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diff --git a/45468-0.txt b/45468-0.txt new file mode 100644 index 0000000..309ad94 --- /dev/null +++ b/45468-0.txt @@ -0,0 +1,2645 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 45468 *** + +ÉMILE VERHAEREN + + +Les Heures du Soir + +PRÉCÉDÉES DE + +Les Heures claires + +Les Heures d'après-midi + + +DOUZIÈME ÉDITION + +PARIS. + +MERCVRE DE FRANCE + +XXVI, RUE DE CONDÉ, XVI + +MCMXXII + + + + + + +A CELLE QUI VIT A MES COTÉS + + + +LES HEURES CLAIRES + + + + + I. + + + + O la splendeur de notre joie + Tissée en or dans l'air de soie! + + Voici la maison douce et son pignon léger, + Et le jardin et le verger. + + Voici le banc, sous les pommiers + D'où s'effeuille le printemps blanc, + A pétales frôlants et lents. + + Voici des vols de lumineux ramiers + Planant, ainsi que des présages, + Dans le ciel clair du paysage. + + Voici, pareils à des baisers tombés sur terre + De la bouche du frôle azur, + Deux bleus étangs simples et purs, + Bordés naïvement de fleurs involontaires. + + O la splendeur de notre joie et de nous-mêmes, + En ce jardin où nous vivons de nos emblèmes. + + + + + II + + Quoique nous le voyions fleurir devant nos yeux + Ce jardin clair où nous passons silencieux, + C'est plus encor en nous que se féconde + Le plus candide et doux jardin du monde. + + Car nous vivons toutes les fleurs, + Toutes les herbes, toutes les palmes + En nos rires et en nos pleurs + Le bonheur pur et calme. + + Car nous vivons toutes les transparences + De l'étang bleu qui reflète l'exubérance + Des roses d'or, et des grands lys vermeils, + Bouches et lèvres de soleil. + + Car nous vivons toute la joie + Dardée en cris de fête et de printemps, + En nos aveux, où se côtoient + Les mots fervents et exaltants. + + Oh! dis, c'est bien en nous que se féconde + Le plus joyeux et doux jardin du monde. + + + + + III + + Ce chapiteau barbare, où des monstres se tordent, + Soudés entre eux, à coups de griffes et de dents, + En un tumulte fou de sang, de cris ardents, + De blessures et de gueules qui s'entre-mordent, + C'était moi-même, avant que tu fusses la mienne, + O toi la neuve, ô toi l'ancienne! + Qui vins à moi, du fond de ton éternité + Avec, entre les mains, l'ardeur et la bonté. + + Je sens en toi les mêmes choses très profondes + Qu'en moi-même dormir, + Et notre soif de souvenir + Boire l'écho, où nos passés se correspondent. + + Nos yeux ont dû pleurer aux mêmes heures + Sans le savoir, pendant l'enfance; + Avoir mêmes effrois, mêmes bonheurs, + Mêmes éclairs de confiance; + Car je te suis lié par l'inconnu + Qui me fixait, jadis, au fond des avenues + Par où passait ma vie aventurière; + Et, certes, si j'avais regardé mieux, + J'aurais pu voir s'ouvrir tes yeux + Depuis longtemps, en ses paupières. + + + + + IV + + Le ciel en nuit s'est déplié + Et la lune semble veiller + Sur le silence endormi. + + Tout est si pur et clair, + Tout est si pur et si pâle dans l'air + Et sur les lacs du paysage ami, + Qu'elle angoisse, la goutte d'eau + Qui tombe d'un roseau + Et tinte, et puis se tait dans l'eau. + + Mais j'ai tes mains entre les miennes + Et tes yeux sûrs, qui me retiennent, + De leurs ferveurs, si doucement; + Et je te sens si bien en paix de toute chose + Que rien, pas même un fugitif soupçon de crainte, + Ne troublera, fût-ce un moment, + La confiance sainte + Qui dort en nous comme un enfant repose. + + + + + V + + Chaque heure, où je songe à ta bonté + Si simplement profonde, + Je me confonds en prières vers toi. + + Je suis venu si tard + Vers la douceur de ton regard, + Et de si loin vers tes deux mains tendues, + Tranquillement, par à travers les étendues! + + J'avais en moi tant de rouille tenace + Qui me rongeait, à dents rapaces, + La confiance. + + J'étais si lourd, j'étais si las, + j'étais si vieux de méfiance, + J'étais si lourd, j'étais si las + Du vain chemin de tous mes pas. + + Je méritais si peu la merveilleuse joie + De voir tes pieds illuminer ma voie, + Que j'en reste tremblant encore et presque en pleurs + Et humble, à tout jamais, en face du bonheur. + + + + + VI + + Tu arbores parfois cette grâce bénigne + Du matinal jardin tranquille et sinueux + Qui déroule, là-bas, parmi les lointains bleus, + Ses doux chemins courbés en cols de cygne. + + Et, d'autres fois, lu m'es le frisson clair + Du vent rapide et exaltant + Qui passe, avec ses doigts d'éclair, + Dans les crins d'eau de l'étang blanc. + + Au bon toucher de tes deux mains + Je sens comme des feuilles + Me doucement frôler; + Que midi brûle le jardin, + Les ombres, aussitôt, recueillent + Les paroles chères dont ton être a tremblé. + + Chaque moment me semble, grâce à toi, + Passer ainsi, divinement en moi; + Aussi, quand l'heure vient de la nuit blême, + Où tu te cèles en toi-même + En refermant les yeux, + Sens-tu mon doux regard dévotieux, + Plus humble et long qu'une prière, + Remercier le tien sous tes closes paupières. + + + + + VII + + Oh! laisse frapper à la porte + La main qui passe avec ses doigts futiles; + Notre heure est si unique, et le reste qu'importe, + Le reste avec ses doigts futiles, + + Laisse passer, par le chemin, + La triste et fatigante joie, + Avec ses crécelles en main. + + Laisse monter, laisse bruire + Et s'en aller le rire; + Laisse passer la foule et ses milliers de voix. + + L'instant est si beau de lumière, + Dans le jardin, autour de nous; + L'instant est si rare de lumière première, + Dans notre cœur, au fond de nous; + + Tout nous prêche de n'attendre plus rien + De ce qui vient ou passe, + Avec des chansons lasses + Et des bras las par les chemins, + + Et de rester les doux qui bénissons le jour, + Même devant la nuit d'ombre barricadée, + Aimant en nous, par-dessus tout, l'idée + Que, bellement, nous nous faisons de notre amour. + + + + + VIII + + Comme aux âges naïfs, je t'ai donné mon cœur, + Ainsi qu'une ample fleur, + Qui s'ouvre pure et belle aux heures de rosée; + Entre ses plis mouillés ma bouche s'est posée. + + La fleur, je la cueillis avec des doigts de flamme; + Ne lui dis rien: car tous les mots sont hasardeux: + C'est à travers les yeux que l'âme écoute une âme. + + La fleur qui est mon cœur et mon aveu, + Tout simplement, à tes lèvres confie + Qu'elle est loyale et claire et bonne, et qu'on se fie + Au vierge amour, comme un enfants se fie à Dieu. + + Laissons l'esprit fleurir sur les collines + En de capricieux chemins de vanité, + Et faisons simple accueil à la sincérité + Qui tient nos deux cœurs vrais en ses mains cristallines; + Et rien n'est beau comme une confession d'âmes + Lune à l'autre, le soir, lorsque la flamme + Des incomptables diamants + Brûle comme autant d'yeux + Silencieux + Le silence des firmaments. + + + + + IX + + Le printemps jeune et bénévole + Qui vêt le jardin de beauté + Élucide nos voix et nos paroles + Et les trempe dans sa limpidité. + + La brise et les lèvres des feuilles + Babillent, et lentement effeuillent + En nous les syllabes de leur clarté. + + Mais le meilleur de nous se gare + Et fuit les mots matériels; + Un simple et doux élan muet + Mieux que tout verbe amarre + + Notre bonheur à son vrai ciel: + Celui de ton âme, à deux genoux, + Tout simplement, devant la mienne, + Et de mon âme, à deux genoux, + Très doucement, devant la tienne. + + + + + X + + Viens lentement t'asseoir + Près du parterre dont le soir + Ferme les fleurs de tranquille lumière, + Laisse filtrer la grande nuit en toi: + Nous sommes trop heureux pour que sa mer d'effroi + trouble notre prière. + + Là-haut, le pur cristal des étoiles s'éclaire: + Voici le firmament plus net et translucide + Qu'un étang bleu ou qu'un vitrail d'abside; + Et puis voici le ciel qui regarde à travers. + + Les mille voix de l'énorme mystère + Parlent autour de toi, + Les mille lois de la nature entière + Bougent autour de toi, + Les arcs d'argent de l'invisible + Prennent ton âme et sa ferveur pour cible, + Mais tu n'as peur, oh! simple cœur, + Mais tu n'as peur, puisque ta foi + Est que toute la terre collabore + A cet amour que fit éclore + La vie et son mystère en toi. + + Joins donc les mains tranquillement + Et doucement adore; + Un grand conseil de pureté + Flotte, comme une étrange aurore, + Sous les minuits du firmament. + + + + + XI + + + Combien elle est facilement ravie + Avec ses yeux d'extase ignée; + Elle, la douce et résignée + Si simplement devant la vie. + + Ce soir, comme un regard la surprenait fervente + Et comme un mot la transportait + Au pur jardin de joie, où elle était + Tout à la fois reine et servante. + + Humble d'elle, mais ardente de nous, + C'était à qui ploierait les deux genoux, + Pour recueillir le merveilleux bonheur + Qui, mutuel, nous débordait du cœur. + + Nous écoutions se taire, en nous, la violence + De l'exaltant amour qu'emprisonnaient nos bras + Et le vivant silence + Dire des mots que nous ne savions pas. + + + + + XII + + Au temps où longuement j'avais souffert, + Où les heures m'étaient des pièges, + Tu m'apparus l'accueillante lumière + Qui luit, aux fenêtres, l'hiver, + Au fond des soirs, sur de la neige. + + Ta clarté d'âme hospitalière + Frôla, sans le blesser, mon cœur, + Comme une main de tranquille chaleur. + + Puis vint la bonne confiance, + Et la franchise, et la tendresse, et l'alliance + Enfin de nos deux mains amies, + Un soir de claire entente et de douce accalmie. + + Depuis, bien que l'été ait succédé au gel, + En nous-mêmes, et sous le ciel, + Dont les flammes éternisées + Pavoisent d'or tous les chemins de nos pensées, + Et que l'amour soit devenu la fleur immense + Naissant du fier désir + Qui sans cesse, pour mieux encor grandir, + En notre cœur se recommence, + Je regarde toujours, la petite lumière + Qui me fut douce, la première. + + + + + XIII + + Et qu'importent et les pourquois et les raisons + Et qui nous fûmes et qui nous sommes: + Tout doute est mort, en ce jardin de floraisons + Qui s'ouvre en nous et hors de nous, si loin des hommes. + + Je ne raisonne pas, et ne veux pas savoir + Et rien ne troublera ce qui n'est que mystère + Et qu'élans doux et que ferveur involontaire + Et que tranquille essor vers nos parvis d'espoir. + + Je te sens claire, avant de te comprendre telle; + Et c'est ma joie, infiniment, + De m'éprouver si doucement aimant + Sans demander pourquoi ta voix m'appelle. + + Soyons simples et bons--et que le jour + Nous soit tendresse et lumière servies, + Et laissons dire que la vie + N'est point faite pour un pareil amour. + + + + + XIV + + A ces reines qui lentement descendent + Les escaliers en ors et fleurs de la légende, + Dans mon rêve, parfois, je t'apparie; + Jeté donne des noms qui se marient + A la beauté, à la splendeur et à la joie, + Et bruissent en syllabes de soie, + Au long des vers bâtis comme une estrade + Pour la danse des mots et leurs belles parades. + + Mais combien vite on se lasse du jeu, + A te voir douce et profonde et si peu + Celle dont on enjolive les attitudes, + Ton front si clair et pur et blanc de certitude, + + Tes douces mains d'enfant en paix sur tes genoux, + Tes seins se soulevant au rythme de ton pouls + Qui bat comme ton cœur immense et ingénu, + Oh! combien tout, hormis cela et ta prière, + Oh! comme tout est pauvre et vain, hors la lumière + Qui me regarde et qui m'accueille en tes yeux nus. + + + + + XV + + Je dédie à tes pleurs, à ton sourire, + Mes plus douces pensées, + Celles que je te dis, celles aussi + Qui demeurent imprécisées + Et trop profondes pour les dire. + + Je dédie à tes pleurs, à ton sourire, + A toute ton âme, mon âme, + Avec ses pleurs et ses sourires + Et son baiser. + + Vois-tu, l'aube blanchit le sol, couleur de lie; + Des liens d'ombre semblent glisser + Et s'en aller, avec mélancolie; + L'eau des étangs s'éclaire et tamise son bruit, + L'herbe rayonne et les corolles se déplient, + Et les bois d'or s'affranchissent de toute nuit. + + Oh! dis, pouvoir, un jour, + Entrer ainsi dans la pleine lumière; + Oh! dis, pouvoir, un jour, + Avec des cris vainqueurs et de hautes prières, + Sans plus aucun voile sur nous, + Sans plus aucun remords en nous, + Oh! dis, pouvoir un jour + Entrer à deux dans le lucide amour!... + + + + + XVI + + Je noie en tes deux yeux mon âme tout entière + Et l'élan fou de cette âme éperdue, + Pour que, plongée en leur douceur et leur prière, + Plus claire et mieux trempée, elle me soit rendue. + + S'unir pour épurer son être + Comme deux vitraux d'or en une même abside + Croisent leurs feux différemment lucides + Et se pénètrent! + + Je suis parfois si lourd, si las, + D'être celui qui ne sait pas + Etre parfait, comme il le veut! + Mon cœur se bat contre ses vœux, + Mon cœur dont les plantes mauvaises, + Entre des rocs d'entêtement, + Dressent, sournoisement, + Leurs fleurs d'encre ou de braise; + Mon cœur si faux, si vrai, selon les jours, + Mon cœur contradictoire, + Mon cœur exagéré toujours + De joie immense ou de crainte attentatoire. + + + + + XVII + + Pour nous aimer des yeux, + Lavons nos deux regards de ceux + Que nous avons croisés, par milliers, dans la vie + Mauvaise et asservie. + + L'aube est en fleur et en rosée + Et en lumière tamisée + Très douce; + On croirait voir de molles plumes + D'argent et de soleil, à travers brumes, + Frôler et caresser, dans le jardin, les mousses. + Nos bleus et merveilleux étangs + Tremblent et s'animent d'or miroitant; + Des vols éméraudés, sous les arbres, circulent; + Et la clarté, hors de chemins, des clos, des haies, + Balaie + La cendre humide, où traîne encor le crépuscule. + + + + + XVIII + + Au clos de notre amour, l'été se continue: + Un paon d'or, là-bas, traverse une avenue; + Des pétales pavoisent + --Perles, émeraudes, turquoises-- + L'uniforme sommeil des gazons verts. + Nos étangs bleus luisent, couverts + Du baiser blanc des nénuphars de neige; + Aux quinconces, nos groseilliers font des cortèges; + Un insecte de prisme irrite un cœur de fleur; + De merveilleux sous bois se jaspent de lueurs; + Et, comme des bulles légères, mille abeilles + Sur des grappes d'argent vibrent au long des treilles. + + L'air est si beau qu'il paraît chatoyant; + Sous les midis profonds et radiants + On dirait qu'il remue en roses de lumière; + Tandis qu'au loin, les routes coutumières + Telles de lents gestes qui s'allongent vermeils, + A l'horizon nacré, montent vers le soleil. + + Certes, la robe en diamants du bel été + Ne vêt aucun jardin d'aussi pure clarté. + Et c'est la joie unique éclose en nos deux âmes, + Qui reconnaît sa vie en ces bouquets de flammes. + + + + + XIX + + Que tes yeux clairs, tes yeux d'été, + Me soient, sur terre, + Les images de la bonté. + + Laissons nos âmes embrasées + Revêtir d'or chaque flamme de nos pensées. + + Que mes deux mains contre ton cœur + Te soient, sur terre, + Les emblèmes de la douceur. + + Vivons pareils à deux prières éperdues + L'une vers l'autre, à toute heure, tendues. + + Que nos baisers sur nos bouches ravies + Nous soient sur terre + Les symboles de notre vie. + + + + + XX + + Dis-moi, ma simple et ma tranquille amie, + Dis, combien l'absence, même d'un jour, + Attriste et attise l'amour + Et le réveille, en ses brûlures endormies? + + Je m'en vais au-devant de ceux + Qui reviennent des lointains merveilleux + Où, dès l'aube, tu es allée; + Je m'assieds sous un arbre, au détour de l'allée; + Et, sur la route, épiant leur venue, + Je regarde et regarde, avec ferveur, leurs yeux + Encor clairs de t'avoir vue. + + Et je voudrais baiser leurs doigts qui t'ont touchée, + Et leur crier des mots qu'ils ne comprendraient pas, + Et j'écoute longtemps se cadencer leur pas + Vers l'ombre où les vieux soirs tiennent la nuit penchée. + + + + + XXI + + En ces heures où nous sommes perdus + Si loin de tout ce qui n'est pas nous-mêmes, + Quel sang lustral ou quel baptême + Baigne nos cœurs vers tout l'amour tendus? + + Joignant les mains, sans que l'on prie, + Tendant les bras, sans que l'on crie, + Mais adorant on ne sait quoi + De plus lointain et de plus pur que soi, + L'esprit fervent et ingénu, + Dites, comme on se fond, comme on se vit dans l'inconnu. + + Comme on s'abîme en la présence + De ces heures de suprême existence, + Comme l'âme voudrait des cieux + Pour y chercher de nouveaux dieux, + Oh! l'angoissante et merveilleuse joie + Et l'espérance audacieuse + D'être, un jour, à travers la mort même, la proie + De ces affres silencieuses. + + + + + XXII + + Oh! ce bonheur + Si rare et si frôle parfois + Qu'il nous fait peur! + + Nous avons beau taire nos voix + Et nous faire comme une tente, + Avec toute ta chevelure, + Pour nous créer un abri sûr, + Souvent l'angoisse en nos âmes fermente. + + Mais notre amour étant comme un ange à genoux + Prie et supplie + Que l'avenir donne à d'autres que nous + Même tendresse et même vie, + Pour que leur sort, de notre sort, ne soit jaloux. + + Et puis, aux jours mauvais, quand les grands soirs + Illimitent, jusques au ciel, le désespoir, + Nous demandons pardon à la nuit qui s'enflamme + De la douceur de notre âme. + + + + + XXIII + + Vivons, dans notre amour et notre ardeur, + Vivons si hardiment nos plus belles pensées + Qu'elles s'entrelacent harmonisées + A l'extase suprême et l'entière ferveur. + + Parce qu'en nos âmes pareilles, + Quelque chose de plus sacré que nous + Et de plus pur, et de plus grand s'éveille, + Joignons les mains pour l'adorer à travers nous. + + Il n'importe que nous n'ayons que cris ou larmes + Pour humblement le définir + Et que si rare et si puissant en soit le charme, + Qu'à le goûter nos cœurs soient près de défaillir. + + Restons quand même, et pour toujours, les fous + De cet amour presque implacable, + Et les fervents, à deux genoux, + Du Dieu soudain qui règne en nous, + Si violent et si ardemment doux + Qu'il nous fait mal et nous accable. + + + + + XXIV + + Sitôt que nos bouches se touchent, + Nous nous sentons tant plus clairs de nous-mêmes + Que l'on dirait des Dieux qui s'aiment + Et qui s'unissent en nous-mêmes; + + Nous nous sentons le cœur si divinement frais + Et si renouvelé par leur lumière + Première + Que l'univers, sous leur clarté, nous apparaît. + + La joie est à nos yeux le seul ferment du monde + Qui se mûrit et se féconde, + Innombrable, sur nos routes d'en bas; + Comme là-haut, par tas, + Parmi des lacs de soie où voyagent des voiles + Naissent les fleurs myriadaires des étoiles. + + L'ordre nous éblouit, comme les feux la cendre, + Tout nous éclaire et nous paraît flambeau: + Nos simples mots ont un sens si beau + Que nous les répétons pour les sans cesse entendre. + + Nous sommes les victorieux sublimes + Qui conquérons l'éternité. + Sans nul orgueil, et sans songer au temps minime, + Et notre amour nous semble avoir toujours été. + + + + + XXV + + Pour que rien de nous deux n'échappe à notre étreinte. + Si profonde qu'elle en est sainte + Et qu'à travers le corps même, l'amour soit clair; + Nous descendons ensemble au jardin de la chair. + + Tes seins sont là ainsi que des offrandes, + Et tes deux mains me sont tendues; + Et rien ne vaut la naïve provende + Des paroles dites et entendues. + + L'ombre des rameaux blancs voyage + Parmi ta gorge et ton visage + Et tes cheveux dénouent leur floraison, + En guirlandes, sur les gazons. + + La nuit est toute d'argent bleu, + La nuit est un beau lit silencieux, + La nuit douce, dont les brises vont, une à une, + Effeuiller les grands lys dardés au clair de lune. + + + + + XXVI + + Bien que déjà, ce soir + L'automne + Laisse aux sentes et aux orées, + Comme des mains dorées, + Lentes, les feuilles choir, + Bien que déjà l'automne, + Ce soir, avec ses bras de vent, + Moissonne, + Sur les rosiers fervents + Les pétales et leur pâleur, + Ne laissons rien de nos deux âmes + Tomber soudain avec ces fleurs. + + Mais tous les deux, autour des flammes + De l'âtre en or de souvenir, + Mais tous les deux, blottissons-nous, + Les mains au feu et les genoux. + + Contre les deuils cachés dans l'avenir, + Contre le temps qui fixe à toute ardeur sa fin, + Contre notre terreur, contre nous-mêmes enfin, + Blottissons-nous, près du foyer, + Que la mémoire en nous fait flamboyer. + + Et si l'automne obère + A grands pans d'ombre et d'orages planants, + Les bois, les pelouses et les étangs, + Que sa douleur du moins n'altère + L'intérieur jardin tranquillisé, + Où s'unissent, dans la lumière, + Les pas égaux de nos pensées. + + + + + XXVII + + Le don du corps, lorsque l'âme est donnée, + N'est rien que l'aboutissement + De deux tendresses entraînées + L'une vers l'autre, éperdûment. + + Tu n'es heureuse de ta chair, + Si belle en sa fraîcheur natale, + Que pour, avec ferveur, m'en faire + L'offre complète et l'aumône totale. + + Et je me donne à toi, ne sachant rien + Sinon que je m'exalte à te connaître, + Toujours meilleure, et plus pure, peut-être, + Depuis que ton doux corps offrit sa fête au mien. + + L'amour, oh! qu'il nous soit la clairvoyance + Unique, et l'unique raison du cœur, + A nous, dont le plus fol bonheur + Est d'être fous de confiance. + + + + + XXVIII + + Fut-il en nous une seule tendresse, + Une pensée, une joie, une promesse, + Que nous n'ayons semée au-devant de nos pas? + + Fut-il une prière en secret entendue, + Dont nous n'ayons serré les mains tendues + Avec douceur sur notre sein? + + Fut-il un seul appel, un seul dessein, + Un vœu tranquille ou violent + Dont nous n'ayons accéléré l'élan? + + Et, nous aimant ainsi, + Nos cœurs s'en sont allés, tels des apôtres, + Vers les doux cœurs timides et transis + Des autres. + Ils les ont conviés, par la pensée, + A se sentir aux nôtres fiancés, + A proclamer l'amour avec des ardeurs franches, + Comme un peuple de fleurs aime la même branche, + Qui le suspend et le baigne dans le soleil; + Et notre âme, comme agrandie, en cet éveil, + S'est mise à célébrer tout ce qui aime, + Magnifiant l'amour pour l'amour même, + Et à chérir, divinement, d'un désir fou, + Le monde entier qui se résume en nous. + + + + + XXIX + + Le beau jardin fleuri de flammes + Qui nous semblait le double ou le miroir + Du jardin clair que nous portions dans l'âme + Se cristallise en gel et or, ce soif. + + Un grand silence blanc est descendu s'asseoir + Là-bas, aux horizons de marbre, + Vers où s'en vont, par défilés, les arbres + Avec leur ombre immense et bleue + Et régulière, à côté d'eux. + + Aucun souffle de vent, aucune haleine. + Les grands voiles du froid + Se déplient seuls, de plaine en plaine, + Sur des marais d'argent ou des routes en croix. + + Les étoiles paraissent vivre. + Comme l'acier, brille le givre, + A travers l'air translucide et glacé. + De clairs métaux pulvérisés + A l'infini semblent neiger + De la pâleur d'une lune de cuivre. + Tout est scintillement dans l'immobilité. + + Et c'est l'heure divine, où l'esprit est hanté + Par ces mille regards que projette sur terre, + Vers les hasards de l'humaine misère, + La bonne et pure et inchangeable éternité. + + + + + XXX + + S'il arrive jamais + Que nous soyons, sans le savoir, + Souffrance ou peine ou désespoir + L'un pour l'autre; s'il se faisait + Que la fatigue ou le banal plaisir + Détendissent en nous l'arc d'or du haut désir; + Si le cristal de la pure pensée + Doit en nos cœurs tomber et se briser; + Si malgré tout, je me sentais + Vaincu pour n'avoir pas été + Assez en proie à la divine immensité + De la bonté; + Alors, oh! serrons-nous comme deux fous sublimes + Qui, sous les cieux cassés, se cramponnent aux cimes + Quand même--et, d'un unique essor, + L'âme en soleil, s'exaltent dans la mort. + + + + + LES HEURES D'APRÈS-MIDI + + + + + I. + + L'âge est venu, pas à pas, jour à jour, + Poser ses mains sur le front nu de notre amour + Et, de ses yeux moins vifs, l'a regardé. + + Et, dans le beau jardin que Juillet a ridé, + Les fleurs, les bosquets et les feuilles vivantes + Ont laissé choir un peu de leur force fervente + Sur l'étang pâle et sur les chemins doux. + Parfois, le soleil marque, âpre et jaloux, + Une ombre dure, autour de sa lumière. + + Pourtant, voici toujours les floraisons trémières + Qui persistent à se darder vers leur splendeur, + Et les saisons ont beau peser sur notre vie, + Toutes les racines de nos deux cœurs + Plus que jamais plongent inassouvies, + Et se crispent et s'enfoncent, dans le bonheur. + + Oh! ces heures d'après-midi ceintes de roses + Qui s'enlacent autour du temps et se reposent + La joue en fleur et feu, contre son flanc transi! + + Et rien, rien n'est meilleur que se sentir ainsi, + Heureux et, clairs encor, après combien d'années! + Mais si tout autre avait été la destinée + Et que, tous deux, nous eussions dû souffrir, + --Quand même!--oh! j'eusse aimé vivre et mourir, + Sans me plaindre, d'une amour obstinée. + + + + + II + + Roses de Juin, vous les plus belles, + Avec vos cœurs de soleil transpercés; + Roses violentes et tranquilles, et telles + Qu'un vol léger d'oiseaux sur les branches posés; + Roses de Juin et de Juillet, droites et neuves, + Bouches, baisers qui tout à coup s'émeuvent + Ou s'apaisent, au va et vient du vent, + Caresse d'ombre et d'or, sur le jardin mouvant; + Roses d'ardeur muette et de volonté douce, + Roses de volupté en vos gaines de mousse, + Vous qui passez les jours du plein été + A vous aimer, dans la clarté; + Roses vives, fraîches, magnifiques, toutes nos roses + Oh! que pareils à vous nos multiples désirs, + Dans la chère fatigue ou le tremblant plaisir + S'entr'aiment, s'exaltent et se reposent! + + + + + III + + Si d'autres fleurs décorent la maison + Et la splendeur du paysage, + Les étangs purs luisent toujours dans le gazon, + Avec les grands yeux d'eau de leur mouvant visage. + + Dites de quels lointains profonds et inconnus + Tant de nouveaux oiseaux sont-ils venus, + Avec du soleil sur leurs ailes? + + Juillet a remplacé Avril dans le jardin + Et les tons bleus par les grands tons incarnadins, + L'espace est chaud et le vent frêle; + Mille insectes brillent dans l'air, joyeusement, + Et l'été passe, en sa robe de diamants + Et d'étincelles. + + + + + IV + + L'ombre est lustrale et l'aurore irisée. + De la branche, d'où s'envole là-haut + L'oiseau, + Tombent des gouttes de rosée. + + Une pureté lucide et frêle + Orne le matin si clair + Que des prismes semblent briller dans l'air. + On écoute une source; on entend un bruit d'ailes. + + Oh! que tes yeux sont beaux, à cette heure première + Où nos étangs d'argent luisent dans la lumière + Et reflètent le jour qui se lève là-bas. + Ton front est radieux et ton artère bat. + + La vie intense et bonne et sa force divine + Entrent si pleinement, tel un battant bonheur, + En ta poitrine, + Que pour en contenir l'angoisse et la fureur, + Tes mains soudain prennent mes mains + Et les appuyent comme avec peur, + Contre ton cœur. + + + + + V + + Je t'apporte, ce soir, comme offrande, ma joie + D'avoir plongé mon corps dans l'or et dans la soie + Du vent joyeux et franc et du soleil superbe: + Mes pieds sont clairs d'avoir marché parmi les herbes, + Mes mains douces d'avoir touché le cœur des fleurs, + Mes yeux brillants d'avoir soudain senti les pleurs + Naître, sourdre et monter, autour de mes prunelles, + Devant la terre en fête et sa force éternelle. + + L'espace entre ses bras de bougeante clarté, + Ivre et fervent et sanglotant, m'a emporté, + Et j'ai passé je ne sais où, très loin, là-bas, + Avec des cris captifs que délivraient mes pas. + + Je t'apporte la vie et la beauté des plaines; + Respire-les sur moi à franche et bonne haleine, + Les origans ont caressé mes doigts, et l'air + Et sa lumière et ses parfums sont dans ma chair. + + + + + VI + + Asseyons-nous tous deux près du chemin, + Sur le vieux banc rongé de moisissures, + Et que je laisse, entre tes deux mains sûres, + Longtemps s'abandonner ma main. + + Avec ma main qui longtemps s'abandonne + A la douceur de se sentir sur tes genoux, + Mon cœur aussi, mon cœur fervent et doux + Semble se reposer, entre tes deux mains bonnes + + Et c'est la joie intense et c'est l'amour profond + Que nous goûtons à nous sentir si bien ensemble, + Sans qu'un seul mot trop fort sur nos lèvres ne tremble, + Ni même qu'un baiser n'aille brûler ton front. + + Et nous prolongerions l'ardeur de ce silence + Et l'immobilité de nos muets désirs, + N'était que tout à coup à les sentir frémir + Je n'étreigne, sans le vouloir, tes mains qui pensent; + + Tes mains, où mon bonheur entier reste celé + Et qui jamais, pour rien au monde, + N'attenteraient à ces choses profondes + Dont nous vivons, sans en devoir parler. + + + + + VII + + Très doucement, plus doucement encore, + Berce ma tête entre tes bras, + Mon front fiévreux et mes yeux las; + Très doucement, plus doucement encore. + Baise mes lèvres, et dis-moi + Ces mots plus doux à chaque aurore, + Quand me les dit ta voix, + Et que tu t'es donnée, et que je t'aime encore. + + Le joug surgit maussade et lourd; la nuit + Fut de gros rêves traversée; + La pluie et ses cheveux fouettent notre croisée + Et l'horizon est noir de nuages d'ennui. + + Très doucement, plus doucement encore, + Berce ma tête entre tes bras, + Mon front fiévreux et mes yeux las; + C'est toi qui m'es la bonne aurore, + Dont la caresse est dans ta main + Et la lumière en tes paroles douces: + Voici que je renais, sans mal et sans secousse, + Au quotidien travail qui trace, en mon chemin, + Son signe, + Et me fait vivre, avec la volonté, + D'être une arme de force et de beauté, + Aux poings d'or d'une vie insigne. + + + + + VIII + + Dans la maison où notre amour a voulu naître, + Avec les meubles chers peuplant l'ombre et les coins, + Où nous vivons à deux, ayant pour seuls témoins + Les roses qui nous regardent par les fenêtres. + + Il est des jours choisis, d'un si doux réconfort, + Et des heures d'été, si belles de silence, + Que j'arrête parfois le temps qui se balance, + Dans l'horloge de chêne, avec son disque d'or. + + Alors l'heure, le jour, la nuit est si bien nôtre + Que le bonheur qui nous frôle n'entend plus rien, + Sinon les battements de ton cœur et du mien + Qu'une étreinte soudaine approche l'un de l'autre. + + + + + IX + + Le bon travail, fenêtre ouverte, + Avec l'ombre des feuilles vertes + Et le voyage du soleil + Sur le papier vermeil, + Maintient la douce violence + De son silence, + En notre bonne et pensive maison. + + Et vivement les fleurs se penchent + Et les grands fruits luisent, de branche en branche, + Et les merles et les bouvreuils et les pinsons + Chantent et chantent + Pour que mes vers éclatent + Clairs et frais, purs et vrais, + Ainsi que leurs chansons, + Leur chair dorée et leurs pétales écarlates. + + Et je te vois passer dans le jardin, là-bas, + Parfois à l'ombre et au soleil mêlée; + Mais ta tête ne se retourne pas, + Pour que l'heure ne soit troublée + Où je travaille, avec mon cœur jaloux, + A ces poèmes francs et doux. + + + + + X + + Toute croyance habite au fond de notre amour. + On lie une pensée ardente aux moindres choses: + A l'éveil d'un bourgeon, au déclin d'une rose, + Au vol d'un frêle et bel oiseau qui, tour à tour, + Arrive ou disparaît, dans l'ombre ou la lumière. + Un nid, qui se disjoint au bord moussu d'un toit + Et que le vent saccage, emplit l'esprit d'effroi. + Un insecte qui mord le cœur des fleurs trémières + Epouvante: tout est crainte, tout est espoir. + + Que la raison, avec sa neige âpre et calmante, + Refroidisse soudain ces angoisses charmantes, + Qu'importe, acceptons-les sans trop savoir + Le faux, le vrai, le mal, le bien qu'elles présagent; + Soyons heureux de nous sentir, enfants, + Pour croire à leur pouvoir fatal ou triomphant; + Et gardons-nous, volets fermés, des gens trop sages. + + + + + XI + + L'aube, l'ombre, le soir, l'espace et les étoiles; + Ce que la nuit recèle ou montre entre ses voiles, + Se mêle à la ferveur de notre être exalté. + Ceux qui vivent d'amour vivent d'éternité. + + Il n'importe que leur raison adhère ou railla + Et leur tende, debout, sur ses hautes murailles, + Au long des quais et des havres ses flambeaux clairs; + Eux, sont les voyageurs d'au delà de la mer. + + Ils regardent le jour luire de plage en plage, + Très loin, plus loin que l'océan et ses flots noirs; + La fixe certitude et le tremblant espoir + Pour leurs regards ardents ont le même visage. + + Heureux et clairs, ils croient, avec avidité; + Leur âme est la profonde et soudaine clarté + Dont ils brûlent le front des plus hautains problèmes; + Et pour savoir le monde, ils ne scrutent qu'eux-mêmes. + + Ils vont, par des chemins lointains, choisis par eux; + Vivant des vérités que renferment leurs yeux + Simples et nus, profonds et doux comme l'aurore; + Et pour eux seuls, les paradis chantent encore. + + + + + XII + + C'est la bonne heure, où la lampe s'allume: + Tout est si calme et consolant, ce soir, + Et le silence est tel, que l'on entendrait choir + Des plumes. + + C'est la bonne heure où, doucement, + S'en vient la bien-aimée, + Comme la brise ou la fumée, + Tout doucement, tout lentement. + Elle ne dit rien d'abord--et je l'écoute; + Et son âme, que j'entends toute, + Je la surprends luire et jaillir + Et je la baise sur ses yeux. + + C'est la bonne heure, où la lampe s'allume, + Où les aveux + De s'être aimés le jour durant, + Du fond du cœur profond, mais transparent, + S'exhument. + + Et l'on se dit les simples choses: + Le fruit qu'on a cueilli dans le jardin; + La fleur qui s'est ouverte, + D'entre les mousses vertes; + Et la pensée éclose, en des émois soudains, + Au souvenir d'un mot de tendresse fanée + Surpris au fond d'un vieux tiroir, + Sur un billet de l'autre année. + + + + + XIII + + Les baisers morts des défuntes années + Ont mis leur sceau sur ton visage, + Et, sous le vent morne et rugueux de l'âge, + Bien des roses, parmi tes traits, se sont fanées. + + Je ne vois plus ta bouche et tes grands yeux + Luire, comme un matin de fête, + Ni, lentement, se repeser ta tête, + Dans le jardin massif et noir de tes cheveux, + + Tes mains chères qui demeurent si douces + Ne viennent plus comme autrefois, + Avec de la lumière au bout des doigts, + Me caresser le front, comme une aube les mousses. + + Ta chair jeune et belle, ta chair + Que je parais de mes pensées, + N'a plus sa fraîcheur pure de rosée, + Et tes bras ne sont plus pareils aux rameaux clairs. + + Tout tombe, hélas, et se fane sans cesse; + Tout est changé, même ta voix, + Ton corps s'est affaissé comme un pavois, + Pour laisser choir les victoires de la jeunesse. + + Mais néanmoins, mon cœur ferme et fervent te dit: + Que m'importent les ans jour à jour alourdis, + Puisque je sais que rien au monde + Ne troublera jamais notre être exalté + Et que notre âme est trop profonde + Pour que l'amour dépende encor de la beauté. + + + + + XIV + + + Voici quinze ans déjà que nous pensons d'accord; + Que notre ardeur claire et belle vainc l'habitude, + Mégère à lourde voix, dont les lentes mains rudes + Usent l'amour le plus tenace et le plus fort. + + Je te regarde, et tous les jours je te découvre, + Tant est intime ou ta douceur ou ta fierté: + Le temps, certe, obscurcit les yeux de ta beauté, + + Mais exalte ton cœur dont le fond d'or s'entr'ouvre. + Tu te laisses naïvement approfondir, + Et ton âme, toujours, paraît fraîche et nouvelle; + Les mâts au clair, comme une ardente caravelle, + Notre bonheur parcourt les mers de nos désirs. + + C'est en nous seuls que nous ancrons notre croyance, + A la franchise nue et la simple bonté; + Nous agissons et nous vivons dans la clarté + D'une joyeuse et translucide confiance. + + Ta force est d'être frêle et pure infiniment; + De traverser, le cœur en feu, tous chemins sombres, + Et d'avoir conservé, malgré la brume ou l'ombre, + Tous les rayons de l'aube en ton âme d'enfant. + + + + + XV + + J'ai cru à tout jamais notre joie engourdie + Comme un soleil fané avant qu'il ne fût nuit, + Le jour qu'avec ses bras de plomb, la maladie + M'a lourdement traîné vers son fauteuil d'ennui. + + Les fleurs et le jardin m'étaient crainte ou fallace; + Mes yeux souffraient à voir flamber les midis blancs, + Et mes deux mains, mes mains, semblaient déjà trop lasses + Pour retenir captif notre bonheur tremblant. + + Mes désirs n'étaient plus que des plantes mauvaises, + Ils se mordaient entre eux comme au vent les chardons, + Je me sentais le cœur à la fois glace et braise + Et tout à coup aride et rebelle aux pardons. + + Mais tu me dis le mot qui bellement console + Sans le chercher ailleurs que dans l'immense amour; + Et je vivais avec le feu de ta parole + Et m'y chauffais, la nuit, jusqu'au lever du jour. + + L'homme diminué que je me sentais être, + Pour moi-même et pour tous, n'existait par pour toi; + Tu me cueillais des fleurs au bord de la fenêtre, + Et je croyais en la santé, avec ta foi. + + Et tu me rapportais, dans les plis de ta robe, + L'air vivace, le vent des champs et des forêts, + Et les parfums du soir ou les odeurs de l'aube, + Et le soleil, en tes baisers profonds et frais. + + + + + XVI + + Tout ce qui vit autour de nous, + Sous la douce et fragile lumière, + Herbes frêles, rameaux tendres, roses trémières, + Et l'ombre qui les frêle et le vent qui les noue, + Et les chantants et sautillants oiseaux + Qui follement s'essaiment, + Comme des grappes de joyaux + Dans le soleil, + Tout ce qui vit au beau jardin vermeil, + Ingénument, nous aime; + Et nous, + Nous aimons tout. + + Nous adorons le lys que nous voyons grandir + Et les hauts tournesols plus clairs que le Nadir + --Cercles environnés de pétales de flammes-- + Brûlent, à travers leur ardeur, nos âmes. + + Les fleurs les plus simples, les phlox et les lilas, + Au long des murs, parmi les pariétaires, + Croissent, pour être proches de nos pas; + Et les herbes involontaires, + Dans le gazon où nous avons passé, + Ouvrent les jeux mouillés de leur rosée. + + Et nous vivons ainsi avec les fleurs et l'herbe, + Simples et purs, ardents et exaltés, + Perdus dans notre amour comme, dans l'or, les gerbes, + Et fièrement, laissant l'impérieux été + Trouer et traverser de ses pleines clartés + Nos chairs, nos cœurs, et nos deux volontés. + + + + + XVII + + Avec mes sens, avec mon cœur et mon cerveau, + Avec mon être entier tendu comme un flambeau + Vers ta bonté et vers ta charité + Sans cesse inassouvies, + Je t'aime et te louange et je te remercie + D'être venue, un jour, si simplement, + Par les chemins du dévouement, + Prendre, en tes mains bienfaisantes, ma vie. + + Depuis ce jour, + Je sais, oh! quel amour + Candide et clair ainsi que la rosée + Tombe de toi sur mon âme tranquillisée. + + Je me sens tien, par tous les liens brûlants + Qui rattachent à leur brasier les flammes; + Toute ma chair, toute mon âme + Monte vers toi, d'un inlassable élan; + Je ne cesse de longuement me souvenir + De ta ferveur profonde et de ton charme, + Si bien que, tout à coup, je sens mes yeux s'emplir, + Délicieusement, d'inoubliables larmes. + + Et je m'en viens vers toi, heureux et recueilli, + Avec le désir fier d'être à jamais celui + Qui t'est et te sera la plus sûre des joies. + Toute notre tendresse autour de nous flamboie; + Tout écho de mon être à ton appel répond; + L'heure est unique et d'extase solennisée + Et mes doigts sont tremblants, rien qu'à frôler ton front, + Comme s'ils y touchaient l'aile de tes pensées. + + + + + XVIII + + Les jours de fraîche et tranquille santé, + Lorsque la vie est belle ainsi qu'une conquête, + Le bon travail prend place à mes côtés, + Comme un ami qu'on fête. + + Il vient des pays doux et rayonnants, + Avec des mots plus clairs que les rosées, + Pour y sertir, en les illuminant, + Nos sentiments et nos pensées. + + Il saisit l'être en un tourbillon fou; + Il érige l'esprit, sur de géants pilastres; + Il lui verse le feu qui fait vivre les astres; + Il apporte le don d'être Dieu tout à coup. + + Et les transports fiévreux et les affres profondes, + Tout sert à sa tragique volonté + De rajeunir le sang de la beauté, + Dans les veines du monde. + + Je suis à sa merci, comme une ardente proie. + + Aussi, quand je reviens, bien que lassé et lourd, + Vers le repos de ton amour, + Avec les feux de mon idée ample et suprême, + Me semble-t-il--oh! qu'un instant-- + Que je t'apporte, en mon cœur haletant, + Le battement de cœur de l'univers lui-même. + + + + + XIX + + Je suis sorti des bosquets du sommeil, + Morose un peu de l'avoir délaissée + Sous leurs branches et leurs ombres tressées, + Loin du joyeux et matinal soleil. + + Déjà luisent les phlox et les roses trémières; + Et je m'en vais par le jardin, songeant + A des vers clairs de cristal et d'argent + Qui tinteraient, dans la lumière. + + Puis tout à coup, je m'en reviens vers toi, + Avec tant de ferveur et tant d'émoi + Qu'il me semble que ma pensée + De loin, subitement, a déjà traversé, + Pour provoquer ta joie et ton réveil, + Toute l'ombre feuillue et lourde du sommeil. + + Et quand je te rejoins dans notre maison tiède + Que l'ombre et le silence encore possèdent, + Mes baisers francs, mes baisers clairs, + Sonnent, comme une aubade, aux vallons de ta chair. + + + + + XX + + Hélas! lorsque le plomb des maladies, + Avec mon sang torpide et lourd, + Avec mon sang de jour en jour + Plus torpide et plus lourd, + Coulait, parmi mes veines engourdies; + + Lorsque mes yeux, mes pauvres yeux, + Sur mes longues mains pâles + Suivaient, avec hargne, les empreintes fatales + Du mal insidieux; + + Lorsque ma peau séchait comme une écorce, + Que je n'avais plus même assez de force + Pour imprimer ma bouche en feu contre ton cœur, + Et baiser, là, notre bonheur; + + Lorsque les jours mornes et identiques + Rongeaient ma via avec morosité, + Jamais je n'aurais pu trouver la volonté + Et la force de me dresser stoïque, + + Si tu n'avais versé dans mon corps quotidien, + Avec tes mains patientes, douces, sereine, + A chaque heure des si longues semaines, + L'héroïsme secret qui coulait dans le tien. + + + + + XXI + + Le clair jardin c'est la santé. + + Il la prodigue, en sa clarté, + Au va et vient de ses milliers de mains, + De palmes et de feuilles. + + Et la bonne ombre, où il accueille, + Après de longs chemins, + Nos pas, + Verse, à nos membres las, + Une force vivace et douce + Comme ses mousses. + + Quand l'étang joue avec lèvent et le soleil, + Un cœur vermeil + Semble habiter au fond de l'eau + Et battre, ardent et jeune, avec le flot; + Et les glaïeuls dardés et les roses ferventes, + Qui dans leur splendeur bougent, + Tendent, du bout de leurs tiges vivantes, + Leurs coupes d'or et de sang rouge. + + Le jardin clair c'est la santé. + + + + + XXII + + C'était en juin, dans le jardin, + C'était notre heure et notre jour; + Et nos jeux regardaient, avec un tel amour, + Les choses, + Qu'il nous semblait que doucement s'ouvraient + Et nous voyaient et nous aimaient + Les roses. + + Le ciel était plus pur qu'il ne le fut jamais: + Les insectes et les oiseaux + Volaient dans l'or et dans la joie + D'un air frêle comme la soie; + Et nos baisers étaient si beaux + Qu'ils exaltaient et la lumière et les oiseaux. + + On eût dit un bonheur qui tout à coup s'azure + Et veut le ciel entier pour resplendir; + Toute la vie entrait, par de douces brisures, + Dans notre être, pour le grandir. + + Et ce n'étaient que cris invocatoires, + Et fous élans et prières et vœux, + Et le besoin, soudain, de recréer des dieux, + Afin de croire. + + + + + XXIII + + Et te donner ne suffit plus, tu te prodigues: + L'élan qui t'emporte à nous aimer plus fort, toujours. + Bondit et rebondit, sans cesse et sans fatigue, + Toujours plus haut vers le grand ciel du plein amour. + + Un serrement de mains, un regard doux t'enfièvre; + Et ton cœur m'apparaît si soudainement beau + Que j'ai crainte, parfois, de tes yeux et tes lèvres, + Et que j'en sois indigne et que tu m'aimes trop. + + Ah! ces claires ardeurs de tendresse trop haute + Pour le pauvre être humain qui n'a qu'un pauvre cœur + Tout mouillé de regrets, tout épineux de fautes, + Pour les sentir passer et se résoudre en pleurs. + + + + + XXIV + + O le calme jardin d'été où rien ne bouge! + Sinon là-bas, vers le milieu + De l'étang clair et radieux, + Pareils à des langues de feu, + Des poissons rouges. + + Ce sont nos souvenirs jouant en nos pensées + Calmes et apaisées + Et lucides--comme cette eau + De confiance et de repos. + + Et l'eau s'éclaire et les poissons sautillent + Au brusque et merveilleux soleil, + Non loin des iris verts et des blanches coquilles + Et des pierres, immobiles + Autour des bords vermeils. + + Et c'est doux de les voir aller, venir ainsi, + Dans la fraîcheur et la splendeur + Qui les effleure, + Sans crainte aucune et sans souci, + Qu'ils ramènent, du fond à la surface, + D'autres regrets que des regrets fugaces. + + + + + XXV + + Comme à d'autres, l'heure et l'humeur: + L'heure morose ou l'humeur malévole + Nous ont, de leurs sceaux noirs, marqué le cœur; + Mais, néanmoins, jamais, + Même les soirs des jours mauvais, + Nos cœurs ne se sont dit les fatales paroles. + + La sincérité claire, ardente, illuminée, + Nous fut joie et conseil, + Si bien que notre âme passionnée + Toujours s'y retrempa, comme en un flux vermeil. + + Et nous nous sommes dit nos plus pauvres misères, + Les égrenant comme un âpre rosaire, + + L'un devant l'autre, en sanglotant d'amour; + Et doucement et tour à tour + Sur nos lèvres qui les disaient d'une voix haute + Nos deux bouches, à chaque aveu, baisaient nos fautes + + Ainsi, + Très simplement, sans lâcheté ni sans blasphème, + Nous nous sommes sauvés du monde et de nous-mêmes, + Nous épargnant les deuils et les rongeants soucis, + Et regardant notre âme renaître, + Comme renaît après la pluie, + Quand le soleil la chauffe et doucement l'essuie, + La pureté de verre et d'or d'une fenêtre. + + + + + XXVI + + Les barques d'or du bel été + Qui partirent, folles d'espace, + S'en reviennent mornes et lasses + Des horizons ensanglantés. + + A coups de rames monotones, + Elles s'avancent sur les eaux; + On les prendrait pour des berceaux + Où dormiraient des fleurs d'automne + + Tiges de lys au beau front d'or, + Toutes vous gisez abattues; + Seules, les roses s évertuent + A vivre, au delà de la mort. + + Qu'importe à leur beauté plénière + Qu'Octobre luise ou bien Avril: + Leur désir simple et puéril + Boit, jusqu'au sang, toute lumière. + + Même aux jours noirs, quand meurt le ciel, + Sous la nuée âpre et hagarde, + Sitôt qu'une clarté se darde + Elles s'exaltent vers Noël. + + Vous, nos âmes, faites comme elles; + Elles n'ont pas l'orgueil des lys, + Mais détiennent, entre leurs plis, + L'ardeur sacrée et immortelle. + + + + + XXVII + + Ardeur des sens, ardeur des cœurs, ardeur des âmes, + Vainsmots créés par ceux qui diminuent l'amour; + Soleil, tu ne distingues pas d'entre tes flammes + Celles du soir, de l'aube ou du midi des jours. + + Tu marches aveuglé par ta propre lumière, + Dans le torride azur, sous les grands cieux cintrés, + Ne sachant rien, sinon que ta force est plénière + Et que ton feu travaille aux mystères sacrés. + + Car aimer, c'est agir et s'exalter sans trève; + O toi, dont la douceur baigne mon cœur altier, + A quoi bon soupeser l'or pur de notre rêve? + Je t'aime tout entière, avec mon être entier. + + + + + XXVIII + + L'immobile beauté + Des soirs d'été, + Sur les gazons où ils s'éploient, + Nous offre le symbole + Sans geste vain, ni sans parole, + Du repos dans la joie. + + Le matin jeune et ses surprises + S'en sont allés, avec les brises; + Midi lui-même et les pans de velours + De ses vents chauds, de ses vents lourds + Ne tombe plus sur la plaine torride; + Et voici l'heure où, lentement, le soir, + Sais que bouge la branche ou que l'étang se ride, + S'en vient, du haut des monts, dans le jardin, s'asseoir. + + O la planité d'or à l'infini des eaux, + Et les arbres et leurs ombres sur les roseaux, + Et le tranquille et somptueux silence, + Dont nous goûtons alors + Si fort + L'immuable présence, + Que notre vœu serait d'en vivre ou d'en mourir + Et d'en revivre, + Comme deux cœurs, inlassablement ivres + De lumières, qui ne peuvent périr! + + + + + XXIX + + Vous m'avez dit, tel soir, des paroles si belles + Que sans doute les fleurs, qui se penchaient vers nous, + Soudain nous ont aimés et que l'une d'entre elles, + Pour nous toucher tous deux, tomba sur nos genoux. + + Vous me parliez des temps prochains où nos années, + Comme des fruits trop murs, se laisseraient cueillir; + Comment éclaterait le glas des destinées, + Et comme on s'aimerait, en se sentant vieillir. + + Votre voix m'enlaçait comme une chère étreinte, + Et votre cœur brûlait si tranquillement beau + Qu'en ce moment j'aurais pu voir s'ouvrir sans crainte + Les tortueux chemins qui vont vers le tombeau. + + + + + XXX + + «Heures du matin clair», «Heures d'après-midi», + Heures superbement et doucement élues, + Dont la ronde s'allonge en nos sentiers tiédis + Et que nos rosiers d'or au passage saluent; + Voici l'été qui meurt et l'automne qui naît. + + Heures ceintes de fleurs, reviendrez-vous jamais? + + Pourtant, si le destin, qui tient en mains les astres, + Nous épargne ses maux, ses coups et ses désastres, + Peut-être, un jour, reviendrez-vous, devant mes yeux, + Entrelacer vos pas égaux et radieux; + + Et mêlerais-je, à votre ronde ardente et douce + Tournant, dans l'ombre et le soleil, sur les pelouses, + --Tel un suprême, immense et souverain espoir-- + Les pas et les adieux de mes «heures du soir». + + + + + LES HEURES DU SOIR + + + + + I + + Des fleurs fines et mousseuses comme l'écume + Poussaient au bord de nos chemins; + Le vent tombait et l'air semblait frôler tes mains + Et tes cheveux avec des plumes. + + L'ombre était bienveillante à nos pas réunis + En leur marche, sous le feuillage; + Une chanson d'enfant nous venait d'un village + Et remplissait tout l'infini. + + Nos étangs s'étalaient dans leur splendeur d'automne + Sous la garde des longs roseaux, + Et le beau front des bois reflétait dans les eaux + Sa haute et flexible couronne. + + Et tous les deux, sachant que nos cœurs formulaient + Ensemble une même pensée, + Nous songions que c'était notre vie apaisée + Que ce beau soir nous dévoilait. + + Une suprême fois, tu vis le ciel en fête + Se parer et nous dire adieu; + Et longtemps et longtemps tu lui donnas tes yeux + Pleins jusqu'aux bords de tendresses muettes. + + + + + II + + S'il était vrai + Qu'une fleur des jardins ou qu'un arbre des prés + Pût conserver quelque mémoire + Des amants d'autrefois qui les ont admirés + Dans leur fraîcheur ou dans leur gloire, + Notre amour s'en viendrait + En cette heure du long regret + Confier à la rose ou dresser dans le chêne + Sa douceur ou sa force avant la mort prochaine. + + Il survivrait ainsi, + Vainqueur du funèbre souci, + + Dans la tranquille apothéose + Que lui feraient les simples choses; + Il jouirait encor de la pure clarté, + Qu'incline sur la vie une aurore d'été, + Et de la douce pluie aux feuilles suspendue. + + Et si, par un beau soir, du fond de l'étendue + S'en venait quelque couple en se tenant les mains + Le chêne allongerait jusque sur leur chemin + Son ombre large et puissante, telle qu'une aile, + Et la rose leur enverrait son parfum frêle. + + + + + III + + La glycine est fanée et morte est l'aubépine; + Mais voici la saison de la bruyère en fleur + Et par ce soir si calme et doux, le vent frôleur + T'apporte les parfums de la pauvre Campine. + + Aime et respire-les, en songeante son sort: + Sa terre est nue et rêche et le vent y guerroie; + La mare y fait ses trous, le sable en fait sa proie + Et le peu qu'on lui laisse, elle le donné encor. + + En automne, jadis, nous avons vécu d'elle, + De sa plaine et ses bois, de sa pluie et son ciel, + Jusqu'en décembre où les anges de la Noël + Traversaient sa légende avec leurs grands coups d'aile. + + Ton cœur s'y fit plus sûr, plus simple et plus humain; + Nous y avons aimé les gens des vieux villages, + Et les femmes qui nous parlaient de leur grand âge + Et de rouets déchus qu'avaient usés leurs mains. + + Notre calme maison dans la lande brumeuse + Était claire aux regards et facile à l'accueil, + Son toit nous était cher et sa porte et son seuil + Et son âtre noirci parla tourbe fumeuse. + + Quand la nuit étalait sa totale splendeur + Sur l'innombrable et pâle et vaste somnolence, + Nous y avons reçu des leçons du silence + Dont notre âme jamais n'a oublié l'ardeur. + + A nous sentir plus seuls dans la plaine profonde + Les aubes et les soirs pénétraient plus en nous; + Nos yeux étaient plus francs, nos cœurs étaient plus doux + Et remplis jusqu'aux bords de la ferveur du monde. + + Nous trouvions le bonheur en ne l'exigeant pas, + La tristesse des jours même nous était bonne + Et le peu de soleil de cette fin d'automne + Nous charmait d'autant plus qu'il semblait faible et las. + + La glycine est fanée, et morte est l'aubépine; + Mais voici la saison de la bruyère en fleur. + Ressouviens-toi, ce soir, et laisse au vent frôleur + T'apporter les parfums de la pauvre Campine. + + + + + IV + + Mets ta chaise près de la mienne + Et tends les mains vers le foyer + Pour que je voie entre tes doigts + La flamme ancienne + Flamboyer; + Et regarde le feu + Tranquillement, avec tes yeux + Qui n'ont peur d'aucune lumière, + Pour qu'ils me soient encore plus francs + Quand un rayon rapide et fulgurant + Jusques au fond de toi les frappe et les éclaire, + + Oh! que notre heure est belle et jeune encore + Quand l'horloge résonne avec son timbre d'or + Et que, me rapprochant, je te frôle et te touche + Et qu'une lente et douce fièvre, + Que nul de nous ne désire apaiser, + Conduit le sûr et merveilleux baiser + Des mains jusques au front, et du front jusqu'aux lèvres. + + Comme je t'aime alors, ma claire bien-aimée, + Dans ta chair accueillante et doucement pâmée + Qui m'entoure à son tour et me fond dans sa joie! + Tout me devient plus cher, et ta bouche et tes bras + Et tes seins bienveillants, où mon pauvre front las, + Après l'instant de plaisir fou que tu m'octroies, + Tranquillement, près de ton cœur, reposera. + + Car je t'aime encor mieux après l'heure charnelle + Quand ta bonté encor plus sûre et maternelle + Fait succéder le repos tendre à l'âpre ardeur + Et qu'après le désir criant sa violence + J'entends se rapprocher le régulier bonheur + Avec des pas si doux qu'ils ne sont que silence. + + + + + V + + Sois-nous propice et consolante encor, lumière, + Pâle clarté d'hiver qui baignera nos fronts, + Quand, tous les deux, l'après-midi, nous nous rendrons + Respirer au jardin une tiédeur dernière. + + Nous t'aimâmes, jadis, avec un tel orgueil, + Avec un tel amour bondissant de notre âme + Qu'une suprême et douce et bienveillante flamme + Nous est due à cette heure où nous attend le deuil. + + Tu es celle que nul homme jamais n'oublie + Du jour que tu frappas ses bras victorieux + Et que le soir venu tu dormis en ses yeux + Avec ta splendeur morte et ta force abolie. + + Et tu nous fus toujours la visible ferveur + Qui partout répandue et partout rayonnante + En des fièvres d'ardeur profonde et lancinante + Semblait vers l'infini partir de notre cœur. + + + + + VI + + Hélas! les temps sont loin des phlox incarnadins + Et des roses d'orgueil illuminant ses portes, + Mais, si fané soit-il et si flétri--qu'importe!-- + Je l'aime encor de tout mon cœur, notre jardin. + + Sa détresse parfois m'est plus chère et plus douce + Que ne m'était sa joie aux jours brûlants d'été; + Oh! le dernier parfum lentement éventé + Par sa dernière fleur sur ses dernières mousses! + + Je me suis égaré, ce soir, en ses détours + Pour toucher de mes doigts fervents toutes ses plantes; + Et tombant à genoux, parmi l'herbe tremblante + J'ai longuement baisé son sol humide et lourd. + + Et maintenant qu'il meure et maintenant que viennent + Et s'étendent partout et la brume et la nuit; + Mon être est comme entré dans sa ruine à lui + Et j'apprendrai ma mort en comprenant la sienne. + + + + + VII + + Le soir tombe, la lune est d'or. + + Avant la fin de la journée + Va-t'en gaîment jusqu'au jardin + Cueillir avec tes douces mains + Les quelques fleurs qui n'y sont point encor + Tristement, vers la terre, inclinées. + + Que leur feuillage soit déjà blême, qu'importe + Je les admire et tu les aimes, + Et leurs corolles sont quand même + Belles, sur les tiges qui les portent. + + Et lu t'en es allée au loin parmi les buis + Au long d'un chemin monotone + + Et le bouquet que tu cueillis, + Tremble en ta main et tout à coup frissonne; + Et voici que tes doigts songeurs, + Pieusement, rassemblent les lueurs + De ces roses d'automne + Et les tressent avec des pleurs + En une pâle et claire et flexible couronne. + + La dernière lumière a éclairé tes yeux + Et ton long pas s'est fait triste et silencieux. + + Et lentement, à la vesprée, + Les mains vides, tu es rentrée, + Abandonnant non loin de notre porte + Dans un tertre humide et bas + Le cercle blanc qu'avaient formé tes doigts. + + Et j'ai compris alors que dans le jardin las + Où vont passer les vents ainsi que des cohortes + Tu as voulu fleurir une dernière fois + Notre jeunesse qui repose là, + Morte. + + + + + VIII + + Lorsque ta main confie, un soir des mois torpides, + Au cellier odorant les fruits de ton verger, + Il me semble te voir avec calme ranger + Nos anciens souvenirs parfumés et sapides. + + Et le goût m'en revient tel qu'il passa jadis + Dans l'or et le soleil et le vent--sur mes lèvres; + Et je revis alors mille instants abolis + Et leur joie et leur rire et leurs cris et leurs fièvres. + + Le passé ressuscite avec un tel désir + D'être encor le présent et sa vie et sa force, + Que les feux mal éteints brûlent soudain mon torse, + Et que mon cœur exulte au point d'en défaillir. + + O beaux fruits lumineux en ces ombres d'automne, + Joyaux tombés du collier lourd des étés roux, + Splendeurs illuminant nos heures monotones + Quel ample et rouge éveil vous suscitez en nous. + + + + + IX + + Et maintenant que sont tombés les hauts feuillages + Qui tenaient le jardin sous leur ombre abrité, + On voit, à travers le branchage à nu, monter + Là-bas, vers l'horizon, les toits des vieux villages. + + Tant que l'été darda sa joie, aucun de nous + Ne les a vus groupés non loin de notre porte + Mais aujourd'hui que fleurs et que feuilles sont mortes + Nous y songeons souvent avec des pensers doux. + + D'autres gens vivent là, entre des murs de pierre, + Derrière un seuil usé que protège un auvent, + N'ayant pour seuls amis que la pluie et le vent + Et la lampe dont luit l'amicale lumière. + + Dans l'ombre, au soir tombant, quand s'éveille le feu + Et que se tait l'horloge où le temps se balance, + Autant que nous, sans doute, ils aiment le silence + Pour se sentir penser au travers de leurs jeux. + + Rien ne trouble ni pour eux ni pour nous ces heures + De profonde et tranquille et tendre intimité + Où l'on bénit l'instant qui fut d'avoir été + Et dont celle qui vient est toujours la meilleure. + + Dites, comme eux aussi serrent l'ancien bonheur + Fait de peine et de joie entre leurs mains qui tremblent; + Ils connaissent leurs corps qui ont vieilli ensemble + Et leurs regards usés par les mêmes douleurs. + + Les roses de leur vie, ils les aiment fanées + Avec leur gloire morte et leur dernier parfum + Et le lourd souvenir de leur éclat défunt + Se frippant feuille à feuille, au jardin des années. + + Contre le noir hiver ainsi que des reclus + Ils se tiennent blottis dans leur ferveur humaine + Et rien ne les abat et rien ne les amène + A se plaindre des jours qu'ils ne possèdent plus. + + Oh! les tranquilles gens au fond des vieux villages! + Dites, les sentons-nous voisins de notre cœur! + Et combien, dans leurs yeux, retrouvons-nous nos pleurs + Et notre force et notre ardeur dans leur courage! + + Ils sont là, sous leur toit, assis autour des feux + Ou s'attardant parfois au bord de leur fenêtre, + Et, par ce soir de vent ample et flottant, peut-être + Ont-ils pensé de nous ce que nous pensons d'eux. + + + + + X + + Quand le ciel étoile couvre notre demeure + Nous nous taisons durant des heures + Devant son feu intense et doux + Pour nous sentir, plus fervemment, émus de nous. + + Les grands astres d'argent tracent là-haut leur roule; + Sous les flammes et les lueurs + La nuit étend ses profondeurs + Et le calme est si grand que l'océan l'écoute! + + Mais qu'importe que se taise même la mer, + Si dans l'espace immense et clair + Plein d'invisible violence + Nos cœurs battent si fort qu'ils font tout le silence! + + + + + XI + + Avec le même amour que tu me fus jadis + Un jardin de splendeur dont les mouvants taillis + Ombraient les longs gazons et les roses dociles, + Tu m'es en ces temps noirs un calme et sûr asile. + + Tout s'y concentre, et ta ferveur et ta clarté + Et tes gestes groupant les fleurs de ta bonté, + Mais tout y est serré dans une paix profonde + Contre les vents aigus trouant l'hiver du monde. + + Mon bonheur s'y réchauffe en tes bras repliés; + Tes jolis mots naïfs, joyeux et familiers, + Chantent toujours, aussi charmants à mon oreille + Qu'aux temps des lilas blancs et des rouges groseilles + + Ta bonne humeur allègre et claire, oh! je la sens + Triompher jour à jour de la douleur des ans; + Et-tu souris toi-même aux fils d'argent qui glissent + Leur onduleux réseau parmi les cheveux lisses. + + Quand ta tête s'incline à mon baiser profond, + Que m'importe que des rides marquent ton front + Et que tes mains se sillonnent de veines dures + Alors que je les tiens entre mes deux mains sûres! + + Tu ne te plains jamais et tu crois fermement + Que rien de vrai ne meurt quand on s'aime dûment, + Et que le feu vivant dont se nourrit noire âme + Consume jusqu'au deuil pour en grandir sa flamme. + + + + + XII + + Les fleurs du clair accueil au long de la muraille + Ne nous attendent plus quand nous rentrons chez nous, + Et nos étangs soyeux dont l'eau plane s'éraille + Ne se prolongent plus sous les cieux purs et doux. + + Tous les oiseaux ont fui nos plaines monotones + Et les pâles brouillards flottent sur les marais. + O ces deux cris: automne, hiver! hiver, automne! + Entends-tu le bois mort qui choit dans la forêt? + + Notre jardin n'est plus l'époux de la lumière + D'où l'on voyait les phlox vers leur gloire surgir; + Nos violents glaïeuls sont mêlés à la terre + Et longuement s'y sont couchés pour y mourir. + + Tout est sans force et sans beauté; tout est sans flamme + Et passe et fuit et penche et croule sans soutien; + Oh! donne-moi tes yeux qu'illumine ton âme + Pour y chercher quand même un coin du ciel ancien. + + C'est en eux seuls qu'existe encor notre lumière, + Celle qui recouvrait tout le jardin jadis + A l'heure où s'exaltait l'orgueil blanc de nos lys + Et l'ascendante ardeur de nos roses trémières. + + + + + XIII + + Lorsque s'épand sur notre seuil la neige fine + Au grain diamanté, + J'entends tes pas venir rôder et s'arrêter + Dans la chambre voisine. + + Tu retires le clair et fragile miroir + Du bord de la fenêtre, + Et ton trousseau de clefs balle an long du tiroir + De l'armoire de hêtre. + + J'écoute et te voici qui tisonnes le feu + Et réveilles les braises; + Et qui ranges autour des murs silencieux + Le silence des chaises. + + Tu enlèves de la corbeille aux pieds étroits + La fugace poussière, + Et ta bague se heurte et résonne aux parois + Frémissantes d'un verre. + + Et je me sens heureux plus que jamais, ce soir, + De ta présence tendre, + Et de la sentir proche et de ne pas la voir, + Et de toujours l'entendre. + + + + + XIV + + Si le sort nous sauva des banales erreurs + Et du mensonge vil et de la triste feinte, + C'est que toujours nous révolta toute contrainte + Dont le joug eût ployé notre double ferveur. + + Tu marchas libre et franche et claire sur ta route, + Mêlant aux fleurs d'amour tes fleurs de volonté, + Et redressant vers toi doucement sa fierté + Quand mon front s'inclinait vers la crainte ou le doute. + + Et toujours tu fus bonne et de geste ingénu, + Sachant qu'elle était tienne à tout jamais mon âme; + Car si j'aimai--le sais-je encor?--quelque autre femme + C'est toujours vers ton cœur que je suis revenu. + + Tes jeux étaient si purs alors parmi leurs larmes + Que mon être se réveillait sincère et vrai, + Et je te répétais les mots doux et sacrés, + Et la tristesse et le pardon étaient tes armes. + + Et j'endormais le soir mon front sur tes seins clairs, + Heureux d'être rentré des lointains faux et blêmes + Dans le doux renouveau qui régnait en nous-mêmes, + Et je restais captif entre tes bras ouverts. + + + + + XV + + Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée! + + Au temps de juin, jadis, tu me disais: + «Si je savais, ami, si je savais + Que ma présence, un jour, dût te peser. + Avec mon pauvre cœur et ma triste pensée + Vers n'importe où, je partirais. » + Et doucement ton front montait vers mon baiser. + + Et tu disais encore: + «On se déprend de tout et la vie est si pleine! + Et qu'importe qu'elle soit d'or + La chaîne + Qui lie au même anneau d'un port + Nos deux barques humaines!» + Et doucement tes pleurs me laissaient voir ta peine. + + Et tu disais, + Et tu disais encore: + «Quittons-nous, quittons-nous, avant les jours mauvais. + Notre existence fut trop haute + Pour se traîner banalement de faute en faute.» + Et tu fuyais et tu fuyais + Et mes deux mains éperdûment te retenaient. + + Non, mon âme jamais de toi ne s'est lassée. + + + + + XVI + + Que nous sommes encore heureux et fiers de vivre + Quand le moindre rayon entr'aperçu là-haut + Illumine un instant les pauvres fleurs de givre + Que le gel dur et fin grava sur nos carreaux. + + L'élan bondit en nous et l'espoir nous emporte, + Et notre vieux jardin nous apparaît encor + Malgré ses longs chemins jonchés de branches mortes + Vivant et pur et clair et plein de lueurs d'or. + + Je ne sais quoi de lumineux et d'intrépide + Se glisse en notre sang et nous réincarnons + L'immense et plein été dans les baisers rapides + Qu'avec ardeur, à corps perdu, nous nous donnons. + + + + + XVII + + Subirons-nous, hélas! le poids mort des années + Jusqu'à n'être plus rien que deux tranquilles gens + Qui se donnent d'inoffensifs baisers d'enfants + Le soir, quand le feu flambe aux creux des cheminées? + + Nos meubles chers nous verront-ils à pas très lents + Nous traîner du foyer jusqu'au bahut de hê + Nous appuyer au mur pour gagner la fenêtre + Et sur des sièges lourds tasser nos corps branlants? + + Si telle un jour doit s'affirmer notre ruine, + Et la torpeur dans nos cerveaux et dans nos bras, + Malgré le sort méchant nous ne nous plaindrons pas + Et retiendrons nos pleurs captifs en nos poitrines. + + Car nous conserverons quand même encor nos yeux + Pour regarder le jour dont la nuit est suivie, + Et l'aube et le soleil illuminer la vie + Et faire de la terre un objet merveilleux. + + + + + XVIII + + Les menus faits, les mille riens, + Une lettre, une date, un humble anniversaire, + Un mot que l'on redit comme aux jours de naguère + Exalte en ces longs soirs ton cœur comme le mien. + + Et nous solennisons pour nous ces simples choses + Et nous comptons et recomptons nos vieux trésors, + Pour que le peu de nous qui nous demeure encore + Reste ferme et vaillant devant l'heure morose. + + Et plus qu'il ne convient, nous nous montrons jaloux + De ces pauvres, douces et bienveillantes joies + Qui s'asseyent sur le banc près du feu qui flamboie + Avec les fleurs d'hiver sur leurs maigres genoux, + + Et prennent dans la huche, où leur bonté le cèle, + Le pain clair du bonheur qui nous fut partagé, + Et dont, chez nous, l'amour a si longtemps mangé + Qu'il en aime jusqu'aux parcelles. + + + + + XIX + + Viens jusqu'à notre seuil répandre + Ta blanche cendre + O neige pacifique et lentement tombée: + Le tilleul du jardin tient ses branches courbées + Et plus ne fuse au ciel la légère calandre. + + O neige, + Qui réchauffes et qui protèges + Le blé qui lève à peine + + Avec la mousse, avec la laine + Que tu répands de plaine en plaine! + Neige silencieuse et doucement amie + Des maisons, au matin dans le calme endormies, + Recouvre notre toit et frôle nos fenêtres + Et soudain par le seuil et la porte pénètre + Avec tes flocons purs et tes dansantes flammes, + O neige lumineuse au travers de notre âme, + Neige, qui réchauffes encor nos derniers rêves + Comme du blé qui lève! + + + + + XX + + Quand notre jardin clair dardait toutes ses fleurs, + C'était en des instants de fièvre + Que le regret d'avoir diminué nos cœurs + Nous jaillissait des lèvres, + Et le pardon offert, mais mérité toujours + Et l'étalage exagéré de nos misères + Et tant de pleurs, mouillant nos tristes yeux sincères, + Exaltaient notre amour. + + Mais, en ces mois de lourde pluie + Où tout se tasse et se réduit, + Où la clarté même s'ennuie + A refouler de l'ombre et de la nuit, + Notre âme n'est plus assez vibrante et haute + Pour confesser, avec transports, nos fautes. + + Nous les disons à lente voix + Certes, avec tendresse encore, + Mais c'est au soir tombant et non plus à l'aurore, + Parfois même, nous les comptons sur nos dix doigts + Comme des choses qu'on dénombre + Et qu'on range dans la maison, + Et pour diminuer leur folie ou leur nombre, + Nous raisonnons. + + + + + XXI + + Avec mes vieilles mains de ton front rapprochées + J'écarte tes cheveux et je baise, ce soir, + Pendant ton bref sommeil au bord de l'âtre noir + La ferveur de tes yeux, sous tes longs cils cachée. + + Oh! la bonne tendresse en cette fin de jour! + Mes yeux suivent les ans dont l'existence est faite + Et tout à coup ta vie y paraît si parfaite + Qu'un émouvant respect attendrit mon amour. + + Et comme au temps où tu m'étais la fiancée + L'ardeur me vient encor de tomber à genoux + Et de toucher la place où bat ton cœur si doux + Avec des doigts aussi chastes que mes pensées. + + + + + XXII + + Si nos cœurs ont brûlé en des jours exaltants + D'une amour claire autant que haute, + L'âge aujourd'hui nous fait lâches et indulgents + Et paisibles devant nos fautes. + + Tu ne nous grandis plus, ô jeune volonté, + Par ton ardeur non asservie, + Et c'est de calme doux et de pâle bonté + Que se colore notre vie. + + Nous sommes au couchant de ton soleil, amour, + Et nous masquons notre faiblesse + Avec les mots banals et les pauvres discours + D'une vaine et lente sagesse. + + Oh! que nous serait triste et honteux l'avenir, + Si dans notre hiver et nos brumes + N'éclatait point, tel un flambeau, le souvenir + Des âmes fières que nous fûmes. + + + + + XXIII + + En ce rugueux hiver où le soleil flottant + S'échoue à l'horizon comme une lourde épave, + J'aime à dire ton nom au timbre lent et grave + Quand l'horloge résonne aux coups profonds du temps. + + Et plus je le redis, plus ma voix est ravie + Si bien que de ma lèvre, il descend dans mon cœur, + Et qu'il réveille en moi un plus ardent bonheur + Que les mots les plus doux que j'ai dits dans la vie. + + Et devant l'aube neuve ou le soir qui s'endort + Je le répète avec ma voix toujours la même + Mais, dites, avec quelle ardeur forte et suprême + Je le prononcerai à l'heure de la mort! + + + + + XXIV + + Peut-être, + Lorsque mon dernier jour viendra, + Peut-être + Qu'à ma fenêtre, + Ne fût-ce qu'un instant, + Un soleil frêle et tremblotant + Se penchera. + + Mes mains alors, mes pauvres mains décolorées + Seront quand même encor par sa gloire dorées; + Il glissera son baiser lent, clair et profond + Une dernière fois, sur ma bouche et mon front, + Et les fleurs de mes yeux, pâles, mais encore fières + Avant de se fermer lui rendront sa lumière. + + Soleil, ai-je adoré ta force et ta clarté! + Mon art torride et doux, de son geste suprême, + T'a retenu captif au cœur de mes poèmes; + Comme un champ de blé mûr qui houle au vent d'été, + Telle page t'anime et t'exalte en mes livres, + O toi, soleil qui fais éclore et qui délivres, + O toi, l'immense ami dont l'orgueil a besoin, + Fais qu'à cette heure grave, impérieuse et neuve + Où mon vieux cœur humain sera lourd sous l'épreuve, + Tu sois encor son visiteur et son témoin. + + + + + XXV + + Oh! tes si douces mains et leur lente caresse + Se nouant à mon cou et glissant sur mon torse + Quand je te dis, au soir tombant, combien ma force + S'alourdit, jour à jour, du plomb de ma faiblesse! + + Tu ne veux pas que je devienne ombre et ruine + Comme ceux qui s'en vont du côté des ténèbres, + Fût-ce avec un laurier entre leurs mains funèbres + Et la gloire endormie en leurs creuse poitrine. + + Oh! que la loi du temps m'est par toi adoucie, + Et que m'est généreux et consolant ton songe. + Pour la première fois tu berces d'un mensonge + Mon cœur qui t'en excuse et qui t'en remercie; + + Mais qui sait bien pourtant que toute ardeur est vaine + Contre tout ce qui est et tout ce qui doit être, + Et qu'un profond bonheur se rencontre peut-être + A finir en tes yeux ma belle vie humaine. + + + + + XXVI + + Lorsque tu fermeras mes yeux à la lumière, + Baise-les longuement, car ils t'auront donné + Tout ce qui peut tenir d'amour passionné + Dans le dernier regard de leur ferveur dernière. + + Sous l'immobile éclat du funèbre flambeau, + Penche vers leur adieu ton triste et beau visage + Pour que s'imprime et dure en eux la seule image + Qu'ils garderont dans le tombeau. + + Et que je sente, avant que le cercueil se cloue, + Sur le lit pur et blanc se rejoindre nos mains + Et que près de mon front sur les pâles coussins, + Une suprême fois se repose ta joue. + + Et qu'après je m'en aille au loin avec mon cœur, + Qui te conservera une flamme si forte + Que même à travers la terre compacte et morte + Les autres morts en sentiront l'ardeur! + + + + +TABLE + + +_LES HEURES CLAIRES + +O LA SPLENDEUR DE NOTRE JOIE +QUOIQUE NOUS LE VOYIONS FLEURIR DEVANT NOS YEUX +CE CHAPITEAU BARBARE OU DES MONSTRES SE TORDENT +LE CIEL EN NUIT S'EST DÉPLIÉ +CHAQUE HEURE OU JE SONGE A TA BONTÉ +TU ARBORES PARFOIS CETTE GRACE BÉNIGNE +OH! LAISSE FRAPPER A LA PORTE +COMME AUX AGES NAIFS JE T'AI DONNÉ MON CŒUR +LE PRINTEMPS JEUNE ET BÉNÉVOLE +VIENS LENTEMENT T'ASSEOIR +COMBIEN ELLE EST FACILEMENT RAVIE +AU TEMPS OU LONGUEMENT J'AVAIS SOUFFERT +ET QU'IMPORTENT ET LES POURQUOIS ET LES RAISONS +A CES REINES QUI LENTEMENT DESCENDENT +JE DÉDIE A TES PLEURS, A TON SOURIRE +JE NOIE EN TES DEUX YEUX MON AME TOUT ENTIÈRE +POUR NOUS AIMER DES YEUX +AU CLOS DE NOTRE AMOUR. L'ÉTÉ SE CONTINUE +QUE TES YEUX CLAIRS, TES YEUX D'ÉTÉ +DIS-MOI MA SIMPLE ET MA TRANQUILLE AMI +EN CES HEURES OU NOUS SOMMES PERDUS +OH! CE BONHEUR +VIVONS DANS NOTRE AMOUR ET NOTRE ARDEUR +SITOT QUE NOS BOUCHES SE TOUCHENT +POUR QUE BIEN DE NOUS DEUX N'ÉCHAPPE A NOTRE ÉTREINTE +BIEN QUE DÉJÀ CE SOIR +LE DON DU CORPS, LORSQUE L'AME EST DONNÉE +FUT IL EN NOUS UNE SEULE TENDRESSE +LE BEAU JARDIN FLEURI DE FLAMMES +S'IL ARRIVE JAMAIS + + +_LES HEURES D'APRÈS MIDI_ + +L'AGE EST VENU, PAS A PAS, JOUR A JOUR +ROSES DE JUIN, VOUS LES PLUS BELLES +SI D'AUTRES FLEURS DÉCORENT LA MAISON +L'OMBRE EST LUSTRALE ET L'AURORE IRISÉE +JE T'APPORTE CE SOIR COMME OFFRANDE MA JOIE +ASSEYONS-NOUS TOUS DEUX PRÈS DU CHEMIN +TRÈS DOUCEMENT, PLUS DOUCEMENT ENCORE +DANS LA MAISON OU NOTRE AMOUR A VOULU NAITRE +LE BON TRAVAIL, FENÊTRE OUVERTE +TOUTE CROYANCE HABITE AU FOND DE NOTRE AMOUR +L'AUBE, L'OMBRE, LE SOIR, L'ESPACE ET LES ÉTOILES +C'EST LA BONNE HEURE OU LA LAMPE S'ALLUME +LES BAISERS MORTS DES DÉFUNTES ANNÉES +VOICI QUINZE ANS DÉJÀ QUE NOUS PENSONS D'ACCORD +J'AI CRU A TOUT JAMAIS NOTRE JOIE ENGOURDIE +TOUT CE QUI VIT AUTOUR DE NOUS +AVEC MES SENS, AVEC MON CŒUR ET MON CERVEAU +LES JOURS DE FRAICHE ET TRANQUILLE SANTÉ +JE SUIS SORTI DES BOSQUETS DU SOMMEIL +HÉLAS! LORSQUE LE PLOMB DES MALADIES +LE CLAIR JARDIN, C'EST LA SANTÉ +C'ÉTAIT EN JUIN, DANS LE JARDIN +ET TE DONNER NE SUFFIT PLUS, TU TE PRODIGUES +O LE CALME JARDIN OU RIEN NE BOUGE +COMME A D'AUTRES L'HEURE ET L'HUMEUR +LES BARQUES D'OR DU BEL ÉTÉ +ARDEUR DES SENS, ARDEUR DES CŒURS, ARDEUR DES AMES +L'IMMOBILE BEAUTÉ +VOUS M'AVEZ DIT TEL SOIR DES PAROLES SI BELLES +«HEURES DU MATIN CLAIR», «HEURES D'APRÈS-MIDI» + + +_LES HEURES DU SOIR_ + +DES FLEURS FINES ET MOUSSEUSES +S'IL ÉTAIT VRAI +LA GLYCINE EST FANÉE ET MORTE EST L'AUBÉPINE +METS TA CHAISE PRÈS DE LA MIENNE +SOIS-MOI PROPICE ET CONSOLANTE +HÉLAS! LES TEMPS SONT LOIN +LE SOIR TOMBE, LA LUNE EST D'OR +LORSQUE TA MAIN CONFIE +ET MAINTENANT QUE SONT TOMBÉS +QUAND LE CIEL ÉTOILE COUVRE NOTRE DEMEURE +AVEC LE MÊME AMOUR QUE TU ME FUS JADIS +LES FLEURS DU CLAIR ACCUEIL +LORSQUE S'ÉPAND SUR NOTRE SEUIL +SI LE SORT NOUS SAUVA DES BANALES ERREURS +NON, MON AME JAMAIS DE TOI NE S'EST LASSÉE +QUE NOUS SOMMES ENCORE HEUREUX +SUBIRONS-NOUS, HÉLAS! LE POIDS MORT DES ANNÉES +LES MENUS FAITS, LES MILLE RIENS +VIENS JUSQU'A NOTRE SEUIL RÉPANDRE. +QUAND NOTRE JARDIN CLAIR +AVEC MES VIEILLES MAINS +SI NOS CŒURS ONT BRÛLÉ EN DES JOURS EXALTANTS +ET CE RUGUEUX HIVER OU LE SOLEIL FLOTTANT +PEUT-ÊTRE +OH! TES SI DOUCES MAINS +LORSQUE TU FERMERAS MES YEUX A LA LUMIÈRE + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Heures du Soir - Précédées de +es Heures claires, Les Heures d'aprè, by Émile Verhaeren + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 45468 *** |
