! Il faut chercher autre chose, et, si l'on ne peut diriger +un ballon, le maintenir au moins dans les courants atmosphériques favorables. A +mesure que l'on s'élève, ceux-ci deviennent beaucoup plus uniformes, et sont +constants dans leur direction ; ils ne sont plus troublés par les vallées et +les montagnes qui sillonnent la surface du globe, et là, vous le savez, est la +principale cause des changements du vent et de l'inégalité de son souffle. Or, +une fois ces zones déterminées, le ballon n'aura qu'à se placer dans les +courants qui lui conviendront. +</p> + +<p> +—Mais alors, reprit le commandant Pennet, pour les atteindre, il faudra +constamment monter ou descendre. Là est la vraie difficulté, mon cher docteur. +</p> + +<p> +—Et pourquoi, mon cher commandant ? +</p> + +<p> +—Entendons-nous : ce ne sera une difficulté et un obstacle que pour les voyages +de long cours, et non pas pour les simples promenades aériennes. +</p> + +<p> +—Et la raison, s'il vous plaît ? +</p> + +<p> +—Parce que vous ne montez qu'à la condition de jeter du lest, vous ne descendez +qu'à la condition de perdre du gaz, et à ce manège-là, vos provisions de gaz et +de lest seront vite épuisées. +</p> + +<p> +—Mon cher Pennet, là est toute la question. Là est la seule difficulté que la +science doive tendre à vaincre. Il ne s'agit pas de diriger les ballons ; il +s'agit de les mouvoir de haut en bas, sans dépenser ce gaz qui est sa force, +son sang, son âme, si l'on peut s'exprimer ainsi. +</p> + +<p> +—Vous avez raison, mon cher docteur, mais cette difficulté n'est pas encore +résolue, ce moyen n'est pas encore trouvé. +</p> + +<p> +—Je vous demande pardon, il est trouvé. +</p> + +<p> +— Par qui ? +</p> + +<p> +—Par moi ! +</p> + +<p> +—Par vous ? +</p> + +<p> +—Vous comprenez bien que, sans cela, je n'aurais pas risqué cette traversée de +l'Afrique en ballon. Au bout de vingt-quatre heures, j'aurais été à sec de gaz +! +</p> + +<p> +—Mais vous n'avez pas parlé de cela en Angleterre ! +</p> + +<p> +—Non. Je ne tenais pas à me faire discuter en public. Cela me paraissait +inutile. J'ai fait en secret des expériences préparatoires, et j'ai été +satisfait ; je n'avais donc pas besoin d'en apprendre davantage. +</p> + +<p> +—Eh bien ! mon cher Fergusson, peut-on vous demander votre secret ? +</p> + +<p> +—Le voici, Messieurs, et mon moyen est bien simple. » +</p> + +<p> +L'attention de l'auditoire fut portée au plus haut point, et le docteur prit +tranquillement la parole en ces termes : +</p> + +<h2>CHAPITRE X</h2> + +<p class="letter"> +Essais antérieurs.—Les cinq caisses du docteur.—Le chalumeau à gaz.—Le +calorifère.—Manière de manœuvrer.—Succès certain. +</p> + +<p> +« On a tenté souvent, Messieurs, de s'élever ou de descendre à volonté, sans +perdre le gaz ou le lest d'un ballon Un aéronaute français, M. Meunier, voulait +atteindre ce but en comprimant de l'air dans une capacité intérieure. Un belge, +M. le docteur van Hecke, au moyen d'ailes et de palettes, déployait une force +verticale qui eut été insuffisante dans la plupart des cas. Les résultats +pratiques obtenus par ses divers moyens ont été insignifiants. +</p> + +<p> +« J'ai donc résolu d'aborder la question plus franchement. Et d'abord je +supprime complètement le lest, si ce n'est pour les cas de force majeure, tels +que la rupture de mon appareil, ou l'obligation de m'élever instantanément pour +éviter un obstacle imprévu. +</p> + +<p> +« Mes moyens d'ascension et de descente consistent uniquement à dilater ou à +contracter par des températures diverses le gaz renfermé dans l'intérieur de +l'aérostat. Et voici comment j'obtiens ce résultat. +</p> + +<p> +"Vous avez vu embarquer avec la nacelle plusieurs caisses dont l'usage vous est +inconnu. Ces caisses sont au nombre de cinq. +</p> + +<p> +« La première renferme environ vingt-cinq gallons d'eau, à laquelle j'ajoute +quelques gouttes d'acide sulfurique pour augmenter sa conductibilité, et je la +décompose au moyen d'une forte pile de Buntzen. L'eau, comme vous le savez, se +compose de deux volumes en gaz hydrogène et d'un volume en gaz oxygène. +</p> + +<p> +« Ce dernier, sous l'action de la pile, se rend par son pôle positif dans une +seconde caisse. Une troisième, placée au-dessus de celle-ci, et d'une capacité +double, reçoit l'hydrogène qui arrive par le pôle négatif. +</p> + +<p> +« Des robinets, dont l'un a une ouverture double de l'autre, font communiquer +ces deux caisses avec une quatrième, qui s'appelle caisse de mélange. Là, en +effet, se mélangent ces deux gaz provenant de la décomposition de l'eau. La +capacité de cette caisse de mélange est environ de quarante et un pieds cubes +[Un mètre 50 centimètres carrés]. +</p> + +<p> +« A la partie supérieure de cette caisse est un tube en platine, muni d'un +robinet. +</p> + +<p> +« Vous l'avez déjà compris, Messieurs : l'appareil que je vous décris est tout +bonnement un chalumeau à gaz oxygène et hydrogène, dont la chaleur dépasse +celle des feux de forge. +</p> + +<p> +« Ceci établi, je passe à la seconde partie de l'appareil. +</p> + +<p> +« De la partie inférieure de mon ballon, qui est hermétiquement clos, sortent +deux tubes séparés par un petit intervalle. L'un prend naissance au milieu des +couches supérieures du gaz hydrogène, l'autre au milieu des couches +inférieures. +</p> + +<p> +« Ces deux tuyaux sont munis de distance en distance de fortes articulations en +caoutchouc, qui leur permettent de se prêter aux oscillations de l'aérostat. +</p> + +<p> +« Ils descendent tous deux jusqu'à la nacelle, et se perdent dans une caisse de +fer de forme cylindrique, qui s'appelle caisse de chaleur. Elle est fermée à +ses deux extrémités par deux forts disques de même métal. +</p> + +<p> +« Le tuyau parti de la région inférieure du ballon se rend dans cette boite +cylindrique par le disque du bas ; il y pénètre, et adopte alors la forme d'un +serpentin hélicoïdal dont les anneaux superposés occupent presque toute la +hauteur de la caisse. Avant d'en sortir, le serpentin se rend dans un petit +cône, dont la base concave, en forme de calotte sphérique, est dirigée en bas. +</p> + +<p> +« C'est par le sommet de ce cône que sort le second tuyau, et il se rend, comme +je vous l'ai dit, dans les couches supérieures du ballon. +</p> + +<p> +« La calotte sphérique du petit cône est en platine. afin de ne pas fondre sous +l'action du chalumeau. Car celui-ci est placé sur le fond de la caisse en fer, +au milieu du serpentin hélicoïdal, et l'extrémité de sa flamme viendra +légèrement lécher cette calotte. +</p> + +<p> +« Vous savez, Messieurs, ce que c'est qu'un calorifère destiné à chauffer les +appartements. Vous savez comment il agit. L'air de l'appartement est forcé de +passer par les tuyaux, et il est restitué avec une température plus élevée. Or, +ce que je viens de vous décrire là n'est, à vrai dire, qu'un calorifère. +</p> + +<p> +« En effet, que se passera-t-il ? Une fois le chalumeau allumé, l'hydrogène du +serpentin et du cône concave s'échauffe, et monte rapidement par le tuyau qui +le mène aux régions supérieures de l'aérostat. Le vide se fait en dessous, et +il attire le gaz des régions inférieures qui se chauffe à son tour, et est +continuellement remplacé ; il s'établit ainsi dans les tuyaux et le serpentin +un courant extrêmement rapide de gaz, sortant du ballon, y retournant et se +surchauffant sans cesse. +</p> + +<p> +« Or, les gaz augmentent de 1/480 de leur volume par degré de chaleur. Si donc +je force la température de dix-huit degrés [10° centigrades. Les gaz augmentent +de 1/267 de leur volume par 1° centigrade], l'hydrogène de l'aérostat se +dilatera de 18/480, ou de seize cent quatorze pieds cubes [Soixante-deux mètres +cubes environ], il déplacera donc seize cent soixante-quatorze pieds cubes +d'air de plus, ce qui augmentera sa force ascensionnelle de cent soixante +livres. Cela revient donc à jeter ce même poids de lest. Si j'augmente la +température de cent quatre-vingt degrés [100° centigrades], le gaz se dilatera +de, 180/480 : il déplacera seize mille sept cent quarante pieds cubes de plus, +et sa force ascensionnelle s'accroîtra de seize cents livres. +</p> + +<p> +« Vous le comprenez, Messieurs, je puis donc facilement obtenir des ruptures +d'équilibre considérables. Le volume de l'aérostat a été calculé de telle +façon, qu'étant à demi gonflé, il déplace un poids d'air exactement égal à +celui de l'enveloppe du gaz hydrogène et de la nacelle chargée de voyageurs et +de tous ses accessoires. A ce point de gonflement, il est exactement en +équilibre dans l'air, il ne monte ni ne descend. +</p> + +<p> +« Pour opérer l'ascension, je porte le gaz à une température supérieure à la +température ambiante au moyen de mon chalumeau ; par cet excès de chaleur, il +obtient une tension plus forte, et gonfle davantage le ballon, qui monte +d'autant plus que je dilate l'hydrogène. +</p> + +<p> +« La descente se fait naturellement en modérant la chaleur du chalumeau, et en +laissant la température se refroidir. L'ascension sera donc généralement +beaucoup plus rapide que la descente. Mais c'est là une heureuse circonstance ; +je n'ai jamais d'intérêt à descendre rapidement, et c'est au contraire par une +marche ascensionnelle très prompte que j'évite les obstacles. Les dangers sont +en bas et non en haut. +</p> + +<p> +« D'ailleurs, comme je vous l'ai dit, j'ai une certaine quantité de lest qui me +permettra de m'élever plus vite encore, si cela devient nécessaire. Ma soupape, +située au pôle supérieur du ballon, n'est plus qu'une soupape de sûreté. Le +ballon garde toujours sa même charge d'hydrogène ; les variations de +température que je produis dans ce milieu de gaz clos pourvoient seules à tous +ses mouvements de montée et de descente. +</p> + +<p> +« Maintenant, Messieurs, comme détail pratique, j'ajouterai ceci. +</p> + +<p> +« La combustion de l'hydrogène et de l'oxygène à la pointe du chalumeau produit +uniquement de la vapeur d'eau. J'ai donc muni la partie inférieure de la caisse +cylindrique en fer d'un tube de dégagement avec soupape fonctionnant à moins de +deux atmosphères de pression ; par conséquent, dès qu'elle a atteint cette +tension, la vapeur s'échappe d'elle même. +</p> + +<p> +« Voici maintenant des chiffres très exacts. +</p> + +<p> +« Vingt-cinq gallons d'eau décomposée en ses éléments constitutifs donnent deux +cents livres d'oxygène et vingt-cinq livres d'hydrogène. Cela représente, à la +tension atmosphérique, dix-huit cent quatre-vingt-dix pieds cubes [Soixante-dix +mètres cubes d'oxygène] du premier, et trois mille sept cent quatre-vingts +pieds cubes [Cent quarante mètres cubes d'hydrogène] du second, en tout cinq +mille six cent soixante-dix pieds cubes du mélange [Deux cent dix mètres +cubes]. +</p> + +<p> +« Or, le robinet de mon chalumeau, ouvert en plein, dépense vingt-sept pieds +cubes [Un mètre cube] à l'heure avec une flamme au moins six fois plus forte +que celle des grandes lanternes d'éclairage. En moyenne donc, et pour me +maintenir à une hauteur peu considérable, je ne brûlerai pas plus de neuf pieds +cubes à l'heure [Un tiers de mètre cube] ; mes vingt-cinq gallons d'eau me +représentent donc six cent trente heures de navigation aérienne, ou un peu plus +de vingt-six jours. +</p> + +<p> +« Or, comme je puis descendre à volonté, et renouveler ma provision d'eau sur +la route, mon voyage peut avoir une durée indéfinie. +</p> + +<p> +« Voilà mon secret, Messieurs, il est simple, et, comme les choses simples, il +ne peut manquer de réussir. La dilatation et la contraction du gaz de +l'aérostat, tel est mon moyen, qui n'exige ni ailes embarrassantes, ni moteur +mécanique. Un calorifère pour produire mes changements de température, un +chalumeau pour le chauffer, cela n'est ni incommode, ni lourd. Je crois donc +avoir réuni toutes les conditions sérieuses de succès. » +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson termina ainsi son discours, et fut applaudi de bon cœur. +Il n'y avait pas une objection à lui faire ; tout était prévu et résolu. +</p> + +<p> +« Cependant, dit le commandant, cela peut être dangereux. +</p> + +<p> +—Qu'importe, répondit simplement le docteur, si cela est praticable ? +</p> + +<h2>CHAPITRE XI</h2> + +<p class="letter"> +Arrivée à Zanzibar,—Le consul anglais.—Mauvaises dispositions des habitants. +—L'île Koumbeni.—Les faiseurs de pluie —Gonflement du ballon.—Départ du 18 +avril.— Dernier adieu.—Le Victoria. +</p> + +<p> +Un vent constamment favorable avait hâté la marche du <i>Resolute</i> vers le +lieu de sa destination. La navigation du canal de Mozambique fut +particulièrement paisible. La traversée maritime faisait bien augurer de la +traversée aérienne. Chacun aspirait au moment de l'arrivée, et voulait mettre +la dernière main aux préparatifs du docteur Fergusson. +</p> + +<p> +Enfin le bâtiment vint en vue de la ville de Zanzibar, située sur l'île du même +nom, et le 15 avril, à onze heures du matin, l'laissa tomber l'ancre dans le +port +</p> + +<p> +L'île de Zanzibar appartient à l'imam de Mascate, allié de la France et de +l'Angleterre, et c'est à coup sûr sa plus belle colonie. Le port reçoit un +grand nombre de navires des contrées avoisinantes. +</p> + +<p> +L'île n'est séparée de la côte africaine que par un canal dont la plus grande +largeur n'excède pas trente milles [Douze lieues et demie]. +</p> + +<p> +Elle fait un grand commerce de gomme, d'ivoire, et surtout d'ébène, car +Zanzibar est le grand marché d'esclaves. Là vient se concentrer tout ce butin +conquis dans les batailles que les chefs de l'intérieur se livrent +incessamment. Ce trafic s'étend aussi sur toute la côte orientale, et jusque +sous les latitudes du Nil, et M G. Lejean y a vu faire ouvertement la traite +sous pavillon français. Dès l'arrivée du <i>Resolute</i>, le +consul anglais de Zanzibar vint à bord se mettre à la disposition du docteur, +des projets duquel, depuis un mois, les journaux d'Europe l'avaient tenu au +courant. Mais jusque-là il faisait partie de la nombreuse phalange des +incrédules. +</p> + +<p> +« Je doutais, dit-il en tendant la main à Samuel Fergusson, mais maintenant je +ne doute plus. » +</p> + +<p> +Il offrit sa propre maison au docteur, à Dick Kennedy, et naturellement au +brave Joe. +</p> + +<p> +Par ses soins, le docteur prit connaissance de diverses lettres qu'il avait +reçues du capitaine Speke. Le capitaine et ses compagnons avaient eu à souffrir +terriblement de la faim et du mauvais temps avant d'atteindre le pays d'Ugogo ; +ils ne s'avançaient qu'avec une extrême difficulté et ne pensaient plus pouvoir +donner promptement de leurs nouvelles. +</p> + +<p> +« Voilà des périls et des privations que nous saurons éviter, » dit le docteur. +</p> + +<p> +Les bagages des trois voyageurs furent transportés à la maison du consul. On se +disposait à débarquer le ballon sur la plage de Zanzibar ; il y avait près du +mât des signaux un emplacement favorable, auprès d'une énorme construction qui +l'eut abrité des vents d'est. Cette grosse tour, semblable à un tonneau dressé +sur sa base, et près duquel la tonne d'Heidelberg n'eut été qu'un simple baril, +servait de fort, et sur sa plate-forme veillaient des Beloutchis armés de +lances, sorte de garnisaires fainéants et braillards. +</p> + +<p> +Mais, lors du débarquement de l'aérostat, le consul fut averti que la +population de l'île s'y opposerait par la force. Rien de plus aveugle que les +passions fanatisées. La nouvelle de l'arrivée d'un chrétien qui devait +s'enlever dans les airs fut reçue avec irritation ; les nègres, plus émus que +les Arabes, virent dans ce projet des intentions hostiles à leur religion ; ils +se figuraient qu'on en voulait au soleil et à la lune. Or, ces deux astres sont +un objet de vénération pour les peuplades africaines. On résolut donc de +s'opposer à cette expédition sacrilège. +</p> + +<p> +Le consul, instruit de ces dispositions, en conféra avec le docteur Fergusson +et le commandant Pennet. Celui-ci ne voulait pas reculer devant des menaces ; +mais son ami lui fit entendre raison à ce sujet. +</p> + +<p> +« Nous finirons certainement par l'emporter lui dit-il ; les garnisaires mêmes +de l'iman nous prêteraient main-forte ; au besoin ; mais, mon cher commandant, +un accident est vite arrivé ; il suffirait d'un mauvais coup pour causer au +ballon un accident irréparable, et le voyage serait compromis sans remise ; il +faut donc agir avec de grandes précautions. +</p> + +<p> +—Mais que faire ? Si nous débarquons sur la côte d'Afrique, nous rencontrerons +les mêmes difficultés ! Que faire ? +</p> + +<p> +—Rien n'est plus simple, répondit le consul. Voyez ces îles situées au delà du +port ; débarquez votre aérostat dans l'une d'elles, entourez-vous d'une +ceinture de matelots, et vous n'aurez aucun risque à courir : +</p> + +<p> +—Parfait, dit le docteur, et nous serons à notre aise pour achever nos +préparatifs. +</p> + +<p> +Le commandant se rendit à ce conseil. Le <i>Resolute</i> s'approcha de l'île de +Koumbeni. Pendant la matinée du 16 avril, le ballon fut mis en sûreté au milieu +d'une clairière, entre les grands bois dont le sol est hérissé. +</p> + +<p> +On dressa deux mats hauts de quatre-vingts pieds et placés à une pareille +distance l'un de l'autre ; un jeu de poulies fixées à leur extrémité permit +d'enlever l'aérostat au moyen d'un câble transversal ; il était alors +entièrement dégonflé. Le ballon intérieur se trouvait rattaché au sommet du +ballon extérieur de manière à être soulevé comme lui. +</p> + +<p> +C'est à l'appendice inférieur de chaque ballon que furent fixés les deux tuyaux +d'introduction de l'hydrogène. +</p> + +<p> +La journée du 17 se passa à disposer l'appareil destiné à produire le gaz ; il +se composait de trente tonneaux, dans lesquels la décomposition de l'eau se +faisait au moyen de ferraille et d'acide sulfurique mis en présence dans une +grande quantité d'eau. L'hydrogène se rendait dans une vaste tonne centrale +après avoir été lavé à son passage, et de là il passait dans chaque aérostat +par les tuyaux d'introduction. De cette façon, chacun d'eux se remplissait +d'une quantité de gaz parfaitement déterminée. +</p> + +<p> +Il fallut employer, pour cette opération, dix-huit cent soixante-six gallons +[Trois mille deux cent cinquante litres] d'acide sulfurique, seize mille +cinquante livres de fer [Plus de huit tonnes de fer] et neuf cent soixante-six +gallons d'eau [Prés de quarante et un mille deux cent cinquante litres]. +</p> + +<p> +Cette opération commença dans la nuit suivante, vers trois heures du matin ; +elle dura près de huit heures. Le lendemain, l'aérostat, recouvert de son +filet, se balançait gracieusement au-dessus de-là nacelle, retenu par un grand +nombre de sacs de terre. L'appareil de dilatation fut monté avec un grand soin, +et les tuyaux sortant de l'aérostat furent adaptés à la boîte cylindrique. +</p> + +<p> +Les ancres, les cordes, les instruments, les couvertures de voyage, la tente, +les vivres, les armes, durent prendre dans la nacelle la place qui leur était +assignée ; la provision d'eau fut faite à Zanzibar. Les deux cents livres de +lest furent réparties dans cinquante sacs placés au fond de la nacelle, mais +cependant à portée de la main. +</p> + +<p> +Ces préparatifs se terminaient vers cinq heures du soir ; des sentinelles +veillaient sans cesse autour de l'île, et les embarcations du <i>Resolute</i> +sillonnaient le canal. +</p> + +<p> +Les nègres continuaient à manifester leur colère par des cris, des grimaces et +des contorsions. Les sorciers parcouraient les groupes irrités, en soufflant +sur toute cette irritation ; quelques fanatiques essayèrent de ga-gner l'île à +la nage, mais on les éloigna facilement. +</p> + +<p> +Alors les sortilèges et les incantations commencèrent ; les faiseurs de pluie, +qui prétendent commander aux nuages, appelèrent les ouragans et les « averses +de pierres [Nom que les Nègres donnent à la grêle] » à leur secours ; pour +cela, ils cueillirent des feuilles de tous les arbres différents du pays ; ils +les firent bouillir à petit feu, pendant que l'on tuait un mouton en lui +enfonçant une longue aiguille dans le cœur. Mais, en dépit de leurs cérémonies, +le ciel demeura pur, et ils en furent pour leur mouton et leurs grimaces. +</p> + +<p> +Les nègres se livrèrent alors à de furieuses orgies, s'enivrant du « tembo,» +liqueur ardente tirée du cocotier, ou d'une bière extrêmement capiteuse appelée +« togwa. » Leurs chants, sans mélodie appréciable, mais dont le rythme est très +juste, se poursuivirent fort avant dans la nuit. +</p> + +<p> +Vers six heures du soir un dernier dîner réunit les voyageurs à la table du +commandant et de ses officiers. Kennedy, que personne n'interrogeait plus, +murmurait tout bas des paroles insaisissables ; il ne quittait pas des yeux le +docteur Fergusson. +</p> + +<p> +Ce repas d'ailleurs fut triste. L'approche du moment suprême inspirait à tous +de pénibles réflexions. Que réservait la destinée à ces hardis voyageurs ? Se +retrouveraient-ils jamais au milieu de leurs amis, assis au foyer domestique ? +Si les moyens de transport venaient à manquer, que devenir au sein de peuplades +féroces, dans ces contrées inexplorées, au milieu de déserts immenses ? +</p> + +<p> +Ces idées, éparses jusque-là, et auxquelles on s'attachait peu, assiégeaient +alors les imaginations surexcitées ; Le docteur Fergusson, toujours froid, +toujours impassible, causa de choses et d'autres ; mais en vain chercha-t-il à +dissiper cette tristesse communicative ; il ne put y parvenir. +</p> + +<p> +Comme on craignait quelques démonstrations contre la personne du docteur et de +ses compagnons, ils couchèrent tous les trois à bord du <i>Resolute</i>. A six +heures du matin, ils quittaient leur cabine et se rendaient à l'île de +Koumbeni. +</p> + +<p> +Le ballon se balançait légèrement au souffle du vent de l'est. Les sacs de +terre qui le retenaient avaient été remplacés par vingt matelots. Le commandant +Pennet et ses officiers assistaient à ce départ solennel. +</p> + +<p> +En ce moment, Kennedy alla droit au docteur, lui prit la main et dit : +</p> + +<p> +« Il est bien décidé, Samuel, que tu pars ? Cela est très décidé, mon cher +Dick. +</p> + +<p> +—J'ai bien fait tout ce qui dépendait de moi pour empêcher ce voyage ? +</p> + +<p> +—Tout. +</p> + +<p> +—-Alors j'ai la conscience tranquille à cet égard, et je t'accompagne. +</p> + +<p> +—J'en étais sûr, » répondit le docteur, en laissant voir sur ses traits une +rapide émotion. +</p> + +<p> +L'instant des derniers adieux arrivait. Le commandant et ses officiers +embrassèrent avec effusion leurs intrépides amis, sans en excepter le digne +Joe, fier et joyeux. Chacun des assistants voulut prendre sa part des poignées +de main du docteur Fergusson. +</p> + +<p> +A neuf heures, les trois compagnons de route prirent place dans la nacelle : le +docteur alluma son chalumeau et poussa la flamme de manière à produire une +chaleur rapide. Le ballon, qui se maintenait à terre en parfait équilibre, +commença à se soulever au bout de quelques minutes. Les matelots durent filer +un peu des cordes qui le retenaient. La nacelle s'éleva d'une vingtaine de +pieds. +</p> + +<p> +« Mes amis, s'écria le docteur debout entre ses deux compagnons et ôtant son +chapeau, donnons à notre navire aérien un nom qui lui porte bonheur ! qu'il +soit baptisé le <i>Victoria</i> ! » +</p> + +<p> +Un hourra formidable retentit : +</p> + +<p> +«Vive la reine ! Vive l'Angleterre !» +</p> + +<p> +En ce moment, la force ascensionnelle de l'aérostat s'accroissait +prodigieusement. Fergusson, Kennedy et Joe lancèrent un dernier adieu à leur +amis. +</p> + +<p> +« Lâchez tout ! s'écria le docteur. » +</p> + +<p> +Et le <i>Victoria</i> s'éleva rapidement dans les airs, tandis que les quatre +caronades du <i>Resolute</i> tonnaient en son honneur. +</p> + +<h2>CHAPITRE XII</h2> + +<p class="letter"> +Traversée du détroit.—Le Mrima.—Propos de Dick et proposition de Joe.— Recette +pour le café.—L'Uzaramo.—L'infortuné Maizan.—Le mont Duthumi.—Les cartes du +docteur—Nuit sur un nopal. +</p> + +<p> +L'air était pur, le vent modéré ; le <i>Victoria</i> monta presque +perpendiculairement à une hauteur de 1,500 pieds, qui fut indiquée par une +dépression de 2 pouces moins 2 lignes [Environ cinq centimètres. La dépression +est à peu prés d'un centimètre par cent mètres d'élévation] dans la colonne +barométrique. +</p> + +<p> +A cette élévation, un courant plus marqué porta le ballon vers le sudouest. +Quel magnifique spectacle se déroulait aux yeux des voyageurs ! +</p> + +<p> +L'île de Zanzibar s'offrait tout entière à la vue et se détachait en couleur +plus foncée, comme sur un vaste planisphère ; les champs prenaient une +apparence d'échantillons de diverses couleurs ; de gros bouquets d'arbres +indiquaient les bois et les taillis. +</p> + +<p> +Les habitants de l'île apparaissaient comme des insectes. Les hourras et les +cris s'éteignaient peu à peu dans l'atmosphère, et les coups de canon du navire +vibraient seuls dans la concavité inférieure de l'aérostat. +</p> + +<p> +« Que tout cela est beau ! »s'écria Joe en rompant le silence pour la première +fois. +</p> + +<p> +Il n'obtint pas de réponse. Le docteur s'occupait d'observer les variations +barométriques et de prendre note des divers détails de son ascension. +</p> + +<p> +Kennedy regardait et n'avait pas assez d'yeux pour tout voir. +</p> + +<p> +Les rayons du soleil venant en aide au chalumeau, la tension du gaz augmenta. +Le <i>Victoria</i> atteignit une hauteur de 2,500 pieds. +</p> + +<p> +Le <i>Resolute</i> apparaissait sous l'aspect d'une simple barque, et la côte +africaine apparaissait dans l'ouest par une immense bordure d'écume. +</p> + +<p> +« Vous ne parlez pas ? fit Joe. +</p> + +<p> +—Nous regardons, répondit le docteur en dirigeant sa lunette vers le continent. +</p> + +<p> +—Pour mon compte, il faut que je parle. +</p> + +<p> +—A ton aise ! Joe, parle tant qu'il te plaira. » +</p> + +<p> +Et Joe fit à lui seul une terrible consommation d'onomatopées. Les oh ! les ah +! les hein ! éclataient entre ses lèvres. +</p> + +<p> +Pendant la traversée de la mer, le docteur jugea convenable de se maintenir à +cette élévation ; il pouvait observer la côte sur une plus grande étendue ; le +thermomètre et le baromètre, suspendus dans l'intérieur de la tente +entr'ouverte, se trouvaient sans cesse à portée de sa vue ; un second +baromètre, placé extérieurement, devait servir pendant les quarts de nuit. +</p> + +<p> +Au bout de deux heures, le <i>Victoria</i>, poussé avec une vitesse d'un peu +plus de huit milles, gagna sensiblement la côte. Le docteur résolut de se +rapprocher de terre ; il modéra la flamme du chalumeau, et bientôt le ballon +descendit à 300 pieds du sol. +</p> + +<p> +Il se trouvait au-dessus du Mrima, nom que porte cette portion de la côte +orientale de l'Afrique ; d'épaisses bordures de mangliers en protégeaient les +bords ; la marée basse laissait apercevoir leurs épaisses racines rongées par +la dent de l'Océan Indien. Les dunes qui formaient autrefois la ligne côtière +s'arrondissaient à l'horizon ; et le mont Nguru dressait son pic dans le +nord-ouest. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> passa près d'un village que, sur sa carte, le docteur +reconnut être le Kaole. Toute la population rassemblée poussait des hurlements +de colère et de crainte ; des flèches furent vainement dirigées contre ce +monstre des airs, qui se balançait majestueusement au-dessus de toutes ces +fureurs impuissantes. +</p> + +<p> +Le vent portait au sud, mais le docteur ne s'inquiéta pas de cette direction ; +elle lui permettait au contraire de suivre la route tracée par les capitaines +Burton et Speke. +</p> + +<p> +Kennedy était enfin devenu aussi loquace que Joe ; ils se renvoyaient +mutuellement leurs phrases admiratives. +</p> + +<p> +« Fi des diligences ! disait l'un. +</p> + +<p> +—Fi des steamers ! disait l'autre. +</p> + +<p> +—Fi des chemins de fer ! ripostait Kennedy, avec lesquels on traverse les pays +sans les voir ! +</p> + +<p> +—Parlez-moi d'un ballon, reprenait Joe ; on ne se sent pas marcher, et la +nature prend la peine de se dérouler à vos yeux ! +</p> + +<p> +—Quel spectacle ! quelle admiration ! quelle extase ! un rêve dans un hamac ! +</p> + +<p> +—Si nous déjeunions ? fit Joe, que le grand air mettait en appétit. +</p> + +<p> +—C'est une idée mon garçon. +</p> + +<p> +—Oh ! la cuisine ne sera pas longue à faire ! du biscuit et de la viande +conservée. +</p> + +<p> +—Et du café à discrétion, ajouta le docteur. Je te permets d'emprunter un peu +de chaleur à mon chalumeau ; il en a de reste. Et de cette façon nous n'aurons +point à craindre d'incendie. +</p> + +<p> +—Ce serait terrible, reprit Kennedy. C'est comme une poudrière que nous avons +au-dessus de nous. +</p> + +<p> +—Pas tout à fait, répondit Fergusson ; mais enfin, si le gaz s'enflammait, il +se consumerait peu à peu, et nous descendrions à terre, ce qui nous +désobligerait ; mais soyez sans crainte, notre aérostat est hermétiquement +clos. +</p> + +<p> +—Mangeons donc, fit Kennedy. +</p> + +<p> +—Voilà, Messieurs, dit Joe, et, tout en vous imitant, je vais confectionner un +café dont vous me direz des nouvelles. +</p> + +<p> +—Le fait est, reprit le docteur, que Joe, entre mille vertus, a un talent +remarquable pour préparer ce délicieux breuvage ; il le compose d'un mélange de +diverses provenances, qu'il n'a jamais voulu me faire connaître. +</p> + +<p> +—Eh bien ! mon maître, puisque nous sommes en plein air, je peux bien vous +confier ma recette. C'est tout bonnement un mélange en parties égales de moka, +de bourbon et de rio-nunez. » +</p> + +<p> +Quelques instants après, trois tasses fumantes étaient servies et terminaient +un déjeuner substantiel assaisonné par la bonne humeur des convives ; puis +chacun se remit à son poste d'observation. +</p> + +<p> +Le pays se distinguait par une extrême fertilité. Des sentiers sinueux et +étroits s'enfonçaient sous des voûtes de verdure. On passait au-dessus des +champs cultivés de tabac, de maïs, d'orge, en pleine maturité ; ça et là de +vastes rizières avec leurs tiges droites et leurs fleurs de couleur purpurine. +</p> + +<p> +On apercevait des moutons et des chèvres renfermés dans de grandes cages +élevées sur pilotis, ce qui les préservait de la dent du léopard. Une +végétation luxuriante s'échevelait sur ce sol prodigue. Dans de nombreux +villages se reproduisaient des scènes de cris et de stupéfaction à la vue du +<i>Victoria</i>, et le docteur Fergusson se tenait prudemment hors de la portés +des flèches ; les habitants, attroupés autour de leurs huttes contiguës, +poursuivaient longtemps les voyageurs de leurs vaines imprécations. +</p> + +<p> +A midi, le docteur en consultant sa carte, estima qu'il se trouvait au-dessus +du pays d'Uzaramo [U, ou, signifient contrée dans la langue du pays]. La +campagne se montrait hérissée de cocotiers, de papayers, de cotonniers, +au-dessus desquels le <i>Victoria</i> paraissait se jouer. Joe trouvait cette +végétation toute naturelle, du moment qu'il s'agissait de l'Afrique. Kennedy +apercevait des lièvres et des cailles qui ne demandaient pas mieux que de +recevoir un coup de fusil ; mais c'eût été de la poudre perdue, attendu +l'impossibilité de ramasser le gibier. +</p> + +<p> +Les aéronautes marchaient avec une vitesse de douze milles à l'heure, et se +trouvèrent bientôt par 38° 2` de longitude au-dessus du village de Tounda. +</p> + +<p> +« C'est là, dit le docteur, que Burton et Speke furent pris de fièvres +violentes et crurent un instant leur expédition compromise. Et cependant ils +étaient encore peu éloignés de la côte, mais déjà la fatigue et les privations +se faisaient rudement sentir. » +</p> + +<p> +En effet, dans cette contrée règne une malaria perpétuelle ; le docteur n'en +put même éviter les atteintes qu'en élevant le ballon au-dessus des miasmes de +cette terre humide, dont un soleil ardent pompait les émanations. +</p> + +<p> +Parfois on put apercevoir une caravane se reposant dans un « kraal » en +attendant la fraîcheur du soir pour reprendre sa route. Ce sont de vastes +emplacements entourés de haies et de jungles, où les trafiquants s'abritent non +seulement contre les bêtes fauves, mais aussi contre les tribus pillardes de la +contrée. On voyait les indigènes courir, se disperser à la vue du +<i>Victoria</i>. Kennedy désirait les contempler de plus près ; mais Samuel +s'opposa constamment à ce dessein. +</p> + +<p> +« Les chefs sont armés de mousquets, dit-il, et notre ballon serait un point de +mire trop facile pour y loger une balle. +</p> + +<p> +—Est-ce qu'un trou de balle amènerait une chute ? demanda Joe. +</p> + +<p> +—Immédiatement, non ; mais bientôt ce trou deviendrait une vaste déchirure par +laquelle s'envolerait tout notre gaz +</p> + +<p> +—Alors tenons-nous à une distance respectueuse de ces mécréants. Que +doivent-ils penser à nous voir planer dans les airs ? Je suis sur qu'ils ont +envie de nous adorer. +</p> + +<p> +Laissons-nous adorer, répondit le docteur, mais de loin. On y gagne toujours. +Voyez, le pays change déjà d'aspect ; les villages sont plus rares ; les +manguiers ont disparu ; leur végétation s'arrête a cette latitude.Le sol +devient montueux et fait pressentir de prochaines montagnes. +</p> + +<p> +—En effet, dit Kennedy, il me semble apercevoir quelques hauteurs de ce côté. +</p> + +<p> +—Dans l'ouest..., ce sont les premières chaînes d'Ourizara, le mont Duthumi, +sans doute, derrière lequel j'espère nous abriter pour passer la nuit. Je vais +donner plus d'activité à la flamme du chalumeau : nous sommes obligés de nous +tenir à une hauteur de cinq à six cents pieds. +</p> + +<p> +—C'est tout de même une fameuse idée que vous avez eue là, Monsieur, dit Joe ; +la manœuvre n'est difficile ni fatigante, on tourne un robinet, et tout est +dit. +</p> + +<p> +—Nous voici plus à l'aise, fit le chasseur lorsque le ballon se fut élevé ; la +réflexion des rayons du soleil sur ce sable rouge devenait insupportable. +</p> + +<p> +—Quels arbres magnifiques ! s'écria Joe ; quoique très naturel, c'est très beau +! Il n'en faudrait pas une douzaine pour faire une forêt. +</p> + +<p> +—Ce sont des baobabs, répondit le docteur Fergusson ; tenez, en voici un dont +le tronc peut avoir cent pieds de circonférence. C'est peut-être au pied de ce +même arbre que périt le Français Maizan en 1845, car nous sommes au-dessus du +village de Deje la Mhora, où il s'aventura seul ; il fut saisi par le chef de +cette contrée, attaché au pied d'un baobab, et ce nègre féroce lui coupa +lentement les articulations, pendant que retentissait le chant de guerre ; puis +il entama la gorge, s'arrêta pour aiguiser son couteau émoussé, et arracha la +tête du malheureux avant qu'elle ne fût coupée ! Ce pauvre Français avait +vingt-six ans ! +</p> + +<p> +—Et la France n'a pas tiré vengeance d'un pareil crime ? demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—La France a réclamé ; le saïd de Zanzibar a tout fait pour s'emparer du +meurtrier, mais il n'a pu y réussir. +</p> + +<p> +—Je demande à ne pas m'arrêter en route, dit Joe ; montons, mon maître, +montons, si vous m'en croyez. +</p> + +<p> +—D'autant plus volontiers, Joe, que le mont Duthumi se dresse devant nous. Si +mes calculs sont exacts, nous l'aurons dépassé avant sept heures du soir. +</p> + +<p> +—Nous ne voyagerons pas la nuit ? demanda le chasseur. +</p> + +<p> +—Non, autant que possible ; avec des précautions et de la vigilance, on le +ferait sans danger, mais il ne suffit pas de traverser l'Afrique, il faut la +voir. +</p> + +<p> +—Jusqu'ici nous n'avons pas à nous plaindre, mon maître, Le pays le plus +cultivé et le plus fertile du monde, au lieu d'un désert ! Croyez donc aux +géographes ! +</p> + +<p> +—Attendons, Joe, attendons ; nous verrons plus tard. » +</p> + +<p> +Vers six heures et demie du soir, le <i>Victoria</i> se trouva en face du mont +Duthumi ; il dut, pour le franchir, s'élever à plus de trois mille pieds, et +pour cela le docteur n'eut à élever la température que de dix-huit degrés [10° +centigrades]. On peut dire qu'il manœuvrait véritablement son ballon à la main. +Kennedy lui indiquait les obstacles à surmonter, et le <i>Victoria</i> volait +par les airs en rasant la montagne. +</p> + +<p> +A huit heures, il descendait le versant opposé, dont la pente était plus +adoucie ; les ancres furent lancées au dehors de la nacelle, et l'une d'elles, +rencontrant les branches d'un nopal énorme, s'y accrocha fortement. Aussitôt +Joe se laissa glisser par la cordé et l'assujettit avec la plus grande +solidité. L'échelle de soie lui fut tendue, et il remonta lestement. L'aérostat +demeurait presque immobile, à l'abri des vents de l'est. +</p> + +<p> +Le repas du soir fut préparé ; les voyageurs, excités par leur promenade +aérienne, firent une large brèche à leurs provisions +</p> + +<p> +« Quel chemin avons-nous fait aujourd'hui ? » demanda Kennedy en avalant des +morceaux inquiétants. +</p> + +<p> +Le docteur fit le point au moyen d'observations lunaires, et consulta +l'excellente carte qui lui servait de guide ; elle appartenait à l'atlas « der +Neuester Entedekungen Afrika », publié à Gotha par son savant ami Petermann, et +que celui-ci lui avait adressé. Cet atlas, devait servir au voyage tout entier +du docteur, car il contenait l'itinéraire de Burton et Speke aux Grands Lacs, +le Soudan d'après le docteur Barth, le bas Sénégal d'après Guillaume Lejean, et +le delta du Niger par le docteur Baikie. +</p> + +<p> +Fergusson s'était également muni d'un ouvrage qui réunissait en un seul corps +toutes les notions acquises sur le Nil, et intitulé : « The sources of the Nil, +being a general survey of the basin of that river and of its head stream with +the history of the Nilotic discovery by Charles Beke, th. D. » +</p> + +<p> +Il possédait aussi les excellentes cartes publiées dans les « Bulletins de la +Société de Géographie de Londres, » et aucun point des contrées découvertes ne +devait lui échapper. +</p> + +<p> +En pointant sa carte, il trouva que sa route latitudinale était de deux degrés, +ou cent vingt milles dans l'ouest [Cinquante lieues]. +</p> + +<p> +Kennedy remarqua que la route se dirigeait vers le midi. Mais cette direction +satisfaisait le docteur, qui voulait, autant que possible, reconnaître les +traces de ses devanciers. +</p> + +<p> +Il fut décidé que la nuit serait divisée en trois quarts, afin que chacun pût à +son tour veiller à la sûreté des deux autres. Le docteur dut prendre le quart +de neuf heures, Kennedy celui de minuit et Joe celui de trois heures du matin. +</p> + +<p> +Donc, Kennedy et Joe, enveloppés de leurs couvertures, s'étendirent sous la +tente et dormirent paisiblement tandis que veillait le docteur Fergusson. +</p> + +<h2>CHAPITRE XIII</h2> + +<p class="letter"> +Changement de temps,—Fièvre de Kennedy. — La médecine du docteur—Voyage par +terre.—Le bassin d'Imengé. — Le mont Rubeho.—A six mille pieds.—Joe. Une halte +de jour. +</p> + +<p> +La nuit fut paisible ; cependant le samedi matin, en se réveillant, Kennedy se +plaignit de lassitude et de frissons de fièvre. Le temps changeait ; le ciel +couvert de nuages épais semblait s'approvisionner pour un nouveau déluge. Un +triste pays que ce Zungomero, où il pleut continuellement, sauf peut-être +pendant une quinzaine de jours du mois de janvier. +</p> + +<p> +Une pluie violente ne tarda pas à assaillir les voyageurs ; au-dessous d'eux, +les chemins coupés par des « nullabs », sortes de torrents momentanés, +devenaient impraticables, embarrassés d'ailleurs de buissons épineux et de +lianes gigantesques. On saisissait distinctement ces émanations d'hydrogène +sulfuré dont parle le capitaine Burton. +</p> + +<p> +« D'après lui, dit le docteur, et il a raison, c'est à croire qu'un cadavre est +caché derrière chaque hallier. +</p> + +<p> +—Un vilain pays dit Joe, et il me semble que monsieur Kennedy ne se porte pas +bien pour y avoir passé la nuit. +</p> + +<p> +—En effet, j'ai une fièvre assez forte, fit le chasseur. +</p> + +<p> +—Cela n'a rien d'étonnant, mon cher Dick, nous nous trouvons dans l'une des +régions les plus insalubres de l'Afrique. Mais nous n'y resterons pas +longtemps. En route. » +</p> + +<p> +Grâce à une manœuvre adroite de Joe, l'ancre fut décrochée, et, au moyen de +l'échelle, Joe regagna la nacelle. Le docteur dilata vivement le gaz, et le +<i>Victoria</i> reprit son vol, poussé par un vent assez fort. +</p> + +<p> +Quelques huttes apparaissaient à peine au milieu de ce brouillard pestilentiel. +Le pays changeait d'aspect. Il arrive fréquemment en Afrique qu'une région +malsaine et de peu d'étendue confine à des contrées parfaitement salubres. +</p> + +<p> +Kennedy soufrait visiblement, et la fièvre accablait sa nature vigoureuse. +</p> + +<p> +« Ce n'est pourtant pas le cas d'être malade, fit-il en s'enveloppant de sa +couverture et se couchant sous la tente. +</p> + +<p> +—Un peu de patience, mon cher Dick, répondit le docteur Fergusson, et tu seras +guéri rapidement. +</p> + +<p> +—Guéri ! ma foi ! Samuel, si tu as dans ta pharmacie de voyage quelque drogue +qui me remette sur pied, administre-la-moi sans retard Je l'avalerai les yeux +fermés. +</p> + +<p> +—J'ai mieux que cela, ami Dick, et je vais naturellement te donner un fébrifuge +qui ne coûtera rien. +</p> + +<p> +—Et comment feras-tu ? +</p> + +<p> +—C'est fort simple. Je vais tout bonnement monter au-dessus de ces nuages qui +nous inondent, et m'éloigner de cette atmosphère pestilentielle. Je te demande +dix minutes pour dilater l'hydrogène. » +</p> + +<p> +« Les dix minutes n'étaient pas écoulés que les voyageurs avaient dépassé la +zone humide. +</p> + +<p> +« Attends un peu, Dick, et tu vas sentir l'influence de l'air pur et du soleil. +</p> + +<p> +—En voilà un remède ! dit Joe. Mais c'est merveilleux +</p> + +<p> +—Non ! c'est tout naturel. +</p> + +<p> +—Oh ! pour naturel, je n'en doute pas. +</p> + +<p> +—J'envoie Dick en bon air, comme cela se fait tous les jours en Europe, et +comme à la Martinique je l'enverrais aux Pitons [Montagne élevée de la +Martinique] pour fuir la fièvre jaune. +</p> + +<p> +—Ah ça ! mais c'est un paradis que ce ballon, dit Kennedy déjà plus à l'aise +</p> + +<p> +—En tout cas, il y mène, répondit sérieusement Joe. » +</p> + +<p> +C'était un curieux spectacle que celui des masses de nuages agglomérées en ce +moment au-dessous de la nacelle ; elles roulaient les unes sur les autres, et +se confondaient dans un éclat magnifique en réfléchissant les rayons du soleil. +Le <i>Victoria</i> atteignit une hauteur de quatre mille pieds. Le thermomètre +indiquait un certain abaissement dans la température ; On ne voyait plus la +terre. A une cinquantaine de milles dans l'ouest, le mont Rubeho dressait sa +tête étincelante ; il formait la limite du pays d'Ugogo par 36° 20' de +longitude. Le vent soufflait avec une vitesse de vingt milles à l'heure, mais +les voyageurs ne sentaient rien de cette rapidité ; ils n'éprouvaient aucune +secousse, n'ayant pas même le sentiment de la locomotion. +</p> + +<p> +—Trois heures plus tard, la prédiction du docteur se réalisait. Kennedy ne +sentait plus aucun frisson de fièvre, et déjeuna avec appétit. +</p> + +<p> +« Voilà qui enfonce le sulfate de quinine, dit-il avec satisfaction. +</p> + +<p> +—Précisément, fit Joe, c'est ici que je me retirerai pendant mes vieux jours. » +</p> + +<p> +Vers dix heures l'atmosphère s'éclaircit. Il se fit une trouée dans les nuages, +la terre reparut ; le <i>Victoria</i> s'en approchait insensiblement. Le +docteur Fergusson cherchait un courant qui le portât plus au nord est, et il le +rencontra à six cents pieds du sol. Le pays devenait accidenté, montueux même. +Le district du Zungomero s'effaçait dans l'est avec les derniers cocotiers de +cette latitude. +</p> + +<p> +Bientôt les crêtes d'une montagne prirent une taille plus arrêtée. Quelques +pics s'élevaient ça et là. Il fallut veiller à chaque instant aux cônes aigus +qui semblaient surgir inopinément. +</p> + +<p> +« Nous sommes au milieu des brisants, dit Kennedy. +</p> + +<p> +—Sois tranquille, Dick, nous ne toucherons pas. +</p> + +<p> +—Jolie manière de voyager, tout de même ! » répliqua Joe. +</p> + +<p> +En effet, le docteur manœuvrait son ballon avec une merveilleuse dextérité. +</p> + +<p> +« S'il nous fallait marcher sur ce terrain détrempé, dit-il nous nous +traînerions dans une boue malsaine. Depuis notre départ de Zanzibar, la moitié +de nos bêtes de somme seraient déjà mortes de fatigue. Nous aurions l'air de +spectres, et le désespoir nous prendrait au cœur. Nous serions en lutte +incessante avec nos guides, nos porteurs, exposés à leur brutalité sans frein. +Le jour, une chaleur humide, insupportable, accablante ! La nuit, un froid +souvent intolérable, et les piqûres de certaines mouches, dont les mandibules +percent la toile la plus épaisse, et qui rendent fou ! Et tout cela sans parler +des bêtes et des peuplades féroces ! +</p> + +<p> +—Je demande à ne pas en essayer, répliqua simplement Joe. +</p> + +<p> +—Je n'exagère rien, reprit le docteur Fergusson, car, au récit des voyageurs +qui ont eu l'audace de s'aventurer dans ces contrées, les larmes vous +viendraient aux yeux. » +</p> + +<p> +Vers onze heures, on dépassait le bassin d'Imengé ; les tribus éparses sur ces +collines menaçaient vainement le <i>Victoria</i> de leurs armes ; il arrivait +enfin aux dernières ondulations de terrain qui précèdent le Rubeho ; elles +forment la troisième chaîne et la plus élevée des montagnes de l'Usagara. +</p> + +<p> +Les voyageurs se rendaient parfaitement compte de la conformation orographique +du pays. Ces trois ramifications, dont le Duthumi forme le premier échelon, +sont séparées par de vastes plaines longitudinales ; ces croupes élevées se +composent de cônes arrondis, entre lesquels le sol est parsemé de blocs +erratiques et de galets. La déclivité la plus roide de ces montagnes fait face +à la côte de Zanzibar ; les pentes occidentales ne sont guère que des plateaux +inclinés. Les dépressions de terrain sont couvertes d'une terre noire et +fertile, où la végétation est vigoureuse. Divers cours d'eau s'infiltrent vers +l'est, et vont affluer dans le Kingani, au milieu de bouquets gigantesques de +sycomores, de tamarins, de calebassiers et de palmyras +</p> + +<p> +« Attention! dit le docteur Fergusson. Nous approchons du Rubeho, dont le nom +signifie dans la langue du pays : « Passage des vents. » Nous ferons bien d'en +doubler les arêtes aiguës à une certaine hauteur. Si ma carte est exacte, nous +allons nous porter à une élévation de plus de cinq mille pieds. +</p> + +<p> +—Est-ce que nous aurons souvent l'occasion d'atteindre ces zones supérieures ? +</p> + +<p> +—Rarement ; l'altitude des montagnes de l'Afrique parait être médiocre +relativement aux sommets de l'Europe et de l'Asie. Mais, en tout cas, notre +<i>Victoria</i> ne serait pas embarrassé de les franchir. » +</p> + +<p> +En peu de temps, le gaz se dilata sous l'action de la chaleur, et le ballon +prit une marche ascensionnelle très marquée. La dilatation de l'hydrogène +n'offrait rien de dangereux d'ailleurs, et la vaste capacité de l'aérostat +n'était remplie qu'aux trois quarts ; le baromètre, par une dépression de près +de huit pouces, indiqua une élévation de six mille pieds. +</p> + +<p> +« Irions-nous longtemps ainsi ? demanda Joe +</p> + +<p> +—L'atmosphère terrestre a une hauteur de six mille toises, répondit le docteur. +Avec un vaste ballon, on irait loin. C'est ce qu'ont fait MM. Brioschi et +Gay-Lussac ; mais alors le sang leur sortait par la bouche et par les oreilles. +L'air respirable manquait. Il y a quelques années, deux hardis Français, MM. +Barral et Bixio, s'aventurèrent aussi dans les hautes régions ; mais leur +ballon se déchira... +</p> + +<p> +—Et ils tombèrent ! demanda vivement Kennedy. +</p> + +<p> +—Sans doute ! mais comme doivent tomber des savants, sans se faire aucun mal. +</p> + +<p> +—Eh bien ! Messieurs, dit Joe, libre à vous de recommencer leur chute ; mais +pour moi, qui ne suis qu'un ignorant, je préfère rester dans un milieu honnête, +ni trop haut, ni trop bas. Il ne faut point être ambitieux. +</p> + +<p> +A six mille pieds, la densité de l'air a déjà diminué sensiblement ; le son s'y +transporte avec difficulté, et la voix se fait moins bien entendre. La vue des +objets devient confuse. Le regard ne perçoit plus que de grandes masses assez +indéterminées ; les hommes, les animaux, deviennent absolument invisibles : les +routes sont des lacets, et les lacs, des étangs. +</p> + +<p> +Le docteur et ses compagnons se sentaient dans un état anormal ; un courant +atmosphérique d'une extrême vélocité les entraînait au-delà des montagnes +arides, sur le sommet desquelles de vastes plaques de neige étonnaient le +regard ; leur aspect convulsionné démontrait quelque travail neptunien des +premiers jours du monde. +</p> + +<p> +Le soleil brillait au zénith, et ses rayons tombaient d'aplomb sur ces cimes +désertes. Le docteur prit un dessin exact de ces montagnes, qui sont faites de +quatre croupes distinctes, presque en ligne droite, et dont la plus +septentrionale est la plus allongée. +</p> + +<p> +Bientôt le <i>Victoria</i> descendit le versant opposé du Rubeho, en longeant +une côte boisée et parsemée d'arbres d'un vert très sombre ; puis vinrent des +crêtes et des ravins, dans une sorte de désert qui précédait le pays d'Ugogo ; +plus bas s'étalaient des plaines jaunes, torréfiées, craquelées, jonchées ça et +là de plantes salines et de buissons épineux. +</p> + +<p> +Quelques taillis, plus loin devenus forêts, embellirent l'horizon. Le docteur +s'approcha du sol, les ancres furent lancées, et l'une d'elles s'accrocha +bientôt dans les branches d'un vaste sycomore. +</p> + +<p> +Joe, se glissant rapidement dans l'arbre ; assujettit l'ancre avec précaution ; +le docteur laissa son chalumeau en activité pour conserver à l'aérostat une +certaine force ascensionnelle qui le maintint en l'air. Le vent s'était presque +subitement calmé. +</p> + +<p> +Maintenant, dit Fergusson, prends deux fusils, ami Dick, l'un pour toi, l'autre +pour Joe, et tâchez, à vous deux, de rapporter quelques belles tranches +d'antilope. Ce sera pour notre dîner. +</p> + +<p> +—En chasse ! » s'écria Kennedy. +</p> + +<p> +Il escalada la nacelle et descendit. Joe s'était laissé dégringoler de branche +en branche et l'attendait en se détirant les membres. Le docteur, allégé du +poids de ses deux compagnons, put éteindre entièrement son chalumeau. +</p> + +<p> +N'allez pas vous envoler, mon maître, s'écria Joe +</p> + +<p> +—Sois tranquille, mon garçon, je suis solidement retenu. Je vais mettre mes +notes en ordre. Bonne chasse et soyez prudents. D'ailleurs, de mon poste, +j'observerai le pays, et, à la moindre chose suspecte, je tire un coup de +carabine. Ce sera le signal de ralliement. +</p> + +<p> +—Convenu, » répondit le chasseur. +</p> + +<h2>CHAPITRE XIV</h2> + +<p class="letter"> +La forêt de gommiers.—L'antilope bleue.—Le signa de ralliement.—Un assaut +inattendu.—Le Kanyenye.—Une nuit en plein air.—Le Mabunguru.—Jihoue la +Mkoa.—Provision d'eau. —Arrivée à Kazeh. +</p> + +<p> +Le pays, aride, desséché, fait d'une terre argileuse qui se fendillait à la +chaleur, paraissait désert ; ça et là, quelques traces de caravanes, des +ossements blanchis d'hommes et de bêtes, à demi rongés, et confondus dans la +même poussière. +</p> + +<p> +Après une demi-heure de marche, Dick et Joe s'enfonçaient dans une forêt de +gommiers, l'œil aux aguets et le doigt sur la détente du fusil On ne savait pas +à qui on aurait affaire. Sans être un rifleman, Joe maniait adroitement une +arme à feu +</p> + +<p> +Cela fait du bien de marcher monsieur Dick, et cependant ce terrain là n'est +pas trop commode,» fit-il en heurtant les fragments de quartz dont il était +parsemé +</p> + +<p> +Kennedy fit signe à son compagnon de se taire et de s'arrêter. Il fallait +savoir se passer de chiens, et, quelle que fût l'agilité de Joe, il ne pouvait +avoir le nez d'un braque ou d'un lévrier. +</p> + +<p> +Dans le lit d'un torrent où stagnaient encore quelques mares, se désaltérait +une troupe d'une dizaine d'antilopes. Ces gracieux animaux, flairant un danger, +paraissaient inquiets ; entre chaque lampée, leur jolie tête se redressait avec +vivacité, humant de ses narines mobiles l'air au vent des chasseurs. +</p> + +<p> +Kennedy contourna quelques massifs, tandis que Joe demeurait immobile ; il +parvint à portée de fusil et fit feu. La troupe disparut en un clin d'œil ; +seule, une antilope mâle, frappée au défaut de l'épaule, tombait foudroyée. +Kennedy se précipita sur sa proie. +</p> + +<p> +C'était un blawe-bock, un magnifique animal d'un bleu pâle tirant sur le gris, +avec le ventre et l'intérieur des jambes d'une blancheur de neige. +</p> + +<p> +Le beau coup de fusil ! s'écria le chasseur. C'est une espèce très rare +d'antilope, et j'espère bien préparer sa peau de manière à la conserver. +</p> + +<p> +—Par exemple ! y pensez-vous, monsieur Dick ! +</p> + +<p> +—Sans doute ! Regarde donc ce splendide pelage. +</p> + +<p> +—Mais le docteur Fergusson n'admettra jamais une pareille surcharge. +</p> + +<p> +—Tu as raison, Joe ! Il est pourtant fâcheux d'abandonner tout entier un si bel +animal ! +</p> + +<p> +—Tout entier ! non pas, monsieur Dick ; nous allons en tirer tous les avantages +nutritifs qu'il possède, et, si vous le permettez, je vais m'en acquitter aussi +bien que le syndic de l'honorable corporation des bouchers de Londres. +</p> + +<p> +—A ton aise, mon ami ; tu sais pourtant qu'en ma qualité de chasseur, je ne +suis pas plus embarrassé de dépouiller une pièce de gibier que de l'abattre. +</p> + +<p> +—J'en suis sûr, monsieur Dick ; alors ne vous gênez pas pour établir un +fourneau sur trois pierres ; vous aurez du bois mort en quantité, et je ne vous +demande que quelques minutes pour utiliser vos charbons ardents. +</p> + +<p> +—Ce ne sera pas long, » répliqua Kennedy. +</p> + +<p> +Il procéda aussitôt à la construction de son foyer, qui flambait quelques +instants plus tard. +</p> + +<p> +Joe avait retiré du corps de l'antilope une douzaine de côtelettes et les +morceaux les plus tendres du filet, qui se transformèrent bientôt en grillades +savoureuses. +</p> + +<p> +« Voilà qui fera plaisir à l'ami Samuel, dit le chasseur. +</p> + +<p> +—Savez-vous à quoi je pense, monsieur Dick ? +</p> + +<p> +—Mais à ce que tu fais, sans doute, à tes beefsteaks. +</p> + +<p> +—Pas le moins du monde. Je pense à la figure que nous ferions si nous ne +retrouvions plus l'aérostat. +</p> + +<p> +—Bon ! quelle idée ! tu veux que le docteur nous abandonne ? +</p> + +<p> +—Non ; mais si son ancre venait à se détacher ? +</p> + +<p> +—Impossible. D'ailleurs Samuel ne serait pas embarrassé de redescendre avec son +ballon ; il le manœuvre assez proprement. +</p> + +<p> +—Mais si le vent l'emportait, s'il ne pouvait revenir vers nous +</p> + +<p> +—Voyons, Joe, trêve à tes suppositions ; elles n'ont rien de plaisant. +</p> + +<p> +—Ah ! Monsieur, tout ce qui arrive en ce monde est naturel ; or, tout peut +arriver, donc il faut tout prévoir... » +</p> + +<p> +En ce moment un coup de fusil retentit dans l'air. +</p> + +<p> +« Hein ! fit Joe. +</p> + +<p> +—Ma carabine ! je reconnais sa détonation. +</p> + +<p> +—Un signal ! +</p> + +<p> +—Un danger pour nous ! +</p> + +<p> +—Pour lui peut-être, répliqua Joe. +</p> + +<p> +—En route ! » +</p> + +<p> +Les chasseurs avaient rapidement ramassé le produit de leur chasse, et ils +reprirent le « chemin » en se guidant sur des brisées que Kennedy avait faites. +L'épaisseur du fourré les empêchait d'apercevoir le <i>Victoria</i>, dont ils +ne pouvaient être bien éloignés. +</p> + +<p> +Un second coup de feu se fit entendre. +</p> + +<p> +« Cela presse, fit Joe. +</p> + +<p> +—Bon ! encore une autre détonation. +</p> + +<p> +—Cela m'a l'air d'une défense personnelle. +</p> + +<p> +—Hâtons-nous. » +</p> + +<p> +Et ils coururent à toutes jambes. Arrivés à la lisière du bois, ils virent tout +d'abord le <i>Victoria</i> à sa place, et le docteur dans la nacelle. +</p> + +<p> +« Qu'y a-t-il donc ! demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—Grand Dieu ! s'écria Joe. +</p> + +<p> +—Que vois tu ? +</p> + +<p> +—Là-bas, une troupe de nègres qui assiègent le ballon ! » +</p> + +<p> +En effet, à deux milles de là, une trentaine d'individus se pressaient en +gesticulant, en hurlant, en gambadant au pied du sycomore. Quelques-uns, +grimpés dans l'arbre, s'avançaient jusque sur les branches les plus élevées. Le +danger semblait imminent. +</p> + +<p> +« Mon maître est perdu, s'écria Joe. +</p> + +<p> +—Allons, Joe, du sang-froid et du coup d'œil. Nous tenons la vie de quatre de +ces moricauds dans nos mains. En ayant ! » +</p> + +<p> +Ils avaient franchi un mille avec une extrême rapidité, quand un nouveau coup +de fusil partit de la nacelle ; il atteignit un grand diable qui se hissait par +la corde de l'ancre. Un corps sans vie tomba de branches en branches, et resta +suspendu à une vingtaine de pieds du sol, ses deux bras et ses deux jambes se +balançant dans l'air. +</p> + +<p> +« Hein ! fit Joe en s'arrêtant, par où diable se tient-il donc, cet animal ? +</p> + +<p> +Peu importe, répondit Kennedy, courons ! courons ! +</p> + +<p> +—Ah ! monsieur Kennedy, s'écria Joe, en éclatant de rire : par sa queue ! c'est +par sa queue ! Un singe ! ce ne sont que des singes. +</p> + +<p> +—Ça vaut encore mieux que des hommes, » répliqua Kennedy en se précipitant au +milieu de la bande hurlante. +</p> + +<p> +C'était une troupe de cynocéphales assez redoutables, féroces et brutaux, +horribles à voir avec leurs museaux de chien. Cependant quelques coups de fusil +en eurent facilement raison, et cette horde grimaçante s'échappa, laissant +plusieurs des siens à terre. +</p> + +<p> +En un instant, Kennedy s'accrochait à l'échelle ; Joe se hissait dans les +sycomores et détachait l'ancre ; la nacelle s'abaissait jusqu'à lui, et il y +rentrait sans difficulté. Quelques minutes après, le <i>Victoria</i> s'élevait +dans l'air et se dirigeait vers l'est sous l'impulsion d'un vent modéré. +</p> + +<p> +« En voilà un assaut ! dit Joe. +</p> + +<p> +—Nous t'avions cru assiégé par des indigènes. +</p> + +<p> +—Ce n'étaient que des singes, heureusement ! répondit le docteur +</p> + +<p> +—De loin, la différence n'est pas grande, mon cher Samuel. +</p> + +<p> +—Ni même de près, répliqua Joe. +</p> + +<p> +—Quoi qu'il en soit, reprit Fergusson, cette attaqué de singes pouvait avoir +les plus graves conséquences. Si l'ancre avait perdu prise sous leurs secousses +réitérées, qui sait où le vent m'eût entraîné ! +</p> + +<p> +—Que vous disais-je, monsieur Kennedy ! +</p> + +<p> +—Tu avais raison, Joe ; mais, tout en ayant raison, à ce moment-là tu préparais +des beefsteaks d'antilope, dont la vue me mettait déjà en appétit. +</p> + +<p> +—Je le crois bien, répondit le docteur, la chair d'antilope est exquise. +</p> + +<p> +—Vous pouvez en juger, Monsieur, la table est servie. +</p> + +<p> +—Sur ma foi, dit le chasseur, ces tranches de venaison ont un fumet sauvage qui +n'est point à dédaigner. +</p> + +<p> +—Bon! je vivrais d'antilope jusqu'à la fin de mes jours répondit Joe la bouche +pleine, surtout avec un verre de grog pour en faciliter la digestion » +</p> + +<p> +Joe prépara le breuvage en question, qui fut dégusté avec recueillement. +</p> + +<p> +« Jusqu'ici cela va assez bien, dit-il. +</p> + +<p> +—Très bien, riposta Kennedy. +</p> + +<p> +—Voyons, monsieur Dick, regrettez-vous de nous avoir accompagnés ? +</p> + +<p> +—J'aurais voulu voir qu'on m'en eût empêché ! » répondit le chasseur avec un +air résolu. +</p> + +<p> +Il était alors quatre heures du soir ; le <i>Victoria</i> rencontra un courant +plus rapide ; le sol montait insensiblement, et bientôt la colonne barométrique +indiqua une hauteur de l,500 pieds au-dessus du niveau de la mer. Le docteur +fut alors obligé de soutenir son aérostat par une dilatation de gaz assez +forte, et le chalumeau fonctionnait sans cesse. +</p> + +<p> +Vers sept heures, le <i>Victoria</i> planait sur le bassin de Kanyemé ; le +docteur reconnut aussitôt ce vaste défrichement de dix milles d'étendue, avec +ses villages perdus au milieu des baobabs et des calebassiers. Là est la +résidence de l'un des sultans du pays de l'Ugogo, où la civilisation est +peut-être moins arriérée, on y vend plus rarement les membres de sa famille ; +mais, bêtes et gens, tous vivent ensemble dans des huttes rondes sans +charpente, et qui ressemblent à des meules de foin. +</p> + +<p> +Après Kanyemé, le terrain devint aride et rocailleux ; mais, au bout d'une +heure, dans une dépression fertile, la végétation reprit toute sa vigueur, à +quelque distance du Mdaburu. Le vent tombait avec le jour, et l'atmosphère +semblait s'endormir. Le docteur chercha vainement un courant à différentes +hauteurs en voyant ce calme de la nature, il résolut de passer la nuit dans les +airs, et pour plus de sûreté, il s'éleva de 1,000 pieds environ. Le +<i>Victoria</i> demeurait immobile. La nuit magnifiquement étoilée se fit en +silence. +</p> + +<p> +Dick et Joe s'étendirent sur leur couche paisible, et s'endormirent d'un +profond sommeil pendant le quart du docteur ; à minuit, celui-ci fut remplacé +par l'Écossais. +</p> + +<p> +« S'il survenait le moindre incident, réveille-moi, lui dit-il ; et surtout ne +perds pas le baromètre des yeux. C'est notre boussole, à nous autres ! » +</p> + +<p> +La nuit fut froide, il y eut jusqu'à 27° degrés [14° centigrades] de différence +entre sa température et celle du jour. Avec les ténèbres avait éclaté le +concert nocturne les animaux, que la soif et la faim chassent de leurs repaires +; les grenouilles firent retentir leur voix de soprano, doublée du glapissement +des chacals, pendant que la basse imposante des lions soutenait les accords de +cet orchestre vivant. +</p> + +<p> +En reprenant son poste le matin, le docteur Fergusson consulta sa boussole, et +s'aperçut que la direction du vent avait changé pendant la nuit. Le +<i>Victoria</i> dérivait dans le nord-est d'une trentaine de milles depuis deux +heures environ ; il passait au-dessus du Mabunguru, pays pierreux, parsemé de +blocs de syénite d'un beau poli, et tout bosselé de roches en dos d'âne ; des +masses coniques, semblables aux rochers de Karnak, hérissaient le sol comme +autant de dolmens druidiques ; de nombreux ossements de buffles et d'éléphants +blanchissaient ça et là ; il y avait peu d'arbres, sinon dans l'est, des bois +profonds, sous lesquels se cachaient quelques villages. +</p> + +<p> +Vers sept heures, une roche ronde, de près de deux milles d'étendue, apparut +comme une immense carapace. +</p> + +<p> +« Nous sommes en bon chemin, dit le docteur Fergusson. Voilà Jihoue-la-Mkoa, où +nous allons faire halte pendant quelques instants. Je vais renouveler la +provision d'eau nécessaire à l'alimentation de mon chalumeau, essayons de nous +accrocher quelque part. +</p> + +<p> +—Il y a peu d'arbres, répondit le chasseur. +</p> + +<p> +—Essayons cependant ; Joe, jette les ancres. » +</p> + +<p> +Le ballon, perdant peu à peu de sa force ascensionnelle, s'approcha de terre ; +les ancres coururent ; la patte de l'une d'elles s'engagea dans une fissure de +rocher, et le <i>Victoria</i> demeura immobile. +</p> + +<p> +Il ne faut pas croire que le docteur pût éteindre complètement son chalumeau +pendant ses haltes. L'équilibre du ballon avait été calculé au niveau de la mer +; or le pays allait toujours en montant, et se trouvant élevé de 600 à 700 +pieds, le ballon aurait eu une tendance à descendre plus bas que le sol +lui-même ; il fallait donc le soutenir par une certaine dilatation du gaz. Dans +le cas seulement où, en l'absence de tout vent, le docteur eût laissé la +nacelle reposer sur terre, l'aérostat, alors délesté d'un poids considérable, +se serait maintenu sans le secours du chalumeau. +</p> + +<p> +Les cartes indiquaient de vastes mares sur le versant occidental de +Jihoue-la-Mkoa, Joe s'y rendit seul avec un baril, qui pouvait contenir une +dizaine de gallons ; il trouva sans peine l'endroit indiqué, non loin d'un +petit village désert, fit sa provision d'eau, et revint en moins de trois +quarts d'heure ; il n'avait rien vu de particulier, si ce n'est d'immenses +trappes à éléphant ; il faillit même choir dans l'une d'elles, où gisait une +carcasse à demi-rongée. +</p> + +<p> +Il rapporta de son excursion une sorte de nèfles, que des singes mangeaient +avidement. Le docteur reconnut le fruit du « mbenbu,» arbre très abondant sur +la partie occidentale de Jihoue-la-Mkoa. Fergusson attendait Joe avec une +certaine impatience, car un séjour même rapide sur cette terre inhospitalière +lui inspirait toujours des craintes. +</p> + +<p> +L'eau fut embarquée sans difficulté, car la nacelle descendit presque au niveau +du sol ; Joe put arracher l'ancre, et remonta lestement auprès de son maître. +Aussitôt celui-ci raviva sa flamme, et le <i>Victoria</i> reprit la route des +airs. +</p> + +<p> +Il se trouvait alors à une centaine de milles de Kazeh, important établissement +de l'intérieur de l'Afrique, où, grâce à un courant de sud-est, les voyageurs +pouvaient espérer de parvenir pendant cette journée ; ils marchaient avec une +vitesse de 14 milles à l'heure ; la conduite de l'aérostat devint alors assez +difficile ; on ne pouvait s'élever trop haut sans dilater beaucoup le gaz, car +le pays se trouvait déjà à une hauteur moyenne de 3,000 pieds. Or, autant que +possible, le docteur préférait ne pas forcer sa dilatation ; il suivit donc +fort adroitement les sinuosités d'une pente assez roide, et rasa de près les +villages de Thembo et de Tura-Wels. Ce dernier fait partie de l'Unyamwezy, +magnifique contrée où les arbres atteignent les plus grandes dimensions, entre +autres les cactus, qui deviennent gigantesques. +</p> + +<p> +Vers deux heures, par un temps magnifique, sous un soleil de feu qui dévorait +le moindre courant d'air, le <i>Victoria</i> planait au-dessus de la ville de +Kazeh, située à 330 milles de la côte. +</p> + +<p> +« Nous sommes partis de Zanzibar à neuf heures du matin, dit le docteur +Fergusson en consultant ses notes, et après deux jours de traversée nous avons +parcouru par nos déviations près de 500 milles géographiques [Près de deux +cents lieues]. Les capitaines Burton et Speke mirent quatre mois et demi à +faire le même chemin ! +</p> + +<h2>CHAPITRE XV</h2> + +<p class="letter"> +Kazeh.—Le marché bruyant.—Apparition du Victoria.—Les Wanganga.—Les fils de la +Lune.—Promenade du docteur.—Population.—Le tembé royal.—Les femmes du +sultan.—Une ivresse royale.—Joe adoré.—Comment on danse dans la +Lune.—Revirement. Deux lunes au firmament.—Instabilité des grandeurs divine. +</p> + +<p> +Kazeh, point important de l'Afrique centrale, n'est point une ville ; à vrai +dire, il n'y a pas de ville à l'intérieur. Kazeh n'est qu'un ensemble de six +vastes excavations. Là sont renfermées des cases, des huttes à esclaves, avec +de petites cours et de petits jardins, soigneusement cultivés ; oignons, +patates, aubergines, citrouilles et champignons d'une saveur parfaite y +poussent à ravir. +</p> + +<p> +L'Unyamwezy est la terre de la Lune par excellence, le parc fertile et +splendide de l'Afrique ; au centre se trouve le district de l'Unyanembé, une +contrée délicieuse, où vivent paresseusement quelques familles d'Omani, qui +sont des Arabes d'origine très pure. +</p> + +<p> +Ils ont longtemps fait le commerce à l'intérieur de l'Afrique et dans l'Arabie +; ils ont trafiqué de gommes, d'ivoire, d'indienne, d'esclaves ; leurs +caravanes sillonnaient ces régions équatoriales ; elles vont encore chercher à +la côté les objets de luxe et de plaisir pour ces marchands enrichis, et +ceux-ci, au milieu de femmes et de serviteurs, mènent dans cette contrée +charmante l'existence la moins agitée et la plus horizontale, toujours étendus, +riant, fumant ou dormant. +</p> + +<p> +Autour de ces excavations, de nombreuses cases d'indigènes, de vastes +emplacements pour les marchés, des champs de cannabis et de datura, de beaux +arbres et de frais ombrages, voilà Kazeh. +</p> + +<p> +Là est le rendez-vous général des caravanes : celles du Sud avec leurs esclaves +et leurs chargements d'ivoire ; celles de l'Ouest, qui exportent le coton et +les verroteries aux tribus des Grands Lacs. +</p> + +<p> +Aussi, dans les marchés, règne-t-il une agitation perpétuelle, un brouhaha sans +nom, composé du cri des porteurs métis, du son des tambours et des cornets, des +hennissements des mules, du braiement des ânes, du chant des femmes, +piaillement des enfants, et des coups de rotin du Jemadar [Chef de la caravane] +, qui bat là mesure dans cette symphonie pastorale. +</p> + +<p> +Là s'étalent sans ordre, et même avec un désordre charmant, les étoffes +voyantes, les rassades, les ivoires, les dents de rhinocéros, les dents de +requins, le miel, le tabac, le coton ; là se pratiquent les marchés les plus +étranges, où chaque objet n'a de valeur que par les désirs qu'il excite. +</p> + +<p> +Tout d'un coup, cette agitation, ce mouvement, ce bruit tomba subitement. Le +<i>Victoria</i> venait d'apparaître dans les airs ; il planait majestueusement +et descendait peu à peu, sans s'écarter de la verticale. Hommes, femmes, +enfants, esclaves, marchands, Arabes et nègres, tout disparut et se glissa dans +les « tembés » et sous les huttes. +</p> + +<p> +« Mon cher Samuel, dit Kennedy, si nous continuons à produire de pareils +effets, nous aurons de la peine à établir des relations commerciales avec ces +gens-là. +</p> + +<p> +—Il y aurait cependant, dit Joe, une opération commerciale d'une grande +simplicité à faire. Ce serait de descendre tranquillement et d'emporter les +marchandises les plus précieuses, sans nous préoccuper des marchands. On +s'enrichirait. +</p> + +<p> +—Bon ! répliqua le docteur, ces indigènes ont eu peur au premier moment. Mais +ils ne tarderont pas à revenir par superstition ou par curiosité. +</p> + +<p> +—Vous croyez, mon maître ? +</p> + +<p> +—Nous verrons bien ; mais il sera prudent de ne point trop les approcher, le +<i>Victoria</i> n'est pas un ballon blindé ni cuirassé ; il n'est donc à l'abri +ni d'une balle, ni d'une flèche. +</p> + +<p> +—Comptes-tu donc, mon cher Samuel, entrer en pourparlers avec ces Africains ? +</p> + +<p> +—Si cela se peut, pourquoi pas ? répondit le docteur ; il doit se trouver à +Kazeh des marchands arabes plus instruits, moins sauvages. Je me rappelle que +MM. Burton et Speke n'eurent qu'à se louer de l'hospitalité des habitants de la +ville. Ainsi, nous pouvons tenter l'aventure. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i>, s'étant insensiblement rapproché de terre, accrocha l'une +de ses ancres au sommet d'un arbre près de la place du marché. Toute la +population reparaissait en ce moment hors de ses trous ; les têtes sortaient +avec circonspection. Plusieurs « Waganga, » reconnaissables à leurs insignes de +coquillages coniques, s'avancèrent hardiment ; c'étaient les sorciers de +l'endroit. Ils portaient à leur ceinture de petites gourdes noires enduites de +graisse, et divers objets de magie, d'une malpropreté d'ailleurs toute +doctorale. +</p> + +<p> +Peu à peu, la foule se fit à leurs côtés, les femmes et les enfants les +entourèrent, les tambours rivalisèrent de fracas, les mains se choquèrent et +furent tendues vers le ciel. +</p> + +<p> +C'est leur manière de supplier, dit le docteur Fergusson si je ne me trompe, +nous allons être appelés à jouer un grand rôle. +</p> + +<p> +—Eh bien ! Monsieur, jouez-le. +</p> + +<p> +—Toi-même, mon brave Joe, tu vas peut-être devenir un dieu. +</p> + +<p> +—Eh ! Monsieur, cela ne m'inquiète guère, et l'encens ne me déplait pas. » +</p> + +<p> +En ce moment, un des sorciers, un « Myanga » fit un geste, et toute cette +clameur s'éteignit dans un profond silence. Il adressa quelques paroles aux +voyageurs, mais dans une langue inconnue. +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson, n'ayant pas compris, lança à tout hasard quelques mots +d'arabe, et il lui fut immédiatement répondu dans cette langue. +</p> + +<p> +L'orateur se livra à une abondante harangue, très fleurie, très écoutée ; le +docteur ne tarda pas à reconnaître que le <i>Victoria</i> était tout bonnement +pris pour la Lune en personne, et que cette aimable déesse avait daigné +s'approcher de la ville avec ses trois Fils, honneur qui ne serait jamais +oublié dans cette terre aimée du Soleil. Le docteur répondit avec une grande +dignité que la Lune faisait tous les mille ans sa tournée départementale, +éprouvant le besoin de se montrer de plus près à ses adorateurs ; il les priait +donc de ne pas se gêner et d'abuser de sa divine présence pour faire connaître +leurs besoins et leurs vœux. +</p> + +<p> +Le sorcier répondit à son tour que le sultan, le « Mwani, » malade depuis de +longues années, réclamait les secours du ciel, et il invitait les fils de la +Lune à se rendre auprès de lui. +</p> + +<p> +Le docteur fit part de l'invitation à ses compagnons. +</p> + +<p> +« Et tu vas te rendre auprès de ce roi nègre dit le chasseur. +</p> + +<p> +—Sans doute. Ces gens-là me paraissent bien disposés ; l'atmosphère est calme ; +il n'y a pas un souffle de vent ! Nous n'avons rien à craindre pour le +<i>Victoria</i>. +</p> + +<p> +—Mais que feras-tu ? +</p> + +<p> +Sois tranquille, mon cher Dick ; avec un peu de médecine je m'en tirerai. » +</p> + +<p> +Puis, s'adressant à la foule : +</p> + +<p> +« La Lune, prenant en pitié le souverain cher aux enfants de l'Unyamwezy, nous +a confié le soin de sa guérison. Qu'il se prépare à nous recevoir ! » +</p> + +<p> +Les clameurs, les chants, les démonstrations redoublèrent, et toute cette vaste +fourmilière de têtes noires se remit en mouvement. +</p> + +<p> +Maintenant, mes amis, dit le docteur Fergusson, il faut tout prévoir nous +pouvons, à un moment donné, être forcés de repartir rapidement. Dick restera +donc dans la nacelle, et, au moyen du chalumeau, il maintiendra une force +ascensionnelle suffisante. L'ancre est solidement assujettie ; il n'y a rien à +craindre. Je vais descendre à terre. Joe m'accompagnera ; seulement il restera +au pied de l'échelle. +</p> + +<p> +—Comment ! tu iras seul chez ce moricaud ? dit Kennedy. +</p> + +<p> +—Comment ! monsieur Samuel, s'écria Joe, vous ne voulez pas que je vous suive +jusqu'au bout ! +</p> + +<p> +—Non ; j'irai seul ; ces braves gens se figurent que leur grande déesse la Lune +est venue leur rendre visite, je suis protégé par la superstition ; ainsi, +n'ayez aucune crainte, et restez chacun au poste que je vous assigne. +</p> + +<p> +—Puisque tu le veux, répondit le chasseur. +</p> + +<p> +—Veille à la dilatation du gaz. +</p> + +<p> +—C'est convenu. » +</p> + +<p> +Les cris des indigènes redoublaient ; ils réclamaient énergiquement +l'intervention céleste. +</p> + +<p> +« Voilà ! voilà ! fit Joe. Je les trouve un peu impérieux envers leur bonne +Lune et ses divins Fils. » +</p> + +<p> +Le docteur, muni de sa pharmacie de voyage, descendit à terre, précédé de Joe. +Celui-ci grave et digne comme il convenait, s'assit au pied de l'échelle, les +jambes croisées sous lui à la façon arabe, et une partie de la foule l'entoura +d'un cercle respectueux. +</p> + +<p> +Pendant ce temps, le docteur Fergusson, conduit au son des instruments, escorté +par des pyrrhiques religieuses, s'avança lentement vers le « tembé royal, » +situé assez loin hors de la ville ; il était environ trois heures, et le soleil +resplendissait ; il ne pouvait faire moins pour la circonstance +</p> + +<p> +Le docteur marchait avec dignité ; les « Waganga » l'entouraient et contenaient +la foule. Fergusson fut bientôt rejoint par le fils naturel du sultan, jeune +garçon assez bien tourné, qui, suivant la coutume du pays, était le seul +héritier des biens paternels, à l'exclusion des enfants légitimes ; il se +prosterna devant le Fils de la Lune ; celui-ci le releva d'un geste gracieux. +</p> + +<p> +Trois quarts d'heure après, par des sentiers ombreux, au milieu de tout le luxe +d'une végétation tropicale, cette procession enthousiasmée arriva au palais du +sultan, sorte d'édifice carré, appelé Ititénya, et situé au versant d'une +colline. Une espèce de verandah, formée par le toit de chaume, régnait à +l'extérieur, appuyée sur des poteaux de bois qui avaient la prétention d'être +sculptés. De longues lignes d'argile rougeâtre ornaient les murs, cherchant à +reproduire des figures d'hommes et de serpents, ceux-ci naturellement mieux +réussis que ceux-là. La toiture de cette habitation ne reposait pas +immédiatement sur les murailles, et l'air pouvait y circuler librement ; +d'ailleurs, pas de fenêtres, et à peine une porte. +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson fut reçu avec de grands honneurs par les gardes et les +favoris, des hommes de belle race, des Wanyamwezi, type pur des populations de +l'Afrique centrale, forts et robustes, bien faits et bien portants. Leurs +cheveux divisés en un grand nombre de petites tresses retombaient sur leurs +épaules ; au moyen d'incisions noire. ou bleues, ils zébraient leurs joues +depuis les tempes jusqu'à la bouche. Leurs oreilles, affreusement distendues, +supportaient des disques en bois et des plaques de gomme copal ; ils étaient +vêtus de toiles brillamment peintes ; les soldats, armés de la sagaie, de +l'arc, de la flèche barbelée et empoisonnée du suc de l'euphorbe, du coutelas, +du « sime », long sabre à dents de scie, et de petites haches d'armes. +</p> + +<p> +Le docteur pénétra dans le palais. Là, en dépit de la maladie du sultan, le +vacarme déjà terrible redoubla à son arrivée. Il remarqua au linteau de la +porte des queues de lièvre, des crinières de zèbre, suspendues en manière de +talisman. Il fut reçu par la troupe des femmes de Sa Majesté, aux accords +harmonieux de « l'upatu », de cymbale faite avec le fond d'un pot de cuivre, et +; au fracas du « kilindo », tambour de cinq pieds de haut creusé dans un tronc +d'arbre, et contre lequel deux virtuoses s'escrimaient à coups de poing. +</p> + +<p> +La plupart de ces femmes paraissaient fort jolies, et fumaient en riant le +tabac et le thang dans de grandes pipes noires ; elles semblaient bien faites +sous leur longue robe drapée avec grâce, et portaient le « kilt » en fibres de +calebasse, fixé autour de leur ceinture. +</p> + +<p> +Six d'entre elles n'étaient pas les moins gaies de la bande, quoique placées à +l'écart et réservées à un cruel supplice. A la mort du sultan, elles devaient +être enterrées vivantes auprès de lui, pour le distraire pendant l'éternelle +solitude. +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson, après avoir embrassé tout cet ensemble d'un coup d'œil, +s'avança jusqu'au lit de bois du souverain. Il vit là un homme d'une +quarantaine d'années, parfaitement abruti par les orgies de toutes sortes et +dont il n'y avait rien à faire. Cette maladie, qui se prolongeait depuis des +années, n'était qu'une ivresse perpétuelle. Ce royal ivrogne avait à peu près +perdu connaissance, et tout l'ammoniaque du monde ne l'aurait pas remis sur +pied +</p> + +<p> +Les favoris et les femmes, fléchissant le genou, se courbaient pendant cette +visite solennelle. Au moyen de quelques gouttes d'un violent cordial, le +docteur ranima un instant ce corps abruti ; le sultan fit un mouvement, et, +pour un cadavre qui ne donnait plus signe d'existence depuis quelques heures, +ce symptôme fut accueilli par un redoublement de cris en l'honneur du médecin. +</p> + +<p> +Celui-ci, qui en avait assez, écarta par un mouvement rapide ses adorateurs +trop démonstratifs et sortit du palais. Il se dirigea vers le <i>Victoria</i>. +Il était six heures du soir. +</p> + +<p> +Joe, pendant son absence, attendait tranquillement au bas de l'échelle ; la +foule lui rendait les plus grands devoirs. En véritable Fils de la Lune, il se +laissait faire. Pour une divinité, il avait l'air d'un assez brave homme, pas +fier, familier même avec les jeunes Africaines, qui ne se lassaient pas de le +contempler. Il leur tenait d'ailleurs d'aimables discours. +</p> + +<p> +« Adorez, Mesdemoiselles, adorez, leur disait-il ; je suis un bon diable, +quoique fils de déesse ! » +</p> + +<p> +On lui présenta les dons propitiatoires, ordinairement déposés dans les « mzimu +» ou huttes-fétiches. Cela consistait en épis d'orge et en « pombé. » Joe se +crut obligé de goûter à cette espèce de bière forte ; mais son palais, quoique +fait au gin et au wiskey, ne put en supporter la violence. Il fit une affreuse +grimace, que l'assistance prit pour un sourire aimable. +</p> + +<p> +Et puis les jeunes filles, confondant leurs voix dans une mélopée traînante, +exécutèrent une danse grave autour de lui. +</p> + +<p> +« Ah ! vous dansez, dit-il, eh bien ! je ne serai pas en reste avec vous, et je +vais vous montrer une danse de mon pays » +</p> + +<p> +Et il entama une gigue étourdissante, se contournant, se détirant, se déjetant, +dansant des pieds, dansant des genoux, dansant des mains, se développant en +contorsions extravagantes, en poses incroyables, en grimaces impossibles, +donnant ainsi à ces populations une étrange idée de la manière dont les dieux +dansent dans la Lune. +</p> + +<p> +Or, tous ces Africains, imitateurs comme des singes, eurent bientôt fait de +reproduire ses manières, ses gambades, ses trémoussements ; ils ne perdaient +pas un geste, ils n'oubliaient pas une attitude ; ce fut alors un tohubohu, un +remuement, une agitation dont il est difficile de donner une idée, même faible. +Au plus beau de la fête, Joe aperçut le docteur. +</p> + +<p> +Celui-ci revenait en toute hâte, au milieu d'une foule hurlante et désordonnée. +Les sorciers et les chefs semblaient fort animés. On entourait le docteur ; on +le pressait, on le menaçait. +</p> + +<p> +Étrange revirement ! Que s'était-il passé ? Le sultan avait-il maladroitement +succombé entre les mains de son médecin céleste ? +</p> + +<p> +Kennedy, de son poste, vit le danger sans en comprendre la cause. Le ballon, +fortement sollicité par la dilatation du gaz, tendait sa corde de retenue, +impatient de s'élever dans les airs. +</p> + +<p> +Le docteur parvint au pied de l'échelle. Une crainte superstitieuse retenait +encore la foule et l'empêchait de se porter à des violences contre sa personne +; il gravit rapidement les échelons, et Joe le suivit avec agilité. +</p> + +<p> +« Pas un instant à perdre, lui dit son maître. Ne cherche pas à décrocher +l'ancre ! Nous couperons la corde ! Suis-moi ! +</p> + +<p> +—Mais qu'y a-t-il donc ? demanda Joe en escaladant la nacelle. +</p> + +<p> +—Qu'est-il arrivé ? fit Kennedy, sa carabine à la main. +</p> + +<p> +—Regardez, répondit le docteur en montrant l'horizon. +</p> + +<p> +—Eh bien ! demanda le chasseur. +</p> + +<p> +—Eh bien ! la lune ! » +</p> + +<p> +La lune, en effet, se levait rouge et splendide, un globe de feu sur un fond +d'azur. C'était bien elle ! Elle et le <i>Victoria</i>! +</p> + +<p> +Ou il y avait deux lunes, ou les étrangers n'étaient que des imposteurs, des +intrigants, des faux dieux ! +</p> + +<p> +Telles avaient été les réflexions naturelles de la foule. De là le revirement. +</p> + +<p> +Joe ne put retenir un immense éclat de rire. La population de Kazeh, comprenant +que sa proie lui échappait, poussa des hurlements prolongés ; des arcs, des +mousquets furent dirigés vers le ballon. +</p> + +<p> +Mais un des sorciers fit un signe. Les armes s'abaissèrent ; il grimpa dans +l'arbre, avec l'intention de saisir la corde de l'ancre, et d'amener la machine +à terre. +</p> + +<p> +Joe s'élança une hachette à la main. +</p> + +<p> +« Faut-il couper ? dit-il. +</p> + +<p> +—Attends, répondit le docteur. +</p> + +<p> +—Mais ce nègre !... +</p> + +<p> +—Nous pourrons peut-être sauver notre ancre, et j'y tiens. Il sera toujours +temps de couper. » +</p> + +<p> +Le sorcier, arrivé dans l'arbre, fit si bien qu'en rompant les branches il +parvint à décrocher l'ancre ; celle-ci, violemment attirée par l'aérostat, +attrapa le sorcier entre les jambes, et celui-ci, à cheval sur cet hippogriffe +inattendu, partit pour les régions de l'air. +</p> + +<p> +La stupeur de la foule fut immense de voir l'un de ses Waganga s'élancer dans +l'espace. +</p> + +<p> +« Hurrah ! s'écria Joe pendant que le <i>Victoria</i>, grâce à sa puissance +ascensionnelle, montait avec une grande rapidité. +</p> + +<p> +—Il se tient bien, dit Kennedy ; un petit voyage ne lui fera pas de mal. +</p> + +<p> +—Est-ce que nous allons lâcher ce nègre tout d'un coup ? demanda Joe. +</p> + +<p> +—Fi donc ! répliqua le docteur ! nous le replacerons tranquillement à terre, et +je crois qu'après une telle aventure, son pouvoir de magicien s'accroîtra +singulièrement dans l'esprit de ses contemporains. +</p> + +<p> +—Ils sont capables d'en faire un dieu, » s'écria Joe. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> était parvenu à une hauteur de mille pieds environ. Le nègre +se cramponnait à la corde avec une énergie terrible. Il se taisait, ses yeux +demeuraient fixes. Sa terreur se mêlait d'étonnement. Un léger vent d'ouest +poussait le ballon au-delà de la ville. +</p> + +<p> +Une demi-heure plus tard, le docteur, voyant le pays désert, modéra la flamme +du chalumeau, et se rapprocha de terre. A vingt pieds du sol, le nègre prit +rapidement son parti ; il s'élança, tomba sur les jambes, et se mit à fuir vers +Kazeh, tandis que, subitement délesté, le <i>Victoria</i> remontait dans les +airs +</p> + +<h2>CHAPITRE XVI</h2> + +<p class="letter"> +Symptômes d'orage.—Le pays de la Lune.—L'avenir du continent africain.—La +machine de la dernière heure.—Vue du pays au soleil couchant —Flore et +Faune.—L'orage.—La zone de feu.—Le ciel étoilé. +</p> + +<p> +« Voilà ce que c'est, dit Joe, de faire les Fils de la Lune sans sa permission +! Ce satellite a failli nous jouer là un vilain tour ! Est-ce que, par hasard, +mon maître, vous auriez compromis sa réputation par votre médecine +</p> + +<p> +—Au fait, dit le chasseur, qu'était ce sultan de Kazzeb ? +</p> + +<p> +—Un vieil ivrogne à demi-mort, répondit le docteur et dont la perte ne se fera +pas trop vivement sentir. Mais la morale de ceci, c'est que les honneurs sont +éphémères, et il ne faut pas trop y prendre goût. +</p> + +<p> +—Tant pis, répliqua Joe. Cela m'allait ! Être adoré ! faire le dieu à sa +fantaisie ! Mais que voulez-vous ! la Lune s'est montrée, et toute rouge, ce +qui prouve bien qu'elle était fâchée ! » +</p> + +<p> +Pendant ces discours et autres, dans lesquels Joe examina l'astre des nuits à +un point de vue entièrement nouveau le ciel se chargeait de gros nuages vers le +nord, de ces nuages sinistres et pesants. Un vent assez vif, ramassé à trois +cents pieds du sol, poussait le <i>Victoria</i> vers le nord-nord-est. +Au-dessus de lui, la voûte azurée était pure, mais on la sentait lourde +</p> + +<p> +Les voyageurs se trouvèrent, vers huit heures du soir, par 32° 40' de longitude +et 4° 17' de latitude ; les courants atmosphériques, sous l'influence d'un +orage prochain, les poussaient avec une vitesse de trente cinq milles à +l'heure. Sous leurs pieds passaient rapidement les plaines ondulées et fertiles +de Mfuto. Le spectacle en était admirable, et fut admiré. +</p> + +<p> +« Nous sommes en plein pays de la Lune, dit le docteur Fergusson, car il a +conservé ce nom que lui donna l'antiquité, sans doute parce que la lune y fut +adorée de tout temps. C'est vraiment une contrée magnifique, et l'on +rencontrerait difficilement une végétation plus belle. +</p> + +<p> +—Si on la trouvait autour de Londres, ce ne serait pas naturel, répondit Joe ; +mais ce serait fort agréable ! Pourquoi ces belles choses-là sont-elle +réservées à des pays aussi barbares ? +</p> + +<p> +—Et sait-on, répliqua le docteur, si quelque jour cette contrée ne deviendra +pas le centre de la civilisation ? Les peuples de l'avenir s'y porteront +peut-être, quand les régions de l'Europe se seront épuisées à nourrir leurs +habitants. +</p> + +<p> +—Tu crois cela ? fit Kennedy. +</p> + +<p> +—Sans doute, mon cher Dick. Vois la marche des événements ; considère les +migrations successives des peuples, et tu arriveras à la même conclusion que +moi. L'Asie est la première nourrice du monde, n'est-il pas vrai ? Pendant +quatre mille ans peut-être, elle travaille, elle est fécondée, elle produit, et +puis quand les pierres ont poussé là où poussaient les moissons dorées +d'Homère, ses enfants abandonnent son sein épuisé et flétri. Tu les vois alors +se jeter sur l'Europe, jeune et puissante, qui les nourrit depuis deux mille +ans. Mais déjà sa fertilité se perd ; ses facultés productrices diminuent +chaque jour ; ces maladies nouvelles dont sont frappés chaque année les +produits de la terre, ces fausses récoltes, ces insuffisantes ressources, tout +cela est le signe certain d'une vitalité qui s'altère, d'un épuisement +prochain. Aussi voyons-nous déjà les peuples se précipiter aux nourrissantes +mamelles de l'Amérique, comme à une source non pas inépuisable, mais encore +inépuisée. A son tour, ce nouveau continent se fera vieux, ses forêts vierges +tomberont sous la hache de l'industrie ; son sol s'affaiblira pour avoir trop +produit ce qu'on lui aura trop demandé ; là où deux moissons s'épanouissaient +chaque année, à peine une sortira-t-elle de ces terrains à bout de forces. +Alors l'Afrique offrira aux races nouvelles les trésors accumulés depuis des +siècles dans son sein. Ces climats fatals aux étrangers s'épureront par les +assolements et les drainages ; ces eaux éparses se réuniront dans un lit commun +pour former une artère navigable. Et ce pays sur lequel nous planons, plus +fertile, plus riche, plus vital que les autres, deviendra quelque grand +royaume, où se produiront des découvertes plus étonnantes encore que la vapeur +et l'électricité. +</p> + +<p> +—Ah ! Monsieur, dit Joe, je voudrais bien voir cela. +</p> + +<p> +—Tu t'es levé trop matin, mon garçon. +</p> + +<p> +—D'ailleurs, dit Kennedy, cela sera peut-être une fort ennuyeuse époque que +celle où l'industrie absorbera tout à son profit ! A force d'inventer des +machines, les hommes se feront dévorer par elles ! Je me suis toujours figuré +que le dernier jour du monde sera celui où quelque immense chaudière chauffée à +trois milliards d'atmosphères fera sauter notre globe ! +</p> + +<p> +—Et j'ajoute, dit Joe, que les Américains n'auront pas été les derniers à +travailler à la machine ! +</p> + +<p> +—En effet, répondit le docteur, ce sont de grands chaudronniers ! Mais, sans +nous laisser emporter à de semblables discussions, contentons-nous d'admirer +cette terre de la Lune, puisqu'il nous est donné de la voir. » +</p> + +<p> +Le soleil, glissant ses derniers rayons sous la masse des nuages amoncelés, +ornait d'une crête d'or les moindres accidents du sol : arbres gigantesques, +herbes arborescentes, mousses à ras de terre, tout avait sa part de cette +effluve lumineuse ; le terrain, légèrement ondulé, ressautait ça et là en +petites collines coniques ; pas de montagnes à l'horizon ; d'immenses +palissades broussaillées, des haies impénétrables, des jungles épineux +séparaient les clairières où s'étalaient de nombreux villages ; les euphorbes +gigantesques les entouraient de fortifications naturelles, en s'entremêlant aux +branches coralliformes des arbustes. +</p> + +<p> +Bientôt le Malagazari, principal affluent du lac Tanganayika, se mit à +serpenter sous les massifs de verdure ; il donnait asile à ces nombreux cours +d'eau, nés de torrents gonflés à l'époque des crues, ou d'étangs creusés dans +la couche argileuse du sol. Pour observateurs élevés, c'était un réseau de +cascades jeté sur toute la face occidentale du pays. +</p> + +<p> +Des bestiaux à grosses bosses pâturaient dans les prairie grasses et +disparaissaient sous les grandes herbes ; les forêts, aux essences magnifiques, +s'offraient aux yeux comme de vastes bouquets ; mais dans ces bouquets, lions, +léopards, hyènes, tigres, se réfugiaient pour échapper aux dernières chaleurs +du jour. Parfois un éléphant faisait ondoyer la cime des taillis, et l'on +entendait le craquement des arbres cédant à ses cornes d'ivoire. +</p> + +<p> +« Quel pays de chasse ! s'écria Kennedy enthousiasmé ; une balle lancée à tout +hasard, en pleine forêt, rencontrerait un gibier digne d'elle ! Est-ce qu'on ne +pourrait pas en essayer un peu ? +</p> + +<p> +—Non pas, mon cher Dick ; voici la nuit, une nuit menaçante, escortée d'un +orage. Or les orages sont terribles dans cette contrée, où le sol est disposé +comme une immense batterie électrique. +</p> + +<p> +—Vous avez raison, Monsieur, dit Joe la chaleur est devenue étouffante, le vent +est complètement qu'il se prépare quelque chose. +</p> + +<p> +—L'atmosphère est surchargée d'électricité, répondit le docteur ; tout être +vivant est sensible à cet état de l'air qui précède la lutte des éléments, et +j'avoue que je n'en fus jamais imprégné à ce point. +</p> + +<p> +—Eh bien ! demanda le chasseur, ne serait-ce pas le cas de descendre ? +</p> + +<p> +—Au contraire, Dick, j'aimerais mieux monter. Je crains seulement d'être +entraîné au delà de ma route pendant ces croisements de courants atmosphériques +. +</p> + +<p> +—Veux-tu donc abandonner la direction que nous suivons depuis la côte. +</p> + +<p> +—Si cela m'est possible, répondit Fergusson, je me porterai plus directement au +nord pendant sept à huit degrés ; j'essayerai de remonter vers des latitudes +présumées des sources du Nil ; peut-être apercevrons-nous quelques traces de +l'expédition du capitaine Speke, ou même la caravane de M. de Heuglin. Si mes +calculs sont exacts, nous nous trouvons par 32° 40' de longitude, et je +voudrais monter droit au delà de l'équateur. +</p> + +<p> +—Vois donc ! s'écria Kennedy en interrompant son compagnon, vois donc ces +hippopotames qui se glissent hors des étangs, ces masses de chair +sanguinolente, et ces crocodiles qui aspirent bruyamment l'air ! +</p> + +<p> +—Ils étouffent ! fit Joe. Ah ! quelle manière charmante de voyager, et comme on +méprise toute cette malfaisante vermine ! Monsieur Samuel ! monsieur Kennedy ! +voyez donc ces bandes d'animaux qui marchent en rangs pressés ! Ils sont bien +deux cents ; ce sont des loups. +</p> + +<p> +—Non, Joe, mais des chiens sauvages ; une fameuse race, qui ne craint pas de +s'attaquer aux lions. C'est la plus terrible rencontre que puisse faire un +voyageur. Il est immédiatement mis en pièces. +</p> + +<p> +—Bon ! ce ne sera pas Joe qui se chargera de leur mettre une muselière, +répondit l'aimable garçon. Après ca, si c'est leur naturel, il ne faut pas trop +leur en vouloir. » ; +</p> + +<p> +Le silence se faisait peu à peu sous l'influence de l'orage ; il semblait que +l'air épaissi devint impropre à transmettre les sons ; l'atmosphère paraissait +ouatée et, comme une salle tendue de tapisseries, perdait toute sonorité. +L'oiseau rameur, la grue couronnée, les geais rouges et bleus, le moqueur, les +moucherolles, disparaissaient dans les grands arbres. La nature entière offrait +les symptômes d'un cataclysme prochain. +</p> + +<p> +A neuf heures du soir, le <i>Victoria</i> demeurait immobile au-dessus de +Mséné, vaste réunion de villages à peine distincts dans l'ombre ; parfois la +réverbération d'un rayon égaré dans l'eau morne indiquait des fossés distribués +régulièrement, et, par une dernière éclaircie, le regard put saisir la forme +calme et sombre des palmiers, des tamarins, des sycomores et des euphorbes +gigantesques. +</p> + +<p> +« J'étouffe ! dit l'Écossais en aspirant à pleins poumons le plus possible de +cet air raréfié ; nous ne bougeons plus ! Descendrons-nous ? +</p> + +<p> +—Mais l'orage ? fit le docteur assez inquiet. +</p> + +<p> +—Si tu crains d'être entraîné par le vent, il me semble que tu n'as pas d'autre +parti à prendre. +</p> + +<p> +—L'orage n'éclatera peut-être cette nuit, reprit Joe ; les nuages sont très +haut. +</p> + +<p> +—C'est une raison qui me fait hésiter à les dépasser ; il faudrait monter à une +grande élévation, perdre la terre de vue, et ne savoir pendant toute la nuit si +nous avançons et de quel côté nous avançons. +</p> + +<p> +—Décide-toi, mon cher Samuel, cela presse. +</p> + +<p> +—Il est fâcheux que le vent soit tombé, reprit Joe ; il nous eut entraînés loin +de l'orage. +</p> + +<p> +—Cela est regrettable, mes amis, car les nuages sont un danger pour nous ; ils +renferment des courants opposés qui peuvent nous enlacer dans leurs +tourbillons, et des éclairs capables de nous incendier. D'un autre côté, la +force, de la rafale peut nous précipiter à terre, si nous jetons l'ancre au +sommet d'un arbre +</p> + +<p> +—Alors que faire ? +</p> + +<p> +—Il faut maintenir le <i>Victoria</i> dans une zone moyenne entre les périls de +la terre et les périls du ciel. Nous avons de l'eau en quantité suffisante pour +le chalumeau, et nos deux cents livres de lest sont intactes. Au besoin, je +m'en servirais. +</p> + +<p> +—Nous allons veiller avec toi, dit le chasseur. +</p> + +<p> +—Non, mes amis ; mettez les provisions à l'abri et couchez-vous ; je vous +réveillerai si cela est nécessaire. +</p> + +<p> +—Mais, mon maître, ne feriez-vous pas bien de prendre du repos vous même, +puisque rien ne nous menace encore ! +</p> + +<p> +—Non, merci, mon garçon je préfère veiller. Nous sommes immobiles, et si les +circonstances ne changent pas, demain nous nous trouverons exactement à la même +place. +</p> + +<p> +—Bonsoir, Monsieur. +</p> + +<p> +—Bonne nuit, si c'est possible. » +</p> + +<p> +Kennedy et Joe s'allongèrent sous leurs couvertures, et le docteur demeura seul +dans l'immensité.Cependant le dôme de nuages s'abaissait insensiblement, et +l'obscurité se faisait profonde. La voûte noire s'arrondissait autour du globe +terrestre comme pour l'écraser. +</p> + +<p> +Tout d'un coup un éclair violent, rapide, incisif, raya l'ombre ; sa déchirure +n'était pas refermée qu'un effrayant éclat de tonnerre ébranlait le profondeurs +du ciel. +</p> + +<p> +« Alerte !» s'écria Fergusson. +</p> + +<p> +Les deux dormeurs, réveillés à ce bruit épouvantable, se tenaient à ses ordres. +</p> + +<p> +« Descendons-nous ? fit Kennedy. +</p> + +<p> +—Non! le ballon n'y résisterait pas. Montons avant que ces nuages se résolvent +en eau et que le vent ne se déchaîne ! » +</p> + +<p> +Et il poussa activement la flamme du chalumeau dans les spirales du serpentin. +</p> + +<p> +Les orages des tropiques se développent avec une rapidité comparable à leur +violence. Un second éclair déchira la nue, et fut suivi de vin autres +immédiats. Le ciel était zébré d'étincelles électriques qui grésillaient sous +les larges gouttes de la pluie. +</p> + +<p> +« Nous nous sommes attardés, dit le docteur. Il nous faut maintenant traverser +une zone de feu avec notre ballon rempli d'air inflammable ! +</p> + +<p> +—Mais à terre ! à terre ! reprenait toujours Kennedy. +</p> + +<p> +—Le risque d'être foudroyé serait presque le même, et nous serions vite +déchirés aux branches des arbres ! +</p> + +<p> +—Nous montons, monsieur Samuel ! +</p> + +<p> +—Plus vite ! plus vite encore. » +</p> + +<p> +Dans cette partie de l'Afrique, pendant les orages équatoriaux, il n'est pas +rare de compter de trente-cinq éclairs par minute. Le ciel est littéralement en +feu, et les éclats du tonnerre ne discontinuent pas. +</p> + +<p> +Le vent se déchaînait avec une violence effrayante dans cette atmosphère +embrasée ; il tordait les nuages incandescents ; on eut dit le souffle d'un +ventilateur immense qui activait tout cet incendie. +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson maintenait son chalumeau à pleine chaleur ; le ballon se +dilatait et montait ; à genoux, au centre de la nacelle, Kennedy retenait les +rideaux de la tente. Le ballon tourbillonnait à donner le vertige, et les +voyageurs subissaient d'inquiétantes oscillations. Il se faisait de grandes +cavités dans l'enveloppe de l'aérostat ; le vent s'y engouffrait avec violence, +et le taffetas détonait sous sa pression. Une sorte de grêle, précédée d'un +bruit tumultueux, sillonnait l'atmosphère et crépitait sur le <i>Victoria</i>. +Celui-ci, cependant, continuait sa marche ascensionnelle ; les éclairs +dessinaient des tangentes enflammées à sa circonférence ; il était plein feu. +</p> + +<p> +« A la garde de Dieu! dit le docteur Fergusson ; nous sommes entre ses mains +lui seul peut nous sauver. Préparons-nous à tout événement, même à un incendie +; notre chute peut n'être pas rapide. » +</p> + +<p> +La voix du docteur parvenait à peine à l'oreille de ses compagnons ; mais ils +pouvaient voir sa figure calme au milieu du sillonnement des éclairs ; il +regardait les phénomènes de phosphorescence produits par le feu Saint-Elme qui +voltigeait sur le filet de l'aérostat. +</p> + +<p> +Celui-ci tournoyait, tourbillonnait, mais il montait toujours ; au bout d'un +quart d'heure, il avait dépassé la zone des nuages orageux, les effluences +électriques se développaient au-dessous de lui, comme une vaste couronne de +feux d'artifices suspendus à sa nacelle. +</p> + +<p> +C'était là l'un des plus beaux spectacles que la nature put donner à l'homme. +En bas, l'orage. En haut le ciel étoilé, tranquille, muet, impassible, avec la +lune projetant ses paisibles rayons sur ces nuages irrités. +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson consulta le baromètre ; il donna douze mille pieds +d'élévation. Il était onze heures du soir. +</p> + +<p> +« Grâce au ciel, tout danger est passé, dit-il ; il nous suffit de nous +maintenir à cette hauteur. +</p> + +<p> +C'était effrayant ! répondit Kennedy. +</p> + +<p> +—Bon, répliqua Joe, cela jette de la diversité dans le voyage, et je ne suis +pas fâché d'avoir vu un orage d'un peu haut. C'est un joli spectacle ! » +</p> + +<h2>CHAPITRE XVII</h2> + +<p class="letter"> +Les montagnes de la Lune.—Un océan de verdure.—On jette l'ancre.—L'éléphant +remorqueur.— Feu nourri.—Mort du pachyderme.—Le four de campagne.—Repas sur +l'herbe.—Une nuit +</p> + +<p> +Vers six heures du matin, le lundi, le soleil s'élevait au-dessus de l'horizon +; les nuages se dissipèrent, et un joli vent rafraîchit ces première lueurs +matinales. +</p> + +<p> +La terre, toute parfumée, reparut aux yeux des voyageurs. Le ballon, tournant +sur place au milieu des courants opposés, avait à peine dérivé ; le docteur, +laissant se contracter le gaz, descendit afin de saisir une direction plus +septentrionale. Longtemps ses recherches furent vaines ; le vent l'entraîna +dans l'ouest, jusqu'en vue des célèbres montagnes de la Lune, qui +s'arrondissent en demi-cercle autour de la pointe du lac Tanganayika ; leur +chaîne, peu accidentée, se détachait sur l'horizon bleuâtre ; on eut dit une +fortification naturelle, infranchissable aux explorateur du centre de l'Afrique +; quelques cônes isolés portaient la trace des neiges éternelles. +</p> + +<p> +Nous voilà, dit le docteur, dans un pays inexploré ; le capitaine Burton s'est +avancé fort avant dans l'ouest ; mais il n'a pu atteindre ces montagnes +célèbres ; il en a même nié l'existence, affirmée par Speke son compagnon ; il +prétend qu'elles sont nées dans l'imagination de ce dernier ; pour nous, mes +amis, il n'y a plus de doute possible +</p> + +<p> +—Est-ce que nous les franchirons ! demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—Non pas, s'il plaît à Dieu ; j'espère trouver un vent favorable qui me +ramènera à l'équateur ; j'attendrai même, s'il le faut, et je ferai du +<i>Victoria</i> comme d'un navire qui jette l'ancre par les vents contraires. +</p> + +<p> +Mais les prévisions du docteur ne devaient pas tarder à se réaliser. Après +avoir essayé différentes hauteurs, le <i>Victoria</i> fila dans le nord-est +avec une vitesse moyenne. +</p> + +<p> +« Nous sommes dans la bonne direction, dit-il en consultant sa boussole, et à +peine à deux cents pieds de terre, toutes circonstances heureuses pour +reconnaître ces régions nouvelles ; le capitaine Speke, en allant à la +découverte du lac Ukéréoué remontait plus à l'est, en droite ligne au dessus de +Kazeh. +</p> + +<p> +—Irons-nous longtemps de la sorte ? demanda Kennedy +</p> + +<p> +—Peut-être ; notre but est de pousser une pointe du côté des sources du Nil, et +nous avons plus de six cents milles à parcourir, jusqu'à la limite extrême +atteinte par les explorateurs venus du Nord. +</p> + +<p> +—Et nous ne mettrons pied à terre, fit Joe, histoire de se dégourdir les jambes +? +</p> + +<p> +—Si vraiment ; il faudra d'ailleurs ménager nos vivres, et, chemin faisant, mon +brave Dick, tu nous approvisionneras de viande fraîche. +</p> + +<p> +—Dès que tu le voudras, ami Samuel. +</p> + +<p> +—Nous aurons aussi à renouveler notre réserve d'eau. Qui sait si nous ne serons +pas entraînés vers des contrées arides. On ne saurait donc prendre trop de +précautions. » +</p> + +<p> +A midi, le <i>Victoria</i> se trouvait par 29° l5, de longitude et 3° 15' de +latitude. Il dépassait le village d'Uyofu, dernière limite septentrionale de +l'Unyamwezi, par le travers du lac Ukéréoué, que l'on ne pouvait encore +apercevoir. +</p> + +<p> +Les peuplades rapprochées de l'équateur semblent être un peu plus civilisées, +et sont gouvernées par des monarques absolus, dont le despotisme est sans +bornes ; leur réunion la plus compacte constitue la province de Karagwah. +</p> + +<p> +Il fut décidé entre les trois voyageurs qu'ils accosteraient la terre au +premier emplacement favorable. On devait faire une halte prolongée, et +l'aérostat serait soigneusement passé en revue ; la flamme du chalumeau fut +modérée ; les ancres lancées au dehors de la nacelle vinrent bientôt raser les +hautes herbes d'une immense prairie ; d'une certaine hauteur, elle paraissait +couverte d'un gazon ras, mais en réalité ce gazon avait de sept à huit pieds +d'épaisseur. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> effleurait ces herbes sans les courber, comme un papillon +gigantesque. Pas un obstacle en vue. C'était comme un océan de verdure sans un +seul brisant. +</p> + +<p> +« Nous pourrons courir longtemps de la sorte, dit Kennedy ; je n'aperçois pas +un arbre dont nous puissions nous approcher ; la chasse me parait compromise +</p> + +<p> +—Attends, mon cher Dick ; tu ne pourrais pas chasser dans ces herbes plus +hautes que toi ; nous finirons par trouver une place favorable. » +</p> + +<p> +C'était en vérité une promenade charmante, une véritable navigation sur cette +mer si verte, presque transparente, avec de douces ondulations au souffle du +vent. La nacelle justifiait bien son nom, et semblait fendre des flots, à cela +près qu'une volée d'oiseaux aux splendides couleurs s'échappait parfois des +hautes herbes avec mille cris joyeux ; les ancres plongeaient dans ce lac de +fleurs, et traçaient un sillon qui se refermait derrière elles, comme le +sillage d'un vaisseau. +</p> + +<p> +Tout à coup, le ballon éprouva une forte secousse ; l'ancre avait mordu sans +doute une fissure de roc cachée sous ce gazon gigantesque. +</p> + +<p> +« Nous sommes pris, fit Joe. +</p> + +<p> +—Eh bien ! jette l'échelle, » répliqua le chasseur. +</p> + +<p> +Ces paroles n'étaient pas achevées, qu'un cri aigu retentit dans l'air, et les +phrases suivantes, entrecoupées d'exclamations, s'échappèrent de la bouche des +trois voyageurs. +</p> + +<p> +« Qu'est cela ? +</p> + +<p> +—Un cri singulier ! +</p> + +<p> +—Tiens ! nous marchons ! +</p> + +<p> +—L'ancre a dérapé. +</p> + +<p> +—Mais non ! elle tient toujours, fit Joe, qui halait sur la corde. +</p> + +<p> +—C'est le rocher qui marche ! +</p> + +<p> +Un vaste remuement se fit dans les herbes, et bientôt une forme allongée et +sinueuse s'éleva au-dessus d'elles. +</p> + +<p> +« Un serpent ! fit Joe. +</p> + +<p> +—Un serpent ! s'écria Kennedy en armant sa carabine. +</p> + +<p> +—Eh non ! dit le docteur, c'est une trompe d'éléphant. +</p> + +<p> +—Un éléphant, Samuel ! » +</p> + +<p> +Et Kennedy, ce disant, épaula son arme. +</p> + +<p> +« Attends, Dick, attends ! +</p> + +<p> +—Sans doute ! L'animal nous remorque. +</p> + +<p> +—Et du bon côté, Joe, du bon côté. » +</p> + +<p> +L'éléphant s'avançait avec une certaine rapidité ; il arriva bientôt à une +clairière, où l'on put le voir tout entier ; à sa taille gigantesque, le +docteur reconnut un mâle d'une magnifique espèce ; il portait deux défenses +blanchâtres, d'une courbure admirable, et qui pouvaient avoir huit pieds de +long ; les pattes de l'ancre étaient fortement prises entre elles. +</p> + +<p> +L'animal essayait vainement de se débarrasser avec sa trompe de la corde qui le +rattachait à la nacelle. +</p> + +<p> +« En avant ! hardi ! s'écria Joe au comble de la joie, excitant de son mieux +cet étrange équipage. Voilà encore une nouvelle manière de voyager ! Plus que +cela de cheval ! un éléphant, s'il vous plaît. +</p> + +<p> +—Mais où nous mène-t-il ! demanda Kennedy, agitant sa carabine qui lui brillait +les mains. +</p> + +<p> +—Il nous mène où nous voulons aller, mon cher Dick ! Un peu de patience ! +</p> + +<p> +—« Wig a more ! Wig a more ! » comme disent les paysans d'Écosse, s'écriait le +joyeux Joe. En avant ! en avant ! » +</p> + +<p> +L'animal prit un galop fort rapide ; il projetait sa trompe de droite et de +gauche, et, dans ses ressauts, il donnait de violentes secousses à la nacelle. +Le docteur, la hache à la main, était prêt à couper la corde s'il y avait lieu. +</p> + +<p> +« Mais, dit-il, nous ne nous séparerons de notre ancre qu'au dernier moment. » +</p> + +<p> +Cette course, à la suite d'un éléphant, dura prés d'une heure et demie ; +l'animal ne paraissait aucunement fatigué ; ces énormes pachydermes peuvent +fournir des trottes considérables, et, d'un jour à l'autre, on les retrouve à +des distances immenses, comme les baleines dont ils ont la masse et la +rapidité. +</p> + +<p> +« Au fait, disait Joe, c'est une baleine que nous avons harponnée, et nous ne +faisons qu'imiter la manœuvre des baleiniers pendant leurs pêches. » +</p> + +<p> +Mais un changement dans la nature du terrain obligea le docteur à modifier son +moyen de locomotion. +</p> + +<p> +Un bois épais de camaldores apparaissait au nord de la prairie et à trois +milles environ ; il devenait dès lors nécessaire que le ballon fût séparé de +son conducteur. +</p> + +<p> +Kennedy fut donc chargé d'arrêter l'éléphant dans sa course ; il épaula sa +carabine ; mais sa position n'était pas favorable pour atteindre l'animal avec +succès ; une première balle, tirée au crâne, s'aplatit comme sur une plaque de +tôle ; l'animal n'en parut aucunement troublé ; au bruit de la décharge, son +pas s'accéléra, et sa vitesse fut celle d'un cheval lancé au galop. +</p> + +<p> +« Diable ! dit Kennedy. +</p> + +<p> +—Quelle tête dure ! fit Joe. +</p> + +<p> +—Nous allons essayer de quelques balles coniques au défaut doré au défaut de +l'épaule, » reprit Dick en chargeant ; sa carabine avec soin, et il fit feu. +</p> + +<p> +L'animal poussa un cri terrible, et continua de plus belle. +</p> + +<p> +« Voyons, dit Joe en s'armant de l'un des fusils, il faut que je vous aide, +Monsieur Dick, ou cela n'en finira pas. » +</p> + +<p> +Et deux balles allèrent se loger dans les flancs de la bête. +</p> + +<p> +L'éléphant s'arrêta, dressa sa trompe, et reprit à toute vitesse sa course vers +le bois ; il secouait sa vaste tête, et le sang commençait à couler à flots de +ses blessures +</p> + +<p> +Continuons notre feu, Monsieur Dick. +</p> + +<p> +—Et un feu nourri, ajouta le docteur, nous ne sommes pas à vingt toises du bois +! » +</p> + +<p> +Dix coups retentirent encore. l'éléphant fit un bond effrayant ; la nacelle et +le ballon craquèrent à faire croire que tout était brisé ; la secousse fit +tomber la hache des mains du docteur sur le sol. +</p> + +<p> +La situation devenait terrible alors ; le câble de l'ancre fortement assujetti +ne pouvait être ni détaché, ni entamé par les couteaux des voyageurs ; le +ballon approchait rapidement du bois, quand l'animal reçut une balle dans l'œil +au moment où il relevait la tête ; il s'arrêta, hésita ; ses genoux plièrent ; +il présenta son flanc au chasseur. +</p> + +<p> +« Une balle au cœur, » dit celui-ci, en déchargeant une dernière fois la +carabine. +</p> + +<p> +L'éléphant poussa un rugissement de détresse et d'agonie ; il se redressa un +instant en faisant tournoyer sa trompe, puis il retomba de tout son poids sur +une de ses défenses qu'il brisa net. Il était mort. +</p> + +<p> +« Sa défense est brisée ! s'écria Kennedy. De l'ivoire qui en Angleterre +vaudrait trente-cinq guinées les demi-livres ! +</p> + +<p> +—Tant que cela, fit Joe, en s'affalant jusqu'à terre par la corde de l'ancre. +</p> + +<p> +—A quoi servent tes regrets, mon cher Dick ? répondit le docteur Fergusson. +Est-ce que nous sommes des trafiquants d'ivoire ? Sommes-nous venus ici pour +faire fortune ? » +</p> + +<p> +Joe visita l'ancre ; elle était solidement retenue à la défense demeurée +intacte. Samuel et Dick sautèrent sur le sol, tandis que l'aérostat à demi +dégonflé se balançait au-dessus du corps de l'animal. +</p> + +<p> +La magnifique bête ! s'écria Kennedy. Quelle masse ! Je n'ai jamais vu dans +l'Inde un éléphant de cette taille ! +</p> + +<p> +—Cela n'a rien d'étonnant, mon cher Dick ; les éléphants du centre de L'Afrique +sont les plus beaux. Les Anderson, les Cumming les ont tellement chassés aux +environs du Cap, qu'ils émigrent vers l'équateur, où nous les rencontrerons +souvent en troupes nombreuses. +</p> + +<p> +—En attendant, répondit Joe, j'espère que nous goûterons un peu de celui-là ! +Je m'engage à vous procurer un repas succulent aux dépens de cet animal. M. +Kennedy va chasser pendant une heure ou deux, M. Samuel va passer l'inspection +du <i>Victoria</i> , et, pendant ce temps, je vais faire la cuisine. +</p> + +<p> +—Voilà qui est bien ordonné, répondit le docteur. Fais à ta guise. +</p> + +<p> +—Pour moi, dit le chasseur, Je vais prendre le deux heures de liberté que Joe a +daigné m'octroyer. +</p> + +<p> +—Va, mon ami ; mais pas d'imprudence. Ne t'éloigne pas. +</p> + +<p> +—Sois tranquille. » +</p> + +<p> +Et Dick, armé de son fusil, s'enfonça dans le bois. +</p> + +<p> +Alors Joe s'occupa de ses fonctions. Il fit d'abord dans la terre un trou +profond de deux pieds ; il le remplit de branches sèches qui couvraient le sol, +et provenaient des trouées faites dans le bois par les éléphants dont on voyait +les traces. Le trou rempli, il entassa au-dessus du bûcher haut de deux pieds, +et il y mit le feu. +</p> + +<p> +Ensuite il retourna vers le cadavre de l'éléphant, tombé à dix toises du bois à +peine ; il détacha adroitement la trompe qui mesurait près de deux pieds de +largeur à sa naissance ; il en choisit la partie la plus délicate, et y joignit +un des pieds spongieux de l'animal ; ce sont en effet les morceaux par +excellence, comme la bosse du bison, la patte de l'ours ou la hure du sanglier. +</p> + +<p> +Lorsque le bûcher fut entièrement consumé à l'intérieur et à l'extérieur, le +trou, débarrassé des cendres et des charbons, offrit une température très +élevée ; les morceaux de l'éléphant, entourés de feuilles aromatiques, furent +déposés au fond de ce four improvisé, et recouverts de cendres chaudes ; puis, +Joe éleva un second bûcher sur le tout, et quand le bois fut consumé, la viande +était cuite à point. +</p> + +<p> +Alors Joe retira le dîner de la fournaise ; il déposa cette viande appétissante +sur des feuilles vertes, et disposa son repas au milieu d'une magnifique +pelouse ; il apporta des biscuits, de l'eau-de-vie, du café, et puisa une eau +fraîche et limpide à un ruisseau voisin. +</p> + +<p> +Ce festin ainsi dressé faisait plaisir à voir, et Joe pensait, sans être trop +fier, qu'il ferait encore plus de plaisir à manger. +</p> + +<p> +Un voyage sans fatigue et sans danger ! répétait-il. Un repas à ses heures ! un +hamac perpétuel ! qu'est-ce que l'on peut demander de plus ? +</p> + +<p> +Et ce bon M. Kennedy qui ne voulait pas venir ! » +</p> + +<p> +De son côté, le docteur Fergusson se livrait à un examen sérieux de l'aérostat. +Celui-ci ne paraissait pas avoir souffert de la tourmente ; le taffetas et la +gutta-percha avaient merveilleusement résisté ; en prenant la hauteur actuelle +du sol, et en calculant la force ascensionnelle du ballon, il vit avec +satisfaction que l'hydrogène était en même quantité ; l'enveloppe jusque-là +demeurait entièrement imperméable. +</p> + +<p> +Depuis cinq jours seulement, les voyageurs avaient quitté Zanzibar ; le +pemmican n'était pas encore entamé ; les provisions de biscuit et de viande +conservée suffisaient pour un long voyage ; il n'y eut donc que la réserve +d'eau à renouveler. +</p> + +<p> +Les tuyaux et le serpentin paraissaient être en parfait état ; grâce à leurs +articulations de caoutchouc, ils s'étaient prêtés à toutes les oscillations de +l'aérostat. +</p> + +<p> +Son examen terminé, le docteur s'occupa de mettre ses notes en ordre. Il fit +une esquisse très réussie de la campagne environnante, avec la longue prairie à +perte de vue, la forêt de camaldores, et le ballon immobile sur le corps du +monstrueux éléphant. +</p> + +<p> +Au bout de ses deux heures, Kennedy revint avec un chapelet de perdrix grasses, +et un cuissot d'oryx, sorte de gemsbok, appartenant à l'espèce la plus agile +des antilopes. Joe se chargea de préparer ce surcroît de provisions. +</p> + +<p> +« Le dîner est servi, » s'écria-t-il bientôt de sa plus belle voix. +</p> + +<p> +Et les trois voyageurs n'eurent qu'à s'asseoir sur la pelouse verte ; les pieds +et la trompe d'éléphant furent déclarés exquis ; on but à l'Angleterre comme +toujours, et de délicieux havanes parfumèrent pour la première fois cette +contrée charmante. +</p> + +<p> +Kennedy mangeait, buvait et causait comme quatre ; il était enivré ; il proposa +sérieusement à son ami le docteur de s'établir dans cette forêt, d'y construire +une cabane de feuillage, et d'y commencer la dynastie des Robinsons africains. +</p> + +<p> +La proposition n'eut pas autrement de suite, bien que Joe se fût proposé pour +remplir le rôle de Vendredi. +</p> + +<p> +La campagne semblait si tranquille, si déserte, que le docteur résolut de +passer la nuit à terre. Joe dressa un cercle de feux, barricade indispensable +contre les bêtes féroces ; les hyènes, les couguars, les chacals, attirés par +l'odeur de la chair d'éléphant, rodèrent aux alentours. Kennedy dut à plusieurs +reprises décharger sa carabine sur des visiteurs trop audacieux ; mais enfin la +nuit s'acheva sans incident fâcheux. +</p> + +<h2>CHAPITRE XVIII</h2> + +<p class="letter"> +Le Karagwah.—Le lac Ukéréoué.—Une nuit dans une île.—L'Équateur.—Traversée du +lac.—Les cascades.—Vue du pays.—Les sources du Nil.—L'île Benga.—La signature +d'Andres.—Debono.—Le pavillon aux armes d'Angleterre. +</p> + +<p> +Le lendemain dès cinq heures, commençaient les préparatifs du départ. Joe, avec +la hache qu'il avait heureusement retrouvée, brisa les défenses de l'éléphant. +Le <i>Victoria</i>, rendu à la liberté, entraîna les voyageurs vers le nord-est +avec une vitesse de dix-huit milles. +</p> + +<p> +Le docteur avait soigneusement relevé sa position par la hauteur des étoiles +pendant la soirée précédente. Il était par 2° 40' de latitude au-dessous de +l'équateur, soit à cent soixante milles géographiques ; il traversa de nombreux +villages sans se préoccuper des cris provoqués par son apparition ; il prit +note de la conformation des lieux avec des vues sommaires ; il franchit les +rampes du Rubemhé, presque aussi roides que les sommets de l'Ousagara, et +rencontra plus tard, à Tenga, les premiers ressauts des chaînes de Karagwah, +qui, selon lui, dérivent nécessairement des montagnes de la Lune. Or, la +légende ancienne qui faisait de ces montagnes le berceau du Nil s'approchait de +la vérité, puisqu'elles confinent au lac Ukéréoué, réservoir présumé des eaux +du grand fleuve. +</p> + +<p> +De Kafuro, grand district des marchands du pays, il aperçut enfin à l'horizon +ce lac tant cherché, que le capitaine Speke entrevit le 3 août 1858. +</p> + +<p> +Samuel Fergusson se sentait ému, il touchait presque à l'un des points +principaux de son exploration, et, la lunette à l'œil, il ne perdait pas un +coin de cette contrée mystérieuse que son regard détaillait ainsi : +</p> + +<p> +Au-dessous de lui, une terre généralement effritée ; à peine quelques ravins +cultivés ; le terrain, parsemé de cônes d'une altitude moyenne, se faisait plat +aux approches du lac ; les champs d'orge remplaçaient les rizières ; là +croissaient ce plantain d'où se lire le vin du pays, et le « mwani », plante +sauvage qui sert de café. La réunion d'une cinquantaine de huttes circulaires +recouvertes d'un chaume en fleurs, constituait la capitale du Karagwah. : +</p> + +<p> +On apercevait facilement les figures ébahies d'une race assez belle, au teint +jaune brun. Des femmes d'une corpulence invraisemblable se traînaient dans les +plantations, et le docteur étonna bien ses compagnons en leur apprenant que cet +embonpoint, très apprécié, s'obtenait par un régime obligatoire de lait caillé. +</p> + +<p> +A midi, le <i>Victoria</i> se trouvait par 1° 45' de latitude australe ; à une +heure, le vent le poussait sur le lac. +</p> + +<p> +Ce lac a été nommé Nyanza [Nyanza signifie lac] <i>Victoria</i> par le +capitaine Speke. En cet endroit, il pouvait mesurer quatre-vingt-dix milles de +largeur ; à son extrémité méridionale, le capitaine trouva un groupe d'îles, +qu'il nomma archipel du Bengale. Il poussa sa reconnaissance jusqu'à Muanza, +sur la côte de l'est, où il fut bien reçu par le sultan. Il fit la +triangulation de cette partie du lac, mais il ne put se procurer une barque, ni +pour le traverser, ni pour visiter la grande île d'Ukéréoué ; cette île, très +populeuse, est gouvernée par trois sultans, et ne forme qu'une presqu'île à +marée basse. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> abordait le lac plus au nord, au grand regret du docteur, +qui aurait voulu en déterminer les contours inférieurs. Les bords, hérissés de +buissons épineux et de broussailles enchevêtrées, disparaissaient littéralement +sous des myriades de moustiques d'un brun clair ; ce pays devait être +inhabitable et inhabité ; on voyait des troupes d'hippopotames se vautrer dans +des forêts de roseaux, ou s'enfuir sous les eaux blanchâtres du lac. +</p> + +<p> +Celui-ci, vu de haut offrait vers l'ouest un horizon si large qu'on eut dit une +mer ; la distance est assez grande entre les deux rives pour que des +communications ne puissent s'établir ; d'ailleurs les, tempêtes y sont fortes +et fréquentes, car les vents font rage dans ce bassin élevé et découvert. +</p> + +<p> +Le docteur eut de la peine à se diriger ; il craignait d'être entraîné vers +l'est ; mais heureusement un courant le porta directement au nord, et, à six +heures du soir, le <i>Victoria</i> s'établit dans une petite île déserte, par +0° 30' de latitude, et 32° 52' de longitude à vingt milles de la côte. +</p> + +<p> +Les voyageurs purent s'accrocher à un arbre, et, le vent s'étant calmé vers le +soir, ils demeurèrent tranquillement sur leur ancre. On ne pouvait songer à +prendre terre ; ici, comme sur les bords du Nyanza, des légions de moustiques +couvraient le sol d'un nuage épais Joe même revint de l'arbre couvert de +piqûres ; mais il ne se fâcha pas, tant il trouvait cela naturel de la part des +moustiques. +</p> + +<p> +Néanmoins, le docteur, moins optimiste ; fila le plus de corde qu'il put, afin +d'échapper à ces impitoyables insectes qui s'élevaient avec un murmure +inquiétant. +</p> + +<p> +Le docteur reconnut la hauteur du lac au-dessus du niveau de la mer, telle que +l'avait déterminée le capitaine Speke, soit trois mille sept cent cinquante +pieds. +</p> + +<p> +« Nous voici donc dans une île ! dit Joe, qui se grattait à se rompre les +poignets. +</p> + +<p> +—Nous en aurions vite fait le tour, répondit le chasseur, et, sauf ces aimables +insectes, on n'y aperçoit pas un être vivant. +</p> + +<p> +—-Les îles dont le lac est parsemé, répondit le docteur Fergusson, ne sont, à +vrai dire, que des sommets de collines immergées ; mais nous sommes heureux d'y +avoir rencontré un abri, car les rives du lac sont habitées par des tribus +féroces. Dormez donc, puisque le ciel nous prépare une nuit tranquille. +</p> + +<p> +—Est-ce que tu n'en feras pas autant, Samuel ? +</p> + +<p> +—Non ; je ne pourrais fermer l'œil. Mes pensées chasseraient tout sommeil. +Demain, mes amis, si le vent est favorable, nous marcherons droit au nord, et +nous découvrirons peut-être les sources du Nil, ce secret demeuré impénétrable. +Si prés des sources du grand fleuve, je ne saurais dormir. » +</p> + +<p> +Kennedy et Joe, que les préoccupations scientifiques ne troublaient pas à ce +point, ne tardèrent pas à s'endormir profondément sous la garde du docteur. +</p> + +<p> +Le mercredi 23 avril, le <i>Victoria</i> appareillait à quatre heures du matin +par un ciel grisâtre ; la nuit quittait difficilement les eaux du lac, qu'un +épais brouillard enveloppait, mais bientôt un vent violent dissipa toute cette +brume. Le <i>Victoria</i> fut balancé pendant quelques minutes en sens divers +et enfin remonta directement vers le nord. +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson frappa des mains avec joie. +</p> + +<p> +« Nous sommes en bon chemin ! s'écria-t-il. Aujourd'hui ou jamais nous verrons +le Nil ! Mes amis, voici que nous franchissons l'Équateur ! nous entrons dans +notre hémisphère ! +</p> + +<p> +—Oh ! fit Joe ; vous pensez, mon maître, que l'équateur passe par ici ? +</p> + +<p> +—Ici même mon brave garçon ! +</p> + +<p> +—Eh bien ! sauf votre respect, il me paraît convenable de l'arroser sans perdre +de temps. +</p> + +<p> +—Va pour un verre de grog ! répondit le docteur en riant ; tu as une manière +d'entendre la cosmographie qui n'est point sotte. +</p> + +<p> +Et voilà comment fut célébré le passage de la ligne à bord du <i>Victoria</i>. +</p> + +<p> +Celui-ci filait rapidement. On apercevait dans l'ouest la côte basse et peu +accidentée ; au fond, les plateaux plus élevés de l'Uganda et de l'Usoga. La +vitesse du vent devenait excessive : près de trente milles à l'heure. +</p> + +<p> +Les eaux du Nyanza, soulevées avec violence, écumaient comme les vagues d'une +mer. A certaines lames de fond qui se balançaient longtemps après les +accalmies, le docteur reconnut que le lac devait avoir une grande profondeur A +peine une ou deux barques grossières furent-elles entrevues pendant cette +rapide traversée. +</p> + +<p> +« Le lac, dit le docteur, est évidemment, par sa position élevée, le réservoir +naturel des fleuves de la partie orientale d'Afrique ; le ciel lui rend en +pluie ce qu'il enlève en vapeurs à ses effluents Il me paraît certain que le +Nil doit y prendre sa source. +</p> + +<p> +—Nous verrons bien, » répliqua Kennedy. +</p> + +<p> +Vers neuf heures, la côte de l'ouest se rapprocha ; elle paraissait déserte et +boisée. Le vent s'éleva un peu vers l'est, et l'on put entrevoir l'autre rive +du lac. Elle se courbait de manière à se terminer par un angle très ouvert, +vers 2°40' de latitude septentrionale. De hautes montagnes dressaient leurs +pics arides à cette extrémité du Nyanza ; mais entre elles une gorge profonde +et sinueuse livrait passage à une rivière bouillonnante. +</p> + +<p> +Tout en manœuvrant son aérostat, le docteur Fergusson examinait le pays d'un +regard avide. +</p> + +<p> +« Voyez ! s'écria-t-il, voyez, mes amis ! les récits des Arabes étaient exacts +! Ils parlaient d'un fleuve par lequel le lac Ukéréoué se déchargeait vers le +nord, et ce fleuve existe, et nous le descendons, et il coule avec une rapidité +comparable à notre propre vitesse ! Et cette goutte d'eau qui s'enfuit sous nos +pieds va certainement se confondre avec les flots de la Méditerranée ! C'est le +Nil ! +</p> + +<p> +—C'est le Nil ! répéta Kennedy, qui se laissait prendre à l'enthousiasme de +Samuel Fergusson. +</p> + +<p> +—Vive le Nil ! dit Joe, qui s'écriait volontiers vive quelque chose quand il +était en joie. +</p> + +<p> +Des rochers énormes embarrassaient çà et là le cours de cette mystérieuse +rivière. L'eau écumait ; il se faisait des rapides et des cataractes qui +confirmaient le docteur dans ses prévisions. Des montagnes environnantes se +déversaient de nombreux torrents, écumants dans leur chute ; l'œil les comptait +par centaines. On voyait sourdre du sol de minces filets d'eau éparpillés, se +croisant, se confondant, luttant de vitesse, et tous couraient à cette rivière +naissante, qui se faisait fleuve après les avoir absorbés. +</p> + +<p> +« Voilà bien le Nil, répéta le docteur avec conviction. L'origine de son nom a +passionné les savants comme l'origine de ses eaux ; on l'a fait venir du grec, +du copte, du sanscrit [Un savant byzantin voyait dans Neilos un nom +arithmétique. N représentait 50, E 5, I 10, L 30, O 70, S 200 : ce qui fait le +nombre des jours de l'année] ; peu importe, après tout, puisqu'il a dû livrer +enfin le secret de ses sources ! +</p> + +<p> +—Mais, dit le chasseur, comment s'assurer de l'identité de cette rivière et de +celle que les voyageurs du nord ont reconnue ! +</p> + +<p> +—Nous aurons des preuves certaines, irrécusables, infaillibles, répondit +Fergusson, si le vent nous favorise une heure encore. » +</p> + +<p> +Les montagnes se séparaient, faisant place à des villages nombreux, à des +champs cultivés de sésame, de dourrah, de cannes à sucre. Les tribus de ces +contrées se montraient agitées, hostiles ; elles semblaient plus près de la +colère que de l'adoration ; elles pressentaient des étrangers, et non des +dieux. Il semblait qu'en remontant aux sources du Nil on vint leur voler +quelque chose. Le <i>Victoria</i> dut se tenir hors de la portée des mousquets. +</p> + +<p> +Aborder ici sera difficile, dit l'Ecossais. +</p> + +<p> +—Eh bien ! répliqua Joe, tant pis pour ces indigènes ; nous les priverons du +charme de notre conversation. +</p> + +<p> +—Il faut pourtant que je descende, répondit le docteur Fergusson, ne fût-ce +qu'un quart d'heure. Sans cela, je ne puis constater les résultats de notre +exploration. +</p> + +<p> +—C'est donc indispensable, Samuel ? +</p> + +<p> +—Indispensable, et nous descendrons, quand même nous devrions faire le coup de +fusil ! +</p> + +<p> +—La chose me va, répondit Kennedy en caressant sa carabine. +</p> + +<p> +—Quand vous voudrez, mon maître, dit Joe en se préparant au combat. +</p> + +<p> +Ce ne sera pas la première fois, répondit le docteur, que l'on aura fait de la +science les armes à la main ; pareille chose est arrivée à un savant français, +dans les montagnes d'Espagne, quand il mesurait le méridien terrestre. +</p> + +<p> +—Sois tranquille, Samuel, et fie-toi à tes deux gardés du corps. +</p> + +<p> +—Y sommes-nous, Monsieur ? +</p> + +<p> +—Pas encore. Nous allons même nous élever pour saisir la configuration exacte +du pays. » +</p> + +<p> +L'hydrogène se dilata, et, en moins de dix minutes, le <i>Victoria</i> planait +à une hauteur de deux mille cinq cents pieds au-dessus du sol. +</p> + +<p> +On distinguait de là un inextricable réseau de rivières que le fleuve recevait +dans son lit ; il en venait davantage de l'ouest, entre les collines +nombreuses, au milieu de campagnes fertiles. +</p> + +<p> +« Nous ne sommes pas à quatre-vingt-dix milles de Gondokoro, dit le docteur en +pointant sa tête, et à moins de cinq milles du point atteint par les +explorateurs venus du nord. Rapprochons-nous de terre avec précaution. » +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> s'abaissa de plus de deux mille pieds. +</p> + +<p> +« Maintenant, mes amis, soyez prêts à tout hasard. +</p> + +<p> +—Nous sommes prêts, répondirent Dick et Joe. +</p> + +<p> +- -Bien ! » +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> marcha bientôt en suivant le lit du fleuve, et à cent pied +peine. Le Nil mesurait cinquante toises en cet endroit, et les indigène +s'agitaient tumultueusement dans les villages qui bordaient ses rives. Au +deuxième degré, il forme une cascade à pic de dix pieds de hauteur environ, et +par conséquent infranchissable. +</p> + +<p> +« Voilà bien la cascade indiquée par M. Debono, » s'écria le docteur. +</p> + +<p> +Le bassin du fleuve s'élargissait, parsemé d'îles nombreuses que Samuel +Fergusson dévorait du regard ; il semblait chercher un point de repère qu'il +n'apercevait pas encore. +</p> + +<p> +Quelques nègres s'étant avancés dans une barque au-dessous du ballon, Kennedy +les salua d'un coup de fusil, qui, sans les atteindre, les obligea à regagner +la rive au plus vite. +</p> + +<p> +« Bon voyage ! leur souhaita Joe ; à leur place, je ne me hasardera pas à +revenir ! j'aurais singulièrement peur d'un monstre qui lance la foudre à +volonté. » +</p> + +<p> +Mais voici que le docteur Fergusson saisit soudain sa lunette et la braqua vers +une île couchée au milieu du fleuve. +</p> + +<p> +Quatre arbres! s'écria-t-il ; voyez, là-bas ! » +</p> + +<p> +En effet, quatre arbres isolés s'élevaient à son extrémité. +</p> + +<p> +C'est l'île de Benga ! c'est bien elle ! ajouta-t-il. +</p> + +<p> +—Eh bien, après ? demanda Dick. +</p> + +<p> +—C'est là que nous descendrons, s'il plaît à Dieu ! +</p> + +<p> +—Mais elle paraît habitée, Monsieur Samuel ! +</p> + +<p> +—Joe a raison ; si je ne me trompe, voilà un rassemblement d'une vingtaine +d'indigènes. +</p> + +<p> +—Nous les mettrons en fuite ; cela ne sera pas difficile, répondit Fergusson. +</p> + +<p> +—Va comme il est dit, » répliqua le chasseur. +</p> + +<p> +Le soleil était au zénith. Le <i>Victoria</i> se rapprocha de l'île. +</p> + +<p> +Les nègres, appartenant à la tribu de Makado, poussèrent des cris énergiques. +L'un d'eux agitait en l'air son chapeau d'écorce. Kennedy le prit pour point de +mire, fit feu, et le chapeau vola en éclats. +</p> + +<p> +Ce fut une déroute générale. Les indigènes se précipitèrent dans le fleuve et +le traversèrent à la nage ; des deux rives, il vint une grêle de balles et une +pluie de flèches, mais sans danger pour l'aérostat dont l'ancre avait mordu une +fissure de roc. Joe se laissa couler à terre. +</p> + +<p> +« L'échelle ! s'écria le docteur. Suis-moi, Kennedy +</p> + +<p> +—Que veux-tu faire ? +</p> + +<p> +—Descendons ; il me faut un témoin. +</p> + +<p> +—Me voici. +</p> + +<p> +—Joe, fais bonne garde. +</p> + +<p> +—Soyez tranquille, Monsieur, je réponds de tout. +</p> + +<p> +« Viens, Dick ! » dit le docteur en mettant pied à terre. +</p> + +<p> +Il entraîna son compagnon vers un groupe de rochers qui se dressaient à la +pointe de l'île ; là, il chercha quelque temps, fureta dans les broussailles, +et se mit les mains en sang. +</p> + +<p> +Tout d'un coup, il saisit vivement le bras du chasseur. +</p> + +<p> +« Regarde, dit-il. +</p> + +<p> +—Des lettres ! » s'écria Kennedy. +</p> + +<p> +En effet, deux lettres gravées sur le roc apparaissaient dans toute leur +netteté. On lisait distinctement : +</p> + +<p> + A. D. +</p> + +<p> +« A. D., reprit le docteur Fergusson ! Andrea Debono ! La signature même du +voyageur qui a remonté le plus avant le cours du Nil ! +</p> + +<p> +—Voilà qui est irrécusable, ami Samuel. +</p> + +<p> +—Es-tu convaincu maintenant ! +</p> + +<p> +—C'est le Nil ! nous n'en pouvons douter. » +</p> + +<p> +Le docteur regarda une dernière fois ces précieuses initiales, dont il prit +exactement la forme et les dimensions. +</p> + +<p> +« Et maintenant, dit-il, au ballon ! +</p> + +<p> +—Vite alors, car voici quelques indigènes qui se préparent à repasser le +fleuve. +</p> + +<p> +—Peu nous importe maintenant ! Que le vent nous pousse dans le nord pendant +quelques heures, nous atteindrons Gondokoro, et nous presserons la main de nos +compatriotes ! » +</p> + +<p> +Dix minutes après, le <i>Victoria</i> s'enlevait majestueusement, pendant que +le docteur Fergusson, en signe de succès, déployait le pavillon aux armes +d'Angleterre. +</p> + +<h2>CHAPITRE XIX</h2> + +<p class="letter"> +Le Nil.—La Montagne tremblante.—Souvenir du pays.—Les récits des Arahes.—Les +Nyam-Nyam.—Réflexions sensées de Joe.—Le <i>Victoria</i> court des bordées.—Les +ascensions aérostatiques.—Madame Blanchard. +</p> + +<p> +Quelle est notre direction ? demanda Kennedy en voyant son ami consulter la +boussole. +</p> + +<p> +—Nord-nord-ouest. +</p> + +<p> +—Diable ! mais ce n'est pas le nord, cela ! +</p> + +<p> +—Non, Dick, et je crois que nous aurons de la peine à gagner Gondokoro ; je le +regrette, mais enfin nous avons relié les explorations de l'est à celles du +nord ; il ne faut pas se plaindre. » +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> s'éloignait peu à peu du Nil. +</p> + +<p> +« Un dernier regard, fit le docteur, à cette infranchissable latitude que les +plus intrépides voyageurs n'ont jamais pu dépasser ! Voilà bien ces +intraitables tribus signalées par MM. Petherick, d'Arnaud, Miani, et ce jeune +voyageur, M. Lejean, auquel nous sommes redevables des meilleurs travaux sur le +haut Nil. +</p> + +<p> +—Ainsi, demanda Kennedy, nos découvertes sont d'accord avec les pressentiments +de la science +</p> + +<p> +—Tout à fait d'accord. Les sources du fleuve Blanc, du Bahr-el-Abiad, sont +immergées dans un lac grand comme une mer ; c'est là qu'il prend naissance ; la +poésie y perdra sans doute ; on aimait à supposer à ce roi des fleuves une +origine céleste ; les anciens l'appelaient du nom d'Océan, et l'on n'était pas +éloigné de croire qu'il découlait directement du soleil ! Mais il faut en +rabattre et accepter de temps en temps ce que la science nous enseigne ; il n'y +aura peut-être pas toujours des savants, il y aura toujours des poètes. +</p> + +<p> +—On aperçoit encore des cataractes, dit Joe. +</p> + +<p> +—Ce sont les cataractes de Makedo, par trois degrés de latitude. Rien n'est +plus exact ! Que n'avons-nous pu suivre pendant quelques heures le cours du Nil +! +</p> + +<p> +—Et là-bas, devant nous, dit le chasseur, j'aperçois le sommet d'une montagne. +</p> + +<p> +—C'est le mont Logwek, la Montagne tremblante des Arabes ; toute cette contrée +a été visitée par M. Debono, qui la parcourait sous le nom de Latif Effendi. +Les tribus voisines du Nil sont ennemies et se font une guerre d'extermination. +Vous jugez sans peine des périls, qu'il a dû affronter. » +</p> + +<p> +Le vent portait alors le <i>Victoria</i> vers le nord-ouest. Pour éviter le +mont Logwek, il fallut chercher un courant plus incliné. +</p> + +<p> +« Mes amis, dit le docteur à ses deux compagnons, voici que nous commençons +véritablement notre traversée africaine. Jusqu'ici nous avons surtout suivi les +traces de nos devanciers. Nous allons nous lancer dans l'inconnu désormais. Le +courage ne nous fera pas défaut ? +</p> + +<p> +—Jamais, s'écrièrent d'une seule voix Dick et Joe. +</p> + +<p> +—En route donc, et que le ciel nous soit en aide ! » +</p> + +<p> +A dix heures du soir, par-dessus des ravins, des forêts, des villages +dispersés, les voyageurs arrivaient au flanc de la Montagne tremblante, dont +ils longeaient les rampes adoucies. +</p> + +<p> +En cette mémorable journée du 23 avril, pendant une marche de quinze heures, +ils avaient, sous l'impulsion d'un vent rapide, parcouru une distance de plus +de trois cent quinze milles [Plus de cent vingt-cinq lieues]. +</p> + +<p> +Mais cette dernière partie du voyage les avait laissés sous une impression +triste. Un silence complet régnait dans la nacelle. Le docteur Fergusson +était-il absorbé par ses découvertes ? Ses deux compagnons songeaient-ils à +cette traversée au milieu de régions inconnues ? Il y avait de tout cela, sans +doute, mêlé à de plus vifs souvenirs de l'Angleterre et des amis éloignés. Joe +seul montrait une insouciante philosophie, trouvant tout naturel que la patrie +ne fût pas là du moment qu'elle était absente ; mais il respecta le silence de +Samuel Fergusson et de Dick Kennedy. +</p> + +<p> +A dix heures du soir, le <i>Victoria</i> « mouillait » par le travers de la +Montagne-Tremblante [La tradition rapporte qu'elle tremble dès qu'un musulman y +pose le pied] ; on prit un repas substantiel, et tous s'endormirent +successivement sous la garde de chacun. +</p> + +<p> +Le lendemain, des idées plus sereines revinrent au réveil ; il faisait un joli +temps, et le vent soufflait du bon côté ; un déjeuner, fort égayé par Joe, +acheva de remettre les esprits en belle humeur. +</p> + +<p> +La contrée parcourue en ce moment est immense ; elle confiné aux montagnes de +la Lune et aux montagnes du Darfour ; quelque chose de grand comme l'Europe. +</p> + +<p> +Nous traversons, sans doute, dit le docteur, ce que l'on suppose être le +royaume d'Usoga ; des géographes ont prétendu qu'il existait au centre de +l'Afrique une vaste dépression, un immense lac central. Nous verrons si ce +système a quelque apparence de vérité. +</p> + +<p> +—Mais comment a-t-on pu faire cette supposition ? demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—Par les récits des Arabes. Ces gens-là sont très conteurs, trop conteurs +peut-être. Quelques voyageurs, arrivés à Kazeh ou aux Grands Lacs, ont vu des +esclaves venus des contrées centrales, ils les ont interrogés sur leur pays, +ils ont réuni un faisceau de ces documents divers, et en ont déduit des +systèmes. Au fond de tout cela, il y a toujours quelque chose de vrai, et, tu +le vois, on ne se trompait pas sur l'origine du Nil. +</p> + +<p> +—Rien de plus juste, répondit Kennedy. +</p> + +<p> +—C'est au moyen de ces documents que des essais de cartes ont été tentés. Aussi +vais-je suivre notre route sur l'une d'elles, et la rectifier au besoin. +</p> + +<p> +—Est-ce que toute cette région est habitée ? demanda Joe. +</p> + +<p> +—Sans doute, et mal habitée. +</p> + +<p> +—Je m'en doutais. +</p> + +<p> +—Ces tribus éparses sont comprises sous la dénomination générale de Nyam-Nyam, +et ce nom n'est autre chose qu'une onomatopée ; il reproduit le bruit de la +mastication. +</p> + +<p> +—Parfait, dit Joe ; nyam ! nyam ! +</p> + +<p> +—Mon brave Joe, si tu étais la cause immédiate de cette onomatopée, tu ne +trouverais pas cela parfait. +</p> + +<p> +— Que voulez-vous dire ? +</p> + +<p> +— Que ces peuplades sont considérées comme anthropophages. +</p> + +<p> +— Cela est-il certain ? +</p> + +<p> +—Très certain ; on avait aussi prétendu que ces indigènes étaient pourvus d'une +queue comme de simples quadrupèdes ; mais on a bientôt reconnu que cet +appendice appartenait aux peaux de bête dont ils sont revêtus. +</p> + +<p> +—Tant pis ! une queue est fort agréable pour chasser les moustiques. +</p> + +<p> +—C'est possible, Joe ; mais il faut reléguer cela au rang des fables, tout +comme les têtes de chiens que le voyageur Brun-Rollet attribuait à certaines +peuplades. +</p> + +<p> +—Des têtes de chiens ? Commode pour aboyer et même pour être anthropophage ! +</p> + +<p> +—Ce qui est malheureusement avéré, c'est la férocité de ces peuples, très +avides de la chair humaine qu'ils recherchent avec passion. +</p> + +<p> +—Je demande, dit Joe, qu'ils ne se passionnent pas trop pour mon individu. +</p> + +<p> +—Voyez-vous cela ! dit le chasseur. +</p> + +<p> +—C'est ainsi, Monsieur Dick. Si jamais je dois être mangé dans un moment de +disette, je veux que ce soit à votre profit et à celui de mon maître ! Mais +nourrir ces moricauds, fi donc ! j'en mourrais de honte ! +</p> + +<p> +—Eh bien ! mon brave Joe, fit Kennedy, voilà qui est entendu, nous comptons sur +toi à l'occasion. +</p> + +<p> +—A votre service, Messieurs. +</p> + +<p> +—Joe parle de la sorte, répliqua le docteur, pour que nous prenions soin de +lui, en l'engraissant bien. +</p> + +<p> +—Peut-être ! répondit Joe ; l'homme est un animal si égoïste ! » +</p> + +<p> +Dans l'après-midi, le ciel se couvrit d'un brouillard chaud qui suintait du sol +; l'embrun permettait à peine de distinguer les objets terrestres ; aussi, +craignant de se heurter contre quelque pic imprévu, le docteur donna vers cinq +heures le signal d'arrêt. +</p> + +<p> +La nuit se passa sans accident, mais il avait fallu redoubler de vigilance par +cette profonde obscurité. +</p> + +<p> +La mousson souffla avec une violence extrême pendant la matinée du lendemain ; +le vent s'engouffrait dans les cavités inférieures du ballon ; s'agitait +violemment l'appendice par lequel pénétraient les tuyaux de dilatation ; on dut +les assujettir par des cordes, manœuvre dont Joe s'acquitta fort adroitement. +</p> + +<p> +Il constata en même temps que l'orifice de l'aérostat demeurait hermétiquement +fermé. +</p> + +<p> +« Ceci a un a double importance pour nous, dit le docteur Fergusson ; nous +évitons d'abord la déperdition d'un gaz précieux ; ensuite, nous ne laissons +point autour de nous une traînée inflammable, à laquelle nous finirions par +mettre le feu. +</p> + +<p> +—Ce serait un fâcheux incident de voyage, dit Joe. +</p> + +<p> +—Est-ce que nous serions précipités à terre ? demanda Dick. +</p> + +<p> +—Précipités, non ! Le gaz brûlerait tranquillement, et nous descendrions peu à +peu. Pareil accident est arrivé à une aéronaute française, madame Blanchard ; +elle mit le feu à son ballon en lançant des pièces d'artifice, mais elle ne +tomba pas, et elle ne se serait pas tuée, sans doute, si sa nacelle ne se fût +heurtée à une cheminée, d'où elle fut jetée à terre. +</p> + +<p> +—Espérons que rien de semblable ne nous arrivera, dit le chasseur ; jusqu'ici +notre traversée ne me parait pas dangereuse, et je ne vois pas de raison qui +nous empêche d'arriver à notre but. +</p> + +<p> +—Je n'en vois pas non plus, mon cher Dick ; les accidents, d'ailleurs, ont +toujours été causés par l'imprudence des aéronautes ou par la mauvaise +construction de leurs appareils. Cependant, sur plusieurs milliers d'ascensions +aérostatiques, on ne compte pas vingt accidents ayant causé la mort. En +général, ce sont les attérissements et les départs qui offrent le plus de +dangers. Aussi, en pareil cas, ne devons-nous négliger aucune précaution. +</p> + +<p> +—Voici l'heure du déjeuner, dit Joe ; nous nous contenterons de viande +conservée et de café, jusqu'à ce que M. Kennedy ait trouvé moyen de nous +régaler d'un bon morceau de venaison. +</p> + +<h2>CHAPITRE XX</h2> + +<p class="letter"> +La bouteille céleste.—Les figuiers-palmiers.—Les « mammoth trees. » L'arbre de +guerre.—L'attelage ailé.—Combats de deux peuplades.—Massacre.—Intervention +divine. +</p> + +<p> +Le vent devenait violent et irrégulier. Le <i>Victoria</i> courait de +véritables bordées dans les airs. Rejeté tantôt dans le nord, tantôt dans le +sud, il ne pouvait rencontrer un souffle constant. +</p> + +<p> +« Nous marchons très vite sans avancer beaucoup, dit Kennedy, en remarquant les +fréquentes oscillations de l'aiguille aimantée, +</p> + +<p> +—Le <i>Victoria</i> file avec une vitesse d'au moins trente lieues à l'heure, +dit Samuel Fergusson. Penchez-vous, et voyez comme la campagne disparaît +rapidement sous nos pieds. Tenez ! cette forêt a l'air de se précipiter +au-devant de nous ! +</p> + +<p> +—La forêt est déjà devenue une clairière, répondit le chasseur. +</p> + +<p> +—Et la clairière un village, riposta Joe, quelques instants plus tard. +Voilà-t-il des faces de nègres assez ébahies ! +</p> + +<p> +—C'est bien naturel, répondit le docteur. Les paysans de France, à la première +apparition des ballons, ont tiré dessus, les prenant pour de monstres aériens ; +il est donc permis à un nègre du Soudan d'ouvrir de grands yeux. +</p> + +<p> +—Ma foi! dit Joe, pendant que le <i>Victoria</i> rasait un village à cent pied +du sol, je m'en vais leur jeter une bouteille vide, avec votre permission mon +maître ; si elle arrive saine et sauve, ils l'adoreront ; si elle se casse ils +se feront des talismans avec les morceaux! » +</p> + +<p> +Et, ce disant, il lança une bouteille, qui ne manqua pas de se briser en mille +pièces, tandis que les indigènes se précipitaient dans leurs hutte rondes, en +poussant de grands cris. +</p> + +<p> +Un peu plus loin, Kennedy s'écria : +</p> + +<p> +« Regardez donc cet arbre singulier ! il est d'une espèce par en haut, et d'une +autre par en bas. +</p> + +<p> +—Bon ! fit Joe ; voilà un pays où les arbres poussent les uns sur les autres. +</p> + +<p> +—C'est tout simplement un tronc de figuier, répondit le docteur, sur lequel il +s'est répandu un peu de terre végétale. Le vent un beau jour y a jeté une +graine de palmier, et le palmier a poussé comme en plein champ. +</p> + +<p> +—Une fameuse mode, dit Joe, et que j'importerai en Angleterre ; cela fera bien +dans les parcs de Londres ; sans compter que ce serait un moyen de multiplier +les arbres à fruit ; on aurait des jardins en hauteur ; voilà qui sera goûté de +tous les petits propriétaires. » +</p> + +<p> +En ce moment, il fallut élever le <i>Victoria</i> pour franchir une forêt +d'arbres hauts de plus de trois cents pieds, sortes de banians séculaires. +</p> + +<p> +« Voilà de magnifiques arbres, s'écria Kennedy ; je ne connais rien de beau +comme l'aspect de ces vénérables forêts. Vois donc, Samuel. +</p> + +<p> +—La hauteur de ces banians est vraiment merveilleuse, mon cher Dick ; et +cependant elle n'aurait rien d'étonnant dans les forêts du Nouveau-Monde. +</p> + +<p> +—Comment ! il existe des arbres plus élevés ? +</p> + +<p> +—Sans doute, parmi ceux que nous appelons les « mammouth trees. » +</p> + +<p> +Ainsi, en Californie, on a trouvé un cèdre élevé de quatre cent cinquante +pieds, hauteur qui dépasse la tour du Parlement, et même la grande pyramide +d'Égypte. La base avait cent vingt pieds de tour, et les couches concentriques +de son bois lui donnaient plus de quatre mille ans d'existence. +</p> + +<p> +—Eh ! Monsieur, cela n'a rien d'étonnant alors ! Quand on vit quatre mille ans, +quoi de plus naturel que d'avoir une belle taille ? » +</p> + +<p> +Mais, pendant l'histoire du docteur et la réponse de Joe, la forêt avait déjà +fait place à une grande réunion de huttes circulairement disposées autour d'une +place. Au milieu croissait un arbre unique, et Joe de s'écrier à sa vue : +</p> + +<p> +Eh bien ! s'il y a quatre mille ans que celui-là produit de pareilles fleurs, +je ne lui en fais pas mon compliment. » +</p> + +<p> +Et il montrait un sycomore gigantesque dont le tronc disparaissait en entier +sous un amas d'ossements humains. Les fleurs dont parlait Joe étaient des têtes +fraîchement coupées, suspendues à des poignards fixés dans l'écorce. +</p> + +<p> +L'arbre de guerre des cannibales ! dit le docteur. Les Indiens enlèvent la peau +du crâne, les Africains la tête entière. +</p> + +<p> +—Affaire de mode, » dit Joe. +</p> + +<p> +Mais déjà le village aux têtes sanglantes disparaissait à l'horizon ; un autre +plus loin offrait un spectacle non moins repoussant ; des cadavres à demi +dévorés, des squelettes tombant en poussière, des membres humains épars çà et +là, étaient laissés en pâture aux hyènes et aux chacals. +</p> + +<p> +« Ce sont sans doute les corps des criminels ; ainsi que cela se pratique dans +l'Abyssinie, on les expose aux bêtes féroces, qui achèvent de les dévorer à +leur aise, après les avoir étranglés d'un coup de dent. +</p> + +<p> +—Ce n'est pas beaucoup plus cruel que la potence, dit l'Écossais. C'est plus +sale, voilà tout. +</p> + +<p> +—Dans les régions du sud de l'Afrique, reprit le docteur, on se contente de +renfermer le criminel dans sa propre hutte, avec ses bestiaux, et peut-être sa +famille ; on y met le feu, et tout brûle en même temps. J'appelle cela de la +cruauté, mais j'avoue avec Kennedy que, si la potence est moins cruelle, elle +est aussi barbare. » +</p> + +<p> +Joe, avec l'excellente vue dont il se servait si bien, signala quelques bandes +d'oiseaux carnassiers qui planaient à l'horizon. +</p> + +<p> +« Ce sont des aigles, s'écria Kennedy, après les avoir reconnus avec la +lunette, de magnifiques oiseaux dont le vol est aussi rapide que le notre. +</p> + +<p> +—Le ciel nous préserve de leurs attaques ! dit le docteur ; ils sont plutôt à +craindre pour nous que les bêtes féroces ou les tribus sauvages. +</p> + +<p> +—Bah ! répondit le chasseur, nous les écarterions à coups de fusil. +</p> + +<p> +—J'aime autant, mon cher Dick, ne pas recourir à ton adresse ; le taffetas de +notre ballon ne résisterait pas à un de leurs coups de bec ; heureusement, je +crois ces redoutables oiseaux plus effrayés qu'attirés par notre machine. +</p> + +<p> +— Eh mais ! une idée, dit Joe, car aujourd'hui les idées me poussent par +douzaines ; si nous parvenions à prendre un attelage d'aigles vivants, nous les +attacherions à notre nacelle, et ils nous traîneraient dans les airs ! +</p> + +<p> +—Le moyen a été sérieusement proposé, répondit le docteur ; mais je le crois +peu praticable avec des animaux assez rétifs de leur naturel. +</p> + +<p> +—On les dresserait, reprit Joe ; au lieu de mors, on les guiderait avec des +œillères qui leur intercepteraient la vue ; borgnes, ils iraient à droite ou à +gauche ; aveugles, ils s'arrêteraient. +</p> + +<p> +—Permets-moi, mon brave Joe, de préférer un vent favorable à tes aigles attelés +; cela coûte moins cher à nourrir, et c'est plus sûr. +</p> + +<p> +—Je vous le permets, Monsieur, mais je garde mon idée. » +</p> + +<p> +Il était midi ; le <i>Victoria</i>, depuis quelque temps, se tenait à une +allure plus modérée ; le pays marchait au-dessous de lui, il ne fuyait plus. +</p> + +<p> +Tout d'un coup, des cris et des sifflements parvinrent aux oreilles des +voyageurs ; ceux-ci se penchèrent et aperçurent dans une plaine ouverte un +spectacle fait pour les émouvoir +</p> + +<p> +Deux peuplades aux prises se battaient avec acharnement et faisaient voler des +nuées de flèches dans les airs. Les combattants, avides de s'entre-tuer, ne +s'apercevaient pas de l'arrivée du <i>Victoria</i> ; ils étaient environ trois +cents, se choquant dans une inextricable mêlée ; la plupart d'entre eux, rouges +du sang des blessés dans lequel ils se vautraient, formaient un ensemble hideux +à voir. +</p> + +<p> +A l'apparition de l'aérostat, il y eut un temps d'arrêt ; les hurlements +redoublèrent ; quelques flèches furent lancées vers la nacelle, et l'une +d'elles assez près pour que Joe l'arrêtât de la main. +</p> + +<p> +« Montons hors de leur portée ! s'écria le docteur Fergusson! Pas d'imprudence +! cela ne nous est pas permis » +</p> + +<p> +Le massacre continuait de part et d'autre, à coups de haches et de sagaies ; +dès qu'un ennemi gisait sur le sol, son adversaire se hâtait de lui couper la +tête ; les femmes, mêlées à cette cohue, ramassaient les têtes sanglantes et +les empilaient à chaque extrémité du champ de bataille ; souvent elles se +battaient pour conquérir ce hideux trophée. +</p> + +<p> +« L'affreuse scène ! s'écria Kennedy avec un profond dégoût. +</p> + +<p> +—Ce sont de vilains bonshommes ! dit Joe. Après cela, s'ils avaient un +uniforme, ils seraient comme tous les guerriers du monde. +</p> + +<p> +—J'ai une furieuse envie d'intervenir dans le combat, reprit le chasseur en +brandissant sa carabine. +</p> + +<p> +—Non pas répondit vivement le docteur ! non pas ! mêlons-nous de ce qui nous +regarde ? Sais-tu qui a tort ou raison, pour jouer le rôle de la Providence ? +Fuyons au plus tôt ce spectacle repoussant ! Si les grands capitaines pouvaient +dominer ainsi le théâtre de leurs exploits, ils finiraient peut-être par perdre +le goût du sang et des conquêtes ! » +</p> + +<p> +Le chef de l'un de ces partis sauvages se distinguait par une taille +athlétique, jointe à une force d'hercule. D'une main il plongeait sa lance dans +les rangées compactes de ses ennemis, et de l'autre y faisait de grandes +trouées à coups de hache. A un moment, il rejeta loin de lui sa sagaie rouge de +sang, se précipita sur un blessé dont il trancha le bras d'un seul coup, prit +ce bras d'une main, et, le portant à sa bouche, il y mordit à pleines dents. +</p> + +<p> +« Ah ! dit Kennedy, l'horrible bête! je n'y tiens plus ! » +</p> + +<p> +Et le guerrier, frappé d'une balle au front, tomba en arrière. +</p> + +<p> +A sa chute, une profonde stupeur s'empara de ses guerriers ; cette mort +surnaturelle les épouvanta en ranimant l'ardeur de leurs adversaires, et en une +seconde le champ de bataille fut abandonné de la moitié des combattants. +</p> + +<p> +« Allons chercher plus haut un courant qui nous emporte, dit le docteur. Je +suis écœuré de ce spectacle. » +</p> + +<p> +Mais il ne partit pas si vite qu'il ne pût voir la tribu victorieuse, se +précipitant sur les morts et les blessés, se disputer cette chair encore +chaude, et s'en repaître avidement. +</p> + +<p> +« Pouah ! fit Joe, cela est repoussant ! » +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> s'élevait en se dilatant ; les hurlements de cette horde en +délire le poursuivirent pendant quelques instants ; mais enfin, ramené vers le +sud, il s'éloigna de cette scène de carnage et de cannibalisme. +</p> + +<p> +Le terrain offrait alors des accidents variés, avec de nombreux cours d'eau qui +s'écoulaient vers l'est ; ils se jetaient sans doute dans ces affluents du lac +Nû ou du fleuve des Gazelles, sur lequel M. Guillaume Lejean a donné de si +curieux détails. +</p> + +<p> +La nuit venue, le <i>Victoria</i> jeta l'ancre par 27° de longitude, et 4° 20' +de latitude septentrionale, après une traversée de 150 milles. +</p> + +<h2>CHAPITRE XXI</h2> + +<p class="letter"> +Rumeurs étranges.—Une attaque nocturne.—Kennedy et Joe dans l'arbre.—Deux coups +de feu.— A moi ! à moi !—Réponse en français.—Le matin.—Le missionnaire.—Le +plan de sauvetage. +</p> + +<p> +La nuit se faisait très obscure. Le docteur n'avait pu reconnaître le pays ; il +s'était accroché à un arbre fort élevé, dont il distinguait à peine la masse +confuse dans l'ombre. +</p> + +<p> +Suivant son habitude, il prit le quart de neuf heures, et à minuit Dick vint le +remplacer. +</p> + +<p> +« Veille bien, Dick, veille avec grand soin. +</p> + +<p> +—Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau +</p> + +<p> +—Non ! cependant j'ai cru surprendre de vagues rumeurs au-dessous de nous ; je +ne sais trop où le vent nous a portés ; un excès de prudence ne peut pas nuire. +</p> + +<p> +—Tu auras entendu les cris de quelques bêtes sauvages. +</p> + +<p> +—Non ! cela m'a semblé tout autre chose ; enfin, à la moindre alerte, ne manque +pas de nous réveiller. +</p> + +<p> +—Sois tranquille. » +</p> + +<p> +Après avoir écouté attentivement une dernière fois, le docteur, n'entendant +rien, se jeta sur sa couverture et s'endormit bientôt. +</p> + +<p> +Le ciel était couvert d'épais nuages, mais pas un souffle n'agitait l'air. Le +<i>Victoria</i>, retenu sur une seule ancre, n'éprouvait aucune oscillation. +</p> + +<p> +Kennedy, accoudé sur la nacelle de manière à surveiller le chalumeau en +activité, considérait ce calme obscur ; il interrogeait l'horizon, et, comme il +arrive aux esprits inquiets ou prévenus, son regard croyait parfois surprendre +de vagues lueurs. +</p> + +<p> +Un moment même il crut distinctement en saisir une à deux cents pas de distance +; mais ce ne fut qu'un éclair, après lequel il ne vit plus rien. +</p> + +<p> +C'était sans doute l'une de ces sensations lumineuses que l'œil perçoit dans +les profondes obscurités. +</p> + +<p> +Kennedy se rassurait et retombait dans sa contemplation indécise, quand un +sifflement aigu traversa les airs. +</p> + +<p> +Était-ce le cri d'un animal, d'un oiseau de nuit ? Sortait-il de lèvres +humaines ? +</p> + +<p> +Kennedy, sachant toute la gravité de la situation, fut sur le point d'éveiller +ses compagnons ; mais il se dit qu'en tout cas, hommes ou bêtes se trouvaient +hors de portée ; il visita donc ses armes, et, avec sa lunette de nuit, il +plongea de nouveau son regard dans l'espace. +</p> + +<p> +Il crut bientôt entrevoir au-dessous de lui des formes vagues qui se glissaient +vers l'arbre ; à un rayon de lune qui filtra comme un éclair entre deux nuages, +il reconnut distinctement un groupe d'individus s'agitant dans l'ombre. +</p> + +<p> +L'aventure des cynocéphales lui revint à l'esprit ; il mit la main sur l'épaule +du docteur. +</p> + +<p> +Celui-ci se réveilla aussitôt. +</p> + +<p> +« Silence, fit Kennedy, parlons à voix basse. +</p> + +<p> +—Il y a quelque chose ? +</p> + +<p> +—Oui, réveillons Joe. » +</p> + +<p> +Dès que Joe se fut levé, le chasseur raconta ce qu'il avait vu. +</p> + +<p> +« Encore ces maudits singes ? dit Joe. +</p> + +<p> +—C'est possible ; mais il faut prendre ses précautions. +</p> + +<p> +—Joe et moi, dit Kennedy, nous allons descendre dans l'arbre par l'échelle. +</p> + +<p> +—Et pendant ce temps, répartit le docteur, je prendrai mes mesures de manière à +pouvoir nous enlever rapidement. +</p> + +<p> +—C'est convenu. +</p> + +<p> +—Descendons, dit Joe. +</p> + +<p> +—Ne vous servez de vos armes qu'à la dernière extrémité, dit le docteur ; il +est inutile de révéler notre présence dans ces parages. » +</p> + +<p> +Dick et Joe répondirent par un signe. Ils se laissèrent glisser sans bruit vers +l'arbre, et prirent position sur une fourche de fortes branches que l'ancre +avait mordue. +</p> + +<p> +Depuis quelques minutés, ils écoutaient muets et immobiles dans le feuillage. A +un certain froissement d'écorce qui se produisit, Joe saisit la main de +l'Écossais. +</p> + +<p> +« N'entendez-vous pas ? +</p> + +<p> +—Oui, cela approche. +</p> + +<p> +—Si c'était un serpent ? Ce sifflement que vous avez surpris... +</p> + +<p> +—Non ! il avait quelque chose d'humain. +</p> + +<p> +—J'aime encore mieux des sauvages, se dit Joe. Ces reptiles me répugnent. +</p> + +<p> +—Le bruit augmente, reprit Kennedy, quelques instants après. +</p> + +<p> +—Oui ! on monte, on grimpe. +</p> + +<p> +—Veille de ce côté, je me charge de l'autre. +</p> + +<p> +—Bien. » +</p> + +<p> +Ils se trouvaient tous les deux isolés au sommet d'une maîtresse branche, +poussée droit au milieu de cette forêt qu'on appelle un baobab ; l'obscurité +accrue par l'épaisseur du feuillage était profonde ; cependant Joe, se penchant +à l'oreille de Kennedy et lui indiquant la partie inférieure de l'arbre, dit : +</p> + +<p> +« Des nègres. » +</p> + +<p> +Quelques mots échangés à voix basse parvinrent même jusqu'aux deux voyageurs. +</p> + +<p> +Joe épaula son fusil. +</p> + +<p> +« Attends, » dit Kennedy. +</p> + +<p> +Des sauvages avaient en effet escaladé le baobab ; ils surgissaient de toutes +parts, se coulant sur les branches comme des reptiles, gravissant lentement, +mais sûrement ; ils se trahissaient alors par les émanations de leurs corps +frottés d'une graisse infecte. +</p> + +<p> +Bientôt deux têtes apparurent aux regards de Kennedy et de Joe, au niveau même +de la branche qu'ils occupaient. +</p> + +<p> +« Attention, dit Kennedy, feu ! » +</p> + +<p> +La double détonation retentit comme un tonnerre, et s'éteignit au milieu des +cris de douleur. En un moment, toute la horde avait disparu. +</p> + +<p> +Mais, au milieu des hurlements, il s'était produit un cri étrange, inattendu, +impossible ! Une voix humaine avait manifestement proféré ces mots en français +: +</p> + +<p> +« A moi ! à moi ! » +</p> + +<p> +Kennedy et Joe, stupéfaits, regagnèrent la nacelle au plus vite. +</p> + +<p> +Avez-vous entendu ? leur dit le docteur. +</p> + +<p> +—Sans doute ! ce cri surnaturel : A moi ! à moi! +</p> + +<p> +—Un Français aux mains de ces barbares ! +</p> + +<p> +—Un voyageur ! +</p> + +<p> +—Un missionnaire, peut-être ! +</p> + +<p> +—Le malheureux, s'écria le chasseur ? on l'assassine, on le martyrise ! » +</p> + +<p> +Le docteur cherchait vainement à déguiser son émotion. +</p> + +<p> +« On ne peut en douter, dit-il. Un malheureux Français est tombé entre les +mains de ces sauvages Mais nous ne partirons pas sans avoir fait tout au monde +pour le sauver. A nos coups de fusil, il aura reconnu un secours inespéré, une +intervention providentielle. Nous ne mentirons pas à cette dernière espérance. +Est-ce votre avis ? +</p> + +<p> +—C'est notre avis, Samuel, et nous sommes prêts à t'obéir. +</p> + +<p> +—Combinons donc nos manœuvres, et dès le matin, nous chercherons à l'enlever. +</p> + +<p> +—Mais comment écarterons-nous ces misérables nègres ? Demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—Il est évident pour moi, dit le docteur, à la manière dont ils ont déguerpi, +qu'ils ne connaissent pas les armes à feu ; nous devrons donc profiter de leur +épouvante ; mais il faut attendre le jour avant d'agir, et nous formerons notre +plan de sauvetage d'après la disposition des lieux. +</p> + +<p> +Ce pauvre malheureux ne doit pas être loin, dit Joe, car... +</p> + +<p> +—A moi ! à moi ! répéta la voix plus affaiblie. +</p> + +<p> +—Les barbares ! s'écria Joe palpitant. Mais s'ils le tuent cette nuit ? +</p> + +<p> +—Entends-tu, Samuel, reprit Kennedy en saisissant la main du docteur, s'ils le +tuent cette nuit ? +</p> + +<p> +—Ce n'est pas probable, mes amis ; ces peuplades sauvages font mourir leurs +prisonniers au grand jour ; il leur faut du soleil ! +</p> + +<p> +—Si je profitais de la nuit, dit l'Écossais, pour me glisser vers ce malheureux +? +</p> + +<p> +—Je vous accompagne, Monsieur Dick +</p> + +<p> +—Arrêtez mes amis ! arrêtez ! Ce dessein fait honneur à votre cœur et à votre +courage ; mais vous nous exposeriez tous, et vous nuiriez plus encore à celui +que nous voulons sauver. +</p> + +<p> +—Pourquoi cela ? reprit Kennedy. Ces sauvages sont effrayés, dispersés ! Ils ne +reviendront pas. +</p> + +<p> +Dick, je t'en supplie, obéis-moi ; j'agis pour le salut commun ; si, par +hasard, tu te laissais surprendre, tout serait perdu ! +</p> + +<p> +—Mais cet infortuné qui attend, qui espère ! Rien ne lui répond ! Personne ne +vient à son secours ! Il doit croire que ses sens ont été abusés, qu'il n'a +rien entendu !... +</p> + +<p> +—On peut le rassurer, » dit le docteur Fergusson. +</p> + +<p> +Et debout, au milieu de l'obscurité, faisant de ses mains un porte-voix, il +s'écria avec énergie dans la langue de l'étranger : +</p> + +<p> +« Qui que vous soyez, ayez confiance ! Trois amis veillent sur vous ! » +</p> + +<p> +Un hurlement terrible lui répondit, étouffant sans doute la réponse du +prisonnier. +</p> + +<p> +« On l'égorge ! on va l'égorger ! s'écria Kennedy. Notre intervention n'aura +servi qu'à hâter l'heure de son supplice ! Il faut agir ! +</p> + +<p> +—Mais comment, Dick ! Que prétends-tu faire au milieu de cette obscurité ? +</p> + +<p> +—Oh ! s'il faisait jour ! s'écria Joe. +</p> + +<p> +—Eh bien, s'il faisait jour ? demanda le docteur d'un ton singulier. +</p> + +<p> +—Rien de plus simple, Samuel, répondit le chasseur. Je descendrais à terre et +je disperserais cette canaille à coups de fusil. +</p> + +<p> +—Et toi, Joe ? demanda Fergusson. +</p> + +<p> +—Moi, mon maître, j'agirais plus prudemment, en faisant savoir au prisonnier de +s'enfuir dans une direction convenue. +</p> + +<p> +—Et comment lui ferais-tu parvenir cet avis ? +</p> + +<p> +—Au moyen de cette flèche que j'ai ramassée au vol, et à laquelle j'attacherais +un billet, ou tout simplement en lui parlant à voix haute, puisque ces nègres +ne comprennent pas notre langue. +</p> + +<p> +—Vos plans sont impraticables, mes amis ; la difficulté la plus grande serait +pour cet infortuné de se sauver, en admettant qu'il parvint à tromper la +vigilance de ses bourreaux. Quant à toi, mon cher Dick, avec beaucoup d'audace, +et en profitant de l'épouvante jetée par nos armes à feu, ton projet réussirait +peut-être ; mais s'il échouait, tu serais perdu, et nous aurions deux personnes +à sauver au lieu d'une. Non, il faut mettre toutes les chances de notre côté et +agir autrement. +</p> + +<p> +—Mais agir tout de suite, répliqua le chasseur. +</p> + +<p> +—Peut-être ! répondit Samuel en insistant sur ce mot. +</p> + +<p> +—Mon maître, êtes-vous donc capable de dissiper ces ténèbres ! +</p> + +<p> +—Qui sait, Joe ? +</p> + +<p> +—Ah ! si vous faites une chose pareille, je vous proclame le premier savant du +monde. » +</p> + +<p> +Le docteur se tut pendant quelques instants ; il réfléchissait. Ses deux +compagnons le considéraient avec émotion ; ils étaient surexcités par cette +situation extraordinaire. Bientôt Fergusson reprit la parole : +</p> + +<p> +« Voici mon plan, dit-il. Il nous reste deux cents livres de lest, puisque les +sacs que nous avons emportés : sont encore intacts. J'admets que ce prisonnier, +un homme évidemment épuisé par les souffrances, pèse autant que l'un de nous ; +il nous restera encore une soixantaine de livres à jeter afin de monter plus +rapidement +</p> + +<p> +—Comment comptes-tu donc manœuvrer ? demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—Voici, Dick : tu admets bien que si je parviens jusqu'au prisonnier, et que je +jette une quantité de lest égale à son poids, je n'ai rien changé à l'équilibre +du ballon ; mais alors, si je veux obtenir une ascension rapide pour échapper à +cette tribu de nègres, il me put employer des moyens plus énergiques que le +chalumeau ; or, en précipitant cet excédant de lest au moment voulu, je suis +certain de m'enlever avec une grande rapidité. +</p> + +<p> +—Cela est évident. +</p> + +<p> +—Oui, mais il y a un inconvénient ; c'est que, pour descendre plus tard, je +devrai perdre une quantité de gaz proportionnelle au surcroît de lest que +j'aurai jeté. Or, ce gaz est chose précieuse ; mais on ne peut en regretter la +perte, quand il s'agit du salut d'un homme. +</p> + +<p> +—Tu as raison, Samuel, nous devons tout sacrifier pour le sauver ! +</p> + +<p> +—Agissons donc, et disposez ces sacs sur le bord de la nacelle, de façon à ce +qu'ils puissent être précipités d'un seul coup. +</p> + +<p> +—Mais cette obscurité ? +</p> + +<p> +—Elle cache nos préparatifs, et ne se dissipera que lorsqu'ils seront terminés +Ayez soin de tenir toutes les armes à portée de notre main. Peut-être +faudra-t-il faire le coup de feu ; or nous avons pour la carabine un coup, pour +les deux fusils quatre, pour les deux revolvers douze, en tout dix-sept, qui +peuvent être tirés en un quart de minute. Mais peut-être n'aurons-nous pas +besoin de recourir à tout ce fracas. Etes-vous prêts ? +</p> + +<p> +—Nous sommes prêts, » répondit Joe. +</p> + +<p> +Les sacs étaient disposés, les armes étaient en état. +</p> + +<p> +« Bien ; fit le docteur. Ayez l'œil à tout. Joe sera chargé de précipiter le +lest, et Dick d'enlever le prisonnier ; mais que rien ne se fasse avant mes +ordres. Joe, va d'abord ; détacher l'ancre, et remonte promptement dans la +nacelle. » +</p> + +<p> +Joe se laissa glisser par le câble, et reparut au bout de quelques instants Le +<i>Victoria</i> rendu libre flottait dans l'air, à peu près immobile. +</p> + +<p> +Pendant ce temps, le docteur s'assura de la présence d'une suffisante quantité +de gaz dans la caisse de mélange pour alimenter au besoin le chalumeau sans +qu'il fût nécessaire de recourir pendant quelque temps à l'action de la pile de +Bunzen ; il enleva les deux fils conducteurs parfaitement isolés qui servaient +à la décomposition de l'eau ; puis, fouillant dans son sac de voyage, il en +retira deux morceaux de charbon taillés en pointe, qu'il fixa à l'extrémité de +chaque fil. +</p> + +<p> +Ses deux amis le regardaient sans comprendre, mais ils se taisaient ; lorsque +le docteur eut terminé son travail, il se tint debout au milieu de la nacelle ; +il prit de chaque main les deux charbons, et en rapprocha les deux pointes +</p> + +<p> +Soudain, une intense et éblouissante lueur fut produite avec un insoutenable +éclat entre les deux pointes de charbon ; une gerbe immense de lumière +électrique brisait littéralement l'obscurité de la nuit. +</p> + +<p> +« Oh ! fit Joe, mon maître ! +</p> + +<p> +—Pas un mot, » dit le docteur +</p> + +<h2>CHAPITRE XXII</h2> + +<p class="letter"> +La gerbe de lumière. — Le missionnaire.—Enlèvement dans un rayon de lumière.—Le +prêtre lazariste.—Peu d'espoir.—Soins du docteur.—Une vie d'abnégation.—Passage +d'un volcan. +</p> + +<p> +Fergusson projeta vers les divers points de l'espace son puissant rayon de +lumière et l'arrêta sur un endroit où des cris d'épouvante se firent entendre. +Ses deux compagnons y jetèrent un regard avide. +</p> + +<p> +Le baobab au-dessus duquel se maintenait le <i>Victoria</i> presque immobile +s'élevait au centre d'une clairière ; entre des champs de sésame et de cannes à +sucre, on distinguait une cinquantaine de huttes basses et coniques autour +desquelles fourmillait une tribu nombreuse +</p> + +<p> +A cent pieds au-dessous du ballon se dressait un poteau. Au pied de ce poteau +gisait une créature humaine, un jeune homme de trente ans au plus, avec de +longs cheveux noirs, à demi nu, maigre, ensanglanté, couvert de blessures, la +tête inclinée sur la poitrine, comme le Christ en croix. +</p> + +<p> +Quelques cheveux plus ras sur le sommet du crâne indiquaient encore la place +d'une tonsure à demi effacée. +</p> + +<p> +« Un missionnaire ! un prêtre ! s'écria Joe. +</p> + +<p> +—Pauvre malheureux ! répondit le chasseur. +</p> + +<p> +—Nous le sauverons, Dick ! fit le docteur, nous le sauverons ! » +</p> + +<p> +La foule des nègres, en apercevant le ballon, semblable à une comète énorme +avec une queue de lumière éclatante, fut prise d'une épouvante facile à +concevoir. A ses cris, le prisonnier releva la tête. Ses yeux brillèrent d'un +rapide espoir, et sans trop comprendre ce qui se passait, il tendit ses mains +vers ces sauveurs inespérés. +</p> + +<p> +« Il vit ! il vit ! s'écria Fergusson ; Dieu soit loué ! Ces sauvages sont +plongés dans un magnifique effroi ! Nous le sauverons! Vous êtes prêts, mes +amis. +</p> + +<p> +—Nous sommes prêts Samuel. +</p> + +<p> +—Joe, éteins le chalumeau. » +</p> + +<p> +L'ordre du docteur fut exécuté. Une brise à peine saisissable poussait +doucement le <i>Victoria</i> au-dessus du prisonnier, en même temps qu'il +s'abaissait insensiblement avec la contraction du gaz. Pendant dix minutes +environ, il resta flottant au milieu des ondes lumineuses. Fergusson plongeait +sur la foule son faisceau étincelant qui dessinait ça et là de rapides et vives +plaques de lumière. La tribu, sous l'empire d'une indescriptible crainte, +disparut peu à peu dans ses huttes, et la solitude se fit autour du poteau. Le +docteur avait donc eu raison de compter sur l'apparition fantastique du +<i>Victoria</i> qui projetait des rayons de soleil dans cette intense +obscurité. +</p> + +<p> +La nacelle s'approcha du sol. Cependant quelques nègres, plus audacieux, +comprenant que leur victime allait leur échapper, revinrent avec de grands +cris. Kennedy prit son fusil, mais le docteur lui ordonna de ne point tirer. +</p> + +<p> +Le prêtre, agenouillé, n'ayant plus la force de se tenir debout, n'était pas +même lié à ce poteau, car sa faiblesse rendait des liens inutiles. Au moment où +la nacelle arriva près du sol, le chasseur, jetant son arme et saisissant le +prêtre à bras-le-corps, le déposa dans la nacelle, à l'instant même où Joe +précipitait brusquement les deux cents livres de lest. +</p> + +<p> +Le docteur s'attendait à monter avec une rapidité extrême ; mais, contrairement +à ses prévisions, le ballon, après s'être élevé de trois à quatre pieds +au-dessus du sol, demeura immobile ! +</p> + +<p> +« Qui nous retient ? » s'écria-t-il avec l'accent la terreur. +</p> + +<p> +Quelques sauvages accouraient en poussant, des cris féroces. +</p> + +<p> +« Oh ! s'écria Joe en se penchant au dehors. Un de ces maudits noirs s'est +accroché au-dessous de la nacelle ! +</p> + +<p> +—Dick ! Dick ! s'écria le docteur, la caisse à eau ! » +</p> + +<p> +Dick comprit la pensée de son ami, et soulevant une des caisses à eau qui +pesait plus de cent livres, il la précipita par-dessus le bord. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i>, subitement délesté, fit un bond de trois cents pieds dans +les airs, au milieu de rugissements de la tribu, à laquelle le prisonnier +échappait dans un rayon d'une éblouissante lumière. +</p> + +<p> +« Hurrah ! » s'écrièrent les deux compagnons du docteur. +</p> + +<p> +Soudain le ballon fit un nouveau bond, qui le porta à plus de mille pieds +d'élévation. +</p> + +<p> +« Qu'est-ce donc ? demanda Kennedy qui faillit perdre l'équilibre. +</p> + +<p> +« Ce n'est rien ! c'est ce gredin qui nous lâche, » répondit tranquillement +Samuel Fergusson. +</p> + +<p> +Et Joe, se penchant rapidement, put encore apercevoir le sauvage, les mains +étendues, tournoyant dans l'espace, et bientôt se brisant contre terre. Le +docteur écarta alors les deux fils électriques, et l'obscurité redevint +profonde. Il était une heure du matin. +</p> + +<p> +Le Français évanoui ouvrit enfin les yeux. +</p> + +<p> +« Vous êtes sauvé, lui dit le docteur. +</p> + +<p> +—Sauvé, répondit-il en anglais, avec un triste sourire, sauvé d'une mort +cruelle ! Mes frères, je vous remercie ; mais mes jours sont comptés, mes +heures même, et je n'ai plus beaucoup de temps à vivre ! » +</p> + +<p> +Et le missionnaire, épuisé, retomba dans son assoupissement. +</p> + +<p> +« Il se meurt, s'écria Dick. +</p> + +<p> +—Non, non, répondit Fergusson en se penchant sur lui, mais il est bien faible ; +couchons-le sous la tente. » +</p> + +<p> +Ils étendirent doucement sur leurs couvertures ce pauvre corps amaigri, couvert +de cicatrices et de blessures encore saignantes, où le fer et le feu avaient +laissé en vingt endroits leurs traces douloureuses. Le docteur fit, avec un +mouchoir, un peu de charpie qu'il étendit sur les plaies après les avoir lavées +; ces soins, il les donna adroitement avec l'habileté d'un médecin ; puis, +prenant un cordial dans sa pharmacie, il en versa quelques gouttes sur les +lèvres du prêtre. +</p> + +<p> +Celui-ci pressa faiblement ses lèvres compatissantes et eut à peine la force de +dire : « Merci ! merci ! » +</p> + +<p> +Le docteur comprit qu'il fallait lui laisser un repos absolu ; il ramena les +rideaux de la tente, et revint prendre la direction du ballon. +</p> + +<p> +Celui-ci, en tenant compte du poids de son nouvel hôte, avait été délesté de +prés de cent quatre-vingts livres ; il se maintenait donc sans l'aide du +chalumeau. Au premier rayon du jour, un courant le poussait doucement vers +l'ouest-nord-ouest. Fergusson alla considérer pendant quelques instants le +prêtre assoupi. +</p> + +<p> +« Puissions-nous conserver ce compagnon que le ciel nous a envoyé dit le +chasseur. As-tu quelque espoir ? +</p> + +<p> +—Oui, Dick, avec des soins, dans cet air si pur. +</p> + +<p> +—Comme cet homme a souffert ! dit Joe avec émotion. Savez-vous qu'il faisait là +des choses plus hardies que nous, en venant seul au milieu de ces peuplades ! +</p> + +<p> +—Cela n'est pas douteux, » répondit le chasseur. +</p> + +<p> +Pendant toute cette journée, le docteur ne voulut pas que le sommeil du +malheureux fut interrompu ; c'était un long assoupissement, entrecoupé de +quelques murmures de souffrance qui ne laissaient pas d'inquiéter Fergusson. +</p> + +<p> +Vers le soir, le <i>Victoria</i> demeurait stationnaire au milieu de +l'obscurité, et pendant cette nuit, tandis que Joe et Kennedy se relayaient aux +côtés du malade, Fergusson veillait à la sûreté de tous. +</p> + +<p> +Le lendemain au matin, le <i>Victoria</i> avait à peine dérivé dans l'ouest. La +journée s'annonçait pure et magnifique. Le malade put appeler ses nouveaux amis +d'une voix meilleure. On releva les rideaux de la tente, et il aspira avec +bonheur l'air vif du matin. +</p> + +<p> +« Comment vous trouvez-vous ? lui demanda Fergusson . +</p> + +<p> +—Mieux peut-être, répondit-il. Mais vous, mes amis, je ne vous ai encore vus +que dans un rêve ! A peine puis-je me rendre compte de ce qui s'est passé ! Qui +êtes-vous, afin que vos noms ne soient pas oubliés dans ma dernière prière ? +</p> + +<p> +—Nous sommes des voyageurs anglais, répondit Samuel ; nous avons tenté de +traverser l'Afrique en ballon, et, pendant notre passage, nous avons eu le +bonheur de vous sauver. +</p> + +<p> +—La science a ses héros, dit le missionnaire +</p> + +<p> +—Mais la religion a ses martyrs, répondit l'Écossais. +</p> + +<p> +—Vous êtes missionnaire ? demanda le docteur. +</p> + +<p> +—Je suis un prêtre de la mission des Lazaristes. Le ciel vous a envoyés vers +moi, le ciel en soit loué ! Le sacrifice de ma vie était fait ! Mais vous venez +d'Europe. Parlez-moi de l'Europe, de la France ! Je suis sans nouvelles depuis +cinq ans ? +</p> + +<p> +—Cinq ans, seul, parmi ces sauvages ! s'écria Kennedy. +</p> + +<p> +—Ce sont des âmes à racheter, dit le jeune prêtre, des frères ignorants et +barbares, que la religion seule peut instruire et civiliser. » +</p> + +<p> +Samuel Fergusson, répondant au désir du missionnaire, l'entretint longuement de +la France. +</p> + +<p> +Celui-ci l'écoutait avidement et des larmes coulèrent de ses yeux. Le pauvre +jeune homme prenait tour à tour les mains de Kennedy et de Joe dans les +siennes, brûlantes de fièvre ; le docteur lui prépara quelques tasses de thé +qu'il but avec plaisir ; il eut alors la force de se relever un peu et de +sourire en se voyant emporté dans ce ciel si pur ! +</p> + +<p> +« Vous êtes de hardis voyageurs, dit-il, et vous réussirez dans votre +audacieuse entreprise ; vous reverrez vos parents, vos amis, votre patrie, vous +!... » +</p> + +<p> +La faiblesse du jeune prêtre devint si grande alors, qu'il fallut le coucher de +nouveau. Une prostration de quelques heures le tint comme mort entre les mains +de Fergusson. Celui-ci ne pouvait contenir son émotion ; il sentait cette +existence s'enfuir. Allaient-ils donc perdre si vite celui qu'ils avaient +arraché au supplice ? Il pansa de nouveau les plaies horribles du martyr et dut +sacrifier la plus grande partie de sa provision d'eau pour rafraîchir ses +membres brûlants. Il l'entoura des soins les plus tendres et les plus +intelligents. Le malade renaissait peu à peu entre ses bras, et reprenait le +sentiment, sinon la vie. +</p> + +<p> +Le docteur surprit son histoire entre ses paroles entrecoupées. +</p> + +<p> +« Parlez votre langue maternelle, lui avait-il dit ; je la comprends, et cela +vous fatiguera moins. » +</p> + +<p> +Le missionnaire était un pauvre jeune du village d'Aradon, en Bretagne, en +plein Morbihan ; ses premiers instincts l'entraînèrent vers la carrière +ecclésiastique ; à cette vie d'abnégation il voulut encore joindre la vie de +danger, en entrant dans l'ordre des prêtres de la Mission, dont saint Vincent +de Paul fut le glorieux fondateur ; à vingt ans, il quittait son pays pour les +plages inhospitalières de l'Afrique. Et de là peu à peu, franchissant les +obstacles, bravant les privations, marchant et priant, il s'avança jusqu'au +sein des tribus qui habitent les affluents du Nil supérieur ; pendant deux ans, +sa religion fut repoussée, son zèle fut méconnu, ses charités furent malaisés ; +il demeura prisonnier de l'une des plus cruelles peuplades du Nyambarra, en +butte à mille mauvais traitements. Mais toujours il enseignait, il instruisait, +il priait. Cette tribu dispersée et lui laissé pour mort après un de ces +combats si fréquents de peuplade à peuplade, au lieu de retourner sur ses pas, +il continua son pèlerinage évangélique. Son temps le plus paisible fut celui où +on le prit pour un fou, il s'était familiarisé avec les idiomes de ces contrées +; il catéchisait. Enfin, pendant deux longues années encore, il parcourut ces +régions barbares, poussé par cette force surhumaine qui vient de Dieu ; depuis +un an, il résidait dans cette tribu des Nyam-Nyam, nommée Barafri, l'une des +plus sauvages. Le chef étant mort il y a quelques jours, ce fut à lui qu'on +attribua cette mort inattendue ; on résolut de l'immoler ; depuis quarante +heures déjà durait son supplice ; ainsi que l'avait supposé le docteur, il +devait mourir au soleil de midi. Quand il entendit le bruit des armes à feu, la +nature l'emporta : « A moi ! à moi ! » s'écria-t-il, et il crut avoir rêvé, +lorsqu'une voix venue du ciel lui lança des paroles de consolation. +</p> + +<p> +« Je ne regrette pas, ajouta-t-il, cette existence qui s'en va, ma vie est Dieu +! +</p> + +<p> +—Espérez encore, lui répondit le docteur ; nous sommes près de vous ; nous vous +sauverons de la mort comme nous vous avons arraché au supplice. +</p> + +<p> +—Je n'en demande pas tant au ciel, répondit le prêtre résigné ! Béni soit Dieu +de m'avoir donné avant de mourir cette joie de presser des mains amies, et +d'entendre la langue de mon pays. » +</p> + +<p> +Le missionnaire s'affaiblit de nouveau. La journée se passa ainsi entre +l'espoir et la crainte, Kennedy très ému et Joe s'essuyant les yeux à l'écart. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> faisait peu de chemin, et le vent semblait vouloir ménager +son précieux fardeau. +</p> + +<p> +Joe signala vers le soir une lueur immense dans l'ouest. Sous des latitudes +plus élevées, on eût pu croire une vaste aurore boréale ; le ciel paraissait en +feu. Le docteur vint examiner attentivement ce phénomène. +</p> + +<p> +« Ce ne peut être qu'un volcan en activité, dit-il. +</p> + +<p> +—Mais le vent nous porte au-dessus, répliqua Kennedy. +</p> + +<p> +—Eh bien ! nous le franchirons à une hauteur rassurante. » +</p> + +<p> +Trois heures après le <i>Victoria</i> se trouvait en pleines montagnes ; sa +position exacte était par 24° 15' de longitude et 4° 42' de latitude ; devant +lui, un ciel embrasé déversait des torrents de lave en fusion, et projetait des +quartiers de roches à une grande élévation ; il y avait des coulées de feu +liquide qui retombaient en cascades éblouissantes. Magnifique et dangereux +spectacle, car le vent, avec une fixité constante, portait le ballon vers cette +atmosphère incendiée. +</p> + +<p> +Cet obstacle que l'on ne pouvait tourner, il fallut le franchir ; le chalumeau +fut développé à toute flamme, et le <i>Victoria</i> parvint à six mille pieds, +laissant entre le volcan et lui un espace de plus de trois cents toises. +</p> + +<p> +De son lit de douleur, le prêtre mourant put contempler ce cratère en feu d'où +s'échappaient avec fracas mille gerbes éblouissantes. +</p> + +<p> +« Que c'est beau, dit-il, et que la puissance de Dieu est infinie jusque dans +ses plus terribles manifestations ! » +</p> + +<p> +Cet épanchement de laves en ignition revêtait les flancs de la montagne d'un +véritable tapis de flammes ; l'hémisphère inférieur du ballon resplendissait +dans la nuit ; une chaleur torride montait jusqu'à la nacelle, et le docteur +Fergusson eut hâte de fuir cette périlleuse situation. +</p> + +<p> +Vers dix heures du soir, la montagne n'était plus qu'un point rouge à +l'horizon, et le <i>Victoria</i> poursuivait tranquillement son voyage dans une +zone moins élevée. +</p> + +<h2>CHAPITRE XXIII</h2> + +<p class="letter"> +Colère de Joe.—La mort d'un juste.—La veillée du corps.—Aridité. - +L'ensevelissement.—Les blocs de quartz.—Hallucination de Joe.—Un lest +précieux.—Relèvement des montagnes aurifères.—Commencement des désespoirs de +Joe. +</p> + +<p> +Une nuit magnifique s'étendait sur la terre. Le prêtre s'endormit dans une +prostration paisible. « Il n'en reviendra pas, dit Joe ! Pauvre jeune homme ! +trente ans à peine ! +</p> + +<p> +—Il s'éteindra dans nos bras ! dit le docteur avec désespoir. Sa respiration +déjà si faible s'affaiblit encore, et je ne puis rien pour le sauver ! +</p> + +<p> +—Les infâmes gueux ! s'écriait Joe, que ces subites colères prenaient de temps +à autre. Et penser que ce digne prêtre a trouvé encore des paroles pour les +plaindre, pour les excuser, pour leur pardonner ! +</p> + +<p> +—Le ciel lui fait une nuit bien belle, Joe, sa dernière nuit peut-être. Il +souffrira peu désormais, et sa mort ne sera qu'un paisible sommeil. » +</p> + +<p> +Le mourant prononça quelques paroles entrecoupées ; le docteur s'approcha ; la +respiration du malade devenait embarrassée ; il demandait de l'air ; les +rideaux furent entièrement retirés, et il aspira avec délices les souffles +légers de cette nuit transparente ; les étoiles lui adressaient leur tremblante +lumière, et la lune l'enveloppait dans le blanc linceul de ses rayons. +</p> + +<p> +Mes amis, dit-il d'une voix affaiblie, Je m'en vais ! Que le Dieu qui +récompense vous conduise au port ! qu'il vous paye pour moi ma dette de +reconnaissance ! +</p> + +<p> +—Espérez encore, lui répondit Kennedy. Ce n'est qu'un affaiblissement passager. +Vous ne mourrez pas ! Peut-on mourir par cette belle nuit d'été. +</p> + +<p> +—La mort est là, reprit le missionnaire, je le sais ! Laissez-moi la regarder +en face ! La mort, commencement des choses éternelles, n'est que la fin des +soucis terrestres. Mettez-moi à genoux, mes frères, je vous en prie ! » +</p> + +<p> +Kennedy le souleva ; ce fut pitié de voir ses membres sans forces se replier +sous lui. +</p> + +<p> +« Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria l'apôtre mourant, ayez pitié de moi ! » +</p> + +<p> +Sa figure resplendit. Loin de cette terre dont il n'avait jamais connu les +joies, au milieu de cette nuit qui lui jetait ses plus douces clartés, sur le +chemin de ce ciel vers lequel il s'élevait comme dans une assomption +miraculeuse, il semblait déjà revivre de l'existence nouvelle. +</p> + +<p> +Son dernier geste fut une bénédiction suprême à ses amis d'un jour. +</p> + +<p> +Et il retomba dans les bras de Kennedy, dont le visage se baignait de grosses +larmes. +</p> + +<p> +« Mort ! dit le docteur en se penchant sur lui, mort ! » +</p> + +<p> +Et d'un commun accord les trois amis s'agenouillèrent pour prier en silence. +</p> + +<p> +« Demain matin, reprit bientôt Fergusson, nous l'ensevelirons dans cette terre +d'Afrique arrosée de son sang. » +</p> + +<p> +Pendant le reste de la nuit, le corps fut veillé tour à tour par le docteur, +Kennedy, Joe, et pas une parole ne troubla ce religieux silence ; chacun +pleurait. +</p> + +<p> +Le lendemain, le vent venait du sud, et le <i>Victoria</i> marchait assez +lentement au-dessus d'un vaste plateau de montagnes ; là des cratères éteints, +ici des ravins incultes ; pas une goutte d'eau sur ces crêtes desséchées ; des +rocs amoncelés, des blocs erratiques, des marnières blanchâtres, tout dénotait +une stérilité profonde. +</p> + +<p> +Vers midi, le docteur, pour procéder à l'ensevelissement du corps, résolut de +descendre dans un ravin, au milieu de roches plutoniques de formation +primitive, les montagnes environnantes devaient l'abriter et lui permettre +d'amener sa nacelle jusqu'au sol, car il n'existait aucun arbre qui pût lui +offrir un point d'arrêt. +</p> + +<p> +Mais, ainsi qu'il l'avait fait comprendre à Kennedy, par suite de sa perte de +lest lors de l'enlèvement du prêtre, il ne pouvait descendre maintenant qu'à la +condition de lâcher une quantité proportionnelle de gaz ; il ouvrit donc la +soupape du ballon extérieur. L'hydrogène fusa, et le <i>Victoria</i> s'abaissa +tranquillement vers le ravin. +</p> + +<p> +Dès que la nacelle toucha à terre, le docteur ferma sa soupape ; Joe sauta sur +le sol, tout en se retenant d'une main au bord extérieur, et de l'autre, il +ramassa un certain nombre de pierres qui bientôt remplacèrent son propre poids +; alors il put employer ses deux mains, et il eut bientôt entassé dans la +nacelle plus de cinq cents livres de pierres ; alors le docteur et Kennedy +purent descendre à leur tour. Le <i>Victoria</i> se trouvait équilibré, et sa +force ascensionnelle était impuissante à l'enlever. +</p> + +<p> +D'ailleurs, il ne fallut pas employer une grande quantité de ces pierres, car +les blocs ramassés par Joe étaient d'une pesanteur extrême, ce qui éveilla un +instant l'attention de Fergusson. Le sol était parsemé de quartz et de roches +porphyriteuses. +</p> + +<p> +« Voilà une singulière découverte, » se dit mentalement le docteur. +</p> + +<p> +Pendant ce temps, Kennedy et Joe allèrent à quelques pas choisir un emplacement +pour la fosse. Il faisait une chaleur extrême dans ce ravin encaissé comme une +sorte de fournaise. Le soleil de midi y versait d'aplomb ses rayons brûlants. +</p> + +<p> +Il fallut d'abord déblayer le terrain des fragments de roc qui l'encombraient ; +puis une fosse fut creusée assez profondément pour que les animaux féroces ne +pussent déterrer le cadavre. +</p> + +<p> +Le corps du martyr y fut déposé avec respect. +</p> + +<p> +La terre retomba sur ces dépouilles mortelles, et au-dessus de gros fragments +de roches furent disposés comme un tombeau. +</p> + +<p> +Le docteur cependant demeurait immobile et perdu dans ses réflexions. Il +n'entendait pas l'appel de ses compagnons, il ne revenait pas avec eux chercher +un abri contre la chaleur du jour. +</p> + +<p> +« A quoi penses-tu donc, Samuel ? lui demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—A un contraste bizarre de la nature, à un singulier effet du hasard. +Savez-vous dans quelle terre cet homme d'abnégation, ce pauvre de cœur a été +enseveli ? +</p> + +<p> +—Que veux-tu dire ? Samuel, demanda l'Écossais. +</p> + +<p> +—Ce prêtre, qui avait fait vœu de pauvreté, repose maintenant dans une mine +d'or ! +</p> + +<p> +—Une mine d'or ! s'écrièrent Kennedy et Joe. +</p> + +<p> +—Une mine d'or, répondit tranquillement le docteur. Ces blocs que vous foulez +aux pieds comme des pierres sans valeur sont du minerai d'une grande pureté. +</p> + +<p> +—Impossible ! impossible! répéta Joe. +</p> + +<p> +—Vous ne chercheriez pas longtemps dans ces fissures de schiste ardoisé sans +rencontrer des pépites importantes. » +</p> + +<p> +Joe se précipita comme un fou sur ces fragments épars. Kennedy n'était pas loin +de l'imiter. +</p> + +<p> +Calme-toi, mon brave Joe, lui dit son maître. +</p> + +<p> +—Monsieur, vous en parlez à votre aise. +</p> + +<p> +—Comment ! un philosophe de ta trempe... +</p> + +<p> +—Eh ! Monsieur, il n'y a pas de philosophie qui tienne. +</p> + +<p> +—Voyons ! réfléchis un peu. A quoi nous servirait toute cette richesse nous ne +pouvons pas l'emporter. +</p> + +<p> +—Nous ne pouvons pas l'emporter ! par exemple ! +</p> + +<p> +—C'est un peu lourd pour notre nacelle ! J'hésitais même à te faire part de +cette découverte, dans la crainte d'exciter tes regrets. +</p> + +<p> +—Comment ! dit Joe, abandonner ces trésors! Une fortune à nous ! bien à nous ! +la laisser ! +</p> + +<p> +—Prends garde, mon ami. Est-ce que la fièvre de l'or te prendrait ? est-ce que +ce mort, que tu viens d'ensevelir, ne t'a pas enseigné la vanité des choses +humaines ? +</p> + +<p> +—Tout cela est vrai, répondit Joe ; mais enfin, de l'or ! Monsieur Kennedy, +est-ce que vous ne m'aiderez pas à ramasser un peu de ces millions ? +</p> + +<p> +—Qu'en ferions-nous, mon pauvre Joe ? dit le chasseur qui ne put s'empêcher de +sourire. Nous ne sommes pas venus ici chercher la fortune, et nous ne devons +pas la rapporter. +</p> + +<p> +—C'est un peu lourd, les millions, reprit le docteur, et cela ne se met pas +aisément dans la poche. +</p> + +<p> +—Mais enfin, répondit Joe, poussé dans ses derniers retranchements ne peut-on, +au lieu de sable, emporter ce minerai pour lest ? +</p> + +<p> +—Eh bien ! J'y consens, dit Fergusson ; mais tu ne feras pas trop la grimace, +quand nous jetterons quelques milliers de livres par-dessus le bord. +</p> + +<p> +—Des milliers de livres ! reprenait Joe, est-il possible que tout cela soit de +l'or ! +</p> + +<p> +—Oui, mon ami ; c'est un réservoir où la nature a entassé ses trésors depuis +des siècles ; il y a là de quoi enrichir des pays tout entiers ! Une Australie +et une Californie réunies au fond d'un désert ! +</p> + +<p> +—Et tout cela demeurera inutile ! +</p> + +<p> +—Peut-être ! En tout cas, voici ce que je ferai pour te consoler. +</p> + +<p> +—Ce sera difficile, répliqua Joe d'un air contrit. +</p> + +<p> +—Ecoute. Je vais prendre la situation exacte de ce placer, je te la donnerai, +et, à ton retour en Angleterre, tu en feras part à tes concitoyens, si tu crois +que tant d'or puisse faire leur bonheur. +</p> + +<p> +—Allons, mon maître, je vois bien que vous avez raison ; je me résigne, +puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Emplissons notre nacelle de ce +précieux minerai. Ce qui restera à la fin du voyage sera toujours autant de +gagné. +</p> + +<p> +Et Joe se mit à l'ouvrage ; il y allait de bon cœur ; il eut bientôt entassé +près de mille livres de fragments de quartz, dans lequel l'or se trouve +renfermé comme dans une gangue d'une grande dureté. +</p> + +<p> +Le docteur le regardait faire en souriant ; pendant ce travail, il prit ses +hauteurs, et trouva pour le gisement de la tombe du missionnaire 22° 23' de +longitude, et 4° 55' de latitude septentrionale. +</p> + +<p> +Puis, jetant un dernier regard sur ce renflement du sol sous lequel reposait le +corps du pauvre Français, il revint vers la nacelle. +</p> + +<p> +Il eût voulu dresser une croix modeste et grossière sur ce tombeau abandonné au +milieu des déserts de l'Afrique ; mais pas un arbre ne croissait aux environs. +</p> + +<p> +« Dieu la reconnaîtra, » dit-il. +</p> + +<p> +Une préoccupation assez sérieuse se glissait aussi dans l'esprit de Fergusson ; +il aurait donné beaucoup de cet or pour trouver un peu d'eau ; il voulait +remplacer celle qu'il avait jetée avec la caisse pendant l'enlèvement du nègre, +mais c'était chose impossible dans ces terrains arides ; cela ne laissait pas +de l'inquiéter ; obligé d'alimenter sans cesse son chalumeau, il commençait à +se trouver à court pour les besoins de la soif ; il se promit donc de ne +négliger aucune occasion de renouveler sa réserve. +</p> + +<p> +De retour à la nacelle, il la trouva encombrée par les pierres de l'avide Joe ; +il y monta sans rien dire, Kennedy prit sa place habituelle, et Joe les suivit +tous deux, non sans jeter un regard de convoitise sur les trésors du ravin. +</p> + +<p> +Le docteur alluma son chalumeau ; le serpentin s'échauffa, le courant +d'hydrogène se fit au bout de quelques minutes, le gaz se dilata, mais le +ballon ne bougea pas. +</p> + +<p> +Joe le regardait faire avec inquiétude et ne disait mot. +</p> + +<p> +« Joe, » fit le docteur. +</p> + +<p> +Joe ne répondit pas. +</p> + +<p> +« Joe, m'entends-tu ? » +</p> + +<p> +Joe fit signe qu'il entendait, mais qu'il ne voulait pas comprendre. +</p> + +<p> +« Tu vas me faire le plaisir, reprit Fergusson, de jeter une certaine quantité +de ce minerai à terre. +</p> + +<p> +—Mais, Monsieur, vous m'avez permis +</p> + +<p> +—Je t'ai permis de remplacer le lest, voilà tout. +</p> + +<p> +—Cependant. +</p> + +<p> +—Veux-tu donc que nous restions éternellement dans ce désert ! » +</p> + +<p> +Il jeta un regard désespéré vers Kennedy ; mais le chasseur prit l'air d'un +homme qui n'y pouvait rien. +</p> + +<p> +« Eh bien, Joe ? +</p> + +<p> +—Votre chalumeau ne fonctionne donc pas ? reprit l'entêté. +</p> + +<p> +—Mon chalumeau est allumé, tu le vois bien ! mais le ballon ne s'enlèvera que +lorsque tu l'auras délesté un peu. » +</p> + +<p> +Joe se gratta l'oreille, prit un fragment de quartz, le plus petit de tous, le +pesa, le repesa, le fit sauter dans ses mains ; c'était un poids de trois ou +quatre livres ; il le jeta. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> ne bougea pas. +</p> + +<p> +« Hein ! fit-il, nous ne montons pas encore +</p> + +<p> +—Pas encore, répondit le docteur. Continue. » +</p> + +<p> +Kennedy riait. Joe jeta encore une dizaine de livres. Le ballon demeurait +toujours immobile. Joe pâlit. +</p> + +<p> +« Mon pauvre garçon, dit Fergusson, Dick, toi et moi, nous pesons, si je ne me +trompe, environ quatre cents livres ; il faut donc te débarrasser d'un poids au +moins égal au notre, puisqu'il nous remplaçait. +</p> + +<p> +—Quatre cents livres à jeter ! s'écria Joe piteusement. +</p> + +<p> +—Et quelque chose avec pour nous enlever. Allons, courage ! » +</p> + +<p> +Le digne garçon, poussant de profonds soupirs, se mit à délester le ballon. De +temps en temps il s'arrêtait : +</p> + +<p> +Nous montons ! disait-il. +</p> + +<p> +—Nous ne montons pas, lui était-il invariablement répondu. +</p> + +<p> +—Il remue, dit-il enfin. +</p> + +<p> +—Va encore, répétait Fergusson. +</p> + +<p> +— Il monte ! j'en suis sûr. +</p> + +<p> +—Va toujours, » répliquait Kennedy. +</p> + +<p> +Alors Joe, prenant un dernier bloc avec désespoir, le précipita en dehors de la +nacelle. Le <i>Victoria</i> s'éleva d'une centaine de pieds, et, le chalumeau +aidant, il dépassa bientôt les cimes environnantes. +</p> + +<p> +« Maintenant, Joe, dit le docteur, il te reste encore une jolie fortune, si +nous parvenons à garder cette provision jusqu'à la fin du voyage, et tu seras +riche pour le reste de tes jours. » +</p> + +<p> +Joe ne répondit rien et s'étendit moelleusement sur son lit de minerai. +</p> + +<p> +« Vois, mon cher Dick, reprit le docteur, ce que peut la puissance de ce métal +sur le meilleur garçon du monde. Que de passions, que d'avidités, que de crimes +enfanterait la connaissance d'une pareille mine ! Cela est attristant. » +</p> + +<p> +Au soir, le <i>Victoria</i> s'était avancé de quatre-vingt-dix milles dans +l'ouest ; il se trouvait alors en droite ligne à quatorze cents milles de +Zanzibar. +</p> + +<h2>CHAPITRE XXIV</h2> + +<p class="letter"> +Le vent tombe.—Les approches du Désert.—Le décompte de la provision d'eau.—Les +nuits de l'Équateur.—Inquiétudes de Samuel Fergusson.—La situation telle +qu'elle est. Énergique réponses de Kennedy et de Joe.—Encore une nuit. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i>, accroché à un arbre solitaire et presque desséché, passa la +nuit dans une tranquillité parfaite ; les voyageurs purent goûter un peu de ce +sommeil dont ils avaient si grand besoin ; les émotions des journées +précédentes leur avaient laissé de tristes souvenirs. +</p> + +<p> +Vers le matin, le ciel reprit sa limpidité brillante et sa chaleur. Le ballon +s'éleva dans les airs ; après plusieurs essais infructueux, il rencontra un +courant, peu rapide d'ailleurs, qui le porta vers le nord-ouest. +</p> + +<p> +« Nous n'avançons plus, dit le docteur ; si je ne me trompe, nous avons +accompli la moitié de notre voyage à peu près en dix jours ; mais, au train +dont nous marchons, il nous faudra des mois pour le terminer. Cela est d'autant +plus fâcheux que nous sommes menacés de manquer d'eau. +</p> + +<p> +—Mais nous en trouverons, répondit Dick ; il est impossible de ne pas +rencontrer quelque rivière, quelque ruisseau, quelque étang, dans cette vaste +étendue de pays. +</p> + +<p> +—Je le désire. +</p> + +<p> +—Ne serait-ce pas le chargement de Joe qui retarderait notre marche ? » +</p> + +<p> +Kennedy parlait ainsi pour taquiner le brave garçon ; il le faisait d'autant +plus volontiers, qu'il avait un instant éprouvé les hallucinations de Joe ; +mais, n'en ayant rien fait paraître, il se posait en esprit fort ; le tout en +riant, du reste. +</p> + +<p> +Joe lui lança un coup d'œil piteux. Mais le docteur ne répondit pas. Il +songeait, non sans de secrètes terreurs, aux vastes solitudes du Sahara ; là, +des semaines se passant sans que les caravanes rencontrent un puits où se +désaltérer. Aussi surveillait-il avec la plus soigneuse attention les moindres +dépressions du sol. +</p> + +<p> +Ces précautions et les derniers incidents avaient sensiblement modifié la +disposition d'esprit des trois voyageurs ; ils parlaient moins ; ils +s'absorbaient davantage dans leurs propres pensées. +</p> + +<p> +Le digne Joe n'était plus le même depuis que ses regards avaient plongé dans +cet océan d'or ; il se taisait ; il considérait avec avidité ces pierres +entassées dans la nacelle sans valeur aujourd'hui, inestimables demain. +</p> + +<p> +L'aspect de cette partie de l'Afrique était inquiétant d'ailleurs. Le désert se +faisait peu à peu. Plus un village, pas même une réunion de quelques huttes ; +La végétation se retirait. A peine quelques plantes rabougries comme dans les +terrains bruyéreux de l'Écosse, un commencement de sables blanchâtres et des +pierres de feu, quelques lentisques et des buissons épineux. Au milieu de cette +stérilité, la carcasse rudimentaire du globe apparaissant en arêtes de roches +vives et tranchantes. Ces symptômes d'aridité donnaient à penser au docteur +Fergusson. +</p> + +<p> +Il ne semblait pas qu'une caravane eût jamais affronté cette contrée déserte ; +elle aurait laissé des traces visibles de campement, les ossements blanchis de +ses hommes ou de ses bêtes. Mais rien. Et l'on sentait que bientôt une +immensité de sable s'emparerait de cette région désolée. +</p> + +<p> +Cependant on ne pouvait reculer ; il fallait aller en avant ; le docteur ne +demandait pas mieux ; il eut souhaité une tempête pour l'entraînerait delà de +ce pays. Et pas un nuage au ciel ! A la fin de cette journée, le +<i>Victoria</i> n'avait pas franchi trente milles. +</p> + +<p> +Si l'eau n'eut pas manqué ! Mais il en restait en tout trois gallons [Treize +litres et demi environ] ! Fergusson mit de côté un gallon destiné à étancher la +soif ardente qu'une chaleur de quatre-vingt-dix degrés [50° centigrades] +rendait intolérable ; deux gallons restaient donc pour alimenter le chalumeau ; +ils ne pouvaient produire que quatre cent quatre-vingts pieds cubes de gaz ; or +le chalumeau en dépensait neuf pieds cubes par heure environ ; on ne pouvait +donc plus marcher que pendant cinquante-quatre heures. Tout cela était +rigoureusement mathématique. +</p> + +<p> +« Cinquante-quatre heures ! dit-il à ses compagnons. Or, comme je suis bien +décidé à ne pas voyager la nuit, de peur de manquer un ruisseau, une source, +une mare, c'est trois jours et demi de voyage qu'il nous reste, et pendant +lesquels il faut trouver de l'eau à tout prix. J'ai cru devoir vous prévenir de +cette situation grave, mes amis, car je ne réserve qu'un seul gallon pour notre +soif, et nous devrons nous mettre à une ration sévère. +</p> + +<p> +—Rationne-nous, répondit le chasseur ; mais il n'est pas encore temps de se +désespérer ; nous avons trois jours devant nous, dis-tu ? +</p> + +<p> +—Oui, mon cher Dick. +</p> + +<p> +—Eh bien ! comme nos regrets ne sauraient qu'y faire, dans trois jours il sera +temps de prendre un parti ; jusque-là redoublons de vigilance. » +</p> + +<p> +Au repas du soir, l'eau fut donc strictement mesurée ; la quantité d'eau-de-vie +s'accrut dans les grogs ; mais il fallait se défier de cette liqueur plus +propre à altérer qu'à rafraîchir. +</p> + +<p> +La nacelle reposa pendant la nuit sur un immense plateau qui présentait une +forte dépression. Sa hauteur était à peine de huit cents pieds au-dessus du +niveau de la mer. Cette circonstance rendit quelque espoir au docteur ; elle +lui rappela les présomptions des géographes sur l'existence d'une vaste étendue +d'eau au centre de l'Afrique. Mais, si ce lac existait, il y fallait parvenir ; +or, pas un changement ne se faisait dans le ciel immobile. +</p> + +<p> +A la nuit paisible, à sa magnificence étoilée, succédèrent le jour immuable et +les rayons ardents du soleil ; dès ses premières lueurs, la température +devenait brûlante. A cinq heures du matin, le docteur donna le signal du +départ, et pendant un temps, assez long le <i>Victoria</i> demeura sans +mouvement dans une atmosphère de plomb. +</p> + +<p> +Le docteur aurait pu échapper à cette chaleur intense en s'élevant dans des +zones supérieures ; mais il fallait dépenser une plus grande quantité d'eau, +chose impossible alors. Il se contenta donc de maintenir son aérostat à cent +pieds du sol ; là, un courant faible le poussait vers l'horizon occidental. +</p> + +<p> +Le déjeuner se composa d'un peu de viande séchée et de pemmican. Vers midi, le +<i>Victoria</i> avait à peine fait quelques milles. +</p> + +<p> +« Nous ne pouvons aller plus vite, dit le docteur. Nous ne commandons pas, nous +obéissons. +</p> + +<p> +—Ah ! mon cher Samuel, dit le chasseur, voilà une de ces occasions où un +propulseur ne serait pas à dédaigner. +</p> + +<p> +—Sans doute, Dick, en admettant toutefois qu'il ne dépensât pas d'eau pour se +mettre en mouvement, car alors la situation serait exactement la même ; +jusqu'ici, d'ailleurs, on n'a rien inventé qui fût praticable. Les ballons en +sont encore au point où se trouvaient les navires avant l'invention de la +vapeur. On a mis six mille ans à imaginer les aubes et les hélices ; nous avons +donc le temps d'attendre. +</p> + +<p> +—Maudite chaleur ! fit Joe en essuyant son front ruisselant. +</p> + +<p> +—Si nous avions de l'eau, cette chaleur nous rendrait quelque service, car elle +dilate l'hydrogène de l'aérostat et nécessite une flamme moins forte dans le +serpentin. Il est vrai que si nous n'étions pas à bout de liquide, nous +n'aurions pas à l'économiser. Ah ! maudit sauvage qui nous a coûté cette +précieuse caisse ! +</p> + +<p> +—Tu ne regrettes pas ce que tu as fait, Samuel ? +</p> + +<p> +—Non, Dick, puisque nous avons pu soustraire cet infortuné à une mort horrible. +Mais les cent livres d'eau que nous avons jetées nous seraient bien utiles ; +c'étaient encore douze ou treize jours de marche assurés, et de quoi traverser +certainement ce désert. +</p> + +<p> +—Nous avons fait au moins la moitié du voyage ? demanda Joe. +</p> + +<p> +—Comme distance, oui ; comme durée, non, si le vent nous abandonne. Or il a une +tendance à diminuer tout à fait. +</p> + +<p> +—Allons, Monsieur, reprit Joe, il ne faut pas nous plaindre ; nous nous en +sommes assez bien tirés jusqu'ici, et, quoi que je fasse, il m'est impossible +de me désespérer. Nous trouverons de l'eau, c'est moi qui vous le dis. +</p> + +<p> +Le sol, cependant, se déprimait de mille en mille ; les ondulations des +montagnes aurifères venaient mourir sur la plaine ; c'étaient les derniers +ressauts d'une nature épuisée. Les herbes éparses remplaçaient les beaux arbres +de l'est ; quelques bandes d'une verdure altérée luttaient encore contre +l'envahissement des sables ; les grandes roches tombées des sommets lointains, +écrasées dans leur chute, s'éparpillaient en cailloux aigus, qui bientôt se +feraient sable grossier, puis poussière impalpable. +</p> + +<p> +« Voici l'Afrique, telle que tu te la représentais, Joe ; j'avais raison de te +dire : Prends patience ! +</p> + +<p> +—Eh bien, Monsieur, répliqua Joe, voilà qui est naturel, au moins ! de la +chaleur et du sable ! il serait absurde de rechercher autre chose dans un +pareil pays. Voyez-vous, ajouta-t-il en riant, moi je n'avais pas confiance +dans vos forêts et vos prairies ; c'est un contre-sens ! ce n'est pas la peine +de venir si loin pour rencontrer la campagne d'Angleterre. Voici la première +fois que je me crois en Afrique, et je ne suis pas fâché d'en goûter un peu. » +</p> + +<p> +Vers le soir, le docteur constata que le <i>Victoria</i> n'avait pas gagné +vingt milles pendant cette journée brûlante. Une obscurité chaude l'enveloppa +dès que le soleil eut disparu derrière, un horizon tracé avec la netteté d'une +ligne droite. +</p> + +<p> +Le lendemain était le 1er mai, un jeudi ; mais les jours se succédaient avec +une monotonie désespérante ; le matin valait le matin qui l'avait précédé ; +midi jetait à profusion ses mêmes rayons toujours inépuisables, et la nuit +condensait dans son ombre cette chaleur éparse que le jour suivant devait +léguer encore à la nuit suivante. Le vent, à peine sensible, devenait plutôt +une expiration qu'un souffle, et l'on pouvait pressentir le moment où cette +haleine s'éteindrait elle-même. +</p> + +<p> +Le docteur réagissait contre la tristesse de cette situation ; il conservait le +calme et le sang-froid d'un cœur aguerri. Sa lunette à la main, il interrogeait +tous les points de l'horizon ; il voyait décroître insensiblement les dernières +collines et s'effacer la dernière végétation ; devant lui s'étendait toute +l'immensité du désert. +</p> + +<p> +La responsabilité qui pesait sur lui l'affectait beaucoup, bien qu'il n'en +laissât rien paraître. Ces deux hommes, Dick et Joe, deux amis tous les deux, +il les avait entraînés au loin, presque par la force de l'amitié ou du devoir. +Avait-il bien agit ? N'était-ce pas tenter les voies défendues ? N'essayait-il +pas dans ce voyage de franchir les limites de l'impossible ? Dieu n'avait-il +pas réservé à des siècles plus reculés la connaissance de ce continent ingrat ! +</p> + +<p> +Toutes ces pensées, comme il arrive aux heures de découragement, se +multiplièrent dans sa tête, et, par une irrésistible association d'idées, +Samuel s'emportait au-delà de la logique et du raisonnement. Après avoir +constaté ce qu'il n'eût pas dû faire. il se demandait ce qu'il fallait faire +alors. Serait-il impossible de retourner sur ses pas ? N'existait-il pas des +courants supérieurs qui le repousseraient vers des contrées moins arides. Sûr +du pays passé, il ignorait le pays à venir ; aussi, sa conscience parlant haut, +il résolut de s'expliquer franchement avec ses deux compagnons ; il leur exposa +nettement la situation ; il leur montra ce qui avait été fait et ce qui restait +à faire ; à la rigueur on pouvait revenir, le tenter du moins ; quelle était +leur opinion ? +</p> + +<p> +Je n'ai d'autre opinion que celle de mon maître, répondit Joe. Ce qu'il +souffrira, je puis le souffrir, et mieux que lui où il ira, j'irai. +</p> + +<p> +—Et toi, Kennedy ! +</p> + +<p> +—Moi ? mon cher Samuel, je ne suis pas homme à me désespérer ; personne +n'ignorait moins que moi les périls de l'entreprise ; mais je n'ai plus voulu +les voir du moment que tu les affrontais. Je suis donc à toi corps et âme. Dans +la situation présente, mon avis est que nous devons persévérer, aller jusqu'au +bout. Les dangers, d'ailleurs, me paraissent aussi grands pour revenir. Ainsi +donc, en avant, tu peux compter sur nous. +</p> + +<p> +—Merci, mes dignes amis, répondit le docteur véritablement ému. Je m'attendais +à tant de dévouement ; mais il me fallait ces encourageantes paroles. Encore +une fois, merci. » +</p> + +<p> +Et ces trois hommes se serrèrent la main avec effusion. +</p> + +<p> +« Écoutez-moi, reprit Fergusson. D'après mes relèvements, nous ne sommes pas à +plus de trois cents milles du golfe de Guinée ; le désert ne peut donc +s'étendre indéfiniment, puisque la côte est habitée et reconnue jusqu'à une +certaine profondeur dans les terres. S'il le faut, nous nous dirigerons vers +cette côte, et il est impossible que nous ne rencontrions pas quelque oasis, +quelque puits où renouveler notre provision d'eau. +</p> + +<p> +Mais ce qui nous manque, c'est le vent, et, sans lui, nous sommes retenus en +calme plat au milieu des airs. +</p> + +<p> +—Attendons avec résignation, » dit le chasseur. +</p> + +<p> +Mais chacun à son tour interrogea vainement l'espace pendant cette interminable +journée ; rien n'apparut qui pût faire naître une espérance. Les derniers +mouvements du sol disparurent au soleil couchant, dont les rayons horizontaux +s'allongèrent en longues lignes de feu sur cette plate immensité. C'était le +désert. +</p> + +<p> +Les voyageurs n'avaient pas franchi une distance de quinze milles, ayant +dépensé, ainsi que le jour précèdent, cent trente pieds cube de gaz pour +alimenter le chalumeau, et deux pintes d'eau sur huit durent être sacrifiées à +l'étanchement d'une soif ardente. +</p> + +<p> +La nuit se passa tranquille, trop tranquille ! Le docteur ne dormit pas. +</p> + +<h2>CHAPITRE XXV</h2> + +<p class="letter"> +Un peu de philosophie.—Un nuage à l'horizon.—Au milieu d'un brouillard.—Le +ballon inattendu.—Les signaux.—Vue exacte du Victoria.—Les palmiers.—Traces +d'une caravane.—Le puits au milieu du désert. +</p> + +<p> +Le lendemain, même pureté du ciel, même immobilité de l'atmosphère. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> s'éleva jusqu'à une hauteur de cinq cents pieds ; mais c'est +à peine s'il se déplaça sensiblement dans l'ouest. +</p> + +<p> +« Nous sommes en plein désert, dit le docteur. Voici l'immensité de sable ! +Quel étrange spectacle ! Quelle singulière disposition de la nature ! Pourquoi +là-bas cette végétation excessive, ici cette extrême aridité, et cela, par la +même latitude, sous les mêmes rayons de soleil ! +</p> + +<p> +—Le pourquoi, mon cher Samuel, m'inquiète peu, répondit Kennedy ; la raison me +préoccupe moins que le fait. Cela est ainsi, voilà l'important. +</p> + +<p> +—Il faut bien philosopher un peu, mon cher Dick ; cela ne peut pas faire de mal +</p> + +<p> +—Philosophons, je le veux bien ; nous en avons le temps ; à peine si nous +marchons. Le vent a peur de souffler, il dort. +</p> + +<p> +—Cela ne durera pas, dit Joe, il me semble apercevoir quelques bandes de nuages +dans l'est. +</p> + +<p> +—Joe a raison, répondit le docteur. +</p> + +<p> +—Bon, fit Kennedy, est-ce que nous tiendrions notre nuage ; avec une bonne +pluie et un bon vent qu'il nous jetterait au visage ! +</p> + +<p> +—Nous verrons bien, Dick, nous verrons bien. +</p> + +<p> +—C'est pourtant vendredi, mon maître, et je me défie des vendredis +</p> + +<p> +—Eh bien ! j'espère qu'aujourd'hui même tu reviendras de tes prétentions. +</p> + +<p> +—Je le désire, Monsieur. Ouf ! fit-il en s'épongeant le visage, la chaleur est +une bonne chose, en hiver surtout ; mais en été, il ne faut pas en abuser. +</p> + +<p> +—Est-ce que tu ne crains pas l'ardeur du soleil pour notre ballon demanda +Kennedy au docteur. +</p> + +<p> +—Non ; la gutta-percha dont le taffetas est enduit supporte des températures +beaucoup plus élevées. Celle à laquelle je l'ai soumise intérieurement au moyen +du serpentin a été quelquefois de cent cinquante-huit degrés [70° centigrades] +et l'enveloppe ne paraît pas avoir souffert. +</p> + +<p> +—Un nuage ! un vrai nuage ! » s'écria en ce moment Joe, dont la vue perçante +défiait toutes les lunettes. +</p> + +<p> +En effet, une bande épaisse et maintenant distincte s'élevait lentement +au-dessus de l'horizon ; elle paraissait profonde et comme boursouflée ; +c'était un amoncellement de petits nuages qui conservaient invariablement leur +forme première, d'où le docteur conclut qu'il n'existait aucun courant d'air +dans leur agglomération. +</p> + +<p> +Cette masse compacte avait paru vers huit heures du matin, et à onze heures +seulement, elle atteignait le disque du soleil, qui disparut tout entier +derrière cet épais rideau ; à ce moment même, la bande inférieure du nuage +abandonnait la ligne de l'horizon qui éclatait en pleine lumière. +</p> + +<p> +« Ce n'est qu'un nuage isolé, dit le docteur, il ne faut pas trop compter sur +lui. Regarde, Dick, sa forme est encore exactement celle qu'il avait ce matin. +</p> + +<p> +—En effet, Samuel, il n'y a là ni pluie ni vent, pour nous du moins. +</p> + +<p> +—C'est à craindre, car il se maintient à une très grande hauteur. +</p> + +<p> +—Eh bien ! Samuel, si nous allions chercher ce nuage qui ne veut pas crever sur +nous ? +</p> + +<p> +—J'imagine que cela ne servira pas grand-chose, répondit le docteur ; ce sera +une dépense de gaz et par conséquent d'eau plus considérable. Mais, dans notre +situation, il ne faut rien négliger ; nous allons monter. » +</p> + +<p> +Le docteur poussa toute grande la flamme du chalumeau dans les spirales du +serpentin ; une violente chaleur se développa, et bientôt le ballon s'éleva +sous l'action de son hydrogène dilaté. +</p> + +<p> +A quinze cents pieds environ du sol, il rencontra la masse opaque du nuage, et +entra dans un épais brouillard, se maintenant à cette élévation ; mais il n'y +trouva pas le moindre souffle de vent ; ce brouillard paraissait même dépourvu +d'humidité, et les objets exposés à son contact furent à peine humectés. Le +<i>Victoria</i>, enveloppé dans cette vapeur, y gagna peut-être une marche plus +sensible, mais ce fut tout. +</p> + +<p> +Le docteur constatait avec tristesse le médiocre résultat obtenu par sa +manœuvre, quand il entendit Joe s'écrier avec les accents de la plus vive +surprise : +</p> + +<p> +« Ah ! par exemple ! +</p> + +<p> +—Qu'est-ce donc, Joe ? +</p> + +<p> +—Mon maître ! Monsieur Kennedy ! voilà qui est étrange ! +</p> + +<p> +—Qu'y a-t-il donc ? +</p> + +<p> +—Nous ne sommes pas seuls ici ! il y a des intrigants ! On nous a volé notre +invention ! +</p> + +<p> +—Devient-il fou ? » demanda Kennedy. +</p> + +<p> +Joe représentait la statue de la stupéfaction ! Il restait immobile +</p> + +<p> +« Est-ce que le soleil aurait dérangé l'esprit de ca pauvre garçon ? dit le +docteur en se tournant vers lui. +</p> + +<p> +« Me diras-tu ?... dit-il. +</p> + +<p> +—Mais voyez, Monsieur, dit Joe en indiquant un point dans l'espace, +</p> + +<p> +—Par saint Patrick! s'écria Kennedy à son tour, ceci n'est pas croyable ! +Samuel, Samuel, vois donc ! +</p> + +<p> +—Je vois, répondit tranquillement le docteur. +</p> + +<p> +—Un autre ballon ! d'autres voyageurs comme nous ! » +</p> + +<p> +En effet, à deux cents pieds, un aérostat flottait dans l'air avec sa nacelle +et ses voyageurs ; il suivait exactement la même route que le <i>Victoria</i>. +</p> + +<p> +« Eh bien ! dit le docteur, il ne nous reste qu'à lui faire des signaux ; +prends le pavillon, Kennedy, et montrons nos couleurs. +</p> + +<p> +Il paraît que les voyageurs du second aérostat avaient eu au même moment la +même pensée, car le même drapeau répétait identiquement le même salut dans une +main qui l'agitait de la même façon. +</p> + +<p> +« Qu'est-ce que cela signifie ? demanda le chasseur. +</p> + +<p> +—Ce sont des singes, s'écria Joe, ils se moquent de nous ! +</p> + +<p> +—Cela signifie, répondit Fergusson en riant, que c'est toi-même qui te fais ce +signal, mon cher Dick ; cela veut dire que nous-mêmes nous sommes dans cette +seconde nacelle, et que ce ballon est tout bonnement notre <i>Victoria</i>. +</p> + +<p> +—Quant à cela, mon maître, sauf votre respect, dit Joe, vous ne me le ferez +jamais croire. +</p> + +<p> +—Monte sur le bord, Joe, agite tes bras, et tu verras. » +</p> + +<p> +Joe obéit : il vit ses gestes exactement et instantanément reproduits. +</p> + +<p> +« Ce n'est qu'un effet de mirage, dit le docteur, et pas autre chose ; un +simple phénomène d'optique ; il est du à la réfraction inégale des couches de +l'air, et voilà tout. +</p> + +<p> +—C'est merveilleux ! répétait Joe, qui ne pouvait se rendre et multipliait ses +expériences à tour de bras. +</p> + +<p> +—Quel curieux spectacle ! reprit Kennedy. Cela fait plaisir de voir notre brave +<i>Victoria</i> ! Savez-vous qu'il a bon air et se tient majestueusement ! +</p> + +<p> +—Vous avez beau expliquer la chose à votre façon, répliqua Joe, c'est un +singulier effet tout de même. » +</p> + +<p> +Mais bientôt cette image s'effaça graduellement ; les nuages s'élevèrent à une +plus grande hauteur abandonnant le Victoria, qui n'essaya plus de les suivre, +et, au bout d'une heure, ils disparurent en plein ciel. +</p> + +<p> +Le vent, à peine sensible, sembla diminuer encore. Le docteur désespéré se +rapprocha du sol. +</p> + +<p> +Les voyageurs, que cet incident avait arrachés à leurs préoccupations +retombèrent dans de tristes pensées, accablés par une chaleur dévorante. +</p> + +<p> +Vers quatre heures, Joe signala un objet en relief sur l'immense plateau de +sable et il put affirmer bientôt que deux palmiers s'élevaient à une distance +peu éloignée. +</p> + +<p> +« Des palmiers ! dit Fergusson, mais il y a donc une fontaine, un puits ? » +</p> + +<p> +Il prit une lunette et s'assura que les yeux de Joe ne le trompaient pas. +</p> + +<p> +« Enfin, répéta-t-il, de l'eau ! de l'eau ! et nous sommes sauvés, car, si peu +que nous marchions, nous avançons toujours et nous finirons par arriver ! +</p> + +<p> +—Eh bien, Monsieur ! dit Joe, si nous buvions en attendant ? L'air est vraiment +étouffant. +</p> + +<p> +—Buvons, mon garçon. » +</p> + +<p> +Personne ne se fit prier. Une pinte entière y passa, ce qui réduisit la +provision à trois pintes et demie seulement. +</p> + +<p> +« Ah ! cela fait du bien ! fit Joe. Que c'est bon ! Jamais bière de Perkins ne +m'a fait autant de plaisir +</p> + +<p> +—Voilà les avantages de la privation, répondit le docteur. +</p> + +<p> +—Ils sont faibles, en somme, dit le chasseur, et quand je devrais ne jamais +éprouver de plaisir à boire de l'eau, j'y consentirais à la condition de n'en +être jamais privé » +</p> + +<p> +A six heures, le <i>Victoria</i> planait au-dessus des palmiers. +</p> + +<p> +C'étaient deux maigres arbres, chétifs, desséchés, deux spectres d'arbres sans +feuillage, plus morts que vivants. Fergusson les considéra avec effroi. +</p> + +<p> +A leur pied, on distinguait les pierres à demi rongées d'un puits ; mais ces +pierres, effritées sous les ardeurs du soleil, semblaient ne former qu'une +impalpable poussière. Il n'y avait pas apparence d'humidité. Le cœur de Samuel +se serra, et il allait faire part de ses craintes à ses compagnons, quand les +exclamations de ceux-ci attirèrent son attention. +</p> + +<p> +A perte de vue dans l'ouest s'étendait une longue ligne d'ossements blanchis ; +des fragments de squelettes entouraient la fontaine ; une caravane avait poussé +jusque-là, marquant son passage par ce long ossuaire ; les plus faibles étaient +tombés peu à peu sur le sable ; les plus forts, parvenus à cette source tant +désirée, avaient trouvé sur ses bords une mort horrible. +</p> + +<p> +Les voyageurs se regardèrent en palissant. +</p> + +<p> +Ne descendons pas, dit Kennedy, fuyons ce hideux spectacle ! Il n'y a pas là +une goutte d'eau à recueillir. +</p> + +<p> +—Non pas, Dick, il faut en avoir la conscience nette. Autant passer la nuit ici +qu'ailleurs. Nous fouillerons ce puits jusqu'au fond ; il y a eu là une source +; peut-être en reste-t-il quelque chose. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> prit terre ; Joe et Kennedy mirent dans la nacelle un poids +de sable équivalent au leur et ils descendirent. Ils coururent au puits et +pénétrèrent à l'intérieur par un escalier qui n'était plus que poussière. La +source paraissait tarie depuis de longues années. Ils creusèrent dans un sable +sec et friable, le plus aride des sables ; il n'y avait pas trace d'humidité. +</p> + +<p> +Le docteur les vit remonter à la surface du désert, suants, défaits couverts +d'une poussière fine, abattus, découragés, désespérés. +</p> + +<p> +Il comprit l'inutilité de leurs recherches ; il s'y attendait, il ne dit rien. +Il sentait qu'à partir de ce moment il devrait avoir du courage et de l'énergie +pour trois. +</p> + +<p> +Joe rapportait les fragments d'une outre racornie, qu'il jeta avec colère au +milieu des ossements dispersés sur le sol. +</p> + +<p> +Pendant le souper, pas une parole ne fut échangée entre les voyageurs ; ils +mangeaient avec répugnance. +</p> + +<p> +Et pourtant, ils n'avaient pas encore véritablement enduré les tourments de la +soif, et ils ne se désespéraient que pour l'avenir. +</p> + +<h2>CHAPITRE XXVI</h2> + +<p class="letter"> +Cent treize degrés.—Réflexions du docteur.—Recherche désespérée.—Le chalumeau +s'éteint. Cent vingt-deux degrés.—La contemplation du désert.—Une promenade +dans la nuit.—Solitude.—Défaillance.—Projets de Joe.—Il se donne un jour +encore. +</p> + +<p> +La route parcourue par le <i>Victoria</i> pendant la journée précédente +n'excédait pas dix milles, et, pour se maintenir, on avait dépensé cent +soixante-deux pieds cubes de gaz. +</p> + +<p> +Le samedi matin, le docteur donna le signal du départ. +</p> + +<p> +« Le chalumeau ne peut plus marcher que six heures, dit-il. Si dans six heures +nous n'avons découvert ni un puits, ni une source, Dieu seul sait ce que nous +deviendrons. +</p> + +<p> +—Peu de vent ce matin, maître ! dit Joe, mais il se lèvera peut-être, +ajouta-t-il en voyant la tristesse mal dissimulée de Fergusson. +</p> + +<p> +Vain espoir ! Il faisait dans l'air un calme plat, un de ces calmes qui dans +les mers tropicales enchaînent obstinément les navires. La chaleur devint +intolérable, et le thermomètre à l'ombre, sous la tente, marqua cent treize +degrés [45° centigrades]. +</p> + +<p> +Joe et Kennedy, étendus l'un prés de l'autre, cherchaient sinon dans le +sommeil, au moins dans la torpeur, l'oubli de la situation. Une inactivité +forcée leur faisait de pénibles loisirs. L'homme est plus à plaindre qui ne +peut s'arracher à sa pensée par un travail ou une occupation matérielle ; mais +ici, rien à surveiller ; à tenter, pas davantage ; il fallait subir la +situation sans pouvoir l'améliorer. +</p> + +<p> +Les souffrances de la soif commencèrent à se faire sentir cruellement ; +l'eau-de-vie, loin d'apaiser ce besoin impérieux, l'accroissait au contraire, +et méritait bien ce nom de « lait de tigres » que lui donnent les naturels de +l'Afrique. Il restait à peine deux pintes d'un liquide échauffé. Chacun couvait +du regard ces quelques gouttes si précieuses, et personne n'osai y tremper ses +lèvres. Deux pintes d'eau, au milieu d'un désert ! +</p> + +<p> +Alors le docteur Fergusson, plongé dans ses réflexions, se demanda s'il avait +prudemment agi N'aurait-il pas mieux valu conserver cette eau qu'il avait +décomposée en pure perte pour se maintenir dans l'atmosphère ? +</p> + +<p> +Il avait fait un peu de chemin sans doute, mais en était-il plus avancé ! Quand +il se trouverait de soixante milles en arrière sous cette latitude, +qu'importait puisque l'eau lui manquait en ce lieu ? Le vent, s'il se levait +enfin, soufflerait là-bas comme ici, moins vite ici même, s'il venait de l'est +! Mais l'espoir poussait Samuel en avant ! Et cependant, ces deux gallons d'eau +dépensés en vain, c'était de quoi suffire à neuf jours de halte dans ce désert +! Et quels changements pouvaient se produire en neuf jours ! Peut-être aussi, +tout en conservant cette eau, eut-il dû s'élever en jetant du lest, quitte à +perdre du gaz pour redescendre après ! Mais le gaz de son ballon, c'était son +sang, c'était sa vie ! +</p> + +<p> +Ces mille réflexions se heurtaient dans sa tête qu'il prenait dans ses mains, +et pendant des heures entières il ne la relevait pas. +</p> + +<p> +« Il faut faire un dernier effort ! se dit-il vers dix heures du matin. Il faut +tenter une dernière fois. de découvrir un courant atmosphérique qui nous +emporte ! Il faut risquer nos dernières ressources. » +</p> + +<p> +Et, pendant que ses compagnons sommeillaient, il porta à une haute température +l'hydrogène de l'aérostat ; celui-ci s'arrondit sous la dilatation du gaz et +monta droit dans les rayons perpendiculaires du soleil. Le docteur chercha +vainement un souffle de vent depuis cent pieds jusqu'à cinq milles ; son point +de départ demeura obstinément au-dessous de lui ; un calme absolu semblait +régner jusqu'au, dernières limites de l'air respirable. +</p> + +<p> +Enfin l'eau d'alimentation s'épuisa ; le chalumeau s'éteignit faute de gaz ; la +pile de Bunzen cessa de fonctionner, et le <i>Victoria</i>, se contractant, +descendit doucement sur le sable à la place même que la nacelle y avait +creusée. +</p> + +<p> +Il était midi ; le relèvement donna 19° 35' de longitude et 6° 51' de latitude, +à près de cinq cents milles du lac Tchad, à plus de quatre cents milles des +côtes occidentales de l'Afrique. +</p> + +<p> +En prenant terre, Dick et Joe sortirent de leur pesante torpeur. +</p> + +<p> +Nous nous arrêtons, dit l'Écossais. +</p> + +<p> +—Il le faut, » répondit Samuel d'un ton grave. +</p> + +<p> +Ses compagnons le comprirent. Le niveau du sol se trouvait alors au niveau de +la mer, par suite de sa constante dépression ; aussi le ballon se maintint-il +dans un équilibre parfait et une immobilité absolue. +</p> + +<p> +Le poids des voyageurs fut remplacé par une charge équivalente de sable, et ils +mirent pied à terre ; chacun s'absorba dans ses pensées, et, pendant plusieurs +heures, ils ne parlèrent pas. Joe prépara le souper, composé de biscuit et de +pemmican, auquel on toucha à peine ; une gorgée d'eau brûlante compléta ce +triste repas. +</p> + +<p> +Pendant la nuit, personne ne veilla, mais personne ne dormit. La chaleur fut +étouffante. Le lendemain, il ne restait plus qu'une demi-pinte d'eau ; le +docteur la mit en réserve, et on résolut de n'y toucher qu'à la dernière +extrémité. +</p> + +<p> +« J'étouffe, s'écria bientôt Joe, la chaleur redouble ! Cela ne m'étonne pas, +dit-il après avoir consulté le thermomètre, cent quarante degrés [60° +centigrades] ! +</p> + +<p> +—Le sable vous brûle, répondit le chasseur, comme s'il sortait d'un four. Et +pas un nuage dans ce ciel en feu ! C'est à devenir fou ! +</p> + +<p> +—Ne nous désespérons pas, dit le docteur ; à ces grandes chaleurs succèdent +inévitablement des tempêtes sous cette latitude, et elles arrivent avec la +rapidité de l'éclair ; malgré l'accablante sérénité du ciel, il peut s'y +produire de grands changements en moins d'une heure. +</p> + +<p> +—Mais enfin, reprit Kennedy, il y aurait quelque indice ! +</p> + +<p> +—Eh bien ! dit le docteur, il me semble que le baromètre a une légère tendance +à baisser. +</p> + +<p> +—Le ciel t'entende ! Samuel, car nous voici cloués à ce sol comme un oiseau +dont les ailes sont brisées. +</p> + +<p> +—Avec cette différence pourtant, mon cher Dick, que nos ailes sont intactes, et +j'espère bien nous en servir encore. +</p> + +<p> +—Ah ! du vent ! du vent ! s'écria Joe ! De quoi nous rendre à un ruisseau, à un +puits, et il ne nous manquera rien ; nos vivres sont suffisants, et avec de +l'eau nous attendrons un mois sans souffrir ! Mais la soif est une cruelle +chose. » +</p> + +<p> +La soif, mais aussi la contemplation incessante du désert fatiguait l'esprit ; +il n'y avait pas un accident de terrain, pas un monticule de sable, pas un +caillou pour arrêter le regard. Cette planité écœurait et donnait ce malaise +qu'on appelle le mal du désert. L'impassibilité de ce bleu aride du ciel et de +ce jaune immense du sable finissait par effrayer. Dans cette atmosphère +incendiée, la chaleur paraissait vibrante, comme au-dessus d'un foyer +incandescent ; l'esprit se désespérait à voir ce calme immense, et +n'entrevoyait aucune raison pour qu'un tel état de choses vint à cesser, car +l'immensité est une sorte d'éternité. +</p> + +<p> +Aussi les malheureux, privés d'eau sous cette température torride, commencèrent +à ressentir des symptômes d'hallucination ; leurs yeux s'agrandissaient, leur +regard devenait trouble. +</p> + +<p> +Lorsque la nuit fut venue, le docteur résolut de combattre cette disposition +inquiétante par une marche rapide ; il voulut parcourir cette plaine de sable +pendant quelques heures, non pour chercher, mais pour marcher. +</p> + +<p> +« Venez, dit-il à ses compagnons, croyez-moi, cela vous fera du bien. +</p> + +<p> +—Impossible, répondit Kennedy, je ne pourrais faire un pas. +</p> + +<p> +—J'aime encore mieux dormir, fit Joe. +</p> + +<p> +—Mais le sommeil ou le repos vous seront funestes, mes amis. Réagissez donc +contre cette torpeur. Voyons, venez. » +</p> + +<p> +Le docteur ne put rien obtenir d'eux, et il partit seul au milieu de la +transparence étoilée de la nuit. Ses premiers pas furent pénibles, les pas d'un +homme affaibli et déshabitué de la marche ; mais il reconnut bientôt que cet +exercice lui serait salutaire ; il s'avança de plusieurs milles dans l'ouest, +et son esprit se réconfortait déjà, lorsque, tout d'un coup, il fut pris de +vertige ; il se crut penché sur un abîme ; il sentit ses genoux plier ; cette +vaste solitude l'effraya ; il était le point mathématique, le centre d'une +circonférence infinie, c'est-à-dire, rien ! Le <i>Victoria</i> disparaissait +entièrement dans l'ombre. Le docteur fut envahi par un insurmontable effroi, +lui, l'impassible, l'audacieux voyageur ! Il voulut revenir sur ses pas, mais +en vain ; il appela, pas même un écho pour lui répondre, et sa voix tomba dans +l'espace comme une pierre dans un gouffre sans fond. Il se coucha défaillant +sur le sable, seul, au milieu des grands silences du désert. +</p> + +<p> +A minuit, il reprenait connaissance entre les bras de son fidèle Joe ; +celui-ci, inquiet de l'absence prolongée de son maître, s'était lancé sur ses +traces nettement imprimées dans la plaine ; il l'avait trouvé évanoui. +</p> + +<p> +« Qu'avez-vous eu, mon maître ? demanda-t-il. +</p> + +<p> +—Ce ne sera rien, mon brave Joe ; un moment de faiblesse, voilà tout. +</p> + +<p> +—Ce ne sera rien, en effet, Monsieur ; mais relevez-vous ; appuyez-vous sur +moi, et regagnons le <i>Victoria</i>. +</p> + +<p> +Le docteur, au bras de Joe, reprit la route qu'il avait suivie. +</p> + +<p> +« C'était imprudent, Monsieur, on ne s'aventure pas ainsi. Vous auriez pu être +dévalisé, ajouta-t-il en riant. Voyons, Monsieur, parlons sérieusement. +</p> + +<p> +—Parle, je t'écoute ! +</p> + +<p> +—Il faut absolument prendre un parti. Notre situation ne peut pas durer plus de +quelques jours encore, et si le vent n'arrive pas, nous sommes perdus. » +</p> + +<p> +Le docteur ne répondit pas. +</p> + +<p> +« Eh bien ! il faut que quelqu'un se dévoue au sort commun, et il est tout +naturel que ce soit moi ! +</p> + +<p> +—Que veux-tu dire ? quel est ton projet ? +</p> + +<p> +—Un projet bien simple : prendre des vivres, et marcher toujours devant moi +jusqu'à ce que j'arrive quelque part, ce qui ne peut manquer. Pendant ce temps, +si le ciel vous envoie un vent favorable, vous ne m'attendrez pas, vous +partirez. De mon côté, si je parviens à un village, je me tirerai d'affaire +avec les quelques mots d'arabe que vous me donnerez par écrit, et je vous +ramènerai du secours, ou j'y laisserai ma peau ! Que dites-vous de mon dessein +? +</p> + +<p> +—Il est insensé, mais digne de ton brave cœur, Joe. Cela est impossible, tu ne +nous quitteras pas. +</p> + +<p> +—Enfin, Monsieur, il faut tenter quelque chose ; cela ne peut vous nuire en +rien, puisque, je vous le répète, vous ne m'attendrez pas, et, à la rigueur, je +puis réussir ! +</p> + +<p> +—Non, Joe ! non ! ne nous séparons pas ! ce serait une douleur ajoutée aux +autres. Il était écrit qu'il en serait ainsi, et il est très probablement écrit +qu'il en sera autrement plus tard. Ainsi, attendons avec résignation. +</p> + +<p> +—Soit, Monsieur, mais je vous préviens d'une chose : je vous donne encore un +jour ; je, n'attendrai pas davantage ; c'est aujourd'hui dimanche, ou plutôt +lundi, car il est une heure du matin ; si mardi nous ne partons pas, je +tenterai l'aventure ; c'est un projet irrévocablement décidé. » +</p> + +<p> +Le docteur ne répondit pas ; bientôt il rejoignait la nacelle, et il y prit +place auprès de Kennedy. Celui-ci était plongé dans un silence absolu qui ne +devait pas être le sommeil. +</p> + +<h2>CHAPITRE XXVII</h2> + +<p class="letter"> +Chaleur effrayante.—Hallucinations.—Les dernières gouttes d'eau.—Nuit de +désespoir.—Tentative de suicide.—Le simoun.—L'oasis.—Lion et lionne. +</p> + +<p> +Le premier soin du docteur fut, le lendemain, de consulter le baromètre. C'est +à peine si la colonne de mercure avait subi une dépression appréciable. +</p> + +<p> +« Rien ! se dit-il, rien ! » +</p> + +<p> +Il sortit de la nacelle, et vint examiner le temps ; même chaleur, même dureté, +même implacabilité. +</p> + +<p> +« Faut-il donc désespérer ! » s'écria-t-il. +</p> + +<p> +Joe ne disait mot, absorbé dans sa pensée, et méditant son projet +d'exploration. +</p> + +<p> +Kennedy se releva fort malade, et en proie à une surexcitation inquiétante. Il +souffrait horriblement de la soif. Sa langue et ses lèvres tuméfiées pouvaient +à peine articuler un son. +</p> + +<p> +Il y avait encore là quelques gouttes d'eau ; chacun le savait, chacun y +pensait et se sentait attiré vers elles ; mais personne n'osait faire un pas. +</p> + +<p> +Ces trois compagnons, ces trois amis se regardaient avec des yeux hagards, avec +un sentiment d'avidité bestiale, qui se décelait surtout chez Kennedy ; sa +puissante organisation succombait plus vite à ces intolérables privations ; +pendant toute la journée, il fut en proie au délire ; il allait et venait, +poussant des cris rauques, se mordant les poings, prêt à s'ouvrir les veines +pour en boire le sang. +</p> + +<p> +« Ah! s'écria-t-il ! pays de la soif ! tu serais bien nommé pays du désespoir ! +» +</p> + +<p> +Puis il tomba dans une prostration profonde ; on n'entendit plus que le +sifflement de sa respiration entre ses lèvres altérées. +</p> + +<p> +Vers le soir, Joe fut pris à son tour d'un commencement de folie ; ce vaste +oasis de sable lui paraissait comme un étang immense, avec des eaux claires et +limpides ; plus d'une fois il se précipita sur ce sol enflammé pour boire à +même, et il se relevait la bouche pleine de poussière. +</p> + +<p> +« Malédiction ! dit-il avec colère ! c'est de l'eau salée ! » +</p> + +<p> +Alors, tandis que Fergusson et Kennedy demeuraient étendus sans mouvement, il +fut saisi par l'invincible pensée d'épuiser les quelques gouttes d'eau mises en +réserve. Ce fut plus fort que lui ; il s'avança vers la nacelle en se traînant +sur les genoux, il couva des yeux la bouteille où s'agitait ce liquide, il y +jeta un regard démesuré, il la saisit et la porta à ses lèvres. +</p> + +<p> +En ce moment, ces mots : « A boire ! à boire ! » furent prononcés avec un +accent déchirant. +</p> + +<p> +C'était Kennedy qui se traînait près de lui ; le malheureux faisait pitié, il +demandait à genoux, il pleurait. +</p> + +<p> +Joe, pleurant aussi, lui présenta la bouteille, et jusqu'à la dernière goutte, +Kennedy en épuisa le contenu. +</p> + +<p> +« Merci, » fit-il. +</p> + +<p> +Mais Joe ne l'entendit pas ; il était comme lui retombé sur le sable. +</p> + +<p> +Ce qui se passa pendant cette nuit orageuse, on l'ignore. Mais le mardi matin, +sous ces douches de feu que versait le soleil, les infortunés sentirent leurs +membres se dessécher peu à peu. Quand Joe voulut se lever, cela lui fut +impossible ; il ne put mettre son projet à exécution. +</p> + +<p> +Il jeta les yeux autour de lui. Dans la nacelle, le docteur accablé, les bras +croisés sur la poitrine, regardait dans l'espace un point imaginaire avec une +fixité idiote. Kennedy était effrayant ; il balançait la tête de droite et de +gauche comme une bête féroce en cage. +</p> + +<p> +Tout d'un coup, les regards du chasseur se portèrent sur sa carabine dont la +crosse dépassait le bord de la nacelle. +</p> + +<p> +« Ah ! » s'écria-t-il en se relevant par un effort surhumain. +</p> + +<p> +Il se précipita sur l'arme, éperdu, fou, et il en dirigea le canon vers sa +bouche. +</p> + +<p> +« Monsieur ! Monsieur ! fit Joe, se précipitant sur lui. +</p> + +<p> +—Laisse-moi ! va-t-en, » dit en râlant l'Écossais. +</p> + +<p> +Tous les deux luttaient avec acharnement. +</p> + +<p> +« Va-t-en, ou je te tue, » répéta Kennedy. +</p> + +<p> +Mais Joe s'accrochait à lui avec force ; ils se débattirent ainsi, sans que le +docteur parût les apercevoir, et pendant près d'une minute ; dans la lutte, la +carabine partit soudain ; au bruit de la détonation, le docteur se releva droit +comme un spectre ; il regarda autour de lui. +</p> + +<p> +Mais, tout d'un coup. voici que son regard s'anime, sa main s'étend vers +l'horizon, et, d'une voix qui n'avait plus rien d'humain, il s'écrie : +</p> + +<p> +« Là ! là ! là-bas ! » +</p> + +<p> +Il y avait une telle énergie dans son geste, que Joe et Kennedy se séparèrent, +et tous deux regardèrent. +</p> + +<p> +La plaine s'agitait comme une mer en fureur par un jour de tempête ; des vagues +de sable déferlaient les unes sur les autres au milieu d'une poussière intense +; une immense colonne venait du sud-est en tournoyant avec une extrême rapidité +; le soleil disparaissait derrière un nuage opaque dont l'ombre démesurée +s'allongeait jusqu'au <i>Victoria</i> ; les grains de sable fin glissaient avec +la facilité de molécules liquides, et cette marée montante gagnait peu à peu. +</p> + +<p> +Un regard énergique d'espoir brilla dans les yeux de Fergusson. +</p> + +<p> +« Le simoun ! s'écria-t-il. +</p> + +<p> +—Le simoun ! répéta Joe sans trop comprendre. +</p> + +<p> +—Tant mieux, s'écria Kennedy avec une rage désespérée ! tant mieux ! nous +allons mourir ! +</p> + +<p> +—Tant mieux ! répliqua le docteur, nous allons vivre au contraire ! +</p> + +<p> +Il se mit à rejeter rapidement le sable qui lestait la nacelle. +</p> + +<p> +Ses compagnons le comprirent enfin, se joignirent à lui, et prirent place à ses +côtés. +</p> + +<p> +« Et maintenant, Joe, dit le docteur, jette-moi en dehors une cinquantaine de +livres de ton minerai ! » +</p> + +<p> +Joe n'hésita pas, et cependant il éprouva quelque chose comme un regret rapide. +Le ballon s'enleva. +</p> + +<p> +« Il était temps, » s'écria le docteur. +</p> + +<p> +Le simoun arrivait en effet avec la rapidité de la foudre. Un peu plus le +<i>Victoria</i> était écrasé, mis en pièces, anéanti. L'immense trombe allait +l'atteindre ; il fut couvert d'une grêle de sable. +</p> + +<p> +« Encore du lest ! cria le docteur à Joe. +</p> + +<p> +—Voilà, » répondit ce dernier en précipitant un énorme fragment de quartz. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> monta rapidement au-dessus de la trombe ; mais, enveloppé +dans l'immense déplacement d'air, il fut entraîné avec une vitesse incalculable +au-dessus de cette mer écumante. +</p> + +<p> +Samuel, Dick et Joe ne parlaient pas ; ils regardaient, ils espéraient, +rafraîchis d'ailleurs par le vent de ce tourbillon. +</p> + +<p> +A trois heures, la tourmente cessait ; le sable, en retombant, formait une +innombrable quantité de monticules ; le ciel reprenait sa tranquillité +première. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i>, redevenu immobile, planait en vue d'une oasis, île couverte +d'arbres verts et remontée à la surface de cet océan. +</p> + +<p> +« L'eau ! l'eau est là ! s'écria le docteur. +</p> + +<p> +Aussitôt, ouvrant la soupape supérieure, il donna passage à l'hydrogène, et +descendit doucement à deux cents pas de l'oasis. +</p> + +<p> +En quatre heures, les voyageurs avaient franchi un espace de deux cent quarante +milles [Cent lieues]. +</p> + +<p> +La nacelle fut aussitôt équilibrée, et Kennedy, suivi de Joe, s'élança sur le +sol. +</p> + +<p> +« Vos fusils ! s'écria le docteur, vos fusils, et soyez prudents. » +</p> + +<p> +Dick se précipita sur sa carabine, et Joe s'empara de l'un des fusils. Ils +s'avancèrent rapidement jusqu'aux arbres et pénétrèrent sous cette fraîche +verdure qui leur annonçait des sources abondantes ; ils ne prirent pas garde à +de larges piétinements, à des traces fraîches qui marquaient çà et là le sol +humide. +</p> + +<p> +Soudain, un rugissement retentit à vingt pas d'eux. +</p> + +<p> +« Le rugissement d'un lion ! dit Joe. +</p> + +<p> +—Tant mieux ! répliqua le chasseur exaspéré, nous nous battrons ! On est fort +quand il ne s'agit que de se battre. +</p> + +<p> +—De la prudence, Monsieur Dick, de la prudence ! de la vie de l'un dépend la +vie de tous. » +</p> + +<p> +Mais Kennedy ne l'écoutait pas ; il s'avançait, l'œil flamboyant, la carabine +armée, terrible dans son audace. Sous un palmier, un énorme lion à crinière +noire se tenait dans une posture d'attaque. A peine eut-il aperçu le chasseur +qu'il bondit ; mais il n'avait pas touché terre qu'une balle au cœur le +foudroyait ; il tomba mort. +</p> + +<p> +« Hourra ! hourra ! » s'écria Joe. +</p> + +<p> +Kennedy se précipita vers le puits, glissa sur les marches humides, et s'étala +devant une source fraîche, dans laquelle il trempa ses lèvres avidement ; Joe +l'imita, et l'on n'entendit plus que ces clappements de langue des animaux qui +se désaltèrent. +</p> + +<p> +« Prenons garde, Monsieur Dick, dit Joe en respirant. N'abusons pas ! » +</p> + +<p> +Mais Dick, sans répondre, buvait toujours. Il plongeait sa tête et ses mains +dans cette eau bienfaisante ; il s'enivrait. +</p> + +<p> +« Et monsieur Fergusson ? » dit Joe. +</p> + +<p> +Ce seul mot rappela Kennedy à lui-même ! il remplit une bouteille qu'il avait +apportée, et s'élança sur les marches du puits. +</p> + +<p> +Mais quelle fut sa stupéfaction ! Un corps opaque, énorme, en fermait +l'ouverture. Joe, qui suivait Dick, dut reculer avec lui. +</p> + +<p> +« Nous sommes enfermés ! +</p> + +<p> +—C'est impossible! qu'est-ce que cela veut dire ?... » +</p> + +<p> +Dick n'acheva pas ; un rugissement terrible lui fit comprendre à quel nouvel +ennemi il avait affaire. +</p> + +<p> +« Un autre lion ! s'écria Joe. +</p> + +<p> +—Non pas, une lionne ! Ah! maudite bête, attends, » dit le chasseur en +rechargeant prestement sa carabine. +</p> + +<p> +Un instant après, il faisait feu, mais l'animal avait disparu. +</p> + +<p> +« En avant ! s'écria-t-il. +</p> + +<p> +—Non, Monsieur Dick, non, vous ne l'avez pas tuée du coup ; son corps eut roulé +jusqu'ici ; elle est là prête à bondir sur le premier d'entre nous qui +paraîtra, et celui-là est perdu ! +</p> + +<p> +—Mais que faire ? Il faut sortir ! Et Samuel qui nous attend ! +</p> + +<p> +—Attirons l'animal ; prenez mon fusil, et passez-moi votre carabine +</p> + +<p> +—Quel est ton projet ? +</p> + +<p> +—Vous allez voir. » +</p> + +<p> +Joe, retirant sa veste de toile, la disposa au bout de l'arme et la présenta +comme appât au-dessus de l'ouverture. La bête furieuse se précipita dessus ; +Kennedy l'attendait au passage, et d'une balle il lui fracassa l'épaule. La +lionne rugissante roula sur l'escalier, renversant Joe. Celui-ci croyait déjà +sentir les énormes pattes de l'animal s'abattre sur lui, quand une seconde +détonation retentit, et le docteur Fergusson apparut à l'ouverture, son fusil à +la main et fumant encore. +</p> + +<p> +Joe se releva prestement, franchit le corps de la bête, et passa à son maître +la bouteille pleine d'eau. +</p> + +<p> +La porter à ses lèvres, la vider à demi fut pour Fergusson l'affaire d'un +instant, et les trois voyageurs remercièrent du fond du cœur la Providence qui +les avait si miraculeusement sauvés. +</p> + +<h2>CHAPITRE XXVIII</h2> + +<p class="letter"> +Soirée délicieuse.—La cuisine de Joe.—Dissertation sur la viande crue.—Histoire +de James Bruce.—Le bivouac.—Les rêves de Joe.—Le baromètre baisse.—Le baromètre +remonte.—Préparatifs de départ.—L'ouragan. +</p> + +<p> +La soirée fut charmante et se passa sous de frais ombrages de mimosas, après un +repas réconfortant ; le thé et le grog n'y furent pas ménagés. +</p> + +<p> +Kennedy avait parcouru ce petit domaine dans tous les sens, il en avait fouillé +les buissons ; les voyageurs étaient les seuls êtres animés de ce paradis +terrestre ; ils s'étendirent sur leurs couvertures et passèrent une nuit +paisible, qui leur apporta l'oubli des douleurs passées. +</p> + +<p> +Le lendemain, 7 mai, le soleil brillait de tout son éclat, mais ses rayons ne +pouvaient traverser l'épais rideau d'ombrage. Comme il avait des vivres en +suffisante quantité, le docteur résolut d'attendre en cet endroit un vent +favorable. +</p> + +<p> +Joe y avait transporté sa cuisine portative, et il se livrait à une foule de +combinaisons culinaires, en dépensant l'eau avec une insouciante prodigalité. +</p> + +<p> +« Quelle étrange succession de chagrins et de plaisirs ! s'écria Kennedy ; +cette abondance après cette privation ! ce luxe succédant à cette misère ! Ah ! +j'ai été bien près de devenir fou ! +</p> + +<p> +—Mon cher Dick, lui dit le docteur, sans Joe, tu ne serais pas là en train de +discourir sur l'instabilité des choses humaines. +</p> + +<p> +—Brave ami ! fit Dick en tendant la main à Joe. +</p> + +<p> +—Il n'y a pas de quoi, répondit celui-ci. A charge de revanche, Monsieur Dick, +en préférant toutefois que l'occasion ne se présente pas de me rendre la +pareille ! +</p> + +<p> +—C'est une pauvre nature que la notre ! reprit Fergusson. Se laisser abattre +pour si peu ! +</p> + +<p> +—Pour si peu d'eau, voulez-vous dire, mon maître! Il faut que cet élément soit +bien nécessaire à la vie ! +</p> + +<p> +—Sans doute, Joe, et les gens privés de manger résistent plus longtemps que les +gens privés de boire. +</p> + +<p> +—Je le crois ; d'ailleurs, au besoin, on mange ce qui se rencontre, même son +semblable, quoique cela doive faire un repas à vous rester longtemps sur le +cœur ! +</p> + +<p> +—Les sauvages ne s'en font pas faute, cependant, dit Kennedy. +</p> + +<p> +—Oui, mais ce sont des sauvages, et qui sont habitués à manger de la viande +crue ; voilà une coutume qui me répugnerait ! +</p> + +<p> +—Cela est assez répugnant, en effet, reprit le docteur, pour que personne n'ait +ajouté foi aux récits des premiers voyageurs en Afrique ; ceux-ci rapportèrent +que plusieurs peuplades se nourrissaient de viande crue, et on refusa +généralement d'admettre le fait. Ce fut dans ces circonstances qu'il arriva une +singulière aventure à James Bruce. +</p> + +<p> +—Contez-nous cela, Monsieur ; nous avons le temps de vous entendre, dit Joe en +s'étalant voluptueusement sur l'herbe fraîche. +</p> + +<p> +—Volontiers. James Bruce était un Écossais du comté de Stirling, qui, de 1768 à +1772, parcourut toute l'Abyssinie jusqu'au lac Tyana, à la recherche des +sources du Nil ; puis, il revint en Angleterre, où il publia ses voyages en +1790 seulement. Ses récits furent accueillis avec une incrédulité extrême, +incrédulité qui sans doute est réservée aux nôtres. Les habitudes des +Abyssiniens semblaient si différentes des us et coutumes anglais, que personne +ne voulait y croire. Entre autres détails, James Bruce avait avancé que les +peuples de l'Afrique orientale mangeaient de la viande crue. Ce fait souleva +tout le monde contre lui. Il pouvait en parler à son aise ! on n'irait point +voir ! Bruce était un homme très courageux et très rageur. Ces doutes +l'irritaient au suprême degré. Un jour, dans un salon d'Édimbourg, un Écossais +reprit en sa présence le thème des plaisanteries quotidiennes, et à l'endroit +de la viande crue, il déclara nettement que la chose n'était ni possible ni +vraie. Bruce ne dit rien ; il sortit, et rentra quelques instants après avec un +beefsteack cru, saupoudré de sel et de poivre à là mode africaine. « Monsieur, +dit-il à l'Écossais, en doutant d'une chose que j'ai avancée, vous m'avez fait +une injure grave ; en la croyant impraticable, vous vous êtes complètement +trompé. Et, pour le prouver à tous, vous allez manger tout de suite ce +beefsteack cru, ou vous me rendrez raison de vos paroles. » +</p> + +<p> +L'Écossais eut peur, et il obéit non sans de fortes grimaces. Alors, avec le +plus grand sang-froid, James Bruce ajouta : « En admettant même que la chose ne +soit pas vraie, Monsieur, vous ne soutiendrez plus, du moins, qu'elle est +impossible. » +</p> + +<p> +—Bien riposté, fit Joe. Si l'Écossais a pu attraper une indigestion, il n'a eu +que ce qu'il méritait. Et si, à notre retour en Angleterre, on met notre voyage +en doute... +</p> + +<p> +—Eh bien ! que feras-tu ? Joe. +</p> + +<p> +—Je ferai manger aux incrédules les morceaux du <i>Victoria</i>, sans sel et +sans poivre ! » +</p> + +<p> +Et chacun de rire des expédients de Joe. La journée se passa de la sorte, en +agréables propos ; avec la force revenait l'espoir ; avec l'espoir, l'audace. +Le passé s'effaçait devant l'avenir avec une providentielle rapidité. +</p> + +<p> +Joe n'aurait jamais voulu quitter cet asile enchanteur ; c'était le royaume de +ses rêves ; il se sentait chez lui ; il fallut que son maître lui en donnât le +relèvement exact, et ce fut avec un grand sérieux qu'il inscrivit sur ses +tablettes de voyage : 15° 43' de longitude et 8° 32' de latitude. +</p> + +<p> +Kennedy ne regrettait qu'une seule chose, de ne pouvoir chasser dans cette +forêt en miniature ; selon lui, la situation manquait un peu de bêtes féroces. +</p> + +<p> +« Cependant, mon cher Dick, reprit le docteur, tu oublies promptement. Et ce +lion, et cette lionne ? +</p> + +<p> +— Ça ! fit-il avec le dédain du vrai chasseur pour l'animal abattu ! Mais, au +fait leur présence dans cette oasis peut faire supposer que nous ne sommes pas +très éloignés de contrées plus fertiles. +</p> + +<p> +—Preuve médiocre, Dick ; ces animaux-là, pressés par la faim ou la soif, +franchissent souvent des distances considérables ; pendant la nuit prochaine, +nous ferons même bien de veiller avec plus de vigilance et d'allumer des feux. +</p> + +<p> +—Par cette température, fit Joe ! Enfin, si cela est nécessaire, on le fera. +Mais j'éprouverai une véritable peine à brûler ce joli bois, qui nous a été si +utile. +</p> + +<p> +—Nous ferons surtout attention à ne pas l'incendier, répondit le docteur, afin +que d'autres puissent y trouver quelque jour un refuge au milieu du désert ! +</p> + +<p> +—On y veillera, Monsieur ; mais pensez-vous que cette oasis soit connue ? +</p> + +<p> +—Certainement. C'est un lieu de halte pour les caravanes qui fréquentent le +centre de l'Afrique, et leur visite pourrait bien ne pas te plaire, Joe. +</p> + +<p> +—Est-ce qu'il y a encore par ici de ces affreux Nyam-Nyam ? +</p> + +<p> +—Sans doute, c'est le nom général de toutes ces populations, et, sous le même +climat, les mêmes races doivent avoir des habitudes pareilles. +</p> + +<p> +—Pouah ! fit Joe! Après tout, cela est bien naturel ! Si des sauvages avaient +les goûts des gentlemen, où serait la différence ? Par exemple, voilà des +braves gens qui ne se seraient pas fait prier pour avaler le beefsteak de +l'Écossais, et même l'Écossais par-dessus le marché. » +</p> + +<p> +Sur cette réflexion très sensée, Joe alla dresser ses bûchers pour la nuit, les +faisant aussi minces que possible. Ces précautions furent heureusement +inutiles, et chacun s'endormit tour à tour dans un profond sommeil. +</p> + +<p> +Le lendemain, le temps ne changea pas encore ; il se maintenait au beau avec +obstination. Le ballon demeurait immobile, sans qu'aucune oscillation ne vînt +trahir un souffle de vent. +</p> + +<p> +Le docteur recommençait à s'inquiéter : si le voyage devait ainsi se prolonger, +les vivres seraient insuffisants. Après avoir failli succomber faute d'eau, en +serait-on réduit à mourir de faim ? +</p> + +<p> +Mais il reprit assurance en voyant le mercure baisser très sensiblement dans le +baromètre ; il y avait des signes évidents d'un changement prochain dans +l'atmosphère ; il résolut donc de faire ses préparatifs de départ pour profiter +de la première occasion ; la caisse d'alimentation et la caisse à eau furent +entièrement remplies toutes les deux. +</p> + +<p> +Fergusson dut rétablir ensuite l'équilibre de l'aérostat, et Joe fut obligé de +sacrifier une notable partie de son précieux minerai. Avec la santé, les idées +d'ambition lui étaient revenues ; il fit plus d'une grimace avant d'obéir à son +maître ; mais celui-ci lui démontra qu'il ne pouvait enlever un poids aussi +considérable ; il lui donna à choisir entre l'eau ou l'or ; Joe n'hésita plus, +et il jeta sur le sable une forte quantité de ses précieux cailloux +</p> + +<p> +« Voilà pour ceux qui viendront après nous, dit-il ; ils seront bien étonnés de +trouver la fortune en pareil lieu. +</p> + +<p> +—Eh ! fit Kennedy, si quelque savant voyageur vient à rencontrer ces +échantillons ?... +</p> + +<p> +—Ne doute pas, mon cher Dick, qu'il n'en soit fort surpris et qu'il ne publie +sa surprise en nombreux in-folios ! Nous entendrons parler quelque jour d'un +merveilleux gisement de quartz aurifère au milieu des sables de l'Afrique. +</p> + +<p> +—Et c'est Joe qui en sera la cause. » +</p> + +<p> +L'idée de mystifier peut-être quelque savant consola le brave garçon et le fit +sourire. +</p> + +<p> +Pendant le reste de la journée, le docteur attendit vainement un changement +dans l'atmosphère. La température s'éleva et, sans les ombrages de l'oasis, +elle eut été insoutenable. Le thermomètre marqua au soleil cent quarante-neuf +degrés [69° centigrades]. Une véritable pluie de feu traversait l'air. Ce fut +la plus haute chaleur qui eut encore été observée. +</p> + +<p> +Joe disposa comme la veille le bivouac du soir, et, pendant les quarts du +docteur et de Kennedy, il ne se produisit aucun incident nouveau. +</p> + +<p> +Mais, vers trois heures du matin, Joe veillant, la température s'abaissa +subitement, le ciel se couvrit de nuages, et l'obscurité augmenta. +</p> + +<p> +« Alerte ! s'écria Joe en réveillant ses deux compagnons ! alerte ! voici le +vent. +</p> + +<p> +—Enfin ! dit le docteur en considérant le ciel, c'est une tempête ! Au +<i>Victoria</i> ! au <i>Victoria</i> ! » +</p> + +<p> +Il était temps d'y arriver. Le <i>Victoria</i> se courbait sous l'effort de +l'ouragan et entraînait la nacelle qui rayait le sable. Si, par hasard, une +partie du lest eut été précipitée à terre, le ballon serait parti, et tout +espoir de le retrouver eut été à jamais perdu. +</p> + +<p> +Mais le rapide Joe courut à toutes jambes et arrêta la nacelle, tandis que +l'aérostat se couchait sur le sable au risque de se déchirer. Le docteur prit +sa place habituelle, alluma son chalumeau, et jeta l'excès de poids. +</p> + +<p> +Les voyageurs regardèrent une dernière fois les arbres de l'oasis qui pliaient +sous la tempête, et bientôt, ramassant le vent d'est à deux cents pieds du sol, +ils disparurent dans la nuit. +</p> + +<h2>CHAPITRE XXIX</h2> + +<p class="letter"> +Symptômes de végétation.—Idée fantaisiste d'un auteur français.—Pays +magnifique.—Royaume d'Adamova.—Les explorations de Speke et Burton reliées à +celles de Barth.—Les monts Atlantika.—Le fleuve Benoué.—La ville d'Yola.—Le +Bagélé.—Le mont Mendif. +</p> + +<p> +Depuis le moment de leur départ, les voyageurs marchèrent avec une grande +rapidité ; il leur tardait de quitter ce désert qui avait failli leur être si +funeste. +</p> + +<p> +Vers neuf heures un quart du matin, quelques symptômes de végétation furent +entrevus, herbes flottant sur cette mer de sable, et leur annonçant, comme à +Christophe Colomb, la proximité de la terre ; des pousses vertes pointaient +timidement entre des cailloux qui allaient eux-mêmes redevenir les rochers de +cet Océan. +</p> + +<p> +Des collines encore peu élevées ondulaient à l'horizon ; leur profil, estompé +par la brume, se dessinait vaguement ; la monotonie disparaissait. Le docteur +saluait avec joie cette contrée nouvelle, et, comme un marin en vigie, il était +sur le point de s'écrier : +</p> + +<p> +« Terre ! terre ! » +</p> + +<p> +Une heure plus tard, le continent s'étalait sous ses yeux, d'un aspect encore +sauvage, mais moins plat, moins nu, quelques arbres se profilaient sur le ciel +gris. +</p> + +<p> +Nous sommes donc en pays civilisé ? dit le chasseur. +</p> + +<p> +—Civilisé ? Monsieur Dick ; c'est une manière de parler ; on ne voit pas encore +d'habitants. +</p> + +<p> +—Ce ne sera pas long, répondit Fergusson, au train dont nous marchons. +</p> + +<p> +—Est-ce que nous sommes toujours dans le pays des nègres, Monsieur Samuel ? +</p> + +<p> +—Toujours, Joe, en attendant le pays des Arabes. +</p> + +<p> +—Des Arabes, Monsieur, de vrais Arabes, avec leurs chameaux ? +</p> + +<p> +—Non, sans chameaux ; ces animaux sont rares, pour ne pas dire inconnus dans +ces contrées ; il faut remonter quelques degrés au nord pour les rencontrer. +</p> + +<p> +—C'est fâcheux. +</p> + +<p> +—Et pourquoi, Joe +</p> + +<p> +—Parce que, si le vent devenait contraire, ils pourraient nous servir. +</p> + +<p> +—Comment ? +</p> + +<p> +—Monsieur, c'est une idée qui me vient : on pourrait les atteler à la nacelle +et se faire remorquer par eux. Qu'en dites-vous ? +</p> + +<p> +—Mon pauvre Joe, cette idée, un autre l'a eue avant toi ; elle a été exploitée +par un très spirituel auteur français [M. Méry] ... dans un roman, il est vrai. +Des voyageurs se font traîner en ballon par des chameaux ; arrive un lion qui +dévore les chameaux, avale la remorque, et traîne à leur place ; ainsi de +suite. Tu vois que tout ceci est de la haute fantaisie, et n'a rien de commun +avec notre genre de locomotion. +</p> + +<p> +Joe, un peu humilié à la pensée que son idée avait déjà servi, chercha quel +animal aurait pu dévorer le lion ; mais il ne trouva pas et se remit à examiner +le pays. +</p> + +<p> +Un lac d'une moyenne étendue s'étendait sous ses regards, avec un amphithéâtre +de collines qui n'avaient pas encore le droit de s'appeler des montagnes ; là, +serpentaient des vallées nombreuses et fécondes, et leurs inextricables +fouillis d'arbres les plus variés ; l'élaïs dominait cette masse, portant des +feuilles de quinze pieds de longueur sur sa tige hérissée d'épines aiguës ; le +bombax chargeait le vent à son passage du fin duvet de ses semences ; les +parfums actifs du pendanus, ce « kenda » des Arabes, embaumaient les airs +jusqu'à la zone que traversait le <i>Victoria</i> ; le papayer aux feuilles +palmées, le sterculier qui produit la noix du Soudan, le baobab et les +bananiers complétaient cette flore luxuriante des régions intertropicales. +</p> + +<p> +« Le pays est superbe, dit le docteur. +</p> + +<p> +—Voici les animaux, fit Joe ; les hommes ne sont pas loin. +</p> + +<p> +—Ah ! les magnifiques éléphants ! s'écria Kennedy. Est-ce qu'il n'y aurait pas +moyen de chasser un peu ? +</p> + +<p> +—Et comment nous arrêter, mon cher Dick, avec un courant de cette violence ? +Non, goûte un peu le supplice de Tantale ! Tu te dédommageras plus tard. » +</p> + +<p> +Il y avait de quoi, en effet, exciter l'imagination d'un chasseur ; le cœur de +Dick bondissait dans sa poitrine, et ses doigts se crispaient sur la crosse de +son Purdey. +</p> + +<p> +La faune de ce pays en valait la flore. Le bœuf sauvage se vautrait dans une +herbe épaisse sous laquelle il disparaissait tout entier ; des éléphants gris, +noirs ou jaunes, de la plus grande taille, passaient comme une trombe au milieu +des forêts, brisant, rongeant, saccageant, marquant leur passage par une +dévastation ; sur le versant boisé des collines suintaient des cascades et des +cours d'eau entraînés vers le nord ; là, les hippopotames se baignaient à grand +bruit, et des lamentins de douze pieds de long, au corps pisciforme, +s'étalaient sur les rives, en dressant vers le ciel leurs rondes mamelles +gonflées de lait. +</p> + +<p> +C'était toute une ménagerie rare dans une serre merveilleuse, où des oiseaux +sans nombre et de mille couleurs chatoyaient à travers les plantes +arborescentes. +</p> + +<p> +A cette prodigalité de la nature, le docteur reconnut le superbe royaume +d'Adamova. +</p> + +<p> +« Nous empiétons, dit-il, sur les découvertes modernes ; j'ai repris la piste +interrompue des voyageurs ; c'est une heureuse fatalité, mes amis ; nous allons +pouvoir rattacher les travaux des capitaines Burton et Speke aux explorations +du docteur Barth ; nous avons quitté des Anglais pour retrouver un +Hambourgeois, et bientôt nous arriverons au point extrême atteint par ce savant +audacieux. +</p> + +<p> +—Il me semble, dit Kennedy, qu'entre ces deux explorations, il y a une vaste +étendue de pays, si j'en juge par le chemin que nous avons fait. +</p> + +<p> +—C'est facile à calculer ; prends la carte et vois quelle est la longitude de +la pointe méridionale du lac Ukéréoué atteinte par Speke. +</p> + +<p> +—Elle se trouve à peu près sur le trente-septième degré. +</p> + +<p> +—Et la ville d'Yola, que nous relèverons ce soir, et à laquelle Barth parvint, +comment est-elle située ? +</p> + +<p> +—Sur le douzième degré de longitude environ. +</p> + +<p> +—Cela fait donc vingt-cinq degrés ; à soixante milles chaque, soit quinze cents +milles [Six cent vingt-cinq lieues]. +</p> + +<p> +—Un joli bout de promenade, fit Joe, pour les gens qui iraient à pied. +</p> + +<p> +—Cela se fera cependant. Livingstone et Moffat montent toujours vers +l'intérieur ; le Nyassa, qu'ils ont découvert, n'est pas très éloigné du lac +Tanganayka, reconnu par Burton ; avant la fin du siècle, ces contrées immenses +seront certainement explorées Mais, ajouta le docteur en consultant sa +boussole, je regrette que le vent nous porte tant à l'ouest ; j'aurais voulu +remonter au nord. » +</p> + +<p> +Après douze heures de marche, le <i>Victoria</i> se trouva sur les confins de +la Nigritie. Les premiers habitants de cette terre, des Arabes Chouas, +paissaient leurs troupeaux nomades. Les vastes sommets des monts Atlantika +passaient par-dessus l'horizon, montagnes que nul pied européen n'a encore +foulées, et dont l'altitude est estimée à treize cents toises environ. Leur +pente occidentale détermine l'écoulement de toutes les eaux de cette partie de +l'Afrique vers l'Océan ; ce sont les montagnes de la Lune de cette région. +</p> + +<p> +Enfin, un vrai fleuve apparut aux yeux des voyageurs, et, aux immenses +fourmilières qui l'avoisinaient, le docteur reconnut le Bénoué, l'un des grands +affluents du Niger, celui que les Indigènes ont nommé la « Source des eaux. » +</p> + +<p> +Ce fleuve, dit le docteur à ses compagnons, deviendra un jour la voie naturelle +de communication avec l'intérieur de la Nigritie ; sous le commandement de l'un +de nos braves capitaines, le steamboat <i>la Pléiade</i> l'a déjà remonté +jusqu'à la ville d'Yola ; vous voyez que nous sommes en pays de connaissance. » +</p> + +<p> +De nombreux esclaves s'occupaient des champs, cultivant le sorgho, sorte de +millet qui forme la base de leur alimentation ; les plus stupides étonnements +se succédaient au passage du <i>Victoria</i>, qui filait comme un météore. Le +soir, il s'arrêtait à quarante milles d'Yola, et devant lui, mais au loin, se +dressaient les deux cônes aigus du mont Mendif. +</p> + +<p> +Le docteur fit jeter les ancres, et s'accrocha au sommet d'un arbre élevé ; +mais un vent très dur ballottait le <i>Victoria</i> jusqu'à le coucher +horizontalement, et rendait parfois la position de la nacelle extrêmement +dangereuse. Fergusson ne ferma pas l'œil de la nuit, souvent il fut sur le +point de couper le câble d'attache et de fuir devant la tourmente. Enfin la +tempête se calma, et les oscillations de l'aérostat n'eurent plus rien +d'inquiétant. +</p> + +<p> +Le lendemain, le vent se montra plus modéré, mais il éloignait les voyageurs de +la ville d'Yola, qui, nouvellement reconstruite par les Foullannes, excitait la +curiosité de Fergusson ; néanmoins il fallut se résigner à s'élever dans le +nord, et même un peu dans l'est. +</p> + +<p> +Kennedy proposa dé faire une halte dans ce pays de chasse ; Joe prétendait que +le besoin de viande fraîche se faisait sentir ; mais les mœurs sauvages de ce +pays, l'attitude de là population, quelques coups de fusil tirés dans la +direction du <i>Victoria</i>, engagèrent le docteur à continuer son voyage. On +traversait alors une contrée, théâtre de massacres et d'incendies, où les +luttes guerrières sont incessantes, et dans lesquelles les sultans jouent leur +royaume au milieu des plus atroces carnages. +</p> + +<p> +Des villages nombreux, populeux, à longues cases, s'étendaient entre les grands +pâturages, dont l'herbe épaisse était semée de fleurs violettes ; les huttes, +semblables à de vastes ruches, s'abritaient derrière des palissades hérissées. +Les versants sauvages des collines rappelaient les « glen » des hautes terres +d'Écosse, et Kennedy en fit plusieurs fois la remarque. +</p> + +<p> +En dépit de ses efforts, le docteur portait en plein dans le nord-est, vers le +mont Mendif, qui disparaissait au milieu des nuages ; les hauts sommets de ces +montagnes séparent le bassin du Niger du bassin du lac Tchad. +</p> + +<p> +Bientôt apparut le Bagelé, avec ses dix-huit villages accrochés à ses flancs, +comme toute une nichée d'enfants au sein de leur mère, magnifique spectacle +pour des regards qui dominaient et saisissaient cet ensemble ; les ravins, se +montraient couverts de champs de riz et d'arachides. +</p> + +<p> +A trois heures, le <i>Victoria</i> se trouvait en face du mont Mendif. On +n'avait pu l'éviter, il fallut le franchir. Le docteur, au moyen d'une +température qu'il accrut de cent quatre-vingts degrés [100° centigrades] , +donna au ballon une nouvelle force ascensionnelle de près de seize cents livres +; il s'éleva à plus de huit mille pieds. Ce fut la plus grande élévation +obtenue pendant le voyage, et la température s'abaissa tellement que le docteur +et ses compagnons durent recourir à leurs couvertures. +</p> + +<p> +Fergusson eut hâte de descendre, car l'enveloppe de l'aérostat se tendait à +rompre ; il eut le temps de constater cependant l'origine volcanique de la +montagne, dont les cratères éteints ne sont plus que de profonds abîmes. De +grandes agglomérations de fientes d'oiseaux donnaient aux flancs du Mendif +l'apparence de roches calcaires, et il y avait là de quoi fumer les terres de +tout le Royaume-Uni. +</p> + +<p> +A cinq heures, le <i>Victoria</i>, abrité des vents du sud, longeait doucement +les pentes de la montagne, et s'arrêtait dans une vaste clairière éloignée de +toute habitation ; dès qu'il eut touché le sol, les précautions furent prises +pour l'y retenir fortement, et Kennedy, son fusil à la main, s'élança dans la +plaine inclinée ; il ne tarda pas à revenir avec une demi-douzaine de canards +sauvages et une sorte de bécassine, que Joe accommoda de son mieux. Le repas +fut agréable, et la nuit se passa dans un repos profond. +</p> + +<h2>CHAPITRE XXX</h2> + +<p class="letter"> +Mosfeia.—Le cheik.—Denham, Clapperton, Oudney.—Vogel.—La capitale du +Loggoum.—Toole.—Calme au-dessus du Kernak.—Le gouverneur et sa +cour.—L'attaque.—Les pigeons incendiaires. +</p> + +<p> +Le lendemain, 1er mai, le <i>Victoria</i> reprit sa course aventureuse ; les +voyageurs avaient en lui la confiance d'un marin pour son navire. +</p> + +<p> +D'ouragans terribles, de chaleurs tropicales, de départs dangereux, de +descentes plus dangereuses encore, il s'était partout et toujours tiré avec +bonheur. On peut dire que Fergusson le guidait d'un geste ; aussi, sans +connaître le point d'arrivée, le docteur n'avait plus de craintes sur l'issue +du voyage. Seulement, dans ce pays de barbares et de fanatiques, la prudence +l'obligeait à prendre les plus sévères précautions ; il recommanda donc à ses +compagnons d'avoir l'œil ouvert à tout venant et à toute heure. +</p> + +<p> +Le vent les ramenait un peu plus au nord, et vers neuf heures, ils entrevirent +la grande ville de Mosfeia, bâtie sur une éminence encaissée elle-même entre +deux hautes montagnes ; elle était située dans une position inexpugnable ; une +route étroite entre un marais et un bois y donnait seule accès. +</p> + +<p> +En ce moment, un cheik, accompagné d'une escorte à cheval, revêtu de vêtements +aux couleurs vives, précédé de joueurs de trompette et de coureurs qui +écartaient les branches sur son passage, faisait son entrée dans la ville. +</p> + +<p> +Le docteur descendit, afin de contempler ces indigènes de plus prés ; mais, à +mesure que le ballon grossissait à leurs yeux, les signes d'une profonde +terreur se manifestèrent, et ils ne tardèrent pas à détaler de toute la vitesse +de leurs jambes ou de celles de leurs chevaux. +</p> + +<p> +Seul, le cheik ne bougea pas ; il prit son long mousquet, l'arma et attendit +fièrement. Le docteur s'approcha à cent cinquante pieds à peine, et, de sa plus +belle voix, il lui adressa le salut en arabe. +</p> + +<p> +Mais, à ces paroles descendues du ciel, le cheik mit pied à terre, se prosterna +sur la poussière du chemin, et le docteur ne put le distraire de son adoration. +</p> + +<p> +« Il est impossible, dit-il, que ces gens-là ne nous prennent pas pour des +êtres surnaturels, puisque, à l'arrivée des premiers Européens parmi eux, ils +les crurent d'une race surhumaine. Et quand ce cheik parlera de cette +rencontre, il ne manquera pas d'amplifier le fait avec toutes les ressources +d'une imagination arabe. Jugez donc un peu de ce que les légendes feront de +nous quelque jour. +</p> + +<p> +—Ce sera peut-être fâcheux, répondit le chasseur ; au point de vue de la +civilisation, il vaudrait mieux passer pour de simples hommes ; cela donnerait +à ces nègres une bien autre idée de la puissance européenne. +</p> + +<p> +—D'accord, mon cher Dick ; mais que pouvons-nous y faire ? Tu expliquerais +longuement aux savants du pays le mécanisme d'un aérostat, qu'ils ne sauraient +te comprendre, et admettraient toujours là une intervention surnaturelle. +</p> + +<p> +—Monsieur, demanda Joe, vous avez parlé des premiers Européens qui ont exploré +ce pays ; quels sont-ils donc, s'il vous plaît ? +</p> + +<p> +—Mon cher garçon, nous sommes précisément sur la route du major Denham ; c'est +à Mosfeia même qu'il fut reçu par le sultan du Mandara ; il avait quitté le +Bornou, il accompagnait le cheik dans une expédition contre les Fellatahs, il +assista à l'attaque de la ville, qui résista bravement avec ses flèches aux +balles arabes et mit en fuite les troupes du cheik ; tout cela n'était que +prétexte à meurtres, à pillages, à razzias ; le major fut complètement +dépouillé, mis à nu, et sans un cheval sous le ventre duquel il se glissa et +qui lui permit de fuir les vainqueurs par son galop effréné, il ne fût jamais +rentré dans Kouka, la capitale du Bornou. +</p> + +<p> +—Mais quel était ce major Denham ? +</p> + +<p> +—Un intrépide Anglais, qui de 1822 à 1824 commanda une expédition dans le +Bornou en compagnie du capitaine Clapperton et du docteur Oudney. Ils partirent +de Tripoli au mois de mars, parvinrent à Mourzouk, la capitale du Fezzan, et, +suivant le chemin que plus tard devait prendre le docteur Barth pour revenir en +Europe, ils arrivèrent le 16 février 1823 à Kouka, prés du lac Tchad. Denham +fit diverses explorations dans le Bornou, dans le Mandara, et aux rives +orientales du lac ; pendant ce temps, le l5 décembre 1823, le capitaine +Clapperton et le docteur Oudney s'enfonçaient dans le Soudan jusqu'à Sackatou, +et Oudney mourait de fatigue et d'épuisement dans la ville de Murmur. +</p> + +<p> +—Cette partie de l'Afrique, demanda Kennedy, a donc payé un large tribut de +victimes à la science ! +</p> + +<p> +—Oui, cette contrée est fatale ! Nous marchons directement vers le royaume de +Barghimi, que Vogel traversa en 1856 pour pénétrer dans le Wadaï, où il a +disparu. Ce jeune homme, à vingt-trois ans, était envoyé pour coopérer aux +travaux du docteur Barth ; ils se rencontrèrent tous deux le 1er décembre 1854 +; puis Vogel commença les explorations du pays ; vers 1856, il annonça dans ses +dernières lettres son intention de reconnaître le royaume du Wadaï, dans lequel +aucun Européen n'avait encore pénétré ; il parait qu'il parvint jusqu'à Wara, +la capitale, où il fut fait prisonnier suivant les uns, mis à mort suivant les +autres, pour avoir tenté l'ascension d'une montagne sacrée des environs ; mais +il ne faut pas admettre légèrement la mort des voyageurs, car cela dispense +d'aller à leur recherche ; ainsi, que de fois la mort du docteur Barth +n'a-t-elle pas été officiellement répandue, ce qui lui a causé souvent une +légitime irritation ! Il est donc fort possible que Vogel soit retenu +prisonnier par le sultan du Wadaï, qui espère le rançonner. Le baron de Neimans +se mettait en route pour le Wadaï, quand il mourut au Caire en 1855. Nous +savons maintenant que M. de Heuglin, avec l'expédition envoyée de Leipzig, +s'est lancé sur les traces de Vogel. Ainsi nous devrons être prochainement +fixés sur le sort de ce jeune et intéressant voyageur [ Depuis le départ du +docteur, des lettres adressées d'El'Obeid par M. Munzinger, le nouveau chef de +l'expédition, ne, laissent malheureusement plus de doute sur la mort de Vogel ] +. » +</p> + +<p> +Mosfeia avait depuis longtemps déjà disparu à l'horizon. Le Mandara développait +sous les regards des voyageurs son étonnante fertilité avec les forêts +d'acacias, de locustes aux fleurs rouges, et les plantes herbacées des champs +de cotonniers et d'indigotiers ; le Shari, qui va se jeter quatre-vingts milles +plus loin dans le Tchad, roulait son cours impétueux. +</p> + +<p> +Le docteur le fit suivre à ses compagnons sur les cartes de Barth. +</p> + +<p> +« Vous voyez, dit-il, que les travaux de ce savant sont d'une extrême précision +; nous nous dirigeons droit sur le district au Loggoum, et peut-être même sur +Kernak, sa capitale. C'est là que mourut le pauvre Toole, à peine Agé de +vingt-deux ans : c'était un jeune Anglais, enseigne au 80e régiment, qui avait +depuis quelques semaines rejoint le major Denham en Afrique, et il ne tarda pas +à y rencontrer la mort. Ah ! l'on peut appeler justement cette immense contrée +le cimetière des Européens ! » +</p> + +<p> +Quelques canots, longs de cinquante pieds, descendaient le cours du Shari ; le +<i>Victoria</i>, à 1,000 pieds de terre, attirait peu l'attention des indigènes +; mais le vent, qui jusque-là soufflait avec une certaine force, tendit à +diminuer. +</p> + +<p> +« Est-ce que nous allons encore être pris par un calme plat ? dit le docteur. +</p> + +<p> +—Bon, mon maître ! nous n'aurons toujours ni le manque d'eau ni le désert à +craindre. +</p> + +<p> +—Non, mais des populations plus redoutables encore. +</p> + +<p> +—Voici, dit Joe, quelque chose qui ressemble à une ville. +</p> + +<p> +—C'est Kernak. Les derniers souffles du vent nous y portent, et, si cela nous +convient, nous pourrons en lever le plan exact. +</p> + +<p> +—Ne nous rapprocherons-nous pas ? demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—Rien n'est plus facile, Dick ; nous sommes droit au-dessus de la ville ; +permets-moi de tourner un peu le robinet du chalumeau, et nous ne tarderons pas +à descendre. » +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i>, une demi-heure après, se maintenait immobile à deux cents +pieds du sol. +</p> + +<p> +« Nous voici plus près de Kernak, dit le docteur, que ne le serait de Londres +un homme juché dans la boule de Saint-Paul. Ainsi nous pouvons voir à notre +aise. +</p> + +<p> +—Quel est donc ce bruit de maillets que l'on entend de tous côtés ? » +</p> + +<p> +Joe regarda attentivement, et vit que ce bruit était produit par les nombreux +tisserands qui frappaient en plein air leurs toiles tendues sur de vastes +troncs d'arbres. +</p> + +<p> +La capitale du Loggoum se laissait saisir alors dans tout son ensemble, comme +sur un plan déroulé ; c'était une véritable ville, avec des maisons alignées et +des rues assez larges ; au milieu d'une vaste place se tenait un marché +d'esclaves ; il y avait grande affluence de chalands, car les mandaraines, aux +pieds et aux mains d'une extrême petitesse, sont fort recherchées et se placent +avantageusement. +</p> + +<p> +A la vue du <i>Victoria</i>, l'effet si souvent produit se reproduisit encore : +d'abord des cris, puis une stupéfaction profonde ; les affaires furent +abandonnées, les travaux suspendus, le bruit cessa. Les voyageurs demeuraient +dans une immobilité parfaite et ne perdaient pas un détail de cette populeuse +cité ; ils descendirent même à soixante pieds du sol. +</p> + +<p> +Alors le gouverneur de Loggoum sortit de sa demeure, déployant son étendard +vert, et accompagné de ses musiciens qui soufflaient à tout rompre, excepté +leurs poumons, dans de rauques cornes de buffle. La foule se rassembla autour +de lui. Le docteur Fergusson voulut se faire entendre ; il ne put y parvenir. +</p> + +<p> +Cette population au front haut, aux cheveux bouclés, au nez presque aquilin, +paraissait fière et intelligente ; mais la présence du <i>Victoria</i> la +troublait singulièrement ; on voyait des cavaliers courir dans toutes les +directions ; bientôt il devint évident que les troupes du gouverneur se +rassemblaient pour combattre un ennemi si extraordinaire Joe eut beau déployer +des mouchoirs de toutes les couleurs, il n'obtint aucun résultat. +</p> + +<p> +Cependant le cheik, entouré de sa cour, réclama le silence et prononça un +discours auquel le docteur ne put rien comprendre ; de l'arabe mêlé de baghirmi +; seulement il reconnut, à la langue universelle des gestes, une invitation +expresse de s'en aller ; il n'eut pas mieux demandé, mais, faute de vent, cela +devenait impossible. Son immobilité exaspéra le gouverneur, et ses courtisans +se prirent à hurler pour obliger le monstre à s'enfuir. +</p> + +<p> +C'étaient de singuliers personnages que ces courtisans, avec leurs cinq ou six +chemises bariolées sur le corps ; ils avaient des ventres énormes, dont +quelques-uns semblaient postiches. Le docteur étonna ses compagnons en leur +apprenant que c'était la manière de faire sa cour au sultan. La rotondité de +l'abdomen indiquait l'ambition des gens. Ces gros hommes gesticulaient et +criaient, un d'entre eux surtout, qui devait être premier ministre, si son +ampleur trouvait ici-bas sa récompense. La foule des nègres unissait ses +hurlements aux cris de la cour, répétant ses gesticulations à la manière des +singes, ce qui produisait un mouvement unique et instantané de dix mille bras +</p> + +<p> +A ces moyens d'intimidation qui furent jugés insuffisants, s'en joignirent +d'autres plus redoutables. Des soldats armés d'arcs et de flèches se rangèrent +en ordre de bataille ; mais déjà le <i>Victoria</i> se gonflait et s'élevait +tranquillement hors de leur portée. Le gouverneur, saisissant alors un +mousquet, le dirigea vers le ballon. Mais Kennedy le surveillait, et, d'une +balle de sa carabine, il brisa l'arme dans la main du cheik. +</p> + +<p> +A ce coup inattendu, ce fut une déroute générale ; chacun rentra au plus vite +dans sa case, et, pendant le reste du jour, la ville demeura absolument +déserte. +</p> + +<p> +La nuit vint. Le vent ne soufflait plus. Il fallut se résoudre à rester +immobile à trois cents pieds du sol. Pas un feu ne brillait dans l'ombre ; il +régnait un silence de mort. Le docteur redoubla de prudence ; ce calme pouvait +cacher un piège. +</p> + +<p> +Et Fergusson eut raison de veiller. Vers minuit, toute la ville parut comme +embrasée ; des centaines de raies de feu se croisaient comme des fusées, +formant un enchevêtrement de lignes de flamme. +</p> + +<p> +« Voilà qui est singulier ! fit le docteur. +</p> + +<p> +—Mais, Dieu me pardonne ! répliqua Kennedy, on dirait que l'incendie monte et +s'approche de nous. » +</p> + +<p> +En effet, au bruit de cris effroyables et des détonations des mousquets, cette +masse de feu s'élevait vers le <i>Victoria</i>. Joe se prépara à jeter du lest. +Fergusson ne tarda pas à avoir l'explication de ce phénomène. +</p> + +<p> +Des milliers de pigeons, la queue garnie de matières combustibles, avaient été +lancés contre le <i>Victoria</i> ; effrayés, ils montaient en traçant dans +l'atmosphère leurs zigzags de feu. Kennedy se mit à faire une décharge de +toutes ses armes au milieu de cette masse ; mais que pouvait-il contre une +innombrable armée ! Déjà les pigeons environnaient la nacelle et le ballon dont +les parois, réfléchissant cette lumière, semblaient enveloppées dans un réseau +de feu. +</p> + +<p> +Le docteur n'hésita pas, et précipitant un fragment de quartz, il se tint hors +des atteintes de ces oiseaux dangereux. Pendant deux heures, on les aperçut +courant çà et là dans la nuit ; puis peu à peu leur nombre diminua, et ils +s'éteignirent +</p> + +<p> +Maintenant nous pouvons dormir tranquilles, dit le docteur. +</p> + +<p> +—Pas mal imaginé pour des sauvages ! fit Joe. +</p> + +<p> +—Oui, ils emploient assez communément ces pigeons pour incendier les chaumes +des villages ; mais cette fois, le village volait encore plus haut que leurs +volatiles incendiaires ! +</p> + +<p> +Décidément un ballon n'a pas d'ennemis à craindre, dit Kennedy. +</p> + +<p> +—Si fait, répliqua le docteur. +</p> + +<p> +—Lesquels, donc ? +</p> + +<p> +—Les imprudents qu'il porte dans sa nacelle ; ainsi, mes amis, de la vigilance +partout, de la vigilance toujours. » +</p> + +<h2>CHAPITRE XXXI</h2> + +<p class="letter"> +Départ dans la nuit.—Tous les trois.—Les instincts de Kennedy.—Précautions.—Le +cours du Shari.—Le lac Tchad.—L'eau du lac.—L'hippopotame.—Une balle perdue. +</p> + +<p> +Vers trois heures du matin, Joe, étant de quart, vit enfin la ville se déplacer +sous ses pieds. Le <i>Victoria</i> reprenait sa marche. Kennedy et le docteur +se réveillèrent. +</p> + +<p> +Ce dernier consulta la boussole, et reconnut avec satisfaction que le vent les +portait vers le nord-nord-est. +</p> + +<p> +« Nous jouons de bonheur, dit-il ; tout nous réussit ; nous découvrirons le lac +Tchad aujourd'hui même. +</p> + +<p> +—Est-ce une grande étendue d'eau ! demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—Considérable, mon cher Dick ; dans sa plus grande longueur et sa plus grande +largeur, ce lac peut mesurer cent vingt milles. +</p> + +<p> +—Cela variera un peu notre voyage de nous promener sur une nappe liquide. +</p> + +<p> +—Mais il me semble que nous n'avons pas à nous plaindre ; il est très varié, et +surtout il se passe dans les meilleures conditions possibles. +</p> + +<p> +—Sans doute, Samuel ; sauf les privations du désert, nous n'auront couru aucun +danger sérieux. +</p> + +<p> +—Il est certain que notre brave <i>Victoria</i> s'est toujours merveilleusement +comporté. C'est aujourd'hui le 12 mai ; nous sommes partis le l8 avril ; c'est +donc vingt-cinq jours de marche. Encore une dizaine de jours, et nous serons +arrivés. +</p> + +<p> +—Où ! +</p> + +<p> +—Je n'en sais rien ; mais que nous importe ? +</p> + +<p> +—Tu as raison, Samuel ; fions-nous à la Providence du soin de nous diriger et +de nous maintenir en bonne santé, comme nous voilà ! On n'a pas l'air d'avoir +traversé les pays les plus pestilentiels du monde ! +</p> + +<p> +—Nous étions à même de nous élever, et c'est ce que nous avons fait. +</p> + +<p> +—Vivent les voyages aériens ! s'écria Joe. Nous voici, après vingt-cinq jours, +bien portants, bien nourris, bien reposés, trop reposés peut-être, car mes +jambes commencent à se rouiller, et je ne serais pas fâché de les dégourdir +pendant une trentaine de milles +</p> + +<p> +—Tu te donneras ce plaisir-là dans les rues de Londres, Joe ; mais, pour +conclure, nous sommes partis trois comme Denham, Clapperton, Overweg, comme +Barth, Richardson et Vogel, et, plus heureux que nos devanciers, tous trois +nous nous retrouvons encore ! Mais il est bien important de ne pas nous +séparer. Si pendant que l'un de nous est à terre, le <i>Victoria</i> devait +s'enlever pour éviter un danger subit, imprévu, qui sait si nous le reverrions +jamais ! Aussi, je le dis franchement à Kennedy, je n'aime pas qu'il s'éloigne +sous prétexte de chasse. +</p> + +<p> +—Tu me permettras pourtant bien, ami Samuel, de me passer encore cette +fantaisie ; il n'y a pas de mal à renouveler nos provisions ; d'ailleurs, avant +notre départ, tu m'as fait entrevoir toute une série de chasses superbes, et +jusqu'ici j'ai peu fait dans la voie des Anderson et des Cumming. +</p> + +<p> +—Mais, mon cher Dick, la mémoire te fait défaut, ou ta modestie t'engage à +oublier tes prouesses ; il me semble que, sans parler du menu gibier, tu as +déjà une antilope, un éléphant et deux lions sur la conscience. +</p> + +<p> +—Bon ! qu'est-ce que cela pour un chasseur africain qui voit passer tous les +animaux de la création au bout de son fusil ? Tiens! tiens ! regarde cette +troupe de girafes ! +</p> + +<p> +—Ça, des girafes ! fit Joe. elles sont grosses comme le poing ! +</p> + +<p> +—Parce que nous sommes à mille pieds au-dessus d'elles ; mais, de près, tu +verrais qu'elles ont trois fois ta hauteur. +</p> + +<p> +—Et que dis-tu de ce troupeau de gazelles ? reprit Kennedy, et ces autruches +qui fuient avec la rapidité du vent ? +</p> + +<p> +—Ça ! des autruches ! fit Joe, ce sont des poules, tout ce qu'il y a de plus +poules ! +</p> + +<p> +—Voyons, Samuel, ne peut-on s'approcher ? +</p> + +<p> +—On peut s'approcher, Dick, mais non prendre terre. A quoi bon, dès lors, +frapper ces animaux qui ne te seront d'aucune utilité ? S'il s'agissait de +détruire un lion, un chat-tigre, une hyène, je le comprendrais ; ce serait +toujours une bête dangereuse de moins ; mais une antilope, une gazelle, sans +autre profit que la vaine satisfaction de tes instincts de chasseur, cela n'en +vaut vraiment pas la peine. Après tout, mon ami, nous allons nous maintenir à +cent pieds du sol, et si tu distingues quelque animal féroce, tu nous feras +plaisir en lui envoyant une balle dans le cœur. » +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> descendit peu à peu, et se maintint néanmoins à une hauteur +rassurante. Dans cette contrée sauvage et très peuplée, il fallait se défier de +périls inattendus. +</p> + +<p> +Les voyageurs suivaient directement alors le cours du Shari ; les bords +charmants de ce fleuve disparaissaient sous les ombrages d'arbres aux nuances +variées ; des lianes et des plantes grimpantes serpentaient de toutes parts et +produisaient de curieux enchevêtrements de couleurs. Les crocodiles +s'ébattaient en plein soleil ou plongeaient sous les eaux avec une vivacité de +lézard ; en se jouant, ils accostaient les nombreuses îles vertes qui rompaient +le courant du fleuve. +</p> + +<p> +Ce fut ainsi, au milieu d'une nature riche et verdoyante, que passa le district +de Maffatay. Vers neuf heures du matin, le docteur Fergusson et ses amis +atteignaient enfin la rive méridionale du lac Tchad. +</p> + +<p> +C'était donc là cette Caspienne de l'Afrique, dont l'existence fut si longtemps +reléguée au rang des fables, cette mer intérieure à laquelle parvinrent +seulement les expéditions de Denham et de Barth. +</p> + +<p> +Le docteur essaya d'en fixer la configuration actuelle, bien différente déjà de +celle de 1847 ; en effet, la carte de ce lac est impossible à tracer ; il est +entouré de marais fangeux et presque infranchissables, dans lesquels Barth +pensa périr ; d'une année à l'autre, ces marais, couverts de roseaux et de +papyrus de quinze pieds, deviennent le lac lui-même ; souvent aussi, les villes +étalées sur ses bords sont à demi submergées, comme il arriva à Ngornou en +1856, et maintenant les hippopotames et les alligators plongent aux lieux mêmes +où s'élevaient les habitations du Bornou. +</p> + +<p> +Le soleil versait ses rayons éblouissants sur cette eau tranquille, et au nord +les deux éléments se confondaient dans un même horizon. +</p> + +<p> +Le docteur voulut constater la nature de l'eau, que longtemps on crut salée ; +il n'y avait aucun danger à s'approcher de la surface du lac, et la nacelle +vint le raser comme un oiseau à cinq pieds de distance. +</p> + +<p> +Joe plongea une bouteille, et la ramena à demi pleine ; cette eau fut goûtée et +trouvée peu potable, avec un certain goût de natron. +</p> + +<p> +Tandis que le docteur inscrivait le résultat de son expérience, un coup de +fusil éclata à ses côtés. Kennedy n'avait pu résister au désir d'envoyer une +balle à un monstrueux hippopotame ; celui-ci, qui respirait tranquillement, +disparut au bruit de la détonation, et la balle conique du chasseur ne parut +pas le troubler autrement. +</p> + +<p> +« Il aurait mieux valu le harponner, dit Joe. +</p> + +<p> +—Et comment ! +</p> + +<p> +—Avec une de nos ancres. C'eût été un hameçon convenable pour un pareil animal. +</p> + +<p> +—Mais, dit Kennedy, Joe a vraiment une idée.. +</p> + +<p> +—Que je vous prie de ne pas mettre à exécution ! répliqua le docteur. L'animal +nous aurait vite entraînés où nous n'avons que faire. +</p> + +<p> +—Surtout maintenant que nous sommes fixés sur la qualité de l'eau du Tchad. +Est-ce que cela se mange, ce poisson-là, Monsieur Fergusson ? +</p> + +<p> +—Ton poisson, Joe, est tout bonnement un mammifère du genre des pachydermes ; +sa chair est excellente, dit-on, et fait l'objet d'un grand commerce entre les +tribus riveraines du lac. +</p> + +<p> +—Alors je regrette que le coup de fusil de M. Dick n'ait pas mieux réussi. +</p> + +<p> +—Cet animal n'est vulnérable qu'au ventre et entre les cuisses ; la balle de +Dick ne l'aura pas même entamé. Mais, si le terrain me parait propice, nous +nous arrêterons à l'extrémité septentrionale du lac ; là, Kennedy se trouvera +en pleine ménagerie, et il pourra se dédommager à son aise. +</p> + +<p> +—Eh bien ! dit Joe, que Monsieur Dick chasse un peu à l'hippopotame ! Je +voudrais goûter la chair de cet amphibie. Il n'est vraiment pas naturel de +pénétrer jusqu'au centre de l'Afrique pour y vivre de bécassines et de perdrix +comme en Angleterre ! » +</p> + +<h2>CHAPITRE XXXII</h2> + +<p class="letter"> +La capitale du Bornou.—Les îles des Biddiomahs.—Les gypaètes.—Les inquiétudes +du docteur.— Ses précautions.—Une attaque au milieu des airs.—L'enveloppe +déchirée.—La chute.—Dévouement sublime.—La côte septentrionale du lac. +</p> + +<p> +Depuis son arrivée au lac Tchad, le <i>Victoria</i> avait rencontré un courant +qui s'inclinait plus à l'ouest ; quelques nuages tempéraient alors la chaleur +du jour ; on sentait d'ailleurs un peu d'air sur cette vaste étendue d'eau ; +mais, vers une heure, le ballon, ayant coupé de biais cette partie du lac, +s'avança de nouveau dans les terres pendant l'espace de sept ou huit milles. +</p> + +<p> +Le docteur, un peu fâché d'abord de cette direction, ne pensa plus à s'en +plaindre quand il aperçut la ville de Kouka, la célèbre capitale du Bornou ; il +put l'entrevoir un instant, ceinte de ses murailles d'argile blanche ; quelques +mosquées assez grossières s'élevaient lourdement au-dessus de cette multitude +de dés à jouer qui forment les maisons arabes. Dans les cours des maisons et +sur les places publiques poussaient des palmiers et des arbres à caoutchouc, +couronnés par un dôme de feuillage large de plus de cent pieds. Joe fit +observer que ces immenses parasols étaient en rapport avec l'ardeur des rayons +solaires, et il en tira des conclusions fort aimables pour la Providence. +</p> + +<p> +Kouka se compose réellement de deux villes distinctes, séparées par le « +dendal, » large boulevard de trois cents toises, alors encombré de piétons et +de cavaliers. D'un côté se carre la ville riche avec ses cases hautes et aérées +; de l'autre se presse la ville pauvre, triste assemblage de huttes basses et +coniques, où végète une indigente population, car Kouka n'est ni commerçante ni +industrielle. +</p> + +<p> +Kennedy lui trouva quelque ressemblance avec un Édimbourg qui s'étalerait dans +une plaine, avec ses deux villes parfaitement déterminées. +</p> + +<p> +Mais à peine les voyageurs purent-ils saisir ce coup d'œil, car, avec la +mobilité qui caractérise les courants de cette contrée, un vent contraire les +saisit brusquement et les ramena pendant une quarantaine de milles sur le +Tchad. +</p> + +<p> +Ce fut alors un nouveau spectacle ; ils pouvaient compter les îles nombreuses +du lac, habitées par les Biddiomahs, pirates sanguinaires très redoutés, et +dont le voisinage est aussi craint que celui des Touareg du Sahara. Ces +sauvages se préparaient à recevoir courageusement le <i>Victoria</i> à coups de +flèches et de pierres, mais celui-ci eut bientôt fait de dépasser ces îles, sur +lesquelles il semblait papillonner comme un scarabée gigantesque. +</p> + +<p> +En ce moment, Joe regardait l'horizon, et, s'adressant à Kennedy, il lui dit : +</p> + +<p> +« A la foi, Monsieur Dick, vous qui êtes toujours à rêver chasse, voilà +justement votre affaire. +</p> + +<p> +—Qu'est-ce donc, Joe ? +</p> + +<p> +—Et, cette fois, mon maître ne s'opposera pas à vos coups de fusil. +</p> + +<p> +—Mais qu'y a-t-il ? +</p> + +<p> +—Voyez-vous là-bas cette troupe de gros oiseaux qui se dirigent sur nous ? +</p> + +<p> +—Des oiseaux ! fit le docteur en saisissant sa lunette. +</p> + +<p> +—Je les vois, répliqua Kennedy ; ils sont au moins une douzaine +</p> + +<p> +—Quatorze, si vous voulez bien, répondit Joe. +</p> + +<p> +—Fasse le ciel qu'ils soient d'une espèce assez malfaisante pour que le tendre +Samuel n'ait rien à m'objecter ! +</p> + +<p> +—Je n'aurai rien à dire, répondit Fergusson, mais j'aimerais mieux voir ces +oiseaux-là loin de nous ! +</p> + +<p> +Vous avez peur de ces volatiles ! fit Joe. +</p> + +<p> +—Ce sont des gypaètes, Joe, et de la plus grande taille ; et s'ils nous +attaquent... +</p> + +<p> +—Eh bien ! nous nous défendrons, Samuel ! Nous avons un arsenal pour les +recevoir ! je ne pense pas que ces animaux-là soient bien redoutables ! +</p> + +<p> +—Qui sait ? » répondit le docteur. +</p> + +<p> +Dix minutes après, la troupe s'était approchée à portée de fusil ; ces quatorze +oiseaux faisaient retentir l'air de leurs cris rauques ; ils s'avançaient vers +le <i>Victoria</i>, plus irrités qu'effrayés de sa présence. +</p> + +<p> +« Comme ils crient ! fit Joe ; quel tapage ! Cela ne leur convient probablement +pas qu'on empiète sur leurs domaines, et que l'on se permette de voler comme +eux ? +</p> + +<p> +—A la vérité, dit le chasseur, ils ont un air assez terrible, et je les +croirais assez redoutables s'ils étaient armés d'une carabine de Purdey Moore ! +</p> + +<p> +—Ils n'en ont pas besoin, » répondit Fergusson qui devenait très sérieux. +</p> + +<p> +Les gypaètes volaient en traçant d'immenses cercles, et leurs orbes se +rétrécissaient peu à peu autour du <i>Victoria</i> ; ils rayaient le ciel dans +une fantastique rapidité, se précipitant parfois avec la vitesse d'un boulet, +et brisant leur ligne de projection par un angle brusque et +hardi. Le docteur, inquiet, résolut de s'élever dans +l'atmosphère pour échapper à ce dangereux voisinage ; il dilata l'hydrogène du +ballon, qui ne tarda pas à monter. +</p> + +<p> +Mais les gypaètes montèrent avec lui, peu disposés à l'abandonner. +</p> + +<p> +« Ils ont l'air de nous en vouloir, » dit le chasseur en armant sa carabine. +</p> + +<p> +En effet, ces oiseaux s'approchaient, et plus d'un, arrivant à cinquante pieds +à peine, semblait braver les armes de Kennedy. +</p> + +<p> +« J'ai une furieuse envie de tirer dessus, dit celui-ci. +</p> + +<p> +—Non, Dick, non pas ! Ne les rendons point furieux sans raison ! Ce serait les +exciter à nous attaquer. +</p> + +<p> +—Mais j'en viendrai facilement à bout. +</p> + +<p> +—Tu te trompes, Dick. +</p> + +<p> +—Nous avons une balle pour chacun d'eux. +</p> + +<p> +—Et s'ils s'élancent vers la partie supérieure du ballon, comment les +atteindras-tu ? Figure-toi donc que tu te trouves en présence d'une troupe de +lions sur terre, ou de requins en plein Océan ! Pour des aéronautes, la +situation est aussi dangereuse. +</p> + +<p> +—Parles-tu sérieusement, Samuel ? +</p> + +<p> +—Très sérieusement, Dick. +</p> + +<p> +—Attendons alors. +</p> + +<p> +—Attends. Tiens-toi prêt en cas d'attaque, mais ne fais pas feu sans mon ordre. +</p> + +<p> +Les oiseaux se massaient alors à une faible distance ; on distinguait +parfaitement leur gorge pelée tendue sous l'effort de leurs cris, leur crête +cartilagineuse, garnie de papilles violettes, qui se dressait avec fureur. Ils +étaient de la plus forte taille ; leur corps dépassait trois pieds en longueur, +et le dessous de leurs ailes blanches resplendissait au soleil ; on eut dit des +requins ailés, avec lesquels ils avaient une formidable ressemblance. +</p> + +<p> +« Ils nous suivent, dit le docteur en les voyant s'élever avec lui, et nous +aurions beau monter, leur vol les porterait plus haut que nous encore ! +</p> + +<p> +—Eh bien, que faire ? » demanda Kennedy. +</p> + +<p> +Le docteur ne répondit pas. +</p> + +<p> +« Écoute, Samuel, reprit le chasseur : ces oiseaux sont quatorze ; nous avons +dix-sept coups à notre disposition, en faisant feu de toutes nos armes. N'y +a-t-il pas moyen de les détruire ou de les disperser ? Je me charge d'un +certain nombre d'entre eux. +</p> + +<p> +—Je ne doute pas de ton adresse, Dick ; je regarde volontiers comme morts ceux +qui passeront devant ta carabine ; mais, je te le répète, pour peu qu'ils +s'attaquent à l'hémisphère supérieur du ballon, tu ne pourras plus les voir ; +ils crèveront cette enveloppe qui nous soutient, et nous sommes à trois mille +pieds de hauteur ! » +</p> + +<p> +En cet instant, l'un des plus farouches oiseaux piqua droit sur le +<i>Victoria</i>, le bec et les serres ouvertes, prêt à mordre, prêt à déchirer. +</p> + +<p> +« Feu ! feu ! » s'écria le docteur. +</p> + +<p> +Il avait à peine achevé, que l'oiseau, frappé à mort, tombait en tournoyant +dans l'espace. +</p> + +<p> +Kennedy avait saisi l'un des fusils à deux coups. Joe épaulait l'autre. +</p> + +<p> +Effrayés de la détonation, les gypaètes s'écartèrent un instant ; mais ils +revinrent presque aussitôt à la charge avec une rage extrême. Kennedy d'une +première balle coupa net le cou du plus rapproché. Joe fracassa l'aile de +l'autre. +</p> + +<p> +« Plus que onze, » dit-il. +</p> + +<p> +Mais alors les oiseaux changèrent de tactique, et d'un commun accord ils +s'élevèrent au-dessus du <i>Victoria</i>, Kennedy regarda Fergusson. +</p> + +<p> +Malgré son énergie et son impassibilité, celui-ci devint pale. Il y eut un +moment de silence effrayant. Puis un déchirement strident se fit entendre comme +celui de la soie qu'on arrache, et la nacelle manqua sous les pieds des trois +voyageurs. +</p> + +<p> +« Nous sommes perdus, s'écria Fergusson en portant les yeux sur le baromètre +qui montait avec rapidité. » +</p> + +<p> +Puis il ajouta : « Dehors le lest, dehors ! » +</p> + +<p> +En quelques secondes tous les fragments de quartz avaient disparu. +</p> + +<p> +« Nous tombons toujours !.. Videz les caisses à eau !.. Joe entends-tu ?.. Nous +sommes précipités dans le lac ! » +</p> + +<p> +Joe obéit. Le docteur se pencha. Le lac semblait venir à lui comme une marée +montante ; les objets grossissaient à vue d'œil ; la nacelle n'était pas à deux +cents pieds de la surface du Tchad. +</p> + +<p> +« Les provisions ! les provisions! » s'écria le docteur. +</p> + +<p> +Et la caisse qui les renfermait fut jetée dans l'espace. +</p> + +<p> +La chute devint moins rapide, mais les malheureux tombaient toujours ! +</p> + +<p> +« Jetez ! jetez encore ! s'écria une dernière fois le docteur. +</p> + +<p> +—Il n'y a plus rien, dit Kennedy. +</p> + +<p> +—Si ! » répondit laconiquement Joe en se signant d'une main rapide. +</p> + +<p> +Et il disparut par-dessus le bord de la nacelle +</p> + +<p> +« Joe ! Joe ! » fit le docteur terrifié. +</p> + +<p> +Mais Joe ne pouvait plus l'entendre. Le <i>Victoria</i> délesté reprenait sa +marche ascensionnelle, remontait à mille pieds dans les airs, et le vent +s'engouffrant dans l'enveloppe dégonflée l'entraînait vers les côtes +septentrionales du lac. +</p> + +<p> +« Perdu ! dit le chasseur avec un geste de désespoir. +</p> + +<p> +—Perdu pour nous sauver ! » répondit Fergusson. +</p> + +<p> +Et ces hommes si intrépides sentirent deux grosses larmes couler de leurs yeux. +Ils se penchèrent, en cherchant à distinguer quelque trace du malheureux Joe, +mais ils étaient déjà loin. +</p> + +<p> +« Quel parti prendre ! demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—Descendre à terre, dès que cela sera possible, Dick, et puis attendre. » +</p> + +<p> +Après une marche de soixante milles, le <i>Victoria</i> s'abattit sur une côte +déserte, au nord du lac. Les ancres s'accrochèrent dans un arbre peu élevé, et +le chasseur les assujettit fortement. +</p> + +<p> +La nuit vint, mais ni Fergusson ni Kennedy ne purent trouver un instant de +sommeil. +</p> + +<h2>CHAPITRE XXXIII</h2> + +<p class="letter"> +Conjectures.—Rétablissement de l'équilibre du <i>Victoria</i>.—Nouveaux calculs +du docteur Fergusson.—Chasse de Kennedy.—Exploration complète du lac +Tchad.—Tangalia.—Retour. Lari. +</p> + +<p> +Le lendemain, 13 mai, les voyageurs reconnurent tout d'abord la partie de la +côte qu'ils occupaient. C'était une sorte d'île de terre ferme au milieu d'un +immense marais. Autour de ce morceau de terrain solide s'élevaient des roseaux +grands comme des arbres d'Europe et qui s'étendaient à perte de vue. +</p> + +<p> +Ces marécages infranchissables rendaient sûre la position du <i>Victoria</i> ; +il fallait seulement surveiller le côté du lac ; la vaste nappe d'eau allait +s'élargissant, surtout dans l'est, et rien ne paraissait à l'horizon, ni +continent ni îles. +</p> + +<p> +Les deux amis n'avaient pas encore osé parler de leur infortuné compagnon. +Kennedy fut le premier à faire part de ses conjectures au docteur. +</p> + +<p> +« Joe n'est peut-être pas perdu, dit-il. C'est un garçon adroit, un nageur +comme il en existe peu. Il n'était pas embarrassé de traverser le Frith of +Forth à Édimbourg. Nous le reverrons, quand et comment, je l'ignore ; mais, de +notre côté, ne négligeons rien pour lui donner l'occasion de nous rejoindre. +</p> + +<p> +—Dieu t'entende, Dick, répondit le docteur d'une voix émue. Nous ferons tout au +monde pour retrouver notre ami ! Orientons-nous d'abord. Mais, avant tout, +débarrassons le <i>Victoria</i> de cette enveloppe extérieure, qui n'est plus +utile ; ce sera nous délivrer d'un poids considérable, six cent cinquante +livres, ce qui en vaut la peine. » +</p> + +<p> +Le docteur et Kennedy se mirent à l'ouvrage ; ils éprouvèrent de grandes +difficultés ; il fallut arracher morceau par morceau ce taffetas très +résistant, et le découper en minces bandes pour le dégager des mailles du +filet. La déchirure produite par le bec des oiseaux de proie s'étendait sur une +longueur de plusieurs pieds. +</p> + +<p> +Cette opération prit quatre heures au moins ; mais enfin le ballon intérieur, +entièrement dégagé, parut n'avoir aucunement souffert. Le <i>Victoria</i> était +alors diminué d'un cinquième. Cette différence fut assez sensible pour étonner +Kennedy. +</p> + +<p> +« Sera-t-il suffisant ? demanda-t-il au docteur. +</p> + +<p> +—Ne crains rien à cet égard, Dick ; je rétablirai l'équilibre, et si notre +pauvre Joe revient, nous saurons bien reprendre avec lui notre route +accoutumée. +</p> + +<p> +—Au moment de notre chute, Samuel, si mes souvenirs sont exacts, nous ne +devions pas être éloignés d'une île. +</p> + +<p> +—Je me le rappelle en effet ; mais cette île, comme toutes celles du Tchad, est +sans doute habitée par une race de pirates et de meurtriers ; ces sauvages +auront été certainement témoins de notre catastrophe, et si Joe tombe entre +leurs mains, à moins que la superstition ne le protège, que deviendra-t-il ? +</p> + +<p> +—Il est homme à se tirer d'affaire, je te le répète ; j'ai confiance dans son +adresse et son intelligence. +</p> + +<p> +—Je l'espère. Maintenant, Dick, tu vas chasser aux environs, sans t'éloigner +toutefois ; il devient urgent de renouveler nos vivres, dont la plus grande +partie a été sacrifiée. +</p> + +<p> +—Bien, Samuel ; je ne serai pas longtemps absent. » +</p> + +<p> +Kennedy prit un fusil à deux coups et s'avança dans les grandes herbes vers un +taillis assez rapproché ; de fréquentes détonations apprirent bientôt au +docteur que sa chasse serait fructueuse. +</p> + +<p> +Pendant ce temps, celui-ci s'occupa de faire le relevé des objets conservés +dans la nacelle et d'établir l'équilibre du second aérostat ; il restait une +trentaine de livres de pemmican, quelques provisions de thé et de café, environ +un gallon et demi d'eau-de-vie, une caisse à eau parfaitement vide ; toute la +viande sèche avait disparu. +</p> + +<p> +Le docteur savait que ; par la perte de l'hydrogène du premier ballon, sa force +ascensionnelle se trouvait réduite de neuf cents livres environ ; il dut donc +se baser sur cette différence pour reconstituer son équilibre. Le nouveau +<i>Victoria</i> cubait soixante-sept mille pieds et renfermait trente-trois +mille quatre cent quatre-vingts pieds cubes de gaz ; l'appareil de dilatation +paraissait être en bon état ; ni la pile ni le serpentin n'avaient été +endommagés. +</p> + +<p> +La force ascensionnelle du nouveau ballon était donc de trois mille livres +environ ; en réunissant les poids de l'appareil, des voyageurs, de la provision +d'eau, de la nacelle et de ses accessoires, en embarquant cinquante gallons +d'eau et cent livres de viande fraîche, le docteur arrivait à un total de deux +mille huit cent trente livres. Il pouvait donc emporter cent soixante-dix +livres de lest pour les cas imprévus, et l'aérostat se trouverait alors +équilibré avec l'air ambiant +</p> + +<p> +Ses dispositions furent prises en conséquence, et il remplaça le poids de Joe +par un supplément de lest. Il employa la journée entière à ces divers +préparatifs, et ceux-ci se terminaient au retour de Kennedy. Le chasseur avait +fait bonne chasse ; il apportait une véritable charge d'oies, de canards +sauvages, de bécassines, de sarcelles et de pluviers. Il s'occupa de préparer +ce gibier et de le fumer. Chaque pièce, embrochée par une mince baguette, fut +suspendue au-dessus d'un foyer de bois vert. Quand la préparation parut +convenable à Kennedy, qui s'y entendait d'ailleurs, le tout fut emmagasiné dans +la nacelle. +</p> + +<p> +Le lendemain, le chasseur devait compléter ses approvisionnements. +</p> + +<p> +Le soir surprit les voyageurs au milieu de ces travaux. Leur souper se composa +de pemmican, de biscuits et de thé. La fatigue après leur avoir donné +l'appétit, leur donna le sommeil. Chacun pendant son quart interrogea les +ténèbres, croyant parfois saisir la voix de Joe ; mais, hélas, elle était bien +loin, cette voix qu'ils eussent voulu entendre ! +</p> + +<p> +Aux premiers rayons du jour, le docteur réveilla Kennedy +</p> + +<p> +« J'ai longuement médité, lui dit-il, sur ce qu'il convient de faire pour +retrouver notre compagnon. +</p> + +<p> +—Quel que soit ton projet, Samuel, il me va ; parle. +</p> + +<p> +—Avant tout, il est important que Joe ait de nos nouvelles. +</p> + +<p> +—Sans doute ! Si ce digne garçon allait se figurer que nous l'abandonnons ! +</p> + +<p> +—Lui ! il nous connaît trop! Jamais pareille idée ne lui viendrait l'esprit ; +mais il faut qu'il apprenne où nous sommes. +</p> + +<p> +—Comment cela ? +</p> + +<p> +—Nous allons reprendre notre place dans la nacelle et nous élever dans l'air. +</p> + +<p> +—Mais si le vent nous entraîne ? +</p> + +<p> +—Il n'en sera rien, heureusement. Vois, Dick ; la brise nous ramène sur le lac, +et cette circonstance, qui eut été fâcheuse hier, est propice aujourd'hui. Nos +efforts se borneront donc à nous maintenir sur cette vaste étendue d'eau +pendant toute la journée. Joe ne pourra manquer de nous voir là où ses regards +doivent se diriger sans cesse. Peut-être même parviendra-t-il à nous informer +du lieu de sa retraite. +</p> + +<p> +—S'il est seul et libre, il le fera certainement. +</p> + +<p> +—Et s'il est prisonnier, reprit le docteur, l'habitude des indigènes n'étant +pas d'enfermer leurs captifs, il nous verra et comprendra le but de nos +recherches. +</p> + +<p> +—Mais enfin, reprit Kennedy, — car il faut prévoir tous les cas, — si nous ne +trouvons aucun indice, s'il n'a pas laissé une trace de son passage, que +ferons-nous ? +</p> + +<p> +—Nous essayerons de regagner la partie septentrionale du lac, en nous +maintenant le plus en vue possible ; là, nous attendrons, nous explorerons les +rives, nous fouillerons ces bords, auxquels Joe tentera certainement de +parvenir, et nous ne quitterons pas la place sans avoir tout fait pour le +retrouver. +</p> + +<p> +—Partons donc, » répondit le chasseur. +</p> + +<p> +Le docteur prit le relèvement exact de ce morceau de terre ferme qu'il allait +quitter ; il estima, d'après sa carte et son point, qu'il se trouvait au nord +du Tchad, entre la ville de Lari et le village d'Ingemini, visités tous deux +par le major Denham. Pendant ce temps, Kennedy compléta ses approvisionnements +de viande fraîche. Bien que les marais environnants portaient des marques de +rhinocéros, de lamentins et d'hippopotames, il n'eut pas l'occasion de +rencontrer un seul de ces énormes animaux. +</p> + +<p> +A sept heures du matin, non sans de grandes difficultés dont le pauvre Joe +savait se tirer à merveille, l'ancre fut détachée de l'arbre. Le gaz se dilata +et le nouveau <i>Victoria</i> parvint à deux cents pieds dans l'air. Il hésita +d'abord en tournant sur lui-même ; mais enfin, pris dans un courant assez vif, +il s'avança sur le lac et bientôt fut emporté avec une vitesse de vingt milles +à l'heure. +</p> + +<p> +Le docteur se maintint constamment à une hauteur qui variait entre deux cents +et cinq cents pieds. Kennedy déchargeait souvent sa carabine. Au-dessus des +îles, les voyageurs se rapprochaient même imprudemment, fouillant du regard les +taillis, les buissons, les halliers, partout où quelque ombrage, quelque +anfractuosité de roc eût pu donner asile à leur compagnon. Ils descendaient +près des longues pirogues qui sillonnaient le lac. Les pécheurs, à leur vue, se +précipitaient à l'eau et regagnaient leur île avec les démonstrations de +crainte les moins dissimulées. +</p> + +<p> +« Nous ne voyons rien, dit Kennedy après deux heures de recherches. +</p> + +<p> +—Attendons, Dick, et ne perdons pas courage ; nous ne devons pas être éloignés +du lieu de l'accident. » +</p> + +<p> +A onze heures, le <i>Victoria</i> s'était avancé de quatre-vingt-dix milles ; +il rencontra alors un nouveau courant qui, sous un angle presque droit, le +poussa vers l'est pendant une soixantaine de milles. Il planait au-dessus d'une +île très vaste et très peuplée que le docteur jugea devoir être Farram, où se +trouve la capitale des Biddiomahs. Il s'attendait à voir Joe surgir de chaque +buisson, s'échappant, l'appelant. Libre, on l'eut enlevé sans difficulté ; +prisonnier, en renouvelant la manœuvre employée pour le missionnaire, il aurait +bientôt rejoint ses amis ; mais rien ne parut, rien ne bougea ! C'était à se +désespérer. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> arrivait à deux heures et demie en vue de Tangalia, village +situé sur la rive orientale du Tchad, et qui marqua le point extrême atteint +par Denham à l'époque de son exploration. +</p> + +<p> +Le docteur devint inquiet de cette direction persistante du vent. Il se sentait +rejeté vers l'est, repoussé dans le centre de l'Afrique, vers d'interminables +déserts. +</p> + +<p> +« Il faut absolument nous arrêter, dit-il, et même prendre terre ; dans +l'intérêt de Joe surtout, nous devons revenir sur le lac ; mais, auparavant, +tâchons de trouver un courant opposé. » +</p> + +<p> +Pendant plus d'une heure, il chercha à différentes zones. Le <i>Victoria</i> +dérivait toujours sur la terre ferme ; mais, heureusement, à mille pieds un +souffle très violent le ramena dans le nord-ouest. +</p> + +<p> +Il n'était pas possible que Joe fût retenu sur une des îles du lac ; il eût +certainement trouvé moyen de manifester sa présence ; peut-être l'avait-on +entraîné sur terre. Ce fut ainsi que raisonna le docteur, quand il revit la +rive septentrionale du Tchad. +</p> + +<p> +Quant à penser que Joe se fût noyé, c'était inadmissible. Il y eut bien une +idée horrible qui traversa l'esprit de Fergusson et de Kennedy : les caïmans +sont nombreux dans ces parages ! Mais ni l'un ni l'autre n'eut le courage de +formuler cette appréhension. Cependant elle vint si manifestement à leur +pensée, que le docteur dit sans autre préambule : +</p> + +<p> +« Les crocodiles ne se rencontrent que sur les rives des îles ou du lac ; Joe +aura assez d'adresse pour les éviter ; d'ailleurs, ils sont peu dangereux, et +les Africains se baignent impunément sans craindre leurs attaques » +</p> + +<p> +Kennedy ne répondit pas ; il préférait se taire à discuter cette terrible +possibilité. +</p> + +<p> +Le docteur signala la ville de Lari vers les cinq heures du soir. Les habitants +travaillaient à la récolte du coton devant des cabanes de roseaux tressés, au +milieu d'enclos propres et soigneusement entretenus. +</p> + +<p> +Cette réunion d'une cinquantaine de cases occupait une légère dépression de +terrain dans une vallée étendue entre de basses montagnes. La violence du vent +portait plus avant qu'il ne convenait au docteur ; mais il changea une seconde +fois et le ramena précisément à son point de départ, dans cette sorte d'île +ferme où il avait passé la nuit précédente. L'ancre, au lieu de rencontrer les +branches de l'arbre, se prit dans des paquets de roseaux mêlés à la vase +épaisse du marais et d'une résistance considérable +</p> + +<p> +Le docteur eut beaucoup de peine à contenir l'aérostat ; mais enfin le vent +tomba avec la nuit, et les deux amis veillèrent ensemble, presque désespérés. +</p> + +<h2>CHAPITRE XXXIV</h2> + +<p class="letter"> +L'ouragan.—Départ forcé.—Perte d'une ancre.—Tristes réflexions.—Résolution +prise.—La trombe.—La caravane engloutie.—Vent contraire et favorable.—Retour au +sud.—Kennedy à son poste. +</p> + +<p> +A trois heures du matin, le vent faisait rage, et soufflait avec une violence +telle que le <i>Victoria</i> ne pouvait demeurer près de terre sans danger ; +les roseaux froissaient son enveloppe, qu'ils menaçaient de déchirer. +</p> + +<p> +« Il faut partir, Dick, fit le docteur ; nous ne pouvons rester dans cette +situation. +</p> + +<p> +—Mais Joe, Samuel ? +</p> + +<p> +—Je ne l'abandonne pas ! non certes ! et dut l'ouragan m'emporter à cent milles +dans le nord, je reviendrai ! Mais ici nous compromettons la sûreté de tous. +</p> + +<p> +—Partir sans lui ! s'écria l'Écossais avec l'accent d'une profonde douleur. +</p> + +<p> +—Crois-tu donc, reprit Fergusson, que le cœur ne me saigne pas comme à toi ? +Est-ce que je n'obéis pas à une impérieuse nécessité ? +</p> + +<p> +—Je suis à tes ordres, répondit le chasseur. Partons. » +</p> + +<p> +Mais le départ présentait de grandes difficultés. L'ancre, profondément +engagée, résistait à tous les efforts, et le ballon, tirant en sens inverse, +accroissait encore sa tenue. Kennedy ne put parvenir à l'arracher ; d'ailleurs, +dans la position actuelle, sa manœuvre devenait fort périlleuse, car le +<i>Victoria</i> risquait de s'enlever avant qu'il ne l'eut rejoint. +</p> + +<p> +Le docteur, ne voulant pas courir une pareille chance, fit rentrer l'Écossais +dans la nacelle, et se résigna à couper la corde de l'ancre. Le <i>Victoria</i> +fit un bond de trois cents pieds dans l'air, et prit directement la route du +nord. +</p> + +<p> +Fergusson ne pouvait qu'obéir à cette tourmente ; il se croisa les bras et +s'absorba dans ses tristes réflexions. +</p> + +<p> +Après quelques instants d'un profond silence, il se retourna vers Kennedy non +moins taciturne. +</p> + +<p> +« Nous avons peut-être tenté Dieu, dit-il. Il n'appartenait pas à des hommes +d'entreprendre un pareil voyage ! » +</p> + +<p> +Et un soupir de douleur s'échappa de sa poitrine. +</p> + +<p> +« Il y a quelques jours à peine, répondit le chasseur, nous nous félicitions +d'avoir échappé à bien des dangers ! Nous nous serrions la main tous les trois! +</p> + +<p> +—Pauvre Joe ! bonne et excellente nature ! cœur brave et franc ! Un moment +ébloui par ses richesses, il faisait volontiers le sacrifice de ses trésors ! +Le voilà maintenant loin de nous ! Et le vent nous emporte avec une +irrésistible vitesse ! +</p> + +<p> +—Voyons, Samuel, en admettant qu'il ait trouvé asile parmi les tribus du lac, +ne pourra-t-il faire comme les voyageurs qui les ont visitées avant nous, comme +Denham, comme Barth ? Ceux là ont revu leur pays. +</p> + +<p> +—Eh ! mon pauvre Dick, Joe ne sait pas un mot de la langue ! Il est seul et +sans ressources ! Les voyageurs dont tu parles ne s'avançaient qu'en envoyant +aux chefs de nombreux présents, au milieu d'une escorte, armés et préparés pour +ces expéditions. Et encore, ils ne pouvaient éviter des souffrances et des +tribulations de la pire espèce ! Que veux-tu que devienne notre infortuné +compagnon ? C'est horrible à penser, et voilà l'un des plus grands chagrins +qu'il m'ait été donné de ressentir ! +</p> + +<p> +—Mais nous reviendrons, Samuel. +</p> + +<p> +—Nous reviendrons, Dick, dussions-nous abandonner le <i>Victoria</i>, quand il +nous faudrait regagner à pied le lac Tchad, et nous mettre en communication +avec le sultan du Bornou ! Les Arabes ne peuvent avoir conservé un mauvais +souvenir des premiers Européens. +</p> + +<p> +—Je te suivrai, Samuel, répondit le chasseur avec énergie, tu peux compter sur +moi ! Nous renoncerons plutôt à terminer ce voyage ! Joe s'est dévoué pour +nous, nous nous sacrifierons pour lui ! » +</p> + +<p> +Cette résolution ramena quelque courage au cœur de ces deux hommes. Ils se +sentirent forts de la même idée. Fergusson mit tout en œuvre pour se jeter dans +un courant contraire qui pût le rapprocher du Tchad ; mais c'était impossible +alors, et la descente même devenait impraticable sur un terrain dénudé et par +un ouragan de cette violence. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> traversa ainsi le pays des Tibbous ; il franchit le Belad el +Djérid, désert épineux qui forme la lisière du Soudan, et pénétra dans le +désert de sable, sillonné par de longues traces de caravanes ; la dernière +ligne de végétation se confondit bientôt avec le ciel à l'horizon méridional, +non loin de la principale oasis de cette partie de l'Afrique, dont les +cinquante puits sont ombragés par des arbres magnifiques ; mais il fut +impossible de s'arrêter. Un campement arabe, des tentes d'étoffes rayées, +quelques chameaux allongeant sur le sable leur tête de vipère, animaient cette +solitude ; mais le <i>Victoria</i> passa comme une étoile filante, et parcourut +ainsi une distance de soixante milles en trois heures, sans que Fergusson +parvînt à maîtriser sa course. +</p> + +<p> +« Nous ne pouvons faire halte ! dit-il, nous ne pouvons descendre ! pas un +arbre ! pas une saillie de terrain ! allons-nous donc franchir le Sahara ? +Décidément le ciel est contre nous ! » +</p> + +<p> +Il parlait ainsi avec une rage de désespéré, quand il vit dans le nord les +sables du désert se soulever au milieu d'une épaisse poussière, et tournoyer +sous l'impulsion des courants opposés. +</p> + +<p> +Au milieu du tourbillon, brisée, rompue, renversée, une caravane entière +disparaissait sous l'avalanche de sable ; les chameaux pêle-mêle poussaient des +gémissements sourds et lamentables ; des cris, des hurlements sortaient de ce +brouillard étouffant. Quelquefois, un vêtement bariolé tranchait avec ces +couleurs vives dans ce chaos, et le mugissement de la tempête dominait cette +scène de destruction. +</p> + +<p> +Bientôt le sable s'accumula en masses compactes, et là où naguère s'étendait la +plaine unie, s'élevait une colline encore agitée, tombe immense d'une caravane +engloutie. +</p> + +<p> +Le docteur et Kennedy, pales, assistaient à ce terrible spectacle ; ils ne +pouvaient plus manœuvrer leur ballon, qui tournoyait au milieu des courants +contraires et n'obéissait plus aux différentes dilatations du gaz. Enlacé dans +ces remous de l'air, il tourbillonnait avec une rapidité vertigineuse ; la +nacelle décrivait de larges oscillations ; les instruments suspendus sous la +tente s'entrechoquaient à se briser, les tuyaux du serpentin se courbaient à se +rompre, les caisses à eau se déplaçaient avec fracas ; à deux pieds l'un de +l'autre, les voyageurs ne pouvaient s'entendre, et d'une main crispée +s'accrochant aux cordages ; ils essayaient de se maintenir contre la fureur de +l'ouragan. +</p> + +<p> +Kennedy, les cheveux épars, regardait sans parler ; le docteur avait repris son +audace au milieu du danger, et rien ne parut sur ses traits de ses violentes +émotions, pas même quand, après un dernier tournoiement, le <i>Victoria</i> se +trouva subitement arrêté dans un calme inattendu ; le vent du nord avait pris +le dessus et le chassait en sens inverse sur la route du matin avec une +rapidité non moins égale. +</p> + +<p> +« Où allons-nous ? s'écria Kennedy. +</p> + +<p> +—Laissons faire la Providence, mon cher Dick ; j'ai eu tort de douter d'elle ; +ce qui convient, elle le sait mieux que nous, et nous voici retournant vers les +lieux que nous n'espérions plus revoir. » +</p> + +<p> +Le sol si plat, si égal pendant l'aller, était alors bouleversé comme les flots +après la tempête ; une suite de petits monticules à peine fixés jalonnaient le +désert ; le vent soufflait avec violence, et le <i>Victoria</i> volait dans +l'espace. +</p> + +<p> +La direction suivie par les voyageurs différait un peu de celle qu'ils avaient +prise le matin ; aussi vers les neuf heures, au lieu de retrouver les rives du +Tchad, ils virent encore le désert s'étendre devant eux. +</p> + +<p> +Kennedy en fit l'observation. +</p> + +<p> +Peu importe, répondit le docteur ; l'important est de revenir au sud ; nous +rencontrerons les villes de Bornou, Wouddie ou Kouka, et je n'hésiterai pas à +m'y arrêter. +</p> + +<p> +—Si tu es satisfait, je le suis, répondit le chasseur ; mais fasse le ciel que +nous ne soyons pas réduits à traverser le désert comme ces malheureux Arabes ! +Ce que nous avons vu est horrible. +</p> + +<p> +—Et se reproduit fréquemment ? Dick. Les traversées du désert sont autrement +dangereuses que celles de l'Océan ; le désert a tous les périls de la mer, même +l'engloutissement, et de plus, des fatigues et des privations insoutenables. +</p> + +<p> +—Il me semble, dit Kennedy, que le vent tend à se calmer ; la poussière des +sables est moins compacte, leurs ondulations diminuent, l'horizon s'éclaircit +</p> + +<p> +—Tant mieux, il faut l'examiner attentivement avec la lunette, et que pas un +point n'échappe à notre vue ! +</p> + +<p> +—Je m'en charge, Samuel, et le premier arbre n'apparaîtra pas sans que tu n'en +sois prévenu. » +</p> + +<p> +Et Kennedy, la lunette à la main, se plaça sur le devant de la nacelle. +</p> + +<h2>CHAPITRE XXXV</h2> + +<p class="letter"> +L'histoire de Joe.—L'île des Biddiomahs.—L'adoration.—L'île engloutie.—Les +rives du lac.—L'arbre aux serpents.—Voyage à pied.—Souffrances.—Moustiques et +fourmis.—La faim.—Passage du <i>Victoria</i>.—Disparition du +<i>Victoria</i>.—Désespoir.—Le marais.—Un dernier cri. +</p> + +<p> +Qu'était devenu Joe pendant les vaines recherches de son maître ? +</p> + +<p> +Lorsqu'il se fut précipité dans le lac, son premier mouvement à la surface fut +de lever les yeux en l'air ; il vit le <i>Victoria</i>, déjà fort élevé +au-dessus du lac, remonter avec rapidité, diminuer peu à peu, et, pris bientôt +par un courant rapide, disparaître vers le nord. Son maître, ses amis étaient +sauvés. +</p> + +<p> +« Il est heureux, se dit-il, que j'aie eu cette pensée de me jeter dans le +Tchad ; elle n'eût pas manqué de venir à l'esprit de M. Kennedy, et certes il +n'aurait pas hésité à faire comme moi, car il est bien naturel qu'un homme se +sacrifie pour en sauver deux autres. C'est mathématique.» +</p> + +<p> +Rassuré sur ce point, Joe se mit à songer à lui ; il était au milieu d'un lac +immense, entouré de peuplades inconnues, et probablement féroces. Raison de +plus pour se tirer d'affaire en ne comptant que sur lui ; il ne s'effraya donc +pas autrement. +</p> + +<p> +Avant l'attaque des oiseaux de proie, qui, selon lui, s'étaient conduits comme +de vrais gypaètes, il avait avisé une île à l'horizon ; il résolut donc de se +diriger vers elle, et se mit à déployer toutes ses connaissances dans l'art de +la natation, après s'être débarrassé de la partie la plus gênante de ses +vêtements ; il ne s'embarrassait guère d'une promenade de cinq ou six milles ; +aussi, tant qu'il fut en plein lac, il ne songea qu'à nager vigoureusement et +directement. +</p> + +<p> +Au bout d'une heure et demie, la distance qui le séparait de l'île se trouvait +fort diminuée. +</p> + +<p> +Mais à mesure qu'il s'approchait de terre, une pensée d'abord fugitive, tenace +alors, s'empara de son esprit. Il savait que les rives du lac sont hantées par +d'énormes alligators, et il connaissait la voracité de ces animaux. +</p> + +<p> +Quelle que fût sa manie de trouver tout naturel en ce monde, le digne garçon se +sentait invinciblement ému ; il craignait que la chair blanche ne fût +particulièrement du goût des crocodiles, et il ne s'avança donc qu'avec une +extrême précaution, l'œil aux aguets. Il n'était plus qu'à une centaine de +brasses d'un rivage ombragé d'arbres verts, quand une bouffée d'air chargé de +l'odeur pénétrante du musc arriva jusqu'à lui. +</p> + +<p> +« Bon, se dit-il ! voilà ce que je craignais ! le caïman n'est pas loin. » +</p> + +<p> +Et il plongea rapidement, mais pas assez pour éviter le contact d'un corps +énorme dont l'épiderme écailleux l'écorcha au passage ; il se crut perdu, et se +mit à nager avec une vitesse désespérée ; il revint à la surface de l'eau, +respira et disparut de nouveau. Il eut là un quart d'heure d'une indicible +angoisse que toute sa philosophie ne put surmonter, et croyait entendre +derrière lui le bruit de cette vaste mâchoire prête à le happer. Il filait +alors entre deux eaux, le plus doucement possible, quand il se sentit saisir +par un bras, puis par le milieu du corps. +</p> + +<p> +Pauvre Joe ! il eut une dernière pensée pour son maître, et se prit à lutter +avec désespoir, en se sentant attiré non vers le fond du lac, ainsi que les +crocodiles ont l'habitude de faire pour dévorer leur proie, mais à la surface +même. +</p> + +<p> +A peine eut-il pu respirer et ouvrir les yeux, qu'il se vit entre deux nègres +d'un noir d'ébène ; ces Africains le tenaient vigoureusement et poussaient des +cris étranges. +</p> + +<p> +« Tiens! ne put s'empêcher de s'écrier Joe! des nègres au lieu de caïmans ! Ma +foi, j'aime encore mieux cela ! Mais comment ces gaillards-là osent-ils se +baigner dans ces parages ! » +</p> + +<p> +Joe ignorait que les habitants des îles du Tchad, comme beaucoup de noirs, +plongent impunément dans les eaux infestées d'alligators, sans se préoccuper de +leur présence ; les amphibies de ce lac ont particulièrement une réputation +assez mérité de sauriens inoffensifs. +</p> + +<p> +Mais Joe n'avait-il évité un danger que pour tomber dans un autre ? C'est ce +qu'il donna aux événements à décider, et puisqu'il ne pouvait faire autrement, +il se laissa conduire jusqu'au rivage sans montrer aucune crainte. +</p> + +<p> +« Évidemment, se disait-il, ces gens-là ont vu le <i>Victoria</i> raser les +eaux du lac comme un monstre des airs ; ils ont été les témoins éloignés de ma +chute, et ils ne peuvent manquer d'avoir des égards pour un homme tombé du ciel +! Laissons-les faire ! » +</p> + +<p> +Joe en était là de ses réflexions, quand il prit terre au milieu d'une foule +hurlante, de tout sexe, de tout âge, mais non de toutes couleurs. Il se +trouvait au milieu d'une tribu de Biddiomahs d'un noir superbe. Il n'eut même +pas à rougir de la légèreté de son costume ; il se trouvait « déshabillé » à la +dernière mode du pays. +</p> + +<p> +Mais avant qu'il eut le temps de se rendre compte de sa situation, il ne put se +méprendre aux adorations dont il devint l'objet. Cela ne laissa pas de le +rassurer, bien que l'histoire de Kazeh lui revint à la mémoire. +</p> + +<p> +« Je pressens que je vais redevenir un dieu, un fils de la Lune quelconque ! Eh +bien, autant ce métier-là qu'un autre quand on n'a pas le choix. Ce qu'il +importe, c'est de gagner du temps. Si le <i>Victoria</i> vient à repasser, je +profiterai de ma nouvelle position pour donner à mes adorateurs le spectacle +d'une ascension miraculeuse. » +</p> + +<p> +Pendant que Joe réfléchissait de la sorte, là foule se resserrait autour de lui +; elle se prosternait, elle hurlait, elle le palpait, elle devenait familière ; +mais, au moins, elle eut la pensée de lui offrir un festin magnifique, composé +de lait aigre avec du riz pilé dans du miel, le digne garçon, prenant son parti +de toutes choses, fit alors un des meilleurs repas de sa vie et donna à son +peuple une haute idée de la façon dont les dieux dévorent dans les grandes +occasions. +</p> + +<p> +Lorsque le soir fut arrivé, les sorciers de l'île le prirent respectueusement +par la main, et le conduisirent à une espèce de case entourée de talismans ; +avant d'y pénétrer, Joe jeta un regard assez inquiet sur des monceaux +d'ossements qui s'élevaient autour de ce sanctuaire ; il eut d'ailleurs tout le +temps de réfléchir à sa position quand il fut enfermé dans sa cabane. +</p> + +<p> +Pendant la soirée et une partie de la nuit, il entendit des chants de fête, les +retentissements d'une espèce de tambour et un bruit de ferraille bien doux pour +des oreilles africaines ; des chœurs hurlés accompagnèrent d'interminables +danses qui enlaçaient la cabane sacrée de leurs contorsions et de leurs +grimaces. +</p> + +<p> +Joe pouvait saisir cet ensemble assourdissant à travers les murailles de boue +et de roseau de la case ; peut-être, en toute autre circonstance, eût-il pris +un plaisir assez vif à ces étranges cérémonies ; mais son esprit fut bientôt +tourmenté d'une idée fort déplaisante. Tout en prenant les choses de leur bon +côté, il trouvait stupide et même triste d'être perdu dans cette contrée +sauvage, au milieu de pareilles peuplades. Peu de voyageurs avaient revu leur +patrie, de ceux qui osèrent s'aventurer jusqu'à ces contrées. D'ailleurs +pouvait-il se fier aux adorations dont il se voyait l'objet ! Il avait de +bonnes raisons de croire à la vanité des grandeurs humaines ! Il se demanda si, +dans ce pays, l'adoration n'allait pas jusqu'à manger l'adoré ! +</p> + +<p> +Malgré cette fâcheuse perspective, après quelques heures de réflexion, la +fatigue l'emporta sur les idées noires, et Joe tomba dans un sommeil assez +profond, qui se fût prolongé sans doute jusqu'au lever du jour, si une humidité +inattendue n'eût réveillé le dormeur. +</p> + +<p> +Bientôt cette humidité se fit eau, et cette eau monta si bien que Joe en eut +jusqu'à mi-corps. +</p> + +<p> +« Qu'est-ce là ? dit-il, une inondation ! une trombe ! un nouveau supplice de +ces nègres ! Ma foi, je n'attendrai pas d'en avoir jusqu'au cou ! » +</p> + +<p> +Et ce disant, il enfonça la muraille d'un coup d'épaule et se trouva où ? en +plein lac ! D'île, il n'y en avait plus ! Submergée pendant la nuit ! A sa +place l'immensité du Tchad ! +</p> + +<p> +« Triste pays pour les propriétaires ! » se dit Joe, et il reprit avec vigueur +l'exercice de ses facultés natatoires. +</p> + +<p> +Un de ces phénomènes assez fréquents sur le lac Tchad avait délivré le brave +garçon ; plus d'une île a disparu ainsi, qui paraissait avoir la solidité du +roc, et souvent les populations riveraines durent recueillir les malheureux +échappés à ces terribles catastrophes. +</p> + +<p> +Joe ignorait cette particularité, mais il ne se fit pas faute d'en profiter. Il +avisa une barque errante et l'accosta rapidement. C'était une sorte de tronc +d'arbre grossièrement creusé une paire de pagaies s'y trouvait heureusement, et +Joe, profitant d'un courant assez rapide, se laissa dériver. +</p> + +<p> +« Orientons-nous, dit-il. L'étoile polaire, qui fait honnêtement son métier +d'indiquer la route du nord à tout le monde, voudra bien me venir en aide. » +</p> + +<p> +Il reconnut avec satisfaction que le courant le portait vers la rive +septentrionale du Tchad, et il le laissa faire. Vers deux heures du matin, il +prenait pied sur un promontoire couvert de roseaux épineux qui parurent fort +importuns, même à un philosophe ; mais un arbre poussait là tout exprès pour +lui offrir un lit dans ses branches. Joe y grimpa pour plus de sûreté, et +attendit là, sans trop dormir, les premiers rayons du jour. +</p> + +<p> +Le matin venu avec cette rapidité particulière aux régions équatoriales, Joe +jeta un coup d'œil sur l'arbre qui l'avait abrité pendant la nuit ; un +spectacle assez inattendu le terrifia. Les branches de cet arbre étaient +littéralement couvertes de serpents et de caméléons ; le feuillage +disparaissait sous leurs entrelacements ; on eût dit un arbre d'une nouvelle +espèce qui produisait des reptiles ; sous les premiers rayons du soleil, tout +cela rampait et se tordait. Joe éprouva un vif sentiment de terreur mêlé de +dégoût, et s'élança à terre au milieu des sifflements de la bande. +</p> + +<p> +« Voilà une chose qu'on ne voudra jamais croire, » dit-il. +</p> + +<p> +Il ne savait pas que les dernières lettres du docteur Vogel avaient fait +connaître cette singularité des rives du Tchad, où les reptiles sont plus +nombreux qu'en aucun pays du monde. Après ce qu'il venait de voir, Joe résolut +d'être plus circonspect à l'avenir, et, s'orientant sur le soleil, il se mit en +marche en se dirigeant vers le nord-est. Il évitait avec le plus grand soin +cabanes, cases, huttes, tanières, en un mot tout ce qui peut servir de +réceptacle à la race humaine. +</p> + +<p> +Que de fois ses regards se portèrent en l'air ! Il espérait apercevoir le +<i>Victoria</i>, et bien qu'il l'eut vainement cherché pendant toute cette +journée de marche, cela ne diminua pas sa confiance en son maître ; il lui +fallait une grande énergie de caractère pour prendre si philosophiquement sa +situation. La faim se joignait à la fatigue, car à le nourrir de racines, de +moelle d'arbustes, tels que le « mélé, » ou des fruits du palmier doum, on ne +refait pas un homme ; et cependant, suivant son estime, il s'avança d'une +trentaine de milles vers l'ouest. Son corps portait en vingt endroits les +traces des milliers d'épines dont les roseaux du lac, les acacias et les +mimosas sont hérissés, et ses pieds ensanglantés rendaient sa marche +extrêmement douloureuse. Mais enfin il put réagir contre ses souffrances, et, +le soir venu, il résolut de passer la nuit sur les rives du Tchad. +</p> + +<p> +Là, il eut à subir les atroces piqûres de myriades d'insectes : mouches, +moustiques, fourmis longues d'un demi-pouce y couvrent littéralement la terre. +Au bout de deux heures, il ne restait pas à Joe un lambeau du peu de vêtements +qui le couvraient ; les insectes avaient tout dévoré ! Ce fut une nuit +terrible, qui ne donna pas une heure de sommeil au voyageur fatigué ; pendant +ce temps, les sangliers, les buffles sauvages, l'ajoub, sorte de lamentin assez +dangereux faisaient rage dans les buissons et sous les eaux du lac ; le concert +des bêtes féroces retentissait au milieu de la nuit. Joe n'osa remuer. Sa +résignation et sa patience eurent de la peine à tenir contre une pareille +situation. +</p> + +<p> +Enfin le jour revint ; Joe se releva précipitamment, et que l'on juge du dégoût +qu'il ressentit en voyant quel animal immonde avait partagé sa couche : un +crapaud ! mais un crapaud de cinq pouces de large, une bête monstrueuse, +repoussante, qui le regardait avec des yeux ronds. Joe sentit son cœur se +soulever, et, reprenant quelque force dans sa répugnance, il courut à grands +pas se plonger dans les eaux du lac. Ce bain calma un peu les démangeaisons qui +le torturaient, et, après avoir mâché quelques feuilles, il reprit sa route +avec une obstination, un entêtement dont il ne pouvait se rendre compte ; il +n'avait plus le sentiment de ses actes, et néanmoins il sentait. en lui une +puissance supérieure au désespoir. +</p> + +<p> +Cependant une faim terrible le torturait ; son estomac, moins résigné que lui, +se plaignait ; il fut obligé de serrer fortement une liane autour de son corps +; heureusement, sa soif pouvait s'étancher à chaque pas, et, en se rappelant +les souffrances du désert, il trouvait un bonheur relatif à ne pas subir les +tourments de cet impérieux besoin. +</p> + +<p> +« Où peut être le <i>Victoria</i> ? se demandait-il... Le vent souffle du nord +! Il devrait revenir sur le lac ! Sans doute M. Samuel aura procédé à une +nouvelle installation pour rétablir l'équilibre ; mais la journée d'hier a dû +suffire à ces travaux ; il ne serait donc pas impossible qu'aujourd'hui... Mais +agissons comme si je ne devais jamais le revoir. Après tout, si je parvenais à +gagner une des grandes villes du lac, je me trouverais dans la position des +voyageurs dont mon maître nous a parlé. Pourquoi ne me tirerais-je pas +d'affaire comme eux ? Il y en a qui en sont revenus, que diable !... Allons ! +courage ! » +</p> + +<p> +Or, en parlant ainsi et en marchant toujours, l'intrépide Joe tomba en pleine +forêt au milieu d'un attroupement de sauvages ; il s'arrêta à temps et ne fut +pas vu. Les nègres s'occupaient à empoisonner leurs flèches avec le suc de +l'euphorbe, grande occupation des peuplades de ces contrées, et qui se fait +avec une sorte de cérémonie solennelle. +</p> + +<p> +Joe, immobile, retenant son souffle, se cachait au milieu d'un fourré, +lorsqu'en levant les yeux, par une éclaircie du feuillage, il aperçut le +<i>Victoria</i>, le <i>Victoria</i> lui-même, se dirigeant vers le lac, à cent +pieds à peine au-dessus de lui. Impossible de se faire entendre ! impossible de +se faire voir ! +</p> + +<p> +Une larme lui vint aux yeux, non de désespoir, mais de reconnaissance : son +maître était à sa recherche ! son maître ne l'abandonnait pas ! Il lui fallut +attendre le départ des noirs ; il put alors quitter sa retraite et courir vers +les bords du Tchad. +</p> + +<p> +Mais alors le <i>Victoria</i> se perdait au loin dans le ciel. Joe résolut de +l'attendre : il repasserait certainement ! Il repassa, en effet, mais plus à +l'est. Joe courut, gesticula, cria... Ce fut en vain ! Un vent violent +en-traînait le ballon avec une irrésistible vitesse ! +</p> + +<p> +Pour la première fois, l'énergie, l'espérance manquèrent au cœur de l'infortuné +; il se vit perdu ; il crut son maître parti sans retour ; il n'osait plus +penser, il ne voulait plus réfléchir. +</p> + +<p> +Comme un fou, les pieds en sang, le corps meurtri, il marcha pendant toute +cette journée et une partie de la nuit. Il se traînait, tantôt sur les genoux, +tantôt sur les mains ; il voyait venir le moment où la force lui manquerait et +où il faudrait mourir. +</p> + +<p> +En avançant ainsi, il finit par se trouver en face d'un marais, ou plutôt de ce +qu'il sut bientôt être un marais, car la nuit était venue depuis quelques +heures ; il tomba inopinément dans une boue tenace ; malgré ses efforts, malgré +sa résistance désespérée, il se sentit enfoncer peu à peu au milieu de ce +terrain vaseux ; quelques minutes plus tard il en avait jusqu'à mi-corps. +</p> + +<p> +« Voilà donc la mort ! se dit-il ; et quelle mort !... » +</p> + +<p> +Il se débattit avec rage ; mais ces efforts ne servaient qu'à l'ensevelir +davantage dans cette tombe que le malheureux se creusait lui-même. Pas un +morceau de bois qui pût l'arrêter, pas un roseau pour le retenir !.. Il comprit +que c'en était fait de lui !... Ses yeux se fermèrent. +</p> + +<p> +« Mon maître ! mon maître ! à moi !... » s'écria-t-il. +</p> + +<p> +Et cette voix désespérée, isolée, étouffée déjà, se perdit dans la nuit. +</p> + +<h2>CHAPITRE XXXVI</h2> + +<p class="letter"> +Un rassemblement à l'horizon.—Une troupe d'arabes.—La poursuite.—C'est lui +!—Chute de cheval.—L'Arabe étranglé.—Une balle de Kennedy.—Manœuvre.—Enlèvement +au vol.—Joe sauvé. +</p> + +<p> +Depuis que Kennedy avait repris son poste d'observation sur le devant de la +nacelle, il ne cessait d'observer l'horizon avec une grande attention. +</p> + +<p> +Au bout de quelque temps, il se retourna vers le docteur et dit : +</p> + +<p> +« Si je ne me trompe, voici là-bas une troupe en mouvement, hommes ou animaux ; +il est encore impossible de les distinguer. En tout cas, ils s'agitent +violemment, car ils soulèvent un nuage de poussière. +</p> + +<p> +—Ne serait-ce pas encore un vent contraire, dit Samuel, une trombe qui +viendrait nous repousser au nord ? » +</p> + +<p> +Il se leva pour examiner l'horizon. +</p> + +<p> +« Je ne crois pas, Samuel, répondit Kennedy ; c'est un troupeau de gazelles ou +de bœufs sauvages. +</p> + +<p> +—Peut-être, Dick ; mais ce rassemblement est au moins à neuf ou dix milles de +nous, et pour mon compte, même avec la lunette, je n'y puis rien reconnaître. +</p> + +<p> +—En tout cas, je ne le perdrai pas de vue ; il y a là quelque chose +d'extraordinaire qui m'intrigue ; on dirait parfois comme une manœuvre de +cavalerie. Eh ! je ne me trompe pas ! ce sont bien des cavaliers ! regarde ! » +</p> + +<p> +Le docteur observa avec attention le groupe indiqué. +</p> + +<p> +« Je crois que tu as raison, dit-il, c'est un détachement d'Arabes ou de +Tibbous ; ils s'enfuient dans la même direction que nous ; mais nous avons plus +de vitesse et nous les gagnons facilement. Dans une demi-heure, nous serons à +portée de voir et de juger ce qu'il faudra faire. » +</p> + +<p> +Kennedy avait repris sa lunette et lorgnait attentivement. La masse des +cavaliers se faisait plus visible ; quelques-uns d'entre eux s'isolaient. +</p> + +<p> +« C'est évidemment, reprit Kennedy, une manœuvre ou une chasse. +</p> + +<p> +—On dirait que ces gens-là poursuivent quelque chose. Je voudrais bien savoir +ce qui en est. +</p> + +<p> +—Patience, Dick. Dans peu de temps nous les rattraperons et nous les +dépasserons même, s'ils continuent de suivre cette route ; nous marchons avec +une rapidité de vingt milles à l'heure, et il n'y a pas de chevaux qui puissent +soutenir un pareil train. » +</p> + +<p> +Kennedy reprit son observation, et, quelques minutes après, il dit : +</p> + +<p> +« Ce sont des Arabes lancés à toute vitesse. Je les distingue parfaitement. Ils +sont une cinquantaine. Je vois leurs burnous qui se gonflent contre le vent. +C'est un exercice de cavalerie ; leur chef les précède à cent pas, et ils se +précipitent sur ses traces. +</p> + +<p> +—Quels qu'ils soient, Dick, ils ne sont pas à redouter, et, si cela est +nécessaire, je m'élèverai. +</p> + +<p> +—Attends ! attends encore, Samuel ! +</p> + +<p> +—C'est singulier, ajouta Dick après un nouvel examen, il y a quelque chose dont +je ne me rends pas compte ; à leurs efforts et à l'irrégularité de leur ligne, +ces Arabes ont plutôt l'air de poursuivre que de suivre. +</p> + +<p> +—En es-tu certain, Dick, +</p> + +<p> +—Evidemment. Je ne me trompe pas ! C'est une chasse, mais une chasse à l'homme +! Ce n'est point un chef qui les précède, mais un fugitif. +</p> + +<p> +—Un fugitif ! dit Samuel avec émotion. +</p> + +<p> +—Oui ! +</p> + +<p> +—Ne le perdons pas de vue et attendons. » +</p> + +<p> +Trois ou quatre milles furent promptement gagnés sur ces cavaliers qui filaient +cependant avec une prodigieuse vélocité. +</p> + +<p> +« Samuel ! Samuel ! s'écria Kennedy d'une voix tremblante. +</p> + +<p> +—Qu'as-tu, Dick ? +</p> + +<p> +—Est-ce une hallucination ? est-ce possible ? +</p> + +<p> +—Que veux-tu dire ? +</p> + +<p> +—Attends. +</p> + +<p> +Et le chasseur essuya rapidement les verres de la lunette et se prit à +regarder. +</p> + +<p> +« Eh bien ? fit le docteur. +</p> + +<p> +—C'est lui, Samuel ! +</p> + +<p> +—Lui ! » s'écria ce dernier. +</p> + +<p> +« Lui » disait tout ! Il n'y avait pas besoin de le nommer ! +</p> + +<p> +« C'est lui à cheval ! à cent pas à peine de ses ennemis ! il fuit ! +</p> + +<p> +—C'est bien Joe! dit le docteur en palissant. +</p> + +<p> +—Il ne peut nous voir dans sa fuite ! +</p> + +<p> +—Il nous verra, répondit Fergusson en abaissant la flamme de son chalumeau. +</p> + +<p> +—Mais comment ? +</p> + +<p> +—Dans cinq minutes nous serons à cinquante pieds du sol ; dans quinze, nous +serons au-dessus de lui. +</p> + +<p> +—Il faut le prévenir par un coup de fusil ! +</p> + +<p> +—Non ! il ne peut revenir sur ses pas, il est coupé. +</p> + +<p> +—Que faire alors ? +</p> + +<p> +—Attendre. +</p> + +<p> +—Attendre ! Et ces Arabes ? +</p> + +<p> +—Nous les atteindrons ! Nous les dépasserons ! Nous ne sommes pas éloignés de +deux milles, et pourvu que le cheval de Joe tienne encore +</p> + +<p> +—Grand Dieu ! fit Kennedy. +</p> + +<p> +—Qu'y-a-t-il ? » +</p> + +<p> +Kennedy avait poussé un cri de désespoir en voyant Joe précipité à terre. Son +cheval, évidemment rendu, épuisé, venait de s'abattre. +</p> + +<p> +« Il nous a vus, s'écria le docteur ; en se relevant il nous a fait signe ! +</p> + +<p> +—Mais les Arabes vont l'atteindre ! qu'attend-il ! Ah ! le courageux garçon ! +Hourra ! » fit le chasseur qui ne se contenait plus. +</p> + +<p> +Joe, immédiatement relevé après sa chute, à l'instant où l'un des plus rapides +cavaliers se précipitait sur lui, bondissait comme une panthère, l'évitait par +un écart, se jetait en croupe, saisissait l'Arabe à la gorge, de ses mains +nerveuses, de ses doigts de fer, il l'étranglait, le renversait sur le sable, +et continuait sa course effrayante. +</p> + +<p> +Un immense cri des Arabes s'éleva dans l'air ; mais, tout entiers à leur +poursuite, ils n'avaient pas vu le <i>Victoria</i> à cinq cents pas derrière +eux, et à trente pieds du sol à peine ; eux-mêmes, ils n'étaient pas à vingt +longueurs de cheval du fugitif. +</p> + +<p> +L'un d'eux se rapprocha sensiblement de Joe, et il allait le percer de sa +lance, quand Kennedy, l'œil fixe, la main ferme, l'arrêta net d'une balle et le +précipita à terre. +</p> + +<p> +Joe ne se retourna pas même au bruit. Une partie de la troupe suspendit sa +course, et tomba la face dans la poussière à la vue du <i>Victoria</i> ; +l'autre continua sa poursuite. +</p> + +<p> +« Mais que fait Joe ? s'écria Kennedy, il ne s'arrête pas ! +</p> + +<p> +—Il fait mieux que cela, Dick ; je l'ai compris ! il se maintient dans la +direction de l'aérostat. Il compte sur notre intelligence ! Ah ! le brave +garçon ! Nous l'enlèverons à la barbe de ces Arabes ! Nous ne sommes plus qu'à +deux cents pas. +</p> + +<p> +—Que faut-il faire ? demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—Laisse ton fusil de côté. +</p> + +<p> +—Voilà, fit le chasseur en déposant son arme. +</p> + +<p> +—Peux-tu soutenir dans les bras cent cinquante livres de lest ? +</p> + +<p> +—Plus encore. +</p> + +<p> +—Non, cela suffira. » +</p> + +<p> +Et des sacs de sable furent empilés par le docteur entre les bras de Kennedy. +</p> + +<p> +« Tiens-toi à l'arrière de la nacelle, et sois prêt à jeter ce lest d'un seul +coup. Mais, sur ta vie ! ne le fais pas avant mon ordre ! +</p> + +<p> +—Sois tranquille ! +</p> + +<p> +—Sans cela, nous manquerions Joe, et il serait perdu ! +</p> + +<p> +—Compte sur moi ! » +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> dominait presque alors la troupe des cavaliers qui +s'élançaient bride abattue sur les pas de Joe. Le docteur, à l'avant de la +nacelle, tenait l'échelle déployée, prêt à la lancer au moment voulu. Joe avait +maintenu sa distance entre ses poursuivants et lui, cinquante pieds environ. Le +<i>Victoria</i> les dépassa. +</p> + +<p> +« Attention ! dit Samuel à Kennedy. +</p> + +<p> +—Je suis prêt. +</p> + +<p> +—Joe ! garde à toi ! » cria le docteur de sa voix retentissante en jetant +l'échelle, dont les premiers échelons soulevèrent la poussière du sol. +</p> + +<p> +A l'appel du docteur, Joe, sans arrêter son cheval, s'était retourné ; +l'échelle arriva près de lui, et au moment où il s'y accrochait +</p> + +<p> +« Jette, cria le docteur à Kennedy. +</p> + +<p> +—C'est fait » +</p> + +<p> +Et le <i>Victoria</i>, délesté d'un poids supérieur à celui de Joe, s'éleva à +cent cinquante pieds dans les airs. +</p> + +<p> +Joe se cramponna fortement à l'échelle pendant les vastes oscillations qu'elle +eut à décrire ; puis faisant un geste indescriptible aux Arabes, et grimpant +avec l'agilité d'un clown, il arriva jusqu'à ses compagnons qui le reçurent +dans leurs bras. +</p> + +<p> +Les Arabes poussèrent un cri de surprise et de rage. Le fugitif venait de leur +être enlevé au vol, et le <i>Victoria</i> s'éloignait rapidement. +</p> + +<p> +« Mon maître ! Monsieur Dick ! » avait dit Joe. +</p> + +<p> +Et succombant à l'émotion, à la fatigue, il s'était évanoui, pendant que +Kennedy, presque en délire, s'écriait : +</p> + +<p> +« Sauvé ! sauvé ! +</p> + +<p> +—Parbleu ! » fit le docteur, qui avait repris sa tranquille impassibilité. +</p> + +<p> +Joe était presque nu ; ses bras ensanglantés, son corps couvert de +meurtrissures, tout cela disait ses souffrances. Le docteur pansa ses blessures +et le coucha sous la tente. +</p> + +<p> +Joe revint bientôt de son évanouissement, et demanda un verre d'eau-de-vie, que +le docteur ne crut pas devoir lui refuser, Joe n'étant pas un homme à traiter +comme tout le monde. Après avoir bu, il serra la main de ses deux compagnons et +se déclara prêt à raconter son histoire. +</p> + +<p> +Mais on ne lui permit pas de parler, et le brave garçon retomba dans un profond +sommeil, dont il paraissait avoir grand besoin. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> prenait alors une ligne oblique vers l'ouest. Sous les +efforts d'un vent excessif, il revit la lisière du désert épineux, au-dessus +des palmiers courbés ou arrachés par la tempête ; et après avoir fourni une +marche de près de deux cents milles depuis l'enlèvement de Joe, il dépassa vers +le soir le dixième degré de longitude. +</p> + +<h2>CHAPITRE XXXVII</h2> + +<p class="letter"> +La route de l'ouest.—Le réveil de Joe.—Son entêtement.—Fin de l'histoire de +Joe.—Tagelel.—Inquiétudes de Kennedy.—Route au nord.—Une nuit prés d'Agbadès. +</p> + +<p> +Le vent pendant la nuit se reposa de ses violences du jour, et le +<i>Victoria</i> demeura paisiblement au sommet d'un grand sycomore ; le docteur +et Kennedy veillèrent à tour de rôle, et Joe en profita pour dormir +vigoureusement et tout d'un somme pendant vingt-quatre heures. +</p> + +<p> +Voilà le remède qu'il lui faut, dit Fergusson ; la nature se chargera de sa +guérison. » +</p> + +<p> +Au jour, le vent revint assez fort, mais capricieux ; il se jetait brusquement +dans le nord et le sud, mais en dernier lieu, le <i>Victoria</i> fut entraîné +vers l'ouest. +</p> + +<p> +Le docteur, la carte à la main, reconnut le royaume du Damerghou, terrain +onduleux d'une grande fertilité, avec les huttes de ses villages faites de +longs roseaux entremêlés des branchages de l'asclepia ; les meules de grains +s'élevaient, dans les champs cultivés, sur de petits échafaudages destinés à +les préserver de l'invasion des souris et des termites. +</p> + +<p> +Bientôt on atteignit la ville de Zinder, reconnaissable à sa vaste place des +exécutions ; au centre se dresse l'arbre de mort ; le bourreau veille au pied, +et quiconque passe sous son ombre est immédiatement pendu ! +</p> + +<p> +En consultant la boussole, Kennedy ne put s'empêcher de dire : +</p> + +<p> +« Voilà que nous reprenons encore la route du nord ! +</p> + +<p> +—Qu'importe ? Si elle nous mène à Tombouctou, nous ne nous en plaindrons pas ! +Jamais plus beau voyage n'aura été accompli en de meilleures circonstances !... +</p> + +<p> +—Ni en meilleure santé, riposta Joe, qui passait sa bonne figure toute réjouie +à travers les rideaux de la tente. +</p> + +<p> +—Voilà notre brave ami ! s'écria le chasseur, notre sauveur ! Comment cela +va-t-il ? +</p> + +<p> +—Mais très naturellement, Monsieur Kennedy, très naturellement ! Jamais je ne +me suis si bien porté ! Rien qui vous rapproche un homme comme un petit voyage +d'agrément précédé d'un bain dans le Tchad ! n'est-ce pas, mon maître ? +</p> + +<p> +—Digne cœur ! répondit Fergusson en lui serrant la main. Que d'angoisses et +d'inquiétudes tu nous a causées ! +</p> + +<p> +—Eh bien, et vous donc ! Croyez-vous que j'étais tranquille sur votre sort ? +Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait une fière peur ! +</p> + +<p> +—Nous ne nous entendrons jamais, Joe, si tu prends les choses de cette façon. +</p> + +<p> +—Je vois que sa chute ne l'a pas changé, ajouta Kennedy. +</p> + +<p> +—Ton dévouement a été sublime, mon garçon, et il nous a sauvés ; car le +<i>Victoria</i> tombait dans le lac, et une fois là, personne n'eût pu l'en +tirer. +</p> + +<p> +—Mais si mon dévouement, comme il vous plaît d'appeler ma culbute, vous a +sauvés, est-ce qu'il ne m'a pas sauvé aussi, puisque nous voilà tous les trois +en bonne santé ? Par conséquent, dans tout cela, nous n'avons rien à nous +reprocher. +</p> + +<p> +—On ne s'entendra jamais avec ce garçon-là, dit le chasseur. +</p> + +<p> +—Le meilleur moyen de s'entendre, répliqua Joe, c'est de ne plus parler de +cela. Ce qui est fait est fait ! Bon ou mauvais, il n'y a pas à y revenir. +</p> + +<p> +—Entêté ! fit le docteur en riant. Au moins tu voudras bien nous raconter ton +histoire ? +</p> + +<p> +—Si vous y tenez beaucoup ! Mais, auparavant, je vais mettre cette oie grasse +en état de parfaite cuisson, car je vois que Dick n'a pas perdu son temps +</p> + +<p> +—Comme tu dis, Joe. +</p> + +<p> +—Eh bien ! nous allons voir comment ce gibier d'Afrique se comporte dans un +estomac européen. » +</p> + +<p> +L'oie fut bientôt grillée à la flamme du chalumeau, et, peu après, dévorée. Joe +en prit sa bonne part, comme un homme qui n'a pas mangé depuis plusieurs jours. +Après le thé et les grogs, il mit ses compagnons au courant de ses aventures ; +il parla avec une certaine émotion, tout en envisageant les événements avec sa +philosophie habituelle. Le docteur ne put s'empêcher de lui presser plusieurs +fois la main, quand il vit ce digne serviteur plus préoccupé du salut de son +maître que du sien ; à propos de la submersion de l'île des Biddiomahs, il lui +expliqua la fréquence de ce phénomène sur le lac Tchad. +</p> + +<p> +Enfin Joe, en poursuivant son récit, arriva au moment où, plongé dans le +marais, il jeta un dernier cri de désespoir. +</p> + +<p> +« Je me croyais perdu, mon maître, dit-il, et mes pensées s'adressaient à vous. +Je me mis à me débattre. Comment ? je ne vous le dirai pas ; j'étais bien +décidé à ne pas me laisser engloutir sans discussion, quand, à deux pas de moi, +je distingue, quoi ? un bout de corde fraîchement coupée ; je me permets de +faire un dernier effort, et, tant bien que mal, j'arrive au câble ; je tire ; +cela résiste ; je me hale, et finalement me voilà en terre ferme ! Au bout de +la corde je trouve une ancre !... Ah ! mon maître ! j'ai bien le droit de +l'appeler l'ancre du salut, si toutefois vous n'y voyez pas d'inconvénient. Je +la reconnais ! une ancre du <i>Victoria</i> ! vous aviez pris terre en cet +endroit ! Je suis la direction de la corde qui me donne votre direction, et, +après de nouveaux efforts, je me tire de la fondrière. J'avais repris mes +forces avec mon courage, et je marchai pendant une partie de la nuit, en +m'éloignant du lac. J'arrivai enfin à la lisière d'une immense forêt. Là dans +un enclos des chevaux paissaient sans songer à mal. Il y a des moments dans +l'existence où tout le monde sait monter à cheval, n'est-il pas vrai ? Je ne +perds pas une minute à réfléchir, je saute sur le dos de l'un de ces +quadrupèdes, et nous voilà filant vers le nord à toute vitesse. Je ne vous +parlerai point des villes que je n'ai pas vues, ni des villages que j'ai +évités. Non. Je traverse les champs ensemencés, je franchis les halliers, +j'escalade les palissades, je pousse ma bête, je l'excite, je l'enlève ! +J'arrive à la limite des terres cultivées. Bon ! le désert ! cela me va ; je +verrai mieux devant moi, et de plus loin. J'espérais toujours apercevoir le +<i>Victoria</i> m'attendant en courant des bordées. Mais rien. Au bout de trois +heures, je tombai comme un sot dans un campement d'Arabes ! Ah ! quelle chasse +!... Voyez-vous, Monsieur Kennedy, un chasseur ne sait pas ce qu'est une +chasse, s'il n'a été chassé lui-même ! Et cependant, s'il le peut, je lui donne +le conseil de ne pas en essayer ! Mon cheval tombait de lassitude ; on me serre +de prés ; je m'abats ; je saute en croupe d'un Arabe ! Je ne lui en voulais +pas, et j'espère bien qu'il ne me garde pas rancune de l'avoir étranglé ! Mais +je vous avais vus !.. et vous savez le reste. Le <i>Victoria</i> court sur mes +traces, et vous me ramassez au vol, comme un cavalier fait d'une bague. +N'avais-je pas raison de compter sur vous ? Eh bien ! Monsieur Samuel, vous +voyez combien tout cela est simple. Rien de plus naturel au monde ! Je suis +prêt à recommencer, si cela peut vous rendre service encore ! et, d'ailleurs, +comme je vous le disais, mon maître, cela ne vaut pas la peine d'en parler. +</p> + +<p> +—Mon brave Joe ! répondit le docteur avec émotion. Nous n'avions donc pas tort +de nous fier à ton intelligence et à ton adresse ! +</p> + +<p> +—Bah ! Monsieur, il n'y a qu'à suivre les événements, et on se tire d'affaire ! +Le plus sûr, voyez-vous, c'est encore d'accepter les choses comme elles se +présentent. » +</p> + +<p> +Pendant cette histoire de Joe, le ballon avait rapidement franchi une longue +étendue de pays. Kennedy fit bientôt remarquer à l'horizon un amas de cases qui +se présentait avec l'apparence d'une ville. Le docteur consulta sa carte, et +reconnut la bourgade de Tagelel dans le Damerghou. +</p> + +<p> +« Nous retrouvons ici, dit-il, la route de Barth. C'est là qu'il se sépara de +ses deux compagnons Richardson et Overweg. Le premier devait suivre la route de +Zinder, le second celle de Maradi, et vous vous rappelez que, de ces trois +voyageurs, Barth est le seul qui revit l'Europe. +</p> + +<p> +—Ainsi, dit le chasseur, en suivant sur la carte la direction du +<i>Victoria</i>, nous remontons directement vers le nord ? +</p> + +<p> +—Directement, mon cher Dick. +</p> + +<p> +—Et cela ne t'inquiète pas un peu ? +</p> + +<p> +—Pourquoi ? +</p> + +<p> +—C'est que ce chemin-là nous mène à Tripoli et au-dessus du grand désert. +</p> + +<p> +—Oh ! nous n'irons pas si loin, mon ami ; du moins, je l'espère. +</p> + +<p> +—Mais où prétends-tu t'arrêter ? +</p> + +<p> +—Voyons, Dick, ne serais-tu pas curieux de visiter Tembouctou. +</p> + +<p> +—Tembouctou ? +</p> + +<p> +—Sans doute, reprit Joe. On ne peut pas se permettre de faire un voyage en +Afrique sans visiter Tembouctou ! +</p> + +<p> +—Tu seras le cinquième ou sixième Européen qui aura vu cette ville mystérieuse +! +</p> + +<p> +—Va pour Tembouctou ! +</p> + +<p> +—Alors laisse-nous arriver entre le dix-septième et le dix-huitième degré de +latitude, et là nous chercherons un vent favorable qui puisse nous chasser vers +l'ouest. +</p> + +<p> +—Bien, répondit le chasseur, mais avons-nous encore une longue route à +parcourir dans le nord ? +</p> + +<p> +—Cent cinquante milles au moins. +</p> + +<p> +—Alors, répliqua Kennedy, je vais dormir un peu. +</p> + +<p> +—Dormez, Monsieur, répondit Joe ; vous-même, mon maître, imitez M. Kennedy ; +vous devez avoir besoin de repos, car je vous ai fait veiller d'une façon +indiscrète. » +</p> + +<p> +Le chasseur s'étendit sous la tente ; mais Fergusson, sur qui la fatigue avait +peu de prise, demeura à son poste d'observation. +</p> + +<p> +Au bout de trois heures, le <i>Victoria</i> franchissait avec une extrême +rapidité un terrain caillouteux, avec des rangées de hautes montagnes nues à +base granitique ; certains pics isolés atteignaient même quatre mille pieds de +hauteur ; les girafes, les antilopes, les autruches bondissaient avec une +merveilleuse agilité au milieu des forêts d'acacias, de mimosas, de souahs et +de dattiers ; après l'aridité du désert, la végétation reprenait son empire. +C'était le pays des Kailouas qui se voilent le visage au moyen d'une bande de +coton, ainsi que leurs dangereux voisins les Touareg,. +</p> + +<p> +A dix heures du soir, après une superbe traversée de deux cent cinquante +milles, le <i>Victoria</i> s'arrêta au-dessus d'une ville importante ; la lune +en laissait entrevoir une partie à demi ruinée ; quelques pointes de mosquées +s'élançaient çà et là frappées d'un blanc rayon de lumière ; le docteur prit la +hauteur des étoiles, et reconnut qu'il se trouvait sous la latitude d'Aghadés. +</p> + +<p> +Cette ville, autrefois le centre d'un immense commerce, tombait déjà en ruines +à l'époque où la visita le docteur Barth. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i>, n'étant pas aperçu dans l'ombre, prit terre à deux milles +au-dessus d'Agbadès, dans un vaste champ de millet. La nuit fut assez +tranquille et disparut vers les cinq heures du matin, pendant qu'un vent léger +sollicitait le ballon vers l'ouest, et même un peu au sud. +</p> + +<p> +Fergusson s'empressa de saisir cette bonne fortune. Il s'enleva rapidement et +s'enfuit dans une longue traînée des rayons du soleil. +</p> + +<h2>CHAPITRE XXXVIII</h2> + +<p class="letter"> +Traversée rapide.—Résolutions prudentes.—Caravanes.—Averses +continuelles.—Gao.—Le Niger.—Golberry, Geoffroy, Gray.—Mungo-Park.—Laing.—René +Caillié.—Clapperton.—John et Richard Lander. +</p> + +<p> +La journée du 17 mai fut tranquille et exempte de tout incident ; le désert +recommençait ; un vent moyen ramenait le <i>Victoria</i> dans le sud-ouest ; il +ne déviait ni à droite ni à gauche ; son ombre traçait sur le sable une ligne +rigoureusement droite. +</p> + +<p> +Avant son départ, le docteur avait renouvelé prudemment sa provision d'eau ; il +craignait de ne pouvoir prendre terre sur ces contrées infestées par les +Touareg Aouelimminien. Le plateau, élevé de dix-huit cents pieds au-dessus du +niveau de la mer, se déprimait vers le sud. Les voyageurs, ayant coupé la route +d'Aghadès à Mourzouk, souvent battue par le pied des chameaux, arrivèrent au +soir par 16° de latitude et 4° 55' de longitude, après avoir franchi cent +quatre-vingts milles d'une longue monotonie. +</p> + +<p> +Pendant cette journée, Joe apprêta les dernières pièces de gibier, qui +n'avaient reçu qu'une préparation sommaire ; il servit au souper des brochette +de bécassines fort appétissantes. Le vent étant bon, le docteur résolut de +continuer sa route pendant une nuit que la lune, presque pleine encore, faisait +resplendissante. Le <i>Victoria</i> s'éleva à une hauteur de cinq cents pieds, +et, pendant cette traversée nocturne de soixante milles environ, le léger +sommeil d'un enfant n'eût même pas été troublé. +</p> + +<p> +Le dimanche matin, nouveau changement dans la direction du vent ; il porta vers +le nord-ouest ; quelques corbeaux volaient dans les airs, et, vers l'horizon, +une troupe de vautours, qui se tint fort heureusement éloignée. +</p> + +<p> +La vue de ces oiseaux amena Joe à complimenter son maître sur son idée des deux +ballons. +</p> + +<p> +« Où en serions-nous, dit-il, avec une seule enveloppe ? Ce second ballon, +c'est comme la chaloupe d'un navire ; en cas de naufrage, on peut toujours la +prendre pour se sauver. +</p> + +<p> +—Tu as raison, mon ami ; seulement ma chaloupe m'inquiète un peu ; elle ne vaut +pas le bâtiment. +</p> + +<p> +—Que veux-tu dire ? demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—Je veux dire que le nouveau <i>Victoria</i> ne vaut pas l'ancien ; soit que le +tissu en ait été trop éprouvé, soit que la gutta-percha se soit fondue à la +chaleur du serpentin, je constate une certaine déperdition de gaz ; ce n'est +pas grand chose jusqu'ici, mais enfin c'est appréciable ; nous avons une +tendance à baisser, et, pour me maintenir, je suis forcé de donner plus de +dilatation à l'hydrogène. +</p> + +<p> +—Diable ! fit Kennedy, je ne vois guère de remède à cela. +</p> + +<p> +—Il n'y en a pas, mon cher Dick ; c'est pourquoi nous ferions bien de nous +presser, en évitant même les haltes de nuit. +</p> + +<p> +—Sommes-nous encore loin de la côte ? demanda Joe. +</p> + +<p> +—Quelle côte, mon garçon ? Savons-nous donc où le hasard nous conduira ; tout +ce que je puis te dire, c'est que Tembouctou se trouve encore à quatre cents +milles dans l'ouest. +</p> + +<p> +—Et quel temps mettrons-nous à y parvenir ? +</p> + +<p> +—Si le vent ne nous écarte pas trop, je compte rencontrer cette ville mardi +vers le soir. +</p> + +<p> +—Alors, fit Joe en indiquant une longue file de bêtes et d'hommes qui +serpentait en plein désert, nous arriverons plus vite que cette caravane.» +</p> + +<p> +Fergusson et Kennedy se penchèrent et aperçurent une vaste agglomération +d'êtres de toute espèce ; il y avait là plus de cent cinquante chameaux, de +ceux qui pour douze mutkals d'or [Cent vingt-cinq francs.] vont de Tembouctou à +Tafilet avec une charge de cinq cents livres sur le dos ; tous portaient sous +la queue un petit sac destiné à recevoir leurs excréments, seul combustible sur +lequel on puisse compter dans le désert. +</p> + +<p> +Ces chameaux des Touaregs sont de la meilleure espèce ; ils peuvent rester de +trois à sept jours sans boire, et deux jours sans manger ; leur vitesse est +supérieure à celle des chevaux, et ils obéissent avec intelligence à la voix du +khabir, le guide de la caravane. On les connaît dans le pays sous le nom de « +mehari. » +</p> + +<p> +Tels furent les détails donnés par le docteur, pendant que ses compagnons +considéraient cette multitude d'hommes, de femmes, d'enfants, marchant avec +peine sur un sable à demi mouvant, à peine contenu par quelques chardons, des +herbes flétries et des buissons chétifs. Le vent effaçait la trace de leurs pas +presque instantanément. +</p> + +<p> +Joe demanda comment les Arabes parvenaient à se diriger dans le désert, et à +gagner les puits épars dans cette immense solitude. +</p> + +<p> +« Les Arabes, répondit Fergusson, ont reçu de la nature un merveilleux instinct +pour reconnaître leur route ; là où un Européen serait désorienté, ils +n'hésitent jamais ; une pierre insignifiante, un caillou, une touffe d'herbe, +la nuance différente des sables, leur suffit pour marcher sûrement ; pendant la +nuit, ils se guident sur l'étoile polaire ; ils ne font pas plus de deux milles +à l'heure, et se reposent pendant les grandes chaleurs de midi ; ainsi jugez du +temps qu'ils mettent à traverser le Sahara, un désert de plus de neuf cents +milles. » +</p> + +<p> +Mais le <i>Victoria</i> avait déjà disparu aux yeux étonnés des Arabes, qui +devaient envier sa rapidité. Au soir, il passait par 2° 20' de longitude [Le +zéro du méridien de Paris.] , et, pendant la nuit, il franchissait encore plus +d'un degré. +</p> + +<p> +Le lundi, le temps changea complètement ; la pluie se mit à tomber avec une +grande violence ; il fallut résister à ce déluge et à l'accroissement de poids +dont il chargeait le ballon et la nacelle ; cette perpétuelle averse expliquait +les marais et les marécages qui composaient uniquement la surface du pays ; la +végétation y reparaissait avec les mimosas, les baobabs et les tamarins. +</p> + +<p> +Tel était le Sonray avec ses villages coiffés de toits renversés comme des +bonnets arméniens ; il y avait peu de montagnes, mais seulement ce qu'il +fallait de collines pour faire des ravins et des réservoirs, que les pintades +et les bécassines sillonnaient de leur vol ; çà et là un torrent impétueux +coupait les routes ; les indigènes le traversaient en se cramponnant à une +liane tendue d'un arbre à un autre ; les forêts faisaient place aux jungles +dans lesquels remuaient alligators, hippopotames et rhinocéros. +</p> + +<p> +« Nous ne tarderons pas à voir le Niger, dit le docteur ; la contrée se +métamorphose aux approches des grands fleuves. Ces chemins qui marchent, +suivant une juste expression, ont d'abord apporté la végétation avec eux, comme +ils apporteront la civilisation plus tard. Ainsi, dans son parcours de deux +mille cinq cents milles ? le Niger a semé sur ses bords les plus importantes +cités de l'Afrique. +</p> + +<p> +—Tiens, dit Joe, cela me rappelle l'histoire de ce grand admirateur de la +Providence ; qui la louait du soin qu'elle avait eu de faire passer les fleuves +au milieu des grandes villes ! » +</p> + +<p> +A midi, le <i>Victoria</i> passa au-dessus d'une bourgade, d'une réunion de +huttes assez misérables, qui fut autrefois une grande capitale. +</p> + +<p> +« C'est là, dit le docteur, Barth traversa le Niger à son retour de Tembouctou +: voici le fleuve fameux dans l'antiquité, le rival du Nil, auquel la +superstition païenne donna une origine céleste ; comme lui, il préoccupa +l'attention des géographes de tous les temps ; comme celle du Nil, et plus +encore, son exploration a coûté de nombreuses victimes. +</p> + +<p> +Le Niger coulait entre deux rives largement séparées ; ses eaux roulaient vers +le sud avec une certaine violence ; mais les voyageurs entraînés purent à peine +en saisir les curieux contours. +</p> + +<p> +« Je veux vous parler de ce fleuve, dit Fergusson, et il est déjà loin de nous +! Sous les noms de Dhiouleba, de Mayo, d'Egghirreou, de Quorra, et autres +encore, il parcourt une étendue immense de pays, et lutterait presque de +longueur avec le Nil. Ces noms signifient tout simplement « le fleuve », +suivant les contrées qu'il traverse. +</p> + +<p> +—Est-ce que le docteur Barth a suivi cette route ? demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—Non, Dick ; en quittant le lac Tchad, il traversa les villes principales du +Bornou et vint couper le Niger à Say, quatre degrés au-dessous de Gao ; puis il +pénétra au sein de ces contrées inexplorées que le Niger renferme dans son +coude, et, après huit mois de nouvelles fatigues, il parvint à Tembouctou ; ce +que nous ferons en trois jours à peine, avec un vent aussi rapide. +</p> + +<p> +—Est-ce qu'on a découvert les sources du Niger ? demanda Joe. +</p> + +<p> +—Il y a longtemps, répondit le docteur. La reconnaissance du Niger et de ses +affluents attira de nombreuses explorations, et je puis vous indiquer les +principales. De 1749 à 1758, Adamson reconnaît le fleuve et visite Gorée ; de +1785 à 1788, Golberry et Geoffroy parcourent les déserts de la Sénégambie et +remontent jusqu'au pays des Maures, qui assassinèrent Saugnier, Brisson, Adam, +Riley, Cochelet, et tant d'autres infortunés. Vient alors l'illustre +Mungo-Park, l'ami de Walter-Scott, Écossais comme lui. Envoyé en 1795 par la +Société africaine de Londres, il atteint Bambarra, voit le Niger, fait cinq +cents milles avec un marchand d'esclaves, reconnaît la rivière de Gambie et +revient en Angleterre en 1797, il repart le 30 janvier 1805 avec son beau-frère +Anderson, Scott le dessinateur et une troupe d'ouvriers ; il arrive à Gorée ; +s'adjoint un détachement de trente-cinq soldats, revoit le Niger le 19 août ; : +mais alors, par suite des fatigues, des privations, des mauvais traitements, +des inclémences du ciel, de l'insalubrité du pays, il ne reste plus que onze +vivants de quarante Européens ; le 16 novembre, les dernières lettres de +Mungo-Park parvenaient à sa femme, et, un an plus tard, on apprenait par un +trafiquant du pays qu'arrivé à Boussa, sur le Niger, le 23 décembre l'infortuné +voyageur vit sa barque renversée par les cataractes du fleuve, et que lui-même +fut massacré par les indigènes. +</p> + +<p> +—Et cette fin terrible n'arrêta pas les explorateurs ? +</p> + +<p> +—Au contraire, Dick ; car alors on avait non seulement à reconnaître le fleuve, +mais à retrouver les papier du voyageur. Dès 1816, une expédition s'organise à +Londres, à laquelle prend part le major Gray ; elle arrive au Sénégal, pénètre +dans le Fouta-Djallon, visite les populations foullahs et mandingues, et +revient en Angleterre sans autre résultat. En 1822, le major Laing explore +toute la partie de l'Afrique occidentale voisine des possessions anglaises, et +ce fut lui qui arriva le premier aux sources du Niger ; d'après ses documents, +la source de ce fleuve immense n'aurait pas deux pieds de largeur. +</p> + +<p> +—Facile à sauter, dit Joe. +</p> + +<p> +—Eh ! eh ! facile ! répliqua le docteur. Si l'on s'en rapporte à la tradition, +quiconque essaye de franchir cette source en la sautant est immédiatement +englouti ; qui veut y puiser de l'eau se sent repoussé par une main invisible. +</p> + +<p> +—Et il est permis de ne pas en croire un mot ? demanda Joe. +</p> + +<p> +—Cela est permis. Cinq ans plus tard, le major Laing devait s'élancer au +travers du Sahara, pénétrer jusqu'à Tembouctou, et mourir étranglé à quelques +milles au-dessus par les Oulad-Shiman, qui voulaient l'obliger à se faire +musulman. +</p> + +<p> +—Encore une victime ! dit le chasseur. +</p> + +<p> +—C'est alors qu'un courageux jeune homme entreprit avec ses faibles ressources +et accomplit le plus étonnant des voyages modernes ; je veux parler du Français +René Caillié. Après diverses tentatives en 1819 et en l824, il partit à +nouveau, le 19 avril 1827, du Rio-Nunez ; le 3 août, il arriva tellement épuisé +et malade à Timé, qu'il ne put reprendre son voyage qu'en janvier 1828, six +mois après ; il se joignit alors à une caravane, protégé par son vêtement +oriental, atteignit le Niger le 10 mars, pénétra dans la ville de Jenné, +s'embarqua sur le fleuve et le descendit jusqu'à Tembouctou, où il arriva le 30 +avril. Un autre Français, Imbert, en 1670, un Anglais, Robert Adams, en 1810, +avaient peut-être vu cette ville curieuse ; mais René Caillié devait être le +premier Européen qui en ait rapporté des données exactes ; le 4 mai, il quitta +cette reine du désert ; le 9, il reconnut l'endroit même où fut assassiné le +major Laing ; le 19, il arriva à El-Araouan et quitta cette ville commerçante +pour franchir, à travers mille dangers, les vastes solitudes comprises entre le +Soudan et les régions septentrionales de l'Afrique ; enfin il entra à Tanger, +et, le 28 septembre, il s'embarqua pour Toulon ; en dix-neuf mois, malgré cent +quatre-vingts jours de maladie, il avait traversé l'Afrique de l'ouest au nord. +Ah ! si Caillié fût né en Angleterre, on l'eut honoré comme le plus intrépide +voyageur des temps modernes ; à l'égal de Mungo-Park. Mais, en France, il n'est +pas apprécié à sa valeur [Le docteur Fergusson, en sa qualité d'Anglais, +exagère peut-être ; néanmoins, nous devons reconnaître que René Caillié ne +jouit pas en France, parmi les voyageurs, d'une célébrité digne de son +dévouement et de son courage ] . +</p> + +<p> +—C'était un hardi compagnon, dit le chasseur. Et qu'est-il devenu ? +</p> + +<p> +—Il est mort à trente-neuf ans, des suites de ses fatigues ; on crut avoir +assez fait en lui décernant le prix de la Société de géographie en 1828 ; les +plus grands honneurs lui eussent été rendus en Angleterre ! Au reste, tandis +qu'il accomplissait ce merveilleux voyage, un Anglais concevait la même +entreprise et la tentait avec autant de courage, sinon autant de bonheur. C'est +le capitaine Clapperton, le compagnon de Denham. En 1829, il rentra en Afrique +par la côte ouest dans le golfe de Bénin ; il reprit les traces de Mungo-Park +et de Laing, retrouva dans Boussa les documents relatifs à la mort du premier, +arriva le 20 août à Sakcatou où, retenu prisonnier, il rendit le dernier soupir +entre les mains de son fidèle domestique Richard Lander. +</p> + +<p> +—Et que devint ce Lander ? demanda Joe fort intéressé. +</p> + +<p> +—Il parvint à regagner la côte et revint à Londres, rapportant les papiers du +capitaine et une relation exacte de son propre voyage ; il offrit alors ses +services au gouvernement pour compléter la reconnaissance du Niger ; il +s'adjoignit son frère John, second enfant de pauvres gens des Cornouailles, et +tous les deux, de 1829 à 1831, ils redescendirent le fleuve depuis Boussa +jusqu'à son embouchure, le décrivant village par village, mille par mille. +</p> + +<p> +—Ainsi, ces deux frères échappèrent au sort commun ? demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—Oui, pendant cette exploration du moins, car en 1833 Richard entreprit un +troisième voyage au Niger, et périt frappé d'une balle inconnue prés de +l'embouchure du fleuve. Vous le voyez donc, mes amis, ce pays, que nous +traversons, a été témoin de nobles dévouements, qui n'ont eu trop souvent que +la mort pour récompense ! » +</p> + +<h2>CHAPITRE XXXIX</h2> + +<p class="letter"> +Le pays dans le coude du Niger.—Vue fantastique des monts +Hombori.—Kabra.—Tembouctou. — Plan du docteur Barth.—Décadence.—Où le Ciel +voudra. +</p> + +<p> +Pendant cette maussade journée du lundi, le docteur Fergusson se plut à donner +à ses compagnons mille détails sur la contrée qu'ils traversaient. Le sol assez +plat n'offrait aucun obstacle à leur marche. Le seul souci du docteur était +causé par ce maudit vent du nord-est qui soufflait avec rage et l'éloignait de +la latitude de Tembouctou. +</p> + +<p> +Le Niger, après avoir remonté au nord jusqu'à cette ville, s'arrondit comme un +immense jet d'eau et retombe dans l'océan Atlantique en gerbe largement +épanouie ; dans ce coude, le pays est très varié, tantôt d'une fertilité +luxuriante, tantôt d'une extrême aridité ; les plaines incultes succèdent aux +champs de maïs, qui sont remplacés par de vastes terrains couverts de genêts ; +toutes les espèces d'oiseaux d'humeur aquatique, pélicans, sarcelles +martins-pêcheurs, vivent en troupes nombreuses sur les bords des torrents et +des marigots. +</p> + +<p> +De temps en temps apparaissait un camp de Touareg, abrités sous leurs tentes de +cuir, tandis que les femmes vaquaient aux travaux extérieurs, trayant leurs +chamelles et fumant leurs pipes à gros foyer. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i>, vers huit heures du soir, s'était avancé de plus de deux +cents milles à l'ouest, et les voyageurs furent alors témoins d'un magnifique +spectacle. +</p> + +<p> +Quelques rayons de lune se frayèrent un chemin par une fissure des nuages, et, +glissant entre les raies de pluie, tombèrent sur la chaîne des monts Hombori. +Rien de plus étrange que ces crêtes d'apparence basaltique ; elles se +profilaient en silhouettes fantastiques sur le ciel assombri ; on eut dit les +ruines légendaires d'une immense ville du moyen âge, telles que, par les nuits +sombres, les banquises des mers glaciales en présentent au regard étonné. +</p> + +<p> +« Voilà un site des <i>Mystères d'Udolphe</i>, dit le docteur ; Ann Radcliff +n'aurait pas découpé ces montagnes sous un plus effrayant aspect. +</p> + +<p> +—Ma foi ! répondit Joe, je n'aimerais pas à me promener seul le soir dans ce +pays de fantômes. Voyez-vous, mon maître, si ce n'était pas si lourd, +j'emporterais tout ce paysage en Écosse. Cela ferait bien sur les bords du lac +Lomond, et les touristes y courraient en foule. +</p> + +<p> +—Notre ballon n'est pas assez grand pour te permettre cette fantaisie. Mais il +me semble que notre direction change. Bon ! les lutins de l'endroit sont fort +aimables ; ils nous soufflent un petit vent de sud-est qui va nous remettre en +bon chemin. » +</p> + +<p> +En effet, le <i>Victoria</i> reprenait une route plus au nord, et le 20, au +matin, il passait au-dessus d'un inextricable réseau de canaux, de torrents, de +rivières, tout l'enchevêtrement complet des affluents du Niger. Plusieurs de +ces canaux, recouverts d'une herbe épaisse, ressemblaient à de grasses +prairies. Là, le docteur retrouva la route de Barth, quand celui-ci s'embarqua +sur le fleuve pour le descendre jusqu'à Tembouctou. Large de huit cents toises, +le Niger coulait ici entre deux rives riches en crucifères et en tamarins ; les +troupeaux bondissants des gazelles mêlaient leurs cornes annelées aux grandes +herbes, entre lesquelles l'alligator les guettait en silence. +</p> + +<p> +De longues files d'ânes et de chameaux, chargés des marchandises de Jenné, +s'enfonçaient sous les beaux arbres ; bientôt un amphithéâtre de maisons basses +apparut à un détour du fleuve ; sur les terrasses et les toits était amoncelé +tout le fourrage recueilli dans les contrées environnantes. +</p> + +<p> +« C'est Kabra, s'écria joyeusement le docteur ; c'est le port de Tembouctou ; +la ville n'est pas à cinq milles d'ici ! +</p> + +<p> +Alors vous êtes satisfait, Monsieur ? demanda Joe. +</p> + +<p> +—Enchanté, mon garçon. +</p> + +<p> +—Bon, tout est pour le mieux, » +</p> + +<p> +En effet, à deux heures, la reine du désert, la mystérieuse Tembouctou, qui +eut, comme Athènes et Rome, ses écoles de savants et ses chaires de +philosophie, se déploya sous les regards des voyageurs. +</p> + +<p> +Fergusson en suivait les moindres détails sur le plan tracé par Barth lui-même, +il en reconnut l'extrême exactitude. +</p> + +<p> +La ville forme un vaste triangle inscrit dans une immense plaine de sable blanc +; sa pointe se dirige vers le nord et perce un coin du désert ; rien aux +alentours ; à peine quelques graminées, des mimosas nains et des arbrisseaux +rabougris. +</p> + +<p> +Quant à l'aspect de Tembouctou , que l'on se figure un entassement de billes et +de dés à jour ; voilà l'effet produit à vol d'oiseau ; les rues, assez +étroites, sont bordées de maisons qui n'ont qu'un rez-de-chaussée, construites +en briques cuites au soleil, et de huttes de paille et de roseaux, celles-ci +coniques, celles-là carrées ; sur les terrasses sont nonchalamment étendus +quelques habitants drapés dans leur robe éclatante, la lance ou le mousquet à +la main ; de femmes point, à cette heure du jour. +</p> + +<p> +« Mais on les dit belles, ajouta le docteur. Vous voyez les trois tours des +trois mosquées, restées seules entre un grand nombre. La ville est bien déchue +de son ancienne splendeur ! Au sommet du triangle s'élève la mosquée de Sankore +avec ses rangées de galeries soutenues par des arcades d'un dessin assez pur ; +plus loin, près du quartier de Sane-Gungu, la mosquée de Sidi-Yahia et quelques +maisons à deux étages. Ne cherchez ni palais ni monuments. Le cheik est un +simple trafiquant, et sa demeure royale un comptoir. +</p> + +<p> +—Il me semble, dit Kennedy, apercevoir des remparts à demi renversés. +</p> + +<p> +—Ils ont été détruits par les Foullannes en 1826 ; alors la ville était plus +grande d'un tiers, car Tembouctou, depuis le XIe siècle, objet de convoitise +générale, a successivement appartenu aux Touareg, aux Sourayens, aux Marocains, +aux Foullannes ; et ce grand centre de civilisation, où un savant comme +Ahmed-Baba possédait au XVIe siècle une bibliothèque de seize cents manuscrits, +n'est plus qu'un entrepôt de commerce de l'Afrique centrale. » +</p> + +<p> +La ville paraissait livrée, en effet, à une grande incurie ; elle accusait la +nonchalance épidémique des cités qui s'en vont ; d'immenses décombres +s'amoncelaient dans les faubourgs et formaient avec la colline du marché les +seuls accidents du terrain. +</p> + +<p> +Au passage du <i>Victoria</i>, il se fit bien quelque mouvement, le tambour fut +battu ; mais à peine si le dernier savant de l'endroit eut le temps d'observer +ce nouveau phénomène ; les voyageurs ; repoussés par le vent du désert, +reprirent le cours sinueux du fleuve, et bientôt Tembouctou ne fut plus qu'un +des souvenirs rapides de leur voyage. +</p> + +<p> +« Et maintenant, dit le docteur, le ciel nous conduise où il lui plaira ! +</p> + +<p> +—Pourvu que ce soit dans l'ouest ! répliqua Kennedy ! +</p> + +<p> +—Bah ! fit Joe, il s'agirait de revenir à Zanzibar par le même chemin, et de +traverser l'Océan jusqu'en Amérique, cela ne m'effrayerait guère ! +</p> + +<p> +—Il faudrait d'abord le pouvoir, Joe. +</p> + +<p> +—Et que nous manque-t-il pour cela ! +</p> + +<p> +—Du gaz, mon garçon ; la force ascensionnelle du ballon diminue sensiblement, +et il faudra de grands ménagements pour qu'il nous porte jusqu'à la côte. Je +vais même être forcé de jeter du lest. Nous sommes trop lourds. +</p> + +<p> +—Voilà ce que c'est que de ne rien faire, mon maître ! A rester toute la +journée étendu comme un fainéant dans son hamac, on engraisse et l'on devient +pesant. C'est un voyage de paresseux que le notre, et, au retour, on nous +trouvera affreusement gros et gras. +</p> + +<p> +—Voilà bien des réflexions dignes de Joe, répondit le chasseur ; mais attends +donc la fin ; sais-tu ce que le ciel nous réserve ? Nous sommes encore loin du +terme de notre voyage. Où crois-tu rencontrer la côte d'Afrique, Samuel ? +</p> + +<p> +—Je serais fort empêché de te répondre, Dick ; nous sommes à la merci de vents +très variables ; mais enfin je m'estimerai heureux si j'arrive entre +Sierra-Leone et Portendick ; il y a là une certaine étendue le pays où nous +rencontrerons des amis. +</p> + +<p> +—Et ce sera plaisir de leur serrer la main ; mais suivons-nous, au moins, la +direction voulue ! +</p> + +<p> +—Pas trop, Dick, pas trop ; regarde l'aiguille aimantée nous portons au sud, et +nous remontons le Niger vers ses sources. +</p> + +<p> +—Une fameuse occasion de les découvrir, riposta Joe, si elles n'étaient déjà +connues. Est-ce qu'à la rigueur on ne pourrait pas lui en trouver d'autres ? +</p> + +<p> +—Non, Joe ; mais sois tranquille, j'espère bien ne pas aller jusque-là. » +</p> + +<p> +A la nuit tombante, le docteur jeta les derniers sacs de lest ; le +<i>Victoria</i> se releva, le chalumeau, quoique fonctionnant à pleine flamme, +pouvait à peine le maintenir ; il se trouvait alors à soixante milles dans le +sud de Tembouctou, et, le lendemain, il se réveillait sur les bords du Niger, +non loin du lac Debo. +</p> + +<h2>CHAPITRE XL</h2> + +<p class="letter"> +Inquiétudes du docteur Fergusson.—Direction persistante vers le sud.—Un nuage +de sauterelles.—Vue de Jenné.—Vue de Ségo.—Changement de vent.—Regrets de Joe. +</p> + +<p> +Le lit du fleuve était alors partagé par de grandes îles en branches étroites +d'un courant fort rapide. Sur l'une d'entre elles s'élevaient quelques cases de +bergers ; mais il fut impossible d'en faire un relèvement exact, car la vitesse +du <i>Victoria</i> s'accroissait toujours. Malheureusement, il inclinait encore +plus au sud et franchit en quelques instants le lac Debo. +</p> + +<p> +Fergusson chercha à diverses élévations, en forçant extrêmement sa dilatation, +d'autres courants dans l'atmosphère, mais en vain. Il abandonna promptement +cette manœuvre, qui augmentait encore la déperdition de son gaz, en le pressant +contre les parois fatiguées de l'aérostat. +</p> + +<p> +Il ne dit rien, mais il devint fort inquiet. Cette obstination du vent à le +rejeter vers la partie méridionale de l'Afrique déjouait ses calculs. Il ne +savait plus sur qui ni sur quoi compter. S'il n'atteignait pas les territoires +anglais ou français, que devenir au milieu des barbares qui infestaient les +côtes de Guinée ? Comment y attendre un navire pour retourner en Angleterre ? +Et la direction actuelle du vent le chassait sur le royaume de Dahomey, parmi +les peuplades les plus sauvages, à la merci d'un roi qui, dans les fêtes +publiques, sacrifiait des milliers de victimes humaines ! Là, on serait perdu. +</p> + +<p> +D'un autre côté, le ballon se fatiguait visiblement, et le docteur le sentait +lui manquer ! Cependant, le temps se levant un peu, il espéra que la fin de la +pluie amènerait un changement dans les courants atmosphériques. +</p> + +<p> +Il fut donc désagréablement ramené au sentiment de la situation par cette +réflexion de Joe : +</p> + +<p> +« Bon ! disait celui-ci, voici la pluie qui va redoubler, et cette fois, ce +sera le déluge, s'il faut en juger par ce nuage qui s'avance ! +</p> + +<p> +—Encore un nuage ! dit Fergusson. +</p> + +<p> +—Et un fameux ! répondit Kennedy. +</p> + +<p> +—Comme je n'en ai jamais vu, répliqua Joe, avec des arêtes tirées au cordeau. +</p> + +<p> +—Je respire, dit le docteur en déposant sa lunette. Ce n'est pas un nuage +</p> + +<p> +—Par exemple ! fit Joe. +</p> + +<p> +—Non ! c'est une nuée ! +</p> + +<p> +—Eh bien ? +</p> + +<p> +—Mais une nuée de sauterelles. +</p> + +<p> +—Ça, des sauterelles ! +</p> + +<p> +—Des milliards de sauterelles qui vont passer sur ce pays comme une trombe, et +malheur à lui, car si elles s'abattent, il sera dévasté ! +</p> + +<p> +—Je voudrais bien voir cela ! +</p> + +<p> +—Attends un peu, Joe ; dans dix minutes, ce nuage nous aura atteints et tu en +jugeras par tes propres yeux. » +</p> + +<p> +Fergusson disait vrai ; ce nuage épais, opaque, d'une étendue de plusieurs +milles, arrivait avec un bruit assourdissant, promenant sur le sol son ombre +immense, c'était une innombrable légion de ces sauterelles auxquelles on a +donné le nom de criquets. A cent pas du <i>Victoria</i>, elles s'abattirent sur +un pays verdoyant ; un quart d'heure plus tard, la masse reprenait son vol, et +les voyageurs pouvaient encore apercevoir de loin les arbres, les buissons +entièrement dénudés, les prairies comme fauchées. On eut dit qu'un subit hiver +venait de plonger la campagne dans la plus profonde stérilité. +</p> + +<p> +« Eh bien, Joe ! +</p> + +<p> +—Eh bien ! Monsieur, c'est fort curieux, mais fort naturel. Ce qu'une +sauterelle ferait en petit, des milliards le font en grand. +</p> + +<p> +—C'est une effrayante pluie, dit le chasseur, et plus terrible encore que la +grêle par ses dévastations. +</p> + +<p> +—Et il est impossible de s'en préserver, répondit Fergusson ; quelque. fois les +habitants ont eu l'idée d'incendier des forêts, des moissons même pour arrêter +le vol de ces insectes ; mais les premiers rangs, se précipitant dans les +flammes, les éteignaient sous leur masse, et le reste de la bande passait +irrésistiblement. Heureusement, dans ces contrées, il y a une sorte de +compensation à leurs ravages ; les indigènes recueillent ces insectes en grand +nombre et les mangent avec plaisir. +</p> + +<p> +—Ce sont les crevettes de l'air, » dit Joe, qui, « pour s'instruire,» +ajouta-t-il, regretta de n'avoir pu en goûter. +</p> + +<p> +Le pays devint plus marécageux vers le soir ; les forêts firent place des +bouquets d'arbres isolés ; sur les bords du fleuve, on distinguait quelques +plantations de tabac et des marais gras de fourrages. Dans une grande île +apparut alors la ville de Jenné, avec les deux tours de sa mosquée de terre , +et l'odeur infecte qui s'échappait de millions de nids d'hirondelles accumulés +sur ses murs. Quelques cimes de baobabs, de mimosas et de dattiers perçaient +entre les maisons ; même à la nuit, l'activité paraissait très grande. Jenné +est en effet une ville fort commerçante ; elle fournit à tous les besoins de +Tembouctou ; ses barques sur le fleuve, ses caravanes par les chemins ombragés, +y transportent les diverses productions de son industrie. +</p> + +<p> +« Si cela n'eût pas dû prolonger notre voyage, dit le docteur, j'aurais tenté +de descendre dans cette ville ; il doit s'y trouver plus d'un Arabe qui a +voyagé en France ou en Angleterre, et auquel notre genre de locomotion n'est +peut-être pas étranger. Mais ce ne serait pas prudent. +</p> + +<p> +—Remettons cette visite à notre prochaine excursion, dit Joe en riant, +</p> + +<p> +—D'ailleurs, si je ne me trompe, mes amis, le vent a une légère tendance à +souffler de l'est ; il ne faut pas perdre une pareille occasion. » Le docteur +jeta quelques objets devenus inutiles, des bouteilles vides et une caisse de +viande qui n'était plus d'aucun usage ; il réussit à maintenir le +<i>Victoria</i> dans une zone plus favorable à ses projets. A quatre heures du +matin, les premiers rayons du soleil éclairaient Sego, la capitale du Bambarra, +parfaitement reconnaissable aux quatre villes qui la composent, à ses mosquées +mauresques, et au va-et-vient incessant des bacs qui transportent les habitants +dans les divers quartiers. Mais les voyageurs ne furent pas plus vus qu'ils ne +virent ; ils fuyaient rapidement et directement dans le nord-ouest, et les +inquiétudes du docteur se calmaient peu à peu. +</p> + +<p> +« Encore deux jours dans cette direction, et avec cette vitesse nous +atteindrons le fleuve du Sénégal. +</p> + +<p> +—Et nous serons en pays ami ? demanda le chasseur. +</p> + +<p> +—Pas tout à fait encore ; à la rigueur, si le <i>Victoria</i> venait à nous +manquer, nous pourrions gagner des établissements français ! Mais puisse-t-il +tenir pendant quelques centaines de milles, et nous arriverons sans fatigues, +sans craintes, sans dangers, jusqu'à la côte occidentale. +</p> + +<p> +—Et ce sera fini ! fit Joe. Eh bien, tant pis ! Si ce n'était le plaisir de +raconter, je ne voudrais plus jamais mettre pied à terre ! Pensez-vous qu'on +ajoute foi à nos récits, mon maître ? +</p> + +<p> +—Qui sait, mon brave Joe ? Enfin, il y aura toujours un fait incontestable ; +mille témoins nous auront vu partir d'un côté de l'Afrique ; mille témoins nous +verront arriver à l'autre côté. +</p> + +<p> +—En ce cas, répondit Kennedy, il me paraît difficile de dire que nous n'avons +pas traversé ! +</p> + +<p> +—Ah ! Monsieur Samuel ! reprit Joe avec un gros soupir, je regretterai plus +d'une fois mes cailloux en or massif ! Voilà qui aurait donné du poids à nos +histoires et de la vraisemblance à nos récits. A un gramme d'or par auditeur, +je me serais composé une jolie foule pour m'entendre et même pour m'admirer ! +</p> + +<h2>CHAPITRE XLI</h2> + +<p class="letter"> +Les approches du Sénégal.—Le <i>Victoria</i> baisse de plus en plus.—On jette, +on jette toujours.—Le marabout El-Hadji.—MM. Pascal, Vincent, Lambert.—Un rival +de Mahomet. —Les montagnes difficiles.—Les armes de Kennedy.—Une manœuvre de +Joe.—Halte au-dessus d'un forêt. +</p> + +<p> +Le 27 mai, vers neuf heures du matin, le pays se présenta sous un nouvel aspect +: les rampes longuement étendues se changeaient en collines qui faisaient +présager de prochaines montagnes ; on aurait à franchir la chaîne qui sépare le +bassin du Niger du bassin du Sénegal et détermine l'écoulement des eaux soit au +golfe de Guinée, soit à la baie du cap Vert. +</p> + +<p> +Jusqu'au Sénégal, cette partie de l'Afrique est signalée comme dangereuse. Le +docteur Fergusson le savait par les récits de ses devanciers ; ils avaient +souffert mille privations et couru mille dangers au milieu de ces nègres +barbares ; ce climat funeste dévora la plus grande partie des compagnons de +Mungo-Park. Fergusson fut donc plus que jamais décidé à ne pas prendre pied sur +cette contrée inhospitalière. +</p> + +<p> +Mais il n'eut pas un moment de repos ; le <i>Victoria</i> baissait d'une +manière sensible ; il fallut jeter encore une foule d'objets plus ou moins +inutiles, surtout au moment de franchir une crête. Et ce fut ainsi pendant plus +de cent vingt milles ; on se fatigua à monter et à descendre ; le ballon, ce +nouveau rocher de Sisyphe, retombait incessamment ; les formes de l'aérostat +peu gonflé s'efflanquaient déjà ; il s'allongeait, et le vent creusait de +vastes poches dans son enveloppe détendue. +</p> + +<p> +Kennedy ne put s'empêcher d'en faire la remarque. +</p> + +<p> +« Est-ce que le ballon aurait une fissure ? dit-il. +</p> + +<p> +—Non, répondit le docteur ; mais la gutta-percha s'est évidemment ramollie ou +fondue sous la chaleur, et l'hydrogène fuit à travers le taffetas. +</p> + +<p> +—Comment empêcher cette fuite +</p> + +<p> +—C'est impossible. Allégeons-nous ; c'est le seul moyen ; jetons tout ce qu'on +peut jeter. +</p> + +<p> +—Mais quoi ? fit le chasseur en regardant la nacelle déjà fort dégarnie. +</p> + +<p> +—Débarrassons-nous de la tente, dont le poids est assez considérable.» +</p> + +<p> +Joe, que cet ordre concernait, monta au-dessus du cercle qui réunissait les +cordes du filet ; de là, il vint facilement à bout de détacher les épais +rideaux de la tente, et il les précipita au dehors. +</p> + +<p> +« Voilà qui fera le bonheur de toute une tribu de nègres, dit-il ; il y a là de +quoi habiller un millier d'indigènes, car ils sont assez discrets sur l'étoffe. +» +</p> + +<p> +Le ballon s'était relevé un peu, mais bientôt il devint évident qu'il se +rapprochait encore du sol. +</p> + +<p> +Descendons, dit Kennedy, et voyons ce que l'on peut faire à cette enveloppe. +</p> + +<p> +—Je te le répète, Dick, nous n'avons aucun moyen de la réparer. +</p> + +<p> +—Alors comment ferons-nous ? +</p> + +<p> +—Nous sacrifierons tout ce qui ne sera pas complètement indispensable ; je veux +à tout prix éviter une halte dans ces parages ; les forêts dont nous rasons la +cime en ce moment ne sont rien moins que sûres. +</p> + +<p> +—Quoi ! des lions, des hyènes ? fit Joe avec mépris. +</p> + +<p> +—Mieux que cela, mon garçon, des hommes, et des plus cruels qui soient en +Afrique. +</p> + +<p> +—Comment le sait-on ? +</p> + +<p> +—Par les voyageurs qui nous ont précédés ; puis les Français, qui occupent la +colonie du Sénégal, ont eu forcément des rapports avec les peuplades +environnantes ; sous le gouvernement du colonel Faidherbe, des reconnaissances +ont été poussées fort avant dans le pays ; des officiers, tels que MM. Pascal, +Vincent, Lambert, ont rapporté des documents précieux de leurs expéditions. Ils +ont exploré ces contrées formées par le coude du Sénégal, là où la guerre et le +pillage n'ont plus laissé que des ruines. +</p> + +<p> +—Que s'est-il donc passé ? +</p> + +<p> +—Le voici. En 1854, un marabout du Fouta sénégalais, Al-Hadji, se disant +inspiré comme Mahomet, poussa toutes les tribus à la guerre contre les +infidèles, c'est-à-dire les Européens. Il porta la destruction et la désolation +entre le fleuve Sénégal et son affluent la Falémé. Trois hordes de fanatiques +guidées par lui sillonnèrent le pays de façon à n'épargner ni un village ni une +hutte, pillant et massacrant ; il s'avança même dans la vallée du Niger, +jusqu'à la ville de Sego, qui fut longtemps menacée. En 1857, il remontait plus +au nord et investissait le fort de Médine, bâti par les Français sur les bords +du fleuve ; cet établissement fut défendu par un héros, Paul Holl, qui pendant +plusieurs mois, sans nourriture, sans munitions presque, tint jusqu'au moment +où le colonel Faidherbe vint le délivrer. Al-Hadji et ses bandes repassèrent +alors le Sénégal, et revinrent dans le Kaarta continuer leurs rapines et leurs +massacres ; or, voici les contrées dans lesquelles il s'est enfui et réfugié +avec ses hordes de bandits, et je vous affirme qu'il ne ferait pas bon tomber +entre ses mains. +</p> + +<p> +—Nous n'y tomberons pas, dit Joe, quand nous devrions sacrifier jusqu'à nos +chaussures pour relever le <i>Victoria</i>. +</p> + +<p> +—Nous ne sommes pas éloignés du fleuve, dit le docteur ; mais je prévois que +notre ballon ne pourra nous porter au-delà. +</p> + +<p> +—Arrivons toujours sur les bords, répliqua le chasseur, ce sera cela de gagné. +</p> + +<p> +—C'est ce que nous essayons de faire, dit le docteur ; seulement, une chose +m'inquiète. +</p> + +<p> +—Laquelle ? +</p> + +<p> +—Nous aurons des montagnes à dépasser, et ce sera difficile, puisque je ne puis +augmenter la force ascensionnelle de l'aérostat, même en produisant la plus +grande chaleur possible. +</p> + +<p> +—Attendons, fit Kennedy, et nous verrons alors. +</p> + +<p> +—Pauvre <i>Victoria</i> ! fit Joe, je m'y suis attaché comme le marin à son +navire ; je ne m'en séparerai pas sans peine ! Il n'est plus ce qu'il était au +départ, soit ! mais il ne faut pas en dire du mal ! Il nous a rendu de fiers +services, et ce sera pour moi un crève-cœur de l'abandonner. +</p> + +<p> +—Sois tranquille, Joe ; si nous l'abandonnons, ce sera malgré nous. Il nous +servira jusqu'à ce qu'il soit au bout de ses forces. Je lui demande encore +vingt-quatre heures. +</p> + +<p> +—Il s'épuise, fit Joe en le considérant, il maigrit, sa vie s'en va. Pauvre +ballon ! +</p> + +<p> +—Si je ne me trompe, dit Kennedy, voici à l'horizon les montagnes dont tu +parlais, Samuel. +</p> + +<p> +—Ce sont bien elles, dit le docteur après les avoir examinées avec sa lunette ; +elles me paraissent fort élevées, nous aurons du mal à les franchir. +</p> + +<p> +—Ne pourrait-on les éviter ? +</p> + +<p> +—Je ne pense pas, Dick ; vois l'immense espace qu'elles occupent : près de la +moitié de l'horizon ! +</p> + +<p> +—Elles ont même l'air de se resserrer autour de nous, dit Joe ; elles gagnent +sur la droite et sur la gauche. +</p> + +<p> +—Il faut absolument passer par-dessus. » +</p> + +<p> +Ces obstacles si dangereux paraissaient approcher avec une rapidité extrême, +ou, pour mieux dire, le vent très fort précipitait le <i>Victoria</i> vers des +pics aigus. Il fallait s'élever à tout prix, sous peine de les heurter. +</p> + +<p> +« Vidons notre caisse à eau, dit Fergusson ; ne réservons que le nécessaire +pour un jour. +</p> + +<p> +—Voilà ! dit Joe +</p> + +<p> +—Le ballon se relève-t-il ? demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—Un peu, d'une cinquantaine de pieds, répondit le docteur, qui ne quittait pas +le baromètre des yeux. Mais ce n'est pas assez. » +</p> + +<p> +En effet, les hautes cimes arrivaient sur les voyageurs à faire croire qu'elles +se précipitaient sur eux ; ils étaient loin de les dominer ; il s'en fallait de +plus de cinq cents pieds encore. +</p> + +<p> +La provision d'eau du chalumeau fut également jetée au dehors ; on n'en +conserva que quelques pintes ; mais cela fut encore insuffisant. +</p> + +<p> +« Il faut pourtant passer, dit le docteur. +</p> + +<p> +—Jetons les caisses, puisque nous les avons vidées, dit Kennedy. +</p> + +<p> +—Jetez-les. +</p> + +<p> +—Voilà ! fit Joe. C'est triste de s'en aller morceau par morceau. +</p> + +<p> +—Pour toi, Joe, ne va pas renouveler ton dévouement de l'autre jour ! Quoi +qu'il arrive, jure-moi de ne pas nous quitter. +</p> + +<p> +—Soyez tranquille, mon maître, nous ne nous quitterons pas. » +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> avait regagné en hauteur une vingtaine de toises, mais la +crête de la montagne le dominait toujours. C'était une arête assez droite qui +terminait une véritable muraille coupée à pic. Elle s'élevait encore de plus de +deux cents pieds au-dessus des voyageurs. +</p> + +<p> +« Dans dix minutes, se dit le docteur, notre nacelle sera brisée contre ces +roches, si nous ne parvenons pas à les dépasser ! +</p> + +<p> +—Eh bien, Monsieur Samuel ? fit Joe. +</p> + +<p> +—Ne conserve que notre provision de pemmican, et jette toute cette viande qui +pèse. » +</p> + +<p> +Le ballon fut encore délesté d'une cinquantaine de livres ; il s'éleva très +sensiblement, mais peu importait, s'il n'arrivait pas au-dessus de la ligne des +montagnes. La situation était effrayante ; le <i>Victoria</i> courait avec une +grande rapidité ; on sentait qu'il allait se mettre en pièces ; le choc serait +terrible en effet. +</p> + +<p> +Le docteur regarda autour de lui dans la nacelle. +</p> + +<p> +Elle était presque vide. +</p> + +<p> +« S'il le faut, Dicks, tu te tiendras prêt à sacrifier tes armes. +</p> + +<p> +—Sacrifier mes armes ! répondit le chasseur avec émotion. +</p> + +<p> +—Mon ami, si je te le demande, c'est que ce sera nécessaire. +</p> + +<p> +—Samuel ! Samuel ! +</p> + +<p> +—Tes armes, tes provisions de plomb et de poudre peuvent nous coûter la vie. +</p> + +<p> +—Nous approchons ! s'écria Joe, nous approchons ! » +</p> + +<p> +Dix toises! La montagne dépassait le <i>Victoria</i> de dix toises encore. +</p> + +<p> +Joe prit les couvertures et les précipita au dehors. Sans en rien dire à +Kennedy, il lança également plusieurs sacs de balles et de plomb. +</p> + +<p> +Le ballon remonta, il dépassa la cime dangereuse, et son pôle supérieur +s'éclaira des rayons du soleil. Mais la nacelle se trouvait encore un peu +au-dessous des quartiers de rocs, contre lesquels elle allait inévitablement se +briser. +</p> + +<p> +« Kennedy ! Kennedy! s'écria le docteur, jette tes armes, ou nous sommes +perdus. +</p> + +<p> +—Attendez, Monsieur Dick ! fit Joe, attendez ! » +</p> + +<p> +Et Kennedy, se retournant, le vit disparaître au dehors de la nacelle. +</p> + +<p> +« Joe ! Joe! cria-t-il. +</p> + +<p> +—Le malheureux ! » fit le docteur. +</p> + +<p> +La crête de la montagne pouvait avoir en cet endroit une vingtaine de pieds de +largeur, et de l'autre côté, la pente présentait une moindre déclivité. La +nacelle arriva juste au niveau de ce plateau assez uni ; elle glissa sur un sol +composé de cailloux aigus qui criaient sous son passage, +</p> + +<p> +« Nous passons ! nous passons ! nous sommes passés ! » cria une voix qui fit +bondir le cœur de Fergusson. +</p> + +<p> +L'intrépide garçon se soutenait par les mains au bord inférieur de la nacelle ; +il courait à pied sur la crête, délestant ainsi le ballon de la totalité de son +poids ; il était même obligé de le retenir fortement, car il tendait à lui +échapper. +</p> + +<p> +Lorsqu'il fut arrivé au versant opposé, et que l'abîme se présenta devant lui, +Joe, par un vigoureux effort du poignet, se releva, et s'accrochant aux +cordages, il remonta auprès de ses compagnons. +</p> + +<p> +« Pas plus difficile que cela, fit-il. +</p> + +<p> +—Mon brave Joe ! mon ami ! dit le docteur avec effusion. +</p> + +<p> +—Oh ! ce que j'en ai fait ; répondit celui-ci, ce n'est pas pour vous ; c'est +pour la carabine de M. Dick ! Je lui devais bien cela depuis l'affaire de +l'Arabe ! J'aime à payer mes dettes, et maintenant nous sommes quittes, +ajouta-t-il en présentant au chasseur son arme de prédilection. J'aurais eu +trop de peine à vous voir vous en séparer. » +</p> + +<p> +Kennedy lui serra vigoureusement la main sans pouvoir dire un mot. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> n'avait plus qu'à descendre ; cela lui était facile ; il se +retrouva bientôt à deux cents pieds du sol, et fut alors en équilibre. Le +terrain semblait convulsionné ; il présentait de nombreux accidents fort +difficiles à éviter pendant la nuit avec un ballon qui n'obéissait plus. Le +soir arrivait rapidement, et, malgré ses répugnances, le docteur dut se +résoudre à faire halte jusqu'au lendemain. +</p> + +<p> +« Nous allons chercher un lieu favorable pour nous arrêter, dit-il. +</p> + +<p> +—Ah ! répondit Kennedy, tu te décides enfin ? +</p> + +<p> +—Oui, j'ai médité longuement un projet que nous allons mettre à exécution ; il +n'est encore que six heures du soir, nous aurons le temps. Jette les ancres, +Joe. » +</p> + +<p> +Joe obéit, et les deux ancres pendirent au-dessous de la nacelle. +</p> + +<p> +« J'aperçois de vastes forêts, dit le docteur ; nous allons courir au-dessus de +leurs cimes, et nous nous accrocherons à quelque arbre. Pour rien au monde, je +ne consentirais à passer la nuit à terre. +</p> + +<p> +—Pourrons-nous descendre ? demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—A quoi bon ? Je vous répète qu'il serait dangereux de nous séparer. +D'ailleurs, je réclame votre aide pour un travail difficile. » +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i>, qui rasait le sommet de forêts immenses, ne tarda pas à +s'arrêter brusquement ; ses ancres étaient prises ; le vent tomba avec le soir, +et il demeura presque immobile au-dessus de ce vaste champ de verdure formé par +la cime d'une forêt de sycomores. +</p> + +<h2>CHAPITRE XLII</h2> + +<p class="letter"> +Combat de générosité.—Dernier sacrifice.—L'appareil de dilatation.—Adresse de +Joe.—Minuit.—Le quart du docteur.—Le quart de Kennedy.—Il +s'endort.—L'incendie.—Les hurlements.—Hors de portée. +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson commença par relever sa position d'après la hauteur des +étoiles ; il se trouvait à vingt-cinq milles à peine du Sénégal. +</p> + +<p> +« Tout ce que nous pouvons faire, mes amis, dit-il après avoir pointé sa carte, +c'est de passer le fleuve ; mais comme il n'y a ni pont ni barques, il faut à +tout prix le passer en ballon ; pour cela, nous devons nous alléger encore. +</p> + +<p> +—Mais je ne vois pas trop comment nous y parviendrons, répondit le chasseur qui +craignait pour ses armes ; à moins que l'un de nous se décide à se sacrifier, +de rester en arrière... et, à mon tour, je réclame cet honneur. +</p> + +<p> +—Par exemple ! répondit Joe ; est-ce que je n'ai pas l'habitude... +</p> + +<p> +—Il ne s'agit pas de se jeter, mon ami, mais de regagner à pied la côte +d'Afrique ; je suis bon marcheur, bon chasseur... +</p> + +<p> +—Je ne consentirai jamais ! répliqua Joe. +</p> + +<p> +—Votre combat de générosité est inutile, mes braves amis, dit Fergusson ; +j'espère que nous n'en arriverons pas à cette extrémité ; d'ailleurs, s'il le +fallait, loin de nous séparer, nous resterions ensemble pour traverser ce pays. +</p> + +<p> +—Voilà qui est parlé, fit Joe ; une petite promenade ne nous fera pas de mal. +</p> + +<p> +—Mais auparavant, reprit le docteur, nous allons employer un dernier moyen pour +alléger notre <i>Victoria</i>. +</p> + +<p> +—Lequel ? fit Kennedy ; je serais assez curieux de le connaître. +</p> + +<p> +—Il faut nous débarrasser des caisses du chalumeau, de la pile de bunzen et du +serpentin ; nous avons là près de neuf cents livres bien lourdes à traîner par +les airs. +</p> + +<p> +—Mais, Samuel, comment ensuite obtiendras-tu la dilatation du gaz ? +</p> + +<p> +—Je ne l'obtiendrai pas ; nous nous en passerons. +</p> + +<p> +—Mais enfin... +</p> + +<p> +—Écoutez-moi, mes amis ; j'ai calculé fort exactement ce qui nous reste de +force ascensionnelle ; elle est suffisante pour nous transporter tous les trois +avec le peu d'objets qui nous restent ; nous ferons à peine un poids de cinq +cents livres, en y comprenant nos deux ancres que je tiens à conserver. +</p> + +<p> +—Mon cher Samuel, répondit le chasseur, tu es plus compétent que nous en +pareille matière ; tu es le seul juge de la situation ; dis-nous ce que nous +devons faire, et nous le ferons. +</p> + +<p> +—A vos ordres, mon maître. +</p> + +<p> +—Je vous répète, mes amis, quelque grave que soit cette détermination, il faut +sacrifier notre appareil. +</p> + +<p> +—Sacrifions le ! répliqua Kennedy. +</p> + +<p> +—A l'ouvrage ! » fit Joe. +</p> + +<p> +Ce ne fut pas un petit travail ; il fallut démonter l'appareil pièce par pièce +; on enleva d'abord la caisse de mélange, puis celle du chalumeau, et enfin la +caisse où s'opérait la décomposition de l'eau ; il ne fallut pas moins de la +force réunie des trois voyageurs pour arracher les récipients du fond de la +nacelle dans laquelle ils étaient fortement encastrés ; mais Kennedy était si +vigoureux, Joe si adroit, Samuel si ingénieux, qu'ils en vinrent à bout ; ces +diverses pièces furent successivement jetées au dehors, et elles disparurent en +faisant de vastes trouées dans le feuillage des sycomores. +</p> + +<p> +« Les nègres seront bien étonnés, dit Joe, de rencontrer de pareils objets dans +les bois ; ils sont capables d'en faire des idoles ! » +</p> + +<p> +On dut ensuite s'occuper des tuyaux engagés dans le ballon, et qui se +rattachaient au serpentin. Joe parvint à couper à quelques pieds au-dessus de +la nacelle les articulations de caoutchouc ; mais quant aux tuyaux, ce fut plus +difficile, car ils étaient retenus par leur extrémité supérieure et fixés par +des fils de laiton au cercle même de la soupape. +</p> + +<p> +Ce fut alors que Joe déploya une merveilleuse adresse ; les pieds nus, pour ne +pas érailler l'enveloppe, il parvint à l'aide du filet, et malgré les +oscillations, à grimper jusqu'au sommet extérieur de l'aérostat ; et là, après +mille difficultés, accroché d'une main à cette surface glissante, il détacha +les écrous extérieurs qui retenaient les tuyaux. Ceux-ci alors se détachèrent +aisément, et furent retirés par l'appendice inférieur, qui fut hermétiquement +refermé au moyen d'une forte ligature. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> , délivré de ce poids considérable, se redressa dans l'air +et tendit fortement la corde de l'ancre. +</p> + +<p> +A minuit, ces divers travaux se terminaient heureusement, au prix de bien des +fatigues ; on prit rapidement un repas fait de pemmican et de grog froid, car +le docteur n'avait plus de chaleur à mettre à la disposition de Joe. +</p> + +<p> +Celui-ci, d'ailleurs, et Kennedy tombaient de fatigue. +</p> + +<p> +« Couchez-vous et dormez, mes amis, leur dit Fergusson ; je vais prendre le +premier quart ; à deux heures, je réveillerai Kennedy ; à quatre heures, +Kennedy réveillera Joe ; à six heures, nous partirons, et que le ciel veille +encore sur nous pendant cette dernière journée ! » +</p> + +<p> +Sans se faire prier davantage, les deux compagnons du docteur s'étendirent au +fond de la nacelle, et s'endormirent d'un sommeil aussi rapide que profond. +</p> + +<p> +La nuit était paisible ; quelques nuages s'écrasaient contre le dernier +quartier de la lune, dont les rayons indécis rompaient à peine l'obscurité. +Fergusson, accoudé sur le bord de la nacelle, promenait ses regards autour de +lui ; il surveillait avec attention le sombre rideau de feuillage qui +s'étendait sous ses pieds en lui dérobant la vue du sol ; le moindre bruit lui +semblait suspect, et il cherchait à s'expliquer jusqu'au léger frémissement des +feuilles. +</p> + +<p> +Il se trouvait dans cette disposition d'esprit que la solitude rend plus +sensible encore, et pendant laquelle de vagues terreurs vous montent au +cerveau. A la fin d'un pareil voyage, après avoir surmonté tant d'obstacles, au +moment de toucher le but, les craintes sont plus vives, les émotions plus +fortes, le point d'arrivée semble fuir devant les yeux. +</p> + +<p> +D'ailleurs, la situation actuelle n'offrait rien de rassurant, au milieu d'un +pays barbare, et avec un moyen de transport qui, en définitive, pouvait faire +défaut d'un moment à l'autre. Le docteur ne comptait plus sur son ballon d'une +façon absolue ; le temps était passé où il le manœuvrait avec audace parce +qu'il était sûr de lui. +</p> + +<p> +Sous ces impressions, le docteur put saisir parfois quelques rumeurs +indéterminées dans ces vastes forêts ; il crut même voir un feu rapide briller +entre les arbres ; il regarda vivement, et porta sa lunette de nuit dans cette +direction ; mais rien n'apparut, et il se fit même comme un silence plus +profond. +</p> + +<p> +Fergusson avait sans doute éprouvé une hallucination ; il écouta sans +surprendre le moindre bruit ; le temps de son quart étant alors écoulé, il +réveilla Kennedy, lui recommanda une vigilance extrême, et prit place aux côtés +de Joe qui dormait de toutes ses forces. +</p> + +<p> +Kennedy alluma tranquillement sa pipe, tout en frottant ses yeux, qu'il avait +de la peine à tenir ouverts ; il s'accouda dans un coin, et se mit à fumer +vigoureusement pour chasser le sommeil. +</p> + +<p> +Le silence le plus absolu régnait autour de loi ; un vent léger agitait la cime +des arbres et balançait doucement la nacelle, invitant le chasseur a ce sommeil +qui l'envahissait malgré lui ; il voulut y résister, ouvrit plusieurs fois les +paupières, plongea dans la nuit quelques-uns de ces regards qui ne voient pas, +et enfin, succombant à la fatigue, il s'endormit. +</p> + +<p> +Combien de temps fut-il plongé dans cet état d'inertie ? Il ne put s'en rendre +compte à son réveil, qui fut brusquement provoqué par un pétillement inattendu. +</p> + +<p> +Il se frotta les yeux, il se leva. Une chaleur intense se projetait sur sa +figure. La forêt était en flammes. +</p> + +<p> +« Au feu ! au feu ! s'écria-t-il, » sans trop comprendre l'événement. +</p> + +<p> +Ses deux compagnons se relevèrent. +</p> + +<p> +« Qu'est-ce donc ! demanda Samuel. +</p> + +<p> +—L'incendie ! fit Joe... Mais qui peut... » +</p> + +<p> +En ce moment des hurlements éclatèrent sous le feuillage violemment illuminé. +</p> + +<p> +« Ah ! les sauvages ! s'écria Joe. Ils ont mis le feu à la forêt pour nous +incendier plus sûrement ! +</p> + +<p> +—Les Talibas ! les marabouts d'Al-Hadji, sans doute ! » dit le docteur. +</p> + +<p> +Un cercle de feu entourait le <i>Victoria</i> ; les craquements du bois mort se +mêlaient aux gémissements des branches vertes ; les lianes, les feuilles, toute +la partie vivante de cette végétation se tordait dans l'élément destructeur ; +le regard ne saisissait qu'un océan de flammes ; les grands arbres se +dessinaient en noir dans la fournaise, avec leurs branches couvertes de +charbons incandescents ; cet amas enflammé, cet embrasement se réfléchissait +dans les nuages, et les voyageurs se crurent enveloppés dans une sphère de feu. +</p> + +<p> +« Fuyons ! s'écria Kennedy ! à terre ! c'est notre seule chance de salut ! » +</p> + +<p> +Mais Fergusson l'arrêta d'une main ferme, et, se précipitant sur la corde de +l'ancre, il la trancha d'un coup de hache. Les flammes, s'allongeant vers le +ballon, léchaient déjà ses parois illuminées ; mais le <i>Victoria</i>, +débarrassé de ses liens, monta de plus de mille pieds dans les airs. +</p> + +<p> +Des cris épouvantables éclatèrent sous la forêt, avec de violentes détonations +d'armes à feu ; le ballon, pris par un courant qui se levait avec le jour, se +porta vers l'ouest +</p> + +<p> +Il était quatre heures du matin. +</p> + +<h2>CHAPITRE XLIII</h2> + +<p class="letter"> +Les Talibas.—La poursuite.—Un pays dévasté.—Vent modéré.—Le <i>Victoria</i> +baisse—Les dernières provisions.—Les bonds du Victoria.—Défense à coups de +fusil.—Le vent fraîchit,—Le fleuve du Sénégal.—Les cataractes de Gouina.—L'air +chaud.—Traversée du fleuve. +</p> + +<p> +« Si nous n'avions pas pris la précaution de nous alléger hier soir, dit le +docteur, nous étions perdus sans ressources. +</p> + +<p> +Voilà ce que c'est que de faire les choses à temps, répliqua Joe ; on se sauve +alors, et rien n'est plus naturel. +</p> + +<p> +—Nous ne sommes pas hors de danger, répliqua Fergusson. +</p> + +<p> +—Que crains-tu donc ? demanda Dick. Le <i>Victoria</i> ne peut pas descendre +sans ta permission, et quand il descendrait ? +</p> + +<p> +—Quand il descendrait ! Dick, regarde ! » +</p> + +<p> +La lisière de la forêt venait d'être dépassée, et les voyageurs purent +apercevoir une trentaine de cavaliers, revêtus du large pantalon et du burnous +flottant ; ils étaient armés, les uns de lances, les autres de longs mousquets +; ils suivaient au petit galop de leurs chevaux vifs et ardents la direction du +<i>Victoria</i>, qui marchait avec une vitesse modérée. +</p> + +<p> +A la vue des voyageurs, ils poussèrent des cris sauvages, en brandissant leurs +armes ; la colère et les menaces se lisaient sur leurs figures basanées, +rendues plus féroces par une barbe rare, mais hérissée ; ils traversaient sans +peine ces plateaux abaissés et ces rampes adoucies qui descendent au Sénégal. +</p> + +<p> +« Ce sont bien eux ! dit le docteur, les cruels Talibas, les farouches +marabouts d'Al-Eladji ! J'aimerais mieux me trouver en pleine forêt, au milieu +d'un cercle de bêtes fauves, que de tomber entre les mains de ces bandits. +</p> + +<p> +—Ils n'ont pas l'air accommodant ! fit Kennedy, et ce sont de vigoureux +gaillards ! +</p> + +<p> +—Heureusement, ces bêtes-là, ça ne vole pas, répondit Joe ; c'est toujours +quelque chose +</p> + +<p> +—Voyez, dit Fergusson, ces villages en ruines, ces huttes incendiées ! voilà +leur ouvrage ; et là où s'étendaient de vastes cultures, ils ont apporté +l'aridité et la dévastation. +</p> + +<p> +—Enfin, ils ne peuvent nous atteindre, répliqua Kennedy, et si nous parvenons à +mettre le fleuve entre eux et nous, nous serons en sûreté. +</p> + +<p> +—Parfaitement, Dick ; mais il ne faut pas tomber, répondit le docteur en +portant ses yeux sur le baromètre +</p> + +<p> +—En tout cas, Joe, reprit Kennedy, nous ne ferons pas mal de préparer nos +armes. +</p> + +<p> +—Cela ne peut pas nuire, Monsieur Dick ; nous nous trouverons bien de ne pas +les avoir semées sur notre route. +</p> + +<p> +—Ma carabine ! s'écria le chasseur, j'espère ne m'en séparer jamais. » +</p> + +<p> +Et Kennedy la chargea avec le plus grand soin ; il lui restait de la poudre et +des balles en quantité suffisante. +</p> + +<p> +« A quelle hauteur nous maintenons-nous ? demanda-t-il à Fergusson. +</p> + +<p> +—A sept cent cinquante pieds environ ; mais nous n'avons plus la faculté de +chercher des courants favorables, en montant ou en descendant ; nous sommes à +la merci du ballon. +</p> + +<p> +—Cela est fâcheux, reprit Kennedy ; le vent est assez médiocre, et si nous +avions rencontré un ouragan pareil à celui des jours précédents, depuis +longtemps ces affreux bandits seraient hors de vue. +</p> + +<p> +—Ces coquins-là nous suivent sans se gêner, dit Joe, au petit galop ; une vraie +promenade. +</p> + +<p> +—Si nous étions à bonne portée, dit le chasseur, je m'amuserais à les démonter +les uns après les autres. +</p> + +<p> +—Oui-da ! répondit Fergusson ; mais ils seraient à bonne portée aussi, et notre +<i>Victoria</i> offrirait un but trop facile aux balles de leurs longs +mousquets ; or, s'ils le déchiraient, je te laisse à juger quelle serait notre +situation. » +</p> + +<p> +La poursuite des Talibas continua toute la matinée. Vers onze heures du matin, +les voyageurs avaient à peine gagné une quinzaine de milles dans l'ouest. +</p> + +<p> +Le docteur épiait les moindres nuages à l'horizon. Il craignait toujours un +changement dans l'atmosphère. S'il venait à être rejeté vers le Niger, que +deviendrait-il ! D'ailleurs, il constatait que le ballon tendait à baisser +sensiblement ; depuis son départ, il avait déjà perdu plus de trois cents +pieds, et le Sénégal devait être éloigné d'une douzaine de milles ; avec la +vitesse actuelle, il lui fallait compter encore trois heures de voyage. +</p> + +<p> +En ce moment, son attention fut attirée par de nouveaux cri ; les Talibas +s'agitaient en pressant leurs chevaux. +</p> + +<p> +Le docteur consulta le baromètre, et comprit la cause de ces hurlements : +</p> + +<p> +« Nous descendons, fit Kennedy. +</p> + +<p> +—Oui, répondit Fergusson. +</p> + +<p> +—Diable ! » pensa Joe. +</p> + +<p> +Au bout d'un quart d'heure, la nacelle n'était pas à cent cinquante pieds du +sol, mais le vent soufflait avec plus de force. +</p> + +<p> +Les Talibas enlevèrent leurs chevaux, et bientôt une décharge de mousquets +éclata dans les airs. +</p> + +<p> +« Trop loin, imbéciles ! s'écria Joe ; il me paraît bon de tenir ces gredins-là +à distance. » +</p> + +<p> +Et, visant l'un des cavaliers les plus avancés, il fit feu ; le Talibas roula à +terre ; ses compagnons s'arrêtèrent et le <i>Victoria</i> gagna sur eux. +</p> + +<p> +« Ils sont prudents ; dit Kennedy. +</p> + +<p> +—Parce qu'ils se croient assurés de nous prendre, répondit le docteur ; et ils +y réussiront, si nous descendons encore ! Il faut absolument nous relever ! +</p> + +<p> +—Que jeter ! demanda Joe. +</p> + +<p> +—Tout ce qui reste de provision de pemmican ! C'est encore une trentaine de +livres dont nous nous débarrasserons ! +</p> + +<p> +—Voilà, Monsieur ! » fit Joe en obéissant aux ordres de son maître. +</p> + +<p> +La nacelle, qui touchait presque le sol, se releva au milieu des cris des +Talibas ; mais, une demi-heure plus tard, le <i>Victoria</i> redescendait avec +rapidité ; le gaz fuyait par les pores de l'enveloppe. +</p> + +<p> +Bientôt la nacelle vint raser le sol ; les nègres d'Al-Hadji se précipitèrent +vers elle ; mais, comme il arrive en pareille circonstance, à peine eut-il +touché terre, que le <i>Victoria</i> se releva d'un bond pour s'abattre de +nouveau un mille plus loin. +</p> + +<p> +« Nous n'échapperons donc pas ! fit Kennedy avec rage. +</p> + +<p> +—Jette notre réserve d'eau-de-vie, Joe, s'écria le docteur, nos instruments, +tout ce qui peut avoir une pesanteur quelconque, et notre dernière ancre, +puisqu'il le faut ! » +</p> + +<p> +Joe arracha les baromètres, les thermomètres ; mais tout cela était peu de +chose, et le ballon, qui remonta un instant, retomba bientôt vers la terre. Les +Talibas volaient sur ses traces et n'étaient qu'à deux cents pas de lui. +</p> + +<p> +« Jette les deux fusils ! s'écria le docteur. +</p> + +<p> +Pas avant de les avoir déchargés, du moins, » répondit le chasseur. +</p> + +<p> +Et quatre coups successifs frappèrent dans la masse des cavaliers ; quatre +Talibas tombèrent au milieu des cris frénétiques de la bande. Le +<i>Victoria</i> se releva de nouveau ; il faisait des bonds d'une énorme +étendue, comme une immense balle élastique rebondissant sur le sol. +</p> + +<p> +Étrange spectacle que celui de ces infortunés cherchant à fuir par des +enjambées gigantesques, et qui, semblables à Antée, paraissaient reprendre une +force nouvelle dès qu'ils touchaient terre ! Mais il fallait que cette +situation eut une fin. Il était près de midi. Le <i>Victoria</i> s'épuisait, se +vidait, s'allongeait ; son enveloppe devenait flasque et flottante ; les plis +du taffetas distendu grinçaient les uns sur les autres. +</p> + +<p> +« Le ciel nous abandonne, dit Kennedy, il faudra tomber ! » +</p> + +<p> +Joe ne répondit pas, il regardait son maître. +</p> + +<p> +« Non ! dit celui-ci, nous avons encore plus de cent cinquante livres à jeter. +</p> + +<p> +—Quoi donc ? demanda Kennedy, pensant que le docteur devenait fou. +</p> + +<p> +—La nacelle ! répondit celui-ci. Accrochons-nous au filet ! Nous pouvons nous +retenir aux mailles et gagner le fleuve ! Vite ! vite ! +</p> + +<p> +Et ces hommes audacieux n'hésitèrent pas à tenter un pareil moyen de salut. Ils +se suspendirent aux mailles du filet, ainsi que l'avait indiqué le docteur, et +Joe, se retenant d'une main, coupa les cordes de la nacelle ; elle tomba au +moment où l'aérostat allait définitivement s'abattre. +</p> + +<p> +« Hourra ! hourra ! » s'écria-t-il, pendant que le ballon délesté remontait à +trois cents pieds dans l'air. +</p> + +<p> +Les Talibas excitaient leurs chevaux ; ils couraient ventre à terre ; mais le +<i>Victoria</i>, rencontrant un vent plus actif, les devança et fila rapidement +vers une colline qui barrait l'horizon de l'ouest. Ce fut une circonstance +favorable pour les voyageurs, car ils purent la dépasser, tandis que la horde +d'Al Hadji était forcée de prendre par le nord pour tourner ce dernier +obstacle. +</p> + +<p> +Les trois amis se tenaient accrochés au filet ; ils avaient pu le rattacher +au-dessous d'eux, et il formait comme une poche flottante. +</p> + +<p> +Soudain, après avoir franchi la colline, le docteur s'écria : +</p> + +<p> +« Le fleuve ! le fleuve ! le Sénégal ! » +</p> + +<p> +A deux milles, en effet, le fleuve roulait une masse d'eau fort étendue ; la +rive opposée, basse et fertile, offrait une sûre retraite et un endroit +favorable pour opérer la descente. +</p> + +<p> +« Encore un quart d'heure, dit Fergusson, et nous sommes sauvés ! » +</p> + +<p> +Mais il ne devait pas en être ainsi ; le ballon vide retombait peu à peu sur un +terrain presque entièrement dépourvu de végétation. C'étaient de longues pentes +et des plaines rocailleuses ; à peine quelques buissons, une herbe épaisse et +desséchée sous l'ardeur du soleil. +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> toucha plusieurs fois le sol et se releva ; ses bonds +diminuaient de hauteur et d'étendue ; au dernier, il s'accrocha par la partie +supérieure du filet aux branches élevées d'un baobab, seul arbre isolé au +milieu de ce pays désert. +</p> + +<p> +« C'est fini, fit le chasseur. +</p> + +<p> +—Et à cent pas du fleuve, » dit Joe. +</p> + +<p> +Les trois infortunés mirent pied à terre, et le docteur entraîna ses deux +compagnons vers le Sénégal. +</p> + +<p> +En cet endroit, le fleuve faisait entendre un mugissement prolongé ; arrivé sur +les bords, Fergusson reconnut les chutes de Gouina ! Pas une barque sur la rive +; pas un être animé. +</p> + +<p> +Sur une largeur de deux mille pieds, le Sénégal se précipitait d'une hauteur de +cent cinquante, avec un bruit retentissant. Il coulait de l'est à l'ouest, et +la ligne de rochers qui barrait son cours s'étendait du nord au sud. Au milieu +de la chute se dressaient des rochers aux formes étranges, comme d'immenses +animaux antédiluviens pétrifiés au milieu des eaux. +</p> + +<p> +L'impossibilité de traverser ce gouffre était évidente ; Kennedy ne put retenir +un geste de désespoir. +</p> + +<p> +Mais le docteur Fergusson, avec un énergique accent d'audace, s'écria : +</p> + +<p> +« Tout n'est pas fini ! +</p> + +<p> +—Je le savais bien, » fit Joe avec cette confiance en son maître qu'il ne +pouvait jamais perdre. +</p> + +<p> +La vue de cette herbe desséchée avait inspiré au docteur une idée hardie. +C'était la seule chance de salut. Il ramena rapidement ses compagnons vers +l'enveloppe de l'aérostat. +</p> + +<p> +« Nous avons au moins une heure d'avance sur ces bandits, dit-il ; ne perdons +pas de temps, mes amis, ramassez une grande quantité de cette herbe sèche ; il +m'en faut cent livres au moins. +</p> + +<p> +—Pourquoi faire ? demanda Kennedy. +</p> + +<p> +—Je n'ai plus de gaz ; eh bien ! je traverserai le fleuve avec de l'air chaud ! +</p> + +<p> +—Ah ! mon brave ! Samuel ! s'écria Kennedy, tu es vraiment un grand homme ! +</p> + +<p> +Joe et Kennedy se mirent au travail, et bientôt une énorme meule fut empilée +prés du baobab. +</p> + +<p> +Pendant ce temps, le docteur avait agrandi l'orifice de l'aérostat en le +coupant dans sa partie inférieure ; il eut soin préalablement de chasser ce qui +pouvait rester d'hydrogène par la soupape ; puis il empila une certaine +quantité d'herbe sèche sous l'enveloppe, et il y mit le feu. +</p> + +<p> +Il faut peu de temps pour gonfler un ballon avec de l'air chaud ; une chaleur +de cent quatre-vingts degrés [100° centigrades,] suffit à diminuer de moitié la +pesanteur de l'air qu'il renferme en le raréfiant ; aussi le <i>Victoria</i> +commença à reprendre sensiblement sa forme arrondie ; l'herbe ne manquait pas ; +le feu s'activait par les soins du docteur, et l'aérostat grossissait à vue +d'œil. +</p> + +<p> +Il était alors une heure moins le quart. +</p> + +<p> +En ce moment, à deux milles dans le nord, apparut la bande des Talibas ; on +entendait leurs cris et le galop des chevaux lancés à toute vitesse. +</p> + +<p> +« Dans vingt minutes ils seront ici, fit Kennedy. +</p> + +<p> +—De l'herbe ! de l'herbe! Joe. Dans dix minutes nous serons en plein air ! +</p> + +<p> +—Voilà, Monsieur. » +</p> + +<p> +Le <i>Victoria</i> était aux deux tiers gonflé. +</p> + +<p> +« Mes amis ! accrochons-nous au filet, comme nous l'avons fait déjà. +</p> + +<p> +—C'est fait, » répondit le chasseur. » +</p> + +<p> +Au bout de dix minutes, quelques secousses du ballon indiquèrent sa tendance à +s'enlever. Les Talibas approchaient ; ils étaient à peine à cinq cents pas. +</p> + +<p> +« Tenez-vous bien, s'écria Fergusson. +</p> + +<p> +—N'ayez pas peur, mon maître ! n'ayez pas peur ! » +</p> + +<p> +Et du pied le docteur poussa dans le foyer une nouvelle quantité d'herbe. +</p> + +<p> +Le ballon, entièrement dilaté par l'accroissement de température, s'envola en +frôlant les branches du baobab. +</p> + +<p> +« En route ! » cria Joe. +</p> + +<p> +Une décharge de mousquets lui répondit ; une balle même lui laboura l'épaule ; +mais Kennedy, se penchant et déchargeant sa carabine d'une main, jeta un ennemi +de plus à terre. +</p> + +<p> +Des cris de rage impossibles à rendre accueillirent l'enlèvement de l'aérostat, +qui monta à plus de huit cents pieds. Un vent rapide le saisit, et il décrivit +d'inquiétantes oscillations, pendant que l'intrépide docteur et ses compagnons +contemplaient le gouffre des cataractes ouvert sous leurs yeux. +</p> + +<p> +Dix minutes après, sans avoir échangé une parole, les intrépides voyageurs +descendaient peu à peu vers l'autre rive du fleuve. +</p> + +<p> +Là, surpris, émerveillé, effrayé, se tenait un groupe d'une dizaine d'hommes +qui portaient l'uniforme français. Qu'on juge de leur étonnement quand ils +virent ce ballon s'élever de la rive droite du fleuve. Ils n'étaient pas +éloignés de croire à un phénomène céleste. Mais leurs chefs, un lieutenant de +marine et un enseigne de vaisseau, connaissaient par les journaux d'Europe +l'audacieuse tentative du docteur Fergusson, et ils se rendirent tout de suite +compte de l'événement. +</p> + +<p> +Le ballon, se dégonflant peu à peu, retombait avec les hardis aéronautes +retenus à son filet ; mais il était douteux qu'il put atteindre la terre, aussi +les Français se précipitèrent dans le fleuve, et reçurent les trois Anglais +entre leurs bras, au moment où le <i>Victoria</i> s'abattait à quelques toises +de la rive gauche du Sénégal. +</p> + +<p> +« Le docteur Fergusson ! s'écria le lieutenant. +</p> + +<p> +—Lui-même, répondit tranquillement le docteur, et ses deux amis. » +</p> + +<p> +Les Français emportèrent les voyageurs au delà du fleuve, tandis que le ballon +à demi dégonflé, entraîné par un courant rapide, s'en alla comme une bulle +immense s'engloutir avec les eaux du Sénégal dans les cataractes de Gouina. +</p> + +<p> +« Pauvre <i>Victoria</i> ! » fit Joe. +</p> + +<p> +Le docteur ne put retenir une larme ; il ouvrit ses bras, et ses deux amis s'y +précipitèrent sous l'empire d'une grande émotion +</p> + +<h2>CHAPITRE XLIV</h2> + +<p class="letter"> +Conclusion.—Le procès-verbal.—Les établissements français.—Le poste de +Médine.—Le Basilic.—Saint-Louis.—La frégate anglaise.—Retour à Londres. +</p> + +<p> +L'expédition qui se trouvait sur le bord du fleuve avait été envoyée par le +gouverneur du Sénégal ; elle se composait de deux officiers, MM. Dufraisse, +lieutenant d'infanterie de marine, et Rodamel, enseigne de vaisseau ; d'un +sergent et de sept soldats. Depuis deux jours, ils s'occupaient de reconnaître +la situation la plus favorable pour l'établissement d'un poste à Gouina, +lorsqu'ils furent témoins de l'arrivée du docteur Fergusson. +</p> + +<p> +On se figure aisément les félicitations et les embrassements dont furent +accablés les trois voyageurs. Les Français, ayant pu contrôler par eux mêmes +l'accomplissement de cet audacieux projet, devenaient les témoins naturels de +Samuel Fergusson. +</p> + +<p> +Aussi le docteur leur demanda-t-il tout d'abord de constater officiellement son +arrivée aux cataractes de Gouina. +</p> + +<p> +« Vous ne refuserez pas de signer un procès-verbal ? demanda-t-il au lieutenant +Dufraisse. +</p> + +<p> +—A vos ordres, » répondit ce dernier. +</p> + +<p> +Les Anglais furent conduits à un poste provisoire établi sur le bord du fleuve +; ils y trouvèrent les soins les plus attentifs et des provisions en abondance. +Et c'est là que fut rédigé en ces termes le procès-verbal qui figure +aujourd'hui dans les archives de la Société Géographique de Londres : +</p> + +<p> +« Nous, soussignés, déclarons que ledit jour nous avons vu arriver suspendus au +filet d'un ballon le docteur Fergusson et ses deux compagnons Richard Kennedy +et Joseph Wilson [Dick est le diminutif de Richard, et Joe celui de Joseph.] ; +lequel ballon est tombé à quelques pas de nous dans le lit même du fleuve, et, +entraîné par le courant, s'est abîmé dans les cataractes de Gouina. En foi de +quoi nous avons signé le présent procès-verbal, contradictoirement avec les sus +nommés, pour valoir ce que de droit. +</p> + +<p> + Fait aux cataractes de Gouina, +le 24 mai 1862. +</p> + +<p> + « SAMUEL FERGUSSON, RICHARD KENNEDY, JOSEPH WILSON +</p> + +<p> + DUFRAISSE, lieutenant d'infanterie de +marine ; RODAMEL, +</p> + +<p> + enseigne de vaisseau ; DUFAYS, sergent ; +FLIPPEAU, MAYOR, +</p> + +<p> + PÉLISSIER, LOROIS, RASCAGNET, GUILLON, +LEBEL, soldats. » +</p> + +<p> +Ici finit l'étonnante traversée du docteur Fergusson et de ses braves +compagnons, constatée par d'irrécusables témoignages ; ils se trouvaient avec +des amis au milieu de tribus plus hospitalières et dont les rapports sont +fréquents avec les établissements français. +</p> + +<p> +Ils étaient arrivés au Sénégal le samedi 24 mai, et, le 27 du même mois, ils +atteignaient le poste de Médine, situé un peu plus au nord sur le fleuve. +</p> + +<p> +Là les français les reçurent à bras ouverts, et déployèrent envers eux toutes +les ressources de leur hospitalité ; le docteur et ses compagnons purent +s'embarquer presque immédiatement sur le petit bateau à vapeur le Basilic, qui +descendait le Sénégal jusqu'à son embouchure. +</p> + +<p> +Quatorze jours après, le 10 juin, ils arrivèrent à Saint-Louis, où le +gouverneur les reçut magnifiquement ; ils étaient complètement remis de leurs +émotions et de leurs fatigues. D'ailleurs Joe disait à qui voulait l'entendre : +</p> + +<p> +« C'est un piètre voyage que le notre, après tout, et si quelqu'un est avide +d'émotions, je ne lui conseille pas de l'entreprendre ; cela devient fastidieux +à la fin, et, sans les aventures du lac Tchad et du Sénégal, je crois +véritablement que nous serions morts d'ennui ! » +</p> + +<p> +Une frégate anglaise était en partance ; les trois voyageurs prirent passage à +bord ; le 26 juin, ils arrivaient à Portsmouth, et le lendemain à Londres. +</p> + +<p> +Nous ne décrirons pas l'accueil qu'ils reçurent à la Société Royale de +Géographie, ni l'empressement dont ils furent l'objet ; Kennedy repartit +aussitôt pour Édimbourg avec sa fameuse carabine ; il avait hâte de rassurer sa +vieille gouvernante. +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson et son fidèle Joe demeurèrent les mêmes hommes que nous +avons connus. Cependant il s'était fait en eux un changement à leur insu. +</p> + +<p> +Ils étaient devenus deux amis. +</p> + +<p> +Les journaux de l'Europe entière ne tarirent pas en éloges sur les audacieux +explorateurs, et le <i>Daily Telegraph</i> fit un tirage de neuf cent +soixante-dix-sept mille exemplaires le jour où il publia un extrait du voyage. +</p> + +<p> +Le docteur Fergusson fit en séance publique à la Société Royale de Géographie +le récit de son expédition aéronautique, et il obtint pour lui et ses deux +compagnons la médaille d'or destinée à récompenser la plus remarquable +exploration de l'année 1862. +</p> + +<p> +Le voyage du docteur Fergusson a eu tout d'abord pour résultat de constater de +la manière la plus précise les faits et les relèvements géographiques reconnus +par MM. Barth, Burton, Speke et autres. Grâce aux expéditions actuelles de MM. +Speke et Grant, de Heuglin et Munzinger, qui remontent aux sources du Nil ou se +dirigent vers le centre de l'Afrique, nous pourrons avant peu contrôler les +propres découvertes du docteur Fergusson dans cette immense contrée comprise +entre les quatorzième et trente-troisième degrés de longitude. +</p> + +<p class="center"> +—Fin du Voyage— +</p> + +<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CINQ SEMAINES EN BALLON ***</div> +<div style='text-align:left'> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Updated editions will replace the previous one—the old editions will +be renamed. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. 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To learn more about the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see +Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. +</div> + +<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. 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